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Évolution de la cryptologie moderne

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INTRODUCTION

Marie-José DURAND-RICHARD1 et Philippe GUILLOT2

La cryptologie envahit de plus en plus notre quotidien sans que nous en


soyons pleinement conscients. De nombreux usages nouveaux en attestent :
carte bancaire, carte vitale, TV à péage, protection des transactions sur
Internet, passeport et carte d'identité biométriques, titres de transport
électroniques, etc. Invisible, non dite et donc essentiellement impensée, cette
pratique implicite du secret ne risque-t-elle pas de s’insinuer dans les
rapports sociaux au point d’en modifier sensiblement la teneur ? La question
mérite d’être posée. Cette banalisation du secret des échanges semble en
effet contraire à l’idée d’une libre circulation de l’information, pourtant
affirmée comme constitutive de la démocratie. Elle suppose et installe une
séparation de fait entre ceux qui échangent à l’intérieur des réseaux ainsi
mis en place et ceux qui en sont exclus, au point qu’il est permis de se
demander ce qu’il s’agit de protéger exactement : l’autonomie des individus
ou la puissance des systèmes organisateurs de ce type d’échanges ? Les
nouveaux enjeux de la cryptologie se nouent dans cette opposition entre
secret et transparence, entre protection et diffusion des informations et des
connaissances. Ils interrogent la signification de ces nouveaux modes
d’échange.
Aussi moderne qu’elle puisse apparaître, la cryptologie n’est cependant
pas réductible aux supports technologiques – essentiellement
informatiques – qui en assurent aujourd’hui le fonctionnement, et grâce
auxquels elle se diffuse à grande échelle. Les questions que soulève sa
propagation interrogent autant l'évolution de son contenu scientifique et
technique que l’évolution de son statut comme discipline et comme
phénomène de société. Avec ses deux composantes : la cryptographie ou
chiffre de défense, et la cryptanalyse ou chiffre d'attaque, elle n’est devenue

1 [Link]@[Link]. Chercheuse associée, Université Paris Diderot, Sorbonne


Paris Cité, SPHERE, UMR 7219, CNRS, F-75205 Paris, France.
2 [Link]@[Link]. Maître de conférences, LAGA, UMR7539, CNRS-

Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis.


8 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

une discipline académique que récemment, installée au cœur des


mathématiques, au carrefour entre science, industrie et société. Mais en tant
qu’art du secret, la cryptologie a existé bien avant de devenir cette discipline
aujourd’hui mathématisée et enseignée dans les universités. Elle était alors
pratiquée et transmise dans les mileux diplomatiques et militaires, voire
commerciaux, là où le secret de certaines informations revétait une
importance stratégique. Elle reposait sur la transmission d’un savoir-faire
confidentiel, et a bénéficié plus récemment de formations spécifiques à
accès réservé. Pratiquée à l’écart des lieux ouverts de production du savoir,
la cryptologie s’est longtemps développée par à-coups, ballottée, oscillant,
hésitant entre situations de blocage et réinventions successives, du fait
même de sa diffusion limitée. C’est l’ensemble de ces transformations,
c’est-à-dire l’analyse des différents « régimes de production, de régulation et
d’appropriation » de ce savoir – selon l’expression de Dominique Pestre3 –
qu’il s’agit ici d’analyser pour mieux appréhender la mutation des enjeux
que connaît la cryptologie depuis ces dernières décennies.
Cet ouvrage rassemble les éléments d’analyse issus d’un dialogue engagé
entre historiens, mathématiciens et cryptologues professionnels, lors des
journées d’études organisées au département de mathématiques et d’histoire
des sciences de l’université Paris 8, et soutenu par le laboratoire SPHERE
d’histoire et de philosophie des Sciences (CNRS-Université Paris-Diderot).
Restituer une histoire de la cryptologie en tant que phénomène à la fois
scientifique et social suppose en effet un double travail d’analyse. Il s’agit
d’une part, d’éclairer directement de l’intérieur les rationalités mises en
œuvre pour répondre aux nécessités du secret, et d’autre part, d’observer de
l’extérieur l’ensemble des facteurs qui interviennent sur leur
développement. Les interrogations issues de ces regards croisés introduisent
un recul qui permet d’élaborer un récit historique mis à distance de ses
acteurs directs, qu’il s’agisse des chiffreurs du passé ou des mathématiciens
d’aujourd’hui. Sont ainsi présentés dans cet ouvrage trois types de textes :
– des témoignages de chercheurs ou de spécialistes des services du chiffre,
qui restituent à la fois leur travail au quotidien et l’inertie institutionnelle
que doit affronter toute initiative en ce domaine, qu’elle soit de nature
conceptuelle ou organisationnelle,
– des traductions de textes fondamentaux, qui concernent trois moments
innovants jugés cruciaux pour la cryptologie : l’émergence de la
cryptanalyse dans le monde arabe au neuvième siècle, celle de la cryptologie
à clé publique dans les années 1970 aux Etats-Unis, et une analyse des
relations turbulentes entre mathématiques et cryptologie aujourd’hui,

3 Pestre, Introduction aux ‘Sciences Studies’.


INTRODUCTION 9

– des analyses historiennes tendant à se démarquer des entreprises


hagiographiques et à inscrire les activités cryptologiques dans des
perspectives contextuelles à plus long terme.
Avant que la cryptologie ne soit investie par les mathématiciens et qu'elle
ne prenne une place essentielle au sein des mathématiques appliquées, elle a
longtemps été pratiquée comme manipulation du langage écrit, s’appuyant
sur des procédés manuels et un état d’esprit bricoleur, enracinée dans des
pratiques artisanales, dont elle a conservé le caractère inventif. Dès le
départ, il s’agissait pour le cryptographe de trouver des moyens pour
dissimuler le sens d’un message, et pour le cryptanalyste, de retrouver le
sens caché d’une succession erratique de lettres, en repérant, sous ce
désordre construit, des régularités déjà éprouvées dans l’analyse des mots du
langage lui-même. Cette pratique s'auréolait volontiers d'une certaine
mystique du langage, propre à la recherche de ce sens caché. Nous
retracerons dans le premier chapitre l’ancrage de la cryptologie dans ces
jeux d'écriture, telle qu’elle a si longtemps été pratiquée avant qu'elle ne
s’instrumentalise sous la forme d’un calcul.
Si ces pratiques peuvent être lues aujourd’hui en termes mathématiques,
les retranscrire en ces termes pour en faire l’histoire constituerait un
anachronisme. C’est bien dans un cadre strictement linguistique qu’elles se
sont mises en place. Lorsque la cryptanalyse prend naissance dans le
contexte de la civilisation arabo-musulmane, elle émerge dans le même
mouvement d’analyse de la structure des langues que celui qui accompagne
la naissance de l’algèbre4. Étymologiquement d’ailleurs, la référence au
« chiffre », traduction du mot anglais cipher, provient du mot arabe sifr qui
désigne le zéro, symbole qui marque une absence dans la numération de
position avant de devenir beaucoup plus tard un nombre à part entière. Le
plus ancien traité de cryptanalyse qui nous soit parvenu est celui du
philosophe al-Kindi (801-873). Son traité est le fruit d’un travail
systématique d’analyse et de classification des méthodes, mis en place à la
« Maison de la sagesse » (Bayt al Hikma) de Bagdad, et qui se prolongera
jusqu’au 14e siècle. Al-Kindi établit une technique de comptage des lettres
susceptible d’être lue aujourd’hui en termes statistiques d’analyse des
fréquences. Mais il s’attache avant tout, à partir d’un travail sur la langue
arabe, à classifier les procédés d’« obscurcissement » des textes et à
organiser des méthodes pour « extraire l’obscur », comme le montre ce traité
traduit par Abderrahman Daif et Kaltoum Tantatoui au chapitre « Sur
l’extraction de l’obscur »5.
À la Renaissance, avec la constitution des « cabinets noirs » dans les
principales cours européennes, l’activité de chiffrement et de décryptement

4 Rashed, Al-Khwarizmi, le commencement de l’algèbre, pp. 11-30.


5 Voir p. 63.
10 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

se répand dans les cercles de pouvoir, couplée avec l’espionnage des


dépêches diplomatiques au moment même où les humanistes s’interrogent
sur les moyens de pénétrer les secrets de la nature 6. Le diplomate Blaise de
Vigenère (1523-96) est l’un d’eux, qui synthétise un mode de chiffrement
plus élaboré, le chiffrement polyalphabétique, réputé pendant très longtemps
indéchiffrable. Certains mathématiciens sont impliqués dans ces cabinets
noirs, comme François Viète (1540-1603) en France ou John Wallis (1616-
1703) en Angleterre. Ils appliquent systématiquement leurs méthodes
mathématiques à la cryptanalyse, avec parfois des effets en retour sur
l’algèbre. Mais l’analyse des caractéristiques du langage, la recherche des
mots probables7, les intuitions sur le sens des messages, restent des outils
déterminants pour parvenir à retrouver les messages en clair.
Au cours de la Première Guerre Mondiale, les méthodes de
décryptement, toujours attachées pour une bonne part à l’intuition et à la
connaissance de la langue, ont connu des succès remarquables. Sophie de
Lastour retrace, au chapitre « Les travaux de la Section du Chiffre pendant
la Première Guerre Mondiale »8, les conditions dans lesquelles ont été
décryptés le télégramme de Zimmerman en 1917 par les cryptanalystes
britanniques, et le fameux radiogramme de la victoire en juin 1918 par le
polytechnicien français Georges-Jean Painvin (1886-1980).
Cette pratique du secret n'est pas restreinte à l'activité des cercles
diplomatiques et militaires. Elle concerne plus largement des groupes
sociaux bien constitués, mais qui tiennent à ce que leurs communications
restent confidentielles. Les classes cultivées se passionnent pour les jeux de
langage ; les codes secrets font partie de leur culture, même si les méthodes
qu'ils utilisent restent souvent très rudimentaires. Avec le développement de
la presse, des messages chiffrés sont publiés dans les journaux, comme les
Agony Columns du Times, ces nombreux échanges discrets de l’aristocratie
anglaise, dont Charles Babbage (1791-1871) répertorie les techniques dans
son riche manuscrit non publié « Philosophy of Deciphering », au moment
où il décrypte le chiffre de Vigenère. L’officier prussien Friedrich W.
Kasiski (1805-81), qui le décrypte lui aussi quelque temps plus tard, s’est
initié à la cryptographie dans les journaux. Celle-ci reçoit même une
certaine diffusion, comme dans les écrits d’Edgar A. Poe (1809-49), l’un des
premiers maîtres du suspense au 19e siècle. Cette diffusion va également
s’étendre aux milieux commerciaux avec le développement du télégraphe,
où le chiffrement intervient pour protéger le contenu des échanges, tant du
regard des employés du télégraphe que de celui des concurrents.
6 Coumet, « Cryptographie et numération ».
7 La technique du mot probable est un procédé de décryptement qui repose sur l’hypothèse
qu’un certain mot figure probablement dans le message en clair, par exemple Sire, ou Mon
Général.
8 Voir p. 87.
INTRODUCTION 11

Quoi qu'il en soit, avec l'industrialisation des pays occidentaux, ce sont


d’abord les États qui, pour des raisons économiques et militaires, vont
s’assurer la maîtrise de ces nouveaux systèmes de communication, surtout
avec l’installation des réseaux transatlantiques. Dès lors que les messages
chiffrés sont susceptibles de circuler entre de nombreuses mains, le secret
doit changer de nature, et s’attacher davantage au système d’échanges qu’au
message chiffré proprement dit. Le principe énoncé par Auguste Kerckhoffs
(1835-1901) en 1883, affirmant que le procédé de chiffrement doit pouvoir
sans dommage tomber entre les mains de l'ennemi, et que le secret ne doit
résider que dans une clé, relève d’un remarquable effort d’adaptation des
moyens de la cryptographie aux échanges télégraphiques nationaux et
internationaux. Cette mutation des enjeux de la cryptographie, qui passe
ainsi de l’analyse du message chiffré à celle du système cryptographique, est
analysée par Marie-José Durand-Richard dans le chapitre « Du message
chiffré au système cryptographique »9, mettant en lumière certains travaux
fondateurs de la cryptologie moderne, comme ceux de Gilbert Vernam
(1890-1960), Claude E. Shannon (1916-2001) et Horst Feistel (1915-90).
Cependant, au début du 20e siècle, la cryptologie reste toujours
principalement une activité manuelle, marquée par l'ingéniosité d'acteurs
talentueux dotés de compétences tant mathématiques que linguistiques. La
multiplication des échanges télégraphiques et téléphoniques, ainsi que la
mécanisation matérielle du calcul, vont jouer un rôle crucial dans un
développement devenu plus collectif des activités cryptologiques. Des
mathématiciens professionnels sont progressivement intégrés dans les
équipes travaillant dans ce secteur d'activité. La mécanisation des calculs
suppose une adaptation des méthodes aux machines, et donc une
explicitation des différentes étapes du calcul, qui débouche sur la réalisation
d’opérations de plus en plus complexes. Cette évolution met au premier plan
les procédures de calcul initialement réalisées dans des dispositifs
spécifiques, spécialement conçus et fabriqués pour effectuer les opérations
requises. Se dégage ainsi la notion d’algorithme, qui va marquer l'abandon
progressif de la référence au sens antérieurement à l’œuvre lors du recours
aux mots probables dans les décryptements. Les échanges entre théorisation
mathématique et techniques cryptographiques deviennent alors
systématiques. Ce type d'évolution s’observe notamment dans le recours à
l’algèbre. Le chiffre élaboré par Lester S. Hill (1890-1961) en 1929 et 1930,
qui utilise des matrices modulo 26 – la taille de l'alphabet latin – semble être
le premier système à se référer explicitement aux structures algébriques.
L'entre-deux-guerres a vu la construction des premières machines
mécaniques, puis électromécaniques, opérant explicitement sur un alphabet
représenté par des entiers modulo 26, comme les machines C35 et C36,

9 Voir p. 107.
12 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

commandées par l’armée française à l’industriel suédois Boris Hagelin


(1892-1983). La Seconde Guerre Mondiale va encore amplifier la
concentration des moyens de recherche autour de la question des
communications et du calcul. Cette période voit se renforcer les relations
entre recherches théoriques et développements technologiques. À la fin des
années 1940, Claude E. Shannon, à la fois ingénieur et mathématicien, sera à
son tour au cœur d’un basculement entre l'usage des statistiques propre à
l'analyse des fréquences, et celui des probabilités, exprimant le message
comme un choix dans un ensemble de possibles. L'évolution de la
cryptologie comme discipline mathématique a marqué un changement dans
les relations entre les domaines diplomatiques, militaires et civils. André
Cattieuw retrace cette évolution pour la France au 20e siècle au chapitre
« La cryptologie gouvernementale française »10.
À l'origine, le secret résidait principalement dans le procédé lui-même,
qui suffisait à en faire un savoir-faire protégé. Cette contrainte s'est avérée
contre-productive avec la mise en place du réseau télégraphique. Il est
devenu nécessaire de mettre en avant la clé comme élément central du
secret. Avec la mathématisation des procédés cryptographiques, la clé elle-
même, en devenant une suite de symboles aléatoires, peut être traitée comme
un objet mathématique. La connaissance publique du procédé de
chiffrement devient un argument de sécurité en ce sens qu’une communauté
de cryptologues, devenue internationale, va pouvoir l’étudier, le décrypter,
l’améliorer, pour finalement avérer sa résistance. Avec le renforcement de la
sécurité des procédés de chiffrement, la confidentialité des messages anciens
devient vaine. La sphère du secret se déplace et se réduit en même temps
que sa qualité se renforce. Ce mouvement de réduction de la part secrète
dans un mécanisme cryptographique a abouti à ce qui s’est appelé la
« révolution des clés publiques ». Avec celle-ci, le système cryptographique
s’appuie sur deux clés : la clé de chiffrement, mise à la disposition de tous
dans un annuaire, et la clé de déchiffrement, différente de la précédente,
seule à devoir rester secrète. Les promoteurs de cette nouvelle cryptographie
ont ainsi résolu le problème crucial du transport des clés sur un réseau de
plus en plus ouvert et où les protagonistes ne font qu’échanger des
informations sans jamais se rencontrer physiquement. De ce fait, elle est
largement déployée dans tous les dispositifs qui nous sont familiers : carte
bancaire, paiement sécurisé en ligne, etc. Cette « cryptologie paradoxale »,
comme la nomme Jacques Stern11, a été motivée par la nécessité de protéger
les communications entre ordinateurs, et de garantir les nouveaux échanges
commerciaux qu’ils permettent de réaliser. Elle mobilise des mathématiques
de plus en plus élaborées. Par leur article fondateur de 1976, Whitfield

10 Voir p. 153.
11 Stern, La science du secret.
INTRODUCTION 13

Diffie (né en 1944) et Martin Hellman (né en 1945) ont jeté les bases de la
cryptologie à clé publique. Une traduction de cet article figure au chapitre
« Les nouvelles orientations de la cryptographie »12.
Il a néanmoins fallu deux années de nouvelles recherches pour aboutir à
un système cryptographique effectif qui réalise les ambitions de Diffie et
Hellman. Le RSA, du nom de ses auteurs Ronald Rivest (né en 1947), Adi
Shamir (né en 1952) et Leonard Adleman (né en 1945), s’appuie sur la
difficulté de factoriser les grands entiers. La cryptologie voit alors s'opérer
une mutation en investissant des problèmes mathématiques connus pour être
difficiles à résoudre, relevant de l’algèbre et de la théorie des nombres. La
rencontre de la cryptologie et de l’algèbre est manifeste dans les premiers
systèmes à clé publique Diffie-Hellman et RSA. Elle l’est plus encore
aujourd’hui, où la géométrie algébrique constitue un élément important de la
recherche cryptographique contemporaine avec l’utilisation des courbes
elliptiques et des accouplements de points, lesquels permettent la réalisation
de nouvelles fonctions cryptographiques comme la cryptographie à clé
publique choisie, ou l’identité du destinataire peut être utilisée comme clé
de chiffrement.
Face à ces nouveaux procédés cryptographiques réputés
mathématiquement inviolables, l'ingéniosité des attaquants se tourne
désormais vers les dispositifs mettant en œuvre les calculs, par l'exploitation
de la fuite des secrets par des canaux inattendus, comme le bruit des
téléscripteurs, la consommation électrique des processeurs électroniques,
leur rayonnement électromagnétique, le temps de calcul ou encore l'injection
intentionnelle de fautes dans leur fonctionnement. Ce sont ces techniques,
relevant de la physique, qui ont rendu inopérants certains mécanismes de
protection mis en œuvre par exemple dans la TV à péage dans les années
2000. La mise en évidence de ces failles et les corrections apportées
résultent d’une coopération de plus en plus étroite entre mathématiciens et
ingénieurs électroniciens. Dans son chapitre sur le rôle de la carte à puce en
cryptologie13, Louis Guillou montre comment cet objet aujourd’hui familier,
archétype de tels dispositifs, a évolué dans ce contexte en France,
parallèlement à la cryptologie.
Au chapitre « Crypotographie et théorie des nombres »14, Catherine
Goldstein réinterroge les dynamiques à l’œuvre dans la constitution de la
cryptologie comme discipline académique, et souligne les multiples façons
de la concevoir selon les critères retenus pour la définir comme telle.
Reprenant la double temporalité de son histoire, entre la longue durée de
l’art du secret et la courte existence de la cryptographie contemporaine, elle

12 Voir p. 173.
13 Voir p. 203.
14 Voir p. 245.
14 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

examine les proximités antérieures, entre cryptographie et théorie des


nombres au 17e siècle, entre théorie des nombres et industrie aux 19e et 20e
siècles. Cette analyse montre l’importance des contextes dans le processus
d’émergence d’un nouveau champ de savoir, bien au-delà d’un simple
processus de transfert ou d’appropriation de connaissances.
Dans le contexte actuel, si la cryptologie contemporaine emprunte
beaucoup aux mathématiques, elle leur offre aussi de nouveaux débouchés,
et tend à fonctionner en retour comme forme de légitimité de l'activité
mathématique elle-même. Les premières conférences publiques et
formations en cryptologie datent des années 1980. Elles marquent le début
de la reconnaissance de la cryptologie comme une discipline académique à
part entière, multipliant les échanges entre techniques cryptographiques et
théorisation mathématique. Jean-Louis Nicolas, au chapitre « L’influence de
la cryptologie moderne sur les mathématiques et l’université »15, témoigne
de ce moment où des formations de haut niveau en cryptographie ont été
établies en France à partir d’initiatives relativement individuelles, le premier
congrès Eurocrypt de 1984 à la Sorbonne inspirant la constitution du
premier DEA (Diplôme d’Études Approfondies) de Cryptographie et
Optimisation à l'université de Limoges en 1985.
Désormais au cœur des mathématiques appliquées, la cryptologie devient
elle-même une discipline scientifique à part entière, voire une branche des
mathématiques théoriques. Ainsi, la fin du 20e siècle a vu naitre la théorie
cryptographique, en réponse au problème posé par la découverte de failles
dans des procédés pourtant érigés comme normes. Il devient crucial, pour la
protection de systèmes de communication déployés au niveau mondial,
d'accompagner tout procédé cryptographique d'arguments attestant la qualité
de la sécurité qu'il est censé garantir. Cette branche de la cryptologie
contemporaine énonce des théorèmes prouvant la sécurité des procédés
cryptographiques, en s'appuyant sur une modélisation formelle de
l'adversaire et sur l'hypothèse que le problème mathématique sous-jacent est
aujourd'hui insoluble en pratique.
Du fait de cette intrication renforcée avec les mathématiques, certains
acteurs de cette théorie cryptologique, comme Jonathan Katz et Yehuda
Lindell16, affirment avec force la mutation de la cryptologie d'art en science,
contrastant avec l'ingéniosité intuitive déployée par les premiers artisans du
chiffre. Cette revendication de scientificité suscite cependant des questions
dans la mesure où les implications socio-politiques de cette discipline
placent la question de la sécurité bien au-delà de la seule démonstration d'un
théorème. La référence nouvelle à la notion de « sécurité prouvée » induit
l'idée que la sécurité est aujourd'hui affaire de théorie mathématique. Le

