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SALMAN RUSHDIE

LES
VERSETS
SATANIQUES
Traduit de l’anglais par A. Nasier
CHRISTIAN BOURGOIS ÉDITEUR

© Salman Rushdie 1988 et © Christian Bourgois éditeur 1989

ISBN 2-267-00725-8
Du même auteur aux Éditions Stock

Les enfants de minuit, 1983

La honte, 1984

Le sourire du jaguar, 1987

Haroun et la mer des histoires, 1991


Pour Marianne
Satan, ainsi réduit à l’état de vagabondage et d’errance chaotique, est sans
abri sûr ; bien qu’il ait, d’après sa nature angélique, une sorte d’empire dans
le flux liquide ou l’air, une part de son châtiment est qu’il reste sans
domicile ni lieu fixe, où il puisse poser le pied.

Daniel Defoe, L’Histoire du diable.


I
L’ange Gibreel
1
« Pour renaître, chantait Gibreel Farishta en tombant des cieux, il faut
d’abord mourir. Ho, hi ! Avant de se poser sur le sein de la terre, il faut
d’abord voler. Tat-taa ! Takadoum ! Comment sourire à nouveau, si l’on ne
veut pas pleurer d’abord ? Comment remporter l’amour de celle qu’on
aime, monsieur, sans un soupir ? Si tu veux renaître, baba…» Juste avant
l’aube d’un matin d’hiver, celle du jour de l’an ou environ, deux hommes
réels, adultes et vivants tombaient d’une hauteur vertigineuse, de huit mille
huit cent quarante huit mètres, vers la Manche, sans disposer de parachutes
ni d’ailes, dans un ciel clair.

« Je te le dis, tu vas mourir, je te le dis, je te le dis » [« I tell you, you must


die, I tell you…», Brecht, Mahagony. (N.d.T.)], et ainsi donc sous une lune
d’albâtre, jusqu’à ce qu’un cri immense traverse la nuit, « Va au diable avec
tes chansons ! », les mots restèrent suspendus comme des cristaux dans la
nuit glacée et blanche, « dans les films, tu n’as fait que mimer des chanteurs
en play-back, aussi épargne-moi ce bruit d’enfer. »

Gibreel, le soliste à la voix fausse, faisait des cabrioles dans le clair de


lune en chantant son impromptu, il nageait dans l’air, en brasse papillon, en
brasse, il se roulait en boule, tendant bras et jambes dans la quasi-infinité de
cette quasi-aube, en posture héraldique de l’aigle éployée, rampant,
couchant, piquant légèrement contre la gravitation. Maintenant, il roulait
heureux, vers la voix sardonique. « Ohé, Salad baba, c’est toi. Comment ça
va-ho, camara-deu…» À quoi, l’autre, une ombre délicate, qui tombait la
tête la première, en costume gris dont tous les boutons étaient boutonnés,
les bras collés au corps, considérant comme garantie la présence improbable
d’un chapeau melon sur sa tête, grimaça comme celui qui n’aime pas qu’on
lui fasse porter le chapeau. « Hé ! Chamcha », hurla Gibreel, en lâchant le
vent d’une seconde grimace à l’envers. « À nous deux Londres. Nous voici
! Ces salauds en bas ne savent pas ce qui leur tombe sur la tête. Un météore,
la foudre ou la vengeance de Dieu. Nous tombons des nues. Dharraaamm !
Vlan ! Quelle entrée, ouais. Je le jure : ploc ! »
Tomber des nues : une énorme explosion, un big bang, suivi d’étoiles
filantes. Un commencement universel, l’écho miniature de la naissance du
temps… Le jumbo jet Bostan, vol AI-420, explosa sans prévenir, très haut
au-dessus de la cité grande, magnifique, pourrissante, blanche comme la
neige et illuminée de Mahagony, Babylone, Alphabille. Mais je dois
signaler que Gibreel lui avait déjà donné son nom : Londres proprement dit,
capitale de Vilayet, clignait, clignotait, hochait dans la nuit. Tandis qu’à des
hauteurs hima-layennes, un soleil bref et prématuré perçait dans l’air pur et
poudreux de janvier, un spot s’éteignit sur les écrans radar, et l’air pur se
remplit de corps, qui descendaient de l’Éverest de la catastrophe vers la
pâleur laiteuse de la mer.

Qui suis-je ?

Qui d’autre se trouve ici ?

L’avion se cassa en deux, comme une cosse libérant ses pois, un œuf
révélant son mystère. Deux acteurs, le fringant Gibreel, et Mr Saladin
Chamcha, boutonné et aux lèvres pincées, tombaient comme des brins de
tabac d’un vieux cigare cassé. Au-dessus, derrière, en dessous, dans le vide,
il y avait des sièges à dossier inclinable, des casques stéréo, des chariots à
boissons, des sacs pour vomir, des cartes de débarquement, des jeux vidéo
détaxés, des casquettes tressées, des gobelets en carton, des couvertures, des
masques à oxygène. Aussi – car il n’y avait pas seulement quelques
émigrants à bord, oui, mais une grande quantité d’épouses questionnées par
des fonctionnaires des douanes raisonnables et qui ne faisaient que leur
boulot, sur la longueur et les signes particuliers des parties génitales de leur
mari, et plus d’enfants qu’il n’en fallait dont la légitimité était
raisonnablement mise en doute par le gouvernement britannique -mêlés aux
restes de l’appareil, également fragmentés, également absurdes, flottaient
les débris de l’âme, des souvenirs brisés, des mues d’êtres, des langues
maternelles sectionnées, des secrets violés, des plaisanteries intraduisibles,
des avenirs anéantis, des amours perdues, le sens oublié de mots creux et
ronflants, le pays, l’appartenance, la famille. Rendus un peu stupides par
l’explosion, Gibreel et Saladin plongeaient comme des paquets qu’aurait
laissé tomber le bec ouvert d’une cigogne négligente et, parce que Chamcha
tombait la tête la première, dans la position recommandée aux enfants pour
entrer dans le canal de la naissance, il commença à ressentir une sourde
irritation du refus que manifestait son compagnon de tomber de la façon
correcte. Saladin fendait l’air avec le nez, tandis que Farishta embrassait
l’air, le serrait avec ses bras et ses jambes, un acteur tourmenté qui s’agitait
sans aucune technique de contrôle. En dessous, couvert par les nuages,
attendant leur entrée, le courant lent et congelé du Canal Anglais, la zone
désignée de leur réincarnation aquatique.

« Oh, mes chaussures sont japonaises », chanta Gibreel, en traduisant


l’ancienne chanson en anglais, en déférence semi-consciente au pays
d’accueil qui montait vers eux. « Ce pantalon est anglais, s’il vous plaît. Sur
ma tête, un chapeau rouge de Russie ; et malgré ça mon cœur est indien. »
Les nuages venaient vers eux en gros bouillons, et peut-être à cause de cette
grande mystification de cumulus et de cumulo-nimbus, les puissants nuages
annonciateurs d’orage qui se dressaient comme des marteaux dans l’aube,
ou peut-être à cause de la chanson (l’un se donnant en spectacle, l’autre
sifflant la représentation), ou de leur délire qui leur épargnait de prévoir
l’imminent… mais quelle que soit la raison, les deux hommes, Gibreel
saladin et Farishta chamcha, condamnés à cette chute angélico-diabolique
sans fin mais finissante, ne se rendirent pas compte du moment auquel
commença le processus de leur transmutation.

Mutation ?

Oui m’sieur, mais pas au hasard. Là-haut, dans l’air, dans cet espace
imperceptible et mou qui avait été rendu possible par ce siècle et qui, à son
tour, avait rendu ce siècle possible, devenant un de ces lieux définis, le lieu
du mouvement et de la guerre, le rétrécisseur de planète et le videur de
pouvoir, la plus dangereuse et la plus transitoire des zones, illusoire,
discontinue, métamorphique – parce que quand on lance quelque chose en
l’air tout devient possible – tout là-haut, de toute façon, des changements se
produisaient chez ces acteurs délirants qui auraient réchauffe le cœur du
vieux M. Lamarck : sous la pression d’un environnement extrême, on
acquiert des caractéristiques.

Quelles caractéristiques ? Doucement ; crois-tu que la Création se fait


comme ça ? Alors, la révélation non plus… regarde-les tous les deux. Tu ne
remarques rien d’anormal ? Deux hommes de couleur qui tombent, rien de
neuf dans tout ça, tu vas dire ; ils sont montés trop haut, pour péter au-
dessus d’eux-mêmes, ils ont volé trop près du soleil, c’est ça ? ,

Ce n’est pas ça. Écoute :

Mr Saladin Chamcha, effrayé par les bruits sortant de la bouche de


Gibreel Farishta, répondit par des vers de son cru. Ce que Farishta entendit
flotter dans le ciel improbable de la nuit était, aussi, une vieille chanson,
paroles de Mr James Thomson, dix-sept cent, dix-sept cent quarante-
huit.^… aux ordres du Ciel…», Chamcha chantait au travers de lèvres que
le froid rendait chauvinement rouge-blanc-bleu, «… se dressan-ant sur
l’azu-ur de la plaine marine ». Farishta, horrifié, chanta de plus en plus fort
ses chaussures japonaises, ses chapeaux russes et ses cœurs inviolés du
sous-continent, mais il fut incapable d’arrêter le récital fou de Saladin : « Et
les an-anges gardiens entonnaient l’antienne divine. »

Regardons les choses en face : il leur était impossible de s’entendre l’un


l’autre et encore moins de se parler et de s’affronter en chansons.
Accélérant vers la planète, l’air hurlant autour d’eux, comment auraient-ils
pu ? Mais regardons aussi cela en face : ils le faisaient.

Ils tombaient dans l’azur, et le froid de l’hiver, givrant leurs cils et


menaçant de geler leur cœur, était sur le point de les tirer de leur rêve
éveillé délirant, ils allaient se rendre compte du miracle de la chanson, la
pluie de membres et de bébés dont ils faisaient partie, et du destin terrifiant
qui fonçait vers eux, quand ils s’écrasèrent, furent trempés et
immédiatement gelés par le bouillonnement des nuages au degré zéro.

Ils se trouvaient dans ce qui semblait être un long tunnel vertical.


Chamcha, prude, raide, et toujours la tête en bas, voyait Gibreel Farishta
dans sa saharienne violette, qui nageait vers lui dans ce conduit aux parois
de nuages, et il aurait bien crié : « Va-t’en, éloigne-toi de moi », mais
quelque chose l’en empêchait, le début d’une petite chose hurlante et
palpitante au fond de ses tripes, aussi, au lieu de proférer des mots de rejet,
il ouvrit les bras et Farishta y nagea jusqu’à ce qu’ils se tiennent enlacés
tête-bêche, et la violence de leur collision les envoya valdinguer cul
pardessus tête faisant leur numéro de roue jumelle jusqu’en bas du trou qui
conduit au Pays des Merveilles ; tandis que des formations nuageuses se
frayaient un chemin à travers la blancheur se métamorphosant sans cesse,
des dieux devenant taureaux, des femmes araignées, des hommes loups.
D’hybrides créatures de nuages se pressaient contre eux, des fleurs
gigantesques avec des poitrines humaines pendaient sur des tiges charnues,
des chats ailés, des centaures, et Chamcha, dans sa demi-inconscience, fut
saisi par l’idée que lui aussi était d’essence nuageuse, capable lui aussi de
métamorphose, hybride, comme s’il devenait la personne dont la tête
nichait entre ses jambes et dont les jambes entouraient son long cou
patricien.

Cependant, cet homme n’avait pas de temps à perdre avec de telles «


fabulaprétentions » ; il était en fait tout à fait incapable de fabulaprétendre,
car il venait de voir, émergeant du tourbillon de nuages, la silhouette d’une
femme fabuleuse, d’un certain âge, portant un sari de brocart vert et or, un
diamant dans le nez et de la laque défendant sa couronne de cheveux contre
la pression du vent à ces altitudes, assise, bien en équilibre, sur un tapis
volant. Gibreel la salua : « Rekha Merchant, tu n’arrives pas à trouver le
chemin du paradis, ou quoi ? » Des mots bien insensibles pour s’adresser à
une morte ! À sa décharge on peut invoquer sa condition plongeante et
meurtrie… Chamcha, replié sur ses jambes, posa une question
incompréhensible : « Que diable ?

— Tu ne la vois pas ? s’écria Gibreel. Tu ne vois pas son putain de tapis


de Boukhara ? »

Non, non, Gibbo, murmura la voix de la femme à ses oreilles, ne t’attends


pas à ce qu’il te donne raison. Je n’existe que pour tes yeux, peut-être
deviens-tu fou, qu’en penses-tu, toi, namaqool, ma petite crotte de cochon,
mon amour. Avec la mort vient la franchise, mon bien-aimé, alors je peux
t’appeler par tes vrais noms.

La nuageuse Rekha murmurait des petits riens amers, mais Gibreel


interpella encore Chamcha : « Chamcha ! Tu la vois ou pas ? »

Saladin Chamcha ne voyait rien, n’entendait rien, ne disait rien. Gibreel


se tenait seul face à elle. « Tu n’aurais pas dû », Fadmonesta-t-il. « Oh, non.
C’est un péché. Un sacré truc. »
Oh, c’est bien à toi de dire ça, s’esclaffa-t-elle. C’est toi qui fais la morale
maintenant, c’est la meilleure. C’est toi qui m’as quittée, lui rappela sa voix
en semblant lui mordiller le lobe de l’oreille. C’est toi, ô lune de mes
délices, qui te cachais derrière un nuage. Et moi, dans la nuit, aveuglée,
égarée par l’amour.

Il prit peur. « Que veux-tu ? Non, ne dis rien, va-t’en. »

Quand tu étais malade, je ne pouvais pas te voir, à cause du scandale, tu le


savais, que je ne venais pas par égard pour toi, mais après tu m’as punie, tu
t’en es servi comme excuse pour me quitter, c’est le nuage derrière lequel tu
t’es caché. Cela, et elle aussi, la femme de glace. Salaud. Maintenant que je
suis morte, j’ai oublié le pardon. Je te maudis, mon Gibreel, que ta vie soit
un enfer. Un enfer, car c’est là que tu m’as envoyée, sois damné, c’est de là
que tu viens, démon, c’est là que tu vas, pauvre mec, dans ton plongeon à la
con. La malédiction de Rekha ; et ensuite, des vers dans une langue qu’il ne
comprenait pas, rude et sifflante, dans laquelle il crut saisir, mais peut-être
pas, le nom répété Al-Lat.

Il s’agrippait à Chamcha ; ils jaillirent du fond des nuages.

La vitesse, la sensation de la vitesse, revint, sifflant sa note effrayante. Le


plafond de nuages montait, le plancher de l’eau se rapprochait, leurs yeux
s’ouvrirent. Un cri, le même cri qui avait palpité dans les tripes de Gibreel
pendant qu’il nageait dans le ciel, sortit des lèvres de Chamcha ; un rayon
de soleil pénétra sa bouche ouverte et le libéra. Mais ils avaient traversé les
transformations des nuages, Chamcha et Farishta, et il y avait quelque chose
de fluide, d’indistinct, autour d’eux, et quand le soleil toucha Chamcha il
libéra plus que du bruit :

« Vole », hurla Chamcha à Gibreel. « Mets-toi à voler, tout de suite. » Et il


ajouta, sans savoir d’où cela venait, un deuxième ordre : « Et chante. »

Comment la nouveauté vient-elle dans le monde ? Comment naît-elle ?

De quelles fusions, de quelles traductions, de quelles conjonctions est-elle


faite ?
Extrême et dangereuse comme elle est, comment survit-elle ? Quels
compromis, quels marchandages, quelles trahisons de sa nature secrète doit-
elle opérer pour éloigner les démolisseurs, l’ange exterminateur, la
guillotine ?

La naissance est-elle toujours une chute ?

Les angles ont-ils des ailes ? Les hommes peuvent-ils voler ?

Quand Mr Saladin Chamcha sortit des nuages au-dessus de la Manche, il


sentit son cœur serré par une force si implacable qu’il comprit qu’il lui était
impossible de mourir. Par la suite, quand ses pieds furent à nouveau
fermement arrimés au sol, il commença à en douter, à attribuer les
invraisemblances de son voyage à une confusion de ses perceptions due au
choc, et à devoir sa survie, la sienne et celle de Gibreel, à une chance
aveugle et muette. Mais, à ce moment-là, il n’avait aucun doute ; ce qui
s’était emparé de lui, c’était une volonté de vivre, intacte, irrésistible, pure,
et la première chose que fit cette volonté fut de l’informer qu’elle n’avait
rien à faire de sa personnalité minable, ce truc composé à moitié de
mimétisme et de voix, qu’elle avait l’intention de passer outre, et il accepta,
oui, vas-y, comme s’il n’avait été qu’un spectateur dans son propre esprit,
dans son propre corps, car elle était née au centre même de son corps et
s’était répandue vers l’extérieur, changeant son sang en fer, sa chair en
acier, sauf qu’il avait aussi l’impression qu’un poing se refermait sur lui du
dehors, le tenait d’une façon à la fois insupportablement ferme et
intolérablement douce ; jusqu’à ce qu’enfin cette volonté l’ait entièrement
conquis et fasse fonctionner sa bouche, ses doigts, tout ce qu’elle
choisissait, et quand elle fut sûre de sa conquête elle sortit de son corps et
attrapa Gibreel Farishta par les couilles.

« Vole », ordonna-t-elle à Gibreel. « Chante. »

Chamcha s’accrocha à Gibreel tandis que l’autre commençait, lentement


au début, puis avec une force et une rapidité grandissantes, à agiter les bras.
Il les agita de plus en plus violemment, et une chanson lui jaillit de la
bouche qui, comme la chanson du spectre de Rekha Merchant, était dans
une langue qu’il ne connaissait pas et sur un air qu’il n’avait jamais
entendu. Gibreel ne renia jamais le miracle ; contrairement à Chamcha qui
essaya de le réduire à rien par le raisonnement, jamais il ne cessa de dire
que la chanson était céleste, que sans elle ils auraient agité les bras pour
rien, et sans l’agitation de leurs bras ils se seraient à coup sûr heurtés aux
vagues comme des rochers ou auraient simplement éclaté en morceaux en
entrant en contact avec le tambour tendu de la mer. Mais au lieu de cela ils
commencèrent à ralentir. Plus Gibreel agitait les bras et chantait avec
emphase, chantait et agitait les bras, plus la décélération s’accentuait,
jusqu’à ce que finalement ils se retrouvent tous deux en train de voltiger
lentement vers la Manche comme deux morceaux de papier dans la brise.

Ils étaient les seuls survivants de la catastrophe, les seuls tombés du


Bostan qui restaient en vie. On les retrouva rejetés sur une plage. Le plus
bavard des deux, celui qui portait une chemise violette, jurait dans son
délire qu’ils avaient marché sur l’eau, que les vagues les avaient gentiment
portés jusqu’au rivage ; mais l’autre, avec un chapeau melon imbibé d’eau
accroché sur la tête comme par miracle, le niait : « Mon Dieu, quelle
chance, dit-il. Avez-vous déjà vu une chance pareille ? »

Je connais la vérité, c’est évident. J’ai tout vu. Quant à l’omniprésence et -


potence, je n’affirme rien actuellement, mais j’espère que je peux au moins
dire ça. Chamcha l’a voulu et Farishta a fait ce qui était voulu.

Qui était l’auteur du miracle ?

De quel genre – angélique, satanique – était la chanson de Farishta ?

Qui suis-je ?

Disons-le ainsi : qui chantait le mieux ?

Tels furent les premiers mots prononcés par Gibreel Farishta quand il
s’éveilla sur une plage anglaise couverte de neige, avec une étoile de mer
improbable sur l’oreille : « Ressuscité, Chamcha, toi et moi. Bon
anniversaire, monsieur, bon anniversaire. »

Sur ce, Saladin Chamcha toussa, crachota, ouvrit les yeux et, comme il
convient à un nouveau-né, éclata bêtement en pleurs.
2
La réincarnation fut toujours le sujet préféré de Gibreel, qui resta pendant
quinze ans la plus grande vedette du cinéma indien, même avant d’avoir
vaincu « miraculeusement » le Bacille Fantôme dont tout le monde pensait
qu’il allait mettre fin à ses contrats. Quelqu’un aurait peut-être pu prévoir,
mais personne n’en fut capable, que lorsqu’il serait à nouveau sur pied, il
pourrait pour ainsi dire réussir là où les microbes avaient échoué et quitter
sa vieille existence pour toujours dans la semaine qui précédait son
quarantième anniversaire, disparaissant comme par magie, pfiiit, plus
personne, dans l’air raréfié.

Les premiers à remarquer son absence furent les quatre membres de


l’équipe chargée de sa chaise roulante aux studios. Bien avant sa maladie, il
avait pris l’habitude d’être transporté d’un plateau à un autre dans les
grands studios de D.W. Rama par ce groupe d’athlètes rapides et fiables,
parce qu’un homme qui tourne onze films « simultanément » doit garder
son énergie. Guidés par un code complexe de traits, de cercles et de points,
qui lui rappelait son enfance passée parmi les légendaires porteurs de repas
de Bombay (dont nous reparlerons plus tard), les porteurs l’expédiaient
d’un rôle à l’autre, le livraient aussi ponctuellement et impeccablement que
son père lorsqu’il livrait les repas. Et après chaque prise Gibreel sautait
dans la chaise et oh le transportait à toute vitesse vers le plateau suivant, où
on lui enfilait un nouveau costume, on le maquillait et on lui soufflait ses
prochaines répliques. « Une carrière dans le cinéma parlant de Bombay,
disait-il à sa loyale équipe, ressemble plus à une course de chaises roulantes
avec un ou deux arrêts techniques en route. »

Après la maladie, le Microbe Fantôme, le Malaise Mystérieux, le Bacille,


il avait repris son travail tout doucement, avec seulement sept films à la
fois… et puis, toutduncoup, il n’était plus là. La chaise roulante resta vide
parmi les plateaux réduits au silence ; son absence en révélait le côté
tapageur et faux. Les pousseurs de chaise, de un à quatre, présentèrent leurs
excuses pour la star manquante quand les directeurs des studios arrivèrent
en colère : Ji, il doit être malade, il a toujours été célèbre pour sa
ponctualité, non, pourquoi le critiquer, Maharaj, il faut parfois pardonner
aux grands artistes leurs caprices, na, et à cause de leurs protestations ils
devinrent les premières victimes de la disparition inexpliquée de Farishta,
on les vira, quatre trois deux un zéro feu, ekdumjaldi, éjectés par la porte
des studios, laissant la chaise roulante abandonnée et couverte de poussière,
au milieu des cocotiers peints sur une plage de sciure.

Où se trouvait Gibreel ? Les producteurs, laissés sept fois en plan,


paniquèrent de façon coûteuse. Regardez, au Club de golf Willingdon – qui
n’a plus que neuf trous aujourd’hui, des gratte-ciel ayant jailli des neuf
autres trous comme des mauvaises herbes géantes, ou, plutôt, comme des
pierres tombales marquant le lieu où gisait le corps déchiré de la vieille ville
– là, juste à cet endroit, des cadres de très haut niveau rataient le putt le plus
simple ; et, tenez, là-haut, des touffes de cheveux angoissés, arrachés de
têtes directoriales, tombaient en voltigeant par les fenêtres des étages
supérieurs. L’agitation des producteurs était facile à comprendre, parce qu’à
cette époque de taux de fréquentation déclinants, de création par les chaînes
de télévision de soap opéras historiques et de personnages de ménagères
contemporaines engagées, il n’y avait plus qu’un nom qui, mis au-dessus du
titre, pouvait encore assurer de toucher dans le mille, Hypersuccès,
Supertabac, garanti cent pour cent, et le propriétaire du dit nom avait
disparu en haut, en bas ou sur les côtés, mais certainement et
indiscutablement éclipsé…

Dans toute la ville, après que les coups de téléphone, les motocyclistes,
les flics, les hommes-grenouilles et les chalutiers qui draguaient le port pour
rechercher son corps, eurent œuvré puissamment mais sans succès, on
commença à prononcer des épitaphes en souvenir de l’étoile éteinte. Sur
l’un des sept plateaux rendus impuissants des studios Rama, Miss Bouton
Billimoria, la dernière bombe au piment -c’n’est pas une tête de linotte,
mam’selle, c’est de la dynamite qui sait ce qu’elle veut – habillée comme
une danseuse de temple dévêtue de voiles et installée sous des personnages
en carton se contorsionnant et représentant des figures tantriques de la
période Chandela en train de copuler – se rendant compte qu’elle allait rater
sa grande scène, que son immense coup de pot gisait brisé en morceaux – fit
des adieux amers devant un public de preneurs de son et d’électriciens
fumant de façon cynique leurs beedis. Assistée d’une nounou muette et
désespérée, maladroite, Bouton Billimoria essaya le mépris. « Putain, quel
coup de chance, mon Dieu, s’écria-t-elle. Aujourd’hui, c’était la scène
d’amour, chhi-chhi, je n’en pouvais plus à l’idée de devoir m’approcher de
cette grosse bouche avec son haleine qui puait la merde de cafard pourrie. »
Des bracelets à clochettes tintaient autour de ses chevilles tandis qu’elle
trépignait. « Une sacrée veine pour lui que le cinéma ne sente pas, sinon il
n’aurait jamais eu de boulot même comme lépreux. » À ce moment-là, le
soliloque de Bouton se transforma en un tel torrent d’obscénités que, pour
la première fois, les furiîeurs de beedis se redressèrent et commencèrent à
comparer avec animation le vocabulaire de Bouton à celui de l’infâme reine
bandit Phoolan Devi dont les jurons pouvaient en moins que rien faire
fondre les canons des fusils et transformer les crayons des journalistes en
gommes.

Sortie de Bouton, en pleurs, censurée, une chute dans la salle de montage.


De faux diamants tombèrent de son nombril, autant de miroirs où se
reflétaient ses larmes… en ce qui concerne la mauvaise haleine de Farishta
elle n’avait, cependant, pas tout à fait tort ; si elle péchait, c’est qu’elle était
bien en dessous de la réalité. Les effluves de Gibreel, ces nuages ocres de
soufre lui avaient toujours donné – avec sa touffe de cheveux noir corbeau
sur le front – un air plus sombre qu’auréolé malgré son prénom angélique.
On disait que s’il avait disparu, on devrait pouvoir le retrouver facilement,
il suffisait d’un nez un peu délicat… et surtout une semaine après sa
disparition, une sortie plus tragique que celle de Bouton Billimoria, et qui
fit beaucoup pour intensifier l’odeur diabolique qui commençait à s’attacher
à ce nom pendant si longtemps parfumé. On pourrait dire qu’il avait crevé
l’écran pour entrer dans le monde, et dans la vie, contrairement au cinéma,
les gens savent si on pue.

Nous sommes des créatures de l’air, nos racines sont dans les rêves, et les
nuages renaissent en vol. Au revoir.

Ce mot énigmatique découvert par la police dans l’appartement de


Gibreel Farishta, au dernier étage du gratte-ciel Everest Vilas, sur la colline
de Malabar, l’appartement le plus haut de l’immeuble le plus élevé, sur
l’endroit le plus en altitude de la ville, un de ces appartements à double
orientation d’où l’on pouvait voir à travers le collier crépusculaire de
Marine Drive ou, de l’autre côté, vers Scandai Point et la mer, ce mot
permit aux journaux de prolonger leur cacophonie à la une. FARISHTA
PLONGE DANS LA CLANDESTINITÉ, déclara Blitz de façon un peu
macabre, tandis qu’Abeille Affairée l’échotier du Daily préféra GIBREEL
EN CAVALE. On publia de nombreuses photos de cette résidence
légendaire dans laquelle des décorateurs français, munis de lettres de
recommandation de Reza Pahlevi pour leur travail à Persépolis, avaient
dépensé un million de dollars afin de recréer à cette altitude exaltée
l’impression d’une tente de Bédouin. Une autre illusion détruite par son
absence ; GIBREEL LÈVE LE CAMP, hurlaient les titres des journaux,
mais était-il parti en haut, en bas ou sur les côtés ? Personne ne le savait.
Dans cette métropole de langues et de chuchotements, même les oreilles les
plus fines n’avaient rien entendu de fiable. Mais Mrs Rekha Merchant, qui
lisait tous les journaux, écoutait toutes les émissions de radio, restait collée
devant les programmes de la chaîne de télévision Doordarshan, tira quelque
chose du message de Farishta, elle entendit une note qui avait échappé aux
autres, et elle emmena ses deux filles et son fils unique se promener sur le
toit de son immeuble. Il s’appelait Everest Vilas.

Il se trouvait que Gibreel était son voisin ; elle habitait l’appartement juste
en dessous du sien. Son voisin et son ami ; dois-je en dire plus ? Bien
entendu les magazines à scandale et mal intentionnés de la ville
remplissaient leurs colonnes d’allusions, d’insinuations et de coups bas,
mais il n’est pas nécessaire de descendre à leur niveau. Pourquoi salir sa
réputation maintenant ?

Qui était-elle ? Riche certainement, mais Everest Vilas n’était pas


exactement un bidonville de Kurla, hein ? Mariée, oui m’sieur, pendant
treize ans, avec un gros bonnet des roulements à billes. Indépendante, ses
magasins de tapis et d’antiquités prospéraient à Colaba. Elle appelait ses
tapis Klims et Kleens et les objets d’art anciens anti-queues. Oui, et elle
était belle, belle à la façon dure et brillante des habitants raffinés des gratte-
ciel de la ville, ses os, sa peau, son allure témoignaient de son long divorce
avec la terre pauvre, lourde et grouillante. Tout le monde était d’accord pour
reconnaître qu’elle avait une forte personnalité, qu’elle buvait comme un
trou dans du cristal Lalique et qu’elle accrochait son chapeau, quelle honte,
sur un Chola Natraj et qu’elle savait ce qu’elle voulait et le moyen de
l’obtenir, vije. Le mari était une sorte de souris avec de l’argent et un bon
coup de poignet au squash. Rekha Merchant lut le mot d’adieu de Gibreel
Farishta dans les journaux, écrivit une lettre, réunit ses enfants, appela
l’ascenseur et monta vers le ciel (un étage) à la rencontre de son destin.

« Il y a des années, disait sa lettre, je me suis mariée par lâcheté.


Maintenant, enfin, je fais quelque chose de courageux. » Elle laissa sur son
lit le journal avec le message de Gibreel entouré de rouge et souligné – trois
gros traits, l’un d’eux avait déchiré la page avec fureur. Naturellement, les
journaux à ragots en firent leurs choux gras et ce ne fut que CHUTE DE LA
CHÉRIE DÉLAISSÉE, et LA BELLE AU CŒUR BRISÉ FAIT LE
DERNIER SAUT. Mais :

Peut-être qu’elle, aussi, avait attrapé le bacille de la résurrection, et


Gibreel, ne comprenant pas le terrible pouvoir de la métaphore, avait
recommandé le vol. Pour renaître, il faut d’abord et c’était une créature du
ciel, elle buvait du champagne Lalique, elle habitait sur l’Everest et un de
ses compagnons d’Olympe avait volé, lui aussi ; et s’il l’avait pu, elle aussi
pouvait avoir des ailes et des racines dans les rêves.

Elle échoua. Le lala employé comme gardien des Everest Vilas offrit au
monde son témoignage brut. « Je marchais là, dans la résidence, quand j’ai
entendu un bruit, tharaap. Je me suis retourné. C’était le corps de la fille
aînée. Elle avait le crâne complètement écrasé. J’ai regardé en l’air et j’ai
vu tomber le garçon, et après la fille cadette. Comment dire, ils me sont
presque tombés dessus. J’ai porté la main à ma bouche et je me suis
approché. La plus jeune fille gémissait doucement. Ensuite j’ai levé les
yeux encore une fois et j’ai vu arriver la Bégum. L’air gonflait son sari
comme un gros ballon et tous ses cheveux étaient défaits. J’ai détourné les
yeux parce qu’elle tombait et je ne voulais pas lui manquer de respect en
regardant sous ses vêtements. »

Rekha et ses enfants sont tombés de l’Everest ; aucun survivant. La


rumeur en accusa Gibreel. Laissons cela pour le moment.

Oh : n’oubliez pas : il l’a vue après sa mort. Il l’a vue plusieurs fois. Il se
passa beaucoup de temps avant que les gens comprennent à quel point le
grand homme était malade. Gibreel, la star, Gibreel, qui vainquit la Maladie
Sans Nom. Gibreel, qui avait peur du sommeil.
Après son départ les images omniprésentes de son visage commencèrent à
pourrir. Sur les panneaux d’affichage gigantesques, aux couleurs criardes,
d’où il avait surveillé la populace, ses paupières paresseuses commencèrent
à s’écailler, à s’effriter et à descendre, à descendre jusqu’à ce que ses iris
soient deux lunes tranchées par des nuages ou par les doux couteaux de ses
longs cils. Finalement les paupières tombèrent, donnant à ses yeux peints un
aspect sauvage et globuleux. Devant les cinémas de Bombay, on voyait
d’énormes effigies en carton de Gibreel qui se décomposaient et
s’effondraient. Pendant mollement sur leurs échafaudages, elles perdaient
leurs bras, se desséchaient, se cassaient au cou. Ses portraits sur les
couvertures des magazines de cinéma prenaient la pâleur de la mort, un vide
dans les yeux, un creux. Enfin ses images disparurent purement et
simplement des pages imprimées et les couvertures glacées de Celebrity, de
Society et de Illustrated Weekly redevinrent blanches chez les marchands de
journaux et les directeurs renvoyèrent les imprimeurs en accusant la qualité
de l’encre. Sur l’écran lui-même, au-dessus de ses adorateurs plongés dans
le noir, sa physionomie censée être immortelle commença à se putréfier, à
s’écailler et à blanchir ; les appareils de projection se coinçaient sans
aucune explication chaque fois que son image passait, ses films se
bloquaient, et la chaleur de la lampe des appareils défectueux brûlait sa
mémoire de celluloïd : une étoile devenue supernova, avec le feu
destructeur qui sortait, comme il se doit, de ses lèvres.

C’était la mort de Dieu. Ou quelque chose qui lui ressemblait beaucoup ;


car ce visage démesuré, suspendu au-dessus de ses fidèles, dans la nuit
artificielle et cinématographique, n’avait-il pas brillé comme celui de
quelque Entité céleste dont l’être se trouvait à mi-chemin entre le mortel et
le divin ? Plus qu’à mi-chemin, aurait soutenu plus d’un, car Gibreel avait
passé l’essentiel de son exceptionnelle carrière à incarner, avec une absolue
conviction, les innombrables déités du sous-continent dans les films
populaires qualifiés de « théologiques ». Il appartenait à la magie de son
personnage d’avoir pu franchir la barrière des religions sans offenser qui
que ce soit. La peau bleue comme Krishna il dansait, la flûte à la main,
parmi les belles gopis et leurs vaches aux pis alourdis ; les paumes tournées
vers le ciel, serein, il méditait (comme Gautama) sur les souffrances de
l’humanité sous un arbre branlant du studio. Dans les rares occasions où il
descendait des cieux il ne s’aventurait jamais trop loin, jouant, par exemple,
à la fois le grand Moghol et son célèbre ministre malicieux dans le film
classique Hkbar et Birbal. Pendant une quinzaine d’années, il avait
représenté pour les centaines de millions de croyants de ce pays dans lequel,
à ce jour, il y a seulement trois fois moins de dieux que d’hommes, le
visage le plus acceptable, et le plus immédiatement reconnaissable, de
l’Être Suprême. Pour nombre de ses fans, la frontière qui séparait l’acteur
de ses rôles avait cessé d’exister depuis très longtemps.

Les fans, oui, et ? Et Gibreel alors ?

Ce visage. Dans la vie, grandeur nature, parmi d’autres mortels ordinaires,


il se révélait étrangement non-star. Ses paupières basses lui donnaient l’air
épuisé. Il avait, aussi, quelque chose de commun dans le nez, une bouche
trop charnue pour exprimer la force, des oreilles aux lobes longs comme de
jeunes fruits noueux de jaquier. Le plus commun des visages, le plus
sensuel des visages. Dans lequel, récemment, on avait pu discerner les
sillons creusés par sa récente maladie qui avait failli lui être fatale. Et
pourtant, malgré sa banalité et sa déchéance, c’était un visage intimement
lié à la sainteté, à la perfection, à la grâce : un truc de Dieu. On ne discute
pas des goûts et des couleurs, c’est tout. De toute façon, vous serez
d’accord que pour un tel acteur, pour tout acteur, peut-être, même pour
Chamcha, mais surtout pour lui, avoir une obsession des avatars, comme
Vichnou maintes fois métamorphosé, n’était pas tellement étonnant. La
Résurrection : c’est un truc de Dieu, aussi.

Ou, bien, maisencore… pas toujours. Il y a des réincarnations laïques,


aussi. Gibreel Farishta est né Ismaïl Naj-muddin à Poona, la Poona
britannique, un résidu de l’Empire, bien avant Pune de Rajneesh, etc. (Pune,
Vado-dara, Mumbai ; de nos jours même les villes peuvent prendre un nom
de scène.) Ismaïl d’après l’enfant du sacrifice d’Abraham, et Najmuddin,
étoile de la foi\ il a quand même beaucoup perdu quand il a pris le nom de
l’ange.

Par la suite, quand l’avion Bostan fut détourné, et que les passagers,
craignant pour leur avenir, se replongèrent dans leur passé, Gibreel confia à
Saladin Chamcha qu’il avait choisi ce pseudonyme en hommage au
souvenir de sa mère morte, « ma mummyji, Chamcha, ma seule et unique
Mama, car qui d’autre a commencé toute cette affaire d’ange, elle
m’appelait son ange personnel, farishta, parce que apparemment j’étais
vachement doux, crois-le ou non, doux comme l’agneau qui vient de naître
».

Poona ne sut pas le retenir ; pendant son enfance on l’emmena dans la


ville-garce, sa première migration ; son père y avait un emploi parmi les
inspirateurs aux pieds ailés des futurs quatuors de pousseurs de chaise
roulante, les porteurs de repas ou dabbawallas de Bombay. Et à treize ans
Ismaïl le farishta marcha dans les pas de son père.

Gibreel, prisonnier à bord du AI-420, s’enfonça dans des dithyrambes


bien excusables, fixant Chamcha d’un œil brillant, expliquant les mystères
du système de code des livreurs, swastika noire cercle rouge trait jaune
point, revoyant en esprit le parcours entier de la maison au bureau, ce
système improbable grâce auquel deux mille dabbawallas livraient, chaque
jour, plus de cent mille gamelles, et un mauvais jour, Spoono, on en égarait
quinze, pour la plupart nous étions analphabètes, mais les signes étaient
notre langue secrète.

Le Bostan tournait au-dessus de Londres, les pirates de l’air montaient la


garde dans les couloirs, et les lumières des passagers avaient été éteintes,
mais l’énergie de Gibreel illuminait l’obscurité. Sur l’écran crasseux où, au
début du voyage, l’inévitable Walter Matthau avait trébuché de façon
lugubre dans l’ubiquité aérienne de Goldie Hawn, des ombres bougeaient,
projetées par la nostalgie des otages, et la plus nette était celle de cet
adolescent maigrichon, Ismaîl Najmuddin, l’ange de sa maman avec un
calot à la Gandhi, livrant des repas dans toute la ville. Le jeune dabbawalla
sautillait habilement dans la foule des ombres, parce qu’il avait l’habitude,
imagine, Chamcha, rends-toi compte, trente-quarante repas sur un long
plateau de bois posé sur ta tête, et quand le train s’arrête tu as peut-être une
minute pour monter ou descendre en force, et puis tu cours dans les rues, à
toute vitesse, ouais, avec les camions les bus les scooters les vélos et le
reste, une-deux, une-deux, déjeuner, déjeuner, les dabbas doivent passer, et
pendant la mousson tu cours entre les rails quand le train tombe en panne,
ou tu marches avec de l’eau jusqu’à la taille dans une rue inondée, et il y
avait des bandes, Salad baba, je te jure, des bandes organisées de voleurs de
dabbas, c’est une ville qui a faim, mon vieux, comment te dire, mais on s’en
tirait, on était partout, on savait tout, quels voleurs pouvaient échapper à nos
yeux et à nos oreilles, on n’a jamais appelé la police, on se défendait tout
seuls.

La nuit tombée, le père et le fils retournaient épuisés dans leur cabane près
de l’aéroport à Santacruz et quand la mère d’Ismaïl le voyait arriver,
illuminé par les lumières vertes rouges jaunes des jets en partance, elle
disait que le seul fait de poser les yeux sur lui exauçait tous ses rêves,
première indication qu’il y avait quelque chose de particulier en Gibreel,
parce que dès le début, apparemment, il avait la capacité d’accomplir les
désirs les plus secrets des geçs sans du tout savoir comment il s’y prenait.
Najmuddin père ne semblait pas gêné que sa femme n’ait d’yeux que pour
son fils, que les pieds du fils soient massés chaque soir alors que les siens
restaient sans caresses. Un fils est une bénédiction et une bénédiction
réclame la gratitude de celui qui est béni.

Naïma Najmuddin mourut. Un bus la renversa, c’est tout, Gibreel ne se


trouvait pas à ses côtés pour la sauver. Le père et le fils ne parlèrent jamais
de leur douleur. En silence, comme si c’était la coutume, ils enterrèrent leur
tristesse sous un supplément de travail, chacun voulant dépasser l’autre sans
le dire, lequel pourrait porter le plus de dabbas sur la tête, lequel pourrait
décrocher le plus de contrats par mois, lequel pourrait courir le plus vite,
comme si le plus grand travail signifiait le plus grand amour. Le soir, quand
il voyait son père dont les veines noueuses roulaient dans son cou et sur ses
tempes, Ismaïl Najmuddin comprenait à quel point le vieil homme lui en
voulait, et à quel point il était important pour le père de vaincre le fils,
encore et encore, et de regagner ainsi sa place usurpée dans l’affection de sa
femme morte. Quand il eut pris conscience de cela, le jeune homme relâcha
son effort, mais le zèle du père resta inchangé, et bientôt il reçut une
promotion, il cessa d’être un simple porteur pour devenir un des
muqaddams organisateurs. Quand Gibreel eut dix-neuf ans, Najmuddin père
devint membre de la confrérie des porteurs de repas, l’Association des
Porteurs de Repas de Bombay, et quand Gibreel eut vingt ans, son père
mourut, terrassé par une crise cardiaque qui faillit le faire exploser. « Il s’est
tué à la tâche », dit le secrétaire général de la confrérie, Babasaheb Mhatre
lui-même. « Ce pauvre diable, il était à bout de souffle. » Mais l’orphelin
savait. Il savait que son père avait finalement couru assez durement et assez
longtemps pour détruire les frontières entre les deux mondes, qu’il avait
sauté hors de sa peàu jusque dans les bras de sa femme, à qui il avait
prouvé, une fois pour toutes, la supériorité de son amour. Certains
émigrants sont heureux de partir.

Babasaheb Mhatre était assis dans un bureau bleu derrière une porte verte
au-dessus du labyrinthe d’un bazar, une silhouette impressionnante, gros
comme un bouddha, une des grandes forces motrices de la métropole,
possédant le don occulte de rester absolument immobile, ne quittant jamais
son bureau, et cependant se trouvant partout où il était important de se
trouver et rencontrant tous ceux qui comptaient à Bombay. Le lendemain du
jour où le père du jeune Ismaïl traversa la frontière pour retrouver Naïma, le
Babasahed appela le jeune homme. « Alors ? Déprimé ou quoi ? » La
réponse, les yeux baissés : ji, merci, Babaji, ça va. « Ta gueule, dit
Babasaheb. À partir d’aujourd’hui, tu vas vivre avec moi. » Mais mais,
Babaji… « Y a pas de mais. J’ai déjà mis mon excellente femme au
courant. J’ai dit. » Excusez-moi, s’il vous plaît Babaji mais comme quoi
que ? « J’ai dit. »

On n’a jamais expliqué à Gibreel Farishta pourquoi le Babasaheb avait


décidé de le prendre en pitié et de le sortir des rues sans avenir, mais après
quelque temps il commença à avoir une idée. Mrs Mhatre était une femme
maigre, comme un crayon à côté de la gomme Babasaheb, mais elle était si
pleine d’amour maternel qu’elle aurait pu être grosse comme une pomme de
terre. Quand le Baba rentrait à la maison elle lui mettait des bonbons dans la
bouche de ses propres mains, et la nuit le nouveau venu pouvait entendre
les protestations du secrétaire général de l’A.P.R.B.. Laisse-moi tranquille,
femme, je peux me déshabiller tout seul. Au petit déjeuner elle gavait
Mhatre en lui enfournant d’énormes cuillerées de malt, et elle lui brossait
les cheveux avant qu’il parte au travail. C’était un couple sans enfant, et le
jeune Najmuddin comprit que le Babasaheb voulait qu’il partage son
fardeau. Cependant, de façon étrange, la Bégum ne traitait pas le jeune
homme comme un enfant. « Tu sais, il est déjà grand », dit-elle à son mari
quand le pauvre Mhatre la supplia : « Donne-lui cette foutue cuillerée de
malt. » Oui, il est déjà grand, « nous devons en faire un homme, Babasaheb,
nous ne devons pas le materner. » « Alors, nom de Dieu, explosa
Babasaheb, pourquoi est-ce que tu me maternes, moi ? » Mrs Mhatre fondit
en larmes. « Mais tu es tout pour moi, dit-elle en pleurant, tu es mon père,
mon amant, mon bébé aussi. Tu es mon seigneur et mon nourrisson. Si je te
déplais, alors je n’ai plus de vie. »

Babasaheb Mhatre, vaincu, avala la cuillerée de malt.

C’était un homme gentil qui se cachait demère des insultes et du bruit.


Alors, pour consoler le jeune orphelin, il lui parlait, dans son bureau bleu,
de la philosophie de la réincarnation, le convainquant que le retour de ses
parants était déjà programmé, à moins bien sûr qu’ils aient mené des vies
tellement saintes qu’ils aient déjà atteint l’état de grâce ultime. Ainsi ce fut
Mhatre qui déclencha chez Farishta toute cette affaire de réincarnation, et
pas seulement la réincarnation. Le Babasaheb était aussi un médium
amateur, il faisait tourner les tables et apparaître des esprits dans les verres.
« Mais j’ai laissé tomber », dit-il à son protégé, avec force inflexions, gestes
et grimaces mélodramatiques et de circonstance, « Après avoir eu la peur de
ma putain de vie. »

Une fois (raconta Mhatre) un esprit des plus coopératifs apparut dans le
verre, un esprit trop aimble, vois-tu, alors j’ai pensé lui poser de grandes
questions, Y a-t-il un Dieu, et le verre qui courait comme une souris sur la
table s’est arrêté au milieu, sans bouger, complètement pfuit, kaput. Bon,
alors, d’accord, j’ai dit, si tu ne veux pas répondre à cette question,
essayons celle-là, et j’ai demandé tout de go, Y a-t-il un Diable. Alors le
verre – badaboum ! – a commencé à s’agiter – écoute bien ! d’abord, tout
doux tout doux, puis, vite vite, comme de la gelée, jusqu’à ce qu’il saute ! –
aie-aie-aie ! – au-dessus de la table, en l’air, et qu’il retombe sur le côté et –
oh-oh ! – qu’il s’écrase en mille morceaux. Crois-le ou non, dit Babasaheb
Mhatre à son protégé, mais sur-le-champ, j’ai retenu la leçon : ne te mêle
pas, Mhatre, de ce que tu ne comprends pas.

Cette histoire produisit un effet profond sur la conscience du jeune


auditeur, parce que même avant la mort de sa mère il était convaincu de
l’existence d’un monde surnaturel. Parfois quand il regardait autour de lui,
surtout dans la chaleur de l’après-midi quand l’air devenait visqueux, le
monde visible, ses traits, ses habitants et ses objets, semblaient se dresser
dans l’atmosphère comme une grande quantité d’icebergs brillants, et il
pensait que chaque chose se continuait sous la surface de l’air épais : les
gens, les autos, les chiens, les affiches de cinéma, les arbres, les neuf
dixièmes de leur réalité dissimulés à ses yeux. Il clignait des paupières, et
l’illusion disparaissait, mais le sentiment de cette illusion ne le quitta
jamais. Il grandit en croyant en Dieu, aux anges, aux démons, aux génies,
aux djinns, aussi naturellement que s’il s’était agi de chars à bœufs ou de
réverbères, et il ressentait comme un défaut de sa vue de n’avoir jamais
aperçu d’esprit. Il rêvait de découvrir un opticien magicien qui lui vendrait
une paire de lunettes teintées en vert pour corriger sa regrettable myopie, et
ensuite il pourrait voir à travers l’air dense et aveuglant le monde fabuleux
qui était en dessous.

Il avait entendu sa mère Naïma Najmuddin lui raconter de nombreuses


histoires du Prophète, et si quelques erreurs s’étaient glissées dans ses
versions, il ne voulait pas les connaître. « Quel homme ! se disait-il. Quel
ange n’aurait pas souhaité lui parler ? » Parfois, cependant, il se surprenait
en train de former des pensées blasphématoires, par exemple quand sans le
vouloir, il s’endormait dans son lit de camp chez les Mhatre, son
imagination somnolente se mettait à comparer sa propre condition à celle du
Prophète quand ce dernier, s’étant retrouvé orphelin et sans ressources,
avait dirigé avec succès les affaires de la riche veuve Khadija, et avait fini
par l’épouser. En glissant dans le sommeil il se voyait sur une estrade
jonchée de roses, minaudant timidement sous le sari qu’il avait levé
pudiquement devant son visage, pendant que son nouveau mari, Babasaheb
Mhatre, tendait amoureusement la main vers lui pour lui ôter son voile et
regardait ses traits dans un miroir placé sur ses genoux. Ce rêve de noces
avec Babasaheb le réveilla, il brûlait de honte, et ensuite il commença à
s’inquiéter de l’impureté qui créait en lui des visions aussi terribles.

Le plus souvent, malgré tout, sa religion était une chose secondaire, une
part de lui qui ne réclamait pas plus d’attention que n’importe quelle autre.
Quand Babasaheb Mhatre l’accueillit chez lui cela confirma au jeune
homme qu’il n’était pas seul au monde, que quelque chose prenait soin de
lui, aussi il ne fut pas vraiment surpris quand Babasaheb l’appela dans le
bureau bleu le matin de son vingt et unième anniversaire et le vira sans
même accepter d’entendre une explication.
« Tu es renvoyé, insista Mhatre rayonnant. Tu peux passer à la caisse. Tu
es miss à la porte.

— Mais, mon oncle.

— Ta gueule. »

Puis le Babasaheb offrit à l’orphelin le plus beau cadeau de sa vie, en


l’informant qu’on lui avait fixé un rendez-vous aux studios de cinéma du
magnat légendaire Mr D.W. Rama ; une audition. « C’est seulement potr les
apparences, dit Babasaheb. Rama est un bon ami et nous avons discuté.
Maintenant disparais de ma vue et ne joue pas les humbles, ça ne te va pas.

— Mais mon oncle.

— Un garçon comme toi est vachement trop beau pour transporter des
repas sur sa tête pendant toute sa vie. Va-t’en maintenant, va, deviens un
acteur de cinéma homosexuel. Je t’ai mis à la porte il y a cinq minutes.

— Mais, mon oncle.

— J’ai dit. Remercie ta bonne étoile. »

Il devint Gibreel Farishta, mais pendant quatre ans il ne devint pas une
vedette, il fît son apprentissage dans une succession de rôles de comique
vulgaire. Il restait calme, patient, comme s’il pouvait voir l’avenir, et son
apparent manque d’ambition faisait de lui un étranger dans cette industrie
de l’égoïsme. On le croyait stupide ou arrogant, ou les deux à la fois. Et
pendant cette traversée du désert de quatre années il ne réussit pas à
embrasser une seule femme sur la bouche.

À l’écran, il jouait le pauvre type, l’imbécile qui aime la beauté et ne se


rend pas compte qu’elle ne sera jamais à lui même dans mille ans, l’oncle
drôle, le parent pauvre, l’idiot de village, le serviteur, l’escroc incompétent,
autant de rôles qui ne méritent jamais une scène d’amour. Des femmes lui
donnaient des coups de pied, des gifles, elles se moquaient de lui, riaient de
lui, mais jamais, sur la pellicule, elles ne le regardaient ou chantaient pour
lui ou dansaient autour de lui avec un amour cinématographique dans les
yeux. À la ville, il vivait seul dans deux pièces vides près des studios et
essayait d’imaginer à quoi ressemblait une femme sans vêtements. Pour
détourner son esprit du sujet de l’amour et du désir, il étudia, il devint un
autodidacte omnivore, il dévora les mythes de métamorphose de la Grèce et
de Rome, les avatars de Jupiter, le garçon qui se transforme en fleur, la
femme-araignée, Circé, tout ; et la théosophie d’Annie Besant, et la théorie
des champs unifiés, et l’incident des Versets Sataniques au début de la
carrière du Prophète, et la politique du harem de Mahomet après son retour
triomphal à La Mecque ; et le surréalisme des journaux dans lesquels des
papillons pouvaient voler dans la bouche des jeunes filles, en demandant à
être dévorés, et des enfants qui naissaient sans visage, et de jeunes garçons
rêvés jusqu’au moindre détail dans les réincarnations précédentes, par
exemple dans une forteresse d’or remplie de pierres précieuses. Il se bourra
de Dieu sait quoi, mais il ne pouvait nier, dans le petit matin de ses nuits
d’insomnie, qu’il était plein de quelque chose qui n’avait jamais été
employé, qu’il ne savait pas comment s’y prendre pour commencer à s’en
servir, c’est-à-dire, l’amour. Dans ses rêves, il était tourmenté par des
femmes d’une douceur et d’une beauté insupportables, aussi il préférait
rester éveillé et s’obliger à réviser des parties de ses connaissances
générales afin de dissimuler le sentiment tragique d’être doté d’une capacité
plus-grande-que-la-normale pour l’amour, sans personne sur terre à qui
l’offrir.

Son grand coup de pot se présenta avec l’arrivée des films théologiques.
Quand la formule des films basés sur les puranas, avec en plus le mélange
habituel de chants, de danses, d’oncles drôles, etc., se montra très rentable,
chaque dieu du panthéon eut sa chance de devenir une star. Quand D.W.
Rama envisagea une production basée sur l’histoire de Ganesh, aucun des
noms en tête du box-office à l’époque ne voulait passer un film entier caché
dans une tête d’éléphant. Gibreel saisit sa chance. Ce fut son premier
succès, Ganpati Baba, et brusquement il devint une superstar, mais
seulement avec une trompe et des oreilles. Après six films dans lesquels il
jouait le dieu à tête d’éléphant on l’autorisa à enlever le masque gris, épais
et pendant, et il mit à la place une longue queue poilue, afin de jouer
Hanuman le roi singe dans une séquence d’un film d’aventures qui devait
plus à la série de télévision bon marché en provenance de Hong Kong qu’au
Ramayana. Cette série se révéla si populaire que les queues de singe
devinrent de rigueur pour les jeunes gens de la ville lors des fêtes
fréquentées par les filles, élèves des couvents, qu’on appelait « feux
d’artifice » parce qu’elles étaient toujours prêtes à partir.

Après Hanuman rien n’arrêta plus Gibreel, et son succès phénoménal


renforça sa croyance en un ange gardien. Mais elle conduisit aussi à un
développement plus regrettable.

(Je me rends compte que je dois, enfin, dévoiler le pot aux roses de la
pauvre Rekha.)

Avant même d’avoir remplacé la fausse tête postiche par une fausse
queue, les femmes le trouvèrent irrésistible. Les séductions de sa célébrité
étaient devenues si grandes que plusieurs de ces jeunes dames lui
demandaient s’il pouvait garder le masque de Ganesh tandis qu’ils faisaient
l’amour, ce qu’il refusait par respect pour la dignité du dieu. À cause de
l’innocence de son éducation il était incapable à cette époque de faire la
différence entre quantité et qualité et en conséquence il éprouvait le besoin
de rattraper le temps perdu. Il avait tant de partenaires qu’il n’était pas rare
qu’il oublie leur nom avant même qu’elles aient quitté sa chambre. Il ne
devint pas seulement un galant de la pire espèce, mais il apprit aussi l’art de
la dissimulation, parce qu’un homme qui joue les dieux doit être au-dessus
de tout reproche. Il dissimula si habilement sa vie de scandale et de
débauche que son ancien patron, Babasaheb Mhatre, couché sur son lit de
mort dix ans après avoir envoyé un jeune dab-bawalla dans le monde de
l’illusion, de l’argent gagné au noir et de la luxure, le supplia de se marier
pour prouver qu’il était un homme. « Pour l’amour de Dieu, monsieur,
supplia Babasaheb, quand je vous ai dit de devenir homo je n’ai jamais
imaginé que vous alliez me prendre au sérieux, il y a des limites au respect
des anciens, après tout. » Gibreel leva la main et jura qu’il n’était pas une
chose aussi honteuse, et que lorsque la fille qu’il attendait se présenterait il
se marierait bien volontiers. « Qu’est-ce que tu attends ? Une déesse tombée
du ciel ? Greta Garbo, Gracekali, qui ? » s’écria le vieil homme en crachant
du sang, mais Gibreel le quitta avec l’énigme d’un sourire qui lui permit de
mourir sans avoir l’esprit entièrement en repos.

L’avalanche de relations sexuelles dans laquelle était pris ’ Gibreel


Farishta réussit à enterrer si profondément son talent le plus grand qu’il
aurait bien pu être perdu à jamais, son talent, à savoir, celui d’aimer
sincèrement, profondément et sans retenue, le don rare et délicat qu’il
n’avait jamais été capable d’employer. Au moment de sa maladie il n’avait
pas oublié l’angoisse que lui créait son besoin d’amour, elle s’était tordue et
retournée en lui comme le couteau d’un sorcier. Aujourd’hui, à la fin de
chaque nuit de gymnastique, il dormait aisément et longtemps, comme s’il
n’avait jamais été tourmenté par des femmes de rêve, comme s’il n’avait
jamais espéré perdre son cœur.

« Ton problème, lui dit Rekha Merchant quand elle se matérialisa en


sortant des nuages, c’est que tout le monde te pardonnait toujours, Dieu seul
sait pourquoi, tu t’en tirais toujours, tu ne t’es jamais fait prendre. Personne
ne t’a jamais tenu pour responsable de tes actes. » Il n’avait rien à répondre.
« Un don de Dieu, lui hurla-t-elle, Dieu seul sait d’où tu crois venir, un
parvenu sorti du ruisseau, Dieu seul sait quelles maladies tu as apportées. »

Mais c’était ce que faisaient les femmes, il pensait à cette époque qu’elles
étaient des vaisseaux dans lesquels il pouvait se couler, et quand il passait à
la suivante, elles comprenaient que telle était sa nature, et elles
pardonnaient. Effectivement, personne ne l’accusait de s’en aller, car pour
ses mille et une inattentions, combien d’avortements, demanda Rekha par le
trou d’un nuage, combien de cœurs brisés. Pendant toutes ces années, il fut
le bénéficiaire de l’infinie générosité des femmes, mais il en fut aussi la
victime, parce que leur faculté de pardonner permettait la plus profonde et
la plus insidieuse corruption, à savoir l’idée qu’il ne faisait rien de mal.

Rekha : elle entra dans sa vie quand il acheta l’appartement construit sur
le toit d’Everest Vilas et qu’elle lui offrit, en tant que voisine et femme
d’affaires, de lui montrer ses tapis et ses antiquités. Son mari assistait à un
congrès mondial de fabricants de roulements à billes à Gôteborg, Suède, et
en son absence elle invita Gibreel dans leur appartement aux treillis de
pierre de Jaisalmer et aux rampes d’escalier en bois sculpté des palais de
Keralan et avec une chhatri ou coupole moghole en pierre transformée en
baignoire à remous ; tandis qu’elle lui versait du champagne français elle
s’appuyait sur les murs de marbre blanc et sentait les veines froides de la
pierre contre son dos. Quand il but le champagne à petites gorgées elle le
taquina, les dieux ne devraient sûrement pas goûter à l’alcool, et il lui
répondit par une réplique qu’il avait lue un jour dans une interview de l’Aga
Khan, Oh, vous savez, ce champagne n’est que pour la galerie, dès qu’il
touche mes lèvres il se transforme en eau. Après cela il fallut peu de temps
pour qu’elle touche ses lèvres et fonde dans ses bras. Quand ses enfants
revinrent de l’école avec l’ayah elle était impeccablement vêtue et coiffée,
assise avec lui dans le salon, lui révélant les secrets du’ commerce des tapis,
lui avouant que les soies d’art n’étaient pas artistiques mais artificielles, lui
disant de ne pas se laisser berner par sa brochure dans laquelle un tapis était
décrit de façon séduisante comme étant fabriqué avec de la laine arrachée
de la gorge d’agneaux, ce qui signifie, voyez-vous, une laine de basse
qualité, la publicité, que faire, c’est comme ça.

Il ne l’aimait pas, ne lui était pas fidèle, oubliait ses anniversaires, ne la


rappelait pas au téléphone, arrivait au moment le moins commode à cause
de la présence pour le dîner d’invités venant de l’univers des roulements à
billes, et comme tout le monde elle lui pardonnait. Mais son pardon ne
signifiait pas qu’il en était quitte silencieusement et timidement comme
avec les autres. Rekha se plaignait comme une folle, elle lui passait des
savons, elle l’injuriait et le traitait de lafanga inutile et de haramzada et de
salah et même, à la fin, elle l’accusa de l’exploit impossible de baiser la
sœur qu’il n’avait pas. Elle ne lui épargnait rien, lui reprochant d’être un
individu de surface, comme un écran de cinéma, puis elle allait plus loin et
lui pardonnait de toute façon en le laissant déboutonner son corsage.
Gibreel ne pouvait résister aux pardons théâtraux de Rekha Merchant, qui
étaient d’autant plus émouvante à cause du point faible de sa situation, son
infidélité au roi du roulement à billes, que Gibreel s’abstenait de
mentionner, acceptant son châtiment verbal comme un homme. Aussi, alors
que les pardons qu’il obtenait du restant de ses femmes le laissaient froid et
qu’il les oubliait dès qu’ils étaient prononcés, il revenait toujours vers
Rekha, et elle pouvait le houspiller puis le consoler comme elle seule savait
le faire.

Puis il faillit mourir.

Il tournait un film à Kanya Kumari, debout à la pointe extrême de l’Asie,


dans une scène de bataille située au cap Comorin, là où trois océans
semblent vraiment se heurter avec violence. Trois séries de vagues roulaient
de l’ouest est sud et entrèrent en collision dans de puissants
applaudissements de mains d’eau juste au moment où Gibreel recevait un
coup de poing au menton, synchronisation parfaite, et il s’évanouit aussitôt
et tomba à la renverse dans l’écume tri-océanique. Il ne ressortit pas.

Pour commencer, tout le monde accusa le cascadeur anglais, le géant


Eustace Brown, qui avait donné le coup de poing. Il protesta avec
véhémence. N’était-ce pas lui qui avait donné la réplique au ministre d’État,
N.T. Rama Rao, dans ses nombreux films théologiques ? N’avait-il pas
perfectionné l’art de donner l’impression que le vieil homme était bon dans
les combats sans lui faire de mal ? S’était-il jamais plaint de ce que NTR ne
retenait pas ses coups, si bien que lui, Eustace, terminait invariablement
couvert de bleus, ayant été battu comme plâtre par un petit vieux dont il
n’aurait fait qu’une bouchée à son petit déjeuner, sur toast, et avait-il, une
seule fois, perdu son calme ? Bien, alors ? Comment pouvait-on penser
qu’il avait voulu faire du mal à l’immortel Gibreel ? – on le renvoya quand
même et la police le mit au violon, juste au cas.

Mais ce n’était pas le coup de poing qui avait aplati Gibreel. Quand on eut
transporté la star en urgence au Breach Candy Hospital de Bombay dans un
jet de l’armée de l’air, mis à sa disposition pour l’occasion ; quand des
examens très complets n’eurent donné aucun résultat ; et tandis qu’il restait
allongé, inconscient, agonisant, avec une numération globulaire tombée du
quinze habituel à un quatre virgule deux assassin, le porte-parole de
l’hôpital affronta la presse nationale sur le large escalier blanc de Breach
Candy. « C’est un phénomène mystérieux, déclara-t-il. Vous pouvez appeler
cela un acte divin. »

Une hémorragie interne venait de se déclarer sans raison apparente et


Gibreel Farishta se vidait simplement du sang à l’intérieur de sa peau. Dans
la pire phase le sang commença à suinter par son rectum et son pénis, et il
semblait qu’à tout moment il pouvait jaillir comme un torrent par son nez,
ses oreilles et le coin de ses yeux. Pendant sept jours il saigna, et reçut des
transfusions ainsi que tous les agents coagulants connus par la science
médicale, y compris une forme concentrée de mort-aux-rats, et malgré une
amélioration tout à fait secondaire de son état les médecins le considéraient
comme perdu.
Toute l’Inde était au chevet de Gibreel. Son état de santé était la
principale nouvelle de chaque bulletin d’informations des stations de radio,
c’était le sujet des flashes horaires de la chaîne nationale de télévision, et la
foule rassemblée à Warden Road devint si importante que la police dut la
disperser à l’aide de matraques et de grenades lacrymogènes qu’elle utilisa
quand bien même ce demi-million de gens en deuil pleuraient et
gémissaient déjà, le Premier ministre remit ses rendez-vous, elle prit l’avion
pour venir lui rendre visite. Son fils, le pilote de ligne, assis dans la
chambre de Farishta, tenait la main de l’acteur. Une atmosphère de crainte
s’abattit sur la nation, car si Dieu avait jeté un tel châtiment sur sa plus
célèbre incarnation, que gardait-il en réserve pour le reste du pays ? Si
Gibreel mourait, le tour de l’Inde ne viendrait-il pas rapidement ? Dans les
mosquées et les temples de la nation, les fidèles entassés priaient, non
seulement pour la vie de l’acteur moribond, mais pour l’avenir, pour eux-
mêmes.

Qui ne rendit pas visite à Gibreel à l’hôpital ? Qui n’écrivit jamais, ne


téléphona pas, n’envoya pas de fleurs, ne fit porter aucun déjeuner de sa
délicieuse cuisine maison ? Tandis que quantités de maîtresses, toute honte
bue, lui envoyaient des cartes de prompt rétablissement et des pasandas
d’agneau, qui, l’aimant plus que toutes les autres, resta silencieuse, sans que
son roulement à billes de mari la soupçonne ? Rekha Merchant entoura son
cœur d’acier, et continua sa vie quotidienne, jouant avec ses enfants,
bavardant avec son mari, remplissant son rôle de maîtresse de maison
quand on le lui demandait, et jamais, pas une seule fois, elle ne révéla le
triste désastre de son âme.

Il guérit.

La guérison fut aussi mystérieuse que la maladie, et aussi rapide. On


l’appela, elle aussi_ (l’hôpital, les journalistes, les amis), une intervention
de l’Être Suprême. On accorda un congé national ; on tira des feux
d’artifice dans tout le pays. Mais quand Gibreel reprit des forces, il devint
évident qu’il avait changé, et à un point stupéfiant, parce qu’il avait perdu la
foi.

Le jour où il sortit de l’hôpital il traversa sous bonne escorte la foule


immense qui s’était réunie pour fêter autant la délivrance de l’acteur que la
sienne, il grimpa dans sa Mercedes et dit au chauffeur de semer toutes les
voitures qui le suivaient, ce qui prit sept heures et cinquante et une minutes,
et à la fin de la manœuvre il avait mis au point ce qu’il convenait de faire. Il
sortit de la limousine au Taj Hôtel et sans regarder ni à droite ni à gauche il
alla directement dans la grande salle à manger avec ses tables gémissant
sous le poids des nourritures interdites, et il remplit son assiette de saucisses
de porc du Wiltshire, de jambon d’York et de tranches de lard venant Dieu
sait d’où ; d’épaisses tranches de jambon de son incroyance et de pieds de
cochon de sa laïcité ; puis, debout au milieu du hall d’entrée, tandis que des
photographes sortaient de nulle part, il commença à manger, le plus
rapidement possible, en se bourrant de cochon mort à une telle vitesse que
des tranches de lard lui pendaient au coin de la bouche.

Pendant sa maladie il avait consacré chaque minute de conscience à


invoquer Dieu, chaque seconde de chaque minute. Ya Allah ton serviteur gît
et saigne, ne m’abandonne pas maintenant après avoir veillé sur moi
pendant si longtemps. Ya Allah fais-moi un signe, une petite marque de ta
grâce., que je puisse trouver en moi la force de guérir mes maux. O Dieu,
bienfaisant et miséricordieux, sois avec moi dans ce temps de besoin, mon
plus cruel besoin. Puis il se rendit compte qu’on était en train de le punir, et
suffisamment longtemps pour qu’il puisse souffrir, mais après un certain
temps il se mit en colère. Ça suffit, Dieu, demandèrent ses paroles non
dites, pourquoi dois-je mourir alors que je n’ai pas tué, es-tu vengeance ou
es-tu amour ? Sa colère contre Dieu lui permit de tenir un jour de plus, mais
ensuite elle s’effaça, et à sa place vint une absence terrible, une solitude,
quand il comprit qu’il parlait dans le vide, qu’il n’y avait absolument
personne, et c’est alors qu’il se « sentit bête comme il ne l’avait jamais été
de sa vie, et il commença à prier l’absence, Ya Allah, sois là, nom de Dieu,
existe. Mais il ne sentait rien, rien rien, et un jour il découvrit qu’il n’avait
plus besoin que quelque chose existe pour sentir. Ce jour de métamorphose
sa maladie changea et il commença à guérir. Et, maintenant, pour se prouver
à lui-même la non-existence de Dieu, il se tenait dans la salle à manger d’un
des hôtels les plus connus de la ville, avec du cochon lui tombant de la
bouche.

Il leva les yeux de son assiette et vit une femme qui l’observait. Elle avait
des cheveux si clairs qu’ils étaient presque blancs, et sa peau avait le teint et
la transparence de la glace des montagnes. Elle rit de lui et se détourna.

« Vous ne pigez plus ? » cria-t-il en crachant des morceaux de saucisse


par les coins de la bouche. « Je ne suis pas frappé par la foudre. C’est ça qui
compte. »

Elle se retourna et vint se planter devant lui. « Vous êtes vivant, lui dit-
elle. On vous a rendu la vie. C’est ça qui compte. »

Il dit à Rekha : quand elle se retourna et revint sur ses pas, je suis tombé
amoureux d’elle. Alléluia Cone, escaladeur de montagnes, conquérant de
l’Éverest, yahudan blonde, reine de glace. Le défi de cette femme, change
ta vie, ou te l’a-t-on rendue pour rien, je n’ai pas pu résister.

« Toi et ta réincarnation à la noix, dit Rekha en le cajolant. Une tête aussi


stupide. Tu sors de l’hôpital par la porte de la mort, et ça te monte à la tête,
petit fou, tout de suite il te faut une aventure, et la voilà, hop là, la belle
blonde. Tu crois que je ne te connais pas, Gibbo, et maintenant, tu veux que
je te pardonne ou quoi ? »

Pas besoin, dit-il. Il quitta l’appartement de Rekha (dont la maîtresse


pleurait, allongée par terre) ; et n’y revint jamais.

Trois jours après que Gibreel l’eut rencontrée, la bouche pleine de viande
impure, Allie monta dans un avion et s’en alla. Trois jours hors du temps
derrière un panneau ne-pas-déranger, mais à la fin ils furent d’accord pour
reconnaître que le monde était réel, que ce qui était possible était possible et
que ce qui était impossible était impossible, brève rencontre, bateaux qui se
croisent, amour dans une salle de transit. Après son départ, Gibreel se
reposa, essaya de rester sourd à son défi, décida de revenir à une vie
normale. Le simple fait d’avoir perdu la foi ne voulait pas dire qu’il ne
pouvait pas travailler, et malgré le scandale de ses photos en train de
manger du jambon, le premier scandale attaché à son nom, il signa des
contrats de cinéma et retourna au studio.

Puis, un matin, une chaise roulante resta vide et il n’était plus là. Un
passager barbu, un certain Ismaïl Najmuddin prit le vol AI-420 pour
Londres. Le 747 portait le nom d’un des jardins du Paradis, non pas
Gulistan mais Bostan. « Pour renaître, dit Gibreel Farishta à Saladin
Chamcha bien plus tard, il faut d’abord mourir. Moi-même, je ne suis mort
qu’à moitié, mais cela m’est arrivé deux fois, à l’hôpital et en avion, alors
ça s’additionne, ça compte. Et maintenant, Spoono mon ami, je suis debout
devant toi, au centre de Londres, Vilayet, régénéré, un homme nouveau
avec une vie nouvelle. Chamcha, est-ce que ce n’est pas un truc vachement
bien ? »

Pourquoi est-il parti ?

À cause d’elle, du défi qu’elle lui avait lancé, de sa nouveauté, de la


violence des deux ensembles, de l’aspect inexorable d’une chose impossible
qui revendiquait son droit à l’existence.

Et, ou, peut-être : parce qu’après qu’il eut mangé du cochon le châtiment
commença, un châtiment nocturne, une punition de cauchemar.
3
Une fois que le vol pour Londres eut décollé, grâce à son tour de magie
qui consistait à croiser deux paires de doigts de chaque main et à se rouler
les pouces, l’homme maigre dans la quarantaine assis à une place côté-
fenêtre-non-fumeur et qui regardait sa ville natale s’éloigner de lui comme
une mue de serpent laissa passer rapidement sur son visage une expression
de soulagement. C’était un beau visage d’aristocrate amer, avec de longues
lèvres épaisses aux coins tombants comme celles d’un turbot dégoûté, et de
minces sourcils fortement arqués au-dessus d’yeux qui contemplaient le
monde avec un certain dédain. Mr Saladin Chamcha s’était construit ce
visage avec soin – il lui avait fallu plusieurs années pour le mettre au point
– et depuis un nombre d’années encore plus grand il le considérait tout
simplement comme le sien – en réalité, il avait même complètement oublié
à quoi il ressemblait auparavant. En outre, il s’était fabriqué une voix
assortie à son visage, une voix dans laquelle les voyelles languissantes,
presque paresseuses, contrastaient de façon surprenante avec les consonnes
hachées. La combinaison du visage et de la voix était puissante ; mais, au
cours de sa récente visite dans sa ville natale, la première depuis quinze ans
(la période exacte, je dois faire remarquer, des succès cinématographiques
de Gibreel Farishta), il s’était produit des transformations étranges et
inquiétantes. Il se trouva malheureusement que sa voix (en premier) et, en
conséquence, son visage, commencèrent à l’abandonner.

Cela démarra – Chamcha, laissant ses doigts et ses pouces se détendre et


espérant, avec un peu de gêne, que ses compagnons de voyage n’avaient
pas remarqué cette dernière trace de superstition, ferma les yeux et se
souvint avec un délicat frisson d’horreur – au cours d’un voyage en avion
vers l’est quelques semaines auparavant. Il était tombé dans un sommeil
profond, au-dessus des sables du désert du golfe Persique, et avait reçu en
rêve la visite d’un inconnu bizarre, un homme avec une peau de verre, qui
cognait sinistrement ses articulations contre la fine et cassante membrane
qui recouvrait tout son corps et il suppliait Saladin de l’aider à le libérer de
la prison de sa peau. Chamcha ramassa une pierre et se mit à cogner sur le
verre. Immédiatement un treillis de sang suinta à travers la surface fêlée du
corps de l’inconnu, et – quand Chamcha essaya de détacher les morceaux
de verre brisés – l’autre commença à hurler, parce que des lambeaux de
chair y restaient attachés. À ce moment-là une hôtesse de l’air se pencha sur
Chamcha endormi et lui demanda, avec l’hospitalité impitoyable de sa tribu
: Quelque chose à boire, monsieur ? Une boisson ?, et Saladin, émergeant
de son rêve, découvrit que sa façon de s’exprimer s’était métamorphosée
inexplicablement dans le parler de Bombay dont il avait mis tant de soin (et
il y avait si longtemps !) à se défaire. « Achha, c’est quoi ? murmura-t-il.
Boisson alcoolisée ou quoi ? » Et, quand l’hôtesse le rassura, ce que vous
désirez, monsieur, toutes les boissons sont gratuites, entendit-il, à nouveau
sa voix le trahit : « Alors, O.K., bibi, un whisky-soda ou rien. »

Quelle désagréable surprise ! Il se réveilla en sursaut et se redressa dans


son siège, en ignorant l’alcool et les cacahuètes. Comment le passé était-il
remonté à la surface, métamorphosé en voyelles et en vocabulaire ? Et
ensuite ? Allait-il se mettre de l’huile de noix de coco dans les cheveux ?
Allait-il se prendre le nez entre le pouce et (’index, et souffler bruyamment
pour expulser un arc de morve argentée et épaisse ? Allait-il devenir un
fanatique du catch professionnel ? Quelles autres humiliations diaboliques
lui étaient destinées ? Il aurait dû savoir que c’était une erreur de revenir
chez soi, après si longtemps, il ne pouvait s’agir que d’une régression ; un
voyage contre nature ; un refus du temps ; une révolte contre l’histoire ;
l’entreprise entière était destinée à devenir un désastre.

Je ne suis plus moi-même, pensa-t-il tandis qu’il sentait une légère


palpitation dans la région du cœur. De toute façon, qu’est-ce que ça signifie,
ajouta-t-il avec amertume. Après tout, « les acteurs ne sont pas des gens »,
comme expliquait le grand cabotin Frederick dans Les Enfants du Paradis.
Masques sur masques jusqu’à ce que, brusquement, on arrive au crâne nu et
vidé de sang.

L’indication « attachez vos ceintures » s’alluma et la voix du commandant


avertit les passagers d’une zone de légères turbulences, ils tombèrent dans
un trou d’air. Le désert monta vers eux et le travailleur émigré embarqué à
Qatar s’agrippa à son énorme transistor et se mit à vomir. Chamcha
remarqua que l’homme n’avait pas attaché sa ceinture, et, se reprenant, il
retrouva sa plus pure intonation anglaise : « Écoutez, pourquoi ne…» dit-il
en faisant le geste, mais l’homme malade, entre deux vomissements dans le
sac de papier que Saladin lui avait tendu juste à temps, secoua la tête,
haussa les épaules et répondit : « Pourquoi, Sahib ? Si Allah veut que je
meure, je mourrai. S’il ne veut pas, je ne mourrai pas. À quoi bon une
ceinture ? »

Maudite Inde, proféra silencieusement Saladin Chamcha, en s’enfonçant


dans son siège. Va au diable, j’ai échappé à tes griffes il y a longtemps, tu
ne replanteras pas tes crocs en moi, tu ne me reprendras pas.

Il était une fois – il était et il n’était pas, comme disent les anciens contes,
c’est arrivé et ce n’est jamais arrivé – alors, peut-être ou peut-être pas, un
garçon de dix ans de Scandai Point à Bombay trouva un portefeuille dans la
rue près de chez lui. Il rentrait de l’école, il venait de descendre de
l’autobus dans lequel il avait dû rester assis écrasé entre deux garçons en
sueur et collants, assourdi par leur tapage, et parce que déjà à cette époque
il s’agissait de quelqu’un qui détestait le chahut, les bousculades et la
transpiration des inconnus il avait un peu mal au cœur à cause du long trajet
cahotant. Cependant, quand il vit le portefeuille de cuir noir à ses pieds, la
nausée disparut, et il se pencha tout content pour l’attraper – il l’ouvrit – et
découvrit, à sa grande joie, qu’il était plein d’argent – et pas de simples
roupies, mais du véritable argent, négociable au marché noir et dans les
bureaux de change – des livres ! Des livres sterling, de Londres proprement
dit dans le pays légendaire de Vilayet de l’autre côté des mers sombres, tout
là-bas. Aveuglé par l’épaisse liasse de devises étrangères, le garçon leva les
yeux pour s’assurer qu’on ne l’avait pas vu, et pendant un instant il lui
sembla qu’un arc-en-ciel était descendu jusqu’à lui, un arc-en-ciel
semblable au souffle d’un ange, semblable à une prière exaucée, s’achevant
à l’endroit même où il se trouvait. Ses doigts tremblaient en s’introduisant
dans le portefeuille, vers le trésor fabuleux.

« Donne ça. » Plus tard dans sa vie il eut l’impression que son père l’avait
espionné tout au long de son enfance, et même si Changez Chamchawala
était un homme fort, un géant même, pour ne rien dire de sa fortune et de
son rang social, il avait toujours une démarche légère et une tendance à
surprendre son fils et à gâcher tout ce qu’il faisait, venant la nuit et
arrachant le drap du jeune Salahuddin pour découvrir le pénis honteux,
serré dans une main rouge. Et il pouvait sentir l’argent à cent un miles de
distance, malgré la puanteur des produits chimiques et des engrais dont il
était imprégné du fait qu’il était le plus grand fabricant de liquides et de
pulvérisations agricoles et de bouse artificielle. Changez Chamchawala,
philanthrope, coureur de jupons, légende vivante, phare du mouvement
nationaliste, jaillit par la porte d’entrée pour arracher un portefeuille plein à
craquer des mains frustrées de son fils. « Ts, ts, le gronda-t-il en empochant
les livres sterling, il ne faut pas ramasser des choses dans la rue. C’est sale
par terre, et, de toute façon, l’argent est encore plus sale. »

Sur une étagère du bureau aux boiseries de teck de Changez


Chamchawala, à côté de la traduction en dix volumes des Mille et Une
Nuits par Richard Burton, que la pourriture et les vers rongeaient lentement
à cause du préjugé bien établi contre les livres qui conduisait Changez
Chamchawala à posséder des milliers de ces objets maléfiques dans le seul
but de les humilier en les laissant pourrir sans les lire, il y avait une lampe
magique, un avatar de cuivre-et-laiton brillant de celle qui contenait le
génie d’Aladin : une lampe qui suppliait qu’on la frotte. Mais Changez ne la
frottait jamais et ne permettait à personne, pas même à son fils, de le faire. «
Un jour, disait-il au garçon, elle sera à toi. Alors tu la frotteras autant que tu
le voudras et tu verras ce qui ne t’arrivera pas. Mais, pour l’instant, elle est
à moi. » La promesse de la lampe magique donnait à Master Salahuddin
l’espoir qu’un jour ses ennuis prendraient fin et que ses désirs les plus
intimes seraient satisfaits, et qu’il n’avait qu’à attendre ; puis il y eut
l’incident du portefeuille, quand la magie de l’arc-en-ciel avait marché pour
lui, pas pour son père mais pour lui, et Changez Chamchawala lui avait volé
la marmite de pièces d’or. Ensuite, le fils fut convaincu que son père
étoufferait tous ses espoirs s’il ne s’échappait pas, et à partir de ce moment
il n’eut plus qu’une envie, partir, s’enfuir, mettre des océans entre le grand
homme et lui.

À treize ans, Salahuddin Chamchawala comprit que son destin se trouvait


dans Vilayet la fraîche, pleine des promesses craquantes des livres sterling
suggérées par le portefeuille magique, et il fut de plus en plus agacé par ce
Bombay de poussière, de vulgarité, de policiers en short, de travestis, de
fans de cinéma, de dormeurs des rues et de putains chantantes de Grant
Road dont on disait qu’elles avaient débuté comme fidèles du culte de
Yellamma à Kamataka mais abouti ici comme danseuses dans les temples
plus prosaïques de la chair. Il en avait marre des usines textiles et des trains
locaux et du désordre et de la prolifération, et il désirait cette Vilayet de
rêve, d’équilibre et de modération qui avait fini par l’obséder nuit et jour.
Ses comptines préférées étaient celles qui portaient la nostalgie des villes
étrangères : kitchy-con kitchy-ki kitchy-con stanty-eye kitchy-ople, kitchy-
cople, kitchy-Con-stanti-nople. Et son jeu préféré était la version de un-
deux-trois-soleil dans laquelle, quand c’était à lui de compter, il tournait le
dos à ses camarades qui s’avancaient à pas de loup, et il baragouinait, tel un
mantra, telle une incantation, les sept lettres de la ville de rêve ellehoenne
déèreheuesse. Au fond de son cœur, il s’avançait â pas de loup vers
Londres, lettre par lettre, de la même façon que ses camarades s’avançaient
vers lui. Ellehoenne déèreheuesse Londres.

La mutation de Salahuddin Chamchawala en Saladin Chamcha


commença, on le verra, dans l’ancien Bombay, bien avant qu’il soit assez
près de Trafalgar Square pour entendre le rugissement des lions. Quand
l’équipe anglaise de cricket jouait contre celle de l’Inde au stade de
Braboume, il priait que les Anglais remportent la victoire, que les créateurs
du jeu puissent vaincre les parvenus locaux, que l’ordre des choses soit
maintenu. (Mais on faisait toujours match nul, à cause de la mollesse et de
la somnolence du terrain du stade de Braboume ; la question essentielle,
créateur contre imitateur, colonisateur contre colonisé, restait par force sans
réponse.)

À treize ans il était assez âgé pour jouer sur les rochers de Scandai Point
sans que son ayah, Kasturba, ait besoin de le surveiller. Et un jour (ce fut
ainsi, ce ne fut pas ainsi), il sortit tranquillement de chez lui, de cette vaste
maison qui s’effritait, recouverte d’une croûte de sel, dans le style parsi,
toute de colonnes, de volets et de petits balcons, il traversa le jardin qui était
la fierté et la joie de son père et qui, le soir, dans une certaine lumière
pouvait donner l’impression d’être infini (curieux aussi, une énigme non
résolue, parce que personne, ni son père, ni le jardinier, ne pouvait lui dire
le nom de la plupart des plantes et des arbres), et il passa le portail, une
grandiose folie, une reproduction de l’açc de triomphe romain de Septime
Sévère, et il franchit la démence sauvage de la rue, et il enjamba le mur de
la digue, et il arriva enfin sur l’immense étendue de rochers noirs et
brillants avec leurs flaques d’eau pleines de crevettes. Des jeunes filles
chrétiennes en robe d’été ricanaient, des hommes avec des parapluies
repliés se tenaient debout en silence et fixaient le bleu de l’horizon. Dans le
trou d’un rocher noir, Salahuddin vit un homme vêtu d’un dhoti penché sur
une flaque. Leurs yeux se rencontrèrent, et l’homme lui fit signe de
s’approcher avec un doigt qu’il posa ensuite sur ses lèvres. Chut, et le
mystère des flaques d’eau attira le jeune garçon vers l’inconnu. C’était un
être tout en os. La monture de ses lunettes semblait faite d’ivoire. Son doigt
se recourbait encore, et encore, comme un hameçon avec un appât, viens.
Quand Salahuddin descendit l’autre l’attrapa, lui mit la main sur la bouche
et l’obligea à avancer sa jeune main entre ses vieilles jambes décharnées,
pour qu’il y sente son os de chair. Le dothi ouvert aux vents. Salahuddin
n’avait jamais su se battre ; il fit ce qu’on l’obligeait à faire, et ensuite
l’autre se détourna simplement et le laissa partir.

Par la suite Salahuddin ne retourna jamais sur les rochers de Scandai


Point ; il ne raconta jamais à personne ce qui lui

Était arrivé, sachant que cela déclencherait une crise de neurasthénie chez
sa mère et se doutant que son père dirait que c’était de sa faute. Il lui
semblait que tout ce qui était dégoûtant, tout ce qu’il avait en horreur dans
sa ville natale, s’était rassemblé dans l’étreinte osseuse de l’inconnu, et
maintenant qu’il avait échappé à ce squelette maléfique il devait aussi
échapper à Bombay, ou mourir. Il commença à se concentrer avec
obstination sur cette idée, à fixer en permanence sa volonté sur cet objectif,
en mangeant en chiant en dormant, se convainquant qu’il réussirait à
provoquer le miracle même sans l’aide de la lampe paternelle. Il rêvait de
s’envoler par la fenêtre de sa chambre pour découvrir qu’il y avait, en
dessous de lui, – non pas Bombay – mais Londres proprement dit, Bigben
Nelsoncolumn Lordstavem Bloody-tower Queen. Mais tandis qu’il flottait
au-dessus de l’immense métropole il sentait qu’il perdait de l’altitude, et il
avait beau se débattre donner des coups de pieds nager-dans-l’air il
continuait à descendre lentement en spirale vers la terre, puis de plus en
plus vite, jusqu’à ce qu’il plonge la tête la première en hurlant vers la ville,
Saintpauls, Puddinglane, Threadneedlestreet, droit sur Londres comme une
bombe.
Quand l’impossible arriva, et quand son père, sans qu’il s’y attende, lui
offrit une éducation anglaise, pour se débarrasser de moi, pensa-t-il, sinon
pourquoi, c’est évident, mais à cheval donné on ne regarde pas la dent ainsi
desuite, sa mère Nasreen Chamchawala refusa de pleurer, et, à la place, lui
prodigua ses conseils. « Ne deviens pas sale comme ces Anglais, lui
conseilla-t-elle. Ils ne s’essuient le derrière qu’avec du papier. Et ils se
baignent tous dans la même eau sale. » Salahuddin vit dans ces basses
calomnies la preuve qu’elle faisait tout son possible pour l’empêcher de
partir, et malgré l’amour qu’ils ressentaient l’un pour l’autre, il répondit : «
Ce que tu dis est impensable, Ammi. L’Angleterre est une grande
civilisation, qu’est-ce que tu racontes, ce sont des bêtises. »

Elle eut un petit sourire irrité et ne discuta pas. Et, plus tard, elle resta les
yeux secs sous l’arc de triomphe du portail et refusa d’aller à l’aéroport de
Santacruz pour le voir partir. Son fils unique. Elle entassa des colliers de
fleurs autour de son cou jusqu’à ce que les parfums écœurants de l’amour
maternel lui fassent tourner la tête.

Nasreen Chamchawala était la plus minuscule, la plus fragile des femmes,


elle avait des os comme des tinkas, comme de minuscules échardes de bois.
Pour compenser son insignifiance physique elle prit l’habitude dès son plus
jeune âge de s’habiller dans un style extravagant, excessif. Elle portait des
saris aux dessins éclatants, criards même : une soie jaune citron décorée
d’énormes carreaux de brocart, des spirales op-art noires-et-blanches qui
donnaient le vertige, de gigantesques empreintes de lèvres rouges sur un
fond d’un blanc éclatant. Les gens lui pardonnaient ses goûts tapageurs
parce qu’elle portait ces vêtements aveuglants avec une grande innocence ;
parce que la voix qui émanait de cette cacophonie textile était frêle,
hésitante et correcte. Et à cause de ses soirées.

Chaque vendredi de sa vie de femme mariée, Nasreen remplissait les


salons de la résidence Chamchawala, ces pièces d’habitude obscures
comme d’immenses caveaux funéraires vides, de lumières radieuses et
d’amis raides. Quand Salahuddin était petit garçon il voulait à tout prix
jouer au portier, et il accueillait les invités laqués et recouverts de bijoux
avec un grand sérieux, les autorisant à lui caresser la tête et à l’appeler mimi
et mapuche. Le vendredi la maison était pleine de bruit ; il y avait des
musiciens, des chanteurs, des danseurs, les derniers tubes de Radio Ceylan,
des spectacles de marionnettes hurleuses dans lesquels des rajahs de terre
cuite et peinte chevauchaient des étalons-marionnettes, décapitaient des
marionnettes-ennemies avec des imprécations et des épées de bois. Pendant
le reste de la semaine, Nasreen traversait la maison à pas de loup, femme-
pigeon qui marchait dans l’obscurité sur la pointe des pieds, comme si elle
avait peur de troubler le silence des ombres ; et son fils, marchant dans ses
pas, acquit lui aussi une démarche légère pour ne pas réveiller les lutins ou
les génies tapis dans le noir.

Mais : la prudence de Nasreen Chamchawala ne réussit pas à lui sauver la


vie. L’horreur la prit et l’assassina quand elle se croyait le plus en sécurité,
vêtue d’un sari couvert de photos et de titres de journaux à scandale, dans la
lumière des chandeliers, entourée de ses amis.

Mais à ce moment-là cinq ans et demi avaient passé depuis que le jeune
Salahuddin, couvert de fleurs et de conseils, avait embarqué dans un DC 8
pour partir vers l’Occident. Devant lui, l’Angleterre ; à côté de lui, son père,
Changez Chamchawala ; en dessous de lui, la maison et la beauté. Comme
Nasreen, le futur Saladin n’avait jamais pu pleurer facilement.

Dans ce premier avion il lut des histoires de science-fiction sur les


migrations interplanétaires : Fondation d’Asimov, Les Chroniques
martiennes de Ray Bradbury. Il imagina que le DC 8 était le vaisseau mère,
transportant l’Être Choisi, l’Élu de Dieu et des hommes, traversant des
distances impensables, voyageant pendant des générations, se reproduisant
selon des méthodes eugéniques, pour que leur semence puisse un jour
prendre racine dans le meilleur des mondes sous un soleil jaune. Il corrigea
ce qu’il venait de dire : pas le vaisseau mère, mais le vaisseau père, parce
qu’après tout il était là, le grand homme, Abbu, papa. Le jeune Salahuddin
de-treize-ans, abandonnant ses doutes et ses griefs récents, retrouva
l’adoration enfantine pour son père, parce qu’il l’avait, il l’avait, il l’avait
adoré, parce qu’avant d’avoir commencé à penser par lui-même c’était un
grand homme, et que discuter avec lui c’était trahir son amour, mais
qu’importe, Je l’accuse d’être devenu mon Être Suprême, ce qui s’était
passé par la suite ressemblait à la perte de la foi… oui, le vaisseau père, un
avion n’était pas une matrice volante mais un phallus de métal, et les
passagers des spermatozoïdes prêts à être déversés.

Cinq heures et demie de décalage horaire ; mets ta montre la tête en bas à


Bombay et tu verras l’heure de Londres. Mon père, penserait Chamcha bien
des années plus tard, dans son amertume. Je l’accuse d’avoir inversé le
Temps.

Jusqu’où sont-ils allés en avion ? Cinq mille cinq cents miles à vol
d’oiseau. Ou : de l’indianité à l’anglicité, une distance incommensurable.
Ou : pas loin du tout, parce qu’ils quittèrent une grande ville pour retomber
dans une autre.

La distance entre les grandes villes est toujours petite ; un villageois, qui
parcourt cent miles pour aller à la ville, traverse un espace plus vide, plus
sombre et plus terrifiant.

Ce que fit Changez Chamchawala quand l’avion décolla : en prenant soin


que son fils ne le voie pas, il croisa deux paires de doigts de chaque main, et
se tourna les pouces.

Et quand ils furent installés dans un hôtel à quelques mètres de l’ancien


site de l’arbre de Tybum, Changez dit à son fils : « Prends. Ceci
t’appartient. » Et il lui tendit, à bout de bras, un portefeuille noir au sujet
duquel il ne pouvait y avoir aucune erreur. « Tu es un homme maintenant.
Prends-le. »

La restitution du portefeuille confisqué, avec tout son argent, n’était qu’un


des petits pièges de Changez Chamchawala. Salahuddin s’y était laissé
prendre toute sa vie. À chaque fois que son père voulait le punir, il lui
offrait un cadeau, une barre de chocolat d’importation ou une portion de
fromage kraft, et il l’arrachait au moment où son fils s’avançait pour le
prendre. « Espèce d’âne, disait Changez avec mépris. Ma carotte te conduit
toujours vers mon bâton. »

À Londres Salahuddin prit le portefeuille offert, acceptant ce cadeau de


virilité ; puis son père dit : « Maintenant que tu es un homme, c’est à toi de
veiller sur ton vieux père pendant que nous sommes à Londres. Tu régleras
toutes les notes. »

Janvier, 1961. Une année qu’on peut mettre la tête en bas et,
contrairement à la montre, elle indiquera la même chose. C’était l’hiver ;
mais si Salahuddin Chamchawala se mit à trembler dans sa chambre
d’hôtel, c’était parce qu’il mourait de peur ; sa marmite de pièces d’or
s’était, brusquement, transformée en malédiction de sorcier.

Ces deux semaines à Londres avant d’entrer en pension se transformèrent


en cauchemar de caisses et de calculs, parce que Changez ne plaisantait pas
et ne mit pas une seule fois la main à la poche. Salahuddin dut s’acheter ses
vêtements, un mackintosh croisé en serge bleu et sept chemises à rayures
bleues-et-blanches de chez Van Hensen avec des cols semi-durs détachables
que Changez l’obligeait à porter tous les jours, afin de s’habituer aux
boutons de col, et Salahuddin avait l’impression qu’on lui enfonçait un
couteau non aiguisé juste en dessous de sa pomme d’Adam nouvellement
poussée ; et il fallait qu’il s’assure qu’il aurait assez d’argent pour la
chambre d’hôtel, et le reste, et il était trop inquiet pour demander à son père
s’ils pouvaient aller au cinéma, même pas une seule fois, même pas pour
voir L’Enfer de saint Trinians, ou dîner à l’extérieur, même pas une seule
fois au restaurant chinois, et des années plus tard de ses quinze premiers
jours passés dans sa Ellehoenne Déèreheuesse bien-aimée il ne se
souviendrait que de livres sterling pence, comme le disciple du roi-
philosophe Chanakya qui demanda au grand homme ce qu’il entendait
quand il disait qu’on pouvait vivre dans le monde sans y vivre, et à qui il fut
répondu de transporter un broc d’eau rempli à ras bord à travers une foule
en liesse sans en renverser une seule goutte, sous peine de mort, et quand il
revint il se révéla incapable de décrire les festivités, s’étant comporté
comme un aveugle, ne voyant que le pot sur sa tête.

Pendant cette période, Changez Chamchawala devint de plus en plus


impassible, semblant ne pas savoir s’il mangeait ou buvait ou faisait
quelque chose, il était heureux de rester assis dans la chambre d’hôtel à
regarder la télévision, surtout quand il y avait un dessin animé qui se passait
à l’âge de pierre, parce que, disait-il à son fils, l’héroïne lui rappelait
Nasreen. Salahuddin essayait de montrer qu’il était un homme en jeûnant
avec son père, en tentant de le dépasser, mais il n’y arrivait jamais, et quand
les crampes d’estomac devenaient trop fortes il sortait de l’hôtel pour aller
dans la gargote d’à côté où l’on pouvait acheter des poulets rôtis à emporter
qui dégoulinaient de graisse dans la vitrine, en tournant lentement sur leurs
broches. Quand il rapportait le poulet à l’hôtel il était gêné, il ne voulait pas
que le personnel le voie, alors il le fourrait sous son vêtement croisé en
serge et il montait dans l’ascenseur en puant le poulet rôti, le mackintosh
gonflé, les joues rouges. Sous le regard des douairières et des wallas
d’ascenseur, il sentait naître en lui cette rage implacable qui continuerait de
brûler, sans relâche, pendant plus d’un quart de siècle ; qui ferait s’évaporer
l’adoration paternelle de son enfance et ferait de lui un homme sans foi, qui
s’efforcerait, dorénavant, de se passer de tout dieu ; qui renforcerait, peut-
être, sa détermination à devenir l’être que son père ne-pourrait-jamais-
devenir, c’est-à-dire un Anglais commilfaut. Oui, un Anglais, même si sa
mère avait eu raison en tout, même s’il n’y avait que du papier dans les
toilettes et de l’eau tiède, sale, boueuse et savonneuse pour se laver après
avoir fait du sport, même si cela signifiait toute une vie sous les arbres
dénudés de l’hiver dont les doigts s’agrippaient désespérément aux heures
rares et pâles de la lumière humide et filtrée. Les nuits d’hiver, lui qui
n’avait jamais dormi que sous un seul drap, restait allongé sous des
montagnes de laine et se sentait comme le personnage d’un mythe ancien,
condamné par les dieux à avoir la poitrine écrasée par un rocher ; mais
qu’importe, il serait anglais, même si ses camarades de classe se moquaient
de sa voix et l’excluaient de leurs secrets, parce que ces exclusions ne
faisaient que renforcer sa détermination, et à ce moment-là il commença à
agir, à trouver des masques que ces garçons reconnaîtraient, des masques de
visage pâle, des masques de clown, jusqu’à ce qu’il leur fasse croire qu’il
était O.K., qu’il était quelqu’un-comme-nous. Il les trompa comme un être
humain astucieux peut persuader des gorilles de l’accepter dans leur tribu,
de le cajoler et de le caresser et de lui fourrer des bananes dans la bouche.

(Quand il eut payé la dernière note, et que le portefeuille trouvé au pied


d’un arc-en-ciel fut vide, son père lui dit : « Tu vois. Tu as payé. J’ai fait de
toi un homme. » Mais quel homme ? Les pères ne le savent jamais. Jamais
avant ; jamais avant qu’il soit trop tard.)
Un jour, peu de temps après qu’il eut commencé l’école, il descendit au
petit déjeuner et trouva un hareng fumé dans son assiette. Il resta assis là,
sans savoir par quel bout le prendre. Puis il mordit dedans, et eut la bouche
pleine d’arêtes. Et après les avoir retirées, une autre bouchée, d’autres
arêtes. Ses camarades le regardaient souffrir en silence ; personne ne lui dit,
attends, laisse-moi te montrer, ça se mange comme ça. Il lui fallut quatre-
vingt-dix minutes pour manger le hareng et on ne l’autorisa pas à se lever
de table avant d’avoir fini. À ce moment-là il tremblait, et il aurait pleuré
s’il en avait été capable. Puis il pensa qu’il avait reçu une bonne leçon.
L’Angleterre était un hareng fumé d’un goût particulier et plein d’arêtes, et
personne ne lui dirait jamais comment s’y prendre pour la manger. Il
découvrit qu’il était quelqu’un de profondément méchant. « Je vais leur
montrer, se promit-il. Vous allez voir si je n’en suis pas capable. » Le
hareng mangé fut sa première victoire, son premier pas dans la conquête de
l’Angleterre.

Guillaume le Conquérant, dit-on, commença par manger une pleine


bouchée de sable anglais.

Cinq ans plus tard il rentra chez lui après avoir quitté l’école, pour
attendre la rentrée universitaire anglaise, et sa transformation en Vilayeti
était déjà bien avancée. « Ecoute comme il se plaint bien, disait Nasreen à
son père pour le taquiner. Il critique tout-tout, les ventilateurs sont mal fixés
au toit et ils vont tomber et nous trancher la tête pendant notre sommeil, dit-
il, et la nourriture fait grossir, pourquoi est-ce qu’on fait tout frire, veut-il
savoir, les balcons du dernier étage sont dangereux et la peinture s’écaille,
pourquoi ne sommes-nous pas fiers du décor dans lequel nous vivons, n’est-
ce pas, et le jardin est une forêt vierge, nous sortons de la jungle, pense-t-il,
et regarde la vulgarité de nos films, ils ne l’amusent plus, et il y a tellement
de maladies qu’on ne peut même pas boire l’eau du robinet, mon Dieu, il a
vrai-. ment reçu une éducation, Changez, notre petit Sallu, de-retour-
d’Angleterre, et qui parle si bien et tout. »

Le soir ils marchaient sur la pelouse, ils regardaient le soleil descendre


dans la mer, ils erraient dans l’ombre de ces grands arbres aux branches
étendues, dont quelques-unes ressemblaient à des serpents et d’autres
portaient la barbe, que Salahuddin (qui maintenant se faisait appeler Saladin
selon la mode de l’école anglaise, mais qui resterait encore Chamchawala
pendant un certain temps, jusqu’à ce qu’un agent théâtral raccourcisse son
nom pour des raisons commerciales) commençait à savoir nommer, jaquier,
banian, jacaranda, langues de feu, platanes. De petites plantes chhoi-mooi
ne-me-touchez-pas poussaient au pied de son arbre de vie, le noyer que
Changez avait planté de ses propres mains le jour de la venue au monde de
son fils. Père et fils devant l’arbre de naissance se sentaient tous deux
maladroits, incapables de réagir correctement aux gentilles taquineries de
Nasreen. Une idée mélancolique avait envahi Saladin : le jardin était un
plus bel endroit avant qu’il n’en connaisse les noms, quelque chose avait été
perdu qu’il ne pourrait plus jamais retrouver. Et Changez Chamchawala se
rendait compte qu’il ne pouvait plus regarder son fils droit dans les yeux,
parce que l’amertume qu’il y voyait lui glaçait presque le cœur. Quand il
parla, se détournant brutalement du noyer de dix-huit-ans dans lequel,
plusieurs fois pendant leur longue séparation, il avait pensé qu’habitait
l’âme de son fils unique, les mots jaillirent pleins d’incorrections et lui
donnèrent l’air du personnage raide et froid qu’il avait espéré ne jamais
devenir, et auquel il redoutait de ne pas pouvoir échapper.

« Dis à ton fils, hurla Changez à Nasreen, que s’il est allé à l’étranger
apprendre le mépris des siens, alors les siens ne pourront éprouver que du
mépris pour lui. Pour qui se prend-il ? Un petit maître, un gros ponte ? Est-
ce mon destin : perdre un fils pour retrouver un phénomène de foire ?

— Qui que je sois, mon cher père, dit Saladin au vieil homme, je te dois
tout. » *

Ce fut leur dernier bavardage familial. Pendant tout l’été la situation resta
tendue, malgré les tentatives de médiation de Nasreen, il faut que tu
demandes pardon à ton père, mon chéri, le pauvre homme souffre comme
un beau diable mais sa fierté lui interdit de te prendre dans ses bras. Même
l’ayah Kasturba et son mari, le vieux porteur Vallabh, essayèrent
d’intervenir mais ni le père ni le fils ne voulurent céder. « Même étoffe,
c’est ça le problème, dit Kasturba à Nasreen. Papa et fiston, même étoffe,
même chose. »

Quand éclata la guerre avec le Pakistan, en septembre de cette année-là,


Nasreen décida, dans une sorte de défi, qu’elle n’annulerait pas ses soirées
du vendredi, « pour montrer que les Hindous-Musulmans peuvent aussi
bien s’aimer que se haïr », fit-elle remarquer. Changez vit une lueur dans
ses yeux et n’essaya pas de discuter, mais il donna l’ordre aux domestiques
de couvrir les fenêtres avec des rideaux de couvre-feu. Ce soir-là, pour la
dernière fois, Saladin Chamchawala reprit son ancien rôle de portier, vêtu
d’un smoking anglais, et quand les invités arrivèrent – les mêmes vieux
invités, toujours les mêmes mais que la poussière du temps avait rendu gris
– ils lui accordèrent les mêmes vieilles caresses et les mêmes vieux baisers,
les bénédictions nostalgiques de sa jeunesse. « Comme il a grandi, disaient-
ils. Quel amour, que dire. » Ils essayaient tous de dissimuler leur peur de la
guerre, danger de raids aériens, disait la radio, et quand ils ébouriffaient les
cheveux de Saladin leurs mains tremblaient un peu trop, ou elles étaient
trop brutales.

Tard dans la soirée les sirènes chantèrent et les invités coururent se mettre
à l’abri, ils se cachèrent sous les lits, dans les placards, n’importe où.
Nasreen Chamchawala se retrouva seule à la table chargée de nourriture, et
essaya de rassurer la compagnie en restant là dans son sari où étaient
imprimées les dernières nouvelles, mâchonnant un morceau de poisson
comme si de rien n’était. Et ainsi, quand elle commença à s’étrangler sur
l’arête de sa mort il n’y avait personne pour l’aider, ils étaient tous
accroupis dans les coins, les yeux fermés ; même Saladin, le conquérant des
harengs, Saladin à la moue dédaigneuse de-retour-d’Angleterre, avait perdu
son assurance. Nasreen Chamchawala tomba, se contracta, s’étouffa,
mourut, et quand la sirène de fin d’alerte sonna les invités émergèrent
timidement pour découvrir leur hôtesse morte au milieu de là salle à
manger, emportée par l’ange exterminateur, Khali-pili Khalaas, comme on
dit à Bombay, disparue sans raison, partie pour de bon.

Moins d’un an après la mort de Nasreen Chamchawala pour n’avoir pas


su triompher des arêtes de poisson à la manière de son fils éduqué à
l’étranger, Changez se remaria sans prévenir personne. Dans son université
anglaise, Saladin reçut une lettre de son père lui donnant l’ordre, dans la
phraséologie irritante, pompeuse et vieillotte qu’il employait toujours dans
sa correspondance, d’être heureux. « Réjouis-toi, disait la lettre, car ce qui
est perdu est ressuscité. » L’explication de cette phrase sibylline se trouvait
plus bas dans l’aérogramme, et quand Saladin apprit que sa nouvelle belle-
mère s’appelait également Nasreen, quelque chose se passa dans sa tête, et
il écrivit à son père une lettre pleine de cruauté et de colère, dont la violence
était du genre de celle qui n’existe qu’entre les pères et les fils, et qui diffère
de celle qui existe entre les filles et les mères, dans la mesure où se cache
derrière elle la possibilité d’une vraie bagarre à coups de poing. Changez lui
répondit par retour du courrier ; une lettre brève, quatre lignes d’injures
archaïques, goujat malotru butor coquin fripon bâtard gredin. « Veuille
considérer désormais tout lien familial comme irréparablement rompu,
concluait la lettre. Tu es responsable des conséquences. » Après un an de
silence, Saladin reçut une seconde communication, une lettre de pardon qui
était sous tous ses aspects plus difficile à accepter que le premier coup de
foudre excommunicateur. « Quand tu deviendras père, Ô mon fils, lui
confiait Changez Chamchawala, tu connaîtras ces instants – ah ! Si doux ! –
où, par amour, nous faisons danser le joli bambin sur notre genou ; puis,
sans avertissement ni provocation, le petit être béni – puis-je m’ouvrir avec
franchise ? – nous mouille. Pendant un instant peut-être nous avons le cœur
qui se soulève, une vague de colère monte dans notre sang – mais elle meurt
aussitôt, aussi vite qu’elle est venue. Car ne comprenons-nous pas, en tant *
qu’adultes, que le pauvre petit n’est pas à blâmer ? Il ne sait pas ce qu’il
fait. »

Profondément offensé d’être comparé à un bébé qui fait pipi, Saladin


garda un silence qu’il espérait digne. Au moment de son diplôme il avait
obtenu un passeport britannique, parce qu’il était arrivé dans le pays juste
avant le renforcement de la législation, dans un petit mot il put donc
informer Changez qu’il avait l’intention de s’installer à Londres et de
chercher du travail comme acteur. La réponse de Changez Chamchawala
arriva en express. « Tu ferais aussi bien de devenir une espèce de gigolo.
J’ai la conviction qu’un démon t’habite et t’a changé l’esprit. Toi qui as tant
reçu : ne crois-tu pas devoir quelque chose à quelqu’un ? A ton pays ? Au
souvenir de ta pauvre mère ? A ton propre esprit ? Vas-tu passer ta vie à
t’agiter et à te pavaner sous des projecteurs, à embrasser des femmes
blondes sous le regard d’inconnus qui ont payé pour regarder ta honte. Tu
n’es plus mon fils, mais un vampire, un hoosh, un démon sorti de l’enfer.
Un acteur ! Réponds à cette question : que vais-je dire à mes amis ? »
Et sous la signature, un post-scriptum pathétique et coléreux. «
Maintenant que tu as ton mauvais génie, ne crois pas que tu vas hériter de
ma lampe magique. »

Par la suite, Changez Chamchawala écrivit à son fils à intervalles


irréguliers, et dans chaque lettre il revenait sur le thème des démons et de la
possession : « Un homme qui n’est pas fidèle à lui-même devient un
mensonge à deux jambes, et de telles créatures sont le meilleur ouvrage de
Chaytan », écrivait-il, et aussi, dans la veine sentimentale : « Ton âme j’ai
gardée, mon fils, ici dans ce noyer. Le démon n’a pris que ton corps. Quand
tu te libéreras de lui, reviens et reprends ton esprit immortel. Il fleurit dans
le jardin. »

L’écriture de ces lettres s’altéra au cours des années, et d’une confiance


pleine de fioritures, qui l’avait rendue immédiatement reconnaissable, elle
devint plus étroite, plus sobre, plus pure. Finalement, les lettres s’arrêtèrent,
mais Saladin apprit par d’autres sources que la préoccupation de son père
envers le surnaturel avait continué de s’approfondir, jusqu’à ce qu’il se
transforme en ermite, peut-être pour échapper à ce monde dans lequel des
démons pouvaient vous voler le corps de votre propre fils, un monde
dangereux pour l’homme d’une vraie foi religieuse.

La métamorphose de son père troubla Saladin, même à une telle distance.


Ses parents avaient été des musulmans à la manière nonchalante des
habitants de Bombay ; Changez Chamchawala avait paru davantage un dieu
à son fils nouveau-né qu’Allah lui-même. Que ce père, que cette déité
profane (bien que maintenant discréditée), soit tombé à genoux dans son
grand âge et ait commencé à s’incliner vers La Mecque était difficile à
accepter pour son fils athée.

« J’en accuse cette sorcière », se disait-il, tombant pour des raisons


rhétoriques dans le même langage d’envoûtements et de lutins que son père
avait commencé à employer. « Cette Nasreen numéro deux. Est-ce moi qui
suis envoûté, est-ce moi qui suis possédé ? Ce n’est pas mon écriture qui a
changé. »

Les lettres cessèrent d’arriver. Les années passèrent ; puis Saladin


Chamcha, acteur, self-made man, revint à Bombay avec la Compagnie
Prospéra, pour interpréter le rôle du docteur indien dans La Milliardaire, de
George Bernard Shaw. Sur scène, il adapta sa voix aux exigences du rôle,
mais les expressions longuement contenues, les voyelles et les consonnes
écartées, commencèrent à s’échapper de sa bouche et du théâtre. Sa voix le
trahissait ; et il découvrit que les autres parties de son corps étaient capables
d’autres trahisons, elles aussi.

Selon une certaine façon de voir les choses, l’homme qui a pour but de se
créer s’approprie le rôle du Créateur ; c’est un anormal, un blasphémateur,
l’abomination des abominations. D’un autre point de vue, on peut imaginer
en lui du pathos, de l’héroïsme dans sa lutte, dans sa volonté de prendre des
risques : tous les mutants ne survivent pas. Ou bien, considérons-le sous un
angle socio-politique : la plupart des migrants apprennent, et peuvent
devenir des masques. Nos descriptions fausses, pour contrecarrer les,
mensonges inventés à notre sujet, cachent pour des raisons de sécurité nos
moi secrets.

Un homme qui s’invente lui-même a besoin de quelqu’un qui croie en lui,


pour lui prouver qu’il a réussi. Pour à nouveau jouer à Dieu, pourrait-on
dire. Ou l’on pourrait réduire ses prétentions, et penser à Tinkerbell, la fée
de Peter Pan ; les fées n’existent pas si les enfants ne frappent pas dans
leurs mains. Ou l’on pourrait dire tout simplement : c’est exactement
comme d’être un homme.

Pas seulement le besoin qu’on croie en vous, mais celui de croire en


quelqu’un d’autre. T’a pigé : c’est ça l’amour.

Saladin Chamcha rencontra Pamela Lovelace cinq jours et demi avant la


fin des années soixante, quand les femmes portaient encore des foulards
dans les cheveux. Elle se tenait debout au milieu d’une pièce pleine
d’actrices trotskistes et le fixait de ses yeux si brillants, si brillants. Il la
monopolisa toute la soirée et elle ne cessa pas de sourire et elle s’en alla
avec un autre homme. Il rentra chez lui pour rêver à ses yeux et à son
sourire, à sa minceur, à sa peau. Il la poursuivit pendant deux ans.
L’Angleterre cède ses trésors avec regret. Sa propre persévérance l’étonna,
et il comprit que Pamela était devenue la gardienne de son destin, que si elle
ne cédait pas, toute sa tentative de métamorphose échouerait. « Laisse-moi
faire », la suppliait-il, en luttant poliment avec elle sur son tapis blanc, pour
se retrouver à minuit à l’arrêt du bus coupablement couvert de morceaux de
laine.

« Crois-moi. Je suis celui qu’il te faut. »

Une nuit, sans qu’il s’y attende, elle le laissa faire, elle dit qu’elle croyait.
Il l’épousa avant qu’elle ne change d’avis, mais ne sut jamais lire dans ses
pensées. Quand elle était malheureuse, elle s’enfermait dans sa chambre
jusqu’à ce „ qu’elle aille mieux. « Ça ne te regarde pas, lui disait-elle. Je ne
veux pas qu’on me voie dans cet état. » Il l’appelait son coquillage. «
Ouvre-moi », disait-il en tambourinant sur toutes les portes fermées de leur
vie commune, d’abord de leur sous-sol, puis de leur appartement, enfin de
leur résidence. « Je t’aime, laisse-moi entrer. » Il avait tellement besoin
d’elle, pour se rassurer sur sa propre existence, qu’il ne comprit jamais le
désespoir de son sourire éclatant et permanent, la terreur de cet éclat avec
lequel elle faisait face au monde, ou les raisons pour lesquelles elle se
cachait quand elle ne pouvait plus briller. Seulement quand il fut trop tard,
elle lui raconta que ses parents s’étaient suicidés ensemble au moment où
ses règles avaient commencé, submergés par des dettes de jeu, la laissant
avec ce beuglement aristocratique de la voix qui la faisait passer pour une
privilégiée, une femme qu’on envie, alors qu’en fait elle était abandonnée,
perdue, que ses parents n’avaient même pas pu attendre qu’elle ait grandi,
c’était de cette façon qu’on l’aimait, aussi bien sûr elle n’avait aucune
confiance en elle, et chaque instant qu’elle passait dans ce monde la
remplissait de panique, alors elle souriait et souriait et peut-être une fois par
semaine elle fermait la porte et tremblait comme une coquille, une cosse de
cacahuète vide, un singe sans noix.

Ils ne réussirent jamais à avoir d’enfant ; elle s’en accusait.

Au bout de dix ans Saladin découvrit que cela avait quelque chose à voir
avec ses propres chromosomes, deux gènes trop longs ou trop courts, il ne
s’en souvenait plus. Son héritage génétique ; apparemment il avait de la
chance d’exister, de la chance de ne pas être une sorte de monstre. Est-ce
que cela venait de sa mère ou de son père ? Les médecins ne pouvaient se
prononcer ; il en accusa, on devine facilement qui, après tout, ça ne se fait
pas de penser du mal des morts.
Dernièrement ils ne s’entendaient plus.

Il se dit ça après, mais pas pendant.

Ensuite, il se dit, nous étions en crise, peut-être à cause de l’absence de


bébé, ou peut-être parce que nous nous sommes éloignés l’un de l’autre,
peut-être ceci, peut-être cela.

Pendant tout ce temps, il essayait d’ignorer toute la tension, toutes les


difficultés, toutes les disputes qui n’avaient jamais éclaté, il fermait les yeux
et attendait que son sourire revienne. Il voulait croire à ce sourire, à cette
brillante contrefaçon de la joie.

Il essaya de leur inventer un avenir heureux, de le réaliser en le fabriquant


et en y croyant. En route pour l’Inde il pensait à quel point il avait de la
chance de l’avoir, j’ai de la chance oui je l’ai ne discute pas je suis le type le
plus heureux de la terre. Et : comme c’était merveilleux de voir se dérouler
devant soi une avenue d’années ombragées, l’espoir de vieillir en présence
de sa gentillesse.

Il avait fait de si grands efforts et avait tellement failli se convaincre de la


vérité de ces pauvres fictions que quand il coucha avec Zeeny Vakil dans les
quarante-huit heures qui suivirent son arrivée à Bombay, la première chose
qu’il fit, avant même de faire l’amour, ce fut de s’évanouir, de tomber dans
les pommes, parce que les messages qui parvenaient à son cerveau
montraient un désaccord profond, comme si son œil droit avait vu le monde
bouger à gauche alors que l’œil gauche le voyait glisser à droite.

Zeeny était la première Indienne avec qui il avait fait l’amour. Elle fit
irruption dans sa loge après la générale de La Milliardaire, avec ses bras de
chanteuse d’opéra et sa voix râpeuse, comme si cela ne faisait pas des
années. Des années. « Ah, quelle déception, je te jure, je suis,restée
jusqu’au bout rien que pour t’entendre chanter « Ô mon Dieu » comme
Peter Sellers tu vois, je me suis dit, attendons pour voir s’il a appris à
chanter, tu te souviens quand tu imitais Elvis avec ta raquette de squash,
chéri, trop drôle, complètement fêlé. Mais qu’est-ce que c’est que ça ? On
ne chante pas au théâtre. Tant pis. Écoute, est-ce que tu peux fausser
compagnie à tous ces visages pâles et sortir avec les métèques ? Tu as peut-
être oublié comment c’est. »

Il se souvenait d’elle comme d’une adolescente maigrichonne avec une


coiffure qui penchait d’un côté et un sourire qui penchait de l’autre. Une
fille intrépide et pas sage. Une fois, pour la beauté du geste, elle alla dans
un adda mal famé, un bouge, sur Falkland Road, et elle s’assit pour fumer
une cigarette et boire un Coca jusqu’à ce que les maquereaux qui
dirigeaient le bar menacent de lui taillader le visage, parce qu’on
n’acceptait pas les indépendantes. Elle les dévisagea, finit sa cigarette, s’en
alla. Courageuse. Peut-ctre folle. Maintenant elle avait une trentaine
d’années, elle était médecin et dirigeait une consultation au Breach Candy
Hospital, elle soignait les sans-abri de la ville, elle était partie à Bhopal dès
que la nouvelle du nuage invisible américain qui rongeait les yeux et les
poumons des gens avait été connue. Elle était critique d’art, et son livre, sur
les bornes du mythe de l’authenticité, cette camisole de force folklorique
qu’elle avait essayé de remplacer par l’éthique d’un éclectisme validé par
l’histoire, la culture nationale n’était-elle pas fondée sur le principe de
l’emprunt de n’importe lequel des vêtements qui semblait convenir, aryen,
moghol, britannique, prends-le-bon-laisse-le-con ? -son livre avait créé tout
un ramdam, surtout à cause de son titre. Elle l’avait intitulé Un bon Indien.
« Sous-entendu, est un Indien mort, dit-elle à Chamcha quand elle lui en
offrit un exemplaire. Pourquoi devrait-il y avoir une façon bonne et correcte
d’être un métèque ? C’est ça le fondamentalisme hindou. A vrai dire, nous
sommes tous de mauvais Indiens. Et quelques-uns sont pires que les autres.
»

Elle était dans tout l’éclat de sa beauté, les cheveux longs non attachés, et
à cette époque elle n’était plus maigrichonne. Cinq heures après son
irruption dans la loge de Saladin ils se mettaient au lit, et il s’évanouissait.
Quand il revint à lui elle lui expliqua : « J’ai glissé un calmant dans ton
verre. » Il ne réussit jamais à savoir si elle avait dit ou non la vérité.

Saladin devint l’objet de la croisade de Zeenat Vakil. « On va te récupérer,


lui expliqua-t-elle. Monsieur, on va te ramener à nous. » Parfois il avait
l’impression qu’elle voulait y parvenir en le mangeant tout cru. Elle faisait
l’amour comme une cannibale et il était son morceau de porc. «
Connaissais-tu, lui demanda-t-il, la relation bien établie entre le régime
végétarien et l’envie de manger de l’homme ? » Zeeny, déjeunant sur les
cuisses nues de Saladin, secoua la tête. « Dans certains cas extrêmes,
poursuivit-il, la trop grande consommation de légumes libère dans
l’organisme des substances biochimiques qui peuvent exciter des fantasmes
de cannibalisme. » Elle leva les yeux et lui fit son sourire penché. Zeeny, la
belle vampire. « Allez, dit-elle. Nous sommes une nation de végétariens, et
tout le monde sait que notre culture est paisible et mystique. »

Lui, de son côté, était à manier avec précaution. La première fois qu’il
toucha ses seins des larmes brûlantes et inattendues qui avaient la couleur et
la consistance du lait de buffle jaillirent des yeux de Zeeny. Elle avait vu
mourir sa mère comme un poulet qu’on découpe pour le dîner, d’abord le
sein gauche, puis le droit, et le cancer s’était quand même étendu. Sa peur
de répéter la mort de sa mère mettait sa poitrine hors jeu. La terreur secrète
de la courageuse Zeeny. Elle n’avait jamais eu d’enfant mais pleurait des
larmes de lait.

Après leur première nuit d’amour – elle l’attaqua, ayant oublié ses larmes.
« Tu sais ce que tu es, je vais te le dire. Un déserteur, plus anglais que, tu
t’enveloppes dans ton accent angliche comme dans un drapeau, et ne crois
pas qu’il soit parfait, il se relâche, baba, comme une fausse moustache. »

« Il se passe quelque chose de bizarre, voulut-il dire, ma voix », mais il ne


sut comment l’exprimer, et il tint sa langue.

« Les gens comme toi, dit-elle en reniflant et en lui embrassant l’épaule,


vous revenez après longtemps et vous vous prenez pour dieusaitquoi. Eh
bien, mon petit chéri, nous, nous avons une mauvaise opinion de vous. »
Son sourire était plus éclatant que celui de Pamela. « Je crois, lui dit-il, tu
n’as pas perdu ton sourire à la Binaca. »

Binaca. D’où est-ce que ça venait, cette publicité de pâte dentifrice


oubliée depuis longtemps ? Et le son des voyelles sur lesquelles on ne
pouvait plus compter. Méfie-toi, Chamcha, fais attention à ton ombre. Ce
type obscur qui te surprend par-derrière.
Le deuxième soir elle arriva au théâtre accompagnée de deux amis, un
jeune cinéaste marxiste du nom de Geoige Miranda, une sorte d’énorme
baleine qui traînait les pieds avec les manches de son kurta retroussées, un
gilet ouvert portant de vieilles taches, et une moustache étonnamment
militaire aux pointes cirées ; et Bhupen Gandhi, poète et journaliste,
grisonnant prématurément mais dont le visage restait innocent comme celui
d’un bébé jusqu’à ce qu’il libère son ricanement malicieux. « Allez, Salad
baba, déclara Zeeny. On va faire la tournée des grands ducs. » Elle se
retourna vers ses compagnons. « Ces Asiatiques qui viennent de l’étranger,
déclara-t-elle, ils n’ont aucune honte. Saladin, on dirait une putain de laitue
!

— Il y a quelques jours, on a vu une journaliste de la télévision, dit


George Miranda. Les cheveux roses. Elle a dit qu’elle s’appelait Kerleeda.
Je n’ai pas compris.

— Écoute, George est trop naïf, le coupa Zeeny. Il ne sait pas que vous
êtes devenus des phénomènes de foire. Cette mademoiselle Singh,
scandaleux. Je lui ai dit, ton nom, c’est Khalida, chérie, ça rime avec
Dalida, la chanteuse, c’est de la cuisine publicitaire. Mais elle n’arrivait pas
à le prononcer. Son propre nom. Kerleeda, Kerleeda. Conduisez-moi à votre
cher leader. Vous n’avez aucune culture. Vous n’êtes plus que des métèques.
C’est pas vrai ce que je dis ? » ajouta-t-elle, brusquement joyeuse et ouvrant
de grands yeux, effrayée d’être allée trop loin. « Arrête de le tourmenter
Zeenat », dit Bhupen Gandhi de sa voix calme. Et George, maladroitement,
balbutia : « Y a pas de mal, vieux. On rigole Anatole. »

Chamcha décida de tendre l’autre joue et de répondre. « Zeeny, dit-il, la


terre est pleine d’indiens, tu le sais bien, on s’infiltre partout, on est
rétameurs en Australie et nos têtes finissent dans le frigidaire d’Amin Dada.
Christophe Colomb avait peut-être raison ; le monde est rempli d’Indes,
Orientales, Occidentales, Nordiques. Merde, tu devrais être fière de nous,
de notre goût du risque, de la façon dont nous repoussons les frontières. Il y
a une seule chose, nous ne sommes pas des Indiens comme toi. Tu devrais
t’y faire. Comment s’appelle le livre que tu as écrit déjà ?

— Écoutez, dit Zeeny en passant son bras sous le sien. Écoutez mon
Salad. Voilà qu’il veut être Indien après avoir passé sa vie à essayer de
blanchir. Tout n’est pas perdu, voyez-vous. Il y a encore quelque chose de
vivant là-dedans. » Et Chamcha sentit qu’il rougissait, il sentit son trouble
monter, l’Inde ; tout se mélangeait.

« Nom de Dieu, ajouta-t-elle, en le poignardant d’un baiser. Chamcha. Tu


déconnes. Tu te fais appeler Monsieur Lèche-Bottes et tu ne veux pas qu’on
rie. »

Dans FHindoustan délabrée de Zeeny, une voiture conçue pour une


culture avec domestiques, avec un siège arrière mieux rembourré que le
siège avant, il sentit la nuit se refermer sur lui comme une foule. L’Inde, qui
le mesurait du haut de son immensité oubliée, de sa pure présence, de
l’ancien désordre détesté. Une hijra amazone, vêtue comme une Wonder
Woman Indienne, avec même le trident d’argent, arrêta la circulation d’un
bras impérial et déambula devant eux. Chamcha fixa les yeux féroces
d’ilelle. Gibreel Farishta, la vedette de cinéma qui avait mystérieusement
disparu, pourrissait sur les panneaux publicitaires. Gravats, papiers gras,
bruit. Des affiches pour des cigarettes fumaient sur leur passage :
CIGARETTES CISEAUX – SATISFACTION DE L’HOMME D’ACTION.
Et, de façon plus improbable : CIGARETTES PANAMA -UN ÉLÉMENT
DU DÉCOR INDIEN.

« Où allons-nous ? » La nuit avait les reflets verts des tubes au néon.


Zeeny gara la voiture. « Tu es perdu ? l’accusa-t-elle. Qu’est-ce que tu
connais de Bombay ? Ta ville, mais qui ne l’a jamais été. Pour toi, c’est un
rêve d’enfance. Grandir à Scandai Point c’est comme vivre sur la lune. Pas
de clodos, non m’sieu, rien que des chambres de bonnes. Des membres de
Shiv Sena sont-ils venus pour y créer des troubles ? Où sont les voisins qui
crevaient de faim pendant la grève du textile ? Est-ce que Datta Samant a
organisé une manifestation devant vos maisons ? Quel âge avais-tu quand tu
as rencontré un syndicaliste ? Quel âge avais-tu quand tu es monté pour la
première fois dans un train et pas dans une voiture avec chauffeur ? Je t’en
prie, ce n’était pas Bombay, mon chéri. C’était le Pays des Merveilles, le
Peristan, le pays de Gulliver, Oz.

— Et toi ? lui rappela Saladin. Où étais-tu à l’époque ?


— Au même endroit, dit-elle violemment. Avec les pauvres cons de
Lilliputiens. »

Les rues mal famées. On repeignait un temple jain et des sacs plastiques
protégeaient les saints des éclaboussures. Un vendeur de journaux avait
étalé sur le trottoir des quotidiens pleins d’horreurs : une catastrophe
ferroviaire. Bhupen Gandhi se mit à parler à voix basse. Après l’accident,
dit-il, les survivants avaient nagé jusqu’à la berge (le train était tombé d’un
pont) où les attendaient des villageois, qui les avaient enfoncés sous l’eau
pour les noyer et piller leurs cadavres.

« Ta gueule, lui cria Zeeny. Pourquoi lui racontes-tu de pareilles choses ?


Il nous prend déjà pour des sauvages, pour une espèce inférieure. »

Dans une boutique, on vendait du bois de santal à brûler dans le temple de


Krishna tout proche ; on y vendait aussi des yeux de Krishna en émail rose-
et-blanc qui voyaient tout. « Il y a bien trop de choses à voir, dit Bhupen.
Ça c’est la vérité. »

Dans un dhaba plein à craquer que George avait commencé à fréquenter


quand il prenait des contacts, pour des raisons cinématographiques, avec les
dadas ou les patrons qui contrôlaient le marché de la chair dans la ville, on
buvait du rhum sur des tables d’aluminium et George et Bhupen, un peu
éméchés, se mirent à se disputer. Zeeny buvait un Coca et elle dénigra ses
amis auprès de Chamcha. « Ils ont un problème de boisson tous les deux,
fauchés comme les blés, ils battent leurs femmes, boivent comme des trous,
bousillent leur vie. Pas étonnant que j’aie le béguin, mon petit chéri, quand
les produits locaux sont de si mauvaise qualité on aime ce qui vient de
l’étranger. »

George avait accompagné Zeeny à Bhopal et il commençait à faire du


tapage à propos de la catastrophe, en lui donnant une couleur idéologique. «
Qu’est-ce que c’est l’Amrike pour nous ? demanda-t-ü. Ce n’est pas un
endroit réel. C’est le pouvoir dans sa forme la plus pure, désincarnée,
invisible. On ne peut pas la voir, mais elle nous baise totalement, pas moyen
d’y échapper. » Il compara la société Union Carbide au cheval de Troie. «
Nous les avons invités à entrer, ces salauds. » C’était comme l’histoire des
quarante voleurs, dit-il. Ils se sont cachés dans les jarres et ils ont attendu la
nuit. « Malheureusement, nous n’avions pas d’Ali Baba, s’éçria-t-il. Qui
avions-nous ? MrRajiv G. »

À ce moment-là Bhupen Gandhi se leva brusquement en chancelant, et


commença, comme un possédé, sous l’emprise d’un esprit, à témoigner. «
Pour moi, dit-il, ça ne peut pas être une question d’intervention étrangère.
Nous nous pardonnons toujours en accusant les étrangers, l’Amérique, le
Pakistan, n’importe quel pays. Excuse-moi, George, mais tout remonte à
l’Assam, c’est de là qu’il faut partir. » Le massacre des innocents. Les
photos de cadavres d’enfants, mis en rang comme des soldats qui défilent.
Us avaient été matraqués à mort, lapidés, le cou tranché au couteau. Ces
rangées impeccables de la mort, se souvint Chamcha. Comme si seule
l’horreur pouvait pousser l’Inde à remettre de l’ordre.

Bhupen parla pendant vingt-neuf minutes sans hésitation et sans pause. «


Nous sommes tous coupables de l’Assam, dit-il. Chacun d’entre nous. Tant
que nous n’affronterons pas cette vérité, que nous n’accepterons pas que la
mort des enfants est notre propre faute, nous ne pourrons jious dire un
peuple civilisé. » Il buvait du rhum aussi vite qu’il parlait, et sa voix
devenait plus forte, et son corps se mit à pencher dangereusement mais bien
que la pièce fut silencieuse, personne ne s’avança vers lui, personne
n’essaya de l’arrêter de parler, personne ne le traita d’ivrogne. Au beau
milieu d’une phrase chaque jour des aveuglements, des coups de feu, des
corruptions, on se prend pour, il se laissa retomber lourdement et regarda
dans son verre.

Puis un jeune homme se leva à l’autre bout de la salle et lui répliqua. Il


fallait comprendre l’Assam sur un plan politique, s’écria-t-il, il y avait des
raisons économiques, et un autre type se mit debout pour lui répondre, les
questions d’argent n’expliquent pas pourquoi un adulte matraque une petite
fille à mort, puis un autre type dit, si tu penses ça, tu n’as jamais eu faim,
salah, c’est du romantisme à la con de penser que les questions
économiques ne transforment pas les hommes en bêtes. Chamcha serrait
son verre de plus en plus fort au fur et à mesure que le bruit augmentait, et
l’air semblait s’épaissir, l’éclat lumineux des dents en or le frappait au
visage, des épaules se frottaient aux siennes, des coudes le heurtaient, l’air
se transformait en une soupe épaisse, et dans sa poitrine des palpitations
irrégulières avaient commencé. George lui saisit le poignet et l’entraîna
dans la rue. « Toi, O.K., vieux ? Tu étais vert. » Saladin le remercia d’un
signe de tête, respira profondément l’air de la nuit, se calma. « Le rhum et
la fatigue, dit-il. J’ai la fâcheuse habitude d’avoir le trac après le spectacle.
Souvent j’en tremble. J’aurais dû le savoir. » Zeeny le fixait, et ses yeux
exprimaient plus que de la sympathie. Un regard étincelant, triomphant, dur.
Quelque chose t’a touché, semblait-elle jubiler. C’est pas trop tôt.

Après avoir été guéri de la typhoïde, se dit Chamcha, tu es resté immunisé


pendant une dizaine d’années. Mais rien ne dure éternellement ; finalement
les anticorps disparaissent du sang. Il devait accepter le fait que son sang ne
contenait plus les agent immunisants qui lui auraient permis de supporter la
réalité indienne. Le rhum, les palpitations de son cœur, une maladie de
l’esprit. Au lit.

Elle ne voulut pas l’amener chez elle. Toujours et seulement l’hôtel, avec
les jeunes Arabes aux médailles d’or se pavanant dans les couloirs de
minuit en tenant des bouteilles de whisky de contrebande. Il s’allongea sur
le lit avec ses chaussures, sa cravate et son col défait, le bras droit sur les
yeux ; elle, dans le peignoir blanc de l’hôtel, se pencha sur lui et l’embrassa
sur le menton. « Je vais t’expliquer ce qui t’est arrivé ce soir, dit-il. On peut
dire qu’on a cassé ta coquille. »

Il se redressa, fâché. « Et voilà ce qu’il y a dedans, lui hurla-t-il. Un


Indien traduit en anglais. Ces jours-ci quand j’essaie de parler hindoustani,
les gens prennent un air poli. Me voici. » Englué dans la gélatine de sa
langue d’adoption, il avait commencé à entendre, dans le Babel de l’Inde,
un avertissement menaçant : ne reviens jamais. Quand on a traversé le
miroir, on ne revient qu’à ses risques et périls. Le miroir peut te couper en
morceaux.

« Ce soir, j’étais si fière de Bhupen, dit Zeeny, en se mettant au lit. Dans


combien de pays peut-on entrer dans un bar et entamer un débat comme
celui-là ? La passion, le sérieux, le respect. Garde ta civilisation, Lèche-
Botji ; j’aime vraiment beaucoup la mienne.

— Laisse tomber, la supplia-t-il. J’aime pas que les gens viennent me voir
sans prévenir, j’ai oublié les règles des sept-tuiles et du Kabaddi, je ne
connais plus mes prières, je ne sais pas ce qui doit se passer lors d’une
cérémonie nikah, et dans cette ville où j’ai grandi je me perds si je suis seul.
Ce n’est pas chez moi. Ça me donne le vertige parce que j’ai l’impression
d’être chez moi et ce n’est pas vrai. Ça me fait palpiter le cœur et tourner la
tête.

— Tu es un imbécile, lui cria-t-elle. Quel imbécile. Reviens. Pauvre con !


Bien sûr que tu peux. » C’était un tourbillon, une sirène, qui essayait de
l’attirer vers son ancien moi. Mais il s’agissait d’un moi mort, une ombre,
un esprit, et il ne voulait pas devenir un fantôme. Il avait un billet pour
Londres dans son portefeuille, et il allait s’en servir.

« Tu ne t’es jamais mariée », demanda-t-il alors qu’ils restaient allongés,


sans dormir, au petit matin. Zeeny renifla. « Tu es vraiment parti depuis trop
longtemps. Tu m’as bien vue ? J’ai la peau foncée. » Elle s’arc-bouta et
repoussa le drap pour lui montrer son corps généreux.* Quand la reine
bandit Phoolan Devi sortit du ravin pour se rendre et être photographiée, les
journaux détruisirent d’un seul coup le mythe qu’ils avaient créé, de sa
beauté légendaire. Elle devint banale, un être commun, sans attrait, alors
qu’elle avait été à croquer. Une peau noire au nord de l’Inde. « Je ne
marche pas, dit Saladin. Tu ne crois pas que je vais gober ça. »

Elle rit. « Très bien, tu n’es pas encore complètement idiot. Qui a besoin
de se marier ? J’ai un travail à faire. »

Et après une pause, elle lui retourna sa question. Bon, alors. Et toi ?

Pas seulement marié, mais riche. « Alors raconte. Comment vous vivez,
toi et ta dame. » Dans un hôtel particulier de cinq étages à Notting Hill.
Depuis peu il ne se sentait plus en sécurité, parce que la dernière bande de
cambrioleurs n’avait pas seulement emporté le magnétoscope et la chaîne
habituels mais aussi le chien-loup de garde. Il s’était dit qu’il n’était plus
possible de vivre dans un pays où les criminels enlevaient les animaux.
Pamela lui expliqua qu’il s’agissait d’une vieille coutume locale. Au Bon
Vieux Temps, lui dit-elle (pour Pamela, l’histoire était divisée en Époque
Ancienne, Âge des Ténèbres, Bon Vieux Temps, Empire Britannique,
Temps Modernes et Présent), l’enlèvement des animaux domestiques était
une affaire qui rapportait. Les pauvres volaient les chiens des riches, ils leur
apprenaient à oublier leur nom, et ils les revendaient à leurs propriétaires
désespérés et éplorés dans des boutiques de Portobello Road. L’histoire
locale de Pamela était toujours bourrée de détails et fréquemment douteuse.
« Mais, mon Dieu, dit Zeeny Vakil, il faut que tu vendes tout de suite et que
tu déménages. Je les connais, ces Anglais, tous les mêmes, racaille et
nababs. On ne peut rien faire contre leurs sales traditions. »

Mon épouse, Pamela Lovelace, fragile comme une porcelaine, gracieuse


comme une gazelle, se souvint-il. Je prends racine dans les femmes que
j’aime. Les banalités de l’infidélité. Il les mit de côté et il parla de son
travail.

Quand Zeeny Vakil découvrit comment Saladin Chamcha gagnait son


argent, elle poussa une série de hurlements si bien qu’un des Arabes
médaillés frappa à la porte pour s’assurer que tout allait bien. Il vit une belle
femme assise sur le lit avec quelque chose qui ressemblait à du lait de buffle
qui coulait sur son visage et tombait de la pointe de son menton, et,
s’excusant de son intrusion auprès de Chamcha, il se retira rapidement,
désolé, mon vieux, eh, tu as vraiment de la chance.

« Pauvre patate, dit Zeeny en reprenant son souffle entre deux crises de
rire. Ces salauds d’Angliches. Ils t’ont bousillé. »

Alors maintenant, on trouve mon travail drôle. « J’ai un don pour les
accents, dit-il en le prenant de haut. Pourquoi ne m’en servirais-je pas ?

— Pourquoi ne m’en servirais-je pas ? » dit-elle en l’imitant et en


lançant les jambes en l’air. « Monsieur l’acteur, votre moustache vient de
glisser à nouveau. »

Oh mon Dieu.

Qu’est-ce qui m’arrive.

Que diable.

Au secours.
Parce qu’en effet il avait vraiment le don, vraiment, il était l’Homme des
Mille Voix et une Voix. Si l’on voulait savoir comment parlerait une
bouteille de ketchup dans une publicité télévisée, si l’on n’était pas sûr de la
voix idéale d’un paquet de chips à l’ail, il était l’homme de la situation. Il
faisait parler les moquettes dans les publicités des grandes surfaces, il
imitait les vedettes, le cassoulet en boîte, les petits pois surgelés. À la radio
il pouvait convaincre ses auditeurs qu’il était russe, chinois, sicilien, le
président des États-Unis. Une fois, dans une pièce radiophonique pour
trente-sept voix, il interpréta chaque rôle sous un grand nombre de
pseudonymes et personne ne se douta de rien. Avec son homologue
féminin, Mimi Mamoulian, il régnait sur les ondes de Grande-Bretagne. Ils
se partageaient une si grande part du marché du doublage que, comme disait
Mimi, « Les gens feraient mieux de ne pas évoquer la commission
d’enquête sur les monopoles autour de nous, même pour plaisanter ».
L’étendue de son registre à elle était étonnante ; elle pouvait faire n’importe
quel âge, n’importe où dans le monde, n’importe quel point de la tessiture
vocale, d’une Juliette angélique jusqu’à une démoniaque Mae West. « On
devrait se marier, un jour, quand tu seras libre, lui proposa Mimi. Toi et
moi, on pourrait être l’ONU.

— Tu es juive, remarqua-t-il. Pendant mon enfance on m’a inculqué des


idées sur les juifs.

— Et alors, je suis juive, répondit-elle en haussant les épaules. Et c’est toi


le circoncis. Personne n’est parfait. »

Mimi était minuscule avec de petites boucles noires très serrées et


ressemblait au Bibendum Michelin. À Bombay, Zeenat Vakil s’étira, bâilla
et chassa les autres femmes de sa pensée. « C’est trop, dit-elle en riant de
lui. Ils te paient pour les imiter, à condition qu’ils ne soient pas obligés de te
regarder. Ta voix devient célèbre mais ils cachent ton visage. Tu sais
pourquoi ? Des verrues sur le nez, tu louches, quoi ? Est-ce qu’il te vient
une idée dans la tête, chéri ? Ta putain de tête de laitue, je te jure. »

C’était vrai, pensa-t-il. Saladin et Mimi étaient des sortes de légendes,


mais des légendes estropiées, des trous noirs. Le champ de gravitation de
leurs capacités attirait du travail vers eux, mais ils restaient invisibles,
abandonnant leur corps pour se vêtir de voix. À la radio, Mimi pouvait
devenir la Vénus de Botticelli, elle pouvait être Olympia, Marilyn,
n’importe quelle femme qu’il lui plaisait d’être. Elle se fichait
complètement de son apparence ; elle était devenue une voix, elle valait une
fortune, et trois jeunes femmes étaient éperdument amoureuses d’elle. Et
elle achetait de la terre. « Un comportement névrotique, avouait-elle sans
honte. Un besoin excessif d’enracinement à cause des turbulences de
l’histoire des juifs arméniens. Un certain désespoir à cause de l’âge et de
quelques petits polypes décelés dans la gorge. La propriété de la terre a un
effet calmant, je la recommande. » Elle possédait un presbytère dans le
Norfolk, une ferme en Normandie, un clocher en Toscane, une plage en
Bohême. « Des lieux hantés, expliquait-elle. Cliquetis, hurlements, sanjg
sur les tapis, femmes en chemise de nuit, et tout le toutim. Personne ne rend
une terre sans se battre. »

Personne sauf moi, pensait Chamcha, saisi d’une brusque mélancolie


tandis qu’il restait allongé à côté de Zeenat Vakil. Je suis peut-être déjà un
fantôme. Mais au moins un fantôme avec un billet d’avion, du succès, de
l’argent, une femme. Une ombre, mais vivant dans le monde tangible,
matériel. Avec des biens. Oui, monsieur.

Zeeny lui caressa les petites boucles autour des oreilles. « Parfois, quand
tu ne dis rien, murmura-t-elle, quand tu ne prends pas une voix drôle ou de
grands airs, et quand tu oublies que les gens t’observent, tu as l’air d’une
case vide. Tu vois ? Une table rase, personne n’est là. Parfois, ça me rend
folle, j’ai envie de te gifler. Pour te forcer à revenir dans la vie, mais ça me
rend triste aussi. Quel idiot tu fais, la grande vedette dont le visage n’a pas
la couleur qu’il faut pour leur télé couleur, qui est obligée d’aller chez les
métèques avec une compagnie de quat’sous pour jouer le métèque de
service, simplement pour avoir un rôle. Ils te maltraitent et tu restes quand
même, tu les adores, putain de mentalité d’esclave, je te jure. Chamcha »,
elle lui prit les épaules et le secoua, à califourchon sur lui avec ses seins
interdits à quelques centimètres de son visage, « Salad baba, où tout ce que
tu veux, nom de Dieu, reviens chez toi ».

Son grand coup de chance, celui qui lui ferait gagner tellement d’argent
que ça ne voudrait plus rien dire, avait démarré tout petit : la télévision pour
enfants, quelque chose qui s’appelait Les Extraterrestres, avec des
personnages inspirés des Monstres, eux-mêmes inspirés de La Guerre des
étoiles en passant par Sesame Street. C’était une comédie basée sur un
groupe d’extraterrestres allant du mignon au psychotique, de l’animal au
légume, sans oublier le minéral, parce qu’une des vedettes était un rocher
spatial qui pouvait extraire de lui-même des matières premières et se
régénérer à temps pour l’émission de la semaine suivante ; ce rocher
s’appelait Pygmalien, et grâce au sens de l’humour extrêmement limité des
producteurs de l’émission, il y avait aussi une créature vulgaire, et rotante,
une sorte de cactus vomissant qui venait d’une planète désertique située à
l’extrémité du temps : elle s’appelait Mathilda, l’Australienne, et il y avait
les trois sirènes de l’espace, chantantes, grotesques et pneumatiques,
connues sous le nom d’Alien Koms, peut-être parce qu’on pouvait se
coucher parmi elles, et il y avait une équipe de danseurs aux sauts
déhanchés de Vénus, et des bombeurs de métro et un groupe de soul-
brothers qui s’appelaient les Alien Nation, et sous un lit du vaisseau spatial
qui était le principal décor de l’émission, habitait Bugsy, le scarabée géant
originaire de la galaxie du Crabe et qui s’était enfui de chez son père, et
dans un aquarium il y avait Cerveau, l’ormeau géant super-intelligent qui
aimait la cuisine chinoise, et puis il y avait Ridley, le plus terrifiant de la
distribution, qui ressemblait à un tableau de Francis Bacon représentant une
bouche pleine de dents qui s’agiteraient au bout d’une cosse aveugle, et qui
était obsédé par l’actrice Sigoumey Weaver. Les stars de l’émission, ses
Kermit et ses miss Piggy, étaient Maxim et Mamma Alien1, le duo qui
portait des vêtements collants et provocants, des coiffures stupéfiantes, qui
ne rêvait qu’à une chose – à quoi d’autre rêver ? – devenir des vedettes de
télévision. Ils étaient joués par Saladin Chamcha et Mimi Mamoulian, et,
entre les prises, ils changeaient de voix comme ils changeaient de
vêtements, sans parler des perruques, qui pouvaient aller du violet au
vermillon et se dresser en diagonale à un mètre au-dessus de leurs têtes ou
disparaître totalement ; sans parler de leurs visages et de leurs membres,
parce qu’ils étaient capables d’en changer, de remplacer jambes, bras, nez,
oreilles, yeux, et chaque transformation faisait monter du fond de leur gorge
légendaire et protéenne un accent différent. Ce qui assurait le succès de
l’émission, c’était qu’on utilisait les dernières techniques de fabrication
d’images par ordinateur. Tous les décors étaient synthétiques : vaisseau
spatial, paysages d’autres planètes, jeux télévisés intergalactiques ; et les
acteurs, eux aussi, étaient traités par les machines, et chaque jour ils
devaient passer quatre heures ensevelis sous des maquillages de prothèse
dernier cri qui -quand les ordinateurs vidéo s’étaient mis au travail – les
faisaient ressembler eux aussi à des images synthétiques. Maxim Alien,
play-boy de l’espace, et Mamma, championne de catch galactique invaincue
et reine universelle de la pasta, firent un succès du jour au lendemain.
Meilleure heure d’écoute ; l’Amérique, l’Eurovision, le monde.

En prenant de l’importance Les Extraterrestres s’attirèrent des critiques


politiques. Les conservateurs attaquèrent l’émission en lui reprochant d’être
trop effrayante, trop explicite sur le plan sexuel (Ridley était carrément en
érection quand il pensait trop fort à Miss Weaver), trop bizarre. Les
commentateurs de gauche commencèrent à attaquer sa façon de stéréotyper
les extraterrestres, de renforcer leur aspect de monstres, de manquer
d’images positives. Chamcha subit des pressions pour l’obliger à quitter
l’émission ; il refusa ; il devint une cible. « Je vais avoir des problèmes à
mon retour, dit-il à Zeeny. Cette fichue émission n’est pas une allégorie.
C’est un divertissement. Son but, c’est de plaire.

— De plaire à qui ? voulut-elle savoir. Même maintenant, ils ne te laissent


à l’antenne qu’après t’avoir recouvert le visage de caoutchouc et t’avoir mis
une perruque rouge. La belle affaire ! »

« Le truc, dit-elle le lendemain matin quand ils se réveillèrent, Salad


chéri, c’est que tu es vraiment beau, pas de prob. Une peau comme du lait,
retour d’Angleterre. Maintenant que Gibreel a déguerpi, tu es le premier sur
les rangs. Je suis sérieuse. Ils ont besoin d’un nouveau visage. Reste ici et tu
pourras être le prochain, plus grand que Bachchan, plus grand que Farishta.
Ton visage n’est pas aussi drôle que le leur. »

Quand il était jeune, lui dit-il, chaque phase de sa vie, chaque moi qu’il
avait essayé, lui semblait rassurant parce que temporaire. Ses imperfections
n’avaient pas d’importance, parce qu’il pouvait facilement remplacer un
instant par un autre, un Saladin par un autre. Maintenant, tout changement
devenait douloureux ; les artères du possible avaient commencé à durcir. «
Ce n’est pas facile à t’expliquer, mais aujourd’hui je ne suis pas seulement
marié à une femme, mais à la vie. A nouveau le glissement dans l’accent
indien. En réalité, je suis venu à Bombay pour une seule raison, et ce n’est
pas la pièce de théâtre. Il a maintenant plus de soixante-dix ans et je n’aurai
pas beaucoup d’autres occasions. Il n’est pas venu au spectacle ; Mahomet
doit aller à la montagne. »

Mon père, Changez Chamchawala, propriétaire d’une lampe magique. «


Changez Chamchawala, tu plaisantes, ne crois pas que tu peux me laisser
tomber », elle tapa dans ses mains. « Je veux vérifier ses cheveux et ses
ongles de pieds. » Son père, le célèbre ermite. Bombay avait une culture de
remakes. Son architecture imitait les gratte-ciel, son cinéma réinventait
éternellement Les Sept Mercenaires et Love Story, obligeant tous ses héros
à sauver au moins un village des bandits et toutes ses héroïnes à mourir de
leucémie au moins une fois dans leur carrière, et si possible au début. Ses
millionnaires, aussi, avaient pris l’habitude d’importer leur vie.
L’invisibilité de Changez était le rêve indien d’un pauvre milliardaire de
Las Vegas ; mais, après tout, un rêve n’était pas une photo, et Zeeny voulait
voir de ses propres yeux. Saladin l’avertit : « Quand il est de mauvaise
humeur, il fait des grimaces aux gens. Personne ne veut le croire avant que
ça arrive, mais c’est vrai. De ces grimaces ! Des gargouilles. Il est aussi
bégueule et il te traitera de grue et de toute façon je vais sans doute me
disputer avec lui, c’est écrit dans les cartes. »

La raison pour laquelle Saladin Chamcha était venu en Inde : le pardon.


C’était ce qu’il avait à faire dans sa vieille ville natale. Mais il ne pouvait
dire s’il venait le donner ou le recevoir.

Aspects bizarres des circonstances présentes de la vie de Mr Changez


Chamchawala : avec sa nouvelle épouse, Nasreen numéro deux, il passait
cinq jours par semaine dans un ensemble entouré de hauts murs, surnommé
le Fort Rouge, dans le quartier de Pali Hill aimé des vedettes de cinéma ;
mais chaque week-end, il revenait sans sa femme dans la vieille maison de
Scandai Point, pour vivre ses jours de repos dans le monde perdu du passé,
en compagnie de la première, et morte, Nasreen. En outre : on disait que sa
seconde épouse refusait de mettre les pieds dans l’ancienne demeure. « Ou
elle n’en a pas le droit », supposa Zeeny à l’arrière de la Mercedes aux
vitres teintées que Changez avait envoyée pour son fils. Tandis que Saladin
complétait ses renseignements, Zeenat Vakil siffla d’admiration. « Din-
gueu. »
L’entreprise d’engrais de Chamchawala, l’empire de bouse de Changez,
faisait l’objet d’une enquête pour fraude fiscale et infraction sur les taxes à
l’importation, par une commission gouvernementale, mais cela n’intéressait
pas Zeeny. « Maintenant, dit-elle, je vais savoir qui tu es réellement. »

Scandai Point se déroulait devant eux. Saladin sentait le passé se


précipiter en lui comme une marée qui le submergeait, remplissant ses
poumons du goût salé d’autrefois. Je ne suis pas moi-même aujourd’hui,
pensa-t-il. Le cœur palpite. La vie abîme les vivants. Aucun de nous n’est
lui-même. Aucun de nous n’est comme ça.

Aujourd’hui, un portail d’acier, actionné par un système télécommandé,


fermait hermétiquement l’arc de triomphe qui s’effritait. Il s’ouvrit avec un
lent ronflement pour laisser entrer Saladin dans ce lieu du temps perdu.
Quand il vit le noyer dans lequel son père avait prétendu que son âme était
captive, ses mains se mirent à trembler. Il se cacha derrière la neutralité des
faits. « Au Cachemire, dit-il à Zeeny, votre arbre de vie est une sorte
d’investissement financier. Quand l’enfant atteint sa majorité, le noyer est
comparable à une police d’assurance arrivée à échéance ; c’est un arbre qui
a de la valeur, on peut le vendre, pour payer les noces, ou un départ dans la
vie. L’adulte abat son enfance pour aider son moi devenu grand. L’absence
de sentimentalité est effrayante, tu ne trouves pas ? »

La voiture s’était arrêtée sous le porche. Zeeny resta silencieuse tandis


qu’ils gravissaient tous deux les six marches qui menaient à la porte
d’entrée, où ils furent accueillis par un vieux serviteur posé, en livrée
blanche à boutons de cuivre, dont Chamcha identifia brusquement la
tignasse de neige, en la traduisant en noir, comme étant celle de ce même
Vallabh qui avait présidé aux destinées de la maison en tant que majordome
au Bon Vieux Temps. « Mon Dieu, Vallabhbhai », réussit-il à dire, et il serra
le vieil homme dans ses bras. Le domestique eut un sourire gêné. « Je suis
devenu si vieux, baba, je pensais que tu ne me reconnaîtrais pas. » Il les
conduisit dans les couloirs alourdis de cristal de la demeure et Saladin se
rendit compte que l’absence de changement était excessif, et tout à fait
délibéré. Il était vrai, lui expliqua Vallabh, qu’à la mort de la Bégum
Changez Sahib avait juré que la maison deviendrait son mémorial. En
conséquence, rien n’avait changé depuis le jour de sa mort, les tableaux, les
meubles, les porte-savon, les taureaux de combat en verre filé rouge et les
ballerines en porcelaine de Dresde, tout était resté dans la même position,
les mêmes magazines sur les mêmes tables, les mêmes morceaux de papier
froissé dans les corbeilles à papier, comme si la maison était morte, elle
aussi, et embaumée. « Momifiée », dit Zeeny, en prononçant l’indicible,
comme d’habitude. « Mon Dieu, mais elle est hantée, non ? » Ce fut à ce
moment précis, alors que Vallabh le serviteur ouvrait la double porte qui
conduisait au salon bleu, que Saladin Chamcha vit le fantôme de sa mère.

Il poussa un cri et Zeeny se retourna. « Là-bas, dit-il en montrant l’autre


bout du couloir obscur, aucun doute, ce sacré sari imprimé, les gros titres,
celui qu’elle portait le jour qu’elle, qu’elle », mais Vallabh se mit à agiter
les bras comme un oiseau sans force et qui ne peut pas voler, tu vois, baba,
ce n’est que Kasturba, tu ne l’as pas oubliée, mon épouse, mon épouse
unique. Mon ayah Kasturba avec qui j’ai joué dans les rochers. Jusqu ’à ce
que je grandisse et que je sorte sans elle, et dans un trou un homme portant
des lunettes à monture d’ivoire. « S’il te plaît, baba, ne sois pas fâché,
quand la Begum est morte Changez Sahib a fait cadeau à ma femme de
quelques vêtements, tu n’as pas d’objections ? Ta mère était une femme si
généreuse, de son vivant elle donnait toujours à pleines mains. » Chamcha,
retrouvant son équilibre, se sentit bête. « Nom de Dieu, Vallabh, murmura-t-
il. Nom de Dieu. Évidemment je n’ai pas d’objections. » Une ancienne
raideur réapparut chez Vallabh ; le droit du vieux serviteur à s’exprimer
librement permit à celui-ci de lui adresser des reproches, « Excuse-moi,
baba, mais il ne faut pas blasphémer. »

« Regarde comme il sue, dit Zeeny en aparté. Il est raide de peur. »


Kasturba entra dans la pièce, et malgré des retrouvailles très chaleureuses
l’atmosphère était bizarre. Vallabh sortit pour aller chercher une bière et un
Coca, et quand Kasturba se retira elle aussi, Zeeny dit aussitôt : « Il y a
quelque chose de louche. On dirait que la baraque lui appartient. La façon
dont elle se tient. Et le vieux avait peur. Je te parie qu’ils sont en train de
combiner quelque chose. » Chamcha essaya de se montrer raisonnable. « Ils
habitent ici seuls la plupart du temps, ils dorment sûrement dans la chambre
principale et mangent dans la vaisselle des grands jours, ils doivent avoir
l’impression d’être chez eux. » Mais il pensait à quel point, dans ce vieux
sari, son ayah Kasturba avait fini par ressembler à sa mère.
« Tu es resté absent si longtemps, dit la voix de son père derrière lui, que
tu ne fais plus la différence entre une ayah vivante et ta mère défunte. »

Saladin se retourna pour faire face à la présence mélancolique d’un père


ratatiné comme une vieille pomme, mais qui s’obstinait cependant à porter
les luxueux costumes italiens des années d’opulence charnue. Aujourd’hui
qu’il avait perdu les biceps de Popeye et le ventre de Bluto, il donnait
l’impression d’errer à l’intérieur de ses vêtements comme un homme à la
recherche de quelque chose qu’il n’a pas encore réussi à identifier. Il se
tenait dans l’embrasure de la porte et regardait son fils, le nez et les lèvres
retroussés par la sorcellerie desséchante des années, dans une pâle imitation
de son visage d’ogre d’autrefois. Chamcha venait à peine de comprendre
que son père n’était plus capable de faire peur à qui que ce soit, que son
pouvoir maléfique s’était brisé et qu’il n’était plus qu’une vieille baderne
sur le chemin du tombeau ; cependant que Zeeny remarquait avec un peu de
déception que Changez Chamchawala avait les cheveux courts comme un
conservateur, et comme il portait des chaussures à lacets très bien cirées que
l’histoire des ongles d’orteil de vingt-cinq centimètres semblait peu
probable ; quand l’ayah Kasturba revint, fumant une cigarette, et qu’elle
passa nonchalamment devant eux trois, père fils maîtresse, et se dirigea vers
un canapé Chesterfield, recouvert de velours bleu avec des boutons dans le
dossier, sur lequel elle disposa son corps aussi sensuellement que n’importe
quelle starlette, bien que ce fût une femme d’un certain âge.

