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Gogol : Vie et Œuvre d'un Visionnaire

Le document parle de l'écrivain ukrainien Nikolaï Gogol, notamment de sa vie et de son œuvre marquée par l'exil de ses parents. Il décrit son enfance, ses études, son arrivée à Saint-Pétersbourg et son succès littéraire malgré des difficultés personnelles. Le document présente également un résumé biographique et bibliographique de Gogol.

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Gogol : Vie et Œuvre d'un Visionnaire

Le document parle de l'écrivain ukrainien Nikolaï Gogol, notamment de sa vie et de son œuvre marquée par l'exil de ses parents. Il décrit son enfance, ses études, son arrivée à Saint-Pétersbourg et son succès littéraire malgré des difficultés personnelles. Le document présente également un résumé biographique et bibliographique de Gogol.

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L E S É C R I VA I N S DU BAC

GOGOL
Né en 1857, d’origine polonaise, le jeune Jozef va être marqué dès son plus jeune âge par l’exil
de ses parents et leur mort. Devenu marin, il va trouver son point d’ancrage avec l’écriture.
Dans son œuvre, il montre des hommes, confrontés aux éléments, et surtout à eux-mêmes.

E
n France, le bicentenaire de sa sexuelle, Gogol finit par consumer son beaucoup le voit vite déchanter. Edifiée
naissance est presque passé ina- génie en dévotions, offrant en pâture aux sur un marécage insalubre, elle s’avère
perçu. Il a pourtant été une pom- rebouteux et aux prêtres un corps épuisé être une ville champignon qui écrase les
me de discorde entre l’Ukraine et à l’image de son âme malade. La vie et individus quand elle ne les tue pas ou ne
la Russie. Le nom de Gogol s’est l’œuvre de cet écrivain singulier, débordé les rend pas fous. Gogol manque de se
trouvé au centre d’une de ces que- de l’intérieur par ses tendances mystiques perdre dans cette souricière où pullulent
relles de propriété dont les natio- au point qu’il finit par renier son œuvre les ambitieux médiocres.
nalismes ont le secret à défaut d’en avoir pour gagner son salut, méritent d’être Si la ville aux tentations futiles fut
l’exclusivité. C’est que l’enjeu est de rappelées. bien un miroir aux alouettes, elle a mis
taille : « Nous sommes tous sortis du le jeune Gogol face à ses contradictions.
Manteau de Gogol» répète-t-on à l’envi, Un Rastignac ruthène A la fois désireux de s’y faire une place
depuis que le vicomte de Vogüé1 a rap- et plein de répulsion devant la vie cita-

N
porté cette formule attribuée à tort à ikolaï Vassilievitch Gogol-Ianovsky dine, il y a fait l’épreuve du « réel » : le
Dostoïevski. Tout le monde admet que la est né en 1809 à Sorotchintsy, dans coût de la vie, les difficultés pour trou-
littérature russe doit beaucoup à cet écri- la province de Poltava. Issu d’une ver un emploi et l’échec, enfin, d’une
vain visionnaire dont on a voulu faire le vieille famille ukrainienne anoblie sous première tentative littéraire, une bluette
père du réalisme, à cause de son sens du la domination polonaise, Gogol resta romantique en vers intitulée Hans
détail authentique et du pittoresque, mais profondément marqué par cette origine Küchelgarten (1828) dont il détruisit
qui est bien davantage à l’origine d’une petite-russienne. De son père, mort en tous les invendus (1er août 1829). Après
tradition fantastique et caustique, d’au- 1825, on ne retient pas grand-chose si ce une escapade en Allemagne, Gogol finit
tant plus moderne que l’irréel s’y mani- n’est qu’il se piquait de littérature, com- par accepter un emploi au ministère des
feste au cœur même de la quotidienneté. posa, outre des vers de circonstance, Apanages. Il saura se faire à la fois le ca-
L’homme était de ces grandes âmes quelques comédies légères et que sa pra- ricaturiste cruel et le portraitiste sans
romantiques et fragiles, un tique du théâtre de marion- complaisance, sinon sans compassion,
petit hobereau provincial qui nettes ukrainien a pu contri- de cette armée de modestes fonction-
faisait rire dans la capitale « Ses romans buer à forger la vis comica naires au milieu desquels il a dû vivre
pétersbourgeoise par la co- sont imprégnés de son fils. De sa mère, dé- un temps dans la solitude et l’anonymat.
casserie de ses écrits alors de souvenirs, vote et pieuse, il hérita sinon Le jeune Gogol ne devait de toute façon
qu’il aspirait au fond de lui à de chansons une foi indéfectible en Dieu, pas tarder à se signaler à l’attention de
une reconnaissance litté- et contes, mais du moins une réelle crainte ses contemporains.
raire d’un autre ordre. Si on Gogol n’invente du diable. La mort du père
en juge par les portraits qui
pas à partir le rapprocha davantage en- Un mythographe ukrainien
en ont été faits, un nez dé- core de sa mère : « Mère,
de rien »

