PHÈDRE
FABLES
[1,0] LIVRE PREMIER.
PROLOGUE.
Ésope, créateur de la fable, en a trouvé la matière; moi,
je l'ai polie et mise en vers sénaires. Ce petit livre offre
un double avantage : il fait rire et donne de sages conseils
pour la conduite de la vie. Peut-être voudra-t-on me
chercher chicane sous prétexte que j'y fais parler les
arbres, sans m'en tenir aux animaux. Mais je rappellerai
que ce sont là des badinages et des récits tout imaginés.
[1,1] 1. LE LOUP ET L'AGNEAU.
Au bord du même ruisseau étaient venus un loup et un
agneau pressés par la soif. En amont se tenait le loup
et loin de là, en aval, était l'agneau. Alors, poussé par
sa voracité sans scrupules, le brigand prit un prétexte
pour lui chercher querelle. « Pourquoi, dit-il, as-tu a
troublé l'eau que je bois? » Le porte-laine répondit tout
tremblant : « Comment pourrais-je, je te prie, Loup, faire
ce dont tu te plains? C'est de ta place que le courant
descend vers l'endroit où je m'abreuve. » Repoussé par
la force de la vérité, le loup se mit à dire : « Il y a six mois
tu as médit de moi. » - « Moi? répliqua l'agneau, je
n'étais pas né. » -- Ma foi, dit le loup, c'est ton père qui
a médit de moi. » Et là-dessus il saisit l'agneau, le déchire
et le tue au mépris de la justice.
Cette fable est pour certaines gens qui, sous de faux
prétextes, accablent les innocents.
[1,2] 2. LES GRENOUILLES QUI DEMANDENT UN ROI.
Lorsque Athènes florissait sous des lois égalitaires,
une liberté effrénée mit le trouble dans l'État. et la
licence rompit ses vieilles entraves. Alors, grâce à un
complot de différents partis politiques, Pisistrate usurpe
le pouvoir et s'empare de la citadelle. Les Athéniens
déploraient leur malheureuse servitude; non pas que
Pisistrate fût cruel, mais tout joug est pesant aux épaules
qui n'y sont pas habituées. Comme ils s'étaient mis à
se plaindre de leur fardeau, Ésope leur raconta cet.
apologue à peu près en ces termes
Les grenouilles errant en liberté dans leurs marais
demandèrent à grands cris à Jupiter un roi capable de
réprimer par la force le désordre de leurs mceurs. Le
père des dieux se mit à rire et leur donna pour roi un petit
soliveau dont la chute au milieu du marais, par l'agitation
soudaine et le bruit qu'elle fit, épouvanta la gent
peureuse. Plongé dans la vase, il était immobile depuis
assez longtemps. Par hasard une grenouille lève sans bruit
la tête hors de l'eau, examine bien le roi, puis appelle
toutes ses compagnes. Bannissant toute crainte, elles
accourent à la nage en luttant de vitesse et leur troupe
saute brutalement sur, la pièce de bois. Après lui avoir
fait essuyer toutes sortes d'outrages, elles envoyèrent
des députés à Jupiter pour demander un autre roi, celui
qu'il leur avait donné n'étant, disaient-elles, bon à rien.
Alors le dieu leur envoya une hydre qui, d'une dent cruelle,
se mit à les manger l'une après l'autre. C'est en vain
qu'elles essaient de fuir la mort, impuissantes à se
défendre. La peur arrête leur voix dans leur gosier. Elles
chargent donc secrètement Mercure d'une mission auprès
de Jupiter pour obtenir son secours dans le malheur
qui les accable. Le dieu alors de leur répondre : «Puisque
vous n'avez pas voulu supporter votre bonheur, subissez
maintenant votre malheur jusqu'au bout. » Vous aussi,
citoyens, dit Ésope, endurez le malheur présent, de peur
qu'il ne vous en arrive un plus grand. »
[1,3] 3. LE CHOUCAS ORGUEILLEUX ET LE PAON.
Pour nous ôter l'envie de nous glorifier d'avantages
empruntés et pour nous faire aimer plutôt une vie conforme
à notre condition, voici l'exemple qu'Ésope nous a laissé.
Gonflé d'un vain orgueil, un choucas ramassa les
plumes tombées de la queue d'un paon et s'en fit une
parure. Puis, dédaignant ses pareils, il va se mêler à une
troupe élégante de paons. Mais ceux-ci arrachent les
plumes à l'impudent oiseau et le chassent à coups de
bec. Ainsi maltraité, le choucas tout chagrin se mit à
revenir vers les oiseaux de son espèce; mais les siens le
repoussèrent, lui faisant ainsi subir une pénible flétrissure.
Alors un de ceux qu'il avait d'abord méprisés : « Si
tu avais su, lui dit-il, vivre content parmi nous et si tu
avais voulu t'accommoder de ce que la nature t'avait
donné, tu n'aurais pas essuyé l'affront des paons et
notre refus de t'accueillir ne s'ajouterait pas à ton malheur. »
[1,4] 4. LE CHIEN QUI PORTE UN MORCEAU DE VIANDE
EN TRAVERSANT UNE RIVIÈRE
On perd justement son bien quand on cherche à prendre
celui d'autrui.
Un chien portait un morceau de viande en traversant
une rivière à la nage, quand il vit dans le miroir des eaux
son image. Croyant voir une autre proie portée par un
autre chien, il voulut la lui arracher; mais son avidité fut
déçue. Il lâcha la nourriture qu'il tenait dans sa gueule;
d'ailleurs il ne put atteindre celle qu'il voulait prendre.
[1,5] 5. LA VACHE, LA CHÈVRE, LA BREBIS ET LE LION
Il n'y a jamais de sûreté dans l'association avec le
puissant; cette petite fable montre la vérité de ce que j'avance.
Une vache, une chèvre et une brebis habituée à l'injustice
firent dans les bois société avec un lion. Comme
ils avaient pris un cerf de grande taille, les parts faites,
le lion parla ainsi : « C'est moi qui prends la première
puisqu'on m'appelle roi, elle m'appartient; la seconde,
comme je suis vaillant, vous me la donnerez; et parce que
je suis le plus fort, la troisième me reviendra. Malheur
à qui touchera à la quatrième 1 » Ainsi, grâce à sa mauvaise
foi, il emporta pour lui seul la proie tout entière.
[1,6] 6. LE SOLEIL ET LES GRENOUILLES.
Ésope vit grande foule aux noces d'un voleur de son
voisinage. Aussitôt le voilà qui se met à faire ce récit
Un jour que le soleil voulait prendre femme, les grenouilles
en poussèrent des cris jusqu'au ciel. Tout ému de
ce vacarme, Jupiter s'informe du motif de leurs plaintes.
« Maintenant, dit alors une habitante des étangs, un soleil
suffit pour brûler et vider jusqu'au fond tous les marais
et nous faire périr misérablement de mort lente dans nos
demeures desséchées. Que sera-ce, s'il vient à avoir des enfants?
[1,7] 7. LE RENARD ET LE MASQUE DE TRAGÉDIE.
Un renard vit par hasard un masque de tragédie : Belle
tête, dit-il, mais de cervelle point. »
Ce mot s'applique à certaines gens à qui la fortune a
donné les honneurs et la gloire, mais refusé le sens commun.
[1,8] 8. LE LOUP ET LA GRUE.
Attendre des méchants le prix d'un service, c'est commettre
double faute : d'abord on aide des gens qui ne
le méritent pas; ensuite on ne peut plus se tirer d'affaire
sans dommage.
Un loup avait gloutonnement avalé un os qui lui était
resté dans le gosier. Vaincu par une vive douleur, il se
mit à tenter tour à tour les uns et les autres en offrant
de l'argent, pour qu'on lui retirât la cause de son mal.
Une grue se laissa enfin persuader par ses serments et,
risquant dans la gueule du loup son long cou, elle lui fit
cette dangereuse opération. Comme ensuite elle demandait
pour ce service la récompense convenue : « Tu es
ingrate, lui dit-il, tu as retiré de ma gueule ta tête
saine et sauve et tu réclames encore un salaire ! »
[1,9] 9. LE LIÈVRE ET LE MOINEAU.
Négliger de se garder soi-même en le conseillant à
d'autres, c'est sottise : nous allons le montrer en quelques vers.
Un lièvre surpris par un aigle poussait des gémissements
pénibles à entendre. Cependant un moineau le gourmandait :
« Où est donc, lui disait-il, cette fameuse rapidité?
pourquoi tes pieds se sont-ils ainsi ralentis? » Mais pendant
qu'il parlait, un épervier l'enlève lui-même à l'improviste
et le tue malgré ses plaintes et ses cris répétés. Le
lièvre expirant lui dit pour se consoler de mourir : « Tout
à l'heure tu te croyais en sûreté et tu te riais de mon malheur;
voilà que tu gémis à ton tour et que tu déplores
ta triste destinée. »
[1,10] 10. LE LOUP ET LE RENARD JUGÉS PAR LE SINGE.
Quiconque s'est fait connaître une fois par une tromperie
éshonorante, même s'il dit la vérité, ne trouve
plus créance. C'est ce qu'atteste une courte fable d'Ésope.
Un loup accusait un renard de l'avoir volé. Le renard
soutenait qu'il n'était pas coupable. Un singe siégea comme
juge dans leur procès. Quand ils eurent l'un et l'autre
achevé de plaider leur cause, le singe prononça, dit-on,
cette sentence : «« Toi, tu ne me sembles pas avoir perdu
ce que tu réclames; et toi, je te crois coupable du vol que
tu nies si bien. »
[1,11] 11. LE LION ET L'ANE CHASSANT.
Le lâche qui se vante de ses exploits peut tromper
ceux qui ne le connaissent pas, il est la risée de ceux qui
le connaissent.
Un lion, voulant chasser en compagnie d'un âne, le
couvrit de feuillage et lui recommanda d'effrayer les bêtes
sauvages du son de sa voix qu'elles n'avaient pas l'habitude
d'entendre. Quant à lui, il les saisirait dans leur
fuite. Alors l'animal aux longues oreilles se met tout à
coup à braire de toutes ses forces et l'étrangeté de ce prodige
jette l'épouvante parmi les animaux. Tremblants,
ils cherchent à gagner les issues qu'ils connaissent; mais
le lion par une attaque terrifiante les terrasse. Las de
carnage, il rappelle l'âne et l'invite à se taire. Alors l'âne
demande avec arrogance : « Que te semble de l'effet de ma
voix? » - « Merveilleux, dit le lion, à tel point que, si je
n'avais pas connu ton courage et ton espèce, je me serais
moi aussi enfui de peur. »
[1,12] 12. LE CERF DEVANT LA SOURCE.
Ce qu'on a méprisé se révèle souvent plus utile que ce
que l'on a vanté, comme en fait foi ce récit.
Un cerf, après avoir bu, resta arrêté devant la source
et vit dans l'eau son image. Là, tandis qu'il admire et loue
la ramure de son bois et blâme la finesse excessive de ses
jambes, des chasseurs tout à coup l'épouvantent par
leurs cris; il prend la fuite à travers la plaine et grâce à
la rapidité de sa course met les chiens en défaut. La forêt
ensuite lui donna asile; mais, embarrassé par ses cornes
dans le taillis qui les retient, il fut bientôt déchiré par
les morsures cruelles des chiens. On dit qu'en expirant
il prononça ces mots : « Malheureux que je suis ! Maintenant
seulement je comprends l'utilité de ce que j'avais
méprisé et combien ce que j'avais loué m'a été funeste. »
[1,13] 13. LE CORBEAU ET LE RENARD.
Celui qui aime les flatteries perfides en est d'ordinaire
puni par un repentir plein de confusion.
Un corbeau avait pris sur une fenêtre un fromage et
se disposait à le manger perché sur le haut d'un arbre.
Un renard l'aperçut et se mit à lui parler ainsi : « Que ton
plumage, ô corbeau, a d'éclat ! Que de beauté sur ta personne
et dans ton air ! Si tu avais de la voix, nul oiseau
ne te serait supérieur. » Mais lui, en voulant sottement
montrer sa voix, laissa de son bec tomber le fromage et
le rusé renard se hâta de le saisir de ses dents avides. Alors
le corbeau gémit de s'être laissé tromper stupidement.
[1,14] 14. LE CORDONNIER DEVENU MÉDECIN.
Un mauvais cordonnier, perdu de misère, s'était mis
à exercer la médecine dans un pays où il n'était pas connu.
Il vendait un prétendu contrepoison et, par l'habileté
de son verbiage, il s'acquit de la renommée. Le roi du
pays était alors retenu au lit et épuisé par une grave maladie.
Pour mettre à l'épreuve le médecin, il demanda une
coupe, y versa de l'eau et feignit de mêler du poison à
son contrepoison; puis il lui ordonna de boire à son tour
ce breuvage, lui promettant une récompense. La peur
de la mort fit alors avouer à notre homme que ce n'était
pas quelque compétence en médecine, mais bien la stupidité
de la foule qui avait fait sa réputation. Le roi réunit
l'assemblée du peuple et au récit du fait ajouta ces
reproches : « Vous faites-vous une idée du degré de votre
folie, vous qui n'hésitez pas à confier vos têtes à un
homme à qui personne n'a voulu donner ses pieds à
chausser. »
Ce mot s'applique, je peux dire, justement à ceux dont
la sottise est une source de profits pour les effrontés.
[1,15] 15. LE VIEILLARD ET L'ANE
Dans un changement de gouvernement, la plupart du
temps, hors le nom du maître, rien ne change pour les
pauvres. C'est une vérité que prouve cette petite fable.
Un vieillard craintif faisait paître son âne dans un pré.
Epouvanté tout à coup par les cris de l'ennemi, il voulait
persuader à l'âne de fuir polir qu'on ne pût les prendre.
Mais l'âne, impassible : « Je t'en prie, penses-tu que le
vainqueur me fera porter double bât? » - Non, repartit le
vieillard. - Eh bien alors, que m'importe qui je serve,
du moment que je ne dois toujours porter que mon bât? »
[1,16] 16. LA BREBIS, LE CERF ET LE LOUP.
Un fripon qui fait appel à la garantie de malhonnêtes
gens, songe moins à s'acquitter de sa dette qu'à faire une dupe.
Un cerf demandait à emprunter à une brebis un bois-
seau de blé; le loup devait être sa caution. Mais la brebis,
appréhendant une fourberie : « Prendre et se sauver a été
de tout temps l'habitude du loup; la tienne est de fuir
hors de la vue grâce à la rapidité de ta course. Où irai-je
vous chercher le jour de l'échéance? »
[1,17] 17. LA BREBIS, LE CHIEN ET LE LOUP.
Les menteurs sont souvent punis de leurs méfaits.
Un chien plein de mauvaise foi réclamait à une brebis
un pain qu'il prétendait lui avoir confié en dépôt. Un loup
cité comme témoin dit qu'elle ne devait pas seulement
un pain, il affirma qu'elle en devait dix. La brebis, condamnée
sur un faux témoignage, paya ce qu'elle ne devait pas.
Quelques jours après elle vit le loup gisant au fond d'une
fosse. «Voilà, dit-elle, la récompense que les dieux donnent
à la perfidie. »
[1,18] 18. LA FEMME PRÈS D'ACCOUCHER.
Personne n'aime à retourner en un lieu où il s'est fait
du mal. Une femme au terme des mois de portée et sur le
point d'accoucher était étendue sur le sol et poussait
des gémissements lamentables. Son mari l'engagea à se
mettre sur son lit pour se délivrer plus facilement du fardeau
de la nature. « Je ne saurais espérer, dit-elle, que mon
mal puisse prendre fin où il a pris naissance. »
[1,19] 19. LA LICE ET SA COMPAGNE.
Les flatteries d'un méchant cachent un piège. C'est
pour nous le faire éviter que les vers suivants nous mettent en garde.
Une chienne près de mettre bas demanda à l'une de ses
compagnes de lui laisser déposer sa portée dans sa cabane;
elle eut facilement cette permission. Puis l'autre lui
redemandant sa demeure, elle eut recours aux prières
et obtint par ses instances un court délai, jusqu'à ce que
ses petits fussent assez forts et qu'elle pût les emmener.
Au bout de ce nouveau répit, la première se mit à réclamer
son gîte avec insistance. « Si tu peux, lui dit-elle,
contre moi et ma bande lutter à force égale, je te céderai
la place. »
[1,20] 20. LES CHIENS AFFAMÉS.
Un dessein insensé non seulement n'aboutit pas, mais
encore entraîne les mortels à leur perte.
Une peau de bête plongée au fond d'une rivière fut
aperçue par des chiens. Pour pouvoir la retirer et la manger
plus aisément, ils entreprirent de boire toute l'eau. Mais
ils crevèrent avant d'atteindre ce qu'ils avaient cherché à prendre.
[1,21] 21. LE LION, LE SANGLIER, LE TAUREAU ET L'ANE.
Quiconque a perdu son ancien prestige devient, dans
sa douloureuse déchéance, le jouet des lâches eux-mêmes.
Affaibli par l'âge et abandonné de ses forces, un lion
était couché à terre et près de rendre le dernier soupir.
Un sanglier armé de défenses foudroyantes vint sur lui
et d'un coup se vengea d'une ancienne injustice. Bientôt,
fonçant cornes baissées, un taureau transperça le corps
de son ennemi. L'âne, voyant qu'on pouvait impunément
outrager l'animal sauvage, lui brisa le front de son sabot.