Dès que Kasturba eut terminé sa déconcertante entrée, Changez passa


devant son fils en sautillant et se planta à côté de son ayah d’antan. Zeeny
Vakil, les yeux brillants des étincelles du scandale, chuchota à Chamcha : «
Ferme ta bouche, chéri. C’est pas beau. » Et de la porte, le serviteur
Vallabh, poussant un chariot à boissons, regarda d’un air impassible son
employeur de toujours poser le bras sur les épaules de sa femme
consentante.

Quand le géniteur, le créateur se révèle aussi satanique, souvent l’enfant


se montre prude. Chamcha s’entendit demander : « Et ma belle-mère, père
chéri ? Comment se porte-t-elle ? »

Le vieil homme s’adressa à Zeeny : « J’espère qu’il n’est pas aussi sainte-
nitouche avec vous. Sinon vous ne devez pas vous amuser beaucoup. » Puis
à son fils, sur un ton plus dur : « Tu t’intéresses à ma femme maintenant ?
Mais elle ne s’intéresse pas à toi. Elle ne veut plus te rencontrer désormais.
Pourquoi devrait-elle te pardonner ? Tu n’es pas un fils pour elle. Et peut-
être ne î’es-tu plus pour moi. »

Je ne suis pas venu me disputer avec lui. Regarde, ce vieux bouc. Il ne


faut pas que je me dispute. Mais ça, ça c’est intolérable. « Dans la maison
de ma mère », s’écria Chamcha d’une voix mélodramatique, perdant son
combat contre lui-même. « L’État considère que tes affaires sont
corrompues, et voici la corruption de ton âme. Regarde ce que tu leur as fait
à eux. Vallabh et Kasturba. Avec ton argent. Cela t’a coûté combien ? Pour
empoisonner leur vie. Tu es vraiment malade. » Il se tenait devant son père,
ivre de la colère du juste.

Vallabh le serviteur intervint sans qu’on s’y attende. « Baba, avec tout
mon respect, excuse-moi, mais qu’est-ce que tu en sais ? Tu es parti, tu
nous as quittés et maintenant tu viens nous juger. » Saladin sentit le sol se
dérober sous lui ; il regardait en enfer. « C’est vrai qu’il nous paie,
poursuivit Vallabh. Pour notre travail, ainsi que pour ce que tu vois. Pour
ça. » Changez Chamchawala resserra son étreinte autour des épaules
soumises de l’ayah.

« Combien ? cria Chamcha. Vallabh, les deux hommes, vous vous êtes
mis d’accord sur quelle somme ? Combien pour prostituer ta femme ?

— Quel imbécile, dit Kasturba d’un ton méprisant. Édu-qué-en-


Angleterre et tout-ça, mais toujours une tête de linotte. Tu causes, tu causes,
dans la maison de ta mère, etcetera, mais tu ne l’aimais peut-être pas tant
que ça. Pourtant nous tous, on l’aimait. Nous trois. Et ainsi nous gardons
vivant son esprit.

— On pourrait dire que c’est un pooja, dit la voix calme de Vallabh. Un


acte d’adoration.

— Et toi, prononça Changez Chamchawala, aussi doucement que son


serviteur, tu viens ici dans son temple. Avec ton incroyance. Vous avez du
culot, monsieur. »
Et pour finir, la trahison de Zeenat Vakil. « Laisse tomber, Salad, dit-elle
en allant s’asseoir sur le bras du canapé à côté du vieillard. Pourquoi jouer
les rabat-joie ? Tu n’es pas un ange, mon chéri, et ils n’ont pas l’air de trop
mal s’en tirer. »

La bouche de Saladin s’ouvrit et se ferma. Changez caressa le genou de


Zeeny. « Il est venu jouer les accusateurs, ma chère. Il est venu se venger de
sa jeunesse, mais on a retourné la situation et il ne sait plus quoi faire. Il
faut lui laisser une chance, et vous devez jouer les arbitres. Je n’accepterai
pas d’être condamné par lui, mais de vous j’accepterai le pire. »

Salaud. Vieux salaud. Il a voulu me déséquilibrer, et me voilà par terre. Je


ne parlerai pas, pourquoi devrais-je le faire, pas comme ça, l’humiliation.
Saladin Chamcha dit : « Il y a eu un portefeuille bourré de livres, et il y a eu
un poulet rôti. »

De quoi le fils accusait-il le père ? De tout : espionnage de l’intimité de


l’enfant, vol de la marmite d’arc-en-ciel, exil. De l’avoir transformé en ce
qu’il ne serait peut-être pas devenu. D’avoir fait de lui un homme. De que-
vais-je-dire-à-mes-amis. De séparations irrémédiables et de pardons
offensants. D’avoir succombé à l’adoration d’Allah avec une nouvelle
femme ainsi qu’à une adoration blasphématoire de l’épouse défunte. Par-
dessus tout, de lampisme-magique, d’être un sésame-ouvre-toïste. Il avait
tout obtenu facilement, charme, femmes, richesse, pouvoir, situation. Frotte,
pfuit, génie, vœu, tout de suite maître, et voilà. C’était un père qui avait
promis, et gardé, une lampe magique.

Changez, Zeeny, Vallabh, Kasturba restèrent immobiles et silencieux


jusqu’à ce que Saladin Chamcha s’arrête, embarrassé et rougissant. « Tant
de violence de l’esprit après si longtemps, dit Changez après un silence.
Quelle tristesse. Un quart de siècle et le fils reproche encore les peccadilles
du passé. Ô mon fils. Tu dois arrêter de me porter sur l’épaule comme un
perroquet. Que suis-je ? Fini. Je ne suis pas ton Sindbad. Regarde les choses
en face, monsieur : je ne suis plus la réponse. »

Par une fenêtre, Saladin Chamcha aperçut un noyer de quarante ans. «


Abats-le, dit-il à son père. Abats-le, vends-le, envoie-moi l’argent. »
Chamchawala se leva, et tendit la main droite. Zeeny se leva elle aussi, la
prit comme une danseuse acceptant un bouquet ; immédiatement, Vallabh et
Kasturba furent rabaissés au rang de serviteurs, comme si une grosse
horloge avait silencieusement sonné l’heure des citrouilles. « Votre livre,
dit-il à Zeeny. J’ai quelque chose que vous aimerez voir. »

Tous deux quittèrent la pièce ; Saladin impuissant, après un instant


d’hésitation, leur emboîta le pas d’un air agacé. « Rabat-joie, cria gaiement
Zeeny par-dessus son épaule. Allons secoue-toi, grandis. »

La collection d’art de Chamchawala, abritée à Scandai Point, comprenait


de nombreux tissus de la légende Hamza-nama et faisait partie de cet
ensemble du xvi* siècle représentant des scènes de la vie d’un héros qui
était peut-être ou peut-être pas le célèbre Hamza, l’oncle du Mahomet dont
Hind, la femme de La Mecque, avait mangé le foie alors qu’il gisait mort
sur le champ de bataille de Ohod. « J’aime beaucoup ces peintures, dit
Changez Chamchawala à Zeeny, parce que le héros a le droit d’échouer.
Regarde comme on doit souvent le tirer de ses ennuis. » Les peintures
foumis-saient également une preuve éloquente de la thèse de Zeeny Vakil
concernant la nature éclectique et hybride de la tradition artistique indienne.
Les Moghols avaient fait venir des artistes de toute l’Inde pour travailler sur
ces peintures ; l’identité individuelle était submergée afin de créer un
Surartiste aux têtes et aux pinceaux multiples qui était, littéralement, la
peinture indienne. Une main dessinait les sols de mosaïque, une autre les
personnages, une troisième peignait les cieux nuageux à la manière
chinoise. Au dos des tissus, il y avait les histoires qui accompagnaient les
scènes. On montrait les peintures comme un film : tenues en l’air pendant
que quelqu’un lisait l’histoire du héros. Dans le Hamza-nama, on pouvait
voir la fusion des miniatures persanes avec le style du Kannada et du
Kerala, on pouvait voir se former la synthèse, caractéristique de la fin des
Moghols, des philosophies hindoue et musulmane.

Un géant était tombé dans une fosse et des hommes le frappaient au front
avec une lance. Un homme tranché verticalement, du sommet de la tête
jusqu’à l’entre-jambes, tenait encore son épée en tombant. Partout, coulait
et bouillonnait du sang. Saladin Chamcha se reprit : « La sauvagerie, dit-il
très fort, avec sa voix anglaise. L’amour purement barbare de la douleur. »
Changez Chamchawala ignora son fils, il n’avait d’yeux que pour Zeeny ;
qui le regardait en retour droit dans les yeux. « Nous avons un
gouvernement de philistins, mademoiselle, vous ne trouvez pas ? Je lui ai
offert gratuitement toute cette collection, savez-vous ? À condition qu’elle
soit bien exposée, qu’on lui construise un lieu. L’état des tissus n’est pas
parfait, voyez-vous… ils ne feront rien. Pas d’intérêt. Dans le même temps,
chaque mois, j’ai des offres d’Amrike. Des prix ! Vous ne le croiriez pas. Je
ne vends pas. Ma chère, tous les jours les USA emportent notre héritage.
Des peintures de Ravi Varma, des bronzes de Chandela, des treillis de
Jaisalmer. Nous nous vendons nous-mêmes, n’est-ce pas ? Ils laissent
tomber leur portefeuille par terre et nous nous mettons à genoux à leurs
pieds. Nos bœufs de Nandi aboutissent sur quelque belvédère du Texas.
Mais vous savez tout cela. Vous savez que l’Inde est un pays libre
aujourd’hui. » Il s’arrêta, mais Zeeny attendait ; il y avait une suite. Elle
arriva : « Un jour moi aussi je prendrai les dollars. Pas pour Tardent. Pour le
plaisir d’être une putain. De devenir rien. Moins que rien. » Et maintenant,
enfin, la vraie tempête, les mots derrière les mots moins que rien. « Quand
je mourrai, dit Changez Chamchawala à Zeeny, que serai-je ? Une paire de
chaussures vides. C’est mon destin, ce qu’il a fait de moi. Cet acteur. Ce
prétendant. Il s’est transformé en imitateur d’hommes non-existants. Il n’y a
personne pour prendre ma succession, à qui donner ce que j’ai fait. Voilà sa
vengeance : il me vole ma postérité. » Il sourit, lui caressa la main, la rendit
à son fils. Il s’adressa à Saladin : « Je le lui ai dit. Tu as encore ton poulet à
emporter. Je lui ai fait part de mes plaintes. À elle de juger. C’était notre
accord. »

Zeenat Vakil s’avança vers le vieil homme dans son costume trop grand,
mit les mains sur ses joues, et l’embrassa sur les lèvres.

Après la trahison de Zeenat dans la maison des perversions de son père,


Saladin Chamcha refusa de la revoir ou de répondre aux messages qu’elle
laissait à la réception de l’hôtel. Les représentations de La Milliardaire
s’achevèrent ; la tournée était finie. L’heure de rentrer. Après la soirée
d’adieu, Chamcha alla se coucher. Dans l’ascenseur un jeune couple, à
l’évidence en voyage de noces, écoutait de la musique avec des écouteurs.
Le jeune homme murmura à sa femme : « Dis-moi, est-ce que tu me prends
encore pour un inconnu, de temps en temps ? » La fille sourit tendrement,
secoua la tête, peux pas entendre, enleva les écouteurs. Il répéta avec
sérieux : « Un inconnu, à toi, est-ce que ça t’arrive encore ? » Elle, avec un
sourire assuré, posa pendant un instant la joue sur la haute épaule
maigrichonne du jeune homme. « Oui, de temps en temps », dit-elle, et elle
remit ses écouteurs. Il fit de même, apparemment satisfait par sa réponse.
Leurs corps reprirent le rythme du play-back. Chamcha sortit de
l’ascenseur. Zeeny était assise par terre, adossée à la porte.

Dans la chambre, elle se versa un grand whisky-soda. « Tu te conduis


comme un bébé, dit-elle. Tu devrais avoir honte. »

L’après-midi il avait reçu un paquet de son père. A l’intérieur il y avait un


petit morceau de bois et un grand nombre de billets de banque, pas des
roupies, des livres : les cendres, pour ainsi dire, du noyer. Il était rempli de
sentiments confus et parce que Zeenat se trouvait là il la prit pour cible. «
Tu crois que je t’aime ? demanda-t-il avec une méchanceté délibérée. Tu
crois que je vais rester avec toi ? Je suis un homme marié.

— Je ne voulais pas que tu restes pour moi, dit-elle. Je ne sais pas trop
pourquoi, mais je le voulais pour toi. »

Quelques jours plus tôt, il avait vu une adaptation théâtrale d’une


nouvelle de Sartre sur la honte. Dans l’original, un mari soupçonne sa
femme d’infidélité et lui tend un piège. Il fait semblant de partir en voyage
d’affaires mais revient quelques heures plus tard pour l’espionner. Il se met
à genoux devant leur porte pour regarder par le trou de la serrure. Alors il
sent une présence derrière lui, il se retourne sans se relever, et c’est elle qui
le regarde avec répugnance et dégoût. Cette scène, lui à genoux, elle qui le
regarde d’en haut, est l’archétype sartrien. Mais dans la version indienne le
mari à genoux ne sentait pas de présence derrière lui ; il était surpris par sa
femme ; ü se relevait pour lui faire face d’égal à égal ; il criait et il hurlait ;
jusqu’à ce qu’elle éclate en sanglots ; il la prenait dans ses bras, et ils se
réconciliaient.

« Tu crois que je devrais avoir honte, dit amèrement Chamcha à Zeenat.


Toi qui n’as aucune honte. À vrai dire, je soupçonne qu’il s’agit d’une
caractéristique nationale. Je commence à me demander si les Indiens
possèdent le raffinement moral nécessaire à un vrai sens de la tragédie, et
par conséquent s’ils peuvent vraiment saisir l’idée de la honte. »

Zeenat Vakil termina son whisky. « D’accord, inutile d’en dire plus. » Elle
leva les mains. « Je me rends. Je m’en vais. Mr Saladin Chamcha. Je
pensais que tu étais encore vivant, tout juste, que tu respirais encore, mais je
me trompais. En fait, pendant tout ce temps tu étais mort. »

Encore une chose avant de passer la porte, les yeux pleins de larmes de
lait. « Ne laisse pas les gens s’approcher trop de toi, Mr Saladin. Laisse-les
briser tes défenses et ces salauds te poignarderont le cœur. »

Après cela, il n’avait plus aucune raison de rester à Bombay. L’avion


décolla et vira au-dessus de la ville. Quelque part en bas, son père habillait
une servante comme sa femme défunte. Le nouveau plan de circulation
avait totalement bloqué le centre de la ville. Les hommes politiques
essayaient de construire leurs carrières en faisant des padya-tras, des
pèlerinages à pied à travers le pays. Il y avait des graffitis qui disaient :
Conseils aux politiciens. Seul chemin à prendre : le padyatra pour l’enfer.
Ou parfois : pour l’Assam.

Des acteurs se mêlaient de politique : MGR, N.T. Rama Rao, Bachcham.


Durga Khote accusait un syndicat d’acteurs de servir de paravent aux «
rouges ». Saladin Chamcha, sur le vol 420, ferma les yeux ; et il sentit, avec
un soulagement profond, que des choses bougeaient et se plaçaient dans sa
gorge, lui annonçant que sa voix avait commencé de son propre gré à
redevenir anglaise et fiable.

La première chose troublante qui apparut à Mr Chamcha sur ce vol fut


quand il reconnut, parmi ses compagnons de voyage, la femme de ses rêves.
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La femme de rêve était plus petite et moins gracieuse que la vraie, mais
dès que Chamcha la vit remonter et descendre calmement l’allée de Bostan
il se rappela le cauchemar. Après le départ de Zeenat Vakil il avait sombré
dans un sommeil troublé et il avait eu un rêve prémonitoire : la vision d’une
terroriste avec une voix douce à en être inaudible et un accent canadien dont
la profondeur et la mélodie faisaient penser au bruit d’un océan lointain. La
femme de rêve était tellement chargée d’explosifs qu’elle semblait moins
être la porteuse de bombes que la bombe elle-même ; la femme, qui
arpentait l’allée, tenait un bébé dormant sans bruit, un bébé si adroitement
emmailloté et serré de si près sur son sein que Chamcha ne pouvait même
pas voir une mèche de ses cheveux nouveau-nés. Sous l’influence du
souvenir de son rêve, il eut l’idée que le bébé était en fait un paquet de
bâtons de dynamite, ou un système de mise à feu à retardement, et il
s’apprêtait à hurler quand il reprit ses esprits et s’adressa de sévères
remontrances. Il s’agissait précisément du genre de surperstition stupide
qu’il laissait derrière lui. C’était un homme impeccable, dans un costume
boutonné, se dirigeant vers Londres et une vie ordonnée et satisfaite. Il
appartenait au monde réel.

Il voyageait seul, fuyant la compagnie des autres membres de la troupe


Prospero dispersés dans le compartiment de classe touriste, vêtus de tee-
shirts décorés de Donalds, essayant de se dévisser le cou à la manière des
danseuses natyam, l’air ridicule dans des saris de Benarsi, buvant trop de
champagne bon marché de la ligne aérienne et importunant les hôtesses
pleines de mépris qui, en vraies Indiennes, savaient que les acteurs étaient
des gens de rien ; et se conduisant, en bref, avec l’inconvenance habituelle
aux théâtreux. La femme qui tenait le bébé dans ses bras dévisageait les
acteurs au visage pâle, elle les transformait en traînées de fumée, en
mirages, en fantômes. Pour un homme comme Saladin Chamcha,
l’avilissement du caractère anglais par les Anglais était une chose trop
pénible à contempler. Il se tourna vers son journal dans lequel une
manifestation « rail roko » à Bombay avait été dispersée par des charges de
policiers armés de matraques. Ils avaient cassé le bras du journaliste et
écrasé son appareil photo. La police avait publié un « communiqué » : Ni le
journaliste ni aucune autre personne n’avait été agressé
intentionnellement. Chamcha glissa dans un sommeil de ligne aérienne. La
ville des histoires perdues, des arbres abattus et des agressions non
intentionnelles disparut de ses pensées. Quand il rouvrit les yeux, un peu
plus tard, il eut la seconde surprise de ce macabre voyage. Un homme qui
se dirigeait vers les toilettes passait à côté de lui. Il portait une barbe et des
lunettes teintées bon marché, mais Chamcha le reconnut malgré tout : ici,
voyageant incognito en classe économique sur le vol AI-420, se tenait la
superstar disparue, la légende vivante, Gibreel Farishta en personne.

« Bien dormi ? » Il se rendit compte que la question s’adressait à lui et il


se détourna de l’apparition du grand acteur de cinéma pour contempler le
spectacle aussi étonnant assis à côté de lui, un Américain improbable avec
une casquette de base-bail, des lunettes cerclées de métal et une saharienne
vert néon sur laquelle se tordaient les formes dorées et enlacées de deux
dragons chinois. Chamcha avait chassé cette entité de son champ de vision
pour tenter de s’enfermer dans un cocon d’intimité, mais aucune intimité
n’était plus possible.

« Eugene Dumsday, à votre service », l’homme dragon tendit une énorme


main rouge. « À votre service et à celui de la garde chrétienne. »

Chamcha, encore engourdi de sommeil, secoua la tête. « Vous êtes


militaire ?

— Ah, ah ! Oui monsieur, vous pouvez le dire. Un humble fantassin,


monsieur, dans la Garde au nom du Dieu Tout-Puissant. » Oh, nom de
Dieu, pourquoi ne le disiez-vous pas. « Je suis un homme de science,
monsieur, et ma mission, ma mission et laissez-moi ajouter mon privilège, a
consisté à visiter votre grande nation pour combattre la plus pernicieuse
diablerie qui ait jamais attaqué le cerveau des gens par les couilles.

— Je ne vous suis pas. »

Dumsday baissa la voix. « Je parle de cette foutaise, monsieur. Le


darwinisme. L’hérésie évolutionniste de M. Charles Darwin. » Le ton de sa
voix laissait clairement entendre que le nom de ce pauvre Darwin, oublié de
Dieu, était aussi dégoûtant que celui de n’importe quel démon à queue
fourchue, Belzébuth, Asmodée ou Lucifer lui-même. « J’ai mis vos
compatriotes en garde, confia Dumsday, contre M. Darwin et ses œuvres. À
l’aide de ma présentation personnelle de cinquante-sept diapositives.
Dernièrement, monsieur, j’ai parlé au banquet pour le gala de la
Compréhension Mondiale, organisé par le Rotary Club de Cochin, dans
l’État de Kerala. J’ai parlé de mon pays, de sa jeunesse. Pour moi, elle est
perdue, monsieur. La jeunesse d’Amérique : je la vois livrée au désespoir,
se tournant vers la drogue et même, parce que je n’ai pas peur des mots,
monsieur, vers les relations sexuelles avant le mariage. Et voici ce que je
leur ai dit et que je vous répète maintenant. Si je croyais que mon arrière-
arrière-grand-père était un chimpanzé, et bien, je serais joliment déprimé
moi-même. »

Gibreel Farishta était assis de l’autre côté de l’allée et regardait par la


fenêtre. La projection d’un film commençait, et les lumières baissaient. La
femme à l’enfant, toujours debout, descendait et remontait l’allée, peut-être
pour que le bébé reste tranquille. « Comment ça c’est passé ? » demanda
Chamcha, sentant qu’il devait participer un peu à la conversation.

Son voisin eut une hésitation. « Il a dû y avoir un hic dans la sono, finit-il
par dire. Enfin, c’est ce que je crois. Parce que sinon je ne vois pas
pourquoi ces braves gens se seraient mis à parler s’ils n’avaient pas pensé
que j’avais fini. »

Chamcha se sentait un peu décontenancé. Il avait cru que dans un pays de


croyants fervents, la notion que la science était l’ennemie de Dieu serait
d’un attrait facile ; mais l’ennui des membres du Rotary de Cochin lui
prouvait qu’il se trompait. Dans les lumières tremblotantes du
film, Dumsday continua, avec sa voix de bœuf innocent, à raconter des
histoires contre lui-même sans montrer le moins du monde qu’il se rendait
compte de ce qu’il disait. À la fin d’une croisière autour du magnifique port
naturel de Cochin, où Vasco de Gama était venu rechercher des épices et
avait mis en branle toute l’histoire ambiguë d’orientales-et-occidentales, il
avait été accosté par un gosse plein de pssst et de hey-mister-okays. « He,
là, oui ! Tu veux hachisch, sahib ? He, misteramerica. Yes onclesam, tu
veux opium, meilleure qualité, bon prix ? Okay. Tu veux cocaïne. »
Saladin ne put s’empêcher d’éclater de rire nerveusement. Il voyait dans
l’incident la vengeance de Darwin : si Dumsday considérait Darwin,
pauvre, victorienj empesé, comme responsable de la culture de la drogue
aux États-Unis, il était savoureux de penser que lui-même était vu, partout
sur la terre, comme représentant l’éthique même qu’il combattait avec tant
de ferveur. Dumsday le fixa avec un air de reproche peiné. Quel destin cruel
d’être un Américain à l’étranger et de ne pas soupçonner pourquoi on est
tant détesté.

Quand le ricanement involontaire eut quitté les lèvres de Saladin,


Dumsday s’enfonça dans un sommeil maussade et offensé, laissant
Chamcha à ses pensées. Devait-on considérer le film qu’on passait à bord
comme une mutation due au hasard, particulièrement ignoble, comme une
forme que la sélection naturelle ferait finalement disparaître ou représentait-
il l’avenir du cinéma ? Un avenir rempli de films burlesques et loufoques,
avec comme sempiternelles vedettes Shelley Long et Chevy Chase était
trop hideux à imaginer ; une vision d’Enfer… Chamcha s’assoupissait
quand les lumières se rallumèrent ; le film s’arrêta ; et l’illusion du cinéma
fut remplacée par celle des actualités télévisées quand quatre personnages
hurlant et armés descendirent l’allée en courant.

Les passagers restèrent pris en otages dans l’avion détourné pendant cent
onze jours, isolés au bout d’une piste étincelante autour de laquelle
s’écrasaient les immenses vagues de sable du désert, parce que quand les
pirates de l’air, trois hommes et une femme, eurent obligé le pilote à se
poser, personne ne put décider ce qu’il convenait de faire d’eux. Ils
n’avaient pas atterri sur un aéroport international mais sur une piste
démesurée capable de recevoir des avions de la taille des Jumbos construite
afin de satisfaire la marotte d’un cheik local pour son oasis préférée, à
laquelle conduisait une autoroute à six voies très populaire parmi les jeunes
gens et jeunes filles célibataires, qui se promenaient lentement sur ce vide
immense dans de lentes automobiles et en se dévisageant d’une vitre à
l’autre… quand le yol 420 se fut posé, cependant, l’autoroute se remplit de
voitures blindées, de transports de troupes et de limousines sur lesquelles
flottait un drapeau. Et tandis que les diplomates se chamaillaient sur le
destin de l’avion, le prendre d’assaut ou non, tandis qu’ils essayaient de
décider s’il fallait céder ou rester ferme au mépris de la vie des autres, un
lourd silence s’abattit autour de l’avion et bientôt les mirages
commencèrent.

Au début, il se passait toujours quelque chose, le quatuor de pirates de


l’air était électrisé, nerveux, avec la gâchette rapide. Ce sont les pires
moments, pensait Chamcha, tandis que les enfants hurlaient et que la peur
se répandait comme une tache, on va passer l’arme à gauche. Puis les
pirates prirent le contrôle de la situation, trois hommes et une femme, aucun
ne portait de masque, tous beaux, des acteurs eux aussi, des étoiles
maintenant, filantes ou tombantes, et eux aussi avaient des noms de théâtre.
Dara Singh Buta Singh Man Singh. La femme s’appelait Tavleen. La
femme de rêve était anonyme, comme si l’imagination du sommeil de
Chamcha ne pouvait s’encombrer de noms d’emprunt ; mais, comme elle,
Tavleen parlait avec un accent canadien, avec des sonorités douces et des O
arrondis révélateurs. Quand l’avion eut atterri à l’oasis d’Al-Zamzam, les
passagers, qui observaient leurs ravisseurs avec l’attention d’une mangouse
pétrifiée devant un cobra, se rendirent compte qu’il y avait quelque chose
de vaniteux dans l’attitude des trois hommes, un amour enfantin pour le
risque et pour la mort qui les poussait à apparaître fréquemment à la porte
de l’avion et à s’exhiber devant les tireurs d’élite qui devaient se cacher
derrière les palmiers de l’oasis. La femme restait au-dessus d’une telle
stupidité et avait l’air de se retenir de gronder ses trois collègues. Elle
semblait insensible à sa propre beauté, ce qui faisait d’elle la plus
dangereuse des quatre. Saladin Chamcha se dit que les trois jeunes hommes
étaient trop délicats, trop narcissiques pour désirer du sang sur les mains. Ils
auraient du mal à tuer ; ils étaient là pour passer à la télé. Mais Tavleen
travaillait. Il ne la quittait pas des yeux. Les hommes ne savent pas, pensa-t-
il. Ils veulent se conduire comme ils ont vu des pirates de l’air le faire au
cinéma et à la télévision ; ils sont une réalité qui singe une image crue
d’eux-mêmes, ce sont des vers qui se mordent la queue. Mais elle, la
femme, elle sait… tandis que Sara, Buta, Man Singh se pavanaient et
paradaient, elle devint silencieuse, repliée sur elle-même, et terrorisa les
passagers.

Que voulaient-ils ? Rien de nouveau. Un pays indépendant, la liberté


religieuse, la libération des prisonniers politiques, la justice, une rançon, un
sauf-conduit pour un pays de leur choix. Beaucoup de passagers
sympathisèrent avec eux, même s’ils étaient sous la constante menace d’une
exécution. Si on vit au vingtième siècle, on n’a pas de mal à se projeter dans
de plus désespérés que soi, qui tentent de le façonner selon leur volonté.

Après l’atterrissage, les pirates de l’air ne gardèrent que cinquante


passagers, ayant décidé qu’il s’agissait du nombre maximum qu’ils
pouvaient surveiller sans mal. Ils libérèrent les femmes, les enfants et les
Sikhs. Il se trouva que Saladin Chamcha fut le seul membre de la troupe
Prospéra à ne pas retrouver la liberté ; il succomba à la logique perverse de
la situation, et au lieu de regretter de rester dans l’avion il fut heureux de
voir partir ses collègues mal élevés ; bon débarras, se dit-il.

Le scientifique créationniste, Eugène Dumsday, ne pouvait pas supporter


l’idée que les pirates de l’air n’allaient pas le relâcher. Il se leva, se
balançant comme un gratte-ciel dans la tempête, et se mit à proférer des
incohérences hystériques. Un filet de salive lui dégoulinait du coin de la
bouche ; il le léchait fébrilement. Maintenant écoutez bien, les mecs, nom
de Dieu, trop c’est TROP, quoi, qu’est-ce qui vous fait penser que vous
pouvez et ainsi de suite, en proie à son cauchemar éveillé il radota ainsi
jusqu’à ce qu’un des quatre pirates, la femme bien entendu, s’avance et lui
balance un coup de crosse qui brisa sa mâchoire battante. Et pire : parce que
Dumsday léchait ses lèvres bavantes quand on lui ferma la mâchoire, le
bout de sa langue sectionné atterrit sur les genoux de Chamcha ; suivi
immédiatement par son ancien propriétaire. Eugène Dumsday tomba sans
langue et sans connaissance dans les bras de l’acteur.

Eugène Dumsday recouvra la liberté en perdant la langue ; le persuadeur


réussit à persuader ses ravisseurs en abandonnant son instrument de
persuasion. Ils n’avaient pas envie de s’occuper d’un blessé, risque de
gangrène, etc., et il se joignit à l’exode hors de l’avion. Dans ces premières
heures de folie, l’esprit de Saladin se concentra sur des questions de détail,
est-ce que ce sont des fusils automatiques ou des pistolets-mitrailleurs,
comment ont-ils réussi à faire passer tous ces objets de métal à bord, dans
quel endroit du corps peut-on recevoir une balle et survivre, comme ils
doivent avoir peur, tous les quatre, tellement obnubilés par leur propre
mort… après le départ de Dumsday, il s’attendait à rester seul, mais un
homme vint s’asseoir à la place du créa-tionniste, disant ça ne vous dérange
pas, dans de telles circonstances on a besoin de compagnie. C’était la
vedette de cinéma, Gibreel.

Après la nervosité des premiers jours au sol, au cours desquels les trois
jeunes pirates de l’air enturbannés étaient allés dangereusement au bord de
la démence, hurlant dans la nuit du désert bande de salauds, venez nous
chercher, ou bien, oh, mon Dieu, ils vont envoyer des putains de
commandos, ces enculeurs d’Américains, ces enculés d’Anglais -moments
pendant lesquels les otages fermaient les yeux et priaient, parce qu’ils
avaient très peur quand les pirates montraient des signes de faiblesse – tout
s’installa dans ce qui devint la banalité quotidienne. Deux fois par jour, une
voiture solitaire apportait nourriture et boisson au Bostan et les laissait sur
la piste. Les otages devaient aller chercher les cartons tandis que les pirates
les surveillaient à l’abri dans l’avion. En dehors de cette visite quotidienne
ils n’avaient aucun contact avec le monde extérieur. La radio s’était tue.
Tout se passait comme si on avait oublié l’événement, comme s’il faisait
tellement honte qu’on l’avait effacé des annales de l’histoire. « Ces salauds
nous laissent pourrir », hurlait Man Singh et les otages se joignaient à lui
avec force. « Hijras ! Chootias ! Cons ! »

Ils étaient enveloppés par la chaleur et le silence et des spectres se mirent


à trembler au coin de leurs yeux. Un matin, le plus nerveux des otages, un
jeune homme avec une barbiche et des cheveux bouclés coupés court,
s’éveilla en hurlant de peur parce qu’il avait vu un squelette chevauchant un
chameau dans les dunes. D’autres otages voyaient des boules de couleur
dans le ciel, ou entendaient le battement d’ailes gigantesques. Les trois
pirates de l’air hommes furent pris d’une mélancolie profonde et fataliste.
Un jour, Tavleen les convoqua à une réunion au bout de l’avion ; les otages
entendirent des voix coléreuses. « Elle leur explique qu’ils doivent lancer
un ultimatum, dit Gibreel Farishta à Chamcha. L’un de nous va mourir, ou
quelque chose comme ça. » Mais quand les hommes revinrent, Tavleen
n’était plus avec eux, et le découragement qu’on pouvait lire dans leurs
yeux se teintait, maintenant, de honte. « Ils ont perdu leur cran, chuchota
Gibreel. Peuvent pas. Que reste-t-il à notre Tavleen bibi ? Zéro. Fin de
l’histoire. »

Ce qu’elle fit :
Afin de prouver à ses prisonniers, ainsi qu’à ses compagnons, que l’idée
d’échouer, ou de se rendre, ne diminuerait jamais sa résolution, elle revint
de sa retraite momentanée dans le bar de la première classe et se tint devant
eux comme une hôtesse faisant la démonstration des systèmes de sécurité.
Mais au lieu d’enfiler un gilet de sauvetage et de tenir le tube pour le
gonfler, etc., elle enleva rapidement l’ample djellaba noire qui était son seul
vêtement et se tint devant eux, complètement nue, afin qu’ils puissent voir
l’arsenal de son corps, les grenades comme des seins supplémentaires
nichés entre ses seins, le plastic collé à ses cuisses, exactement comme dans
le rêve de Chamcha. Puis elle remit sa robe et parla avec sa voix d’océan
lointain. « Quand une grande idée naît dans le monde, une grande cause, on
se pose des questions cruciales à son sujet, murmura-t-elle. L’Histoire nous
demande : quel genre de cause sommes-nous ? Sommes-nous purs, absolus,
forts, ou des opportunistes qui font des compromis, des accommodements
et qui cèdent ? » Son corps avait fourni la réponse.

Les jours continuèrent à passer. La situation d’enfermement surchauffe de


sa captivité, à la fois intime et lointaine, donnait à Saladin Chamcha l’envie
de discuter avec la femme, il souhaitait lui dire que l’inflexibilité pouvait
être aussi de l’obsession, de la tyrannie, et que ce pouvait être également
fragile, alors que ce qui est flexible peut aussi être humain et assez fort pour
durer. Mais, bien sûr, il ne dit rien, il sombra dans la torpeur des jours. Dans
la poche du siège en face de lui, Gibreel Farishta découvrit un dépliant
rédigé par Dumsday. À ce moment-là, Chamcha avait remarqué la
détermination avec laquelle la vedette de l’écran résistait aux assauts du
sommeil, aussi n’y avait-il rien d’étonnant à le voir apprendre et réciter le
texte du créationniste, alors que ses paupières lourdes s’abaissaient de plus
en plus jusqu’à ce qu’il s’oblige à les relever. Le créationniste prétendait
que les scientifiques eux-mêmes ne faisaient que réinventer Dieu, que
lorsqu’ils auraient prouvé l’existence d’une force unique et unifiée, dont
Félectro-magnétisme, la gravitation et les forces fortes et faibles de la
nouvelle physique n’étaient que de simples aspects visibles, des avatars,
pourrait-on dire, ou des anges, alors qu’aurions-nous sinon la chose la plus
ancienne de toutes, une entité suprême contrôlant toute la création… « Vous
voyez, ce que dit notre ami, c’est que si vous avez à choisir entre certains
champs de force désincarnés et le vrai Dieu vivant, pour lequel vous
déciderez-vous ? Intéressant, non ? Vous ne pouvez pas adresser de prière à
un courant électrique. Pas la peine de demander à une onde d’ouvrir le
Paradis. » Il ferma les yeux et les rouvrit brusquement. « Quelles foutaises,
dit-il avec colère. Ça me rend malade. »

Passé les premiers jours Chamcha ne prêta plus attention à la mauvaise


haleine de Gibreel, parce que personne dans cet univers de sueur et
d’appréhension ne sentait meilleur. Mais on ne pouvait ignorer son visage,
au fur et à mesure que les grandes taches violettes dues à son absence de
sommeil s’étalaient comme des flaques tout autour de ses yeux. Puis sa
résistance lâcha et il s’effondra sur l’épaule de Saladin pour y dormir quatre
jours de suite.

Quand il reprit ses esprits il découvrit que Chamcha, avec l’aide de


l’otage timide à la barbichette, un certain Jalandri, l’avait transporté sur une
rangée de sièges vides au centre de l’avion. Il alla aux toilettes où il urina
pendant onze minutes et revint avec une véritable terreur dans les yeux. Il
s’assit à nouveau à côté de Chamcha, mais ne dit mot. Deux nuits plus tard,
Chamcha l’entendit lutter, encore, contre le sommeil. Ou, comme il apparut
: contre les rêves.

Chamcha l’entendit murmurer : « Le dixième sommet du monde est le


Xixabangma Feng, huit mille treize mètres. L’annapuma est le neuvième,
huit mille soixante-dix-huit mètres. » Ou il commençait par l’autre bout : «
Sommet numéro un, Chomolungma, huit mille huit cent quarante-huit
mètres. Numéro deux, K2, huit mille six cent onze mètres. Kanchenjunga,
huit mille cinq cent quatre-vingt-dix-huit mètres, Makalu, Dhaulagiri,
Manaslu. Nanga Par-bat, huit mille cent vingt-six mètres.

— Vous comptez des sommets de huit mille mètres pour vous endormir ?
lui demanda Chamcha. C’est plus grand que les moutons, mais il y en a
moins. »

Gibreel Farishta lui lança un regard furieux ; puis il courba la tête ; prit
une décision. « Pas pour dormir, cher ami. Pour rester éveillé. »

C’est alors que Saladin Chamcha découvrit pourquoi Gibreel Farishta


avait commencé à avoir peur de s’endormir. Tout le monde a besoin de
s’ouvrir à quelqu’un et Gibreel n’avait parlé à personne de ce qui lui était
arrivé depuis qu’il avait mangé le porc impur. Les rêves avaient commencé
la nuit même. Dans ces visions il était toujours présent, pas en tant que lui-
même mais comme son homonyme, et je ne veux pas dire que j’interprète
un rôle, Spoono, je suis lui, il est moi, je suis le putain d’archange, Gibreel
lui-même, grandeur nature.

Spoono. Comme Zeenat Vakil, le nom abrégé de Saladin fit rire Gibreel. «
Bhai, ho, tordant. C’est à se tordre. Si vous êtes une chamcha1 anglaise
maintenant, soit. Mr Sally Cuiller. Ce sera notre petite plaisanterie. »
Gibreel Farishta avait le don de ne pas se rendre compte quand il mettait les
gens en colère. Cuiller, cuiller, tout juste Auguste : Saladin détestait tous
ces noms. Mais ne pouvait rien faire. Sauf détester.

Peut-être à cause des surnoms, peut-être pas, Saladin trouva les


révélations de Gibreel pathétiques, décevantes, qu’y avait-il de si étrange à
rêver de lui comme s’il était l’ange, à rêver de n’importe quoi, est-ce que ça
signifiait autre chose qu’une banale sorte d’égocentrisme ? Mais Gibreel
suait de peur. « Le problème, Chamcha, le supplia-t-il, c’est qu’à chaque
fois que je m’endors, le rêve reprend à l’endroit où il s’était arrêté. Le
même rêve, au même endroit. Comme si quelqu’un avait arrêté le
magnétoscope au moment où je sortais de la pièce. Ou, ou. Ou comme si
c’était lui qui était éveillé et que ce que nous vivions soit un putain de
cauchemar. Son putain de cauchemar : nous. Ici. Tout ça. » Chamcha le
regardait avec de grands yeux. « C’est fou, hein, dit-il. Qui sait si les anges
dorment, sans parler de rêver. J’ai l’air d’un fou. Oui ou non ?

— Oui, vous avez l’air d’un fou.

— Alors, nom de Dieu, gémit-il, que se passe-t-il dans ma tête ? »

Plus il restait sans dormir plus il était bavard, il se mit à amuser les
otages, les pirates de l’air, ainsi que l’équipage décrépit du vol 420, les
hôtesses autrefois méprisantes et les pilotes autrefois reluisants qui avaient
l’air maintenant rongés aux mites dans un coin de l’avion et qui semblaient
même avoir perdu tout enthousiasme pour les interminables parties de rami
– avec ses théories de plus en plus excentriques sur la réincarnation,
comparant leur séjour sur la piste de l’oasis d’Al-Zamzam à une seconde
période de gestation, racontant à chacun qu’ils étaient morts à ce monde et
en train d’être régénérés, renouvelés. Cette idée semblait le réconforter,
même si elle donnait envie aux otages de le pendre, et il bondit sur un siège
pour expliquer que le jour de leur libération serait le jour de leur
renaissance, un discours optimiste qui calma son auditoire. « Incroyable
mais vrai ! s’écria-t-il. Ce jour-là sera le jour zéro, et parce que nous aurons
le même jour de naissance nous aurons le même âge pendant le reste de
notre vie. Comment appelle-t-on cinquante gosses nés en même temps de la
même mère ? Dieu seul le sait. Des cinquantuplets. Merde ! »

Pour Gibreel possédé, la réincarnation abritait plusieurs idées réunies


autour d’un a-babélisme : le phénix-qui-renaît-de-ses-cendres, la
résurrection du Christ, la transmigration, à l’instant de la mort, de l’âme du
Dalaï Lama, dans le corps d’un nouveau-né… autant de sujets qui se
mêlaient aux avatars de Vichnou, aux métamorphoses de Jupiter, qui avait
imité Vichnou en prenant la forme d’un bœuf ; et ainsi de suite, y compris
bien sûr le progrès des êtres humains à travers les cycles successifs de la
vie, un moment en cafards, un autre en rois, vers la béatitude de l’état de
non-retour. Pour renaître, il faut d’abord mourir. Chamcha ne prenait pas
la peine de faire remarquer à Gibreel que, dans la plupart des exemples
qu’il donnait au cours de ses soliloques, la métamorphose n’exigeait pas la
mort ; on rentrait dans la nouvelle chair par d’autres portes. Gibreel en plein
vol, agitant ses bras comme des ailes impériales, ne souffrait aucune
interruption. « L’ancien doit mourir, tu as pigé, sinon le nouveau ne peut pas
devenir quoi que ce soit. »

Parfois ces tirades s’achevaient en larmes. Farishta dans son épuisement-


au-delà-de-l’épuisement perdait tout contrôle de lui-même et posait sa tête
secouée de sanglots sur l’épaule de Chamcha, tandis que Saladin – une
captivité prolongée vient à bout de certaines retenues parmi les otages —
lui caressait le visage et l’embrassait sur le sommet de la tête. Allez, allez,
allez. À d’autres moments l’irritation de Chamcha prenait le dessus. La
septième fois que Farishta cita la bonne vieille formule de Gramsci,
Saladin, frustré, hurla, c’est peut-être ce qui t’arrive, grande gueule, ton
vieux moi meurt et l’ange de rêve essaie de renaître dans ta chair.

« Tu veux savoir le plus beau ? » Au bout de cent un jours, Gibreel offrit à


Chamcha d’autres confidences. « Tu veux savoir pourquoi je suis ici ? » et
il lui dit quand même : « À cause d’une femme. Oui, m’sieur. Pour le putain
d’amour de ma putain de vie. Avec qui j’ai passé en tout trois virgule cinq
jours. C’est pas la preuve que je suis vraiment fêlé ? CQFD, Chamcha mon
vieux pote. »

Et : « Comment t’expliquer ? Trois jours et demi, combien de temps faut-


il pour reconnaître la meilleure chose qui me soit arrivée, la chose la plus
profonde, la chose-qui-doit-être ? Je te jure : quand je l’ai embrassée, il y
avait des putains d’étincelles, crois-le ou pas, elle a dit que c’était
l’électricité statique de la moquette mais j’avais déjà embrassé une nana
dans une chambre d’hôtel et pourtant c’était une première, la seule et
unique fois que cela se passait. Putain de décharges électriques, vieux, j’ai
dû sauter en arrière sous la douleur. »

Il manquait de mots pour la décrire, sa femme en glace de montagne, pour


décrire ce moment où sa vie avait éclaté en morceaux à ses pieds et où cette
femme était devenue sa raison d’être. « Tu ne peux pas te rendre compte,
renonça-t-il à expliquer. Tu n’as peut-être jamais rencontré une personne
pour qui tu traverserais le monde, pour qui tu quitterais tout, tu t’en irais et
tu prendrais l’avion. Elle a escaladé l’Éverest, vieux. Huit mille huit cent
quarante huit mètres. Droit au sommet. Je peux au moins prendre l’avion
pour une femme comme ça ! »

Plus Gibreel Farishta essayait d’expliquer son obsession de la grimpeuse


de montagne Alléluia Cone, plus Saladin essayait de retrouver le souvenir
de Pamela, mais elle ne revenait pas. Au début il reçut la visite de Zeeny,
son ombre, et ensuite il n’y eut plus personne du tout. La passion de Gibreel
commença à rendre Chamcha fou de rage et de frustration, mais Farishta ne
s’en apercevait pas, il lui donnait des claques dans le dos, courage,
Chamcha, ça ne va plus tarder.

Le cent dixième jour, Tavleen s’avança vers le petit otage à barbiche,


Jalandri, et lui fit signe de se lever. Notre patience est à bout, annonça-t-
elle, nous avons envoyé des ultimatums répétés qui sont restés sans réponse,
l’heure du premier sacrifice est arrivée. Elle employa le mot : sacrifice. Elle
regarda Jalandri droit dans les yeux et prononça sa condamnation à mort. «
Toi d’abord. Apostat traître salaud. » Elle donna l’ordre à l’équipage de se
préparer à décoller, elle n’allait pas risquer une prise d’assaut après
l’exécution, et du bout de son fusil elle poussa vers la porte un Jalandri
criant et demandant grâce. « Rien n’échappe à la fille, dit Gibreel à
Chamcha. C’est un sird-tondu. » Jalandri avait été choisi en premier parce
qu’il avait abandonné le turban et coupé ses cheveux, ce qui faisait de lui un
traître à sa foi, un sirdaiji rasé. Un sird-tondu. Une condamnation en neuf
lettres ; sans appel.

Jalandri était tombé à genoux, des taches s’étalaient sur le fond de son
pantalon, elle le traîna jusqu’à la porte par les cheveux. Personne ne
bougeait. Dara Buta Man Singh se détournèrent pour ne pas voir la scène. Il
était agenouillé, le dos vers la porte ouverte ; elle l’obligea à se retourner,
lui tira une balle dans la tête, et il bascula sur la piste. Tavleen referma la
porte.

Man Singh, le plus jeune et le plus anxieux du groupe, lui cria : « Où est-
ce qu’on va aller maintenant ? Ils enverront des commandos n’importe où.
Nous sommes faits comme des rats.

— Le martyre est un privilège, dit-elle doucement. Nous serons comme


des étoiles ; comme le soleil. »

Le sable céda la place à la neige. L’Europe en hiver, sous son blanc


manteau, sa blancheur fantomatique éclairant la nuit. Les Alpes, la France,
la côte anglaise, les falaises blanches se dressant vers les blanches prairies.
Mr Saladin Chamcha enfonça sur sa tête un chapeau melon prématuré. Le
monde avait redécouvert le vol AI-420, le Boeing 747 Bostan. Les radars le
suivaient ; les messages radio crépitaient. Demandez-vous l’autorisation
d’atterrir ? Mais on ne demandait aucune autorisation. Bostan tournait au-
dessus du rivage anglais comme un gigantesque oiseau de mer. Une
mouette. Un albatros. Les jauges de carburant chutèrent : vers le zéro.

Quand la bagarre éclata, elle prit tous les passagers par surprise, parce que
cette fois les trois pirates de l’air hommes ne discutèrent pas avec Tavleen,
il n’y eut aucun conciliabule tendu à propos du carburant, à propos de
merde, qu’est-ce que tu fous, il n’y eut qu’un temps d’arrêt muet, ils ne
voulaient même plus se parler, comme s’ils avaient abandonné tout espoir,
puis Man Singh qui n’en pouvait plus se jeta sur elle. Les otages
observaient ce combat à mort sans se sentir concernés, parce qu’il régnait
dans l’avion un curieux détachement, une sorte de laisser-faire nonchalant,
on pourrait dire un fatalisme. Ils roulèrent par terre et le couteau de Tavleen
s’enfonça dans le ventre de Man Singh. Ce fut tout, la brièveté de la scène
renforça son apparente insignifiance. Au moment où elle se releva, ce fut
comme si tout le monde s’éveillait, comme si tout le monde comprenait
qu’elle ne plaisantait pas, qu’elle irait vraiment jusqu’au bout, elle tenait
dans la main le fil qui reliait les détonateurs de toutes les grenades placées
sous sa robe, tous ces seins fatals, Buta et Dara se précipitèrent sur elle mais
elle tira quand même sur le fil, et les murs s’effondrèrent comme à Jéricho.

Non, pas la mort : la naissance.


II
Mahound
1
Quand il se soumet à l’inévitable, quand il glisse les paupières lourdes
vers les visions de son angélication, Gibreel passe devant sa mère
affectueuse qui lui donne un autre nom, Chaytan, l’appelle-t-elle,
exactement comme Chaytan, pareil au même, parce qu’il a fait des bêtises
avec les repas qu’il devait porter en ville pour le déjeuner des employés de
bureau, petit diable espiègle, elle tranche l’air de la main, voyou qui a mis
les gamelles de viande musulmane dans les parties réservées aux hindous
non végatariens, les clients sont hors d’eux. Petit démon, lui reproche-t-elle,
puis elle le prend dans ses bras, mon petit farishta, les garçons seront
toujours des garçons, et il continue à tomber dans le sommeil, et plus il
tombe plus il grandit et la chute commence à ressembler au vol, la voix de
sa mère flotte jusqu’à lui, de très loin, baba, comme tu as grandi,
démonslxtwx, oua, oua, applaudissements. Il est gigantesque, sans ailes, les
pieds sur l’horizon et les bras autour du soleil. Dans ses premiers rêves, il
voit des commencements, Chaytan jeté bas du ciel, agrippant une branche
de la Chose la plus haute, l’arbre de la fin ultime qui se tient sous le Trône,
Chaytan qui disparaît, plonge, flac. Mais il continuait à vivre, n’était pas ne
pouvait pas être mort, il chantait de l’enfer profond ses versets doux et
séducteurs. Ô les douces chansons qu’il connaissait. Avec ses filles comme
chœur démoniaque, oui, toutes les trois, Lat Manat Uzza, des filles sans
mère ricanant avec leur Abba, gloussant de Gibreel derrière leurs mains, tu
vas voir quel tour on va vous jouer, à toi et à l’homme d’affaires, là-haut sur
la colline. Mais avant de parler de l’homme d’affaires, il y a d’autres
histoires à raconter, voici l’archange Gibreel, montrant la source de
Zamzam à Hagar l'Égyptienne pour que, abandonnée dans le désert avec
son enfant par le prophète Ibrahim, elle puisse en boire les eaux fraîches et
survivre. Et plus tard, quand Jurhum eut bouché la source de Zamzam avec
de la boue et des gazelles d’or, afin qu’on la perde pendant un certain
temps, le voici à nouveau, la montrant du doigt à celui-là, Muttalib des
tentes écarlates, le père de l’enfant aux cheveux d’argent qui, a son tour,
engendra l’homme d’affaires. L’homme d’affaires : le voici.

Parfois quand il dort, Gibreel prend conscience, sans le rêve, de lui-même


en train de dormir, de lui-même rêvant la propre conscience de son rêve,
puis il est pris d’angoisse, ô Dieu, s’écrie-t-il, Dieu de bonté, tu m’as
Allahbonne, je suis cuit, moi. J’ai un petit vélo dans la tête, je suis fou,
brinde-zingue et complètement dingue. Comme lui, l’homme d’affaires,
quand il a vu l’archange pour la première fois : il a cru qu’il était fêlé, il
voulait se jeter d’un rocher, d’un très haut rocher, d’un rocher sur lequel
poussait un arbre rabougri, un rocher aussi haut que le toit du monde.

Il arrive : il se fraie un chemin jusqu’à la grotte au sommet au mont Cone.


Bon anniversaire : aujourd’hui, il a quarante-quatre ans. Mais bien que la
ville derrière et en dessous de lui soit en ébullition pour une fête, il monte,
seul. Sans le costume d’anniversaire, bien repassé et plié au pied de son lit.
Un homme aux goûts ascétiques. (Quel étrange homme d’affaires est-ce là
?)

Question : Quel est le contraire de la foi ?

Pas l’incrédulité. Trop catégorique, certain, fermé. En soi une sorte de foi.

Le doute.

La condition humaine, mais quelle est la condition des anges ? À mi-


chemin entre Allahbonne et homo sapiens, ont-ils jamais douté ? Oui :
défiant la volonté de Dieu un jour ils se sont cachés sous le Trône, osant
poser des questions interdites : des antiquestions. Est-ce juste. Ne pourrait-
on pas en discuter. La liberté, la vieille antiquête. Évidemment, il les a
calmés en employant ses dons de dirigeant à la dieu. Il les a flattés : vous
serez les instruments de ma volonté sur terre, à propos de salutdamnation de
l’homme, tous les habituels etcetera. Et hop presto, fin de la revendication,
on remet les auréoles, et au boulot. Les anges sont faciles à apaiser ; fais-en
des instruments et ils joueront ta musique à la harpe. Les êtres humains sont
plus coriaces, ils peuvent douter de tout, même de la preuve qu’ils ont sous
les yeux. Ou derrière les yeux. Pendant qu’ils s’endorment, qu’est-ce qui se
passe derrière les quinquets fermés… les anges, quand il s’agit de volonté,
ils n’en ont pas beaucoup. La volonté c’est ne pas être d’accord ; ne pas se
soumettre ; s’opposer.

Je sais ; parole de diable. Chaytan interrompt Gibreel.


Moi ?

L’homme d’affaires : il a l’air comme il faut, haut front, bec d’aigle,


épaules larges, hanches étroites. Taille moyenne, sombre, habillé de deux
morceaux de tissu uni, de quatre aunes chacun, un drapé autour du corps,
l’autre jeté sur l’épaule. De grands yeux ; de longs cils comme ceux d’une
fille. Ses pas peuvent sembler trop grands pour ses jambes, mais il a le pied
léger. Les orphelins apprennent à être des cibles mobiles, à avoir un pas
rapide, des réactions vives, à tenir leur langue. Il monte parmi les buissons
d’épines et les balsamiers, il escalade les rochers, ça c’est un homme, pas
un de ces usuriers mous. Et oui, il faut le dire encore : tous les pachas des
affaires ne s’en vont pas dans la nature, là-haut sur le mont Cone, parfois
pendant un mois d’affilée, simplement pour être seul.

Son nom : un nom de rêve, changé par la vision. Prononcé correctement,


cela veut dire celui-à-qui-on-devrait-rendre grâce, mais il n’y répondra pas
ici ; et, bien qu’il en ait tout à fait conscience, il ne répondra pas non plus au
surnom qu’on lui donne à Jahilia, en bas – celui-qui-monte-et-descend-le-
vieux-Coney2. Ici, il n’est ni Mahomet ni Malhonnête ; il a adopté, à la
place, le talisman du diable pendu autour du cou. Pour transformer les
insultes en forces, les whigs, les tories, les Noirs choisirent tous de plein gré
de porter les noms qu’on leur donnait en dérision ; de la même façon, notre
escaladeur de montagne, le solitaire motivé par le prophit, va devenir celui
qui fait peur aux enfants moyenâgeux, le synonyme du diable : Mahound.

C’est lui. Mahound l’homme d’affaires, escaladant su montagne brûlante


dans le Hedjaz. Le mirage d’une ville brille en dessous de lui, au soleil.

La ville de Jahilia est entièrement construite en sable, ses structures sont


formées du désert sur lequel elle se dresse. On peut s’émerveiller devant ce
spectacle : emmuré, ferme de quatre portes, l’ensemble est un miracle
construit par ses citoyens, qui ont appris à transformer les dunes de sable
blanc de cet endroit maudit – la matière même de l’inconstance –, la
quintessence de l’instable, du mouvant, de la trahison, de l’absence de
forme – et, par alchimie, en ont fait le matériau de leur permanence
nouvellement inventée. Seules trois ou quatre générations les séparent de
leur passé de nomades, quand ils étaient aussi déracinés que les dunes, ou
plutôt enracinés dans le fait de savoir que le voyage était leur maison.
— Alors que l’itinérant peut se passer entièrement du voyage ; ce n’est
qu’un mal nécessaire ; l’important c’est d’arriver.

Tout récemment, en hommes d’affaires avisés, les habitants de Jahilia se


sont installés au croisement des routes des grandes caravanes, et ils ont
attelé les dunes à leur volonté. Maintenant le sable est au service des
puissants marchands des villes. Transformé en pavés, il recouvre les rues
tortueuses de Jahilia ; la nuit, des flammes d’or jaillissent des braseros de
sable poli. Il y a des vitres aux fenêtres, des fenêtres comme de longues
fissures dans les murs de sable infiniment hauts des palais des marchands ;
dans les ruelles de Jahilia, des ânes tirent des charrettes aux roues de
silicium. Moi, dans ma méchanceté, j’imagine parfois l’arrivée d’une
grande vague, un grand mur d’eau bouillonnante qui traverse le désert, une
catastrophe liquide pleine de bateaux qui se brisent et de bras qui se noient,
un raz de marée qui réduirait ces vains châteaux de sable à néant, aux grains
dont ils viennent. Mais il n’y a pas de vagues ici. L’eau est l’ennemi à
Jahilia. Portée dans des pots de terre, il ne faut jamais la renverser (le code
pénal est féroce pour les délinquants), parce que là où tombent des gouttes
d’eau, la ville s’effrite de façon alarmante. Des trous se forment dans les
routes, les maisons penchent et tremblent. Les porteurs d’eau de Jahilia sont
des nécessités que l’on déteste, des parias qu’on ne peut ignorer et qui, par
conséquent, ne sont jamais pardonnés. Il ne pleut jamais à Jahilia ; il n’y a
pas de fontaines dans les jardins de silicium. Quelques palmiers se dressent
dans des cours fermées, leurs racines vont très loin sous la terre à la
recherche de l’humidité. L’eau de la ville vient de ruisseaux souterrains et
de sources, dont l’une est la célèbre Zamzam, au cœur de la ville de sable
concentrique, près de la Maison de la Pierre Noire. Ici, à Zamzam, un
beheshti, un porteur d’eau méprisé, tire le liquide dangereux et vital. Il a un
nom : Khalid.

C’est une ville d’hommes d’affaires, Jahilia. Le nom de la tribu est


Requin.

Dans cette ville, l’homme d’affaires-transformé-en-pro-phète, Mahound,


est en train de fonder une des plus grandes religions du monde ; et, ce jour-
là, il est confronté à la plus importante crise de sa vie. Une voix murmure à
son oreille : Quel genre d’idée es-tu ? Démon-ou-strueux ?
Nous connaissons cette voix. Nous l’avons déjà entendue.

Tandis que Mahound escalade le mont Cone, Jahilia fête un autre


anniversaire. Dans les temps anciens le patriarche Ibrahim vint dans la
vallée avec Hagar et Ismaïl, leur fils. Ici, dans le désert sans eau, il
abandonna Hagar. Elle lui demanda, cela peut-il être la volonté de Dieu ? Il
répondit, oui. Et il s’en alla, le salaud. Dès le début les hommes se sont
servis de Dieu pour justifier l’injustifiable. Les voies de Dieu sont
insondables, disent les hommes. Pas étonnant, alors, que les femmes se
soient adressées à moi. – Mais revenons à nos moutons ; Hagar n’était pas
une sorcière. Elle lui faisait confiance : alors sûrement II ne
m’abandonnera pas. Après le départ d’Ibrahim, elle nourrit son enfant au
sein jusqu’à ce que son lait tarisse. Et elle gravit deux collines, d’abord Safa
puis Marouah, courant de l’une à l’autre dans son désespoir, essayant
d’apercevoir une tente, un chameau, un être humain. Elle ne vit rien. C’est
alors qu’il vint vers elle, Gibreel, et lui montra la source de Zamzam. Ainsi

Hagar survécut ; mais pourquoi les pèlerins s’y rassemblent-ils aujourd’hui


? Pour fêter sa survie ? Non, non. Ils fêtent l’honneur rendu à la vallée par
la visite de, je vous le donne en mille, Ibrahim. Au nom de cet époux fidèle,
ils se rassemblent, prient et, surtout, dépensent.

Jahilia aujourd’hui est toute parfumée. Les parfums de l’Arabie, de


YArabia Odorifera, embaument l’air : balsamine, casse, cannelle, encens et
myrrhe. Les pèlerins boivent du vin de palme et errent dans la grande foire
de la fête d’Ibrahim. Et, au milieu d’eux, marche un homme que son air
renfrogné distingue de la foule en liesse : un grand homme vêtu d’amples
robes blanches, il a presque une tête de plus que Mahound. Sa barbe courte
épouse la forme de son visage oblique et osseux ; sa démarche à la cadence
et l’élégance mortelles du pouvoir. Comment s’appelle-t-il ? -La vision livre
finalement son nom ; lui aussi est transformé par le rêve. Le voici, Karim
Abu Simbel, un grand de Jahilia, mari de la belle et féroce Hind. Chef du
conseil de la cité, riche au-delà de ce qu’on peut imaginer, propriétaire des
temples lucratifs situés aux portes de la ville, riche en chameaux,
propriétaire de caravanes, sa femme a la plus grande beauté du pays :
qu’est-ce qui pourrait ébranler les certitudes d’un tel homme ? Et
cependant, pour Abu Simbel, aussi, la crise approche. Un homme le ronge,
et vous pouvez deviner lequel, Mahound Mahound Mahound.

Oh, la splendeur des champs de foire de Jahilia ! Ici dans de vastes tentes
parfumées il y a d’imposants étals d’épices, de feuilles de séné, de bois
odoriférants ; ici on peut trouver les vendeurs de parfums, qui se disputent
le nez des pèlerins, ainsi que leur bourse. Abu Simbel se fraie un chemin
dans la foule. Des marchands, des juifs, des monophysites, des Nabatéens
achètent et vendent des morceaux d’or et d’argent, ils les pèsent et mordent
les pièces d’une dent de connaisseur. Il y a du Un d’Égypte et de la soie de
Chine ; de Bassora, des armes et du grain. On joue, on boit, on danse. On
vend des esclaves, des Nubiens, des Anatoliens, des Éthiopiens. Les quatre
factions de la tribu du Requin contrôlent des zones séparées de la foire, les
parfums et les épices dans les Tentes Ecarlates, les tissus et les cuirs dans
les Tentes Noires. Le groupe aux Cheveux d’Argent s’occupe des métaux
précieux et des armes. Les amusements – les dés, les danseuses du ventre,
le vin de palme, le hachisch et l’afeem – sont la prérogative du quatrième
quartier de la tribu, les Propriétaires des Chameaux Tachetés, qui dirigent
également le commerce des esclaves. Abu Simbel regarde dans une tente de
danse. Des pèlerins sont assis serrant des bourses dans leur main gauche ;
de temps en temps une pièce passe de la bourse dans la paume de la main
droite. Les danseuses se tortillent et suent, et leurs yeux ne quittent jamais
l’extrémité des doigts des pèlerins ; quand le mouvement des pièces cesse,
la danse cesse aussi. Le grand homme fait la grimace et laisse retomber le
rabat de la tente.

Jahilia a été construite en une série de cercles concentriques, les bâtiments


s’étendent à partir de la Maison de la Pierre Noire, approximativement par
ordre de richesse et de rang social. Le palais d’Abu Simbel est dans le
premier cercle, le cercle secret ; il descend une des promenades, des
radiales ventées, passe devant les nombreux voyants de la ville qui, en
échange de l’argent des pèlerins, pépient, roucoulent, sifflent, possédés par
différents djinns d’oiseaux, de fauves, de serpents. Une sorcière, qui ne lève
pas les yeux, s’accroupit sur son chemin : « Tu veux capturer le cœur d’une
fille, chéri ? Tu veux écraser un ennemi sous ton pouce ? Essaie-moi ;
essaie mes petits nœuds ! » Et elle se lève et fait pendiller une corde pleine
de nœuds, où sont piégées des vies humaines – mais, voyant maintenant à
qui elle parle, elle laisse retomber son bras déçu et disparaît furtivement, en
marmonnant, dans le sable.

Partout, du bruit et des coudes. Des poètes perchés sur des caisses
déclament tandis que des pèlerins jettent des pièces à leurs pieds. Des
bardes disent des vers en rajaz dont la métrique à quatre temps s’accorde,
d’après la légende, au pas du chameau ; d’autres parlent le qasidah, des
poèmes sur des maîtresses indociles, l’aventure du désert, la chasse à
l’onagre. Dans un jour ou deux commencera le concours annuel de poésie,
après quoi les sept meilleurs vers seront cloués aux murs de la Maison de la
Pierre Noire. Les poètes se mettent en forme pour le grand jour ; Abu
Simbel rit en entendant des ménestrels chanter des satires impitoyables, des
odes au vitriol commandées par un chef contre un autre, par une tribu
contre sa voisine. Et fait un signe de reconnaissance quand un des poètes lui
emboîte le pas, un jeune homme très maigre et aux doigts fébriles. Ce jeune
satiriste a déjà la langue la plus crainte de tout Jahilia, mais il se conduit
presque avec déférence envers Abu Simbel. « Pourquoi cet air soucieux,
Maître ? Si tu ne perdais pas tes cheveux je te dirais de les laisser libres. »
Abu Simbel fait un sourire de biais. « Une telle réputation, dit-il amusé.
Une telle renommée avant même d’avoir perdu tes dents de lait. Fais
attention sinon on va être obligé de te les arracher. » Il le taquine, il parle
légèrement, mais même cette légèreté contient une menace, à cause de
l’étendue de son pouvoir. Le garçon ne se laisse pas démonter. Marchant du
même pas qu’Abu Simbel, il réplique : « Pour chaque dent que vous
m’arracherez il en poussera une plus forte, qui mordra plus profondément,
qui fera jaillir un sang plus chaud. » Le Maître acquiesce vaguement. « Tu
aimes le goût du sang », dit-il. Le garçon hausse les épaules. « Un travail de
poète, répond-il. Nommer l’innommable, dénoncer les fraudes, prendre
parti, provoquer des discussions, façonner le monde et l’empêcher de
s’endormir. » Et si des rivières de sang coulent des blessures infligées par
ses vers, elles le nourriront. C’est le poète satirique, Baal.

Une litière fermée de rideaux passe près d’eux ; quelque belle dame de la
ville venue voir la foire, portée sur les épaules de huit esclaves d’Anatolie.
Abu Simbel prend le jeune Baal par le coude, sous le prétexte de l’écarter
du chemin ; il murmure, « j’espérais te trouver ; un mot, si tu yeux bien. »
Baal s’émerveille de l’habileté du Maître. À la recherche d’un homme, il
peut faire croire à sa proie qu’elle a chassé le chasseur. L’étreinte d’Abu
Simbel se resserre ; il dirige son compagnon, en le tenant toujours par le
coude, vers le saint des saints au centre de la ville.

« J’ai un travail pour toi, dit le Maître. Une affaire littéraire. Je connais
mes limites ; le don de la malice rimée, l’art de la calomnie rythmée, sont
au-delà de mes capacités. Tu comprends. »

Mais Baal, le fier, l’arrogant, se raidit, se réfugie dans sa dignité. « Il n’est


pas juste que l’artiste devienne le serviteur de l’État. » La voix de Simbel
baisse, prend un rythme plus soyeux. « Ah, oui. Alors que te mettre au
service des assassins est une chose tout à fait honorable. » Un culte des
morts fait rage à Jahilia. Quand un homme meurt, des pleureuses
professionnelles se frappent, se déchirent la poitrine, s’arrachent les
cheveux. On laisse mourir sur la tombe un chameau aux jarrets coupés. Et si
l’homme a été assassiné, son parent le plus proche prononce des vœux
d’ascétisme et poursuit le meurtrier jusqu’à ce que le sang ait été lavé par le
sang ; la coutume veut qu’on compose un poème d’éloge, mais peu de
vengeurs ont le don de la poésie. De nombreux poètes gagnent leur vie en
écrivant des chants d’assassinat, et tous s’accordent pour reconnaître que le
meilleur des poètes qui font l’éloge du sang est le tout jeune polémiste,
Baal. Que sa fierté professionnelle empêche de se sentir blessé par les
petites flèches du Maître. « C’est une affaire culturelle », répond-il. Abu
Simbel s’enfonce de plus en plus dans ses manières soyeuses. « Peut-être
bien, chuchote-t-il devant les portes de la Maison de la Pierre Noire, mais,
Baal, reconnais-le : n’ai-je pas un droit sur toi ? Ne sommes-nous pas, tous
deux, en quelque sorte au service de la même maîtresse ? »

Le sang quitte les joues de Baal ; sa confiance se brise, le quitte comme


une coquille. Le Maître, apparemment insensible à ce changement, pousse
le poète satirique dans la Maison.

On dit à Jahilia que cette vallée est le nombril du monde ; qu’à sa


création, la planète tournait autour de ce point. Adam vint ici et vit un
miracle : quatre colonnes d’éme-raude soutenant un gigantesque rubis
rayonnant, et sous ce dais une énorme pierre blanche, rayonnant elle aussi
de sa propre lumière, comme une vision de son âme. Il construisit de solides
murailles autour de sa vision afin de l’atteler pour toujours à la terre. Ce fut
la première Maison. Elle fut reconstruite plusieurs fois – une fois par
Ibrahim, après que Hagar et Ismaïl, aidés par l’ange, eurent survécu – et peu
à peu au cours des siècles les attouchements répétés de la pierre blanche par
les pèlerins l’ont rendue noire. Puis vint le temps des idoles ; à l’époque de
Mahound, trois cent soixante dieux de pierre se pressaient autour de la
pierre de Dieu.

Qu’aurait pensé le vieil Adam ? Ses propres fils sont ici aujourd’hui : le
colosse de Hubal, envoyé de Hit par les Amalékites, se dresse au-dessus du
puits de la trésorerie, Hubal le berger, le croissant de lune dans le cours ;
aussi, Kain, hostile, dangereux. C’est le croissant de lune dans U-décours,
le forgeron et le musicien ; lui aussi a ses fidèles.

Hubal et Kain regardent s’avancer nonchalamment U* Maître et le poète.


Et le proto-Dionysos nabatéen, Celui-de-Shara ; l’étoile du matin, Astarté et
le saturnien Nakruh. Voici le dieu du Soleil, Manaf ! Regardez, ici s’agite le
géant Nasr, le dieu à forme d’aigle ! Voici Quzah, qui tient l’arc-en-ciel…
n’est-ce pas un trop-plein de dieux, un déluge de pierres, pour nourrir
l’appétit glouton des pèlerins, pour étancher leur soif profane. Pour séduire
les voyageurs, les déités viennent – comme les pèlerins – de loin et de
l’infini. Les idoles, elles aussi, sont des délégués à une espèce de foire
internationale.

Ici il y a un dieu qui s’appelle Allah (ce qui signifie simplement, le dieu).
Demandez aux habitants de Jahilia et ils reconnaîtront que ce type a une
sorte d’autorité générale, mais il n’est pas très populaire : c’est un
généraliste à une époque de statues spécialistes.

Abu Simbel et Baal qui transpire depuis peu sont arrivés devant les
châsses, placées côte à côte, des trois déesses les plus aimées à Jahilia. Ils
s’inclinent devant elles : Uzza au visage radieux, déesse de la Beauté et de
l’Amour ; la sombre et obscure Manat, le visage détourné pour de
mystérieuses raisons, laissant couler du sable entre ses doigts – elle est
responsable du destin – elle est le Destin ; et enfin la plus grande des trois,
la déesse mère, que les Grecs appelaient Lato. Ici, on l’appelle liât ou, plus
fréquemment, Al-Lat. La déesse. Même son nom fait d’elle l’opposée et
l’égale d’Allah. Lat l’omnipotente. Baal, le visage soudain soulagé, se jette
sur le sol et se prosterne devant elle. Abu Simbel reste debout.
La famille du Maître, Abu Simbel – ou, pour être plus précis, de sa femme
Hind – contrôle le célèbre temple de Lat à la porte sud de la ville. (Ils tirent
aussi des revenus du temple de Manat à la porte est, et du temple d’Uzza, au
nord.) Ces concessions sont la base de la richesse du Maître, alors Baal
comprend qu’il soit naturellement le serviteur de Lat. Et la dévotion du
poète satirique pour cette déesse est bien connue à Jahilia. C’est donc ça
qu’il voulait dire ! Tremblant de soulagement, Baal reste prosterné, en
remerciant sa Dame patronne. Qui l’observe avec bienveillance ; mais on ne
peut pas se fier à l’expression d’une déesse. Baal a fait une grossière erreur.

Sans prévenir, le Maître donne un coup de pied dans les reins du poète.
Attaqué au moment même où il se croyait en sécurité, Baal couine, roule
sur le sol, et Abu Simbel le poursuit et continue à lui donner des coups de
pied. On entend une côte craquer. « Avorton, dit le Maître en gardant une
voix douce et de bonne humeur. Maquereau à la voix haut perchée et aux
petits testicules. Croyais-tu que le Maître du temple de Lat allait te
manifester de l’amitié uniquement à cause de ta passion d’adolescent pour
elle ? » Et encore des coups de pied, réguliers, méthodiques. Baal pleure
aux pieds d’Abu Simbel. La Maison de la Pierre Noire est loin d’être vide,
mais qui oserait s’interposer entre le Maître et son courroux ? Brusquement,
le bourreau de Baal s’accroupit, saisit le poète par les cheveux, lui relève la
tête, lui murmure à l’oreille : « Baal, je ne parlais pas de cette maîtresse-là
», et Baal laisse échapper la plainte hideuse de celui qui s’apitoie sur lui-
même, parce qu’il sait que sa vie est sur le point de s’achever, alors qu’il a
encore tant de choses à faire, le pauvre type. Les lèvres du Maître lui
caressent l’oreille. « Crottin de chameau effrayé, souffle Abu Simbel, je sais
que tu baises ma femme. » Il remarque, avec intérêt, que Baal est en
érection, un dérisoire monument à sa peur.

Abu Simbel, le Maître cocufié, se relève, ordonne, « Debout », et Baal,


ahuri, sort derrière lui.

Les tombeaux d’Ismaïl et de sa mère Hagar l’Égyptienne sont près de la


façade nord-ouest de la Maison de la Pierre Noire, dans un enclos entouré
de murs bas. Abu Simbel s’approche, s’arrête à quelques pas. Dans l’enclos,
il y a un petit groupe d’hommes. Khalid le porteur d’eau est là, ainsi qu’une
sorte de clochard qui vient de Perse et qui porte le nom extravagant de
Salman, et pour compléter ce trio de racaille, il y a l’esclave Bilal, celui
qu’a affranchi Mahound, un énorme monstre noir, celui-là, avec une voix
assortie à sa taille. Les trois paresseux sont assis sur le mur. « Ces canailles,
dit Abu Simbel. Ce sont tes cibles. Écris sur eux ; et sur leur chef, aussi. »
Baal, malgré sa terreur, ne peut cacher son incrédulité. « Maître, ces crétins
– ces foutus clowns ? Vous n’avez pas à vous en occuper. Qu’allez-vous
imaginer ? Que le Dieu de Mahound peut mettre vos temples en faillite ?
Trois cent soixante contre un seul, et celui qui est tout seul gagnerait ? C’est
impossible. » Il ricane, au bord de l’hystérie. Abu Simbel reste calme : «
Garde tes insultes pour tes vers. » Baal ne peut pas s’arrêter de rire. « Une
révolution de porteurs d’eau, d’immigrés et d’esclaves… hou la-la, Maître.
J’ai vraiment peur. » Abu Simbel dévisage le poète pouffant de rire. « Oui,
répondit-il, c’est vrai, tu devrais avoir peur. Mets-toi à écrire, s’il te plaît, et
j’attends que ces vers soient ton chef-d’œuvre. » Baal se recroqueville,
gémit. « Mais c’est gaspiller mon, mon petit talent…» Il se rend compte
qu’il en a trop dit.

« Fais ce qu’on t’ordonne » sont les derniers mots qu’Abu Simbel lui
adresse. « Tu n’as pas le choix. »

Le Maître se délasse dans sa chambre tandis que ses concubines satisfont


ses besoins. De l’huile de noix de coco pour ses cheveux clairsemés, du vin
pour son palais, des langues pour son plaisir. Le garçon avait raison.
Pourquoi avoir peur de Mahound ? Il commence, oisivement, à compter ses
concubines, abandonne à quinze d’un geste de la main ; Le garçon.
Évidemment, Hind va continuer à le voir ; que peut-il faire contre sa
volonté ? C’est une faiblesse de sa part à lui, il le sait, il voit trop, il tolère
trop. Il a bien ses appétits, pourquoi n’aurait-elle pas les siens ? Tant qu’elle
reste discrète ; tant qu’il est au courant. Il faut qu’il sache ; savoir est sa
drogue, son vice. Il ne supporte pas ce qu’il ne connaît pas et pour cette
seule raison, à défaut d’une autre, Mahound est son ennemi, Mahound avec
sa bande de loqueteux, le garçon avait raison d’en rire. Lui, le Maître, rit
moins facilement. Comme son adversaire c’est un homme prudent, il
marche sur la pointe des pieds. Il se souvient du grand, l’esclave, Bilal :
comment son maître lui a demandé, devant le temple de Lat, de dire
combien il y avait de dieux. « Un seul », a-t-il répondu de sa forte voix
musicale. Un blasphème, passible de mort. On l’a allongé sur le champ de
foire avec une grosse pierre sur la poitrine. Combien as-tu dit ? Un a-t-il
répété, un seul. On a ajouté une seconde pierre. Un seul un seul un seul.
Mahound a donné beaucoup d’argent à son propriétaire et l’a affranchi.

Non, se dit Abu Simbel, Baal a tort, ces hommes méritent qu’on
s’intéresse à eux. Pourquoi ai-je peur de Mahound ? Pour cette raison : un
seul un seul un seul, sa terrifiante unicité. Alors que moi je suis toujours
divisé, toujours deux ou trois ou quinze. Je peux même comprendre son
point de vue ; il est aussi riche et a aussi bien réussi que n’importe lequel
d’entre nous, n’importe lequel des conseillers, mais comme il n’a pas les
relations familiales nécessaires, nous ne lui avons pas offert de place dans
notre groupe. Exclu par son statut d’orphelin de l’élite des marchands, il se
sent lésé, il n’a pas eu son dû. Il a toujours été ambitieux. Ambitieux, mais
aussi solitaire. On ne s’élève pas en gravissant une colline tout seul. Sauf,
bien sûr, si là-haut on rencontre un ange… oui, c’est ça. Je vois ce qu’il a en
tête. Pourtant il ne me comprendrait pas. Quel genre d’idée est-ce que je
suis ? Je plie. Je bascule. Je calcule, révise ma position, manipule, survis.
C’est pour cela que je n’accuserai pas Hind d’adultère. Nous formons un
bon couple, la glace et le feu. Les armes de sa famille, le lion rouge
légendaire, le monstre aux dents innombrables. Laissons-la jouer avec son
poète satirique ; entre nous les relations sexuelles n’ont jamais été
essentielles. J’en finirai avec lui quand elle en aura fini avec. Voilà un
énorme mensonge, pense le Maître de Jahilia en s’endormant : la plume est
plus forte que l’épée.

Les fortunes de Jahilia ont été bâties sur la suprématie du sable sur l’eau.
Dans les temps anciens on avait cru plus sûr de transporter les marchandises
dans les déserts que sur les mers, où des moussons pouvaient éclater
n’importe quand. À cette époque d’avant la météorologie on ne pouvait
prévoir de pareilles choses. Pour cette raison les caravansérails
prospéraient. Les produits du monde entier allaient de Zafar à Saba, et de là
à Jahilia et à l’oasis de Yathrib et à Midian où habitait Moïse ; de là à Aqaba
et en Egypte. D’autres pistes partaient de Jahilia : vers l’est et le nord-est,
vers la Mésopotamie et le grand empire de Perse. À Petra et à Palmyre, où
Salomon aima la reine de Saba. C’était le temps des veaux gras. Mais
maintenant les navires qui croisent autour de la péninsule s’enhardissent,
leurs équipages deviennent plus experts, leurs instruments de navigation
plus précis. Les caravanes de chameaux cèdent à la concurrence des
bateaux. L’ancienne rivalité entre les navires du désert et les navires de la
mer crée un déséquilibre dans la balance du pouvoir. Les dirigeants de
Jahilia s’inquiètent, mais ils n’y peuvent pas grand-chose. Parfois Abu
Simbel a l’impression que seul le pèlerinage sauve la ville de la ruine. Le
conseil cherche partout dans le monde des statues de dieux étrangers, pour
attirer de nouveaux pèlerins dans la ville de sable ; mais, là aussi, ils ont des
concurrents. Là-bas, à Saba, on a construit un grand temple, un lieu saint
pour rivaliser avec la Maison de la Pierre Noire. De nombreux pèlerins ont
été attirés par le sud, et leur nombre diminue sur les champs de foire de
Jahilia.

Sur la recommandation d’Abu Simbel, les dirigeants de Jahilia ont ajouté


aux pratiques religieuses des épices tentantes et profanes. La ville est
devenue célèbre pour sa licence, un antre du jeu, un bordel, un lieu de
chansons obscènes et de musique bruyante et délirante. Une fois les
membres de la tribu du Requin allèrent trop loin dans leur convoitise des
pèlerins. Les gardiens de la Maison commencèrent à exiger des pourboires
des voyageurs épuisés ; quatre d’entre eux, dépités de n’avoir reçu que
quelques sous, précipitèrent deux voyageurs dans le grand escalier à pic où
ils se tuèrent. Cette pratique se retourna contre eux, décourageant les
pèlerins de revenir… Aujourd’hui, on enlève souvent des femmes qui sont
en pèlerinage pour une rançon, ou on les vend pour qu’elles deviennent des
concubines. Des bandes de jeunes Requins patrouillent la ville, ne
respectant que leur propre loi. On dit qu’Abu Simbel rencontre les chefs de
bandes en secret et les organise. Voici le monde dans lequel Mahound
apporte son message : un seul un seul un seul. Parmi une telle multiplicité,
ces mots résonnent dangereusement.

Le Maître se redresse et tout de suite les concubines s’approchent pour


reprendre leurs massages et leurs caresses. Il les renvoie d’un geste, tape
dans ses mains. L’eunuque entre. « Envoie un messager chez le kahin
Mahound », lui ordonne Abu Simbel. Nous allons lui proposer une petite
épreuve. Un marché honnête : trois contre un.

L’esclave porteur d’eau : les trois disciples de Mahound se lavent dans le


puits de Zamzam. Dans la ville de sable, leur obsession de l’eau les rend
bizarres. Des ablutions, toujours des ablutions, les jambes jusqu’aux
genoux, les bras jusqu’aux coudes, la tête jusqu’au cou. Torse sec, membres
mouillés et tête humide, ils ont l’air de quoi ! Flic, flac, ils se lavent et
prient. A genoux, enfonçant les bras, les jambes et les têtes dans le sable
omniprésent et recommençant le cycle de l’eau et de la prière. Ce sont des
cibles faciles pour la plume de Baal. Leur amour de l’eau est une sorte de
trahison ; le peuple de Jahilia accepte la toute-puissance du sable. Il se
glisse entre leurs doigts et leurs orteils, colle leurs cils et leurs cheveux,
bouche leurs pores. Ils s’ouvrent au désert : viens, sable, lave-nous dans ton
aridité. Telle est la façon de faire des habitants de Jahilia, des citoyens les
plus haut placés aux plus humbles des humbles. C’est un peuple de
silicium, et les amoureux de l’eau sont venus parmi eux.

Baal tourne autour d’eux à bonne distance – Bilal n’est pas un homme
qu’on peut traiter à la légère – et il se moque d’eux. « Si les idées de
Mahound valaient quelque chose, ne seraient-elles populaires que parmi la
racaille comme vous ? » Salman retient Bilal : « Nous devons nous sentir
honorés que Baal le puissant ait choisi de s’attaquer à nous », il sourit, et
Bilal se détend, se calme. Khalid le porteur d’eau est nerveux, et quand il
voit la lourde silhouette de l’oncle de Mahound, Hamza, qui approche il
court vers lui, anxieux. À soixante ans, Hamza est toujours le combattant et
le chasseur des lions le plus renommé de la ville. En fait la vérité est moins
glorieuse : Hamza a été vaincu plusieurs fois en combat, sauvé par des amis
ou par la chance, délivré des mâchoires des lions. Il a l’argent pour que de
telles choses ne se sachent pas. Et l’âge, et la survie, confèrent une validité
à sa martiale légende. Bilal et Salman, oubliant Baal, suivent Khalid. Tous
les trois sont nerveux, jeunes.

Il n’est toujours pas rentré, remarque Hamza. Et Khalid, inquiet : Mais ça


fait des heures, qu’est-ce que ce salaud est en train de lui faire, la torture,
les poucettes, le fouet ? À nouveau, Salman est le plus calme : Ce n’est pas
le style de Simbel, dit-il, il est plus sournois, crois-moi. Et Bilal beugle
loyalement : Sournois ou pas, j’ai foi en lui, dans le Prophète. Il ne craquera
pas. Hamza ne lui adresse qu’un gentil reproche : Oh, Bilal, combien de
fois doit-il te le répéter ? Garde ta foi pour Dieu. Le Messager n’est qu’un
homme. La tension jaillit de Khalid : il affronte le vieux Hamza, demande,
Êtes-vous en train de dire que le Messager est faible ? Vous êtes peut-être
son oncle… Hamza donne un coup au porteur d’eau sur le côté de la tête.
Ne lui fais pas voir ta peur, dit-il, même quand tu es à moitié mort de
trouille.

Les quatre sont en train de se laver une fois de plus quand arrive
Mahound ; ils se pressent autour de lui, quiquepourquoi. Hamza se tient en
retrait. « Neveu, c’est foutrement mauvais, crie-t-il de son ton de soldat.
Quand tu descends de la montagne, il y a toujours une lumière autour de toi.
Aujourd’hui, il y a quelque chose de sombre. »

Mahound s’assoit sur le bord du puits et sourit. « On m’a fait une offre. »
Abu Simbel ? crie Khalid. Impensable. Refuse. Le fidèle Bilal l’admoneste
: Ne fais pas la leçon au Messager. Bien sûr qu’il a refusé. Salman le Persan
demande : Quel genre d’offre ? Mahound sourit à nouveau. « Il y en a au
moins un parmi vous qui veut savoir. »

« C’est une petite chose, reprend-il. Un grain de sable. Abu Simbel


demande à Allah de lui accorder une petite faveur. » Hamza se rend compte
de son épuisement. Comme s’il avait lutté avec un démon. Le porteur d’eau
crie : « Rien ! Rien du tout ! » Hamza le fait taire.

« Si notre grand Dieu pouvait avoir à cœur de concéder -il a utilisé ce


mot, concéder – que trois idoles, seulement trois parmi les trois cent
soixante de la maison sont dignes d’être adorées…»

« Il n’est de dieu que Dieu ! » hurle Bilal. Et ses compagnons se joignent


à lui : « Ya Allah ! » Mahound a l’air en colère. « Est-ce que les fidèles
entendront le Messager ? » Us se taisent, traînant leurs pieds dans la
poussière.

« Il demande l’approbation d’Allah pour Lat, Uzza et Manat. En échange,


il nous garantit que nous serons tolérés, et même reconnus officiellement ;
comme preuve, je serai élu au conseil de Jahilia. Telle est l’offre. »

Salman le Perse dit : « C’est un piège. Si tu escalades le mont Cone et


redescends avec un tel Message, il va te demander, comment t’y es-tu pris
pour obtenir de Gibreel la bonne révélation ? Il va pouvoir te traiter de
charlatan, de truqueur. » Mahound secoue la tête. « Tu sais, Salman, j’ai
appris à écouter. Ma façon d’écouter n’est pas ordinaire ; c’est aussi une
façon de demander. Souvent, quand Gibreel arrive, c’est comme s’il savait
ce qui est dans mon cœur. La plupart du temps, j’ai l’impression que
Gibreel vient du fond de mon cœur : du plus profond de moi, de mon âme.

— Ou alors, c’est un autre genre de piège, insiste Salman. Depuis


combien de temps récitons-nous le credo que tu nous as apporté ? Il n’y a
de dieu que Dieu. Que sommes-nous si nous l’abandonnons maintenant ?
Cela nous affaiblit, nous ridiculise. Nous cessons d’être dangereux.
Désormais plus personne ne nous prendra au sérieux. »

Mahound rit, sincèrement amusé. « Peut-être n’es-tu pas ici depuis assez
longtemps, dit-il gentiment. N’as-tu pas remarqué ? Le peuple ne nous
prend pas au sérieux. Il n’y a jamais plus de cinquante personnes quand je
parle, et la moitié sont des touristes. N’as-tu pas lu les satires que Baal
affiche partout dans la ville ? » Il récite :

Écoute Messager,

prête une oreille attentive. Ta monophilie,

ton un seul un seul un seul, n’est pas pour Jahilia.

Retour à l’envoyeur.

« Ils se moquent de nous partout, et tu dis que nous sommes dangereux »,


s’écrie-t-il.

Maintenant Hamza a l’air inquiet. « Tu ne t’es jamais occupé de ce qu’ils


pensaient, auparavant. Pourquoi maintenant ? Pourquoi après avoir parlé à
Simbel ? »

Mahound hoche la tête. « Parfois, je me dis que je devrais faciliter les


choses de façon que le peuple puisse croire. »

Un silence gêné s’installe parmi les disciples ; ils se regardent, changent


de position. Mahound s’écrie à nouveau : « Vous savez tous ce qui se passe.
Notre échec à gagner des convertis. Le peuple ne veut pas abandonner ses
dieux. Il ne le fera pas, non. » Il se lève, s’éloigne à grands pas, se lave de
l’autre côté du puits de Zamzam, s’agenouille pour prier.

« Le peuple est plongé dans les ténèbres, dit Bilal, malheureux. Mais il
verra, il entendra. Dieu est un. » La douleur s’abat sur les quatre disciples ;
même Hamza est découragé. Mahound a été secoué, et ses disciples
tremblent.

Il se lève, s’incline, soupire, vient les rejoindre. « Écoutez-moi, vous tous,


dit-il en posant un bras autour des épaules de Bilal, l’autre autour de celles
de son oncle. Écoutez : c’est une offre intéressante. »

Khalid délaissé l’interrompt amèrement : « C’est une offre tentante. » Les


autres ont l’air horrifié. Hamza parle très doucement au porteur d’eau. «
N’était-ce pas toi, Khalid, qui désirais te battre avec moi parce que, quand
j’ai dit que le Messager était un homme, tu as pensé à tort que je voulais,
ainsi, dire qu’il était faible. Alors ? Est-ce à mon tour de te défier ? »

Mahound les supplie de se calmer. « Si nous nous disputons, il n’y a plus


d’espoir. » Il essaie d’élever la discussion sur un plan théologique. « On ne
propose pas qu’Allah accepte les trois déesses comme ses égales. Même pas
Lat. Seulement qu’on leur donne une sorte de statut inférieur, intermédiaire.

— Comme les démons, crie Bilal.

— Non, fait remarquer Salman le Perse. Comme les archanges. Le Maître


est un homme malin.

— Des anges et des démons, dit Mahound. Chaytan et Gibreel. Déjà, nous
acceptons tous leur existence, à mi-chemin entre Dieu et l’homme. Abu
Simbel nous demande d’en admettre seulement trois de plus. Rien que trois,
et, dit-il, toutes le& âmes de Jahilia seront à nous.

— Et on débarrassera la Maison des statues ? » demande Salman.


Mahound répond que cela n’a pas été spécifié. Salman secoue la tête. « On
fait ça pour te détruire. » Et Bilal ajoute : « Dieu ne peut pas être quatre. »
Et Khalid presque en larmes : « Messager, que dis-tu ? Lat, Manat, Uzza –
ce sont des femmes. De grâce ! Allons-nous avoir des déesses maintenant ?
Ces vieilles grues, ces vieilles cigognes, ces vieilles sorcières ? »

La douleur la tension la fatigue, creusent profondément le visage du


Prophète. Que Hamza, comme un soldat sur un champ de bataille
réconfortant un ami blessé, prend entre ses mains. « On ne peut pas
débrouiller cette affaire pour toi, neveu, dit-il. Monte sur la montagne. Va
demander à Gibreel. »

Gibreel : le rêveur, dont le point de vue est parfois celui de la caméra et à


d’autres moments celui du spectateur. Quand il est une caméra il est
toujours en mouvement, il déteste les plans fixes, alors il monte sur une
grue et regarde les silhouettes raccourcies des acteurs, ou il plonge pour se
retrouver invisiblement au milieu d’eux, tournant lentement sur le talon
pour exécuter un panoramique de trois cent soixante degrés, ou il utilise un
chariot de travelling pour suivre latéralement Baal et Abu Simbel qui
marchent, ou tenant la caméra à l’épaule à l’aide d’un support il découvre
les secrets de la chambre du Maître. Mais la plupart du temps il reste là-
haut, sur le Mont Cone comme un spectateur payant installé au premier
balcon, et Jahilia est son grand écran. Il observe et critique l’action comme
n’importe quel cinéphile, s’amuse des combats des infidélités des crises
morales, mais ça manque de femmes pour faire un tabac, vieux, et où est la
fichue musique ? Ils auraient dû étoffer cette scène du champ de foire, peut-
être un rôle pour Bouton Billimoria dans une des tentes, secouant ses
célèbres doudounes.

Et alors, sans prévenir, Hamza dit à Mahound : « Va demander à Gibreel


», et lui, le rêveur, il sent son cœur battre d’inquiétude, qui, moi ? C’est moi
qui suis censé connaître les réponses ici ? Je suis assis là en train de
regarder ce film et tout d’un coup cet acteur me montre du doigt, je vous
demande un peu, est-ce qu’on demande aux pauvres spectateurs d’un film «
théologique » de résoudre l’intrigue ?

— Mais au fur et à mesure que le rêve se déplace, il change toujours de


forme, lui, Gibreel, cesse d’être un simple spectateur pour devenir l’acteur
principal, la vedette. Avec son vieux défaut à jouer trop de rôles : oui, oui, il
ne joue pas seulement celui de l’archange mais aussi le sien, celui de
l’homme d’affaires, le Messager, Mahound, qui escalade la montagne
quand il vient. Il faut un montage très brillant pour tenir ce rôle double, on
ne peut jamais voir les deux ensemble dans le même plan, chacun doit
parler dans le vide, à l’incarnation imaginaire de l’autre, et il faut faire
confiance à la technique pour créer l’image absente avec des ciseaux et du
scotch ou, d’une façon plus exotique, à l’aide d’un tapis de travelling. À ne
pas confondre ha ha avec un tapis magique.

Il a compris : qu’il a peur de l’autre, l’homme d’affaires, c’est fou non ?


L’archange tremblant devant le mortel. C’est vrai mais : c’est le genre de
peur qu’on éprouve quand on se trouve pour la toute première fois sur un
plateau de cinéma et alors, prêt à faire son entrée, il y a une des légendes
vivantes du cinéma ; on se dit, je vais me ridiculiser, je vais avoir un trou, je
vais clamser, on a une envie folle d’être à la hauteur. On sera pris dans le
courant de son génie, on sera bon grâce à lui, un as, mais si on n’est pas à la
hauteur on le saura et lui aussi… La peur de Gibreel, la peur du moi créé
par le rêve, l’oblige à lutter contre l’arrivée de Mahound, à essayer de le
repousser, mais le voilà, pas de prob, et l’archange retient son souffle.

Ces rêves dans lesquels on est poussé sur une scène où l’on n’a rien à
faire, alors qu’on ne connaît rien à l’intrigue, qu’on n’a même pas appris
une ligne du texte, mais il y a une salle bondée qui regarde, qui regarde :
c’est ce qu’on ressent. Ou la véritable histoire de l’actrice blanche jouant
une femme noire dans un Shakespeare. Elle entra en scène et s’aperçut
qu’elle avait gardé ses lunettes, aïe, mais comme elle avait oublié de se
noircir les mains elle ne pouvait pas les enlever, aïe aïe aïe : c’est aussi
comme ça. Mahound vient chercher près de moi la révélation, il me
demande de choisir entre le monothéisme et Vhénothéisme, et je ne suis
qu’un idiot d’acteur qui a un cauchemar bhaenchud, qu’est-ce que j’en sais
moi, qu’est-ce que je peux te dire, au secours. Au secours.

Pour atteindre le mont Cone à partir de Jahilia on doit traverser des ravins
obscurs où le sable n’est pas blanc, ce n’est pas le sable pur, filtré il y a très
longtemps dans le corps des concombres de mer, mais un sable noir et
sombre qui absorbe la lumière du soleil. Le mont Cone est tapi au-dessus de
vous comme un fauve imaginaire. On escalade la crête. Laissant derrière soi
les derniers arbres aux fleurs blanches et aux feuilles épaisses et laiteuses,
on grimpe parmi les rochers, de plus en plus gros au fur et à mesure qu’on
monte, jusqu’au sommet où ils se mettent à ressembler à de hautes
murailles qui cachent le soleil. Les lézards sont bleus comme des ombres.
Puis on arrive au pic, Jahilia se trouve derrière, le désert sans relief devant.
On descend du côté du désert, et cinq cents pieds plus bas, on arrive à la
grotte, qui est assez haute pour qu’on puisse s’y tenir debout, et dont le sol
est recouvert d’un miraculeux sable albinos. En montant on entend les
colombes du désert chanter son nom, et on est accueilli, aussi, par les
rochers, dans sa propre langue, ils crient Mahound, Mahound. Quand on
arrive à la grotte on est fatigué, on s’allonge, on s’endort.

Mais quand il s’est reposé il entre dans un sommeil différent, une sorte de
non-sommeil, ce qu’il appelle sa façon d’écouter, et il sent une douleur
sourde dans le ventre, comme quelque chose qui essaie de naître, et
maintenant Gibreel, qui planait-au-dessus-et-regardait-en-bas, ne sait plus
où il en est, qui suis-je, à ce moment-là il commence à sentir que l’archange
est en fait à l’intérieur du Prophète, je suis cette lourdeur dans le ventre, je
suis l’ange expulsé par le nombril du dormeur, j’émerge, Gibreel Farishta,
tandis que mon autre moi, Mahound, se trouve dans sa façon d’écouter,
envoûté, je suis lié à lui, de nombril à nombril, par un brillant cordon de
lumière, il est impossible de dire lequel de nous rêve l’autre. Nous suivons
le courant dans deux directions, le long du cordon ombilical.

Aujourd’hui, en plus de l’intensité de Mahound qui le submerge, Gibreel


ressent son désespoir : ses doutes. Il ressent aussi qu’il est dans un grand
besoin, mais Gibreel ne connaît toujours pas son texte… il écoute cette-
façon-d’écouter-qui-est-aussi-une-façon-de-demander. Mahound demande :
On leur a montré des miracles mais ils n’y ont pas cru. Ils t’ont vu venir à
moi, devant toute la ville, et m’ouvrir la poitrine, ils t’ont vu me laver le
cœur dans les eaux de Zamzam et le replacer à l’intérieur de mon corps.
Beaucoup d’entre eux l’ont vu, mais ils continuent à adorer des pierres. Et
quand tu es venu la nuit et que tu m’as emporté à Jérusalem et que j’ai
plané au-dessus de la ville sainte, ne suis-je pas revenu et ne l’ai-je pas
décrite exactement comme elle est, jusque dans le moindre détail ? Pour
qu’on ne puisse pas douter du miracle, et pourtant ils sont allés vers Lat.
N’ai-je pas déjà fait de mon mieux pour leur faciliter les choses ? Quand tu
m’as emporté jusqu’au Trône lui-même, et qu’Allah a mis sur les fidèles
l’immense fardeau des quarante prières quotidiennes. Sur le voyage de
retour j’ai rencontré Moïse qui a dit, le fardeau est trop lourd, retourne
demander moins. Je suis retourné quatre fois, quatre fois Moïse a dit, c’est
encore trop, retourne encore. Mais la quatrième fois Allah avait réduit le
devoir à cinq prières quotidiennes et j’ai refusé d’y retourner. J’avais honte
de mendier encore. Dans sa bonté il nous demande cinq prières au lieu de
quarante, et pourtant ils aiment Manat, ils veulent Uzza. Que puis-je faire ?
Quelles paroles leur dire ?

Gibreel reste silencieux, vide de réponses, nom de nom, bhai, ne me


demande rien. La détresse de Mahound est terrible. Il demande : est-il
possible qu’elles soient des anges ? Lat, Manat, Uzza… puis-je les appeler
angéliques ? Gibreel, as-tu des sœurs ? Sont-elles les filles de Dieu ? Ô ma
vanité, se reproche-t-il, je suis un homme arrogant, est-ce de la faiblesse,
n’est-ce qu’un rêve de pouvoir ? Dois-je me trahir pour obtenir un siège au
conseil ? Est-ce sensé et sage ou est-ce vide et complaisant ? Je ne sais
même pas si le Maître est sincère ? Sait-il ? Peut-être même pas lui. Je suis
faible et il est fort, l’offre lui donne plusieurs façons de me détruire. Mais
moi, aussi, j’ai beaucoup à y gagner. Les âmes de la ville, du monde, valent
bien trois anges ? Allah est-il si inflexible qu’il n’en prendra pas trois de
plus sous son aile pour sauver l’espèce humaine ? – je ne sais rien. – Dieu
doit-il être fier ou humble, majestueux ou simple, accommodant ou non ?
Quel genre d’idée est-il ? Quel genre d’idée suis-je ?

À mi-chemin du sommeil ou du réveil, Gibreel Farishta éprouve souvent


du ressentiment envers la non-apparition, dans les visions qui le
persécutent, de Celui qui est censé avoir les réponses, Il ne se montre
jamais, celui qui ne venait pas quand j’agonisais, quand j’avais besoin de
lui. Celui dont on parle, Allah Ishvar Dieu. Absent comme toujours tandis
que nous nous tordons et souffrons en son nom.

L’Être Suprême ne se montre jamais ; ce qui revient sans cesse c’est cette
scène, le Prophète envoûté, l’expulsion, le cordon de lumière, et Gibreel
dans son double rôle à la fois en-haut-observant-en-bas. Et tous deux à
moitié morts de peur par cette transcendance. Gibreel se sent paralysé par la
présence du Prophète, par sa grandeur, il se dit je suis incapable de
prononcer une parole j’aurais l’air d’un sacré imbécile. Le conseil de
Hamza : ne montre jamais ta peur : les archanges ont autant besoin de ce
conseil que les porteurs d’eau. Un archange doit avoir l’air calme, que
penserait le Prophète si l’Exalté de Dieu commençait à bafouiller de trac ?

Cela arrive : la révélation. Comme ça : Mahound, encore dans son non-


sommeil, se raidit, les veines de son cou se gonflent, ses mains agrippent le
centre de son corps. Non, non, ça ne ressemble pas à une crise d’épilepsie,
on ne peut pas s’en débarrasser aussi facilement ; une crise d’épilepsie a-t-
elle jamais changé le jour en nuit, fait s’amasser les nuages, s’épaissir l’air
pendant qu’un ange, hébété de peur, se tient dans le ciel au-dessus de celui
qui souffre, comme un cerf-volant au bout d’un fil d’or ? La lourdeur
encore la lourdeur et maintenant le miracle commence dans son mon notre
ventre, il s’arc-boute de tout son être contre quelque chose, forçant quelque
chose, et Gibreel commence à sentir cette puissance cette force, la voici
dans mes propres mâchoires les ouvrant, les refermant ; et le pouvoir naît
dans Mahound, atteint mes cordes vocales et la voix arrive.

Pas ma voix je n’ai jamais connu de tels mots, je ne suis pas un beau
parleur je ne l’ai jamais été ne le serai jamais mais ce n’est pas ma voix
c’est une Voix.

Mahound ouvre grand les yeux, il a une espèce de vision, il regarde, oh,
c’est vrai, se souvient Gibreel, moi. Il me voit. Mes lèvres remuent, sont
mues par. Quoi, qui ? Sais pas, peux pas dire. Néanmoins, les voici, sortant
de ma bouche, montant de ma gorge, passant mes dents : les Mots.

Ce n’est pas drôle d’être le facteur de Dieu.

Maismaismais : Dieu n’est pas dans ce film. Dieu seul sait de qui j’ai été le
facteur.

À Jahilia ils attendent Mahound près du puits. Khalid le porteur d’eau,


comme toujours le plus impatient, court jusqu’aux portes de la ville pour
surveiller. Hamza, habitué comme tous les soldats à rester seul, est accroupi
dans la poussière et joue à un jeu avec des cailloux. Il n’y a aucune urgence
: parfois il reste absent pendant des jours, des semaines même. Et
aujourd’hui la ville est désertée ; tout le monde est allé dans les grandes
tentes du champ de foire pour écouter le concours de poésie. Le silence
n’est troublé que par le bruit des cailloux de Hamza, et par les
roucoulements d’un couple de colombes de rocher, venues du mont Cone.
Puis ils entendent les pas qui courent.

Khalid arrive, à bout de souffle, l’air malheureux. Le Messager est de


retour, mais il ne vient pas à Zamzam. Maintenant ils sont tous debout,
perplexes à cause de ce manquement aux habitudes. Ceux qui attendaient
avec des feuilles de palmier et des stèles demandent à Hamza : Alors, il n’y
aura pas de Message ? Mais Khalid, qui essaie toujours de reprendre son
souffle, secoue la tête. « Je pense qu’il y en aura un. Il est comme quand la
Parole a été transmise. Mais il ne m’a rien dit et s’est dirigé vers le champ
de foire. »

Hamza prend le commandement, en prévoyant des discussions, et montre


le chemin. Les disciples – une vingtaine environ est rassemblée – le suivent
vers les ripailles de la ville, avec des expressions de pieux dégoût. Seul
Hamza se réjouit d’arriver sur le champ de foire.

Ils trouvent Mahound devant les tentes des Propriétaires de Chameaux


Tachetés, il est debout les yeux fermés, s’armant de courage pour la tâche
qui l’attend. Ils lui posent des questions angoissées ; il ne répond pas. Après
quelques instants, il entre dans la tente de la poésie.

Dans la tente, le public réagit par la dérision à l’arrivée du Prophète


impopulaire et de ses disciples à la triste mine.

Mais quand Mahound s’avance, les yeux fermement clos, les huées et les
sifflets s’arrêtent et un silence tombe. Mahound n’ouvre pas les yeux même
un seul instant, mais ses pas sont assurés, et il atteint la scène sans avoir
trébuché ni heurté quoi que ce soit. Il monte les quelques marches et entre
dans la lumière ; ses yeux sont toujours fermés. L’assemblée de poètes
lyriques, d’auteurs d’éloges de l’assassinat, de versificateurs narratifs et de
satiristes – Baal est ici, bien sûr -regarde avec amusement, mais aussi avec
un peu de gêne, Mahound qui marche comme un somnambule. Dans la
foule ses disciples jouent des coudes pour se faire de la place. Les scribes se
bousculent pour être près de lui, pour noter ce qu’il pourra dire.

Le Maître Abu Simbel s’appuie à des coussins sur un tapis de soie installé
à côté de la scène. Près de lui, resplendissante dans un pectoral d’or
égyptien, il a sa femme Hint, le célèbre profil grec avec les cheveux noirs
aussi longs que son corps. Abu Simbel se lève et s’adresse à Mahound, «
Bienvenue ». Il est toute urbanité. « Bienvenue, Mahound, le voyant, le
kahin. » C’est une déclaration publique de respect, et elle impressionne la
foule assemblée. On ne repousse plus les disciples du Prophète, mais on les
laisse passer. Stupéfaits, à demi rassurés, ils s’avancent au premier rang.
Mahound parle sans ouvrir les yeux.

« Nous sommes dans une réunion de poètes, dit-il d’une voix claire, et je
ne prétends pas en faire partie. Mais je suis le Messager, et j’apporte les
versets de Celui qui est plus grand que n’importe lequel d’entre vous. »

Le public s’impatiente. La religion est réservée au temple ; les habitants


de Jahilia et les pèlerins sont ici pour s’amuser. Faites-le taire ! Jetez-le
dehors ! – Mais Abu Simbel parle à nouveau. « Si ton Dieu t’a vraiment
parlé, dit-il, alors le monde entier doit l’entendre. » Et tout d’un coup un
silence total s’installe dans la grande tente.

« L’Étoile », récite Mahound et les scribes se mettent à écrire.

« Au nom d’Allah, celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux !

« Par les Pléiades quand elles s’éteignent : Votre compagnon n’est pas
dans l’erreur ; il ne se trompe pas de direction.

« Il ne parle pas non plus au nom de ses propres désirs.

C’est une révélation qui lui a été révélée : un tout-puissant lui a transmis un
enseignement.

« Il se tenait sur le haut horizon : le seigneur de la force. Puis il s’est


approché à moins de deux fois la portée d’un arc, et il a révélé à son
serviteur ce qui est révélé.

« Le cœur du serviteur ne mentait pas quand il voyait ce qu’il a vu. Alors,


allez-vous oser mettre en doute ce qui a été vu ?
« Je l’ai vu aussi tout au fond au pied de l’arbre auprès duquel se trouve le
Jardin du Repos. Quand cet arbre était recouvert de son feuillage, je n’ai pas
détourné les yeux, mon regard ne s’est pas mis à errer ; et j’ai vu quelques-
uns des signes du Seigneur. »

À ce moment, sans la moindre trace d’hésitation ou de doute, il récite


deux autres versets.

« Avez-vous pensé à Lat et Uzza, et Manat, la troisième, l’autre ? » –


Après le premier verset, Hind se lève ; le Maître de Jahilia se tient déjà
debout, très droit. Et Mahound, les yeux muets, récite : « Ce sont des
oiseaux qu’on place à un rang élevé, et leur intercession est effectivement
désirée. »

Tandis que la clameur – appels, acclamations, hurlements de scandale,


cris de dévotion à la déesse Al-Lat – s’enfle et éclate sous la tente, les
fidèles déjà étonnés assistent au spectacle doublement sensationnel du
Maître Abu Simbel qui place ses pouces sur les lobes de ses oreilles,
écartant les doigts tendus de ses deux mains, et qui prononce d’une voix
forte la formule : « Allahu Akbar. » Après quoi il tombe à genoux, et pose
un front déterminé sur le sol. Sa femme, Hint, le suit immédiatement.

Pendant tous ces événements le porteur d’eau Khalid s’est tenu près de
l’entrée de la tente. Maintenant il regarde avec horreur tous ceux qui sont
réunis ici, la foule dans la tente comme le trop-plein d’hommes et de
femmes restés à l’extérieur, s’agenouiller, rangée après rangée, le
mouvement se propageant en ondes à partir de Hind et du Maître comme
s’ils étaient deux cailloux jetés dans un lac ; jusqu’à ce que toute la foule,
dans la tente comme au-dehors, s’agenouille fesses-en-l’air devant le
Prophète aux-yeux-clos qui vient de reconnaître les déesses de la ville. Le
Messager lui-même reste debout, peu enclin à se joindre aux dévotions de
l’assemblée. Éclatant en sanglots, le porteur d’eau s’enfuit dans le cœur
vide de la cité des sables. Tandis qu’il court, ses larmes brûlantes creusent
des trous dans la terre, comme si elles contenaient un acide corrosif.

Mahound reste immobile. On ne peut voir la moindre trace d’humidité sur


les cils de ses yeux fermés.
Au cours de cette nuit du triomphe désolant de l’homme d’affaires dans la
tente des incroyants, ont lieu un certain nombre de meurtres pour lesquels la
première dame de Jahilia attendra des années sa terrible vengeance.

Hamza l’oncle du Prophète rentre seul chez lui, la tête baissée et grise
dans le crépuscule de cette triste victoire, quand il entend un rugissement
qui lui fait lever la tête, et il voit un gigantesque lion écarlate prêt à bondir
sur lui depuis les hauts remparts de la ville. Il connaît ce fauve, cette fable.
Le chatoiement de sa peau écarlate se mêle au miroitement lumineux des
sables du désert. Par ses narines il souffle l’horreur des lieux désolés de la
terre. Il crache une pestilence et, quand des armées s’aventurent dans le
désert, il les dévore entièrement. Dans la dernière lumière bleue du soir il
hurle au fauve, en se préparant, puisqu’il est sans armes, à affronter sa mort.
« Saute, salaud, manticore. Au cours de ma vie, j’ai étranglé des fauves les
mains nues. Quand j’étais plus jeune. Quand j’étais jeune. »

Il entend un rire derrière lui, et un rire lointain lui répond, qui semble
venir des remparts. Il regarde autour de lui ; le manticore a disparu. Il est
entouré par un groupe d’habitants de Jahilia, en habits de fête, qui
reviennent de la foire et qui ricanent. « Maintenant que ces mystiques ont
accepté notre Lat, ils voient de nouveaux dieux à chaque coin de rue, non ?
» Hamza, comprenant que la nuit va être pleine de terreur, rentre chez lui et
demande son épée de bataille. « Ce que je déteste le plus au monde,
grommelle-t-il au valet parcheminé qui l’a servi pendant quarante-quatre
ans dans la paix comme dans la guerre, c’est d’admettre que mes ennemis
ont raison. Il vaut bien mieux tuer ces salauds. C’est la solution la plus
propre. » L’épée est restée dans son fourreau de cuir depuis le jour où son
neveu l’a converti, mais ce soir, confie-t-il à son valet, « Le lion est lâché.
La paix devra attendre ».

C’est la dernière nuit de la fête d’Ibrahim. Jahilia n’est que masques et


folie. Les gros corps huilés des lutteurs ont fini leurs contorsions et on a
cloué les sept poèmes sur les murs de la Maison de la Pierre Noire.
Maintenant des putains qui chantent remplacent les poètes, et des putains
qui dansent, le corps également huilé, sont à l’ouvrage ; les luttes de la nuit
succèdent à celles du jour. Les courtisanes portant des masques d’or à bec
d’oiseau dansent et chantent, et l’or se reflète dans les yeux brillants de
leurs clients. De l’or, de l’or partout, dans les paumes des Jahilians cupides
et dans celles de leurs invités lubriques, dans les braseros de sable
enflammés, sur les murs rougeoyants de la cité nocturne. Hamza marche
douloureusement dans les rues d’or, il passe près de pèlerins qui gisent
inconscients tandis que des tranche-gousset gagnent leur vie. Par les portes
aux reflets d’or il entend les voix que le vin rend épaisses de ceux qui font
bombance, et les chansons, les rires et le bruit des pièces d’or le blessent
comme de mortelles insultes. Mais il ne trouve pas ce qu’il cherche, pas ici,
alors il s’éloigne des festivités aux lumières d’or et rôde dans l’ombre, sur
les traces de l’apparition du lion.

Après des heures de recherche, il découvre ce qu’il savait qui l’attendait,


dans le coin sombre du mur extérieur de la ville, la chose de sa vision, le
manticore rouge à la triple rangée de dents. Le manticore a les yeux bleus et
un visage humain et sa voix est mi-trompette mi-flûte. Il est rapide comme
le vent, ses griffes sont en tire-bouchon et sa queue lance des traits
empoisonnés. Il adore se nourrir de chair humaine… une bagarre s’engage.
Des couteaux sifflent dans le silence, parfois le métal heurte le métal.
Hamza reconnaît les hommes attaqués : Khalid, Salman, Bilal. Hamza
transformé lui-même en lion tire son épée, déchire le silence par des
rugissements, se lance à l’attaque aussi vite que ses jambes de sexagénaire
le lui permettent. On ne peut reconnaître derrière leurs masques les
agresseurs de ses amis.

Ce fut une nuit de masques. En marchant dans la débauche des rues de


Jahilia, le cœur plein de bile, Hamza a vu des hommes et des femmes
déguisés en aigles, en chacals, en chevaux, en griffons, en salamandres, en
sangliers d’Afrique, en rocks ; un être amphibie à deux têtes et des taureaux
connus sous le nom de sphinx d’Assyrie ont surgi de l’obscurité des ruelles.
Des djinns, des houris, des déiçons peuplent la ville en cette nuit de
fantasmagorie et de luxure. Mais ce n’est que maintenant, dans ce lieu
sombre, qu’il voit les masques rouges qu’il cherchait. Les masques de
l’homme-lion : il se précipite vers son destin.

Sous l’emprise d’un sentiment de malheur autodestructeur, les trois


disciples s’étaient mis à boire, et à cause de leur manque d’habitude de
l’alcool bientôt ils ne furent pas seulement saouls mais ivres morts. Ils se
tenaient sur une petite place où ils insultaient les passants, et au bout de
quelque temps le porteur d’eau Khalid brandissait son outre, en se vantant.
Il pouvait détruire la ville, il portait l’arme ultime. L’eau : elle nettoierait
Jahilia la sale, elle la laverait, et on pourrait prendre un nouveau départ avec
le sable blanc purifié. C’est alors que les hommes-lions se lancèrent à leur
poursuite, et après une longue chasse les disciples se retrouvèrent coincés,
dessaoulés par la peur, et ils regardaient fixement les masques rouges de la
mort quand Hamza arriva, juste à temps.

… Gibreel plane au-dessus de la ville et observe le combat. Dès que


Hamza entre en scène tout se termine rapidement. Deux agresseurs masqués
s’enfuient, deux gisent morts. Bilal, Khalid et Salman sont blessés, mais pas
gravement. Les nouvelles qui se cachent derrière les masques-lions de la
mort sont bien plus graves. « Les frères de Hind, dit Hamza. Tout se
termine pour nous maintenant. »

Les tueurs de manticores, les terroristes de l’eau, les disciples de


Mahound s’asseyent dans l’ombre du mur de la ville et pleurent.

Quant à lui, l’Homme d’Affaires Messager Prophète : il ouvre les yeux


maintenant. Il marche dans la cour intérieure de sa maison, la maison de sa
femme, et ne veut plus la voir. Elle a presque soixante-dix ans et elle lui
apparaît plus comme une mère qu’une. Elle, la femme riche, qui l’a engagé
il y a longtemps pour surveiller ses caravanes. Ses capacités à diriger furent
les premières choses qu’elle aima en lui. Et après quelque temps, ils
devinrent amoureux. Ce n’est pas facile pour une femme d’être intelligente
et de réussir dans une ville où les dieux sont des femmes mais où les
femmes sont à peine des marchandises. Les hommes avaient peur d’elle, ou
ils croyaient qu’elle était si forte qu’elle n’avait pas besoin de leur estime. Il
n’avait pas eu peur, et lui avait donné ce sentiment de fidélité dont elle avait
besoin. Tandis que lui, l’orphelin, trouvait en elle toutes les femmes : mère
sœur amante sibylle amie. Quand il pensa être devenu fou elle fut la
première à croire en ses visions. « C’est l’archange, lui disait-elle, ce n’est
pas une brume qui te sort de la tête. C’est Gibreel et tu es le Messager de
Dieu. »

Maintenant il ne veut pas la voir. Elle l’observe à travers le treillis de


pierre d’une fenêtre. Il ne peut s’empêcher de marcher, de tourner dans la
cour au hasard d’une succession de dessins géométriques inconscients, ses
pieds tracent des ellipses, des trapèzes, des rhomboïdes, des ovales, des
cercles. Elle se souvient quand il revenait de sur les pistes des caravanes,
plein d’histoires entendues au bord des oasis. Un prophète, Isa, né d’une
femme nommée Maryam, né d’aucun homme sous un palmier du désert.
Des histoires qui lui faisaient briller les yeux, avant de se perdre au loin.
Elle se souvient de sa nervosité : la passion avec laquelle il soutenait, toute
la nuit si nécessaire, que les anciens temps du nomadisme avaient été
meilleurs que cette cité d’or où le peuple exposait les bébés filles dans le
désert. Dans les anciennes tribus, on prenait soin des orphelins les plus
pauvres. Dieu est dans le désert, disait-il, pas ici dans l’erreur d’un lieu
sédentaire. Et elle lui répondait, Personne ne dit le contraire, mon amour,
mais il est tard, et demain il faut faire les comptes.

Elle a l’ouïe fine ; elle a déjà entendu ce qu’il disait à propos de Lat,
d’Uzza et de Manat. Et alors ? Autrefois il voulait déjà protéger les bébés
filles de Jahilia ; pourquoi ne prendrait-il pas aussi sous son aile les filles
d’Allah ? Mais après s’être posé cette question elle hoche la tête et s’appuie
lourdement sur le mur frais à côté du treillis de pierre de la fenêtre. Tandis
qu’en dessous, son mari décrit en marchant des pentagones, des
parallélogrammes, des étoiles à six branches, puis des figures abstraites qui
ressemblent de plus en plus à des labyrinthes et pour lesquelles il n’y a pas
de nom, comme s’il était incapable de trouver une ligne simple.

Cependant, quand elle regarde à nouveau dans la cour, quelques instants


plus tard, il est parti.

Le Prophète s’éveille dans des draps de soie, avec un mal de tête terrible,
dans une chambre qu’il n’a jamais vue. De l’autre côté de la fenêtre le soleil
a presque atteint la brutalité du zénith, et, se détachant dans la blancheur, il
y a une haute silhouette dans une grande cape noire avec capuche, qui
chante doucement d’une voix forte et grave. La chanson est une de celles
que les femmes de Jahilia reprennent en chœur pour accompagner le départ
de leurs hommes à la guerre.

Avancez et nous vous aimerons, vous aimerons, vous aimerons, avancez et


nous vous embrasserons et nous étendrons de doux tapis.
Fuyez et nous vous abandonnerons, vous quitterons, vous abandonnerons,

Battez en retraite et plus ne vous aimerons,

Plus ne vous accueillerons dans notre lit.

Il reconnaît la voix de Hind, se redresse, et se retrouve nu dans les draps


couleur crème. Il lui demande : « Ai-je été attaqué ? » Hind se retourne, en
lui faisant le sourire de Hind. « Attaqué ? » dit-elle en l’imitant, et elle tape
dans ses mains pour demander le petit déjeuner. Des serviteurs entrent,
apportent, servent, emportent, détalent. On passe à Mahound une robe de
soie noire et or ; Hind évite ses yeux de façon exagérée. « Ma tête,
demande-t-il à nouveau. M’a-t-on frappé ? » Elle se tient devant la fenêtre,
le front baissé très bas, et joue à la servante sage. « Oh, Messager,
Messager, dit-elle d’un ton moqueur. Quel manque de galanterie. N’as-tu
pas pu venir dans ma chambre consciemment, de ton plein gré ? Non, bien
sûr que non, je te répugne, évidemment. » Il n’entrera pas dans son jeu. «
Suis-je prisonnier ? » demande-t-il, et à nouveau elle rit de lui. « Ne sois
pas idiot. » Puis elle hausse les épaules et se radoucit : « Cette nuit, je
marchais dans les rues, masquée, pour voir les festivités et sur quoi est-ce
que je trébuche ? Sur ton corps inanimé. Comme un ivrogne dans le
ruisseau, Mahound. J’ai envoyé mes serviteurs chercher une litière pour
qu’ils te ramènent à la maison. Dis-moi merci.

— Merci.

— Je ne pense pas qu’on t’a reconnu, dit-elle. Sinon tu serais peut-être


mort. Tu sais comment était la ville la nuit dernière. Les gens dépassent la
mesure. Mes propres frères ne sont pas encore rentrés. »

Tout lui revient maintenant, sa marche éperdue et angoissée dans la ville


corrompue, fixant les âmes qu’il avait soi-disant sauvées, regardant les
effigies de simurgh, les masques de démon, les monstres sans nom et les
hippogriffes. La fatigue de cette longue journée pendant laquelle il est
descendu du mont Cone, a marché jusqu’à la ville, a déclenché la suite
d’événements dans la tente de la poésie -et ensuite, la colère des disciples,
leurs doutes – tout cela l’a submergé. « Je me suis évanoui », se souvient-il.
Elle vient s’asseoir sur le lit à côté de lui, tend un doigt, trouve
l'échancrure de sa robe, lui caresse la poitrine. « Évanoui, murmure-t-elle.
C’est de la faiblesse, Mahound. Deviens-tu faible ? »

Elle pose le doigt avec lequel elle Fa caressé sur ses lèvres avant qu’il
puisse répondre. « Ne dis rien, Mahound. Je suis la femme du Maître, et ni
l’un ni l’autre ne sommes ton ami. Cependant, mon mari est un homme
faible. À Jahilia on pense qu’il est malin, mais je le connais bien. Il sait que
j’ai des amants et il ne fait rien, parce que ma famille a la charge des
temples. Celui de Lat, celui d’Uzza, celui de Manat. Les

— dois-je les appeler des mosquées ? – de nos nouveaux anges. » Elle lui
offre de petits cubes de melon sur une assiette, essaie de les lui faire manger
avec les doigts. Il ne la laisse pas mettre les morceaux de fruit dans sa
bouche, les prend lui-même avec la main, mange. Elle reprend. « Mon
premier amant était ce jeune garçon, Baal. » Elle voit la fureur sur son
visage. « Oui, dit-elle satisfaite. J’ai entendu dire qu’il te tapait sur les nerfs.
Mais ce n’est pas important. Ni lui ni Abu Simbel n’est ton égal. Moi si.

— Il faut que je parte », dit-il. « Tu partiras bien assez tôt », répond-elle et


elle retourne à la fenêtre. Aux limites de la ville on replie les tentes, les
longues caravanes de chameaux se préparent à partir, les convois de
chariots traversent déjà le désert ; le carnaval est fini. Elle se retourne vers
lui.

« Je suis ton égale, répète-t-elle, et aussi ton opposée. Je ne veux pas que
tu deviennes faible. Tu n’aurais pas dû faire ce que tu as fait.

— Mais tu vas en profiter, réplique Mahound amèrement. Les revenus de


tes temples ne sont plus menacés.

— Tu n’as rien compris, dit-elle doucement, en se rapprochant de lui et en


mettant son visage tout près du sien. Si tu es pour Allah, je suis pour Al-
Lat. Et elle ne croit pas en ton Dieu si lui la reconnaît. Son opposition
envers lui est implacable, irrévocable, elle engloutit tout. La guerre entre
nous ne peut connaître de trêve. Et quelle trêve ! Ton seigneur est
dédaigneux et condescendant. Al-Lat n’a pas la moindre envie d’être sa
fille. Elle est son égale, comme je suis la tienne. Demande à Baal : il la
connaît. Comme il me connaît.

— Ainsi le Maître va trahir sa parole, dit Mahound.

— Qui sait ? se moque Hind. Il ne le sait même pas. Il doit faire ses
calculs. Faible, je t’ai dit. Mais tu sais que je dis la vérité. Entre Allah et les
Trois il ne peut y avoir de paix. Je n’en veux pas. Je veux la guerre. À mort
; c’est le genre d’idée que je suis. Quel genre d’idée es-tu ?

— Tu es le sable et je suis l’eau, dit Mahound. L’eau balaie le sable.

— Et le désert absorbe l’eau, lui répond Hind. Regarde autour de toi. »

Peu de temps après son départ, les hommes blessés arrivent au palais du
Maître, ils ont pris leur courage à deux mains pour venir informer Hind que
le vieil Hamza a tué ses frères. Mais maintenant on ne peut trouver le
Messager nulle part ; il se dirige à nouveau lentement vers le mont Cone.

Quand il est fatigué, Gibreel veut tuer sa mère pour lui avoir donné un tel
putain de surnom, ange, quel mot, il demande quoi ? qui ? qu’on lui
épargne la ville-rêve des châteaux de sable qui s’effritent et des lions à la
triple rangée de dents, plus de lavage de cœur de prophètes ni d’instructions
à réciter ni de promesses de paradis, que les révélations s’arrêtent, fïnito,
khattam-shud. Ce qu’il désire : l’obscurité, un sommeil sans rêves. Les
putains de rêves, cause de tous les ennuis de l’espèce humaine, le cinéma
aussi, si j’étais Dieu j’enlèverais toute imagination aux gens et peut-être que
les pauvres types comme moi pourraient se payer une bonne nuit de repos.
En luttant contre le sommeil, il oblige ses yeux à rester ouverts, sans
cligner, jusqu’à ce que le violet s’efface des rétines et le laisse aveugle,
mais il n’est qu’humain, à la fin il tombe dans le terrier du lapin et à
nouveau le voilà, au Pays des Merveilles, là-haut sur la montagne, et
l’homme d’affaires s’éveille, et à nouveau sa volonté, son besoin se mettent
à l’œuvre, pas sur mes mâchoires ni sur ma voix cette fois, mais sur mon
corps tout entier ; il me réduit à sa propre taille et m’attire vers lui, son
champ gravitationnel est incroyable, aussi puissant qu’une putain de
mégastar… puis Gibreel et le Prophète luttent, nus tous les deux, ils roulent
encore et encore, dans la grotte au fin sable blanc qui s’élève autour d’eux
comme un voile ; Comme s’il m’apprenait, me cherchait, comme si j’étais
celui qui subit l’épreuve.

Dans une grotte, à cinq cents pieds du sommet du mont Cone, Mahound
lutte avec l’ange, le jetant d’un côté et de l’autre, et laissez-moi vous dire
qu’il va n’importe où, sa langue dans mon oreille son poing dans mes
couilles, personne n’a jamais eu une telle rage en lui, il doit savoir il doit
SAVOIR et je n’ai rien à lui dire, physiquement il est deux fois plus en
forme que moi et quatre fois plus au courant, au moins, il est possible que
tous les deux en ayons appris en écoutant mais il est évident qu’il écoute
mieux que moi ; ainsi nous roulons frappons griffons il a de profondes
entailles mais bien sûr ma peau est douce comme celle d’un bébé, on ne
peut accrocher un ange à un buisson d’épines, on ne peut le cogner sur un
rocher. Et ils ont un public, des djinns et des esprits et toutes sortes de
revenants, assis sur les rochers, observent le combat, et dans le ciel il y a
trois créatures ailées qui ressemblent à des hérons ou à des cygnes ou
simplement à des femmes selon les tours que joue la lumière… Mahound
en termine. Il fait semblant de perdre.

Quand ils eurent lutté pendant des heures ou même des semaines
Mahound se retrouva coincé sous l’ange, c’est ce qu’il voulait, c’était sa
volonté de me remplir de me donner la force de le maintenir au sol, parce
que les archanges ne peuvent perdre de tels combats, ce ne serait pas juste,
seuls les démons sont vaincus dans de telles circonstances, aussi à l’instant
où je prends le dessus il se met à pleurer de joie et il fait son vieux truc, il
oblige ma bouche à s’ouvrir et à nouveau il fait couler à flots la voix, la
Voix, hors de moi, il la fait couler sur lui, comme s’il vomissait.

À la fin de son combat avec l'Archange Gibreel, le Prophète Mahound


sombre dans son habituel sommeil, épuisé, qui suit les révélations, mais à
cette occasion il revit plus vivement que d’ordinaire. Quand il reprend ses
esprits dans cette haute solitude on ne voit personne, aucune créature ailée
accroupie sur les rochers, et il saute sur ses pieds, plein de l’urgence de ses
nouvelles. « C’était le Diable », dit-il à haute voix dans l’air vide, et il rend
vraies ses paroles en leur donnant voix. « La dernière fois, c’était Chaytan.
» Voici ce qu’il a entendu dans sa façon d’écouter, qu’il a été trompé, que
le Diable est venu vers lui sous le déguisement de l’archange, et les versets
qu’il a retenus, ceux qu’il a récités dans la tente de la poésie, n’étaient pas
les vrais mais leur opposé diabolique, pas divins, mais sataniques. Il revient
en ville aussi vite qu’il le peut, pour supprimer les versets immondes qui
puent le soufre, le sulfure, pour les arracher des annales pour toujours, et ils
ne survivront que dans une ou deux compilations de traditions anciennes et
des commentateurs orthodoxes essaieront d’en réécrire l’histoire, mais
Gibreel, planant-observant depuis son plus haut angle de caméra, connaît un
petit détail, juste une chose minuscule qui est un léger problème ici, à savoir
que c’était moi les deux fois, baba, moi en premier et moi en second aussi.
De ma bouche, à la fois l’affirmation et le reniement, les versets et leurs
controverses, univers et envers, tout, et nous savons tous comment ma
bouche a été utilisée.

« D’abord ce fut le Diable, murmure Mahound en se précipitant vers


Jahilia. Mais cette fois, l’ange, aucune question. Il m’a cloué au sol au cours
du combat. »

Les disciples l’arrêtent dans les ravins au pied du mont Cone pour
l’avertir de la fureur de Hind, qui porte des vêtements blancs de deuil et a
défait ses cheveux noirs, les laissant voler autour d’elle comme un orage, ou
une piste dans la poussière, ils effacent la trace de ses pas et elle ressemble
à une incarnation de l’esprit de la vengeance lui-même. Tous ont fui la ville,
et Hamza, lui aussi, se cache ; mais l’important c’est que Abu Simbel n’a
pas encore accédé aux prières de sa femme pour que le sang lave le sang. Il
calcule toujours dans l’affaire de Mahound et des déesses… Mahound,
contre l’avis de ses disciples, retourne à Jahilia, va droit à la Maison de la
Pierre Noire. Les disciples le suivent malgré leur peur. Une foule
s’assemble dans l’espoir d’un autre scandale, d’un autre écartèlement ou de
quelque amusement. Mahound ne les déçoit pas.

Il s’arrête devant les statues des Trois et annonce l’annulation des versets
que Chaytan a chuchotés à son oreille. Les versets sont bannis de la vraie
récitation, al-qur’am : D’autres versets sont proclamés à leur place.

« Aura-t-Il des filles et vous des fils ? récite Mahound. Ce serait une belle
division !
« Vous n’avez rêvé que de noms, vous et vos pères. Allah ne les a
investies d’aucune autorité. »

Il quitte la Maison abasourdie avant que quiconque n’ait pensé à ramasser


la première pierre et à la jeter.

Après le reniement des Versets Sataniques, le Prophète Mahound rentre


chez lui pour découvrir qu’une sorte de punition l’y attend. Une sorte de
vengeance – de qui ? La lumière ou l’ombre ? Un brave type un sale type ?
– dirigée, comme cela est souvent le cas, contre l’innocent. La femme du
Prophète, soixante-dix ans, assise au pied de la fenêtre au treillis de pierre,
est adossée au mur, très droite, morte.

Mahound en proie à son désespoir reste seul et dit à peine un mot pendant
des semaines. Le Maître de Jahilia met en place un système de persécution
qui avance trop lentement selon Hind. Le nom de la nouvelle religion est
Soumission ; alors Abu Simbel décrète que ses adeptes doivent se
soumettre à la relégation dans le quartier le plus misérable et qui compte le
plus de taudis ; à un couvre-feu ; à l’interdiction de travailler. Et il y a de
nombreuses agressions, on crache sur des femmes dans les boutiques, les
jeunes Turcs contrôlés secrètement par le Maître malmènent les fidèles la
nuit, on jette des torches enflammées par les fenêtres, et elles atterrissent au
milieu des dormeurs inconscients. Et, par un des paradoxes habituels de
l’histoire, le nombre de fidèles augmente, comme une moisson qui croît
miraculeusement au fur et à mesure que les conditions du sol et du climat se
détériorent.

Une offre arrive, elle vient des citoyens de l’oasis de Yathrib au nord :
Yathrib propose un asile à-ceux-qui-se-soumettent, s’ils veulent quitter
Jahilia. Hamza pense qu’ils doivent y aller. « Crois-moi, mon neveu, tu
n’achèveras jamais ton Message ici. Hind ne sera pas satisfaite tant qu’elle
ne t’aura pas arraché la langue, sans parler de mes couilles, excuse-moi. »
Mahound, seul et empli des échos dans la maison de son deuil, donne son
consentement, et les fidèles le quittent pour se préparer au départ. Khalid le
porteur d’eau reste et le Prophète aux yeux cernés attend qu’il parle. Il dit
maladroitement : « Messager, j’ai douté de toi. Mais tu étais plus sage
qu’on le pensait. D’abord nous avons dit, Mahound ne fera jamais de
compromis, et tu as fait des compromis. Puis nous avons dit, Mahound nous
a trahis, mais tu nous as apporté une vérité plus profonde. Tu nous as
apporté le Diable lui-même, pour que nous puissions être témoins des
œuvres du Malin, et de sa défaite par les forces du Juste. Tu as enrichi notre
foi. Je regrette ce que j’ai pensé. »

Mahound s’éloigne du soleil qui tombe par la fenêtre. « Oui. » Amertume,


cynisme. « J’ai fait une chose merveilleuse. Une vérité plus profonde. Vous
apporter le Diable. Oui, c’est bien de moi. »

Du sommet du mont Cone, Gibreel observe les fidèles qui s’enfuient de


Jahilia, abandonnant la cité de l’aridité pour le séjour des palmiers frais et
de l’eau, de l’eau, de l’eau. Par petits groupes, presque les mains vides, ils
traversent l’empire du soleil, en ce premier jour de la première année de ce
nouveau commencement du Temps, qui vient lui-même de renaître, tandis
que l’ancien meurt derrière eux et que le nouveau les attend. Et un jour
Mahound s’éclipse lui aussi. Quand on découvre son évasion, Baal
compose une ode d’adieu :

De quel genre d’idée

Semble aujourd’hui la « Soumission » ?

Une idée apeurée.

Une idée qui se sauve.

Mahound a atteint l’oasis ; Gibreel a moins de chance. Maintenant, il se


retrouve souvent seul au sommet du mont Cone, lavé par les froides pluies
d’étoiles, et elles s’abattent sur lui, tombant du ciel nocturne, les trois
créatures ailées, Lat, Uzza, Manat, battant des ailes autour de sa tête,
attaquant ses yeux avec leurs serres, le becquetant, le fouettant de leurs
cheveux, de leurs plumes. Il lève les mains pour se protéger, mais leur
vengeance est sans fin, elle reprend chaque fois qu’il se repose, chaque fois
qu’il baisse sa garde. Il lutte contre elles, mais elles sont plus rapides, plus
adroites, ailées.

Il n’a aucun diable à renier. En rêvant, il n’arrive pas à les chasser.


III
Ellehoenne déèreheuesse
1
Je sais ce qu’est un fantôme, affirma silencieusement la vieille femme.
Elle s’appelait Rosa Diamond ; elle avait quatre-vingt-huit ans ; et elle
grimaça en plissant les yeux pour regarder par la fenêtre recouverte de sel
de sa chambre, et contempler la mer de la pleine lune. Et je sais aussi ce que
ce n’est pas, ajouta-t-elle en secouant la tête, ni une sacrification ni un drap
qui s’agite, pouah tout ça ce sont des foutaises. Qu’est-ce qu’un fantôme ?
Une affaire à suivre, voilà ce que c’est. – Sur ce la vieille dame, un mètre
quatre-vingts, très droite, les cheveux coupés courts comme un homme,
laissa tomber les coins de sa bouche en une moue satisfaite de masque de
tragédie –, serra autour de ses épaules maigres un châle de laine bleue – et
ferma un instant ses yeux sans sommeil, priant pour le retour du passé.
Allez, les bateaux des Normands, supplia-t-elle : viens, Guillaume le
Conquérant.

Il y a neuf cents ans tout cela était sous l’eau, ce rivage cadastré, cette
plage privée, les galets qui montent en pente raide vers la petite rangée de
villas à la peinture écaillée avec leurs hangars à bateaux encombrés de
chaises longues, de cadres vides, de malles pleines de lettres attachées avec
des rubans, de lingerie de soie et de dentelle protégées par des boules de
naphtaline, de lectures larmoyantes d’anciennes jeunes filles, de jeux de
volant, d’albums de timbres, et de tous les souvenirs du temps perdu
enfouis dans des coffres au trésor. La côte avait changé, avait gagné un ou
deux kilomètres sur la mer, laissant le premier château normand loin de
l’eau, léché maintenant par les marécages qui donnaient aux pauvres diables
vivant sur leurs commentdire domaines la fièvre des marais. Elle, la vieille
dame, voyait dans le château les restes d’un poisson trahi par une ancienne
marée basse, un monstre marin pétrifié par le temps. Neuf cents ans ! Il y a
neuf siècles, la flotte normande avait traversé la maison de cette Anglaise.
Et par les nuits claires de pleine lune, elle attendait que son fantôme
lumineux revienne.

Le meilleur endroit pour le voir arriver, se disait-elle pour se rassurer, je


suis aux premières loges. Le radotage était devenu la consolation de sa
grande vieillesse ; les phrases éculées, une affaire à suivre, aux premières
loges, lui donnaient l’impression d’être solide, immuable, éternelle, et pas
la créature de failles et d’absences qu’elle se savait être aujourd’hui. Au
coucher de la lune, dans l’obscurité qui précède l’aube, c’est l’heure des
fantômes. Les voiles gonflées, l’éclair des avirons, et le Conquérant lui-
même à la proue du vaisseau de tête, filant vers la plage entre les brise-
lames de bois recouverts de bernacles et quelques rames dressées. -Oh, j’en
ai vu des choses de mon temps, j’ai toujours eu le don de voir les fantômes.
– Le Conquérant, avec son casque en pointe et au nez de métal, passe la
porte, glisse entre les guéridons et les canapés à têtières, comme un écho
résonnant faiblement dans cette maison de souvenirs et de désirs ; puis
silencieuse ; comme un tombeau.

— Autrefois, quand j’étais petite fille à Colline-la-Bataille, aimait-elle


raconter, toujours avec les mêmes mots polis par le temps – autrefois,
enfant solitaire, je me suis retrouvée brusquement, sans que cela me
paraisse bizarre, au beau milieu d’une guerre. Des arcs, des masses d’armes,
des piques. De jeunes Saxons aux cheveux de Un, fauchés dans la fleur de
l’âge. Harold-aux-yeux-de-flèche et Guillaume la bouche pleine de sable.
Oui, toujours le même don pour voir les fantômes. – Pour la vieille dame,
l’histoire du jour où Rosa enfant avait vu la bataille d’Hastings était
devenue un des tournants de sa vie, même si elle l’avait raconté si souvent
que plus personne, même pas la conteuse, n’aurait pu jurer en toute
certitude qu’elle était vraie. Je me languis d’eux parfois, pensait
habituellement Rosa. Les beaux jours : les beaux jours enfuis. Elle ferma,
de nouveau, ses yeux pleins de souvenirs. Quand elle les rouvrit, elle vit, au
bord de l’eau, impossible à nier, quelque chose qui bougeait.

Ce qu’elle dit à haute voix, dans son excitation : « Je ne peux pas y croire
! » – « C’est pas vrai ! » « Il ne vient jamais par ici ! » – Le cœur battant,
Rosa se leva et alla chercher d’un pas hésitant son manteau, sa cape, sa
canne. Et, sur le rivage d’hiver, Gibreel Farishta s’éveilla, la bouche pleine
de, non, pas de sable.

De neige.

Preut !
Gibreel cracha ; il sauta sur ses pieds, comme propulsé par la neige
fondue qu’il venait d’expectorer ; il souhaita à Chamcha – comme on l’a dit
plus haut – plusieurs fois un bon anniversaire ; et se mit à faire tomber la
neige de ses manches violettes et trempées. « Nom de Dieu, cria-t-il en
sautant d’un pied sur l’autre, pas étonnant que ces gens aient de foutus
cœurs de glace. »

Cependant, le pur plaisir d’être entouré d’une telle quantité de neige finit
par avoir raison de son cynisme initial -car c’était un homme des tropiques
– et il se mit à gambader, mélancolique et trempé, à faire des boules de
neige et à les lancer à son compagnon allongé face contre terre, il imagina
un bonhomme de neige, et chanta une nouvelle version folle et brutale de «
Vive le Vent ». La première touche de lumière éclairait le ciel, et sur cette
plage familiale dansait Lucifer, l’étoile du matin.

On doit signaler que son haleine avait cessé de sentir pour une cause ou
pour une autre…

« Allez, mon petit chéri », cria l’invincible Gibreel, dans le comportement


duquel le lecteur pourra voir, non sans raison, les effets délirants et
perturbants de sa chute récente. « Lève-toi et brille ! Prenons cet endroit
d’assaut. » Tournant le dos à la mer, écartant les mauvais souvenirs afin de
faire de la place pour les choses nouvelles, passionné comme toujours par la
nouveauté, il aurait planté un drapeau (s’il en avait eu un) pour réclamer au
nom de quisaitqui ce blanc pays, cette terre qu’on venait de découvrir. «
Chamcha, supplia-t-il, remue-toi, baba, es-tu mort ? » Cette phrase amena
celui qui l’avait prononcée à retrouver (ou au moins à se diriger vers) ses
esprits. Il se pencha sur le corps prostré sans oser le toucher. « Pas
maintenant, vieux, dit-il d’un ton pressant. Pas maintenant alors que nous
revenons de si loin. »

Saladin : il n’était pas mort, mais il pleurait. Les larmes dues au choc
gelaient sur son visage. Et tout son corps était recouvert d’une mince
pellicule de glace, lisse comme du verre, tel un mauvais rêve devenu réalité.
Dans les miasmes de cette demi-inconscience due à l’abaissement de la
température de son corps il était possédé par la peur cauchemardesque de
faire craquer cette peau, de voir son sang jaillir par les fissures de la glace,
sa chair s’en aller par morceaux. Beaucoup de questions se posaient à lui,
avons-nous vraiment, je veux dire, en agitant les mains, puis les eaux, on ne
va pas me dire que réellement, comme dans le film, quand Charlton Heston
tend son bâton, pour nous permettre, sur le fond de la mer, ce n’est pas
possible, sinon comment, ou est-ce que d’une façon ou d’une autre, sous
l’eau, escortés par les sirènes, la mer passant à travers nous comme si nous
étions des poissons ou des fantômes, est-ce la vérité oui ou non, j’ai besoin
de, il faut que… mais quand il ouvrit les yeux ces questions prirent
l’imprécision des rêves, et il fut incapable de les saisir plus longtemps, elles
agitaient la queue devant lui et disparaissaient comme la dérive d’un sous-
marin. Il leva les yeux vers le ciel, et remarqua qu’il n’avait absolument pas
la bonne couleur, un orange sanguin tacheté de vert, et la neige était d’un
bleu d’encre. Il cligna des yeux mais les couleurs refusèrent de changer, ce
qui fit naître en lui l’idée qu’il était tombé du ciel dans l’erreur, un autre
lieu, non l’Angleterre ou peut-être une non-Angleterre, une zone
contrefaite, un quartier pourri, un état second. Pendant un instant, il se
demanda : L’Enfer peut-être ? Non, non, se rassura-t-il sur le point de
s’évanouir, impossible, pas encore, tu n’es pas encore mort ; seulement en
train de mourir.

Bon alors : une salle de transit.

Il se mit à frissonner ; la vibration devint si intense qu’il se dit qu’il allait


peut-être exploser, comme un, comme un, avion.

Puis tout cessa d’exister. Il était dans le vide, et pour survivre il lui fallait
tout reconstruire à partir de zéro, inventer le sol sous ses pieds avant de
faire un pas, mais il n’avait aucune raison de se poser ce genre de question
parce que là, devant lui, était l’inévitable : la grande et osseuse silhouette de
la Mort, avec un chapeau de paille à larges bords, dans une cape agitée par
le vent. La Mort, s’appuyant sur une canne à pommeau d’argent, portant des
bottes vert olive de pêcheur.

« Qu’est-ce que vous faites ici ? voulut savoir la Mort. C’est une propriété
privée. Il y a une pancarte. » Dit une voix de femme tremblotant quelque
peu et vibrant de joie.

Quelques instants plus tard, la Mort se pencha sur lui -pour m’embrasser,
se dit-il en silence, paniqué. Pour aspirer mon dernier soupir. Il se débattit
avec de petits mouvements inutiles.

« Il est bien vivant, fit remarquer la Mort à, qui était-ce, Gibreel. Mais,
mon Dieu. Quelle haleine : ça schlingue. Quand s’est-il lavé les dents pour
la dernière fois ? »

***

L’haleine d’un des hommes s’était rafraîchie, tandis que celle de l’autre,
sous l’effet d’un mystère symétrique et opposé, devenait fétide. À quoi
s’attendaient-ils ? À tomber du ciel comme ça : s’imaginaient-ils qu’il n’y
aurait pas d’effets secondaires ? Il aurait dû leur paraître évident que des
Puissances supérieures s’intéressaient à eux, et de telles Puissances, (je
parle, naturellement, de moi) ont une attitude malicieuse presque
capricieuse envers les mouches qui tombent. Et en plus, soyons clair : les
grandes chutes transforment les gens. Vous croyez qu’ils étaient tombés de
haut ? En matière de chutes, je ne laisse ma place à personne, ni mortel ni
im-. Des nuées aux cendres, par le conduit de la cheminée pourrait-on dire,
de la lumière du paradis aux feux de l’enfer… comme je le disais, sous
l’effet d’un long plongeon, on peut s’attendre à des mutations, qui ne sont
pas toutes dues au hasard. La sélection non naturelle. C’est peu payé pour
survivre, pour renaître, pour devenir nouveau, et à leur âge en plus.

Quoi ? Vous voulez que j’énumère les changements ?

Bonne haleine/mauvaise haleine.

Et autour de la tête de Gibreel Farishta, tournant le dos au lever du soleil,


Rosa Diamond avait l’impression d’apercevoir une lueur faible mais
nettement dorée.

En ces petites bosses, sur les tempes de Chamcha, sous son chapeau
melon gorgé d’eau mais toujours-en-place ? Et, et, et.

Quand Rosa Diamond posa les yeux sur la bizarre silhouette de satyre de
Gibreel Farishta, sautillante et dionysiaque dans la neige, elle ne pensa pas
à disons-le des anges. En regardant par sa fenêtre, à travers une vitre
recouverte de sel et des yeux rendus vitreux par l’âge, elle avait senti son
cœur sursauter deux fois, si douloureusement qu’elle avait eu peur qu’il
s’arrête ; parce que dans cette forme indistincte elle avait cru apercevoir
l’incarnation du désir enfoui au plus profond de son âme. Elle oublia les
envahisseurs normands comme s’ils n’avaient jamais existé, et dévala la
pente recouverte de cailloux pleins de traîtrise, trop rapidement pour ses
membres pas-tout-à-fait nonagénaires, et put faire semblant de gronder cet
impossible étranger qui osait traverser sa propriété privée.

D’habitude, elle défendait implacablement son morceau de côte bien-


aimé, et quand des estivants franchissaient la ligne de marée elle se
précipitait sur eux comme un loup dans la bergerie, c’était son expression,
pour leur expliquer et leur demander : – C’est mon jardin ici, vous voyez. –
Et s’ils étaient insolents – vatefairevoirlavieillelaplageestà-toutlemonde –
elle allait chercher chez elle un long tuyau d’arrosage vert qu’elle dirigeait
impitoyablement sur les couvertures écossaises et les crosses de cricket en
plastique et les bouteilles d’ambre solaire, elle faisait s’effondrer les
châteaux de sable des enfants et trempait les sandwiches au pâté de foie,
avec le plus doux des sourires : Ça ne vous dérange pas que j’arrose ma
pelouse ?… Oh, c’était un cas, bien connue dans le village, on n’arrivait
pas à l’enfermer dans un asile de vieillards, elle avait envoyé paître toute sa
famille quand ils avaient osé le lui suggérer, ne vous montrez plus jamais à
ma porte, leur avait-elle dit, et elle les avait retirés de son testament sans
rien demander à personne. Maintenant, elle était seule, sans jamais une
visite d’une semaine bienheureuse à l’autre, même pas Dora Shuf-
flebotham qui pendant toutes ces années avait fait son ménage, Dora s’est
éteinte en septembre dernier, que son âme repose en paix, c’est quand
même étonnant à son âge qu’elle puisse se débrouiller seule, cette vieille
rombière, toutes ces marches, elle est peut-être un peu difficile mais
rendons-lui justice, à sa place beaucoup deviendraient fous.

Pour Gibreel elle ne sortit ni son tuyau d’arrosage ni sa langue acérée.


Rosa le gronda pour la forme, elle se pinça le nez en examinant le Saladin
(qui n’avait pas encore enlevé son chapeau melon), tombé et nouvellement
sulfureux, puis avec une timidité excessive qu’elle accueillit avec un
étonnement nostalgique, elle balbutia une invitation, vvous fïferiez mmieux
de rretirer vvotre ami du ffroid, et elle remonta la plage pour faire chauffer
de l’eau, remerciant l’air piquant de l’hiver de lui avoir rougi les joues et de
lui avoir permis comme on dit de sauver la face.

Le jeune Chamcha avait possédé un visage d’une rare innocence, un


visage qui semblait n’avoir jamais rencontré ni la déception ni le mal, avec
une peau aussi fine et aussi douce que celle de la paume d’une princesse.
Cela lui avait bien servi dans ses rapports avec les femmes, et, en effet,
c’était la principale raison pour laquelle sa future épouse Pamela Lovelace
était tombée amoureuse de lui. « Rond comme un chérubin, s’émerveillait-
elle en prenant son menton dans ses mains. Comme une balle de
caoutchouc. »

Il en fut blessé. « J’ai aussi des os, protestait-il. Une vraie ossature.

— Quelque part à l’intérieur, concédait-elle. Tout le monde en a une. »

Ensuite l’idée le hanta pendant un certain temps qu’il ressemblait à une


méduse sans signes particuliers, et c’est en grande partie pour se
débarrasser de cette impression qu’il cultiva une allure raide et hautaine qui
était devenue sa seconde nature. Par conséquent, quand Saladin Chamcha se
réveilla, il jugea très grave, à la suite d’un long sommeil tourmenté par une
série de rêves intolérables, d’où ressortaient les images de Zeeny Vakil,
transformée en sirène, chantant pour lui au sommet d’un iceberg sur un ton
d’une douceur exquise, se lamentant sur son incapacité à le rejoindre sur le
sec, l’appelant, l’appelant, appelant ; – mais quand il s’approcha d’elle elle
l’emprisonna au cœur de la montagne de glace, et son chant devint un chant
de triomphe et de vengeance… donc, il jugea très grave, comme je le disais,
en se regardant dans un miroir encadré de laque japonaise bleue et or, d’y
retrouver ce vieux visage de chérubin en train de le contempler à nouveau ;
alors qu’il observait sur ses tempes deux bosses de, couleur inquiétante, ce
qui indiquait qu’il avait dû recevoir, à un certain moment de ses récentes
aventures, deux coups puissants.

Tout en regardant dans le miroir son visage modifié, Chamcha essayait de


se souvenir de lui-même. Je suis un homme véritable, dit-il au miroir, avec
une histoire véritable et un avenir déjà tracé. Je suis un homme pour qui
certaines choses comptent : la rigueur, l’autodiscipline, la raison, la
recherche de ce qui est noble sans l’aide de cette vieille béquille, Dieu.
L’idéal de beauté, la possibilité de l’exaltation, l’esprit. Je suis : un homme
marié. Mais malgré sa litanie, des pensées perverses ne cessaient de
s’imposer à lui. Par exemple : que le monde n’existait pas au-delà de cette
plage et, maintenant, de cette maison. Que s’il ne faisait pas attention, s’il
précipitait les choses, il allait basculer par-dessus le bord et tomber dans les
nuages. Il fallait construire les choses. Ou encore : que s’il téléphonait tout
de suite chez lui, comme il aurait dû le faire, s’il informait sa femme bien-
aimée qu’il n’était pas mort, pas parti en petits morceaux dans le ciel, mais
bien là, sur le plancher des vaches, s’il faisait cette chose particulièrement
sensée, la personne qui répondrait au téléphone ne reconnaîtrait pas son
nom. Ou troisièmement : que le bruit des pas qui résonnait à ses oreilles,
des pas lointains mais qui se rapprochaient, n’était pas un bourdonnement
passager provoqué par sa chute, mais le grondement d’un destin qui
s’avançait, qui se rapprochait, lettre par lettre, Ellehoenne Déère-heuesse,
Londres. Me voici, chez Mère-grand. Ses grands yeux, ses grandes mains,
ses grandes dents.

Il y avait un téléphone sur la table de chevet. Allez, se dit-il. Prends-le,


compose le numéro, et tu retrouveras l’équilibre. Une telle indécision : ça
ne te ressemble pas, ce n’est pas digne de toi. Pense à sa peine ; appelle-la.

Il faisait nuit. Il ne savait pas l’heure. Il n’y avait pas de pendule dans la
chambre et au cours de tous ces événements il avait perdu sa montre. Le
faut-il ou non ? – Il composa les neuf chiffres. Une voix d’homme répondit
au bout de quatre sonneries.

« Merde qu’est-ce que c’est ? » Endormi, impossible à identifier, familier.

« Excusez-moi, dit Saladin Chamcha. Excusez-moi, je vous en prie. C’est


une erreur. »

Tout en regardant fixement le téléphone, il se souvint d’une pièce de


théâtre qu’il avait vue à Bombay, l’adaptation d’une nouvelle anglaise, de,
de, impossible de mettre le doigt dessus, Tennyson ? Non, non. Somerset
Maugham ? -Ça ne fait rien. – Dans le texte original et maintenant
anonyme, un homme, qu’on croyait mort depuis longtemps, revient après
une absence de plusieurs années, comme un fantôme vivant, dans les lieux
qu’il hantait autrefois. Il revient chez lui, subrepticement, la nuit, et regarde
par la fenêtre ouverte. Il découvre que sa femme, qui s’est crue veuve, s’est
remariée. Il voit un jouet d’enfant sur l’appui de la fenêtre. Il reste un
certain temps dans l’obscurité, luttant contre ses sentiments ; puis il prend le
jouet ; et s’en va pour toujours sans signaler sa présence. Dans la version
indienne, l’histoire étant très différente. La femme s’était remariée avec le
meilleur ami de son mari. Le mari se présentait à la porte et entrait, sans se
douter de rien. Voyant sa femme et son vieil ami assis côte à côte, il ne
comprenait pas qu’ils s’étaient mariés. Il remerciait son ami d’avoir consolé
sa femme ; mais maintenant il était rentré, et tout allait bien. Le couple
marié ne savait comment lui dire la vérité ; à la fin, un serviteur vendait la
mèche. Le mari, dont la longue absence était due apparemment à de
l’amnésie, réagissait à la nouvelle du mariage en disant que, lui aussi, avait
sûrement dû se remarier pendant sa longue absence ; pourtant,
malheureusement, maintenant qu’il avait retrouvé la mémoire de sa vie
précédente, il avait oublié tout ce qui s’était passé pendant les années de sa
disparition. Il allait demander à la police de rechercher sa nouvelle femme,
même s’il ne se souvenait plus d’elle, ni de ses yeux, ni de sa simple
existence.

Rideau.

Saladin Chamcha, seul dans une chambre inconnue, vêtu d’un pyjama à
rayures rouges et blanches qu’il ne connaissait pas, s’allongea sur le ventre
dans son lit étroit et pleura. « Salauds d’indiens », cria-t-il d’une voix
étouffée par les couvertures, frappant du poing dans les oreillers bordés de
dentelles, venant de chez Harrods à Buenos Aires, si violemment que le
tissu vieux de cinquante ans se déchira. « Merde alors. La vulgarité de tout
ça, cette foutue foutue insensibilité. Merde alors. Ce salaud, ces salauds, ce
manque de tact, salopard. »

C’est à ce moment que la police arriva pour l’arrêter.

La nuit qui suivait leur sauvetage, Rosa Diamond se tenait une fois encore
devant la fenêtre nocturne de ses insomnies de vieille femme, et
contemplait la mer de neuf cents ans. Celui qui sentait mauvais dormait
depuis qu’ils l’avaient mis au lit, avec des bouillottes tout autour de lui,
c’est ce qui pouvait lui arriver de mieux, qu’il reprenne ses forces. Elle les
avait installés au premier, Chamcha dans la chambre d’amis et Gibreel dans
le bureau de son défunt mari, et tandis qu’elle regardait l’immense plaine
lumineuse de la mer elle pouvait l’entendre bouger là-haut, parmi les
gravures ornithologiques et les appeaux de feu Henry Diamond, les bolas et
les fouets et les photos aériennes de l’estancia Los Alamos, bien lointaine
dans l’espace et le temps, comme était rassurant le pas d’un homme dans
cette pièce. Farishta marchait de long en large, afin d’échapper au sommeil,
pour des raisons bien à lui. Et sous ses pas, levant les yeux vers le plafond,
Rosa l’appela à voix basse d’un nom tu depuis si longtemps. Martin, dit-
elle. Son nom de famille était le même que celui du serpent le plus
dangereux de son pays, la vipère. La vibora de la Cruz.