S
mesurément proéminent – mère adorée, vous êtes ma ’il n’a cessé de remanier ses écrits,
«plus on a le nez long, plus seule véritable amie!» lit-on quand il ne les a pas détruits, l’es-
on voit loin» dit un proverbe russe – lui dans une lettre. Ses études au lycée de sentiel des œuvres qui ont fait la
donnait une allure de Cyrano avant la let- Niejine furent plutôt médiocres. gloire posthume de Gogol, – à l’excep-
tre. Mélancolique, sujet à des dépres- A 19 ans, l’esprit rempli de rêves glo- tion de la première partie des Ames
sions, sans liaison amoureuse et, pour rieux, il part à la conquête de Saint- mortes, terminée en 1842 – a été conçu
autant qu’on puisse le savoir, sans vie Pétersbourg. La capitale dont il espérait et rédigé entre 1831 et 1836, donc entre

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BIOGRAPHIE Louis Backès, Sylvie Threl Cailleteau, avec
les deux versions du Portrait, Le Livre de
er Poche, Classiques de Poche, 1999.
20 mars (1 avril grégorien) 1809 :
naissance de Nicolas Gogol à Sorotchintsy. ■ Nouvelles de Pétersbourg, avec dossier,
1831 : Les soirées du hameau près de Garnier-Flammarion, 1998.
Dikanka. ■ Les âmes mortes, traduction de Marc Sé-
janvier et mars 1835 : Arabesques et ménoff, Garnier-Flammarion, réédition cor-
Mirgorod. Gogol quitte l’enseignement. rigée, 2009.
19 avril 1836 : première représentation ■ Tarass Boulba, traduction de Michel Aucou-
du Révizor devant le tsar. turier, Folio. Tarass Boulba, traduction de Jarl-
1842 : publication de la première partie Priel, Garnier-Flammarion, mise à jour 2009.
des Ames mortes. ■ Le revizor, traduction d’Arthur Adamov,
1843 : publication des œuvres en quatre Garnier-Flammarion, mise à jour 2009.
volumes. Le troisième tome rassemble
les nouvelles que les éditeurs ont pris Editions bilingues : Le journal d’un fou
l’habitude d’intituler (après la mort de (1990), Le portrait (1998), Folio bilingue.
Gogol) Nouvelles de Pétersbourg.
21 février (4 mars) 1852 : mort à Moscou. Biographie :
Gogol, Henri Troyat, Flamarion, 1971.
BIBLIOGRAPHIE Essais critiques :
Œuvres : ■ Gogol et le diable, Dmitri Merejkowsky,
■ Œuvres complètes (sous la direction de traduction de Constantin Andronikof,
Gustave Aucouturier), Bibliothèque de Gallimard, 1939.
La Pléiade, 1966. ■ Le roman russe, Eugène-Mélchior de
■ Théâtre complet, traduction d’André Mar- Vogüé, L’Age d’Homme, réédition, 1971.
cowicz, Babel, Actes Sud, 2006. ■ Avec Gogol, essai sur l‘inconsistance,
■ Les nouvelles de Pétersbourg, traduction Lucian Raïcu, L’Age d’Homme, 1992.
d’André Marcowicz, Babel, Actes Sud, 2007. ■ Nicolas Gogol, Vladimir Nabokov, Rivages,
■ Vyi, traduction d’André Marcowicz, Babel, 1944, réédition 1988.
Actes Sud, à paraître en mars 2010. ■ Dans l’ombre de Gogol, Abraham Tertz
■ Les âmes mortes, traduction d’Anne Col- (Andréï Siniavski), Seuil, 1978.
defy-Faucart, illustré par Marc Chagall, ■ Vers la fin du mythe russe, Georges Nivat,
Le Cherche Midi, 2005. (p. 12-30), L’Age d’Homme, 1998.
■ Premières leçons sur Nouvelles de Saint-
En collection de poche : Pétersbourg, Anastasia Vinogradova, PUF,
■ Nouvelles de Pétersbourg, édition de Jean- 1998.

