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Nouveaux Statuts de la Trêve de Dieu

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ACADÉMIE

DES

INSCRIPTIONS & BELLES-LETTRES

COMPTES RENDUS
des

séances de l’année

2019
janvier-mars

DU NOUVEAU SUR LA PAIX ET TRÊVE DE DIEU :


LES STATUTS TOULOUSAINS DE 1163
ET LES STATUTS GASCONS DE 1139/1169

PAR M. DOMINIQUE BARTHÉLEMY,


CORRESPONDANT FRANÇAIS DE L’ACADÉMIE

paris
EDITIONS DE L’ACADEMIE
23, QUAI DE CONTI
2019
CRAI 2019, 1 (janvier-mars), p. 297-322.

COMMUNICATION

du nouveau sur la paix et trêve de dieu : les statuts


toulousains de 1163 et les statuts gascons de 1139/1169,
par m. dominique barthélemy, correspondant français
de l’académie

I
En mars 2018, j’ai été avisé par Nicolas Ruffini-Ronzani et Laurent
Morelle de la présence d’une charte originale de 1163, procurant des
statuts de paix toulousains, à un endroit où on ne l’attendait pas. Elle
était un peu égarée dans les papiers d’Arthur Giry, déposés à l’École
pratique des Hautes Études après sa mort prématurée1. Ce grand
historien des villes et de leurs communes se consacrait aux années
1890 à l’élaboration d’un remarquable manuel de diplomatique, à
la préparation du recueil des actes de Charles le Chauve et aussi à
la défense du capitaine Dreyfus2. Il a été surpris par la maladie à
l’automne de 1899, et il est mort le 13 novembre. Tout suggère que
c’est dans les derniers mois de sa vie qu’il a eu en mains cette charte,
qui se trouve placée dans une feuille double sur laquelle il n’a eu le
temps d’en transcrire que les huit premières lignes.
J’ai cherché en vain une référence, une allusion à ce document
dans tous les papiers d’Arthur Giry déposés soit à l’Institut3,
dont il était membre depuis 1896, soit à l’École des Chartes4 et à
l’École pratique des Hautes Études où il enseignait. Rien n’y fait

1.  Archives de l’EPHE, Fonds Arthur Giry SH 17. Les rapports annuels de Giry dans l’Annuaire
de l’École pratique des Hautes Études ne font aucune allusion à ce texte, qu’il ne connaissait pas
lorsqu’il a traité de la paix et trêve de Dieu en 1878 (cours conservés en SH 19). Voir D. Barthélemy,
avec la collaboration de N. Ruffini-Ronzani, «  La paix diocésaine du Toulousain en 1163  », in
Francia 46, 2019, p. 77-104.
2.  Voir sa nécrologie par F. Lot, dans EPHE. Section des Sciences historiques et philologiques.
Annuaire 1901, p. 20-47.
3.  Bibliothèque de l’Institut ms 7256, 7259 et 7298A : cours de la Sorbonne ; également des
lettres dans le Fonds Hanotaux, ms 8524(2) (avec une vive critique de l’influence d’Augustin Thierry,
trop friand du pittoresque, insuffisamment soucieux d’érudition), et le Fonds Grimaux, ms 4630.
4.  Désormais déposées aux Archives nationales à Pierrefitte-sur-Seine : 93AJ/264 à 266. Dans
le dossier de ses cours à l’École des Chartes (AN 93AJ/264).
298 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

référence, et aucun écho n’a été donné à ce texte, à l’extérieur. C’est


également en vain que j’ai exploré le fonds de Malte des Archives de
la Haute-Garonne. Geneviève Douillard et Pierre Amilhaud m’ont
assuré que, de toute manière, cette charte n’a guère de chances
d’en avoir fait partie, puisqu’elle ne porte aucune marque. Pareille
absence de marque suggère plutôt qu’elle appartenait à un fonds
privé, non répertorié.
Le plus vraisemblable est que son propriétaire l’a apportée
lui-même pour expertise à Arthur Giry, peu de temps avant la mort
de celui-ci. Giry n'aura eu le temps ni de la lui rendre, ni de mettre
quelqu’un au courant. Il jugeait plus urgent de publier partout que
l’écriture du bordereau ne pouvait pas être celle d’Alfred Dreyfus,
et il avait raison. Cependant, cette charte du Toulousain a failli se
perdre, et cela fait que nous n’avons plus, désormais, que de faibles
chances de savoir où elle avait été conservée entre 1163 et 1899. Il
en va donc d’elle comme de certaines de ces monnaies anciennes,
qui sont très précieuses pour le numismate, mais qu’il intercepte
trop tard pour en découvrir la provenance. Il a des regrets, mais il ne
renonce pas à en tirer tout le parti qu’il peut.
L’existence d’une paix diocésaine du Toulousain en 1163, œuvre
du comte principalement, était déjà discernable à travers une charte
du 9 juin, publiée dans l’Histoire générale du Languedoc5. Ce sont
ses statuts détaillés qui viennent à présent de réapparaître. Il nous
manque encore, tout de même, ceux d’Albi. Et aussi deux statuts
de 1143 pour Toulouse et Albi, puisque déjà en 1143, Alphonse
Jourdain, père de Raymond V, donnait au frère aîné et prédécesseur
de Raymond Trencavel une charte à peu près semblable à celle
concédée à celui-ci le 9 juin 11636. Alphonse Jourdain, lui aussi,
a donc « mis une paix » dans ces deux régions, que cependant sa
charte appelle des « patries toulousaine et albigeoise », et non des
« diocèses ». On voudrait donc espérer que trois statuts du même
groupe soient également retrouvés ! François Dolbeau encourage à
les chercher encore dans les archives méridionales, dans lesquelles

5.  C. Devic et J. Vaissètte, Histoire Générale de Languedoc, nouv. éd., t. II, Toulouse 1875
(désormais HGL), V, col. 1270. H. Hoffmann, Gottesfriede und Treuga Dei, Stuttgart 1964 (Schriften
der Monumenta Germaniae Historica, 20), p. 120, a judicieusement senti qu’une paix « mise dans
des diocèses » devait avoir été diocésaine. Il conservait des doutes sur celle évoquée en 1143 (HGL
V, col. 1070).
6.  HGL, V, col.1070.
DU NOUVEAU SUR LA PAIX ET TRÊVE DE DIEU 299

il a lui-même trouvé les Miracles de saint Aphrodise de Béziers, qui


procurent un aperçu précieux sur la paix narbonnaise de 10547.
Les statuts de paix d’Albi de 1143 et 1163 n’étaient probablement
pas tout à fait identiques à ceux de Toulouse ni, à Toulouse et Albi,
ceux de 1143 à ceux de 1163. Les codes de paix diocésaine sont en
effet une loi chrétienne non universelle, que des conciles régionaux
relancent et synchronisent et qui ont à être élaborés et jurés dans
chaque diocèse, pour un bail qui est généralement de cinq ans, par
une concertation – faudrait-il dire un grand débat diocésain ? – entre
l’évêque et le clergé, les seigneurs, les paysans, les marchands…
Ces codes et ces institutions évoluent et varient un peu au gré d’une
sorte de bricolage permanent, tout en demeurant dans les grandes
lignes assez semblables. De l’an mil au milieu du xiiie  siècle,
ils veulent mettre un frein aux guerres féodales et aux rapines
qu’elles occasionnent, et s’ils ont une vie plus longue en Occitanie
qu’ailleurs, qu’en France d’oïl notamment, c’est probablement par
la conjonction du fait qu’ils y sont mieux enracinés et que les guerres
locales s’y poursuivent plus longtemps ou même s’y aggravent.
L’existence même de ces codes et institutions, et les étapes de
leur histoire, ont été des choses cachées depuis les commencements
du monde moderne, c’est-à-dire de l’État monarchique. Vers le

7.  Il a découvert et procuré une page très intéressante, qui paraît jeter un peu d’ombre sur le
concile de Narbonne de 1054 : F. Dolbeau, « Vie et miracles de saint Aphrodise, évêque de Béziers »,
in Analecta Bollandiana 125, 2007, p. 289-320. Le rapprochement avec le concile de Narbonne de
1054 demeure hypothétique, mais il est suggéré par l’idée de reformare pacem qui se trouve dans les
deux textes. L’hagiographe signale l’implication de tota Septimania, l’obstacle mis par des
« ennemis de la croix du Christ », et le rôle finalement décisif des reliques de saint Aphrodise pour
avoir perfecta pax in tota patria : or la charte du concile (art. 2) signale aussi qu’il a fallu s’y
reprendre à deux fois, et dès son article 1 elle a évoqué le sang du Christ à propos de l’homicide entre
Chrétiens. Hors des périodes de trêve de Dieu, la charte ne prévoit cependant aucune mesure
particulière contre ce crime, elle renvoie seulement au système de la composition judiciaire, et dans
la suite cette réprobation de l’homicide disparaît des dossiers de la trêve de Dieu. Il a lui-même
découvert et procuré une page très intéressante, qui paraît jeter un peu d’ombre sur le concile de
Narbonne de 1054 : F. Dolbeau, « Vie et miracles de saint Aphrodise, évêque de Béziers », Analecta
Bollandiana 125, 2007, p. 289-320. Le rapprochement avec le concile de Narbonne de 1054
demeure hypothétique, mais il est suggéré par l’idée de reformare pacem qui se trouve dans les deux
textes. L’hagiographe signale l’implication de tota Septimania, l’obstacle mis par des « ennemis de
la croix du Christ », et le rôle finalement décisif des reliques de saint Aphrodise pour avoir perfecta
pax in tota patria : or la charte du concile (art. 2) signale aussi qu’il a fallu s’y reprendre à deux fois,
et dès son article 1 elle a évoqué le sang du Christ à propos de l’homicide entre Chrétiens. Hors des
périodes de trêve de Dieu, la charte ne prévoit cependant aucune mesure particulière contre ce crime,
elle renvoie seulement au système de la composition judiciaire, et dans la suite cette réprobation de
l’homicide disparaît des dossiers de la trêve de Dieu.
300 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