Brusquement elle vit les ombres qui bougeaient sur la plage, comme si le
nom interdit avait évoqué les morts. Encore, se dit-elle, et elle alla chercher
ses jumelles de théâtre. Quand elle revint les ombres grouillaient sur la
plage, et cette fois elle eut peur, parce que si la flotte normande, quand elle
venait, le faisait fièrement et ouvertement et sans se cacher, ces ombres-là
rampaient, émettaient des imprécations sourdes et inquiétantes, des
jappements et des aboiements étouffes, elles semblaient sans tête,
accroupies, les jambes et les bras ballants comme de gigantesques crabes
sans carapace. Elles détalaient de côté, et leurs lourdes bottes écrasaient les
galets. Des quantités. Elle les vit atteindre son hangar à bateaux sur lequel
l’image effacée d’un pirate borgne souriait en brandissant un sabre
d’abordage, et c’en fut trop, pas de ça chez moi, décida-t-elle, et elle se
précipita en bas chercher des vêtements chauds, elle prit son arme préférée :
un long tuyau d’arrosage vert enroulé. De sa porte elle cria d’une voix
claire : « Je vous ai vus. Sortez, sortez de vos cachettes. »

Ils allumèrent sept soleils qui l’aveuglèrent, et elle fut prise de panique,
illuminée par les sept projecteurs bleu-blanc autour desquels, comme des
vers luisants ou des satellites, grouillaient une constellation de petites
lumières : lanternes torches cigarettes. La tête lui tourna, et pendant un
instant elle perdit la capacité de distinguer entre autrefois et maintenant,
dans sa confusion, elle se mit à dire. Éteins cette lumière, tu sais bien qu’il
y a le couvre-feu, si tu continues les Boches vont nous tomber dessus. « Je
délire », remarqua-t-elle avec dégoût, et elle enfonça la pointe de sa canne
dans le paillasson. Sur ce, comme par magie, des policiers apparurent dans
le cercle éblouissant de la lumière.
Quelqu’un avait signalé une personne louche sur la plage, vous vous
souvenez quand ils venaient dans des bateaux de pêche, les clandestins, et
maintenant grâce à ce seul coup de fil anonyme cinquante-sept policiers en
uniforme ratissaient la plage, leurs torches électriques balayant follement la
nuit, des policiers venant d’aussi loin que Hastings Eastboume Bexill-upon-
Sea, même une délégation de Brighton parce que personne ne voulait rater
ça, le frisson de la chasse. Cinquante-sept ramasseurs d’épaves
accompagnés de treize chiens, qui reniflaient l’air de la mer en levant leurs
pattes nerveuses. Là-haut dans la maison loin de la petite troupe d’hommes
et de chiens, Rosa Diamond observait les cinq policiers qui gardaient les
sorties, porte d’entrée, fenêtres du rez-de-chaussée, porte de service, au cas
où les supposés malfaiteurs tenteraient une évasion ; et les trois hommes en
civil, avec manteaux civils, chapeaux civils et visages assortis ; et devant
eux, n’osant pas la regarder en face, le jeune inspecteur Lime dansait d’un
pied sur l’autre et se frottait le nez avec des yeux plus injectés de sang et un
air plus âgé que ses quarante ans. Elle lui tapota la poitrine avec le bout de
sa canne qu’est-ce que ça signifie, Frank, à une heure pareille, mais il
n’allait pas la laisser le dominer, pas ce soir, entouré par les policiers du
service d’immigration qui observaient chacun de ses gestes, alors il se
redressa et rentra le menton.

« Désolé, Mrs D. – certaines allégations – des renseignements fournis –


raison de croire – mérite une enquête – dans l’obligation de fouiller –
mandat délivré. »

« Ne soit pas stupide, Frank chéri », dit Rosa, mais à ce moment-là les
trois hommes au visage civil se dressèrent et se raidirent, la patte
légèrement levée comme un pointer marquant l’arrêt ; le premier émit un
sifflement extraordinaire de plaisir, tandis qu’un doux gémissement
s’échappait des lèvres du second, et que le troisième roulait les yeux avec
une curieuse satisfaction. Tous trois indiquaient l’entrée éclairée au-delà de
Rosa Diamond, où Mr Saladin Chamcha retenait le pantalon de son pyjama
de la main gauche parce qu’il avait arraché un bouton en se jetant sur son
lit. Il se frottait un œil avec la main droite.

« Banco », dit le siffleur, tandis que le gémisseur se croisait les mains


sous le menton pour montrer que toutes ses prières avaient été exaucées, et
le rouleur d’yeux bouscula Rosa Diamond, sans cérémonie, sauf qu’il
marmonna, « Excusez-moi, madame. »

Puis ce fut le déluge, et Rosa fut repoussée dans un coin de son salon par
une mer de casques, et elle ne put plus distinguer Saladin Chamcha ni
comprendre ce qu’il disait. Elle ne l’entendit jamais expliquer l’explosion
du Bostan – y a erreur, cria-t-il, je ne suis pas un de vos clandestins en
bateau de pêche, un Kenyato-Ougandais, moi. Les policiers commencèrent
à ricaner, je vois, monsieur, de trente mille pieds, et vous avez nagé jusqu’à
la côte. Vous avez le droit de garder le silence, gloussèrent-ils, mais tout de
suite ils s’esclaffèrent, pas d’erreur, on en a un vrai. Mais Rosa ne put pas
entendre les protestations de Saladin Chamcha, à cause des rires des
policiers, il faut me croire, je suis citoyen britannique, disait-il, avec un
permis de séjour, et quand il avoua être incapable de présenter un passeport
ou n’importe quelle autre pièce d’identité ils se mirent à pleurer de rire, les
larmes coulaient sur les visages vides des hommes en civil du service
d’immigration. Bien sûr, inutile de préciser, pouffèrent-ils, ils sont tombés
de votre veste pendant la chute, ou les sirènes vous ont fait les poches
quand vous étiez sous l’eau ? Dans cette hilarité générale d’hommes et de
chiens, Rosa ne pouvait voir ce que les bras en uniforme faisaient au bras de
Chamcha, ce que les poings faisaient à son estomac, ou les bottes à ses
mollets ; elle ne pouvait pas non plus être sûre que c’était bien sa voix qui
criait ou les chiens qui hurlaient. Mais, finalement, elle entendit son ultime
cri de désespoir : « Aucun de vous ne regarde la télévision ? Vous ne voyez
pas ? C’est moi Maxim. Maxim Alien.

— Ah oui, dit l’officier aux yeux exorbités. Et moi, je suis Kermit la


Grenouille. »

Ce que Saladin Chamcha ne dit jamais, même quand il devint évident que
quelque chose n’allait vraiment pas : « Voici un numéro de téléphone à
Londres », il négligea d’en informer les policiers venus l’arrêter. « A l’autre
bout du fil vous trouverez, pour confirmer ce que je dis, mon épouse, belle,
blanche et anglaise. » Non, monsieur. Et merde.

Rosa Diamond reprit des forces. « Un instant, Frank Lime, déclama-t-elle.


Écoutez-moi », mais les trois hommes en civil avaient repris leur curieux
manège de sifflement-gémissement roulement d’yeux, et dans le brusque
silence qui s’abattit sur la pièce – le rouleur d’yeux tendit un doigt
tremblant vers Chamcha et dit, « Madame, si vous cherchez une preuve,
vous n’en trouverez pas de meilleure que celle-ci. »

Saladin Chamcha, suivant la direction indiquée par le doigt des yeux


exorbités, porta les mains à son front, et il sut qu’il venait de s’éveiller dans
le plus terrible des cauchemars, un cauchemar qui ne faisait que
commencer, parce que là, à ses tempes, s’allongeant à chaque instant, et
assez pointues pour faire jaillir le sang, il y avait deux cornes, nouvelles,
caprines, indiscutables.

Avant que l’armée de policiers eût emmené Saladin Chamcha vers sa


nouvelle vie, il y eut encore un événement inattendu. Gibreel Farishta,
voyant les lumières et entendant les éclats de rire des officiers de police,
descendit vêtu d’une veste d’intérieur bordeaux et d’un pantalon de cheval,
choisis dans la garde-robe d’Henry Diamond. Dégageant un discret parfum
de naphtaline, il s’arrêta sur le palier du premier pour observer ce qui se
passait sans faire de commentaires. Il resta là sans qu’on le remarque
jusqu’à ce que Chamcha, menottes aux poignets, pieds nus, en route pour le
panier à salade, retenant toujours son pyjama, l’aperçoive et lui crie, «
Gibreel, pour l’amour de Dieu, dis ce qu’il en est. »

Siflleur-gémisseur-rouleur se retournèrent comme un seul homme vers


Gibreel. « A qui ai-je l’honneur ? s’enquit l’inspecteur Lime. Un autre
spécialiste de la chute libre ? »

Mais les mots moururent sur ses lèvres, parce qu’à ce moment-là on
éteignit les projecteurs, suite à l’ordre donné quand on avait passé les
menottes à Chamcha et qu’on l’avait appréhendé, et dans l’obscurité qui
suivit l’extinction des sept soleils il devint clair pour tout le monde que la
lumière pâle et dorée qui émanait de la direction de l’homme en veste
d’intérieur, se répandait en fait doucement à partir d’un point situé
immédiatement derrière sa tête. L’inspecteur Lime ne mentionna plus
jamais cette lumière, et si on lui avait posé la question il aurait nié avoir vu
une telle chose à la fin du vingtième siècle, et puis quoi encore.

Mais de toute façon, quand Gibreel demanda : « Que veulent ces gens ? »,
chaque homme présent fut saisi par le désir de répondre littéralement en
termes détaillés, pour révéler leurs secrets, comme s’il était, comme si, mais
non, c’est ridicule, ils nièrent pendant des semaines jusqu’à ce qu’ils se
soient persuadés qu’ils n’avaient agi que pour des raisons purement
logiques, c’était le vieil ami de Mrs Diamond, tous deux avaient découvert
un voyou, Chamcha, à moitié noyé sur la plage et ils l’avaient recueilli pour
des raisons humanitaires, inutile de déranger plus longtemps Rosa et Mr
Farishta, on ne pouvait trouver plus gentleman que lui, dans sa veste
d’intérieur et son, son, eh bien, l’excentricité n’a jamais été un crime de
toute façon.

« Gibreel, dit Saladin Chamcha. Au secours ! »

Mais le regard de Gibreel s’était arrêté sur Rosa Diamond. Il la fixait sans
pouvoir détourner les yeux. Puis il fit un signe de tête, et remonta l’escalier.
Personne ne chercha à l’arrêter.

Quand Salad arriva au panier à salade, il vit le traître, Gibreel Farishta,


qui le regardait du petit balcon de la chambre de Rosa, et aucune lumière ne
brillait autour de la tête de ce salaud.
2
Kan ma kan / Fi qadim azzaman… Ce fut ainsi, ce ne fut pas ainsi, dans le
temps d’autrefois, vivaient dans la terre d’argent d’Argentine un certain
Don Enrique Diamond, qui connaissait bien les oiseaux et très peu les
femmes, et sa femme, Rosa, qui ne connaissait rien aux hommes mais
beaucoup en amour. Un jour que la senora se promenait à cheval, assise en
amazone et portant un chapeau orné d’une plume, elle arriva au grand
portail de pierre de l’estancia Diamond, installée bizarrement au milieu de
la pampa vide, quand une autruche fonça sur elle, pour sauver sa vie, en
utilisant toutes les ruses dont une autruche est capable ; car l’autruche est un
oiseau malin, difficile à attraper. Derrière l’autruche il y avait un nuage de
poussière plein du bruit des chasseurs, et quand l’autruche se trouva à deux
mètres d’elle le nuage lança des bolas qui s’enroulèrent autour de ses pattes
et la firent tomber aux pieds de la jument grise de Rosa. L’homme qui sauta
de cheval pour tuer l’oiseau ne quitta pas des yeux le visage de Rosa. Il tira
un poignard à manche d’argent d’un fourreau attaché à sa ceinture et le
plongea jusqu’à la garde dans la gorge de l’oiseau, sans regarder l’autruche
agonisante, les yeux fixés sur ceux de Rosa Diamond tandis qu’il
s’agenouillait sur la grande terre jaune. Il s’appelait Martin de la Cruz.

Après qu’on eut emmené Chamcha, Gibreel Farishta s’étonna souvent de


son propre comportement. Dans ce moment de rêve pris au piège par les
yeux de la vieille Anglaise, il avait eu l’impression qu’il ne contrôlait plus
sa propre volonté, que les besoins de quelqu’un d’autre prenaient les choses
en main. À cause de la nature confuse des événements récents, et aussi de
sa détermination à rester éveillé le plus longtemps possible, ce n’est que
quelques jours plus tard qu’il établit un lien entre ce qui se passait et le
monde derrière ses paupières, et alors seulement il comprit qu’il devait
partir, parce que l’univers de ses cauchemars commençait à se répandre
dans sa vie éveillée, et s’il ne faisait pas attention il ne pourrait jamais
recommencer, renaître avec elle, à travers elle, Alléluia, qui avait vu la
voûte céleste.

Il fut bouleversé de constater qu’il n’avait pas du tout essayé de contacter


Allie ; ni d’aider Chamcha quand il en avait besoin. Qu’il n’avait
absolument pas non plus été troublé par l’apparition sur la tête de Saladin
d’une jolie paire de cornes neuves, ce qui aurait dû lui poser quelques
questions. Il était dans une sorte de transe, et quand il demanda à la vieille
dame ce qu’elle pensait de tout ça, elle sourit bizarrement et lui dit qu’il n’y
avait rien de nouveau sous le soleil, qu’elle en avait vu des choses, des
apparitions d’hommes en casques à cornes, que dans un pays ancien comme
l’Angleterre il n’y avait pas de place pour de nouvelles histoires, que
chaque brin d’herbe avait déjà été foulé cent mille fois. Dans la journée,
pendant de longues périodes, elle disait des choses décousues et confuses,
mais à d’autres moments elle tenait à lui préparer des repas énormes et
lourds, des poulets en croûte, un gratin de rhubarbe à la crème anglaise, des
ragoûts et toutes sortes de soupes épaisses. Et elle avait continuellement un
air d’inexplicable contentement, comme si sa présence la satisfaisait de
façon profonde et inattendue. Il faisait les courses au village avec elle ; les
gens les dévisageaient ; elle les ignorait en agitant sa canne d’un geste
impérial. Les jours passaient ; Gibreel ne partait pas.

« Sacrée vieille Anglaise, se disait-il. Une espèce en voie d’extinction.


Qu’est-ce que je fous ici ? » Mais des chaînes invisibles le retenaient.
Tandis qu’elle, à chaque occasion, chantait une vieille chanson espagnole
dont il ne comprenait pas un traître mot. Y avait-il de la sorcellerie là-
dedans ? Quelque ancienne fee Morgane envoûtant un jeune Merlin dans sa
grotte de cristal ? Gibreel se dirigeait vers la porte ; Rosa protestait ; il
s’arrêtait net. « Après tout, pourquoi pas ? » Il haussait les épaules. « Cette
vieille femme a besoin de compagnie. Grandeur perdue, je vous jure !
Regardez où elle en est. De toute façon, j’ai besoin de repos. De reprendre
des forces. Quelques jours seulement. »

Le soir ils s’asseyaient dans le salon bourré d’objets en argent, dont sur le
mur un poignard au manche d’argent, sous le buste en plâtre de Henry
Diamond qui trônait au sommet d’un meuble d’angle, et quand l’horloge
sonnait six heures il versait deux verres de sherry et elle se mettait à parler,
mais pas avant d’avoir dit, comme un métronome, L’horloge a toujours
quatre minutes de retard, elle est bien élevée, elle n ’aime pas être à
l’heure. Puis elle commençait sans s’occuper de ilétaitunefois, ou de savoir
si c’était vrai ou faux, il voyait l’énergie féroce qu’elle mettait dans son
récit, les restes désespérés de la volonté dont elle imprégnait son histoire, la
seule époque dorée dont je me souvienne, lui disait-elle, et il se rendait
compte que le sac de chiffons de ses souvenirs confus était en fait son cœur
même, son autoportrait, sa façon de se regarder dans un miroir quand
personne ne se trouvait là, et que la terre d’argent de son passé restait son
séjour préféré, non cette maison délabrée dans laquelle elle heurtait
continuellement les objets – elle renversait les guéridons, se cognait aux
poignées de porte -éclatait en sanglots et criait : Tout rétrécit.

Quand elle embarqua pour l’Argentine en 1935, comme jeune mariée de


l’Anglo-Argentin Don Enrique de Los Ala-mos, il lui montra l’océan et lui
dit, la pampa c’est ça. On ne peut pas se rendre compte de sa taille en la
regardant. Il faut la traverser, son aspect invariable, jour après jour. Dans
certaines régions le vent a la force d’un poing, mais il est totalement
silencieux, il pourrait te renverser mais tu n’entendrais rien. C’est parce
qu’il n’y a pas d’arbres : pas un ombu, pas un peuplier, nada. Et à propos il
faut se méfier des feuilles d’ombu. Poison mortel. Le vent ne te tuera pas
mais le jus des feuilles le peut. Elle frappa des mains comme une enfant :
Vraiment, Henry, des vents silencieux, des feuilles empoisonnées. On dirait
un conte de fées. Henry, les cheveux clairs, le corps mou, les yeux
écarquillés, lourd, avait l’air effrayé. Oh, non, dit-il. Ce n’est pas si grave
que ça.

Elle arriva dans cette immensité, sous la voûte infinie du ciel bleu, parce
que Henry l’avait demandée en mariage et qu’elle avait donné la seule
réponse possible pour une célibataire de quarante ans. Mais en arrivant elle
se posa une question bien plus importante : de quoi était-elle capable dans
cet espace ? À quoi pouvait lui servir son courage, comment pouvait-elle
s’épanouir ? Être bonne ou mauvaise, se dit-elle : mais être nouvelle. Notre
voisin le docteur Jorge Babington, raconta-t-elle à Gibreel, ne m’a jamais
aimée, tu sais, il me racontait des histoires d’Anglais en Amérique du Sud,
de sacrés gaillards, disait-il avec mépris, des espions et des brigands et des
voleurs. Êtes-vous si excentriques dans votre froide Angleterre ? lui
demandait-il, et il répondait à sa propre question, je ne le crois pas, sefiora.
Coincés dans cette île comme dans un cercueil, vous êtes obligés de trouver
des horizons plus larges pour exprimer vos êtres intimes.
Le secret de Rosa Diamond était une disposition si grande pour l’amour
qu’il devient bientôt évident que son pauvre et prosaïque Henry ne pourrait
jamais la satisfaire, car s’il y avait quelque romantisme dans ce tas de
gélatine il le réservait aux oiseaux. Des buses des marais, des kamichis, des
bécassines. Dans une petite barque, sur un marécage du coin, il passait les
jours les plus heureux de sa vie parmi les joncs avec ses jumelles. Une fois
dans le train de Buenos Aires il fit honte à Rosa en lui imitant le cri de ses
oiseaux préférés dans le wagon-restaurant, arrondissant les mains autour de
sa bouche : le dormeur, l’ibis vanduria, le trou-piale. Pourquoi ne peux-tu
m’aimer ainsi, voulait-elle lui demander. Mais elle ne le fit jamais, parce
que pour Henry elle représentait les gens comme il faut, et la passion était
une excentricité réservée aux autres races. Elle devint le généralissime du
domaine, et essaya d’étouffer ses désirs mauvais. La nuit elle marchait dans
la pampa et s’allongeait sur le dos pour regarder les étoiles, et parfois, sous
l’influence de ce flux brillant de beauté, elle se mettait à trembler de tout
son corps, à frissonner d’un plaisir profond, et à fredonner une chanson
inconnue, et ce fiit cette musique des étoiles qui la rapprocha le plus de la
joie.

Gibreel Farishta : il avait l’impression que ces histoires s’enroulaient


autour de lui comme une toile d’araignée, le retenant dans ce monde perdu
où il y avait cinquante personnes à déjeuner chaque jour, c’étaient des
hommes nos gauchos, pas serviles pour deux sous, féroces et fiers, très. De
vrais carnivores ; on les voit sur les photos. Pendant les longues nuits de
leur insomnie elle lui racontait la brume de chaleur qui envahissait la pampa
d’où n’émergeaient que quelques arbres comme des îles et un cavalier
galopant à la surface de l’océan ressemblait à un être mythologique. On
aurait dit le fantôme de la mer. Elle lui racontait des histoires de feux de
camp, par exemple celle du gaucho athée qui, après la mort de sa mère,
demanda à son esprit de revenir, toutes les nuits pendant sept nuits de suite,
et qui finit par désapprouver l’idée de Paradis. La huitième nuit il déclara
que manifestement elle ne l’avait pas entendu, sinon elle serait venue
consoler son fils bien-aimé ; la mort était donc forcément la fin. Elle le
prenait dans les rêts de la description de l’arrivée des péronistes, avec leurs
costumes blancs et leurs cheveux gominés, chassés par les péones, elle lui
racontait la construction du chemin de fer par les Anglos pour desservir
leurs estancias, ainsi que des barrages, et l’histoire, par exemple, de son
amie Claudette, « un vrai bourreau des cœurs, mon cher, qui épousa un
ingénieur du nom de Granger, et déçut la moitié de Hurlingham. Ils
partirent immédiatement pour un barrage qu’il construisait, et la première
chose qu’ils apprirent ce fiat que les rebelles venaient de le faire sauter.
Granger s’en alla avec ses hommes pour défendre le barrage, laissant
Claudette seule avec sa bonne, et vous ne devinerez jamais, quelques heures
plus tard, la bonne arriva en courant, senora, es oune hom-bré à la porte, es
grandé comme ouna maisson. Et quoi encore ? Un capitaine des rebelles. –
“Et votre mari, madame ? – Il vous attend au barrage, 6omme il se doit. -
Puisqu’il n’a pas jugé bon de vous protéger, c’est la révolution qui le fera.”
Et il laissa des gardes devant la maison, mon cher, c’était quelque chose.
Mais les deux hommes, le mari et le capitaine, trouvèrent la mort au cours
de la bataille et Claudette insista pour qu’on ne fasse qu’un seul
enterrement, elle regarda les deux cercueils descendre en terre côte à côte,
elle porta le deuil des deux. Ensuite on sut qu’elle était dangereuse, trop
fatale, hein ? Quoi ? Bien trop fatale. » Dans l’histoire merveilleuse de la
belle Claudette, Gibreel entendait la musique des désirs de Rosa. À de tels
moments il la surprenait le regardant du coin de l’œil, et il sentait une sorte
de tiraillement dans la région du nombril, comme si quelque chose essayait
de sortir. Puis elle détournait les yeux, et la sensation disparaissait. Ce
n’était peut-être qu’un effet secondaire du traumatisme.

Un soir il lui demanda si elle avait vu les cornes sur la tête de Chamcha,
mais elle fit la sourde oreille et, au lieu de répondre, elle lui raconta
comment elle s’asseyait sur un pliant près du galpon, l’enclos des taureaux,
à Los Alamos, et les plus belles bêtes venaient poser leur tête cornée sur ses
genoux. Un après-midi une fille du nom d’Aurora del Sol, la fiancée de
Martin de la Cruz, lui lança une pique : Je pensais qu’ils ne posaient leur
tête que sur les genoux des vierges, dit-elle en aparté à ses amies ricanantes,
et Rosa se retourna et répondit doucement. Eh bien, ma chère, peut-être
aimeriez-vous essayer ? À partir de cet instant, Aurora del Sol, la meilleure
danseuse et la plus désirable de l’estancia, devint l’ennemie mortelle de la
trop grande et trop osseuse femme d’au-delà des mers.

« Tu lui ressembles tout à fait », dit Rosa Diamond alors qu’ils se tenaient
une nuit devant la fenêtre, côte à côte, et qu’ils regardaient la mer. « Son
double. Martin de la Cruz. » En entendant le nom du gaucho, Gibreel sentit
une douleur si violente autour de son nombril, un tiraillement douloureux,
comme si on lui avait enfoncé un crochet dans le ventre, qu’il laissa
échapper un cri. Rosa Diamond sembla ne rien remarquer. « Regarde,
s’écria-t-elle avec joie, là-bas. »

Courant sur la plage nocturne en direction de la tour Mar-tello et du


camping – si près de l’eau que la vague effaçait l’empreinte de ses pas –,
faisant des écarts et des feintes pour sauver sa vie, arrivait une autruche
adulte, grandeur nature. Elle continua à courir sur la plage, et Gibreel
émerveillé la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans l’obscurité.

L’événement suivant eut lieu au village. Ils étaient allés chercher un


gâteau et une bouteille de champagne, parce que Rosa s’était rappelée
qu’elle avait quatre-vingt-neuf ans aujourd’hui. Elle avait chassé sa famille
de sa vie, aussi ne reçut-elle ni carte ni coup de téléphone. Gibreel insista
pour qu’ils fêtent cet anniversaire, et il lui montra le secret caché dans sa
chemise, une ceinture bourrée de livres sterling achetées au marché noir
avant de quitter Bombay. « J’ai aussi des cartes de crédit, dit-il. Je ne suis
pas un indigent. Allons-y. C’est moi qui paie. » Les récits enchantés de
Rosa l’envoûtaient tellement qu’il se souvenait à peine qu’une vie
l’attendait, une femme qui serait surprise par le simple fait de le savoir
encore en vie, ou quelque chose comme ça. Marchant humblement derrière
Mrs Diamond, il portait ses cabas.

Il traînassait à un coin de rue pendant que Rosa papotait avec le boulanger


quand il sentit, une nouvelle fois, le crochet qui lui tirait le ventre, et il
tomba contre un réverbère en haletant. Il entendit un bruit de sabots, et un
archaïque attelage de poneys arriva, plein de jeunes gens qui semblaient à
première vue en habits de fête : les hommes en pantalons noirs serrés, avec
une rangée de boutons d’argent sur le côté, leurs chemises blanches
ouvertes jusqu’à la ceinture ; les femmes en larges jupes à volants et
plusieurs épaisseurs de jupons de couleurs vives, écarlates, émeraudes, or.
Ils chantaient dans une langue étrangère et leur gaieté rendait la rue triste et
laide, mais Gibreel se rendit compte qu’il se passait quelque chose de
bizarre, parce que dans la rue personne d’autre ne prêtait attention à
l’attelage. Puis Rosa sortit de chez le boulanger avec la boîte à gâteaux se
balançant au bout du ruban qu’elle tenait par l’index de la main gauche, et
elle s’écria : « Oh, les voilà, ils arrivent pour la danse. Nous dansions
toujours, tu sais, ils aiment ça, ils ont ça dans le sang. » Puis, après une
pause : « C’est au cours de cette danse qu’il tua le vautour. »

C’est au cours de cette danse qu’il tua un certain Juan Julia, surnommé le
Vautour à cause de son apparence cadavérique ; ce dernier ayant trop bu
insulta l’honneur d’Aurora del Sol, et ne laissa pas à Martin d’autre choix
que de se battre, he, Martin, il paraît que tu aimes la baiser, moi ça ne m’a
pas plu. « Éloignons-nous de la piste de danse », dit Martin, et dans le noir,
se détachant dans les arbres autour de la piste, les deux hommes entourèrent
un poncho autour de leur avant-bras, sortirent leur poignard, se mirent à
tourner, se battirent. Juan fut tué. Martin de la Cruz prit le chapeau du mort
et le jeta aux pieds d’Aurora del Sol. Elle le ramassa et le regarda
s’éloigner.

A quatre-vingt-neuf ans, Rosa Diamond vêtue d’un long fourreau argenté,


tenant un fume-cigarette dans sa main gantée et la tête entourée d’un turban
d’argent, buvait un cocktail et racontait des histoires du bon vieux temps. «
Je veux danser, déclara-t-elle brusquement. C’est mon anniversaire et je
n’ai pas encore dansé une seule fois. »

Les excès de cette nuit pendant laquelle Rosa et Gibreel dansèrent jusqu’à
l’aube eurent raison de la vieille dame, elle s’effondra dans son lit le
lendemain avec un peu de fièvre qui entraîna des apparitions de plus en plus
délirantes : Gibreel vit Martin de la Cruz et Aurora del Sol danser le
flamenco sur le toit de tuiles de la maison Diamond, et sur le hangar à
bateaux les péronistes en costume blanc qui parlaient de l’avenir à une
réunion de péones. « Sous Péron ces terres seront expropriées et distribuées
au peuple. Le Chemin de fer britannique deviendra propriété d’Etat.
Chassons ces brigands, ces profiteurs…» Le buste en plâtre de Henry
Diamond se tenait en l’air et observait la scène, alors un agitateur en
costume blanc le montra du doigt en criant. C’est lui, votre oppresseur ;
voilà l’ennemi. Le ventre de Gibreel lui faisait tellement mal qu’il eut peur
de mourir, mais au moment précis où son esprit rationnel envisageait la
possibilité d’un ulcère ou d’une crise d’appendicite, le reste de son cerveau
lui murmura la vérité, la force de la volonté de Rosa le retenait prisonnier et
le manipulait, de la même façon que le besoin irrésistible du Prophète,
Mahound, avait obligé l’ange Gibreel à parler.

« Elle est en train de mourir, comprit-il. Elle n’en a plus pour longtemps.
» S’agitant dans son lit sous l’emprise de la fièvre, Rosa Diamond parlait du
poison de l’ombu et de la haine de son voisin, le docteur Babington, qui
avait demandé à Henry, votre femme est-elle assez calme pour la vie
pastorale, et qui lui avait offert (pour sa guérison du typhus) un exemplaire
des récits de voyages d’Amerigo Vespucci. « C’était un fantaisiste notoire,
bien sûr, dit Babington en souriant, mais l’imagination peut être plus forte
que la vérité ; après tout, il a donné son nom à un continent. » Plus elle
s’affaiblissait plus elle consacrait les forces qui lui restaient à son rêve
d’Argentine, et Gibreel avait l’impression d’avoir le nombril en feu. Il
restait affalé dans un fauteuil à côté de son lit et les apparitions se
multipliaient d’heure en heure. La musique des instruments à vent
remplissait l’air, et, la plus merveilleuse, fut l’apparition d’une petite île
blanche près de la côte, flottant sur les vagues comme un radeau ; aussi
blanche que la neige, avec des plages de sable blanc montant vers des
bouquets d’arbres albinos, blancs, d’un blanc de craie, d’un blanc de papier,
jusqu’à la pointe extrême de leurs feuilles.

Après l’arrivée de l’île blanche, Gibreel sombra dans une profonde


léthargie. Vautré dans un fauteuil dans la chambre de la mourante, les
paupières tombantes, il sentait son corps s’alourdir jusqu’à ce que tout
mouvement devienne impossible. Puis il se retrouva dans une autre
chambre, vêtu d’un pantalon noir et serré, avec des boutons d’argent sur le
côté et une lourde boucle d’argent à la ceinture. Vous m’avez demandé, Don
Enrique, disait-il à l’homme lourd et mou, avec un visage comme celui
d’un buste en plâtre, mais il savait qui l’avait demandé, et il ne quitta jamais
des yeux le visage de Rosa, même quand il vit le rouge monter sous son col
blanc.

Henry Diamond avait refusé que les autorités s’occupent de l’affaire de


Martin de la Cruz, ces gens sont sous ma responsabilité,, dit-il à Rosa, c’est
une question d’honneur. Au contraire il voulut montrer qu’il faisait toujours
confiance à l’assassin, de la Cruz, par exemple en le nommant capitaine de
l’équipe de polo de Festancia. Mais après la mort du Vautour, Don Enrique
ne fut plus jamais le même. Il se fatiguait de plus en plus facilement, et ne
s’intéressait plus à rien même pas aux oiseaux. Les choses commencèrent à
ne plus tourner rond à Los Alamos, d’abord imperceptiblement, puis
franchement. Les hommes en costume blanc revinrent et personne ne les
chassa. Quand Rosa Diamond attrapa le typhus, beaucoup à Festancia y
virent une allégorie du déclin du vieux domaine.

Qu’est-ce que je fais ici, se disait Gibreel inquiet, debout devant Don
Enrique dans le bureau du propriétaire, tandis que Rosa Diamond rougissait
derrière son mari, je suis à la place de quelqu’un. Grande confiance en toi,
disait Henry, pas en anglais mais Gibreel comprenait quand même. – Ma
femme doit faire un voyage en voiture pour sa convalescence et tu vas
l’accompagner… Mes responsabilités à Los Alamos m’empêchent de partir.
Il faut que je dise quelque chose, mais quoi, et quand il ouvrit la bouche les
mots étrangers sortirent, c’est un honneur, Don Enrique, claquement de
talons, demi-tour, sortie.

Dans sa faiblesse de quatre-vingt-neuf ans Rosa Diamond se mit à rêver


sa plus belle histoire, celle qu’elle avait gardée pendant plus d’un demi-
siècle, et Gibreel suivait son His-pano-Suiza à cheval, allant d’estancia en
estancia, à travers une forêt d’arayanas, au pied de la Cordillère, s’arrêtant
dans des demeures grotesques construites dans le style des châteaux
écossais ou des palais indiens, visitant le domaine de Mr Cadwallader
Evans, qui avait sept femmes bien contentes de n’être de service qu’une
nuit par semaine, et le territoire du célèbre MacSween qui s’était amouraché
des idées en provenance d’Allemagne, et qui faisait flotter au-dessus de son
estancia un drapeau rouge au centre duquel on pouvait voir dans un cercle
blanc une croix noire crochue. C’est dans l’estancia MacSween qu’ils
découvrirent le lac et que, pour la première fois, Rosa vit l’île blanche de
son destin, elle insista pour aller y faire un pique-nique, sans la bonne ni le
chauffeur, elle n’emmena que Martin de la Cruz pour tenir les rames et
étaler une nappe rouge sur le sable blanc et lui servir les mets et le vin.

Blanc comme la neige, rouge comme le sang, noir comme l’ébène.


Tandis qu’elle s’étendait en robe noire et corsage blanc, sur la nappe rouge
elle-même étendue sur le blanc, tandis que Martin (également vêtu de noir
et de blanc) versait du vin rouge dans le verre que tenait sa main gantée de
blanc – alors, à son grand étonnement, merde, tandis qu’il lui prenait la
main et l’embrassait – il se passa quelque chose, tout se brouilla, en une
minute ils se retrouvèrent étendus sur la nappe rouge, ils roulèrent, et les
fromages, la charcuterie, les salades et les pâtés furent écrasés sous le poids
de leur désir, et quand ils revinrent à l’Hispano-Suiza ils ne purent
dissimuler ce qui s’était passé au chauffeur et à la bonne, à cause des taches
de graisse sur leurs vêtements -alors que, la minute suivante, elle se refusait
à lui, sans cruauté mais tristement, elle reprenait sa main avec un petit signe
de tête, non, il se levait, s’inclinait et se retirait, laissant sa vertu et son
déjeuner intact – les deux possibilités ne cessaient d’alterner dans sa tête
tandis que Rosa agonisante s’agitait sur son lit, l’a-t-elle-fait-ne-1 a-t-elle-
pas-fait, et composait la dernière version de l’histoire de sa vie, incapable
de décider laquelle elle choisissait comme vérité.

« Je deviens fou, pensait Gibreel. Elle meurt, mais je perds la raison. » La


lune se levait, et seule la respiration de Rosa troublait le silence de la pièce :
elle ronflait en inspirant et expirait lourdement, avec de petits grognements.
Gibreel essaya de se lever de son fauteuil, et n’y parvint pas. Même dans les
intervalles qui séparaient les visions son corps restait incroyablement lourd.
Comme si on lui avait posé un rocher sur la poitrine. Et quand les images
arrivaient, elles restaient confuses, de telle façon qu’à un moment il se
retrouva dans le grenier à foin à Los Alamos, en train de faire l’amour avec
elle tandis qu’elle susurrait son nom, Martin de la Croix – et l’instant
d’après elle l’ignorait au grand soleil sous l’œil attentif d’une certaine
Aurora del Sol – et il était impossible de distinguer le souvenir des désirs,
ou la reconstruction coupable de la vérité confessée -parce que même sur
son lit de mort Rosa Diamond ne savait pas comment regarder son histoire
dans les yeux.

La lumière de la lune entra dans la chambre. Quand elle éclaira le visage


de Rosa, il eut l’impression qu’elle le traversait et effectivement Gibreel
commença à apercevoir le dessin des broderies sur la taie d’oreiller. Puis il
vit Don Enrique et son ami le censeur puritain, le docteur Babing-ton,
debout sur le balcon, solides comme des rocs. Il se rendit compte qu’au fur
et à mesure que les apparitions gagnaient en clarté, Rosa de son côté
disparaissait, s’effaçait, prenant la place, pourrait-on dire, des fantômes. Et
parce qu’il avait compris que les manifestations dépendaient de lui, son mal
de ventre, sa lourdeur de pierre, il eut peur aussi pour sa vie.

« Vous avez voulu que je falsifie le certificat de décès, disait le docteur


Babington. Je l’ai fait au nom de notre vieille amitié. Mais j’ai eu tort ; et
j’en vois le résultat. Vous avez hébergé un assassin, et c’est, peut-être, votre
conscience qui vous ronge. Retournez chez vous, Enrique. Rentrez, et
emmenez cette femme avec vous, avant qu’il n’arrive quelque chose de
pire.

— Je suis chez moi, dit Henry Diamond. Et je n’aime pas votre façon de
parler de ma femme.

— Quel que soit l’endroit où s’installent les Anglais, ils ne quittent jamais
l’Angleterre, dit le docteur Babington, en s’effaçant dans la lumière de la
lune. À moins de tomber amoureux, comme Dona Rosa. »

Un nuage cachait la lune, et maintenant que le balcon était vide Gibreel


Farishta réussit enfin à se lever de son fauteuil et à se mettre debout. En
marchant il eut l’impression de traîner un boulet, néanmoins il atteignit la
fenêtre. Dans toutes les directions, aussi loin qu’il pouvait voir, il y avait
des chardons géants agités par le vent. Là où il y avait eu la mer s’étendait
maintenant un océan de chardons, jusqu’à l’horizon, hauts comme un
homme. Il entendit la voix désincarnée du docteur Babington murmurer à
son oreille : « La première invasion de chardons depuis cinquante ans. Le
passé, semble-t-il, est de retour. » Il vit une femme qui courait pieds nus
dans cette végétation épaisse et ondulante, une femme aux cheveux noirs
défaits. « C’est de sa faute, dit la voix claire de Rosa derrière lui. Après
l’avoir trompé avec le Vautour, elle a fait de lui un assassin. Ensuite il n’a
plus voulu la voir. Oh, c’est vraiment de sa faute. Très dangereuse celle-là.
Très. » Gibreel perdit Aurora del Sol de vue dans les chardons ; un mirage
en cachait un autre.

Il sentit que quelque chose le saisissait par-derrière, le faisait tourner et


l’allongeait sur le dos. Il ne vit personne, mais Rosa Diamond s’était
redressée dans son lit, le regardait les yeux grands ouverts, lui faisant
comprendre qu’elle avait abandonné tout espoir de s’accrocher à la vie, et
qu’elle avait besoin de lui pour aller au bout de sa dernière révélation.
Comme avec l’homme d’affaires de ses rêves, il se sentait désemparé,
ignorant… cependant elle semblait savoir tirer des images de lui. Il vit un
cordon brillant qui les reliait l’un à l’autre, de nombril à nombril.

Puis il se trouva au bord d’un étang dans l’infini des chardons, laissant
boire son cheval, et elle arriva sur sa jument. Puis il la prit dans ses bras, il
défit ses vêtements et ses cheveux, et ils firent l’amour. Puis elle chuchota,
comment peux-tu m’aimer, je suis tellement plus âgée que toi, et il la
rassura.

Puis elle se leva, se rhabilla, s’en alla à cheval, tandis qu’il restait là, le
corps langoureux et chaud, sans apercevoir la main de femme qui sortait des
chardons et prenait son poignard à manche d’argent…

Non ! Non ! Non, pas comme ça !

Puis elle arrivait près de lui au bord de l’étang, et à l’instant où elle


descendait de cheval en le regardant nerveusement, il se jetait sur elle, il lui
disait qu’il ne supporterait pas ses refus plus longtemps, ils tombaient
ensemble sur le sol, elle hurlait, il lui arrachait ses vêtements, et ses mains,
qui lui griffaient le corps, touchaient au manche d’un poignard…

Non ! Non, jamais, non ! Comme ça : voilà !

Puis tous deux faisaient l’amour, tendrement, avec de douces caresses ;


puis un troisième cavalier entrait dans la clairière au bord de l’étang, et les
amants s’arrachaient l’un à l’autre ; puis Don Enrique sortait un petit
pistolet et visait le cœur de son rival -

— et il sentait Aurora lui poignarder le cœur, encore et encore, celui-ci


pour Juan, et celui-ci pour m’avoir abandonnée, et celui-ci pour ta putain de
luxe anglaise -

— et il sentait le poignard de sa victime lui entrer dans le cœur, tandis que


Rosa le poignardait, une fois, deux fois, encore -

— et quand la balle de Henry l’avait tué, FAnglais prenait le poignard du


mort et retournait le couteau dans la plaie béante.
À ce moment-là, Gibreel s’évanouit en hurlant.

Quand il revint à lui la vieille femme parlait toute seule dans son lit, si
doucement qu’il la comprenait à peine. « Le pampero s’est levé, le vent du
sud-ouest, renversant les chardons. C’est alors qu’ils l’ont trouvé, ou était-
ce avant. » Fin de l’histoire. Comment Aurora del Sol cracha au visage de
Rosa Diamond lors des funérailles de Martin de la Cruz. Comment on
décida de n’accuser personne du meurtre, à condition que Don Enrique
retourne immédiatement en Angleterre avec Dona Rosa. Comment ils
prirent le train à la gare de Los Alamos et les hommes en costume blanc,
avec des borsalinos, se tenaient sur le quai pour s’assurer qu’ils partaient
vraiment. Comment, quand le train se mit en marche, Rosa Diamond ouvrit
son sac de voyage à côté d’elle, et dit sur un ton de défi, j’ai emporté
quelque chose. Un petit souvenir. Et elle défit un paquet enveloppé de tissu
et montra un poignard de gaucho au manche d’argent.

« Henry est mort le premier hiver de notre retour. Il ne s’est plus rien
passé. La guerre. Fin. » Elle marqua une pause. « Être réduit à ça après
avoir vécu dans cette immensité. Ce n’est pas supportable. » Puis, après un
petit silence : « Tout se rétrécit. »

La lumière de la lune changea, et Gibreel sentit qu’on lui enlevait un


poids de sur la poitrine, si rapidement qu’il pensa pouvoir s’envoler vers le
plafond. Rosa Diamond reposait immobile, les yeux fermés, les bras sur la
courtepointe de patchwork. Elle semblait : normale. Gibreel se rendit
compte que plus rien ne l’empêchait de franchir le seuil.

Il descendit l’escalier prudemment, les jambes encore peu sûres ; il trouva


le lourd pardessus qui avait appartenu à Henry Diamond, et son chapeau
gris dans lequel sa femme avait cousu le nom de Don Enrique de sa propre
main ; et il s’en alla, sans se retourner. Dehors le vent lui arracha son
chapeau et l’envoya rouler sur la plage. Il se lança à sa poursuite, le
rattrapa, l’enfonça sur sa tête. À nous deux, Londres. Il avait la ville dans
sa poche : le plan de Londres, la métropole écornée, de A à Z.

« Que faire ? se disait-il. Téléphoner ou non ? Non, je vais arriver, je vais


sonner et je vais dire, ma chérie, ton vœu est exaucé, du lit de la mer à ton
lit, il me faut plus qu’un accident d’avion pour m’empêcher de venir te voir.
-D’accord, peut-être pas ces mots-là, mais quelque chose comme ça. – Oui.
La surprise est la meilleure politique. Allie bibi, coucou ! »

Puis il entendit chanter. Cela venait du hangar à bateaux avec le pirate


borgne peint sur le mur, une chanson étrangère, mais familière : une
chanson que Rosa Diamond fredonnait souvent, et la voix, aussi, lui était
familière, bien qu’un peu différente, moins tremblante ; plus jeune. La
porte du hangar à bateaux, inexplicablement ouverte, battait au vent. Il se
dirigea vers la chanson.

« Enlève ton manteau », dit-elle. Elle était vêtue comme le jour de l’île
blanche : jupe et bottes noires, corsage de soie blanche, tête nue. Il étendit
le manteau sur le sol du hangar à bateaux, la doublure rouge luisant dans
l’espace réduit éclairé par la lune. Elle s’étendit dans le désordre d’une vie
anglaise, des piquets de cricket, un abat-jour jauni, des vases ébréchés, une
table pliante, des malles ; et elle leva le bras vers lui. Il s’étendit à côté
d’elle.

« Comment peux-tu m’aimer ? murmura-t-elle. Je suis tellement plus âgée


que toi. »
3
Quand ils lui baissèrent son pyjama dans le car de police sans fenêtres et
qu’il vit les boucles épaisses qui lui recouvraient les cuisses, Saladin
Chamcha s’effondra pour la deuxième fois de la nuit ; cependant, il se mit à
ricaner de façon hystérique, gagné, peut-être, par l’hilarité de ceux qui
l’avaient arrêté. Les trois officiers du service d’immigration étaient
particulièrement de bonne humeur, et c’était l’un d’eux – le type qui roulait
les yeux et qui s’appelait Stein -qui avait « déculotté » Saladin avec un cri
joyeux : « On ouvre. On va voir ce que tu as dans le pantalon ! » On arracha
le pyjama à rayures rouges et blanches à Chamcha qui protestait, allongé
par terre, deux policiers lui tenant chacun un bras et la botte d’un cinquième
lui écrasant la poitrine, et personne n’entendait ses cris dans la rigolade
générale. Ses cornes heurtaient continuellement quelque chose, la
carrosserie, le sol nu ou le tibia d’un policier – et dans ce dernier cas le
policier naturellement en colère lui donnait une paire de gifles – et il ne se
souvenait pas d’avoir jamais été aussi malheureux. Néanmoins, quand il vit
ce qui se trouvait sous son pyjama d’emprunt, il laissa échapper un
ricanement incrédule.

En se couvrant de poils, ses cuisses étaient également devenues


anormalement grosses et puissantes. Les poils s’arrêtaient sous les genoux,
et ses jambes s’amincissaient en mollets durs, osseux, presque sans chair, se
terminant par deux sabots fendus et brillants, comme ceux de n’importe
quel bouc. Saladin fut surpris également par la vue de son propre phallus,
énormément grossi et honteusement en érection, un organe qu’il avait bien
du mal à reconnaître comme le sien. « Qu’est-ce que c’est que ça ? plaisanta
Novak -l’ancien siffleur – en le pinçant. Un de nous te plaît, peut-être ? »
Sur ce, l’officier « gémisseur » de l’immigration, Joe Bruno, se donna une
claque sur la cuisse et fila un coup de coude dans les côtes de Novak en
criant : « Avec un truc comme ça, c’est pas lui qui devrait porter les cornes.
» « J’ai pigé », hurla à son tour Novak, tandis que son poing cognait
accidentellement les testicules récemment gonflés de Saladin. « He ! He ! »
hurla Stein, en pleurant de rire. « Écoutez la meilleure… il veut nous rendre
chèvres. »
Et les trois hommes, répétant « les cornes… nous rendre chèvres », se
tombèrent dans les bras en beuglant de joie. Chamcha voulait parler, mais il
avait peur que sa voix ait mué en bêlement, et, en outre, la botte du policier
se faisait de plus en plus lourde sur sa poitrine et il aurait eu bien du mal à
articuler un mot. Ce qui stupéfiait Chamcha, c’était qu’une situation qui lui
semblait totalement aberrante et sans précédent – sa métamorphose en
diablotin surnaturel -puisse être considérée par les autres comme le fait le
plus banal et le plus quotidien. « Je ne suis pas en Angleterre », se dit-il, ni
pour la première ni pour la dernière fois. Comment cela se pourrait-il, après
tout ; dans ce pays modéré et de bon sens où y avait-il place pour un car de
police à l’intérieur duquel de tels événements pouvaient se dérouler ? Il en
arriva donc à la conclusion qu’il était bien mort dans l’explosion de l’avion
et que tout ce qui avait suivi faisait partie d’une autre vie. Si tel était le cas,
son ancien refus de l’Éternel commençait à sembler passablement stupide. -
Mais, dans tout cela, où y avait-il un signe de l’Être Suprême, bienveillant
ou malveillant ? Pourquoi le Purgatoire, ou l’Enfer, ou ce lieu quel qu’il
soit, ressemblait-il tant au Sussex des récompenses et des fées que
connaissaient tous les écoliers ? – Peut-être, se dit-il, qu’il n’avait pas
vraiment péri dans l’accident du Bostan, mais qu’il délirait, gravement
blessé, dans un hôpital. Cette explication lui plut, en particulier parce
qu’elle démentait un certain coup de téléphone nocturne, et une voix
d’homme qu’il essayait, sans succès, d’oublier… Le coup de pied qu’il
reçut dans les côtes fut assez douloureux et assez réaliste pour le faire
douter de telles théories sur les hallucinations. Il fixa à nouveau son
attention sur la réalité, sur ce présent comprenant un car de police bien
fermé avec trois officiers du service d’immigration et cinq policiers, son
seul univers pour le moment. Un univers de peur.

Novak et les autres avaient perdu leur belle humeur. « Animal », lui cria
Stein en lui administrant une série de coups de pied, et Bruno ajouta : «
Vous êtes tous les mêmes. On ne peut s’attendre à ce que les animaux soient
civilisés. Hein ? » Et Novak reprit : « On parle d’hygiène personnelle, petit
salaud. »

Chamcha ne comprenait pas ce qui se passait. Il remarqua alors un grand


nombre de petites boules molles sur le sol du panier à salade. Il se sentit
envahi par l’amertume et la honte. Il lui semblait que ses fonctions
naturelles devenaient caprines. Quelle humiliation ! C’était un homme
cultivé – il avait fait assez d’efforts pour ça ! Une telle dégradation pouvait
convenir à la racaille des villages du Sylhet ou aux ateliers de réparation de
bicyclettes de Gujranwala, mais il était d’une autre trempe ! « Mes chers
amis », commença-t-il, essayant de faire preuve d’autorité, ce qui se révélait
fort difficile dans une position aussi peu digne, allongé sur le dos, les sabots
écartés, au milieu de ses excréments, « mes chers amis, vous devriez vous
rendre compte de votre erreur, avant qu’il soit trop tard. »

Novak mit la main derrière l’oreille. « Qu’est-ce que c’est ? Ce bruit ? »


demanda-t-il en regardant autour de lui, et Stein répondit, « Va savoir. » « Je
vais te dire à quoi ça ressemblait », répliqua Joe Bruno, et il plaça ses mains
autour de sa bouche et bêla : « Mée-mée-mée ! » Tous les trois éclatèrent de
rire une nouvelle fois, et Saladin resta incapable de savoir s’ils l’insultaient
ou si ses cordes vocales avaient été touchées elles aussi, comme il le
redoutait, par cette démoniaquerie macabre qui l’avait surpris sans le
moindre avertissement. Il recommença à frissonner. Il faisait extrêmement
froid.

L’officier Stein, qui semblait être le chef, au moins du trio, en revint


brusquement au problème des saletés qui roulaient par terre. « Dans ce
pays, informa-t-il Saladin, on nettoie quand on a sali. »

Les policiers le relâchèrent et le mirent de force à genoux. « Il a raison, dit


Novak. Nettoie. » Joe Bruno posa sa grosse main sur la nuque de Chamcha
et lui baissa la tête vers le sol couvert de crottes. « Vas-y, dit-il d’une voix
aimable. Plus vite tu t’y mets, plus vite tu auras fini. »

Tout en accomplissant (il n’avait pas le choix) le dernier et le plus bas des
rites de son humiliation non méritée – ou, pour dire les choses autrement, au
fur et à mesure que les circonstances de sa vie miraculeusement épargnée
devenaient de plus en plus infernales et absurdes – Saladin Chamcha
remarqua que les trois officiers du service d’immigration n’avaient plus un
air ni un comportement aussi bizarres qu’au début. Tout d’abord, ils
n’avaient plus la moindre ressemblance. Stein, que ses collègues appelaient
« Mack » ou « Jockey », se révéla être un gros bonhomme costaud avec un
nez épais en patate ; il avait un accent exagérément écossais. « C’est ben ça
», remarqua-t-il d’un ton approbateur tandis que Chamcha mâchait
misérablement. « Un acteur, que t’as dit ? J’aime ben regarder un brave gars
qui joue. »

Cette observation incita Novak – c’est-à-dire « Kim » -qui avait


maintenant une pâleur inquiétante, un visage décharné et ascétique comme
celui des icônes médiévales, et un froncement de sourcils qui semblait
indiquer un profond tourment intérieur, à se lancer dans une brève
péroraison sur ses vedettes préférées de soap opéras et de jeux télévisés,
tandis que Bruno, qui aux yeux de Chamcha semblait devenu soudain
excessivement beau, les cheveux luisants de gel coiffes avec une raie au
milieu, leur couleur sombre contrastant fortement avec la barbe plus claire –
Bruno, le plus jeune des trois, dit d’un air provocant que le spectacle qu’il
préférait regarder, c’étaient les filles, en ce moment, c’est mon truc. Alors
les trois officiers se mirent à se raconter des anecdotes pleines de sous-
entendus, mais quand les cinq policiers voulurent se joindre à eux, ils
prirent un air grave et les remirent à leur place. « Les enfants ne parlent pas
à table », leur rappela Stein.

Pendant ce temps Chamcha avait de violents haut-le-cœur devant son


repas, et s’efforçait de ne pas vomir, car il savait qu’une telle erreur ne
ferait que prolonger son supplice. Il rampait sur le plancher du car de
police, à la recherche des crottes de sa torture qui roulaient d’un côté et de
l’autre, et les policiers, ayant besoin de sauver la face à cause de la
frustration créée par la rebuffade des officiers du service d’immigration, se
mirent à maltraiter Saladin et à lui tirer les poils de la croupe pour accentuer
sa déconvenue et sa déconfiture. Puis, sur un air de défi, les cinq policiers
se lancèrent dans leur propre version de la conversation des officiers, et
analysèrent les mérites des différentes vedettes de cinéma, de joueurs de
fléchettes, de catcheurs professionnels et ainsi de suite ; mais parce que le
mépris de « Jockey » Stein les avait mis de mauvaise humeur, ils furent
incapables de maintenir le niveau d’abstraction intellectuelle de leurs
supérieurs, et ils finirent par se chamailler sur les mérites respectifs des
avants des Têtes Brûlées de Tottenham au début des années soixante, et du
puissant ailier de Liverpool aujourd’hui – les supporters de Liverpool
exaspérèrent les fans des Têtes Brûlées en prétendant que le grand Danny
Blanchefleur était un joueur « de luxe », de la gonflette, avec un nom de
fleur et une nature de pédé ; – à quoi la claque offensée répondit en hurlant
qu’à Liverpool les pédés c’étaient les supporters, que ceux des Têtes
Brûlées pouvaient les casser en deux, les bras attachés dans le dos.
Evidemment tous les policiers connaissaient bien les techniques des
hooligans du football, parce qu’ils avaient passé de nombreux samedis, le
dos tourné au terrain, à surveiller les spectateurs dans les différents stades
du pays, et quand la discussion s’échauffa vraiment ils souhaitèrent
démontrer à leurs collègues ce qu’ils entendaient exactement par « casser en
deux », « écraser les couilles », « baston », etc. Les deux factions en colère
se lancèrent des regards furieux puis, tous ensemble, les policiers se
retournèrent pour contempler la personne de Saladin Chamcha.

Eh bien, le tapage devint de plus en plus fort dans le car de police – et à la


vérité il faut dire que Chamcha y était pour quelque chose, parce qu’il avait
commencé à couiner comme un cochon –, et les jeunes bobbies cognaient et
frappaient différentes parties de son anatomie, se servant de lui à la fois
comme cobaye et comme soupape de sécurité, et malgré leur excitation ils
restaient prudents et limitaient leurs coups aux parties les plus molles et les
plus charnues de son individu pour diminuer les risques de fractures et de
bleus ; et quand Jockey, Kim et Joey virent ce que faisaient leurs cadets, ils
choisirent d’être tolérants, parce qu’il faut bien que les jeunes s’amusent.

En outre, toutes ces discussions sur la surveillance avaient amené Stein,


Bruno et Novak à aborder des sujets de poids, et maintenant, le visage grave
et la voix raisonnable, ils parlaient de la nécessité, à notre époque, d’une
augmentation de l’observation, pas seulement au sens de « regarder en tant
que spectateur », mais de « vigilance » et de « surveillance ». Stein déclara
que l’expérience des jeunes policiers était particulièrement bienvenue :
surveiller la foule, pas la partie. « Une vigilance étemelle est le prix de la
liberté », proclama-t-il.

« Iiik, cria Chamcha incapable de ne pas l’interrompre. Aargh, unnh,


ouwou. »

Ensuite un curieux détachement s’abattit sur Saladin. Il ne savait


absolument plus depuis combien de temps ils roulaient dans le panier à
salade depuis la chute de l’état de grâce, et il n’aurait pu dire non plus s’ils
approchaient de leur destination, même si le bourdonnement de ses oreilles
devenait de plus en plus fort, ce bruit de pas fantomatiques de grand-mère,
ellehoenne déèreheuesse, Londres. Les coups qui pleuvaient lui semblaient
maintenant aussi doux que des caresses d’amour ; la vision grotesque de
son corps métamorphosé ne l’effrayait plus ; même les dernières crottes de
bouc ne soulevaient plus son estomac malmené. Il restait accroupi,
insensible, dans son univers réduit, essayant de se faire le plus petit
possible, dans l’espoir de disparaître entièrement et de retrouver la liberté.

La discussion sur les techniques de surveillance avait permis aux officiers


du service d’immigration et aux policiers de se retrouver et de combler la
brèche causée par les paroles de reproche de Stein le puritain. Chamcha,
l’insecte sur le plancher du car de police, entendait, comme à travers un
brouillage téléphonique, les voix lointaines de ceux qui l’avaient arrêté
parler avec passion de la nécessité d’équipe-mements vidéo
supplémentaires lors des manifestations publiques et des avantages de
l’informatisation des renseignements, et, ce qui semblait être en totale
contradiction, de l’efficacité d’un mélange plus riche dans la mangeoire des
chevaux la veille d’un grand match, parce que les intestins équins dérangés
arrosaient les supporters de crottin ce qui les rendait violents, alors là on
peut vraiment leur rentrer dedans, pas vrai ? Incapable de faire de cet
univers de feuilletons télé, de match-du-jour, de cape et d’épée un tout
cohérent, Chamcha ferma les oreilles aux bavardages et écouta le bruit des
pas dans sa tête.

Puis tout se déclencha.

« Interrogez l’ordinateur ! »

Trois officiers du service d’immigration et cinq policiers se turent quand


la créature puante se dressa et hurla dans leur direction. « Qu’est-ce qu’il a
? » demanda la plus jeune des policiers – un des supporters de Tottenham –
perplexe. « Je lui en file une autre ? »

« Je m’appelle Salahuddin Chamchawala, nom professionnel Saladin


Chamcha, ânonna le demi-bouc. Je suis membre du Syndicat des Acteurs,
de l’Association Automobile et du Garrick Club. Le numéro
d’immatriculation de ma voiture est le suivant. Interrogez l’ordinateur. S’il
vous plaît.
— Tu te moques de qui ? » lui demanda un des supporters de Liverpool,
mais lui aussi semblait s’interroger. « Regarde-toi. Tu n’es qu’un pauvre
bouc de métèque. Sala-quoi ? C’est pas un nom d’Anglais, ça. »

Chamcha retrouva une étincelle de colère enfouie en lui. « Et eux ? »


demanda-t-il en montrant les officiers du service d’immigration d’un signe
de tête. « Je n’ai pas l’impression qu’ils soient vraiment anglo-saxons. »

Pendant un instant il eut l’impression qu’ils allaient lui tomber dessus et


lui arracher les membres un à un, pour le punir de sa témérité, mais
finalement Novak l’officier à la tête comme un crâne lui donna quelques
gifles tout en répondant, « Je suis de Weybridge, pauvre con. Mets-toi ça
dans la tête : Weybridge, où habitaient les sacrés Beatles. » Stein dit : « Il
vaudrait mieux vérifier. » Trois minutes et demie plus tard, le panier à
salade s’arrêta et trois officiers du service d’immigration, cinq policiers et
un chauffeur de la police se réunirent en cellule de crise – c’est le merdier
intégral – et Chamcha remarqua que, dans leur nouvelle disposition
d’esprit, tous les neuf avaient commencé à se ressembler, la tension et la
peur les rendaient égaux et identiques. Il ne mit pas longtemps non plus à
comprendre que la consultation de l’Ordinateur de la Police Nationale, qui
l’avait immédiatement reconnu comme Citoyen Britannique de première
catégorie, n’avait pas amélioré sa situation, mais qu’au contraire elle l’avait
mis dans un danger encore plus grand.

— On pourrait dire – proposa l’un des neuf – qu’on l’a trouvé sur la
plage. – Ça ne marchera pas – répondit un autre, à cause de la vieille et de
l’autre connard. – Alors il a résisté à la force publique au cours de son
arrestation, il s’est débattu et dans l’altercation qui a suivi il s’est comme
évanoui. – Ou la vieille rombière était complètement gaga, personne ne la
comprenait, et l’autre type, jenesaisplussonnom, n’a pas dit un mot, et quant
à ce pauvre bougre, il n’y a qu’à le regarder, on dirait le diable, qu’est-ce
qu’il fallait qu’on fasse ? – Et puis il nous a claqué dans les pattes, alors
qu’est-ce qu’on pouvait faire, en toute justice, je vous le demande,
monsieur le président, on l’a emmené au contrôle médical du Centre de
Détention, pour les soins, suivis d’une garde à vue et d’un interrogatoire, en
fonction des graves présomptions qui pesaient sur lui ; qu’est-ce que vous
en pensez ? – À neuf contre un, mais la vieille chnoque et l’autre type n’ont
pas facilité les choses. – Écoutez, on mettra l’histoire au point tout à
l’heure, la première chose à faire, comme je n’arrête pas de le dire, c’est de
l’assommer.

— D’accord.

Chamcha se réveilla dans un lit d’hôpital avec des glaires verdâtres qui lui
sortaient des poumons. Il avait l’impression qu’on avait enfermé ses os dans
une glacière pendant longtemps. Il se mit à tousser, et quand la quinte se
termina dix-neuf minutes et demie plus tard, il se rendormit, un sommeil
léger et souffreteux, sans du tout s’être rendu compte de son
environnement. Quand il fit à nouveau surface, le visage amical d’une
femme lui souriait de façon rassurante. « Ça va aller tlès bien, dit-elle en lui
tapotant l’épaule. Tu as attlapé une bedite pneumonie, c’est tout. »

Elle se présenta comme sa kinésithérapeute, Hyacinth Phillips. Et elle


ajouta : « Je ne juge jamais quelqu’un su’ les appalences. Non monsieur. Ne
cloyez pas ça. »

Puis elle le fit rouler sur le côté, posa une petite boîte de carton près de ses
lèvres, souleva sa blouse blanche, retira ses chaussures, et sauta de façon
athlétique dans le lit à califourchon sur lui, comme s’il était un cheval à qui
elle voulait à tout prix faire traverser les paravents qui entouraient son lit
pour le conduire dans on ne sait quel genre de paysage métamorphosé. « Ce
sont les oldles du médecin, expliqua-t-elle. Deux séances de tlente minutes
pa’jou’. » Sans rien ajouter, elle se mit à le bourrer de coups violents au
milieu du corps, les poings légèrement serrés, mais évidemment experts.

Pour le pauvre Saladin, récemment sorti du passage à tabac dans le car de


police, cette nouvelle agression fut la goutte d’eau. Il se débattit sous ses
poings en hurlant : « Laissez-moi sortir ; est-ce qu’on a prévenu ma femme
? » L’effort provoqua une seconde quinte de toux qui dura dix-sept minutes
trois quarts et lui valut les remontrances de la kinésithérapeute, Hyacinth. «
Vous me faite peldle mon temps, dit-elle. Je déviais déjà avoir fini vot’
poumon dloit et j’ai à peine commencé. Tu vas êt’ sage ou non ? » Elle était
restée sur le lit, à califourchon au-dessus de lui, rebondissant tandis que son
corps se tordait sous elle, comme un cavalier de rodéo qui attend la sonnerie
des neuf secondes. Il reconnut sa défaite, et la laissa expulser les glaires
verdâtres de ses poumons enflammés. Quand elle eut fini il fut obligé de
reconnaître qu’il se sentait beaucoup mieux. Elle enleva la petite boîte de
carton à moitié pleine de glaires et lui dit gaiement, « Vous allez êt’ sul pied
tlès vite », puis rougissant de confusion, elle s’excusa, « Pardonnez-moi »,
et elle s’enfuit en oubliant de replacer les paravents.

« Il est temps de faire le point sur la situation », se dit-il. Un rapide


examen physique l’informa que sa nouvelle situation de mutant était restée
inchangée. Cela lui porta un coup au moral, et il se rendit compte qu’il avait
espéré à demi que le cauchemar aurait pris fin pendant son sommeil. Il
portait un nouveau pyjama étranger, cette fois d’un vert pâle uniforme,
assorti au tissu des paravents et à ce qu’il pouvait voir des murs et du
plafond de cet endroit anonyme et secret. Ses jambes se terminaient
toujours par d’affligeants sabots, et les cornes de sa tête étaient toujours
aussi pointues… une voix d’homme toute proche vint le déranger dans son
triste inventaire, elle criait d’une façon déchirante : « Est-il possible de
souffrir autant… ! »

« Que se passe-t-il ? » se demanda Chamcha, bien décidé à le savoir. Mais


maintenant il avait conscience de beaucoup d’autres bruits, aussi
dérangeants que le premier. Il avait l’impression d’entendre toutes sortes de
bruits d’animaux : les renâclements des taureaux, le babil des singes, même
des perroquets ou des perruches qui répétaient « Jacquot-jacquot ». Puis,
venant d’une autre direction, il entendit les grognements et les cris d’une
femme à la fin d’un accouchement douloureux ; suivis des hurlements d’un
nouveau-né. Pourtant, les cris de la femme ne s’arrêtèrent pas quand ceux
du bébé commencèrent ; ils redoublèrent même d’intensité, et quinze
minutes plus tard environ Chamcha entendit la voix d’un second enfant qui
se joignait à celle du premier. Les douleurs d’enfantement de la femme
refusèrent encore de s’arrêter, et à des intervalles de quinze à trente
minutes, pendant ce qui sembla une éternité, elle continua à ajouter de
nouveaux bébés au nombre déjà improbable d’enfants sortis de son ventre
comme une armée de conquérants.

Son nez l’informa que l’hôpital, ou quel que soit le nom de cet endroit,
commençait à puer ; des odeurs de jungle et de ferme se mêlaient à un
arôme riche, semblable à celui des épices exotiques qu’on fait revenir dans
du beurre -coriandre, cumin, cannelle, cardamome, clous de girofle. « C’en
est trop, pensa-t-il fermement. Il est temps d’éclaircir les choses. » Il lança
les jambes hors du lit, essaya de se mettre debout, et tomba immédiatement
par terre, absolument pas habitué à ses nouvelles pattes. Il lui fallut une
heure pour résoudre ce problème – il apprit à marcher en se tenant au lit et
en trébuchant jusqu’à ce qu’il ait confiance. À la fin, en chancelant encore,
il arriva jusqu’au paravent le plus proche ; le visage de Stein, l’officier du
service d’immigration, apparut, tel le Chat-du-Cheshire, entre deux
paravents à sa gauche, rapidement suivi du reste de sa personne, il referma
les paravents derrière lui avec une rapidité suspecte.

« Ça va ? demanda Stein avec un sourire toujours aussi large.

— Quand pourrai-je voir le médecin ? Quand pourrai-je aller aux toilettes


? Quand pourrai-je m’en aller ? » demanda Chamcha d’une seule traite.
Stein répondit calmement : le médecin n’allait pas tarder ; Miss Phillips
allait lui apporter un bassin ; il partirait dès qu’il irait mieux. « C’est bien de
votre part d’avoir attrapé ce truc aux poumons », ajouta Stein avec la
gratitude d’un auteur dont le personnage a résolu un problème technique
délicat sans qu’il s’y attende. « Ça rend l’histoire beaucoup plus
convaincante. On a l’impression que vous nous avez claqué dans les pattes
parce que vous étiez vraiment malade. On s’en souviendra tous les neuf.
Merci. » Chamcha resta sans voix. « Encore une chose, reprit Stein. La
vieille, Mrs Diamond. On l’a retrouvée raide morte dans son lit, et l’autre
monsieur avait totalement disparu. On n’élimine pas complètement la
possibilité de quelque chose de louche. »

« En conclusion, dit-il avant de disparaître pour toujours de la nouvelle


vie de Saladin, je vous conseillerais, Mr le Citoyen Saladin, de ne pas
prendre la peine de porter plainte. Vous me pardonnerez de vous parler
franchement, mais avec vos toutes petites cornes et vos grands sabots, vous
ne faites pas un très bon témoin. Bien le bonjour. » Saladin Chamcha ferma
les yeux et quand il les rouvrit son bourreau avait pris les traits de
l’infirmière et kinésithérapeute, Hyacinth Phillips. « Poulquoi voulez-vous
malcher ? demanda-t-elle. Si vous voulez quelque chose, vous n’avez qu’à
me demander, Hyacinth, et on allangela ça. »

« Psst. »
Cette nuit-là, dans la lumière verdâtre du mystérieux établissement,
Saladin fut réveillé par un sifflement venu tout droit d’un bazar indien.

« Psst. Belzébuth. Réveillez-vous. »

Debout devant Chamcha se tenait une créature si inimaginable que


Chamcha voulut enfouir sa tête sous les draps ; mais il ne le put, car il
n’était pas lui-même… ? « Vous avez raison, dit la créature. Vous voyez,
vous n’êtes pas seul. »

Il avait un corps entièrement humain, mais la tête était celle d’un tigre
féroce, avec une triple rangée de dents. « Les gardiens de nuit
s’assoupissent souvent, expliqua-t-il. Ainsi nous pouvons nous parler. »

À ce moment-là une voix venant d’un des lits – Chamcha savait que des
paravents isolaient chaque lit – poussa un long cri : « Est-il possible de
souffrir autant ! » et l’homme-tigre ou manticore, comme il s’appelait,
grogna exaspéré. « Ce pauvre Epoumona Lisa, s’écria-t-il. Ils l’ont
seulement rendu aveugle.

— Qui a fait quoi ? demanda Chamcha inquiet.

— Le problème, continua le manticore, c’est de savoir si vous allez les


laisser faire. »

Saladin restait déconcerté. L’autre semblait insinuer que quelqu’un était


responsable de ces mutations – mais qui ? Comment ça ? – « Je ne
comprends pas, hasarda-t-il, qui faut-il accuser…»

Le manticore fit grincer ses trois rangées de dents avec un sentiment de


frustration évident. « Il y a une femme là-bas, dit-il, qui est maintenant
presque entièrement buffle. De robustes queues ont poussé à des hommes
d’affaires du Nigéria. Des estivants du Sénégal, qui ne faisaient rien d’autre
que changer d’avion, se sont transformés en serpents à la peau glissante.
Moi-même je suis la mode ; pendant des années j’ai été un mannequin
grassement payé, à Bombay, je présentais des quantités de costumes et de
chemises. Mais qui m’emploiera maintenant ? » Il éclata soudain en
sanglots inattendus. « Allez, allez, dit Saladin Chamcha machinalement.
Tout ira bien. J’en suis sûr. Courage. »

La créature se ressaisit. « Le problème, dit-il férocement, c’est que


certains ne vont plus supporter ça très longtemps. On va se tirer d’ici avant
qu’ils ne nous transforment en quelque chose de pire. Chaque nuit je sens
une autre partie de moi qui se modifie. Par exemple, j’ai continuellement
des vents… je vous demande pardon… vous voyez ce que je veux dire ? À
propos, essayez ça », il tendit à Chamcha un paquet de pastilles de menthe
extra-forte. « Elles vous rafraîchiront l’haleine. Je les ai eues en fraude par
un gardien.

— Mais comment s’y prennent-ils ? » Chamcha voulait savoir.

« Ils nous décrivent, chuchota l’autre d’un ton solennel. C’est tout. Ils ont
le pouvoir de la description et nous succombons aux images qu’ils
construisent.

— C’est difficile à croire, protesta Chamcha. Je vis ici depuis de


nombreuses années et ça n’est jamais arrivé auparavant…» Les mots
moururent sur ses lèvres parce qu’il vit le manticore le dévisager avec ses
petits yeux méfiants. « Combien d’années ? demanda-t-il. Comment ça se
fait ? -Vous êtes peut-être un indic, – Oui, c’est ça, un espion ? »

Juste à ce moment-là un long gémissement s’éleva à l’autre bout de la


salle. « Laissez-moi partir, hurla une voix de femme. Oh Jésus je veux m’en
aller. Jésus Marie il faut que je m’en aille, laissez-moi partir, oh mon Dieu,
Oh Jésus. » Un loup lubrique passa la tête entre les paravents de Saladin et
parla rapidement au manticore. « Voilà les gardiens, siffla-t-il. C’est encore
elle, Bertha de Verre.

— De verre… ? » demanda Saladin. « Sa peau s’est changée en verre »,


lui expliqua le manticore énervé, sans savoir qu’il donnait une réalité au
pire rêve de la vie de Chamcha. « Et ces salauds l’ont cassée. Elle ne peut
même plus aller aux toilettes. »

Une autre voix siffla dans la nuit verdâtre. « Nom de Dieu, femme. Fais
dans le bassin. »
Le loup entraînait le manticore. « Il est avec nous ou pas ? » Le manticore
haussa les épaules. « Il n’arrive pas à se décider, répondit-il. Il n’en croit
pas ses yeux, c’est son problème. »

Ils s’enfuirent en entendant les lourdes bottes des gardes.

Le lendemain il n’y eut aucun signe d’un médecin, ou de Pamela, et, dans
une confusion totale, Chamcha s’éveilla et s’endormit comme s’il ne fallait
plus considérer ces deux états comme opposés, mais comme se mêlant l’un
à l’autre pour créer une sorte de délire infini des sens… il rêva de la Reine,
il faisait tendrement l’amour au monarque. Elle était le corps de la Grande-
Bretagne, l’avatar de l’État, et il l’avait choisie, se fondait en elle, elle était
sa Bien-Aimée, la lune de ses délices.

Hyacinth arriva à son heure pour le chevaucher et le bourrer de coups, et


il se soumit sans rien dire. Mais quand elle eut fini elle lui murmura à
l’oreille : « Tu es avec les aut’ ? » et il comprit qu’elle appartenait elle aussi
à la grande conspiration. « Si tu en fais partie, tu peux m’inclure »,
s’entendit-il lui répondre. Elle hocha la tête, l’air satisfait. Chamcha sentit
qu’une douce chaleur l’envahissait et il se demanda s’il devait prendre le
petit poing fragile et néanmoins puissant de la kinésithérapeute ; mais alors
un cri vint de la direction de l’aveugle : « Ma canne, j’ai perdu ma canne. »

« Pauvre bougie », dit Hyacinth, et, enjambant Chamcha, elle fila vers
l’aveugle, ramassa sa canne, la restitua à son propriétaire, et revint vers
Saladin. « Allez, dit-elle. Je te vêlai cet aplem’ ; d’acco’, pas de ploblèmes

Il voulait qu’elle reste, mais elle était très affairée. « Je suis une femme
tlès plise, Mr Chamcha. Des choses à faile, des gens à voil. »

Après son départ il s’allongea et sourit pour la première fois depuis


longtemps. Il n’imaginait pas que sa métamorphose puisse continuer, parce
qu’il nourrissait de romantiques rêveries à propos d’une femme noire ; mais
avant même d’avoir pu formuler d’aussi complexes pensées l’aveugle d’à
côté se remit à parler.
« Je vous ai remarquée, l’entendit dire Chamcha. Je vous ai remarquée, et
je vous suis très reconnaissant pour votre gentillesse et votre
compréhension. » Saladin se rendit compte qu’il adressait son discours de
remerciement dans le vide où il croyait fermement que se trouvait la
kinésithérapeute. « Je ne suis pas quelqu’un qui oublie une bonne action.
Un jour, peut-être, je vous revaudrai ça, mais pour l’instant, sachez que je
m’en souviens, et avec affection, aussi…» Chamcha n’eut pas le courage de
lui dire elle n’est plus là, vieux, ça fait longtemps qu’elle est partie. Il
continua à écouter, malheureux, jusqu’à ce que le vieil homme pose une
question : « J’espère que, peut-être, vous vous souviendrez de moi ? Un peu
? De temps en temps ? » Un silence ; un rire sec ; le bruit d’un homme qui
s’assoit, lourdement, tout d’un coup. Et finalement, après une pause
interminable, une voix mélodramatique : « Oh, est-il possible de souffrir
autant ! »

Nous aspirons à la grandeur mais notre nature nous trahit, pensa Chamcha
; des clowns qui veulent des couronnes. L’amertume l’envahissait. Autrefois
j’étais plus léger, plus heureux, au chaud. Maintenant une eau noire coule
dans mes veines.

Toujours pas de Pamela. Tant pis. Cette nuit-là, il dit au manticore et au


loup qu’il était avec eux, entièrement.

La grande évasion eut lieu quelques nuits plus tard, quand les soins de
Miss Hyacinth Phillips eurent presque vidé les poumons de Saladin de leurs
glaires. C’était une opération à grande échelle, très bien organisée, ne
concernant pas seulement les malades de l’hôpital mais aussi les détenus,
comme les appelait le manticore, enfermés derrière les grillages du Centre
de Détention proche. N’étant pas un des grands stratèges de l’évasion,
Chamcha attendit simplement à côté de son lit comme on le lui avait dit
jusqu’à ce que Hyacinth vienne le prévenir, et ils s’enfuirent de ce service
de cauchemar pour retrouver le froid du clair de lune, et passèrent devant
des hommes ligotés et bâillonnés : leurs anciens gardiens. De nombreuses
silhouettes ténébreuses couraient dans la lueur de la nuit, et Chamcha
apercevait des êtres qu’il n’aurait jamais pu imaginer, des hommes et des
femmes qui étaient aussi en partie des plantes, ou des insectes géants, ou
même, parfois, construits partiellement de briques et de pierres ; des
hommes avec une corne de rhinocéros à la place du nez et des femmes avec
un cou aussi long que celui d’une girafe. Les monstres arrivèrent
rapidement, silencieusement, aux limites du Centre de Détention, où le
manticore et d’autres mutants aux dents acérées les attendaient à côté des
grands trous qu’ils avaient pratiqués dans les grillages, et ils sortirent,
libres, chacun dans sa direction, sans espoir mais aussi sans honte. Saladin
Chamcha et Hyacinth Phillips couraient côte à côte, ses sabots de bouc
résonnaient sur la chaussée : à l’est lui dit-elle, et ses pas remplacèrent le
bourdonnement de ses oreilles, à l’est à l’est à l’est, ils couraient par les
rues basses vers Londres.
4
Jumpy Joshi était devenu l’amant de Pamela Chamcha, « tout à fait par
hasard », dit-elle par la suite, la nuit où elle apprit la mort de son mari dans
l’explosion du Bostan, aussi, entendre la voix de Saladin, son vieux
camarade d’université, lui parler d’outre-tombe en plein milieu de la nuit,
articulant comme une formule les mots pardon, excusez-moi, c’est une
erreur – et, cela moins de deux heures après que Jumpy et Pamela, avec
l’aide de deux bouteilles de whisky, eurent joué au jeu de la bête à deux dos
– le mit dans une situation difficile. « C’était qui ? » demanda Pamela en se
retournant, encore à moitié endormie, avec un masque sur les yeux, et il
décida de lui répondre, « Un obsédé, ne t’inquiète pas », ce qui allait bien,
sauf qu’il resta seul à s’inquiéter, assis dans le lit, nu, et suçant, pour se
réconforter, comme il l’avait fait toute sa vie, le pouce de sa main droite.

C’était une petite personne avec des épaules comme un porte-manteau en


fil de fer et une immense capacité pour l’agitation nerveuse, ce que
traduisaient son visage blême et ses yeux enfoncés ; ses cheveux clairsemés
– pourtant encore très noirs et bouclés – que ses mains fébriles avaient si
souvent ébouriffes qu’ils en étaient maintenant totalement insensibles aux
brosses ou aux peignes, et qu’ils se dressaient dans tous les sens, donnant
constamment à leur propriétaire l’air de s’être réveillé en retard et de se
dépêcher ; et son rire haut perché, timide et trop modeste, mais hoquetant et
nerveux ; à cause de tout cela, on avait transformé son nom de Jamshed en
Jumpy2, surnom que tout le monde utilisait automatiquement, même ceux
qui venaient de faire sa connaissance ; tout le monde, sauf Pamela
Chamcha. La femme de Saladin, pensa-t-il, en suçant fiévreusement son
pouce. – Ou sa veuve ? – Ou, Dieu me garde, sa femme, après tout. Il se mit
à en vouloir à Chamcha. Revenir d’une tombe sous les eaux : à notre
époque, un événement si théâtral semblait presque indécent, un acte de
mauvaise foi.

Dès qu’il apprit la nouvelle, il se précipita chez Pamela, et la trouva les


yeux secs et très calme. Elle le conduisit dans son bureau en désordre sur
les murs duquel étaient accrochés des aquarelles représentant des roseraies
entre des affiches où l’on pouvait voir des poings fermés et lire Partido
Socialista, des photos d’amis et un groupe de masques africains, et elle se
fraya un chemin entre des cendriers et le journal Voice et des romans de
science-fiction féministes, et dit d’une voix neutre, « Ce qu’il y a
d’étonnant c’est que quand on me l’a dit j’ai pensé, eh bien, haussement
d’épaules, en vérité sa mort va faire un joli petit trou dans ma vie ». Jumpy,
au bord des larmes, et plein de souvenirs, s’arrêta net et agita les bras, ayant
l’air, dans son immense manteau noir et sans forme, et avec son visage pâle
et terrorisé, d’un vampire pris dans la lumière inattendue et horrible du jour.
Puis il aperçut les bouteilles de whisky vides. Pamela dit qu’elle avait
commencé à boire quelques heures plus tôt, et que depuis elle continuait
avec application et régularité, et le sérieux d’un coureur de fond. Il s’assit à
côté d’elle sur le canapé-lit bas et mou, et lui proposa de jouer le rôle d’un
stimulateur cardiaque. « Tout ce que tu veux », lui dit-elle, et elle lui passa
la bouteille.

Maintenant, assis dans le lit, suçant son pouce au lieu d’un goulot, son
secret et sa gueule de bois lui battant dans la tête de façon tout aussi
douloureuse (il n’avait jamais bu ni gardé de secrets), Jumpy sentait les
larmes lui monter aux yeux, et il décida de se lever pour aller faire un petit
tour. Il monta à l’étage, dans ce que Saladin appelait sa « tanière », un loft
immense éclairé par des vélux et des fenêtres qui donnaient sur des jardins
avec de vieux arbres, des chênes, des mélèzes, et même le dernier des
ormes qui avait échappé à l’épidémie. D’abord les ormes, maintenant nous,
se dit Jumpy. Les arbres étaient peut-être un avertissement. Il se secoua
pour chasser ces pensées morbides du petit matin, et s’assit sur le bureau
d’acajou de son ami. Une fois, lors d’une fête à l’université, il s’était assis
de la même façon sur le bord d’une table couverte de vin et de bière
renversés, à côté d’une fille émaciée en minijupe de dentelle noire, avec un
boa de plumes violettes et des paupières comme des casques d’argent,
incapable de trouver le courage de lui dire bonjour. Il se retourna finalement
vers elle et bredouilla quelques banalités ; elle lui jeta un regard de mépris
absolu et dit sans bouger ses lèvres laquées de noir, arrête les frais, vieux.
Cela l’avait troublé à tel point qu’il lui demanda d’une traite, pourquoi est-
ce que les filles de cette ville sont tellement mal élevées ?, et elle lui
répondit sans réfléchir, parce que la plupart des garçons sont comme toi.
Quelques instants plus tard, arriva Chamcha, empestant le patchouli, vêtu
d’un kurta blanc, la caricature même des mystères de l’Orient, et cinq
minutes plus tard la fille partait avec lui. Le salaud, se dit Jumpy Joshi
tandis que lui revenait l’ancienne amertume, il n’avait pas honte, il était prêt
à être tout ce qu’ils voulaient acheter, diseur-de-bonne-aventure en veste
indienne mendiant-dharma Hare-Krishna, moi j’aurais préféré mourir. Ce
mot l’arrêta net. Mourir. Regarde les choses en face, Jamshed, la vérité c’est
que les filles ne se sont jamais intéressées à toi, et le reste n’est qu’envie.
Oui, peut-être, reconnut-il à moitié, et puis après tout. Il est peut-être mort,
ajouta-t-il, et puis après tout, peut-être pas.

La chambre de Chamcha frappa l’intrus insomniaque par son côté


fabriqué et donc triste : la caricature d’une chambre d’acteur, pleine de
photos de collègues, de prospectus, de programmes encadrés, de photos de
tournage, de récompenses, de prix, de mémoires de vedettes, une chambre
achetée clef en main, au mètre, une imitation de la vie, le masque d’un
masque. Des bibelots partout : des cendriers en forme de piano, des pierrots
en porcelaine cachés sur des étagères de livres. Et partout, sur les murs, sur
les affiches de cinéma, dans la lueur de la lampe soutenue par un Éros de
bronze, dans le miroir en forme de cœur, suintant du tapis rouge sang,
dégouttant du plafond, le besoin d’amour de Saladin. Au théâtre tout le
monde s’embrasse et s’appelle ma chérie. La vie de l’acteur offre au
quotidien le simulacre de l’amour ; un masque peut se satisfaire, ou au
moins se consoler, avec l’écho de ce qu’il cherche. On voyait son désespoir,
se dit Jumpy, il ferait n’importe quoi, enfilerait n’importe quel costume
débile, prendrait n’importe quelle forme pour mériter un mot d’amour.
Saladin, qui n’avait aucun problème avec les femmes, voir plus haut.
Pauvre con. Même Pamela, avec sa beauté et son éclat, n’avait pas suffi.

À l’évidence, elle considérait qu’il avait passé les bornes. Quelque part
vers le fond de la deuxième bouteille de whisky elle posa la tête sur son
épaule et dit d’une voix pâteuse, « Tu n’imagines pas le soulagement de ne
pas avoir à se disputer à chaque fois qu’on dit ce qu’on pense. De ne pas se
trouver avec quelqu’un qui est toujours du bon côté. » Il attendit ; après une
pause, elle reprit. « Lui et sa Famille Royale, tu n’imaginerais pas. Le
cricket, le Parlement, la Reine. Il a toujours vu l’Angleterre comme une
carte postale. Il ne voulait pas regarder la réalité comme elle était. » Elle
ferma les yeux et laissa sa main se poser par hasard sur la sienne. « C’était
un vrai Saladin, dit Jumpy. Un homme qui avait une terre sainte à conquérir,
son Angleterre, celle dans laquelle il croyait Tu en faisais partie. » Elle
roula loin de lui et s’étendit sur les magazines, les papiers froissés, dans le
fouillis. « J’en faisais partie ? J’étais la putain de Grande-Bretagne elle-
même, oui. La bière chaude, les tartes aux fruits confits, le bon sens et moi.
Mais je suis aussi tout à fait réelle, J.J. ; vraiment réelle. » Elle tendit le bras
vers lui, l’attira vers sa bouche qui attendait, l’embrassa goulûment et
bruyamment d’une façon qui ne lui ressemblait pas. « Tu vois ce que je
veux dire ? » Oui, il voyait.

« Tu aurais dû l’entendre parler de la guerre des Malouines », dit-elle plus


tard, en se dégageant de ses bras et en jouant avec ses cheveux. « Il disait :
“Pamela, imagine qu’au milieu de la nuit tu entendes du bruit en bas, tu
descends voir et tu trouves un énorme type avec un fusil au milieu du salon,
qui te dit, remonte, qu’est-ce que tu ferais ?” Je lui ai dit, je remonterais. w
Eh bien, c’est comme ça. Des intrus chez soi. On ne peut pas le supporter.”
» Jumpy remarqua qu’elle serrait les poings et que ses articulations étaient
blanches. « Je lui ai dit, si tu veux te servir de ces putains d’images
domestiques, alors fais-le correctement. Ça ressemble à deux personnes qui
se disent propriétaires de la même maison, et l’un d’eux y est installé
illégalement, et alors, l’autre arrive avec un fusil. C’est à ça qu^ ça
ressemble. » « Ça c’est vraiment réel », dit Jumpy en hochant gravement la
tête. « C’est ça », elle lui donna une grande claque sur le genou. « C’est
vraiment comme ça, Mr. Vraiment Réel… c’est la vérité vraie.
Véritablement. Encore un verre. »

Elle se pencha vers le lecteur de cassettes et appuya sur un bouton. Mon


Dieu, pensa Jumpy, Boney M. ? S’il te plaît. Malgré ses attitudes de
professionnelle, la petite dame avait encore beaucoup à apprendre au sujet
de la musique. Ça y est, boumchicaboum. Puis, sans prévenir, il se mit à
pleurer, de vraies larmes provoquées par une émotion factice, par une
imitation disco de la douleur. C’était le psaume cent trente-sept, « Super
flumina ». La voix du roi David à travers les siècles. « Comment
chanterons-nous les chants de l'Éternel sur une terre étrangère ? »

« À l’école, j’ai été obligée d’apprendre les psaumes », dit Pamela


Chamcha, assise par terre, la tête posée sur le canapé-lit, les yeux fermés.
Sur les bords du fleuve de Baby-lone nous étions assis, oh oh nous
pleurions… elle arrêta la bande, se recula et se mit à réciter. « Si je t’oublie,
ô Jérusalem, que ma main droite m’oublie ; si je t’oublie, Jérusalem, que
ma langue s’attache à mon palais ; oui, si je ne te préfère pas Jérusalem
dans ma joie. »

Plus tard, dormant dans son lit, elle rêvait de son pensionnat religieux, des
matines et de l’office du soir, des psaumes, quand Jumpy se précipita dans
la chambre et la réveilla en la secouant, « Je n’en peux plus, il faut que je te
dise. Il n’est pas mort. Saladin : il est bien vivant nom de ^Dieu. »

Elle se réveilla tout à fait, enfonça les mains dans sa chevelure bouclée et
passée au henné, dans laquelle on commençait à apercevoir les premiers
cheveux blancs ; elle s’agenouilla, nue, sur le lit, les mains dans les
cheveux, incapable de bouger, jusqu’à ce que Jumpy ait fini de parler, et,
sans prévenir, elle se mit à le boxer, frappant sa poitrine et ses bras et ses
épaules et même son visage, aussi fort qu’elle le pouvait. Il s’assit à côté
d’elle sur le lit, ridicule dans sa chemise de nuit à volants, tandis qu’elle le
frappait ; il se laissait aller, recevait les coups, se soumettait. Quand elle
s’arrêta de le battre elle avait le corps couvert de sueur et il pensa qu’elle lui
avait peut-être cassé un bras. Elle s’assit à côté de lui, haletante, et ils
restèrent silencieux.

Le chien entra dans la chambre, l’air inquiet, et il vint à pas feutrés


donner la patte et lécher la jambe gauche de Pamela. Jumpy bougea,
prudemment. « Je croyais qu’on vous l’avait volé », finit-il par dire. Pamela
fit oui, mais, d’un signe de tête. « Les voleurs m’ont appelée. J’ai payé la
rançon. Maintenant il répond au nom de Gleen. Ça ne fait rien ; de toute
façon, je n’arrivais pas à prononcer Sher Khan correctement. »

Après un certain temps, Jumpy eut envie de parler. « Ce que tu viens de


dire, à l’instant, commença-t-il.

— Oh, mon Dieu !

— Non. Ça ressemble à quelque chose que j’ai fait moi-même. Peut-être


la chose la plus sensée que j’ai faite de ma vie. » Pendant l’été 1967, il avait
entraîné le Saladin « apolitique » de vingt ans à une manifestation contre la
guerre du Vietnam. « Une fois dans ta vie, Monsieur FOrgueilleux, je vais
te faire descendre à mon niveau. » Harold Wilson venait en visite officielle
en ville, et on avait organisé une manifestation contre le soutien du
gouvernement travailliste à l’engagement américain au Vietnam. Chamcha
y alla, « uniquement par curiosité, dit-il. Je veux voir comment les gens
prétendument intelligents se transforment en populace. »

Ce jour-là, il plut des cordes. Les manifestants se firent tremper à Market


Square. Jumpy et Chamcha, entraînés par la foule, se retrouvèrent coincés
contre les marches de l’hôtel de ville ; aux premières loges, dit Chamcha
avec une lourde ironie. À côté d’eux, il y avait deux étudiants déguisés en
assassins russes, avec des feutres, des pardessus et des lunettes noires, qui
portaient des boîtes à chaussures remplies de tomates trempées dans de
l’encre et sur lesquelles était écrit en grandes lettres bombes. Peu avant
l’arrivée du Premier ministre, l’un d’eux tapa sur l’épaule d’un policier et
lui dit : « Excusez-moi. Quand Mr. Wilson, soi-disant Premier ministre,
arrive dans grande voiture, pouvez-vous demander gentiment à lui de
baisser vitre pour que ami à moi puisse lui jeter bombes. » Le policier
répondit, « Ho, ho, monsieur. Très bien. Je vais vous dire. Vous pouvez lui
jeter des œufs, monsieur, ça ne me dérange pas. Et vous pouvez lui jeter des
tomates, monsieur, comme celles que vous avez dans cette boîte, peintes en
noir, et marquées bombes, parce que ça ne me dérange pas. Mais si vous lui
jetez quelque chose de dur, monsieur, mon pote, ici, vous descend avec son
fusil. » Ô jours d’innocence quand le monde était jeune… à l’arrivée de la
voiture un mouvement de foule sépara Chamcha et Jumpy. Puis Jumpy
réapparut, sur le capot de la limousine de Harold Wilson, et se mit à sauter à
pieds joints dessus comme un fou, le bosselant, au rythme du slogan repris
par la foule : Paix au Vietnam, Ho Chi Minh vaincra.

« Saladin me cria de descendre, en partie parce qu’il y avait plein de flics


en civil dans la foule et qu’ils se dirigeaient vers la limousine, mais surtout
parce qu’il était très gêné. » Pourtant il continuait à sauter, toujours plus
haut et toujours plus fort, trempé jusqu’aux os, avec ses cheveux longs qui
volaient : Jumpy le sauteur, bondissant dans la mythologie de cette époque
ancienne. Et Wilson et sa femme Marcia blottis sur le siège arrière. Ho ! Ho
! Ho Chi Minh ! Au dernier moment Jumpy prit une grande respiration, et
plongea la tête la première dans la foule des visages mouillés et amicaux ;
et disparut. Ils ne l’attrapèrent jamais : flics cognes bourres. « Saladin ne
m’a pas adressé la parole pendant une semaine, se souvint Jumpy. Et quand
il l’a fait ç’a été pour me dire, j’espère que tu te rends compte que les flics
auraient pu te mettre en morceaux, mais qu’ils ne l’ont pas fait. » \

Ils étaient assis côte à côte sur le bord du lit. Jumpy posa la main sur
Favant-bras de Pamela. « Je veux simplement te dire que je sais ce que tu
ressens. Ça semblait incroyable. Nécessaire.

— Oh, mon Dieu, dit-elle en se tournant vers lui. Oh, mon Dieu, je suis
désolée, mais oui, c’est ça. »

Le lendemain matin ils mirent une heure à obtenir l’aéroport au téléphone


à cause du nombre d’appels provoqués par la catastrophe aérienne, et
encore vingt-cinq minutes d’insistance – mais il a téléphoné, c’était sa voix
– tandis qu’à l’autre bout du fil une voix de femme, spécialement entraînée
pour s’occuper des êtres humains en crise, comprenait ce qu’elle ressentait
et sympathisait avec elle dans ce terrible moment et restait très calme, bien
que ne croyant manifestement pas un seul mot de ce qu’elle disait.

Excusez-moi, madame, je n’ai pas l’intention d’être brutale, mais l’avion


a explosé à trente mille pieds. À la fin de la communication Pamela
Chamcha, qui d’ordinaire se contrôlait parfaitement, qui s’enfermait dans la
salle de bains quand elle voulait pousser des cris, se mit à hurler au
téléphone, mais nom de Dieu, est-ce que vous pouvez la fermer avec vos
discours de bon Samaritain et écouter ce que je dis ?

Finalement elle raccrocha violemment et se retourna vers Jumpy Joshi,


qui vit l’expression de ses yeux et renversa le café qu’il lui apportait à cause
de ses jambes qui se mirent à trembler de peur. « Pauvre con, lui cria-t-elle.
Encore en vie, hein ? Je suppose qu’il est descendu du ciel avec ses foutues
ailes et qu’il s’est précipité dans la cabine téléphonique la plus proche pour
enlever son foutu costume de Superman et téléphoner à sa petite femme. »
Ils se trouvaient dans la cuisine et Jumpy remarqua une série de couteaux
fixés à une bande métallique aimantée sur le mur proche du bras gauche de
Pamela. Il ouvrit la bouche pour parler mais elle ne lui en laissa pas le
temps. « Ya-t’en avant que je fasse un malheur, dit-elle. Je n’arrive pas à
croire que tu aies marché. Toi et tes voix au téléphone : j’aurais dû le savoir,
bon Dieu. »
Au début des années 70 Jumpy avait une discothèque ambulante à
l’arrière de son minibus jaune. Il l’avait appelé Le Pouce de Finn en
l’honneur du légendaire géant endormit d’Irlande, Finn MacCool, une
bonne poire comme disait Chamcha. Un jour Saladin avait joué un tour à
Jumpy, lui téléphonant avec un accent vaguement méditerranéen, pour lui
demander les services du Pouce musical sur l’île de Skorpios, de la part de
Mrs Jacqueline Kennedy Onassis ; on lui offrait la somme de dix mille
dollars et le voyage en Grèce, en avion privé, pour six personnes. C’était
une chose terrible à faire à un homme aussi crédule et aussi droit que
Jamshed Joshi. « J’ai besoin d’une heure pour réfléchir », avait-il dit, et il
avait sombré dans les tourments de l’indécision. Quand Saladin rappela une
heure plus tard et entendit que Jumpy refusait l’offre de Mrs Onassis pour
des raisons politiques, il comprit que son ami s’entraînait pour devenir un
saint, et que ce n’était pas bien de le mener en bateau. « Mrs Onassis en
aura le cœur brisé, j’en suis sûr », avait-il conclu, et Jumpy avait répondu
empressé, « S’il vous plaît, dites-lui que cela n’a rien de personnel et que je
l’admire beaucoup. »

Cela fait trop longtemps qu’on se connaît, se dit Pamela quand Jumpy
s’en alla. Nous pouvons nous faire mal avec des souvenirs vieux de vingt
ans.

À propos d’erreurs sur des voix, se disait-elle cet après-midi-là comme


elle roulait bien trop vite sur l’autoroute M4 dans la vieille MG qu’elle
conduisait toujours avec un certain plaisir « idéologiquement douteux »,
reconnaissait-elle

— à ce propos, je devrais vraiment être plus charitable.

Pamela Chamcha, née Lovelace, possédait une voix à cause de laquelle, à


bien des égards, le reste de sa vie n’avait été qu’un long effort pour se
racheter. Il s’agissait d’une voix composée de tweed, de foulards, de
goûters, de crosses de hockey, de maisons à toit de chaume, de crèmes pour
le cuir, de week-ends à la campagne, de bonnes sœurs, de banc familial à
l’église, de gros chiens et d’hypocrisie bourgeoise, et malgré toutes ses
tentatives pour en réduire le volume elle restait toujours aussi bruyante
qu’un ivrogne ei, smoking lançant des petits pains dans la salle à manger de
son club. Cette voix avait été la tragédie de sa jeunesse, à cause d’elle elle
avait été poursuivie par des gentlemen farmers et des séducteurs et quelques
citadins qu’elle méprisait de tout son cœur, alors que les écolos, les
marcheurs pour la paix et tous ceux qui voulaient changer le monde vers
lesquels elle se sentait instinctivement attirée, la traitaient avec une
méfiance frisant la rancune. Comment pouvait-on être du bon côté quand à
chaque fois qu’on ouvrait la bouche on avait l’air d’une fille-à-papa ? Après
Reading, Pamela accéléra et grinça des dents. Une des raisons pour
lesquelles elle avait décidé reconnais-le de mettre fin à son mariage avant
que le destin le fasse pour elle, c’était qu’un matin elle avait ouvert les yeux
et compris que Chamcha ne l’aimait pas du tout pour elle-même, mais pour
cette voix qui empestait le pudding du Yorskire et les hommes courageux,
cette voix riche, ronde, de la vieille Angleterre de rêve qu’il voulait
désespérément pénétrer. Leur mariage avait été un malentendu, chacun
recherchant dans l’autre ce que précisément l’autre fuyait.

Aucun survivant. Et au milieu de la nuit, cet imbécile de Jumpy et sa


fausse alarme stupide. Elle était tellement secouée par tout ça qu’elle
n’avait pas encore eu le temps d’être secouée pour avoir couché avec
Jumpy et fait l’amour avec lui d’une façon reconnais-le tout à fait
satisfaisante, épargne-moi ton indifférence, se reprocha-t-elle, quand
finalement as-tu pris autant de plaisir. Elle avait beaucoup de choses à
résoudre et elle se trouvait là, et les résolvait en s’enfuyant le plus vite
possible. Quelques jours à se faire dorloter dans une luxueuse auberge de
campagne et peut-être que le monde ressemblerait moins à ce foutu enfer.
La thérapie par le luxe : d’accord d’accord, s’avoua-t-elle, je sais : je
reviens à ma classe. Et merde ; regardez-moi bien. Si vous avez des
objections, vous pouvez vous les mettre au cul. Cul.

Elle traversa Swindon à cent soixante kilomètres à l’heure, et le temps se


couvrit. Brusquement, des nuages sombres, des éclairs, une forte pluie ; elle
continuait à appuyer sur l’accélérateur. Aucun survivant. Les gens
n’arrêtaient pas de mourir autour d’elle, la laissant la bouche pleine de mots
avec personne sur qui les cracher. Son père l’helléniste qui pouvait faire des
jeux de mots en grec ancien et dont elle avait hérité de la Voix, son douaire
et sa malédiction ; et sa mère qui se languissait de lui pendant la Guerre,
quand il était pilote d’avion de reconnaissance, obligé de revenir
d’Allemagne cent onze fois, à petite vitesse, dans la nuit que ses fusées
venaient d’illuminer pour les bombardiers – et qui fit le vœu, quand il rentra
avec le bruit de la D.C.A. dans les oreilles, de ne jamais le quitter –, et elle
le suivit partout, même dans la lente dépression d’où il ne devait plus
jamais réellement émerger –, et dans ses dettes parce qu’il n’était pas fait
pour le poker et qu’il joua l’argent de sa femme quand il eut perdu le sien –,
et enfin jusqu’en haut d’un immeuble, où ils trouvèrent enfin leur voie.
Pamela ne leur pardonna jamais, en particulier de ne pas lui avoir permis de
leur dire qu’elle ne leur pardonnait pas. Pour prendre sa revanche, elle se
mit à rejeter en elle tout ce qui venait d’eux. Son intelligence, par exemple :
elle refusa d’aller à l’université. Et comme elle ne pouvait pas se
débarrasser de sa voix, elle l’obligea à exprimer des idées que ses
conservateurs et suicidaires de parents auraient considérées comme des
blasphèmes. Elle épousa un Indien. Et parce qu’il se révéla trop semblable à
eux, elle l’aurait quitté. Avait décidé de le quitter. Quand, une nouvelle fois,
elle avait été trompée par la mort.

Elle doublait un camion frigorifique, aveuglée par l’eau que soulevaient


les roues, quand elle aborda l’étendue d’eau qui l’attendait au bas d’une
petite pente, et la MG partit alors en aquaplaning à une vitesse terrifiante,
traversa la file de droite et fit un tête-à-queue si bien que Pamela vit les
phares du camion frigorifique la fixer comme les yeux de l’ange
exterminateur, Azraeel. « Rideau », se dit-elle ; mais sa voiture bascula et
s’écarta en glissant du chemin du mastodonte, traversant les trois voies de
l’autoroute, miraculeusement vides, et s’écrasant avec moins de bruit qu’on
aurait pu s’y attendre contre le rail de sécurité du bas-côté, après avoir
tourné de cent quatre-vingts degrés, encore une fois, vers l’ouest, où avec
toute la précision rebattue de la réalité le soleil perçait les nuages.

Le fait d’être en vie compense ce que la vie fait à chacun. Ce soir-là, dans
une salle à manger lambrissée de chêne décorée d’oriflammes médiévaux,
Pamela Chamcha dans sa robe la plus éblouissante mangeait du gibier et
buvait du château-talbot à une table lourde d’argenterie et de cristal,
célébrant un nouveau départ, le fait d’avoir échappé aux mâchoires de, un
recommencement, pour renaître il faut d’abord : bien, presque, de toute
façon. Sous les yeux lubriques d’Américains et de voyageurs de commerce
elle mangea et but seule, se retira tôt dans sa chambre de princesse, dans
une tour de pierre, pour prendre un long bain et regarder de vieux films à la
télévision. Après son contact avec la mort, elle sentait son passé la quitter :
son adolescence, par exemple, passée chez son méchant oncle Harry
Higham, qui vivait dans un manoir du xvii e siècle ayant appartenu à un
parent éloigné, Matthew Hopkins, le Grand Inquisiteur, qui l’avait
surnommé les Lutins, sans doute pour faire de l’humour. Se rappelant Mr
Justice Higham à seule fin de l’oublier, elle murmura à Jumpy l’absent que,
elle aussi, avait son histoire de Vietnam. Après la grande manifestation de
Grosvenor Square au cours de laquelle quantité de gens jetèrent des billes
sous les sabots des chevaux des policiers, pour la première et unique fois
dans le droit anglais on considéra les billes comme une arme mortelle, et
beaucoup de jeunes furent mis en prison, et même expulsés du pays, pour
avoir été trouvés en possession de petites boules de verre. Le président du
tribunal lors du procès des Billes de Grosvenor fut ce même Henry Higham,
surnommé plus tard Hignoble et être sa nièce représentait un fardeau
supplémentaire pour cette jeune femme déjà affligée d’une voix de droite.
Maintenant, bien au chaud dans le lit de son château temporaire, Pamela
Chamcha se débarrassait de son vieux démon, au revoir, Hignoble, je n’ai
plus le temps de m’occuper de toi ; et des fantômes de ses parents ; et elle
s’apprêta à se libérer de son plus récent fantôme.

En buvant un cognac à petites gorgées, Pamela regarda un film de


vampires à la télévision et s’autorisa à prendre plaisir à sa propre
compagnie. N’avait-elle pas elle-même inventé sa propre image ? Je suis
celle que je suis, elle but à sa santé une fine Napoléon. Je travaille au
conseil des relations intercommunautaires dans le quartier de Brickhall,
Londres, NEI ; secrétaire-adjointe des relations intercommunautaires et
sacrément bonne, mêmesic’estmoiquile-dis. À la tienne ! On vient d’élire
notre premier président noir et tous les votes contre lui venaient de Blancs.
Cul sec ! La semaine dernière un respecté commerçant asiatique, en faveur
de qui des membres de tous les partis au Parlement étaient intervenus, a été
expulsé après dix-huit ans passés en Grande-Bretagne, parce qu’il y a
quinze ans il avait posté un formulaire avec quarante-huit heures de retard.
Tchin, Tchin ! La semaine prochaine au tribunal de Brickhall la police
essaiera de monter un coup contre une Nigérienne de cinquante ans, en
l’accusant de coups et blessures volontaires, parce qu’auparavant ils l’ont
passée à tabac. Skol ! Voici ma tête : vous la voyez ? Vous savez comment
j’appelle mon travail : me cogner la tête contre le mur de briques de
Brickhall.

Saladin était mort et elle était en vie.

Elle leva son verre. Il y a des choses que je voulais te dire, Saladin. Des
choses importantes : un nouvel immeuble de bureaux dans la grande rue de
Brickhall, en face de Mac-Donald ; – il est parfaitement insonorisé, mais
ceux qui y travaillent ont été tellement perturbés par le silence qu’on passe
maintenant des cassettes de bruits dans les haut-parleurs. – Ça t’aurait plu,
hein ? – Et à propos de cette femme parsie que je connais, elle s’appelle
Bapsy, elle a vécu en Allemagne pendant quelque temps et elle est tombée
amoureuse d’un Turc. – Le problème, c’est que la seule langue qu’ils
avaient en commun, c’était l’allemand ; maintenant Bapsy a oublié presque
tout ce qu’elle savait, tandis que lui continue à s’améliorer ; il lui écrit des
lettres de plus en plus poétiques et elle peut tout juste lui répondre avec des
comptines. – L’amour qui meurt, à cause d’une inégalité de langue, qu’est-
ce que tu en penses ? – L’amour qui meurt. C’est un sujet de conversation
pour nous, hein ? Saladin ? Qu’est-ce que tu en dis ?

Et encore de petites choses. Un tueur rôde dans mon quartier, spécialisé


dans le meurtre des vieilles dames ; aussi ne t’inquiète pas, je ne crains rien.
Elles sont bien plus vieilles que moi.

Encore une chose : je te quitte. C’est fini. Fini entre nous.

Je ne pouvais jamais rien te dire, absolument rien, pas la moindre petite


chose. Si je te disais que tu grossissais tu râlais pendant une heure, comme
si cela pouvait changer ce que tu voyais dans la glace, ce que te disait ton
pantalon trop serré. Tu me coupais la parole en public. Les gens le
remarquaient, ce que tu pensais de moi. Je te pardonnais, ce fut mon erreur ;
je pouvais voir au centre de toi, cette question si terrible que tu devais te
protéger avec toute cette certitude feinte. Cet espace vide.

Au revoir, Saladin. Elle vida son verre et le posa à côté d’elle. La pluie
cognait à nouveau sur les vitraux des fenêtres ; elle tira les rideaux et
éteignit la lumière.
Allongée dans son lit, s’abandonnant au sommeil, elle pensa à la dernière
chose qu’elle voulait dire à son mari défunt. « Au lit, les mots venaient, tu
ne semblais jamais t’intéresser à moi ; à mon plaisir, à ce dont j’avais
besoin, jamais vraiment. J’en suis venue à penser que tu ne cherchais pas
une maîtresse. Une servante. » Voilà. Maintenant repose en paix.

Elle rêva de lui, son visage remplit son rêve. « Les choses se terminent,
lui disait-il. Cette civilisation ; les choses se referment dessus. Ça a été une
grande culture, brillante et infecte, cannibale et chrétienne, la gloire du
monde. Nous devons la célébrer pendant qu’il en est encore temps ; avant
que la nuit tombe. »

Elle n’était pas d’accord, même pas dans le rêve, mais tout en rêvant, elle
savait que cela ne valait pas la peine de le lui dire.

Quand Pamela Chamcha l’eut chassé, Jumpy Joshi alla au café Shaandaar
de Mr Sufyan, dans la grande rue de Brick-hall et il s’assit en essayant de
savoir s’il était un imbécile. À cause de l’heure matinale, il n’y avait
presque personne, à l’exception d’une grosse femme qui achetait une boîte
de pista barfi et des jalebis, de deux ouvriers du vêtement qui buvaient du
thé chaloo et d’une vieille Polonaise du temps où les juifs dirigeaient les
ateliers clandestins, qui passait la journée assise dans un coin avec deux
samosas aux légumes, un puri et un verre de lait, déclarant à chaque nouvel
arrivant qu’elle se trouvait ici parce que « c’était presque aussi bien que le
cacher et par les temps qui courent on doit faire du mieux qu’on peut ».
Jumpy s’assit avec son café sous le portrait très coloré d’une femme
mythique à la poitrine nue, avec plusieurs têtes et des traînées de nuages qui
lui dissimulaient la pointe des seins, grandeur nature, en rose saumon, vert
fluo et or, et parce que le coup de feu n’avait pas encore commencé Mr
Sufyan remarqua qu’il avait le cafard.

« He, saint Jumpy, cria-t-il, pourquoi apportes-tu le mauvais temps ici ? Il


n’y a pas assez de nuages dans ce pays ? »

Jumpy rougit quand Sufyan vint vers lui en sautillant, sa petite calotte
blanche bien en place comme d’habitude, sa barbe sans moustaches passée
au henné après son récent pèlerinage à La Mecque. Muhammad Sufyan
était un gros type aux avant-bras épais, avec une panse énorme, un croyant
pieux et dénué de tout fanatisme, et Joshi le considérait comme une sorte de
parent plus âgé. « Écoute, mon oncle, dit-il quand le propriétaire du café se
tint debout devant lui, tu trouves que je suis un vrai imbécile ou non ?

— Tu n’as jamais gagné d’argent ? lui demanda Sufyan.

— Non, mon oncle.

— Tu n’as jamais fait d’affaires ? Import-export ? Paris clandestins ?


Petite boutique ?

— Je n’ai jamais eu le sens des chiffres.

— Et où se trouve ta famille ?

— Je n’ai pas de famille, mon oncle. Je n’ai que moi.

— Alors tu devrais continuellement prier Dieu pour qu’il te guide dans ta


solitude ?

— Tu me connais, mon oncle. Je ne prie pas.

— Aucun problème, conclut Sufyan. Tu es encore plus idiot que tu ne t’en


doutes.

— Merci, mon oncle, dit Jumpy en finissant son cafe. Tu m’as été d’un
grand secours. »

Sufyan, sachant que l’affection avec laquelle il le taquinait, en dépit de sa


triste mine, lui remontait le moral appela l’Asiatique aux yeux bleus et à la
peau claire qui venait d’entrer dans un manteau dernier cri à carreaux et à
larges revers. « Toi, Hanif Johnson, viens ici résoudre un mystère. »
Johnson, un avocat astucieux et un gosse du coin ayant réussi, qui possédait
un bureau au-dessus du café Shaandaar, s’arracha à la compagnie des deux
jolies filles de Sufyan et se dirigea vers la table de Jumpy. « Oxplique-moi
ce type, demanda Sufyan. Ça me dépasse. Il ne boit pas, il considère
l’argent comme une maladie, il possède peut-être deux chemises et pas de
magnétoscope, quarante ans et pas marié, il travaille pour gagner quatre
sous dans un centre sportif où il enseigne les arts martiaux, etc., il vit d’eau
fraîche et d’air pur, il se conduit comme un rishi ou un pir mais n’est pas
croyant, il n’a pas de but mais il a l’air de posséder un secret. Tout ça et
l’université, débrouille-toi. »

Hanif Johnson donna un coup de poing dans l’épaule de Jumpy. « Il


entend des voix », dit-il. Sufyan leva les mains en feignant l’étonnement. «
Des voix, oh, baba ! Des voix venant d’où ? Du téléphone ? Du ciel ? D’un
walkman caché dans son manteau ?

— Des voix intérieures, dit solennellement Hanif. Là-haut, sur son


bureau, il y a une feuille de papier avec des vers. Et un titre : Le Fleuve de
sang. »

Jumpy bondit, renversa sa tasse vide. « Je te tuerai », hurla-t-il à Hanif,


qui se sauva en gambadant et en chantant, « Nous avons un poète parmi
nous, Sufyan Sahib. À traiter avec respect. À manier avec soin ; Il dit que la
rue est un fleuve et que nous sommes le courant ; l’humanité est un fleuve
de sang, c’est le point de vue du poète. Ainsi que de cet être humain », il
s’interrompit pour s’enfuir de l’autre côté d’une table de huit couverts
comme Jumpy le poursuivait, rougissant violemment, agitant les bras. «
Est-ce que dans nos corps mêmes un fleuve de sang ne coule pas ? » Ainsi
que l’a dit le poète fureteur Enoch Powell comme le Romain je vois le
Tibre bouillonnant de sang. Reprends la métaphore, s’était dit Jumpy
Joshi. Retourne-la ; fais-en quelque chose d’utile. « C’est un viol, déclara-t-
il à Hanif. Arrête, pour l’amour de Dieu.

— Les voix qu’on entend sont à l’extérieur, mais Jeanne d’Arc, médita le
propriétaire du café. Ou comment s’appelle-t-il déjà, le type avec le chat : le
pauvre Whitting-ton qui entendait des voix et qui est devenu Lord maire de
Londres. Mais avec de telles voix, on devient célèbre, riche au moins.
Pourtant celui-ci est inconnu, et pauvre.

— Ça suffit. » Jumpy leva les deux bras au-dessus de sa tête, avec un


sourire forcé. « Je me rends. »

Ensuite, pendant trois jours, malgré les efforts de Mr Sufyan, de Mrs


Sufyan, de leurs filles Mishal et Anahita, et de l’avocat Hanif Johnson,
Jumpy Joshi ne fut pas vraiment lui-même. Il continuait à vaquer à ses
affaires, dans les clubs de jeunes, dans les bureaux de la coopérative
cinématographique dont il faisait partie, et dans les rues où il distribuait des
prospectus, vendait certains journaux, et traînait ; mais il avait une
démarche lourde. Puis, le quatrième soir, le téléphone sonna derrière le
comptoir du café Shaandaar.

« Mr Jamshed Joshi, chanta Anahita Sufyan en prenant son ton de grande


bourgeoise anglaise. Mr Joshi veut-il bien venir prendre l’instrument ? C’est
un appel personnel. »

Son père remarqua la joie qui éclatait sur le visage de

Jumpy et murmura doucement à sa femme, « Mrs, la voix que ce garçon


voulait entendre ne vient pas du tout de l’intérieur ».

Ce qu’on pensait impossible vint séparer Pamela et Jams-hed après sept


jours passés à se faire l’amour mutuellement avec un enthousiasme
inépuisable, une tendresse infinie et une telle fraîcheur qu’on aurait pu
croire que c’était une chose qu’on venait d’inventer. Pendant sept jours ils
restèrent nus avec le chauffage central au maximum, jouant aux amants des
tropiques, dans un pays de soleil et de chaleur situé au sud. Jamshed, qui
avait toujours été maladroit avec les femmes, dit à Pamela qu’il ne s’était
jamais senti aussi bien que depuis le jour où il avait appris à monter à
bicyclette, à dix-huit ans. Au moment où les mots quittaient ses lèvres, il
eut peur d’avoir tout gâché, que la comparaison du grand amour de sa vie
avec le vélo chancelant de sa jeunesse estudiantine fut considérée comme
l’insulte qu’elle était indéniablement ; mais il n’avait pas besoin de
s’inquiéter, car Pamela l’embrassa sur la bouche pour le remercier de lui
avoir dit la plus belle chose qu’aucun homme n’avait jamais déclaré à une
femme. Alors il comprit qu’il ne pouvait pas faire d’impair, et pour la
première fois de sa vie il se sentit véritablement en sécurité, comme une
maison, comme un être humain aimé ; et Pamela Chamcha aussi.

La septième nuit ils furent tirés d’un sommeil sans rêves par le bruit
indubitable de quelqu’un q\û essayait de forcer la porte. « J’ai une crosse de
hockey sobs le lit », chuchota Pamela terrifiée. « Donne-la-moi », lui
répondit Jumpy également épouvanté. « Je viens avec toi », chevrota
Pamela. « Non pas question », tremblota Jumpy. En fin de compte ils
descendirent l’escalier à petits pas, chacun vêtu d’une robe de chambre à
volants appartenant à Pamela, chacun une main sur la crosse de hockey
qu’aucun des deux n’avait le courage d’utiliser. Si c’était un homme avec
un fusil, pensa Pamela, un homme qui dise, remontez… Ils atteignirent le
bas de l’escalier. Quelqu’un alluma.

Pamela et Jumpy poussèrent un cri à l’unisson, laissèrent tomber la crosse


de hockey et remontèrent aussi vite qu’ils le pouvaient ; tandis que dans
l’entrée, debout dans la lumière, près de la porte dont il avait cassé la vitre
afin de tourner la poignée (dans les affres de la passion Pamela avait oublié
de fermer le verrou), se tenait un personnage sorti d’un cauchemar ou d’un
feuilleton de télé avec carré blanc, couvert de boue, de glace et de sang, la
créature la plus poilue qu’on ait jamais vue, avec les pattes et les sabots
d’un bouc géant, un torse d’homme avec une fourrure de bouc, des bras
humains, et une tête humaine à part les cornes, couverte de crotte, de saleté
et d’une barbe naissante. Seul et sans regards indiscrets, cette chose
inimaginable se jeta par terre et resta immobile.

En haut, au dernier étage de la maison, c’est-à-dire dans la « tanière » de


Saladin, Mrs Pamela Chamcha se débattait dans les bras de son amant,
pleurant à grosses larmes, et hurlant à pleine voix : « C’est pas vrai. Mon
mari est mort dans l’explosion. Aucun survivant. Tu m’entends ? Je suis la
veuve Chamcha, et mon mari est mort comme une bête. »
5

Dans le train de Londres, Mr Gibreel Farishta tremblait de peur – qui


n’aurait pas tremblé – à l’idée que Dieu voulait le punir en le rendant fou
parce qu’il avait perdu la foi. Il avait choisi une place côté fenêtre dans un
compartiment non-fumeur de première classe, malheureusement dans le
sens opposé à la marche parce que quelqu’un était déjà assis en face, et il
enfonça son feutre sur sa tête et resta immobile, les poings dans les poches
rouges de son manteau, et paniqua. La terreur de perdre l’esprit à cause
d’un paradoxe, d’être défait par quelque chose en quoi il ne croyait plus,
d’être transformé, dans sa folie, en l’avatar d’un archange chimérique, cette
terreur était si grande qu’il ne pouvait absolument pas la contempler
longtemps ; mais alors, comment rendre compte des miracles,
métamorphoses et apparitions de ces derniers jours ? « C’est un choix très
clair, se dit-il en tremblant. Grand A, j’ai perdu l’esprit, ou grand B, baba,
quelqu’un est venu et a changé les règles. » Cependant, maintenant, il se
trouvai » dans le cocon rassurant de ce compartiment où le miraculeux
brillait heureusement par son absence, les accoudoirs étaient élimés, la
lampe au-dessus de son épaule ne marchait pas, il n’y avait plus de miroir
dans le cadre, et il y avait le règlement : la petite plaque ronde, rouge et
blanche, interdisant de fumer, l’autocollant plein de menaces contre
l’utilisation abusive du signal d’alarme, les flèches indiquant jusqu’à quel
endroit – et pas plus loin ! – on avait le droit d’ouvrir les petites vitres
coulissantes. Gibreel se rendit aux toilettes et là, une autre série
d’interdictions et de recommandations lui réjouit le cœur. Quand le
contrôleur arriva avec l’autorité de sa poinçonneuse faisant des trous en
forme de croissant, ces manifestations de la loi avaient un peu soulagé
Gibreel, et il reprit courage et se mit à inventer des explications
rationnelles. Il avait échappé à la mort, avait déliré d’une certaine façon, et
maintenant, revenu à lui, il pouvait espérer retrouver la trame de son
ancienne vie – enfin, son ancienne nouvelle vie, la nouvelle vie qu’il avait
imaginée avant, heu, l’interruption. Tandis que le train l’éloignait toujours
plus de la zone crépusculaire de son arrivée et de la captivité mystérieuse
qui avait suivi, le transportant sur l’assurance heureuse des lignes
métalliques parallèles, il sentit que l’effet magique de la grande cité
commençait à agir sur lui, et que son vieux don pour l’espoir se réveillait en
lui, son talent pour accueillir le renouvellement, pour s’aveugler sur les
épreuves du passé et laisser apparaître l’avenir. Il bondit de son siège et se
jeta de l’autre côté du compartiment, le visage symboliquement tourné vers
Londres, même si cela signifiait abandonner le coin fenêtre. Que lui
importaient les fenêtres ? Le Londres qu’il voulait se trouvait là, dans son
imagination. Il prononça son nom à haute voix : « Alléluia.

— Alléluia, mon frère, répondit le seul autre voyageur du compartiment.


Hosanna, mon bon monsieur, et amen. »

« Bien que je doive ajouter, monsieur, que mes croyances ne soient


strictement pas confessionnelles, continua l’inconnu. Si vous aviez dit “La-
ilaha”, j’aurais eu le plaisir de vous répondre à pleine voix “illallah”. »

Gibreel se rendit compte que son compagnon de voyage avait interprété


son changement de place et le nom inhabituel d’Allie comme une approche
à la fois sociale et théologique. « John Maslama » cria le voyageur en
faisant jaillir une carte de visite d’un portefeuille en croco et en la glissant
de force dans la main de Gibreel. « Personnellement, je suis ma propre
variante de la foi universelle inventée par l’empereur Akbar. Je dirais que
Dieu a quelque chose de la musique des sphères. »

Il était évident que Mr Maslama mourait d’envie de parler, et maintenant


que l’abcès était crevé, il n’y avait rien d’autre à faire que de rester assis à
regarder couler le torrent de sa logorrhée. Étant donné qu’il était bâti
comme un boxeur, il ne semblait pas conseillé de l’énerver. Farishta vit
briller dans ses yeux l’éclat du Vrai Croyant, une étincelle que jusqu’ici, il
avait aperçu chaque matin dans sa glace en se rasant.

« J’ai assez bien réussi, monsieur, se vanta Maslama avec une intonation
d’Oxford. Particulièrement pour un homme de couleur si l’on considère
l’essence des circonstances dans lesquelles nous vivons ; comme vous le
reconnaîtrez aisément. » D’un geste bref mais éloquent de sa main
boudinée, il montra l’opulence de sa tenue : son costume trois-pièces à fines
rayures, évidemment sur mesure, la montre de gousset en or avec sa chaîne,
les chaussures italiennes, la cravate en soie armoriée, les boutons de
manchette ornés d’une pierre sur ses poignets de chemise amidonnés. Au-
dessus de ce costume de milord anglais se tenait une tête d’une taille
étonnante, recouverte d’une épaisse chevelure gominée, et où poussaient
des sourcils d’une luxuriance incroyable sous lesquels brûlaient des yeux
féroces que Gibreel avait déjà remarqués. « Très beau », reconnut Gibreel,
car on attendait manifestement une réponse. Maslama hocha la tête. « J’ai
toujours eu un goût pour la décoration », avoua-t-il.

Il avait fait son premier gros coup dans la production de ritournelles


publicitaires, « cette musique diabolique » qui attirait les femmes vers la
lingerie et le rouge à lèvres et les hommes vers la tentation. Il possédait
maintenant des magasins de disques dans toute la ville, une boîte à la mode
qui s’appelait Le Musée de Cire, et une boutique d’instruments de musique
étincelants qui faiçait sa joie et son orgueil. C’était un Indien originaire de
Gayana, « mais il ne reste rien là-bas, monsieur. Les gens quittent le pays si
vite que les avions ne peuvent pas fournir. » Il avait réussi très rapidement,
« grâce à Dieu Tout-Puissant. Je vais à la messe tous les dimanches,
monsieur ; j’avoue que j’ai un petit faible pour le livre de cantiques anglais,
et j’ai une voix à casser les vitres. »

Il conclut son autobiographie en faisant brièvement allusion à l’existence


d’une femme et d’une douzaine d’enfants. Gibreel lui présenta ses
félicitations en aspirant au silence, mais Maslama laissait maintenant
tomber sa bombe. « Vous n’êtes pas obligé de me parler de vous, dit-il d’un
ton jovial.

Naturellement, je sais qui vous êtes, même si l’apparition d’un personnage


comme vous sur la ligne Eastboume-Victoria est assez inattendue. » Il lui fit
un clin d’œil mauvais et posa un doigt sur son nez. « Motus et bouche
cousue. Je respecte la vie privée des autres, pas de problème ; pas de
problème du tout.

— Moi ? Qui suis-je ? » demanda Gibreel stupide et étonné. L’autre hocha


lourdement la tête, ses sourcils s’agitant comme des andouillers mous. «
C’est la question à mille dollars à mon avis. Nous vivons une époque
troublée, monsieur, pour un homme qui a de la morale. Si un homme doute
de son essence, comment peut-il savoir s’il est bon ou mauvais ? Mais je
vous ennuie. Je réponds à mes propres questions avec ma foi en Ça,
monsieur » – là, Maslama montra du doigt le plafond du compartiment – «
et bien sûr vous n’avez pas le moindre doute sur votre identité, puisque
vous êtes le célèbre, puis-je dire le légendaire Mr Gibreel Farishta, la
vedette de l’écran et, de plus en plus, je suis désolé de vous l’apprendre, des
cassettes vidéo pirates ; mes douze enfants, mon unique femme et moi
sommes de longue date des admirateurs inconditionnels des exploits de vos
héros divins. » Il saisit la main droite de Gibreel et la secoua violemment.

« Ouvert comme je le suis à une vision panthéiste, déclama Maslama, la


sympathie que j’éprouve pour votre travail vient de votre disponibilité à
incarner des dieux de toute nature. Monsieur, comme le dit une publicité,
vous êtes les couleurs unies célestes ; les Nations unies des dieux ! En bref,
vous êtes l’avenir. Permettez-moi de vous saluer. » Il s’était vraiment mis à
dégager l’odeur indubitable de la plus grande folie, et si rien dans ce qu’il
avait dit ou fait ne dépassait la simple excentricité, Gibreel commençait à
s’inquiéter et à évaluer la distance qui le séparait de la porte avec des
regards furtifs. « Monsieur, j’incline à penser, disait Maslama, que quel que
soit le nom qu’on donne à Ça, ce n’est qu’un code ; une écriture chiffrée,
Mr Farishta, derrière laquelle le vrai nom reste caché. »

Gibreel resta silencieux, et Maslama, ne cherchant pas à dissimuler sa


déception, se trouva obligé de parler seul. « Je vois que vous vous
demandez : quel est ce vrai nom ? » dit-il, et Gibreel sut qu’il avait raison ;
c’était un fou achevé, et son autobiographie devait être aussi fausse que sa «
foi ». Gibreel pensa qu’il y avait des personnages fictifs partout où il allait,
des personnages qui se faisaient passer pour des êtres humains réels. « C’est
moi qui l’ai attiré, s’accusa-t-il. En m’inquiétant sur ma propre santé
mentale je l’ai fait sortir de Dieu sait quel trou obscur, ce cinglé volubile et
peut-être dangereux. »

« Vous ne le connaissez pas ! hurla brusquement Maslama en bondissant


sur ses pieds. Charlatan ! Imposteur ! Truqueur ! Vous prétendez être à
l’écran l’immortel avatar d’une centaine de dieux et vous n’en avez pas la
moindre idée. Comment est-il possible qu’un pauvre gars comme moi,
arrivé de Bartica sur l’Essequibo et qui a réussi, puisse connaître de telles
choses alors que Gibreel Farishta les ignore ? Faux jeton ! Peuh ! »

Gibreel se leva, mais l’autre occupait presque tout l’espace disponible, et


lui, Gibreel, dut se pencher maladroitement sur le côté pour éviter les bras
tournoyants de Maslama, mais l’un d’eux fit tomber son feutre gris. Tout
d’un coup Maslama resta la bouche ouverte. Il sembla se recroqueviller, et
après quelques instants d’immobilité tomba à genoux avec un bruit sourd.

Que fait-il en bas, s’étonna Gibreel, il ramasse mon chapeau ? Mais le fou
lui demandait pardon. « J’ai toujours su que vous viendriez, dit-il.
Pardonnez ma colère stupide. » Le train entra dans un tunnel de Gibreel vit
qu’une chaude lumière dorée, émanant d’un point situé juste derrière sa
tête, les entourait. Dans la vitre de la porte coulissante, il vit le reflet de
l’auréole autour de ses cheveux.

Maslama se débattait avec ses lacets de chaussures. « Toute ma vie,


monsieur, j’ai su que j’étais choisi », dit-il d’une voix aussi humble que
celle de tout à l’heure avait été menaçante. « Même enfant, à Bartica, je le
savais. » Il enleva sa chaussure droite et se mit à retirer sa chaussette. « J’ai
reçu un signe », dit-il. La chaussette ôtée révéla ce qui semblait un pied tout
à fait normal bien que très grand. Puis Gibreel compta et recompta, de un à
six. « C’est la même chose avec l’autre pied, dit Maslama fièrement. Je n’ai
jamais douté un seul instant de sa signification. » Il s’était institué le
compagnon du Seigneur, le sixième orteil sur le pied de la Chose
Universelle. La vie spirituelle de la planète ne tournait vraiment pas rond,
pensa Gibreel Farishta. Trop de démons à l’intérieur des gens qui
prétendaient croire en Dieu.

Le train sortit du tunnel. Gibreel prit une décision. « Debout, Jean Six-
Orteils, dit-il avec ses plus belles intonations d’acteur hindi. Maslama, lève-
toi. »

L’autre s’agita, se remit debout et resta là à jouer avec ses doigts, la tête
baissée. « Ce que je voudrais savoir, monsieur, balbutia-t-il, c’est ce qui va
se passer. L’anéantissement ou le salut ? Pourquoi êtes-vous revenu ? »

Gibreel réfléchit rapidement. « Pour juger, finit-il par répondre. Il faut


trier les faits, peser le pour et le contre. L’espèce humaine va être jugée, et
c’est un prévenu au casier judiciaire chargé : un repris de justice, un
vaurien. On doit procéder à de prudentes évaluations. Actuellement, le
verdict est en attente ; il sera promulgué en temps voulu. Entre-temps, ma
présence doit rester secrète, pour des raisons de sécurité vitales. » Il remit
son chapeau, assez content de lui.

Maslama hochait la tête comme un fou. « Vous pouvez compter sur moi,
promit-il. Je respecte la vie privée des gens. Motus – pour la deuxième fois
! – et bouche cousue. »

Gibreel s’enfiiit du compartiment, poursuivi par les cantiques du fou.


Quand il arriva à l’autre bout du train, il entendait encore faiblement
derrière lui les péans de Maslama. « Alléluia ! Alléluia ! » Apparemment
son nouveau disciple s’était lancé dans des morceaux choisis du Messie de
Haendel.

Cependant : Gibreel n’était pas suivi, et il y avait un autre wagon de


première classe à l’autre bout du train. Cette voiture n’était pas divisée en
compartiments, il y avait des sièges orange confortables groupés par quatre
autour de tables, et Gibreel s’installa près d’une fenêtre, regardant en
direction de Londres, le cœur palpitant et le chapeau enfoncé sur la tête. Il
essayait de s’y retrouver avec le fait indéniable de son auréole, mais il ne
réussit pas à mettre de l’ordre dans ses pensées, à cause de la folie de John
Maslama qu’il venait d’affronter et de la joie d’Alléluia Cone qui
l’attendait. Puis à son grand désespoir Mrs Rekha Merchant arriva en volant
à la hauteur de la fenêtre, assise sur son tapis de Boukhara, manifestement
indifférente à la tempête de neige qui s’amplifiait et faisait ressembler
l’Angleterre à un écran de télévision après la fin des programmes. Elle lui
fit un petit signe et il sentit tout espoir se retirer de lui. Un châtiment sur un
tapis volant : il ferma les yeux et se concentra pour ne pas trembler.

« Je sais ce qu’est un fantôme », dit Allie Cone à une classe


d’adolescentes au visage éclairé par une douce lumière intérieure
d’adoration. « Là-haut dans l’Himalaya il arrive souvent que les grimpeurs
soient accompagnés des fantômes de ceux qui ont échoué, ou des fantômes
plus tristes, mais plus fiers, de ceux qui ont réussi à atteindre le sommet et
qui ont péri dans la descente. »

A l’extérieur, la neige se déposait sur les grands arbres dénudés, et sur


l’étendue plate du parc. Entre les nuages de neige bas et sombres et la ville
recouverte de blanc la lumière était jaune sale, une pauvre lumière
brumeuse qui attristait le cœur et rendait les rêves impossibles. Là-haut, se
souvint Allie, là-haut à huit mille mètres, la lumière avait un tel éclat
qu’elle semblait résonner, chanter comme une musique. Ici-bas, sur la terre
plate, la lumière elle aussi était plate et terre à terre. Ici, rien ne volait, les
roseaux étaient blancs, et aucun oiseau ne chantait. Il ferait bientôt nuit.

« Miss Cone ? » Les mains des jeunes filles qui s’agitaient en l’air la
ramenèrent dans la classe. « Des fantômes, mademoiselle ? Sans blague ?
Vous voulez nous faire marcher ? » Le scepticisme le disputait à l’adoration
sur leurs visages. Elle connaissait la question qu’elles voulaient vraiment
poser, sans oser le faire : la question du miracle de sa peau. Elle les avait
entendues chuchoter fébrilement au moment de son entrée dans la classe,
c’est vrai, regarde, si pâle, incroyable. Alléluia Cone, dont la froideur
pouvait résister à la chaleur du sf’eil à huit mille mètres. Allie la vierge des
neiges, la reine des glaces. Miss, comment ça se fait que vous ne bronzez
jamais ? Quand elle escalada l’Everest avec la triomphante expédition
Collingwood, les journaux les appelèrent Blanche Neige et les Sept Nains,
pourtant elle n’avait rien d’un personnage de Disney, ses lèvres rondes
étaient pâles et pas rouges, ses cheveux d’un blond glacé et pas noirs, ses
yeux pas innocemment grands ouverts mais rendus étroits par l’habitude
qu’elle avait de regarder le reflet de la lumière sur la neige. Un souvenir de
Gibreel Farishta lui revint en mémoire, et la surprit : pendant leurs trois
jours et demi, Gibreel hurlant avec son manque habituel de retenue, « Ma
chérie, tu n’es pas un iceberg, quoi qu’ils disent. Tu es une femme
passionnée, bibi. Brûlante, comme un kachori. » Il avait fait semblant de
souffler sur ses doigts brûlés, et avait secoué la main d’une manière exagéré
: Oh, trop chaud. Oh, jetez-moi de l’eau. Gibreel Farishta. Elle se reprit :
Hi ho, Hi ho, nous allons au boulot.

« Des fantômes, répéta-t-elle d’une voix ferme. Pendant l’ascension de


l’Everest, après avoir passé la coulée de glace, j’ai vu un homme assis dans
la position du lotus sur un affleurement de rocher, les yeux fermés et un
béret écossais sur la tête, chantant le vieux mantra : om mani padmé hum. »
A cause de ses vieux vêtements et de son comportement bizarre, elle avait
deviné tout de suite qu’il s’agissait du spectre de Maurice Wilson, le yogi
qui, en 1934, avait préparé une ascension de l’Everest en solitaire en
jeûnant pendant trois semaines afin de cimenter si solidement son corps et
son âme que la montagne serait impuissante à les séparer. Avec un petit
avion, il était monté le plus haut possible, et s’était volontairement écrasé
dans la neige, le nez en l’air, et n’était jamais revenu. Wilson ouvrit les
yeux quand Allie s’approcha, et la salua d’un petit signe de tête. Il marcha à
côté d’elle pendant le reste de la journée, et restait suspendu en l’air quand
elle escaladait un à-pic. Une fois il tomba à plat ventre dans la neige sur une
pente raide et glissa vers le haut comme s’il avait remonté un toboggan
antigravitationnel. Pour des raisons qui restèrent obscures, Allie s’était
comportée très naturellement, comme si elle avait rencontré un vieil ami.

Wilson bavarda un petit peu – « Pas beaucoup de compagnie ces temps-ci


» – et, entre autres choses, il exprima son irritation profonde que son corps
ait été découvert par l’expédition chinoise de 1960. « Ces petits merdeux
jaunes ont eu le toupet, le culot, de filmer mon cadavre. » Alléluia Cone
remarqua ses knickerbockers immaculés, d’un écossais jaune et noir. Elle
raconta tout cela aux jeunes filles de l’école de Brickhall Fields, qui lui
avaient écrit tant de lettres pour la supplier de venir leur parler, au point
qu’elle n’avait pas pu refuser. « Il le faut », la suppliaient-elles par écrit. «
Vous habitez ici. » Par la fenêtre de la classe, elle pouvait apercevoir son
appartement de l’autre côté du parc, à peine visible derrière le rideau de
neige.

Ce qu’elle ne dit pas à la classe : tandis que le fantôme de Maurice Wilson


décrivait en détail sa propre ascension, ainsi que ses découvertes
posthumes, par exemple le rite d’accouplement, lent, compliqué, infiniment
délicat, et invariablement improductif du yéti, dont il avait été récemment
témoin au Col Sud – elle se rendit compte que l’excentrique de 1934, le
premier être humain à tenter une ascension de l’Everest en solitaire, une
sorte d’abominable homme des neiges lui-même, ne se trouvait pas sur son
chemin par hasard, mais qu’il s’agissait d’une espèce de poteau indicateur,
une déclaration de parenté. Une prophétie de l’avenir, peut-être, car ce fut à
ce moment que son rêve secret naquit, la chose impossible : le rêve d’une
ascension en solitaire. Il se pouvait, aussi, que Maurice Wilson soit l’ange
de sa mort.

« Je voulais parler des fantômes, dit-elle, parce que la plupart des


montagnards, quand ils sont redescendus des cimes, sont gênés et ne
mentionnent pas ces histoires dans leurs récits. Mais ils existent vraiment, je
dois l’avouer, même si j’ai les pieds sur terre. »

C’était une plaisanterie. Ses pieds. Même avant l’ascension de l’Everest


elle avait commencé à ressentir des douleurs lancinantes, et son médecin
généraliste, le Dr Mistry, une femme bourrue de Bombay, lui avait dit
qu’elle avait des voûtes plantaires affaissées. « Autrement dit, les pieds
plats. » Le port de tennis et autres chaussures inadéquates avait affaibli ses
voûtes plantaires déjà fragiles. Le Dr Mistry n’avait pas grand-chose à lui
recommander : faire des exercices d’orteils, monter les escaliers pieds nus,
porter des chaussures adaptées. « Vous êtes jeune. Si on fait attention, on
s’en sort. SinoU, vous serez estropiée à quarante ans. » Quand Gibreel –
merde ! – apprit qu’elle avait fait l’ascension de l’Everest avec des pieds
qui la faisaient souffrir, il l’appela sa petite sirène. Il avait lu un conte de
fées dans lequel une femme de la mer avait quitté l’océan et pris une forme
humaine pour suivre l’homme qu’elle aimait. Elle avait des pieds à la place
de nageoires, mais à chaque pas elle souffrait atrocement, comme si elle
avait marché sur du verre brisé ; elle continua cependant à s’éloigner de la
mer et à pénétrer plus avant à l’intérieur des terres. Tu l’as fait pour une
putain de montagne, dit-il. L’aurais-tu fait pour un homme ?

Elle avait caché ses douleurs à ses compagnons d’escalade parce que
l’attrait de l’Everest la submergeait. Mais elle avait toujours mal, et cela
empirait. Le hasard, une faiblesse congénitale, se révéla être ses pieds
bandés. Fin de l’aventure, pensa Allie ; trahie par mes pieds. Elle n’arrivait
pas à chasser l’image des pieds bandés. Sacrés Chinois, dit-elle amusée,
faisant écho au fantôme de Wilson.

« La vie est facile pour certains, avait-elle pleuré entre les bras de Gibreel
Farishta. Pourquoi est-ce que leurs pieds ne les lâchent pas ? » Il l’avait
embrassée sur le front. « Pour toi, ce sera toujours un combat, dit-il. Tu
demandes trop. »

La classe l’attendait, s’impatientait avec toutes ces histoires de fantômes.


Elles voulaient l’histoire, son histoire. Elles voulaient se trouver au sommet
de la montagne. Savez-vous ce qu’on ressent voulait-elle leur demander,
quand toute sa vie est concentrée en un seul instant, en quelques heures ?
Savez-vous ce que c’est quand la seule possibilité c’est de redescendre ? «
J’étais dans la deuxième équipe avec le sherpa Pemba, dit-elle. Le temps
était parfait, parfait. Si clair qu’on avait l’impression de pouvoir voir à
travers le ciel ce qui se tenait au-delà. Je dis à Pemba, la première équipe
doit déjà avoir atteint le sommet. Le temps est stable et nous pouvons y
aller. Pemba prit un air grave, inhabituel, parce que c’était un des clowns de
l’expédition. Lui non plus n’avait jamais atteint le sommet. À ce moment-là
je n’avais pas l’intention de continuer sans oxygène, mais quand j’ai vu que
Pemba allait le faire, je me suis dit, d’accord, moi aussi. C’était un caprice
stupide, absolument pas professionnel, mais brusquement j’ai eu envie
d’être une femme au sommet de cette saloperie de montagne, un être
humain, pas une machine à respirer. Pemba dit, Allie Bibi, ne fais pas, mais
je suis partie. Un peu après on a croisé les autres qui redescendaient et je
voyais cette chose merveilleuse dans leurs yeux. Ils planaient, en proie à
une telle exaltation, qu’ils n’ont même pas remarqué que je ne portais pas
de masque à oxygène. Faites attention, nous criaient-ils, méfiez-vous des
anges. Pemba avait pris un bon rythme de respiration et je m’y suis
accordée, inspirant et expirant avec lui. Je sentais quelque chose qui
s’envolait au sommet de ma tête et je souriais, un grand sourire d’une
oreille à l’autre, et quand Pemba s’est retourné j’ai vu qu’il faisait la même
chose. Ça ressemblait à une grimace, comme de la douleur mais ce n’était
qu’une joie folle. »

C’était une femme qui avait connu la transcendance, les miracles de


l’âme, grâce à la dure tâche physique d’avoir à se hisser sur une montagne
de rochers gelés. « À ce moment-là, dit-elle aux jeunes filles qui grimpaient
pas à pas avec elle, je croyais en tout : que l’univers a une musique, qu’on
peut lever un voile et voir le visage de Dieu, tout. Je voyais la chaîne de
l’Himalaya s’étendre sous moi et c’était aussi le visage de Dieu. Quelque
chose dans mon expression dut inquiéter Pemba, parce qu’il cria, Attention,
Allie Bibi, c’est haut. Je me souviens avoir en quelque sorte flotté au-dessus
de la dernière crête jusqu’au sommet, et nous y étions, et le sol se dérobait
sous nos pieds de tous les côtés. Une telle lumière ; l’univers purifié en
lumière. Je voulais arracher mes vêtements pour que ma peau l’absorbe. »
Pas un seul ricanement dans la classe ; les jeunes filles dansaient nues avec
elle sous la voûte du monde. « Puis commencèrent les visions, les arcs-en-
ciel qui s’enroulaient et dansaient dans l’azur, le rayonnement qui se
déversait comme une chute d’eau venant du soleil, et il y avait des anges,
les autres n’avaient pas plaisanté. Je les ai vus et le sherpa Pemba aussi. À
ce moment-là nous étions à genoux. Ses pupilles sont devenues d’un blanc
parfait, et les miennes aussi, j’en suis sûre. Nous serions sans doute morts
là-haut, j’en suis sûre, aveuglés par la neige et victimes de la folie des
sommets, mais j’ai entendu un bruit fort, sec, comme un coup de fusil. Ça
m’a réveillée en sursaut. J’ai dû appeler Pem jusqu’à ce que lui aussi se
secoue et nous avons commencé à redescendre. Le tef .ps changeait
rapidement ; une tempête de neige menaçait. L’air était lourd maintenant, la
lourdeur au lieu de cette lumière, de cette légèreté. Nous sommes arrivés au
point de rencontre et nous nous sommes entassés tous les quatre dans la
petite tente du camp de base six, à plus de huit mille mètres. Là-haut on ne
parle pas beaucoup. Chacun devait recommencer l’ascension de ses Everest,
encore et encore, toute la nuit. Mais à un moment j’ai demandé : “Qu’est-ce
que c’était ce bruit ? Quelqu’un a tiré un coup de fusil ?” Ils m’ont regardée
comme si j’étais folle. Qui pourrait faire une chose aussi bête à cette
altitude, ont-ils dit, et de toute façon, Allie, tu sais très bien qu’il n’y a pas
un seul fusil sur cette montagne. Ils avaient raison, bien sûr, mais je l’ai
entendu, je le sais : pan pan, le coup de feu et l’écho. C’est tout, dit-elle
brusquement pour terminer. La fin. L’histoire de ma vie. » Elle prit une
canne à pommeau d’argent et s’apprêta à partir. Le professeur, Mrs Bury,
s’avança pour dire les banalités d’usage. Mais les jeunes filles voulaient une
réponse. « C’était quoi, alors, Allie ? » insistaient-elles ; et elle, paraissant
brusquement avoir dix ans de plus que ses trente-trois ans, haussa les
épaules. « Je ne sais pas. C’était peut-être le fantôme de Maurice Wilson. »

Elle quitta la classe en s’appuyant lourdement sur sa canne.

La ville – Londres proprement dit, ouais, pas moins ! -était vêtue de


blanc, comme quelqu’un en deuil qui suit un enterrement. – L’enterrement
de qui, monsieur, se demanda inquiet Gibreel Farishta, pas le mien, nom de
Dieu, je l'espère et le souhaite. Quand le train entra dans la gare Victoria, il
sauta sans attendre avant l’arrêt complet, se tordit la cheville et s’étala sous
les chariots à bagages et les rires des Londoniens qui attendaient, et
s’agrippa en tombant à son chapeau de plus en plus écrasé. On ne voyait
nulle part Rekha Merchant, et, profitant de cet instant, Gibreel Farishta se
lança dans la foule en courant comme un possédé, pour finalement la
retrouver au contrôle des billets, flottant patiemment sur son tapis, invisible
à tous les regards sauf au sien, à un mètre du sol.

« Qu’est-ce que tu veux, s’écria-t-il, qu’est-ce que tu veux de moi ? » « Te


regarder tomber, répliqua-t-elle instantanément. Regarde autour de toi,
ajouta-t-elle, je t’ai déjà rendu assez ridicule. »

Les gens faisaient un cercle autour de Gibreel, le fou avec un manteau


trop grand et un chapeau de clochard, il parle tout seul, dit une voix
d’enfant, et sa mère répondit chut, mon chéri, ce n ’est pas gentil de se
moquer des pauvres gens. Bienvenue à Londres. Gibreel Farishta se
précipita vers l’escalier qui conduisait au métro. Rekha sur son tapis le
laissa partir.

Mais quand il arriva à toute vitesse sur le quai il la vit à nouveau. Cette
fois c’était une photo en quadri sur une affiche publicitaire collée sur le mur
d’en face, vantant les mérites du téléphone automatique international.
Envoyez votre voix sur un tapis volant en Inde, conseillait-elle. Nul besoin
de génies ni de lampes magiques. Il poussa un cri, ce qui amena à nouveau
ses compagnons de voyage à douter de sa santé mentale, et il s’enfuit sur
l’autre quai, où arrivait une rame. Il y sauta, et Rekha Merchant se trouvait
en face de lui avec son tapis roulé sur les genoux. Les portes claquèrent
derrière lui.

Ce jour-là Gibreel Farishta courut dans tous les sens dans le métro de
Londres et Rekha Merchant le retrouvait partout où il allait ; elle s’installa à
côté de lui dans l’interminable escalier mécanique d’Oxford Circus et dans
les ascenseurs pleins à craquer de Tufnell Park elle se frotta contre son dos
d’une manière qu’elle aurait trouvée scandaleuse pendant sa vie. Au
terminus de la Metropolitan Line elle lança les fantômes de ses enfants du
haut des arbres qui ressemblaient à des griffes, et quand il ressortit à l’air
libre devant la Bank of England elle se jeta théâtralement du sommet de son
fronton néoclassique. Et même s’il n’avait aucune idée de la vraie forme de
la plus protéenne et caméléonesque des villes il se persuada qu’elle
n’arrêtait pas de se transformer tandis qu’il courait sous elle, et que les
stations du métro changeaient de lignes et se succédaient au hasard. Il
émergea plus d’une fois, suffocant, de ce monde souterrain dans lequel les
lois de l’espace et du temps avaient cessé d’exister, il essayait d’appeler un
taxi ; aucun ne voulait s’arrêter, et il était obligé de replonger dans ce
labyrinthe infernal, ce dédale sans issue, pour continuer son héroïque fuite.
À la fin, épuisé au-delà de tout espoir, il s’abandonna à la logique fatale de
sa folie et sortit arbitrairement à ce qu’il prit pour la dernière station
absurde de ce voyage sans fin et inutile à la recherche de la chimère du
renouveau. Il se retrouva dans l’indifférence navrante d’une rue jonchée de
papiers gras près d’une place en sens giratoire bloquée par les camions. La
nuit était déjà tombée et il entra en chancelant, utilisant ses dernières
réserves d’optimisme, dans un parc inconnu rendu spectral par la qualité
ectoplasmique de la lumière de ses réverbères. Il tomba à genoux dans la
solitude de la nuit d’hiver et vit la silhouette d’une femme qui s’avançait
lentement vers lui sur la pelouse recouverte d’un linceul blanc, et conclut
qu’il devait s’agir de sa némésis, Rekha Merchant, venant lui donner son
baiser mortel, l’entraîner dans un monde souterrain plus profond que celui
dans lequel elle avait brisé son esprit blessé. Ça lui était égal, et quand la
femme arriva près de lui il était tombé sur les avant-bras, son manteau
pendait autour de lui et lui donnait l’air d’un énorme scarabée agonisant
qui, pour des raisons obscures, portait un feutre gris et sale.

Il entendit un cri d’effroi qui s’échappait des lèvres de la femme et qui


semblait venir de très loin, un halètement dans lequel se mêlaient
l’incrédulité, la joie et un étrange ressentiment, et juste avant de perdre
connaissance il comprit que Rekha lui avait permis, pour le moment,
d’atteindre l’illusion d’un havre de sécurité, afin que son triomphe sur lui
soit plus doux quand il aurait finalement lieu.

« Tu es en vie, dit la femme, répétant les premiers mots qu’elle lui avait
dits autrefois. Tu es à nouveau en vie. C’est ce qui compte. »

En souriant, il s’endormit près des pieds plats d’Allie dans la neige qui
tombait.
IV
Ayesha
Même les visions successives ont émigré maintenant ; elles connaissent la
ville mieux que lui. Et après Rosa et Rekha les mondes rêvés de son autre
moi archangélique commencent à paraître aussi tangibles que les réalités
changeantes dans lesquelles il habite quand il est éveillé. Ceci, par exemple
: un hôtel particulier de style hollandais dans un quartier de Londres qu’il
identifiera plus tard sous le nom de Kensington, vers lequel son rêve
l’emporte à toute vitesse au-dessus des magasins Barkers et de la petite
maison grise avec des bow-windows dans laquelle Thackeray écrivit La
Foire aux vanités, et de la place avec une école religieuse où des petites
filles en uniforme entrent toujours, mais ne ressortent jamais, et de la
maison où Talleyrand habita dans sa vieillesse quand après avoir tel un
caméléon changé mille et une fois d’allégeances et de principes il prit
l’apparence extérieure de l’ambassadeur de France à Londres, et il arrive
devant un immeuble d’angle de sept étages avec des balcons en fer forgé
peints en vert jusqu’au quatrième, et maintenant le rêve lui fait escalader le
mur extérieur de l’immeuble et au quatrième il écarte les lourds rideaux de
la fenêtre du salon et enfin il reste assis là, sans dormir comme d’habitude,
les yeux grands ouverts dans la pauvre lumière jaune, fixant dans l’avenir,
l’imam barbu et enturbanné.

Qui est-il ? Un exilé. Terme qu’il ne faut pas confondre, pas mélanger,
avec tous les autres mots que les gens emploient à tort et à travers : émigré,
expatrié, réfugié, immigré, silence, ruse. L’exil est un rêve de retour
glorieux. L’exil est une vision de la révolution : Elbe, pas Sainte-Hélène.
C’est un paradoxe sans fin : regarder devant soi en regardant toujours
derrière soi. L’exilé est une balle jetée très haut en l’air. Elle reste là, gelée
dans le temps, transformée en photographie ; négation du mouvement,
suspendu de façon impossible au-dessus de sa terre natale, l’exilé attend le
moment inévitable où la photo doit se remettre en mouvement, et la terre
réclamer son bien. Telles sont les choses qu’imagine l’imam. Sa maison est
un appartement en location. C’est une salle d’attente, une photo, de l’air.

L’épais papier mural, des rayures vert olive sur un fond couleur crème, a
légèrement passé au soleil, suffisamment pour faire ressortir les rectangles
et les ovales plus vifs qui indiquent les endroits où étaient accrochés des
tableaux. L’Imam est l’ennemi des images. Quand il est entré les tableaux
ont glissé sans bruit des murs et quitté la pièce furtivement, fuyant d’eux-
mêmes la colère de sa muette désapprobation. Quelques images, cependant,
ont eu le droit de rester. Sur la cheminée il conserve quelques cartes
postales conventionnelles de son pays, qu’il appelle simplement Desh : une
montagne qui se découpe au-dessus d’une ville ; une pittoresque scène
villageoise sous un grand arbre ; une mosquée. Mais dans sa chambre, sur le
mur qui fait face à la couchette dure où il se repose, est accrochée une icône
plus puissante, le portrait d’une femme d’une force exceptionnelle, célèbre
pour son profil de statue grecque et ses cheveux noirs aussi longs qu’elle est
grande. Une femme puissante, son ennemie, son autre : il la garde près de
lui. Exactement comme, là-bas dans les palais de son omnipotence elle
garde son portrait à lui sous son manteau royal ou dissimulé dans le
médaillon qu’elle porte autour du cou. C’est l’impératrice, et son nom est –
quoi d’autre ? – Ayesha. Sur cette île, l’imam exilé, et là-bas à Desh, Elle.
Tous deux complotent la mort de l’autre.

Les rideaux, un épais velours doré, restent fermés toute la journée, sinon
le mal pourrait se glisser dans l’appartement : l’étrange, l'extérieur, la nation
étrangère. Le fait douloureux qu’il se trouve ici et pas Là-bas, l’endroit qri
mobilise toutes ses pensées. Dans les rares occasions où l’imam sort
prendre l’air de Kensington, au centre d’un carré formé par huit jeunes
hommes portant des lunettes noires et des costumes où l’on distingue des
bosses, il croise les mains devant lui et les fixe des yeux, pour qu’aucun
élément, aucune particule de cette ville haïe – cette fosse d’iniquités qui
l’humilie en lui offrant un refuge, ce qui l’oblige à un sentiment de
reconnaissance malgré sa luxure, son avarice et sa vanité -ne puisse lui
tomber, comme une poussière, dans l’œil. Quand il quittera cet exil détesté
pour revenir triomphalement dans cette autre ville aux pieds de la montagne
de carte postale, il dira avec fierté qu’il est resté dans l’ignorance totale de
cette Sodome dans laquelle il a été obligé d’attendre ; ignorant, et par
conséquent non souillé, non altéré, pur.

Et une autre raison pour laquelle les rideaux restent fermés c’est bien sûr
parce que les yeux et les oreilles qui l’entourent ne sont pas tous amicaux.
Les immeubles orange ne sont pas neutres. Quelque part de l’autre côté de
la rue il y a des téléobjectifs, du matériel vidéo, des micros hypersensibles ;
et toujours le risque des tireurs d’élite. Au-dessus et en dessous et à côté de
l’imam les appartements sont occupés par ses gardes, qui parcourent les
rues de Kensington déguisés en femmes couvertes de voiles avec des becs
d’argent ; mais on n’est jamais assez prudent. Pour l’exilé, la paranoïa est
une condition préalable de survie.

Une fable, que lui a racontée l’un de ses favoris, un Américain converti,
une ancienne vedette du hit-parade, connue maintenant sous le nom de Bilal
X. Dans une certaine boîte de nuit où l’imam a l’habitude d’envoyer ses
lieutenants écouter certaines autres personnes appartenant à certaines
factions opposées, Bilal rencontra un jeune homme de Desh, une sorte de
chanteur lui aussi, et ils se mirent à parler. Il se trouva que ce Mahmood
avait eu particulièrement peur. Récemment, il s’était mis à la colle avec une
gori, une grande femme rouge et opulente, et il se trouva que l’ancien amant
de sa Renata bien-aimée était le patron en exil de la SAVAK, les services de
torture du Shah d’Iran. Le numéro un, le Grand Panjandrum lui-même, pas
quelque petit sadique doué pour arracher les ongles des orteils ou brûler les
paupières, mais le grand haramzada en personne. Le jour qui suivit
l’installation de Mahmood et de Renata dans leur nouvel appartement,
Mahmood reçut une lettre. D’accord, mangeur de merde, tu baises ma
femme, je voulais juste te dire bonjour. Le lendemain une deuxième lettre
arriva. À propos, petite bite, j’ai oublié de te dire, voilà ton nouveau numéro
de téléphone. Or Mahmood et Renata venaient de demander leur inscription
sur la liste rouge mais on ne leur avait pas encore communiqué leur
nouveau numéro. Quand il arriva quelques jours plus tard, c’était
exactement le même que celui de la lettre, et Mahmood perdit tous ses
cheveux d’un seul coup. Les voyant sur l’oreiller, il croisa les mains devant
Renata et la supplia : « Ma chérie, je t’aime mais tu es trop dangereuse pour
moi, je t’en prie, va-t’en, n’importe où, loin, loin. » Quand on raconta cette
histoire à l’imam il secoua la tête et dit, cette putain, qui la touchera
maintenant, malgré son corps lascif ? Son corps est marqué plus gravement
qu’avec la lèpre ; c’est ainsi que les êtres humains se mutilent eux-mêmes.
Mais la vraie morale de la fable c’était la nécessité d’une vigilance
étemelle. Londres était une ville dans laquelle l’ancien patron de la SAVAK
avait des relations haut placées à la compagnie du téléphone et où l’ex-chef
cuisinier du Shah tenait un restaurant prospère à Hounslow. Une ville si
accueillante, un tel refuge, ils acceptent tout le monde. Il faut garder les
rideaux fermés.
Les appartements du troisième au cinquième étage de cet ensemble de
résidences sont, pour le moment, la seule patrie de l’imam. Voici les fusils
et les radios à ondes courtes et les pièces dans lesquelles des jeunes
hommes en costume s’assoient et parlent fébrilement dans plusieurs
téléphones. On ne voit de l’alcool nulle part, ni des jeux de cartes ou de dés,
et la seule femme est celle du portrait accroché au mur de la chambre du
vieil homme. Dans cette patrie de substitution, que le saint insomniaque
considère comme sa salle d’attente ou son salon de transit, le chauffage
central tourne au maximum nuit et jour, et les fenêtres restent
hermétiquement fermées. L’exilé ne peut oublier, et doit par conséquent
simuler, la chaleur sèche de Desh, le pays d’hier et de demain où même la
lune est chaude et dégouline comme un chapati frais et beurré. Ô cette
partie du monde tant désirée où le soleil et la lune sont masculins mais où
leur chaude lumière sucrée porte des noms fçminins. La nuit l’exilé écarte
les rideaux et la lune étrangère se coule dans la pièce, et sa froideur lui
transperce les yeux comme un clou. Il grimace, plisse les yeux. Vêtu d’une
robe ample, les sourcils froncés, menaçant, éveillé : tel est l’imam.