15 Voir p. 267.
16 Katz et Lindell, Introduction to Modern Cryptography.
INTRODUCTION 15

calcul ne peut pourtant être complètement dissocié du dispositif qui


l'effectue ni du système qu'il est supposé protéger. Il se trouve fortement
soumis aux progrès considérables de la puissance de calcul observés depuis
plusieurs décennies en informatique. Cette tension entre effort de
théorisation et dépendance technique se traduit par des relations
tumultueuses entre mathématiques et cryptologie, que le mathématicien Neal
Koblitz met en évidence dans un article dont nous présentons la traduction
au chapitre « La relation agitée entre mathématiques et cryptographie »17.
Ce débat est fondamental, dans la mesure où il réintroduit la question du
sens à la fois en cryptologie et en mathématiques, une question trop souvent
passée sous silence du fait de la nature même de ces deux disciplines. La
cryptographie vise à dissimuler le sens d’un message, et la cryptanalyse a
longtemps porté sur des procédés d’analyse liés à la structure de la langue,
même si elle devait aussi avoir recours à la recherche de mots probables.
L’abandon de toute référence au sens dans les pratiques cryptologiques s’est
progressivement installé avec leur mécanisation et leur structuration par les
mathématiques. La cryptologie traitant de messages chiffrés par des
méthodes mathématiques, le problème de la signification n’y est plus
abordé. Qui plus est, il est classique d'affirmer que les mathématiques ne
signifient que pour elles-mêmes, qu’elles trouvent leur raison d’être du seul
fait de l'agencement interne de leur édifice théorique. De fait, cette idée d’un
abandon du sens en mathématiques s’appuie sur un mode de théorisation du
langage qui ne prend en compte que ses dimensions syntaxiques et
sémantiques et qui les envisage séparément. Chez les mathématiciens, la
pensée de Descartes n’est jamais loin, lui qui voyait la syntaxe comme
grammaire du langage, et affirmait qu’un dictionnaire à entrée unique
permettrait de définir une langue parfaite. Or, parmi les théories du langage
développées au 20e siècle, la pragmatique revendique la polysémie du
langage comme une richesse. Et les significations sont en général multiples,
même en mathématiques, dès lors que se trouve restituée la pluralité
contextuelle de ses interventions18. En ce qui concerne la cryptologie en tant
que discipline mathématisée, sa présence dans de nombreux domaines de la
vie publique rend donc d'autant plus légitime de poser la question de ses
implications signifiantes pour les sujets qui la pratiquent : non pas pour le
sujet ou l’humain en général, mais pour ses différents acteurs selon la place
qu’ils occupent dans la société, et plus spécifiquement dans les réseaux de

17Voir p. 285.
18À titre d’exemples significatifs de ces théories du langage développées surtout au
20e siècle, et qui mobilisent les contextes de l’énonciation, on peut se référer à : Austin,
Quand dire, c’est faire ; Ricœur, La métaphore vive ; Victorri et Fuchs, La polysémie,
construction dynamique du sens.
16 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

communication dont la cryptologie permet de garantir une partie de la


gestion.
L’art du secret a longtemps été associé aux classes dirigeantes et à la
stratégie militaire. Aujourd’hui, avec le développement des ordinateurs et la
prégnance de la notion d’information, la cryptologie contribue à la gestion
de très nombreux secteurs de la vie civile comme en témoignent par exemple
la carte à puce et le téléphone mobile. Un tel basculement de son champ
d’activité introduit des questions nouvelles quant aux modes de pouvoir et
de contre-pouvoir dont disposent les acteurs d’une société qui se veut
gouvernée par des principes démocratiques, où la circulation de
l’information et la liberté de connaître sont des valeurs fondamentales.
L’expression de Francis Bacon (1561-1626), « savoir c’est pouvoir »19, peut
se conjuguer aujourd’hui en termes d’information. Et les débats portent
précisément sur l’étendue du pouvoir que peut conférer toute innovation du
côté des organisateurs de réseaux, et toute initiative du côté de leurs
utilisateurs, de telle sorte que soient préservés les équilibres indispensables
au fonctionnement démocratique d’une société. Les termes du débat peuvent
d’ailleurs se trouver faussés si les différents acteurs n’ont pas la même
audience pour s’exprimer, et lorsque les véritables enjeux économiques sont
passés sous silence. C’est ainsi que le chiffrement des contenus multimédia,
sous couvert de défense du droit d'auteur, protège essentiellement le modèle
économique des sociétés de production audiovisuelle. Et les véhicules
automobiles sont aujourd'hui dotés de moyens cryptologiques d'anti-
démarrage pour limiter les coûts associés au traitement des vols, à la
demande des compagnies d'assurance. La cryptologie est devenue une
technologie nécessaire pour mettre en confiance les acteurs du commerce
électronique et permettre son développement.
Plus fondamentalement encore, celui qui détient une information détient
un pouvoir lié à la connaissance de cette information, et celui qui maîtrise
les conditions d’échange de cette information jouit d’un pouvoir bien plus
considérable encore. L'ampleur du développement du programme
d'interception ECHELON20 témoigne de l'importance accordée par les
autorités des États-Unis à cette dimension. C’est dire que, s’il existe un
discours sur la science qui l’associe à l’ambition de rendre le monde
transparent à la connaissance, cette même science reste traversée par des
enjeux économiques qui l’installent dans le non-dit et le secret. Les
marqueurs RFID (Radio Frequency IDentification), par leur capacité à lire
des informations à distance, sont présentés comme une contribution à
l'accroissement de la productivité, mais ils sont également considérés

19 Bacon, « Nam et ipsa scientia potestas est », in Bouillet, Œuvres philosophiques de Bacon,
tome 3, p. 474.
20 Voir note 87 p. 143.
INTRODUCTION 17

comme une menace sur l'identité numérique de chacun. Cette tension entre
liberté individuelle et contrôle social se joue autour du problème de la
confidentialité des échanges. Elle n'a sans doute rien de nouveau dans son
principe, mais devient une question cruciale du fait de son importance
stratégique, et du fait qu’elle participe massivement à l’organisation des
échanges sociaux. Un conflit entre les tenants du maintien d'une cryptologie
contrôlée par les états, et les partisans de sa libéralisation induite par le
développement du commerce électronique, s’est manifesté très
explicitement dans les années 1990. Une telle tension se manifeste encore
aujourd'hui sous couvert de lutte antiterroriste, où des états peuvent adopter
des mesures de protection qui ne sont pas sans risque sur leur organisation
démocratique propre. Les documents publiés en juillet 2013 par Edward
Snowden, ancien consultant privé auprès de l'agence de sécurité états-
unienne NSA (National Security Agency) ont révélé au grand public
l'existence d'un programme « PRISM » (Planning tool for Resource
Integration Synchronization and Management) permettant aux autorités
états-uniennes d'accéder aux données personnelles de tous les utilisateurs de
leurs plus grands fournisseurs d'accès à l'Internet, en totale contradiction
avec le droit à une correspondance privée inscrit dans la loi de la plupart des
pays21.
C'est cependant au sein même de cette cryptologie, utilisée comme
instrument institutionnalisé au service du pouvoir économique, que s'est
développé le mouvement d'inspiration libertaire Cypher Punk, pour qui la
cryptologie est un moyen qui permet à l'individu de protéger ses droits et sa
vie privée contre le contrôle étatique et policier. Et c'est dans la mouvance
d'un tel mouvement que Philip Zimmermann a élaboré en 1991 le logiciel
PGP (Pretty Good Privacy) pour la protection du courrier électronique et
qu’il présente comme un outil au service des droits humains (Human Rights
Tool). Reste à apprécier l’importance respective de ces nouveaux pouvoirs
et contre-pouvoirs, ce qui sort des limites de notre propos.
Cet ouvrage tente de fournir les éléments qui permettent d’examiner plus
avant le soupçon qu’une telle tension fait peser sur le mythe d'une science
égalitaire et universelle. Si cette universalité appartient sans nul doute au
registre des possibles, sa mise en œuvre effective dépend des conditions
d'échange et de développement des pratiques scientifiques, qui relèvent
elles-mêmes de pratiques sociales en partie contrôlées par les institutions.
C'est sans doute à trop oublier cette dimension sociale que le Siècle des

21 Le lecteur trouvera dans cet ouvrage de très nombreuses références à l’activité de la NSA
depuis sa création en 1952. Voir les chapitres « Du message chiffré au système
cryptographique » p. 143 et 146 ; « La cryptographie gouvernementale française » p. 163 ;
« Pourquoi et comment la cryptologie a envahi le domaine public » p. 209, 214, 217 et 238 ;
« Cryptographie et théorie des nombres » p. 277 ; et « La relation agitée entre mathématiques
et cryptologie » p. 289, 293, 294, 298 et 302.
18 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

Lumières a misé sur la seule rationalité pour faire de tout humain un citoyen
libre et autonome. Nous voudrions précisément contribuer à expliciter les
conditions d'exercice de la science, à élaborer des outils d'analyse qui
permettent aux acteurs sociaux de se pourvoir des moyens de s’approprier
les enjeux de la connaissance scientifique, et acquérir ainsi le pouvoir de
penser le réel autant que le possible.

BIBLIOGRAPHIE

Austin, J. L., Quand dire, c’est faire, Paris, Seuil, 1970.


Bacon, F., Meditiationes sacrae (1597), texte original latin, in (ed.) M.N.
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Victorri, B., et Fuchs, C., La polysémie, construction dynamique du sens,
Paris, Hermès, 1996.
L’ANCRAGE DE LA CRYPTOLOGIE
DANS LES JEUX D'ECRITURE
Marie-José DURAND-RICHARD1, Philippe GUILLOT2

L’histoire des deux versants de la cryptologie – la cryptographie et la


cryptanalyse – est d'un abord d’autant plus délicat à étudier qu’elle concerne
des pratiques longtemps tenues secrètes. Avant que la mécanisation du
calcul et les théories mathématiques ne s’y investissent, les publications ont
donc été rares, mal connues, et leur accès reste difficile. Qui plus est,
comme pour toute discipline récente, les premiers auteurs à s'intéresser à son
histoire en ont d'abord été les acteurs, observant la cryptologie de l'intérieur.
Il leur est alors difficile d’embrasser l'ensemble des enjeux auxquels elle
s'est trouvée historiquement confrontée. L’approche qui tend à analyser le
passé en y recherchant les traces du présent, conduit à négliger bon nombre
de facteurs contextuels qui ont accompagné les pratiques cryptologiques au
cours de leur lent développement. Elle fait alors apparaître une histoire
linéaire qui gomme les méandres de l'action et de la pensée.
Cette difficulté est particulièrement sensible pour ce qui est de la
structuration de la cryptologie autour des mathématiques. Si cette discipline,
aujourd'hui enseignée à l'université, fait désormais un vaste usage des
structures algébriques et de la théorie des nombres, il est essentiel d'avoir
conscience du fait que son contenu mathématique est récent. L’introduction
des mathématiques en cryptologie a convergé avec le processus de
mécanisation dès le début du 20e siècle.
De fait, la raison majeure pour laquelle la cryptologie n'a pas investi plus
tôt les mathématiques dépasse de très loin cette simple question de
périodisation. Elle tient également au fait que la cryptologie s'est développée
pendant de nombreux siècles dans un contexte bien différent. Avant de
dégager les procédures qui aujourd’hui s’expriment mathématiquement, la

1 [Link]@[Link]. Chercheuse associée, Université Paris Diderot, Sorbonne


Paris Cité, SPHERE, UMR 7219, CNRS, F-75205 Paris, France.
2 [Link]@[Link]. Maître de conférences, LAGA, UMR7539, CNRS-

Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis.


20 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

cryptologie a d’abord mis en œuvre des pratiques instrumentales. Les


moyens de dissimuler le sens d’un message sont initialement attachés à la
matérialité des supports utilisés. Elle a rencontré à plusieurs reprises d'autres
activités d'ordre linguistique comme la littérature ou la philologie. La
théorisation de ces procédures est issue d’une lente convergence de
plusieurs facteurs : la circulation et l’appropriation de ces moyens
techniques, parallèles au développement des mathématiques elles-mêmes, et
la rencontre entre cryptologues et mathématiciens.
L'objet de ce chapitre est précisément d'inscrire la cryptologie dans la
pratique de ses acteurs, afin de mieux ressaisir l'ampleur et les implications
de la mutation fondamentale qu'elle a connue en basculant progressivement
du champ de l'analyse du langage à celui des mathématiques. Marqués du
sceau du secret, pratiqués dans des milieux différents, procédés matériels et
efforts de théorisation se développent souvent séparément sans forcément se
transmettre ni se rejoindre, donnant lieu parfois à des réinventions. Après les
premières dissimulations de messages dont témoignent les textes anciens, la
cryptanalyse naît véritablement de l’étude des langues par les érudits arabes
lors de leur travail d’assimilation des savoirs antérieurs, tant grecs que
latins. Mais les traces manquent d’un héritage effectif de leurs procédés
d’« extraction de l’obscur » vers l’Europe de la Renaissance. Il est clair
cependant que les humanistes auront à cœur de rassembler à leur tour
l’ensemble des procédés connus, au moment où les cours royales établiront
les « cabinets noirs », officines spécialisées chargées d’intercepter les
correspondances chiffrées et d’en tenter le décryptement. Un écart demeure
cependant entre les pratiques de chiffrement dans les cercles proches du
pouvoir, et les efforts de généralisation d’humanistes tels qu’Alberti,
Trithème ou Vigenère. Si le chiffrement polyalphabétique de ce dernier
marque l’aboutissement d’un certain nombre des pratiques matérielles que
ces humanistes élaborent, il ne sera pas pour autant adopté par les praticiens
du chiffrement, qui préféreront des procédés plus rudimentaires et plus
automatiques. Certes, des mathématiciens commencent à intervenir dans ces
cabinets noirs, mais ils restent le plus souvent isolés et sans héritage. C’est
la mécanisation des procédés de chiffrement qui permettra d’explorer les
potentialités du chiffrement polyalphabétique, et qui débouchera sur la
mathématisation des méthodes qu’elle aura contribué à expliciter.

PREMIERES TRACES DE DISSIMULATION DU SENS DES MESSAGES

Des traces d'un changement volontaire de marques et de symboles écrits


sont attestées dès la naissance de l'écriture. Elles apparaissent comme des
variations sur le langage écrit, qui sera longtemps réservé à un groupe social
restreint, et souvent empreint de certaines formes de sacralité associées au
L’ANCRAGE DANS LES JEUX D’ECRITURE 21

savoir. L’écriture constitue donc d’elle-même un moyen de limiter la


circulation des informations entre ceux qui la pratiquent. Il n'est donc pas
certain que les premières transformations intentionnelles de l'écriture aient
eu lieu à des fins supplémentaires de confidentialité. D'autres motivations
symboliques peuvent s'y manifester.
Des hiéroglyphes inscrits sur la pierre tombale du nomarque
Khnoumhotep II (XIIe dynastie, vers 1900 avant notre ère) ont ainsi été
volontairement transformés3. Il ne s'agissait vraisemblablement pas de la
volonté de rendre inintelligible la description de sa vie, mais plutôt d'une
variation sur l'écriture, dont la forme était alors loin d'être fixée. Par ce biais,
le roi semble vouloir imposer ses règles jusqu'au-delà de la mort.
Quoi qu'il en soit, les écritures secrètes resteront longtemps une
constante de la culture et de l'éducation des classes aisées, et ce dans des
aires culturelles bien différentes4. Ainsi, le Kama-Sutra, recueil indien
attribué à Vatsyana, écrit entre le 4e et le 7e siècle, est destiné à la bonne
éducation des hommes et des courtisanes. Il est surtout connu pour ses
descriptions des différentes façons d'honorer les relations charnelles, mais il
énumère également les soixante-quatre arts que doivent connaître les
personnes cultivées. Le quarante-cinquième est consacré aux puzzles de
langage et à l'écriture secrète5. Dans un tout autre contexte, et à une toute
autre époque, Charles Sorel (vers 1602-1674), romancier et érudit français,
auteur de plusieurs romans et écrits sur la poésie, l'histoire et le droit, est en
particulier l'auteur d'un ouvrage, La Science Universelle, écrit de 1644 à
1647, qu'il considérait comme un cours complet d'éducation. Le chapitre 7
du livre 4, « De l'écriture, de l'orthographe et des chiffres secrets »,
comprend une dizaine de pages consacrées aux manières secrètes d'écrire.
L’auteur considère comme acquis que l'homme instruit doit être familier
avec cet exercice.

La scytale lacédémonienne

La première trace d'un procédé de dissimulation intentionnelle du sens


d'un message écrit afin de le rendre inintelligible lors d'une éventuelle
interception est la scytale de Sparte. Le terme « scytale » désigne
l'instrument lui-même : initialement, il s’agit du bâton que se transmettent

3 Kahn, The Code-breakers, p. 72.


4 De nombreux exemples en feront foi dans la suite de ce texte et de l’ouvrage.
5 Kahn, The Codebreakers, p. 74 ; Vatsyayana, Kamasutra, London, Cosmopoli, 1883, p. 25 :

« The art of speaking by changing the forms of words. It is of various kinds. Some speak by
changing the beginning and end of words, others by adding unnecessary letters between
every syllable of a word, and so ».
22 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

les coureurs lors d'une course de relais aux Jeux Olympiques, et dans ce cas
précis, du bâton qui sert à brouiller l’écriture du message.
La référence à la scytale est présente dans des textes très anciens :
Archiloque (7e siècle avant notre ère), Pindare (~518-~466), Aristophane
(~455-~385), Thucydide (~460-~399)6.
Elle y est toujours présentée comme un support de message écrit.
Thucydide écrit ainsi : « On crut alors ne devoir plus dissimuler : les
éphores7 lui envoyèrent un héraut avec une scytale, s’il ne voulait pas que
Sparte lui déclarât la guerre »8. Son utilisation explicite comme moyen de
chiffrement est rapportée par les historiens antiques Plutarque (40-120), et
Aulu Gelle (vers 120-180). Plutarque explique en détail son utilisation :

« Quand un général part pour une expédition à terre ou en mer, les éphores
prennent deux bâtons ronds, d'une longueur et d'une grandeur si parfaitement
égales, qu'ils s'appliquent l'un à l'autre sans laisser entre eux le moindre vide.
Ils gardent l'un de ces bâtons, et donnent l'autre au général ; ils appellent ces
bâtons des scytales. Lorsqu'ils ont quelque secret important à faire passer au
général, ils prennent une bande de parchemin, longue et étroite comme une
courroie, la roulent autour de la scytale qu'ils ont gardée, sans y laisser le
moindre intervalle, en sorte que la surface du bâton est entièrement couverte.
Ils écrivent ce qu'ils veulent sur cette bande ainsi roulée, après quoi ils la
déroulent, et l'envoient au général sans le bâton. Quand celui-ci la reçoit, il ne
peut rien lire, parce que les mots, tous séparés et épars, ne forment aucune
suite. Il prend donc la scytale qu'il a emportée, et roule autour la bande de
parchemin, dont les différents tours, se trouvant alors réunis, remettent les
mots dans l'ordre où ils ont été écrits, et présentent toute la suite de la lettre.
On appelle cette lettre scytale, du nom même du bâton, comme ce qui est
mesuré prend le nom de ce qui lui sert de mesure »9.

Le grammairien romain Aulu Gelle (Aulus Gellus) précise le contexte


d'utilisation de la scytale et donne une manière d’écrire le message qui
conduit à casser le graphisme plutôt qu’à changer l’ordre des mots et des
lettres :

« Quand on avait à écrire au général quelque chose de secret, on roulait sur ce


cylindre une bande de médiocre largeur et de longueur suffisante, en manière
de spirale ; les anneaux de la bande, ainsi roulés, devaient être exactement
appliqués et unis l'un à l'autre. Puis on traçait les caractères transversalement,

6 Collard, Les langages secrets dans l’antiquité gréco-romaine.


7 Les éphores sont des magistrats lacédémoniens, au nombre de cinq, établis pour
contrebalancer l'autorité des rois et du sénat. Ils étaient élus par le peuple et renouvelés tous
les ans.
8 Thucydide, Histoire grecque, livre I, ch. 131.
9 Plutarque, Vie de Lysandre, ch. XXIV.
L’ANCRAGE DANS LES JEUX D’ECRITURE 23

les lignes allant de haut en bas. La bande, ainsi chargée d'écriture, était
enlevée du cylindre et envoyée au général au fait du stratagème ; après la
séparation, elle n'offrait plus que des lettres tronquées et mutilées, des corps
et des têtes de lettres, divisés et épars : aussi la dépêche pouvait tomber au
pouvoir de l'ennemi sans qu'il lui fût possible d'en deviner le contenu »10.