Mais le lion expirant lui dit : « Des braves, ce n'est pas
sans m'indigner que j'ai souffert l'insulte; mais de toi,
honte de la nature, devoir, en mourant, être réduit à
subir les atteintes, c'est, me semble-t-il, mourir deux fois. »
[1,22] 22. LA BELETTE ET L'HOMME
Une belette qu'un homme avait prise voulait échapper
à la mort qui la menaçait : « Épargne-moi, lui dit-elle,
je t'en prie : je débarrasse ta maison des souris qui l'infestent. »
L'homme lui répondit : « Si tu le faisais pour moi,
je t'en saurais gré et déjà je t'aurais fait grâce en cédant a
à tes prières. Mais, puisque tu ne prends cette peine que
pour profiter des restes que les souris rongeraient et pour
les manger en outre elles-mêmes, ne mets pas à ma charge
ce prétendu service. » Il dit et tua l'animal malhonnête.
Dans cette fable ceux-là doivent se reconnaître visés
qui ne servent que leurs intérêts personnels et qui font
ensuite valoir auprès des naïfs des bienfaits imaginaires.
[1,23] 23. LE CHIEN FIDÈLE
Une libéralité inattendue est bien accueillie par les
sots; mais aux gens avisés c'est en vain qu'elle tend des pièges.
Une nuit un voleur avait jeté du pain à un chien pour
essayer si, en lui offrant de la nourriture, il ne pourrait
pas le séduire. « Oh ! oh! lui dit le chien, voudrais-tu me
fermer la bouche et m'empêcher d'aboyer pour défendre
le bien de mon maître? Tu te trompes fort; car ta générosité
subite m'engage à faire bonne garde, de peur que tu
ne fasses ici quelque profit par ma faute. »
[1,24] 24. LA GRENOUILLE ET LE BOEUF.
Le pauvre, en voulant imiter le puissant, se perd.
Dans la prairie un jour une grenouille se mit à contempler
un boeuf. Prise de jalousie à la vue d'une si grande
taille, elle gonfla sa peau ridée. Puis elle demanda à ses
petits si elle n'était pas plus grosse que le boeuf. Ils lui
dirent que non. De nouveau elle tendit sa peau avec de plus
grands efforts et demanda encore qui des deux était le plus
gros. Ils lui dirent : « C'est le boeuf. » Enfin, emportée par
le dépit, elle voulut s'enfler davantage, mais elle creva et
tomba morte.
[1,25] 25. LES CHIENS ET LES CROCODILES.
Ceux qui donnent de mauvais conseils aux gens circonspects
perdent leur peine et se couvrent de ridicule.
Les chiens ne boivent l'eau du Nil qu'en courant, pour
ne pas se laisser saisir par les crocodiles, d'après ce qu'on
raconte. Un chien donc s'était mis à boire tout en courant.,
lorsqu'un crocodile lui dit : « Lape tant que tu
voudras à ton aise; ne crains rien. » -- « Je le ferais certes,
si je ne te savais friand de ma chair. »
[1,26] 26. LE RENARD ET LA CIGOGNE
Il ne faut nuire à personne; mais si quelqu'un vous
offense, il faut lui rendre la pareille, comme nous y engage
cette fable.
Un renard, dit-on, invita le premier une cigogne à dîner
et lui servit sur un plat creux une bouillie claire à laquelle,
malgré sa faim, elle ne put absolument pas goûter. La
cigogne à son tour invita le renard et lui servit un hachis
dans une bouteille. Elle y introduit son bec et se rassasie,
tandis qu'elle fait subir à son convive la torture de la
faim. Comme il léchait en vain le col de la bouteille, l'oiseau
voyageur lui tint, dit-on, ce langage : « Il faut savoir souffrir
avec patience ce dont on a donné soi-même l'exemple. »
[1,27] 27. LE CHIEN, LE TRÉSOR ET LE VAUTOUR.
Cette fable peut s'appliquer aux gens cupides et à ceux
qui, nés dans une basse condition, aspirent à passer pour riches.
En déterrant des ossements humains, un chien trouva
un trésor et, comme il avait outragé les dieux Mânes,
il lui vint au coeur un amour passionné des richesses en
expiation de cette offense à la religion inviolable des morts.
Tout occupé à garder son or, il oublia de manger et mourut
de faim. Un vautour qui s'était posé sur son cadavre
lui adressa, dit-on, ces paroles : « O chien, tu as mérité
la mort, pour avoir souhaité de posséder tout à coup des
richesses royales, toi qui avais été conçu dans un carrefour
et nourri sur un fumier. »
[1,28] 28. LE RENARD ET L'AIGLE.
Si haut placé qu'on soit, l'on doit craindre les petits,
car la vengeance est facile aux gens adroits et souples.
Une aigle un jour enleva (les renardeaux et les déposa
dans son aire pour que ses aiglons en fissent leur nourriture.
La mère la suivit jusqu'à son nid et se mit à la prier de
lui épargner la douleur d'une perte si grande. Mais l'aigle
méprisa ses prières, se croyant sans doute protégée par
la position même de son aire. Le renard alors saisit sur un
autel un tison enflammé et mit le feu tout autour de
l'arbre, associant ainsi à la perte de sa progéniture le malheur
de son ennemi. L'aigle, pour arracher les siens à un
danger de mort, vint en suppliant rendre au renard ses
petits sains et saufs.
[1,29] 29. L'ANE SE MOQUANT DU SANGLIER.
La plupart du temps les sots, en cherchant à faire une
simple plaisanterie sans portée, blessent par quelque injure
grossière et s'attirent une méchante affaire.
Un âne vint à la rencontre d'un sanglier et lui dit:
« Bonjour, mon frère. » Celui-ci, révolté, repousse sa
politesse et lui demande pourquoi il ment ainsi de parti
pris. L'âne, laissant tomber son membre viril: « Tu prétends,
dit-il, que je ne te ressemble pas? Ceci du moins ressemble
à ton groin. » Le sanglier pensait déjà à foncer sur lui avec
sa courageuse ardeur, mais il contint sa colère et lui dit
« La vengeance me serait facile, mais je ne veux pas me
souiller du sang d'un lâche. »
[1,30] 30. LES DEUX TAUREAUX ET LA GRENOUILLE.
Les petites gens pâtissent des discordes des puissants.
Une grenouille, de son marais, regardait un combat
de taureaux. «Hélas! dit-elle, quel malheur nous menace ? »
Une autre grenouille lui demanda la raison de ces plaintes,
puisque c'était pour l'empire du troupeau que les taureaux
se battaient et qu'elles-mêmes étaient loin du lieu où
vivaient les vaches. « Sans doute notre demeure est bien
à part et notre espèce est étrangère à la leur. Mais celui
qui sera chassé du royaume des bois et devra prendre
la fuite, viendra dans les retraites solitaires de notre
marécage, nous foulera et nous écrasera sous son lourd
sabot. C'est ainsi que notre vie est en jeu clans leur lutte
furieuse. »
[1,31] 31. LE MILAN ET LES COLOMBES.
Celui qui confie le soin de le protéger à un méchant,
au lieu du secours qu'il cherche, trouve sa perte.
Des colombes avaient souvent échappé à un milan et,
grâce à la rapidité de leurs ailes, elles avaient pu se soustraire
à la mort. Le rapace, modifiant son plan, eut recours
à la fourberie et trompa cette gent sans défense par la ruse
suivante : « Pourquoi, leur dit-il, traîner ainsi une vie
inquiète au lieu de conclure avec moi une alliance et de me
faire votre roi pour que je vous mette à l'abri de toute
injure. » Les colombes se livrent sans méfiance au milan;
mais, à peine en possession de la royauté, il se mit à les
dévorer l'une après l'autre et à exercer le pouvoir au
moyen de ses serres cruelles. Alors une des survivantes:
«Il est juste, dit-elle, que nous soyons frappées (nous qui
avons confié notre vie à un brigand). »
[2,0] LIVRE DEUXIÈME.
PROLOGUE.
Le genre créé par Ésope consiste tout entier en exemples
et ne vise par des apologues qu'à corriger les erreurs des
hommes et à stimuler leur attention et leur activité. Quel
que soit donc le badinage où se joue le narrateur, pourvu
qu'il captive l'oreille et ne manque pas son but, c'est
par le sujet lui-même qu'il se recommande et non par
le nom de l'auteur. Quant à moi, je mettrai tout mon soin
à suivre la tradition du vieil Ésope; mais s'il me prend
fantaisie d'intercaler parmi ses apologues quelque invention
personnelle pour plaire par la variété des récits, je
voudrais, lecteur, te voir prendre cette audace en bonne
part. Je promets en revanche de reconnaître ton indulgence
par ma brièveté. Mais je me garderai de faire de cette
brièveté un éloge trop verbeux. Considère donc pourquoi
tu dois opposer un refus aux gens avides et pourquoi
aux gens discrets tu dois même offrir ce qu'ils n'ont pas demandé.
[2,1] 1. LE JEUNE TAUREAU, LE LION ET LE BRIGAND.
Sur le corps d'un jeune taureau qu'il avait terrassé,
un lion se tenait debout. Un brigand survint qui réclama
une part. "Je te la donnerais, dit le lion, si tu n'avais
coutume de la prendre toi-même," et il repoussa ainsi
la demande du méchant. Le hasard conduisit au même
endroit un voyageur inoffensif qui, à la vue de la bête
sauvage, recula. Mais le lion lui dit doucement : "Tu n'as
rien à craindre. Une part t'est due pour ta discrétion;
prends-la hardiment". Puis, ayant partagé la proie, il se
retira dans la forêt pour laisser approcher l'homme.
Exemple tout à fait admirable et digne d'éloges. Mais
en fait, seuls les gens avides s'enrichissent et les délicats
restent pauvres.
[2,2] 2. L'HOMME ENTRE UNE VIEILLE AMIE ET UNE JEUNE.
Les femmes, de toute façon, dépouillent les hommes,
qu'ils les aiment ou qu'ils en soient aimés. Bien des
exemples nous le montrent.
Un homme entre deux âges était captivé par une femme
qui ne manquait pas d'expérience et qui dissimulait ses
années à force de soins. Son coeur s'était aussi laissé
toucher par une beauté encore jeune. Toutes deux, voulant
paraître assorties à son âge, se mirent à lui ôter des cheveux
chacune à son tour. Alors qu'il les croyait occupées
à disposer sa chevelure avec art, tout à coup il se
trouva chauve; car, sans en laisser un seul, elles lui avaient arraché,
la jeune les cheveux blancs, et la vieille, les noirs.
[2,3] 3. MOT D'ÉSOPE SUR LE SUCCÈS DES MÉCHANTS.
Un homme mordu par un chien furieux rougit de son
sang un morceau de pain et l'envoya à la bête malfaisante.
Il avait entendu dire que c'était le remède pour ce genre
de blessure. "Garde-toi, lui dit alors Ésope, de faire cela
devant d'autres chiens, de peur qu'ils ne nous dévorent
tout vifs une fois qu'ils sauront que cette faute est l'objet
d'une pareille récompense".
Le succès des méchants en entraîne d'autres à mal faire.
[2,4] 4. L'AIGLE, LA LAIE ET LA CHATTE SAUVAGE.
Une aigle avait fait son nid au sommet d'un chêne; une
chatte sauvage, ayant trouvé un creux au milieu de
l'arbre, y avait fait ses petits; une laie habituée à vivre
dans les forêts avait déposé sa portée près du pied. Mais
cette intimité formée par le hasard fut détruite par la
mauvaise foi et la méchanceté funeste de la chatte. Elle
grimpe jusqu'au nid de l'aigle et lui dit : « On prépare
ta perte et peut-être, hélas ! aussi la mienne. Car, si tu
vois chaque jour cette laie perfide creuser le sol, c'est
qu'elle veut abattre le chêne pour pouvoir à terre se jeter
facilement sur nos progénitures. Après avoir semé la terreur
et le trouble dans le coeur de l'aigle, elle descend en
rampant à la bauge de la laie couverte de soies. "Tes petits,
lui dit-elle, sont en grand danger. Car, aussitôt que tu sortiras
pour chercher pâture avec ton jeune troupeau, l'aigle,
déjà prête à l'attaque, t'enlèvera tes marcassins". Quand
elle a répandu l'effroi aussi dans ce lieu, la fourbe va se
cacher dans son trou où elle est en sûreté. Elle en sort
la nuit pour aller çà et là d'un pas qui ne touche presque
pas le sol et, quand elle s'est bien nourrie et qu'elle a bien
nourri ses petits, elle affecte d'avoir peur et a l'oeil au
guet tout le jour. L'aigle, craignant la chute de l'arbre,
ne le quitte pas. La laie, pour se garder contre le rapt de
ses petits, ne sort plus de chez elle. Bref, aigle et laie moururent
de faim avec leurs petits et fournirent à la chatte
et aux petits chats un repas abondant.
Que de mal fait souvent un homme au langage perfide !
Cette fable peut l'apprendre aux gens sottement crédules.
[2,5] 5. TIBÈRE ET L'ESCLAVE DE L'ATRIUM.
Il est à Rome une race d'Ardélions s'agitant et courant
de tous côtés, affairés sans affaires, s'essoufflant sans
motif, ne faisant rien en faisant beaucoup, aussi ennemis
de leur repos qu'insupportables aux autres. C'est elle que,
si je pouvais, je voudrais corriger par le récit de cette
anecdote vraie : il vaut la peine d'y prêter l'oreille.
L'empereur Tibère en allant à Naples s'était arrêté
dans sa villa du cap Misène, qui a été bâtie sur une hauteur
par les soins de Lucullus et qui découvre au loin la mer
de Sicile et voit à ses pieds celle d'Étrurie. Un des
esclaves de l'atrium, au vêtement relevé, dont la tunique
était serrée sous les bras par une écharpe de lin de
Péluse aux franges pendantes, se mit, pendant la promenade
du prince sous les riants berceaux de verdure,
à répandre de l'eau avec un arrosoir de bois sur la terre
brûlante, en faisant étalage de son aimable empressement.
Mais Tibère se contente d'en rire. Alors par des
détours connus de lui l'esclave devance le prince dans
une autre allée en abattant la poussière. César reconnaît
le personnage et comprend son intention. « Holà ! » lui
crie le maître. L'esclave arrive d'un bond en homme qui
prévoyait une bonne aubaine, transporté de joie à la
pensée d'une récompense certaine. Alors ce grand souverain
lui dit en plaisantant : « Tu n'as pas fait là grand'-chose
et ta peine est perdue. C'est bien plus cher que se
vendent chez moi les soufflets d'affranchissement. »
[2,6] 6. L'AIGLE, LA CORNEILLE ET LA TORTUE.
Contre les puissants, personne n'est assez bien protégé.
Mais qu'à eux vienne s'ajouter un conseiller malfaisant,
il n'est rien qui, sous les attaques de la force et de la
méchanceté réunies, ne s'écroule.
Un aigle enleva dans les airs une tortue. Celle-ci avait
ramassé son corps dans sa maison d'écaille et ne pouvait
subir aucune atteinte, en y restant ainsi enfermée. Mais
à travers les airs une corneille arriva et, tout en volant à
côté de l'aigle, lui dit : « C'est vraiment une belle proie
que tu as emportée dans tes serres; mais si je ne te montre
pas ce que tu dois faire, tu te fatigueras inutilement à
porter ce lourd fardeau. » L'aigle promet une part de la
prise : la corneille alors lui conseille de laisser tomber la
tortue du haut des airs sur un rocher, pour briser la dure
carapace. Celle-ci une fois mise en miette, il lui sera facile
de faire de la chair sa nourriture. Persuadé par ces paroles,
l'aigle suivit les conseils de la corneille et partagea généreusement
son repas avec sa conseillère. Ainsi la tortue
que protégeait une défense donnée par la nature, trop faible
contre deux ennemis, périt d'une mort horrible.
[2,7] 7. LES DEUX MULETS.
Deux mulets lourdement chargés cheminaient ensemble:
l'un portait des paniers pleins de l'argent du fisc, l'autre
des sacs gonflés d'orge. Le premier, riche de son fardeau,
marche la tête haute, se redresse et agite à son cou sa sonnette
au son clair. Son compagnon le suit d'une allure
tranquille et paisible. Tout à coup des brigands sortent
d'une embuscade, s'élancent et, en massacrant l'escorte,
blessent de leurs armes le mulet du fisc; ils pillent l'argent
et dédaignent l'orge sans valeur. Le mulet dépouillé
déplorait ses malheurs. « Pour moi, dit l'autre, je me
réjouis d'avoir été méprisé : car je n'ai rien perdu et n'ai
point de blessure. »
Cette fable montre que la pauvreté est en sûreté et que
les grandes fortunes sont exposées au danger.
[2,8] 8. LE CERF ET LES BOEUFS.
Un cerf lancé hors des retraites de la forêt fuyait la
mort dont les chasseurs le menaçaient; aveuglé par la peur,
il gagna la ferme la plus proche et, une étable à boeufs
se trouvant là fort à propos, il s'y cacha. Pendant qu'il
s'y dissimulait, un boeuf lui dit : « Quelle idée as-tu eue,
malheureux ! de courir de toi-même au devant de la mort
et de confier ta vie à la demeure des hommes? » Mais
lui, d'un ton suppliant : « Vous du moins, dit-il, épargnez-moi.