L’exil est un pays sans âme. En exil les meubles sont laids, chers, tous
achetés en même temps dans le même magasin et bien trop vite : des
canapés argentés et brillants avec des accoudoirs comme des ailerons de
vieilles Buick DeSoto Oldsmobile, des bibliothèques vitrées qui ne
contiennent pas de livres mais des dossiers bourrés de coupures de presse.
En exil quand quelqu’un tire de l’eau dans la cuisine la douche devient
brûlante, aussi quand l’imam prend son bain les membres de sa suite
doivent se souvenir de ne pas remplir une bouilloire ni rincer une assiette
sale, et quand l’imam va aux toilettes ses disciples se sauvent de la douche
brûlante. En exil on ne fait pas de cuisine ; les gardes du corps à lunettes
noires vont acheter des plats à emporter. En exil toute tentative
d’enracinement est vue comme une trahison : c’est un aveu d’échec.

L’Imam est le centre d’une roue.

Le mouvement rayonne à partir de lui, toute la journée. Son fils, Khalid,


entre dans son sanctuaire en portant un verre d’eau, il le tient dans la main
droite, la paume sous le verre. L’Imam boit de l’eau constamment, un verre
toutes les cinq minutes, pour se purifier ; avant qu’il la boive, l’eau est elle-
même purifiée dans un appareil de filtrage américain. Tous les jeunes
hommes qui l’entourent connaissent bien sa célèbre Monographie de l’Eau,
qui, d’après l’imam, communique sa pureté au buveur, ainsi que sa fluidité
et sa simplicité, et le plaisir ascétique de son goût. « L’Impératrice, fait-il
remarquer, boit du vin. » Du bourgogne, du bordeaux, du vin du Rhin qui
mêlent leur corruption enivrante à l’intérieur de ce corps beau et souillé. Ce
péché suffit à la condamner pour l’éternité sans espoir de rachat. Le portrait
accroché au mur de la chambre montre l’impératrice Ayesha tenant, à deux
mains, un crâne rempli d’un liquide rouge sombre. L’Impératrice boit du
sang, mais l’imam est un homme d’eau. « Ce n’est pas par hasard que les
peuples de nos terres chaudes rêvèrent l’eau, proclame la Monographie.
L’eau, qui préserve la vie. Aucun être civilisé ne peut la refuser à un autre.
Une grand-mère, aux membres raidis par l’arthrite, se lèvera
immédiatement pour aller au robinet si un petit enfant va vers elle et lui
demande, pani, nani. Gare à ceux qui la blasphèment. Qui la pollue, dilue
son âme. »

L’Imam s’est souvent mis en rage en repensant à l’Aga Khan défunt,


après avoir lu le texte d’une interview pendani laquelle le chef des Ismailis
buvait d’un excellent champagne. Oh, monsieur, ce champagne n ’est que
pour la galerie. Il se change en eau dès qu’il touche mes lèvres. Démon, a
l’habitude de tempêter l’imam. Apostat, blasphémateur, charlatan. Quand
l’avenir viendra, de tels individus seront jugés, dit-il à ses hommes. L’eau
régnera et le sang coulera comme du vin. Telle est la nature miraculeuse de
l’avenir des exilés : ce qui est dit dans l’impuissance d’un appartement
surchauffé devient le destin des nations. Qui n’a pas rêvé ce rêve, être roi
pour un jour ? – Mais l’imam rêve de plus qu’un jour ; il sent, sortant de la
pointe de ses doigts, les fils arachnéens avec lesquels il contrôlera le
mouvement de l’histoire.

Non : pas l’histoire.

Son rêve est plus étrange.

Son fils, le porteur d’eau Khalid, s’incline devant son père comme un
pèlerin dans un lieu saint, il l’informe que le garde de service à l’extérieur
du sanctuaire est Salman Farsi. Bilal s’occupe de l’émetteur radio et
transmet le message du jour, sur la fréquence attribuée, à Desh.
L’Imam est un calme massif, une immobilité. C’est une pierre vivante.
Ses énormes mains noueuses, d’un gris de granit, reposent lourdement sur
les bras de son fauteuil à haut dossier. Sa tête, qui semble trop grande pour
le corps en dessous, roule pesamment au bout d’un cou d’une maigreur
étonnante que l’on aperçoit à travers les poils épars de sa barbe poivre et
sel. Les yeux de l’imam sont embrumés ; ses lèvres ne bougent pas. C’est
une force pure, un être primordial ; il bouge sans mouvement, agit sans
faire, parle sans proférer de son. C’est le prestidigitateur et l’histoire est son
numéro.

Non, pas l’histoire : quelque chose de plus étrange.

On apprend l’explication de cette énigme, en / e moment même, par le


biais de certaines ondes subreptices, sur lesquelles la voix de Bilal,
l’Américain converti, chante la chanson sacrée de l’imam. Bilal le muezzin
: sa voix entre dans la radio amateur à Kensington et ressort dans le Desh de
rêve, transmuée en discours tonitruant de l’imam lui-même. Il commence
rituellement par insulter l’impératrice, avec la liste de ses crimes, de ses
meurtres, de ses chantages, de ses rapports sexuels avec des lézards, et ainsi
de suite, et il en arrive à l’appel nocturne de l’imam qui demande à son
peuple de se lever contre le mal qui habite FÉtat de l’impératrice. « Nous
ferons une révolution, proclame l’imam par la voix de Bilal, une révolte
dirigée non seulement contre un tyran mais contre l’histoire. » Car il existe
un ennemi au-delà d’Ayesha, et c’est l’Histoire elle-même. L’Histoire c’est
le vin de sang qu’on ne devrait plus boire. L’Histoire c’est ce qui enivre, la
création et le bien du Diable, du grand Chay-tan, le plus grand des
mensonges – le progrès, la science, le droit – contre lesquels l’imam s’est
dressé. L’Histoire est une déviation de la Voie, la connaissance est une
illusion, parce que la somme des connaissances a été achevée le jour où Al-
Lah a fini sa révélation à Mahound. « Nous déferons la trame du voile de
l’Histoire, déclame Bilal dans la nuit attentive, et quand elle aura été défaite
nous verrons le Paradis, dans toute sa gloire et sa lumière. » L’Imam a
choisi Bilal pour cette tâche à cause de la beauté de sa voix, Bilal qui, lors
de son incarnation précédente, a réussi à escalader l’Everest du hit-parade,
pas une seule fois mais une douzaine, tout en haut. La voix est riche et
autoritaire, une voix qui a l’habitude d’être écoutée ; bien nourrie,
hautement qualifiée, la voix de la confiance américaine, une arme de
l'Occident retournée contre ceux qui Font faite, dont le pouvoir soutient
l’impératrice et sa tyrannie. Au début Bilal X protestait contre une telle
description de sa voix. Lui aussi appartenait à un peuple opprimé, affirmait-
il, il était injuste de le comparer aux impérialistes yankees. L’Imam
répondit, non sans tendresse : Bilal, ta souffrance est aussi bien la nôtre.
Mais avoir grandi dans la maison du pouvoir permet d’apprendre ses
méthodes, de s’en imprégner, à travers cette peau même qui est la cause de
ton oppression. L’habitude du pouvoir, son timbre, son attitude, sa façon
d’être avec les autres. C’est une maladie, Bilal, qui infecte tous ceux qui
s’en approchent trop. Si les puissants te piétinent, tu es infecté par la plante
de leurs pieds.

Bilal continue à s’adresser à l’obscurité. « Mort à la tyrannie de


l’impératrice Ayesha, du calendrier, de l’Amérique,

du temps ! Nous recherchons l’éternité, l’infinité, de Dieu. Ses eaux


tranquilles, pas les flots de vin de l’impératrice. » Brûlez les livres et faites
confiance au Livre ; déchirez les journaux et écoutez la Parole, comme l’a
révélée l’Archange Gibreel au Messager Mahound et comme l’a expliquée
votre interprète et Imam. « Ameen », dit Bilal pour conclure la séance du
soir. Tandis que, dans son sanctuaire, l’imam envoie son propre message : et
convoque, invoque, l’archange, Gibreel.

Il se voit lui-même dans le rêve : pas un ange, simplement un homme en


vêtements de ville, les fripes posthumes de Henry Diamond : un manteau et
un feutre par-dessus un pantalon trop grand retenu par des bretelles, un pull-
over de pêcheur, une chemise blanche bouffante. Ce Gibreel du rêve,
comme celui qui est éveillé, se tient debout tout tremblant dans le sanctuaire
de l’imam, dont les yeux sont blancs comme des nuages.

Gibreel parle d’un ton maussade, pour dissimuler sa peur. « Pourquoi


insister sur les archanges ? Ces temps-là, vous devriez le savoir, sont
révolus. »

L’Imam ferme les yeux, soupire. Du tapis sortent des vrilles poilues, qui
s’enroulent autour de Gibreel, et le tiennent bien serré.
« Vous n’avez pas besoin de moi, insiste Gibreel. La révélation est
achevée. Laissez-moi partir. »

L’autre secoue la tête, et parle, mais ses lèvres ne bougent pas, et c’est la
voix de Bilal qui résonne aux oreilles de Gibreel, bien qu’on ne puisse voir
nulle part l’émetteur, c’est ce soir, dit la voix, et tu dois m’emporter à
Jérusalem.

Puis l’appartement se dissout et ils se retrouvent sur le toit, à côté de la


citerne d’eau, parce que quand il veut se déplacer l'Imam peut rester
immobile et déplacer le monde qui l’entoure. Sa barbe vole au vent. Il n’y
en a plus pour très longtemps ; sans le vent qui l’attrape comme s’il
s’agissait d’une écharpe de mousseline, ses pieds toucheraient le sol ; il a
des yeux rouges, et sa voix reste suspendue autour de lui dans le ciel.
Emporte-moi. Gibreel discute, On dirait que vous êtes tout à fait capable de
le faire tout seul : mais l’imam, d’un seul mouvement d’une étonnante
rapidité, lance sa barbe par-dessus son épaule, retrousse sa jupe pour révéler
deux jambes maigres recouvertes d’une toison de poils presque
monstrueuse, et bondit très haut dans la nuit, tournoie sur lui-même, et
s’installe sur les épaules de Gibreel, s’accrochant à lui avec des ongles qui
ont poussé en serres longues et recourbées. Gibreel se sent monter dans le
ciel, avec le vieil homme accroché à lui comme Jonas à la baleine, l’imam
dont les cheveux s’allongent à chaque minute, volant dans toutes les
directions, les sourcils claquant au vent telles des oriflammes.

Jérusalem, se demande-t-il, c’est dans quelle direction ? -Et puis,


Jérusalem, c’est un mot insaisissable, ce peut être aussi bien une idée qu’un
lieu : un but, une exaltation. Où est la Jérusalem de l’imam ? « La chute de
la courtisane », retentit la voix désincarnée à ses oreilles. « Son écrasement,
la putain de Babylone. »

Ils foncent à travers la nuit. La lune se réchauffe, elle commence à


grésiller comme du fromage sur le grill ; lui, Gibreel, en voit des morceaux
tomber de temps en temps, des gouttes de lune qui sifflent et bouillonnent
sur la plaque brûlante du ciel. Une terre apparaît sous eux. La chaleur
devient intense.
C’est un paysage immense, rougeoyant, avec des arbres au sommet plat.
Ils survolent des montagnes au sommet également plat ; ici, même les
pierres sont aplaties par la chaleur. Puis ils arrivent devant une haute
montagne d’une forme presque parfaitement conique, une montagne qui est
posée également en carte postale sur une cheminée très loin d’ici ; et dans
l’ombre de la montagne, une ville, qui s’étend à ses pieds comme une
suppliante, et au bas des flancs de la montagne, un palais, le palais, son
palais : l’impératrice, que les messages radio ont détruite. C’est une
révolution de radios amateurs.

Gibreel, avec l’imam assis sur son dos comme sur un tapis, amorce sa
descente, et dans la nuit fumante on dirait que les rues sont vivantes, elles
semblent se tordre, comme des serpents ; tandis que devant le palais de la
défaite de l’impératrice une nouvelle colline semble sortir de terre, tandis
que nous regardons, baba, qu’est-ce qu’il se passe là-bas ? La voix de
l'Imam reste suspendue dans les airs : « Descends. Je vais te montrer
l’Amour. »

Ils sont au niveau des toits quand Gibreel se rend compte que les rues
grouillent de gens. Des êtres humains, tellement entassés dans ces rues
tortueuses qu’ils se sont mêlés pour former une entité composite plus vaste,
impitoyable et sinueuse. La foule se déplace lentement, du même pas, des
ruelles dans les chemins, des chemins dans les rues, des rues dans les
grandes artères, elle converge vers la grande avenue à douze voies bordée
d’eucalyptus géants, qui conduit aux portes du palais. La foule humaine
s’entasse dans l’avenue ; c’est l’organe central de cet être nouveau, aux
têtes multiples. Les gens marchent l’air grave, à soixante-dix de front, vers
les portes de l’impératrice. Devant, ses gardes attendent sur trois rangs,
couchés, agenouillés et debout, avec des mitrailleuses armées. La foule
monte la pente vers les mitrailleuses ; ils arrivent à portée, soixante-dix à la
fois ; les armes bredouillent, et ils meurent, et alors les soixante-dix
suivants enjambent les corps des morts, les fusils ricanent à nouveau, et la
colline des morts s’élève. Ceux qui sont derrière commencent à leur tour à
escalader. Sous les portails sombres de la ville des mères à la tête couverte
poussent leurs fils bien-aimés dans le cortège, va, sois un martyr, fais ce
qui est nécessaire, meurs. « Tu vois comme ils m’aiment, dit la voix
désincarnée. Aucune tyrannie sur terre ne peut résister à la puissance de cet
amour lent et en marche.

— Ce n’est pas de l’amour, répond Gibreel en pleurant. C’est de la haine.


L’Impératrice les a poussés dans tes bras. » L’explication semble bien
maigre, superficielle.

« Ils m’aiment, dit la voix de l’Imam, parce que je suis l’eau. Je suis la
fertilité et elle est la pourriture. Ils m’aiment parce que j’ai l’habitude
d’écraser les pendules. Les êtres humains qui se détournent de Dieu perdent
l’amour, et la certitude, ainsi que le sens de Son temps illimité, qui
comprend le passé, le présent et l’avenir ; le temps infini, qui n’a plus
besoin du mouvement. Nous nous languissons de l’éternel, et je suis
l’éternité. Elle n’est rien : un tic, ou un ’ tac. Chaque jour elle regarde dans
son miroir et l’idée de la vieillesse, du temps qui passe, la terrorise. Ainsi
elle est prisonnière de sa propre nature ; elle est, aussi, dans les chaînes du
Temps. Après la révolution il n’y aura plus de pendules : nous les détruirons
toutes. On supprimera le mot pendule de nos dictionnaires. Après la
révolution il n’y aura plus d’anniversaires. Nous renaîtrons tous, tous au
même âge immuable aux yeux de Dieu Tout-Puissant. »

Il se tait, maintenant, parce qu’en dessous de nous le grand moment est


arrivé : la foule a atteint les fusils. Qui à leur tour se taisent, tandis que le
serpent sans fin de la foule, le python gigantesque des masses soulevées,
entoure les gardes, les étouffe, et fait taire le gloussement mortel de leurs
armes. L’Imam soupire pesamment. « C’est fait. »

Les lumières du palais s’éteignent quand le peuple s’avance, toujours du


même pas mesuré qu’avant. Puis, de l’intérieur du palais plongé dans les
ténèbres, s’élève un bruit horrible, qui commence comme une plainte aiguë,
ténue, perçante, puis s’approfondit sourdement en un hurlement, un
hululement assez fort pour remplir de rage chaque fissure de la ville. Puis le
dôme d’or du palais éclate comme un œuf, et s’en élève, luisante de nuit,
une apparition mythologique avec d’immenses ailes noires, les cheveux
défaits, aussi longs et noirs que ceux de l’imam sont longs et blancs : Al-
Lat, comprend Gibreel, qui jaillit de la coquille d’Ayesha.

« Tue-la », ordonne l’imam.


Gibreel se pose sur le balcon d’honneur du palais, les bras tendus pour
accueillir la joie du peuple, un bruit qui couvre même les hurlements de la
déesse et s’élève comme un chant. Puis il est propulsé en l’air, sans avoir le
choix, c’est une marionnette qui va à la guerre ; et elle, le voyant venir, se
tourne, s’accroupit dans l’air, et, gémissant de façon horrible, vient vers lui
avec toute sa force. Gibreel comprend que 1 Imam, luttant comme
d’habitude par personnes interposées, va le sacrifier aussi volontiers qu’il a
sacrifié la colline de cadavres devant la porte du palais, qu’il est un soldat-
suicide au service de la cause de l'ecclésiastique. Je suis faible, pense-t-il, je
ne suis pas de taille avec elle, mais elle, aussi, a été affaiblie par sa défaite.
La force de l’imam pousse Gibreel, met la foudre dans ses mains, et le
combat s’engage ; il plante les piques des éclairs dans ses pieds et elle lui
lance des comètes dans le bas-ventre, nous allons nous entretuer, se dit-il,
nous allons mourir et il y aura deux nouvelles constellations dans
l’espace : Al-Lat, et Gibreel. Comme des guerriers épuisés sur un champ de
bataille couvert de morts, ils chancellent et se frappent. Tous deux
s’affaiblissent vite.

Elle tombe.

Elle s’effondre, Al-Lat reine de la nuit ; elle s’écrase sens-dessus-dessous


contre la terre, et sa tête éclate en morceaux ; et elle gît là, en tas, un ange
noir et sans tête, les ailes arrachées, près d’un petit portillon dans les jardins
du palais. -Et Gibreel, détournant les yeux d’horreur, voit l’imam grossir
monstrueusement, s’allonger dans la cour devant le palais avec sa bouche
béante qui s’ouvre derrière les portes ; quand le peuple entre il l’avale
entièrement.

Le corps d’Al-Lat s’est ratatiné sur le gazon, ne laissant derrière lui


qu’une tache noire ; et maintenant chaque horloge dans la capitale de Desh
se met à sonner, et continue sans fin, au-delà de douze coups, au-delà de
vingt-quatre, au-delà de mille et un, annonçant la fin du Temps, l’heure qui
est au-delà de toute mesure, l’heure du retour d’exil, de la victoire de l’eau
sur le vin, du commencement du Non-Temps de l’imam.

Quand l’histoire nocturne change, quand, sans prévenir, le déroulement


des événements à Jahilia et à Yathrib aboutit à la lutte de l’imam et de
l’impératrice, Gibreel espère brièvement que la malédiction a pris fin, que
ses rêves ont été rendus au hasard excentrique de la vie ordinaire ; tandis
que la nouvelle histoire tombe, elle aussi, dans le vieux modèle, reprenant à
chaque fois qu’il s’assoupit à l’endroit précis où elle avait été interrompue,
et que sa propre image, traduite dans l’avatar d’un archange, entre à
nouveau dans le cadre, alors son espoir s’éteint, et il succombe une fois
encore à l’inexorable. Les choses en sont arrivées au point où certaines de
ses sagas nocturnes semblent plus tolérables que d’autres, et après
l’apocalypse de l’imam il est presque heureux quand le récit suivant
commence, étendant son répertoire intérieur, parce qu’au moins cela
suggère que la déité que lui, Gibreel, a essayé en vain de tuer peut’Ctre un
Dieu d’amour, autant que de vengeance, de pouvoir, de devoir, de règles et
de haine ; et c’est aussi une sorte de conte nostalgique, à propos d’une
patrie perdue ; cela ressemble à un retour au passé… quelle histoire est-ce ?
Voilà. Commençons par le commencement : Le matin de son quarantième
anniversaire, dans une chambre pleine de papillons, Mirza Saeed Akhtar
contemplait sa femme endormie…

Le matin fatidique de son quarantième anniversaire, dans une chambre


pleine de papillons, le zamindar Mirza Saeed Akhtar contemplait sa femme
endormie, et sentait son cœur prêt à éclater d’amour. Pour une fois il s’était
réveillé tôt, se levant avant l’aube avec un mauvais rêve qui lui laissait un
goût d’amertume dans la bouche, le rêve qu’il faisait sans cesse de la fin du
monde, dans lequel la catastrophe était invariablement de sa faute. Il avait
lu Nietzsche la veille au soir – « la fin impitoyable de cette petite espèce
trop répandue qu’on appelle l’Homme » – et s’était endormi avec le livre
ouvert posé sur la poitrine. En s’éveillant au bruissement des ailes des
papillons dans la pénombre fraîche de la chambre, il s’en était voulu de
choisir si sottement ses livres de chevet Pourtant, il était maintenant tout à
fait réveillé. Il se leva doucement, glissa les pieds dans des chappals et alla
se promener oisivement dans les vérandas de l’immense demeure, toujours
plongée dans l’obscurité parce qu’on n’avait pas encore levé les stores,
tandis que les papillons voletaient comme des courtisans dans son dos.
Quelqu’un jouait de la flûte au loin. Mirza Saeed remonta les stores et
attacha les cordons. Les jardins étaient plongés dans la brume, dans laquelle
tourbillonnaient les nuages de papillons, une brume se mêlant à l’autre.
Cette région lointaine avait toujours été réputée pour ses lépidoptères, pour
ces escadrilles miraculeuses qui emplissaient l’air jour et nuit, des papillons
qui avaient le don des caméléons, dont les ailes changeaient de couleur
quand ils se posaient sur des fleurs écarlates, des rideaux ocres, des verres
d’obsidienne ou l’ambre d’une bague. Dans la demeure du zamindar, ainsi
que dans le village proche, le miracle des papillons était devenu si familier
qu’il en semblait banal, mais en fait ils n’étaient revenus que depuis dix-
neuf ans, comme les servantes s’en souvenaient. Ils avaient été les esprits
familiers, ainsi que le disait la légende, d’une sainte locale, une femme
connue sous le seul nom de Bibiji, qui avait vécu jusqu’à l’âge de deux cent
quarante-deux ans et dont la tombe, jusqu’à ce qu’on en ait oublié
l’emplacement, avait la propriété de soigner l’impuissance et les verrues.
Depuis la mort de Bibiji cent vingt ans auparavant les papillons étaient
partis dans le même royaume de légendes que Bibiji elle-même, aussi
quand ils revinrent cent un ans exactement après leur disparition cela
apparut, au début, comme le présage d’une chose imminente et
merveilleuse. Après la mort de Bibiji – il faut le dire tout de suite – le
village avait continué à prospérer, les récoltes de pommes de terre à être
abondantes, mais il y avait eu un vide dans beaucoup de cœurs, même si les
villageois d’aujourd’hui n’avaient aucun souvenir de l’époque de la sainte.
Aussi le retour des papillons redonna-t-il du courage à beaucoup, mais
quand les merveilles attendues ne se réalisèrent pas les villageois
retombèrent, petit à petit, dans l’insuffisance du quotidien. Le nom de la
demeure du zamindar, Peristan, pouvait venir des ailes de fées des créatures
magiques, quand au nom du village, Titlipur, il en venait certainement.
Mais les noms, quand ils sont passés dans le langage courant, deviennent
rapidement de simples sons, leur étymologie disparaît, comme tant de
merveilles de la terre, sous la poussière de l’habitude. Les habitants
humains de Titlipur, et les hordes de papillons, se heurtaient les uns aux
autres avec une sorte de dédain mutuel. Les villageois et la famille du
zamindar avaient depuis longtemps abandonné toute tentative pour chasser
les papillons de leurs maisons, et maintenant, dès qu’on ouvrait un coffre,
une fournée d’ailes en sortaient comme des diables de Pandore, et
changeaient de couleur en s’élevant ; il y avait des papillons sous les
couvercles baissés des toilettes de Peristan, et dans chaque garde-robe, et
entre les pages des livres. Quand on s’éveillait, on trouvait des papillons
endormis sur ses joues.
Le banal finit par devenir invisible, et Mirza Saeed n’avait pas vraiment
remarqué les papillons depuis plusieurs années. Cependant, le matin de son
quarantième anniversaire, quand la première lumière de l’aube toucha la
Raison et que les papillons se mirent instantanément à briller, la beauté de
l’instant lui coupa le souffle. Il se précipita vers la chambre dans l’aile
réservée au zenana, où sa femme Mishal dormait, voilée par une
moustiquaire. Les papillons magiques étaient posés sur ses orteils
découverts, et un moustique avait réussi lui aussi à se faufiler à l’intérieur,
parce qu’elle avait une ligne de petites piqûres sur l’arête de la clavicule. Il
voulut soulever la moustiquaire, se glisser à l’intérieur et embrasser les
piqûres jusqu’à ce qu’elles aient disparu. Comme elles semblaient
enflammées ! Comme elles la démangeraient quand elle se réveillerait !
Mais il se retint, préférant profiter de l’innocence de sa forme endormie.
Elle avait des cheveux brun-roux et souples, une peau très blanche, et, sous
ses paupières closes, des yeux d’un gris soyeux. Son père était directeur de
la banque nationale, aussi semblaient-ils faits l’un pour l’autre, car leur
mariage arrangé avait restauré la fortune de la famille de Mirza, ancienne et
sur le déclin, et, avec le temps malgré leur incapacité à avoir des enfants,
avait abouti à une union fondée sur un amour véritable. Bouleversé par son
émotion, Mirza Saeed regardait Mishal dormir et chassait de son esprit les
derniers lambeaux de son cauchemar. « Comment le monde pourrait-il être
fichu, se dit-il avec satisfaction, s’il peut offrir de tels exemples de
perfection que cette aube merveilleuse ? »

Poursuivant ses pensées heureuses, il prononça un discours silencieux à sa


femme qui reposait. « Mishal, j’ai quarante ans et je suis aussi heureux
qu’un nouveau-né de quarante jours. Je vois aujourd’hui qu’au cours des
années je suis tombé de plus en plus amoureux de toi, et maintenant,
comme un poisson, je nage dans cette mer chaude. » Comme elle le
comblait s’émerveilla-t-il ; comme il avait besoin d’elle ! Leur mariage
transcendait la simple sensualité, leur rapport était si intime qu’une
séparation semblait impensable. « Vieillir près de toi, lui dit-il tandis qu’elle
dormait, sera, Mishal, un privilège. » Il se permit un geste sentimental et
envoya un baiser dans sa direction, puis il quitta la pièce sur la pointe des
pieds. À nouveau sur la grande véranda de ses appartements privés, à
l’étage supérieur de la demeure, il regarda les jardins, qui apparaissaient
plus nettement au fur et à mesure que l’aube dissipait la brume, et vit le
spectacle qui allait détruire pour toujours la paix de son esprit, la brisant
sans espoir de réparation à l’instant même où il avait eu la certitude qu’elle
était inaccessible aux ravages du destin.

Une jeune femme était assise sur la pelouse, tendant la paume de sa main
gauche. De la main droite elle prenait les papillons qui se posaient dessus et
se les mettait dans la bouche. Lentement, méthodiquement, elle mangeait
les ailes consentantes pour son petit déjeuner.

Les très nombreuses couleurs, qui avaient quitté les ailes des papillons
agonisants, tachaient fortement ses lèvres, ses joues, son menton.

Quand Mirza Saeed Akhtar vit la jeune fille déguster son petit déjeuner
diaphane sur la pelouse, il sentit monter en lui un désir si puissant qu’il en
eut aussitôt honte. « C’est impossible, se reprocha-t-il, je ne suis pas un
animal, quand même. » La jeune femme portait un sari jaune safran enroulé
sur son corps nu, à la façon des femmes pauvres de la région, et quand elle
se penchait vers les papillons son sari, s’entrebâillant, découvrait ses seins
nus au regard du zamindar cloué sur place. Mirza Saeed tendit les mains
pour attraper la rampe du balcon, et l’œil de la jeune fille dut saisir le léger
mouvement de son kurta blanc, car elle leva rapidement la tête et le regarda
en face.

Et elle ne baissa pas immédiatement les yeux. Elle ne se redressa pas non
plus pour s’enfuir, comme il s’y était à moitié attendu.

Ce qu’elle fit : elle attendit quelques secondes, comme pour voir s’il avait
l’intention de parler. Quand elle comprit qu’il ne dirait rien, elle reprit
simplement son étrange repas sans quitter son visage des yeux. Le plus
étrange, c’était que les papillons semblaient descendre vers elle comme pris
dans un conduit rempli d’air qui allait en s’éclaircissant, ils allaient
volontairement vers ses paumes ouvertes et leur propre mort. Elle les tenait
par l’extrémité des ailes, rejetait la tête en arrière et les faisait entrer dans sa
bouche avec la pointe de sa langue étroite. À un moment elle garda la
bouche ouverte, les lèvres noires écartées d’un air de défi, et Mirza Saeed
trembla en voyant le papillon voleter dans la sombre caverne de sa mort,
sans tenter de s’échapper. Quand elle fut satisfaite qu’il ait vu cela, elle
rapprock les lèvres et se mit à mâcher. Ils restèrent ainsi, la paysanne en
bas, le propriétaire terrien en haut, jusqu’à ce que, sans qu’on s’y attende,
ses yeux se révulsent et qu’elle tombe lourdement sur le côté gauche prise
de violentes convulsions.

Après quelques secondes pendant lesquelles il resta cloué sur place de


panique, Mirza cria : « Ohé, dans la maison ! Ohé, éveillez-vous, venez vite
! » En même temps il se précipita vers l’imposant escalier d’acajou venu
d’Angleterre, apporté de quelque inimaginable Warwickshire, un endroit
invraisemblable où, dans un prieuré humide et sombre, le roi Charles I »
avait monté ces mêmes marches avant de perdre la tête, dans le dix-
septième siècle d’un autre système de décompte du temps. Mirza Saeed
Akhtar, le dernier de sa lignée, dévala cet escalier et foula l’impression
spectrale de pieds décapités en courant vers la pelouse.

La jeune fille avait des convulsions et écrasait des papillons sous son
corps, se roulant et donnant des coups de pieds. Mirza Saeed arriva le
premier auprès d’elle, mais les serviteurs et Mishal, éveillés par ses cris,
n’étaient pas loin derrière. Il saisit la mâchoire de la fille et l’obligea à
l’ouvrir, y insérant une brindille ramassée sur le sol, qu’elle sectionna
aussitôt en deux. Un filet de sang coula de sa bouche coupée, et il eut peur
pour sa langue, mais le mal la quitta juste à ce moment-là, elle redevint
calme, et s’endormit. Mishal la fit porter dans sa propre chambre, et Mirza
Saeed fut obligé de contempler dans ce lit une seconde belle au bois
dormant, et pour la deuxième fois fut envahi par une sensation trop riche et
trop profonde pour porter le nom brutal de désir. Il découvrit que ses
desseins impurs le rendaient malade et qu’en même temps il se sentait
transporté de joie par les sentiments qui le parcouraient, des sentiments frais
dont la nouveauté l’enflammait. Mishal vint près de son mari. « Tu la
connais ? » demanda Saeed, et elle fit oui de la tête. « Une orpheline. Elle
fabrique de petits animaux en émail et elle les vend sur la grande route. Elle
a le haut mal depuis qu’elle est toute petite. » Ce n’était pas la première fois
que Mirza Saeed était impressionné par la capacité de sa femme à
s’intéresser à d’autres êtres humains. Lui-même ne pouvait identifier
qu’une poignée de villageois, mais elle connaissait le diminutif de chacun,
l’histoire et les ressources des familles. Ils lui racontaient même leurs rêves,
pourtant rares étaient ceux qui rêvaient plus d’une fois par mois car ils
étaient trop pauvres pour s’offrir un tel luxe. La tendresse qui l’avait envahi
à l’aube revint, et il posa le bras sur ses épaules. Elle pencha la tête vers lui
et dit doucement : « Bon anniversaire. » Il déposa un baiser sur ses
cheveux. Ils restèrent enlacés à contempler la fille endormie. Ayesha : sa
femme lui dit son nom.

Quand Ayesha l’orpheline arriva à l’âge de la puberté et devint, à cause de


sa beauté exceptionnelle et de son air de regarder dans un autre monde,
l’objet du désir de très nombreux jeunes gens, on commença à dire qu’elle
cherchait un amant venu des cieux, parce qu’elle se croyait trop bien pour
les mortels. Ses soupirants éconduits se plaignirent en disant qu’elle ne
devrait pas jouer les difficiles, tout d’abord parce qu’elle était orpheline, et
ensuite parce qu’elle était possédée par le démon de l’épilepsie, ce qui
dissuaderait sans aucun doute les esprits des cieux qui auraient pu être
intéressés. Certains jeunes pleins d’amertume allèrent jusqu’à suggérer que,
puisque les défauts d’Ayesha l’empêcheraient à jamais de trouver un mari,
elle ferait aussi bien de commencer à prendre des amants, afin de ne pas
gaspiller cette beauté, qu’en toute justice on aurait dû donner à quelqu’un
ayant moins de problèmes. Malgré toutes les tentatives des jeunes gens de
Titlipur d’en faire leur prostituée, Ayesha resta chaste, ayant pour seule
défense un regard d’une telle concentration sur un point situé
immédiatement au-dessus de l’épaule gauche des gens qu’on l’accusait
régulièrement de mépris. Puis les gens apprirent sa nouvelle habitude de
manger des papillons et ils modifièrent leur opinion à son sujet, convaincus
que sa tête ne tournait pas rond et que, par conséquent, il était dangereux de
coucher avec elle car les démons pourraient passer dans ses amants. Ensuite
les mâles lubriques du village la laissèrent seule dans son taudis, seule avec
les petits animaux qu’elle fabriquait et son régime alimentaire voletant et
très particulier. Cependant, un jeune homme prit l’habitude de venir
s’asseoir à quelque distance de sa porte, discrètement t jumé dans l’autre
direction, comme s’il était de garde, même si elle n’avait plus besoin
d’aucun protecteur. C’était un ancien intouchable du village voisin de
Chatnapatna qui s’était converti à l’Islam et avait pris le nom d’Osman.
Ayesha ne reconnut jamais la présence d’Osman, et il ne le lui demanda
jamais. Les branches feuillues du village s’agitaient au-dessus de leur tête
dans la brise.
Le village de Titlipur s’était développé à l’ombre d’un immense banian,
monarque absolu qui, avec ses multiples racines, régnait sur une aire de huit
cents mètres de diamètre. À cette époque le développement de l’arbre en
village et du village en arbre était si complexe qu’il paraissait impossible de
faire la différence entre les deux. Certains quartiers de l’arbre étaient
devenus des recoins bien connus des amoureux ; d’autres servaient de
poulaillers. Des travailleurs parmi les plus pauvres avaient construit des
abris de fortune dans l’angle de grosses branches, et vivaient vraiment dans
le feuillage dense. On se servait de certaines branches comme de sentiers
pour traverser le village, on faisait des balançoires aux enfants avec les
barbes du vieil arbre, et aux endroits où l’arbre se penchait très bas vers la
terre ses feuilles constituaient le toit de nombreuses huttes qui semblaient
accrochées dans le feuillage comme des nids de tisserins. Quand le
panchayat du village se réunissait, ses membres s’asseyaient sur la plus
grosse branche. Les villageois avaient pris l’habitude de donner à l’arbre le
nom du village, et d’appeler tout simplement le village « l’arbre ». On
accordait aux habitants non humains du banian – fourmis, écureuils,
chouettes – le respect dû à des concitoyens. Seuls les papillons restaient
ignorés, comme des espoirs qui se sont révélés faux.

C’était un village musulman, ce qui expliquait pourquoi Osman le


converti y était venu avec ses vêtements de clown et son bœuf « boum-
boum », après avoir embrassé cette foi dans un acte de désespoir,
s’attendant à ce que son nom musulman lui fasse plus de bien que les
changements de nom précédents, par exemple quand on avait rebaptisé les
intouchables « enfants de Dieu ». En tant qu’enfant de Dieu à Chatnapatna
on ne l’avait pas autorisé à se servir du puits communal, parce que le
contact d’un paria aurait pollué l’eau potable… Sans patrie et, comme
Ayesha, orphelin, Osman gagnait sa vie comme clown. Son bœuf portait des
cônes de papier rouge brillant sur les cornes et des guirlandes d’étoffe sur le
nez et le dos. Il allait de village en village où, aux mariages et autres fêtes, il
faisait son numéro dans lequel le bœuf était son principal partenaire et son
faire-valoir, hochant la tête pour répondre à ses questions, une fois pour
non, deux pour oui.

« Est-ce que nous nous trouvons dans un joli village ? » demandait


Osman.
Boum, le bœuf disait non.

« Il n’est pas joli ? Oh si. Regarde : est-ce que les gens ne sont pas gentils

Boum.

« Quoi ? Alors c’est un village plein de pécheurs ? »

— Boum boum.

« Baaupu-ré ! Alors, tout le monde va aller en enfer ? »

Boum boum.

« Mais, bhaijan. Ils n’ont aucun espoir ? »

Boum boum, le bœuf offrait le salut. Tout heureux, Osman se penchait et


mettait son oreille près du museau du bœuf. « Dis-moi vite. Que doivent-ils
faire pour être sauvés ? » À ce moment-là le bœuf attrapait la casquette
d’Osman et la tendait aux spectateurs en demandant de l’argent, et Osman
hochait joyeusement la tête : Boum, boum.

On aimait bien Osman le converti et son bœuf boum-boum à Titlipur,


mais le jeune homme ne désirait l’approbation que d’une seule personne, et
elle ne la lui donnait pas. Il lui avait avoué que sa conversion à l’Islam avait
eu en grande partie des raisons tactiques, « Comme ça je peux boire un petit
coup, bibi, je n’avais pas le choix. » La confession d’Osman l’avait
indignée, elle lui avait dit qu’il n’était absolument pas musulman, que son
âme se trouvait en grand danger et que, pour elle, il pouvait bien retourner à
Chatnapatna et y mourir de soif. Son visage se colorait, tandis qu’elle
parlait, d’une déception inexplicablement profonde, et ce fut la force de
cette déception qui lui donna l’optimisme de rester accroupi à une douzaine
de pas de chez elle, jour après jour, mais elle continua à passer près de lui,
le nez en l’air, sans lui lancer autre chose qu’un bonjour ou un comment
vas-tu. -
Une fois par semaine, les charrettes de pommes de terre de Titlipur
prenaient le chemin étroit et creusé d’ornières qui menait en quatre heures à
Chatnapatna, situé à l’endroit où le chemin croisait la grande route. C’est là
que se dressaient les grands silos miroitants en aluminium des grossistes de
pommes de terre, mais cela n’avait aucun rapport avec les visites que faisait
régulièrement Ayesha à la ville. Elle voyageait sur une charrette accrochée à
un sac, pour aller vendre ses jouets au marché. Chatnapatna était renommée
dans toute la région pour ses jouets de bois sculpté, ses babioles pour les
gosses et ses petites figurines d’émail. Osman et son bœuf se tenaient à la
limite du banian, il la regardait rebondir sur les sacs de pommes de terre
jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’un point au loin.

À Chatnapatna elle se rendait au magasin de Sri Srivinas, le propriétaire


de la plus grande fabrique de jouets de la ville. Sur les murs, il y avait les
inscriptions politiques du jour : Votez H AND. Ou, plus poliment : Veuillez
voter pour le PC (M). Au-dessus de ces exhortations, il y avait cette fïère
annonce : Jouets Srivinas. Notre devise : Sincérité et Créativité. Srivinas
était à l’intérieur : un gros homme mou, la tête comme un soleil sans
cheveux, un type dans la cinquantaine qu’une vie dans le commerce des
jouets n’avait pas rendu amer. Ayesha lui devait son gagne-pain. Il avait été
tellement frappé par les qualités artistiques de ses sculptures qu’il avait
accepté d’acheter tout ce qu’elle fabriquerait. Mais malgré sa bonhomie
coutumière il s’assombrit quand Ayesha ouvrit son ballot pour lui montrer
deux douzaines de petites figurines représentant un jeune homme en
chapeau de clown accompagné d’un bœuf décoré qui pouvait hocher sa tête
ornée. Ayant compris qu’Ayesha avait pardonné à Osman sa conversion, Sri
Srivinas s’écria : « Cet homme a trahi ses origines, tu le sais bien. Qui peut
changer aussi facilement de dieux que de dhotis ? Dieu sait ce qui t’a pris,
ma fille, mais je ne veux pas de ces poupées. » Sur le mur derrière son
bureau était accroché un cadre contenant un document qui, dans une
écriture enjolivée, disait : Ceci certifie que MR SRI S. SRIVINAS est un
Expert en Histoire Géologique de la Planète Terre, ayant survolé le Grand
Canyon avec SCENIC AIRLINES. Srivinas ferma les yeux et croisa les bras,
un Bouddha sérieux avec l’indiscutable autorité de celui qui a volé. « Ce
garçon est un diable », dit-il de façon définitive, et Ayesha remballa ses
poupées dans le morceau de sac et se retourna, pour partir sans discuter.
Srivinas ouvrit de grands yeux. « Nom de Dieu, cria-t-il, tu veux me mener
la vie dure ? Tu crois que je ne sais pas que tu as besoin d’argent ? Pourquoi
as-tu commis une pareille sottise ? Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ?
Tu vas rentrer chez toi et me fabriquer à toute vitesse des poupées PF, et je
te les paierai bien parce que je suis trop bon. » Les poupées Planning
Familial étaient une invention personnelle de Mr Srivinas, une variante
socialement responsable de la bonne vieille poupée russe. Dans une poupée
Abba, avec costume et bottes, se trouvait une Amma, pudique et vêtue d’un
sari, dans laquelle se trouvait une fille contenant un fils. Deux enfants
suffisent : tel était le message des poupées. « Vas-y vite vite », cria Srivinas
à Ayesha qui partait. « Les poupées PF se vendent bien. » Ayesha se
retourna, et sourit. « Ne vous faites pas de souci pour moi, Srivinasji », dit-
elle et elle s’en alla.

Ayesha l’orpheline avait dix-neuf ans quand elle commença son voyage
de retour à Titlipur sur le chemin creusé d’ornières par les charrettes de
pommes de terre, mais en arrivant au village, quarante-huit heures plus tard,
elle avait atteint une sorte d’état sans âge, parce que ses cheveux étaient
devenus d’un blanc de neige et que sa peau avait retrouvé la perfection
lumineuse de celle d’un nouveau-né, et bien qu’elle fut entièrement nue les
papillons la recouvraient en couches si épaisses qu’elle semblait porter une
robe faite dans le tissu le plus délicat de l’univers. Osman le clown répétait
avec son bœuf boum-boum près du chemin, parce que même s’il s’était fait
du mauvais sang à cause de son absence, et avait passé la nuit précédente à
sa recherche, il avait quand même besoin de gagner sa vie. Quand il posa
les yeux sur elle, ce jeune homme qui n’avait jamais respecté Dieu parce
qu’il était né intouchable fut rempli d’une terreur sacrée, et n’osa pas
s’approcher de la jeune fille dont il était si éperdument amoureux.

Elle rentra dans sa hutte et dormit un jour et une nuit sans se réveiller.
Puis elle alla voir le chef du village, le sarpanch Muhammad Din, et
l’informa le plus naturellement du monde que l’Archange Gibreel lui était
apparu et qu’il s’était allongé auprès d’elle pour se reposer. « La grandeur
est venue parmi nous », indiqua-t-elle au sarpanch alarmé, qui jusque-là
s’était beaucoup plus inquiété des quotas de production agricole que de
transcendance. « Tout nous sera demandé, et tout nous sera donné. »
Dans une autre partie de l’arbre, Khadija, l’épouse de Sar-panch,
consolait un clown en larmes, qui acceptait difficilement la perte de son
Ayesha bien-aimée au profit d’un être supérieur, parce que quand un
archange couche avec une femme elle est à jamais perdue pour les hommes.
Khadija était âgée et distraite et souvent maladroite quand elle essayait
d’être affectueuse, et elle donna à Osman une maigre consolation. Elle cita
le vieux proverbe : « Le soleil se couche toujours quand on craint
l’approche des tigres » ; ce qui voulait dire : un malheur n’arrive jamais
seul.

Quand l’histoire du miracle fut connue, on convoqua Ayesha dans la


grande maison, et les jours suivants elle passa de longues heures enfermée
avec la femme du zamindar, Begum Mishal Akhtar, dont la mère venait
d’arriver en visite, et qui elle aussi s’était éprise de la femme aux cheveux
blancs de l’archange.

Le rêveur, en rêvant, veut (mais ne peut) protester : je ne l’ai jamais


touchée, qu’est-ce que vous croyez, c’est un rêve avec pollution nocturne
ou quoi ? Je ne sais absolument pas d’où cette fille tire son
information/inspiration. Pas de chez moi, assurément.

Voici ce qui arriva : elle revenait au village quand brusquement une


immense fatigue s’abattit sur elle, et elle quitta le chemin pour aller
s’allonger à l’ombre d’un tamarinier et se reposer. À l’instant où elle ferma
les yeux il fut à côté d’elle, Gibreel rêvant avec son manteau et son
chapeau, crevant de chaleur. Elle le regardait mais il ne pouvait dire ce
qu’elle voyait, peut-être des ailes, des auréoles, tout le fourbi. Puis il se
retrouva allongé là, incapable de se relever, les membres plus lourds que
des barres de fer, comme si le poids de son propre corps pouvait l’enfoncer
en terre. Quand elle eut fini de le contempler, elle lui fit, gravement, un
signe de la tête, comme s’il avait parlé, puis elle enleva son bout de sari et
s’étendit nue à côté de lui. Dans le rêve il s’endormit, s’éteignit tout d’un
coup comme si quelqu’un avait enlevé la prise, et quand il se rêva à
nouveau éveillé elle se tenait devant lui avec ses cheveux blancs défaits et
sa robe de papillons : transformée. Elle hochait toujours la tête, le visage
transfiguré, recevant de quelque part un message qu’elle appela Gibreel.
Puis elle le laissa allongé là et revint faire son entrée au village.
Le rêveur devient assez conscient pour penser. Alors maintenant j’ai une
femme de rêve. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir en faire ? – Mais ça ne le
regarde pas. Ayesha et Mishal Akhtar sont ensemble dans la grande maison.

Depuis le jour de son anniversaire Mirza Saeed était plein de désirs


passionnés, « comme si la vie commençait vraiment à quarante ans »,
s’émerveillait sa femme. Leur mariage devenait si actif que les domestiques
devaient changer les draps trois fois par jour. Mishal espérait secrètement
que le réveil de la libido de son mari la ferait concevoir, parce qu’elle était
profondément convaincue que l’enthousiasme comptait, malgré l’avis
contraire des médecins, et que les années pendant lesquelles elle avait pris
sa température chaque matin avant de se lever pour inscrire le résultat sur
une fiche afin d’établir la courbe de son ovulation avaient en fait dissuadé
les bébés de naître, en partie parce qu’il était difficile de se montrer ardent
quand la science se glissait dans le lit avec vous et, en partie aussi, d’après
elle, parce qu’aucun fœtus digne de ce nom n’accepterait d’entrer dans le
ventre d’une mère programmée aussi mécaniquement. Mishal priait
toujours pour avoir un enfant même si elle n’en parlait plus à Saeed afin de
lui épargner le sentiment de l’avoir déçue sur ce point. Les yeux fermés,
faisant semblant de dormir, elle sollicitait de Dieu un signe, et quand Saeed
devint si affectueux, si fréquemment, elle se demanda si ce n’était pas ce
qu’elle attendait. En conséquence, à partir de ce jour elle ne traita plus par
le mépris qu’elle méritait l’étrange requête de son mari, qui voulait qu’elle
en revienne aux « vieilles coutumes » et utilise le purdah à chaque fois
qu’ils venaient à Peristan. En ville, où ils possédaient une grande maison
hospitalière, le zamindar et sa femme étaient connus comme le couple le
plus « moderne » et le plus « branché » ; ils faisaient collection d’œuvres
d’art contemporaines, donnaient des soirées folles et invitaient des amis à
des parties fines dans le noir en regardant des cassettes de porno soft. Aussi
quand Mirza Saeed lui dit, « Ne serait-il pas délicieux, chère Mishu,
d’adapter notre comportement à cette demeure ancienne », autrefois, elle lui
aurait ri au nez. Au lieu de cela elle répondit, « Comme tu voudras, Saeed »,
parce qu’il lui avait fait comprendre qu’il s’agissait d’une sorte de jeu
érotique. Il lui laissa même entendre que sa passion pour elle était devenue
si envahissante qu’il aurait peut-être besoin de l’exprimer à n’importe quel
moment, et que si elle n’était pas enfermée à ce moment-là cela pourrait
gêner le personnel ; sa présence même l’empêcherait certainement de se
concentrer sur son travail, et, de toute façon, en ville, ils continueraient à
être « à la mode ». Elle en déduisit que la ville proposait tant de distractions
à Mirza que ses chances de concevoir étaient plus grandes ici, à Titlipur.
Elle décida fermement d’y rester. C’est à ce moment-là qu’elle invita sa
mère, parce que, si elle devait rester enfermée dans le zenana, elle aurait
besoin de compagnie. Mrs Qureishi arriva en se dandinant avec une fureur
grassouillette, bien déterminée à réprimander son gendre pour qu’il
abandonne cette bêtise du purdah, mais Mishal stupéfia sa mère en la
suppliant : « N’en fais rien. » Mrs Qureishi, la femme du directeur de la
banque nationale, était elle-même très raffinée. « Déjà, pendant ton
adolescence, Mishu, tu étais le petit canard gris alors que j’étais dans le
vent. Je croyais que tu t’étais sortie de ce fossé mais je vois qu’il t’y a
replongée. » La femme du financier avait toujours pensé que son gendre
était un pingre que se cachait, opinion qui avait survécu à l’absence de
début de commencement de la moindre preuve. Ignorant le veto de sa fille,
elle alla trouver Mirza Saeed dans le jardin et l’attaqua de but en blanc, en
se dandinant, comme à son habitude, pour souligner ce qu’elle disait : «
Quel genre de vie menez-vous ? demanda-t-elle. Ma fille n’est pas faite
pour qu’on l’enferme, mais pour qu’on la sorte ! À quoi vous sert votre
fortune, si vous la gardez aussi sous clef ? Mon fils, sortez à la fois votre
portefeuille et votre femme ! Emmenez-la, renouvelez votre amour par
quelque sortie agréable ! » Mirza Saeed ouvrit la bouche, ne trouva rien à
répondre, la referma. Aveuglée par son éloquence, qui avait fait naître en
elle, sous l’impulsion de l’instant, l’idée de vacances, Mrs Qureishi
s’enthousiasma. « Décidez-vous et partez ! dit-elle d’un ton pressant.

Allez-y, jeune homme, partez avec elle, ou voulez-vous la tenir enfermée ici
jusqu’à ce qu’elle parte – et elle tendit un doigt menaçant vers le ciel – pour
toujours ? »

D’un air coupable, Mirza promit de réfléchir à la question.

« Qu’attendez-vous ? s’écria-t-elle triomphante. Espèce de mollasson ?


Espèce de… Hamletl »

L’attaque de sa belle-mère fît naître en Mirza Saeed une de ces crises de


reproches qui l’accablaient depuis qu’il avait persuadé Mishal de reprendre
le voile. Pour se consoler il se mit à lire Ghare-Baire de Tagore dans lequel
un zamindar persuade sa femme de sortir du purdah, et ensuite elle se lie
d’amitié avec un agitateur politique engagé dans la campagne « swadeshi »,
et le zamindar finit par être tué. Le roman lui remonta le moral pendant un
moment, mais ses soupçons revinrent. Avait-il été sincère dans les raisons
qu’il avait données à sa femme, ou cherchait-il seulement le moyen d’avoir
le champ libre afin de poursuivre la madone des papillons, l’épileptique,
Ayesha ? « Un peu de champ », se dit-il, se souvenant de Mrs Qureishi avec
ses yeux de faucon accusateur, « un peu de liberté. » Il remarqua que la
présence de sa belle-mère était une preuve supplémentaire de sa bonne foi.
N’avait-il pas indiscutablement encouragé Mishal à l’envoyer chercher,
même s’il savait très bien que cette grosse dondon ne pouvait pas le
supporter et qu’elle le soupçonnait de tous les mensonges de la terre ? «
Aurais-je autant désiré qu’elle vienne si j’avais eu un mauvais coup en tête
? » se demanda-t-il. Mais les voix intérieures agaçantes continuaient : «
Toute cette activité sexuelle récente, cet intérêt renouvelé pour ta femme,
n’est qu’un simple transfert. En réalité, tu n’as qu’une envie, c’est que ta
petite roulure de paysanne vienne se rouler avec toi. »

A cause de ce sentiment de culpabilité, le zamindar pensa qu’il ne valait


pas cher. Dans son malheur, les insultes de sa belle-mère finirent par lui
sembler l’exacte vérité Elle l’appelait « mollasson », et assis dans son
bureau, entouré de bibliothèques où des vers rongeaient avec plaisir des
textes en sanskrit à tel point inestimables qu’on n’en trouvait pas
d’équivalents aux archives nationales, ainsi que, avec moins
d’enthousiasme, les œuvres complètes de Percy Westerman, G.A. Henty et
Domford Yates, Mirza admit, oui, exactement, je suis mou. La maison avait
connu sept générations et la mollesse durait depuis sept générations. Il
descendit le couloir où ses ancêtres étaient accrochés dans des cadres dorés
et sinistres, et contempla le miroir placé au dernier endroit disponible
comme le rappel que, lui aussi, un jour, devrait grimper sur le mur. C’était
un homme sans angles durs, sans rebords marqués ; même ses coudes
étaient recouverts de petits coussinets de chair. Il vit dans le miroir la fine
moustache, le menton fuyant, les lèvres tachées de paan. Les joues, le nez,
le front : tout était mou, mou, mou. « Qui pourrait voir quelque chose dans
un type comme moi ? » s’écria-t-il, et quand il se rendit compte qu’il était
troublé au point d’avoir parlé à haute voix il sut qu’il devait être amoureux,
amoureux comme un chien, et que l’objet de son amour n’était plus son
affectueuse femme.

Il soupira : « Quel pauvre type je fais, superficiel, rusé, malhonnête, pour


changer autant et si vite. Je mérite de finir sans cérémonie. » Mais ce n’était
pas le genre de personne à se jeter sur son épée. Au lieu de cela, il alla se
promener dans les couloirs de Peristan et très vite la magie de la demeure fit
son effet et lui redonna quelque chose qui ressemblait à de la bonne humeur.

La maison : malgré son nom de conte de fées, c’était un bâtiment solide,


plutôt banal, rendu exotique pour la seule raison qu’il ne se trouvait pas
dans le bon pays. Elle avait été construite sept générations plus tôt par un
certain Perowne, un architecte anglais très apprécié des autorités coloniales,
dont le style unique était celui des maisons de campagne anglaises
néoclassiques. À cette époque les grands zamindars étaient fous
d’architecture européenne. L’arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-grand-
père de Saeed l’avait engagé cinq minutes après l’avoir rencontré à la
réception du vice-roi, afin de montrer publiquement que tous les Indiens
musulmans n’avaient pas soutenu l’action des soldats de Meerut ou
sympathisé avec les soulèvements qui en étaient suivis, non, en aucun cas ;
– et il lui avait donné carte blanche – ; ainsi Peristan se dressait maintenant
au milieu des champs de pommes de terre presque tropicaux et près du
grand banian, recouvert de bougainvillées, avec des serpents dans la cuisine
et des cadavres de papillons dans les placards. Certains disaient que son
nom devait plus à

FAnglais qu’à quoi que ce soit de plus fantaisiste : c’était une simple
contraction de Perownistan.

Après sept générations la maison commençait enfin à avoir l’air


d’appartenir à ce paysage de charrettes à bœufs, de palmiers et de deux
hauts, clairs et chargés d’étoiles. Même les fenêtres à vitraux qui donnaient
sur l’escalier du Roi Charles-Sans-Tête avaient été, d’une certaine façon,
naturalisées. Très peu de ces vieilles maisons de zamindars avaient survécu
aux déprédations égalitaires des temps modernes, et, en conséquence,
Peristan avait quelque chose d’un musée moisi, même si – ou peut-être
parce que – Mirza Saeed tirait un grand orgueil de l’ancienne demeure et
dépensait sans compter pour la maintenir en bon état. Il dormait dans un lit
en forme de bateau, surmonté d’un haut baldaquin de cuivre martelé et
repoussé qu’avaient occupé avant lui trois vice-rois. Dans le grand salon il
aimait s’asseoir avec Mishal et Mrs Qureishi dans un sofa pour amoureux,
inhabituelle-ment à trois place. À l’une des extrémités de cette pièce, il y
avait un immense tapis de Chiraz roulé, soutenu sur des cales, et qui
attendait la réception prestigieuse méritant qu’on le déploie, et qui ne vint
jamais. Dans la salle à manger on trouvait de solides colonnes classiques à
chapiteau corinthien, et des paons, à la fois réels et en pierre, se
promenaient dans le grand escalier qui conduisait à la maison, et des
chandeliers vénitiens tintaient dans l’entrée. Les pun-kahs d’origine
fonctionnaient toujours parfaitement, les cordes qui les faisaient tourner
passaient dans les murs et les planchers grâce à des poulies et à des trous,
jusqu’à une petite pièce sans air où le punkah-wallah restait assis pour
actionner l’ensemble, piégé dans l’ironie de l’air fétide de cette pièce
minuscule et sans fenêtre tandis qu’il dispensait de fraîches brises dans les
autres parties de la maison. Les domestiques, eux aussi, remontaient à sept
générations et avaient perdu par conséquent l’art de se plaindre. Les
anciennes coutumes réglaient tout : même le marchand de bonbons de
Titlipur devait obtenir l’accord du zamindar avant de mettre en vente toute
nouvelle confiserie qu’il pouvait inventer. La vie à Peristan était aussi
douce qu’elle était dure sous l’arbre ; mais des coups durs peuvent tomber,
même sur des existences aussi bien rembourrées.

Découvrir que sa femme passait la plus grande partie de ses journées


enfermée avec Ayesha remplit Mirza d’une irritation insupportable, un
eczéma de l’esprit qui le rendit fou parce qu’il n’avait aucun moyen de se
gratter. Mishal espérait que l’archange, le mari d’Ayesha, lui donnerait un
bébé, mais comme elle ne pouvait en parler à son mari elle devint maussade
et haussait les épaules avec mauvaise humeur quand il lui demandait
pourquoi elle perdait autant de temps avec la fille la plus folle du village.
Cette nouvelle réticence de Mishal aggrava la démangeaison dans le cœur
de Mirza, et le rendit également jaloux, sans savoir si c’était d’Ayesha, ou
de Mishal. Pour la première fois il remarqua que la maîtresse des papillons
avait les mêmes yeux gris et brillants que sa femme, et pour une raison
quelconque cela le mit aussi en colère, comme s’il y voyait la preuve que
les deux femmes se liguaient contre lui, se chuchotant Dieu sait quels
secrets ; peut-être médisaient-elles de luil Cette histoire de zenana semblait
s’être retournée contre lui ; même la grosse Mrs Qureishi avait été séduite
par Ayesha. Un sacré trio, se disait Mirza Saeed ; quand la superstition entre
par la porte, le bon sens se sauve par la fenêtre.

Ayesha : quand, sur le balcon ou dans le jardin, elle rencontrait Mirza qui
se promenait en lisant des poèmes d’amour en ourdou, elle se montrait
invariablement respectueuse et timide ; mais son comportement correct,
associé à l’absence totale de toute lueur d’intérêt érotique, enfonçait de plus
en plus Saeed dans l’impuissance de son désespoir. C’est ainsi que, un jour,
alors qu’il espionnait Ayesha qui entrait dans les appartements de sa femme
et entendit, quelques minutes plus tard, sa belle-mère pousser un cri
mélodramatique, il fut saisi d’un sentiment obstiné de vengeance et attendit
délibérément trois minutes avant d’entrer voir ce qui se passait. Il découvrit
Mrs Qureishi qui s’arrachait les cheveux et pleurait comme une reine de
cinéma, cependant que Mishal et Ayesha étaient assises jambes croisées sur
le lit, face à face, les yeux gris regardant fixement le gris, et que le visage
de Mishal reposait entre les paumes largement ouvertes d’Ayesha.

L’archange avait informé Ayesta que la femme du zamin-dar était en train


de mourir d’un cancer, que ses seins étaient remplis de nodules de mort, et
qu’il ne lui restait que quelques mois à vivre. L’emplacement du cancer
prouvait à Mishal la cruauté de Dieu, car seule une déité méchante pouvait
mettre la mort dans les seins d’une femme dont le seul rêve était qu’ils
allaitent une vie. Quand Saeed entra, Ayesha chuchotait rapidement à
Mishal : « Vous ne devez pas penser cela. Dieu vous sauvera. C’est pour
éprouver votre foi. »

Mrs Qureishi apprit la mauvaise nouvelle à Mirza Saeed avec force cris et
hurlements, et pour le zamindar désorienté ce fut la goutte d’eau qui fit
déborder le vase. Il se mit en colère et commença à hurler et à trembler
comme si, à tout moment, il pouvait écraser les meubles de la pièce ainsi
que ses occupants.

« Va au diable avec ton cancer fantôme, cria-t-il exaspéré à Ayesha. Tu es


venue dans ma maison avec ta folie et tes anges et tu as empoisonné les
oreilles de ma famille.. Sors d’ici avec tes visions et ton époux invisible.
Nous sommes dans le monde moderne, et ce sont les médecins et pas les
fantômes dans les champs de pommes de terre qui nous disent quand nous
sommes malades. Tu as fait tout ce foutu chambard pour rien. Sors d’ici et
ne reviens jamais. »

Ayesha l’écouta sans retirer ses yeux ni ses mains de ceux de Mishal.
Quand Saeed s’arrêta pour reprendre son souffle, serrant et ouvrant les
poings, elle dit doucement à sa femme : « Tout nous sera demandé, et tout
nous sera donné. » Quand il entendit cette formule que tous les gens du
village commençaient à répéter comme des perroquets comme s’ils savaient
ce qu’elle signifiait, Mirza Saeed Akh-tar perdit un instant la raison, il leva
la main et assomma Ayesha. Elle tomba par terre, saignant de la bouche,
une dent cassée par le coup de poing, et comme elle restait étendue là Mrs
Qureishi injuria son gendre : « Oh m^n Dieu, j’ai donné ma fille à un
assassin. Oh mon Dieu, un homme qui bat les femmes. Allez-y, frappez-moi
aussi, vous avez l’habitude. Profanateur de saintes, blasphémateur, démon,
impur. » Saeed quitta la pièce sans ajouter un mot.

Le lendemain Mishal Akhtar voulut absolument rentrer en ville pour un


bilan médical complet. Saeed s’y opposa fermement. « Si tu veux prêter
l’oreille aux superstitions, vas-y, mais ne crois pas que je vais
t’accompagner. Cela fait huit heures pour aller et autant pour revenir ; alors
pas question. » Mishal partit dans l’après-midi avec sa mère et le chauffeur,
et en conséquence Mirza Saeed ne se trouvait pas où il aurait dû, c’est-à-
dire aux côtés de sa femme, quand on communiqua à Mishal les résultats
des examens : positif, inopérable, trop avancé, les griffes du cancer étaient
trop profondément enfoncées dans sa poitrine. Quelques mois, six avec de
la chance, et avant ça, bientôt, la douleur. Mishal rentra à Peristan et se
dirigea directement vers sa chambre dans le zenana, où elle rédigea une
note en bonne et due forme sur du papier à lettres couleur lavande, afin
d’informer son mari du diagnostic du médecin. Quand il lut sa
condamnation à mort, écrite de sa propre main, il voulut à tout prix fondre
en larmes, mais ses yeux restèrent obstinément secs. Depuis plusieurs
années il ne trouvait plus de temps à consacrer à l’Étre Suprême, mais
maintenant quelques phrases d’Ayesha lui revenaient à l’esprit. Dieu vous
sauvera. Tout sera donné. Il eut une pensée amère et superstitieuse : «
C’est une malédiction. Parce que j’ai désiré Ayesha, elle a assassiné ma
femme. »
Quand il alla au zenana, Mishal refusa de le voir, mais sa mère, qui barrait
la porte, tendit à Saeed une deuxième note sur du papier à lettres bleu et
parfumé. Il lut : « Je veux voir Ayesha. Veuillez m’en accorder la
permission. » Inclinant la tête, Mirza Saeed donna son consentement, et
s’éclipsa honteux.

Avec Mahound, il y a toujours une lutte ; avec l’imam, l’esclavage ; mais


avec cette fille, il n’y a rien. Gibreel est inerte, généralement endormi dans
le rêve comme il l’est dans la vie. Elle vient le trouver sous un arbre, ou
dans un fossé, elle entend ce qu’il ne dit pas, prend ce dont elle a besoin, et
s’en va. Que sait-il au sujet du cancer, par exemple ? Strictement rien.

Tout autour de lui, pense-t-il mi-rêvant mi-éveillé, il y a des gens qui


entendent des voix, qui sont séduits par des mots. Mais pas les siens ; le
texte n’est jamais de lui. – De qui alors ? Qui chuchote à leurs oreilles, et
les rend capables de déplacer les montagnes, d’arrêter les pendules, de
diagnostiquer les maladies ?

Il ne comprend pas.

Le jour qui suivit le retour de Mishal à Titlipur, Ayesha, que les gens
commençaient à appeler une kahin, une pir, disparut complètement pendant
une semaine. Son soupirant malheureux, Osman le clown, qui l’avait suivie
de loin sur le chemin poussiéreux par lequel on transporte les pommes de
terre à Chatnapatna, raconta aux villageois qu’une brise s’était levée et que
la poussière avait aveuglé ses yeux : quand la vue lui fut rendue elle avait «
disparu ». Généralement, quand Osman et son bœuf commençaient à
raconter leurs histoires de djinns et de lampes magiques et de Sésame-
ouvre-toi, les villageois se montraient tolérants et le taquinaient, d’accord,
Osman, garde ça pour ces idiots de Chatnapatna ; ils peuvent gober tes
contes mais ici à Titlipur nous avons les pieds sur terre et nous savons que
les palais n’apparaissent que si mille et un ouvriers les construisent, et
qu’ils ne disparaissent que si mille et un ouvriers les détruisent. Cette fois-
ci, cependant, personne ne rit du clown, parce que dès qu’il s’agissait
d’Ayesha les villageois étaient prêts à croire n’importe quoi. Ils étaient
convaincus que la fille aux cheveux de neige avait succédé à la vieille
Bibiji, les papillons n’étaient-ils réapparus l’année de sa naissance, et ne la
suivaient-ils pas pour lui faire une cape ? Ayesha était la justification de
l’espoir longtemps déçu qu’avait fait naître le retour des papillons, et la
preuve que de grandes choses étaient encore possibles dans cette vie-ci,
même pour les plus faibles, et les plus pauvres du pays.

« L’ange l’a enlevée », s’émerveilla Khadija, la femme du sarpanch, et


Osman éclata en sanglots. « Mais np’c’est une chose merveilleuse »,
expliqua la vieille Khadija sans comprendre. Les villageois se moquèrent du
sarpanch : « Ça nous dépasse que tu sois devenu chef de village avec une
épouse aussi grossière.

— C’est vous qui m’avez choisi », répondit-il d’un ton maussade.

Le septième jour après sa disparition on aperçut Ayesha qui venait vers le


village, à nouveau nue et vêtue de papillons dorés, ses cheveux argentés
volant derrière elle dans le vent. Elle alla directement chez le sarpanch
Muhammad Din et lui demanda de convoquer le panchayat de Titlipur pour
une réunion d’urgence. « Le plus grand événement de l’histoire de l’arbre
vient de commencer », lui confia-t-elle. Muhammad Din, incapable de rien
lui refuser, fixa la réunion le soir même, après la tombée de la nuit.

Le soir les membres du panchayat prirent place sur la branche habituelle


de l’arbre, tandis qu’Ayesha la kahin restait debout devant eux par terre. «
J’ai volé avec l’ange jusqu’au plus haut des cieux, dit-elle. Oui, même
jusqu’au plus lointain des arbres. L’archange, Gibreel : il nous a apporté un
message qui est aussi un ordre. Tout nous est demandé, et tout nous sera
donné. »

Rien dans la vie du sarpanch Muhammad Din ne l’avait préparé au choix


qu’il allait devoir faire. « Que demande l’ange, Ayesha, ma fille ? » dit-il en
essayant de garder une voix ferme.

« La volonté de l’ange est que nous tous, chaque homme, chaque femme,
chaque enfant du village, nous préparions pour partir en pèlerinage. On
nous ordonne d’aller jusqu’à La Mecque Sharif, d’embrasser la Pierre Noire
dans la Ka’aba au centre du Haram Sharif, la mosquée sacrée. Qu’il en soit
fait ainsi. »
Les cinq du panchayat se mirent à discuter ardemment. Il fallait penser
aux récoltes, et on ne pouvait abandonner toutes les maisons d’un seul
coup. « C’est impensable, mon enfant, lui dit le sarpanch. Il est bien connu
qu’Allah dispense du Hadj et de l’Omra ceux qui en sont vraiment
incapables pour des raisons d’argent ou de santé. » Mais Ayesha restait
silencieuse et les anciens continuèrent à discuter. Puis tout se passa comme
si son silence gagnait tous les autres et pendant un long moment, pendant
lequel la question fut résolue – même si personne ne comprit exactement
par quel moyen –, aucun mot ne fut prononcé.

Finalement ce fut Osman le clown qui parla, Osman le converti, pour qui
la nouvelle foi n’avait été rien de plus qu’une gorgée d’eau. « Il y a plus de
trois cents kilomètres d’ici à la mer, s’écria-t-il. Il y a de vieilles femmes et
des bébés parmi nous. Comment pourrons-nous y aller ?

— Dieu nous donnera la force, répondit sereinement Ayesha.

— Ne t’est-il pas venu à l’idée, hurla Osman, refusant de céder, qu’il y a


un très grand océan entre nous et La Mecque Sharif ? Comment le
traverserons-nous ? Nous n’avons pas d’argent pour prendre les bateaux de
pèlerinage. L’ange va peut-être nous faire pousser des ailes pour que nous
puissions voler ? »

Plusieurs villageois en colère entourèrent Osman le blasphémateur. «


Tais-toi maintenant, lui ordonna le sarpanch Muhammad Din. Tu ne fais pas
partie depuis très longtemps de notre foi ni de notre village. Ferme-la et
apprends nos coutumes. »

Cependant, Osman répliqua avec toupet, « Alors c’est comme ça que vous
accueillez les nouveaux venus. Pas comme des égaux, mais comme des
gens qui doivent faire ce qu’on leur dit. » Un cercle d’hommes au visage
rouge commença à se resserrer autour d’Osman, mais avant que quelque
chose d’irréparable ait pu arriver, la kahin Ayesha modifia complètement
l’atmosphère en répondant aux questions du clown.

« L’ange a également expliqué cela, dit-elle calmement. Nous marcherons


pendant trois cents kilomètres, et quand nous atteindrons le rivage de la
mer, nous mettrons nos pieds dans l’écume, et les eaux se partageront
devant nous. Les vagues se sépareront, et nous marcherons sur le fond de la
mer jusqu’à La Mecque. »

Le lendemain matin Mirza Saeed Akhtar s’éveilla dans une maison


inhabituellement silencieuse, et quand il appela les domestiques il n’obtint
pas de réponse. Le calme avait gagné aussi les champs de pommes de terre ;
mais sous le large toit étalé de l’arbre de Titlipur ce n’était qu’aejtation. Le
panchayat avait voté à l’unanimité l’obéissance a l’ordre de l’Archange
Gibreel, et les villageois avaient commencé les préparatifs du départ. Au
début le sarpanch avait voulu que le charpentier Isa construise des litières
qui seraient tirées par des bœufs pour les vieillards et les infirmes, mais
cette idée lui était retombée sur le nez à cause de sa femme, qui lui dit, « Tu
n’écoutes pas, sarpanch sahibji ! L’ange a dit qu’on devait marcher. Alors,
c’est ce qu’on doit faire. » On ne dispensa de marche à pied que les plus
jeunes des enfants en bas âge, les adultes les porteraient (c’est ce qu’on
décida) sur leur dos à tour de rôle. Les villageois avaient mis toutes leurs
ressources en commun, et des monceaux de pommes de terre, de lentilles,
de riz, de courges amères, de piments rouges, d’aubergines et autres
légumes s’entassaient près de la branche du panchayat. On répartissait
également les provisions entre les marcheurs. On rassemblait, aussi, les
ustensiles de cuisine, et toute la literie qu’on pouvait trouver. On
emmènerait des bêtes de somme, et quelques charrettes transportant des
poulets et de la volaille, mais d’une façon générale les pèlerins devaient
respecter les instructions du sarpanch et emporter le minimum d’objets
personnels. Les préparatifs avaient commencé avant l’aube, si bien que
lorsque Mirza Saeed hors de lui arriva au village d’un pas décidé, les choses
étaient déjà bien avancées. Pendant quarante-cinq minutes le zamindar
ralentit les villageois en faisant de violents discours et en secouant chaque
paysan individuellement par les épaules, mais, heureusement, il finit par
renoncer et s’en aller, si bien que le travail put reprendre au même rythme
rapide. En partant, Mirza se donna plusieurs gifles et traita les gens de
mabouls, nigauds, de très vilains mots, mais le zamindar avait toujours été
un impie, une fin de race, et il n’y avait qu’à le laisser à son destin ; il ne
servait à rien de discuter avec des hommes comme lui.

Au coucher du soleil les villageois étaient prêts à partir, et le sarpanch


demanda à chacun de se lever dès l’aurore pour dire ses prières afin de
pouvoir s’en aller immédiatement après et d’éviter ainsi la pire chaleur de la
journée. Cette nuit-là, allongé sur sa natte près de la vieille Khadija, il
murmura : « Enfin. J’ai toujours voulu voir la Ka’aba, tourner autour avant
de mourir. » Sa femme tendit le bras depuis sa propre natte pour lui prendre
la main, « Moi aussi, je l’ai espéré, contre tout espoir, dit-elle. Nous
traverserons les eaux ensemble. »

Mirza Saeed, mis dans une rage impuissante par le spectacle du village
faisant ses paquets, fit irruption chez sa femme sans cérémonie. « Tu
devrais voir ce qui se passe, Mishu, s’écria-t-il, en gesticulant de façon
ridicule. Tout le village a perdu l’esprit, ils partent pour le bord de la mer.
Que va-t-il arriver à leurs maisons, à leurs champs ? C’est la ruine. Il doit y
avoir des agitateurs politiques là-dessous. Quelqu’un a dû acheter
quelqu’un. – Si je leur offrais de l’argent, tu crois qu’ils resteraient ici,
comme des gens sensés ? » Sa voix s’arrêta brusquement. Ayesha était dans
la pièce.

« Espèce de garce », lui cria-t-il. Elle était assise sur le lit, les jambes
croisées, tandis que Mishal et sa mère, accroupies par terre, triaient leurs
affaires en essayant d’en prendre le moins possible pour le pèlerinage.

« Tu ne pars pas, hurla Mirza Saeed. Je te l’interdis, le diable seul sait


avec quel germe cette putain a infecté les villageois, mais tu es ma femme
et je refuse de te laisser t’embarquer dans une aventure aussi suicidaire.

— Ce sont vraiment les mots qui conviennent, dit Mishal en riant


amèrement. Saeed, tu choisis bien tes mots. Tu sais que je suis condamnée
mais tu parles de suicide. Saeed, il se passe quelque chose ici, et toi avec
ton athéisme importé d’Europe tu ne sais pas de quoi il s’agit. Ou peut-être
le saurais-tu si tu regardais sous tes costumes anglais et si tu essayais de
repérer ton cœur.

— C’est incroyable, cria Saeed. Mishal, Mishu, c’est toi ? Tout d’un coup
tu t’es transformée en cette bigote d’un autre temps ? »

Mrs Qureishi dit, « Allez-vous-en, mon fils. Il n’y a pas de place pour les
incroyants ici. L’ange a dit à Ayesha que quand Mishal achèvera son
pèlerinage à La Mecque, son cancer aura disparu. Tout est demandé et tout
sera donné. »

Mirza Saeed Akhtar posa ses paumes ouvertes sur le mur de la chambre
de sa femme et appuya son front sur le plâtre. Après une longue pause, il dit
: « S’il s’agit de faire FOmra alors, pour l’amour de Dieu allons en ville et
prenons l’avion. On peut être à La Mecque dans deux jours. »

Mishal répondit : « On nous a donné [Link] marcher. »

Saeed perdit tout contrôle de lui-même. « Mishal ? Mishal ? hurla-t-il


dans un cri déchirant. Donné l’ordre ? Les archanges, Mishu ? Gibreel ? Le
bon Dieu avec une grande barbe et des anges avec des ailes ? Le ciel et
l’enfer, Mishal ? Le Diable avec une queue pointue et des sabots fendus ?
Tu va aller jusqu’où avec tout ça ? Les femmes ont-elles une âme, à ton avis
? Ou dit autrement : les âmes ont-elles un genre ? Dieu est-il noir ou blanc ?
Quand les eaux de l’océan se sépareront, où ira l’eau en trop ? Va-t-elle se
dresser de chaque côté comme des murs ? Mishal ? Réponds-moi. Les
miracles existent-ils ? Crois-tu au Paradis ? Me pardonnera-t-on mes péchés
? » Il se mit à pleurer, et tomba à genoux, le front toujours contre le mur. Sa
femme mourante se leva et l’enlaça par-derrière. « Pars avec le pèlerinage,
alors, dit-il tristement. Mais prends au moins le break Mercedes. Il y a l’air
conditionné et tu pourras remplir la glacière de boîtes de Coca-Cola.

— Non, dit-elle, doucement. Nous irons comme les autres. Nous sommes
des pèlerins, Saeed. Nous n’allons pas pique-niquer à la plage.

— Je ne sais plus quoi faire, dit Mirza Saeed Akhtar en pleurant. La


situation me dépasse. »

Ayesha parla depuis le lit : « Mirza sahib, venez avec nous. Abandonnez
ces idées. Venez avec nous et sauvez votre âme. »

Saeed se releva, les yeux rouges. « Vous vouliez une putain de sortie, dit-il
d’une voix méchante à Mrs Qureishi. Vous êtes arrivée à vos fins. Votre
sortie nous achèvera tous, sept générations, et toutes liquidées. »
Mishal posa la joue sur le dos de son mari. « Viens avec nous, Saeed.
Viens. »

Il se retourna vers Ayesha. « Il n’y a pas de Dieu, dit-il fermement.

— Il n’y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est Son Prophète, répondit-elle.

— L’expérience mystique est une vérité subjective, pas objective,


poursuivit-il. Les eaux ne s’ouvriront pas.

— La mer s’ouvrira sur l’ordre de l’ange, répondit Ayesha.

— Tu conduis ces gens à leur perte assurée.

— Je les conduis dans le sein de Dieu.

— Je ne crois pas en toi, insista Saeed. Mais je vais y aller, et à chaque pas
j’essaierai de mettre fin à cette folie.

— Dieu choisit beaucoup de voies, dit Ayesha réjouie, beaucoup de routes


par lesquelles celui qui doute peut être conduit vers sa certitude.

— Va au diable », hurla Mirza Saeed Akhtar, et il s’enfuit de la chambre


en faisant s’envoler les papillons.

« Qui est le plus fou », murmura Osman le clown à l’oreille de son bœuf
qu’il soignait dans sa petite étable, « la femme folle, ou l’imbécile qui aime
la femme folle ? » Le bœuf ne répondit pas. « Nous aurions peut-être dû
rester intouchables, poursuivit Osman. Un océan obligatoire me semble pire
qu’un puits interdit. » Et le bœuf hocha la tête, deux fois pour oui, boum,
boum.
V
Une cité visible mais inaperçue
1
« Quand je serai un hibou, quel charme ou quel antidote me fera
redevenir moi-même ? » Mr Muhammad Sufyan, propriétaire du café
Shaandaar et de l’immeuble où se trouvait la pension au-dessus, mentor de
ses habitants divers, de passage et de toutes les couleurs, type qui avait tout
vu, le moins doctrinaire des hadjis et le plus éhonté des voyeurs de cassettes
vidéo, ancien instituteur, autodidacte dans les textes classiques de plusieurs
cultures, licencié de son poste à Dacca à cause de différences culturelles
avec certains généraux, autrefois, quand le Bangladesh n’était qu’une Partie
Orientale, et, d’après ses propres paroles, « moins un petit immig qu’un
petit émig-rien » – cette dernière plaisanterie faisant allusion à son manque
de centimètres, car s’il était large, avec une taille et des bras épais, il ne se
dressait qu’à un mètre cinquante-deux au-dessus du sol, cligna des yeux sur
le seuil de sa chambre, réveillé à minuit par les coups urgents frappés à sa
porte par Jumpy Joshi, essuya ses lunettes demi-lune avec le bord de son
kurta à la mode bengali (lacet noué habilement autour du cou), ouvrit et
ferma plusieurs fois les paupières sur ses yeux myopes, remit ses lunettes,
rouvrit les yeux, caressa sa barbe au henné sans moustaches, se suça les
dents, et réagit aux cornes à présent indéniables sur le front du type
frissonnant, que Jumpy, tel le chat, semblait avoir ramassé dans le ruisseau,
et lui appliqua la plaisanterie ci-dessus, empruntée, avec une vivacité
d’esprit méritoire pour quelqu’un qui sort de son lit, à Lucius Apuleius de
Madaura, prêtre marocain, 120 à 180 environ après JC, colon d’un des
premiers empires, quelqu’un qui nia avoir ensorcelé une riche veuve et
avoua,

avec une certaine perversité, qu’au début de sa carrière il avait été


transformé, par sorcellerie, en (pas en hibou mais) en âne. « Oui, oui »,
continuait Sufyan en faisant un pas dans le couloir et en soufflant une buée
blanche hivernale dans ses mains croisées, « Pauvre garçon, mais il ne faut
pas se complaire dans le malheur. On doit adopter une attitude constructive.
Je vais réveiller ma femme. »
Chamcha sale et mal rasé était drapé dans une couverture comme dans
une toge d’où ressortait la difformité comique de ses sabots de bouc, tandis
qu’il portait par-dessus la triste comédie d’une veste en mouton retourné
prêtée par Jumpy, le col relevé et les boucles de mouton nichées à quelques
centimètres de ses cornes pointues. Il semblait incapable de parler, le corps
lourd, l’œil vitreux ; même si Jumpy essayait de l’encourager – « Voilà, on
va arranger ça tout de suite » -lui, Saladin, restait le plus mou et le plus
passif des – quoi ? -disons-le : satyres. Cependant, Sufyan lui proposa une
compassion apuléenne supplémentaire. « Dans le cas de l’âne, pour
renverser la métamorphose, il a fallu l’intervention personnelle de la déesse
Isis, dit-il en souriant. Mais les temps anciens sont bons pour les vieilles
badernes. En ce qui vous concerne, jeune homme, la première chose à faire
c’est peut-être de manger un bol de bonne soupe chaude. »

À ce moment-là sa voix amicale fut dominée par l’intervention d’une


seconde voix, très haut perchée à cause d’une terreur théâtrale ; quelques
secondes plus tard, sa petite personne était bousculée et repoussée par la
montagne de chair d’une femme, qui semblait incapable de décider si elle
devait Fécarter de son chemin ou le tenir devant elle comme un bouclier
protecteur. Accroupi derrière Sufyan, ce nouvel être tendit un bras
frissonnant au bout duquel se trouvait un index boudiné et tremblant à
l’ongle écarlate. « Ça, là, hurla-t-elle. Qu’est-ce qui nous tombe dessus ?

— C’est un ami de Joshi, dit Sufyan calmement et, se tournant vers


Chamcha, il poursuivit, Excusez, s’il vous plaît… c’est tellement inattendu,
etc., n’est-ce pas ? Quoi qu’il en soit permettez-moi de vous présenter Mrs ;
– ma Begum Sahiba – Hind.

— Quel ami ? Comment ça un ami ? cria l’accroupie. Ya Allah, tu n’as


pas les yeux en face des trous ? »

Le couloir – plancher nu, papier mural à fleurs déchiré, -commençait à se


remplir de résidents endormis. Parmi eux on remarquait deux adolescentes,
une aux cheveux punks, l’autre avec une queue de cheval, et toutes deux se
réjouissant d’avoir l’occasion de faire la démonstration de leur
connaissance (enseignée par Jumpy) des arts martiaux, karaté et Wing Chun
: les filles de Sufyan, Mishal (dix-sept ans) et Anahita, quinze ans, avaient
bondi à l’extérieur de leur chambre en tenue de combat, un pyjama à la
Bruce Lee, par-dessus un T-shirt avec le portrait de la nouvelle madone,
Madonna ; – elles aperçurent le pauvre Saladin ; -et secouèrent la tête les
yeux écarquillés de plaisir.

« Géant », dit Mishal, admirative. Et sa sœur approuva de la tête : «


Putain. Classe. » Sa mère, cependant, ne lui reprocha pas son langage ;
Hind avait l’esprit ailleurs, et elle hurla de plus belle : « Regardez-moi ce
mari. C’est un hadji, ça ? Chaytan lui-même entre chez nous, et il faut que
je lui offre un yakhni chaud au poulet, préparé de ma propre main. »

Il était, maintenant, inutile que Jumpy Joshi fasse appel à la tolérance de


Hind, qu’il essaie de lui expliquer et lui demande de faire preuve de
solidarité. « Si ce n’est pas le diable en personne, fit remarquer d’un ton
autoritaire la femme à la poitrine haletante, alors d’où sort cette haleine
pestilentielle ? Du Jardin Parfumé peut-être ?

— Pas du Gulistan, mais du Bostan, dit brusquement Chamcha. AI vol


420. » Mais, en entendant sa voix, Hind couina avec terreur, et se précipita
en courant vers la cuisine.

« Monsieur, dit Mishal à Saladin tandis que sa mère dévalait l’escalier,


quiconque arrive à lui faire peur de cette façon ne peut être foncièrement
mauvais.

— Terrible, dit Anahita. Bienvenue à bord. »

Cette Hind, aujourd’hui si fermement retranchée dans le mode exclamatif,


avait été autrefois – incroyablemaisvrai -la plus rougissante des jeunes
mariées, la gentillesse même, l’incarnation de la bonne humeur et de la
tolérance. En tant qu’épouse de l’instituteur érudit de Dacca, elle avait pris
sa tâche à cœur, la parfaite moitié, apportant à son mari du thé parfumé à la
cardamome quand il veillait tard pour corriger des copies d’examens,
s’insinuant dans les bonnes grâces du directeur lors de la sortie de fin de
trimestre réservée aux familles des instituteurs, essayant de venir à bout des
romans de Bibhutibhushan Baneiji et de la métaphysique de Tagore afin de
se rendre digne d’un époux capable de citer sans effort aussi bien le
Rigveda que le Coran, les récits des conquêtes militaires de Jules César que
les Révélations de saint Jean l'Évangéliste. À cette époque, elle admirait son
ouverture d’esprit pluraliste, et s’efforcait d’atteindre, dans sa cuisine, un
éclectisme parallèle, apprenant à cuisiner les dosas et les uttapams de l’Inde
du Sud aussi bien que les boulettes de viande molles du Cachemire. Mais
elle ne fit pas qu’épouser la cause du pluralisme gastronomique, elle se
passionna pour elle, et tandis que le laïc Sufyan avalait les multiples
cultures du sous-continent indien – « et ne croyons pas que la culture
occidentale en soit absente ; après des siècles, comment ne ferait-elle pas
partie de notre héritage ? » – son épouse cuisinait, et absorbait des quantités
toujours plus grandes de nourriture. Tandis qu’elle dévorait les plats très
épicés de Hyderabad et les prétentieuses sauces au yaourt de Lucknow son
corps changeait, parce qu’il fallait loger quelque part toute cette nourriture,
et elle commença à ressembler à cet immense pays qui se déroule à l’infini,
ce sous-continent sans frontières, parce que la nourriture franchit toutes les
barrières qu’on peut imaginer.

Cependant, Mr Muhammad Sufyan ne prenait pas de poids : pas un tola,


pas un gramme.

Son refus d’engraisser marqua le début des difficultés. Quand elle lui
reprocha – « Tu n’aimes pas ma cuisine ? Pour qui est-ce que je prépare
tout ça, et pour qui est-ce que je gonfle comme un ballon ? » – il lui
répondit, calmement, la regardant d’en bas (elle était plus grande que lui)
pardessus ses lunettes demi-lune : « La modération fait aussi partie de nos
traditions, Begum. Manger deux bouchées de moins que sa faim : la
privation, la voie de l’ascétisme. » Quel homme : il avait réponse à tout, i^
ais on n’arrivait pas à se disputer comme il fallait avec lui.

La modération n’était pas pour Hind. Peut-être, si Sufyan s’était plaint ;


s’il avait dit une seule fois, j’avais cru me marier avec une femme mais
maintenant tu es grosse comme deux ; s’il l’avait un peu poussée ! – elle
aurait peut-être arrêté, pourquoi pas, bien sûr elle l’aurait fait ; c’était donc
de sa faute, il n’avait pas assez d’agressivité, quel genre d’homme était-il
s’il se montrait incapable d’insulter sa grosse femme ? – En vérité, Hind
n’aurait peut-être pas pu contrôler ses crises de boulimie même si Sufyan
lui avait fourni les imprécations et les supplications requises ; mais, comme
il ne l’avait pas fait, elle continuait à mastiquer, et se contentait de le rendre
responsable de son état.
En fait, dès qu’elle se mit à l’accuser de certaines choses, elle découvrit
qu’elle pouvait lui en reprocher quantité d’autres ; et découvrit, aussi, son
verbe, si bien que l’humble appartement de l’instituteur résonna
régulièrement des remontrances qu’il était trop timide pour faire à ses
élèves. Par-dessus tout, elle lui reprochait ses principes excessivement
élevés grâce auxquels, lui disait Hind, elle savait qu’il ne lui permettrait
jamais de devenir la femme d’un homme riche ; – car que pouvait-on
attendre d’un homme qui, découvrant que sa banque avait crédité par erreur
deux fois son salaire dans le même mois, attira immédiatement l’attention
de l’établissement bancaire, et rendit l’argent en espèces ? ; – que pouvait-
on espérer d’un instituteur qui, contacté par les plus riches des parents
d’élèves, refusait catégoriquement d’accepter les rémunérations habituelles
pour les services rendus lors de la correction des copies d’examen des petits
gars ?

« Mais tout cela je pourrais le pardonner », lui murmurait-elle d’une voix


menaçante sans dire le reste de la phrase, qui était s’il n’y avait pas aussi
tes deux véritables offenses : tes crimes sexuels, et politiques.

Depuis le début de leur mariage, ils avaient accompli l’acte sexuel peu
fréquemment, dans l’obscurité absolue, dans un silence de mort et une
immobilité presque complète. Hind n’aurait jamais eu l’idée de se tortiller
ou de gigoter, et puisque Sufyan semblait s’en tirer avec le minimum de
mouvement, elle pensait – elle avait toujours pensé

— qu’ils étaient du même avis sur la question, c’est-à-dire, qu’il s’agissait


de quelque chose de sale, dont on ne parlait ni avant ni après, et sur lequel il
ne fallait pas non plus trop attirer l’attention, pendant. Elle considéra
comme un châtiment divin, à cause de sa conduite passée connue de Lui
seul, l’arrivée tardive d’enfants ; mais elle refusa d’accuser

Allah de n’avoir que des filles, préférant tout faire reporter sur la pauvre
semence qu’avait mise en elle son mari peu viril, une attitude qu’elle ne se
priva pas d’exprimer, avec emphase, à la plus grande horreur de la sage-
femme, au moment même de la naissance de la petite Anahita. « Encore une
fille, haleta-t-elle, dégoûtée. Étant donné celui qui l’a faite, j’ai bien de la
chance que ce ne soit pas un cafard ou une souris. » Après cette deuxième
fille, elle dit à Sufyan que ça suffisait, et lui donna l’ordre d’installer son lit
dans le couloir. Il accepta sans discuter son refus d’avoir d’autres enfants ;
mais elle découvrit par la suite que ce débauché pensait qu’il pouvait
encore, de temps en temps, entrer dans sa chambre obscure pour accomplir
cet étrange rite de silence et de semi-immobilité auquel elle ne s’était
soumise qu’au nom de la reproduction. « Qu’est-ce que tu crois, lui cria-t-
elle la première fois qu’il essaya, tu t’imagines que je fais ça pour
m’amuser ? »

Quand il se fut mis dans la tête qu’elle ne plaisantait pas, plus de ça, non
monsieur, c’était une honnête femme, pas une libertine folle de son corps, il
commença à sortir le soir. Pendant cette période – elle pensait à tort qu’il
allait voir des prostituées – il se mit à faire de la politique, et pas n’importe
quelle bonne vieille politique, oh non, monsieur la Grosse-Tête rejoignit les
diables eux-mêmes, le Parti Communiste, pas moins, pour vous dire quels
étaient ses principes ; de vrais démons, bien pires que des putains. Et c’est
parce qu’il s’était mêlé de cette science occulte qu’elle avait dû faire ses
valises pour l’Angleterre avec deux bébés sur les bras ; c’est à cause de
cette sorcellerie idéologique qu’elle avait dû endurer toutes les privations et
les humiliations de l’immigration ; et à cause de son culte du diable qu’elle
se trouvait coincée à jamais en Angleterre et ne reverrait jamais son village.
« L’Angleterre, lui dit-elle un jour, c’est ta façon de te venger parce que je
t’ai empêché d’accomplir sur mon corps tes actes obscènes. » Il n’avait rien
répondu ; et qui ne dit mot consent.

Et comment gagnaient-ils leur vie dans ce vilayet de son exil, ce Yuké de


la vengeance de son mari obsédé sexuel ? Comment ? Avec son savoir ? Ses
Gitanjali, Églogues, ou cette pièce Othello dont il disait qu’en réalité il
s’agissait d’Attallah ou d’Attaullah mais que l’écrivain n’en connaissait pas
l’orthographe, c’est un écrivain ça, je vous demande un peu ?

Comment : sa cuisine. On en faisait l’éloge. « Shaandaar, exceptionnel,


génial, délicieux. » Les gens de Londres venaient de partout manger ses
samosas, son chaat de Bombay, ses gulab jamans arrivés tout droit du
Paradis. Et Sufyan, que lui restait-il à faire ? Prendre l’argent, servir le thé,
courir à droite et à gauche, se conduire en domestique malgré toutes ses
connaissances. Oh oui, bien sûr, les clients l’aimaient, il avait un caractère
agréable, mais quand on tient un restaurant on ne met pas la conversation
sur la note. Jalebis, barfi, Plat du Jour. C’est drôle la vie ! C’était elle le
chef maintenant.

Victoire !

Pourtant, il y avait aussi le fait qu’elle – qui faisait la cuisine et gagnait le


pain, principale architecte de la réussite du café Shaandaar, qui leur avait
finalement permis d’acheter l’immeuble de quatre étages et de louer les
chambres – elle était celle autour de qui planaient, comme une mauvaise
haleine, les miasmes de la défaite. Alors que Sufyan scintillait, elle avait
l’air éteint, comme une ampoule au filament cassé, comme une étoile qui a
fait long feu, comme une flamme. – Pourquoi ? – Pourquoi, alors que
Sufyan, privé de sa vocation, de ses élèves et de sa dignité, trottait comme
un jeune agneau, et commençait même à prendre du poids, engraissant dans
Londres proprement dit comme il ne l’avait jamais fait chez lui ; pourquoi,
quand le pouvoir avait quitté ses mains pour venir dans les siennes,
pourquoi faisait-elle – comme disait son mari – sa « rabat-joie », sa « porte
de prison » et sa « tête d’enterrement » ? Très simple : non pas en dépit de,
mais à cause de. Tout ce à quoi elle attachait de la valeur avait été
bouleversé par le changement ; avait au cours du transfert, été perdu.

Son langage : obligée, maintenant, d’émettre ces sons étranges qui lui
fatiguaient la langue, n’avait-elle pas le droit de gémir ? Son lieu familier :
qu’importait qu’ils aient vécu, à Dacca, dans l’humble appartement d’un
instituteur, et que maintenant, grâce à sa capacité d’entreprendre, son sens
de l’économie et sa connaissance des épices, ils occupent cet hôtel
particulier de quatre étages avec terrasse ? Où était maintenant la ville
qu’elle connaissait ? Où se trouvait le vil-

lage de sa jeunesse et les canaux verts de chez elle ? Les coutumes autour
desquelles elle avait bâti sa vie avaient disparu ou, du moins, étaient
difficiles à retrouver. Dans cette Vilayet, personne n’avait de temps à perdre
pour les lentes politesses de la vie de chez elle, ou pour les nombreux rituels
de la foi. En outre : ne devait-elle pas supporter un mari bon à rien, tandis
qu’autrefois elle pouvait jouir de sa position respectable ? Quelle fierté
pouvait-elle trouver à travailler pour gagner sa vie, leur vie, alors
qu’autrefois elle pouvait rester chez elle dans un faste qui lui convenait
parfaitement ?
— Et elle savait, comment aurait-elle pu l’ignorer, la tristesse qu’il cachait
sous sa bonhomie, et cela, aussi, était une défaite ; jamais auparavant elle ne
s’était sentie aussi peu à la hauteur en tant qu’épouse, parce que quelle sorte
de Madame ne peut remonter le moral de son homme, mais doit se
contenter de contempler cette contrefaçon du bonheur et faire avec ? – En
outre à nouveau : ils se trouvaient dans une ville du démon où tout pouvait
arriver, on cassait vos fenêtres en pleine nuit sans raison, on se faisait
renverser dans la rue par des mains invisibles, dans les magasins on
entendait des insultes à n’en pas croire ses oreilles mais quand on se
retournait dans la direction d’où venaient les mots on ne voyait que de l’air
et des visages souriants, et chaque jour on entendait parler de ce garçon, de
cette fille, tabassés par des fantômes. – Oui, un pays de diablotins fantômes,
comment dire ; le mieux était de ne pas sortir, de ne même pas aller poster
une lettre, de rester chez soi, de fermer sa porte à clef, de dire ses prières, et
les esprits ne viendraient (peut-être) pas. – Les raisons de cette défaite ?
Baba, qui pourrait les énumérer ? Elle n’était pas seulement la femme d’un
petit commerçant et l’esclave de sa cuisine, mais elle ne pouvait même pas
compter sur les siens ; – il y avait des hommes, qu’elle prenait pour des
gens respectables, sharif, qui divorçaient par téléphone de femmes restées à
la maison, pour s’enfuir avec une espèce de femelle haramzadi, et des
jeunes filles tuées pour une dot (on pouvait importer certaines coutumes
étrangères sans payer de droits) ; – et le pire, le poison de cette île
diabolique avait contaminé ses petites filles, qui grandissaient en refusant
de parler leur langue maternelle, même si elles en comprenaient chaque
mot, elles le faisaient exprès pour la blesser ;

et pour quelle autre raison Mishal s’était-elle coupé les cheveux et y avait-
elle mis des arcs-en-ciel ; et tous les jours ce n’était que bagarres, querelles,
désobéissances – et le pire c’est qu’il n’y avait rien de nouveau dans ses
plaintes, ça se passait comme ça pour les femmes comme elle, aussi
aujourd’hui elle n’était plus seulement unique, plus seulement elle-même,
plus seulement Hind l’épouse de l’instituteur Sufyan ; elle s’était noyée
dans l’anonymat, dans la pluralité terne, de n’être qu’une-des-femmes-
comme-elle. C’était la leçon de l’histoire : les femmes-comme-elle ne
pouvaient que souffrir, se souvenir, et mourir.
Ce qu’elle faisait : pour ignorer la faiblesse de son mari, elle le traitait,
pour l’essentiel, comme un seigneur, comme un monarque, car dans son
monde perdu sa gloire avait été liée à la sienne ; pour ignorer les fantômes
du monde extérieur, elle ne sortait pas et envoyait quelqu’un faire les
courses pour le restaurant et la maison, et pour chercher des stocks
inépuisables de cassettes vidéo bengali et hindi grâce auxquelles (ainsi qu’à
sa collection toujours plus grande de magazines de cinéma indien) elle
pouvait rester en contact avec les événements du « monde réel », comme la
bizarre disparition de l’incomparable Gibreel Farishta et l’annonce tragique
de sa mort dans un accident d’avion ; et pour offrir un exutoire à ses
sentiments de désespoir, d’épuisement et de défaite, elle criait contre ses
filles. Dont l’aînée, pour se venger, s’était fait taillader les cheveux et
laissait ses seins pointer sous des chemises provocantes et moulantes.

À la lumière de ce qui précédait, l’arrivée d’un diable parfaitement


constitué, un homme-bouc à cornes, ressemblait fort à la dernière, ou tout
au moins, à l'avant-dernière, goutte d’eau.

Les résidents de Shaandaar se réunirent la nuit dans la cuisine pour un


sommet de crise impromptu. Tandis que Hind hurlait des imprécations dans
la soupe de poulet, Sufyan installa Chamcha à table, avançant, pour le
pauvre garçon, une chaise en aluminium au siège en plastique bleu, et
ouvrit la séance de nuit. Je suis heureux de noter que les théories de
Lamarck furent citées par l’instituteur en exil, qui parlait de sa plus belle
voix de pédagogue. Quand Jumpy eut raconté l’histoire invraisemblable de
Chamcha chu des cieux – le protagoniste lui-même était trop absorbé par la
soupe de poulet et son propre malheur pour parler lui-même – Sufyan, en se
suçant les dents, fit référence à la dernière édition de L’Origine des espèces.
« Dans laquelle même le grand Charles accepte comme dernier recours la
notion de mutation, pour assurer la survie de l’espèce ; et qu’importe
qu’après sa mort ses disciples – toujours plus darwiniens que Darwin lui-
même ! – aient répudié une telle hérésie lamarckienne, en insistant sur la
sélection naturelle et rien d’autre mais – cependant, je suis obligé
d’admettre qu’une telle théorie ne s’applique pas à la survie d’un spécimen
individuel mais seulement à l’espèce dans son entier ; -en outre, en ce qui
concerne la nature de la mutation, le problème est de comprendre l’utilité
véritable du changement.
— Pa-paa, Anahita Sufyan, les yeux levés au ciel, la joue posée,
j’m’ennuie, dans sa main, interrompit ces cogitations. Arrête. Le problème,
c’est comment il est devenu un tel, un tel, – avec admiration – phénomène
de foire ? »

Et le diable en personne, levant le nez de sa soupe au poulet, s’écria, «


Non, non. Je ne suis pas un phénomène de foire, oh non, sûrement pas. » Sa
voix, qui semblait venir d’un abîme insondable de douleur, émut et inquiéta
la jeune fille, qui se précipita vers lui et dit, sans pouvoir s’empêcher de lui
caresser l’épaule, pour s’excuser : « Bien sûr que non, je suis désolée, bien
sûr je ne crois pas que tu sois un phénomène de foire ; tu en as l’air c’est
tout. »

Saladin Chamcha éclata en sanglots.

Cependant, Mrs Sufyan avait été horrifiée de voir que sa fille cadette
posait vraiment la main sur cette créature, et se retournant vers le public de
résidents en chemise de nuit elle agita sa louche vers eux pour leur
demander un soutien.

« Comment tolérer ? – L’honneur, la sécurité des jeunes filles ne peuvent


plus être assurés. – Que dans ma propre maison, une telle chose… ! »

Mishal Sufyan perdit patience. « Mon Dieu, m’man. -Mon Dieu ? »

Mishal, tournant le dos à Hind scandalisée, demanda à Sufyan et à Jumpy


: « T’crois qu’ ça va passer ? C’est pas une sorte de truc de possession – on
ne peut pas le faire, tu nais, exorciser ? » Des présages, des apparitions, des
goules, des nuits-des-morts-vivants, brillaient dans ses yeux, et son père,
qui aimait autant les cassettes vidéo que n’importe ’ quel adolescent,
sembla en envisager sérieusement la possibilité. « Dans Le loup des steppes
», commença-t-il, mais Jumpy ne put en supporter davantage. « L’essentiel,
déclara-t-il, c’est de considérer la situation d’un point de vue idéologique. »

Il fit taire tout le monde.

« Objectivement, dit-il, avec un sourire d’une modestie exagérée, que


s’est-il passé ici ? Grand A : Arrestation illégale, intimidation, violence.
Deux : Détention illégale, expérimentations médicales clandestines dans un
hôpital », -murmures d’approbation dans le public, comme des souvenirs
d’inspections intra-vaginales, scandale de la thalidomide, stérilisations post-
partum sans autorisation, et, là-bas, les médicaments périmés déversés sur
le Tiers Monde, tout cela revint à la mémoire des personnes présentes pour
confirmer les insinuations de l’orateur – parce que ce que vous croyez
dépend de ce que vous avez vu, – pas seulement ce qui est visible, mais ce
que vous êtes prêt à regarder en face, – et de toute façon, il fallait bien
expliquer les cornes et les sabots ; dans ces services médicaux gardés par la
police, il pouvait se passer n’importe quoi – « Et troisièmement, continua
Jumpy, dépression nerveuse, perte du sens de soi, incapacité de faire face.
Nous avons déjà vu tout cela. »

Personne ne chercha à discuter, même pas Hind ; il existait des vérités


avec lesquelles il était difficile de ne pas être d’accord. « Idéologiquement,
dit Jumpy, je refuse d’accepter la position de victime. Il a sans doute été
victimisé, mais nous savons que celui qui en est l’objet est en partie
responsable de l’abus de pouvoir ; notre passivité collabore avec, permet, de
tels crimes. » Sur ce, ayant réprimandé et fait honte à l’assemblée, il
demanda à Sufyan de débarrasser la petite chambre sous les toits,
actuellement inoccupée, et Sufyan, à son tour, à cause de sentiments de
solidarité et de culpabilité, se trouva dans l’impossibilité totale de demander
un sou de loyer. Il est vrai que Hind murmura : « Maintenant que le diable
est mon invité, je suis sûre que le monde est fou », mais elle le dit en aparté,
et seule Mishal sa fille aînée l’entendit.

Sufyan, prenant exemple sur sa plus jeune fille, s’approcha de Chamcha


qui, emmitouflé dans sa couverture, ingurgitait d’énormes quantités de
l’incomparable yakhni au poulet de Hind, il s’accroupit et passa le bras
autour du malheureux toujours frissonnant. « Pas de meilleur endroit pour
toi, lui dit-il comme s’il s’adressait à un demeuré ou à un enfant. Où
pourrais-tu aller pour guérir ta difformité et retrouver la santé ? Où, sinon
ici, parmi nous, parmi les tiens ? »

Ce n’est que quand Saladin Chamcha, à bout de forces, se retrouva seul


dans la soupente qu’il put répondre à la question rhétorique de Sufyan. « Je
ne suis pas des vôtres, dit-il distinctement dans la nuit. Vous n’êtes pas les
miens. J’ai passé la moitié de ma vie à essayer de vous échapper. »

Son cœur commença à marcher de travers, à donner des coups de pieds et


à trébucher, comme si, lui aussi, voulait se métamorphoser en quelque
nouvelle forme diabolique, substituer les improvisations complexes et
imprévisibles du tabla à son ancien battement de métronome. Allongé dans
un lit étroit, se prenant les cornes dans les draps et la taie d’oreiller tandis
qu’il se tournait et se retournait, il subit le renouveau de l’excentricité
coronarienne avec une sorte d’acceptation fataliste : si tout le reste
changeait, alors pourquoi pas lui aussi ? Badadoum, faisait son cœur, et sa
poitrine sursautait. Fais gaffe où je te rentre dedans. Doum-boumbadoum.
Oui : pas de doute, c’était l’Enfer. La ville de Londres, transformée en
Jahannum, Géhenne, Muspell-heim.

Est-ce que les diables souffrent en Enfer ? N’est-ce pas eux qui tiennent
les fourches ?

De l’eau se mit à dégoutter régulièrement par la lucarne. Dehors, dans la


ville traîtresse, le dégel avait commencé, donnant aux rues la consistance
peu sûre du carton humide. De lentes masses blanches glissaient de spr les
toits en pente, couverts d’ardoises grises. Les traces dés camions de
livraison transformaient la gadoue en carton ondulé. Première lumière ; et le
chœur de l’aube commença, grondement des marteaux-piqueurs, pépiement
des systèmes d’alarme, trompette de créatures à roues qui se heurtaient aux
coins des rues, le ronronnement profond d’un avaleur d’ordures vert olive,
braillements des voix de la radio sortant d’un échafaudage de peintres, en
bois, accroché au dernier étage d’un café, rugissement des énormes
mastodontes qui descendaient à une vitesse effrayante cette longue et étroite
allée. Des tremblements montaient de sous la terre signalant le passage de
gigantesques vers souterrains qui avalaient et dégustaient des êtres humains,
et venant des cieux le raclement d’hélicoptères et, de plus haut encore, le
crissement d’oiseaux brillants.

Le soleil se leva, déballant la ville embrumée comme un paquet-cadeau.


Saladin Chamcha dormait.
Ce qui ne lui procura aucun répit : mais le ramena, au contraire, au milieu
de cette autre rue nocturne dans laquelle, en compagnie de la
kinésithérapeute Hyacinth Phillips, il avait filé vers sa destinée, clip-clop,
sur des sabots chancelants ; et lui rappela que, au fur et à mesure que la
captivité s’éloignait et que la ville se rapprochait, le visage et le corps de
Hyacinth Phillips avaient semblé changer. Il vit l’espace qui séparait ses
incisives centrales supérieures s’ouvrir et s’élargir, et ses mèches se nouer
et se natter en cheveux de méduse, et l’étrange aspect triangulaire de son
visage, qui partait en deux pentes symétriques depuis la naissance des
cheveux jusqu’au bout de son nez, pour aller se rejoindre en ligne droite
dans son cou. Dans la lumière jaune il vit qu’à chaque instant sa peau
s’assombrissait, et ses dents avançaient, et son corps devenait aussi long
que la silhouette maigre d’un dessin d’enfant. En même temps elle lui jetait
des regards d’une lubricité toujours plus explicite, et elle lui saisit la main
avec des doigts si décharnés et si impératifs qu’il eut l’impression qu’un
squelette l’avait attrapé et essayait de l’entraîner dans un tombeau ; il
sentait l’odeur de la terre fraîchement creusée, son parfum répugnant, dans
son haleine, sur ses lèvres… il fut pris d’écœurement. Comment aurait-il
jamais pu la trouver attirante et même la désirer, comment aurait-il pu aller
jusqu’à imaginer, tandis qu’elle se trouvait à califourchon sur lui et qu’elle
expulsait les glaires de ses poumons, qu’ils étaient des amants au plus fort
du rapport amoureux ?… La ville s’épaississait autour d’eux comme une
forêt ; les immeubles se jumelaient et devenaient aussi emmêlés que ses
cheveux. « Aucune lumière ne peut pénétrer ici, lui murmura-t-elle. Il fait
noir ; tout noir. » Elle s’apprêtait à s’allonger et à le tirer vers elle, vers la
terre, mais il hurla, « Vite, l’église », et fonça dans un bâtiment peu
accueillant en forme de boîte, recherchant plus qu’un simple abri. Mais, à
l’intérieur, les bancs étaient remplis de Hyacinth, des jeunes et des vieilles,
des Hyacinth portant des ensembles deux-pièces sans forme, de fausses
perles, et de petites toques ornées de bouts de gaze, des Hyacinth vêtues de
chemises de nuit blanches et virginales, toutes les formes imaginables de
Hyacinth, qui, toutes, chantaient très fort, Regarde-moi, Jésus ; jusqu’à ce
qu’elles voient Chamcha, abandonnent leurs dévotions, et se mettent à
brailler de façon beaucoup plus profane, Satan, le Bouc, le Bouc, et des
trucs du même genre. Il devint évident que la Hyacinth avec laquelle il était
entré, le regardait maintenant avec des yeux nouveaux, comme il l’avait
regardée dans la rue ; qu’elle aussi avait commencé à voir quelque chose
qui la rendait malade ; et quand il vit apparaître le dégoût sur cet hideux
visage pointu et sombre il explosa de colère. « Hubshees », leur cria-t-il,
utilisant pour une quelconque raison la langue maternelle à laquelle il avait
renoncé. Il les traita de trublions, de sauvages. « Je suis désolé pour vous,
déclara-t-il. Chaque matin vous êtes obligées de vous regarder dans le
miroir et de voir, votre reflet, l’obscurité : la tache, la preuve que vous êtes
les plus basses. » Alors elles l’entourèrent, cette congrégation de Hyacinth,
avec sa propre Hyacinth perdue au milieu des autres, impossible à
distinguer, ayant cessé d’être un individu pour devenir une femme-comme-
elles, et elles le battirent de façon épouvantable, tandis qu’il poussait un
bêlement pitoyable et tournait en rond en cherchant le moyen de fuir ;
jusqu’à ce qu’il se rende compte que sa peur des assaillantes était plus forte
que leur colère, alors il se redressa de toute sa hauteur, tendit les bras, et
poussa des cris diaboliques, elles se dispersèrent à la recherche d’un abri, se
blottirent derrière les bancs, tandis qu’il quittait le champ de bataille,
couvert de sang mais la tête haute.

Les rêves arrangent les choses à leur façon ; mais Chamcha, se réveillant
brièvement parce que son cœur avait un nouvel accès de mouvements
syncopés, sut amèrement que le cauchemar ne s’écartait pas tellement de la
réalité ; en tout cas, l’esprit en était juste. – Il se dit qu’il s’agissait de la fin
de Hyacinth, et il repartit au loin. – Pour se retrouver frissonnant dans
l’entrée de sa propre maison, tandis qu’à un niveau supérieur Jumpy Joshi
se disputait violemment avec Pamela. Avec ma femme.

Et quand la Pamela du rêve, répétant exactement les mêmes mots que


celle du monde réel, eut rejeté son mari cent une fois, il n’existe pas, de
telles choses n’existent pas, ce fut Jamshed le vertueux qui, mettant de côté
l’amour et le désir, lui vint en aide. Abandonnant une Pamela en pleurs -Ne
t’avise pas de ramener ça ici, lui cria-t-elle du dernier étage – depuis la
tanière de Saladin – Jumpy, enveloppant Chamcha dans une peau de
mouton et une couverture, le conduisit très faible dans la nuit jusqu’au café
Shaandaar, en lui promettant avec une gentillesse vaine : « Ça va aller. Tu
vas voir. Tout va bien se passer. »

Quand Saladin Chamcha s’éveilla, le souvenir de ces paroles l’emplit de


colère et d’amertume. Il se demanda, Où est Farishta. Le salaud : je parie
que tout va bien pour lui. -C’est une pensée à laquelle il reviendrait, et qui
donnerait des résultats extraordinaires ; pour l’instant, cependant, il avait
d’autres chats à fouetter.

Je suis l’incarnation du mal, se dit-il. Il devait affronter cette réalité.


Pourtant cela était arrivé, on ne pouvait le nier. Je ne suis plus moi-même,
ou plus seulement. Je suis la personnification du mal, de ce-qu’on-hait, du
péché.

Pourquoi ? Pourquoi moi ?

Quel mal avait-il fait – quelle chose infâme avait-il pu, voulu faire ?

Pour quel acte était-il – il ne pouvait éviter cette notion -puni ? Et, enfin,
par qui ? (Je n’en dis pas plus.)

N’avait-il pas poursuivi l’idée qu’il se faisait du bien, cherché à devenir


ce qu’il admirait le plus, ne s’était-il pas consacré avec une détermination
qui confinait à l’obsession à la conquête de l’anglicité ? N’avait-il pas
travaillé dur, évité les problèmes, fait tout son possible pour devenir un
homme nouveau ? Assiduité, minutie, modération, retenue, indépendance,
probité, vie de famille : est-ce que tout cela ne se résumait pas à un code
moral ?

Était-ce sa faute si Pamela et lui n’avaient pas d’enfants ?

Était-il responsable de la génétique ? Se pouvait-il, dans ce siècle où tout


s’inversait, que – il décida d’appeler ses persécuteurs les Parques – l’aient
choisi comme victime précisément à cause de sa poursuite du « bien » ? –
Que de nos jours une telle recherche soit considérée comme perverse, et
même mauvaise ? – Comme ce destin était cruel alors, de le faire rejeter par
le monde même qu’il avait courtisé avec autant de détermination ; comme il
était désolant d’être mis à la porte d’une ville qu’on croyait avoir conquise
depuis si longtemps ! Quelle étroitesse d’esprit de le renvoyer parmi les
siens, dont il se sentait tellement éloigné depuis tant d’années ! – La pensée
de Zeeny Vakil l’envahit, et il la repoussa avec mauvaise conscience et
nervosité.
Son cœur s’agita violemment, et il se redressa, se plia en deux, haletant.
Du calme, sinon rideau. Ce n’est pas le moment pour des cogitations
aussi épuisantes : plus maintenant. Il respira profondément ; s’allongea ;
fit le vide dans son esprit. Le traître dans sa poitrine reprit son service
normal.

Plus de ça, se dit Saladin Chamcha fermement. Il ne faut plus que je me


considère comme le mal. Les apparences sont trompeuses ; ce n’est pas
l’habit qui renseigne le mieux sur le moine. Diable, Bouc, Chaytan ? Pas
moi.

Pas moi : un autre

Qui ?

Mishal et Anahita, le visage joyeux, arrivèrent avec le plateau du petit


déjeuner. Chamcha avala les cornflakes et le Nescafé et les jeunes filles,
après quelques instants de timidité, se mirent à caqueter, simultanément,
sans s’arrêter. « Eh bien, tu as fait jaser, pas de doute. – Tu ne t’es pas
retransformé dans la nuit, hein ? – Écoute, c’est pas un truc ? J’veux dire,
c’est pas du maquillage ou un tour de théâtre ? -J’veux dire, Jumpy dit que
tu es acteur, alors je me disais, -j’veux dire », et ici la voix de la jeune
Anahita s’arrêta net, parce que Chamcha, en colère, crachant des
cornflakes, hurla : « Du maquillage ? Du théâtre ? Un truc ?

— Ne prends pas ça mal, dit Mishal inquiète pour sa sœur. C’est


seulement qu’on se disait, enfin tu vois ce que j’veux dire, eh bien, ce serait
vraiment horrible si tu n’étais pas, mais tu l’es, bien sûr que tu l’es, alors ça
va », dit-elle rapidement tandis que Chamcha la regardait à nouveau. -«
Enfin », reprit Anahita, et bafouillant, « J’veux dire, eh ben, on trouve que
c’est super. – Elle veut dire toi, corrigea Mishal. On pense que tu es, tu vois.
– Géant », dit Anahita et elle éblouit Chamcha stupéfait avec un sourire. «
Magique. Tu vois. Extrême.

— Nous n’avons pas dormi de la nuit, dit Mishal. Nous avons des idées.

— On s’est dit, dit Anahita en frissonnant, puisque tu es devenu… ce que


tu es… alors peut-être, eh bien, probablement, en effet, même si tu ne t’en
sers pas, il se pourrait que, tu pourrais…» La sœur aînée termina son idée :
« Tu aurais pu avoir… tu sais… des pouvoirs.

— C’est ce qu’on a pensé », ajouta Anahita à voix basse, en voyant le


front de Chamcha s’assombrir. Et elle ajouta, en reculant vers la porte : «
Mais on a sûrement tort. -Ouais. On se trompe. Bon appétit. » – Mishal,
avant de s’enfuir ; sortit une petite bouteille de liquide vert de la poche de
son blouson à carreaux rouges et noirs, la posa par terre près de la porte, et
tira le coup de grâce. « Oh, excuse-moi, mais m’man dit que tu peux t’en
servir pour ton haleine, c’est un bain de bouche. »

Que Mishal et Anahita puissent adorer cette difformité qu’il haïssait de


tout son être le convainquit que « les siens » étaient aussi fous et pervers
qu’il le suspectait depuis longtemps. Que, pour son deuxième matin sous les
toits, les deux jeunes filles répondent à son amertume – elles lui apportaient
un masala dosa au lieu d’un paquet de cornflakes avec en cadeau un
astronaute argenté, et il s’écria avec ingratitude : « Alors maintenant il faut
que je mange cette pâtée pour étrangers ? » – donc, qu’elles répondent à son
amertume avec compassion empira les choses. Mishal fut d’accord avec lui
: « C’est de la bouffe dégueu. Et ce qui est pire, c’est qu’il n’y a même pas
de saucisson ici. » Prenant conscience d’avoir offensé leur hospitalité, il
essaya de leur expliquer que, maintenant, eh bien, il se considérait comme
britannique… « Et nous ? lui demanda Anahita. Qu’est-ce que tu crois ? » –
Et Mishal lui avoua : « Le Bangladesh ce n’est rien pour moi. Papa et
maman n’arrêtent pas de nous bassiner les oreilles avec, c’est tout. » – Et
Anahita conclut : « Bang-la-dèche. » – Avec un signe de tête satisfait. – «
C’est comme ça que je l’appelle, moi. »

Mais il voulait leur dire qu’elles n’étaient pas britanniques : pas vraiment,
pas d’une façon qu’il pouvait reconnaître. Et pourtant, à chaque instant, ses
anciennes certitudes l’abandonnaient, ainsi que son ancienne vie… « Où est
le téléphone ? demanda-t-il. Il faut que je passe des coups de fil. »

Le téléphone se trouvait dans le couloir ; Anahita, sacrifiant ses


économies, lui prêta des pièces. La tête enveloppée dans un turban
emprunté, le corps dissimulé dans un pantalon prêté (par Jumpy), avec les
chaussures de Mishal, Chamcha appela le passé.
« Chamcha, dit la voix de Mimi Mamoulian. Tu es mort. »

Voici ce qui se passa pendant son absence : Mimi tomba dans les pommes
et se cassa les dents. « Je suis tombée dans le cirage oui, lui raconta-t-elle,
parlant plus durement que d’habitude à cause de ses problèmes de
mâchoires. Pour quelle raison ? Ne m’en parle pas. Qui peut parler de
raison aujourd’hui ? C’est quoi ton numéro ? ajouta-t-elle en entendant les
pièces qui tombaient. Je te rappelle. » Mais il lui fallut cinq minutes pour le
faire. « Je suis allée pisser. Tu peux m’expliquer pourquoi tu es en vie ?
Pourquoi est-ce que les eaux se sont ouvertes pour toi et l’autre type mais
refermées sur les autres ? Ne me dis pas que tu valais mieux qu’eux.
Personne ne gobera ça aujourd’hui, même pas toi, Chamcha. Je descendais
Oxford Street, je cherchais une paire de chaussures en croco quand c’est
arrivé : tout d’un coup, en marchant, je suis tombée en avant comme un
arbre, j’ai atterri sur la pointe du menton et toutes mes dents se sont
éparpillées devant moi sur le trottoir, près d’un type qui jouait au
bonneteau, les gens sont parfois prévenants, Chamcha. Quand je suis
revenue à moi, j’ai vu mes (Jents en tas, à côté de mon visage. J’ai rouvert
les yeux et j’ai vu ces petits salauds qui me regardaient, c’est pas gentil ça ?
La première chose à laquelle j’ai pensé, Dieu soit loué, j’ai l’argent.

Je me les suis fait remettre, chez un non conventionné bien sûr, un boulot
terrible, mieux qu’avant. Alors j’ai pris un petit congé. Le doulage marche
mal, crois-moi, toi mort et mes dents cassées, on n’a aucun sens de nos
responsabilités. Le niveau a baissé, Chamcha. Allume la télé, écoute la
radio, les pubs sont nulles, pour les pizzas, pour la bière avec un accent
chermanigueu, et les Martiens qui mangent de la purée en flocons avec l’air
de tomber de la Lune. Ils nous ont mis à la porte des Extraterrestres. Guéris
vite. A propos, tu pourrais me dire la même chose. »

Ainsi il avait perdu son travail, sa femme, sa maison, le contrôle de sa vie.


« Il n’y a pas que les dentales qui ne marchent pas, continua Mimi. Ces
putains d’explosives me foutent la frousse. J’ai l’impression que je vais
encore tout cracher sur le trottoir. La vieillesse, Chamcha : c’est rien que
des humiliations. Tu viens au monde, on te tape dessus et tu es couvert de
bleus et finalement tu casses ta pipe et on te balance dans le trou. De toute
façon, même si je ne travaille plus je mourrai à l’aise. Est-ce que tu savais
que je suis avec Billy Battuta maintenant ? C’est vrai, comment t’aurais pu,
tu nageais. Oui, j’ai renoncé à t’attendre, et j’ai choisi un de tes
compatriotes au berceau. Tu peux prendre ça pour un compliment. Il faut
que je me sauve. Bien des choses aux morts. Chamcha. La prochaine fois
saute du petit plongeoir. Salut. »

Je suis par nature un homme réservé, dit-il silencieusement à l’appareil


téléphonique. À ma façon, j’ai lutté pour pouvoir apprécier les belles
choses, pour avoir un peu de raffinement. Les bons jours j’avais
l’impression que c’était à portée de la main quelque part en moi, quelque
part en. Mais cela m’a échappé. Je me suis embrouillé, dans les choses,
dans le monde et sa pagaille, et je ne peux pas y résister. Je suis aux prises
avec le grotesque, comme je l’étais avec le quotidien. La mer m’a rejeté ; la
terre m’entraîne vers le bas.

Il glissait sur une pente grise, l’eau noire lui léchait le cœur. Pourquoi
cette renaissance, cette seconde chance offerte à Gibreel Farishta et à lui-
même, lui donnait-elle, dans son cas, l’impression d’être une fin perpétuelle
? Il était né une seconde fois avec la connaissance de la mort ; et
l’impossibilité d’échapper au changement, aux choses-toujours-différentes,
sans espoir-de-retour, lui faisait peur. Quand on perd son passé on reste nu
face au méprisant Azraeel, l’ange de la mort. Tiens bon si tu le peux, se dit-
il. Accroche-toi aux hiers. Laisse la marque de tes ongles sur la pente grise
où tu glisses.

Billy Battuta : cette merde sans valeur. Un play-boy pakistanais, qui avait
transformé une banale agence de voyage -Les Voyages Battuta – en flotte
de supertankers. Essentiellement un magouilleur, célèbre pour ses aventures
avec des vedettes du cinéma hindi et, d’après les ragots, pour sa
prédilection envers les femmes blanches aux seins énormes et aux grosses
fesses, qu’il « traitait mal », selon un euphémisme, et « récompensait
généreusement ». Que faisait Mimi avec le méchant Billy, ses instruments
de perversion et sa Maserati biturbo ? Pour des garçons comme Battuta, les
femmes blanches – ne parlons pas des grosses juives irrespectueuses –
étaient bonnes à baiser et à jeter. Ce qu’on déteste chez les blancs – l’amour
de l’exotique – on doit aussi le détester quand il apparaît, en négatif, chez
les noirs. Le fanatisme n’est pas seulement une fonction du pouvoir.
Mimi lui téléphona le lendemain soir de New York. Anahita l’appela avec
son meilleur accent yankee, et il se débattit avec son déguisement. Quand il
arriva elle avait raccroché, mais elle rappela. « Personne ne paie depuis les
États-Unis pour poireauter. » « Mimi, dit-il avec un désespoir évident dans
la voix, tu ne m’avais pas dit que tu partais. » « Tu ne m’avais pas donné ta
foutue adresse », lui répondit-elle. « Alors, nous avons tous les deux des
secrets. » Il voulait lui dire, Mimi, reviens, tu vas te faire avoir. « Je l’ai
présenté à la famille, dit-elle en plaisantant un peu trop. Tu imagines,
Yasser Arafat rencontrant les Begin. Ce n’est pas grave. Tout le monde s’en
remettra. » Il voulait lui dire, Mimi je n’ai plus que toi. Mais il ne réussit
qu’à la foutre en boule. Il lui dit seulement, « je voudrais te mettre en garde
contre Billy. »

Elle devint de glace. « Chamcha, écoute-moi. Je veux bien en parler avec


toi, pour cette fois, parce que derrière toute ta connerie tu m’aimes peut-être
un petit peu. Met*, toi bien dans la tête, s’il te plaît, que je suis une femme
intelligente. J’ai lu Finnegans Wake et je manie bien la critique
postmoderniste de l’Occident, par exemple que notre société n’est capable
que de pastiche : un monde “aplati Quand je deviens la voix d’un flacon de
bain moussant, j’entre en Terre-Aplatie en pleine connaissance, je
comprends ce que je fais et pourquoi. C’est-à-dire que je gagne de l’argent.
Et en tant que femme intelligente, capable de parler pendant un quart
d’heure du stoïcisme et un peu plus du cinéma japonais, je te le dis,
Chamcha, j’ai tout à fait conscience de la réputation du petit Billy. Ne me
fais pas de discours sur l’exploitation. Nous connaissions déjà l’exploitation
quand vous portiez encore des peaux de bête. Essaie d’être femme, laide et
juive pour voir. Tu supplieras de devenir noir. Excuse-moi : de couleur.

— Alors tu reconnais qu’il t’exploite », réussit à placer Chamcha, mais le


torrent reprit. « Ça change quoi ? pépia-t-elle comme Titi qui parle à Gros-
Minet. Billy est un garçon amusant, un artiste de la combine, un des grands.
Qui sait combien de temps ça durera ? Je vais te dire de quoi je n’ai pas
besoin : le patriotisme, Dieu et l’amour. Ils sont définitivement exclus du
voyage. J’aime bien Billy parce qu’il n’est pas dupe.

— Mimi, dit-il, il m’est arrivé quelque chose », mais elle protestait encore
trop et n’entendit pas. Il raccrocha sans lui donner son adresse.
Elle le rappela, quelques semaines plus tard, et maintenant les règles non
dites étaient établies ; elle ne lui demanda pas ses coordonnées, il ne les lui
donna pas, et tous deux avaient conscience qu’une époque était révolue,
qu’ils s’étaient éloignés l’un de l’autre, et qu’il était temps de se dire adieu.
Mimi ne parlait que de Billy : ses projets de films hindi en Angleterre et aux
États-Unis, en invitant de grandes vedettes, Vinod Khanna, Sridevi, pour
faire des cabrioles devant la mairie de Bradford et le pont de Goldengate -«
évidemment, c’est une façon d’échapper au fisc », chantonnait Mimi
gaiement. En fait, ça chauffait pour Billy ; Chamcha avait vu son nom dans
les journaux, associé aux termes de contrôle fiscal et de fraude fiscale,
mais, comme dit Mimi, un combinard sera toujours un combinard. « Alors
il me dit, tu veux un vison ? Je lui dis, Billy, ne m’achète rien, mais il dit,
qui parle d’acheter ? Prends un vison. Ce sont les affaires. » Ils étaient à
nouveau à New York, et Billy avait loué une Mercedes bien longue, et « un
chauffeur bien long aussi ». En arrivant chez le fourreur, ils avaient l’air
d’un émir du pétrole avec sa poule. Mimi essaya les modèles à cinq chiffres
en attendant un signe de Billy. Finalement, il dit, tu aimes celui-ci ? Il est
beau. Billy, chuchota-t-elle, il coûte quarante mille, mais il était déjà en
train d’amadouer le vendeur : c’était un vendredi après-midi, les banques
étaient fermées, le magasin accepterait-il un chèque.

« Maintenant, ils savent que c’est un émir du pétrole, alors ils disent oui,
nous partons avec le manteau, et il m’emmène dans une autre boutique une
rue plus loin, il montre le manteau et dit, Je viens d’acheter ça pour
quarante mille dollars, voici la facture, est-ce que vous m’en donneriez
trente, j’ai besoin de liquide, pour le week-end. » – On fit attendre Mimi et
Billy pendant que le second magasin téléphonait au premier, et toutes les
sonneries d’alarme se mirent à sonner dans la tête du directeur, et cinq
minutes plus tard la police arriva, arrêta Billy pour chèque en bois, et lui et
Mimi passèrent le week-end en prison. Le lundi matin les banques ouvrirent
et on s’aperçut que le compte de Billy était crédité de quarante-deux mille
et cent dix-sept dollars, le chèque était donc avec provision. Il informa les
fourreurs qu’il avait l’intention de leur demander deux millions de dollars
pour diffamation, et l’affaire fut dans le sac, en quarante-huit heures ils
passèrent un accord amiable pour 250 000 dollars, rubis sur l’ongle. « Tu ne
le trouves pas fantastique ? demanda Mimi à Chamcha. Ce type est un
génie. Je veux dire, ça c’est classe. »
Je suis un homme, se dit Chamcha, qui ne connaît pas les combines, je vis
dans un monde amoral, où on ne cherche qu’à survivre, qu’à s’en tirer.
Mishal et Anahita Sufyan, qui, inexplicablement, continuaient à le traiter
comme une âme sœur, malgré toutes ses tentatives pour les en dissuader,
admiraient manifestement ceux qui déménageaient à la cloche de bois, qui
volaient à l’étalage, qui chapardaient : les artistes de la combine en général.
Il rectifia : elles n’admiraient pas, non. Ni l’une ni l’autre n’aurait volé un
œuf. Mais elles considéraient de tels individus comme des représentants de
l’esprit du temps, tel quel. À titre d’expérience il leur raconta l’histoire de
Billy Battuta et du manteau de vison. Leurs yeux brillaient, et à la fin elles
applaudirent et gloussèrent de plaisir : le mal impuni les faisait rire.
Chamcha se rendit compte que c’est ainsi qu’autrefois on avait ri et
applaudi aux exploits des bandits, Dick Turpin, Ned Kelly, Phoolan Devi, et
bien sûr l’autre Billy : William Bonney, le Kid.

« De Criminelles Idoles des Jeunes des Dépotoirs », lut Mishal en


imagination puis, riant de sa désapprobation, elle le traduisit en gros titres
d’un journal à scandale, tout en prenant des poses de pin-up avec son corps
long, et, comme le remarqua Chamcha, étonnant. Avec une moue exagérée,
ayant tout à fait conscience qu’elle l’avait troublé, elle ajouta d’une voix
mutine : « Bisou bisou ? »

Sa plus jeune sœur, ne voulant pas être en reste, essaya d’imiter la pose de
Mishal, avec moins d’efficacité. Elle arrêta agacée et ajouta d’un ton
boudeur : « Le problème, c’est que nous, nous avons de bonnes
perspectives. Une affaire de famille, pas de frères, c’est dans la poche. On
gagne du fric ici, hein ? Alors. » La pension Shaandaar était classée « Bed
and Breakfast », du genre de plus en plus utilisé par les conseils
d’arrondissement à cause de la crise du logement, pour y installer des
familles de cinq personnes dans une seule pièce, au mépris des règlements
de sécurité et d’hygiène, tout en réclamant des subventions au
gouvernement, pour « hébergement temporaire ». « Six livres par nuit et par
personne, dit Anahita à Chamcha installé sous les toits. Trois cent cinquante
livres par chambre et par semaine, c’est ce que ça rapporte d’habitude. Six
chambres occupées : fais le calcul toi-même. En ce moment, on perd trois
cents livres par mois avec cette chambre sous les toits, aussi j’espère que tu
te sens vraiment coupable. » Chamcha remarqua qu’avec une somme
pareille on pouvait louer un appartement privé pour toute une famille. Mais
ce ne serait pas classé en « hébergement temporaire » ; pas de subventions
pour de telles solutions. Les politiciens locaux qui luttaient contre la «
réduction » des subventions s’y opposeraient également. La lutte continue ;
pendant ce temps, Hind et ses filles ramassaient les sous, Sufyan, détaché
des biens de ce monde, allait en pèlerinage à La Mecque et rentrait pour
dispenser une sagesse simple, de la gentillesse et des sourires. Et derrière
les six portes qui s’entrouvraient à chaque fois que Chamcha allait au
téléphone ou aux toilettes, se tenait une trentaine d’êtres humains
temporaires, avec un peu d’espoir d’être un jour déclaré permanents.

Le monde réel.

« Pas la peine de faire cette tête de merlan frit, de toute façon, lui fit
remarquer Mishal Sufyan. Regarde où ça t’a mené ton respect de la loi. »

« Ton univers se rétrécit. » Hal Valance, homme très occupé, créateur des
Extraterrestres et seul propriétaire des droits, mit exactement dix-sept
secondes à féliciter Chamcha d’être encore en vie, avant de lui expliquer
pourquoi cela n’affectait absolument en rien la décision de la production de
l’émission de se passer de ses services. Valance avait commencé dans la
publicité et son vocabulaire ne s’était jamais remis du choc. Cependant,
Chamcha arrivait à suivre. Toutes ces années passées dans le doublage vous
apprennent un peu de mauvais langage. Dans le parler du marketing, un
univers désignait la totalité du marché potentiel pour un produit ou un
service donné : l’univers du chocolat, l’univers des régimes amaigrissants.
L’univers dentaire désignait tous ceux qui avaient des dents ; les autres
étaient le cosmos du dentier. « Je parle, Valance souffla avec sa plus belle
voix de Gorge Profonde, de ton univers ethnique. »

Encore les miens : Chamcha, déguisé avec son turban et le reste de ses
frusques mal assorties, s’accrochait à un téléphone situé dans un couloir
tandis que les yeux de femmes et d’enfants temporaires brillaient dans
l’entrebâillement des portes ; et il se demanda ce que les siens lui avaient
encore fait. « No capitche », dit-il, se souvenant du penchant de Valance
pour l’argot italo-américain – après tout, c’était l’auteur du slogan des fast-
food Getta pizza da action3. Cependant, en ce moment, Valance ne jouait
pas. « Les indices d’écoute montrent, souffla-t-il, que les minorités
ethniques ne regardent pas les émissions ethniques. Elles n’en veulent pas,
Chamcha. Elles veulent les foutues Dynastie, comme n’importe qui. Tu
n’as pas le bon profil, si tu me suis : avec toi dans l’émission c’est trop
racial. Les Extraterrestres est une trop bonne idée pour rester limitée à la
dimension raciale. Rien que les possibilités de la commercialisation, mais
c’est inutile que je t’explique. »

Chamcha se voyait dans le petit miroir craquelé au-dessus du téléphone. Il


ressemblait à un génie abandonné à la recherche d’une lampe magique. «
C’est un point de vue », répondit-il à Valance, sachant qu’il ne servait à rien
de discuter. Avec Hal, toute explication devenait a posteriori une
rationalisation. C’était un homme bien assis sur une seule chaise, qui avait
pris comme devise le conseil donné par Gorge Profonde à Bob Woodward :
Suivez l’argent. Il l’avait fait imprimer en grands caractères et l’avait
accrochée au mur de son bureau au-dessus d’une photo du film Les
Hommes du Président : Hal Holbrook (un autre Hal !) dans le parking, tapi
dans l’ombre. Suivez l’argent : cela expliquait, aimait-il raconter, ses cinq
épouses, toutes riches, dont il avait reçu de chacune une coquette pension
alimentaire. Actuellement il était marié avec une enfant sous-alimentée,
peut-être trois fois plus jeune que lui, avec des cheveux auburn qui lui
descendaient à la taille et un air spectral qui aurait fait d’elle une grande
beauté un quart de siècle plus tôt. « Celle-là n’a pas un radis ; elle m’a pris
pour tout ce que j’ai gagné et quand elle l’aura mangé elle foutra le camp »,
avait dit Valance à Chamcha, à leur belle époque. « Tant pis. Je suis aussi un
être humain. Cette fois c’est, l’amour. » Au berceau. Pas moyen d’y
échapper de nos jours. Chamcha au téléphone se rendit compte qu’il ne se
souvenait pas du nom de l’enfant. « Tu connais ma devise », disait Valance.
« Oui, répondit Chamcha d’une voix neutre. C’est la bonne ligne pour le
produit. » Le produit, pauvre con, étant toi.

Quand il avait rencontré Hal Valance (il y avait combien d’années ? Cinq,
peut-être six), lors d’un déjeuner à la White Tower, l’homme était déjà un
monstre : l’image parfaite du type qui s’est fait lui-même, avec tout un
assortiment d’attributs collés sur un corps qui, d’après les propres mots de
Hal, « s’entraînait pour devenir Orson Welles ». Il fumait des caricatures
absurdes de cigares, refusant les marques cubaines à cause de ses positions
capitalistes sans compromis possible. Il possédait un gilet aux couleurs de
l’Union

Jack et tenait à faire flotter un drapeau sur son agence et aussi au-dessus de
la porte de sa maison à Highgate ; aimait s’habiller comme Maurice
Chevalier et, dans les grandes présentations, il chantait devant ses clients
stupéfaits, avec un canotier et une canne à pommeau d’argent ; prétendait
posséder le premier château de la Loire où on avait installé un télex et un
télécopieur ; et faisait grand cas de sa relation « privilégiée » avec le
Premier ministre qu’il appelait du terme affectueux de « Mrs Torture ». La
personnification du philistinisme triomphant, Hal à l’accent anglo-
américain, était une des gloires du temps, le créatif de l’agence la plus en
vue de la ville, la Société Valance et Lang. Comme Billy Battuta il aimait
les grosses voitures conduites par de gros chauffeurs. On disait qu’une fois,
alors qu’il se faisait conduire très vite sur une route de Cornouailles afin de
« chauffer » un mannequin finlandais de deux mètres particulièrement
glacial, il y avait eu un accident : pas de blessés, mais quand l’autre
conducteur était sorti furieux de sa voiture complètement écrasée, il était
encore plus grand que le garde du corps de Hal. Au moment où le colosse
lui fonçait dessus, Hal baissa sa vitre automatique et lui souffla, avec un
doux sourire : « Je vous conseille vivement de faire demi-tour et de filer en
vitesse ; parce que si vous ne le faites pas dans les quinze secondes, cher
monsieur, je vais vous faire descendre. » Les autres génies de la publicité
étaient célèbres pour leur œuvre : Mary Wells pour les avions de la
Compagnie Braniff qu’elle avait fait peindre en rose vif, David Ogilvy pour
le bandeau qu’il portait sur l’œil, Jerry délia Femina pour « En direct, de la
part de ces gens merveilleux qui vous ont fait cadeau de Pearl Harbor ».
Valance, dont l’agence ne s’occupait que de vulgarité bon marché et
joyeuse, arnaque et bastringue, était connu dans la profession pour son (sans
doute apocryphe) « Je vais vous faire descendre », une tournure de phrase
qui prouvait, à ceux qui savaient, que ce type avait vraiment du génie.
Chamcha l’avait longtemps soupçonné d’avoir inventé toute l’histoire, avec
les ingrédients nécessaires – le glaçon finlandais, les deux brutes, les
voitures coûteuses, Valance dans le rôle de Blofeld et pas de 007 dans les
parages – et de l’avoir colportée lui-même en sachant que c'était bon pour
les affaires.
Le déjeuner était donné pour remercier Chamcha de son rôle dans une
récente campagne à tout casser pour les régimes amaigrissants Mincelette.
Saladin avait fait la voix d’une cellule dans un dessin animé : Salut. Je
m’appelle Cal, et je suis une calorie triste. Quatre plats et du champagne à
volonté comme récompense pour avoir persuadé les gens de mourir de
faim. Comment est-ce qu’une pauvre calorie peut gagner sa vie ? Merci
Mincelette, je n’ai plus de travail. Chamcha ne savait pas à quoi s’attendre
avec Valance. En tout cas, il lui parla sans détour. Hal le félicita « Tu étais
très bon pour un type légèrement coloré. » Puis il continua en regardant
Chamcha bien en face : « Laisse-moi te dire plusieurs choses. Au cours des
trois derniers mois, nous avons refait le cliché pour une affiche de beurre de
cacahuète parce qu’elle était plus efficace sans le gosse noir à l’arrière-plan.
Nous avons refait l’enregistrement du jingle publicitaire d’une société de
construction parce que le Président pensait que le chanteur avait des
intonations de noir, même s’il était blanc comme un foutu drap, et même si,
l’année d’avant, on avait utilisé un noir qui, heureusement pour lui, n’avait
pas trop de blues dans la voix. Une grande compagnie aérienne nous a dit
qu’elle ne voulait plus qu’on montre de noirs dans leurs films annonces,
même s’il s’agissait de véritables employés de la compagnie. Un acteur noir
est venu passer une audition et il portait un badge Égalité Raciale, une main
noire serrant une main blanche. Je lui ai dit ceci : ne va pas t’imaginer que
je vais te traiter mieux que les autres, mon pote. Tu me suis ? Tu suis ce que
je te raconte ? » Saladin se rendit compte qu’il était en train de passer une
sacrée audition. Il répondit : « Je n’ai jamais eu l’impression d’appartenir à
une race. » Quand Hal Valance créa sa société de production, c’est peut-être
pour cela que Chamcha fut sur sa « liste A » ; et pour cela, en fin de
compte, qu’on lui confia Maxim Alien.

Quand l’émission Les Extraterrestres commença à subir les critiques des


extrémistes noirs, ils donnèrent un surnom à Chamcha. En raison de son
éducation dans une école privée et de son intimité avec le Valance détesté,
on l’appela « Oncle Tom Café au lait ».

Apparemment les pressions politiques exercées sur l’émission s’étaient


accrues pendant l’absence de Chamcha, orchestrées par un certain DrUhuru
Simba. « Docteur en quoi, ça me dépasse, dit la gorge profonde de Valance
au téléphone. Nos, heu, chercheurs n’ont encore rien trouvé. » Des
manifestations, une apparition gênante à l’émission Droit de réponse. « Ce
type est bâti comme une putain de tank. » Chamcha les imagina tous les
deux, Valance et Simba, l’antithèse l’un de l’autre. Les protestations
semblaient avoir abouti : Valance « dépolitisait » l’émission, en mettant
Chamcha à la porte et en plaçant un énorme Teuton blond avec des
pectoraux et une moumoute dans le maquillage de prothèse et l’image de
synthèse. Un Schwarzenegger en caoutchouc, une version synthétique,
branchée de Rutger Hauer dans Blade Runner. Les juifs avaient également
disparu : à la place de Mimi, il y avait une voluptueuse poupée goye. « J’ai
fait savoir au Dr Simba : Fous ça dans ton putain de doctorat, je n’ai pas eu
de réponse. Il va falloir qu’il travaille un peu plus s’il veut conquérir ce
petit pays-/à. Moi, déclara Hal Valance, j’adore ce putain de pays. C’est
pourquoi je vais le vendre à ce putain de monde entier, le Japon,
l’Amérique, la foutue Argentine. Je vais leur fourguer. J’ai passé ma foutue
vie à faire ça : vendre cette foutue nation. Le drapeau. » Chamcha ne
comprenait pas ce qu’il disait. À chaque fois qu’il abordait ce sujet, il
devenait violet et pleurait souvent. C’est exactement ce qu’il fit au
restaurant White Tower, cette première fois, tout en s’empiffrant de cuisine
grecque. Chamcha se rappela soudain de la date : juste après la guerre des
Malouines. À cette époque les gens avaient tendance à jurer fidélité à la
nation, à fredonner des chants patriotiques dans les autobus. Alors quand
Valance, en sirotant un énorme ballon d’armagnac, se lança dans son
numéro – « Je vais te dire pourquoi j’adore ce pays » -Chamcha, lui-même
partisan de la guerre des Malouines, eut l’impression de déjà connaître la
suite. Mais Valance se mit à décrire le programme de recherches d’une
compagnie aérospatiale britannique, un de ses clients, qui venait de
révolutionner la construction des systèmes de guidage des missiles par
l’étude du vol des mouches domestiques. « Corrections de la trajectoire
pendant le vol, chuchota-t-il d’une voix théâtrale. Traditionnellement faites
Tendant le vol : on ajuste l’angle un petit peu en haut, un pètit peu en bas,
un chouia à droite ou à gauche. Mais des scientifiques, en étudiant des films
au ralenti de l’humble mouche domestique, ont découvert que ces petites
bougresses font toujours, mais toujours, les corrections à angle droit. » Il
lui fit la démonstration avec la main tendue, la paume à plat, les doigts
joints. « Bzzz ! Bzzz ! En réalité ces petites chipies volent verticalement, en
haut, en bas ou sur les côtés. Beaucoup plus précis. Beaucoup plus
économique en carburant. Essaie de faire ça avec un moteur qui a besoin
d’une circulation d’air d’avant en arrière, et qu’est-ce qu’il se passe ? Ton
putain de truc ne peut plus respirer, il cale, il tombe du ciel sur tes putains
d’alliés. Mauvais karma. Tu me suis. Tu suis ce que je te dis. Alors ces
mecs, ils inventent un moteur avec circulation d’air tridirectionnelle :
d’avant en arrière, de haut en bas, d’un côté à l’autre. Et banco : un missile
qui vole comme une putain de mouche, et qui peut toucher une pièce de
cinquante pence à une vitesse au sol de cent soixante kilomètres heure à une
distance de cinq kilomètres. C’est ça que j’adore dans ce pays : son génie.
Les plus grands inventeurs du monde. C’est superbe : j’ai raison ou j’ai
raison ? » Il était tout à fait sérieux. Chamcha répondit : « Tu as raison. » «
Tu as raison de dire que j’ai raison », confirma l’autre.

Ils se rencontrèrent pour la dernière fois juste avant le départ de Chamcha


pour Bombay : déjeuner dominical à la résidence de Highgate avec le
drapeau. Des boiseries de palissandre, une terrasse avec des vasques en
pierre, la vue sur une colline boisée. Valance se plaignit qu’un nouveau
lotissement allait gâcher le paysage. On pouvait s’attendre à un repas
agressivement chauvin rosbif boudin du Yorkshire, choux de Bruxelles4.
Bébé, l’épouse nymphette, ne se joignit pas à eux, mais mangea un
sandwich de combeef chaud au pain de seigle tout en jouant au billard
américain dans la pièce à côté. Des domestiques, un bourgogne du tonnerre,
encore de l’armagnac, des cigares. Le paradis du self-made man, admit
Chamcha, avec un peu d’envie.

Après le déjeuner, une surprise. Valance le conduisit dans une pièce où se


tenaient deux clavicordes d’une grande délicatesse et d’une grande légèreté.
« J’en fabrique, avoua Valance. Pour me détendre. Bébé veut que je lui
fabrique une putain de guitare. » Le talent de Hal Valance comme facteur
était indéniable, et d’une certaine façon en contradiction avec le reste de sa
personnalité. « Mon père était de la partie », avoua-t-il à Chamcha qui
l’interrogeait, et Saladin comprit qu’on lui avait accordé le privilège
d’entrer dans la seule pièce où restait quelque chose du Valance d’origine,
le Harold produit par l’histoire et le sang et pas par la frénésie de son
cerveau.

Quand ils quittèrent la pièce secrète des clavicordes, le Hal Valance


habituel réapparut instantanément. Se penchant sur la balustrade de la
terrasse, il confia : « Ce qui est le plus étonnant chez elle, c’est la dimension
de ce qu’elle entreprend. » Qui ? Bébé ? Chamcha ne comprenait pas. « Je
parle de tu-sais-qui, lui expliqua Valance pour l’aider. Torture. Maggie la
Garce. » Oh. « Elle est radicale, on peut le dire. Ce qu’elle veut – ce qu’elle
croit vraiment pouvoir atteindre nom de Dieu – c’est littéralement inventer
une putain de classe moyenne entièrement nouvelle dans ce pays. Se
débarrasser de la vieille classe moyenne molle et incompétente du Surrey et
du Hampshire, et la remplacer par la nouvelle. Des gens sans passé, sans
histoire. Des gens qui en veulent. Des gens qui en veulent vraiment, et qui
savent qu’avec elle, ils peuvent vraiment y arriver. Jamais personne n’a
essayé de remplacer toute une putain de classe, et ce qu’il y a de plus
étonnant c’est qu’elle va peut-être réussir s’ils ne l’ont pas avant. La vieille
classe. Les morts. Tu suis ce que je te dis. » « Je crois », mentit Chamcha. «
Et pas seulement les hommes d’affaires, dit Valance d’une voix pâteuse.
Les intellectuels aussi. Terminé avec cette bande de pédés. Voilà les mecs
qui en veulent, et sans culture. Les nouveaux professeurs, les nouveaux
peintres, tout. C’est une putain de révolution. La nouveauté qui arrive dans
un pays bourré de putains de vieux cadavres. Ça va être quelque chose. Ça
l’est déjà. »

Bébé vint les voir, en ayant l’air de s’ennuyer. « Il est temps de partir,
Chamcha, ordonna son mari. Le dimanche après-midi nous nous mettons au
lit et nous regardons des cassettes porno. C’est tout un monde nouveau,
Saladin. Tous devront y venir un jour. »

Pas de compromis. Tu es dans le coup ou tu es mort. Ce n’était pas la


façon de voir de Chamcha ; ni la sienne, ni celle de l’Angleterre qu’il avait
idolâtrée et qu’il était venu conquérir. Il aurait dû comprendre à ce moment-
là : on lui donnait, on lui avait donné à temps, un avertissement.

Et maintenant le coup de grâce. « Faut pas m’en vouloir, murmura


Valance à son oreille. À un de ces jours, hein ? OK, d’accord.

— Hal, s’obligea-t-il à dire. J’ai un contrat. »

Comme un bouc à l’abattoir. La voix dans son oreille était ouvertement


amusée. « Ne sois pas ridicule, lui dit-il. Bien sûr que non. Lis ce qui est
imprimé en tout petit. Prends un avocat pour le lire. Traîne-moi en justice.
Fais ce que tu dois faire. Ça m’est égal. Tu comprends ? Tu es du passé. »
Tonalité.

Laissé tomber par une Angleterre étrangère, abandonné dans une autre,
Mr Saladin Chamcha en pleine dépression reçut des nouvelles d’un ancien
compagnon qui connaissait manifestement de meilleures fortunes. Le
hurlement de sa propriétaire – « Tini bénché achén ! » – l’avertit qu’il se
passait quelque chose. Hind aux robes gonflées courait dans les couloirs de
Shaandaar Bed and Breakfast, en agitant ce qui se révéla être le dernier
numéro de la revue de cinéma indien Ciné-Blitz. Des portes s’ouvrirent ;
des êtres temporaires passèrent la tête, étonnés et inquiets. Mishal Sufyan
sortit de sa chambre en laissant voir des mètres de peau nue entre son
débardeur trop court et son jean 501. Hanif Johnson sortit du bureau qu’il
avait gardé de l’autre côté du couloir, dans un costume trois-pièces incongru
et bien coupé, et, frappé par la peau nue, se couvrit le visage. « Dieu ait
pitié », dit-il. Mishal l’ignora et appela sa mère : « Que se passe-t-il ? Qui
est vivant ?

— Éhontée de nulle part, lui répondit Hind, va couvrir ta nudité.

— Fais chier, dit-elle entre ses dents, fixant un œil mutin sur Hanif
Johnson. Et le pneu que tu as autour de la taille entre ton sari et ton choli,
explique-moi. » À l’autre bout du couloir, dans la pénombre, on pouvait
voir Hind coller Ciné-Blitz sous le nez de ses locataires, en répétant, il est
vivant. Avec la ferveur des Grecs qui, après la disparition de Lambrakis,
recouvrirent les murs du pays de la lettre Z. Zeta : il est vivant.

« Qui ? redemanda Mishal.

— Gibreel, crièrent les enfants temporaires. Farishta bén-ché achéert. »


Hind disparut dans l’escalier sans remarquer que sa fille aînée retournait
dans sa chambre – en laissant la porte entrouverte ; – et qu’elle était suivie,
quand il eut vérifié que la voie était libre, par Hanif Johnson, l’avocat bien
connu, avec costume et bottes, qui avait gardé un bureau ici pour rester en
contact avec son électorat, qui avait également une belle clientèle dans les
quartiers chics, d’excellentes relations avec le Parti Travailliste et qui était
accusé par le député du coin de vouloir lui prendre sa place aux prochaines
élections.
À quelle date était situé le dix-huitième anniversaire de Mishal ? – Pas
avant quelques semaines. Et où se trouvait sa sœur, sa compagne de
chambre, sa copine, son ombre, son écho et son faire-valoir ? Où se trouvait
son chaperon potentiel ? Elle se trouvait : dehors.

Mais reprenons :

L’article de Ciné-Blitz disait qu’une récente maison de production, installée


à Londres, et dirigée par le jeune homme d’affaires prodige Billy Battuta,
dont l’intérêt pour le cinéma était bien connu, s’était associée avec le
célèbre producteur indépendant indien, Mr S.S. Sisodia dans le but de
réaliser un film pour le retour à l’écran du légendaire Gibreel, qui, selon une
information exclusive, avait échappé pour la seconde fois à la mort. On
citait la star : « C’est vrai, j’avais retenu une place dans l’avion sous le nom
de Najmuddin. Je sais que, quand les policiers ont découvert qu’il s’agissait
de mon pseudonyme – en réalité, mon vrai nom -cela a causé beaucoup de
peine chez moi, et je prie sincèrement mes admirateurs de bien vouloir
m’en excuser. Vous voyez, la vérité, c’est que, grâce à Dieu, j’ai raté mon
avion, et comme en aucun cas je ne souhaitais que mon voyage tombe à
l’eau, excusez-moi, je ne voulais pas faire de jeu de mots, je n’ai pas fait
rectifier la fiction de mon décès et j’ai pris un vol suivant. Une telle chance
: à la vérité, un ange a dû veiller sur moi. » Cependant, après réflexion, il
avait conclu qu’il avait tort de priver son public, de cette façon peu élégante
et blessante, de la vérité et aussi de sa présence sur l’écran. « En
conséquence, j’ai accepté ce projet dans lequel je me suis engagé totalement
et avec joie. » Le film devait être – quoi d’autre – un film théologique, mais
d’un nouveau genre. Il se passerait dans une ville de sable fabuleuse et
imaginaire, et raconterait la rencontre d’un prophète et d’un archange ; ainsi
que la tentation du prophète, et le choix qu’il avait fait de la voie de la
pureté et non de celle du vil compromis. Le producteur, Sisodia, informait
Ciné-Blitz : « C’est un film qui décrit comment la nouveauté entre dans le
monde. » – Mais ne serait-il pas reçu comme un blasphème, un crime
contre… – « Certainement pas, affirmait Billy Battuta. La fiction, c’est la
fiction ; les faits sont les faits. Nous n’avons pas comme but de faire une
sorte de méli-mélo comme le film Le Message dans lequel, à chaque fois
qu’on entendait parler le Prophète Mahomet (que la paix soit avec lui !), on
ne voyait que la tête de son chameau, remuant la bouche. Ça, – excusez-
moi de vous le faire remarquer – n’a aucune classe. Nous faisons un film de
bon goût et de qualité. Un conte moral : comme – comment ça s’appelle
déjà ? – des fables. »

« Comme un rêve », disait Mr Sisodia.

Quand Anahita et Mishal Sufyan apportèrent la nouvelle dans la chambre


de Chamcha, il se lança dans la plus grande fureur qu’elles avaient jamais
vue, une rage dont l’effet terrifiant fit tellement monter sa voix qu’on eut
l’impression qu’elle allait se déchirer, comme si des couteaux lui avaient
poussé dans la gorge et allaient réduire ses cris en lambeaux ; son haleine
pestilentielle les chassa presque de la pièce, et avec ses bras levés et ses
pieds de bouc qui dansaient, il ressemblait enfin au diable dont il était
devenu l’image. « Menteur, hurlait-il à Gibreel absent. Traître, déserteur,
ordure. Raté l’avion, hein ? Alors c’était la tête de qui sur mes genoux, dans
mes mains… ? – qui a reçu des caresses, raconté ses cauchemars, et qui, en
définitive, est tombé du ciel en chantant ?

— Allez, allez, le suppliait Mishal terrifiée. Calme-toi. Si tu continues,


m’man va arriver dans une minute. »

Saladin s’apaisa, il redevint un tas pathétique et caprin, ne menaçant


personne. « Ce n’est pas vrai, gémissait-il. Ce qui est arrivé, nous est arrivé
à tous les deux.

— Bien sûr, lui dit Anahita d’une voix encourageante. De toute façon,
personne ne croit ces revues de cinéma. Ils disent n’importe quoi. »

Les deux sœurs sortirent à reculons, retenant leur respiration, et laissèrent


Chamcha à son malheur, sans remarquer quelque chose de tout à fait
extraordinaire. Mais il ne faut pas les blâmer ; les singeries de Chamcha
suffisaient à distraire l’œil le plus attentif. En toute justice, on doit signaler
que Saladin lui-même ne se rendit pas compte du changement.

Que se passa-t-il ? Ceci : au cours de la brève mais violente colère de


Chamcha contre Gibreel, les cornes de sa tête (il faudrait dire d’abord
qu’elles avaient poussé de plusieurs centimètres tandis qu’il se languissait
dans la soupente du Shaandaar Bed and Breakfast) avaient nettement,
véritablement – d’environ dix-huit millimètres – diminué.

Dans l’intérêt de la stricte vérité, on doit ajouter que, plus bas sur son
corps transformé – dans une culotte empruntée (la bienséance nous interdit
de fournir des détails plus explicites) –, quelque chose d’autre, n’en disons
pas plus, rapetissa aussi.

