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Sciences et pseudo-sciences, 2016, 318 : 82-87
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Les ruminations mentales :
fonctions, dysfonctionnements, traitements
Jacques Van Rillaer
Professeur de psychologie émérite
à l’Université de Louvain
« L'homme ne peut s'empêcher de penser, et souvent pour
son propre supplice. Un spectacle horrible il le revoit en
souvenir ; il le repasse en détail ; il n'en oublie rien. Ou bien il
suppose et imagine le pire, par une sorte de pressentiment
qu'il veut croire. Ou bien il se répète quelque mot qui l’a
piqué au vif. Enfin il pense noir. Beaucoup auraient besoin
d’un art d’oublier et d’une insouciance étudiée. […]
Comment bannir une pensée ? C’est toujours l’avoir. Et la
faute commune c’est d’engager la lutte contre une pensée
dont on veut se délivrer. On argumente contre soi ; on se
prouve qu’on ne devrait pas regarder par là ; c’est y
regarder. »
1
Alain (1934)
Dès que nous sommes éveillés, un flux continu de pensées, comparable à une rivière qui ne
s’arrête jamais, défile dans le champ de la conscience. Nous pouvons orienter volontairement ce
courant, mais ce n’est pas le comportement le plus fréquent. La majorité de nos pensées
défilent automatiquement, sans que nous ayons choisi de les produire. Certaines sont induites
par des stimuli externes, d'autres par des sensations corporelles, d'autres encore se suivent
sans lien apparent avec celles qui précèdent ou avec la situation du moment. Ainsi nous
bénéficions d'idées neuves et parfois fécondes. Ce processus contribue à notre survie et à notre
bien-être. Malheureusement, ce processus produit aussi des idées dont nous n'avons pas du
tout souhaité l’apparition : des idées inutiles, absurdes, angoissantes, culpabilisantes,
détestables.
L'inévitable automaticité de la grande majorité de nos idées a été source de réflexion depuis des
siècles. Au début du XVIIIe, Leibniz (1646-1716) écrivait dans les Nouveaux essais sur
l'entendement humain : « Il nous vient des pensées involontaires, en partie de dehors par les
objets qui frappent nos sens, et en partie au-dedans à cause des impressions (souvent
insensibles) qui restent des perceptions précédentes qui continuent leur action et qui se mêlent
avec ce qui vient de nouveau […]. La langue allemande les nomme “fliegende Gedanken”,
comme qui dirait des pensées volantes, qui ne sont pas en notre pouvoir, et où il y a quelquefois
bien des absurdités qui donnent des scrupules aux gens de bien et de l'exercice aux casuistes et
2
directeurs des consciences » .
2
Parmi les pensées automatiques qui causent le plus de souffrances, les obsessions occupent la
première place. Par le passé, elles ont été considérées comme l’œuvre du démon ou comme des
péchés. Les Pères et Docteurs de l’Église ont en effet enseigné qu’on peut pécher par action,
3
par parole et par pensée . Les obsessions ne sont devenues objet d’étude médicale qu’au XIXe
siècle : en France avec Esquirol (qui parlait de « monomanie »), en Allemagne avec Krafft-Ebbing
(qui a formé le mot « Zwangsvorstellung », représentation obsédante) et Westphal (qui a créé
« Zwangsneurose », névrose de contrainte). En 1894, le médecin anglais Daniel Hack Tuke (qui a
lancé en 1872 le terme « psychothérapie ») publiait l’article « Imperative Ideas » dans la revue
neurologique Brain. Il soulignait que les personnes qui souffrent d’obsessions ne doivent pas être
considérées comme folles (insane), quand bien même ce trouble mental peut être aussi pénible
qu’une véritable folie (insanity).
