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Traité sur l'existence morale humaine

Ce document présente les thèses essentielles d'un traité de morale générale de G. Gusdorf. Il discute des styles de vie, des valeurs, de la communauté et de l'amour comme milieu vital. Le traité propose que les valeurs émergent de l'expérience personnelle mais révèlent aussi une communauté de structure entre les hommes.

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Traité sur l'existence morale humaine

Ce document présente les thèses essentielles d'un traité de morale générale de G. Gusdorf. Il discute des styles de vie, des valeurs, de la communauté et de l'amour comme milieu vital. Le traité propose que les valeurs émergent de l'expérience personnelle mais révèlent aussi une communauté de structure entre les hommes.

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Revue Philosophique de Louvain

Un traité de l'existence morale


Paul Decerf

Citer ce document / Cite this document :

Decerf Paul. Un traité de l'existence morale. In: Revue Philosophique de Louvain. Troisième série, tome 48, n°19, 1950. pp.
441-449;

doi : [Link]

[Link]

Fichier pdf généré le 24/04/2018


Un traité de l'existence morale 441

UN TRAITÉ DE L'EXISTENCE MORALE <*>

M. G. Gusdorf a publié un important traité de morale générale


dont nous croyons utile de présenter ici les thèses essentielles.
La première partie du traité esquisse, sous le nom de « styles
de vie », les structures maîtresses de la vie morale. On y parle de
valeurs et de loi, mais ces mots prennent ici une coloration toute
personnelle ; on ne peut les détacher de l'expérience concrète dans
laquelle on les vit ; la valeur, par exemple, n'est pas une
abstraction mais une perspective d'engagement dans le monde, une manière
d'aborder le monde en fonction d'exigences personnelles, et cela
antérieurement à toute réflexion.
D'où naît la valeur, comment la justifier ? Comme un
prolongement des instincts vitaux ? Comme une affirmation des intérêts
de l'espèce ? Comme le fruit d'un accord des hommes en société ?
Pris isolément, aucun de ces fondements ne suffit et les théories
n'ont pas fini de s'affronter !
Mieux vaut partir de l'expérience. Expérience d'une conscience
une, bien qu'établie à la frontière de deux domaines, celui du corps
et celui du monde extérieur. Or l'expérience découvre, surgissant
des profondeurs du corps, l'universalité d'instincts identiques,
suscitant à la conscience d'identiques valeurs, même si, dans des sociétés
diverses, se rencontrent des manières différentes d'harmoniser et de
styliser ces valeurs. D'autre part l'observateur dégage une continuité
allant du corps à la pensée : chez cet être un qu'est l'homme,
l'instinct sexuel anime les mouvements du corps comme il inspire les
formes de l'art.
Interprétées de la sorte et bien éloignées des constructions
artificielles de l'intellectualisme, les valeurs apparaîtront comme « une
mesure de l'homme, immanente au déploiement de son activité et
seule capable de lui donner un sens... Du biologique au vital, du vital
au spirituel, par une série de promotions successives, se manifestent
les mêmes intentions fondamentales ». Aussi, à la vieille question
de l'objectivité des valeurs, M. Gusdorf répondra que les valeurs
sont d'abord subjectives, émergeant de l'expérience personnelle. Mais

<*> Georges GUSDORF, Traité de l'Existence morale. Un vol. 23 X 14 de 415 pp.