Cela étant dit : il se révéla que l’optimisme de la revue importée était


infondé, parce que quelques jours après sa publication, les journaux locaux
annoncèrent l’arrestation de Billy Battuta dans un restaurant sushi, en plein
New York, avec sa compagne, Mildred Mamoulian, décrite comme une
actrice d’une quarantaine d’années. Il avait pris contact avec de grandes
dames de la haute société, « celles qui faisaient bouger les choses », pour
leur demander des sommes « très substantielles », dont il prétendait avoir
besoin pour se libérer d’une secte d’adorateurs du diable. Qui a arnaqué,
arnaquera : c’est sans doute ce que Mimi Mamoulian aurait décrit comme
un beau coup. En pénétrant au cœur du sentiment religieux américain,
suppliant qu’on le sauve – « quand on vend son âme, on ne peut pas espérer
la racheter bon marché » – Billy avait encaissé, d’après les enquêteurs, «
des sommes à six chiffres ». À la fin des années 80, la communauté
internationale des croyants désirait un contact direct avec le surnaturel, et
Billy, qui affirmait avoir invoqué (et par conséquent avait besoin qu’on l’en
sauve) des esprits infernaux, avait trouvé le filon, surtout parce que le
Diable qu’il offrait acceptait démocratiquement la dictature du Dollar Tout-
Puissant. En échange de leurs gros chèques Billy offrit une vérification aux
grandes dames du West Side : oui, le Diable existe ; je l’ai vu de mes
propres yeux – mon Dieu, c’est effrayant ! – et si Lucifer existait, Gabriel
aussi ; si on avait vu brûler le Feu de F Enfer, alors quelque part, au-dessus
de l’arc-en-ciel, le Paradis brillait sûrement. On affirmait que Mimi
Mamou-lian avait joué un rôle important dans l’escroquerie, suppliant et
pleurant toutes les larmes de son corps. Ils se firent prendre par imprudence,
repérés au restaurant Takesushi (rigolant et plaisantant avec le chef) par une
certaine Mrs Aileen Struwelpeter qui avait, l’après-midi même, donné au
couple désemparé et terrifié un chèque de cinq mille dollars. Mrs
Struwelpeter n’était pas sans influence dans la police new-yorkaise, et les
flics arrivèrent avant que Mimi ait fini sa tempura. Ils partirent sans opposer
de résistance. Sur les photos des journaux, Mimi portait ce que Chamcha
crut être un manteau de vison de quarante mille dollars, et sur le visage une
expression qui ne trompait personne.

Allez vous faire foutre.

Pendant longtemps, on n’entendit plus parler du film de Farishta.

C’était ainsi, ce n’était pas ainsi, alors que l’incarcération de Saladin


Chamcha dans le corps d’un diable et la soupente du Shaandaar Bed and
Breakfast durait depuis des semaines et des mois, il devint impossible de ne
pas remarquer que son état empirait régulièrement. Ses cornes (malgré une
diminution isolée, momentanée et passée inaperçue) s’étaient épaissies et
allongées, se tordant en arabesques capricieuses, couronnant sa tête d’un
turban d’os sombres. Une barbe longue et épaisse lui avait poussé,
déconcertante dans ce visage rond et lunaire, qui n’avait jamais été très
poilu auparavant ; en fait, tout son corps se couvrait de poils, et à la base de
son épine dorsale une queue fine avait même bourgeonné, qui s’allongeait
de jour en jour et l’avait déjà obligé à abandonner le port du pantalon ; à la
place, il fourrait son nouveau membre dans des culottes salwar bouffantes
que Anahita Sufyan avait piquées dans la collection de sous-vêtements
généreusement taillés de sa mère. On imagine aisément la détresse
engendrée en lui par sa métamorphose continue en une sorte de djinn en
bouteille. Ses goûts eux-mêmes changeaient. Toujours difficile sur la
nourriture, il était effrayé de voir que son palais devenait grossier, au point
que tous les aliments finirent par se ressembler, et parfois il se surprenait en
train de mâchouiller sans y penser ses draps ou de vieux journaux, et il
reprenait ses esprits avec un sursaut, honteux et coupable devant cette
preuve supplémentaire de son éloignement de l’humanité et son
rapprochement – oui – de la caprinité. Il fallait des quantités toujours
croissantes de bain de bouche vert pour maintenir son haleine dans des
limites acceptables. C’était trop pénible à supporter.

Sa présence dans la maison était une épine continuelle plantée dans le


flanc de Hind, chez qui le regret de l’argent perdu se mêlait aux restes de sa
terreur initiale, même s’il est vrai de dire que la sorcellerie de l’habitude
l’avait apaisée, l’aidant à voir dans l’état de Saladin une sorte de maladie
comme celle d’Elephant Man, quelque chose de dégoûtant mais qui ne
faisait pas forcément peur. « Qu’il me fiche la paix et je le laisserai
tranquille, disait-elle à ses filles. Et vous, enfants de mon désespoir,
pourquoi passez-vous votre temps, assises là-haut, avec un malade pendant
que votre jeunesse s’envole, qui peut le dire, mais dans cette Vilayet il me
semble que tout ce que je savais est un mensonge, comme l’idée que les
jeunes filles doivent aider leur mère, penser au mariage, s’appliquer à leurs
études, et ne pas rester en compagnie de boucs, à qui, selon notre coutume,
nous tranchons la gorge pour la fête de l’Aïd. »

Cependant, son mari restait attentif même après l’étrange incident qui eut
lieu quand il monta dans la soupente et suggéra à Saladin que ses filles
n’avaient pas forcément tort, que peut-être, comment dire, on pouvait
mettre fin à la possession du corps par l’intercession d’un mollah ? En
entendant faire mention d’un prêtre Chamcha se cabra, leva les deux bras
au-dessus de sa tête, et d’une façon mystérieuse la chambre se remplit d’une
fumée épaisse et sulfureuse cependant qu’il poussait un cri aigu et haut
perché avec une sorte de déchirement qui transperça les tympans de Sufyan
comme une pique. La fumée se dissipa assez vite, parce que Chamcha
ouvrit la fenêtre en grand et agita les bras pour chasser l’odeur, très gêné,
tout en s’excusant auprès de Sufyan. « Je suis incapable de dire ce qui
m’arrive – mais parfois, j’ai peur d’être en train de me transformer en
quelque chose, – quelque chose qu’il faut bien appeler mauvais. »

Sufyan, toujours gentil, s’approcha de Chamcha qui se tenait les cornes,


lui caressa l’épaule et essaya comme il put de le réconforter. « On discute
depuis longtemps, commença-t-il gauchement, de la question de l’instabilité
de l’être. Par exemple, dans De rerum natura, le grand Lucrèce nous dit la
chose suivante : quodcumque suis mutatum fini-bus exit, continuo hoc
mors est illius quod fuit ante. Ce qui traduit, excusez ma maladresse, donne
“Tout ce qui en changeant dépasse ses propres limites” – c’est-à-dire,
inonde ses berges – ou, peut-être, rompt ses limites – si l’on peut dire, ne
respecte pas ses propres règles, mais je pense que c’est une traduction trop
libre… enfin, Lucrèce dit “cette chose, en agissant ainsi, entraîne la mort
immédiate de son ancien moi”. Cependant, le doigt de l’ancien instituteur se
dressa, dans Les Métamorphoses, le poète Ovide a un point de vue
diamétralement opposé. Il déclare ainsi : “Comme la cire molle” – chauffée,
vous voyez, pour cacheter des documents par exemple ou des choses
comme ça -“est marquée par de nouveaux dessins Et change de forme et ne
semble jamais la même, Tout en restant cependant la même, ainsi nos âmes”
– vous comprenez, cher monsieur ? Nos esprits ! Nos essences immortelles
! – “Restent toujours les mêmes, mais adoptent Dans leurs migrations des
formes toujours changeantes. »

Maintenant il sautillait d’un pied sur l’autre, plein du frisson des mots
anciens. « J’ai toujours préféré Ovide à Lucrèce, déclara-t-il. Votre âme,
mon pauvre cher monsieur, reste la même. Ce n’est que dans sa migration
qu’elle a adopté cette forme changeante actuelle.

— C’est un maigre réconfort, dit Chamcha en retrouvant une trace de son


ancienne ironie. Soit j’accepte Lucrèce et j’en conclus qu’une mutation
démoniaque et irréversible a lieu au plus profond de moi, soit je parie sur
Ovide et je reconnais que ce qui apparaît maintenant n’est que la
manifestation de ce qui se trouvait déjà là.

— J’ai mal présenté mon argumentation, s’excusa Sufyan malheureux. Je


voulais simplement vous rassurer.

— Quelle consolation peut-il y avoir, répondit Chamcha amèrement, le


poids de son malheur étouffant son ironie, pour un homme dont le vieil ami
et sauveur est aussi chaque nuit l’amant de sa femme, encourageant ainsi -
comme vos livres anciens vous le confirmeraient sans doute

— la croissance des cornes du cocu ? »

À aucun moment de la journée le vieil ami, Jumpy Joshi, ne pouvait


s’empêcher de penser que, pour la première fois de sa vie aussi loin qu’il
s’en souvenait, il avait perdu la volonté de conduire sa vie en accord avec
ses principes moraux. Au centre sportif où il enseignait les arts martiaux à
un nombre toujours plus grand d’élèves, mettant en relief l’aspect spirituel
de ces disciplines pour leur plus grand amusement (« Ah, oui, Sauterelle »,
lui disait pour le taquiner son élève vedette, Mishal Sufyan, avec un pur
accent chinois, « quand honorable cochon fasciste saute sur toi dans allée
sombre, offre lui connaissance de Bouddha avant de lui balancer ton pied
dans ses honorables couilles ») – il commença à manifester une telle
intensité passionnée que ses élèves, se rendant compte qu’il exprimait une
angoisse intérieure, s’inquiétèrent. Quand Mishal lui en parla à la fin d’une
séance qui les laissait meurtris et haletants, une séance au cours de laquelle
le professeur et la vedette s’étaient jetés l’un contre l’autre comme les plus
affamés des amants, il lui retourna sa question avec un manque inhabituel
de franchise. « C’est l’histoire de la paille et de la poutre », lui dit-il. Ils se
tenaient près des distributeurs automatiques. Elle haussa les épaules. «
D’accord, dit-elle. J’avoue, mais garde le secret ? » Il saisit son Coca : «
Quel secret ? » Innocent Jumpy. Mishal lui chuchota à l’oreille : « On me
baise. Ton ami : Mister Hanif Johnson, Avocat Au Barreau. »

Il fut choqué, ce qui irrita Mishal. « Allez, ce n’est pas comme si j’avais
quinze ans. » Il protesta, faiblement « Si jamais ta mère », et à nouveau elle
s’énerva. « Si tu veux savoir, dit-elle agacée, c’est pour Anahita que je me
fais du souci. Elle veut tout ce que j’ai. Et elle, elle a vraiment quinze ans. »
Jumpy remarqua qu’il avait renversé son gobelet en carton et qu’il y avait
du Coca sur ses chaussures. « Allez crache, insista Mishal. J’ai avoué. C’est
ton tour. »

Mais Jumpy n’arrivait pas à parler ; il secouait toujours la tête à propos de


Hanif. « Ce serait la fin de sa carrière », dit-il. Mishal le regarda de haut. «
Oh, j’ai compris, dit-elle. D’après toi je ne suis pas assez bien pour lui. » Et
en partant, par-dessus son épaule : « Voilà, Sauterelle. Les saints ne baisent
jamais ? »

Pas si saint que ça. Il n’était pas fait pour la sainteté, pas plus que le
personnage de David Carradine dans le vieux feuilleton Kung Fu : comme
Sauterelle, comme Jumpy. Chaque jour il s’épuisait en s’efforçant de rester
à l’écart de la grande maison de Notting Hill, et chaque soir il échouait
devant la porte de Pamela, le pouce dans la bouche, s’arrachant les peaux
autour des ongles, repoussant le chien et son sentiment de culpabilité, se
dirigeant sans perdre de temps vers la chambre. Où ils se jetaient l’un sur
l’autre, leur bouche cherchant les endroits qu’ils avaient choisis, ou avec
lesquels ils avaient appris à commencer : tout d’abord il plaçait ses lèvres
autour de la pointe de ses seins, puis elle faisait glisser les siennes vers son
pouce inférieur.

Elle avait fini par aimer en lui cette capacité d’impatience, parce qu’elle
était suivie d’une patience qu’elle n’avait jamais connue, la patience d’un
homme qu’on n’avait jamais trouvé « attirant » et qui donc était préparé à
accorder de la valeur à ce qu’on lui offrait, ou en tout cas c’est ce qu’elle
avait pensé au début ; puis elle apprit à apprécier sa conscience et sa
sollicitude pour ses propres tensions intérieures, sa compréhension de la
difficulté avec laquelle son corps souple, osseux, aux petits seins,
découvrait, apprenait et enfin se soumettait à un rythme, la connaissance
qu’il avait du temps. Elle aimait en lui, aussi, son dépassement de lui-même
; aimait, en sachant que ce n’était pas la bonne raison, sa disponibilité à
surmonter ses scrupules pour qu’ils puissent être ensemble : aimait en lui
son désir qui foulait aux pieds tout ce qui avait eu de l’importance pour lui.
Aimait ce désir, sans vouloir voir, dans cet amour, le début de la fin.

Quand ils approchaient de la fin, elle devenait bruyante. « Yooo ! » criait-


elle, toute l’aristocratie de sa voix se concentrant dans les syllabes sans
signification de son abandon. « Hou ! Hi ! Haaaal »

Elle buvait toujours beaucoup, scotch bourbon rye, une bande rouge
s’étalait au milieu de son visage. Sous l’influence de l’alcool son œil droit
rétrécit de moitié, et, à la plus grande horreur de Jumpy, elle commença à le
dégoûter. Mais pas question de parler de ses cuites : la seule fois qu’il
essaya, il se retrouva dans la rue avec ses chaussures dans la main droite et
son manteau sur le bras gauche. Même après cela il revint : et elle ouvrit la
porte et monta l’escalier comme si de rien n’était. Les tabous de Pamela :
les plaisanteries sur son ascendance, les remarques sur les cadavres de
bouteilles de whisky, et toute allusion au fait que son mari défunt, l’acteur
Saladin Chamcha, était toujours en vie, qu’il habitait de l’autre côté de la
ville dans un bed and breakfast, sous la forme d’une créature surnaturelle.

Maintenant, Jumpy – qui, au début, la harcelait sans cesse au sujet de


Saladin, lui disant de ne pas en rester là et de divorcer, que ce simulacre de
veuvage était intolérable : et son argent et sa part des biens, etc ? Elle
n’allait quand même pas le laisser sans rien ? – ne protestait plus contre son
comportement déraisonnable. « J’ai son certificat de décès, lui dit-elle la
seule fois où elle accepta d’en parler. Et qu’as-tu à me proposer ? Un bouc,
un phénomène de foire, aucun rapport avec moi. » Et cela aussi, comme ses
cuites, avait commencé à se mettre entre eux. Les séances d’arts martiaux
de Jumpy gagnèrent en violence tandis que ces problèmes envahissaient son
esprit.

Ironiquement, tandis que Pamela refusait catégoriquement d’affronter les


faits concernant la séparation d’avec son mari, elle s’était embarquée, dans
son travail de relations sociales intercommunautaires, dans une enquête sur
des accusations de sorcellerie chez les policiers du commissariat local. De
temps en temps on disait que certains commissariats « échappaient à tout
contrôle » – Notting Hill, Kentish Town, Islington – mais de la sorcellerie ?
Jumpy était sceptique. « Le problème avec toi, lui disait Pamela de sa voix
hautaine de chasse à courre, c’est que tu crois encore que la normalité
consiste à se comporter normalement. Mon Dieu : regarde ce qui se passe
dans ce pays. Que quelques flics tordus se déshabillent et boivent de l’urine
dans leur casque n’est pas tellement étrange. Appelle ça la franc-
maçonnerie de la classe ouvrière, si tu veux. J’ai des noirs qui arrivent tous
les jours, morts de peur, parlant de talismans, d’entrailles de poulet, tout.
Ces salauds, ça les amuse : faire peur aux nègres avec leur propre ooga
booga et passer quelques nuits excitantes. Invraisemblable ? Réveille-toi,
merde. » La chasse aux sorcières était une affaire de famille : depuis
Matthew Hopkins jusqu’à Pamela Lovelace. Dans la voix de Pamela,
parlant lors de réunions publiques, sur des radios locales, et même dans des
émissions de télévision régionale, on pouvait entendre toute l’autorité et le
zèle de l’ancien Grand Inquisiteur, et ce n’était qu’à cause de cette voix de
Gloriana du vingtième siècle que sa campagne ne finissait pas couverte de
ridicule. Recherchons Nouveau Balai pour Chasser Sorcières. On parlait
d’enquête officielle. Mais ce qui rendait Jumpy complètement dingue,
c’était le refus de Pamela d’établir un lien entre la question de la sorcellerie
chez les policiers et l’affaire de son mari : parce que, après tout, la
transformation de Saladin Chamcha était précisément en relation avec l’idée
que la normalité n’était plus composée (si cela avait jamais existé)
d’éléments banals et « normaux ». « Ça n’a rien à voir », dit-elle sèchement
quand il aborda la question : impérative, se dit-il, comme n’importe quel
juge impitoyable.

Quand Mishal Sufyan lui eut parlé de ses relations sexuelles illicites avec
Hanif Johnson, Jumpy qui se rendait chez Pamela Chamcha dut repousser
quantité de pensées racistes, du genre si bon père n’était pas blanc il ne
l’aurait jamais fait ; Hanif, se disait-il furieux, ce salaud immature, qui
faisait sûrement des encoches sur sa queue pour compter ses conquêtes, ce
Johnson qui aspirait à représenter celles de sa race et ne pouvait pas
attendre qu’elles soient majeures pour les baiser !… ne voyait-il pas que
Mishal avec son corps n’était qu’une, qu’une, enfant ? – Ce n’est pas vrai. –
Merde à lui, merde à lui pour (ici Jumpy se choqua lui-même) être le
premier.

Jumpy qui allait chez sa maîtresse essayait de se convaincre que ses


ressentiments à l’égard de Hanif, son ami Hanif étaient principalement –
comment dire ? – linguistiques. Hanif avait une maîtrise parfaite des
langues qui comptaient : sociologique, socialiste, langue des radicaux noirs,
anti-anti-anti-raciste, démagogique, oratoire, morale : les vocabulaires du
pouvoir. Mais toi salaud tu fouilles dans mes tiroirs et tu te moques de mes
stupides poèmes. Le vrai problème du langage : comment le plier, le
façonner, comment faire pour qu’il soit notre liberté, comment reprendre
possession de ses puits empoisonnés, comment maîtriser le fleuve des mots
du temps du sang : tu n ’en as pas la moindre idée. Comme est dure la lutte,
inévitable la défaite. Personne ne m’élira jamais. Pas de base sociale, pas
d’électorat : rien que la lutte avec les mots. Mais lui, Jumpy, devait
également reconnaître que sa jalousie envers Hanif prenait autant racine
dans le plus grand contrôle que son ami avait des langues du désir. Mishal
Sufyan était vraiment quelque chose, une beauté longiligne, tubulaire, mais
il n’aurait pas su comment y faire, même s’il y avait pensé, il n’aurait
jamais osé. Le langage c’est le courage : la capacité de concevoir une
pensée, de la dire, et, ce faisant, de la rendre vraie.

Quand Pamela Chamcha ouvrit la porte il découvrit que ses cheveux


étaient devenus d’un blanc de neige du jour au lendemain, et qu’elle avait
réagi devant cette inexplicable calamité en se rasant complètement la tête
qu’elle dissimulait sous un absurde turban couleur bordeaux qu’elle refusa
d’enlever.

« C’est arrivé comme ça, dit-elle. On ne peut écarter la possibilité que j’ai
été ensorcelée. »

Il refusa une explication de ce genre. « Ou l’idée d’une réaction, bien que


tardive, à la nouvelle que ton mari est toujours en vie, même transformée. »
Au milieu de l’escalier qui conduisait à la chambre elle se retourna vers
lui et, d’un geste théâtral, lui indiqua la porte du salon. « Dans cette
hypothèse, dit-elle d’un air triomphant, pourquoi est-ce aussi arrivé au
chien ? »

Cette nuit-là, il aurait pu lui dire qu’il voulait que ça se termine, que sa
conscience ne le lui permettait plus –, il aurait pu accepter d’affronter sa
colère, et vivre avec l’idée paradoxale qu’une décision pouvait être à la fois
juste et immorale (parce que cruelle, unilatérale, égoïste) ; mais quand il
entra dans la chambre elle lui prit le visage entre les mains, et l’observant
attentivement pour voir comment il recevait la nouvelle elle avoua lui avoir
menti au sujet des précautions qu’elle avait prises. Elle était enceinte.
Apparemment elle était plus douée que lui pour les décisions unilatérales, et
avait simplement obtenu de lui l’enfant que Saladin Chamcha n’avait pas pu
lui donner. « J’en voulais un, cria-t-elle d’un air de défi, tout près de son
visage. Et maintenant, je vais l’avoir. »

Son égoïsme avait pris le pas sur celui de Jumpy. Il découvrit qu’il se
sentait soulagé ; dispensé de la responsabilité de faire des choix moraux et
d’agir en conséquence – car comment pouvait-il la quitter maintenant ? –, il
repoussa de telles idées et la laissa le repousser sur le lit, doucement mais
avec une détermination évidente.

Que la lente et grotesque métamorphose de Saladin Chamcha fasse de lui


une sorte de mutant de science-fiction ou de film d’horreur, une espèce de
mutation hasardeuse que la sélection naturelle éliminerait bientôt – ou
qu’elle le fasse évoluer vers un avatar du Maître de l’Enfer – ou vers quoi
que ce soit d’autre, le fait est que (et dans le sujet qui nous préoccupe il est
recommandé de procéder avec prudence, de ne pas sauter tout de suite aux
conclusions, de n’avancer que d’un fait établi vers un autre, d’un petit
caillou blanc vers un autre petit caillou blanc, jusqu’à ce que notre chemin
petit poucet nous ait conduits à quelques centimètres de notre destination),
le fait est donc que les deux filles du Hadji Sufyan l’avaient pris sous leur
aile, et s’occupaient de lui comme seules des Belles peuvent s’occuper de la
Bête ; et que, au fur et à mesure que le temps passait, lui-même s’attachait à
elles. Pendant longtemps il avait considéré Mishal et Anahita comme
inséparables, le poing et l’ombre, le coup de feu et l’écho, la plus jeune
cherchant toujours à singer sa grande sœur, bagarreuse, donnant des coups
de pied de karaté et des manchettes de Wing Chun dans une imitation
flatteuse du comportement inflexible de Mishal. Cependant, plus
récemment, il avait remarqué avec tristesse l’apparition d’une hostilité entre
les sœurs. Un soif par la fenêtre de sa soupente Mishal lui montra quelques-
uns des personnages de la Rue – là, un vieux Sikh devenu totalement
silencieux à la suite d’une agression raciste ; on disait qu’il n’avait pas parlé
depuis près de sept ans et qu’auparavant il avait été un des rares juges de
paix « noirs » de la ville… maintenant, cependant, il ne prononçait plus
aucun jugement, et sa petite femme grincheuse l’accompagnait partout en le
traitant avec un agacement méprisant. Oh, ne faites pas attention à lui, il
ne dit pas un mot, c’est un zozo ; – et là-bas, un type parfaitement
ordinaire, avec une « allure de comptable » (selon les propres termes de
Mishal), rentrant chez lui avec sa serviette et une boîte de bonbons ; dans la
Rue on savait qu’il avait la manie étrange de déplacer les meubles de son
salon chaque soir pendant une demi-heure, il mettait les chaises en rang
avec un couloir au milieu et faisait semblant d’être le conducteur d’un
autocar en route pour le Bangladesh, une obsession à laquelle toute sa
famille devait participer, et au bout d’une demi-heure précise il se
réveillait, et le reste du temps c’était le type le plus ennuyeux qu’on puisse
rencontrer ; – après quelques instants, Anahita quinze ans la coupa avec
dépit : « Ce qu’elle veut dire, c’est que tu n’es pas le seul mutilé, il y a plein
de phénomènes de foire dans le quartier, tu n’as qu’à regarder autour de toi.
»

Mishal avait pris l’habitude de parler de la Rue comme d’un champ de


bataille mythologique et elle, en haut, à la fenêtre de la soupente de
Chamcha, elle était l’ange narrateur et exterminateur. Par elle Chamcha
apprit les fables des nouveaux Kourous et Pandavas, des racistes blancs et
des groupes ou vigiles d’autodéfense noirs vedettes de ce moderne
Mahabharata, ou, plus précisément, Mahavilayet. Là-haut, sous le pont du
chemin de fer, le Front National se battait avec les extrémistes intrépides du
Parti Socialiste des Travailleurs, « tous les dimanches de l’ouverture à la
fermeture, ricanait-elle, nous laissant la corvée de nettoyer les dégâts
pendant le reste de la foutue semaine ». – Au bout de cette allée il y avait
les Trois de Brickhall que la police avait tabassés, puis remis en état,
interrogés et embarqués ; c’est en haut de cette autre rue qu’on avait
assassiné le Jamaïcain, Ulysses E. Lee, et dans ce café la tache sur le tapis
indiquait l’endroit où Jatinder Singh Mehta avait rendu son dernier soupir. «
Ce sont les effets du thatchérisme », déclara-t-elle, tandis que Chamcha, qui
n’avait plus la volonté ni les mots pour discuter avec elle, pour parler de
justice et du règne de la loi, observait la colère grandissante d’Anahita. – «
Plus de batailles rangées, expliqua Mishal. On met en valeur la petite
entreprise et le culte de l’individu, d’accord ? En d’autres termes, cinq ou
six salauds de blancs nous assassinent, un seul à la fois. » Maintenant, la
nuit, les groupes d’autodéfense patrouillaient dans la Rue, sur le qui-vive. «
C’est notre jardin, dit Mishal en parlant de la Rue, où l’on ne pouvait pas
apercevoir un brin d’herbe. Qu’ils viennent le prendre pour voir.

— Regarde-la, éclata Anahita. Une grande dame, hein ? Tellement


raffinée. Tu imagines ce que dirait m’man, si elle savait. » – « Si elle savait
quoi, petite teigne ? » – Mais Anahita ne se laissa pas impressionner : « Oh,
oui, mugit-elle. Oh, oui, on sait, ne va pas croire qu’on ne sait pas.
Comment elle va aux concerts de bhangra le dimanche matin et comment
elle enfile ses vêtements de pute dans les toilettes

— avec qui elle se trémousse et gigote dans la boîte Le Musée de Cire en


croyant que je n’en ai jamais entendu parler – ce qui s’est passé à une boum
où elle a filé en douce avec Mis-ter-vous-savez-qui Sûr-de-lui – ça c’est une
grande sœur », elle lui donna le coup de grâce, « elle va sûrement finir par
mourir, chaipamoi, d’ignorance ». Ce qui voulait dire -Chamcha et Mishal
comprirent que les messages publicitaires où l’on voyait des pierres
tombales expressionnistes se dresser sur la terre et sur la mer lui avaient
laissé dans l’esprit des slogans tronqués, aucun doute à cela – ce qui voulait
dire du sida.

Mishal se jeta sur sa sœur, elle lui tira les cheveux – Anahita, qui avait
mal, fut quand même capable de lui lancer une dernière pique. « En tout cas
je ne me suis pas coupé les cheveux pour en faire une pelote à épingler, il
faut être cinglé pour aimer ça », et les deux sœurs s’en allèrent, laissant
Chamcha étonné de voir Anahita épouser totalement et brusquement les
conceptions morales de sa mère sur les femmes. Des ennuis en perspective,
conclut-il.

Des ennuis qui arrivaient : très vite.


Quand il était seul, il sentait de plus en plus la lente pesanteur l’écraser,
jusqu’à ce qu’il perde conscience, qu’il s’arrête comme un jouet mécanique
qu’on n’a pas remonté, et pendant ces moments de stase qui s’achevaient
toujours avant l’arrivée des visiteurs son corps émettait des bruits
inquiétants, les hurlements de pédales wahwah, les craquements d’os
sataniques de caisses claires. C’est pendant ces périodes que, tout
doucement, il grandissait. Et la rumeur de sa présence grandissait elle aussi
; on ne peut abriter un diable dans son grenier et espérer le garder pour soi.

Comment la nouvelle filtra-t-elle (parce que les gens dans la confidence


restaient bouche cousue, les Sufyan parce qu’ils avaient peur de perdre leur
clientèle, les êtres temporaires parce que leur sensation d’évanescence les
rendait, en ce moment, incapables d’agir – et toutes les parties concernées
parce qu’elles redoutaient une descente de police, qui ne rechignait jamais à
pénétrer dans de tels établissements, à renverser accidentellement quelques
meubles et à écraser par inadvertance quelques bras jambes cous) : il
commença à apparaître dans les rêves des gens du quartier. Les mollahs de
Jama Masjid, la synagogue Machzikel HaDath, qui avait remplacé en son
temps le temple des Huguenots ; – et le DrUhuru Simba cette montagne
d’homme affublé d’un calot africain et d’un poncho rouge-jaune-noir, celui
qui avait dirigé les protestations victorieuses contre Les Extraterrestres et
que Mishal Sufyan haïssait plus qu’aucun autre homme noir à cause de son
habitude de faire taire les femmes qui s’exprimaient trop en les giflant, elle-
même par exemple, en public, dans une réunion, devant témoins, mais cela
n’avait pas arrêté le docteur, il est complètement cinglé, celui-là, dit-elle à
Chamcha quand elle le lui montra, un jour, depuis la soupente, capable de
n’importe quoi ; il aurait pu me tuer, et tout ça parce que j’ai dit aux autres
qu’il n’était pas africain, je l’ai connu quand il n’était que Sylves-ter
Roberts du quartier de New Cross ; un putain de sorcier, si tu veux mon avis
; – et Mishal elle-même, et Jumpy, et Hanif ; – et le Conducteur d’Autocar,
aussi, tous rêvèrent de lui, se dressant dans la Rue comme l’Apocalypse et
embrasant la ville comme du pain grillé. Et dans chacun de ces mille et un
rêves lui, Saladin Chamcha, aux membres gigantesques et à la tête
enturbannée de cornes, chantait, d’une voix si diaboliquement horrible et
gutturale qu’il était impossible d’identifier les versets, même si les rêves se
révélèrent posséder la caractéristique terrifiante d’être à suivre, comme un
feuilleton, chacun s’enchaînant à celui de la nuit précédente, et ainsi de
suite, nuit après nuit, jusqu’à ce que même l’Homme Silencieux, cet ancien
juge de paix qui n’avait plus parlé depuis la nuit dans un restaurant indien
où un jeune ivrogne lui avait mis un couteau sous le nez, le menaçant de lui
trancher la gorge, et qu’il avait même commis l’injure suprême de cracher
dans son assiette -jusqu’à ce que cet homme discret étonne sa femme en se
dressant pendant son sommeil, tende le cou comme un pigeon, fasse claquer
ses poignets l’un contre l’autre près de son oreille droite, et hurle à tue-tête
une chanson, qui semblait si étrange et si pleine de parasites qu’elle ne put
en comprendre un traître mot.

Très rapidement, parce qu’aujourd’hui tout va très vite, l’image du diable


des rêves se répandit comme une traînée de poudre, devint populaire,
pourrait-on dire, uniquement parmi ceux que Hal Valance avait désignés
comme les types légèrement colorés. Tandis que les non-colorés des hôtels
particuliers classiques rêvaient d’un ennemi sulfureux qui écrasait leurs
résidences George-V parfaitement restaurées sous son talon fumant, les
gens de couleur se retrouvaient en train d’acclamer pendant leur sommeil le
quoi-d’autre-qu’un-noir, peut-être un peu déformé par le destin classe race
histoire, tout ça, levant son gros derrière, méchant et furieux, pour botter
des fesses.

Au début ces rêves restèrent quelque chose de privé, mais très vite ils
pénétrèrent les heures de veille, quand les commerçants asiatiques et les
fabricants de badges, sweat-shirts, affiches comprirent le pouvoir du rêve, et
soudain on le retrouva partout, sur les poitrines des jeunes filles et dans les
vitrines protégées par des grilles, il était un défi et un avertissement.
Sympathy for the Devil3 : un coup de fouet pour un vieux succès. Les
gosses dans la Rue portaient des cornes de diable en caoutchouc, comme
quelques années auparavant ils avaient porté sur la tête des boules roses et
vertes qui se balançaient au bout d’un ressort, quand ils préféraient imiter
les extraterrestres. Le symbole de l’Homme-Bouc, son poing levé,
commença à apparaître sur les banderoles des manifestations politiques,
Sauvez les Six, Libérez les Trois, Lavez les Cent Mille Chemises ; Please
to meet you, chantaient les radios, Hope you guess my name Les policiers
des relations intercommunautaires citaient « le culte grandissant du diable
parmi les jeunes noirs et les jeunes Asiatiques » comme un « courant
déplorable », et se servaient de cette « renaissance sataniste » pour contrer
les allégations de Mrs Pamela Chamcha et du CRC : « Où sont les sorcières
actuellement ? » « Chamcha, dit Mishal excitée, tu es un héros. Je veux
dire, les gens peuvent s’identifier à toi. C’est une image que la société
blanche a rejetée depuis si longtemps que nous pouvons nous l’approprier,
tu vois, l’occuper, l’habiter, la revendiquer et la faire nôtre. Il est temps de
passer à l’action.

— Va-t’en, lui cria Saladin, désemparé. Ce n’est pas ce que je voulais. Ce


n’était pas du tout mon intention.

— De toute façon, tu deviens trop grand pour la soupente, lui répondit


Mishal blessée. Bientôt, elle ne te suffira plus. »

L’abcès allait crever.

« Enco’ une vieille dame qui s’est fait couper en petits mo’ceaux, hiel
soil, annonça Hanif Johnson en prenant à sa façon l’accent créole. Plus de
séculité sociale poul’elle. » Anahita Sufyan, de service derrière le comptoir
du café Shaandaar, heurtait les tasses et les assiettes. « Je me demande
pourquoi tu fais ça, se plaignit-elle. Ça me met en boule. » Hanif l’ignora,
s’assit près de Jumpy, qui murmura d’un air distrait : « Qu’est-ce qu’ils
disent ? » – La paternité annoncée pesait lourd sur les épaules de Jumpy
Joshi, mais Hanif lui donna une claque dans le dos. « La vieille poésie va
pas fo’t, camalade, dit-il avec compassion. On dirait que le fleuve de sang
s’est coagulé. » Un regard de Jumpy lui fit changer de disque. « Ils disent ce
qu’ils disent, répondit-il. Fais gaffe aux noirs qui patrouillent en voiture. Si
elle avait été noire, vieux, ce serait “Pas de raison de soupçonner des motifs
raciaux.” Je te le dis, continua-t-il, abandonnant l’accent, parfois
l’agressivité qui bouillonne sous la surface de cette ville me fait vraiment
peur. Ce n’est pas seulement le tueur de vieilles dames. C’est partout. Tu
heurtes un type qui lit le journal dans le métro à l’heure de pointe et tu te
fais casser la gueule. J’ai l’impression que tout le monde est tellement en
colère, y compris toi, mon vieux », dit-il pour terminer. Jumpy se leva,
s’excusa, et sortit sans explication. Hanif tendit les bras, fit son sourire le
plus charmeur à Anahita : « Qu’est-ce que j’ai fait ? »

Anahita lui rendit son sourire. « T’as jamais pensé, Hanif, que peut-être
les gens ne t’aiment pas beaucoup ? »
Quand on apprit que le tueur de vieilles dames avait encore frappé, on
commença à entendre dire de plus en plus fréquemment qu’on trouverait la
solution à ces meurtres épouvantables commis par un « esprit maléfique
humain »

— qui invariablement disposait les organes internes de ses victimes autour


de leur cadavre, un poumon à côté de chaque oreille, et le cœur, pour des
raisons évidentes, sur la main – en enquêtant parmi les noirs de la ville dont
le nouvel occultisme inquiétait tellement les autorités. Les détentions et les
interrogatoires de « gens de couleur » s’intensifièrent en conséquence,
comme les opérations coup de poing contre les établissements « suspectés
d’abriter des cellules clandestines d’occultisme ». En fait, ce qui se passait,
même si personne ne voulait l’admettre ni même, au début, le comprendre,
c’est que tout le monde, gens de couleur métis blancs, avait considéré le
personnage de rêve comme réel, comme un être qui a franchi la frontière,
échappant aux contrôles normaux, et qui maintenant errait en liberté dans la
ville. Immigré clandestin, roi bandit, criminel infâme ou héros de sa race,
Saladin Chamcha commençait à être vrai. Des histoires couraient dans toute
la ville : une kinésithérapeute vendit aux journaux une histoire à dormir
debout, on ne la crut pas, mais il n’y a pas de fumée sans feu, dirent les
gens ; c’était une situation précaire, et la descente au Café Shaandaar
n’allait pas tarder qui ferait tout voler en éclats. Des prêtres furent
impliqués, ce qui ajouta un élément instable – la relation entre le terme de
noir et le péché de blasphème – au mélange. Dans sa soupente, Saladin
Chamcha, lentement, grandissait.

Il choisit Lucrèce contre Ovide. L’âme inconstante, la mutation de tout,


das Ich, la moindre particule. Un être qui traverse la vie peut devenir autre à
lui-même au point d’être un autre, discret, coupé de l’histoire. Parfois, il
pensait à Zeeny Vakil, sur cette autre planète, Bombay, sur la rive la plus
éloignée de la galaxie : Zeeny, l’éclectisme, l’hybridité ! L’optimisme de
ces idéaux ! La certitude sur laquelle ils reposaient : la volonté, le choix !
Mais, Zeeny ma chérie, la vie te tombe dessus : comme un accident. Non :
elle te tombe dessus comme le résultat de ta condition. Pas le choix, mais –
au mieux – un processus, et, au pire, le changeant choquant, total. La
nouveauté : il en avait cherché une espèce différente, mais c’est ce qu’il
avait obtenu.
L’amertume, aussi, et la haine, toutes ces choses grossières. Il entrerait
dans son nouveau moi ; il serait ce qu’il était devenu : bruyant, puant,
hideux, énorme, grotesque, inhumain, puissant. Il avait le sentiment d’être
capable de faire s’écrouler des clochers en tendant le petit doigt, avec la
force qui grandissait en lui, la rage, la rage, la rage. Les pouvoirs.

Il cherchait une tête de Turc. Lui aussi rêvait ; et dans ses rêves, une
forme, un visage, s’approchait en flottant de plus en plus près, encore
spectral, flou, mais un jour prochain il pourrait l’appeler par son nom.

Je suis, accepta-t-il, ce que je suis.

Soumission.

Sa vie dans le cocon du Shaandaar Bed and Breakfast s’écroula le soir où


Hanif Johnson arriva en hurlant qu’on avait arrêté Uhuru Simba pour les
meurtres des vieilles dames, et on disait qu’on allait lui faire endosser aussi
l’affaire de la magie noire, il deviendrait le prêtre-vaudou baron-samedi
bouc émissaire, et les représailles – passages à tabac, mises à sac, le lot
habituel – avaient déjà commencé. « Fermez vos portes à clef, dit Hanif à
Sufyan et à Hind. La nuit va être dure. »

Hanif se tenait au centre du café, sûr de l’effet produit par sa nouvelle,


aussi quand Hind s’avança vers lui et le gifla de toutes ses forces il s’y
attendait si peu qu’il s’évanouit vraiment, plus de surprise que de douleur. Il
fut ranimé par Jumpy, qui lui lança un verre d’eau comme il avait vu faire
au cinéma, mais Hind jetait déjà ses affaires dans la rue ; des rubans de
machines à écrire ainsi que des rubans rouges, pour sceller les documents
légaux, qui faisaient comme des guirlandes de fête dans l’air. Anahita
Sufyan, incapable de résister plus longtemps à sa jalousie démoniaque,
avait parlé à Hind des relations de Mishal avec l'avocat-politique montant,
et on ne pouvait plus la contenir, elle déversait toutes ses années
d’humiliation, ça ne suffisait pas d’être coincée dans ce pays plein de juifs
et d’étrangers qui l’avaient reléguée avec les nègres, ça ne suffisait pas
d’avoir un mari mou, qui était Hadji mais ne pouvait pas s’occuper de piété
dans sa propre maison, mais il fallait que cela lui arrive aussi ; elle alla
trouver Mishal avec un couteau de cuisine et sa fille réagit par une série de
coups de pieds et de manchettes douloureuses, en autodéfense seulement,
sinon Mishal aurait à coup sûr été une matricide. – Hanif revint à lui et
Hadji Sufyan le regardait, faisant de petits cercles impuissants avec les
mains, pleurant sans retenue, incapable de trouver une consolation dans le
savoir, parce que si un voyage à La Mecque est une grande bénédiction
pour la plupart des musulmans, dans son cas il se révélait comme le début
d’une malédiction ; – « Va, dit-il, Hanif mon ami, va-t’en » -mais Hanif ne
partirait pas sans parler, Je me suis tu pendant trop longtemps, s’écria-t-il,
vous dites respecter la morale mais vous gagnez des fortunes sur la misère
des gens de votre propre race, alors il apparut que Hadji Sufyan ne
connaissait pas les tarifs pratiqués par sa femme, qui ne lui en avait pas
parlé, exigeant le secret de ses filles avec des serments terribles et
irrévocables, sachant que s’il découvrait la vérité il trouverait le moyen de
rendre l’argent et ils pourriraient dans la misère ; – et lui, l’esprit brillant et
rassurant du Café Shaandaar, perdit tout amour pour la vie. – Et Mishal
entra dans le café, Oh la honte de la vie privée d’une famille étalée ainsi,
comme un mauvais mélodrame, sous les yeux des consommateurs payants –
en vérité la dernière buveuse de thé s’était enfuie aussi vite que le lui
permettaient ses vieilles jambes. Mishal portait des sacs. « Je m’en vais
aussi, déclara-t-elle. Essaie de m’arrêter. Il ne reste que onze jours. »

Quand Hind vit sa fille aînée sur le point de sortir de sa vie pour toujours,
elle comprit le prix à payer pour avoir abrité le Prince des Ténèbres sous
son toit. Elle supplia son mari de faire preuve de raison, de se rendre
compte que sa générosité et son bon cœur les avaient conduits dans cet
enfer, et si seulement ce diable, Chamcha, pouvait débarrasser les lieux,
alors peut-être pourraient-ils redevenir la famille heureuse et travailleuse
d’autrefois. Cependant, quand elle s’arrêta de parler, la maison au-dessus
d’elle se mit à gronder et à trembler, et on entendit le bruit de quelque chose
qui descendait l’escalier, un grognement et – c’est ce qu’on crut – un chant,
une voix si horriblement grossière qu’il était impossible de comprendre les
paroles.

En fin de compte ce fut Mishal qui alla à sa rencontre, Mishal qui tenait la
main de Hanif Johnson, tandis qu’Anahita la traîtresse regardait du pied de
l’escalier. Chamcha mesurait maintenant plus de deux mètres, et une fumée
de deux couleurs différentes sortait de ses narines, jaune à gauche, et noire à
droite. Il ne portait plus de vêtements. Les poils de son corps étaient longs
et épais, sa queue se balançait rageusement, ses yeux brillaient d’un rouge
pâle mais lumineux, et il avait réussi à terrifier toute la population
temporaire du bed and breakfast au point qu’elle ne comprenait plus rien.
Cependant Mishal n’eut pas peur de parler. « Tu vas loin comme ça ? lui
demanda-t-elle. Tu crois que tu vas tenir cinq minutes dehors, avec ton
allure ? » Chamcha s’arrêta, se regarda, contempla l’érection démesurée qui
dépassait de son bas-ventre et haussa les épaules. « Je passe à l’action », lui
dit-il en reprenant sa propre phrase, mais dans sa voix de lave et de tonnerre
elle ne semblait plus appartenir à Mishal. « J’aimerais retrouver quelqu’un.

— Une minute, lui dit Mishal. On va mettre quelque chose au point. »

Que peut-on trouver ici, à un kilomètre du Shaandaar, là où le rythme


rencontre la rue trépidante, au Club du Musée de Cire, autrefois, le Black-
An-Tan ? Dans cette nuit fatale et sans lune, suivons ces silhouettes –
certaines se pavanent, ornées, prêtes à bondir, d’autres, furtives, rasent les
murs, timides – qui convergent de tous les coins du voisinage pour plonger,
brusquement, sous terre, et franchir cette porte anonyme. Qu’y a-t-il à
l’intérieur ? Des lumières, des liquides, des poudres, des corps qui s’agitent,
solitaires, en couples, par trois, s’avançant vers des espoirs. Mais alors,
quelles sont ces autres silhouettes, obscures dans la brillance intermittente
d’arc-en-ciel dé l’espace, ces formes aux attitudes figées parmi la frénésie
des danseurs ? Qui sont-elles, elles ne bougent pas d’un pouce ? – « Tu as
l’air en forme, vigile du Musée de Cire ! » Notre hôte parle : gueulard,
accueillant, un disc-jockey sans pareil – le Rosewalla sautillant, son
costume à paillettes brille en rythme. – Vraiment, il est exceptionnel, un
albinos de deux mètres, les cheveux du rose le plus pâle, comme le blanc de
ses yeux, il a des traits indéniablement indiens, le nez hautain, les longues
lèvres minces, un visage de tissu Hamza-nama. Un Indien qui n’a jamais
vu les Indes, un homme des Indes Orientales venant des Indes occidentales,
un noir blanc. Une star.

Mais les silhouettes immobiles dansent entre les sœurs qui se


trémoussent, sursautant et tressautant de jeunesse. Que sont-ils ? – Eh bien,
des statues de cire, rien de plus. – Qui sont-ils ? – L’histoire. Regardez,
voici Mary Seacole, qui en fit autant en Crimée qu’une dame à la lampe
magique, mais, comme elle était sombre, on pouvait à peine la prendre pour
la flamme de la bougie de Florence ; – et là-bas ! un certain Abdul Karim,
aussi connu comme le Munshi, que la reine Victoria voulut promouvoir,
mais qui fut rabaissé par des ministres racistes. Ils sont tous ici, dansant
immobiles au Musée de Cire : le clown noir de Septime Sévère, à droite ; à
gauche, le barbier de George IV qui danse avec l’esclave, Grâce Jones.
Ukawsaw Gronniosaw, le prince africain qu’on vendit pour deux aunes de
tissu, qui danse à la mode ancienne avec le fils de l’esclave Ignatius
Sancho, qui devint en 1782 le premier écrivain africain à être publié en
Angleterre/ – Les immigrés du passé, autant les ancêtres des danseurs
vivants que leur propre chair et leur propre sang, qui tournoient immobiles
tandis que Rosewalla gueule accueille fait du rap sur la scène, Je-ressens-d’
l’indignation-quand-ils-parlent d’immigration – qu’ils-font-des-
insinuations-on-n ’est – pas – de – la-nation-et-j’ fais – une-proclamation-
sur-la-vraie – situation – de – notre – contribution – d’puis – la Rome-
Occupation, et d’une autre partie de la salle surpeuplée, baignée d’une
lumière verte maléfique, des méchants à moustaches, en cire, se blotissent
et grimacent : Mosley, Powell, Edward Long, tous les avatars locaux de
Legree. Et maintenant un murmure s’élève du ventre du Club, il devient un
seul mot, repris encore et encore : « Fais-les fondre, fondre », exigent les
clients. « Fondre, fondre. »

Rosewalla démarre au signal de la foule, Et-voici-ïheur’ divine-où – les-


homm ’s-du-crime- vont-se-mettre-en-ligne-au feu-d’enfer-sublime, ensuite
il se retourne vers la foule, les bras ouverts, marquant le rythme du pied, et
il demande, Qui-va-t-on-avoir-Qui-voulez-vous-voir ? On crie des noms, ils
luttent, ils s’agglutinent, jusqu’à ce que l’assemblée s’unisse une nouvelle
fois en chantant. Rosewalla tape dans ses mains. Le rideau s’ouvre derrière
lui, révélant des assistantes vêtues de shorts et de maillots roses et brillants,
elles poussent un meuble effrayant : de la taille d’un homme, avec une porte
de verre, illuminé de l’intérieur – le four à micro-ondes avec Plaque
Tournante, connu par les habitués du club comme : la Cuisine de l’Enfer. «
Très bien, crie Rosewalla. Maintenant ça va chauffer. »

Les assistantes s’avancent vers le tableau des silhouettes haïes, elles


fondent sur l’offrande sacrificielle de la soirée, celle qui est le plus souvent
choisie, à dire vrai ; au moins trois fois par semaine. Sa permanente, ses
perles, son ensemble bleu. Maggie-maggie-maggie, braille la foule. Brûle-
brûle-brûle. La poupée – la victime – est attachée sur la Plaque Tournante.
Rosewalla appuie sur l’interrupteur. Et Oh comme elle sait fondre, de
l’intérieur vers l’extérieur, comme elle s’effondre pour devenir une masse
informe. Bientôt elle n’est plus qu’une flaque, et la foule en extase soupire :
c’est fini. « Aujourd’hui le feu », leur dit Rosewalla. La musique reprend la
nuit.

Quand Rosewalla le disc-jokey vit ce qui grimpait caché par l’obscurité à


l’arrière de son camion, que ses amis Hanif et Mishal l’avaient persuadé
d’amener de l’arrière du Shaandaar, la peur de la sorcellerie remplit son
cœur ; mais en même temps il ressentit une excitation contradictoire en se
rendant compte que le héros potentiel de ses nombreux rêves existait en
chair et en os. Il se tenait de l’autre côté de la rue, frissonnant sous un
réverbère, et pourtant il ne faisait pas particulièrement froid, et il resta là
pendant une demi-heure tandis que Mishal et Hanif lui parlaient d’un ton
pressant, il lui faut un endroit où aller, on doit penser à son avenir. Puis il
haussa les épaules, se dirigea vers le camion, et mit le moteur en route.
Hanif s’assit à côté de lui à l’avant ; Mishal voyagea avec Saladin, caché à
l’arrière.

Il était presque quatre heures du matin quand ils couchèrent Chamcha


dans la boîte de nuit vide et fermée. Rosewalla – on n’employait jamais son
vrai nom, Souecoule, -avait déniché deux sacs de couchage dans la réserve,
et cela suffisait. En souhaitant bonne nuit à l’être effrayant dont sa
maîtresse Mishal ne semblait pas avoir peur, Hanif Johnson essaya de lui
parler sérieusement, « Il faut que tu comprennes à quel point tu es important
pour nous, que l’enjeu dépasse tes besoins personnels », mais Saladin le
mutant se contenta de renifler, jaune et noir, et Hanif recula vivement.
Quand il se retrouva seul avec les personnages de cire Chamcha réussit à
nouveau à concentrer ses pensées sur le visage qui avait finalement pris
forme dans son esprit, un visage radieux, auréolé par une lumière qui venait
d’un point situé juste derrière sa tête, Mister Perfecto, celui qui incarnait les
dieux, qui retombait toujours sur ses pieds, à qui on pardonnait toujours ses
péchés, qu’on aimait, qu’on encensait, qu’on adorait… le visage qu’il
essayait d’identifier dans ses rêves, Mr Gibreel Farishta, transformé en
simulacre d’ange aussi sûrement que lui-même était le reflet du Diable dans
le miroir.
Qui d’autre le Diable pouvait-il accuser que l’Archange, Gibreel ?

La créature sur les sacs de couchage ouvrit les yeux ; de la fumée sortait
de ses pores. Le visage de tous les mannequins de ciitî était maintenant le
même, le visage de Gibreel avec son implantation de cheveux et sa beauté
longue mince saturnienne. La créature découvrit les dents et laissa échapper
un long souffle fétide, et les mannequins fondirent et devinrent des flaques
et des vêtements vides, tous, chacun. La créature se rallongea, satisfaite. Et
concentra ses pensées sur son ennemi.

Puis il sentit en lui des sensations inexplicables de compression, de


succion, de vide ; il était secoué de douleurs terribles et oppressantes, et
poussait des couinements perçants, dont personne, pas même Mishal qui se
trouvait avec Hanif dans l’appartement de Rosewalla au-dessus du Club,
n’osa chercher l’origine. La douleur gagnait en intensité, et la créature se
débattait et se retournait sur la piste de danse, hurlant de la façon la plus
pitoyable ; jusqu’à, à la fin, un répit, où elle s’endormit.

Quand Mishal, Hanif et Rosewalla s’aventurèrent quelques heures plus


tard dans la boîte, ils découvrirent une scène de dévastation effrayante,
tables renversées, chaises cassées, et, bien sûr, tous les mannequins de cire
– les bons et les mauvais – Topsy et Legree – fondus comme neige au soleil
; et au centre du carnage, dormant comme un enfant, plus du tout créature
mythologique, plus du tout Image d’icône avec cornes et haleine empestée,
Mr Saladin Chamcha lui-même, qui avait apparemment retrouvé son
ancienne forme, nu comme un nouveau-né mais de proportions et d’aspect
entièrement humains, humanisé – peut-on arriver à une autre conclusion ?
– par l’effrayante concentration de sa haine.

Il ouvrit les yeux ; qui étaient toujours pâles et rouges.


2
Alléluia Cone, en descendant de l’Everest, vit une ville de glace à l’ouest
du Camp Numéro Six, de l’autre côté de la Bande Rocheuse, scintillant au
soleil sous le massif de Cho Oyu. Shangri-La, pensa-t-elle un instant ;
pourtant, ce n’était pas la vallée verte de l’immortalité mais une métropole
de gigantesques aiguilles de glace, fines, aiguës et froides. Son attention fut
distraite par le Sherpa Pemba qui lui recommandait de rester concentrée, et
quand elle regarda à nouveau la ville avait disparu. Elle se trouvait encore à
six mille sept cents mètres, mais l’apparition de la cité impossible la ramena
à travers l’espace et le temps dans le bureau de Bayswater aux vieux
meubles de bois sombre et aux lourds rideaux de velours dans lequel son
père Otto Cone, l’historien d’art et biographe de Picabia, lui avait parlé lors
de sa quatorzième année, juste avant de mourir, du « plus dangereux
mensonge dont sont nourries nos vies », qui, d’après lui, était l’idée de
continuum. « Si quelqu’un essaie de te raconter un jour que notre planète, la
plus belle et la plus malveillante de toutes, est d’une certaine façon
homogène, qu’elle n’est composée que d’éléments réconciliables, que tout
s’additionne, tu téléphones vite au tailleur de camisoles de force », lui
conseilla-t-il, s’arrangeant pour donner l’impression d’avoir visité plus
d’une planète avant d’en arriver à ses conclusions. « Le monde est
incompatible, n’oublie jamais ça : gâteux. Des fantômes, des nazis, des
saints, vivant tous à la même époque ; à un endroit, un bonheur
merveilleux, en bas de la route, l’enfer. On ne peut trouver un endroit plus
fou. » Les cités de glace sur le toit du monde n’auraient pas déconcerté
Otto. Comme sa femme

Alicja, la mère d’Allie, c’était un émigré polonais, un survivant d’un camp


du temps de la guerre dont on ne mentionna jamais le nom pendant
l’enfance d’Allie. « Il voulait faire comme s’il n’avait pas existé, raconta
plus tard Alicja à sa fille. Il manquait parfois de réalisme. Mais c’était un
brave homme ; le meilleur que j’aie connu. » Elle avait un sourire intérieur
tout en parlant, le supportant dans son souvenir comme elle n’avait pas
toujours réussi à le faire pendant sa vie, parce qu’il était souvent odieux. Par
exemple : il haïssait le communisme, ce qui le conduisait à des excès dans
son comportement, en particulier à Noël, quand ce juif tenait absolument à
célébrer avec sa famille juive et avec d’autres ce qu’il décrivait comme « un
rite anglais », comme un signe de respect pour leur nouveau « pays
d’accueil » – et qu’il gâchait tout (aux yeux de sa femme) en faisant
irruption dans le salon où tous les invités se détendaient à la lueur d’un feu
de bois, de l’arbre de Noèl illuminé et du cognac, habillé en Chinois, avec
des moustaches tombantes et tout, en criant : « Le père Noèl est mort ! Je
l’ai tué ! Je suis Mao : aucun cadeau pour personne. Hi ! Hi ! Hi ! » Sur
l’Everest, Allie qui se souvenait, grimaça – la grimace de sa mère se rendit-
elle compte, transférée sur son visage gelé.

L’incompatibilité des éléments de la vie : dans une tente au Camp Numéro


Quatre, à sept mille mètres, l’idée qui semblait être parfois le démon de son
père lui apparut banale, vide de sens, d’atmosphère, à cause de l’altitude. «
L’Everest te réduit au silence », avoua-t-elle à Gibreel Farishta dans un lit
au-dessus duquel un parachute en soie formait un baldaquin d’Himalayas
creux. « Quant tu redescends, plus rien ne vaut la peine d’être dit, plus rien
du tout. Tu trouves que le néant t’enveloppe, comme un son. Un non-être.
Évidemment, ça ne dure pas. Le monde revient bientôt. Ce qui te fait taire,
je crois, c’est d’avoir contemplé le spectacle de la perfection : pourquoi
parler si l’on ne peut formuler des pensées, des phrases parfaites ? Tu as
l’impression de trahir ce que tu as traversé. Mais ça disparaît ; tu acceptes
certains compromis, certaines limitations, comme nécessaires pour
continuer. » Au cours de leurs premières semaines ensemble ils passèrent la
plupart de leur temps au r lit : l’appétit qu’ils avaient l’un de l’autre
semblait inépuisable, ils faisaient l’amour six ou sept fois par jour. « Tu
m’as fait m’ouvrir, lui disait-elle. Toi avec tout le porc dans la bouche.
C’était exactement comme si tu me parlais, comme si je pouvais lire dans
tes pensées. Pas comme si, rectifia-t-elle. Je les lisais vraiment, hein ? » Il
approuva d’un signe de tête : c’était vrai. « Je lisais dans tes pensées et les
mots justes sortaient de ma bouche, s’émerveillait-elle. Ils coulaient
simplement. Banco : l’amour. Au commencement était le verbe. »

Sa mère considérait de façon fataliste la tournure des événements dans la


vie d’Allie, le retour d’un amant revenu d’outre-tombe. « Je vais te dire ce
que j’ai sincèrement pensé quand tu m’as annoncé la nouvelle, lui dit-elle
devant la soupe et le kreplach du déjeuner chez Bloom à Whitechapel. J’ai
pensé, oh mon Dieu, c’est une grande passion ; ma pauvre Allie doit en
passer par là, la malheureuse enfant. »

La stratégie d’Alicja consistait à contrôler strictement ses émotions. C’était


une femme grande et forte avec une bouche sensuelle mais, comme elle le
disait, « Je n’ai jamais fait d’histoires. » Elle parlait franchement de sa
passivité sexuelle avec Allie, et lui apprit qu’Otto avait eu, « Disons, ’
d’autres penchants. Il avait une faiblesse pour la passion, mais ça le rendait
toujours si malheureux que je ne pouvais rien y faire. » Elle avait été
rassurée d’apprendre que les femmes que fréquentait son petit mari chauve
et nerveux étaient du même « type » qu’elle, fortes et bien en chair,

« sauf qu’elles étaient effrontées, aussi : elles faisaient ce qu’il voulait, elles
criaient des choses pour l’exciter, en faisant semblant de toutes leurs forces
; je pense qu’elles répondaient à son enthousiasme, et peut-être aussi à son
carnet de chèques. Il était de la vieille école et offrait de généreux cadeaux
».

Otto avait appelé Alléluia sa « perle sans prix », et rêvait pour elle d’un
grand avenir, peut-être comme pianiste concertiste ou, à défaut, comme
Muse. « Franchement, ta soeur me déçoit », dit-il trois semaines avant sa
mort, dans ce bureau de grands livres et de bric-à-brac de Picabia – un singe
empaillé qui était, prétendait-il, la « première , ébauche » des célèbres
Portrait de Cézanne, Portrait de Rembrandt, Portrait de Renoir, de
nombreux dispositifs mécaniques comprenant des stimulateurs sexuels qui
lançaient de petites décharges électriques, et une première édi-

tion d’Ubu Roi de Jarry. « Elena a des désirs alors qu’elle devrait avoir des
pensées. » Il avait anglicisé le nom -Yelyena en Ellaynah – tout comme il
avait eu l’idée de réduire « Alléluia » en Allie et de se banaliser lui-même,
de Cohen de Varsovie, en Cone. Les échos du passé le troublaient ; il ne
lisait pas de littérature polonaise, tournait le dos à Herbert, à Milosz, aux «
jeunes » comme Baranczak, parce que pour lui la langue avait été
irrémédiablement polluée par l’histoire. « Maintenant, je suis Anglais,
disait-il fièrement avec son fort accent d’Europe de l’Est. Idiot ! Veuve de
Windsor ! Que dalle ! » Malgré toutes ses réticences il avait l’air assez
content d’imiter un membre de l’aristocratie anglaise. Cependant,
rétrospectivement, il semblait conscient de la fragilité de son personnage, il
gardait les lourds rideaux fermés en permanence au cas où l’inconstance des
choses lui aurait fait voir des monstres au-dehors, ou des paysages lunaires
au lieu de la familière Moscow Road.

« C’était exactement un homme du melting-pot, dit Alicja en attaquant


une grosse ration de tsimmis. Quand il a fait changer notre nom je lui ai dit,
Otto, ce n’est pas nécessaire, nous ne sommes pas en Amérique, ici c’est
Londres W-2 ; mais il voulait faire table rase, même de sa judéité, excuse-
moi mais je sais. Ses bagarres avec les membres du Conseil de l’Université
! Tous très civilisés, un langage diplomatique, mais ils n’en étaient pas
moins à couteaux tirés. » Après sa mort, elle en revint au nom de Cohen, à
la synagogue, à la Hanoukka et à Bloom. « Plus d’imitation de la vie », dit-
elle en mastiquant, et elle tendit une fourchette distraite. « Ce tableau. J’en
étais folle. Lana Tumer, n’est-ce pas ? Et Mahalia Jackson chantant dans
une église. »

Otto Cone comme un homme de plus de soixante-dix ans sauta dans une
cage d’ascenseur vide et mourut. Voilà un sujet qu’Alicja, qui parlait
volontiers de la plupart des sujets tabous, refusait d’aborder : pourquoi est-
ce qu’un survivant des camps continue à vivre pendant quarante ans et
achève le travail des monstres ? Est-ce que le mal finit par triompher, quelle
que soit la résistance qu’on lui oppose ? Laisse-t-il dans le sang une écharde
de glace qui remonte jusqu’au cœur ? Ou pire : la mort d’un homme peut-
elle être incompatible avec sa vie ? Allie, dont la première réaction à la
mort de son père avait été la colère, jeta de telles questions à sa mère. Qui,
un visage de pierre sous une capeline noire, lui répondit seulement : « Tu as
hérité de son manque de retenue, ma chérie. »

Après la mort d’Otto Alicja abandonna ses vêtements et ses gestes très
élégants qui avaient été ses offrandes sur l’autel de son désir d’intégration,
sa tentation d’être une grande dame à la Cecil Beaton. « Ouf, avoua-t-elle à
Allie, quel soulagement, ma chérie, de pouvoir enfin me laisser aller. » A
présent elle coiffait ses cheveux gris en un chignon lâche, portait des robes
à fleurs de supermarché, toutes identiques, ne se maquillait plus, se fit faire
un dentier douloureux, plantait des légumes là où Otto tenait à avoir un
jardin de fleurs comme en Angleterre (des parterres fleuris impeccables
autour d’un arbre symbolique une « greffe chimère » de genêt sur du cytise)
et, au lieu de dîners pleins de conversations intellectuelles, donna des
déjeuners – de lourds ragoûts et au moins trois extravagants desserts – au
cours desquels des poètes hongrois dissidents racontaient des histoires
drôles et compliquées à des mystiques disciples de Gurdjieff, ou (si ça se
passait mal) les invités restaient assis sur des coussins posés par terre, fixant
d’un air morose leurs assiettes surchargées, et quelque chose qui
ressemblait fort au silence absolu régnait pendant ce qui paraissait des
semaines. Allie finit par se détourner de ces rituels du dimanche après-midi,
boudant dans sa chambre juqu’à ce qu’elle ait l’âge de déménager, avec
l’accord d’Alicja, et de quitter la voie tracée pour elle par ce père dont la
trahison à sa propre survie l’avait mise dans une telle colère. Elle se tourna
vers l’action ; et trouva des montagnes à escalader.

Alicja Cohen, qui considérait le nouveau choix d’Allie tout à fait


compréhensible, même digne d’éloges, et qui la soutenait, ne comprenait
pas (elle l’avoua au café) les intentions de sa fille en ce qui concernait
Gibreel Farishta, le revenant, la vedette du cinéma indien. « A t’entendre
parler, ma chérie, il n’est pas fait pour toi », dit-elle, utilisant une fphrase
qu’elle croyait synonyme de il n’a pas le même style que toi, et elle aurait
été horrifiée d’apprendre que la remarque semblait une insulte raciale, ou
religieuse : inévitablement c’est ainsi que sa fille la comprit. « Il me
convient parfaitement, répliqua vivement Allie, et elle se leva. Je n’aime
pas les gens faits pour moi. »

Ses pieds lui faisaient mal, ils l’obligèrent à sortir du restaurant plutôt en
boitant qu’en coup de vent. Elle entendit derrière elle, qui annonçait à toute
la salle : « La passion. Le don de la parole ; cela veut dire qu’une fille peut
ânonner ’ n’importe quelle sottise. »

De façon incompréhensible on avait négligé certains aspects de


l’éducation d’Allie. Un dimanche – peu de temps après la mort de son père
elle achetait les journaux au kiosque du coin quand le vendeur lui déclara :
« C’est ma dernière semaine cette semaine. Ça fait vingt-trois ans que je
suis à ce coin de rue et les Pakis ont enfin réussi à me faire partir. » Elle
comprit p-a-c-h-y, et vit le spectacle étrange de pachy dermes descendant
pesamment Moscow Road, en écrasant les vendeurs de journaux. « C’est
quoi un pachy ? » demanda-t-elle bêtement et la réponse fut cinglante : «
Un juif de couleur. » Pendant un certain temps elle continua à imaginer les
propriétaires de la CTJ (confiserie-tabac-journaux) locale comme des
pachydermes : des gens mis à l’écart – rendus inacceptables – à cause de la
nature de leur peau. Elle raconta aussi cette histoire à Gibreel. « Oh,
répondit-il, lourdement, une histoire d’éléphant. » Ce n’était pas un homme
facile.

Mais il était là dans son lit, ce gros type vulgaire pour qui elle pouvait
s’ouvrir comme elle ne s’était jamais ouverte auparavant ; il pouvait
pénétrer dans sa poitrine et caresser son cœur. Il y avait bien longtemps
qu’elle n’était pas descendue aussi rapidement dans l’arène sexuelle, et
jamais par , le passé une liaison si prompte n’était restée aussi entièrement
hors d’atteinte du regret ou du dégoût. Son silence prolongé (c’est ce
qu’elle pensa jusqu’à ce qu’elle apprenne que son nom se trouvait sur la
liste des passagers du Bostan) lui avait été particulièrement douloureux, car
il laissait entendre qu’il portait sur leur rencontre un jugement différent du
sien ; mais s’être trompée sur son désir, sur un abandon aussi violent était
sans doute tout à fait impossible. En conséquence la nouvelle de sa mort eut
un double effet : d’un côté, quand elle apprit qu’il avait traversé le monde
pour venir la surprendre, qu’il avait abandonné toute une vie pour en
reconstruire une nouvelle avec elle, elle en ressentit du soulagement, de la
joie et de la gratitude ; tandis que, d’un autre côté, il y avait la profonde
douleur d’être privée de lui au moment même où elle savait qu’elle avait été
aimée sincèrement. Plus tard, elle se rendit compte d’une autre réaction,
moins généreuse. Qu’est-ce qu’il croyait, qu’il suffisait qu’il se présente à
sa porte sans un mot pour prévenir, sûr qu’elle l’attendrait les bras ouverts,
avec une vie disponible, et un appartement sans aucun doute assez grand
pour eux deux ? C’était bien le genre de comportement qu’on pouvait
attendre de la part d’un acteur de cinéma gâté qui s’imaginait que tout ce
qu’il désirait devait lui tomber tout rôti dans la bouche… en bref, elle avait
senti qu’on empiétait sur son intimité, ou en tout cas potentiellement. Mais
elle s’était ensuite fait des reproches, repoussant ces idées dans les
profondeurs auxquelles elles appartenaient, parce qu’après tout Gibreel
avait payé cher pour cette impertinence, si impertinence il y avait. Un
amant mort a droit au bénéfice du doute.
Puis il était là, allongé à ses pieds, inconscient dans la neige, elle le
regardait le souffle coupé devant l’impossibilité de sa présence ici, se
demandant, l’espace d’un instant, s’il ne s’agissait pas d’une de ces
aberrations visuelles en série

— elle préfera cette formulation neutre au mot visions plus chargé


d’implications – qui n’avaient cessé de la harceler depuis qu’elle avait
méprisé les bouteilles d’oxygène et conquis le Chomolungma avec la seule
puissance de ses poumons. L’effort nécessaire pour le soulever, pour passer
son bras autour de ses épaules et pour le transporter à moitié

— plus qu’à moitié, pour dire la vérité – jusque chez elle, finit de la
persuader que ce n’était pas une chimère, mais un corps de chair et de sang.
Sur tout le chemin du retour ses pieds la firent souffrir, et la douleur réveilla
tous les ressentiments à son égard qu’elle avait étouffés quand elle l’avait
cru mort. Qu’était-elle censée faire de lui maintenant, de ce lourdaud, étalé
en travers de son lit ? Mon Dieu, elle avait oublié à quel point il s’étalait,
comment pendant la nuit il colonisait la moitié de votre lit et prenait toutes
vos couvertures. Mais d’autres sentiments aussi, réapparurent, et ce sont
eux qui l’emportèrent ; car il se trouvait ici, dormant sous sa protection,
l’espoir abandonné : enfin, l’amour.

Il dormit presque à longueur de journées pendant une semaine, ne se


réveillant que pour satisfaire ses besoins minimums de faim et d’hygiène,
ne disant pratiquement rien. Il avait un sommeil agité : il se débattait dans le
lit, et des mots parfois s’échappaient de ses lèvres : Jahilia, Al-Lat, Hind.
Quand il était éveillé il semblait vouloir résister au sommeil, mais le
sommeil reprenait ses droits, ses vagues le parcouraient et le submergeaient
tandis que, d’un air presque pitoyable, il agitait un faible bras. Elle était
incapable d’imaginer les traumatismes qui avaient pu donner naissance à un
tel comportement, et, un peu inquiète, elle téléphona à sa mère. Alicja
arriva pour inspecter ce Gibreel endormi, fit la moue et déclara : « Cet
homme est possédé. » Elle avait plongé dans une sorte de diablerie à la
Isaac Bashevis Singer, et son mysticisme ne manquait jamais d’exaspérer sa
fille pragmatique et escaladeuse de montagnes. « Il faudrait peut-être lui
brancher une pompe aspirante sur l’oreille, lui conseilla Alicja. C’est la
sortie que préfèrent ces créatures. » Allie raccompagna immédiatement sa
mère vers la porte. « Merci beaucoup, lui dit-elle. Je te tiens au courant. »

Le septième jour il s’éveilla parfaitement, écarquilla les yeux comme une


poupée, et tout de suite tendit la main vers elle. La brutalité de l’approche la
fit rire presque autant que son côté inattendu, mais à nouveau elle retrouva
un sentiment de naturel, de justesse ; elle sourit, « D’accord, c’est toi qui
l’as voulu », et elle enleva son pantalon marron et souple et sa veste ample
– elle détestait les vêtements qui révélaient les contours de son corps – et ce
fut le début de ce marathon sexuel qui les laissa tous deux, quand
finalement il s’arrêta, endoloris, heureux et épuisés.

Il lui dit : il était tombé du ciel et vivait. Elle prit une profonde respiration
et le crut, à cause de la foi de son père dans la myriade de possibilités
contradictoires de la vie, et, aussi, à cause de ce que lui avait appris la
montagne. « D’accord, dit-elle, en expirant. Je marche. Simplement n’en
parle pas à ma mère, O.K. ? » L’univers était un lieu de prodiges, et seules
l’habitude, l’anesthésie du quotidien, nous obscurcissaient la vue. Deux
jours auparavant, elle avait lu qu’au cours de leur processus naturel de
combustion, les étoiles dans le ciel transformaient le carbone en diamants.
L’idée des étoiles laissant pleuvoir des diamants dans le vide : cela
ressemblait, aussi, à un miracle. Si une telle chose pouvait se produire,
pourquoi pas celle-ci ? Des enfants tombaient d’une fenêtre du millionième
étage et rebondissaient sur le sol. Il y avait une scène là-dessus dans le film
de François Truffaut L’Argent de poche… Elle concentra ses pensées.

« Parfois, se résolut-elle à dire, il m’arrive à moi aussi des choses


merveilleuses. »

Elle lui parla de ce dont elle n’avait jamais parlé à aucun être vivant : des
visions sur l’Everest, des anges et de la cité de glace. « Ce ne fut pas
seulement sur l’Everest », dit-elle, et elle reprit après une hésitation. Quand
elle rentra à Londres, elle alla se promener sur les quais de la Tamise pour
essayer de les chasser, lui et la montagne, du plus profond d’elle-même.
C’était très tôt le matin et il y avait une légère brume et la neige épaisse
rendait chaque chose floue. A ce moment-là les icebergs arrivèrent.
Il y en avait dix, ils remontaient le fleuve sur une seule file régulière.
Autour d’eux la brume était plus épaisse, aussi ce ne fut que quand ils se
dirigèrent droit vers elle qu’elle comprit leurs formes, la représentation
miniaturisée et fidèle des dix plus hautes montagnes du monde, par ordre
croissant, avec sa montagne, la montagne, en dernier. Elle essayait de
découvrir comment les icebergs avaient réussi à passer sous les ponts qui
enjambaient le fleuve quand la brume s’apaissit, et, quelques instants plus
tard, se dissipa entièrement, emportant les icebergs avec elle. « Mais ils
étaient là, affirma-t-elle à Gibreel. Nanga Parbat, Dhaula-giri, Xixabangma
Feng. » Il ne chercha pas à discuter. « Si tu le dis, alors je sais que c’était
vrai. »

Un iceberg, c’est de l’eau qui fait tout ce qu’elle peut pour être de la terre
; une montagne, surtout l’Himalaya, surtout l’Everest, c’est de la terre qui
essaie de se métamorphoser en ciel ; c’est un envol du sol, la terre qui se
mue – presque – en air, et qui devient, au sens étymologique du terme,
exaltée. Eÿen avant d’avoir rencontré la montagne, Allie avait conscience
de sa présence menaçante dans son âme. Son appartement était plein
d’Himalayas. Des représentations de l’Everest en liège, en plastique, en
terre cuite, pierre, acrylique, brique jouant des coudes pour se trouver une
place ; il y en avait même une sculptée entièrement dans de la glace, un
minuscule iceberg qu’elle gardait au congélateur et sortait de temps en
temps pour le montrer à des amis. Pourquoi en avait-elle autant ? Parce
qu’ils – il n’y avait pas d’autre réponse possible – étaient là, « Regarde »,
dit-elle en tendant la main sans quitter le lit et en prenant, sur la table de
nuit, sa dernière trouvaille, un Everest très simple en pin verni. « Un cadeau
des sherpas de Namche Bazar. » Gibreel le prit, le tourna dans ses mains.
Pemba le lui avait offert timidement quand ils s’étaient dit au revoir, en lui
affirmant que tout le groupe des sherpas lui en faisait cadeau, même s’il
semblait évident qu’il l’avait sculpté lui-même. C’était un modèle avec tous
les détails, la chute de glace et la Marche de Hillary qui est le dernier grand
obstacle sur la route du sommet, et il avait profondément creusé dans le
bois la voie qu’ils avaient prise jusqu’en haut. Quand Gibreel le retourna il
découvrit un message, griffonné dans le socle dans un anglais laborieux :
Pour Ali Bibi. Nous avoir chance. Pas recommencer.
Ce qu’Allie ne dit pas à Gibreel c’est que l’interdiction du sherpa l’avait
effrayée, la convainquant que si elle remettait jamais le pied sur la
montagne-déesse, elle mourrait à coup sûr, parce qu’il n’est pas permis aux
mortels de regarder plus d’une fois la figure du divin ; mais la montagne
était autant diabolique que transcendante, ou, plus exactement, son
diabolisme et sa transcendance ne faisaient qu’un, si bien que penser à
l’interdiction de Pemba lui fit ressentir si profondément son besoin qu’elle
gémit comme dans une extase sexuelle ou de désespoir. « Les Himalayas,
raconta-t-elle à Gibreel pour ne pas lui dire ce qu’elle avait en tête, sont des
sommets émotionnels et physiques : comme l’opéra. C’est ce qui les rend si
impressionnants. Rien que les plus vertigineuses des hauteurs. C’est dur de
s’en débarrasser. » Allie avait une façon bien à elle de passer du concret à
l’abstrait, un trope si aisément réalisé que celui qui l’écoutait se demandait
si elle connaissait bien la différence entre les deux ; ou très souvent, il
n’était plus tellement sûr de pouvoir dire si, finalement, cette différence
existait.

Allie gardait pour elle la certitude qu’elle devait apaiser la montagne ou


mourir, qu’en dépit de ses pieds plats qui rendaient toute ascension sérieuse
impossible elle restait contaminée par l’Everest, et qu’au plus profond de
son cœur elle cachait un projet impossible, la vision fatale de Maurice
Wilson, jamais réalisée à ce jour. C’est-à-dire : l’ascension en solitaire.

Ce qu’elle ne confessa pas : qu’elle avait vu Maurice Wilson depuis son


retour à Londres, assis au milieu des pots de cheminée, un lutin qui faisait
des signes avec des knickerbockers et un béret écossais. – Gibreel Farishta
ne lui dit pas non plus qu’il avait été poursuivi par le spectre de Rekha
Merchant. Malgré leur intimité physique – il y avait encore des portes
fermées entre eux : chacun gardait secret un fantôme dangereux. – Et
Gibreel, en entendant les autres visions d’Allie, dissimula une grande
agitation derrière des mots neutres – si tu le dis, alors je sais –, une
agitation née de cette preuve supplémentaire que le monde des rêves
s’infiltrait dans celui des heures de veille, que les sceaux qui séparaient les
deux étaient en train de se rompre, et qu’à n’importe quel moment les deux
firmaments pouvaient se rejoindre – c’est-à-dire que la fin de toutes choses
approchait. Un matin, s’éveillant d’un sommeil épuisé et sans rêves, Allie le
découvrit plongé dans son exemplaire du (Mariage du Ciel et de l’Enfer, de
Blake qu’elle n’avait pas ouvert depuis longtemps et dans lequel, quand elle
était plus jeune et qu’elle ne respectait pas les livres, elle avait fait de
nombreuses marques : passages soulignés, traits dans les marges, points
d’exclamation, nombreux points d’interrogation. Voyant qu’elle était
réveillée, il lui lut un choix de ces passages avec un sourire méchant. «
Extraits des Proverbes de l’Enfer, commença-t-il. La concupiscence du
bouc est la générosité de Dieu. » Elle rougit violemment. « Et ce qui est
plus, continua-t-il, La vieille tradition selon laquelle le monde sera
consumé par le feu au bout de six mille ans est vraie, comme je l’ai appris
en Enfer. Puis, plus bas dans la page : Ceci arrivera par un développement
du plaisir des sens. Dis-moi, qui est-ce ? Je l’ai trouvée entre les pages. » Il
lui tendait la photo d’une femme morte : sa sœur, Elena, enterrée ici et
oubliée. Une autre droguée de visions : et une victime de l’habitude. « Nous
ne parlons pas beaucoup d’elle. » Elle était à genoux sur le lit, dévêtue, ses
cheveux pâles cachaient son visage. « Remets-la où tu l’as trouvée. »

Je n ’ai vu aucun Dieu, je n ’en ai entendu aucun, dans une perception


organique finie ; mais mes sens ont découvert l’infini en toute chose. Il
continua à feuilleter le livre, et replaça Elena Cone près de l’image de
l’Homme Régénéré, assis nu et les jambes écartées, sur une colline avec le
soleil qui brillait derrière lui. J’ai toujours trouvé que les Anges avaient la
vanité de parler d’eux-mêmes comme s’ils étaient les seuls sages. Allie leva
les mains et s’en couvrit le visage. Gibreel essaya de la dérider. « Tu as écrit
sur la page de garde : “Création du monde, d’après Archev. Usher 4004
AJC. Donc date approx. de l’apocalypse,…, 1996.” Aussi, il reste du temps
pour le développement du plaisir des sens. » Elle secoua la tête : arrête. Il
arrêta. « Raconte-moi », dit-il en posant le livre.

À vingt ans Elena avait pris Londres d’assaut. Son corps sauvage d’un
mètre quatre-vingts clignant des yeux derrière une cote de mailles de Paco
Rabanne. Elle avait toujours fait preuve d’une assurance étonnante, se
proclamant propriétaire de la terre. La ville était le milieu qui lui convenait,
elle s’y sentait comme un poisson dans l’eau. Elle était morte à vingt et un
ans, noyée dans une baignoire d’eau froide, le corps bourré de drogues
psychotropes. Peut-on se noyer dans son propre élément, s’était demandé
Allie, il y avait longtemps. Si les poissons peuvent se noyer dans l’eau, les
êtres humains peuvent-ils étouffer dans l’air ? À cette époque, à dix-huit
dix-neuf ans, Allie avait envié les certitudes d’Elena. Quel était son élément
? Dans quel tableau périodique de l’esprit pouvait-on le trouver ? –
Aujourd’hui, les pieds plats, vétéran de l’Himalaya, elle pleurait sa perte.
Quand on a gagné l’horizon élevé il n’est pas facile de rentrer dans sa boîte,
dans une île étroite, une éternité de platitude. Mais ses pieds la trahissaient
et la montagne tuerait.

La mythologique Elena, la cover-girl, enveloppée dans du plastique haute


couture, avait été convaincue de son immortalité. Allie, lui rendant visite
dans sa piaule du Bout du Monde, refusait un morceau de sucre qu’on lui
offrait, marmonnait quelque chose sur les ravages causés au cerveau, ne se
sentant pas à la hauteur, comme toujours en compagnie d’Elena. Le visage
de sa sœur, les yeux trop écartés, le menton trop pointu, l’effet étant
irrésistible, la regardait d’un air moqueur. « On ne manque pas de cellules
cérébrales, disait Elena. Tu peux bien te passer de quelques-unes. » Sa
capacité à se passer de ses cellules cérébrales était le capital d’Elena. Elle
les dépensait comme de l’argent, recherchant ses propres sommets ;
essayant, comme on dit aujourd’hui, de planer. La mort, comme la vie, vint
vers elle enrobée de sucre.

Elle avait essayé d’« arranger » la jeune Allie. « Tu es une fille superbe,
pourquoi te cacher dans cette salopette ? Mon Dieu, ma chérie, tu as tout ce
qu’il faut ici. » Un soir elle habilla Allie, dans une tenue vert olive
composée de volants et de vides qui couvraient à peine l’entrejambe caché
par un body : elle me prépare comme une friandise, pensait Allie la
puritaine, ma propre sœur m’expose en vitrine, merci beaucoup. Elles
allèrent dans un club de jeu plein de petits hobereaux qui s’extasièrent, et
Allie se sauva vite dès qu’Elena eut tourné le dos. Une semaine plus tard,
honteuse d’être aussi lâche, de repousser les tentatives de sa sœur pour créer
entre elles un peu d’intimité, elle se retrouva assise sur un fauteuil poire au
Bout du Monde et avoua à Elena qu’elle n’était plus vierge. Sa sœur la gifla
et la traita de noms anciens : poule, souillon, traînée. « Elena Cone n’a
jamais permis à un homme de poser un doigt sur elle, hurla-t-elle, révélant
sa capacité à parler d’elle à la troisième personne. Pas l’ongle d’un doigt. Je
suis ce que je vaux, ma chérie, je sais que le mystère meurt dès qu’ils
rentrent leurs zizis, j’aurais dû me douter que tu deviendrais une putain. Un
salaud de communiste, j’imagine », dit-elle en se calmant. Sur ce point elle
avait hérité des préjugés de son père. Contrairement à Allie, comme le
savait Elena.

Elles ne s’étaient pas beaucoup revues par la suite, Elena restant jusqu’à
sa mort la reine vierge de la ville – l’autopsie confirma qu’elle était virgo
intacta – tandis qu’Allie cessait de porter des sous-vêtements, prenait des
petits boulots dans de petits magazines en colère, et parce que sa sœur était
intouchable elle devint touchable, chaque acte sexuel jouant le rôle d’une
gifle dans le visage hostile et aux lèvres blanches de sa sœur. Trois
avortements en deux ans et la connaissance tardive que sa période de pilule
contraceptive l’avait placée, en ce qui concernait le cancer, dans la catégorie
à plus haut risque.

Elle lut la mort de sa sœur sur un panneau d’affichage dans un kiosque,


MORT D’UNE COVER-GIRL DANS UN BAIN D’ACIDE5. On n’est pas
à l’abri des plaisanteries même quand on meurt, telle fut sa première
réaction. Puis elle découvrit qu’elle était incapable de pleurer.

« Pendant des mois j’ai continué à la voir dans des magazines, dit-elle à
Gibreel. À cause des délais de publication des magazines sur papier glacé. »
Le cadavre d’Elena dansait dans les déserts marocains, vêtu seulement de
voiles diaphanes ; ou on la voyait sur la lune, dans la Mer des Ombres, nue
avec seulement un casque d’astronaute et une demi-douzaine de cravates de
soie autour de la poitrine et des cuisses. Allie se mit à dessiner des
moustaches aux photos, à la grande indignation des marchands de journaux
; elle arrachait sa sœur défunte des revues de sa non-mort de zombie et la
froissait. Hantée par le fantôme périodique d’Elena, Allie réfléchit aux
dangers de planer, quelles descentes en flammes, quels enfers macabres
attendaient de tels Icare ! Elle en arriva à imaginer Elena comme une âme
en tourment, à croire que cette captivité dans un univers immobile de
calendriers pleins de femmes nues dans lequel elle portait des bustiers noirs
de plastique moulé, trois fois plus grands qu’elle ; de grognements pseudo-
érotiques ; de messages publicitaires imprimés en travers du nombril, n’était
que l’enfer personnel d’Elena. Allie commença à percevoir le cri dans les
yeux de sa sœur, l’angoisse d’être prise au piège pour toujours dans ces
pages de mode. Elena était torturée par des démons, consumée par des
flammes, et elle ne pouvait même pas bouger… au bout d’un certain temps
Allie dut éviter les boutiques dans lesquelles on pouvait voir sa sœur
regardant fixement depuis les étagères. Elle perdit la possibilité d’ouvrir les
magazines, et cacha toutes les photos d’Elena qu’elle possédait. « Au
revoir, Yel, dit-elle au souvenir de sa sœur, employant l’ancien diminutif de
leur enfance. Il faut que je te quitte. »

« Mais, en fin de compte, j’étais comme elle. » Les montagnes avaient


commencé de chanter pour elle ; alors elle aussi avait pris le risque de
perdre des cellules cérébrales en recherchant l’exaltation. D’éminents
médecins experts dans les problèmes rencontrés par les alpinistes avaient
fréquemment démontré sans laisser place au moindre doute, que les êtres
humains ne pouvaient survivre sans appareils respiratoires au-dessus de huit
mille mètres. Des hémorragies irréversibles se déclareraient dans les yeux,
et, le cerveau, lui aussi, se mettrait à exploser, perdant des milliards de
cellules, bien trop et trop vite, ce qui créerait des lésions permanentes,
suivies de près par la mort. Leurs corps aveugles resteraient conservés dans
les glaces éternelles des plus hauts sommets. Mais Allie et le Sherpa Pemba
montèrent et redescendirent pour tout raconter. Des cellules cérébrales en
dépôt dans un coffre avaient remplacé les cellules du compte courant
qu’elle avait dépensées. Et ses yeux n’avaient pas explosé. Comment les
scientifiques pouvaient-ils s’être trompés ? « Surtout à cause de préjugés,
dit Allie, enroulée autour de Gibreel sous le parachute en soie. Comme ils
n’arrivent pas à quantifier la volonté, ils ne l’incluent pas dans leurs calculs.
Mais c’est la volonté qui te fait atteindre le sommet de l’Everest, la volonté
et la rage, et elles peuvent faire plier n’importe quelle loi de la nature, au
moins à court terme, la loi de la gravitation elle-même. Si on n’abuse pas de
sa chance, en tout cas. »

Elle avait quand même gardé quelques séquelles. Elle avait souffert de
pertes de mémoire inexplicables : de petites choses imprévisibles. Un jour
chez le poissonnier elle avait oublié le mot poisson. Une autre fois elle
s’était retrouvée dans la salle de bains, une brosse à dents à la main, tout à
fait incapable de savoir à quoi cela servait. Et un matin, en se réveillant à
côté de Gibreel endormi, elle avait été sur le point de le secouer pour lui
demander, « Qui êtes-vous nom de Dieu ? Qu’est-ce que vous faites dans
mon lit ? » – quand, juste à temps, la mémoire lui était revenue. « J’espère
que c’est temporaire », lui dit-elle. Mais elle ne parlait toujours pas des
apparitions du fantôme de Maurice Wilson sur les toits du quartier, qui lui
faisait des signes du bras pour l’inviter.

C’était une femme compétente, impressionnante par bien des côtés : tout à
fait la sportive professionnelle des années 80, cliente de l’agence géante de
relations publiques Mac-Murray, sponsorisée jusqu’aux yeux. Maintenant
elle, aussi, faisait de la publicité, pour promouvoir sa propre gamme de
matériel de camping et de vêtements de sport, destinés aux vacanciers et
aux alpinistes amateurs plus qu’aux professionnels, pour maximaliser ce
que Hal Valance aurait appelé son « univers ». C’était la « golden girl » du
toit du monde, la survivante du « couple teutonique » comme Otto Cone
avait affectueusement appelé ses deux filles. À nouveau, Yel, je marche sur
tes traces. Être une femme séduisante dans une discipline dominée par,
disons-le, des hommes poilus signifiait qu’elle était vendable, et son image
de « reine des glaces » ne faisait pas de mal non plus. Il y avait de l’argent
en jeu, et maintenant qu’elle était assez âgée pour compromettre ses anciens
idéaux farouches avec seulement un haussement d’épaules et un rire, elle
était prête à en gagner, prête, même, à participer à des magazines télévisés
en écartant, avec des sous-entendus, les inévitables et sempiternelles
questions sur la vie avec les garçons à plus de six mille mètres. De telles
escapades médiatiques s’accordaient mal avec l’idée qu’elle se faisait
d’elle-même et qui lui tenait toujours à cœur ; l’idée qu’elle était une
solitaire de nature, la femme la plus secrète, et les exigences de sa vie de
femme d’affaires la déchiraient en deux. Elle eut la première dispute avec
Gibreel à ce sujet, parce qu’il dit, sans prendre de gants comme d’habitude :
« Je pense que c’est facile de fuir les caméras tant que tu sais qu’elles te
courent après. Mais suppose qu’elles s’arrêtent ? Je parie que tu ferais
demi-tour pour leur courir après. » Plus tard, quand ils se furent réconciliés,
elle le taquina avec sa renommée grandissante (depuis qu’elle était devenue
la première blonde sexuellement attirante à avoir conquis l’Everest, on
faisait beaucoup de bruit autour d’elle, elle recevait par la poste des photos
de beaux mecs, ainsi que des invitations à des soirées chic et des quantités
de lettres d’injures insensées) : « Moi aussi je pourrais faire du cinéma
maintenant que tu es à la retraite. Qui sait ? J’en ferai peut-être ? » Ce à
quoi il répondait, en l’étonnant par sa violence : « Il faudra me passer sur le
corps. »

Malgré la volonté pragmatique d’Allie d’entrer dans les eaux troubles du


réel et de nager dans le sens du courant, l’impression qu’une horrible
catastrophe la guettait à chaque coin de rue ne la quittait jamais – l’héritage
des morts brutales de son père et de sa sœur. Ses nerfs à fleur de peau en
avaient fait une femme prudente, une vraie « boursicoteuse », comme
auraient dit les copains, et tandis que des amis qu’elle admirait mouraient
sur différentes montagnes sa prudence augmentait. Quand elle ne faisait pas
d’alpinisme, cette prudence lui donnait l’air tendu, une sorte de nervosité ;
on aurait cru une forteresse armée jusqu’aux dents qui se prépare à subir
une attaque. Cela ajouta à sa réputation d’être une femme-iceberg ; les gens
gardaient leurs distances, et, d’après elle, elle acceptait l’isolement comme
prix de sa solitude. – Mais il y avait encore d’autres contradictions, parce
que, après tout, ce n’est que tout récemment qu’elle avait jeté sa prudence
par-dessus bord, quand elle avait choisi de lancer l’assaut final contre
l’Everest sans bouteilles d’oxygène. « En dehors de toute autre implication,
lui écrivit l’agence dans une lettre de félicitations, cela vous humanise, cela
montre que vous avez un côté imprévisible, et il s’agit d’une dimension
positive et nouvelle. » L’agence avait commencé à y travailler. Pendant ce
temps, pensait Allie, souriant à Gibreel dans un encouragement épuisé
tandis qu’il glissait vers le bas de son corps, maintenant tu es là. Presque un
inconnu et tu arrives et tu t’installes. Mon Dieu, c’est moi qui t’ai porté
pour te faire franchir mon seuil, mais peu importe. Je ne t’en veux pas.

Il n’était pas bien dressé. Habitué aux domestiques, il laissait tomber ses
vêtements, des miettes, des sachets de thé humides n’importe où. Pire : il
les faisait tomber exprès, là où on était obligé de les ramasser ;
parfaitement, richement inconscient de ce qu’il faisait, il continuait à se
prouver que lui, le pauvre garçon des rues, il n’avait plus besoin de faire le
ménage autour de lui. Ce n’était pas la seule chose qui la rendait folle. Elle
remplissait deux verres de vin ; il buvait le sien tout de suite et, dès qu’elle
avait le dos tourné, il attrapait l’autre, puis il l’amadouait avec une phrase
angélique et /innocente : « Il en reste encore beaucoup, hein ? » Son
comportement désagréable dans la maison. Il aimait péter. Il se plaignait –
réellement se plaignait, alors qu’elle l’avait littéralement ramassé dans la
neige ! – de la petitesse de l’appartement. « À chaque fois que je fais un pas
je m’écrase le nez contre un mur. » Il était grossier au téléphone, vraiment
grossier, sans prendre la peine de savoir à qui il avait à faire :
automatiquement, comme les vedettes de cinéma de Bombay quand, par
hasard, il n’y avait aucun larbin disponible pour les protéger de telles
intrusions. Après avoir essuyé une bordée d’injures, Alicja (quand elle
réussit enfin à avoir sa fille au téléphone) dit à Allie : « Excuse-moi de t’en
parler, ma chérie, mais à mon avis ton petit ami est un drôle d’échantillon.

— Un échantillon, maman ? » Alicja en sortit sa voix de grande dame.


Elle pouvait encore faire preuve de grandeur, elle avait le don pour cela,
malgré sa décision, suite à la mort d’Otto, de se déguiser en clocharde. « Un
échantillon, déclara-t-elle, prenant en considération le fait que Gibreel était
un produit d’importation en provenance de l’Inde, un échantillon de noix de
cajou et de cacahuètes. »

Allie ne chercha pas à discuter avec sa mère, n’étant pas sûre de pouvoir
continuer à vivre avec Gibreel, même s’il avait traversé la terre, même s’il
était tombé du ciel. Il devenait difficile de faire des prévisions à long terme
; même le moyen terme semblait se couvrir de nuages. Pour le moment, elle
se concentrait pour essayer de connaître cet homme qui avait
immédiatement pris, comme un fait acquis, qu’il était le grand amour de sa
vie, avec une telle absence de doutes que soit il avait raison, soit il était fou.
Il y avait beaucoup de moments difficiles. Elle ignorait ce qu’il connaissait,
ce qu’elle pouvait considérer comme garanti : une fois, elle essaya de faire
allusion à Loujine, le joueur d’échecs de Nabokov, qui en était arrivé à la
conclusion que dans la vie comme aux échecs il existait certaines
combinaisons qui entraînaient inévitablement sa défaite, pour expliquer par
analogie avec elle-même (bien que ce soit un peu différent) sa propre
sensation de catastrophe imminente (qui n’avait pas de rapport avec la
répétition des combinaisons mais avec l’impossibilité d’échapper à
l’imprévisible), mais il la fixa avec un regard blessé qui lui dit qu’il n’avait
jamais entendu parler de cet écrivain, encore moins de La Défense Loujine.
En revanche, il l’étonna en lui demandant par surprise, « Pourquoi Picabia ?
» Ajoutant qu’il trouvait étrange que Otto Cohen, un ancien des camps de la
mort, puisse se passionner pour cet amour néo-fasciste des mécanismes, de
la puissance brutale, de la déshumanisation glorifiée.
« Toute personne qui a passé quelque temps avec les machines, ajouta-t-il,
et ma chérie, nous sommes tous dans ce cas-là, sait une fois pour toutes
qu’il n’y a qu’une chose de sûre en ce qui les concerne, ordinateur ou
bicyclette. Elles se détraquent. » Où as-tu découvert, commença-t-elle, et
elle s’interrompit parce qu’elle n’aimait pas le ton de supériorité de sa voix,
mais il lui répondit simplement. La première fois qu’il avait entendu parler
de Marinetti, dit-il, il avait mal compris et avait pensé que le futurisme avait
quelque chose à voir avec les marionnettes. « Des marionnettes, katapulti, à
cette époque-là je voulais utiliser les techniques avancées des montreurs de
marionnettes dans un film, peut-être pour représenter des démons ou
d’autres créatures surnaturelles. Alors j’ai acheté un livre. » J’ai acheté un
livre : Gibreel l’autodidacte prononça cela comme on fait une piqûre. Pour
une fille née dans une famille où on révérait les livres – son père l’obligeait
à embrasser chaque volume qui tombait par terre par hasard – et qui avait
réagi en se conduisant mal avec eux, en arrachant les pages qu’elle voulait
ou qu’elle n’aimait pas, en griffonnant dessus et en les égratignant pour leur
montrer qui était le maître, l’irrespect non injurieux, de Gibreel, prenant les
livres pour ce qu’ils avaient à offrir sans ressentir le besoin de les adorer ou
de les détruire, était quelque chose de nouveau ; et, elle le reconnut,
agréable. Il lui enseignait des choses. Lui, en revanche, semblait
imperméable à toute connaissance qu’elle pouvait souhaiter transmettre,
comme, par exemple, l’endroit où il fallait mettre les chaussettes sales.
Quand elle essaya de lui suggérer qu’il « fasse sa part » il s’enferma dans
une bouderie blessée, attendant qu’elle le cajole pour retrouver sa bonne
humeur. Et elle découvrit, dégoûtée, qu’elle était tout à fait disposée, pour
le moment en tout cas, à le faire.

Le pire en ce qui le concernait, conclut-elle provisoirement, c’était son


génie pour se croire offensé, rabaissé, attaqué. Il devint presque impossible
de lui suggérer la moindre ctyose, même tout à fait raisonnable, même dite
gentiment. « Vas-y, brasse de l’air », hurlait-il, et il se retirait sous la tente
de son orgueil blessé. – Et ce qu’il y avait de plus séduisant en lui c’était la
façon dont il savait instinctivement ce qu’elle voulait, comment, quand il le
décidait, il pouvait devenir l’agent du secret de son cœur. En conséquence,
leurs relations sexuelles étaient littéralement électriques. La première
étincelle, qui avait jailli lors de leur premier baiser, n’était pas restée
unique. Elle ne cessait de se produire, et parfois quand ils faisaient l’amour
elle était convaincue qu’elle pouvait entendre des crépitements électriques
autour d’eux ; elle sentait de temps en temps ses cheveux se dresser sur sa
tête. « Ça me rappelle le godemichet électrique dans le bureau de mon père,
dit-elle à Gibreel et ils rirent. Suis-je l’amour de ta vie ? » lui demanda-t-
elle rapidement, et il lui répondit, tout aussi rapidement : « Bien sûr. »

Au début, elle reconnut que les rumeurs qui la disaient inaccessible voire
frigide, avaient quelque fondement. « Après la mort de Yel, je suis devenue
un peu comme elle sur ce plan. » Elle n’avait plus besoin de jeter ses
amants au visage de sa sœur. « En outre cela ne me plaisait plus. À cette
époque-là mes amants étaient surtout des socialistes révolutionnaires, qui se
contentaient de moi en rêvant aux femmes héroïques qu’ils avaient vues au
cours de leur voyage de trois semaines à Cuba. Ils ne les avaient jamais
touchées, évidemment ; les tenues de combat et la pureté idéologique les
rendaient stupides. Ils rentraient en fredonnant “Guantanamera” et me
téléphonaient. » Elle arrêta. « Je me suis dit, que les meilleurs esprits de ma
génération soliloquent à propos du pouvoir sur le corps d’autres pauvres
femmes, moi je m’en vais. » Elle commença à faire de l’escalade, au début
elle avait l’habitude de dire, « parce que je sais qu’ils ne me suivront jamais
jusque là-haut. Puis je me suis dit, merde. Je ne fais pas ça pour eux ; je le
fais pour moi. »

Chaque soir, pendant une heure, elle descendait et remontait l’escalier en


courant jusqu’à la rue, sur la pointe des pieds, pour soigner l’affaissement
de ses voûtes plantaires. Puis l’air furieux, elle s’effondrait sur un tas de
coussins, il tournait autour d’elle impuissant, et finissait généralement par
lui servir quelque chose de fort : un whisky irlandais, la plupart du temps.
Elle s’était mise à boire sec depuis que son problème de pieds s’aggravait.
(« Je vous en prie, n’en parlez à personne, lui dit au téléphone une voix
surréaliste de l’agence de relations publiques. S’ils fichent le camp finito,
rideau, sayonara, adieu, bonne nuit. ») Lors de leur vingt et unième nuit
ensemble, alors qu’elle avait descendu cinq doubles Jameson, elle dit : « La
raison pour laquelle je suis vraiment montée là-haut. Ne ris pas : pour
échapper au bien et au mal. » Il ne rit pas. « À ton avis, les montagnes se
situent-elles au-dessus de la morale ? » lui demanda-t-il gravement. « C’est
ce que j’ai appris de la révolution, poursuivit-elle. Ceci : à un certain
moment, au vingtième siècle, je ne sais pas quand au juste, on a aboli
l’information ; c’est évident, c’est une partie de l’information qui a été
abolie, abolie. Depuis nous vivons dans un conte de fées. Tu me suis ? Tout
se passe comme par magie. Nous les fées n’avons pas la moindre idée de ce
qui se passe. Alors comment peut-on distinguer le vrai du faux ? Nous ne
savons même pas ce qui existe. Alors je me suis dit, soit tu te ronges les
sangs à essayer de tout démêler, soit tu vas t’asseoir sur une montagne,
parce que c’est là qu’est partie toute la vérité, crois-le ou non, elle s’est
envolée loin de ces villes où même ce qu’on a sous les pieds est fabriqué,
un mensonge, et elle s’est cachée là-haut dans l’air raréfié, là où les
menteurs n’osent pas lui courir après de peur que leurs cerveaux explosent.
Elle est là-haut, très bien. J’y suis allée. Tu n’as qu’à me demander. » Elle
s’endormit ; il la porta dans le lit.

Quand elle avait appris la nouvelle de sa mort dans l’accident d’avion,


elle s’était torturée en le réinventant : c’est-à-dire, en spéculant sur son
amant perdu. C’était le premier homme avec qui elle avait couché depuis
plus de cinq ans : une très longue période dans sa vie. Elle s’était détournée
de sa sexualité, son instinct l’ayant avertie que si elle n’agissait pas ainsi
elle pourrait s’y perdre ; que cela représentait pour elle, représenterait
toujours, un sujet important, un continent obscur dont elle devait dresser la
carte, et elle n’était pas prête à y aller, à être cet explorateur, à relever le
tracé de ces côtes : plus maintenant, ou, peut-être, pas encore. Mais elle
n’avait jamais pu se débarrasser de l’impression que son ignorance de
l’Amour lui portait tort, et elle se demandait à quoi cela pouvait ressembler
d’être entièrement possédée par cet archétype de djinn, le désir de l’autre,
l’effacement des frontières du moi, le déboutonnage, jusqu’à ce qu’on soit
ouvert de la pomme d’Adam à l’entre-jambes : seulement des mots car elle
ne connaissait pas la chose. S’il était venu vers moi, rêvait-elle. J’aurais pu
l’apprendre, pas à pas, l’escalader jusqu’au sommet même.

Privée de montagnes par mes pieds à l’ossature fragile, j’aurais recherché la


montagne en lui : j’aurais établi des camps de base, découvert des voies,
franchi des champs de glace, des crevasses, des surplombs. Je me serais
lancée à l’assaut des sommets et j’aurais vu les anges danser. Oh, mais il est
mort, et au fond de la mer.
Puis elle le découvrit. – Et peut-être que lui aussi l’avait inventée, un peu,
peut-être avait-il inventé quelqu’un qui valait la peine de fuir son ancienne
vie pour l’aimer. – Rien de remarquable là-dedans. Cela arrive souvent ; et
les deux inventeurs continuent ainsi, usant leurs aspérités en se frottant l’un
à l’autre, ajustant leurs inventions, moulant leur imagination sur la réalité,
apprenant à vivre ensemble : ou non. Ça marche ou ça ne marche pas. Mais
supposer que Gibreel Farishta et Alléluia Cone avaient pu suivre un chemin
banal, c’est faire l’erreur de considérer leur relation comme ordinaire. Elle
ne l’était pas ; il n’y avait pas en elle la moindre touche de banalité.

Il s’agissait d’une relation avec de sérieuses lacunes.

(À table, Otto Cone faisait la leçon à sa famille ennuyée sur son dada
habituel, « la ville moderne est le locus classicus des réalités incompatibles.
Des vies qui n’ont aucune raison de se mêler l’une à l’autre s’assoient côte
à côte dans l’autobus. Sur un passage clouté, un univers, qui cligne des
yeux comme un lapin, est pris pendant un instant dans les phares d’un
véhicule à moteur dans lequel il doit trouver un continuum contradictoire et
entièrement étranger. Et tant qu’ils en restent là, ils marchent dans la nuit,
ils se bousculent dans les stations de métro, soulèvent leur chapeau dans les
couloirs d’hôtel, ce n’est pas si grave. Mais s’ils se rencontrent ! C’est de
l’uranium et du plutonium, chacun fait se décomposer l’autre, boum. » – «
Effectivement, mon cher, disait Alicja avec ironie. Parfois, je me sens moi-
même un peu incompatible. »)

Les lacunes dans la grande passion d’Alléluia Cone et de Gibreel Farishta


étaient les suivantes : la peur secrète du désir secret d’Alléluia, c’est-à-dire,
l’amour ; – à cause de laquelle elle avait l’habitude de fuir, et même
d’attaquer violemment, la personne dont elle recherchait précisément
l’adoration ; – et plus l’intimité était profonde, plus elle se débattait
farouchement ; – si bien que l’autre, rendu absolu-

ment confiant et ayant baissé toutes ses défenses, recevait toute la force du
coup, et était détruit ; – ce qui, en fait, arriva à Gibreel Farishta, quant après
trois semaines des relations sexuelles les plus délirantes qu’aucun d’eux
avait jamais connues elle lui dit sans cérémonie qu’il ferait mieux -de se
trouver un autre logement, et rapidement si possible, parce qu’elle, Allie,
avait besoin de plus de place ; – et sa possessivité et sa jalousie excessives,
dont il était totalement inconscient, parce qu’il n’avait jamais considéré une
femme comme un trésor qu’il fallait protéger contre des hordes de pirates
qui, évidemment, ne pensaient qu’à la ravir ; – et dont nous allons parler
plus longuement tout de suite ; – et la lacune fatale, à savoir, la prise de
conscience imminente de Gibreel Farishta – ou si vous préférez l’idée folle,
– d’après laquelle il n’était rien de moins qu’un archange sous forme
humaine, et pas n’importe quel archange, mais l’Ange de la Récitation, le
plus élevé (depuis la chute de Chaytan) de tous.

Ils avaient vécu dans un tel isolement, enveloppés dans les draps de leur
désir, que sa jalousie sauvage et incontrôlable qui, comme le dit Iago, « se
moque de la chair dont elle se nourrit », n’apparut pas tout de suite. Elle se
manifesta tout d’abord à propos de trois dessins humoristiques, qu’Allie
avait fixés au mur près de la porte d’entrée, sous un cache couleur crème et
dans un cadre vieil or, qui portaient tous le même message, griffonné dans
le coin inférieur droit : Pour A., en signe d’espoir, Brunei. Quand Gibreel
remarqua ces inscriptions, il exigea une explication, pointant un doigt
furieux vers les dessins, tandis que de sa main libre il serrait un drap autour
de lui (il se trouvait dans cet appareil parce qu’il avait décidé que le temps
était venu de faire une inspection générale des lieux, on ne peut pas passer
sa vie sur le dos, pas même sur le tien, dit-il). Allie éclata de rire, de façon
fort compréhensible. « Tu ressembles à Bru-tus, tu n’es que meurtre et
dignité, le taquina-t-elle. Le portrait d’un homme honorable. » Il la surprit
en hurlant : « Dis-moi tout de suite qui est ce salaud. »

« Tu plaisantes », dit-elle. Jack Brunei, qui travaillait dans le dessin


animé, avait près de soixante ans et avait connu son père. Elle n’avait
jamais manifesté le moindre intérêt à son égard, mais il avait pris l’habitude
de lui faire la cour par cette méthode muette et contenue qui consistait à lui
envoyer de temps à autre, un dessin.

« Pourquoi ne les as-tu pas mis à la poubelle ? » beugla Gibreel. Allie, qui
n’avait pas encore compris la portée de sa fureur, continua à plaisanter. Elle
les avait gardés parce qu’elle les aimait bien. Le premier était un vieux
dessin publié dans Punch dans lequel Léonard de Vinci, debout dans son
atelier au milieu de ses élèves, lançait Mona Lisa comme un disque frisbee
à travers la pièce. « Souvenez-vous bien, disait-il en légende, un jour
l’homme volera jusqu’à Padoue dans des machines semblables. » Dans le
deuxième cadre il y avait une page de Gratin, une bande dessinée anglaise
pour enfants qui datait de la Deuxième Guerre mondiale. À cette époque où
tant d’enfants étaient devenus des évacués, on avait trouvé nécessaire de
leur expliquer les événements du monde des adultes par des dessins. On y
trouvait une rencontre hebdomadaire entre l’équipe nationale – Gratin (un
enfant effrayant portant le monocle, la queue-de-pie et le pantalon rayé
d’Eton) et Bert avec une casquette et des genoux écorchés – et l’ennemi
infâme, Horrible Hadolf et les Membranasis (une bande de sales brutes, et
chacun avait un membre horrible, par exemple, un crochet de fer au lieu
d’une main, des pieds comme des serres, des dents qui pouvaient vous
sectionner le bras). L’équipe anglaise gagnait à tous les coups. Gibreel
regarda d’un œil méprisant le dessin encadré. « Salaud d’Angrez. C’est
exactement ce que vous pensez ; c’est exactement ce que la guerre était
pour vous. » Allie décida de ne pas parler de son père, ni de dire à Gibreel
qu’un des artistes de Gratin, un Berlinois antinazi virulent du nom de Wolf,
avait été arrêté un jour et conduit, avec les autres Allemands de Grande-
Bretagne, dans un camp d’internement, et que, d’après Brunei, ses
collègues n’avaient pas levé le petit doigt pour le sauver. « Le manque de
cœur, avait dit Jack. La seule chose dont un dessinateur a besoin. Quel
artiste aurait été Disney s’il n’avait pas eu le cœur. C’était sa lacune fatale.
» Brunei dirigeait un petit studio d’animation qui s’appelait les Productions
de l’Épouvantail, d’après le personnage du Magicien d’Oz.

Le troisième cadre contenait le dernier dessin d’un des films du grand


animateur japonais Yoji Kuri, dont le cynisme très personnel incarnait
parfaitement les conceptions antisentimentales de Brunei sur l’art de
l’animation. Dans ce film, un homme tombait d’un gratte-ciel ; le camion
des pompiers se précipitait sur les lieux et s’installait sous l’homme en train
de tomber. Le toit du camion s’ouvrait, libérant une énorme pique d’acier,
et, dans le dessin accroché au mur d’Allie, l’homme arrivait la tête la
première et la pique lui traversait le cerveau. « Dégueulasse », déclara
Gibreel Farishta.

Ces cadeaux extravagants n’ayant pas donné de résultats, Brunei avait été
obligé de se découvrir et de se montrer en personne. Il se présenta un soir
chez Allie, à l’improviste et déjà considérablement éméché, et sortit une
bouteille de rhum brun de sa serviette délabrée. À trois heures du matin il
avait terminé la bouteille mais ne semblait pas vouloir partir. Allie se rendit
ostensiblement dans la salle de bains pour se laver les dents, et, quand elle
revint, elle trouva l’animateur tout nu au milieu du salon, exhibant un corps
étonnamment bien conservé et couvert d’une épaisse et peu ordinaire toison
de poils gris. Quand il la vit il ouvrit les bras et s’écria : « Prends-moi ! Fais
ce que tu veux ! » Elle l’obligea à se rhabiller, aussi gentiment que possible,
et les mit, lui et sa serviette, doucement à la porte. Il ne revint jamais.

La franchise et la gaieté avec lesquelles elle raconta l’histoire à Gibreel


montraient qu’elle ne s’attendait pas à la tempête qui allait se déchaîner.
Cependant, il se peut (les choses semblaient tendues entre eux ces derniers
jours) que son ai/ ingénu n’était pas aussi innocent qu’il pouvait paraître,
qu’elle espérait qu’il ouvre les hostilités, afin qu’il soit responsable de ce
qui allait suivre, et pas elle… quoi qu’il en soit, Gibreel s’emporta, il accusa
Allie d’avoir falsifié la fin de l’histoire, il suggéra que ce pauvre Brunei
atten-i dait toujours à côté de son téléphone et qu’elle avait l’intention de
l’appeler dès que lui, Farishta, aurait le dos tourné. Le délire, en somme, la
jalousie du passé, la pire de toutes. Tandis que cette passion terrible
s’emparait de lui, il lui inventa toute une série d’amants qu’il imaginait en
train d’attendre à chaque coin de rue. Elle s’était servie de l’histoire de
Brunei pour se moquer de lui, hurlait-il, c’était une provocation délibérée et
cruelle. « Tu veux que les hommes se mettent à genoux devant toi, cria-t-il,
ne se contrôlant absolument plus. Moi, je ne m’agenouille pas.

— Ça suffit, dit-elle. Dehors. »

Sa colère redoubla. Serrant sa toge autour de lui, il alla d’un pas résolu
dans la chambre pour s’habiller, il enfila les seuls vêtements qu’il possédait,
y compris le manteau à doublure rouge et le feutre gris de Don Enrique
Diamond ; Allie le regardait depuis la porte. « Ne crois pas que je vais
revenir », gueula-t-il, sachant que sa colère suffisait à l’entraîner dehors,
s’attendant à ce qu’elle se mette à l’apaiser, à lui parler doucement, à lui
donner la possibilité de rester. Mais elle haussa les épaules et s’en alla, et
c’est alors, au moment précis de sa plus grande fureur, que les limites de la
terre éclatèrent, il entendit un bruit comme celui d’un barrage qui se rompt,
et, au moment où les esprits du monde des rêves passaient par la brèche
pour inonder l’univers du quotidien, Gibreel Farishta vit Dieu.

Pour l'Isaïe de Blake, Dieu n’était qu’une immanence, une indignation


incorporelle ; mais la vision que Gibreel eut de l’Être Suprême ne fut
absolument pas abstraite. Il vit, assis sur le lit, un homme à peu près du
même âge que lui, de taille moyenne, assez trapu, avec une barbe poivre et
sel assez courte et soulignant la ligne des mâchoires. Ce qui le frappa le
plus fut que l’apparition perdait ses cheveux, semblait avoir des pellicules
et portait des lunettes. Ce n’était pas le Tout-Puissant auquel il s’était
attendu. « Qui êtes-vous ? demanda-t-il avec intérêt. (Alléluia Cone n’avait
plus aucun intérêt pour lui maintenant, elle s’était arrêtée net en l’entendant
parler tout seul, et à présent elle l’observait avec une véritable expression de
panique.)

« Ooparvala, répondit l’apparition. Le Type du Dessus.

— Qui me dit que vous n’êtes pas l’Autre ? demanda Gibreel, avec
astuce, Neechayvala, le Mec d’en Dessous ? »

À question hardie, réponse vive. Cette Déité ressemblait peut-être à un


scribouillard myope. Elle n’en était pas moins capable de mobiliser tout
l’appareil traditionnel de la colère divine. Des nuages s’amassèrent devant
la fenêtre ; le vent et le tonnerre secouèrent la pièce. Des arbres tombèrent
dans le quartier. « Nous commençons à perdre patience, Gibreel Farishta. Il
y a assez de temps que tu doutes de Nous. »

Gibreel inclina la tête, foudroyé par le courroux de Dieu. La verte semonce


continua : « Nous ne sommes pas obligé de t’expliquer Notre nature. Nous
ne résoudrons pas ici la question de savoir si Nous sommes multiforme,
pluriel, représentant l'union-par-hybridation des contraires tels que Oopar et
Neechay, ou si Nous sommes pur, unique, extrême. » Le lit défait sur lequel
son Visiteur avait posé Son postérieur (et Gibreel remarqua que, comme du
reste de Sa Personne, il en émanait une faible lumière) reçut un coup d’œil
hautement désapprobateur. « C’est clair, il n’y aura plus de tergiversations.
Tu voulais des signes clairs de Notre existence ? Nous t’avons envoyé la
Révélation pour remplir tes rêves : dans laquelle pas seulement Notre
nature, mais aussi la tienne, étaient expliquées. Mais tu l’as combattue, tu as
lutté contre le sommeil même dans lequel Nous t’éveillions. Ta peur de la
vérité Nous a finalement obligé à Nous exposer, avec pas mal de
désagréments personnels, dans l’appartement de cette femme à une heure
tardive de la nuit. Il est temps, maintenant, de te mettre au pas. T’avons-
Nous retiré des cieux pour que tu rigoles avec une blonde aux pieds plats
(sans doute remarquable) ? Il y a du travail à faire.

— Je suis prêt, dit Gibreel, humblement. Je partais, de toute façon.

— Allez, dit Allie Cone, Gibreel, nom de Dieu, laisse tomber. Écoute-moi
: je t’aime. »

Il n’y avait plus qu’eux dans l’appartement maintenant. « Je dois partir »,


dit Gibreel calmement. Elle s’accrocha à son bras. « Crois-moi, tu n’as pas
l’air en forme. » Il resta digne. « M’ayant congédié, ma santé n’est plus de
ta juridiction. » Il s’enfuit. Alléluia, qui essayait de le suivre, ressentit une
telle douleur dans les pieds qu’elle n’eut pas d’autre choix que de s’écrouler
en larmes ; comme une actrice dans un film masala ; ou Rekha Merchant le
jour où Gribreel la quitta définitivement. Comme, d’une certaine façon, un
personnage sorti tout droit d’une histoire à laquelle elle n’aurait jamais
imaginé appartenir.

La turbulence météorologique engendrée par la colère de Dieu à l’égard


de son serviteur avait cédé la place à une nuit claire, chaude, éclairée par
une grosse lune crémeuse. Seuls les arbres abattus témoignaient encore de
la puissance de l’Être maintenant en allé. Gibreel, le feutre bien vissé sur la
tête, la ceinture à billets bien attachée autour de la taille, les mains bien
enfoncées dans les poches, – la main droite palpant la forme d’un livre de
poche – se félicitait silencieusement de sa délivrance. Certain maintenant de
son statut archangélique, il bannit de sa pensée tout remords pour sa période
de doute et le remplaça par une nouvelle résolution : ramener cette
métropole des impies, cette Ad ou Thamoud moderne, à la connaissance de
Dieu, l’inonder des bénédictions de la Récitation, la Parole sacrée. Il sentit
son ancien moi le quitter, et le renvoya avec un haussement d’épaules, mais
choisit de conserver pour l’instant l’échelle humaine. Ce n’était pas le
moment de grandir à en remplir le ciel d’un bord à l’autre de l’horizon –
bien que cela, aussi, ne tarderait pas.
Les rues de la ville s’enroulaient autour de lui, se tordaient comme des
serpents. Londres était redevenue instable, révélant sa vraie nature,
capricieuse et tourmentée, l’angoisse d’une ville qui a perdu la sensation
d’elle-même et qui, en conséquence, se vautrait dans l’impuissance de son
égoïsme, dans son présent furieux de masques et de parodies, étouffée et
écrasée par le fardeau insupportable de son passé dont elle ne se
débarrassait pas, les yeux fixés dans le vide de son avenir appauvri. Il erra
dans les rues cette nuit-là, et le lendemain, et la nuit suivante, et jusqu’à ce
que la lumière et l’ombre n’aient plus d’importance. Il ne semblait plus
avoir besoin de nourriture ni de repos, mais seulement de marcher toujours
dans cette métropole torturée, à la trame maintenant entièrement
transformée, les résidences des quartiers riches étant construites de peur
solidifiée, les bâtiments publics de vanité et de mépris, et les maisons des
pauvres de confusion et de rêves matérialistes. Quand on regardait avec des
yeux d’ange on voyait des essences et non pas des surfaces, on voyait la
pourriture de l’âme qui s’écaillait et bouillonnait sur la peau des passants,
on voyait la générosité de certains esprits posés sur leurs épaules sous la
forme d’oiseaux. Tout en parcourant la ville métamorphosée, il voyait des
diables aux ailes de chauve-souris, assis au coin d’immeubles construits de
mensonges et apercevait des lutins qui s’infiltraient comme des vers dans le
carrelle cassé des urinoirs publics pour hommes. Comme Richalmus, ce
moine allemand du xnf siècle qui, en fermant les yeux, voyait
immédiatement autour de chaque homme et de chaque femme sur la terre
des nuages de minuscules démons, qui dansaient comme des poussières
dans le soleil, Gibreel, aujourd’hui, aussi bien à la lumière de la lune qu’à
celle du soleil, décelait partout la présence de son adversaire, son – pour
redonner son sens premier à l’ancien mot chay-tan.

Il se rappela que, bien avant le Déluge – maintenant qu’il avait repris son
rôle d’archange, il retrouvait apparemment peu à peu la gamme complète de
sa mémoire et de sa sagesse archangéliques – un grand nombre d’anges (les
noms de Semjaza et d’Azazel lui revinrent à l’esprit) avaient été chassés du
Paradis parce qu’ils avaient désiré les filles des hommes, qui donnèrent
naissance à une race mauvaise de géants. Il commença à comprendre
l’importance du danger d’où on l’avait tiré quand il s’était éloigné
d’Alléluia Cone. Oh ! la plus fausse des créatures ! Oh ! la princesse des
puissances de l’air ! – Quand le Prophète, que son nom soit loué, avait reçu
la wahi, la Révélation pour la première fois, n’avait-il pas eu peur d’être
devenu fou ? – Et qui lui avait fourni la certitude rassurante dont il avait
besoin ? – Eh bien, Khadija, sa femme. C’est elle qui l’avait convaincu
qu’il n’était pas un fou délirant mais le Messager de Dieu. -Et qu’avait fait
Alléluia pour lui ? Tu n’es pas toi-même. Tu n ’as pas l’air en forme. – Oh
! la porteuse de troubles, la créatrice des tourments, de l’amertume du cœur
! Sirène, tentatrice, esprit maléfique sous une forme humaine ! Ce corps de
neige aux cheveux pâles, si pâles : comme elle obscurcissait son âme, et
comme il lui avait semblé difficile, dans la fai- ’ blesse de sa chair, de
résister… empêtré par elle dans la toile d’araignée d’un amour si complexe
qu’il dépassait l’entendement, il avait atteint le bord même de la Chute
ultime. Comme la Sur-Entité avait été bienveillante à son égard ! -
Maintenant il voyait que le choix était simple : l’amour infernal des filles
des hommes, ou l’adoration céleste de Dieu. Il avait pu choisir le dernier ;
juste à temps.

Il sortit de la poche droite de son manteau le livre qui s’y trouvait depuis
son départ de chez Rosa il y avait mille ans : le livre de la ville qu’il était
venu sauver, Londres, proprement dite, la capitale de Vilayet, étalée pour
son profit dans le moindre détail, tout le bazar. Il allait racheter cette ville :
Guide de Londres, de A à Z.

À un coin de rue, dans un quartier de la ville connu autrefois pour ses


artistes, ses extrémistes et les hommes à la recherche de prostituées, et
maintenant conquis par le monde de la publicité et les petits producteurs de
cinéma, l’Archange Gibreel tomba sur une âme perdue. C’était l’âme d’un
jeune homme, immense et d’une grande beauté, avec un nez aquilin et de
longs cheveux noirs gominés et coiffés avec une raie au milieu ; il avait des
dents en or. L’âme perdue se tenait au bord du trottoir, le dos tourné à la rue,
légèrement penché en avant et serrait, dans sa main droite, quelque chose
qui à l’évidence lui était cher. Il avait un comportement étonnant : tout
d’abord il fixait intensément ce qu’il tenait dans la main, puis il regardait
autour de lui, tournant la tête de droite à gauche, scrutant avec une
concentration fébrile les visages des passants. Ne voulant pas s’approcher
trop rapidement, Gibreel passa une première fois devant lui et vit que
l’objet que l’âme perdue serrait dans sa main était une photo d’identité.
Lors de son second passage, il s’adressa directement à l’inconnu et lui offrit
son aide. L’autre le regarda d’un air soupçonneux, puis lui tendit la photo
sous le nez. « Cet homme, dit-il en tapotant le portrait d’un long index.
Connaissez-vous cet homme ? »

Quand Gibreel vit que, sur la photo, le regardait un jeune homme d’une
grande beauté, avec un nez aquilin et de longs cheveux noirs, gominés,
coiffes avec une raie au milieu, il sut que son instinct ne l’avait pas trompé,
qu’ici, au coin d’une rue animée observant attentivement la foule au cas où
il s’y retrouverait, se tenait une Âme à la recherche de son corps égaré, un
spectre avec un besoin désespéré de son enveloppe chamelle perdue – parce
que les archanges savent que l’âme ou ka ne peut pas exister (quand le
cordon de lumière dorée la reliant au corps est coupé) plus d’une nuit et
d’un jour. « Je peux t’aider », promit-il, et la jeune âme le regarda avec une
incrédulité farouche. Gibreel se pencha en avant, saisit le visage du ka entre
ses mains, et l’embrassa fermement sur la bouche, car l’esprit qu’embrasse
un archange retrouve, immédiatement, le sens de l’orientation qu’il avait
perdu, et est remis sur le vrai et droit chemin. -Cependant, l’âme perdue eut
une réaction surprenante en recevant la faveur d’un baiser archangélique. «
Va te faire foutre, cria-t-il, je suis peut-être désespéré, mon pote, mais pas à
ce point », – après quoi, faisant preuve d’une matérialité inhabituelle pour
un esprit désincarné, il donna à l’Archange du Seigneur un coup retentissant
sur le nez du poing qui tenait la photo ; – avec des résultats déconcertants,
et sanglants.

Quand sa vue s’éclaircit à nouveau, l’âme perdue avait disparu mais là,
flottant sur son tapis à quelques pieds du sol, se trouvait Rekha Merchant,
qui se moqua de sa déconvenue. « Pas terrible comme début, dit-elle d’un
ton moqueur. Archange mon œil. Gibreel Janab, tu es complètement fou,
crois-moi. Tu as joué trop de personnages avec des ailes. A ta place je ne
ferais pas confiance à ce Dieu », ajouta-t-elle d’un ton de conspirateur, et
Gibreel la soupçonna de continuer à se moquer de lui. « Il l’a laissé
entendre, en esquivant la réponse à ta question sur Oopar-Neechay. Cette
séparation des fonctions, la lumière contre l’ombre, le mal contre le bien,
est tout à fait claire dans l’Islam – Ô, enfants d’Adam, ne laissez pas le
Démon vous séduire, comme il a chassé vos parents du jardin, en leur
arrachant leurs vêtements pour leur montrer leur propre honte – mais
réfléchis un peu et tu verras que c’est une fabrication assez récente. Amos,
au vni’ siècle avant Jésus-Christ, demande : “Le mal existerait-il dans une
ville, qui ne serait pas l’œuvre de Dieu ?” Et Jahweh, cité par Deutero-Isaïe
deux siècles plus tard, remarque : “Je forme la lumière, et crée les ténèbres ;
je fais la paix et crée le mal ; moi le Seigneur je fais toutes ces choses.” Ce
n’est que dans le livre des Chroniques, à peine quatre siècles avant Jésus-
Christ, qu’on utilise le mot chaytan pour désigner un être, et pas seulement
un attribut de Dieu. » La « véritable » Rekha aurait été tout à fait incapable
de tenir un tel discours, car elle venait d’une tradition polythéiste et n’avait
jamais montré le moindre intérêt pour les religions comparées ou, en
particulier, pour les Apocryphes. Mais Gibreel savait que la Rekha qui le
poursuivait depuis sa chute du Bostan n’avait aucune réalité objective,
psychologique ou corporelle. -Qu’était-elle alors ? Il aurait été facile de
l’imaginer comme un produit de son imagination – son adversaire-
complice, son démon intérieur. Cela aurait expliqué sa familiarité avec les
mystères. – Mais comment lui-même avait-il acquis cette connaissance ?
L’avait-il vraiment possédée, autrefois, et puis perdue, comme le lui disait
sa mémoire ? (À ce propos un petit doute le tenaillait, mais quand il essaya
de fixer ses pensées sur sa « période de ténèbres », c’est-à-dire l’époque
pendant laquelle il avait inexplicablement cessé de croire à sa qualité
d’ange, il se retrouva confronté à une épaisse barrière de nuages, à travers
laquelle, en s’efforçant de regarder en clignant des yeux, il ne décela que
des ombres.) – Ou se pouvait-il que la substance qui remplissait à présent sa
pensée, l’écho, pour donner un seul exemple, de la façon dont ses anges-
lieutenants Ithuriel et Zephon avaient trouvé leur adversaire accroupi
comme une grenouille près de l’oreille d’Ève dans l’Eden, employant ses
ruses pour « atteindre / Les organes de son imagination, et avec eux forger /
Les illusions prévues, les phantasmes et les rêves », lui ait été en fait
implantée dans la tête par cette même Créature ambiguë, cette Chose du
Dessus-et-du-Dessous, devant qui il s’était retrouvé dans la chambre
d’Alléluia, et qui l’avait tiré de son long sommeil éveillé ? – Alors Rekha,
elle aussi, n’était peut-être qu’un émissaire de ce Dieu, un antagoniste divin
extérieur à lui et pas une ombre intérieure, produite par son sentiment de
culpabilité ; quelqu’un envoyé pour lutter avec lui et refaire de lui une
totalité.

Son nez, qui saignait, commençait à l’élancer douloureusement. Il n’avait


jamais pu supporter la douleur. Rekha lui rit au visage : « Toujours
pleurnicheur. » Chaytan avait mieux compris.

Existe-t-il quelqu’un qui aime sa douleur ?

Qui, s’il trouvait un chemin, ne fuirait un enfer,

Au risque de se perdre ? Tu en ferais de même, sans doute,

Et t’aventurerais hardiment

Au plus loin de la douleur, là où tu pourrais espérer échanger Ton tourment


contre le repos…

Il n’aurait pu mieux l’exprimer. Une personne se retrouvant dans un enfer


ferait n’importe quoi, viol, extorsion, meurtre, suicide, n’importe quoi pour
en sortir… il se tamponna le nez avec un mouchoir tandis que Rekha,
toujours présente sur son tapis volant, et sentant intuitivement qu’il montait
(descendait ?) dans le royaume de la spéculation métaphysique, essayait de
ramener les choses sur un terrain plus familier. « Tu aurais dû rester avec
moi, déclara-t-elle. Tu aurais pu m’aimer pour de bon. Je savais aimer. Tout
le monde n’en a pas la capacité ; moi si. Pas à la façon de cette blonde
pulpeuse et égoïste qui se demandait secrètement si elle allait avoir un
enfant et qui ne t’en parlait même pas. Pas comme ton Dieu, non plus ; pas
comme au bon vieux temps, quand de telles Personnes s’occupaient
correctement des autres. »

Plusieurs points méritaient d’être contestés. « Tu étais mariée, répondit-il.


Les roulements à billes. J’étais le supplément au menu. D’autre part, moi
qui ai attendu si longtemps de Lui qu’il Se manifeste, je ne dirai pas de mal
de Lui à posteriori, après son apparition en personne. Pour finir, à quoi
riment tous ces enfantillages ? J’ai l’impression que tu ferais n’importe
quoi.

— Tu ne sais pas ce qu’est l’enfer, rétorqua-t-elle, abandonnant son


masque imperturbable. Mais mon pote, tu vas le connaître. Si tu me l’avais
demandé, j’aurais balancé ce raseur de roulements de billes en cinq sets,
mais tu n’as rien dit. Maintenant je vais te retrouver là-bas : à l’hôtel
Neechayvala.
— Tu n’aurais jamais quitté tes enfants, insista-t-il. Les pauvres, tu les as
même poussés les premiers avant de sauter. » Cela la mit hors d’elle. « Tais-
toi ! Comment oses-tu ! Je vais te faire cuire à petit feu ! Je vais te faire
frire le cœur pour le manger en tartine ! – Et en ce qui concerne ta Blanche-
Neige, elle pense qu’un enfant n’appartient qu’à la mère, parce que les
hommes vont et viennent alors que la femme reste toujours là, hein ?
Excuse-moi de te le rappeler, mais tu n’es que la semence et elle est le
jardin. Qui demande à la graine la permission de la planter ? Qu’est-ce que
tu en sais, pauvre petit mec de Bombay qui te mêles des idées modernes des
femmes.

— Et toi, répondit-il violemment. Est-ce que tu as, par exemple, demandé


l’autorisation du papaji avant de jeter ses gosses du haut du toit ? »

Elle disparut dans une fumée jaune et furieuse, avec un bruit d’explosion
qui le fit sursauter et fit tomber le chapeau de sa tête (il atterrit sens dessus
dessous sur le trottoir, à ses pieds). Elle produisit, également, un effet
olfactif d’une telle puissance nauséabonde qu’il eut un haut-le-cœur et
vomit. Mais rien ne sortit : parce qu’il était totalement vide de tout aliment
et boisson, n’ayant rien pris depuis plusieurs jours. Ah, l’immortalité,
pensa-t-il : ah, la noble libération de la tyrannie du corps. Il remarqua deux
individus qui l’observaient d’un air bizarre, l’un à l’apparence brutale, vêtu
de cuir clouté, avec une coupe de cheveux à l’Iroquois multicolore et le
zigzag d’un éclair peint sur le nez, l’autre, une femme gentille, d’âge
moyen, avec un fichu sur la tête. Très bien : profite de l’instant. « Repentez-
vous, cria-t-il passionnément. Car je suis l’Archange du Seigneur.

— Pauvre bougre », dit l’Iroquois et il jeta une pièce dans le chapeau de


Farishta. Il s’en alla ; cependant, la petite dame gentille et pétillante de
malice, se pencha confidentiellement vers Gibreel et lui glissa un
prospectus. « Cela vous intéressera. » Il l’identifia immédiatement comme
un tract raciste demandant le « rapatriement » des citoyens noirs du pays. Il
en conclut qu’elle l’avait pris pour un ange blanc. Et il apprit avec
étonnement que les anges n’échappaient pas à cette classification. «
Réfléchissez-y », dit la femme, prenant son silence pour une hésitation – et
elle se mit à parler très fort en articulant de façon exagérée, ce qui révéla
qu’elle ne le prenait pas pour un véritable ange anglais, mais une sorte
d’ange levantin, peut-être, chypriote ou grec, ce qui exigeait sa voix-pour-
handicapés. « S’ils envahissaient l’endroit d’où vous venez, vous
n’aimeriez pas ça ! »

Le nez meurtri, ridiculisé par des fantômes, recevant une aumône au lieu
d’adoration, exposé aux bas-fonds dans lesquels avaient sombré les
habitants de cette ville et où se manifestait l’intransigeance du mal, Gibreel
n’en fut que plus déterminé à commencer à faire le bien, à entreprendre la
grande œuvre consistant à repousser les frontières du territoire de
l’adversaire. Le guide dans sa poche était son plan directeur. Il sauverait la
ville, rue par rue, depuis Hockley Farm dans le coin nord-ouest du plan
jusqu’à Chance Wood au sud-est ; ensuite, peut-être fêterait-il la conclusion
de ses travaux par une partie de golf sur le green bien nommé situé à la
limite extrême de la carte : Wildernesse, le Désert.

Et quelque part sur le chemin l’adversaire lui-même l’attendait. Chaytan,


Iblis, ou quel que soit le nom qu’il ait adopté – et ce nom Gibreel l’avait sur
le bout de la langue -tout comme le visage de l’adversaire, corné et
malveillant, n’était pas encore visible… mais il prendrait forme
suffisamment tôt, et le nom lui reviendrait, Gibreel en était sûr, car ses
pouvoirs ne s’accroissaient-ils pas chaque jour, n’était-ce pas lui qui, rendu
à sa gloire ancienne, précipiterait, une fois encore, son adversaire dans
l’Abîme des Ténèbres ? – Ce nom : quel était-il ? Ch-quelque chose ? Chou
Ché Chin Cho. Qu’importe. Chaque chose en son temps.

Mais la ville dans sa corruption refusait de se soumettre à la domination


des cartographes, elle changeait de forme à volonté et sans prévenir,
empêchant Gibreel d’entreprendre sa quête de la façon systématique qu’il
aurait préférée. Parfois il tournait à l’angle d’une longue arcade construite
de chair humaine et recouverte de peau qui saignait quand on la grattait, et
se retrouvait dans un terrain vague non marqué sur le plan, entouré
d’immeubles familiers, le dôme de Christopher Wren, la tour des Télécom
qui ressemblait à une bougie d’automobile, s’effritant dans le vent comme
des châteaux de sable. Il traversait en trébuchant des jardins publics
ahurissants et anonymes et ressortait dans les rues surpeuplées du West End,
sur lesquelles, à la consternation des automobilistes, de l’acide avait
commencé à tomber du ciel goutte à goutte, creusant d’énormes trous à la
surface des rues. Dans ce pandémonium de mirages il entendait souvent des
rires : la ville se moquait de son impuissance, attendant qu’il reconnaisse sa
défaite, que ce qui existait ici se situait au-delà de ses pouvoirs de
compréhension, sans parler de ses pouvoirs de transformation. Il hurlait des
injures à son adversaire toujours sans visage, demandait à la Déité un signe
supplémentaire, craignait que ses forces ne soient, en vérité, jamais à la
hauteur de la tâche. En bref, il devenait le plus misérable et le plus
loqueteux des archanges, avec ses vêtements crasseux, ses cheveux sales et
graisseux, son menton couvert de touffes de poils incontrôlables. C’est dans
cette piètre condition qu’il arriva au métro des Anges.

Ce devait être très tôt le matin, parce que tandis qu’il regardait, les
employés vinrent ouvrir et replier les grilles métalliques. Il les suivit,
traînant les pieds, la tête basse, les mains au fond de ses poches (il avait
perdu le plan des rues depuis longtemps) ; et levant enfin les yeux, il se
retrouva devant un visage prêt à fondre en larmes.

« Bonjour », hasarda-t-il, et la jeune femme du guichet répondit


amèrement : « Qu’est-ce qu’il y a de bon là-dedans, je voudrais le savoir »,
et ses larmes jaillirent, rondes, dodues et nombreuses. « Allons, allons, mon
enfant », dit-il, et elle lui lança un regard incrédule. « Vous n’êtes pas prêtre
», dit-elle. Il lui répondit, hésitant : « Je suis l’Ange, Gibreel. » Elle se mit à
rire aussi soudainement qu’elle avait pleuré. « Les seuls anges qu’on voit
dans le coin sont ceux qui se balancent aux réverbères à Noël. Les
illuminations. Mais le conseil municipal les pend par le cou. » Cela ne le
découragea pas. « Je suis Gibreel », répéta-t-il, la fixant droit dans les yeux.
« Récite. » Et, à son plus grand étonnement, J’allive pas à cloile que j’fais
ça, que j’me confie à un clocha’d, j’suis pas comme ça, vous savez,
commença à dire la vendeuse de tickets.

Elle s’appelait Orphia Phillips, vingt ans, ses deux parents vivants et à
charge, surtout maintenant que Hyacinth son imbécile de sœur avait perdu
son emploi de kinésithérapeute en « faisant des bêtises ». Le jeune homme,
parce que bien sûr il y en avait un, s’appelait Uriah Moseley. Récemment
on avait installé dans la station deux nouveaux ascenseurs étincelants et
Orphia et Uriah en étaient les liftiers. Aux heures de pointe, quand les deux
ascenseurs fonctionnaient, ils n’avaient pas le temps de se parler ; mais le
reste de la journée, il n’y avait qu’un ascenseur en service. Orphia
s’installait à l’endroit où l’on ramasse les tickets pas loin de la cage de
l’ascenseur, et Uri s’avançait pour rester le plus longtemps possible avec
elle, adossé contre la porte et se curant les dents avec le cure-dents en
argent que son arrière-grand-père avait emprunté à un planteur d’autrefois.
C’était l’amour. « Mais c’est plus folt que moi, gémit Orphia à Gibreel. J’ai
toujours été trop plessée. » Un après-midi, pendant un creux, elle quitta son
poste et se planta devant lui, adossé et se curant les dents, et voyant son
regard il rangea son cure-dents. Ensuite il alla au travail d’un pas sautillant ;
elle aussi était au paradis chaque jour en descendant dans les entrailles de la
terre. Leurs baisers devinrent plus longs et plus passionnés. Parfois elle ne
se détachait pas de lui quand on sonnait pour l’ascenseur ; Uriah était obligé
de la repousser en criant, « Du calme, ma petite, le public ». Uriah avait la
vocation de son travail. Il lui parlait de sa fierté à porter l’uniforme, de sa
satisfaction à être dans le service public, à consacrer sa vie à la société. Elle
le trouvait un peu pompeux, et voulait lui dire, « Uri, mon vieux, tu n’es
qu’un galçon d’ascenseur », mais se rendant compte intuitivement qu’une
telle franchise ne serait pas bien reçue, elle tenait sa langue à problèmes, ou,
plutôt, l’enfonçait dans la bouche d’Uriah.

Leurs étreintes souterraines devinrent des guerres. Maintenant il essayait


de s’enfuir, en rajustant sa veste, tandis qu’elle lui mordillait l’oreille et
glissait la main dans son pantalon. « T’es folle », disait-il, mais elle,
continuant, lui demandait : « Alo’s ? Tu es vexé ? »

Évidemment, ils se firent prendre : une petite dame avec un fichu et du


tweed déposa une plainte. Ils eurent la chance de garder leur emploi. Elle
fut « interdite de vol » privée d’ascenseur, et enfermée derrière le guichet.
Pire, la beauté de la station, Rochelle Watkins, prit sa place. « Je sais c’ qui
se passe, cria-t-elle en colère. Je vois l’expression de Lochelle quand elle
monte, qu’elle allange ses cheveux, tout ça. » Uriah, ces jours-ci, évitait le
regard d’Orphia.

« J’comprends pas comment vous m’avez fait laconter toute mon affaire,
conclut-elle, incertaine. Z’êtes pas un ange. Ça c’est sûr. » Mais elle était
incapable, malgré tous ses efforts, de quitter son regard paralysant. Il lui dit
: « Je sais ce qu’il y a dans ton cœur. »
Il passa la main sous la vitre du guichet et prit sa main consentante. – Oui,
c’était cela, il se sentait rempli par la force des désirs d’Orphia, qui le
rendait capable de les lui retransmettre pour agir, lui permettant de dire et
de faire ce dont elle avait le plus profondément besoin ; c’est de cela dont il
se souvenait, cette capacité de se joindre à celui à qui il apparaissait, de telle
sorte que ce qui suivait était le produit de leur union. Enfin, se dit-il, mes
fonctions archangéliques reviennent. – Derrière le guichet, l’employée
Orphia Phillips ferma les yeux, son corps s’affaissa dans sa chaise,
lentement et pesamment, et ses lèvres remuèrent. – Et les lèvres de Gibreel
remuèrent à l’unisson. – Voilà. Ça y était.

À ce moment-là le chef de station, un petit homme coléreux avec neuf


longs cheveux, pris derrière l’oreille, collés en travers de sa calvitie, jaillit
comme un coucou par la petite porte. « À quoi jouez-vous ? cria-t-il à
Gibreel. Fichez-moi le camp avant que j’appelle la police. » Gibreel resta
sur place. Le chef de station vit Orphia sortir de sa transe et se mettre à
hurler. « Toi, Phillips. Jamais vu ça. N’importe quoi en pantalon, mais ça
c’est ridicule. De toute ma vie. Et roupillant sur son boulot, quelle idée. »
Orphia se leva, enfila son imperméable, ramassa son parapluie pliable, sortit
de derrière le guichet. « Abandon de poste en service. Revenez
immédiatement, sinon c’est votre emploi. » Orphia se dirigea vers l’escalier
en colimaçon et descendit dans les profondeurs. Privé de son employée, le
chef de station se retourna vers Gibreel. « Allez, dit-il. Fiche le camp.
Retourne ramper dans ton trou.

— J’attends, répondit Gibreel avec dignité, l’ascenseur. »

Quand elle arriva en bas, Orphia Phillips aperçut Uriah Moseley adossé
près du point de ramassage des tickets, comme à son habitude, et Rochelle
Watkins qui minaudait ravie. Mais Orphia sut ce qu’elle devait faire. « Tu
l’as laissée toucher ton cule-dents, Uri ? demanda-t-elle. Je suis sûle qu’elle
aimelait le teni’ en main. »

Tous deux se redressèrent, piqués au vif. Uriah se mit à parler haut : « Ne


sois pas si vulgaire », mais le regard d’Orphia l’arrêta net. Puis il s’avança
vers elle, comme en rêve, en laissant tomber Rochelle. « C’est bien, Uri,
dit-elle doucement sans le quitter des yeux un seul instant. Viens
maintenant. Viens voil maman. » Maintenant recule vers l’ascenseur, tu
n’as qu’à l’aspirer vers toi, et après on monte et on s’en va. – Mais
quelque chose n’allait pas. Il ne marchait plus. Rochelle Watkins se tenait à
côté de lui, bien trop près, et il s’arrêta. « Dis-lui, Uriah, déclara Rochelle.
Sa magie débile ne marche pas ici. » Uriah mit le bras autour de Rochelle
Watkins. Ce n’est pas ce dont avait rêvé Orphia, ce dont elle avait été sûre
et certaine, après que Gibreel lui eut pris la main, simplement, comme s’ils
étaient destinés l’un à l’autre ; bizarre, pensa-t-elle ; que lui arrivait-il ?
Elle s’avança. – « Retire-la, Uriah, cria Rochelle. E’ m’bousille mon
uniforme et tout. » – Puis Uriah, tenant par les poignets l’employée du
guichet qui se débattait, lui annonçait la nouvelle : « J’y ai demandé d’se
marier ! » – Sur ses paroles toute volonté de se battre quitta Orphia. Ses
nattes avec des perles cessèrent de s’agiter et de cliqueter. « Alors tu n’as
pas la parole, Orphia Phillips, continua Uriah en haletant un peu. Et comme
dit la dame, magie pas changer rien. » Orphia, haletant elle aussi, les
vêtements en désordre, se laissa tomber par terre le dos collé au mur courbe.
Le bruit d’un train arriva jusqu’à eux ; les fiancés se précipitèrent à leur
poste, remirent de l’ordre dans leurs vêtements en laissant Orphia où elle
était. « Ma petite, lui lança Uriah Moseley en guise d’adieu, t’es
monstrueuse. » Rochelle Watkins envoya un baiser à Uriah ; lui, appuyé
contre l’ascenseur, se mit à se curer les dents. « De la cuisine de chez nous,
lui promit Rochelle. Et pas de surprises. »

« Salopa’d », cria Orphia Phillips à Gibreel après avoir remonté les deux
cent quarante-sept marches de l’escalier en colimaçon de sa défaite. «
Saleté de diable de clocha’d. Qui t’a demandé de m’bousiller ma vie ? »

Même l’auréole s’est éteinte, comme une ampoule cassée, et je ne sais


pas où se trouve la boutique. Gibreel, assis sur un banc dans un petit square
près de la station, méditait sur la vanité de ses efforts. Et découvrit que des
blasphèmes remontaient à la surface : si le dabba était mal marqué et
envoyé au mauvais destinataire, pouvait-on en accuser le dabbawalla ? Si
les effets spéciaux – la transparence, etc. – ne marchaient pas, et que la
silhouette du type qui volait était soulignée d’une frange bleue, comment en
accuser l’acteur ?

Delamêmefaçon, si son angélité était insuffisante, à qui la faute, s’il vous


plaît ? La sienne, personnellement, ou celle de quelque autre Personnage ? –
Des enfants jouaient dans le jardin de ses doutes, parmi les nuages de
moucherons et les rosiers et le désespoir. Un deux trois soleil, ghostbuster,
chat. Ellehoeenne Déèreheuesse, Londres. La chute des anges, se dit
Gibreel, n’était pas du même tonneau que la Chute de la Femme et de
l’Homme. Dans le cas des humains, il s’agissait de morale. Du fruit de
l’arbre de la connaissance du bien et du mal dont ils ne devaient pas
manger, et qu’ils mangèrent quand même. La femme tout d’abord, et, sur sa
suggestion, l’homme, acquirent les modèles éthiques verboten, parfumés à
la pomme : le serpent leur apporta un système de valeurs. Leur permettant,
entre autres choses, de porter un jugement sur la Déité Elle-même, rendant
possibles en temps voulu toutes les questions maladroites : pourquoi le mal
? Pourquoi la souffrance ? Pourquoi la mort ? – Alors, dehors ! Il ne voulait
pas que Ses jolies petites créatures s’élèvent au-dessus de leur statut. – Des
enfants lui riaient au nez : quelque chose de bizaaarre dans le coin. Armés
de fusils à laser, ils faisaient semblant de le zapper comme un petit fantôme
de rien du tout. Revenez par ici, ordonna une femme sur son quant-à-soi,
blanche, aux cheveux roux, avec une large bande de taches de rousseur en
travers du visage ; elle avait une voix dégoûtée. Vous m’avez entendu ?
Tout de suite ! – Alors que la chute des anges n’était qu’une simple
question de pouvoir : le travail banal de la police céleste, châtiment pour
rébellion, bien sévère « pour encourager les autres 4 ». -Comme cette Déité
avait confiance en Elle, Elle Qui ne voulait pas que Ses plus belles créatures
fassent la différence entre le bien et le mal ; et Qui régnait par la terreur,
exigeant une soumission totale de tous Ses associés même les plus proches,
envoyant tous les dissidents dans Ses Sibéries de feu, les goulags de
l’Enfer… il se reprit. C’étaient là des pensées sataniques, mises dans sa tête
par Iblis-Belzebuth-Chaytan. Si l’Entité le punissait toujours pour son
précédent manque de foi, ce n’était pas le moyen d’obtenir la rémission de
sa faute. Il devait simplement continuer jusqu’à ce que, purifié, il sente
qu’on lui avait rendu toute sa puissance. Se vidant l’esprit, il resta assis
dans les ombres qui se rassemblaient et observa les enfants (un peu plus
loin maintenant) qui jouaient. Dans-le-ciel-bleu-qui-est-là-pas-toi pas-
parce-que-tu-es-sale pas-parce-que-tu-es-propre, et là, il en était sûr, un
des garçons de onze ans, sérieux, avec de grands yeux, le regarda fixement :
ma-mère-dit-que-tu-es-la-reine-des-tantes.
Rekha Merchant se matérialisa, toute bijoux et parure. « Les bachchas
font des comptines vulgaires à ton sujet, Ange du Seigneur, lui lança-t-elle.
Même cette petite vendeuse de tickets, là-bas, n’est pas impressionnée. Ça
ne marche toujours pas, baba, à mon avis. »

Cependant, pour une fois, l’esprit de Rekha Merchant la suicidée n’était


pas venu seulement pour se moquer. À son grand étonnement elle déclara
qu’elle était responsable de ses nombreuses tribulations : « Tu crois que ta
Chose est la seule qui dirige ? cria-t-elle. Eh bien, mon chéri, laisse-moi
éclairer ta lanterne. » En entendant son anglais de Bombay au ton je-sais-
tout il eut une soudaine nostalgie pour sa ville perdue, mais elle n’attendit
pas qu’il se reprenne. « Sou-viens-toi que je suis morte par amour pour toi,
saligaud ; cela me donne des droits. En particulier, me venger sur toi, en te
gâchant totalement la vie. Un homme doit souffrir d’avoir fait sauter sa
maîtresse ; tu ne crois pas ? C’est la règle, de toute façon. Car depuis
longtemps, je t’ai mis sens dessus dessous ; maintenant, j’en ai marre !
N’oublie pas comme je pardonnais facilement ! Ça te plaisait, hein ? Aussi
je suis venue te dire qu’un compromis est toujours possible. Tu veux en
discuter, ou tu préfères continuer à te perdre dans cette folie, en devenant
non pas un ange mais un vrai clodo, une plaisanterie stupide ? »

Gibreel demanda : « Quel compromis ?

— Quoi d’autre ? répliqua-t-elle, avec de nouvelles façons, toute douceur,


une lueur dans le regard. Mon farishta, une toute petite chose. »

Si seulement il disait qu’il l’aimait :

Si seulement il le lui disait, et, une fois par semaine, quand elle viendrait
coucher avec lui, s’il le lui montrait :

Si une nuit de son choix ce pouvait être comme pendant les absences de
l’homme aux roulements à billes parti en voyage d’affaires :

« Alors je mettrai fin aux folies de cette ville, avec lesquelles je te


persécute ; et tu ne seras plus possédé par cette notion démente de changer,
de racheter cette ville comme quelque chose laissé au mont-de-piété ; tout
sera calme-calme ; tu pourras même vivre avec ta poule au visage pâle et
être la plus grande vedette de cinéma du monde ; comment pourrais-je être
jalouse Gibreel, quand je suis déjà morte, je ne veux pas que tu dises que je
suis aussi importante qu’elle, non, un amour de second rang me suffira, un
amour en supplément au menu ; les rôles sont renversés. Allons, Gibreel,
rien que trois-petits-mots, qu’en dis-tu ? »

Laisse-moi réfléchir.

Ce n’est pas comme si je te demandais de faire quelque chose de


nouveau, quelque chose que tu n’as jamais accepté, jamais fait, jamais
permis. Coucher avec un fantôme n’est pas une chose si terrible. Et avec la
vieille Mrs Diamond -dans le hangar à bateaux, cette nuit-là ? Un sacré
spectacle, tu ne crois pas ? Qui avait fait la mise en scène de ce tamasha ?
Écoute : je peux prendre la forme que tu préfères ; c’est un des avantages de
ma condition. Tu la veux encore, la mémé de l’âge de pierre dans le hangar
à bateaux ? Hé, hop. Tu veux le reflet exact de ton garçon manqué
escaladeuse de montagnes, de ton glaçon transpirant ? Abracadabri,
abracadabra. Qui crois-tu qui t’attendait après la mort de la vieille dame ? »

Pendant toute la nuit il marcha dans les rues de la ville, inchangées,


banales, comme rendues à l’hégémonie des lois naturelles ; tandis que
Rekha – flottant devant lui sur son tapis comme une actrice sur une scène,
juste à hauteur de tête – lui donnait la sérénade avec les plus douces
chansons d’amour, s’accompagnant sur un vieil harmonium plaqué d’ivoire,
lui chantant depuis les gazais de Faiz Ahmed Faiz jusqu’aux meilleures
musiques de vieux films, comme l’air de défi chanté par la danseuse
Anarkali devant le Grand Moghol Akbar dans le film classique des années
cinquante Mughal-e-Azam – dans lequel elle déclare et clame son amour
impossible, interdit pour le Prince, Salim – « Pyaar kiya to dama kya ? » –
C’est-à-dire, à peu près, pourquoi avoir peur de l’amour ? et Gibreel,
qu’elle avait abordé dans le jardin de son doute, sentait que la musique
attachait des fils à son cœur et l’attirait vers elle, parce que ce qu’elle
demandait n’était, comme elle le disait, qu’une petite chose, après tout.

Il atteignit le fleuve ; et un autre banc, des chameaux en fer forgé


soutenant des lattes de bois, sous l’AiguilUe de Cléopatre. Il s’assit et ferma
les yeux. Rekha chantait Faiz :
Ne me demande pas, mon amour, cet amour qui s’en est allé…

Comme tu es belle encore, mon amour, mais je suis désemparé ; car le


monde a d’autres chagrins que l’amour, et d’autres plaisirs à aimer.

Ne me demande pas, mon amour, cet amour qui s’en est allé.

Gibreel vit un homme derrière ses paupières closes : pas Faiz, mais un
autre poète, loin de sa verte jeunesse, une sorte de type décrépit. – Oui,
c’est ça son nom : Baal. Que faisait-il ici ? Qu’avait-il à lui dire ? – Parce
qu’il essayait certainement de dire quelque chose ; sa voix, épaisse et
pâteuse, rendait la compréhension difficile… À toute nouvelle idée,
Mahound, on doit poser deux questions. On pose la première quand l’idée
est faible : QUEL GENRE D’IDÉE ES-TU ? Es-tu du genre à faire des
compromis, des arrangements, à t’accommoder de la société, à te chercher
un coin, à survivre ; ou es-tu le genre de notion conne, agressive, têtue,
bornée qui préférerait se briser plutôt que de plier dans le vent ! – Le genre
qui, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, sera presque certainement réduit en
petits morceaux ; mais qui, la centième fois, changera le monde.

« Quelle est la deuxième question ? » demanda Gibreel à haute voix.

Réponds d’abord à la première.

Gibreel ouvrit les yeux à l’aube et trouva Rekha incapable de chanter,


réduite au silence par des espoirs et des incertitudes. Il lui parla sans détour.
« C’est une ruse. Il n’y a de Dieu que Dieu. Tu n’es ni l’Entité ni Son
adversaire, rien qu’une brume, une cacophonie. Pas de compromis ; je ne
passe pas d’accords avec des grenouilles. » À ce moment-là, il vit les
émeraudes et les brocarts tomber du corps de Rekha, puis sa chair, jusqu’à
ce qu’il ne reste plus que son squelette qui, lui aussi, s’effrita à son tour ; à
la fin, il y eut un cri perçant, pitoyable, tandis que ce qui restait de Rekha
s’envolait dans le soleil avec la fureur d’un vaincu.

Et ne revint pas : sauf à – ou presque à – la fin.

Convaincu qu’il avait passé une épreuve, Gibreel se rendit compte qu’on
lui avait ôté un grand poids des épaules ; ses esprits s’allégeaient de minute
en minute, et, quand le soleil apparut dans le ciel, il délirait littéralement de
joie. Maintenant cela pouvait vraiment commencer : la tyrannie de ses
ennemis, de Rekha et d’Alléluia Cone et de toutes les femmes qui voulaient
le lier dans les chaînes du désir et des chansons, était finie à jamais ;
maintenant il sentait la lumière qui émanait, de nouveau, du point invisible
situé juste derrière sa tête ; et son poids, lui aussi, commençait à diminuer. –
Oui, il perdait les derniers vestiges de son humanité, le don de voler lui était
rendu, et il devint éthéré, tissé d’air illuminé. – En cet instant, il n’avait
qu’un pas à faire pour quitter ce parapet noirci et s’envoler au-dessus du
vieux fleuve gris ; – ou sauter de n’importe quel pont et ne plus jamais
toucher la terre. Alors : c’était le moment de montrer un grand spectacle à la
ville, car en apercevant l’Archange Gibreel debout dans toute sa majesté à
l’occident de l’horizon, baigné par les rayons du soleil levant, alors ses
habitants auraient certainement grand peur et se repentiraient de leurs
péchés.

Il se mit à faire grandir son être.

Quel étonnement, alors, de voir tous ces conducteurs filer sur les quais –
c’était une heure de pointe – sans qu’aucun ne lève les yeux dans sa
direction, ni ne le reconnaisse ! En vérité c’était un peuple qui ne savait plus
voir. Et parce que la relation entre les hommes et les anges est une relation
ambiguë – dans laquelle les anges, ou mala’ikah, sont à la fois les
contrôleurs de la nature et les intermédiaires entre la Déité et l’espèce
humaine ; mais en même temps, comme le dit clairement le Coran, nous
avons dit aux anges, soyez soumis à la volonté d’Adam, le problème étant
de symboliser la capacité de l’homme à maîtriser, à travers sa connaissance,
les forces de la nature représentées par les anges – le malak Gibreel ignoré
et furieux n’y pouvait pas grand-chose. Les archanges ne pouvaient parler
que quand les hommes choisissaient d’écouter. Quelle bande d’abrutis !
Tout au début n’avait-il pas mis en garde la Sur-Entité à propos de ce
ramassis de criminels et de malfaiteurs ? « Vas-tu placer sur terre des êtres
qui vont faire le mal et répandre le sang ? » avait-il demandé, et l’Être,
comme d’habitude, avait seulement répondu qu’il savait ce qu’il faisait. Eh
bien, les voilà, les maîtres de la terre, entassés comme des sardines dans des
boîtes avec des roues et aveugles comme des taupes, leurs têtes pleines de
malice et leurs journaux pleins de sang.
C’était vraiment incroyable. Un être céleste apparaissait, tout de radiance,
de lumière et de bonté, plus grand que Big Ben, capable d’enjamber la
Tamise, et ces petites fourmis restaient immergées dans les émissions de
radio et les querelles avec les autres automobilistes. « Je suis Gibreel »,
hurla-t-il d’une voix qui fit trembler les immeubles sur les bords du fleuve :
personne ne le remarqua. Personne ne sortit en courant de ces bâtiments
ébranlés pour fuir le tremblement de terre. Aveugles, sourds et endormis.

