Archipel
Contribution à la connaissance du « papier Antemoro » (Sud-est de
Madagascar)
Gabriel Rantoandro
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Rantoandro Gabriel. Contribution à la connaissance du « papier Antemoro » (Sud-est de Madagascar). In: Archipel, volume
26, 1983. pp. 86-104;
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CONTRIBUTION A LA CONNAISSANCE DU
«PAPIER ANTEMORO» (Sud-est de Madagascar)
par Gabriel RANTOANDRO
Ce que la culture malgache a hérité des pays qui l'entourent reste encore,
somme toute, mal connu, aussi bien dans le domaine politico-religieux que
dans celui de la civilisation matérielle. Les recherches effectuées ont porté
principalement sur les problèmes de chronologie, d'immigration, et de
commerce. L'étude de l'art et des techniques constitue certes un domaine à part,
mais il ne fait pas de doute que tout en éclairant des aspects particuliers de la
culture actuelle, elle peut efficacement contribuer à la comparaison de nos
héritages matériels avec ceux d'autres aires géographiques de l'Océan Indien,
et aider ainsi à la reconstitution de la sphère d'extension d'une technique
donnée, ou d'un modèle artistique donné.
Le papier constitue, dans de nombreuses cultures, le support par
excellence de l'écrit, et donc de la culture écrite; sa diffusion à travers les pays de
l'Océan Indien intéresse aussi bien l'historien que le linguiste et l'ethnologue.
Nous n'avons pas l'ambition dans cet article de traiter d'une question aussi
vaste, mais de contribuer à l'histoire du papier dit «Antemoro». Même dans
cette limite, nous nous devons encore de préciser que si nous nous sommes
placé dans la perspective d'une histoire longue, les matériaux utilisés sont loin
de couvrir intégralement une période aussi ample; il nous a paru cependant
intéressant de constater qu'une technique attestée dès le XVIe siècle, continue
à être pratiquée actuellement, et sans aucun doute à une échelle bien plus
grande. Tout en étant utilisé comme jadis pour écrire les textes religieux ou
Sora-be 0), le papier Antemoro a eu depuis des applications très diverses
notamment sur le plan décoratif. •
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Au départ, il serait trop ambitieux de prétendre résoudre le problème de
l'origine de la technique du papier à Madagascar, néanmoins il convient de
donner quelques indications au vu des hypothèses en cours, ou tout au moins
de s'interroger sur la diffusion de cette technique à travers l'Océan Indien.
Une technique importée
L'appellation «papier Antemoro» trouve son origine dans la
colonisation. Elle s'est aujourd'hui imposée, mais il nous faut chercher plus haut pour
connaître le nom historique du papier. Le nom commun le plus courant du
papier à Madagascar est taratasy ; mais pour désigner le papier fabriqué avec
l'écorce àehavoha> ce nom ne s'est guère imposé, peut-être aussi parce que
l'usage même de l'objet n'était pas très répandu sur l'ensemble de l'île. Le mot
taratasy présente un grand intérêt non seulement linguistique, mais aussi
historique; il est d'abord presque identique au terme swahili qui désigne le même
objet (karatasi), mais il se rapproche aussi du malais-indonésien kertas. A
notre connaissance, il n'est pas utilisé pour désigner le papier Antemoro. Par
contre Deschamps signale le mot safari, peu connu des Antemoro eux-mêmes,
mais qui semble être d'origine arabe (2); le mot taratasy aurait pu être d'une
apparition plus tardive par rapport à la technique, alors que la seconde
appellation, tout en étant peu répandue se trouve plus nettement associée à notre
objet. Cet indice, joint à d'autres, tend à démontrer que la technique du
papier Antemoro fut importée dans l'île à une époque qui devra rester
approximative.
L'écriture à laquelle le papier servait de support, Yarabico-malgache , est
à coup sûr importée du monde musulman, et constitue dans ce cas un indice
supplémentaire de l'origine étrangère de cette technique, ce dont s'enorgueillit
la communauté antemoro qui se prévaut d'une origine arabe. Ceux qui à
Antananarivo, à Ambalavao ou à Fianarantsoa, fabriquent aujourd'hui du
papier traditionnel, reconnaissent cette origine.
Tout semble désigner les Musulmans, comme ceux qui ont introduit le
papier dans l'île. On sait à peu près comment la technique, chinoise de
fabrication, est parvenue jusqu'en Europe (3). Entre la civilisation chinoise et le
monde arabo-persan, les contacts ont été relativement anciens — ils sont
antérieurs au milieu du VIIIe siècle - et ont donné lieu à des échanges culturels. Il
reste dans ce cas à savoir par quel intermédiaire et à quelle époque le papier
parvint jusqu'à Madagascar. Les différentes migrations d'islamisés vers
l'Afrique de l'Est, les Comores et la Grande Ile pourraient nous aider dans
notre analyse. Deux d'entre elles sont particulièrement intéressantes; celle des
Shiraziens, éléments persans qui ont donné naissance aux Swahilis des
Comores et de l'Afrique Orientale, et celle des Zafi-Raminia sur la côte Sud-Est
malgache (XIIe ou XIIIe siècles) (4). Les deux voies sont possibles.
La voie «swahilie» par les Comores et l'Afrique peut être envisagée (5); le
nord et le nord-ouest de l'île sont bien sûr les plus concernés par cette voie, or
la connaissance du papier y serait aussi ancienne que dans le Sud-Est (6). On
peut d'abord se demander comment la technique serait parvenue à
destination, mais sur un autre plan, il nous semble qu'avec le papier s'est en même
temps introduite toute une culture, ou au moins un usage très particulier qu'il
nous appartiendra de rappeler plus loin, mais dont on peut dire dès
maintenant qu'elle ne s'est pas "développée ailleurs dans l'île, du moins pas à notre
connaissance; il s'agit de l'utilisation magico-religieuse; observée par les
témoins du XVIe et du XVIIe siècles.
Les Zafi-Raminia qui sont «d'une origine au moins partiellement
indienne» (7), ont fait largement usage du papier, et pourraient l'avoir
introduit dans la région où il continue actuellement à être fabriqué selon la
technique traditionnelle. Or les recherches récentes ont montré qu'il n'existe sans
doute pas une seule solution au problème des Islamisés qui ont peuplé le Sud-
Est malgache, mais plusieurs; l'usage qu'on a fait du papier dans cette région
est sans doute le résultat d'une rencontre entre différentes cultures dont on
commence à percevoir les apports respectifs.