milieu du xiiie  siècle en effet la brutalité anglaise les a bousculés


en Gascogne8, et la ruse française les a évincés du Languedoc9.
L’érudition moderne, depuis le xviie  siècle, en a entrepris la
redécouverte, qui est lente et difficile. Elle a affaire en effet à des
textes riches en détails concrets et suggestifs, mais assez techniques
et allusifs, pas toujours bien conservés ni très compréhensibles. Il
m’arrive souvent de rectifier des datations, des attributions et des
traductions de mes prédécesseurs dans ma recherche de longue
haleine sur ce corpus des paix et trêves de Dieu, et je ne prétends pas
tout maîtriser.
Le nouveau texte est précieux, car nous en n’avons pas de
comparable à lui – et ils ont d’ailleurs resurgi, comme lui, par
hasard – et car rien dans ce formulaire de serment aux statuts de
paix ne donne prise au soupçon : ni l’écriture, ni le formalisme, ni le
vocabulaire ne détonent. « Paix et trêve de Dieu » est une expression
consacrée, depuis les années 1040. La liste des sauvegardes
reprend et complète celle du deuxième concile de Latran de 1139.
L’insistance mise sur l’armée de la paix et sur la taxe exigée des
personnes protégées est bien caractéristique du xiie siècle. Et il est
un peu curieux, mais désormais courant, que l’on se préoccupe
davantage, à première vue, de la pression à faire sur les victimes
potentielles, en les mobilisant et taxant, que sur les violateurs de la
paix !
Il y a bien sûr ce surgissement in extremis d’une directive de la
grande dame appelée « reine »10, en occitan : un Michelet aurait pu
écrire, avec ravissement, qu’ici la paix de Dieu se faisait femme et se

8.  Le roi d’Angleterre, qui régit le Bordelais, a là des sénéchaux qui, entre 1216 et 1236,
combattent durement la commune diocésaine levée par l’archevêque dès lors qu'elle s’en prend à ses
vassaux. La commune a des morts, et il n'est pas certain qu’elle s’en remette : BM Bordeaux 770
fol.68.
9.  Voir mon étude sur « Les communes diocésaines en Occitanie », in L’Église et la violence,
xe-xiiie siècle (Cahiers de Fanjeaux, 54), Toulouse, 2019, p. 31-61 (p. 46-48).
10.  On ne sait si ce titre royal lui vient de son premier mariage (avec Eustache de Blois, déclaré
mais non sacré roi d’Angleterre) ou de sa naissance capétienne, ou des deux. Pour le premier
mariage : L. Séry, « Constance, fille de France, reine d’Angleterre, comtesse de Toulouse », dans
Annales du Midi 63, 1951, p. 193-209, selon qui « elle semble adorée de ses sujets » toulousains
(p. 205), d’après leur lettre à Louis VII (RHF XVI, nos 217 et 392) et a, d’autre part, des liens très
forts avec les templiers et hospitaliers (p. 207-208). Mais il serait concevable aussi qu’on l’appelle
« reine » du fait de sa naissance, à l’instar de Thérèse/Mathilde, seconde épouse du comte de Flandre
Philippe d’Alsace, appelée la « reine » en tant que fille d’un roi de Portugal, et dans ce sens, voir
Mansi XXII, col.168, ego Constantia soror regis Franciæ
DU NOUVEAU SUR LA PAIX ET TRÊVE DE DIEU 301

mettait à parler la langue du peuple. C’est si beau qu’on se demande


un instant : et si c’était une imposture ? Il me semble pourtant que
non. Notre texte a l’avantage unique d’être un document préparatoire,
fournissant l’impression qu’on assiste aux démarches préliminaires :
il laisse en blanc le nom de l’évêque car il n’est pas encore élu, ou
du moins pas encore consacré, il passe tout soudain à la première
personne (de qui, exactement ?) pour enjoindre aux paroissiens
le paiement du cens aux Templiers, et il révèle une intervention
personnelle de la « dame reine », en quelques mots de langue
vulgaire rajoutés. L'insertion dans une charte latine d’une phrase
en occitan, que Gérard Gouiran, Marc Smith et Françoise Vielliard
m’ont aidé à déchiffrer et à comprendre11, n’a rien d'exceptionnel
dans cette région, et nous savions déjà la part active que Constance,
fille du roi Louis VI et épouse du comte de Toulouse Raymond V,
avait prise au gouvernement princier12 et à la défense de la ville,
jusqu’à ce que son mari la délaisse, en 1165 ou 1166. Avant elle au
demeurant, deux autres dames de haut parage avaient participé à
l’élaboration de statuts de paix occitans ou catalans: une comtesse
de Rouergue13, et une comtesse de Barcelone (Almodis14, bisaïeule
de Raymond V).

II
Ces statuts de paix du Toulousain arrivent à point nommé pour
nous aider à compléter et à comprendre le dossier de toute une
« génération » de paix diocésaines occitanes d’entre 1139 et 1170.
Ils surprennent moins que si Arthur Giry les avait fait connaître en

11.  Je suis très redevable à Marc Smith et Gérard Gouiran, qui sont parvenus à une lecture
complète de la difficile phrase en occitan de la ligne 19, dont l’imperfection pourrait tenir, suggère
Françoise Vielliard, à une faible connaissance de cette langue par le scribe
12.  L. Macé, Les comtes de Toulouse et leur entourage, xiie-xiiie siècles. Rivalités, alliances et
jeux de pouvoir, Toulouse, 2000, p. 57-61.
13.  Une page des Miracles de sainte Foy veut montrer sur le vif, quoique finalement pour sa
confusion, une comtesse de Rouergue de l’an mil en train de négocier les clauses d’une paix avec les
ecclésiastiques du diocèse : L. Robertini éd., Liber miraculorum sancte Fidis, Spolète, 1994
(Biblioteca di Medio Evo Latino, 10), I. 28, le synode a été convoqué par l’évêque Arnaud de Rodez,
la comtesse Berthe donne plutôt l’impression de subir et de lutter pied à pied.
14.  Une charte catalane de 1064 fait référence à la célèbre Almodis de la Marche, devenue
comtesse de Barcelone, mais sans la créditer d’une intervention précise : G. Gonzalvo i Bou, Les
constitucions de Pau i Treva de Catalunya (segles XI-XIII), Barcelone 1994, no 4 (1064).
302 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

1899, et en même temps, leur originalité est devenue plus facile à


cerner.
En 1899 on n’avait pas repéré toutes les sources à présent
connues. On se serait contenté de faire le rapprochement avec la
charte du 9 juin, et d’observer aussi que les statuts toulousains
s’harmonisent assez bien avec un mandement de l’évêque de Béziers
en date de 1168 ou environ15, connu depuis l’Histoire générale du
Languedoc (1730-1745). Il évoque des statuts assez proches d’eux,
avec davantage de concision et à ceci près que la trêve de Dieu s’y
trouve vraiment décrétée, avec des dates, et que la conduite de la
paix est assurée par l’évêque et lui seul. Il est plus concis, mais il
n’y a aucune hésitation à avoir sur le sens de l’expression « suivre la
paix », cela veut toujours dire : être de son armée.
Mais depuis 1899, des éléments nouveaux sont apparus.
L’attention d’historiens plus récents a pu se porter davantage sur
la taxe due aux templiers, assise sur les bœufs de labour. Naguère on
la remarquait à peine dans le mandement biterrois de 1168. Or elle
fait l’objet de plusieurs mandements pontificaux, et notamment de
celui d’Adrien IV qui la prescrit en 1155. Ce texte a été répertorié
en 1927 et publié en 1972, mais à ces deux dates on ne reconnaissait
pas bien que la taxe accompagnait la paix et trêve de Dieu. Rudolf
Hiestand, son éditeur de 1972, croyait à une paix des bœufs tout à
fait à part16. C’est Thomas Bisson qui a remis les choses en place.
Dans son article pionnier de 1978 sur « la paix organisée en France
méridionale et en Catalogne », il exploite très bien ce mandement17.
Est-ce à lui que notre texte fait allusion en son article 11 ? C’est
possible, mais il pourrait s’agir aussi d’une réitération de cet ordre,
par Alexandre III lors de son très récent passage en Occitanie (fin
1162). Le mandement de 1155 est important surtout pour ce qu’il

15.  Copie moderne : BnF Coll. Doat 61, fol. 46. Édition : HGL, VIII, col.27.
16.  Original : AD Haute-Garonne, Ordre de Malte H 98. R. Hiestand éd., Papsturkunden für
Templer und Johanniter. Archivberichte und Texte, Göttingen, 1972, no 27, p. 234-235.
17.  T. N. Bisson, « The Organized Peace in Southern France and Catalonia », Speculum 53,
1978, p.  460-478. Son opposition entre paix sanctifiée et paix instituée demeure cependant
discutable, à mon avis. Voir aussi (intégrant les statuts gascons apparus en 2003) D. Carraz, « Un
revival de la paix de Dieu ? Les paix diocésaines du xiie  siècle dans le Midi », in La réforme
« grégorienne » dans le Midi (milieu xie-début xiiie siècle), Toulouse, 2013 (Cahiers de Fanjeaux, 48),
p. 523-558.
DU NOUVEAU SUR LA PAIX ET TRÊVE DE DIEU 303

fait entrevoir, a posteriori, d’un grand concile narbonnais des années


1143-1147, inconnu au temps de Giry, qui semble bien avoir marqué
une grande relance des paix diocésaines, toutes ponctionnées d’une
taxe en faveur des ordres militaires.
Le texte de statuts gascons d’entre 1139 et 116918 appartient à
la même génération de ce que l’on peut appeler les « nouvelles
paix diocésaines » d’Occitanie19, où la levée d’une armée de paix
(«  commune  ») tient une place importante et où apparaît un cens
(« confrérie ») au bénéfice des ordres militaires ou des cathédrales.
Ces statuts gascons ne nous sont connus que depuis 2003.
La traduction20 et le commentaire21 de Frédéric Boutoulle, pour
utiles et suggestifs qu’ils soient, ne satisfont pas entièrement.