Il décida de forcer la décision.

Le flot de la circulation passait près de lui. Il prit une puissante


respiration, leva un pied gigantesque, et s’avança face aux voitures.

Gibreel Farishta revint à la porte d’Allie, sérieusement contusionné, avec


de nombreuses écorchures sur les bras et le visage, et ramené sur terre par
un minuscule gentleman luisant avec un fort bégaiement qui se présenta
avec quelque difficulté comme le producteur de cinéma S. S. Sisodia, «
connu sous le nom de Whiwhisky paparce que j’ai un pepetit faible ;
mamadame, ma cacacarte. » (Quand ils se connurent mieux, Sisodia faisait
mourir Allie de rire en remontant la jambe droite de son pantalon au-dessus
du genou et en déclarant, tandis qu’il tenait sur son mollet ses lunettes à
grosses montures d’homme de cinéma : « Autoto poportrait. » Il ne voyait
bien que de loin : « Je n’ai papas besoin d’aide pour voir les fifilms mais la
vie réelle est vraiment trotrop proche. ») C’est la limousine que louait
Sisodia qui renversa Gibreel, un accident tourné au ralenti heureusement, à
cause des embouteillages ; l’acteur se retrouva sur le capot, prononçant la
plus ancienne réplique du cinéma : Où suis-je, et Sisodia, apercevant les
traits légendaires du demi-dieu disparu écrasés contre le pare-brise de la
limousine, eut envie de répondre : Tutu tu es revenu à tata place : sur lélé
sur l’écran. – « Rien de caca de cassé, dit Sisodia à Allie. Un mimi miracle.
Il a mama marché juste dede devant la woiwoi woiture. »

Ainsi tu es revenu, dit silencieusement Allie pour accueillir Gibreel. On


dirait que c’est toujours ici que tu atterris après tes chutes.

« On m’appelle aussi Whisky-Sisodia, dit le producteur de films revenu à


la question de ses sobriquets. Poupou pour des raisons d’huhu d’humour.
C’est mon poipoi poison préféré.
— C’est très gentil d’avoir ramené Gibreel, dit Allie. Permettez-nous de
vous ofïir un verre, proposa-t-elle avec un peu de retard.

— D’accord ! D’accord ! Sisodia battit des mains. Pour moi, pour toutout
tout le cinéma hihi hindi, c’est un jour à mama à marquer d’une pierre
blanche. »

« Tu ne connais peut-être pas l’histoire du schizophrène paranoïaque qui


se prenait pour l’empereur Napoléon Bonaparte et qui accepta de se
soumettre au détecteur de mensonge ? » Alicja Cohen, mangeant des
quenelles de poisson avec appétit, secouait une des fourchettes de chez
Bloom sous le nez de sa fille. « La question qu’on lui posa : êtes-vous
Napoléon ? Et la réponse qu’il fournit avec, sans aucun doute, beaucoup de
malice : Non. Et ils regardèrent la machine, qui indiquait avec toute la
perspicacité de la science moderne que le fou mentait. » A nouveau Blake,
pensa Allie. Puis j’ai demandé : la conviction profonde qu’une chose est
ainsi, la rend-elle ainsi ? Il – c’est-à-dire Isaïe – répondit. Tous les poètes
le croient. Et aux époques d’imagination cette intime conviction déplaçait
des montagnes ; mais beaucoup sont incapables de la moindre conviction.
« Tu m’écoutes, mademoiselle ? Je parle sérieusement. Ce type qui est dans
ton lit : il n’a pas besoin de tes attentions nocturnes – excuse-moi, je vais te
parler clairement, il le faut – mais, pour être franche, d’un cabanon.

— Ça te plairait de le faire, hein, rétorqua Allie. Tu jetterais la clef. Peut-


être lui ferais-tu même un petit électrochoc. Pour lui brûler les démons qu’il
a dans le cerveau : c’est curieux de voir que nos préjugés ne changent
jamais.

— Hum, marmonna Alicja en prenant son expression la plus vague et la


plus innocente afin de mettre sa fille hors d’elle. Ça ne lui ferait pas de mal.
Oui, peut-être un petit voltage, un petit coup de jus…

— Ce dont il a besoin, maman, c’est de ce qu’il a. Une surveillance


médicale, beaucoup de repos, et quelque chose que tu as peut-être oublié. »
Elle s’arrêta brusquement, la langue paralysée, et d’une voix tout à fait
différente, les yeux fixés sur sa salade intacte, elle prononça le dernier mot.
« L’amour.
— Ah, la puissance de l’amour, dit Alicja en caressant la main (qui se
retira aussitôt) de sa fille. Non, ce n’est pas ce que j’ai oublié, Alléluia.
C’est simplement ce que tu découvres pour la première fois de ta si belle
vie. Et sur qui jettes-tu ton dévolu ? » Elle attaqua à nouveau. « Sur un
demeuré ! avec une case de vide ! Mr araignées-dans-le-plafond ! Je veux
dire, anges, ma chérie, je n’ai jamais entendu ça. Les hommes réclament
toujours des privilèges particuliers, mais celui-là mérite le pompon.

— Maman…» commença Allie, mais Alicja avait à nouveau changé de


ton, et cette fois, quand elle parla, Allie n’entendit pas les mots, mais la
douleur qu’ils révélaient et dissimulaient à la fois, la douleur d’une femme
sur qui l’histoire s’était abattue de façon brutale, qui avait déjà perdu un
mari et vu une de ses filles la précéder dans ce qu’elle avait appelé une fois,
avec un humour noir inoubliable (elle devait avoir lu les pages sportives
d’un journal et rencontré l’expression par hasard) un bain matinal. « Allie,
ma chérie, dit Alicja Cohen, il va falloir qu’on prenne bien soin de toi. »

Une des raisons pour lesquelles Allie pouvait déceler cette angoisse-
panique sur le visage de sa mère, c’était qu’elle avait récemment observé la
même combinaison sur les traits de Gibreel Farishta. Quand Sisodia l’eut
rendu à ses soins, il devint évident que Gibreel avait été ébranlé jusqu’aux
tréfonds de lui-même, il avait l’air égaré, des yeux exorbités et injectés de
sang, qui lui déchiraient le cœur. Il affrontait sa maladie mentale avec
courage, refusant de la minimiser ou de lui donner un faux nom, mais le fait
de l’avoir reconnue l’avait, de façon tout à fait compréhensible, effrayé. Ce
n’était plus le parvenu exubérant (en tout cas, pour l’instant) pour qui elle
avait conçu sa « grande passion », et, dans cette nouvelle incarnation
vulnérable, elle l’aima encore plus. Elle était déterminée à lui faire
retrouver sa santé mentale, à tenir bon ; à attendre que la tempête passe, et à
conquérir le sommet. Et, actuellement, c’était le plus docile et le plus
malléable des patients, quelque peu drogué à cause des très nombreux
médicaments que lui avaient donnés les spécialistes du Maudsley Hospital,
il dormait de longues heures, et entre-temps, lui obéissait en tout, sans un
murmure de protestation. Quand il était bien éveillé, il lui racontait en détail
tout l'arrière-plan de sa maladie : l’étrange feuilleton des rêves, et avant
l’effondrement presque fatal en Inde. « Je n’ai plus peur de dormir, lui dit-
il. Parce que ce qui m’est arrivé pendant mes heures d’éveil est bien pire. »
Le plus grand effroi de Gibreel rappelait à Allie la terreur de Charles II,
après la Restauration, de « repartir en voyage à nouveau » : « Je donnerais
n’importe quoi pour savoir que cela n’arrivera plus jamais », lui dit-il, doux
comme un agneau.

Existe-t-il quelqu’un qui aime sa douleur ? « Ça n’arrivera plus, le


rassurait-elle. Tu ne peux être mieux qu’ici. » Il la pressait de questions à
propos de l’argent, et, quand elle essayait de détourner ses questions,
insistait pour qu’elle prenne le montant des frais psychiatriques sur la petite
fortune qui se trouvait dans sa ceinture. Il avait toujours le moral bien bas. «
Ce que tu dis n’a pas d’importance, marmonnait-il en réponse à son
optimisme. La folie est là en moi et ça m’effraie de penser que ça peut sortir
n’importe quand, maintenant, et qu’il peut reprendre les choses en main. »
Il avait commencé à désigner son moi « possédé », son « ange », comme
une autre personne : avec la formule de Beckett, Pas moi. Lui. Son Mister
Hyde personnel. Allie tentait de s’opposer à de telles descriptions. « Ce
n’est pas lui, c’est toi, et quand tu vas bien, ce n’est plus toi. »

Cela ne marchait pas. Pendant un moment, cependant, on eut l’impression


que le traitement donnait de bons résultats. Gibreel semblait plus calme, il
paraissait se contrôler mieux ; le feuilleton des rêves continuait – la nuit, il
disait toujours des versets en arabe, une langue qu’il ne connaissait pas : til
kal-gharaniq al-ula wa inna shafa’ ata-hunna la-turtaja, par exemple, ce
qui signifiait (Allie, réveillée par sa voix, nota les mots phonétiquement et
se rendit à la mosquée de Brick-hall avec son morceau de papier, où, quand
elle récita son texte, les cheveux d’un mollah se dressèrent sur sa tête sous
son turban) : « C’est l’intercession des femmes exaltées qui est désirée » –
mais il semblait capable de penser à ces spectacles nocturnes comme
séparés de lui, ce qui donnait à Allie et aux psychiatres de Maudsley le
sentiment que Gibreel reconstruisait lentement le mur entre les rêves et la
réalité, et qu’il était sur le chemin de la guérison ; alors qu’en fait, comme
cela apparut par la suite, cette séparation était en relation directe, était le
même phénomène, que la coupure du sentiment de lui-même en deux
entités, dont il cherchait héroïquement à supprimer l’une d’elles, mais,
qu’en même temps, en la définissant comme un autre lui-même, il
préservait, entretenait, et renforçait secrètement.
Quant à Allie, elle perdit, pendant un certain temps, l’impression irritante
et fausse d’être coincée dans un milieu trompeur, un récit étranger ;
soignant Gibreel, investissant son cerveau, comme elle le lui disait, en se
battant pour le récupérer et pouvoir reprendre la grande lutte passionnante
de leur amour – parce qu’ils se querelleraient sans aucun doute jusqu’à la
fin de leurs jours, se disait-elle avec indulgence, ils seraient deux petits
vieux se frappant faiblement avec des journaux roulés, assis sur les
vérandas des soirs de leur vie – elle se sentait chaque jour plus intimement
liée à lui ; enracinée, si l’on peut dire, dans sa terre. Il y avait déjà quelque
temps que Maurice Wilson, assis au milieu des pots de cheminée, l’appelait
vers sa mort.

Mr « Whisky » Sisodia, ce genou à lunettes luisant et plein de charme,


devint un visiteur régulier – trois ou quatre fois par semaine – pendant la
convalescence de Gibreel, et il arrivait invariablement avec des boîtes
pleines de bonnes choses à manger. Pendant sa « période d’ange », Gibreel
avait littéralement failli mourir de faim, et les médecins pensaient que ses
hallucinations étaient dues en grande partie à ce jeûne. « Alors maintenant
on va le gaga gaver », disait Sisodia en tapant dans ses mains, et quand
l’estomac du malade put le supporter, « Whisky » le bourra de mets délicats
: soupe chinoise au maïs et au poulet, bhel-puri de Bombay en provenance
du nouveau restaurant chic portant le nom inopportun de « Pagal Khana »
dont la « Nourriture Folle » (mais on aurait pu également traduire le nom
par Maison de Fous) était devenue assez réputée, en particulier parmi les
jeunes Anglais d’origine asiatique, et qui rivalisait avec le cafe Shaandaar,
premier de liste pendant longtemps, où Sisodia, ne voulant pas montrer de
préférence injuste, achetait également des plats – des douceurs, des
samosas, des beignets de poulet – pour un Gibreel de plus en plus vorace. Il
apportait, aussi, des plats préparés de sa propre main, des curries au
poisson, des raitas, des sivayyan, du khir, et distribuait, en même temps que
les plats, des histoires dans lesquelles il laissait négligemment tomber des
noms de célébrités : comment Pavarotti avait adoré le lassi de Whisky, et oh
! ce pauvre James Mason était fou de ses crevettes aux épices. Il évoquait
Vanessa, Amitabh, Dustin, Sridevi, Christopher Reeve. « Une susu
superstar doit toujours connaître les gougou goûts de ses pépairs, de ses
pairs. » Allie apprit par Gibreel que Sisodia était lui-même une sorte de
légende. Homme le plus fuyant et le plus beau parleur du cinéma, il avait
produit une série de films « de qualité » avec des budgets microscopiques,
vivant depuis plus de vingt ans sur le charme et l’esbroufe. Ceux qui
travaillaient sur les projets de Sisodia avaient les plus grandes difficultés à
être payés, mais curieusement ne semblaient pas s’en faire. Une fois il avait
calmé une rébellion – inévitablement, pour une question de salaires – en
embarquant l’équipe entière à un grand pique-nique dans l’un des plus
fabuleux palais de maharajah des Indes, un endroit qui d’habitude était
interdit à tous, sauf l’élite de haute naissance, les Gwalior et Jaipur et
Kashmir. Personne ne sut comment il s’y était pris, mais la plupart des
membres de cette équipe signèrent pour travailler sur d’autres projets de
Sisodia, la question du salaire étant enterrée sous la grandeur du geste. « Et
si on a besoin de lui, il est toujours là, ajouta Gibreel. Quand Charulata, une
merveilleuse danseuse et actrice, qu’il employait souvent, eut besoin d’un
traitement contre le cancer, brusquement des années de salaire non payées
sont arrivées du jour au lendemain. »

En ce moment, grâce à une série de succès inattendus adaptés d’anciennes


fables elles-mêmes tirées du Katha-Sarit-Sagar – l’ « Océan des Courants
du Récit », plus long que les Mille et Une Nuits et aussi merveilleux –
Sisodia ne travaillait plus exclusivement depuis son petit bureau sur la
Terrasse de l’Argent à Bombay, mais possédait des appartements à Londres
et à New York, et rangeait ses Oscars dans les toilettes. On racontait qu’il
avait, dans son portefeuille, la photo d’un producteur de kung-fu basé à
Hong Kong, Run Run Shaw, son héros supposé, dont il était tout à fait
incapable de prononcer le nom. « Parfois il dit quatre Run, parfois six, dit
Gibreel à Allie, contente de le voir rire. Mais je n’en jurerais pas. Ce n’est
qu’une rumeur répandue par la presse. »

Allie était reconnaissante de la gentillesse de Sisodia. Le célèbre


producteur semblait avoir un temps illimité à sa disposition, tandis que
l’emploi du temps d’Allie était archi-plein. Elle avait signé un contrat de
promotion avec une immense chaîne de surgelés dont le publicitaire, Mr Hal
Valance, raconta à Allie pendant un petit déjeuner hyper-énergétique –
pamplemousse, toast sans beurre, déca, au prix du Ritz – que son profil, «
unissant les paramètres positifs (pour notre client) de “froideur” et de
“fraîcheur” est parfait. Parfois des vedettes finissent comme des vampires,
détournant l’attention de sur la marque, vous comprenez, mais ici je sens
une vraie synergie ». Alors maintenant elle devait couper des rubans à des
inaugurations de centre de surgelés, et assister à des conférences de vente,
et poser pour des photos publicitaires avec des bacs de crème glacée ; et il y
avait en plus les réunions régulières avec les stylistes et les fabricants de sa
ligne personnelle de vêtements et d’équipements de loisirs ; et, bien sûr, son
programme de gymnastique. Elle s’était inscrite au cours hautement
recommandé d’arts martiaux de Mr Joshi, au centre sportif local, et
continuait, aussi, à obliger ses jambes à courir huit kilomètres par jour,
autour du quartier, malgré la douleur de ses plantes-de-pied-sur-verre-pilé. «
Papa pas de problème », lui lançait Sisodia avec un geste gai. Je vais rere
rester ici jusqu’à votre retour. Être avec Gigi Gibreel est pour moi un pipi
privilège. » Elle le laissait régaler Farishta de ses anecdotes inépuisables, de
ses opinions et de ses papotages, et quand elle revenait il continuait avec la
même énergie. Elle finit par identifier plusieurs thèmes majeurs dans ses
récits ; tout d’abord, l’ensemble sur l’Ennui Avec Les Anglais. « L’ennui
avec les Angang Anglais, c’est que leur hishis histoire s’est passée
outremer, alors ils ne savent papa pas ce qu’elle signifie. » – « Le sese
secret d’un dîner à Londres, c’est d’être plu-plus nombreux que les Angang
Anglais. Si nous sommes pluplu plus nombreux alors ils se tiennent bien ;
sinon, il y a des problèmes. » – « Allez voir la Chamcham la Chambre des
Horreurs et vous comcom vous comprendrez ce quiqui qui ne va pas avec
les Anglais. Ils sont vraiment comme ça, des caca des cadavres dans des
bains de sang, des barbiers fous, etc. etc. etera. Leurs joujou journaux sont
pleins de perversions sexuelles et de mort. Mais ils disent au monmon
monde entier qu’ils sont réservés, didi dignes et ainsi de suite, et nous
sommes assez stustu stupides pour les croire. » Gibreel écoutait cette
collection de préjugés avec ce qui semblait un total assentiment, et Allie en
était profondément irritée. Ces généralisations étaient-elles vraiment tout ce
qu’ils voyaient en Angleterre ? « Non, concéda Sisodia avec un sourire
effronté. Mais ça fait dudu du bien de sortir tout ça. »

Quand les médecins du Maudsley Hospital purent réduire


considérablement les doses de Gibreel, Sisodia était à demeure à son
chevet, une sorte de cousin non officiel, excentrique, amusant et paresseux,
si bien que quand il déclencha son piège Gibreel et Allie furent pris
complètement par surprise.
Il était entré en contact avec des collègues de Bombay : les sept
producteurs que Gibreel avait mis dans le pétrin en montant dans le vol 420
d’Air India Bostan. « Ils sont toutou tous fous de joie de vous savoir en vie,
apprit-il à Gibreel. Mamal malheureusement, il se popo pose une question
de rupture de concon de contrat. » Plusieurs autres parties pensaient aussi
poursuivre Farishta ressuscité pour pas mal d’argent, en particulier une
starlette du nom de Bouton Billimoria, qui se plaignait d’un manque à
gagner et de préjudices professionnels. « Ça peut monmon monter jusqu’à
dix millions de rourou de roupies », dit Sisodia, l’air lugubre. Allie se mit
en colère. « C’est vous qui avez mis le feu au poudre, dit-elle. J’aurais dû
m’en douter : c’était trop beau pour être vrai. »

Sisodia s’agita : « Merde merde merde. »

« Il y a une dame », l’avertit Gibreel, encore un peu drogué ; mais Sisodia


fit tournoyer les bras, ce qui indiquait qu’il essayait de faire passer des mots
entre ses dents surexcitées. Enfin : « J’essaie de lili limiter les dégâts. Mon
intention. Pas trahison, devez papa pas croire sassa ça. »

À entendre Sisodia, personne à Bombay ne voulait vraiment poursuivre


Gibreel en justice, personne ne voulait tuer la poule aux œufs d’or. Toutes
les parties reconnaissaient qu’on ne pouvait pas resssusciter les vieux
projets : les acteurs, les réalisateurs, les membres clefs de l’équipe, même
les studios de sonorisation étaient engagés ailleurs. En outre, tous
reconnaissaient que le retour d’outre-tombe de Gibreel avait une plus
grande valeur commerciale qu’aucun de tous les projets tombés à l’eau ; le
problème était de savoir comment l’utiliser au mieux, à l’avantage de tous
ceux qui étaient concernés. Son atterrissage à Londres suggérait aussi la
possibilité de relations internationales, peut-être des financements
d’outre^mer, l’utilisation de lieux de tournage non indiens, la participation
de vedettes « de l’étranger », etc. : en somme, il était temps pour Gibreel de
sortir de sa retraite et d’affronter à nouveau les caméras. « Vous n’avez papa
pas le choix, expliqua Sisodia à Gibreel, qui se redressa dans le lit pour
essayer d’y voir clair. Si vous refusez, ils se mobiliseront en bloc contre
vous, et votre fofo fortune n’y suffira pas. Banqueroute, pipi prison, liquidé.
»
Sisodia s’était arrangé pour se donner le beau rôle : les partenaires
principaux lui avaient accordé les pleins pouvoirs dans l’affaire et il avait
monté un coup. Billy Battuta, l’homme d’affaires basé en Angleterre, avait
très envie d’investir à la fois des livres sterling et des « roupies bloquées »,
les profits impossibles à rapatrier réalisés par plusieurs distributeurs de
films anglais dans le sous-continent indien, que Battuta avait rachetés
contre du liquide dans des monnaies convertibles à 37 % en dessous du
cours. Tous les producteurs indiens y participeraient, et pour s’assurer de
son silence, on avait offert à Miss Bouton Billimoria une participation avec
deux numéros de danse. Le tournage serait réparti sur trois continents –
l’Europe, l’Inde, l’Afrique du Nord. Gibreel gardait son nom au-dessus du
titre, et trois pour cent des bénéfices nets des producteurs… « Dix,
l’interrompit Gibreel, ou deux des bénéfices bruts. » Manifestement, son
esprit s’éclaircissait. Sisodia ne bougea pas un cil. « Dix contre deux,
accepta-t-il. La campagne publicitaire sera la suisui suivante…

— Mais quel est le projet ? » demanda Allie Cone. Le sourire de Mr «


Whisky » Sisodia s’étala d’une oreille à l’autre. « Chère mama madame,
dit-il. Il va jouer l’archange, Gibreel. »

Il s’agissait d’une série de films, à la fois historiques et contemporains,


chacun consacré à un événement de la longue et glorieuse carrière de l’ange
: une trilogie, au moins. « Laissez-moi deviner, dit Allie, se moquant du
petit moghol luisant. Gibreel à Jahilia, Gibreel rencontre l’imam, Gibreel
et la fille aux papillons. » Sisodia ne fut absolument pas gêné, mais
approuva avec fierté. « Les histoires, la première mouture des scénarios, les
caca castings sont déjà bien avancés. » C’en était trop pour Allie. « Ça pue
», dit-elle en colère, et il recula, le genou tremblant et conciliateur, tandis
qu’elle le poursuivait, jusqu’à ce qu’elle se mette à courir après lui à travers
l’appartement, se cognant aux meubles, en claquant les portes. « Vous
exploitez sa maladie, cela n’a rien à voir avec ses besoins actuels, et vous
manifestez un mépris total à l’égard de ce que lui souhaite. Il est à la retraite
; vous ne pouvez pas respecter ça ? Il ne veut pas être une vedette. Et est-ce
que vous pouvez rester immobile un moment. Je ne vais pas vous manger. »

Il cessa de courir, mais garda un canapé prudent entre eux. « C’est imp
imp imp, cria-t-il la langue paralysée par l’angoisse. Est-ce que la lulu la
lune peut prendre sa retraite ? Aussi, excusez-moi, il y a sept sign-sign-sign.
Signatures. Qui l’engagent entièrement. A moins que vous ne décidiez de
l’envoyer dans un papapa. » Il abandonna, couvert de sueur.

« Dans un quoi ?

— Un Pagal Khana. Un asile. Ce serait une autre soso solution. »

Allie leva un encrier de cuivre en forme de Mont Everest pour le lancer. «


Vous êtes un vrai putois », commença-t-elle, mais à ce moment-là Gibreel
debout dans la porte, encore un peu pâle, décharné, les yeux creux, dit : «
Alléluia, j’en ai peut-être envie. J’ai peut-être envie de me remettre au
travail. »

« Gibreel sahib ! Quel plaisir. Une étoile est née à nouveau. » Billy
Battuta surprenait : ce n’était plus le requin des chroniques mondaines aux
cheveux gominés et aux doigts chargés de bagues, il était vêtu sobrement
avec un blazer à boutons de cuivre et un blue-jean, et au lieu de l’air
avantageux qu’attendait Allie il avait une sorte de retenue agréable presque
déférente. Il s’était laissé pousser une petite barbiche qui lui donnait une
ressemblance avec l’image du Christ sur le Saint Suaire de Turin. En les
accueillant tous les trois (Sisodia les avait pris dans sa limousine, et le
chauffeur, Nigel, à la mode de St Lucia, raconta à Gibreel pendant tout le
trajet comment ses réflexes éclairs avaient sauvé la vie de nombreux piétons
ou leur avaient épargné des blessures graves, en ponctuant ses souvenirs de
conversations téléphoniques au cours desquelles on discutait de
mystérieuses affaires impliquant des sommes d’argent faramineuses), Billy
avait chaleureusement serré la main d’Allie, et ensuite il s’était jeté sur
Gibreel et l’avait enlacé avec une joie sincère et contagieuse. Sa compagne
Mimi Mamoulian était moins décontractée. « Tout est arrangé, annonça-t-
elle. Fruits, starlettes, paparazzi, magazines télévisés, rumeurs, petits
scandales : tout ce qu’exige une star internationale. Fleurs, gardes du corps,
contrats de plusieurs millions. Faites comme chez vous. »

C’était l’idée majeure, se dit Allie. Elle avait abandonné son opposition
initiale au projet dans l’intérêt de Gibreel, qui, à son tour, avait convaincu
les médecins de l’accepter, estimant que son retour dans son milieu familier
– rentrant chez lui, en quelque sorte – pourrait lui être profitable. Et le
scénario inspiré par Sisodia qui avait plagié le récit des rêves entendus au
chevet de Gibreel pouvait être considéré comme une coïncidence heureuse :
car une fois que ces histoires seraient clairement situées dans le monde
artificiel et fabriqué du cinéma, Gibreel pourrait plus facilement les
considérer en tant qu’illusions. Par conséquent, le mur de Berlin entre le
rêve et l’état de veille pourrait être reconstruit plus rapidement. En dernier,
cela valait le coup d’essayer.

Les choses (étant ce qu’elles sont) ne marchèrent pas exactement comme


prévu. Allie n’apprécia pas la façon dont Sisodia, Battuta et Mimi
envahirent la vie de Gibreel, s’appropriant sa garde-robe et son emploi du
temps, et le faisant déménager de chez elle, déclarant que le moment pour
une « liaison permanente » n’était pas venu, « au niveau de l’image ».
Après un passage au Ritz, on attribua à la star trois pièces de l’appartement
caverneux et chic de Sisodia, dans un ensemble d’hôtels particuliers à
Grosvenor Square, avec des sols de marbre art-déco et des murs laqués.
L’acceptation passive de ces changements par Gibreel fut pour Allie, ce qui
la mit le plus hors d’elle, et elle commença à comprendre l’importance du
pas qu’il avait franchi quand il abandonna ce qui était en définitive une
seconde nature, pour venir la chercher. Maintenant qu’il replongeait dans
cet univers de gardes du corps armés et de femmes de chambres ricanantes
avec des plateaux de petits déjeuners, allait-il la plaquer de façon aussi
dramatique qu’il était entré dans sa vie ? Avait-elle aidé à mettre au point
une migration inverse qui la laisserait sur le sable ? Dans les journaux, les
magazines, à la télévision, on voyait Gibreel avec différentes femmes au
bras, souriant béatement. Elle détestait ça, mais il refusait de s’en rendre
compte. Il lui demandait : « Pourquoi t’inquiéter ? », sans la prendre au
sérieux et il s’enfonçait dans un canapé de cuir de la taille d’une petite
camionnette. « Ce ne sont que des photos : le travail, c’est tout. »

Le pire : il devint jaloux. Au fur et à mesure qu’il abandonnait ses


médicaments et que son travail (comme celui d’Allie), commençait à les
séparer, il était, de nouveau, possédé par cette suspicion irrationnelle et
incontrôlable qui avait entraîné cette dispute ridicule à propos des dessins
de Brunei. A chaque fois qu’ils se rencontraient, il la mettait à la question et
l’interrogeait minutieusement : où était-elle allée, qui avait-elle vu,
qu’avait-il fait, l'avait-elle dragué ? Elle avait l’impression d’étouffer. Sa
maladie mentale, les nouvelles influences dans sa vie, et maintenant, chaque
nuit, ces interrogatoires : c’était comme si sa vraie vie, celle qu’elle voulait,
celle pour laquelle elle s’accrochait et se battait, était de plus en plus
profondément enfouie sous cette avalanche de malentendus. Et mes besoins
à moi, voulait-elle crier, quand vais-je pouvoir en décider ? Poussée à
bout, en dernier ressort, elle demanda conseil à sa mère. Dans l’ancien
bureau de son père de la maison de Moscow Road -qu’Alicja avait conservé
dans l’état où l’aimait Otto, sauf que maintenant elle ouvrait les rideaux
pour laisser passer le peu de lumière que l’Angleterre pouvait proposer, et
qu’elle disposait des vases de fleurs aux points stratégiques – Alicja n’offrit
d’abord qu’un peu de sagesse désabusée. « Alors les projets vitaux d’une
femme sont étouffés par ceux d’un homme, dit-elle, non sans gentillesse.
Bienvenue dans le deuxième sexe. Tu ne sais pas ce que c’est de voir les
choses t’échapper. » Et Allie avoua : elle voulait le quitter, mais ne le
pouvait pas. Pas seulement parce qu’elle se sentait coupable d’abandonner
une personne gravement malade ; aussi à cause de sa « grande passion », à
cause de ce mot qui lui paralysait toujours la langue quand elle essayait de
le prononcer. « Tu veux son enfant », dit Alicja en mettant le doigt sur le
point sensible. Tout d’abord Allie s’enflamma : « Je veux mon enfant »,
puis elle s’arrêta net, se moucha, secoua la tête sans rien dire, au bord des
larmes.

« Tu n’es pas un peu folle », dit Alicja pour la consoler. Depuis combien
de temps ne s’étaient-elles pas tenues ainsi dans les bras l’une de l’autre ?
Trop longtemps. Et ce serait peut-être la dernière fois… Alicja serra sa fille
contre elle et dit : « Sèche tes larmes. Voici maintenant la bonne nouvelle.
Ta vie est peut-être en morceaux mais ta vieille mère va mieux. »

Il y avait un Américain, professeur d’université, un certain Boniek, un


ponte des manipulations génétiques. « Ne t’énerve pas, ma chérie, tu n’y
connais rien, ce n’est pas Frankenstein, il y a beaucoup d’applications
positives », dit Alicja avec une nervosité manifeste, et, Allie, surmontant sa
surprise et son propre malheur aux yeux rougis, éclata d’un rire
irrépressible et libérateur ; sa mère se joignit à elle. « A ton âge, dit Allie en
pleurant, tu devrais avoir honte. – Eh bien non, répliqua la future Mrs
Boniek. Un professeur, et à Stanford, en Californie, alors il apporte aussi le
soleil. J’ai l’intention de passer beaucoup d’heures à travailler mon
bronzage. »

Quand elle découvrit (un rapport trouvé par hasard dans le tiroir d’un
bureau du palazzo Sisodia) que Gibreel la faisait suivre, Allie décida, enfin,
de rompre. Elle griffonna un mot – Ça me tue –, le glissa dans le rapport,
qu’elle plaça sur le bureau ; puis s’en alla sans dire au revoir. Gibreel ne lui
téléphona jamais. A ce moment-là, il répétait son grand retour public dans
le dernier d’une série de spectacles de chants et de danses à succès avec les
stars du cinéma indien et était mis en scène par l’une des compagnies de
Billy Bat-tuta à Earls Court. Ce serait la surprise non annoncée, le clou de
la soirée, et il répétait avec la troupe des danseurs depuis des semaines : il
se réhabituait également à chanter sur une musique en play-back. Des
hommes des services de promotion de Battuta faisaient soigneusement
circuler des rumeurs sur l’identité de l’Homme Mystère, sur l’Étoile
Sombre, et on commanda à l’agence Valance une série de « messages
publicitaires » pour la radio et une campagne d’affiches de 4 sur 3.
L’arrivée de Gibreel sur la scène de Earls Court – il devait descendre des
cintres entouré de nuages en carton et de fumée – était le moment fort de la
partie anglaise de son retour dans l’univers des stars ; prochaine escale,
Bombay. Abandonné, comme il disait, par Alléluia Cone, il « refusa de
ramper » une nouvelle fois ; et se plongea dans le travail.

La deuxième chose qui ne marcha pas comme prévu fut l’arrestation de


Battuta à New York pour son histoire satanique. En lisant la nouvelle dans
le journal, Allie ravala sa fierté et téléphona à Gibreel à la salle de répétition
pour l’avertir de ne pas fréquenter des criminels patentés de ce genre. «
Battuta est un truand, insista-t-elle. Tout était du spectacle, de la frime. Il
voulait s’assurer que ça marcherait avec les douairières de Manhattan, et il a
fait un essai avec nous. Cette barbiche ! Et un blazer d’université, mon Dieu
: comment avons-nous pu nous laisser prendre ? » Mais Gibreel resta froid
et distant ; elle l’avait plaqué, et il n’avait pas besoin des conseils des
déserteurs. En outre, Sisodia et l’équipe de promotion de Battuta lui avaient
assuré – il les avait cuisinés – que les problèmes de Billy ne changeaient en
rien le gala du soir (il s’appelait Filmmela) parce que les accords financiers
étaient solides, l’argent des cachets et des garanties avait déjà été versé,
toutes les stars habitant à Bombay l’avaient confirmé, et elles
participeraient au spectacle comme prévu, promit Sisodia. Le spespe le
spectacle doit continuer. »

La troisième chose qui ne marcha pas se trouvait en Gibreel.

La détermination de Sisodia à laisser les gens dans le doute à propos de


cette Étoile Sombre impliquait que Gibreel passe par l’entrée des artistes
vêtu d’un burqa. Ainsi même son sexe resterait un mystère. On lui donna la
plus grande loge – avec une étoile noire à cinq branches collée sur la porte –
et le producteur à lunettes en forme de genou l’enferma sans cérémonie.
Dans la loge il trouva son costume d’ange, y Gompris un truc qui, attaché
autour du front, faisait luire des ampoules derrière lui, créant l’illusion
d’une auréole ; et une télévision en circuit fermé, qui lui permettait de
suivre le spectacle – Mithun et Kimi faisant des cabrioles pour ce public de
« disco diwané » ; Jayapradha et Rekha (aucun rapport : la superstar, pas un
produit de l’imagination sur un tapis) se soumettant royalement à des
interviews en direct, dans lesquelles Jaya donnait son point de vue sur la
polygamie tandis que Rekha s’imaginait d’autres vies -« Si je n’étais pas
née en Inde, j’aurais été peintre à Paris » ; des numéros virils de Vinod et
Dharmendra ; Sridevi mouillant son sari – jusqu’à ce qu’il soit l’heure pour
lui de s’installer dans un « chariot » fixé à un treuil au-dessus de la scène.
Quand la salle fut pleine, Sisosia l’appela sur un téléphone sans fil – « Il y a
toutes sortes de gens », triompha-t-il, et offrit à Gibreel sa technique
d’analyse des foules : on reconnaissait les Pakistanais parce qu’ils étaient
trop bien habillés, les Indiens parce qu’ils ne l’étaient pas assez, et les
Bangladeshis parce qu’ils s’habillaient mal, « tout ce vivi violet et ce rose et
ce dodo doré qu’ils aiment » – téléphone qui sinon resta silencieux ; et,
enfin, une énorme boîte enveloppée de papier cadeau, un petit présent de la
part de son producteur attentionné, qui contenait Miss Bouton Billimoria,
arborant une expression séduisante et des quantités de rubans dorés. Le
cinéma était arrivé.

L’impression étrange commença à se manifester – c’est-à-dire revint –


alors qu’il attendait de descendre dans le « chariot ». Il se vit se déplaçant
sur une route sur laquelle, d’un instant à l’autre, on lui offrirait un choix, un
choix – la pensée se formula seule dans sa tête, sans son aide – entre deux
réalités, ce monde et un autre qui se trouvait là, visible mais inaperçu. Il se
sentait lent, lourd, éloigné de sa propre conscience, et se rendit compte qu’il
n’avait pas la moindre idée du chemin qu’il choisirait, dans quel monde il
entrerait. Les médecins avaient eu tort, il s’en apercevait maintenant, de le
soigner pour schizophrénie ; le clivage ne se trouvait pas en lui mais dans
l’univers. Quand le chariot entama sa descente vers l’immense raz de marée
de la clameur qui avait commencé à s’enfler sous lui, il répéta sa première
réplique – Mon nom est Gibreel Farishta, et je suis de retour

— et l’entendit en quelque sorte en stéréo, car cette réplique, elle aussi,


appartenait à deux mondes, avec une signification différente dans chacun
d’eux ; – et il arriva dans la lumière, il leva haut les bras, il revenait
couronné de nuages, – et la foule le reconnut, et ses camarades de scène
aussi ; le public se leva, chaque homme, chaque femme et chaque enfant de
la salle, avançant vers la scène, impossibles à arrêter, telle une mer. – Le
premier qui arriva jusqu’à lui eut le temps de crier Vous vous souvenez de
moi, Gibreel ? Avec mes six orteils ? Maslama, monsieur : John Maslama.
J’ai gardé votre présence parmi nous secrète ; mais en vérité, j’ai annoncé
la venue du Seigneur, je vous ai précédé, une voix criant dans le désert, les
boiteux marcheront et les terrains accidentés seront aplanis – mais on
l'écarta, et les gardes du corps entourèrent Gibreel, on ne peut plus les
contrôler, c’est une putain d’émeute, il faut que – mais il ne voulait pas
partir, parce qu’il avait vu que dans la foule la moitié au moins des
spectateurs portaient d’étranges couvre-chefs, des cornes de caoutchouc qui
les faisaient ressembler à des démons, comme les emblèmes de défi des
membres d’une secte, – et à l’instant où il vit le signe de l’adversaire il
sentit qu’il arrivait au croisement des chemins de l’univers et il prit à
gauche.

D’après la version officielle, la seule acceptée par la presse, Gibreel


Farishta fut enlevé de la zone dangereuse par le chariot monté sur treuil qui
Pavait descendu, et dont il n’avait pas eu le temps de sortir ; et il lui avait
donc été facile de s’échapper, depuis l’endroit isolé et loin des regards au-
dessus de la mêlée. Cette version fut assez solide pour résister à la «
révélation » dans la Voix de l’adjoint au chef du plateau, chargé du treuil,
qui ne Pavait pas, je répète, ne Pavait pas remis en marche après la descente
; – en fait, le chariot était resté en bas pendant toute la durée de l’émeute
des fans de cinéma en extase ; – et on donna d’importantes sommes
d’argent aux machinistes pour les persuader de participer à l’histoire
inventée de toutes pièces qui, puisqu’il s’agissait d’une fiction, était assez
réaliste pour que les lecteurs de journaux y croient. Cependant, la rumeur
selon laquelle Gibreel Farishta s’était carrément élevé de la scène d’Earls
Court en lévitation et avait disparu purement et simplement, par ses propres
moyens, se répandit rapidement dans la population asiatique de la ville, et
fut renforcée par le témoignage de nombreuses personnes disant avoir vu
une auréole émaner d’un point situé juste derrière sa tête. Dans les jours qui
suivirent la seconde disparition de Gibreel Farishta, les marchands
ambulants de Brickhall, Wembley et Brixton, vendirent autant d’auréoles
(les cercles fluorescents verts avaient le plus de succès) que de bandeaux
sur lesquels était fixée une paire de cornes en caoutchouc.

Il planait très haut au-dessus de Londres ! – Ha ha, ils ne pouvaient plus


l’atteindre maintenant, les diables qui s’étaient jetés sur lui dans ce
pandémonium ! – Il regarda la ville et vit les Anglais. Le problème avec les
Anglais c’est qu’ils étaient anglais : froids comme des poissons ! – À vivre
sous l’eau la plupart du temps, avec des jours sombres comme la nuit ! –
Très bien : il était là maintenant, le Grand Transformateur, et cette fois les
choses allaient changer – les lois de la nature sont les lois de sa
transformation, et il était bien la personne destinée à les utiliser ! – Oui, en
effet : cette fois, la clarté.

Il allait leur montrer – oui ! – sa puissance. – Ces Anglais impuissants ! –


Pensaient-ils que leur histoire ne reviendrait pas les hanter ? – « L’indigène
est un opprimé dont le rêve permanent est de devenir le persécuteur »
(Fanon). Les Anglaises ne le retenaient plus ; la conspiration était
découverte ! – C’en était fini des brumes. Il allait renouveler cette terre. Il
était l’Archange, Gibreel. – Et je suis de retour !

Le visage de l’adversaire lui apparut à nouveau, se précisant, se clarifiant.


Lunaire, avec une moue sardonique : mais le nom lui échappait… tcha,
comme thé ? Shah, un roi ? Ou comme une (royale ? un thé dansant ?)
danse : Shat-chacha. – Il l’avait presque. – Et la nature de l’adversaire :
haine de soi, construction d’un faux moi, autodestruction. De nouveau
Fanon : « Ainsi l’individu, – l’indigène de Fanon – accepte la
désintégration ordonnée par Dieu, s’incline devant le colonisateur et les
siens, et par une sorte de nouvel équilibre intérieur acquiert un calme de
pierre. »

— Je vais lui en donner du calme de pierre ! – L’indigène et le


colonisateur, l’ancien conflit, qui se continuait dans ces rues détrempées, en
inversant les rôles. – Il se rendait compte maintenant qu’il était lié pour
toujours à son adversaire, les bras serrés autour du corps de l’autre, bouche
à bouche, tête-bêche, comme lors de leur chute sur la terre : quand ils
l’avaient colonisée. – Les choses continuent comme elles ont commencé. –
Oui, il s’approchait. – Chichi ? Sasa ? Mon autre, mon amour…

… Non ! – Il flottait au-dessus des jardins publics et criait, effrayant les


oiseaux. – Assez de ces ambiguïtés d’inspiration anglaise, de ces confusions
biblico-sataniques ! – La clarté, la clarté, à tout prix la clarté ! – Ce Chaytan
n’était pas un ange déchu. – Oubliez ces fictions du-fils-du-matin ; ce
n’était pas un bon garçon devenu mauvais, mais le mal à l’état pur. La
vérité, c’est qu’il ne s’agissait pas du tout d’un ange ! « Il faisait partie des
djinns et avait péché. » – Coran 18, 50, c’était aussi clair que le jour. –
Comme cette version était limpide ! Pratique, terre-à-terre, compréhensible
! – Iblis/Chaytan représentant les ténèbres, et Gibreel la lumière. – Assez de
sensiblerie : liés, serrés l’un contre l’autre, l’amour. Localiser et détruire :
c’était tout.

… Oh, la plus sournoise, la plus diabolique des villes ! -Dans laquelle une
telle opposition nue et impérative était noyée sous un crachin de grisaille
infinie. – Comme il avait eu raison, par exemple, de bannir ses doutes
satanico-bibliques, – à propos du refus de Dieu d’accepter des dissensions
parmi ses lieutenants, – Iblis/Chaytan n’étant pas un ange, la Divinité
n’avait pas eu besoin de réprimer des dissidents angéliques ; – et à propos
du fruit défendu, et du refus de Dieu de laisser le choix moral à ses
créatures ; – parce que nulle part dans la Récitation ne se trouvait cet Arbre
appelé (comme dans la Bible) la racine de la connaissance du bien et du
mal. C’était tout simplement un autre Arbre ! Chaytan, tentant le couple
édénique, l’appela seulement « l'Arbre d’immortalité » – et comme c’était
un menteur, la vérité (par inversion) était que le fruit défendu (on ne
spécifiait pas les pommes) pendait à l'Arbre de Mort, pas moins, la
faucheuse d’âmes humaines. – Que restait-il aujourd’hui de ce Dieu
craignant la Morale. – Où se trouvait-Il ? – Seulement en bas, dans les
cœurs anglais. – Que lui, Gibreel, était venu transformer.

Abracadabra !

Un tour de passe-passe !

Mais par où commencerait-il ? – Bon, le problème avec les Anglais était


leur :

Leur :

En un mot, déclara Gibreel solennellement, leur météorologie.

Flottant sur un nuage, Gibreel pensa que le flou moral des Anglais venait
de la météorologie. « Quand il ne fait pas plus chaud le jour que la nuit,
raisonna-t-il, quand la lumière n’est pas plus claire que l’obscurité, quand la
terre n’est pas plus sèche que la mer, alors il est évident que les gens
perdent le pouvoir de faire des distinctions, et commencent à tout
considérer – partis politiques partenaires sexuels croyances religieuses –
comme du pareil-au-même, rien-à-choisir, à-prendre-ou-à-laisser. Quelle
folie ! Car la vérité est extrême, elle est ainsi et pas autrement, c’est lui et
pas elle ; il faut prendre parti, ne pas rester spectateur. En bref, la vérité est
engagée. Ville, cria-t-il, et sa voix roula sur la métropole comme le
tonnerre, Je vais te tropicaliser. »

Gibreel énuméra les bénéfices de la métamorphose de Londres en ville


tropicale qu’il proposait : le renforcement de la morale, l’institution d’une
sieste nationale, le développement de comportements expansifs et hauts en
couleur parmi le peuple, une musique populaire de plus grande qualité, de
nouvelles variétés d’oiseaux sur les arbres (aras, paons, cacatoès), de
nouvelles espèces d’arbres sous les oiseaux (cocotiers, tamariniers, banians
barbus). Amélioration de la vie dans les rues, des fleurs aux couleurs
extravagantes (magenta, vermillon, vert fluo), des singes-araignées dans les
chênes. Un nouveau marché pour des systèmes d’air conditionné, des
ventilateurs, des insecticides anti-moustiques en bombe ou à brûler. Une
industrie de la fibre de coco et du coprah. Nouvel attrait de Londres comme
centre de conférences, etc. ; meilleurs joueurs de cricket ; importance
accrue du contrôle de la balle chez les footballeurs professionnels, le «
travail à haut rendement », traditionnel et sans âme affiché par les Anglais,
rendu obsolète par la chaleur. Ferveur religieuse, agitation politique, regain
d’intérêt à l’égard de l’intelligentsia. Fin de la froideur britannique ;
interdiction définitive des bouillottes, remplacées, au cours des nuits
fétides, par des rapports amoureux lents et à l’odeur forte. Apparition de
nouvelles valeurs sociales : tout d’abord les amis qui débarquent les uns
chez les autres sans prévenir, fermeture des maisons de retraite, importance
des grandes familles. Nourriture plùs épicée ; utilisation d’eau et de papier
hygiénique dans les toilettes anglaises ; joie de courir tout habillé sous les
premières pluies de la mousson.

Désavantages : choléra, typhoïde, maladie du légionnaire, cafards,


poussière, bruit, une culture de l’excès.

Debout sur l’horizon, étendant les bras à remplir le ciel, Gibreel s’écria : «
Let it be, qu’il en soit ainsi. »

Trois choses arrivèrent, très vite.

Tout d’abord, au moment où les forces élémentaires étonnamment


colossales du processus de transformation sortaient de sa chair (car n’en
était-il pas l’incarnation ?), il fut temporairement envahi par une lourdeur
giratoire et chaude, un bouillonnement soporifique (pas du tout
désagréable) qui lui fit fermer les yeux un seul instant.

Ensuite, au moment où il fermait les yeux, le visage corné et caprin de Mr


Saladin Chamcha apparut, sur l’écran de son esprit, aussi précis et net que
possible ; accompagné, comme en sous-titre, par le nom de l’adversaire.

Enfin, Gibreel Farishta ouvrit les yeux et se retrouva effondré, encore une
fois, devant la porte d’Alléluia Cone, lui demandant pardon, pleurant oh,
mon Dieu, c’est arrivé, c’est vraiment encore arrivé.

Elle le mit au lit ; il s’enfuit dans le sommeil, plongeant la tête la


première, loin de Londres proprement dit, vers Jahilia, parce que la vraie
terreur avait traversé le mur brisé de la frontière, et le traquait pendant ses
heures d’éveil.
« L’instinct du pigeon voyageur : un fou qui en cherche un autre, dit
Alicja quand sa fille lui téléphona. Tu devrais mettre un signal, une espèce
de bipbip. » Comme d’habitude, elle dissimulait son inquiétude derrière des
railleries. Elle lui dit enfin : « Cette fois-ci, Alléluia, fais preuve d’un peu
de bon sens, d’accord ? Cette fois-ci l’asile.

— On verra, maman. En ce moment il dort.

— Il ne va plus s’éveiller ? protesta Alicja puis elle se maîtrisa. D’accord,


je sais, c’est ta vie. Écoute, tu as vu le temps qu’il fait ? Ils disent que ça
pourrait durer des mois : je l’ai entendu à la télévision, “anti-cyclone
bloqué”, pluie sur Moscou, tandis qu’ici il y a une vague de chaleur
tropicale. J’ai appelé Boniek à Stanford et je lui ai dit : maintenant nous
avons aussi un climat à Londres. »
VI
Retour à Jahilia
Quand Baal le poète vit une larme couleur de sang perler au coin de l’œil
gauche de la statue d’Al-Lat dans la maison de la Pierre Noire, il comprit
que le Prophète Mahound était sur le chemin du retour à Jahilia après un
exil d’un quart de siècle. Il rota violemment – une affliction de l’âge, cela,
une vulgarité qui semblait correspondre à l’épaississement général dû aux
ans, un épaississement de la langue aussi bien que du corps, une lente
coagulation du sang, qui avait transformé Baal à cinquante ans en un
personnage bien loin du Baal jeune et vif de sa jeunesse. Parfois il avait
l’impression que l’air lui-même s’était épaissi, qu’il lui résistait, et que
même une courte promenade pouvait le laisser haletant, avec une douleur
dans le bras et des palpitations dans la poitrine… et Mahound devait avoir
changé, lui aussi, revenant au faîte de sa splendeur et de son pouvoir au lieu
qu’il avait fui les mains vides, sans même une femme. Mahound à soixante-
cinq ans. Nos noms se rencontrent, se séparent et se rencontrent à nouveau,
pensa Baal, mais les gens qui correspondent aux noms ne restent pas les
mêmes. Il quitta Al-Lat pour sortir dans le grand soleil, et entendit derrière
lui un petit ricanement. Il se tourna, pesamment ; personne. L’ourlet d’une
robe s’évanouissant au coin d’une rue. Ces derniers jours, Baal décrépit
faisait souvent ricaner les inconnus dans la rue. « Salaud ! » hurla-t-il à
pleine voix, scandalisant les autres fidèles dans la Maison. Baal, le poète
miteux, qui se conduit encore mal. Il haussa les épaules et partit chez lui.

La ville de Jahilia n’était plus construite de sable. C’est-à-dire que le


passage des années, la sorcellerie des vents du désert, la lune pétrifiante,
l’oubli du peuple et l’inévitabilité du progrès avaient endurci la ville, si bien
qu’elle avait perdu son ancienne qualité de mirage changeant et provisoire,
un mirage dans lequel les hommes pouvaient vivre, pour devenir un lieu
prosaïque, quotidien et (comme les poètes) pauvre. Mahound avait
maintenant le bras long ; son pouvoir avait encerclé Jahilia, il avait tari le
sang qui lui donnait la vie, les pèlerins et les caravanes. Aujourd’hui, les
foires de Jahilia étaient pitoyables à voir.

Le Maître lui-même avait l’air élimé, les cheveux blancs pleins de trous
comme ses dents. Ses concubines mouraient de vieillesse, et il n’avait plus
l’énergie – ou le besoin, comme le murmuraient les rumeurs dans les ruelles
sans suite de la ville – de les remplacer. Certains jours il oubliait de se raser,
ce qui ajoutait à son air de délabrement et de défaite. Seule Hind était
toujours la même.

Elle avait toujours la réputation de l’ensorceleuse, qui pouvait jeter une


maladie si on ne s’inclinait pas sur le passage de sa litière, une sorcière qui
avait le pouvoir de transformer les hommes en serpents du désert quand elle
en avait assez d’eux, et de les attraper par la queue et de les faire cuire avec
leur peau pour son dîner. Maintenant qu’elle avait atteint soixante ans, sa
capacité extraordinaire si surnaturelle à ne pas vieillir renforçait la légende
de sa nécromancie. Tandis que tout ce qui l’entourait durcissait dans la
stagnation, que les anciennes bandes des Requins prenaient de l’âge et
restaient accroupis au coin des rues à jouer aux cartes et aux dés, tandis que
les vieilles sorcières aux cordelettes nouées et les contorsionnistes
mouraient de faim dans les caniveaux, tandis que toute une génération
grandissait avec un conservatisme et une adoration totale du monde
matériel nés de la connaissance qu’elle avait de la probabilité du chômage
et de la pénurie, tandis que la grande ville perdait le sens d’elle-même et
que le culte des morts lui aussi perdait sa popularité au grand soulagement
des chameaux de Jahilia, dont on comprenait aisément le peu
d’empressement à être abandonnés les jarrets coupés sur des tombes
humaines… en somme, tandis que Jahilia déclinait, Hind restait sans rides,
le corps aussi ferme que celui d’une jeune femme, les cheveux aussi noirs
que les plumes d’un corbeau, les yeux aussi brillants que des couteaux, le
port dédaigneux et la voix ne supportant toujours pas la moindre opposition.
Hind, et non Simbel, régnait, aujourd’hui, sur la ville ; ou du moins le
croyait-elle avec certitude.

Tandis que le Maître devenait mou et boursouflé avec l’âge, Hind se mit à
adresser une suite d’épîtres de remontrances et d’exhortations ou bulles,
aux habitants de la ville. On les affichait dans toutes les rues. C’est ainsi
que Hind et pas Abu Simbel devint pour les Jahiliens l’incarnation de la
cité, son avatar vivant, parce qu’ils trouvaient dans sa permanence physique
et dans la détermination inflexible de ses proclamations une description
d’eux-mêmes bien plus agréable que l’image qu’ils voyaient dans le miroir
du visage ruiné de Simbel. Les affiches de Hind avaient plus d’influence
que les vers des poètes. Elle possédait toujours la même voracité sexuelle,
et avait couché avec chaque écrivain de la ville (bien qu’elle eût interdit
depuis longtemps son lit à Baal) ; aujourd’hui elle avait épuisé et rejeté les
écrivains, et elle était déchaînée. Aussi bien avec l’épée qu’avec la plume.
C’était la Hind, qui avait rejoint l’armée de Jahilia déguisée en homme,
utilisant la sorcellerie pour écarter les lances et les épées, recherchant
l’assassin de son frère dans la tempête de la guerre. Hind, qui avait
massacré l’oncle du Prophète, et mangé le cœur et le foie du vieil Hamza.

Qui pouvait lui résister ? A cause de sa jeunesse éternelle qui était aussi la
leur ; à cause de sa férocité qui leur donnait l’illusion d’être invincibles ; et
à cause de ses bulles, qui étaient autant de refus du temps, de l’histoire, de
la vieillesse, qui chantaient la magnificence non ternie de la ville et
défiaient les ordures et la décrépitude des rues, qui insistaient sur la
grandeur, sur la prééminence, sur l’immortalité, sur le statut du peuple de
Jahilia comme protecteur du divin… à cause de ses écrits les gens lui
pardonnaient sa licence, ils refusaient de croire aux histoires qui disaient
que Hind recevait pour son anniversaire son poids en émeraudes, ils
faisaient semblant d’ignorer les rumeurs d’orgies, i’s riaient quand on
parlait des dimensions de sa garde-robe, des cinq cent quatre-vingt-une
chemises de nuit en feuilles d’or et des quatre cent vingt paires de
pantoufles couvertes de rubis. Les citoyens de Jahilia se traînaient dans les
rues de plus en plus dangereuses, dans lesquelles on tuait communément
pour quelques sous, dans lesquelles on violait et massacrait rituellement les
vieilles femmes, dans lesquelles les Manticores, la police personnelle de
Hind, écrasaient brutalement les émeutes de la faim ; et malgré les preuves
que leur fournissaient leurs yeux, leurs estomacs et leurs portefeuilles, ils
croyaient ce que Hind leur chuchotait à l’oreille : Rule, Jahilia, gloire du
monde.

Pas tous, bien sûr. Pas Baal, par exemple. Qui s’était détourné des choses
publiques et écrivait des poèmes d’amour malheureux.

En mâchonnant un radis noir, il arriva chez lui et passa sous la voûte sale
dans le mur fissuré. Il y avait une petite cour qui sentait l’urine et qui était
jonchée de plumes, d’épluchures de légumes, de sang. Aucun signe de vie
humaine : seulement des mouches, des ombres, la peur. Aujourd’hui il était
nécessaire de se tenir sur ses gardes. Une secte de hashashin meurtriers
rôdait dans la ville. On conseillait aux riches de s’approcher de chez eux par
l’autre côté de la rue afin de s’assurer qu’on ne surveillait pas leur maison ;
quand la voie était libre ils se précipitaient vers la porte et la refermaient
derrière eux avant qu’un criminel tapi dans l’ombre entre de force. Baal ne
s’occupait pas de ce genre de précautions. Il avait été riche autrefois, mais il
y avait vingt-cinq ans. Maintenant on ne demandait plus de satires – la peur
générale de Mahound avait ruiné le marché de l’insulte et de l’esprit. Et le
déclin du culte des morts avait entraîné la chute des commandes d’épitaphes
et d’odes triomphales de vengeance. Les temps étaient durs.

En rêvant aux banquets d’autrefois, Baal monta un escalier branlant pour


atteindre sa petite chambre. Que pouvait-on lui voler ? Il ne valait pas le
couteau pour le tuer. Il ouvrit la porte, commença à entrer, quand une
poussée l’envoya culbuter et s’écraser le nez contre le mur. « Ne me tuez
pas, cria-t-il à l’aveuglette. Oh, mon Dieu, ne me tuez pas, ayez pitié, oh ! »

L’autre main ferma la porte. Baal savait qu’il avait beau crier ils
resteraient seuls, coupés du monde dans cette pièce indifférente. Personne
ne viendrait ; lui-même, en entendant les cris de son voisin, aurait poussé
son lit contre sa porte.

L’intrus avait le visage entièrement dissimulé par un capuchon. Baal


essuya son nez saignant, à genoux, tremblant sans pouvoir se contrôler. « Je
n’ai pas d’argent, implora-t-il. Je n’ai rien. » L’inconnu parla : « Si un chien
affamé cherche à manger, il ne va pas dans le chenil. » Puis, après une
pause : « Baal. Il ne reste pas grand-chose de toi. J’avais espéré trouver
plus. »

Baal se sentit offensé de façon étrange, en même temps que terrifié. Était-
ce une espèce d’admirateur fou, qui voulait le tuer parce qu’il n’était plus à
la hauteur de ses anciennes œuvres ? Toujours tremblant, il essaya la fausse
modestie. « Rencontrer un écrivain est, en général, décevant », dit-il.
L’autre ignora sa remarque. « Mahound arrive », dit-il.

Cette constatation faite simplement remplit Baal de la plus profonde


terreur. « Quel rapport avec moi ? cria-t-il. Que veut-il ? Ça fait bien
longtemps – une vie – plus qu’une vie. Que veut-il ? Tu viens de sa part,
c’est lui qui t’envoie ?
— Sa mémoire est aussi longue que son visage, dit l’intrus en repoussant
sa capuche. Non, je ne suis pas son messager. Toi et moi, nous avons
quelque chose en commun. Nous avons tous les deux peur de lui.

— Je te connais, dit Baal.

— Oui.

— Ta façon de parler. Tu es étranger.

— “Une révolution de porteurs d’eau, d’immigrés et d’esclaves”, cita


l’inconnu. Tes propres mots.

— Tu es l’immigré, se souvint Baal. Le Persan. Salai-man. » Le Persan fit


son sourire tordu. « Salman, rectifia-t-il. Pas sage, mais calme.

— Tu étais un de ses plus proches, dit Baal, perplexe.

— Plus on est près du prestidigitateur, dit amèrement Salman, plus on voit


aisément le truc. »

Et Gibreel rêva ceci :

A l’oasis d’Yathrib les fidèles de la nouvelle foi de la Soumission se


retrouvèrent sans terres, et donc pauvres. Pendant plusieurs années ils
gagnèrent leur vie par des actes de brigandage, en s’attaquant aux riches
caravanes qui allaient à Jahilia ou qui en revenaient. Mahound manquait de
temps pour avoir des scrupules, raconta Salman à Baal, pas de remords sur
la fin et les moyens. Les fidèles vivaient sans loi, mais en ce temps-là
Mahound – ou devait-on dire

l'Archange Gibreel ? – devait-on dire Al-Lah ? – devint obsédé par la loi.


Parmi les palmiers de l’oasis Gibreel apparut au Prophète et se retrouva en
train de débiter des règles, des règles, des règles, jusqu’à ce que les fidèles
puissent à peine supporter l’idée d’une autre révélation, dit Salman, des
règles sur la moindre chose, si un homme pète, il doit se tourner vers le
vent, une règle sur la main à utiliser pour se nettoyer le derrière. Comme si
aucun aspect de l’existence humaine n’était laissé sans règlement, libre. La
révélation -la récitation – indiquait aux fidèles la quantité de nourriture à
manger, la profondeur du sommeil, et les positions sexuelles qui avaient
reçu l’autorisation divine, et ils apprirent ainsi que la sodomie et la position
du missionnaire étaient approuvées par l’Archange, tandis que la loi
interdisait toutes les positions où la femme était au-dessus. Gibreel dressa
en plus la liste des sujets de conversation permis et interdits, et indiqua les
parties du corps qu’on ne pouvait pas gratter quelle que soit la
démangeaison. Il interdit la consommation de crevettes, ces bizarres
créatures venant d’un autre monde – qu’aucun fidèle n’avait jamais vues, et
exigea qu’on tue les animaux lentement, en les saignant, pour que les
hommes en vivant entièrement le spectacle de la mort des bêtes arrivent à
une compréhension de la signification de leur existence, car ce n’est qu’au
moment ’ de la mort que les êtres vivants comprennent que la vie a été
réelle, et non une sorte de rêve. Et Gibreel l’Archange précisa les conditions
dans lesquelles on devait enterrer un homme, et comment on devait diviser
ses biens, à tel point que Salman le Persan commença à se demander de
quel genre de Dieu il s’agissait, pour ressembler tellement à un homme
d’affaires. C’est alors qu’il eut l’idée qui détruisit sa foi, car il se souvint
que, bien sûr, Mahound lui-même avait été homme d’affaires, et foutrement
bon en plus, un homme qui avait le sens de l’organisation et des règles, et
qu’il était exceptionnellement pratique pour lui d’avoir suggéré un archange
si excellent homme d’affaires, qui lui communiquait les décisions de
direction venant de son Dieu hautement incorporé, si non corporel.

Ensuite Salman commença à remarquer que les révélations de l’ange


avaient tendance à être utiles et bien programmées, ainsi quand les fidèles
discutaient les opinions de

Mahound sur un sujet quelconque, de la possibilité de voyager dans


l’espace à la permanence de l’Enfer, l’ange arrivait avec une réponse, et il
soutenait toujours Mahound, déclarant qu’il ne faisait pas l’ombre d’un
doute qu’aucun homme ne pourrait jamais marcher sur la lune, et se
montrant aussi catégorique sur la nature transitoire de la damnation : même
les plus mauvais des pécheurs seraient finalement purifiés par le feu de
l’Enfer et trouveraient le chemin des jardins parfumés, Gulistan et Bostan.
Tout aurait été différent, se plaignit Salman à Baal, si Mahound avait adopté
ses positions après avoir reçu les révélations de Gibreel ; mais non, il
établissait la loi et l’ange la confirmait après coup ; alors je me suis mis à
sentir une mauvaise odeur, et j’ai pensé, cette odeur doit être celle de ces
créatures impures, mythiques et légendaires, comment s’appellent-elles
déjà, des crevettes.

L’odeur de poisson se mit à obséder Salman, le plus cultivé des intimes de


Mahound en raison du système éducatif de grande qualité offert par la
Perse. À cause de ses connaissances Salman devint le scribe officiel de
Mahound, et la tâche de rédiger ces règlements qui proliféraient sans fin lui
échut. Toutes ces révélations qui tombaient à pic, dit-il à Baal, et plus je
faisais ce travail plus il y en avait. -Mais, pendant un certain temps, il dut
mettre ses soupçons en veilleuse, car les armées de Jahilia marchèrent sur
Yathrib, déterminées à écraser les mouches qui agaçaient leurs caravanes de
chameaux et perturbaient les affaires. Ce qui suivit est bien connu, inutile
de le répéter, dit Salman, mais sa fierté jaillit de lui et l’obligea à raconter à
Baal comment il avait personnellement sauvé Yathrib d’une destruction
certaine, comment il avait préservé le cou de Mahound avec l’idée d’un
fossé. Salman avait persuadé le Prophète de creuser une énorme tranchée
autour de l’oasis dépourvu de murailles, une tranchée trop large pour que
même les fabuleux chevaux arabes de la célèbre cavalerie de Jahilia
puissent la franchir en sautant. Un fossé : avec des piques aiguisées au fond.
Quand les Jahiliens virent ces ignobles terrassements si peu dignes de
gentilshommes leur sens de la chevalerie et de l’honneur les obligea à se
comporter comme si le fossé n’avait pas été creusé, et à y conduire leurs
chevaux, à pleine vitesse. La fleur de l’armée de Jahilia, humaine et équine,
finit empalée sur les pieux pointus de la ruse de Salman le Persan, on peut
faire confiance à un immigré pour ne pas jouer le jeu. – Et après la défaite
de Jahilia ? Salman se plaignit auprès de Baal : On aurait pu croire que
j’allais devenir un héros, je ne suis pas vaniteux mais où furent les honneurs
publics, où fut la reconnaissance de Mahound, pourquoi l’Archange ne
parla-t-il pas de moi dans ses communiqués ? Rien, pas un mot, c’était
comme si les fidèles considéraient, également, mon fossé comme un sale
tour, une chose extravagante, déshonorante, injuste ; comme si leur virilité
avait été atteinte par la chose, comme si j’avais blessé leur orgueil en
sauvant leur peau. Je me suis tu et je n’ai rien dit, mais après cela, je peux te
le dire, j’ai perdu beaucoup d’amis, les gens détestent qu’on leur fasse du
bien.
Malgré le fossé de Yathrib, les fidèles perdirent beaucoup d’hommes dans
la guerre contre Jahilia. Au cours de leurs sorties, ils perdirent autant de
vies qu’ils en prirent. Et après la fin de la guerre, d’un seul coup,
l’Archange Gibreel donna instruction aux survivants d’épouser les veuves,
de crainte qu’en se remariant à l’extérieur elles soient perdues pour la
Soumission. Oh, quel ange pratique, dit Salman à Baal en ricanant. Il avait
sorti une bouteille de vin de palme des plis de sa cape et les deux hommes
buvaient dans la maigre lumière. Salman devenait de plus en plus bavard au
fur et à mesure que le liquide jaune descendait dans la bouteille ; Baal ne se
souvenait pas d’avoir entendu quelqu’un se lancer dans une telle tempête.
Oh, ces révélations terre-à-terre, s’écria Salman, on nous a même dit que ça
ne faisait rien si l’on était déjà marié, on pouvait même aller jusqu’à quatre
mariages si on en avait les moyens, alors tu imagines, les gars étaient
d’accord.

Ce qui mit fin définitivement aux rapports entre Salman et Mahound : la


question des femmes ; et des Versets Sataniques. Écoute, ce ne sont pas des
ragots, confia Salman complètement ivre, mais après la mort de sa femme
Mahound ne fut pas un ange, si tu vois ce que je veux dire. Mais à Yathrib il
a trouvé à qui parler. Les femmes de là-bas : en un an elles lui ont rendu la
barbe à moitié blanche. Le problème avec notre Prophète, mon cher Baal,
c’est qu’il n’aimait pas que ses femmes lui répondent, il aimait les mères et
les filles, pense à sa première femme et à Ayesha : trop vieille et trop jeune,
ses deux amours. Il n’aimait pas ceux qui étaient de taille à se mesurer avec
lui. Mais à Yathrib les femmes sont différentes, tu n’as pas idée, ici à Jahilia
vous avez l’habitude de commander vos femmes, mais là-bas elles ne se
laissent pas faire. Quand un homme se marie il va vivre dans la famille de
sa femme ! Imagine ! Incroyable, hein ? Et tout au long du mariage la
femme garde sa propre tente. Si elle veut se débarrasser de son mari elle
tourne sa tente dans l’autre sens, et quand le mari vient la voir il rencontre
du tissu là où se trouvait la porte, et c’est tout, il est renvoyé, divorcé, et on
n’y peut rien. Alors, nos filles commençaient à s’habituer à ce genre de
choses, en se mettant on ne sait quel genre d’idées dans la tête, et tout d’un
coup, boum, voilà le livre des règlements, l’ange se met à débiter des règles
sur ce que les femmes ne doivent pas faire, il les oblige à reprendre les
attitudes dociles que préfère le Prophète, dociles ou maternelles, elles
doivent marcher à trois pas derrière ou rester sagement à la maison à
bavarder. Les femmes de Yathrib riaient des fidèles, je le jure, mais cet
homme est un magicien, personne n’a pu résister à son charme ; les femmes
fidèles ont obéi à ses ordres. Elles se Soumirent : après tout, il leur offrait le
Paradis.

« Quoi qu’il en soit, dit Salman arrivant au fond de la bouteille,


finalement j’ai décidé de le mettre à l’épreuve. »

Une nuit le scribe persan fit un rêve dans lequel il se trouvait à côté de
Mahound dans la grotte du Prophète sur le Mont Cone. Tout d’abord
Salman prit cela pour une rêverie nostalgique du bon vieux temps à Jahilia,
puis il fut frappé de voir dans le rêve les choses par les yeux de l’archange,
et à ce moment-là l’incident des Versets Sataniques lui revint avec autant de
force à l’esprit que si cela avait eu lieu la veille. « Peut-être n’ai-je pas rêvé
de moi-même en tant que Gibreel, raconta Salman. Peut-être étais-je
Chaytan. » Quand il se rendit compte de cette possibilité il eut une idée
diabolique. A partir de ce jour-là, quand il était assis aux pieds du Prophète
et qu’il écrivait des règles des règles et encore des règles, il commença,
subrepticement, à changer des choses.

« D’abord de petites choses. Si Mahound récitait un verset dans lequel


Dieu était décrit comme celui-qui-entend-tout, celui-qui-sait-tout,
j’écrivais, celui-qui-sait-tout, celui-qui-est-toute-sagesse. Et voilà le
problème : Mahound ne remarqua pas les modifications. Ainsi, j’étais
vraiment en train d’écrire le Livre, ou de le réécrire, de toute façon en train
de souiller la parole de Dieu avec mon propre langage profane. Mais, juste
ciel, si on ne pouvait pas distinguer mes pauvres paroles de la Révélation
par le propre Messager de Dieu, qu’est-ce que ça signifiait ? Qu’est-ce que
cela voulait dire à propos de la nature de la poésie divine ? Écoute, je te
jure, j’en ai été ébranlé jusqu’au plus profond de mon âme. C’est une chose
d’être un petit malin avec des demi-soupçons sur une affaire pas nette, mais
c’en est une autre de découvrir qu’on a raison. Écoute : j’ai changé de vie
pour cet homme. J’ai quitté mon pays, j’ai traversé le monde, je me suis
installé parmi des gens qui me considéraient comme une espèce de limace
étrangère parce que je leur avais sauvé la vie, qui n’ont jamais apprécié ce
que j’avais, mais qu’importe. En vérité, ce que j’attendais quand j’ai fait la
première petite modification, celui-qui-est-tout-sagesse à la place de celui-
qui-entend-tout ce que je voulais – c’était le relire au Prophète, et qu’il me
dise, Que t’arrive-t-il, Salman, tu deviens sourd ? Et j’aurais dit, Ouille, oh,
mon Dieu, une petite erreur, comment ai-je pu, et j’aurais corrigé. Mais il ne
s’est rien passé ; et maintenant j’écrivais la Révélation et personne ne le
remarquait, et je n’avais pas le courage de l’avouer. J’étais mort de peur, je
peux te le dire. Aussi : j’étais plus triste que jamais. Alors il fallait que je
continue. Je me suis dit, il n’a peut-être pas fait attention une fois, tout le
monde peut faire une erreur. Alors, la fois suivante, j’ai changé une chose
plus importante. Il a dit Chrétien, j’ai écrit Juif. Il allait le remarquer,
sûrement ; comment aurait-il pu ne pas le voir ? Mais quand je lui ai lu le
chapitre il a hoché la tête et m’a remercié poliment, et j’ai quitté la tente les
larmes aux yeux. Après j’ai su que mes jours à Yathrib étaient comptés ;
mais j’étais obligé de continuer. Il le fallait. Aucune amertume n’est plus
grande que celle d’un homme qui découvre qu’il a cru à un fantôme. Je
tomberais, je le savais, mais il tomberait avec moi. Et j’ai poursuivi mon
action diabolique, en changeant des versets, jusqu’au jour où je lui ai lu
mon texte et où je l’ai vu faire la grimace et secouer la tête comme s’il
voulait s’éclaircir les idées, et puis il a approuvé en hochant lentement la
tête, mais avec un léger doute. J’ai su que j’avais atteint la limite, et que la
prochaine fois que je rewriterais le Livre il comprendrait tout. Cette nuit-là
je suis resté éveillé, je tenais son destin et le mien entre mes mains. Si je me
laissais aller à être détruit je le détruirais aussi. Au cours de cette nuit
terrible, j’ai dû choisir si je préférais la mort avec la vengeance ou la vie
sans rien. Comme tu le vois, j’ai choisi : la vie. Avant l’aube j’ai quitté
Yathrib sur mon chameau, et je suis revenu à Jahilia, connaissant mille
aventures que je ne prendrai pas la peine de te raconter. Et maintenant
Mahound arrive en triomphateur ; et, en fin de compte, je vais perdre la vie.
Maintenant son pouvoir est devenu trop grand pour que je puisse le défaire.
»

Baal lui demanda : « Pourquoi es-tu si sûr qu’il va te tuer ? »

Salman le Persan répondit : « C’est sa Parole contre la mienne. »

Quand Salman eut glissé dans un sommeil profond, allongé sur le sol,
Baal resta couché sur sa paillasse qui le grattait, et sentit le cercle d’acier de
la douleur lui serrer le front, les palpitations de son cœur le mettre en garde.
Souvent il éprouvait une telle lassitude à l’égard de sa vie qu’il en arrivait à
souhaiter de ne pas vieillir, mais, comme le disait Salman, rêver d’une
chose est bien différent de l’affronter. Depuis pas mal de temps il avait
conscience que le monde se refermait sur lui. Il ne pouvait prétendre que
ses yeux étaient comme ils le devaient, et que leur faiblesse ne rendait pas
sa vie plus sombre, plus difficile à saisir. Tout ce flou et ce manque de
précision : pas étonnant que sa poésie soit partie à vau-l’eau. Il ne pouvait
plus faire confiance à ses oreilles. A ce rythme il serait bientôt coupé de
tout par la perte de ses sens… mais il n’en aurait peut-être jamais
l’occasion. Mahound arrivait. Peut-être n’embrasserait-il plus jamais de
femme. Mahound, Mahound. Pourquoi ce moulin à paroles est-il venu me
voir, pensa-t-il en colère. Qu’ai-je à voir avec sa trahison ? Tout le monde
sait pourquoi j’ai écrit ces satires, il y a longtemps ; il le sait. Comment le
Maître me menaça et me malmena. On ne peut me tenir pour responsable.
Et de toute façon : qui est-il, cet enfant prodigue fringant et ricanant, Baal à
la langue aiguisée ? Je ne le reconnais plus. Regardez-moi : lourd, lent,
myope, bientôt sourd. Qui pourrais-je menacer ? Personne. Il secoua
Salman : réveille-toi, je ne veux pas être associé à toi, tu vas m’attirer des
ennuis.

Le Persan continua à ronfler, le dos appuyé au mur et les jambes écartées


sur le sol, la tête pendant sur le côté comme celle d’une poupée ; Baal,
tenaillé par son mal de tête, se laissa retomber sur son lit. Comment étaient
ses vers, se demanda-t-il ? De quel genre d’idée il ne s’en souvenait même
pas correctement, putain, semble aujourd’hui la Soumission, oui, quelque
chose comme ça, pas étonnant après tout ce temps une idée qui se sauve
c’était la fin de toute façon. Mahound, à toute nouvelle idée on pose deux
questions. Quand elle est faible : fera-t-elle un compromis ? On connaît la
réponse à cette question-là. Et maintenant, Mahound, de retour à Jahilia,
c’est l’heure de la seconde question : Comment te conduis-tu quand tu
gagnes ? Quand tes ennemis sont à ta merci et que ton pouvoir est absolu :
alors ? Nous avons tous changé : tous sauf Hind. Qui, d’après ce saoulard,
ressemble plus à une femme de Yathrib que de Jahilia. Pas étonnant que ça
n’ait pas marché entre vous deux : elle n’a voulu être ni ta mère ni ta fille.

Tout en sombrant dans le sommeil, Baal fit le bilan de son inutilité, de son
art raté. A présent qu’il avait renoncé à toute estrade publique, ses vers
déploraient la perte : de la jeunesse, de la beauté, de l’amour, de la santé, de
l’innocence, d’un but, de l’énergie, de la certitude, de l’espoir. La perte du
savoir. La perte de l’argent. La perte de Hind. Des silhouettes s’éloignaient
de lui dans ses odes, et plus il les appelait avec passion plus vite elles
s’éloignaient. Le paysage de sa poésie était toujours le désert, les dunes
changeantes avec les plumes de sable blanc qui s’envolaient sur leur crête.
Des montagnes douces, des voyages inachevés, les tentes fugitives.
Comment faire la carte d’un pays auquel le vent donne une nouvelle forme
chaque jour ? De telles questions rendaient son langage trop abstrait, ses
images trop fuyantes, sa métrique trop inconstante. Cela le conduisait à
créer des chimères, des impossibilités à tête de lion, à corps de bouc, à
queue de serpent, dont les formes se sentaient obligées de changer à
l’instant même où elles étaient créées, et la langue démotique se frayait un
chemin dans des lignes d’une pureté classique et des images d’amour
étaient continuellement dégradées par l’intrusion d’éléments de farce.
Personne n’aime ça, pensa-t-il pour la mille et unième fois, et en arrivant
sur les rives du sommeil il conclut, avec un certain soulagement : Personne
ne se souvient de moi. L’oubli c’est la sécurité. Puis son cœur sauta un
battement et il se réveilla en sursaut, effrayé transi de froid. Mahound, je
vais peut-être te voler ta vengeance. Il ne dormit pas de la nuit et écouta les
vagues déferlantes des ronflements de Salman.

Gibreel rêva de feux de camp :

Une nuit, une silhouette célèbre et inattendue marche entre les feux de
camp de l’armée de Mahound. Peut-être à cause de l’obscurité – ou peut-
être à cause de l’improbabilité de sa présence ici – il semble que le Maître
de Jahilia a retrouvé, à ce moment ultime de son pouvoir, un peu de la force
de sa jeunesse. Il est venu seul ; et Khalid le porteur d’eau de jadis et Bibal
l’ancien esclave le conduisent dans les quartiers de Mahound.

Ensuite, Gibreel rêva du retour du Maître chez lui :

Des rumeurs courent la ville et une foule s’est rassemblée devant sa


maison. Au bout de quelque temps on peut entendre clairement la voix
coléreuse de Hind. Puis elle apparaît sur un balcon élevé et demande à la
foule de mettre son mari en morceaux. Le Maître apparaît près d’elle ; sa
femme aimante lui donne des gifles sonores et humiliantes sur les deux
joues. Hind vient de découvrir qu’en dépit de tous ses efforts elle n’a pas pu
empêcher le Maître d’accepter que la ville se rende à Mahound.

Bien plus : Abu Simbel a embrassé la foi.

Dans sa défaite Simbel a perdu beaucoup de sa fragilité. Il laisse Hind le


frapper, puis parle calmement à la foule. Il dit : Mahound a promis que tous
ceux qui se trouvent à l’intérieur des murs du Maître seront épargnés. «
Alors venez tous, et amenez aussi vos familles. »

Hind parle au nom de la foule en colère. « Vieil imbécile. Combien de


citoyens peuvent tenir dans une seule maison, même celle-ci ? Tu as passé
un marché pour sauver ta tête. Qu’ils te mettent en pièces et te donnent à
manger aux fourmis. »

Le Maître reste calme. « Mahound a aussi promis que tous ceux qu’on
trouverait chez eux, la porte fermée, auraient la vie sauve. Si vous ne voulez
pas venir dans ma maison alors allez dans la vôtre ; et attendez. »

Une troisième fois sa femme essaie de dresser la foule contre lui ; c’est
une scène au balcon de haine et non d’amour. Elle crie, il ne peut y avoir de
compromis avec Mahound, on ne peut lui faire confiance, le peuple doit
répudier Abu Simbel et se préparer à combattre, jusqu’au dernier homme,
jusqu’à la dernière femme. Elle-même est prête à se battre à leurs côtés et à
mourir pour la liberté de Jahilia. « Allez-vous vous prosterner devant ce
faux prophète, ce Dajjal ? Quel acte honorable peut-on attendre d’un
homme qui s’apprête à lever les armes contre la cité de sa naissance ? Quel
compromis peut-on espérer de celui qui est inflexible, quelle pitié de celui
qui est impitoyable ? Nous sommes les puissants de Jahilia, et nos déesses,
glorieuses dans la bataille, l’emporteront. » Elle leur ordonne de combattre
au nom d’Al-Lat. Mais le peuple commence à s’en aller.

Le mari et la femme sont debout sur le balcon, et le peuple les voit


distinctement. Pendant si longtemps la ville les a utilisés comme miroirs ; et
parce que, dernièrement, les habitants de Jahilia ont préféré les images de
Hind au Maître grisonnant, ils sont maintenant profondément ébranlés. Un
peuple qui est resté convaincu de sa grandeur et de son invulnérabilité, qui a
choisi de croire à un tel mythe malgré toutes les preuves du contraire, est un
peuple en proie à une sorte de sommeil, ou de folie. Maintenant le Maître
les a réveillés ; ils restent là, désorientés, se frottant les yeux, incapables d’y
croire au début – si nous sommes si puissants, comment se fait-il que nous
soyons tombés si vite, si totalement ? – puis ils commencent à y croire, et
cela leur montre que leur confiance n’était bâtie que sur des nuages, sur la
passion des proclamations de Hind et sur rien d’autre. Ils abandonnent
Hind, et, avec elle, l’espoir. Plongés dans la désolation, les gens de Jahilia
rentrent chez eux et ferment leur porte à clef.

Elle crie, supplie, défait ses cheveux. « Venez à la Maison de la Pierre


Noire ! Venez faire des sacrifices à Lat ! » Mais ils sont partis. Et Hind et le
Maître restent seuls sur leur balcon, tandis que sur Jahilia un grand silence
s’abat, un calme immense s’installe, et Hind s’adosse au mur de son palais
et ferme les yeux.

C’est la fin. Le Maître murmure doucement : « Peu d’entre nous ont


autant de raisons d’avoir peur de Mahound que toi. Si tu manges les
entrailles de l’oncle préféré d’un homme, crues, sans même y ajouter du sel
ou de l’ail, ne sois pas étonnée s’il te traite, à son tour, comme de la viande.
» Puis il la quitte, et descend dans les rues que même les chiens ont
désertées, pour ouvrir les portes de la ville.

Gibreel rêva d’un temple :

Près des portes ouvertes de Jahilia se dressait le temple d’Uzza. Et


Mahound parla à Khalid, celui qui avait été autrefois porteur d’eau et qui
aujourd’hui portait des poids plus importants : « Va et nettoie cet endroit. »
Alors BÔialid avec un groupe d’hommes s’abattit sur le temple, car
Mahound répugnait à entrer dans une ville où de telles abominations se
dressaient près des portes.

Quand le gardien du temple, qui appartenait à la tribu du Requin, vit


s’avancer Khalid à la tête d’une grande foule de guerriers, il tira son épée et
se rendit devant l’idole de la déesse. Après avoir dit ses dernières prières il
pendit son épée autour de son cou, et déclara, « Si tu es une déesse
véritable, Uzza, défends-toi et ton serviteur contre la venue de Mahound. »
Puis Khalid entra dans le temple, et comme la déesse ne bougeait pas le
gardien dit, « Maintenant, en vérité, je reconnais que le Dieu de Mahound
est le vrai Dieu, et que cette pierre n’est que pierre. » Puis Khalid détruisit
le temple et l’idole et revint voir Mahound dans sa tente. Et le Prophète
demanda : « Qu’as-tu vu ? » Khalid écarta les bras. « Rien », dit-il. « Alors
tu ne l’as pas détruite, elle, cria le Prophète. Retourne achever ton travail. »
Alors Khalid revint au temple ruiné, et là une femme énorme, toute noire à
part sa longue langue rouge, se précipita vers lui, nue de la tête aux pieds,
ses cheveux noirs lui tombant jusqu’aux chevilles. Quand elle fut près de
Khalid, elle s’arrêta, et récita de sa voix terrible de soufre et de feu infernal
: « As-tu entendu parler de Lat, de Manat et d’Uzza, la Troisième, l’Autre ?
Ce sont les Oiseaux Exaltés…» Mais Khalid l’interrompit, disant, « Uzza,
ce sont les versets du Diable, et tu es la fille du Diable, une créature qui
n’est pas à adorer, mais à nier. » Alors il tira son épée et l’abattit.

Et il revint voir Mahound dans sa tente et lui dit ce qu’il avait vu. Et le
Prophète dit, « Maintenant nous pouvons entrer dans Jahilia », et ils se
levèrent, et entrèrent dans la ville, et la prirent au Nom du Plus Grand, le
Destructeur d’Hommes.

Combien d’idoles dans la Maison de la Pierre Noire ? Ne l’oubliez pas :


trois cent soixante. Dieu-soleil, aigle, arc-en-ciel. Le colosse de Hubal.
Trois cent soixante attendent Mahound, sachant qu’elles ne seront pas
épargnées. Et elles ne le seront pas : mais ne perdons pas de temps. Des
statues tombent ; la pierre se brise ; ce qui doit être fait est fait.

Mahound, après avoir nettoyé la Maison, dresse sa tente sur l’ancien


champ de foire. Le peuple s’assemble autour de la tente, embrassant la foi
victorieuse. La Soumission de Jahilia : ceci aussi est inévitable, et il n’est
pas nécessaire de s’y attarder.

Tandis que les habitants de Jahilia s’inclinent devant lui, marmonnant les
phrases salvatrices, Il n’y a de Dieu qu’Al-Lah, Mahound chuchote
quelque chose à Khalid. Quelqu’un n’est pas venu s’agenouiller devant lui ;
quelqu’un qu’il attend depuis longtemps. « Salman, le Prophète veut savoir.
L’a-t-on trouvé ?

— Pas encore. Il se cache, mais cela ne saurait tarder. »


Ils sont distraits un instant. Une femme voilée s’agenouille devant lui,
embrasse ses pieds. « Arrête, lui enjoint-il. On ne doit adorer que Dieu. »
Mais quels baisers ! Orteil après orteil, articulation après articulation, la
femme lèche, embrasse, suce. Et Mahound, agacé, répète : « Arrête. Ceci
est incorrect. » Cependant, à présent, la femme s’occupe de la plante de ses
pieds, serrant le talon dans le creux de ses mains… dans sa gêne, il lui
donne un coup de pied qui l’atteint à la gorge. Elle tombe, tousse, puis se
prosterne devant lui, et dit fermement : « Il n’y a de Dieu qu’Allah, et
Mahound est son Prophète. » Mahound se calme, s’excuse, tend la main. «
Il ne te sera fait aucun mal, lui assure-t-il. Tous ceux qui se Soumettent sont
épargnés. » Mais il ressent une gêne étrange en lui, et maintenant il
comprend pourquoi, il comprend la colère, l’ironie amère dans l’adoration
excessive, sensuelle, débordante de cette femme pour ses pieds. La femme
jette son voile : Hind.

« La femme d’Abu Simbel », déclare-t-elle distinctement, et le silence se


fait. « Hind, dit Mahound. Je n’ai pas oublié. »

Mais, après un long moment, il fait un signe de la tête. « Tu t’es Soumise.


Et tu es bienvenue sous mes tentes. »

Le lendemain, parmi le flot des conversions, on traîne Salman le Persan


devant le Prophète. Khalid, le tenant par une oreille, lui posant un poignard
sur la gorge, amène l’immigré reniflant et gémissant devant le takht. « Je
l’ai trouvé où, avec une putain, bien sûr, qui l’insultait parce qu’il n’avait
pas d’argent pour la payer. Il pue l’alcool. »

« Salman Farsi », le Prophète commence à prononcer la sentence de mort,


mais le prisonnier se met à hurler le qal-mah : « La ilaha ilallah ! La ilaha !
»

Mahound secoue la tête. « Salman, on ne peut pardonner ton blasphème.


Tu croyais que je ne m’en apercevrais pas ? Dresser tes mots contre les
Mots de Dieu. »

Scribe, creuseur de fossés, condamné : incapable de trouver la plus petite


trace de dignité, il pleurniche geint supplie se frappe la poitrine s’abaisse se
repent. Khalid dit : « Ce bruit est insupportable, Messager. Ne puis-je lui
couper la tête ? » Et le bruit augmente nettement. Salman jure une loyauté
renouvelée, supplie encore, et puis, avec une lueur d’espoir désespérée, fait
une offre. « Je peux te montrer où se trouvent tes vrais ennemis. » Il gagne
quelques secondes. Le Prophète se penche. Khalid redresse la tête de
Salman agenouillé en la tirant par les cheveux : « Quels ennemis ? » Et
Salman dit un nom. Mahound s’enfonce profondément dans ses coussins et
la mémoire lui revient.

« Baal, dit-il, et il répète le nom deux fois : Baal, Baal. »

A la grande déception de Khalid, Salman le Persan n’est pas condamné à


mort. Bilal intercède en sa faveur, et le Prophète, l’esprit ailleurs, accepte :
oui, oui, laisse vivre ce pauvre diable. Oh, la générosité de la Soumission !
On a épargné Hind ; et Salman ; et on n’a enfoncé aucune porte dans tout
Jahilia, on n’a pas traîné un seul vieil ennemi dans la poussière pour lui
trancher le cou comme celui d’un poulet. Voici la réponse de Mahound à la
deuxième question : Que se passe-t-il quand on gagne ? Mais un nom
hante Mahound, saute autour de lui, jeune, vif, tendant un long doigt à
l’ongle peint, il chante des vers dont la cruauté et l’éclat renforcent le mal
qu’ils causent. Cette nuit, quand les suppliants sont partis, Khalid demande
à Mahound : « Tu penses toujours à lui ? » Le Messager acquiesce d’un
signe de tête, mais refuse de parler. Khalid dit : « J’ai obligé Salman à me
conduire dans sa chambre, un taudis, mais il n’y est pas, il se cache. » Il
acquiesce à nouveau, mais ne parle pas. Khalid insiste : « Tu veux que je le
déniche ? Ce ne sera pas difficile. Que veux-tu faire de lui ? Ceci ? Ceci ? »
Khalid se passe le doigt sur la gorge et puis, d’un coup sec, se l’enfonce
dans le nombril. Mahound perd patience. « Tu es un imbécile, » crie-t-il à
l’ancien porteur d’eau qui est maintenant son chef d’état-major. « Ne peux-
tu jamais trouver une solution sans mon aide ? »

Khalid s’incline et part. Mahound s’endort : son vieux don, sa façon de


faire face à la mauvaise humeur.

Mais Khalid, le général de Mahound, ne put retrouver Baal. Malgré des


recherches porte à porte, des proclamations, des fouilles minutieuses, il était
impossible de mettre la main sur le poète. Et les lèvres de Mahound
restaient closes, refusaient de s’écarter pour laisser passer un souhait.
Finalement, et non sans irritation, Khalid abandonna les recherches. « Que
ce salaud montre le nez une seule fois, n’importe quand, jura-t-il dans la
tente de douceurs et d’ombres du Prophète. Je le découperai si finement
qu’on pourra voir à travers chaque tranche. »

Khalid avait l’impression que Mahound semblait déçu ;

mais dans la faible lumière de la tente il était difficile d’en être sûr.

Jahilia s’installa dans sa nouvelle vie : l’appel à la prière cinq fois par
jour, pas d’alcool, les femmes enfermées. Hind elle-même se retira dans ses
appartements… mais où se trouvait Baal ?

Gibreel rêva d’un rideau :

Le Rideau, Hijab, était le nom du plus célèbre bordel de Jahilia, un


énorme palais de palmiers dans des cours où l’eau chantait, entourées de
chambres qui s’imbriquaient en une mosaïque étonnante, traversée d’un
labyrinthe de couloirs décorés exprès pour se ressembler, chacun portant les
mêmes invocations calligraphiques à l'Amour, chacun recouvert de tapis
identiques, chacun avec une grande urne de pierre posée contre un mur.
Aucun des clients du Rideau ne pouvait trouver son chemin, sans aide, ni
dans les appartements de sa courtisane préférée, ni pour retrouver la
direction de la rue. De cette façon les filles étaient protégées des hôtes
indésirables et l’entreprise était sûre d’être payée avant le départ des clients.
D’énormes eunuques circassiens, habillés de façon ridicule comme les
génies de la lampe, accompagnaient les visiteurs à destination et retour,
parfois à l’aide d’une pelote de ficelle. C’était un univers mou et sans
fenêtres, fait de draperies, dirigé par l’antique et anonyme Madame du
Rideau dont les déclarations gutturales proférées depuis sa chaise cachée
par des voiles noirs avaient acquis, au cours des années, quelque chose de
l’oracle. Ni ses employés ni ses clients ne pouvaient désobéir à la voix
sibylline qui, d’une certaine façon, était l’antithèse profane des déclarations
sacrées de Mahound proférées dans une tente plus large et plus facilement
pénétrable, plantée pas loin de là. Aussi quand Baal, le poète ridé, se
prosterna devant elle et lui demanda son aide, sa décision de le cacher et de
lui sauver la vie, comme un acte de nostalgie pour le jeune homme beau,
plein de vie et malin qu’il avait été autrefois, fut immédiatement acceptée ;
et quand les gardes de Khalid arrivèrent pour fouiller les lieux les eunuques
les emmenèrent dans un voyage étourdissant à travers ces catacombes de
contradictions et de routes irréconciliables, jusqu’à ce que leurs têtes de
soldats se mettent à tourner, et après avoir regardé à l’intérieur de trente-
neuf urnes de pierre et n’y avoir trouvé que des pommades et des
cornichons, ils s’en allèrent en jurant grossièrement, sans jamais
soupçonner qu’il y avait un quarantième couloir où on ne les avait pas
conduits, une quarantième urne dans laquelle était caché, tel un voleur, le
poète, tremblant et mouillant son froc, qu’ils recherchaient.

Après cela, Madame demanda aux eunuques de teindre la peau et les


cheveux du poète jusqu’à ce qu’ils soient bleu sombre, et de l’habiller avec
le pantalon et le turban d’un djinn, puis elle lui donna l’ordre de suivre un
programme de musculation, de crainte que sa mauvaise condition physique
n’éveille des soupçons.

Le séjour de Baal « derrière Le Rideau » ne le priva absolument pas


d’informations sur ce qui se passait au-dehors ; bien au contraire, en fait,
car au cours de ses devoirs d’eunuque il montait la garde devant les
chambres de plaisir et entendait les bavardages des clients. L’indiscrétion
absolue de leurs langues, suscitée par le joyeux abandon des caresses des
putains et par la certitude qu’avaient les clients que leurs secrets seraient
gardés, fournissait au poète indiscret, bien que myope et un peu dur
d’oreille, une meilleure vision de l’actualité que celle qu’il aurait pu avoir
s’il avait été libre d’errer dans les rues récemment puritaines de la ville. La
surdité était parfois un problème ; elle signifiait qu’il y avait des lacunes
dans ses informations, car très souvent les clients baissaient la voix et
chuchotaient ; mais cela diminuait les éléments salaces de ses indiscrétions,
puisqu’il n’était pas capable d’entendre les murmures qui
1accompagnaient la fornication, sauf, bien sûr, au moment où les clients en
extase ou les travailleuses qui faisaient semblant élevaient la voix et criaient
de joie vraie ou feinte.

Ce que Baal apprit au Rideau :

D’Ibrahim, le boucher mécontent, il apprit que malgré la récente


interdiction de la viande de porc les convertis superficiels de Jahilia
faisaient la queue à la porte de derrière pour acheter la viande défendue en
secret, « les ventes augmentent », murmurait-il en montant son élue, « les
prix du porc au marché noir sont élevés ; mais putain, ces nouvelles lois ont
rendu mon travail pénible. Ce n’est pas facile de tuer un porc en secret, sans
faire de bruit », et là-dessus il se mettait lui-même à couiner, pour des
raisons, on peut le présumer, de plaisir plutôt que de douleur. – Et l’épicier,
Musa, confessa à une autre horizontale du Rideau que les vieilles habitudes
étaient dures à abandonner, et quand il était sûr que personne ne l’écoutait,
il disait encore une ou deux prières « à ma préférée de toujours, Manat, et
parfois, qu’y faire, à Al-Lat aussi ; il n’y a rien de mieux que des déesses
femmes, elles ont des attributs que les mecs ne peuvent égaler », sur quoi
lui aussi se jetait avec force sur les imitations terrestres de ces attributs.
Alors, Baal, éteint et teint, apprit dans son amertume qu’aucun empire n’est
absolu, aucune victoire complète. Et, lentement, commencèrent les critiques
de Mahound.

Baal avait commencé à changer. La nouvelle de la destruction du grand


temple d’Al-Lat à Taif, qui parvint à son oreille ponctuée par les
grognements d’Ibrahim, le baiseur de cochons clandestin, le plongea dans
une profonde tristesse, parce que même à la belle époque de son jeune
cynisme, son amour pour la déesse avait été sincère, peut-être sa seule
émotion sincère, et sa chute lui révélait le vide d’une vie dans laquelle il
n’avait ressenti d’amour véritable que pour une masse de pierre qui ne
pouvait même pas se défendre. Quand la première douleur se fut atténuée,
Baal se persuada que la chute d’Al-Lat annonçait sa fin prochaine. Il perdit
ce sentiment étrange de sécurité que la vie au Rideau lui avait brièvement
inspiré ; mais il est intéressant de constater que la conscience retrouvée de
son impermanence, le fait que sa découverte certaine entraînerait sa mort
non moins certaine, ne l’effraya pas. Après toute une vie vouée à la lâcheté
il découvrait à sa grande surprise que l’approche de la mort le rendait
vraiment capable de goûter les douceurs de la vie, et il s’étonnait du
paradoxe qui consistait à ouvrir les yeux à une telle vérité dans cette maison
de mensonges coûteux. Et quelle était la vérité ? Al-Lat était morte -n’avait
jamais vécu – mais ça ne faisait pas de Mahound un prophète. En somme,
Baal avait atteint l’état d’absence de divinité. Il commença, en trébuchant, à
dépasser l’idée des dieux et des chefs et des lois, et à se rendre compte que
sa propre histoire était tellement mêlée à celle de Mahound qu’une
importante résolution devenait nécessaire. Que, selon toute probabilité,
cette résolution entraînerait sa mort ne le choquait ni ne le préoccupait outre
mesure ; et quand Musa l’épicier grommela un jour à propos des douze
femmes du Prophète, une loi pour lui, une autre pour nous, Baal comprit
la forme que devrait prendre sa confrontation finale avec la Soumission.

Les filles du Rideau – ce n’était que par convention qu’on les appelait des
« filles », car la plus âgée avait une cinquantaine bien sonnée, alors que la
plus jeune, à quinze ans, avait plus d’expérience que beaucoup de femmes
de cinquante ans – s’étaient attachées à ce Baal qui traînait les pieds et, en
fait, cela leur plaisait tellement d’avoir parmi elles un eunuque qui n’en
était pas un qu’après leurs heures de travail elles l’aguichaient
délicieusement, vautrant leurs corps devant lui, mettant leurs seins entre ses
lèvres, entourant sa taille de leurs jambes, s’embrassant passionnément à
quelques centimètres de son visage, jusqu’à ce que l’écrivain au teint de
cendre soit désespérément excité ; sur ce elles riaient de sa raideur et se
moquaient de lui jusqu’à ce qu’il rougisse et débande en tremblant ; ou, très
rarement, et alors qu’il avait abandonné tout espoir, elles déléguaient l’une
d’entre elles pour satisfaire, gratuitement, la luxure qu’elles avaient
éveillée. De cette façon, tel un taureau myope, clignant des yeux et
apprivoisé, le poète passait ses journées, la tête posée sur les genoux des
femmes, pensant à la mort et à la vengeance, incapable de dire s’il était le
plus heureux ou le plus misérable des hommes.

Ce fut au cours d’une de ces séances de jeu à la fin d’une journée de


travail, alors que les filles étaient seules avec leurs eunuques et leur vin, que
Baal entendit la plus jeune parler de son client, l’épicier, Musa. « Celui-là !
disait-elle. Il a une dent contre les femmes du Prophète. Il est tellement
agacé par elles qu’il s’excite rien qu’à prononcer leur nom. Il me dit que,
personnellement, je suis l’image crachée d’Ayesha elle-même, et c’est la
préférée du Gros Bonnet, comme tout le monde le sait. Voilà. »

La courtisane de cinquante ans plaça son mot. « Écoute, ces jours-ci, les
hommes ne parlent que des femmes de ce harem. Ce n’est pas étonnant que
Mahound les ait séquestrées, mais cela n’a fait qu’aggraver les choses. Les
gens se font plus d’idées sur ce qu’ils ne peuvent pas voir. »

En particulier dans cette ville, pensa Baal ; surtout dans notre Jahilia aux
mœurs lascives, où, jusqu’à l’arrivée de Mahound avec son livre de la loi,
les femmes s’habillaient de façon voyante, et où on ne parlait que de baise
et d’argent, d’argent et de sexe, et on ne faisait pas que d’en parler.

Il dit à la plus jeune putain : « Pourquoi ne fais-tu pas semblant pour lui ?

— Pour qui ?

— Musa. Si Ayesha l’excite tellement, pourquoi ne deviens-tu pas son


Ayesha personnelle et privée ?

— Mon Dieu, dit la fille. S’ils t’entendaient dire ça, ils te feraient frire les
couilles au beurre. »

Combien de femmes ? Douze, et une vieille dame, morte depuis


longtemps. Combien de putains derrière Le Rideau ? Douze à nouveau ; et,
secrète sur son trône tendu de noir, l’antique Madame, qui défiait toujours
la mort. Là où il n’y a pas de croyance il n’y a pas de blasphème. Baal fit
part de son idée à la Madame ; elle résolut les problèmes de sa voix de
grenouille enrouée. « C’est très dangereux, dit-elle, mais ça peut être bon
pour les affaires, on avancera avec précaution ; mais on avancera. »

La fille de quinze ans chuchota quelque chose à l’oreille de l’épicier. Tout


à coup une lumière brilla dans ses yeux. « Dis-moi tout, supplia-t-il. Ton
enfance, tes jouets préférés, les chevaux de Salomon et le reste, dis-moi
comment tu jouais du tambourin et quand le Prophète est venu te regarder. »
Elle le lui raconta, et il lui demanda de lui raconter son dépucelage à l’âge
de douze ans, et elle le lui raconta, et ensuite il paya le double du tarif
normal, parce que « j’ai passé le meilleur moment de ma vie ». « Il va
falloir faire attention avec les cardiaques », dit la Madame à Baal.

Quand la nouvelle se répandit dans Jahilia que chaque putain du Rideau


s’était approprié l’identité d’une des femmes de Mahound, l’excitation
clandestine des mâles de la cité fut intense ; cependant, ils avaient si peur
d’être découverts, à la fois parce qu’ils perdraient sûrement la vie si
Mahound ou ses lieutenants découvraient qu’ils avaient été impliqués dans
des actes à ce point irrévérencieux, et parce qu’ils désiraient que le nouveau
service du Rideau soit maintenu, que le secret fut caché aux autorités. A
cette époque Mahound était reparti à Yathrib avec ses femmes, préférant la
fraîcheur de l’oasis du nord à la chaleur de Jahilia. Il avait laissé la ville à la
garde du général Khalid, à qui on pouvait facilement dissimuler les choses.
Pendant un certain temps Mahound avait pensé demander à Khalid de
fermer tous les bordels de la ville, mais Abu Simbel l’avait mis en garde
contre un acte aussi brutal. « Les gens de Jahilia sont des convertis récents,
lui fit-il remarquer. Allez-y doucement. » Mahound, le plus pragmatique
des Prophètes, avait accepté une période de transition. Alors, en l’absence
du Prophète, les hommes de Jahilia se ruèrent au Rideau qui augmenta son
chiffre d’affaires de trois cents pour cent. Pour des raisons évidentes il
n’était pas recommandé de faire la queue dans la rue, alors, très souvent,
une file d’hommes s’enroulait dans la cour située au cœur du bordel,
tournant autour de la Fontaine d’Amour exactement comme les pèlerins qui,
pour d’autres raisons, tournaient autour de la Pierre Noire. Tous les clients
du Rideau recevaient un masque à l’entrée, et Baal, regardant le cercle de
silhouettes masquées du haut d’un balcon, était satisfait. Il existe plus d’une
façon de refuser de se Soumettre.

Dans les mois qui suivirent, le personnel du Rideau s’enthousiasma pour


sa nouvelle tâche. La putain de quinze ans « Ayesha » était la plus populaire
parmi le public payant, exactement comme son homonyme l’était avec
Mahound, et comme l’Ayesha qui vivait chastement dans son appartement
du harem de la grande mosquée de Yathrib, cette Ayesha de Jahilia
commença à devenir jalouse de son statut prééminent de Préférée. Cela lui
déplaisait fortement qu’une de ses « sœurs » semble recevoir plus de
visiteurs ou touche des pourboires d’une générosité exceptionnelle. La
putain, la plus âgée et la plus grosse, qui avait pris le nom de « Sawdah »,
racontait à ses visiteurs – et il y en avait des quantités, beaucoup d’hommes
de Jahilia recherchant ses charmes maternels et aussi sa reconnaissance –
comment Mahound les avait épousées, elle et Ayesha, le même jour, alors
qu’Ayesha n’était qu’une enfant. « En nous deux, disait-elle en excitant
terriblement les hommes, il retrouvait les deux moitiés de sa première
femme morte : l’enfant, et la mère. » La putain « Hafsah » devint aussi
colérique que son homonyme, et tandis que les douze entraient dans l’esprit
de leur rôle, les alliances au bordel devinrent le miroir des cliques politiques
de la mosquée de Yathrib ; « Ayesha » et « Hafsah », par exemple,
s’engagèrent en permanence dans des rivalités mesquines contre les deux
putains les plus hautaines, que les autres avaient toujours trouvées un peu
prétentieuses et qui avaient choisi les identités les plus aristocratiques,
devenant « Umm Salamah la Makhzumite » et, la plus hautaine de toutes, «
Ramlah », dont l’homonyme, la onzième femme de Mahound, était la fille
d’Abu Simbel et de Hind. Et il y avait une « Zainab bint Jahsh », et une «
Juwairiyah », qui portait le nom de l’épouse capturée lors d’une expédition
militaire, et une « Rehana la Juive », une « Safia » et une « Mainunah », et,
la plus érotique de toutes les putains, qui connaissait des trucs qu’elle
refusait d’apprendre à sa concurrente « Ayesha » : la fascinante Égyptienne,
« Marie la Copte ». La plus étrange de toutes était la putain qui avait pris le
nom de « Zainab bint Khuzaimah » en sachant que cette épouse de
Mahound venait de mourir. La nécrophilie de ses amants, qui lui
interdisaient tout mouvement, était l’un des aspects les plus déplaisants du
nouveau régime au Rideau. Mais les affaires étaient les affaires et ceci,
aussi, était un besoin auquel répondaient les courtisanes.

Vers la fin de la première année les douze étaient devenues si expertes


dans leur rôle que leur personnalité précédente commença à s’estomper.
Baal, plus myope et plus sourd chaque mois, voyait les formes des filles qui
passaient près de lui, leurs contours devenaient flous, leurs images se
dédoublaient, comme des ombres qui se superposent à des ombres. Les
filles commencèrent également à nourrir d( nouvelles idées sur Baal. A
cette époque la coutume voulait qu’une putain, quand elle entrait dans la
profession, prenne le genre de mari qui ne lui causerait jamais de problèmes
-une montagne, peut-être, ou une fontaine, ou un buisson -et ainsi elle
pouvait adopter, pour la forme, le titre de femme mariée. Au Rideau, la
règle voulait que toutes les filles épousent la Fontaine d’Amour de la cour
centrale, mais une sorte de révolution couvait, et le jour vint où les
prostituées allèrent ensemble trouver la Madame pour lui annoncer que
maintenant qu’elles avaient commencé à se considérer comme les femmes
du Prophète elles exigeaient un époux de plus haut rang qu’une sorte de
pierre qui crachait de l’eau, ce qui, après tout, était presque de l’idolâtrie ; et
pour lui dire qu’elles avaient décidé de devenir toutes les épouses du
rabâcheur, Baal. Tout d’abord la Madame essaya de les faire changer d’avis,
mais quand elle vit que les filles ne plaisantaient pas elle accepta, et leur
demanda de lui envoyer l’écrivain. Avec force ricanements et coups de
coude les douze courtisanes escortèrent le poète aux pieds traînants dans la
salle du trône. Quand Baal apprit le plan, son cœur se mit à battre de façon
si irrégulière qu’il perdit l’équilibre et tomba, et dans sa frayeur « Ayesha »
cria : « Oh, mon Dieu, nous allons devenir ses veuves avant même d’avoir
été ses épouses. »

Mais il guérit : son cœur retrouva son calme. Et, n’ayant pas le choix, il
accepta les douze propositions. La Madame les maria tous elle-même, et
dans ce repaire de la dégénérescence, cette anti-mosquée, ce labyrinthe de
la profanation, Baal devint l’époux des femmes de l’ancien homme
d’affaires, Mahound.

Puis ses épouses lui firent clairement comprendre qu’elles attendaient qu’il
remplisse ses devoirs conjugaux avec chacune d’elles, et elles mirent au
point un système de rotation grâce auquel il pouvait passer successivement
une journée avec chacune d’elles (au Rideau, le jour et la nuit étaient
inversés, la nuit était réservée au travail et le jour au repos). Dès qu’il se fut
embarqué dans cet ardu programme elles convoquèrent une réunion au
cours de laquelle elles lui dirent qu’il devait commencer à se comporter un
peu plus comme le « vrai » mari, c’est-à-dire Mahound. « Pourquoi ne pas
changer de nom comme nous ? » demanda « Hafsah » au mauvais caractère,
mais Baal refusa d’aller jusque-là. « Il n’y a peut-être pas de quoi en être
fier, dit-il, mais c’est mon nom. En outre, je ne travaille pas avec les clients
ici. Les affaires ne justifient en rien ce changement. » « Très bien, quoi qu’il
en soit, dit la voluptueuse Marie la Copte en haussant les épaules, que tu
portes son nom ou pas, nous voulons que tu agisses comme lui. »

Baal commença à protester, « Je n’y connais pas grand-chose », mais «


Ayesha », qui était vraiment la plus séduisante de toutes, ou en tout cas c’est
ce qu’il ressentait depuis peu, fit une moue délicieuse. « Honnêtement, mon
époux, dit-elle d’une voix cajoleuse, ce n’est pas si dur. Nous voulons
simplement que tu, tu sais. Que tu sois le patron. »

Il apparut que les putains du Rideau étaient les femmes les plus démodées
et les plus conventionnelles de Jahilia. Leur travail, qui aurait pu si
facilement les rendre cyniques et désabusées (et, bien sûr, elles pouvaient
nourrir de féroces pensées au sujet de leurs visiteurs), en avait fait au
contraire des rêveuses. Coupées du monde extérieur, elles avaient inventé
une « vie ordinaire » imaginaire dans laquelle elles ne désiraient rien
d’autre qu’être les compagnes obéissantes, et oui – soumises d’un homme
sage, affectionné et fort. C’est-à-dire : les années passées à exécuter les
caprices des hommes avaient finalement corrompu leurs rêves, et au plus
profond de leur cœur elles voulaient devenir le plus ancien caprice des
hommes. Le piment supplémentaire qui consistait à mimer la vie du
Prophète les avait toutes mises dans un état de grande excitation, et Baal
stupéfié découvrit ce que signifiait avoir douze femmes qui luttaient pour
obtenir ses faveurs, le bénéfice de son sourire, tandis qu’elles lui lavaient
les pieds et les séchaient avec leurs cheveux, tandis qu’elles oignaient son
corps et dansaient pour lui, et de mille façons jouaient ce mariage de rêve
qu’elles n’avaient jamais vraiment imaginé pouvoir vivre.

C’était irrésistible. Il commença à avoir suffisamment confiance pour leur


donner des ordres, pour décider entre elles, pour les punir quand il était en
colère. Une fois, parce que leurs querelles l’avaient irrité, il les répudia
toutes pendant un mois. Quand il alla voir « Ayesha » au bout de vingt-neuf
nuits elle le taquina en lui disant qu’il n’avait pas été capable de tenir. « Ce
mois n’avait que vingt-neuf jours », répondit-il. Une fois, il fut surpris avec
« Marie la Copte » par « Hafsah », dans les appartements d’« Hafsah », et
cela le jour d’« Ayesha ». Il supplia « Hafsah » de ne rien dire à « Ayesha »,
dont il était tombé amoureux ; mais elle le lui dit quand même et ensuite
Baal dut rester éloigné longtemps de « Marie » à la peau claire et aux
cheveux bouclés. En un mot, il était victime des séductions du fait d’être
devenu le miroir secret et profane de Mahound ; et il avait recommencé à
écrire.

La poésie qui lui venait maintenant était la plus douce qu’il ait jamais
composée. Parfois quand il se trouvait avec Ayesha il sentait une lenteur
l’envahir, une lourdeur, et il devait s’allonger. « C’est étrange, lui disait-il.
C’est comme si je me voyais debout à côté de moi. Et, celui qui est debout,
je peux le faire parler ; alors je me lève et je note ses vers. » Les femmes de
Baal admiraient beaucoup ses lenteurs artistiques. Un jour, fatigué, il
s’assoupit dans un fauteuil dans la chambre de « Umm Salamah la
Makhzumite ». Quand il s’éveilla, quelques heures plus tard, son corps lui
faisait mal, ses épaules et son cou étaient noués, et il réprimanda Umm
Salamah : « Pourquoi ne m’as-tu pas réveillé ? » Elle répondit : « J’avais
peur, au cas où des vers te seraient venus. » Il secoua la tête. « Ne t’inquiète
pas pour ça. La seule femme en compagnie de laquelle me viennent des
vers, c’est “Ayesha”, pas toi. »

Deux ans et un jour après que Baal eut commencé sa nouvelle vie au
Rideau, un des clients d’Ayesha le reconnut malgré sa peau teinte, son
pantalon et ses exercices de musculation. Baal se tenait à la porte de la
chambre d’Ayesha quand le client en sortit, tendit le doigt vers lui et cria : «
Ainsi, c’est ici que tu es ! » Ayesha arriva en courant, les yeux enflammés
par la peur. Mais Baal dit, « Ça va. Il ne causera pas de problèmes. » Il
invita Salman le Persan dans ses appartements et déboucha une bouteille de
vin fait de grappes non écrasées que les habitants de Jahilia avaient
commencé à fabriquer quand ils avaient découvert que ce n’était pas interdit
dans ce qu’ils appelaient irrespectueusement le Livre de la Règle.

« Je suis venu parce que je vais finalement quitter cette ville infernale, dit
Salman, et je voulais encore m’accorder un moment de plaisir après toutes
ces années de merde. » Quand Bilal eut intercédé en sa faveur au nom de
leur ancienne amitié, l’immigré avait trouvé du travail comme écrivain
public, installé dans la position du tailleur, sur le côté de la rue principale
dans le quartier des affaires. Le soleil avait bruni son cynisme et son
désespoir. « Les gens écrivent pour dire des mensonges, expliqua-t-il en
buvant rapidement. Aussi, un menteur professionnel gagne bien sa vie. Mes
lettres d’amour et ma correspondance d’affaires ont la réputation d’être les
meilleures de la ville à cause de mes dons pour inventer de beaux
mensonges qui ne s’écartent que très peu des faits. Et en deux ans, j’ai
suffisamment économisé pour rentrer chez moi. Chez moi ! Mon vieux pays
! Je pars demain, et ce n’est pas trop tôt ! »

Au fur et à mesure que la bouteille se vidait Salman se mit â parler, ainsi


que Baal le savait, de la source de tous ses malheurs, le Messager et son
message. Il raconta à Baal une querelle entre Mahound et Ayesha,
rapportant la rumeur comme s’il s’agissait d’un fait indiscutable. « Le fait
que son mari veuille tant d’autres femmes lui faisait mal au ventre, dit-il. Il
parlait de la nécessité, des alliances politiques, et ainsi de suite, mais elle
n’était pas dupe. Qui peut la blâmer ? Finalement il entra dans – quoi
d’autre ? – une de ses transes, et en ressortit avec un message de l’archange.
Gibreel avait récité des versets lui apportant un total soutien divin. La
permission de Dieu lui-même de baiser autant de femmes qu’il le voulait.
Alors : que pouvait dire la pauvre Ayesha contre les versets de Dieu ? Tu
sais ce qu’elle a dit ? Ceci : “Ton Dieu arrive bien vite quand tu as besoin
afin d’arranger les choses à ta convenance”. Eh bien ! S’il ne s’était pas agi
d’Ayesha, qui sait ce qu’il aurait fait, mais personne d’autre n’aurait osé. »
Baal le laissa parler sans l’interrompre. Les aspects sexuels de la
Soumission préoccupaient beaucoup le Persan : « C’est malsain, déclara-t-
il. Toute cette ségrégation des deux sexes. Il ne peut rien en sortir de bon. »

Au bout d’un moment Baal se mit à le contredire, et Salman fut étonné de


voir que le poète prenait le parti de Mahound : « Tu peux comprendre son
point de vue, argua

Baal. Si des familles lui proposent des épouses et s’il les refuse il se crée
des ennemis – en outre, c’est un homme différent et on peut imaginer
facilement que des dérogations soient justifiées –, et en ce qui concerne le
fait de les enfermer, quel déshonneur s’il arrivait quelque chose à l’une
d’entre elles ! Écoute, si tu vivais ici, tu ne pourrais pas penser qu’un peu
moins de liberté sexuelle peut être une mauvaise chose – pour le peuple,
j’entends.

— Tu as perdu la tête, lui dit Salman carrément. Il y a trop longtemps que


tu n’as pas vu le soleil. Ou c’est peut-être ce costume qui te fait parler
comme un clown. »

À ce moment-là, Baal, passablement ivre, lui répondit vertement, mais


Salman leva une main tremblante. « Veux pas m’battre, affirma-t-il. Laisse-
moi te dire queq’ chose. La meilleure histoire de la ville. Hou la la ! Et c’est
en rapport avec ch’que ch’que tu dis. »

L’histoire de Salman : Ayesha et le Prophète étaient allés en expédition


dans un village lointain, et sur le chemin du retour à Yathrib, avec toute leur
suite, ils avaient campé pour la nuit dans les dunes. Ils avaient levé le camp
dans l’obscurité avant l’aube. Au dernier moment, à cause d’un appel
pressant de la nature, Ayesha dut s’isoler derrière une dune. Pendant son
absence les porteurs de sa litière soulevèrent son palanquin et s’en allèrent.
C’était une femme légère, et, ne sentant pas de différence de poids dans le
lourd palanquin, ils crurent qu’elle s’y trouvait. Ayesha revint après s’être
soulagée et se retrouva seule, et qui sait ce qui aurait pu lui arriver si un
jeune homme, un certain Safwan, n’était pas passé par hasard sur son
chameau… Safwan ramena Ayesha saine et sauve à Yathrib ; et les langues
commencèrent à jaser, surtout dans le harem, où les adversaires d’Ayesha
saisissaient toujours la moindre occasion pour affaiblir son pouvoir. Les
deux jeunes gens avaient voyagé seuls dans le désert pendant plusieurs
heures, et on laissait entendre, de plus en plus lourdement, que Safwan était
un jeune homme plein de panache, et, après tout, le Prophète était bien plus
âgé que la jeune femme, et dans ces conditions n’avait-elle pas pu être
attirée par quelqu’un de son âge ? « Un vrai scandale, commenta Salman,
heureux.

— Que va faire Mahound ? voulut savoir Baal.

— Oh, il l’a déjà fait, répondit Salman. Toujours le même.

Il a vu son chouchou, l’archange, et il a informé tout le monde que Gibreel


avait pardonné à Ayesha. » Salman ouvrit grand les bras avec une
résignation profane. « Et cette fois-ci, monsieur, la dame ne s’est pas plainte
que les versets tombent au moment propice. »

Salman le Persan s’en alla le lendemain matin dans une caravane en


partance pour le nord. Quand il quitta Baal au Rideau, il le prit dans ses
bras, l’embrassa sur les deux joues et dit : « Tu as peut-être raison. Il vaut
peut-être mieux rester à l’abri du soleil. Pourvu que ça dure. » Baal répondit
: « J’espère que tu retrouveras ta maison, et quelque chose à y aimer. » Le
visage de Salman perdit toute expression. Il ouvrit la bouche, la referma, et
s’en alla.

« Ayesha », vint chez Baal pour se rassurer. « Il ne va pas dévoiler le pot


aux roses quand il aura trop bu ? demanda-t-elle en caressant les cheveux de
Baal. Il boit beaucoup de vin. »

Baal dit : « Rien ne sera jamais plus comme avant. » La visite de Salman
l’avait tiré d’un rêve dans lequel il s’était laissé lentement couler pendant
toutes ces années au Rideau, et il ne pouvait plus se rendormir.

« Mais si, insista Ayesha. Mais si. Tu verras. »


Baal secoua la tête et fit la seule remarque prophétique de toute sa vie. « Il
va se passer quelque chose de grand, prédit-il. Un homme ne peut pas
toujours se cacher derrière des jupes. »

Le lendemain, de retour à Jahilia, Mahound envoya des soldats informer


la Madame du Rideau que la période de transition venait de s’achever. On
fermait les bordels, la mesure prenait effet immédiatement. Ça suffisait. De
derrière ses voiles, la Madame demanda aux soldats de se retirer pendant
une heure au nom de la bienséance afin de permettre à ses hôtes de partir, et
l’officier de la brigade des mœurs manquait à ce point d’expérience qu’il
accepta. La Madame envoya ses eunuques informer les filles et escorter les
clients par la porte de service. « Présentez-leur nos excuses pour
l’interruption, ordonna-t-elle aux eunuques, et dites-leur qu’en raison des
circonstances on ne les fera pas payer. »

Ce furent ses dernières paroles. Quand les filles apeurées, parlant toutes
en même temps, se réunirent dans la salle du trône pour voir si le pire était
effectivement vrai, elle ne répondit pas à leurs questions terrifiées, sommes-
nous au chômage, comment allons-nous manger, va-t-on nous mettre en
prison, qu’allons-nous devenir –, jusqu’à ce qu’ « Ayesha » prenne son
courage à deux mains et fasse ce qu’aucune d’elles n’aurait jamais osé faire.
Quand elle tira les tentures noires elles virent une femme morte qui pouvait
avoir cinquante ou cent vingt-cinq ans, qui ne mesurait pas plus d’un mètre,
qui ressemblait à une grosse poupée, tapie dans les coussins d’un fauteuil en
rotin, et qui serrait dans sa main une fiole de poison vide.

« Maintenant que vous avez commencé, dit Baal en entrant dans la pièce,
vous feriez aussi bien d’enlever tous les rideaux. Ce n’est plus la peine
d’empêcher le soleil d’entrer. »

Le jeune officier de la brigade des mœurs, Umar, se laissa aller à un accès


de mauvaise humeur quand il découvrit le suicide de la tenancière. « Si on
ne peut pas pendre la patronne, on va se contenter des travailleuses », cria-t-
il, et il ordonna à ses hommes d’arrêter les « poules », une tâche dont les
hommes s’acquittèrent avec zèle. Les femmes firent beaucoup de bruit et
donnèrent des coups de pieds, mais les eunuques regardaient sans bouger un
muscle parce qu’Umar leur avait dit : « Ils veulent traîner les cons en
justice, mais je n’ai pas d’instructions à votre sujet. Alors, si vous ne voulez
pas perdre votre tête comme vous avez perdu vos couilles, ne vous en mêlez
pas. » Les eunuques ne défendirent pas les femmes du Rideau tandis que les
soldats les jetaient de force par terre ; et parmi les eunuques se trouvait
Baal, à la peau teintée et poète. Juste avant que le plus jeune « con » ou «
fente » soit bâillonné, elle hurla : « Époux, pour l’amour de Dieu, aide-nous
si tu es un homme. » Cela amusa le capitaine de la brigade des mœurs. «
Lequel d’entre vous est son mari ? demanda-t-il, en regardant attentivement
chaque visage enturbanné. Allez, avouez. Qu’est-ce que ça fait de voir tout
le monde aller avec sa femme ? »

Baal fixait l’infini afin d’éviter le regard furieux d’« Ayesha » et les yeux
étroits d’Umar. L’officier s’arrêta devant lui : « C’est toi ?

— Monsieur, comprenez, ce n’est qu’une façon de parler, mentit Baal.


Elles aiment bien plaisanter, les filles. Elles nous appellent leurs maris parce
que nous… nous…»

Sans prévenir, Umar l’attrapa par les couilles et serra. « Parce que vous ne
pouvez pas en être, dit-il, des maris, hein. Pas mal. »

Quand la douleur s’atténua, Baal vit que les femmes étaient parties. En
s’en allant, Umar donna un conseil aux eunuques. « Fichez le camp,
suggéra-t-il. Demain j’aurai peut-être des ordres vous concernant. On n’a
pas souvent de la chance deux jours de suite. »

Quand on eut emmené les filles du Rideau, les eunuques s’assirent et


pleurèrent sans pouvoir s’arrêter autour de la Fontaine d’Amour. Mais Baal,
rempli de honte, ne pleurait pas.

Gibreel rêva de la mort de Baal :

Peu de temps après leur arrestation, les douze putains se rendirent compte
qu’elles s’étaient tellement habituées à leurs nouveaux noms qu’elles ne se
souvenaient plus des anciens. Elles étaient trop effrayées pour donner leur
titre d’emprunt à leurs geôliers, si bien qu’elles ne donnèrent aucun nom du
tout. Après beaucoup de cris et pas mal de menaces, les geôliers
abandonnèrent et les inscrivirent sous des numéros, Rideau n° 1, Rideau n°
2, et ainsi de suite. Leurs anciens clients, terrifiés par les conséquences s’ils
laissaient échapper le secret de ce qu’avaient fait les putains, restèrent eux
aussi silencieux, et ainsi il aurait été tout à fait possible que personne ne
découvre la vérité si le poète Baal ne s’était mis à afficher ses poèmes sur
les murs de la prison de la ville.

Deux jours après les arrestations, la prison était bondée de putains et de


maquereaux, dont le nombre avait considérablement augmenté au cours des
deux années où la Soumission avait introduit la séparation des sexes à
Jahilia. Il arriva que de nombreux hommes de la ville étaient prêts à
affronter les railleries de la racaille, sans parler des poursuites possibles
dues aux nouvelles lois sur l’immoralité, afin de chanter la sérénade sous
les fenêtres de ces femmes peintes qu’ils avaient appris à aimer. A
l’intérieur les femmes restaient indifférentes à ces marques d’amour, et ne
prodiguaient aucun encouragement à ces soupirants derrière leurs grilles.
Cependant, le troisième jour, apparut parmi ces amoureux transis un type
particulièrement pitoyable, avec turban et culotte, dont la peau sombre
commençait à s’en aller par plaques. De nombreux passants ricanèrent en le
voyant, mais quand il se mit à chanter ses vers les ricanements cessèrent.
Les gens de Jahilia avaient toujours été des amateurs de poésie, et la beauté
des odes chantées par ce curieux type les arrêta net. Baal chantait ses
poèmes d’amour, et la douleur qu’ils contenaient faisait taire les autres
versificateurs, qui laissaient Baal parler pour eux. Aux fenêtres de la prison,
on put voir pour la première fois le visage des putains enfermées, attirées là
par la magie de ses vers. Quand il eut fini son récital il s’avança pour clouer
son poème sur le mur. Les gardes aux portes, les yeux baignés de larmes,
n’essayèrent pas de l’arrêter.

Par la suite, l’homme étrange revint chaque soir réciter un nouveau


poème, et chaque jour les vers étaient plus beaux que les précédents. C’est
peut-être cet excès de beauté qui empêcha qu’on remarque, avant le
douzième soir, quand il termina son douzième et ultime poème, que chacun
d’eux était dédié à une femme différente, et que les noms des douze «
épouses » étaient les mêmes que ceux d’un autre groupe de douze.

Mais le douzième jour on le remarqua, et la foule immense qui avait pris


l’habitude d’écouter Baal changea brusquement d’humeur. L’indignation
remplaça l’exaltation, et des hommes en colère entourèrent Baal pour
connaître les raisons de ses insultes détournées et tarabiscotées. À ce
moment-là Baal ôta son absurde turban. « Je suis Baal, déclara-t-il. Je ne
reconnais aucune juridiction autre que celle de ma muse ; ou, pour être plus
précis, celle de mes douze muses. »

Les gardes s’emparèrent de lui.

Le général, Khalid, voulait qu’on exécute Baal sur-le-champ, mais


Mahound demanda que le poète soit jugé immédiatement après les putains.
Aussi quand les douze femmes de Baal, qui avaient divorcé d’une pierre
pour l’épouser, eurent été condamnées à mort par lapidation pour les punir
de l’immoralité de leurs vies, Baal se retrouva face à face avec le Prophète,
le miroir face à son image, les ténèbres face à la lumière. Khalid, assis à la
droite de Mahound, offrit à Baal une dernière occasion d’expliquer ses actes
infâmes. Le poète raconta l’histoire de son séjour au Rideau, dans le
langage le plus simple, en ne dissimulant rien, même pas sa lâcheté finale,
car tout ce qu’il avait fait depuis n’avait été qu’une tentative pour réparer.
Mais alors une chose inhabituelle se passa. La foule, qui se pressait dans la
tente du jugement, sachant qu’après tout il s’agissait du célèbre poète
satiriste Baal, au temps de sa splendeur propriétaire de la langue la plus
acérée et de l’esprit le plus mordant de Jahilia, commença (malgré tous ses
efforts pour s’en empêcher) à rire. Plus Baal décrivait honnêtement et
simplement ses mariages avec les douze « femmes du Prophète », plus
grande devenait l’hilarité horrifiée du public. À la fin de son intervention
les braves gens de Jahilia pleuraient littéralement de rire, incapables de se
retenir même quand les soldats armés de fouets et de cimeterres les
menacèrent de mort.

« Je ne plaisante pas ! hurla Baal à la foule qui conspua cria se frappa les
cuisses en guise de réponse. Ce n’est pas une blague ! » Ha ha ha. Jusqu’à
ce qu’enfin le silence revienne ; le Prophète s’était levé.

« Autrefois, tu ridiculisais la Récitation, dit Mahound dans le calme


revenu. À cette époque, ces gens riaient aussi de tes moqueries.
Aujourd’hui tu es revenu déshonorer ma maison, et il semble qu’une fois
encore tu aies réussi à faire sortir du peuple ce qu’il y a de pire. »

Baal dit, « J’ai fini. Fais ce que tu veux. »


Aussi on le condamna à avoir la tête tranchée dans l’heure, et quand les
soldats l’emmenèrent brutalement hors de la tente vers le lieu de
l’exécution, Baal cria par-dessus son épaule : « Les putains et les écrivains,
Mahound. Nous sommes ceux à qui tu ne peux pardonner. »

Mahound répondit, « Les écrivains et les putains. Je ne vois aucune


différence. »

Il était une fois une femme qui ne changeait pas.

Après la trahison d’Abu Simbel qui avait donné Jahilia à Mahound sur un
plateau et remplacé l’idée de la grandeur de la cité par la réalité de la
grandeur de Mahound, Hind suça des orteils, récita le La-ilaha, puis se
retira dans une haute tour dans son palais, où l’atteignit la nouvelle de la
destruction du temple d’Al-Lat à Taif, ainsi que de toutes les statues de la
déesse qui s’y trouvaient. Elle s’enferma dans sa chambre de la tour avec
une collection de livres anciens manuscrits, qu’aucun autre être humain de
Jahilia ne pouvait déchiffrer ; et elle resta là pendant deux ans et deux mois,
étudiant ses textes mystérieux en secret, demandant que chaque jour on
pose devant sa porte une assiette de nourriture simple et qu’en même temps
on lui vide son pot. Elle ne vit aucun être vivant pendant deux ans et deux
mois. Puis, à l’aube, elle entra dans la chambre de son mari parée de ses
plus beaux atours, avec des bijoux brillants aux poignets, aux chevilles, aux
orteils, aux oreilles et à la gorge. « Réveille-toi, lui ordonna-t-elle en
ouvrant brusquement les rideaux. C’est un jour de fête. » Il s’aperçut
qu’elle n’avait pas vieilli d’un jour depuis qu’il l’avait vue pour la dernière
fois ; elle paraissait même plus jeune, si cela était possible, ce qui ajoutait
foi aux rumeurs qui laissaient entendre qu’avec sa sorcellerie elle avait
convaincu le temps de faire marche arrière pour elle, dans les limites de sa
chambre de la tour. « Qu’avons-nous à fêter ? » demanda l’ancien Maître de
Jahilia en crachant du sang comme tous les matins. Hind répondit : « Je ne
suis peut-être pas capable de renverser le cours de l’histoire, mais, au
moins, la vengeance est douce. »

Dans l’heure qui suivit on apprit que le Prophète, Mahound, était atteint
d’une maladie fatale, qu’il restait couché dans le lit d’Ayesha et que sa tête
battait comme remplie de démons. Hind continua à préparer calmement un
banquet et envoya des serviteurs à tous les coins de la ville pour prévenir
les invités. Mais bien sûr personne ne voulut participer à une fête ce jour-là.
Le soir, Hind, assise seule dans la grande salle de sa maison, parmi les
assiettes d’or et les verres de cristal de sa vengeance, mangea un simple
couscous, entourée de plats miroitants, fumants et parfumés. Abu Simbel
avait refusé de se joindre à elle, traitant son repas d’obscénité. « Tu as
mangé le cœur de son oncle, cria Simbel, et maintenant tu voudrais manger
le sien. » Elle lui rit au visage. Quand les domestiques commencèrent à
pleurer, elle les renvoya aussi, et resta dans sa joie solitaire tandis que les
chandeliers projetaient d’étranges ombres sur son visage absolu et
inflexible.

Gibreel rêva de la mort de Mahound :

Car quand la tête du Messager commença à le faire souffrir comme jamais


auparavant, il sut que le temps était venu où on lui offrirait le Choix :

Car aucun Prophète ne peut mourir sans avoir vu le Paradis, et qu’on lui
ait demandé de choisir entre ce monde et l’autre :

Ainsi, tandis qu’il reposait, la tête sur les genoux de sa bien-aimée


Ayesha, il ferma les yeux, et la vie sembla se séparer de lui ; mais – après
quelque temps – il revint :

Et il dit à Ayesha, « On m’a offert et j’ai fait mon Choix, et j’ai choisi le
royaume de Dieu. »

Alors elle pleura, sachant qu’il parlait de sa mort ; puis les yeux de
Mahound se détournèrent d’elle, et semblèrent se fixer sur une autre
silhouette dans la chambre, et pourtant quand elle, Ayesha, tourna la tête
pour regarder elle ne vit qu’une lampe, brûlant sur un support :

« Qui est là ? criait-il. Est-ce Toi, Azraeel ? »

Mais Ayesha entendit une terrible et douce voix, qui était une voix de
femme, répondre : « Non, Messager d’Al-Lah, ce n’est pas Azraeel. »

Et la lampe s’éteignit ; et dans l’obscurité Mahound demanda : « Es-tu la


cause de cette maladie, ô Al-Lat ? »
Et elle dit : « C’est ma vengeance sur toi, et je suis satisfaite. Demande-
leur qu’ils tranchent les jarrets d’un chameau et qu’ils le laissent sur ta
tombe. »

Puis elle s’en alla, et la lampe qu’on avait soufflée s’alluma à nouveau
avec une grande lumière douce, et le Messager murmura, « Pourtant, je te
remercie, Al-Lat, pour ce présent. »

Il mourut peu de temps après. Ayesha se rendit dans la chambre d’à côté,
où les autres femmes et les disciples attendaient le cœur lourd, et ils
commencèrent à se lamenter violemment.

Mais Ayesha s’essuya les yeux et dit : « S’il en est ici qui adoraient le
Messager, qu’ils s’affligent, car Mahound est mort ; mais s’il en est ici qui
adorent Dieu, qu’ils se réjouissent, car II est vivant. »

Ce fut la fin du rêve.


VII
L’ange Azraeel
1
Tout s’est réduit à l’amour, se dit Saladin Chamcha dans sa tanière :
l’amour, l’oiseau rebelle du libret de Meilhac et Halévy de Carmen un des
spécimens rares qu’il avait réunis à sa belle époque dans la Volière
Allégorique, et qui comprenait parmi ses métaphores ailées la Douceur (de
la jeunesse), le Jaune (plus chanceux que moi), l’Oiseau du Temps qu’on ne
peut qualifier – d’Omar Khayyam-FitzGerald (qui a si peu à voler, et voilà !
il est sur F Aile), et l’Obscène ; ce dernier venant d’une lettre écrite par
Henry James, Sir, à ses fils… « Tout homme qui a atteint ne serait-ce que
son adolescence intellectuelle commence à soupçonner que la vie n’est pas
une farce ; que ce n’est même pas une comédie de bon ton ; qu’au contraire
elle fleurit et fructifie sur les abîmes tragiques et profonds du dénuement
essentiel dans lequel plongent les racines du sujet. L’héritage naturel de
quiconque est capable de vie spirituelle est une forêt vierge dans laquelle
hurle le loup et jacasse l’oiseau obscène de la nuit. » Prenez ça, les enfants.
– Et, dans une vitrine d’exposition en verre, séparée mais proche, de
l’imagination du jeune et heureux Chamcha, voletait un captif venu d’une
musique de hit-parade pour minettes, le Papillon Volage, qui partageait
l’amour avec Yoiseau rebelle.

L’amour, un domaine dans lequel quiconque, désireux de connaître un


ensemble d’expériences humaines (opposées aux expériences de l’androïde
robotique skinnérien) ne peut se permettre de ne pas pénétrer, que ça
l’épuise, sans aucun doute, et très probablement que ça le liquide. On vous
avertit même à l’avance. « L’amour est enfant de Bohême », chante
Carmen, elle-même Idée personnifiée de la Bien-

Aimée, son modèle parfait, éternel et divin, « et si tu m’aimes, prends garde


à toi ». On ne peut être plus loyal. Pour sa part, Saladin en son temps avait
aimé largement, et maintenant (c’est ce qu’il avait fini par croire) il
subissait la vengeance de l’Amour s’abattant sur l’amant insensé. Parmi
toutes les choses de l’esprit, il avait aimé par-dessus tout la culture
protéenne et inépuisable des peuples de langue anglaise ; il avait dit,
lorsqu’il faisait la cour à Pamela, qu’Othello, « cette seule pièce », valait
toute la production de n’importe quel autre dramaturge dans n’importe
quelle autre langue, et bien qu’il ait eu conscience de l’hyperbole, il ne
pensait pas exagérer beaucoup. (Évidemment, Pamela faisait d’incessants
efforts pour trahir sa classe et sa race, et, comme de bien entendu, se disait
horrifiée, elle mettait Othello et Shylock dans le même sac et s’en servait
pour taper sur ce raciste de Shakespeare.) Il s’était démené, comme avant
lui l’écrivain bengali, Nirad Chaudhuri – mais sans ce besoin de faire
preuve d’esprit colonial et impie pour qu’on le considère comme un enfant
terrible – afin d’être digne du défi que représentait la phrase Civis
Britannicus sum. L’Empire n’existait plus, mais il savait toujours que «
tout ce qui était bon et vivant en lui » avait été « fait, façonné et accéléré »
par sa rencontre avec cet îlot de sensibilité entouré par le bon sens de la mer
froide. – Parmi les choses matérielles, il avait donné son amour à cette ville,
Londres, la préférant à la ville de sa naissance ou à n’importe quelle autre ;
il avait avancé lentement vers elle, furtivement, avec une joie toujours plus
grande, se figeant comme une statue quand elle regardait dans sa direction,
rêvant d’être celui qui la posséderait et ainsi, dans un sens, de devenir elle,
comme, dans le jeu de un, deux, trois, soleil, l’enfant qui touche celui qui y
est prend l’identité espérée ; comme aussi dans le mythe du Rameau d’Or.
Londres, dont la nature de conglomérat était le reflet de la sienne, sa
réticence aussi ; ses gargouilles, les bruits de pas fantomatiques de Romains
dans ses rues, le cri des oies migratrices qui s’en vont. Son hospitalité – oui
! – malgré les lois sur l’immigration, et son expérience récente, il insistait
sur cette vérité : un accueil imparfait, d’accord, capable de racisme, mais
une chose vraie, cependant, comme l’attestait l’existence dans un quartier
sud de Londres d’un café où on ne pouvait entendre parler que l’ukrainien,
ainsi que la réunion annuelle, à Wembley, à deux pas du grand stade entouré
des souvenirs de l’Empire – Avenue de l’Empire, Piscine de l’Empire – de
plus d’une centaine de délégués, tous originaires d’un petit village de Goa.
– « Nous, les Londoniens, nous pouvons être fiers de notre hospitalité »,
dit-il un jour à Pamela, et elle, ricanant, l’emmena voir le film de Buster
Keaton, dans lequel le comédien, arrivant au bout d’une ligne de chemin de
fer absurde, reçoit un accueil délirant. A cette époque, de telles oppositions
les amusaient, et leurs disputes violentes se terminaient au lit… Il ramena
ses pensées vagabondes sur la métropole. Sa longue histoire – se répétait-il
obstinément – comme terre d’asile, un rôle qu’elle maintenait malgré
l’ingratitude rebelle des enfants de réfugiés ; et sans le discours complaisant
de l’accueil-pour-tous d’une « nation d’immigrés » de l’autre côté de
l’océan, bien loin d’avoir les bras ouverts. Est-ce que les États-Unis, avec
leur Commission McCarthy, auraient permis à Ho Chi Minh de faire la
cuisine dans leurs hôtels ? Qu’aurait eu à dire la loi Me Carran-Walter
contre les communistes, à un Karl Marx d’aujourd’hui, se tenant à leur
porte, la barbe buissonneuse, attendant de franchir la frontière ? Oh !
Londres ! Stupide serait l’âme qui ne préférerait pas Londres et ses
splendeurs surannées, ses doutes nouveaux, aux violentes certitudes de cette
Nouvelle Rome transatlantique dont le gigantisme architectural nazi a
employé l’oppression de sa taille immense pour que les hommes s’y sentent
comme des vers grouillants… Londres qui, malgré des excroissances telles
la tour de Natwest – un emblème commercial élevé à la troisième
dimension – préservait l’échelle humaine. Viva ! Zindabad !

Pamela avait toujours eu un regard critique sur de telles descriptions


dithyrambiques. « Ce sont des valeurs de musée, avait-elle l’habitude de lui
dire. Sanctifiées, accrochées dans des cadres dorés sur des murs
honorifiques. » Elle n’avait jamais de temps à perdre pour ce qui durait. Il
faut tout changer ! Il faut tout casser ! Il disait : « Si tu réussissais, dans une
ou deux générations, les gens comme toi ne pourraient plus vivre. » Elle
aimait cette vision de sa propre obsolescence. Si elle finissait comme le
dodo – une relique empaillée, Traître à sa classe, années 1980 – elle disait
que cela apporterait une amélioration dans le monde. Il la suppliait de
changer d’avis, mais à ce moment-là ils s’étaient déjà enlacés : ce qui était
sûrement une amélioration, aussi s’avouait-il vaincu.

(Une année, le gouvernement avait instauré un droit d’entrée dans les


musées, et des groupes d’amoureux de l’art en colère avaient bloqué
l’entrée des temples de la culture. En voyant cela, Chamcha avait voulu
protester et organiser une contre-manifestation à lui tout seul. Est-ce qu’ils
ne se rendaient pas compte de la valeur de ce qui se trouvait à l’intérieur ?
Ils se détruisaient les poumons avec des cigarettes dont un seul paquet
valait plus cher que le prix d’entrée contre lequel ils protestaient ; ce qu’ils
montraient au monde, c’était seulement le peu de valeur qu’ils accordaient à
leur héritage culturel… Pamela mit le hola. « Comment oses-tu », lui dit-
elle. Elle partageait l’opinion à la mode selon laquelle les musées avaient
trop de valeur pour qu’on en fasse payer l’entrée. Aussi : « Comment oses-
tu », et à sa grande surprise il n’osa pas. Il n’avait pas l’intention de dire ce
qu’il aurait semblé vouloir dire. Il voulait dire que, peut-être, dans de
bonnes circonstances, il aurait donné sa vie pour ce qui se trouvait dans ces
musées. Aussi, il ne pouvait pas prendre au sérieux ces objections contre
quelques pence. Cependant, il comprenait parfaitement qu’il s’agissait
d’une position peu claire et mal défendue.)

— Et, parmi tous les êtres humains, Pamela, je t’aimais. -

Culture, ville, épouse ; et un quatrième et dernier amour, dont il n’avait


parlé à personne : l’amour d’un rêve. Autrefois le rêve revenait environ une
fois par mois ; un rêve simple, situé dans un jardin public, dans une allée
bordée de grands ormes, dont les branches recourbées transformaient l’allée
en un tunnel de verdure dans lequel le ciel et la lumière du soleil tombaient
goutte à goutte, ici ou là, à travers les parfaites imperfections du dais de
feuilles. Dans cet isolement sylvestre, Saladin se voyait, accompagné d’un
petit garçon d’environ cinq ans, à qui il apprenait à faire de la bicyclette. Le
garçon, tanguant au début de façon inquiétante, faisait des efforts héroïques
pour retrouver et garder son équilibre, avec la férocité de celui qui veut que
son père soit fier de lui. Le Chamcha du rêve courait derrière son fils
imaginaire et maintenait la bicyclette droite en tenant le porte-bagage au-
dessus de la roue arrière. Puis il le lâchait et le garçon (qui ne savait qu’on
ne le tenait plus) continuait : l’équilibre venait comme le don de voler, et
tous deux descendaient l’avenue, Chamcha en courant, le garçon en
pédalant de plus en plus fort. « Ça y est ! » criait Saladin réjoui, et l’enfant,
aussi heureux, lui répondait : « Regarde-moi ! Regarde comme j’ai appris
vite ! Tu n’es pas content de moi ? Tu n’es pas content ? » C’était un rêve
pour pleurer ; parce que, lorsqu’il s’éveillait, il n’y avait ni bicyclette ni
enfant.

« Que vas-tu faire maintenant ? lui demanda Mishal au milieu du Musée


de Cire dévasté, et il répondit, trop légèrement : « Moi ? Je crois que je vais
revenir à la vie. » Plus facile à dire qu’à faire ; après tout, c’était la vie qui
avait récompensé son amour d’un enfant de rêve par une absence d’enfance
; son amour d’une femme, par son éloignement et sa fécondation par son
vieil ami de collège ; son amour d’une ville, en le jetant vers elle depuis des
hauteurs himalayennes ; et son amour d’une civilisation, en l’ensorcelant,
en l’humiliant, en le rompant de coups. Pas entièrement rompu, se rappela-
t-il, il était à nouveau entier, et il y avait, aussi, l’exemple de Niccolo
Machiavel (un méchant, son nom, comme celui de Mahomet-Mahon-
Mahound, un synonyme du mal ; alors qu’en fait ses fermes convictions
républicaines lui avaient valu le supplice de la roue auquel il avait survécu,
était-ce trois tours ? – de toute façon suffisamment pour que la plupart des
hommes avouent le viol de leur grand-mère, ou n’importe quoi, simplement
pour éloigner la douleur ; – pourtant il n’avait rien avoué, n’ayant commis
aucun crime en servant la république de Florence, cette trop brève
interruption du pouvoir des Médicis) ; si Niccolo avait pu supporter une
telle épreuve et vivre pour écrire cette parodie amère, peut-être sardonique
de la littérature fourbe, miroir-des-princes, tellement en vogue à l’époque, Il
Principe suivi du magistral Discorsi, alors lui, Chamcha, ne pouvait
sûrement pas se permettre le luxe de la défaite. Alors, c’était la résurrection
; fais rouler cette pierre de devant l’entrée sombre de la grotte, et au diable
les problèmes légaux.

Mishal, Hanif Johnson et Rosewalla – aux yeux de qui les métamorphoses


de Chamcha avaient fait de l’acteur un héros, par lequel la magie des effets
spéciaux des films fantastiques (Labyrinthe, Légende, Donald le Canard)
savait pénétré la réalité – conduisirent Saladin chez Pamela dans le camion
DJ ; mais, cette fois, il se tassa dans la cabine avec les trois autres. C’était le
début de l’après-midi ; Jumpy serait encore au centre sportif. « Bonne
chance », lui dit Mishal en l’embrassant, et Rosewalla lui demanda s’ils
devaient l’attendre. « Non, merci, répondit Saladin. Quand on est tombé du
ciel, qu’on a été abandonné par son ami, qu’on a subi les brutalités de la
police, qu’on a été transformé en bouc, qu’on a perdu son travail et sa
femme, qu’on a appris le pouvoir de la haine et retrouvé son apparence
humaine, que reste-t-il à faire sinon, comme vous le diriez sans aucun
doute, exiger ses droits ? » Il leur fit au revoir de la main. « Bon courage »,
dit Mishal, et ils s’en allèrent. Au coin de la rue les gamins habituels, avec
qui il n’avait jamais entretenu de bonnes relations, faisaient rebondir un
ballon contre un réverbère. L’un d’eux, un lourdaud de neuf ou dix ans, à
l’air mauvais et aux petits yeux de cochon, tendit vers Chamcha une
télécommande vidéo imaginaire et cria : « Accéléré avant. » Il appartenait à
une génération qui croyait qu’on pouvait sauter les passages ennuyeux,
gênants, désagréables de la vie, en passant d’un moment fort de l’action au
suivant, grâce à une télécommande comme avec un magnétoscope.
Bienvenue chez toi, pensa Saladin, et il sonna à la porte.

Quand elle le vit, Pamela porta vraiment les mains à sa gorge. « Je pensais
que les gens ne faisaient plus ça, dit-il. Plus depuis Docteur Folamour. Sa
grossesse ne se voyait pas encore ; il lui posa une question, et elle rougit,
mais confirma que tout se passait bien. « Jusqu’ici. » Évidemment, elle ne
savait plus où elle en était ; l’offre d’un café dans la cuisine arriva quelques
instants trop tard (elle en était toujours au whisky, et buvait sec malgré le
bébé) ; Chamcha sentit qu’il venait de perdre un point (à une époque, il
avait été un lecteur passionné des amusants petits livres de Stephen Potter).
Pamela sentait clairement qu’elle aurait dû être celle qui se trouvait dans la
mauvaise position. C’était elle qui avait voulu rompre le mariage, qui
l’avait renié au moins trois fois ; mais il se sentait aussi maladroit et aussi
décontenancé qu’elle, et ils avaient l’air de lutter pour savoir qui porterait le
bonnet d’âne. La raison de la déconfiture de Chamcha -et, souvenons-nous,
il n’était pas arrivé avec cet air emprunté, mais d’une humeur joyeuse et
pugnace – c’était qu’il avait compris, en voyant Pamela, avec son éclat trop
brillant, son visage comme un masque de sainte derrière lequel on ne savait
trop quels vers se régalaient sur de la viande pourrissante (la violence des
images qui jaillissaient de son inconscient l’inquiétait), sa tête rasée sous
son turban absurde, son haleine empestant le whisky, et cette chose dure qui
s’était nichée dans les petites rides autour de sa bouche, il avait compris
qu’il ne l’aimait tout simplement plus, et ne souhaitait pas qu’elle revienne
même si (ce qui semblait improbable mais pas inconcevable) elle le voulait.
A l’instant où il en prit conscience il commença, sans savoir pourquoi, à se
sentir coupable, et la conversation tourna à son désavantage. Le chien à
poils blancs grognait contre lui. Il se souvint qu’il n’avait jamais vraiment
aimé les animaux.

« Je suppose, elle s’adressait à son verre, assise devant la table ancienne


en pin dans la cuisine spacieuse, que ce que j’ai fait est impardonnable, huh

Ce petit américanisme huh était nouveau : encore un de ses innombrables


coups contre son éducation ? Ou Pavait-elle attrapé comme une maladie, de
Jumpy ou de l’un de ses petits copains branchés ? (A nouveau cette
violence maussade : repousse-la. Maintenant qu’il n’avait plus envie d’elle,
ce n’était absolument plus à propos.) « Je ne sais pas ce que je suis capable
de pardonner, dit-il. Cette réponse particulière échappe à mon contrôle ; et
je saurai en temps voulu si ça marche ou non. Alors disons que, pour
l’instant, le jury est absent. » Elle n’aima pas cela, elle voulait qu’il
désamorce la situation pour qu’ils puissent déguster leur putain de cafè.
Pamela avait toujours fait un café abominable : mais ce n’était plus son
problème. « Je reviens ici, dit-il. La maison est grande et il y a beaucoup de
place. Je vais prendre la tanière, et les pièces de l’étage en dessous, y
compris la salle de bains d’amis, comme ça je serai tout à fait indépendant.
Je propose de n’utiliser la cuisine que très rarement. Je prends comme fait
acquis, puisqu’on n’a jamais retrouvé mon corps, qu’au point de vue légal
je suis toujours considéré comme disparu, et que tu n’es pas allée à l’état
civil me faire rayer des registres. Ça ne prendra pas trop longtemps pour me
ressusciter, une fois que j’aurai prévenu Bentine, Milligan et Sellers. »
(Respectivement, leur avocat, leur comptable et l’agent de Chamcha.)
Pamela écoutait sans rien dire, dans une position qui informait Chamcha
qu’elle ne ferait pas de contre-propositions, qu’elle accepterait tout ce qu’il
voulait : elle essayait de se racheter avec le langage du corps. « Ensuite,
conclut-il, nous vendrons tout et tu auras ton divorce. » Il sortit
précipitamment, avant d’être pris de tremblements, et atteignit la tanière
juste avant la crise. En bas, Pamela devait être en train de pleurer ; il n’avait
jamais pleuré facilement, mais il était champion des tremblements. Et
maintenant il y avait aussi son cœur : boum badaboum doudoudoum.

Pour renaître, il faut d’abord mourir.

Seul, il se souvint brusquement que Pamela et lui s’étaient disputés,


comme ils se disputaient sur tout, à propos d’une nouvelle qu’ils avaient lue
tous les deux, dont le thème était précisément la nature de l’impardonnable.
Le titre et l’auteur lui échappaient, mais il se souvenait parfaitement de
l’histoire. Un homme et une femme avaient été des amis intimes (jamais des
amants) pendant toute leur vie d’adulte. Le jour du vingt et unième
anniversaire de l’homme (à l’époque ils étaient pauvres tous les deux) la
femme lui avait offert, en guise de plaisanterie, le vase bon marché le plus
clinquant qu’elle avait pu trouver, avec des couleurs voyantes qui voulaient
imiter la gaieté vénitienne. Vingt ans plus tard, alors que tous les deux
avaient réussi et grisonnaient, elle lui rendit visite et ils se querellèrent à
propos de son comportement à l’égard d’un ami commun. Au cours de la
dispute le regard de la femme tomba sur l’ancien vase, qui trônait sur la
cheminée du salon, et, sans s’arrêter de parler, elle le jeta par terre, où il se
brisa en mille morceaux. Il ne lui reparla jamais plus ; quand elle mourut,
un demi-siècle plus tard, il refusa d’aller la voir sur son lit de mort ou
d’assister à son enterrement, malgré les personnes qui vinrent l’informer
qu’elle le réclamait. « Dites-lui, leur répondit-il, qu’elle n’a jamais su la
valeur que j’accordais à ce qu’elle a brisé. » Les émissaires discutèrent,
supplièrent, s’énervèrent. Si elle ignorait la signification qu’il attribuait à ce
bibelot, comment en toute justice pouvait-il lui en tenir rigueur ? Et, au
cours des années, n’avait-elle pas tenté de nombreuses fois de s’excuser et
de se faire pardonner ? Et elle était mourante, nom de Dieu ; ce malentendu
ancien et enfantin ne pouvait-il être enfin oublié ? Ils avaient perdu l’amitié
de toute une vie ; ne pouvaient-ils au moins se dire adieu ? « Non », dit
l’homme qui ne pardonnait pas. « Vraiment à cause du vase ? Ou cachez-
vous une autre raison, plus sombre ? » – « C’est le vase, répondit-il, le vase
et rien d’autre. » Pamela trouva l’homme mesquin et cruel, mais, même à
l’époque, Chamcha avait aimé l’intimité curieuse, l’intériorité inexplicable
de l’affaire. « Personne ne peut juger d’une lésion intérieure, avait-il dit,
d’après la taille de la blessure superficielle, du trou. »

Sum lacrimae rerum, comme aurait dit Sufyan, l’ancien instituteur, et,
dans les jours qui suivirent, Saladin eut de très nombreuses occasions de
contempler les larmes contenues dans les choses. Au début il resta à peu
près immobile dans sa tanière, laissant celle-ci revenir autour de lui à son
rythme, attendant qu’elle retrouve quelque chose de son ancienne solidité
rassurante, qu’elle redevienne comme avant la transformation de l’univers.
Il regardait beaucoup la télévision d’un œil, en sautant d’une chaîne à
l’autre, car lui aussi appartenait à la culture actuelle de la télécommande
comme le gosse porcin du coin de la rue ; lui aussi pouvait comprendre, ou
au moins avoir l’illusion de comprendre, le monstre vidéo composite qu’il
faisait naître en appuyant sur un bouton… quel rouleau compresseur cette
télécommande, le lit de Procuste du xx* siècle ; il découpait le lourd en
tranches fines et aplatissait le léger jusqu’à ce que toutes les émissions,
publicités, meurtres, jeux télévisés, les mille et une joies et terreurs du réel
et de l’imaginaire, aient acquis un poids égal ; – et tandis que le Procuste
original, citoyen de ce qu’on pourrait appeler une culture « bien en main »,
avait besoin d’exercer son cerveau et ses muscles, lui, Chamcha, pouvait
s’allonger dans son fauteuil inclinable Parker-Knoll et laisser ses doigts
découper les tranches fines. En flânant d’une chaîne à l’autre, il avait
l’impression que l’étrange lucarne était remplie de monstres : il y avait des
mutants – « Les Corniauds » – dans l’émission Dr Qui, de bizarres créatures
qui semblaient être le produit d’un croisement avec différentes machines
industrielles : moissonneuses-batteuses, ramasseuses, treuils à vapeur,
marteaux-piqueurs, scies, et dont les cruels grands prêtres s’appelaient
Mutilasiatics-, la télévision pour enfants ne semblait peuplée que de robots
humanoïdes et de créatures aux corps en métamorphose, tandis que les
programmes pour adultes offraient un défilé continuel d’humains difformes,
effets secondaires des récentes innovations de la médecine moderne et de la
guerre. Un hôpital de Guyana avait apparemment préservé le corps d’un
triton adulte, nageoire et écailles comprises. La lycanthropie se développait
dans les Highlands d’Écosse. On discutait sérieusement de la possibilité
génétique de centaures. On montrait une opération de changement de sexe.
– Cela lui rappela un poème détestable que Jumpy Joshi avait hésité à lui
montrer au Shaandaar BandB. Son titre, « Je chante le corps éclectique »,
était tout à fait représentatif de l’ensemble. – Mais après tout ce type avait
un corps complet, pensa Saladin avec amertume. Il avait fait un bébé à
Pamela sans aucun problème : pas de gènes cassés sur ses putains de
chromosomes… il se vit dans une rediffusion d’un « classique » des
Extraterrestres. (Dans cette culture d’accéléré avant, on pouvait atteindre le
statut de classique en six mois ; parfois du jour au lendemain.) Ces heures
de télévision ne firent que dégrader un peu plus l’idée qu’il se faisait du
normal, de la qualité moyenne de la réalité ; mais des forces contradictoires
étaient à l’œuvre.

Dans Le Monde des jardiniers il vit comment obtenir ce qu’on appelait


une « chimère » (le nom même, comme par hasard, de ce qui avait été
l’orgueil du jardin d’Otto Cone) ; et bien que son inattention l’ait empêché
de retenir les noms des deux arbres qu’on avait greffés – mûrier ? cytise ?
genêt ?