Ces deux témoignages décrivent l'utilisation de la scytale à des fins


militaires et pour assurer la confidentialité de messages sensibles. Mais la
nature du procédé employé diffère. Dans le texte de Plutarque, la scytale
opère une transposition – c'est-à-dire un changement d'ordre – des lettres,
alors que dans celui d'Aulu Gelle, le graphisme des lettres est lui-même
rompu, celles-ci pouvant être inscrites sur des portions différentes de la
lanière enroulée.
La première publication connue d'une cryptanalyse de la scytale est
récente, et témoigne de la rareté des informations sur le sujet. La cryptologie
fait l’objet d’un vif intérêt dans les journaux, qui se développe dans la
première moitié du 19e siècle. L'écrivain américain Edgar A. Poe (1809-
1849) en nourrit ses histoires à suspense. Il explique la cryptanalyse de la
scytale dans l’une d’elles. L’objet et le titre de ce conte sont précisément la
cryptographie :

« Dans aucun des traités de Cryptographie venus à notre connaissance, nous


n'avons rencontré, au sujet du chiffre de la scytale, aucune autre méthode de
solution que celles qui peuvent également s'appliquer à tous les chiffres en
général. On nous parle, il est vrai, de cas où les parchemins interceptés ont été
réellement déchiffrés ; mais on a soin de nous dire que ce fut toujours
accidentellement. Voici cependant une solution d'une certitude absolue. Une
fois en possession de la bande de parchemin, on n'a qu'à faire faire un cône
relativement d'une grande longueur – soit de six pieds de long – et dont la
circonférence à la base soit au moins égale à la longueur de la bande. On
enroulera ensuite cette bande sur le cône près de la base, bord contre bord,
comme nous l'avons décrit plus haut ; puis, en ayant soin de maintenir
toujours les bords contre les bords, et le parchemin bien serré sur le cône, on
le laissera glisser vers le sommet. Il est impossible, qu'en suivant ce procédé,
quelques-uns des mots, ou quelques-unes des syllabes et des lettres, qui
doivent se rejoindre, ne se rencontrent pas au point du cône où son diamètre
égale celui de la scytale sur laquelle le chiffre a été écrit. Et comme, en
faisant parcourir à la bande toute la longueur du cône, on traverse tous les
diamètres possibles, on ne peut manquer de réussir. Une fois que par ce

10 Aulu Gelle, Nuits attiques, livre XVII, ch. 9.


24 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

moyen on a établi d'une façon certaine la circonférence de la scytale, on en


fait faire une sur cette mesure, et l'on y applique le parchemin »11.

Mais la rareté des informations au sujet de la scytale induit souvent le


doute et les débats. Il a été récemment mis en cause comme procédé de
chiffrement par plusieurs historiens des langues anciennes ou de la
cryptologie12, arguant à ce sujet de ce qu'il est convenu d'appeler le « mythe
de la scytale ». Thomas Kelly se fonde notamment sur la faiblesse du
procédé en matière de camouflage pour considérer que la scytale n'était
qu'un procédé pour le transport des messages. Mais Brigitte Collard, dans
une étude historique de ces langages secrets de l’Antiquité, s’appuie sur les
écrits de dix-huit auteurs de cette période pour conclure au contraire :
« Nous sommes convaincue que la scytale a été utilisée de façon
cryptographique par les Spartiates, mais nous pensons que cet emploi s'est
doublé d'autres usages qui ont pu endormir les esprits »13.

Le chiffre de César

Le chiffre de César est l'exemple type d'un mode de chiffrement souvent


présenté aujourd'hui sous forme mathématique, en se référant à un langage
des permutations qui n'a pourtant commencé à se constituer en Europe qu'au
17e siècle14. À l'époque de César, il s’agit plus modestement d'un exemple de
remplacement d'une lettre par une autre, par décalage de l'alphabet, ce qui
sera qualifié plus tard de « chiffrement par substitution ». Il est mentionné
par les historiens Suétone15 et Aulu Gelle. Suetone écrit :

« On possède enfin de César des lettres à Cicéron, et sa correspondance avec


ses amis sur ses affaires domestiques. Il écrivait, pour les choses tout à fait
secrètes, à travers des marques16, c'est-à-dire un ordre arrangé de lettres de

11 Poe, « La cryptographie », pp. 270-271.


12 Jeffery, The Local Scripts of Archaic Greece, et Kelly, The Myth of the Scytale.
13 Collard, Les langages secrets dans l'antiquité gréco-romaine, ch. I, § B-II 3.
14 Ce langage des permutations fait notamment l’objet des travaux du père Marin Mersenne

(1588-1648), la « boîte aux lettres de l'Europe savante », explorant les multiples potentialités
de l'écriture humaine, à la recherche de toutes les façons possibles de combiner des mots ou
des notes de musique. Cette exploration, alors dépourvue de toute notation spécifique,
nourrira l'élaboration du calcul des probabilités à la fin du 17 e siècle. Mersenne, Harmonie
universelle.
15 Suetone (Caius Suetonius Tranquillus, vers 70-vers 140) est un érudit romain qui vécut

sous le règne de l'empereur Hadrien dont il fut le secrétaire. À cette époque où l'histoire est
essentiellement hagiographique, il est connu pour avoir écrit les biographies des empereurs
(La vie des douze Césars) et des écrivains (Des hommes illustres).
16 Dans la plupart des traductions, le mot « nota » est traduit par « chiffre », et non par

« marque », ce qui est un bel exemple d'anachronisme, et d'approche rétro-historique de la


L’ANCRAGE DANS LES JEUX D’ECRITURE 25

sorte qu'aucun mot ne pût être reconnu. Si on veut chercher et s'acharner


jusqu'au bout, on change la quatrième lettre, c'est-à-dire un D à la place d'un
A et pareillement pour toutes les autres »17.

Ce procédé concerne à l'évidence des correspondances privées, traitant


d'« affaires » particulières, alors que les textes décrivant la scytale placent
clairement les messages échangés dans le contexte de campagnes militaires.
De fait, César, lors d'une campagne militaire au cours du siège par les
Nerviens – peuple de la Gaule belgique – du quartier d'hiver de Quintus
Cicéron – frère cadet de l'orateur connu et légat de César –, utilise une autre
technique qu'il décrit lui-même dans la guerre des Gaules. Parlant de lui à la
troisième personne, il écrit : « Il décide alors un cavalier gaulois, en lui
promettant de grandes récompenses, à porter une lettre à Cicéron. Il l’écrit
en grec pour que, si elle est interceptée, l’ennemi ne connaisse pas nos
plans »18.
Ce procédé de César a eu une très longue postérité. Il deviendra le
principe de base du chiffrement par simple substitution. Il aurait encore été
utilisé19 pendant la guerre de Sécession par des officiers sudistes, ainsi que
par l'armée russe en 1915, avec un décalage différent. Un chiffrement de ce
type subsiste encore aujourd'hui sous le nom de ROT13, un décalage de 13
positions dans l'alphabet, qui réalise un codage involutif20. Il sert à brouiller
le texte dans le réseau Usenet (netnews), encore utilisé pour l'échange
d'articles au sein d'une communauté. Il n'y a là aucun secret dans ce
brouillage, qui ressemble plutôt à un argot d'Internet. Mais contrairement à
la présentation qu'en font de nombreuses histoires de la cryptologie, au
temps de César, ce procédé était bien loin d'être perçu comme une
« transformation bijective modulo 26 »21. Il correspondait alors strictement à
une simple manipulation de l'alphabet !

part des traducteurs. Le mot « chiffre » est d'origine arabe, et n'est apparu dans le langage qu'à
partir du 8e siècle, et dans le langage de la cryptologie qu’à partir du 15 e siècle.
17 Suétone, De vita duodecim Caesarum libri, livre I, ch. LVI, § 8. Traduction Suzanne

Fleixas.
18 César, Gaules, V, XLVIII, 3-4, édition folio classique Gallimard, 1981, p 209. Le texte

original précise « graecis litteris » laissant penser que le message est écrit, non pas en grec,
mais en utilisant l’alphabet grec. Mais les Gaulois se servaient davantage de l’alphabet grec
que de l’alphabet latin. La traduction de Biblioteca Classica Selecta disponible sur
[Link] est : « Alors il décide, à force de récompenses, un
cavalier gaulois à lui porter une lettre : elle était écrite en caractères grecs, afin que les
ennemis, s’ils l’interceptaient, ne puissent connaître nos projets ».
19 Kahn, The Codebreakers, p. 216.
20 Tel que le chiffrement soit identique au déchiffrement.
21 À l’image de la page [Link]/wiki/Chiffrement_par_décalage.
26 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

LA CRYPTANALYSE ARABE

Selon Aulu Gelle, la première trace connue d'une cryptanalyse du chiffre


de César provient du grammairien Valerius Probus de Berytus22 (1er siècle
de notre ère). Aulu Gelle écrit : « Il existe un mémoire assez curieux du
grammairien Probus sur la signification des lettres cachées dans l’écriture de
la correspondance de Caius César ». Ce texte ne nous est pas parvenu23.
Mais la cryptanalyse en tant qu’activité organisée est véritablement née
de la science arabe à partir des 8e et 9e siècles, dans un contexte où l’analyse
des langues fait intégralement partie de l’activité des lettrés. Dès la phase de
structuration de la civilisation arabo-musulmane, son rayonnement
économique et culturel s’étend rapidement, de l’Espagne à l’ouest jusqu’à
l’Afghanistan à l’est, et la langue arabe est un puissant vecteur d’échange et
d’unification. La transcription écrite orthodoxe des différentes récitations
dialectales du Coran, rapidement exigée par le calife Uthman vers 650,
induit déjà un travail d’analyse et de codification de cette langue, qui
marque le passage d’une transmission orale à une transmission écrite de la
culture24. Au moment où l’organisation socio-politique se structure autour
de ce nouveau monothéisme, la diffusion du Coran et des Hadith induit celle
de la lecture et de l’écriture, soutenue par le développement de la fabrication
du papier25. Mais cette diffusion de la langue va se trouver essentiellement
portée par les besoins d’administration et de gestion de ce si vaste territoire.
Dans les différentes régions administrées – « diwans » –, les « kuttab »26
sont des lettrés, à la fois fonctionnaires, gestionnaires et écrivains publics
qui maîtrisent aussi bien les questions de langue et d'écriture que de
mathématiques.
De plus, la volonté d’assimilation des connaissances antérieures,
soutenue par les fondements mêmes de la nouvelle religion27, engage un
énorme travail de traduction – essentiellement du grec, du syriaque, du
persan et du sanskrit – et débouche sur l'écriture de nombreux traités

22 L’actuelle ville de Beyrouth.


23 Aulu Gelle, Nuits attiques, livre XVII, IX, ch. 9.
24 Djebbar, Une histoire de la science arabe, pp. 21-66.
25 La technologie du papier fut introduite dans le monde arabe à la suite de la bataille de Talas

(Kirghizstan) en 751, qui marque à la fois la limite orientale de l'expansion arabe et la limite
occidentale de l'expansion chinoise. Cette date coïncide avec l’avènement du règne des
Abbassides. Au cours de cette bataille, des artisans papetiers chinois furent capturés, et la
ville de Samarcande devint alors le premier centre de production de papier du monde
musulman.
26 Outre des qualités morales et sociales, le « kuttab » doit maîtriser l'arabe, l'histoire,

l'arithmétique, et les sciences religieuses, selon les besoins de son travail. Rashed, Entre
arithmétique et algèbre, pp. 1-29. Rashed, « Algèbre et linguistique ».
27 Selon ces principes, la connaissance est un trésor de l'humanité toute entière et doit être

recueillie et acceptée d'où qu'elle vienne.


L’ANCRAGE DANS LES JEUX D’ECRITURE 27

d'analyse des langues : phonétique, morphologie, syntaxe, sémantique,


lexicographie, grammaire, prosodie. L’arabe devient ainsi langue savante,
assimilant d’anciens vocabulaires avant de produire de nouveaux termes.
L'algèbre arabe est également née dans ce contexte d’études combinatoires,
sous forme strictement littérale, avant d'être symbolisée dans l'Europe
marchande des 16e et 17e siècles. On qualifie aujourd’hui de « science
arabe » l’ensemble des textes de nature scientifique écrits dans cette langue,
quelle que soit l’origine des lettrés qui les ont composés – chrétiens, juifs,
païens, perses ou arabes.

Les éléments de base de la cryptanalyse arabe

Ces travaux d’ordre linguistique sur l’analyse des textes dessinent en


quelque sorte les conditions de production de la cryptanalyse, lui fournissant
des données, des règles et une méthodologie scientifique éprouvée. Les
lettrés arabes assurent une vaste correspondance et se doivent de protéger
celle qui concerne les affaires d’Etat. Ils effectuent très tôt des études
phonétiques sur les consonnes et les voyelles, étudient la fréquence des
lettres dans les textes, leurs combinaisons possibles et impossibles,
procèdent à des études de syntaxe et de grammaire. Ils ont été parmi les
premiers à produire des dictionnaires. C’est sur ces bases qu’ils inaugurent
la cryptanalyse en élaborant pour la première fois une méthode systématique
de comptage des lettres, qui correspond à ce qu'on appelle aujourd'hui
« l'analyse des fréquences »28. L'utilisation de ce terme doit cependant rester
prudente, dans la mesure où le mot « fréquence » doit être pris plutôt ici
dans son sens courant, contraire de « rareté », sans renvoyer pour autant au
vocabulaire des statistiques, qui ne se constitueront comme discipline que
beaucoup plus tardivement, au 18e siècle, également dans un contexte
étatique29. Cette méthode consiste à compter l'occurrence des lettres dans un
texte de référence assez long écrit dans la langue, à lui comparer
l'occurrence des lettres dans le texte chiffré analysé, et à identifier les lettres
de même fréquence pour retrouver le message initial.
Le premier cryptologue arabe connu est le grammairien al-Khalil (vers
718-vers 791), auteur d’un ouvrage aujourd’hui perdu, Le livre du langage
secret (Kitab al mu’amma). Dès cette époque, le monde arabe semble avoir
utilisé des méthodes de chiffrement pour sa politique et son administration.

28 Voir le chapitre « Sur l’extraction de l’obscur » p. 75.


29 Brian, La mesure de l’Etat.
28 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

Le premier traité de la cryptologie arabe qui nous soit parvenu 30 est un


ouvrage écrit par al-Kindi (801-873), philosophe, mathématicien et
astronome auquel le calife al-Mamun confie la « Maison de la Sagesse »
(Bayt al Hikma) à Bagdad, une sorte d’académie des sciences, avec
bibliothèque et centre de recherche. Al-Kindi ne l’a écrit qu’à contrecœur, à
la demande explicite d'Abu al-Abbas ar-Rasid, l'un des califes abbassides :

« Cela n'était pas mon souhait et mon sens du devoir de t'aider à atteindre tout ce
que tu exiges avec moins d'efforts – que Dieu facilite tes actions et t'accorde
toujours l'éloquence ! J'aurais préféré suivre la voie des savants qui m'ont précédé
et qui pensaient à obscurcir les trésors de la signification plutôt que de les
afficher et de les révéler »31.

Il donne d’abord les bases de ce qui doit être maîtrisé pour aborder la
cryptanalyse, et définit les termes et notions qui seront au cœur de ses
développements ultérieurs :
– obscurcissement (at-ta'miya) : ce terme désigne la conversion d'un
message pour le rendre incompréhensible à ceux qui ne sont pas dans le
secret de la méthode, et accessible à ceux qui le sont. L'arabe moderne
utilise plutôt le mot at'tashfir pour désigner le chiffrement, terme dérivé de
l'anglais cipher qui a donné « chiffre », et provenant lui-même de l'arabe sifr
qui signifie « zéro »,
– traduction (at-targjma) : ce mot d'origine perse désigne la cryptographie et
ses méthodes, mais il est parfois utilisé dans le sens de cryptanalyse,
– science pour extraire l’obscurité – aujourd'hui la cryptanalyse ('ilmu
istikhraj al-mu'mma) : cette expression désigne le procédé par lequel un
cryptogramme est converti en message clair par une personne qui est
ignorante du procédé, ou de la clé utilisée pour le chiffrement.
Les auteurs arabes ont très tôt établi la notion de clé (al-miftah) qui est
un ensemble de lettres, de nombres, ou même de versets poétiques, convenu
entre les correspondants, et qui permet au destinataire de retrouver sans
difficulté le message clair à partir du cryptogramme.
Le chapitre spécifique sur la cryptanalyse (subul assinbati al mu'mma,
méthodes pour extraire l’obscurité), décrit les principes qui seront mis en
œuvre pendant toute la période traditionnelle de la cryptologie. Al-Kindi
distingue :
– les méthodes quantitatives (al kamiya) qui consistent à compter les
occurrences des lettres dans le texte, mais également des digrammes

30 Mrayati et al., Al-Kindi’s Treatise on Cryptanalysis, p. 12. Les traductions en français des
citations de cet ouvrage bilingue arabe-anglais ont été assurées par Abderrahman Daif et
Kaltoum Tantaoui à partir du texte arabe. Voir le chapitre « Sur l’extraction de l’obscur »
p. 63.
31 Al-Kindi, chapitre « Sur l’extraction de l’obscur » p. 64.
L’ANCRAGE DANS LES JEUX D’ECRITURE 29

(groupements de deux lettres) ou des trigrammes (groupements de trois


lettres),
– et les méthodes qualitatives (al kaïfiya), qui travaillent sur la langue du
texte. Elles s’appuient sur la connaissance des lettres qui s'associent et qui
ne s'associent pas, des combinaisons possibles et impossibles de lettres, des
idiomes de la langue. Les mots probables, les formules convenues, les titres,
permettent de deviner le sujet du texte. Cette analyse s’appuie sur une
intuition informée par l'expérience, le bagage linguistique, et une étude
minutieuse. Elle commence par la recherche des mots courts.
L'analyse des fréquences est très clairement décrite dans le traité d'al-
Kindi, qui contient en particulier la première table de fréquences connue
pour une langue à alphabet32. Cette table porte à l’évidence sur le comptage
des lettres et ne se réfère à aucun autre outil mathématique plus élaboré. Elle
est établie à partir d’un texte dont al-Kindi prescrit qu'il doit être
suffisamment long pour que ce comptage ait un sens, et ne peut être utilisée
que pour décrypter un texte lui-même suffisamment long. Les analyses d’al-
Kindi restent cependant très attachées à la pratique de l’écriture de la langue
arabe. L’assimilation de ses résultats par les cryptologues européens
ultérieurs passera par un long travail de transposition aux autres modes
d’écriture.
Ces études sur la cryptanalyse ont été poursuivies par une succession
d’auteurs :
– le poète du Caire ibn Adlan (1187-1268), auteur d’un manuel de
cryptanalyse rédigé à la demande du roi de Damas, al-‘Asraf33,
– ibn Dunaynir (1187-1229), qui inaugure une méthode de chiffrement
numérique34,
– ibn ad-Durayhim (1312-1361), émissaire du sultan en Egypte, puis en
Abyssinie, dont le Trésor pour clarifier les chiffres (Miftah al-Kunuz fi Idah
al-Marmuz), récemment redécouvert et publié, est l’ouvrage le plus complet
qui nous soit parvenu sur le sujet35,
– et al Qalqashandi, le plus connu, dont l’encyclopédie de 1412, en 14
volumes, Subh al-A’sha, comporte une section sur la cryptologie36,
directement inspirée d’al-Durayhim.
Mais ces travaux, protégés par le secret, sont restés sous forme de
manuscrits et ont été négligés par l’histoire. Les plus anciens n’ont été
redécouverts que très récemment, et publiés en édition bilingue arabe-
anglais.

32 Mrayati et al., Al-Kindi’s Treatise., p. 169 et chapitre « Sur l’extraction de l’obscur » p. 76.
33 Mrayati et al., Ibn ‘Adlan’s Treatise al-mu’allaf lil-malik al-« Asraf.
34 Mrayati et al., Ibn Dunaynir’s Book : Expositive Chapters on Cryptanalysis.
35 Mrayati et al., Ibn ad-Durayhim’s Treatise on Cryptanalysis.
36 Al-Kahi, « Origins of Cryptology : the Arab Contributions ».
30 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

Ibn Dunaynir : ‫إبن الدنينير‬


26 ‫الفصل‬

‫ وهو أن تعمد إلى العدد الموضوع بإزاء حرف من الحروف‬،‫أما الترجمة بقصد تعميتها بقسم من أقسام المركب‬
‫مثال ذلك إذا أردت أن تكتب "هللا ولي‬. ‫ فإن ذلك يخفي عمن يقصده‬،‫فتضاعفه مرة أو مرتين أو أكثر من ذلك‬
:"‫التوفيق‬
‫ب س س ي يب س ك ب س ض يب قس ك ر‬
‫ والسين ستين في حساب ال ُج ّمل وهي ضعف‬،‫فوضعنا "ب" وهي اثنان في حساب ال ُج ّمل وهي ضعف األلف‬
.‫ فانظر ما أحسن هذه اللطيفة‬،‫ وكذلك الباقي وغيره من التضاعيف‬،‫الالم‬
Chapitre 26 :
Pour la transcription, dans le but d’obscurcir [le texte] à partir d’une des
méthodes composées, avoir recours au nombre correspondant à la lettre et le doubler
une fois ou deux ou plusieurs fois, ce qui dissimulera le sens à la personne qui le lit.
En voici un exemple : « ‫( » هللا ولي التوفيق‬Dieu qui accorde le succès) :
‫ب س س ي يب س كـ ب س ض يب قس كـ ر‬
On a mis « ‫» ب‬, dont la valeur numérale est « deux », et qui est le double de la
valeur numérale de « ‫» ا‬, et « ‫ » س‬dont la valeur numérale est soixante et qui est le
double de la valeur numérale de « ‫» ل‬. De même pour le reste. Alors admire cette
jolie méthode37.