Pensées répétées négatives
Un trouble apparenté aux obsessions ce sont les souvenirs pénibles, involontaires, répétitifs et
envahissants, qui font suite à un traumatisme. Ce trouble a été étudié surtout depuis le retour
de vétérans de la guerre du Vietnam dans les années 1970. Plusieurs expérimentations ont mis
en évidence une forte corrélation entre l’intensité émotionnelle provoquée par un événement
(par exemple un film comportant des scènes de violence ou d’accidents horribles) et la
4
fréquence de pensées intrusives ultérieures .
D’autres pensées répétées négatives sont les inquiétudes sans cesse répétées, difficiles ou
impossibles à contrôler, et qui suscitent un sentiment de détresse. Elles caractérisent ce qu’on
appelle le « trouble anxieux généralisé », une appellation qui a remplacé celle de « névrose
d’angoisse » utilisée par Freud. Elles concernent environ 6% de la population et deux fois plus
5
les femmes que les hommes . Elles s’accompagnent d’une suractivation du système nerveux
orthosympathique et de tensions musculaires chroniques. Elles peuvent mener à l’épuisement,
devenir très handicapantes et mener à divers troubles mentaux.
L’étude des inquiétudes doit beaucoup aux recherches de Thomas Borkovec (université de l’État
de Pennsylvanie). Le point de départ a été, dans les années 1970, le traitement de l’insomnie
par des méthodes de relaxation musculaire. Borkovec a alors constaté que le principal facteur de
l’insomnie n’est pas la suractivation physiologique, mais l’activité mentale appelée « worry ».
L’efficacité démontrée de la relaxation, pratiquée méthodiquement pour faciliter
l’endormissement, tient davantage à l’occupation de l’esprit par cette technique qu’à la
réduction de l’activation physiologique. Bon nombre d’insomniaques sont des « chronic
worriers ». Une de leurs principales inquiétudes est la peur de ne pas pouvoir s’endormir comme
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ils le veulent . La plupart des autres inquiétudes concernent l’estime de soi, l’évaluation sociale,
la peur d’être désapprouvé ou rejeté.
Les idées noires de la nuit
Arthur Schopenhauer écrit, dans ses Aphorismes sur la sagesse dans la vie (1851) : « Nous ne
devons considérer ce qui intéresse notre bonheur ou notre malheur qu'avec les yeux de la raison
et du jugement ; il faut donc réfléchir sèchement et froidement, et n'opérer qu'avec des notions
abstraites. L'imagination doit rester hors de jeu, car elle ne sait pas juger ; elle ne peut que
présenter aux yeux des images qui émeuvent l'âme gratuitement et souvent très
douloureusement. C'est le soir que cette règle devrait être le plus strictement observée. Car, si
l'obscurité nous rend peureux et nous fait voir partout des figures effrayantes, l'imprécision des
idées, qui lui est analogue, produit le même résultat. [...] Le soir, la fatigue a revêtu l'esprit et le
3
jugement d'une obscurité subjective, l'intellect est affaissé et troublé, et ne peut rien examiner
à fond. Ceci arrive le plus souvent la nuit, au lit. […] La nuit prête alors à tout être et à toute
chose sa teinte noire. Aussi nos pensées, au moment de nous endormir ou au moment où nous
nous réveillons pendant la nuit, nous font-elles voir les objets aussi défigurés et aussi dénaturés
qu'en rêve » (Trad., PUF, 1964, p. 114).
En 1980, le terme « phobie sociale » — déjà été utilisé par Janet en 1903 — a été introduit
dans le manuel américain des troubles mentaux, le DSM. Il s’en est suivi un nombre considérable
de recherches. Ici encore, le rôle de pensées répétées négatives est apparu capital. On appelle
« phobiques sociaux » des personnes qui redoutent les situations où elles pourraient être jugées
négativement, humiliées ou rejetées, notamment à cause de leurs manifestations de peur. Elles
sont hypersensibles à leurs sensations corporelles. Dans les situations sociales, elles ont
tendance à focaliser leur attention sur des expressions de l’émotivité (par exemple des
tremblements, le rougissement) auxquelles, en réalité, la plupart de leurs interlocuteurs prêtent
peu ou pas d’attention. Elles doutent de leurs compétences, elles ressassent des évaluations
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négatives d’elles-mêmes, avant et après les interactions sociales .
