L’ÉPÎTRE DE PAUL
AUX ROMAINS
INTRODUCTION ET COMMENTAIRE
par
F.F. BRUCE, D octeur en théologie
P rofesseur de C ritique B iblique et
d ’E xégèse à l ’U niversité de M anchester
© F F Bruce 1985
Tous droits réservés. Cette traduction de Romans (Tyndale New Testament
Commentary) publiée pour la première fois en 1985 est publiée avec l’accord de Inter-
Varsity Press, Nottingham, United Kingdom.
Traduit et adapté par Antoine Doriath
Paru premièrement en anglais © B. Eerdmans Publishing Company
Composé par PFC-Dole
Utilisé avec permission.
Ce livre est le texte pour le devoir de lecture annexe du cours : Une étude des
Épîtres de Paul aux Galates et aux Romains
PN 01.09 3C
ABIB107F-T1
ISBN 978-0-7617-1318-X
©2009 Global University
Tous droits réservés
Imprimé aux États-Unis d’Amérique
Présentation de ce commentaire
Ce commentaire traite un des principaux livres de la Bible. Une partie
de ce commentaire est l’adaptation en français d’un ouvrage déjà paru
en anglais.
L’adaptation d’un livre en langue étrangère n’est pas sa simple
traduction. Le traducteur, assisté de théologiens, fait usage des versions
françaises dans le commentaire (notamment de la TOB, de la Bible à la
Colombe, de la Bible en Français Courant). En outre, une bibliographie
francophone à jour est proposée à la fin de ce volume.
L’objectif de ce livre est de donner à ceux qui étudient la Bible – sans
formation particulière en théologie, en histoire ou en langues bibliques
– un commentaire moderne et pratique d’un des principaux livres de
la Bible. Bien que l’accent porte surtout sur l’explication du texte, les
questions essentielles de critique biblique ne seront pas négligées quand
elles seront nécessaires à la compréhension du texte. La longueur et la
richesse de ce livre interdit une étude exhaustive en peu de pages. Ce
qui est donné suffira néanmoins à encourager la réflexion biblique du
prédicateur comme celle de l’étudiant.
L’auteur de ce livre croit à l’inspiration divine des Écritures, à leur
vérité intrinsèque et à leur utilité pratique, mais il ne lui a pas été imposé
de méthode uniforme pour le traitement de textes aussi variés dans leurs
thèmes, formes et styles que ceux de la Bible.
On constate de nos jours un réel intérêt pour la Bible et son message.
Nous espérons que ce commentaire favorisera l’étude systématique
de la Révélation de Dieu, de sa volonté et de ses voies telles qu’elles
apparaissent dans les Écrits sacrés. Il répondra ainsi au vœu de l’auteur :
aider le lecteur à comprendre la Parole de Dieu, et à répondre à son
message.
Table des matiéres
PRÉFACE DE L’AUTEUR . ............................................................... 7
INTRODUCTION ............................................................................... 9
L’objet de l’Épître .........................................................................9
Le christianisme à Rome . ...........................................................10
L’Épître aux Romains et le Corpus paulinien .............................15
Le texte de l’Épître aux Romains . ..............................................18
L’Épître aux Romains et l’Évangile paulinien ............................25
« Chair » et « Esprit » dans l’Épître aux Romains . ....................34
La « loi » dans l’Épître aux Romains . ........................................44
L’influence de l’Épître aux Romains . .........................................49
Thèse ...........................................................................................51
PLAN .................................................................................................. 58
COMMENTAIRE .............................................................................. 61
BIBLIOGRAPHIE .......................................................................... 246
Dans cette Épître, l’apôtre Paul traite son sujet de telle manière
qu’il est impossible d’en faire un bon commentaire si l’on se contente
d’expliquer chaque verset, l’un après l’autre.
C’est pourquoi, dans cet ouvrage, nous avons choisi de présenter les
différentes étapes du développement de la pensée de Paul en paragraphes
distincts, suivis immédiatement du commentaire de différents versets
qui constituent une unité de pensée. Nous conseillons donc aux lecteurs
qui cherchent l’explication d’un verset particulier, de lire auparavant
l’explication globale du passage.
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
PRINCIPALES ABRÉVIATIONS
BJ Bible de Jérusalem
BC Nouvelle version Segond révisée dite
« Bible à la Colombe »
BFC Bible en français courant
TOB Traduction Œcuménique de la Bible, 1975 LXX
Septante (traduction grecque pré-chrétienne
de l’Ancien Testament)
MS(S) Manuscrit(s)
TM Texte Massorétique
TR Texte Reçu
BJRL Bulletin of the John Rylands Library, Manchester
EQ Evangelical Quarterly
ExT Expository Times
héb. hébreu
litt. littéralement
JTS Journal of Biblical Literature Journal
of Theological Studies
NTS New Testament Studies
ZNW Zeitschrift für die Neutestamentliche Wissenschaft
PRÉFACE DE L’AUTEUR
Il n’existe pas de préface plus appropriée au Commentaire de l’Épître
aux Romains de cette série, que le prologue que Tyndale lui-même
écrivit pour cette Épître, prologue qui parut dans l’édition du Nouveau
Testament anglais de 1534. Une seule raison empêche ici sa reproduction
in extenso : sa longueur. Ce prologue est un livre en lui-même, aussi
volumineux que l’Épître qu’il introduit. Il débute ainsi :
« Puisque cette Épître constitue la partie principale et la plus
parfaite du Nouveau Testament, le plus pur Euangelion,
c’est-à-dire la Bonne Nouvelle, que nous appelons aussi
Évangile, une lumière et une clé qui permet de comprendre
toute l’Écriture, je trouve normal que chaque chrétien, non
seulement la connaisse par cœur, mais aussi s’en nourrisse
toujours plus, car elle est la nourriture de l’âme. Personne ne
la lira ni ne l’approfondira jamais trop : plus on la sonde, plus
elle paraît accessible ; plus on s’en nourrit, plus on la trouve
agréable ; plus elle fait l’objet de sérieuses investigations,
plus elle livre de trésors, car elle contient de très précieux
biens spirituels. »
Vers la fin de son prologue, Tyndale déclare :
« D’où il apparaît clairement que Paul avait eu l’intention
de résumer brièvement dans cette Épître, tout le contenu
de l’Évangile du Christ ; cette Épître devait constituer une
introduction à l’Ancien Testament. Car il ne fait aucun doute
que celui qui avait bien compris cette Épître possédait du
même coup la lumière capable d’éclairer sa compréhension
de l’Ancien Testament. C’est pourquoi, que chaque homme,
sans exception, s’applique à l’étude de cette Épître jour et
nuit jusqu’à ce qu’il soit parfaitement familiarisé avec son
contenu. »
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
Il faut souligner que Tyndale envisageait cette Épître comme une
introduction non au Nouveau Testament, mais à l’Ancien. C’est dire
qu’il la considérait comme le guide indispensable à une compréhension
chrétienne des livres de l’Ancienne Alliance. Il souscrivait ainsi
pleinement aux affirmations de Paul qui déclare que l’Évangile que
présente son Épître, était déjà annoncé dans les écrits prophétiques et
que la justification qu’elle révèle était déjà affirmée par la Loi et les
Prophètes. L’Ancien Testament était la Bible dont se servaient les apôtres
et les chrétiens des premières générations pour propager l’Évangile ;
ils y puisaient les preuves attestant que Jésus était vraiment le Christ,
le Sauveur du monde ; sur ce point, l’Épître aux Romains constitue
un exemple frappant de l’usage que les chrétiens faisaient de l’Ancien
Testament pour étayer leurs arguments.
En étudiant l’Épître aux Romains, comme d’ailleurs tout autre écrit de
l’apôtre Paul, il faut prendre garde de ne pas vouloir mettre l’apôtre « au
goût du jour », tout comme il ne faut pas vouloir mettre Jésus « au goût
du jour. » Le lecteur ou le commentateur des Épîtres de Paul, fasciné
par la personnalité et la vigueur du raisonnement de l’apôtre, est tenté
d’affaiblir la portée des affirmations pauliniennes qu’il juge aujourd’hui
dépassées, voire choquantes. Il est possible d’être parfaitement d’accord
avec l’apôtre…jusqu’à un certain point, puis de vouloir faire mieux, en
modifiant, souvent de façon subtile et inconsciente, ses conceptions pour
les faire concorder avec celles de la pensée moderne. Mais le vocabulaire
d’un homme tel que Paul doit pouvoir être compris et accepté aujourd’hui
encore. Les efforts bien intentionnés que nous faisons pour adoucir la
rigueur de ses affirmations radicales, ne peuvent que porter atteinte à
l’auteur. Nous saisirons d’autant mieux son message – message qui est
toujours valable aujourd’hui – que nous aurons reconnu à son auteur le
droit de l’exprimer dans les termes puissants du premier siècle.
F.F.B.
INTRODUCTION
I. L’OBJET DE L’ÉPÎTRE
Entre 47 et 57, Paul a consacré dix années à l’évangélisation des
contrées qui bordaient la Mer Égée, parcourant tour à tour les provinces
romaines de la Galatie, de la Macédoine, de l’Achaïe et de l’Asie.
Tout le long des principales voies de communication l’Évangile avait
été prêché ; des Églises avaient été fondées dans toutes les villes de
quelque importance. Paul avait pris très à cœur sa mission d’apôtre du
Christ parmi les païens ; au terme de cette première grande campagne
d’évangélisation, l’apôtre aurait pu contempler avec une profonde
reconnaissance et en faisant monter des accents de louange vers le
Seigneur, non ce qu’il avait accompli, mais ce que le Christ avait opéré
avec lui : les Églises d’Iconium, de Philippes, de Thessalonique, de
Corinthe, d’Éphèse et de bien d’autres localités de ces quatre provinces
avaient pu être confiées aux soins vigilants de responsables qualifiés
désignés sous le terme d’anciens, soumis eux-mêmes aux directives du
Saint-Esprit.
La tâche de Paul n’en était pas pour autant terminée. Au cours de
l’hiver 56-57 qu’il passa dans le foyer de Gaïus un homme qu’il avait
amené à l’Évangile et qui était devenu son ami, il conçut le projet, non
sans éprouver quelque sombre pressentiment, de se rendre à Jérusalem
afin de remettre aux anciens de cette Église le montant d’une collecte
effectuée parmi les Églises constituées de chrétiens d’origine païenne.
Ce geste devait consolider le lien entre l’Église-mère de la Judée et les
Églises des Gentils.
Une fois cette opération menée à bonne fin, Paul se mit à nourrir un
autre projet auquel il pensait depuis des années. Après l’achèvement de
sa mission apostolique dans les pays égéens, il s’était fixé comme objectif
d’annoncer l’Évangile dans un autre pays. Mais il avait comme principe
Voir le commentaire de Rm l5.25-32 (p.214).
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
de ne jamais s’établir comme apôtre dans une région où l’Évangile avait
déjà été prêché ; il ne voulait pas « bâtir sur le fondement d’autrui » (Rm
15.20). Il ne pouvait donc choisir sa nouvelle sphère d’activité qu’en
fonction d’un possible statut de pionnier. C’est la raison pour laquelle
il pensa à l’Espagne, la plus ancienne colonie romaine de l’ouest du
bassin méditerranéen et le principal bastion de la civilisation romaine
dans cette contrée.
Un voyage en Espagne lui permettrait de réaliser un désir auquel
il tenait tant depuis des années, celui de visiter Rome. Bien qu’il fût
citoyen romain de naissance il n’avait jamais eu le privilège de
connaître cette ville dont il était pourtant un sujet, et de surcroît un sujet
affranchi. Avec quel bonheur il se rendrait à Rome pour y séjourner
quelque temps ! D’autant plus qu’il y avait dans cette cité une Église
florissante dont certains des membres étaient des amis chrétiens que
l’apôtre avait rencontrés au cours de ses voyages. Le simple fait que
l’Évangile ait précédé de beaucoup l’arrivée de Paul à Rome excluait
pour l’apôtre toute possibilité d’un travail de pionnier dans cette ville ;
mais il avait néanmoins le sentiment qu’une halte de quelques semaines
et la jouissance de la communion fraternelle avec les chrétiens de
Rome lui permettraient de se rendre en Espagne avec un enthousiasme
renouvelé.
C’est ainsi que, dès les premiers jours de l’an 57, il dicta à son ami
Tertius, un secrétaire chrétien probablement mis à sa disposition par son
hôte Gaïus, une lettre destinée aux chrétiens de Rome, dans laquelle
il annonça sa visite et en expliqua les motifs ; de plus il lui sembla
sage de présenter aux destinataires de son Épître un exposé complet de
l’Évangile tel qu’il l’avait compris et proclamé.
II. LE CHRISTIANISME À ROME
Il ressort très clairement de la lettre même que Paul adresse aux
chrétiens de Rome que l’origine de cette Église remonte à bien des
années. Il nous est toutefois impossible de la dater et de reconstituer
l’histoire de cette communauté à partir du contenu de l’Épître. Pour nous
permettre de retracer le passé de l’Église, nous devrons faire appel à
d’autres sources, notamment à des allusions littéraires et à des indices
archéologiques.
Ac 22.28 « (Ce droit de citoyen) je l’ai de naissance. »
10
Introduction
D’après Ac 2.10, dans la foule des pèlerins venus à Jérusalem pour la
pentecôte de l’an 30 et qui avaient entendu Pierre annoncer l’Évangile,
se trouvaient des gens « venus de Rome, Juifs et prosélytes. » Nous ne
savons évidemment pas si certains d’entre eux firent partie des trois mille
qui acceptèrent le message de Pierre et furent baptisés. Il est toutefois
significatif que les visiteurs venus de Rome aient été les seuls Européens
expressément mentionnés.
Il était en fait inévitable que le christianisme, une fois solidement
implanté en Palestine et dans les régions avoisinantes, fût aussi
connu à Rome. Foakes-Jackson pense que dès « l’automne qui suivit
la Crucifixion, Jésus fut honoré dans la communauté juive de Rome,
comme il l’était déjà dans celle de Damas. » Ce délai peut paraître court,
mais on peut raisonnablement admettre qu’une ou deux années plus
tard, cette affirmation était exacte. Ambroise, un Père de l’Église latine
du quatrième siècle, indique dans la préface de son commentaire sur
l’Épître aux Romains que ceux-ci « avaient embrassé le christianisme,
quoique selon le rite juif, et sans avoir jamais vu ni un apôtre ni aucun
signe prodigieux accompli par un apôtre. » Ainsi, de toute évidence, ce
sont des chrétiens sans mission particulière qui, les premiers, ont apporté
l’Évangile à Rome, probablement au sein de la communauté juive de la
capitale.
Il existait une communauté juive à Rome dès le deuxième siècle
avant J.-C. La conquête de la Judée par Pompée en 63 avant J.-C. et son
triomphe à Rome deux ans plus tard ont gonflé la communauté existante
de nombreux prisonniers de guerre présents dans la procession victorieuse
et qui recouvrèrent plus tard leur liberté. En 59 avant J.-C. Cicéron
fait état de l’importance numérique et de l’influence de la communauté
juive à Rome. En l’an 19 de notre ère, un décret de l’empereur Tibère
(voir p.72) expulsa les Juifs de Rome, mais quelques années plus tard ils
étaient de retour dans la capitale, plus nombreux que jamais. Peu après
ce décret d’expulsion, les Juifs furent à nouveau sommés de quitter
Rome, sous le règne de l’empereur Claude (41-54). Nous trouvons une
allusion à cet événement dans le livre des Actes, où il est dit que Paul,
à son arrivée à Corinthe (sans doute vers la fin de l’été de l’an 50),
rencontra « un Juif du nom d’Aquilas…récemment arrivé d’Italie avec
sa femme Priscille, parce que Claude avait ordonné à tous les Juifs de
P.J. Foakes-Jackson, Peter, Prince of Apostles (1927), p.195.
Pro Flacco 66.
11
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
s’éloigner de Rome » (Ac 18.2). Nous ne connaissons pas avec précision
la date de cet édit d’expulsion, bien qu’Orose le situe en 49. Dans son
ouvrage La vie de Claude (XXV.2), Suétone précise que l’empereur
« expulsa les Juifs de Rome parce qu’ils provoquaient constamment des
troubles à l’instigation de Chrestus (impulsore Chresto). » Ce Chrestus
fut peut-être un agitateur juif vivant à Rome ; mais la manière dont
Suétone cite ce nom donne plutôt à penser que les troubles qui agitèrent
la communauté juive furent causés par l’introduction du christianisme
en son sein. Suétone écrit quelque soixante-dix ans après les événements
qu’il rapporte ; il a pu avoir à sa disposition un récit mentionnant
l’expulsion des Juifs et dans lequel Chrestus aurait été présenté comme
le chef d’une des parties en présence ; il en aurait déduit faussement que
ce Chrestus était à Rome du temps de Claude, qu’il était le fondateur du
groupe des « chrétiens » que Suétone qualifie d’ailleurs de « personnes
adonnées à une nouvelle superstition pernicieuse. » De là à penser que
Chrestus (variante orthographique de Christus dans les milieux païens)
avait pris une part active dans les soulèvements, il n’y avait qu’un pas
que Suétone a franchi.
Aquilas et Priscille semblent avoir été gagnés au christianisme avant
de rencontrer Paul ; ils furent même sans doute parmi les premiers
membres du groupe de croyants résidant à Rome. Nous ne savons
ni quand ni où ils entendirent l’Évangile ; Paul ne suggère nulle part
qu’ils étaient « ses enfants dans la foi. » Nous pouvons raisonnablement
admettre qu’à l’origine, l’Église de Rome n’était constituée que de Juifs
convertis, dispersés sur ordre impérial.
Ce fut une expulsion sans grands effets. En peu de temps, la
communauté juive se reconstitua et redevint florissante, comme
d’ailleurs la communauté chrétienne. Moins de trois ans après la mort de
l’empereur Claude, Paul écrit aux chrétiens de Rome et rend hommage à
leur foi « renommée dans le monde entier » (Rm 1.8). L’édit d’expulsion
s’est trouvé caduc avec la mort de Claude (en 54), peut-être déjà avant.
Dès 57, l’Église de Rome comptait dans ses rangs des païens et des
Selon Dion Cassius (Histoire romaine LX.6), Claude avait imposé des restrictions
aux Juifs dès le début de son règne : « Comme les Juifs s’étaient tellement multipliés
qu’il était impensable de les expulser tous de la ville, il (l’empereur) renonça à son
projet, mais il interdit aux Juifs de se réunir, comme ils l’avaient toujours fait, selon
une coutume ancestrale. » Cf F.F. Bruce, « Christianity under Claudius », BJRL, XLIV,
1961-62, p.309ss.
Cf. T.W. Manson, Studies in the Gospels and Epistles (1962), p.37ss.
12
Introduction
Juifs convertis ; Paul rappelle aux chrétiens d’origine païenne que la
communauté a une base historique juive, et que, même si les païens
convertis ont l’avantage du nombre, ils ne doivent pas mépriser leurs
frères d’origine juive (Rm 11.18).
À vrai dire, l’arrière-plan juif du christianisme romain s’est perpétué
longtemps. Encore à l’époque d’Hippolyte (mort en 235) certaines
pratiques religieuses des chrétiens de Rome portaient l’empreinte de leur
origine juive, celle-ci s’apparentant d’ailleurs davantage à un judaïsme
sectariste et non conformiste qu’à un judaïsme traditionnel.
Si les salutations de Rm 16.3-16 étaient destinées à l’Église de
Rome et non à celle d’Éphèse (voir p.217), nous aurions une mine de
renseignements sur quelques membres de l’Église vers l’an 57. Paul
avait rencontré ces chrétiens fixés à Rome dans les différents endroits
où sa vocation apostolique l’avait conduit. Cette liste contient le nom
de chrétiens de longue date, tels que Andronicus et Junia (ou Junias),
« en Christ » bien avant l’apôtre Paul lui-même, bien connus des apôtres
sinon apôtres eux-mêmes (Rm 16.7). Rufus, mentionné au verset 13,
pourrait être le fils de Simon de Cyrène, cité dans Mc 15.21 ; Paul a pu
le rencontrer avec sa mère à Antioche. Aquilas et Priscille, expulsés de
Rome huit ans plus tôt, étaient maintenant de retour dans la capitale et
avaient fait de leur maison le lieu de rencontre des membres de l’Église.
(Le fait que la basilique qui fut le lieu de réunion des premiers chrétiens,
ait eu la forme extérieure d’une demeure romaine, nous rappelle que les
Églises de maison constituèrent le mode de rassemblement habituel de
l’Église primitive.)
Le christianisme toucha sans doute rapidement les classes aisées de
Rome. En 57, année où Paul écrivit la lettre aux Romains, Pomponia
Graecina, la femme d’Aulus Plautius (qui annexa les îles britanniques à
l’empire romain en 43) fut accusée par un tribunal « d’avoir embrassé
une superstition étrangère », qui pourrait bien être le christianisme. Elle
fut acquittée. Pour la plupart des Romains qui n’avaient pas d’idées
précises sur le christianisme, celui-ci apparaissait uniquement comme
une méprisable superstition orientale. C’est ce que devait penser sans
Cf. M. Black, The Scrolls and Christian Origins (1961), p.114ss. Sur l’origine juive
de l’Église de Rome on peut encore se reporter à E. Meyer, Ursprung und Anfänge des
Christentums, III (Stuttgart et Berlin, 1923), p.465ss ; W. Manson, The Epistle to the
Hebrews (1951), p.172ss, « Notes on the Argument of Romans (Chapters 1-8) », New
Testament Essays in Memory of T.W. Manson (1959), p.150ss.
13
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
doute le poète satirique Juvénal lorsque soixante ans plus tard, il
décrivait la manière dont les eaux polluées de l’Oronte se jetaient dans
le Tibre. En effet, Antioche, la ville d’où avait rayonné le christianisme
des païens, était située sur l’Oronte ; Juvénal l’avait assimilée, et avec
elle tout le christianisme, à l’une des composantes de cette pollution.
Quand, sept ans après la rédaction de l’Épître, Rome devint la proie
des flammes et que l’empereur Néron soupçonné de ce crime – dut
chercher des boucs émissaires, il n’eut pas beaucoup de peine à dresser
les Romains contre les chrétiens, tant ceux-ci étaient impopulaires ; on
les accusait d’être « les ennemis de la race humaine », et de pratiquer
des vices horribles tels que l’inceste et le cannibalisme. De nombreux
chrétiens moururent, victimes de la malveillance impériale. La tradition
fixe la date du martyre de Paul et de Pierre à l’époque de la persécution
que Néron déclencha à la suite de l’incendie de Rome.
Trois ans après avoir écrit sa lettre aux Romains, Paul put réaliser son
vœu et visiter la grande ville, mais dans des conditions qu’il n’avait sans
doute pas prévues à l’origine. Les craintes qu’il avait exprimées dans
Rm 15.31 à propos de l’accueil qui lui serait réservé à Jérusalem, étaient
fondées. Quelques jours à peine après son arrivée, accusé d’avoir profané
le temple, il fut arrêté et traîné devant les autorités romaines de Judée.
Devant la lenteur du procès et les risques qu’il encourait en Judée, Paul
fit appel à l’empereur pour que son cas soit examiné dans la juridiction
impériale, c’est-à-dire Rome. Il arriva à Rome au début de l’année 60,
après un voyage plein de péripéties, dont un naufrage et un séjour dans
l’île de Malte. Débarqué à Pouzzoles, l’apôtre emprunta sous bonne
escorte la Voie Appia, vers le nord. Les chrétiens de Rome, qui avaient
eu vent de son arrivée, allèrent à sa rencontre ; l’ayant trouvé à environ
soixante kilomètres au sud de Rome, ils l’accompagnèrent jusque dans
la ville. La présence de ces amis constitua pour l’apôtre une source de
joie et d’encouragement. Pendant les deux années qui suivirent, il resta à
Rome, dans son appartement privé ; la liberté surveillée dont il jouissait
lui permit de recevoir de nombreux visiteurs et d’annoncer l’Évangile
dans la capitale même de l’empire.
On ne sait pas précisément comment se déroulèrent les deux années
suivantes, il n’est pas sûr que Paul ait pu mettre à exécution son projet
de visiter l’Espagne et d’y annoncer l’Évangile. Il est fort probable que,
arrêté de nouveau peu d’années après, Paul fut condamné à mort comme
chef de la secte des chrétiens, conduit hors de la ville, sur la route qui
14
Introduction
menait au port d’Ostie, et décapité à l’endroit où se dresse maintenant
l’Église de St-Paul-hors-les-murs.
Selon le mot de Tertullien, le sang des chrétiens fut une semence. Ni
la persécution, ni le martyre n’eurent raison du christianisme à Rome ;
l’Église continua de s’affermir et de susciter l’estime des chrétiens du
monde entier comme étant une Église « digne de Dieu, digne d’honneur,
digne d’être appelée bien heureuse, digne de louange, digne de succès,
digne de pureté, qui préside à la charité, qui porte la loi du Christ, qui
porte le nom du Père. »
III. L’ÉPÎTRE AUX ROMAINS
ET LE CORPUS PAULINIEN
T.W. Manson suggère d’intituler cette lettre « Épître de St. Paul aux
Romains et aux autres. »10 Nous avons en effet de solides raisons de
penser qu’outre la copie de cette lettre remise à l’Église de Rome, il
existait d’autres copies adressées à différentes Églises. Ceci ressort de
la composition textuelle de la fin du chapitre 15 (cf. p.17) qui semble
prouver la circulation d’une édition expurgée du chapitre 16, qui, à cause
du caractère très personnel des salutations ne pouvait convenir qu’à une
seule Église. Paul lui-même aurait pu prendre l’initiative de faire parvenir
des copies de cette lettre à d’autres Églises pour la raison simple que le
contenu de la majeure partie de la lettre est un exposé d’intérêt général
pour tous les chrétiens. À cet argument on peut encore ajouter celui-ci :
les sombres pressentiments qu’avait eus Paul en se rendant à Jérusalem
(Rm 15.31) le poussèrent peut-être à léguer comme « testament » aux
Églises des païens cet exposé de la doctrine évangélique.11
L’exemplaire parvenu à Rome fut sans doute précieusement conservé
et put ainsi échapper à la destruction lors de la persécution de l’an 64.
Vers l’an 96, Clément, membre influent de l’Église de Rome, révèle
Apologie 50.
Cette description est tirée de la préface de l’Épître aux Romains, d’Ignace, 115 (texte
fr. Coll. Foi Vivante).
10
Studies in the Gospels and Epistles, p.225ss.
11
Une autre hypothèse, moins probable, voudrait que l’épitre aux Romains ait été
une forme plus développée d’une épitre que l’apôtre aurait écrite sumultanément
aux Galates et aux Églises composées de Juifs et de païens qui avaient surgi autour
d’Antioche et plus tard en Asie Mineure (K. Lake, The Earlier Epistles of St. Paul ;
1914, p.363).
15
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
sa profonde connaissance de l’Épître aux Romains et s’inspire de son
langage dans la lettre qu’il adresse à l’Église de Corinthe. La façon dont
il cite l’Épître de Paul aux Romains laisse à penser qu’il la connaissait
par cœur. Cette parfaite connaissance était sans doute la conséquence de
la lecture régulière de cette Épître lors de chaque réunion de l’Église,
et cela depuis le jour où la communauté chrétienne de Rome avait reçu
cette lettre. On peut toutefois remarquer que si Clément est familiarisé
avec le langage de l’Épître, il ne semble pas en avoir saisi le sens aussi
bien qu’il l’aurait dû.
Il ressort clairement de la lettre de Clément que vers l’an 96 certaines
des lettres de Paul avaient déjà commencé à s’échanger et qu’elles
n’étaient pas restées propriété exclusive des Églises auxquelles elles
avaient été destinées en premier lieu.12 À titre d’exemple, Clément cite
des passages de la I lettre aux Corinthiens. Quelques années plus tard,
un bien-faiteur inconnu copia au moins dix lettres de l’apôtre Paul13
et les rassembla en un codex dont les copies furent envoyées vers
différentes parties du monde chrétien. Dès le début du deuxième siècle,
les lettres de Paul ne circulaient plus que sous forme de collection. Les
auteurs du deuxième siècle qui font allusion aux lettres de Paul le font
en mentionnant un « Corpus paulinien. »14 Cela est vrai des auteurs
orthodoxes et des auteurs hérétiques.
12
Paul lui-même confirme ce point de vue. Dans Col 4.16 il encourage les Colossiens
à lire la lettre qu’il avait adressée aux Laodicéens et demande à ces derniers de prendre
connaissance de la lettre adressée aux Colossiens. La lettre aux Galates était destinée
à toutes les Églises de la Galatie. (Ga 6.11 implique qu’à l’origine le manuscrit passait
d’une Église à une autre ; il est possible qu’avant de transmettre la lettre, les Églises
en faisaient une copie qu’elles gardaient.) L’épitre aux Éphésiens était en fait une lettre
circulaire dont plusieurs copies circulaient dans les Églises.
13
Cf. G. Zuntz, The Text of the Epistles (1954), p.14-17 et 276-279. Le Dr Zuntz
estime que le Corpus a été constitué et publié à Alexandrie parce qu’il comporte des
similitudes avec les méthodes d’éditions connues à Alexandrie (op. cit.. p.278). Une
autre thèse veut que ce Corpus ait vu le jour à Éphèse (cf. E.J. Goodspeed, Introduction
to the New Testament, Chicago, 1937, p.217-219 ; C.L. Mitton, The Formation of the
Pauline Corpus of Letters, 1955, p.44-49) ; J. Knox propose un prolongement plus
romantique de cette thèse, en faisant d’Onésime, l’ancien esclave de Philémon, le
compilateur de ce Corpus, alors qu’il était devenu l’évêque d’Éphèse (vers l’an 100)
dans son ouvrage (Philemon among the Letters of Paul ; Chicago, 1935).
14
Il est probable qu’antérieurement à l’existence de ce Corpus, des collections plus
réduites aient circulé : une pour la province d’Asie (Éphésiens, Colossiens, Philémon),
une autre pour la Macédoine (1 et 2 Thessaloniciens et Philippiens).
16
Introduction
L’un de ces auteurs hérétiques se nommait Marcion. Natif du Pont,
en Asie Mineure, il vint à Rome vers 140 et publia quelques années plus
tard un Canon de l’Écriture Sainte. Marcion niait l’autorité de l’Ancien
Testament. De plus, il considérait l’apôtre Paul comme le seul apôtre
fidèle de Jésus-Christ, les autres ayant altéré le message évangélique par
des adjonctions judaïsantes. Le Canon de Marcion reflète parfaitement
ce point de vue, car il ne comporte que deux parties : la première,
l’Euangelion qui n’est qu’une édition de l’Évangile de Luc commençant
par ces mots : « La quinzième année du règne de Tibère César…Jésus
descendit à Capernaüm » (Lc 3.1 et 4.31) ; la seconde partie, Apostolikon,
comprend dix Épîtres de Paul (sont exclues les lettres à Timothée et à
Tite).
À cause de ses arguments anti-judaïsants, la lettre aux Galates se
trouvait en tête de la deuxième partie du Canon de Marcion. Les autres
Épîtres étaient classées en fonction de leur longueur, les plus longues au
début, les plus courtes à la fin ; dans ce classement, Marcion considérait
les Épîtres doubles, à savoir Corinthiens et Thessaloniciens, comme
des lettres simples mais plus longues. Romains se situe ainsi après
Corinthiens. Une préface introduisait chaque Épître. La préface aux
Romains dit ceci : « Les Romains, qui habitent l’Italie, ont déjà reçu la
visite de faux-apôtres qui les ont séduits en leur faisant accepter l’autorité
de la Loi et des Prophètes, sous le couvert du nom de notre Seigneur
Jésus-Christ. Dans cette lettre écrite d’Athènes, l’apôtre ramène les
chrétiens de Rome à la vérité de l’Évangile. »
Ce n’est pas ce que nous déduirons du contenu de l’Épître, mais
Marcion avait de tels partis-pris que sa lecture des Épîtres en était
totalement faussée. Quand il se heurtait à des raisonnements qui allaient
à l’encontre de ses présuppositions, il déclarait simplement que le texte
apostolique avait été altéré par les scribes judaïsants et il n’hésitait pas
à corriger le texte qui le gênait, pour harmoniser le passage avec son
point de vue (voir p.16ss). L’influence du Canon de Marcion dépassa
de loin les limites du groupe de ses partisans et s’exerça jusque dans
les manuscrits « orthodoxes » qui conservèrent les préfaces marcionites
dans les Épîtres de Paul.
Le plus ancien manuscrit que nous possédions des Épîtres de Paul
date de la fin du deuxième siècle. Il s’agit du papyrus de Chester Beatty,
répertorié P46, trouvé en Égypte et contenant un Corpus paulinien réduit
aux dix Épîtres auxquelles s’ajoute la lettre aux Hébreux, considérée en
17
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
Égypte (contrairement à Rome) comme une Épître paulinienne dès l’an
180. Dans ce manuscrit P46 la lettre aux Romains est placée en tête.
En revanche dans le Canon de Muratori, qui constitue une liste des
livres néo-testamentaires reconnus comme canoniques à Rome à la fin
du deuxième siècle, la lettre aux Romains est placée à la fin. Ce Canon
admet le Corpus paulinien intégral de treize Épîtres, les lettres adressées
à Philémon, Timothée et Tite venant après celles destinées aux Églises.
L’ordre des livres qui finit par prévaloir conféra la première place à
la lettre aux Romains. La raison historique de ce choix réside dans la
longueur de l’Épître. Ce rang convient merveilleusement bien à cette
lettre qui, plus que toutes les autres, mérite le titre d’« Évangile selon
Paul. »
IV. LE TEXTE DE L’ÉPÎTRE AUX ROMAINS
a. Le texte paulinien primitif
Nous ne disposons d’aucun moyen pour connaître le nombre de copies
de la lettre aux Romains qui circulaient entre la fin du premier siècle
et le cinquième siècle. À partir du moment où le Corpus paulinien fut
constitué, vers l’an 100, la lettre aux Romains n’exista plus en édition
séparée ; elle fut désormais l’une des composantes de ce Corpus.
Il est évidemment intéressant de savoir si nous avons des traces du
texte de cette lettre ou des autres lettres, qui soient antérieures à la
version du Corpus. Les citations que fait Clément (vers 96) de la lettre
aux Romains se rapportent probablement au texte antérieur au Corpus ;
mais hormis cette allusion, toutes les autres formes textuelles existantes
dérivent du texte du Corpus. En comparant le manuscrit P46 à d’autres
manuscrits principaux, Sir Frederik Kenyon a constaté qu’il existait une
grande disparité d’une Épître à l’autre. Cet état de choses s’explique
mieux si le texte remonte à une époque où les lettres circulaient encore
séparément.15 Le Dr Zuntz cite quelques cas « d’altération primitive »
et d’annotations marginales (de Paul lui-même ou d’un autre) que le
compilateur du Corpus avait trouvées dans l’un ou l’autre des manuscrits
dont il se servait, et qu’il avait incorporées dans son édition. Malgré
15
F.G. Kenyon, The Chester Beatty Biblical Papyri, Fasc. III, Supplément (1936),
[Link]. Si des copies ont été adressées à différentes Églises dès le commencement
(voir p.9ss), les risques d’altération textuelle remontent à l’an 57.
18
Introduction
cela, le Dr Zuntz considère à juste titre le Corpus paulinien de l’an 100
comme l’original reflétant parfaitement la pensée de l’apôtre Paul, que
la critique textuelle doit s’efforcer de reconstituer et dont dérivent le
texte connu du second siècle et toutes les copies connues des siècles
ultérieurs. Il fait remarquer avec raison que le Corpus était, à l’origine,
une édition critique qui indiquait les différentes lectures, conformément
à une technique caractéristique des savants d’Alexandrie.16
À partir du deuxième siècle, on distingue deux recensions principales
des Épîtres de Paul : une recension orientale et une recension occidentale.
Outre le manuscrit P46 qui est, à l’heure actuelle, le plus ancien témoin,
on peut classer dans la première recension : le Codex Vaticanus du
quatrième siècle (désigné par « B »), le Codex Sinaïticus, du quatrième
siècle également (désigné par « Aleph »), un manuscrit minuscule
d’Athos, du dixième siècle (repère 1739 dans la classification des
manuscrits). En fait ce dernier est la copie d’un excellent manuscrit plus
ancien qui contenait les treize Épîtres de Paul et l’Épître aux Hébreux17
mais qui est malheureusement perdu. Les citations empruntées aux
Épîtres pauliniennes par Clément d’Alexandrie (vers 180) et par Origène
(mort en 254) confirment l’existence de cette recension orientale. Nous
en avons par ailleurs deux importantes versions coptes (sahidique et
bohairique).18 La recension occidentale des Épîtres de Paul est solidement
attestée par les citations de Tertullien (vers 200) ; d’autres auteurs en
mentionnent des citations empruntées à la vieille version latine19 ; enfin
l’ancêtre commun aux manuscrits Codex Claromontanus (désigné par
« D » dans la classification des manuscrits), Codex Augiensis (désigné
par « F ») et Codex Boernerianus (désigné par « G ») appartenait sans
aucun doute à cette recension.20 Ce texte occidental remonte à la version
populaire, plus altérée, du texte du deuxième siècle. La relative intégrité
16
G. Zuntz, The Text of the Epistles, p. l4ss, 276ss.
17
Le texte de ce manuscrit, dont le manuscrit 1739 est une copie, coïncide avec le
texte connu d’Origène ; le manuscrit aurait donc pu appartenir à la grande bibliothèque
de Pamphile à Césarée.
18
Il est intéressant de remarquer que presque tous ces manuscrits, y compris P46 ont
leur origine en Égypte.
19
Il s’agit du texte latin du Codex D écrit en deux langues, qui est totalement
indépendant du texte grec qui l’accompagne.
20
Le Codex Claromontanus date du sixième siècle ; les Codex Augiensis et
Boemerianus qui datent du neuvième siècle sont les copies d’un même original. Leurs
textes latins désignés par « F » et « G », contrairement à « D » n’ont aucune valeur
intrinsèque.
19
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
du texte de la recension orientale s’explique par le soin constant apporté
à la transmission ; ce souci de la transmission fidèle était dû à l’influence
de l’école d’Alexandrie.21
b. Anciennes recensions de la lettre aux
Romains
Plusieurs indices prouvent que l’Épître aux Romains circulait aussi
sous une forme abrégée. En effet, d’anciens manuscrits comportent des
variantes qui accréditent ce point de vue.
1. Le début de l’Épître. (a) Rm 1.7. Les mots « à Rome » ne figurent
pas dans le texte dont s’est servi Origène pour son commentaire sur
les Romains, ni, probablement, dans celui commenté par Ambroise.
Remarquons cependant que dans les manuscrits ultérieurs de ces deux
commentaires, le texte de la lettre aux Romains a été rendu conforme
à celui en usage. Une note marginale dans les manuscrits 1739 et 1908
atteste l’omission des mots « à Rome » à la fois dans le texte biblique
dont disposait Origène et dans le commentaire lui-même.
Le Codex gréco-latin Boernerianus (G), l’un des témoins importants
du texte paulinien dans la recension occidentale, omet également là
référence à Rome et lit « à tous ceux qui sont dans l’amour de Dieu » au
lieu de « à tous ceux qui, à Rome, sont bien-aimés de Dieu. » D’autres
manuscrits de la recension occidentale, tous latins, concilient la lecture
abrégée du manuscrit G (Boernerianus) avec celle du texte courant par
l’adjonction des mots « à Rome », ce qui donne : « à tous ceux qui,
à Rome, sont dans l’amour de Dieu. » C’est la leçon des manuscrits
« D » (version latine du Claromontanus D), des Codex Amiatinus,
Ardmachanus copiés de la Vulgate ainsi que de deux autres témoins :
celui de Pélage et ceux d’Ambroise.
(b) Rm 1.15. Les mots « qui êtes à Rome » sont omis par le manuscrit
G, tandis que quelques témoins proches de ce Codex font preuve d’un
effort pour adapter cette leçon abrégée au texte courant. On dirait
que l’ancêtre commun des Codex D et FG22 (désigné par « Z » chez
P. Corssen23) a délibérément supprimé la mention « à Rome » dans
les versets 7 et 15 du premier chapitre. Mais cette omission n’est pas
21
Zuntz, [Link]. p. 269-283.
22
Le Codex F, proche de G, omet Rm 1.1 à 3.19. On ne peut donc rien en déduire
concernant Rm 1.7 et 15.
23
« Zur Überlieferung des Rëmerbriefes », ZNW, X (1909), p.1ss et p.97ss.
20
Introduction
exclusivement occidentale, car le texte dont se servait Origène ne
comportait pas non plus la mention « à Rome » du verset 7.
2. La fin de l’Épître. Plusieurs indices de la fin de l’Épître suggèrent
que les nombreuses recensions de cette lettre ne se terminaient pas toutes
au même endroit du texte. Les différents vœux formulés par l’auteur
et les multiples bénédictions appelées sur les destinataires pouvaient
constituer des conclusions adéquates à cette lettre. On avait alors une
Épître se terminant soit au verset 5 du chapitre 15, soit aux versets 13 ou
33 du même chapitre, soit enfin au verset 20 du chapitre 16 (que certains
témoins répètent au verset 24 de ce chapitre). Mais c’est la position de
la doxologie finale, située à la fin de nos versions modernes aux versets
25 à 27 du dernier chapitre, qui constitue le problème textuel le plus
intéressant à cet égard.
(a) Le Codex Amiatinus, copie de la Vulgate, ainsi que quelques
autres codex comportent une sorte de table des matières des Épîtres
pauliniennes, copiée d’une version latine antérieure à la Vulgate. Dans
cette table des matières l’Épître aux Romains est divisée en cinquante
et un chapitres ou sections. Les deux derniers chapitres sont intitulés
ainsi :
50. Du danger de scandaliser son frère par des questions
alimentaires et de la leçon que le Royaume de Dieu ne réside
pas dans le manger et le boire mais dans la justice, la joie et
la paix dans l’Esprit Saint.
51. Du mystère de Dieu gardé dans le silence avant la passion
et révélé depuis lors.
Le sommaire de la section 50 correspond au contenu de Rm 14.1-23 ;
celui de la section 51, à la doxologie finale, c’est-à-dire Rm 16.25-27.
Cette table des matières suggère qu’il existait une édition plus concise de
l’Épître, dans laquelle la doxologie conclusive suivait immédiatement le
verset 23 du chapitre 14. Nous disposons de quelques autres indications
en faveur d’une édition abrégée de la lettre aux Romains.24
(b) L’ouvrage de Cyprien « Testimonia » (Témoignages) contient
une liste de textes bibliques ordonnant aux chrétiens de s’éloigner des
hérétiques. Or cette liste ne contient pas Rm 16.17 qui pourtant aurait
constitué un excellent argument dans ce contexte. Certes, l’argument du
Les manuscrits 1648, 1792 ct 2089 de la Vulgate se terminent en Rm 14.23, que
24
suivent une formule de bénédiction et la doxologie.
21
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
silence n’aurait pas grande valeur s’il était considéré seul, mais associé
aux autres pièces de ce dossier, il apporte un élément supplémentaire.
(c) Bien que les chapitres 15 et 16 de l’Épître aux Romains offrent
de solides arguments anti-marcionites25, Tertullien, dans son ouvrage
« Contre Marcion » ne s’en inspire pas et ne les cite jamais. Dans le
cinquième volume de son œuvre, il cite au chapitre 13, le verset de Rm
14.10 comme s’il s’agissait d’un verset appartenant à la conclusion de
l’Épître.
(d) Dans la traduction latine qu’il a donnée du commentaire d’Origène
sur l’Épître aux Romains, Rufin (vers 400) écrit à propos de Rm 16.25-
27 : « Marcion, qui s’était déjà permis d’interpoler bien des passages de
l’Évangile et des textes apostoliques, supprima délibérément ce passage
de l’Épître ; de plus, il ôta de l’Épître tout ce qui suit le texte : ‘Or tout
ce qui ne procède pas d’une conviction de foi est péché.’ » (Rm 14.23).
Ce passage constitue sans aucun doute la traduction littérale des mots
mêmes d’Origène.
(e) La tradition textuelle byzantine place la doxologie de 16.25-27
entre Rm 14.23 et Rm 15.1. Origène connaissait des manuscrits qui
avaient adopté cet ordre et d’autres qui avaient situé la doxologie à
la suite de Rm 16.24. Il estimait que cette dernière disposition était la
meilleure. Toujours est-il que les manuscrits qui ont disposé la doxologie
entre la fin du chapitre 14 et le début du chapitre 15 sont probablement
les témoins d’une édition de l’Épître qui se terminait au chapitre 14 et
verset 23, la doxologie constituant le point final de la lettre.
(f) Le manuscrit G (Boernerianus) et quelques codex connus de Jérôme
ne comportent pas du tout de doxologie. À vrai dire, il est probable que
l’original des manuscrits D (Claromontanus) et FG, le fameux manuscrit
« Z » de Cors n’en avait pas, lui non plus, de doxologie. Comme ce
manuscrit semble avoir transmis le texte occidental dans les chapitres 1
à 14 et de nombreuses variantes de lecture dans les chapitres 15 et 16,
Corssen en a déduit26 que ce manuscrit « Z » était la copie d’un manuscrit
qui s’arrêtait à Rm 14.23, sans doxologie. Il est étrange de constater que
c’est précisément le témoignage de Marcion sur le contenu de l’Épître
aux Romains quant aux derniers chapitres.
25
Voir la conception de Marcion à la page 11.
26
ZNW, X (l909), p.9.
22
Introduction
(g) Quelques rares témoins (A P 5 33, et des codex arméniens) placent
la doxologie à 14.23 et la répètent après 16.24.
(h) Dans le manuscrit P46 la doxologie se trouve entre les chapitres
15 et 16. Certains ont considéré cela comme la preuve d’une édition
abrégée se terminant avec 15.33 et la doxologie.
Nous disposons donc de preuves attestant l’existence d’au moins
deux versions plus courtes de l’Épître, l’une allant jusqu’à 15.33, l’autre
se terminant déjà en 14.23 (dans les deux cas, avec ou sans doxologie
finale). Il est également assuré qu’il y avait une édition, au moins, qui
ne comportait pas la mention « à Rome » dans les versets 7 et 15 du
premier chapitre ; il n’est pas impossible que cette dernière version ait
été identique à l’une ou l’autre des versions abrégées précédemment
mentionnées.
Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi une édition amputée du
chapitre 16 a pu circuler. En effet, si des copies d’une Épître étaient
envoyées à plusieurs Églises, en raison de son intérêt général et de son
contenu approprié, une Église seule avait intérêt à recevoir le chapitre 16
avec ses messages à caractère très personnel. Nous verrons plus loin si
cette Église était celle de Rome ou celle d’Éphèse (p.217s).
Il est plus difficile de savoir pourquoi une édition, privée du chapitre
15, a eu sa raison d’être. En effet, l’argumentation de Paul débute
au chapitre 14, se poursuit tout au long du chapitre 15 et aboutit tout
naturellement au témoignage personnel de l’apôtre de Rm 15.15-33.27
Nous disposons heureusement du témoignage d’Origène qui affirme que
Marcion a délibérément supprimé de cette Épître tout le développement
postérieur à 14.23. L’intention de Marcion saute aux yeux quand on voit
l’enracinement vétéro-testamentaire de la pensée de Paul dans le passage
de Rm 15.3-12, ou l’affirmation paulinienne de Rm 15.4 : « Tout ce qui a
été écrit d’avance l’a été pour notre instruction », ou encore la description
que donne Paul du Christ, dans Rm 15.8 : « Serviteur des circoncis pour
prouver…les promesses faites aux pères. » On trouve rarement dans le
Corpus paulinien une telle densité d’arguments hostiles à Marcion.
27
Nous ne partageons pas le point de vue de F.C. Burkitt qui affirme que « Rm 14.23
constitue la véritable conclusion, qui ne pouvait être suivie que d’une doxologie »
et qui suppose que « Rm 15.1-13 représente une introduction adaptée aux détails
personnels ajoutés à la circulaire complète envoyée à Rome » (Christian Beginnings,
p.127).
23
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
On peut donc raisonnablement penser que Marcion est à l’origine de
l’édition de l’Épître qui ne va pas au-delà de Rm 14.23.28 L’influence
de cet hérétique était telle que cette édition, au même titre que les
préfaces tendancieuses de son auteur, a été recopiée même par une ligne
orthodoxe de pensée, spécialement dans la recension occidentale et ses
copies latines particulières.
Comment interpréter l’omission de la mention « à Rome » dans Rm
1.7 et 15 ? D’après certains, cette omission se retrouverait dans l’édition
abrégée la plus répandue, celle qui ignorait le chapitre 15. On peut
penser au cas similaire de l’Épître aux Éphésiens où certains manuscrits
omettent la mention « à Éphèse » d’Ép 1.1 (P46, Aleph, B, etc.). La
lettre aux Éphésiens était conçue comme une lettre circulaire ; l’en-tête
comportait un espace blanc où il suffisait de porter le nom de l’Église
destinataire. (Marcion semble avoir disposé d’une édition où notre
mention « à Éphèse » est remplacée par « à Laodicée. ») La structure
de la phrase grecque rend nécessaire la mention de la localité précédée
de « à. »
Cette explication de l’omission de la mention « à Rome » dans Rm
1.7, 15 ne nous paraît pourtant pas satisfaisante. Le parallélisme qu’on a
voulu établir entre la lettre aux Romains et la lettre aux Éphésiens n’est
pas rigoureux. En effet, tout autre nom de localité située à l’intérieur du
territoire des païens évangélisé par Paul aurait pu remplacer la mention
« Éphèse » sans que cela pose le moindre problème avec le contexte de
l’Épître, ce qui n’est pas le cas de la lettre aux Romains. Le contexte
de la lettre aux Romains est tel que la lettre n’a pu être adressée qu’à
Rome et à Rome seulement (Rm 1.8-15). Il n’est donc pas possible de
remplacer la référence « à Rome » des versets 7 et 15 par la mention
d’une autre ville. La suppression de ce détail géographique important
rend quasiment incompréhensibles les allusions personnelles de Rm 1.8-
15 (et de Rm 15.22-32) et exige qu’au moins une donnée précise du
texte lui-même fournisse un indice permettant de connaître le véritable
destinataire de cette lettre.29
28
La thèse selon laquelle la doxologie a été écrite par des disciples de Marcion pour
clore son édition sera examinée p.229.
29
Le contexte « exige impérativement une référence particulière à une communauté
bien connue, non fondée par Paul, ni visitée par lui » (T.W. Manson, Studies in the
Gospels and Epistles, p.229).
24
Introduction
Sommes-nous en droit d’assimiler l’édition qui omet « à Rome »
(Rm 1.7, 15) à celle qui se termine à Rm 14.23, c’est-à-dire selon toute
vraisemblance l’édition de Marcion ? Nous ne pouvons nous livrer qu’à
des suppositions, car si nous connaissons bien la fin de la lettre acceptée
par Marcion, nous ne savons pas en revanche comment se présentait
le début de l’Épître reconnue par cet hérétique. Pourquoi d’ailleurs
Marcion aurait-il éliminé la mention « à Rome » de cette Épître ? Quand
l’Église de Rome condamna Marcion et son enseignement, celui-ci
aurait pu estimer indigne la mention de cette Église dans le texte de son
Apostolikon. « Ceci n’est qu’une hypothèse30, car il faut quandmême
souligner que dans le Canon de Marcion l’Épître était bien intitulée
‘Aux Romains.’ »
V. L’ÉPÎTRE AUX ROMAINS ET L’ÉVANGILE
PAULINIEN
L’Épître aux Romains est la dernière Épître écrite par Paul avant son
long emprisonnement, d’abord à Césarée, puis à Rome. Elle est donc
postérieure aux lettres adressées aux Thessaloniciens, aux Corinthiens
et aux Galates (et peut-être aux Philippiens), mais elle précède les lettres
aux Colossiens et aux Éphésiens, ainsi, bien évidemment, que les lettres
pastorales. C’est une conclusion à laquelle on aboutit non seulement
par l’étude de preuves externes et par les indications chronologiques
occasionnelles internes aux Épîtres, mais aussi par l’examen attentif du
thème qu’elles abordent.
Quelques-uns des thèmes étudiés par Paul dans sa correspondance
avec les Corinthiens se retrouvent aussi dans la lettre aux Romains. La
question des aliments est abordée dans 1 Co 8.10 et dans Rm 14.1ss.
De même, les deux Épîtres traitent des membres du corps et de leurs
fonctions respectives (1 Co 12 et Rm 12.3ss.), de l’opposition entre
Adam et le Christ (1 Co 15.21ss ; 15.45ss ; Rm 5.12ss), de la collecte
pour les chrétiens de Jérusalem (1 Co 16.1ss ; 2 Co 8.9 ; Rm 15.25ss).
De toute évidence, d’après ces exemples, le texte de Romains se révèle
être plus tardif que celui des lettres aux Corinthiens. Rm 8 par exemple,
30
C’est, entre autres, l’hypothèse de T.W. Manson. Il explique l’omission de la
mention « à Éphèse » d’Ép 1.1 de la même manière, car, dit-il, « c’est à Rome et à
Éphèse que Marcion a connu ses déboires les plus grands et les plus humiliants » ;
cette explication est moins plausible pour Ép 1.1 que pour Rm 1.7 et 15, les deux
situations n’étant pas comparables.
25
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
reprend une partie des arguments développés dans 2 Co 3.17-5.10 et
les associe à ceux de Ga 4.5 pour créer très librement, à partir de ces
thèmes déjà utilisés, une nouvelle forme verbale qui habille de neuf des
arguments logiques familiers.31
Mais de toutes les Épîtres pauliniennes, celle qui a le plus d’affinité
avec l’Épître aux Romains est sans conteste l’Épître aux Galates. De
la comparaison entre les deux lettres, il ressort clairement que l’Épître
aux Galates est antérieure à celle aux Romains. Toute l’argumentation
développée presque dans le feu de l’action pour la défense des Églises
de la Galatie est reprise sous une forme plus systématique dans l’exposé
aux Romains. « Galates est aux Romains ce que l’ébauche est à la statue
achevée. »32
L’Épître aux Galates était destinée aux Églises de la province
romaine de Galatie (probablement celles du sud de cette province,
fondées par Paul et Barnabas vers 47 lors de leur tournée missionnaire
rapportée dans Ac 13.14-14.23). Elle avait pour but de les mettre en
garde contre le danger du rejet de la grâce sous les effets pernicieux
de l’enseignement de faux-docteurs qui conditionnaient le salut des
Galates à leur circoncision et à leur obéissance aux autres articles de
la loi juive.33 Ces docteurs présentaient sans doute cette obéissance à la
loi mosaïque comme un complément nécessaire à la condition unique
de la foi en Jésus reçu comme Seigneur, qui constituait l’essence même
de l’Évangile paulinien. Mais pour Paul cet enseignement était moins
une addition à l’Évangile qu’une perversion de celui-ci. Car la doctrine
proposée aux Galates annulait le principe du salut offert par grâce et
accepté par la foi ; l’homme pouvait s’attribuer une parcelle de la gloire
de son salut, alors que dans l’esprit de l’Évangile cette gloire ne revient
qu’à Dieu seul. Ces docteurs judaïsants étaient venus avec un évangile
différent de celui prêché par Paul et ses compagnons34 ; en fait ce n’était
31
C.H. Buck Jr., JBL, LXX (1951), p. 116 dans un article remarquable sur « The Date
of Galatians » (p.113ss).
32
J.B. Lightfoot, St. Paul’s Epistle to the Galatians (1890), p.49.
33
D’après J.H. Ropes dans The Singular Problem of the Epistle to the Galatians
(Cambridge, Mass., 1929), l’Épître aux Galates réfute aussi les prétentions d’un groupe
antinomien qui refusait à Paul toute autorité apostolique ; même si c’était le cas, ce
point particulier de l’argumentation ne modifie guère le lien entre cette Épître et celle
des Romains.
34
Cf. 1 Co 15.11 où Paul affirme que lui et les autres apôtres ont prêché le même
message de base.
26
Introduction
pas un Évangile du tout. En s’efforçant de montrer à ses amis galates
la gravité de ce problème, Paul aborde la question fondamentale de la
justification de l’homme devant Dieu. Les Juifs croyaient que Dieu était
le Juge suprême du monde et qu’un jour viendrait où l’humanité tout
entière serait jugée. Paul, cependant, ajoutait que grâce à l’œuvre du
Christ, le verdict du Grand Juge pouvait être connu par anticipation et
que ceux qui s’étaient mis en règle avec Dieu avaient l’assurance hic
et nunc de leur acquittement. Mais comment, dans la réalité vécue, les
êtres humains peuvent-ils se savoir « en règle » c’est-à-dire satisfaisant
aux exigences divines à leur égard ? Si, comme le prêchaient les faux-
docteurs aux chrétiens de la Galatie, les hommes pouvaient être justifiés
devant Dieu par l’observance des commandements de la loi mosaïque,
à quoi servait la mort du Christ, qui est au cœur même de l’Évangile ?
Car d’après l’Évangile, la mort de Jésus-Christ garantit la rédemption
du peuple et sa justification aux yeux de Dieu. Si ce résultat pouvait
être atteint par la loi, la mort du Christ n’aurait alors plus de raison
d’être. « Nous savons cependant », dit Paul, « que l’homme n’est pas
justifié par les œuvres de la loi » et les chrétiens galates avaient bien
expérimenté la vérité de cette affirmation. Paul poursuit : « Nous avons
cru, nous aussi, en Jésus Christ, afin d’être justifiés par la foi du Christ et
non par les œuvres de la loi, parce que, par les œuvres de la loi, personne
ne sera justifié » (Ga 2.16, TOB).35
Par la foi, non par les œuvres : c’est l’une des antithèses soulignées
par l’apôtre dans cette lettre aux Galates. L’antithèse selon l’Esprit, non
selon la chair, lui fait écho dans cette argumentation. La vie nouvelle
que les Galates avaient reçue en acceptant l’Évangile, était une vie
communiquée par le Saint-Esprit et alimentée par lui ; il était impensable
que cette œuvre de l’Esprit, qui est d’un ordre nouveau, différent et
supérieur, pût exiger l’appoint d’ordonnances si totalement liées à
l’ordre ancien, celui de la « chair », tel que la circoncision et autres
prescriptions du même genre. Le désir de vivre partiellement « selon
l’Esprit » et partiellement « selon la chair » était voué à l’échec, car ces
deux modes de vie sont diamétralement opposés : « Car la chair, en ses
désirs, s’oppose à l’Esprit, et l’Esprit à la chair » (Ga 5.17, TOB).
Ces deux antithèses – les œuvres opposées à la foi et la chair opposée
à l’Esprit – se retrouvent dans l’Épître aux Romains, la première aux
35
Allusion à Ps 143.2 ; cf. Rm 3.20.
27
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
chapitres 3 et 4 à propos de la justification, la seconde aux chapitres 7 et
8 où il est question de la sanctification.
Un autre trait commun à l’Épître aux Galates et à celle aux Romains
est la référence à l’exemple d’Abraham. Puisque l’ordonnance juive
relative à la circoncision remontait à l’alliance conclue entre Dieu
et Abraham (Gn 17.10-14), ceux qui étaient partisans d’imposer la
circoncision aux païens convertis au christianisme s’appuyaient sur ce
fait, condition indispensable, selon eux, pour prétendre au partage, de
la bénédiction promise à Abraham et à ses descendants. À cela Paul
répond que si Abraham a trouvé grâce aux yeux de Dieu ce n’est pas à
cause de la circoncision assimilée à une « œuvre », mais à cause de sa
foi : « Abraham crut Dieu et cela lui fut compté comme justice » (Ga 3.6
citant Gn 15.6).36 Ainsi les fils d’Abraham qui héritent des bénédictions
accordées à Abraham sont ceux qui, comme lui, ont foi en Dieu et qui,
par conséquent, sont justifiés par sa grâce. En somme, l’Évangile est
l’accomplissement de la promesse faite par Dieu à Abraham et à sa
descendance, promesse qui n’a été ni annulée ni modifiée par quoi que
ce soit, pas même par la loi mosaïque instituée après l’alliance établie
entre Dieu et Abraham.
Paul va plus loin en révélant aux Galates chrétiens qui se soumettent au
rite légal de la circoncision qu’ils se placent eux-mêmes dans l’obligation
d’observer toute la loi de Moïse et du même coup sous la menace de
la malédiction divine prononcée sur tous ceux qui n’accomplissent pas
intégralement la loi.37 À cette conception s’oppose le message libérateur
de l’Évangile qui affirme que le « Christ nous a rachetés de la malédiction
de la loi…afin que, pour les païens, la bénédiction d’Abraham se trouve
en Jésus-Christ et que, par la foi, nous recevions la promesse de l’Esprit »
(Ga 3.13-14).
Le principe de la justification par l’observance de la loi dénote un
état d’immaturité spirituelle, caractéristique de l’enfance. Mais avec
la dispensation de l’Évangile, ceux qui lui obéissent et qui croient en
Jésus, atteignent à la maturité spirituelle. L’Esprit de Dieu qui a établi sa
demeure dans le cœur des croyants est aussi l’Esprit de son Fils ; sous
l’impulsion de cet Esprit, les chrétiens s’adressent spontanément à Dieu
comme à leur Père, comme Jésus lui-même le faisait.38
36
Cf. Rm 4.3.
37
Ga 3.10 évoque Dt 27.26.
38
Ga 4.6 ; cf. Rm 8.15 (voir p.134ss).
28
Introduction
Le message de l’Évangile offre la liberté à la place de l’esclavage
sous lequel se sont mis tous ceux qui prétendent satisfaire aux exigences
de Dieu en restant sur le terrain de la loi. Alors, pourquoi ceux qui ont
été une fois affranchis par le Christ renonceraient-ils à cette liberté pour
se placer à nouveau dans la servitude ? Par ailleurs, la liberté offerte
par l’Évangile n’a rien à voir avec l’anarchie ou la licence. La foi dont
parle l’Évangile est une foi qui se concrétise par une vie d’amour et ainsi
« accomplit la loi du Christ » (Ga 5.6, 6.2).39
Ainsi donc, dans son exposé aux Églises de Galatie, Paul utilise des
arguments à la fois ad hominem et ad hoc. Quelqu’un a suggéré que
« la justification par la foi, nullement incompatible avec les conceptions
doctrinales antérieures de Paul, a été en fait conçue et formulée pour
la première fois lorsque l’apôtre s’est trouvé dans l’obligation de
répondre aux arguments des judaïsants infiltrés en Galatie. Il n’est pas
du tout impensable que ce terme de justification qui revêt un sens et une
importance caractéristiques dans les Épîtres aux Galates et aux Romains
seulement, ne soit pas un concept théologique de l’apôtre, mais un terme
qu’il emprunte à ses adversaires. »40
Mais l’Évangile sur lequel Paul met tellement l’accent dans sa lettre
aux Galates est l’Évangile qu’il leur avait annoncé, lorsqu’il avait
parcouru leurs villes et prêché le message de la croix d’une manière si
39
Cf. Rm 12.9-21, 13.8-10 (p.186ss, p.195ss).
40
C.H. Buck, loc. cit. p.121ss. D’après cet auteur, « cette conclusion est inéluctable. »
Il y arrive en comparant 2 Co 1 à 9, où seule l’antithèse « chair-esprit » apparaît,
avec Galates où Paul ajoute à l’antithèse précédemment mentionnée, celle relative
au contraste « œuvres-foi. » Il affirme aussi que Galates est postérieure à 2 Co 1 à 9
en se basant sur le fait que si Paul avait déjà en tête l’antithèse « foi-œuvres », avant
d’écrire ces chapitres aux Corinthiens, il n’aurait pas pu s’empêcher de la mentionner
au moins une fois dans l’argumentation fortement anti-Iégaliste qu’il adopte dans cette
lettre. Mais il me semble que la situation décrite en 2 Co 1 à 9 est différente de celle
des Galates et n’exigeait pas de la même façon la présentation de l’antithèse « foi-
œuvres. » L’auteur de ce commentaire fixe la date de rédaction de la lettre aux Galates
bien avant celle de la lettre aux Corinthiens, très tôt dans le ministère de Paul. Le
point de vue de Buck était déjà défendu par Heitmüller qui affirmait que « la doctrine
paulinienne de la justification était une doctrine totalement polémique et apologétique,
élaborée au cours des tournées missionnaires de l’apôtre et destinée à défendre sa
prédication aux païens qui ne faisaient pas référence à la loi, contre les attaques des
Juifs chrétiens » (Luthers Stellung in der Religionsgeschichte des Christentums ;
Marburg, 1917, p.19ss). K. Holl fait remonter cette hypothèse à O. Pfleiderer, C. von
Weizsäcker et W. Wrede (Gesammelte Aufsätze ii, Tübingen, 1928, p.18ss).
29
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
vivante qu’il avait littéralement mis devant leurs yeux « Jésus-Christ
crucifié. »
Plus que cela, c’était l’Évangile qui avait bouleversé la propre vie de
Paul. En se mettant au service du Christ, Paul avait abandonné une vie
entièrement centrée sur la loi. Dans son ancien mode de pensée et dans sa
vie active il n’y avait pas la moindre place pour admettre qu’il y ait quoi
que ce soit de vrai dans les affirmations des disciples concernant Jésus.
Son maître Gamaliel avait concédé cette possibilité, même si elle était
très hypothétique, mais lui, Paul, ne l’admettait pas. Si un événement
pouvait, plus que tout autre, infirmer la prétention des disciples quant
à la messianité de Jésus, c’était sa crucifixion. Que Jésus ait mérité ou
non un tel châtiment était d’importance secondaire ; ce qui comptait au
plus haut point, c’était l’affirmation de la loi : « Celui qui est pendu est
un objet de malédiction auprès de Dieu » (Dt 21.23). La simple pensée
qu’un homme frappé de la malédiction de Dieu pût être le Messie était
blasphématoire et scandaleuse.
Quand Paul, en pleine mission persécutrice contre l’Église fut amené
à reconnaître que le Jésus crucifié était ressuscité des morts et qu’il
était réellement ce que les disciples avaient toujours prétendu qu’il
était – Messie, Seigneur, Fils de Dieu – toute sa logique de pensée
et son mode de vie, organisés en fonction de la loi, centrés sur la loi,
s’étaient écroulés. L’opinion qu’il s’était forgée au sujet de Jésus, en
accord avec le système mosaïque qui inspirait sa conduite, s’avérait
soudain profondément erronée. Les fragments du système mis en pièces
commencèrent à s’assembler différemment, autour d’un nouveau pôle,
Jésus crucifié et ressuscité. Désormais, pour Paul, vivre c’était Christ.
Dans ce nouveau système de pensée, que devenait l’ancien argument
de la malédiction frappant le crucifié ? N’était-il plus valable ? Certes, il
conservait sa valeur, mais revêtu d’une autre signification. En ressuscitant
Jésus d’entre les morts, Dieu avait mis fin à la malédiction. Mais
pourquoi avait-il d’abord fallu que Jésus subisse cette malédiction ? Très
rapidement Paul dut en arriver à la conclusion exprimée dans Ga 3.10-13
selon laquelle Jésus s’était livré à la mort de la croix pour attirer sur lui-
même la malédiction prononcée par la loi et qui frappait tous ceux qui
n’observaient pas intégralement ses ordonnances (Dt 27.26). La forme
du raisonnement que tenait Paul était bien connue des écoles rabbiniques,
mais jamais un Rabbi n’avait exprimé le fond de ce raisonnement
audacieux, à savoir que le Messie se placerait volontairement sous la
30
Introduction
malédiction infligée aux transgresseurs de la loi divine afin de les libérer
de cette malédiction. C’est ainsi que la doctrine du Messie crucifié, qui
avait été autrefois une pierre d’achoppement pour Pau141, était devenue
la pierre angulaire de sa foi et de sa prédication.
Nous ne savons pas quand cette ré-interprétation d’un texte de la loi
a germé dans son esprit.42 Il est possible qu’elle ait commencé à prendre
forme lorsque Paul a médité sur l’image du Serviteur Souffrant décrit
dans És 53.10-12, qui offre sa vie en sacrifice d’expiation pour les
autres, et qui, en portant le péché de plusieurs, leur procure la justice.43
Mais on ne saurait assez souligner que la théologie de Paul ne s’appuie
pas d’abord sur l’étude et la spéculation. Sa théologie est enracinée
dans sa propre expérience de Dieu qui « a révélé son Fils » en lui (Ga
1.16) et qui a répandu l’amour divin dans son cœur par l’Esprit Saint
(Rm 5.5). Tout ce qu’il avait recherché en observant méticuleusement
et péniblement la loi divine, tout ce qui avait fait l’objet d’efforts
désespérés, il le possédait tout à coup comme un don de Dieu, cela
et bien d’autres choses encore. Car désormais il pouvait accomplir la
volonté de Dieu avec une spontanéité qu’il n’avait jamais connue sous
la loi ; il se savait accepté par Dieu, justifié par sa grâce, béni et rempli
d’une force nouvelle, appelé à un service qui donnerait à jamais un but
enthousiasmant à sa vie.
« Le juste vivra par la foi » – ou, comme l’exprime Paul, « celui qui
est juste par la foi vivra »44 – ne constitue pas seulement le message
central de la lettre aux Galates ou de celle aux Romains, mais aussi le
principe fondamental de la propre vie de Paul. Il se réfère constamment à
ce grand principe, et pas uniquement dans les deux Épîtres mentionnées.
Quand il rappelle aux Corinthiens « que Christ a été fait péché pour
nous, afin que nous devenions en lui justice de Dieu » (2 Co 5.21) ou
41
Voir Rm 9.32-33 (p.161ss).
42
J. Weiss pense à juste titre que la période la plus probable à cet égard est celle qui
recouvre l’activité de Paul en Syrie et en Cilicie (Ga 1.21). « On ne dira jamais assez
que la formation chrétienne et théologique de Paul s’est effectuée durant cette période
qui nous est mal connue, et que dans les lettres, nous nous trouvons en présence
d’un homme arrivé à maturité…et que la prétendue ‘évolution’ que certains croient
discerner au cours des années où l’apôtre écrit – une dizaine d’années au mieux
– ne mérite pas la moindre anention » (Earliest Christianity, i, New York, 1959,
p.206). Cette dernière affirmation est trop absolue, mais elle constitue une salutaire
rectification aux spéculations concernant l’évolution intérieure de Paul.
43
Voir p.93ss, 100, 105 ; n. 52, p.130.
44
Ha 2.4 cité en Ga 3.11 et Rm 1.17 (voir p.61ss).
31
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
quand il fait part aux Philippiens de son ambition « de gagner Christ
et d’être trouvé en lui, non plus avec une justice à moi, qui vient de la
loi, mais avec celle qui vient par la foi au Christ, la justice qui vient de
Dieu et s’appuie sur la foi » (Ph 3.8-9, TOB), il indique très clairement
quel était le fondement de son espérance et la puissance stimulante de
son ministère apostolique. Le contraste frappant qui existait entre son
ancienne activité de persécuteur et sa nouvelle vie d’esclave au service
de Jésus-Christ ne pouvait que servir à faire éclater la grandeur de la
grâce divine qui avait été répandue sur lui surabondamment, effaçant
ainsi son passé et faisant de lui ce qu’il était devenu.
Ce chemin de la justification qu’il développe à l’intention des
Romains, Paul le connaissait fort bien depuis le jour où, hors des murs
de Damas, ses pieds l’avaient pour la première fois foulé. Cette Épître
comporte beaucoup plus d’éléments d’autobiographie qu’il n’y paraît à
première lecture : l’autobiographie d’un homme justifié par la foi.45
45
Voir J. Buchanan, The Doctrine of Justification (1867, réimprimé en 1951). Paul
croyait de toutes ses forces que la décision juridique divine qui déclarait quelqu’un
« juste » s’accompagnait logiquement d’une vie nouvelle manifestant une nature
différente, les caractères « d’un juste. » Pour bien distinguer les deux aspects de
l’œuvre divine, les théologiens réformés ont réservé le terme de « justification »
au premier et celui de « sanctification » au second. La « justification » fait l’objet
de Rm 1.17 ; 3.19-5.21, tandis que la « sanctification » est traitée dans Rm 6 à 8.
Ne pas vouloir établir cette distinction conduit immanquablement à des confusions
dans l’interprétation de la pensée de Paul. Cette distinction que nous faisons entre la
justification par la foi – acte initial de la grâce divine – et la sanctification – œuvre
consécutive et continuelle de cette grâce – et que font également les doctrines
luthérienne et réformée, avait aussi des adeptes convaincus parmi les théologiens de
l’Église Catholique, particulièrement en Italie, dans la première moitié du seizième
siècle. Quand le Cardinal Contarini publia son traité sur la justification par la foi
seule, il fut chaleureusement félicité et soutenu par le Cardinal anglais Reginald
Pole qui salua dans cet écrit une lumière apportée « à cette vérité sainte, efficace et
indispensable. » On peut d’ailleurs faire remarquer que la doctrine réformée de la
justification par la foi seule avait déjà été défendue un siècle plus tôt par Juliana de
Norwich. C’est le Concile de Trente qui fit pencher la balance du côté de l’avis papal.
Malgré la mise en garde du Cardinal Pole de « ne pas rejeter une idée simplement
sous prétexte qu’elle avait été partagée par Luther », le Concile définit, en 1546, la
justification en termes qui l’assimilait à la sanctification, et la rendit donc tributaire
aussi bien des œuvres que de la foi. L’anathème fut prononcé sur tous ceux qui
soutenaient le point de vue « réformé » – ou plus exactement paulinien. Voir Acta
Concilii Tridentini, Sessio VI (« De justificatione ») ; L. von Ranke, History of the
Popes, Book II (1908), Vol. 1, p.109, 113, 158ss. Plus récemment ce point de vue
biblique a été défendu par les théologiens catholiques romains W.H. van der Pol et
H. Küng (voir en particulier l’ouvrage Rechtfertigung de ce dernier, publié en 1957
32
Introduction
L’expression « justification par la foi » signifie que le salut ne dépend
pas de sacrements, ni d’un prêtre qui pourrait exercer un pouvoir ou au
contraire le retenir, mais qu’il repose sur la simple réponse d’un cœur
qui a foi dans la Parole de Dieu, par Jésus-Christ.
D’un seul coup, cette vérité frappe à la racine tout le système sacerdotal
et la doctrine des œuvres qui lui est associée – pénitence, pèlerinages,
jeûne, purgatoire et tout le reste. L’Église désormais n’est plus constituée
d’un clergé hiérarchisé, accomplissant des rites indispensables en faveur
des laïcs ; elle n’est plus une caste de prêtres investis d’une autorité
mystérieuse pour ne pas dire magique, dépendante de la parole d’un
évêque ; la prêtrise est assurée par tous les croyants, et le ministère par
celui que le Saint-Esprit appelle, après examen de sa vie et de sa foi, et
l’accord du peuple concerné.
En vertu de cette doctrine, l’homme se trouve face à face avec Dieu ;
et si elle l’humilie et le pousse à se prosterner dans la poussière devant
Dieu, c’est parce que Dieu veut ensuite l’élever et le remettre debout.
Celui qui est ainsi entré en contact personnel avec Dieu, et qui a été
relevé par la puissance et la grâce du Tout-Puissant, ne pourra plus
jamais être asservi intérieurement à qui que ce soit. La doctrine de la
justification par la foi a inspiré les formes de démocratie qui se sont
imposées dans les pays où l’influence de la Réforme du seizième siècle
a été déterminante ; elle constitue toujours un rempart pour la vraie
liberté. Luther a été accusé « d’avoir incité le peuple à la révolution
en faisant prendre conscience aux basses couches de la société de
leur prodigieuse dignité devant Dieu. » Comment en aurait-il pu être
autrement ? L’Évangile, qu’il avait appris de Paul, dès lors qu’il était
pleinement vécu, entraînait cette conséquence.
Cependant, aussi importante que soit la justification des pécheurs
par la foi seule dans l’Évangile paulinien, elle n’épuise pas pour autant
tout le sujet de cet Évangile. Paul l’associe aux autres doctrines dans
le contexte de la nouvelle création déjà réalisée avec et en Christ.
L’acquittement prononcé hic et nunc pour tous ceux qui ont placé leur
à Paderborn avec une introduction de Karl Barth) qui ont prétendu que le Concile
n’avait pas condamné la doctrine biblique de la « justification par la foi seule » mais
l’interprétation réformée de cette doctrine et que les protestants s’étaient mépris sur
la formulation du Concile de Trente (marquée par le contexte polémique de l’époque)
en prétendant qu’elle défendait une sotériologie synergique. Pour la critique de cette
interprétation, se reporter à G.C. Berkouwer dans Recent Developments in Roman
Catholic Thought (Grand Rapids, 1958), p.56ss.
33
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
foi en Jésus fait partie intégrante de cette vérité essentielle ; pour eux
« le monde ancien est passé, voici qu’une réalité nouvelle est là » (2 Co
5.17, TOB), une vérité expérimentée dans le quotidien par l’irruption du
Saint-Esprit en eux.46
VI. « CHAIR » ET « ESPRIT » DANS L’ÉPÎTRE
AUX ROMAINS
a. La « chair »
À tout lecteur de cette Épître William Tyndale donnait le sage conseil
suivant : « Il faut en premier lieu prêter soigneusement attention à la
façon dont s’exprime l’apôtre, et rechercher, par-dessus tout, le sens que
Paul attribue aux mots Loi, Péché, Grâce, Foi, Justice, Chair, Esprit,
entre autres, faute de quoi tu perdrais le bénéfice de ta lecture, fût-elle
maintes fois répétée. »
Deux des termes les plus importants de cette liste sont « chair » et
« esprit » que Paul oppose dans ses écrits comme symbolisant, pour le
premier, l’ancien ordre de choses devenu caduc avec la venue du Christ,
et, pour le second, le nouvel ordre des réalités inauguré par lui. Chair et
esprit se livrent un combat incessant et impitoyable pour la possession
et le contrôle du for intérieur de l’être humain. Dans les écrits de Paul,
ce combat n’a rien à voir avec l’opposition « matière –esprit » ni avec
l’antithèse « corps physique – faculté intellectuelle » si présentes dans la
philosophie grecque. L’arrière-plan de ces mots reste celui de l’Ancien
Testament, bien que l’apôtre enrichisse et précise considérablement le
sens des termes qu’il emploie si fréquemment dans ses écrits.47
Dans l’Ancien Testament la « chair » (héb. basar, she’er) constitue le
matériau de base de la vie humaine (et animale). Nous laisserons de côté
les fréquentes allusions au mot « chair » dans le sens de « vie animale »
(Gn 6.19), ou de « chair animale » comestible (Ex 12.8) pour faire
remarquer qu’en tant que « chair », l’homme se distingue « des dieux,
dont la demeure n’est pas parmi les êtres charnels » (Dn 2.11). Quand
Dieu annonce son intention d’abréger la durée de la vie humaine, il dit :
« Mon Esprit ne restera pas toujours dans l’homme, car celui-ci n’est
Cf. W.D. Davies, Paul and Rabbinic Judaism (1948), p. 222-223.
46
E. Schweitzer donne une excellente étude de ces termes dans l’ouvrage de Kittel
47
Theologisches Wörterbuch zum Neuen Testament, aux articles pneuma (Vol VI, 1959),
sarx et soma (Vol. VII, 1960). Ouvrage traduit partiellement en français.
