Les Rougon-Macquart
Caricature d'André Gill pour un hommage de Zola à Balzac vers 1880.
Placard publicitaire annonçant la parution de La Terre en 1887.
« Je veux expliquer comment une famille, un petit groupe d'êtres, se comporte dans une société,
en s'épanouissant pour donner naissance à dix, à vingt individus qui paraissent, au premier coup
d'œil, profondément dissemblables, mais que l'analyse montre intimement liés les uns aux
autres. L'hérédité a ses lois, comme la pesanteur 108. »
Article détaillé : Les Rougon-Macquart.
Nouvelle Comédie humaine
À partir de 1868, Émile Zola conçoit un projet qui était déjà en germe depuis quelque
temps : L'Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire. Il envisage une
fresque romanesque traversant toute la période, du coup d'État du 2 décembre 1851 à la défaite
de Sedan en 1870. L'idée lui vient d'abord de sa passion pour Honoré de Balzac et de cette
œuvre immensément variée, à laquelle Taine avait consacré un article très remarqué 109. Cet
article va influencer l'œuvre de Zola de manière déterminante. La Bibliothèque nationale
conserve d'ailleurs un texte contemporain de l'initialisation des Rougon-Macquart, intitulé :
« Différences entre Balzac et moi », dans lequel le jeune écrivain exprime sa volonté de bien se
distinguer de son prédécesseur110 :
« Balzac dit que l'idée de sa Comédie lui est venue d'une comparaison entre l'humanité et
l'animalité. (Un type unique transformé par les milieux [G. Saint-Hilaire] : comme il y a des lions,
des chiens, des loups, il y a des artistes, des administrateurs, des avocats, etc.). Mais Balzac fait
remarquer que sa zoologie humaine devait être plus compliquée, devait avoir une triple forme :
les hommes, les femmes et les choses. L'idée de réunir tous ses romans par la réapparition des
personnages lui vint. […]
Mon œuvre sera moins sociale que scientifique. […]
Mon œuvre, à moi, sera tout autre chose. Le cadre en sera plus restreint. Je ne veux pas peindre
la société contemporaine, mais une seule famille, en montrant le jeu de la race modifiée par les
milieux. […]
Balzac dit qu'il veut peindre les hommes, les femmes et les choses. Moi, des hommes et des
femmes, je ne fais qu'un, en admettant cependant les différences de nature et je soumets les
hommes et les femmes aux choses. »
— Émile Zola, Différences entre Balzac et moi111, 1869.
À la différence de La Comédie humaine, rassemblée en une œuvre compilée sur le tardN 35,
les Rougon-Macquart sont, dès avant le départ de l'œuvre, un projet conscient, déterminé,
réfléchi. Les travaux du docteur Lucas, dont son traité sur l'hérédité112, sont une autre source de
l'œuvre à venirN 36,38. Les Rougon-Macquart sont ainsi la rencontre de Balzac avec la science de
ce milieu du XIXe siècleN 37, principalement illustrée par la physiologie 113. Il se réfère aussi
explicitement à Darwin, dont il interprète erronément la théorie dans le sens du darwinisme
social114. Ainsi, dans Germinal, le personnage principal s'exclame à la fin du récit : « Darwin avait-
il donc raison, le monde ne serait-il qu’une bataille, les forts mangeant les faibles, pour la beauté
et la continuité de l’espèce115 ? »
Initialement prévu en dix volumes, le cycle évolue pour compter successivement douze, puis
quinze, puis enfin, le succès venant, vingt tomes. Il est pensé dans le détail avec une ossature
précise dès l'origine, dotée d'une vision ensembliste et systématique 116. Ce plan décrit les
personnages, les grands thèmes de chaque ouvrage (l'argent, le monde ouvrier, l'armée), le lieu
de l'action (Provence ou Paris). Zola ne cache pas non plus le côté rémunérateur de l'opération :
assurer la stabilité de sa vie matérielle est l'une de ses obsessions, après ses difficiles années de
vaches maigres.
Page manuscrite de Zola décrivant le plan de son cycle Les Rougon-Macquart, adressé à son éditeur,
Lacroix.
Zola a conservé à l'esprit toutes les ficelles de l'édition moderne, apprises chez Hachette, dont la
publication en série : il a compris que chacun y gagne, l'éditeur comme le romancier. Mais Zola
se sent aussi à un tournant littéraire après la publication de ses quatre premiers romans. Il prend
conscience d'être arrivé aux limites d'un modèle. Si le naturalisme veut survivre comme nouveau
genre littéraire, il ne doit pas se laisser enfermer dans les limites étroites imposées par ses
premiers essais. Il a parfaitement assimilé les leçons que lui ont faites Taine et Sainte-Beuve sur
ses premières œuvres, en termes d'équilibre et de vérité. L'initialisation des Rougon-
Macquart marque donc un changement complet de stratégie dans l'œuvre naissante du
romancier117.
Cycle construit sur l'outil hérédité
Le cycle repose sur l'histoire d'une famille issue de deux branches : les Rougon, la famille
légitime, petits commerçants et petite bourgeoisie de province, et les Macquart, la branche
bâtarde, paysans, braconniers et contrebandiers, qui font face à un problème général
d'alcoolisme. Cette famille est originaire d'Aix-en-Provence — qui deviendra Plassans dans la
série de romans. Les Rougon-Macquart mettent en scène une descendance s'étendant sur cinq
générations. Certains membres de cette famille vont atteindre des sommets de la société
d'Empire, alors que d'autres vont sombrer, victimes d'échecs sociaux et de leur hérédité. Il s'agit
donc d'une entreprise de dévoilement du corps social, mais aussi du corps humain dans ses
recoins les plus sombres113. Zola veut montrer comment se transmet et se transforme, dans une
même famille, une tare génétique, ce qui implique l'usage d'une généalogie que le romancier ne
cessera de perfectionner au fil de l'élaboration de son œuvre. Ainsi, une relation directe entre
chaque personnage existe de roman en roman, trait absent des œuvres précédentes.