À la fin des années 1980, Susan Nolen-Hoeksema (université de Yale) a passé en revue les
facteurs psychologiques et sociologiques susceptibles d’expliquer pourquoi les femmes
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dépriment deux fois plus souvent que les hommes . Elle s’est particulièrement intéressée au rôle
pathogène des ruminations. Ses recherches et celles d’autres chercheurs ont confirmé que ce
mode de réaction – qui s’oppose à la distraction, à la réflexion méthodique et à l’engagement
9
dans des actions – est nettement plus fréquent chez les femmes que chez les hommes . Par
10
ailleurs, les femmes « co-ruminent » avec des amies ou des psys plus souvent que les hommes .
Nolen-Hoeksema et d’autres ont démontré que ces pensées répétitives ne sont pas seulement
un effet de la dépression, mais qu’elles favorisent son développement, son intensification et sa
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réapparition . Ce mode de réaction apparaît dès l’enfance, ce qui s’explique peut-être par le fait
que beaucoup de parents s’intéressent davantage aux manifestations d’angoisse et de tristesse
chez les filles que chez les garçons.
Les psychologues distinguent aujourd’hui les inquiétudes (worries) et les ruminations. Les
inquiétudes visent surtout à anticiper de futurs dangers (même si l’on remâche des événements
passés), tandis que les ruminations triturent en boucle un ou quelques thèmes (perte, erreur,
échec, jugement autodépréciatif), leurs significations, leurs causes « profondes », ainsi que les
affects (pénibles) du moment, dans l’espoir (largement illusoire) de comprendre et de changer.
Plus forte est la dépression, plus on s’oriente vers le passé et moins on a confiance dans la
12
capacité à résoudre des problèmes .
D’autres recherches ont confirmé la fréquence de cette observation d’Alain : « La colère se cuit
et recuit par la pensée. L'offense sur laquelle une nuit a passé n'est pas moins cruelle ; au
contraire, plus cruelle. On sait pourquoi. C'est que dans la solitude, l’offensé aiguise lui-même
13
l’offense. […] Toutes les passions grandissent jusqu'à la folie dans ce dialogue de soi à soi » .
D’autres recherches encore ont montré le rôle pathogène des ruminations dans d’autres
troubles, notamment l’alcoolisme, la boulimie, l’hypocondrie, les automutilations. Aujourd’hui, les
ruminations et, plus généralement, les « pensées répétées négatives » sont considérées comme
un trouble transdiagnostique, c’est-à-dire un processus psychologique à l’œuvre dans des
14
troubles d’apparences différentes .
4
Pensées répétées pertinentes
Anticiper des événements à venir, tirer des leçons du passé et imaginer des solutions pour des
problèmes sont des comportements indispensables à notre survie et à notre bien-être. Les
pensées répétées négatives sont simplement des dysfonctionnements de ces processus
fondamentaux.
L’anticipation d’événements permet de se motiver, de se préparer adéquatement et d’éviter des
dangers, même si elle s’accompagne d’une dose d’anxiété. Ainsi, des étudiants qui pensent
souvent à la possibilité d’échouer aux examens travaillent davantage que ceux qui perçoivent la
difficulté à réussir de façon plus réaliste. Des chercheurs, qui ont constaté ce comportement
15
chez 23 % des étudiants de leur échantillon, parlent de l’avantage du « pessimisme défensif » .
L’anticipation d’événements s’alimente généralement de la réflexion sur des événements passés.
Les pensées intrusives qui font suite à des traumatismes ont pour fonction de garder l’esprit en
éveil pour parer à des situations analogues. Elles motivent à élaborer une conception plus
réaliste du monde (le monde est loin d’être juste et bienveillant) et de soi-même (nous avons
des ressources, mais elles sont limitées ; nous ne pouvons pas tout contrôler). Elles peuvent
donc être utiles pour « assimiler » des faits. La question est simplement de limiter leur
fréquence, leur durée, leur intensité et la souffrance qu’elles provoquent.