34
Introduction
que chair » (Gn 6.3). En fait l’homme est une chair animée ; « toute
chair » (Gn 6.12 ; És 40.5 ; Jl 3.1) est synonyme de « toute l’humanité »
(à moins que le contexte n’élargisse le sens à « toute vie animale »).
Le mot « chair » désigne aussi la nature humaine dans sa faiblesse et
dans son caractère mortel : « Il se souvenait qu’ils n’étaient que chair,
un souffle qui s’en va et ne revient pas » (Ps 78.39). Le mot s’emploie
encore pour désigner le corps quand il est fait mention de « laver son
corps (litt. chair) dans l’eau » (Lv 14.9), voire l’homme tout entier
comme dans le Ps 63.1 où l’expression « mon corps soupire après toi »
traduit en d’autres mots la même idée que celle qui précède « mon âme
(héb. nephesh) a soif de toi » (les deux termes « mon âme » et « mon
corps » signifient en fait « je »).
C’est donc à la lumière de l’Ancien Testament que nous devons
comprendre le sens que Paul attribue à ce mot (sarx en grec), en
particulier dans sa lettre aux Romains.
1. « Chair » revêt le sens de partie charnelle du corps dans Rm 2.28
où le sens littéral de « la circoncision qui laisse une marque visible dans
la chair » (Gn 17.11) est opposé au sens spirituel de la circoncision du
cœur.
2. « Chair » recouvre aussi le sens de descendance humaine et
de parenté au sens large. Ainsi dans Rm 1.3, le Christ est présenté
comme « descendant de David selon la chair » et dans Rm 9.5 comme
appartenant à la nation d’Israël « selon la chair. »48 Rm 4.1 (TOB, note
c) désigne Abraham comme « notre père selon la chair » (c’est-à-dire
l’ancêtre de tous ceux qui sont Juifs par la naissance), alors qu’il n’est
le père spirituel que des croyants (4.11-12,16) ; ses descendants selon
les lois physiques de la procréation sont « les enfants de la chair »
par opposition aux « enfants de la promesse » (9.8). Les membres du
peuple juif sont « ceux de la race (de Paul) selon la chair » (9.3) ou tout
simplement « sa chair » (11.14).49
3. « Chair » est employé dans le sens d’humanité dans Rm 3.20 :
« Nul (nulle chair) ne sera justifié devant lui par les œuvres de la
48
Ces deux références, et plus particulièrement la première, n’évoquent pas seulement
la descendance à laquelle se rattache le Seigneur, mais aussi la condition du Christ
avant sa glorification (voir p.54ss, 151ss).
49
Le mot « chair » revêt aussi ce sens dans l’Ancien Testament, lorsque par exemple,
Abimélek déclare au clan sichémite : « Souvenez-vous que je suis de vos os et de votre
chair » (Jg 9.2).
35
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
loi. » Cette façon de s’exprimer était courante en hébreu et l’Ancien
Testament se fait l’écho de cette pratique : « Toi, qui écoutes la prière !
Tous les hommes (litt. toute chair) viendront à toi » (Ps 65.3) ; « Il n’y
a de paix pour aucun homme (litt. aucune chair) » (Jr 12.12) ; on peut
encore citer les paroles de Jésus dans Mc 13.20 : « Et, si le Seigneur
n’avait abrégé ces jours, personne (aucune chair) ne serait sauvé. » Paul
semble affectionner particulièrement cet usage du mot ; en effet, bien
que dans Rm 3.20 il cite le Ps 143.2 et que le mot « chair » soit absent
de ce texte, Paul l’y introduit dans sa citation comme il le fait d’ailleurs
aussi dans Ga 2.16 (cf. 1 Co 1.29 : « Afin que nulle chair ne se glorifie
devant Dieu »). Parfois l’apôtre exprime la même idée par la formule
« la chair et le sang » (par ex. dans Ga 1.16 : « Je n’ai consulté ni la chair
ni le sang », c’est-à-dire « personne »).
4. « Chair » est encore utilisé dans le sens de nature humaine
envisagée sous différents aspects :
(a) La nature humaine faible. Paul explique qu’il s’est servi des
images de la vie quotidienne « à cause de la faiblesse de votre chair »
(Rm 6.19) où le mot « chair » se rapporte essentiellement à l’intelligence
de ses lecteurs. De même, dans Rm 8.3 l’apôtre parle de la loi incapable
de produire la justice « parce que la chair la rendait sans force. » (Un
autre exemple typique de ce sens du mot chair se trouve dans les paroles
de Jésus, rapportées dans Mt 26.41 : « L’esprit est bien disposé, mais la
chair est faible »).
(b) La nature humaine du Christ. Le Christ partage avec toute
l’humanité la nature humaine. Il existe cependant une grande différence
entre lui et nous. Notre corps est « un corps de péché » parce que le
péché a établi son règne dans notre vie et que tous nos faits et gestes
portent son empreinte. Jésus avait revêtu un corps charnel authentique,
mais non une « chair de péché », car le péché s’est avéré incapable de
conquérir le moindre pouce de terrain dans la vie de Jésus Christ. C’est
pourquoi il est dit que Dieu a envoyé son Fils « dans la condition de
notre chair de péché » (Rm 8.3, TOB, note x). Ayant habité ainsi parmi
les hommes, dans sa nature humaine, il a été exposé au péché ; mais il a
résisté victorieusement à tous les assauts que celui-ci a menés pour tenter
de percer une faille dans cette vie exemplaire. Aussi, quand il mourut
en offrant sa vie sans péché comme sacrifice d’expiation pour le péché,
Dieu put-il « condamner le péché dans la chair » (8.3), ratifiant ainsi la
36
Introduction
sentence de mort prononcée à l’encontre du péché, grâce à l’incarnation,
au sacrifice et au triomphe de l’homme Christ-Jésus.
(c) La « vieille nature » du croyant. Quand Paul parle de sa « chair »,
il parle de sa propension au péché héritée d’Adam. Il n’y a rien de
bon en elle (7.18) ; « par la chair » dit-il, « je suis esclave de la loi du
péché » (7.25).50 Cette « chair » demeure partie intégrante de lui-même,
bien qu’elle soit progressivement rendue inopérante, et bien qu’elle ait
été « crucifiée » ; car il suffit de comparer Ga 5.24 : « Ceux qui sont
au Christ-Jésus ont crucifié la chair avec ses passions et ses désirs » à
Rm 6.6 : « Notre vieille nature a été crucifiée avec lui (le Christ), afin
que ce corps de péché soit réduit à l’impuissance. » Nous rencontrons
maintes fois ce paradoxe dans les écrits de Paul. Les chrétiens sont
constamment exhortés à manifester ce qu’ils sont vraiment, à vivre
concrètement comme des membres du Christ. Paul leur rappelle « qu’ils
se sont dépouillés du vieil homme, avec ses pratiques » et « qu’ils ont
revêtu l’homme nouveau » (Col 3.9-10) ; mais par ailleurs et en même
temps l’apôtre les encourage à se dépouiller du « vieil homme » et « à
revêtir l’homme nouveau » (Ép 4.22, 24). Le « vieil homme » c’est ce
qu’ils étaient « en Adam » ; « l’homme nouveau » c’est ce qu’ils sont
« en Christ. » C’est pourquoi revêtir l’homme nouveau c’est revêtir le
Christ. Ainsi, Paul écrit aux Galates : « Vous tous qui avez été baptisés
en Christ, vous avez revêtu Christ » (Ga 3.27) et aux Romains : « Mais
revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ… » (Rm 13.14).
(d) La nature humaine non régénérée. Bien que « la chair » soit
encore présente en moi, je ne suis plus « dans la chair. »51 Être « dans
la chair » c’est n’être pas encore régénéré, c’est vivre encore « en
Adam », condition qui ne saurait « plaire à Dieu » (Rm 8.8). Autrefois,
les croyants étaient « dans la chair » (7.5) ; désormais ils ne sont plus
« dans la chair, mais dans l’Esprit », si toutefois l’Esprit de Dieu habite
en eux ; dans le cas contraire, ils n’appartiennent pas au Christ (8.9).
5. Puisque les chrétiens ne sont plus « dans la chair » mais « dans
l’Esprit », ils ne doivent plus vivre « selon la chair » – selon les critères
de la vie qui était autrefois la leur lorsqu’ils n’étaient pas encore
50
Les chrétiens de Corinthe, tout en étant le temple de l’Esprit, tant sur le plan
communautaire que sur le plan individuel (1 Co 3.16 ; 6.19) étaient néanmoins
« charnels » (à la fois sarkinos et sarkikos, en grec) et non « spirituels » (1 Co [Link]).
51
Dans Ga 2.20 (« ma vie présente dans la chair », TOB) l’expression « dans la chair »
signifie « dans le corps mortel. » C’est la même tournure grecque « en sarki », mais le
sens est sensiblement différent de celui que nous examinons ci-dessus.
37
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
régénérés52 – mais « selon l’Esprit » (8.4-5 ; 12-13). Ils ont renoncé à
leurs conceptions non régénérées (« la pensée de la chair ») au profit
d’un mode de pensée qui n’appartient qu’aux enfants de Dieu (« la
pensée de l’Esprit ») ; leur devoir consiste à « ne plus s’abandonner
aux préoccupations de la chair pour en satisfaire les convoitises »
(8.5-7 ; 13.14).53
6. La chair reste tributaire de l’ordre « du péché et de la mort » (Rm
7.23 ; 8.2) ; comme telle, elle est sous le verdict de mort, car « en Adam,
tous meurent » (1 Co 15.22). « Avoir les tendances de la chair, c’est la
mort…Si vous vivez selon la chair, vous allez mourir » (Rm 8.6, 13).
« Celui qui sème pour sa chair, moissonnera de la chair la corruption »
(Ga 6.8).
Cette « chair », cette nature humaine héritée d’Adam, est corrompue
par le péché ; mais, dans la pensée de Paul, les « péchés de la chair »
sont loin d’être limités aux seuls vices liés à l’usage du corps, même si
pour la morale chrétienne traditionnelle c’est essentiellement de ceux-là
dont il s’agit. Certes les « péchés de la chair » englobent les péchés du
corps, mais ils comprennent aussi les péchés que nous aurions davantage
tendance à ranger parmi les « péchés de la pensée », les « péchés de
l’intelligence (obscurcie). » Ainsi Paul énumère comme « œuvres de la
chair » non seulement la débauche et toutes les formes de perversion
sexuelle, non seulement l’ivrognerie et les orgies, mais encore la magie,
l’envie, les emportements, la jalousie et l’idolâtrie (Ga 5.19-21). Le
péché, quel qu’il soit, est toujours « une œuvre de la chair. »
52
Dans 2 Co 5.16 se trouve une référence importante à l’emploi de l’expression
« selon la chair » (en grec kata sarka) : « Ainsi, dès maintenant, nous ne connaissons
personne selon la chair ; même si nous avons connu Christ selon la chair, maintenant
nous ne le connaissons plus de cette manière. » On s’est si souvent mépris sur le sens
de ces mots qu’il est important de souligner que Paul n’exprime aucun mépris envers
la vie terrestre du Christ ; il ne veut pas dire, non plus, que les relations entre les
autres apôtres et le Christ terrestre n’avaient aucune valeur et ne présentaient aucun
intérêt religieux ; il oppose la connaissance actuelle qu’il a de Jésus-Christ à celle
qu’il en avait avant sa conversion. BFC formule ainsi ce passage : « Ainsi, nous ne
considérons plus personne d’un point de vue purement humain. Même si autrefois
nous avons considéré le Christ d’un point de vue purement humain, maintenant, nous
ne le considérons plus de cette manière. » C’est à la lumiére de son exaltation et de la
nouvelle création inaugurée par son triomphe sur la mort, qu’il convient d’examiner le
ministère terrestre du Christ ; dans cette perspective, sa vie terrestre prend un tout autre
relief.
53
Cf. Ga 5.16: « Marchez par l’Esprit et vous n’accomplirez plus les désirs de la
chair » (BJ).
38
Introduction
Le mot « corps » est parfois employé à la place du mot « chair. »
Ainsi, à l’expression « les œuvres de la chair » de Ga 5.19 correspond
la formulation « les actions du corps » de Rm 8.13. Le contexte indique
chaque fois qu’il s’agit de la même réalité. De même, les expressions
« corps de péché » (Rm 6.6) et « chair de péché » (Rm 8.3) sont
synonymes. On peut aussi les rapprocher de l’expression « ce corps de
mort » dont Paul attend la délivrance dans Rm 7.24. (Le « corps » de Rm
8.10 qui « est mort à cause du péché » représente simplement le corps de
chair et de sang.) Enfin la même idée est rendue dans Col 3.5 : « Faites
donc mourir ce qui en vous appartient à la terre » (TOB, note a).
b. « Esprit »
Dans l’Ancien Testament le mot « chair » est souvent défini par
opposition au mot « esprit » (mot hébreu ruah qui signifie en premier
lieu « vent » et par extension « souffle vital »). Un passage bien
caractéristique de cette antithèse se trouve dans És 31.3 : « L’Égyptien
est homme et non dieu ; ses chevaux sont chair et non esprit. » Ce qui
implique que Dieu est Esprit ; c’est ce qu’affirme clairement Jn 4.24.
On voit souvent dans l’Ancien Testament l’Esprit de Dieu animer
les hommes et leur communiquer un pouvoir surnaturel, une adresse
hors du commun ou une perception spirituelle dont ils seraient privés
naturellement. L’esprit, dans l’homme, c’est à la fois son souffle, ses
dispositions, sa vitalité.54
Il en va de même dans les écrits pauliniens où « chair » et « esprit »
sont conçus en termes antithétiques. Ceux qui ont fait profession de croire
en Jésus-Christ ne sont plus « dans la chair » mais « dans l’Esprit » (Rm
8.9) ; ils ne marchent plus « selon la chair » mais « selon l’Esprit » (Rm
8.4) ; ils n’accomplissent plus « les œuvres de la chair » mais produisent
« le fruit de l’Esprit » (Ga 5.19, 22).
En maintes circonstances, nous ne savons pas si nous devons écrire
Esprit avec une majuscule ou une minuscule ; mais, ni Paul qui dictait
cette lettre, ni son secrétaire Tertius, n’ont connu cet embarras lorsqu’ils
employaient le mot grec pneuma.
Nous relèverons ci-après les principaux sens que Paul donne au mot
« esprit » dans ses écrits55 :
54
Cf. A.R. Johnson, The Vitality of the Individual in the Thought of Ancient Israel
(1949), p.26ss.
55
Parmi les autres acceptions du mot, non énumérées ci-dessus, quelques-unes
39
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
1. La partie « spirituelle » ou immatérielle de l’être humain. C’est là
le sens du mot esprit dans Rm 1.9 « Je sers Dieu en mon esprit » et Rm
7.6 qui exhorte les chrétiens qui ne sont plus sous la loi mais sous la
grâce « à servir dans la nouveauté de l’esprit et non dans l’ancienneté de
la lettre » (litt.).56 Paul met également en contraste « la circoncision selon
l’esprit et non selon la lettre » – c’est-à-dire la circoncision intérieure qui
est la purification du cœur dont avaient parlé les prophètes (en Jr 4.4 ; Dt
10.16) – et la circoncision de la chair (Rm 2.29). L’esprit du chrétien est
en harmonie avec l’Esprit de Dieu (Rm 8.16).
Les autres auteurs néo-testamentaires emploient le mot « esprit »
comme synonyme du mot « âme. » C’est ainsi que le Magnificat débute
par ces paroles : « Mon âme exalte le Seigneur, et mon esprit a de
l’allégresse en Dieu, mon Sauveur » (Lc 1.46-47). On peut encore faire
le rapprochement entre les paroles prononcées par Jésus dans Jn 12.27 :
« Mon âme est troublée… » et celles que rapporte l’évangéliste dans Jn
13.21 : « Jésus fut troublé en son esprit. » Paul lui-même utilise ce mot
« esprit » dans ce sens quand il écrit : « Qui donc, parmi les hommes,
sait ce qui concerne l’homme, si ce n’est l’esprit de l’homme qui est en
lui ? » (1 Co 2.11). Mais en règle générale, Paul fait non seulement la
distinction entre les deux mots « âme » et « esprit », mais souvent il les
oppose. L’homme « naturel » est l’homme « psychique » (psuchē, en
grec, signifie « âme ») qui s’oppose à l’homme spirituel (pneumatikos
en grec, de pneuma, esprit).57 Chez Paul, l’esprit de l’homme est tantôt
cette partie de son être tournée vers Dieu, mais qui reste morte ou
insensible tant que l’Esprit de Dieu ne l’a pas touchée et vivifiée, tantôt
s’appliquent aux « êtres spirituels » ou aux « puissances spirituelles » tel que « l’esprit
du monde » (1 Co 2.12), « l’esprit qui agit maintenant dans les fils de la rébellion » (Ép
2.2), ou encore « les esprits » qui inspirent les prophètes (pas nécessairement l’Esprit
de Dieu) mentionnés dans 1 Co 12.10 ; enfin un penchant naturel tel que « l’esprit
d’assoupissement » (Rm 11.8).
56
Voir p.118. Cf. 2 Co 3.6 qui décrit Paul et ses compagnons comme « des ministres
d’une nouvelle alliance, non de la lettre, mais de l’Esprit ; car la lettre tue, mais
l’Esprit fait vivre. » Ici, la référence à la nouvelle alliance annoncée par Jr 31.31ss est
explicite ; dans les autres passages où « lettre » et « esprit » sont opposés, l’allusion est
davantage implicite. Voir le commentaire de Rm 8.4 (p.131).
57
1 Co 2.14-15. Remarquer aussi la distinction que fait l’apôtre dans 1 Co 15.44ss
entre « corps naturel « (soma psuchikon) et le corps ressuscité qui sera « corps
spirituel » (soma pneumatikon).
40
Introduction
la caractéristique du chrétien, c’est-à-dire le signe distinctif de la vie
chrétienne chez certains.58
2. L’Esprit de Dieu ou le Saint-Esprit. C’est « l’Esprit de sainteté » en
Rm 1.4, en rapport avec la résurrection du Christ ; dans le même ordre
d’idées, Rm 8.11 le définit comme « l’Esprit de celui qui a ressuscité
Jésus d’entre les morts. » Illuminée par ce Saint-Esprit, la conscience
humaine devient capable de rendre un témoignage vrai (9.1). Il confère
à la prédication de l’Évangile une puissance efficace qui agit sur les
auditeurs (15.19) ; ceux d’entre eux qui parviennent à la foi en Christ
« sont sanctifiés par l’Esprit Saint » (15.16). Dans le cœur des croyants,
l’Esprit répand l’amour de Dieu (5.5 ; 15.30) ; sa puissance les remplit
de joie, de paix et d’espérance (14.17 ; 15.13).
Puisque Dieu s’est révélé lui-même en Christ, l’Esprit de Dieu est
également l’Esprit du Christ (8.9). L’Esprit communique à tel point la
vie et la puissance du Christ ressuscité et glorifié aux croyants qu’il est
parfois pratiquement assimilé à la personne même du Christ (bien qu’en
principe les deux soient distincts).59 Ainsi les expressions « si l’Esprit
de Dieu habite en vous » (8.9) et « si Christ est en vous » (8.10) sont
synonymes.
C’est au chapitre 8 de la lettre aux Romains que l’apôtre traite de
façon détaillée la nature et les conséquences de la présence de l’Esprit et
de son action dans le croyant.60
(a) L’Esprit communique la vie. La « loi de l’Esprit » est une « loi de
vie » ; « marcher selon l’Esprit » c’est-à-dire « selon les tendances de
l’Esprit » c’est vivre (8.4, 5, 6, 10)61 car l’Esprit rend le croyant capable
de traiter « les actions du corps » – les manières d’agir de son ancienne
nature non régénérée – comme mortes, n’exerçant plus aucun pouvoir
dans sa vie. Il ne peut y avoir de vie authentique sans l’Esprit : « Si
quelqu’un n’a pas l’Esprit de Christ, il ne lui appartient pas » (8.9). Paul
oppose « être dans l’Esprit » (en pneumati) à « être dans la chair » (en
sarki) ; tous les chrétiens sont par définition « dans l’Esprit » « ou sous
58
W. Barclay, Flesh and Spirit (1962), p.14.
59
Cf. 1 Co 15.45b et 2 Co 3.17a. N.Q. Hamilton envisage cette identification de
l’Esprit avec le Seigneur glorifié comme « dynamique » mais non « ontologique » (The
Holy Spirit and Eschatology in Paul, 1957, p.6).
60
Cf. G. Smeaton, The Doctrine of the Holy Spirit (1882; réimprimé en 1958), p.71ss;
E.F. Kevan, The Saving Work of the Holy Spirit (1953).
61
Cf. Ga 6.8b : « Celui qui sème pour l’Esprit, moissonnera de l’Esprit la vie
éternelle. »
41
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
l’emprise de l’Esprit » (8.9). Alors, en pratique, « être dans l’Esprit »
équivaut à « être en Christ » (ou « en Christ-Jésus ») ; par conséquent
le fait d’« être dans l’Esprit » ne peut en aucun cas développer un
comportement individualiste, puisque « être en Christ » signifie être
incorporé à Christ, être membre de son corps et à ce titre jouir des mêmes
privilèges et être chargé des mêmes devoirs que les autres membres de
ce corps (12.5) ; cette solidarité nouvelle qui lie les croyants « en Christ-
Jésus » est décrite en d’autres termes par le même apôtre comme « une
communion dans l’Esprit » (Ph 2.1 ; 2 Co 13.13), ou encore une « unité
de l’Esprit » (Ép 4.3).62
(b) L’Esprit affranchit. Sous quelque angle que soit considéré
l’asservissement de l’homme – au péché, à la loi ou à la mort – c’est
toujours l’Esprit qui met fin à cet esclavage. Il communique aux chrétiens
la puissance du Christ ressuscité qui « libère du péché » (Rm 6.18, 22) ;
il les affranchit de l’esclavage de la loi, de sorte qu’ils peuvent désormais
« servir sous le régime nouveau de l’Esprit et non plus sous le régime
périmé de la lettre » (7.6, TOB) ; c’est encore l’Esprit « qui donne la
vie en Jésus-Christ », qui libère les enfants de Dieu « de la loi du péché
et de la mort » (8.2). Toutes ces affirmations illustrent bien le principe
concis énoncé en 2 Co 3.17b : « Là où est l’Esprit du Seigneur, là est la
liberté. »
(c) L’Esprit oriente avec puissance la vie des « fils de Dieu » (8.14).
C’est « l’Esprit qui fait de nous des fils » (8.15) ; c’est à son action que
les chrétiens doivent de pouvoir s’approcher de Dieu comme d’un Père
et l’appeler du nom familier de « Père », terme qu’employait Jésus pour
parler de Dieu.63
(d) L’Esprit intercède pour le peuple de Dieu (8.26-27). Le Christ
aussi intercède pour les siens (8.34), mais à la différence du Christ qui
intercède en étant dans la gloire auprès de Dieu, l’Esprit fait monter son
intercession du cœur même des chrétiens dans lesquels il demeure.64
62
Ce point de vue est confirmé sans aucun doute possible par le texte de 1 Co 12.13 :
« Vous avez été baptisés dans un seul Esprit pour former un seul corps. »
63
Cf. Ga 4.6 : « Et parce que vous êtes des fils, Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit
de son Fils qui crie : Abba ! Père ! »
64
Ce ministère d’intercession accompli à la fois par le Christ glorifié et par l’Esprit en
nous, est confirmé par l’emploi du mot « paraclet » (ou avocat) que fait Jean dans ses
écrits, désignant aussi bien « Jésus-Christ, le Juste, notre avocat auprès du Père » (1 Jn
2.1) que le Saint-Esprit, « cet autre défenseur » (Jn 14.16) envoyé par le Père pour être
avec les croyants.
42
Introduction
(e) L’Esprit garantit la sanctification des chrétiens. L’« Esprit » et la
« chair » sont opposés l’un à l’autre et se livrent un perpétuel combat.
Mais l’Esprit possède la puissance divine et peut, par conséquent, rendre
progressivement la « chair » inopérante dans la vie de tous ceux qui se
soumettent à son autorité et à sa grâce efficace. La doctrine paulinienne
ne s’apparente pas du tout au quiétisme ; l’apôtre sait, par expérience, à
quel point la vie spirituelle est un combat qui ne prendra fin qu’avec son
dernier souffle, mais c’est un combat dont l’issue ne fait aucun doute,
puisque la victoire et la gloire finale sont garanties par l’Esprit. Celui-
ci œuvre dans le cœur de tous ceux qu’il prépare à cette gloire finale
pour que, dès à présent chacun d’eux puisse refléter de mieux en mieux
l’image du Christ.65
(f) L’Esprit est le gage de l’héritage futur. Dans l’Ancien Testament,
l’effusion de l’Esprit de Dieu devait constituer un signe de l’imminence
du Jour du Seigneur (Jl 2.28-32). Pierre cite cette prophétie pour
expliquer l’événement important de la venue du Saint-Esprit sur les
disciples le jour de la Pentecôte : « Il s’agit ici de ce qui a été dit par le
prophète Joël » (Ac 2.16). Le temps présent qui va de la Pentecôte au
retour de Jésus-Christ, est, dans un certain sens, le temps de l’Esprit :
non seulement il rend efficace pour les chrétiens l’œuvre accomplie par
le Christ, non seulement il leur communique la puissance du Seigneur
ressuscité et glorifié, mais il rend les disciples capables de jouir, dès ce
temps présent, de la gloire qui sera manifestée.
L’Esprit ne suscite pas seulement la vie ici et maintenant, mais sa
présence garantit déjà la vie de résurrection au jour fixé par Dieu. Ainsi la
vie propre à la dispensation à venir, « la vie éternelle », est-elle accordée
aux croyants dès maintenant comme « un don de Dieu, en Jésus-Christ,
notre Seigneur » (6.23), comme un acompte, pour ainsi dire, de la vie de
résurrection à venir, qui suivra la rédemption de notre corps (8.23).66
Dans le privilège que l’Esprit accorde aux chrétiens celui de vivre
pleinement, dans la sainteté, leur condition d’affranchis du Seigneur – il
faut voir une anticipation de la « glorieuse liberté des enfants de Dieu »
(Rm 8.21) à laquelle ils aspirent ainsi que la création tout entière. Ce
65
Cf. 2 Co 3.18.
66
Dans 1 Co 15.44, Paul décrit ce corps ressuscité, qui participe à la pleine
rédemption, comme un « corps spirituel », c’est-à-dire totalement soumis à l’Esprit.
Dans 2 Co 5.5 le don présent de l’Esprit est considéré comme « arrhes » de ce jour
futur où les chrétiens « revêtiront leur habitation céleste », quand ce qui « est mortel
sera englouti par la vie. »
43
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
n’est qu’à ce moment qu’ils jouiront totalement de l’affranchissement de
toute forme d’asservissement dont ils n’auront eu qu’un avant-goût par le
Saint-Esprit ; « l’adoption » qui sera effective par la résurrection est déjà
en voie d’accomplissement grâce au secours de « l’Esprit d’adoption »
(8.15) ; et la gloire d’être devenu parfaitement conforme à l’image du
Fils de Dieu – ce à quoi ils sont d’ailleurs prédestinés (8.29) – sera
l’aboutissement de l’œuvre de sanctification entreprise et poursuivie
actuellement par l’Esprit dans la vie des enfants de Dieu. La présence
intérieure de l’Esprit est donc un signe eschatologique avant-coureur.67
Il constitue les prémices du salut final (8.23)68, une sorte d’acompte
présent et immédiat de l’héritage fabuleux que Dieu a préparé pour ceux
qui l’aiment.
VII. LA « LOI » DANS L’ÉPÎTRE AUX ROMAINS
Le mot « loi » (nomos) revient plus de soixante-dix fois dans le cours
de l’Épître, mais il n’a pas toujours le même sens. Le plus souvent le mot
fait référence à la loi de Dieu sous toutes ses formes, ce qui n’exclut pas
d’autres significations. Voici d’ailleurs les différentes acceptions de ce
terme, classées dans l’ordre croissant de sa fréquence d’emploi.
1. Le Pentateuque. Quand il est dit que « la loi et les prophètes
témoignent de la manifestation de la justice de Dieu » (Rm 3.21), le
mot « loi » se réfère aux cinq premiers livres de l’Ancien Testament,
et le mot « prophètes » à l’ensemble de tous les autres écrits inspirés
de l’Ancien Testament. Cette façon de résumer l’Ancien Testament est
courante dans le Nouveau. Lorsque les Juifs mentionnaient la Torah, ils
ne l’envisageaient pas au sens restrictif des ordonnances cultuelles, mais
dans le sens le plus large des cinq livres qui contenaient la loi.
2. L’Ancien Testament comme un tout. Dans Rm 3.19 Paul déclare :
« Or nous savons que tout ce que dit la loi, elle le dit à ceux qui sont
sous la loi. » Or l’expression « tout ce que dit la loi » renvoie à une
série de citations bibliques faites aux versets 10 à 18 du même passage.
Cette succession de textes contient cinq citations de Psaumes et une du
67
Cf. G. Vos, The Eschatological Aspect of the Pauline Conception of the Spirit,
Princeton Seminary Biblical and Theological Studies (New York, 1912), p.209ss ; The
Pauline Eschatology (1952).
68
Cf. Ga 5.5 : « Pour nous, c’est de la foi que nous attendons, par l’Esprit, l’espérance
de la justice. » Dans Ép 1.13-14 les chrétiens sont « scellés du Saint-Esprit qui avait été
promis et qui constitue le gage de notre héritage, en vue de la rédemption… »
44
Introduction
prophète Ésaïe. Si pour Paul ces passages font partie de « la loi », la loi
est, pour lui, la Bible juive tout entière, c’est-à-dire l’Ancien Testament
actuel.
3. Un principe. Après avoir démontré que Dieu, dans sa grâce,
justifie ceux qui ont la foi, Paul conclut qu’il n’existe aucune raison
de s’enorgueillir (Rm 3.27). « Par quelle loi ? Par la loi des œuvres ?
Non, mais par la loi de la foi. » Dans ce texte, les expressions « la loi
des œuvres » (différente de « les œuvres de la loi ») et « la loi de la
foi » opposent les deux principes en vertu desquels l’homme s’efforce
de plaire à Dieu.
En Rm 7.21, Paul décrit la lutte intérieure qui fait rage dans l’âme, et
découvre une loi – ou, en d’autres mots, un principe – : « quand je veux
faire le bien, le mal est présent à côté de moi. » Dans ce même contexte,
le conflit moral est considéré comme le résultat de l’antagonisme de
deux « lois » ou « principes » : la loi qui l’asservit au péché (7.23, 25b),
et « la loi de mon intelligence » qui reconnaît bonne la loi de Dieu et
trouve son plaisir en elle, mais qui se trouve incapable de l’accomplir
par manque de force (7.23). Une autre « loi », « la loi de l’Esprit de
vie en Christ-Jésus » s’affirme plus forte que « la loi du péché et de la
mort » et affranchit donc l’âme de cet asservissement (8.2).
4. La loi de Dieu. Par son patrimoine culturel et sa formation, Paul
était naturellement enclin à identifier la loi de Dieu à la loi de Moïse,
cette loi donnée par Dieu à Israël, par l’intermédiaire de Moïse (à ne
pas confondre avec le commentaire oral de cette loi écrite, qui, selon
la tradition rabbinique, aurait été communiquée à Moïse tout aussi
authentiquement, du moins en théorie, que la loi écrite elle-même). C’est
sous la forme de la loi mosaïque que Paul a connu la loi de Dieu dans sa
propre expérience. Contrairement à plusieurs exégètes contemporains,
nous considérons Rm 7.1-13 comme un fragment autobiographique, dans
lequel Paul attribue sa prise de conscience du péché à la loi elle-même.
Dans ce texte, il ne peut s’agir que de la loi de Moïse puisque l’apôtre
illustre sa démonstration à l’aide d’un des Dix Commandements : « Tu
ne convoiteras pas. »
Quand Paul envisage la situation des Juifs qui se glorifiaient d’être le
peuple de la loi (2.17ss, 23ss) et qui prétendaient satisfaire les exigences
divines par l’obéissance aux commandements de la loi (9.31, 10.3ss),
il entend par « loi », celle de Moïse. Lorsque, dans Rm 5.13-14, 20,
l’apôtre affirme que la « loi » n’était pas connue depuis Adam jusqu’à
45
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
Moïse, c’est-à-dire jusqu’au moment où Dieu parla au Sinaï, il est clair
qu’il pense à la loi de Moïse. Plus loin, quand il indique aux chrétiens
comment ils doivent se comporter et qu’il établit la supériorité de la loi
de l’amour, il la formule (comme Jésus l’avait fait avant lui) d’après un
commandement tiré du Pentateuque : « Tu aimeras ton prochain comme
toi-même » (Rm 13.9 citant Lv 19.18) ; il illustre la formule lapidaire
« l’amour est l’accomplissement de la loi » (13.10) par de nombreux
commandements précis tirés du Décalogue.
D’une manière générale, Paul considère la loi donnée à Israël comme
la manifestation la plus éloquente et la mieux perçue – par lui-même et
plusieurs de ses lecteurs – de la loi divine. Dans Rm 7.1, il en réfère à
des hommes qui « connaissent la loi » pour rappeler « que la loi régit
l’homme aussi longtemps qu’il vit. » S’agit-il de la loi juive ou de
la loi romaine ? Cela n’a que peu d’importance et ne modifie en rien
l’argumentation qui inclut la loi juive, la loi romaine et toute autre loi
humaine. L’homme reste toujours assujetti à la loi qui régit les relations
humaines au sein d’une communauté ; on peut, sans risque d’erreur,
prolonger la pensée que Paul exprime à propos des autorités : « Il n’y a
pas d’autorité qui ne vienne de Dieu » (13.1) en disant qu’il n’y a pas de
loi qui ne vienne de Dieu.
Lorsque l’apôtre prouve que les Juifs et les païens sont traités par Dieu
sur un pied d’égalité à cause des transgressions commises, il souligne
que si la loi juive constitue une révélation spéciale de Dieu, les païens
n’étaient pas pour autant dépourvus de toute connaissance de Dieu et de
sa volonté : « Quand les païens, qui n’ont pas la loi, font naturellement
ce que prescrit la loi – eux qui n’ont pas la loi – ils sont une loi pour eux-
mêmes ; ils montrent que l’œuvre de la loi est écrite dans leurs cœurs ;
leur conscience en rend témoignage, et leurs raisonnements les accusent
ou les défendent tout à tour » (2.14ss). En d’autres termes, les païens
n’ont reçu ni Torah complète, ni Décalogue, mais ils ont néanmoins un
sens inné du bien et du mal ; ils ont en eux-mêmes une certaine notion
de la véritable loi divine. Ainsi, l’affirmation paulinienne selon laquelle
la connaissance du péché vient par la loi (3.20) s’applique-t-elle aussi
bien au Juif qu’au païen69 ; il en va de même du grand principe en vertu
Très souvent (en fait dans plus de la moitié des allusions dans Romains) Paul
69
emploie le mot nomos (« loi ») sans article. Cela peut tenir au fait que les Hébreux ne
mettaient pas d’article devant le mot torah, considéré comme un nom propre ; mais
cette attitude délibérée traduit chez Paul l’intention d’envisager la loi dans son sens
général, et non seulement la loi par excellence.
46
Introduction
duquel « nulle créature ne sera justifiée devant Dieu par les œuvres de
la loi » qui ne fait aucune distinction entre le Juif et le païen. Que ces
œuvres légales (litt. œuvres de la loi) soient le résultat de l’obéissance
à un code revêtu spécifiquement de l’autorité divine, ou de l’obéissance
aux exigences de sa propre conscience, ou de l’obéissance à un code de
bon comportement, elles ne constituent en aucun cas la base en vertu de
laquelle Dieu accepte l’homme. Il est juste de respecter toutes ces formes
de « loi » ; il est mal, parfois funeste, de les violer, de s’y opposer ou de
les ignorer, mais nul de doit s’imaginer qu’en accomplissant ces lois il
accumule suffisamment de mérites pour l’au-delà. Certes, Dieu a donné
la loi aux hommes, et cela pour plusieurs raisons ; mais quand il s’agit
de la justification des hommes, Dieu procède de bien meilleure façon.
Par conséquent, la loi, sous quelque forme qu’elle soit envisagée, est
la loi de Dieu – « sainte, juste et bonne » (Rm 7.12). Pourquoi donc a-
t-elle été donnée, si elle n’était pas destinée à justifier les hommes ? À
cette question, l’Épître aux Romains fournit plusieurs réponses que l’on
peut regrouper en quatre arguments principaux :
(a) La loi a été donnée comme réve1ation de Dieu et de sa volonté. La
distinction du bien et du mal n’est pas le fruit d’une simple convention
sociale ; elle s’enracine dans l’Être et le caractère de Dieu et est écrite au
plus profond de la nature humaine, puisque l’homme a été créé à l’image
de Dieu. La loi est la loi de Dieu, et à ce titre elle est comme lui-même
« vraie et juste » (Ps 19.9 ; Rm 7.12, 16, 22).
(b) Elle a été donnée pour le bien de la race humaine. Cette mission
particulière est confiée à l’autorité civile qui a reçu de Dieu le pouvoir
de protéger et d’encourager la pratique du bien, de freiner et de punir la
pratique du mal.70
(c) Elle a été donnée pour mettre en lumière le péché, conduire les
hommes à la repentance et à l’acceptation de la grâce de Dieu. Bien
qu’en théorie celui qui met en pratique la loi vivra par elle (Rm 10.5),
dans la pratique nul n’est justifié par les œuvres de la loi, car nul n’a été
capable de l’accomplir parfaitement (3.20a, 23). La tendance humaine
à s’opposer à la volonté de Dieu se révèle clairement en actes concrets
de désobéissance à sa volonté exprimée sous forme de commandements
spécifiques (Rm 5.13), de sorte que c’est « par la loi que vient la
Comparer le texte biblique aux paroles attribuées à Rabbi Hanina dans Pirqe Aboth
70
3.2 : « Priez pour le bien des gouvernements, car s’il n’y avait pas la crainte de cette
autorité, les hommes s’entre-tueraient. »
47
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
connaissance du péché » (Rm 3.20b, 7.7). Mais celui qui expérimente
à la fois le pouvoir qu’a la loi de lui révéler son péché et l’incapacité
où elle est de lui procurer la justification aux yeux de Dieu, celui-là
sera d’autant plus disposé à saisir par la foi la grâce de Dieu révélée
en Jésus-Christ comme seul moyen de sa justification. C’est ce que
Paul exprime dans une autre Épître quand il déclare : « La loi a été un
précepteur (pour nous conduire) à Christ, afin que nous soyons justifiés
par la foi » (Ga 3.24). Mais le Christ est venu « comme fin de la loi, en
vue de la justification de tout croyant. » Cela ne signifie pas seulement
qu’il a accompli parfaitement la loi dans une soumission exemplaire à la
volonté de son père, mais encore qu’il rend caduque la loi comme agent
théorique de la justification, puisque Dieu a ouvert par Jésus-Christ le
chemin de la seule justification authentique. Ceux qui sont justifiés par
la foi en lui « ne sont plus sous la loi, mais sous la grâce » (Rm 6.14).
(d) Elle a été donnée comme instructions pratiques dans la vie du
croyant. Grâce à la présence du Saint-Esprit dans le cœur de tous ceux
qui sont « en Jésus-Christ », les justes exigences de la loi sont satisfaites
dans la mesure où le chrétien « marche selon l’Esprit » (Rm 8.3, 4).
Cependant Paul juge utile dans le développement de son Épître de
rappeler ce que sont les principes d’une vie chrétienne qui prouvent (par
expérience) « quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, agréable et
parfait » (Rm 12.1, 2). Ces principes de conduite correspondent à ceux
qu’il définit ailleurs sous le terme de « loi du Christ » (Ga 6.2). Quoique
Paul se considérât comme « non sous la loi, mais sous la grâce » quant
à sa justification devant Dieu, quoiqu’il pût se réjouir « d’être dégagé de
la loi » pour pouvoir « servir sous le régime nouveau de l’Esprit et non
plus sous le régime de la lettre » (Rm 7.6), il n’hésitait cependant pas
à se définir « non comme étant sans la loi de Dieu, mais sous la loi du
Christ » (1 Co 9.21). Cette loi du Christ se confond avec la loi d’amour
que le Seigneur avait incarnée lui-même, et qu’il avait laissée en héritage
à ses disciples comme « un nouveau commandement. » Elle résume et
accomplit parfaitement les anciennes prescriptions du Décalogue. « Celui
qui aime les autres a accompli la loi. En effet (les commandements) : Tu
ne commettras pas d’adultère, tu ne commettras pas de meurtre, tu ne
commettras pas de vol, [tu ne rendras pas de faux témoignange,] tu ne
convoiteras pas, et tout autre commandement se résument dans cette
parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. L’amour ne fait pas
48
Introduction
de mal au prochain : l’amour est donc l’accomplissement de la loi » (Rm
13.8-10).
On ne peut donc accuser l’Évangile selon Paul d’anti-nomisme. Même
pour les hommes justifiés par la foi, le bien reste le bien et le mal reste le
mal ; la volonté de Dieu reste la règle et la norme de leur vie. Mais cette
volonté ne se limite plus à un ensemble de règles extérieur à eux : la loi
de Dieu est enracinée dans leurs cœurs comme un nouveau principe de
vie. Comme Paul, les chrétiens sont à jamais soumis à la loi du Christ.
L’étroite ressemblance entre les directives éthiques de Rm 12.1-15.4 et
le Sermon sur la Montagne de Jésus (Mt 5 à 7) justifie pleinement le titre
de « loi du Christ » donné aux exhortations pauliniennes. Pas plus que
la loi de Moïse, la loi du Christ n’est en mesure de justifier le pécheur ;
qu’elle soit exprimée par les mots de Paul (Rm 12 à 14) ou par ceux de
Jésus (Sermon sur la Montagne), la loi du Christ présente des exigences
plus contraignantes que les Dix Commandements. « Le Sermon
sur la Montagne n’est pas, comme beaucoup le pensent naïvement
aujourd’hui, l’accomplissement ou l’essence même de l’Évangile, mais
l’accomplissement de la loi. »71 Il expose les normes qui règlent la vie
des disciples du Christ, c’est-à-dire de ceux qui ont été justifiés par la
foi. Ceux dans le cœur desquels l’amour de Dieu « a été répandu » par
le Saint-Esprit, sont rendus capables, par le même Esprit, d’accomplir
la loi du Christ, par amour pour Dieu et pour les hommes, amour qui
n’est que le reflet de l’amour de Dieu et auquel répond l’amour des
chrétiens.72
VIII. L’INFLUENCE DE L’ÉPÎTRE AUX ROMAINS
Au cours de l’été 386 de notre ère, Aurelius Augustinus (le futur St
Augustin), né à Thagaste, en Afrique du Nord, et professeur de rhétorique
à Milan depuis deux ans, pleurait amèrement dans le jardin de son ami
Alypius, tant étaient grand son désir de commencer une vie nouvelle et
faible son énergie à rompre avec son ancienne vie. Il entendit alors un
enfant chanter dans la maison voisine Tolle, lege ! tolle, lege ! (« Prends
A.R. Vidler, Christ’s Strange Work (1944), p.14.
71
Cf. P. Fairbairn, The Revelation of Law in Scripture (1869, réimprimé aux Grand
72
Rapids en 1957) ; C.H. Dodd, The Bible and the Greeks (1935) p.25ss, Gospel and
Law (1951) ; T.W. Manson, Ethics and the Gospel (1960) ; G.A.F. Knight, Law and
Grace (1962) ; H. Kleinknecht and W. Gutbrod, Law (Bible Key Words, 1962).
49
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
et lis ! Prends et lis ! »).73 Saisissant alors le rouleau qu’il avait laissé près
de son ami, il lut : « Plus de ripailles ni d’ivrognerie, plus de débauches
ni d’impudicité, plus de querelles ni de rivalités ; revêtez le Seigneur
Jésus-Christ, et ne pourvoyez pas à la concupiscence de la chair » (Rm
13.13b-14, cité dans « St-Augustin », coll. Philosophes, P.U.F. p.8).
« Je ne poursuivis pas ma lecture car je n’en éprouvai aucun besoin ;
car à peine ce passage lu, une lumière éblouissante inonda mon cœur
et les ténèbres du doute s’évanouirent à tout jamais. »74 Il est difficile
de mesurer ce que l’Église et le monde doivent à cette illumination
d’Augustin lorsqu’il lut ces paroles de l’apôtre Paul.
En novembre 1515, Martin Luther, moine de l’ordre des Augustins
et professeur de Théologie à l’Université de Wittenberg, commença
à commenter l’Épître de Paul aux Romains. Cette étude se poursuivit
jusqu’en septembre 1516. Tandis qu’il préparait ses conférences, il en vint
à cerner de mieux en mieux le thème central de la doctrine paulinienne
de la justification par la foi. « Je brûlais du désir de bien comprendre un
terme employé dans l’Épître aux Romains, celui de ‘Justice de Dieu.’
J’entendais par là la justice formelle, une qualité qui pousse Dieu à punir
les pécheurs et les coupables…Je méditais ce texte nuit et jour…jusqu’à
ce que je comprenne que la justice de Dieu est la justice par laquelle
Dieu, dans sa miséricorde et par pure grâce, nous justifie au moyen de
la foi. Aussitôt je me sentis renaître, et il me sembla être entré par les
portes largement ouvertes au paradis même. L’Écriture tout entière prit à
mes yeux un aspect nouveau. Autant j’avais détesté ce terme de ‘Justice
de Dieu’, autant j’aimais, je chérissais maintenant ce mot si doux. C’est
ainsi que ce passage de Saint Paul devint pour moi la porte du paradis. »75
Cette étude de l’Épître aux Romains et sa compréhension par Luther ont
profondément marqué l’histoire de l’humanité.76
73
Dans la bouche de l’enfant les mots tolle, lege pouvaient faire partie d’un jeu ; ils
revêtirent pour Augustin un sens tout particulier.
74
Confessions 8.29.
75
H. Strohl, Luther, sa vie et sa pensée (1953), p.71-72.
76
Auparavant déjà, en 1496, John Colet (futur Doyen de St-Paul), revenu d’Italie dans
son Université d’Oxford, avait donné (bien que n’ayant aucun diplôme à faire valoir)
une série de conférences sur les Épîtres pauliniennes, en commençant par celle aux
Romains. Plusieurs de ses auditeurs furent profondément impressionnés. Son exégèse
rompait résolument avec la tradition médiévale ; elle s’appuyait sur une étude sérieuse
des mots replacés dans leur contexte historique. Érasme et Sir Thomas More ont, tous
deux, subi l’influence de Colet ; c’est à lui qu’Érasme doit sa découverte des principes
exacts d’interprétation biblique.
50
Introduction
Le soir du 24 mai 1738, John Wesley « se rendait à contre-cœur dans
un local de la rue Aldersgate où quelqu’un devait lire la Préface que
Luther avait écrite à l’Épître aux Romains. Vers neuf heures moins le
quart », écrit-il dans son journal, « pendant que le lecteur décrivait le
changement que Dieu opère dans le cœur de celui qui croit en Jésus,
je sentis une chaleur envahir progressivement mon cœur. Je sus que
j’avais placé ma confiance en Christ, en lui seul, pour mon salut ; j’eus
l’assurance qu’il avait ôté mes péchés, qu’il m’avait affranchi de la loi
du péché et de la mort. » Ce moment crucial de la vie de John Wesley fut
à l’origine du Réveil du dix-huitième siècle en Grande-Bretagne.
En août 1918, Karl Barth, pasteur à Safenwil, dans le canton d’Aargau,
en Suisse, publia un commentaire sur l’Épître aux Romains. Dans sa
préface il dit ceci : « Le lecteur s’apercevra par lui-même que cette œuvre
a été écrite avec une joie profonde, une joie qui fut due à une découverte.
La voix majestueuse de Paul s’est révélée en des accents tout neufs pour
moi ; pourquoi ne serait-elle pas perçue par d’autres également ? Et
maintenant que mon œuvre est achevée, je me rends compte qu’il y a tant
de choses que je n’ai pas encore perçues… » Ce qu’il avait découvert,
il l’écrivit. La première édition de son Römerbrief eut l’effet « d’une
bombe dans le cercle des théologiens. »77 Nous constatons encore les
conséquences de cette explosion.
Il est difficile de décrire ce que produit la lecture et l’étude de l’Épître
aux Romains. Chez St Augustin, Luther, Wesley et Barthe l’étude
attentive de cette lettre a été à l’origine de grandes réformes spirituelles
qui ont laissé une empreinte durable dans l’histoire de l’humanité. Les
mêmes effets se constatent, à une échelle réduite, chaque fois qu’un être
humain, même le plus modeste, accueille résolument les paroles de cette
Épître. Que le lecteur soit donc prêt à assumer toutes les conséquences
de cette lecture !
IX. THÈSE
Prologue
Paul aux chrétiens qui sont à Rome, salut. Tout ce que j’entends
concernant votre foi me pousse à remercier Dieu. D’ailleurs je ne cesse
de prier pour vous. Maintes fois j’ai désiré vous rendre visite mais
77
Œuvres (1872), Vol. J, p.103.
51
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
l’occasion ne se présente que maintenant. Je nourris l’ambition de
prêcher l’Évangile aussi à Rome.
A
I. Pour ma part je n’ai pas honte de l’Évangile, ce message dont Dieu
se sert pour sauver tous ceux qui croient. Par ce message, Dieu révèle
comment il justifie les hommes et les femmes qui font preuve de foi,
ce qui est parfaitement conforme à la déclaration de l’Écriture : « C’est
celui qui est juste par la foi qui vivra. »
II. Un tel message s’avère nécessaire au vu de la condition de
l’humanité. Car nous constatons que la rétribution divine s’exerce chez les
païens, dont la mauvaise conduite est le résultat d’une fausse conception
de Dieu ; mais la nation juive, elle aussi, malgré sa connaissance de la
loi de Dieu et malgré les nombreux privilèges qui sont les siens, a été
incapable de respecter parfaitement la loi. L’humanité tout entière, aussi
bien les Juifs que les païens, est en faillite morale devant Dieu ; aucun
être humain ne peut espérer être déclaré juste par Dieu, sur la base de ses
œuvres ou de ses mérites.
III. Si donc les hommes doivent être justifiés, ce ne peut être qu’en
vertu de la grâce de Dieu. Précisément, Dieu, dans sa grâce, a rendu
possible la justification des hommes à ses yeux, par le moyen de l’œuvre
rédemptrice du Christ. Par son sacrifice total, le Christ est devenu celui
qui a fait l’expiation de nos péchés ; nous pouvons désormais nous
approprier le bénéfice de son œuvre expiatoire, par la foi. En agissant
ainsi, Dieu maintient les exigences de sa justice, tout en justifiant tous
ceux qui croient en Jésus, indépendamment de leur origine juive ou
païenne. La loi de Dieu est satisfaite et l’Écriture est accomplie.
Prenons le cas d’Abraham. C’est ainsi qu’il obtint la faveur de Dieu :
« Abraham crut Dieu, et cela lui fut compté comme justice. » (Ce n’est
pas un cas isolé, car nous observerions la même chose dans l’expérience
de David.) Notons également que ce témoignage rendu à Abraham date
de l’époque où il était encore incirconcis, ce qui prouve que le processus
de la justification par la foi est valable aussi bien pour les païens que pour
les Juifs : Abraham est donc bien le père spirituel de tous les croyants
quelle que soit leur origine raciale. La déclaration selon laquelle la foi
d’Abraham lui fut comptée comme justice signifie pour nous que si nous
aussi nous croyons Dieu, qui a manifesté la puissance de son salut dans
52
Introduction
la mort et la résurrection du Christ, cela nous sera également imputé
comme justice.
Ainsi, par la foi nous recevons de Dieu le don de la justification, qui
s’accompagne de la paix, de la joie et de l’espérance de la gloire. Nous
pouvons donc supporter sereinement l’affliction, car Dieu lui-même
est notre joie. Si son amour, prouvé par le sacrifice du Christ, nous a
réconciliés avec lui-même, combien plus la vie de résurrection du Christ
garantit-elle notre salut au jour du Jugement Dernier.
Autrefois, solidaires en « Adam » et supportant les conséquences de
sa désobéissance, nous étions asservis au péché et à la mort. Maintenant
ce lien a été rompu, et remplacé par une solidarité « en Christ », qui
nous vaut la justification et la vie, ainsi que tous les fruits de sa parfaite
obéissance. La loi de Moïse n’a rien à voir dans ce changement d’état ;
elle a été donnée pour mettre en évidence la nature pécheresse de
l’homme. Mais la grâce de Dieu a triomphé du péché de l’homme d’une
manière définitive.
IV. Pourtant, certains déclarent : « Péchons davantage encore, pour
que la grâce de Dieu éclate encore mieux ! » Réflexion stupide ! Car
« en Christ » nous sommes entrés dans un nouveau mode de vie, et par
conséquent nous sommes morts quant à notre ancienne relation avec le
péché. C’est ce qu’exprimait réellement notre baptême. Nous pouvons
considérer le péché comme un tyran dont nous étions les esclaves.
Mais un esclave n’est tenu d’obéir aux ordres de son maître que dans
la mesure où il est vivant. Si l’esclave est mort, les ordres du maître ne
le concernent plus. Employons une autre illustration. Si l’esclave est
acheté par un nouveau maître, l’ancien n’a plus de droits sur lui. Ainsi,
le péché n’a plus d’autorité sur vous, car désormais vous appartenez à
Dieu qui vous a affranchis de votre servitude. Le péché se comportait en
maître rude qui donnait la mort comme salaire. Combien est-il différent,
le Dieu qui offre à ses serviteurs gratuitement la vie éternelle en Jésus-
Christ !
Que devient l’ancien asservissement aux prescriptions légales ? Ceux
qui vivaient sous la loi étaient liés à cette loi au même titre qu’une femme
est liée à son mari. Mais de même que la mort met fin au lien conjugal,
ainsi la mort du chrétien avec le Christ rompt l’obligation de fidélité à
la loi, en même temps qu’elle le rend libre de s’unir au Christ. La loi
poussait à commettre les péchés qu’elle condamnait pourtant ; ceux qui
sont unis au Christ produisent désormais des fruits de justice et de vie.
53
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
Ce n’est pas que la loi soit mauvaise ; mais la vieille nature corrompue
réagit mal devant la loi. Et c’est cette vieille nature qui, en moi, lutte
encore aujourd’hui contre la tendance qui reconnaît la noblesse de la loi
divine et voudrait l’accomplir. Mais je n’ai pas suffisamment de force
pour remporter la victoire sur ma vieille nature ni même pour résister
à son emprise. J’avais donc un cœur partagé et je menais une vie de
défaite jusqu’au moment où je me suis approprié la victoire acquise par
Jésus-Christ, mon Seigneur.
Ceux qui sont en Christ reçoivent son Esprit, lequel suscite un nouveau
principe de vie, qui lutte victorieusement contre l’ancien principe
d’asservissement au péché et à la mort. Ceux qui sont conduits par
l’Esprit du Christ sont désormais en mesure de satisfaire aux exigences
de Dieu, ce que la loi n’avait jamais obtenu d’eux. L’Esprit assure le
triomphe de la nouvelle nature sur l’ancienne ; il inspire 1’ « être » et
le « faire » ici et maintenant ; un jour il transformera nos corps mortels
en corps immortels. Cet Esprit, s’il gouverne vraiment notre vie, nous
procure la liberté qui caractérise les enfants de Dieu ; c’est encore cet
Esprit qui nous pousse à nous adresser spontanément à Dieu en l’appelant
« Père. » Le jour viendra où les enfants de Dieu, affranchis de tout ce
qui est mortel, seront révélés à l’Univers tout entier dans la gloire qui
leur est destinée ; en ce jour, la création elle-même sera délivrée de son
assujettissement présent et partagera la glorieuse liberté des enfants de
Dieu.
La création soupire comme nous après la venue de ce jour, mais
au milieu des difficultés présentes, nous bénéficions de l’aide et de
l’intercession de l’Esprit et nous avons l’assurance qu’il fait tout
concourir à notre bien, selon le dessein de Dieu. Ce dessein, qui ne peut
être mis en échec, est de glorifier tous ceux qu’il a connus d’avance,
prédestinés, appelés et justifiés.
C’est pourquoi, prenons courage, car Dieu est à nos côtés ; le Christ
est notre Sauveur tout-puissant, et aucune chose au monde, présente ou
à venir, ne pourra jamais priver son peuple de son amour.
V. Malgré tout ce qui précède, j’éprouve une profonde tristesse : mes
propres compatriotes, qui appartiennent au peuple spécialement choisi
pour donner au monde le Sauveur, le peuple au sein duquel le Christ est
né, ont refusé de l’accepter.
54
Introduction
Je ne crois pas pour autant que les promesses faites par Dieu à Israël
soient anéanties ; tout au long de l’histoire Dieu a porté son choix sur
certains et en a rejeté d’autres. Ceux de ma race ont délibérément refusé
le moyen de justification par la foi, offert par Dieu, lui préférant leur
propre voie, celle de la justification par l’observance de la loi. Ainsi, les
païens ont-ils choisi la bonne voie, tandis qu’Israël l’a rejetée.
Mais quand je dis qu’Israël a rejeté l’offre divine, je n’entends pas
tout Israël. De même qu’autrefois Dieu s’était réservé un reste fidèle,
aujourd’hui encore il possède un reste choisi par sa grâce. Et comme
autrefois, ce reste constitue un gage et une promesse de choses meilleures
à venir ; le rejet de Dieu par Israël, et sa conséquence, le rejet d’Israël
par Dieu ne sont que temporaires. L’appropriation, par les païens, des
bénédictions de l’Évangile, excitera ceux de ma race à la jalousie ; ils
reviendront à Dieu, accepteront l’Évangile et alors tout Israël se réjouira
du salut de Dieu.
Vous pouvez donc constater que le dessein final de Dieu pour
l’humanité est d’accorder, sans distinction de race, donc aux Juifs
comme aux païens – ses bénédictions. Quelle sagesse et quel prodige
Dieu manifeste dans l’accomplissement de son dessein ! À lui soit gloire
éternellement !
B
À cause de tout ce que Dieu a fait pour vous en Christ, vous devez
vivre à son service. Vous êtes les membres du Corps de Christ ; veillez
donc à vous acquitter de votre tâche spécifique pour le bien de l’ensemble
du corps. Et dans tous vos contacts avec les autres, soyez les reflets de la
grâce du Christ, de cette grâce qui pardonne.
Obéissez aux autorités civiles, car, d’une certaine manière, ceux qui
exercent cette autorité sont serviteurs de Dieu. Que la seule dette entre
vous soit toujours la dette de l’amour. Et dans les temps difficiles qui
s’annoncent, ayez l’esprit éveillé, et conduisez-vous d’une manière
digne des chrétiens.
À l’égard de vos frères chrétiens, faites preuve de bonté et de
considération. Certes il y a des sujets sur lesquels les avis diffèrent, tels
que la distinction entre les jours ou la question des aliments. La liberté
chrétienne est une chose excellente, mais elle ne doit pas être défendue
55
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
au détriment de la charité. Souvenez-vous de l’exemple du Christ, qui a
toujours fait passer les intérêts de son peuple avant les siens.
Épilogue
C’est en tant qu’apôtre des païens que je vous écris. J’attache une
très grande importance à mon ministère spécifique, car il accomplit le
dessein divin de bénir toutes les nations, dessein révélé dans l’Ancien
Testament. Je me suis acquitté de ma tâche depuis Jérusalem jusqu’en
Illyrie, et je me propose maintenant de me rendre en Espagne, en passant
par Rome. Mais il faut auparavant que j’aille à Jérusalem pour remettre
l’argent que les Églises des païens ont rassemblé en faveur des frères de
la Judée. Priez, afin que cette mission se termine bien.
Accueillez très chaleureusement Phœbé, qui vous apporte cette lettre.
Transmettez mes salutations à tous les amis qui sont chez vous. Prenez
garde à ceux qui fomentent des divisions par leurs enseignements ;
conservez le prestige dont jouit votre foi parmi les autres Églises. Les
amis qui sont avec moi vous saluent. Que la grâce du Christ soit avec
vous, et que la gloire revienne à Dieu.
56
Introduction
57
PLAN
PROLOGUE (1.1-15)
a) Salutations (1.1-7)
b) Introduction (1.8-15)
A. L’ÉVANGILE SELON PAUL (1.16–11.36)
I. LE THÈME DE L’ÉVANGILE : LA JUSTICE DE DIEU
RÉVÉLÉE (1.16, 17)
II. PÉCHÉ ET SANCTION : CULPABILITÉ GÉNÉRALE
(1.18–3.20)
a) Les païens (1.18-32)
b) Les moralistes (2.1-16)
c) Les Juifs (2.17–3:8)
1. Les privilèges accroissent la responsabilité (2.17-29)
2. Réponses aux objections (3.1-8)
d) L’humanité tout entière est coupable (3.9-20)
III. LA JUSTIFICATION : OFFERTE À TOUS LES PÉCHEURS
(3.21–5.21)
a) Dispositions divines (3.21-31)
b) Un précédent vétéro-testamentaire (4.1-25)
c) Les bénédictions consécutives à la justification paix, joie,
espérance (5.1-11)
d) Solidarité passée et solidarité actuelle (5.12-21)
IV. LA SANCTIFICATION (6.1–8.39)
a) Affranchissement à l’égard du péché (6.1-23)
1. Objection repoussée (6.1-2)
2. La signification du baptême (6.3-14)
3. Illustration tirée du marché aux esclaves (6.15-23)
b) Affranchissement à l’égard de la loi (7.1-25)
1. Comparaison avec le lien conjugal (7.1-6)
58
PLAN
2. L’éveil de la conscience (7.7-13)
3. Le conflit intérieur (7.14-25)
c) Affranchissement de la mort (8.1-39)
1. Vie dans l’Esprit (8.1-17)
2. La gloire à venir (8.18-30)
3. Le triomphe de la foi (8.31-39)
V. INCRÉDULITE HUMAINE ET GRÂCE DIVINE (9.1–11.36)
a) Le problème posé par l’incrédulité d’Israël (9.1-5)
b) Le choix souverain de Dieu (9.6-29)
c) La responsabilité humaine (9.30–10.21)
1. La pierre d’achoppement (9.30-33)
2. Deux façons d’être justifié (10.1-13)
3. Proclamation jusqu’aux extrémités de la terre (10.14-21)
d) Le dessein de Dieu à l’égard d’Israël (11.1-29)
1. Le rejet d’Israël n’est pas définitif (11.1-16)
2. La parabole de l’olivier (11.17-24)
3. Le rétablissement d’Israël (11.25-29)
e) Le dessein de Dieu à l’égard de l’humanité (11.30-36)
B. LE COMPORTEMENT CHRÉTIEN (12.1–15.13)
I. LE SACRIFICE VIVANT (12.1-2)
II. LA VIE COMMUNAUTAIRE DES CHRETIENS (12.3-8)
III. LA LOI DU CHRIST (12.9-21)
IV. LE CHRÉTIEN ET L’ÉTAT (13.1-7)
V. AMOUR ET DEVOIR (13.8-10)
VI. LA VIE CHRÉTIENNE DANS LES TEMPS DIFFICILES
(13.11-14)
VII. LIBERTÉ CHRÉTIENNE ET CHARITÉ CHRÉTIENNE
(14.1–15.6)
a) La liberté chrétienne (14.1-12)
59
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
b) La charité chrétienne (14.13-23)
c) L’exemple du Christ (15.1-6)
VIII. LE CHRIST ET LES PAÏENS (15.7-13)
ÉPILOGUE (15.14–16.27)
a) Notice autobiographique (15.14-33)
b) Salutations à divers amis (16.1-16)
c) Exhortation finale (16.17-20)
d) Salutations des compagnons de Paul (16.21-23 (24))
e) Doxologie (16.25-27)
60
COMMENTAIRE
PROLOGUE (1.1-15)
a. Salutation (1.1-7)
Autrefois la correspondance débutait simplement par la formule : « X
à Y, salut ! » Cette forme de salutation constitue l’ossature des salutations
que l’on trouve en tête de la plupart des Épîtres du Nouveau Testament,
la formulation complète étant plus ou moins détaillée selon les cas et
teintée d’une note chrétienne.
La lettre aux Romains suit le même schéma : « Paul…à tous les bien-
aimés de Dieu qui sont à Rome…salut. » Cependant chaque élément
de cette salutation est enrichi de précisions qui concernent le nom de
l’expéditeur et celui des destinataires. Et les salutations elles-mêmes
font l’objet d’un petit développement.
1. Paul, serviteur du Christ-Jésus, appelé à être apôtre. Le terme grec
doulos, traduit par serviteur, signifie « esclave » ; Paul se met à la totale
disposition de son Maître. Sa vocation d’apôtre, chargé d’un mandat
spécial de la part du Christ, il l’attribue à « Jésus-Christ et Dieu le Père »
(Ga 1.1), qui lui a confié la responsabilité de proclamer l’Évangile au
monde païen (Ga 1.16).
Mis à part pour l’Évangile de Dieu fait écho à la déclaration de Paul
aux Galates dans laquelle il affirme avoir été mis à part pour le service de
l’Évangile bien avant sa conversion, et même bien avant sa naissance (Ga
1.15). En dotant Paul de dons riches et variés – héritage de son arrière-
plan culturel (juif, grec et romain) et résultats de son éducation – Dieu
avait en vue son futur ministère apostolique. C’est ce qu’avait indiqué
le Seigneur ressuscité à Ananias dans Ac 9.15 : « Cet homme est un
instrument que j’ai choisi afin de porter mon nom devant les nations… »
« L’Évangile de Dieu », Euangelion, est la joyeuse proclamation de la
victoire et de l’exaltation de son Fils, de la réconciliation et de la libération
61
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
dont les hommes peuvent désormais jouir, moyennant la foi en lui. Le
mot Euangelion, d’emploi si fréquent dans le Nouveau Testament, se
trouve déjà dans la version des Septante de l’Ancien Testament, dans
Ésaïe 40 à 66 (plus particulièrement en És 40.9 ; 52.7 ; 60.6 ; 61.1)
où le nom et le verbe correspondant euangelizomai sont employés
pour annoncer l’imminent retour de Sion de son exil. Les écrivains du
Nouveau Testament appliquent cette proclamation heureuse à la mort et
à la résurrection du Christ par lesquelles l’homme peut être affranchi de
son aliénation spirituelle et de son esclavage du péché (voir p.169).
2. Dieu l’avait promis auparavant par ses prophètes dans les saintes
Écritures. Se reporter à 1.17 ; 3.21 ; 4.3, 6ss pour l’explication de ce
verset.
3. Concernant son Fils Jésus-Christ, notre Seigneur. Par ces mots qui
expriment le cœur de « l’Évangile de Dieu », Paul introduit une brève
confession de foi (vv. 3 et 4), aussi connue des chrétiens de Rome que de
lui-même, mais dont il a cependant changé la formulation, comme pour
attirer l’attention sur certains aspects précis.
Né de la descendance de David selon la chair. Dès l’origine, les
chrétiens ont prêché et confessé l’appartenance de Jésus à la lignée
davidique. Bien que Jésus lui-même ne se soit pas beaucoup prévalu
de ce privilège, il n’a cependant pas refusé le titre de « Fils de David »
que l’aveugle Bartimée lui a donné (Mc 10.47ss). Et l’on ne saurait
interpréter la question qu’il posa aux Juifs à propos de l’exégèse du Ps
110.1 (Mc 12.35-37) comme un rejet de son ascendance davidique.
4. Et déclaré Fils de Dieu avec puissance. Le mot grec horizō, traduit
par déclaré (BC) a un sens plus fort que rend mieux le mot établi (TOB,
BJ). C’est le même mot qui est employé en Ac 10.42 et 18.31 et qui est
traduit par désigné (BC, TOB). Paul ne veut nullement dire que Jésus
soit devenu le Fils de Dieu par sa résurrection, mais plutôt que celui qui,
pendant son ministère terrestre « était le Fils de Dieu dans la faiblesse et
dans l’abaissement » est devenu par la résurrection « le Fils de Dieu dans
la puissance » (A. Nygren, ad loc). On peut rapprocher la formulation
paulinienne de celle de Pierre qui conclut sa proclamation de Pentecôte
par ces mots : « Que toute la maison d’Israël sache donc avec certitude
que Dieu a fait Seigneur et Christ ce Jésus que vous avez crucifié » (Ac
2.36). L’expression avec puissance (en dynamei) est employée par Marc
à propos de la venue du Royaume de Dieu « avec puissance » (Mc 9.1),
comme conséquence immédiate de la mort et de l’élévation de Jésus.
62
COMMENTAIRE
Selon l’Esprit de sainteté. L’antithèse « selon la chair » – « selon
l’esprit » est évidente. Mais dans le second terme de l’opposition, Paul
s’empresse d’ajouter le génitif « de sainteté. » L’Esprit de sainteté
est la façon hébraïque de dire Esprit Saint. Paul a donc transposé en
grec l’idiome hébreu. La référence antithétique chair/esprit « ne vise
pas tant la double nature de Jésus que ses deux états d’humiliation et
d’exaltation. » C’est le même et unique Fils de Dieu qui se manifeste
dans l’humiliation comme dans l’exaltation ; son ascendance davidique,
sujet de gloire « selon la chair », est cependant considérée comme
appartenant à la phase de son humiliation, engloutie et transcendée
par la gloire infiniment plus grande de son exaltation qui inaugure la
dispensation de l’Esprit. L’effusion et le ministère de l’Esprit attestent
l’intronisation de Jésus comme « Fils de Dieu avec puissance. »
Par sa résurrection d’entre les morts. Plus littéralement, il conviendrait
de dire « par sa résurrection des morts » (BJ), ou « en conséquence
d’une résurrection de morts » ; l’expression « de morts » constitue
un bon exemple de ce que les grammairiens appellent un « pluriel de
généralisation. » Nous retrouvons exactement la même phrase à propos
de la résurrection du Christ dans Ac 26.23 (« premier à réssusciter
d’entre les morts », TOB, note). Il est donc question dans notre texte de
la propre résurrection du Christ, et non, comme certains l’ont pensé, de la
résurrection accordée par le Christ à Lazare ou à d’autres, et encore moins
au phénomène mentionné dans Mt 27.52. Mais une certaine ambiguïté
dans la formulation associe à la résurrection du Christ, celle future – de
son peuple ; sa résurrection constitue les prémices de la résurrection des
morts, comme le montre si clairement Rm 8.11 (cf. 1 Co 15.20-23).
5. Grâce et apostolat. Nous nous trouvons là, probablement, en
présence d’un hendiadys, c’est-à-dire d’un procédé qui consiste à
remplacer deux noms dont l’un est complément de l’autre, par les mêmes
noms associés par une conjonction. Nous aurions donc « la grâce (ou
don céleste) de l’apostolat » ; voir d’ailleurs Rm 12.6 à propos « des
dons différents, selon la grâce qui nous a été accordée » et Rm 15.15 où
la « grâce » accordée à Paul est précisément « d’être ministre de Jésus-
Christ pour les païens. »
G. Smeaton, The Doctrine of the Holy Spirit (1882), p.72. Les termes antithétiques
« chair » et « esprit » ne cherchent pas tant à diviser sa substance qu’à souligner la
phase présente de sa manifestation. (W. Manson « Notes on the Argument of Romans »
in New Testament Essays in Memory of T.W. Manson, 1959 p.153).
63
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
À l’obéissance de la foi, littéralement « sous une obéissance de foi. »
Il s’agit de conduire à une obéissance qui s’appuie sur la foi en Christ.
Le mot « foi » ne désigne pas l’Évangile, le corps doctrinal exprimant le
contenu de la foi, mais l’attitude elle-même (cf. 15.18 ; 16.26).
Toutes les nations (TOB, BC) ou « parmi les nations » (BJ). Paul
rappelle ici sa vocation spécifique d’apôtre des païens. Le mot grec
ethnē (de même que le mot hébreu goyim) est traduit indifféremment
par « nations », « Gentils » ou « païens » (ce dernier mot est utilisé dans
Ga 1.16 ; 2.9 ; 3.8 dans la plupart des trad. françaises).
6. Parmi lesquelles vous êtes aussi. Cette affirmation n’indique pas
seulement que l’Église de Rome se trouvait en territoire païen, mais
qu’elle était constituée principalement de païens.
Appelés de Jésus-Christ, ou « appelés par Jésus-Christ. » Voir le
commentaire de Rm 8.28-30.
7. À Rome. Nous avons déjà longuement examiné la question posée
par cette mention dans l’Introduction. Nous invitons le lecteur à s’y
reporter.
Appelés à être saints. Les destinataires sont « saints par divine
vocation », appelés par Dieu pour former son saint peuple, mis à part pour
lui-même. On trouve ici et là dans le Nouveau Testament des allusions
aux « saints », initialement des Juifs croyants qui s’identifiaient sans
doute eux-mêmes aux « Saints du Très-Haut » à qui Dieu devait rendre
justice et accorder la possession du Royaume (Dn 7.18, 22, 27). Paul
l’applique aux Juifs chrétiens dans Rm 15.25 et Ép 2.19. En étendant
ce même titre aux croyants d’origine païenne, l’apôtre les intégrait à la
famille des chrétiens d’origine juive.
Grâce et paix. Les mots « grâce et paix » si caractéristiques des
salutations de Paul, associent très vraisemblablement la salutation grecque
à la salutation juive. Le Grec avait coutume de dire : Chaire ! – mot qui
signifie littéralement « réjouis-toi ! » Quant au Juif, il saluait depuis des
temps immémoriaux par le mot Shalom, c’est-à-dire « paix. »
Seulement, en unissant ces deux traditions si ancrées dans l’histoire
de ces nations, Paul prend soin de transformer le mot « chaire » en un
mot phonétiquement très voisin, mais de sens chrétien, à savoir charis,
« grâce. » La grâce de Dieu exprime son amour souverain, libre, gratuit
et la bonté dont il fait preuve à l’égard des hommes qui ne l’ont nullement
À rapprocher de l’arabe salaam qui a le même sens.
64
COMMENTAIRE
méritée. Cette grâce est accessible en Jésus-Christ. La paix de Dieu est
le bien-être donné en partage à ceux qui ont reçu sa grâce.
De la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus-Christ. Cette
association des personnes du Christ et de Dieu, maintes fois répétée,
témoigne de la place qu’occupait le Christ dans la pensée de Paul et des
premiers chrétiens ainsi que dans l’adoration qu’ils lui apportaient.
b. Introduction (1.8-15)
Une fois sa personne et son thème présentés, Paul explique pourquoi
il écrit aux chrétiens de Rome. Les nouvelles qui lui sont parvenues à
propos de la qualité et du rayonnement de leur foi encouragent l’apôtre
Paul à se montrer plus profondément reconnaissant envers Dieu. Il veut
leur dire la place qu’ils occupent dans ses prières. Certes, les Églises
dont il était responsable au premier chef, notamment les Églises qu’il
avait fondées, occupaient tout son temps et toutes ses pensées. Mais il
ne pouvait ignorer devant Dieu les autres Églises, et en particulier celle
de la capitale de l’empire. Il déclare à ces chrétiens qu’il souhaite depuis
longtemps avoir l’occasion de leur rendre visite ; qu’il a prié dans ce
sens, et voilà qu’après de multiples empêchements, sa prière et son vœu
sont sur le point d’être exaucés. Il espère non seulement communiquer
une bénédiction aux chrétiens de Rome, mais en bénéficier également,
grâce à la communion qu’il entretiendra avec eux. Même s’il n’a
nullement l’intention de se prévaloir à Rome de son autorité apostolique,
il désire néanmoins prêcher l’Évangile aussi à Rome pour convertir les
païens. Son objectif est de répandre l’Évangile dans tout le monde païen.
Cette mission d’annoncer l’Évangile, il l’a dans le sang ; il ne peut s’y
soustraire. Il ne se considère jamais comme « hors service. » Il se doit de
rester à l’ouvrage pour s’acquitter quelque peu de la dette qu’il a envers
l’humanité, et dont il ne sera jamais vraiment libéré tant qu’il vivra.
8. Je rends grâces à mon Dieu par Jésus-Christ. De même que la grâce
de Dieu est accordée aux hommes par Jésus Christ (v. 5), de même la
reconnaissance qui monte des hommes vers Dieu passe par Jésus-Christ.
Le rôle médiateur du Christ s’exerce dans les deux sens, de l’homme
vers Dieu et de Dieu vers l’homme (voir p.183 note 80).
Votre foi est renommée dans le monde entier. En rapprochant ce texte
de 1 Th 1.8 : « Votre foi en Dieu s’est fait connaître en tout lieu » avec la
mention de la Macédoine et de l’Achaïe, il semblerait que Paul désigne
65
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
ainsi les endroits où le christianisme a été solidement implanté (voir le
commentaire de Rm 10.18).
9. Dieu, que je sers en mon esprit. D’autres traduisent « à qui je rends
un culte en mon esprit » (TOB), « à qui je rends un culte spirituel » (BJ),
« que je sers de tout mon cœur » (BFC).
Je fais mention de vous toujours et continuellement dans mes prières.
Paul priait pour les convertis de son ministère :
Ép 1.16; Ph 1.3, 4; Col 1.3; 1 Th 1.2; 2 Tm 1.3; Phm 4. Notre texte
nous apprend qu’il savait aussi dépasser le cercle de ses relations
personnelles et de ses responsabilités apostoliques.
10 Enfin (et « souvent », v. 13). Nous ignorons tout des plans de
l’apôtre, antérieurs à cette époque.
12. Afin que nous soyons encouragés ensemble, « pour être réconforté
avec vous » (TOB). L’échange des bienfaits ne se fait pas à sens unique,
comme aurait pu le faire croire le verset 11. Paul est prêt à donner, mais
il espère en retour recevoir un encouragement de sa visite à Rome.
13. Je ne veux pas que vous ignoriez, frères. Paul affectionne
particulièrement cette tournure qui veut simplement dire « Je veux que
vous sachiez » (cf. Rm 11.25 ; 1 Co 10.1 ; 12.1 ; 2 Co 1.8 ; 1 Th 4.13).
14. Je me dois aux Grecs et aux Barbares. Aux yeux des Grecs,
tous les non-Grecs étaient « barbares » (barbaroi, un nom qui tente
vraisemblablement de reproduire les sons inintelligibles des langues
étrangères).
15. À Rome. Voir l’argumentation dans l’Introduction, p.14-15.
A. L’ÉVANGILE SELON PAUL
(1.16–11.36)
I. LE THÈME DE L’ÉVANGILE :
LA JUSTICE DE DIEU RÉVÉLÉE (1.16, 17)
« Croyez-moi », poursuit Paul, « je n’ai aucune raison d’avoir honte
de l’Évangile que je prêche. Au contraire ! Il est le moyen efficace que
Dieu emploie pour le salut de tous ceux qui croient, les Juifs en premier
lieu, mais aussi les païens. Pourquoi ? Parce que cet Évangile révèle
66
COMMENTAIRE
le moyen que Dieu a décidé d’utiliser pour justifier : il s’agit d’une
justification sur le principe de la foi, qui est offerte aux hommes qui s’en
emparent par la foi. C’est de cette justification dont parlait le prophète :
‘Celui qui est juste par la foi vivra.’ »
Pour comprendre la portée de l’affirmation : « L’Évangile révèle
la justice de Dieu », il faut avoir présents à l’esprit certains faits qui
illustrent le concept de justice dans l’Ancien Testament. La pensée et le
langage de Paul ont été façonnés dans cet arrière-plan religieux.
