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Stephan Schillinger

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Stephan Schillinger

L’humain qui s’éveille


approche l’intersection
entre matière et esprit.

Il devient consciemment
ce point de convergence
entre horizontalité et verticalité,
entre matière et esprit.

De la même manière,
est né le souhait de donner
matière à ces mots.

— Stephan Schillinger
Le vivant, c’est à dire la nature dans son infini Mystère, confie
des choses étranges à qui lui prête toute son attention. Les grands
mystiques ont tenté de l’exprimer de diverses manières.

Si nous prenons soin de ce qui nous effleure et entre dans notre champ
de perception, il est quelque chose qui prend soin de nous et pourvoit
à nos besoins. Puisque de cette même manière cela pourvoit aux
besoins du plus grand nombre.

Nous pouvons nous réfugier dans un éternel scepticisme, il arrive un


moment qui impose l’évidence d'une « loi de redistribution naturelle »
qui vise à agir au bénéfice du plus grand nombre.

Rien ne nous parvient, matériellement ou spirituellement, si nous


envisageons d'en arrêter le bénéfice à notre propre personne.
Il s'agit de se mettre dans une disposition particulière, et propice
à faire circuler tout ce qui nous parvient.

Quand on touche cela du bout des doigts, il n'y a pas besoin de temple,
d’église ou de mosquée, de rituel ou d'intermédiaire. Cela est là,
et cela coule en nous en ce moment même.

4 5
D’abord on vend sa télévision,
ou bien on s’en sert comme presse-livre.

On éteint la radio, pour laisser la place au silence,


ou, éventuellement, à Bach ou Beethoven.
On se détourne avec sourire des mondanités,
pour la pénétration du sens caché.

L’ascèse dépasse le stade du plaisir et devient lumineuse.


Jeûner c’est se dépouiller, se dépouiller déjà d’un désir,
S’exonérer d’une attente, se creuser le ventre,
comme on creuse dans sa conscience.

Puis s'ouvre le chenal de l’exploration de l'existence.


Psychonautes comme pour ramener quelque chose
de cette Grande Expédition.

Nous avons choisi la lumière de l’expérience


plutôt qu’un aride chemin de science.
Partir comme on plonge sous la surface d'une eau trouble,
et revenir trempé de lumière.

Imbibés du Principe, nous ne sommes pas partis pour fuir, mais pour
rejoindre. Exfiltrer une expérience, la rapporter, non pas comme un
trophée à exhiber, mais comme du pain à partager, comme du verbe
fait chair.

Nous sommes les coursiers de l’épaisseur du temps.

6 7
Si tu respires profondément et fais confiance aveuglément,
les phénomènes s’éloignent et tu réalises que tout est parfait,
interconnecté, synchronisé et fruit d'une intelligence universelle.

Alors, arrive ce moment où le sentiment d’étrangeté t'entoure et te


pénètre, et submerge tout, où le passé et le futur se dissolvent dans le
moment présent, où le temps semble s’épaissir pour mieux accueillir entre
les feuilles de ses secondes, notre perception de la grande convergence,
ce curieux hasard.

Il faut ouvrir, ouvrir à fondre en sanglots, il faut s’ouvrir en deux,


ouvrir si grand qu'il n'y ait plus de limite. Et là, plus rien ne peut te
toucher puisque tout te transperce, t'avale, et te digère.

Ton mental ne te donnera aucune réponse,


ton coeur ne te posera aucune question.

8 9
La grande théologie serait, peut-être, de trouver nos pairs. Aller à la rencontre de quelqu'un c'est accueillir sa folie,
Ceux qui partagent le même monde que nous, lui enlever le poids de sa démence en lui exposant la nôtre.
qui brûlent du même feu ardent.
Dorer les flèches qui lui transpercent le corps,
Le même désir de profondeur, sans pour autant les enlever.
la même envie de déchirer le voile des illusions,
de revenir à la Nature. Soigner la gangrène des jugements,
laver son dos de cette bile que bave le monde.
Ceux que vous cherchez, vous cherchent déjà.
L'ouvrir en deux pour le dépouiller de toute peur,
pour enfin tout recoudre avec un fil de lumière.

10 11
Cher Ami,

Sur le chemin, à certains moments, tu seras inévitablement rejeté,


méprisé, et surtout fui par tes congénères. L’impermanence est une
des grandes lois de l’existence. Il en est de même pour les relations
humaines que pour les saisons.

Sur ce chemin, quand tu auras donné à t'en dessécher le coeur,


Quand on aura bu à ta source jusqu’à tarir ton âme,
Quand tout sera sec, aride et dépeuplé,
Quand ceux que tu appelais « amis » t'auront déserté,
Rappelle-toi seulement qu’il est bien ambitieux de demander d’être
compris par qui ne se comprend pas lui-même,
D’être entendu par celui qui ne sait pas s’écouter et qui est en perpétuelle
fuite du Soi,
D’être accepté par celui qui ne s’accepte pas.

On ne peut rencontrer l'autre qu’aussi profondément que l’on s’est


déjà rencontré soi-même.
Il est dit qu’aucun arbre ne peut croître au ciel sans avoir de racines
en enfer. Indéfectibilité et inconditionnalité d'une relation sont
réservées à ceux qui sont familiers avec leur propre ombre.

Cela implique un chemin introspectif que peu sont prêts à entreprendre.


Ce chemin commence par prendre conscience de son masque, la persona,
pour mieux le déposer.

Ce qui permet l’exploration sincère de son espace intérieur,


la rencontre avec ses blessures pour ne plus les fuir,
Et enfin placer le respect de l’autre comme une valeur supérieure à la
fuite incontrôlée et névrosée de son intériorité.

12 13
Certaines expériences, comme une promenade solitaire en pleine D’autres, impopulaires, nous font l’ouvrir :
nature, nous font deviner une mystérieuse porte à travers la brume C’est de cela que relève l’expérience chamanique,
du quotidien, une douce lumière dessinant son encadrement, qui nous comme un coup de bélier dans cette porte.
sépare d’une autre réalité,
Elle nous propose de nous lancer
numineuse. du haut de la falaise des préjugés
dans le gouffre de l’expérimentation.
D’autres comme le jeûne ou la méditation nous font poser la main sur
la poignée de cette porte.
De danser pieds nus sur les charbons ardents de la folie.
De jeter son passé dans le feu des origines,
pour en inhaler nos propres cendres.