On évoque parfois aussi l'archipel des Comores comme origine possible
du papier Antemoro. Il faudra d'abord faire des investigations sur ces îles, où
semble-t-il, le papier est fabriqué aussi selon les anciennes chroniques
européennes (8). Quelques témoins ont pourtant signalé un phénomène assez
surprenant; l'importation précoce de ce produit en quantités importantes mais
dont on ne signale pas l'usage. C'est le cas, par exemple, de Philippe Terri qui
visita la Grande Comore en 1615 et fait la remarque suivante : «Nous lui (le
roi) donnâmes en retour des présents dont il fut satisfait, et qui se réduisaient
à du papier et à quelques menus objets... quelques-uns de nos gens eurent des
pièces de 58 sols pour des morceaux de papier et quelques perles de verre.
Nous ne pûmes savoir à quel usage ils destinaient ce papier» (9). Pieter van den
Broecke. assure même avoir acheté un boeuf en échange d'«une main de
papier», 0°).
A Madagascar même, nous sommes également loin de disposer de
certitudes. On ignore, par exemple, où et par qui le papier a été fabriqué pour la
première fois. On peut tout au plus citer les régions du Sud-Est touchées par la
venue des Zafi-Raminia : la vallée du Matitanana, berceau des Antemoro et le
pays Antanosy plus au sud. Les Antemoro et les Antanosy ont conservé leurs
traditions sur des manuscrits écrits en caractères arabes, mais en langue
malgache. Les premiers ont donné leur nom au papier 01), mais l'usage en est
presque identique chez les uns comme chez les autres. On peut donc penser
que c'est uniquement un hasard de l'histoire qui fixa la terminologie.
Quant à la date d'apparition du papier dans l'île, on peut la situer
DIFFUSION DU PAPIER ANTEMORO DEPUIS LE SUD-EST
Ambafondrazaka
Tamalave
Fiai
(1929-1930
Echelle: 1A.000.000
90
approximativement au moment de l'arrivée des Islamisés, notamment de ceux
qui ont développé une culture originale inspirée de l'Islam, et faisant un usage
presque quotidien de l'écrit. Cette date remonterait au XIIe ou au XIIIe
siècles. Des livres confectionnés avec le papier traditionnel sont conservés dans
diverses bibliothèques, à Madagascar même, mais aussi en Europe (12>. Les
plus anciens dateraient du XVIIe siècle, et sont actuellement conservés à la
Bibliothèque Nationale de Paris O3).
Fabrication et usage traditionnels du papier
Le papier qu'on appelle actuellement «Antemoro», est encore fabriqué
dans sa région d'origine, c'est-à-dire la région de Vohipeno, par la
communauté qui lui a donné son nom; certes, le procédé de fabrication n'est pas
connu de tous, mais il n'est pas moins considéré comme partie intégrante du
patrimoine culturel de la communauté. Même parmi ceux qui, loin du pays,
gagnent leur vie de cette activité, rares sont ceux qui ont souvenance, ou
connaissance de la technique originelle. Celle-ci consiste à creuser un trou
rectangulaire à fond plat à même le sol et à couvrir le fond de feuilles de bananier ou
de ravinala; cette couverture est destinée à donner au papier son aspect lisse.
La pâte noyée dans de l'eau est ensuite versée dans le trou; l'eau s'infiltre dans
le sol alors que la pâte, préalablement étalée sur la surface de la feuille de
bananier, ou de ravinala, est mise à sécher. .Aujourd'hui comme naguère,
l'écorce du havoha (14) constitue la matière première servant à la pâte. Bien
entendu, l'ignorance de cette technique traditionnelle peut venir en partie du
fait qu'à Vohipeno, comme ailleurs dans le Sud-Est, on fabrique du papier
lorsqu'on en a besoin, c'est-à-dire lorsqu'on veut recopier un manuscrit.
Mises à part les informations sur la fabrication traditionnelle fournies par
certains initiés, l'on peut encore en avoir une certaine idée d'après les
anciennes descriptions faites par des Européens. Flacourt reste encore sur ce plan
notre témoin privilégié; voici ce qu'il écrit : «Leur papier se fait avec la
moyenne escorce d'un arbre qui se nomme Avo, laquelle est fort douce, de
laquelle aussi les Matatanois font des pagnes pour se vestir qui sont fort
douces, et approchent de la douceur de la soye. Le papier se fait presque de la
sorte que l'on fait en France d'appareil. Il est jaunastre; mais il ne boit point,
pourveu qu'estant fait, l'on mouille les feuilles dans la decoction de ris, pour
le coller, puis après l'on le lisse quand il est secq. L'on fait bouillir l'espace
d'un jour cette escorce dans un grand chaudron avec une très forte lessive de
cendres; après l'on lave ces escorces ainsi pourries dans de l'eau bien claire et
nette, et avec un chassis fait avec de certains petits roseaux délicats qui se
touchent l'un l'autre, l'on prend de cette bouillie, laquelle on laisse un peu esgou-
ter, et on la verse sur une feuille de balisier frottée avec un peu d'huile de
Menachil on la laisse seischer au soleil, et aussitost chaque feuille estant
seiche : on la laisse pour s'en servir au besoin» O5). Soulignons d'ores et déjà la
91
similitude que Flacourt constate entre cette technique, et celle qu'on
appliquait en France à l'époque; elle n'est pas de nature à nous surprendre, puisque
les deux ont dû avoir une origine commune : la Chine.
Il serait utile de s'arrêter rapidement sur la matière première qui a servi et
qui sert encore à la fabrication du papier. Pour pouvoir résister à tant de
siècles, il aura fallu à l'écorce du havoha des qualités que l'on ne retrouve que
très rarement chez d'autres espèces. Ce qu'on appelle communément le
havoha ou a voha appartient à la famille des Moracées (16> qui comprend aussi
le figuier et surtout le mûrier qui est utilisé en Extrême-Orient pour la
fabrication du papier. On le trouve un peu partout le long de la côte Est; seule la
couleur de la pâte qu'il fournit diffère légèrement. Celui de la région de Tamatave
donnerait une pâte beaucoup plus claire, donc un papier nettement plus blanc.