Paria, A. Colin, 1949; 700 it. il.
442 Paul Decerf

cette même expérience prouve aussi qu'à travers la multiplicité des


expériences personnelles, les valeurs se révèlent identiques, qu'il
existe entre les hommes une objective communauté de structure.
D'ailleurs, pour appuyer sa thèse de la continuité, l'auteur tente
de dériver les unes des autres les diverses fins de l'agir humain. Il
dispose dans une première colonne les grandes pulsions instinctives
vers la vie, la reproduction et l'exercice ; dans une deuxième, les
fins discursives, qui expriment à la conscience reflexive les valeurs
de l'individualité, celles de sympathie et celles de jeu ; dans une
troisième colonne, après intervention de la conscience morale et
abandon des frontières qui séparaient jusqu'ici instincts ou valeurs
d'un même niveau, il range les engagements de la vie spirituelle
sous la forme des morales, des sagesses ou des religions. Il apparaît,
en tout état de cause, que « les valeurs humaines conservent leurs
racines biologiques ».
Telle est l'expérience de la valeur. Expérience vécue par une
conscience. Ou mieux, afin qu'on ne songe point à une saisie claire,
vécue par une personne, active et engagée. Or « l'homme ne se
trouve pas isolé en face du monde. Son existence est toujours une
coexistence, engagée parmi d'autres qui constituent pour l'activité
des références privilégiées. Il y a une réalité humaine collective, un
ordre humain superposé par la société à l'ordre de la nature ».
Si bien qu'on peut, avec Jaspers, distinguer un « moi de
situation », ma réaction immédiate en face d'un donné ; un « moi global »,
fait de l'orientation générale de ma personnalité, prise en son
ensemble ; un « moi social » où se marque le poids de l'influence
sociale. Toujours la dialectique de la conscience confronte le moi
de situation à un autre moi, le global ou le social. Chez le primitif
le moi social triomphe. La morale tente, au contraire, de faire
prévaloir le moi global, l'affirmation de la personne totale. Et
l'impératif, qu'elle adresse à cette personne est de se réaliser : « Deviens
ce que tu es ». Devoir comme accomplissement de soi, comme
réalisation progressive de sa destinée, incarnant tour à tour des valeurs
diverses et recevant de chacune sa coloration du moment. C'est donc
la vie qui explicite les valeurs, l'action qui réalise la personne et
l'épanouit « mesurant notre capacité de consécration à telle ou telle
idée, en laquelle nous pensons avoir reconnu notre vérité... L'action
est le moment où se résout l'incertitude et où le vrai visage de
l'homme apparaît ».
Un traité de l'existence morale . 443

Dans l'action, en effet, à côté de la valeur et de l'autorité sociale,


se découvre un troisième facteur : le temps.
On pourra maintenant, en possession de ce troisième et dernier
élément, esquisser des « styles de vie ». Il y a le « sérieux » qui nie
le temps et ce que le temps comporte, le nouveau, l'inattendu, et
qui impose à la vie des schémas abstraits, valables une fois pour
toutes et hors de discussion. Il y a le « joueur ou l'avenïurier » qui
va au devant du temps, à l'affût de la nouveauté qu'il recèle ; il
tourne avec le vent, foncièrement discontinu. Le « spirituel » enfin
adopte un style de vie d'éternité, refusant la rigidité de l'un et
l' inconstance de l'autre pour garder la solidité du premier et
l'ouverture du second à la vie.
Chez le premier frappe surtout le caractère de perse vérence,
qui nie le temps en niant son jaillissement toujours nouveau. On
méconnaît la liberté au profit de normes abstraites, intemporelles,
imposées du dehors et qu'on dit absolues. On supprime le problème
puisqu'à l'avance on s'en est donné la solution. Ce légalisme doit
moralement échouer si on veut voir dans la moralité un effort
d'accomplissement d'une destinée personnelle.
S' opposant à ce premier qui vit dans l'intemporel, le deuxième
est prisonnier de l'instant fugitif, dont il veut épuiser toute la richesse.
Un tel style affirme éminemment le côté personnel des valeurs, mais
sous l'aspect de la jouissance immédiate des « Nourritures Terrestres »
et aux prix du lien qui relie tous ces instants. C'est l'attitude du
joueur qui se complaît à son jeu et n'exige pas d'en trouver une
justification ultérieure. C'est l'attitude esthétique que Kierkegaard
stigmatisait et qui, au fond, sacrifie la personnalité.
Enfin, en un style de l'éternité, la vie spirituelle dépasse
l'opposition des deux premiers styles. Avec le premier elle accepte la loi,
celle qu'elle découvre en elle-même et s'impose à soi-même : loi de
la personne. Avec le second elle accepte le temps, mais structuré
par le mouvement de sa croissance intérieure. La vie spirituelle ne
s'épanouit pas dans un climat d'autonomie exclusive mais d'ouverture
au tout du réel. Et dans cette ouverture au réel se glisse le conflit
possible entre la loi personnelle et les exigences de la raison
discursive. La morale alors enseigne sa solution, non d'égoïsme mais
d'héroïsme, d'obéissance à sa vocation.
* * *

La seconde partie du traité, avant de passer aux applications,


444 Paul Decerf

constate que nos engagements effectifs sont communautaires.