« Pour les Hébreux, les termes de bien et de mal ont une connotation
légale et pratique ; leur domaine est du ressort du juge. L’Hébreu ressent
la justice moins comme une vertu morale que comme un statut légal. »
« Juste » (saddîq) signifie simplement « être dans le droit, dans le bien »,
et « pervers » (rasha) être « dans le faux, dans le mal. » « Cette fois, j’ai
péché » déclare Pharaon. « C’est le Seigneur qui est juste (qui a raison).
Moi et mon peuple nous avons tort » (sommes coupables, BJ), Ex 9.27.
Le Seigneur est toujours juste, parce qu’il est souverain et toujours en
harmonie avec lui-même. Il est la source de la justice…la loi donnée à
Israël constitue l’expression de la justice de Dieu.
Dieu est juste ; et tous ceux qui « marchent dans le droit », « qui
pratiquent le bien », « qui sont du bon côté » au regard de Dieu et de
sa loi sont « justes » eux aussi. En conséquence, si l’Évangile révèle la
justice de Dieu, il doit le faire de deux manières : d’abord en expliquant
comment des hommes et des femmes, pécheurs de nature, peuvent
être « en règle » avec Dieu ; ensuite, en montrant comment Dieu reste
« juste » quand il déclare « justes » des pécheurs. Paul ne s’intéresse
pas, dans l’immédiat, à ce second point. En revanche il s’étend
W.R. Smith, The Prophets of Israel (1882), p.71-72. Quand Ésaïe condamnant
les juges iniques dit « qu’ils justifient le coupable pour un présent et retirent au
juste son (droit à la) justice » (És 5.23), il s’agit uniquement de décisions légales
qui ne signifient nullement que l’homme juste devient intrinsèquement injuste. Il
en va autrement avec la Parole de Dieu, car quand Dieu déclare une chose, celle-ci
s’accomplit ; quand il déclare « juste » un homme, celui-ci est rendu juste. Voir aussi
G. Quell et G. Schrenk, Righteousness (Bible Key Words, 1951).
Juridiquement parlant, ces hommes et ces femmes sont « innocentés. » Or dans
l’Ancien Testament il est fréquemment souligné que « Dieu ne tient pas le coupable
pour innocent » (Ex 34.7 ; voir aussi le commentaire de Rm 4.5, p.90ss). Commentant
une récente version néo-mélanésienne du Nouveau Testament pour la Nouvelle
Guinée, H.K. Moulton déclara : « Nous saluons le trait de génie qui a présidé à la
traduction du mot ‘Justification’ par : ‘Dieu lui dit : tu es en règle’ » (The Bible in the
World, Jan.-Feb. 1963, p.10).
67
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
suffisamment sur le premier point pour établir que le principe qui permet
à des pécheurs d’être « en règle » avec Dieu est celui de la foi, principe
clairement énoncé déjà dans les pages de l’Ancien Testament, dans
le livre du prophète Habaquq : « Le juste vivra par sa foi » (Ha 2.4).
On peut considérer la citation d’Habaquq comme le « texte central »
de l’Épître, tout le reste n’étant en grande partie que l’explication des
paroles du prophète.
16. Je n’ai pas honte de l’Évangile. Cette formulation s’apparente à
la figure de style connue sous le nom de litote, dans laquelle l’expression
affaiblit la pensée, pour suggérer davantage qu’on ne dit. Au fond, Paul
se glorifie de l’Évangile et estime comme un honneur le privilège de
l’annoncer.
17. En effet la justice de Dieu s’y révèle. La littérature qumrânienne
comporte un passage remarquable qui anticipe sur le double sens de la
justice de Dieu : (a) sa justice personnelle et (b) la justice qu’il accorde
au pécheur sur la base de la foi. « Par sa justice il a effacé mon péché…
Si je chancelle à cause de l’iniquité de ma chair, mon jugement reposera
dans la justice éternelle de Dieu…Par sa miséricorde il m’a permis de
m’approcher ; grâce à ses bontés mon jugement n’est plus loin. Dans sa
justice absolue, il me juge et sa divine bonté couvre toutes mes iniquités.
Sa justice me purifie des impuretés qui s’attachent à l’homme mortel et
dont héritent les fils des hommes, de sorte que je puisse louer Dieu pour
sa justice et le Très-Haut pour sa gloire. »
Par la foi et pour la foi, « de la foi à la foi » (BJ). La justification
repose sur la foi et s’accepte par la foi. Selon J. Murray, Paul, en répétant
intentionnellement ces mots de « foi », ici et dans Rm 3.22 (« justice de
Dieu par la foi…pour tous ceux qui croient ») « met l’accent sur le fait
que la justice de Dieu repose certes par la foi sur nous, mais aussi sur
chacun de ceux qui croient. »
Le juste vivra par la foi. Ces mots tirés de Habaquq 2.4 (alors que
le TM porte « …par sa foi ») ont déjà été mentionnés par Paul dans Ga
Tiré de « L’hymne des catéchumènes » ; cf. The Dead Sea Scrolls in English (1962),
p.89-94.
The Epistle to the Romans, I (Grand Rapids, 1959), p.32; cf. aussi son Excursus
« From Faith to Faith », p.363ss.
La LXX lit : « Le juste vivra par ma fidélité » (ou « par la foi en moi ») ; mais un
MS rattache le pronom personnel « ma » à « juste », d’où la traduction de He 10.38 :
« Mon juste vivra par la foi. »
68
COMMENTAIRE
3.11, pour prouver que l’homme n’est pas justifié par la loi, devant Dieu.
On les retrouve encore, avec une partie de leur contexte dans He 10.38
pour encourager les lecteurs à tenir ferme et à ne pas se relâcher. Le mot
hébreu ’emunah employé dans Habaquq 2.4 et traduit par pistis dans la
LXX, « foi » en français, signifie « fermeté » ou « fidélité » ; dans le
passage de Habaquq, la « fermeté » ou la « fidélité » est la conséquence
d’une foi ferme en Dieu et en sa Parole. C’est à cette attitude de foi
inébranlable que Paul fait allusion quand il utilise le terme de « foi. »
Le prophète Habaquq, qui s’était adressé à Dieu avec larmes et
supplications à propos de l’oppression sous laquelle gémissait le peuple
(vers la fin du septième siècle av. J.-C.), avait reçu la divine assurance
que le méchant ne triompherait pas indéfiniment, et que la justice aurait
le dernier mot ; la terre elle-même serait recouverte de la connaissance
de la gloire du Seigneur, comme les eaux recouvrent le fond de la mer
(Ha 2.14). L’accomplissement de cette vision devait certes attendre
longtemps, mais il était absolument garanti. En attendant sa réalisation,
le juste devait endurer bien des souffrances, en menant une vie qui plaise
à Dieu parce qu’inspirée par la foi en sa promesse.
Dans le commentaire de Habaquq trouvé à Qumrân, l’oracle concerne
« tous ceux de la maison de Juda qui pratiquent la loi, à qui Dieu
épargnera le Jugement à cause de leur labeur et de leur fidélité au Maître
de Justice » (cf. G. Vermes, op. cit., p.237). Le Talmud (TB Makkoth
24a) cite côte à côte « Le juste vivra par la foi » et « Cherchez-moi et
vous vivrez » (Am 5.4) comme un exemple de résumé de toute la loi
en une seule phrase. « ‘Cherchez’ (dans Am 5.4) signifie-t-il ‘cherchez
toute la Torah’ ? » interroge Rabbi Nachman ben Isaac. « Non », répond
Rabbi Shim1ai, « car Habaquq est apparu après Amos et c’est lui qui a
résumé la loi en une seule phrase, selon qu’il est écrit : ‘Le juste vivra
par sa foi.’ »
En s’emparant des mots du prophète Habaquq, qu’il considère comme
la vérité centrale de l’Évangile, Paul leur donne le sens suivant : « C’est
celui qui est juste (justifié) par la foi qui vivra. » Il est vrai que le texte de
Habaquq est suffisamment général pour laisser place à l’interprétation
que lui donne Paul. Cette exégèse ne déforme nullement la pensée du
prophète, elle en exprime la profonde et permanente vérité.
Dans l’esprit de Paul et de beaucoup d’autres Juifs, « vie » (notamment
vie éternelle) et « salut » étaient pratiquement synonymes. Le fait que
Paul se dise « Hébreu, fils d’Hébreux » (Ph 3.5) implique sans doute
69
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
qu’il parlait tout comme ses parents, la langue araméenne. Comme tous
les Araméens, quand il employait le mot hayyē, il sous-entendait à la
fois « vie » et « salut. » La citation « c’est celui qui est juste (justifié)
qui vivra » prend alors le sens de « c’est celui qui est juste (justifié)
qui sera sauvé. » Pour Paul, si la vie, dans le sens de salut, débute bien
avec la justification, elle se prolonge au-delà (cf. 5.9, 10). Elle inclut la
sanctification (c’est le sujet de Rm 6 à 8) et s’achève dans la gloire finale
(5.2 ; 8.30). Pris dans ce sens, le mot « salut » est la clé qui « donne
accès à une juste connaissance du système théologique paulinien. »
II. PÉCHÉ ET SANCTION :
CULPABILITÉ GÉNÉRALE (1.18–3.20)
a. Les païens (1.18-32)
Avant de montrer plus en détail comment la justice de Dieu est révélée
dans l’Évangile, Paul va indiquer pourquoi il est si urgent de connaître
le moyen d’être en règle avec Dieu. Dans l’état actuel des choses les
hommes sont « fautifs » vis-à-vis de Dieu. Sa colère se révèle donc
logiquement contre eux. Il y a dans la vie une loi morale qui veut que les
hommes subissent les conséquences des choix qu’ils ont librement faits.
À moins que la grâce divine ne vienne changer cette loi, leur situation ne
peut qu’empirer. Trois fois dans le passage examiné nous retrouverons
la sentence : « C’est pourquoi Dieu a livré… » (vv. 24, 26, 28).
L’intention de Paul est de prouver que l’humanité tout entière a fait
faillite sur le plan moral et qu’elle ne peut prétendre à aucune mesure de
clémence au jour du Jugement. Elle a désespérément besoin de grâce et
de pardon.
Paul vise d’abord une catégorie d’hommes, la multitude des païens,
que tous les moralistes de l’époque s’accordaient à condamner. Leur
immoralité était trop bien connue. Le portrait que brosse d’eux l’apôtre
est certes bien laid, mais en aucune façon exagéré, ou plus laid que
celui que nous fait d’eux la littérature païenne de l’époque. Mais quelle
est la cause de cette sinistre condition du monde ? D’où viennent ces
perversions honteuses et ces instincts guerriers qui font que l’homme est
Dans le Nouveau Testament syriaque, c’est ce mot qui est employé dans Ac 5.20 :
« Les paroles de cette Vie », et dans Ac 13.26 : « Cette parole de salut. »
A.M. Hunter, Interpreting Paul’s Gospel (1954), p.9 qui reprend C.A.A. Scott,
Christianity according to St. Paul (1927), p.16ss.
70
COMMENTAIRE
un loup pour l’homme ? Paul affirme que ce mal procède de conceptions
erronées sur Dieu. Ces fausses notions de Dieu ne sont pas apparues
de manière innocente, la connaissance du vrai Dieu était accessible
aux hommes, mais ceux-ci ont préféré la bannir de leur esprit. Au lieu
d’apprécier à sa juste valeur la gloire du Créateur manifestée dans
l’univers créé, ils ont glorifié les objets créés. Ils n’ont pas rendu gloire à
Dieu qui, seul, en était digne. L’idolâtrie est la source de l’immoralité.
L’auteur du livre de la Sagesse avait déjà déclaré :
« L’idée de faire des idoles a été l’origine de la fornication,
leur découverte a corrompu la vie » (Sagesse 14.12).
Paul se sert parfois de la création visible comme d’une source de
connaissance des attributs de son Créateur invisible. Nous pouvons
comparer Rm 1.19, 20 au discours tenu à Lystre (Ac 14.15-17) et à
celui tenu à Athènes (Ac 17.22-31). Entre l’argument développé par
Paul dans la lettre aux Romains et le discours aux Athéniens, il y a
certes une différence d’accent, mais il n’y a pas à proprement parler
de contradiction. À Athènes, Paul s’efforçait de gagner l’attention
d’auditeurs païens ; ici il écrit à des chrétiens affermis. Dans le discours
prononcé à l’Aréopage, les allusions à la création du monde par Dieu,
à la succession harmonieuse des saisons, à la répartition des zones de
peuplement de la terre pour le bien-être des hommes avaient pour but
d’amener les auditeurs à « chercher Dieu et à le trouver » (Ac 17.27).
Leur aveu d’ignorance – « un dieu inconnu » – n’est cependant pas
facilement excusé, bien que Dieu, dans sa grâce, accepte de « ne pas
tenir compte de ces temps d’ignorance » qui ont précédé la venue du
Christ.
En fait l’ignorance derrière laquelle l’homme se cache est une
ignorance coupable, car elle est délibérée. Alors qu’ils auraient pu
l’acquérir, « les hommes n’ont pas jugé bon d’avoir la connaissance de
Dieu » (v. 28). La vérité leur était accessible, mais ils l’ont injustement
étouffée, lui préférant « le mensonge. » C’est pourquoi « Dieu les a
livrés » aux conséquences de leur choix. C’est précisément ainsi que
se manifeste sa « colère » – ce principe de rétribution qui doit s’exercer
dans un univers moral.
Pour un homme aussi convaincu que l’était Paul de l’existence
d’un monde créé et contrôlé par un Dieu de justice et de miséricorde,
la rétribution ne pouvait pas procéder d’un principe impersonnel. Elle
71
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
ne pouvait trouver sa source que dans « la colère de Dieu. » En tant
qu’humains, nous éprouvons beaucoup de peine à associer l’idée de
colère à la personne de Dieu ; sans doute est-ce parce que la colère dont
nous voyons les effets dans notre vie quotidienne est toujours entachée
de péchés et de passions égoïstes. Il n’en est pas ainsi de la colère
divine. La « colère » de Dieu, c’est la réponse de sa sainteté au mal et
à la révolte. Paul aurait certainement souscrit aux propos du prophète
Ésaïe qui décrivait l’œuvre de la colère de Dieu comme « son œuvre
étrange » (És 28.31), une œuvre qu’il exécute lui-même lentement et
comme à contrecœur ; en fait l’apôtre présente la révélation de la colère
de Dieu comme l’arrière-plan de l’œuvre spécifiquement divine de la
grâce. Cette grâce est tellement inhérente à la nature même de Dieu que
c’est avec une hâte joyeuse qu’il se dépêche de déverser son amour sur
des pécheurs qui ne le méritent pas. Mais même si ce terrible tableau
de la rétribution divine qui hante la vie des hommes sert d’arrière-plan
à la miséricorde éternelle, il n’en demeure pas moins un arrière-plan
terrifiant, dont chaque individu doit sérieusement tenir compte.
18. La colère de Dieu se révèle. Elle ne se révèle pas dans
l’Évangile (qui révèle par contre la justice salvatrice de Dieu), mais
dans l’expérience humaine : « L’histoire du monde se confond avec
le jugement du monde » (Schiller). La révélation de la « colère » dans
le temps présent et dans l’histoire des hommes anticipe celle de « la
colère à venir » à la fin des temps (l Th 1.10). « L’idée que Dieu puisse
éprouver de la colère n’est pas plus étrange que celle qui lui reconnaît
l’amour. Si l’homme se méprend sur le sens de la colère divine, c’est
parce que la colère, chez les hommes, ne se justifie jamais sur le plan
moral. Pourtant, même parmi les humains, ne parle-t-on pas d’une ‘juste
colère’ ? »10 La manière dont Paul décrit l’idolâtrie et l’immoralité
des païens s’apparente à l’observation qu’en ont faite des ouvrages
d’apologie juifs, tels que le livre de la Sagesse, déjà mentionné (voir en
particulier les chapitres 12 à 14), et l’Épître d’Aristéas ; elle se retrouve
dans les écrits des apologistes chrétiens du second siècle (entre autres
chez l’auteur de l’Épître à Diognète, Aristide, Tatien, Athénagoras,
la Prédication de Pierre, mentionnée par Clément d’Alexandrie dans
Stromata 6.5).
Qui retiennent injustement la vérité captive. Autres traductions : « qui
retiennent la vérité captive de l’injustice » (TOB), « dans l’injustice »
10
E. Brunner, The Mediator (1934), p.478.
72
COMMENTAIRE
(BJ). La vérité en question sera définie au verset 25 comme étant « la
vérité de Dieu. »
20. Se voient fort bien…quand on les considère. L’expression grecque
nooumena kathoratai nuance mieux l’idée paulinienne. En effet le
premier terme s’applique exclusivement à la perception par l’intelligence,
tandis que le second désigne la vue de l’organe physique par l’œil. « Les
deux verbes décrivent comment, en contemplant les œuvres de Dieu,
l’homme peut comprendre suffisamment de choses concernant sa nature
pour ne pas faire l’erreur d’identifier le Créateur à l’une quelconque des
choses créées, et par conséquent pour conserver une conception de Dieu
non entachée d’idolâtrie. »11
22. Ils sont devenus fous. Comme dans toute la littérature sapientiale
de l’Ancien Testament, la folie (cf. « leur cœur insensé » v. 21, TOB)
dénote davantage un sens moral émoussé qu’une déficience des facultés
mentales.
23. Ils ont remplacé la gloire du Dieu incorruptible par des images
représentant…des quadrupèdes. On peut rapprocher cette description
de celle du Ps 106.20 : « Ils changèrent leur gloire en la figure d’un
bœuf qui mange l’herbe » (sans doute une allusion à l’adoration du veau
d’or). La triple classification des animaux (cf. Gn 1.20-25) et l’emploi
des termes « gloire », « image », « représentation » ou « ressemblance »
suggère que « Paul s’est inspiré du récit biblique de la chute d’Adam
pour décrire l’état de perversité de la race humaine. »12
24, 26, 28. Dieu les a livrés. Dans son discours, Étienne déclare qu’à
cause de leur penchant pour l’idolâtrie, « Dieu a livré les Israélites au
culte de l’armée du ciel » (Ac 7.42).
Dans son ouvrage The Problem of Pain (1940), C.S. Lewis évoque
en termes saisissants l’actualité de ce châtiment divin. Il déclare à la
p.115 : « Les perdus jouissent pour toujours de l’affreuse liberté qu’ils
ont réclamée et dont ils sont maintenant les propres esclaves. »
27. Ils…reçoivent en eux-mêmes le salaire que mérite leur égarement.
Le mot « égarement » a, dans notre langue courante, un sens moins fort
que celui suggéré par le contexte. Jude, au verset 11, emploie le même
mot grec planē à propos de l’égarement de Balaam. Le contexte historique
11
B. Gärtner, The Areopagus Speech and Natural Revelation (Copenhague, 1955),
p.137.
12
M.D. Hooker, « Adam in Romans 1 », NTS, VI (1959-60), p.301.
73
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
était celui de l’idolâtrie et de la débauche sexuelle dans lesquelles
Balaam avait entraîné Israël par ses conseils (« Israël s’accoupla avec
Baal-Péor » ; cf. Nb 25.1ss ; 31.16).
28. Pour commettre des choses indignes. Le mot grec kathēkonta
signifie « qui convient, bienséant. » Les philosophes stoïciens utilisaient
beaucoup ce mot pour désigner ce qui était « bien. » Aux Éphésiens,
Paul énumère différentes vertus « qui conviennent » et leur oppose les
vices « malséants » (Ép 5.4).
29. Ils sont remplis de toute espèce d’injustice. Les meilleurs
manuscrits omettent le mot « débauche » (porneia) dans cette liste de
vices.
30. Provocateurs (TOB), emportés (BC), insulteurs (BJ).
Il s’agit de ceux qui se comportent avec arrogance envers ceux qui
n’ont pas le pouvoir de répondre.
31. Implacables (BC, note), sans pitié (TOB), sans cœur (BJ). Le
terme manque dans la plupart des meilleurs manuscrits.
b. Les moralistes (2.1-16)
Paul adopte le style de la diatribe qui lui permet de répondre aux
questions et objections éventuelles d’un interlocuteur imaginaire.
Nous pouvons assez facilement nous imaginer l’apôtre Paul, dictant
sa lettre à Tertius, son secrétaire, et interrompant brusquement le fil
de son discours pour interpeller un hypothétique lecteur ou auditeur
jusque-là content de lui même et de l’exposé de l’apôtre, ne se sentant
nullement concerné par ces « horribles » péchés que commettent les
païens. La quiétude de ce personnage qui se repose sur les lauriers
de sa propre justice se voit brusquement troublée par l’accusation de
l’écrivain sacré : « Tu n’es pas meilleur ! » Paul commence par opposer
à l’objection un véhément « certes non ! » (litt. « qu’ainsi n’advienne »,
Darby), suivi d’une réponse bien pensée, qui débute généralement par
les mots : « Que dirons-nous donc ? »13 Sa pensée est constamment en
avance sur ses mots ; ceux-ci doivent donc toujours franchir la distance
qui les sépare de ses pensées pour les rattraper. On peut imaginer le
pauvre Tertius guettant les mots de l’apôtre. Il n’est pas étonnant qu’à
certains moments d’intense émotion ou dans le feu de l’action, le grec
Cf. 3.5 ; 4.1 ; 6.1 ; 7.7 ; 8.31 ; 9.14, 30 ; et la formulation semblable : « Tu me diras
13
donc » en Rm 9.19 ; 11.19.
74
COMMENTAIRE
de l’apôtre soit inachevé dans sa forme littéraire, ou entrecoupé de
propositions mineures.
Nous savons que le paganisme ne comptait pas seulement des pécheurs
grossiers tels que Paul les a décrits dans les paragraphes précédents. Que
dire de Sénèque, l’illustre contemporain de l’apôtre, le moraliste stoïcien,
le tuteur de Néron ?14 Sénèque aurait pu écouter la description que Paul
venait de faire du monde environnant et approuver, partiellement son
jugement. « C’est vrai, tu as raison. Ce que tu dis s’applique à l’immense
majorité des hommes. Mais il en existe aussi d’autres qui, comme moi
par exemple, déplorent tout autant que toi, les abus de ces païens. »
Paul pouvait donc très bien imaginer le type d’objection que pouvait
lui faire un auditeur imaginaire. Que lui répondre ? « Mon cher ami, qui
que tu sois, en jugeant les autres, tu t’exposes toi-même au jugement ;
car tu te rends en fait coupable des choses que tu condamnes chez
autrui. » Combien appropriée eût été une telle réponse dans le cas précis
de Sénèque ! Car Sénèque était capable d’écrire des choses morales si
excellentes que des auteurs chrétiens postérieurs l’ont considéré comme
l’un des leurs.15 Il faisait l’éloge de grandes vertus morales, il fustigeait
l’hypocrisie, il prêchait l’égalité entre tous les hommes, il dénonçait le
caractère subtil et pervers du mal (« tous les vices existent chez tout
homme, même s’ils ne se manifestent pas avec autant de force chez
chacun d’eux »), il pratiquait et recommandait l’examen de conscience
quotidien, il ridiculisait l’idolâtrie grossière, et jouait un rôle de guide
moral. Pourtant, il tolérait en lui des vices fort peu différents de ceux qu’il
condamnait chez les autres, et dont le plus flagrant reste sa complicité
avec Néron lors de l’assassinat de sa mère Agrippine la Jeune.
Dans cette section du chapitre 2, Paul imagine essentiellement les
objections d’un moraliste juif. Cela sera encore plus évident à partir
du verset 17. Car la dénonciation paulinienne de l’idolâtrie païenne
se trouvait déjà dans l’argumentation apologétique juive. Les chefs
religieux juifs avaient ample matière pour invoquer le jugement divin
sur leurs voisins païens.
La raison qui nous fait admettre que Paul avait en vue un objecteur
juif se trouve dans la fréquente répétition « pour le Juif premièrement,
puis pour le Grec » (2.9, 10). L’apôtre insiste sur le fait que le premier à
14
Voir J.N. Sevenster, Paul and Seneca (Leyde, 1962).
15
«Seneca saepe noster », dit Tertullien ; « Sénèque, si souvent l’un des nôtres » (De
l’âme 20).
75
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
s’attirer le jugement de Dieu sera le Juif, puisqu’il a été aussi le premier à
bénéficier de sa grâce salvatrice (1.16). Cette double primauté du peuple
d’Israël, en matière de salut comme en matière de jugement, avait déjà
été enseignée par les premiers prophètes. Huit siècles avant l’Épître aux
Romains, Amos avait fait entendre au peuple, d’Israël ces paroles de
Dieu : « Je vous ai choisis, vous seuls parmi toutes les familles de la
terre ; c’est pourquoi je vous demanderai compte de tous vos errements »
(Am 3.2).
Nous avons dit combien le portrait du monde païen brossé au chapitre
premier correspondait à celui qu’en donnait le livre de la Sagesse. Pour
convaincre les Juifs de leur faillite morale, Paul n’hésite pas à emprunter
au même livre certains de ses thèmes. Selon l’auteur du livre de la
Sagesse, Dieu avait infligé aux païens (tels que les oppresseurs égyptiens
du temps de Moïse) le châtiment que méritaient leurs iniquités, alors que
les mêmes sanctions, lorsqu’elles frappaient Israël, revêtaient une valeur
corrective.
« Car eux, tu les avais éprouvés en père qui avertit, mais ceux-là, tu
les avais punis en roi inexorable qui condamne…Ainsi tu nous instruis,
quand tu châties nos ennemis avec mesure, pour que nous songions à ta
bonté quand nous jugeons, et, quand nous sommes jugés, nous comptions
sur la miséricorde » (Sagesse 11.10 ; 12.22).
« D’accord », s’écrie Paul, « vous faites bien de reconnaître la bonté
de Dieu à votre égard, malgré toutes vos désobéissances, mais ne
comprenez-vous pas que sa bonté vous pousse à la repentance ? Prenez
garde de mépriser sa bonté et de prendre des libertés avec sa grâce. Si,
au lieu de vous repentir, vous conservez un cœur endurci et impénitent,
alors dites-vous bien que vous êtes en train d’accumuler sur vos têtes la
colère de Dieu qui éclatera le jour du Jugement. »
Quand le jugement divin viendra, il sera absolument impartial. Dieu
« rendra à chacun selon ses œuvres » (2.6). Paul conçoit le pardon et
la vie éternelle comme dépendant exclusivement et totalement de la
grâce de Dieu, alors que le jugement divin tiendra compte de ce que les
hommes auront fait. Plusieurs facteurs seront donc pris en considération.
Les hommes seront tenus pour responsables en fonction de la vérité qui
leur était accessible. Paul affirme que les Juifs seront jugés sur la base
de la loi écrite, car eux avaient accès à cette source de connaissance
divine. Les païens seront jugés selon un autre critère, car Dieu n’est
pas resté sans témoin auprès des païens. La connaissance des attributs
76
COMMENTAIRE
divins leur était accessible « par ses ouvrages » (l .20) et par la loi morale
inscrite en eux. Ils ne pouvaient pas se référer à la loi de Moïse comme
le faisaient les Juifs, mais ils pouvaient néanmoins prendre pour guide
leur conscience qui faisait bien la distinction entre le bien et le mal ;
et cette loi-là était gravée au plus profond de leurs cœurs. Quand ils
transgressaient cette loi intérieure, ils savaient qu’ils agissaient mal et
donc, qu’ils seraient jugés le jour où les pensées secrètes des hommes
seront mises en lumière. Mais il ne suffit pas de connaître la volonté
de Dieu par la loi de Moïse ou par la voix de la conscience. Ce qui est
déterminant, c’est l’obéissance à cette loi connue.
4. La bonté de Dieu te pousse à la repentance. Cf. Sagesse 11.23 :
« Mais tu as pitié de nous, parce que tu peux tout, tu fermes les yeux sur
les péchés des hommes, pour qu’ils se repentent. »
6. Qui rendra à chacun selon ses œuvres. Ce principe est déjà énoncé
dans l’Ancien Testament dans les passages suivants : Jb 34.11 ; Ps 62.12 ;
Pr 24.12 ; Jr 17.10 ; 32.19 ; on trouve dans le Nouveau Testament une
confirmation de cette vérité dans : Mt 16.27 ; 1 Co 3.8 ; 2 Co 5.10 ; Ap
2.23 ; 20.12 ; 22.12. Voir également Rm 14.12.
7. La vie éternelle à ceux qui, par la persévérance à bien faire,
cherchent la gloire, l’honneur et l’incorruptibilité. Paul ne s’érige pas
ici en défenseur d’un salut par les œuvres. Il souligne l’impartialité de
Dieu face au Juif et au païen. Pierre avait été amené à une confession
similaire : « En vérité, je le comprends, pour Dieu il n’y a pas de
considération de personnes, mais en toute nation (les païens et les Juifs)
celui qui le craint et qui pratique la justice lui est agréable » (Ac 10.34,
35). Dieu avait montré qu’il accueillait favorablement Corneille à qui
ces paroles furent adressées, en lui envoyant Pierre avec l’Évangile afin
que lui et sa famille soient sauvés (Ac 11.14).
8. À ceux qui, par esprit de dispute (BC), par révolte (TOB), âmes
rebelles (BJ). Aristote employait le mot grec eritheia pour désigner la
poursuite d’un but égoïste par des moyens peu honnêtes. Dans l’antiquité,
on avait déjà tendance à l’assimiler à eris « querelle », « dispute. » Il faut
signaler que Paul emploie dans la même liste de vices eris et eritheia
(2 Co 12.20 ; Ga 5.20).
11. Auprès de Dieu, il n’y a pas de considération de personne. Le
mot grec prosōpolēmpsia signifie littéralement « relever la face. » Il
exprime le favoritisme ou la partialité (TOB). Cf. Dt 10.17 ; 2 Ch 19.7 ;
77
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
Jb 34.19 ; Ac 10.34 ; Ga 2.6 ; Ép 6.9 ; Col 3.25 ; 1 P 1.17. Jésus évoque
la même vérité quand il déclare que « son Père dans les cieux fait lever
son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes
et sur les injustes » (Mt 5.45).
12. Tous ceux qui ont péché sans la loi périront aussi sans la loi. Quel
que soit le péché, il conduit toujours à la mort ; mais les païens ne seront
pas condamnés pour ne s’être pas conformés à la Loi de Moïse qui ne
leur était pas connue. Paul pose comme principe que les hommes seront
jugés en fonction des lumières qu’ils ont pu avoir et non en fonction de
celles qui leur sont restées inaccessibles.
13. Ceux qui pratiquent la loi seront justifiés. Il est possible que Paul
ait eu à l’esprit le texte de Lv 18.5 : « Vous garderez mes principes et
mes ordonnances : l’homme qui les pratiquera vivra par eux. » Il citera
d’ailleurs ce passage dans Rm 10.5. Paul s’appuie sur ce verset pour
déclarer qu’un homme qui pratiquerait cette loi serait effectivement
justifié, mais comme nul ne peut parfaitement l’accomplir, il n’y a
aucune justification possible par ce moyen. Jacques insistera sur la
différence qu’il y a entre écouter la loi et la mettre en pratique (Jc 1.22-
25). Dans la littérature trouvée à Qumrân il est souvent fait mention de
« ceux qui pratiquent la loi » (cf. p.61).
15. Ils montrent que l’œuvre de la loi est écrite dans leurs cœurs.
Bien que Paul ne pense pas ici à la Nouvelle Alliance, il semble faire une
allusion lointaine à l’annonce prophétique de Jr 31.33 (voir p.131).
Leur conscience en rend témoignage. Le mot « conscience »
(suneidēsis) n’est pas fréquent dans le grec classique. Il appartenait à la
langue vernaculaire et n’obtint droit de cité dans la littérature classique
que peu avant l’ère chrétienne. Il signifiait « conscience du bien et du
mal. » Peut-être Paul est-il le premier à l’utiliser pour désigner un témoin
intérieur indépendant qui analyse et juge la conduite de l’homme. Chez
le chrétien cette critique et ce jugement sont d’autant plus précis et utiles
que sa conscience est illuminée par le Saint-Esprit (cf. 9.1).
c. Les Juifs (2.17–3.8)
1. Les privilèges accroissent la responsabilité (2.17-29)
En 2.17, Paul considère explicitement son interlocuteur comme un
Juif. « Tu portes le digne nom de Juif ; tu places ta confiance dans la loi
78
COMMENTAIRE
que tu possèdes ; tu te glorifies d’adorer le vrai Dieu et de connaître sa
volonté. » Peut-être y a-t-il là une autre réminiscence de la Sagesse :
« Si nous péchons, nous sommes à toi, car nous connaissons
ton pouvoir, mais nous ne pécherons point, sachant que nous
sommes comptés pour tiens. Te connaître, en effet, est la
justice intégrale, et savoir quel est ton pouvoir est la racine de
l’immortalité » (Sagesse 15.2, 3).
« Tu t’ériges en défenseur de la voie la meilleure qui soit, car elle t’est
révélée par la loi. Tu te considères comme mieux instruit que ces races
méprisables qui n’ont pas la loi ; tu te prends pour guide des aveugles et
pour maître des insensés.
Mais pourquoi ne commences-tu pas par jeter un regard critique sur
toi-même ? Ne serais-tu jamais pris en défaut ? Tu connais la loi. Très
bien. Mais la pratiques-tu ? Tu enseignes à ne pas dérober, mais n’as-tu
jamais rien pris à autrui ? Tu exhortes à ne pas commettre d’adultère,
mais as-tu toi-même toujours respecté ce commandement ? Tu prétends
détester les idoles, mais n’as-tu jamais dépouillé des temples ? Tu te
glorifies de la loi, mais en fait ta désobéissance à l’égard de la loi jette le
discrédit sur toi-même et sur le Dieu que tu adores, et ce discrédit s’est
répandu jusque chez les païens.
Être Juif n’est avantageux aux yeux de Dieu que si ce Juif observe
la loi. Un Juif qui transgresse la loi n’est pas meilleur qu’un païen.
Inversement un païen qui observe les prescriptions de la loi aura autant
la faveur de Dieu qu’un Juif qui pratique la loi. Et un païen qui pratique
la loi de Dieu condamnera le Juif qui la transgresse, quelque versé dans
la connaissance des Saintes Écritures que puisse être ce Juif, quelque
canonique que soit sa circoncision. Tu vois bien que l’hérédité charnelle
n’a rien à voir aux yeux de Dieu, pas plus que la marque extérieure de
la circoncision. À l’origine du mot ‘Juif’ il y a le mot ‘louange’ ; le vrai
Juif est celui dont Dieu apprécie la vie, celui dont la vie répond aux
normes divines, celui dont le cœur est pur aux yeux de Dieu, celui qui a
le cœur circoncis. C’est lui le véritable Juif, l’homme digne de louange ;
sa louange ne repose pas sur les applaudissements des hommes mais sur
l’approbation de Dieu. »
17. Toi qui te donnes le nom de Juif. Le grec ei de, c’est-à-dire « mais
si » est mieux rendu dans les versions TOB et BJ.
79
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
18. Qui connais sa volonté. Le texte grec porte « la » volonté, comme
pour indiquer que la volonté de Dieu est la volonté par excellence. Cf. 1
M 3.60 : « Ce que le ciel aura voulu, il l’accomplira. »
Toi qui…sais discerner ce qui est important. Le mot grec diapheronta
signifie en premier lieu « les choses qui diffèrent » et par extension « les
choses qui diffèrent des autres en les surpassant. » Les traducteurs ont
hésité entre les deux sens. Le premier sens a la faveur de la traduction
Segond « la différence des choses », tandis que le second sens se retrouve
dans la TOB (« l’essentiel »), BJ (« le meilleur »), BC (« l’important »).
La même phrase – et les mêmes hésitations apparaissent dans Ph 1.10 :
« Afin que vous sachiez apprécier ce qui est important » (BC), « ce qui
convient le mieux » (TOB), « discerner le meilleur » (BJ).
20. La formule de la connaissance et de la vérité. Paul fait allusion à
l’énoncé, sous la forme d’un ensemble bien structuré, de la connaissance
et de la vérité.
22. Tu commets des sacrilèges ! Littéralement « tu dépouilles
les temples » (hierosuleō verbe grec). Il est difficile de savoir à quoi
l’apôtre fait allusion. Peut-être évoque-t-il quelque incident scandaleux,
tel celui rapporté par Josèphe (Antiquités Juives 18.81ss) concernant
quatre Juifs de Rome qui, en l’an 19, avaient détourné à leur avantage
une importante offrande qu’une riche Romaine avait faite pour le temple
de Jérusalem. La chose fut connue et l’Empereur Tibère expulsa tous les
Juifs de Rome. Une tromperie de cette nature et de cette envergure ne
pouvait que jeter le discrédit sur tout ce qui portait le nom de « Juif. »
24. Car le nom de Dieu est à cause de vous blasphémé parmi les
païens, ainsi qu’il est écrit. Paul fait référence à És 52.5 : « Et tout le
jour mon nom est blasphémé. » La triste condition des Juifs en exil
fournissait alors aux païens une raison de parler à la légère de ce Dieu
qui, selon eux, s’était avéré incapable de venir en aide à son peuple. Le
contexte ici est différent. Ce n’est plus l’infortune du peuple, mais son
inconduite qui amène les païens à déduire que le Dieu d’un peuple si
dépravé ne peut être un grand Dieu. Les membres de la communauté de
Qumrân étaient soigneusement exhortés à bien se comporter envers les
païens « de peur qu’ils ne blasphèment. »16
25. Certes, la circoncision est utile, si tu pratiques la loi. Cf. Ga
5.3 : « Tout homme qui se fait circoncire est tenu de pratiquer la loi
16
G. Vermes, The Dead Sea Scrolls in English, p.114.
80
COMMENTAIRE
tout entière. » La circoncision, pratiquée pour obéir à une prescription
légale, place l’homme dans l’obligation de pratiquer toute la loi, qu’il
s’y soit soumis à l’âge adulte, en tant que prosélyte (cas envisagé dans
Galates) ou qu’il y ait été soumis dès son plus jeune âge, en tant que
Juif (cas envisagé dans l’Épître aux Romains). Puisque aucune des deux
catégories envisagées ne s’avère capable de respecter à la lettre toute la
loi, Paul ajoute : « Mais si tu transgresses la loi, ta circoncision devient
incirconcision. »
Jérémie avait déjà partiellement abordé cette vérité : « Voici les jours
viennent – Oracle de l’Éternel – où j’interviendrai contre tous les circoncis
qui ne le sont pas (vraiment), l’Égypte, Juda, Édom, les Ammonites,
Moab…car toutes les nations sont incirconcises, et toute la maison
d’Israël est incirconcise de cœur » (Jr 9.24, 25). Les voisins d’Israël
pratiquaient généralement la circoncision, les Philistins constituant une
exception notoire ; mais la circoncision de ces peuples voisins d’Israël
ne constituait pas un signe de l’alliance avec Dieu, comme l’était la
circoncision des Israélites. Mais si Israël et Juda s’éloignaient de Dieu,
leur circoncision dans la chair n’avait pas plus de valeur que celle des
peuples voisins ; sur le plan religieux, il n’y avait plus qu’incirconcision.
Cf. Dt 10.16 : « Vous circoncirez donc votre cœur et vous ne raidirez
plus votre nuque. »
Paul va plus loin que Jérémie : non seulement la circoncision est
considérée comme incirconcision si elle ne s’accompagne pas d’une
piété du cœur, mais l’incirconcision, vécue dans l’obéissance pratique à
la loi de Dieu est considérée comme une circoncision spirituelle.
27. L’incirconcis de nature, qui accomplit la loi, ne te condamnera-t-il
pas ? Paul oppose les insuffisances d’un Juif indigne à la vie exemplaire
d’un païen qui, bien que ne jouissant pas des privilèges distinctifs du
Juif, est néanmoins agréable à Dieu.
29. La louange de ce Juif ne vient pas des hommes, mais de Dieu. Les
Juifs faisaient dériver leur nom de leur ancêtre Juda (héb. Yehudah) dont
le nom est associé dans l’Ancien Testament au verbe yadah (louer). À la
naissance de Juda, sa mère s’écria : « Cette fois, je célébrerai l’Éternel »
(Gn 29.35). Plus tard, Jacob bénissant ses enfants, réserve à Juda cette
prophétie : « Juda, c’est toi que tes frères célébreront » (Gn 49.8).
81
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
2. Réponses aux objections (3.1-8)
Paul imagine maintenant l’interlocuteur interrompant son exposé
par l’objection suivante : « Si c’est le fait d’être Juif intérieurement qui
compte, si c’est la ‘circoncision’ du cœur qui importe, faut-il encore
considérer comme un avantage d’appartenir à la nation juive et d’être
circoncis dans la chair ? » Nous nous serions certainement attendus à
ce que Paul réponde instantanément : « Non ! » Mais, à notre grande
surprise, il réplique : « Oui, c’est un réel avantage, et cela pour plusieurs
raisons ! » C’était un privilège que d’appartenir à la nation juive.
Songeons à toutes les marques de bonté17 accordées par Dieu à ce peuple,
aux faveurs auxquelles les autres nations n’eurent pas droit. C’eût été
exigé beaucoup trop de l’apôtre que de le voir renoncer à l’héritage de ses
ancêtres, précisément au moment où il avait découvert dans l’Évangile
auquel il consacrait sa vie, l’accomplissement des promesses faites à ses
pères.
Paul souligne en premier lieu l’immense privilège d’être les
dépositaires des « oracles de Dieu. » Avoir la révélation de la volonté
de Dieu, connaître son dessein, constituaient un grand honneur. Mais
cet honneur n’allait pas sans grandes responsabilités. Si les Juifs se
révélaient indignes de la confiance de Dieu, s’ils se montraient infidèles
dans la préservation du dépôt fait par Dieu, alors leur sort deviendrait
pire que celui des nations auxquelles Dieu ne s’était pas aussi clairement
révélé.
Et Israël avait effectivement failli à sa mission qui était de garder le
dépôt. Ceci aurait pu se retourner contre Paul qui avait prétendu que
c’était un réel avantage que d’appartenir au peuple à qui Dieu avait
confié ce dépôt. Mais Paul a une réponse toute prête : l’infidélité des
hommes ne peut ni altérer la fidélité de Dieu ni faire échouer ses desseins.
L’infidélité des hommes met, au contraire, d’autant mieux en relief la
fidélité et la vérité de Dieu. La justice de Dieu l’emporte toujours sur
l’injustice des hommes.
Cette réponse de Paul suggère à son interlocuteur imaginaire une
réplique : « Si mon infidélité souligne la fidélité de Dieu, si mon injustice
établit sa justice, pourquoi me reprocherait-il mes fautes ? En fin de
compte, il a tout à gagner à ce que je pèche ; pourquoi me châtierait-il
alors ? Cette objection apparaît si insensée à Paul qu’il s’excuse même
17
Une liste détaillée de ces privilèges est donnée dans Rm 9.4-5.
82
COMMENTAIRE
de la mentionner. La réponse est limpide : Dieu règne en souverain moral
dans l’univers, il est le juge de la terre ; comment pourrait-il exercer
cette fonction inséparable de sa nature divine s’il ne rétribuait pas le
pécheur comme il le mérite ?
Mais l’interlocuteur est tenace et présente l’argument sous une autre
forme : « Si mon mensonge fait, par contraste, mieux ressortir la vérité
de Dieu, je contribue à sa gloire ; pourquoi persiste-t-il à me condamner
comme pécheur ? Le but atteint – la gloire de Dieu – est bon ; pourquoi
les moyens pour l’atteindre – mon péché – seraient-ils considérés comme
mauvais ? La fin ne justifie-t-elle pas les moyens ? »
« Justement », déclare Paul, « c’est ce que certains me reprochent
de prêcher dans mon Évangile ; cette accusation est non seulement
diffamatoire, mais elle se condamne elle-même par sa contradiction. »
L’Évangile de la justification par la foi, sans les « œuvres de justice », a,
de tout temps, été exposé à une vive critique. Mais un examen approfondi
révèle la fragilité d’une telle critique, car le même Évangile du salut
par la foi insiste avec autant de force sur les nécessaires « fruits de la
justice » qui doivent accompagner la justification.
4. Que Dieu soit (reconnu pour) vrai, et tout homme pour menteur.
La seconde proposition n’est peut-être qu’un écho du Ps 116.11 :
« Tout homme est menteur. » « Que chaque homme reconnaisse son
mensonge », dit Paul « au lieu de mettre en doute la véracité de Dieu. »
Afin que tu sois trouvé juste dans tes paroles, et que tu triomphes dans
ton procès. C’est une citation du Ps 51.6 : « En sorte que tu seras juste
dans ta sentence, sans reproche dans ton jugement » (le verbe krinesthai
doit être pris à la voix moyenne et non passive, comme le traduit TOB,
« on te juge » ou la BJ « on te met en jugement »).
8. Pourquoi ne ferions-nous pas le mal afin qu’il en arrive du bien ?
On se rend compte à quel point l’Évangile de Paul a pu être déformé,
pour que certains en arrivent à croire qu’il enseignait pareilles choses !
Ceux qui, Juifs ou chrétiens, considéraient la religion essentiellement
comme une affaire de loi à observer (avec les interprétations les plus
libérales du mot « loi ») ne pouvaient que craindre qu’une doctrine de
la justification sans « les œuvres de la loi » ne minimisât le rôle de cette
loi dans l’effort accompli par l’homme pour s’approcher de Dieu, et ne
portât, en conséquence, atteinte à la religion et à la moralité.
83
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
La condamnation de ces gens est juste. Littéralement il faut lire :
« …dont la condamnation est juste. » La phrase peut donc vouloir dire
« condamner de tels hommes est juste » ou « condamner l’argument est
juste. » Le pronom relatif « dont » peut se rapporter soit aux personnes
qui affirment de telles choses, soit aux choses affirmées elles -mêmes.
Paul fournit une réponse plus élaborée à cette critique dans Rm 6.2ss.
d. L’humanité tout entière
est coupable (3.9-20)
Dans ce dialogue avec un interlocuteur imaginaire, celui-ci reprendrait
la parole : « Bien. Puisque tu as affirmé qu’appartenir au peuple juif
constituait un avantage réel, ne faut-il pas en déduire que nous autres
Juifs, sommes supérieurs aux païens qui n’ont pas obtenu de Dieu les
mêmes privilèges que nous ? » – « Assurément pas ! Bien qu’ayant reçu
des privilèges, nous ne sommes pas dans une meilleure position que les
païens. Ils ont péché, c’est vrai ; mais nous aussi. Tous, Juifs et païens, ne
peuvent que plaider coupables devant le tribunal de Dieu. Cette situation
est parfaitement en harmonie avec ce que dit l’Écriture. »
Suit alors une série de six citations vétéro-testamentaires qui ne
laissent planer aucun doute sur la nature pécheresse de tous les hommes.
Ces textes viennent confirmer une démonstration déjà sans faille. Si
Paul avait éparpillé ces affirmations de l’Ancien Testament tout au
long de son argumentation, il aurait fallu les replacer chacune dans
son contexte historique et convenir que certaines d’entre elles avaient
une portée plus personnelle qu’universelle. Leur regroupement en un
texte suivi témoigne du souci de l’apôtre de frapper un grand coup pour
réduire au silence les objecteurs éventuels. Et si l’apôtre s’attend à ce
qu’on lui reproche quelque chose, ce n’est pas d’avoir sorti ces versets
de leur contexte historique, mais de les avoir appliqués aux Juifs, alors
qu’ils concernaient la situation des païens. « Pas du tout », répond Paul,
« ces citations sont extraites des Écritures juives. Par conséquent elles
concernent en premier lieu les Juifs. » Ce qui est écrit dans la loi (la
loi désigne ici la Bible hébraïque dans son ensemble) s’applique au
peuple de la loi. La loi révèle le péché des hommes, sans y apporter de
remède. Les Juifs, comme les païens, doivent reconnaître leur faillite
morale. Le seul espoir, pour les uns comme pour les autres, réside dans
la miséricorde de Dieu et dans cette miséricorde seule, à l’exclusion de
tout droit dont les hommes ou les nations pourraient se prévaloir devant
84
COMMENTAIRE
lui. À cause du caractère universel du péché, le chemin d’accès à Dieu
au moyen des « œuvres de justice » est fermé.
9. Absolument pas (ou pantōs). Il y a de prime abord une discordance
entre cette réponse de Paul à la question « Nous autres, Juifs, sommes-
nous meilleurs que les païens ? » et celle qu’il avait donnée au verset
2 : « Quel est donc l’avantage du Juif ? » : « Considérable, de toute
manière. » Cette dernière réponse se référait aux privilèges que
détenaient les Juifs en tant que nation élue ; le véhément « absolument
pas » s’applique à leur position devant Dieu. Privilégiés ou non, Juifs et
païens ont un égal besoin de sa grâce.
10-12. Il n’y a pas de juste…il n’en est aucun qui fasse le bien, pas
même un seul. Ce texte est tiré du Ps 14.1-3, répété au Ps 53.1-3.
13. Leur gosier est un sépulcre ouvert, ils usent de tromperie avec
leurs langues. C’est une citation du Ps 5.10.
Ils ont sous leurs lèvres un venin d’aspic. Cf. Ps 140.4.
14. Leur bouche est pleine de malédiction et d’amertume. Cf. Ps
10.7.
15-17. Ils ont les pieds légers pour répandre le sang…ils n’ont pas
connu le chemin de la paix. Cf. És 59.7-9.
18. La crainte de Dieu n’est pas devant leurs yeux. Cf. Ps 36.2.
19. Tout ce que dit la loi. Ce verset s’applique à tout ce que Paul vient
de citer. Mais aucune de ces citations n’est tirée à proprement parler de
la loi, considérée dans son sens étroit de loi mosaïque. À une exception
près – celle du prophète Ésaïe -, elles proviennent toutes du livre des
Psaumes. Le mot « loi » peut donc désigner les Écritures hébraïques
dans leur ensemble. Voir l’Introduction p.52.
20. Nul ne sera justifié devant lui par les œuvres de la loi. Paul fait
une citation libre et extrapolée du Ps 143.2 : « N’entre pas en jugement
avec ton serviteur ! Car aucun vivant n’est juste devant toi. » Paul
revient souvent sur cette idée, notamment en Ga 2.16 : « L’homme
n’est pas justifié par les œuvres de la loi » ; en Ga 3.11 : « Nul n’est
justifié devant Dieu par la loi. » Paul ajoute à cela la raison qui empêche
l’homme d’être justifié « par les œuvres de la loi » ; parce que « par la
loi vient la connaissance du péché. » Ce point sera développé en Rm
5.20 ; 7.7ss.
85
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
III. LA JUSTIFICATION : OFFERTE À TOUS
LES PÉCHEURS (3.21–5.21)
a. Dispositions divines (3.21-31)
Désormais une nouvelle voie est ouverte, une voie sur laquelle
l’homme sera favorablement accueilli par Dieu ; elle est radicalement
différente de celle de l’obéissance aux prescriptions légales. Il ne s’agit
pas d’une découverte géniale qu’auraient faite les hommes. Les écrits
de l’Ancien Testament, Loi et Prophètes, l’avaient nettement annoncée
d’avance. C’est le chemin de la foi en Jésus-Christ, ouvert à tous ceux
qui croient en lui, tant Juifs que païens. Nous avons déjà établi qu’il
n’existait aucune différence entre ces deux groupes d’hommes, puisque
les Juifs ont péché comme les païens et sont privés de la gloire de Dieu,
cette gloire pour laquelle ils avaient été créés. Mais désormais, Juifs
et païens peuvent entrer dans une véritable relation avec Dieu ; ils
peuvent avoir l’assurance d’être acceptés par Dieu et bénéficier de son
plein pardon. Celui-ci leur est accordé gratuitement, par pure grâce, en
vertu de l’œuvre rédemptrice accomplie par le Christ. C’est le Christ
que Dieu a désigné pour être victime sacrificielle, laquelle expie nos
fautes, se charge de notre culpabilité, et détourne le châtiment imminent
que méritait notre révolte contre Dieu. Seule la foi nous permet de nous
attribuer les bénéfices de l’œuvre accomplie par le Christ.
Voilà la voie suivie par Dieu pour démontrer sa justice : il a satisfait
les exigences de sa nature et il offre en même temps un statut de juste
à l’homme pécheur. C’est pourquoi Dieu, tout au long de ses difficiles
relations avec les hommes, a pu passer sous silence tous les péchés qu’ils
avaient commis avant la venue du Christ, au lieu de les sanctionner
immédiatement et sévèrement. Il les a mis au bénéfice de sa miséricorde
dans l’attente de pouvoir leur démontrer sa justice à l’époque présente
(celle de Jésus-Christ). Cette démonstration révèle de quelle manière
Dieu reste parfaitement juste tout en pardonnant à ceux qui croient en
Jésus et en les déclarant justes devant son tribunal.
Dans ces conditions, qui verrait une raison de se glorifier ? Tout motif
de se glorifier de sa justice personnelle a disparu. Ce qui l’a fait disparaître
n’est pas la loi des œuvres, mais le principe de la foi. Puisque les Juifs et
les païens sont justifiés par la grâce de Dieu seule, sans considération du
moindre mérite, nul ne peut donc affirmer : « J’accomplis cette œuvre
86
COMMENTAIRE
par mes propres efforts. » Paul conclut son raisonnement en disant
que l’homme est déclaré juste aux yeux de Dieu par la foi, tout à fait
indépendamment des œuvres prescrites par la loi. Si la faveur de Dieu
ne se gagnait que par l’observance de la loi juive, Dieu serait le Dieu
des Juifs, dans un sens restrictif. Or il est tout autant le Dieu des païens
que le Dieu des Juifs, car l’Évangile n’offre à tous qu’un seul moyen
d’être justifié. Dieu accueille les Juifs en vertu de leur foi ; il accueille
les païens en vertu du même critère.
Paul considérait la division entre Juifs et païens comme la division
fondamentale de l’humanité. Lui-même était Juif de naissance et de
formation ; il avait été accoutumé à considérer les non-Juifs comme des
pécheurs plongés dans les ténèbres, privés de la connaissance de la loi
divine qui était le seul moyen d’être accepté par Dieu. Et de ce fait, le
fossé qui séparait les Juifs des païens était l’un des plus infranchissables
de l’ancien monde. Certains clivages contemporains tels ceux qui
opposent les races, les nationalités, les conditions sociales, les couleurs
de peau nous paraissent bien plus graves, et autrement plus dangereux
que ce qui séparait les Juifs des païens. Mais l’argumentation de Paul
reste aussi valable pour résoudre ces conflits : il n’y a pas de différence
fondamentale entre l’Est et l’Ouest, entre le noir et le blanc, car tous ont
un égal besoin de la grâce de Dieu, et tous peuvent l’obtenir dans les
mêmes conditions.
Le poète latin Horace, dans les conseils qu’il a laissés aux auteurs
tragiques de son temps, critique ceux qui font intervenir trop rapidement
un deus ex machina pour résoudre les imbroglios qui se sont formés au
cours de l’intrigue. « Ne faites entrer en scène un dieu que lorsque surgit
un problème que seul un dieu peut résoudre » (nec deus intersit, nisi
dignus uindice nodus inciderit).18
Luther a appliqué ce principe au problème du pardon des péchés :
voici, disait-il un problème qui nécessite l’intervention de Dieu (nodus
Dea uindice dignus).19 C’est parfaitement vrai, car l’homme pécheur ne
peut résoudre ce problème, bien qu’il éprouve un besoin désespéré de
trouver une solution. Comme c’est l’homme qui a péché et que c’est lui
qui a besoin du pardon, la solution ne peut qu’être extérieure à lui. Paul
déclare que ce problème a été efficacement résolu par la grâce de Dieu :
18
Horace, Ars poetica, 131s.
19
Nous devons cette citation de Luther à T.R. Glover, Jesus in the Experience of Men
(1921), p.72.
87
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
le Christ est la solution, le moyen du pardon et le garant de notre nouvelle
relation avec Dieu. Tout ce que Dieu exige de l’homme pécheur, c’est
qu’il saisisse par la foi ce que lui offre la grâce de Dieu.
Quelqu’un pourrait alors se demander si le principe de la foi n’annule
pas la loi de Dieu. « Pas du tout », s’empresse de répondre Paul. Grâce
au principe de la foi, la loi est observée, le péché condamné, la justice
divine satisfaite et les Écritures accomplies. C’est ce qu’il va s’efforcer
de démontrer.
21. La justice de Dieu. Paul désigne par cette expression la façon
dont Dieu justifie. Nous invitons le lecteur à se reporter à la citation de
Luther, p.45.
22. Par la foi en [Jésus]-Christ. Toutes les traductions françaises
rendent ainsi le génitif grec pisteōs Iesou Christou, car il s’agit d’un
génitif objectif.
23. Car il n’y a pas de distinction. Ici Paul souligne qu’il n’y a pas
de distinction (TOB) entre Juifs et païens (pas plus qu’entre les autres
groupes humains) en ce qui concerne le péché ; en Rm 10.12, l’apôtre
complétera en affirmant : « Il n’y a pas de différence entre eux en ce qui
concerne la grâce divine qui leur est offerte. »
Tous ont péché. Les deux mots pantes hēmarton se retrouvent à la
fin de Rm 5.12. Mais le contexte de ce dernier passage indique que tous
participent « à la première transgression de l’homme », tandis que Rm
3.22 déclare que tous les hommes, pris individuellement, ont péché.
Et sont privés de la gloire de Dieu. Les commentateurs appliquent
en général le texte d’És 43.7 : « Je l’ai créé pour ma gloire » (ce qui est
valable, dans le contexte, de « quiconque s’appelle de mon nom ») à
l’humanité tout entière. À cause de son péché, l’homme se prive du but
final que Dieu avait en vue lorsqu’il le créa. Cf. Rm 5.2.
24. Ils sont gratuitement justifiés par sa grâce. L’espoir de Paul avant
sa conversion résidait dans une justification obtenue par la pratique
persévérante de la loi de Dieu. Dans sa nouvelle conception de la
justification, le procédé est inverse. Dieu déclare un homme juste au
commencement de sa course terrestre et non plus à la fin de celle-ci. Or,
en le déclarant juste au début de cette course, ce ne peut être en vertu
d’œuvres qu’il n’a pas encore accomplies ; une telle justification est « un
acte de la grâce souveraine de Dieu, en vertu de laquelle il pardonne
88
COMMENTAIRE
tous nos péchés et nous considère comme justes » (Petit catéchisme de
Westminster).
Quant à savoir si nous sommes pleinement agréés par Dieu, seul
le principe d’une justification gratuite par sa grâce, nous donne une
assurance totale. En effet, tout espoir d’être justifié par les œuvres de
la loi reste entaché d’une ignorance capitale : comment savoir si j’en ai
fait assez, si ma conduite a été suffisamment méritoire pour me valoir
l’approbation divine ? Si je fais de mon mieux (et le malheur est que je
ne le fais pas toujours !) puis-je savoir si ce mieux satisfera les exigences
de Dieu ? Je puis toujours espérer, mais je n’aurai jamais l’assurance
d’avoir réussi. Par contre, si Dieu dans sa pure grâce, me donne
l’assurance qu’il m’accepte et si je m’empare de cette certitude, alors je
peux m’élancer dans l’obéissance à sa volonté, sans avoir à me torturer
l’esprit pour savoir si j’agis en pleine conformité à cette volonté. Même
si, à la fin de ma course, je dois me reconnaître « serviteur inutile », je
saurais en qui j’ai cru.
Ésaïe 40 à 55 parle de la libération d’Israël, si longtemps exilé
en Babylonie, comme de « sa justification » – et celle de Dieu. « En
l’Éternel seul…résident pour moi les actes de justice et la force » (És
45.24). Cette justice et cette force se sont puissamment manifestées dans
la délivrance du peuple : « Par l’Éternel seront justifiés et se glorifieront
tous les descendants d’Israël » (És 45.25) ; « Tel est l’héritage des
serviteurs de l’Éternel, telle est la justice qui leur vient de moi – Oracle
de l’Éternel » (És 54.17). Pourquoi la délivrance du peuple est-elle sa
justification ? Le peuple n’avait-il pas mérité le châtiment de l’exil ?
Certes. Jérusalem « a reçu de la main de l’Éternel au double de tous ses
péchés » (És 40.2) ; mais la grâce souveraine et gratuite de Dieu a valu
au peuple son rétablissement, lequel a établi la glorieuse renommée de
son nom aux yeux des nations (És 42.13 ; 48.9-11).
Par le moyen de la rédemption qui est dans le Christ-Jésus. La
rédemption (apolutrōsis)20 désigne l’acte d’acquisition d’un esclave
en vue de lui accorder la liberté. Paul puise dans l’Ancien Testament
toutes ses illustrations, tant sont nombreuses les manifestations
miséricordieuses de Dieu dans ses relations avec le peuple. Il y eut la
20
Cf. E.K. Simpson, Words Worth Weighing in the Greek New Testament (1946),
p.8-9. Dans la LXX, ce mot et ses dérivés sont fréquemment employés pour désigner le
rachat d’une personne par celui qui a envers elle des obligations particulières du fait de
sa parenté ; ce terme correspond au mot hébreu go’el (par ex. dans Lv 25.47-49).
89
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
délivrance du peuple hors d’Égypte (Ex 15.13 ; Ps 77.16 ; 78.35) et,
plus tard, le retour de l’exil babylonien (És 41.14 ; 43.1). La grâce de
Dieu qui « justifie » ceux qui croient a été abondamment manifestée
dans l’œuvre rédemptrice du Christ.
« Tandis que je déambulais dans la maison, comme le plus
malheureux des hommes, soudain la parole de Dieu transperça
mon cœur : ‘Tu es gratuitement justifié par sa grâce, par le
moyen de la rédemption qui est dans le Christ-Jésus’ (Rm
3.24). Oh ! Quel changement cela produisit en moi ! J’eus
enfin l’impression de sortir d’un long sommeil troublé de
mauvais rêves ; lorsque j’entendis cette affirmation divine,
ce fut comme si quelqu’un s’était adressé directement à moi :
Pécheur, tu t’imagines qu’à cause de tes péchés et de tes
penchants mauvais je ne peux sauver ton âme, mais vois-tu, mon
Fils est auprès de moi ; c’est à lui que je regarde et non à toi et
je te traiterai à la mesure du plaisir que j’éprouve en mon Fils »
(John Bunyan, Grace Abounding, §§257ss).
25. C’est lui que Dieu a destiné comme moyen d’expiation pour
ceux qui auraient la foi en son sang. Les traductions divergent sur la
place relative des propositions : « …destiné à servir d’expiation, par
son sang, par le moyen de la foi » (TOB), « instrument de propitiation
par son propre sang, moyennant la foi » (BJ), « destiné, par son sang, à
être pour ceux qui croiraient victime propitiatoire » (Segond). Les deux
expressions « par la foi » et « dans son sang » sont indépendamment
épexégétiques de « propitiation. » Le mot-clé est celui de « propitiation »,
traduction du grec hilastērion. Dans sa forme grecque le mot est soit
l’accusatif masculin singulier de l’adjectif hilastērios (« propitiatoire »,
adj.), accordé grammaticalement au relatif « lui » (hon), soit plus
vraisemblablement le substantif neutre hilastērion, dont se sert la LXX
pour désigner le propitiatoire, en tant que lieu bien défini, l’endroit où
les péchés sont expiés. L’emploi le plus fréquent que fait de ce mot
la LXX correspond au mot hébreu kapporeth, le couvercle en or pur
de l’arche située dans le lieu Très Saint, mentionné plus de vingt fois
dans le Pentateuque. Dans Éz 43.14ss, la LXX l’emploie pour traduire
un autre mot hébreu, ’azarah (« base, socle » dans BJ, BC, TOB) qui
entoure l’autel des sacrifices dans le temple d’Ézéchiel.
Le nom hilastērion s’apparente au verbe hilaskomai qui, dans le
grec païen signifiait « apaiser » ou « faire grâce. » La LXX lui donne le
90
COMMENTAIRE
sens dérivé du mot hébreu kipper (« expier ») et des mots de la même
racine, parmi lesquels nous avons déjà cité kapporeth, « propitiatoire »,
« l’endroit où les péchés sont expiés ou effacés. » Ces mots ont un sens
religieux très fort. C’est la raison pour laquelle les versions françaises ont
préféré les conserver plutôt que de les remplacer par les synonymes du
langage courant tels que « apaiser » ou « concilier. » Encore faut-il que
le lecteur de la Bible attribue à ces mots le sens que Paul leur a conféré en
chargeant les mots grecs classiques d’un sens inspiré de l’hébreu. Paul
insiste sur cette grande vérité : c’est Dieu qui a accompli l’expiation et
non l’homme pécheur. L’Ancien Testament atteste clairement l’origine
divine de l’initiative de l’expiation : « Car la vie de la chair est dans le
sang. Je vous l’ai donné sur l’autel, afin qu’il serve d’expiation pour
votre vie, car c’est par la vie que le sang fait l’expiation » (héb. kipper ;
LXX exilaskomai, Lv 17.11). Ce sont des passages vétéro-testamentaires
comme celui-ci qui expliquent l’emploi que Paul fait de l’expression
« son sang », dans les versets qui nous occupent.
La mort du Christ est donc le moyen par lequel Dieu abolit le péché de
son peuple. Il ne le fait pas symboliquement, comme dans le rituel de Lv
16 où figure le propitiatoire matériel ; l’élimination du péché est réelle,
et ce, à double titre : le péché est ôté, non seulement de la conscience du
croyant, pour lequel il constituait un fardeau insupportable, mais de la
présence même de Dieu. On peut rapprocher l’argumentation de Paul de
celle de l’auteur de la lettre aux Hébreux qui voyait dans le sacrifice du
Christ la réalisation d’une prophétie de Jérémie concernant la nouvelle
alliance : « Je ne me souviendrai plus de leurs péchés » (He 8.12 qui
reprend Jr 31.34).
Si nous rendons justice à Dieu pour sa grâce divine, rendue efficace
par le sacrifice volontaire du Christ, nous n’avons plus alors de raison
d’exclure du mot hilastērion la notion de « colère détournée » de Dieu,
d’autant que le contexte paulinien nous invite à inclure cette signification
dans l’emploi qu’il fait de hilastērion, dans Rm 3.25. L’apôtre avait
déclaré dans Rm 1.18 que « la colère de Dieu se révèle du ciel contre
toute impiété et toute injustice des hommes » ; comment suspendre,
voire annuler cette colère ? L’hilastērion (propitiation) offerte par Dieu
en Christ supprime l’impiété et l’injustice des hommes, et du même
coup, désamorce la colère et supprime le châtiment, puisque, la cause
de la colère (le péché) ayant disparu, les effets (châtiment) deviennent
caducs.
91
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
Nous préférons voir dans le mot hilastērion le substantif évoquant
le propitiatoire, ce lieu matériel, où s’effectuait l’expiation, avant l’exil
babylonien. Citons encore Calvin : « Paul nous déclare que ce qui était
accordé aux Juifs sous forme de figure nous est donné à nous, en Christ,
dans la pleine réalité. »21
Le contraste entre l’ancien hilastērion et le nouveau est mis en relief
par les mots : « Dieu a destiné. » L’ancien hilastērion était caché derrière
le voile qui séparait le lieu Très Saint du reste du sanctuaire ; personne, à
l’exception du grand prêtre, ne pouvait le voir, et encore, ce privilège ne
lui était accordé qu’une seule fois par an, au jour de la grande expiation.
« En Christ, le propitiatoire ne demeure plus dans le lieu le plus sacré
qui soit ; il vient s’établir au milieu d’un monde rude et chaotique et
s’expose au regard des foules hostiles, méprisantes ou indifférentes »
(T.W. Manson).
L’expression « par la foi » (TOB et BJ) ou « qui croiraient » (BC)
indique comment s’approprier les bénéfices salutaires de l’évangile
propitiatoire. La proposition « par son sang » (TOB et BJ) ou « en son
sang » (BC) ne dépend pas du mot « foi » ou « croiraient » comme le
suggère la BC ; l’expression évoque simplement la mort sacrificielle de
Jésus-Christ comme le moyen par lequel la seule expiation efficace pour
le péché a pu être faite (cf. Rm 5.8-9 : « Lorsque nous étions encore
pécheurs, Christ est mort pour nous…à bien plus forte raison, maintenant
que nous sommes justifiés par son sang, serons-nous sauvés par lui de
la colère »).
L’apôtre s’est donc servi d’un langage relevant du domaine de la
justice (« justifiés »), du marché d’esclaves (« rédemption ») et du
temple (« propitiatoire ») pour faire éclater l’étendue et la plénitude de la
grâce de Dieu agissant par le Christ. L’acquittement, l’affranchissement
et l’expiation sont offerts à l’homme en vertu de la libre et souveraine
initiative de Dieu ; l’homme ne peut se les approprier que par la foi. La
foi n’est évidemment pas une espèce d’œuvre méritoire : c’est l’attitude
d’un homme qui vient à Dieu tout simplement avec un cœur ouvert, qui
prend Dieu au mot et accepte sa grâce avec reconnaissance.
21
Cf. la traduction de J. N. Darby : « Que Dieu a présenté pour propitiatoire. » En
faveur de cette interprétation se reporter à T.W. Manson, « Hilastērion », JTS, XLVI
(1945), p.l ss ; E.K Simpson Words Worth Weighing in the Greek New Testament,
p.10ss ; W.D. Davies, Paul and Rabbinic Judaism (1948), p.237ss. Contre cette
interprétation, consulter G.A. Deissmann, Encyclopaedia Biblica, III (1902), cols.
3033-3035 (au mot propitiatoire).
92
COMMENTAIRE
…afin de montrer sa justice. Parce qu’il avait laissé impunis les
péchés commis auparavant au temps de sa patience. Paul déclare que
Dieu n’a pas été injuste en ne punissant pas les péchés commis autrefois.
La rédemption accomplie par le Christ a un double effet : rétrospectif et
prospectif. Le Christ est « propitiation » pour toute l’humanité : comme
l’affirme un auteur néo-testamentaire plus tardif, en se servant d’un mot
de la même racine que hilastērion, « il est lui-même victime expiatoire
pour nos péchés, non seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux du
monde entier » (1 Jn 2.2). On peut rapprocher l’expression « le temps de
sa patience » de celle qu’utilise Paul dans son discours à Athènes, « les
temps d’ignorance » dont Dieu ne tient plus compte (Ac 17.30). L’esprit
des contemporains ne souscrit pas aussi vite que Paul à l’affirmation
de la justice de Dieu, lorsqu’il évoque les péchés d’autrefois laissés
impunis. Si injustice il y a eu, a-t-elle été plus grande, humainement
parlant, que la condamnation de l’innocent ? D’ailleurs « celui qui juge
toute la terre n’agit-il pas selon le droit ? » (Gn 18.25)
26. De manière à être (reconnu) juste, tout en justifiant celui qui a la
foi en Jésus. Grâce à l’offrande volontaire de Jésus-Christ, la justice de
Dieu est pleinement satisfaite et le pécheur qui a la foi est pleinement
justifié. Car le Christ occupe une position unique entre Dieu et l’homme :
il représente Dieu parmi les hommes et représente les hommes devant
Dieu. Comme représentant des hommes, il se charge du châtiment que
mérite le péché de la race humaine ; comme représentant de Dieu, il
transmet la grâce du pardon de Dieu aux hommes. Les mots « juste tout
en justifiant » évoquent çeux qu’employait Ésaïe : « Un Dieu juste et qui
sauve » (És 45.21) et Zacharie : « Juste et victorieux » (Za 9.9).22
28. Sans les œuvres de la loi. TOB traduit, à juste titre,
« indépendamment des œuvres de la loi. » Car Paul ne veut pas mépriser
la loi, ni enseigner à qui que ce soit de ne plus obéir aux prescriptions
de la loi. Il veut simplement dire que même en les accomplissant aussi
bien que possible, l’homme ne saurait être justifié par ses œuvres. Avec
cette affirmation, Paul coupe l’herbe sous le pied de tous ceux qui se
retranchent derrière leurs efforts : « …je fais toujours de mon mieux » ;
22
R. St. J. Parry (Cambridge Greek Testament, 1912) traduit de la façon suivante la
phrase de Paul : « Précisément quand il justifie celui qui a la foi en Jésus. » R. V. G.
Tasker approuve sans réserve cette formulation qui souligne bien la tension qui existe
entre la justice et la miséricorde de Dieu lesquelles sont toutes deux impliquées dans
le mystère de l’expiation (« The Doctrine of Justification by Faith in the Epistle to the
Romans », EQ, XXIV, 1952, p.37ss, en particulier les pages 43 et 44).
93
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
« je m’efforce de mener une vie droite et morale » ; « …je ne vole
personne…que demande Dieu de plus ? »
Luther, dans sa traduction allemande, accentue le contraste entre les
œuvres de la loi et la foi, en ajoutant le mot « seulement » : « L’homme
est justifié sans les œuvres de la loi, par la foi seulement. »23 Plusieurs
lui reprochèrent d’avoir fait un ajout au texte biblique. Il ne fit pas
grand cas de ces sévères critiques qui selon lui « faisaient beaucoup
d’histoires parce que ce mot ‘seulement’ ne se trouvait pas dans le texte
de Paul et que cette adjonction à la Parole de Dieu n’était pas tolérable. »
Pourtant il faut bien reconnaître que le sens que Luther attribue au mot
« seulement » résume parfaitement la pensée de l’apôtre : c’est la foi
seule – et non les œuvres, ni aucun autre moyen de justification né de
l’esprit des hommes – qui procure le statut de juste, lequel est accordé
par pure grâce de la part de Dieu.24 Ceci étant bien compris, les hommes
n’ont vraiment aucune raison valable de se féliciter ou de s’enorgueillir
de leur salut : il leur a été donné par la grâce seule, ils l’ont reçu par la
foi seu1e et cela pour la gloire de Dieu seul : sola gratia, sola fide, soli
Dea gloria.
Mais si les hommes ne sont justifiés que par la foi seule, « celle-ci
n’agit jamais seule » ; comme Paul le déclare aux Galates, « la foi est
agissante par la charité » (Ga 5.6). Dans les chapitres 12 à 15 de l’Épître,
l’apôtre précisera de manière éminemment pratique comment agit
cette foi. Mais au point où l’auteur est arrivé dans son argumentation,
l’important est de souligner que la justification s’obtient par la foi et non
par ce que l’homme accomplit.
31. Nous confirmons la loi. Si Paul s’était exprimé en hébreu, il
aurait employé le verbe qiyyem, fréquemment utilisé par les rabbins
pour désigner la manière dont Abraham avait accompli la loi. Il est
tout à fait possible que Paul ait eu présent à l’esprit ce sens rabbinique,
puisqu’il poursuit son argumentation en citant l’exemple d’Abraham qui
a confirmé ou « établi » la loi, dans le sens où l’Écriture le présente
comme justifié par la foi.
23
« So halten wir nun dafür, dass der Mensch gerecht werde ohne des Gesetzes Werke,
allein durch den Glauben. » On trouve le même emploi du mot « foi » dans le sens de
« foi seule » chez Diogène Laërtius, mentionné par W. Bauer dans son Griechisch-
Deutsches Wörterbuch zu den Schriften des NTs (Berlin 1958), sous pistis.
24
Cf. la traduction BFC de Ga 2.16 : « …uniquement à cause de sa foi en Jésus-
Christ. » Voir également la note 45 p.27
94
COMMENTAIRE
b. Un précédent vétéro-testamentaire (4.1-25)
Paul avait affirmé que « la justice de Dieu, indépendamment de la loi,
est attestée dans la loi et les prophètes » (3.21) ; il va donc prouver cette
affirmation par un exemple tiré de l’Ancien Testament. Il va évoquer la
figure du grand patriarche Abraham. Accessoirement, il en appellera au
témoignage de David.
De tous les justes de l’Ancienne Alliance, aucun ne surpassait Abraham
– « mon ami » comme l’appelle Dieu dans Ésaïe (És 41.8). Dieu avait
rendu un témoignage élogieux à Abraham : « Abraham a écouté ma
voix, il a observé mon ordre, mes commandements, mes prescriptions
et mes lois » (Gn 26.5). Que dire d’Abraham ? Si un homme devait
obtenir la justification sur la base des œuvres accomplies, Abraham était
bien placé et il aurait même mérité d’être cité en exemple pour cela.
Or ce n’est pas dans ce sens que l’Écriture rend témoignage de lui. Le
processus de sa justification par Dieu est clairement énoncé dans Gn
15.6. Quand Abraham reçut la promesse d’un héritier, malgré l’extrême
improbabilité d’un accomplissement naturel de cette promesse, étant
donné son âge, « il crut au Seigneur qui le lui compta comme justice »,
Paul s’était déjà servi de cet exemple pour confondre ceux qui troublaient
les Églises de la Galatie, en les poussant à renoncer au principe du salut
par la foi au profit d’un salut par les œuvres de la loi. Mais dans la lettre
aux Romains, il développe davantage son argumentation pour l’ériger
en principe général.
De toute évidence, si Dieu a favorablement accueilli Abraham,
ce ne fut pas en raison de ses œuvres, aussi bonnes fussent-elles. La
démonstration de Paul ne repose pas sur un texte unique et arbitraire
pris dans la vie du patriarche et que contrediraient les versets qui
soulignent la qualité de ses œuvres. Car il est clair que les œuvres bonnes
d’Abraham et son obéissance aux commandements divins, étaient le
fruit de sa foi inébranlable en Dieu. S’il n’avait pas d’abord cru dans
l’accomplissement des promesses de Dieu, il n’aurait pas donné à sa
vie la direction qu’elle a prise, à la lumière de la volonté révélée de
Dieu. Mais, au contraire, quand Dieu fit la promesse à Abraham (et une
promesse qui s’est pleinement réalisée dans l’Évangile), celui-ci prit
Dieu au mot et agit en conséquence.
Paul poursuit en attirant l’attention sur la notion du salaire dû. Quand
un homme œuvre pour un salaire, celui-ci lui est dû ; par contre, quand
95
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
il place sa confiance en Dieu, c’est par pure grâce que sa foi lui est
comptée à justice.
D’ailleurs Abraham ne constitue pas un cas isolé de justification
par la foi ; David en fournit un autre exemple bien connu. Paul cite
les premières paroles du Psaume 32 dans lequel s’exprime la joyeuse
sérénité de celui qui bénéficie du pardon divin :
« Heureux ceux dont les iniquités sont pardonnées, et dont les
péchés sont couverts ! Heureux l’homme à qui le Seigneur ne
compte pas son péché ! »
Voilà donc un autre homme dont l’horrible péché était connu de tous,
qui reçut le pardon de Dieu, qui fut déclaré « non coupable » devant le
tribunal céleste. La suite du Psaume révèle que David fut acquitté parce
qu’il avait confessé sa faute et mis sa confiance en la miséricorde de
Dieu.
Mais, pour en revenir à Abraham, une question épineuse surgit.
Quel lien y a-t-il entre la justification d’Abraham par la foi et le rite
de la circoncision ? Pour le Juif, cette question revêtait une importance
capitale : la circoncision était le signe extérieur et visible de l’Alliance
établie entre Dieu et Abraham. Aucun incirconcis ne pouvait prétendre à
la moindre part dans cette alliance ; la circoncision conférait légalement
aux Juifs et aux prosélytes25 tous les bénéfices de cette alliance.