La flûte comme un scalpel incise nos sternums,


Le tambour comme un maillet qui brise nos coeurs,
Ce ne sont plus nos coeurs qui battent, c’est la terre,
Ce n’est plus notre sang qui s’écoule, c’est la sève.

14 15
Il faut de la poésie,
Pour ne pas s’enfermer dans un métier, une identité, un couple,
et ouvrir une fenêtre dans le mur des conventions sociales, et faire
rimer les curieuses rencontres plutôt que les mots sur un curriculum
vitae.

Il faut un peu de poésie,


Pour prendre feu au coin d’une rue, sous quelques notes d’Arvo Pärt
qui tombent d’une fenêtre. C'est la théologie de ceux qui ne savent
plus rien. C’est ce qui transforme le mondain en ermite, l’ermite en
chaman.

Il faut juste assez de poésie,


Pour se projeter avec une violence inouïe contre les parois de sa
personne, jusqu’à pouvoir y passer la tête de l’autre côté.

Pour tenter l'aventure que le confort matériel et affectif nous


a confisqué. Pour renouer avec la sensation d’être un visiteur de
passage, capable de prendre la porte avec le sourire.

16 17
Nous passons notre vie à poser des cloisons, ériger des murailles, et
couler des chapes sur l'inconsolable pour pouvoir continuer à avancer
debout. Nous passons notre vie à conforter la conception individualiste
d'une société malade en renforçant des concepts clivants : ego,
identité, couple, famille, pays, race, genre. Nous passons notre vie
à nous individualiser et à nous éloigner d'une source originelle dont
nous sommes issus. Cette source dont notre ego et nos carapaces nous
isolent. Nous ne guérissons jamais vraiment de nos blessures, nous les
enfermons, ou au mieux nous les dépassons par l'atteinte d'un autre
niveau de conscience.

Le surpassement de toute blessure nécessite l'atteinte d'un niveau


de conscience plus élevé que celui dans lequel nous avons été blessé.
L'atteinte de cette nouvelle conscience implique une introspection
que seuls ceux qui sont prêt à « aller au front », et à « toucher le fond »
pourront entamer. Et cela démarre souvent par l’atteinte d'un degré
inacceptable, et insupportable, de souffrance.

C'est, enfin, décider d’attaquer à la pioche la chape qu'ils ont coulée


sur leurs traumatismes. C'est un parcours de guerrier fou, de sage
malade. Un chemin sur lequel tu te jettes corps et âme, pour aller
combattre puis converser avec tes démons les plus enfouis.

C'est entreprendre une destruction de toutes les couches de


protection, carapaces et boucliers, pour reprendre contact avec
« l’enfant intérieur », originel, en nous. A chaque âge se forme sa
conviction rassurante, sécurisante, protectrice, comme un parapluie
ou un bouclier contre le vent. Alors on pense année après année le
renforcer de ses expériences, le solidifier.

Vient alors le jour où il nous est soudainement lourd. Lourd. Lourd


de convictions et de certitudes, où l'on apprend le poids du superflu.
Et vient avec lui le sentiment qu’il faut s’alléger et se laisser porter par
le vent, noyer par la pluie, évaporer par le soleil.

18 19
La vie, l’existence, serait un large fleuve. Nous partons d’une rive,
la naissance, et nous traversons ce fleuve pour arriver à l’autre rive,
la mort.
Nous naissons, et nous sommes généralement accompagnés pour
les premières brassées. Rapidement nous attrapons des branches
qui flottent, et nous construisons de quoi nous mettre au sec pour
cette traversée. Certains construisent leur barque, d’autres leur
voilier, d’autres leur paquebot. Certaines traversées sont paisibles,
d’autres plus mouvementées. Happés par le courant, les vagues, les
intempéries, nous voguons inexorablement vers l’autre rive.
Au milieu du fleuve, des regroupements de bateaux, d’embarcations
plus ou moins grandes, radeaux, bouées, mais aussi yachts et voiliers
de luxes. Chacun aménage le sien pour la traversée, y va de sa soirée
mondaine, ses dîners festifs. Bien habillés, nous allons tous en visite
sur le bateau du voisin, pour sa fête, son événement social, et nous
comparons, pavoisons, jugeons, aimons, baisons, rions, combattons…
Chacun y va de son style, de ses atours, de sa grandeur ou sa décadence.
Nous naviguons toujours en pleine horizontalité, mais nous avançons
tous, inévitablement, vers l’autre rive. La vie sociale est ainsi faite, et
nous évoluons sur le fleuve, au gré du courant, des lames de fond, des
creux, du vent, et des bosses.
Il est une autre manière d’aborder cette traversée. C’est de nous
déshabiller de nos atours, d’enfiler des palmes, des bouteilles, et de
plonger sous la surface, dans les profondeurs du fleuve. D’en-dessous
nous voyons à présent les coques de nos plaisanciers congénères,
et entendons s'éloigner la musique et les lumières diffuses. Nous
arpentons alors les profondeurs de cette rivière d’atomes qui soutient
cette existence matérielle . Nous explorons alors la substance qui sert
de support à cette traversée, et sous-tend la matérialité – verticalité.
Alors oui, il y a les événements mondains, le monde profane, les
fades rencontres et les soirées festives sur le bateau du voisin ;
mais il existe une profondeur sacrée, et nous pouvons y croiser
plongeurs, scaphandriers, explorateurs de grands fonds et quelques
mystérieux apnéistes. Qui, s’ils sortaient de l'eau, observeraient la rive
approchante avec un sourire que plus rien n'efface.

20 21
Certains moments ouvrent
une voie vers l'exploration
du Soi, et créent des pas dans
la neige, une autoroute pour
la sérotonine. Un chemin en
Soi, que nous pouvons ensuite
emprunter à volonté et qui
nous connecte à un ailleurs,
à des sommets d'où nous
voyons l'existence sous un
angle différent.