L'expérience de la communauté précède même la lente naissance de
l'individualité. Traversant un stade d'indivision primitive, mon être
se forme peu à peu devant le monde, en même temps que se détache
progressivement sur un fond, qui demeure un impersonnel « cela »,
un autre être tout semblable à moi et que j'appelle « tu ». La
communion, qui nous lie, engendre un « nous », le « nous » vivant dans
la présence de l'un à l'autre mais risquant aussi à tout moment de
perdre son âme et de se dégrader en une institution.
La communauté est notre genre de vie et l'amour le milieu
vital de l'existence des hommes. Dans cette atmosphère de
sympathie, requise à toute éducation vraie, ils agissent les uns sur les
autres, par le dedans, le témoignage de l'un étant pour l'autre
révélation de sa nature authentique et ignorée. Une influence doit
éveiller quelque chose de latent et nul ne jouit d'autorité, s'il
n'apparaît porteur d'une valeur quelconque.
Ces vues permettraient déjà de préciser mes devoirs vis-à-vis
d'autrui, ce semblable qui de quelque manière élargit ma vie
personnelle. Avant tout, je dois vouloir la promotion solidaire d'autrui
et de moi-même : c'est cela la bonté. A cette exigence rattachons
le respect, la tolérance, la véracité, vertus impossibles en dehors de
la sphère de la communion.
Par conre la passion romantique, qui sacrifie le « je » et le « tu »
au profit d'un « nous » qui les absorbe, méconnaît l'amour ; de même
la passion, qui sacrifie le « tu au « je », cache au fond un souci
égoïste et propriétaire et souvent il se transforme en jalousie.
Concrètement notre monde est imprégné d'humanité ; nous nous
éveillons à l'existence, consciemment ou non, au sein de
communautés. Ces appartenances n'ont pas nécessairement l'intensité ni la
clarté de la communion idéale du « je » et du « tu », décrite tout à
l'heure. Devant celles-ci nous sommes plus passifs : elles s'imposent
à nous et risquent, si elles n'étaient plus inspirées par l'esprit de
communion, de se dégrader du « nous » vers le « on ». La
communauté nous propose, sous peine de sanctions, un genre de vie, un
personnage, des attitudes stéréotypées, mais dans tout cela, incarnées
là-dedans, la communauté nous oriente vers des valeurs. Et comme,
en fait, nous appartenons à plusieurs communautés, incarnant des
idéals divers et donnant ainsi matière à conflit, notre obéissance à
ces valeurs n'est pas absolue ; l'individu reste libre.
Suivent quelques remarques rapides sur la famille, la nation,
Un traité de l'existence morale 445