A la première occasion, je m'échapperai de nouveau. »
La nuit vient succédant au jour. Le bouvier apporte du
feuillage et ne voit rien. A plusieurs reprises vont et
viennent tous les gens de la ferme; aucun d'eux ne
remarque le cerf. Le régisseur aussi traverse l'étable; lui
non plus ne s'aperçoit de rien. Alors transporté de joie,
tandis que les boeufs restent calmes, l'animal se met à
les remercier de lui avoir dans cette circonstance critique
donné l'hospitalité. L'un d'eux lui dit : « Nous désirons
bien ton salut; mais si l'homme aux cent yeux vient, ta
vie sera fort en danger. » Sur ces entrefaites, le maître
lui-même arrive en sortant de dîner. Comme récemment
il avait trouvé ses boeufs en mauvais état, il approche
du râtelier : « Pourquoi si peu de feuillage? et pas de
litière? Oter ces toiles d'araignée, serait-ce tant de
peine? » En passant tout en revue, il aperçoit aussi la
haute ramure du cerf. Il appelle ses gens, fait tuer la
bête et emporter sa prise.
Cette fable montre que c'est le maître qui voit le plus
clair dans ses affaires.
[2,9] 9. LA STATUE D'ÉSOPE.
Pour honorer le talent d'Ésope, les Athéniens lui élevèrent
une statue. Ils placèrent un esclave sur un piédestal
impérissable pour qu'on sût que la route des honneurs
est ouverte à tous et que la gloire s'accorde non
pas à la naissance, mais au mérite.
Ésope avait par avance pris le domaine de la fable
de manière à s'y réserver la primauté. J'ai voulu du
moins ne pas l'y laisser seul maître : il ne restait rien autre
de possible. C'est là de ma part non de la jalousie, mais
de l'émulation. Si l'Italie applaudit à mon effort, elle aura
plus d'écrivains à opposer à la Grèce. Mais si l'envie
veut dénigrer mon ouvrage, elle ne m'ôtera pas cependant
le sentiment de ma valeur.
[2,10] ÉPILOGUE.
Si mon travail est venu à ta connaissance et que ton
esprit goûte l'art des récits que j'imagine, ce bonheur
m'ôte toute raison de me plaindre. Mais si cette œuvre
littéraire rencontre de ces gens venus au monde dans un
mauvais jour et capables seulement de déchirer ceux qui
valent mieux qu'eux, je supporterai d'un coeur ferme l'exil
que m'inflige le destin, jusqu'à ce que la Fortune rougisse
de ses méfaits.
Maintenant je vais dire en peu de mots pourquoi le genre
de la fable a été inventé. Esclave assujetti à un maître,
Ésope n'osait pas dire ce qu'il voulait; il traduisit donc
ses sentiments personnels dans des fables et déjoua ainsi
les interprétations malveillantes par des badinages où
tout est imaginé.
Et moi, à mon tour, de l'étroit sentier d'Ésope j'ai fait.
une large route. J'ai en effet inventé plus de fables qu'il
n'en avait laissé, choisissant tels et tels sujets pour mon
malheur. Si j'avais eu un autre accusateur, un autre témoin,
un autre juge enfin que Séjan, j'avouerais avoir mérité
une si grande infortune et je ne chercherais pas un
remède à ma douleur dans ce travail. Celui qui, s'égarant
en de vains soupçons, s'appliquera à lui seul ce qui s'adresse
à tous, dévoilera sottement le fond de sa conscience.
Toutefois je voudrais d'avance me justifier à ses yeux:
J'ai en effet l'intention non pas de censurer les individus,
mais de peindre la vie et les caractères humains.
Peut-être dira-t-on que j'annonce là une entreprise
difficile. Mais si le Phrygien Ésope, si le Scythe Anacharsis
ont pu par leur talent donner à leur pays une gloire
immortelle, moi qui tiens de plus près à la Grèce savante,
pourquoi trahirais-je, dans le sommeil et la paresse, l'honneur
de ma patrie? La Thrace met ses écrivains au rang
des dieux; Apollon est le père de Linus, une Muse est la
mère d'Orphée, celui qui, par ses chants, mit les rochers
en mouvement, dompta les bêtes féroces, arrêta le cours
impétueux de l'Hèbre. Arrière donc, pâle Envie, pour
n'avoir pas à gémir en vain le jour où enfin me sera donnée
la gloire qu'on accorde aux poètes.
Je t'ai engagé à me lire; mais je te demande de porter
sur mon livre un jugement sincère et digne de ta franchise bien connue.
[3,0] LIVRE TROISIÈME.
PROLOGUE : PHÈDRE A EUTYCHUS.
Si tu éprouves le besoin de lire les petits livres de
Phèdre, il te faut, Eutychus, laisser là les affaires, pour
que, libre de tout souci, ton esprit puisse saisir la portée
de mes vers. "Mais, me dis-tu, ton talent ne vaut pas que
je perde une heure aux dépens de mes devoirs." Il n'y a
donc pas de raison pour que tes mains touchent à cet
ouvrage : il ne saurait convenir à des oreilles distraites.
Peut-être diras-tu : Il viendra quelques jours de fêtes
qui, en me délivrant des soucis, m'inviteront à l'étude.
Iras-tu alors, je te le demande, lire des bagatelles sans
valeur, plutôt que de prendre soin de tes intérêts privés,
de donner à tes amis les moments qu'ils réclament, de te
consacrer à ta femme, de détendre ton esprit, de reposer
ton corps pour remplir avec plus d'énergie tes fonctions
habituelles? Il faut te faire un autre plan et un autre genre
de vie, si tu songes à pénétrer dans le temple des Muses.
Moi que ma mère enfanta dans les montagnes de Piérie,
où l'auguste Mnémosyne, neuf fois féconde, a donné à
Jupiter, maître du tonnerre, le choeur des Muses qui enseignent
les arts, quoique je sois né presque au sein de leur école,
que j'aie extirpé du fond de mon coeur l'amour de la
richesse, que d'ailleurs je ne me sois pas adonné sans la
faveur de la Gloire à la vie d'étude que je mène, ce n'est
pourtant qu'avec dédain que l'on m'admet dans la société
des poètes. Comment crois-tu que l'on y traite celui qui
cherche à amasser de grandes richesses à force de veilles,
préférant aux doctes travaux le plaisir du gain?
Mais à l'instant, quoi qu'il advienne, comme disait
Sinon, quand on l'eut conduit devant le roi de Dardanie,
je vais écrire un troisième livre dans le genre ésopique
en te le dédiant pour te faire honneur et reconnaître tes
bons offices. Si tu le lis, je m'en réjouirai; si tu ne le lis
pas, il sera du moins une source de plaisir pour la postérité.
[3,1] 1. LA VIEILLI. FEMME ET L'AMPHORE
Une vieille femme vit à terre une amphore entièrement
vidée, mais d'où pourtant le dépôt du Falerne provenant
d'une jarre fameuse répandait encore au loin une odeur
délicieuse. Après l'avoir aspirée avidement et à pleines
narines . «Quel parfum suave ! s'écria-t-elle, quelle bonne
chose faut-il que tu aies contenue auparavant, à en juger
par de tels restes!
Quant au sens de cet apologue, celui-là pourra le dire
qui m'aura connu.
[3,2] 2. LA PANTHÈRE ET LES BERGERS
C'est l'habitude de ceux qui ont été méprisés de rendre
mesure pour mesure.
Une panthère, par mégarde, tomba un jour dans une
fosse. Des paysans l'ayant vue, les uns font pleuvoir sur
elle des bâtons, les autres l'accablent de pierres; quelquesuns
au contraire, pris de pitié à la pensée qu'elle devait
périr sans même qu'on lui fît du mal, lui jetèrent du pain
pour prolonger sa vie. La nuit arriva. Tous rentrent chez
eux l'esprit tranquille, croyant bien trouver la bête morte
le lendemain. Mais quand elle eut refait ses forces affaiblies,
d'un bond agile elle s'échappe de la fosse et se hâte
à vive allure vers son gîte. Quelques jours plus tard, elle
prend son élan, égorge le bétail, tue les bergers eux-mêmes
et donne libre cours à sa fureur impétueuse en dévastant
tout. Alors, tremblant pour eux-mêmes, ceux qui avaient
épargné la bête sauvage ne refusent pas de perdre leur
bétail, ils lui demandent seulement la vie sauve. «Je me
souviens, dit-elle, de qui m'a jeté des pierres et de qui m'a
donné du pain. Vous, n'ayez aucune crainte. Je ne reviens
en ennemi que pour ceux qui m'ont fait du mal.
[3,3] 3. ÉSOPE E'l' LE PAYSAN
"Un homme d'expérience en sait plus long même qu'un
devin" : telle est l'expression courante, mais de cette formule,
on ne dit pas l'origine. Je la ferai connaître pour
la première fois par le récit que je vais faire.
Le propriétaire d'un troupeau vit ses brebis produire
des agneaux à tête humaine. Épouvanté de cette monstruosité,
il court tout affligé consulter les devins. L'un
répond que le fait intéresse la vie du maître et qu'il faut
conjurer le péril en sacrifiant une victime. L'autre assure
que sa femme est coupable d'adultère et que c'est l'illégitimité
de ses enfants qui est ainsi révélée; mais la faute
peut être rachetée par le sacrifice d'une victime adulte.
Bref, ils diffèrent tous d'opinion et à l'inquiétude de cet
homme ils ajoutent une inquiétude encore pire. Alors,
comme il se trouvait là, Ésope, en vieillard subtil, dont
la nature ne put jamais mettre le flair en défaut : "Si
tu veux, paysan, dit-il, prévenir les effets annoncés par
ce prodige, ce sont des femmes qu'il faut donner à tes bergers."
[3,4] 4. LE BOUCHER ET LE SINGE
Un passant vit à l'étal d'un boucher un singe suspendu
au milieu d'autres marchandises et victuailles. Il demanda
quel goût pouvait bien avoir le singe. Alors le boucher
en plaisantant : "Telle est la tête, dit-il, tel je garantis le goût."
Ce mot est plus plaisant que juste, à mon avis; car
j'ai trouvé souvent des gens qui, malgré leur beauté,
étaient très méchants, et il en est beaucoup avec un vilain
visage que j'ai reconnus excellents.
[3,5] 5. ÉSOPE ET LE BRUTAL
Le succès entraîne beaucoup de gens à leur perte.
Ésope avait été par un homme brutal frappé d'un coup
de pierre. «Bravo», dit-il, et il lui donna un as, en ajoutant :
«Je n'ai rien de plus, ma foi, mais je vais te montrer
quelqu'un de qui tu pourrais recevoir davantage.
Le voici qui vient; il est riche et puissant. A lui aussi
lance une pierre et tu auras la récompense méritée.»
Persuadé, l'autre fit ce qu'Ésope lui avait conseillé. Mais
l'impudent audacieux fut déçu dans son attente. Il fut
arrêté et subit le supplice de la croix.
[3,6] 6. LA MOUCHE ET LA MULE
Une mouche vint se poser sur le timon d'un char et,
gourmandant la mule : «Que tu es lente ! lui dit-elle;
tu ne veux donc pas aller plus vite ? Prends garde que
avec mon aiguillon je ne te crible le cou de piqûres.»
La mule lui répondit : «Tes paroles ne m'émeuvent pas.
Celui que je crains, c'est celui que tu vois assis sur le
siège de devant, qui, de son fouet flexible, règle l'allure
de l'attelage et me contient par ma bouche à l'aide du
mors blanc d'écume. Quitte donc cette arrogance déplacée :
je sais où il faut en prendre à l'aise et où il faut courir.»
Cette fable peut servir justement à faire rire de celui qui, malgré
son impuissance, ne cesse de brandir de vaines menaces.
[3,7] 7. LE LOUP ET LE CHIEN
Que la liberté est douce ! Je vais le démontrer en peu
de mots.
Un chien bien repu et un loup d'une maigreur extrême
se rencontrèrent par hasard. Quand, après s'être salués,
iIs se furent arrêtés : «D'où vient, je te prie, dit le loup,
que tu as le poil si luisant? De quoi te nourris-tu pour
avoir pris tant d'embonpoint? Moi qui suis bien plus
fort, je meurs de faim.» Le chien répondit sans détour :
«Mon sort devient le tien, si tu peux rendre à mon maître
les mêmes services que moi.» «Quels services?» dit le
loup. «Garder sa porte et contre les voleurs défendre
la nuit sa maison.» — "Pour ma part assurément, je
suis tout prêt à cela : car maintenant j'ai à supporter
la neige et la pluie dans les bois où je mène une existence
misérable. Combien il m'est plus facile de vivre à l'abri
d'un toit et, sans rien faire, d'avoir pour me rassasier
une abondante nourriture.» — «Viens donc avec moi.»
Chemin faisant, le loup aperçoit, à la place de la chaîne,
le cou du chien pelé. «D'où vient cela, mon ami?» —
«Ce n'est rien.» — «Dis pourtant, je te prie.» «Comme
je parais un peu vif, on m'attache pendant le jour pour
que, quand le soleil luit, je repose et que je veille une fois
la nuit venue. Le soir on me lâche et j'erre où bon me
semble. On m'apporte du pain sans que j'en demande;
mon maître me donne les os de sa table, les gens du logis
me jettent des débris et les restes de ragoût dont on ne
veut plus. Voilà comment, sans aucune peine, mon ventre
s'emplit.» «Mais voyons, s'il te prend fantaisie de t'en
aller quelque part, cela t'est-il permis?» «Pas tout à
fait», dit le chien. -- «Jouis donc des biens que tu me
vantes, ô chien. Je ne voudrais pas même d'un royaume,
si je devais n'être pas libre à mon gré."
[3,8] 8. LE FRÈRE ET LA SOEUR
Comme te le conseille la morale de ce conte, examine-toi souvent.
Un homme avait une fille très laide et aussi un fils
remarquable par la beauté de son visage. Un miroir
s'étant trouvé sur la chaise de leur mère, ces enfants,
en jouant comme ceux de leur âge, vinrent à s'y regarder.
Le garçon vante sa beauté; la fille se met en colère et,
comme son frère affecte de triompher, elle ne supporte
pas son badinage : elle prend, comme il est naturel, tous
ses propos pour des injures. Elle recourt donc à son père
pour vexer son frère à son tour et, avec beaucoup
d'aigreur, elle fait un crime à l'étourdi d'avoir touché,
lui qui est un homme, un objet réservé aux femmes. Le
père les prend l'un et l'autre dans ses bras en recevant
leurs baisers et en partageant entre eux les douces
marques de sa tendresse : «Je veux que chaque jour,
dit-il, vous vous serviez du miroir : toi, pour ne pas gâter
ta beauté par les mauvais effets de la méchanceté; toi
pour embellir ton visage du charme d'un bon caractère."
[3,9] 9. PAROLE DE SOCRATE
Le nom d'ami est commun, mais rare l'amitié vraiment sûre.
Devant les fondations d'une petite maison que se faisait
bâtir Socrate, -- Socrate dont j'accepte la mort à condition
d'obtenir la même gloire, renonçant à me défendre
contre la haine, pourvu qu'on me déclare innocent une
fois réduit en cendre — je ne sais quel homme de la
foule se mit, comme il arrive d'ordinaire, à lui en parler :
«Se peut-il, je t'en prie, qu'un homme comme toi
se fasse une maison si étroite?» -- «Puissé-je, répondit
Socrate, telle qu'elle est, la remplir de vrais amis !»
[3,10] 10. CEUX QU'IL FAUT CROIRE
ET CEUX QU'IL NE FAUT PAS CROIRE
Il est dangereux de croire et aussi de refuser de croire.
De l'un et l'autre de ces risques je vais donner un
exemple succinct. Hippolyte périt, parce qu'on crut
sa belle-mère, et c'est parce qu'on ne crut pas Cassandre
que succomba Ilion. Il faut donc rechercher la vérité par une
longue enquête plutôt que de se hâter sottement de punir.
Mais je crains que les exemples de la fable, du fait de
leur antiquité, n'aient moins de poids; je vais donc te
raconter une histoire qui est de mon temps.
Un mari chérissait tendrement sa femme et se disposait
à donner la toge virile à son fils, quand il fut pris à
part, loin de tout témoin, par son affranchi qui espérait
se faire instituer héritier en seconde ligne. Celui-ci
inventa sur le garçon mille calomnies; il inventa encore
plus d'infamies sur la conduite de la vertueuse épouse;
il ajouta, sentant bien que rien ne serait plus douloureux
pour sa tendresse, qu'un amant ne cessait de venir
chez elle et qu'un commerce honteux souillait la réputation
de sa maison. L'autre, mis en fureur par la fausse
accusation portée contre son épouse, simula un voyage
à sa maison de campagne; mais, à l'insu de tous, resta
caché dans la ville, puis la nuit tout à coup franchit sa
porte et alla tout droit à la chambre de sa femme. La
mère avait voulu y faire dormir son fils maintenant
grandi et qu'à cet âge elle surveillait avec plus de vigilance.
Tandis que l'on cherche de la lumière, tandis
que dans tous les sens courent les serviteurs, incapable
de résister à l'impulsion de sa colère aveugle, il approche
du lit et à tâtons dans l'obscurité cherche une tête.