Actuellement on cherche à obtenir le même résultat avec des produits
chimiques. L'arbuste lui-même semblerait pousser mieux lorsqu'il est isolé que
lorsqu'il se trouve en forêt avec d'autres plantes; la régénération serait
également assez rapide. La partie intérieure de l'écorce, une fois débarrassée de sa
couche de protection extérieure, présente des fibres assez longues et
résistantes, faciles à carder. Elle a en outre d'autres qualités, notamment une grande
richesse en tanin qui est une substance très utile pour la fabrication du papier;
d'abord c'est un astringent et ensuite, c'est un liant naturel qui permet de
coller les fibres les unes aux autres même après lavage.
Les opérations décrites par Flacourt ont pour but d'isoler les fibres, de les
assouplir et enfin d'ôter toutes les substances inutiles qu'une bonne cuisson
peut facilement dégager. Ni le mortier, ni le maillet qu'on utilise aujourd'hui
n'arrivent cependant à réduire les fibres et à les uniformiser, ce qui donne au
papier son aspect grossier. On y a cherché un certain exotisme, ce qui explique
le succès que connaît même aujourd'hui le produit de l'écorce. Ceux qui jadis
se servaient de ce type de papier, utilisaient au contraire la face lisse pour
écrire. Chacun y trouve satisfaction à sa manière.
L'historien qui doit travailler aujourd'hui sur des manuscrits Antemoro,
doit d'abord s'attacher à observer le papier sur lequel son texte est écrit. Il est
en effet possible de distinguer sur l'une des faces les traces, soit des fils d'un
tissu, soit de la feuille de bananier utilisée comme support; l'observation de la
texture même du papier peut fournir des indications intéressantes.
Jadis, le caractère religieux et magique du Sora-be conférait du même
coup au papier qui lui servait de support un usage assez limité, voire
réglementé, bien décrit dans les textes anciens : «Lorsqu'il y a quelques malades,
écrit Flacourt, ils [les ombias)] escrivent certains mots particuliers sur du
papier puis lavent l'encre, destrempent le mot avec de l'eau, et font avaler
cette eau au malade.... Et quand le malade ne guerrit point, ils leur font
acroire qu'ils ont manqué à quelque chose et ainsi recommencent de plus belle
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jusqu'à ce que le malade soit mort ou guéry...» (17). Le pouvoir des mots
inscrits sur le papier est bénéfique ou maléfique suivant le cas, et peut être utilisé
pour la protection de la communauté contre les calamités (lg). Aujourd'hui,
bien sûr, le papier est à peu près complètement désacralisé.
L'utilisation la plus classique du papier demeure la confection de livres
qui servent à conserver, notées en caractères arabes, toutes sortes de traditions
propres à la communauté : listes généalogiques, recettes médico-magiques,
recueils d'astrologie ou de théologie, etc.. On ne s'étonne donc pas si la
technique a été gardée dans un secret relatif, au même titre que les traditions
qu'elle permet de conserver. Les manuscrits Antemoro ont gardé leur
caractère sacré aujourd'hui comme autrefois; ils sont conservés dans un étui en
vannerie, le sandrify, par le dépositaire ou katibo, qui est en même temps le
gardien (19>.
On s'est parfois demandé comment la fabrication du papier Antemoro
était parvenue jusqu'à nous. Cette courte description peut déjà nous fournir
une réponse partielle; c'est parce qu'il s'agit d'une technique créée pour
répondre à un besoin et que ce besoin a toujours été senti depuis lors avec la
même intensité, sinon avec une intensité accrue. Il s'agit d'un besoin de l'écrit
et du sacré, intimement liés chez les Antemoro. Ni l'apparition du papier
européen, ni celle de la religion occidentale n'ont pu supplanter le papier
traditionnel et le Sora-be.
L'aventure du papier sous la colonisation
Le papier Antemoro aura évolué durant des siècles avec apparemment
une égale vitalité si l'on en croit les témoins qui l'ont connu. Nous retrouvons
en 1921, une description dont les termes correspondent à celle que nous a
laissée Flacourt, à quelques détails près (2°). La technique a dû connaître une
époque difficile, lorsqu'en 1869 fut publiée une ordonnance royale exigeant la
destruction des sampy, ou de tout ce qui pouvait être considéré comme tel;
parmi les objets détruits, on cite les «charmes» qui protégeaient les familles ou
la communauté. On continuait pourtant à conserver précieusement les fameux
manuscrits un peu partout, donc à fabriquer du papier pour les copies.
De leur côté, les nouveaux maîtres de l'île semblent manifester un intérêt
certain envers un produit de l'artisanat malgache qui ne manque pas
d'originalité. L'Exposition Coloniale de 1931 à Paris accrût cet intérêt; les
échantillons du fameux papier présentés à cette occasion auraient attiré l'attention du
public français, tout comme celle des autorités coloniales. Mais il faudra
attendre une date plus récente pour expliquer la fortune qu'allait connaître
notre papier.