— en entendant le nom de l’arbre il se redressa et le nota. Il était là,


palpable, une chimère avec des racines, bien planté et poussant
vigoureusement dans un lopin de terre anglaise : un arbre, pensa-t-il,
capable de prendre la place métaphorique de celui que son père avait abattu
dans le jardin lointain d’un autre monde incompatible. Si un tel arbre
pouvait exister, alors lui aussi le pouvait ; lui aussi pouvait être cohérent,
enfoncer ses racines, survivre. Parmi toutes les images télévisuelles de
tragédies hybrides – l’inutilité des tritons, les échecs de la chirurgie
esthétique, l’art moderne aussi vide que l’espéranto, la Coca-colonisation de
la planète — on lui avait fait un cadeau. Cela suffisait. Il éteignit la
télévision.

Son animosité à l’égard de Gibreel diminua progressivement. Et les


cornes, les sabots, etc., ne semblaient plus vouloir se manifester. Il avait
l’impression que la guérison était en bonne voie. Effectivement, au fur et à
mesure que les jours passaient, non seulement Gibreel mais tout ce qui lui
était arrivé récemment et qui était inconciliable avec la banalité de la vie
quotidienne, semblait maintenant hors de propos, comme les plus obstinés
des cauchemars quand on s’est lavé le visage, brossé les dents et qu’on a bu
quelque chose de chaud et de fort. Il commença à sortir dans le monde
extérieur – pour rencontrer ces conseillers professionnels, avocat comptable
agent, que Pamela appelait les « Truands », et, assis dans la stabilité de ces
bureaux garnis de boiseries, de livres et de registres, où des miracles
n’auraient jamais pu se produire, il se mit à parler de sa « dépression », – «
le traumatisme de l’accident » – et ainsi de suite, expliquant sa disparition
comme s’il n’était jamais tombé du ciel en chantant « Rule Britannia »,
tandis que Gibreel hurlait un air du film Shree 420. Il fit de véritables
efforts pour reprendre son ancienne vie, délicate et sensible, s’obligeant à
aller aux concerts, dans les galeries et au théâtre, et s’il réagissait un peu
mollement – si malgré ces tentatives il ne réussissait pas à rentrer chez lui
dans l’état d’exaltation qu’il attendait de tout art supérieur – alors il essayait
de se persuader que le frisson allait bientôt revenir ; il avait vécu « un sale
moment », et avait besoin d’un petit peu de temps.

Dans sa tanière, assis dans le fauteuil Parker-Knoll, entouré de ses objets


familiers – des pierrots en porcelaine, un miroir en forme de cœur, un Eros
tenant le globe d’une lampe ancienne –, il se félicitait d’avoir été le genre
de personne incapable de haïr très longtemps. Après tout, peut-être que
l’amour durait plus longtemps que la haine ; même si l’amour changeait,
son ombre, ou quelque forme durable, persistait. Par exemple, maintenant,
il était sûr de n’éprouver à l’égard de Pamela que des sentiments altruistes
et affectueux. La haine n’était peut-être qu’une empreinte digitale sur le
verre lisse de l’âme sensible ; une simple tache de graisse, qui disparaissait
si on n’y touchait pas. Gibreel ? Pouah ! Il était oublié ; il n’existait plus.
Voilà ; abandonner l’animosité, c’était devenir libre.

L’optimisme de Saladin augmentait, mais les problèmes administratifs qui


accompagnaient son retour à la vie étaient des obstacles plus difficiles à
franchir qu’il ne l’aurait cru. Les banques prenaient leur temps pour
débloquer son compte ; il devait emprunter de l’argent à Pamela. Et il
n’était pas facile de retrouver du travail. Son agent, Charlie Sellers, lui
expliqua au téléphone : « Les clients deviennent bizarres. Ils se mettent à
parler de zombies, ils se sentent immondes : comme s’ils pillaient une
tombe. » Charlie, qui à cinquante ans avait toujours l’air d’une jeune
écervelée de l’aristocratie provinciale, donnait l’impression de partager le
point de vue des clients. « Attends que ça passe, lui conseilla-t-elle. Ils vont
revenir. Après tout, tu n’es pas Dracula, nom de Dieu. » Merci, Charlie.

Oui : sa haine obsessionnelle pour Gibreel, son rêve de vengeance cruelle


et adaptée – il s’agissait de choses du passé, d’aspects de la réalité
incompatibles avec son désir passionné de réintégrer une vie ordinaire.
L’imagerie séditieuse et déconstructive de la télévision elle-même ne
pouvait l’en détourner. Ce qu’il rejetait, c’était un portrait de Gibreel et de
lui-même, monstrueux. Monstrueux, effectivement : l’idée la plus absurde.
Il y avait de vrais monstres par le monde – les dictateurs qui tuaient à
grande échelle, les violeurs d’enfants. L’assassin des vieilles dames. (Il
devait reconnaître malgré son ancienne estime pour la police que
l’arrestation d’Uhuru Simba semblait trop belle.) Il suffisait d’ouvrir les
journaux à scandale, n’importe quel jour de la semaine, pour découvrir des
homosexuels irlandais fous emplissant de terre la bouche de bébés.
Naturellement, Pamela pensait que les traiter de « monstres » était – quoi ? -
s’ériger en juge’, la compassion, disait-elle, exigeait qu’on les considère
comme des victimes de l’époque. La compassion, répondit-il, voulait qu’on
considère ceux qu’ils avaient tués comme les victimes. « On ne peut pas
discuter avec toi, avait-elle dit de sa voix la plus aristocratique. Tu
raisonnes vraiment comme dans un débat d’université. »
Et d’autres monstres aussi, non moins réels que les démons des journaux
à scandale : l’argent, le pouvoir, le sexe, la mort, l’amour. Les anges et les
diables – qui avait besoin d’eux ? « Pourquoi des démons quand l’homme
lui-même est un démon ? » demandait depuis son grenier de Tishevitz, le «
dernier démon » du prix Nobel Singer ? Ce à quoi le sens de l’équilibre de
Chamcha, son vieux réflexe, il-y-a-du-pour-et-du-contre, souhaitait ajouter :
« Et pourquoi des anges, alors que l’homme est aussi angélique ? » (Si ce
n’était pas vrai, comment expliquer, par exemple, les dessins de Léonard ?
Mozart était-il Belzébuth en perruque poudrée ?) – Mais, il fallait avouer
que, et c’était le point de départ de son raisonnement, les conditions de
l’époque n’exigeaient aucune explication diabolique.

Je ne dirai rien. Ne me demandez pas d’expliquer les choses d’une façon


ou d’une autre ; nous sommes bien loin du temps des révélations. Les règles
de la Création sont assez claires : on met des choses en route, on les fait
comme ceci ou comme cela, et on les laisse suivre leur chemin. Où est le
plaisir si on intervient toujours pour donner des indices, changer les règles,
truquer les combats ? Eh bien, je me suis suffisamment contrôlé jusqu’ici et
je n’ai pas l’intention de gâcher les choses maintenant. N’allez pas croire
que je n’ai pas eu envie d’y mettre mon grain de sel ; très souvent. Et je l’ai
fait une fois, c’est vrai. Je me suis assis sur le lit d’Alléluia Cone et j’ai
parlé à la superstar, Gibreel. Ooparvala ou Neechayvala, voulait-il savoir,
et je ne l’ai pas éclairé ; je n’ai certainement pas non plus l’intention de
vendre la mèche à Chamcha, complètement perdu.

Je m’en vais. L’homme va dormir.

Son optimisme renaissant, fragile, et encore faillible, était plus dur à


soutenir la nuit ; parce que la nuit on niait plus difficilement l’autre monde
de cornes et de sabots. L’histoire des deux femmes commençait aussi à
hanter ses rêves. La première – il avait du mal à se l’avouer – n’était autre
que la femme-enfant du Shaandaar, sa loyale alliée à cette époque de
cauchemar qu’il essayait aujourd’hui de dissimuler derrière des banalités et
des brumes, l’aficionada des arts martiaux, la maîtresse de Hanif Johnson,
Mishal Sufyan.

La seconde – qu’il avait laissée à Bombay avec le couteau de son départ


toujours enfoncé dans le cœur, et qui devait toujours le croire mort – était
Zeeny Vakil.

Quand il apprit le retour de Saladin Chamcha sous une forme humaine,


pour réoccuper les étages supérieurs de la maison de Notting Hill, la
nervosité de Jumpy Joshi fit peur à voir, et mit Pamela en colère, bien plus
qu’elle ne l’aurait cru. La première nuit – elle décida de ne rien lui dire
jusqu’à ce qu’ils soient bien en sécurité au lit – en apprenant la nouvelle, il
fit un bond d’au moins un mètre et resta debout sur la moquette bleu pâle,
complètement nu et tremblant, le pouce dans la bouche.

« Reviens ici et arrête de faire l’imbécile », lui ordonna-t-elle, mais il


secoua vivement la tête, et retira son pouce le temps de bafouiller : « Mais
s’il est ici ! Dans cette maison ! Comment puis-je… ? » Puis il attrapa ses
vêtements en paquet et s’enfuit ; elle entendit des bruits et des coups, ce qui
lui fit penser que ses chaussures, sans doute accompagnées de Jumpy lui-
même, étaient tombées dans l’escalier. « Tant mieux, lui cria-t-elle. Lâche,
casse-toi le cou. »

Cependant, quelques instants plus tard, Saladin reçut la visite de sa femme


séparée de corps, la tête nue et le visage violet, qui lui dit entre ses dents et
d’une voix pâteuse : « J. J. est dans la rue. Cet imbécile dit qu’il ne peut pas
rentrer si tu ne donnes pas ton accord. » Elle avait bu, comme d’habitude.
Chamcha, très étonné, cracha plus ou moins : « Et toi, tu as envie qu’il
vienne ? » Ce que Pamela interpréta comme un couteau qu’on retourne dans
la plaie. Prenant une teinte d’un violet encore plus foncé, elle secoua la tête
avec une férocité humiliée. Oui.

Ainsi lors de sa première nuit à la maison, Saladin Chamcha sortit dans la


rue – « He, Hombre ! Tu es vraiment remis ! » Jumpy l’accueillit terrorisé,
faisant comme s’il allait lui donner une claque dans la paume pour cacher sa
peur -et persuada l’amant de sa femme de partager son lit. Puis il remonta
chez lui, parce que l’humiliation de Jumpy l’empêchait d’entrer tant que
Chamcha se trouvait sur son chemin.

« Quel homme ! pleura Jumpy auprès de Pamela. C’est un prince, un


saint !
— Si tu ne la fermes pas, l’avertit Pamela au bord de l’apoplexie, je lance
ce putain de chien sur toi. »

Jumpy continua à trouver la présence de Chamcha dérangeante, le


considérant (ou c’est ce qui apparaissait dans son comportement) comme
une ombre menaçante qu’il fallait toujours apaiser. Quand il préparait un
repas pour Pamela (à sa grande surprise et pour son plus grand
soulagement, il s’était révélé un cuisinier Mughlai) il insistait pour qu’ils
demandent à Chamcha s’il voulait se joindre à eux, et, quand Saladin
refusait, il lui montait un plateau, expliquant à Pamela que faire autrement
serait mal élevé et provocateur. « Regarde ce qu’il permet sous son propre
toit ! C’est un géant, la moindre chose c’est de se conduire correctement
avec lui. » Pamela, sentant la colère monter en elle, devait supporter de tels
actes et les sermons qui les accompagnaient. « Je ne t’aurais jamais cru
aussi conventionnel », grommelait-elle, et Jumpy répondait : « C’est une
simple question de respect. »

Au nom du respect, Jumpy apportait à Chamcha des tasses de thé, les


journaux et le courrier ; en arrivant dans la grande maison, il ne manquait
jamais d’aller lui rendre une visite d’une vingtaine de minutes, d’après lui le
temps minimum exigé par la politesse, tandis que, trois étages en dessous,
Pamela patientait et avalait en vitesse du bourbon. Il apportait des petits
cadeaux à Saladin, des offrandes propitiatoires : des livres, de vieux
programmes de théâtre, des masques. Quand Pamela essaya d’y mettre le
hola, il s’opposa à elle avec une passion innocente mais obstinée : « On ne
peut pas se comporter comme s’il était invisible. Il est là, non ? Alors on
doit l’intégrer dans notre vie. » Pamela répondit aigrement : « Pourquoi ne
lui demandes-tu pas de venir nous rejoindre au lit ? » A quoi, Jumpy
répondit sérieusement : « Je ne pensais pas que tu serais d’accord. »

Malgré son incapacité à se détendre et à accepter la présence de Chamcha


en haut, Jumpy Joshi se sentait d’une certaine façon plus à l’aise d’avoir
reçu la bénédiction de son prédécesseur. Capable de réconcilier les
impératifs de l’amour et de l’amitié, il retrouva le moral, et l’idée de la
paternité commença à faire son chemin en lui. Une nuit il rêva et, le
lendemain, il en pleura de bonheur et d’anticipation : un rêve simple, dans
lequel il courait dans une avenue recouverte par les arbres, aidant un petit
garçon à faire de la bicyclette. « Tu n’es pas content de moi ? criait dans sa
joie le petit garçon. Regarde. Tu n’es pas content de moi ? »

Pamela et Jumpy participaient tous deux à la campagne de protestation


contre l’arrestation du Dr Uhuru Simba, le soi-disant Tueur de Vieilles
Dames. Jumpy alla également en discuter avec Saladin. « L’affaire est
montée de toutes pièces, basée sur des preuves indirectes et des
insinuations. Hanif estime qu’on pourrait passer avec un camion dans les
trous du dossier d’accusation. C’est de la malveillance pure et simple ; la
seule question c’est de savoir jusqu’où ils oseront aller. Ils vont l’inculper
c’est sûr. Il y aura peut-être même des témoins qui diront l’avoir vu égoiger
les vieilles dames. Cela dépend de la condamnation qu’on veut lui infliger.
Je devrais dire, de la sévère condamnation ; c’est quelqu’un qui parlait fort
depuis déjà pas mal de temps. » Chamcha recommanda la prudence. Se
souvenant de la répugnance de Mishal Sufyan à l’égard de Simba, il fît
remarquer : « Ce type a – c’est ce qu’on dit – une réputation de violence
envers les femmes…» Jumpy tendit les paumes. « Sur le plan personnel,
reconnut-il, ce mec est une vraie ordure. Mais ça ne signifie pas qu’il a
éventré des vieilles dames ; il ne faut pas être un ange pour être innocent.
Sauf, bien sûr, un Noir. » Chamcha ne releva pas. « Mais en réalité ce n’est
pas personnel, c’est politique, dit Jumpy en insistant, et il ajouta en se
levant pour partir, Hum, il y a un meeting demain. Pamela et moi nous
devons y aller ; s’il te plaît, je veux dire, si ça t’intéresse, c’est-à-dire, viens
avec nous si tu veux. »

« Tu lui as demandé de venir avec nous ? » Pamela n’en croyait pas ses
oreilles. Elle avait commencé à avoir des nausées presque tout le temps, et
la nouvelle n’arrangeait pas les choses. « Tu as vraiment fait ça sans m’en
parler ? » Jumpy avait l’air abattu. « De toute façon c’est sans importance,
dit-elle en arrêtant de le harceler. Il n’ira jamais dans un truc comme ça. »

Cependant, le lendemain matin, Saladin arriva dans l’entrée, vêtu d’un


costume marron très chic, d’un manteau en poils de chameau au col de soie,
et d’un feutre brun assez élégant. « Où vas-tu ? » lui demanda Pamela qui
portait son turban, un blouson de cuir des surplus militaires et un pantalon
de jogging qui laissait deviner le ballonnement de son ventre. « A ces
conneries de courses à Ascot ? » « J’ai cru comprendre que j’étais invité à
un meeting », répondit Saladin de sa voix la moins agressive, et Pamela
explosa : « Tu devrais faire attention, l’avertit-elle. Avec ton air tu vas te
faire agresser, putain. »

Qu’est-ce qui l’attirait dans l’autre monde, dans cette métropole


souterraine dont il avait si longtemps nié l’existence ? – Quoi, ou plutôt qui,
l’obligea par sa simple existence à émerger de sa tanière-cocon dans
laquelle il retrouvait – ou c’est ce qu’il croyait – son ancien moi, et à
plonger de nouveau dans les eaux périlleuses (parce que non cadastrées) du
monde et de lui-même ? « Je vais pouvoir caser le meeting avant mon cours
de karaté », avait dit Jumpy Joshi à Saladin. – Où attendait son élève
vedette : la longue fille aux cheveux arc-en-ciel, qui, ajouta Jumpy, venait
d’avoir dix-huit ans. – Ne sachant pas que Jumpy souffrait, lui aussi, des
mêmes désirs illicites, Saladin traversa la ville pour se rapprocher de Mishal
Sufyan.

Il s’attendait à une petite réunion, dans une arrière-salle, pleine de types à


l’air soupçonneux regardant et parlant comme des clones de Malcolm X
(Chamcha se souvint d’avoir ri à une plaisanterie à la télévision – « C’est
l’histoire d’un Noir qui s’est fait appeler Mr X. et qui a porté plainte contre
le journal télévisé pour diffamation » – ce qui avait provoqué une des pires
querelles de son mariage), et peut-être aussi quelques femmes au visage
coléreux ; il avait imaginé beaucoup de poings dressés et de certitudes
morales. Il trouva en fait une grande salle, dans la Maison des Amis de
Brickhall, archibondée avec toute sorte de gens – des femmes, grosses et
vieilles, des écoliers en uniforme, des ras-tas et des garçons de restaurant,
des employés du petit supermarché chinois de Plassey Street, des hommes
sobrement vêtus et des jeunes gens farfelus, blancs et noirs ; l’humeur de la
foule n’était pas du tout le genre d’hystérie évangélique qu’il avait imaginée
; le public restait calme, inquiet, et voulait savoir ce qu’on pouvait faire.
Une jeune femme noire qui se tenait près de lui contempla ses vêtements
d’un œil amusé ; il la regarda lui aussi, et elle rit : « D’accord, excusez-moi,
je ne voulais pas être impolie. » Elle portait un badge rond et bombé, dont
le message changeait quand on bougeait. Sous un angle, on pouvait lire
Uhuru pour le Simba\ sous un autre, Liberté pour le Lion. « C’est à cause
de la signification du nom qu’ü s’est choisi, expliqua-t-elle inutilement. En
africain. » Quelle langue ? voulut savoir Saladin. Elle hausa les épaules, et
se retourna pour écouter les orateurs. C’était en « africain » : d’après son
accent, elle était née à Lewisham ou à Deptford ou à New Cross, et ça lui
suffisait… Pamela lui souffla à l’oreille : « Je vois que tu as finalement
trouvé quelqu’un devant qui tu peux te sentir supérieur. » Elle pouvait le
lire comme un livre ouvert.

Une femme minuscule qui avait plus de soixante-dix ans fut amenée sur la
scène depuis l’autre bout de la salle par un homme maigre et nerveux, qui,
et cela rassura presque Chamcha, ressemblait à un leader américain du
Black Power, le jeune Stokely Carmichael, en fait – il portait les mêmes
lunettes au regard intense – et qui jouait un peu le rôle d’animateur. C’est le
frère cadet du Dr Simba, Walcott Roberts, et la petite dame, leur mère,
Antoinette. « Dieu seul sait comment un type aussi grand que Simba a pu
sortir d’elle », chuchota Jumpy, et Pamela en colère fronça les sourcils, en
solidarité avec toutes les femmes enceintes, passées et présentes. Mais
Antoinette Roberts parla, d’une voix assez forte pour remplir la salle par la
seule force de ses poumons. Elle voulut parler de la comparution de son fils
devant le tribunal, pour la procédure d’inculpation, et elle se révéla une
vraie comédienne. Elle avait ce que Chamcha considérait être une voix
cultivée ; avec l’accent de quelqu’un qui avait appris la diction anglaise en
écoutant le service international de la BBC, mais dedans il y avait du gospel
et des sermons sur les flammes de l’enfer. « Mon fils a occupé le banc des
accusés, dit-elle à la salle silencieuse. Seigneur, il a occupé tout le banc des
accusés. Sylvester – vous me pardonnerez d’utiliser le nom que je lui ai
donné, je n’ai pas l’intention de rabaisser le nom de guerre qu’il s’est
choisi, mais c’est une habitude enracinée en moi – Sylvester, il a jailli de ce
banc d’accusés comme Léviathan a jailli des vagues. Je veux que vous
sachiez comment il a parlé : il a parlé fort, il a parlé distinctement. Il a parlé
en regardant l’adversaire droit dans les yeux, et est-ce que le procureur a pu
lui faire baisser les yeux ? Jamais, au grand jamais. Et je veux que vous
sachiez ce qu’il a dit : “Je suis ici, a déclaré mon fils, parce que j’ai choisi
d’occuper le rôle ancien et honorable du Nègre arrogant. Je suis ici parce
que je n’ai pas accepté d’avoir l’air raisonnable. Je suis ici à cause de mon
ingratitude.” C’était un colosse parmi les nains. “Ne vous y trompez pas, a-
t-il dit au tribunal, nous sommes ici pour changer des choses. Je reconnais
que nous changerons nous-mêmes ; originaires d’Afrique, des Caraïbes, de
l’Inde, du Pakistan, du Bengladesh, de Chypre, de Chine, nous sommes
différents de ce que nous aurions été si nous n’avions pas traversé les
océans, si nos mères et nos pères n’avaient pas traversé les cieux à la
recherche de travail et de dignité et d’une vie meilleure pour leurs enfants.
Nous avons été refaçonnés : mais je dis que nous sommes ceux qui
refaçonnerons cette société, nous la refaçonnerons du bas vers le haut. Nous
serons les bûcherons du bois mort et les jardiniers des temps nouveaux.
Voici venu notre tour.” Je veux que vous réfléchissiez à ce que mon fils,
Sylvester Roberts, le Dr Uhuru Simba, a dit dans ce lieu de justice. Pensez-y
pendant que nous déciderons de ce qu’il convient de faire. »

Son fils Walcott l’aida à descendre de la scène sous les acclamations et les
chants ; elle faisait des signes de tête, avec dignité, dans la direction du
bruit. Suivirent des discours moins charismatiques. Hanif Johnson, l’avocat
de Simba, fit une série de propositions – la salle du tribunal doit être pleine,
ceux qui dispensent la justice doivent savoir qu’on les observe ; on doit
manifester en permanence devant le palais de justice, et organiser un
système de rotation ; il faut réunir de l’argent. Chamcha murmura à Jumpy :
« Personne ne parle de ses agressions sexuelles du passé. » Jumpy haussa
les épaules. « Quelques-unes des femmes qu’il a agressées se trouvent ici.
Mishal par exemple, là-bas regarde dans le coin près de la scène. Mais ce
n’est ni le moment ni l’endroit. On pourrait qualifier la folie de Simba de
problème de famille. Ce que nous avons ici, c’est un problème avec
l’Homme. » En d’autres circonstances, Saladin aurait eu beaucoup de
choses à dire pour répondre à cette affirmation. – Il aurait objecté, au moins,
qu’on ne pouvait écarter aussi facilement son passé de violence alors qu’on
l’accusait de meurtre. – Et il n’aimait pas non plus l’utilisation de termes
américains comme « l’Homme », dans cette situation britannique très
différente, où il n’y avait pas d’histoire de l’esclavage ; cela ressemblait à
une tentative pour emprunter l’éclat d’autres luttes plus dangereuses, ce
qu’il ressentait également dans la décision des organisateurs de ponctuer les
discours avec des chants hautement significatifs comme We Shall
Overcome5 et même, nom de Dieu, Nkosi Sïkelel’ iAfrika 2. Comme si
toutes les causes étaient les mêmes, toutes les histoires interchangeables. –
Mais il n’en dit rien, car la tête commençait à lui tourner et ses sens
chaviraient, parce qu’il venait d’avoir, pour la première fois de sa vie, une
prémonition de sa mort.
— Hanif Johnson terminait son discours. Comme l’a écrit le Dr Simba, la
nouveauté pénétrera dans cette société par des actions collectives, et non
individuelles. Il cita ce que Chamcha reconnut comme une des phrases
préférée de Camus. Le passage du discours à l’action morale, disait Hanif,
porte un nom : devenir humain. – Et maintenant une jeune et jolie
Asiatique britannique, le nez légèrement-trop-gros et une voix vulgaire aux
accents de blues, se lançait dans une chanson de Bob Dylan, I Pity the Poor
Immigrant,

Je plains le pauvre immigré. Encore une note fausse et importée, ceci : en


vérité la chanson semblait un peu hostile à l’égard des immigrés, malgré
certains vers qui touchaient des cordes sensibles, sur les illusions de
l’immigré se brisant comme du verre, sur l’obligation dans laquelle il se
trouvait de « construire sa ville avec du sang ». Jumpy, qui avait tenté de
redéfinir en vers l’ancienne image raciste des fleuves de sang, apprécierait.
– Saladin éprouvait et pensait toutes ces choses comme de très loin. – Que
s’était-il passé ? Ceci : quand Jumpy Joshi indiqua la présence de Mishal
Sufyan à la Maison des Amis, Saladin Chamcha, en regardant dans sa
direction, vit une flamme brûlante au milieu de son front ; et, au même
moment, sentit le battement, et l’ombre glaciale, d’une paire d’ailes
gigantesques. – Il éprouva le genre de flou qu’on associe à une double
vision, en ayant l’impression de regarder dans deux mondes à la fois ; l’un
d’eux était la salle de réunion bien éclairée, inter-diction-de-fumer, mais
l’autre était le monde des fantômes, dans lequel Azraeel, l’ange
exterminateur, fonçait sur lui, et dans lequel des flammes menaçantes
pouvaient brûler sur le front d’une jeune fille. – Elle est la mort pour moi,
voilà ce que ça signifie, pensa Chamcha dans l’un de ces deux mondes,
tandis que dans l’autre il se disait de ne pas se comporter comme un
imbécile ; la salle était pleine de gens portant des badges tribaux ridicules,
devenus tellement à la mode dernièrement, des auréoles de néon vert, des
cornes de diable à la peinture fluorescente ; Mishal portait sans doute un
bijou en toc de l’ère spatiale. – Mais son autre moi revint à la charge, elle
t’est interdite, disait-il, tout ne nous est pas permis. Le monde est limité ;
nos espoirs font déborder le vase. – Et son cœur se mit de la partie,
badaboum, boumba dadaboum.
Maintenant il se trouvait dehors, Jumpy s’affairait autour de lui et Pamela
elle-même semblait s’inquiéter. « C’est moi qui ai le ballon, dit-elle avec un
reste d’affection bourrue. Qu’est-ce qui te prend de t’évanouir ? » Jumpy
insista : « Tu devrais venir à mon cours ; rester assis tranquillement, et je te
raccompagnerais après. » Mais Pamela voulait savoir s’il avait besoin d’un
médecin. Non, non, je vais aller avec Jumpy, tout se passera bien. Il
faisait une chaleur à crever dans la salle. Manque d’air. J’ai des
vêtements trop chauds. C’est idiot. Pas grave.

Il y avait un ancien cinéma à côté de la Maison des Amis, et il était adossé


contre une affiche collée au mur. Il s’agissait du film Méphisto, l’histoire
d’un acteur séduit par une collaboration avec le nazisme. Sur l’affiche,
l’acteur – interprété par la vedette allemande Klaus Maria Brandauer -était
habillée en Méphistophélès, le visage blanc, le corps couvert de noir, les
bras levés. Il y avait des vers de Faust au-dessus de sa tête :

— Qui es-tu alors ?

— Une part de ce pouvoir, qu’on ne comprend pas. Qui veut toujours le


Mal, et fait toujours le Bien.

Au centre sportif : il pouvait à peine s’obliger à regarder dans la direction


de Mishal. (Elle aussi avait quitté le meeting pour arriver à l’heure au
cours.) – Elle lui manifesta une attention particulière, tu es revenu, je parie
que c’est pour me voir, c’est gentil, pourtant il put à peine proférer un mot
et encore moins lui demander portais-tu quelque chose de lumineux au
milieu du, parce qu’elle ne portait plus rien, elle donnait des coups de pieds
et assouplissait son long corps, resplendissante dans son collant noir. –
Jusqu’au moment où, ressentant sa froideur, elle battit en retraite,
embarrassée et blessée.

« Notre autre vedette n’est pas venue aujourd’hui », dit Jumpy à Saladin
pendant une pause dans les exercices. Miss Alléluia Cone, celle qui a fait
l’ascension de l’Everest. Je voulais vous présenter. Elle connaît, je veux
dire, apparemment elle vit avec Gibreel. Gibreel Farishta, l’acteur, ton co-
rescapé de l’accident. »
Les choses se referment sur moi. Gibreel se rapprochait de lui, comme
l’Inde quand, s’étant séparée du protocontinent du Gondawanaland, elle
commença à flotter vers Laurasie. (Il reconnut d’un air absent que son esprit
produisait d’étranges associations.) Quand ils entreraient en collision, la
violence du choc ferait jaillir des Himalayas. – Qu’est-ce qu’une montagne
? Un obstacle ; une transcendance ; surtout, un effet.

« Où vas-tu ? lui cria Jumpy. Je pensais que j’allais te raccompagner. Ça


va ? »

Ça va. J’ai besoin de marcher, c’est tout.

« D’accord, mais seulement si tu en es sûr. »

Sûr. Va-t’en vite, sans croiser le regard attristé de Mishal.

… Dans la rue. Marche vite, sors de ce mauvais endroit, ce monde


souterrain. – Mon Dieu : pas d’issue. Voici une vitrine, une boutique où l’on
vend des instruments de musique, trompettes saxophones hautbois,
comment s’appelle-t-elle ? – Bons Vents, et dans la vitrine il y a un
prospectus mal imprimé. Il annonce le retour imminent de, c’est ça,
l’Archange Gibreel. Il revient pour sauver la terre. Marche. Marche vite.

… Appelle ce taxi. (Ses vêtements inspirent du respect au chauffeur.)


Montez monsieur est-ce que la radio vous dérange ? Un chercheur pris dans
ce détournement d’avion et qui a perdu la moitié de sa langue. Un
Américain. On lui a reconstitué, dit-il, avec de la chair prélevée sur son
derrière, pardonnez ma franchise. Ça ne me plairait pas beaucoup d’avoir
un morceau de fesse dans la bouche mais le pauvre bougre n’avait pas le
choix, n’est-ce pas ? Un type curieux. Il a de drôles d’idées.

A la radio, Eugene Dumsday parlait des chaînons manquants dans


l’histoire des fossiles, avec sa nouvelle langue de fesse. Le Diable a essayé
de me faire taire mais le Seigneur et les techniques de chirurgie
américaine ont eu le dessus. Ces chaînons manquants constituaient le
principal atout commercial des créationnistes : si la sélection naturelle était
vraie, où se trouvaient toutes les mutations dues au hasard et abandonnées
en route ? Où se trouvaient les enfants-monstres, les bébés difformes de
l’évolution ? Les fossiles restaient silencieux. Pas de chevaux à trois pattes.
Inutile de discuter avec ces vieux gâteux, dit le chauffeur. Je ne crois pas
en Dieu, moi-même. Inutile, reconnut une petite partie de Chamcha. Inutile
de dire que « l’histoire des fossiles » n’était pas un classeur parfaitement
rangé. Et que la théorie de l’évolution avait fait du chemin depuis Darwin.
On affirmait maintenant que les changements majeurs dans les espèces ne
s’étaient pas produits de façon aveugle et accidentelle comme on l’avait
envisagé au début mais par bonds radicaux. L’histoire de la vie n’était pas
un processus bafouillant – comme celui de la bourgeoisie très anglaise -
ainsi que le voulait la pensée victorienne, mais une chose violente faite de
transformations spectaculaires et accumulées : dans l’ancienne formulation,
plus une révolution qu’une évolution. – J’en ai assez entendu, dit le
chauffeur. Eugene Dumsday disparut de l’éther pour être remplacé par une
musique disco. Ave atque vale.

Ce jour-là, Saladin Chamcha comprit qu’il avait vécu dans un état de paix
factice, que le changement en lui était irréversible. Un nouveau monde
ténébreux s’était ouvert à lui (ou : en lui) quand il était tombé du ciel ; il
avait beau essayer de reconstituer assidûment son ancienne existence, il
voyait maintenant qu’il s’agissait de quelque chose qu’on ne pouvait
défaire. Il avait l’impression que, devant lui, une route arrivait à la croisée
des chemins, s’en allant à gauche et à droite. Il ferma les yeux, s’appuya au
dossier et choisit le chemin de gauche.
2
La température continua à monter ; et quand la vague de chaleur atteignit
son maximum, et y resta si longtemps que la ville tout entière, ses édifices,
ses voies fluviales et ses habitants, s’approchèrent dangereusement de leur
point d’ébullition, – alors Mr Billy Battuta et sa compagne Mimi
Mamoulian, récemment revenus dans la métropole après un séjour comme
hôtes du système pénitentiaire new-yorkais, annoncèrent leur « grand bal
des débutantes ». Les relations d’affaires new-yorkaises de Billy s’étaient
arrangées pour que son procès passe devant un juge bien disposé ; son
charme personnel avait persuadé toutes ses riches « cibles », à qui il avait
extorqué de généreuses sommes pour racheter son âme au Diable, (y
compris Mrs Struwelpeter), d’adresser au juge une requête en sa faveur,
dans laquelle les douairières exprimaient leur conviction que Mr Battuta
s’était sincèrement repenti, et demandaient, compte tenu de son engagement
à se consacrer dorénavant à une brillante carrière de chef d’entreprise, (dont
l’utilité sociale en termes de création de richesses et d’emplois, suggéraient-
elles, devait être prise en considération par la cour comme circonstance
atténuante), et de son autre engagement à entreprendre un traitement
psychiatrique pour l’aider à surmonter sa faiblesse envers les aventures
criminelles – que, l’honorable juge lui inflige une peine moins sévère
qu’une condamnation à la prison, « le but d’une telle incarcération, qui était
de l’empêcher de recommencer, serait plus sûrement atteint », selon
l’opinion de ces dames, « par un jugement plus chrétien ». Mimi,
considérée comme une subalterne aveuglée par l’amour, fut condamnée
avec sursis ; Billy fut expulsé avec une forte amende, mais même cela fut
considérablement adouci, parce que le juge accéda à la requête de l’avocat
de Billy qui souhaitait qu’on autorise son client à quitter volontairement le
pays sans avoir sur son passeport le stigmate d’un ordre d’expulsion, ce qui
aurait causé du tort à ses nombreux intérêts financiers. Vingt-quatre heures
après le jugement, Billy et Mimi, de retour à Londres, se payaient du bon
temps au Crockford, et envoyaient des cartons d’invitation très chic pour ce
qui s’annonçait comme la soirée de cette saison bizarrement caniculaire. Un
de ces cartons se fraya un chemin, avec l’aide de Mr S.S. Sisodia, jusque
chez Alléluia Cone et Gibreel Farishta ; un autre arriva, un peu tardivement,
à la tanière de Saladin Chamcha, glissé sous la porte par l’attentif Jumpy.
(Mimi avait téléphoné à Pamela pour l’inviter, ajoutant, avec sa franchise
habituelle : « Tu as une idée de l’endroit où se trouve ton fameux mari ? –
Ce à quoi Pamela répondit, avec une maladresse tout anglaise, oui, heu,
mais. En moins d’une demi-heure, ce qui était fort peu, Mimi lui tira les
vers du nez, et conclut triomphalement : « On dirait que ta vie s’améliore,
Pam. Amène les deux ; amène n’importe qui. Ça va être un vrai cirque. »

Le lieu choisi pour la fête était un autre de ces inexplicables triomphes de


Sisodia : il obtint l’immense plateau des studios Shepperton, apparemment
gratuitement, et les invités purent donc se divertir dans l’énorme
reconstitution du Londres dickensien qui s’y trouvait. Une adaptation
musicale du dernier roman du grand écrivain, rebaptisé Ami ! avec scénario
et livret du célèbre génie du théâtre musical, Mr Jeremy Bentham, avait
connu un succès fantastique dans le West End et à Broadway, malgré la
nature macabre de quelques-unes de ses scènes ; maintenant, évidemment,
Les Potes, comme on disait dans le métier, recevaient l’honneur d’une
production cinématographique à gros budget. « Les relations pupu
publiques, dit Sisodia à Gibreel au téléphone, pensent qu’un tel événement
cucu culturel, plein de vedettes popo populaires, sera excellent pour la caca
la campagne publicitaire. »

La grande nuit arriva : une nuit d’une chaleur épouvantable.

Shepperton ! – Pamela et Jumpy sont déjà là, portés par les ailes de la MG
de Pamela, quand Chamcha, ayant dédaigné leur compagnie, arrive dans
une des voitures mises à la disposition des invités, préférant pour une raison
quelconque, se faire conduire plutôt que de conduire. – Et quelqu’un
d’autre, aussi, – celui avec qui Saladin est tombé à terre, – est venu ; il
erre à l’intérieur. – Chamcha entre dans l’arène ; et est stupéfait. – On a
transformé – non, condensé, – Londres pour les impératifs du film. – Voici
la famille Stuquétoc de la rue Contreplaqué, des gens à la bonne odeur de
propre, installée de façon choquante à côté du quartier chic de Port-man
Square, et dans un coin sombre des Petitpois. – Pire encore : regardez le tas
d’ordures de Boffin’s Bower, théoriquement dans le voisinage d’Holloway,
et qui, dans cette métropole en raccourci, menace les appartements de
Fascination Emplumets d’Albany, au cœur même de la ville ! -Mais les
invités n’ont pas envie de grogner ; la ville recréée, même réorganisée, est à
vous couper le souffle ; en particulier dans cette partie de l’immense studio
où serpente le fleuve, avec ses brumes et le bateau du Père Hexam, la
Tamise à marée basse, coulant entre deux ponts, un de fer, un de pierre. –
Sur les quais pavés on entend les pas joyeux des invités ; et là résonnent des
pas tristes, brumeux, avec un bruit menaçant. Un brouillard à couper au
couteau, créé par la neige carbonique, s’élève sur le décor.

Les grands du monde, des mannequins, des vedettes de cinéma, des gros
bonnets des affaires, une brochette de membres de second plan de la famille
royale, des hommes politiques utiles et autres racailles, transpirent et se
mêlent dans ces rues de contrefaçon avec des quantités d’hommes et de
femmes aussi luisants de sueur que les « vrais » invités et aussi faux que la
ville : des figurants en costume d’époque, ainsi qu’une sélection des
comédiens principaux du film. Chamcha, qui prend conscience au moment
où il l’aperçoit que cette rencontre a été le seul but du voyage, -un fait qu’il
a réussi jusqu’ici à se cacher à lui-même, – voit Gibreel dans la foule de
plus en plus en délire.

Oui : là-bas, sur le pont de Londres, Celui Qui Est En

Pierre, sans aucun doute possible, Gibreel ! – et c’est sûrement son Alléluia
Cone, sa Reine des Glaces ! – Quelle expression distante, comme il penche
sur la gauche ; et comme elle semble folle de lui – comme tout le monde
l’adore : parce qu’il est avec les plus grands de la soirée, Battuta à sa
gauche, Sisodia à droite d’Allie, et tout autour une foule de visages qu’on
reconnaîtrait du Pérou à Tombouctou ! – Chamcha lutte contre la foule, qui
devient de plus en plus dense en s’approchant du pont ; – mais il est décidé
-Gibreel, il veut atteindre Gibreel ! – quand, sur un claquement de
cymbales, éclate une musique violente, un des airs immortels de Mr
Bentham, un air à bisser, et la foule s’écarte comme la mer Rouge devant
les enfants d’Israël. -Chamcha, perdant l’équilibre, recule, est écrasé par la
foule qui s’ouvre contre une fausse construction à colombages -quoi d’autre
? – Le Magasin d’Antiquités ; et, pour se mettre à l’abri, il entre, tandis
qu’une foule énorme de femmes plantureuses en charlottes et chemisiers de
dentelle, accompagnées par une surabondance de gentlemen en chapeau
haut-de-forme, s’amusent bruyamment sur les quais, en chantant aussi fort
qu’ils le peuvent.
Quel genre de type est notre Ami Commun ?

Quelles sont ses intentions ?

Est-ce quelqu’un sur qui l’on peut compter ?

etc. etc. etc.

« C’est drôle, dit une voix de femme derrière lui, mais quand on jouait le
spectacle au Théâtre C., il y a eu une épidémie de lubricité dans la
distribution ; je n’ai jamais vu quelque chose de semblable. Les gens
rataient leurs entrées parce qu’ils baisaient en coulisse. »

Il remarque que celle qui parle est jeune, petite, rondelette, pas laide du
tout, moite à cause de la chaleur, rouge à cause du vin, et manifestement en
proie à la même fièvre libidineuse que celle dont elle parle. – Il y a peu de
lumière dans la « pièce », mais il aperçoit une étincelle dans ses yeux. «
Nous avons le temps, dit-elle du ton le plus naturel. Quand ils auront fini, il
y aura le solo de Mr Petitpois. » Puis, parodiant avec habileté la posture de
l’agent d’assurances maritimes, elle se lance dans sa propre version des
numéros musicaux de Petitpois.

Copieuse est Notre Langue,

Bien Difficile pour les Etrangers ;

Privilégiée est Notre Nation,

Bénie, et à l’Abri des Dangers.

Maintenant, dans un chant parlé rex-harrisonien, elle s’adresse à un


Étranger invisible. « Et que Pensez-Vous De Londres ? – “Aynormayment
riche ?” – Nous disons, Enor-mously. Nos adverbes Anglais ne se terminent
Pas en Ment.

— Et Trouvez-Vous, Monsieur, Beaucoup de Preuves de notre Personnalité


Britannique dans les Rues de la Métropole du Monde, London, Londres,
London ? – Je dirais, ajoute-t-elle, toujours à la manière de Petitpois, qu’il y
a chez l’Anglais une combinaison de qualités, une modestie, une
indépendance, une responsabilité, en repos, qu’on chercherait en vain parmi
les Nations de la Terre. »

Tout en disant ces répliques, la créature s’est approchée de Chamcha ; –


tout en déboutonnant son chemisier ; – et lui, mangouste devant son cobra,
reste là, pétrifié ; tandis qu’elle, exhibant – un sein droit bien fait, et le lui
offrant, lui fait remarquer qu’elle y a dessiné – tel un acte de fierté civique,

— rien de moins que le plan de Londres, au feutre rouge, avec le fleuve en


bleu. La métropole le réclame ; – mais lui, poussant un cri absolument
dickensien, sort en jouant des coudes du Magasin d’Antiquités, dans la folie
de la rue.

Gibreel regarde droit vers lui, du haut du pont de Londres ; leurs regards –
ou c’est ce que croit Chamcha – se rencontrent. Oui : Gibreel lève et agite
un bras peu enthousiaste.

Ce qui suit est une tragédie. – Ou du moins l’écho d’une tragédie,


l’original étant inaccessible à l’homme et à la femme modernes, ou c’est ce
qu’on dit. – Une comédie burlesque pour notre époque décadente et
imitative, dans laquelle des clowns rejouent ce qu’ont d’abord accompli des
héros et des rois. – Bon, alors, très bien. – La question qu’on pose reste
toujours aussi vaste : c’est-à-dire la nature du mal, comment il naît,
pourquoi il grandit, comment il s’empare de l’âme humaine aux multiples
facettes. Ou disons : l’énigme de Iago.

Il n’est pas rare que des exégètes de la littérature théâtrale, vaincus par le
personnage, attribuent ses actes à la « malignité gratuite ». Le mal est le mal
et fera le mal, c’est tout ; le poison du serpent est sa définition même. – Eh
bien, de tels haussements d’épaules ne feront pas l’affaire ici. Mon
Chamcha n’est peut-être pas un Vieillard de Venise, mon Allie une
Desdémone étouffée, Farishta n’est peut-être pas à la hauteur du Maure,
mais au moins, ils seront revêtus des explications que permettra ma
compréhension. – Et alors, maintenant, Gibreel salue de la main ; Chamcha
s’approche ; le rideau se lève sur une scène qui s’assombrit.
Observons tout d’abord comment ce Saladin est isolé ; sa seule compagne
volontaire est une inconnue ivre au sein cadastré, il se débat seul dans cette
foule qui s’ouvre et dans laquelle chacun semble être (et n’est pas) l’ami
des autres ; -tandis que, sur le pont de Londres, harcelé par ses admirateurs,
au centre même de la foule, se tient Farishta ;

et, ensuite, apprécions l’effet produit sur Chamcha, qui aimait


l’Angleterre sous la forme de sa femme anglaise perdue, de la présence
dorée, pâle et glaciale d’Alléluia Cone à côté de Farishta ; il attrape un verre
sur le plateau d’un serveur qui passe, avale vite le vin, en prend un autre ; et
semble voir, dans la lointaine Allie, l’immensité de sa perte ;

et de bien d’autres façons également, Gibreel devient vite la somme des


échecs de Saladin ; – là-bas, avec lui, en ce moment même, il y a une autre
traîtresse, un mouton habillé en agnelle, la cinquantaine passée et battant
des cils comme une fille de dix-huit ans, il y a l’agent de Chamcha, la
redoutable Charlie Sellers : – lui tu ne le comparerais pas à un vampire de
Transylvanie, n’est-ce pas Charlie, s’écrie en lui-même l’observateur en
colère ; – et il attrape un autre verre ; – et voit, au fond, son propre
anonymat, la célébrité aussi grande de l’autre, et l’énorme injustice de cette
division ;

en particulier – se dit-il amèrement – parce que Gibreel, le conquérant de


Londres, ne peut voir aucune valeur dans le monde qui tombe en ce
moment à ses pieds ! – ce salaud se moque toujours de l’endroit, Londres,
Vilayet, les Anglais, Spoono, quelle bande de poissons froids, je te jure ; –
Chamcha, en s’avançant inexorablement vers lui à travers la foule, croit
voir, maintenant, le même ricanement moqueur sur le visage de Farishta, ce
mépris d’un Petitpois inversé, pour qui tout ce qui est anglais mérite
dérision et non éloges ; – Ô Dieu, quelle cruauté, que lui, Saladin, dont le
but et la croisade consistaient à faire cette ville sienne, soit obligé de la voir
s’agenouiller devant son rival dédaigneux ! – alors ceci aussi : Chamcha
désire être à la place de Farishta tandis que sa propre place n’a strictement
aucun intérêt pour Gibreel.

Qu’est-ce qui est impardonnable ?


Chamcha, contemplant le visage de Farishta pour la première fois depuis
leur séparation tumutueuse dans l’entrée de Rosa Diamond, voyant le vide
étrange dans les yeux de l’autre, se souvient avec une force irrésistible du
vide précédent, Gibreel debout dans l’escalier, ne bougeant pas le petit
doigt, tandis que lui, Chamcha, corné et captif, était embarqué dans la nuit ;
et sent le retour de la haine, sent qu’elle le remplit de la tête aux pieds de
bile fraîche et verte, ne t’occupe pas des excuses, crie-t-elle, au diable les
circonstances atténuantes et ce-qu’il-aurait-pu-faire ; on ne pardonne pas
l’impardonnable. On ne peut juger la lésion intérieure d’après la taille du
trou.

Alors : Gibreel Farishta, jugé par Chamcha, passe un plus mauvais quart
d’heure que Mimi et Billy à New York, et il est reconnu coupable, à
perpétuité, de la Chose Inexcusable. De laquelle ce qui suit, suit. – Mais on
peut se permettre de s’interroger sur la nature véritable de cette offense
Ultime et Inexpliable. – Cela est-il, cela peut-il être, simplement son silence
dans l’escalier de Rosa Diamond ? – Ou y a-t-il des ressentiments plus
profonds, des griefs pour lesquels cette soi-disant Cause Première n’est, en
vérité, qu’un substitut, un masque ? – Car ne sont-ils pas des frères
ennemis, ces deux-là, chacun étant l’ombre de l’autre ? – l’un cherchant à
se transformer dans l’étranger qu’il admire, l’autre préférant avec mépris
transformer les autres ; l’un misérable, qui semble toujours puni pour des
crimes qu’il n’a pas commis, l’autre, considéré comme angélique par
chacun et par tous, le genre d’homme qui s’en tire toujours. – On peut
décrire

Chamcha comme quelque chose moins grand que nature ; mais le bruyant et
vulgaire Gibreel est, sans problème, plus grand que nature, une disparité qui
peut facilement inspirer des désirs néo-procustéens à Chamcha : s’étirer lui-
même en réduisant Farishta à la taille voulue. Qu’est-ce qui est
impardonnable ?

Quoi d’autre que la nudité tremblante d’être entièrement connu par une
personne à qui on ne peut pas se fier ? – Et Gibreel n’a-t-il pas vu Chamcha
dans des circonstances -détournement, chute, arrestation – où se révélaient
totalement les secrets du moi ?
Bon, alors. – On s’approche ? Pourrait-on même dire qu’il s’agit de deux
genres de moi fondamentalement différents ? Ne pourrait-on pas accepter
que Gibreel, malgré son nom de scène et ses apparitions ; et en dépit des
slogans sur la renaissance, les nouveaux départs, les métamorphoses ; – a
voulu rester, en grande partie, continu -c’est-à-dire réuni à, et venant de,
son passé ; – qu’il n’a choisi ni la maladie presque fatale ni la chute
transformatrice ; qu’en vérité il craint pardessus tout les états de
changement dans lesquels ses rêves s’infiltrent et envahissent son moi
éveillé, faisant de lui ce Gibreel angélique qu’il n’a absolument pas envie
d’être ; -ainsi il reste un moi que, pour nos besoins actuels, nous pouvons
décrire comme « vrai »… tandis que Saladin Chamcha est une créature de
discontinuités choisies, une réinvention volontaire ; sa révolte préférée
contre l’histoire le rend, dans la langue que nous avons choisie, « faux » ?
Et ne pourrait-on pas dire que c’est cette fausseté du moi qui, chez
Chamcha, permet une fausseté bien pire et bien plus profonde – appelons
cela « le mal » – et que c’est la vérité, la porte, que sa chute lui a ouverte ?
– Tandis que, pour rester dans la logique de notre terminologie, nous
pouvons considérer Gibreel comme « bon » grâce à son désir de rester,
malgré toutes les vicissitudes, fondamentalement, un homme non traduit.

— Mais, et deux fois mais : ceci a l’air dangereux, n’est-ce pas, comme
un sophisme intentionnaliste ? – De telles distinctions, fondées comme il se
doit sur une idée du moi (idéalement) homogène, non hybride, « pur », une
notion totalement illusoire ! – ne peut pas, ne doit pas, suffire. Non ! Disons
plutôt une chose encore plus difficile : que le mal n’est peut-être pas aussi
près de la surface qu’on aimerait le croire. – Qu’en fait, nous tombons
naturellement vers lui, c’est-à-dire pas contre notre nature. Et que Saladin
Chamcha voulait détruire Gibreel Farishta parce que, en fin de compte,
c’était très facile à faire ; le véritable attrait du mal étant la facilité
séduisante avec laquelle on peut s’élancer sur sa route. (Et, disons-le pour
conclure, l’impossibilité finale d’un retour.)

Cependant, Saladin Chamcha, s’en tient à quelque chose de plus simple. «


Ce fut sa trahison chez Rosa Diamond ; son silence, rien d’autre. »

Il pose le pied sur le pont de Londres factice. Tout près d’un stand de
marionnettes à rayures rouges et blanches, Mr Punch – donnant un coup à
Judy – l’interpelle : C’est comme ça qu’il faut faire ! Ensuite, Gibreel lui
aussi le salue, l’enthousiasme de ses paroles est démenti par l’épuisement
incongru de sa voix : « Spoono, c’est toi. Vieux diable. Te voilà, grandeur
nature. Viens ici, Salad baba, mon vieux. »

Ce qui arriva :

Au moment où Saladin Chamcha fut assez près d’Allie Cone pour être
paralysé, et quelque peu refroidi, par ses yeux, il sentit son animosité
renaissante à l’égard de Gibreel s’étendre à elle, avec son regard va-te-faire-
voir réfrigérant, son air de connaître intimement le grand mystère secret de
l’univers ; ainsi que ce dont il penserait par la suite que c’était un désert,
une chose dure et désolée, antisociale, indépendante, une essence. Pourquoi
cela l’agaça-t-il tellement ? Pourquoi, avant même qu’elle ouvre la bouche,
l’avait-il classée dans le camp de l’ennemi ?

Peut-être parce qu’il la désirait ; et désirait encore plus ce qu’il considérait


comme sa certitude intérieure ; puisque cela lui manquait, il en avait envie,
et cherchait même à porter atteinte à ce qu’il enviait. Si l’amour est le désir
de ressembler à (et même de devenir) l’objet aimé, puis haï, alors il faut
dire que la haine peut être engendrée par la même ambition, qui ne peut être
satisfaite.

Ce qui arriva : Chamcha inventa une Allie, et devint l’adversaire de sa


fiction… il ne manifesta rien. Il sourit, serra les mains, était enchanté de la
rencontrer ; et pril Gibreel dans ses bras. Je le suis pour atteindre mon but,
Allie, ne soupçonnant rien, s’excusa. Ils devaient avoii beaucoup de choses
à se raconter, dit-elle ; elle promit de revenir vite et s’en alla ; elle partit,
comme elle le disait, en exploration. Il remarqua qu’elle boitillait pendant
quelques pas ; puis elle marqua une pause, et s’éloigna à grandes
enjambées. La douleur faisait partie des choses qu’il ignorait à son sujet.

Sans savoir que le Gibreel debout à ses côtés, l’œil lointain et saluant
superficiellement, étant sous haute surveillance médicale ; – ou qu’il était
obligé de prendre, quotidiennement, certains médicaments qui lui
engourdissaient les sens, à cause d’une possibilité très réelle de rechute
dans cette maladie qui n’était plus anonyme, c’est-à-dire la schizophrénie
paranoïaque ; – ou que, sur l’insistance intransigeante d’Allie, on l’avait
tenu longtemps à l’écart du monde du cinéma dont elle commençait à se
méfier fortement, depuis la dernière crise de Gibreel ; – ou qu’elle s’était
violemment opposée à leur présence à la soirée Battuta-Mamoulian,
n’acceptant qu’après une scène terrible au cours de laquelle Gibreel avait
hurlé qu’on ne le retiendrait plus prisonnier, et qu’il était déterminé à faire
un effort particulier pour réintégrer sa « vraie vie » ; ou que la tâche
consistant à soigner un amant perturbé, capable de voir dans le réfrigérateur
de petits esprits accrochés la tête en bas comme des chauves-souris, avait
rongé Allie comme une chemise usée jusqu’à la trame, en l’obligeant à tenir
les rôles d’infirmière, de bouc émissaire et de béquille – la forçant, en
somme, à agir contre sa propre nature complexe et troublée ; – sans savoir
rien de tout cela, ne comprenant pas que le Gibreel qu’il regardait, et croyait
voir, Gibreel l’incarnation de toute la bonne fortune dont Chamcha, hanté
par les Furies, manquait manifestement, était autant une création de son
imagination et une fiction que l’Allie inventée-détestée, cette blonde
ravageuse classique ou femme fatale invoquée par son imagination
envieuse, tourmentée et orestienne, – Saladin dans son ignorance trouva
néanmoins, par le plus grand des hasards, la faille dans l’armure
(reconnaissons-le, quelque peu chimérique) de Gibreel, et comprit comment
son Autre haï pouvait être rapidement vaincu.

La question banale de Gibreel lui en donna l’occasion. Limité par les


sédatifs à de petits bavardages, il demanda vaguement : « Et, dis-moi,
comment va la petite dame ? » Sur ce, Chamcha, la langue déliée par
l’alcool, cria : « Comment ? En cloque. Enceinte. Grosse de ce putain
d’enfant. » Gibreel endormi ne fut pas sensible à la violence de la réponse,
il sourit l’air absent et posa le bras sur les épaules de Saladin. « Shabash,
mubarak, dit-il en offrant ses félicitations. Spoono ! Du travail rapide.

— Félicite son amant, enragea Saladin. Mon vieil ami, Jumpy Joshy. Ça,
je le reconnais, c’est un homme. Il paraît que les femmes en sont folles.
Dieu seul sait pourquoi. Elles veulent des putains d’enfants de lui et elles ne
lui demandent même pas la permission.

— Qui par exemple ? » cria Gibreel, faisant se retourner des têtes, et


Chamcha recula surpris. « Qui ? Qui ? Qui ? » pépiait-il, ce qui déclencha
des ricanements ivres. Saladin Chamcha rit lui aussi : mais sans plaisir. « Je
vais te dire qui, par exemple. Ma femme par exemple. Ce n’est pas une
dame, monsieur Farishta, Gibreel. Pamela, mon épouse non-dame. »

A ce moment précis, par un coup de hasard – alors que Saladin éméché


ignorait totalement l’effet de ses paroles sur Gibreel – pour qui les deux
images se réunirent de façon explosive, la première étant son souvenir
soudain de Rekha Merchant sur un tapis volant le prévenant du vœu secret
d’Allie d’avoir un enfant sans en informer le père, qui demande à la graine
la permission de la planter, et la seconde image étant la vision du corps du
professeur d’arts martiaux uni, jambes en l’air, dans l’acte de chair avec la
même Miss Alléluia Cone –, la silhouette de Jumpy Joshi traversait quelque
peu agitée « le Pont de Southwark » -cherchant, en fait, Pamela, dont il
avait été séparé par le mouvement de la foule dickensienne et chantante qui
avait repoussé Saladin vers les seins métropolitains de la jeune femme dans
le Magasin d’Antiquités. « Quand on parle du diable, dit Saladin en tendant
le doigt, on en voit la queue. » Il se retourna vers Gibreel : mais Gibreel
était parti.

Allie Cone revint, en colère, affolée. « Où est-il ? Doux Jésus ! Je ne peux


pas le laisser pendant une putain de seconde ? Vous ne pouviez pas garder
vos cons d’yeux sur lui ?

— Pourquoi, que se passe-t-il ? » Mais Allie avait déjà plongé dans la


foule, et quand Chamcha vit Gibreel traverser « le Pont de Southwark »,
elle ne pouvait plus l’entendre.

— Et voici Pamela, qui demandait : « As-tu vu Jumpy ? » Et il tendit le


doigt. « Par là », et elle aussi disparut sans dire un mot ; et maintenant on
voyait Jumpy traverser « le Pont de Southwark » dans l’autre sens, ses
cheveux bouclés plus fous que jamais, ses épaules en porte-manteau portant
le manteau qu’il avait refusé d’enlever, les yeux fureteurs, le pouce
plongeant vers sa bouche ; – et, un peu plus tard, Gibreel se dirigeait sur ce
simulacre du pont Qui Est En Fer, dans la même direction que Jumpy.

En somme, les événements commençaient à friser le burlesque ; mais


quand, quelques minutes plus tard, l’acteur jouant le rôle de « Gaffer
Hexam », qui surveillait cette portion de Tamise dickensienne à la recherche
de cadavres flottants, pour les soulager de leurs objets de valeur avant de les
donner à la police, – descendit rapidement en ramant le fleuve du studio
avec ses cheveux en désordre grisonnants et hérissés comme l’exigeait le
rôle, la farce se termina immédiatement ; car ici, dans ce bateau de
mauvaise réputation gisait le corps inanimé de Jumpy Joshi dans son
manteau imbibé d’eau. « Assommé », cria le batelier, montrant l’énorme
bosse à l’arrière du crâne de Jumpy, « et étant tombé dans l’eau évanoui,
c’est un miracle qu’il ne se soit pas noyé ».

Une semaine plus tard, en réponse à un coup de téléphone passionné


d’Allie Cone qui avait retrouvé sa trace par Sisodia, Battuta et finalement
Mimi, et qui semblait avoir pas mal dégelé, Saladin Chamcha se retrouva
sur le siège avant d’un break Citroën couleur argent de trois ans que la
future Alicja Boniek avait offert à sa fille avant de partir pour un séjour
prolongé en Californie. Allie l’avait retrouvé à la gare de Carlisle, lui
renouvelant ses excuses téléphoniques – « Je n’avais pas le droit de vous
parler comme ça ; vous ne saviez rien, je veux dire, au sujet de son, eh bien,
heureusement personne n’a été témoin de l’agression, et tout le monde s’est
tu, mais ce pauvre homme, un coup de rame derrière la tête, c’est désolant ;
venons-en au fait, des amis qui sont partis nous ont laissé leur maison dans
le nord, j’ai pensé qu’il valait mieux s’éloigner des êtres humains, et, eh
bien, il vous demande ; vous pouvez vraiment l’aider, je crois, et pour être
franche, j’ai besoin d’aide moi-même », qui laissèrent Saladin peu informé
mais dévoré de curiosité – et maintenant l’Écosse fuyait derrière les vitres
de la Citroën à une vitesse inquiétante : on voyait le Mur d’Hadrien, l’abri
des amants de Gretna Green, et l’intérieur vers les Southern Uplands ;
Ecclefechan, Lockerbie, Beattock, Elvanfoot. Chamcha avait tendance à
considérer les lieux non urbains comme le fin fond de l’espace
interstellaire, et les voyages qu’on pouvait y faire aussi périlleux : car
tomber en panne dans un tel vide signifiait qu’on mourrait seul et
abandonné. Il avait remarqué avec inquiétude qu’un des phares était cassé,
que la jauge d’essence était dans le rouge (il découvrit qu’elle était cassée,
elle aussi), que la nuit tombait, et qu’Allie conduisait sur la A74 comme sur
le circuit de Silverstone un jour de grand soleil. « Il ne peut pas aller loin
sans moyen de transport, mais on ne sait jamais, expliqua-t-elle,
mécontente. Il y a trois jours, il a volé les clefs de la voiture et on l’a
retrouvé sur une bretelle de l’autoroute M6, dans le sens inverse, déclamant
sur la damnation. Préparez-vous à la vengeance du Seigneur, a-t-il dit aux
flics, car j’appellerai bientôt mon lieutenant, Azraeel. Ils ont tout noté
dans leur petit calepin. » Chamcha, le cœur encore rempli d’un désir de
vengeance, feignit la compassion et l’étonne-ment. « Et Jumpy ? »
demanda-t-il. Allie lâcha le volant et tendit les mains dans un geste de
résignation, tandis que la voiture tanguait de façon terrifiante sur la route
sinueuse. « Les médecins disent que sa jalousie possessive pourrait
appartenir à la même chose ; en tout cas, elle peut déclencher sa folie,
comme un détonateur. »

Elle était heureuse d’avoir l’occasion de parler ; et Chamcha lui prêtait


une oreille attentive. Si elle lui faisait confiance, c’était parce que Gibreel
en faisait autant ; il n’avait pas l’intention de détruire cette confiance. Une
fois il m’a trahi ; maintenant, je vais le laisser se fier à moi, pendant un
certain temps. C’était un marionnettiste débutant ; il fallait étudier les
ficelles, pour découvrir comment les choses étaient liées… Allie dit : « Je
ne peux pas m’en empêcher. D’une façon incompréhensible je me sens
coupable à son égard. Notre vie ensemble ne marche pas et c’est de ma
faute. Ça énerve ma mère quand je parle comme ça. » Alicja, prête à
prendre l’avion pour l’ouest, gronda sa fille à l’aéroport. « Je ne comprends
pas d’où tu tires ces idées », cria-t-elle parmi les gens à sacs à dos, à
serviettes et parmi les mamans asiatiques en larmes. « On pourrait dire aussi
que la vie de ton père ne s’est pas passée comme prévu. Mais doit-on pour
autant l’accuser des camps ? Étudie l’histoire, Alléluia. Dans ce siècle,
l’histoire a cessé de faire attention aux anciennes orientations
psychologiques de la réalité. Jé veux dire, de nos jours, ce n’est plus le
caractère qui définit la destinée. Le destin c’est l’économie. Le destin c’est
l’idéologie. Le destin ce sont les bombes. Est-ce qu’une famine, une
chambre à gaz, une grenade s’occupent de la façon dont tu mènes ta vie ?
Une crise arrive, la mort arrive, et ton moi individuel et pathétique n’a rien
à y voir, il ne fait qu’en subir les effets. Ton Gibreel : c’est peut-être sous
cette forme que tu rencontres l’histoire. » Sans prévenir, elle avait
recommencé à s’habiller dans le grand style que préférait Otto Cone, et
s’exprimait maintenant, semblait-il de la façon qui convenait aux grandes
capelines noires et aux tailleurs à dentelles. « Amuse-toi bien en Californie,
maman », dit Allie acerbe. « Une de nous est heureuse, dit Alicja. Pourquoi
pas moi ? » et avant que sa fille ait pu répondre, elle se précipita vers la
porte réservée aux passagers, brandissant son passeport, sa carte
d’embarquement, son billet, et se dirigea vers les bouteilles détaxées
d’Opium et de gin Gordon vendues sous une enseigne lumineuse qui disait
DITES BONJOUR AUX BONNES AFFAIRES.

Dans les derniers rayons du jour, la route contourna des collines sans
arbres et couvertes de bruyère. Il y avait longtemps, dans un autre pays, un
autre crépuscule, Chamcha avait contourné d’autres collines et était arrivé
devant les vestiges de Persépolis. Mais, maintenant, il se dirigeait vers une
ruine humaine ; non pas comme un admirateur, mais peut-être même (parce
que la décision de faire le mal n’est jamais prise jusqu’à l’instant même de
l’acte ; on a toujours la possibilité de se retirer) comme un vandale. Pour
griffonner son nom dans la chair de Gibreel : Saladin ait venu issi. «
Pourquoi rester avec lui ? » demanda-t-il à Allie, et à son grand étonnement
elle rougit. « Pourquoi ne vous épargnez-vous pas cette douleur ?

— Je ne vous connais pas du tout », commença-t-elle, puis elle s’arrêta et


fit un choix. « Je ne suis pas fière de la réponse, mais c’est la vérité, dit-elle.
C’est le sexe. C’est incroyable ensemble, parfait, je n’ai jamais rien connu
de pareil. Des amants de rêve. Il semble tout simplement, savoir. Me
connaître. » Elle se tut ; la nuit cachait son visage. L’amertume de Chamcha
jaillit de nouveau. Des amants de rêve l’entouraient ; lui, sans rêves, ne
pouvait qu’observer. Il grinça les dents de colère ; et se mordit la langue,
sans l’avoir fait exprès.

Gibreel et Allie s’étaient réfugiés à Durisdeer, un village si petit qu’il n’y


avait même pas de café, et ils habitaient un temple protestant désaffecté,
converti – ce terme presque religieux sembla bizarre à Chamcha – par un
architecte, ami d’Allie, qui avait fait fortune en métamorphosant ainsi le
sacré en profane. Saladin trouva l’endroit lugubre malgré les murs blancs, la
lumière tamisée et les moquettes à long poil. Il y avait des pierres tombales
dans le jardin. Chamcha se dit que ce n’était pas ce qu’il aurait choisi en
premier comme retraite pour un homme souffrant de l’illusion paranoïaque
de se croire le chef des archanges de Dieu. Le temple se tenait un peu à
l’écart de la douzaine d’autres maisons construites de pierres et de tuiles qui
composaient la communauté : isolé même dans cet isolement. Gibreel
attendait à la porte, une ombre devant l’entrée éclairée, quand la voiture
arriva. « Vous voilà, cria-t-il. C’est trop beau. Bienvenue en prison ! »
Les médicaments rendaient Gibreel maladroit. Alors qu’ils étaient assis
autour de la table de cuisine en pin sous la lampe à rhéostat monte-et-baisse
adaptée au décor, il renversa deux fois sa tasse de café (il montrait
ostensiblement qu’il ne buvait plus ; Allie versa deux grands scotch pour
tenir compagnie à Chamcha), il jura et trébucha dans la cuisine à la
recherche de torchons en papier pour essuyer. « Quand j’en ai marre d’être
comme ça, je réduis les doses sans rien lui dire, confessa-t-il. Et la merde
recommence. Je te jure, Spoono, je ne supporte pas la putain d’idée que ça
ne va jamais s’arrêter, que je n’ai le choix qu’entre les médicaments et la
bête dans la tête. Je ne le supporte vraiment pas.

Je te jure, vieux, si je pensais que c’était ça, alors, chef, je ne sais pas, je, je
ne sais pas quoi.

— Ta gueule », dit doucement Allie. Mais il hurla : « Spoono, je l’ai


même frappée, tu te rends compte ? Putain d’enfer. Un jour j’ai cru que
c’était une espèce de démon rakshasa et je lui suis rentré dedans. Est-ce que
tu connais la force, la force de la folie ?

— Heureusement pour moi, j’ai suivi – ouille – les cours d’auto-défense.


» Allie sourit. « Il exagère pour sauver la face. A vrai dire c’est lui qui s’est
écrasé la tête par terre » -« Juste ici », reconnut Gibreel honteux. Le sol de
la cuisine était recouvert de grandes dalles. « Ça fait mal », hasarda
Chamcha. « Tu l’as dit, rugit Gibreel, curieusement gai à présent. Assommé
net. »

L’intérieur du temple avait été divisé en deux parties, un salon sur deux
niveaux (dans le jargon de l’argent immobilier un « double volume » –
l’ancienne salle du culte – et une moitié plus conventionnelle, avec en bas
une cuisine et une buanderie et en haut des chambres et une salle de bains.
Incapable de dormir sans savoir pourquoi, à minuit, Chamcha errait dans la
grande (et froide : la vague de chaleur continuait peut-être dans le sud de
l’Angleterre, mais ici il n’y avait la moindre ride, et le climat restait
automnal et frais) salle de séjour et parmi les voix fantomatiques des
pasteurs morts tandis que Gibreel et Allie faisaient bruyamment l’amour.
Comme Pamela. Il essaya de penser à Mishal, à Zeeny Vakil, mais ça ne
marcha pas. Il s’enfonça les doigts dans les oreilles, luttant contre les effets
sonores de la copulation de Farishta et d’Alléluia Cone.
Il se dit que, depuis le début, leur union était à haut risque : tout d’abord,
l’abandon dramatique de la carrière de Gibreel qui avait traversé la terre
précipitamment, et maintenant la détermination inflexible d’Allie d’aller
jusqu’au bout, de vaincre en lui cette divinité angélique et folle et de
restaurer l’humanité qu’elle aimait. Pas de compromis pour eux ; ils
risquaient tout. Tandis que lui, Saladin, se (Usait content de vivre sous le
même toit que sa femme et son petit amant. Quelle était la meilleure façon ?
Il se souvint que le capitaine Achab s’était noyé ; et le plus souple, Ishmael,
avait survécu.

Le lendemain matin, Gibreel proposa l’ascension du « sommet » local.


Mais Allie refusa, pourtant Chamcha se rendait parfaitement compte que
son retour à la campagne la faisait rayonner de joie. « Putain de nénette aux
pieds plats, jura Gibreel affectueusement. Allons, Salad. Nous, les foutus
citadins, on va lui montrer, à cette championne qui a conquis l’Everest,
comment on grimpe. Quelle connerie de vie à l’envers, vieux. C’est nous
qui escaladons les montagnes pendant qu’elle reste là, à passer des coups de
fil pour ses affaires. » Les pensées de Saladin se précipitaient : à présent, il
comprenait l’étrange boitillement aux studios Shepperton ; il comprenait
aussi que ce refuge isolé ne pouvait être que temporaire – qu’Allie, en
venant ici, sacrifiait sa propre vie, et ne pourrait pas continuer indéfiniment.
Que devait-il faire ? Quelque chose ? Rien ? – S’il y avait une revanche à
prendre, quand et comment ? « Enfile ces bottes, lui ordonna Gibreel. Tu
crois que la pluie va t’attendre toute la journée ? »

Elle n’attendit pas. Au moment où ils atteignaient le tumulus de pierres


du sommet que Gibreel avait choisi d’escalader, ils furent enveloppés par
une petite pluie fine.

« Jolie vue, hein ? dit Gibreel haletant. Regarde : elle est là, en bas, trônant
comme le Grand Panjandrum. » Il indiqua le temple. Chamcha, le cœur
battant, se sentait bête. Il devait avoir l’air de quelqu’un qui souffre d’un
problème de cœur. Mais où était la gloire de mourir d’une crise cardiaque
sur ce sommet de rien, pour rien, sous la pluie ? Puis Gibreel sortit ses
jumelles et commença à observer la vallée. On pouvait à peine voir des
silhouettes qui bougeaient – deux ou trois hommes et des chiens, quelques
moutons, pas plus. Gibreel suivit les hommes à la jumelle. « Maintenant
que nous sommes seuls, dit-il brusquement, je peux te donner la vraie
raison pour laquelle nous sommes venus dans ce r putain de trou. C’est à
cause d’elle. Oui, oui ; ne te laisse pas ’ prendre par mon numéro ! C’est sa
putain de beauté. Les hommes, Spoono ; ils la poursuivent comme des
putains de mouches, je te jure ! Je les vois bavants et voraces. Ce n’est pas
juste. C’est quelqu’un de très secret, la personne la plus secrète du monde.
Nous devons la protéger de leur luxure. »

Ce discours prit Saladin à l’improviste. Pauvre bougre, pensa-t-il, tu perds


la boule à la vitesse grand Y. Et, juste après, une deuxième phrase apparut
dans sa tête comme par magie : Ne crois pas que ça signifie que je vais te
laisser aller.

Sur le chemin du retour vers la gare de Carlisle, Chamcha parla de la


dépopulation des campagnes. « Il n’y a pas de travail, dit Allie. Alors c’est
vide. Gibreel dit qu’il ne peut pas s’habituer à l’idée que tout cet espace
signifie la pauvreté : il dit que ça ressemble à l’abondance après les foules
indiennes. – Et ton travail ? demanda Chamcha. Qu’est-ce qu’il se passe ? »
Elle lui sourit, sa façade de vierge des glaces avait disparu depuis
longtemps. « Tu es gentil de me le demander. Je n’arrête pas de me dire, un
jour ma vie sera au milieu, à la première place. Ou, eh bien, même s’il me
semble difficile d’utiliser la première personne du pluriel : notre vie. C’est
mieux, non ?

— Ne te laisse pas couper du monde, lui conseilla Saladin. De Jumpy, de


vos mondes, n’importe. » C’est à ce moment qu’on peut dire que sa
campagne démarra vraiment ; quand il fit le premier pas sur le chemin
facile et séduisant qui ne menait qu’à un seul endroit. « Tu as raison, dit
Allie. Mon dieu, si seulement il savait. Son précieux Sisodia par exemple :
il ne s’intéresse pas seulement aux starlettes de deux mètres, même s’il les
adore. – Il t’a draguée », devina Chamcha ; et, au même moment, il rangea
cette information pour utilisation ultérieure éventuelle. « Il est totalement
dépourvu de scrupules, dit Allie en riant. C’était sous le nez de Gibreel.
Mais il ne s’est pas froissé du refus : il s’est juste incliné en disant,
dédésolé, et voilà. Tu imagines si je l’avais raconté à Gibreel ? »
À la gare, Chamcha souhaita bonne chance à Allie. « Nous devons aller à
Londres pour quelques semaines, dit-elle par la fenêtre de la voiture. J’ai
des réunions. Vous pourrez peut-être vous voir, toi et Gibreel ; ça lui a
vraiment fait du bien.

— Appelle quand tu veux. » Il la salua de la main, et regarda la Citroën


jusqu’à ce qu’elle disparaisse.

Qu’Allie Cone, la troisième pointe de ce triangle de fictions – car Gibreel


et Allie ne s’étaient-ils pas réunis en imaginant, dans une grande mesure, à
partir de leurs besoins personnels, une « Allie » et un « Gibreel » dont
chacun pourrait tomber amoureux ; et Chamcha ne leur imposait-il pas les
exigences de son cœur troublé et déçu ? – soit l’agent involontaire et
innocent de la vengeance de Chamcha devint de plus en plus clair à l’auteur
de l’intrigue lui-même, Saladin, quand il découvrit que Gibreel, avec qui il
avait prévu de passer un après-midi équatorial à Londres, ne demandait pas
mieux que lui décrire avec les détails les plus embarrassants l’extase
charnelle de partager le lit d’Allie. Quel genre de personnes étaient-ce, se
demanda Saladin dégoûté, qui prenaient plaisir à infliger aux non-
participants les détails de leur intimité ? Tandis que Gibreel (avec une sorte
de zèle) décrivait les positions, les morsures d’amour, les vocabulaires
secrets du désir, ils se promenaient dans le parc de Brickhall au milieu des
écolières et des enfants en patin à roulettes et des pères lançant des
boomerangs et des frisbees à leurs fils méprisants, et se frayaient un chemin
parmi la chair horizontale et brûlante des secrétaires ; et Gibreel interrompit
son évocation érotique pour ajouter, délirant, que « parfois je regarde ces
gens roses et au lieu de peau, Spoono, je vois de la viande pourrie ; je sens
la putréfaction, ici », il tapa fiévreusement sur ses narines, comme s’il
révélait un mystère, « dans mon nez ». Puis il revint à l’intérieur des cuisses
d’Allie, à ses yeux brouillés, à la vallée parfaite de ses reins, aux petits cris
qu’elle aimait pousser. C’était un homme en danger, sur le point de craquer.
L’énergie farouche, la minutie maniaque de ses descriptions indiquaient à
Charticha qu’il avait encore diminué ses doses, qu’il roulait vers le
paroxysme d’une crise, cette excitation fébrile qui d’une certaine façon était
comme une ivresse aveugle (d’après Allie), c’est-à-dire que Gibreel ne se
souvenait pas de ce qu’il avait dit ou fait quand, comme c’était inévitable, il
revenait sur terre. – Et les descriptions continuèrent, la longueur
inhabituelle de la pointe de ses seins, ’ son aversion pour une interférence
quelconque avec son nombril, la sensibilité de ses doigts de pieds. Chamcha
se dit que, folie ou pas, tout ce discours sexuel révélait (parce qu’il avait
aussi entendu Allie dans la Citroën) la faiblesse de leur soi-disant « grande
passion » – un terme qu’ Allie n’employait qu’en plaisantant à moitié –
parce que, dans une phrase, il n’y avait rien à dire de bon à son sujet ; il
n’avait tout bonnement rien à dire sur aucun autre aspect de leur union. –
Cependant, en même temps, tout cela l’excitait. Il commença à se voir
debout devant la fenêtre d’Allie, alors qu’elle se tenait là, nue comme une
actrice sur un écran, et les mains d’un homme la caressaient de milliers de
façons, l’amenant de plus en plus près de l’extase ; il finit par se voir
comme deux mains, il pouvait presque sentir sa fraîcheur, ses réponses,
presque entendre ses cris. – Il se maîtrisa. Son désir le dégoûta. Elle était
inaccessible ; c’était du voyeurisme pur et simple, et il n’allait pas y
succomber. -Mais le désir qu’avaient éveillé les révélations de Gibreel ne
voulut pas partir.

Chamcha se souvenait que l’obsession sexuelle de Gibreel avait rendu les


choses plus faciles. « C’est certainement une femme très attirante »,
murmura-t-il pour tâter le terrain, et il reçut en retour un long regard
furieux. Puis Gibreel voulant montrer qu’il se contrôlait mit le bras sur les
épaules de Saladin et cria : « Mes excuses, Spoono, j’ai mauvais caractère
dès qu’il s’agit d’elle. Mais toi et moi ! Nous sommes bhai-bhai ! Nous
avons traversé le pire et nous en sommes sortis souriants ; j’en ai assez de
ce petit jardin public de rien. Allons en ville. »

Il y a le moment qui précède le mal ; puis le moment du ; puis le moment


après, quand on a fait le premier pas, et chaque enjambée devient plus
facile. « Ça me va, répondit Chamcha. Je suis content de te voir en forme. »

Un garçon de six ou sept ans passa près d’eux sur un vélo tout terrain.
Chamcha tourna la tête pour le suivre des yeux, vit qu’il avançait facilement
dans une avenue recouverte de grands arbres à travers lesquels le soleil
brûlant réussissait à dégoutter par endroits. Le choc de découvrir le décor de
son rêve désorienta brièvement Chamcha ; et lui laissa un mauvais goût
dans la bouche : le goût aigre de ce qui aurait-pu-être. Gibreel appela un
taxi ; et indiqua Trafalgar Square.
Oh, il était de bien bonne humeur ce jour-là, dénigrant

Londres et les Anglais avec son ancienne verve. Là où Chamcha voyait une
grandeur passée et séduisante, Gibreel voyait un naufrage, une ville-Crusoé,
abandonnée sur l’île de son passé, et essayant, avec l’aide d’un sous-
prolétariat Vendredi, de maintenir les apparences. Sous le regard des lions
de pierre il chassa les pigeons en criant : « Je te jure, Spoono, chez nous ces
gros tas ne tiendraient pas un jour ; ramenons-en un pour dîner. » L’âme
anglicisée de Chamcha se ratatinait de honte. Plus tard, à Covent Garden, il
décrivit à Gibreel le déménagement de l’ancien marché de fruits et légumes
à Nine Elms. Les autorités, inquiétées par les rats, avaient bloqué les égouts
et en avaient tué des milliers ; mais des centaines survécurent. « Ce jour-là,
les rats affamés ont envahi les trottoirs, dit-il. Tout le long du Strand et sur
Waterloo Bridge, dans et devant les magasins, cherchant désespérément de
quoi manger. » Gibreel renifla. « Maintenant je suis sûr que c’est un navire
en train de couler », cria-t-il, et Chamcha se sentit furieux de lui avoir offert
un nouveau prétexte. « Même les putains de rats se tirent. » Et, après une
pause : « Ce dont ils avaient besoin, c’était d’un joueur de flûte, non ? Pour
les conduire à la mort avec une chanson. »

Quand il n’insulta plus les Anglais ou qu’il ne décrivit plus le corps


d’Allie depuis la racine des cheveux jusqu’au doux triangle « du dieu de
l’amour, le putain de yoni », il sembla vouloir faire des listes ; il voulut
savoir quels étaient les dix livres préférés de Spoono ; les films, les actrices
de cinéma, les plats. Chamcha lui fournit des réponses conventionnelles et
cosmopolites. Ses films préférés comprenaient Potemkine, Citizen Kane,
Otto e Mezzo, Les Sept Samourais, Alphaville, L’Ange exterminateur. «
On t’a fait un lavage de cerveau, se moqua Gibreel. Toute cette camelote
d’art et d’essai occidental. » Ses dix films préférés venaient de « chez nous
» et étaient agressivement populaires. Mère Inde, Mr Inde, Shree
Charsawbees : pas de Ray, pas de Mri-nal Sen, pas d’Aravindan ni de
Ghatak. « Tu as la tête tellement farcie, conseilla-t-il à Saladin, que tu as
oublié tout ce qui vaut la peine d’être connu. »

Son excitation montante, sa détermination volubile à transformer le


monde en un paquet de hit-parades, son pas déterminé – ils avaient dû faire
trente-cinq kilomètres au bout de leurs pérégrinations – laissèrent penser à
Chamcha qu’il ne fallait plus grand-chose à présent pour le pousser par-
dessus bord. Il semble que je me sois révélé, moi aussi, comme un
arnaqueur, Mimi. L’art de l’assassin consiste à attirer la victime près de
lui ; c’est plus facile de la poignarder. « Je commence à avoir faim, déclara
Gibreel impérieusement. Emmène-moi dans un de tes dix meilleurs
restaurants. »

Dans le taxi, Gibreel taquina Chamcha, qui ne lui avait pas donné leur
destination. « Un petit restaurant français, hein ? Ou japonais, avec du
poisson cru et des poulpes. Mon Dieu, pourquoi est-ce que je te fais
confiance ? »

Ils arrivèrent au Café Shaandaar.

Jumpy n’était pas là.

Et, apparemment, Mishal Sufyan ne s’était pas raccommodée avec sa


mère ; Mishal et Hanif étaient absents, et l’accueil qu’Anahita et sa mère
réservèrent à Chamcha n’avait rien de chaleureux. Seul Hadji Sufyan se
montra accueillant : « Venez, venez, asseyez-vous. Vous avez l’air en
forme. » Le café était étrangement vide, et même la présence de Gibreel ne
réussit pas à créer le moindre remous. Chamcha mit quelques secondes à
comprendre ce qui se passait ; puis il vit quatre jeunes Blancs assis autour
d’une table dans un coin, cherchant la bagarre.

Le jeune serveur bengali (que Hind avait dû engager après le départ de sa


fille aînée) vint prendre leur commande -aubergines sikhs kababs, riz – tout
en regardant avec colère dans la direction des quatre trouble-fête, qui,
comme Saladin s’en rendit compte, étaient saouls. Le serveur, Amin,
semblait aussi agacé par Sufyan que par les ivrognes. « Il n’aurait jamais dû
les laisser s’asseoir, murmura-t-il à Chamcha et à Gibreel. Maintenant, je
suis obligé de les servir. C’est facile pour le seth, il n’est pas en première
ligne. »

Il servit les ivrognes en même temps que Chamcha et Gibreel. Quand ils
commencèrent à se plaindre de la cuisine, l’ambiance du restaurant devint
tendue. Ils finirent par se lever. « On va pas manger cette merde, bande de
cons, cria le chef, un petit type maigrichon aux cheveux châtain avec un
visage pâle et décharné et des boutons. C’est de la merde. Allez vous faire
foutre, bande de cons. » Ses trois compagnons quittèrent le restaurant en
ricanant et en jurant. Le chef s’attarda un instant. « Ça vous plaît cette
bouffe ? cria-t-il à Chamcha et à Gibreel. C’est de la putain de merde. C’est
ça que vous mangez chez vous, hein ? Cons. » Gibreel avait une expression
qui disait haut et fort : alors voilà ce que sont devenus les Britanniques,
cette grande nation de conquérants. Il ne répondit pas. Le petit voyou à face
de rat s’approcha. « Je t’ai posé une question, merde, dit-il. J’ai dit : est-ce
que ça te plaît cette putain de bouffe de merde ? » Et Saladin Chamcha,
peut-être agacé de voir que le voyou, qu’il avait envie de tuer, ne s’adressait
pas à Gibreel de face – mais dans le dos comme les lâches -lui répondit : «
Ça nous plairait, si tu n’étais pas là. » Face de-rat, chancelant sur ses
jambes, assimila cette information ; puis fit une chose assez étonnante. Il
prit une profonde respiration et se redressa du haut de ses un mètre
soixante-cinq ; puis se pencha en avant et cracha violemment et
copieusement sur toute la nourriture.

« Baba, si ce restaurant est sur ta liste des dix préférés, dit Gibreel dans le
taxi du retour, ne m’emmène pas dans les endroits que tu aimes moins.

— “Minnamin, Gut mag alkan, Pem dirstan”, répondit Chamcha. Ça


signifie, “Mon chéri, Dieu crée la faim, le Diable la soif.” Nabokov.

— Encore lui, se plaignit Gibreel. Quelle langue de merde ?

— Il l’a inventée. C’est ce que Zemblan, la nourrice de Kindote, lui disait


quand il était enfant. Dans Feu pâle.

— Perndirstan, répéta Farishta. On dirait un pays : l’Enfer peut-être.


J’abandonne, de toute façon. Comment lire un homme qui écrit dans un
baragouin de sa propre invention ? »

Ils étaient presque arrivés à l’appartement d’Allie qui donnait sur le parc
de Brickhall. « Après deux mariages malheureux, dit Chamcha d’un air
absent, comme s’il poursuivait un raisonnement profond, Strinberg a épousé
Harriet Bosse, une célèbre et belle actrice de vingt ans. Dans Le Songe, elle
avait été un merveilleux Puck. Il a aussi écrit pour elle : le rôle d’Eleanora
dans Pâques. Un “ange de la paix”. Les jeunes gens étaient fous d’elle, et
Strinberg, eh bien, il devint si jaloux qu’il en perdit l’esprit. Il essaya de la
garder enfermée, loin du regard des hommes. Elle voulut voyager ; il lui
offrit des livres de voyage. C’était comme la vieille chanson de Cliff
Richard : Je vais l’enfermer dans une malle/pour qu’aucun mâle/ne
puisse me la voler. » Farishta, la tête lourde, montra d’un signe, qu’il avait
compris. Il était tombé dans une sorte de rêverie. « Que s’est-il passé ? »
demanda-t-il quand ils furent à destination. « Elle le quitta, déclara
innocemment Chamcha. Elle dit qu’elle n’arrivait pas à le considérer
comme appartenant à l’espèce humaine. »

En revenant de la station de métro, Alléluia Cone lut la lettre délirante de


joie que sa mère lui avait envoyée de Stanford, en Californie. « Si l’on te dit
que le bonheur est inaccessible, écrivit Alicja de la main gauche avec de
grandes lettres rondes et penchées en arrière, aie la gentillesse de les diriger
vers moi. J’éclairerai leur lanterne. Je l’ai rencontré deux fois, tout d’abord
avec ton père, comme tu le sais, et maintenant avec cet homme costaud et
gentil, dont le visage a exactement la même couleur que les oranges qui
poussent partout dans la région. La satisfaction, Allie. Mieux que le plaisir.
Essaie, ça te plaira. » Quand elle leva les yeux, Allie vit le fantôme de
Maurice Wilson assis en haut d’un hêtre pourpre, vêtu de laine comme
d’habitude -béret, pull jacquard, Pringle, pantalon de golf – trop habillé
pour la chaleur. « Je n’ai pas le temps », lui dit-elle, et il haussa les épaules.
J’attendrai. Elle avait encore mal aux pieds. Elle serra les dents et continua.

Saladin Chamcha, caché derrière le hêtre pourpre sur lequel le fantôme de


Maurice Wilson surveillait la marche douloureuse d’Allie, vit Gibreel
Farishta jaillir de l’immeuble où il attendait impatiemment son retour ;
Chamcha remarqua qu’il avait les yeux rouges et qu’il délirait. Les démons
de la jalousie étaient assis sur ses épaules, et il hurlait toujours la même
rengaine, oùmerde quimerde quoi-merde necroispasquejevaisgober
commentosestugarcegarce-garcegarce. Il semblait que Strinberg avait réussi
là où Jumpy (parce qu’absent) avait échoué.

Dans les hautes branches, l’observateur disparut ; l’autre, avec un


hochement de tête satisfait, s’éloigna dans l’avenue sous l’ombre des grands
arbres.
Les appels téléphoniques qu’ils reçurent, tout d’abord à Londres et
ensuite à l’adresse éloignée à Dumfries et Galloway, à la fois Allie et
Gibreel, n’étaient pas très nombreux ; mais on ne pourrait pas dire qu’ils
étaient peu nombreux. Il n’y avait pas trop de voix pour qu’ils soient
plausibles ; mais il y en avait bien assez. Il ne s’agissait pas d’appels brefs,
comme ceux qui halètent dans l’appareil et autres utilisateurs abusifs du
réseau téléphonique, mais en revanche ils ne duraient jamais assez
longtemps pour que la police, qui écoutait, puisse remonter à la source. Et
tout cet épisode répugnant ne dura pas très longtemps – quelque trois
semaines et demie, après quoi les correspondants s’arrêtèrent définitivement
; mais on pourrait également dire que cela dura exactement le temps requis
pour que, c’est-à-dire jusqu’à ce que Gibreel Farishta soit conduit à faire à
Allie Cone ce qu’il avait précédemment fait à Saladin – à savoir, la Chose
Impardonnable.

On doit dire que personne, ni Allie, ni Gibreel, ni les professionnels de la


table d’écoute qu’ils avaient engagés, ne soupçonna jamais que c’était
l’œuvre d’un seul homme ; mais pour Saladin Chamcha, autrefois connu
(même si c’était seulement dans quelques cercles spécialisés) comme
l’Homme aux Mille Voix, une telle supercherie était une chose simple, sans
effort et sans risque. En gros (parmi ses mille et une voix) il ne dut en
choisir que trente-neuf.

Quand Allie répondait, elle entendait des hommes inconnus lui murmurer
des secrets intimes à l’oreille, des étrangers qui connaissaient les petits
coins de sa peau bien cachés, des êtres sans visage qui donnaient des
preuves d’avoir appris, par l’expérience, ses préférences parmi les milliers
de formes de l’amour ; et quand on commença à essayer de découvrir
l’origine des appels son humiliation augmenta, parce que maintenant elle ne
pouvait simplement plus raccrocher mais devait écouter, le visage en feu et
des frissons dans le dos, en tentant même (sans y réussir) de prolonger la
communication.

Gibreel lui aussi en avait sa part : des aristocrates byroniens superbes, se


vantant d’avoir « conquis l’Everest », des gamins insolents, les voix
doucereuses d’amis-qui-lui-voulaient-du-bien, mêlées à des avertissements
et à de la pseudo-compassion conseil d’ami, comme tu es bête, tu ne sais
pas encore ce qu’elle, n’importe quoi en pantalon, pauvre imbécile, crois-
en un copain. Mais une voix se distinguait des autres, la voix sentimentale
et haut perchée d’un poète, une des premières voix que Gibreel entendit et
celle qui l’agaçait le plus : une voix qui ne parlait qu’en vers de mirliton
d’une naïveté contenue, une innocence même, qui contrastaient tellement
avec la vulgarité masturbatoire de la plupart des autres correspondants, que
Gibreel la considéra bientôt comme la plus menaçante de toutes.

J’aime le thé et le café J’aime ce qu’avec moi tu fais

Dites-lui ça, se pâmait la voix, et on raccrochait. Un autre jour, la voix


revint avec ce refrain :

J’aime le pain, j’aime les frites Tu es vraiment ma favorite.

Auriez-vous l’amabilité de lui transmettre aussi ce message ? Il y avait


quelque chose de démoniaque, conclut Gibreel, quelque chose de
profondément immoral à cacher la corruption sous ces bouts rimés de cartes
de vœux.

Pomme rosée tarte au citron De ma chérie voici le nom

A… I… I… Gibreel, écœuré et effrayé, raccrochait violemment en


tremblant. Le versificateur cessa d’appeler pendant quelque temps ; mais
Gibreel attendait sa voix, en craignant sa réapparition, ayant peut-être
accepté, à un niveau plus profond que la conscience, que ce mal infernal et
enfantin l’achève pour de bon.

Oh ! mais comme tout cela était facile ! Avec quelle aisance le mal
s’installait dans ses cordes vocales souples, infiniment flexibles, ces ficelles
de marionnettiste ! Avec quelle assurance le mal parcourait les fils du
réseau téléphonique, avec autant d’équilibre qu’un fil-de-fériste aux pieds
nus ; avec quelle confiance il entrait en présence de ses victimes, aussi
certain de ses effets qu’un bel homme vêtu d’un costume parfaitement
coupé ! Et avec quelle prudence il attendait son heure, lançant toutes les
voix sauf celle qui donnerait le coup de grâce – parce que Saladin, lui aussi,
avait compris la puissance particulière des vers de mirliton – des voix
profondes et des voix criardes, lentes, rapides, tristes et gaies, agressives et
timides. Une par une, elles tombaient dans l’oreille de Gibreel, affaiblissant
son emprise sur la réalité, l’attirant peu à peu dans leur toile d’araignée
trompeuse, jusqu’à ce que petit à petit les femmes obscènes qu’elles
fabriquaient commencent à enrober la femme réelle d’une pellicule
visqueuse et verte, et que, malgré ses protestations, Gibreel s’éloigne d’elle
; et les petits versets sataniques qui l’avaient rendu fou revinrent.

Bleu est le ciel, rouges les fleurs Le sucre n ’a pas ta douceur

Dites-le-lui. Il revint, innocent comme toujours, faisant naître des


tourbillons de papillons dans l’estomac noué de Gibreel. Ensuite les rimes
plurent. Elles pouvaient être salaces comme des vers de cour de récréation :

Quand elle va voir son papa Eli’ n’en porte pas ell’ n’en porte pas Quand
elle va voir sa maman

Eli’ n ’en porte pas de sous-vêtements ; ou, une fois ou deux, sur un
rythme de majorettes.

Ouahl Ouah ! Ouah !

En avant un deux trois Alleluyi ! Alleluya !

Ouah ! Ouah ! Ouah !

Et à la fin, alors qu’ils étaient revenus à Londres, et qu’Allie était partie à


une inauguration d’un magasin de surgelés à Hounslow, les derniers vers.

Pomme de reinette et pomme d’api Et la voilà dans mon p’tit lit.

Salut, ducon.

Tonalité.

Alléluia Cone revint pour découvrir que Gibreel était parti, et dans le
silence de son appartement, elle décida que cette fois elle ne le reprendrait
pas, quel que soit son état pitoyable ou quelles soient ses cajoleries quand il
reviendrait ramper devant elle, mendiant son pardon et son amour ; parce
qu’avant de partir il avait laissé éclater sa terrible vengeance contre elle, il
avait écrasé chacun des Hima-layas qu’elle avait réunis depuis des années,
il avait laissé fondre l’Everest qu’elle gardait dans son congélateur, arraché
et déchiré en petits morceaux le parachute des sommets qui se dressait au-
dessus de son lit, et il avait haché (en se servant de la hachette qu’elle
rangeait avec l’extincteur dans le placard à balais) le souvenir inestimable
de sa conquête du Chomolungma en bois sculpté que lui avait offert Pemba,
le sherpa, comme avertissement et comme cadeau. Pour Ali Bibi. Nous
avoir chance. Pas recommencer.

Elle ouvrit les fenêtres en grand et hurla des injures au parc innocent en
bas. « Crève lentement ! Brûle en enfer ! »

Puis, en pleurs, elle téléphona à Saladin Chamcha pour lui annoncer la


mauvaise nouvelle.

Mr John Maslama, propriétaire de la boîte de nuit Le Musée de Cire, de la


maison de disques du même nom, et de « Bons Vents », le magasin
légendaire où l’on pouvait se procurer les meilleurs instruments à vent de
Londres – clarinettes, saxophones, trombones – dans lesquels on pouvait
souffler, était un homme très occupé, et qui mit sur le compte de
l’intervention de la Providence Divine le fait heureux d’avoir été présent
dans le magasin de trompettes quand l’Archange de Dieu entra avec le
tonnerre et les éclairs posés comme des lauriers sur son front noble. Étant
un homme d’affaires pratique, Mr Maslama avait caché à ses employés ses
activités extraprofessionnelles en tant que principal messager du retour de
l’Être Céleste et Semi-Divin, ne collant d’affiches dans ses vitrines que
lorsqu’il était sûr que personne ne pouvait le voir, négligeant de signer les
annonces publicitaires qu’il faisait paraître dans les journaux et les
magazines à ses frais, qui proclamaient la Gloire Imminente de la Venue du
Seigneur. Il publiait des communiqués par l’intermédiaire de l’agence
Valance, en exigeant que son anonymat soit soigneusement préservé. «
Notre client est en position de déclarer », annonçaient de façon sibylline ces
communiqués – qui jouirent, pendant quelque temps, d’une certaine
popularité amusée parmi les journalistes de Fleet Street, – « qu’il a vu de
ses yeux la Gloire dont on parle ci-dessus. Gibreel est parmi nous en ce
moment, quelque part au cœur de Londres – probablement à Camdem,
Brickhall, Tower Hamlets ou Hackney – et il apparaîtra bientôt, peut-être
dans quelques jours ou quelques semaines. » – Tout cela restait obscur pour
les trois vendeurs, grands et alanguis, du magasin « Bons Vents » (Maslama
refusait d’y employer des vendeuses ; « ma devise, aimait-il répéter, c’est :
personne ne fait confiance à une femme pour le conseiller sur sa trompette
») ; c’est pourquoi aucun ne voulut en croire ses yeux quand leur employeur
impitoyable subit un changement de personnalité total, et se précipita vers
cet inconnu farouche, mal rasé, comme s’il s’agissait de Dieu le Tout-
Puissant – avec ses chaussures en cuir verni bicolore, son costume
d’Armani et sa coiffure à la Robert de Niro au-dessus de sourcils abondants,
Maslama n’avait pas l’air d’un type qui rampait, mais c’était exactement ce
qu’il faisait, sur son putain de ventre, écartant ses employés, je servirai
monsieur moi-même, s’inclinant jusqu’à terre, marchant à reculons, qui
l’aurait cru ? – Quoi qu’il en soit, l’inconnu avait une ceinture à billets sous
sa chemise et se mit à sortir des quantités de grosses coupures ; il montra
une trompette sur une haute étagère, celle-là, comme ça, en la regardant à
peine, et Mr Maslama monta à l’échelle pronto, j’y-vais-j’ai-dit-que-j’y-
a//a/s, et maintenant le plus étonnant de l’affaire, il essaya de refuser
l’argent, Maslama !, c’était des non, non monsieur c’est gratuit monsieur,
mais l’inconnu paya quand même, et il enfonça les billets dans la poche de
Maslama comme un porteur, il fallait voir ça, et à la fin le client se retourne
vers tout le magasin et hurle, Je suis la main droite de Dieu. – Je vous jure,
vous n’allez pas me croire, c’était le putain de Jugement Dernier.

— Après ça Maslama était dans un état second, complètement secoué, il est


vraiment tombé sur ses vrais genoux. -Puis l’inconnu leva la trompette au-
dessus de sa tête et cria Je nomme cette trompette Azraeel, la Trompette de
la Dernière Chance, l’Exterminateur des Hommes ! – et on restait là, je
vous le dis, comme des pierres, parce que tout autour de la tête de ce putain
de fou, bon à enfermer, il y avait une lueur claire, vous comprenez ?, qui
sortait comme ça, comme d’un point derrière sa tête.

Une auréole.

Vous pouvez dire ce que voulez, répétèrent ensuite les trois vendeurs à qui
voulait les écouter, vous pouvez dire ce que voulez, mais nous avons vu ce
que nous avons vu.
3

La mort en garde à vue du Dr Uhuru Simba, précédemment Sylvester


Roberts, fut décrite par le porte-parole de la police de Brickhall, un certain
inspecteur Stephen Kinch, comme « un cas sur un million ». Apparement, le
Dr Simba avait eu un cauchemar si terrifiant qu’il s’était mis à pousser des
hurlements dans son sommeil, ce qui avait attiré immédiatement l’attention
des deux fonctionnaires de service. Ces messieurs se précipitèrent vers sa
cellule et arrivèrent à temps pour voir la forme toujours endormie de
l’homme gigantesque être littéralement soulevée de sa couchette sous
l’influence maligne du rêve et retomber sur le sol. Les deux fonctionnaires
de police entendirent un craquement violent ; c’était le bruit du cou du Dr
Uhuru Simba qui se brisait. La mort avait été instantanée.

La minuscule mère du mort, Antoinette Roberts, debout dans la


camionnette de son fils cadet, vêtue d’une robe et d’un chapeau noirs bon
marché, son voile de deuil relevé d’un air de défi, saisit très vite les paroles
de l’inspecteur Kinch pour les lui renvoyer au visage, un visage rougeaud, à
triple menton, impuissant, dont l’expression de chien battu témoignait de
son humiliation d’être appelé par ses collègues Oncle Tom, et, pire encore,
champignon, parce qu’on le tenait dans le noir en permanence, et aussi
parce que, de temps en temps – par exemple dans les regrettables
circonstances présentes – les gens le couvraient de merde. « Je veux que
vous compreniez, déclara Mrs Roberts à la foule immense et furieuse
rassemblée devant le commissariat de High Street, que ces gens jouent avec
nos existences. Ils parient sur nos chances de survie. Je veux que vous
réfléchissiez à ce que ça signifie en ce qui concerne leur façon de nous
respecter en tant qu’êtres humains. » Et Hanif Johnson, dans la camionnette
de Walcott Roberts, en tant qu’avocat d’Uhuru Simba, ajouta ses propres
commentaires en attirant l’attention sur le fait que la chute mortelle de son
client s’était produite depuis la couchette inférieure de la cellule ; qu’à cette
époque de surpopulation pénitentiaire il était pour le moins insolite, pour ne
pas dire plus, que l’autre couchette fut vide, cela permettait que la mort
n’ait eu comme témoins que les seuls fonctionnaires ; et qu’un cauchemar
n’était assurément pas la seule explication possible des cris d’un homme
noir entre les mains des autorités. Dans ses conclusions, qualifiées par la
suite d’« incendiaires et d’irresponsables » par l’inspecteur Kinch, Hanif
établit un rapport entre les déclarations du porte-parole et celles du raciste
notoire John Kingsley Read, qui apprenant un jour la nouvelle de la mort
d’un Noir avait répondu par ce slogan, « Un de perdu, un million de
retrouvés ». La foule murmura et frémit ; c’était un jour de chaleur et de
méchanceté. « Gardez cette ardeur, cria Walcott à la foule. Ne laissez pas
refroidir votre colère. »

Comme Simba avait déjà été jugé et condamné dans ce qu’il avait appelé
autrefois la « presse arc-en-ciel – rouge comme des guenilles, jaune comme
des rayures, bleue comme les films, verte comme la vase », beaucoup de
Blancs considérèrent sa mort comme une forme de justice sauvage, la chute
méritée d’un assassin monstrueux. Mais dans un autre tribunal, silencieux et
noir, il reçut un jugement bien plus favorable, et ces opinions opposées sur
le défunt se rassemblèrent, après sa mort, dans les rues de la ville, où elles
fermentèrent dans l’infinie chaleur tropicale. La « presse arc-en-ciel »
parlait du soutien qu’apportait Simba à Qazhafi, Khomeini, Louis
Farrakhan ; tandis que dans les rues de Brickhall, de jeunes hommes et de
jeunes femmes entretenaient, et soufflaient, sur la lente flamme de leur
colère, une flamme ténébreuse, mais capable de cacher la lumière.

Deux nuits plus tard, derrière les Brasseries Charringtons à Tower


Hamlets, le « Tueur de Vieilles Dames » frappa à nouveau. Et la nuit
suivante, une vieille femme fut assassinée près du terrain d’aventures de
Victoria Park, à Hackney ;

l’horrible meurtrier avait à nouveau ajouté sa « signature » -la disposition


rituelle des organes autour du corps de la victime, qui n’avait jamais été
révélée avec précision au public. Quand l’inspecteur Kinch, quelque peu
éliminé, parut à la télévision pour exposer la théorie extravagante selon
laquelle un « assassin copieur » avait réussi à découvrir la « signature »
qu’on avait si soigneusement cachée, et qu’il avait repris le drapeau
abandonné par feu Uhuru Simba -alors le commissaire de police jugea
prudent, comme mesure de précaution, de multiplier par quatre la présence
policière dans les rues de Brickhall, et de tenir en réserve un si grand
nombre de policiers qu’il devint nécessaire d’annuler les matches de
football prévus pour le week-end dans la capitale. Et, en vérité, on
commençait à avoir les nerfs à vif dans l’ancien lopin d’Uhuru Simba ;
Hanif Johnson publia un communiqué pour dire que la présence policière
était « une provocation incendiaire », et au Shaandaar et au Pagal Khana
des groupes de jeunes Noirs et de jeunes Asiatiques se mirent à se
rassembler, bien décidés à affronter les voitures pies qui patrouillaient dans
le quartier. Et au Musée de Cire, pour la fonte, on choisit le personnage déjà
déliquescent de sueur du porte-parole de la police. Et la température
continua, inexorablement, à monter.

Les incidents violents devinrent de plus en plus fréquents : attaques contre


les familles noires dans les HLM, agressions d’écoliers noirs qui rentraient
chez eux, bagarres dans les cafés. Au restaurant Pagal Khana, un jeune à
face de rat et trois de ses copains crachèrent dans l’assiette de nombreux
clients ; à la suite de quoi trois serveurs bengalis furent inculpés de coups et
blessures à cause de l’altercation qui suivit ; et on n’arrêta pas le quatuor de
cracheurs. Des histoires de brutalités policières, de jeunes Noirs embarqués
dans des voitures banalisées et des camions appartenant aux sections
spéciales de patrouille et abandonnés, tout aussi discrètement, le corps
couvert d’entailles et d’hématomes, commencèrent à se répandre dans les
communautés. Des groupes de jeunes Sikhs, de Bengalis et d’Afro-Cubains
-décrits par leurs adversaires politiques comme des vigiles d’autodéfense –
se mirent à patrouiller dans le quartier, à pied et dans de vieilles Ford,
déterminés à ne pas « se laisser marcher dessus ». Hanif Johnson dit à sa
maîtresse qui habitait chez lui, Mishal Sufyan, que d’après lui un meurtre
supplémentaire du Tueur de Vieilles Dames mettrait le feu aux poudres. «
Ce tueur ne s’amuse pas simplement parce qu’il est toujours en liberté. Il se
moque aussi de la mort de Simba, et c’est ce que les gens ne peuvent
encaisser. »

Dans ces rues chauffées à petit feu, par une nuit anormalement humide,
arriva Gibreel Farishta, soufflant dans sa trompette dorée.

Ce soir-là, un samedi, à huit heures, Pamela Chamcha se tenait avec


Jumpy Joshi – qui avait refilé de la laisser sortir seule – près du photomaton
dans un coin du hall central de la station de métro d’Euston, en ayant
l’impression d’être une ridicule conspiratrice. A huit heures quinze, un
jeune homme nerveux qui semblait plus grand que dans son souvenir
l’aborda ; elle et Jumpy le suivirent sans un mot et montèrent dans sa
camionnette bleue cabossée et il les conduisit dans un petit appartement au-
dessus d’un bar de Railton Road, à Brixton, où Walcott Roberts les présenta
à sa mère, Antoinette. Pour les raisons habituelles on ne leur présenta pas
les trois hommes qu’elle prit par la suite pour des Haïtiens. « Buvez un
verre de vin au gingembre, dit Antoinette Roberts. C’est bon aussi pour le
bébé. »

Quand Walcott eut servi tout le monde, Mrs Roberts, qui semblait perdue
dans un énorme fauteuil usé jusqu’à la trame (ses jambes étonnamment
pâles, comme des allumettes, qui émergeaient de sous sa robe noire et qui
se terminaient dans de mutines chaussettes roses et des chaussures à lacets,
ne touchaient pas le sol), entra dans le vif du sujet. « Ces messieurs étaient
les collègues de mon fils, dit-elle. La cause probable de son assassinat
semble le travail qu’il était en train de faire et dont on m’a dit qu’il vous
intéressait également. Nous pensons que le moment est venu de travailler de
façon plus structurée, avec les organismes que vous représentez. » Un des
trois « Haïtiens » silencieux présenta à Pamela un porte-documents en
plastique rouge. Mrs Roberts expliqua calmement : « Il contient de
nombreuses preuves de l’existence de groupes de sorcellerie dans la police.
»

Walcott se leva. « Nous devons partir maintenant, dit-il fermement. S’il


vous plaît. » Pamela et Jumpy se levèrent à leur tour. Mrs Roberts hocha
vaguement la tête, d’un air absent en faisant craquer les articulations de ses
mains à la peau lâche. « Au revoir », dit Pamela, et elle lui présenta ses
condoléances de façon conventionnelle. Mrs Roberts l’interrompit : « Ma
fille, n’use pas ta salive. Épingle-moi ces sorciers. Plante-leur des épingles
dans le cœur. »

Walcott Roberts les déposa à Notting Hill à vingt-deux heures. Jumpy


toussait beaucoup et se plaignait de maux de tête, qui revenaient souvent
depuis le coup qu’il avait reçu à Shepperton, mais quand Pamela avoua être
inquiète de se trouver en possession du seul exemplaire des documents
explosifs de la serviette en plastique, Jumpy insista à nouveau pour
l’accompagner au bureau du Conseil des relations intercommunautaires de
Brickhall, où elle voulait faire des photocopies pour les donner à de
nombreux amis et collègues sûrs. Et c’est à vingt-deux heures quinze qu’ils
se retrouvèrent dans la MG bien-aimée de Pamela, traversant la ville vers
l’est, dans l’orage qui montait. Une vieille camionnette Mercedes bleue les
suivait, comme elle avait suivi le camion de Walcott ; c’est-à-dire, sans se
faire remarquer.

Quinze minutes plus tôt, une patrouille de sept Sikhs jeunes et grands
entassés dans une Vauxhall avaient traversé le pont du canal de Malaya
Crescent, dans le sud de Brickhall. Ils entendirent un cri venant de la voie
piétionne sous le pont, s’y précipitèrent et découvrirent un homme pâle,
banal, de taille et de corpulence moyennes, les cheveux rabattus sur ses
yeux noisette, sautant sur ses pieds, un scalpel à la main, et s’éloignant
rapidement du corps d’une vieille dame dont la perruque bleue était tombée
dans le canal où elle flottait telle une méduse. Les jeunes Sikhs rattrapèrent
et maîtrisèrent facilement l’homme qui s’enfuyait.

Vers vingt-trois heures, la nouvelle de l’arrestation du Tueur de Vieilles


Dames avait pénétré chaque recoin du quartier, accompagnée d’une foule de
rumeurs : la police avait inculpé le maniaque à contrecœur, on avait retenu
les membres de la patrouille pour interrogatoire, on était en train d’essayer
d’étouffer l’affaire. Des groupes commencèrent à se rassembler au coins des
rues, et au fur et à mesure que les cafés se vidaient, des bagarres éclatèrent.
Il y eut quelques dégâts matériels : on cassa trois pare-brise, on pilla un
magasin de vidéo, on jeta quelques briques. C’est à ce moment-là, à vingt-
trois heures trente, un samedi soir, alors que le public excité et sous pression
des boîtes de nuit et des dancings sortait dans les rues, que le commissaire
divisionnaire, en consultation avec les hautes autorités de la police, déclara
que des conditions d’émeute existaient actuellement à Brickhall, et libéra
toute la puissance de la police urbaine contre les « émeutiers ».

C’est également à ce moment-là que Saladin Chamcha, qui avait dîné


avec Allie Cone dans son appartement sur le parc de Brickhall, gardant les
apparences, compatissant et murmurant des encouragements hypocrites,
sortit dans la nuit ; aperçut un groupe d’hommes casqués avec des boucliers
de plastique, en formation de tortue, sur le qui-vive, qui s’élancait vers lui à
une allure régulière et inexorable ; assista à l’arrivée au-dessus de lui
d’hélicoptères géants, comme un vol de criquets, d’où tombaient des
faisceaux lumineux, comme une pluie d’orage ; vit l’arrivée des canons à
eau ; et, obéissant à un réflexe primaire et irrésistible, fit demi-tour et se mit
à courir sans savoir qu’il allait dans la mauvaise direction, à toute vitesse
vers le Shaandaar.

Les caméras de la télévision arrivent juste à temps pour la descente sur le


Musée de Cire.

Voici ce que voit une caméra de télévision : moins douée que l’œil
humain, sa vision nocturne est limitée à ce que montrent les projecteurs. Un
hélicoptère survole la boîte de nuit, et urine de grands jets de lumière dorée
; la caméra comprend cette image. L’appareil d’État fonçant sur ses
ennemis. – Et maintenant il y a une caméra dans le ciel ; quelque part un
rédacteur en chef a donné son accord financier pour une prise de vues
aérienne, et d’un autre hélicoptère une équipe filme vers le bas. On n’essaie
pas d’éloigner cet hélicoptère. Le bruit des pales domine la rumeur de la
foule. Sur ce point, à nouveau, le matériel d’enregistrement vidéo est, dans
cette situation, moins sensible que l’oreille humaine.

— Coupez. – Un homme illuminé par un projecteur de poursuite parle


rapidement dans un micro. Derrière lui on aperçoit une turbulence
d’ombres. Mais entre le reporter et ce lieu d’ombres turbulentes, il y a un
mur : des hommes casqués, portant des boucliers. Le reporter parle d’une
voix sérieuse ; cocktails Molotov balles en plastique policiers blessés
canons à eau pillages, en s’en tenant, bien sûrs, aux faits. Mais la caméra
enregistre ce que lui ne sait pas. Une caméra est une chose qu’on casse ou
qu’on vole facilement ; sa fragilité la rend exigeante. Une caméra réclame
la loi, l’ordre, des limites bien définies. En cherchant à se préserver, elle
reste derrière le mur de protection et observe le lieu des ombres de loin et,
bien sûr, d’en haut : c’est-à-dire qu’elle choisit son camp.

— Coupez. – Les projecteurs éclairent un nouveau visage rougeaud, à


bajoues. Ce visage a un nom : des mots apparaissent en sous-titre sur sa
veste. Inspecteur Stephen Kinch. La caméra le montre comme il est : un
brave homme qui fait un travail impossible. Un père de famille, un homme
qui aime boire sa chope de bière. Il parle : on-ne-peut-pas-tolérer-des-
quartiers-occupés on-exige-une-meilleure-protec-tion-pour-la-police
regardez-les-boucliers-de-plastique-anti-émeutes-prennent-feu. Il évoque le
crime organisé, les agitateurs politiques, les fabriques de bombes, la drogue.
« Nous comprenons que certains de ces gosses puissent croire qu’ils ont des
griefs, mais nous ne serons pas les boucs émissaires de la société. » Enhardi
par les lumières et les objectifs patients et silencieux des caméras, il
continue. Ces gosses ne connaissent pas leur bonheur, dit-il. Ils devraient
interroger leurs parents et leurs amis. L’Afrique, l’Asie, les Caraïbes : ce
sont des pays où les gens peuvent avoir des griefs qui méritent d’être
respectés. Les choses ne se passent pas si mal que ça ici, loin s’en faut ; pas
de massacres, pas de tortures, pas de coups d’État militaires. Les gens
devraient évaluer ce qu’ils ont avant de le perdre. Notre pays a toujours été
pacifique, dit-il. La race de notre île industrieuse. – Derrière lui, la caméra
voit des brancards, des ambulances, de la douleur.

— Elle voit d’étranges formes humanoïdes qu’on tire des entrailles du


Musée de Cire, et reconnaît les effigies des puissants. L’inspecteur Kinch
explique. Ils les font cuire dans un four là-dedans, ils trouvent ça drôle, pas
moi. – La caméra observe les mannequins de cire avec dégoût. – N’y a-t-il
pas de la sorcellerie là-dedans, quelque chose de cannibale, une odeur
malsaine ? N’a-t-on pas pratiqué de la magie noire ici ?

— La caméra voit des vitrines cassées. Elle voit quelque chose qui brûle à
mi-distance : une voiture, une boutique. Elle ne peut comprendre, ni
démontrer, à quoi cela mène. Ces gens sont en train de brûler leurs propres
rues.

— Coupez. – Voici un magasin de matériel vidéo brillamment éclairé. Un


téléviseur est resté dans la vitrine ; la caméra, dans un délire narcissique,
contemple la télévision, créant, pendant un instant, une répétition de
l’image à l’infini, qui diminue jusqu’à devenir un point. – Coupez. -Voici
une tête sérieuse baignée de lumière : un débat en studio. La tête parle de
hors-la-loi. Billy the Kid, Ned Kelly : ces hommes qui étaient autant pour
que contre. Les assassins modernes, qui ont perdu toute dimension
héroïque, ne sont que des malades, des êtres amoindris, totalement
dépourvus de personnalité, dont les crimes se distinguent par une attention
portée à la procédure, à la méthodologie -disons au rituel –, poussés, peut-
être, par le désir des gens insignifiants à se faire remarquer, à sortir de la
mêlée et à devenir, un moment, une star. – Ou par un désir de mort
transposé : tuer ce qu’on aime et se détruire. Quel est celui de l’Éventreur
de Vieilles Dames ? demande un questionneur. Et Jack ? – Le véritable
hors-la-loi, insiste la tête, est l’image sombre du héros. – Ces émeutiers,
peut-être ? lance un opposant Ne risquez-vous pas de les embellir, de les «
légitimer » ? La tête se secoua, déplore le matérialisme de la jeunesse
moderne. La tête ne parlait pas des magsins vidéo mis à sac. – Mais qu’en
est-il des vieux de la vieille alors ?Butch Cassidy, les frères James, Captain
Moonlight, le gang Kelly. Ils pillaient bien – si je ne m ’abuse – des
banques. – Coupez.

— Plus tard, dans la nuit, la caméra reviendra vers cette vitrine. Le


téléviseur ne sera plus là.

— En l’air, la caméra observe l’entrée du Musée de Cire. La police en a


fini maintenant avec les effigies et elle amène de véritables êtres humains.
Elle pique sur les personnes arrêtées : un grand albinos ; un homme vêtu
d’un costume Armani, ressemblant à l’image sombre de De Niro ; une jeune
fille de – combien ? – quatorze, quinze ans ! –, un jeune homme lugubre
d’une vingtaine d’années. Pas de noms en sous-titre ; la caméra ne connaît
pas ces visages. Cependant, peu à peu les faits apparaissent. Le disc-jockey,
Sewsunker Ram, connu sous le nom de « Rosewalla », et son propriétaire,
Mr John Maslama, sont accusés d’un important trafic de drogue – crack,
brown sugar, haschisch, cocaïne. L’homme arrêté avec eux, un employé du
magasin de musique « Bons Vents », à côté, est le propriétaire d’un camion
dans lequel on a découvert une quantité non précisée de « drogues dures » ;
ainsi que de nombreux magnétoscopes « brûlants ». La jeune fille s’appelle
Anahita Sufyan ; elle est mineure, on prétend qu’elle a bu, et, laisse-t-on
entendre, elle a eu des relations sexuelles avec au moins un des trois
hommes arrêtés. En plus, on raconte qu’elle est en fugue et en relation avec
des criminels connus : manifestement une délinquante. – Plusieurs heures
après l’événement un journaliste éclairé offrira ces bribes à la nation, mais
les nouvelles courent déjà les rues : Rosewalla ! – Et le Musée de Cire : ils
l’ont saccagé – totalement détruit ! – Maintenant, c’est la guerre.

Cependant, cela se passe – comme beaucoup d’autres choses – dans des


lieux que la caméra ne peut pas voir.

Gibreel :
il marche comme dans un rêve, parce qu’après des jours d’errance dans la
ville, sans manger ni dormir, avec la trompette nommée Azraeel bien
enfoncée dans la poche de son manteau, il ne fait plus la distinction entre
l’état de veille et le rêve ; – il comprend maintenant à quoi doit ressembler
l’omniprésence, parce qu’il se déplace dans plusieurs histoires à la fois, il y
a un Gibreel qui pleure la trahison d’Alléluia Cone, et un Gibreel qui se
tient au-dessus du lit de mort d’un Prophète, et un Gibreel qui veille en
secret sur un pèlerinage en route vers la mer, attendant le moment où il se
révélera, et un Gibreel qui sent, chaque jour davantage, la volonté de
l’adversaire, l’attirant toujours plus près, l’amenant vers leur étreinte finale
: l’adversaire subtil et trompeur, qui a pris le visage de son ami, de Saladin
son ami le plus fidèle, afin de l’endormir pour qu’il baisse sa garde. Et il y a
un Gibreel qui marche dans les rues de Londres, essayant de comprendre la
volonté de Dieu.

Est-il l’agent du courroux de Dieu ?

Ou de son amour ?

Est-il la vengeance ou le pardon ? La trompette fatale doit-elle rester dans


sa poche, ou doit-il la sortir pour y souffler ?

(Je ne lui donne pas d’instructions. Moi aussi, je suis intéressé par ses
choix – par le résultat de son match de catch. La personnalité contre le
destin : un combat sans règles. Deux chutes, deux fois les épaules à terre ou
un K.O. feront la décision.)

Il avance, en luttant dans ses nombreuses histoires.

Parfois, son absence lui fait mal, Alléluia, son nom même est une
exaltation ; puis il se souvient des vers diaboliques, et pense à autre chose.
La trompette dans sa poche exige qu’on souffle en elle ; mais il se retient.
Ce n’est pas le moment. À la recherche d’indices – que faire ?- il arpente
les rues de la ville.

Quelque part il voit un téléviseur par une fenêtre du soir. Il y a une tête de
femme sur l’écran, une « présentatrice » célèbre est interviewée par un «
animateur » irlandais pétillant, tout aussi célèbre. – Quelle est la pire chose
que vous pouvez imaginer ? – Oh, je crois, j’en suis sûre, ce serait, oh oui :
être seule le soir de Noël. On doit être obligé de faire face à soi-même,
n’est-ce pas, de se regarder dans un miroir impitoyable et de se demander, il
n’y a que ça ? – Gibreel, seul, ne connaissant pas la date, continue à
marcher. Dans le miroir, l’adversaire s’approche du même pas et lui fait
signe en lui tendant les bras.

La ville lui envoie des messages. C’est ici, dit-elle, que le roi hollandais
décida d’habiter quand il est arrivé, il y a plus de trois siècles. A cette
époque – c’était un village en dehors de la ville, dans les vertes prairies
anglaises. Mais quand le roi est arrivé pour s’y installer, des places
londoniennes ont poussé au milieu des champs, des bâtiments en briques
rouges crénelés, comme en Hollande, se dressant contre le ciel, afin que ses
courtisans puissent y résider. Tous les émigrés ne sont pas impuissants,
chuchotent les édifices toujours debout. Ils imposent leurs besoins sur leur
nouvelle terre, ils apportent leur propre cohérence à ce pays nouvellement
découvert, ils le réinventent. Mais faites attention, lui dit la ville.
L’incohérence, aussi, doit avoir droit de cité. Galopant dans le parc où il a
choisi de vivre, – qu’il avait civilisé – Guillaume III fut jeté à bas de son
cheval, tomba durement sur la terre récalcitrante, et cassa son cou royal.

Parfois il a l’impression de se trouver au milieu de cadavres ambulants,


d’immenses foules de morts, qui refusent tous d’admettre que leur temps est
fini, des cadavres rebelles qui continuent à se conduire comme des êtres
vivants, ils font leurs courses, ils prennent le bus, ils flirtent, ils rentrent
chez eux pour faire l’amour, ils fument des cigarettes. Mais vous êtes
morts, leur hurle-t-il. Zombies, rentrez dans vos tombeaux. Ils l’ignorent,
ou rient, ou prennent un air embarrassé, ou le menacent du poing. Il se tait,
et se dépêche.

La ville devient vague, amorphe. Il est impossible de décrire le monde.


Pèlerinage, prophète, adversaire se fondent, disparaissent dans les brumes,
émergent. Comme elle : Allie, Al-Lat. Elle est l’oiseau exalté. Hautement
désirée. Il s’en souvient maintenant : il y a longtemps elle lui a parlé de la
poésie de Jumpy. Il essaie d’en faire un recueil. Un livre. L’artiste qui suce
son pouce aux opinions infernales. Un livre est le produit d’un pacte avec le
Diable qui inverse le contrat faustien, a-t-il dit à Allie. Le Dr Faust sacrifia
l’éternité pour deux douzaines d’années de pouvoir ; l’écrivain accepte la
ruine de sa vie, et gagne (seulement s’il a de la chance) peut-être pas
l’éternité, mais, au moins, la postérité. Dans les deux cas (c’était l’argument
de Jumpy) c’est le Diable qui gagne.

Qu’écrit un poète ? Des vers. Qu’est-ce qui tintinnabule dans la tête de


Gibreel ? Des vers. Qu’est-ce qui lui brise le cœur ? Des vers et encore des
vers.

Azraeel, la trompette, l’appelle du fond de la poche de son manteau :


Prends-moi ! Ouiouioui : la Trompette. Au diable tout ce fourbi : gonfle les
joues et taratata. Allons-y, c’est l’heure de la fête.

Comme il fait chaud : un bain de vapeur, renfermé, intolérable. Ce n’est


pas ça Londres : pas cette ville inconvenante. Airport, Mahagonny,
Alphaville. Il erre dans une confusion de langues. Babel : la contraction du
« babilu » assyrien. « La porte de Dieu. » Babylondres.

Où sommes-nous ?

— Oui. – Il rôde, une nuit, derrière les cathédrales de la Révolution


Industrielle, les gares du nord de Londres. King’s Cross anonyme, la
chauve-souris menaçante de la tour de St Paneras, les gazomètres rouges et
noirs, inspirant et expirant comme d’immenses poumons de fer. Là où
autrefois la reine Boudicca tomba dans une bataille, Farishta lutte avec lui-
même.

Les rues des Marchandises : – mais oh quelles succulentes marchandises


s’étalent aux portes et sous les réverbères, quels délices sont offertes dans
cette rue ! – Des sacs à main qui se balancent, interpellent, des jupes
argentées, des bas résille : ce ne sont pas seulement des marchandises
fraîches (âge moyen entre treize et quinze ans) mais également bon marché.
Elles ont des histoires personnelles brèves et identiques : toutes ont des
enfants planqués quelque part, toutes ont été mises à la porte par des parents
puritains et coléreux, aucune n’est blanche. Sous la menace de couteaux,
des maquereaux leur prennent quatre-vingt-dix pour cent de ce qu’elles
gagnent. Les marchandises ne sont que des marchandises, après tout,
surtout quand il s’agit de surplus.
Depuis les ombres et les lumières, on interpelle Gibreel Farishta dans la
rue des Marchandises ; et, dans un premier temps, il accélère le pas. Quel
rapport avec moi ? Putain de chattes en abondance. Puis il ralentit et
s’arrête, entendant quelque chose d’autre qui l’appelle depuis les lumières
et les ombres, un besoin, une supplication muette, couverte par les voix
métalliques des putes à dix livres. Ses pas ralentissent, puis s’arrêtent. Il est
retenu par leur désir. Pour quoi ? Maintenant elles avancent vers lui,
attirées comme des poissons par des hameçons invisibles. En s’approchant,
leur démarche change, leurs hanches perdent leur balancement, leurs
visages retrouvent leur âge, malgré tout le maquillage. Quand elles
l’atteignent, elles s’agenouillent. Qui croyez-vous que je sois ? demande-t-
il, et il veut ajouter : Je connais vos noms. Je vous ai déjà rencontrées,
ailleurs, derrière un rideau. Vous étiez douze comme maintenant. Ayesha,
Haf-sah, Ramlah, Sawdah, Zainab, Zainab, Maimunah, Safia, Juwairiyah,
Umm Salamah la Makhzumite, Rehena la Juive, et la belle Marie la Copte.
Elles restent à genoux, silencieuses. Elles lui expriment leurs vœux sans
mots. Qu’est-ce qu’un archange sinon une marionnette ? Kathputli,
marionnette. Les fidèles nous plient à leur volonté. Nous sommes les forces
de la nature et eux, nos maîtres. Nos maîtresses, aussi. La lourdeur de ses
membres, la chaleur, et dans ses oreilles un bourdonnement comme des
abeilles un après-midi d’été. On s’évanouirait facilement.

Il ne s’évanouit pas.

Il reste debout au milieu des enfants agenouillés et attend les maquereaux.

Et quand ils arrivent, il sort finalement et presse contre ses lèvres sa


trompette turbulente : l’ange exterminateur, Azraeel !

Quand le flot de feu est sorti de la bouche de sa trompette dorée et a


consumé les hommes qui approchent en les enveloppant d’un cocon de
flammes, en les désintégrant si entièrement qu’il ne reste même pas leurs
chaussures sur le trottoir grésillant, Gibreel comprend.

Il marche à nouveau, laissant derrière lui la gratitude des putains, et se


dirige vers le quartier de Brickhall, après avoir remis Azraeel dans sa
grande poche. Les choses deviennent claires.
Il est l’Archange Gibreel, l’ange de la Récitation, avec, entre ses mains, le
pouvoir de la révélation. Il peut entrer dans la poitrine des hommes et des
femmes, prendre les désirs au plus profond de leur cœur, et les rendre réels.
C’est lui qui satisfait les souhaits, qui assouvit les désirs, qui accomplit les
rêves. Il est le génie de la lampe, et son maître est le Rock.

Quels désirs, quels impératifs flottent dans l’air de minuit ? Il les aspire. –
Et fait un signe de tête, qu’il en soit ainsi, oui. – Que le feu soit. C’est une
ville qui s’est purifiée dans les flammes, qui s’est purgée en se détruisant
entièrement par le feu.

Le feu, une pluie de feu. « Ceci est le jugement de Dieu dans son
courroux, déclare Gibreel Farishta à la nuit en émeute, que les désirs des
hommes soient exaucés, et qu’ils s’y consument. »

De hautes tours aux bas loyers l’environnent. Que les Noirs bouffent la
merde des Blancs, proposent les murs sans originalité. Les immeubles ont
des noms : « Isandhlwana », « Rorke’s Drift ». Mais on a commencé à les
changer, car deux des quatre tours ont été rebaptisées et portent, maintenant,
les noms de « Mandela » et de « Toussaint Louver-ture ». – Les tours sont
construites sur pilotis, et dans le béton informe sous et entre les immeubles
hurle un vent perpétuel, et s’agitent des détritus : des meubles de cuisine
jetés, des pneus de vélos crevés, des portes cassées, des jambes de poupées,
des épluchures de légumes extraites de sacs poubelles en plastique par des
chats et des chiens affamés, des paquets de fast-food, des boîtes de conserve
qui roulent, des perspectives de travail en miettes, des espoirs abandonnés,
des illusions perdues, des colères libérées, de l’amertume accumulée, de la
peur vomie, et une baignoire mouillée. Il reste immobile tandis que de petits
groupes de résidents accourent vers lui de toutes les directions. Quelques-
uns (pas tous) portent des armes. Matraques, bouteilles, couteaux. Dans
chaque groupe il y a des enfants blancs et noirs. Il porte la trompette à ses
lèvres et se met à jouer.

De petits bourgeons de flammes fleurissent sur le béton, alimentés par les


monticules d’objets et de rêves jetés. Il y a un petit tas d’envies
pourrissantes : il dégage une flamme verte dans la nuit. Les feux ont les
couleurs de l’arc-en-ciel, et tous n’ont pas besoin d’être entretenus. Gibreel
souffle de petites fleurs de feu de sa trompette et elles dansent sur le béton,
n’ayant besoin ni de combustible ni de racines. Oh, la belle rose ! Et là,
qu’est-ce que je mets ?, je sais : une rose argentée. – Et maintenant les
bourgeons s’épanouissent en buissons et comme des plantes grimpantes
escaladent le côté des tours, ils se rejoignent et forment des haies de
flammes multicolores. C’est comme si l’on regardait un jardin lumineux,
qui pousse à une vitesse accélérée des milliers de fois, un jardin
bourgeonnant, fleurissant, luxuriant, entremêlé, impénétrable, un jardin de
chimères enchevêtrées, rivalisant dans son incandescence avec un autre
buisson d’épines qui jaillit autour du palais de la belle au bois dormant,
dans un autre conte de fées, il y a longtemps.

Mais ici aucune belle, dormant. Voici Gibreel Farishta qui marche dans un
monde en feu. High Street, il voit des maisons construites de flammes, avec
des murs de feu, et aux fenêtres des flammes comme des rideaux à volants.
– Et il y a des hommes et des femmes, la peau en feu, qui flânent, qui
courent, qui grouillent autour de lui, vêtus de manteau de feu. La rue est
devenue un fleuve chauffé au rouge, en fusion, de la couleur du sang. –
Tout, tout s’embrase tandis qu’il souffle dans sa joyeuse trompette, donnant
aux gens ce qu ’ils désirent, (les cheveux et les dents des citoyens fument
et rougeoient, le verre brûle, et, là-haut, des oiseaux volent sur des ailes
ardentes).

L’adversaire est tout près. L’adversaire est un aimant, c’est l’œil du


maelström, le centre irrésistible d’un trou noir, sa force de gravitation crée
un horizon événementiel auquel ni Gibreel ni la lumière ne peuvent
échapper. Par ici, crie l’adversaire. Je suis ici.

Pas un palais, seulement un café. Et dans les chambres au-dessus, un bed


and breakfast. Pas de princesse endormie, mais une femme déçue qui a
succombé à la fumée, qui gît inconsciente ; et à côté d’elle, par terre, près
du lit, et inconscient lui aussi, son mari l’ancien instituteur qui a fait le
voyage de La Mecque, Sufyan. – Tandis qu’ailleurs, dans le Shaandaar en
flammes, des personnes sans visage se tiennent aux fenêtres et appellent
pitoyablement au secours, étant incapables (sans bouche) de crier.

L’adversaire : le voici !

Sa silhouette se découpe sur le café Shaandaar en feu, regardez, c’est lui !


Azraeel saute tout seul dans la main de Farishta.

Même un archange peut connaître une révélation, et quand Gibreel


accroche, pour l’instant le plus fugitif, l’œil de Saladin Chamcha – et dans
ce moment infime et infini des voiles sont arrachés de devant son regard –,
il se voit en train de marcher avec Chamcha dans le parc de Brickhall, perdu
dans un dithyrambe, décrivant les secrets les plus intimes de ses rapports
amoureux avec Alléluia Cone –, ces mêmes secrets qu’une foule de voix
malignes lui chuchota par la suite au téléphone –, sous lesquelles Gibreel
reconnaît maintenant le talent unificateur de l’adversaire, qui pouvaient être
gutturales ou haut perchées, qui insultaient et s’insinuaient dans ses bonnes
grâces, à la fois insistantes et timides, prosaïques – oui ! – et versifiées,
aussi. – Et maintenant, enfin, Gibreel Farishta reconnaît pour la première
fois que l’adversaire n’a pas seulement pris les traits de Chamcha comme
déguisement ; – ce n’est pas non plus un cas de possession paranormale,
d’appropriation d’un corps par un envahisseur venu de l’Enfer ; qu’en
somme, le mal n’est pas extérieur à Saladin, mais qu’il jaillit d’un recoin de
sa vraie nature, qu’il s’est répandu à travers son être comme un cancer,
gommant ce qui était bon en lui, effaçant son esprit, -faisant cela avec de
nombreuses feintes et esquives trompeuses, ayant l’air parfois de se retirer ;
alors que, en fait, pendant l’illusion d’une rémission, sous le couvert d’une
illusion, pourrait-on dire, il continuait à s’étendre de façon pernicieuse ; – et
maintenant, sans aucun doute, il l’a rempli ; maintenant il ne reste rien de
Saladin que cela, le feu sombre du mal dans son âme, qui le consume aussi
entièrement que l’autre feu, multicolore et enveloppant, dévore la ville
hurlante. En vérité ce sont « les flammes les plus horribles, les plus
monstrueuses, les plus sanglantes, pas comme la flamme pure d’un feu
ordinaire ».

Le feu est un arc à travers le ciel. Saladin Chamcha, l’adversaire, qui est
aussi Spoono, mon vieux pote, a disparu par la porte du Café Shaandaar.
C’est la gueule du trou noir ; l’horizon se referme autour d’elle, toute autre
possibilité s’évanouit, l’univers se réduit à ce point solitaire et irrésistible.
Gibreel souffle de toute sa force dans sa trompette et plonge par la porte
ouverte.
L’immeuble occupé par le Conseil des relations intercommunautaires de
Brickhall était un monstre à un étage, en briques violettes, avec des fenêtres
à l’épreuve des balles, une sorte de bunker créé dans les années soixante,
quand ce style était considéré comme sobre. Il n’était pas facile d’y pénétrer
par effraction ; on avait équipé la porte d’un interphone, elle s’ouvrait sur
une allée étroite qui longeait l’immeuble sur un côté et qui aboutissait à une
seconde porte, munie également d’une serrure de sécurité. Il y avait aussi
une alarme.

Cette alarme, comme on l’apprit par la suite, avait été coupée,


probablement par les deux personnes, un homme, une femme, qui étaient
entrées en se servant d’une clef. Officiellement on laissa entendre que ces
personnes avaient eu l’intention de commettre un attentat, de « l’intérieur »,
puisque l’une d’elles, la femme qui avait trouvé la mort, était en réalité
employée de l’organisme dont les bureaux se trouvaient dans l’immeuble.
Les raisons du crime restaient obscures puisque les malfaiteurs avaient péri
dans l’incendie, et il était peu probable qu’on puisse jamais faire la lumière
sur cette affaire. Cependant, un « motif personnel » semblait l’explication la
plus plausible.

Une affaire tragique : la femme qui avait trouvé la mort était enceinte de
plusieurs mois.

En rendant public le communiqué dans lequel ces faits étaient relatés,


l’inspecteur Kinch établit un « lien » entre l’incendie entre le CRI de
Brickhall et celui du café Shaandaar, dont la seconde personne décédée,
l’homme, avait été un résident semi-permanent. L’homme pouvait être le
véritable incendiaire, et avoir trompé la femme, qui était sa maîtresse bien
que mariée et cohabitant avec un autre. On ne pouvait écarter les
motivations politiques – les deux personnes étant bien connues pour leurs
positions extrémistes –, mais la mouvance des groupuscules d’extrême
gauche qu’ils fréquentaient était si confuse qu’il serait très difficile d’avoir
un jour une image claire de leurs motivations. Il se pouvait aussi que ces
deux crimes, même commis par le même homme, aient eu des motivations
différentes. L’homme n’était peut-être qu’un criminel engagé pour incendier
le café Shaandaar à la demande des propriétaires aujourd’hui décédés, afin
de toucher l’assurance, et qui avait mis le feu au CRI à la demande de sa
maîtresse, peut-être à cause d’une histoire de vengeance à l’intérieur de
rétablissement.

Il ne faisait aucun doute que l’incendie du CRI était un acte criminel. On


avait aspergé d’essence les bureaux, les papiers, les rideaux. « Beaucoup de
gens ne comprennent pas à quelle vitesse se répand un feu alimenté par de
l’essence », dit l’inspecteur Kinch aux journalistes qui griffonnaient. On
avait retrouvé les cadavres, tellement brûlés qu’on n’avait pu les identifier
que grâce à leurs dents, dans la salle de la photocopie. « Nous n’avons rien
d’autre. » Fin.

Moi, j’ai quelque chose d’autre.

J’ai quelques questions, en tout cas. – Au sujet, par exemple, d’une


camionnette Mercedes bleue banalisée, qui suivit le camion de Walcott
Roberts, et ensuite la MG de Pamela Chamcha. – Au sujet des hommes qui
sortirent de cette camionnette, le visage caché par des masques de carnaval,
et qui entrèrent de force dans les bureaux du CRI juste au moment où
Pamela ouvrait la porte extérieure. – Au sujet de ce qui se passa réellement
dans ces bureaux, parce que l’œil humain ne peut traverser facilement la
brique violette et les vitres de sécurité. – Et au sujet, enfin, d’un porte-
documents en plastique rouge et de son contenu.

Inspecteur Kinch ? Vous êtes là ?

Non. Il est parti. Il n’a pas de réponses à me fournir.

Voici Mr Saladin Chamcha, dans son manteau en poil de chameau à col de


soie, qui court dans High Street comme un petit truand. – Le même terrible
Mr Chamcha qui avait passé la soirée en compagnie d’une Alléluia Cone
désemparée, sans éprouver le moindre remords. – « Je regarde ses pieds, dit
Othello de Iago, mais c’est une fable. » Chamcha n’est plus fabuleux ; son
humanité donne une forme et une explication suffisantes à ses actes. II a
détruit ce qu’il n’est pas et ne peut être ; il a pris sa revanche, rendant
trahison pour trahison ; et il l’a fait en exploitant la faiblesse de son ennemi,
l’atteignant à son talon d’Achille. – Il y a une satisfaction là-dedans. – À
nouveau, voici Mr Chamcha, qui court. Le monde est plein de colère ’et
d’événements. Les choses sont tenues en équilibre. Un immeuble brûle.
Son cœur bat à grands coups, boum doumba daboum boum boum.

Maintenant, il voit le Shaandaar en feu ; et s’arrête net. Sa poitrine est


oppressée ; – badaboum ! – et il a une douleur dans le bras gauche. Il ne la
remarque pas ; il regarde fixement l’immeuble en feu.

Et voit Gibreel Farishta.

Et se retourne ; et se précipite à l’intérieur.

« Mishal ! Sufyan ! Hind ! » crie le mauvais Mr Chamcha. Le rez-de-


chaussée ne brûle pas encore. Il ouvre en grand la porte de l’escalier, et un
vent brûlant et pestilentiel le fait reculer. L’haleine du dragon, pense-t-il.
Le palier est en feu ; des rideaux de flamme s’élèvent du plancher au
plafond.

Impossibilité d’avancer.

« Il y a quelqu’un ? crie Saladin Chamcha. Il y a quelqu’un ici ? » Mais le


rugissement du dragon couvre ses cris.

Quelque chose d’invisible le frappe dans la poitrine, le fait basculer en


arrière, sur le sol du café, parmi les tables vides. Boum, chante son cœur.
Prends ça. Et ça.

Il y a un bruit au-dessus de sa tête comme un milliard de rats qui courent


en tous sens, des rongeurs fantomatiques qui suivent un esprit joueur de
flûte. Il lève les yeux : le plafond est en feu. Il n’arrive pas à se relever.
Alors qu’il regarde, une partie du plafond se détache, et il voit qu’un
morceau de poutre tombe vers lui. Il croise les bras dans une tentative
dérisoire pour se protéger.

La poutre le cloue au sol et lui casse les deux bras. Il a mal à la poitrine.
Le monde s’éloigne. Il lui est difficile de respirer. Il ne peut pas parler. Il est
l’Homme des Mille Voix, et il ne lui en reste pas une.

Gibreel Farishta, tenant Azraeel, entre dans le Café Shaandaar.


Que se passe-t-il quand on gagne ?

Quand tes ennemis sont à ta merci : comment agir alors ? Le compromis


est la tentation des faibles ; c’est l’épreuve des forts. – « Spoono », Gibreel
fait un signe de la tête à l’homme tombé à terre. « Tu m’as bien eu,
monsieur ; tu es vraiment un sacré type. » – Et Chamcha, pénétrant les yeux
de Gibreel, ne peut plus nier que l’autre sait. « Main…» commence-t-il, et il
abandonne. Maintenant, que vas-tu faire ? Le feu tombe autour d’eux à
présent : le grésillement d’une pluie d’or. « Pourquoi as-tu fait ça ? »
demande Gibreel, puis il repousse la question d’un geste de la main. « C’est
une connerie de demander ça. Je pourrais aussi bien te demander ce qui t’a
poussé à te précipiter ici. Une connerie. Les gens, hein, Spoono ? Des
dingues, c’est tout. »

Maintenant des flaques de feu s’étalent autour d’eux. Ils seront bientôt
encerclés, abandonnés sur une île temporaire au milieu de cette mer fatale.
Chamcha reçoit un deuxième coup dans la poitrine, et sursaute violemment.
Face à trois sortes de morts – par le feu, pour « cause naturelle », et par
Gibreel – il s’efforce désespérément de parler, mais il ne pousse que des
croassements. « Por, doum, Mmm. » Pardonne-moi. « Ha. Pée. » Aie pitié.
Les tables du café brûlent. D’autres poutres tombent d’en haut. Gibreel
semble être en transe. Il répète vaguement : « Quelle connerie. »

Est-il possible que le mal ne soit jamais total, et sa victoire, aussi


irrésistible soit-elle, jamais absolue ?

Considérons cet homme tombé. Il chercha sans remords à détruire l’esprit


d’un autre être humain ; et exploita, pour ce faire, une femme entièrement
innocente, poussé en partie par son impossible désir de voyeur pour elle.
Mais ce même homme a risqué la mort, sans l’ombre d’une hésitation, pour
tenter follement de porter secours.

Qu’est-ce que cela signifie ?

Le feu s’est refermé autour des deux hommes, et la fumée a tout envahi.
Ce n’est qu’une question de secondes avant qu’ils ne succombent. Il y a des
questions plus urgentes auxquelles il faut répondre avant les conneries ci-
dessus.
Quel choix fera Farishta ?

A-t-il le choix ?

Gibreel laisse tomber sa trompette ; se penche ; libère Saladin de la poutre


qui l’emprisonne ; et le prend dans ses bras. Chamcha, avec les bras et côtes
cassées, grogne faiblement, comme le créationniste Dumsday avant de
recevoir une nouvelle langue en rumsteack. « To. Ta. » C’est trop tard. Une
petite flamme lèche l’ourlet de son manteau. Une fumée noire et âcre
remplit tout l’espace, grimpe derrière ses yeux, assourdit ses oreilles,
obstrue son nez et ses poumons.

— Pourtant, maintenant, Gibreel Farishta commence à expirer lentement,


une longue expiration continue d’une durée extraordinaire, et son souffle,
qu’il dirige vers la porte, coupe la fumée et le feu comme un couteau ; et
Saladin Chamcha, haletant et se pâmant, avec une mule dans la poitrine,
semble voir – mais ensuite il n’en sera jamais sûr – le feu qui se partage
devant eux comme la mer rouge qu’il est devenu, et la fumée qui se sépare
elle aussi, comme un rideau ou un voile ; jusqu’à ce qu’un chemin dégagé
s’étende devant eux jusqu’à la porte ; – puis Gibreel Farishta s’avance
rapidement, portant Saladin sur le chemin du pardon dans l’air chaud de la
nuit ; ainsi dans une nuit où la ville est en guerre, une nuit lourde de haine
et de fureur, il reste une petite victoire rédemptrice pour l’amour.

Conclusions.

Mishal Sufyan se trouve devant le Shaandaar quand ils sortent, elle pleure
ses parents, consolée par Hanif. – C’est au tour de Gibreel de s’effondrer ;
portant toujours Saladin, il s’évanouit aux pieds de la jeune fille.

Maintenant Mishal et Hanif sont dans l’ambulance avec les deux hommes
évanouis, et si Chamcha a un masque à oxygène sur le nez et sur la bouche,
Gibreel qui n’est qu’épuisé, parle dans son sommeil : un babil délirant à
propos d’une trompette magique et du feu qu’il en faisait sortir, comme une
musique, de sa bouche. – Et Mishal, qui se souvient de Chamcha comme du
diable, et qui commence à accepter beaucoup de possibilités, s’étonne : «
Est-ce que tu crois… ? » – Mais Hanif est définitif, ferme. « Impossible.
C’est Gibreel Farishta, l’acteur, tu ne le reconnais pas ? Le pauvre est en
train de jouer une scène de film. » Mishal ne renonce pas. « Mais, Hanif…»
– et il devient catégorique. Il lui parle gentiment, parce qu’elle vient de
perdre ses parents, après tout, il insiste absolument. « Ce qui s’est passé ce
soir à Brickhall est un phénomène sociopolitique. Ne tombons pas dans le
piège d’un mysticisme à la noix. Nous parlons de l’histoire : un événement
dans l’histoire de la Grande-Bretagne. Nous parlons du processus du
changement. »

Brusquement la voix de Gibreel change, et ce dont il parle aussi. Il parle


de pèlerins, d’un bébé mort, et comme dans les Dix Commandements et,
d’une demeure pourrissante, et d’un arbre ; parce qu’à la suite du feu
purificateur il fait, pour la dernière fois, un de ses rêves feuilletons ; et
Hanif dit : « Écoute, Mishu, chérie. Fais semblant, c’est tout. » Il passe le
bras autour d’elle, l’embrasse sur la joue, la serre contre lui. Reste avec
moi. Le monde est réel. Nous devons y vivre ; nous devons vivre ici,
continuer à vivre.

Puis Gibreel Farishta encore endormi crie de toutes ses forces.

« Mishal ! Reviens ! Il ne se passe rien ! Mishal, par pitié ; fais demi-tour,


reviens, reviens. »
VIII
Le partage de la mer d’Arabie
A intervalles réguliers, Srivinas le marchand de jouets avait toujours eu
l’habitude de menacer sa femme et ses enfants qu’un jour, quand le monde
matériel aurait perdu sa saveur, il abandonnerait tout, y compris son nom,
pour devenir un sanyasi, errant de village en village avec une sébile et un
bâton. Mrs Srivinas accueillait ces menaces avec tolérance, sachant que son
mari, gélatineux et bon vivant, aimait qu’on le considère comme un homme
pieux, mais aussi un peu comme un aventurier (n’avait-il pas tenu
absolument à ce voyage en avion stupide et effrayant au-dessus du Grand
Canyon en Amrika, quelques années plus tôt ?) ; l’idée de devenir un saint
satisfaisait ses deux envies à la fois. Aussi, quand elle voyait son mari, qui
regardait le monde à travers un grillage épais, son ample postérieur
confortablement calé dans un fauteuil – ou quand elle l’observait jouant
avec leur fille cadette de cinq ans Minoo -ou quand elle se rendait compte
que son appétit, loin de diminuer aux proportions d’une sébile, augmentait
tranquillement avec les années – alors Mrs Srivinas faisait la moue, en
prenant l’expression insouciante d’une beauté de cinéma (même si elle était
aussi ronde et ballottante que son mari) et rentrait en sifflotant. En
conséquence, quand elle trouva son fauteuil vide, avec sur un des
accoudoirs son jus de citron vert non achevé, elle fut prise totalement à
l’improviste.

Pour dire la vérité, Srivinas lui-même n’aurait jamais pu expliquer ce qui


le poussa à quitter le confort de sa véranda matinale pour aller voir l’arrivée
des villageois de Titlipur. Les gamins des rues qui savaient tout une heure à
l’avance avaient annoncé en hurlant dans les rues une procession
improbable de gens, avec des sacs et des bagages qui arrivait par le chemin
des pommes de terre et qui se dirigeait vers la grande route, conduite par
une fille aux cheveux d’argent, avec un grand concours de papillons au-
dessus des têtes, et, fermant la marche, Mirza Saeed Akhtar, dans son break
Mercedes vert olive, qui semblait avoir un noyau de mangue coincé dans la
gorge.

Malgré ses silos de pommes de terre et ses célèbres usines de jouets,


Chatnapatna n’était pas une ville si importante que l’arrivée de cent
cinquante personnes puisse y passer inaperçue. Juste avant l’apparition de la
procession, Srivinas avait reçu une délégation des ouvriers de son usine, qui
lui demandaient l’autorisation de s’arrêter pendant quelques heures afin
d’assister au grand événement. Sachant qu’ils le feraient de toute façon, il
donna son accord. Mais lui-même resta, pendant un certain temps, planté
obstinément sur sa véranda, essayant de ne pas remarquer les papillons
d’excitation qui avaient commencé à s’agiter dans son large ventre. Plus
tard, il confierait à Mishal Akhtar : « C’était un pressentiment. Comment
dire ? Je savais que vous ne veniez pas tous seulement pour vous rafraîchir.
Elle était venue pour moi. »

Titlipur arriva à Chatnapatna dans un grand accablement de nourrissons


hurlants, d’enfants criants, de vieillards craquants, et au son des
plaisanteries aigres d’Osman et du bœuf boum-boum, pour lesquels
Srivinas n’avait aucune sympathie. Puis les gamins informèrent le roi du
jouet que parmi les voyageurs se trouvaient la femme et la belle-mère du
zamindar Mirza Saeed, et qu’elles marchaient à pied comme les paysans,
vêtues de simples kurtas et sans bijoux. C’est à ce moment-là que Srivinas
s’avança à pas lourds vers la buvette au bord de la route autour de laquelle
se pressaient les pèlerins de Titlipur tandis qu’on distribuait des bhurtas et
des parathas de pommes de terre. Il arriva en même temps que la jeep de la
police de Chatnapatna. L’inspecteur se tenait debout sur le siège du
passager et hurlait dans un porte-voix qu’il allait prendre des mesures
énergiques contre cette marche « communale » si l’on ne se dispersait pas
immédiatement. Une histoire entre hindous et musulmans, se dit Srivinas ;
mauvais, mauvais.

La police considérait le pèlerinage, un peu comme la manifestation d’une


secte, mais quand Mirza Saeed Akhtar s’avança et dit la vérité à
l’inspecteur, l’officier de police se retrouva confus. Sri Srivinas, un
brahmane, n’avait évidemment jamais envisagé de partir en pèlerinage à La
Mecque, mais il fut néanmoins impressionné. Il se fraya un chemin dans la
foule pour entendre ce que disait le zamindar : « Et le but de ces braves
gens, c’est de marcher jusqu’à la mer d’Arabie, car ils sont persuadés que
les eaux se fendront devant eux. » Mirza Saeed avait une voix faible, et
l’inspecteur, le chef du poste de police de Chatnaptna, ne fut pas convaincu.
« Vous parlez sérieusement, ji ? » Mirza Saeed dit : « Pas moi. Mais eux
sont sérieux comme des mules. J’ai l’intention de leur faire changer d’avis
avant qu’il n’arrive une folie. » Le CPP, sanglé, moustachu et imbu de son
importance, secoua la tête. « Mais, voyons, monsieur, comment puis-je
permettre à tant d’individus de se rassembler dans la rue ? Les esprits
pourraient s’échauffer ; un incident est possible. » Juste à ce moment-là la
foule des pèlerins se fendit et Srivinas vit pour la première fois la
fantastique silhouette de la fille entièrement habillée de papillons, ses
cheveux de neige lui descendant jusqu’aux chevilles. « Arré deo, cria-t-il,
Ayesha, c’est toi ? » Et il ajouta, bêtement : « Alors, où sont mes poupées
Planning Familial ? »

On ignora sa sortie ; tout le monde observait Ayesha qui s’approchait du


CPP au torse bombé. Elle ne dit rien, mais sourit et hocha la tête, et le type
sembla rajeunir d’une vingtaine d’années, jusqu’au moment où, à la
manière d’un gosse de dix ou onze ans, il dit, « D’accord, d’accord, mausi.
Excuse-moi, maman. Je ne voulais pas être impoli. Je te demande pardon,
s’il te plaît. » Ce fut la fin des tracasseries policières. Plus tard, ce jour-là,
dans la chaleur de l’après-midi, un groupe de jeunes de la ville connus pour
avoir des liens avec le RSS et Vishwa Hindu Parishad commencèrent à leur
lancer des pierres depuis les toits a voisinants ; et le CPP les fit arrêter et
jeter en prison dans les deux minutes qui suivirent.

« Ayesha, ma fille, dit Srivinas à haute voix, dans l’air vide, qu’est-ce que
t’est arrivé, bon Dieu ? »

Pendant la chaleur de la journée les pèlerins se reposèrent dans le peu


d’ombre qu’ils purent trouver. Srivinas errait parmi eux l’air hébété,
bouleversé, prenant conscience qu’il venait d’arriver inexplicablement à un
grand tournant de sa vie. Ses yeux ne cessaient de chercher la silhouette
transformée d’Ayesha la visionnaire, qui se reposait à l’ombre d’un figuier
des pagodes en compagnie de Mishal Akhtar, de sa mère, Mrs Qureishi, et
d’Osman fou d’amour et de son bœuf. Srivinas finit par trouver le zamindar
Mirza Saeed, allongé sur la banquette arrière du break Mercedes, mais qui
ne dormait pas ; un homme tourmenté. Srivinas lui parla avec l’humifité née
de son étonnement. « Sethji, vous ne croyez pas en cette fille ?

— Srivinas, Mirza Saeed se releva pour lui répondre, nous sommes des
hommes modernes. Par exemple, nous savons que les vieilles personnes
meurent au cours des longs voyages, que Dieu ne guérit pas le cancer, et
que les océans ne se fendent pas. Il faut arrêter cette folie. Viens avec moi.
Il y a de la place dans la voiture. Tu pourras peut-être m’aider à les
dissuader ; cette Ayesha, elle t’est reconnaissante, peut-être t’écoutera-t-
elle.

— Dans la voiture ? » Srinivas se sentit désemparé, comme si des mains


puissantes s’agrippaient à ses membres. « J’ai mes affaires, mais.

— C’est un suicide pour beaucoup des nôtres, le pressa Mirza Saeed. J’ai
besoin d’aide. Naturellement je pourrai payer.

— Ce n’est pas une question d’argent, dit Srinivas en reculant, blessé.


Excusez-moi, Sethji. Je dois réfléchir.

— Tu ne vois pas ? lui cria Mirza Saeed. Nous ne sommes pas religieux,
toi et moi. Hindou, Musulman, bhai-bhai ! Nous pouvons former un front
laïque contre cet obscurantisme. »

Srivinas se retourna. « Mais je ne suis pas un incroyant, protesta-t-il. J’ai


toujours le portrait de la déesse Lakshmi sur mon mur.

— La richesse est une excellente déesse pour un homme d’affaires, dit


Mirza Saeed.

— Et dans mon cœur », ajouta Srinivas. Mirza Saeed se mit en colère. «


Mais des déesses, je te jure. Même tes propres philosophes admettent que
ce ne sont que des idées abstraites. Des incarnations de shakti qui, en soi,
est une notion abstraite : le pouvoir dynamique des dieux. »

Le marchand de jouets regardait à ses pieds Ayesha endormie sous sa


courtepointe de papillons. « Je ne suis pas philosophe, Sethji », répondit-il.
Et il ne dit pas que son cœur s’était serré en se rendant compte que la jeune
fille endormie et la déesse du calendrier accroché au mur de son usine
avaient un visage exactement identique.

Quand le pèlerinage quitta la ville, Srivinas l’accompagna, faisant la


sourde oreille aux supplications de sa femme, les cheveux en désordre, qui
avait pris Minoo dans ses bras et la secouait devant le visage de son mari. Il
expliqua à Ayesha qu’il n’avait pas envie de visiter La Mecque mais qu’il
était saisi du désir de faire un petit bout de chemin avec elle, peut-être
jusqu’à la mer.

En prenant place parmi les villageois de Titlipur et en marchant au même


pas que l’homme qui se trouvait à côté de lui, il remarqua avec un sentiment
mêlé d’incompréhension et de terreur qu’une infinité de papillons volaient
au-dessus de leurs têtes, tel un gigantesque parasol protégeant les pèlerins
du soleil. Tout se passait comme si les papillons de Titlipur avaient repris la
fonction du grand arbre. Puis il poussa un petit cri de peur, d’étonnement et
de plaisir, car quelques douzaines de ces créatures aux ailes-caméléon
venaient de se poser sur ses épaules et, à l’instant même, ils prirent
exactement la couleur de sa chemise écarlate. Il reconnaissait maintenant
l’homme qui se trouvait près de lui, le sarpanch, Muhammad Din, qui avait
choisi de ne pas marcher en tête. Lui et sa femme Khadija avançaient
satisfaits et à grands pas malgré leur âge avancé, et quand il vit la
bénédiction lépidoptérienne descendue sur le marchand de jouets,
Muhammad Din s’approcha de lui et lui prit la main.