Appelez ça de la poésie, de
la folie, un ratage de vie, il
n'empêche pas d'avoir un
métier, de rentrer dans un
moule, ou de se taire. Mais
ça permet aussi de sauver des
vies, de vibrer au son du vent,
de prendre feu au coin d’une
rue.

Pour le poète ou le mystique,


les portes s'ouvrent parfois
vers une autre dimension, il
n’y est pas coincé, mais quand
il s’ennuie il s’y promène. Il y a
là-bas un fleuve, il s’y baigne
et revient trempé de lumière.

22 23
Après la poursuite effrénée des biens matériels et charnels, s'ouvre
pour celui qui tourne son regard en lui-même, un chemin de
dépouillement, d'ascèse, de désencombrement. De retour à l'essentiel,
à la nature, dans sa forme la plus primitive.

Il n'est ici pas question d'une ballade en forêt, ni même d'un trek N'est pas lumineux qui court frénétiquement vers la lumière, mais
ou d'un grand sommet, il est ici question d'être plutôt que d'avoir. celui qui s'approfondit, plonge au fond de lui pour déterrer son ombre
D'habiter l'instant, et d'en disparaître avec le sourire. et la porter à la lumière de sa conscience.

L'abandon de l'orgueil qui protège nos blessures, et une certaine S'approfondir, c'est se séparer des phénomènes extérieurs pour se
distanciation de notre ego, ouvrent la porte vers un chemin très rapprocher du Soi. On peut chercher des réponses dans toutes les
singulier. On n'y chemine pas sans peine, car on y laisse derrière soi doctrines et tous les ésotérismes, même les moins accessibles. Rien
ses amis endormis et aveuglés. cependant n'apporte plus de clarté que la simplicité d'un moment de
contemplation et de connexion au Soi.
Ils mènent au constat suivant : nous sommes partie intégrante, de
cette mystérieuse intelligence collective qui peuple l’univers. Nous en Se connecter à tout, et ne s'attacher à rien.
sommes à la fois son résultat, son créateur, son expression, et son outil
de propagation. Nous possédons déjà tout en nous. Ce qui constitue  
notre package de bienvenue dans cette existence.

C’est cette prise de conscience, et la capacité à garder un contact


permanent avec elle, qui est une des définitions du mot spiritualité.

24 25
Si tu médites, écoutes le silence, et caresses le temps qui
passe, tu sèmes des graines dont les fleurs auront un parfum
de synchronicité, de curieux hasards.

Fais consciencieusement ton travail de présence au monde,


et des amis inattendus viendront te trouver, avec des yeux
pour voir et des oreilles pour entendre. Il est parfois une
main invisible qui guide deux inconnus vers une collision
de leurs âmes.

Sans doute n'y a-t-il pas de sentiment plus élevé qu'une


amitié rarissime qui transcende les égos, qui transporte une
chaleur qu'aucune possessivité ni contrat moral ne lient.
L’amitié, c’est conquérir une île engloutie, une planète
éclipsée.

C’est matérialiser ce qui n’est plus exprimable, c’est s’offrir


un passeport pour un pays qui n’accepte plus les voyageurs
aux bagages trop lourds. C’est un retour à la maison. C’est
transcender le rapport humain en lui offrant des mots pour
parler de soi, comme on offrirait des gouttes de pluie pour
parler d’un abri.

26 27
Tout le cheminement de cette existence consiste à passer
de l’inconscience à la conscience ; à faire de l’inconscient collectif
une conscience collective.

Il s’agit ici de rendre visible l’immense part immergée d’une île,


en abaissant le niveau de l’eau par évaporation. Dissolution du voile
des illusions qu’elle représente.

C’est élargir son champ de conscience, et faire lumière sur son


ombre. C’est le discours millénaire des alchimistes, spiritualisation
de la matière. La quête incessante des poètes et des mystiques,

le retour à l’unité.

28 29
La progression sur le chemin qui mène à la perception d'une plus
grande profondeur, nous éloigne toujours plus de ceux qui décident
de rester sur place, en surface, dans l'illusion des apparences.

Mais il paraît que l'amour, la magie, sont partout.


Que nous n'avons besoin de rien, presque rien.
Que plus notre superficialité est importante,
plus la couche de notre ego est épaisse,
et plus nous avons besoin de tout.

Moins il y a de besoins, plus il y a de place pour les signes, les curieux


hasards, et la magie du monde. Cette magie originelle : manifestation
du lien entre matière et esprit, en haut et en bas, dedans et dehors.

30 31
 

La perception de la magie du quotidien est obscurcie


par la noirceur que transpo rte et projette toute attente.
Aucune ne saur ait être justifiée.

La magie apparaît partout où tu sais poser un regard d’enfant.


A ceux qui peinent à supporter le vide des mondanités, la poésie
se révèle, et offre son opium. Toute profondeur, toute exploration des
souterrains, débouche sur cet espace nébuleux et diaphane qu’est la
poésie.

Le poète est habité par une intuition. Celle qui laisse deviner
l’existence d’une causalité là où elle semble complètement absente
aux yeux des matérialistes.

La poésie serait la religion originelle et finale de l’humanité, une


religion sans livre, sans loi, aux innombrables prophètes invisibles.
Entre cette origine et cette finalité, nous nous serons perdus dans des
créations humaines. La poésie, c’est rester et finir inhumainement
sensible, perméable aux murmures du monde subtil. Une religion
clandestine et omniprésente qui procède d’une théâtralité de l’ombre,
insaisissable par toute autorité intellectuelle, indémontrable,
qui s’affranchit de toute justification, et trône au-delà de tout
raisonnement.

A l’endroit même où le sceptique voit un aride chemin de science, le


poète traverse une jungle si dense qu’il n’y a pas d’autre chemin que
celui qui se dessine sous ses pas. Il franchit un gouffre si grand, et crée
des ponts qui n’existent que quand il pose le pied dans le vide. Là où
le philosophe se perd en conjecture, le poète se tait et expérimente.
Le silence c’est la grande théologie de ceux qui ne savent plus rien,
et commencent alors, seulement, à connaître. La poésie est un
mysticisme qui vise à faire du poète un instrument de propagation, de
témoignage d’un envers de ce décor que nous nommons réalité.