S’en excluaient cependant ceux qui délibérément transgressaient les
commandements divins. On pourrait donc s’attendre à ce qu’un Juif
réplique à Paul : « Si l’on admet que la foi d’Abraham lui a été comptée
comme justice, seule sa postérité circoncise peut bénéficier du même
privilège. » Mais Paul avait une réponse toute prête à cette objection.
Quelle était la condition d’Abraham au moment où sa foi lui fut comptée
comme justice ? Était-il circoncis ou incirconcis ? La seule réponse est :
« incirconcis. » L’alliance de la circoncision ne fut introduite que bien
plus tard dans la vie du patriarche, au moins quatorze ans plus tard,
selon les indications chronologiques de la Genèse (Gn 17.l0ss).26 La
25
Les prosélytes, considérés comme enfants d’Abraham par adoption, n’étaient
pas autorisés à l’appeler « notre père » ; dans la liturgie célébrée à la synagogue ils
parlaient des patriarches comme de « vos pères » alors que les Juifs de naissance les
désignaient par « nos pères. »
26
Treize ans après la naissance d’Ismaël (Gn 17.25 ; cf. 17.1, 24 avec 16.16). Le récit
de la Genèse présente la conception d’Ismaël comme une conséquence de la promesse
de Gn 15.4, selon laquelle Abraham aurait un héritier issu de lui-même.
96
COMMENTAIRE
circoncision constitue donc le signe extérieur du statut de juste que Dieu
avait accordé à Abraham, en vertu de sa foi, bien longtemps auparavant.
Il est donc établi clairement que Dieu avait exigé la foi, et non la
circoncision. Cet épisode est donc porteur d’espoir pour les païens :
l’exemple d’Abraham montre que la circoncision ou l’incirconcision
n’ont aucune valeur en elles-mêmes pour définir la condition de l’homme
devant Dieu.
Abraham est par conséquent le véritable père de tous ceux qui, comme
lui, croient en Dieu et le prennent au mot. Il est le père des croyants
incirconcis, car il était lui-même encore incirconcis quand il fut déclaré
juste à cause de sa foi ; il est aussi le père des croyants circoncis, non à
cause de la circoncision, mais en vertu de la même foi.
Si la circoncision n’eut rien à voir dans la justification d’Abraham
par Dieu, ni dans les bénédictions promises qui lui furent associées,
combien moins encore la loi ! Comme le déclare Paul aux Galates,
la loi fut donnée 430 ans après la promesse faite à Abraham ; elle ne
pouvait ni annuler la promesse, ni en restreindre la portée (Ga 3.17).
Car si, longtemps après que la promesse ait été donnée, celle-ci avait
été soudain subordonnée à l’obéissance à une loi dont il n’avait pas été
question initialement, tout ce qui avait été promis aurait été frappé de
nullité. Or la promesse était une promesse de bénédiction, et celle-ci
s’est accomplie dans l’Évangile. La loi mosaïque invoque bien sûr la
bénédiction sur ceux qui l’observent, mais elle appelle en même temps
la malédiction sur ceux qui la transgressent. L’observance rigoureuse
de la loi étant vouée à l’échec universel, la malédiction prédomine
nettement : la loi produit la colère (v. 15). La propension à pécher existe
même en l’absence de toute loi ; mais elle a besoin d’un texte législatif
pour que soit bien mis en lumière son caractère objectif de transgression.
Pour chaque transgression, la loi fixe un châtiment approprié : c’est là
l’application du principe de rétribution qui est inséparable de l’idée de
loi. La loi n’a pas besoin de récompenser ceux qui l’observent, mais elle
doit nécessairement sanctionner ceux qui la transgressent. Une promesse
gratuite, telle que celle que fit Dieu à Abraham, appartient à un tout autre
domaine que celui de la loi.
La justification d’Abraham et sa ferme attente des bénédictions
promises étaient fondées sur sa foi en Dieu ; elles n’étaient pas le résultat
de ses mérites ni de ses efforts. Dieu les lui a accordées en vertu de sa
grâce et non comme un dû, ce qui aurait été le cas si elles avaient dépendu
97
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
de l’obéissance à la loi. Le principe qui régit les relations de Dieu et
d’Abraham reste valable pour ses descendants, non ceux de la postérité
naturelle qui se sont assujettis à l’observance de la loi, mais ceux de la
postérité spirituelle qui suivent l’exemple de la foi d’Abraham. C’est ce
que Dieu a voulu dire, affirme Paul, quand il a donné à Abram le nom
d’Abraham et qu’il lui a dit : « Je t’ai établi père d’un grand nombre de
nations. » Dans ces nations sont inclus tous ceux qui croient en Dieu,
Juifs et païens ; Abraham est bien le père de tous les croyants.
Considérez, poursuit l’apôtre dans son argumentation, la qualité de
la foi d’Abraham. Il avait foi dans le Dieu qui appelle les morts à la vie,
dans le Dieu qui appelle à l’existence des choses qui appartenaient au
néant. Au moment où Dieu lui promit une descendance aussi nombreuse
que les étoiles du ciel, Abraham n’avait pas encore d’enfant. De plus
il avait atteint un âge où l’homme n’a en général plus guère d’espoir
d’engendrer, et Sara, sa femme, avait encore bien moins de raisons de
croire qu’elle connaîtrait les joies de la maternité. Abraham ne refusa
pas de regarder en face ces circonstances défavorables ; il les examina
sérieusement. Mais en les confrontant à la promesse de Dieu, il acquit
la certitude que le pouvoir divin et la volonté divine l’emporteraient sur
tous les obstacles naturels. Il ne pouvait s’appuyer sur rien d’autre que
sur la simple parole de Dieu, mais il le fit envers et contre tout. Sa foi en
Dieu fut même fortifiée à mesure qu’il rencontrait des obstacles sur sa
route. Cette foi trouva grâce aux yeux de Dieu.
L’affirmation selon laquelle la foi d’Abraham fut comptée comme
justice n’est pas seulement valable pour le patriarche ; le principe qui
la fonde s’applique à tous ceux qui croient en Dieu, particulièrement
au Dieu révélé dans l’Évangile, le Dieu qui a ressuscité Jésus d’entre
les morts. Jésus avait été mis à mort à cause des péchés de son peuple,
Dieu l’a ressuscité pour que soient justifiés ceux qui acceptent la mort
expiatoire de Jésus-Christ.
1. Que dirons-nous d’Abraham…Qu’a-t-il obtenu ? La réponse à
laquelle Paul veut aboutir se résume en peu de mots : la justification par
la foi, par la grâce de Dieu.
Abraham, notre ancêtre selon la chair. Le « notre » désigne
l’appartenance au peuple Juif, ce qui est en accord avec l’emploi de
l’expression « selon la chair » (1.3 ; 9.3, 5). Dans un autre sens, précisé
aux versets 11 et 16 du chapitre 4, Abraham est aussi le père de tous les
croyants ; qu’ils soient d’origine juive, ou d’origine païenne.
98
COMMENTAIRE
3. Abraham crut à Dieu et cela lui fut compté comme justice. Se
reporter à Ga 3.6 pour une précédente citation et application de Gn
15.6.
5. Quant à celui qui croit…en celui qui justifie l’impie, sa foi lui
est comptée comme justice. Abraham n’était pas un homme impie ; au
contraire il faisait preuve d’une grande piété et d’une profonde justice.
Mais le principe en vertu duquel Abraham a été justifié exclut toute
idée d’accumulation de mérites dus à des œuvres de piété et de justice ;
ce principe s’applique donc également à l’impie qui n’a aucune bonne
œuvre à faire valoir. C’est pourquoi le collecteur d’impôts du récit
évangélique s’en retourna « justifié » plutôt que le pharisien, non en
raison de ses mérites plus grands (ç’eût été plutôt l’inverse !), mais parce
qu’il avait pris conscience de la futilité de sa propre justice et qu’il s’en
était remis à la grâce de Dieu (Lc 18.9ss.). Présenter Dieu comme celui
qui justifie l’impie, le « sans-Dieu », a quelque chose de surprenant,
pour ne pas dire choquant. Dans l’Ancien Testament l’acquittement
du coupable et la condamnation du juste sont aussi sévèrement blâmés
l’un que l’autre, et qualifiés tous deux d’actes iniques. Pour aider les
juges à rendre une meilleure justice en Israël, Dieu se propose lui-
même en exemple : « Je ne considérerai pas le méchant comme juste »
(Ex 23.7) ; les mêmes mots grecs expriment dans la version des LXX
ce que Dieu interdit dans la loi et dans la lettre de Paul, ce qu’il fait
pourtant dans l’Évangile ! Il n’est donc pas surprenant que l’apôtre ait
éprouvé le besoin de rappeler de manière péremptoire que Dieu, même
lorsqu’il justifie le pécheur, ne sacrifie nullement les exigences de sa
nature parfaite. Lorsque l’impie est justifié, il cesse d’être impie, mais
ce n’est pas en vertu d’une quelconque espérance d’amélioration de sa
conduite qu’il l’est. Si nous n’arrivons pas à comprendre le problème
moral que pose le pardon gratuit de Dieu, c’est probablement parce que
nous « sousestimons la gravité du péché. »27 La solution de ce paradoxe
se trouve dans Rm 5.6.
6. De même, David. Le TM et la LXX attribuent tous deux le
Psaume 32 à David. Le mot-charnière qui unit le passage du Ps 32.1,
2, cité dans Rm 4.7, 8 et celui de Gn 15.6, rapporté dans Rm 4.3, est
le mot « imputer » (Segond), « compter » (BC, TOB). Dans l’exégèse
rabbinique, la présence d’un même mot dans deux passages différents
Cf. Les paroles d’Anselme à Boso, dans le Cur Deus Homo 1.21 : «nondum
27
considerasti quanti ponderis sit peccatum. »
99
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
permettait d’interpréter un des passages par l’autre, selon le principe
appelé gezerah shawah (« groupe identique »). Paul suit ce même
principe, sans toutefois en rester au niveau de la similitude des mots. De
la non-imputation du péché qui fait toute la joie du psalmiste, Paul passe
à l’imputation de la justice ou au verdict d’acquittement : il ne saurait en
effet y avoir de « non-lieu » pour manque de preuve, au tribunal divin.
11. Le signe de la circoncision. La construction grammaticale « de la
circoncision » traduit un génitif de définition : la circoncision est le signe.
Dans Gn 17.11, Dieu déclare à Abraham que la circoncision « servira de
signe d’alliance entre vous et moi. » Paul identifie cette alliance à celle
qui fut conclue entre Dieu et Abraham (Gn 15.18), au moins quatorze ans
avant la propre circoncision d’Abraham, et dans laquelle Dieu comptait
comme justice la foi du patriarche. La circoncision apparaît donc bien
comme un signe ultérieur et extérieur à la condition de juste qu’Abraham
avait déjà reçue comme un don gratuit de Dieu : cette circoncision ne
crée ni ne valorise l’état de justification.
13. L’héritage du monde…promis à Abraham. Paul ne cite pas ici
une promesse précise que Dieu aurait faite à Abraham. Il interprète
celles qui visent « toutes les familles de la terre » (Gn 12.3), que Dieu
étend « à toutes les nations de la terre » (Gn 18.18 ; 22.18). En termes
géographiques, la possession d’Abraham se limitait au territoire compris
entre l’Égypte et l’Euphrate (Gn 15.18) ; mais la promesse a un sens
plus permanent, un sens spirituel, dont le Nouveau Testament donne
l’interprétation. La promesse faite à Abraham ne pouvait se limiter à de
telles frontières terrestres. He 1l.10 déclare : « Il attendait la cité qui a de
solides fondations, celle dont Dieu est l’architecte et le constructeur. »
Ou à sa descendance. Dans Gn 12.3 Dieu fait une promesse à Abraham
en ces termes : « Toutes les familles de la terre seront bénies en toi » ; elle
est répétée, légèrement modifiée dans Gn 22.18 : « Toutes les nations de
la terre se diront bénies par ta descendance. » Dans Ga 3, Paul s’appuie
sur les deux formes de la promesse, pour montrer en particulier que « la
descendance », un terme collectif singulier, se réfère premièrement au
Christ (Ga 3.16) puis par voie de conséquence au peuple du Christ (Ga
3.29). Pour en revenir à l’Épître aux Romains, quelle que soit la forme
considérée, la promesse est totalement indépendante de la loi (intervenue
plusieurs siècles plus tard, comme le rappelle Paul aux Galates) ou d’une
justice qui s’obtiendrait par l’observance de la loi.
100
COMMENTAIRE
14. Si c’est par la loi qu’on est héritier, la foi est vaine. En effet,
l’héritage promis à Abraham dépendrait alors des œuvres et non plus de
la foi.
Et la promesse est annulée. Si l’accomplissement de la promesse dépend
de l’observance de la loi, l’incapacité dans laquelle se trouve l’homme
d’observer la loi rend en fait à jamais impossible l’accomplissement de
cette promesse.
15. Car la loi produit la colère. Par définition la loi sanctionne toutes
les transgressions.
Là où il n’y a pas de loi, il n’y a pas non plus de transgression.
Comme plus loin, en Rm 5.13 (« le péché n’est pas mis en compte quand
il n’y a pas de loi »), Paul semble énoncer une maxime courante, du
genre de celle qui avait cours parmi les Romains : « Nulla poena sine
lege. »
16. Donc c’est par la foi, pour qu’il s’agisse d’une grâce. Paul énonce
ainsi d’une manière concise le principe selon lequel ce que Dieu offre
par pure grâce ne peut être accepté que par la foi. Inversement, ce qui
est acquis par les œuvres (et non par la foi) est octroyé comme étant en
quelque sorte mérité (il ne s’agit plus d’une grâce).
17. Je t’ai établi père d’un grand nombre de nations. Dans Gn 17.5
le texte « Je te rends père d’une foule de nations » est la traduction d’un
mot hébreu ab-hamon (foule) que l’on retrouve dans la dernière syllabe
du nom Abraham.
Devant Dieu en qui il a cru. Ces mots se rattachent logiquement à la
proposition du verset 16 : « Afin que la promesse soit assurée à toute
la descendance » – c’est-à-dire afin que la promesse soit valable pour
tous ceux qui constituent aux yeux de Dieu en qui Abraham avait placé
sa confiance, la postérité spirituelle d’Abraham, qu’elle soit d’origine
païenne ou juive.
Qui donne la vie aux morts. Paul applique cette expression typique
de la piété juive qui servait à désigner Dieu, au cas concret d’Abraham
dont le corps « était presque mourant », et de Sara dont « le sein était
déjà atteint par la mort » (verset 19).
Et qui appelle à l’existence ce qui n’existe pas. L’allusion concerne « le
grand nombre de nations » qui devait sortir d’Abraham ; non seulement
ces nations n’avaient au moment de la promesse aucune existence, mais
101
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
encore, compte tenu de l’âge d’Abraham et de Sara, rien ne pouvait
laisser croire qu’elles existeraient un jour.
18. Telle sera ta descendance. Paul cite Gn 15.5 où Dieu dit à
Abraham, qui n’a cependant aucun enfant encore, que sa descendance
sera aussi innombrable que les étoiles du ciel.
19. Il considéra son corps presque mourant. Certaines versions
(Segond, note de BC) portent la négation « il ne considéra pas… »,
probablement ajoutée plus tardivement. Car en fait, Abraham a pris en
considération tous les facteurs, y compris son grand âge, qui rendait
improbable, pour ne pas dire impossible, une éventuelle procréation,
son corps étant « presque mort. » Le même participe nenekrōmenos est
traduit en He 11.12 par « atteint par la mort » (BC), « marqué par la
mort » (TOB, BJ), « usé de corps » (Segond). Mais, après avoir tout bien
pesé, Abraham a conclu que la promesse formelle de Dieu avait plus de
poids que tous les facteurs naturels d’improbabilité.
25. Livré pour nos offenses. Paul cite peut-être un extrait d’une
confession de foi ancienne de l’Église. L’expression semble inspirée
d’Ésaïe 53. Dans la version des LXX le mot « livré », avec ce sens
(paradidōmi) revient deux fois dans ce même chapitre d’Ésaïe:
« L’Éternel a fait retomber sur lui (le Serviteur Souffrant) la faute de
nous tous » (53.6) ; « Il s’est livré lui-même à la mort » (cf. Osty, note
És 53.12). Cette dernière référence s’écarte sensiblement du texte hébreu
« et il a intercédé pour les coupables. » L’emploi que Paul fait ici de ce
terme appliqué à Jésus « livré à la mort », suggère que dans le récit de
l’institution de la Cène rapporté dans 1 Co 11.23, l’apôtre ne veut pas
dire livré (ou trahi) par Judas, mais livré par Dieu. Il est intéressant de
faire un autre rapprochement lié à cette forme verbale. Dans le Targum
de Jonathan qui cite És 53.5, se trouve l’expression araméenne ithmesar
ba’ awayathana qui, si elle était isolée de son contexte, signifierait « il
a été livré pour nos iniquités. » Mais tout le contexte du Targum indique
que ce n’est pas le Serviteur-Messie qui est concerné par ce texte, mais
le temple : le Serviteur-Oint « rétablira le sanctuaire profané par nos
délits et livré à cause de nos péchés. »
Et ressuscité pour notre justification. La préposition grecque « dia »,
littéralement « à cause de » est généralement traduite par « pour »
(TOB, BI, BC). Une note de BC en indique le sens littéral. Le Christ a
« été livré » pour faire l’expiation des péchés du peuple ; il est ressuscité
pour garantir la justification des croyants. Nous aurions cependant
102
COMMENTAIRE
tort de cloisonner ces deux aspects de l’œuvre du Christ, comme si sa
résurrection n’avait aucun lien avec l’expiation ou sa mort, aucun lien
avec la justification. Cette dernière idée sera d’ailleurs reprise en Rm
5.9.
c. Les bénédictions consécutives à la
justification : paix, joie, espérance (5.1-11)
Après avoir établi la base sur laquelle Dieu justifie les pécheurs et
l’avoir illustrée par un exemple de l’Ancien Testament, Paul énumère
toutes les bénédictions qui reviennent à tous ceux dont la foi a été
imputée à justice. Le premier de ces bienfaits est la paix avec Dieu.
Des hommes et des femmes qui vivaient autrefois en état de rébellion
contre Dieu, sont désormais réconciliés avec lui par la mort du Christ.
Le dessein de Dieu, d’après une autre Épître, était de réconcilier toutes
choses avec lui-même, par le Christ. Les premiers bénéficiaires de cette
réconciliation sont les êtres humains, autrefois « étrangers et ennemis »
(Col 1.20-22). Des générations de chrétiens ont fait l’expérience que
par sa mort, le Christ leur avait réellement obtenu la réconciliation avec
Dieu. La réconciliation est une initiative de Dieu, devenue effective
par la mort du Christ ; les hommes ne peuvent que l’accepter, jouir des
bienfaits qui en découlent, et vivre en paix avec Dieu. La paix ouvre un
libre accès à Dieu ; dans l’accueil que Dieu réserve aux justifiés, il y a
plus que le simple droit de paraître en sa présence parce que le châtiment
que méritaient les rebelles a été supprimé ; le chrétien jouit d’une grande
faveur de la part de Dieu, « l’état de grâce dans lequel nous demeurons. »
C’est par le Christ que les chrétiens ont eu accès à cette grâce ; c’est
encore par lui « qu’ils se réjouissent dans l’espérance de la gloire de
Dieu. » La paix et la joie sont deux bénédictions jumelles accordées par
l’Évangile ; comme le disait un vieux prédicateur écossais : « La paix
est la joie au repos ; la joie est la paix qui danse. »
Le passage mentionne trois sujets de joie, le premier étant notre
espérance de la gloire de Dieu. Le chapitre huit s’étendra plus longuement
sur cet aspect. Mais il est bon de rappeler que c’est pour la gloire de Dieu
que l’homme a été créé, et que cela a été rendu possible par l’œuvre
rédemptrice du Christ. Tant que les siens demeurent dans des corps
mortels, cette gloire à venir reste au stade d’une espérance, mais une
espérance sûre, dont l’accomplissement est certain, parce que ceux qui
103
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
l’entretiennent ont déjà reçu la garantie de sa réalisation par le don du
Saint-Esprit qui remplit leurs cœurs de l’amour de Dieu.
Paul présente comme deuxième sujet de joie un thème bien inattendu :
« Nous nous glorifions même dans les tribulations » (v. 3). Si cette
affirmation nous paraît étrange, nous devons nous souvenir que dans
le Nouveau Testament la tribulation est présentée comme le lot normal
du chrétien. Les apôtres avertissent les nouveaux convertis que « c’est
par beaucoup de tribulations qu’il nous faut entrer dans le Royaume
de Dieu » (Ac 14.22) ; aussi quand la tribulation surgissait, ce qui était
souvent le cas, ils ne pouvaient pas reprocher aux apôtres de ne pas
les avoir prévenus. Mais il y a plus : les afflictions et les tribulations
ne sont pas seulement présentées comme les caractéristiques normales
de la vie chrétienne, elles sont également la preuve d’un christianisme
authentique, un signe qui permet à Dieu de voir si ceux qui les affrontent
sont dignes de son royaume (2 Th 1.5). En outre, elles exercent un
effet moral salutaire sur ceux qui les endurent, en les aidant à devenir
persévérants, fermes et patients. Associées à la foi, elles fortifient
l’espérance chrétienne.
Mais le summum de la joie consiste, pour le chrétien, à se réjouir
en Dieu lui-même (v. 11). L’espérance de la gloire est une espérance
joyeuse ; ceux qui connaissent la raison de leurs épreuves et des
persécutions qu’ils subissent, peuvent se réjouir au milieu même des
difficultés, et à cause d’elles ; mais aucune joie n’est comparable à celle
qui se fonde en Dieu lui-même. C’est ce qu’exprime un croyant de
l’Ancienne Alliance : « Dieu, ma joie et mon allégresse » (Ps 43.4).
D’ailleurs, pourquoi ne pas se réjouir en Dieu ? Les chrétiens ont été
réconciliés avec lui par la mort du Christ ; ils expérimentent tous les
jours que la résurrection du Christ les garde du mal ; quant à l’avenir
vers lequel se portent leurs regards, il n’est plus désespérément assombri
par la perspective de la colère divine, mais il leur apparaît illuminé par la
révélation de la gloire divine. Tous ces privilèges, toutes ces bénédictions,
de la première (la réconciliation) à la dernière (la gloire), ils les doivent
à l’amour de Dieu. C’est à cause de cet amour que le Christ a donné sa
vie pour eux, alors même qu’ils étaient encore faibles, pécheurs et sans
attrait. Les hommes peuvent accepter de mourir par amour pour ceux qui
sont les objets naturels de leur amour, mais pas pour ceux qui ne sont pas
« dignes d’être aimés », encore moins pour « ceux qui n’aiment pas. »
C’est précisément en cela que l’amour de Dieu resplendit de manière
104
COMMENTAIRE
incomparable : Dieu a prouvé son amour en laissant le Christ mourir
pour nous alors que nous étions encore en rébellion contre lui. Le Père et
le Fils sont tellement un que le sacrifice volontaire de l’un est le signe de
l’amour de l’autre. Car c’est bien ainsi que tout le Nouveau Testament
présente la mort du Christ : comme la suprême manifestation de l’amour
de Dieu. « Cet amour consiste non pas en ce que nous avons aimé Dieu,
mais en ce qu’il nous a aimés et qu’il a envoyé son fils comme victime
expiatoire pour nos péchés » (1 Jn 4.10). Ceux qui pensent parfois que
le Christ est mort pour les humains afin que Dieu puisse les aimer, ont
une conception totalement fausse de la personne de Dieu. Que la mort
du Christ ait modifié la relation de Dieu vis-à-vis de l’homme, est une
chose certaine et clairement enseignée ; mais jamais l’amour de Dieu
n’a pu être affecté par aucun événement, car Dieu est amour.
L’amour, la joie, la paix et l’espérance sont les véritables fruits de
l’Esprit et caractérisent la vie de tous ceux qui ont été justifiés par la
foi en Dieu. Le passé coupable a disparu, l’avenir glorieux est assuré ;
et dans le présent, l’Esprit de Dieu accorde au croyant tout ce dont il a
besoin pour supporter l’épreuve, résister au mal, et vivre comme il sied
à quelqu’un que Dieu a déclaré juste.
1. Nous avons la paix avec Dieu. Les versions avec notes indiquent
généralement l’autre leçon possible : « Soyons en paix avec Dieu. » Les
deux formes sont attestées dans les manuscrits. La question est de savoir
laquelle s’accorde le mieux avec le contexte : l’indicatif echomen (nous
avons) ou l’impératif echōmen (ayons). La forme impérative « ayons la
paix » ou « soyons en paix » est soutenue par de nombreux manuscrits :
les manuscrits alexandrins Aleph et B (avant une correction manuelle
introduite dans le texte), le Codex D (Claromontanus) et la version
latine. À l’appui de la forme indicative on peut citer : la correction
des manuscrits Sinaitieus (Aleph) et Vaticanus (b) ainsi que le Codex
occidental Boemerianus (G). Les différences de lecture peuvent remonter
très loin dans le temps, peut-être avant la formation du Corpus paulinum
(cf. p.13) : le remplacement d’une forme par l’autre s’explique d’autant
plus facilement qu’en grec (ancien comme moderne) la première
syllabe est si accentuée que la distinction entre une voyelle longue
et la même voyelle courte dans la seconde syllabe tend à disparaître.
Les deux formes, écrites différemment, ont pu être prononcées de la
même manière. Lors de la dictée, l’orateur pouvait penser à une forme,
105
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
et le scribe écrire l’autre.28 Le contexte milite fortement en faveur de
l’affirmation : « Nous avons la paix avec Dieu. » Le verset 11 : « Nous
avons obtenu la réconciliation » confirme nettement ce point de vue.
Néanmoins, le texte proprement dit nous oblige à considérer aussi l’autre
leçon comme possible (quoique peu probable) : « Soyons en paix avec
Dieu » ou « poursuivons en paix avec Dieu. »29
2. C’est à lui que nous devons d’avoir eu [par la foi] accès à cette
grâce, dans laquelle nous demeurons fermes. La clause « par la foi »,
mise entre parenthèses dans la BC, est introduite dans le texte par
d’autres versions (TOB, BJ). Certains anciens manuscrits orientaux et
occidentaux l’omettent. Mais qu’elle soit formellement incluse ou non,
elle exprime une vérité conforme à l’analogie des Écritures. Parfois elle
est clairement affirmée : « Tu subsistes par la foi » (Rm 11.20). Aux
Éphésiens l’apôtre rappelle le même fait : « Car par lui, nous avons les
uns et les autres (chrétiens d’origine juive et chrétiens d’origine païenne)
accès auprès du Père dans un même Esprit » (Ép 2.18). Avoir accès
traduit le privilège de pouvoir s’approcher ou d’être introduit auprès
d’un personnage de rang élevé, de sang royal ou de nature divine. Le
Christ est présenté là comme un personnage officiel qui introduit les
croyants dans leur nouvelle condition d’êtres grâciés et acceptés par
Dieu (cf. Ép 3.12).
Et nous nous glorifions dans l’espérance de la gloire de Dieu. Le
péché avait privé l’homme de cette gloire (Rm 3.23). La forme verbale
kauchōmetha peut se traduire à l’indicatif « nous nous glorifions » ou à
l’impératif « glorifions-nous. »
5. Or, l’espérance ne trompe pas. Le texte d’És 28.16 est traduit par
la LXX comme suit : « Celui qui croit en lui ne sera pas confus. » Cette
traduction est reprise par Paul dans Rm 9.33 et 10.11. Une espérance qui
ne se concrétise jamais tourne à la confusion de celui qui l’entretenait.
L’espérance du chrétien est fondée sur la promesse de Dieu ; elle est
assurée de devenir réalité.
L’amour de Dieu (l’amour divin envers nous) est répandu dans nos
cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné. Paul anticipe ici sur ce
28
Ce genre de variante textuelle apparaît ailleurs dans l’Épître mais c’est ici le seul
endroit où une variante affecte le sens. Par exemple, dans Rm 6.2 nous trouvons deux
écritures : zēsomen, futur indicatif (« vivrons-nous ? »), l’autre, zēsōmen, subjonctif
aoriste, attesté dans plusieurs MSS (« vivrions-nous ? »).
29
Cf. la version Crampon : « Gardons la paix avec Dieu. »
106
COMMENTAIRE
qui fera l’objet d’un développement plus substantiel au chapitre huit.
Présentement le Saint-Esprit est le garant ou le gage de la gloire espérée
par les croyants.
6. Au temps marqué. C’est-à-dire à l’époque de la plus grande détresse,
lorsque seule sa mort pouvait apporter une solution.
Christ est mort pour des impies. Nous avons ici la solution du paradoxe
apparent de Rm 4.5. Si « Dieu justifie l’impie » c’est parce que Christ
est mort pour l’impie.
7-8. Quelqu’un peut-être aurait le courage de mourir pour un homme
qui est bon. Mais…lorsque nous étions encore pécheurs, Christ est mort
pour nous. Au lieu de « un homme bon » (BC) ou « un homme de bien »
(TOB, BJ) il conviendrait de laisser l’article défini « l’homme bon »
comme si l’apôtre avait à l’esprit une catégorie bien précise d’hommes.
Il n’y a pas lieu de vouloir établir une différence fondamentale entre
les expressions « juste » et « bon » dans ce verset ; le mot grec traduit
par « bon » est agathos et non chrēstos (aimable, gentil). Certains
commentateurs préfèrent considérer « bon » (agathou) comme un
neutre exprimant plutôt une « bonne cause » qu’un « homme bon. »
Cela n’affecte en rien la pensée de Paul qui est très claire : « Même
pour un être bon ou juste il est difficile de trouver quelqu’un prêt à
sacrifier sa vie ; quand bien même quelqu’un irait jusqu’au sacrifice de
sa vie, son sacrifice serait infiniment moins grand que celui de Dieu.
Car l’amour de Dieu se prouve dans le sacrifice volontaire du Christ en
faveur d’hommes et de femmes qui n’étaient ni justes ni bons, mais de
coupables pécheurs. »
9. Maintenant que nous sommes justifiés par son sang. Comme en Rm
3.25, « son sang » traduit l’offrande de sa vie en sacrifice ; l’expression
est synonyme de « par la mort de son Fils » du verset 10.
Serons-nous sauvés par lui de la colère. Dans 1 Th 1.10, Jésus est
présenté comme « celui qui nous délivre de la colère à venir » ; les deux
textes font clairement allusion à la colère divine qui éclatera à la fin
des temps. Paul déclare encore : « Car Dieu ne nous a pas destinés à la
colère, mais à la possession du salut par notre Seigneur Jésus-Christ »
(1 Th 5.9). Ceux que Dieu a déclarés justes peuvent donc déjà se réjouir
d’avoir échappé à sa colère.
10. Lorsque nous étions ennemis, nous avons été réconciliés avec Dieu
par la mort de son Fils. Paul reprend la même idée dans sa lettre aux
107
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
Colossiens : « Et vous, qui étiez autrefois étrangers et ennemis par vos
pensées et par vos œuvres mauvaises, il vous a maintenant réconciliés
par la mort dans le corps de sa chair » (Col 1.21-22). L’hostilité et
l’aliénation qui doivent disparaître se trouvent dans le cœur de l’homme
et non en Dieu ; mais c’est lui qui prend l’initiative du geste réconciliateur
en offrant « la rédemption qui est dans le Christ Jésus. »
À bien plus forte raison, étant réconciliés, serons-nous sauvés par
sa vie. Cette affirmation sera développée à partir de Rm 6.8. La vie en
question est ici la vie du Christ ressuscité.
11. Par qui maintenant nous avons obtenu la réconciliation. Chaque
fois que le Nouveau Testament emploie le mot « réconciliation »
(katallagi) il faut comprendre que celui qui est à l’origine de la
réconciliation est toujours Dieu ou le Christ, l’homme n’étant que le
(ou l’un des) bénéficiaire(s) de cette initiative. « Dieu nous a réconciliés
avec lui par Christ » ; c’est pourquoi les hommes peuvent être exhortés,
au nom du Christ à « être réconciliés avec Dieu » (2 Co 5.18-20).
Pour illustrer cette situation, on pourrait imaginer un roi décrétant une
amnistie générale pour tous ses sujets rebelles et insistant pour que ceux-
ci acceptent son offre de pardon tant qu’il la leur propose. Bien que Dieu
ait le péché en horreur, il ne se comporte pas en ennemi du pécheur et
ne cherche pas à lui nuire ; au contraire, il désire « que tous les hommes
soient sauvés et qu’ils parviennent à la connaissance de la vérité » (1 Tm
2.4).
d. Solidarité passée et solidarité actuelle
(5.12-21)
Cette façon de parler du Christ comme étant le « dernier Adam »
par opposition au « premier Adam » est l’une des caractéristiques de la
christologie de Paul. Bien que d’autres écrivains du Nouveau Testament
mentionnent eux aussi cette opposition, c’est Paul qui a poussé le
plus loin l’analogie et le contraste entre les deux personnages, tout
particulièrement dans ce passage des Romains et dans 1 Co 15.22, 45-
49.
L’Ancien Testament évoque souvent l’idée d’un homme de Dieu qui
accomplirait tout le dessein divin, tel celui en faveur duquel monte la
prière de prospérité et de victoire du Psaume 80 : « Que ta main soit sur
l’homme (qui est) à ta droite, sur le fils de l’homme que tu as affermi
toi-même ! » (v.18). Quand un homme ne parvient pas à accomplir le
108
COMMENTAIRE
dessein de Dieu (ce qui est le cas de tous les hommes), Dieu en suscite
un autre pour prendre sa place. Ainsi Josué prend-il la place de Moïse,
David celle de Saül, Élisée celle d’Élie. Mais qui donc aurait pu prendre
la place d’Adam ? Celui-là seul qui se serait avéré capable d’annuler les
effets du péché d’Adam et de devenir le chef d’une nouvelle humanité.
La Bible et l’Histoire ne connaissent qu’un seul Homme qui ait réuni
toutes les qualités nécessaires pour pouvoir être le remplaçant d’Adam :
Jésus qui est le « Héros qui nous a secourus, choisi par Dieu lui-même »,
selon les paroles du célèbre cantique de Luther. Tous ceux qui, par lui,
sont désormais en règle avec Dieu, échappent aux lois de l’ancienne
solidarité du péché et de la mort, et jouissent des privilèges que leur
confère leur appartenance à une nouvelle famille. Autrefois, ils étaient
solidaires du premier Adam ; maintenant ils sont solidaires du second
Adam.
Paul fait ressortir toutes les implications de ce parallèle et de ce
contraste entre Adam et le Christ. Adam est « une figure » ou « un
type » du Christ. De même que la mort est entrée dans le monde par
la désobéissance d’Adam, de même une vie nouvelle est apparue en
conséquence de l’obéissance du Christ. De même que le péché d’Adam
a entraîné toute sa descendance dans la culpabilité, de même la justice
du Christ est imputée à son peuple.
Paul considère évidemment Adam comme un personnage historique,
comme le premier homme. Mais il est aussi plus que cela. Il est en quelque
sorte « l’humanité » comme l’indique son nom hébreu. Toute l’humanité
est envisagée comme ayant déjà existé en Adam. Par son péché, Adam
représente toute l’humanité rebellée contre Dieu : c’est comme si toute
l’humanité avait péché en Adam. Le récit de la chute, en Genèse 3,
comporte en germe toute l’histoire de l’humanité ; chaque génération,
chaque individu actualisera pour lui-même le péché d’Adam.
Paul était familier du concept juif qui tendait à représenter tout un
groupe par un seul homme. Sa pensée oscille constamment entre, d’un
côté, Adam et l’humanité pécheresse, et de l’autre le Christ, « le second
homme » et la communauté des rachetés. La solidarité qui nous lie les
uns aux autres est un fait que nous sous-estimons ou que nous nions, en
affirmant notre indépendance individuelle. « Personne ne constitue un
îlot complet en soi et se suffisant à lui seul ; chacun est un morceau du
continent, une part de l’ensemble. Si une motte de terre est emportée par
la mer des rives de l’Angleterre, l’Europe s’en trouve amputée d’autant,
109
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
comme l’est le promontoire ou le manoir de ton ami. Chaque mort
d’homme me diminue, parce que je suis inclus dans l’humanité. C’est
pourquoi ne cherche jamais à savoir pour qui sonne le glas : il sonne
pour toi. » Ces paroles bien connues de John Donne expriment une vérité
permanente et générale. Parce que chacun vit dans son propre corps,
séparé de celui des autres, il a tendance à penser qu’il en va de même
pour tous les autres aspects de sa personnalité. Ce n’est pas le cas. Dans
le texte qui nous occupe, Paul distingue deux humanités et deux types de
solidarité. Une nouvelle création est apparue ; l’ancienne solidarité « en
Adam », la solidarité du péché et de la mort, a été détruite ; une nouvelle
solidarité « en Christ » a surgi, la solidarité de la grâce et de la vie ; elle
est destinée à remplacer l’ancienne. Mais la séparation entre les deux
n’est pas parfaitement nette ; il existe un certain chevauchement des
situations. L’affirmation « en Adam tous meurent » s’applique aussi aux
croyants – dont le corps physique sera livré tôt ou tard à la mort – l’autre
déclaration « en Christ, tous seront rendus vivants » les concerne tout
autant. C’est pourquoi le croyant possède, dès maintenant, l’assurance
que, parce qu’il est « en Christ », il « vivra », car ayant placé sa foi en
lui, il a reçu la justification qui donne accès à la vie.
L’obéissance du Christ, à laquelle le peuple chrétien doit sa justification
et son espérance de la vie éternelle, ne s’est pas limitée à sa mort. Celle-
ci est présentée ici comme le couronnement et le point culminant de
l’obéissance active dont Jésus-Christ a fait preuve tout au long de sa vie.
C’est en effet une vie parfaitement juste qu’il a offerte en sacrifice pour
son peuple. Sa vie juste en elle-même n’aurait pas suffi à satisfaire les
exigences de la justice divine, s’il n’avait poussé l’obéissance jusqu’à
la mort, et « la mort de la croix »; mais sa mort seule n’aurait pas non
plus satisfait les exigences de Dieu si elle n’avait pas été précédée par
une vie d’obéissance parfaite. Paul se fait l’écho des paroles d’Ésaïe :
« Par la connaissance qu’ils auront de lui, mon serviteur juste justifiera
beaucoup (d’hommes) et se chargera de leurs fautes » (És 53.11).
La chute d’Adam a placé toute sa descendance sous la puissance de
la mort ; l’obéissance du Christ introduit triomphalement une nouvelle
race dans le royaume de la grâce et de la vie.
« Mais », objectera quelqu’un, « dans cette discussion comparative
entre Adam et le Christ, n’as-tu pas oublié Moïse ? Où le situerais-tu ?
Car assurément, l’introduction de la loi dans l’intervalle de temps qui
sépare Adam du Christ, signifie aussi apparition d’un troisième groupe
110
COMMENTAIRE
d’hommes. Ainsi il existe trois humanités dont chacune a pour tête
Adam, Moïse et le Christ, et non seulement deux, inaugurées par Adam
et le Christ, comme tu le prétends. »
« Pas du tout », répond Paul. « La loi ne joue aucun rôle durable dans
l’histoire du salut. Elle a été introduite dans un but pratique, en tant que
mesure temporaire et transitoire. Le péché était présent dans le monde
dès la chute d’Adam. La loi, venue beaucoup plus tard, a eu pour but
de mettre le péché en pleine lumière et de révéler sa véritable nature.
Mais la loi a eu un autre effet : elle a incité au péché et ainsi augmenté
la culpabilité de l’humanité, mais non pas dans le sens où, face à des
lois données, le péché devient transgression précise de ces lois ; ce
que je veux dire, c’est que la présence même de la loi peut réellement
inciter l’homme à pécher. Car on sait bien à quel point l’homme aime
précisément braver ce qui est interdit ; sans interdiction, l’idée de passer
outre ne lui serait même pas venue à l’esprit. » Dans ce passage Paul
nous fait pénétrer profondément dans les secrets du cœur humain.
Mais la loi n’amène aucun changement de statut dans la condition
humaine ; elle ne fait que mieux révéler le péché déjà présent et la
condition pitoyable dans laquelle gît l’humanité. L’Évangile, par contre,
introduit un principe de vie fondamentalement différent, celui de la grâce
de Dieu. Quel que soit le niveau auquel la loi amène le péché, en incitant
les hommes à pécher toujours davantage, celui de la grâce de Dieu lui
sera toujours supérieur, et lui permettra d’engloutir et de faire disparaître
à jamais toute l’accumulation des péchés des hommes.30
12. De même que par un seul homme le péché est entré dans le
monde, et par le péché la mort. L’homme en question se nomme Adam.
Genèse 3 donne les circonstances détaillées de la chute d’Adam. Cf.
Sagesse 2.23ss :
« Oui, Dieu a créé l’homme pour l’incorruptibilité,
30
Il existe deux monographies récentes consacrées à Rm 5.12-21, l’une de Karl
Barth : « Christ et Adam d’après Romains 5 » (Labor et Fidès 1959), l’autre de J.
Murray, The Imputation of Adam’s Sin (Grand Rapids, 1959). Le professeur Murray
consacre l’appendice D de son commentaire sur l’Épître aux Romains (I, p.384ss.) à
la critique de la pensée de Karl Barth sur Romains 5. Dans son essai « Adam et Christ
d’après Romains 5 », R. Bultmann se livre à une autre critique de l’ouvrage de Karl
Barth, différente de celle de Murray ; le point de vue de Bultmann est paru dans
Current Issues in New Testament Interpretation, éd. W. Klassen et G.F. Snyder (1962),
p.l43ss. Voir enfin les conférences de C.K. Barrett From First Adam to Last : A Study
in Pauline Theology (1962).
111
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
Il en a fait une image de sa propre nature (var. de sa propre
éternité)
C’est par l’envie du diable que la mort est entrée dans le
monde :
Ils en font l’expérience, ceux qui lui appartiennent ! »
Un autre livre apocryphe contient un cri identique : « Ô Adam, qu’as-
tu fait ! Car si c’est bien toi qui as péché, tu n’es pas seul à être tombé ;
tu nous as tous entraînés dans ta chute, nous, tes descendants » (2 Esd
7.118). Le Siracide se montre plutôt misogyne dans son récit : « C’est
par la femme que le péché a commencé, et c’est à cause d’elle que tous
nous mourons » (Si 25.24). Mais aucun de ces auteurs ne voit aussi
lucidement que Paul les graves implications du péché d’Adam.
La mort a passé sur tous les hommes, parce que tous ont péché. Il
s’agit plus du péché commis par chaque individu que du péché commis
par Adam et qui a touché toute l’humanité. Ce verset peut se rapprocher
de Rm 3.23 : « Tous (pris individuellement) ont péché. »31 On retrouve
la même construction et la même pensée sous-jacente dans 2 Co 5.14 :
« Un seul est mort pour tous, donc tous sont morts », texte qui présente
la mort non comme une conséquence du péché d’Adam, mais comme
l’inclusion du croyant dans la mort du Christ. Ce n’est pas simplement
parce qu’Adam est l’ancêtre de l’humanité que ses descendants sont
considérés comme pécheurs (car avec cette interprétation il faudrait aussi
automatiquement inclure dans la foi d’Abraham tous ses descendants) ;
mais c’est parce que toute l’humanité est identifiée à Adam : Adam est
l’humanité. On peut reprocher à la Vulgate d’avoir mal traduit le grec
eph’hō par « en qui » au lieu de « en ce que, parce que » comme le font
la plupart des traductions, mais il faut lui reconnaître une interprétation
correcte du sens profond.32
Le « ainsi » que Paul emploie dans ce verset ne fait pas le pendant au
« de même » du début de verset, pour conclure son développement. Sa
référence à la mort qui s’est étendue à tous les hommes à cause du péché
amène l’apôtre à ouvrir une longue parenthèse qui inclut les versets 13
à 17. Lorsqu’il referme la parenthèse, au lieu de revenir au « ainsi »
31
L’affirmation de 2 Baruch 54.19: « Chaque homme est l’Adam de sa propre âme »,
qui constitue une intéressante anticipation de la conception pélagienne, ne peut en
aucune façon illustrer ce propos de Paul.
32
« Il est préférable de considérer eph’hō (vieux Latin in quo) comme exprimant la
solidarité de toute l’humanité dans le péché – ‘tous les hommes ont péché en Adam’ »
(W. Manson dans New Testament Essays in Memory of T.W. Manson, p. 159).
112
COMMENTAIRE
qu’attend le lecteur comme proposition principale, il reprend plus haut
par un « de même » au verset 18 et le fait suivre d’un « à plus forte
raison. » L’apodose à la subordonnée conditionnelle qui précède pourrait
avoir la tournure simple suivante : « Ainsi par un seul homme est venue
la justification aux yeux de Dieu, avec la vie comme conséquence. »
13. Jusqu’à (la promulgation de) la loi, le péché était dans le monde.
Avec le péché, la mort est entrée chez les hommes.
La menace prononcée contre Adam : « Le jour où tu en mangeras, tu
mourras » (Gn 2.17) s’est accomplie sur ses descendants, bien que, avant
l’introduction de la loi, ils ne se soient pas rendus coupables d’avoir
transgressé un comman-dement précis, comme l’avait fait Adam.
Mais le péché n’est pas mis en compte, quand il n’y a pas de loi. Cf.
Rm 4.15. Le péché s’est universellement répandu et a entraîné tous les
hommes dans la mort, même en l’absence de commandement précis et
de sanction correspondante. Il a pris la forme de transgressions précises
lorsque la loi est intervenue avec ses prescriptions bien définies. La
tradition juive postérieure considérait les commandements donnés à
Noé (Gn 9.1-7) comme valables pour tous les païens. Nous ne savons
pas si Paul partageait ce même point de vue et s’il y pensait en écrivant
aux Romains.
14. Lequel est la figure de celui qui devait venir. Adam, le premier
homme est l’homologue ou « type » (tupos) du Christ. Dans d’autres
passages, Paul identifie le Christ au « dernier Adam » ou encore au
« second homme » (1 Co 15.45-47). Il faut remarquer d’ailleurs que le
seul personnage de l’Ancien Testament explicitement présenté comme
« type » du Christ est précisément Adam.33 C’est de propos délibéré que
l’apôtre souligne cette relation typologique même si elle est davantage
présentée sous forme de contraste que sous forme d’analogie. Dans la
pensée de Paul, le Christ remplace le premier homme, comme archétype
et représentant d’une nouvelle humanité.
15. Si, par la faute d’un seul, beaucoup sont morts, à plus forte raison
la grâce de Dieu et le don…ont-ils été abondamment répandus sur
beaucoup. Les versions TOB et BJ ont, à juste titre, traduit le mot grec
Il existe évidemment d’autres personnages de l’Ancien Testament qui sont
33
considérés par le Nouveau Testament, sinon explicitement, du moins implicitement,
comme des « types » du Christ ; Melchisédek, dans l’Épître aux Hébreux, en est
un exemple frappant. Mais seule la relation typologique entre le Christ et Adam est
développée à ce point.
113
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
« oi polloi » par « la multitude », contrairement à la BC qui distingue
« beaucoup » et « plusieurs », dans ce verset. Car il s’agit bien de la
multitude de l’humanité. L’idée est reprise en 1 Co 15.22, avec une
insistance sur « tous. »
Plus loin (Rm 11 .32) Paul précise bien qu’il s’agit de tous. En accord
avec l’apôtre, Calvin affirmait que « ceux qui bénéficient de la grâce
offerte par Jésus-Christ sont plus nombreux que ceux qui ont été atteints
par la condamnation qui a frappé le premier homme. » Ce commentaire
peut surprendre ceux qui s’imaginaient que Calvin ne voyait dans les élus
qu’une petite minorité. Le Réformateur savait que certains pensaient que
l’élection ne concernait qu’une minorité et considéraient par conséquent
que Paul discutait ici « d’un point très particulier. » Son raisonnement
à lui, était tout différent : « Si la chute d’Adam a eu pour conséquence
la ruine de beaucoup, la grâce de Dieu est bien plus efficace pour un
plus grand nombre, puisque le Christ est évidemment plus puissant pour
sauver qu’Adam ne l’était pour perdre. »
En affirmant que la grâce de Dieu abondait pour « beaucoup », Paul
reprenait sans doute intentionnellement És 53.11 : « Mon serviteur
juste justifiera beaucoup (d’hommes) » (TM et LXX). Ce « beaucoup »
permet aussi une symétrie à ces « beaucoup » qui meurent en Adam, et
qui sont mentionnés au début du verset. Ce terme réapparaît au verset 19
qui évoque plus explicitement És 53.11 en déclarant : « Par l’obéissance
d’un seul, beaucoup seront rendus justes. »34
16. Il n’en va pas de ce don comme du péché d’un seul homme. Le
don gratuit n’est pas du même ordre que les effets du péché d’Adam.
La désobéissance d’un seul a entraîné la condamnation de tous ; le
don gratuit, lui, est accordé après de nombreux péchés ; il découle de
l’annulation par Dieu, du jugement prononcé à l’origine et confirme
l’octroi du statut de juste accordé à beaucoup de pécheurs.
17. Le don de la justice. C’est la justification accordée par Dieu au
pécheur.
Ils régneront dans la vie par le seul Jésus-Christ. Quand la mort règne,
les hommes sont des victimes, des victimes misérables, sans espoir, sans
secours ; mais, quand le Christ règne, les hommes sont associés à sa vie
nouvelle et partagent sa gloire royale (cf. 8.17).
Voir Leslie C. Allen, « Isaiah 53.11 and its Echoes » dans Vox Evangelica : Biblical
34
and Historical Essays by Members of the Faculty of London Bible College (1962),
p.24ss.
114
COMMENTAIRE
18. Par une seule faute…par un seul acte de justice. Cette traduction
est grammaticalement possible, bien que le parallèle avec le verset
19 : « La désobéissance d’un seul…l’obéissance d’un seul », tende à
favoriser la traduction : « Par la faute d’un seul…par l’œuvre de justice
d’un seul » (TOB, BJ). L’expression « par l’acte de justice d’un seul »
(dikaioma,35 mot déjà employé au verset 16, dans un sens légèrement
différent) contraste avec l’expression qui lui fait pendant : « le péché
d’un seul. » L’acte de justice constitue le couronnement de la vie
d’obéissance du Christ, au moment où il offre sa vie parfaite.
La justification qui donne la vie. Au lieu d’employer le terme grec
dikaiōma (acte de justice) pour évoquer aussi « la justification » (ce
qu’il avait fait au verset 16), Paul se sert du mot dikaiōsis, déjà utilisé
en Rm 4.25 au sens de « justification. » Cette affirmation constitue le
parallèle à « la condamnation qui conduit à la mort. »
19. Comme par la désobéissance d’un seul homme, beaucoup ont été
rendus pécheurs, de même par l’obéissance d’un seul, beaucoup seront
rendus justes. Voir le commentaire du verset 15 au sujet de la traduction
« beaucoup. » « Ô doux échange, opération impénétrable, ô bienfaits
inattendus : le crime du grand nombre est enseveli dans la justice d’un
seul et la justice d’un seul justifie un grand nombre de criminels ! »
(Épître à Diognète IX.5). Son obéissance a eu beaucoup plus d’effets
que n’aurait eu l’obéissance d’Abraham ; par sa passion et son triomphe
il s’est acquis le droit et le pouvoir d’anéantir les puissances cosmiques
hostiles, de « rétablir la situation cosmique », selon l’expression de C.K.
Barrett,36 d’offrir à son peuple une participation à sa victoire.
20. Or, la loi est intervenue pour que la faute soit amplifiée. Cf. Ga
3.19 : « Pourquoi donc la loi ? Elle a été donnée ensuite à cause des
transgressions (‘pour que se manifestent les transgressions’, TOB),
jusqu’à ce que vienne la descendance à qui la promesse avait été faite. »
Dans ce sens, la loi apparaît comme une parenthèse dans les relations
entre Dieu et l’humanité.
35
Ce mot est aussi employé en Rm 1.32 (où il désigne le juste jugement de Dieu),
dans Rm 2.26 et Rm 8.4 (où il s’applique aux justes ordonnances prescrites par la loi),
et dans Rm 5.16 (à propos de la justification).
36
From First Adam to Last ; p.93.
115
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
IV. LA SANCTIFICATION (6.1–8.39)
a. Afranchissement à l’égard
du péché (6.1-23)
1. Objection repoussée (6.1, 2)
Quelqu’un pourrait tirer une fausse conclusion de ce qui précède :
« Puisque la grâce est plus abondante que le péché, pourquoi ne
continuerions-nous pas à pécher afin de fournir à la grâce l’occasion de
manifester encore mieux son abondance ? »
Cette objection n’a rien d’hypothétique. L’histoire montre, en effet,
qu’il y a toujours eu des gens pour qui cette attitude a été un corollaire
logique de l’enseignement paulinien relatif à la justification par la foi ;
malheureusement aussi, chaque génération a connu des hommes qui,
tout en se disant justifiés par la foi, se comportaient de telle façon qu’ils
accréditaient ce point de vue erroné. Un illustre exemple littéraire nous en
est fourni par « Les Confessions d’un pécheur pardonné » de James Hogg,
publiées en 1824, et dans lesquelles l’auteur affiche son antinomisme.
Tout le monde connaît aussi l’exemple historique de Raspoutine, ce
moine russe qui fut le génie diabolique de la famille Romanov, et qui
se mêla aux intrigues de leurs dernières années de règne. Cet homme
débauché enseignait et illustrait par sa vie la doctrine du salut en se
livrant à des expériences répétées de péchés suivis de repentance ; il
prétendait que, puisqu’un grand pécheur a besoin d’un grand pardon,
celui qui continue à patauger dans le péché reçoit lors de chaque repentir,
une mesure de grâce plus abondante que les pécheurs ordinaires. Les
dossiers médicaux de bien des psychiatres37 révéleraient certainement à
quel point cette idée est plus répandue qu’on ne l’imagine, même si elle
n’est pas exprimée ou mise en pratique aussi grossièrement.
Certains de ceux qui s’étaient convertis par le moyen de Paul lui
donnaient bien du souci dans ce domaine. Comme s’il ne suffisait pas
que certains théologiens hostiles caricaturent l’Évangile paulinien en
prenant pour devise : « Faisons le mal pour qu’il en sorte du bien »
(3.8), certains chrétiens s’étaient mis à adopter un comportement
tellement licencieux qu’ils fournissaient sans peine des arguments aux
adversaires de Paul. La correspondance que l’apôtre a entretenue avec
les Corinthiens révèle les soucis que lui ont causés ces chrétiens sur
37
Cf. Hannah Whitall Smith, Religious Fanaticism (1928).
116
COMMENTAIRE
ce plan. Certains allaient jusqu’à penser et prétendre que la débauche
sexuelle, par exemple, n’avait que très peu d’importance. Les propos
que Paul adresse à l’Église de Corinthe pour l’amener à excommunier
celui qui entretenait des relations incestueuses, trahit la relative
indifférence des responsables de l’Église ; pire encore, certains d’entre
eux considéraient ce genre de conduite comme l’expression de la liberté
chrétienne (1 Co 5). On comprend mieux alors pourquoi d’autres
chrétiens affirmaient que le seul moyen d’inculquer et de maintenir les
principes d’une saine moralité parmi les membres de l’Église était de
les astreindre à respecter les commandements de la loi de Moise. La
loi devenait condition de salut, complémentaire et supérieure à la foi
en Jésus. Mais l’expérience de Paul lui avait appris que la plus stricte
observance de la loi ne pouvait procurer ni l’assurance du pardon ni la
paix avec Dieu. La foi en Christ lui avait donné l’une et l’autre. Paul ne
pourrait jamais admettre que le légalisme fût le remède au libertinage.
Le vrai remède était ailleurs. Quand un homme abandonne sa vie au
Christ ressuscité et à la puissance de son Esprit, son être intérieur en
est radicalement transformé, il est une nouvelle création. Cet homme
reçoit une nouvelle nature qui se plaît à produire spontanément les
fruits de l’Esprit, ces grâces manifestées à la perfection par le Christ
lui-même. Pour beaucoup de chrétiens d’autrefois et d’aujourd’hui cette
division est utopique – ou, pour le moins beaucoup trop optimiste – et
irréalisable. Paul faisait confiance à l’œuvre de l’Esprit du Christ dans
les chrétiens ; l’avenir devait lui donner raison, même s’il a dû être bien
souvent attristé par le comportement décevant de ses enfants spirituels,
jusqu’à ce qu’enfin il pût voir « Christ formé en eux » (Ga 4.19).
Nous arrivons ainsi à cette partie de l’Épître qui constitue la réponse
de Paul à l’objection qui lui a été soumise. L’apôtre va montrer de
manière approfondie que l’objection de son interlocuteur hypothétique
n’est pas valable, et qu’il est impossible de pécher dans le but de faire
abonder la grâce.38
2. La signification du baptême (6.3-14)
« Quiconque tiendrait ce raisonnement, dit Paul, prouverait qu’il n’a
pas encore saisi le B-A BA de l’Évangile. Vie dans le péché et mort
au péché ne peuvent absolument pas coexister. » Mais qu’est-ce que la
mort au péché ?
38
Voir Ten Reasons Why a Christian does not live a Wicked Life (Chicago, 1959) où
l’auteur, J.O. Buswell Jr., développe de façon simple l’argumentation de Paul.
117
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
« Ne vous souvenez-vous pas de ce qui s’est passé lors de votre
baptême ? » Cette allusion au baptême, associée aux nombreuses autres
références à cet événement dans les écrits pauliniens, prouve clairement
que l’apôtre ne considérait pas du tout le baptême comme une option
facultative dans la vie chrétienne. Il n’aurait sûrement pas admiré, ni
félicité un « croyant non baptisé. »39
À l’époque apostolique le baptême suivait immédiatement la
confession de foi en Christ. Tous les récits rapportés dans le livre des
Actes le confirment – l’incident des douze disciples d’Éphèse (Ac 19.1-
7) constituant l’exception qui confirme la règle. La foi en Christ et le
baptême n’étaient pas deux expériences distinctes, mais les deux facettes
de la même expérience. La foi en Christ était un élément essentiel du
baptême, car sans elle, l’immersion, même accompagnée des paroles
appropriées, n’aurait pas été un baptême au sens biblique.
Que signifie le baptême des croyants ? En résumé, ceci : l’ancienne
vie se termine, une vie nouvelle commence. Au moment où ils ont été
plongés dans l’eau baptismale, les croyants ont été « ensevelis » avec
le Christ, témoignant ainsi qu’ils étaient morts à leur ancienne vie de
péché ; en sortant de l’eau, après l’immersion, ils s’identifiaient au Christ
ressuscité, témoignant qu’ils avaient reçu une vie nouvelle, qui n’était
autre que leur participation à la vie du Christ ressuscité. « Allons-nous
continuer à pécher pour que la grâce abonde ? » Comment pouvaient-ils
même imaginer pareille chose, puisque la vie qui était la leur désormais,
même vécue dans leurs corps mortels, résultait de leur union au Christ
ressuscité ? Il existe une flagrante contradiction morale entre les termes
de la question posée.
Quelles sont les implications pratiques de tout ceci ? « Offrez-vous
vous-mêmes à Dieu, poursuit Paul. Présentez-lui vos corps comme des
instruments pour accomplir sa volonté. Autrefois, vous étiez esclaves du
péché, mais ce lien avec le péché a été détruit, et définitivement détruit,
par la mort. Quelle mort ? Votre mort avec Christ. Maintenant que vous
êtes unis à lui par la foi, sa mort est devenue la vôtre ; votre ancien ‘moi’
a été crucifié sur sa croix. Le Christ a su ce qu’était le péché, vous aussi ;
lui, parce qu’il l’a porté, vous parce que vous l’avez pratiqué. Ayant
39
Les allusions que Paul fait au baptême dans 1 Co 1.14-17 ne signifient nullement
qu’il considérait ce sacrement comme ayant peu d’importance ; ce qui importait peu
c’était l’identité de celui qui baptisait. Pour l’apôtre, il ne faisait aucun doute que tous
les membres de l’Église de Corinthe étaient baptisés (1 Co 1.13 ; 6.11 ; [Link].).
118
COMMENTAIRE
accepté de porter sur lui le péché du peuple, il a été frappé, et il est mort ;
maintenant il vit d’une existence nouvelle, celle de sa résurrection. Il
ne porte plus le péché des hommes, il ne s’identifie plus maintenant au
péché des hommes ; étant mort une fois à cause des péchés des hommes,
et étant ressuscité, il ne peut plus mourir, la mort ne peut plus l’atteindre.
Si vous vous considérez comme morts avec lui, et ressuscités avec lui, le
péché ne dominera plus sur vous.
Vous vivez désormais sous le régime de la grâce, et la grâce
n’encourage pas à pécher, comme le faisait la loi. La grâce affranchit
du péché et fournit au chrétien la force de dominer le péché. Comment
pouvez-vous donc nourrir l’idée de continuer à pécher, sous prétexte
que vous êtes sous la grâce et non plus sous la loi ? Celui qui raisonne
ainsi montre qu’il n’a pas la moindre idée de ce qu’est véritablement la
grâce. »
3. Baptisés en Christ-Jésus. Cf. Ga 3.27 : « Vous tous, qui avez été
baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ », c’est-à-dire vous avez
été incorporés à lui, vous êtes devenus membres de son corps (cf. 1 Co
12.13) ; par la foi vous avez été unis à certaines expériences historiques
du Christ : sa crucifixion, son ensevelissement, sa résurrection et
son exaltation. Le texte de 1 Co 10.2 qui présente les Israélites sortis
d’Égypte comme ayant « tous été baptisés en Moïse dans la nuée et
dans la mer » projette une autre lumière sur la doctrine paulinienne du
baptême. Il témoigne de l’exode du croyant et atteste sa délivrance de
l’esclavage du péché.
4. Ensevelis donc avec lui dans la mort par le baptême. Une
expression presque similaire se trouve dans Col 2.12 : « ensevelis avec
lui par le baptême. » L’ensevelissement est une preuve de la mort ; le
baptême chrétien est donc un signe qui atteste que l’ancien type de vie
est parvenu à son terme, et qu’il va être remplacé par une vie nouvelle,
la vie en Christ.
Christ est ressuscité d’entre les morts par la gloire du Père. La
« gloire » désigne plus spécialement ici le pouvoir glorieux de Dieu, « la
force souveraine mise en action dans le Christ, en le ressuscitant d’entre
les morts » (Ép 1.19-20 ; cf. Col 2.12).
6. Notre vieille nature a été crucifiée avec lui. La « crucifixion » dont
il est question ici n’est pas une expérience présente mais un événement
du passé. C’est ce qu’exprime bien le temps aoriste du grec. Ceux qui
119
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
sont unis au Christ par la foi sont considérés comme ayant été crucifiés
lorsque le Christ a été crucifié, cf. Ga 2.20 : « Je suis crucifié avec Christ
(verbe au temps parfait), et ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ, qui vit
en moi ; ma vie présente dans la chair, je (la) vis dans la foi au Fils de
Dieu, qui m’a aimé et qui s’est livré lui-même pour moi. » De même dans
Ga 6.14, Paul déclare: « …la croix de notre Seigneur Jésus-Christ, par
qui le monde est crucifié pour moi (verbe au temps parfait), comme je le
suis pour le monde ! » Dans ces deux passages tirés des Galates le temps
du verbe indique un état présent résultant d’un événement passé, celui
précisément de Rm 6.6. De plus, le texte de Ga 6.14 suggère une idée
complémentaire. En effet, le verbe stauroō signifie également « clôturé,
séparé. » Les paroles de l’apôtre pourraient donc aussi vouloir dire :
« La croix constitue une barrière permanente entre le monde et moi, et
entre moi et le monde. » Pour l’expression « le vieil homme » cf. Col 3.9
et Ép 4.22, cités dans l’Introduction, p.31. Il appartient au présent siècle
mauvais dont la mort du Christ libère son peuple (cf. Ga 1.4).
Afin que ce corps de péché soit réduit à l’impuissance. Il s’agit de
la « chair », de la nature irrégénérée avec ses tendances mauvaises, le
« vieil Adam » en qui le péché trouve un complice. Mais il s’agit sans
doute aussi plus que d’un concept relatif à l’individu. Paul pense encore
à l’ancienne solidarité du péché et de la mort qui nous unit tous « en
Adam », et qui a été brisée par la mort du Christ. À cette destruction du
« corps de péché » succède la création de nouveaux liens de solidarité de
justice et de vie, partagée par tous ceux qui sont « en Christ. » Il ne s’agit
en aucun cas du corps humain, au sens physique du terme, qui devrait
être détruit ou mis hors d’état d’agir ; le baptême n’est jamais présenté
comme ayant ce pouvoir. On peut rapprocher l’expression « le corps de
péché » d’expressions similaires : « ce corps de mort » (Rm 7.24), ou
« chair de péché » (Rm 8.3).
7. Celui qui est mort est quitte du péché. Le texte dit littéralement
« est justifié du péché. » La mort acquitte de toutes les dettes. Ainsi,
celui qui est mort avec le Christ a un casier judiciaire vierge, il est prêt
à commencer une vie nouvelle, affranchi du lourd héritage de sa vie
passée.
10. Il est mort une fois pour toutes. Le mot grec ephapax est
employé plusieurs fois dans l’Épître aux Hébreux pour souligner le
caractère unique et définitif du sacrifice de Jésus-Christ. Par sa mort il
a lutté efficacement contre le péché et obtenu une victoire décisive qui
120
COMMENTAIRE
« élimine la nécessité d’un second combat et ne laisse subsister aucun
autre ennemi. »
11. Considérez-vous comme morts au péché, et comme vivants pour
Dieu en Christ-Jésus. En d’autres termes, vivez de manière à prouver
que vous êtes entrés dans une vie de résurrection. « Considérez-vous »
n’encourage pas à un exercice abstrait, mais à une attitude moralement
féconde, parce que le Saint-Esprit est venu rendre effective dans la vie
des croyants l’œuvre accomplie par le Christ, et les rendre capables dans
l’expérience quotidienne – dans la mesure où leur condition de mortel le
leur permet – de manifester ce qu’ils sont déjà « en Christ », et ce qu’ils
seront pleinement dans la vie de résurrection. Ceci sera le thème de Rm
8.1-27.
14. Le péché ne dominera pas sur vous, car vous n’êtes pas sous la loi,
mais sous la grâce. La loi exigeait l’obéissance, mais la grâce accorde
le pouvoir d’obéir ; c’est pourquoi la grâce peut mettre fin à la tyrannie
du péché, ce dont la loi est absolument incapable. Voir le commentaire
plus détaillé dans Rm 8.4.
3. Illustration tirée du marché aux esclaves (6.15-23)
Pour bien faire comprendre son raisonnement, Paul utilise l’image
des relations qui unissent l’esclave à son maître. Un esclave est tenu
d’obéir à son maître. Mais il arrive un moment où le maître n’a plus
d’autorité sur son esclave : ce moment c’est celui de la mort de l’esclave.
Lorsque l’esclave est mort, le maître peut hurler ses ordres au cadavre,
jusqu’à en devenir rouge de fureur, ce n’est que pure perte de temps et
d’énergie : le cadavre n’y prêtera pas la moindre attention. « Autrefois,
vous étiez esclaves du péché », poursuit Paul. « Le péché était votre
maître et vous étiez contraints d’accomplir toutes les mauvaises actions
qu’il vous imposait de faire ; vous n’aviez pas le pouvoir de dire ‘Non.’
Mais maintenant vous êtes morts, du moins en ce qui concerne votre
dépendance à l’égard du péché ; vous n’avez plus à céder aux injonctions
du péché.
Disons les choses autrement. Lorsqu’un esclave a été acquis par un
nouveau maître, l’ancien maître n’a plus aucun droit sur lui. C’est ce
qui s’est passé dans votre cas. Vous êtes passés du service du péché
au service de Dieu ; votre devoir consiste à accomplir dorénavant ce
que Dieu désire et non plus ce que le péché exige. Un abîme sépare
ce qui est accompli au service de Dieu de ce qui est accompli sous la
121
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
tyrannie du péché. Mais, outre la différence qui existe entre ces deux
types de service, il en est une autre, très importante, et qui concerne la
rétribution accordée au terme du service accompli. Le péché accorde
à ses serviteurs un salaire : la mort. Dieu, quant à lui, ne donne pas de
salaire ; ce qu’il donne est bien meilleur et bien plus généreux : il offre
la vie éternelle par pure grâce, et cette vie nous est communiquée par
notre union avec le Christ. »
Que penser de ce raisonnement ? N’est-ce que simple fiction
légale ? Ou une exhortation à prendre un nouveau départ, ou de bonnes
résolutions pour l’avenir ? « Considérez-vous comme morts au péché et
comme vivants pour Dieu en Christ-Jésus », avait dit Paul au verset 11.
S’agit-il de faire un effort de volonté ou d’imagination ? Certainement
pas. Il suffit d’adopter une attitude qui a déjà fait ses preuves dans la vie
de plusieurs et ceux-ci n’ont aucune peine à comprendre ce que l’apôtre
voulait dire. Le Dieu dont Paul parle est un Dieu vivant, qui accepte
comme serviteurs et servantes les hommes et les femmes qui s’offrent
à son service ; il leur donne le pouvoir d’obéir à sa volonté. Le Christ
auquel Paul fait allusion est le Christ réellement mort et réellement
ressuscité, capable, chez tous ceux qui ont placé leur confiance en lui,
de briser le pouvoir du péché désormais vaincu.
15. Pécherions-nous, parce que nous ne sommes pas sous la loi,
mais sous la grâce ? On retrouve, exprimé en d’autres termes, ce que
suggérait le verset 14, le même argument antinomien déjà analysé au
verset 1. Celui qui est « sous la grâce » c’est celui qui partage la vie du
Christ. Celle-ci se caractérisait par une obéissance spontanée et joyeuse
à la volonté du Père ; en conséquence, ceux qui se disent être « en
Christ » devront manifester les mêmes élans d’obéissance. La maxime
augustinienne : « Aime Dieu, et fais ce qui te plaît » est une maxime
qui s’applique parfaitement à ceux qui ont dans leurs cœurs, l’amour
de Dieu répandu par le Saint-Esprit, et dont tout le plaisir consiste à
rechercher ce qui plaît à Dieu. Invoquer le fait d’être «sous la grâce »
pour se permettre de pécher, prouve à l’évidence que l’on n’est pas du
tout « sous la grâce. »
17. Mais grâce à Dieu (BC), grâces soient rendues à Dieu (BJ), parce
que… L’action de grâces porte, non sur le fait que les Romains aient été
esclaves du péché, – même si l’accent est placé sur l’imparfait « vous
étiez » – mais sur le changement qui a été rendu possible par la grâce :
« Vous avez obéi. »
122
COMMENTAIRE
Vous avez obéi de cœur à la règle de doctrine qui vous a été
transmise. La « règle de doctrine » ou « enseignement commun »
(TOB) était probablement un condensé de la morale chrétienne, basé
sur l’enseignement du Christ, et dispensé régulièrement aux convertis
de l’Église primitive, pour leur apprendre la manière dont ils devaient
vivre désormais. Ailleurs, Paul désigne cet ensemble doctrinal sous
les termes de « tradition » ou de « traditions » (1 Co 11.2, TOB ; 2 Th
2.15, note de BC et 3.6). Le substantif paradosis a la même racine
que le verbe paradidōmi qui signifie « délivrer » (un message). Les
différents abrégés de cet enseignement que l’on trouve dans les écrits
du Nouveau Testament, permettent raisonnablement de penser que cet
enseignement a été, très tôt dans l’histoire de l’Église, présenté sous
forme catéchétique.40 Mais l’idée paulinienne va plus loin : la règle de
doctrine est incluse dans le Christ lui-même, à qui ils appartiennent (cf.
p.198 le commentaire de Rm 13.14).
18. Libérés du péché. Il ne s’agit pas ici de la justification comme au
verset 7, mais de l’affranchissement de la tyrannie du péché.
19. Je parle à la manière des hommes, à cause de la faiblesse de votre
chair. Paul emploie des analogies humaines et un mode d’expression
adaptés à la faiblesse de leur compréhension (cf. Introduction p.30).
À l’iniquité pour aboutir à l’iniquité (BC), désordre qui conduit à la
révolte contre Dieu (TOB), désordre de manière à vous désordonner
(BJ). Paul exprime ainsi la progression dans le mal.
20. Vous étiez libres à l’égard de la justice. À l’époque considérée,
c’était le péché, et non la justice, qui était leur maître.
21. Leur fin, c’est la mort. Cf. Rm 1.32 : « Le décret de Dieu, selon
lequel ceux qui pratiquent de telles choses sont dignes de mort. »
22. Vous avez pour fruit la sanctification. La sanctification est le
thème des chapitres 6 à 8. Ceux qui ont été justifiés doivent ensuite être
sanctifiés ; il n’y a aucune raison de croire que quelqu’un qui n’a pas été
sanctifié ait pu être un jour justifié.
40
Cf. E.G. Selwyn, The First Epistle of Peter (1946), p.363ss.
123
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
b. Affranchissement à l’égard
de la loi (7.1-25)
1. Comparaison avec le lien conjugal (7.1-6)
Nous comprenons fort bien le besoin d’affranchissement à l’égard
du péché. Mais pourquoi Paul est-il si préoccupé par l’affranchissement
à l’égard de la loi ? La loi vient de Dieu ; elle interdit le péché, elle
encourage la justice. Mieux encore, des hommes de Dieu, à l’aube de
l’Ancienne Alliance, ont considéré la loi comme un rempart contre le
péché. « Il y a beaucoup de paix pour ceux qui aiment ta loi, et rien ne
les fait trébucher » (Ps 119.165), ou encore : « La loi de l’Éternel est
parfaite, elle restaure l’âme » (Ps 19.8).
Paul en parle différemment, en raison de sa propre expérience. Il ne
trouve rien à reprocher à la loi de Dieu elle-même : elle est « sainte, juste
et bonne » (7.12). Ce qu’il combat, c’est la conception d’une religion
entièrement basée sur le respect de la loi ; c’est aussi l’idée selon laquelle
l’observance méticuleuse d’un code de lois accorderait des mérites aux
yeux de Dieu.
Quand Pierre, au Concile de Jérusalem, décrit la loi comme « …un
joug que nos pères et nous-mêmes n’avons pas été capables de porter »
(Ac 15.10), il exprime tout haut ce que la plupart des Juifs pensaient
tout bas. Il ne pensait pas seulement à la loi écrite, mais à toutes ses
adjonctions orales transmises par des générations de scribes. La tradition
affirmait que Moïse avait reçu cette loi orale au Sinaï, et qu’il l’avait
ensuite transmise à Josué, qui l’avait, à son tour donnée aux anciens
du peuple, lesquels l’avaient confiée aux prophètes. De là elle était
passée aux mains des « hommes de la grande synagogue. » Simon le
Juste, l’un des derniers survivants de la « grande synagogue » l’avait
léguée à Antigonos de Soko. Ensuite elle avait été gardée pendant quatre
générations par deux savants simultanément, pour arriver enfin chez
Hillel et Shammaï, les fondateurs des deux grandes écoles rabbiniques
en vogue à l’époque du Christ et des apôtres.
Seuls ceux qui s’efforçaient sincèrement et de tout leur cœur,
d’observer la loi, interprétée par la « tradition des anciens », avaient
quelque espoir d’obtenir la faveur divine, et cet espoir était un réel
stimulant. Le jeune homme riche qui avait certifié à Jésus qu’il avait
observé tous les commandements depuis sa jeunesse, n’était ni un
menteur, ni un hypocrite (Mc 10.20). Quand l’apôtre Paul, plus de
124
COMMENTAIRE
vingt ans après sa conversion, jette un regard en arrière sur son passé de
pharisien et déclare : « Quant à la justice légale (j’étais) irréprochable »
(Ph 3.6), il ne fait que dire la stricte vérité. Pourtant ce n’est qu’en Christ
qu’il a trouvé une vie nouvelle, une puissance nouvelle, une joie nouvelle
et une paix nouvelle, choses qu’il n’avait jamais connues auparavant, et
qui maintenant étaient associées à sa condition de « justifié » non à « sa
justice propre, celle qui vient de la loi, mais à celle qui est obtenue par
la foi en Christ, une justice provenant de Dieu et fondée sur la foi » (Ph
3.9).
Dans cette section de l’Épître aux Romains, l’auteur indique plus
clairement et plus explicitement que dans n’importe quel autre passage,
comment il s’est rendu compte que la loi était incapable de procurer
la justification devant Dieu. Il y avait déjà fait allusion, lorsqu’il avait
déclaré que « par la loi vient la connaissance du péché » (Rm 3.20) ou
encore : « Le péché ne dominera pas sur vous, parce que vous n’êtes
pas sous la loi, mais sous la grâce » (Rm 6.14). Quelle relation y avait-
il entre « ne pas être sous la loi » et être affranchi de la domination du
péché ? S’il avait dit : « Le péché ne dominera plus sur vous parce que
vous n’êtes pas sous le péché… » nous aurions mieux compris, tout en
considérant une telle affirmation comme une tautologie. Paul savait trop
bien ce qu’il voulait dire et choisissait ses mots avec beaucoup de soin.
L’affranchissement à l’égard du péché et l’affranchissement à l’égard de
la loi constituaient deux choses étroitement liées dans son expérience
personnelle. Tandis qu’au chapitre 6 il s’était servi de l’image du lien
qui existe entre l’esclave et le maître pour faire comprendre ce qu’est
l’affranchissement à l’égard du péché, il va ici illustrer l’affranchissement
à l’égard de la loi en prenant comme exemple le lien qui existe entre un
mari et sa femme (7.1-6).
Le mariage, dit-il, noue un lien pour la vie. Une femme est liée à
son mari aussi longtemps que celui-ci est en vie ; si, durant la vie de
son mari, elle l’abandonne pour s’attacher à un autre homme, elle sera
considérée comme adultère. Mais si son mari meurt, elle est libre de
devenir la femme d’un autre, sans que sa réputation ait à en souffrir.
La mort brise le lien conjugal. La mort rompt l’obligation de fidélité de
l’homme envers la loi. Quand Paul applique cette analogie à la relation
homme-loi, il inverse les rôles ; le croyant est comparé à la femme, la
loi prend la place du mari ; mais au lieu que ce soit le mari qui meure
(comme dans la comparaison avec le mariage), c’est le croyant qui
125
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
meurt, et non la loi ; le croyant est mort avec le Christ, et cependant c’est
lui qui, désormais dégagé de ses obligations envers la loi, est libre de
s’unir au Christ. Nous pouvons énoncer le principe en termes simples :
de même que la mort met fin au lien entre mari et femme, ainsi la mort
du croyant avec Christ brise le lien qui l’assujettissait à la loi, et le rend
parfaitement libre de s’unir au Christ. Tant que l’homme est uni à la
loi, il est incapable de produire des fruits de justice, mais dès qu’il est
attaché au Christ, ces fruits abondent. Le péché et la mort étaient le
résultat de la dépendance de l’homme vis-à-vis de la loi ; la justification
et la vie sont les fruits de la relation nouvelle du croyant avec le Christ ;
Paul exprime ailleurs en termes concis cette réalité : « La lettre tue, mais
l’Esprit fait vivre » (2 Co 3.6).