AKG-IMAGES

sa vingt-deuxième et sa vingt-septième verbes petits-russiens, Gogol séduit mentale de leur égoïsme et de leur pa-
année. Une première salve de huit nou- aussi le petit cénacle littéraire péters- resse). Dans Vii, du nom du chef des
velles lui valut un succès presque im- bourgeois. gnomes des légendes petites-russiennes,
médiat. Si l’on en croit une anecdote que Le Gogol caustique et ironiste, ce- Gogol adapte un conte populaire ukrai-
Gogol rapporte à Pouchkine2 qu’il venait lui du Manteau et des Ames mortes, nien : Thomas, un jeune étudiant en phi-
de rencontrer, Les soirées au hameau pointe même le bout de son nez dans losophie et en théologie, est en lutte avec
près de Dikanka faisaient, avant même Ivan Federovitch Chponka et sa tante, une sorcière qui s’avère au moment de
leur parution, pouffer de rire les typo- une nouvelle qui, tranchant avec le ra- mourir être une jeune fille envoûtée dont
graphes ! Le public pétersbourgeois raf- goût des idylles paysannes et le bric-à- il faut sauver l’âme. Le père de la jeune
folait des légendes de moujiks ukrai- brac fantastique, raconte l’histoire d’un fille contraint Thomas à veiller le corps
niens, où pullulent diables et sorcières. homme falot et terne, un militaire en re- de sa fille, trois jours et trois nuits dans
Imprégné de ses souvenirs d’enfance, traite devenu petit propriétaire et que une chapelle où se multiplient les appa-
des chansons et des contes petits- sa tante veut marier contre son gré. ritions fantastiques. Vii finit par avoir rai-
russiens, Gogol n’inventait pas à partir Grâce à sa célébrité et aux relations son du héros, moitié Orphée, moitié saint
de rien : «Je n’ai jamais rien créé en ima- qu’elle lui procurait, Gogol put quitter Antoine.
gination. Cette faculté m’a toujours man- les entrailles du minotaure administra- La nouvelle burlesque La brouille des
qué. Je ne réussissais par un heureux tif. Sa brève activité de professeur d’his- deux Ivan montre comment une vétille
hasard que lorsque je puisais dans la réa- toire, pour laquelle il n’était nullement peut gâcher l’amitié de deux bourgeois
lité, en utilisant les données dont je dis- fait, dans un institut pour jeunes filles et empoisonner la vie de leur entourage.
posais » lit-on dans un brouillon d’auto- d’officiers nobles, puis à l’université, lui Paradoxalement, en contre-point des ré-
biographie paru après sa mort sous le laissa le loisir de satisfaire la demande cits pittoresques ou fantastiques, se pro-
titre Confession d’un auteur. Quoi qu’il du public. En publiant Mirgorod (1835), file dans Mirgorod la dénonciation d’un
en soit, par un heureux dosage de fan- un dernier volume de nouvelles « ukrai- aspect de la réalité humaine que le russe
tastique, d’humour et de poésie – qu’on niennes», il vidait ses «tiroirs pour com- rend par le mot intraduisible de pochlost,
songe à la célèbre description du Dniepr mencer une vie nouvelle » (lettre à et qui désigne une certaine vulgarité sa-
bouillonnant sous l’orage d’Une terrible Pogodine, 22 janvier 1835). Le recueil tisfaite d’elle-même, une trivialité et une
vengeance –, jouant avec brio sur tous commence par Un ménage d’autrefois, médiocrité philistines. Gogol raille cette
les registres, lyrique, constellant sa touchant tableau de deux vieux qui s’ai- épaisseur d’âme, cette bêtise quasi mé-
langue rocailleuse de patois et de pro- ment (mais aussi idéalisation senti- taphysique dans son essence et fort ba-