18.  J. Cabanot et G. Pon éd., Cartulaire de la cathédrale de Dax. Liber Rubeus (xie- xiie siècles),
Dax, 2004, no 142. Le terminus a quo doit être le concile de Latran II (1139), d’où procèdent les
sauvegardes fondamentales de marchands, paysans et pèlerins et que suivent les mesures des années
1140 dans la province de Narbonne, qui ont pu se propager alors en Gascogne. Le terminus ad quem
est le mandement d’Alexandre III de 1168/9 qui prouve que la paix et trêve de Dieu est alors en
vigueur en Gascogne : Cartulaire…no 148.
19.  Celle du Toulousain en 1143 puis 1163 n’est pas sans précédent : voir infra. Rien
d’absolument sûr en Gascogne en revanche : Pierre de Marca a copié aux Archives de l’évêché de
Lescar un acte de 1104 dont je ne vois aucun moyen de savoir s’il est ou non en rapport avec la paix
diocésaine : P. de Marca, Histoire de Béarn, Paris, 1640, col. 887, réimpr. Pau, 1912, t. II, p. 80.
20.  F. Boutoulle, « La paix et trêve de Dieu du Liber Rubeus », in L’Église et la société dans le
diocèse de Dax aux xie et xiie siècles, J. Cabanot et J.-B. Marquette éd., Dax, 2004, p. 47-72. La
canonisation de cette traduction par sa publication en 2004 avec le cartulaire (no 242) m’oblige à
cette mise au point. Dans le troisième paragraphe, il veut qu’il soit aussi décrété « que les paysans
ne seraient ni pris ni mi au pillage par d’autres personnes que leur seigneur », mais il y a en latin pro
dominis suis, et cette clause est pratiquement de fondation dans l’histoire des paix diocésaines : c’est
l’interdiction de la vengeance indirecte entre seigneurs sur le dos des paysans. Un peu plus loin, il
pense que les hospitaliers et templiers bénissent les bœufs, alors que signare doit signifier seulement
marquer. Enfin, dans le quatrième paragraphe, il rend inquisitio par enquête, alors qu’il s’agit d’une
requête (voir infra, n. 31). On peut admettre les traductions de confraternitas par (participation
fraternelle) et de communia (milice communale) même si ces périphrases sont peu utiles.
21.  Anciennes ou récentes, beaucoup d’études sur la « paix et trêve de Dieu » fourmillent
d’erreurs et de contresens, et celle de F. Boutoulle en comporte beaucoup moins que la plupart des
autres. Cependant, il est inexact que le texte de l’archevêque d’Auch (dont je montre qu’il suit en fait
le concile de Latran III de 1179 ait prévu la levée de mercenaires : c’est au contraire une levée contre
les mercenaires. Inexact aussi qu’on ait édité en Comminges des statuts de paix entre 1145 et 1153 :
la bulle d’Alexandre III qu’il cite dans sa note 48 confirme une disposition d’Eugène III qui assure
aux templiers la taxe sur les bœufs du seul fait qu’ils défendent la chrétienté « contre les nations
barbares ».
304 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

Le lien qu’il établit entre ces statuts et un concile de 1148 ou 1149


tenu à Mimizan demeure une hypothèse, à laquelle j’ai trop facilement
souscrit sans réserve dans mes précédentes publications22.
La charte de ces statuts (ou du moins sa version bordelaise) a été
transcrite à la fin du xiie  siècle dans le Liber Rubeus, cartulaire de
l’évêché de Dax, qui fut longtemps en main privée et finalement légué
à cet évêché23. Elle procure le nom de la taxe sur les bœufs, que les
templiers doivent partager ici avec les hospitaliers et même avec
l’archevêque, en l’appelant « confrérie ». Et elle développe la
mobilisation des « communes » en armes. Ces statuts sont donc de
proches parents de ceux du Toulousain de 1163 – disons des cousins,
car il y a de part et d’autre de vraies et intéressantes spécificités. À
eux deux, ces textes récemment réapparus documentent une étape
de la paix diocésaine, mal connue avant notre xxie  siècle, et dont
l’identification même était rendue difficile par une méprise sur la
date et l’attribution d’un mandement d’archevêque d’Auch (que je

22.  Ce concile, tenu très probablement le 15 août 1149, réunissait à Mimizan l’archevêque de
Bordeaux à celui d’Auch et à d’autres évêques de Gascogne, ainsi qu’à des barons. Il est évoqué par
une lettre de l’archevêque de Bordeaux, Geoffroi du Loroux, au régent Suger (RHF, XV, p. 515), et
il est vrai que celle-ci évoque une réunion de puissants enclins à la paix et au respect de la propriété
ecclésiastique et royale, contre les atteintes du vicomte de Gabarret. Mais la requête (inquisitio) est
accomplie sur ordre exprès du pape et du roi, ce que la charte des statuts du Liber Rubeus ne
mentionne aucunement. La volonté de paix est un élément de langage très utilisé dans la
communication politique et non une allusion assurée à la paix diocésaine et à la trêve de Dieu (la
même réserve s’impose lorsque le vicomte de Dax, victime d’un meurtre, est dit voir été princeps
pacis : F. Boutoulle, p. 65 de son commentaire). Enfin, F. Boutoulle traduit p. 66, dans cette lettre de
l’archevêque, statum terre nostre vobis siquidem ex condicto significare habuimus par « un statut de
la terre qui y fut édicté par convention » : cela me semble vouloir dire seulement que « nous avions
à vous informer comme convenu (ex condicto) de l’état de la terre », avant une excuse pour avoir
différé de le faire. La date de ces statuts retrouvés au cartulaire de Dax demeure donc à placer, sans
plus de précision, entre 1139 (concile de Latran II) et 1168/9 (mandement d’Alexandre III, cité,
n. 18).
23.  J. Cabanot et G. Pon éd., op. cit. (n. 18). Ce cartulaire aide à contextualiser le statut de paix. En
effet il signale beaucoup de fondations d’églises avec cimetières adjacents (nos 11, 47, 86, 99, 108).
Plusieurs actes instituent des « concanonicats », selon l’expression de F. Ryckebusch, « Entre l’Église et
le siècle. Les chanoines de Dax dans le Liber Rubeus », in F. Boutoulle, art. cit. (n. 20), p. 12-45 (p. 34-44).
On y trouve aussi une confrérie collective, diocésaine, de sainte Marie (no 155, 1117/1143).
DU NOUVEAU SUR LA PAIX ET TRÊVE DE DIEU 305

propose de rectifier24) et l’interprétation discutable d’un texte de


1156 pour Uzès25.
Il y a dès lors un intérêt puissant à suivre en parallèle, serait-ce
dans les grandes lignes, les articles de ces deux textes.
Tous deux sont riches en détails intéressants et spécifiques, ils
résultent d’un processus de même type, et normal26, de concertation
entre les prélats et leurs ouailles, barons en tête, dans une période un
peu troublée où les personnes et les biens ont besoin de protection.

III
Passons en revue, rapidement, ces textes gascon et toulousain.
Ils sont bien les héritiers des paix diocésaines de l’an mil et du

24.  P. de Marca, op. cit. (n. 19), p.  80-81. Pierre de Marca pensait que son auteur était
Guillaume  I de Montaut (1068-1096), mais on a généralement, depuis lors, proposé plutôt
Guillaume II d’Andozille (1126-1170) et les années suivant le concile de Latran II de 1139. Cette
correction va certainement dans le bon sens, mais la datation du texte, ainsi modifiée, surprend
encore puisqu’il omet la taxe aux templiers et surtout lance un appel à la guerre sainte contre les
mercenaires routiers dans les termes exacts du IIIe concile de Latran de 1179, en son canon 27
(distinct du canon 22 sur les sauvegardes et sur la trêve de Dieu). Rien à faire pourtant, en 1179
l’archevêque d’Auch ne s’appelait point Guillaume. En m’attelant à ce dossier gascon, il y a trois
ans, je me suis encore plus étonné de voir que la trêve de Dieu était celle de Latran III (Mansi, XXII,
col. 229 : de la Septuagésime à l’octave de Pâques) et non de Latran II (Mansi, XXI, col. 529 : de la
Quinquagésime à l’octave de Pâques). J’ai donc examiné de près l’Histoire de Béarn de Pierre de
Marca, et j’ai observé que sa transcription, pour le premier mot, porte seulement l’initiale : G. Il a
compris qu’il s'agissait d’un Guillelmus, mais est-ce bien cela qu’il devait lire ? En fait, dans presque
tous les cas, en Gascogne et ailleurs, au xiie  siècle)24, Guillaume s'écrit Willelmus (ainsi pour
Guillaume d’Andozille lui-même, au cartulaire de Dax, nos 143 et 146) et s’abrège en W. Rien ne
prouve donc que G. soit un Guillaume, et il est même hautement probable que ce soit Geraldus, nom
de l’archevêque de 1179, Géraud de Labarthe, lui aussi légat du pape et membre du groupe
activement hostile aux hérétiques et aux mercenaires, emmené par Henri de Marcy, qui a inspiré le
canon 27 de Latran III (Y. Congar, « Henri de Marcy, abbé de Clairvaux, cardinal-évêque d’Albano
et légat pontifical », in Studia Anselmiana 43, 1958, p. 1-90).
25.  L’histoire de cet impôt est bien étudiée par A. Molinier, « Étude sur l’administration féodale
dans le Languedoc (900-1250) » dans HGL, VII, Toulouse, 1880, p. 132-212 (p. 161) : « On avait
autrefois fait payer des amendes aux malfaiteurs ; on imagina cette fois de faire contribuer leurs
victimes ». Cependant les malfaiteurs demeurent exposés à des amendes. Voir aussi G. Molinié,
L’organisation judiciaire, militaire et financière des Associations de la Paix (Étude sur la Paix et la
Trêve de Dieu dans le Midi et le Centre de la France), Toulouse, 1912. Divers auteurs pensent que
la première apparition du commun de paix, ou pezade, est à Uzès en 1156 : HGL, V, col. 1199-1201.
Mais je me demande si les mots quod etiam compensum qui suivent la concession de tous les
redditus pacis du diocèse, ne sont pas une interpolation ultérieure. La première institution certaine
du commun de paix serait donc à Rodez en 1170 : Mansi, XXI, col. 1045. Il succède historiquement
à la taxe de confrérie, qui disparaît alors.
26.  Yves de Chartres, PL 162, col. 111 : trevia Dei non est communi lege sancita, pro communi
tamen utilitate hominum ex placito et pacto civitatis ac patriae, episcoporum et ecclesiarum, ut
nostis, est auctoritate firmata.
306 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