Tout au long de nos journées, il nous arrive de poursuivre des buts. Les obstacles déclenchent
automatiquement des réflexions. Celles-ci peuvent prendre la forme d’une recherche active de
solutions ou enclencher des ruminations autocentrées, anxiogènes, agressives, déprimantes. Par
exemple, la femme qui rêve d’une relation romantique avec son mari et qui est régulièrement en
butte à des conflits et des déceptions, est portée à ressasser, à moins que le mari ne change
des comportements ou qu’elle ne développe une conception moins romantique du mariage.
Le malheur de ceux qui ruminent est de croire qu’ils réfléchissent — au sens fort du terme —
alors qu’ils tournent en rond sur des « pourquoi ça arrive à moi ? », « pourquoi suis-je dans cet
état ? », « pourquoi je n’arrive pas à m’en sortir ? », etc. Comme l’écrit Christophe André, « on
pourrait comparer la rumination à l’inflammation, un mécanisme naturel de défense et de
cicatrisation de notre corps, qui a dépassé son objectif et devient lui-même une pathologie : ce
qui devait n’être qu’une réflexion destinée à régler un problème devient une interminable chaîne
16
d’états d’âme douloureux et inutiles » .
Effets délétères de ruminations
Nous avons évoqué l’effet des ruminations sur le délai d’endormissement. Ajoutons que les
personnes qui ruminent ont tendance à aller dormir tard et dorment moins que celles qui ne
17
ruminent pas .
Des expériences montrent que les ruminations perturbent la concentration et la capacité de
mémorisation. Exemple : Paula Hertel (Université Trinity, San Antonio) a soumis des étudiants,
dont une partie présentaient le diagnostic de dysphorie, à une tâche de mémorisation. Ensuite,
durant sept minutes, un tiers des étudiants était invité à réfléchir à leur état émotionnel, un
tiers avait l’occasion de se distraire et un tiers ne recevait aucune consigne. La performance de
remémoration des étudiants dysphoriques invités à se centrer sur leur état affectif s’est avérée
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moins bonne que celle des autres .
Les personnes qui ruminent ont tendance à être particulièrement attentives à des informations
négatives. Elles se les rappellent davantage que les informations positives. C’est par exemple le
19
cas quand on leur demande d’évoquer des souvenirs autobiographiques .
5
Les ruminations occupent les ressources attentionnelles, réduisent les informations correctrices
et favorisent l’inaction. Les ressasseurs passent du temps à retourner en tous sens des
problèmes plutôt qu’à penser méthodiquement à des solutions réalistes et à les essayer. Par
exemple, les femmes qui ont l’habitude de ruminer mettent davantage de temps que d’autres
pour consulter un médecin lorsqu’elles découvrent un indice qui fait penser à la possibilité d’un
20
cancer du sein .
Les personnes qui font part de nombreuses ruminations à leurs proches les lassent, les agacent
et les font s’éloigner. Il en résulte souvent une perte de relations affectives génératrice d’un
cercle vicieux et d’un état dysphorique.
De plus en plus de recherches longitudinales confirment que la pensée ruminative a un effet
médiateur entre des événements pénibles et, d’autre part, l’anxiété, la dépression et d’autres
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troubles . Exemple : Nolen-Hoeksema et Morrow ont interrogé des étudiants par questionnaire
sur l’état de leur humeur et leur façon de réagir à des états dépressifs. Le hasard a fait qu’un
terrible tremblement de terre s’est produit deux semaines plus tard. Dix jours et sept semaines
après cette catastrophe, les étudiants ont été interrogés sur leur niveau de dépressivité. Les
étudiants caractérisés par un style ruminatif avant le tremblement sont ensuite apparus plus
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déprimés que les autres . Dans une étude portant sur 81 étudiants flamands, on a évalué le
degré de pensées répétées négatives. Trois ans plus tard, on a constaté que ceux qui avaient eu
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les scores les plus élevés avaient, depuis, subi le plus d’épisodes dépressifs .