34 35
On n’écrit plus de lettre d’amour…

On n’écrit plus de lettre d'amour parce que personne ne sait les lire. Nous ne donnons vraiment à autrui que ce dont nous débordons,
On n’écrit plus de lettre d'amour, mais des lettres de détresse. Tout le reste, on se l’emprunte à soi-même.
On n’écrit plus de lettre d'amour car on ne s'aime plus, on se possède,
puis on se déchire, puis on essaye de recoller, de recoudre. L’addition, souvent salée, arrive vite, quand nous avons « trop
On n’écrit plus de lettre d'amour car on n'aime plus, on détient, on donné ». Car nous avons emprunté à notre propre personne ce que
appartient. nous ne possédions pas en abondance.
On n’écrit plus de lettres d'amour car on ne sait plus aimer sans
promesse, sans contraindre, sans mendier. Puis, une révision de nos priorités commence à faire sens :
« Maintenant je m’occupe de moi », revient en fait à se mettre
Ecrire une lettre d'amour comme on livre un colis, comme on offre soi-même au centre de ses préoccupations.
un abri les jours de pluie, comme on offre une fleur, comme un chat
ramène une souris, comme un enfant fait un dessin. Puisque notre culture a diabolisé un sain-égoïsme consistant à faire
Un dessin d'enfant ne demande rien. Un dessin qui dépasserait la de Soi le réceptacle premier de notre bienveillance, nous offrons au
feuille, car il n'y a pas ni limite ni règle. monde un Soi anémié, boitant, en manque d’amour.
Un dessin parce qu'il faut créer, sans but ni contrainte, exactement
comme il faudrait aimer. L'amour de soi-même guérit de tout, et rien d'autre ne guérit vraiment
la dépendance affective. Tout au plus, la collection et l'accumulation
Ecrire une lettre d'air, une lettre à l'univers dont le lecteur est une compulsive de sentiments et d'égards externes remplissent un puits
incarnation particulière, qui résonne avec la nôtre. sans fond, ce vide immense dont parlent ceux qui se détestent eux-
Ecrire une lettre de feu, qui ne brûle pas mais réchauffe. mêmes.
Ecrire une lettre d’eau qui ne noie ni ne submerge, mais porte et purifie.
Ceux-là qui, comme solution de survie ont développé un système de
Ecrire une lettre parce que je crois dans l'inconditionnalité, défense complexe tout autour de leur tonneau des danaïdes, oscillant
dans la rencontre qui dépasse toutes les autres, celle qui entre la fuite compulsive — du sens ou de la profondeur — et la
génère un lien qui survit à toutes les histoires de coeur, à tous les dépendance affective.
deuils, à toutes les ruptures, à tous les kilomètres de séparation.
Nous ne donnons vraiment à autrui que ce dont nous débordons,
Ecrire une lettre de liberté car il n'y a pas d'amour sans liberté, Tout le reste, on se l’emprunte à soi même.
Ecrire une lettre d'amour parce que personne ne sait plus être libre,
car nous avons emprisonné l'amour dans les couples.

36 37
Certains d’entre nous traversent la vie sans chercher aucune réponse,
ni question, ni vérité, ni redéfinition de la réalité. Pour les autres,
il est une phrase attribuée à Athanasius Kircher qui éveille un
sentiment mystique :

« Les plus hautes montagnes, les plus vieux livres, les gens les plus
étranges, c’est là que tu trouveras la Pierre Cachée »

Un Mystique peut être considéré comme une personne en recherche.


Frappé par la nostalgie d’un ailleurs, il ne peut, pour des raisons
gisant dans les profondeurs de son âme, se satisfaire pleinement des
apparences de l'existence quotidienne. Il va s'appliquer à percer le
mystère de l'existence : la vie et la mort, la matière et l'esprit, le bien
et le mal, le visible et l'invisible, le dedans et le dehors.

Ce n'est pas qu'il mette en doute tout ce qui fait sa vie de tous les
jours, mais il sent intuitivement que derrière l'objectivité du monde
il y a autre chose qui agit en secret, un moteur invisible et puissant
qui fait tourner la roue de la vie. Il sent que la réalité qu'il est censé
vivre ne semble être qu'une infime partie, une facette particulière et
souvent dérisoire, d'une dimension plus vaste qui échappe encore à notre
entendement. Alors il cherche.

Cherchant ainsi il va parfois trouver et mettre à jour des


chemins de traverse, dissimulés au regard de celui qui ne cherche pas :
sentiers arides, jonchés de ronces souvent, qui vont l'amener peu à peu à
expérimenter des situations nouvelles, imprévues et insoupçonnées.

Ce faisant il est confronté à des aspects de lui-même et de l'existence


qui vont le contraindre à reconsidérer fondamentalement ce qui faisait
jusqu'ici partie de la réalité des choses.

Ayant ainsi mis un pied de l'autre côté, et donc soulevé un coin du


voile du Mystère qui l'appelle, il n'en reviendra plus jamais vraiment,
irrépressiblement interpellé par ce qu'il y aperçoit : les irréfutables
correspondances et sympathies entre l'univers et son intériorité.

38 39
Le dépassement de nos peurs, ce courage de faire ce que nous n’avons
jamais fait, d’exprimer ce que nous n’avons jamais osé exprimer, d’aller
où nous ne sommes jamais allés, engendre des situations et des
occurrences inédites. Il a pour fonction essentielle la création de
nouveaux chemins dans notre vie.

Cette nouveauté, qui coule de nos mains après un acte de courage,


laisse alors place à l’émerveillement face à ce qui prenait le nom de
« Magie » dans la bouche de nos ancêtres.

Dans un environnement consumériste où la survie de l’humain n’est


plus conditionnée par le courage, où nous n’avons plus besoin de
transgresser nos peurs pour survivre, la création de nouveauté dans
notre vie se raréfie. Par conséquent l’accès à cette même Magie qui
vit dans le regard de notre enfant intérieur qui joue, crée et s’émerveille,
s’éteint.

Lorsque l’on cesse de voir cette Magie en tout, nous empruntons


lentement le chemin de la fin de l’existence physique, car nous
cessons de remplir notre fonction essentielle, qui est celle de la
Nature : se découvrir elle-même à travers sa propre existence, au
travers de ce que Nous Sommes.