Un tournant décisif survient entre les deux guerres. Deux hommes vont
jouer un rôle important : Pierre Mathieu, un Français, et Rangahy Armand,
93
un Malgache, d'origine Antemoro. «Armand», comme l'appellent la plupart
des anciens ouvriers d'Ambalavao, vit le jour dans la région de Vohipeno,
plus précisément à Mahasoabe. Il aurait appartenu au «clan»
Antemahazo (21). Très jeune encore, il entre au service d'un colon français
établi depuis peu dans l'île, et propriétaire d'une concession à Andemaka, un
certain Pierre Mathieu. Il serait intéressant de savoir comment le jeune
homme avait appris à fabriquer du papier; or, nous n'avons qu'une indication
assez hypothétique. Un certain Iabanimpitaka, de Vohibory, lui aurait dévoilé
le «secret» (22). Quant à Pierre Mathieu, c'est au départ un planteur de café
qui s'intéressa très tôt au papier sur lequel les Antemoro conservaient leurs
traditions. Il sut saisir l'opportunité qui s'offrait à lui lorsqu'il apprit qu'un
jeune homme travaillant dans sa concession était au fait de la méthode de
fabrication. C'est à Elokia, près d'Andemaka que Rangahy Armand aurait
montré à son maître comment se fabriquait le papier traditionnel; tous deux
entreprirent ensemble une série d'expériences, sans doute vers le début des
années 30. Celles-ci ayant été concluantes, Mathieu créa un petit atelier à
Manakara mais les feuilles mettaient beaucoup de temps à sécher dans une
région où les pluies sont fréquentes. L'atelier se déplaça donc à Fianarantsoa,
puis finalement à Ambalavao, où la matière première pouvait plus facilement
et plus rapidement parvenir depuis la région de Fort-Dauphin. On s'installa
dans une ancienne conserverie désaffectée, en un endroit qui prit à cette
occasion le nom d'Ambalataratasy <23); c'est-à-dire «parc-à-papier» (ou «parc où
l'on fabrique du papier»). La création de cet atelier date de 1936; le papier
alors produit est un papier uni, destiné semble-t-il avant tout au marché
malgache. Rangahy Armand devint tout naturellement le premier contremaître ou
«commandeur» de Pierre Mathieu, et phénomène colonial tout à fait
classique, il fut chargé du recrutement de la main d'oeuvre. On n'est donc pas
surpris d'apprendre qu'un nombre relativement important d'ouvriers Antemoro
travaillaient à la fabrique. A côté d'eux, on trouvait aussi beaucoup d'Antan-
droy et déjà quelques Betsileo.
L'effectif des ouvriers devait être de 300 personnes environ, travaillant
régulièrement, et produisant quotidiennement 1500 feuilles au total (24). Les
anciens ouvriers nous ont signalé qu'à «la tâche» (latasy), un homme avait à
s'occuper de 12 «cadres» par jour, ce qui donne une moyenne beaucoup plus
élevée. Le travail était «semi-industrialisé» puisqu'on utilisait un broyeur, un
mélangeur de pâte, et toute une batterie de fours pour la cuisson de l'écorce.
La méthode fut bien sûr mise au point afin de produire vite et en grande
quantité; au lieu du traditionnel trou creusé dans le sol, on fabriqua une cuve étan-
che d'où l'on pouvait faire sortir l'eau progressivement. A la place de la feuille
de bananier ou deravinala, on utilisa un cadre en bois sur lequel était tendu un
tissu (généralement ensoga), et qui servait de support au papier. Rangahy
Armand recrutait les ouvriers, mais il les initiait également à la nouvelle
technique, et constituait les équipes de travail (25).
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La fabrique recevait de grosses commandes provenant des maisons de
commerce d 'Antananarivo; elle fournissait du papier de correspondance, du
papier d'emballage pour les cigarettes, et les produits de confiserie (26). Des
témoins qui ont vécu cette période affirment même que durant les moments
difficiles de la Guerre, marqués par une longue pénurie, le papier Antemoro
servit à la fabrication de cahiers d'écolier. Un fabricant d 'Antemoro nous a
assuré également qu'à la même époque, dans son pays natal, à Vohipeno, on
fabriquait artisanalement des cahiers pour les écoliers. Que ces affirmations
soient fondées ou non, il est déjà possible de conclure qu'avec la création d'un
atelier à Ambalataratasy, le papier safari est devenu un produit utilitaire,
ayant perdu du même coup de son caractère sacré. Sans doute pourrait-on
souligner que sa diffusion parmi les Malgaches restait encore relativement
limitée; toujours est-il que le mouvement est désormais irréversible et
témoigne de la récupération d'une forme d'activité artisanale indigène. Celle-ci a
donné naissance à une entreprise coloniale utilisant une main-d'oeuvre
nombreuse, et cherchant le profit avant tout. Le phénomène n'est pas nouveau et
l'on a déjà évoqué ici le cas du travail du fer en pays Betsileo (27). Entre les
deux exemples, la différence est grande cependant, car si les produits de la
forge étaient accessibles à tous, donc commercialisâmes avant la colonisation,
le papier ne se fabriquait qu'en cas de besoin, et n'était donc pas un objet de
commerce.
L'entreprise recevait des commandes de plus en plus importantes et une
nouvelle fabrique fut créée à Ambalavao même, où Mathieu venait d'obtenir
une concession importante. Pendant un certain temps, les deux ateliers
fonctionneront ensemble jusqu'en 1967, date de la fermeture d' Ambalataratasy.
Une nouvelle étape est franchie vers la fin, sinon au lendemain de la Guerre;
s'inspirant d'un procédé couramment utilisé en France, Mathieu commence à
fabriquer du papier décoratif en incrustant dans la pâte des feuilles mortes.
Au début il utilise des feuilles de fougère et des graminées faciles à trouver. Le
domaine décoratif se trouve ainsi ouvert à un produit naguère essentiellement
utilitaire. Par contre coup, la fabrication entraîne l'abandon du papier uni.
On peut se demander si la reprise des activités industrielles en Europe après la
Guerre n'a pas causé le déclin des produits d'Ambalavao, et si la reconversion
n'a pas été dictée par des impératifs économiques. Cette période d'après-
guerre apporte aussi un autre événement : la mort de Mathieu en 1948 (28).
Apparemment, le fonctionnement de l'entreprise n'en fut pas perturbé, Ran-
gahy Armand étant au fait des aspects techniques et pratiques. L'atelier
produit désormais principalement des tableaux de différentes dimensions qui ont
trouvé leur utilisation dans quelques domaines : paravents, garniture pour
surfaces vitrées. Une nouvelle carrière venait ainsi de commencer pour le
papier Antemoro, qui devait continuer jusqu'à nos jours, mais avec des
péripéties diverses.
Pour comprendre l'épisode suivant, il convient de rappeler qu'au cours
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de la période coloniale, la fabrication du papier traditionnel était restée une
manière de monopole de la famille Mathieu. Ce type de papier avait été en
effet l'objet d'une «marque déposée» en faveur des fabricants d'Ambalavao
(29) et le monopole fut respecté tout le temps que dura la situation coloniale.
Les choses allaient rapidement changer au lendemain de l'indépendance.
La diffusion du papier Antemoro à Antananarivo
Si l'indépendance a favorisé la création d'ateliers de fabrication hors
d'Ambalavao, c'est moins à cause d'une conjoncture politique nouvelle,
qu'en raison d'un concours de circonstances favorables.