Dès qu'il sent des cheveux courts, d'un coup d'épée il
frappe à la poitrine, en ne songeant qu'à assouvir son
ressentiment. Mais, quand une lampe fut apportée, il
reconnut son fils et sa chaste épouse qui dormait dans
sa chambre et qui, dans l'assoupissement du premier
sommeil, ne s'était aperçue de rien. Alors, sans différer
d'un instant le châtiment de son crime, il se jeta sur l'épée
que sa crédulité lui avait mise en main.
Des accusateurs demandèrent à poursuivre l'épouse
et la traînèrent à Rome devant les centumvirs. Malgré
son innocence, les méchants soupçons l'accablent, parce
qu'elle prend possession de l'héritage. Mais pour elle se
lèvent des avocats qui défendent avec énergie la cause
de l'innocente. Le divin Auguste fut alors prié par les
juges de les aider à rester fidèles à leur serment, tant
ils se trouvaient eux-mêmes embarrassés par les ruses
de l'accusation. L'empereur dissipa les obscurités
accumulées par la chicane et découvrit le point précis
d'où devait jaillir la vérité : «Punissez, dit-il, l'affranchi
qui est la cause de tout le mal. Quant à celle qui a perdu
à la fois son fils et son mari, je la juge plus à plaindre
qu'à condamner. Si sur les dénonciations apportées contre
sa femme le chef de famille avait fait des recherches
avec soin, s'il avait cherché avec rigueur à démêler le
mensonge, il n'aurait pas par un crime funeste détruit de
fond en comble sa maison.»
Ne refuse d'entendre aucun témoignage, mais à
aucun n'ajoute foi tout de suite : car il y a des coupables
auxquels on serait loin de penser, comme il y a des
innocents en butte aux traits de la perfidie. Cet exemple
peut aussi avertir les naïfs de ne rien juger d'après
l'opinion d'autrui. L'intérêt, qui est chez les hommes
plein de contradictions, s'inspire dans ses attaques
tantôt de leurs sympathies, tantôt de leurs haines. On
ne connaîtra donc bien que celui qu'on aura par soi-même
appris à connaître.
C'est à dessein que j'ai traité ce sujet avec plus de
développement, puisque ma brièveté excessive a été par
certains trouvée déplaisante.
[3,11] 11. L'EUNUQUE À UN MÉCHANT HOMME
Un eunuque avait un différend avec un méchant homme.
Celui-ci, après des paroles grossières et des invectives
violentes, en vint à lui reprocher d'avoir perdu une
partie de lui-même. «Voilà», dit l'eunuque, «la chose
qui me peine par-dessus tout; c'est qu'il me manque les
témoins de mon intégrité. Mais pourquoi, insensé, me
faire un crime de ce qui est la faute de la fortune? Il
n'y a de honteux pour un homme que le mal qu'il a mérité.»
[3,12] 12. LE POULET ET LA PERLE
Sur un fumier, un jeune poulet, en cherchant pâture,
trouva une perle. «Te voilà tombée, ô précieuse chose,
dit-il, dans un lieu bien indigne de toi. Si quelqu'un de
ceux que ton prix attire t'avait vue dans cet état, il y
a longtemps que tu aurais repris ton éclat d'autrefois.
Mais d'avoir été découverte par moi qui préfère de
beaucoup de la nourriture, cela ne peut être d'aucun
profit ni pour toi ni pour moi.»
Ce récit s'adresse à certaines gens qui ne me comprennent pas.
[3,13] 13. LES ABEILLES ET LES BOURDONS
PAR-DEVANT LA GUÊPE
Des abeilles au haut d'un chêne avaient fait des
rayons; et ces rayons, des bourdons propres à rien
disaient qu'ils leur appartenaient. Le différend fut
porté devant le tribunal de la guêpe. Comme elle connaissait
très bien l'une et l'autre espèce, voici la convention
qu'elle proposa aux deux parties : "Vous n'êtes
pas sans vous ressembler par la forme du corps et votre
couleur est la même, de sorte que sur le fait le doute
est tout à fait permis. Mais, pour que ma conscience ne
juge pas à faux faute d'être éclairée, prenez ces ruches
et versez votre récolte dans des alvéoles de cire, afin
que le goût du miel et la forme des rayons fassent voir,
pour ceux dont il s'agit dans cette affaire, quel en est
l'auteur.» Les bourdons se refusent à l'épreuve; les
abeilles l'acceptent volontiers. Alors la guêpe prononça
cette sentence : «On voit bien clairement qui n'est
pas capable de faire cet ouvrage et qui l'a fait. C'est
pourquoi je rends aux abeilles la jouissance de leur bien.»
J'aurais passé cette fable sous silence, si les bourdons
n'avaient pas refusé de tenir leur engagement.
[3,14] 14. ÉSOPE JOUANT
Un Athénien voyant au milieu d'une bande d'enfants
Ësope jouer aux noix s'arrêta et se moqua de lui en le prenant
pour un insensé. Dès qu'il s'en aperçut, le vieillard
qui était plus disposé à railler les autres qu'à se laisser
tourner lui-même en dérision, posa un arc détendu au
milieu du chemin. «Holà, dit-il, l'homme sage, explique
le sens de ce que je viens de faire.» Les passants aussitôt
se rassemblent. Notre homme se torture l'esprit longtemps
sans pouvoir découvrir la raison de la question qui lui
est posée. A la fin il s'avoue vaincu. Le sage victorieux
dit alors : "Tu rompras bien vite ton arc, si tu le tiens
toujours tendu. Mais, si tu le détends, il sera, quand tu
voudras, en état de servir. Ainsi des récréations doivent
être, de temps à autre, données à ton esprit, pour qu'il
redevienne ensuite plus dispos pour penser.»
[3,15] 15. LE CHIEN ET L'AGNEAU
Comme un agneau bêlait parmi des chèvres, un chien
lui dit : «Pauvre sot, tu te trompes; ta mère n'est pas ici»,
et il lui montra les brebis parquées loin de là. «Je ne la
cherche point, répond l'agneau, celle qui conçoit en n'obéissant
qu'à son caprice, qui porte son fardeau sans le connaître
pendant la période fixée et à la fin, quand il lui
échappe, le laisse aller à terre comme un bagage. Celle
que je cherche, c'est celle qui me nourrit en m'offrant
sa mamelle et qui dérobe à ses enfants une part de son lait
pour que je n'en manque pas.» -- «Cependant celle que
tu dois préférer, c'est celle qui t'a donné le jour.» — «Non
certes. A-t-elle su seulement si je serais noir ou blanc?
Au surplus, eût-elle voulu mettre bas une femelle, comment
y aurait-elle réussi, puisque je venais au jour avec
le sexe mâle. Il est beau assurément, ce bienfait que j'ai
reçu d'elle à ma naissance, d'avoir à attendre le boucher
d'heure en heure ! Si donc elle n'a rien pu sur ma naissauce,
pourquoi me serait-elle plus que celle qui a eu pitié
de mon abandon et qui d'elle-même me témoigne un tendre
dévouement? Ce qui crée la parenté, c'est la bonté, et non
les liens de la nature.
Par ces vers l'auteur a voulu démontrer que les hommes
sont rebelles aux commandements des lois et se laissent
prendre par les bienfaits.
[3,16] 16. LA CIGALE ET LA CHOUETTE
Celui qui ne sait pas se plier à l'obligation d'être sociable
trouve presque toujours le châtiment de son orgueil.
Une cigale étourdissait de ses cris stridents une chouette
qui avait coutume de chercher sa nourriture dans les
ténèbres et de dormir dans le creux d'une branche pendant
le jour. Celle-ci lui demanda de se taire. L'autre, de
crier de plus belle. De nouvelles prières ne firent que l'exciter
davantage. La chouette, voyant que rien ne lui réussissait
et qu'il n'était pas tenu compte de ses paroles, eut
recours contre la bavarde à la ruse suivante : «Puisque
le sommeil m'est rendu impossible par tes chants, car on
les prendrait pour les accords de la cithare d'Apollon,
je veux boire d'un nectar dont Pallas récemment m'a fait
présent; si tu ne le dédaignes pas, viens, que nous buvions
ensemble.» La cigale qui brûlait de soif, n'eut pas plus tôt
entendu ces compliments sur sa voix qu'elle s'empressa
d'arriver d'un seul vol. La chouette ferma l'entrée de
son trou et, comme la cigale courait çà et là affolée, elle
la poursuivit et la tua. Ainsi, ce que vivante elle avait
refusé, elle l'accorda morte.
[3,17] 17. LES ARBRES SOUS LA PROTECTION DES DIEUX
Un jour les dieux firent choix des arbres qu'ils voulaient
avoir sous leur protection. Le chêne plut à Jupiter
et le myrte à Vénus, le laurier à Phoebus, le pin à Cybèle,
le haut peuplier à Hercule. Minerve, étonnée de les voir
choisir des arbres qui ne produisent rien, en demanda
la raison. Jupiter la lui dit : «C'est pour ne pas paraître
leur vendre l'honneur de notre protection pour leurs
fruits.» — «Eh bien, par Hercule, on dira ce que l'on voudra,
moi, c'est pour ses fruits que l'olivier est mon
arbre préféré.» — «Ma fille, lui dit alors le père des dieux
et le créateur des hommes, c'est à bon droit que tous
t'appellent sage, car si nos actions sont inutiles, c'est
sottise de s'en glorifier.»
Ne rien faire qui ne soit utile, tel est l'enseignement
de cette fable.
[3,18] 18. LE PAON SE PLAIGNANT A JUNON
Le paon vint trouver Junon, fort mécontent de ce
qu'elle ne lui avait pas donné en partage le chant du rossignol.
Celui-ci, disait-il, excitait l'admiration de tous
les oiseaux; lui au contraire devenait un objet de raillerie,
dès qu'il faisait entendre sa voix. Alors, pour le consoler,
la déesse lui dit : «Mais ta beauté est plus grande, plus
grande est la taille. L'éclat de l'émeraude brille sur le
devant de ton cou et les couleurs de tes plumes semblent
des pierreries sur ta queue déployée.» — «A quoi me sert,
dit le paon, une beauté muette, si je suis inférieur à tous
par la voix?» — «C'est le destin qui, à son gré, vous a
assigné vos qualités : à toi la beauté, la force à l'aigle,
au rossignol le chant, le don de prophétie au corbeau,
à la corneille celui des signes favorables se manifestant
du côté gauche, et tous sont satisfaits de leurs avantages
personnels. Abstiens-toi de rechercher ce qui ne t'a pas
été donné, de peur qu'une déception ne te fasse retomber
dans tes plaintes.»
[3,19] 19. ÉSOPE ET SA LANTERNE
Ésope chez le maître dont il était à lui seul tout le personnel
domestique, reçut l'ordre de préparer le dîner plus
tôt que d'habitude. Il fit donc, pour chercher du feu, le
tour de quelques maisons et trouva enfin où allumer sa
lanterne. Puis, tous ces détours ayant allongé son chemin,
il l'abrégea en revenant, car il se mit à passer tout droit
à travers la place pour rentrer. Mais un passant bavard
l'interpella : «Ésope, au milieu du jour, que fais-tu avec
une lumière?» — «Je cherche un homme», répondit-il,
et il se hâta de rentrer à la maison.
Si cet importun réfléchit sur ce mot, il dut assurément
comprendre que, s'il n'avait pas paru au vieillard être
un homme, c'était pour avoir plaisanté à contretemps
un homme absorbé par une affaire.
[3,20] 20. PROMÉTHÉE
{- - -}
[3,21] 21. PROMÉTHÉE
Un autre interrogea Ésope sur les tribades et les
hommes impuissants et sur la raison qui les avait fait
créer. Voici l'explication du vieillard :
Ce même Prométhée, le créateur de la foule des humains
pétris d'argile que le choc du premier hasard vient à briser,
avait pendant toute une journée façonné séparément
de ces parties de notre être que la pudeur nous fait voiler,
dans le dessein de les adapter bientôt aux corps auxquels
elles convenaient. Mais il fut tout à coup invité à dîner par
Bacchus. Quand il eut fait couler dans ses veines un flot
de nectar, il revint chez lui tard, d'un pas chancelant.
Alors l'esprit à moitié endormi et dans le délire de l'ivresse,
il associa des organes de femme à des corps masculins
et accola des membres de mâle à des corps de femme.
C'est pourquoi maintenant les débauchés aiment le plaisir
contre-nature.
[3,22] 22. LA BARBE DES CHÈVRES
La barbe, à la demande des chèvres, leur ayant été
accordée par Jupiter, les boucs tout chagrins s'indignèrent
que leurs femelles fussent devenues leurs égales par
le prestige. «Laissez-les, dit Jupiter, jouir d'une vaine
gloriole et s'arroger les insignes de votre emploi, pourvu
qu'elles ne vous égalent pas en vigueur."
Cette fable nous conseille de supporter sans peine des
apparences semblables aux nôtres chez ceux qui ne nous
valent pas par le mérite.
[3,23] 23. TEMPÊTE ET BEAU TEMPS
Un homme se plaignait de son sort. ßsope, pour le consoler,
imagina cette fiction.
Un navire était ballotté par les coups furieux de la tempête,
cependant que les passagers se lamentaient dans la
crainte de la mort. Mais, le calme étant revenu par un
changement subit du ciel, le navire se mit à voguer sans
risques sous le souffle des vents favorables et tous se laissèrent
aller à des transports de joie excessifs. Le pilote
que l'habitude du danger avait rendu sage leur dit alors :
«Il faut de la modération dans la joie et de la mesure
aussi dans les plaintes, car la vie tout entière n'est qu'un
mélange de douleurs et de plaisirs.»
[3,24] 24. AMBASSADE ENVOYÉE PAR LES CHIENS À JUPITER
Les chiens envoyèrent un jour des ambassadeurs à Jupiter
pour lui demander une amélioration de leur sort et le
prier de les soustraire aux outrages des hommes : ils se
plaignaient qu'on leur donnât du pain mélangé de son et
qu'on leur fit chercher dans un fumier dégoûtant l'apaisement
de leur faim dévorante. Les ambassadeurs partirent
sans se presser. Tandis que, le nez à terre, ils cherchaient
leur vie clans les ordures, on les appelle et ils ne
répondent pas. A grand'peine enfin Mercure les trouve et
amène leur troupe en désordre. Alors, en voyant le visage
du grand Jupiter, ils furent pris de peur et souillèrent
de leurs excréments tout le palais. Chassés, un peu
tard, à coups de bâton, ils se dirigent vers la porte.
Mais défense de les laisser partir est faite par le grand Jupiter.
Les chiens s'étonnent d'abord de ne pas voir revenir
leurs ambassadeurs. Puis, les soupçonnant d'avoir commis
quelque inconvenance, après quelque temps ils décident
de leur en adjoindre d'autres. Mais la Renommée révéla
la faute des premiers. Dans la crainte qu'il n'arrive une
seconde fois une pareille mésaventure, avec des parfums,
et à forte dose, on remplit le fondement des chiens. On
leur recommande d'avoir bien soin de se faire donner
congé et de revenir aussitôt. Les voilà arrivés. Ils demandent
une audience et tout de suite l'obtiennent. Alors
sur son trône s'assied le père tout puissant des dieux; il
secoue sa foudre et tout se met à trembler. Les chiens
bouleversés par la soudaineté de ce fracas, tout à coup
lâchent pèle-même parfum et excréments. Les dieux
s'écrient tous qu'il faut punir cette offense. Mais voici
ce que dit Jupiter avant de prononcer sa sentence : «Il
ne conviendrait pas à un roi de ne pas laisser partir des
ambassadeurs; il ne serait d'ailleurs pas difficile d'appliquer
un châtiment approprié à leur faute. Mais ce qu'ils
recevront de moi, c'est, au lieu d'une punition, une récompense.
Je ne défends pas qu'on les laisse partir; mais en
attendant je veux qu'ils souffrent de la faim, pour que
leur ventre puisse mieux se contenir. Quant à ceux qui
ont envoyé ces ambassadeurs si peu retenus, jamais ils
ne cesseront de subir les outrages des hommes.»
Voilà pourquoi aujourd'hui encore leurs descendants
continuent à attendre les ambassadeurs et pourquoi le
chien qui en voit arriver un nouveau le flaire au derrière.
[3,25] 25. L'HOMME ET LA COULEUVRE
Qui secourt les méchants en souffre après coup. Comme
une couleuvre était raide de froid, un homme la ramassa
et la réchauffa dans son sein, mu par une pitié qui devait
tourner contre lui : car dès que la bête eut repris ses forces,
elle tua l'homme aussitôt. Une autre couleuvre lui demanda
le motif de son crime : «C'est, répondit-elle, pour qu'on
apprenne à ne pas obliger les méchants.»
[3,26] 26. LE RENARD ET LE SERPENT
Un renard se creusait un terrier en rejetant la terre
au dehors et poussait plusieurs galeries assez profondément,
quand il parvint au dernier repli de la caverne où
un serpent gardait des trésors cachés. Dès qu'il aperçut
le serpent : «Je t'en prie, dit-il, d'abord pardonne-moi
mon erreur; puis, si tu vois bien combien l'or offre peu
d'intérêt pour ma façon de vivre, réponds-moi sans
colère. Quel profit retires-tu de ce travail? ou quelle récompense
peut être assez grande pour valoir que tu te prives
de sommeil et que tu passes ta vie dans les ténèbres?
- «Je n'en reçois aucune, dit le serpent; mais telle est
la tâche que le grand Jupiter m'a assignée.» - «Ainsi
donc de cet or tu ne prends rien pour toi, et tu ne donnes
rien à personne.» -- «Telle est la volonté des destins.»