La Nature
— dont nous faisons partie intégrante —
favorise ceux de ses éléments qui permettent sa propagation.

40 41
L'existence est une projection dans une salle de cinéma. Nous sommes
entrés dans le noir, avons été absorbé par cet écran qui s’illumine, et
avons oublié que tout ceci est juste un film.

La plupart d’entre nous ne le réalisera qu’au moment du générique de


fin, défilement de noms d'aimables figurants.

Mais, de tout temps certains spectateurs interpelés par les


incohérences du film, s'interrogent et commencent à détourner les
yeux de l’écran, en réalisant la nature illusoire de cette projection.

Ceux-là, prennent alors le risque de poser la main sur le bras de leurs


voisins absorbés et crédules, et de leur murmurer la supercherie.

C’est ce murmure permanent que nous entendons à plusieurs


occasions étranges, qui prend la forme de curieux hasards, de ces
souriantes coïncidences que sont les synchronicités.

Dès que nous l'écoutons, nous commençons à détourner le regard de


l’écran, et à le voir pour ce qu’il est :
Une courte projection momentanée sur un écran de matière déchirable,
qui prendra fin tout bientôt.

Posons notre main


sur le bras du voisin.
Déchirons la toile.

42 43
Je ne crois pas qu'il s'agisse seulement de respirer, d'inspirer et d'expirer.
Je crois qu'il est ici précisément question de se faire respirer
et expirer par le monde, se faire inspirer et expirer
par le rythme des origines, se faire consumer
d'un feu dont les crépitements
sont nos pensées.

Transmuter la quête de l'autre en une quête du soi,


Et devenir soi-même ce que l'on cherche.

44 45
Qui cherches-tu ?

Celui que l’on n’invite pas en soirée, celui que l’on n'appelle pas, celui
qui ne répond pas à « comment ça va ? ». Celui qui préfère le vert-
de-gris, le noir Soulages et le bleu du cuir au chrome des cadenas, à
l’argent des médailles, à l'or des prisons, à la rouille des jugements.
Celui qui préfère les livres, qui te parlera d’âme, de masques et de
chapes.

Celui dans les bras duquel on pleure, pour mieux lui tourner le dos
en public. Celui qui s’ouvre en deux, préfère la lumière de la lune aux
scènes et aux stroboscopes. Celui qu'on exile, celui qui attend l'éclipse,
enlace les arbres, qui marche en bématiste de l'intangible, architecte
du soluble, le fou qui entend les poils des autres se hérisser, celui qui
manque la matière et collisionne le vide, celui qui garde le temple,
sanctuarise l’instant, sacralise l’épaisseur du temps, qui raconte ce que
personne ne veut comprendre.

Celui qui transcende la parole mais te parle de l’enfance, d’une


réminiscence, de phosphènes, écorche les démons à vif, dénude les
fils, pose un doigt sur l’interrupteur, l’autre sur la gâchette, suspend
le temps, ralentit la rotation de la terre, et t’assassine pour te faire
renaître. Celui qui te kidnappe, l’espace d’un instant te confisque à
toi-même, t’enlève le coeur et te laisse un cratère dans la poitrine, te
prend par la main et te traîne au bord de toi-même comme au bord
d’un précipice sans fond, et te laisse planté là, et pourtant,

tu n’as jamais été moins seul.


46 47
Il en est des hasards comme du vent.
Certains nous caressent, d'autres nous renversent.
Ceux-ci, plus rares, soufflent depuis une autre dimension,
et nous transportent vers un ailleurs, pour peu que l'on s'y abandonne.

L'irruption dans notre réalité, dans notre champ de perception d'une


série d'évènements, irrationnels et improbables, doit nous éveiller au
constat d'une réalité non-ordinaire ;

d’un lien caché entre esprit et matière.

Si ces occurrences, ces curieux hasards, sont teintés ou inondés de


sens, il y a forcément désir.

S'ils défient les lois de la probabilité, c'est qu'ils sont empreints


d'intentions.

Nier l'origine numineuse de ces évènements à la fois improbables et


signifiants, revient à tourner le dos à notre propre intelligence.

48 49
— Bonjour !
— Bonjour...
Je nous souhaite d'être épris par un irrésistible désir de créer.
— Il y a quelques centaines d’années, toi et moi, nous n’étions
De vivre avec la certitude que ce que vous désirez au quotidien
qu’une seule personne.
influence radicalement le cours de votre existence.
— Je sais... Qu’as-tu appris depuis ?
De vendre votre télévision et de partir en voyage, aussi souvent que
— Que toi et moi n’avons jamais été vraiment séparés depuis.
possible.
— Mais encore ?
De réaliser que ce(ux) que vous cherchez vous cherche(nt) aussi.
— Que la loi qui dirige les évènements dans la vie des gens est
De vous affranchir de tout dogme.
constituée de la somme de leurs pensées. Et toi, qu’as-tu appris ?
— Que nous sommes l'univers qui s'exprime pendant un minuscule
De parvenir à s'aimer soi-même, d'abandonner les relations inutiles
temps sous une forme humaine, et que nous tremblons tous d’un
auxquelles il est plus facile de se cramponner par peur de la solitude
irrépressible désir de retour à l’unité.
et de l'inconnu.

D'avoir pour seul orgueil la conscience de notre ignorance, et de


 
croire en vous quand personne ne le fait.

50 51
« Ce qui est en haut, est comme ce qui est en bas. »

L’extérieur est le reflet de l'intérieur. Chaque drame dans notre


vie extérieure, est le reflet d'un drame intérieur. Toute pensée est
agissante, rien ne se perd, tout est entendu, ne serait-ce que par nous-
même.

Chaque rencontre est la graine ou le fruit d'une cause ou d'une


conséquence intérieure. Le fait est que nos subconscients sont
liés entre eux, imbriqués et connectés, en un réseau impalpable et
omniscient. La moindre pensée, sentiment, émotion ou désir, agit sur
ce réseau et crée ces occurrences, en interagissant avec les émotions,
désirs ou pensées de chacun de nous.
 