D'abord, il faut bien admettre que si pendant vingt années les Mathieu
ont réussi à conserver leur monopole, c'est parce qu'ils sont parvenus à
maintenir un certain consensus avec ceux qui travaillaient dans leur entreprise, ceux
notamment qui connaissaient les techniques de fabrication et les sources de
matière première. Il s'agit de Rangahy Armand et de sa famille qui jouissaient
alors d'une situation différente, légèrement privilégiée par rapport aux autres
ouvriers. Le «commandeur» avait encore gardé des attaches familiales dans le
Sud-Est et pouvait faire venir la précieuse écorce de havoha au besoin; il ne
l'avait pas fait, mais ses enfants le firent lorsque les rapports avec les
propriétaires de l'atelier eurent changé. C'est ce qui se passa lorsque Madame
Mathieu déjà âgée se trouva seule à la tête de la fabrique; la mort de Rangahy
en 1967 accéléra le changement. La condition des enfants de ce dernier semble
s'être- dégradée, tandis que d'autres personnages, des Français comme des
Malgaches, commençaient à s'intéresser aux activités de la petite entreprise....
On pourrait évoquer l'action de certains ressortissants français établis en
pays betsileo depuis la colonisation et dont certains faisaient partie de
l'entourage des Mathieu. Ce fut le cas, par exemple, d'un certain Marcel Chazotte
dont le rôle est assez ambigu et qui créa son propre atelier à Fianarantsoa avec
l'aide d'un fils d'Armand, Boba Pierre qui avait été auparavant au service des
propriétaires d'Ambalavao. Il s'en suivit un procès intenté par ces derniers en
1968, dont les péripéties nous intéressent moins que l'issue : en définitive, le
tribunal de Fianarantsoa statua, contre toute attente, en faveur des accusés.
N'importe qui, désormais pouvait monter un atelier et le centre principal de la
production se déplaça lentement d'Ambalavao vers Antananarivo.
Boba Pierre, transfuge d'Ambalavao, s'installa d'abord à Fianarantsoa.
Après le fameux procès, il fut contacté par une personnalité malgache qui lui
proposa de s'installer dans la capitale et d'y fonder un atelier (3°). A son beau-
frère Mandrosomanana (31), il enseigna le procédé de fabrication appris à
Ambalavao, et ouvrit avec lui, dans la banlieue d'Antananarivo (à Andron-
dra), en 1969, un premier atelier. En même temps, se mettait en place un
circuit de transport de la matière première jusqu'aux nouveaux lieux de fabrica-
96
tion. L'association ne semble guère avoir satisfait les deux fabricants, qui très
tôt, songèrent à s'installer à leur compte. C'est ainsi qu'ils ouvrirent l'atelier
d'Ambodimita (32) qui ne comprenait à l'époque qu'une seule cuve et
quelques cadres, le tout monté selon les modèles conçus par Mathieu.
Parallèlement Androndra continua à fonctionner.
Ces premiers ateliers installés dans la capitale jouent un rôle assez
particulier dans la mesure où ils ont accéléré la diffusion de la fabrication. Dans un
premier temps, les propriétaires recrutent sur place une main d'oeuvre
composée exclusivement d'émigrés Antemoro, puis d'Ambaniandro. Les ouvriers
s'initient rapidement à la technique du papier, se mettent aussi au courant de
la manière dont on se procure l'écorce; beaucoup d'entr'eux parviennent ainsi
à monter leur atelier en débutant très modestement. Le phénomène est
d'autant plus courant que presque tous les ateliers fonctionnent à la
commande, recrutant un personnel temporaire relativement important à certains
moments, vers la fin de l'année notamment à l'approche des fêtes. Ce
personnel est libéré dès que les grosses commandes se trouvent satisfaites. La
diffusion du papier Antemoro dans la capitale ne nous surprend donc pas, elle se
produit par essaimage autour des premiers ateliers, d'abord à Itaosy où s'est
déplacé l'ancien atelier d'Androndra, et sur la route d'Ivato autour de la
fabrique de Mandrosomanana et de Boba Pierre (33>. En même temps,
d'autres transfuges d'Ambalavao arrivent et s'installent parfois pour quelques
mois. D'autres fabricants de la capitale s'inspirent de leur côté de la méthode
nouvellement introduite pour créer d'autres types de papier qui connaissent
un succès certain.
La première des «variantes» du papier Satari est ce que ses inventeurs ont
appelé Sotra ; la matière première utilisée serait la tige de manioc, mélangée
avec des produits destinés à blanchir les fibres et à les coller les unes aux
autres (34). Le papier ainsi fabriqué est très cassant et très blanc, et se vend
nettement plus cher; plus d'un n'y trouverait plus l'exotisme du papier
traditionnel qui résidait précisément dans la couleur et dans l'aspect fibreux,
proche de l'état de l'écorce. Le papier Hatso (35), fabriqué à l'aide des résidus de
coton brut, constitue une autre variante intéressante; l'inventeur a compris
l'usage qu'il pouvait faire des fibres de coton à la fois très longues et très
blanches. Un problème cependant : le coton ne comporte pas de résine, il fallait
donc mélanger de la colle à la pâte. Le Hatso présente une plus grande solidité
par rapport aux autres papiers; utilisé pour la fabrication d'abat-jour ou de
paravents, il fait nettement mieux ressortir les fleurs ou les feuilles incrustées
dans la pâte; en plus, les longues fibres de coton retiennent mieux la
décoration, et présentent une plus grande souplesse.
Les papiers décoratifs inspirés du traditionnel Satari sont définitivement
intégrés dans le circuit économique. La fourniture de l'écorce dehavoha aux
centres de production fait vivre des familles à Fort-Dauphin, à Toamasina,
IMPLANTATION DES ATELIERS DE PAPIER ANTEMORO A ANTANANARIVO
limite de l'agglomération tananarivienne
route
riviere Echelle: 1/100000
■jjfcjwto
Ambohidrofrimor'
. vers Kijongc/ 1/
Ambodimitu
Ambohimonarina
l'J Fïanarantsoa
98
comme à Mananjary. A Antananarivo depuis 1970, la fabrication
traditionnelle du papier est devenue un véritable artisanat qui occupe une main
d'oeuvre relativement nombreuse. Des ateliers continuent à naître un peu partout
dans la capitale, stimulés par la demande d'une clientèle sûre; désormais il
n'existe presque plus de restriction dans cette activité devenue lucrative et qui
n'a pas fini de surprendre par sa vitalité.