«Ne te fâche pas si je te le dis avec franchise; les
dieux n'ont pas souri à la naissance de qui te ressemble.
Puisque tu dois aller là où tes pères sont allés, par quel
aveuglement te donnes-tu tant de mal pour rendre ta vie
misérable? C'est à toi que je parle, avare, joie de ton héritier,
toi qui frustres les dieux d'encens et toi-même de
nourriture, qui écoutes de mauvaise humeur les accents
harmonieux de la cithare, que font sécher d'inquiétude
les sons si doux des flûtes, à qui le prix des vivres arrache
des gémissements, qui, pour ajouter des liards à ton patrimoine,
fatigues le ciel de tes parjures mesquins, et qui
par ton testament rognes sur chaque article les frais de
tes funérailles, de peur que Libitine ne fasse à tes dépens
quelque profit.
[3,27] 27. PHÈDRE À SES ENVIEUX
Quel jugement l'Envie se propose-t-elle de porter tout
à l'heure sur mes fables? Elle a beau le dissimuler, je le
devine bel et bien. Tout ce qui lui paraîtra mériter d'échapper
à l'oubli, c'est à Ésope qu'elle l'attribuera; mais si
quelque chose lui plaît moins, j'en serai à son dire l'auteur
et elle le soutiendra par toutes les gageures qu'on voudra.
Je veux la réfuter dès à présent par ma réponse : «Que mon
ouvrage soit ridicule ou digne d'éloges, Ésope en a trouvé
la matière, et moi, j'y ai mis la dernière main.» Mais achevons
notre entreprise selon le plan que nous nous étions tracé.
[3,28] 28. SIMONIDE NAUFRAGÉ
Un homme instruit porte toujours en lui-même sa fortune.
Simonide, l'auteur de remarquables poésies lyriques,
pour rendre sa pauvreté plus supportable, se mit à parcourir
les villes célèbres de l'Asie en chantant moyennant
salaire la gloire des athlètes vainqueurs. Quand cette source
de profits l'eut enrichi, il voulut revenir dans sa patrie en
traversant la haute mer. Or il était né, dit-on, dans l'île de
Céos. Il s'embarqua sur un navire qu'une affreuse tempête
jointe à l'usure du temps disloqua en pleine mer. Alors les
uns prennent leur argent dans leurs ceintures, les autres,
leurs objets précieux, pour s'assurer un moyen d'existence.
Quelqu'un, avec intérêt, lui demande : Et toi, Simonide,
tu ne prends donc rien de tes richesses ?» — «J'ai avec moi,
répondit-il, tous mes biens.» -- Quelques-uns seulement
échappent au naufrage; la plupart, alourdis par leur
charge, avaient péri dans les flots. Des voleurs surviennent,
arrachent à chacun d'eux ce qu'ils ont sauvé et les laissent
dans un complet dénuement. Par hasard près de là
se trouvait la vieille ville de Clazomène où se rendirent
les naufragés. Là un homme passionné pour les lettres,
qui avait lu souvent des vers de Simonide et qui, sans
l'avoir jamais vu, avait pour lui l'admiration la plus
vive, le reconnut rien qu'à ses propos et s'empressa de le
recueillir chez lui : vêtements, argent, serviteurs, tout
lui fut par cet hôte fourni en abondance. Cependant les
autres passagers portent à leur cou le tableau de leur
naufrage et mendient leur nourriture. Les ayant par hasard
rencontrés, Simonide, à leur vue, s'écria : «Je vous l'ai
bien dit, que j'avais avec moi tous mes biens; à vous au
contraire, de ce que vous avez emporté, il ne reste plus rien.»
[3,29] 29. LA MONTAGNE QUI ACCOUCHE
Une montagne en mal d'enfant poussait d'affreux
gémissements et le monde entier était dans une attente
anxieuse. Mais elle accoucha d'une souris. Ceci est écrit
pour toi qui fais de grandes et bruyantes promesses et ne
produis rien.
[3,30] 30. LA MOUCHE ET LA FOURMI
Une fourmi et une mouche discutaient avec ardeur
sur le point de savoir laquelle des deux valait plus. La
mouche prit la parole la première en ces termes : "Peux-tu
à mes mérites comparer les tiens? Quand on fait un
sacrifce, je goûte avant les dieux mêmes les entrailles
qui leur sont réservées. Je demeure au milieu des autels,
je vais à travers tous les temples. Sur la tête du roi je me
pose, quand il me plaît, et je cueille des baisers sur les
lèvres pures des dames. Je ne me donne aucune peine et
pourtant je jouis des plaisirs les plus doux. Que t'arrive-
t-il qui soit semblable à mon bonheur, campagnarde?»
Sans doute c'est un honneur de participer aux repas
des dieux; mais pour celui qu'on a invité, non pour
celui qu'on voudrait éviter. Tu hantes les autels? tu
veux dire, n'est-ce pas? qu'on te chasse de ceux auprès
desquels tu viens. Tu parles des rois et des lèvres des
dames? Quant à moi, lorsque pour l'hiver je m'évertue
à ramasser des grains, je te vois, autour du rempart, te
nourrir d'ordures. Tu ne te donnes aucune peine? Aussi,
quand vient le besoin, tu n'as rien. Et ose de plus te
vanter de ce que tu devrais cacher par pudeur. -- L'été,
tu es agressive; mais, l'hiver, tu te tais. Tandis que le froid
te réduit à rien et te fait mourir, moi, une demeure abondamment
pourvue me met à l'abri de tout dommage. J'en
ai assez dit, je pense, pour avoir rabattu ton orgueil.»
Cette fable distingue bien par leurs caractères propres
ceux qui se parent de faux mérites et ceux dont les qualités
ont un éclat de bon aloi.
[3,31] 31. SIMONIDE PRÉSERVÉ PAR LES DIEUX
Le grand pouvoir qu'a parmi les hommes la culture de
l'esprit a été montré plus haut. Je vais maintenant des
grands égards dont les dieux l'ont honoré transmettre le
souvenir à l'histoire.
Ce même Simonide, dont j'ai déjà parlé, par traité avec
un pugiliste vainqueur, se chargea de composer son éloge
pour un prix déterminé. Il se retira alors dans une retraite
écartée. Mais, comme la pauvreté du sujet arrêtait l'essor
de son imagination, il usa d'une liberté que la coutume
autorisait et fit intervenir les deux astres jumeaux, fils de
Léda, en reportant ainsi sur le héros le prestige d'une gloire
semblable à la sienne. Il fit accepter son oeuvre; mais il
ne reçut que le tiers de son salaire. Comme il réclamait
le reste : «Ceux-là, dit l'athlète, te payeront, à qui appartiennent
les deux tiers de l'éloge. Mais, pour ne pas me
laisser croire que tu me quittes fâché, promets-moi de venir
dîner chez moi. Je veux inviter aujourd'hui mes parents,
au nombre desquels je te mets.» Quoique frustré et vivement
peiné du dommage subi, de crainte qu'en quittant
son héros en mauvais termes, il ne nuisît à sa popularité
parmi les athlètes, il promit de venir, revint à l'heure
dite et prit place à table. L'éclat des coupes répandait
sa gaîté sur le festin et la maison dans un grand appareil
de fête retentissait d'un bruit joyeux. Tout à coup deux
jeunes gens tout couverts de poussière, une abondante
sueur ruisselant sur leur corps, d'une taille plus qu'humaine,
chargent un jeune esclave d'appeler auprès
d'eux Simonide. "L'affaire, disent-ils, est pour lui d'importance;
qu'il ne fasse pas de retard.» L'esclave tout troublé
fait sortir Simonide. A peine celui-ci avait-il mis le
pied hors de la salle à manger que soudain la chute de
la voûte écrasa tous les autres convives. Quant aux
jeunes gens, on ne les trouva pas à la porte. Dès que se fut
répandue la connaissance de ces faits et de leur succession,
tout le monde reconnut que les divinités par leur
apparition avaient donné au poète la vie sauve comme salaire.
[3,32] ÉPILOGUE : LE POÈTE A EUTYCHUS
Il me reste encore des fables à écrire, mais je m'en abstiens
à dessein. C'est d'abord, Eutychus pour ne pas paraître
trop importun à un homme tiraillé en tous sens, comme
tu l'es, par des affaires aussi nombreuses que variées.
C'est ensuite pour que, si quelqu'un veut par hasard tenter
pareille entreprise, il puisse trouver encore quelque
tâche à faire, quoique la matière soit si abondante que
l'ouvrier manque au travail, et non le travail à l'ouvrier.
En retour de ma brièveté donne-moi, je te prie, la
récompense que tu m'as promise; montre-toi fidèle à ta
parole. Car la vie progresse vers la mort chaque jour et
il me reviendra de ton bienfait une part d'autant
moindre qu'il y aura plus de temps perdu en atermoiements.
Si tu en hâtes l'accomplissement, la jouissance en
sera pour moi de plus longue durée. J'en aurai l'usage
plus longtemps, si je le reçois plus tôt. Tant que d'une vie
qui s'épuise je garde quelques restes, ton secours est
encore à propos; mais quand une fois je serai un vieillard
infirme, c'est en vain que ta bonté essaiera de me venir
en aide, car tes bons offices n'auront plus alors d'effet
utile et la mort déjà proche réclamera ce qui lui est dû.
Mais c'est sottise, je pense, de t'adresser des prières,
puisque tu es par nature enclin à la pitié. Souvent le
pardon a été obtenu par l'accusé qui avouait sa faute ;
combien n'est-il pas plus juste de l'accorder à l'innocent?
C'est maintenant ton rôle de rendre la justice; d'autres
l'ont tenu avant toi; et après toi, par le mème mouvement
circulaire, d'autres l'auront à leur tour. Prends la
décision que permettent la conscience et la loyauté et fais
que j'aie à me réjouir de ton jugement.
Mon ardeur m'a fait dépasser les bornes que je m'étais
fixées. Mais il est difficile de contenir son indignation
quand on a conscience de son entière innocence et qu'on
est en butte à l'arrogance des coupables. Quels sont ces
coupables? demanderas-tu. Ils se révéleront avec le temps.
Pour moi, j'ai lu autrefois dans mon enfance cette
maxime : a Faire entendre un murmure, c'est, de la part
d'un plébéien, un sacrilège»; et tant que j'aurai tout
mon bon sens, il s'en faudra que je l'oublie.
[4,0] LIVRE QUATRIÈME
PROLOGUE. LE POÈTE A PARTICULON.
J'avais résolu de limiter là mon ouvrage, dans l'intention
de laisser à d'autres une matière encore suffisante;
mais ce dessein, je l'ai en moi-même tout bas condamné.
Car si quelqu'un ambitionne aussi cette gloire, comment
devinera-t-il les sujets que j'aurai laissés de côté, ou comment
voudra-t-il choisir justement ceux-là pour les
transmettre à la postérité, alors que chacun a sa manière
de penser et sa nuance d'esprit particulière? Ce n'est
donc pas un caprice, c'est une volonté réfléchie qui m'a
déterminé à écrire de nouveau.
Aussi, Particulon, puisque tu goûtes ces fables, qui
appartiennent, dirai-je, au genre ésopique, mais non à
Ésope, -- car, s'il en a donné quelques exemples, moi
j'en produis un plus grand nombre en empruntant une
forme ancienne pour des sujets nouveaux, -- voici donc
un quatrième livre que, dans tes moments de loisir, tu
pourras lire en entier.
Si les malveillants veulent le critiquer, pourvu qu'ils
ne puissent pas l'imiter, libre à eux de le critiquer. La
gloire m'est assurée, puisque, toi et ceux qui te ressemblent,
vous transcrivez mes paroles sur vos papyrus et
me jugez digne de vivre dans la mémoire du lointain
avenir. Quant aux applaudissements des ignorants, je m'en passe.
[4,1] L'ÂNE ET LES PRÊTRES DE CYBÈLE
Celui qui est né pour l'infortune non seulement passe
une vie malheureuse, mais même après sa mort est poursuivi
par les maux cruels auxquels l'a condamné le destin.
Des Galles, prêtres de Cybèle, avaient coutume d'aller
de côté et d'autre recueillir des aumônes en emmenant
avec eux un âne chargé de leurs bagages. L'animal épuisé
de fatigue et de coups mourut. Ils le dépouillèrent de
sa peau et s'en firent des tambours. Bientôt, comme
quelqu'un leur demandait ce qu'ils avaient fait de cet
amour de bête, ils répondirent en ces termes : « Il croyait
qu'après sa mort il n'aurait plus rien à craindre. Mais
voici que d'autres coups pleuvent sur la peau du mort. »
[4,2] LA BELETTE ET LA VIEILLE SOURIS
Cette fable ne te paraît qu'un badinage; et sans doute
les sujets légers, quand je n'en ai pas de plus grands, sont
des thèmes sur lesquels mon chalumeau aime à s'exercer.
Mais prête attention à ces chansons : sous ce qui en est
le prétexte affiché que d'idées utiles tu trouveras ! Les
choses ne sont pas toujours ce qu'elles paraissent. Leur
premier aspect trompe beaucoup de gens. Rare est l'esprit
capable de comprendre la pensée que je me suis appliqué
à cacher dans tel coin de mon oeuvre. Mais, pour que
cette affirmation ne passe pas pour n'être appuyée sur
rien, je vais à mes fables en ajouter une sur la belette et
les souris.
Une belette âgée et rendue par la vieillesse impotente
n'était plus capable d'attraper les souris rapides. Elle
se roula dans la farine et en un endroit obscur elle se
laissa tomber négligemment. Une souris la prenant pour
une pâture, lui sauta dessus, fut saisie et mise à mort.
Une seconde périt pareillement, puis encore une troisième.
Après quelques autres, il en vint une vieille de plusieurs
âges de souris, toute desséchée et qui souvent avait échappé
aux lacets et aux souricières. Sans s'approcher elle reconnut
le piège de l'ennemi rusé : « Porte-toi bien, lui dit-elle,
aussi bien que tu es farine, toi qui fais le mort.
[4,3] LE RENARD ET LES RAISINS
Poussé par la faim, un renard, qui sur les branches
les plus hautes d'une vigne avait vu des raisins, cherchait
à les prendre en sautant de toutes ses forces. N'ayant
pu les atteindre, il dit en se retirant : « Ils ne sont pas
encore mûrs; je ne veux pas les cueillir verts. » Ceux qui
rabaissent dans leurs discours ce qu'ils sont incapables
de faire doivent s'appliquer cette fable.
[4,4] LE CHEVAL VENGÉ DU SANGLIER
Un cheval avait coutume de se désaltérer dans une
eau peu profonde; mais un sanglier, en s'y vautrant, la
rendit trouble : de là une querelle. La bête au sabot sonore,
irritée contre l'animal sauvage, demanda le secours de
l'homme et, le recevant sur son dos, elle revint à la rencontre
de son ennemi. Le cavalier lança ses traits sur
le sanglier et le tua; puis il parla, dit-on, ainsi au cheval :
« Je suis heureux de t'avoir porté secours comme tu m'en
as prié, car j'ai fait une prise et j'ai appris à connaître
ton utilité. » Cela dit, il força le cheval, malgré sa résistance,
à subir le frein. Alors le cheval tout triste : « Pour
une légère offense, j'ai cherché la vengeance comme
un insensé; c'est la servitude que j'ai trouvée. »
Les gens irascibles apprendront par cette fable qu'il
vaut mieux laisser une injure impunie que de se livrer
à la merci d'autrui.
[4,5] TESTAMENT EXPLIQUÉ PAR ÉSOPE
Souvent un seul homme a plus de sens qu'une multitude
de gens; par un court récit j'enseignerai cette
vérité à la postérité.
Un homme, en mourant, laissa trois filles : l'une, belle
et habile à captiver par ses regards le coeur des hommes;
la seconde, toute différente, paysanne aimant à filer la
laine et de goûts simples; la troisième adonnée au vin
et d'une tenue repoussante. Or leur mère fut instituée
héritière par le vieillard sous réserve de partager toute
sa fortune également entre ses trois filles, mais de
manière « que de la part qui leur sera attribuée elles n'aient
ni la possession ni la jouissance; » et que, ensuite, « dès
qu'elles n'auront plus ce qu'elles auront hérité, elles
versent à leur mère chacune cent mille sesterces. »
Dans Athènes il n'est bruit que de ce testament. La
mère a soin de consulter les juristes. Personne n'explique
comment les filles pourront n'avoir ni la possession ni
la jouissance de ce qu'on leur aura donné, ni ensuite
comment, n'ayant rien retiré de l'héritage, elles pourront
verser une somme d'argent. Lorsqu'on eut perdu beaucoup
de temps en lenteurs, sans pouvoir dégager le vrai
sens du testament, la mère ne prit plus conseil que de sa
conscience en renonçant à toute interprétation du droit.
A la coquette elle donne pour sa part les étoffes, les
parures féminines, les appareils d'argent de la salle de
bains, les eunuques, les esclaves épilés; à la fileuse, les
terres, le bétail, la ferme, les travailleurs, les boeufs, les
bêtes de somme et le matériel agricole; à celle qui
aimait à boire, le cellier plein de jarres de vins vieux,
la maison ornée avec élégance et les jardins d'agrément.