Les effets nuisibles des ruminations et coruminations apparaissent clairement dans des
psychothérapies qui détériorent l’état des patients. C’est particulièrement le cas de la cure
freudienne : le patient y est invité à « associer librement », c’est-à-dire à parler indéfiniment,
surtout de son passé et de ses rêves, dans l’espoir d’arriver un jour à l’illumination censée
modifier sans effort des réactions bien ancrées. Des psychanalysés se trouvent ainsi
conditionnés à cogiter interminablement sur leurs états affectifs, leurs fantasmes, les intentions
des autres et la responsabilité de leurs parents dans leurs troubles. Parmi les trente et un
patients de Freud aujourd’hui bien identifiés, trois seulement présentaient manifestement le
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diagnostic de dépression (ou de neurasthénie, comme on disait à l’époque) . Paula Silberstein,
qui résidait dans le même immeuble que Freud, s’est suicidée alors qu’elle était en analyse. Elle
s’est jetée du haut de l’immeuble. Karl Mayreder a été analysé par Freud sans succès pendant
dix semaines. Le psychiatre Horace Frink, membre fondateur de la Société psychanalytique de
New-York, a fait plusieurs tranches d’analyse didactique chez Freud. De l’aveu même d’Ernest
Jones — le fidèle lieutenant de Freud —, Frink est devenu de plus en plus perturbé et déprimé.
« Durant l'été 1924, écrit Jones, Frink entra comme patient au Phipps Psychiatric Institute et ne
25
recouvra jamais la raison » . Freud a une fois écrit : « Le névrosé est avant tout inhibé dans
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l’agir, chez lui la pensée est le plein substitut de l’acte » . Malheureusement, sa pratique et celle
de la grande majorité de ses disciples n’ont fait qu’encourager une forme démoralisante de la
pensée. La psychanalyse est clairement contre-indiquée en cas de dépression.
La génération de l’hyper-autoanalyse
Martin Seligman (Université de Pennsylvanie) : « Dans la mesure où notre époque est placée
sous le signe du moi et qu'elle incite l'individu à disséquer sans cesse ses problèmes, elle crée
des conditions propices à l'épidémie de dépression » (Learned optimism (1990). Trad.,
Apprendre l’optimisme, 1994, p. 75).
Susan Nolen-Hoeksema : « Les paroles des chansons populaires, les conseils donnés par les
magazines féminins, l'incroyable boom de la “littérature psy” et même la publicité nous
poussent sans cesse “à nous connaître nous-mêmes” avec des formules du style “Laissez parler
6
l'enfant qui est en vous”, “Soyez proche de vos émotions”... Malheureusement, beaucoup
d'entre nous ont poussé trop loin cette auto-analyse. Nous sommes devenus des nombrilistes et
passons notre temps à disséquer ce que nous ressentons, à décrypter notre moindre petit
changement d'humeur, notre moindre assaut de tristesse, d'anxiété pour en découvrir la
signification profonde. En oubliant qu'ils peuvent provenir d'événements insignifiants tels qu'une
nuit d'insomnie, une mauvaise météo ou un embouteillage sur le trajet du bureau » (Women who
think too much (2004). Trad., Pourquoi les femmes se prennent la tête. J.C. Lattès, 2005, p.
54).
Facteurs de ruminations
Comme nous l’avons déjà noté, la réflexion est une réponse automatique et souvent utile à une
large diversité d’événements. Le dérapage menant à des ruminations psychotoxiques tient à
plusieurs facteurs. Nous en présentons trois.