Le papier Antemoro aujourd'hui
Les principales phases de la fabrication telles qu'elles apparaissent
aujourd'hui correspondent pourtant encore en gros aux opérations décrites
par Flacourt au XVIIe siècle : préparation de l'écorce par cuisson et
macération, puis étalement de la pâte dans un moule rempli d'eau. Beaucoup de
choses ont changé, bien sûr, conformément aux nouvelles préoccupations des
fabricants.
Pour les fournisseurs de Kalapaka (36>, la demande a considérablement
augmenté depuis une décennie environ. Dans la capitale même, un ancien
fabricant s'est reconverti et se consacre exclusivement à la vente des écorces,
mais il n'est pas le seul distributeur; les fabricants d'Ambodimita possèdent
leur propre fournisseur et s'organisent entre eux (37). Malgré cela, le
ravitaillement en écorce constitue un problème majeur, compte tenu de l'augmentation
rapide du nombre des ateliers, consécutif à une demande extérieure toujours
croissante.
La préparation de la pâte s'est considérablement modifiée; depuis le
temps où l'écorce était mise à bouillir dans une décoction de cendres, on a
découvert le rôle que peuvent jouer certains produits chimiques, notamment
pour débarrasser les fibres de leur teinte brunâtre, et pour les blanchir
artificiellement. La plupart des fabricants utilisent couramment, pour la cuisson et
pour le lessivage, de la soude caustique et de l'eau de Javel. Le maillet a
d'autre part définitivement remplacé le mortier; les fibres conservent mieux
leur longueur et retiennent davantage les feuilles et les fleurs servant à la
décoration.
Le moulage également constitue une découverte importante : grâce à
deux pièces maîtresses, une cuve rectangulaire et un cadre, il se trouve
aujourd'hui amélioré et accéléré. On peut attribuer cette découverte aux
Mathieu qui ont pu s'inspirer des méthodes européennes. L'utilisation de la
cuve et du cadre a deux gros avantages; d'abord il est possible de retenir l'eau
aussi longtemps qu'on veut et de mesurer sa vitesse de sortie. On règle à la
main l'épaisseur de la feuille, et la disposition de la décoration; une case
aménagée à l'une des extrémités (38) amortit la sortie de l'eau et empêche que la
pâte ne soit précipitée vers le robinet. Une fois l'eau évacuée, la pâte se dépose
sur le tissu couvrant le cadre en bois et constitue désormais le papier que le
FABRICATION DU PAPIER ANTEMORO
A : Serre-cadre C : Assemblage de lattes
B : Cadre tendu de tissu D : Cuve avec robinet
100
fabricant doit ensuite mettre à sécher.
Les recherches des fabricants tendent surtout à blanchir le papier produit,
mais aussi à accélérer la production; seules les opérations faites à la main
échappent encore à cette tendance dans la mesure où en elles réside le caractère
artistique de celle-ci. La composition du décor varie d'une feuille à l'autre,
ainsi que la disposition des tiges, des feuilles, et des fleurs (39>. Selon le besoin,
on s'efforce de varier l'épaisseur de la feuille; certains fabricants produisent
par exemple des tableaux unis très épais, et dont les motifs apparaissent en
relief (40).
De nos jours, la plus grosse part de la production se répartit entre quatre
fabriques :
- celle des Mathieu à Ambalavao,
- celle de M. Mandrosomanana (gendre de Rangahy Armand) à Antanana-
rivo-Ambodimita,
- celle de M. Iabanitanana, à Antananarivo-Talatamaty,
- celle de M. Tsitelanony, à Antananarivo-Isotry.
Evidemment, Antananarivo a largement dépassé Ambalavao, surtout si
l'on tient compte des petits ateliers qui fonctionnent épisodiquement. Rien
que dans la capitale, on peut compter une vingtaine de fabricants
d'importance très inégale; la plupart d'entr'eux travaillent à la commande. Les
moyens dont ils disposent varient considérablement; entre les cuves
perfectionnées, entièrement plastifiées de l'atelier de Talatamaty appartenant à M.
Iabanitanana, et les cuves faites à la hâte d'un assemblage de planches
qu'utilisent certains fabricants, il y a de grosses différences. A Antananarivo, deux
caractéristiques frappent l'observateur : la dimension généralement familiale
de l'atelier, et ensuite le fait que la grande majorité des fabricants sont des
Antemoro.
Les deux phénomènes sont peut-être liés. La fixation d'un Antemoro
dans un quartier de la capitale entraîne généralement la venue d'un ou de
plusieurs membres de sa famille; lorsqu'une fabrique naît dans ce cas, c'est
parfois dans un quartier où vit déjà une famille presqu'entière. Le cas de l'atelier
de Talatamaty constitue un exemple significatif. Le fondateur M.
Iabanitanana, un Antemoro originaire de Vohitrandriana, a d'abord exercé d'autres
métiers dans la capitale, tout en ayant hérité de ses ancêtres la technique de
fabrication du papier traditionnel. Lorsque fut fondé en 1969-70 le premier
atelier à Antananarivo, il décida de s'en inspirer; aidé par sa propre famille il
débuta en 1972 avec une seule cuve encore rudimentaire dont le calfatage était
en goudron. Aujourd'hui, il possède les cuves les plus perfectionnées que nous
ayons vues, mais ne comportant qu'une seule case, à la différence de celles
d'Ambalavao (41). Les autres ateliers d 'Antananarivo n'ont certes pas les
101
mêmes dimensions, mais gardent le même caractère familial; autour d'Itaosy,
comme autour d'Ambodimita, d'anciens ouvriers de M. Tsitelanony, et de M.
Mandrosomanana entreprennent de créer de nouveaux ateliers toujours du
même type, mais il s'agit cette fois de Merina qui, attirés par ce nouveau
gagne-pain, vendent eux-mêmes leur production à Analakely.