Il devenait clair qu’il ne pleuvrait pas. Des files de bétail maigre


traversaient le paysage, cherchant à boire. Quelqu’un avait peint à la chaux
sur le mur d’une usine de scooters L’Amour c’est l’Eau. Sur la route ils
rencontrèrent d’autres familles descendant vers le sud, toute leur vie
entassée sur le dos d’ânes mourants, et eux, aussi, marchaient à la recherche
d’eau. « Mais pas une saloperie d’eau salée, hurla Mirza Saeed aux pèlerins
de Titlipur. Et pas pour la voir se diviser en deux ! Ils veulent rester en vie,
eux, mais vous, vous voulez mourir, bande de fous. » Des vautours se
groupaient au bord de la route et surveillaient les pèlerins.

Mirza Saeed vécut les premières semaines du pèlerinage vers la mer


d’Arabie dans un état permanent d’agitation hystérique. On accomplissait la
plus grande partie de la marche le matin et en fin d’après-midi, et à ces
moments-là Saeed sautait souvent de son break pour supplier sa femme
mourante. « Reprends tes esprits, Mishu. Tu es malade. Viens au moins
t’allonger, laisse-moi te masser un peu les pieds. » Mais elle refusait, et sa
mère le chassait. « Tu vois, Saeed, tu es dans un état d’esprit tellement
négatif que cela en devient déprimant. Va boire ton Coca-Cola dans ta
voiture à air conditionné et laisse-nous, les yatris, en paix. » Au bout d’une
semaine la voiture à air conditionné perdit son conducteur. Le chauffeur de
Mirza Saeed démissionna et rejoignit les pèlerins ; le zamindar fut obligé de
prendre le volant. Ensuite, quand son angoisse l’envahissait, il devait arrêter
la voiture, la garer, et courir comme un fou parmi les pèlerins, les menaçant,
les suppliant, essayant de les soudoyer. Au moins une fois par jour il
insultait Ayesha en face pour avoir ruiné sa vie, mais il ne pouvait jamais
continuer très longtemps parce que, dès qu’il la regardait, il la désirait
tellement qu’il en avait honte. Le cancer avait commencé à rendre la peau
de Mishal grise, et Mrs Qureshi, elle aussi, commençait à s’effilocher ; ses
chappals s’étaient désintégrés et elle souffrait d’énormes ampoules qui
ressemblaient à de petits ballons d’eau. Cependant, quand Saeed lui offrit le
confort de la voiture, elle continua à refuser sèchement. L’envoûtement
d’Ayesha sur les pèlerins gardait sa force. -Et à la fin de ces sorties au cœur
du pèlerinage Mirza Saeed, suant et étourdi de chaleur et d’un désespoir
toujours plus grand, se rendait compte que sa voiture était restée loin
derrière, et il n’avait plus qu’à y retourner seul et chancelant, éperdu de
tristesse. Un jour en revenant à la voiture il découvrit qu’une noix de coco
vide qu’on avait jetée d’un autocar de passage avait fait éclater son pare-
brise feuilleté, qui ressemblait, maintenant, à une toile d’araignée remplie
de mouches de diamant. Il dut casser tous les morceaux, et les diamants de
verre semblaient se moquer de lui en tombant sur la route et dans la voiture,
ils semblaient lui parler de l’aspect éphémère et du peu de valeur des biens
de cette terre, mais un laie vit dans le monde des objets et Mirza n’avait pas
l’intention de se laisser briser aussi facilement qu’un pare-brise. La nuit,
sous les étoiles, il s’allongeait près de sa femme sur une natte, au bord de la
grand-route. Quand il lui raconta l’incident, elle lui offrit un maigre
réconfort. « C’est un signe, dit-elle. Abandonne le break et vient te joindre
enfin à nous. »

— Abandonner une Mercedes-Benz ? cria Saeed sincèrement horrifié.

— Et alors ? répondit Mishal d’une voix grise et épuisée. Tu n’arrêtes pas


de parler de ta ruine. Qu’est-ce qu’une Mercedes y changera ?

— Tu ne comprends pas, dit Saeed en pleurant. Personne ne me


comprend. »

Gibreel rêva d’une sécheresse :


La terre brunie sous le ciel sans pluie. Les cadavres d’autocars et de
monuments anciens pourrissant dans les champs à côté des récoltes. Mirza
Saeed vit, à travers son pare-brise éclaté, le début d’une calamité : les ânes
sauvages baisant tristement et tombant raides morts, toujours unis, au
milieu de la route, les arbres se dressant sur leurs racines découvertes par
l’érosion de la terre et ressemblant à d’énormes serres de bois grattant le sol
pour trouver de Peau, des fermiers sans ressources obligés de travailler pour
l’État comme terrassiers, creusant un réservoir au bord de la grand-route,
une citerne vide pour la pluie qui ne tomberait pas. Les vies misérables du
bord du chemin : une femme avec un baluchon se dirigeant vers une tente
faite d’un bâton et d’une loque, une fille condamnée à récurer, chaque jour,
cette casserole, ce plat, sur son lopin de poussière sale. « De telles vies
valent-elles autant que les nôtres ? se demandait Mirza Saeed Aktar. Autant
que la mienne ? Que celle de Mishal ? Ils ont connu si peu de choses, üs ont
si peu pour nourrir leur âme. » Un homme vêtu d’un dhoti et d’un pugri
ample et jaune se tenait comme un oiseau sur une borne routière, perché là
avec un pied posé sur l’autre genou une main appuyée sous le coude
opposé, fumant un biri. Quand Mirza Saeed Aktar passa devant lui, il
cracha et atteignit le zamindar en plein visage.

Le pèlerinage avançait lentement, trois heures de marche le matin, trois de


plus après la chaleur, à l’allure du pèlerin le plus lent, sujet à des délais sans
fin, les maladies des enfants, le harcèlement des autorités, la roue d’un char
à bœuf qui se cassait ; trois kilomètres par jour au plus, deux cent quarante
kilomètres jusqu’à la mer, un voyage d’environ onze semaines. La première
mort arriva le dix-huitième jour. Khadija, la vieille femme maladroite qui
avait été pendant un demi-siècle l’épouse satisfaite et satisfaisante du
sarpanch Muhammad Din, vit un archange en rêve. « Gibreel, murmura-t-
elle, est-ce toi ? »

— Non, répondit l’apparition. C’est moi, Azraeel, celui qui fait le sale
boulot. Je suis désolé de t’avoir déçue. »

Le lendemain matin elle repartit avec le pèlerinage, sans parler de sa


vision à son mari. Au bout de deux heures ils s’approchèrent des ruines
d’un de ces relais de poste moghol qui, autrefois, étaient construits tous les
dix kilomètres le long de la grand-route. Quand Khadija vit les ruines elle
n’en connaissait pas le passé, les voyageurs volés pendant leur sommeil et
ainsi de suite, mais elle en comprit parfaitement le présent. « Il faut que
j’aille m’allonger là-bas », dit-elle au sarpanch qui protesta : « Mais la
marche ! » « Qu’importe, dit-elle doucement. Tu pourras les rattraper plus
tard. »

Elle s’étendit parmi les gravats des ruines, la tête sur une pierre lisse que
le sarpanch lui avait trouvée. Le vieil homme pleura, mais en vain, et elle
mourut dans la minute qui suivit. Il rattrapa les marcheurs en courant et
s’adressa à Ayesha avec colère. « Je n’aurais jamais dû t’écouter, lui dit-il.
Maintenant, tu as tué ma femme. »

La marche s’arrêta. Mirza Saeed Akhtar, sautant sur l’occasion, insista


bruyamment pour qu’on transporte Khadija dans un cimetière musulman
correct. Mais Ayesha s’y opposa. « L’archange nous a ordonné d’aller
directement à la mer, sans retours ni détours. » Mirza Saeed en appela aux
pèlerins. « C’est la femme bien-aimée de votre sarpanch, cria-t-il. Allez-
vous la jeter dans un trou au bord de la route ? »

Quand les villageois de Titlipur se mirent d’accord pour enterrer Khadija


tout de suite, Saeed ne put en croire ses oreilles. Il se rendit compte que leur
détermination était plus grande qu’il l’avait soupçonnée : même le sarpanch
en deuil accepta. On enterra Khadija au coin d’un champ dévasté, derrière
le relais de poste ruiné du passé.

Cependant, le lendemain, Mirza Saeed remarqua que le sarpanch s’était


détaché du pèlerinage, et qu’il flânait tristement à quelque distance des
autres, respirant les buissons de bougainvillées. Saeed sauta du break
Mercedes et fonça sur Ayesha, pour lui faire encore une scène. « Tu es un
monstre, cria-t-il. Un monstre sans cœur ! Pourquoi as-tu amené mourir
cette vieille femme ici ? » Elle l’ignora, mais quand il revint vers la voiture
le sarpanch s’approcha de lui et dit : « Nous étions pauvres. Nous savions
que nous n’avions aucun espoir d’aller à La Mecque Sharif, jusqu’à ce
qu’elle nous persuade. Elle nous a persuadés, et maintenant vois le résultat.
»

Ayesha la kahin demanda à parler au sarpanch, mais ne prononça pas un


seul mot de consolation. « Affermis ta foi, le gronda-t-elle. Celle qui meurt
sur la route du grand pèlerinage est assurée d’une place au Paradis. A
présent ta femme est assise parmi les anges et les fleurs ; qu’as-tu à
regretter ? »

Ce soir-là le sarpanch Muhammad Din s’approcha de Mirza Saeed, assis à


côté d’un petit feu de camp. « Excusez-moi, Sethji, dit-il, mais serait-il
possible que je monte dans votre automobile, comme vous me l’avez
proposé une fois ? »

Ne voulant pas abandonner totalement le projet pour lequel sa femme était


morte, incapable de maintenir plus longtemps la croyance absolue
qu’exigeait cette entreprise, Muhammad Din monta dans le break du
scepticisme. « Mon premier converti », se réjouit Mirza Saeed.

Vers la quatrième semaine la défection du sarpanch Muhammad Din avait


commencé à produire des effets. Il était assis à l’arrière de la Mercedes
comme s’il avait été le zamindar lui-même et Mirza Saeed le chauffeur, et
peu à peu les sièges de cuir et l’air conditionné, le bar avec whisky-soda et
les vitres teintées à commande électrique commencèrent à lui enseigner le
dédain ; il releva le nez vers le haut et il acquit l’expression sourcilleuse
d’un homme qui peut voir sans être vu. A la place du chauffeur, Mirza
Saeed sentait la poussière qui passait par le trou, où se trouvait autrefois le
pare-brise, remplir ses yeux et son nez, mais malgré ces inconvénients il se
sentait mieux qu’auparavant. Maintenant, à la fin de chaque jour, un groupe
de pèlerins se rassemblaient autour de la Mercedes avec son étoile brillante,
et Mirza Saeed essayait de les raisonner tandis qu’ils contemplaient le
sarpanch Muhammad Din qui faisait monter et descendre les vitres arrière
teintées, pour qu’ils puissent voir, en alternance, son visage et les leurs. La
présence du sarpanch dans la Mercedes donnait une nouvelle autorité aux
paroles de Mirza Saeed.

Ayesha n’essaya pas d’éloigner les villageois, et jusque-là elle avait eu


raison d’avoir confiance ; il n’y avait pas eu de défection supplémentaire
vers le camp des infidèles. Mais Saeed voyait qu’elle jetait de nombreux
regards dans sa direction et, visionnaire ou pas, Mirza Saeed aurait parié ce
qu’on voulait qu’il s’agissait des regards agacés d’une jeune fille qui n’était
plus très sûre de pouvoir faire ses quatre volontés.
Puis elle disparut.

Elle s’en alla pendant la sieste et ne réapparut pas pendant un jour et demi
; pendant ce temps le désordre s’installa parmi les pèlerins – elle savait
toujours comment exciter les sentiments de son public, reconnut Saeed ;
puis elle revint vers eux en sautillant dans le paysage noyé de poussière, et
cette fois ses cheveux d’argent avaient aussi des fils d’or, et ses sourcils
étaient également dorés. Elle réunit les villageois et leur dit que l’archange
était mécontent que les gens de Titlipur aient commencé à douter
simplement parce qu’une martyre était montée au Paradis. Elle les mit en
garde en leur disant que l’archange pensait sérieusement à retirer sa
promesse de fendre les eaux, « tout ce que vous aurez dans la mer d’Arabie
c’est un bain d’eau salée, et vous reviendrez à vos champs de pommes de
terre dévastés sur lesquels il ne pleuvra plus jamais ». Les villageois furent
épouvantés. « Non, ce n’est pas possible, supplièrent-ils. Pardonne-nous,
bibiji. » Ce fut la première fois qu’ils utilisèrent le nom de la sainte
d’autrefois pour désigner la fille qui les conduisait avec un absolutisme qui
avait commencé à les effrayer autant qu’il les impressionnait. Après le
discours le sarpanch et Mirza Saeed restèrent seuls dans le break. « Le
deuxième round est pour l’archange », se dit Mirza Saeed.

Vers la cinquième semaine l’état de santé des pèlerins les plus âgés s’était
profondément dégradé, les réserves de nourriture s’épuisaient, on avait du
mal à trouver de l’eau, et les canaux lacrymaux des enfants étaient secs. Les
bandes de vautours ne s’éloignaient jamais.

Au fur et à mesure que les pèlerins quittaient les régions rurales et


s’approchaient des zones plus peuplées, les tracasseries augmentaient. Les
camions et les autocars refusaient souvent de faire un écart et les marcheurs
devaient sauter, hurlant et tombant les uns sur les autres, hors de leur route.
Des cyclistes, des familles de six personnes sur des scooters Rajdoot, de
petits commerçants leur lançaient des insultes. « Bandes de fous ! Ploucs !
Musulmans ! » Souvent ils devaient continuer à marcher pendant toute la
nuit parce que les autorités de telle ou telle petite ville ne voulaient pas
qu’une racaille de la sorte dorme sur leurs trottoirs. Des morts
supplémentaires devinrent inévitables.
Puis le bœuf d’Osman le converti tomba à genoux au milieu des
bicyclettes et des crottes de chameaux dans une petite ville sans nom. «
Relève-toi, imbécile, lui cria Osman impuissant. Qu’est-ce que tu fais, tu
veux mourir devant des étals de fruits d’étrangers ? » Le bœuf hocha la tête,
deux fois pour dire oui, et expira.

Des papillons recouvrirent le cadavre, prenant la couleur grise de sa peau,


de ses cornes et de ses cloches. Osman inconsolable se précipita vers
Ayesha (qui avait revêtu un sari crasseux comme concession à la
pudibonderie des villes, même si des nuages de papillons la suivaient
toujours comme une auréole). « Les bœufs vont-ils au Ciel ? » demanda-t-il
d’une voix pitoyable ; elle haussa les épaules. « Les bœufs n’ont pas d’âme,
dit-elle froidement, et nous marchons pour sauver des âmes. » Osman la
regarda attentivement et se rendit compte qu’il ne l’aimait plus. « Tu es
devenue un démon, lui dit-il avec dégoût.

— Je ne suis rien, répondit Ayesha. Je suis une messagère.

— Alors dis-moi pourquoi ton Dieu est tellement empressé de détruire les
innocents, cria Osman furieux. De quoi a-t-il peur ? A-t-il si peu confiance
qu’il a besoin que nous mourions pour lui prouver notre amour ? »

Comme en réponse à un tel blasphème, Ayesha imposa une discipline


encore plus stricte, obligeant tous les pèlerins à dire cinq prières
quotidiennes, et décrétant le vendredi jour de jeûne. Vers la fin de la
sixième semaine elle avait forcé les marcheurs à abandonner quatre autres
corps là où ils étaient tombés : deux hommes âgés, une vieille femme, et
une petite fille de six ans. Les pèlerins continuèrent à marcher, tournant le
dos aux morts ; cependant, derrière eux, Mirza Saeed Akhtar ramassa les
corps et s’assura qu’ils recevaient un enterrement décent. Il fut aidé par le
sarpanch Muhammad Din, et par l’ancien intouchable, Osman. Ces jours-là
ils restèrent loin derrière la marche, mais il ne faut pas longtemps à un
break Mercedes-Benz pour rattraper cent quarante hommes, femmes et
enfants fatigués qui marchent vers la mer.

Le nombre des morts augmenta, et les groupes de pèlerins inquiets qui se


réunissaient autour de la Mercedes grossirent soir après soir. Mirza Saeed se
mit à leur raconter des histoires. Il leur parla des lemmings qui se suicident
en se jetant dans la mer, et leur dit comment Circé la magicienne
transformait les hommes en porcs ; il leur raconta, aussi, l’histoire du joueur
de flûte qui avait entraîné tous les enfants d’une ville dans une crevasse de
la montagne. Quand il eut terminé ce conte dans leur langue il récita des
vers en anglais, pour qu’ils puissent écouter la musique de la poésie même
s’ils ne pouvaient en comprendre les mots. « La ville de Hamelin, dans le
Brunswick, commença-t-il. Près de la ville célèbre de Hanovre. La Weser,
large et profonde, baigne ses murs au sud…»

Puis il eut la satisfaction de voir Ayesha s’avancer l’air furieux, tandis que
les papillons luisaient comme le feu de camp derrière elle, et donnaient
l’impression que des flammes lui sortaient du corps.

« Ceux qui écoutent les versets du Diable, dits dans la langue du Diable,
s’écria-t-elle, finiront entre les mains du Diable.

— Alors, on a le choix, lui répondit Mirza Saeed. On peut choisir entre le


Diable et la mer bleue et profonde. »

Huit semaines avaient passé, et les relations entre Mirza Saeed et sa


femme Mishal s’étaient tellement détériorées qu’ils ne se parlaient plus.
Maintenant, et malgré le cancer qui l’avait rendue aussi grise que des
cendres funèbres, Mishal était devenue le premier lieutenant d’Ayesha et sa
disciple la plus fidèle. Les doutes des autres marcheurs dont elle accusait
clairement son mari n’avaient fait que renforcer sa foi.

« Il n’y a plus de chaleur en toi, lui avait-elle reproché lors de leur


dernière conversation. J’ai peur de t’approcher.

— Plus de chaleur ? cria-t-il. Comment peux-tu dire cela ? Plus de chaleur


? Pour qui suis-je parti derrière ce pèlerinage de fous ? Pour veiller sur qui ?
Parce que j’aime qui ? Parce que je suis inquiet et triste et désespéré au
sujet de qui ? Pas de chaleur ? Es-tu une inconnue ? Comment peux-tu dire
une chose pareille ?

— Écoute-toi, dit-elle d’une voix qui avait commencé à disparaître dans


une sorte de brume, d’opacité. Toujours en colère. Une colère froide,
glaciale, comme une forteresse.
— Je ne suis pas en colère, hurla-t-il. Je suis anxieux, malheureux,
misérable, blessé, souffrant. Où vois-tu de la colère ?

— Je l’entends, dit-elle. Tout le monde peut l’entendre à des kilomètres à


la ronde.

— Viens avec moi, la supplia-t-il. Je t’emmènerai dans les meilleures


cliniques d’Europe, du Canada, des États-Unis. Fais confiance à la
technologie occidentale. Ils font des merveilles. Autrefois tu aimais les
dernières innovations.

— Je vais en pèlerinage à La Mecque », dit-elle et elle lui tourna le dos.

« Espèce de garce imbécile, hurla-t-il. Ce n’est pas parce que tu vas


mourir que tu dois entraîner tous ces gens avec toi. » Mais elle traversa le
campement sans se retourner ; et maintenant qu’il lui avait donné raison en
s’emportant et en prononçant les paroles interdites il tomba à genoux et
pleura. Après la querelle Mishal refusa de dormir désormais près de lui.
Elle et sa mère disposèrent leur natte près de la prophétesse enveloppée des
papillons de leur quête de La Mecque.

Le jour, Mishal ne cessait d’aller et venir parmi les pèlerins, elle les
rassurait, elle soutenait leur foi, elle les réunissait sous l’aile de sa douceur.
Ayesha avait commencé à s’enfoncer de plus en plus dans le silence, et
Mishal Akhtar était devenue, de fait, le chef des pèlerins. Mais elle perdit
toute prise sur l’une d’elles : Mrs Qureishi, sa mère, la femme du directeur
de la banque nationale.

L’arrivée de Mr Qureishi, le père de Mishal, fut un événement


considérable. Les pèlerins avaient fait halte à l’ombre d’une rangée de
platanes et s’occupaient à ramasser du bois et à récurer des casseroles
quand on aperçut la file de voitures. Soudain Mrs Qureishi, qui pesait douze
kilos de moins qu’au début de la marche, sauta sur ses pieds en criant et
essaya frénétiquement de brosser ses vêtements crottés et de remettre de
l’ordre dans sa coiffure. Mishal vit sa mère tâtonner avec un tube de rouge à
lèvres fondu et lui demanda, « Maman, qu’est-ce qu’il t’arrive ? Détends-
toi. »
Sa mère montra en hésitant les voitures qui approchaient. Quelques
instants plus tard la haute silhouette du banquier sévère se dressait près
d’elles. « Si je ne l’avais pas vu je ne l’aurais jamais cru, déclara-t-il. On
me l’avait dit, mais cela m’avait fait rire. Alors j’ai dû venir jusqu’ici pour
me rendre compte. Disparaître de Peristan sans un mot : qu’est-ce que cela
veut dire ? »

Mrs Qureishi secoua la tête, impuissante, sous le regard de son mari, elle
commença à pleurer, à sentir les cals de ses pieds et la fatigue qui entrait par
chaque pore de son corps. « Oh, mon Dieu, je suis désolée, répondit-elle.
Dieu seul sait ce qui m’a pris.

— Ne sais-tu pas que j’occupe un poste délicat ? cria Mr Qureishi. La


confiance du public en est la quintessence. À quoi cela ressemble-t-il que
ma femme coure la prétentaine avec des bhangis ? »

Mishal prit sa mère dans ses bras et dit à son père d’arrêter de la
brutaliser. Pour la première fois, Mr Qureishi vit que sa fille avait la marque
de la mort sur le front et se dégonfla immédiatement comme une chambre à
air. Mishal lui parla du cancer, et de la promesse de la prophétesse Ayesha
qu’un miracle aurait lieu à La Mecque, et qu’elle serait complètement
guérie.

« Alors laisse-moi t’emmener à La Mecque en avion, tout de suite, la


supplia son père. Pourquoi marcher si tu peux y aller en Airbus ? »

Mais Mishal fut inflexible. « Il faut que tu t’en ailles, dit-elle à son père.
Seule la foi peut faire que cela se produise. Maman veillera sur moi. »

Ne pouvant rien faire, Mr Qureishi en limousine rejoignit Mirza Saeed


derrière la procession, envoyant continuellement un des deux serviteurs qui
l’avaient accompagné en scotter demander à Mishal si elle voulait de quoi
manger, des médicaments, des bonbons, n’importe quoi. Mishal repoussa
toutes ses offres, et au bout de trois jours – parce que la banque est la
banque – Mr Qureishi repartit pour la ville, laissant derrière lui un des
chaprassis en scooter au service des deux femmes. « Il est à votre service,
leur dit-il. Ne soyez plus stupides. N’en faites pas trop. »
Le lendemain du départ de Mr Qureishi, le chaprassi Gui Muhammad
abandonna son scooter dans un fossé et vint se joindre aux marcheurs, un
mouchoir noué autour du front pour montrer sa dévotion. Ayesha ne dit
rien, mais quand elle vit le scooter-wallah au milieu des pèlerins elle eut un
sourire espiègle qui rappela à Mirza Saeed que, après tout, ce n’était pas
seulement un personnage de rêve, mais aussi une jeune fille de chair et de
sang.

Mrs Qureishi commença à se plaindre. Le bref contact avec son ancienne


vie avait brisé sa résolution, et maintenant qu’il était trop tard elle pensait
constamment à des fêtes et à des coussins moelleux et à des verres de
citronnade glacée. Brusquement, elle trouvait tout à fait déraisonnable
qu’on demande à une personne de sa naissance d’aller pieds nus comme
une vulgaire balayeuse. Elle se présenta à Mirza Saeed l’air penaud.

« Saeed, mon fils, me haïssez-vous vraiment ? » lui dit-elle d’un ton


cajoleur, ses traits dodus se transformant en une parodie de coquetterie.

Saeed fut épouvanté par sa grimace. « Bien sûr que non, réussit-il à lui
dire.

— Mais si, minauda-t-elle. Vous me détestez, et ma cause est sans espoir.

— Ammaji, que dites-vous là ? et sa gorge se serra.

— Parce que je vous ai quelquefois parlé durement.

— Oubliez cela, je vous en prie », répondit Saeed, stupéfié par le numéro


de sa belle-mère, mais elle n’en fit rien. « Vous devez savoir que c’était par
amour, n’est-ce pas ? Oui, la plus belle chose qui soit au monde, déclara
Mrs Qureishi, c’est l’amour.

— C’est l’amour qui mène la ronde, ajouta Mirza Saeed, essayant de se


mettre dans le ton.

— L’amour triomphe de tout, confirma Mrs Qureishi. Il a triomphé de ma


colère. Je veux vous le prouver en poursuivant le voyage en voiture avec
vous. »
Mirza Saeed s’inclina. « Elle est à votre disposition, Ammaji.

— Alors vous allez demander à ces deux villageois de s’asseoir devant,


avec vous. Il faut protéger les dames, n’est-ce pas ?

— Bien sûr », répondit-il.

L’histoire du village qui marchait vers la mer s’était répandue dans tout le
pays, et à partir de la deuxième semaine les pèlerins furent importunés par
des journalistes, des hommes politiques locaux à la recherche de bulletins
de vote, des hommes d’affaires qui offraient de sponsoriser la marche si les
yatris acceptaient seulement de se transformer en hommes-sandwiches pour
faire la publicité de différents biens et services, par des touristes étrangers à
la recherche des mystères de l’Orient, par des gandhiens nostalgiques, et le
genre de vautours humains qui vont aux courses automobiles pour assister à
des accidents. Quand ils voyaient la nuée de papillons changeants comme
des caméléons et la façon dont ils habillaient Ayesha et lui fournissaient en
même temps sa seule nourriture, ces visiteurs étaient stupéfiés, et s’en
allaient tout à fait déconcertés, c’est-à-dire avec, dans les images qu’ils se
faisaient du monde, un trou qu’ils ne pouvaient boucher. Tous les journaux
publiaient des photos d’Ayesha, et les pèlerins passaient même devant des
panneaux publicitaires sur lesquels on avait peint la beauté aux lépidoptères
trois fois plus grande que nature, avec des slogans qui disaient Nos tissus
aussi sont délicats comme une aile de papillon, ou des choses semblables.
Puis des nouvelles plus inquiétantes arrivèrent jusqu’à eux. Certains
groupements religieux extrémistes avaient publié des déclarations qui
dénonçaient le « Hadj Ayesha » comme une tentative pour « détourner »
l’attention du public et « exciter les sentiments des communautés ». On
distribuait des tracts

— Mishal en ramassa sur la route – dans lesquels on affirmait que le «


Padyatra, ou pèlerinage à pied, est une tradition ancienne, pré-islamique, de
la culture nationale, non un produit d’importation des immigrés moghols ».
Ainsi que : « Le détournement de cette tradition par la soi-disant Ayesha
Bibiji correspond à une tentative flagrante et délibérée d’envenimer une
situation déjà tendue. »

La kahin rompit le silence, « Il n’y aura pas de problème. »


Gibreel rêva d’un faubourg :

Quand le Hadj Ayesha s’approcha de Sarang, le faubourg le plus extérieur


de la grande métropole sur la mer d’Arabie vers laquelle la jeune fille
visionnaire les conduisait, les visites des journalistes, des politiciens et des
policiers redoublèrent. Tout d’abord la police menaça de disperser la
marche par la force ; cependant, les hommes politiques les mirent en garde
en disant que cela ressemblerait fort à un acte partisan et pourrait conduire à
des explosions de violence dans la communauté d’un bout à l’autre du pays.
En fin de compte les responsables de la police autorisèrent la marche, mais
ronchonnèrent de façon menaçante en disant qu’ils étaient « incapables
d’assurer la sécurité des pèlerins pendant la traversée de la ville ». Mishal
Akhtar dit : « Nous continuons. »

Le faubourg de Sarang tire sa relative richesse de la présence toute proche


d’immenses gisements de charbon. Ils se trouvait que les mineurs de
Sarang, des hommes qui passaient leur vie à creuser des chemins ennuyeux
sous la terre

— la « fendant », pourrait-on dire – ne pouvaient supporter l’idée qu’une


fille fasse la même chose avec la mer, d’un geste de la main. Les chefs de
certains groupements commu-nalistes avaient œuvré en incitant les mineurs
à la violence, et le résultat obtenu par ces agents provocateurs fut une foule
en fureur portant des banderoles qui demandaient : PAS DE PADYATRA
ISLAMIQUE ! SORCIÈRE AUX PAPILLONS, VA-T’EN !

La nuit qui précéda leur entrée dans Sarang, Mirza Saeed adressa un
dernier appel aux pèlerins. « Abandonnez ! les implora-t-il inutilement.
Demain nous allons tous nous faire tuer. » Ayesha chuchota à l’oreille de
Mishal, et elle dit à haute voix : « Il vaut mieux être martyr que lâche. Y a-
t-il des lâches ici ? »

Il y en eut un. Sri Srivinas, explorateur du Grand Canyon, propriétaire des


Jouets Uni vas, dont la devise était « créativité et sincérité », prit le parti de
Mirza Saeed. En tant que fidèle de la déesse Lakshmi, dont le visage
ressemblait si curieusement à celui d’Ayesha, il se sentait incapable de
participer d’un côté ou de l’autre à l’affrontement qui allait avoir lieu. « Je
suis un faible, avoua-t-il à Saeed. J’ai aimé Miss Ayesha, et un homme doit
se battre pour ce qu’il aime ; mais, que faire, je demande le statut de
neutralité. » Srivinas fut le cinquième membre de la société des renégats de
la Mercedes-Benz, et Mrs Qureishi n’eut pas d’autre choix que de partager
la banquette arrière avec un homme du peuple. Srivinas la salua d’un air
malheureux, et, la voyant s’écarter en rebondissant et en ronchonnant, il
essaya de l’amadouer. « Veuillez accepter un gage de mon estime. » – Et il
sortit, d’une poche intérieure, une poupée Planning Familial.

Cette nuit-là les déserteurs restèrent dans le break tandis que les fidèles
priaient en plein air. On les avait autorisés à installer leur campement dans
la gare de triage désaffectée, gardée par la police militaire. Mirza Saeed
n’arrivait pas à dormir. Il pensait à quelque chose que lui avait dit Srivinas,
sur le fait d’être gandhien dans sa tête, « mais je suis trop faible pour mettre
de telles idées en pratique. Excusez-moi, mais c’est vrai. Je ne suis pas fait
pour la souffrance, Sethji. J’aurais dû rester avec ma femme et mes gosses
et laisser tomber cette manie de l’aventure qui m’a conduit dans un tel
endroit. »

Dans son insomnie, Mirza Saeed répondit au marchand de jouets endormi,


« dans ma famille aussi nous avons souffert de ce genre de manie : celle de
l’indifférence, de l’incapacité de nous attacher aux choses, aux événements,
aux sentiments. La plupart des gens se définissent par leur travail, ou par
l’endroit d’où ils viennent, ou des choses comme ça ; nous avons trop vécu
dans nos têtes. Cela rend l’actualité bougrement dure à endurer. »

C’était dire qu’il lui était difficile de croire que tout cela se passait
réellement ; mais c’était pourtant le cas.

Le lendemain matin quand les pèlerins furent prêts à partir, les énormes
nuages de papillons qui les avaient accompagnés depuis Titlipur se
dispersèrent et disparurent brusquement, révélant le ciel qui se remplissait
d’autres nuages plus prosaïques. Même les papillons qui revêtaient Ayesha
– le corps d’élite, pourrait-on dire – décampèrent, et elle dut marcher en tête
de la procession habillée dans la banalité d’un vieux sari de coton avec une
bordure de feuilles imprimées. La disparition du miracle qui avait semblé
valider le pèlerinage déprima tous les marcheurs ; et malgré les exhortations
de Mishal Akhtar, dépourvus de la bénédiction des papillons ils furent
incapables de chanter en marchant à la rencontre de leur destin.
La foule en furie de ceux qui criaient Non au Padyatra Islamique avait
réservé un accueil particulier à Ayesha dans une rae bordée d’ateliers de
réparation de bicyclettes. Ils avaient barré la route des pèlerins avec des
vélos cassés, et les attendaient derrière une barricade de roues tordues, de
guidons pliés et de sonnettes muettes, tandis que le Hadj Ayesha entrait
dans la partie nord de la rue. Ayesha marcha vers la foule comme si elle
n’existait pas, et quand elle arriva au dernier carrefour, au-delà duquel
l’attendaient les matraques et les couteaux de l’ennemi, il y eut un
grondement de tonnerre comme la trompette du jugement et un océan
tomba du ciel. La sécheresse s’achevait trop tard pour sauver les récoltes ;
plus tard beaucoup de pèlerins crurent quë Dieu avait gardé l’eau dans ce
seul but, la laissant s’accumuler dans le ciel jusqu’à ce qu’elle forme une
mer infinie, sacrifiant la récolte de l’année pour sauver sa pro-phétesse et
son peuple.

La force foudroyante de la pluie torrentielle dérouta les pèlerins et les


assaillants. Dans la confusion du déluge on entendit une deuxième sonnerie
de la trompette du jugement. C’était, en fait, le klaxon du break Mercedes-
Benz de Mirza Saeed, qui roulait à toute vitesse dans les ruelles étouffantes
de la banlieue, renversant des étals de chemises suspendus, et des carrioles
de marchands de légumes chargées de citrouilles, et des plateaux de bibelots
en plastique, jusqu’à ce qu’il atteigne la rue des vanniers qui croisait la rue
des réparateurs de bicyclettes juste au nord de la barricade. Là, il accéléra
au maximum et fonça sur le carrefour, dispersant les piétons et les tabourets
de rotin dans toutes les directions. Il arriva au croisement juste après le
déclenchement du déluge et freina violemment. Sri Srivinas et Osman
sautèrent de la voiture, saisirent Mishal Akhtar et la pro-phétesse Ayesha, et
les entraînèrent à l’intérieur de la Mercedes dans une agitation de jambes,
de crachats et d’injures. Saeed quitta les lieux à toute vitesse avant que
quiconque ait eu le temps d’essuyer la pluie aveuglante de leurs yeux.

Dans la voiture : des corps entassés dans une confusion coléreuse. Du


fond de l’entassement Mishal Akhtar criait des injures à son mari : «
Saboteur ! Traître ! Chiasse de nul-lepart ! Mulet ! » – A quoi Saeed
répondait avec ironie, « Le martyre est trop facile, Mishal. Tu ne veux pas
voir l’océan s’ouvrir, comme une fleur ? »
Et Mrs Qureishi, passant la tête entre les jambes dressées d’Osman,
ajouta, haletante et le visage rose : « Allez, Mishu, arrête. Nous ne voulons
que ton bien. »

Gibreel rêva d’un déluge :

Au moment où la pluie arriva, les mineurs de Sarang attendaient les


pèlerins avec des pioches à la main, mais quand la barricade de vélos fut
emportée ils ne purent s’empêcher de penser que Dieu avait pris le parti
d’Ayesha. Le réseau d’égouts de la ville succomba instantanément à
l’assaut irrésistible des eaux, et bientôt les mineurs se retrouvèrent dans une
inondation boueuse qui leur montait jusqu’à la taille. Certains essayèrent
d’avancer vers les pèlerins, qui eux aussi continuaient de progresser. Mais
l’orage redoubla ses efforts et fit si bien que l’eau tomba du ciel en masses
tellement compactes qu’il devint difficile d’y respirer, comme si la terre
avait été engloutie, et que le firmament d’en haut rejoignait le firmament
d’ici-bas.

La vision de Gibreel qui rêvait fut brouillée par l’eau.

La pluie s’arrêta, et un soleil mouillé brilla sur un paysage de désolation


vénitienne. Les rues de Sarang étaient maintenant des canaux, sur lesquels
flottaient toutes sortes d’épaves. Là où peu de temps auparavant circulaient
des scooters-triporteurs, des charrettes à chameaux et des bicyclettes
réparées, nageaient maintenant des journaux, des fleurs, des bracelets, des
pastèques, des parapluies, des chap-pals, des lunettes de soleil, des paniers,
des excréments, des bouteilles de médicaments, des cartes à jouer, des
dupattas, des crêpes, des lampes. L’eau avait une étrange teinte rougeâtre et
les gens trempés pensaient que du sang coulait dans les rues. Il n’y avait
plus aucune trace des mineurs bravaches ou des pèlerins d’Ayesha. Un
chien traversait à la nage le carrefour près de la barricade de vélos
effondrée, et tout autour régnait le silence humide de l’inondation, dont les
eaux léchaient les bus abandonnés, tandis que les enfants contemplaient le
spectacle depuis les toits des ruelles déliquescentes trop ébranlés pour
descendre jouer.

Puis les papillons revinrent.


De nulle part, comme s’ils s’étaient cachés derrière le soleil ; et pour fêter
la fin de la pluie ils avaient pris la couleur du soleil. L’arrivée de cet
immense tapis de lumière dans le ciel mit dans un état de confusion totale
les habitants de Sarang, déjà tremblants à la suite de l’orage ; ayant peur de
l’apocalypse, ils se cachèrent dans les maisons et fermèrent les volets.
Cependant, sur une colline voisine, Mirza Saeed Akhtar et ceux qui
l’accompagnaient observaient le retour du miracle des papillons et furent
remplis, même le zamindar, d’une espèce d’adoration.

Mirza Saeed avait conduit à bride abattue, malgré la pluie qui l’aveuglait
à moitié en passant à travers le pare-brise cassé, jusqu’à ce que, par une
route qui montait et contournait une colline, il arrive devant les portes du
Puits de Mine n°l de Sarang. Les installations étaient à peine visibles dans
la pluie. « Gros malin, lança Mishal Akhtar d’une voix faible. Ces salauds
nous attendaient là-bas, et tu nous conduis ici pour rencontrer leurs copains.
Une idée superbe, Saeed. Géniale. »

Mais il n’y avait plus de problèmes avec les mineurs. C’était le jour de la
catastrophe minière dans laquelle quinze mille d’entre eux furent noyés
vivants sous les collines de Sarang. Saeed, Mishal, le sarpanch, Osman, Mrs
Qureishi, Srivinas et Ayesha restèrent là, épuisés et trempés jusqu’aux os,
au bord de la route, tandis que des ambulances, des voitures de pompiers,
des équipes de secours et les responsables du puits arrivaient en nombre
avant de s’en aller, beaucoup plus tard, en secouant la tête. Le sarpanch
serra les lobes de ses oreilles entre ses pouces et ses index. « La vie est
douleur, dit-il. La vie est douleur et perte ; c’est une pièce de monnaie sans
valeur, elle vaut encore moins qu’un kauri ou un dam. »

Osman au bœuf défunt, qui, comme le sarpanch, avait perdu son


compagnon bien-aimé au cours du pèlerinage, pleura lui aussi. Mrs
Qureishi essaya de voir le côté positif : « Le principal c’est que nous allions
bien », mais personne ne répondit. Puis Ayesha ferma les yeux et psalmodia
de sa voix de prophétie, « Ce châtiment s’est abattu sur eux à cause de leurs
mauvaises intentions. »

Mirza Saeed se mit en colère. « Ils n’étaient pas à la saleté de barricade,


hurla-t-il. Ils travaillaient sous cette saleté de terre.
— Ils ont creusé leur propre tombe », répondit Ayesha.

C’est à ce moment-là qu’ils virent le retour des papillons. Saeed,


incrédule, observa le nuage doré qui se rassemblait et faisait jaillir des
rayons de lumière ailée dans toutes les directions. Ayesha voulut revenir au
carrefour. Saeed objecta : « C’est l’inondation en bas. Notre seule chance
est de redescendre par ici pour ressortir de l’autre côté de la ville. » Mais
Ayesha et Mishal étaient déjà parties ; la pro-phétesse soutenait l’autre
femme au teint de cendre, le bras passé autour de sa taille.

« Mishal, pour l’amour de Dieu, cria Mirza Saeed à sa femme. Que vais-
je faire de la voiture ? »

Mais elle continua à descendre la colline, vers l’inondation, en s’appuyant


lourdement sur Ayesha la visionnaire, sans se retourner.

C’est ainsi que Mirza Saeed Akhtar abandonna son break Mercedes-Benz
bien-aimé près de l’entrée des mines inondées de Sarang, et rejoignit à pied
le pèlerinage vers la mer d’Arabie.

Les sept voyageurs crottés se tenaient, de l’eau jusqu’à mi-cuisses, au


croisement de la rue des réparateurs de bicyclettes et de la ruelle des
vanniers. Lentement, lentement, l’eau avait commencé à descendre. « Il faut
regarder les choses en face, raisonna Mirza Saeed. Le pèlerinage est
terminé. Dieu seul sait où se trouvent les villageois, ils sont peut-être noyés,
peut-être assassinés, perdus à coup sûr. Il n’y a plus que nous pour te suivre.
» Il mit son visage près de celui d’Ayesha. « Alors pense à autre chose,
petite sœur. Tu es liquidée.

— Regardez », dit Mishal.

Venant de tous les côtés, sortant des ruelles des réparateurs, les villageois
de Titlipur revenaient au lieu de leur dispersion. Tous étaient couverts du
cou aux chevilles de papillons dorés, et de longues files de ces petites
créatures volaient devant eux, comme des cordes les tirant hors d’un puits.
Les gens de Sarang regardaient terrorisés par leurs fenêtres, et tandis que les
eaux du châtiment se retiraient, le Hadj Ayesha se reforma au milieu de la
rue.
« Je n’arrive pas à y croire », dit Mirza Saeed.

C’était pourtant vrai. Les papillons avaient retrouvé chaque membre du


pèlerinage et l’avaient ramené dans la rue principale. Et plus tard on avança
d’étranges affirmations : que lorsque les papillons s’étaient posés sur une
cheville cassée elle avait guéri, ou qu’une plaie ouverte s’était refermée
comme par magie. Beaucoup de marcheurs racontèrent qu’en reprenant
conscience ils avaient trouvé les papillons qui voletaient près de leurs
lèvres. Certains croyaient même qu’ils étaient morts, noyés, et que les
papillons les avaient ramenés à la vie.

« Ne soyez pas stupides, cria Mirza Saeed. L’orage vous a sauvés ; il a


emporté vos ennemis, alors quoi d’étonnant à ce que quelques-uns parmi
vous soient blessés. Soyez scientifiques, s’il vous plaît.

— Sers-toi de tes yeux », lui dit Mishal en lui montrant devant eux plus
d’une centaine d’hommes, de femmes et d’enfants enveloppés de papillons
lumineux. « Ta science a-t-elle quelque chose à dire là-dessus ? »

Dans les derniers jours du pèlerinage, la ville les entourait complètement.


Des responsables du conseil municipal rencontrèrent Mishal et Ayesha et
choisirent un itinéraire pour traverser l’agglomération. Sur le chemin il y
avait des mosquées dans lesquelles les pèlerins pourraient dormir sans
encombrer les rues. L’animation dans la ville était intense : chaque jour,
quand les pèlerins partaient pour le lieu de repos suivant, d’énormes foules
les regardaient passer, certains ricanaient avec hostilité, mais la plupart leur
offraient des friandises, des médicaments et de la nourriture.

Mirza Saeed, épuisé et sale, était dans un état de grande frustration pour
n’avoir pas réussi à convaincre plus d’une poignée de pèlerins qu’il valait
mieux faire confiance à la raison plutôt qu’aux miracles. Les villageois de
Titlipur lui faisaient remarquer avec raison que les miracles leur
convenaient tout à fait. « Ces saletés de papillons, murmura Saeed au
sarpanch. Sans eux, nous avions une chance.

— Mais ils nous accompagnent depuis le départ », lui répondit le


sarpanch avec un haussement d’épaules.
Mishal Akhtar était à l’évidence près de la mort ; elle en avait l’odeur, et
avait pris une teinte d’un blanc crayeux qui effrayait tout à fait Saeed. Mais
Mishal ne le laissait pas s’approcher d’elle. Elle repoussait également sa
mère, et quand son père prit un congé à la banque pour venir leur rendre
visite, la première nuit qu’ils passèrent dans une mosquée, elle lui dit de
décamper. « Les choses en sont arrivées au point, déclara-t-elle, où seuls les
purs peuvent rester avec les purs. » Quand Mirza entendit le style d’Ayesha
la prophétesse sortir de la bouche de sa femme il perdit absolument tout
espoir.

Le vendredi vint, et Ayesha accepta que les pèlerins s’arrêtent pendant


une journée pour prendre part à la prière. Mirza Saeed avait presque oublié
les versets arabes dont on lui avait autrefois bourré le crâne, et se souvenait
à peine quand il fallait se tenir debout les mains ouvertes comme un livre,
quand il fallait s’agenouiller, quand il fallait presser son front contre terre,
et il suivit la cérémonie en hésitant avec un mépris de soi qui allait
grandissant. A la fin des prières, cependant, il se passa quelque chose qui
arrêta net le Hadj Ayesha.

Alors que les pèlerins regardaient les fidèles qui quittaient la cour de la
mosquée, on remarqua une agitation devant l’entrée principale. Mirza Saeed
alla se renseigner. « Qu’est-ce que ce charivari ? » demanda-t-il en se
frayant un chemin parmi la foule qui se tenait sur l’escalier ; puis il vit le
panier posé sur la dernière marche. – Et entendit, qui s’élevait du panier, le
cri du bébé.

L’enfant trouvé avait peut-être deux semaines, il était à l’évidence


illégitime, et ses chances de survie semblaient également limitées. La foule
était troublée, hésitante. Alors l’Iman de la mosquée apparut en haut de
l’escalier, et, près de lui, se trouvait Ayesha la prophétesse, dont la
renommée s’était répandue dans toute la ville.

La foule se fendit comme la mer, et Ayesha et l’imam descendirent


jusqu’au panier. L’Imam examina rapidement le bébé ; se releva ; et se
retourna pour s’adresser à la foule.

« Cet enfant est né dans le péché, dit-il. C’est l’enfant du Diable. » C’était
un homme jeune.
L’humeur de la foule se changea en colère. Mirza Saeed Akhtar hurla : «
Et toi, Ayesha, kahin, que dis-tu ?

— Tout nous sera demandé », répondit-elle.

La foule, n’ayant pas besoin d’invitation plus précise, lapida le bébé et le


tua.

Ensuite, les pèlerins d’Ayesha refusèrent de repartir. La mort de l’enfant


trouvé avait créé une atmosphère de révolte parmi les villageois épuisés,
aucun d’eux n’avait ramassé ni jeté de pierre. Mishal, maintenant blanche
comme un linge était trop affaiblie par sa maladie pour se joindre aux
marcheurs ; comme toujours, Ayesha refusa de discuter. Elle prévint les
villageois : « Si vous vous détournez de Dieu, ne soyez pas surpris quand il
fera la même chose. »

Les pèlerins étaient accroupis en groupe dans un coin de l’immense


mosquée, peinte en vert citron à l’extérieur et en bleu clair à l’intérieur, et
éclairée, quand cela était nécessaire, par des « lumières en tube » au néon,
de toutes les couleurs. Après l’avertissement d’Ayesha ils se détournèrent
d’elle et se serrèrent les uns contre les autres, malgré la chaleur et
l’humidité. Mirza Saeed, croyant voir sa chance, décida de défier
directement Ayesha une nouvelle fois. « Dis-moi, lui demanda-t-il
doucement, comment s’y est pris exactement l’ange pour te donner toutes
ces informations ? Tu ne nous as jamais rapporté ses paroles précises, nous
n’en avons eu que tes interprétations. Pourquoi ces moyens indirects ?
Pourquoi ne pas le citer simplement ? »

Ayesha répondit : « Il me parle sous des formes claires et faciles à retenir.


»

Mirza Saeed, plein de l’énergie amère de son désir pour elle, de la douleur
causée par l’éloignement de sa femme mourante et du souvenir des
tribulations de la marche, sentit dans sa réticence la faiblesse qu’il
recherchait. « Aie la gentillesse d’être plus précise, insista-t-il. Sinon
pourquoi tout le monde devrait-il te croire ? Quelles sont ces formes ?
— L’archange me chante ses paroles, avoua-t-elle, sur des airs de
chansons à succès. »

Mirza Saeed Akhtar, ravi, battit des mains et se mit à rire du rire bruyant
et sonore de la vengeance, et Osman le bouvier l’accompagna en tapant sur
son dholki et en dansant autour des villageois accroupis, en chantant les
derniers ganas des films et en faisant des yeux doux de danseuse. « Ho-ji !
chantait-il. C’est ainsi que Gibreel récite, ho-ji ! Ho-ji ! »

Et l’un après l’autre, les pèlerins se levèrent et se joignirent à la danse du


joueur de tambour qui tournait en rond ; ils dansèrent leur désillusion et leur
dégoût dans la cour de la mosquée, jusqu’à ce que l’Imam arrive en courant
et en hurlant contre l’impiété de leur conduite.

La nuit tomba. Les villageois de Titlipur étaient rassemblés autour de leur


sarpanch, Muhammad Din, et on parlait sérieusement de rentrer au village.
On pourrait peut-être sauver quelque chose de la récolte. Mishal Akhtar
était allongée, agonisante, la tête posée sur les genoux de sa mère, torturée
par la souffrance, avec une seule larme qui coulait de son œil gauche. Et
dans un coin éloigné de la cour de la mosquée vert-bleu avec ses tubes de
néon en technicolor, la visionnaire et le zamindar étaient assis seuls et
parlaient. Une lune – nouvelle, cornue, froide – brillait.

« Tu es un homme intelligent, dit Ayesha. Tu sais saisir ta chance. »

Ce fut alors que Mirza Saeed lui proposa un compromis. « Ma femme


agonise, dit-il. Et elle tient absolument à se rendre à La Mecque Sharif.
Aussi, nous avons des intérêts en commun, toi et moi. »

Ayesha écoutait. Saeed insista : « Ayesha, je ne suis pas un mauvais


homme. Laisse-moi te dire, j’ai été bougrement impressionné par beaucoup
de choses au cours de cette marche ; bougrement impressionné. Tu as
donné à ces gens une existence spirituelle profonde, aucun doute. Ne va pas
croire que nous, les modernes, nous manquions de dimension spirituelle.

— Les gens m’ont quittée, dit Ayesha.


— Les gens sont troublés, répondit Saeed. Mais si tu les conduis vraiment
jusqu’à la mer et qu’il ne se passe rien, mon Dieu, ils vont vraiment se
tourner contre toi. Alors voici le marché. J’ai passé un coup de fil au papa
de Mishal et il est d’accord pour payer la moitié du voyage. Nous vous
proposons à toi, à Mishal et, disons, à dix – à douze ! – villageois, de vous
emmener en avion à La Mecque, en quarante-huit heures, en personne. Il y
a des places disponibles. Nous te laissons choisir ceux qui doivent faire le
voyage. Ainsi, nous aurons vraiment réalisé un miracle pour quelques-uns
plutôt que pour aucun. Et de mon point de vue le pèlerinage est déjà un
miracle en soi. Aussi, tu auras beaucoup fait. »

Il retint sa respiration.

« Je dois y réfléchir, dit Ayesha.

— Réfléchis, réfléchis, l’encouragea Saeed tout heureux. Demande à ton


archange. S’il est d’accord, ça devrait aller. »

Mirza Saeed Akhtar savait que quand Ayesha annoncerait que l'Archange
Gibreel avait accepté son offre, le pouvoir de la prophétesse serait détruit à
jamais, parce que les villageois se rendraient compte de sa fraude et de son
désespoir. -Mais comment pourrait-elle refuser ? – Quel choix avait-elle
réellement ? « La vengeance est douce », se dit-il. Quand la femme serait
discréditée, il emmènerait certainement Mishal à La Mecque, si elle le
souhaitait toujours.

Les papillons de Titlipur n’étaient pas entrés dans la mosquée. Ils


s’alignaient sur les murs extérieurs et sur le dôme en forme de bulbe, avec
des reflets verts dans l’ombre.

Ayesha dans la nuit : marchant dans les ténèbres, s’allongeant, se relevant


pour errer à nouveau. Il y avait quelque chose d’incertain en elle ; puis vint
une lenteur, et elle sembla se dissoudre dans les ombres de la mosquée. Elle
revint à l’aube.

Après la prière du matin elle demanda aux pèlerins si elle pouvait leur
parler ; et eux, pleins de doute, acceptèrent.
« La nuit dernière, Fange n’a pas chanté, leur déclara-t-elle. A la place, il
m’a parlé du doute, et de la façon dont le Diable s’en sert. Je lui ai dit, mais
ils doutent de moi, que puis-je faire ? Il a répondu : seule la preuve peut
faire taire le doute. »

Ils l’écoutaient très attentivement. Ensuite elle leur dit ce que Mirza Saeed
avait proposé la veille au soir. « Il m’a dit d’aller demander à mon ange,
mais je sais qu’il y a mieux, s’écria-t-elle. Comment pourrais-je choisir
entre vous ? Nous irons tous ensemble, ou personne n’ira.

— Pourquoi devrions-nous te suivre ? lui demanda le sarpanch. Après les


morts, le bébé, et tout ?

— Parce que, quand les eaux se fendront, vous serez sauvés. Vous
entrerez dans la Gloire du Très-Haut.

— Quelles eaux ? cria Mirza Saeed. Comment se diviseront-elles ?

— Suivez-moi, conclut Ayesha, et jugez-moi d’après le partage des eaux.


»

L’offre de Mirza Saeed contenait une question ancienne : Quel genre


d’idée es-tu ? Et elle, à son tour, lui avait offert une réponse ancienne : Je
fus tenté, mais je suis régénéré ; je suis inflexible ; absolu ; pur.

C’était marée haute quand le pèlerinage d’Ayesha descendit une ruelle à


côté de l’Holiday Inn aux fenêtres duquel se pressaient les maîtresses des
vedettes de cinéma avec leurs polaroïds, – quand les pèlerins sentirent que
l’asphalte de la ville devenait sablonneux et s’amollissait sous leurs pieds -
quand ils commencèrent à marcher sur un matelas fait de noix de coco
pourrissantes de paquets de cigarettes jetés de crottin de poneys de
bouteilles non biodégradables d’éplu-chures de fruits de méduses et de
papier – quand ils s’avancèrent sur le sable brun clair recouvert par de hauts
cocotiers penchés et par les balcons des immeubles aux appartements
luxueux avec vue donnant sur la mer, quand ils passèrent devant les équipes
de jeunes gens dont les muscles roulaient si nettement qu’ils ressemblaient
à des difformités, et qui étaient en train d’exécuter, à l’unisson, des
contorsions de gymnastique, comme une armée assassine de danseurs, – et
quand ils passèrent entre ceux qui fouillaient la plage, les club-men et les
familles venues prendre l’air ou établir des contacts d’affaires ou trouver de
quoi vivre dans le sable, -et quand ils contemplèrent, pour la première fois
de leur vie, la mer d’Arabie.

Mirza Saeed aperçut Mishal, soutenue par deux hommes du village, parce
qu’elle n’avait plus la force de se tenir debout toute seule. Ayesha se
trouvait près d’elle, et Saeed eut l’impression que la prophétesse était sortie
de sa femme agonisante, que tout l’éclat de Mishal avait jailli de son corps
et pris cette forme mythologique, ne laissant derrière elle qu’une cosse vide
pour mourir. Puis il fut mécontent de s’être laissé contaminer par le
surnaturel d’Ayesha.

Après une longue discussion à laquelle ils lui avaient demandé de ne pas
participer, les villageois de Titlipur avaient décidé de suivre Ayesha. Leur
bon sens leur avait dit qu’il serait stupide de faire demi-tour alors qu’ils
venaient de si loin et que leur premier objectif se trouvait en vue ; mais les
nouveaux doutes qui habitaient leur esprit sapaient leurs forces. Ils avaient
l’impression d’émerger d’une sorte de Shangri-La faite par Ayesha, parce
que maintenant qu’ils marchaient simplement derrière elle plutôt qu’ils ne
la suivaient au vrai sens du terme, ils semblaient plus vieux et plus malades
à chaque pas qu’ils faisaient Quand ils virent la mer ce n’était plus qu’une
bande boiteuse, chancelante, aux yeux chassieux, rouges et fiévreux, et
Mirza Saeed se demanda combien réussiraient à faire les derniers mètres
qui les séparaient du bord de l’eau.

Les papillons les accompagnaient, haut au-dessus de leurs têtes.

« Et maintenant, Ayesha ? » cria Saeed, rempli de l’idée horrible que sa


femme bien-aimée pouvait mourir ici sous les sabots des poneys à louer et
devant les yeux des marchands de jus de canne à sucre. « Tu nous as
conduits aux limites de l’extinction, mais voici un fait indiscutable : la mer.
Où est ton ange maintenant ? »

Avec l’aide des villageois, elle monta sur un thela inutilisé, près d’un étal
de jus de fruits, et ne répondit à Saeed que quand elle put le regarder du
haut de son nouveau perchoir. « Gibreel dit que la mer est comme nos âmes.
Quand nous les ouvrirons, nous pourrons les traverser pour gagner la
sagesse. Si nous pouvons ouvrir nos cœurs, nous pouvons ouvrir la mer.

— Sur terre, la partition des pays a été un vrai désastre, lui dit-il d’un ton
moqueur. Beaucoup de gens sont morts, tu t’en souviens peut-être. Tu crois
que ce sera différent dans leau ?

— Chut, dit brusquement Ayesha. L’ange est presque ici. »

À première vue, il était étonnant de voir qu’après toute l’attention


qu’avait attirée la marche, la foule sur la plage restait plus que modérée ;
mais les autorités avaient pris quantité de précautions, elles avaient fermé
des routes, dévié la circulation ; aussi n’y avait-il là que deux cents
badauds. Pas de quoi s’inquiéter.

Ce qui était étrange, c’est que les spectateurs ne voyaient pas les papillons
ni ce qu’ils firent ensuite. Mais Mirza Saeed observa clairement le grand
nuage lumineux qui vola au-dessus de la mer ; s’arrêta ; plana ; et se
transforma en un être colossal, un géant radieux, entièrement constitué des
minuscules ailes palpitantes, s’étendant d’un horizon à l’autre, remplissant
le ciel.

« L’ange ! cria Ayesha aux pèlerins. Maintenant vous voyez ! Il est resté
avec nous pendant tout le voyage. Vous me croyez maintenant ? » Mirza
Saeed vit une foi absolue revenir aux pèlerins. « Oui, dirent-ils en pleurant,
en la suppliant de leur pardonner. Gibreel ! Gibreel ! Ya Allah. » Mirza
Saeed fit une dernière tentative. « Les nuages prennent beaucoup de formes,
cria-t-il. Des éléphants, des vedettes de cinéma, n’importe quoi. Regardez,
il est en train de changer. » Mais personne ne fit attention à lui ; ils
regardaient, stupéfaits, les papillons plonger dans la mer.

Les villageois hurlaient et dansaient de joie. « Le partage de la mer ! Le


partage ! » s’écriaient-ils. Des passants demandèrent à Mirza Saeed : « Hé !
monsieur, pourquoi est-ce qu’ils s’agitent comme ça ? On ne voit rien. »

Ayesha avait commencé à marcher vers l’eau, et Mishal fut entraînée par
les deux porteurs. Saeed se précipita vers elle et commença à se battre avec
eux. « Laissez ma femme. Tout de suite ! Merde ! Je suis votre zamindar.
Lâchez-la ; enlevez vos pattes sales ! » Mais Mishal murmura : « Non, va-
t’en, Saeed. Tu es fermé. La mer ne s’ouvre que pour ceux qui sont ouverts.

— Mishal ! » cria-t-il, mais elle avait déjà les pieds mouillés.

Quand Ayesha fut entrée dans l’eau les villageois se mirent à courir. Ceux
qui ne pouvaient pas sautèrent sur le dos de ceux qui pouvaient. Les mères
de Titlipur se précipitèrent dans la mer avec leurs bébés dans les bras ; les
petits-fils prirent leurs grand-mères sur leurs épaules et coururent dans les
vagues. En quelques minutes tout le village fut dans l’eau, les gens
s’éclaboussaient, tombaient, se relevaient, avançaient fermement vers
l’horizon, sans jamais se retourner vers le rivage. Mirza Saeed était dans
l’eau, lui aussi. Il suppliait sa femme : « Reviens. Il ne se passe rien ;
reviens. » Et au bord de l’eau se tenaient Mrs Qureishi, Osman, le sarpanch,
Sri Srivinas. La mère de Mishal sanglotait de façon théâtrale : « Oh, mon
bébé, mon bébé. Que va-t-elle devenir ? » Osman dit : « Quand il sera
évident que le miracle ne se produit pas, ils feront demi-tour. » « Et les
papillons ? lui demanda Srivinas en bougonnant. C’était quoi ? Un accident

L’idée leur vint à l’esprit que les villageois ne revenaient pas. « Ils ne vont
bientôt plus avoir pied », dit le sarpanch. « Combien y en a-t-il parmi eux
qui savent nager ? » demanda Mrs Qureishi en pleurnichant. « Nager ?
hurla Srivinas. Depuis quand les villageois savent-ils nager ? » Ils criaient
tous comme s’ils avaient été à des kilomètres les uns des autres, sautant
d’un pied sur l’autre, leurs corps voulant qu’ils entrent dans l’eau, qu’ils
fassent quelque chose. On aurait cru qu’ils dansaient sur des charbons
ardents. La patrouille de policiers qu’on avait envoyée pour contrôler la
foule arriva au moment où Saeed sortait de l’eau en courant.

« Que se passe-t-il ? demanda l’officier. Quelle est cette agitation ?

— Arrêtez-les, dit Mirza haletant, montrant la mer du doigt.

— Ce sont des mécréants ? demanda le policier.

— Ils vont mourir », répondit Saeed.


C’était trop tard. Les villageois, dont on voyait les têtes qui dansaient au
loin sur l’eau, avaient atteint la limite du banc de sable immergé. Presque
tous en même temps, sans faire de tentative visible pour se sauver, ils
plongèrent sous la surface de l’eau. En quelques instants, on ne vit plus
aucun des pèlerins d’Ayesha.

Aucun ne réapparut. Pas une tête cherchant à respirer, pas un bras


s’agitant hors de l’eau.

Saeed, Osman, Srivinas, le sarpanch, et même la grosse Mrs Qureishi se


précipitèrent dans l’eau en poussant des cris aigus : « Que Dieu ait pitié ;
venez tous, au secours. »

Des êtres humains qui risquent de se noyer se débattent dans l’eau. Il est
contre la nature de l’homme de marcher simplement et humblement jusqu’à
ce que la mer vous engloutisse. Mais Ayesha, Mishal Akhtar et les
villageois de Titlipur s’enfoncèrent sous le niveau de la mer ; et on ne les
revit jamais plus.

Les policiers remontèrent Mrs Qureishi sur la plage, le visage bleui, les
poumons pleins d’eau et il fallut lui faire du bouche-à-bouche. On sortit
ensuite Osman, Srivinas et le sarpanch. Seul Mirza Saeed Akhtar continua à
avancer, de plus en plus loin dans la mer, restant sous la surface de plus en
plus longtemps ; jusqu’à ce que lui aussi soit sauvé de la mer d’Arabie,
épuisé, malade et affaibli. Le pèlerinage était terminé.

Mirza Saeed Akhtar s’éveilla dans une salle d’hôpital, un type de la P.J. se
tenait à côté de son lit. Les autorités étudiaient la possibilité d’accuser les
survivants de l’expédition d’Ayesha de tentative d’émigration illégale, et on
avait donné l’ordre à des inspecteurs de recueillir leurs témoignages avant
qu’ils aient pu se consulter.

Voici le témoignage du sarpanch de Titlipur, Muhammad Din : « Juste au


moment où mes forces m’ont quitté et où j’étais convaincu que j’allais
mourir dans l’eau, j’ai vu cela de mes propres yeux ; j’ai vu la mer se
fendre, comme des cheveux qu’on peigne ; et ils étaient tous là-bas, loin,
bien loin, s’éloignant de moi. Ma femme Khadija, que j’aimais, se trouvait
là, elle aussi. »
Voici ce qu’Osman le bouvier dit aux inspecteurs, déjà fortement secoués
par la déposition du sarpanch : « Au début j’avais très peur de me noyer.
Ensuite, j’ai continué à chercher, surtout pour elle, Ayesha, que j’avais
connue avant sa transformation. Et juste à la fin, j’ai vu cela se passer, la
chose merveilleuse. Les eaux se sont ouvertes, et je les ai vus avancer sur le
fond de l’océan, parmi les poissons mourants. »

Sri Srivinas jura, lui aussi, par la déesse Lakshmi qu’il avait vu le partage
de la mer d’Arabie ; et quand les inspecteurs en arrivèrent à Mrs Qureishi,
ils étaient totalement ébranlés, parce qu’ils savaient que les témoins
n’avaient pas pu mettre cette histoire au point ensemble. La mère de
Mishal, la femme du grand banquier, leur raconta la même histoire avec ses
mots à elle. « Croyez-le ou ne le croyez pas, finit-elle avec emphase, mais
ce que mes yeux ont vu ma langue le répète. »

Des hommes de la P.J., qui avaient la chair de poule, passèrent à un


interrogatoire plus poussé. « Écoute, sarpanch, arrête de dire des conneries.
Il y avait beaucoup de monde et personne n’a vu ça. Les corps des noyés
sont déjà rejetés sur la côte, gonflés comme des ballons, et puant jusqu’au
ciel. Si tu continues à mentir, on va être obligés de te coller le nez sur la
vérité.

— Vous pouvez me montrer ce que vous voulez, dit le Sarpanch


Muhammad Din à ceux qui l’interrogeaient. Mais j’ai vu ce que j’ai vu. »

« Et vous ? demandèrent les hommes de la P.J. réunis autour de Mirza


Saeed Akhtar quand il s’éveilla. Qu’avez-vous vu sur la plage ?

— Comment osez-vous me poser une telle question ? répondit-il. Ma


femme s’est noyée. Ne me harcelez pas avec vos questions. »

Quand il se rendit compte qu’il était le seul survivant du Hadj Ayesha à


n’avoir pas vu le partage des eaux – Sri Srivinas lui raconta ce que les
autres avaient dit, ajoutant tristement : « Pour notre honte, on ne nous a pas
considérés comme dignes de les accompagner. Sethji, les eaux se sont
refermées sur nous et on nous les a claquées au nez, comme les portes du
Paradis » – Mirza Saeed s’effondra et pleura pendant une semaine et un
jour, des sanglots sans larmes continuèrent à secouer son corps alors que ses
canaux lacrymaux n’avaient plus de sel depuis longtemps.

Puis il rentra chez lui.

Les mites avaient rongé les punkahs de Peristan et un milliard de vers


affamés avaient consommé la bibliothèque. Quand il ouvrit les robinets, des
serpents en coulèrent à la place de l’eau, et des plantes grimpantes
s’enroulaient autour des piliers du lit à baldaquin dans lequel des vice-rois
avaient dormi. On aurait cru que le temps s’était accéléré pendant son
absence, et que, d’une certaine façon, des siècles et non des mois s’étaient
écoulés, et quand il toucha à l’immense tapis persan enroulé dans la salle de
réception il s’effrita sous ses doigts, et les baignoires furent pleines de
grenouilles aux yeux écarlates. La nuit, des chacals hurlaient dans le vent.
Le grand arbre était mort, ou près de mourir, et les champs dévastés comme
le désert ; les jardins de Peristan, dans lesquels, il y avait longtemps, il avait
vu pour la première fois, une belle jeune fille, étaient devenus d’une laideur
jaunissante. Seuls des vautours volaient dans le ciel.

Il sortit un rocking-chair sur la véranda, s’assit, et se balança doucement


pour s’endormir.

Une fois, une seule fois, il rendit visite à l’arbre. Le village était réduit en
poussière ; des paysans sans terre avaient essayé de s’emparer des champs
abandonnés, mais la sécheresse les avait chassés. Il n’avait pas plu ici.
Mirza Saeed revint à Peristan et ferma les portes rouillées avec des cadenas.
Le destin de ses compagnons survivants ne l’intéressait pas ; il alla au
téléphone et l’arracha du mur.

Après un nombre indéfini de jours, il lui vint à l’esprit qu’il était en train
de mourir de faim, car son corps empestait le dissolvant à ongles ; mais
comme il ne sentait ni la faim ni la soif, il décida que ce n’était pas la peine
de chercher de quoi manger. Pour quoi faire ? Mieux valait se balancer dans
ce fauteuil et ne pas penser, ne pas penser, ne pas penser.

La dernière nuit de sa vie il entendit un bruit, comme celui d’un géant qui
écrase une forêt sous ses pieds, et sentit une odeur pestilentielle, comme le
pet du géant, et il se rendit compte que l’arbre brûlait. Il se leva de son
fauteuil, et descendit en chancelant dans le jardin pour regarder l’incendie,
dont les flammes consumaient des histoires, des souvenirs, des généalogies,
en purifiant la terre, et venaient vers lui pour le libérer ; – parce que le vent
faisait progresser le feu vers les jardins de Peristan et bientôt, bientôt ce
serait son tour. Il vit l’arbre exploser en milliers de fragments, et le tronc se
fendit, comme un cœur ; puis il se retourna et se précipita à l’endroit du
jardin où il avait vu Ayesha pour la première fois ; – et il sentit une lenteur
s’abattre sur lui, une grande lourdeur, et il s’allongea dans la poussière
desséchée. Avant de fermer les yeux il sentit quelque chose qui lui caressait
les lèvres, et vit un petit groupe de papillons qui essayaient d’entrer dans sa
bouche. Puis la mer le recouvrit, et il se retrouva dans l’eau à côté
d’Ayesha, qui était miraculeusement sortie du corps de sa femme… «
Ouvre-toi, criait-elle. Ouvre-toi en grand ! » Des tentacules de lumière
s’écoulaient du nombril d’Ayesha et il essaya de les couper avec le
tranchant de la main. « Ouvre-toi, hurla-t-elle. Tu es venu jusqu’ici,
maintenant accomplis le reste. » – Comment pouvait-il entendre sa voix ? –
Ils se trouvaient sous l’eau, perdus dans le rugissement de la mer, mais il
pouvait l’entendre clairement, ils pouvaient tous l’entendre, cette voix
comme une cloche. « Ouvre-toi », dit-elle. Il se referma.

Il était une forteresse dans laquelle les portes claquaient. -Il se noyait. –
Elle se noyait aussi. Il vit l’eau remplir sa bouche, l’entendit qui gargouillait
dans ses poumons. Puis, en lui, quelque chose refusa cela, fit un autre
choix, et à l’instant où son cœur se brisait, il s’ouvrit.

Son corps se fendit de la pomme d’Adam à l’entre-jambes, pour qu’elle


puisse entrer au plus profond de lui, et maintenant elle était ouverte, ils
étaient tous ouverts, et au moment de leur ouverture les eaux se fendirent, et
ils marchèrent vers La Mecque sur le fond de la mer d’Arabie.
IX
Une lampe magique
Dix-huit mois après sa crise cardiaque, Saladin Chamcha prit l’avion à
nouveau, suite au télégramme lui annonçant que son père était au stade
terminal d’un myélome multiple, un cancer généralisé de la mœlle des os «
à cent pour cent mortel », comme le lui expliqua sans détours la généraliste
de Chamcha quand il lui téléphona. Il n’y avait pas eu de vrai contact entre
le père et le fils depuis que Changez Chamchawala avait expédié à Saladin
le produit de la vente du noyer abattu, quelques éternités plus tôt. Saladin
lui avait envoyé un petit mot pour lui annoncer qu’il avait survécu à la
catastrophe du Bostan, et il avait reçu une réponse encore plus courte : «
Bien reçu communiqué. Information déjà connue. » Cependant, quand la
mauvaise nouvelle arriva – c’était la seconde femme inconnue, Nasreen II,
qui avait signé, et le ton était sans fioritures : PÈRE AU PLUS MAL – SI
DÉSIREUX LE REVOIR FAIRE VITE -N. CHAMCHAWALA (Mrs) – il
découvrit à sa grande surprise qu’après une vie de rapports houleux avec
son père, après des années de communications interrompues et de «
déchirements irrévocables », il était à nouveau capable d’une réaction peu
compliquée. Simplement, de façon irrésistible, il était impératif qu’il arrive
à Bombay avant que Changez soit parti pour de bon.

Tout d’abord, il passa la plus grande partie de la journée à faire la queue


pour obtenir un visa au consulat de l’ambassade de l’Inde, puis il essaya de
persuader un fonctionnaire désabusé de l’urgence de sa demande. Il avait
bêtement oublié d’apporter le télégramme, et, en conséquence, on lui dit
que « c’est une question de preuve. Vous comprenez, n’importe qui pourrait
nous dire que son père est en train de mourir, n’est-ce pas ? Afin d’accélérer
les choses. » Chamcha luttait pour contenir sa colère, mais il finit par
éclater. « A votre avis, ai-je l’air d’un fanatique du Khalistan ? » Le
fonctionnaire haussa les épaules. « Je vais vous dire qui je suis, tempêta
Chamcha, mis hors de lui par le haussement d’épaules, je suis le pauvre
bougre qui a sauté à cause des terroristes, qui est tombé de dix mille mètres
à cause des terroristes, et maintenant, à cause de ces mêmes terroristes, il
faut que je sois insulté par des gratte-papier comme vous. » Sa demande de
visa, mise fermement sous un énorme tas par son adversaire, ne fut pas
accordée avant trois jours. Il n’y avait de place dans un avion que trente-six
heures plus tard : et c’était un vol Air India 747, et qui s’appelait Gulistan.
Gulistan et Bostan, les jardins jumeaux du Paradis – un a explosé, et s’il
n’en reste qu’un… Chamcha, descendant un des égouts du Terminal Trois
qui laissait tomber goutte à goutte les passagers dans l’avion, vit le nom
peint à côté de la porte ouverte du 747, et blêmit de plusieurs degrés. Puis il
entendit l’hôtesse de l’air indienne, vêtue d’un sari, l’accueillir avec un
accent purement canadien, il perdit courage, et recula dans un réflexe de
pure terreur. Debout, en face de la foule irritée des passagers qui attendaient
d’embarquer, il eut conscience de son absurdité, avec sa sacoche de cuir
brun dans une main, deux sacs à costumes avec fermeture à glissière dans
l’autre, et ses yeux exorbités ; mais pendant un long moment, il fut
incapable de bouger. La foule s’impatientait ; si c’est l’artère, pensa-t-il, je
suis le caillot qui la bouche. « Moi aussi, j’avais la troutrouille, dit une
voix gaie. Mais maintenant j’ai un trutruc. Je ba-bats des mains pendant que
l’avion dé-dé-co-colle et l’avion arrive tou-toujours à mon-monter au ciel. »

« De nos jours la dédéesse numéro un est sans con-conteste Lakshmi »,


confia Sisodia autour d’un whisky quand ils furent en l’air. (Fidèle à ce
qu’il avait dit, il battit frénétiquement des bras pendant que Gulistan roulait
sur la piste, et ensuite se cala dans son fauteuil avec satisfaction, rayonnant
de modestie. « Ça ma-ma-marche à chaque fois. » Ils voyageaient dans la
mezzanine du 747 réservée aux voyageurs de la classe affaire non fumeurs,
et Sisodia était venu s’asseoir dans le siège libre à côté de Chamcha comme
de l’air remplit un vide. « Appelez-moi Whisky, insista-t-il. Que-que faites-
vous ? Combien ga-gagnez-vous ? Combien de tem-tem-temps êtes-vous
parti ? Connaissez-vous dé-dé des femmes là-là-bas, ou voulez-vous dé-dé
des tuyaux ? ») Chamcha ferma les yeux et concentra ses pensées sur son
père. Le plus triste, réalisa-t-il, était qu’il ne se souvenait pas d’avoir vécu
un seul jour heureux avec Changez pendant toute son existence d’homme.
Et la chose la plus gaie était la découverte qu’on pouvait même pardonner
le crime impardonnable d’être père, après tout, au bout du compte. Tiens
bon, supplia-t-il silencieusement. J’arrive aussi vite que je le peux. « Dans
cette époque hau-hau-hautement matérielle, expliqua Sisodia, qui d’autre
que-que la dé-dé-déesse de la ri-richesse ? A Bombay les jeunes hommes
d’affaires do-do-donnent des soirées poo-poo-pooja qui durent toute la nuit.
La statue de Lakshmi préside, avec les mains zou-zou-zouvertes, et des
ampoules qui s’allument les unes après les autres sur ses doi-doi-doigts,
vous comprenez, comme si la ri-ri-richesse lui cou-coulait des mains. » Sur
l’écran de cinéma une hôtesse expliquait le fonctionnement des différentes
manœuvres de secours. Dans un coin de l’écran, en médaillon, un homme
traduisait dans le langage des sourds-muets. C’est le progrès, reconnut
Chamcha. Un film au lieu d’un être humain, une petite augmentation de la
complexité (le langage des sourds-muets) et une grande augmentation du
prix. La haute technologie censée être au service de la sécurité ; alors qu’en
réalité les voyages aériens devenaient plus dangereux de jour en jour, le
parc d’avions vieillissant et personne n’ayant les moyens de le renouveler.
Chaque jour, du moins le semblait-il, des avions perdaient des morceaux en
l’air, et le nombre des collisions et des risques augmentait également. Alors
le film était une sorte de mensonge, parce que son existence même disait
Notez jusqu ’où nous allons pour assurer votre sécurité. Nous en avons
même fait un film pour vous. Le style au lieu de la substance, l’image au
lieu de la réalité… « J’ai un projet de film à gros bu-bu-budget sur elle, dit
Sisodia. Strictement con-confidentiel. Peut-être une ma-ma-machine
Sridevi, jé-jé-j’espère. Maintenant que le retour de Gibreel est tom-tom-
tombé à l’eau, c’est la nu-nu-numéro un. »

Chamcha avait entendu dire que Gibreel Farishta avait tenté un come
back. Son premier film, Le partage de la mer d’Arabie, avait été un bide
total ; les effets spéciaux avaient l’air d’avoir été réalisés par des amateurs,
la fille qui jouait le rôle principal d’Ayesha, une certaine Bouton Billimoria,
était pitoyablement insuffisante, et l’interprétation de l’archange par Gibreel
frappa quantité de critiques par son narcissisme et sa mégalomanie.
L’époque où on lui pardonnait tout était loin ; son deuxième film,
Mahound, avait heurté tous les écueils religieux imaginables, et sombré
sans laisser de traces. « Vous voyez, il a choisi da-da-d’aller avec d’autres
producteurs, se lamenta Sisodia. La-la-l’avarice de cette st-st-star. Avec moi
les effets ma-ma-marchent toujours et on peut toujours com-com-compter
sur le bon gou-gou-goût. » Saladin Chamcha ferma les yeux et se laissa
aller dans son fauteuil. Il avait bu son whisky trop vite à cause de sa peur de
l’avion, et la tête commençait à lui tourner. Sisodia semblait avoir oublié
ses anciens liens avec Farishta, ce qui lui convenait parfaitement. Ils
appartenaient au passé. « Sh-sh-Sridevi dans Lakshmi, chanta Sisodia,
d’une voix pas du tout confidentielle. C’est de l’or a-a-assuré. Vous êtes a-
a-acteur. Vous devriez tra-tra-travailler chez nous. Appelez-moi. Nous
pourrons peut-être faire qué-qué-quelque chose ensemble. Ce film : du pla-
pla-platine. »

La tête de Chamcha tournait de plus en plus. Les mots prenaient des


significations étranges. Il y a quelques jours, ce chez nous lui aurait semblé
faux. Mais maintenant son père agonisait et de vieilles émotions lançaient
des tentacules pour le ramener. Sa langue se tordait peut-être de nouveau,
emportant son accent vers l’Orient comme le reste de sa personne. Il osait à
peine ouvrir la bouche.

Près de vingt ans plus tôt, quand le jeune et récemment rebaptisé Saladin
grattait sa subsistance dans les marges du théâtre londonien, afin de
maintenir une distance de sécurité entre lui et son père ; et alors que
Changez se retirait en devenant à la fois reclus et religieux ; alors, un jour,
tout d’un coup, le père avait écrit au fils pour lui offrir une maison. Il
s’agissait d’une vaste demeure dans les collines de Solan. « La première
chose que j’ai possédée, écrivait Changez, et donc la première chose que je
t’offre. » La réaction immédiate de Saladin fut de considérer ce cadeau
comme un piège, une façon de le rattacher au chez nous, à la toile
d’araignée du pouvoir de son père ; et quand il apprit que la propriété de
Solan avait été réquisitionnée depuis longtemps par le gouvernement indien
contre un loyer de misère, et qu’elle était occupée depuis plusieurs années
par une école de garçons, le cadeau ne s’en révéla pas moins une déception.
Quelle importance pour Chamcha que l’école lui réserve, à chacune de ses
visites, un accueil de chef d’État et organise des défilés et des
démonstrations de gymnastique ? Ce genre de chose flattait l’immense
vanité de Changez, mais Chamcha n’en voulait pas. Le problème, c’est que
l’école n’évoluait pas ; il s’agissait d’un cadeau inutile, et sans doute des
soucis supplémentaires. Il écrivit à son père pour refuser l’offre. Ce fiit la
dernière fois que Changez Chamchawala essaya de lui donner quoi que soit.
Le chez nous s’éloigna du fils prodigue.

« Je n’oublie jamais un vi-vi-visage, disait Sisodia. Vous êtes l’ami-mi de


Mimi. Le su-su-survivant du Bostan. Je l’ai su en vous voyant pa-pa-
paniquer à la po-po-porte. J’espère que vous ne vous-vous sentez pas trop
ma-ma-mal. » Saladin, découragé, secoua la tête, non, ça va, vraiment.
Sisodia, luisant comme un genou, fit un clin d’œil monstrueux à l’hôtesse
qui passait et commanda un autre whisky. « Quel do-do-dommage pour
Gibreel et son amie, reprit Sisodia. Quel joli nom elle avait Alla-Alla-
Alleluia. Quel ca-ca-caractère ce garçon, quelle ja-ja-jalousie. Dur pour une
fille mo-mo-modeme. Ils ont ron-ron-rompu. » Saladin s’enfuit à nouveau
en feignant le sommeil. Je viens juste de me remettre du passé. Va-t-en.

Il avait formellement annoncé sa guérison complète, cinq semaines plus


tôt, au mariage de Mishal Sufyan et de Hanif Johnson. Après la mort de ses
parents dans l’incendie du Shaandaar, Mishal avait été accablée par un
sentiment de culpabilité terrible et illogique et sa mère venait la gronder
dans ses rêves : « Si seulement tu m’avais donné l’extincteur quand je l’ai
demandé. Si seulement tu avais soufflé un peu plus fort. Mais tu n’écoutes
jamais et tu as les poumons tellement rongés par les cigarettes que tu ne
pourrais même pas souffler une bougie, ne parlons pas d’une maison en feu.
» Sous l’œil sévère du fantôme de sa mère, Mishal quitta l’appartement de
Hanif, prit une chambre dans un appartement avec trois autres femmes,
demanda et obtint le poste de Jumpy Joshi au centre sportif, et poursuivit
les compagnies d’assurance jusqu’à ce qu’elles paient. Ce n’est que lorsque
le café Shaandaar fut prêt à réouvrir sous sa direction que le fantôme de
Hind Sufyan décida que le moment était venu de se consacrer à sa vie
d’outre-tombe ; alors Mishal téléphona à Hanif pour lui demander de
l’épouser. Il fut trop étonné pour répondre, et dut passer le téléphone à un
collègue qui expliqua que Mr Johnson avait donné sa langue au chat, et qui
accepta l’offre de Mishal à la place de l’avocat foudroyé. Ainsi, tout le
monde se remettait de la tragédie ; même Anahita, obligée de vivre avec
une tante étouffante et vieux jeu, réussit à faire bonne figure au mariage,
peut-être parce que Mishal lui avait promis un appartement dans l’Hôtel
Shaandaar rénové. Mishal avait demandé à Saladin d’être son témoin en
gage de reconnaissance pour avoir tenté de sauver la vie de ses parents, et,
sur le chemin de la mairie, dans le camion de Rosewalla (toutes les
poursuites contre le DJ et son patron, John Maslama, avaient été
abandonnées faute de preuves) Chamcha dit à la mariée : « Aujourd’hui j’ai
l’impression d’un nouveau départ pour moi aussi ; peut-être pour nous tous.
» Dans son cas il y avait eu une opération à cœur ouvert, et la difficulté de
faire face à tant de morts, et la vision cauchemardesque d’être à nouveau
transformé en démon sulfureux aux sabots fendus. Et pendant un certain
temps, il fut handicapé professionnellement par une honte si profonde que,
quand finalement on commença à l’engager pour lui demander une de ses
voix, par exemple, la voix d’un petit pois surgelé ou d’un paquet-de-
saucisses-marionnettes, il sentit le souvenir de ses crimes téléphoniques
gonfler dans sa gorge, et étouffer ses interprétations à la source. Cependant,
au mariage de Mishal, il se sentit brusquement libéré. Ce fut une cérémonie
exceptionnelle, en grande partie parce que le jeune couple ne put
s’empêcher de s’embrasser pendant tout son déroulement, et le magistrat
(une jeune femme agréable qui avait rappelé aux invités de ne pas trop boire
ce jour-là s’ils avaient l’intention de conduire) leur demanda de se dépêcher
et de dire le oui avant que le mariage suivant n’arrive. Ensuite, au café
Shaandaar, les baisers continuèrent, devenant de plus en plus explicites
jusqu’au moment où les invités eurent l’impression d’être comme des intrus
dans ce moment d’intimité, et ils s’en allèrent en catimini, laissant Hanif et
Mishal jouir d’une passion si envahissante qu’ils ne remarquèrent même
pas le départ de leurs amis ; ils ne prirent pas conscience non plus du petit
attroupement d’enfants réunis devant une fenêtre du café Shaandaar pour
les observer. Chamcha, le dernier invité à partir, fit aux jeunes mariés la
faveur de baisser les stores, au grand dam des enfants ; et il descendit High
Street reconstruite en se sentant si léger qu’il sautillait presque.

Rien ne dure toujours, pensait-il derrière ses paupières closes, quelque


part au-dessus de l’Asie Mineure. Le malheur est peut-être le seul
continuum dans lequel se déplace la vie humaine, et la joie n’est qu’une
série de spots, des îles à la dérive. Et si ce n’est pas le malheur, au moins la
mélancolie… Ces ruminations furent interrompues par un ronflement
vigoureux venant du siège voisin. Mr Sisodia, un verre de whisky à la main,
dormait.

A l’évidence, le producteur avait beaucoup de succès avec les hôtesses.


Elles s’agitèrent autour de sa personne endormie, détachèrent ses doigts de
son verre pour le poser loin du danger, étalèrent une couverture sur la partie
inférieure de son corps, et poussaient des petits cris admiratifs au-dessus de
sa tête ronflante : « Est-ce qu’il n’a pas l’air chou ? Il est mignon, je te jure
! » Chamcha, sans s’y attendre, se souvint des dames de la haute société de
Bombay qui lui caressaient la tête lors des soirées de sa mère, et il refoula
des larmes de surprise. En réalité, Sisodia avait l’air un peu obscène ; il
avait ôté ses lunettes avant de s’endormir, et leur absence lui donnait une
apparence étrangement nue. Aux yeux de Chamcha il ressemblait surtout à
un lingam démesuré de Shiva. Cela expliquait peut-être sa popularité auprès
des dames.

En feuilletant les revues et les journaux que les hôtesses lui avaient
offerts, Saladin tomba sur une vieille connaissance en difficulté. La version
aseptisée des Extraterrestres de Hal Valance avait fait un bide total aux
États-Unis et avait été déprogrammée. Pire encore, son agence de publicité
et ses filiales avaient été absorbées par un léviathan américain, et Hal devait
se trouver sur le déclin, vaincu par le dragon transatlantique qu’il avait
voulu apprivoiser. On avait du mal à éprouver de la pitié pour Valance, au
chômage et relégué à ses derniers millions, abandonné par sa bien-aimée
Mrs Torture et ses copains, renvoyé aux limbes des favoris déchus, avec les
entrepreneurs ruinés et les financiers coupables de délits d’initiés et les
anciens ministres en fuite ; mais Chamcha, en route vers le lit de mort de
son père, se trouvait dans un état émotionnel si élevé qu’il réussit même à
avoir la gorge serrée pour le mauvais Hal. A quel billard se demanda-t-il
confusément, Bébé joue-t-elle maintenant ?

En Inde, la guerre entre les hommes et les femmes ne montrait guère de


signe d’apaisement. Dans l’ïndian Express, il lut le récit du dernier «
suicide de jeune mariée ». Le mari, Prajapati, est en fuite. Sur la page
suivante, dans les petites annonces hebdomadaires du marché du mariage,
les parents de jeunes hommes demandaient encore, et les parents de jeunes
filles offraient encore fièrement des jeunes filles à marier au teint « très
clair ». Chamcha se souvint de l’ami de Zeeny, le poète Bhupen Gandhi, qui
parlait de ces choses avec amertume et passion. « Comment accuser les
autres de préjugés quand nous avons les mains si sales ? avait-il déclaré.
Beaucoup parmi vous se disent victimes en Grande-Bretagne. D’accord. Je
n’y suis jamais allé, je ne connais pas votre situation, mais d’après mon
expérience personnelle, je ne me suis jamais senti à l’aise de porter
l’étiquette de victime. En termes de classe, évidemment, je ne suis pas une
victime. Même sur le plan culturel, on trouve ici tous les sectarismes, toutes
les méthodes habituelles aux groupes d’oppresseurs. Beaucoup d’indiens
sont sans aucun doute opprimés, mais je ne crois pas qu’aucun de nous
puisse se vanter d’une situation aussi privilégiée.
— L’ennui avec les critiques radicales de Bhupen, avait remarqué Zeeny,
c’est que des réactionnaires comme notre Salad baba adorent les gober. »

Un scandale à propos d’armements faisait rage ; le gouvernement indien


avait-il versé des pots-de-vin à des intermédiaires, et avait-il essayé
d’étouffer l’affaire ? D’énormes sommes d’argent étaient en jeu, la
crédibilité du Premier ministre semblait affaiblie, mais Chamcha ne voulut
pas s’y intéresser. Il regardait attentivement une photo floue, dans les pages
intérieures, où un grand nombre de formes indistinctes et gonflées
descendaient un fleuve. Il y avait eu un massacre de musulmans dans une
ville du nord de l’Inde, et on avait jeté les cadavres dans l’eau, où ils
attendaient qu’un Gaffer Hexam du vingtième siècle s’en occupe. Il y avait
des centaines de corps, gonflés et en décomposition ; la puanteur semblait
s’élever de la page du journal. Et au Cachemire, pendant les prières de
l’Aïd, des groupes fondamentalistes islamiques en colère avaient lancé des
chaussures à un ministre, autrefois populaire, qui avait « passé un accord »
avec le Congrès-I. La tension sectaire et communaliste était omniprésente :
comme si les dieux étaient en guerre. Dans la lutte éternelle entre la beauté
du monde et sa cruauté, la cruauté gagnait chaque jour du terrain. La voix
de Sisodia fit irruption dans ses pensées moroses. En se réveillant, le
producteur vit la photo de Meerut qui le regardait depuis la tablette de
Chamcha. « Le fait est, dit-il sans sa bonhomie habituelle, que la foi-foi
religieuse, qui exprime les plus hautes aspirations de l’espèce humaine, est
aujourd’hui, dans notre pé-pé-pays, la servante des instincts les plus bas, et
Dieu est la créature du mal. »

DES JOURNALISTES CONNUS SPÉCIALISTES D’HISTOIRE


RESPONSABLES D’ASSASSINATS, affirmait un porte-parole du
gouvernement, mais des « éléments progressistes » rejetaient cette analyse.
L’ADMINISTRATION MUNICIPALE CONTAMINÉE PAR DES
AGITATEURS RELIGIEUX, suggérait la contre-attaque. DES
NATIONALISTES HINDOUS PRIS DE FOLIE. Une revue bimensuelle
contenait une photo de panneaux routiers qu’on avait installés près de la
Jama Masjid dans la Vieille Delhi. L’Iman, un homme au ventre mou et aux
yeux cyniques, qu’on trouvait presque tous les matins dans son « jardin » –
une étendue désertique de terre rouge recouverte de détritus à l’ombre de la
mosquée – en train de compter les roupies données par les fidèles, roulant
les billets un par un, et donnant l’impression de tenir dans la main une
poignée de cigarettes fines comme des beedis – n’était pas étranger lui-
même à la politique religieuse, et semblait apparemment déterminé à tirer
profit de l’horreur de Mee-rut. Apaiser le Feu sous nos Poitrines,
proclamaient les panneaux. Saluez avec Révérence ceux qui ont rencontré
le Martyre avec les Balles de la Police. Aussi : Hélas ! Hélas ! Hélas !
Réveillez le Premier ministre ! Et finalement l’appel à l’action : Il faut
observer le Bandh, et la date de la grève.

« Triste époque, continua Sisodia. Car le ci-ci-cinéma et la télé et


l’économie ont des effets Delhi-Delhi déliquescents. » Puis sa bonne
humeur revint quand l’hôtesse s’approcha. « Je vous avoue appartenir au
clu-clu-club des bons vivants au-dessus de deux mille mètres, ajouta-t-il
gaiement en sachant que les hôtesses pouvaient entendre. Et vous ? Voulez-
vous que je voie ce que je peu-peu-peux arranger ? »

Oh, comme l’esprit humain peut passer du coq à l’âne, s’émerveilla


sombrement Saladin. Oh, combien d’êtres contradictoires se bousculaient et
se heurtaient dans ces sacs de peau. Pas étonnant que nous soyons
incapables de fixer notre attention sur quoi que ce soit pendant longtemps ;
pas étonnant que nous ayons inventé les télécommandes pour sauter de
chaîne en chaîne. Si nous retournions ces instruments vers nous-mêmes,
nous découvririons plus de chaînes qu’un patron de câble ou de satellite
n’en a jamais rêvé… Il avait beau essayer de fixer ses pensées sur son père,
elles revenaient toujours au problème de Miss Zeenat Vakil. Il lui avait
envoyé un télégramme pour la prévenir de son arrivée ; serait-elle à
l’aéroport ? Que pourrait-il ou ne pourrait-il pas se passer entre eux ? En la
quittant, en ne revenant pas, en perdant contact avec elle pendant un certain
temps, avait-il commis la Chose Impardonnable ? Etait-elle – pensa-t-il, et
il se rendit compte qu’il était choqué que cette idée ne lui soit pas venue
plus tôt – mariée ? Amoureuse ? Engagée ? Et quant à lui : que voulait-il
vraiment ? Je le saurai quand je la verrai, se dit-il. L’avenir, même quand
il ne s’agissait que d’une lueur voilée de questions, ne serait pas éclipsé par
le passé ; même quand la mort s’avançait au centre de la scène, la vie
continuait à réclamer des droits égaux.

Le vol se déroula sans incident.


Zeenat Vakil n’attendait pas à l’aéroport.

« Venez, dit Sisodia avec un geste de la main. Ma voiture m’attend.


Permettez-moi de vous dé-po-poser. »

Trente-cinq minutes plus tard Saladin Chamcha était à Scandai Point,


debout devant la porte de son enfance, avec sa sacoche et ses sacs pour
costumes, regardant le système vidéo d’importation qui gardait l’entrée. On
avait peint des slogans contre la drogue sur le mur d’enceinte : LES RÊVES
SE NOIENT/QUAND LE SUCRE EST BRUN. Et : L’AVENIR EST
NOIR/QUAND LE SUCRE EST BRUN. Courage, mon vieux, se dit-il en
rassemblant ses forces ; et il sonna, comme le disaient les instructions, une
fois, fermement.

Dans le jardin luxuriant la souche du noyer abattu attira son regard


inquiet. Ils s’en servaient sans doute comme table de pique-nique
maintenant, songea-t-il amèrement. Son père avait toujours eu le don des
gestes mélodramatiques et complaisants, et prendre son déjeuner sur une
surface qui contenait une telle charge émotionnelle – avec, sans aucun
doute, maints soupirs profonds entre les énormes bouchées – serait tout à
fait dans son caractère. Allait-il en faire des tonnes autour de sa mort aussi,
se demanda Saladin. Comme il allait faire pleurer dans les chaumières, le
vieux salaud ! Tous ceux qui se trouvaient dans le voisinage d’un mourant
étaient entièrement à sa merci. Les coups lancés d’un lit de mort laissent
des bleus qui ne s’effacent jamais.

Sa belle-mère sortit de la maison de marbre de l’agonisant pour saluer


Chamcha sans une trace de rancœur. « Salahuddin. C’est bien que tu sois
venu. Ça va lui remonter le moral, et maintenant c’est avec le moral qu’il
doit se battre, car son corps est plus ou moins kaput. » Elle avait peut-être
six ou sept ans de moins que la mère de Saladin, mais la même silhouette de
petit oiseau. Son père, solide et bien en chair, avait montré beaucoup de
constance au moins dans ce domaine. « Pour combien de temps en a-t-il
encore ? » demanda Saladin. Nasreen fut aussi claire que son télégramme
l’avait laissé entendre. « Ça peut être n’importe quand. » Le myélome était
présent dans tous les « os longs » de Changez – le cancer avait introduit
dans la maison son propre vocabulaire ; on ne parlait plus de bras et de
jambes -et dans son crâne. On avait même détecté des cellules cancéreuses
dans le sang près des os. « On aurait dû s’en apercevoir plus tôt », dit
Nasreen, et Saladin commença à sentir le pouvoir de la vieille femme, la
force de la volonté avec laquelle elle bridait ses sentiments. « Sa perte de
poids importante de ces deux dernières années. Il se plaignait aussi de
douleurs, par exemple dans les genoux. Tu sais comment c’est. Avec un
vieil homme, on met ça sur le compte de l’âge, on n’imagine pas une
maladie horrible et hideuse. » Elle s’arrêta ayant besoin de contrôler sa
voix. Kasturba, l’ancienne ayah, était venue les rejoindre dans le jardin.
Chamcha apprit que son mari Vallabh était mort près d’un an auparavant, de
vieillesse, en dormant : une mort plus douce que celle qui maintenant
rongeait le corps de son employeur, le séducteur de sa femme. Kasturba
s’habillait toujours avec les anciens saris aux couleurs criardes de Nasreen I
: aujourd’hui, elle avait choisi un des imprimés noir et blanc d’op-art, parmi
les plus étourdissants. Elle aussi accueillit Saladin chaleureusement :
étreintes baisers larmes. « Quant à moi, dit-elle en sanglotant, je ne cesserai
jamais de prier pour un miracle tant qu’il restera un souffle dans ses pauvres
poumons. »

Nasreen II prit Kasturba dans ses bras ; chacune posa la tête sur l’épaule
de l’autre. L’intimité entre les deux femmes était spontanée et aucun
ressentiment ne venait la ternir ; comme si la proximité de la mort avait
balayé les querelles et les jalousies de la vie. Les deux vieilles dames se
réconfortaient mutuellement dans le jardin, chacune consolant l’autre de la
perte imminente de la chose la plus précieuse : l’amour. Ou, plutôt : le bien-
aimé. « Viens, finit par dire Nasreen à Saladin. Il faut qu’il te voie, vite.

— Est-il au courant ? » demanda Saladin. Nasreen répondit de façon


évasive. « C’est un homme intelligent. Il n’arrête pas de demander, où s’en
va tout le sang ? Il dit, il n’y a que deux maladies dans lesquelles le sang
disparaît comme ça. L’une est la tuberculose. » Mais, insista Saladin, il n’a
jamais prononcé le mot ? Nasreen baissa la tête. Le mot n’avait jamais été
prononcé, ni par Changez ni en sa présence. « Ne devrait-il pas savoir ?
demanda Chamcha. Un homme n’a-t-il pas le droit de se préparer à sa mort
? » Il vit les yeux de Nasreen s’enflammer pendant un instant. Tu te prends
pour qui pour nous dicter notre devoir. Tuas perdu tous tes droits. Puis ils
s’éteignirent, et elle parla d’une voix basse et dénuée d’émotion. « Tu as
peut-être raison. » Mais Kasturba gémit : « Non ! Comment le lui dire, le
pauvre homme ? Cela lui briserait le cœur. »

Le cancer avait épaissi le sang de Changez au point que son cœur avait les
plus grandes difficultés à le faire circuler dans tout son organisme. Il avait
aussi pollué le sang avec des corps étrangers, des plaquettes, qui
s’attaquaient à n’importe quel sang qu’on lui transfusait, même au sang de
même groupe. Alors, je ne peux rien faire pour lui, même quelque chose
d’aussi simple, comprit Saladin. Changez pouvait très bien mourir des
effets secondaires avant de mourir du cancer lui-même. Et s’il mourait
effectivement du cancer, il s’en irait de pneumonie ou de complications
rénales ; les médecins, sachant qu’ils ne pouvaient plus rien, l’avaient
renvoyé chez lui pour qu’il y attende la mort. « On n’utilise pas le
traitement aux rayons ni de chimiothérapie, parce que le myélome est
généralisé, expliqua Nasreen. Le seul médicament c’est le Melphalan, qui,
dans certains cas, peut prolonger la vie pendant des années. Mais on nous a
informés qu’il ne réagissait pas au Melphalan. » Mais on ne lui a pas dit,
insistèrent les voix intérieures de Saladin. Et c’est mauvais, mauvais,
mauvais. « Pourtant, un miracle a eu lieu, cria Kasturba. Les médecins nous
ont dit que, normalement, c’est un des cancers les plus douloureux ; mais
ton père ne souffre pas. Si on prie, parfois on obtient une grâce. » À cause
de cette étrange absence de douleur on avait mis très longtemps à
diagnostiquer le cancer ; il s’étendait dans le corps de Changez depuis au
moins deux ans. « Il faut que je le voie maintenant », dit doucement
Saladin. Un domestique avait pris sa sacoche et ses sacs pendant qu’il
parlait ; maintenant, enfin, il suivait ses vêtements.

L’intérieur de la maison n’avait pas changé – la générosité de la seconde


Nasreen envers le souvenir de la première semblait sans limites, au moins
actuellement, pendant les derniers jours sur terre de leur époux commun –
sauf que Nasreen II avait apporté sa collection d’oiseaux naturalisés (des
huppes et des perroquets rares sous des cloches de verre, un pingouin royal
adulte dans l’entrée carrelée de marbre et de mosaïque, le bec plein de
minuscules fourmis rouges) et ses boîtes de papillons épinglés. Saladin
traversa cette galerie colorée d’ailes mortes et se dirigea vers le bureau de
son père – Changez avait insisté pour quitter sa chambre et pour qu’on lui
installe un lit en bas, dans sa retraite lambrissée, pleine de livres
pourrissants, afin qu’on ne soit pas obligé de monter et descendre les
escaliers toute la journée pour le soigner – et il arriva enfin à la porte de la
mort.

Très tôt dans la vie, Changez Chamchawala avait acquis l’habitude


curieuse de dormir les yeux grands ouverts, « Je monte la garde », aimait-il
répéter. Quand Saladin entra doucement dans la pièce, ces yeux gris,
ouverts, fixant aveuglément le plafond, lui firent un effet effrayant. Pendant
un instant Saladin crut qu’il arrivait trop tard ; que Changez était mort
pendant qu’il bavardait dans le jardin. Puis l’homme allongé sur le lit émit
une suite de petits toussotements, tourna la tête, et tendit un bras hésitant.
Alors Saladin Chamcha s’approcha de son père et baissa la tête sous la
paume caressante du vieil homme.

Tomber amoureux de son père après de longues décennies de colère était


un sentiment serein et beau ; quelque chose qui redonnait la vie, qui la
renouvelait, avait envie de dire Saladin, mais il ne le fit pas, parce que cela
lui sembla vampirique ; comme si en suçant cette nouvelle vie il faisait,
dans le corps de Changez, une place pour la mort. Il se tut, et, pourtant,
Saladin se sentait d’heure en heure plus près de ses multiples moi anciens et
rejetés, ces Saladin – ou plutôt Salahuddin – alternatifs, qui s’étaient
détachés de lui au fur et à mesure qu’il avait fait différents choix dans la
vie, mais qui, apparemment, continuaient à exister, peut-être dans les
univers parallèles de la théorie des quanta. Le cancer avait littéralement
décharné Changez Chamchawala jusqu’à l’os ; ses joues s’étaient
effondrées dans les creux de son crâne, et on avait dû glisser un oreiller en
mousse sous ses fesses à cause de l’atrophie de sa chair. Le cancer l’avait
aussi décharné de ses fautes, de tout ce qui avait été dominateur, tyrannique,
et cruel en lui, si bien que l’homme espiègle, affectueux et brillant qui se
cachait derrière, était maintenant à nouveau exposé au regard de tous. Si
seulement il avait pu être cet homme-là pendant toute sa vie, se prit à
souhaiter Saladin (qui pour la première fois depuis vingt ans avait
commencé à trouver agréable le son de son nom complet et non anglicisé).
Comme il était difficile de retrouver son père au moment où l’on n’avait
plus qu’à lui dire adieu.
Le matin de son retour, son père demanda à Salahuddin Chamchawalla de
le raser. « Mes vieilles femmes ne savent pas par quel bout prendre un
Philishave. » La peau de Changez pendait en bajoues douces comme un
vieux cuir, et sa barbe (quand Salahuddin vida le rasoir) ressemblait à des
cendres. Salahuddin ne pouvait pas se souvenir de la dernière fois où il
avait touché ainsi le visage de son père, tirant doucement la peau tandis
qu’il y promenait le rasoir puis la caressant pour s’assurer qu’elle était lisse.
Quand il eut fini il continua pendant quelques instants à laisser courir ses
doigts sur les joues de Changez. « Regarde le vieux, dit Nasreen à Kasturba
en entrant dans la pièce, il n’arrive pas à quitter son fils des yeux. »
Changez Chamchawalla avait un sourire épuisé qui découvrait une bouche
pleine de dents cassées, tachées de salive et de miettes.

Puis son père se rendormit, après que Kasturba et Nasreen l’eurent obligé
à boire un peu d’eau, les yeux ouverts et rêveurs – fixés sur quoi ? – qui
pouvaient voir dans trois mondes à la fois, le monde réel de son bureau, le
monde visionnaire des rêves, et le monde de l’au-delà qui s’approchait (ou
c’est ce qu’imagina pendant un instant Salahuddin) ; – puis le fils alla se
reposer dans l’ancienne chambre de Changez. Sur les murs, des têtes
grotesques en terre cuite peinte lui jetaient des regards menaçants : un
démon à cornes ; un Arabe grimaçant avec un faucon sur l’épaule ; un
homme chauve levant les yeux et tirant la langue de frayeur tandis qu’une
énorme mouche noire se posait sur ses sourcils. Incapable de dormir devant
ces personnages, qu’il connaissait et détestait depuis toujours, parce qu’il
avait fini par les voir comme des portraits de Changez, il alla dans une autre
chambre, neutre.

Il se réveilla en début de soirée et, quand il descendit, il trouva les deux


vieilles femmes devant la porte de Changez essayant de s’y retrouver dans
les détails de son traitement En plus du cachet quotidien de Melphalan, on
lui avait prescrit tout un tir de barrage de médicaments pour tenter de
combattre les effets secondaires pernicieux du cancer : l’anémie, la fatigue
cardiaque, et ainsi de suite. Dinitrate d’Isosorbide, deux cachets, quatre fois
par jour ; Furosémide, un cachet, trois fois par jour ; Prednisolone, six
cachets, deux fois par jour… « Je vais m’en occuper, dit-il aux deux vieilles
femmes soulagées. C’est au moins une chose que je peux faire. » L’Agarol
contre la constipation, le Spironolactone pour Dieu sait quoi, et un zyloric,
l’Allopurinol : il se souvint brusquement curieusement, d’une ancienne
revue de théâtre dans laquelle le critique anglais, Kenneth Tynan, avait
imaginé les personnages polysyllabiques du Tamerlan de Marlowe comme
« une horde de comprimés et de médicaments miracles occupés à se
détruire mutuellement » :

Oses-tu me narguer, hardi Barbiturique ?

Ta grand-mère se meurt – la vieille Nembutal.

Les étoiles du ciel pleureront Nembutal…

N’est-ce pas glorieux que d’être votre roi,

Toi, l’Auréomycine et ton ami Formol,

N’est-ce pas glorieux que d’être votre roi,

Et passer en vainqueur sur les Amphétamines ?

Ce que ressort la mémoire ! Mais ce Tamerlan pharmaceutique n’était


peut-être pas un si mauvais éloge pour le monarque déchu qui gisait là, dans
son bureau rempli de livres rongés par les vers, les yeux fixés dans trois
mondes, attendant la fin. « Allons, Abba, il entra gaiement. C’est l’heure de
sauver ta vie. »

Toujours à sa place, sur une étagère du bureau de Changez : une certaine


lampe en cuivre, qui avait la réputation de réaliser les vœux, mais qu’on
n’avait jamais essayée (parce qu’on ne l’avait jamais frottée). Un peu ternie
aujourd’hui, elle regardait de haut son propriétaire en train de mourir ; dont
le seul fils, à son tour, la regardait. Pendant un instant, ce dernier fut
fortement tenté de la prendre, de la frotter trois fois, pour demander au
génie enturbanné un charme magique… cependant, Salahuddin laissa la
lampe où elle se trouvait. Il n’y avait pas de place ici pour des djinns ou des
goules ou des génies ; on n’autorisait aucun esprit, aucun fantôme. Pas de
formule magique, rien que l’impuissance des comprimés. « Voici l’homme-
médecine, chanta Salahuddin, en faisant tinter les petits flacons et en
réveillant son père. Les médicaments. » Changez fit une grimace enfantine.
« Heu, burk, pfou. »

Cette nuit-là, Salahuddin obligea Nasreen et Kasturba à dormir


confortablement dans leur lit pendant qu’il veillait sur Changez, allongé sur
un matelas posé par terre. Après sa dose d’Isosorbide de minuit, le mourant
dormit trois heures, puis il eut besoin d’aller aux toilettes. Salahuddin le
souleva pour le mettre debout et fut étonné par sa légèreté. Il avait toujours
pesé très lourd, mais maintenant c’était un repas vivant pour les cellules
cancéreuses… Aux toilettes, Changez refusa toute aide. « On ne peut rien
faire, s’était plainte affectueusement Kasturba. Il est tellement pudique. »
En revenant vers son lit il s’appuya légèrement sur le bras de Salahuddin,
en traînant ses vieilles pantoufles usées, les quelques cheveux qui lui
restaient se dressant sur son crâne de façon comique, et sa tête tel un bec
d’oiseau se tendant sur son cou maigre et fragile. Soudain Salahuddin eut
envie de prendre le vieil homme dans ses bras, pour le bercer et lui chanter
des chansons douces et réconfortantes. Mais à la place il laissa échapper, au
moment le moins bien choisi, un appel à la réconciliation. « Abba, je suis
venu parce que je ne veux plus qu’il y ait de problèmes entre nous…»
Pauvre con. Que le Diable te noircisse, imbécile au visage blême. En plein
dans cette putain de nuit ! Et s’il ne sait pas qu’il est en train de mourir, ce
petit discours sur son lit de mort va certainement le lui apprendre. Changez
continua à traîner les pieds : il serra légèrement le bras de son fils. « Ça n’a
plus d’importance, dit-il. C’est oublié, quoi que ce fut. »

Le matin, Nasreen et Kasturba arrivèrent, vêtues de saris propres, et se


plaignirent, « C’est terrible de dormir loin de lui, nous n’avons pas fermé
l’œil de la nuit. » Elles se jetèrent sur Changez, et lui prodiguèrent des
caresses si tendres que Salahuddin eut la même sensation d’être un intrus
dans un moment d’intimité que lors du mariage de Mishal Sufyan. Il quitta
la pièce doucement pendant que les trois amants s’enlaçaient,
s’embrassaient et pleuraient.

La mort, le grand événement, tissait son envoûtement autour de la maison


de Scandai Point. Salahuddin s’y soumit comme tout le monde, même
Changez, qui, au cours de ce deuxième jour, fit souvent son vieux sourire
tordu, celui qui signifiait, je sais ce qui se passe, je vais jouer le jeu, ne crois
pas que je sois dupe. Kasturba et Nasreen s’affairaient constamment autour
de lui, elles lui brossaient les cheveux, et essayaient de le faire manger et
boire. Sa langue avait grossi dans sa bouche, ce qui l’empêchait d’articuler
correctement et lui rendait la déglutition difficile ; il refusait tout ce qui
avait des fibres ou des fils, même le blanc de poulet qu’il avait toujours
adoré. Une cuillerée de soupe, de purée de pommes de terre, un peu de
crème caramel. Une nourriture de nouveau-né. Quand il s’assit dans son lit,
Salahuddin s’assit derrière lui ; Changez s’appuya sur son fils pour manger.

« Ouvre la maison, ordonna Changez ce matin-là. J’ai envie de voir des


visages souriants au lieu de vos trois gueules tristounettes. » Alors, au bout
de quelque temps, des gens arrivèrent : des jeunes et des vieux, des cousins
à moitié oubliés, des oncles, des tantes ; quelques camarades d’autrefois, du
temps du mouvement nationaliste, des messieurs au dos très droit, aux
cheveux argentés, avec des vestes achkan et des monocles ; des employés
des différentes fondations et entreprises philanthropiques créées par
Changez il y avait longtemps ; des fabricants d’insecticides et d’engrais
chimiques concurrents. Un curieux mélange, se dit Salahuddin ; mais il
s’émerveilla, aussi, du comportement parfait de chacun en présence du
mourant : les jeunes lui parlèrent intimement de leur existence, comme s’ils
voulaient lui assurer que la vie elle-même était invincible, lui offrant la
riche consolation d’appartenir à la longue procession de l’espèce humaine,
– tandis que les vieux évoquaient le passé, pour qu’il sache que rien n’était
oublié, ni perdu ; que, malgré ses années de réclusion, il restait uni au
monde. La mort faisait sortir le meilleur des gens ; il était agréable de voir –
comprit Salahuddin – que les êtres humains ressemblaient également à cela
: attentifs, affectueux, nobles même. Nous sommes encore capables
d’exaltation, se dit-il dans cette atmosphère de célébration ; en dépit de tout,
on peut quand même atteindre la transcendance. Une jolie jeune femme –
Salahuddin pensa que ce devait être sa nièce, et il eut honte de ne pas
connaître son nom – prenait des photos au polaroïd de Changez avec ses
visiteurs, et le malade s’amusait beaucoup, il faisait des grimaces, puis
embrassait les nombreuses joues qui se tendaient avec, dans les yeux, un
éclat que Salahuddin reconnut comme celui de la nostalgie. « C’est comme
pour un anniversaire », se dit-il. Ou : comme Finnegan’s wake, la veillée de
Finnegan. Le mort refusant de se recoucher et de laisser les vivants
s’amuser tout seuls.
« Il faut que nous le lui disions », affirma Salahuddin après le départ des
visiteurs. Nasreen baissa la tête ; et acquiesça. Kasturba éclata en sanglots.

On le lui dit le lendemain matin, et ils avaient demandé au spécialiste de


venir pour répondre aux questions éventuelles de Changez. Le spécialiste,
Panikkar, arriva à dix heures, luisant de suffisance. « C’est moi qui dois le
lui dire, annonça-t-il en prenant les choses en main. La plupart des patients
ont honte de montrer leur peur aux gens qu’ils aiment. » « Il n’en est pas
question », dit Salahuddin avec une violence qui l’étonna. « Bon, dans ce
cas », répondit Panikkar en haussant les épaules et en faisant mine de partir
; ce qui lui fit remporter la décision, parce que Nasreen et Kasturba
suppliaient maintenant Salahuddin : « S’il vous plaît, ne vous disputez pas.
» Salahuddin, vaincu, conduisit le médecin jusqu’à son père ; et referma la
porte du bureau.

« J’ai un cancer », dit Changez Chamchawala à Nasreen, à Kasturba et à


Salahuddin après le départ de Panikkar. Il parla avec netteté, articulant
chaque mot avec une précision exagérée et comme un défi. « Il est bien
avancé. Ça ne m’étonne pas. J’ai répondu à Panikkar : “Je vous l’ai dit le
premier jour. Où serait parti tout le sang ?” » – Plus tard, Kasturba dit à
Salahuddin : « Depuis ton arrivée, il avait une lueur dans le regard. Hier,
avec tous ces gens, comme il était heureux ! Mais maintenant il ne se battra
plus. »

L’après-midi Salahuddin se retrouva seul avec son père, pendant que les
deux femmes faisaient la sieste. Il découvrit que lui, qui tenait tellement à
ce que rien ne soit dissimulé, à prononcer les mots, restait maladroit et
muet, ne sachant pas comment parler. Mais Changez avait quelque chose à
dire.

« Je voudrais que tu saches, annonça-t-il à son fils, que cela ne me pose


aucun problème. Un homme doit mourir de quelque chose, et ce n’est pas
comme si je mourais jeune. Je ne me fais aucune illusion ; je sais que je
n’irai nulle part après. C’est la fin. D’accord. La seule chose dont j’ai peur,
c’est la douleur, parce qu’avec la douleur un homme perd sa dignité. Je ne
veux pas que cela arrive. » Salahuddin fut foudroyé. D’abord on retombe
amoureux de son père, puis on apprend à le respecter. « Les médecins
affirment que tu es un cas sur des millions, répondit-il en disant la vérité. Il
semble que la douleur te soit épargnée. » Quelque chose se détendit en
Changez, et Salahuddin se rendit compte à quel point le vieil homme avait
eu peur, à quel point il avait besoin qu’on lui parle… « Bas, dit Changez
Chamchawala d’un ton bougon. Alors je suis prêt. Et à propos : la lampe est
à toi. »

Une heure après, une diarrhée se déclara : un mince filet noir. Les coups
de téléphone angoissés de Nasreen aux urgences du Breach Candy Hospital
confirmèrent que le docteur Panikkar n’était pas disponible. « Arrêtez tout
de suite l’Agarol », dit le médecin de service, et il prescrivit à la place de
PImodium. Aucun effet. A dix-neuf heures les risques de déshydratation
augmentèrent, et Changez devint trop faible pour s’asseoir et manger. Il
n’avait presque aucun appétit, mais Kasturba arriva à lui faire prendre
quelques cuillerées de semoule avec des abricots pelés. « Miam, miam »,
dit-il avec ironie, en faisant son sourire tordu.

Il s’endormit, mais à une heure du matin il s’était levé et recouché trois


fois. « Nom de Dieu, hurlait Salahuddin au téléphone, donnez-moi le
numéro personnel de Panikkar. » Mais cela était interdit par le règlement de
l’hôpital. « C’est à vous de juger, dit le médecin de service, si c’est le
moment de l’amener ici. » La garce, se dit Salahuddin Chamchawala. «
Merci beaucoup. »

A trois heures Changez était si faible que Salahuddin le porta plus ou


moins jusqu’aux toilettes. « Sortez la voiture, cria-t-il à Nasreen et
Kasturba. Nous allons à l’hôpital. Tout de suite. » La preuve du déclin de
Changez, c’est que, pour cette dernière fois, il permit à son fils de l’aider. «
La merde noire est mauvaise », dit-il, haletant. Ses poumons s’étaient
remplis de façon inquiétante ; sa respiration faisait penser à des bulles qui
passaient à travers de la colle. « Certains cancers sont lents, mais j’ai
l’impression que celui-ci est rapide. Ça se dégrade vite. » Et Salahuddin,
l’apôtre de la vérité, lui dit des mensonges réconfortants : Abba, ne
t’inquiète pas, ça va aller. Changez Chamchawala secoua la tête. « Je m’en
vais, fils », dit-il. Sa poitrine se souleva ; Salahuddin attrapa un pot en
plastique et le mit sous la bouche de son père. Le mourant vomit plus d’un
demi-litre de liquide mélangé à du sang : ensuite il fut trop faible pour
parler. Cette fois Salahuddin dut effectivement le porter, jusque sur la
banquette arrière de la Mercedes, où il l’assit entre Nasreen et Kasturba, et
il conduisit à toute vitesse vers le Breach Candy Hospital, à un kilomètre de
là. « Tu veux que je baisse ma vitre, Abba ? » demanda-t-il ; et Changez
secoua la tête et gargouilla : « Non. » Bien plus tard, Salahuddin prit
conscience que cela avait été la dernière parole de son père.

Les urgences. Des pieds qui couraient, des aides-soignants, des fauteuils
roulants, Changez hissé sur un lit, des rideaux. Un jeune médecin, faisant ce
qu’il fallait, très vite mais sans donner l’impression de la vitesse. Je l’aime
bien, pensa Salahuddin. Puis le médecin le regarda droit dans les yeux et dit
: « Je ne crois pas qu’il va s’en tirer. » Il eut l’impression de recevoir un
coup de poing dans l’estomac. Salahuddin se rendit compte qu’il
s’accrochait à un espoir futile, ils vont le remettre d’aplomb et nous le
ramènerons à la maison ; ce n’est pas encore « ça », et sa première
réaction aux paroles du médecin fut la colère. Vous êtes le mécanicien. Ne
me dites pas que la voiture ne marche pas. Réparez-la, nom de Dieu.
Changez était inconscient, se noyant dans ses propres poumons. « On
n’arrive pas à atteindre sa poitrine avec ce kurta ; est-ce qu’on peut…»
Coupez-le. Faites ce qu’il faut. Goutte-à-goutte, l’éclair d’un cœur qui bat
de plus en plus faiblement sur un écran, impuissance. Le jeune médecin
murmura : « Ça ne sera plus très long, alors…» Et Salahuddin
Chamchawala fit une chose grossière. Il se retourna vers Nasreen et
Kasturba et leur dit : « Venez vite. Venez lui dire adieu. » « Nom de Dieu !
» hurla le médecin… les femmes ne pleurèrent pas, mais s’approchèrent de
Changez et prirent chacune une main. Salahuddin rougit de honte. Il ne
saurait jamais si son père avait entendu la sentence de mort sortant des
lèvres de son fils.

Salahuddin trouva les mots qu’il fallait, son ourdou lui revenant après une
longue absence. Nous sommes tous là, Abba, nous t’aimons. Changez ne
pouvait pas parler mais il fit – n’est-ce pas, oui, ce devait être ça – un petit
signe de tête de reconnaissance. Il m’a entendu. Puis brusquement Changez
Chamchawala quitta son visage ; il vivait encore, mais il était parti ailleurs,
il s’était retourné vers l’intérieur, vers ce qu’il y avait à voir. Il m’apprend à
mourir, pensa Salahuddin. Il ne détourne pas les yeux, mais regarde la mort
en face. A aucun moment au cours de sa mort Changez Chamchawala ne
prononça le nom de Dieu.
« S’il vous plaît, dit le médecin, passez derrière le rideau maintenant et
laissez-nous faire une dernière tentative. » Salahuddin emmena les deux
femmes à quelques pas de là ; et maintenant que le rideau leur cachait
Changez, elles pleurèrent. « Il m’a juré qu’il ne me quitterait jamais, dit
Nasreen dans un sanglot, ayant finalement perdu sa maîtrise de fer, et il est
parti. » Salahuddin regarda par une ouverture dans le rideau ; – et vit qu’on
faisait passer de l’électricité dans le corps de son père, les brusques
oscillations vertes de son pouls sur l’écran de contrôle ; vit le médecin et les
infirmières appuyer violemment sur la poitrine de son père ; vit la défaite.

La dernière chose qu’il aperçut sur le visage de son père, avant l’assaut
final et inutile de l’équipe médicale, fut l’éveil d’une terreur si profonde
qu’elle glaça Salahuddin jusqu’aux os. Qu’avait-il vu ? Qu’est-ce qui
l’attendait, qui nous attendait tous, qui avait fait naître une telle peur dans
les yeux de cet homme courageux ? – Maintenant que tout était fini, il
revint près du lit de Changez ; et vit la bouche de son père, qui se redressait,
dans un sourire.

Il caressa ses joues si chères. Je ne l’ai pas rasé aujourd’hui. Il est mort
avec de la barbe. Comme son visage était déjà froid ; mais le cerveau, le
cerveau gardait un peu de chaleur. On lui avait bouché les narines avec du
coton. Et s’il y avait eu une erreur ? Et s’il voulait respirer ? Nasreen
Chamchawala se tenait à côté de lui. « Ramenons ton père à la maison »,
dit-elle.

Changez Chamchawala revint chez lui en ambulance, allongé sur un


plateau d’aluminium, posé par terre entre les deux femmes qui l’avaient
aimé, tandis que Salahuddin suivait en voiture. Les ambulanciers le
déposèrent dans son bureau ; Nasreen monta l’air conditionné. C’était,
après tout, une mort tropicale, et le soleil se lèverait bientôt.

Qu’avait-il vu ? n’arrêtait pas de se demander Salahuddin. Pourquoi


l’horreur ? Et d’où venait ce sourire final ?

Les gens revinrent. Des oncles, des cousins, des amis prirent tout en main,
arrangèrent tout. Nasreen et Kasturba s’assirent sur des draps blancs posés à
terre dans la pièce où, il était une fois, Saladin et Zeeny avaient rendu visite
à l’ogre, Changez ; des femmes s’assirent avec elles pour pleurer, beaucoup
récitaient le qalmah encore et encore, en comptant avec des perles. Cela
agaça Salahuddin ; mais il ne trouva pas la force de leur demander de
s’arrêter. – Puis vint le mollah, il prépara le linceul de Changez, et ce fut le
moment de laver le corps ; et beaucoup d’hommes étaient présents, et on
n’avait pas besoin de l’aide de Salahuddin, mais il insista. S’il a pu
regarder la mort en face, alors je le pourrai aussi. – Et tandis qu’on lavait
son père et que le corps roulait d’un côté et de l’autre à la demande du
mollah, la chair meurtrie et inerte, la longue cicatrice brune de l’opération
de l’appendicite, Salahuddin se rappela la seule autre fois de sa vie où il
avait vu son père très pudique entièrement nu : il avait neuf ans, il était
entré par erreur dans la salle de bains où Changez prenait une douche, et la
vue du pénis de son père avait été un choc qu’il n’avait jamais oublié. Cet
organe épais et court, comme une massue. Oh ! quelle puissance ; et
l’insignifiance du sien… « Ses yeux ne veulent pas se fermer », se plaignit
le mollah. « Vous auriez dû le faire plus tôt. » C’était un type trapu,
pratique, ce mollah à la barbe sans moustaches. Il traitait le corps du mort
comme une chose banale, qu’il fallait laver comme une voiture, ou une
vitre, ou une assiette. « Vous venez de Londres ? De Londres même ? – J’y
ai passé plusieurs années. J’étais portier au Claridge. » Oh ? Vraiment ?
C’est intéressant. Cet homme voulait bavarder ! Salahuddin était choqué.
C’est mon père, vous ne comprenez pas ? « Ces vêtements », demanda le
mollah, montrant le kurta-pyjama de Changez, celui qu’on avait coupé à
l’hôpital pour atteindre la poitrine. « Vous en avez besoin ? » Non, non.
Prenez-les. S’il vous plaît. « Vous êtes très aimable. » On enfonça de petits
morceaux de tissu noir dans la bouche et sous les paupières de Changez. «
Ce tissu a fait le voyage de La Mecque », dit le mollah. Retirez-le ! « Je ne
comprends pas. C’est une étoffe sacrée. » Vous m ’avez entendu : retirez
ça. « Que Dieu ait pitié de votre âme. »

Et :

La bière, recouverte de fleurs, comme un lit d’enfant démesuré.

Le corps, enveloppé de langes blancs, avec des copeaux de bois de santal


pour le parfum, éparpillés autour.

Encore des fleurs, et un drap de soie verte avec des versets du Coran
brodés d’or.
L’ambulance, avec la bière posée dessus, attendant l’autorisation des
veuves pour partir.

Les adieux des femmes.

Le cimetière. Des hommes en deuil qui se précipitent pour porter le


cercueil sur leurs épaules et qui écrasent le pied de Salahuddin, lui arrachant
une partie de l’ongle du gros orteil.

Parmi les hommes en deuil, un ancien ami, brouillé avec Changez, présent
malgré sa double pneumonie ; – et un autre vieux monsieur, pleurant
abondamment, qui mourra lui-même le lendemain ; – et toutes sortes de
gens, les témoignages vivants de toute la vie d’un homme mort.

La tombe. Salahuddin y descend, se met à la tête, le fossoyeur aux pieds.


On descend Changez Chamchawala. Le poids de la tête de mon père,
reposant dans mes mains. Je l’ai déposée ; pour qu’il repose.

Le monde, a écrit quelqu’un, est le lieu dont nous prouvons la réalité en y


mourant.

Attendant qu’il revienne du cimetière : une lampe de cuivre, son héritage


renouvelé. Il alla dans le bureau de son père et ferma la porte. Il y avait ses
vieilles pantoufles à côté du lit : il était devenu, comme il l’avait prédit, «
une paire de chaussures vides ». La literie portait encore l’empreinte du
corps de son père ; une odeur de maladie remplissait la chambre : santal,
camphre, clou de girofle. Il prit la lampe sur l'étagère et s’assit au bureau de
Changez. Sortant un mouchoir de sa poche, il frotta énergiquement la lampe
: une, deux, trois fois.

Les lumières s’allumèrent toutes en même temps.

Zeenat Vakil entra dans la pièce.

« Oh, mon Dieu, je suis désolée, tu voulais peut être laisser éteint, mais
avec les stores fermés c’était si triste. » Elle agitait les bras, parlait fort de
sa belle voix rauque, ses cheveux, pour une fois, attachés en une queue de
cheval qui lui descendait jusqu’à la taille, elle était là, son djinn à lui. « Je
suis tellement désolée de n’être pas venue plus tôt, je voulais seulement te
faire mal, mais j’ai choisi un mauvais moment, c’est tellement égoïste, ça
fait du bien de te voir, pauvre orphelin. »

Elle était toujours la même, plongée dans la vie jusqu’au cou, menant de
front ses conférences sur Part à l’université, la médecine et ses activités
politiques. « J’étais au putain d’hôpital quand tu es venu, tu sais. J’étais là,
mais je n’ai rien su pour ton père avant la fin, et même à ce moment-là je ne
suis pas venue te prendre dans mes bras, quelle garce, si tu veux me mettre
à la porte je n’aurai rien à dire. » C’était une femme généreuse, la plus
généreuse qu’il avait jamais rencontrée. Quand tu la verras, tu sauras,
s’était-il promis, et cela se révélait vrai. « Je t’aime », s’entendit-il dire, et
elle resta interdite. « D’accord, si tu changes d’avis je ne t’en voudrais pas,
finit-elle par dire Pair très content. Ton équilibre mental est évidemment
perturbé. Tu as de la chance de ne pas te trouver dans l’un de nos grands
hôpitaux publics ; on met les fous avec les drogués, et il y a un tel trafic de
drogue dans les salles que les pauvres schizophrènes finissent par être
accrochés. – De toute façon, si tu le répètes dans quarante jours, attention,
parce que je te prendrai au sérieux. Actuellement, ce n’est peut-être qu’une
maladie. »

Triomphante (et, apparemment, sans attaches), la réapparition de Zeeny


dans sa vie acheva le processus de rénovation, de régénération, qui fut un
des aspects les plus étonnants et les plus paradoxaux de la maladie mortelle
de son père. Son ancienne vie anglaise, ses curiosités, ses maux, lui
semblaient maintenant lointains, sans importance, comme son nom de scène
tronqué. « Ce n’est pas trop tôt, approuva Zeeny quand il lui raconta son
retour à Salahuddin. Maintenant, tu peux enfin arrêter de jouer. » Oui, cela
ressemblait au début d’une nouvelle phase, dans laquelle le monde serait
solide et réel, et dans laquelle il n’aurait plus la large silhouette d’un père
entre lui et la tombe inévitable. Une vie d’orphelin, comme celle de
Mahomet ; comme celle de tout le monde. Une vie illuminée par une mort
étrangement radieuse, qui continuait à briller, dans son esprit, comme une
sorte de lampe magique.

A partir de maintenant, je dois me considérer comme vivant


perpétuellement le premier instant de l’avenir, il prit cette résolution
quelques jours plus tard, dans l’appartement de Zeeny, Sophia College
Lane, dans son lit où il se remettait des enthousiasmes gourmands de leurs
ébats amoureux. (Elle l’avait invité chez elle timidement, comme si elle
ôtait son voile après s’être cachée longtemps.) Mais on ne se débarrasse pas
facilement d’une histoire ; après tout, son ancienne vie était prête à
bouillonner à nouveau autour de lui, pour achever l’acte final.

Il prit conscience qu’il était devenu un homme riche. Selon les termes du
testament de Changez, l’immense fortune et les milliers d’intérêts divers du
magnat défunt devaient être supervisés par un groupe de distingués
administrateurs, le revenu étant lui divisé également entre trois héritiers :
Nasreen, la seconde épouse de Changez, Kasturba qu’il désignait dans le
document comme « dans tous les sens du mot, ma troisième épouse », et
son fils, Salahuddin. Cependant, après la mort des deux femmes, le conseil
d’administration pourrait être dissous quand le déciderait Salahuddin : en
un mot, il héritait de tout. « A la condition, avait malicieusement stipulé
Changez Chamchawala, que ce chenapan accepte le cadeau qu’il a refusé
autrefois, c’est-à-dire l’école réquisitionnée située à Solan, dans l'État
d’Himachal Pradesh. » Changez avait peut-être abattu un noyer, mais il
n’avait jamais essayé de retrancher Salahuddin de son testament. –
Cependant, les maisons de Pali Hill et le Scandai Point étaient exclues de
ces dispositions. La première revenait entièrement à Nasreen Chamchawala
; la seconde devenait, avec effet immédiat, l’unique propriété de
Kasturbabai, qui annonça rapidement son intention de vendre la vieille
demeure à des promoteurs. L’emplacement valait de For, et Kasturba n’était
absolument pas sentimentale en matière d’immobilier. Salahuddin protesta
violemment, et se fit rembarrer sèchement. « J’ai passé ma vie ici, lui dit-
elle. C’est donc à moi seule de décider. » Nasreen Chamchawala resta tout à
fait indifférente au destin de la vieille maison. « Encore une tour, encore un
élément du vieux Bombay en moins », dit-elle en haussant les épaules.
Quelle est la différence ? Les villes changent. » Elle se préparait déjà à
partir pour Pali Hill, enlevait les boîtes de papillons des murs et rassemblait
ses oiseaux naturalisés dans l’entrée. « Laisse faire, dit Zeenat Vakil. De
toute façon, tu ne peux pas vivre dans ce musée. »

Elle avait raison, bien sûr ; il venait à peine de se résoudre à se tourner


résolument vers l’avenir et il se mettait à rêvasser et à regretter la fin de
l’enfance. « Je dois rencontrer George et Bhupen, tu te souviens, lui dit-elle.
Pourquoi ne m’accompagnes-tu pas ? Tu as besoin de te rebrancher sur la
ville. » George Miranda venait juste de terminer un documentaire sur les
communautés religieuses en interviewant des hindous et des musulmans de
toutes opinions. Les fondamentalistes des deux religions avaient
immédiatement cherché à faire interdire la projection du film, et, bien que
les tribunaux de Bombay aient rejeté la demande, l’affaire était allée jusqu’à
la Cour Suprême. George, les joues encore plus mal rasées, les cheveux
plus plats et le ventre plus gros, que Salahuddin ne s’en souvenait, buvait du
rhum dans un bistrot Dhobi Talao et tapait sur la table avec des poings
pessimistes. « C’est la célèbre Cour Suprême de l’affaire

Shah Bano », s’écria-t-il, rappelant le cas dans lequel, sous la pression


d’extrémistes islamiques, la cour avait décidé que les pensions alimentaires
étaient contraires à la volonté d’Allah, rendant ainsi les lois de l’Inde encore
plus réactionnaires que, par exemple, celles du Pakistan. « Alors, je n’ai pas
beaucoup d’espoir. » Il tordait tristement la pointe cirée de ses moustaches.
Sa nouvelle petite amie, une grande et mince Bengalaise avec des cheveux
courts qui rappelait un peu Mishal Sufyan à Salahuddin, choisit ce moment
pour attaquer Bhupen Gandhi à cause d’un volume de poèmes publié après
sa visite à la « petite ville temple » de Gagari dans les Ghats de l’Ouest. La
droite hindoue avait critiqué les poèmes ; un éminent professeur du sud de
l’Inde avait déclaré que Bhupen avait « perdu le droit de s’appeler un poète
indien », mais d’après la jeune femme, Swatilekha, Bhupen avait été séduit
par la religion d’une façon dangereuse et ambiguè. Ses cheveux s’agitant
consciencieusement, son visage de lune brillant, Bhupen se défendit. « J’ai
dit que la seule récolte de Gagari ce sont les dieux de pierre qu’on tire des
carrières des collines. J’ai parlé de troupeaux de légendes broutant dans les
collines, avec des cloches qui tintent. Ce ne sont pas des images ambiguës.
» Swatilekha n’était pas convaincue. « Aujourd’hui, insista-t-elle, nous
devons affirmer des positions claires comme le cristal. Toutes les
métaphores peuvent être mal interprétées. » Elle exposa sa théorie. La
société était orchestrée par ce qu’elle appelait les grands récits : l’histoire,
l’économie, l’éthique. En Inde, le développement d’un appareil d’État
fermé et corrompu avait « exclu la grande masse des habitants du projet
éthique ». En conséquence, les gens recherchaient des satisfactions éthiques
dans le plus ancien des grands récits, c’est-à-dire la foi religieuse. « Mais
ces récits sont manipulés par la théocratie et divers éléments politiques
d’une façon totalement rétrograde. » Bhupen dit : « Nous ne pouvons nier
l’ubiquité de la foi. Si nous écrivons en condamnant à l’avance telle
croyance comme trompeuse ou fausse, ne sommes-nous pas coupables
d’élitisme, ne peut-on nous reprocher d’imposer notre conception du monde
aux masses ? » Swatilekha répondit d’un ton méprisant : « Aujourd’hui, en
Inde, on trace les lignes de front. L’ancien contre le rationnel, la lumière
contre les ténèbres. Tu ferais mieux de choisir ton camp. »

Bhupen en colère se leva pour s’en aller. Zeeny le calma : « On ne peut


pas se permettre de divisions. Il y a des choses à organiser. » Il se rassit, et
Swatilekha l’embrassa sur la joue. « Excuse-moi, lui chuchota-t-elle.
George dit toujours que je suis restée trop longtemps à l’université. En fait,
j’aime les poèmes. Je ne parlais que d’un exemple. » Bhupen, apaisé, fît
semblant de lui donner un coup de poing sur le nez ; la crise passa.

Salahuddin comprit qu’ils s’étaient réunis pour discuter de leur


participation à une importante manifestation politique : la formation d’une
chaîne humaine depuis la Porte de l’Inde jusqu’à la banlieue la plus
éloignée au nord de la ville, pour soutenir la campagne d’« intégration
nationale ». Récemment, le Parti Communiste de l’Inde (marxiste) avait
organisé avec succès une chaîne analogue dans l’État du Kerala. « Mais,
soutenait George Miranda, ici à Bombay ce sera totalement différent. Dans
le Kerala, le PCI est au pouvoir. Ici, avec ces salauds du Shiv Sena, on peut
s’attendre à toutes les difficultés, depuis l’obstruction de la police jusqu’à
des attaques violentes de voyous contre certaines parties de la chaîne – en
particulier quand elle traversera, comme il le faudra, la forteresse du Sena,
dans le quartier de Mazagaon, etc. » Zeeny expliqua à Salahuddin que,
malgré ces dangers, de telles manifestations publiques étaient essentielles.
Devant l’escalade de la violence des mouvements religieux – et Meerut
n’était que le dernier d’une longue liste d’incidents meurtriers – il devenait
impératif que les forces de la désintégration n’aient pas le droit de tout
faire. « Nous devons montrer que les forces opposées existent. » Salahuddin
était stupéfait de voir la rapidité avec laquelle sa vie avait commencé à
changer à nouveau. Moi, participant à une manifestation du PCI. Les
miracles ne s’arrêteront jamais ; je dois vraiment être amoureux.
Quand ils eurent tout réglé – combien d’amis chacun d’eux pouvait
amener, où se retrouver, que fallait-il emporter comme nourriture, comme
boisson et comme matériel de premier secours – ils se détendirent, burent le
rhum sombre et bon marché, et bavardèrent à bâtons rompus, et c’est alors
que Salahuddin entendit, pour la première fois, les rumeurs concernant
l’étrange comportement de la vedette de cinéma Gibreel Farishta, qui
circulaient en ville, et que son ancienne vie le piqua comme une épine
cachée dans sa chair ; – il entendit le passé, comme une trompette lointaine,
sonner à ses oreilles.

De l’avis général, le Gibreel Farishta qui était revenu de Londres à


Bombay pour reprendre les fils de sa carrière cinématographique n’avait
rien à voir avec l’ancien et irrésistible Gibreel. « On dirait qu’il veut
absolument se suicider, déclara George Miranda qui connaissait tous les
potins des milieux du cinéma. Dieu seul sait pourquoi. Certains disent qu’il
a eu un chagrin d’amour et que cela lui a fait perdre un peu la tête. »
Salahuddin ne dit rien, il sentit qu’il avait le visage en feu. Allie Cone avait
refusé que Gibreel revienne chez elle après les incendies de Brickhall.
Salahuddin se dit qu’en matière de pardon personne n’avait pensé à
consulter Alléluia, totalement innocente et gravement blessée ; à nouveau,
nous avons considéré sa vie comme marginale par rapport aux nôtres.
Pas étonnant qu’elle soit folle de colère. Lors d’une dernière conversation
téléphonique quelque peu tendue, Gibreel avait dit à Salahuddin qu’il
rentrait à Bombay « dans l’espoir que je ne la reverrai jamais, ni toi, ni cette
satanée ville glaciale, dans ce qui me reste à vivre ». Et maintenant de
retour lui aussi, il était, aux dires de tous, à nouveau en train de faire
naufrage. « Il tourne des films bizarres, continua George. Et aujourd’hui il
est obligé d’y mettre son propre argent. Après les deux bides, les
producteurs se sont retirés en vitesse. Aussi, si celui-ci échoue, il est ruiné,
liquidé, funtoosh. » Gibreel s’était lancé dans un remake en costumes
modernes du Ramayana dans lequel les héros et les héroïnes étaient
corrompus et mauvais au lieu d’être purs et sans péché. Il y avait un Rama
débauché et ivrogne et une Sita inconstante ; tandis qu’on dépeignait
Ravana, le roi-démon, comme un homme droit et honnête. « Gibreel joue
Ravana, expliqua George, fasciné et horrifié. On dirait qu’il recherche
délibérément une confrontation définitive avec les religieux sectaires, en
sachant qu’il ne peut pas gagner, qu’il va être mis en petits morceaux. »
Plusieurs membres de la distribution avaient déjà quitté la production, et
donné des interviews abominables dans lesquelles ils accusaient Gibreel de
« blasphème » de « satanisme » et autres méfaits. Sa dernière maîtresse,
Bouton Bil-limoria, était parue en couverture de Ciné-Blitz, disant : «
C’était comme embrasser le Diable. » L’haleine sulfureuse de Gibreel, son
vieux problème, était revenue comme une vengeance.

À cause de son comportement fantasque, les langues parlaient de bien


autre chose que du sujet du film. « Certains jours il n’est que douceur et
lumière, dit George. Mais parfois, il vient travailler comme le dieu tout-
puissant lui-même, et il exige que les gens s’agenouillent devant lui.
Personnellement je ne crois pas qu’on finira le film tant qu’il n’aura pas
retrouvé sa santé mentale qui, j’en suis persuadé, est atteinte. Tout d’abord
la maladie, ensuite l’accident d’avion, puis l’amour malheureux : on
comprend qu’il ait des problèmes. » Et il y avait des rumeurs plus
inquiétantes encore : on enquêtait sur son affaire d’impôts ; des policiers lui
avaient posé des questions sur la mort de Reldia Mer-chant, et le mari de
Rekha, le roi du roulement à billes, avait menacé de « mettre ce salaud en
bouillie », et, depuis quelques jours, Gibreel devait se faire accompagner de
gardes du corps quand il empruntait les ascenseurs des Everest Vilas ; et
pire encore, on laissait entendre qu’il faisait des visites nocturnes dans le
quartier chaud de la ville où, disait-on, il avait fréquenté certains
établissements de Foras Road jusqu’à ce que les maquereaux le mettent à la
porte parce qu’ils blessait les filles. « On raconte que certaines ont été très
amochées, dit George. Il a fallu payer pour acheter le silence. Personne n’a
dit un mot. Évidemment, cette Bouton Billimoria a pris le train en marche.
L’homme qui hait les femmes. Elle est en train de devenir une femme
fatale avec tout ça. Mais il y a vraiment quelque chose qui ne va pas chez
Farishta. J’ai entendu dire que tu le connaissais », conclut George, en
regardant Salahuddin ; qui rougit.

« Pas beaucoup. Simplement à cause de l’accident d’avion et la suite. » Il


était complètement chamboulé. Apparemment Gibreel n’avait pas réussi à
échapper à ses démons intérieurs. Lui, Salahuddin, avait cru – naïvement,
comme on le voyait aujourd’hui – que les événements de l’incendie de
Brickhall, quand Gibreel lui avait sauvé la vie, les avaient en quelque sorte
purifiés tous les deux, qu’ils s’étaient débarrassés des démons dans les
flammes dévorantes ; qu’en fait l’amour lui avait montré qu’il pouvait
exercer un pouvoir aux qualités humaines aussi puissant que celui de la
haine ; que la vertu pouvait transformer l’homme aussi bien que le vice.
Mais rien n’était étemel ; aucun traitement, comme il apparaissait, n’était
définitif.

« Le cinéma est plein de farfelus, dit Swatilekha à George, d’un ton


affectueux. Regarde-toi, monsieur. » Mais Bhupen devint grave. « J’ai
toujours considéré Gibreel comme une force positive, dit-il. Un acteur, issu
d’une minorité et jouant des rôles tirés de nombreuses religions et qu’on
acceptait. S’il n’a plus la cote, c’est mauvais signe. »

Deux jours plus tard, Salahuddin Chamchawala lut dans le journal du


dimanche qu’un groupe international d’alpinistes, qui allaient tenter
l’ascension du Pic Caché, venaient d’arriver à Bombay ; et quand il vit que
la célèbre « Reine de l’Everest », Miss Alléluia Cone, en faisait partie, il eut
l’étrange sensation d’être envoûté, le sentiment que les ombres de son
imagination s’avancaient dans le monde de la réalité, que le destin avait
acquis la lente et fatale logique d’un rêve. « Maintenant, je sais ce qu’est un
fantôme, se dit-il. C’est une affaire inachevée. »

Dans les deux jours qui suivirent, la présence d’Allie à Bombay finit par
le préoccuper de plus en plus. Son esprit n’arrêtait pas d’établir d’étranges
relations entre, par exemple, la guérison évidente des pieds d’Allie et la fin
de son histoire d’amour avec Gibreel : comme si sa passion jalouse l’avait
estropiée. Son esprit rationnel savait que, en réalité, l’affaissement de ses
voûtes plantaires avait précédé sa relation avec Gibreel, mais il était d’une
humeur étrange et rêveuse, et semblait inaccessible à la logique. Que
faisait-elle vraiment ici ? Pourquoi était-elle vraiment venue ? Il finit par se
convaincre qu’un terrible désastre imminent se préparait.

A cause de la chirurgie, de ses conférences universitaires et de son travail


pour la manifestation de la chaîne humaine, Zeeny n’avait actuellement pas
de temps à consacrer à Salahuddin et à ses humeurs, et elle interpréta son
silence solitaire comme la manifestation de ses doutes – au sujet de son
retour à Bombay, au sujet des activités politiques dans lesquelles il s’était
laissé entraîné et qu’il avait toujours détestées, enfin à son sujet à elle. Pour
dissimuler ses peurs, elle lui fit une conférence. « Si tu veux vraiment te
débarrasser de ton côté étranger, Salad baba, alors ne tombe pas à la place
dans une sorte de limbes sans racines. D’accord ? Nous sommes tous ici.
Nous sommes juste devant toi. Cette fois tu devrais faire l’effort de
connaître la ville en tant qu’adulte. Essaie de la prendre dans tes bras,
comme elle est, et pas comme un souvenir d’enfance qui te rend nostalgique
et malade. Serre-la contre toi. La ville réelle, celle qui existe. Que ses fautes
soient les tiennes. Deviens sa créature ; sois d’ici. » Il hocha la tête d’un air
absent ; et elle, imaginant qu’il voulait la quitter une nouvelle fois, sortit
dans une rage folle, qui le laissa totalement perplexe.

Devait-il téléphoner à Allie ? Gibreel lui avait-il parlé des voix ?

Devait-il essayer de voir Gibreel ?

Il va se passer quelque chose, le prévint sa voix intérieure. Il va se passer


quelque chose, et tu ne sais pas ce que c’est, et tu n’y peux rien. Oh, oui :
ce sera quelque chose de mauvais.

Cela se passa le jour de la manifestation, qui, contre toute attente, connut


un assez beau succès. Il y eut quelques échauffourées dans le quartier de
Mazagaon, mais dans l’ensemble, tout se déroula dans l’ordre. Les
observateurs du PCI parlèrent d’une chaîne ininterrompue d’hommes et de
femmes, se tenant par la main, du haut en bas de la ville, et Salahuddin, qui
se trouvait entre Zeeny et Bhupen – dans la Muhammad Ali Road, ne
pouvait pas nier la puissance de cette image. Dans la chaîne, beaucoup de
gens pleuraient. Les organisateurs – Swatilekha était une des principales et
se tenait à l’arrière d’une jeep avec un porte-voix – donnèrent l’ordre de se
prendre par la main à huit heures précises ; une heure après, quand la
circulation de l’heure de pointe atteignit sa sonorité maximum, la foule
commença à se disperser. Cependant, malgré les milliers de personnes qui
participaient à l’événement, malgré sa nature pacifique et son message
positif, on ne parla pas de la chaîne humaine aux actualités d’une autre
chaîne, la télévision Doordarshan. Radio-Inde ne l’évoqua pas non plus. La
majorité de la « presse parlée » (d’obédience gouvernementale) omit
également de la signaler… un quotidien de langue anglaise, et un journal du
dimanche, en rendirent compte ; ce fut tout. Zeeny, se souvenant de la façon
dont on avait traité la chaîne de Kerala, avait prévu ce silence assourdissant
comme elle rentrait avec Salahuddin. « C’est un spectacle communiste,
expliqua-t-elle. Donc, officiellement, c’est un non-événement. »

Qu’est-ce qui faisait la une des journaux du soir ?

Qu’est-ce qui hurlait vers les lecteurs en gros titres, tandis que la chaîne
humaine n’avait même pas droit à un chuchotement en petits caractères ?

MORT DE LA REINE DE L’ÊVEREST ET DU MAGNAT DU


CINÉMA

DOUBLE TRAGÉDIE À MALABAR HILL

DISPARITION DE GIBREEL FARISHTA

LA MALÉDICTION DES ÉVEREST VILAS FRAPPE À NOUVEAU

Les domestiques avaient retrouvé le corps du producteur respecté, S.S.


Sisodia, gisant au centre du salon, dans l’appartement du célèbre acteur, Mr
Gibreel Farishta, avec un trou dans le cœur. On pensait que la chute
mortelle de Miss Alléluia Cone, du sommet du gratte-ciel, d’où, quelques
années auparavant, Mrs Rekha Merchant s’était jetée avec ses enfants sur le
béton, était en relation avec cette mort.

Les quotidiens du matin étaient moins équivoques au sujet du dernier rôle


de Faristha. FARISHTA, SOUPÇONNÉ, EN FUITE.

« Je retourne à Scandai Point », dit Salahuddin à Zeeny, qui interprétant


mal cette retraite dans un recoin solitaire de son esprit, s’emporta, «
Monsieur, tu as intérêt à te décider. » En partant, il ne sut pas comment la
rassurer ; comment lui expliquer ce sentiment envahissant de culpabilité, de
responsabilité : comment lui dire que ces meurtres étaient les fleurs
obscures des graines qu’il avait semées il y avait longtemps ? « J’ai
seulement besoin de réfléchir, dit-il, sans conviction, en confirmant ses
soupçons. Un jour ou deux simplement.

— Salad baba, dit-elle sèchement, il faut que je te félicite, mon vieux. Ton
timing : génial. »
La nuit qui suivit sa participation à la chaîne humaine, Salahuddin
Chamchawala regardait, par la fenêtre de son ancienne chambre d’enfant,
les formes nocturnes sur la mer d’Arabie, quand Kasturba frappa à sa porte
avec impatience. « Il y a un homme qui veut te voir », dit-elle en sifflant
presque tant elle semblait effrayée. Salahuddin n’avait vu personne passer
le portail. « Par l’entrée de service, répondit Kasturba à sa question. Et,
baba, écoute, c’est ce Gibreel. Gibreel Farishta que les journaux
accusent…» sa voix mourut dans sa gorge et, inquiète, elle se mit à ronger
les ongles de la main gauche.

« Où est-il ?

— Quoi faire, j’avais peur, s’écria Kasturba, je lui ai dit, dans le bureau de
ton père, il attend là. Mais il vaut peut-être mieux que tu n’y ailles pas. Est-
ce que je dois appeler la police ? Baapu ré, une chose pareille. »

Non. N’appelle pas. Je vais aller voir ce qu’il veut.

Gibreel était assis sur le lit de Changez, la vieille lampe dans les mains. Il
portait un ensemble kurta-pyjama blanc et sale, et il avait l’air de quelqu’un
qui avait eu un sommeil agité. Il avait des yeux troubles, éteints, morts. «
Spoono, » dit-il, fatigué, montrant un fauteuil avec la main qui tenait la
lampe. « Fais comme chez toi.

— Ça n’a pas l’air d’aller », hasarda Salahuddin, ce qui entraîna chez


l’autre un sourire distant, cynique et inhabituel. « Assieds-toi et ferme-la,
Spoono, dit Gibreel Farishta. Je suis venu te raconter une histoire. »

Alors, c’était toi, comprit Salahuddin. Tu l’as vraiment fait : tu les as


assassinés tous les deux. Mais Gibreel avait fermé les yeux, joint
l’extrémité des doigts de ses deux mains et s’était lancé dans son histoire, –
qui était aussi la fin de bien des histoires, – ainsi :

Kan ma kan Fi qadim azzaman…

C’était ainsi ce n’était pas ainsi dans un temps depuis longtemps oublié
Bon, de toute façon ça commence plus ou moins comme ça
Je n’en suis pas sûr parce que que quand ils sont venus je n’étais pas moi-
même non pas du tout moi-même certains jours sont durs comment
t’expliquer à quoi ressemble la maladie quelque chose comme ça mais je ne
peux pas en être sûr

Il y a toujours une part de moi qui se tient à l’extérieur qui hurle non s’il
vous plaît non mais ça ne sert à rien tu vois quand la maladie arrive Je suis
l’ange le damné ange de dieu et de nos jours je suis l’ange vengeur Gibreel
le vengeur toujours la vengeance pourquoi Je ne peux pas en être sûr
quelque chose comme ça pour le crime d’être humain En particulier une
femme mais pas exclusivement les gens doivent payer Quelque chose
comme ça

Alors il l’a amenée il ne pensait pas à mal maintenant je le sais il voulait


seulement que nous soyons ensemble ne vois tu-tu pas dit-il elle n’est pas
gué-gué-guérie de toi loin de là et toi dit-il toujours fou-fou-fou d’elle tout
le monde le sait il voulait seulement qu’on puisse être être être

Mais j’ai entendu des vers Tu piges Spoono Des vers

Pommes rosées tarte au citron ouah ! ouah ! ouah ! J’aime le thé et le cafe

Bleu est le ciel rouges les fleurs souviens-toi de moi quand je serai mort
mort mort Des choses comme ça

Je n’arrivais pas à me les enlever du ciboulot et elle s’est transformée sous


mes yeux je l’ai traitée de tous les noms putain comme ça et lui je le
connaissais bien Sisodia un débauché de nulle part je savais ce qu’ils
avaient en tête

Ils riaient de moi dans ma propre maison quelque chose comme ça J’aime
le pain j’aime les frites

Des vers Spoono qui a inventé de telles choses à ton avis Aussi j’ai appelé
le courroux de Dieu j’ai tendu le doigt je lui ai tiré une balle en plein cœur
mais elle la garce j’ai pensé la garce froide comme la glace Elle restait là et
attendait elle attendait seulement et puis je ne sais pas je ne peux pas en être
sûr nous n’étions pas seuls Quelque chose comme ça
Rekha se trouvait là flottant sur son tapis tu te souviens d’elle Spoono

Tu te souviens de Rekha sur son tapis quand on tombait et quelqu’un


d’autre un type qui avait l’air d’un fou un costume écossais du genre gora
me souvenais plus de son nom Elle les voyait ou elle ne les voyait pas je ne
peux pas en être sûr elle restait là tout simplement Ce fut l’idée de Rekha
emmène-la là-haut au sommet de l’Éverest une fois qu’on est arrivé il ne
reste qu’à redescendre

Je l’ai montrée du doigt nous sommes montés

Je ne l’ai pas poussée

C’est Rekha qui l’a poussée

Moi je ne l’aurais jamais poussée

Spoono

Comprends-moi Spoono Nom de Dieu J’aimais cette fille.

Salahuddin pensait à Sisodia, qui, avec son don remarquable pour faire
des rencontres de hasard (Gibreel s’avançant devant les voitures à Londres,
Salahuddin lui-même paniquant devant l’entrée de l’avion, et maintenant,
semblait-il, Alléluia Cone dans le hall de son hôtel), avait finalement buté
par hasard dans sa propre mort ; – et il pensait, aussi, à Allie, moins
chanceuse que Salahuddin dans ses chutes, qui avait fait (au lieu de
l’ascension en solitaire de l’Éverest depuis si longtemps rêvée) cette
descente fatale et ignominieuse, – et il pensait enfin à lui-même qui allait
mourir pour les vers qu’il avait écrits, mais n’arrivait pas à trouver sa
condamnation à mort injuste.

On frappa à la porte. Ouvrez, s’il vous plaît. Police. Kasturba les avait
appelés en fin de compte.

Gibreel enleva le couvercle de la lampe merveilleuse de Changez


Chamchawala et le laissa rebondir bruyamment sur le plancher.
Il a caché un pistolet à l’intérieur, comprit Salahuddin. « Faites attention,
cria-t-il. Il y a un homme armé ici. » Les coups à la porte s’arrêtèrent, et
Gibreel frotta de la paume le côté de la lampe magique : une, deux, trois
fois.

Le pistolet lui sauta dans l’autre main.

Un génie effrayant d’une taille monstrueuse apparut, se souvint


Salahuddin. « Quel est ton vœu ? Je suis l’esclave de celui qui tient la
lampe. » Comme on est limité par une arme, pensa Salahuddin, avec une
bizarre sensation de détachement par rapport aux événements. – Comme
Gibreel quand arrivait la maladie. – Oui, effectivement ; une chose qui
limite beaucoup. – Car comme il restait peu de choix, maintenant que
Gibreel était l’homme armé et lui, Salahuddin l’homme désarmé ; comme
l’univers avait rétréci ! Les vrais djinns d’autrefois avaient le pouvoir
d’ouvrir les portes de l’infini, de rendre toute chose possible, toutes les
merveilles accessibles ; en comparaison, comme cet esprit moderne était
banal, ce descendant dégénéré d’ancêtres puissants, ce faible esclave d’une
lampe moderne.

« Il ya longtemps, je t’ai confié, dit calmement Gibreel Faristha, que si je


pensais que la maladie ne me quitterait jamais, qu’elle reviendrait toujours,
je ne pourrais pas le supporter. » Puis, rapidement, avant que Salahuddin ait
pu lever le petit doigt, Gibreel se mit le canon du pistolet dans la bouche ; et
appuya sur la détente ; et fut libre.

Il se tenait à la fenêtre de son enfance et regardait la mer d’Arabie. La


lune était presque pleine ; sa clarté, qui s’étendait depuis les rochers de
Scandai Point jusqu’à l’horizon lointain, créait l’illusion d’un chemin
d’argent, comme le partage des eaux lumineuses, comme une route vers les
pays miraculeux. Il secoua la tête ; il ne pouvait plus croire aux contes de
fées. L’enfance était finie, et la vue depuis cette fenêtre n’était plus qu’un
écho ancien et sentimental. Au diable tout cela ! Laisse venir les bulldozers.
Si l’ancien refuse de mourir, le nouveau ne peut pas naître.

« Allons », dit la voix de Zeeny Vakil auprès de son épaule. Il semblait


que, malgré toutes ses mauvaises actions, sa faiblesse, sa culpabilité –
malgré toute son humanité – on lui donnait une autre chance. A l’évidence,
on ne pouvait justifier sa bonne fortune. Mais elle était là, tout simplement,
le prenant par le coude. « Viens chez moi, proposa Zeeny. Foutons le camp
d’ici.

— J’arrive », lui répondit-il, et il se détourna du paysage.


Notes
1

Chamcha, spoon : cuiller (N.d.T.).


2

Jeu de mots à connotation sexuelle (N.d.T.)


3

Chanson des Rolling Stones (Sympathie pour le diable).


4

En français dans le texte. (N.d.T.)


5

Chant pour le Mouvement des droits civiques aux États-Unis.


1 Alien : extraterrestre en anglais. (N.d.T.)

2 Agité (mot à mot : sauteur). (N.d.T.)

3 Transcription phonétique de l’argot américain : Get a piece of the action : Soyez dans le coup.

4 En français dans le texte.

5 Acide : L.S.D.

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