Ayant ainsi fait les parts, elle s'apprêtait à donner
à chacune la sienne, approuvée par le public qui connaissait
bien les filles, lorsque Èsope tout à coup au
milieu de la foule s'éleva contre ce partage : « Ah ! dit-il,
si le père dans son tombeau avait encore quelque sentiment,
quelle peine ce serait pour lui de voir que sa volonté
n'a pas pu être interprétée par les Athéniens. » Puis,
comme on l'en priait, il mit fin à l'indécision de tout
le monde : « La maison, le mobilier, les jardins élégants
et les vins vieux, donnez-les à la paysanne qui file la laine;
les étoffes, les perles, les valets de pied et tout le reste,
faites-en le lot de celle qui mène une vie de débauche;
les terres, l'étable à boeufs, le bétail et les bergers, faites-en
don à la coquette. Aucune ne pourra supporter longtemps
de garder des biens si peu appropriés à sa nature :
la fille sans tenue vendra les objets de luxe pour acheter
des vins; la coquette se débarrassera des terres pour se
jeter sur des parures; quant à celle qui aime le bétail
et a du goût pour le travail de la laine, à n'importe quel
prix elle cédera la maison somptueusement montée.
De cette manière aucune ne possédera ce qui lui aura
été donné et elles verseront à leur mère la somme fixée
sur le prix des biens que chacune aura vendus. »
Ainsi ce qui avait échappé à la légèreté de la foule,
un seul homme le découvrit par sa sagacité.
[4,6] LE COMBAT DES SOURIS ET DES BELETTES
Après leur défaite par l'armée des belettes, comme
l'histoire en est représentée sur les murs des cabarets,
les souris fuyaient et se pressaient toutes tremblantes à
l'entrée étroite de leurs trous. Malgré les difficultés de la
retraite, elles échappèrent pourtant à la mort. Mais
leurs chefs qui avaient sur leur tête attaché des panaches
pour avoir un signe bien visible dans la bataille et que
pussent suivre leurs soldats, restèrent arrêtés aux portes
et furent pris par l'ennemi. Le vainqueur les immola
et, les dévorant de ses dents avides, les engloutit dans
le gouffre infernal de son ample estomac.
Quand un pays est accablé par un événement désastreux,
ceux-là sont en péril qui sont de haut rang; mais
le menu peuple trouve aisément le moyen de se mettre à l'abri.
[4,7] CONTRE CEUX QUI ONT LE GOUT DIFFICILE
Toi, critique moqueur, qui malmènes mes écrits et
dédaignes de lire ce genre de badinages, supporte avec
un peu de patience ce petit livre pendant que sur ton
front sévère je tâche de ramener la sérénité. Voici que,
chaussé du cothurne, Ésope s'avance sur la scène dans
un rôle tout nouveau pour lui.
« Plût aux dieux que jamais dans la forêt de la chaine
du Pélion le pin ne fût tombé sous la hache thessalienne
et que, pour courir audacieusement à une mort acceptée
d'avance, Argus n'eût pas construit, avec l'aide de
Pallas, le vaisseau qui, le premier, découvrit la route des
parages inhospitaliers du Pont-Euxin pour la perte des
Grecs et des Barbares. Voilà en effet plongée dans le deuil
la famille de l'orgueilleux Eétès et la royauté de Pélias
abattue par le crime de Médée, qui, dissimulant sa nature
cruelle de différentes manières, là-bas assura sa fuite
en semant les membres de son frère, et ici, du sang de
leur père, souilla les mains des filles de Pélias. »
« Que penses-tu de cela? » « Ce morceau aussi, dit-il,
est d'un goût insipide et contient des erreurs. Car bien
avant ce temps-là Minos soumit par sa flotte la mer Egée
et par de justes châtiments sévit contre les méchants ».
-- Que puis-je donc faire pour te plaire, lecteur aussi
sévère que Caton, si tu n'aimes ni les fables ni les tragédies?
Ne sois pas déplaisant en général pour le monde
des lettres, de peur qu'il ne te cause lui-même de pires
déplaisirs.
Ceci s'adresse à certaines gens qui par sottise font les
dégoûtés et, afin de passer pour entendus, critiquent
les dieux eux-mêmes.
[4,8] LE SERPENT ET LA LIME
Que celui qui d'une dent méchante cherche à mordre
qui a la dent plus dure que lui reconnaisse ses traits dans
cette fable.
Dans l'atelier d'un ouvrier entra une vipère. Comme
elle voulait voir s'il y avait quelque chose à manger, elle
mordit une lime. Mais celle-ci, sans se laisser entamer,
lui dit : Pourquoi, insensée, cherches-tu à me blesser
d'un coup de dents, moi qui ai l'habitude de ronger tout
objet de fer? »
[4,9] 9. LE RENARD ET LE BOUC
Dès qu'un homme rusé est tombé dans un danger, il
pense à se tirer d'affaire aux dépens d'autrui.
Un renard était tombé dans un puits par mégarde et
la margelle trop haute l'empêchait d'en sortir. Un bouc
ayant soif vint au même endroit. Il demanda aussitôt
si l'eau était agréable et abondante. Le renard, machinant
une fourberie : « Descends, mon ami, lui dit-il : l'eau
est si bonne et le plaisir d'en boire est pour moi si vif
que je ne peux m'en rassasier. » D'un saut l'animal barbu
fut dans le puits. Alors le rusé renard s'en échappa en
s'appuyant sur les cornes élevées du bouc et laissa celui-ci
enfermé et embourbé dans le fond.
[4,10] 10. LA BESACE
Jupiter nous a fait porter deux besaces : celle qui est
remplie de nos propres défauts, il nous l'a mise sur le
dos; celle qui est chargée des défauts d'autrui, il nous
l'a suspendue sur la poitrine.
C'est pour cela que nous ne pouvons pas voir nos
défauts; mais dès que les autres commettent une faute,
nous nous faisons leurs censeurs.
[4,11] 11. LE VOLEUR SACRILÈGE
Un voleur alluma sa lampe à l'autel de Jupiter et
dépouilla le dieu à la faveur de sa propre lumière. Chargé
du produit de son sacrilège, il se retirait quand soudain
se fit entendre la voix de la Religion inviolable : « Ces
objets que tu emportes sont des présents offerts par des
méchants et ils me sont odieux, au point que je suis indifférent
à ton vol. Pourtant, scélérat, tu payeras ta faute
de ta vie, quand viendra le jour marqué pour le châtiment.
Mais pour que le crime n'éclaire plus ses pas au
moyen du feu qui brûle sur mon autel et par lequel
les hommes pieux honorent les dieux vénérables, je
défends que sa lumière donne lieu à de tels échanges.
C'est pourquoi aujourd'hui il n'est pas permis d'allumer
une lampe au foyer des dieux ni de prendre à une lampe
le feu pour un sacrifice.
Tout ce que cette fable contient d'enseignements utiles
ne saurait être expliqué que par celui qui l'a imaginée.
Elle fait voir d'abord que souvent ceux que vous avez
nourris vous-mêmes se révèlent vos pires ennemis; en
second lieu, elle montre que les crimes ne sont pas punis
par les dieux dans l'instant de la colère, mais par les
destins et au moment qu'ils ont fixé; enfin elle défend
à l'homme de bien d'admettre le méchant à partager
avec lui l'usage de quoi que ce soit.
[4,12] 12. HERCULE ET PLUTUS
La richesse est avec raison odieuse à l'homme de
coeur, parce qu'un coffre-fort bien garni est un obstacle
au vrai mérite.
Admis dans le ciel en récompense de son énergie,
Hercule avait reçu les compliments des dieux en les
saluant tous jusqu'au dernier. Mais en voyant venir
Plutus qui est fils du Hasard, il détourna ses regards.
Son père lui en demanda la raison : « Je le hais, dit-il,
parce qu'il est l'ami des méchants et qu'en outre il se
sert de l'appât du gain pour tout corrompre.
[4,13] 13. DEUX VOYAGEURS CHEZ LE ROI DES SINGES
Rien n'est plus utile à l'homme que de dire la vérité.
Tout le monde doit sans doute applaudir à cette maxime.
Mais c'est d'ordinaire à sa perte que court la sincérité - - -.
[4,14] 14. LE LION ROI ET LE SINGE
Après que sur les hèles sauvages il se fut établi roi,
le lion, voulant se donner une réputation d'équité, renonça
à ses anciennes habitudes et, vivant au milieu de ses
sujets, se contentant d'une nourriture frugale, il rendait
à tous une exacte justice avec une conscience intègre.
Mais il commença à être moins ferme dans le repentir - - - .
[4,15] 15. LES DEUX SOLDATS ET LE BRIGAND OU LE FANFARON
Deux soldats ayant rencontré un brigand, l'un d'eux
prit la fuite, l'autre au contraire tint bon et se défendit
avec courage. Le brigand une fois tué, son peureux compagnon
accourt, tire son épée, puis, ôtant son manteau :
"Livre-moi cet homme, dit-il; à l'instant je vais lui faire
voir à qui il s'est attaqué. » Alors celui qui avait soutenu
le combat jusqu'au bout : » J'aurais voulu qu'au moins
par tes paroles tu m'eusses aidé tantôt; j'aurais été plus
ferme, en te croyant sincère. Mais maintenant rentre
ton épée et ta langue qui ne vaut pas mieux qu'elle. Que
tu puisses en imposer à d'autres qui ne te connaissent
pas, soit; mais à moi qui connais par expérience la force
de tes jambes pour fuir, je sais combien peu il faut avoir
foi à ton courage. »
Ce récit doit s'appliquer à celui qui après un heureux
succès est brave et devant le risque ne songe qu'à fuir.
[4,16] 16. LE CHAUVE ET LA MOUCHE
Un chauve fut piqué par une mouche sur sa tête
dénudée. En cherchant à l'écraser, il se donna un
violent soufflet. Alors la mouche en se moquant de lui :
"Pour une piqûre d'un petit être ailé, tu as voulu te venger
en lui donnant la mort; que te feras-tu donc à toi-même,
toi qui au mal que tu t'es fait as ajouté un
affront? » — « Avec moi-même, répondit le chauve, il
m'est facile de me réconcilier, parce que je n'avais pas,
je le sais bien, l'intention de m'offenser. Mais toi, être
d'une espèce méprisable, méchant animal, qui te plais
à sucer le sang humain, je souhaiterais de pouvoir te
tuer, même au prix d'un plus grand dommage. »
D'après cette fable il ne convient de pardonner qu'a
celui dont la faute est involontaire; bien plus, celui qui
nuit à dessein me paraît mériter sans réserve d'être puni.
[4,17] L'ORGE DE LA VICTIME
Un homme avait immolé au divin Hercule un porc
que, pour sa guérison, il avait fait voeu de lui offrir. Il
fit donner à son âne le reste de l'orge de la victime. Mais
l'âne refusa d'y toucher et lui dit : « Avec grand plaisir
je prendrais cette nourriture que tu m'offres, si celui
qui s'en est nourri n'avait pas été égorgé. »
Les réflexions que suggère cette fable m'ont détourné
du profit et j'ai toujours évité la fortune et ses dangers.
« Mais, dira-t-on, ceux qui ont volé des richesses les possèdent
tout de même. » Eh bien, comptons ceux qui ont
été pris en faute et qui y ont laissé la vie. La majorité
est faite, tu le reconnaîtras, de ceux qui ont été punis.
Il en est peu à qui la témérité profite, beaucoup au contraire
dont elle cause la perte.
[4,18] LE BOUFFON ET LE PAYSAN
C'est ordinairement un parti pris de bienveillance
aveugle qui fait tomber les hommes dans l'erreur et,
pendant qu'ils soutiennent leur opinion erronée, ils sont
amenés à s'en repentir par l'évidence des faits.
Ayant à donner une fête, un homme riche et de grande
naissance fit appel à tous en offrant une récompense
à quiconque pourrait présenter un jeu nouveau. Des
artistes vinrent participer à ce concours ouvert aux
talents. Parmi eux un bouffon connu pour ses farces
plaisantes dit qu'il avait à offrir un genre de spectacle
qui jamais n'avait été produit sur un théâtre. Le bruit
s'en répand partout et met la ville en mouvement. Alors
que naguère des places restaient vides, maintenant il en
manque pour la foule. Mais lorsque notre homme parut
sur la scène seul, sans aucun appareil, sans personne
pour l'aider, le silence se fit par l'effet même de la curiosité.
Tout à coup il baissa la tête dans le pli de son
manteau et imita si bien le cri du porcelet qu'on soutenait
qu'il en avait réellement un sous son manteau et
qu'on lui demandait de secouer son vêtement. Il le fait
et, comme l'on ne trouve rien, on le couvre d'éloges et
on le salue des plus vifs applaudissements. Mais cette
scène avait eu pour témoin un paysan. « Par Hercule,
dit celui-ci, il ne me surpassera pas. » Et aussitôt il promit
de faire la même chose et mieux le lendemain. La foule
fut encore plus nombreuse. L'engouement pour le premier
remplit tous les esprits et c'est pour se moquer du
second, non pour voir, que l'on accourt au spectacle.
L'un et l'autre entrent en scène. Le bouffon grogne le
premier, soulève les applaudissements et provoque les
acclamations. Alors le paysan fait le geste de cacher
sous son vêtement un porcelet (il le faisait effectivement,
mais, comme sur le bouffon l'on n'avait rien découvert,
il le faisait sans éveiller aucun soupçon), puis il tire très
fort l'oreille à l'animal qu'il avait dissimulé et lui fait
pousser le cri naturel qui accompagne la douleur. Le
public proclame que le bouffon a imité la nature avec
bien plus de vérité et fait jeter le paysan à la porte. Mais
celui-ci tire de son manteau le porcelet en chair et en os
et par cette preuve manifeste démontre à la foule sa
honteuse erreur : « Voilà, dit-il, qui fait voir clairement
quels juges vous êtes !"
[4,19] ÉPILOGUE.
LE POÈTE A PARTICULON
Il reste encore bien des choses que je pourrais dire et
j'ai dans l'esprit une abondante réserve de sujets variés;
mais c'est à condition de n'en pas abuser que les badinages
sont agréables; quand on dépasse la mesure, ils
déplaisent. Aussi, très honorable Particulon, dont le
nom, grâce à mes écrits, doit vivre tant que l'on atta-
chera du prix aux oeuvres latines, loue dans celle-ci,
sinon mon talent, du moins ma brièveté : elle a d'autant
plus le droit de passer pour un mérite que les poètes
d'ordinaire sont plus obstinément importuns.
[5,0] LIVRE CINQUIÈME
PROLOGUE.
Si je fais parfois intervenir clans mes vers le nom
d'Ésope, à qui j'ai payé depuis longtemps toute ma dette,
tu sauras que c'est pour les relever par son prestige. C'est
ainsi que font dans notre siècle certains artistes : ils trou-
vent à vendre plus cher des oeuvres modernes, si, sur un
marbre qui sort de leurs mains, ils ont inscrit le nom de
Praxitèle, sur une statuette d'argent usée à dessein le
nom de Myron, sur un tableau celui de Zeuxis. Tant il
est vrai que le faux antique a plus de succès auprès de
l'Envie à la dent mauvaise que les belles productions
de notre temps.
Mais je passe tout de suite à un petit récit qui a pour
sujet un exemple semblable.
[5,1] 1. DÉMÉTRIUS ET MÉNANDRE
Démétrius, dit de Phalère, s'empara d'Athènes et fit
peser sur elle une lourde domination. Selon son habitude,
le peuple partout et à l'envi accourt sur son passage et
l'accueille par des vivats. Eux-mêmes, les premiers
citoyens baisent la main qui les opprime, en gémissant
tout bas sur le douloureux changement survenu dans
leur sort. Bien plus, ceux qui se tiennent à l'écart des
affaires et ne cherchent que leur tranquillité, craignant
que leur abstention ne leur nuise, arrivent d'un pas plus
lent et les derniers. Parmi eux se trouvait Ménandre
qui était célèbre par ses comédies. Sans le connaître en
personne, Démétrius avait lu ses pièces et avait admiré
son génie. Frotté d'huiles parfumées, vêtu d'une robe
flottante, le poète s'avançait d'une allure élégante et molle.
Dès que le tyran l'aperçut à la fin du défilé : « Quel est
donc ce mignon, dit-il, qui ose ainsi paraître devant moi? »
Ceux qui étaient près de lui répondirent : « C'est Ménandre,
l'écrivain. » Devenu tout autre aussitôt : « Il ne peut pas
y avoir, dit-il, homme plus beau. »
[5,2] 2. LES DEUX CHAUVES
Un homme chauve vint à trouver dans un carrefour
un peigne. Survint un autre homme aussi dépourvu de
cheveux : « Holà, dit-il, partageons, quelle que soit l'aubaine! »
L'autre montra sa trouvaille en ajoutant : « La
bienveillance des dieux nous était favorable; mais la
jalousie du destin a fait que nous n'avons trouvé, comme
on dit, que du charbon au lieu d'un trésor. »
L'homme trompé dans son espérance a le droit de se plaindre.
[5,3] 3. LE JOUEUR DE FLUTES PRINCE
Quand un esprit vain pris par le vent de la popularité
inconstante s'est gonflé d'une présomption insolente, il
en vient aisément par sa sotte légèreté à tomber dans le ridicule.