La fabrique d'Ambalavao semble prendre un nouveau départ sous la
direction de M. Christian Ragon devenu gérant, après une période assez
sombre (42); elle travaille bien sûr pour des commanditaires intérieurs, mais en
France, un héritier de la famille Mathieu, résidant à Bordeaux, s'occupe de la
vente en Europe de la production de l'atelier, ce qui confère une plus grande
régularité au fonctionnement de celui-ci. Un des fils de Rangahy Armand,
Jean-Claude, y est toujours employé comme «commandeur», perpétuant ainsi
la fonction dans la même famille, et ce depuis plus de quatre décennies (43>.
Les installations se trouvent toujours sur l'ancienne concession, mais les
édifices de la première fabrique ont été abandonnés pour des bâtiments neufs.
L'entreprise n'a plus ses dimensions d'antan, mais elle tient une bonne place
dans l'artisanat malgache.
Le problème des débouchés se pose bien sûr aujourd'hui de manière
beaucoup plus sensible que naguère, en raison notamment de l'augmentation
du nombre des fabricants; la diversification de la production résoud
partiellement ce problème. En même temps, le Centre National de l'Artisanat
Malgache (CENAM) s'efforce de rechercher des acheteurs Outre-mer, et de les
mettre en contact avec les producteurs groupés en association. Cet effort devrait
inévitablement contribuer à une plus grande diffusion, et à une meilleure
connaissance du papier Antemoro; le résultat semble être déjà acquis à
Madagascar. Depuis une décennie environ l'usage du papier décoratif traditionnel est
entré dans les moeurs et surtout depuis quelques années, il a gagné une plus
large clientèle malgache.
L'aventure du papier Safari est certainement beaucoup plus riche en
péripéties que ne le montre cette étude. Sans préjuger des nouvelles lumières que
pourraient apporter d'autres sources à découvrir, on peut cependant
distinguer trois grandes phases dans l'histoire de cette technique traditionnelle : une
première phase pendant laquelle le papier est utilisé exclusivement dans le
domaine magico-religieux; l'introduction des caractères latins dans l'île et le
développement de l'écrit, ne semblent pas avoir changé cet état de choses. Il
est fort étonnant que l'administration malgache du XIXe siècle pourtant
grosse utilisatrice de papier n'ait pas remarqué le safari déjà fabriqué dans le
Sud-Est, préférant recourir à de coûteuses importations. La deuxième phase
débute vers 1930 environ en pleine période coloniale; le papier traditionnel
exploité à des fins commerciales par un colon français trouve d'abord son
usage dans un domaine tout à fait utilitaire (emballage de cigarettes et de
produits de confiseries, etc.), mais il tire bientôt son originalité sinon son succès
102
de son caractère «exotique». Les nouveaux fabricants qui ont ravi le «secret
de la fabrication» aux Antemoro ont pris soin de laisser à leur objet son aspect
rudimentaire, en utilisant la même matière première (l'écorce du havoha), et
en s'inspirant de la technique traditionnelle; celle-ci s'assouplit et s'améliore
par l'utilisation de cuves et de cadres mobiles. On se demande encore
aujourd'hui quelles ont été les raisons profondes qui ont entraîné ce
revirement de l'après-guerre, qui a fait du papier Antemoro un article décoratif très
apprécié. Nous entrons alors dans une troisième phase qui va jusqu'à nos
jours, et qui se caractérise par l'introduction de feuilles et de fleurs dans la
feuille de papier. L'horizon ainsi ouvert est très étendu et peut encore
s'enrichir considérablement.
Mais présentée ainsi, l'histoire du papier Antemoro est trop simple et
cache les changements profonds dans les motivations qui ont présidé à la
fabrication. Les deux dernières phases décrites ont en commun d'être
dominées par la recherche du profit, ce qui les oppose à la première. On ne manque
pourtant pas de trouver un parallèle entre l'attitude des anciens dépositaires
Antemoro de la technique, et les premiers fabricants d'Ambalavao : si les
premiers protégeaient leur «secret», les seconds défendaient leur «marque». Les
changements survenus au cours des dix dernières années constituent un
tournant irréversible, dans la mesure où ils ont fait du papier Antemoro un gagne-
pain pour des fabricants malgaches et un objet banal de consommation pour
les acheteurs.
NOTES
1. Sur la langue des Sorabe, ou arabico-malgache, voir en particulier de G. Julien : «Pages
Arabico-Madécasses», in Annales de l'Académie des Sciences Coloniales, tomes I, II, III,
Paris, 1929, 1933, 1942, et surtout, de Gabriel Ferrand : «Généalogies et légendes arabico-
malgaches d'après les manuscrits antaimorona» in Mémoires de la Société de Linguistique de
Paris, Paris, 1912; la légende de Raminia, d'après le manuscrit arabico-malgache de la
Bibliothèque Nationale de Paris a été rééditée dans Taloha-6, Antananarivo, 1974. Ce dernier
travail offre de nombreuses indications bibliographiques auxquelles on peut se référer pour plus
de détails.
2. H. Deschamps et S. Vianes, Z-es Malgaches du Sud-Est, Paris 1959, p. 33.
3. La fabrication du papier inventée en Chine sous les Han postérieurs, puis améliorée par la
suite s'est acheminée vers l'Ouest par Samarkand, Bagdad, Damas, avant de gagner l'Egypte
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et l'Afrique du Nord, et de là l'Espagne musulmane (X-XIe siècles); cf. Gernet (J.)» Le monde
Chinois, Paris 1972, pp. 250-251.
4. Les Zafikazimambo viendront plus tard au XVe siècle.
5. Sur cette question on peut consulter J. Spencer Trimingham, Islam in East Africa, Londres
1964; notamment pp. 1-30.
6. V. Belrose citant le témoignage de L. Mariano (1614), insiste sur cette ancienneté; cf.
L'imprimerie à Madagascar, Antananarivo 1980, 15 p. ronéo - Nous sommes reconnaissant
à l'auteur d'avoir bien voulu nous communiquer cet article.
7. Ottino (P), Madagascar, les Comores et le Sud-Ouest de l'océan Indien, Antananarivo
1974, p. 28. L'itinéraire des Zafï-Raminia reste encore mal connu.
8 V. Belrose, Op. cit., p. 9.
9". Relation de Philippe Terri (en 1615) in C.O.A.C.MA1, p. 98.
10. [Link]Ï, p, 93 (mai 1614).