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L E S É C R I VA I N S DU BAC
nale dans l’infinie variété de ses mani- plus que latent (quoique ordinaire à voit ainsi privé de son rêve de pureté
festations, celle-là même que Flaubert l’époque) et son intrigue sentimentale un amoureuse – la jeune brunette aperçue
a pourfendu dans Bouvard et Pécuchet peu faible, Tarass Boulba, par ses aspects sur la perspective et qu’il poursuit le
et dans son Dictionnaire des idées re- ethnographiques, demeure une plaisante conduit jusqu’à une maison de tolérance.
çues. La stigmatisation vigoureuse de la introduction aux mœurs des Cosaques Sa construction sentimentale tourne au
pochlost et des hommes mesquins est au du temps de la Setch. La tranquille assu- cauchemar. Econduit par celle qu’il es-
cœur du cycle des Nouvelles de rance du roman historique avait pu don- pérait sauver, il finit par se suicider.
Pétersbourg, que Gogol commence à ner l’impression que Gogol, en jouant les Dans Le journal d’un fou (nouvelle
écrire dès 1833. Walter Scott, s’apaisait. Les premières entièrement écrite à la première per-
versions du Portrait, de La perspective sonne), on voit progresser la folie du petit
Quand Gogol joue Nevski, du Journal d’un fou, parues dans fonctionnaire Proprichtine. Privé de l’es-
Arabesques (1836), devaient montrer que, poir d’épouser Sophie, la fille de son di-
les Walter Scott s’il en avait fini avec les «ukraineries», il recteur, laquelle est en fait destinée à un

M
irgorod comprenait aussi une n’en était rien. haut fonctionnaire, révolté, victime d’hal-
première version de Tarass lucinations, Proprichtine en vient à se
Boulba, une des œuvres de Le cycle de Pétersbourg prendre pour le nouveau roi d’Espagne,
Gogol les plus lues. L’arrière-plan du ré- signe ses papiers du nom de Fer-

E
cit est fourni par l’histoire des Cosaques n ajoutant Le nez et Le manteau dinand VIII et prend le médecin qui lui
zaporogues (de za porogui «au-delà des aux trois nouvelles d’Arabesques, etverse de l’eau sur la tête pour le Grand
rapides», des rapides du Dniepr), caste en rassemblant le tout sous le titreInquisiteur. Le nez raconte l’histoire d’une
de soldats laboureurs et d’aventuriers qui, Nouvelles de Pétersbourg, Gogol, qui avait mutilation au sens propre à travers les
avec création de la Setch, sorte de répu- «l’esprit d’escalier3 », a conféré après coup péripéties loufoques et burlesques du
blique autonome, contribuèrent à ratta- à ces authentiques chefs-d’œuvre une major Kovaliov à la recherche de son ap-
cher la Petite-Russie ukrainienne à unité symbolisée par la ville de Pierre le pendice nasal disparu, occasion pour
l’Empire russe. Sur le mo- Grand. Pour Gogol, Péters- Gogol de montrer la vie à Pétersbourg où
dèle des récits légendaires bourg n’est plus la «digue- sous une apparence d’ordre règnent l’ab-
des atamans héroïques, « Une galerie rempart» contre l’extérieur surdité et les incohérences de la vie
Tarass Boulba relate un épi- dérisoire d’êtres et contre soi-même qu’elle quotidienne. Dans Le portrait, nouvelle
sode imaginaire de la lutte dépossédés était aux yeux de Pouchkine, aux accents hoffmanniens, un tableau
entre les Cosaques et les d’eux-mêmes, elle devient « le lieu de dé-inachevé représentant un vieil Asiatique,
Polonais. L’insurrection po- qui offre aussi portation de l’homme russe, aperçu chez un boutiquier, fascine le
lonaise de 1830, qui venait une méditation pace le peintre Tchartkov qui, après maints aléas,
lieu de la souffrance, l’es-
d’être durement réprimée, de son aliénation4 ». finit par renoncer à son art et par consa-
conférait en outre une ac- sur le pouvoir » Aussi les thèmes de l’irréa- crer sa vie à faire pénitence dans un mo-
tualité au récit de Gogol, nastère. Quand il revient à la peinture,
lité, de l’étrangeté, du déra-
puisqu’il rappelait opportunément les sé- cinement se détachent-ils dans l’expé- il demande à son fils de détruire le ta-
vices que firent subir les nobles polonais rience de mutilation et de privation qui bleau diabolique.
aux Cosaques et aux paysans russes aux caractérise chacun des héros de ses ré- Enfin, le plus célèbre de ces aliénés
XVIe et XVIIe siècles. Tarass Boulba, cits. L’un des deux protagonistes de est le petit fonctionnaire zélé du Manteau
champion de la cause orthodoxe russe, La perspective Nevski, le peintre Piska- (ou de La pelisse). Le dérisoire et pi-
voit ses compagnons mourir au combat riov, personnage timide et romantique, se toyable Akaki Akakievitch Bachmat-
en proclamant leur amour de la terre
russe. La cosaquerie est bien, pour Gogol,
« un penchant débridé de la nature
russe». L’histoire de Tarass, Cosaque om-
brageux et belliqueux, culmine dans les
épisodes mélodramatiques de la mort de
ses deux fils. Andreï, que le charme en-
sorceleur de la fille du gouverneur a dé-
voyé, est passé à l’ennemi : pour sauver
sa belle Polonaise – «ma patrie, c’est toi»
– il apporte de la nourriture à la ville as-
siégée par les Cosaques. Au cours du
combat, Tarass voit son fils sous l’uni-
forme polonais, et l’abat « comme un
chien». L’arrivée de renforts polonais en-
traîne la déroute des Cosaques. Ostap,
l’autre fils, est fait prisonnier, puis est sup-
plicié par l’«occupant» polonais sous les
AKG-IMAGES