Le joueur de flûtes Prince était généralement assez
connu, ayant l'habitude d'accompagner sur la scène
le pantomime Bathylle. Il arriva que ce flûtiste, au cours
de je ne sais plus quelle fête, pendant qu'on enlevait
rapidement un décor, fit une chute grave par mégarde
et se cassa la jambe (tibia) gauche. Il eût mieux aimé
casser ses deux flûtes (tibiæ) droites. Enlevé à bras
d'hommes et poussant de grands gémissements, il est
porté chez lui. Quelques mois se passent pendant que
la guérison s'opère grâce aux soins donnés. Les specta-
teurs, en gens sensibles et qui aiment à s'amuser, com-
mencèrent à réclamer celui dont les airs stimulaient
d'habitude l'énergie du danseur.
Un citoyen de haute naissance devait donner une
fête. Comme Prince commençait de nouveau à marcher,
ce personnage obtint, à force de prières et d'argent, qu'il
vint, ne fût-ce que pour se montrer, le jour même des
jeux. Ce jour-là, des propos divers sur le joueur de flûtes
se murmurent dans le théâtre. Certains affirment qu'il
est mort, d'autres qu'il va se présenter sur la scène tout
à l'heure. Le rideau est baissé et, quand le tonnerre eut
roulé, les dieux parlèrent selon l'usage consacré. Alors
le choeur fit entendre un chant qui était inconnu du joueur
de flûtes à peine de retour et qui contenait cette phrase :
« Réjouis-toi, Rome sauvée par le salut de ton prince ! »
On se lève pour applaudir. Le joueur de flûtes lance
des baisers : ce sont, pense-t-il, des félicitations de ses
partisans. L'ordre équestre se rend compte de sa sotte
méprise et, avec de grands éclats de rire, fait répéter
le chant. On le recommence. Notre homme de se prosterner
de tout son long sur les planches et les chevaliers
d'applaudir en se moquant de lui. Le peuple pense qu'il
sollicite une couronne. Mais quand la réalité fut connue
dans toutes les travées du théâtre, Prince, malgré sa
jambe encore enveloppée de bandes blanches, malgré
ses tuniques blanches et ses souliers blancs, tout fier
(l'un hommage destiné à la divine famille impériale, fut,
au commandement unanime des spectateurs, brutalement
jeté dehors.
[5,4] 4. L.'occasion.
Un coureur en équilibre sur le tranchant d'un rasoir
ailé, chauve avec des cheveux sur le front et le
corps nu, que l'on peut retenir quand on l'a pris par
surprise, mais qui, une fois échappé, ne saurait être
rattrapé par Jupiter lui-même, telle est la représentation
du moment opportun et de sa courte durée.
C'est pour que la réalisation de nos projets ne soit pas
entravée par les lenteurs de notre nonchalance que les
anciens nous ont tracé ce portrait de l'Occasion.
[5,5] 5. LE TAUREAU ET LE VEAU
Au passage d'une porte étroite, un taureau heurtait
de tous côtés avec ses cornes et ne pouvait qu'avec
peine entrer dans l'étable. Un veau voulait lui enseigner
la manière de se tourner. "Tais-toi, lui dit-il; ce que j'ai
à faire, je l'ai su avant ta naissance".
Qui en remontre à plus savant que lui devra penser
que c'est à lui que ce mot s'adresse.
[5,6] 6. LE CHIEN DEVENU VIEUX
Vaillant et rapide dans la poursuite de toutes les bêtes
sauvages, un chien avait toujours donné satisfaction
à son maître; mais il commença à s'affaiblir sous le poids
des années devenues plus lourdes. Un jour, ayant à
faire face à un sanglier aux soies hérissées, il lui saisit
l'oreille; mais ses dents gâtées laissèrent échapper la
proie. Sur ce, le chasseur mécontent réprimandait son
chien. Le vieil aboyeur lui répondit : « Si tu as été trahi,
c'est, non par mon courage, mais par ma force. Loue au
moins ce que j'ai été, si tu blâmes ce que je suis maintenant. »
Le motif qui m'a fait, Philetus, écrire cette fable ne saurait t'échapper.
[6,0] APPENDICE DE PEROTTI - «FABLES NOUVELLES»
[6,1] L LE RENARD ET LE SINGE
L'avare ne donne pas volontiers même son superflu.
Un singe demandait à un renard une partie de sa queue
pour pouvoir cacher décemment ses fesses nues. L'autre
lui répondit sans générosité : » Elle aurait beau devenir
encore plus longue; je la traînerai dans la boue et parmi
les épines plutôt que de t'en donner une parcelle, si
petite fût-elle. »
[6,2] FRAGMENT D'UN ÉPILOGUE
Sur ceux qui lisent son livre.
Quelle qu'en soit la valeur, ce badinage où ma Muse
se joue est loué des méchants aussi bien que des hon-
nêtes gens; mais ceux-ci louent mes vers avec sincérité,
ceux-là en sont, au fond de leur coeur, fort irrités.
[6,3] LES QUALITÉS DES ANIMAUX
OU CE QUI MANQUE A L'HOMME
Il ne faut pas demander trop.
Si la nature avait façonné l'espèce humaine à mon
gré, elle l'aurait pourvue de bien plus de dons. Elle
nous aurait, en effet, attribué tous les avantages que la
Fortune bienveillante a donnés à chaque animal, la force
de l'éléphant, l'impétuosité du lion, la longévité de la
corneille, la fierté du taureau farouche, la paisible
docilité du cheval rapide; l'homme cependant posséderait
en outre ce qui lui est propre, toutes les ressources
de l'esprit. Mais sans doute au ciel Jupiter rit en lui-même
de ces regrets, lui qui, avec une grande sagesse,
a refusé ces avantages aux hommes, de peur que le sceptre
du monde ne lui fût ravi par notre audace.
Ainsi donc vivons satisfaits du don que nous a fait
l'invincible Jupiter, pendant les années dont le destin
a fixé le nombre et ne tentons rien de plus que ce que permet
notre nature mortelle.
[6,4] MERCURE ET LES FEMMES
Autre fable sur le même sujet.
Mercure, chez deux femmes qui habitaient ensemble,
avait reçu une hospitalité mesquine et répugnante.
De ces femmes l'une avait un petit enfant encore au
berceau; l'autre trouvait bon le métier de courtisane.
Pour leur marquer une reconnaissance à la mesure de
leurs services, Mercure, sur le point de s'en aller et au
moment où il franchissait le seuil, leur dit : « C'est un dieu
que vous voyez; je vous accorderai tout de suite ce que
chacune de vous aura souhaité. » La mère demande
en suppliant de voir son fils avec de la barbe le plus tôt
possible. La courtisane souhaite de se faire suivre de tout
ce qu'elle aura touché. Mercure s'envole, les femmes
rentrent chez elles. Voici que, tout barbu, l'enfant pousse
des vagissements. Tandis que devant ce prodige la
courtisane rit aux larmes, son nez se remplit d'humeur,
comme il arrive. Voulant se moucher, de la main elle
se prit le nez, le tira au point de l'allonger jusqu'à terre
et, en riant d'autrui, devint à son tour ridicule.
[6,5] LA VÉRITÉ ET LE MENSONGE
Un jour Prométhée qui a formé avec de la glaise une
nouvelle espèce d'êtres, avait pris une argile fine pour
faire la Vérité, voulant qu'elle pût rendre la justice
entre les hommes. Appelé tout à coup par le messager du
grand Jupiter, il confie son atelier à la Ruse trompeuse
qu'il avait depuis peu admise en apprentissage. Celle-ci,
dans l'ardeur de son zèle, fit une statue avec le même
visage, la même taille, semblable en toutes ses parties
à la première et dans le temps dont elle disposa, elle la
façonna habilement. Comme elle l'avait déjà presque
tout entière et admirablement construite, l'argile lui
manqua pour faire les pieds. Mais le maître revint; en
toute hâte, la Ruse, bouleversée par la crainte, alla s'asseoir
à sa place. Étonné d'une si grande ressemblance,
Prométhée voulut faire participer son élève à la gloire
que lui valait son talent. Il mit donc au four également
les deux statues. Quand la cuisson en fut achevée et que
le souffle de la vie se fut répandu en elles, voilà que d'une
allure calme se mit à marcher la vénérable Vérité, mais
la statue incomplète resta fixée sur place. Alors cette
image qui était une contrefaçon, le produit d'un travail
fait à la dérobée, fut appelée le Mensonge. Et quand on dit
de lui « qu'il n'a pas de pieds », moi aussi je suis sans
peine de cet avis.
Il arrive que la feinte au commencement réussisse aux
hommes; mais le temps suffit toutefois pour faire apparaître
la vérité.
[6,6] LES SUPPLICES SYMBOLIQUES
Il faut voir l'idée, non les mots.
Ixion qui ne cesse, dit-on, de tourner attaché sur une
roue, nous enseigne que la Fortune est toujours agitée
et instable. Remontant vers le sommet des montagnes,
Sisyphe pousse avec la plus grande peine un rocher
qui du faîte, rendant ainsi inutile l'effort dépensé, roule
de nouveau jusqu'en bas : il montre par là qu'il n'y
a pas de fin pour les misères humaines. Debout au milieu
d'un fleuve, Tantale a pourtant soif : il représente les
avares qui voient couler autour d'eux le flot des richesses
dont ils disposent et qui ne peuvent toucher à rien. Dans
leurs urnes les criminelles Danaïdes portent de l'eau sans
pouvoir en remplir leurs jarres sans fond : à dire vrai,
c'est plutôt tout ce qu'on donnera au plaisir qui s'écoulera
en pure perte. Tityos étendu sur le sol en couvre
sept arpents et, pour subir un châtiment cruel, offre
son foie sans cesse renaissant : plus grand en effet est le
morceau de terre qu'on possède, plus lourds, comme
le montre ce symbole, sont les soucis dont on est tourmenté.
C'est à dessein que les anciens ont enveloppé de
voiles la vérité : ils ont voulu que le sage sût la discerner
et que l'ignorant restât dans l'erreur.
[6,7] LES CONSEILS DE L'ORACLE
Enseigne-nous des règles de conduite plus utiles,
je t'en supplie, ô Phoebus, toi qui fais de Delphes et du
beau Parnasse ta demeure. » -- Tout à coup, sur la tête
de la prêtresse sa chevelure sacrée se hérisse, le trépied
s'agite, au fond du sanctuaire bourdonne la voix grave
de l'oracle, le laurier frémit et le jour lui-même pâlit.
La pythonisse se met à parler sous le choc de la puissance
divine : » Écoutez, nations, les conseils du dieu de Délos :
pratiquez la piété, acquittez-vous des voeux que vous avez
faits aux dieux d'en haut; défendez votre patrie, vos
parents, vos enfants et vos chastes épouses les armes
à la main; chassez l'ennemi par le fer; secourez vos amis;
épargnez les malheureux; favorisez les honnêtes gens;
marchez tout droit contre les fourbes; punissez les
fautes : marquez d'un fer rouge les impies; punissez
ceux qui, par l'adultère déshonorant, manquent au respect
de l'union conjugale; gardez-vous des méchants
et ne vous fiez trop à personne. » A ces mots la vierge
s'écroula en plein délire prophétique; en délire elle était
bien sûr, car ce qu'elle dit fut dit en pure perte.
[6,8] ÉSOPE ET LE MAUVAIS AUTEUR
Sur un mauvais écrivain qui se louait lui-même.
Un certain auteur avait lu à Ésope un mauvais écrit
dans lequel, d'une façon ridicule, il s'était abondamment
vanté. Désirant donc savoir ce qu'en pensait le vieillard :
« Est-ce que, dit-il, je t'ai paru trop orgueilleux? et est-ce
sans raison que j'ai confiance en mon talent? » Assommé
par ce très méchant ouvrage, Ésope répondit : « Moi?
j'approuve fort que tu te loues; car des louanges, jamais,
tu n'en auras de la bouche d'un autre. »
[6,9] POMPÉE ET SON SOLDAT
De la difficulté de connaître les hommes.
Sous les ordres de Pompée le Grand, un soldat de haute
taille, au langage maniéré et à la démarche molle, s'était
attiré une réputation trop fondée de débauché. Cet homme
ayant guetté la nuit le passage (les voitures du général,
déroba les tapis, la vaisselle d'or et une argenterie d'un
poids considérable rien qu'en détournant les mulets.
Cet exploit est divulgué par la Renommée. On accuse
le soldat, on le traîne devant le prétoire. Alors Pompée
le Grand : « Dis donc, n'est-ce pas toi, compagnon d'armes,
qui as osé me dévaliser? » L'autre à l'instant crache dans
sa main gauche et disperse le crachat en secouant ses
doigts. « Ainsi, mon général, puissent mes yeux se fondre
en eau, si j'ai vu ou touché quelque chose. » Alors le héros
au coeur loyal ordonne de chasser bien loin cette honte
de l'armée, mais se refuse à croire qu'on puisse imputer
à un tel homme un acte d'une si grande audace. A peu de
temps de là, confiant dans sa force, un barbare provoquait
au combat quelqu'un des nôtres. Chacun craint
pour sa vie; les centurions supérieurs hésitent. Enfin
cet homme qui avait les apparences d'un débauché,
mais une force digne de Mars, vient trouver le général
assis devant le tribunal et de sa voix sans énergie :
M'est-il permis?... » « Qu'on le chasse donc », commande
Pompée le Grand que l'énormité de cette impu-
dence mettait hors de lui. Alors l'un des plus vieux amis
du chef : C'est lui qu'il vaudrait mieux exposer aux
risques du sort, je pense, -- car la perte ne serait pas
grande -- plutôt qu'un brave dont la défaite t'attirerait
le reproche de légèreté. » Pompée le Grand approuva
et permit au soldat d'aller au combat. Devant l'armée
remplie d'admiration et plus vite que la parole, il trancha
la tête de l'ennemi et revint victorieux. Alors Pompée
ajouta : « Pour moi je te donne volontiers une cou- 3
ronne, soldat, parce que tu as soutenu l'honneur de
l'empire romain; mais puissent mes yeux se fondre
en eau comme ceci, dit-il, en imitant le serment grossier
du soldat, si ce n'est pas toi qui m'as récemment dérobé
mes bagages. »
[6,10] JUNON, VÉNUS ET LA POULE
Du désir amoureux chez les femmes.
Junon se vantait de sa chasteté... Pour prendre un
tour enjoué, Vénus ne contesta pas son affirmation et,
voulant dire qu'aucune femme n'était en cela semblable
à Junon, elle interrogea, dit-on, en ces termes la Poule :
« Dis, je t'en prie, quelle quantité de nourriture te
faut-il pour te rassasier? » La poule répondit : « Si
peu que l'on me donne, j'en aurai assez, à condition
qu'on me permette de gratter avec mes pattes quelque
chose. » — « Mais pour que tu ne grattes pas, dit Vénus,
est-ce assez d'un boisseau de froment? » « Bien assez,
et même trop; mais tu me permettras de gratter? »
— « Pour ne gratter absolument rien, que demandes-tu? »
A la fin seulement la poule avoua son mauvais penchant
naturel : « Quand on me laisserait le grenier ouvert,
je gratterais tout de même. » Junon rit, à ce qu'on
raconte, des plaisanteries de Vénus qui, en parlant de
la poule, avait ainsi caractérisé les femmes.
[6,11] LE JEUNE TAUREAU ET LE VIEUX BOEUF
De la manière de dresser la jeunesse intraitable.
Un père de famille avait un fils d'un caractère dur.
Toutes les fois que le jeune homme échappait aux
regards de son père, il rouait de coups les esclaves et donnait
carrière à son ardeur juvénile. Ésope raconte donc
au vieillard en peu de mots l'histoire que voici : « Un
certain paysan attelait ensemble un jeune taureau et
un vieux boeuf. Mais ce dernier, en reculant devant le
joug que son cou n'avait plus la force de porter, alléguait
comme excuse l'affaiblissement causé par l'âge.
« Tu n'as rien à craindre, lui dit le paysan. Ce n'est pas
pour te faire travailler que j'agis ainsi, mais pour que tu
dresses ton compagnon qui, par ses coups de sabot et ses
coups de corne, rend bien des gens infirmes. Pour la
violence de caractère, c'est la douceur qui est le remède. »
De même toi, si tu n'as pas continuellement ton fils avec
toi et si tu ne contiens pas sa nature farouche par l'influence
de ta douceur, prends garde que les plaintes de
ta maison ne deviennent plus nombreuses et plus vives. »
[6,12] ÉSOPE ET L'ATHLÈTE VAINQUEUR
Gomment on rabat parfois la vantardise.
Un vainqueur des concours gymniques se glorifiait
à l'excès. Le sage de Phrygie, par hasard témoin de sa
vantardise, lui demanda si son adversaire était plus fort
que lui. « Veux-tu te taire? répondit l'athlète, ma force
était bien plus grande que la sienne. » - « Quelle gloire,
insensé, dit Ésope, as-tu donc méritée, si c'est un homme
moins vigoureux que tu as vaincu, étant toi-même le
plus fort? Passe encore, si c'était par ton adresse que
tu pusses te dire vainqueur d'un homme supérieur à toi
par la force.
[6,13] L'ANE ET LA LYRE.
Comment le talent est souvent rendu vain par un malheur.
Un âne vit une lyre laissée par terre dans une prairie.
Il s'approcha et essaya les cordes avec son sabot. Elles
résonnèrent à peine touchées. « Le joli instrument,
ma foi ! Mais c'est un malheur qu'il me soit échu, dit-il,
car je ne connais pas la musique. Si quelqu'un de plus
savant que moi l'avait trouvé, il aurait charmé les
oreilles par des accents divins.