C'est par Émile Deschanel que Zola apprend l'existence des travaux des aliénistes Bénédict
Augustin Morel et Joseph Moreau sur le thème de l'hérédité vue sous un angle morbide.
L'écrivain n'a de cesse de compléter ses connaissances sur ce sujet, au point qu'on peut
considérer qu'il a fait passer dans les Rougon-Macquart « à peu près l'état contemporain du
savoir118 ». Au contraire de Balzac, Zola se sert de l'hérédité comme d'un outil, fil conducteur de
son cycle, qui lui permet une classification scientifique de ses romans.
Production constante et méthodique
Tableau d'hérédité de la famille Rougon-Macquart dessiné par Zola vers 1870.
L'écriture de cette série constitue la principale préoccupation de l'écrivain pendant les vingt-cinq
années suivantes. Avec une régularité à toute épreuve, Zola écrit trois à cinq pages par jour, ce
qui représente chaque année un roman de deux volumes. Il fait paraître six romans entre 1871 et
1876 avec La Fortune des Rougon, La Curée, Le Ventre de Paris, La Conquête de Plassans, La
Faute de l'abbé Mouret et Son Excellence Eugène Rougon. Mais ce n'est pas encore le succès
attendu. Il est évidemment reconnu en tant que romancier, mais pas au niveau qu'il souhaite.
Arbre généalogique des Rougon-Macquart.
Ferme dans son projet, l'écrivain s'attèle à l'écriture de son grand roman « sur le peuple, ayant
l'odeur du peuple », L'Assommoir, qu'il publie en 1877 chez Georges Charpentier. Il y décrit, tel
un reportage, les drames de la classe ouvrière, au travers de ses misères et des ravages de
l'alcool. C'est un texte dans lequel il met beaucoup de lui-même, s'inspirant de sa vie passée et
de ses expériences dans les quartiers populaires 119. Le roman a un retentissement considérable
qui amène enfin la gloire attendue, mais aussi le scandale. La description de la réalité froide de
l'alcoolisme, « monstrueusement détaillée » par un auteur instruit par une documentation précise,
soulève et indigne une critique presque unanime. À droite, les accusations sont, comme
d'habitude, de trivialité et de pornographie, mais à gauche on lui reproche de « salir le peuple ».
Les attaques contre Émile Zola sont nombreuses et violentes, si bien que la parution du roman
dans Le Bien public, journal républicain, est interrompue au chapitre VI120. Mais le roman a un
succès immense qui amène enfin au romancier l'aisance matérielle à laquelle il aspirait. Plusieurs
de ses amis s'éloignent de lui à ce moment-là, par peur du scandale, mais aussi, parfois, par
jalousie.
Zola poursuit imperturbablement la production de son cycle, en publiant Une page
d'amour en 1878, puis Nana en 1879. C'est à nouveau un scandale puisque l'œuvre porte sur les
demi-mondaines et leurs frasques. Gustave Flaubert admire ce talent à multiples facettes et
félicite Zola une fois de plus. Ses adversaires l'accusent à nouveau d'être un écrivain
« pornographique » de par son « goût du sordide et du détail cru ». Mais le public s'arrache les
exemplaires de Nana, qui devient un immense succès de librairie en France et à l'étranger.
Toujours constant dans l'effort, Émile Zola publie, de 1882 à 1884, cinq nouveaux romans : Pot-
Bouille, Au Bonheur des Dames, La Joie de vivre, Germinal et, hors le cycle des Rougon-
Macquart, Naïs Micoulin.
Germinal, le roman sur les « gueules noires » et la grève, paraît en 1885. C'est très certainement
le roman le plus travaillé, le plus préparé et documenté de Zola 121. Le romancier s'est déplacé
dans le bassin houiller de Valenciennes, dans le nord de la France, à Anzin. Zola choisit le Nord
plutôt que Saint-Étienne, sur les conseils du député Alfred Giard, qui le guidera dans la région.
Sa visite de huit jours, en pleine grève des douze mille mineurs du carreau d'Anzin, transforme
totalement sa vision du monde des « ouvriers de l'industrie ». Il n'a pas hésité à descendre au
fond de la mineN 38,122, en février 1884, y discutant avec les mineurs, les cadres et ingénieurs. Il
assiste à des réunions syndicales, entre dans les maisons, les cafés, tous les lieux de
convivialité, observe la détermination, le calme et la discipline des grévistes. Il est aussi témoin
du drame social, « la débauche des filles qui ne se marient qu'au deuxième ou troisième
enfant », la prostitution, le jeu, l'alcoolisme. Le livre est un immense succès alors que les
ennemis de l'écrivain, de moins en moins nombreux, sont bien forcés à une reconnaissance de
son immense talent.
Il publie en 1890 un nouveau chef-d'œuvre, La Bête humaine, puis en 1891, L’Argent, qui a
comme toile de fond le monde de la Bourse, de la finance et de la spéculation sous le Second
Empire. Suit en 1892 La Débâcle (1892), roman historique consacré à la guerre de 1870, en
particulier à la Bataille de Sedan et à la Commune de Paris. Il apporte à l'auteur son plus grand
succès de librairie123,124.
En 1893, Zola achève le cycle des Rougon-Macquart sur une note optimiste avec Le Docteur
Pascal125, qui s'ouvre sur « l'image utopique d'un paradis enfin retrouvé 126 ».