yeux de Tarass Boulba. Ce dernier finit


aussi par être capturé et brûlé vif! Malgré
ses flots d’hémoglobine, un antisémitisme Vue de Saint-Pétersbourg par Fjodor Jakowlewitsch Alexejew en 1794.

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chkine qui vit plus que chichement mal- Les aventures de mélancolie, se laisse mourir et finit par
gré son titre de noblesse, ne parvient à Tchitchikov décéder à Moscou le 21 février 1852, à
«exister» aux yeux d’autrui que par l’ac- 44 ans, prononçant ces derniers mots :

I
quisition, à force de privations, d’un man- nviter les hommes à se réformer en «L’échelle… vite l’échelle!» Il avait brûlé
teau que des malfaiteurs lui dérobent dès leur montrant le spectacle de leur pro- quelques jours auparavant le manuscrit
qu’il le porte. Le petit homme en meurt pre ridicule, d’abord, puis en leur prê- de la suite des Ames mortes.
de chagrin, mais son spectre revient et chant la nécessité de faire leur salut, tel Comment faire la synthèse entre ces
hante la ville à la recherche des coupa- a été le but de Gogol en composant, en- deux Gogol ? Celui qu’on apparente à
bles. Cette galerie dérisoire d’êtres dé- core sur une suggestion que lui aurait Molière, tant il fait rire par son sens de
possédés d’eux-mêmes offre aussi de faite Pouchkine, Les âmes mortes. Com- l’observation et du détail vrai, et celui, un
quoi méditer sur le pouvoir et les hié- mencé au milieu des années 1830, il avait peu plus inquiétant, qui éprouve une peur
rarchies qu’il induit, ou plutôt sur la ma- donné à ce chef-d’œuvre, par lequel il en- panique de la mort et du diable, que son
nière dont il déforme l’imaginaire des tendait «au moins par un côté montrer esprit religieux torture jusqu’à la
hommes ordinaires. toute la Russie », le sous-titre de consomption de lui-même et qu’on rap-
«Poème». A l’instar de La divine comé- proche, après Tolstoï, de Pascal? Faut-il
L’inspecteur die de Dante, l’ouvrage devait compor- dire avec Merejkowsky que le rire gogo-
ter trois volets. Un seul parut de son vi- lien est le «combat de l’homme avec le
du gouvernement vant, en 1842. Il s’agissait de régénérer le diable», celui de l’homme en lutte avec