xie siècle, avec leur souci de défense des biens des paysans et des
voyageurs désarmés (la sauveté des églises étant désormais assurée
par la législation canonique). Comme les autres statuts occitans
désormais, ils reprennent d’abord les sauvegardes prescrites en 1139
au concile de Latran II27, avant de compléter la liste, chacun à sa
manière.
Tous deux annoncent la trêve de Dieu (prescrite à Latran II) et
l’oublient en chemin ! S’ils y tenaient vraiment, ils devraient en
préciser les dates exactes (comme le fait l’évêque de Béziers dans
son mandement de 116828). Mais c’est que, je le crains bien, la trêve
de Dieu, mesure symbolique ou mieux adaptée aux marchands,
intéresse moins les paysans que la sauvegarde en tout temps de leurs
biens et de leurs personnes. Cela transparaissait déjà, ailleurs durant
la première croisade, et cela se comprend assez bien. La phrase en
occitan, à Toulouse en 1163, procure une garantie précieuse, mais
non pas sans précédent : elle fait partie de ce que nous appellerions «
les fondamentaux » du code des paix diocésaines. Il s’agit en effet de
protéger les bœufs contre le recouvrement de dettes d’un autre que
leur propriétaire – et notamment de son seigneur. Or les serments
des années 1019/1023 garantissaient déjà, dès les premiers articles,
« le villain et la villaine » contre les rapines et les coups qu’il ou
elle pourraient subir du fait de la guerre de leur seigneur » et, plus
loin, au milieu des dernières stipulations « le villain et son avoir »
contre la saisie en tant que caution de son seigneur (propter fezuriam
ou pro fideiussione) : ainsi celui du Viennois29, et celui soumis à
Robert le Pieux par l’évêque Guérin de Beauvais. Ce dernier, connu
depuis 1885 et depuis lors souvent traduit et commenté, a fait l’objet
d’une faute initiale de lecture sur le manuscrit de la Bibliothèque

27.  Ce concile général n’avait en revanche mentionné ni le serment de paix, ni l’armée, ni la


taxe : les sauvegardes peuvent être ailleurs assurées par d’autres institutions, purement comtale (fors
de Bigorre) ou royales (Louis VII). Sur le détail des sûretés, voir D. Barthélemy, art. cit. (n. 1),
p. 86-87.
28.  HGL, VIII, col.27.
29.  Serment découvert et édité par G. de Manteyer, Les origines de la maison de Bourgogne. La
paix en Viennois (Anse [17 juin ?] 1025 et les additions à la Bible de Vienne), Grenoble, 1904,
p. 95 : villanum propter fezuriam sui senioris non apprehendam nec averum eius tollam. Le terme
de fizuria apparait plusieurs fois dans le cartulaire de Sauxillanges, à la même époque. Il convient
donc de rectifier ma traduction de ce mot par « trahison », dans : D. Barthélemy, L’an mil et la paix
de Dieu, Paris, 1999, p. 423 (art. 15).
DU NOUVEAU SUR LA PAIX ET TRÊVE DE DIEU 307

Vaticane30, dont je me suis avisé récemment : perfide iussione


senioris sui au lieu de pro fideiussione senioris sui. De ce fait, le
chevalier de l’an mil jure, dans les livres et manuels du xxe siècle,
de ne pas prendre le villain ou ses biens « à l’instigation perfide de
son seigneur » au lieu que ce soit « pour prendre une caution sur son
seigneur »… Inutile de noircir la féodalité davantage que de raison !
Les statuts gascons de 1139/1169 rappellent le principe selon
lequel on ne peut faire tort aux paysans à cause de leur seigneur, et
ajoutent ensuite qu’on ne peut prendre en gage leur bétail en aucun
cas. Ceux du Toulousain en 1163 redisent d’abord la sauvegarde
de tout le bétail, sans reprendre l’allusion au seigneur de leur
propriétaire, et ajoutent, selon le vœu de la dame reine, la clause
contre toute prise de gage : par rapport aux serments de l’an mil, la
garantie ne concerne plus seulement le cautionnement, volontaire ou
forcé, pour un engagement ou une dette du seigneur.
Apparaît ainsi une focalisation croissante sur les bœufs, cibles
privilégiées des rapines comme des prises de gage, et un souci
particulier de ces dernières. Si cet article surgit in extremis, rajouté
en langue vernaculaire, c’est probablement par suite d’une âpre
négociation, avec une petite restriction (fora per eis lo deude dels
bous : « sauf pour ce que doivent les bœufs »), dont on espère qu’elle
n’est pas du fait de la dame reine, et qui se retrouvera à Albi en
119131, mais qui n’apparaissait pas en Gascogne (1139/1169) et ne
se retrouvera pas non plus en Catalogne en 1173 et 1187, où les paix
de Perpignan, de Fondarella et d’Agramunt interdiront toute saisie
de bœufs sans aucune espèce de limite32.

30.  Serment découvert et lu par Paul Fabre et publié par C. Pfister, Études sur le règne de Robert
le Pieux (996-1031), Paris, 1885 (Bibliothèque de l’École pratique des Hautes Études. 64), p. lxi.
Le texte a été copié sur le manuscrit Vat. Reg. Lat. 566, fol. 38vo ; on peut vérifier facilement sur
internet car le manuscrit est digitalisé, l’abréviation est bien celle de pro, cela se voit si l’on agrandit
à gauche du p; l’expression même perfide iussione fait problème grammaticalement car il faudrait
perfida (ablatif), et une préposition ne serait pas de trop pour introduire l’idée.
31.  Dans les statuts albigeois de 1191, la clause correspondante, à nouveau ajoutée in extremis,
en fin de texte, est formulée ainsi, en latin : de animalibus vero quæ signa pacis portaverint, non
poterit aliquis pro debito, vel fidejussione, vel aliquo delicto pignorationem facere, nisi specialiter
ea sibi a domino (le propriétaire des bœufs) obligata fuerint (GC I Instrumenta, p. 6).
32.  G. Gonzalvo i Bou, op. cit. (n. 14), no 14, p. 68-73 (Perpignan, 1173, art. X) ; ibid., no 15,
p. 74-82 (Fondarella, 1173, art. IX) ; ibid., no 16, p. 83-91 (Agramunt, 1187, art. V). À Perpignan et
à Fondarella en 1173, se lit l’interdiction que des bœufs soient mis en gage « pas même pour un délit
commis par leur maître ». Mais la paix des bœufs semble abolie sous la pression des magnats en
1188 : ibid., no 17, p. 92-100.
308 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

Le bénéfice de ces sauvegardes apparaît comme la contrepartie


d’une taxe versée aux ordres militaires, à titre de « confrérie », qui
avait pu se mettre en place, à partir de 1129 ou aux années 1140,
dans la province de Narbonne33, et que les papes ont confirmée
ensuite, lorsque besoin était. Cette taxe est assise sur les bœufs, pour
lesquels les paysans (et même certains chevaliers, bénéficiaires ici
des sauvegardes) sont invités à payer, sous une apparence d’aumône,
afin d’être mieux défendus, comme le propose la charte toulousaine.
Ce devrait être un honneur, que d’être appelé « confrère » des
templiers et hospitaliers. De ces chevaliers courant au sacrifice,
les mérites comme les privilèges peuvent rejaillir sur les associés.
Tout de même il me semble voir percer de la réticence de la part
des contribuables. En Gascogne, on le voit, les moines chevaliers
parcourent le pays en signant les bœufs dont les maîtres s’engagent à
verser la « confrérie », donnent déjà un denier et prennent bien garde
à ce qu’on le décompte ensuite.
Le problème est de savoir si les templiers et hospitaliers, qui
vivent et meurent pour la défense de la Terre Sainte, font quelque
chose de concret, pour la défense de la paix et trêve de Dieu en
Occitanie en échange de ce qu’on leur paie. Les commentateurs
récents ont pensé qu’ils y contribuaient peu. Il est vrai qu’il leur
serait difficile de s’engager dans une guerre aux côtés des communes.
Mais on les cite en Gascogne pour faire aux côtés de l’évêque cette
inquisitio, que je propose de traduire par « requête » en corrigeant
« enquête », proposé en 2003 et 2008 par les premiers traducteurs
et commentateurs. Je m’appuie en effet sur des textes gascons34, et