52 53
La passion est cette émotion décrite comme une inclination exclusive Dans le cas contraire, la reconnaissance est parfois tacite et mutuelle.
vers un objet, une personne, un état affectif durable et violent dans
lequel se produit un déséquilibre psychologique, l’objet de la passion Et maintenant ? L’instant, si rare et court soit-il, devient sacré,
occupant excessivement l’esprit. A un degré d’intensité élevé, cette devient prière. Celle qui ne quémande pas, mais qui célèbre,
inclination tend vers un mysticisme croissant, latent, qui nous pousse gratifie, honore et rend grâce. Cette prière agit, crée, et engendre
à en chercher la raison, partir à la recherche de ce bout de fil qui nous sa seule éventuelle supplique : celle de se laisser consumer par cette
soulève, nous tient debout, et en l’occurrence nous fait même quitter passion. « Find what you love, and let it kill you » disait Bukowski au
le sol… Alors… Partons. second litre de bourbon.

Le souffrant réalise alors progressivement en s’élevant, changeant Sans passion, pas de mystique, sans mystique, pas de pénétration
la perspective sur son propre mal, le pathétisme et la démesure de la cause secrète des choses, sans cela, nous passons à côté de ce que
qui l’habitent, par le biais d’une attirance démesurée et incomprise. l’existence peut offrir de plus vrai, absolu et universel. Nous passons à
Injustifiée également, tant qu’il n’aura pas levé le voile sur les côté de notre propre essence.
ingrédients déclenchant cette passion, érosion de la raison de l’homme
sensible. C’est à la lumière d’une certaine abnégation qu’il découvre  
la raison de son état : Un irrépressible besoin de retour à l’unité.

Par quel phénomène cet état est il engendré, par quelle part de nous-
même, ou par quelle intervention extérieure ? Tout porte à croire à
l’intervention subtile de ce que plusieurs civilisations ont mentionné sous
différents noms, et vénéré. Appelons-le “moi supérieur”, “double
lumineux”, “ami invisible”, “dieu”, ineffable et omniscient dans le
coeur de chaque être vivant : une Entité. N’est-ce pas précisément
cette “entité” qui est le lien caché commun à toutes les passions ?
N’est-ce pas “cela” qui réveille la passion à travers un échange, un
partage, un vin, un baiser, une étreinte, une musique ?

La passion incontrôlée amène parfois à des effusions d’expression. Ici


le “Je t’aime” si galvaudé semble si inapproprié face à une formule
nettement plus évocatrice : “Je t’ai reconnu”. A ce moment, nous
pouvons alors avoir à faire face à l’incompréhension du destinataire,
et par là même être amené à l’acception des divers niveaux d’éveil
et de subtilité de ses congénères. Quand bien même la passion porte
sur une rustre personne, on est tenté de conclure que l’ineffable qui
s’est manifesté à lui par de subtils canaux, est de nature taquin. Ou
peut être est-il temps de comprendre que nous portons nous-même la
source de tous nos maux :
« We are born to live, we are born to understand, we are born to carry
a cursed pattern and be transformed by pain » – Jeff Buckley.

54 55
Cher Ami,

Les valeurs que tu es amené à incarner peuvent générer fuite et rejet


de la part de tes congénères, qui sont des attitudes de préservation
d'une identité bancale, réflexe naturel de mise en sécurité d'un ego
aussi grand que fragile.

Ton existence peut alors prendre une allure de traversée du désert


dans lequel on ne rencontre pas grand monde. Mais les regards qui s'y
croisent parfois sont porteurs d'une entente qui dépasse la limaille des
intérêts personnels. Comprendre que l'incarnation de certaines de tes
valeurs renvoie l'autre à ses blessures est un précieux bagage pour qui
traverse ce désert.

La bienveillance effraye celui qui ne s'aime pas. L'humilité irrite


celui qui en manque maladivement. La sincérité et la transparence
terrorisent celui qui est rempli de mensonges et de complexes, et tes
succès blesseront ceux qui n’ont pas accepté leurs échecs.

Si l’écrasante majorité des rencontres est mondaine, d’autres


revêtiront un caractère rarissime. Les premières parlent davantage
du temps qu'il fait que du temps qui passe, et sont souvent un jeu de
dupe. Les autres, elles, se déroulent hors du temps, des limitations de
la morale, des conventions sociales, des dogmes et des complexes. Il y
en a très peu, elles sont de l'ordre de la collision stellaire, font le bruit
du vent, ont l'intensité du creux d'une main sur un visage, la couleur
des phosphènes, et ont l’odeur d’un retour à la maison.

Il faudrait être porteur de lumière pour savoir sourire dans ce désert.

56 57
Un jour peut-être on te posera les bonnes questions,
On cessera de t'interroger sur des choses vaines.

On te demandera si durant ta vie tu es parvenu


à extraire de ton être de quoi construire des ponts
entre matière et intangible.

On te demandera si tu as réussi à spiritualiser cette incarnation,


et peut-être répondras-tu que tu t'es démesurément affairé,
à pulvériser les murs entre toi et les gens, ceux-là mêmes,
qui ont peur de l’inconnu, de l’autre, et donc d’eux-mêmes.

On te demandera si tu as rencontré ta part d’ombre,


si tu as brisé ton cœur en un sable assez fin,
calciné ton égo en une cendre assez sombre.

Pour en faire des plages de bienveillance,


Lavées par un océan de convoitise et de jalousie,
Rincées par les vagues du mépris et du rejet.

58 59
Toute rencontre avec l’autre est une rencontre avec soi, ainsi, quand
nous la fuyons c’est nous-mêmes que nous fuyons.

Si tu ne veux pas choisir la lumière, choisis au moins l’ombre plutôt


que la fuite irréfléchie.

La solution à cette souffrance est cruellement simple, elle réside en


si peu de mots et en si peu de sagesse qu’elle passe pour suspecte : le
temps perdu à regarder en soi, est, en réalité, du temps de gagné. Car
un jour tu seras tellement las de fuir et de souffrir, que tu réaliseras
que tu es le seul artisan de cette souffrance. Et tu feras un premier pas
vers une lumière que plus rien n’éteindra. Quand tu auras compris ces
mots, éclatera une ampoule en toi et de la lumière te coulera du bout
des doigts, et de tous tes pores.