Une telle attitude à l’égard de la loi a dû paraître absurde à nombre de
ses lecteurs (et beaucoup de lecteurs depuis lors, l’ont jugée contraire au
bon sens) ; Paul va expliquer son point de vue à la lumière de sa propre
expérience en levant quelque peu le voile sur un aspect très intéressant
de son autobiographie spirituelle. Il le fera en parlant tantôt au passé,
tantôt au présent.
1. Je parle à des gens qui connaissent la loi ; ou experts en matière de
loi (TOB, BJ). Qu’il s’agisse de la loi juive ou romaine, n’a ici aucune
importance pour le raisonnement de Paul, car dans les deux cas « la loi
régit l’homme aussi longtemps qu’il vit. »
2. Une femme mariée est liée par la loi à son mari tant qu’il est
vivant. Plutôt que « la loi », il conviendrait de lire « une loi » (TOB), car
le principe est vrai pour le Juif comme pour le Romain.
3. Elle sera appelée adultère. (Cf. Mc 10.12) Le verbe grec chrēmatizō
signifie « être connue publiquement comme. » Il est employé dans Ac
11.26 à propos du nom de « chrétiens » attribué aux disciples.
4. Pour appartenir à un autre, à celui qui est ressuscité d’entre les
morts. Étant ressuscité d’entre les morts, il ne peut plus mourir (6.9), ce
qui garantit la perpétuité du lien de ce nouveau mariage, aucune mort ne
pouvant plus désormais le briser.
Afin que nous portions des fruits pour Dieu. Ce serait forcer l’analogie
avec l’image du mariage que de voir dans ce fruit une descendance issue
de ce mariage. Comme en Rm 6.22 (« pour fruit la sanctification »), Paul
envisage ici le fruit comme la manifestation d’une vie juste et droite,
126
COMMENTAIRE
caractérisée par ces « œuvres bonnes que Dieu a préparées d’avance,
afin que nous les pratiquions » (Ép 2.10).
5. Lorsque nous étions (sous l’emprise) de la chair. C’est une façon
paulinienne de dire : « Lorsque nous n’étions pas encore régénérés » (cf.
Introduction p.32).
Les passions des péchés provoquées par la loi agissaient dans nos
membres et nous faisaient porter du fruit pour la mort. Les versets 7 à 13
expliqueront comment la loi peut provoquer les « passions pécheresses »
(TOB). Quant « au fruit pour la mort », il s’agit de toutes ces mauvaises
œuvres qui « ont pour fin la mort » (6.21).
6. Maintenant, nous sommes dégagés de la loi, car nous sommes
morts à ce qui nous tenait captifs. La mort dont il est question revêt
le double aspect de mort-avec-Christ et de mort-au-péché ; elle nous
affranchit de notre obligation de fidélité à l’égard de la loi.
Sous le régime nouveau de l’Esprit. Les croyants sont entrés dans une
vie nouvelle, celle de l’Esprit. Voir le développement dans Rm 8.9.
Et non plus sous le régime ancien de la lettre. Avant de devenir
chrétien, Paul, comme beaucoup d’autres Juifs zélés, menait une vie
caractérisée par la soumission à un règlement extérieur. Désormais,
l’Esprit fournit intérieurement la norme de vie qu’autrefois, et bien
imparfaitement, la loi imposait de l’extérieur. L’antithèse « esprit-
lettre » montre l’accomplissement de l’alliance annoncée par Jérémie
(Jr 31.31ss.) ; l’idée sera reprise en Rm 8.4. Cette opposition esprit-lettre
a déjà été examinée dans l’Introduction (p.34, n.56).
2. L’éveil de la conscience (7.7-13)
Comment la loi a-t-elle pu inciter Paul à pécher ? Il fut un temps, dit-
il, où il n’avait nullement conscience du péché. Dans sa prime enfance
il n’avait aucune connaissance de la loi, et menait une vie sans souci.
Mais comme le dit un auteur anglais, « l’ombre de la prison commençait
à se refermer sur l’enfant qui grandissait » ; le jour vint où Paul dut
s’astreindre lui-même au respect de la loi, peu avant ou peu après la
cérémonie du bar mitzwah.41 L’adolescent, à cette occasion, devait en
premier lieu s’engager à apprendre les Dix Commandements et à les
41
Il s’agit de la cérémonie au cours de laquelle le jeune garçon juif devenait, à l’âge
de treize ans, un « fils du commandement » ; il s’engageait, à partir de ce moment, à
respecter personnellement la loi.
127
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
appliquer. Or l’expérience universelle tend à prouver que l’interdiction
éveille le désir d’accomplir précisément ce qui est proscrit.
Voici donc Paul en présence des Dix Commandements. Tous, sauf
un, comportent des interdictions : «Tu ne…pas. » Paul n’était sans doute
pas particulièrement tenté par l’adoration des images taillées, le meurtre,
l’adultère ou le vol. Par contre, le dernier commandement lui posait un
problème : l’interdiction de convoiter. La convoitise est plus une attitude
intérieure répréhensible qu’une action ou une parole coupable. Ce fut là
pour Paul la pierre d’achoppement : « Tu ne convoiteras pas. » L’Ancien
Testament énumérait une liste d’objets qu’il ne fallait pas convoiter : la
maison du prochain, sa femme, ses serviteurs, ses animaux, tout ce qui
lui appartenait d’une manière générale. L’apôtre n’était peut-être pas du
tout tenté de convoiter l’un quelconque de ces objets mais le problème
se situait à un niveau plus profond. La convoitise est en elle-même un
péché. Elle est la racine de la plupart des péchés. Paul déclare que « la
convoitise est une idolâtrie » (Col 3.5). Or s’il arrive que l’on désire
posséder des choses interdites parce qu’illégales, on peut également
désirer posséder des choses bonnes et légales, mais ce désir peut atteindre
une telle intensité qu’il usurpe la place qui devrait revenir à Dieu seul
dans le cœur de l’homme.
« Ainsi, dit Paul, je n’aurais jamais su ce qu’était la convoitise, s’il
n’y avait pas eu un commandement qui précisément m’ait dit : ‘Tu ne
convoiteras pas.’ Ce commandement a été comme une tête de pont par
laquelle le péché m’a assailli, en faisant naître en moi toutes sortes de
convoitises. Sans la loi pour le provoquer, le péché serait resté assoupi
au fond de moi. Quand j’ai pris conscience du commandement, le péché
s’est brusquement réveillé et m’a terrassé. Il y a là un paradoxe évident !
La loi a été donnée à l’homme pour qu’il l’applique et vive ; mais en fait,
dans mon expérience, elle a apporté la mort et non la vie. »
Il faut souligner que cette interprétation des versets 7 à 13 (et
suivants) de l’autobiographie de Paul n’entraîne pas l’unanimité des
commentateurs aujourd’hui, alors que dans le passé tous les exégètes
la partageaient. Un auteur récent la qualifie même d’interprétation à
reléguer au musée des absurdités.42 Pourtant, il nous semble que c’est
encore la façon la plus simple de comprendre ce passage ; d’ailleurs,
les arguments contraires ne sont pas convaincants. Paul, bien sûr, ne
P. Demann, cité par F.J. Leenhardt, The Epistle to the Romans, p.181 ; cf. J. Munck,
42
Paul and the Salvation of Mankind (1959), p.11-12.
128
COMMENTAIRE
considère pas son expérience comme unique et normative ; il la décrit
parce qu’elle est celle – avec des nuances certes – de toute la race
humaine. « Ce passage autobiographique de Paul est aussi la biographie
de Monsieur Tout-le-Monde » (T.W. Manson). La convoitise, sous une
forme ou sous une autre, est commune à toute l’humanité. Il se pourrait
également que Paul pense ici, autant au péché d’Adam qu’à sa propre
transgression. Il est indéniable que la convoitise a joué un rôle dans la
chute d’Adam. Quand Paul dit que le péché « le séduisit » (v. 11), il
nous ramène à l’aube de l’humanité lorsqu’Ève, expliquant son péché,
déclare : « Le serpent m’a séduite (BJ) et j’en ai mangé » (Gn 3.13).
Paul n’aurait sans doute pas repris à son compte l’histoire de la chute
dans les mêmes termes s’il n’avait découvert dans ce récit la description
exacte de sa propre expérience et de celle de toute l’humanité. Sur ce
point au moins, il pouvait se reconnaître comme « l’Adam de sa propre
âme. »43
7. Je n’ai connu le péché que par la loi. Cf. 3.20: « …par la loi
vient la connaissance du péché. » La loi exerce donc une fonction
propédeutique ; en révélant à l’homme sa nature profonde pécheresse et
son échec, elle fait naître en lui le désir d’un affranchissement que seule
la grâce de Dieu peut opérer.
Tu ne convoiteras pas. (Ex 20.17 ; Dt 5.21). L’être humain désire
posséder certaines choses, ce qui est normal ; mais quand il découvre
que ces choses désirées lui sont interdites par la loi, alors l’envie de se
les approprier devient encore plus forte. Dans son cœur, il s’en est déjà
emparé.
8. Le péché, profitant de l’occasion, produisit en moi par le
commandement… Dans ce verset et le suivant, le péché est décrit sous
les traits d’un ennemi puissant. Le mot aphormē, traduit par « occasion »
suggère l’idée d’une base qui sert de point d’appui à des opérations
militaires.
…toutes sortes de convoitises. C.K. Barrett souligne que la convoitise,
transgression de la loi, n’est rien moins que la perversion de l’amour,
qui, lui, est l’accomplissement de la loi (Rm 13.10).44
9. Autrefois sans loi, je vivais. Adam n’avait nullement conscience
de sa tendance à pécher, jusqu’au jour où son obéissance fut confrontée
43
2 Baruch 54.19.
44
From First Adam to Last, p.100.
129
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
au commandement : « Tu n’en mangeras pas. » Mais, en parlant à la
première personne, Paul exprime à quel point il a vécu le récit de la
chute dans sa propre expérience.
10. Le commandement qui mène à la vie. Paul fait allusion à Lv 18.5,
qu’il cite textuellement en Rm 10.5 (cf. 2.13).
11. Me séduisit. Le verbe exapataō est utilisé en 2 Co 11.3 (« le
serpent séduisit Ève ») et dans 1 Tm 2.14 (« C’est la femme qui, séduite,
s’est rendue coupable de transgression ») ; dans sa forme simple apataō
le verbe est employé dans la LXX pour Gn 3.13. Mais il ne faut pas
pousser trop loin le parallélisme avec le récit de la Genèse, car, dans
la doctrine paulinienne, l’humanité a péché « en Adam » et non « en
Ève », contrairement à l’affirmation de Genèse 3 reprise avec force dans
1 Tm 2.14 qui affirme sans ambages que « ce n’est pas Adam qui a été
séduit. »
13. Ce qui est bon est-il donc devenu pour moi la mort ? Cette question
semble s’appuyer sur une réflexion partagée par 2 Esdras 9.36 : « Car
nous qui avons reçu la loi et avons péché contre elle, nous périrons ; la
loi, quant à elle, ne périt pas mais subsiste dans sa gloire. »
Mais le péché, afin de se manifester en tant que péché, a produit en
moi la mort par ce qui est bon. Ce n’est pas la loi, donnée pour que vive
celui qui l’observe, qui m’a conduit à la mort car la loi est bonne ; elle
n’est pas responsable de cette terrible situation : le coupable, c’est le
péché, qui a sauté sur l’occasion qui lui était offerte, au moment où la loi
m’a clairement révélé ce qui était bien et ce qui était mal, sans me donner
la force d’accomplir le bien et d’éviter le mal (la loi n’a d’ailleurs jamais
eu pour but de donner cette force). Le péché, plus fort que ma juste
appréciation des choses, m’a entraîné à faire ce que la loi condamnait,
c’est-à-dire le mal, et, par voie de conséquence, m’a conduit à la mort. Je
découvre ainsi à quel point le péché s’oppose à Dieu et au bien.
3. Le conflit intérieur (7.14-25)
Dans ce passage de l’Épître, Paul continue de parler à la première
personne, mais il abandonne le passé pour le présent. Ce changement
n’est pas la seule différence avec le passage précédent, car dans celui
qui va nous intéresser maintenant, on sent une tension que Paul va
s’efforcer de décrire, et qui était absente auparavant. Autrefois, le péché
l’avait assailli, comme dans une sorte de guet-apens, et l’avait terrassé ;
maintenant il lui oppose une résistance farouche, même s’il ne peut
130
COMMENTAIRE
arriver à vaincre définitivement cet ennemi. Dans l’argumentation qui
précède, l’auteur évoquait sa condition d’homme « du siècle présent » ;
maintenant, il est dans « le siècle à venir », bien que « le siècle présent »
ne soit pas tout à fait du domaine du passé pour lui. C’est un homme qui
vit simultanément sur deux niveaux. Il aspire ardemment à demeurer
au niveau supérieur ; mais en même temps, il constate tristement que
le péché qui demeure en lui exerce un attrait encore fort vers le niveau
inférieur.
Dans une conférence portant sur la description que Paul donne de lui-
même : « Un être vendu au péché », le Dr Alexandre Whyte déclara :
« Chaque fois que des libraires sollicitent mon avis sur un
nouveau commentaire de l’Épître aux Romains, je lis d’emblée
ce qui est écrit à propos du chapitre sept. Si le commentateur
envisage l’homme du chapitre sept comme un homme de
paille, un prête-nom, je referme aussitôt le livre et le retourne
avec ces mots : ‘Non, merci. Ce n’est pas le genre d’homme
qui m’intéresse et pour lequel je dépenserais de l’argent si
durement gagné !’ »
Que voulait-il dire par-là ? Que la description poignante que Paul fait
d’un homme qui aime la loi de Dieu et aspire à l’accomplir, mais qui se
trouve contraint, malgré lui, par une force supérieure, à commettre les
choses qu’il déteste, ne peut « en aucun cas constituer un raisonnement
abstrait ; ce portrait est, au contraire, celui d’un homme que l’expérience
quotidienne tourmente. »45 Paul sait réellement ce qu’est ce déchirement
provoqué par l’antagonisme entre la loi de l’intelligence – qui approuve
la volonté de Dieu – et la loi du péché et de la mort – qui s’y oppose.
Le chrétien vit en fait dans deux mondes en même temps, ce qui
explique cette tension interne. Il appartient au temps présent ; homme
de chair et de sang, il est soumis aux lois de la vie physique ; il est « fils
d’Adam » comme tous ses semblables, et comme eux, subit la loi qui
veut qu’ « en Adam, tous meurent. » Spirituellement, il est cependant
passé de la mort à la vie, du royaume des ténèbres à celui de la lumière ;
il est uni au Christ dans sa mort, dans son ensevelissement et dans sa
résurrection pour « marcher en nouveauté de vie » ; il est citoyen d’un
monde nouveau, sujet de la nouvelle création, non plus « en Adam »,
mais « en Christ. »
M. Goguel, La naissance du christianisme. Goguel situe l’expérience décrite ici
45
immédiatement après la conversion de Paul.
131
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
Un jour viendra où l’ordre des choses présent disparaîtra pour faire
place au siècle à venir, dans la gloire ; alors, mais alors seulement, cette
tension cessera. Aussi longtemps que les chrétiens vivront « entre deux
mondes », plus tout à fait dans l’un et pas encore tout à fait dans l’autre,
ils connaîtront immanquablement le conflit qui oppose « la chair à
l’Esprit, et l’Esprit à la chair, car ils sont opposés l’un à l’autre, afin que
vous ne fassiez pas ce que vous voudriez » (Ga 5.17).46
Nous avons donc là l’autoportrait d’un homme pleinement conscient
de la présence et de la puissance du péché qui habite en lui ; ce péché
est pour lui un tyran dont il hait et déteste les ordres, mais contre
lequel il lutte en vain. Contraint, par une force majeure, de céder à
ses injonctions, il refuse cependant de reconnaître les actes accomplis
comme les siens ; car ces actes sont à l’opposé de ce qu’il voulait faire.
Son désir est d’accomplir la loi de Dieu, dans laquelle il prend plaisir,
qu’il reconnaît comme « sainte, juste et bonne. » Pourtant, malgré son
ardent désir d’obéir à la loi de Dieu, il est contraint, par le pouvoir malin,
de lui désobéir. « Je ne fais pas le bien que je veux, mais je pratique le
mal que je ne veux pas. »
Ce combat inégal que Paul livre contre « la loi du péché qui est dans
ses membres » reflète trop bien l’expérience de générations de chrétiens
pour que nous osions prétendre que l’apôtre ne parle pas de lui – d’autant
qu’il utilise le présent. Paul exhorte ses amis Corinthiens « par la douceur
et la bienveillance du Christ » (2 Co 10.1), mais ces vertus de douceur et
de bienveillance lui sont-elles venues naturellement, sans efforts ? Nous
avons de bonnes raisons de penser qu’un homme connu pour son zèle
impétueux a dû éprouver bien des difficultés à « crucifier la chair », à
remporter la victoire sur une langue prompte, sur un jugement téméraire,
sur la rancœur chaque fois que quelqu’un empiétait sur ses prérogatives
apostoliques. L’homme qui s’astreignait tous les jours à se discipliner
pour ne pas être disqualifié dans la lune pour la sanctification, l’homme
qui courait vers le but pour obtenir le prix de la vocation céleste de
Dieu en Christ-Jésus, celui-là savait que « l’immortelle couronne » ne
pouvait être conquise sans peine, sans sacrifices, sans efforts. L’apôtre a
trop souvent comparé le chemin de la sainteté à une course qu’il fallait
courir, à un combat qu’il fallait livrer, pour que nous puissions croire un
seul instant que la victoire soit venue à lui en un clin d’œil, comme par
enchantement.
46
Voir p.126 la contrepartie de Ga 5.16 dans Romains.
132
COMMENTAIRE
Cette victoire, il l’a remportée car, bien qu’il commence par une
triste confession d’impuissance, ce passage se poursuit par un chant
de triomphe. L’apôtre précise que cette incapacité à dominer le péché
subsiste tant que c’est le « moi » – c’est-à-dire moi avec ma seule force
– qui livre le combat. « Tant que j’agis ainsi », déclare Paul, « j’approuve
la loi de Dieu dans mon intelligence, mais mon corps continue, de gré
ou de force, à obéir à la loi du péché. Dois-je me résigner à une défaite
permanente ? Dois-je sans cesse traîner ce boulet ? Y a-t-il un espoir de
délivrance ? Grâces soient rendues à Dieu qui nous donne la délivrance
par Jésus-Christ, notre Seigneur. »47
14. Moi, je suis charnel, vendu au péché. La nature héritée « en Adam »
trouve la loi peu agréable. Parce qu’elle est « loi de Dieu », la loi est
spirituelle ; mais ma nature n’est pas celle d’un être « spirituel » ; elle est
charnelle (sarkinos), soumise à un pouvoir que ma volonté conteste. Il y
a au fond de l’homme – même régénéré – quelque chose qui s’oppose à
Dieu, qui prône l’indépendance à l’égard de Dieu : ce « quelque chose »
a pour nom « la chair » dans la terminologie paulinienne (cf. v. 18), une
proie que convoite le péché avide de domination. L’expression « vendu
au péché » évoque un texte de la Sagesse : « La Sagesse…n’habite pas
dans un corps tributaire du péché » (Sg 1.4).
15. Car ce que j’accomplis, je ne le comprends pas. Je ne reconnais
pas ces actions comme miennes, « je ne comprends rien à ce que je fais »
(TOB).
Ce que je veux, je ne le pratique pas, mais ce que je hais, voilà ce
que je fais. Ces paroles sont traditionnellement rapprochées de celles
d’Horace : « Je recherche les choses qui me font du tort ; j’évite celles
qui me feraient du bien » (Épîtres 1.8, 11), ou de celles d’Ovide : uideo
meliora proboque ; deteriora sequor (« Je discerne et j’approuve le
bon chemin, mais je m’engage sur le mauvais »), paroles placées dans
la bouche de Medea dans Métamorphoses 7.20. C.K. Barrett voit un
parallèle plus étroit avec une parole d’Épictète, « Le voleur ne fait
pas ce qu’il souhaite » (2.26, 4) ; il ajoute toutefois, avec une certaine
pertinence, que ni Ovide, ni Épictète (ni Horace, selon nous) n’affirme
exactement la même chose que Paul. Paul s’appuie sur un témoignage
Pour un examen sérieux de différentes interprétations de Rm 7.14-25 avec tentative
47
de synthèse rendant justice aux arguments les plus solides développés des deux côtés,
voir les trois articles de C.L. Milton, « Romans 7 reconsidered », ExT, LXV, p.78ss,
99ss, 132ss.
133
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
intérieur indépendant, celui de la conscience (voir le commentaire de
Rm 2.15) qui, en condamnant son incapacité à respecter la loi, proclame
du même coup que la loi est « sainte, juste et bonne. »
17, 20. Ce n’est plus moi qui accomplis cela, mais le péché qui habite
en moi. Cependant dès que ma volonté consent à faire telle chose, il est
clair que j’assume l’entière responsabilité de cet acte.
22. Je prends plaisir à la loi de Dieu, dans mon for intérieur. Cette
disposition trouve une expression enthousiaste dans le Psaume 119 : « Ta
loi fait mes délices ! » ; cet élan ne justifie pas l’homme pour autant.
Le for intérieur ou l’homme intérieur (TOB) est l’homme nouveau, qui
se renouvelle chaque jour à l’image de son Créateur (2 Co 4.16 ; Col
3.10).
23. La loi du péché. Paul désigne ainsi la tendance du mal, voire la
contrainte tyrannique exercée par le péché qui habite l’homme.
24. Malheureux que je suis ! Sur le plan de la justification les croyants
sont parfaitement justes ; mais leur sanctification ne fait que commencer.
Lorsqu’ils ont cru au Christ, ils ne savaient que fort peu de choses des
abîmes de corruption qui se trouvaient en eux. Quand le Christ s’est
révélé lui-même à eux comme le Sauveur et l’Ami bien-aimé, il leur a
semblé que l’esprit charnel était mort, mais bien vite, ils ont dû déchanter,
car il ne l’était pas, si bien que certains chrétiens ont connu plus de
problèmes de conscience après leur conversion qu’au moment où ils
se sont rendu compte de leur condition de perdus. « Malheureux que je
suis ! Qui me délivrera de ce corps de mort ? », ce cri, les chrétiens le
pousseront jusqu’à ce qu’ils aient atteint la sainteté parfaite. Mais celui
qui a commencé cette bonne œuvre la rendra parfaite pour le jour de
Jésus-Christ.48
Qui me de1ivrera de ce corps de mort ? La littérature classique ne
manque pas d’expressions similaires, quant à la forme du moins. Philon,
plus fidèle disciple de Platon que des prophètes, parle du corps comme de
« cette construction d’argile, cette statue moulée, cette maison si proche
de l’âme, qu’elle emprisonne du berceau au tombeau – quel pénible
fardeau ! » (Sur la Providence 25). Épictète lui-même se dépeint comme
« une pauvre âme prisonnière d’un corps » (fragment 23). Certains
commentateurs ont essayé d’éclairer les propos de Paul en faisant appel
au récit de Virgile relatant comment le roi étrusque Mézence attachait des
48
D. MacFarlane, dans The Free Presbyterian Pulpit (1961), p.20.
134
COMMENTAIRE
esclaves vivants à des cadavres déjà en décomposition (Énéide 8.485ss).
Mais Paul ne fait pas ici allusion au corps de chair et de sang, car le
mal est enraciné bien plus profondément. « Le corps de cette mort »
exprime la même réalité que « le corps du péché » (6.6), il s’agit de la
nature humaine héritée d’Adam, soumise à la loi du péché et de la mort,
commune à tous les fils d’Adam, cette massa perditionis qui englobe
la totalité de l’ancienne création, et dont l’apôtre ne peut s’arracher lui-
même, en dépit de son désir et de ses luttes.
25. Grâces soient rendues à Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur !
Ce cri de triomphe, qui suit immédiatement la question angoissée :
« Qui me délivrera ? » a quelque chose de surprenant. Mais il constitue
précisément la réponse à cette question : « Dieu seul, par Jésus-
Christ, notre Seigneur ! » Le chapitre 8 précisera comment s’opère
l’affranchissement du péché qui est en l’homme ; dans l’immédiat,
Paul a voulu montrer brièvement que la situation n’était pas désespérée.
Avant d’aller plus loin, il résume le principe moral du passage analysé,
à savoir Rm 7.14-24.
Ainsi donc, par mon intelligence, je suis esclave de la loi de Dieu,
tandis que, par ma chair, je suis esclave de la loi du péché. Considérer
cette phrase comme n’étant pas à sa place ne s’impose pas. C’est pourtant
l’avis de Moffatt qui la considère comme une parenthèse qui devrait faire
suite au verset 23, ce qui, dit-il, « semble avoir été sa place originelle
et logique, avant ce point culminant que représente le verset 24 » ; cet
avis est partagé par C.H. Dodd qui le qualifie de « certainement fondé. »
Pour G. Zuntz il s’agit peut-être « d’une addition de la main de Paul
lui-même, ou d’un résumé fait par un lecteur de la première heure ; quoi
qu’il en soit ce verset n’est pas à sa place ici. Il est probable qu’une
glose marginale ait été introduite dans le texte » (Le texte des Épîtres,
p.16). Une note relative à ce verset dans les versions TOB et BJ suggère
aussi sans preuve à l’appui que ce verset aurait dû être placé avant. Nos
plus anciennes sources situent ce verset là où nos Bibles l’ont laissé ;
le procédé qui consiste à remettre les paroles de Paul dans un ordre
apparemment plus logique, reste précaire.
L’original grec insiste davantage sur « Je » (autos egō), « moi-
même » ; l’auteur a peut-être voulu dire : « C’est moi-même qui ai
expérimenté cette défaite et toutes ces frustrations, mais désormais
je ne suis plus livré à moi-même, à moi seul, car la loi de l’esprit de
135
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
vie en Christ-Jésus est venue en moi ; sa présence et sa puissance ont
radicalement changé ma vie. »
c. Afranchissement de la mort (8.1-39)
1. Vie dans l’Esprit (8.1-17)
Nous avons déjà cité les paroles adressées par Paul aux Galates,
et qui résument la situation qu’il a longuement décrite avec toute
l’authenticité d’une expérience vécue dans Rm 7.14-25 : « Car la chair
a des désirs contraires à l’Esprit, et l’Esprit en a de contraires à la chair ;
ils sont opposés l’un à l’autre, afin que vous ne fassiez pas ce que vous
voudriez » (Ga 5.17). Ces mots étaient précédés de : « Marchez par
l’Esprit, et vous n’accomplirez point les désirs de la chair » (Ga 5.16).
C’est le développement de cette exhortation qui fait l’objet de Rm 8.1-
17. Paul n’avait pas mentionné le Saint-Esprit au cours du chapitre 7 ;
par contre, sa personne remplit le chapitre 8, qui décrit la vie de victoire
et d’espérance qui caractérise ceux « qui marchent, non selon la chair,
mais selon l’Esprit » (8.4), ceux qui « sont en Christ-Jésus » (8.1).
Aussi longtemps que les chrétiens s’engagent dans le combat avec
leurs propres forces, ils se battent pour une cause perdue d’avance ; s’ils
s’avancent avec toutes les ressources de vie et de force qui sont les leurs
« dans le Christ-Jésus », ils sont plus que vainqueurs. Il n’y a donc plus
aucune raison pour que ceux qui sont « en Christ-Jésus » continuent de
mener une lamentable existence de servitude, comme s’ils étaient tenus
d’obéir aux commandements de la loi tyrannique du péché et de la mort.
Le Christ demeure en eux par son Saint-Esprit qui leur communique un
nouveau principe – la loi de vie – plus fort que le péché, et donc capable
de les arracher à sa tyrannie.
Dans l’ancien ordre de choses, il était tout simplement impossible de
faire la volonté de Dieu ; si ce principe (de la loi) continue à inspirer la
vie des hommes, faire la volonté de Dieu reste une impossibilité absolue.
Mais ceux dont la vie est dirigée par l’Esprit, ceux qui obéissent à ses
directives, ceux-là ont à cœur d’accomplir la volonté de Dieu. Leur esprit,
autrefois mort et insensible, possède maintenant la vie que l’Esprit de
Dieu leur communique ; leurs corps peuvent bien rester soumis, pour
la dispensation présente, à la loi de la mort qui est la conséquence de
l’entrée du péché dans le monde, le dernier mot n’en appartiendra pas
moins à l’Esprit de vie.
136
COMMENTAIRE
Mais le Saint-Esprit ne se contente pas seulement de donner vie et
puissance à l’esprit des croyants de toujours et de partout ; sa présence
en eux constitue le gage que leurs corps, encore soumis à la mort
physique, ressusciteront comme l’a fait le Christ. Le corps des croyants
n’est pas exclu des bénéfices de la rédemption acquise par Jésus-Christ.
Paul s’était déjà servi de cet argument pour encourager les Corinthiens
à considérer leurs corps et les actions de ce corps dans une optique
chrétienne : « Car vous avez été rachetés à grand prix. Glorifiez donc
Dieu dans votre corps » (1 Co 6.20).49 Paul déclare ici que le Saint-
Esprit révèle déjà maintenant dans la vie des croyants encore mortels, les
signes de l’immortalité à venir : c’est en cela – entre autres choses – que
la présence de l’Esprit constitue les prémices de l’héritage glorieux à
venir. Si ceux qui continuent de vivre selon l’ancien principe portent en
eux-mêmes leur arrêt de mort, ceux qui ont reconnu ce principe comme
appartenant à un passé mort et révolu et qui suivent les directives de
l’Esprit de Dieu, ceux-là en revanche ont l’assurance que la vie éternelle
a déjà commencé pour eux. D’ailleurs, le fait même qu’ils se conforment
aux directives de l’Esprit prouve à l’évidence qu’ils sont enfants de
Dieu.
Pour Paul, la conduite de l’Esprit de Dieu ne se manifeste nullement
par des impulsions sporadiques et épisodiques, mais elle constitue
l’expérience constante et normale du croyant, la manifestation de la
liberté dans la vie chrétienne. « Si vous êtes conduits par l’Esprit, vous
n’êtes pas sous la loi » (Ga 5.18). L’ancien esclavage de la loi a été
supprimé ; l’Esprit introduit les croyants dans une nouvelle relation plus
filiale où ils ont le statut d’hommes libres. C’est grâce à l’action de
l’Esprit que les chrétiens s’adressent spontanément à Dieu comme à un
père, en s’appropriant le privilège dont jouissait Jésus qui appelait Dieu
son Père. Ce mot, à lui seul, évoque toute une atmosphère d’intimité
et d’affection familiale. Il n’est pas étonnant que Paul ait pu écrire aux
Galates que « Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils, qui
crie : Abba ! Père ! » (Ga 4.6). En d’autres termes, ils avaient reçu le
même Esprit que celui qui était descendu sur Jésus lors de son baptême
(Mc 1.10), ou qui avait conduit Jésus dans le désert (Mc 1.12), celui
qui avait communiqué à Jésus l’énergie nécessaire pour accomplir les
Les mots suivants : « …et dans votre esprit qui appartiennent à Dieu » constituent
49
une addition tardive qui affaiblit plutôt la portée de l’exhortation paulinienne.
137
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
prodiges extraordinaires (Mt 12.28) et qui avait animé toute sa vie et son
ministère (Mc 1.8 ; Lc 4.14, 18).
C’est ainsi que l’Esprit de Dieu rend témoignage à l’esprit du chrétien
qu’il est enfant de Dieu. Les enfants de Dieu sont aussi ses héritiers. Ils
hériteront de la gloire qui appartenait au Christ de droit, et qu’il consent,
par grâce, à partager avec « ses frères », ses cohéritiers. Ceux qui, dans
cette vie présente font l’expérience de la communion à ses souffrances
peuvent s’attendre à jouir de la communion dans sa gloire. « Souffrir
maintenant, régner plus tard » est un thème qui revient souvent dans
le Nouveau Testament et qui correspond bien à la réalité vécue par les
premiers chrétiens. Paul et Barnabas avaient mis en garde les convertis
du sud de la Galatie : « C’est par beaucoup de tribulations qu’il nous faut
entrer dans le royaume de Dieu » (Ac 14.22) ; le même avertissement
s’adresse à chaque communauté de chrétiens nouvellement constituée ;
d’ailleurs, l’expérience douloureuse se chargeait d’enseigner ce principe :
« Si nous souffrons avec lui, avec lui nous régnerons » (2 Tm 2.12,
TOB). Imiter le Maître et le suivre c’est aussi accepter la souffrance
présente comme lui qui, par nécessité divine, l’endura avant d’entrer
dans sa gloire (Lc 24.26 ; 1 P 1.11 ; 5.1).
1. Il n’y a donc maintenant aucune condamnation pour ceux qui
sont dans en Christ-Jésus. Si la « condamnation » était simplement le
contraire de la « justification », Paul aurait alors affirmé que ceux qui
sont en Christ sont justifiés. Or il en était déjà arrivé à cette conclusion
bien plus tôt dans son Épître (3.21ss). Le lexique grec-anglais du
Nouveau Testament d’Arndt et Gingrich indique au mot katakrima : « Il
ne s’agit probablement pas de la ‘condamnation’ proprement dite, mais
de la punition ou du châtiment qui suit le verdict. » En d’autres termes,
il n’y a pas de « travaux forcés » pour ceux qui sont dans le Christ-Jésus.
Rien ne justifierait qu’une telle sanction soit prise à l’encontre de ceux
qui ont été pardonnés et libérés de la prison du péché.
L’expression « dans le Christ-Jésus » (ou « en Christ », ou encore
« dans le Seigneur ») traduit la conception paulinienne du nouvel ordre
de choses dans lequel sont introduits les hommes et les femmes qui ont
cru au Christ. Le baptême chrétien est une immersion « en Christ » ; unis
par la foi au Christ, les croyants sont considérés comme étant morts avec
lui, ensevelis avec lui et ressuscités avec lui. Ce ne sont plus eux qui
vivent, mais le Christ qui vit en eux. La vie communautaire du corps de
Christ est la vie du Christ ressuscité partagée entre les membres de son
138
COMMENTAIRE
peuple ; s’il est vrai qu’il vit en eux, il est non moins vrai qu’ils vivent
en lui. Paul était familier de l’idée vétéro-testamentaire selon laquelle
un seul être représente tout le groupe, comme porte-parole, responsable,
ou substitut. Dans son raisonnement, l’apôtre pense sans cesse de Jésus-
Christ, personne bien définie, au Christ envisagé comme représentant
tout le corps, englobant dans une seule réalité le Christ désormais
exalté à la droite de Dieu et le peuple qui partage sa vie. « Être ‘en
Christ’ signifie être membre de l’Église ; il ne s’agit évidemment pas
simplement d’avoir son nom sur un registre paroissial, mais d’être au
sens plein du terme membre ou organe du corps de Christ, dépendant du
Christ, soumis à sa volonté, consacré à ses desseins. »50
La BC ajoute, entre crochets il est vrai : « Qui marchent non selon
la chair, mais selon l’Esprit. » Ces mots manquent dans les meilleurs
manuscrits ; ils ont probablement été rajoutés à cause du verset 4b, où
ils sont bien attestés.
2. La loi de l’Esprit de vie en Christ-Jésus m’a libéré… La même
idée se retrouve dans 2 Co 3.17, « là où est l’Esprit du Seigneur, là est la
liberté » et dans Ga 5.13 « vous avez été appelés à la liberté » ; l’apôtre
emploie le mot « loi » dans le sens de « principe » (cf. Introduction,
p.39). Il y a un contraste voulu entre cette « loi de l’Esprit » et la « loi
du péché qui est dans ses membres » (7.23), entre cette « loi de vie » et
la « loi de mort. » Quant aux deux génitifs consécutifs « de l’Esprit » et
« de vie », il semble préférable de les considérer tous deux comme des
compléments du nom « loi », car la loi de l’Esprit est aussi la loi de vie.
« Par son influence déterminante, l’Esprit suscite un comportement qui
échappe à tout code. »51
Hormis la mention anticipée de l’Esprit dans Rm 5.5 où il est dit que
sa venue remplit le cœur des croyants de l’amour de Dieu (et l’allusion
encore plus brève de Rm 1.4 où l’Esprit de sainteté est associé à la
résurrection du Christ d’entre les morts), c’est la première fois que Paul
fait intervenir l’Esprit de Dieu dans le cours de son exposé. Ce n’est pas
un hasard si l’entrée du Saint-Esprit dans l’argumentation paulinienne
coïncide avec la disparition de toute idée de défaite. La lutte entre les
deux natures se poursuit, mais là où règne l’Esprit Saint, la vieille nature
est appelée à disparaître.
50
C.H. Dodd, Gospel and Law (1951), p.36-37.
51
N.Q. Hamilton, The Holy Spirit and Eschatology in Paul (1957), p.30.
139
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
Au lieu de la première personne « m’a libéré » certains manuscrits,
et pas des moindres (y compris les Sinaïticus, le Vaticanus « B » et le
Boernerianus « G ») ont la deuxième personne « t’a libéré. » Le texte
grec du Nouveau Testament de Nestle suit cette dernière leçon.
3. Une chair semblable à celle du péché. Une traduction plus littérale
donnerait « en similitude de chair de péché. » Paul pèse chacun de ses
mots. S’il avait dit « en ressemblance de chair » il aurait pu passer pour
un hérétique docète ; au cœur du message apostolique se trouve cette
affirmation péremptoire : le Fils de Dieu est venu « en chair » et non en
« apparence de chair » ou « en similitude de chair. » Paul aurait alors
pu simplement déclarer que Jésus était venu « en chair. » Mais l’apôtre
voulait souligner que le corps de chair était bien le domaine dans lequel
le péché s’était installé, sur lequel il avait étendu sa tyrannie, régnant en
maître absolu jusqu’au moment où la grâce de Dieu s’était approchée.
C’est la raison pour laquelle Paul qualifie ce corps de « chair de péché »
ou de « chair pécheresse. » Mais il ne pouvait pas affirmer que le Christ
était venu dans une « chair de péché » ce qui aurait signifié que le
Christ était pécheur, alors que d’autres textes prétendent le contraire :
« Il n’a pas connu le péché » (2 Co 5.21). On comprend donc pourquoi
l’apôtre parle de l’incarnation en employant cette expression « une chair
semblable à celle du péché. »
À cause du péché. L’expression grecque peri hamartias est la
traduction fidèle de l’expression hébraïque hatta’th que l’on trouve dans
la LXX et qui signifie offrande pour le péché.52 C’est certainement son
sens ici. C’est ainsi que la traduit la TOB, et la BC signale ce sens dans
une note relative à ce verset. La BJ traduit « en vue du péché. » Il est
bien possible que le mot hamartia (péché) utilisé dans 2 Co 5.21 (bien
qu’il ne soit pas précédé de la préposition peri) ait le même sens : « Il
a été fait péché pour nous » deviendrait « il a été fait sacrifice pour le
péché… »
A condamné le péché dans la chair. Le verdict a été prononcé contre
le Christ « dans la chair », dans sa nature humaine ; c’est aussi comme
tel qu’il a subi le châtiment. C’est pourquoi la puissance du péché a été
annihilée chez tous ceux qui sont unis au Christ, ou « en Christ. »
4. Pour que la justice prescrite par la loi soit accomplie en nous. La
juste exigence de la loi est résumée dans ces paroles : « Tu aimeras ton
La LXX traduit par ce mot, l’hébreu « ’asham », « sacrifice de culpabilité » d’És
52
53.10.
140
COMMENTAIRE
prochain comme toi-même », que Paul cite dans Rm 13.9. Les différents
sens du mot grec dikaiōma ont déjà été examinés dans la note 35, p.106
(Rm 5.18). Paul annonce l’accomplissement de la prophétie faite par
Jérémie, concernant la nouvelle alliance (citée partiellement en Rm
11.27) : « Je mettrai ma loi au-dedans d’eux, je l’écrirai sur leur cœur ;
je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. Celui-ci n’enseignera plus
son prochain, ni celui-là son frère, en disant : Connaissez l’Éternel ! Car
tous me connaîtront, depuis le plus petit d’entre eux jusqu’au plus grand,
– oracle de l’Éternel » (Jr 31.33-34). On peut également rapprocher de
ce texte la prophétie d’Ézéchiel : « Je vous donnerai un cœur nouveau
et je mettrai en vous un esprit nouveau ; j’ôterai de votre chair le cœur
de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai mon Esprit en
vous et je ferai que vous suiviez mes prescriptions, et que vous observiez
et pratiquiez mes ordonnances » (Éz 36.26-27). Les auteurs du Nouveau
Testament s’accordent à reconnaître dans l’Évangile l’accomplissement
de ces anciennes prophéties.
La sainteté chrétienne ne consiste pas à se conformer minutieusement
aux préceptes particuliers d’un code de lois extérieur à soi ; elle est bien
plutôt la manifestation visible de grâces qui furent portées à leur perfection
dans la vie du Seigneur Jésus-Christ. Elle est le fruit que produit le Saint-
-Esprit dans la vie du croyant. La loi cherchait à promouvoir une vie de
sainteté mais elle n’avait pas le pouvoir de la produire, car la nature
humaine, sur laquelle elle s’exerçait, était totalement réfractaire. Ce que
la loi n’a pas été en mesure de réaliser, Dieu, lui, l’a accompli. En venant
sur terre « dans une chair semblable à la chair de péché », le Fils même
de Dieu a offert sa vie en sacrifice d’expiation pour les péchés de son
peuple et a du même coup fait disparaître définitivement la sentence de
mort qui planait sur tout être à cause du péché. Le péché lui-même n’eut
aucune prise sur Jésus ; c’est pourquoi aussi, par sa mort, le Christ l’a
vaincu. Désormais, les fruits de cette victoire sont mis au crédit de tous
ceux qui sont « en lui. » La conformité à la volonté de Dieu, exigée par
la loi est chose faite dans les vies de ceux qui se laissent guider par le
Saint-Esprit, de ceux qui ont été affranchis de la servitude de l’ancien
ordre des choses, celui de la lettre de la loi. Ce que Dieu ordonnait, est
devenu réalisable grâce à Dieu. Comme l’a si bien déclaré Augustin :
« La grâce a été donnée pour que la loi pût être accomplie. »53
53
« Gratia data est, ut lex impleretur. »
141
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
« Tant que la nouvelle création n’était pas inaugurée, Dieu
ne pouvait pas envoyer l’Esprit de son Fils dans le cœur
d’hommes faibles et perdus. La mort et la résurrection du
Christ ont ouvert une ère nouvelle ; l’Esprit est descendu, et
avec lui la vie, la liberté et la puissance. Ceux qui vivent par
l’Esprit produisent nécessairement les fruits de l’Esprit. Une
vigne ne donne pas de raisins par décision présidentielle ; et
les raisins sont les fruits de la vie de la vigne. De même, un
comportement conforme aux lois du Royaume ne procède
pas d’un ordre impératif quelconque, pas même d’un ordre
divin ; il est le fruit de cette nature divine que Dieu donne
à l’homme à cause de l’œuvre accomplie en Christ et par le
Christ. »54
Qui marchons, non selon la chair, mais selon l’Esprit. Ga 5.25 offre
un texte parallèle : « Si nous vivons par l’Esprit, marchons aussi par
l’Esprit. » (Voir également Ga 5.16, cité déjà p.126). À première vue, il
est difficile de savoir s’il faut écrire le mot « esprit » (pneuma) avec une
majuscule ou non. Quand le mot « esprit » est employé en opposition
à « chair », on peut penser qu’il s’agit de l’esprit humain. Pourtant le
contexte présent suggère clairement l’action de l’Esprit de Dieu. Aussi,
et malgré l’antithèse « esprit chair » du verset 9, nous pensons qu’il
s’agit bien de la Personne divine. Cela n’exclut pas pour autant l’esprit
humain. Paul considère cet esprit comme étant en léthargie, en sommeil
profond d’où seul l’Esprit de Dieu peut le tirer pour lui donner vie. Dans
ces conditions « marcher selon le pneuma » suppose l’action de l’esprit
humain qui répond aux directives de l’Esprit divin.
6. Les tendances de la chair…celles de l’Esprit. Le texte original dit
« la pensée de la chair…la pensée de l’Esprit. » La même idée est reprise
et détaillée dans Ga 5.19-23 où sont opposés les œuvres de la chair et le
fruit de l’Esprit.
9. Si quelqu’un n’a pas l’Esprit de Christ, il ne lui appartient pas.
Puisqu’il n’y a que l’Esprit qui soit capable de placer les hommes dans
une relation vivante avec le Christ, il est évident qu’en dehors de l’Esprit
cette relation n’existe pas.
10. Si Christ est en vous, le corps, il est vrai, est mort à cause du
péché. Il faut faire apparaître, dans la traduction, la clause « le corps
54
S.H. Hooke, The Siege Perilous (1956), p.264.
142
COMMENTAIRE
est mort » comme une subordonnée. La proposition principale est
celle-ci : « Si Christ est en vous, l’Esprit est vie, à cause de la justice. »
C’est pourquoi les versions introduisent « le corps est mort » par une
conjonction marquant la concession « bien que » (BJ), « il est vrai… »
(TOB, BC). En disant « le corps est mort » l’apôtre indique simplement
qu’il est mortel, sujet à la mort.
Mais l’esprit est vie à cause de la justice. L’ « esprit », dans ce
passage, désigne-t-il l’Esprit de Dieu (TOB, BJ) ou l’esprit humain
(BC) ? Cette affirmation n’en reste pas moins vraie dans les deux cas.
Pour notre part nous penchons pour la troisième Personne de la Trinité.
Cette interprétation nous semble mieux convenir au contexte. Car dans
les versets qui précèdent, comme dans ceux qui suivent, pneuma désigne
assez clairement l’Esprit de Dieu. On peut donc paraphraser le passage
comme suit : « Si le Christ habite en vous, alors, bien que votre corps reste
sujet à la mort physique qui est la conséquence du péché, l’Esprit qui a
établi sa demeure en vous, l’Esprit vivant et vivifiant, vous communique
la vie éternelle qui est la conséquence de la justification. »
11. Celui qui a ressuscité le Christ-Jésus d’entre les morts donnera
aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous. Dans
plusieurs textes du Nouveau Testament (1 Co 6.14 ; 2 Co 4.14 ; 1 Th
4.14), la résurrection des croyants est directement associée à celle du
Christ. Mais notre texte insiste encore davantage sur le rôle de l’Esprit
dans la résurrection. Seul le passage de 2 Co 5.5 : « Celui qui nous a
formés pour cela (à la possession du corps céleste), c’est Dieu, qui nous
a donné les arrhes de l’Esprit », fait allusion à l’Esprit en relation avec
la résurrection.
13. Si par l’Esprit vous faites mourir les actions du corps.
Précédemment (6.11) Paul avait invité ses lecteurs à « se considérer
comme morts au péché. » Ici, il les exhorte à considérer les anciennes
et coupables façons d’agir comme mortes par rapport à eux-mêmes.
Il exprime cette vérité clairement dans Ga 5.24 : « Ceux qui sont au
Christ-Jésus ont crucifié la chair avec ses passions et ses désirs. » On
ne peut s’empêcher de penser aux paroles très suggestives de Jésus qui
ordonnait de « couper » ou « d’arracher » le membre qui conduit au
péché (Mt 5.29 ; Mc 9.43ss).
14. Tous ceux qui sont conduits par l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu.
Paul avait déjà opposé à l’ancienne condition d’esclave, « sous la tutelle
de la loi », la nouvelle liberté de fils dans le cœur desquels « Dieu a
143
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
envoyé l’Esprit de son Fils, lequel crie Abba, Père » (Ga 3.23-4.7).
Toujours aux Galates, l’apôtre avait déclaré : « Si vous êtes conduits par
l’Esprit, vous n’êtes pas sous la loi » (Ga 5.18).
15. Vous n’avez pas reçu un esprit de servitude, pour être encore dans
la crainte, mais vous avez reçu un Esprit d’adoption. Il est intéressant
de rapprocher ce texte d’autres textes de l’apôtre sur le même sujet,
tels que 1 Co 2.12 : « Nous n’avons pas reçu l’esprit du monde, mais
l’Esprit qui vient de Dieu » ou encore 2 Tm 1.7 : « Ce n’est pas un esprit
de timidité que Dieu nous a donné, mais (un esprit) de force, d’amour
et de sagesse. » « Quel merveilleux enchaînement de versets dont nous
avons pu faire l’expérience, qui sortent tous d’un même moule, qui
sont construits sur le même modèle, présentant d’abord l’aspect négatif
puis l’aspect positif ; d’un côté l’esclavage, la mondanité et la crainte,
de l’autre la relation filiale, les dons spirituels : puissance, amour et
intelligence sanctifiée. »55
L’Esprit de Dieu est désigné ici comme 1’ « Esprit d’adoption » parce
que ceux qu’il conduit sont fils de Dieu (verset 14). L’Esprit d’adoption
ou de filiation (grec huiothesia) est l’Esprit qui confère aux croyants la
condition de « fils » et les autorise à appeler Dieu « Père. » Dans Ga
4.6, Paul précise que c’est « par l’Esprit de son Fils » que les croyants
ont ce privilège. Il semble évident que si les croyants s’adressent à Dieu
dans les mêmes termes que ceux qu’employait Jésus, c’est qu’ils ont
en eux l’Esprit de Jésus. Le terme « adoption » pourrait revêtir un sens
déprécié pour nous, au vingtième siècle. Il n’en est pourtant rien. Au
premier siècle, un fils d’adoption était un fils délibérément choisi par un
père pour perpétuer son nom et hériter de tous ses biens ; il ne se trouvait
nullement dans une situation d’infériorité par rapport au fils légitime.
Bien souvent, il jouissait d’une affection accrue de la part de son père
adoptif et s’efforçait, en retour, de se montrer digne d’un tel père.
Abba ! Père ! Cette expression ne revient que dans deux autres
passages du Nouveau Testament : Mc 14.36, et Ga 4.16, précédemment
cité. Le texte grec porte : Abba, ho patēr. Ho patēr (« le Père ») traduit
tout simplement le mot non-grec Abba. Ce mot, d’origine araméenne,
est entré dans la langue juive ancienne et contemporaine comme mot
familier dont les enfants se servent pour s’adresser à leur père.
55
J. Rendel Harris, Aaron’s Breastplate (1908), p.92.
144
COMMENTAIRE
Dans Mc 14.36, Jésus se sert de ce mot pour prier son Père, dans
le jardin de Gethsémané. Pas plus autrefois que maintenant les Juifs
n’emploient ce terme lorsqu’ils s’adressent à Dieu. Mais le fait que
ce mot Abba figure dans le vocabulaire religieux des Églises d’origine
païenne, laisse supposer qu’il était déjà utilisé ainsi par Jésus, ce que
semble confirmer l’allusion de Marc. Nous avons de solides raisons de
penser que lorsque Jésus enseignait à ses disciples à commencer leurs
prières par les mots « Père, que ton nom soit sanctifié » (Lc 11.2) il se
servait du mot Abba pour désigner le Père. Cela suffirait à expliquer que
ce terme araméen soit passé dans la langue religieuse des chrétiens de
culture grecque.
Voici ce que dit Luther à propos d’Abba, Père : « C’est un bien petit
mot, et pourtant il englobe tout. Il est moins expression des lèvres que
cri du cœur. Quand bien même je serais la proie de l’angoisse et de
la terreur, quand je serais accablé de tous côtés au point de me sentir
abandonné et rejeté loin de Ta présence, je n’en resterai pas moins Ton
enfant, et Tu demeures mon Père, à cause de Christ : Je reste aimé à
cause de Ton Bien-aimé. C’est pourquoi ce petit mot, ‘Père’, abrité au
plus profond du cœur, surpasse toute l’éloquence de Démosthène et de
Cicéron et fait pâlir celle des plus habiles rhéteurs que la terre ait jamais
portés. Ce n’est pas l’éloquence des mots, mais celle des murmures et
des gémissements inexprimables par des mots » (commentaire sur Ga
4.6).
16. Enfants de Dieu. Le mot grec est tekna qui signifie « enfants »,
alors que précédemment Paul avait employé le mot huioi, c’est-
à-dire « les fils. » Mais il ne fait aucun doute que l’apôtre se sert
indistinctement des deux termes pour exprimer le même privilège. Dans
le passage de Ga 3.23 à 4.7, Paul distingue très nettement la période
de l’enfance – où ses lecteurs étaient sous la garde de la loi – de celle
où ils ont revêtu leur statut d’hommes responsables, de fils (huioi) de
Dieu, grâce à l’Évangile. Mais Paul se sert du mot nēpioi (petits enfants)
pour caractériser la première condition des Galates. Il n’emploie donc
pas le mot tekna, « enfants. » Nulle part dans le Nouveau Testament il
n’est possible de faire une distinction valable entre « enfants (tekna) de
Dieu » et « fils (huioi) de Dieu. » Seuls les écrits johanniques réservent
le terme de tekna aux chrétiens (Jn 1.12 ; 1 Jn 3.1ss) et celui de huios au
Christ, Fils de Dieu.
145
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
17. Si nous sommes enfants, nous sommes aussi héritiers. La même
révélation est faite aux Galates : « Ainsi tu n’es plus esclave , mais fils ;
et si tu es fils, tu es aussi héritier, grâce à Dieu » (Ga 4.7).
Héritiers de Dieu, et cohéritiers de Christ. Les chrétiens sont associés
à l’héritage du Christ, parce qu’ils hériteront par grâce de la gloire que le
Christ lui-même obtiendra de droit (cf. Jn 17.22-24).
Si toutefois nous souffrons avec lui, afin d’être aussi glorifiés avec lui.
La souffrance est le prélude indispensable à la gloire. Ainsi, quand Paul
déclare « lorsque notre homme extérieur se détruit, notre homme intérieur
se renouvelle de jour en jour » (2 Co 4.16), il affirme simplement que
les privations et les afflictions qui détruisent « notre homme extérieur »
constituent le moyen par lequel l’Esprit de Dieu renouvelle de plus en plus
« l’homme intérieur » jusqu’à ce que « l’homme extérieur » disparaisse
complètement le jour où « l’homme intérieur » sera devenu entièrement
conforme à l’image du Christ. C’est ce qu’exprime, en d’autres mots,
2 Co 4.10 : « Nous portons toujours avec nous dans notre corps la mort
de Jésus, afin que la vie de Jésus se manifeste dans notre corps. »
2. La gloire à venir (8.18-30)
La gloire à venir emporte infiniment sur les afflictions présentes.
Comparée à la gloire infinie et éternelle, la souffrance du temps
présent n’est que légère et très temporaire. C’est ce que disait Paul aux
Corinthiens, après être passé peu de temps auparavant par une période
d’épreuves terribles : « Car un moment de légère affliction produit pour
nous au-delà de toute mesure un poids56 éternel de gloire » (2 Co 4.17).
Ce témoignage date d’un ou deux ans avant la rédaction de l’Épître
aux Romains. La gloire n’est pas seulement une compensation aux
souffrances endurées ; elle jaillit véritablement de la souffrance même.
La relation organique entre la souffrance et la gloire qui existait dans la
vie de Jésus-Christ doit se retrouver aussi dans la vie des disciples.
Lorsque viendra le jour où cette gloire sera manifestée, elle le sera
à l’échelle universelle du peuple de Dieu, ce corps glorifié du Christ.
Quoique diffus, certains aspects de cette gloire sont déjà perceptibles :
pour Paul, l’Église, ce lieu de communion de tous les réconciliés, rayonne
déjà d’une réelle splendeur. Il la considère déjà dès le temps présent,
56
L’expression « poids de gloire » devait venir tout naturellement à l’esprit de Paul du
fait qu’en hébreu la même racine kbd sert à exprimer les deux idées de « poids » et de
« gloire. »
146
COMMENTAIRE
comme un objet de contemplation, offert aux êtres célestes, en tant que
chef-d’œuvre de l’œuvre réconciliatrice de Dieu : « Ainsi désormais
les principautés et les pouvoirs dans les lieux célestes connaissent par
l’Église la sagesse de Dieu dans sa grande diversité » (Ép 3.10). Ce
qui n’est encore perçu que de manière bien limitée et imparfaite sera
contemplé en pleine lumière dans la perfection lorsque le peuple de
Dieu aura atteint le but que Dieu lui a fixé de toute éternité, à savoir la
conformité absolue à son Fils glorifié.
Les chrétiens ne sont pas seuls à nourrir cet espoir d’une gloire à
venir. Paul déclare que la création tout entière attend avec un ardent
désir le jour où les enfants de Dieu seront manifestés en gloire. Comme
l’exprime si bien l’Écclésiaste, le temps présent est caractérisé par la
vanité qui englobe toutes choses sous le soleil. Mais ce temps de vanité,
cet état de frustration et d’asservissement, n’aura qu’un temps ; car de
même que l’homme, dans le siècle présent, est privé de la gloire de Dieu,
de même la création tout entière est restée en-deçà du but que Dieu lui
avait assigné. Comme l’homme, la création doit bénéficier d’une mesure
de rédemption, car comme l’homme, elle a été soumise à la chute.
La doctrine d’une chute aux dimensions cosmiques trouve un solide
appui dans l’Écriture. Elle est implicitement affirmée dans Genèse 3
où la terre est maudite à cause de l’homme ; elle apparaît encore dans
Apocalypse 22 qui affirme « qu’il n’y aura plus d’anathème » ; elle
est pleinement confirmée par l’observation honnête du monde et des
conditions dans lesquelles se déroule la vie sur terre. L’homme fait
partie intégrante de la nature ; l’ensemble de cette « nature » dont
l’homme est une partie avait été créé « bon » ; mais le péché a soumis
la nature à la vanité et lui impose de nombreuses frustrations. Ce n’est
pas par hasard si la rédemption de la nature coïncide avec la rédemption
du corps de l’homme, cette partie physique et matérielle de son être qui
le rend solidaire de la création matérielle. L’homme devait prendre soin
de la création « inférieure » ; en succombant au péché, il l’a entraînée
avec lui dans sa chute ; la rédemption opérée par « le second homme »
met fin à la tyrannie de la chute, non seulement pour l’homme mais
aussi pour la création qui dépend de lui. Si déjà maintenant l’homme
– qui par l’exploitation égoïste qu’il en fait peut transformer une terre
fertile en poussière – est cependant capable de faire fleurir le désert, que
sera-ce alors quand une humanité totalement rachetée prendra vraiment
soin de la création ? Quand Ésaïe voit poindre au loin l’époque où le
147
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
loup et l’agneau paîtront paisiblement ensemble dans la dispensation
messianique, il chante son espérance, il choisit pour le faire une forme
littéraire poétique qui ne verse toutefois pas dans une description
sentimentale de la nature mais qui exprime au contraire une vérité
biblique concrète :
« Il ne se fera ni tort, ni dommage Sur toute ma montagne
sainte ;
Car la connaissance de l’Éternel remplira la terre,
Comme les eaux recouvrent (le fond de) la mer » (És 11.9).
Le chrétien ne saurait ni prétendre qu’actuellement « tout va pour le
mieux dans le meilleur des mondes » ni affirmer que ce monde appartient
à Satan.57 Ce monde reste la propriété de Dieu, et, en tant qu’œuvre de
Dieu, il manifestera sa gloire. Quand Dieu est glorifié, ses créatures sont
bénies.
À moins d’ôter toute signification aux mots, Paul n’annonce
nullement l’anéantissement de l’Univers matériel actuel, au Jour de la
manifestation des enfants de Dieu, et son remplacement par un Univers
tout nouveau, mais la transformation de l’Univers actuel afin qu’il puisse
enfin répondre à l’attente de Dieu. Ces paroles font écho à une espérance
vétéro-testamentaire : la création de nouveaux cieux et d’une nouvelle
terre « où la justice habitera » (2 P 3.13 qui reprend És 65.17 et 66.22 ;
cf. Ap 21.1).58 Mais cette transformation de l’Univers est tributaire de
l’achèvement de la transformation de l’homme par l’effet de la grâce.
La grâce divine agit déjà dans la vie des chrétiens ; le Saint-Esprit
demeurant en eux atteste son action ; la même grâce « au Jour de Jésus-
Christ » amènera cette œuvre divine à la perfection. Mais la présence du
Saint-Esprit en nous n’est pas seulement la preuve de l’action efficace
de la grâce ; elle est aussi le gage de la gloire promise ; et plus qu’un
gage, elle constitue les prémices de la gloire à venir. Dans l’œuvre que
Dieu a entreprise dans son peuple et pour son peuple, il n’existe pas
de discontinuité entre le présent et l’avenir, entre le « maintenant » et
« l’après. »
Si la création inanimée soupire obscurément après le jour de son
affranchissement, la communauté des rachetés, elle, qui entrevoit déjà
57
Cf. J. Wren-Lewis, « Christian Morality and the Idea of a Cosmic Fall », ExT, LXXI
(1959-60), p.204ss.
58
Il faut comprendre le langage apocalyptique d’Ap 20.11 et 21.1 à la lumière des
textes plus prosaïques, tels que les passages présents, et non l’inverse.
148
COMMENTAIRE
la gloire à venir, tend de toutes ses forces et de toute sa conscience
vers ce même jour. Ce jour-là sera pour les croyants le jour de leur
« adoption », c’est-à-dire le jour où ils seront reconnus publiquement
et universellement comme fils de Dieu ; ce sera aussi le jour de « la
rédemption de leur corps », le jour de la résurrection qui transformera
leur corps actuel d’humiliation en un corps semblable à celui du Christ
glorifié ; alors l’être humain dans sa totalité sera enfin mis au bénéfice
de l’œuvre rédemptrice du Christ.
Telle est l’espérance que nourrit le peuple de Dieu – « Christ en
vous, l’espérance de la gloire » – selon la formule lapidaire que Paul
emploie en écrivant aux Colossiens (Col 1.27). Cette espérance est un
élément essentiel du salut ; c’est grâce à cette espérance que les chrétiens
supportent les épreuves présentes, de sorte qu’en persévérant dans
l’épreuve ils obtiennent la vie ; avec la foi et la charité, l’espérance est
l’une des trois grâces fondamentales qui sont les marques distinctives
du chrétien.
Le rôle du Saint-Esprit qui habite dans les croyants consiste aussi à
les aider dans les épreuves auxquelles ils sont soumis. Il intercède en
leur faveur. Mais les aspirations à la sainteté et à la gloire que l’Esprit a
fait naître en eux sont si profondes qu’il n’existe pas de mots adéquats
pour les exprimer. Certains insistent beaucoup sur l’importance de la
précision du vocabulaire employé dans la formulation des prières, car
cette précision conditionnerait l’exaucement. Mais quand l’esprit de
l’homme est en étroite communion avec l’Esprit de Dieu, les mots humains
se révèlent alors non seulement inadéquats, mais ils constituent même
parfois un obstacle à la prière. Heureusement Dieu, qui scrute toutes les
pensées et les connaît comme si elles étaient écrites explicitement dans
un livre, reconnaît dans les soupirs poussés du plus profond du cœur de
ses enfants la voix de l’Esprit qui intercède pour eux, en parfait accord
avec sa propre volonté, et il les exauce.
De plus la grâce souveraine de Dieu fait concourir toutes choses
pour le bien de son peuple, même ce qui peut apparaître sur le moment
douloureux, troublant et presque insupportable. En disant « nous
savons » qu’il en est ainsi, Paul s’appuie sur son expérience personnelle
qui lui a déjà permis de constater que ses tribulations ont contribué aux
progrès de l’Évangile (Ph 1.12) et que les épreuves les plus pénibles
ont été l’occasion pour le Christ de manifester sa puissance en lui (2 Co
12.9-10).
149
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
Paul laisse enfin son esprit embrasser toute l’étendue des temps
pour considérer ce que furent les relations de Dieu avec son peuple.
Dès avant la fondation du monde Dieu avait connu les siens et les avait
prédestinés à être pleinement conformes à l’image de son Fils au jour
de la rédemption finale. Le Fils de Dieu est lui-même « l’image du Dieu
invisible » (Col 1.15; cf. 2 Co 4.4). En créant l’homme « à son image »
Dieu inaugurait un processus conçu de toute éternité et dont le but final
était de faire partager sa gloire à des créatures qui seraient siennes, et
ce, aussi pleinement qu’il est possible à des créatures de partager la
gloire de leur Créateur. Quand le péché vint détruire l’image de Dieu
dans la première création au point que l’homme s’est trouvé privé de la
gloire qui lui était destinée, le dessein de Dieu n’en fut pas pour autant
anéanti. Au moment choisi par Dieu, l’image de Dieu put être à nouveau
contemplée, mais cette fois dans le nouvel Homme. Désormais, tous
ceux qui sont unis à lui par la foi sont transformés progressivement à son
image, de gloire en gloire, jusqu’au jour où, selon les termes d’un autre
écrivain néo-testamentaire « ils seront semblables à lui, parce qu’ils le
verront tel qu’il est » (l Jn 3.2).
18. Il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps
présent et la gloire à venir qui sera révelée pour nous. Cette affirmation
évoque Lc 6.22-23 : « Heureux serez-vous, lorsque les hommes vous
haïront…Réjouissez-vous en ce jour-là et tressaillez de joie, parce que
votre récompense sera grande dans le ciel. »
20. La création a été soumise à la vanité. Outre l’idée de futilité et de
néant, le mot grec mataiotēs désigne parfois l’adoration des faux dieux
(cf. Ac 14.15) ; la création a été soumise contre son gré à des puissances
mauvaises (cf. 1 Co 12.2).
À cause de celui qui l’y a soumise. Comme l’indique la note relative
à ce verset dans la TOB, il s’agit vraisemblablement de Dieu. Une
interprétation ancienne attribuait l’origine de cet assujettissement à
Adam. Elle se fondait sur le fait que c’est le péché d’Adam qui a introduit
la mort dans le monde, soumettant ainsi le monde à la malédiction. Plus
récemment Karl Heim a pensé que celui qui l’y avait soumise était « la
puissance contestataire du péché…le pouvoir satanique » qui existait
avant l’homme et qui l’a « envoûté par ses ruses séductrices. »59 Cette
conception s’apparente à un dualisme étranger à la pensée paulinienne ;
59
The World : its Creation and Consummation (1962), p.125-126.
150
COMMENTAIRE
de plus, en aucun cas un pouvoir aussi sinistre n’aurait assujetti la
création à la vanité en lui laissant « un espoir. »
21. Cette même création sera libérée de la servitude de la corruption.
Dans le texte grec la phrase est introduite par hoti, « car », ou mieux
encore « que », directement lié à la fin du verset précédent « avec
l’espérance que… »
Pour avoir part à la liberté glorieuse des enfants de Dieu. Cette
pensée fondamentale a été clairement exprimée par Jacques : « Il nous a
engendrés selon sa volonté, par la parole de vérité, afin que nous soyons
en quelque sorte les prémices de ses créatures » (Jc 1.18).
22. Jusqu’à ce jour, la création tout entière soupire et souffre
les douleurs de l’enfantement. Paul pense peut-être aux Juifs qui
attendaient « les douleurs de l’enfantement du Messie » – ce temps de
détresse qui devait précéder l’âge messianique (cf. Mc 13.8 : « Ce sera
le commencement des douleurs »). Si tel est le cas, l’apôtre inclurait
l’humanité tout entière à la création dans cette attente douloureuse et
dans la joie qui suivra la délivrance.
23. Les prémices de l’Esprit. L’Esprit qui demeure dans le croyant
constitue « les premiers fruits » ou les « prémices » de l’héritage éternel
de gloire promis aux rachetés. Le mot grec employé ici est aparchē.
Dans 2 Co 1.22 ; 5.5 et Ép 1.14 un enseignement identique sur le Saint-
Esprit utilise le mot arrhabōn, qui signifie « acompte », « gage. » C’est
ce mot qui est employé dans le grec moderne pour désigner la bague de
fiançailles, gage de futur mariage.
On a fait remarquer que certains lecteurs de cette Épître avaient
pu conclure de l’emploi que fait Paul du terme aparchē que l’Esprit
constituait la « carte d’identité » du croyant. En effet, certains papyri
attestent l’emploi du terme grec dans ce sens. Bien que cela ne soit pas
ce que Paul a voulu dire ici, cette interprétation est néanmoins plausible,
puisque l’apôtre parle ailleurs de l’Esprit comme d’un sceau (Ép 1.13 ;
4.30). (Voir un autre sens du mot aparchē dans Rm 11.16.)
Nous aussi nous soupirons en nous-mêmes. Paul exprime une idée
semblable dans 2 Co 5.2 : « Nous gémissons dans cette tente (c’est-à-
dire ce corps), désireux de revêtir notre domicile céleste. »
En attendant l’adoption, la rédemption de notre corps. Le mot
« adoption » signifie ici la pleine manifestation des croyants comme fils
de Dieu (cf. versets 14 et 15), et leur entrée en possession de l’héritage
151
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
au titre d’enfants de Dieu. La résurrection ou « rédemption du corps »
est le même thème que l’apôtre développe dans 2 Co 4.7-5.10. Le jour
où se cristallisera cette espérance est désigné par l’expression « le jour
de la rédemption » (Ép 4.30) ; c’est en vue de ce jour que les croyants
ont été scellés du Saint-Esprit.
24. Ce qu’on voit, peut-on l’espérer encore ? Peut-être aurait-il mieux
valu préférer la leçon plus courte du manuscrit P46 et le premier texte du
Vaticanus (B) : « Car qui espère ce qu’il voit ? »
25. Nous espérons ce que nous ne voyons pas. Cette vérité est
explicitée dans 2 Co 4.18 : « Aussi nous regardons, non point aux choses
visibles, mais à celles qui sont invisibles ; car les choses visibles sont
momentanées, et les invisibles sont éternelles. »
26. Mais l’Esprit lui-même intercède par des soupirs inexprimables.
« Priez en tout temps par l’Esprit, avec toutes sortes de prières et de
supplications » (Ép 6.18). Quand les croyants prient « dans l’Esprit »,
l’Esprit lui-même intercède en leur faveur.
Par des soupirs inexprimables. Ce serait limiter la portée de ce verset
de n’y voir que la prière en langues adressée à Dieu, par l’Esprit (1 Co
14.2). Cette expression de l’apôtre inclut en fait tous les gémissements
et toutes les aspirations qui jaillissent des profondeurs spirituelles de
l’homme et qui ne peuvent s’exprimer au travers des mots de tous les
jours. Selon l’expression célèbre de Vinet « la prière est la respiration
de l’âme. » Dans une telle prière, c’est l’Esprit habitant en nous qui
s’adresse à Dieu ; cette prière est immédiatement comprise par Dieu, qui
ne la dissocie pas de « nos soupirs » (v. 23) qui montent vers lui (avec
ceux de toute la création) pour hâter le jour glorieux de la résurrection
dont la venue répondra à toutes les prières.
28. Nous savons, du reste, que toutes choses coopèrent au bien de
ceux qui aiment Dieu. « Nous savons » traduit la connaissance enracinée
dans la foi. Grammaticalement, les mots « toutes choses » peuvent être
sujet ou complément du verbe « coopèrent » ; notre préférence va au
complément, auquel cas il y aurait un autre sujet « Il » (Dieu). Cette
leçon est retenue par d’anciens témoins (notamment le P46), qui ajoutent
expressément « Dieu », ce qui donne les traductions suivantes : « Dieu
collabore en tout… » (BJ), « Dieu fait concourir toutes choses… » (note
de TOB). La double mention de Dieu alourdit parfois la construction
de la phrase : « À ceux qui aiment Dieu, Dieu fait concourir… » On
152
COMMENTAIRE
remarque que certaines versions, la BJ entre autres, considèrent « toutes
choses » comme une locution adverbiale et traduisent : « En tout Dieu
travaille pour le bien de ceux qui l’aiment » (BFC). La New English
Bible a opté pour une interprétation ancienne mais qui a peu retenu
l’attention des traducteurs et des commentateurs. Elle a pourtant des
arguments en sa faveur. Elle rattache ce verset au précédent et traduit :
« Le Saint-Esprit intercède par des soupirs inexprimables…En toutes
choses, nous le savons, il (le Saint-Esprit) coopère pour le bien de ceux
qui aiment Dieu. »60
Ceux qui sont appelés selon son dessein. Les mots « ceux qui sont
appelés » n’ont pas le sens général que l’on trouve dans le verset : « Il y a
beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. » Il s’agit de ceux pour qui l’appel
a été efficace par l’action de l’Esprit. « Le Saint-Esprit nous a convaincus
de péché et de jugement ; il a illuminé notre esprit de la connaissance
du Christ ; il a renouvelé notre intelligence et nous a rendus capables
de saisir Jésus-Christ, gratuitement offert à nous par l’Évangile » (Petit
catéchisme de Westminster). On retrouve le même mot « appelés » dans
Rm 1.6 ; (appelés par Jésus-Christ), Rm 1.7 (appelés à être saints), Rm
9.11 (celui qui appelle).
29. Car ceux qu’il a connus d’avance, il les a aussi prédestinés à
être semblables à l’image de son Fils, afin qu’il soit le premier-né d’un
grand nombre de frères. Le dessein de Dieu, un dessein de grâce, est
résumé dans les versets 29 et 30 sous forme de syllogismes entrant
dans la catégorie des « sorites. » Dans ces « sorites » le prédicat de la
première proposition devient sujet de la proposition suivante. Dans ce
texte, la nouvelle création, cette communauté d’hommes et de femmes
rendus conformes à l’image du Christ (lui-même « image de Dieu »,
2 Co 4.4 ; Col 1.15) est présentée comme ayant fait dès l’origine l’objet
de la pré-connaissance et de la pré-destination de Dieu. Pour les auteurs
du Nouveau Testament ce dessein était déjà clairement annoncé dans
les paroles de Gn 1.26 : « Faisons l’homme à notre image selon notre
ressemblance. » Mais cette première création s’est révélée incapable
d’atteindre ce but ; il a fallu pour cela l’œuvre rédemptrice du Christ
dont la conséquence immédiate a été de faire du Christ le chef ou la tête
de la nouvelle création, « le premier-né d’un grand nombre de frères. »
Celui qui est « le premier-né de toute la création » parce que « toutes
Cf. M. Black, « The Interpretation of Romans 8.28 » dans Neotestamentica et
60
Patristica(O. Cullmann Festschrift, 1962), p.166ss.
153
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
choses ont été créées en lui et par lui » est devenu par sa résurrection la
tête d’une création d’un autre ordre, « le commencement, le premier-né
d’entre les morts » (Col 1.15-18).
Quant à l’expression « ceux qu’il a connus d’avance », elle implique
l’idée d’une élection de la grâce. Cette même idée accompagne très
souvent le mot « connaître » dans l’Ancien Testament. En fait, quand
il est dit que Dieu « connaît » son peuple, cela signifie qu’il l’a choisi.
Nous en avons des exemples dans Am 3.2 : « Je vous ai choisis (litt.
‘connus’), vous seuls parmi toutes les familles de la terre » ; dans Os
13.5 : « Moi, je t’ai connu dans le désert. » Même dans le Nouveau
Testament, Paul emploie ce mot avec ce sens : « Si quelqu’un aime
Dieu, celui-là est connu de lui » (1 Co 8.3) ; « Après avoir connu Dieu,
et surtout après avoir été connus de Dieu » (Ga 4.9). Cet aspect de la
connaissance divine est fortement souligné dans un texte de Qumrân,
« La Règle de la Communauté » : « Tout ce qui est et tout ce qui doit
être a sa source dans le Dieu de la connaissance. Avant même que ces
choses n’existent, Dieu les avait déjà revêtues de leurs formes ; quand il
les a appelées à l’existence, elles ont été absolument conformes au plan
divin et c’est ainsi qu’elles contribuent à glorifier son dessein. »61
30. Ceux qu’il a prédestinés, il les a aussi appelés ; et ceux qu’il
a appelés, il les a aussi justifiés. C’est évidemment par la foi que le
peuple de Dieu a répondu à son appel, et c’est encore par la foi qu’il est
justifié.
Ceux qu’il a justifiés, il les a aussi glorifiés. Cette glorification du
peuple de Dieu consiste à être rendu pleinement conforme « à l’image
de son Fils » : « Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous paraîtrez
aussi avec lui dans la gloire » (Col 3.4 ; cf. 1 Jn 3.2).
Tel est donc le but que se propose d’atteindre la grâce de Dieu qui
prédestine : la naissance d’une nouvelle race qui reflète la gloire de son
Créateur. Après avoir « connu d’avance » et « prédestiné », ce dessein se
précise par l’appel et la justification de ceux qui ont fait l’objet du choix
divin. La « pré-connaissance » et la « pré-destination » sont du domaine
du conseil éternel de Dieu ; l’appel et la justification entrent dans le
champ d’expérience de son peuple ; mais la gloire, en tant que réalité
expérimentée, est encore du domaine du futur. Pourquoi Paul parle-t-il
alors de la glorification au passé, comme il le fait pour les autres décrets
61
BPFN G. Vermes, The Dead Sea Scrolls in English, p.75.
154
COMMENTAIRE
divins ? L’apôtre se conforme sans doute à l’usage hébraïque du « passé
prophétique » qui présente comme un événement passé une annonce
future. Cette façon de s’exprimer traduit la conviction inébranlable de
l’accomplissement, c’est comme si l’événement avait déjà eu lieu.62 Sur
un plan historique, le peuple de Dieu n’a pas encore été glorifié ; mais
sur le plan des décrets divins, la glorification a été décidée « de toute
éternité. » C’est pourquoi Paul considère ce fait comme acquis : « Il les
a glorifiés. »
Pourquoi Paul passe-t-il directement de la justification à la glorification
sans dire un mot de l’expérience présente de la sanctification sous la
conduite de l’Esprit Saint ? Sans aucun doute parce que l’apôtre avait
essentiellement en vue la gloire à venir. Mais il existe aussi une autre
raison possible. En effet, entre la sanctification et la glorification il n’y
a qu’une différence de degré et non de nature. La sanctification est la
conformité progressive hic et nunc à l’image du Christ (2 Co 3.18 ;
Col 3.10), alors que la glorification sera la parfaite conformité à cette
image dans l’au-delà spatio-temporeI. La sanctification est la gloire
débutante ; la gloire est la sanctification achevée. Paul ne s’arrête pas
à l’étape intermédiaire, il voit l’achèvement de l’œuvre de la grâce,
l’accomplissement parfait assuré par cette affirmation : « Ceux qu’il a
justifiés, il les a aussi glorifiés. »
3. Le triomphe de la foi (8.31-39)
Peut-il y avoir quelque chose de plus encourageant pour la foi que ce
survol des desseins de Dieu allant du salut à la gloire finale ? Si Dieu est
l’inexpugnable forteresse du salut, quelle force pourrait bien prévaloir
contre elle? Si son amour s’est pleinement manifesté dans le don de son
Fils offert en sacrifice pour son peuple, comment concevoir que Dieu
n’accorde pas toutes bonnes choses à ses enfants ? Dans ce passage,
Paul imagine le croyant à la barre d’un tribunal, pour y être jugé. Mais
qui oserait s’avancer comme plaignant ou accusateur public ? Dieu lui-
même, le Juge de tous, a déjà prononcé l’acquittement et la justification.
Qui pourrait mettre en doute son verdict ?