l'état, la patrie ; communautés fondamentales qui engagent le tout


de la réalité humaine, elles se donnent à nous comme des
affirmations de valeurs, -de valeurs qui d'ailleurs diffèrent et dans le temps
et dans l'espace, puisque famille et nation ont leur histoire et leurs
variations. M. Gusdorf esquisse ces histoires et caractérise
succinctement les valeurs en cause. Par exemple il met en garde contre
l'hypertrophie de l'état moderne, contre une sorte de divinisation de sa
loi, qu'on dresse au-dessus de l'individu et qui sert cette l'abstraction
de l'état plutôt que l'individu. Il y a une hérésie de la communauté
comme une hérésie de l'amour, lorsqu'on divinise un groupement
ou un individu, qu'on confond la valeur avec cette manière-là de
l'incarner et qu'on s'arrête à celle-ci définitivement. La communauté
est une étape, non « une fin, mais plutôt un degré dans l'ordre de
l'affirmation des valeurs ».
La communauté engendre une civilisation (technique et culture)
et accepter celle-ci, c'est accepter ses valeurs. Insérée dans une
communauté, notre activité portera nécessairement la marque d'une
civilisation, d'un ordonnancement des valeurs. Que naisse alors une
donnée nouvelle, une crise éclatera, le sursaut d'une révolution
vers un équilibre nouveau. « Une révolution est une affirmation de
l'homme. Elle répond à un vif sentiment de l'ordre, incompatible
avec la condition faite à la personne humaine dans un temps et un
endroit donnés ».
Et devant ce drame du monde, chaque individu doit prendre
position. Sa liberté, en acquiesçant à cet ordre et en l'assumant «
consiste à se savoir capable, s'il le fallait, de dire non, à ses risques
et périls ». Mais, dans le cas de la révolte aussi bien que dans le
service de la communauté, il ne faut hypostasier ni l'Ordre ni la
Révolution : les seules valeurs méritent d'être recherchées.
Tel est le cadre où va s'affirmer et s'épanouir toute existence
personnelle : affirmation de soi à travers les vicissitudes et les
croissances d'une vie, effort pour dégager le « moi global » c'est-à-dire le
sens de l'éternité personnelle, en un mot vertu de fidélité. Non pas
une fidélité morte à quelque chose de figé mais une « adhésion du
dedans, une tension constante ». Non pas une fidélité à une attitude
adoptée jadis ; une telle fidélité, un tel entêtement plutôt, camoufle
quelque paresse ou un manque d'audace. La fidélité est une
affirmation de soi selon les valeurs et selon une croissance d'exigence
que l'avenir se chargera de dévoiler.
Le facteur « temps », en effet, interdit de fixer du définitif ; il
446 - Paul Decerf

s'oppose à tout dernier mot, prononcé une fois pour toutes. Oui, il
faut admettre un coup d'état dans la vie personnelle, une décision,
une option. Mais serait-ce pour retomber dans le « une fois pour
toutes », dans le parti-pris ? Non, la fidélité à soi-même s'exerce à
travers des engagements temporels, toujours mêlés d'impureté et
menacés de déviations. Si l'on entend par impureté « tout
consentement complice à moins que soi, une sorte de volonté fragmentaire
et dans l'instant, mais dont on sait qu'elle abandonne, qu'elle
renonce », bien évidemment la lutte est inhérente à toute destinée
humaine ; à tout instant la volonté doit se dépasser. « La valeur,
pour peu que la vie personnelle relâche l'énergie de son affirmation,
tend à se dégrader pour laisser réapparaître l'exigence biologique
de l'instinct dans «a nudité ». La fidélité, loin de nier le temps, en
triomphe.
Voilà le Bien. Immanent à la vie elle-même, il n'est que
l'accomplissement de l'existence morale. Et le Mal est son envers,
inséparable du Bien puisqu'on ne saurait donner un sens à la fidélité,
si on ne posait, en même temps, une possibilité d'infidélité au monde,
au temps, à soi-même.
Ces définitions se réfèrent non à des abstractions mais à des
expériences existentielles et l'Ennui, qui sous différents noms occupe
une telle place dans la littérature moderne, ne signifie rien autre
chose que cette mauvaise orientation d'un destin, son incapacité de
s'enraciner au monde. L'Ennui menace toute vie et plus d'une grande
activité apparente, masquant l'échec intérieur d'une dérobade, se
ramène à la hantise de l'Ennui et au désir de s'oublier. Ce qui est
vrai de l'action d'un Lyautey ou d'une Lawrence l'est a fortiori de
l'aventure ou du voyage, solutions provisoires de distraction. Ou
encore de ces autres échappatoires que sont l'art et les travail, conçus
comme des remèdes à l'existence, des moyens de l'oublier. Beaucoup
craignent le loisir pur qui menace de les ramener face à eux-mêmes ;
ils ont peur du silence. Le suicide, enfin, constitue l'échappatoire
ultime, le vrai suicide et aussi celui du médiocre qui, sans se tuer,
tolère de survivre dans son inexistence métaphysique.
La seule solution à l'Ennui est, non de tuer le temps, — rêve
absurde ! — (sauf chez l'enfant pour lequel le temps peut ne pas
compter, qui vit dans le présent «t est capable d'être pleinement
heureux) mais de transcender l'immédiat, en découvrant une raison
d'être dépassant l'éparpillement de l'instant. « Le recours à
l'essentiel, la certitude d'un contact pris avec le sens même de ea destinée,
Un traité de l'existence morale 447