Note : En arabe, la « valeur numérale » d’une lettre est un nombre qui lui est attribué selon
un codage préétabli et reconnu de tous.
Voici l’explication de cet exemple :
lettre ‫ق‬ ‫ي‬ ‫ف‬ ‫و‬ ‫ت‬ ‫ل‬ ‫ا‬ ‫ي‬ ‫ل‬ ‫و‬ ‫ه‬ ‫ل‬ ‫ل‬ ‫ا‬
valeur
100 10 80 6 400 30 1 10 30 6 5 30 30 1
numérale
double 200 20 160 12 800 60 2 20 60 12 10 60 60 2
transcription ‫ر‬ ‫قس كـ‬ ‫يب‬ ‫ض‬ ‫س‬ ‫ب‬ ‫كـ‬ ‫س‬ ‫يب‬ ‫ي‬ ‫س‬ ‫س‬ ‫ب‬

Fig. 1. Ibn Dunaynir, Trésor pour clarifier les chiffres, p. 127.

Il est néanmoins vraisemblable que, comme les travaux d’algèbre, ils


aient pu être transmis en Europe au moment de la Renaissance. Un livre
arabe sur les alphabets a notamment été publié en anglais par l’orientaliste
John von Hammer en 1806, et étudié par le spécialiste de la langue arabe
Sylvestre de Sacy en 1810, avant d’inspirer Champollion pour déchiffrer les

37Traduit par Abderrahman Daif, étudiant en master de cryptologie à l’Université Paris8-


Vincennes-Saint-Denis, département de Mathématiques et d’Histoire des Sciences.
L’ANCRAGE DANS LES JEUX D’ECRITURE 31

hiéroglyphes38. L’avancée des méthodes de ces auteurs arabes en cryptologie


est indéniable, et leur caractère systématique leur confère une méthodologie
tout à fait remarquable. Tout comme la naissance de l’algèbre arabe elle-
même est fortement marquée par le contexte des études combinatoires, la
cryptanalyse arabe naît et se structure dans le contexte des études sur
l’analyse des structures langagières.

Un exemple littéraire de cryptanalyse chez Edgar Poe

L’analyse de la scytale lacédémonienne n’est pas la seule incursion


d’Edgar Poe du côté de la cryptologie. Il y fait de nombreuses références, et
s’en nourrit pour attirer le public cultivé vers la littérature 39. En 1843, il
publie une nouvelle dans le Philadelphia Dollar's Newspaper, « The Golden
Bug » (« Le scarabée d'or »), qu’il structure autour de la cryptanalyse40, afin
que les conditions rocambolesques de l’intrigue se résolvent
rationnellement. L'intérêt ici du « Scarabée d'or » est que Poe y décrit très
clairement les étapes du décryptement du chiffrement monoalphabétique41,
qui sont les mêmes que celles présentées par al-Kindi : le comptage des
fréquences et l’analyse des combinaisons de lettres dans la langue du texte
en clair. En fait, le décryptement de l'énigme suit presque mot pour mot un
article de David A. Conradus, « Cryptographia Denudata », paru en 1842
dans le Gentleman's Magazine.
Une chasse au trésor repose sur un message secret :

53†‡‡†305))6*;4826)4.)4‡);806*;48†8¶60))85;1‡(;:‡
*8†83(88)5*†;46(;88*96*?;8)*‡(;485);5*†2:*‡(;4956*2(5*
4)8¶8*;4069285);)6†8)4‡‡;1(‡9;48081;8:8‡1;48†85;4)485†
528806*81(‡9;48;(88;4(‡?34;48)4‡161;:188:‡?;

38 Mrayati et al., Al-Kindi’s Treatise on Cryptanalysis.


39 Voir note 11 p. 24. Edgar A. Poe a pu être initié à la cryptographie au cours de sa carrière
militaire (1827-31), notamment lors de son séjour à l’académie militaire de West Point. Il
s’est ensuite passionné par ce sujet qui conjugue, comme ses Histoires extraordinaires,
mystère et rationalité.
40 Il a déjà écrit sur le sujet dans le Alexander's Weekly Express Messenger dès 1839, où il

invitait les lecteurs à lui envoyer des messages chiffrés en se proposant de les décrypter, ce
qu'il a effectivement fait. Il y a notamment publié « A Few Words on Secret Writing ».
41 En cette première moitié du 19e siècle, d’autres modes de chiffrement ont cependant déjà

été produits, comme on le verra dans la suite de ce chapitre.


32 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

La première étape du décryptement est l'analyse des fréquences42 :

Le caractère 8 se trouve 33 fois


" ; " 26 "
" 4 " 19 "
" ǂ et ) " 16 "
" * " 13 "
" 5 " 12 "
" 6 " 11 "
" † et 1 " 8 "
" 0 " 6 "
" 9 et 2 " 5 "
" : et 3 " 4 "
" ? " 3 "
" ¶ " 2 "
" - et . " 1 "

L'étude des mots probables, des combinaisons possibles et impossibles,


est l'objet d'un long développement, illustré par le début du décryptement :

« Donc 8 représentera e. Maintenant, de tous les mots de la langue, ‘the’ est le


plus utilisé ; conséquemment, il nous faut voir si nous ne trouverons pas
répétée plusieurs fois la même combinaison de trois caractères, ce 8 étant le
dernier des trois. Si nous trouvons des répétitions de ce genre, elles
représenteront très probablement le mot ‘the’ »43.

La suite de la nouvelle poursuit la description détaillée du décryptement


par l'analyse des mots et des combinaisons les plus probables, en utilisant
les particularités de la langue anglaise. Le message clair, qui révèle
l’emplacement d’un trésor, est finalement :

« A good glass in the bishop's hotel in the devil's seat forty-one degrees and
thirteen minutes north-east side shoot from the left eye of the death's-head a
bee-line from the tree through the shot fifty feet out »44.

42 Poe, « Le Scarabée d’or », p. 157.


43 ibid., p. 158.
44 « Un bon verre dans l'hôtel de l'évêque dans la chaise du diable quarante et un degrés et

treize minutes nord-est quart de nord principale tige septième branche côté est lâchez de l'œil
gauche de la tête de mort une ligne d'abeille de l'arbre à travers la balle cinquante pieds au
large » ibid., p. 162.
L’ANCRAGE DANS LES JEUX D’ECRITURE 33

Edgar Poe conclut cet exercice en affirmant que ces substitutions


simples sont faciles à décrypter : « Je vous en ai dit assez pour vous
convaincre que des chiffres de cette nature sont faciles à résoudre »45. C’est
sans doute la raison pour laquelle, après avoir lancé plusieurs défis de
décrypter tous les messages chiffrés qu’on lui enverrait, il publie un essai
dans le Graham Magazine en 1841, où il affirme :

« Peu de personnes peuvent être amenées à croire que ce n’est pas chose tout
à fait aisée d’inventer une méthode d’écriture secrète qui puisse déjouer toute
recherche. On peut cependant affirmer rondement que l’intelligence humaine
ne peut concocter un chiffrement que l’intelligence humaine ne puisse
résoudre »46.

Humour, dispersion ou échec : Edgar Poe publiera cependant deux


nouveaux cryptogrammes relevant cette fois d’un chiffrement
polyalphabétique, envoyés par un hypothétique Mr Tyler, et qu’il ne
décryptera pas47.
Le chiffre monoalphabétique comme celui de César est donc une
méthode fragile. Mais cette incursion du côté de la littérature nous entraîne
vers une analyse des méthodes qui ne correspond pas à la chronologie. De
César à la Renaissance, et en dépit des avancées de la cryptologie chez les
lettrés arabes, les praticiens du chiffre ne sont généralement pas des lettrés.
Dans ces conditions, les méthodes employées doivent être élémentaires et
faciles à mettre en œuvre sans se tromper. C’est la raison pour laquelle il ne
s’agira pas immédiatement pour les cryptographes de produire des méthodes
théoriquement plus solides, mais de développer une technicité qui permette
d’inscrire la méthode dans le geste, et ainsi de la mémoriser plus facilement.

PERCEE DE LA CRYPTOLOGIE OCCIDENTALE A LA RENAISSANCE

Au cours du Moyen-Âge, l’Europe est dans un état de développement


économique et culturel moins avancé que la civilisation arabo-musulmane.
Les guerres qui s’y déroulent, en particulier les Croisades, ne manquent
cependant pas de mobiliser le recours aux échanges secrets. Mais les
transformations d’écriture utilisées alors ne concernent pas toujours

45 ibid., p. 161-162.
46 Poe, « A Few Words on Cryptography » : « Few persons can be made to believe that it is
not quite an easy thing to invent a method of secret writing which shall baffle investigation.
Yet it may be roundly asserted that human ingenuity cannot concoct a cipher which human
ingenuity cannot resolve ».
47 Les récentes études sur le sujet ont conduit à penser qu’Edgar Poe et Mr Tyler ne font

qu’un. Rosemheim, The Cryptographic Imagination.


34 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

strictement le remplacement d’une lettre par une autre. Elles peuvent faire
intervenir d’autres systèmes de signes, dont la dimension symbolique n’est
pas exclue. L' « alphabet des Templiers » en est un exemple notable. L'ordre
du Temple est cet ordre religieux et militaire issu de la chevalerie chrétienne
au Moyen-Âge, créé en 1129 à partir d'une milice, les Pauvres Chevaliers
du Christ et du Temple de Salomé, qui a œuvré pendant les 12e et 13e siècles
à la protection des pèlerins qui se rendaient à Jérusalem. Il a constitué dans
toute l'Europe un réseau de « commanderies », à la fois monastères et places
fortes, drainant une immense fortune issue de leur production agricole et du
dépôt des pèlerins48.

Fig. 2. Le code des Templiers (13e siècle). Illustration P. Guillot.

Les Templiers utilisaient un code pour protéger les lettres de crédit qui
circulaient entre leurs neuf mille commanderies. Le codage de l'alphabet
reposait sur la croix des huit béatitudes, qui était l'emblème de l'ordre.
À chaque lettre est substitué le graphisme de sa position dans la croix.
L'utilisation de ce code, avec sa référence à cet emblème, suffisait, semble-t-
il, à assurer la confiance sur l’origine des missives49.

Vers une cryptologie d’Etat : les cabinets noirs

Dès la fin du Moyen-Âge et le Quattrocento italien, le dynamisme


européen se manifeste autour des nouveaux centres de pouvoir que sont
d’abord les grandes cités italiennes – Florence, Milan, Venise, la Curie

48 L'ordre a été dissout par le pape Clément V le 13 mars 1312 après l'arrestation de tous ses
membres par Philippe le Bel et un procès en hérésie.
49 Hébrard, La cryptanalyse dans l’histoire, p. 41.
L’ANCRAGE DANS LES JEUX D’ECRITURE 35

romaine – et les cours royales ou princières. Dans le climat instable de cette


période, marquée par la naissance de nouveaux pouvoirs, la protection des
correspondances acquiert une importance capitale. Les échanges
diplomatiques sont officialisés par la création d’ambassadeurs permanents.
En 1495, les Sforza, ducs de Milan, disposaient déjà d’un service du chiffre
bien développé, et Louis XII s’en est vraisemblablement inspiré, lors de son
expédition en Italie, pour introduire l’usage du chiffre à la cour de France.
François 1er (1494-1547) crée la fonction officielle de secrétaire-chiffreur en
1546, chargé de protéger et d’espionner les correspondances. Il en confie la
charge à Philibert Babou (vers 1484-1557), sieur du château de la
Bourdaisière près de Tours. Dans chaque centre de pouvoir s’organise ainsi,
autour de cette nouvelle fonction, un service professionnel du chiffre
souvent qualifié de « cabinet noir », et qui peut mobiliser un personnel assez
important d’exécutants peu instruits. On peut citer par exemple le service du
chiffre créé par Francis Walsingham (vers 1532-90), premier ministre de la
reine Elizabeth I (1533-1603) : c’est grâce à son cryptanalyste polyglotte
Thomas Phelippes (1556-1625), « maître en analyse des fréquences », que la
trahison de Marie Stuart (1542-87) put être établie50, et celle-ci condamnée à
mort le 15 octobre 1586. Ces services sont parfois dirigés par des
mathématiciens reconnus : François Viète (1540-1603) au service de
Henri IV (1553-1610) depuis les guerres de religion, John Wallis (1616-
1703) responsable du service du chiffrement du Parlement et de la Cour
Royale anglaise. Leur savoir mathématique est avant tout investi en
cryptanalyse.

Fig. 3. Chiffrement homophone de Simeone de Crema. Kahn, p. 107.

Pour ce qui est de la cryptographie, le souci est alors de chiffrer le plus


rapidement possible une correspondance très abondante qui circule à travers
toute l’Europe, et de résister à une possible analyse des fréquences. Pour ce

50 Singh, Histoire des codes secrets, ch. 1.


36 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

faire, un système de substitution à représentation multiple a d’abord été


élaboré : le chiffrement homophonique. Il consiste à coder les lettres les plus
fréquentes comme le e ou le a, de plusieurs façons différentes, en alternant
au hasard le choix du codage. En contrepartie, les lettres qui peuvent, sans
inconvénient pour la compréhension, être remplacées par une autre, comme
le j par un i ou le v par un u, sont supprimées. Le premier alphabet
homophone occidental connu date de 1401. Il fut utilisé dans le duché italien
de Mantoue pour correspondre avec Simeone de Crema51.
Face à la double préoccupation de chiffrer rapidement et de résister aux
attaques, le chiffrement homophonique est complété par des langages
conventionnels, rassemblés dans des « nomenclateurs », où un répertoire de
mots courants est associé à des substitutions de lettres 52. Le premier rôle du
secrétaire-chiffreur est de réaliser de tels nomenclateurs, qui resteront l’outil
majeur de la cryptographie jusqu’au milieu du 18e siècle.

Fig. 4. Code du duc de Montmorency de 1552, Lerville, in Hébrard p. 61.

Le code de 1552, utilisé par le connétable duc de Montmorency,


comportait ainsi quatre alphabets – chaque lettre pouvant être
indifféremment codée de quatre façons différentes – et des symboles nuls

51 Kahn, The Codebreakers, p. 107.


52 C’est pourquoi ils sont également qualifiés de « systèmes à répertoires ».
L’ANCRAGE DANS LES JEUX D’ECRITURE 37

qui ne désignaient rien, auxquels s’ajoutait la représentation par un signe de


noms particuliers53. Le plus connu est le « Grand Chiffre du Roi »
Louis XIV (1638-1715), établi par Antoine Rossignol (1600-1682), qui
comportait un répertoire de 587 entrées, dont beaucoup représentaient des
syllabes54. Il existait aussi un « Petit Chiffre du Roi » de 265 entrées pour les
échelons subalternes. Le dernier nomenclateur établi en France l'a été dans
les années 1970 par André Cattieuw, alors responsable des services centraux
du chiffre55. Il comportait plus de cinquante mille entrées. La mécanisation
du chiffrement a définitivement rendus obsolètes ces nomenclateurs.
Pendant cette même période, parallèlement à cet usage professionnel, des
traités de cryptologie sont publiés par des humanistes de la Renaissance
soucieux de rassembler les connaissances dans tous les domaines. Ces
publications apportent des innovations successives qui vont conduire à
l’élaboration d’un chiffrement polyalphabétique beaucoup plus sûr. Son
usage tardera néanmoins à s’imposer du fait d’une mise en œuvre assez
délicate.

L’élaboration du chiffrement polyalphabétique

Comme son nom l’indique, le chiffre polyalphabétique mobilise


plusieurs substitutions alphabétiques. Un même symbole du message clair
peut être représenté différemment dans le cryptogramme. Le travail du
cryptanalyse se trouve donc ainsi compliqué, puisque le choix de l'alphabet
de substitution varie au cours du message, ce qui casse la fréquence des
lettres dans le cryptogramme.
Ce chiffrement est d'une solidité considérable. Longtemps considéré
comme indécryptable, il ne sera résolu qu’au 19e siècle et inspirera les
procédés modernes. Il faudra cependant attendre près de 400 ans, et la
mécanisation du chiffrement, pour que son utilisation se généralise. Dans la
pratique, sa mise en œuvre par des opérateurs humains se heurte en effet à
des difficultés rédhibitoires : sensibilité aux erreurs de chiffrement et lenteur
du travail. En 1716, l’ancien ambassadeur de Louis XIV François de
Callières (1645-1717), dans un manuel devenu classique chez les

53 Un procédé similaire a encore été utilisé par l'armée mexicaine jusqu'à la Première Guerre
Mondiale, faisant intervenir cette fois un chiffrement numérique. Chacune des 25 lettres les
plus courantes pouvait être codée de quatre façons possibles en un nombre entre 0 et 99.
Kahn, The Codebreakers, p. 322.
54 Il est tombé en désuétude après la mort du petit-fils d’Antoine, les Rossignol n’ayant laissé

aucune trace de son fonctionnement. Il sera décrypté en 1893 par Etienne Bazeries (1846-
1931), sollicité par un historien, après trois années de travail.
55 Voir le chapitre « La cryptologie gouvernementale française » pp. 156 et 164.
38 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

diplomates, De la manière de négocier avec les Souverains, en soulignait


ainsi les défauts, opposant théoriciens et praticiens du chiffrement :

« On ne parle point de certains chiffres inventés par des régents de collège et


faits sur des règles d'algèbre ou d'arithmétique, qui sont impraticables à cause
de leur trop grande longueur et de leurs difficultés dans l'exécution, mais des
chiffres communs dont se servent tous les négociateurs et dont on peut écrire
une dépêche presque aussi vite qu'avec des lettres ordinaires »56.

La mise au point du chiffrement polyalphabétique résulte pourtant d’une


pratique instrumentale qui va se trouver progressivement améliorée et
théorisée, avant qu’une synthèse n’en soit établie par le diplomate Blaise de
Vigenère (1523-1596), qui lui a laissé son nom.

Le cadran d’Alberti et l'invention du polyalphabétisme

Tout comme Léonard de Vinci (1452-1519), l’architecte florentin Leon


Battista Alberti (1404-72) est une des grandes figures humanistes de la
Renaissance italienne. Organiste, poète, philosophe et compositeur, il est
l’auteur de nombreux traités, dont le plus important marque la naissance du
traitement géométrique de la perspective57.
Il est initié aux problèmes cryptologiques par le secrétaire pontifical
Leonardo Dato, qui compare le décryptement des lettres interceptées par les
espions du Pape à celui des secrets de la nature. Son traité De Componendis
Cyphris (1466) est le premier essai de cryptanalyse connu en Europe.
Alberti y expose une méthode de décryptement de textes en langue latine,
reposant sur l'analyse des fréquences, et en particulier sur la recherche des
voyelles et des consonnes, puisque : « sans voyelle, il n'y a pas de syllabe ».
Il utilise également les propriétés du latin, comme par exemple : « lorsqu'une
consonne suit une voyelle à la fin d'un mot, celle-ci ne peut être qu'un t, un
s, un x ou encore un c ».
Mais surtout, après avoir expliqué comment ces chiffrements peuvent
être résolus, il propose une solution pour s'en prémunir, qu'il qualifie
d'incassable : son cadran chiffrant. Son utilisation complexifie le décalage
de César, qui peut ainsi changer à la guise du chiffreur.

« Je découpe deux disques dans une plaque en cuivre. L'un, plus grand sera
fixe, et l'autre plus petit, mobile. Le diamètre du disque fixe est supérieur d'un

56De Callières, De la manière de négocier avec les Souverains, pp. 320-326.


57Son traité de perspective est inséré dans le livre I – entièrement présenté de manière
mathématique – de son traité de peinture, De Pictura, rédigé en 1435, et publié à Bâle
en 1540. Golsenne et Prévost, Leon Battista Alberti. La Peinture.
L’ANCRAGE DANS LES JEUX D’ECRITURE 39

neuvième à celui du disque mobile. Je divise la circonférence de chacun d'eux


en 24 parties égales appelées secteurs. Dans chaque secteur, du grand disque,
j'inscris en suivant l'ordre alphabétique normal une lettre majuscule rouge :
d'abord A, ensuite B, puis C, etc. omettant H, K (et Y) qui ne sont pas
indispensables »58.

Fig. 5. Le disque d’Alberti. Illustration P. Guillot.


Exemple de cryptogramme : BqxboGqvgiMteRkomcoyvXilya

Le disque extérieur comporte donc 20 lettres, car J, U et W ne figurent


pas dans cet alphabet. Et dans les quatre secteurs restants, Alberti inscrit les
chiffres 1, 2, 3 et 4. Dans chacun des 24 secteurs du disque mobile, il place :

« une lettre minuscule en noir, non pas dans un ordre normal comme pour le
disque fixe, mais dans un ordre incohérent. […] Je place le petit disque sur le
grand de façon qu'une aiguille passée dans les deux centres serve d'axe
commun autour duquel tournera le disque mobile »59.