33.  L’idée avait manifestement cheminé, depuis la croisade, que la sauvegarde des propriétés en
tout temps, « dans la paix et trêve de Dieu », était un privilège réservé aux croisés et aux défenseurs
de la Terre Sainte ou de l’Espagne. Ainsi au concile de Narbonne de 1129 : RHF, XIV, p. 230-231.
En s’associant fraternellement par l’aumône au Temple ou à l’Hôpital, le fidèle s’ouvrait droit à la
fois à une rémission des péchés (comme ici, art. 11) et à la sûreté de tous ses biens, ou au moins de
ses bœufs, préservés comme ceux des ordres militaires à la suite d’un marquage. Dès lors, certains
bœufs étant mieux sauvegardés que d’autres, on en est venu à décréter qu’il n’y aurait de sauvegarde
que pour ceux dont les propriétaires auraient fait un don pour la bonne cause de la reconquête
chrétienne, et finalement à rendre obligatoire à tous cet achat de sauvegarde.
34.  En premier lieu, la lettre même de l’archevêque de Bordeaux à Suger, en relation avec le
concile de 1149 : ubi juxta consilium praefati archiepiscopi et nostrum, de inquisitione quam ex
parte domini Papae et pro domino Rege illi feceramus, se acturum promisit (RHF, XV, p. 515 C).
Voir aussi dans Le cartulaire de Bigorre (xie-xiie siècle), X. Ravier et B. Cursente éd., Paris, 2005,
acte 44-45 en gascon (1125), p. 63 : E.l coms de Bigorre enquiri l’ebesque de Comenge e lo comte
que l fessen arendre lo castel, et les fors de Bigorre (11106/1112), ibid. p.  83 (art. 14) : si quis
DU NOUVEAU SUR LA PAIX ET TRÊVE DE DIEU 309

sur le rapprochement avec la charte de Raymond V du 9 juin 116335.


Justicia à l’article 3 de Toulouse avait à peu près le même sens.
Faire justice n’est pas seulement rendre un jugement de cour, mais
aussi mener ce que nous appellerions des poursuites judiciaires : ou
plus exactement, toute la démarche en vue de la réparation des torts,
restitution des rapines.
Un mandement pontifical d’Alexandre III, transcrit au cartulaire
de Dax, nous apprend que l’archevêque reprochait aux Templiers de
protéger des violateurs de la paix et trêve de Dieu, ce qui serait un
comble, après l’encaissement du cens de confrérie36.
On peut s’étonner, à première vue, que les statuts gascons
et toulousains récemment retrouvés ne mentionnent pas
d’excommunication contre les violateurs de la paix, mais seulement
contre ceux qui refusent ou négligent de l’aider. Cependant il faut
sans doute comprendre que l’excommunication des violateurs de
la paix va de soi : elle est d’ailleurs évoquée dans le mandement
d’Adrien IV en date de 115537. Regrettons tout de même de ne pas
trouver ici (ni ailleurs) beaucoup d’éléments sur les procédures
engagées avant le rassemblement des troupes de la paix. Les statuts
du Toulousain se distinguent des autres par la convocation régulière,
deux fois l’an, de l’armée. Alors qu’au début du xie  siècle, au
Viennois, comme à Tours en 109638, c’était à des plaids bisannuels,
aux mêmes périodes, les seigneurs qui devaient se rendre et se
remettre en « otages » pour répondre des plaintes contre eux pour
bris de paix.
L’armée paraît devenue la colonne vertébrale de l’institution  :
on l’appelle d‘ailleurs tout bonnement « la paix » au xiiie  siècle.
Cette armée n’a jamais été prescrite ou avalisée par un pape ou
un concile général, mais jamais non plus interdite ou désavouée.
Les deux textes, gascon et toulousain, réglementent sa marche. Ils
interdisent de faire des dégâts faits en s’y rendant : le mot d’ordre,
repris du xie siècle est de « vivre du sien », tant qu’on n’a pas atteint

dominus cuivis libero injusticiam fecerit et inquisitus ab eo amicabiliter emendare noluerit, et p. 85
(art. 25)  : comes et sui per pacem inquirant. Si quis pacem infregerit et amicabiliter inquisitus
emendare noluerit… Voir également l’acte du 9 juin 1163 : HGL, V, col. 1270.
35.  HGL, V, col.1270.
36.  J. Cabanot et G. Pon éd., op. cit. (n. 18), no 149.
37.  R. Hiestand éd., op. cit. (n. 16).
38.  Mansi, XX, col. 913-4.
310 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

la terre adverse. Ils auraient pu peut-être, comme à Saint-Omer en


1099, offrir aux combattants une rémission de péchés, une sorte
d’indulgence39. Mais non, les statuts gascons se limitent à des
prières, j’allais dire à des funérailles de première classe pour ceux
qui mourraient au combat, ce qui est d’autant plus logique qu’ils ont
acquis en principe, en s’acquittant de la taxe, un statut de confrères.
Et dans le Toulousain rien du tout, peut-être parce que la direction
des opérations appartient plutôt au comte qu’à l’évêque.

IV
La différence essentielle entre les deux textes est là : en Gascogne
en 1139/69, la charge et le bénéfice essentiel de la paix paraissent
dévolues aux évêques, ce qui reste la norme la plus courante de
l’institution, alors que le texte toulousain documente une paix
diocésaine captée par le comte, comme le laissait prévoir la charte
du 9 juin 1163.
Cette charte le montre bien, c’est Raymond V qui prévoit de
faire les poursuites (inquiram), à l’instar de son père en 1143 et
cette justice se fait notamment (exclusivement ?) par voie féodale.
Alphonse Jourdain et Raymond V mènent tous deux une « politique
paciaire » que les historiens toulousains récents, Hélène Débax
et Laurent Macé40, ont bien pressentie, dans le sillage de Thomas
Bisson41. J’hésite pourtant à les suivre lorsqu’ils pensent (n’ayant pas
eu connaissance de notre texte) que Toulouse a dû prendre modèle
en 1163 sur la paix royale décrétée à Soissons en 1155 par Louis VII,
frère de Constance42 et sauveur de Toulouse en 1159. Car il y avait

39.  M. Sdralek éd., « Wolfenbüttler Fragmente », in Kirchengeschichtliche Studien, I. 2, 1891,


p. 140-142 ; voir aussi C. Giordanengo éd., Le registre de Lambert, évêque d’Arras (1093-1115),
Paris, 2007, p. 224-226.
40.  H. Débax, La féodalité languedocienne, xie-xiie siècles. Serments, hommages et fiefs dans le
Languedoc des Trencavel, Toulouse 2003, p.  311-314. L. Macé, Auctoritas et memoria.
Représentations et pratiques sigillaires au sein de la maison Raimondine xiie-xiiie siècles, Toulouse
2014 (Université de Toulouse-Le Mirail, Mémoire d’habilitation à diriger des recherches inédit).
41.  T. N. Bisson, art. cit. (n. 17), qui a mené une comparaison suggestive entre eux et les comtes
de Barcelone, puis rois d’Aragon
42.  RHF, XIV, p.  387-388. L’établissement reprend la liste exacte des sûretés de Latran II
(1139) : églises, paysans avec leur bétail (sans plus de précision), routes et marchands. Et le roi, les
prélats, les barons s’engagent bien à respecter cette paix et à en sanctionner les violateurs. Mais on
ne voit pas l’ombre d’une menace d’excommunication, ni d’une référence au cadre diocésain. En
lieu et place de la justice des paix diocésaines, c’est celle des seigneurs, et celle du roi suzerain s’il
DU NOUVEAU SUR LA PAIX ET TRÊVE DE DIEU 311

sans doute un précédent sur place en 1143 dans le Toulousain, et car


la paix de Soissons est autre chose : elle exclue en fait tout recours
aux serments et communes de diocèses. Chrétienne d’inspiration,
reprenant les sauvegardes de Latran II sans aucun complément, elle
est exclusivement royale et féodale dans ses modes d’action. Alors
qu’ici, même si l’évêque de Toulouse est rétrogradé à la seconde
place, de manière un peu inhabituelle, même si son nom reste
provisoirement en blanc sur le parchemin, il n’est pas pour autant
tout à fait hors jeu : il est mis à contribution comme ne le sont plus
ses collègues du Nord en 1155, mais comme le seront, encore ou
à nouveau, ses collègues catalans entre 1173 et 1233 environ, au
moins par intermittences.
Ici tout de même les comtes de Toulouse ont le projet d’étendre
beaucoup le champ de leur gouvernement à travers une captation
de la paix diocésaine  : l’abolition des guerres locales à travers
l’article 3, et la défense territoriale à l’article 8 paraissent se compléter
logiquement. La première ne s’était vue qu’une fois, fugitivement, à
Poitiers entre 1000 et 1014 (sous un duc d’Aquitaine)43. La seconde
est tout à fait unique, et quelque peu exorbitante44. En effet, ce n’est
pas le rôle d’une paix diocésaine d’organiser la défense contre
l’agression extérieure de quelqu’un qui ne l’a pas jurée, même si
l’article 8 évoque la complicité possible d’un homme du diocèse.
Ces mesures nouvelles ne sont pas absolument isolées : je relève
en effet, peu après, les indices d’une radicalisation, à la fois de la
paix civile (au Rouergue en 117045) et de l’engagement guerrier
(dans les confréries capuchonnées46).
Mais Toulouse se trouve dans une situation très spécifique depuis
1096. Cette cité importante est revendiquée durablement par les
ducs d’Aquitaine, du chef de Philippa, fille du comte Guillaume IV,
contre Raymond IV de Saint-Gilles, qui a spolié sa nièce, et contre
ses descendants. Plusieurs tentatives très sérieuses émaillent le