permet à l'homme de réaliser une certaine économie d'ensemble de


sa vie personnelle, désormais libérée du rongement quotidien de
gagner son temps au jour le jour ».
Quant à toutes les sagesses, qui ont compris que notre soif de
plaisir était inextinguible, parce qu'aucun plaisir n'est capable de
donner la Joie, la Joie profonde et métaphysique de l'être qui est
dans sa vocation — et qui enseignent en conséquence qu'il faut limiter
ses désirs, elles apportent une solution utile mais sans résoudre le
vrai problème, sans même reconnaître une exigence pourtant
fondamentale, celle d'un dépassement de soi. On peut concéder à ces
sagesses à courte vue que le bonheur ne nous viendra pas du dehors,
mais il faut ajouter que le Bien réside au dedans de nous-mêmes et
que seul il peut procurer la Joie. « Le bonheur trouve son démenti
dans le malheur. Il disparaît dans un concours de circonstances
défavorables : une deuil est un malheur qui détruit le contentement.
Le temps est l'ennemi du bonheur, car le temps est le véhicule du
malheur. Au contraire, la Joie ne s'oppose pas au malheur, mais à
T'ennui. La joie représente la victoire sur l'ennemi, c'est-à-dire sur
le rongement du temps ».
Quelques notes de conclusion dessinent à grands traits la tâche
morale de l'homme de l'âge atomique. Notre temps assiste à un
effritement des cadres anciens : familles, églises, nations, etc.. qui
avaient longtemps imposé leur autorité sociale. Ils se transforment
ou cèdent la place, afin que de nouvelles valeurs morales puissent
être incamées.
Lesquelles ? Les temps modernes, mettant chacun dans la
nécessité de gagner sa vie et de ne compter que sur soi, avivant son
sentiment de la précarité de toutes les situations acquises, etc.
soulignent le sens de l'individu et de son autonomie et fraient ainsi
la voie qu'il faut suivre pour arriver à la personne. Ils voient naître
un sens de l'universel qui élargit les anciennes communautés,
églises, nations, etc.. Ils voient la dignité humaie affirmée et
protégée par des lois sociales. Un certain dirigisme en matière
économique et sociale, les nationalisations même des services publics et
des industries-clés, assimilées à des services publics, n'ont d'autre
but que d'empêcher l'exploitation des faibles par les forts.
* ♦ ♦