1. Les souvenirs, les pensées et les affects forment des réseaux interconnectés autour de
thèmes (le travail, l’apparence physique, etc.). L'affect éprouvé à un moment donné favorise
une cascade de pensées et de souvenirs de la même tonalité, et il inhibe l'accès à des souvenirs
associés à des affects de nature différente. Ainsi le mot « gare » provoque chez une personne
déprimée le rappel de tristes séparations plutôt que d'heureuses retrouvailles. Ces souvenirs
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peuvent alors entretenir ou renforcer l'état dépressif . De plus, conformément à la loi de
fréquence (une réaction a tendance à devenir de plus en plus forte à mesure qu’elle se répète),
les rappels d’événements négatifs renforcent leur accessibilité à la mémoire.
2. Borkovec a mis en évidence que les pensées répétées typiques du trouble anxieux généralisé
sont essentiellement conceptuelles, verbales, et qu’elles comportent peu d’images mentales.
Les personnes qui y sont sujettes déclarent qu’elles réfléchissent afin de prévenir des dangers.
Le fait que la majorité de ces dangers ne se produise pas ne diminue guère ce type de réflexion.
D’autre part, la prédominance de la pensée conceptuelle permet d’éviter des images mentales
de dangers et l’activation physiologique provoquée par la visualisation mentale de dangers. En
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fin de compte, ces ruminations ont une fonction d’évitement des situations redoutées . Le
processus est comparable au comportement superstitieux : la personne n’ose pas faire
l’expérience de l’absence du comportement ; ensuite elle attribue à ce comportement l’absence
de catastrophe, ce qui la convainc de l’adopter à l’avenir (en langage technique : son
comportement est « renforcé négativement »).
Les ruminations des déprimés ont des caractéristiques semblables : ce sont des pensées
abstraites, décontextualisées, analytiques, évaluatives (« pourquoi ça arrive toujours à moi ? »,
« pourquoi suis-je un raté ? »), à l’opposé des pensées concrètes et expérientielles (« qu’est-ce
29
que je ressens ? », « que puis-je faire maintenant ? ») .
3. On constate des corrélations avec des processus physiologiques qui sont peut-être des
déterminants. Les personnes portées à ruminer présentent une activité moindre du cortex
préfrontal, moins de défenses immunitaires, une suractivation orthosympathique et une
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diminution lente de la tension artérielle après un épisode émotionnel .
Traitements des ruminations
Des ruminations sont généralement provoquées et entretenues par des événements externes
(par exemple la mésentente conjugale) ou internes (par exemple une maladie, un état
dépressif). Il est évidemment essentiel d’agir, dans la mesure du possible, sur ces événements.
Ceci n’empêche guère un traitement cognitivo-comportemental de la façon de penser en tant
que telle. Nous nous limitons ici à celui des ruminations. Nous renvoyons à des publications
7
31 32
antérieures pour les obsessions et les souvenirs traumatiques , et à l’ouvrage de Robert
33
Ladouceur et al. pour le TAG .
1. La prise de conscience du caractère néfaste du ressassem ent.
Beaucoup de personnes qui ruminent adoptent une attitude ambivalente à l’égard des pensées
répétitives : elles croient en leur utilité (« il faut s’analyser pour changer », « il faut être prêt à
toute éventualité ») tout en déplorant qu’elles ruminent trop et qu’elles ne parviennent pas à
arrêter. Il importe donc de commencer par bien se convaincre que des répétitions interminables
sont inutiles et même néfastes (activation de pensées pénibles, perte de temps, etc.).
2. L’effet (lim ité) des distractions
Beaucoup de personnes gênées par des ruminations cherchent à se distraire, par exemple par
une activité physique qui demande de l’attention (c’est en général plus efficace qu’une activité
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intellectuelle). L’effet est souvent satisfaisant mais seulement à court terme . Les personnes
sujettes à des pensées répétées indésirables, qui essaient de repousser ces pensées et de ne
plus y songer, sont généralement victimes du « processus ironique » mis en évidence,
35
expérimentalement, par Daniel Wegner en 1987 : ces pensées deviennent obsédantes .