11. Leur rôle sur le plan de la conception de l'organisation politique, par comparaison aux
autres royaumes malgaches n'est pas négligeable.
12. La Norvège vient de léguer un lot important de Sora-be à l'Académie Malgache; ces livres
sont donc actuellement conservés à Tsimbazaza (Antananarivo).
13. H. Deschamps, Histoire de Madagascar, Paris 1972, p. 52. Flacourt a consulté des
manuscrits qui datent peut-être du début du XVIIe siècle, ou s'est fait tout au moins traduire
certains textes par des Malgaches, comme en témoignent les chapitres qu'il intitule : «Traicté
traduict de la langue Madecasse touchant la force et vertu de chaque jour de la Lune», et,
«Traduction d'un autre traicté en langue Madecasse»; voir : Histoire de la Grande Isle de
Madagascar, Paris, 1661, pp. 178-189.
14. Voir plus bas, note 16.
15. Flacourt, Histoire..., pp. 195-196.
16. Le havoha porte des noms divers selon les régions d'origine. En pays Antemoro, il s'agit
du Bosqueia Thouarsiana Cordemoy; cf. P. Boiteau, «Dictionnaire malgache des végétaux»
in Fitoterapia Milan 1974, n— 6, 35 pp.
17. Flacourt, Op. cit., p. 189.
18. L'exemple le plus intéressant est sans doute celui donné par V. Belrose (Op. cit, p. 7) citant
le témoignage d'H. Berthier (Cf. De l'usage de l'arabico-malgache..., Antananarivo 1934);
dans la région d'Ivato (pays Antemoro), des formules magiques écrites sur du papier
traditionnel auraient des vertus protectrices en faveur de la communauté.
19. H. Deschamps et S. Vianes, Op. cit., pp. 33-36.
20. . Voir Colançon : «Notice sur la fabrication du papier dit Antaimoro» in Bulletin
Economique, 4ème trim., Antananarivo, 1921, pp. 267-269. L'auteur utilise un terme qui est
presqu'entièrement oublié aujourd'hui; il s'agit du mot angorozo qui nous semble désigner le
cadre tendu de tissu (voir figure).
21. Sur les Antemoro, voir A. Grandidier, Ethnographie de Madagascar, Paris 1904-1928, (4
tomes) et G. Ferrand, Les Musulmans à Madagascar et aux îles Comores, 1. 1, Paris 1891;
également H. Deschamps et S. Vianes, Les Malgaches du Sud-Est, Op. cit.
22. Information fournie par les enfants de Rangahy Armand établis à Ambalavao.
23. En souvenir de celui avec lequel il a longtemps travaillé P. Mathieu érigea à Ambalatara-
tasy, une stèle commemorative portant l'inscription : «Armand B. Rangahy, Médaille du
Travail Mahasoabe, Andemaka Vohipeno, 3. XI. 67 Mahasoabe».
24. Chiffre fourni par M. C. Ragon, actuel gérant de la fabrique d'Ambalavao.
25. D'anciens ouvriers d'Ambalataratasy nous ont fourni cette précision, et affirmé également
que le «commandeur» effectuait des voyages à Ihosy ou plus au sud pour recruter de la main
d'oeuvre, en particulier des Antandroy.
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26. On sait qu'entr'autres, elle fournit pendant des années l'emballage des «Chocolats Robert»
et des «Cigarettes Parlier» (qui deviendront plus tard les fameuses «Mélia»).
27. J. Fremigacci, «Ordre économique colonial et exploitation de l'indigène : Petits colons et
Forgerons Betsileo (1900-1923)» in Archipel 11, Paris, 1976, pp. 177-222. «Une activité
purement locale et fort peu capitaliste...» est devenue une entreprise très lucrative.
28. Le décès survient peu de temps après la naissance de Jean-Pierre Mathieu (1945). Rangahy
Armand eut aussi un garçon en 1945, auquel il donna le même prénom; il s'agit de Pierre
Boba qui jouera un rôle non négligeable dans la diffusion de la technique du papier hors
d'Ambalavao.
29. Nous ignorons provisoirement la date de cette mesure, mais presque tous les fabricants
actuels sont unanimes pour affirmer que naguère, seule la famille d'Ambalavao avait le droit
de fabriquer le papier Antemoro.
30. Ce personnage d'origine Antemoro apporta les fonds nécessaires; actuellement il est
propriétaire d'un atelier qui fonctionne assez bien.
31. Mandrosomanana avait épousé l'une des filles de Rangahy Armand : Christine.
32. Sur la route de l'aéroport d'Ivato.
33. Longeant l'axe routier qui conduit de la capitale vers l'aéroport, ce second centre
comprend notamment Ambodimita, Ambohibao, Talatamaty et Ivato.
34. L'atelier de fabrication se trouve à Tsiazotafo. Les fabricants n'ont pu nous fournir de plus
amples informations, étant tenus par le secret professionnel; signalons cependant qu'ils ont
commencé avec l'écorce de havoha avant de se convertir.
35. Base simple de mangatsohatso , c'est-à-dire d'une très grande blancheur.
36. Ecorce déjà débarrassée de sa croûte extérieure, et vendue au fabricant sous forme de
boules.
37. Un kilogramme d'écorce coûte à Ambalavao 225 Fmg (4,50 FF), et peut produire 5 feuilles
de papier (environ 2m20 x lm50); à Antananarivo, le prix est un peu plus élevé.
38. Les cuves de l'atelier d'Ambalavao comportent deux cases, une à chaque extrémité.
39. A Ambalavao, c'est le commandeur qui dispose les tiges; les autres employés (généralement
des femmes) s'occupent des fleurs.
40. Ces tableaux il est vrai sont extrêmement rares, nous en avons vu chez des particuliers.
41. On peut compter six cuves dans cette fabrique qui ne semble pourtant pas fonctionner au
mieux de son rendement; en raison des difficultés de ravitaillement en écorce, le propriétaire
envisage de tout transférer à Manakara.
42. Mme Mathieu déjà très âgée n'a pas réussi à continuer la gestion de son fils, entraînant le
déclin, voire la faillite de l'entreprise.
43. Avant lui, deux autres fils de Rangahy Armand ont exercé cette fonction dont Boba Pierre,
et Jacklin, tous deux déjà décédés.