Ainsi souvent les talents sont perdus par l'effet de
circonstances malheureuses.
[6,14] LA VEUVE D'ÉPHÈSE
De l'inconstance et de la passion amoureuse chez les femmes.
A lphèse, il y a quelques années, une femme qui avait
un mari très cher vint à le perdre. Elle enferma son corps
dans un sarcophage. On ne pouvait absolument pas
l'arracher de ce tombeau où elle passait son temps à pleurer.
Une belle réputation fut le prix de son chaste veuvage.
Sur ces entrefaites des voleurs qui avaient pillé
le temple de Jupiter furent mis en croix pour expier
leur crime à l'égard de la divinité. Pour que leur dépouille
ne pût être enlevée par personne, des soldats chargés
de garder leurs cadavres sont placés tout près du monument
où la veuve s'était enfermée. Il arriva que, ayant
soif, un des gardiens demanda de l'eau au milieu de la
nuit à une jeune servante qui se trouvait à ce moment
auprès de sa maîtresse et qui allait prendre du repos;
car la veuve avait travaillé à la lumière de la lampe
et jusqu'à une heure tardive avait prolongé sa veille.
La porte étant entr'ouverte, le soldat regarde et voit
une femme remarquable par la beauté de son visage.
Pris d'amour, son coeur s'enflamme et, à mesure que
naît en lui peu à peu une passion irrésistible, son esprit
ingénieux trouve mille prétextes pour voir la veuve
plus souvent. Conquise par le charme de leur commerce
journalier, insensiblement elle devint pour l'étranger
plus complaisante et bientôt un lien plus étroit enchaîna
son coeur. Pendant que se passaient là les nuits du
consciencieux gardien, il vint à manquer un corps sur
l'une des croix. Plein de trouble, le soldat raconte l'aventure
à la femme. Mais la vertueuse veuve de lui dire :
Tu n'as pas de crainte à avoir », et elle livre le corps de
son mari pour qu'on l'attache sur la croix afin que le
soldat ne soit pas puni de sa négligence. C'est ainsi
que le déshonneur remplaça pour elle la bonne renommée.
[6,15] LA JEUNE PILLE ET LES DEUX PRÉTENDANTS
La fortune parfois favorise les hommes
au delà de leur attente et de leur espérance.
Deux jeunes gens aspiraient à la main de la même
jeune fille. Le riche l'emporta, malgré la naissance et la
beauté de celui qui avait peu de biens. Quand le jour
fixé pour le mariage fut arrivé, l'amoureux, qui ne pouvait
supporter sa douleur, se réfugia tout triste dans un petit
jardin suburbain, au delà duquel se trouvait, à peu de
distance, la villa du riche fiancé prête à recevoir la jeune
fille au sortir des bras de sa mère; car on avait jugé de
dimensions insuffisantes la maison de la ville. Le cortège
se déploie, la foule accourt en rangs serrés, tandis que,
ouvrant la marche, Hyménée porte le flambeau nuptial.
Or un ânon dont le travail était pour le jeune homme
pauvre son moyen d'existence ordinaire, stationnait à la
porte de la ville. Le hasard fait qu'on le loue pour la jeune
fille, par crainte que la fatigue de la marche ne blesse ses
pieds délicats. Soudain l'air, par la volonté de la compatissante
Vénus, est ébranlé par les vents, le fracas du firmament
se prolonge en roulement de tonnerre et produit sous
un voile de nuages épais une nuit effrayante. La lumière
s'évanouit et en même temps un violent abat de grêle
affole et disperse de côté et d'autre tout le cortège,
en forçant chacun à chercher un refuge et à fuir. L'ânon,
tout près de là, sous l'abri auquel il est habitué va se mettre
à couvert, et par un grand éclat de voix révèle son arrivée.
Les serviteurs se précipitent, ils voient la belle jeune
fille, sont saisis d'admiration et enfin vont informer leur
maître. Lui, à table avec quelques camarades, s'efforçait
d'oublier son amour en vidant de nombreuses coupes.
Mais, à cette nouvelle, ragaillardi par la joie et poussé par
Bacchus et par Vénus, il achève jusqu'au bout, aux
applaudissements de ses compagnons, le mariage qui lui tenait
au coeur. Cependant les parents font rechercher par le
crieur leur fille; quant au jeune marié, la perte de sa
femme le désole. Lorsque ce qui s'était passé fut connu
de la foule, tout le monde approuva pleinement la
bienveillance manifestée par les dieux.
[6,16] ÉSOPE ET SA MAITRESSE
La vérité souvent n'est pas bonne à dire.
Ésope était l'esclave d'une femme fort laide. Appliquée
à se farder, elle faisait traîner ce soin tout le long du
jour; d'étoffes, de perles, de bijoux d'or et d'argent elle
avait beau se couvrir, elle ne trouvait personne qui voulût
la toucher du bout du doigt. "Me permets-tu un mot? »
dit Ésope. « Parle. » -- « A mon avis, tu obtiendras tout
ce que tu voudras, si tu laisses là cette mise recherchée...
« Est-ce que par moi-même je te semble à ce point
jolie? » -- « Loin de là; à moins que tu ne payes, ta couche
sera tranquille. » — « Mais ce qui ne sera pas tranquille,
répondit-elle, ce sont tes flancs », et elle fit châtier à coups
de férule le bavard. — Peu après, un voleur dérobe un
bracelet d'argent. Informée de la disparition de ce bijou, dans
un accès de fureur, elle appelle en sa présence tous ses
esclaves et leur promet une terrible volée de coups, s'ils
ne disent pas la vérité. « A d'autres cette menace; pour moi,
dit le sage, tu ne me prendras pas à ce piège. J'ai été
fouetté pour avoir dit la vérité il n'y a pas longtemps. »
[6,17] LE COQ ET SES PORTEURS
Souvent trop de confiance nous met en péril.
Un coq avait des chats sauvages pour porteurs de litière.
Un renard, voyant l'air triomphant qu'il prenait en se faisant
porter, lui dit : « Je te conseille de te garder contre
quelque mauvais dessein. Car la mine de tes esclaves, si
tu y prêtais attention, te ferait penser que c'est une proie
qu'ils portent et non un fardeau. » Quand la faim commença
à presser cette bande farouche, elle mit son maître en
pièces et se partagea le cadavre.
[6,18] LA TRUIE QUI MET BAS ET LE LOUP
Il faut éprouver les hommes
avant de se confier à leur bonne foi.
Sur le point de mettre bas, une truie gémissait couchée
à terre, lorsque survint en courant un loup qui dit pouvoir
s'acquitter du rôle d'accoucheur et promit son assistance.
Mais, comme elle connaissait la fourberie de cet animal
au méchant coeur, elle refusa le service suspect du malfaiteur.
« Il suffit, lui dit-elle, que tu te retires loin d'ici. » Si
elle s'était confiée à la perfidie du loup, ses petits lui
auraient été ravis traîtreusement et elle aurait eu à les
pleurer à peine nés.
[6,19] ÉSOPE ET L'ESCLAVE FUGITIF
Il ne faut pas à un mal ajouter un autre mal.
Un esclave qui s'enfuyait de chez un maître d'un caractère
dur rencontra le vieil Ésope qui le savait de son quar-
tier. « Qu'as-tu pour être ainsi bouleversé? » --- « Je vais
te le dire franchement, père (car tu es digne de ce nom),
parce qu'on peut sans danger te confier une plainte. Je
reçois trop de coups et pas assez de nourriture. Souvent
l'on m'envoie à la ferme sans provisions de voyage.
Si mon maître donne à dîner, je suis sur pied des soirées
entières; s'il est invité, je suis couché jusqu'au jour dans
la ruelle. Par mon temps de service j'ai droit à l'affranchissement
et, malgré mes cheveux blancs, je suis encore
esclave. (Si je me connaissais quelque faute, je me résignerais
à mon sort). Jamais je n'ai pu satisfaire ma
faim et de plus, malheureux que je suis, je subis une dure
tyrannie. C'est pour ces raisons et pour d'autres qu'il
serait trop long de dire, que je me suis décidé à m'en aller
aussi loin que mes jambes pourraient me porter. » — « Eh ,
bien, dit Ésope, écoute; alors que tu n'as rien fait de mal,
voilà, d'après toi-même, les misères que tu éprouves;
que sera-ce, si tu te rends coupable? Quels traitements
penses-tu que tu auras à souffrir? » Tel fut le conseil
par lequel l'esclave fut détourné de son projet de fuir.
[6,20] LE COURSIER AU MOULIN
Il faut supporter avec patience tous nos malheurs.
Un cheval de l'attelage d'un quadrige connu par ses
nombreuses victoires fut emmené par un certain voleur et
vendu pour travailler au moulin. Un jour que, pour le
faire boire, on l'avait fait sortir du manège, il vit ses compagnons
aller au cirque pour remplir leur rôle dans une
fête en prenant part aux concours qu'ils aiment. Ses yeux
se voilèrent de larmes : « Allez, heureux que vous êtes,
leur dit-il; célébrez sans moi par votre course ce jour consacré.
Moi, dans le lieu où la main criminelle d'un voleur
m'a amené de force, sous le poids de ma triste condition
je ne cesserai de pleurer sur ma destinée. »
[6,21] L'OURS ET LES CRABES
La faim aiguise l'esprit des animaux.
Quand l'ours dans les forêts vient à manquer de ressources,
il court à un rivage rocheux et, se tenant à un roc,
il plonge doucement ses pattes velues dans l'eau du bord.
Dès qu'entre ses poils se sont pris des crabes, il enlève
sa pêche et en se secouant la fait tomber à terre, puis il
se régale de sa pâture en la recueillant de côté et d'autre,
ce rusé.
Ainsi, même chez les sots, l'esprit est aiguisé par la faim.
[6,22] LE CORBEAU QUI DIT BONJOUR
La parole souvent trompe les hommes.
Un homme qui, à travers champs, se hâtait en suivant
un chemin détourné entendit de loin le mot « bonjour »
et, s'étant arrêté un instant sans voir personne, il reprit
sa marche. De nouveau il est salué par la même voix
venant d'un endroit mystérieux. Mais le ton affable de
cette voix l'ayant encouragé, il s'arrêta pour que, quel
qu'il fût, celui qui avait parlé reçût de lui en retour la même
politesse. Il regardait tout autour de lui; pris de crainte
religieuse, il était resté longtemps fixé sur place et avait
perdu le temps de parcourir quelques milles, lorsque se
montra un corbeau qui, en volant au-dessus de sa tête,
sans répit l'accabla de « bonjours ». Alors comprenant
que l'oiseau s'était joué de lui : « Maudit sois-tu, dit-il,
oiseau détestable, qui, alors que je suis pressé, as ainsi
arrêté mes pas. »
[6,23] LA CORNE CASSÉE
II n'y a rien de si caché qui ne se découvre.
Un pâtre avait d'un coup de bâton cassé une corne à
une chèvre. Il se mit à la prier de ne point le trahir auprès
de son maître. « Si injustement que j'aie été blessée, dit-elle,
je garderai néanmoins le fait pour moi; mais la réalité
criera par elle-même la farine.
[6,24] LE SERPENT ET LE LÉZARD
Quand on n'a pas la peau du lion, il faut prendre celle du
renard, c'est-à-dire qu'à défaut de force, il faut employer
la ruse.
Un serpent avait par hasard pris un lézard par derrière.
Comme il se disposait à l'engloutir dans sa gueule grande
ouverte, le lézard saisit une baguette qui se trouvait par
terre près de lui et, d'une dent qui ne lâchait pas prise,
la tint en travers si bien que la gueule béante de l'avide
animal fut par cet ingénieux obstacle contenue comme
par un frein. Le serpent laissa échapper de sa gueule cette
proie devenue inutile.
[6,25] LA CORNEILLE ET LA BREBIS
Attaquer la multitude des faibles, céder aux forts.
Une corneille importune s'était posée sur une brebis.
Après l'avoir portée sur son dos malgré elle et longtemps :
« Si tu avais fait cela, dit la brebis, au chien qui a de bonnes
dents, tu aurais été châtiée. » La corneille de répondre
avec toute sa perversité : « Je méprise les faibles et en
même temps je cède aux forts; je sais, en rusée que je suis,
qui il faut attaquer et qui il faut flatter. C'est pourquoi
ma vieillesse va se prolongeant jusqu'à mille ans. »
[6,26] SOCRATE ET L'ESCLAVE DÉBAUCHÉ
Il n'y a pas de blâme plus pénible
que celui de la conscience.
Socrate était injurié par un vaurien d'esclave qui avait
séduit la femme de son maître. Le sage, sachant le fait
connu des personnes présentes, répondit : "Tu te complais
en toi-même, parce que tu plais à qui tu ne devrais pas;
mais tu n'échappes pas au châtiment, car tu ne plais pas
à qui tu devrais. »
[6,27] LE LOUP ET LE BOUVIER
Il y a beaucoup d'hommes
dont les paroles sont aimables et le coeur peu sûr.
Poursuivi par un chasseur agile un loup fuyait et un bouvier
le vit qui pénétrait en rampant dans un buisson.
Je t'en prie, au nom des dieux et de toutes tes espérances,
ne révèle pas ma présence, ô bouvier; jamais, je le jure,
je n'ai fait aucun mal à cet homme. » Mais le paysan lui dit:
Ne crains rien : cache-toi sans inquiétude. » Et déjà le
chasseur qui suivait la bête : « Je t'en prie, bouvier, est-ce
par hasard ici qu'est venu le loup? » — « Il est venu, mais
il s'en est allé en prenant de ce côté vers la gauche », et c'est
la droite que le bouvier indique par un signe de la tête
et des yeux. Le chasseur dans sa hâte ne comprit pas et
s'éloigna hors de la vue. Alors le bouvier : « Ne me sais-tu
pas gré de t'avoir caché? » -- « A ta langue je ne nie
nullement que je ne doive une grande reconnaissance
et je la remercie; mais de tes yeux je souhaite la perte à
cause de leur perfidie.
[6,28] LA COURTISANE ET LE JEUNE HOMME.
Bien des choses sont à la lois agréables et pénibles.
Un jeune homme était flatté avec de douces paroles
par une courtisane perfide et, quoiqu'il eût souvent
essuyé de sa part de nombreuses offenses, il se montrait
cependant indulgent pour cette femme. La traîtresse lui
dit : Tous les autres ont beau à coups de présents lutter
entre eux pour moi, c'est toi pourtant que j'aime le plus. »
Le jeune homine, se rappelant combien de fois il avait
été trompé : "Il me plaît, dit-il, ô mon amour, de t'entendre
dire cette parole, non qu'elle soit sincère et sûre,
mais parce qu'elle est agréable. »
[6,29] LE BIÈVRE OU LE CASTOR
Beaucoup d'hommes vivraient en sécurité, s'ils savaient,
dans l'intérêt de leur conservation, attacher peu de prix
à leurs biens.
Quand tout moyen d'échapper aux chiens est perdu
pour le bièvre, — que les Grecs verbeux ont appelé castor,
donnant ainsi à une bête le nom d'un dieu, eux qui se font
gloire de leur riche vocabulaire, — il s'arrache à coups
de dents, dit-on, les testicules, parce que, comme il s'en
rend compte, c'est à cause d'eux qu'il est poursuivi.
Un tel acte résulte d'un calcul extraordinairement intelligent,
je ne saurais le nier; car le chasseur, dès qu'il a trouvé
le remède qu'il cherche, néglige de poursuivre le castor
lui-même et rappelle ses chiens.
Si les hommes pouvaient prendre sur eux de n'avoir
volontairement rien en propre, ils auraient ensuite une
entière sécurité dans la vie : nul en effet ne tendrait de
piège à un homme qui se serait dépouillé de tout.
[6,30] LE PAPILLON ET LA GUÊPE
Ce n'est pas notre situation passée,
c'est notre situation présente qu'il faut regarder.
Un papillon avait aperçu une guêpe en voletant tout
auprès d'elle. a O injustice du sort ! Pendant que vivaient
les corps dont les restes corrompus nous ont donné la vie,
moi j'étais éloquent dans la paix, vaillant dans les combats
et en toute science le premier parmi mes contemporains.
Et voici que je vole çà et là, chose légère et vaine,
cendre friable. Toi qui n'étais qu'un mulet bâté, tu peux
blesser qui il te plaît à coups de ton aiguillon. » Mais la
guêpe lui répondit par ce mot bien conforme à son caractère :
"Ce n'est pas qui nous avons été, mais qui nous
sommes, que tu dois considérer."
[6,31] L'ALOUETTE ET LE RENARD
Il ne faut pas se fier aux méchants.
L'oiseau que les paysans appellent « terranéole », évidemment
parce que c'est sur la terre qu'il construit son
nid, tomba par hasard en présence d'un renard sans
scrupules. A sa vue, d'un coup d'aile, il s'enleva à bonne
hauteur. « Salut, lui dit le renard; pourquoi me fuir, je t'en
prie, comme si je n'avais pas dans la prairie de la nourriture
en abondance, des grillons, des scarabées, des sauterelles
en quantité? Tu n'as rien à craindre. Moi, j'ai pour
toi beaucoup d'affection à cause de ton caractère paisible
et de ta vie honnête. » L'oiseau répondit : » Toi du moins,
tu sais bien célébrer mes mérites. Comme ce n'est pas au
ras du sol, mais en l'air que je peux t'égaler, suis-moi
donc ici, et je te confie mon existence. »