Les lettres du disque fixe sont écrites en majuscules et représentent les


lettres du message clair. Les lettres du disque mobile sont écrites en
minuscules et représentent les lettres du cryptogramme.

58 ibid., pp. 705-725.


59 ibid., pp. 705-725.
40 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

L’expéditeur et le destinataire du message possèdent chacun un cadran


identique. Ils conviennent d’un index repéré par une lettre sur le disque
mobile, par exemple la lettre k. Dans le cryptogramme, la première des
lettres écrites en majuscules, par exemple B, indiquera qu'il faut placer le k
en face de cette lettre.

« À partir de ce point de départ, chaque lettre du cryptogramme représentera


la lettre fixée au-dessus d'elle. Après avoir écrit trois ou quatre lettres, je peux
changer la position de l'indice de façon à ce que k soit par exemple sous le D.
Donc dans mon message, j'écrirai un D majuscule, et à partir de ce point, k ne
signifiera plus B, mais D et toutes les lettres du disque fixe auront de
nouveaux équivalents »60.

Les chiffres 1, 2, 3, 4 du disque fixe sont utilisés comme entrées dans un


répertoire pour signifier des mots courants, comme dans un nomenclateur.
Ainsi, la suite 341 peut signifier « Pape ».
Toute nouvelle position du disque conduit à un nouvel alphabet chiffrant,
dans lequel le rapport entre les lettres du clair et les lettres du cryptogramme
a changé. Il y a autant d'alphabets que de positions possibles du disque. Un
même mot pourra donc être chiffré d'une certaine manière à un endroit du
cryptogramme, et d'une autre manière un peu plus loin.
Le premier chiffre polyalphabétique était inventé. Toutefois, l’analyse
des fréquences pouvait encore fonctionner sur certaines portions du chiffré,
puisque le chiffre d'Alberti reste localement monoalphabétique. Le
cryptanalyste pouvait ainsi exploiter les lettres doubles de certains mots,
comme Papa (Pape), qui seront également des lettres doubles dans les
portions du cryptogramme où le cadran n’a pas tourné. Les successeurs
d’Alberti vont faire évoluer ce dispositif.

La Tabula Recta de Jean Trithème (1462-1516)

La deuxième étape dans le développement du chiffre polyalphabétique


vient de l'abbé bénédictin allemand Johannes Heidenbert, né à Trittenheim61.
Il est l'auteur du premier grand ouvrage de cryptologie connu en Europe
Polygraphiae Libri Sex (1518), qui fait partie d’une réflexion plus générale
sur les écritures littérales et numériques62.
Le livre 5 contient sa contribution au chiffrement polyalphabétique : il le
présente sous la forme systématique d’une table, la Tabula Recta. Le mode

60 ibid., pp. 705-725.


61 Son nom de Jean Trithème vient du surnom Tritemius qu'il s'est donné pour se faire
connaître lorsqu'il a fondé une société littéraire.
62 Coumet, « Cryptographie et numération », pp. 1008-1009.
L’ANCRAGE DANS LES JEUX D’ECRITURE 41

d'emploi que donne Trithème de ce tableau reste cependant élémentaire. Il


propose de coder la première lettre du message avec le premier alphabet, la
seconde lettre avec le second alphabet, etc. Ainsi, le message clair NUNC
CAVEO VIRUM sera-t-il codé par HXPF GFBX DSCGW.

a b c d e f g h i k l m n o p q r s t u x y z w
b c d e f g h i k l m n o p q r s t u x y z w a
c d e f g h i k l m n o p q r s t u x y z w a b
d e f g h i k l m n o p q r s t u x y z w a b c
e f g h i k l m n o p q r s t u x y z w a b c d
f g h i k l m n o p q r s t u x y z w a b c d e
g h i k l m n o p q r s t u x y z w a b c d e f
h i k l m n o p q r s t u x y z w a b c d e f g
i k l m n o p q r s t u x y z w a b c d e f g h
k l m n o p q r s t u x y z w a b c d e f g h i
l m n o p q r s t u x y z w a b c d e f g h i k
m n o p q r s t u x y z w a b c d e f g h i k l
n o p q r s t u x y z w a b c d e f g h i k l m
o p q r s t u x y z w a b c d e f g h i k l m n
p q r s t u x y z w a b c d e f g h i k l m n o
q r s t u x y z w a b c d e f g h i k l m n o p
r s t u x y z w a b c d e f g h i k l m n o p q
s t u x y z w a b c d e f g h i k l m n o p q r
t u x y z w a b c d e f g h i k l m n o p q r s
u x y z w a b c d e f g h i k l m n o p q r s t
x y z w a b c d e f g h i k l m n o p q r s t u
y z w a b c d e f g h i k l m n o p q r s t u x
z w a b c d e f g h i k l m n o p q r s t u x y
w a b c d e f g h i k l m n o p q r s t u x y z

La supériorité de ce mode de chiffrement sur celui d’Alberti est qu’il


change d'alphabet à chaque lettre. De plus, l'ensemble de tous les alphabets
possibles est utilisé avant d'être repris, ce qui brouille davantage les
fréquences. Par contre, la régularité du procédé le rend extrêmement rigide,
et lui fait perdre toute sécurité dès qu'il est connu.

Le recours à une clé de chiffrement.

Giovani Battista Belaso (1505-1553) est un auteur fort peu connu, issu
d’une famille noble de Brescia, appartenait à l'entourage du Cardinal de
Capri dont il était probablement le chiffreur. Rompant avec la régularité de
la méthode de Trithème, il introduit une innovation majeure dans la
cryptographie européenne63 : le recours à une clé de chiffrement. Dans un
petit fascicule, La cifra del sig (1553), il propose de chiffrer en choisissant
63 Cette notion avait déjà été produite par les cryptologues arabes. Voir plus haut « La
cryptanalyse arabe » dans ce chapitre.
42 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

les alphabets selon l’ordre des lettres d'un mot facilement mémorisable et
facilement modifiable qu'il nomme le « contresigne ».

« Ce contresigne peut consister en quelques mots d'Italien ou de Latin, ou de


n'importe quelle autre langue, et les mots peuvent être en nombre réduit ou
important comme on le veut. Ensuite, nous prenons les mots que l'on désire
écrire, on les place sur le papier en ne les écrivant pas trop proches les uns
des autres. Ensuite, au-dessus de chaque lettre, on place notre contresigne.
Supposons par exemple que notre contresigne est le petit verset virtuti omnia
parent64. Supposons également que nous voulions écrire ces mots Lamarta
Turchesca partira a cinque di Luglio65. Nous allons le placer sur le papier
ainsi :
virtuti omniapare ntvirtu t iomnia pa rentvi
lamarta turchesca partira a cinque di luglio »66.

La lettre de la clé indique l'alphabet choisi pour chiffrer la lettre du clair.


Ainsi, avec la Tabula Recta de Trithème, la lettre l du message de Belaso
sera chiffrée avec l'alphabet v soit f, la lettre a sera chiffrée avec l'alphabet i,
soit i, etc. D’où le chiffré :
FIDTMNI HGELHTCKA CTMCALU T LYWDDE SI CWTEDY
Grâce à son « contresigne », Belaso introduit dans le choix des alphabets
une irrégularité, qui diversifie le procédé de chiffrement. La connaissance
du procédé ne permet pas automatiquement le décryptement. Le secret
dépend du contresigne.

La synthèse de Giambattista della Porta (1535-1615)

Dans la droite ligne des savants de la Renaissance, ce grand érudit


napolitain s’intéresse à tous les aspects de la philosophie naturelle – de
l’optique à l’alchimie –, sans négliger les sciences occultes dont il traite
dans Magia Naturalis. Le soupçonnant de magie, le pape Paul III fit
supprimer l’Accademia secretorum qu’il venait de créer. Son De furtivis
literarum notis (1563), qui le fit reconnaître comme cryptologue, offre une
synthèse des méthodes traditionnelles et de l’apport de ses prédécesseurs
Alberti, Trithème et Belaso. Les lettres-clé – litterae clavis – associent des
alphabets désordonnés – et non plus simplement décalés comme dans la
Tabula Recta – pour coder les lettres écrites – litterae scripti. Il avance
certaines remarques sur les conditions de sécurité données par la clé,

64 « Tout cède à la vertu ».


65 « L’armée turque se mettra en marche le cinq juillet ».
66 Belaso, La cifra del sig.
L’ANCRAGE DANS LES JEUX D’ECRITURE 43

conseillant par exemple d’utiliser des clés longues et de préférence dénuées


de sens :

« L'ordre des lettres (dans le tableau) […] peut être arrangé arbitrairement, à
condition qu'aucune lettre ne soit omise […]. Plus elles seront éloignées de la
connaissance commune, et plus grande sera la sécurité qu'elles apporteront à
l'écriture »67.

Outre cette synthèse entre l'alphabet désordonné d'Alberti, le système


polyalphabétique de Trithème et l'utilisation d'un mot-clé par Belaso, della
Porta donne la classification des méthodes de chiffrement toujours en
vigueur aujourd’hui, distinguant la « transposition » – mélange des lettres du
message clair – et la « substitution » – le remplacement d'une lettre par une
autre. Il propose aussi une substitution digrammique, qui travaille cette fois
sur des couples de lettres. La sienne utilise un alphabet de 400 symboles
pour chiffrer tous les couples possibles des 20 lettres de l'alphabet latin.
Della Porta fait également le point sur les méthodes de cryptanalyse, mettant
l’accent sur l’étude des caractéristiques linguistiques et sur l’utilisation des
mots probables, qui varient selon le type de correspondance à décrypter.
Dans cet ouvrage, della Porta exprime un souci manifeste d’organisation
et d’extension des connaissances en cryptologie, qu’on retrouvera dans
l’ouvrage plus connu de Blaise de Vigenère en France.

L’autoclave de Girolamo Cardano (1501-76)

Ce grand médecin italien68 à la vie mouvementée – qui soigna la reine


d’Angleterre et le pape Grégoire XIII – est davantage connu pour ses
avancées dans le domaine des probabilités et pour sa contribution à
l’introduction en algèbre des « quantités impossibles » – qui deviendront les
« nombres complexes » trois siècles plus tard – que pour sa contribution à la
cryptologie.
Dans ce domaine, il a inventé le mécanisme autoclave, ou auto-clé, qui
utilise le message clair lui-même comme clé de chiffrement. La clé
commence par répéter le premier mot du message clair. Le chiffrement du
message sic ergo elementis s’effectue à partir de la disposition suivante, en
utilisant la Tabula Recta de Trithème :

67Porta, De furtivis literarum notis.


68G. Cardano est l’auteur de la première autobiographie, composée en 1575-76, et publiée en
1646. Cardan, Ma vie, autobiographie.
44 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

Clé s i c s i c e r g o e l e m e n
Clair s i c e r g o e l e m e n t i s
Cryptogramme l r e y a i s x r s q p r f n f

Mais la méthode de Cardan présente une ambiguïté : elle ne permet pas


un déchiffrement unique, puisque le déchiffreur doit deviner le premier mot
du message clair. La lettre n du cryptogramme peut être aussi bien un s
chiffré avec la lettre s qu'un f chiffré avec la lettre f. Le déchiffreur se trouve
donc exactement dans la même position que le cryptanalyste. C'est
finalement Vigenère qui corrigera la formulation de Cardan pour conduire à
un procédé d'une très grande sécurité.

Le chiffre indécryptable de Vigenère (1523-96)

C’est surtout grâce au Traicté des chiffres, ou secrètes manières


d’escrire (1586), écrit en français69, que sont connus les travaux de ses
prédécesseurs. Diplomate érudit, Vigenère en synthétise les différentes
avancées en une vaste fresque sur l’histoire des langages et de leurs secrets,
dont la cryptologie n’est qu’un aspect. Fidèle serviteur de la maison de
Nevers (1547-62), il est entré dans le secret des chiffreurs italiens au cours
d’une mission diplomatique auprès de la Curie romaine (1549-51), et
surtout, en tant que secrétaire d’ambassade à Rome (1566-70) au service de
Charles IX (1550-1574). Il y rencontre notamment Belaso, tout en effectuant
son « voyage d’Italie » – Florence, Venise, Turin –, alors classique dans la
formation des hommes de lettres du 16e siècle70.
Le Traicté des chiffres est tout à fait révélateur des questions qui
préoccupent la Renaissance concernant le langage et les modes d’écriture71.
Guerres de religion et grandes découvertes bousculent les représentations
traditionnelles du monde tout autant que les avancées techniques –
imprimerie, gouvernail d’étambot, boussole – avec l’intense brassage social
et intellectuel qui accompagne ces bouleversements72. Si la culture reste
réservée à une élite, elle fait l’objet de vastes remises en cause. La synthèse
scolastique se trouve confrontée à un intérêt renouvelé pour d’autres

69 C’est l’époque où les langues vernaculaires commencent à se substituer au latin pour


l’écriture des ouvrages savants : Galilée écrit en italien et Descartes en français.
70 À son retour d’Italie, alors que la France est secouée par les guerres de religion, Vigenère

se retire de la vie publique pour se consacrer à l’étude et à l’écriture en tant qu’auteur


d’ouvrages historiques, alchimiques ou philologiques, traducteur d’ouvrages antiques ou
modernes, et théoricien des arts. Crescenzo, Peintures d’instruction, pp. 80-104.
71 Coumet, « Cryptographie et numération », pp. 1010-1011.
72 Morazé, La science et les facteurs de l’inégalité, pp. 81-94.
L’ANCRAGE DANS LES JEUX D’ECRITURE 45

systèmes de pensée qui vont du platonisme à la Kabbale, en passant par


l’alchimie et la magie73. Tous sont alors mobilisés pour déchiffrer les secrets
de la nature. Le langage n’échappe pas à ce vaste questionnement sur la
relation entre le signe et le sens, dont surgira de fait la rationalité
scientifique propre au 17e siècle. Galilée en est un remarquable exemple
lorsqu’il écrit que « la Nature est écrite en langage mathématique »74.
Dans ce contexte, ce féru d’occultisme qu’est Vigenère est à la recherche
du sens profond caché au profane. Il est convaincu que « toutes les choses
de ce monde ne sont qu'un vray chiffre », et que toute écriture est porteuse
d’un sens, aussi caché soit-il : « sous le chiffre est caché la vraye escriture et
le sens qui nous représente la connaissance de la chose que nous voulons
exprimer »75. La Kabbale le fascine tout autant que les mythes, dont il
recherche une interprétation symbolique.
La synthèse que présente Vigenère dans ce traité est donc intégrée dans
une réflexion générale sur les secrets de la nature. L’histoire des procédés de
chiffrement relève des moyens qu’ont élaborés les érudits dans l’histoire
pour les décrypter. À l’évidence, la pratique des écritures secrètes dépasse le
seul cadre des activités militaires et diplomatiques de cette époque.
Vigenère se livre à un travail de sécularisation de cette forme de savoir, tout
en persistant à la réserver à la sagesse d’une élite :

« L'escriture au surplus est double : la commune dont on use ordinairement ;


et l'occulte secrète, qu'on desguise d'infinies sortes, chacun selon sa fantaisie,
pour ne la rendre intelligible qu'entre soy et ses consçachans. Ce sont les
chiffres, comme on les appelle d'un mot corrompu, aujourd'huy non
appropriez à autres effects que pour les affaires du monde, et les negociations
et practiques, aussi bien des particuliers que des Princes ; là où anciennement
les Hébreux, Chaldéens, Egyptiens, Ethiopiens, Indiens, ne s'en servaient que
pour voiler les sacrés secrets de leur Théologie, et Philosophie; […] Afin de
les garantir et substraire du prophanement de la multitude, et en laisser la
cognoissance aux gens dignes, […] pour autant qu'ainsi que parle le
Philosophe Melisse […] ‘Les yeux de l'âme du commun peuple, ne sauraient
bonnement supporter les lumineux estincellemens de la divinité’, Ce traicté
donques sera de semblables usages de chiffres, diversifiez en plusieurs
manieres; tant pour incidemment parcourir ce qui se presentera à propos de
ces beaux et cachez mysteres, adombrez sous l'escorce de l'escriture; que pour
à l'imitation de cela en trasser beaucoup de rares, et à peu de gens divulguez
artifices ; partie de nous apris et receuz des autres, voyageant ça et là en

73 Febvre, Le problème de l’incroyance au XVI e siècle.


74 Chauviré, L’essayeur de Galilée, p. 141.
75 Vigenère, Traicté des chiffres, p. 53 v et p. 52 v.
46 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

divers endroits de l'Europe; et la plus grand'part provenans de nostre forge et


méditation »76.

Vigenère explique en détail la méthode de chiffrement qui utilise le mot-


clé de Belaso et la Tabula Recta de Trithème. Son apport spécifique réside
dans l'amélioration du système autoclave de Cardan par l'utilisation
conjointe d'un mot-clé et du message clair pour constituer la clé de
chiffrement. Au lieu de répéter le premier mot du clair comme le faisait
Cardan, il choisit un contresigne convenu comme début de la clé de
chiffrement. Et il envisage deux modes autoclaves : le mode autoclave sur le
clair, qui prolonge le contresigne par le message clair, et le mode autoclave
sur le cryptogramme, qui utilise comme clé le cryptogramme au fur et à
mesure qu’il s’écrit. Par exemple, soit à chiffrer le message « au nom de
l'éternel », en utilisant la table de Trithème de la page 41, avec comme
contresigne la lettre d :

Autoclave sur le clair :


Clé D a u n o m d e l e t e r n e
Clair A u n o m d e l e t e r n e l
Cryptogramme D u h b a p h p p z z x x r p

Autoclave sur le cryptogramme:


Clé D d z l w l o s d h b f y k o
Clair A u n o m d e l e t e r n e l
Cryptogramme d z l w l o s d h b f y k o w

L’autoclave sur le cryptogramme présente l'avantage de fournir une clé


incohérente, mais a l'inconvénient rédhibitoire de laisser la clé à la vue du
cryptanalyste. Le système autoclave sur le clair est très sûr. Pourtant, il n'a
pratiquement jamais été utilisé en raison de la grande complexité du
déchiffrement, mais surtout de sa grande sensibilité aux erreurs : si une
erreur survient au déchiffrement, tout le reste du message devient
incompréhensible.
Le traité de Vigenère présente aussi un intérêt nouveau : il dégage un
certain nombre de propriétés théoriques de l’opération de chiffrement, qui
relèvent aujourd’hui de la théorie des permutations, même si leur expression
reste difficile. Il se moque par exemple de la vanité du surchiffrement, qui
consistait à chiffrer deux fois successivement un message, en montrant qu’il
équivaut à un chiffrement unique77 :

76 ibid., p. 3v.
77 Autrement dit, la composée de deux permutations est une permutation.
L’ANCRAGE DANS LES JEUX D’ECRITURE 47

« Cependant ce n'était autre chose comme n'est aussi l'artifice duquel nous
prétendons parler, sinon qu'un même sujet couvert de plusieurs chiffres
réitérés les uns sur les autres […]. Mais je dirai bien davantage, car non que
de trois enveloppes tant seulement, ainsi de cinquante, voire cent mille, et
encore plus jusqu'en infini que cela s'étend, que puissent être réitérés ces
surchiffrements, d'alphabet en alphabet les uns sur les autres, il n'importe de
rien auquel de tous vous vous preniez pour le déchiffrer, étant en cela tous
égaux, autant le dernier comme le premier ou second; parce que la disposition
des lettres dont est issu le sens qui en résulte, ores qu'elle s'altère de figure,
comme pourrait être un a pour un d, son ordre primitif ne se pervertit pas
pour cela, que s'il y a deux mêmes lettres toutes de suite, vous n'en trouviez
deux aussi qui s'entresuivront; si qu'il demeure toujours arrangé selon son
premier établissement, et composition, et sa forme particulière renclose
tacitement dedans soi, preste à s'en expliquer au dehors, tout ainsi que
l'espèce de quelque oiseau dans un œuf; et d'un végétal en ses pépins, noyaux,
greffes, ou semence, pour s'éclore, germer et poindre hors de leur puissance
endormie, en une réveillée action de leur consemblable »78.

Son langage laisse apparaître combien il est difficile d’exprimer ces


propriétés en l’absence d’un vocabulaire spécifique et d’une description
mathématique. D’autres textes de cette époque témoignent de cette même
difficulté, par exemple les travaux de Mersenne sur les combinaisons 79, et
permettent d’appréhender les différentes étapes du processus d’élaboration
du savoir mathématique.
Ce qui est connu aujourd'hui sous le nom de chiffre de Vigenère est donc
en fait le chiffre de Belaso avec une clé courte répétée. Ce procédé a résisté
près de quatre cents ans à la cryptanalyse. S’il existe des exemples de
décryptements réussis, ils s’appuient sur le fait qu’on est parvenu à deviner
la clé, et non pas à la découvrir par une analyse du chiffré. Il faudra attendre
la fin du 19e siècle pour voir une méthode systématique de décryptement,
suite aux travaux de Charles Babbage (1791-1871) et de Friedrich W.
Kasiski (1805-81). Pourtant, ce chiffre était toujours présenté comme
indécryptable dans la revue Scientific American80 en 1917.

Réinventions du chiffrement de Vigenère

Du fait de la faible diffusion des connaissances cryptographiques, la


méthode de chiffrement polyalphabétique a été plusieurs fois réinventée,
avec parfois quelques adaptations, y compris après qu’elle ait été résolue.