Et tous ceux qui te rencontreront, souriront.

60 61
Cher Ami,

Sois doux, sois compatissant et aime inconditionnellement.


Fais toujours preuve de plus de bienveillance que nécessaire car les gens
que tu croises en ont habituellement beaucoup plus besoin qu'ils ne
veulent bien le montrer.

Sois un phare, une vigie, un berger, les pieds dans la glaise et la tête
tournée vers les étoiles. Sois une main ouverte, sur laquelle tout peut
venir se poser puis s'en aller.

Accueille l'adversité et sa mauvaise foi comme un maître sévère, mais


aimant. Accueille l'injustice comme la leçon dont tu n'as pas encore
perçu le but ni la raison.

Réalise que la souffrance résulte de l'attachement à un autre Soi,


ancien, sur les cendres duquel il faut reconstruire. Que ta souffrance
est une main fermée aux murmures du monde, aux chuchotements
de ton âme. Que rien ne nous est dû dans la vie, que celle-ci est un
cadeau. Ne sois pas indigne de ce qui t'est offert.

Et qu'il existe, mon ami, un sentiment plus beau,


plus élevé et plus grand que l'amour,
c'est ton détachement dans l'amour.

62 63
Le cheminement qui consiste à contraindre une masse de viande à
digérer son existence et en extraire l'essence en prenant un stylo et du
papier, est d'une longueur extrême.

Il s'agit de prendre la vie, la désosser, la dépouiller de tout, même de


sa matérialité, pour n’en garder que très peu de mots : la pourriture
noble d'un long processus de fermentation, les scories d’une lente
calcination, ce qui reste d’une ascèse, d’un assèchement des désirs et
de la préhension, qui fissure l’ego.

C'est par ces fissures dans notre ego,


en nous brisant nous-mêmes,
que nous pouvons laisser entrer la lumière.

64 65
Il arrive un moment, sacré, où tout ce que nous avons accompli,
édifié, bâti et érigé, appelle de toutes ses forces à être détruit, brûlé et
sacrifié sur l'autel symbolique de la célébration de l'instant présent.

La destruction de ce qui fut un jour fondateur revêt un sens profond,


archétypal. C'est d'ailleurs la profondeur même.

Restent alors d'inconsolables vestiges sur lesquels nous coulons des


chapes pour avancer à nouveau en sécurité. Celles-là mêmes que nous
avons coulées sur nos peurs d’enfant.

Attaquer cette dalle à la pioche et se promener dans les souterrains du


Soi confère à l'existence une profondeur insoupçonnée.

C'est là où l'on trouve les plus rares trésors,


et que l’on rencontre alors des amis inconnus.
 

66 67
Crois en la Rencontre, cette collision ternaire des âmes, ce retour à la
maison, réduction de l'espace entre deux ou trois êtres. Compression Nous traversons la vie comme nous traverserions une chambre, nous
du vide, en une substance dont le goût reste en bouche, dont le souffle aurions pu nous poser sur le lit, en regardant la télévision, ou faire le
nous caresse et dont les murmures s'expriment toute une vie. ménage, en écoutant la radio.

La séparation et la distanciation ne sont pas l'opposé, mais une partie Mais nous avons choisi d'arracher la moquette et les tapisseries, en
intégrante et un évènement inévitable de toute rencontre. C'est un quête de brèches ou de fissures dans les murs de la grise cellule.
retour au Soi, celui qui a rendu cette rencontre possible.
De démonter le mobilier et d'en faire un feu, de sauver de la bibliothèque
Emerge alors des profondeurs cette substance, un livre qui hurlait, et de nous laisser consumer en un résidu assez fin
dont les mystiques nous demandent de nous abreuver, pour s’échapper par les fêlures de ce qui, finalement, fut un creuset.
qui est censée nous suffire avec l'eau fraîche.
 

68 69
Il y a des personnes qui évoquent plus que ce qu'elles sont.
Il y a des rencontres qui invoquent plus que la somme des participants.
Il y a des situations qui convoquent plus qu’une habituelle présence.

Certaines avec un autre moi, où je suis un autre lui, ou elle.


Certaines avec un miroir que chacun tient devant l'autre.

Il est des rencontres qui peuvent tout,


quand chacun seul ne peut plus rien.

Il est des rencontres dont le seul orgueil est de se soustraire


aux écueils populaires de la rencontre amoureuse,
aux impasses de l'ego,
aux travers de la possession,
de l'enfermement,
de la peur de l'abandon.

Certaines rencontres enferment et rendent heureux, au début.


Certaines rencontres libèrent et rendent heureux, toujours.

70 71
De la souffrance naît la sensibilité,
dont nait l’intelligence.

Tout le monde parle de savoir-vivre,


mais personne du savoir-souffrir.

Ce qui importe ce n’est pas le poids qui t'accable,


c’est comment tu te courbes pour ne pas casser,
Ce n’est pas le bruit qui t’abasourdit,
c’est comment tu écoutes les murmures du monde,
Ce n’est pas la force du vent qui t'emporte,
c’est comment tu hisses tes voiles,
Ce n’est pas la hauteur des vagues qui te frappent,
c’est comment tu t’y laves,
Ce n’est pas l’absence de lumière qui t'entoure,
c’est comment tu chantes dans le noir,
Ce n’est pas ce que tu perds,
c’est comment tu ouvres ton coeur pour la suite,
Ce n’est pas la quantité de larmes que tu verses,
c’est comment tu souris en pleurant,

Ce qui importe, cher ami,


ce n’est pas l’intensité du feu que tu traverses,
c’est comment tu danses dans les flammes.

72 73
— Cher Maître, je suis maintenant devenu incroyablement fort, car
j’ai construit une armure émotionnelle et sociale qu’aucune attaque
ne peut entamer. Plus personne ne peut vraiment m’atteindre.
— Tu es donc devenu expert en stratégies de sauvegarde de ton ego.
Tu as donc encore très peur.

— Mais il faut être fort tout de même dans ce monde !