3. Les séances de rum ination contrôlée (« worry tim e »)
Borkovec et ses collaborateurs ont mis au point une procédure qui a fait la preuve de son
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efficacité . Elle consiste à réfléchir activement aux idées tournoyantes durant des séances
quotidiennes d’au moins trente minutes. Les séances se font sans pause, si possible toujours au
même endroit et à la même heure (pas au lit ni en soirée). L’expérience a montré que des
séances plus courtes étaient sans effet ou renforçaient les ruminations.
On a intérêt à mettre alors les pensées par écrit en veillant à les concrétiser autant que possible.
Cela permet de mieux les cerner, de les structurer, de les trier et de s’en distancer.
Les séances doivent être l’occasion de regarder bien en face les problèmes, les événements, les
37
pensées et les images qui perturbent, en tolérant l’arrivée d’émotions pénibles .
Il importe d’examiner si le ressassement d’un thème relativement stressant (par exemple des
soucis professionnels) n’est pas une façon d’éviter de penser à des problèmes plus pénibles (par
exemple la faillite de la relation conjugale). Certaines ruminations sont une forme d’« évitement
cognitif ».
Au cours des séances, on essaie de passer du ressassement à une démarche méthodique de
résolution concrète de problèmes et de « sous-problèmes ». On cherche à modifier des éléments
de la réalité ou la façon de les envisager pour les rendre acceptables.
En dehors des séances, on s’efforce de détecter les démarrages d’épisodes de ruminations. Dès
qu’ils surviennent, on se crie intérieurement « Stop ! C’est de la pensée toxique ! Ça suffit ! » et
on essaie de reporter le ressassement à la prochaine séance de rumination contrôlée. À cet
effet, on cherche à se focaliser sur ce que l’on perçoit à l’extérieur de soi et/ou sur ce que l’on
ressent concrètement. Un moment de décontraction musculaire et de respirations conscientes,
lentes, peut aider à s’ancrer dans l’expérience du moment.
En définitive, il n’est pas question de vouloir supprimer les ruminations, mais d’apprendre à les
gérer et à les remplacer par une réflexion méthodique en vue de solutions concrètes.
4. La relaxation m usculaire
Les personnes qui ruminent — surtout celles qui ressassent des inquiétudes — sont souvent
musculairement tendues. L’apprentissage méthodique de la relaxation permet de diminuer le
8
tonus et par conséquent la suractivation du système nerveux autonome. D’autre part, la
capacité de se relaxer sur le champ facilite l’interruption des ruminations au moment où l’on
38
s’aperçoit qu’elles démarrent . Les personnes fort déprimées ont malheureusement du mal à
réaliser cet apprentissage.
5. Le détachem ent à l’égard de pensées et d’affects
Il y a environ deux mille ans, Épictète donnait ce conseil capital : « À propos de toute idée
pénible, prends soin de dire aussitôt : “tu es une idée, et non pas exactement ce que tu
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représentes” » . Les pensées que nous produisons ne « sont » pas nous. Elles ne sont même
pas toujours le reflet de ce que nous pensons ou désirons vraiment. Les prendre à la lettre,
c'est s’exposer à une vue distordue de notre réalité psychologique et de notre environnement,
c'est préparer le lit de troubles mentaux parfois graves.
Vers 600 avant notre ère, Bouddha, s'inspirant de la sagesse ancestrale des yogis, a découvert
les bienfaits de la « méditation attentive », l'observation passive et détachée du flux mental,
comme lorsqu’on regarde simplement passer des nuages dans le ciel ou des feuilles sur une
rivière, sans interpréter, sans juger, sans donner suite, de quelque manière que ce soit, aux
éléments qui se succèdent. Chacun peut s’en inspirer pour pratiquer un exercice de ce genre :
s’installer confortablement ; fermer les yeux ; durant dix à vingt minutes devenir le spectateur
détaché du défilé des pensées, des affects et des sensations corporelles, et développer ainsi le
sens d’un Je (transcendantal) capable de se distancer — par moments — des événements qui
se déroulent en soi-même.