Mais l’argumentation ne s’arrête pas là. Paul révèle à quel point
l’avocat de ce croyant est présent et actif : « Le Christ-Jésus est celui
qui est mort ; bien plus, il est ressuscité, il est à la droite de Dieu, et il
intercède pour nous ! » Rien ne peut s’opposer à l’amour de Dieu pour
BPFN Jude 14 fait un emploi similaire de l’aoriste indicatif pour parler d’un
62
événement futur : « Voici que le Seigneur est venu… »
155
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
son peuple : aucune épreuve ou affliction passée ou à venir. Dans son
combat spirituel, le peuple de Dieu doit certes affronter des puissances
redoutables, surnaturelles et naturelles, mais par le Christ, il peut les
vaincre, parce qu’il est protégé et soutenu par son amour qui ne change
ni ne faiblit jamais.
32. Lui qui n’a pas épargné son propre Fils. Ce témoignage fait écho
aux paroles que Dieu adressa à Abraham : « Car tu ne m’as pas refusé (la
LXX dit « épargné », grec pheidomai, comme ici) ton fils, ton unique »
(Gn 22.12). Il est fort possible que Paul ait davantage pensé à l’offrande
d’Isaac que ne le laisse apparaître le verset, car il y a un étroit parallèle
entre le sacrifice du Christ et celui, inachevé cependant, d’Isaac.63 La
tradition juive considérait cet événement comme l’exemple classique
d’une rédemption efficace par le martyre.
Comment ne nous donnera-t-il pas aussi tout avec lui, par grâce ?
Paul évoque une promesse faite par Jésus-Christ lui-même : « Toutes
choses vous seront données par-dessus » (Mt 6.33).
33, 34. Dieu est celui qui justifie. Qui les condamnera ? Le style
judiciaire de ce passage fait penser au Serviteur du Seigneur qui s’écriait:
« Celui qui me justifie est proche : qui veut entrer en procès contre
moi ? Affrontons-nous ! Qui s’oppose à mon droit ? Qu’il s’avance
vers moi ! Voici que le Seigneur, l’Éternel viendra à mon secours :
qui me condamnera ? » (És 50.8-9). Nous trouvons aussi une très belle
illustration de ce passage dans le silence de Satan, l’accusateur, au
moment où Dieu, dans le tribunal céleste, donne son accord et accepte
Josué comme grand-prêtre (Za 3.1ss).
34. Il est à la droite de Dieu. Nous avons ici un écho du Ps 110.1 :
« Oracle de l’Éternel à mon Seigneur : assieds-toi à ma droite, jusqu’à
ce que je fasse de tes ennemis ton marchepied. » Les Juifs du temps de
Jésus donnaient une interprétation messianique à ces paroles (cf. Mc
12.35-37), et l’Église primitive les appliquait résolument au Christ. Ces
paroles constituent le fondement biblique de la doctrine de l’exaltation
et de la présence du Christ à la droite de Dieu une place qui montre sa
souveraineté sur l’Univers.
« Tandis que je traversais un champ, la conscience accablée,
craignant avoir mal agi, soudain, comme un éclair cette
phrase a illuminé mon esprit : ‘Ta justification est au ciel’,
63
Cf. H.J. Schoeps, Paul (1961), p.141ss.
156
COMMENTAIRE
et en même temps, mon âme aperçut Jésus-Christ à la droite
de Dieu. C’est là, me dis-je, qu’est ma justification ; si bien
que, où que je fusse, quoi que je fisse, Dieu ne pouvait pas
exiger ma justification, puisqu’elle se trouvait près de lui. Je
compris aussi que ce n’étaient pas les bonnes dispositions de
mon cœur qui renforçaient ma justification, ni ma mauvaise
humeur qui pouvait la diminuer ; car ma justification réside
en Jésus-Christ lui-même, le même hier, aujourd’hui et
éternellement » (John Bunyan, Grace Abounding, §229).
Qui intercède pour nous. Nous avons ici, à nouveau, une réminiscence
du Chant du Serviteur (És 52.13-53.12) : « Il a intercédé pour les
coupables » (És 53.12). (Voir également le commentaire de Rm 4.25,
p.93). Le Targum de Jonathan considère que le Serviteur-Messie
intercède pour les coupables non seulement en És 53.12, mais aussi aux
versets 4 et 11. Les croyants ont donc le double privilège d’avoir un
intercesseur à la droite du Père et un autre à leur côté (v. 27).
36. Selon qu’il est écrit : À cause de toi, l’on nous met à mort tout le
jour. On nous considère comme des brebis qu’on égorge. Cette citation
est tirée du Ps 44.23 où l’auteur en appelle à Dieu pour qu’Israël recouvre
un secours immédiat, tant est grande sa détresse.
37. Dans toutes ces choses. Il s’agit peut-être d’un hébraïsme
signifiant : « malgré ces choses », « en dépit de tout. »
Nous sommes plus que vainqueurs. Le mot correspondant grec est
hypernikōmen, que l’on pourrait transcrire « hyper-vainqueurs » ou
« super-vainqueurs. »
39. Ni les puissances. Les « dominations » et les « puissances »
sont les forces du mal dans l’Univers, « les esprits du mal dans les
lieux célestes » (Ép 6.12). Toutes les « dominations » et toutes les
« puissances » ne sont pas nécessairement des puissances hostiles ;
mais celles qui sont au service du bien, et qui seraient donc favorables
aux croyants ne seraient nullement tentées de les séparer de l’amour
du Christ ! Il n’y a rien dans l’espace géographique (« ni hauteur, ni
profondeur »)64, ni dans l’espace temporel (« ni les choses présentes,
64
« Hauteur » et « profondeur » étaient des termes techniques utilisés en astrologie ;
ils furent repris plus tard par le gnosticisme. Paul n’avait pas nécessairement ce sens
présent à l’esprit ; mais, même si tel était le cas, il aurait associé ces réalités aux
« dominations et aux puissances » qui étaient censées contrôler le mouvement des
astres, en particulier celui des planètes, et par voie de conséquence, diriger la destinée
157
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
ni celles à venir »)65, ni rien dans l’Univers lui-même (« aucune autre
créature ») qui puisse priver les enfants de Dieu de l’amour du Père,
offert et garanti par Jésus-Christ.
V. INCRÉDULITÉ HUMAINE ET GRÂCE DIVINE
(9.1–11.36)
a. Le problème posé par l’incrédulité
d’israël (9.1-5)
Le lecteur moderne a l’impression que les chapitres 9 à 11 constituent
une parenthèse dans l’argumentation de Paul. Il eût semblé plus logique
de passer directement de 8.39 à 12.1 ; l’enchaînement des idées aurait
paru plus cohérent. L’apôtre venait juste de révéler à ses lecteurs le point
culminant du dessein de Dieu, à savoir la gloire qui allait être le partage
de tous les enfants de Dieu. Quoi de plus normal alors que de les rendre
pleinement conscients de la responsabilité et du devoir qui sont les leurs
de mener dans ce monde une vie qui soit en harmonie avec leur future
condition d’héritiers de la gloire ? Le lecteur s’attendait, en quelque
sorte, à ce que Paul écrive : « Je vous exhorte donc… » (12.1).
Mais Paul ne l’entend pas ainsi. Le problème qu’il va aborder
maintenant le préoccupe personnellement au plus haut point. Il se glorifiait
de son ministère d’apôtre des païens et se réjouissait intensément de leur
salut. Mais ses parents et amis, ceux de sa race, la nation juive dans
son immense majorité avaient refusé d’accepter le salut proclamé par
l’Évangile, bien que le message du salut leur ait été annoncé à eux en
premier lieu. Qu’est-ce que cela signifiait ? Les Juifs étaient-ils rejetés
comme « indignes de la vie éternelle » ? Certainement pas ! Ils étaient du
même sang que lui, Paul ; jamais il ne s’est désolidarisé de son peuple.
Car lui aussi, autrefois, comme beaucoup d’entre eux aujourd’hui,
s’était opposé à l’Évangile ; mais Jésus, le Ressuscité, l’avait arrêté sur
son chemin d’égarement et l’avait mis sur la voie de la foi chrétienne.
Comme il soupirait pour que les écailles tombent aussi de leurs yeux !
C’en était au point que si leur salut avait pu être acquis par sa propre
condamnation, il aurait été prêt à être « anathème du Christ » pour
l’amour de ses frères de race. L’entrée des païens dans l’Église, même
des mortels. Mais le destin, qu’il soit réel ou imaginaire, n’a aucun pouvoir sur ceux
dont la vie « est cachée avec le Christ en Dieu » (Col 3.3).
65
Peut-être une allusion aux deux « siècles », le siècle présent et le siècle à venir.
158
COMMENTAIRE
en très grand nombre, ne pouvait compenser la défection de sa propre
nation. Cette situation lui causait une peine et un souci constants.
Mais s’il aborde ce sujet, c’est aussi sans doute parce que la situation
de l’Église de Rome l’exigeait. Les premiers chrétiens de cette
Église semblent avoir été des Juifs. Ils étaient certainement devenus
minoritaires au moment où Paul écrivit cette Épître. Les chrétiens
d’origine païenne étaient sans doute tentés de considérer leurs frères
juifs avec une certaine condescendance. N’étaient-ils pas une poignée
de malheureux providentiellement arrachés à une nation apostate ? Le
danger qui menaçait alors les chrétiens d’origine juive était de mal
accepter le mépris qui accablait leur nation et par réaction de souligner
plus fortement la solidarité raciale qui les unissait au peuple d’Israël, au
risque de sous-estimer les caractères distinctifs de la foi chrétienne et de
la vie chrétienne qu’ils partageaient avec leurs frères d’origine païenne
auxquels ils étaient unis dans le Seigneur par un lien plus fort que celui
qui les unissait à leurs frères Juifs selon la chair. (La lettre aux Hébreux
présente peut-être cette situation à un stade plus dramatique encore).
Paul fait preuve de sagesse en révélant aux deux parties concernées le
rôle que Juifs et païens ont joué dans le plan salvateur de Dieu.
Mais cette situation pose aussi d’une manière aiguë le problème de la
théodicée. D’une certaine manière, la situation présente remet en cause
tout l’exposé de l’Évangile tel que Paul l’a énoncé au cours des chapitres
précédents. Paul a toujours affirmé que l’Évangile prêché par lui-même
et ses collaborateurs ne constituait en aucune façon une innovation.
Cette bonne nouvelle était contenue dans les Ecrits hébraïques ; elle était
l’accomplissement de la promesse faite par Dieu aux patriarches ; elle
proclamait que le chemin de la justification par la foi, qui avait permis à
Abraham d’obtenir la bénédiction, était désormais accessible à tous ceux
qui, comme Abraham, croiraient en Dieu. Comment expliquer alors que
ce soit précisément la descendance naturelle d’Abraham qui ait refusé de
croire à l’Évangile ? Si les affirmations de Paul s’étaient révélées exactes,
à coup sûr, le peuple juif aurait été le premier à les admettre. Il est très
probable que de telles objections se soient répandues et Paul a dû leur
reconnaître un certain bien-fondé, tout en sachant qu’elles véhiculaient
de fausses conclusions. Il pouvait paraître paradoxal, pour ne pas dire
scandaleux, que la seule nation que Dieu ait spécialement préparée
en vue de ces temps d’accomplissement, que la nation qui pouvait se
glorifier de jouir de tant de privilèges de la grâce divine (y compris
159
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
l’espérance messianique), que la nation au sein de laquelle, au moment
voulu, le Messie était né, que cette nation-là donc soit précisément celle
qui ait refusé de reconnaître le Messie quand il avait paru, alors que des
hommes et des femmes d’autres nations, n’ayant jamais bénéficié de tels
privilèges, avaient accueilli l’Évangile à bras ouverts dès qu’il leur avait
été présenté. Comment cette réalité historique pouvait-elle se concilier
avec le choix que Dieu avait fait d’Israël, et avec son dessein déclaré de
bénir le monde entier à travers Israël ?
Paul aborde cette délicate question au cours de ces trois chapitres.
Ce n’est pas la première fois qu’il est aux prises avec ce problème ; le
contenu de ces trois chapitres est à n’en pas douter, le fruit de plusieurs
années de réflexions et de prières. Certains ont même suggéré que ces
trois chapitres avaient dû exister sous forme d’ouvrage indépendant. Ce
n’est pas évident. On a plutôt l’impression que tout en dictant son texte à
Tertius, l’apôtre continue à se débattre avec ce problème, s’efforçant de
trouver une solution dans telle direction, puis dans telle autre, jusqu’au
moment où se fait la pleine lumière sur la sagesse de la grâce souveraine
de Dieu. Il commence par une déclaration concernant l’élection divine
et termine par une autre, mais, à la fin, il discerne mieux le caractère et
le but de cette élection qu’il ne le faisait au départ.
Il commence par parler du problème particulier de la résistance
des Juifs à l’Évangile, et termine par un exposé « du plan divin dans
l’histoire »66 qui, d’une certaine manière, va bien au-delà de tout autre
passage de même genre dans la Bible.
Les deux premières réponses qu’il propose pour résoudre le problème
sont :
(a) Ce qui s’est passé relativement au plan d’élection irrévocable de
Dieu (9.6-29).
(b) En s’opposant à l’Évangile, Israël ne fait que suivre les traces de
ses pères ; tout au long de l’histoire Israël a toujours été « un peuple au
cou roide et désobéissant », qui a toujours refusé de répondre aux appels
de Dieu (9.30-10.21).
66
C’est le titre donné à cette partie de l’Épître qui comprend les chapitres 9 à 11
par C.H. Dodd dans son commentaire, et par la Bible anglaise NEB. T.W. Manson
l’intitule « La justice de Dieu dans l’Histoire » (New Testament Essays in Memory of
T.W. Manson, p.164), titre qui fait mieux ressortir son harmonie avec le thème général
de l’Épître.
160
COMMENTAIRE
Ces deux réponses sont suivies de deux autres, porteuses de grandes
promesses :
(c) La présence, au cours des siècles passés, d’un reste fidèle au sein
du peuple d’Israël constitue un signe annonciateur de la conversion de
tout le peuple (11.1-16).
(d) Si le rejet actuel de l’Évangile par Israël a été l’occasion d’une telle
bénédiction pour les païens, la future conversion d’Israël à l’Évangile
inaugurera une période de régénération universelle (11.17-32).
1. Ma conscience m’en rend témoignage par le Saint-Esprit. Voir le
commentaire du texte parallèle de Rm 2.15 (p.70).
3. Je souhaiterais être moi-même anathème (et séparé) du Christ.
On ne peut s’empêcher de penser à la prière de Moïse, après l’épisode
du veau d’or : « Pardonne maintenant leur péché ! Sinon, je t’en prie,
efface-moi de ton livre que tu as écrit » (Ex 32.32). Cependant, alors que
Moïse refuse de survivre si le peuple périt, Paul est prêt à accepter l’état
de perdition si cela pouvait valoir le salut à Israël.
4. À qui appartiennent l’adoption… L’idée d’adoption, ou de filiation,
est clairement enseignée dans l’Ancien Testament ; en tant que nation,
le peuple est collectivement « fils » de Dieu (Ex 4.22-23 ; Os 11.1) ; les
membres du peuple sont désignés eux aussi comme « fils » de Dieu (Os
2.1).
…la gloire… La shekinah de Dieu était le signe de sa présence au
milieu des hommes. Elle demeura dans le tabernacle de Moïse (Ex
40.34) et dans le temple de Salomon (1 R 8.10-11).
… les alliances… Plusieurs manuscrits (P46, B, D, etc.) lisent le
singulier « l’alliance », auquel cas il est sans aucun doute fait allusion
à celle du Sinaï (Ex 24.8). Cependant il semble préférable d’adopter la
lecture du pluriel, « les alliances » (cf. Ép 2.12) ; elles incluraient dans
ce cas l’alliance de Dieu avec Abraham (Gn 15.18 ; 17.4ss), celle qui
fut conclue avec Israël au temps de Moïse (Ex 24.8, 34.10 ; Dt 29.1ss),
au temps de Josué (Dt 27.2ss ; Jos 8.30ss, 24.25), l’alliance traitée avec
David (2 S 23.5 ; Ps 89.29), sans compter la nouvelle alliance offerte
d’abord « à la maison d’Israël et à la maison de Juda » (Jr 31.31) .
…la loi… Bien que non précisée, c’est de la loi de Moïse dont il s’agit
(Ex 20).
…le culte… Le mot grec latreia désigne toutes les prescriptions qui
sont données pour la célébration du service de Dieu : le livre du Lévitique
161
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
en est rempli ; c’est selon ces prescriptions qu’était encore célébré le
cérémonial du Temple de Jérusalem, au moment où Paul écrivait cette
lettre.
…les promesses… Elles incluent les promesses messianiques, « ces
véritables faveurs envers David » (És 55.3 ; Ac 13.23, 32-34, TOB) ;
mais Paul pense certainement avant tout à la promesse faite à Abraham
et à sa descendance, qui est le fondement de la justification par la foi
(4.13-21).
5. …les patriarches… Abraham, Isaac, Jacob et ses douze fils ont été
les premiers bénéficiaires de la promesse précédemment évoquée.
De qui est issu, selon la chair, le Christ. Dès les premiers mots de
cette lettre Paul avait souligné l’ascendance davidique du Christ (1.3).
À la fin de son Épître il dira : « Christ est devenu serviteur des circoncis
pour prouver la véracité de Dieu, en confirmant les promesses faites aux
pères » (15.8). En lui, Dieu accomplit parfaitement toutes les promesses
faites à Israël.
Qui est au-dessus de toutes choses, Dieu béni éternellement.
L’association de ces mots avec ceux qui précèdent est controversée. La
phrase peut se construire de deux façons différentes : les mots ho ōn67 epi
pantōn theos eulogētos eis tous aiōnas peuvent être une apposition au
nom « Christ » (c’est la traduction admise par les versions françaises) ou
former une proposition indépendante : il s’agirait alors d’une doxologie
qui jaillirait spontanément du cœur de Paul, au moment où il mentionne
le nom du Messie promis, le Christ en qui culminent toutes les promesses
de bénédiction. La construction serait alors la suivante, comme l’indique
la note de BC « …de qui est issu le Christ, selon la chair. Que le Dieu
qui est au-dessus de toutes choses soit béni éternellement. Amen ! »
La première construction grammaticale est plus conforme à la
structure générale de la phrase (voir en particulier Rm 1.25 où les mots :
« Qui est béni éternellement. Amen » ne constituent pas une proposition
indépendante, mais se rattachent au mouvement naturel de la phrase) ;
de plus après l’expression « selon la chair » on s’attend à une affirmation
qui fasse contrepoids. Selon « la chair », c’est-à-dire en considérant son
ascendance humaine, le Messie a ses racines dans une longue lignée
d’Israélites ; mais considéré dans son essence éternelle, il est « Dieu
La correction proposée de ho ōn en hōn ho (« qui est en fin de compte Dieu lui-
67
même ») a peu d’arguments en sa faveur.
162
COMMENTAIRE
sur toutes choses, et béni éternellement. » On retrouve un mouvement
analogue de pensée dans Rm 1.3-4 : « …son Fils né de la descendance
de David selon la chair, et déclaré Fils de Dieu avec puissance selon
l’Esprit de sainteté. »
Il est certes vrai que Paul n’a pas l’habitude de conférer au Christ
le titre de « Dieu » de manière aussi directe ; il le désigne par le mot
« Seigneur. » C’est ainsi que l’apôtre déclare : « Il n’y a qu’un seul
Dieu, le Père, de qui viennent toutes choses, et pour qui nous sommes,
et un seul Seigneur, Jésus-Christ, par qui sont toutes choses et par qui
nous sommes » (1 Co 8.6 ; cf. 1 Co 12.3-6 ; Ép 4.4-6). Cependant, pour
Paul, le Christ est celui « en qui, par qui et pour qui » toutes choses ont
été créées (Col 1.16), en qui « habite corporellement toute la plénitude
de la divinité » (Col 2.9). Le « tribunal de Dieu » (Rm 14.10) est aussi
le « tribunal de Christ » (2 Co 5.10). De plus, si Paul attribue au Christ
le titre de « Seigneur », c’est parce que Dieu le Père lui-même a donné
au Fils « ce nom qui est au-dessus de tout nom » (Ph 2.9). Ce titre
« Seigneur » qu’emploie Paul équivaut à l’hébreu Yahweh. La manière
dont il applique És 45.23 (cf. Rm 14.11) à Jésus dans Ph 2.10-11 indique
très clairement que pour Paul la confession « Jésus-Christ est Seigneur »
est synonyme de « Jésus-Christ est Yahweh. » Enfin Paul a sans doute été
aussi conscient que l’auteur de la lettre aux Hébreux du sens profond du
Psaume 45 où le roi « que Dieu a béni pour toujours » (v.3) est identifié
à Dieu lui-même au verset 7 : « Ton trône, ô Dieu, subsiste à toujours et
à perpétuité » (cf. He 1.8-9).
Tout cela ne doit pas nous empêcher de reconnaître que l’on peut
légitimement adopter une ponctuation différente ; nous n’avons pas le
droit de mettre en doute l’orthodoxie des traducteurs qui préfèrent faire
de ce membre de phrase une proposition indépendante.68
b. Le choix souverain de Dieu (9.6-29)
Le plan de Dieu a-t-il avorté ? Pas du tout, répond Paul. La situation
présente permet de constater que Dieu agit comme il l’a souvent fait
dans le passé : il y a toujours eu des hommes qui ont ouvert leurs cœurs
à la révélation de Dieu, alors que d’autres endurcissaient les leurs face
Pour l’opinion selon laquelle Paul attribuerait ici à Christ le nom « Dieu », voir le
68
commentaire de A. Nygren ; cf. aussi J. Munck, Christus und Israel (Copenhague,
1956), p.29-30 ; O. Cullmann, Christologie du Nouveau Testament (1959). C.H. Dodd
dans son commentaire, V. Taylor, dans « Does the New Testament call Jesus God? »
ExT, LXXIII (1961-62), p.116ss. défendent le point de vue contraire.
163
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
à la même révélation ; par leur attitude, ces hommes ont montré si oui
ou non, ils faisaient partie de ceux que Dieu avait choisis dans sa grâce
souveraine.
L’apôtre avait déjà déclaré (2.28-29) que le véritable Juif, c’était
l’homme dont la vie contribue à glorifier Dieu, et que l’hérédité naturelle
et la circoncision de la chair n’étaient pas des facteurs essentiels. Dans le
même ordre d’idées, il poursuit en affirmant que tous les enfants d’Israël
ne sont pas pour autant des Israélites de cœur et que les descendants
d’Abraham ne sont pas nécessairement tous « des enfants d’Abraham »
au sens spirituel qu’il avait développé au chapitre 4. Dans toute l’histoire
de l’Ancien Testament on s’aperçoit que les desseins de Dieu se sont
accomplis au travers d’un petit groupe, d’une minorité élue, d’un reste
sauvé. Abraham avait d’autres fils, mais ce ne fut que par un seul d’entre
eux, Isaac, l’enfant de la promesse, que commença à s’accomplir la
promesse de Dieu. Isaac, à son tour, eut deux fils, mais seul l’un deux,
Jacob, représenta la postérité bénie. Le choix de Jacob et le rejet de son
frère Ésaü ne dépendirent ni du comportement ni du caractère des frères
jumeaux : Dieu avait fait connaître son choix, dès avant leur naissance.
Dans l’accueil fait à la lumière divine par les uns et dans le rejet
qui en est fait par les autres, Paul discerne l’élection divine qui opère
antérieurement à la décision ou aux actions de ceux qui en sont l’objet.
Et ce n’est pas parce que Dieu n’a pas jugé bon de révéler les principes
qui guident son choix qu’il doit être taxé d’injustice. Il est miséricordieux
et compatissant quelle que soit l’expression de sa volonté. La clémence
ne s’obtient pas par la contrainte, encore moins quand c’est Dieu
qui manifeste sa miséricorde ; car s’il était contraint de se montrer
miséricordieux par une cause extérieure à lui-même, sa compassion
ne serait alors plus souveraine, elle ne serait plus à proprement parler
compassion, et lui-même n’aurait plus les attributs spécifiques de la
divinité ; en somme, il ne serait plus Dieu.
Ce principe de gouvernement divin ne s’applique pas seulement aux
relations de Dieu avec la postérité du peuple élu. Le livre de l’Exode
montre comment Dieu a traité le roi d’Égypte qui refusait obstinément de
laisser partir le peuple d’Israël. Pourquoi Dieu supporta-t-il si longtemps
l’entêtement de Pharaon ? Il nous donne la réponse lui-même : « Mais
je t’ai laissé subsister, au contraire, afin de te faire voir ma force et
pour que l’on publie mon nom par toute la terre » (Ex 9.16). Toute la
résistance et la révolte d’un homme comme Pharaon ne parviendront
164
COMMENTAIRE
jamais à déjouer les desseins de Dieu ; Dieu fera triompher sa gloire
envers et contre tout.
Mais, peut-on objecter, si Dieu prédestine l’homme souverainement
à faire telle chose, pourquoi lui reprocherait-il ensuite d’avoir accompli
cette chose ? L’homme ne s’est pas opposé à la volonté de Dieu ; au
contraire, en étant là où Dieu l’a prédestiné à être, il agit conformément
à la volonté divine.
Pour qui te prends-tu, répond Paul, pour oser ainsi t’insurger contre
Dieu ? Pour justifier son indignation, l’apôtre prend l’exemple du vase et
du potier, un exemple qui venait si spontanément à l’esprit des Hébreux.
C’est en rendant visite au potier et en le voyant travailler à nouveau
l’argile d’un vase qui avait été raté pour en former un nouveau, que
Jérémie comprit comment Dieu traitait son peuple (Jr 18.1-10).
« Malheur à qui conteste avec celui qui l’a façonné !
Vase parmi les vases de terre !
L’argile dit-elle à celui qui la façonne :
Que fais-tu ?
Et ton œuvre ne vaut rien ? » (És 45.9)
Il faut bien admettre que l’exemple du potier et du vase ne concerne
qu’un aspect de la relation qui unit le Créateur et sa créature, et en
particulier aux hommes créés à son image. Les vases d’argile ne sont
pas faits à l’image du potier ; par ailleurs ils sont totalement incapables
d’interroger le potier ou de critiquer son habileté manuelle. Parce que
les hommes sont créés à l’image de Dieu, ils sont en mesure d’interroger
leur Créateur. Mais il y a plusieurs façons de le faire. Il y a l’interrogation
qui naît de la foi et de la confiance. C’est dans cet esprit que Job ou
Jérémie ont questionné Dieu sur la façon mystérieuse dont il dirigeait
les événements. Même le Christ sur la croix a pu crier : « Pourquoi
m’as-tu abandonné ? » Quand un homme de foi s’exprime de cette
manière, c’est qu’il considère comme certaines la justice et la puissance
de Dieu ; c’est sur elles que se fonde son raisonnement. Mais il est une
autre façon d’interroger Dieu, celle qui s’inspire de l’incrédulité et de
la désobéissance, et qui s’efforce de mettre Dieu au banc des accusés.
C’est à ceux qui interrogent Dieu dans cet esprit que Paul décoche sa
remarque cinglante en leur rappelant leur condition de créature. L’apôtre
a été souvent incompris et injustement critiqué par ceux qui n’ont pas
vu que c’était à l’homme imbu de lui-même et défiant Dieu, et non au
chercheur sincère qu’il fermait la bouche de manière si péremptoire.
165
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
Dans sa grâce, Dieu accepte d’être interrogé par son peuple, mais refuse
de venir à la barre pour que des hommes durs et impénitents procèdent
à son contre-interrogatoire.
Si Dieu a voulu montrer la justesse de son jugement et sa puissance,
dit Paul, pourquoi n’aurait-il pas supporté patiemment des vases-Pharaon
(pour conserver l’image) qui ont été faits pour être les objets de sa colère,
et qui ont été façonnés pour être détruits ? Et pourquoi n’aurait-il pas pu
montrer la grandeur de sa gloire au moyen « d’autres vases » qui seraient
devenus les objets de sa grâce et qui auraient été préparés d’avance pour
ce dessein glorieux ? Notons toutefois que Paul est plus prudent que ses
détracteurs, car il ne prétend pas que Dieu a effectivement agi ainsi. Il
envisage cette possibilité et se garde de la juger : « S’il en était ainsi, qui
pourrait contraindre Dieu à se justifier ? »
Ainsi Paul coupe court à la prétention de l’homme qui estime avoir
le droit de demander des comptes à Dieu sur sa manière d’agir mais il
insiste moins sur la juste colère de Dieu contre les réprouvés que sur
l’ajournement de cette colère contre des hommes qui ont pourtant montré
combien ils méritaient d’être détruits. Comme il l’avait déjà écrit (2.4),
la grâce et la patience de Dieu offrent à l’homme un sursis afin qu’il
se repente ; si, au lieu de se tourner vers Dieu, il continue d’endurcir
son cœur, comme le fit Pharaon malgré des avertissements répétés, il
alourdit le poids de sa culpabilité et il en sera tenu compte au Jour de la
rétribution.
Il est bien regrettable que certaines écoles de théologie se soient basées
exclusivement sur l’exposé que fait l’apôtre Paul dans ce passage pour
établir leur doctrine de l’élection, sans tenir compte des développements
ultérieurs, tels qu’ils apparaissent dans Rm 11.25-32. Il est vrai que ces
affirmations de Paul concordent avec les faits d’expérience observés dans
la vie courante, et qui posent un réel problème de théodicée. Certaines
personnes ont de bien meilleures occasions que d’autres d’entendre
l’Évangile ; et à occasions égales, certaines en tirent meilleur parti que
d’autres. Des nations ont été privilégiées en recevant plus que d’autres
les lumières de l’Évangile ; elles en sont évidemment aussi d’autant plus
responsables. Celui qui a fait l’expérience de la grâce de Dieu et du
pardon divin se demandera toujours pourquoi ses yeux se sont ouverts
alors que ceux des autres sont restés fermés à la même révélation.
Paul insiste sur le fait que l’humanité tout entière est coupable aux
yeux de Dieu. Nul ne peut prétendre à sa grâce. S’il a choisi d’accorder
166
COMMENTAIRE
sa grâce à certains, les autres n’ont aucune raison de crier à l’injustice,
sous prétexte qu’ils n’en ont pas bénéficié. S’ils réclament la justice, ils
peuvent l’obtenir mais ils ne la méritent en aucune manière.
Comme l’apôtre le montrera très clairement dans la suite de son
exposé, la grâce de Dieu est bien plus vaste qu’on n’aurait osé l’espérer.
Mais, précisément parce qu’elle est grâce, nul n’est en droit de l’exiger,
et nul ne peut contraindre Dieu à fournir les raisons qui motivent sa
décision, ni lui demander d’agir autrement qu’il ne le fait. Dans sa
souveraineté, la grâce peut imposer des conditions, mais elle ne saurait
en aucun cas leur être assujettie.
Mais Dieu se plaît à manifester sa grâce, et il l’a répandue sur un
nombre incalculable d’hommes et de femmes, appartenant aux nations
païennes aussi bien qu’à la nation juive. Paul justifie le fait que le peuple
appelé par Dieu et scellé pour sa gloire tire son origine du monde païen
et du monde juif, par deux citations du prophète Osée (voir p.160ss).
Pendant des siècles, les païens, à quelques exceptions près, ont été
considérés par le peuple choisi comme des « vases de colère, destinés
à la destruction » ; assurément Dieu les avait supportés avec beaucoup
de patience ; mais maintenant, la raison de sa longue patience se révèle
clairement : ce que Dieu désirait, ce n’était pas la condamnation des
pécheurs, mais leur salut.
Et si Israël, au moment où Paul écrivait, s’était, dans sa grande
majorité détourné de Dieu, les mêmes principes de l’action divine lui
seraient appliqués. Paul en appelle au témoignage d’Ésaïe pour justifier
son espérance.
Du temps du prophète, Israël et Juda connaissaient une période de
grande apostasie, au point qu’Ésaïe annonça un jugement d’une telle
ampleur que seul un reste survivrait. Mais ce « reste » constituait l’espoir
du prophète. Le plan de Dieu et les promesses faites au peuple d’Israël
– et au travers du peuple élu à toutes les nations – n’étaient pas anéantis :
un reste rescapé de l’invasion, de la défaite et de l’exil deviendrait le
noyau d’un Israël nouveau et purifié. Le reste « sauvé » était appelé à
devenir le reste « sauveur. »
Paul voit dans cette minorité de Juifs qui, comme lui, ont reconnu
Jésus comme Seigneur, ce reste dont l’existence garantit la conversion
future de tout Israël. Cette espérance est développée au chapitre 11 ;
pour l’instant Paul s’attache à donner une autre raison au fait que les
167
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
bénédictions de l’Évangile soient pour l’heure destinées davantage aux
païens qu’aux Juifs.
7. En Isaac tu auras une descendance appelée de ton nom. Paul cite
Gn 21.12, où Dieu demande à Abraham de ne pas s’opposer au désir de
Sara de renvoyer Agar et Ismaël, puisque c’est par Isaac que devait être
suscitée la postérité promise, et non par Ismaël (bien qu’Ismaël ait dû
également devenir l’ancêtre d’une grande nation, étant lui aussi « de la
postérité d’Abraham »).
8. Ce ne sont pas les enfants de la chair qui sont enfants de Dieu,
mais ce sont les enfants de la promesse qui sont comptés comme
descendance. Pour Paul, les « enfants de la promesse » sont ceux qui,
comme Abraham, croient aux promesses de Dieu et constituent ainsi
la descendance spirituelle d’Abraham. Ce tableau que Paul brosse du
patriarche complète ce qu’il avait déjà écrit dans Rm 4.11ss (voir encore
dans Ga 4.22-31 l’allégorie que Paul tire de la comparaison entre Isaac
et Ismaël).
9. À cette même époque, je reviendrai et Sara aura un fils. C’est
une citation de Gn 18.10 : « Assurément, je reviendrai vers toi l’année
prochaine : voici que Sara, ta femme, aura un fils. » Ce que Dieu avait
promis c’était la naissance d’Isaac ; c’est cette promesse qui provoqua
le rire de Sara (Gn 18.12 ; cf. 21.6).
11. L’é1ection qui dépend non des œuvres, mais de celui qui appelle.
Voir en Rm 8.28 le sens du mot « appelle. »
13. L’aîné sera asservi au plus jeune. Ces paroles avaient été
prononcées par Rébecca au moment de la naissance des jumeaux (Gn
25.33). Cette prophétie concerne moins les individus Ésaü et Jacob
(car Ésaü ne s’est jamais mis au service de son frère Jacob) que leurs
descendants ; elle annonce les longues périodes d’asservissement des
Édomites par Israël ou par Juda (cf. 2 S 8.14 ; 1 R 22.47 ; 2 R 14.7,
etc.).
J’ai aimé Jacob et j’ai haï Ésaü. Ce texte est tiré de Ml 1.2-3 ; le
contexte indique qu’il s’agit davantage des nations israélite et édomite
que des patriarches Jacob et Ésaü en tant qu’individus. Cette façon
de désigner un peuple sous le nom de son ancêtre montre bien à quel
point, dans les temps bibliques, on passait aisément de l’individu à la
communauté qu’il personnifiait (cf. 5.12ss). Israël représentait la nation
élue, tandis qu’Édom s’était attiré la colère de Dieu en raison de son
168
COMMENTAIRE
attitude peu fraternelle à l’égard d’Israël lorsque celui-ci avait été assailli
par ses ennemis (cf. Ps 137.7 ; És 34.5ss ; Jr 49.7ss ; Éz 25.12ss, 35.1ss ;
Ab l0ss).
15. Je ferai miséricorde à qui je ferai miséricorde, et j’aurai
compassion de qui j’aurai compassion. Citation d’Ex 33.19 ; dans ce
passage Moïse demande à Dieu de lui faire voir sa gloire, après qu’il eut
intercédé en faveur des Israélites, coupables d’avoir adoré le veau d’or.69
Par ces mots, Dieu soulignait que sa miséricorde et sa compassion ne
pouvaient dépendre que de sa grâce souveraine.
16. Cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court,
mais de Dieu qui fait miséricorde. La même réalité est exprimée ici
différemment : la grâce a sa source en Dieu lui-même, et ne dépend ni
de la volonté ni de l’activité de l’homme. Le verbe « courir », traduit
par « efforts » (TOB), désigne une course acharnée. C’est aussi son sens
dans Ga 2.2 et Ph 2.16.
17. Car l’Écriture dit à Pharaon. Le mot « Écriture », (ici Ex 9.16),
est mis à la place du nom divin, car dans le texte considéré, c’est bien
Dieu qui s’adresse à Pharaon. Il s’agit du Pharaon qui régna au moment
de l’Exode, le successeur du Pharaon qui opprima les Israélites, et dont
la mort est rapportée dans Ex 2.23.
Je t’ai suscité tout exprès. Paul traduit le verbe hébreu « ’amad », qui
signifie « se tenir debout » par le verbe grec exegeirō (lever, susciter).
Il ne suit pas la traduction des LXX qui a rendu le verbe hébreu par « tu
as préservé. » L’apôtre ne fait pas allusion au rang royal du Pharaon
mais à la patience divine qui a maintenu cet homme en vie en dépit de sa
désobéissance caractérisée.
Pour montrer en toi ma puissance et pour que mon nom soit publié par
toute la terre. On peut mesurer l’effet produit sur les nations d’alentour
par les événements prodigieux de l’Exode en lisant Ex 15.14-15 ; Jos
2.10-11 ; 1 S 4.8.
18. Ainsi, il fait miséricorde à qui il veut, et il endurcit qui il veut.
Dans cette affirmation paulinienne se retrouvent : une réminiscence d’Ex
33.19 (cf. v.15) et un écho des textes qui rapportent que Dieu endurcit le
cœur de Pharaon et des Égyptiens (Ex 7.3 ; 9.12 ; 14.4, 17).
69
Voir le commentaire du verset 3 (p.151s).
169
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
20. Le vase modelé dira-t-il au modeleur : Pourquoi m’as-tu fait
ainsi ? Outre le texte d’És 45.9, cité précédemment (p.155), nous
invitons le lecteur à lire És 29.16 :
« Le potier doit-il être considéré comme de l’argile, Pour que
l’ouvrage dise de l’ouvrier :
Il ne m’a pas fait ?
Pour que le pot dise au potier :
Il n’a pas d’intelligence ? »
Dieu n’est pas tenu de justifier ses actes devant les hommes. Il agit
conformément à ce qu’il est, tel qu’il s’est suprêmement révélé en la
personne de Jésus-Christ. Pourquoi son peuple éprouverait-il le besoin
d’interroger un tel Dieu ?
21. Un vase destiné à l’honneur et un vase destiné au mépris. L’image
est reprise dans 2 Tm 2.20, mais dans un autre contexte. Là, les vases
sont faits de matériaux différents et c’est leur utilisation – ornementale
ou pratique – qui est en cause, les vases d’usage vil n’étant pas pour
autant inutiles.
22. Des vases de colère formés pour la perdition. Ces vases ne sont
pas les instruments, mais les objets de sa colère (cf. És 13.5 ; 54.16 ; Jr
50.25).
25. Celui qui n’était pas mon peuple, je l’appellerai mon peuple,
et celle qui n’était pas la bien-aimée, je l’appellerai bien-aimée. Paul
paraphrase le message du prophète Osée: « J’aurai compassion de Lo-
Rouhama. Je dirai à Lo-Ammi : Tu es mon peuple ! Et il dira : Mon
Dieu! » (Os 2.25). La prophétie d’Osée devait être bien connue dans
l’Église primitive qui y voyait l’annonce explicite de l’entrée des païens
dans le peuple de Dieu. Son exégèse dans Rm 9.25 n’est donc pas
particulièrement paulinienne. Pierre applique de la même façon le texte
d’Osée aux chrétiens d’origine païenne (l P 2.10).
Osée comprit que sa vie conjugale était en elle-même une parabole de
la relation qui existait entre Dieu et Israël. Osée prit pour femme Gomer,
la fille de Diblaïm. Elle lui donna un fils qu’il reconnut et auquel il donna
le nom de Jizréel. Mais convaincu que ses deuxième et troisième enfants
n’étaient pas de lui, il leur donna des noms qui exprimaient sa désillusion,
à savoir Lo-Rouhama (« celle dont on n’a pas compassion ») et Lo-Ammi
(« pas de ma parenté »). Ces noms exprimaient aussi les sentiments de
Dieu envers le peuple d’Israël qui avait transgressé l’alliance de fidélité
170
COMMENTAIRE
qui le liait à lui. Le peuple était à la fois « Lo-Rouhama » (« pas objet
de mon affection ») et « Lo-Ammi » (« pas mon peuple »). Mais Dieu
ne veut pas que cette relation soit brisée pour toujours ; il attend le jour
où ceux qui ne font pas encore partie de son peuple deviendront siens, et
où ceux qui n’ont encore aucun droit à sa compassion, deviendront les
bénéficiaires de sa grâce.
Paul s’empare de cette promesse qui ne s’adressait qu’au peuple
choisi, pour en tirer un principe d’action divine dont il voit les effets à
son époque et sur une plus grande échelle, celle de l’humanité. Grâce au
ministère apostolique de Paul, un grand nombre de païens qui n’avaient
jamais fait partie du « peuple de Dieu » et qui n’avaient jamais eu aucun
droit à l’alliance de grâce, étaient devenus les membres de ce peuple
et les bénéficiaires de la faveur divine. Bien qu’œuvrant à une échelle
infiniment plus grande qu’aux jours d’Osée, l’action divine restait la
même et s’effectuait dans le même esprit. Dans des pays où il n’y avait
autrefois que peu ou pas de représentants du peuple de Dieu, la mission
en terre païenne avait suscité un grand nombre de croyants reconnus
comme « fils du Dieu vivant. »
26. Et là même où on leur disait : vous n’êtes pas mon peuple ! Ils
seront appelés fils du Dieu vivant. Citation d’Os 2.1.
27. Quand le nombre des fils d’Israël serait comme le sable de la
mer, un reste seulement sera sauvé. Citation d’És 10.22. Quelle que
soit l’importance numérique des enfants d’Israël, seul un reste, une
petite minorité survivra au jugement qui frappera la nation (et que Dieu
fera exécuter par les Assyriens) et reviendra d’exil. Certes, s’il n’y a
qu’un reste, il y aura au moins un reste qui sera le gage et l’espoir du
rétablissement. Non seulement ce reste reviendra d’exil, mais « un reste
reviendra – le reste de Jacob – au Dieu puissant » (És 10.21). Ce thème
récurrent de la prophétie d’Ésaïe fut donné comme nom au fils aîné du
prophète : « Chear-Yachoub » qui signifie « un reste reviendra. » Ce fils
constituait un « signe » vivant du message que Dieu adressait au peuple
par la bouche de son père (És 7.3 ; 8.18). Paul applique la « doctrine du
reste » annoncée par Ésaïe, à la situation religieuse de son temps. Il le
fera encore un peu plus loin (Rm 11.5).
28. Car le Seigneur exécutera pleinement et promptement sa parole
sur la terre. Des variantes ont ajouté l’expression « dans la justice »
pour se conformer à la citation d’És 10.22-23. Paul donne donc une
citation abrégée de la prophétie.
171
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
29. Si le Seigneur des armées ne nous avait laissé un germe, nous
serions devenus comme Sodome, nous aurions été semblables à
Gomorrhe. C’est au moment où Juda et Jérusalem sont sous la menace
d’une invasion assyrienne imminente que le prophète utilise cette
comparaison (És 1.9). Si Dieu n’avait décidé de protéger un reste, la
nation aurait connu le même sort que ces villes qui furent totalement
détruites, et où il n’y eut aucun rescapé (Gn 19.24).
c. La responsabilité humaine (9.30–10.21)
1. La pierre d’achoppement (9.30-33)
Après avoir traité le problème sous l’angle de l’élection divine, Paul
le considère maintenant sous celui de, la responsabilité humaine. Que
s’est-il passé en fait ? L’Évangile, proclamation de la « justification »
offerte par Dieu aux croyants, a d’abord été prêché aux Juifs, puis aux
païens. Mais les païens ont été les premiers à l’accepter. Ils ont accepté
avec reconnaissance le message qui leur assurait un accueil favorable de
la part de Dieu sur la base dé leur foi, et cela « leur fut imputé à justice. »
Les Juifs, dans leur ensemble, ont continué à rechercher la justification
légale, s’efforçant de plaire à Dieu en observant la loi. Cependant ils
n’ont jamais atteint ce but. La raison de cet échec est fort simple : ils
se sont engagés sur une mauvaise piste. La faveur de Dieu ne peut
s’obtenir que par la foi, et non par les œuvres imposées par la loi. Israël
devait apprendre cette dure leçon : en dépit des nombreux privilèges
qui étaient les siens en tant que peuple élu, la justification divine ne lui
serait accordée que sur les mêmes critères que ceux qui s’appliquaient
aux païens, autrefois et si longtemps exclus de la connaissance de Dieu
et de ses voies. Quoi d’étonnant, dès lors, que l’Évangile ait constitué
une pierre d’achoppement pour les Juifs !
Pourtant les prophètes avaient annoncé bien longtemps auparavant
l’existence de cette pierre. Paul fait à nouveau appel à Ésaïe dont il cite,
en les associant, deux prophéties où se retrouve le mot « pierre » (És
8.14-15 et És 28.16-17), une pierre posée par Dieu en une période de
désastre et de jugement.
31. Qui recherchait une loi qui donne la justice. Israël cherchait une
loi qui lui aurait valu – dès lors qu’elle était parfaitement observée –
d’être justifié devant Dieu.
172
COMMENTAIRE
N’est pas parvenu à cette loi. Ceux qui recherchent la justification par
la loi ne peuvent satisfaire aux exigences de la loi, contrairement à ceux
« qui marchent non selon la chair, mais selon l’Esprit » (8.4).
32. Ils se sont heurtés à la pierre d’achoppement. Dans És 8.13-
15, le prophète compare l’invasion assyrienne à une inondation qui
submergera toute la nation d’Israël. Mais il y aura un refuge possible
contre ces flots : Dieu s’offre comme sanctuaire à tous ceux qui placeront
en lui leur confiance ; il sera pour eux un rocher sur lequel ils seront
en sécurité. Tous ceux qui préfèreront placer ailleurs leur confiance
seront balayés par les flots et jetés contre ce rocher, qui loin d’être un
lieu de refuge, deviendra pour eux un obstacle dangereux, une « pierre
d’achoppement », un « rocher de scandale. » Pierre cite le même texte
d’Ésaïe : « Christ est une pierre d’achoppement et un rocher de scandale.
Ils s’y achoppent en désobéissant à la parole, et c’est à quoi ils ont été
destinés » (l P 2.7-8).
33. Selon qu’il est écrit : Voici, je mets en Sion une pierre
d’achoppement et un rocher de scandale. Après avoir averti le peuple
du danger assyrien imminent qui balayera le « refuge du mensonge »
dans lequel le roi et les Israélites ont placé leur confiance, Dieu parle au
prophète en ces termes : « Me voici ! J’ai mis pour fondement en Sion une
pierre, une pierre éprouvée70, (une pierre) angulaire de prix, solidement
posée ; celui qui la prendra pour appui n’aura pas hâte (de fuir) (ou ne
se paniquera pas) » (És 28.16). Cette pierre solidement posée désigne
le reste juste71, l’espoir du futur, incarné dans la personne du Prince
promis à la maison de David. Cette prophétie fait suite à celle d’És 8.14
(voir le commentaire du verset 32 ci-dessus). L’association de ces deux
passages annonçant le Christ et son salut était connue et fréquemment
utilisée par les apologètes chrétiens contemporains et même antérieurs
à Paul. Ces deux annonces prophétiques sont associées dans le texte de
Pierre, qui leur adjoint un autre passage mentionnant une « pierre », la
« pierre rejetée » du Ps 118.22. Dans Lc 20.17-18 la « pierre rejetée »
du Psaume et la pierre « d’achoppement » d’Ésaïe sont associées à une
troisième « pierre », celle du songe de Nébucadnetsar qui s’est détachée
sans le secours d’aucune main (Dn 2.34-35).
70
Cf. Ép 2.20. Voir aussi « The Cornerstone of Scripture » dans The Siege Perilous,
p.235ss, de S.H. Hooke.
71
Dans la littérature qumrânienne, la Communauté de Qumrân s’identifie souvent à
cette précieuse pierre d’achoppement (cf. G. Vermes, The Dead Sea Scrolls in English,
p.38).
173
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
Celui qui croit en lui ne sera pas confus. La citation d’És 28.16 est
reprise de la LXX ; ceux qui ont placé leur confiance en Dieu n’ont pas
à redouter qu’elle soit mal placée. Dieu honore et récompense la foi des
siens de sorte qu’ils n’ont jamais à rougir de confusion, même quand les
hommes diront : « Remets (ton sort) à l’Éternel ! L’Éternel le libérera, il
le délivrera, puisqu’il l’aime » (Ps 22.9). Le texte hébreu d’Ésaïe porte :
« Celui qui croira n’aura pas hâte (de fuir) » ; celui qui s’appuie sur la
pierre solidement posée par Dieu conservera la « tête froide » quand
bien-même tous autour de lui perdront « la leur » ; il ne s’agitera pas en
tout sens, car il a l’assurance que le plan de Dieu s’accomplira en temps
voulu. Il est possible (même si rien ne vient étayer cette hypothèse) que
les traducteurs de la LXX aient lu lo’ yebosh (ne sera pas confus) au lieu
de lo’yahis (n’aura pas hâte).
2. Deux façons d’être justifié (10.1-13)
Pour toutes ces raisons, Paul continuera à prier pour le salut d’Israël.
Il comprend bien mieux que beaucoup d’autres l’état d’esprit des Juifs.
Quand il dit qu’ils ont du zèle pour Dieu, mais un zèle sans connaissance,
il évoque sa propre expérience avant sa rencontre avec le Christ. Ce zèle
qui le caractérisait, il en parlera ailleurs : son zèle pour la tradition de
ses pères lui faisait surpasser ses contemporains dans l’ardeur à étudier
et à mettre en pratique la religion juive ; c’est ce zèle qui le poussait à
lutter si frénétiquement contre l’Église naissante de Jérusalem (cf. Ga
1.13-14 ; Ph 3.6). Lui aussi s’était heurté à cette pierre d’achoppement
jusqu’à ce que des écailles tombent de ses yeux et que sa vie prenne une
nouvelle orientation ; depuis, son plus ardent désir était de glorifier le
Christ par sa vie et son œuvre (cf. Ph 1.20).
Pourquoi les Juifs ne pourraient-ils pas faire l’expérience que Paul
lui-même avait faite ? Ils ne connaissaient pas encore, certes, le chemin
de la justification et s’efforçaient toujours d’y parvenir en suivant leur
propre voie. Mais puisque lui-même, Paul, avait compris que le Christ
avait mis un terme à la loi – en tant que moyen de gagner la faveur de
Dieu – ses frères de race pourraient, eux aussi, le comprendre lorsqu’ils
auraient découvert la justification par la foi.
Les deux voies – celle de la loi et celle de la foi – sont illustrées par
des citations tirées du Pentateuque. La première, puisée dans Lévitique,
déclare: « Vous garderez mes principes et mes ordonnances : l’homme
qui les pratiquera vivra par eux » (Lv 18.5). Le principe de la justification
174
COMMENTAIRE
par la loi est clairement énoncé : l’homme qui pratique ces choses
obtiendra la vie. Si quelqu’un avait objecté : « Que peut-on reprocher à
ce principe ? » Paul aurait répondu: « Simplement le fait que personne
n’a jamais réussi à observer parfaitement la loi, et donc que personne n’a
jamais obtenu la vie en suivant ce principe. » Quand lui-même décrivait
sa vie passée comme « irréprochable, quant à la justice légale » il voulait
dire qu’elle était ainsi aux yeux des hommes, mais non à ceux de Dieu
(Ph 3.6).
Pour illustrer le chemin de la justification par la foi, l’apôtre fait appel
à un texte du Deutéronome, qui fait partie du testament spirituel que
Moïse laissa au peuple d’Israël : « En effet, ce commandement que je
te prescris aujourd’hui n’est certainement pas au-dessus de tes forces
ni hors de ta portée. Il n’est pas dans le ciel, pour que tu dises : Qui
montera pour nous au ciel, nous l’apportera et nous le fera entendre,
afin que nous le mettions en pratique ? Il n’est pas de l’autre côté de la
mer, pour que tu dises : Qui passera pour nous de l’autre côté de la mer,
nous l’apportera et nous le fera entendre, afin que nous le mettions en
pratique ? Cette parole, au contraire, est tout près de toi, dans ta bouche
et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique » (Dt 30.11-14). Paul
trouve ces paroles admirablement bien adaptées à la « justification qui
vient par la foi », et les commente brièvement dans ce sens.
En Christ, le salut de Dieu s’est approché de chaque homme. Point
n’est donc besoin de vouloir monter au ciel pour se l’approprier, car, en
Christ, le salut est descendu ; point n’est besoin, non plus, de descendre
dans les profondeurs des abîmes, car, en ressuscitant d’entre les morts, le
Christ a mis son salut à notre portée. Le salut est là, présent et accessible ;
la seule chose qui soit demandée à l’homme, c’est de s’en emparer par
un acte de foi, une démarche intérieure – croire en son cœur que Dieu a
ressuscité le Christ d’entre les morts – et une reconnaissance publique du
Christ comme Seigneur. Car la foi qui sauve est la foi en la résurrection :
« Si Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine » (1 Co 15.17). De
plus, confesser le Christ c’est le confesser publiquement : « Jésus est
Seigneur » constitue le credo le plus ancien de la foi chrétienne.
Ainsi, tous ceux qui placent leur foi en Christ pour leur salut, sont
encouragés à s’approprier la promesse faite par Ésaïe, promesse déjà
citée en Rm 9.33 ; ils ne seront jamais ni déçus, ni abandonnés.
Dieu accorde sa justification, sans aucune distinction, à tous les
hommes et les femmes de foi, qu’ils soient Juifs ou païens. Sa grâce
175
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
salutaire est prodiguée sans aucune discrimination ni restriction : tous
ceux qui la lui réclament l’obtiennent. Au début de sa lettre, Paul avait
déjà employé l’expression « il n’y a aucune différence », dans un sombre
contexte quand il avait affirmé que les Juifs et les païens étaient unis dans
leurs péchés contre Dieu et dans leur incapacité à mériter ses faveurs par
leurs efforts personnels ; cette même expression se retrouve maintenant
dans un contexte lumineux, puisqu’elle annonce à la fois aux Juifs et aux
païens que les portes de la grâce de Dieu sont grandes ouvertes devant
eux et que le pardon gratuit de Dieu est accordé, en Christ, à tous ceux
qui le demandent par la foi.
4. Christ est la fin de la loi, en vue de la justice pour tout croyant.
Le mot « fin » (telos) a un double sens : il peut signifier « but » ou
« achèvement. » Christ est le but que poursuivait la loi, car il incarne la
justice parfaite, ayant rendu « la loi grande et magnifique » (És 42.21) ;
Jésus d’ailleurs ne laisse planer aucun doute sur sa mission : « Ne pensez
pas que je sois venu abolir la loi ou les prophètes. Je suis venu non pour
abolir, mais pour accomplir » (Mt 5.17). La loi est accomplie par tous
ceux qui sont « en Christ. » Mais Christ est aussi le point final de la loi.
Avec Christ, l’ancienne dispensation, dont la loi faisait partie, est arrivée
à son terme, pour être remplacée par une nouvelle dispensation, celle de
l’Esprit. Dans ce principe nouveau, la vie et la justice sont accordées par
la foi en Christ ; c’est pourquoi nul n’a plus besoin de rechercher ces
bénédictions par le moyen de la loi.
5. L’homme qui la mettra en pratique vivra par elle. Dans sa lettre
aux Galates, Paul s’était appuyé sur ce même texte du Lévitique pour
prouver que « la loi ne provient pas de la foi » (Ga 3.12) ; dans ce
contexte, le passage que Paul cite pour s’opposer au premier se trouve
être celui de Ha 2.4 « Le juste vivra par la foi. »
6-8. Mais voici comment parle la justice qui vient de la foi. À Lv 18.5
Paul oppose Dt 30.11-14. Dans sa formulation vétéro-testamentaire,
le texte cité par Paul ressemble étrangement à celui du Lévitique, où
Dieu exhorte le peuple à mettre en pratique les commandements et les
ordonnances qu’il lui donne, afin qu’il vive. De même dans le Deutéro
nome, c’est le commandement de Dieu qui est présenté à chaque Israélite
« afin qu’il le mette en pratique » (l’omission de cette clause finale est
ici significative). Il ne fait d’ailleurs aucun doute que la vie dépendait de
l’accomplissement de ces commandements, car immédiatement après le
texte que nous avons cité, Moïse dit : « Vois, je mets aujourd’hui devant
176
COMMENTAIRE
toi la vie et le bien, la mort et le mal. Car je te commande aujourd’hui
d’aimer l’Éternel, ton Dieu, de marcher dans ses voies et d’observer
ses commandements, ses prescriptions et ses ordonnances, afin que tu
vives et que tu multiplies » (Dt 30.15-16). Même en admettant que le
livre du Deutéronome soit parcouru par un souffle prophétique, voire
évangélique par endroits – souffle qui est beaucoup moins perceptible
dans le Lévitique – et en admettant également qu’il y ait dans la
formulation du passage considéré (Dt 30.11-14) une intériorisation
(« dans ta bouche et dans ton cœur »), qui annonce déjà la « nouvelle
alliance » prophétisée par Jr 31.33, il nous est malgré tout plus difficile
qu’à l’apôtre Paul d’établir une distinction nette entre Lv 18.5 et Dt
30.11ss. Il n’est pas impossible que Paul ait eu connaissance d’un
commentaire de ce passage deutéronomique qui ait permis de l’appliquer
plus aisément à l’Évangile. Si, comme l’envisage Baruch 3.29-30, le
passage du Deutéronome concerne la sagesse, alors Paul, pour qui le
Christ est la sagesse de Dieu (cf. 1 Co 1.24, 30) a pu plus facilement lui
donner une interprétation chrétienne.
Dans le style pesher, devenu familier depuis la découverte des
manuscrits de Qumrân, Paul expose la logique de celui qui est justifié
par la foi.
Ne dis pas en ton cœur : Qui montera au ciel ? Le but d’une
telle démarche serait d’en faire descendre le Christ. C’est
donc délibérément ignorer qu’il s’est incarné et qu’il a vécu
sur terre.
ou : Qui descendra dans l’abîme ? – comme pour en faire
remonter du séjour des morts le Fils de Dieu. Une telle
attitude équivaudrait à la négation de sa résurrection d’entre
les morts.
La parole est près de toi, dans ta bouche et dans ton cœur. Il
s’agit là du message que nous proclamons, à savoir que si tu
confesses de ta bouche que Jésus est Seigneur, et si tu crois
dans ton cœur que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, tu
t’appropries le salut. Car c’est du cœur que provient la foi
qui obtient la justification de Dieu ; c’est par sa langue que
l’homme confesse sa foi et reçoit le salut.
9. Si tu confesses de ta bouche le Seigneur Jésus. Les trois derniers
mots devraient peut-être figurer entre guillemets. On aurait alors la
construction suivante : si tu confesses de ta bouche « Jésus est Seigneur. »
177
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
La TOB se rapproche de cette construction en écrivant : si tu confesses
de ta bouche que Jésus est Seigneur. Cette confession, nul ne peut la
faire, si ce n’est « par le Saint-Esprit », comme le déclare l’apôtre aux
Corinthiens (1 Co 12.3). D’après Ph 2.2 la confession « Jésus-Christ est
Seigneur » traduit la reconnaissance par l’homme de l’honneur suprême
accordé par Dieu à Jésus-Christ. Certains commentateurs de ce passage
ont supposé que Paul pensait surtout à la confession du nom de Jésus
devant les magistrats (cf. Lc 21.12-15 ; 1 P 3.13-16) ; mais d’après le
contexte, il s’agit plus vraisemblablement d’une confession inaugurale
– la « réponse d’une bonne conscience » (1 P 3.21) – faite lors du
baptême.
13. Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. Ce verset
est tiré de JI 3.5. Le prophète l’applique à une période qui précèdera de
peu « le jour du Seigneur, jour grand et redoutable », lorsque l’Esprit
de Dieu sera répandu sur toute chair. Pierre se sert de ce texte pour
expliquer la nature des événements de la Pentecôte : « C’est ce qui a été
dit par le prophète Joël » (Ac 2.16).
3. Proclamation jusqu’aux extrémités de la terre (10.14-21)
Dans le raisonnement de Paul apparaît tout naturellement maintenant
la notion de proclamation du message à tous les habitants de la terre.
Les humains sont exhortés à invoquer le nom du Seigneur afin d’être
sauvés ; mais ils n’invoqueront pas ce nom s’ils n’ont pas la foi qui les
pousse à croire ; ils ne peuvent pas croire s’ils n’ont jamais entendu
parler de lui ; ils ne peuvent pas en entendre parler si personne ne leur
apporte cette bonne nouvelle ; et personne ne leur apportera cette bonne
nouvelle s’il ne se trouve pas quelqu’un qui soit envoyé pour cela. Le
prédicateur est un « apôtre » au sens premier du terme ; il est le « héraut »
ou l’ « ambassadeur » chargé de délivrer un message sous l’autorité de
celui qui l’envoie. Paul se plaît à souligner ici la noblesse de la tâche
de l’apôtre et de l’évangéliste ; Dieu prend plaisir à accorder sa grâce
à tous ceux qui acceptent le message de ces hommes qui proclament
son amnistie. Des siècles auparavant le prophète parlait en ces termes
de ceux qui apportaient cette bonne nouvelle : « Qu’ils sont beaux sur
les montagnes, les pieds du messager de bonnes nouvelles, qui publie la
paix ! Du messager de très bonnes nouvelles, qui publie le salut ! Qui dit
à Sion : Ton Dieu règne ! » (És 52.7).
178
COMMENTAIRE
Mais quel est le lien logique entre cette prophétie et le problème de
l’incrédulité du peuple juif ? Le message du salut a d’abord été délivré
aux Juifs, puis aux païens ; les Juifs, du moins dans leur immense
majorité, ne lui ont pas prêté attention. Même cette indifférence n’a rien
de surprenant. N’avait-elle pas été annoncée par les prophètes ? Il suffit
de penser à la question que posait Ésaïe : « Qui a cru à ce que nous avons
annoncé ? » (És 53.1, BC note). Et ces paroles concernent l’annonce de
l’Évangile, comme il ressort non seulement du contexte d’Ésaïe 40 à 66,
mais surtout du quatrième chant du Serviteur du Seigneur (És 52.13 à
53.12) qui a si grandement contribué à l’interprétation néo-testamentaire
de la passion et du triomphe de Jésus. Ce verset est cité dans l’Évangile
selon Jean à propos de l’incrédulité du peuple juif (Jn 12.38).
Mais si le messager, déçu, demande : « Qui a cru à ce que nous avons
annoncé ? » c’est parce qu’il s’attendait à ce que son message soit cru.
L’autorité du message repose sur le Christ qui a donné l’ordre de le
proclamer.
Le lecteur pourrait éventuellement objecter que tous ne l’ont pas
entendu. C’est faux, rétorque Paul ; l’Évangile a été annoncé partout
où il y avait une communauté juive, et l’apôtre de citer à l’appui de sa
déclaration les paroles du Psaume 19 en les appliquant à l’Évangile.
Comme souvent, il nous semble que la citation que fait Paul de ce
passage de l’Ancien Testament est quelque peu forcée ; car, après tout,
l’Évangile n’avait pas encore été porté jusqu’aux extrémités de la terre, ni
même à tous les pays connus du monde gréco-romain de l’époque. Paul
lui-même le savait bien, qui justement avait l’intention d’évangéliser
l’Espagne où le nom du Christ n’était pas encore connu. Il semble donc
qu’il ait simplement voulu dire que cet Évangile avait été prêché partout
où il y avait des Juifs.
Convaincu par Paul que le message leur a bien été délivré, le lecteur
pourrait cependant encore faire remarquer que les Juifs ne l’ont peut-être
pas compris. L’apôtre déclare alors que tel n’est pas le cas ; ils l’ont bien
compris, mais ont délibérément refusé de lui obéir. Ils ont été jaloux et
indignés de ce que les païens aient accepté le message de l’Évangile,
mais cela ne les a pas pour autant poussés à y croire eux-mêmes. Cette
attitude accomplit aussi une parole prophétique. Le Cantique de Moïse
(Dt 32) évoque la désobéissance et l’ingratitude du peuple d’Israël. Dieu
accuse le peuple d’idolâtrie (verset 21) :
179
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
« Ils ont excité ma jalousie par ce qui n’est pas Dieu,
Ils m’ont irrité par leurs vaines idoles ;
Et moi, j’exciterai leur jalousie par ce qui n’est pas un
peuple,
Je les irriterai par une nation insensée. »
Paul – et d’autres avec lui – appliquent au monde païen l’expression
« pas un peuple. » Comment Dieu se servira-t-il des païens, ce « non-
peuple », pour provoquer la jalousie d’Israël ? En permettant à Israël
de contempler les bénédictions accordées aux païens qui acceptent le
Christ par la foi : Dieu considère comme son peuple ceux qui autrefois
« n’étaient pas un peuple. » Israël, que cet état de choses irrite, se demande
pourquoi ces mêmes bénédictions ne lui seraient pas plus pleinement
accordées. Paul répond qu’elles lui sont effectivement assurées, mais sur
les mêmes critères que les païens : la foi en Christ. Cette espérance sera
développée au chapitre 11 ; mais déjà dans notre passage, Paul la résume
en mettant en contraste deux textes qui se trouvent juxtaposés dans Ésaïe
65. Le premier verset de ce chapitre concerne les païens qui, après de
longs siècles d’ignorance du vrai Dieu, se sont mis à le chercher. Le
prophète Ésaïe, dit Paul, pousse la hardiesse jusqu’à faire dire à Dieu :
« J’ai été trouvé par ceux qui ne me cherchaient pas,
Je me suis manifesté à ceux qui ne m’interrogeaient pas. »
Le verset suivant s’applique à Israël :
« Tout le jour j’ai tendu mes mains vers un peuple rebelle et
contredisant. »
14. Comment donc invoqueront-ils… ? Dans le texte grec, le sujet
n’est pas défini : « Comment l’invoquer ? » (BJ)
15. Qu’ils sont beaux, les pieds de ceux qui annoncent de bonnes
nouvelles. Certaines versions, la Segond entre autres, ajoutent « de ceux
qui annoncent la paix. » Cette variante, présente dans quelques manuscrits
postérieurs des lettres de Paul, de recension occidentale, semble avoir eu
pour but de mieux harmoniser la citation de l’apôtre avec le texte d’És
52.7. Paul a préféré traduire lui-même en grec le passage hébreu plutôt
que de se servir de la traduction grecque des Septante, dont le sens est
moins clair dans ce contexte.
Ces paroles s’adressaient en premier lieu à ceux qui, partant de
Babylone, venaient annoncer à Jérusalem que le temps de l’Exil
était révolu et que le rétablissement était imminent. Mais le Nouveau
180
COMMENTAIRE
Testament applique toute cette partie de la prophétie d’Ésaïe qui
commence au chapitre 40, au temps de l’Évangile. La mise en liberté,
sous Cyrus, des Israélites captifs des Babyloniens, comme autrefois la
sortie d’Égypte, au temps de Moïse, préfigure l’affranchissement parfait
et durable accordé par le Christ. La voix d’És 40.3, qui appelle à ouvrir,
dans le désert, le chemin du Seigneur par lequel Dieu ramènera son
peuple dans Sion, annonce déjà la voix de Jean-Baptiste, criant dans
le désert de Juda pour rassembler un peuple préparé pour le Seigneur ;
« l’année favorable de la part du Seigneur » (És 61.2) est actualisée
par Jésus au commencement de son ministère en Galilée ; nous aurons
l’occasion de montrer d’autres exemples d’accomplissement chrétien de
prophéties analogues.
16. Seigneur, qui a cru à ce que nous avons fait entendre ? Le vocatif
« Seigneur » est une addition des LXX. Dans És 53.1, la question est
posée par ceux qui ont entendu l’annonce de l’exaltation du Serviteur
Souffrant (le verset qui précède immédiatement, És 52.15, est cité
plus loin en Rm 15.21). « Qui aurait pu croire le message que nous
venons d’entendre ? » demandent-ils, encore tout surpris, en évoquant
l’humiliation du Serviteur. Cette annonce, désormais tout entière
contenue dans l’Évangile, rencontre encore l’incrédulité ; mais Paul
précise qu’il ne s’agit pas tant de l’incrédulité des rois et des nations
auxquels És 52.15 fait allusion, que de celle du peuple juif. És 53.1 est
cité en Jn 12.38 pour expliquer le refus du peuple de considérer Jésus
comme le Messie, durant son ministère à Jérusalem ; dans cet Évangile,
le texte d’Ésaïe est associé à une autre prophétie du même livre, à savoir
És 6.9-10, largement interprétée dans les cercles chrétiens primitifs
comme une prédiction de l’incrédulité des Juifs (cf. Rm 11.8).
17. La foi vient de ce qu’on entend, et ce qu’on entend vient de la
parole du Christ. Paul emploie le même mot (grec akoē) que celui déjà
cité à propos du passage d’Ésaïe, au verset précédent. La « parole du
Christ », c’est la parole concernant le Christ, la prédication du message
de l’Évangile, qui fait naître la foi dans le cœur des auditeurs.
18. Leur voix est allée par toute la terre, et leurs paroles jusqu’aux
extrémités du monde. Il n’est pas indispensable de penser que Paul a vu
dans le Psaume 19.4 une prédiction de l’annonce de l’Évangile sur toute
la surface de la terre ; il veut probablement dire que l’Évangile s’est
répandu partout, un peu comme la lumière des astres. En disant « leur
voix », l’apôtre cite la LXX, alors que le texte hébreu lit « leur trace » ;
181
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
il est possible que les traducteurs de la Septante aient lu qolam (« leur
voix ») au lieu de qawwam (« leur trace ») dans le texte hébreu qu’ils
avaient sous les yeux. À propos de l’« universalisme »72 que pourrait
suggérer cette citation, voir Col 1.6 (« Cet Évangile est parvenu chez
vous, tout comme il porte des fruits et fait des progrès dans le monde
entier »), et Col 1.23 (« L’Évangile…qui a été prêché à toute créature
sous le ciel »).
19. Moïse dit. Paul cite un extrait du Cantique de Moïse (Dt 32.21).
Mais c’est Dieu qui parle par Moïse. Les premiers chrétiens se sont
beaucoup servis du Cantique de Moïse pour expliquer – principalement,
mais non exclusivement l’incrédulité des Juifs (l Co 10.20, 22 fait écho
à Dt 32.17, Ph 2.15 évoque Dt 32.5 ; He 1.6 cite Dt 32.43, d’après la
LXX).73 Les apologètes postérieurs estimaient que dans ce cantique,
Moïse s’élevait lui-même contre les Juifs (cf. Justin, Dialogue avec
Tryphon 20, 119, 130). Ce chant a aussi beaucoup marqué la pensée
théologique de la Communauté de Qumrân.74
Je vous rendrai jaloux de ce qui n’est pas une nation. Parce qu’ils
avaient excité la jalousie de Dieu par ce qui n’était « pas-dieu » (héb.
lo’-’el), Dieu excitera leur jalousie par ce qui n’est « pas-peuple » (héb.
lo’-’am). Au cours de l’histoire Dieu s’est servi de telle ou telle nation
païenne pour exercer ses jugements contre Israël ; aux yeux du peuple
élu, ces nations étaient des « non-peuples » au sens où ils n’entraient
pas dans le dessein électif de Dieu, en tant que peuple comme c’était
le cas pour Israël. Mais à la lumière du texte d’Osée, déjà cité (9.25-
26), Paul interprète ces paroles de Moïse en les appliquant au contexte
évangélique. Pour quelqu’un qui était versé dans la connaissance de la
Bible juive, comme l’était Paul, le rapprochement entre lo’-‘am de Moïse
et lo’-’ammi d’Osée, s’imposait (beaucoup plus que si l’argumentation
avait été basée sur le texte grec de la LXX). Un peu plus loin, l’apôtre
expliquera comment les païens provoquent la jalousie d’Israël.
Par une nation sans intelligence, je provoquerai votre irritation. Les
païens n’étaient « sans intelligence » qu’aux yeux des Juifs parce qu’ils
étaient privés de la connaissance du vrai Dieu.
72
Voir note 79 p.181.
73
Cf. J.R. Harris, « A factor of Old Testament Influence in the New Testament », ExT,
XXXVII (1925-26), p. 6ss ; B. Lindars, New Testament Apologetic (1961), p.244-245,
258, 274.
74
Pour une citation de Dt 32.28 hostile à Israël dans la littérature de Qumrân, voir G.
Vermes, The Dead Sea Scrolls in English, p.102.
182
COMMENTAIRE
20. Et Ésaïe pousse la hardiesse. Le prophète se montre encore plus
hardi que Moïse en affirmant que Dieu fera entrer dans son alliance de
grâce ceux qui n’étaient pas son peuple et qui n’avaient aucun droit à sa
miséricorde.
J’ai été trouvé par ceux qui ne me cherchaient pas. Le contexte d’où
est tiré ce verset semble indiquer que le prophète pensait à ceux qui, au
sein d’Israël, étaient des rebelles ; mais Paul, riche de la connaissance de
la prophétie d’Osée, applique valablement cette prédiction aux païens.
21. Mais à l’égard d’Israël il dit. Paul avait vu dans És 65.1 l’annonce
de l’acceptation enthousiaste de l’Évangile par les païens ; il constate
qu’És 65.2 décrit le refus par les Juifs de ce même Évangile.
d. Le dessein de dieu à l’égard
d’israël (11.1-29)
1. Le rejet d’Israël n’est pas définitif (11.1-16)
Bien que « désobéissant et rebelle » Israël n’a pas pour autant été
rejeté par Dieu, pas plus qu’il ne l’avait été lorsqu’il avait rejeté sa parole
annoncée par Moïse et les prophètes. Le grand principe que Paul avait
énoncé : « Ceux qu’il a connus d’avance, il les a aussi prédestinés »
n’est pas devenu caduc dans le cas d’Israël. Dans l’Ancien Testament,
Dieu s’était choisi un « reste fidèle », prémices du peuple tout entier ;
il en est de même au temps apostolique. Au temps du prophète Élie,
à une époque où l’apostasie générale avait pris l’allure d’une débâcle
nationale, une minorité de sept mille hommes était restée fidèle à Dieu
en refusant d’adorer Baal ; de même, à l’époque de Paul, une minorité
fidèle n’avait pas rejeté l’Évangile. Paul en parlait en connaissance de
cause, puisqu’il faisait partie de cette minorité. Sa généalogie qui le
faisait remonter à Abraham était bien établie, mais cela ne l’empêchait
pas d’être un de ceux qui, comme d’autres de ses compatriotes « selon
la chair », croyaient en Jésus. Ils formaient ce reste fidèle, choisi par la
grâce de Dieu ; leur existence était la preuve flagrante que Dieu n’avait
pas abandonné Israël ni renoncé à son dessein envers son peuple. Même
si Israël, en tant que nation, n’avait pas répondu au dessein de Dieu, le
reste, lui, l’avait fait. La cécité qui avait affecté la grande majorité des
Israélites avait été annoncée d’avance par Dieu (outre la prédiction de
la pierre de Rm 9.33, trois autres prédictions sont rappelées ici : une est
tirée d’Ésaïe, une autre du Deutéronome, une troisième d’un Psaume).
Mais une telle situation devait être temporaire.
183
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
Israël avait trébuché, mais n’était pas tombé au point de ne plus
pouvoir se relever. La chute d’Israël avait eu pour effet d’étendre aux
païens les bénédictions de l’Évangile. Cette vérité est constamment
démontrée dans le livre des Actes. Si les apôtres se sont tournés vers
les païens, c’est parce que toutes les communautés juives auxquelles ils
avaient d’abord proposé l’Évangile l’ont rejeté. Aux Juifs d’Antioche de
Pisidie, Paul et Barnabas avaient déclaré : « C’est à vous d’abord que la
parole de Dieu devait être annoncée, mais, puisque vous la repoussez, et
que vous ne vous jugez pas dignes de la vie éternelle, voici : nous nous
tournons vers les païens » (Ac 13.46 ; cf. 28.28). Si les Juifs avaient
accepté l’Évangile, ils auraient eu le privilège de le faire connaître aux
païens ; comme ils l’ont rejeté, les païens l’ont connu sans leur médiation.
Mais si la chute d’Israël a été l’occasion d’une telle bénédiction pour les
païens, que sera alors le réveil spirituel d’Israël et son rétablissement,
sinon une véritable résurrection !
Paul s’adresse alors plus particulièrement à ses lecteurs d’origine
païenne. Après tout ce que l’apôtre avait écrit, ceux-ci auraient pu être
enclins à faire bien peu de cas de leurs frères d’origine juive, et mépriser
même ceux des Juifs qui avaient refusé l’Évangile. « Bien que Juif de
naissance », leur dit-il en substance, « je suis apôtre des païens et je tiens,
en haute estime la tâche qui m’a été confiée. Je n’accomplis pas seulement
ma mission dans l’intérêt des païens à qui j’apporte l’Évangile, mais
aussi dans l’intérêt de mes frères juifs. Je voudrais exciter leur jalousie
en leur montrant l’enthousiasme, avec lequel les païens s’emparent des
bénédictions de l’Évangile. Je voudrais les amener à s’interroger :
‘Pourquoi les païens jouissent-ils de tous ces avantages ? Pourquoi
n’en avons-nous pas une part ?’ Ils feraient bien de se poser de telles
questions, car ces bénédictions accordées aux païens sont celles qu’ils
attendaient eux-mêmes depuis des siècles ; elles leur sont accordées
parce qu’ils ont foi en leur propre Messie. Et quand à la fin, Israël dans
son ensemble aura compris que le Christ est le Messie, et qu’il jouira
enfin de toutes les bénédictions que procure cette foi en Christ, alors
la bénédiction que représentera pour le monde entier leur conversion à
Jésus-Christ sera telle que les mots humains ne peuvent la décrire. »
Ce dénouement n’est pas un rêve, ni une utopie ; Paul le considère
comme très réel, garanti par le dessein irrévocable de Dieu. « Si la racine
de l’arbre est sainte, les branches le sont inévitablement aussi. »
184
COMMENTAIRE
1. Dieu a-t-il rejeté son peuple ? En grec la question est formulée de
telle façon qu’elle appelle une réponse négative. L’affirmation du verset
suivant : « Dieu n’a pas rejeté son peuple » reprend le témoignage du Ps
94.14 : « Car l’Éternel ne délaisse pas son peuple » (cf. 1 S 12.22).
De la descendance d’Abraham. Il s’agit à la fois de la descendance
naturelle et de la filiation spirituelle (cf. 2 Co 11.22).
De la tribu de Benjamin (cf. Ph 3.5). Nous savons, par ses lettres,
que l’apôtre descendait de la tribu de Benjamin ; le livre des Actes
nous apprend que son nom juif était Saul. Il n’est donc pas étonnant
que des parents qui faisaient remonter leur généalogie à Benjamin et
qui nourrissaient de nobles ambitions pour leur nouveau-né lui aient
donné le nom porté autrefois par le plus illustre représentant de cette
tribu, le roi « Saül, fils de Kis, de la tribu de Benjamin », pour reprendre
l’expression de Paul (Ac 13.21).