78 Vigenère, Traicté des chiffres, pp. 222v-223r.


79 Mersenne, Harmonie universelle.
80 Kahn, The Codebreakers, p. 148.
48 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

Le chiffre de Grondsfeld a ainsi été produit par le comte du même nom,


l’homme de guerre et diplomate belge José de Bronkchorst. Vers 1734, il a
mis au point son propre système de chiffrement. Celui-ci améliorait le
chiffre de César grâce à une clé numérique dont chaque chiffre indiquait le
décalage à opérer successivement et cycliquement pour chiffrer le message
clair. Ainsi, avec la clé 1734, la première lettre sera décalée d'un rang, la
seconde de 7, la troisième de 3 et la quatrième de 4, après quoi le processus
est répété. Le chiffre de Grondsfeld figure dans le roman de Jules Verne La
Jangada81. L'auteur y décrit aussi le décryptement à partir d’un mot
probable, retrouvant la clé grâce à la signature de l'auteur du cryptogramme.
Deux autres exemples sont contemporains du travail de Babbage.
L'amiral anglais Sir Francis Beaufort (1774-1857), connu pour son échelle
des vents, est également l’auteur du « chiffre de Beaufort »82. Ce chiffre est
une variante très proche du chiffre de Vigenère : la méthode de chiffrement
échange seulement l’ordre du choix entre la lettre de la clé et celle du
chiffré dans la table des alphabets. En fait, et bien que ce chiffrement porte
le nom de Beaufort, son origine est assez mystérieuse83. Il a seulement fait
l’objet d’une publication posthume par son fils, et les manuscrits de
Beaufort ne contiennent aucune trace de ce type de recherche. Par contre,
Beaufort appartenait à un cercle de gentlemen cultivés qui, autour de
Babbage, s’intéressaient de près à ces questions, en particulier au moment
de la guerre de Crimée (1853-56). Babbage était alors considéré comme un
expert en cryptologie, et en 1854, la Society of Arts lui envoya la demande
de brevet de John H. B. Thwaites, dentiste à Bristol, convaincu d’avoir
inventé une méthode de chiffrement tout à fait exceptionnelle, dont il
vantait l’utilité dans les échanges commerciaux au moment de l’invention
du télégraphe. En publiant sa méthode de décryptement dans le Journal for
the Society of Arts, Babbage lui démontra qu’il se trompait84 et que
Thwaites n’avait en fait que réinventé le chiffre polyalphabétique de
Vigenère.
Une autre adaptation du chiffre de Vigenère est également connue dans
les cercles militaires sous le nom de « variante à l’allemande ». En outre,
elle exprime numériquement le chiffre de Vigenère en termes d’un calcul
modulaire : les lettres de l’alphabet étant représentées par des nombres de 0
à 25, pour chaque lettre, le nombre du chiffré est alors la différence entre
celui du clair et celui de la clé. La procédure de chiffrement est alors
identique à la procédure de déchiffrement.

81 Verne, La Jangada, p. 25.


82 Cette même méthode de chiffrement aurait déjà été produite par Jean Sestri vers 1710, voir.
[Link]
83 Frankssen, « On the mystery of Admiral Beaufort’s cypher ».
84 Babbage, « Philosophy on Deciphering », folios 133-179. Voir le chapitre « Du message

chiffré au système cryptographique » p. 115.


L’ANCRAGE DANS LES JEUX D’ECRITURE 49

Ces variantes et adaptations du chiffrement de Vigenère, relativement


tardives, se multiplient au 19e siècle, au moment où les conditions
d’échange des messages se modifient considérablement avec la naissance de
télégraphe. Quoi qu’il en soit, les méthodes de chiffrement restent attachées
aux modifications des systèmes d’écriture, et s’améliorent relativement peu
avant que les attaques cryptographiques ne résolvent le mode de chiffrement
polyalphabétique.

L'EMERGENCE D'UNE METHODE ANALYTIQUE EN CRYPTANALYSE

L’évolution des méthodes cryptographiques témoigne des hésitations de


leur développement, et surtout des difficultés à en raffiner les pratiques du
fait du faible niveau de formation des acteurs. Les nomenclateurs résistent
tout autant à la cryptanalyse que le chiffrement polyalphabétique. Et des
méthodes de chiffrement ultérieures, utilisant des transpositions plus
sophistiquées, se révéleront également très résistantes 85. Mais le caractère
artisanal du travail de chiffrement n’est qu’un des facteurs qui permet de
comprendre la lenteur avec laquelle ces procédures ont été théorisées, et
traduites mathématiquement. Le facteur principal n’est autre que
l’inexistence à cette époque des théories mathématiques correspondantes,
qui ne seront véritablement constituées qu’au début du 20e siècle86.
Paradoxalement, la cryptanalyse a investi les mathématiques beaucoup
plus tôt que la cryptographie. Sa naissance au cœur de la science arabe a
déjà été signalée. Et au 17e siècle, à la tête des cabinets noirs, les secrétaires-
chiffreurs en charge du travail de décryptement sont souvent des
mathématiciens87. Au moment où s’unifient les ébauches de symbolisation
de l’algèbre88, ils ont plus systématiquement recours à des méthodes
analytiques. Ces méthodes mobilisent davantage l’étude de la structure
logique du langage que la recherche intuitive des mots probables et de la
signification particulière du message dans un contexte donné.

Les difficultés de la cryptanalyse

Les savants du monde arabe, depuis les travaux d’al-Kindi, ont jeté les
bases de la cryptanalyse pour ce qui est du chiffrement par substitution
85 Voir le chapitre « Du message chiffré au système cryptographique » p. 109.
86 Il s’agit essentiellement de la théorie des groupes, et plus généralement de la théorie des
structures algébriques, qui réorganise le champ de l’algèbre dans les années 1930.
87 François Viète (1540-1603) est le secrétaire-chiffreur de Henri IV, John Wallis (1616-

1703) celui du Parlement pendant la guerre civile en Grande-Bretagne.


88 Durand-Richard, « Calcul et signification ».
50 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

simple. Ils ont mis en place une méthode systématique reposant sur l'analyse
des fréquences, et sur une recherche linguistique des combinaisons possibles
et impossibles de lettres. Ces techniques apparaissent en Europe à la
Renaissance89 avec Porta, qui innove à son tour en introduisant la méthode
du mot probable.
En dépit de ces méthodes, le décryptement reste un travail difficile et très
laborieux, faisant davantage appel à l'habileté du cryptanalyste, à son
acharnement, voire à sa chance, qu'à une quelconque méthode déductive.
Vigenère, tout en saluant l’apport de Porta, y voit même une tâche
inexhaustible et s’interroge sur la vanité de la recherche d’une méthode
générale de décryptement :

« Baptiste Porte Napolitain en un juste volume à part, intitulé De furtiuis


literarum notis, où toutefois ce à quoi il insiste le plus, est d'enseigner les
moyens de déchiffrer sans alphabet, exercice certes d'un inestimable
rompement de cerveau, et en fait un travail tout inglorieux, joint qu'avec
toutes les règles et maximes qu'on en peut donner, dont il y en a à la vérité qui
y apportent beaucoup de lumière, il se trouvera à l'encontre assez de manières
de chiffres du tout inexpugnables et invincibles, à qui n'en aura le secret »90.

L'étude de l'histoire de la cryptanalyse reste délicate en raison de la rareté


des documents rédigés ou publiés par les acteurs eux-mêmes. Rendre
publique une méthode de cryptanalyse suppose d’annoncer que la méthode
de chiffrement de l’adversaire est désormais connue, ce qui conduit à
s’affaiblir soi-même, l’adversaire étant alors susceptible de pouvoir alors
changer son procédé de chiffrement.
En dépit de ces difficultés et de ces doutes, la recherche de règles de
décryptement fait de la cryptanalyse un domaine de recherche où s’investit
le raisonnement déductif, et les mathématiciens versés dans la cryptanalyse
vont y introduire des méthodes algébriques.

La méthode analytique de François Viète (1540-1603)

S’il est moins connu que René Descartes (1596-1650), Viète est un
mathématicien important, le premier auteur en France à publier – mais en
latin – une synthèse de la symbolisation de l’algèbre, la « logistique
spécieuse », introduisant l’étude des propriétés des équations algébriques,
notamment les relations entre leurs racines et leurs coefficients. De

89 Si les preuves manquent pour affirmer que ces techniques ont été transmises du monde
arabe en Europe à la Renaissance, cette transmission est néanmoins tout aussi vraisemblable
que celle des méthodes de l’algèbre à cette même époque.
90 Vigenère, Traicté des Chiffres, p. 12r.
L’ANCRAGE DANS LES JEUX D’ECRITURE 51

formation juridique, il a été l'avocat des grandes familles protestantes, avant


de devenir conseiller au Parlement de Rennes sous Charles IX, puis maître
des requêtes ordinaires de l'Hôtel du Roi91 sous Henri III. Il devient membre
du Conseil du Roi et cryptanalyste attitré de Henri IV dès que celui-ci
devient roi de Navarre en 1589. Il est sans doute l’auteur de nombreux codes
utilisés à cette époque (code de Sully de 1599, code de Henri IV de 1604)92.
Ces codes sont constitués de substitutions homophones, de lettres nulles et
d’un répertoire pour coder des mots entiers, des expressions, des noms
propres.
Du fait de sa confession protestante, le roi Henri IV luttait contre la
Ligue catholique soutenue par le roi d'Espagne Philippe II. Viète réussit à
décrypter plusieurs lettres interceptées, écrites par l’officier de la Ligue Juan
de Moreo à Philippe II et à son ambassadeur en France. Ces lettres
révélaient que le duc Charles de Mayenne guignait le trône de France et
projetait de renverser Henri IV. Bien qu’il soit en général plus stratégique de
dissimuler ce type de succès – afin de continuer à espionner la
correspondance secrète –, Viète publia le contenu de la lettre de Moreno dès
1590, sans doute avec l’assentiment du roi. Celui-ci se dotait ainsi d’un
avantage certain sur Philippe II et la Ligue catholique dans ses négociations
pour conserver le trône de France, avantage dépassant de très loin
l’affaiblissement stratégique induit par la révélation de Viète.
Philippe II fut d’ailleurs à ce point incrédule qu’il déposa une plainte en
sorcellerie auprès du pape Clément VIII, accusant Viète d’avoir eu recours
la magie. Clément VIII se garda bien de poursuivre, car ses services avaient
déjà percé la correspondance du roi d’Espagne. La cryptanalyse était alors
davantage un art qu’une science, et les cours d’Europe souvent convaincues
de disposer des méthodes de chiffrement les plus sûres. Philippe II l’était à
tel point qu’il ne changea pas son code.
Quelques temps avant sa mort en 1603, sans doute soucieux de
transmettre ses méthodes93, Viète laisse à Sully, Premier Ministre de
Henri IV, une sorte de testament cryptologique où il donne davantage de
détails sur ses méthodes et sur le contenu des messages décryptés
qu’échangeaient l’Espagne et l’Italie pendant les guerres de la Ligue 94. Dans
ce mémoire aujourd’hui perdu95, Viète revient sur sa publication de 1590

91 Viète est tout à fait contemporain de Vigenère, mais contrairement à ce dernier, il effectue
l’ensemble de sa carrière en France.
92 Bien que Viète soit mort en 1603.
93 La transmission des méthodes de cryptographie pose de sérieux problèmes pour cette

discipline marquée du sceau du secret.


94 Après ses premiers succès de décryptement, il eût à traiter une quantité de plus en plus

importante de messages, jusqu'à plus d'une dizaine de liasses par mois.


95 Une transcription de ce mémoire, réalisée au 19 e siècle par un historien amateur, Frédéric

Ritter, a néanmoins été récemment retrouvée à la Bibliothèque de l’Institut de France, et


52 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

avant de présenter une nouvelle méthode de cryptanalyse, à la fois


analytique et systématique :

« Je n'ai point caché la voie que j'ai tenue, mais j'en ai toujours ouvert la
lumière à ceux qui se sont adressés à moi de la part du Roy. Et si ce service a
profité ou non, nul ne le sait mieux que M. de Mayne auquel par le
commandement de sa Majesté, plusieurs paquets furent faits voir afin qu'il
connût la conspiration que ses partisans mêmes faisaient contre lui »96.

La nouvelle méthode de Viète, qu’il estime « infaillible », repose sur


l'assertion suivante :

REGLE INFAILLIBLE : Parmi trois lettres consécutives, on trouve toujours


une ou plusieurs des cinq voyelles A, E, I, O ou U.

Cette propriété est en effet presque toujours satisfaite en espagnol. Elle


l'est moins en français, mais encore suffisamment pour mener à bien un
décryptement. Il est d’ailleurs vraisemblable que le choix de Viète en
algèbre, de représenter les inconnues par des voyelles, lui ait été dicté par
cette règle infaillible en cryptanalyse97. Il en explique la mise en œuvre sur
un chiffrement monoalphabétique. Le premier travail est donc de rechercher
les voyelles. Sur le cryptogramme suivant par exemple98 :

t y e n l p y e n l q w q y f y k l m l q t
y h g m j w n k k y j m f o g g w g x y k y
w j y l k q a f y z j n f w g q k u q y l y

on examine les triplets successifs qui n'ont pas de lettre en commun : tye,
nlp, qwq, hgm. On repère ainsi 11 lettres. Tous les autres triplets
contiennent au moins une de ces 11 lettres. On en déduit que les 5 voyelles
se trouvent parmi ces 11 lettres.
Le premier triplet qui fait intervenir deux autres lettres que les 11
précédentes est fyk. Il contient une voyelle qui n'est donc ni f, ni k ; ce qui
conduit à conclure que y représente une voyelle.
Un raisonnement similaire permet d'identifier les 5 voyelles. Dans ce
raisonnement, la signification du texte n'a pas été prise en compte. Il s'agit

analysée, par l’historien de la cryptologie Peter Pesic. Pesic, « François Viète, father of
Modern Cryptanalysis ».
96 Delahaye, « Viète, inventeur de la cryptanalyse mathématique », p. 91.
97 Descartes remplacera cette convention par celle qui a été adoptée, de représenter les

inconnues par les dernières lettres de l’alphabet : x, y, et z. Pesic, « Secrets, Symbols and
Systems », pp. 684-685.
98 Cet exemple est extrait de l'article de Jean-Paul Delahaye, « Viète, inventeur de la

cryptanalyse mathématique ».
L’ANCRAGE DANS LES JEUX D’ECRITURE 53

d'explorer les relations entre les symboles. Pour cette raison, la méthode de
Viète a pu être qualifiée d'algébrique.
Une fois les voyelles déterminées, le bon sens, l'intuition et le
« rompement de cerveau » interviennent à nouveau, faisant appel au
contexte et au sens du message. À ce stade, Viète ne peut abandonner
complètement le recours à la signification. Dans son mémoire de 1603, il
utilise le terme « chiffres essentiels » pour désigner les nombres qui, en
général, ne sont pas chiffrés dans un message, contrairement aux autres
caractères. Ainsi, dans un message militaire, il est vraisemblable que
« 4000 » soit suivi par le mot « fantassins », et « 50 » par le mot
« cavaliers », alors que dans un message au contenu commercial,
« 100 000 » désignera plus vraisemblablement des « ducats » (unité
monétaire). Autour d'un nombre proche d'une année, on trouvera
probablement le nom d'un mois, etc. La présence de ces nombres permet
donc de présumer du terme qui suit.
Si méthode algébrique il y a, elle concerne bien plutôt les tentatives de
décryptement par une classification systématique des problèmes rencontrés,
qu’un quelconque recours à des modes de résolution d’équations, eux-
mêmes en cours d’élaboration. Si des mathématiciens – et des algébristes
surtout – sont souvent investis dans les cabinets noirs, le secret qui
accompagne leur travail en fait une activité isolée et solitaire, difficile à
diffuser et à transmettre. L’activité principale, celle du chiffrement,
mobilise en plus grand nombre des exécutants auxiliaires peu instruits,
employés à exécuter le chiffrement dans les meilleurs délais, et privilégiant
de ce fait l’automatisation des procédés plutôt qu’une réflexion sur le
chiffre. L’extension des méthodes cryptographiques passera précisément par
l’extension de leur mécanisation, dont les mathématiques ne s’empareront
qu’ultérieurement.

MECANISATION DES METHODES DE CHIFFREMENT

L’écart entre pratiques cryptographiques et élaboration de méthodes


théoriques ou sophistiquées reste important jusqu’au 19e siècle. Il est lié aux
difficultés matérielles auxquelles sont confrontés les chiffreurs : l’écriture
des messages chiffrés doit être rapide et peu sensible aux erreurs, elle exige
une grande concentration de la part de ces exécutants. C’est sans doute la
raison majeure pour laquelle, en dépit de l’existence de la cryptographie
polyalphabétique, les services de chiffrement vont persister longtemps à
utiliser des méthodes plus traditionnelles manipulant des codes 99. Cet écart

99 Si le chiffrement polyalphabétique n’a pratiquement pas été utilisé dans les milieux
professionnels, il l’a été par des acteurs individuels intéressés par la confidentialité de leurs
54 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

s’estompera au 19e siècle du fait des développements techniques issus de la


révolution industrielle. La mécanisation des méthodes de chiffrement
permettra de surmonter ces difficultés. Au moment où les guerres
deviennent mondiales, elles s’appuient sur des moyens techniques plus
considérables, qui du même coup décuplent la quantité des échanges secrets.
En se complexifiant, cette mécanisation débouchera sur une très vaste
diffusion du chiffrement polyalphabétique, qui reste notamment à la base du
chiffrement de la machine Enigma pendant la Seconde Guerre Mondiale.

La grille de Fleissner

Parallèlement aux méthodes élaborées de chiffrement, des procédés


sommaires, et cryptographiquement plus faibles, sont régulièrement utilisés,
qui facilitent l’écriture des messages chiffrés. La grille de Cardan, utilisée
dans les échanges diplomatiques au 16e et au 17e siècles, est une plaque de
carton ou de métal, percée de trous dans lesquels est inscrit le message clair
La grille enlevée, le texte est alors complété par des lettres, avec parfois le
souci de donner un sens au texte final100. Ce procédé relève davantage de la
stéganographie que du chiffrement101.
La grille de Fleissner102 repose sur le même principe. Elle porte le nom
du colonel autrichien Edouard Fleissner von Wostrovitz (1825-88), qui l’a

échanges. En témoigne par exemple la correspondance de la reine Marie-Antoinette et d’Axel


von Fersen après l’échec de la fuite à Varennes des 20 et 21 juin 1991. Voir Patarin et
Nachef, « “I Shall Love You Until Death” ». En témoignent également les jeux
cryptographiques entre Charles Babbage et son neveu. Voir chapitre « Du message chiffré au
système cryptographique » p. 109.
100 Ce souci est une constante des échanges chiffrés. L’Ave Maria de Trithème donne ainsi

une méthode de dissimulation qui consiste à remplacer chaque lettre du message clair par un
verset, afin de composer un message qui ait un semblant de sens, évitant ainsi que
l’intercepteur potentiel ne s’aperçoive d’emblée du caractère chiffré du message.
101 La stéganographie est un procédé qui consiste à dissimuler un message plutôt qu’à le

modifier. David Kahn cite par exemple ce message, transmis par un espion allemand pendant
le premier conflit mondial : « President's embargo ruling should have immediate notice,
grave situation affecting international laws. Statement fore-shadows ruin of many neutral.
Yellow journals unifying national excitement immensely ». Le véritable message transmis est
obtenu en sélectionnant la première de chaque mot : « Pershing sails from NY june I ». Un
second message, confirmant le précédent porte en lui la même information cachée :
« Apparently neutral’s protests is thoroughly discounted and ignored. Ismam hard hit.
Blockade issues affects pretext for embargo on by-product, ejecting suets and vegetable
oils ». Cette fois, c’est la seconde lettre de chaque mot qu’il faut considérer. Kahn, The
Codebreakers, p. 521. Contrairement à ce que semble avoir appris notre espion, le général
Pershing, commandant le corps expéditionnaire américain en Europe, a en fait quitté New-
York le 28 mai 1917 !
102 Voir le chapitre « Les travaux de la section du chiffre pendant la Première Guerre

Mondiale » p. 98.
L’ANCRAGE DANS LES JEUX D’ECRITURE 55

présentée en 1881 dans son manuel de cryptographie103. Elle est également


connue grâce à Jules Verne, qui en a décrit le fonctionnement dans Mathias
Sandorf.

Le cylindre de Jefferson

Thomas Jefferson (1743-1826), troisième président des États-Unis


d'Amérique (1801-09), et co-auteur de la Déclaration d’indépendance, fit
d’abord une carrière de diplomate et d’homme politique. Alors qu'il était
secrétaire d'état de George Washington (1790), il mit au point un dispositif
mécanique, le Wheel Cipher, un cylindre constitué de 26 disques rotatifs sur
la tranche desquels était imprimé un alphabet désordonné104.

Fig. 6. Le cylindre de Bazeries. Exemplaire exposé au Musée des


Télécommunications de Rennes. Photographie P. Guillot

Pour chiffrer un message, il suffit de faire tourner les roues de manière à


lire le message sur une certaine ligne. Le cryptogramme transmis n’est autre
que l'une quelconque des séquences de lettres lues sur une autre ligne. Pour
déchiffrer, le destinataire doit disposer du même cylindre constitué des

103von Wostrovitz, Handbuch der Krytographie.