Cette pratique, sous le nom de « pleine conscience » (mindfulness), a été l’objet de nombreuses
40
recherches, notamment pour le traitement des ruminations .
6. L’entraînem ent à la redirection de l’attention
Faire attention est un comportement qui se développe avec l’âge et qui s’améliore avec
l’exercice. À cet effet, une procédure également reprise à la tradition bouddhique s’avère utile :
la « méditation concentrée », qui consiste à s’asseoir en silence et à focaliser toute l’attention
sur un élément (la respiration, un mot, une image), en veillant à revenir sans cesse à cet
élément tandis que surgissent inévitablement d’autres contenus de conscience. Des
comportementalistes ont montré que des exercices réguliers de focalisation de l’attention de ce
type permettent d’apprendre à mieux se concentrer et à se recentrer en cas de ruminations
41
angoissantes ou déprimantes .
42
Le recentrage se fait, grâce au dialogue intérieur , sur des éléments de la situation présente (cf.
supra) ou sur le souvenir de conduites aux conséquences heureuses. Les personnes qui
souffrent du trouble anxieux généralisé ou de dépression ont beaucoup à gagner de la
visualisation mentale, volontaire et répétée, de réussites et de situations où ont été infirmées
des prédictions pessimistes et des croyances débilitantes.
7. L’action envers et contre tout
Une procédure qui a largement fait la preuve de son efficacité pour sortir d’un état dysphorique
entretenu par des ruminations est « l’activation comportementale ». Il s’agit de programmer des
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activités selon une hiérarchie de difficultés . Tout en agissant, on peut essayer de ne voir dans
les ruminations que du « bruit psychologique ». La métaphore du chauffeur de bus scolaire peut
aider à garder le cap. La voici. Le chauffeur sait où il veut aller. Dans son dos, des enfants
crient : « Arrête », « Va à gauche », « Fonce sur l'arbre »… Les cris le perturbent, mais il
maintient son regard sur la route, il tient fermement le volant, il avance sans obéir aux
injonctions des passagers. Il ne peut pas débarquer les perturbateurs, il ne peut s'empêcher
44
d'entendre leurs cris, mais il essaie de garder le cap, envers et contre tout .
9
1
Rééd. in Propos. II. Pléiade, 1970, p. 1007s
2
Ouvrage posthume (1765), Livre II, ch. 21, § 12. Trad., Garnier-Flammarion, 1966, p. 150.
3
Tertullien, Origène, Albert Legrand, Thomas d’Aquin et al. Cf. Delumeau, J. (1983) Le péché et la peur.
La culpabilisation en Occident (XIIIe – XVIIIe siècles). Fayard, p. 215.
4
Les premières expériences sont de Mardi Horowitz (1975) Intrusive and repetitive thoughts after
experimental stress. Archives of General Psychiatry, 32 : 1457-1463.
5
Vesga-‐Lopez,
O.
et
al.
(2008)
Gender
differences
in
Generalized
Anxiety
Disorder.
Journal
of
Clinical
Psychiatry,
69
:
1601-‐
1616.
6
Borkovec, T. (1982) Insomnia. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 50: 880-895.
7
Wells, A. & Clark, D. (1997) Social phobia : A cognitive approach. In G. Davey (ed) Phobias. Wiley, p. 3-
26. — Rachman et al. (2000) Post-event processing in social anxiety. Behaviour Research and Therapy, 33:
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Compte rendu en ligne : [Link]
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Cf. « Pourquoi il faut parfois tolérer des émotions pénibles ». Science et pseudo-sciences, 2016, 317:
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ouvrage de synthèse : Rosenfeld, F. (2007) Méditer c’est se soigner. Les Arènes, 350 p.
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Cf. « Le dialogue intérieur : principal outil de gestion de soi ». Science et pseudo-sciences, 2013, 307:
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Chen, J. et al. (2013) Behavioural activation : A pilot trial of transdiagnostic treatment for excessive
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44
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commitment therapy. Guilford Press, 304 p.