A
vec la pièce de théâtre Le révizor, peuple russe, en usant du rire et de la dé- «l’impérissable mesquinerie humaine5 »?
dont l’idée lui a été soufflée par rision, puis en racontant l’histoire de la Gogol a lui-même donné la clé dans sa
Pouchkine, Gogol fait voir tout ce rédemption du personnage principal, correspondance : «On a beaucoup dis-
que le pouvoir doit à l’imaginaire. Il y l’ensemble devant déboucher sur une cuté à mon sujet; mais on n’a jamais dé-
montre comment la rumeur peut faire exaltation du peuple russe et de son rôle terminé l’essentiel. Seul Pouchkine l’a
ressortir la bassesse et la platitude des messianique. Le héros est un petit pro- bien vu. Il me disait qu’aucun écrivain ne
hommes que la pochlost a dégradés en priétaire terrien doublé d’un escroc. «Ni possédait ce don de dévoiler si crûment
dessous d’eux-mêmes. Khlestakov, un beau, ni laid, ni gros, ni mince, ni jeune, la trivialité de la vie, de décrire avec une
jeune fonctionnaire désargenté de Péters- ni vieux», il parcourt la province russe telle force la mesquinerie de l’homme
bourg, s’étant attardé dans une auberge pour acheter à bas prix l’«âme» des pay- mesquin, et de telle façon que toute la
de province, est pris par erreur par les sans-serfs morts après le dernier recen- vulgarité qui échappe à la perception
élites locales pour un inspecteur du gou- sement, mais encore imposables par le éclate aux yeux de tous. Voilà la vertu qui
vernement, un « révizor ». Khlestakov fisc (d’où les «âmes mortes»). Il use de n’appartient qu’à moi seul, et qui semble
n’est pas à proprement parler un trom- ce stratagème pour acquérir de nouvelles manquer aux autres écrivains.»
peur, mais plutôt une sorte de naïf qui terres accordées aux propriétaires pos- Au-delà de la référence au diable, c’est
joue avec la propension du bourgmestre sédant un certain nombre de serfs. C’est paradoxalement en cela que Gogol est le
de la ville à vouloir tirer avantage de tout une galerie de monstres pittoresques que plus moderne : il a su discerner l’origine
ce qui se présente à lui. Khlestakov, gavé peint Gogol, tels que le rêveur senti- du mal, non dans le tragique, mais dans
de pots-de-vin, pourra quitter la ville mental Malinov, le tricheur Nozdriov, l’absence même de tragique. Il a su voir
fiancé à la fille du bourg- l’ours chauvin Sobakievitch et faire comprendre, avant les nihilistes
mestre quand le rideau ou encore le radin grippe- russes, avant Flaubert, avant Nietzsche,
tombe sur l’annonce de l’ar- « Le rire gogolien sou Pliouchkine. que le mal dont le monde commençait
rivée du véritable inspec- est le combat A partir de 1843 et jus- à souffrir était celui du règne sans par-
teur. Jouée le 18 avril 1836 de l’homme avec qu’en 1848, Gogol, un temps tage de la banalité et de la routine, de la
devant le tsar Nicolas Ier, la le diable, celui retourné en Russie, reprend pusillanimité des hommes mesquins. Car
pièce enthousiasma cer- de l’homme ses pérégrinations à travers le « diable » a pris le masque de la déri-
tains, en indigna d’autres. en lutte avec l’Europe, chaque jour davan- sion qui rapetisse toute chose. Il est tapi
Fuyant un succès qu’il es- tage absorbé par sa nouvelle dans le fonctionnaire obtus et borné, il
timait dû à un malentendu –
la mesquinerie mission : devenir meilleur et est à l’origine de la rumeur qui crée la si-
il entendait dénoncer le vice humaine » convertir son prochain. Sa tuation dramatique du Révizor, il anime
des hommes et non celui vie est désormais vouée aux la quête rusée de Tchitchikov, etc. «Nous
des institutions – Gogol se met à voyager lectures et à la pratique religieuses. En avons le talent admirable de tout rendre
à travers l’Europe. On le retrouve à Rome sortent des écrits où il développe ses mesquin.» Et ce qu’il y a d’effrayant chez
et à Paris. Son caractère s’assombrit. Il idées mystiques : Règles pour vivre en Gogol tient à ce que les monstres, qu’il a
est hanté par la mort, celle lointaine de paix, A propos de nos défauts et des dis- créés et que son œuvre nous tend comme
Pouchkine (1837) et celle de son ami positions d’esprit qui produisent en autant de miroirs, n’ont en eux-mêmes
Vielhorski (1839) qui se meurt de tuber- nous le trouble et nous empêchent de de- rien que de très ordinaire. Jean Montenot
culose et qu’il voit de près, par la sienne meurer en paix (textes inédits jusqu’en 1. Eugène-Melchior de Vogüé, Le roman russe, 1877,
surtout. « Avez-vous pensé à la mort ? » 1965), et surtout Passages choisis de ma rééd. L’Age d’Homme. 2. Lettre du 21 août 1831. 3.
lui demande-t-on et il répond : «Oh, c’est correspondance avec mes amis (1846). Georges Nivat, Vers la fin du mythe russe. 4. Op. cit.
5. Dmitri Merejkowsky, Gogol et le diable.
la pensée préférée avec laquelle je pars Son confesseur, le père Mathieu (Matveï
chaque jour.» Le satiriste lucide et dro- Konstantinovski), finit par cornaquer le LE MOIS PROCHAIN
latique cède progressivement le pas au pauvre Nicolas en le menaçant de dam- GIONO
prédicateur moraliste et ennuyeux. nation éternelle. Gogol sombre dans la

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