2, 3. Ce que dit l’Écriture (cf. 9.17). En l’occurrence, c’est Élie qui
parle dans le passage évoqué de 1 R 19.10, 14. Littéralement il convien
drait de lire : « dans Élie » (en Eleia), ce qui indiquerait le titre de la
section du livre des Rois (probablement 1 R 17.1 à 2 R 2.18), d’où est
tirée la citation.
4. La réponse divine. Le mot chrēmatismos est employé lorsqu’il
s’agit d’une réponse divine, de même que le verbe chrēmatizō (cf. Mt
2.12, 22 ; Lc 2.26 ; Ac 10.22 ; He 8.5 ; 11.7 ; 12.25).
Je me suis réservé sept mille hommes, qui n’ont pas fléchi le genou.
Cette citation de 1 R 19.18 est une forme condensée, plus proche du texte
hébreu que de la LXX (qui lit : « Tu te réserveras… »), bien qu’aucun
des deux textes ne fasse mention du pronominal « Je me suis… » Le texte
hébreu est d’ailleurs au futur : « Je laisserai… », et peut s’appliquer à un
reste de sept mille qui passeront au travers des persécutions orchestrées
par Hazaël, Jéhu et Élisée (1 R 19.17).
Devant Baal. Dans le texte grec, le nom propre Baal, substantif
masculin, est précédé de l’article défini féminin tē qui ne figure pas dans
les manuscrits de la LXX où se trouve ce passage ; il s’inspire peut-être
d’un autre document hébreu dans lequel, lors de la lecture publique,
on remplaçait le mot Baal par le nom féminin bosheth, qui signifie « la
honte. »
6. Si c’est par les œuvres, ce n’est plus une grâce, autrement l’œuvre
n’est plus une œuvre. Ce verset manque dans certains des plus anciens
185
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
manuscrits. Il n’est sans doute pas de l’apôtre ; un scribe l’aurait d’abord
porté en note marginale, pour souligner la réciproque du principe énoncé
dans la première moitié du verset. Plus tard un copiste l’aurait incorporé
au corps de l’Épître.
8. Dieu leur a donné un esprit d’assoupissement, des yeux pour ne
pas voir, et des oreilles pour ne pas entendre, jusqu’à ce jour. Paul cite
És 29.10 « L’Éternel a répandu sur vous un esprit d’assoupissement,
il a fermé vos yeux », et Dt 29.3 : « Jusqu’à ce jour, l’Éternel ne vous
a pas donné un cœur pour connaître, des yeux pour voir, des oreilles
pour entendre. » Les quatre évangélistes interprètent ces allusions « aux
yeux qui ne voient pas et aux oreilles qui n’entendent pas » (cf. És 6.9 :
« Écoutez toujours, mais ne comprenez rien ! Regardez toujours, mais
n’en apprenez rien ! »), comme des prédictions du refus des Juifs de
reconnaître en Jésus le Messie promis (Mt 13.14, 15 ; Mc 4.12 ; Lc
8.10 ; Jn 12.40 ; cf. aussi Ac 28.26, 27).
Le mot rendu par « assoupissement » (BC), « torpeur » (TOB, BJ)
vient du grec katanuxis (qui signifie littéralement « picotements ») ;
d’où, par extension, le sens d’engourdissement qui suit certains
fourmillements.
9. David dit : Que leur table soit pour eux un piège. Paul cite les
versets 23 et 24 du Psaume 69, dans la version des LXX. Ce psaume
était abondamment cité dans l’Église primitive comme annonçant le
ministère et surtout la passion du Christ (ainsi Jn 15.25 fait allusion au
verset 5, Jn 2.17 et Rm 15.3 au verset 10 ; et Mt 27.48 au verset 22). Si
les paroles de ce psaume sont mises dans la bouche du Christ, alors ceux
dont il se plaint sont ses ennemis (cf. l’application du verset 26 à Judas
dans Ac 1.20). Dans cette citation, nous retrouvons le thème des « yeux
qui ne voient pas » (verset 10 reprenant Ps 69.24) ; et c’est en fait pour
se servir de cette image qui lui est utile dans son argumentation que Paul
fait cette citation : Israël, à l’exception d’un petit reste de croyants, est
frappé de « cécité temporaire. »
11. Par leur chute, le salut a été donné aux païens, afin de provoquer
leur jalousie. C’est ainsi que Paul interprète les paroles du Cantique de
Moïse (Dt 32.21) qu’il avait citées en Rm 10.19. C’est en accordant sa
bénédiction à ceux qui autrefois « n’étaient pas un peuple » (du moins
pas un peuple ayant des relations particulières avec lui), et en offrant son
salut à une « nation sans intelligence » – qui s’en est emparée en acceptant
l’Évangile – que Dieu cherche à provoquer la jalousie d’Israël.
186
COMMENTAIRE
12. Combien plus en sera-t-il ainsi de leur complet relèvement ? Le
texte grec porte « plērōma », la plénitude (note de BC). Il faut donner à
ce mot le sens qu’il a au verset 25, lorsqu’il est appliqué aux païens : la
conversion des multitudes païennes sera suivie de celle de la multitude
juive (v.26).
15. Une vie d’entre les morts. La conversion d’Israël pourrait
précéder de peu la résurrection générale et la parousie du Christ (voir le
commentaire de Rrn 11.26).
16. Si les prémices sont saintes, la pâte l’est aussi. Paul fait
probablement allusion à Nb 15.17-21, qui est un texte relatif à l’offrande
que devaient apporter tous les Israélites sous forme d’un gâteau de fleur
de farine, provenant de la première moisson. L’offrande de ces gâteaux
à Dieu sanctifiait toute la pâte. Dans 1 Co 15.23, le Christ est aussi
présenté comme « prémices. » Mais si le même mot grec aparchē est
employé, le deuxième texte fait néanmoins davantage allusion à la gerbe,
prémices de la moisson de froment, que le sacrificateur devait « agiter »
devant le Seigneur, le dimanche qui suivait la Pâque, pour lui consacrer
symboliquement toute la récolte (Lv 23.10, 11). Les « prémices »
auxquelles l’apôtre pense sont sans doute ces Juifs de naissance qui,
comme lui, ont accepté Jésus comme Messie et Seigneur.
Si la racine est sainte, les branches le sont aussi. L’apôtre se sert
d’une autre métaphore. Un arbre forme un tout : la sainteté des racines
se répercute jusque dans les branches. Il est assez naturel de penser que
Paul confère au mot « racine » le même sens qu’au mot « prémices » ; si
l’image de l’arbre avec sa racine et ses branches avait été isolée de ce qui
précède, on aurait pu penser que la racine symbolisait les patriarches et
les branches les Juifs chrétiens. Cette illustration se serait bien accordée
avec la description que l’apôtre donne d’Israël « aimé à cause de ses
pères » (v. 28). Il s’agit peut-être ici d’une transition de pensée au
moment où l’apôtre passe d’une métaphore à une autre.75
2. La parabole de l’olivier (11.17-24)
L’image de la racine et des branches conduit Paul à développer sa
parabole de l’olivier. Les détracteurs de l’apôtre se sont souvent servis
de cette parabole pour prouver qu’il était un citadin, totalement ignorant
des pratiques les plus élémentaires de l’arboriculture. Le jardinier ne
Il est évidemment possible de voir dans les « prémices » du verset 16 les patriarches,
75
mais cette interprétation est peu vraisemblable.
187
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
greffe pas un arbre fruitier sauvage sur un arbre cultivé ; il greffe au
contraire un arbre cultivé sur un arbre sauvage de même espèce. Pourtant
Sir William Ramsey cite Theobald Fischer qui prétend qu’il était encore
fréquent il y a soixante ans, en Palestine, « de revigorer un olivier qui
avait cessé de produire du fruit, en lui menant un greffon provenant
d’un olivier sauvage de sorte que, la sève anoblissant le greffon sauvage,
l’arbre se menait à nouveau à porter du fruit. »76 Ce procédé était
d’ailleurs connu et pratiqué par les Romains, puisque Columella, qui
était un contemporain de Paul, affirme que lorsqu’un olivier donne de
mauvais fruits, il suffit de lui implanter un greffon d’olivier sauvage
pour redonner une nouvelle vigueur à l’arbre.77
Quoi qu’il en soit, le message de Paul est clair. Voici deux oliviers :
un olivier franc et un olivier sauvage. Ce dernier produit un fruit peu
abondant et peu riche en huile ; le premier donne normalement un bon
fruit. L’olivier franc représente Israël, le peuple de Dieu ; l’olivier sauvage
est l’image du monde païen. Au cours de l’histoire il s’est avéré que
l’olivier franc perdait de sa vigueur et que la récolte s’en ressentait ; les
vieilles branches sont donc coupées et on lui greffe un rameau d’olivier
sauvage. « L’élimination des vieilles branches était indispensable pour
fournir air et lumière au greffon, et pour empêcher que la vitalité de
l’arbre ne se disperse dans un trop grand nombre de branches » (W.M.
Ramsey, op. cit., p.224). Le rejeton d’olivier sauvage représente la
totalité des chrétiens d’origine païenne, désormais incorporés au peuple
de Dieu ; les vieilles branches retranchées représentent les Juifs qui ont
refusé d’accepter l’Évangile.
Dans cette greffe inhabituelle, les deux parties trouvent un profit :
l’arbre vieilli est revigoré par le greffon sauvage et celui-ci, nourri par
la sève de l’olivier franc, devient en mesure de porter du fruit, ce qu’il
n’aurait jamais pu faire en restant sur l’olivier sauvage.
Les chrétiens d’origine païenne ne doivent pas succomber à la tentation
de regarder de haut leurs frères d’origine juive. Si la grâce de Dieu ne
les avait greffés sur le peuple élu, et n’avait fait d’eux des « concitoyens
des saints » (Ép 2.19), ils seraient restés à tout jamais privés de vie et
de fruits. La vie qui les rend capables de porter du fruit pour Dieu est
celle de la racine, c’est-à-dire du peuple d’Israël, cet arbre sur lequel ils
ont été greffés. Ce n’est pas Israël qui a une dette envers eux, mais eux,
76
Pauline and Other Studies (1906), p.223.
77
Columella, De re rustica, v. 9.
188
COMMENTAIRE
les païens, qui sont redevables à Israël. Et s’ils prétendent valoir plus
que les Juifs incrédules – ces branches qui ont été coupées – Paul les
encourage vivement à tirer de salutaires leçons de cette suppression de
certaines branches. Pourquoi ont-elles été retranchées ? À cause de leur
incrédulité. Si un esprit d’orgueil anime le greffon l’Église d’origine
païenne – au point de lui faire oublier ce qu’il doit à la grâce divine,
au point de remplacer la foi en Dieu par la confiance en soi, il subira le
même sort que les vieilles branches : lui aussi sera retranché. C’est par
la foi que l’on devient membre du véritable peuple de Dieu, c’est par la
foi qu’on le reste et c’est pour cause d’incrédulité qu’on en est retranché.
Ce principe s’applique sans aucune distinction, aux païens comme aux
Juifs. Si donc – et Paul abandonne ici toutes les leçons pratiques de la
greffe – ces Juifs qui, à cause de leur incrédulité, ont perdu leur privilège
de membres du véritable Israël, parviennent ultérieurement à la foi en
Christ, ils seront à nouveau incorporés au peuple de Dieu. Il faut un
miracle pour que des branches retranchées puissent à nouveau être
greffées sur un arbre sain et porter du fruit. Il en va de même pour Israël.
La réintégration de la nation juive au sein du peuple de Dieu, lorsque
l’incrédulité aura laissé place à la foi, sera un miracle spirituel ; mais
c’est un miracle que Dieu accomplira, Paul en est certain.
20. Tu subsistes par la foi. L’apôtre souligne fortement le rôle de la
foi. La TOB rend mieux cette emphase : « Et toi, c’est par la foi que tu
tiens. » Cf. Rm 5.2.
22. Bonté de Dieu envers toi. C’est avec raison que la BC insiste sur
le complément « de Dieu », ce qu’omettent la TOB et la BJ. Cf. 2.4.
Si tu demeures dans cette bonté ; autrement, toi aussi tu seras
retranché. Tout le Nouveau Testament soumet les vertus à l’épreuve
du temps : la persévérance est le test de la réalité et de la solidité de ces
vertus. La persévérance des saints est une doctrine solidement établie
dans les écrits du Nouveau Testament (et pas seulement dans les écrits
pauliniens) ; le rôle actif des chrétiens est mis en valeur ici, car ce sont
eux qui doivent persévérer. Puisque « tu subsistes par la foi » (verset 20),
c’est un excellent exercice que de mettre en pratique le conseil donné
par Paul aux Corinthiens : « Examinez-vous vous-mêmes, pour voir si
vous êtes dans la foi » (2 Co 13.5).
24. Contrairement à ta nature. Paul songe peut-être à désarmer par
avance les critiques en montrant qu’il savait pertinemment que le mode
de greffe qu’il avait pris comme exemple était contre nature. De toute
189
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
façon le procédé de la greffe est « contre nature » – opinion généralement
partagée à l’époque.
3. Le rétablissement d’Israël (11.25-29)
Ce passage expose le mystérieux dessein de Dieu à l’égard d’Israël,
dessein longtemps caché, mais maintenant révélé. Si Israël est aveugle,
ce n’est que partiellement (puisque certains Israélites ont reçu la lumière)
et pour un temps, pour que les païens puissent jouir de la bénédiction.
En ce qui concerne la proclamation de l’Évangile, le mot d’ordre est :
« Les Juifs d’abord » ; en ce qui concerne l’accueil fait à l’Évangile, la
devise est : « Les païens d’abord, les Juifs ensuite. » Quand la totalité
des croyants d’origine païenne sera atteinte, ce à quoi Paul s’employait
en vertu de sa mission spécifique, alors tout Israël – non seulement un
reste, mais la nation dans son ensemble – verra le salut de Dieu. Si le rejet
provisoire du peuple a été annoncé par les prophètes, son rétablissement
final et définitif l’a été aussi (És 59.20, 21 et Jr 31.33 sont cités à
l’appui de cette affirmation). La nouvelle alliance ne sera complète que
lorsqu’elle englobera le peuple de l’ancienne alliance. Momentanément
rejetés dans l’intérêt des païens, les Juifs resteront éternellement les
objets de l’élection divine, parce que les promesses que Dieu a faites
aux patriarches ne sauraient être ni annulées ni révoquées.
Certains ont prétendu que dans ce passage l’apôtre laissait son
patriotisme prendre le pas sur sa logique.78 N’avait-il pas souligné
précédemment dans cette même Épître que la descendance naturelle,
selon la chair, n’était pas ce qui comptait le plus aux yeux de Dieu ?
Et voici que maintenant il affirme qu’à cause des promesses faites aux
patriarches, la descendance naturelle sera rétablie dans une relation
privilégiée avec Dieu ! Certes « le cœur a ses raisons… » ; mais il y a
plus. Paul connaît la grâce de Dieu bien mieux que ses détracteurs : si
la grâce de Dieu agissait selon la « logique », les perspectives seraient
aussi sombres pour les païens que pour les Juifs.
Précisons un point important : lorsque Paul parle du rétablissement
d’Israël, il ne fait jamais allusion à un royaume davidique terrestre, ni
à un retour des Juifs en Palestine. Ce qu’il envisageait pour son peuple
était infiniment meilleur.
A. Harnack, The Date of the Acts and of the Synoptic Gospels (1911), p.40-66 ;
78
« Le Juif qui était en lui était encore trop fort » dit l’auteur (p.61).
190
COMMENTAIRE
25. Je ne veux pas…que vous ignoriez ce mystère. Par le mot
« mystère », Paul veut sans doute dire que ce qui suit est une révélation
qui lui a été personnellement accordée (cf. 1 Co 15.51 ; Col 1.26, 27).
Le principe du « reste » avait été révélé aux prophètes ; celui selon
lequel « tout Israël » sera sauvé a été révélé à Paul. L’apôtre a été accusé
« de souffler et humer ensemble », c’est-à-dire de faire deux choses
incompatibles : d’une part, de se consoler à la pensée de l’existence
d’un reste selon l’élection de la grâce, et d’autre part, d’insister sur un
rétablissement « en masse », d’Israël. Mais si, comme il l’affirme, il a reçu
une nouvelle révélation, on ne saurait le blâmer pour son raisonnement.
D’autant que déjà dans les prophéties vétéro-testamentaires, le reste de
l’ancien Israël apparaissait comme le noyau du nouvel Israël. Il en va de
même dans notre passage : l’existence d’un « reste » fidèle d’Israélites
est le gage du salut à venir de « tout Israël. »
Jusqu’à ce que la totalité des païens soit entrée. On retrouvera cette
même idée en Rm 15.16 : « Les païens…une offrande agréable » et en Rm
15.18 : « Amener les païens à l’obéissance. » L’entrée de la « totalité »
(grec plērōma des païens sera suivie de l’entrée de la « totalité » des
Juifs (verset 12).
26. Et ainsi tout Israël sera sauvé. Il est absolument impossible
d’accorder ici au mot « Israël » un sens différent de celui qu’il a au
verset 25 (où il est question de l’endurcissement d’Israël). À ceux qui
soulignent que Paul n’a pas dit : « Et ensuite tout Israël sera sauvé »,
mais bien « Et ainsi tout Israël sera sauvé » (comme si l’entrée de la
totalité des païens constituait en elle-même le salut d’Israël), il suffit
de faire remarquer que le grec emploie fréquemment le mot houtōs
(« ainsi ») dans un sens temporel. « Tout Israël » est une expression qui
revient souvent dans la littérature juive. Elle ne signifie nullement « tout
Juif, sans aucune exception », mais « Israël dans son ensemble. » Le
traité intitulé Sanhédrin (X.1) de la Mishnah déclare : « Tout Israël aura
un héritage dans le siècle à venir », et dans le même paragraphe, il cite
les noms d’Israélites qui n’auront point de part à cet héritage.
Le libérateur viendra de Sion, il détournera de Jacob les impiétés.
Le texte d’Ésaïe que Paul cite dit : « Un rédempteur vient pour Sion,
pour ceux de Jacob qui se détournent de leur crime » (És 59.20). Paul
suit la Septante, en remplaçant toutefois « pour Sion » par « de Sion. »
Quelle que soit sa forme exacte, ce texte fait allusion à la manifestation,
à Israël, de son divin Rédempteur. Paul a peut-être à l’esprit la parousie
191
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
du Christ. Voir le commentaire du verset 15. Ac 3.19-21 et 2 Co 3.16 ont
parfois donné lieu à une interprétation similaire.
27. Telle sera mon alliance avec eux, lorsque j’ôterai leurs péchés.
Les premiers mots sont en fait la suite de la citation d’Ésaïe 59 (dont le
verset 21 dit : « Quant à moi, voici mon alliance avec eux, dit l’Éternel »).
Mais la suite de la citation renvoie à la promesse de la nouvelle alliance,
annoncée dans Jr 31.33, 34 : « Mais voici l’alliance que je conclurai avec
la maison d’Israël…Je pardonnerai leur faute et je ne me souviendrai
plus de leur péché » (voir le commentaire de Rm 7.6 et 8.4).
28. En ce qui concerne l’Évangile, ils sont ennemis à cause de vous.
L’aliénation présente du peuple d’Israël a été l’occasion pour les païens
de bénéficier des bénédictions de l’Évangile et d’être réconciliés avec
Dieu.
En ce qui concerne l’élection, ils sont aimés à cause de leurs pères.
Certains ont vu dans cette affirmation une justification des « mérites
des pères » (héb. zekhuth ha’aboth). Il s’agit d’une doctrine juive selon
laquelle la justice des patriarches constituait une réserve suffisante pour
être mise au crédit de tous leurs descendants. Telle n’est certainement
pas l’interprétation de Paul. Car toute cette Épître s’oppose à la
conception d’un salut acquis par des mérites (cf. 4.2). L’apôtre affirme
tout simplement que les promesses faites aux patriarches au moment où
Dieu les a appelés restent valables pour leurs descendants, non en vertu
de leurs mérites, mais en vertu de la fidélité de Dieu à la parole donnée.
e. Le dessein de dieu à l’égard
de l’humanité (11.30-36)
Voici maintenant la révélation du plan ultime de Dieu pour le monde :
la miséricorde pour le Juif et pour le païen. Le reste fidèle n’a pas fait
l’objet de la grâce pour que la grande majorité soit vouée à la perdition ;
au contraire, son élection constitue un gage de la miséricorde divine
étendue à tous, sans discrimination (cf. 8.18-21). Le langage de l’apôtre
a des accents incontestables d’universalisme ; mais il s’agit plus d’un
universalisme eschatologique que d’un universalisme présent. Il s’agit
évidement plus d’un universalisme de groupe que d’individus.
Paul avait déjà clairement énoncé : « Tous ont péché et sont privés
de la gloire de Dieu » (3.23). Tous sont reconnus coupables devant
le tribunal de Dieu; ni le Juif, ni le païen ne peuvent prétendre à la
miséricorde divine.
192
COMMENTAIRE
S’il y a quelque espoir pour l’un comme pour l’autre, il ne peut reposer
que sur la grâce de Dieu ; mais cet espoir est immense. En condamnant
de la même façon les Juifs et les païens à cause de leur désobéissance
à ses lois, Dieu a voulu mettre en lumière qu’il était disposé à faire
grâce aux Juifs comme aux païens. Nous arrivons là au sommet de
l’argumentation de l’apôtre qui est aussi la source d’une louange infinie
à Dieu. La doxologie des versets 33 à 36 ne marque pas seulement
la fin des chapitres 9 à 11, mais elle constitue la conclusion de toute
l’argumentation commencée au chapitre premier : « Ô profondeur de la
richesse, de la sagesse et de la connaissance de Dieu ! Que ses jugements
sont insondables et ses voies incompréhensibles ! En effet,
Qui a connu la pensée du Seigneur,
ou qui a été son conseiller ?
Qui lui a donné le premier,
pour qu’il ait à recevoir en retour ?79
Tout est de lui, par lui et pour lui !
À lui la gloire dans tous les siècles. Amen ! »
32. Pour faire miséricorde à tous. C’est-à-dire à tous sans distinction
plutôt qu’à tous sans exception. Paul n’englobe évidemment pas ceux
qui à l’image du Pharaon (Rm 9.17) persistent à refuser la grâce divine.
« Paul ne cherche pas à se prononcer sur le sort final de chaque individu,
mais il souligne que l’humanité peut avoir une espérance solide et
certaine parce que cette espérance s’enracine dans la vérité qui concerne
Dieu et non dans une vérité qui concerne l’homme lui-même » (C.K
Barrett, op. cit.).
34. Qui a connu la pensée du Seigneur, ou qui a été son conseiller ?
L’apôtre fait écho ici aux paroles du prophète Ésaïe : « Qui a fixé une
mesure à l’Esprit de l’Éternel, et qui lui a fait connaître son avis ? » (És
40.13).
79
L’universalisme eschatologique espère qu’à la fin « le monde entier sera sauvé »
(C.H. Spurgeon, cité dans A.C. Benson, The Life of Edward White Benson, II, 1900,
p.276), c’est-à-dire qu’ « au terme de son long et progressif développement, la
race humaine dans sa totalité obtiendra le salut ; nos yeux alors se rassasieront du
glorieux spectacle d’un monde sauvé » (B.B. Warfield, Biblical and Theological
Studies, Philadelphia, 1952, [Link]). Par « universalisme représentatif » on entend
« l’acceptation de l’Évangile par des représentants de toutes les nations » (J. Munck,
Paul and the Salvatian of Mankind, 1959, p.278). Voir encore les pages l36ss, 170,
213.
193
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
35. Qui lui a donné le premier, pour qu’il ait à recevoir en retour ?
Cette question s’inspire d’une autre question posée par Dieu lui-même :
« Qui m’a fait des avances pour que je le lui rende ? » (Jb 41.3).
B. LE COMPORTEMENT CHRÉTIEN
(12.1–15.13)
I. LE SACRIFICE VIVANT (12:1-2)
Compte tenu de ce que Dieu a accompli en faveur de son peuple,
comment celui-ci doit-il vivre désormais ? Les membres de ce peuple
doivent s’offrir eux-mêmes « en sacrifices vivants », consacrés à Dieu.
Les sacrifices d’animaux, offerts autrefois, ont été définitivement
rendus caducs par l’offrande volontaire de Jésus-Christ. S’il n’y a plus
lieu d’offrir des sacrifices sanglants, il n’en demeure pas moins que les
rachetés doivent continuer à offrir à Dieu l’adoration de leurs cœurs
reconnaissants et obéissants. Au lieu de vivre selon les normes d’un
monde révolté contre Dieu, les croyants sont exhortés à laisser leur
intelligence, renouvelée par la puissance de l’Esprit, transformer leur
vie pour la rendre conforme à la volonté de Dieu.
Dans la Bible, l’enseignement de la doctrine ne constitue jamais
un but en soi ; elle est toujours enseignée pour être appliquée dans la
vie pratique. « Si vous savez cela, vous êtes heureux, pourvu que vous
le mettiez en pratique » (Jn 13.17). Paul fait donc toujours suivre ses
exposés doctrinaux d’une exhortation éthique, les deux choses étant
liées par la conjonction de coordination « c’est pourquoi » (cf. Ép 4.1 ;
Col 3.5).
Il faut noter en outre que les impératifs moraux de cette Épître, comme
ceux des autres Épîtres, qu’elles soient de Paul ou non, présentent
une ressemblance étroite avec les enseignements moraux du Christ,
tels qu’ils nous sont rapportés dans les Évangiles. Pour reprendre une
expression de Paul, toutes les applications morales sont basées sur « la
loi du Christ » (Ga 6.2 ; cf. 1 Co 9.21). On peut en particulier établir une
liste impressionnante de parallèles entre Rm 12.3-13.14 et le Sermon sur
la Montagne. Bien qu’aucun de nos Évangiles canoniques n’existât dans
sa forme écrite actuelle, à l’époque les enseignements du Christ étaient
194
COMMENTAIRE
néanmoins très répandus dans les Églises sous une forme orale, et peut-
être sous forme de catéchisme abrégé.
1-2. Je vous exhorte…à offrir vos corps. Le verbe grec traduit ici par
« offrir » est le même que celui qui a été traduit par « livré » dans Rm
6.13-19. L’apôtre va donc préciser ce qu’implique pour les croyants le
fait de « livrer » leurs membres au service de Dieu.
Comme un sacrifice vivant. La nouvelle dispensation comporte
aussi des sacrifices ; mais il ne s’agit plus désormais d’offrir la vie
d’autres créatures, comme c’était le cas avec les sacrifices d’animaux de
l’ancienne alliance (cf. He 13.15, 16 ; 1 P 2.5).
Ce qui sera de votre part un culte raisonnable. Au lieu de
« raisonnable » (BC), d’autres traductions portent « spirituel » (TOB,
BJ). Le nom grec latreia a déjà été utilisé par Paul dans l’énumération de
Rm 9.4 et il est traduit par « culte » dans les versions françaises ; l’adjectif
grec logikos vient du mot logos et peut signifier soit « raisonnable »
(l’offrande d’une vie obéissante est la seule réponse « raisonnable » à la
grâce de Dieu),80 soit « spirituel » comme dans le texte de 1 P 2.2 où le
mot grec est traduit par « spirituel » (Segond), alors que BC, TOB et BJ
ont traduit « le lait de la parole. » Peut-être faut-il préférer la traduction
« culte spirituel », comme le font TOB et BJ. Dans ce cas, on perçoit
mieux l’opposition aux rites extérieurs de l’ancien culte.
Ne vous conformez pas au monde présent. « Ce monde » (grec aiōn)
est distingué du « monde à venir » dans 1 Co 1.20 ; 2.6 ; 3.18 ; 2 Co
4.4 ; Ga 1.4. Ainsi Ép 1.21 déclare: « …non seulement dans le siècle
présent mais encore dans le siècle à venir. » Il est appelé « présent
siècle mauvais » (Ga 1.4), soumis « au dieu qui aveugle les pensées
des incrédules » (2 Co 4.4) ; cependant ceux qui vivent dans « ce siècle
présent » peuvent se comporter comme les héritiers du siècle à venir,
celui du renouvellement de toutes choses et de la résurrection. Ce sont
ceux pour qui « la fin des siècles est déjà arrivée » (1 Co 10.11), ceux
qui sont une « nouvelle création en Jésus-Christ », qui savent que « les
choses anciennes sont passées ; voici (toutes choses) sont devenues
nouvelles » (2 Co 5.17). C’est par la puissance du Saint-Esprit qui habite
80
On a dit à juste titre que dans le christianisme, la théologie se centrait sur la grâce
et l’éthique sur la gratitude ; ce n’est pas un hasard si les deux mots « grâce » et
« gratitude » sont exprimés par un seul et même mot grec, charis (voir le commentaire
de Rm 1.7, p.56).
195
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
en eux comme gage de leur héritage à venir, que les croyants peuvent
résister à la tentation de se conformer à « ce siècle présent. »
Soyez transformés. Le mot grec metamorphoō, traduit par
« transformés » est rendu par « transfiguré » dans les récits évangéliques
de Mt 17.2 ; Mc 9.2. Un seul autre passage emploie ce même mot : c’est
2 Co 3.18 qui parle des chrétiens « transformés » en la même image du
Christ, « de gloire en gloire, par l’action du Seigneur, l’Esprit », et qui
constitue un merveilleux commentaire à ce verset présent.
II. LA VIE COMMUNAUTAIRE DES
CHRÉTIENS (12.3-8)
Toute l’œuvre de Dieu porte la marque de la diversité et non celle de
l’uniformité. C’est vrai de la nature ; c’est vrai aussi du domaine de la
grâce, en particulier au sein de la communauté chrétienne. C’est là que
se retrouvent des hommes et des femmes dont l’origine, le milieu, le
tempérament et les dons sont extrêmement différents. À cette diversité
s’ajoutent encore les dons spirituels que Dieu accorde à chacun au
moment où il se convertit au Christ. Mais c’est précisément à cause de
cette grande diversité et par son moyen, que chacun peut contribuer au
bien de l’ensemble. Quel que soit le service rendu dans l’Église, il doit
être accompli de tout cœur, avec fidélité, par ceux qui ont été divinement
qualifiés pour le faire, qu’il s’agisse de prophétie, d’enseignement,
d’exhortation, d’administration, de libéralité, de visites aux malades, ou
de tout autre ministère.
Pour illustrer ses propos, Paul se sert de l’exemple du corps humain,
comme il l’avait déjà fait dans 1 Co 12.12-27. Chaque organe du corps
doit remplir sa fonction propre, mais dans un corps sain tous ces organes
fonctionnent harmonieusement et en interdépendance pour le bien du
corps tout entier. Ainsi doit-il en être de l’Église qui est le corps du
Christ.
3. Par la grâce qui m’a été donnée. L’auteur fait allusion ici à la grâce
de l’apostolat, ce don spirituel que Dieu lui a confié (cf. 1.5 ; 15.15).
D’après le verset 6, chaque membre de l’Église a reçu pareillement une
grâce spéciale qu’il doit mettre au service de tous pour le bien de la
communauté.
Selon la mesure de foi. Dans ce verset, Paul attribue au mot « foi » un
sens différent de celui auquel il nous a habitués tout au long de l’Épître :
196
COMMENTAIRE
dans le cas présent la « foi » désigne la puissance spirituelle qui est
accordée à chaque chrétien pour lui permettre de s’acquitter fidèlement
de sa tâche spécifique ; on peut peut-être aussi y voir le sens de « en
accord avec la foi » (BC), « en proportion de la foi reçue par l’individu »
(TOB, note), du verset 6.
5. Un seul corps en Christ. On peut rapprocher ce texte de celui de
1 Co 12.27 : « Vous êtes le corps de Christ. » Dans la première lettre aux
Corinthiens et dans la lettre aux Romains, l’allusion au corps humain
sert simplement à illustrer la dépendance des chrétiens entre eux. Cette
idée sera reprise et développée dans les Épîtres adressées plus tard aux
Colossiens et aux Ephésiens ; dans ces lettres l’accent est mis sur la
relation qui existe entre l’Église - le corps - et Christ - la tête : aucun
chrétien ne peut prétendre être comparé à la tête, ni même à une partie de
celle-ci (contrairement à ce que dit 1 Co 12.16-17, 21) ; dans ces deux
Épîtres le corps humain cesse d’être une simple image pour devenir
l’exemple le plus approprié que l’apôtre puisse trouver pour décrire le
lien vital qui unit la vie des croyants à celle du Christ ressuscité.81
8. Avec simplicité. TOB et BJ traduisent « sans calcul », c’est-à-dire
sans arrière-pensées.
Celui qui préside. L’exercice de la présidence dans l’Église est un don
tout aussi spirituel que les autres charismes mentionnés.
III. LA LOI DU CHRIST (12.9-21)
Les exhortations à un amour profond, sincère et concret qui sont
prodiguées dans ce paragraphe ne sont pas sans rappeler le Sermon sur
la Montagne. Paul encourage les chrétiens à se manifester les uns aux
autres amour, compassion et égards ; mais il leur demande également
d’aimer ceux qui sont extérieurs à la communauté chrétienne et de leur
pardonner le cas échéant ; plus encore, ces mêmes sentiments chrétiens
doivent s’exercer en faveur de ceux qui persécutent les croyants et leur
veulent du mal.
9. Que l’amour soit sans hypocrisie. Traduction littérale du mot grec
anupokritos, que d’autres rendent par « sincère » (TOB), « sans feinte »
(BJ).
81
Cf. E. Best, One Body in Christ (1955).
197
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
10. Par honneur, usez de prévenances réciproques. TOB traduit :
« Rivalisez d’estime réciproque » et BJ « chacun regardant les autres
comme plus méritants. » On peut penser à Ph 2.3 : « Estimez les autres
supérieurs à vous-mêmes. »
11. Soyez fervents d’esprit. La même expression est employée à
propos d’Apollos dans Ac 18.25. On ne peut affirmer catégoriquement
qu’elle signifie exactement la même chose ici, pas plus qu’on ne peut
être certain d’y trouver une allusion au Saint-Esprit, comme le suggère
la traduction BJ « dans la ferveur de l’esprit. »
Servez le Seigneur. Les traductions françaises ont adopté à la quasi-
unanimité cette traduction, même si certaines d’entre elles indiquent
en note la variante « saisissez l’occasion », qui provient d’une lecture
occidentale qui a remplacé le datif kuriō (« Seigneur ») par kairō (« le
temps, l’occasion »).
14. Bénissez ceux qui vous persécutent, bénissez et ne maudissez pas.
Cette exhortation ressemble beaucoup à celle du Seigneur : « Bénissez
ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous maltraitent » (Lc
6.28). D’anciens témoins, y compris le P46, omettent « vous » comme
complément de « persécutent », ce qui signifierait que les chrétiens
doivent, de manière générale, appeler la bénédiction sur les persécuteurs,
qu’ils en soient les victimes directes ou non. Paul lui-même s’est plié à
ce principe ; il en témoigne dans 1 Co 4.12b, 13a et dans Ac 28.19b.
15. Réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent ; pleurez avec ceux
qui pleurent. Nous sommes, avec ce commandement, aux antipodes des
maximes des stoïciens, pour qui seul le détachement total ouvrait la voie
au véritable bonheur. Ce principe chrétien a été parfaitement incarné en
Jésus-Christ.
16. Ayez les mêmes sentiments les uns envers les autres. (Cf. 15.5, 6.)
Dans Ph 2.2ss, l’apôtre reprend la même idée :
« Ayez un même amour, une même âme, une seule pensée », mais il
la fait suivre de la référence suprême : « Les sentiments qui étaient en
Jésus-Christ… »
17. Ne rendez à personne le mal pour le mal. Cf. Mt 5.44 : « Aimez
vos ennemis. » Voir également 1 P 3.9.
Recherchez ce qui est bien devant tous les hommes. Il y a là une
allusion à Pr 3.4 (dans la traduction de la LXX).
198
COMMENTAIRE
19. Laissez agir la colère. La traduction littérale, indiquée en note
dans la BC est : « Donnez place à la colère. » C’est à la colère divine de
se manifester soit maintenant, soit au jour de la colère (Rm 2.5).
À moi la vengeance, c’est moi qui rétribuerai. Le texte hébreu de Dt
32.35 dit : « À moi la vengeance et la rétribution », le TM également ;
(la LXX diffère légèrement : « Au jour de la vengeance, je rétribuerai »).
Cette formulation, que l’on retrouve encore dans Hé 10.30, apparaît
dans les targums araméens et devait probablement figurer dans une
version grecque malheureusement disparue. En rappelant que c’est à
Dieu qu’appartient la vengeance et la rétribution, cette citation a pour
but d’amener les chrétiens non seulement à reconnaître le bien-fondé
de cette affirmation, mais surtout à s’y soumettre en renonçant à faire
justice eux-mêmes. En se basant sur Na 1.2 : « Le Seigneur se venge de
ses adversaires, il garde sa rigueur envers ses ennemis », la communauté
de Qumrân avait interdit la vengeance privée.82
20. Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger ; s’il a soif, donne-
lui à boire ; car en agissant ainsi, ce sont des charbons ardents que
tu amasseras sur sa tête. Paul omet la fin du proverbe qu’il cite : « Et
le Seigneur te le rendra » (Pr 25.21, 22). Paul voulait donc encourager
ses lecteurs à traiter leurs ennemis avec bonté, ce qui augmentait la
culpabilité de ces derniers et les plaçait sous la menace d’un jugement
plus sévère encore, alors qu’eux-mêmes recevraient de la part de Dieu
une plus grande récompense. Mais ce proverbe peut aussi évoquer
une coutume égyptienne : pour prouver publiquement sa repentance,
l’Égyptien devait porter sur la tête un récipient contenant des charbons
ardents. De toute façon, en citant ce proverbe dans ce contexte et en en
omettant volontairement la fin, Paul lui donne un sens plus généreux :
« Traite ton ennemi avec bienveillance, car ton attitude l’humiliera et
pourra le conduire à la repentance. » En d’autres termes, la meilleure
façon de se débarrasser d’un ennemi, c’est de s’en faire un ami et donc
« de surmonter le mal par le bien » (v.21).
IV. LE CHRÉTIEN ET L’ÉTAT (13.1-7)
Les relations entre les chrétiens – pris individuellement ou regroupés
en Églises – et les gouvernements en place, en particulier celui de Rome,
82
Cf. G. Vermes, The Dead Sea Scrolls in English, p.110.
199
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
devaient devenir passablement tendues moins d’une décennie après
l’envoi de cette Épître.
Tant que l’Église fut principalement composée d’éléments juifs les
problèmes ne manquèrent pas, mais ils ne prirent pas alors cette forme
aiguë qu’ils allaient revêtir par la suite. La situation des Juifs au sein de
l’Empire avait été définie par une succession d’édits impériaux. Bien
qu’assujettie à Rome, la nation juive jouissait de privilèges exceptionnels.
L’exercice de la religion juive était légalement garanti comme religio
licita, et toutes les pratiques religieuses qui les distinguaient si nettement
des païens étaient autorisées. Même si leurs coutumes paraissaient aux
Romains absurdes ou entachées de superstitions, elles n’en étaient pas
moins légalement tolérées. Les édits romains garantissaient aux Juifs le
respect du sabbat, le droit de ne pas adorer « les images taillées », ainsi
que la totale liberté de suivre les lois alimentaires mosaïques. La police
impériale interdit même à plusieurs gouverneurs de Judée de faire flotter
à l’intérieur de la Cité Sainte de Jérusalem les étendards militaires aux
effigies impériales qui n’auraient pas manqué de blesser la susceptibilité
des Juifs. Si la loi juive condamnait à mort un païen coupable d’avoir
commis un sacrilège en franchissant l’accès, pourtant expressément
interdit, de la Cour intérieure du Temple, Rome confirmait la sentence
capitale même si le coupable était citoyen romain.
Pendant les premières trente années qui suivirent la mort du Christ,
la loi romaine, quand elle fut informée de l’existence des chrétiens,
commença par les considérer comme des Juifs dissidents. Quand, en
51 de notre ère, les Juifs accusèrent Paul, devant Gallion, le nouveau
proconsul de l’Achaïe, de propager une religion illégale, Gallion ne
porta que très peu d’attention à cette accusation (Ac 17.12ss). Pour lui,
Paul était un Juif, au même titre que ses accusateurs, et la querelle qui
les opposait ne revêtait à ses yeux aucun caractère de gravité. Elle lui
semblait simplement toucher à une divergence d’interprétation de la loi
juive. Il estimait n’être pas venu comme proconsul dans cette province
pour s’occuper d’affaires de ce genre.
La décision de Gallion constitua un précédent important, car une
dizaine d’années plus tard Paul lui-même se permit de faire appel à la
protection romaine pour pouvoir continuer à propager l’Évangile, non
seulement dans les provinces de l’Empire, mais également à Rome, la
capitale (Ac 28.30, 31).
200
COMMENTAIRE
L’heureuse expérience qu’il fit de la justice romaine se reflète
sans aucun doute dans le jugement qu’il porte ici sur les magistrats,
« serviteurs de Dieu » (v.6), « qui ne sont pas à craindre quand on fait
le bien, mais quand on fait le mal » (v.3). Les principes énoncés dans
l’Épître resteront valables même quand les gouvernants se montreront
moins bienveillants envers les chrétiens que Gallion ne le fut vis-à-vis
de Paul.
Il faut aussi souligner un autre aspect des relations du christianisme
avec l’état romain. Historiquement, le christianisme démarrait avec un
lourd handicap aux yeux de la loi romaine : son fondateur avait été jugé,
condamné et exécuté sur l’ordre d’un magistrat romain. Les charges qui
pesaient sur lui avaient été résumées dans ces mots, fixés sur la croix :
« Le roi des Juifs. » En dépit de tout ce que Jésus avait déclaré à Pilate
concernant la nature de son Royaume, le seul compte rendu officiel
parvenu à Rome présentait le Christ comme l’instigateur d’un mouvement
défiant l’autorité souveraine de César. Quand, bien des années plus
tard, Tacite voulut informer ses lecteurs sur ce qu’étaient vraiment les
chrétiens, il écrivit : « Ils (les chrétiens) tirent leur nom de Christ, qui
a été mis à mort par le procurateur Ponce Pilate, sous la domination de
Tibère. »83 Cela suffisait pour les situer. Quand les adversaires de Paul,
à Thessalonique, voulurent fomenter les pires troubles, ils s’adressèrent
au magistrat romain et portèrent contre l’apôtre et ses collaborateurs
l’accusation suivante : « Ceux-ci, qui ont bouleversé le monde entier,
sont aussi venus ici…ils agissent tous contre les décrets de César et
disent qu’il y a un autre roi, Jésus » (Ac 17.6, 7). C’était une subtile
déformation de la vérité, mais qui ne s’éloignait quand même pas trop
du fait que Jésus lui-même avait été traduit en justice devant Pilate pour
agitation, sédition…et pour s’être prétendu Roi.
Il n’y avait pas qu’à Thessalonique que des troubles éclataient à
l’époque. Rome connaissait aussi ses émeutes « à l’instigation de
Chrestus »84 ; si nous connaissions tous les événements qui eurent lieu
à ce moment-là, nous découvririons certainement qu’il y eut aussi des
émeutes à Alexandrie. Les meilleurs amis de Paul étaient obligés de
constater que l’arrivée de l’apôtre dans une ville mettait souvent fin à
la paix qui y régnait. Paul n’était pas à proprement parler responsable
de ces désordres, et les gardiens de l’ordre public s’en rendaient bien
83
Tacite, Annales XV.44.
84
Voir page 6.
201
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
compte, mais il fallait néanmoins que les chrétiens soient très prudents
dans leur conduite à l’égard des autorités et dans leur comportement
public, pour ne pas fournir à leurs adversaires des motifs pour intervenir
contre eux. Les chrétiens se montraient donc particulièrement obéissants
vis-à-vis des autorités. Jésus avait d’ailleurs énoncé le même principe
lorsqu’il avait déclaré : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu
ce qui est à Dieu » (Mc 12.17). Ces paroles, qui ont été prononcées à
propos des impôts, ont en fait une portée beaucoup plus générale.
Paul situe tout le problème des relations hiérarchiques à un niveau
très élevé. Dieu est le fondement de toute autorité, et ceux qui exercent
l’autorité sur terre le font en vertu d’un pouvoir qui leur a été délégué ;
c’est pourquoi, désobéir aux autorités équivaut à désobéir à Dieu. Les
gouvernements humains ont été institués par Dieu ; le pouvoir de punir
et de récompenser leur ont été donnés par Dieu pour sanctionner le mal
et encourager le bien. C’est pourquoi les chrétiens de toutes nations
doivent se soumettre aux lois, payer les impôts, respecter les autorités,
non parce que mal leur en prendrait s’ils ne le faisaient pas, mais parce
que, ce faisant, ils servent Dieu.
Mais qu’en est-il lorsque les autorités sont injustes et mauvaises ?
Que faire lorsque César revendique non seulement ce qui lui revient
mais également ce qui revient à Dieu ? Paul n’aborde pas cette question
ici. Ce problème devait pourtant être d’une actualité brûlante pour les
générations à venir. Les empereurs dépasseront les limites du pouvoir que
Dieu leur a attribué jusqu’à oser réclamer pour eux-mêmes des honneurs
qui ne reviennent qu’à Dieu, et mener une guerre implacable contre
les chrétiens. Est-il possible de reconnaître le magistrat tel que Paul le
décrit, « le ministre de Dieu » chargé de punir ou de récompenser, dans
« la bête qui monte de la mer » de la vision de Jean, cette bête qui reçoit
son autorité du grand dragon rouge et qui s’en sert pour contraindre
le monde entier à l’adorer et pour mener une guerre implacable contre
tous ceux qui refusent de lui rendre ce culte ? Il semble que oui, car
Paul entrevoyait ce qui allait se passer lorsque la loi ne serait plus là
pour freiner la méchanceté humaine (2 Th 2.6ss). Augustin a dit: « Sans
la justice, que seraient les royaumes, sinon de grands domaines de
voleurs ? »
L’histoire est là pour témoigner que malgré les graves provocations
dont ils furent l’objet, les chrétiens sont restés loyaux envers leurs pays
– et envers Rome en particulier. « La patience et la foi des saints »
202
COMMENTAIRE
finirent par triompher des fureurs de la persécution. Mais quand il y
eut conflit entre les décisions du pouvoir civil et les commandements
de Dieu, les chrétiens firent leur choix : « Nous devons obéir à Dieu
plutôt qu’aux hommes » (Ac 5.29). Quand l’empereur revendiquait
pour lui des honneurs qui ne sont dus qu’à Dieu, les chrétiens devaient
répondre : « Non. » Car les « César », qu’ils soient dictateurs ou
démocrates, outrepassent les pouvoirs que Dieu leur a délégués et
violent un domaine qui n’est pas le leur. Le « non » que les chrétiens
opposeront aux prétentions injustifiées des gouvernants, aura d’autant
plus d’impact qu’ils se seront montrés prêts à dire « oui » à toutes leurs
exigences fondées.
Quelques années plus tard, dans un document écrit à Rome à la veille
d’une violente persécution, on peut lire un écho de ce même souci,
sous la plume de Pierre : « À cause du Seigneur, soyez soumis à toute
institution humaine, soit au roi comme souverain, soit aux gouverneurs
comme envoyés par lui pour punir ceux qui font le mal et louer ceux
qui font le bien…Que nul de vous ne souffre comme meurtrier, comme
voleur, comme malfaiteur ou comme se mêlant des affaires d’autrui ;
mais si c’est comme chrétien, qu’il n’en rougisse pas ; qu’il glorifie
plutôt Dieu à cause de ce nom » (1 P 2.13, 14 ; 4.15, 16).
Et plus tard encore, vers la fin du siècle, le responsable de l’Église de
Rome, qui pouvait encore avoir à la mémoire la sauvagerie avec laquelle
Néron avait persécuté les chrétiens une trentaine d’années auparavant,
et qui venait de souffrir récemment des mesures discriminatoires de
l’empereur Domitien, pouvait prier en ces termes :
« Guide nos pas sur le chemin de la sainteté, de la justice
et de l’honnêteté ; aide-nous à accomplir ce qui est bien à
tes yeux et devant nos autorités. Oui, Seigneur, fais luire ta
face sur nous et accorde-nous ta paix pour notre bien afin
que nous soyons protégés par ta main puissante et délivrés
de tout péché par ton bras étendu. Délivre-nous de ceux qui
nous haïssent sans raison. Fais régner l’entente et la paix
entre nous et entre tous les habitants de la terre, comme tu
l’as accordée à nos pères lorsqu’ils t’invoquèrent par la foi,
en toute vérité et sainteté ; ainsi nous rendrons hommage à
ton nom Tout-Puissant et glorieux, et nous honorerons nos
rois et nos gouverneurs terrestres.
C’est toi, Seigneur et Maître, qui leur a donné le pouvoir de
203
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
gouverner, et ils le détiennent de ta puissance ineffable ; nous
reconnaissons la gloire et l’honneur dont tu les as investis et
nous leur obéissons afin de ne pas nous opposer à ta volonté.
C’est pourquoi, Seigneur, accorde à nos autorités santé, paix,
entente et stabilité, afin qu’elles puissent bien s’acquitter du
mandat que tu leur as confié. C’est toi, Maître du ciel, Roi
des siècles, qui donnes aux fils des hommes gloire, honneur
et puissance sur les choses qui sont sur la terre. Dirige leurs
pensées dans la voie du bien et vers ce qui est juste à tes yeux,
de sorte qu’ils puissent exercer dans la paix, la miséricorde
et la piété le pouvoir que tu leur as confié et qu’ainsi ils
obtiennent tes faveurs » (1 Clément 60.2-61.2).
Que cette requête soit une traduction littérale des paroles de Clément
ou qu’elle soit une prière en usage dans l’Église de Rome, elle montre
en tout cas clairement que l’Église avait à cœur de mettre en pratique
les exhortations de l’apôtre concernant le devoir des chrétiens à l’égard
des autorités.
1. Que toute personne soit soumise aux autorités supérieures. Selon
J.W. Allen85 « le treizième chapitre de l’Épître aux Romains contient
peut-être les déclarations les plus importantes qui aient jamais été écrites
dans l’histoire de la pensée politique. Ce serait cependant une grossière
erreur de croire que les hommes ont toujours calqué leurs opinions sur
celles de Paul. » Certains, pourtant, se sont efforcés de le faire plus que
d’autres.
Pour « personne » le grec emploie le mot « âme » (psuchē).
Qu’entend Paul par « autorités supérieures » ? Pense-t-il aux puissances
angéliques ? Ou aux puissances humaines ? Ou aux deux combinées,
comme l’a prétendu Oscar Cullmann ?86 La Bible attribue en général le
pouvoir séculier à « l’armée d’en haut » aussi bien qu’aux « rois de la
terre, sur la terre » (És 24.21). Il est cependant vrai que Paul emploie
85
A History of Political Thought in the Sixteenth Century (1928), p.132.
86
Christ et le temps (1951), L’État dans le Nouveau Testament (1955), L’Église
Primitive (1956). Cette thèse selon laquelle les autorités supérieures auraient désigné
les puissances angéliques avait déjà été soutenue par M. Dibelius (Die Geisterwelt
im Glauben des Paulus, Göttingen, 1909), qui devait d’ailleurs abandonner ce point
de vue plus tard. Cf. C.D. Morrison, The Powers that Be (1960) pour une analyse
exhaustive des exégèses de Rm 13.1-7 ainsi que Caesar’s or God’s ? (Minneapolis,
1962) de P. Meinhold, pour un examen plus général du problème soulevé par ces
versets.
204
COMMENTAIRE
le pluriel exousia (puissances) dans le sens de puissances célestes,
bonnes ou mauvaises (cf. Rm 8.38 ; Col 1.16 ; 2.10-15; Ép 1.21 ; 3.10 ;
6.12). Nous rappellerons ici ce que Paul dit des « princes (archontes)
de ce monde » (1 Co 2.8) qui incluent selon toute probabilité aussi
bien les anges supérieurs déchus que les autorités humaines. Dans ce
contexte, les « puissances » ou les « autorités supérieures » désignent
certainement les gouvernements humains qui manient « l’épée » pour
punir les méchants et protéger le bien, et qui donc exercent l’autorité ;
en contrepartie, leurs sujets leur doivent obéissance, respect, honneur ;
ils doivent aussi les rétribuer en leur payant les impôts ou autres taxes.
Lorsque l’apôtre Paul parle des puissances angéliques, il n’est jamais
question d’une quelconque soumission des chrétiens à ces puissances ;
au contraire, les chrétiens sont affranchis de ces autorités dans les lieux
célestes, puisqu’ils sont unis à celui qui est le Créateur et le Chef de
toute autorité (Col l.16 ; 2.10), mais aussi le vainqueur des puissances
qui s’étaient révoltées contre lui et contre son peuple (Col 2.15).
Les autorités qui existent ont été instituées par Dieu. Il n’y a pas
de contradiction entre cette affirmation et le conseil que Paul donne
aux chrétiens de Corinthe de ne pas aller plaider devant les tribunaux
humains (l Co 6.1ss). Le fait de reconnaître la validité des autorités
humaines ne change rien au fait que les chrétiens n’ont pas à étaler leurs
dissensions sur la place publique. Même si le magistrat tient son pouvoir
de Dieu, il n’a absolument pas le droit d’exercer son pouvoir civil dans
l’Église, même s’il est lui-même chrétien (voir le commentaire du verset
4 ci-dessous).
2. Celui qui s’oppose à l’autorité résiste à l’ordre de Dieu. Selon
le mot de Cullmann il est « peu de paroles du Nouveau Testament qui
aient été aussi souvent mal comprises et mal appliquées que celles-ci »
(L’État dans le Nouveau Testament). Cullmann pensait en particulier
à ceux qui s’appuient sur ce texte pour justifier une soumission servile
aux gouvernements totalitaires et dictatoriaux. Le contexte immédiat et
celui plus général des écrits apostoliques indiquent clairement que les
gouvernants sont en droit d’exiger l’obéissance dans les seules limites du
pouvoir qui leur a été attribué par décret divin ; mais lorsqu’ils exigent une
obéissance qui ne doit être accordée qu’à Dieu seul, alors non seulement
les croyants peuvent, mais ils doivent s’y opposer. « L’obéissance que le
chrétien doit à l’État n’est jamais absolue, elle est tout au plus partielle
et contingente. Il s’en suit que le chrétien vit toujours un état de tension
205
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
entre deux exigences contradictoires, et que, dans certaines situations,
la désobéissance au commandement de l’autorité est non seulement
un droit, mais un devoir. Telle a été la doctrine chrétienne classique
depuis la déclaration apostolique : il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux
hommes. »87
3. Les gouvernants ne sont pas à craindre quand on fait le bien, mais
quand on fait le mal. Certains manuscrits portent le pluriel « bonnes
actions » mais la préférence de la quasitotalité des spécialistes va au
singulier « le bien », « la bonne action », « la bonne conduite. » En
lisant, comme quelques rares manuscrits agathoergō au lieu de agathō
ergō, Moffat traduit « l’honnête homme n’a pas à redouter le magistrat. »
Mais il faut reconnaître que cette lecture n’a pas d’appui sérieux.
Fais le bien, et tu auras son approbation. Cf. 1 P 3.13 : « Qui donc
vous maltraitera si vous êtes zélés pour le bien ? »
4. Pour (montrer) sa vengeance et sa colère à celui qui pratique le
mal. L’État se trouve par conséquent chargé d’une mission que l’apôtre
avait expressément interdit aux chrétiens de remplir en tant qu’individus
(l2.17a, 19). La notion d’un État chrétien, comme ceux qui existeront par
la suite, était étrangère à l’apôtre. Paul ne donne donc aucune indication
permettant aux dirigeants chrétiens de concilier leur devoir de dirigeant
« montrer la colère », et leur devoir de chrétien « laisser agir la colère » ;
ce qui ne signifie nullement qu’un homme d’État chrétien ne puisse
s’inspirer de ce passage et des autres passages parallèles – pour savoir
quelle conduite tenir. Mais il est clair qu’il y a pour Paul deux sphères
bien distinctes de « service divin. »
« Les sanctions énergiques prévues ici et ailleurs par la
Bible pour réprimer le mal troublent de nombreux chrétiens
modernes, parce qu’elles semblent s’opposer au principe
de charité du Christ et à ses préceptes de non-résistance au
méchant. Cette perplexité est due au fait que l’on confond
préservation du monde et salut du monde. La vérité est que la
Bible affirme à la fois ‘la loi qui produit la colère’ (Rm 4.15)
et ‘la foi qui est agissante par la charité’ (Ga 5.6) : toutes
deux traduisent le double aspect du rôle du Christ, à la fois
Maître par son œuvre créatrice, et Sauveur par son œuvre
rédemptrice. »88
87
Sir T.M. Taylor, The Heritage of the Reformation (1961), p.8-9.
88
A.R. Vidler, Christ’s Strange Work (1944), p.28.
206
COMMENTAIRE
6. C’est aussi pour cela que vous payez les impôts. La forme grecque
peut se traduire par un indicatif ou par un impératif, mais la préférence
des spécialistes va à la forme indicative, comme si Paul avait voulu
dire : « Vous avez raison de payer les impôts aux autorités païennes
(douloureux cas de conscience pour bien des Juifs, et pour certains
chrétiens aussi), parce qu’elles sont au service de Dieu… »
Dans son Traité contre les hérésies (V.24.1), Irénée s’appuie sur ce
verset pour prouver que Paul ne songe pas, dans ce paragraphe, aux
puissances angéliques, ni à quelque puissance invisible comme certains
(probablement des gnostiques) l’affirmaient, mais bien aux autorités
humaines présentes.
Ils sont au service de Dieu. Le mot grec leitourgos désigne dans le
Nouveau Testament et dans la littérature chrétienne primitive un service
religieux. Il a donné notre mot français « liturgie. » Voir le commentaire
de Rm 15.16.
7. Rendez à chacun ce qui lui est dû. Paul fait peut-être écho aux
paroles de Jésus : « Rendez à César ce qui est à César » (Mc 12.17). En
tout cas c’est le même mot apodote qui est employé dans les deux textes.
Les versets suivants montrent clairement que l’obéissance aux autorités
séculières n’est que temporaire, elle ne vaut que pour l’époque présente
qualifiée de « nuit » (v.12) ; mais « le jour arrive » où un nouveau
gouvernement sera établi ; alors « les saints jugeront le monde » (1 Co
6.2) ; l’État, image de tous les gouvernements, « passera » (sur ce point
Paul et Karl Marx sont d’accord) ; la Cité de Dieu sera établie.
V. AMOUR ET DEVOIR (13.8-10)
La seule dette permise reste celle de l’amour ; celui qui s’est acquitté
de cette dette a accompli la loi. En citant Lv 19.18 : « Tu aimeras ton
prochain comme toi-même » comme un résumé des commandements,
Paul se situe dans la droite ligne de l’enseignement de Jésus-Christ, qui
avait rappelé ce même commandement aussitôt après avoir énoncé le
premier : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu… » (Dt 6.5). Le Seigneur
avait ajouté : « De ces deux commandements dépendent toute la loi et
les prophètes » (Mt 22.37-40 ; cf. Mc 12.28-34). Paul ne mentionne
que le second de ces commandements parce que le problème qu’il
aborde concerne les relations du chrétien avec son entourage lesquelles
constituent le thème des cinq derniers commandements du Décalogue.
207
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
Ces commandements interdisent à l’homme de nuire à son prochain en
quoi que ce soit ; puisque l’amour ne fait jamais de mal à autrui, l’amour
accomplit la loi.
8. Celui qui aime les autres a accompli la loi. Une autre traduction,
grammaticalement correcte de ce verset est possible : « Celui qui aime a
accompli l’autre loi » ; cette « loi » pourrait alors être la « seconde loi »
selon Mt 22.39 et Mc 12.31 : « Tu aimeras ton prochain comme toi-
même. » Mais la traduction généralement admise dans nos versions est
préférable ; quoi qu’il en soit, Paul fait allusion au commandement que
Jésus citait en « second » et qui était « semblable » au premier.
9. Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne commettras pas de meurtre,
tu ne commettras pas de vol, [tu ne rendras pas de faux témoignage,] tu
ne convoiteras pas. Paul cite les septième, sixième, huitième, neuvième
et dixième commandements du Décalogue (Ex 20.13-17 ; Dt 5.17-21).
Il faut cependant noter que le neuvième commandement (« tu ne rendras
pas de faux témoignage ») est absent d’un certain nombre de manuscrits
dont quelques-uns font autorité. Il est omis dans la TOB, mis entre
crochets dans la BC, indiqué en note dans la BJ.
Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Cf. Ga 5.14 : « Car toute
la loi est accomplie dans une seule parole, celle-ci : Tu aimeras ton
prochain comme toi-même. » Jacques appelle ce commandement « la
loi royale » (Jc 2.8).
10. L’amour est donc l’accomplissement de la loi. Le mot grec
plērōma, traduit ici par « accomplissement », peut avoir plusieurs sens.
Dans la même Épître il est traduit par « relèvement, plénitude » (11.12),
« totalité » (11.25), « pleine » (15.29).
VI. LA VIE CHRÉTIENNE DANS LES TEMPS
DIFFICILES (13.11-14)
Paul savait que les temps étaient difficiles. Il ne se faisait pas d’illusion
sur la durée de cette période propice qui permettait une libre annonce
de l’Évangile, mais il était décidé à mettre totalement à profit le temps
de liberté qui lui était accordé. Bien qu’il n’évoque pas les événements
apocalyptiques de 2 Th 2.1-12, il sait que ce qui retient le déferlement des
forces du mal et des ténèbres, peut, à tout instant, être ôté ; les chrétiens
doivent donc se tenir sur leurs gardes. La révélation de l’avenir ne doit
pourtant ni les effrayer ni les décourager ; elle devrait au contraire les
208
COMMENTAIRE
stimuler et même les encourager : « Quand cela commencera d’arriver,
redressez-vous et levez la tête, parce que votre délivrance approche » (Lc
21.28). Paul fait écho aux paroles de son Maître : « Maintenant le salut
est plus près de nous que lorsque nous avons cru. » Les événements des
années 64 et 66 (début des persécutions romaines contre les chrétiens et
de la révolte juive qui devait se terminer par l’effondrement de la nation)
projetaient déjà leur ombre. Mais Paul ne pouvait pas savoir qu’ils ne
constitueraient pas l’annonce du retour imminent du Seigneur et du salut
final de tous les croyants ; en effet, si le Fils lui-même ignorait le jour
et l’heure, à combien plus forte raison ses serviteurs ! Des générations
de chrétiens ont eu l’occasion d’expérimenter la promesse du Seigneur :
« Celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé » (Mc 13.13), car ces
temps difficiles prédits par l’apôtre ont été suivis d’autres époques de
souffrances pour les chrétiens. Avec l’épreuve est aussi venu le moyen
d’en être délivré : « C’est ici la patience et la persévérance des saints. »
En attendant leur délivrance, les fils de la lumière doivent vivre de
manière à être toujours prêts pour le jour où Dieu les visitera. Ils doivent
rejeter les œuvres de ténèbres. Si ailleurs l’apôtre exhorte ses lecteurs
« à revêtir l’homme nouveau » (Ép 4.24 ; Col 3.10), ici, il leur demande
clairement « de revêtir le Seigneur Jésus-Christ. » Que sont ces vertus
chrétiennes, ces « armes de la lumière » que les chrétiens sont exhortés à
déployer au lieu de satisfaire les convoitises de leur chair, sinon celles qui
furent harmonieusement et parfaitement manifestées en Jésus-Christ ?
Paul avait certainement une bonne connaissance du Jésus historique, et
ceux qui prennent prétexte des paroles de l’apôtre pour affirmer qu’il
ne connaissait pas « Christ selon la chair »89 se méprennent grandement
sur le sens de ses paroles. Paul portait un grand intérêt au Jésus de
l’Histoire. En effet, lorsqu’il commence à énumérer en détail les vertus
dont il désire voir ses amis de Rome – et d’ailleurs – « se revêtir », il ne
fait que citer, celles qui caractérisaient Jésus lorsqu’il était sur la terre.
11. C’est l’heure de vous réveiller enfin du sommeil. La nécessité de
la vigilance spirituelle est une constante de l’enseignement apostolique.
Cf. 1 Th 5.4ss.
Car maintenant le salut est plus près de nous que lorsque nous avons
cru. Le salut est envisagé ici dans sa complète réalisation future ; c’est
« l’adoption, la rédemption de notre corps » que les chrétiens attendent,
selon Rm 8.23 ; Pierre en parle comme « d’un salut prêt à être révélé
89
Voir note 52, page 32.
209
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
dans les derniers temps » (1 P 1.5). L’accomplissement de ce salut
coïncide avec le retour en gloire du Seigneur (cf. He 9.28).
12. Les œuvres des ténèbres…les armes de la lumière. L’antithèse
« ténèbres-lumière » est chère à Paul, et il l’utilise fréquemment dans
ses écrits (2 Co 6.14 ; Ép 5.8 ; Col 1.12, 13 ; 1 Th 5.4, 5) ; l’apôtre Jean
l’affectionnait aussi. Elle constitue un des points communs les plus
évidents aux écrits du Nouveau Testament et aux textes de Qumrân :
tous les hommes sont gouvernés, soit par le Prince de la Lumière, soit
par l’Ange des Ténèbres. Les écrits esséniens annoncent au terme de
l’Histoire une « guerre qui opposera les fils de la lumière aux fils des
ténèbres. »90 Les « armes de la lumière » font l’objet d’un développement
plus détaillé dans 1 Th 5.8 et dans Ép 6.13-17.
13. Sans luxure ni dérèglement. TOB traduit plus littéralement :
« Sans coucheries, ni débauches », ce que BC indique en note.
14. Revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ. Il semble que pour
favoriser la mémorisation de l’enseignement dispensé aux nouveaux
convertis dans les premiers temps de l’Église, la catéchèse se soit
servie de mots-clés, dont l’un était sans aucun doute « revêtez. » Voir
le commentaire de Rm 6.15-23. Les néophytes étaient exhortés « à
revêtir » les vertus chrétiennes comme on revêt un habit (cf. Col 3.12) ;
comme ces vertus n’étaient en somme que les divers aspects de la
nouvelle nature chrétienne qu’ils avaient reçue lors de leur conversion,
il revenait au même de les encourager à « revêtir l’homme nouveau »
(Ép 4.24, TOB) ou de vivre comme il convient à ceux qui ont « revêtu la
nature nouvelle » (Col 3.10) une fois pour toutes. Puisque cet « homme
nouveau » n’est autre que la nature du Christ, transmise aux membres de
son peuple, Paul ne voit aucune objection à affirmer : « Vous tous, qui
avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ » (Ga 3.27). Dans le
même esprit, l’apôtre engage les chrétiens de Rome à « revêtir » Christ,
en d’autres mots, à manifester extérieurement ce qu’ils ont au préalable
expérimenté intérieurement. Paul ne connaissait pas les Évangiles tels
qu’ils figurent dans le Nouveau Testament actuel ; pourtant, lorsqu’il
exhorte ses lecteurs à rechercher ces qualités que les évangélistes
attribuent à Jésus-Christ, il le fait – chose remarquable – en leur disant
de « revêtir » le Seigneur Jésus-Christ.
90
Cf. G. Vermes, The Dead Sea Scrolls in English, p.75-78, 122ss.
210
COMMENTAIRE
Ne vous mettez pas en souci de la chair pour en satisfaire les
convoitises. (Cf. 6.12.) Rappelons que ce sont les paroles des versets
13 et 14 qui ont embrasé d’un amour céleste le cœur de Saint Augustin
(voir p.44).
VII. LIBERTÉ CHRÉTIENNE ET CHARITÉ
CHRÉTIENNE (14.1–15.6)
a. La liberté chrétienne (14.1-12)
Paul jouissait pleinement de sa liberté chrétienne. Jamais chrétien
ne fut plus totalement affranchi des tabous et des interdits que lui. Il
était si totalement libéré de tout asservissement spirituel, qu’il n’était
même pas esclave de sa liberté ! Il se conformait au mode de vie juif
quand il se trouvait avec des Juifs, et se coulait tout aussi facilement
dans le moule de vie païen quand il était en compagnie de païens. Les
intérêts de l’Évangile et le bonheur suprême des hommes et des femmes
étaient pour lui des éléments primordiaux auxquels il subordonnait tout
le reste.
Mais Paul savait très bien que tous les chrétiens n’étaient pas aussi
totalement affranchis que lui, et il voulait qu’on les traitât avec bonté.
Tel chrétien pouvait être encore faible et manquer de maturité ou de
connaissance, il n’en était pas moins un chrétien digne d’être accueilli
avec affection et traité avec égards, un chrétien qu’il ne fallait pas
entraîner incontinent dans des débats touchant à des domaines où il
n’était pas encore au clair.
Paul cite à ce propos deux cas précis avant d’étudier l’un d’eux
plus longuement. Le premier concerne la nourriture, le second a trait
à l’observance religieuse de certains jours. Certains chrétiens, comme
Paul, ne se posaient aucun problème de conscience concernant la
nourriture : ils acceptaient n’importe quels aliments ; d’autres, en
revanche, éprouvaient des scrupules à en manger certains. Quelques
chrétiens, dont Paul, n’établissaient aucune distinction entre les jours
« sacrés » et les jours qui ne l’étaient pas et considéraient chaque jour
comme « sanctifié pour le Seigneur. » D’autres, par contre, avaient
le sentiment que certains jours étaient plus « saints » que d’autres.
Quelle attitude adopter quand des chrétiens partageant des convictions
si différentes se rencontraient dans une même communauté ? Fallait-il
211
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
engager immédiatement les hostilités jusqu’à ce qu’un clan ait réussi à
« convertir » l’autre ? « Absolument pas ! » répond Paul. Chacun doit
pouvoir vivre épanoui en son âme et conscience. Celui qui s’accorde
une grande liberté ne doit pas mépriser celui qui s’en accorde moins
en l’accusant de manquer de maturité ; celui qui a des scrupules de
conscience ne doit pas critiquer le frère qui se sent libre de faire ce que
lui n’ose pas faire. Chaque chrétien est au service du Christ, et c’est au
Christ que chacun rendra compte, dès ici-bas et dans l’au-delà. Le Christ
est mort ; il est donc le Seigneur des morts ; le Christ est vivant, il est
donc aussi le Seigneur des vivants.
Il n’appartient pas au chrétien de juger son frère – allusion aux paroles
du Seigneur : « Ne jugez pas afin de n’être pas jugés » ? – car c’est
devant le tribunal de Dieu que chacun devra comparaître pour rendre
des comptes et recevoir la récompense qui lui revient.
Paul se montre donc intransigeant sur ce principe de la liberté
chrétienne. « Un chrétien est le plus libre des seigneurs, il n’est soumis
à personne » (Luther).91
1. Sans discuter des opinions. TOB traduit : « Sans critiquer ses
scrupules. »
2. Tel autre, qui est faible, ne mange que des légumes. Il peut s’agir du
respect de principes végétariens. Mais il est plus probable que l’apôtre
pense ici à ceux qui veulent éviter de manger la viande des animaux qui
ont été offerts en sacrifice à des divinités païennes, ou qui n’auraient
tout simplement pas été mis à mort selon les règles juives (cf. Dn 1.8-
12). Voir p.201-205.
4. Qui es-tu, toi qui juges un serviteur d’autrui ? S’il se tient debout,
ou s’il tombe, cela regarde son maître. Cf. Mt 7.1 ; Lc 6.37 ; et les
propres paroles de Paul, dans 1 Co 4.3ss : « Pour moi, il m’importe fort
peu d’être jugé par vous, ou par une juridiction humaine. Je ne me juge
pas non plus moi-même…celui qui me juge, c’est le Seigneur. C’est
pourquoi ne jugez rien avant le temps, avant la venue du Seigneur… »
Le mot qui est traduit ici par « serviteur » est le mot grec oiketēs, qui
signifie « le domestique » et non « l’esclave » (doulos).
5. Tel autre les juge (les jours) tous égaux. Dans l’original grec il
n’y a pas de mot qui corresponde à « égaux. » Les traductions ont dû
préciser le sens par « se valent » (TOB), « pareils » (BJ). Cet « autre »
91
« Christianus homo omnium dominus est liberrimus, nulli subjectus. »
212
COMMENTAIRE
ne considère pas forcément tous les jours comme « profanes », il peut
aussi les considérer tous comme « consacrés » au service de Dieu : ce
qui était certainement l’opinion de l’apôtre.
6. Celui qui se préoccupe des jours s’en préoccupe pour le Seigneur.
Celui qui mange, c’est pour le Seigneur qu’il mange. C’est pourquoi
« que personne ne vous juge à propos de ce que vous mangez et buvez,
ou pour une question de fête, de nouvelle lune ou de sabbats » (Col
2.16).
7. Nul de nous ne vit pour lui-même. Comme le précisera le verset
8, chaque chrétien mène sa vie sous le regard du Christ, dont il est
le serviteur. Mais cette affirmation a un corollaire : la vie de chaque
chrétien affecte la vie de ses frères et la vie de ceux qui l’entourent ; le
chrétien doit donc penser à la responsabilité qu’il a envers eux et ne pas
tenir compte de ses seuls intérêts.
10. Mais toi, pourquoi juges-tu ton frère ? Il n’y a pas de péché
plus répandu chez les chrétiens – et particulièrement chez les « bons »
chrétiens – que celui qui consiste à critiquer les autres. La question de
l’apôtre est sérieuse. « Le chrétien ne devrait-il pas d’abord mettre la
main devant sa bouche avant de critiquer ses frères ? Lorsque nous
proférons des jugements hâtifs, injustifiés, peu charitables et mesquins,
nous oublions très certainement qu’en médisant de nos frères, nous
médisons en même temps du Seigneur dont ils portent le nom » (H. St
John). « Ne nous jugeons donc plus les uns les autres » (v.13).
Nous comparaîtrons tous devant le tribunal de Dieu. Certains
manuscrits portent « tribunal de Christ. » La première traduction est
mieux attestée par les sources les plus anciennes. C’est peut-être sous
l’influence de 2 Co 5.10 que s’est développée l’autre forme, déjà attestée
par Polycarpe et Marcion.
11. Je suis vivant, dit le Seigneur, tout genou fléchira devant moi, et
toute langue donnera gloire à Dieu. C’est une citation d’És 45.23 : « Je
le jure par moi-même…Tout genou fléchira devant moi, toute langue
prêtera serment par moi. » Paul applique ce même passage au Christ
dans Ph 2.10, 11.
b. La charité chrétienne (14.13-23)
Martin Luther qui commence son ouvrage « De Libertate Christiana »
par les paroles que nous avons citées plus haut (« Un chrétien est le plus
213
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
libre des seigneurs, il n’est soumis à personne »), poursuit en déclarant :
« Un chrétien est le serviteur le plus consciencieux de tous, soumis à
tous. »92 En juxtaposant ces deux affirmations, le réformateur se révèle
fidèle disciple de l’apôtre Paul, et du Maître de Paul, qui était aussi son
Maître.
Après avoir affirmé péremptoirement la liberté du chrétien, Paul
va maintenant montrer qu’il convient de limiter volontairement cette
liberté. Pour ce faire, il reprend l’exemple des aliments qui lui avait
servi à illustrer la liberté chrétienne.
La question des interdits alimentaires troublait beaucoup l’Église
primitive. C’étaient les chrétiens d’origine juive que ce problème
tourmentait le plus. Les lois alimentaires juives, observées de tout
temps par le peuple d’Israël, étaient une des principales caractéristiques
qui distinguaient les Juifs de leurs voisins païens. La chair de certains
animaux était absolument interdite à la consommation ; le sang de tous
les animaux était formellement proscrit de la nourriture des Israélites.
Enfin, même les animaux « purs » mis à mort pour être mangés devaient
l’être de telle façon qu’il ne reste plus une goutte de sang dans l’animal.
Comme il était pratiquement impossible de s’assurer que toutes les
précautions avaient été prises lors de la préparation d’un repas par les
non-Juifs, les Israélites orthodoxes ne pouvaient accepter de manger
avec des païens. D’ailleurs, il était même parfois difficile pour un Juif
de stricte observance de manger avec un Juif soupçonné de laxisme dans
ce domaine.
Jésus abrogea ces lois alimentaires en déclarant « purs » tous les
aliments (Mc 7.19). Pierre apprit, grâce à la vision qu’il eut sur le toit
de la maison de Simon le tanneur à Joppé, à ne pas considérer comme
impure une chose ou une personne que Dieu avait déclaré pure ; il
consentit alors à se rendre aussitôt à Césarée chez le païen Corneille
dont il accepta l’hospitalité. Mais il devait s’écouler encore beaucoup de
temps avant que tous les chrétiens d’origine juive n’arrivent à partager ce
point de vue. Un jour, alors que Pierre se trouvait à Antioche et jouissait
pleinement de la communion avec des chrétiens d’origine païenne, un
ou plusieurs visiteurs de l’Église de Jérusalem vinrent le trouver et le
persuadèrent de ne plus manger avec des païens convertis mais de le faire
plutôt à la table des Juifs convertis. Son exemple eut des effets désastreux,
au point qu’un homme de la trempe de Barnabas qui possédait un sens
92
« Christianus homo omnium servus est officiosissimus, omnibus subjectus. »
214
COMMENTAIRE
aigu de la liberté chrétienne se mit à l’imiter. Paul accusa publiquement
Pierre « d’hypocrisie » c’est-à-dire d’avoir revêtu un masque (sens du
mot hypocrite), en somme de jouer un rôle qui ne correspondait pas à ses
convictions intérieures (Ga 2.11-14). Peu après, le Concile de Jérusalem
déçida que les païens seraient admis dans la communion de l’Église, au
même titre que les Juifs, sur la base de leur foi en Christ ; une clause
fut toutefois ajoutée en vertu de laquelle les païens convertis devaient
s’abstenir des aliments qui étaient en abomination à leurs frères juifs, et
se conformer aux lois juives relatives au mariage (Ac 15.20-29). On a
longtemps prétendu que Paul n’avait pas pu être l’un des auteurs de cet
accord (comme l’affirme pourtant le livre des Actes), sous prétexte qu’il
se serait alors trouvé en contradiction avec ses déclarations concernant
la liberté chrétienne, et en particulier la liberté des païens convertis à
l’égard des obligations de la loi juive. Mais cela n’est pas sûr. Quand
il s’agissait de défendre des principes fondamentaux, Paul se montrait
intraitable ; mais quand ces principes étaient sauvegardés, l’apôtre
savait se montrer le plus conciliant des hommes. Dans le cas présent
des décisions de Jérusalem, le principe de l’accueil des païens dans
l’Église, sur la seule base de leur foi en Christ étant solidement affirmé
et établi, Paul aura été le premier à encourager les païens convertis à
faire preuve de sagesse, en s’imposant volontairement des restrictions
dans l’intérêt de leur communion avec les frères juifs convertis dont
tous n’étaient pas aussi affranchis que l’apôtre lui-même. En s’abstenant
par amour, des aliments qui auraient heurté la conscience de leurs frères
juifs, les chrétiens d’origine païenne, en particulier ceux qui côtoyaient
des chrétiens d’origine juive, favorisaient une meilleure communion
entre les deux groupes. En fait, les recommandations d’ordre alimentaire
données par l’Église de Jérusalem furent suivies par une partie de l’Église
pendant de nombreuses générations.93
L’une de ces recommandations enjoignait de ne pas manger de viande
provenant d’animaux offerts en sacrifice à des idoles. Cette question
était d’actualité dans le monde païen, et Paul dut l’aborder en détail dans
sa correspondance avec les Corinthiens qui l’avaient interrogé à ce sujet
(1 Co 8.1-13 ; 10.19-33).