104 La structure circulaire du cylindre de Jefferson améliore un dispositif préalablement
inventé par John H. B. Thwaites sous forme de réglettes coulissantes maintenues dans un
cadre en carton. Voir plus haut « Réinventions du chiffrement de Vigenère ».
56 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

mêmes disques. Il lui suffit alors d'aligner les lettres du cryptogramme et de


lire le seul texte qui semble avoir un sens parmi les autres alignements.
Changer de clé revient à changer l'ordre des disques.
Une fois de plus, ce dispositif sera réinventé par le cryptanalyste militaire
français Étienne Bazeries (1846-1931) en 1891 et par le colonel italien
Durcos en 1900. Une variante de ce cylindre, le cylindre M-94, amélioré aux
États-Unis par le colonel Joseph O. Mauborgne (1881-1971), a été utilisé
par l'armée américaine entre 1922 et 1942.
D’autres exemples de mécanismes élémentaires pourraient être donnés.
Le cadran chiffrant de Charles Wheatstone (1802-75)105, cet acousticien qui
fit fonctionner la première liaison télégraphique à fil au nord de Londres en
1836, est une version améliorée du disque d’Alberti, où le disque chiffrant
pivote par engrenage devant le cadran fixe. Il suscitera un vif intérêt à
l’Exposition Universelle de Paris en 1867. La réglette de Saint-Cyr, en est
un autre exemple. Elle sera utilisée à l’Ecole militaire française de même
nom de 1880 au début du 20e siècle. En faisant coulisser l’alphabet de
chiffrement sous l’alphabet du message clair, elle simplifie également les
deux étapes du travail.

Les machines à rotors

De fait, le chiffre polyalphabétique ne verra son utilisation se généraliser


qu'avec l'apparition des machines électromécaniques à rotors au début du
20e siècle. Presque simultanément, ces machines ont été proposées par
quatre inventeurs de pays différents, sans convaincre immédiatement de leur
intérêt.
L'Américain Edward Hugh Hebern (1869-1952) dépose un brevet en
1918 pour proposer sa machine à l'armée américaine qui refuse l'offre pour
des raisons de vulnérabilité. Le Hollandais Hugo Alexander Koch (1870-
1928) en dépose un autre en 1919. Et l’ingénieur suédois Arvid G. Damm
(?-1927) a déposé des brevets qui seront exploités à partir de 1925 par la
société Aktiebolaget Cryptograph, fondée par l'industriel suédois Boris
Hagelin (1892-1983). Cette société deviendra la société suisse Crypto-AG,
encore en activité aujourd'hui, et équipera de nombreuses armées
occidentales, dont l'armée française, en machines mécaniques et
électromécaniques.

105 Wheatstone est également l’auteur d’une méthode de chiffrement par transposition, dite
« chiffre de Playfair », qui sera encore en usage au-delà de la Première Guerre Mondiale. Voir
le chapitre « Du message chiffré au système cryptographique » p. 110.
L’ANCRAGE DANS LES JEUX D’ECRITURE 57

Fig. 7. Vue ouverte de la machine Enigma. Photographie P. Guillot.

La machine de ce type la plus connue est l’Enigma, dont l'Allemand


Arthur Scherbius (1878-1929) a déposé le brevet en 1918. Pour la
commercialiser, il fonde la société Chiffriermaschinen en 1923, et propose
d'abord sa machine aux milieux bancaires et commerciaux qui ne
l'adopteront pas. La force de la machine de Scherbius réside dans la sécurité
du chiffrement polyalphabétique et dans sa simplicité d'utilisation :
l’opérateur actionne une touche sur le clavier et une lampe s’allume qui
donne le caractère chiffré correspondant. C’est l'armée allemande,
consciente de la faiblesse du procédé de chiffrement ADFGVX 106, qui verra
l’intérêt de cette nouvelle machine : la Reishmarine l’adoptera en 1926, la
Reishwehr en 1928, et enfin la Luftwaffe en 1935. Du fait de la Blitzkrieg,
qui consiste en une attaque rapide et synchronisée des différentes forces
armées – infanterie, unités mécanisées et aviation –, le commandement
militaire allemand doit se doter d'un vaste système de communications entre
chaque unité et le quartier général. La Blitzkrieg donne une place très
importante aux communications radio, et donc au chiffrement du fait de la
dispersion des ondes électromagnétiques qui les rendent par nature sensibles

106
Voir le chapitre « Les travaux de la section du chiffre pendant la Première Guerre
Mondiale » p. 87.
58 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

à une interception par ses ennemis. Un chiffrement portable sur le front,


mécanique, dispensant l'opérateur d'efforts de chiffrement manuel est un
élément stratégique déterminant.
Le principe de ces machines repose sur des cylindres rotatifs, les rotors,
qui sont bordés de 26 contacts, représentant chacun une lettre de l'alphabet.
Ces rotors sont traversés par des circuits électriques qui réalisent une
permutation entre les contacts de chaque bord. Plusieurs rotors sont mis en
série pour composer les permutations. La clé est constituée du choix et de la
disposition des rotors.

Fig. 8. Mode de fonctionnement d’une machine à 2 rotors. Illustration P. Guillot.

Un réflecteur compose ces substitutions avec leurs substitutions


réciproques, rendant l'opération de chiffrement identique à l'opération de
déchiffrement, ce qui évite d'avoir à inverser l'ordre des rotors pour
déchiffrer. La machine dispose également, à l’avant de l’appareil, d’un
tableau de connexions qui modifie la suite des lettres du message en
permutant deux à deux certaines d’entre elles Et pour chaque lettre, les
rotors tournent à la manière d'un compteur, changeant ainsi la substitution
qui s'opère sur l'alphabet.
Le nombre de substitutions est ainsi devenu considérable, atteignant un
nombre voisin de 1,5 x 1020 pour un tableau de connexions de dix fiches et
L’ANCRAGE DANS LES JEUX D’ECRITURE 59

trois rotors en ordre quelconque107. Il est tel que le chancelier Adolf Hitler
(1889-1945) n'a jamais voulu croire à la résolution du chiffre de cette
machine. Les machines appelées « Bombes » ont été essentielles à leur
décryptement. Elles ont été réalisées à partir des travaux conjugués des
cryptanalystes polonais en 1939 et d’Alan M. Turing (1912-54) à Bletchley
Park108 (1939-1943).

CONCLUSION

Les développements de la cryptologie sont ainsi marqués par une longue


tradition d’analyse des modes d’écriture, et se trouvent de ce fait
profondément attachés à celle du langage. En témoigne d’ailleurs l’intérêt
constant des écrivains portés vers les thématiques scientifiques, comme
Edgar Poe, Jules Verne, ou Conan Doyle109 et Maurice Leblanc110. Cette
relation quasiment intrinsèque entre cryptologie et langage s’inscrit dans la
culture de ses meilleurs praticiens, l’éducation des personnes éduquées
s’attachant à les initier aussi aux manipulations d’écriture 111. L’efficacité
des procédés d’exécution est longtemps restée plus essentielle que les jeux
d’esprit pour assurer la qualité du travail du chiffrement au service des
centres de pouvoir. Quantitativement au moins, la recherche de procédés
automatiques, voire mécaniques, de chiffrement a été plus essentielle au bon
fonctionnement des services du chiffre que l’utilisation de méthodes
systématiques ou mathématiques. Les débuts de la mécanisation de ces
procédés annoncent la fin de l'ancrage de la cryptologie dans les jeux
d'écriture.
C’est pourtant au moment où les formes traditionnelles de la cryptologie
entrent en littérature que celle-ci change de nature et d’échelle. Lorsque les
écrivains valorisent les astuces personnelles de l’individu cryptanalyste, ils
en masquent paradoxalement les plus récentes avancées. Avec les nouveaux
moyens de communication de la société industrielle, la cryptologie bascule

9
1
107
26 
Ce nombre est exactement C 20 C
i 1
2
2(10-i)
10!
 26 3  3!, puisque 20 lettres sont choisies

parmi 26, et que, parmi ces 20 lettres, 2 sont d’abord choisies parmi 20, puis 2 parmi les 18
restantes, etc. La division par 10 ! correspond au fait que l’ordre des paires ne compte pas,
alors que dans le comptage qui précède, chaque paire a été dénombrée de 10! manières
différentes. 263 × 3 ! est le nombre de combinaisons offertes par les trois rotors en ordre
quelconque.
108 Voir le chapitre « Pourquoi et comment la cryptologie vient de surgir dans le domaine de

la carte à puce ? » note 6, p. 207 et « Cryptographie et théorie des nombres » p. 163.


109 Doyle, Sherlock Homes, Les hommes dansants.
110 Leblanc, Arsène Lupin, L’aiguille creuse.
111 Sorel, La science universelle.
60 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD et PHILIPPE GUILLOT

vers la recherche d’une maîtrise globale du secret des échanges organisés en


divers réseaux, télégraphiques, téléphoniques, radiophoniques, et
informatiques. La notion de système cryptographique, issue de ce processus
d’adaptation, apparaît comme le concept majeur de ce basculement, à la fois
théorique et sociologique. Il soutiendra l’ouverture de cette activité vers de
nouveaux champs de possibles, et la professionnalisation du milieu. Et c’est
dans ce milieu en voie de professionnalisation que les mathématiques seront
progressivement investies comme outil d’analyse plus systématique.

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SUR L’EXTRACTION DE L’OBSCUR
AL-KINDI1
Traduction2 Abderrahman DAIF et Kaltoum TANTAOUI3

Au nom de Dieu le tout miséricordieux et le très miséricordieux !


Dieu seul nous suffit.

Epitre d’Abī Yūssef Ya‘qūb ibn Isāq al-Kindī sur l’extraction de l’obscur
adressée à Abū al-‘Abbās

INTRODUCTION4

J’ai compris – que Dieu étende ta compréhension et accroisse ton


savoir ! – ce que tu as ordonné d’écrire dans ce livre – des ruses5 sur
l’extraction de ce qui est consigné dans les livres obscurcis – afin d’en faire
1 NdT. : Abī Yūssef Ya‘qūb ibn Isāq al-Kindī (801-873) est considéré comme l’un des
savants arabes les plus importants. Il a travaillé en philosophie, mathématiques, médecine,
musique, philosophie naturelle et astronomie. Sous le califat abbasside d’Al-Mansur, il a
dirigé, à la Maison de la Sagesse (Bayt al Hikma) de Bagdad, la traduction des manuscrits
grecs, en compagnie du mathématicien al-Khwarizmi. Rashed, Œuvres philosophiques et
scientifiques d’al-Kindi.
Ce traité d’al-Kindi est le premier grand traité de cryptologie arabe qui nous soit parvenu.
Il est significatif de l’importance des savants arabes dans la naissance de cette activité. Il porte
essentiellement sur une analyse de l’écriture arabe, et s’appuie sur un travail systématique de
classification des méthodes, tant de chiffrement que de décryptement. Le travail de
classification, caractéristique d’une science selon Aristote, témoigne de l’appropriation de la
philosophie aristotélicienne, depuis le recours aux catégories aristotéliciennes du quantitatif et
du qualitatif, jusqu’à la référence aux notions de genre et d’espèce. Voir le chapitre
« L’ancrage de la cryptologie dans les jeux d’écriture » pp. 26-31.
2 NdT. : Cette traduction a été réalisée à partir de l’édition bilingue arabe-anglais éditée à

Riyad en 2003-2005. Elle a été relue par Philippe Guillot. Les traducteurs se sont attachés à
ne pas utiliser les termes apparus ultérieurement comme cryptologie ou cryptanalyse. Ils sont
restés au plus près du sens originel des mots afin de ne pas leur conférer une signification qui
renverrait à la situation actuelle de la discipline. Dans le texte d’Al-Kindi, ce qu’on appelle
aujourd’hui « chiffrer » s’exprime par « obscurcir », et « décrypter » par « extraire l’obscur ».
3 Étudiants du master de cryptologie de l’Université Paris 8-Vincennes-Saint-Denis.
4 NdE. Les titres des paragraphes n’existent pas dans le texte original.
5 NdE. : Le mot « ruse » n’a pas ici de connotation négative, il correspond ici à l’idée d’astuce

ou de procédé ingénieux.
64 AL-KINDI

un livre assez court mais complet. Louange à Dieu ! Des connaissances qui
étaient encore négligées ont été découvertes, et tu as permis à beaucoup de
gens de profiter des bienfaits de ce livre. Je l’implore de t’aider à accomplir
toutes les bonnes actions, de te soutenir dans tes bonnes attentions, de
t’accorder le succès pour atteindre tes buts et de t'offrir le bonheur autant
dans ton existence terrestre que dans ta vie dans l'au-delà.
L'extraction de l'obscurité a des grands avantages, comme ce fut le cas
pour bon nombre des anciens philosophes et savants qui ont utilisé des
signes inconnus dans leurs livres. Mais ceux qui sont réticents à utiliser
leurs connaissances pour découvrir les secrets de l'extraction de l'obscurité
ne peuvent pas atteindre des niveaux élevés dans leur accomplissement
savant. Cela n'était pas mon souhait mais mon sens du devoir de t'aider à
atteindre tout ce que tu exiges avec moins d'efforts – que Dieu facilite tes
actions et t'accorde toujours l'éloquence ! J'aurais préféré suivre la voie des
savants qui m'ont précédé et qui pensaient à obscurcir les trésors de la
signification plutôt que de les afficher et de les révéler. J'ai été encouragé
par ma conscience, du fait qu'un grand nombre de livres écrits de
philosophie qui sont pour toi d'un examen facile et dont tu sauras extraire les
significations, sont très difficiles à comprendre dans un court laps de temps
et fatiguent l'esprit de la majorité de ceux qui les consultent. Par conséquent,
j'ai écrit sur ce sujet ce que je pensais être assez clair pour les fils de la
sagesse, tout en restant hors de portée des personnes non informées. Que
Dieu m’apporte le succès.

LES CHEMINS POUR EXTRAIRE L'OBSCUR

Ce que je dis, c'est que les lettres obscures sont, soit faites de rapport
numérique, c'est-à-dire de poésie, soit ne sont pas faites ainsi. En ce qui
concerne celles qui ne sont pas poésie, elles peuvent être dévoilées avec des
méthodes soit quantitatives soit qualitatives.
La ruse quantitative consiste à connaître les lettres les plus fréquentes
dans cette langue – la langue dans laquelle on veut extraire ce qui était
obscur dans les livres – nous disons : les lettres sonores6 sont comme la
matière de n'importe quelle langue, et les non sonores7 sont comme la forme,
et de nombreuses formes peuvent être créées à partir de la même matière 8.
Cela peut être, de l'or, des couronnes, des diadèmes, des bracelets, des
coupes, etc. Dans ces réalisations, l'or vaut plus que les formes qu'il a

6 Ce sont les voyelles.


7 Ce sont les consonnes.
8 NdE. : La forme et la matière sont des concepts importants de la philosophie

aristotélicienne.
SUR L’EXTRACTION DE L’OBSCUR 65

constituées. De même, les lettres sonores, qui sont la matière de tout type de
texte valent plus que les lettres non sonores. J'entends par sonores les lettres
alif, wow, et yāa. Par conséquent, les [lettres] sonores sont inévitablement
les lettres qui existent le plus dans n'importe quelle langue. Il arrive dans
certaines langues que certaines lettres sonores soient plus nombreuses que
certaines autres lettres sonores, tandis que les non-sonores peuvent être
fréquentes ou rares selon leur utilisation dans chaque langue, comme le son
S dont la fréquence d'occurrence est élevée en grec9.
Une des ruses que nous utilisons pour extraire l'obscurité d'un livre, si la
langue est déjà connue, est de trouver un texte qui contient autant [de
lettres] qu'un livre, puis nous notons « première » les plus fréquentes, et
« deuxième » les prochaines en abondance et « troisième » celles qui les
suivent en abondance, et ainsi de suite jusqu'à avoir complété toutes les
sortes de lettres. Puis, nous regardons dans le texte d’où nous voulons
extraire [l’obscur] et nous classons aussi les sortes de ces lettres, et nous
regardons les plus nombreuses. Nous les nommons « première lettre ». Et
celles qui suivent en abondance, nous les nommons « deuxième lettre ». Et
celles qui les suivent en abondance, nous les nommons « troisième lettre »,
et ainsi de suite jusqu'à épuiser tous les sortes de lettres de ce texte d’où
nous voulons extraire [l’obscur].
Il peut arriver parfois que le texte obscur soit court et ne contienne pas
toutes les lettres, ou que l'abondance et la rareté des lettres ne puissent pas
être utilisées. En effet, l'abondance et la rareté des lettres ne peuvent être
utilisées correctement que dans des textes longs, où l'abondance et la rareté
des lettres peuvent être compensées. Ainsi, si l'une des sortes de lettres de ce
livre est rare dans une partie, cela est compensé par son abondance dans une
autre partie.
Mais si le livre est court il y a moins de compensation possible, et l'ordre
de fréquence des lettres ne peut pas être appliqué. Alors tu devras utiliser
une autre ruse que quantitative pour extraire les lettres. Elle consiste à
connaître les lettres qui s'associent et celles qui ne s'associent pas dans la
langue du texte dont on veut extraire l'obscur. Lorsque tu observes deux de
ces lettres en utilisant l'ordre de la fréquence des lettres, tu te demandes :
est-ce qu'elles s'associent ou non dans cette langue ? Si c'est le cas, tu
cherches chacune d'entre elles à une autre place et tu observes en comparant
avec la lettre avant et après elle, en utilisant aussi pour l'extraction les ordres
des lettres, puis en te demandant : est-ce qu'elles peuvent être associées ou
non avec cette lettre ? Si tu trouves que toutes ces lettres s'accordent avec
cette lettre, alors tu regardes les lettres qui se combinent avec la deuxième

9 NdT. : le mot arabe dans le texte est Roumi, qui littéralement signifie Romain, mais l’empire
romain de l’époque est l’empire romain d’Orient, c’est-à-dire Byzance, où la langue des
lettrés était le grec, langue dont al-Kindi lui-même était fortement imprégné.
66 AL-KINDI

lettre avant et après elle ; si elles s'associent vraiment, alors ce sont des
lettres certaines, si ce n’est pas le cas, ce ne sont pas des lettres certaines. Si
des lettres certaines sont vraiment trouvées, indiquées par la combinaison
des lettres et aussi par leur ordre de fréquence, des syllabes surviennent
jusqu'à ce qu'un mot apparaisse. Puis tu utilises la méthode à un autre
endroit du livre de la même façon. Si les prononciations qui apparaissent
s'accordent, tu utilises de la même façon la méthode à un autre endroit du
livre, jusqu'à l'apparition complète.
Il est important de chercher dans toutes les langues les lettres qui
s'associent le plus et de les utiliser comme indice, comme la combinaison en
arabe de la lettre alif (‫ )أ‬avec la lettre lām (‫ )ل‬et vice-versa, comme dans le
mot ‫( إال‬illa, sauf) et le mot ‫( الكتب‬al kotob, les livres).
– et comme mīm (‫ )م‬et alif (‫ )ا‬dans ‫( ما‬ma, exprime la négation),
– et comme mīm (‫ )م‬et lām (‫ )ل‬dans ‫( لم‬lam, exprime la négation),
– et comme nūn (‫ )ن‬et mīm (‫ )م‬dans ‫( من‬mina, de),
– et comme 'aīn (‫ )ع‬et nūn (‫ )ن‬dans ‫‘( عن‬an, de),
– et comme alif (‫ )ا‬et wāw (‫ )و‬dans ‫( أو‬aw, ou),
– et comme lām (‫ )ل‬et wāw (‫ )و‬dans ‫( لو‬law, exprime le souhait),
– et comme ṯāa (‫ )ث‬et mīm (‫ )م‬dans ‫( ثم‬thomma, ensuite),
– et comme kāf (‫ )ك‬et mīm (‫ )م‬dans ‫( كم‬kam, combien),
– et comme 'aīn (‫ )ع‬et lām (‫ )ل‬dans ‫‘( عل‬alla, exprime le souhait),
– et comme sīn (‫ )س‬et mīm (‫ )م‬dans ‫( سم‬som, poison),
– et comme lām (‫ )ل‬et 'aīn (‫ )ع‬et yāa (‫ )ي‬dans ‫‘( على‬alaa, sur).
– et comme kāf (‫ )ك‬et mīm (‫ )م‬et alif (‫ )ا‬dans ‫( كما‬kamaa, comme).
Et ainsi de suite. Utiliser cette méthode donne une précieuse indication
sur l'extraction des lettres en employant ces deux sources : les ordres de
l'abondance et de la rareté des lettres, et les lettres qui s'associent et qui ne
s'associent pas.
Ce qui aide aussi à s’orienter, c’est de connaître dans chaque langue les
déclarations d'ouverture d'honneur ‫ بسم هللا الرحمن الرحيم‬10 dans les livres
arabes. Puis tu te serviras de ces lettres dans tout le livre. Et cet indice, qui
est au début des livres n'apparaît pas dans chaque livre, parce que le livre
peut être dépourvu de ce début, comme dans la langue arabe, la poésie est
dépourvue de ‫بسم هللا الرحمن الرحيم‬. Par conséquent, si tous les indices indiqués
ci-dessus semblent s'accorder sauf celui sur le début des livres, ce dernier
peut être ignoré, mais si les indices s'accordent, alors cela confirme ce qui
était attendu.
Nous pouvons penser que connaître chaque lettre parmi les lettres
facilitera l'extraction du sens. En combinant les lettres sonores avec les
lettres non sonores, et en combinant chaque lettre non sonore avec la plus

10 NdT. : Au nom de Dieu le tout miséricordieux et le très miséricordieux.


SUR L’EXTRACTION DE L’OBSCUR 67

proche des lettres sonores, puis en liant tout cela ensemble, les mots
apparaissent et leur extraction devient facile.
Vient alors cette ruse qui extrait les lettres obscures – qu’elle soit poésie
ou autre – selon laquelle les vers obscurs peuvent être rendus visibles par
leurs rimes, puis en comptant le nombre de lettres dans un vers, puis en le
présentant sur toutes les mesures poétiques connues en arabe, l'extraction
des lettres survient ensuite par les ruses que nous avons indiquées, elles sont
utilisées ici en les appliquant aux mesures du rythme. Si elles s'appliquent,
tu présumes que ce sont les mots attendus, si ce n'est pas le cas, tu utilises un
autre expédient, et tu l’appliques à nouveau aux mesures du rythme.
Ces méthodes sont ainsi les premières ruses pour extraire l'obscurité des
lettres, et avec de la recherche et de la réflexion, d'autres idées que ces ruses,
produites par ces ruses, peuvent apparaître, et qui servent à extraire
l'obscurité des lettres.
Pour que cette question soit facile dans notre langue, nous dessinons dans
notre livre les ordres de l'abondance et de la rareté des lettres, et celles qui
s'associent et qui ne s'associent pas, avant ou après, cela facilite la méthode
de résolution à ceux qui suivent ce chemin. Que Dieu leur apporte le
succès !