Ce traité, surtout dans sa seconde partie, ne veut être qu'une


esquisse. Comme tous les problèmes moraux se posent dans des
446* Paul Decerf

formes sociales et que celles-ci sont complexes, il faudrait être


sociologue, économiste, juriste, etc.. pour préciser les valeurs qui sont
en jeu. Il reste beaucoup à dire à propos de chaque vertu et cette
ouvrage n'a voulu qu'enraciner l'une ou l'autre de celles-ci dans les
fondements de la vie morale, montrant comment la fidélité à soi et
la sympathie vont se monnayer, dans les situations de la vie, en
loyauté, respect, compréhension, etc..
Comme M. Gusdorf nie avec raison l'existence de vertus
purement individuelles, il eût été intéressant que cet enracinement fût
démontré aussi pour ces attitudes que traditionnellement on avait
regardées comme proprement individuelles. On eût vu que la
discipline qu'on s'impose dans le secret de sa vie privée, dans le domaine
de la volupté ou de la tenue ou de l'imagination, a valeur éducative
et que, par là, elle prépare l'homme à des attitudes sociales, qui
seront morales. Le refus des calculs vils ou des satisfactions
passionnelles, — de toutes, celles de la volupté comme celles de l'avarice
— fait les cœurs purs, qui demain seront capables du don total, des
ferveurs sans mélange.
Quelle belle et féconde idée de réconcilier dans la morale et la
personne les exigences apparemment contradictoires de la biologie
et de la sociologie, de lever la contradiction entre les indications
spontanées des instincts individuels et l'enseignement qu'une
intelligence lucide tire des faits et du milieu. Mais cette synthèse ne se
borne pas à un arrangement de concepts, voire à un compromis : ce
sont les aspirations les plus profondes de l'homme qui, traversant les
conditions du milieu et s'épurant à ce contact, épanouissent les
valeurs les plus hautes de la personne. Cette synthèse n'est pas le
fruit artificiel de vues intellectuelles mais de la vie, et cette vie,
qui opère à la fois l'épanouissement du moi et la promotion d'autrui,
n'est autre que l'amour. Peut-être y aurait-il lieu de mieux éclairer
ce point, car en entendant parler de « régulation unique de toute
une vie », on pense trop facilement à un choix entre plusieurs
solutions possibles et on imagine que ce choix est conditionné par une
vision du monde c'est-à-dire par un système qui subrepticement
réintroduirait l'intellectualisme.
Nous lisons à la p. 314 : « Dans la doctrine catholique, l'union
de l'homme et de la femme, si elle n'a pas pour fin la procréation,
demeure reprehensible et honteuse ». Ceci n'est plus vrai. J. Guitton
(Essai sur V amour humain, p. 203), P. Dufoyer [L'intimité conjugale,
Un traité de l'existence morale 449

p. 47), Doms et bien d'autres seront d'accord avec les conceptions


de l'auteur (p. 320).
Notons encore ceci. De même que la possibilité de la mort fait
le prix de la vie, de même qu'il n'y a pas de fidélité, selon M. Gus-
dorf , sans infidélité éventuelle, on peut dire que l'Ennui métaphysique
est l'envers et la condition de la Joie, que le sentiment de l'ennui
est latent à toute vie. Qu'il vienne à percer à des moments de halte
ou de dépression, qu'il affleure plus souvent chez certains
tempéraments, ceci ne permet pas de parler d'échec. Lyautey étak un actif.
Pourquoi voir là une échappatoire pour camoufler un échec intérieur ?
C'était son caractère et sa vocation de bâtir ! Et même si la Joie
fournit le seul remède à l'Ennui, même si cette Joie naît d'une
régulation intérieure, elle va nécessairement se traduire par une explici-
tation externe et, dans le cas Lyautey, par l'action.
La Joie naît de l'unité métaphysique qu'introduit dans la vie
l'obéissance aux valeurs. La Joie vient d'en-bas, si l'on ose dire ;
nous la créons. Mais si nous qualifions de métaphysique cette unité
conquise, c'est que nous dépassons le plan de la psychologie, c'est
que nous trouvons ailleurs que dans l'homme le principe de cette
unité, c'est qu'avec les métaphysiciens nous le voyons en Dieu. La
vie morale, qui unifie le divers et qui crée une communion entre
plusieurs, n'est qu'un retour vers l'Etre Un et Trois. Et ce sens d'une
destinée en marche vers Dieu, c'est la religion, dont ce traité ne
dit pas grand'chose d'explicite (p. 105).
Il faudrait pour cela mettre un nom sur la Valeur. M. Le Senne
le faisait en démontrant son caractère objectif et en y découvrant
une Personne. Notre auteur craint de voir les valeurs « exilées » en
dehors de l'ordre humain, tandis que « la majeure partie de notre
comportement, l'ensemble même de l'expérience pour la plupart des
individus, ne participant pas aux valeurs spirituelles, se trouverait
métaphysiquement désorienté, disqualifié ». L'objectivité de la Valeur
absolue, selon M. Le Senne, ne contredit pas la morale de M. Gus-
dorf ; il reste à établir le lien. Aussi, comme nous achevions la
lecture de la « Découverte de Soi » en souhaitant la voir bientôt suivie
d'une morale, encore insatisfait, nous formons le vœu de voir ce
Traité suivi un jour d'une Métaphysique, qui serait à la fois une
Mystique.
Paul DECERF.

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