En Asie Mineure, de 69 à 96 (Ap 2.14-15, 20) ; dans la vallée du Rhône, en 177
93
(Eusèbe, Hist. Eccl. V.1.26) ; et en Afrique du Nord, vers 200 (Tertullien, Apologie 9).
En Angleterre, Alfred le Grand inclut ces préceptes dans son code de lois, à la fin du
neuvième siècle.
215
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
L’achat de la viande de boucherie dans certaines villes comme
Corinthe et Rome constituait un véritable cas de conscience pour de
nombreux chrétiens. Car une bonne partie de la viande destinée à la
vente provenait d’animaux qui avaient été sacrifiés à une divinité
païenne. Une partie de la viande restait propriété de la divinité, mais le
reste de l’animal était vendu par les autorités religieuses du temple païen
aux marchands ; plusieurs acheteurs païens étaient même prêts à payer
plus cher une viande qui avait été « consacrée » à une divinité. Certains
chrétiens affermis savaient bien que la viande n’était ni meilleure, ni pire,
parce qu’elle avait été associée à un culte païen, et ne voyaient aucun
inconvénient à la manger ; d’autres, par contre, éprouvaient une certaine
répugnance à manger une telle viande qu’ils pensaient « infectée » par
son contact avec un culte idolâtre.
En exposant son point de vue sur cette question aux Corinthiens,
l’apôtre se range au côté de ceux qui, connaissant le néant des divinités
païennes, considéraient que le chrétien était parfaitement libre de
consommer de telles viandes. Mais la connaissance n’est pas tout ; elle
doit tenir compte des exigences de la charité. L’apôtre lui-même était
prêt à sacrifier sa liberté si, en voulant l’exercer à tout prix, il risquait
de donner un dangereux exemple à un frère dont la conscience était plus
faible. Si un chrétien qui répugnait à manger la viande sacrifiée aux
idoles se laissait entraîner à en manger, par un frère plus « affranchi »,
les dommages qui seraient causés à sa conscience seraient entièrement
imputables au manque de charité et d’égards de l’autre.
Mais il semble que le fait de savoir s’il était permis d’acheter et de
manger de la viande d’animaux sacrifiés aux idoles n’ait pas été l’aspect
le plus grave de ce problème qui se posait aux Corinthiens. En effet,
d’après 1 Co 8.10, certains membres de l’Église de Corinthe acceptaient
avec empressement l’invitation que leur faisaient des amis païens à
s’associer à leurs banquets dans les temples païens. Dans ces festins, la
question de la viande sacrifiée aux idoles ne se posait pas, tout le repas
étant ostensiblement placé sous l’égide de la divinité. Mais un chrétien
qui s’approchait de la table du Seigneur, pouvait-il se sentir à l’aise à la
table d’une idole, qui, bien que n’étant rien en soi, représentait cependant
un démon ? Les ultra-libertaires avaient beau prétendre que tout était
permis, Paul ne leur en rappelle pas moins que tout n’est pas utile et
que tout ne contribue pas à développer de solides vertus chrétiennes tant
chez eux que chez ceux qu’ils risquent d’influencer. Lorsque l’invitation
216
COMMENTAIRE
adressée au chrétien concernait un repas qui avait lieu dans une maison
privée, la question était sensiblement différente : le chrétien devait se
sentir libre de répondre favorablement à l’invitation et de manger de
tout ce qui lui serait présenté, sans se poser de questions sur l’origine
des mets. Mais s’il s’apercevait que ses hôtes risquaient de juger de
l’authenticité de sa foi chrétienne au fait qu’il mangeait ou non de la
viande sacrifiée aux idoles, mieux valait alors qu’il s’en abstienne. La
gloire de Dieu et le bien spirituel des autres doivent être les critères
fondamentaux du chrétien ; ce sont eux qui doivent le guider dans ce
qu’il mange, ce qu’il boit, et tout ce qu’il fait.
De semblables problèmes de conscience devaient aussi surgir à Rome.
L’Église de Rome, composée de chrétiens d’origines juive et païenne,
pouvait à tout instant courir rapidement à sa perte : il suffisait pour cela
que l’un des groupes constituants prône et exerce pleinement sa liberté
chrétienne sans tenir compte des scrupules de l’autre groupe. Mais
il suffisait aussi que les chrétiens dont la conscience était totalement
affranchie s’imposent volontairement certaines contraintes dans l’intérêt
de ceux qui n’avaient pas encore atteint cette même maturité pour que
l’Église devienne une parfaite école de charité. C’est dans ce but que
Paul écrivait aux chrétiens de Rome. Le témoignage de l’histoire prouve
que ses lecteurs apprirent bien leur leçon.
L’exemple de l’apôtre donnait du poids à ses affirmations. « Car, bien
que je sois libre à l’égard de tous, je me suis rendu le serviteur de tous,
afin de gagner le plus grand nombre » (1 Co 9.19). Pour aider le plus
humble de ses frères, il était capable de restreindre considérablement
le champ de sa propre liberté. Lui-même considérait toute nourriture
comme kosher ; mais si le fait de manger certains aliments risquait de
blesser la conscience d’un de ses frères, il préférait alors s’abstenir de
cette nourriture. La nourriture n’est qu’un moyen et non un but en soi ;
un aliment en vaut un autre, et il aurait été profondément regrettable de
freiner la croissance d’une âme et le développement de l’œuvre de Dieu,
pour une raison aussi insignifiante. Le Royaume de Dieu n’est pas fait
du manger et du boire mais de justice, de paix et de joie par le Saint-
Esprit ; la nourriture et la boisson demeurent subordonnées à ces vertus
fondamentales.
Il est bon d’avoir une foi solide ; il est bon d’avoir une conscience
affranchie des lois périmées ; mais les chrétiens ne vivent pas en individus
isolés ; personne ne vit pour soi ; il est du devoir de chaque membre
217
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
d’une communauté, et particulièrement de ceux qui sont les plus forts et
les plus mûrs spirituellement, de veiller au bien-être de l’ensemble.
13. Ne nous jugeons donc plus les uns les autres ; usez plutôt de
votre jugement pour… La notion de jugement apparaît deux fois dans
ce verset ; la première fois dans le sens de « critiquer », la seconde dans
celui de « décider. » Comme en français, le mot grec krinō possède ces
deux sens.
Ne pas mettre devant votre frère une pierre d’achoppement ou une
occasion de chute. Paul pense au mauvais exemple donné par un chrétien
et qui pourrait entraîner un frère à pécher. Un chrétien « s’achoppe »
lorsqu’en voulant imiter un frère plus affermi, il accomplit une chose
que sa conscience n’approuve pas. Sa vie spirituelle souffrira de cette
tension interne. Il eût mieux valu que le frère plus fort portât secours
au « faible » en éclairant sa conscience, mais ce processus ne peut être
brusqué.
14. Je sais et je suis persuadé dans le Seigneur Jésus, que rien n’est
impur en soi. Paul semble connaître ce que Jésus avait dit à ce sujet, et
qui est rapporté dans Mc 7.14-19.
Mais si quelqu’un estime qu’une chose est impure, alors elle est
impure pour lui. Cette affirmation est en parfait accord avec les paroles
du Seigneur (Mc 7.20-23). Elle est extrêmement riche de sens, car le
péché, la souillure morale, la mondanité, entre autres, se situent au
niveau de la pensée et non des choses en elles-mêmes. Cf. Tt 1.15.
15. Celui pour lequel Christ est mort. Voilà ce qui, aux yeux de Dieu,
établit la valeur d’un être humain.
16. Ce qui est bien pour vous ne doit pas être un sujet de calomnie.
Autres traductions : « N’exposez donc pas votre privilège à l’outrage »
(BJ), « Que votre privilège ne puisse être discrédité » (TOB).
17. Car le royaume de Dieu, c’est non pas le manger ni le boire, mais
la justice, la paix et la joie. On peut rapprocher ces paroles de celles du
Seigneur : « Ne vous inquiétez donc pas, en disant : Que mangerons-
nous ? Ou : Que boirons-nous ? » (Mt 6.31) ; « Heureux ceux qui ont
faim et soif de justice…Heureux ceux qui procurent la paix…Heureux
ceux qui sont persécutés à cause de la justice, car le royaume des cieux
est à eux…Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse » (Mt 5.6, 9,
10, 12). Paul fait une déclaration semblable aux Corinthiens : « Car le
218
COMMENTAIRE
royaume de Dieu ne consiste pas en paroles, mais en puissance » (1 Co
4.20), la puissance en question étant celle du Saint-Esprit.
Par le Saint-Esprit. Comme le révélait déjà le contenu du chapitre 8,
le Saint-Esprit communique dès maintenant aux croyants les richesses de
l’héritage futur. Pour Paul, le « royaume de Dieu » (distinct du présent
royaume de Christ) constitue l’héritage à venir des enfants de Dieu (cf.
1 Co 6.9, 10 ; 15.50 ; Ga 5.21 ; Ép 5.5 ; 1 Th 2.12 ; 2 Th 1.5) ; mais
les croyants peuvent déjà jouir des bénédictions futures « par le Saint-
Esprit. »
19. Ainsi donc, recherchons ce qui contribue…à l’édification
mutuelle. L’édification mutuelle vise à développer le caractère chrétien
en chacun des membres, et, par voie de conséquence, à construire la vie
communautaire.
21. De chute ou de faiblesse. Ces mots ne figurent pas dans les plus
anciens manuscrits. Ils constituaient probablement une note marginale
en face du mot « achoppement. »
22. Cette foi que tu as. La « foi » désigne ici une conviction ferme
et raisonnée devant Dieu que ce que l’on est en train de faire est juste ;
c’est le contraire du sentiment de culpabilité qui accompagne certaines
œuvres.
23. Celui qui a des doutes au sujet de ce qu’il mange est condamné.
Celui qui accomplit quelque chose tout en ayant mauvaise conscience
se sent condamné et éprouve un sentiment de culpabilité. Celui qui
accomplit la même chose en sachant qu’elle est permise et juste le fait
« par la foi. » Il est intéressant de mentionner une remarque apocryphe,
qui figurait après Lc 6.4 et que rapporte le Codex Bezae. Le Seigneur
Jésus, « voyant un homme travailler le jour du sabbat lui dit : ‘Ô homme,
si tu sais vraiment ce que tu fais, alors tu es heureux ; mais si tu ne le sais
pas, alors tu es maudit, parce que tu transgresses la loi.’ »
Or tout ce qui ne résulte pas de la foi est péché. BJ affaiblit la portée
de cette affirmation en traduisant : « Tout ce qui ne procède pas de la
bonne foi est péché », alors que TOB, au contraire accentue : « Tout ce
qui ne procède pas d’une conviction de foi… » Voir dans l’Introduction,
p.15-19 les arguments qui furent avancés pour justifier ici la fin d’une
ancienne édition de l’Épître aux Romains.
219
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
c. L’exemple du Christ (15.1-6)
Paul conclut son argumentation relative à la liberté et à la charité
chrétiennes en prenant l’exemple du Christ. Quelqu’un fut-il plus
affranchi que lui de tous les tabous et interdits ? Pourtant qui, plus que
lui, s’est soucié de la faiblesse des autres ? Il est facile à un homme qui
a bonne conscience après avoir agi, de narguer ceux qui le critiquent
en disant : « Je fais comme il me plaît ! » Il est certes en droit d’agir
ainsi. Pourtant ce n’est pas ainsi que s’est comporté le Christ. Il avait
pour principe de penser d’abord aux autres, de rechercher leur intérêt
et de les aider autant qu’il le pouvait. « Christ n’a pas recherché ce qui
lui plaisait » ; s’il l’avait fait, nous pourrions nous demander quelle
orientation auraient prise sa vie et son œuvre. Mais ce n’est justement
pas son propre intérêt ni son propre avantage qu’il a recherché (cf. Ph
2.5ss), mais celui des autres ; en citant le Ps 69.10, Paul suggère toutefois
que le Christ a avant tout recherché la volonté de Dieu.
Le verset qui fait suite à la citation biblique énonce un principe
qui s’applique tout au long du Nouveau Testament, chaque fois que
l’Ancien Testament est cité ou qu’il y est fait référence. Les exemples
de persévérance et de fidélité vétéro-testamentaires stimulent fortement
l’espérance des chrétiens en les encourageant à la fidélité. Paul estime
également qu’ils encouragent puissamment les frères à rester unis.
L’apôtre demande à Dieu qui a enseigné à son peuple la persévérance
et qui l’a fortifié dans cette voie au travers de ces écrits d’accorder aux
chrétiens de Rome l’unité d’esprit afin qu’il soit glorifié par l’unité de
ce témoignage.
1. Nous qui sommes forts, nous devons supporter les faiblesses de
ceux qui ne le sont pas. Cf. Ga 6.1, 2 : « Frères, si un homme vient
à être surpris en quelque faute, vous qui êtes spirituels, redressez-le…
Portez les fardeaux les uns des autres, et vous accomplirez ainsi la loi
du Christ. »
2. Pour ce qui est bon, en vue de l’édification. Cf. Rm 14.19 ; Ph 2.3,4.
3. Les outrages de ceux qui t’outragent sont tombés sur moi. C’est
une citation du Psaume 69, considéré dès les premiers temps de l’Église
comme prophétique des souffrances et de la passion du Christ et aussi
du châtiment qui atteindra ses bourreaux (voir le commentaire de Rm
11.9-10, p.175) ; comme ce cri est adressé à Dieu, il est clair que Jésus
220
COMMENTAIRE
supporte les insultes à cause de sa fidélité à Dieu ; il aurait pu s’éviter
ces souffrances en choisissant un chemin plus facile.
4. Or, tout ce qui a été écrit d’avance l’a été pour notre instruction.
Paul réaffirme ce principe aux Corinthiens (1 Co 10.6-11). Les Écritures
(il s’agit bien évidemment ici de l’Ancien Testament) fournissent de
multiples exemples de la fidélité de Dieu, lorsqu’elles sont lues à la
lumière de leur accomplissement en Christ ; c’est pourquoi les lecteurs
sont invités à placer leur confiance dans le Seigneur et à s’attendre à
lui.
5. Avoir une même pensée les uns à l’égard des autres selon le Christ-
Jésus. Voir le commentaire de Rm 12.16 (p.186).
VIII. LE CHRIST ET LES PAÏENS (15.7-13)
« Ainsi donc », poursuit l’apôtre Paul, « suivez l’exemple du Christ
qui nous a accueillis sans discrimination ; vous aussi accueillez-vous
sans discrimination. »
Le Christ n’est pas venu pour être servi, mais pour servir d’abord
les Juifs, afin d’accomplir les promesses que Dieu avait faites à leurs
ancêtres, puis les païens afin qu’eux aussi puissent glorifier Dieu pour sa
miséricorde. L’évangélisation et la conversion des païens accomplissent
les promesses de l’Ancien Testament au même titre que l’annonce de
l’Évangile aux Juifs. Paul cite alors à l’appui de ses affirmations une
série de textes vétéro-testamentaires, dans lequels on voit les païens
louer le Dieu d’Israël et placer leur confiance dans le Messie d’Israël.
La nature et l’étendue de la bénédiction que Dieu accorderait aux païens
qui croiraient – à savoir leur incorporation au peuple de Dieu, au même
titre que les Juifs – cela demeurait caché aux générations d’autrefois,
jusqu’au moment où Paul en eut la révélation (Col 1.25ss ; Ép 3.2ss) ;
mais Paul considérait la bénédiction des païens par l’Évangile comme
clairement prédite dès les temps anciens. L’apôtre pouvait donc estimer
son ministère comme le moyen dont Dieu se servait pour accomplir sa
promesse à l’égard des païens.
Cette partie de l’Épître qui s’est attachée à montrer de quelle manière
les chrétiens devaient vivre se termine par une prière : Paul demande à
Dieu que ses lecteurs puissent posséder en abondance la joie et la paix,
la foi et l’espérance.
221
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
7. Faites-vous mutuellement bon accueil. Le cœur – et le foyer – de
chaque chrétien doit s’ouvrir pour accueillir ses frères. Si cet accueil
s’inspire de celui du Christ, il sera sans réserve et Dieu sera glorifié
par l’amour mutuel qui liera les membres de son peuple. Paul pense
certainement tout particulièrement – mais non exclusivement – à
l’accueil réciproque des chrétiens d’origine juive par ceux d’origine
païenne et vice-versa.
Comme Christ vous a accueillis. Les versions françaises indiquent en
note la variante « nous a accueillis » ; la critique textuelle fait pencher
en faveur de « vous » (humas), plutôt que de « nous » (hēmas). « C’est
pourquoi il est bon qu’ils demeurent unis ensemble, sans se mépriser les
uns les autres, car Christ n’a méprisé aucun d’eux » (Calvin).94
8. Christ est devenu serviteur des circoncis. Jésus-Christ a lui-même
affirmé, au cours de son ministère terrestre, « qu’il n’avait été envoyé
qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël » (Mt 15.24). Le mot traduit
par « serviteur » est le mot grec diakonos ; il évoque la déclaration du
Christ lui-même : « Le Fils de l’Homme n’est pas venu pour être servi
(diakonēthēnai) mais pour servir (diakonēsai) » (Mc 10.45) et cette
autre affirmation : « Je suis au milieu de vous comme celui qui sert
(diakonōn) » (Lc 22.27).
9. C’est pourquoi je te confesserai parmi les nations, et je chanterai
en l’honneur de ton nom. Dans cette citation du Ps 18.50, David,
après avoir incorporé des nations non-israélites dans son royaume, les
considère comme partie intégrante de l’héritage du Dieu d’Israël. C’est
dans cette même perspective chrétienne que Jacques cite Am 9.11, 12
(LXX) lors du Concile de Jérusalem (Ac 15.16, 17).
10. Nations, réjouissez-vous avec son peuple ! Cette citation est
tirée du Cantique de Moïse (Dt 32.43). Voir aussi les emprunts fait à ce
Cantique dans Rm 10.19 ; 11.11 ; 12.19.
11. Louez le Seigneur, vous toutes les nations et que tous les peuples
le louent ! Dans le Ps 117.1, d’où Paul tire cette citation, le monde entier
est invité à rendre gloire au Dieu d’Israël pour sa bienveillance éternelle
et sa fidélité.
12. Il paraîtra, le rejeton d’Isaï, celui qui se lèvera pour commander
aux nations ; les nations espéreront en lui. Le texte d’És 11.1 parle de la
racine d’Isaï comme du Messie d’Israël, que les nations rechercheront.
94
C’est-à-dire ni Juifs ni païens.
222
COMMENTAIRE
13. Que le Dieu de l’espérance vous remplisse de toute joie et de
toute paix dans la foi. Ce titre « Dieu de l’espérance » est sans doute
suggéré par le verset qui précède et qui faisait allusion à l’espérance que
les nations placeraient en Christ. Cf. Rm 14.17 qui présente la paix et la
joie comme des bénédictions du royaume de Dieu. Parce que Dieu est
« le Dieu de l’espérance » – le Dieu en qui s’enracine l’espérance des
chrétiens – les membres de son peuple peuvent jouir dès à présent de ces
bénédictions.
Pour que vous abondiez en espérance, par la puissance du Saint-
Esprit. Une fois encore Paul rappelle que c’est le Saint-Esprit qui permet
aux chrétiens d’expérimenter dans cette vie présente les privilèges de la
vie à venir. Leur ultime espoir reste la gloire de Dieu (Rm 5.2).
ÉPILOGUE (15.14–16.27)
a. Notice autobiographique (15.14-33)
Paul déclare aux chrétiens de Rome que ce n’est pas parce qu’il
les jugeait incapables de s’instruire mutuellement qu’il leur a adressé
le contenu de cette lettre. Au contraire, il est très conscient de leurs
capacités morales et intellectuelles, aussi sa missive est-elle plutôt une
sorte de rappel des éléments de base du christianisme qu’ils connaissent
déjà. Bien que n’étant pas le fondateur de leur Église, il est néanmoins
l’apôtre des païens, et c’est à ce titre qu’il leur a écrit. Car il considère
son apostolat en faveur des païens comme un sacerdoce ; les païens
convertis sont « l’offrande d’agréable odeur » qu’il peut présenter à
Dieu.
Voilà déjà plus de vingt ans que Paul accomplit son ministère
apostolique, et bien que sa tâche ne soit pas encore achevée, il n’a
aucune raison de se montrer déçu du travail que le Christ a réalisé par
lui. Il a prêché l’Évangile de Jérusalem aux frontières de l’Illyrie ; dans
les principales villes situées sur les grandes voies de communication
des provinces de Syrie et de Cilicie, à Chypre, en Galatie, en Asie, en
Macédoine et en Achaïe, sont nées des communautés de croyants qui
témoignent de l’activité missionnaire de l’apôtre. Il n’avait eu qu’un
seul but : annoncer l’Évangile là où il n’avait pas encore été prêché ;
ayant achevé cette mission à l’Est, il se proposait de porter l’Évangile à
l’Ouest, en particulier en Espagne. Ce projet de voyage en Espagne lui
fournissait l’occasion de réaliser un vœu qu’il formait de longue date,
223
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
celui de s’arrêter à Rome pour y rencontrer les chrétiens de cette ville et
être encouragé par leur communion.
Mais il devait auparavant se rendre à Jérusalem. La collecte qu’il
avait organisée dans les Églises d’origine païenne en faveur de l’Église
de Jérusalem, était enfin prête à être remise aux destinataires ; Paul se
proposait d’accompagner les délégués chargés de cette mission.
Ce n’est qu’après avoir achevé ce travail qu’il entreprendrait son
voyage vers l’Espagne et qu’il ferait une halte à Rome. Il avait déjà
indiqué à ses lecteurs romains combien grand était son désir d’annoncer
aussi l’Évangile dans leur ville et de récolter quelque fruit de son œuvre
apostolique. À ce point de l’Épître, il exprime le souhait confiant que
sa visite soit accompagnée d’une riche bénédiction. Pour le présent il
se recommande à leurs prières, car il ne se fait pas d’illusions sur les
difficultés qui risquent de l’attendre à Jérusalem. À la lecture d’Ac 21.27ss
on comprend à quel point Paul avait raison de demander le soutien de
leurs prières « afin d’être délivré des incrédules de la Judée. » Peut-être
avait-il le pressentiment que l’accueil qui lui serait réservé à lui ainsi
qu’à ses compagnons ne serait pas des meilleurs et que les dons seraient
mal reçus ; c’est pourquoi il demande aux Romains de prier afin que
la collecte soit au moins acceptée. Le récit des Actes (21.17ss) montre
clairement – d’autant plus clairement que ce passage étant rédigé à la
première personne du pluriel, Paul a participé à ce rapport – que Paul et
les autres délégués furent chaleureusement accueillis par Jacques et les
anciens de l’Église. Mais les responsables s’inquiétèrent de la réaction
des membres de l’Église qui comptait des milliers de fidèles zélés pour
la loi, lesquels avaient plutôt mal accueilli les nouvelles qui faisaient
état de l’enseignement et des pratiques de l’apôtre Paul en terre païenne.
Dans un souci d’apaisement, ils recommandèrent à Paul de suivre
leurs conseils. Ceux-ci devaient d’ailleurs conduire à son arrestation,
son emprisonnement, son appel à César, et enfin son voyage à Rome
dans des circonstances très différentes de celles qu’il avait envisagées
lorsqu’il écrivait cette Épître.
15. Cependant, à certains égards, je vous ai écrit avec une sorte de
hardiesse, comme pour réveiller vos souvenirs. Paul a conscience de la
hardiesse dont il fait preuve en écrivant à une Église dont il n’est pas le
fondateur.
16. D’être ministre du Christ-Jésus pour les païens ; je m’acquitte
du service sacré de l’Évangile de Dieu, afin que les païens lui
224
COMMENTAIRE
soient une offrande agréable. Le langage paulinien est ici riche
d’expressions empruntées au vocabulaire spécifiquement religieux :
Paul est leitourgos95 ; sa proclamation de l’Évangile est un sacerdoce
(hierourgeō) ; les païens convertis constituent l’offrande présentée à
Dieu.
Sanctifiée par l’Esprit Saint. Certaines personnes affirmaient sans
doute que les païens convertis par le ministère de Paul n’en étaient pas
moins « impurs », puisqu’ils n’étaient pas circoncis. Paul leur rétorque
que ses convertis sont « purs » parce que sanctifiés par le Saint-Esprit qui
a fait sa demeure en eux (cf. verset 19 « par la puissance de l’Esprit »).
Ailleurs l’apôtre déclare : « Car les vrais circoncis, c’est nous, qui
rendons à Dieu notre culte par l’Esprit de Dieu, qui nous glorifions en
Christ-Jésus, et qui ne mettons pas notre confiance dans la chair » (Ph
3.3). Les judaïsants qui se glorifiaient dans la chair (c’est-à-dire des
privilèges liés à la naissance juive et à la loi) étaient moins sanctifiés que
les païens qui avaient appris à ne se glorifier que de Christ seul (Rm 8.8).
Dans le même esprit, au Concile de Jérusalem, Pierre avait déclaré à ses
frères juifs convertis, que lorsque les païens avaient entendu l’Évangile,
Dieu leur avait donné le Saint-Esprit « comme à nous ; il n’a fait aucune
différence entre nous et eux, puisqu’il a purifié leurs cœurs par la foi »
(Ac 15.8, 9).
19. Depuis Jérusalem. Paul a en fait débuté sa carrière de prédicateur
chrétien à Damas et dans le territoire voisin de l’Arabie nabatéenne (Ac
9.19ss ; Ga 1.17). Mais c’est Antioche qui fut le quartier général de sa
mission parmi les païens (Ac 11.25ss ; 13.1ss). Pourquoi mentionne-t-il
alors Jérusalem comme point de départ de son ministère ? Peut-être en
raison de la vision qu’il eut à Jérusalem et qu’il décrit dans Ac 22.17-
21, ou (mais cela est moins probable) en raison de la rencontre qui eut
lieu à Jérusalem et au cours de laquelle fut reconnu son apostolat parmi
les païens (Ga 2.1-10) ; il est plus probable cependant, que Paul ait
considéré Jérusalem comme le point de départ et la capitale historique
du mouvement chrétien dans son ensemble (cf. Lc 24.47 ; Ac 1.4-8 ;
8.14 ; 11.22 ; 15.2).
Et en rayonnant jusqu’en Illyrie. Ni le livre des Actes, ni les autres
Épîtres pauliniennes ne font mention de l’Illyrie (province romaine
Cf. 13.6. Dans le Nouveau Testament ce mot est toujours chargé d’un sens religieux,
95
parfois même d’une idée de sacerdoce ; c’est le cas de He 8.2 qui décrit Christ comme
« leitourgos du sanctuaire et du véritable tabernacle » (cf. 15.27).
225
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
bordant la côte orientale de la Mer Adriatique). Mais entre la fin de son
voyage missionnaire à Éphèse et le début de son voyage à Jérusalem,
il s’est probablement écoulé un temps plus long que les six versets
consacrés à cet intervalle ne le laissent supposer (Ac 20.1-6). Nous
avons des raisons de penser que Paul s’est rendu en Macédoine au cours
de l’été ou de l’automne 55 (cf. 2 Co 2.12, 13) et qu’il passa les quinze
ou dix-huit mois suivants en Macédoine et en Achaïe. C’est au cours
de cette période qu’il a pu traverser la Macédoine d’Est en Ouest, en
longeant la Via Egnatia jusqu’à la frontière illyrienne, et entrer même
en Illyrie pour y prêcher l’Évangile. Aucun autre itinéraire précédent ne
permet d’inclure ce voyage en Illyrie.
J’ai abondamment répandu l’Évangile du Christ. La traduction
de la BJ est plus linérale : « J’ai procuré l’accomplissement de
l’Évangile du Christ. » Paul a prêché le Christ dans toutes les provinces
romaines comprises entre les limites citées précédemment, mais pas
nécessairement à chacun de leurs habitants. Il s’est ainsi acquitté de sa
mission apostolique pour cette partie du monde païen.
20. Afin de ne pas bâtir sur le fondement d’autrui. Il révèle sa
stratégie aux Corinthiens : « Comme un sage architecte, j’ai posé le
fondement et un autre bâtit dessus » (1 Co 3.10). Voir Introduction II :
Le christianisme à Rome, p.5.
21. Ceux à qui il n’avait pas été annoncé verront, et ceux qui n’en
avaient pas entendu parler comprendront. Paul cite ici le texte d’És
52.15, dans la version des LXX. Le texte hébreu : « Car ils verront ce
qui ne leur avait pas été raconté, ils comprendront ce qu’ils n’avaient
pas entendu » souligne la surprise des nations et de leurs rois quand
ils verront l’exaltation du Serviteur Souffrant qu’ils avaient autrefois
méprisé. La version grecque se prête bien à l’affirmation de l’apôtre
qui se présente comme un pionnier de l’Évangile. Nous avons déjà eu
maints exemples de la manière dont toute cette partie, du livre d’Ésaïe
est citée comme témoignage a priori de l’Évangile (voir p.25, p.169).
25. Pour le service des saints. Les membres de l’Église de Jérusalem
sont les saints par excellence (cf. verset 31 ; 1 Co 16.1 ; 2 Co 8.4 ;
9.1-12). Mais les fruits du ministère apostolique de Paul et tous les
chrétiens d’origine païenne sont devenus « concitoyens » des saints (Ép
2.19) ; c’est pourquoi Paul désigne fréquemment les païens convertis
par le terme de « saints », formant le peuple saint. À l’origine du mot
« service » se trouve le verbe grec diakoneō (cf. 12.7 ; 15.8 ; 16.1).
226
COMMENTAIRE
Nous trouvons d’autres détails concernant cette collecte dans la
correspondance de Paul, en particulier dans 1 Co 16.1-4 et dans 2 Co
8 et 9. C’était en tout cas une affaire à laquelle l’apôtre attachait une
grande importance.
Comme le dit Paul aux Romains, cette collecte effectuée en milieu
païen converti traduit d’une manière pratique la reconnaissance que
les païens doivent à l’Église de Jérusalem. Car c’est de là qu’est parti
l’Évangile qui a d’abord pénétré dans les provinces voisines de la Judée
(telle que la Syrie avec sa capitale Antioche sur l’Oronte), puis plus
loin (entre autres les territoires évangélisés par Paul au cours des dix
années précédentes). Cette participation des païens à la collecte destinée
à subvenir aux besoins matériels des membres de l’Église-mère était
donc un juste retour des choses.
Mais Paul considérait aussi cette collecte comme un moyen de
cimenter la communion entre l’Église de Jérusalem et les Églises du
monde païen. Il savait très bien que les frères les plus stricts de l’Église
de Jérusalem voyaient d’un mauvais œil sa mission parmi les païens ;
d’autres allaient plus loin et estimaient qu’il était de leur devoir de
soustraire à son influence les nouveaux convertis, pour les amener à une
conception de la foi et de la vie chrétienne plus conforme aux idées
généralement admises dans l’Église de Jérusalem. Même si le fossé
entre l’Église de Jérusalem et les Églises issues du paganisme n’était
pas toujours aussi profond, cela n’en causait pas moins du tort à la cause
du Christ ; seul, un geste concret et généreux d’amour fraternel pouvait
aider à le combler.
Cette collecte en faveur de l’Église de Jérusalem ne constituait pas
une innovation, ni un cas unique dans la stratégie missionnaire de Paul.
Onze ans plus tôt, Barnabas et lui-même avaient apporté un don des
chrétiens d’Antioche en Syrie pour l’Église de Jérusalem alors exposée
à la famine (Ac 11.30 ; 12.25). Plus tard, lors de la rencontre entre
Paul et les « colonnes » de l’Église de Jérusalem, Jacques, Pierre et
Jean reconnurent à Paul et Barnabas la vocation spécifique d’apôtres
des païens ; ils leur recommandèrent cependant « de se souvenir des
pauvres » (voir le commentaire du verset 26) ; Paul, qui relate cet
épisode, ajoute : « Je me suis empressé de le faire » (Ga 2.10).
La question qui se pose est de savoir si cette collecte fut comprise de la
même façon par Paul et par les dirigeants de l’Église de Jérusalem. Pour
Paul elle était le signe visible d’un geste spontané d’amour fraternel,
227
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
une preuve de la reconnaissance de ses convertis envers la grâce de
Dieu qui les avait amenés au salut. Les chefs de l’Église de Jérusalem
la perçurent peut-être davantage comme un tribut, une « taxe » due par
les Églises-filles à l’Église-mère, un peu comme le demi-shekel que les
Juifs du monde entier payaient chaque année pour l’entretien du temple
de Jérusalem et son culte. Mais pour l’apôtre, la collecte était tout cela et
bien plus encore. Elle n’était pas seulement le signe que les chrétiens du
monde païen reconnaissaient leur dette spirituelle envers Jérusalem ; elle
n’était pas non plus seulement une marque de communion et d’amour
fraternels, elle marquait l’apogée du ministère de Paul dans cette contrée
qui borde la Mer Égée et constituait un acte d’adoration et de consécration
à Dieu avant qu’il n’entreprenne son voyage vers l’Ouest. Elle était le
signe extérieur, visible et tangible d’une autre offrande : l’offrande des
païens convertis qui couronnait son ministère d’apôtre de Jésus-Christ
(Rm 15.16). C’est pourquoi l’apôtre tenait tellement à accompagner la
délégation de païens convertis jusqu’à Jérusalem. Voulait-il présenter
cette offrande comme un acte d’adoration à Dieu, dans le lieu même
où le Christ lui était apparu et lui avait donné l’ordre d’aller « vers les
païens » (Ac 22.21) ?
26. Car la Macédoine et l’Achaïe ont bien voulu. Paul mentionne
les chrétiens de ces deux provinces probablement parce qu’il a eu
l’occasion de les côtoyer pendant plusieurs mois. Mais nous avons un
complément à ce témoignage dans 1 Co 16.1 où il affirme avoir entrepris
une collecte identique dans les Églises de la Galatie ; la présence à ses
côtés de Tychique et de Trophime (Ac 20.4 ; 21.29) semble indiquer que
les Églises d’Éphèse et d’autres villes d’Asie avaient elles aussi pris part
à ce geste.
En faveur des pauvres qui sont parmi les saints de Jérusalem. Il
semble que les chrétiens de Jérusalem se soient désignés comme « les
pauvres » (ptōchoi). C’est le même mot qui est employé dans Ga 2.10 :
« Nous devions nous souvenir des pauvres. » Le terme correspondant
hébreu ‘ebyonim a survécu dans le nom donné à un groupe de chrétiens
juifs postérieur, les Ébionites. Il n’est pas nécessaire de supposer, comme
le fait K. Holl96 que Paul se soit servi de cette expression pour cacher
son embarras et faire accepter par ce moyen une collecte qui était en fait
destinée à l’Église tout entière ; le nombre de fois où Paul parle de « la
collecte pour les saints » exclut une telle hypothèse.
96
Gesammalte Aufsätze, ii (Tübingen, 1928) p.58ss.
228
COMMENTAIRE
27. Elles l’ont bien voulu, et elles le leur doivent. Cette contribution
était un acte volontaire de la part des Églises issues du paganisme ;
cependant elle apparaît aussi comme la reconnaissance d’une dette, mais
d’une dette morale et non légale.
Ils doivent aussi leur rendre service dans les questions matérielles.
Il est possible que l’Église de Jérusalem ait considéré cette somme
collectée, moins comme une preuve d’amour fraternel que comme un
tribut que l’Église-mère était en droit d’attendre des Églises d’origine
païenne.97 Mais Paul était loin de partager cette conception. Ceci ressort
des termes employés à propos de cette collecte : il s’agit d’« une œuvre
de grâce » et non d’une obligation formelle (2 Co 8.6-9). Peut-être a-
t-il aussi voulu, par ce signe matériel de la grâce de Dieu en faveur
des païens, provoquer cette émulation salutaire dont il parle dans
Rm 11.14.98 Le verbe « rendre service » traduit le grec leitourgeō (cf.
le substantif leitourgos au verset 16). Dans 2 Co 9.12, la collecte est
appelée leitourgia, le mot qui a donné « liturgie. »
28. Les produits de la collecte une fois remis. La plupart des versions
françaises portent la traduction littérale en note : « Ayant scellé ce
fruit. » Paul semble utiliser le langage officiel du monde des affaires.
Toutefois il ne s’agit peut-être pas de son sceau personnel, mais de celui
du Saint-Esprit. Nous avons là la confirmation décisive du ministère qui
lui a été confié parmi les païens (cf. verset 16).
30. Je vous exhorte [frères]. Quelques manuscrits omettent le mot
« frères » ; parmi eux mentionnons le manuscrit P46 et le Vaticanus
(B).
Par l’amour de l’Esprit. C’est le Saint-Esprit qui communique
l’amour et le nourrit (cf. 5.5).
33. Que le Dieu de paix soit avec vous tous ! Amen ! Le titre « Dieu
de paix » revient dans Rm 16.20. Voir dans l’Introduction, p.16, la
discussion relative à une édition de l’Épître qui se serait terminée par
cette bénédiction.
b. Salutations à divers amis (16.1-16)
Une fois écrite, la lettre fut manifestement portée à ses destinataires
par Phœbé, une chrétienne qui, pour une raison inconnue, se rendait à
97
Cf. K. Holl, op. cit., p.44-67.
98
Cf. J. Munck, Paul and the Salvation of Mankind, p.303.
229
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
Rome. Paul saisit l’occasion pour la recommander chaleureusement aux
chrétiens de Rome, et leur demande de l’accueillir dans leurs foyers et
dans leur communion. Ce petit mot d’accompagnement est suivi d’une
liste de salutations à des personnes nommément désignées.
On a prétendu que ce chapitre était destiné à l’Église d’Éphèse et non
à celle de Rome, que Phœbé se rendait en fait à Éphèse, et que la plupart
des personnes auxquelles l’apôtre adressait ses salutations vivaient à
Éphèse.
Il est fort peu probable qu’une lettre séparée, destinée à l’Église
d’Éphèse, ait été annexée à la lettre destinée à l’Église de Rome ;
d’ailleurs « une lettre ne se composant que de salutations n’est concevable
qu’à l’époque des cartes postales ; à toute autre époque de l’histoire,
elle constituerait une monstruosité » (Hans Lietzmann). Cette objection
ne s’oppose cependant pas au fait que Paul a pu envoyer à ses amis
d’Éphèse une copie de sa lettre aux Romains (comme il a pu le faire
aussi pour d’autres Églises)99 à laquelle il aurait joint un certain nombre
de salutations personnelles.
Comme ce chapitre vient clore une lettre manifestement destinée aux
chrétiens de Rome, il est naturel de penser qu’il leur était également
destiné, à moins que l’on ne puisse fournir de solides raisons prouvant
le contraire.
Quels sont les principaux arguments en faveur d’une destination
éphésienne de ce chapitre 16 ?
1. Dans ce chapitre Paul salue personnellement vingt-six individus,
cinq maisonnées ou « Églises de maison. » Est-il possible qu’il ait
connu tant de monde dans une ville qu’il n’avait jamais visitée ? Il
vaudrait mieux envisager une ville plus connue de l’apôtre. Il ne peut
s’agir de Corinthe, puisque c’est de cette ville qu’il écrit cette Épître.
Éphèse semble, par contre, tout indiquée : il venait d’y passer deux ans
et demi.
2. Les premières personnes mentionnées dans la liste des salutations
sont ses amis, Priscille et Aquilas. La dernière mention que nous ayons
de ce couple – dans le livre des Actes (18.26) ou dans la correspondance
de l’apôtre (l Co 16.19)100 – les situe à Éphèse où ils accueillaient
99
Voir dans l’Introduction, p.9ss les preuves que des copies de cette lettre furent
envoyées ailleurs qu’à Rome.
100
D’après 2 Tm 4.19, ils pouvaient aussi être à Éphèse ; mais ce n’est pas une
230
COMMENTAIRE
l’Église dans leur maison, comme cela est indiqué dans Rm 16. En
l’absence d’autres indications, nous pourrions admettre qu’ils sont restés
à Éphèse.
3. La personne suivante que Paul salue se nomme Épaïnète, « les
prémices de l’Asie. » Il serait plus logique de penser que le premier
converti de Paul habitant la province romaine de l’Asie ait habité Éphèse
plutôt que Rome.
4. Nous examinerons plus loin (p.225ss) un autre argument qui
s’appuie sur l’exhortation des versets 17 à 20.
Quelles raisons donner en faveur d’une destination romaine de ce
chapitre, outre le fait – déjà mentionné qu’il serait logique que ce « post-
scriptum » ait les mêmes destinataires que le corps de la lettre ?
1. Une telle liste de salutations serait assez étonnante dans une lettre
adressée à une Église bien connue de son auteur. Imaginons dans le
cas où ce chapitre aurait été destiné à l’Église d’Èphèse, la réunion au
cours de laquelle on aurait lu ces salutations. Dans l’auditoire, vingt-six
personnes seulement auraient entendu prononcer leurs noms. Or Paul
connaissait certainement plus de vingt-six membres d’une Église au
milieu de laquelle il avait passé de si longs mois.
Qu’auraient pensé tous ceux que l’apôtre n’avait pas mentionnés ?
Combien se seraient dit : « Pourquoi m’a-t-il oublié ? » Dans une lettre
adressée à une Église où il n’était pas connu personnellement, Paul
pouvait très bien envoyer ses salutations à des amis qu’il avait rencontrés
un peu partout au cours de ses voyages missionnaires et qui se trouvaient
alors à Rome. En les désignant nommément, l’auteur ne risquait pas de
froisser la susceptibilité des autres membres qui n’avaient aucune raison
de s’attendre à être personnellement salués par l’apôtre. Dans l’Épître
qu’il adresse à l’Église de Colosses, qu’il n’a jamais visitée, l’apôtre
n’envoie ses salutations qu’à quelques personnes – quelques personnes
seulement – du fait que la ville de Colosses se situait hors des grandes
voies de circulation et n’était pas – il s’en fallait de beaucoup – aussi
importante que Rome. Mais Rome était la capitale de l’Empire, tous
les chemins menaient à Rome ; il n’est donc pas étonnant que plusieurs
personnes que Paul avait rencontrées ici et là au cours des années
passées, se soient entre-temps fixées à Rome. Un événement qui avait
eu de grandes répercussions était survenu à Rome. L’empereur Claude
certitude.
231
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
était mort, en octobre 54, et l’édit qu’il avait publié cinq ans auparavant,
en vertu duquel tous les Juifs avaient été expulsés de Rome, avait été
annulé. Si donc, à cette époque il y avait eu un retour massif des Juifs
à Rome, de nombreux chrétiens d’origine juive avaient pu se trouver
parmi eux. Priscille et Aquilas qui avaient dû quitter Rome, à la suite de
l’édit de 49, avaient très bien pu retourner dans cette ville en 54 ou peu
après, confiant successivement à des amis corinthiens puis éphésiens le
soin de reprendre leur petite activité de fabrication de tentes (comme ils
avaient dû le faire lors de leur départ forcé de Rome, quelques années
auparavant). Les commerçants et petits artisans tels que Priscille et
Aquilas voyageaient beaucoup et leurs allées et venues entre Rome,
Corinthe et Éphèse n’ont rien d’inconcevable.101
2. Un certain nombre de noms mentionnés dans les versets 7 à 15
sont mieux attestés à Rome qu’à Éphèse, ce qui tient, dans une large
mesure au fait que, l’on a retrouvé beaucoup plus d’inscriptions à Rome
qu’à Éphèse ; de toute façon, ce qui est bien attesté, dans la plupart des
cas, c’est le nom et non la personne. Des détails seront donnés dans le
commentaire de ces versets, et le lecteur pourra en apprécier la valeur.
Contentons-nous pour l’instant de souligner qu’à propos de « la maison
de Narcisse » (verset 11), nous connaissons l’existence d’une « maison
de Narcisse » à Rome à cette époque. Rufus (verset 13) était un nom
beaucoup plus répandu à Rome qu’à Éphèse ; s’il s’agit du Rufus
mentionné dans Mc 15.21, ce n’est probablement pas à Rome que ce
nom lui fut attribué. Pourtant le Rufus de Mc 15.21 était apparemment
connu dans l’Église de Rome. En ce qui concerne l’Église d’Éphèse nous
ne pouvons ni confirmer ni infirmer le fait qu’il y ait eu un Rufus parmi
101
On ne peut accorder qu’un crédit limité à la tradition qui veut que Priscille et
Aquilas aient terminé leur vie à Rome. Le « Cimetière de Priscille » est un argument
de peu de poids. Il est vrai que ce cimetière remonte aux tout premiers jours de l’ère
chrétienne et qu’il a reçu des sépultures de chrétiens. Il doit sans doute son nom à la
femme qui possédait cette propriété, mais aucun indice ne permet d’identifier celle-ci
à la Priscille du Nouveau Testament. Nous pouvons tout au plus penser que ces deux
femmes appartenaient sans doute à la même famille, (la gens Prisca). Dans le cimetière
se trouve une crypte ayant appartenu à une noble famille romaine dont plusieurs
membres ont porté le nom d’Acilius Glabro, il n’y a aucune raison d’identifier cet
Acilius (Aquilius) à notre Aquilas, qui, étant originaire du Pont, ne faisait sans doute
pas partie de la noblesse romaine. Un membre de cette famille Aquilius figure parmi
ceux que l’Empereur Domitien fit exécuter en 95 ; il était accusé « d’athéisme » et
de sympathie pour les coutumes juives, accusation qui désignait souvent en fait la foi
chrétienne (cf. Dio Cassius, Histoire Romaine, Épitome lxvii.14).
232
COMMENTAIRE
ses membres. De manière générale, l’étude de ces noms fait pencher la
balance en faveur de Rome.
3. Les « Églises du Christ » (verset 16) qui envoient leurs salutations
aux lecteurs seraient les Églises issues du paganisme dont les délégués
avaient rejoint Paul pour l’accompagner à Jérusalem afin d’y porter
l’offrande de leurs Églises.102 Ces délégués auraient eu particulièrement
à cœur d’adresser leurs salutations à l’Église de Rome ; on peut
évidemment objecter que saluer l’Église d’Éphèse pouvait tout autant
leur tenir à cœur ; mais comme l’Église d’Éphèse était l’une de ces
Églises représentées (par Trophime et peut-être Tychique, Ac 20.4),
l’envoi de salutations à l’Église d’Éphèse aurait eu moins de raisons
d’être.
1. Phœbé, notre sœur, qui est diaconesse de l’Église de Cenchrées.
Phœbé était sur le point de se rendre dans la ville où résidaient ceux à qui
s’adressaient les salutations de l’apôtre ; elle a sans doute été chargée
de leur porter la lettre qui les contenait. Cenchrées est l’un des deux
ports de Corinthe, situé sur le golfe d’Égine (cf. Ac 18.18). L’Église de
cette localité était probablement l’annexe ou la fille de l’Église-mère de
Corinthe. « Diaconesse » traduit le mot grec diakonos, servante. D’après
1 Tm 3.11 (où le mot « femmes » ne désigne pas nécessairement les
« épouses » des diacres) il apparaît que la fonction de diacre ait pu
être remplie aussi bien par des hommes (diacres) que par des femmes
(diaconesses).
2. Que vous la receviez dans le Seigneur. C’est-à-dire comme une
sœur en Christ. Les chrétiens qui voyageaient à cette époque étaient
toujours assurés de trouver l’hospitalité chez d’autres chrétiens (cf.
15.7).
Elle est venue en aide à beaucoup, et aussi à moi-même. Nous en
sommes réduits aux conjectures : peut-être Phœbé a-t-elle été à Cenchrées
ce que Lydie était à Philippes.
Dans son Excursus « La Maison de César », qui figure en appendice à son
102
commentaire The Epistle to the Philippians (1868), J.B. Lightfoot développe de
solides arguments en faveur de cette thèse. Partant du principe que l’épitre aux
Philippiens a été écrite de Rome, l’évêque Lightfoot a rassemblé tous les indices qu’il
avait pu trouver à l’appui de sa thèse, tant dans Rm 16.8-15 que dans la littérature
extra-biblique et épigraphique avec une possible identification de certains des
« saints…de la maison de César » (Ph 4.22). Ce sont ces indices qui sont résumés dans
les lignes qui suivent. Seuls les noms directement mentionnés dans notre passage ont,
bien sûr, été retenus.
233
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
3. Saluez Prisca et Aquilas. Paul préfère attribuer à cette femme le
nom de Prisca (cf. 1 Co 16.19, TOB ; 2 Tm 4.19), alors que Luc lui
réserve toujours la forme plus familière de Priscille (cf. Ac 18.2, 18,
26). « La langue de Luc est généralement celle de la conversation,
caractérisée par des diminutifs ; il parle de Priscille, de Sopater et de
Silas, là où Paul parle de Prisca, Sosipater et Silvain. »103 Paul et Luc
citent généralement Prisca (Priscille) avant Aquilas, son mari ; ce fait est
peut-être révélateur de la personnalité plus forte de l’épouse ; certains
ont avancé l’idée qu’elle appartenait à un rang social plus élevé que
son mari. Elle aurait appartenu, par naissance ou par manumission, à la
gens Prisca, une famille de la noblesse romaine. Son mari était un Juif
originaire du Pont, au nord de l’Asie Mineure. Voir Introduction, p.6ss.
4. Qui ont exposé leur tête pour sauver ma vie. Nous ignorons à quel
événement Paul fait allusion ; peut-être à l’un des épisodes critiques de
sa vie à Éphèse.
6. Saluez Marie, qui a pris beaucoup de peine pour vous. Certains
ont pensé que ce détail désignait l’Église d’Éphèse comme étant la
destinataire de la lettre. En effet Paul pouvait parfaitement savoir qui
avait rendu de tels services à l’Église d’Éphèse, alors que, n’ayant jamais
été à Rome, il ne le pouvait pas pour cette Église. Mais l’apôtre possédait
des informations sur l’Église de Rome (1.8, 9) ; si la présence de Marie
remontait à la fondation de l’Église de Rome, Priscille et Aquilas
avaient pu la connaître. Nous sommes à nouveau réduits à formuler des
hypothèses ; c’est la seule mention que nous ayons de cette Marie (l’une
des six femmes à porter ce nom dans le Nouveau Testament).
7. Andronicus et Junias. Il est impossible de savoir si ce second nom
était du genre féminin (Junia) ou masculin (Junias). Nous ne savons
rien de ces personnes en dehors du fait qu’ils sont mentionnés par Paul.
Il s’agissait de chrétiens d’origine juive (ce qu’indique l’expression
employée par Paul, « mes parents »), qui avaient partagé au moins l’un
des nombreux emprisonnements de Paul (2 Co 11.23), sans que nous
puissions localiser l’endroit où cela se produisit ; Philippes est exclue,
Éphèse reste possible. Ils étaient « estimés parmi les apôtres », ce qui
signifie probablement qu’ils n’étaient pas seulement « bien connus des
Les Églises mentionnées dans Ac 20.4 sont : Bérée, Thessalonique, Derbe, (ou,
103
selon la recension occidentale Doberus en Macédoine), et les Églises d’Asie. Philippes
était probablement représentée par Luc, et Corinthe était l’Église où se trouvait Paul au
moment où il écrivit l’Épître aux Romains.
234
COMMENTAIRE
apôtres », mais qu’ils étaient apôtres eux-mêmes et apôtres de renom – le
mot apôtre étant pris au sens large. Ils avaient embrassé la foi chrétienne
depuis longtemps, bien avant la conversion de Paul. Il se peut qu’ils
aient appartenu au clan des Hellénistes d’Ac 6.1 (leurs noms ont une
consonnance plus hellénique qu’hébraïque) ; leur titre d’apôtre signifiait
peut-être qu’ils avaient vu le Christ ressuscité.
8. Ampliatus. Ce nom se retrouve fréquemment dans les inscriptions
romaines de cette période ; il a été porté par plusieurs membres de la
famille impériale. Une branche de la gens Aurelia a porté ce surnom. Des
membres chrétiens de cette famille ont été enterrés dans l’un des plus
vieux cimetières chrétiens de Rome, celui de Domitilla ; on y a retrouvé
des tombes qui remontaient à la fin du premier siècle de notre ère (voir le
commentaire du verset 15). Une tombe, décorée de peintures d’un style
très ancien, porte l’inscription AMPLIAT en caractères onciaux de la fin
du premier siècle ou du début du deuxième.
9. Urbain. Le nom latin Urbanus signifie « qui appartient à la ville »
(« urbs »). Il était particulièrement commun à Rome.
Stachys. Ce nom qui signifie « épi » n’était pas très répandu. Nous
n’en connaissons qu’une ou deux mentions associées à la famille
impériale.
10. Apellès. Ce nom était si fréquemment porté par les Juifs de Rome
qu’Horace l’emploie comme exemple de nom juif typique (« credat
Iudaeus Apella », Satires i.5.100). Ce nom a été porté par un acteur
de tragédie d’Ascalon à qui l’empereur Caligula accorda des faveurs
(Philon, Ambassade à Caligula, 203-206). On le trouve tant sur des
inscriptions relatives à la famille impériale que sur d’autres.
Ceux de la maison d’Aristobule. Nous ne pouvons pas déterminer
avec une certitude absolue qui était cet Aristobule. Lightfoot pense qu’il
pouvait s’agir d’un frère d’Hérode Agrippa I, qui aurait vécu comme
simple citoyen à Rome, et qui aurait, comme son frère, joui de l’amitié
de l’empereur Claude. S’il avait légué ses biens à l’empereur, ses
esclaves et ses affranchis auraient été différenciés des autres personnes
faisant partie de la maison impériale par le terme Aristobuliani (qui
est l’équivalent latin de l’expression grecque employée par Paul hoi
ek ton Aristoboulou). À la lumière de cette éventuelle appartenance
d’Aristobule à la famille d’Hérode, est-ce simple coïncidence si le nom
suivant mentionné par Paul est précisément celui d’Hérodion ?
235
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
11. Hérodion. Peut-être un membre de la famille d’Aristobule, connu
personnellement de Paul ; la précision « mon parent » (comme au verset
7) indique simplement l’origine juive de cet homme.
La maison de Narcisse. Calvin et d’autres identifiaient ce Narcisse
à Tibère Claude Narcisse, un riche affranchi de l’empereur Tibère, qui
exerça une grande influence sous l’empereur Claude, mais qui fut exécuté
sur ordre d’Agrippine, la mère de Néron, peu après l’accession au trône
de ce dernier, en 54. Ses biens ayant été confisqués, ses esclaves seraient
devenus propriété impériale ; pour les distinguer de ceux qui faisaient
déjà partie de la maison impériale, on les aurait appelés Narcissiani. Si
cette identification est exacte, les salutations de Paul se seraient adressées
aux Narcissiani chrétiens. Mais cela ne nous dit pas comment Paul a pu
connaître les Narcissiani ou du moins certains d’entre eux.
12. Tryphène et Tryphose. Il s’agit peut-être de deux sœurs, voire de
deux sœurs jumelles, puisqu’elles portaient des noms issus de la même
racine. De ces deux noms, c’est celui de Tryphose qui était le plus
fréquent, mais les deux apparaissent dans des inscriptions relatives ou
non à la famille impériale. On trouve trace de ces noms en Anatolie. Dans
le livre apocryphe Les Actes de Paul, Tryphène est le nom de la reine qui
témoigna de beaucoup de bonté à Thècle d’Antioche de Pisidie (cette
reine à la forte personnalité fut la petite-nièce de l’empereur Claude).
Perside. Ce nom qui signifie « femme perse » se retrouve dans des
inscriptions grecques et latines, tant à Rome qu’ailleurs ; c’est un nom
d’esclave ou d’affranchie qui n’apparaît jamais dans les listes de noms
relatifs à la maison impériale.
13. Rufus. Ce nom, qui signifie « rouge » ou « rouquin », a une
origine plus italique que romaine. Il était si répandu à Rome et dans
le reste de l’Italie qu’il n’y aurait rien à en dire si, d’une part un Rufus
n’était mentionné dans Mc 15.21 Comme étant l’un des deux fils de
Simon de Cyrène ; et si la mère du Rufus de ce verset n’était, d’autre
part, désignée comme étant également celle de Paul. Selon une tradition
qui remonte au deuxième siècle, Marc aurait écrit son évangile pour les
chrétiens de Rome ; quand il relate, une trentaine d’années après les
événements, la crucifixion et qu’il mentionne Simon comme étant le
père de Rufus, c’est comme s’il voulait dire à ses destinataires : « Vous
savez de quel Simon je veux parler, celui qui est le père de Rufus et
d’Alexandre. » Il y avait donc un Rufus bien connu à Rome vers l’an 60,
236
COMMENTAIRE
et il serait tentant de l’identifier à celui mentionné par Paul comme étant
« l’élu dans le Seigneur. »
Mais si ce Rufus était le fils de Simon de Cyrène, en quelle
circonstance sa mère a-t-elle pu se comporter comme une mère pour
Paul ? Nous n’avons aucun élément permettant d’apporter une solution
pleinement satisfaisante et convaincante à cette question, mais nous
pouvons néanmoins esquisser une ébauche de réponse. Après que
Barnabas eut cherché Paul à Tarse, il l’amena avec lui à Antioche de
Syrie, où les deux hommes travaillèrent ensemble à l’œuvre de Dieu
(Ac 11.25, 26). Il se peut que Siméon, surnommé Niger (« le Noir ») ait
été le même personnage que Simon de Cyrène. Si Paul a logé chez ce
Siméon (ou Simon), la femme de celui-ci a peut-être joué le rôle de mère
pour l’apôtre, qui n’avait aucun appui familial dans cette ville. Mais un
père noir peut-il avoir un fils rouquin ? Ce n’est pas impossible.
14. Hermas. Forme abrégée des noms Hermagore, Hermogène, ou
Hermodore, noms tous très répandus. Quelques générations plus tard, ce
nom fut celui d’un esclave chrétien de Rome qui écrivit Le Pasteur.
Patrobas. Forme abrégée de Patrobius. Un riche affranchi de Néron
a porté ce nom ; Lightfoot pense que le Patrobas auquel fait allusion
l’apôtre Paul a pu être apparenté à ce riche personnage (Philippians,
p.177).
Hermès. Le nom de ce dieu porte-bonheur était très répandu parmi
les esclaves.
15. Philologue et Julie. Mari et femme, ou frère et sœur ? Difficile
à dire. Le nom de Julie pourrait faire penser à quelqu’un de la famille
impériale. Cette hypothèse est renforcée par le fait que Philologue est un
nom que l’on rencontre fréquemment dans les inscriptions de la famille
impériale.
Nérée. La tradition ecclésiastique romaine, qui remonte au quatrième
siècle, associe Nérée (et l’un de ses compagnons nommé Achille), à
Flavia Domitilla, une chrétienne de la maison impériale qui fut exilée
sur l’ilot de Pandatéria, au large de Cumes, par son oncle Domitien, en
95 ; on lui rendit la liberté l’année qui suivit la mort de son oncle ; elle a
donné son nom à un cimetière, le « Cimetière de Domitilla. »
16. Saluez-vous les uns les autres par un saint baiser. Cf. 1 Co 16.20 ;
2 Co 13.12 ; 1 Th 5.26 ; 1 P 4.14. Le « baiser de paix » qui fait encore
partie de la liturgie de l’Église Orientale, est mentionné pour la première
237
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
fois comme un trait caractéristique du culte par Justin Martyr, dans sa
Première Apologie, 65 (« quand nous avons terminé nos prières, nous
nous saluons les uns les autres par un baiser »).
Il est à noter que le nom de Pierre ne figure pas dans la liste de ceux
que Paul fait saluer. Si, comme nous le pensons, ces noms sont ceux de
personnes présentes à Rome, l’absence du nom de Pierre signifierait que
l’apôtre n’était pas dans la capitale à ce moment.
Toutes les Églises du Christ vous saluent. Nous avons déjà indiqué
que cette phrase constituait un argument de poids en faveur d’une
destination romaine du chapitre 16. Pourquoi l’apôtre aurait-il adressé
les salutations de toutes les Églises à une Église à laquelle il écrivait
une lettre ordinaire ? Mais précisément rien n’était « ordinaire. » Au
moment où une phase très importante de son ministère touchait à sa fin,
Paul voulait envoyer les salutations de toutes les Églises qui y avaient
été associées à une Église qui, non seulement occupait une position
unique dans le monde (telle que l’Église de Rome), mais qui devait
également, dans la pensée de l’apôtre, jouer un rôle important au départ
de la nouvelle phase de son activité.104
c. Exhortation finale (16.17-20)
Ces paroles d’avertissement ne ressemblent ni par le fond, ni par la
forme, au reste de l’Épître. Paul semble soudain s’écarter de la ligne
de conduite qu’il s’était tracée, à savoir ne pas se servir de son autorité
apostolique dans sa correspondance avec des Églises qu’il n’avait pas
fondées lui-même. En outre, les dissensions auxquelles il fait allusion
dans ce paragraphe ne correspondent à aucune situation que l’on pourrait
déduire du contenu de l’Épître. Le seul problème qui aurait pu surgir, et
contre lequel Paul a mis ses lecteurs en garde, serait venu du sentiment de
supériorité que quelques chrétiens d’origine païenne auraient pu éprouver
envers leurs frères d’origine juive (11.13ss). Les mises en garde de ce
passage s’apparentent à celles que Paul adressait aux anciens d’Éphèse
(Ac 20.28ss). Elles font penser aux querelles et aux fausses doctrines
qui troublaient l’Église d’Éphèse, et qui sont mentionnées dans les deux
Épîtres à Timothée (sans parler de la nouvelle hérésie qui, d’après la
lettre aux Colossiens, commençait à s’infiltrer parmi les chrétiens dans
une autre partie de la province d’Asie). Tout ceci, joint aux arguments
104
Voir K. Holl, Gesammelte Aufsätze, ii, p.47, n.2.
238
COMMENTAIRE
basés sur les salutations, semble indiquer l’Église d’Éphèse plutôt que
celle de Rome comme destinataire de ce chapitre.105
Mais il ne serait pas non plus étonnant qu’après s’être longtemps
dominé en écrivant cette lettre à une Église qu’il n’a pas fondée, l’auteur
ait soudain laissé libre cours à son désir de lui dire quelque chose qui
lui tenait particulièrement à cœur. Cela expliquerait cette sérieuse mise
en garde contre certains fauteurs de trouble que Paul ne connaît que
trop bien pour avoir déjà dû les affronter dans les Églises qu’il avait
fondées. La description qu’il en donne ici les apparente aux « mauvais
ouvriers » qu’il dénonce dans Ph 3.18, 19. Leur doctrine se caractérisait
par beaucoup d’antinomisme mêlé à une pointe de gnosticisme ; elle
s’opposait totalement à celle que les chrétiens de Rome avaient reçue
de leurs fondateurs et de leurs responsables, en fait à celle de Paul ;
partout où elle s’infiltrait, elle provoquait des divisions et des disputes.
Dans cette Épître, Paul avait déjà insisté sur quelques aspects éthiques
de l’Évangile, et il l’avait fait en des termes qui visaient clairement ces
faux docteurs (cf. 3.8 ; 6.1ss ; 8.5ss ; 12.1ss). Paul avait sans doute des
raisons de penser que l’Église de Rome ne serait pas épargnée par ces
hérétiques pas plus que ne l’avaient été les Églises qu’il avait fondées
aussi son sens du devoir lui imposait-il de mettre ses lecteurs en garde
contre ceux-ci. Mais l’Église de Rome avait une telle réputation de
fidélité à l’Évangile, qu’une simple mise en garde contre ces semeurs
de discorde suffisait. La discorde est l’œuvre du diable ; si les Romains
tenaient ces fauteurs de trouble et leur enseignement à distance, Dieu,
qui est le « Dieu de paix » et non de désordre (cf. 1 Co 14.33), leur
donnerait la victoire sur Satan et sur toutes ses œuvres.
18. Car de tels hommes servent…leur propre ventre. Cf. Ph 3.19, où
Paul met en garde les chrétiens de Philippes contre ceux « qui ont pour
dieu leur ventre » ; dans les deux cas, l’allusion révèle les dispositions
antinomiennes de ces hommes, qui se servaient de l’Évangile comme
d’un prétexte commode pour satisfaire leurs appétits (cf. 6.1).
19. Je désire que vous soyez sages en ce qui concerne le bien et purs
en ce qui concerne le mal. Cf. Mt 10.16b : « Soyez donc prudents comme
les serpents, et simples comme les colombes » (on retrouve en grec les
deux adjectifs sophos et akeraios dans les deux passages). Paul adresse
La thèse de la destination éphésienne du chapitre 16 a surtout été défendue par T.W.
105
Manson (Studies in the Gospels and Epistles, 1962, p.234ss) ; la thèse de sa destination
romaine a été soutenue par C.H. Dodd (The Epistle to the Romans, 1932).
239
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
une exhortation similaire aux Corinthiens : « Pour le mal soyez de petits
enfants, et pour le jugement, soyez des hommes faits » (l Co 14.20).
20. Le Dieu de paix. Nous avons ici une reprise de la formule
employée dans la bénédiction de Rm 15.33 (cf. aussi He 13.20). Elle
est particulièrement adaptée au contexte, puisque à Satan, l’auteur de la
discorde, Paul oppose Dieu, la source de la paix.
Écrasera bientôt Satan sous vos pieds. L’apôtre fait écho à Gn 3.15,
où Dieu déclare que la postérité de la femme écrasera la tête du serpent.
Le peuple de Christ partage cette victoire.
d. Salutations des compagnons de paul
(16.21-23 (24))
Paul envoie les salutations de différents amis qui se trouvent à
ses côtés au moment où il rédige sa lettre, notamment Timothée, son
fidèle Achate, Gaïus, son hôte, et Tertius, son secrétaire, qui envoie ses
salutations à la première personne du singulier.
21. Timothée. Natif de Lystre, Timothée s’était converti par le moyen
de Paul. L’apôtre le choisit comme assistant et collaborateur dans son
ministère apostolique (Ac 16.1-3). Les deux hommes partageront la
même vision et vivront si unis que Paul pourra dire : « Il s’est consacré
avec moi au service de l’Évangile, comme un enfant auprès de son père »
(Ph 2.20-22). D’après Ac 20.4, Timothée faisait partie de ceux qui se
trouvaient auprès de Paul, à la veille de son voyage à Jérusalem.
Lucius. Si le mot « parents » (qui signifie en fait compatriotes) se
rapporte aux trois noms qui le précèdent, Lucius serait un chrétien
d’origine juive. Il est difficile et hasardeux de vouloir l’identifier à
Lucius de Cyrène (Ac 13.1). Pourrait-il s’agir de Luc, comme le prétend
A. Deissmann, contrairement à H.J. Cadbury ? L’auteur du livre des
Actes, ou tout au moins des passages du livre qui sont écrits à la première
personne du pluriel106 se trouvait en compagnie de Paul à cette époque
(Ac 20.5ss), mais il ne mentionne aucun Lucius parmi les compagnons
de Paul (Ac 20.4). Luc était un chrétien d’origine païenne (ceci ressort de
Col 4.14, à la lumière de Col 4.10-11, ainsi que des preuves internes de
ses écrits). Il serait possible de mettre un point après le nom de Lucius,
ce qui exclurait Lucius des « compatriotes » de Paul, auquel cas seuls
106
À notre avis, l’auteur des passages écrits à la première personne est également
l’auteur du livre des Actes.
240
COMMENTAIRE
Jason et Sosipater seraient d’origine juive. Dans les trois seuls passages
où Paul mentionne Luc (Col 4.14 ; Phm 24 ; 2 Tm 4.11), il se sert du
nom de Loukas. Pourtant il semble bien que Lucius et Luc étaient des
formes équivalentes du même nom. Il est difficile de trancher.
Jason. Au cours de sa première visite à Thessalonique, Paul a été l’hôte
d’un certain « Jason » (Ac 17.6, 7, 9) ; ce nom ne figure toutefois pas dans
la liste des délégués de l’Église de Thessalonique qui accompagnaient
Paul (Ac 20.4).
Sosipater. Il s’agit probablement du personnage nommé « Sopater,
fils de Pyrrhus, de Bérée » (Ac 20.4). Au sujet de la préférence de Paul
pour les formes complètes des noms, voir le commentaire de Rm 16.3
(p.221).
22. Moi Tertius, qui ai écrit cette lettre. Aucune autre mention n’est
faite de ce personnage dans le Nouveau Testament. Paul avait sans
doute l’habitude de faire appel à des secrétaires pour la rédaction de
ses lettres, mais celui-ci est le seul dont le nom nous soit connu. Qu’il
ait envoyé ses salutations à titre tout à fait personnel ou à la demande
de Paul ne change rien au fait que l’apôtre l’a certainement approuvé.
Peut-être était-il secrétaire de profession, ce qui expliquerait que l’Épître
aux Romains ait une forme plus soignée que les autres Épîtres de Paul.
Quoi qu’il en soit, il était surtout « chrétien » puisque c’est « dans le
Seigneur » qu’il adresse ses salutations. En d’autres occasions, c’est
l’un des compagnons de Paul (principalement Timothée, à en juger par
le nombre de fois où son nom est associé à celui de Paul, en tête des
lettres) qui faisait fonction de secrétaire.
23. Gaïus, mon hôte et celui de toute l’Église. Après avoir été chassé
de la synagogue, à Corinthe, Paul et l’Église naissante trouvèrent refuge
chez Titius Justus (Ac 18.7). Il semblerait que le nom complet de cet
homme ait donc été « Gaïus Titius Justus » (prénom, nom païen et
surnom et qu’il ait été citoyen de la colonie romaine de Corinthe).107
Éraste, le trésorier de la ville. Cet homme a été identifié comme
étant le fonctionnaire dont le nom latin Erastus a été retrouvé inscrit sur
une dalle de marbre découverte à Corinthe en 1929 par des membres
de l’École Américaine d’Études Classiques d’Athènes : « ERASTVS
PRO. AED. S. P.
Voir W.M. Ramsay, Pictures of the Apostolic Church (1910), p.205; E.J. Goodspeed,
107
« Gaius Titius Justus », JBL (1950), p.382-383.
241
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
STRAVIT » (« Éraste, procurateur et édile, a posé ce dallage à ses
propres frais »). La pierre gravée est datée du premier siècle et pourrait
donc bien avoir été posée par l’ami de Paul. Pourtant les charges d’édile
et de trésorier n’étaient pas les mêmes : édile traduit le mot agoranomos,
tandis que trésorier de la ville traduit le mot oikonomos tes poleōs. Si
nous sommes en présence d’un seul et même personnage, il aurait été
élevé du rang d’édile à celui de trésorier avant la date de rédaction de
l’Épître. À moins qu’on ne l’ait rétrogradé de la fonction de trésorier à
celle d’édile en raison de ses convictions chrétiennes. Il n’y a aucune
raison d’identifier cet Éraste avec celui d’Ac 19.22 ni avec celui de 2 Tm
4.20, ce nom étant assez répandu.
Le frère Quartus. Ce personnage est totalement inconnu par ailleurs.
Le mot « frère » peut désigner le lien spirituel, « frère dans la foi » ;
mais alors, pourquoi aurait-il été seul à bénéficier de ce titre qui revenait
aussi aux autres ? Si le mot « frère » précise le degré de parenté selon la
chair, de qui était-il le frère ? D’Éraste, qui le précède immédiatement ?
Ou bien, sachant qu’en latin « Quartus » désigne « le quatrième » et
« Tertius » le « troisième », aurait-il été le frère cadet de Tertius, né juste
après Tertius ?
24. [Que la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ soit avec vous
tous ! Amen !] Cette bénédiction ne figurait sans doute pas dans le texte
original. Les manuscrits occidentaux la situent à cette place au lieu de
16.20b ; le texte byzantin (qui a donné le TR) la place à cet endroit,
elle s’ajoute à celle qui figure déjà au verset 20b ; dans quelques rares
manuscrits, elle figure après la doxologie du verset 27.
e. Doxologie (16.25-27)
Nous avons déjà discuté dans l’Introduction de différentes positions
qu’occupe cette doxologie dans les recensions de l’Épître aux Romains.
Mais la place qu’elle occupait à l’origine n’est pas le seul point qui ait
été discuté ; Harnack prétend que dans sa forme actuelle, elle constitue
une extension orthodoxe d’une doxologie marcionite plus courte :
« À celui qui a le pouvoir de vous affermir selon mon
évangile, conformément à la révélation du mystère tenu
secret dès l’origine des temps, mais manifesté maintenant,
d’après l’ordre du Dieu éternel, et porté à la connaissance de
toutes les nations, en vue de l’obéissance de la foi ; à Dieu
242
COMMENTAIRE
seul sage, la gloire, par Jésus-Christ, aux siècles des siècles !
Amen ! »108
Il suppose (et d’autres l’ont suivi dans ce domaine109) que les disciples
de Marcion avaient ajouté ce paragraphe pour conclure l’Épître.
À vrai dire, nous n’avons aucun manuscrit, ni rien qui prouve qu’une
telle forme abrégée de la doxologie ait bien existé. Certains ont fait
remarquer que les phrases, qui dans l’hypothèse d’Harnack – sont
des additions orthodoxes à la formulation originale, s’insèrent plutôt
maladroitement dans le texte.110 C’est le cas de la référence « aux écrits
prophétiques » (verset 26), qui serait certes orthodoxe si la doxologie
était bien d’inspiration marcionite – les « écrits prophétiques » étant
quantité négligeable dans la doctrine marcionite. En l’absence de
preuves plus convaincantes de cette hypothétique forme abrégée de la
doxologie, rien ne prouve que cette doxologie n’ait pas fait partie du
texte apostolique. S’il s’agit d’une conclusion marcionite, elle ne saurait
être attribuée à Marcion lui-même, puisqu’Origène, comme nous l’avons
vu dans l’Introduction, affirme explicitement que l’édition marcionite de
l’Épître aux Romains ne comportait pas de doxologie (ni rien d’ailleurs
de ce qui suit Rm 14.23).
Nous pensons au contraire que la doxologie porte bien la marque
de Paul. On y retrouve les échos des principaux thèmes mentionnés
dans l’adresse et la salutation initiale. Ainsi l’expression « écrits des
prophètes » évoque directement « par ses prophètes dans les saintes
Écritures » (l.2), de même que « porté à la connaissance de toutes les
nations en vue de l’obéissance de la foi » se rattache clairement à « pour
amener…à l’obéissance de la foi toutes les nations » (1.5). Cette façon
d’achever l’Épître en reprenant les thèmes qui l’ont ouverte milite
fortement en faveur d’une conclusion personnelle de l’apôtre Paul lui-
même.111
108
Dans Sitzungsbericht der preussischen Akademie der Wissenschaften (1919),
p.531ss, repris dans Studien zur Geschichte des Neuen Testaments und der Alten
Kirche (Berlin et Leipzig, 1931), p.184ss.
109
Cf. G. Zuntz, The Text of the Epistles, (1954), p.227-228.
110
Calvin fait observer que « Paul a écrit là une longue période en introduisant de
nombreuses idées dans une même phrase et il a compliqué cette période en procédant à
un réaménagement grammatical. »
111
Il est intéressant de se demander si la doxologie n’a pas été ajoutée à l’épitre de
la main de Paul, aprés que Tertius lui eût relu toute la lettre. Cf. H.C.G. Moule, The
Epistle to the Romans (1893), p.435ss.
243
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
25. Selon mon Évangile. Cf. 2.16 (et 2 Tm 2.8).
Et la prédication de Jésus-Christ. Il s’agit là d’un synonyme de
« l’évangile » ; le mot « prédication » traduit le grec kērygma, c’est-à-
dire le message proclamé (comme dans 1 Co 1.21) ; Jésus-Christ en est
le contenu et le sujet.
Conformément à la révélation du mystère. Dans le Nouveau Testament,
le mot « mystère » désigne presque toujours un secret longtemps caché,
mais désormais dévoilé ; voir le commentaire de 11.25. Mais ici « le
mystère » désigne « le mystère de Christ » de Col 4.3, pour lequel Paul
est dans les chaînes.
25, 26. Tenu secret dès l’origine des temps, mais manifesté mainte
nant…et porté à la connaissance de toutes les nations. Cf. Col l.26, 27 ;
Ép 3.3ss, où le mystère désigne l’apostolat spécifique de Paul auprès
des païens ; c’est grâce à celui-ci que les païens convertis (devenus
cohéritiers avec les Juifs convertis) ont été unis à Christ. Ce mystère
s’accompagne d’une bénédiction d’une ampleur inconcevable dans
l’Ancien Testament.
Par les écrits prophétiques. Nous avons déjà vu que Harnack
considérait cette affirmation comme une addition orthodoxe à la
doxologie (prétendument marcionite) – et une addition inepte. Car si
le mystère avait été « tenu secret dès l’origine des temps » (verset 25)
et « manifesté maintenant » (verset 26), comment aurait-il pu avoir été
porté à la connaissance par les écrits prophétiques ? Harnack n’a pas été
le seul à voir qu’il y avait là une difficulté, mais la solution qu’il propose
n’est pas la seule possible. « Bien que les prophètes aient autrefois
enseigné tout ce que le Christ et les apôtres ont expliqué, ils l’ont fait si
obscurément par rapport à la clarté éblouissante de l’Évangile, que nous
ne devons pas être surpris si ces vérités maintenant révélées sont décrites
comme ayant été cachées » (Calvin). Paul et les autres apôtres faisaient
largement appel aux « écrits des prophètes » lorsqu’ils prêchaient
l’Évangile ; mais ce n’était qu’à la lumière de la nouvelle révélation
apportée par Jésus-Christ qu’ils étaient en mesure de comprendre et
d’interpréter ces « écrits » (cf. 1 P 1.10-12).
27. À Dieu, seul sage, la gloire, par Jésus-Christ, aux siècles des
siècles ! Amen ! Cette formulation constitue une anacoluthe qui pouvait
constituer la signature manuscrite de Paul. Généralement l’apôtre
authentifiait ses lettres en les signant à la fin (cf. 2 Th 3.17 ; 1 Co 16.21,
244
COMMENTAIRE
etc.) ; ce n’est pas le cas ici, mais cela ne met nullement en question
l’authenticité de l’Épître aux Romains.
Le prologue à l’Épître aux Romains de William Tyndale se termine
par cet avertissement :
« Maintenant, lecteur, va et agis conformément à l’ordre que
Paul donne dans son écrit. Contemple-toi d’abord dans la loi
de Dieu et découvre ta juste condamnation. Tourne ensuite tes
regards vers le Christ et contemple la grâce surabondante du
Père le plus aimant qui puisse exister. Puis souviens-toi que
le Christ n’a pas accompli son œuvre d’expiation pour qu’à
nouveau tu irrites ton Dieu : souviens-toi, il n’est pas non plus
mort pour tes péchés afin que tu continues de vivre en eux ;
souviens-toi qu’il ne t’a pas purifié pour que tu retournes te
vautrer dans ton ancienne fange, mais pour que tu sois une
créature nouvelle et que tu vives une vie nouvelle conforme
à la volonté de Dieu et non à celle de la chair. Prends garde,
de peur que ta négligence et ton ingratitude ne te fassent à
nouveau perdre cette faveur et cette miséricorde. »
245
L’ÉPÎTRE DE PAUL AUX ROMAINS
BIBLIOGRAPHIE
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246