faut un recours, qui veille à ces sûretés et à l’intégrité des biens de l’Église, dans toute une zone (le
quart Nord-Est du royaume) qui se trouve ainsi plus étroitement rattachée à lui.
43.  Mansi, XIX, col. 267-268.
44.  À moins qu’on ne pense à Louis VI, qui en 1119 va jusqu’à mobiliser des communes
diocésaines pour une attaque de représailles sur la Normandie : M. Chibnall éd., The Ecclesiastical
History or Orderic Vitalis, t. VI, Oxford, 1980, p. 215.
45.  Mansi, XXI, col. 1045.
46.  Voir mon étude, D. Barthélemy, art. cit. (n. 9), p. 37-41.
312 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

xiie siècle, du fait du duc Guillaume IX, le troubadour, puis des maris


successifs de sa petite-fille Aliénor d’Aquitaine : Louis VII en 1141,
Henri Plantagenet en 1159. Ces tentatives réitérées sont d’autant
plus dangereuses que la puissance des Saint-Gilles, très réelle, est
néanmoins discontinue, bipolaire entre Saint-Gilles et Toulouse,
avec la brèche que représentent, en plein milieu, les vicomtes de
Carcassonne, Béziers, Albi : les Trencavel liés au roi d’Aragon et
influents jusque dans le diocèse de Toulouse. À n’en pas douter,
c’est à nouveau Henri Plantagenet qui inquiète à Toulouse en 1163
et c’est Raymond Trencavel que l’on suspecte de vouloir introduire
une armée étrangère. On veut lui faire jurer cette paix comme à son
frère celle de 1143. Et si j’en juge par un texte ultérieur, en date de
119147, il est possible que Raymond V, dans la paix mise en Albigeois
où le Trencavel est maître du terrain sous sa suzeraineté, se contente
d’obtenir que les gens de ce diocèse n’attaquent pas leurs voisins ;
mobiliser Toulouse et neutraliser Albi, telle serait donc sa politique ?
Ou faut-il dire : la politique menée en son nom par son épouse, qui
d’autre part intercède auprès de Louis VII pour le Trencavel ? Après
tout, ce serment de paix, Raymond V l’avait-il négocié et élaboré
lui-même ? La phrase en occitan révèle le rôle de Constance, que
nous savons par ailleurs plus souvent associée aux affaires que toute
autre comtesse de Toulouse. Elle n’est à vrai dire pas tant appelée
comtesse, que « reine » ou « dame reine », soit du fait de sa naissance
(étant fille du roi Louis VI), soit (ou en même temps) du fait de son
premier mariage avec Eustache de Boulogne, qui s’était déclaré roi
d’Angleterre avant de mourir accidentellement en 1153. Remariée
au comte de Toulouse, la « reine » Constance, puisque reine il y a,
est devenue un lien entre lui et Louis VII, dans une alliance assez
logique contre Henri Plantagenet et Aliénor. C’est comme cela
que Louis VII s’est transformé dès lors (en 1159) en défenseur de
Toulouse, lui qui avait naguère menacé la ville (en 1141) lorsqu’il
était l’époux d’Aliénor d’Aquitaine.
Cependant la menace persiste. Entre 1162 et 1165 Louis  VII
reçoit des appels à l’aide, et malheureusement il ne paraît pas
disponible. L’intéressant est que les Toulousains lui parlent de sa

47.  GC, I, Instrumenta, p. 6.


DU NOUVEAU SUR LA PAIX ET TRÊVE DE DIEU 313

sœur Constance avec de vibrants éloges48. La charte retrouvée dans


les papiers d’Arthur Giry donne de fait l’impression qu’elle s’est
activée en faveur de ces statuts diocésains, dont l’article 8 pourrait
assurer à la ville, presque comme une assise des armes, le renfort
d’un homme par foyer du grand diocèse de Toulouse – ou en tout
cas, de secteurs de plaine car j’imagine mal tout de même le comté
de Foix et les bergers de Montaillou accourant en masse.
Faut-il penser que Constance avait une véritable sensibilité
sociale et chrétienne aux soucis des paysans pour leurs bœufs et à
leurs droits à la sûreté – l’un de ces Droits de l’Homme qu’Arthur
Giry défendrait plus tard, dans un autre contexte ? Si en tout cas ce
grand savant avait eu le temps d’éditer le serment de 1163, le public
de 1900 aurait été transporté d’enthousiasme de voir la « dame
reine » agir ainsi en digne fille de notre bon roi Louis VI, auteur de
franchises. On l’aurait peut-être opposée à son ex belle-sœur, Aliénor
d'Aquitaine, toute en coquetterie. Nous sommes devenus un peu
plus prudents. Mais devons-nous résister à un élan de sympathie, en
songeant à cette femme que son mari va bientôt délaisser (en 116549)
alors qu’elle n’a cessé de s’affairer pour lui et pour le patrimoine de
leurs enfants, et qui ne parviendra pas ensuite à trouver jamais sa
place, ni en France ni en Terre Sainte ?

V
Les statuts gascons de 1139/1169 déçoivent en revanche par
leur anonymat autant qu’ils surprennent par leur caractère funèbre
inhabituel. Cela ne les empêche pas d’avoir une postérité plus palpable
que ceux du Toulousain.
Nous n’avons aucun moyen d’évaluer l’intensité des violences
auxquelles il s’agissait de soustraire les personnes et les biens placés
sous la sauvegarde de la paix, et de savoir si ces paix ont été un tant soit
peu efficaces. En dépit du fait que des cathares, refusant tout serment,
« infestaient déjà » le Toulousain en 1163 et 1165 (mais jusqu’à quel
point ?)50, et en dépit du départ de la « dame reine » Constance, il

48.  RHF, XVI, p. 68-69, 392.


49.  Ibid., p. 126.
50.  C’est précisément en mai 1163 que le concile de Tours désigne cette région comme un foyer
d’infection particulièrement dangereux pour la chrétienté (Mansi, XXII, col. 1177, canon 4). Une
314 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

n’est pas certain que les statuts n’aient eu aucun effet sur le terrain.
On ne leur trouve toutefois de postérité que si l’on envisage que la
« milice » toulousaine du début du xiiie siècle procède de l’armée de
paix attestée en 1163. C’est parfaitement possible, et cela irait dans
le sens du modèle de mutation des paix diocésaines que je proposais
à cette Académie en 2014, pour Le Mans (1070) et Amiens (1115)51.
Les historiens modernes avouent ne pas comprendre l’origine et
la nature exactes de ce qu’ils appellent une « milice », et dont le
cartulaire du consulat signale les campagnes, entre 1202 et 1204,
contre des châteaux et bourgades du plat pays où sont des auteurs
et butins de rapines52. Ce ne sont que des présomptions, mais elles
peuvent s’étendre aussi à des « confréries » en armes du temps de
la croisade albigeoise53 et même à l’ost communal décimée à Muret
(1213)54 ou reconstituées contre Simon de Montfort en 1218 en une
sorte de croisade contre la croisade ! Malheureusement l’histoire
des institutions toulousaines reste en pointillé : on est réduit à des
spéculations sur les origines du consulat comme sur le « chapitre »
d’où procèdent les capitouls55.
En Gascogne et dans le Bordelais, l’impression est qu’on en reste
à des communes diocésaines, armées de « paroisses », mais avec
une inflexion religieuse. Le mandement de l’archevêque Géraud

mission, en 1165, fait comparaître à Lombers devant des prélats et des princes, dont la « reine »
Constance, deux « bons hommes » (parfaits) toulousains, dont rien ne prouve plus clairement la
dissidence que le refus de tout serment : ibid., col. 157-168 (col. 166).
51.  D. Barthélemy, « Paix de Dieu et communes dans le royaume capétien, de l’an mil à
Louis VI », Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2014,
p. 207-241.
52.  Les « traités » d’entre 1202 et 1204 évoquent une action guerrière argumentée comme celle
d’une paix diocésaine : il s’agit d’exiger, à l’intérieur du diocèse, la réparation de torts, la restitution
de rapines. Le 10 juin 1202 alors que l’ost commun, accompagné par les consuls, marchait sur
Rabastens, les seigneurs de cette bourgade promettent de faire droit devant la justice du comte de
Toulouse (R. Limouzin-Lamothe, La commune de Toulouse et les sources de son histoire
[1120-1249]. Étude historique et critique suivie de l’édition du cartulaire du consulat, Toulouse-Paris
1932, no 29). Tout y est ou presque : la date (celle d’un conventus de notre charte, art. V), les griefs,
la référence à la justice même que la paix diocésaine veut appuyer, tout en s’appuyant sur elle. Ce
qui manque malheureusement, c’est la preuve que cet ost a été levé par le clergé et pas sur la seule
ville de Toulouse –  mais la preuve du contraire n’y est pas non plus. Et la possibilité demeure
envisageable, que cet ost commun procède de l’ost de la paix par une sorte de dérivation, fréquente
dans les institutions médiévales qui sont très peu cloisonnées : rien n’exclue que les consuls aient
pris la tête d’une action de type « paciaire ».
53.  Guillaume de Puylaurens, Chronique, XV et XVI, J. Duvernoy éd., Paris, 1976, p. 64 et 68.
54.  H. Gougaud éd. (d’après E. Martin-Chabot, 1931), La chanson de la croisade albigeoise
(138), Paris, 1989, p. 204.
55.  Il y a de nombreuses conjectures, dans l’étude pourtant précieuse de J. Mundy, Liberty and
Political Power in Toulouse, 1050-1230, New York, 1954.
DU NOUVEAU SUR LA PAIX ET TRÊVE DE DIEU 315

de Labarthe, peu après 1179, comportant trêve de Dieu effective


(avec des dates précises) et guerre sainte contre les mercenaires
pestilentiels56 n’a pas eu d’équivalent connu de nous au Toulousain
et en Albigeois, où pourtant une petite « croisade de Lavaur » s’est
organisée contre des hérétiques. Et il est intéressant de relever
qu’en 1227, le pape Grégoire IX enjoint à l’archevêque Amanieu
d’Auch de relancer « la paix »57, ce qui semble bien signifier aussi la
guerre sainte contre ses ennemis, c’est-à-dire contre Raymond VII
et Toulouse, que viennent assiéger des « paroisses croisées » de
Gascogne58. Leur campagne pillarde correspond d’ailleurs au mode
d’action le mieux attesté des communes diocésaines de ce temps :
au Gévaudan, elles ont « talé » les terres des seigneurs ennemis de
la paix59.
Ne faut-il pas imaginer, dès lors, que des armées issues les unes
comme les autres des statuts de paix diocésaines du milieu du
xiie siècle, assez proches, ont fini par se retrouver opposées l’une à
l’autre ?