— N’est pas fort celui qui s’entoure de ses remparts, mais celui qui les
a détruits (de même qu’il a déposé ses carapaces et boucliers). Celui
qui a entrepris la déconstruction des cachots où rampent ses vices, et
des temples qu’il a bâtis pour ses vertus.

— Mais alors sans remparts, ni armure, nous devenons perméables à


la malveillance des autres !
— Il n’y a pas réellement de malveillance, mais uniquement des
blessures que chacun exprime, dont les peurs et la souffrance sont les
symptômes. Aussi ce sont tes blessures, qui nécessitent la construction
de remparts, qui auront pour principale conséquence de t’éviter la
résolution de celles-ci. Tu es devenu non seulement imperméable à
ce que tu appelles malveillance et attaques, mais à tout ce dont ce
cloisonnement égotique te prive : A la beauté de ta souffrance, et de
tes peurs. A ta relation avec elles, et à ta capacité de leur sourire, de les
accepter, et de t’aimer pour les transmuter.

74 75
Cher Ami,
 
Je te souhaite d’accueillir l’altérité comme un miroir, et avec sourire
les épreuves de la vie dont nous portons chacun notre responsabilité.

De ne pas oublier que tu attires sur ton chemin les personnes dont
tu as besoin pour évoluer, bienveillantes ou pas. De renoncer à
l’exclusion de l’inconnu, pour tenter l'aventure des émotions, de la
magie de la conscience, et de tâter le monde avec le gant du discernement.

Je te souhaite d’entreprendre le cheminement vers la connaissance du


Soi, en organisant prochainement un grand colloque solitaire avec
ton intériorité. De comprendre que le plus grand danger, pour soi
et les autres, est de croire que l’on sait. D’arrêter un jugement, une
vérité irrévocable.

Je te souhaite la perception des imbrications entre matière et esprit, et


de la mise en relation des choses orphelines. De ne pas fermer ta porte
à ta part d’ombre, car elle reviendra y frapper. Car il y a des ombres
qu’il serait dommage de laisser sur le seuil de la porte, car la vie peut
surtout t’enrichir de ce qu’elle t’enlève.

Je te souhaite de quitter le confort des perceptions primitives,


manichéennes ou binaires, et d’embrasser ombre et lumière : c’est une
des grandes définitions de l’amour et du détachement.

Le bonheur que je te souhaite serait à ce prix.

76 77
Fiez-vous sans limite à la capacité que possède
votre esprit d’attirer ce que vous désirez, et des
portes apparaîtront là où il n’y avait que des
murs. Ce que nous prenons volontiers pour des
troublantes coïncidences, ne sont, en fait, que
des convergences de désirs et d’intentions.

78 79
Quelque chose respire à travers nous, et expérimente cette réalité en
utilisant notre corps comme récepteur, notre cerveau comme filtre :
C’est le mystère de la conscience.

Il existe une communauté indistincte de gens qui cheminent


incessamment vers la recherche du lien avec cette conscience
universelle, à l’écart de la culture, des conditionnements, des dogmes,
des religions, et de toute idéologie. Ceux-là se réunissent autour de
la beauté de l’instant présent et de l’intensité de l’expérience directe.

Ce que les anciens appelaient magie, n'est qu'un approfondissement


des liens subtils que l'esprit entretient avec la matière, avec le cours
des évènements, que l’intérieur entretient avec l’extérieur. Toute
magie effective n'est qu'histoire de collaboration avec une dimension
subtile et archétypale, cette intelligence collective, cet ineffable qui
donne et qui reprend, avec lequel il s'agit de collaborer, en convenant
tacitement que l'on recevra ce qui est demandé à la seule condition
que ce cadeau profite au plus grand nombre et au bien collectif.

Plus nous approfondissons le sujet de ce Mystère, plus nous le vivons


et interagissons avec la dimension subtile de cette existence.

Trouvons les autres.


Un jour, tout à la fin, nous apprendrons peut-être que cette vie était
un cadeau. Que rien ne nous était dû, et que nous ne devions rien à
aucun dieu. Si ce n'est, peut être, que de faire la plus large, la plus
profonde expérience possible de cette existence, et de faciliter celle
des autres. C'est ce que nous appelons la Bienveillance.
80 81
Iconographie

Couv. Pierre Perichaud - 2018


6. Hugo Simberg - 1903
8. Pierre Perichaud - 2018
10. Pierre Perichaud - 2018
11. Pierre Perichaud - 2018
12. Hendrik Goltzius - 1588
14. Leon Spilliaert - 1900
16. Camille Flammarion - 1888
18. Arnold Böcklin - 1880
20. Pierre Perichaud - 2018
22. John W. Waterhouse - 1892
24. Pierre Perichaud - 2018
25. James C. Beckwith - 1878
26. Pierre Perichaud - 2018
30. Francisco Goya - 1798
34. Carel Fabritius - 1654
38. František Kupka - 1899
40. Jean-Léon Gérôme - 1879
42. Stephan Schillinger - 2013
44. John W. Waterhouse - 1896
48. Félix Vallotton - 1894
52. Pierre Perichaud - 2018
55. Francisco de Zurbaran - 1655
56. Albert Bierstadt - 1866
58. Fritz Hegenbarth - 1902
60. Lorenzo Lotto - 1532
62. Pierre Perichaud - 2018
64. Stephan Schillinger - 2017
66. John W. Waterhouse - 1898
68. Pierre Perichaud - 2018
69. Pierre Perichaud - 2018
70. Le Caravage - 1602
72. Stephan Schillinger - 2014
74. Pierre Perichaud - 2018
76. Jean-Léon Gérôme - 1860
78. Frederic E. Church - 1866
81. Caspar David Friedrich - 1818
Les mots que renferme ce livre
sont nés d’un désir. Celui du cadeau
désintéressé à l’autre, là-bas, de
l’autre côté de l’écran.

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Stephan Schillinger au monde, à l’autre, là-bas, celui
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Tous droits réservés désir de profondeur.
Seconde Edition, revue et corrigée
Imprimé en 1000 ex. en septembre 2019
par Ott Imprimeur - 67310 Wasselonne

Prix : 15 €
ISBN : 979-10-699-3438-2
Dépôt légal : mars 2019

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