*
* *

Le Président Jean-Noël Robert, le Secrétaire perpétuel Michel


Zink, MM. Pierre Toubert, Philippe Contamine, André Vauchez,
Jacques Dalarun, François Dolbeau et Mme Cécile Morrisson
interviennent après cette communication.

56.  Cité supra, n. 24.


57.  C. Lacave La Plagne Barris éd., Cartulaire du chapitre de l’église métropolitaine d’Auch,
Paris-Auch, 1899 (Archives historiques de la Gascogne, 2e série, fasc. 3-4), no CXXI, p. 141-142.
58.  Guillaume de Puylaurens, Chronique, XXXIV et XXXV, op. cit. (n. 53), p. 134-139.
59.  A. Maisonobe éd., Mémoire relatif au paréage de 1307 conclu entre l’évêque Guillaume
Durand II et le roi Philippe le Bel, t. I, Mende, 1896, p. 316.
316 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

Pièces justificatives

I. Statuts et serment de « paix et trêve de Dieu » du diocèse de


Toulouse (1163)
In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti ad honorem beate et
gloriose Virginis Marie omniumque sanctorum. Hec est concordia
pacis et trevie Dei tocius Tolosani episcopatus que facta est in manu
Raimundi Tolosani comitis et [espace blanc] Tolosani episcopi. In
pace sunt omnes ecclesie et earum possessiones, clerici et monachi
et res eorum et omnes ecclesiastice persone et rustici et omnes res
eorum, heremite, hospitalarii, milites Templi et omnes res eorum,
peregrini, merchatores, viatores, milites et domine et omnes res
eorum. In pace sunt boves et arietes, oves et capree, vacce et eque
et porci cujuscumque sint. Si alter alteri honorem tollit, ille cui
tollitur faciat clamorem comiti et episcopo. Et si ad justiciam eorum
emendare noluerit, comes et episcopus faciant de eo justiciam sicut de
violatore pacis. In pace sunt venatores, piscatores, saumarii omnium
hominum et ea que portant, et qui eos ducunt. Ad hanc pacem et
treviam Dei tenendam et defendendam, constitutum est ut conveniant
duobus vicibus in anno, hoc est in octabis sancti Michaelis et in XoVo
die ante festum sancti Johannis, omnes domini castellorum et omnes
milites et rustici et clerici de unaquaque domo unus de melioribus
bene armatus sicut melius poterit, et omnes deferant victum ad
XV dies et omnia sibi necessaria. Et in eundo et in redeundo nulli
malum faciant nisi super violatores pacis et trevie Dei. Qui vero hoc
fregerint, vindicta fiet de eis sicut de pacis violatoribus. Omnes etiam
qui venerint, sive sint malefactores sive debitores sive fidejussores,
securi veniant et reddeant. Si vero contigerit quod aliquis miles vel
rusticus alicujus castelli pacem et treviam Dei infregerit, a domino
ipsius castelli et a toto castello pax exigetur. Si quis vero a XV annis
et supra hanc pacem et treviam Dei et duos supradictos conventus
jurare et tenere noluerit, excommunicatus extra pacem et treviam
Dei erit et fiet de eo talis justicia sicut de violatore pacis et trevie
Dei. Preterea mandamus quod si extraneus exercitus, per se vel per
aliquem qui eum adduxerit sine consilio et voluntate Tolosani comitis
et episcopi Tolosani, intraverit episcopatum, ad ammonicionem
ipsius comitis et episcopi vel amborum, omnes sine ulla occasione
DU NOUVEAU SUR LA PAIX ET TRÊVE DE DIEU 317

statim conveniant sicut scriptum est. Super hoc constitutum est ut


si aliqua necessitas violacionis pacis evenerit ad amonicionem
episcopi omnes conveniant. Omnes etiam archidiaconi et capellani,
cum venerint ad supradictos conventus, ostendant et dicant omnes
illos qui noluerint jurare vel venire. Et de illis qui hec non dixerint
fiet justicia et de ipsis quos celaverint, sicut de pacis violatoribus.
Post hec mandant dominus apostolicus et R. comes Tolosanus
et [espace blanc] episcopus quatinus in remissione peccatorum
vestrorum censum et usum quem hucusque promisistis et reddidistis
venerabilibus Templi fratribus pro pace boum deinceps reddatis. Et
qui in fraternitate fratrum Templi hucusque non fuit, ut nos melius
eos defendamus, amore Dei et nostro se inmittant et solitum censum
reddant. Terminus hujus pacis est usque ad festivitatem omnium
sanctorum et a festivitate omnium sanctorum usque ad V annos.
ANNO Mo Co LXo IIIo ab Incarnatione Domini.
C. regina manda que no siant peiorad li bou ni aquo dels bus fora
per eis lo deude dels bous. [à l'encre rouge et dans un espace blanc,
d'une autre main]
Ego N. ab hac ora usque ad festivitatem omnium sanctorum et a
festivitate omnium sanctorum usque ad V annos pacem et treviam
Dei tenebo, et secundum istituciones hujus pacis et trevie Dei comiti
et episcopo ad recognicionem eorum pro posse meo adjutor ero. Sic
Deus me adjuvet et hec sancta.

Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, pour l’honneur de la


bienheureuse et glorieuse Vierge Marie et de tous les saints. Voici la
concorde de paix et trêve de Dieu de tout l’évêché de Toulouse, faite
dans la main de Raymond, comte de Toulouse, et de [espace blanc],
évêque de Toulouse.
(1) Sont dans la paix toutes les églises et leurs propriétés, les
clercs et moines avec leurs biens, et tous les ecclésiastiques ainsi
que les paysans avec leurs biens, les ermites, les hospitaliers, les
chevaliers du Temple avec leurs biens, les pèlerins, les marchands,
les voyageurs, les chevaliers et les dames ainsi que tous leurs biens.
(2) Sont dans la paix les bœufs et les béliers, les brebis, chèvres,
vaches, juments et porcs, quel que soit leur propriétaire. (3) Si
quelqu’un spolie un autre de son patrimoine, celui-ci s’en plaindra
au comte et à l’évêque. Et si le spoliateur se refuse à faire réparation
selon leur justice, alors le comte et l’évêque feront justice de lui
318 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

comme d’un violateur de la paix. (4) Sont dans la paix les chasseurs,
pêcheurs, les sommiers de tout homme et ce qu’ils transportent, et
encore ceux qui les mènent.
(5) Pour que cette paix et trêve de Dieu soit observée et défendue,
il est décidé que se rassemblent deux fois l’an, à l’octave de la
Saint-Michel et quinze jours avant la Saint-Jean, tous les seigneurs
de châteaux (villages castraux) et tous les chevaliers, paysans et
clercs : chaque maison enverra l’un de ses meilleurs hommes, armé
le mieux possible, et tous se muniront de quinze jours de vivres et
de tout le nécessaire. En y venant ou en s’en retournant chez eux, ils
ne devront faire de mal à personne, à l’exception des violateurs de
la paix et trêve de Dieu. Les contrevenants s’exposeront à la même
vengeance que des violateurs de la paix. Pour le reste tous ceux qui
viendront, seraient-ils malfaiteurs, débiteurs ou cautions, devront
être en sûreté lors de cette allée et venue. (6) Si un chevalier ou
un paysan, habitant d’un village castral, vient à enfreindre la paix
et trêve de Dieu, le seigneur de ce village castral et tout le village
castral devront assurer son dû à la paix. (7) Si un homme de quinze
ans et plus se refuse à jurer et observer cette paix et trêve de Dieu,
avec les deux rassemblements susdits, il sera excommunié, exclu
de la paix et trêve de Dieu, et on fera de lui la même justice que
d’un violateur de la paix et trêve de Dieu. (8) Nous ordonnons aussi
que si un ost étranger, de son propre chef ou sur l’ordre de celui
qui l’a amené sans l’avis et le consentement du comte de Toulouse
et de l’évêque de Toulouse, s’introduit dans l’évêché, alors sur la
semonce du comte, ou de l’évêque, ou des deux ensemble, tous se
rassembleront sans ambages et sans retard de la manière qu’on a
écrite plus haut. (9) Il a été établi en outre que, s’il fallait faire face
à une violation de la paix, tous auront à se rassembler sur semonce
de l’évêque. (10) Tous les archidiacres et chapelains, lorsqu’ils
viendront aux susdits rassemblements, désigneront et dénonceront
tous ceux qui se seront refusés à prêter serment et à se rendre à cette
convocation. Et il sera fait justice tout comme des violateurs de la
paix de ceux qui ne les dénonceront pas, ainsi que de ceux dont ils
auront couvert l’abstention.
(11) Enfin, l’ordre du pape, de R. comte de Toulouse et de [espace
blanc] évêque est que vous devez, pour la rémission de vos péchés, le
cens et la coutume que vous avez jusqu’à présent promis et acquitté
aux vénérables frères du Temple pour la paix des bœufs : versez-le
DU NOUVEAU SUR LA PAIX ET TRÊVE DE DIEU 319

désormais. Et que ceux qui ne sont pas encore de la confrérie des


templiers, afin que nous les défendions mieux, s’y adjoignent et
versent le cens qui est d’usage.
Cette paix vaudra jusqu’à la Toussaint, et après la Toussaint durant
cinq années. L’an 1163 de l’Incarnation du Seigneur. [en occitan:]
Constance, la reine, ordonne que l’on ne mette pas les bœufs en gage
ni aucun des bœufs, sauf pour ce que doivent les bœufs.
Moi, N., de maintenant à la Toussaint et durant les cinq années
suivant la prochaine Toussaint, j’observerai la paix et trêve de Dieu,
conformément à la teneur de cette paix et trêve de Dieu, à leur
requête, j’aiderai selon mon possible le comte et l’évêque. Que Dieu
m’aide, et ces saints !

Original : Paris, Archives de l’École pratique des Hautes Études,


Fonds Arthur Giry, SH 17. Édition, Dominique Barthélemy et
Nicolas Ruffini-Ronzani, Francia 46, 2019, p. 79-81.

II. Statuts de paix de la Gascogne, 1139/1169


In nomine sante et individue Trinitatis, hec sunt statuta pacis quam
divino auxilio atque consilio archiepiscopi, episcopi ac barones
Vasconie statuerunt, et statutum juramentis firmare ceperunt. In
primis clerici, monachi, et sanctimoniales, et omnis ecclesiasticus
ordo, et omnes res eorum in pace sunt. Cimiteria quoque et omnia
que in eis sunt, in pace sunt.
Si forte vero contingat quod raptores vel latrones pacis Dei
violatores ad cimiteria vel ad ecclesias cum rapinis fugiant, res
quas rapuerant inde abstrahantur, ipsi vero quod justicia dictaverit
exequantur, salva vita et membrorum integritate, pro honore
ecclesiastico prima vice. Si vero consueverint, amplius eos ecclesia
non requirat. Rustici et res eorum in pace sunt. Mercatores similiter
dum eunt et redeunt ad forum, in pace sunt. Omnes videlicet vidue
dum in viduitate sua res possederint, in pace sunt. Bordilla militum
et boves et vacce tam domite quam indomite in pace sunt. Oves et
capre omnium hominum in pace sunt.
Molendina et molendinarius et omnes molentes in molendino et in
via molendini, in pace sunt. Quicumque ad sepulturam mortuorum,
sive milites sive servientes sive burgenses iverint aut cum mortuo
remanserint, si sine armis fuerint, in pace sunt. Peregrini quoque
320 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

et sanctorum loca visitantes et res eorum quas domi relinquunt in


pace sunt. Statutum est etiam ne pro dominis suis rustici capiantur
ab aliquibus vel depredentur. Si vero ipsi rustici debitores aut
fidejussores alicui fuerint, numquam boves vel vacce domite, seu
etiam oves eorum a creditore pignorabuntur. Corpora tamen vel alie
res eorum possent pignorari. Statutum est etiam ut quicumque, sive
miles sive laicus quilibet, ad excolendas terras par boum habuerit,
unoquoque anno concam frumenti burdegalensem in decollatione
sancti Johannis Babtiste absque contradictione reddant; qui vero
unum bovem habuerit tantum, mediam concam reddat. De his
conchis provisum est in burdegalensi episcopatu, ut tres sint fratrum
Hospitalis, tres militum Templi, septima ad opus et edificationem
matricis ecclesie Beati Andree. Fratres vero Hospitalis et Templi
eant per ecclesias et parrochias, et boves domitos signent, et de
pari signato denarium habeant, et illi denarii, sicut supra dictum
est, de frumento dividantur. Qui vero confraternitaem statutam
annuatim reddere noluerint, ab episcopo districta animadversione
ad reddendum compellantur.
Statutum est etiam ut archiepiscopi et episcopi in quorum
diocesi hec pax firmata est cum sacerdotibus suorum episcopatuum
semel in ebdomada pro salute defensorum et observatorum pacis
missas celebrent. At si treugua alicubi fracta fuerit, et violatores
per inquisitionem episcopi vel fratrum supradictorum restaurare
noluerint, statutum est ut archiepiscopi, et episcopi et barones terre
convocent communias, et absque mora super malefactores eant.
Qui vero communiam sequentur de suo vivent donec ad terram
malefactoris veniant, et quicumque sive miles sive laicus communiam
sequi contempserit, nisi cum licentia capellani sui remanserit,
excommunicetur. Si vero in executionem communie aliquem mori
contigerit, nisi in capite suo pro delicto proprio excommunicatus
fuerit, sepulture solempniter tradatur et ab omnibus fratribus pro eo
devote oretur. Violator siquidem treuge nisi commonitus satisfecerit,
ita districte excommunicetur, ut a nemine nisi ab episcopo
absolvatur, nisi mortis incumbat necessitas, et tunc etiam sepultura
christianorum careat, donec ad mandatum et arbitrium episcopi
violator pacis dampna restituantur.
DU NOUVEAU SUR LA PAIX ET TRÊVE DE DIEU 321

Au nom de la sainte et indivise Trinité, voici les statuts de paix


qu'ont établis, avec l’aide et le conseil de Dieu, les archevêques,
évêques et barons de Gascogne, et qu’ils ont entrepris de confirmer
par serments.
En premier lieu, les clercs, moines et moniales, ainsi que tout
l’ordre ecclésiastique, avec leurs biens, sont dans la paix. S’il
arrive que des voleurs ou brigands, violateurs de la paix de Dieu,
se réfugient avec leur butin dans les cimetières ou les églises, ces
biens volés en seront retirés et eux-mêmes relèveront de ce que la
justice décidera, réserve faite de leur vie et de leurs membres, dont
l’intégrité sera maintenue en l’honneur de l’Église, la première fois.
Mais s’ils récidivent, l’Église ne les réclamera plus. Les paysans et
leurs biens sont dans la paix. Les marchands aussi, dans le temps où
ils se rendent au marché ou en reviennent, sont dans la paix. Toutes
les veuves tant qu’elles possèdent quelque chose dans leur veuvage,
sont dans la paix. Les bordilla des chevaliers, ainsi que les bœufs,
moutons, vaches dressées ou non dressées, sont dans la paix. Les
moutons et chèvres de tous les hommes sont dans la paix.
Les moulins avec le meunier et tous ceux qui y vont moudre, sont
dans la paix au moulin comme en chemin. Ceux qui se rendent à la
sépulture des morts, qu’ils soient eux-mêmes chevaliers, sergents
ou bourgeois, sont dans la paix durant leurs allées et venues aussi
bien que lors de leur présence auprès du mort, du moment qu’ils ne
portent pas d’armes. Les pèlerins aussi, et tous ceux qui visitent les
sanctuaires, sont dans la paix ainsi que les biens qu’ils ont laissés
chez eux. Il a été décidé aussi que les paysans ne doivent pas être
pris ou subir des rapines, de la part de quiconque, à cause de leur
seigneur. Si les paysans sont eux-mêmes débiteurs ou cautions à
l’égard de quelqu’un, leur créancier ne pourra jamais prendre en
gage leurs bœufs, leurs vaches dressées, ni même leurs moutons.
Leur personne même et leurs autres biens pourront en revanche être
pris en gage.
Il a été décidé également que quiconque, chevalier ou tout autre
laïc, aura une paire de bœufs pour cultiver des terres rendra chaque
année une conque de froment, selon la mesure de Bordeaux, sans
contredit ; celui qui n'a qu’un seul bœuf rendra une demie conque.
Dans l’évêché de Bordeaux, il est prévu que de ces conques, trois sur
sept aillent aux frères de l’Hôpital, trois aux chevaliers du Temple,
322 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

et la septième sera affectée à la construction de l’église mère de


Saint-André. Les frères de l’Hôpital et du Temple parcourront les
églises et les paroisses en signant les bœufs dressés, et pour chaque
paire signée ils recevront un denier – et ces deniers seront déduits
du versement susdit en froment. Quant à ceux qui refuseront de
s’acquitter de la confrérie annuelle établie, l’évêque les frappera
d’une sanction contraignante.
Il a été décidé aussi que les archevêques et évêques dans les
diocèses desquels cette paix a été confirmée, avec les prêtres de leurs
évêchés célèbreront des messes une fois par semaine pour le salut
des défenseurs de la paix et de ceux qui la respecteront. Mais si la
trêve est brisée en quelque endroit, et si ses violateurs se refusent
à restituer les dommages à la requête de l’évêque ou des frères
susdits, alors il est décidé que les archevêques, les évêques et les
barons de la terre convoqueront les communes, et marcheront sans
retard contre les malfaiteurs. Ceux qui suivront la commune devront
vivre chacun du sien, jusqu’à leur arrivée sur la terre du malfaiteur,
et quiconque, chevalier ou tout autre laïc, dédaignera de suivre la
commune, encourra l’excommunication, sauf si c'est avec l’aval
de son chapelain qu’il est resté chez lui. S’il arrive que quelqu’un
meure en suivant la commune, et à moins qu’il ne pèse sur sa tête
une excommunication pour sa propre faute, il aura une sépulture
solennelle et tous les frères prieront pieusement pour lui. Quant au
violateur de la trêve, tant qu’il ne satisfera pas à la semonce, il sera
si fermement excommunié que nul autre que l’évêque ne pourra l’en
absoudre, sauf en cas de mort imminente, et même alors il n’aura
pas de sépulture chrétienne tant que les dommages qu’il aura causés
comme violateur de la paix ne seront pas remboursés sur l’ordre et à
l’appréciation de l'évêque.

Archives du diocèse de Dax, sans cotation, fol. 34-35vo.


Cartulaire de la cathédrale de Dax. Liber Rubeus (xie- xiie siècles),
J. Cabanot et G. Pon, éd., Dax, 2004, no 142.

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