LES CATEGORIES IMPORTANTES POUR L'OBSCURCISSEMENT

Et en premier lieu nous demandons : de combien de catégories


disposons-nous parmi les catégories importantes pour extraire l'obscurité des
lettres ? Nous répondons : cela se divise en deux grandes classes
d’extraction de l'obscurité : soit simple, soit composée.
L’obscurité simple se divise en deux classes principales : soit simple
avec changement du dessin des lettres, soit simple sans changement du
dessin des lettres.
Et celle avec changement du dessin des lettres se divise d'abord en deux
classes principales : l'une avec lien et interprétation [entre la lettre et sa
signification], l'autre sans lien ni interprétation.
Et celle avec lien et interprétation se divise elle-même en deux classes
principales : l'une par rapport au genre, et l'autre par rapport à l'espèce11. Et
dans ces cas, l'indication donnée par la forme peut être soit unique, soit
multiple. Par unique, je veux dire comme le changement de la lettre ṭāa (‫)ط‬
par l'image d'un oiseau unique tel un pigeon. Et par multiple, je veux dire
comme le changement de la lettre ṭāa (‫ )ط‬par l'image de n'importe quel
oiseau, étant donné que l'oiseau en général est une espèce pour tous les
genres et toutes les formes d'oiseaux.

11 NdE. : Le genre et l’espèce sont des concepts importants de la philosophie aristotélicienne.


68 AL-KINDI

Et l'autre catégorie qui est sans lien ni interprétation se divise en deux


classes principales : l'une avec changement de la forme du dessin, et l'autre
sans changement de la forme du dessin.
Le changement du dessin des lettres se divise en deux grandes classes :
l'une échange le dessin des lettres en mettant le dessin des unes pour les
autres, par exemple en mettant le dessin de la lettre alif pour la lettre bāa et
le dessin de la lettre bāa comme indice de la lettre alif et ainsi de suite pour
les autres lettres. Et l'autre change le dessin des lettres en mettant des
dessins inventés qui ne sont pas liés aux lettres.
Et ce genre se divise en deux catégories : l'une en mettant les dessins
pour plusieurs lettres qui s'associent le plus souvent :

‫ال ما أو لم من أن عن في‬

etc. pour chaque association de lettres, un seul dessin, et deux dessins


rassemblés pour une seule lettre. Cette méthode peut être appliquée à toutes
les lettres, ou bien à toutes les lettres associées, ou seulement à quelques-
unes sans les autres.
L'obscurcissement sans changement dans la forme du dessin se divise en
deux classes principales, l'une en modifiant la position, l'autre sans modifier
la position.
La modification des positions [des lettres] se divise en deux classes
principales, l'une en mettant une lettre à la position d'une autre, je veux dire
avant ou après elle, et l'autre en formant la lettre autrement, en dessinant le
haut en bas, ou à l'avant, ou à l'arrière, etc.
Pour changer la position de la lettre avant et après celle-ci, soit tu places
une lettre à la dernière position des lettres du nom, et tu procèdes en
inversant les autres lettres du nom, ou bien en plaçant la première lettre du
nom à la position de la dernière lettre, la deuxième lettre à la position de la
première lettre, et la troisième à la suite de la première lettre et la quatrième
à la suite de la deuxième et ainsi de suite jusqu'à épuiser toutes les lettres du
nom. Ou bien tu laisses la dernière lettre à sa position, et la deuxième à une
autre position dans le nom, et la troisième après la dernière lettre du nom, et
la quatrième après la deuxième lettre du nom, et ainsi de suite jusqu'à
épuiser toutes les lettres du nom, ou bien en plaçant la première lettre à une
certaine position dans le nom, et la deuxième à la position de la dernière
lettre du nom, et la troisième après la première, et la quatrième après la
deuxième. Et tu peux aussi commencer par la dernière lettre, ou par l’autre
extrémité, puis ensuite la deuxième lettre, la troisième derrière la première
et la quatrième derrière la deuxième et ainsi de suite jusqu'à épuiser toutes
les lettres du nom. De même, cette composition s'applique dans l'ordre
inverse, et toutes ces méthodes résident dans les différences de position.
SUR L’EXTRACTION DE L’OBSCUR 69

L'obscurcissement sans modification de position se divise en deux


classes principales : l'une avec rajout de dessins sans signification qui ne
contiennent pas de lettre sonore, et l'autre, sans rajout de dessin sans
signification qui ne contient pas de lettre sonore, et même en ôtant une ou
plusieurs lettres.
Le rajout des dessins sans signification qui ne contiennent pas de lettre
sonore se divise en deux classes : le non signifiant peut être un ou multiple.
Et l'autre [classe d’obscurcissement] simple sans changement du dessin
des lettres se divise en deux classes principales : l'une du côté quantitatif et
l'autre du côté qualitatif.
Et celle du côté quantitatif se divise elle-même en deux classes
principales : l'une en mettant la forme de la lettre en double ou en triple ou
tout autre dédoublement de celle-ci, comme à la place de alif, deux alif, ou
trois alif ou tout autre dédoublement de celle-ci. Et cette méthode donne lieu
encore à deux classes, selon que le dédoublement est pour toutes les lettres
ou pour certaines lettres seulement.
L'autre classe du côté quantitatif consiste à mettre une seule figure pour
indiquer plusieurs lettres, comme bāa (‫ )ب‬et tāa (‫ )ت‬et ṯāa (‫ )ﺙ‬qui sont, en
calligraphie arabe, représentées par la même figure. Et ceci se divise encore
en deux classes selon que toutes [les lettres] sont englobées, ou seulement
quelques-unes sans les autres.
Du côté qualitatif, l'autre classe sans changement du dessin de la lettre se
divise en deux classes : soit en reliant les lettres séparées, soit en séparant
les lettres liées, et chacune de ces deux méthodes peut être soit pour
certaines lettres seulement, soit pour toutes les lettres.
L'autre classe parmi les deux grandes classes d'obscurcissement des
lettres peut être constituée de toutes ces [méthodes] simples, où l'on trouve
deux ou plusieurs d'entre elles qui peuvent être combinées. L’application de
chaque obscurcissement simple est utilisée pour construire un
obscurcissement composé, et, afin d'éviter de trop allonger le livre par des
choses inutiles, si tu connais les méthodes simples et l'abondance des
méthodes composées, il n’est pas nécessaire de présenter toutes les images
d'obscurcissement composé, et cela permet de se limiter à montrer ce qu'il
faut faire pour cet ouvrage.
Nous allons visualiser ces classes par un arbre, de sorte que tous nos sens
participent à la compréhension de cet ouvrage et facilitent son assimilation.
Que Dieu t’apporte le succès !
70 AL-KINDI

l’obscurcissement des lettres se divise en deux classes

obscurcissement simple obscurcissement composé

sans changement du dessin des lettres avec changement du dessin des lettres

quantitatif qualitatif Mettre plusieurs figures qui


indiquent plusieurs lettres
dédoublement des lettres

pour toutes pour certaines


pour toutes pour certaines les lettres lettres
les lettres lettres

sans lien ni interprétation avec lien et interprétation

lien par rapport à l’espèce lien par rapport au genre

indication indication indication indication


unique multiple unique multiple

sans changement de la avec changement de la forme du dessin


forme du dessin

sans modification de position avec modification de position

avec rajout de sans rajout de en formant en mettant la


dessin dessin insignifiant la lettre lettre à la position
insignifiant autrement d’une autre

un seul plusieurs en mettant des dessins créés


insignifiant insignifiants qui ne sont pas liés aux lettres

en mettant un dessin pour


chaque lettre en mettant le dessin des unes
pour les autres
en mettant les dessins pour
plusieurs lettres qui s’associent
le plus souvent
SUR L’EXTRACTION DE L’OBSCUR 71

Fig. 1. Copie du diagramme original, significatif du travail de classification.


M. Mrayati et al., Al-Kindi’s Treatise on Cryptanalysis, fig. 3.2 p.113.
72 AL-KINDI

METHODES D'EXTRACTION
DE QUELQUES GENRES D'OBSCURCISSEMENT

Maintenant que j’ai présenté les classes d'obscurcissement, je vais


présenter l’extraction de cet obscurcissement pour chaque classe.
Je dis d’abord : l'obscurcissement par changement des figures de lettres
sans lien ni interprétation, qui peuvent être remplacées par des dessins qui
ne sont pas des lettres, peut être accompli en remplaçant chaque lettre par
une figure. L'extraction en est accomplie par les ruses mentionnées
précédemment. Les figures qui se combinent fréquemment comme ‫( ال‬la),
‫( إن‬inna), ‫( ما‬mā), ‫( أو‬aou), ‫( لم‬lam), ‫( أن‬an), ‫’( عن‬an), ‫( في‬fi), ‫( لو‬lou) etc.
peuvent toutes être représentées par une seule figure.
La ruse pour extraire ce qui était masqué dans ce genre
d'obscurcissement est d'utiliser les ruses indiquées précédemment, jusqu'à
voir quelques-unes des lettres apparaître et, s’il en est apparu, les mots qui
s’en suivent. Nous cherchons des positions où les lettres n'apparaissent pas,
mais qui sont encadrées par les lettres qui viennent d'apparaître ; puis nous
cherchons avec chacune des lettres connues, celles qui se combinent souvent
avec elles. Nous conservons la lettre qui produit une séquence
compréhensible ou un mot.
Si deux ou trois mots s'associent avec la figure de cette lettre obscure, par
exemple si le mot ‫( قد‬qad) se place entre ‫( إنه‬innaho) et ‫( ذهب‬dhahaba) tu
obtiens : ‫( إنه قد ذهب‬innaho qad dhahaba). Suppose maintenant que le mot ‫لم‬
(lam) se trouve à la place de ‫( قد‬qad) alors tu obtiens ‫( إنه لم يذهب‬innaho lam
yadhhab). De même, le mot ‫( لن‬lan) donne ‫( إنه لن يذ هب‬innaho lan
yadhhaba). S'il y a plusieurs mots qui ressortent, tu cherches les lettres déjà
apparues dans un autre endroit du texte, y compris la lettre que tu veux
extraire, qui est comparée à toutes les lettres associées. Si tu obtiens le mot
juste, alors c'est bien la lettre recherchée. Si tu en obtiens plusieurs qui
s’associent avec cette lettre, tu répètes le même travail jusqu'à trouver un
seul mot lié à cette lettre. Après avoir testé cette méthode à un ou deux
endroits du livre, et si l'apparition des mots significatifs se répète partout, tu
peux penser que cette figure correspond bien aux deux lettres qui t’ont aidé
à faire apparaître la signification. Une aide supplémentaire consiste à
s’appuyer sur la fréquence ou la rareté des lettres.
Et nous allons écrire l'ordre de fréquence et de rareté des lettres associées
dans la langue arabe lorsque nous écrivons l'ordre des lettres.
Un genre d’obscurcissement peut aussi consister à remplacer chaque
lettre par la réunion de deux figures. Si tu penses que le livre est obscurci
par ce genre [d’obscurcissement], c'est-à-dire que pour chaque lettre, il y a
SUR L’EXTRACTION DE L’OBSCUR 73

deux figures réunies, alors tu comptes le nombre de figures des lettres de ce


livre. S’il dépasse le nombre de figures de lettres de cette langue, alors cet
excès est égal au nombre des figures réunies : tu peux alors penser que
certaines lettres sont la réunion de deux figures.
Et si l'obscurcissement provient du changement de la figure, sans lien et
avec ruse dans le changement de la figure, tu remplaces la figure des unes
par celle des autres, par exemple la figure de la lettre alif pour montrer la
lettre bāa et la figure de la lettre bāa pour montrer la lettre alif, et ainsi de
suite pour les autres lettres.
L'obscurcissement résulte du désarroi face aux lettres et à l’absence de
constitution d'un texte. Lorsque tu soupçonnes que seules les lettres sont
utilisées pour en remplacer d’autres, tu essayes les possibilités de remplacer
ces lettres non articulées par toutes les lettres qui n'ont pas été identifiées.
En appliquant la recherche déjà utilisée pour les lettres dont la figure est
remplacée par des figures créées qui ne sont pas liées aux lettres, les figures
modifiées apparaissent. Si seulement une partie [de la lettre] est modifiée ou
si toute la figure est modifiée, tu peux la considérer comme une figure créée,
et la recherche se fait selon les premières ruses mentionnées précédemment.
Savoir si toutes les figures sont modifiées les unes par les autres provient
de ce que la prononciation n'est pas facile. Si la prononciation est facile, ce
qui est différent à un endroit du livre ne permet pas de trouver le sens à un
autre endroit : c’est donc que le texte a été modifié.
Face à l'obscurcissement avec changement de figure des mots sans
changement de la forme des lettres, mais seulement de leur position – je
veux dire celle des figures – tu effectues une seule recherche pour toutes ces
sortes. Et toutes les sortes [de changement de position] avant et après
peuvent être appliquées aux lettres comme mentionné précédemment dans
les méthodes d'obscurcissement.
L'obscurcissement avec changement des figures des lettres sans lien et
sans changement de la forme du dessin s'effectue en changeant la position de
la lettre, en mettant le haut en bas, ou l'avant, ou à l'arrière, etc. Son
extraction est très facile. Tu peux savoir que ces lettres sont obscurcies par
modification de la position lorsque le nombre des figures est le même que
celui des lettres de cette langue, et que les figures sont les mêmes sauf
qu'elles se différencient par leur position. Si une telle situation apparaît, tu
fais tourner la figure dans tous les sens. Si une certaine mise en place donne
une lettre qui est connue dans cette langue, alors tu prends cette figure
comme représentation de cette lettre.
Le changement du dessin des lettres sans lien ni interprétation, sans
changement de la forme du dessin, sans modification de la position, et avec
rajout de dessins sans signification qui ne contiennent pas de lettre sonore,
est indiqué en comptant les figures. Si cela dépasse le nombre des lettres de
la langue, tu extrais quelques lettres du livre avec les ruses citées
74 AL-KINDI

précédemment. Tu examines ensuite quelques-unes des lettres qui ne sont


pas encore apparues et tu essayes de trouver la ressemblance avec les lettres
qui sont déjà apparues. Tu compares ces lettres avec le texte [extrait], en
omettant celles que tu soupçonnes d’être des lettres sans signification dans
plusieurs extraits du livre. Si le texte a un sens à ces endroits choisis, tu
conclus que toutes les lettres omises ne sont pas signifiantes.
Si la condition est telle que nous l'avons mentionnée, je veux dire le
changement de figure des lettres sans interprétation ni changement de la
forme des figures, et sans changement des positions ni rajout de lettre
insignifiante, mais avec omission d’une ou deux lettres du texte, tu peux le
découvrir en trouvant des figures moins nombreuses que les lettres de
l'alphabet dans cette langue. La ruse utilisée ici est la première de celles déjà
mentionnées.
Si certaines lettres du texte sont apparues et si tu as trouvé celles qui lui
ressemblent – si elles sont lues en une autre position – tu peux trouver un
manque dans la lecture, comme dans abdallah (‫)عبدهللا‬, si le dal (‫ )د‬est omis,
nous lisons aballah (‫)عباهلل‬. Tu cherches une lettre parmi celles déjà apparues
ou une lettre associée avec aballah par l'une de ses extrémités : si le mot est
privé de cette lettre dans deux ou trois endroits du texte, tu constates qu'une
lettre est omise dans ce texte, tu consultes la position de cette lettre accolée
à toutes les lettres de l'alphabet dans toutes les positions où est apparue une
absence de lettre. Si tous les mots s’éclairent et donnent un sens en utilisant
une seule lettre pour combler les vides, c'est donc que c'est cette lettre qui a
été abandonnée. Le même travail est poursuivi si plusieurs lettres sont
abandonnées.
Le changement de la figure des lettres avec lien et interprétation par
rapport à l'espèce se divise en deux classes : l'indication donnée par la figure
peut être soit unique, soit multiple. Par unique, je veux dire comme dans le
changement de la lettre ṭāa (‫ )ط‬d'un oiseau unique tel un pigeon ; par
multiple, je veux dire comme le changement de la lettre ṭāa par l'image de
n'importe quel oiseau ; et ceci peut être appliqué dans le changement de la
forme de la lettre avec lien et interprétation par rapport au genre.
La distinction entre l'obscurcissement par rapport à l'espèce – s'il est
l'image d'un oiseau unique ou de plusieurs – et par rapport au genre, c'est
que l'image doit être celle d'un seul genre. Si tu peux savoir lequel, tu prends
les premières lettres des genres. Dans ce cas, la prononciation s’éclaire.
Sinon, les espèces et les genres sont remplacés par des dessins créés et
modifiés qui ne sont pas liés aux lettres, et alors tu utilises la recherche citée
pour la méthode mentionnée plus haut.
Ce genre d'obscurcissement indique une certaine ruse utilisée par
certaines personnes, qui est de prendre pour chaque figure dessinée, la
première lettre, ou la dernière lettre, ou encore la deuxième ou l'avant-
dernière. Si le mot contient deux lettres, il peut arriver que la deuxième
SUR L’EXTRACTION DE L’OBSCUR 75

lettre soit la même que la dernière, et que l'avant-dernière soit en fait la


première lettre du mot.
L'extraction de ce type d'obscurcissement est très facile, et ne nécessite
pas de recherche, puisque si tu examines l'obscur, tu prends les premières de
ces lettres, ou les dernières, ou les deuxièmes, ou les avant-dernières. [La
signification] apparaît si [le texte] était obscurci par ce type
d'obscurcissement.
Du côté quantitatif, l'obscurcissement simple où les lettres conservent
leur forme, est réalisé en doublant, triplant, etc. la forme des lettres : par
exemple la lettre a en aa, la lettre b en bb, et cela pour toutes les lettres, ou
seulement pour certaines. Tu reconnais ce type d’obscurcissement lorsque
les lettres sont toujours repérées comme se répétant systématiquement.
Cette extraction est aussi très simple. Si tu soupçonnes que les lettres
sont écrites dans une forme répétée, tu fusionnes les deux a, les trois a etc.
en une seule lettre a, et tu appliques le même procédé pour les autres lettres.
Du côté quantitatif, l'obscurcissement simple, sans changement de figure
des lettres, s'effectue en mettant une seule figure qui indique plusieurs
lettres, comme les bāa (‫)ب‬, tāa (‫ )ت‬ou ṯāa (‫ )ﺙ‬qui sont indiquées comme
une seule figure dans la calligraphie arabe. Si tu trouves que certaines lettres
ont disparu, soit partout, soit en certains endroits – ce qui peut être
soupçonné si le nombre des figures est inférieur au nombre des lettres de
l'alphabet – les mots doivent être écrits différemment jusqu'à trouver le bon
sens. Et tu appliques le même procédé au reste du texte jusqu'à ce que [les
lettres] apparaissent toutes.
L'obscurcissement des lettres avec composition peut utiliser toutes les
méthodes mentionnées précédemment, parce que la composition peut être
infinie en raison de l'abondance des genres qui participent à la composition.
Il n’en sera pas question ici, car notre but est la brièveté et la compacité.
La ruse utilisée pour trouver la composition réside dans l'utilisation de
toutes les ruses mentionnées précédemment. Si le sens n'apparaît pas, sache
qu'avec la composition, tu composes les méthodes avec lesquelles quelques
parties sont apparues jusqu'à ce que l'obscurcissement soit levé. En fait la
composition est la plus difficile à faire apparaître parmi tous les genres
d'obscurcissement.

FREQUENCE ET ORDRE DES LETTRES DANS LA LANGUE ARABE.

Maintenant, puisqu’il en a déjà été question, qu’il me soit permis de


mentionner l'ordre des lettres en abondance et en rareté dans la langue arabe.
Je dis que alif (‫ )ا‬est la lettre la plus utilisée dans la langue arabe, puis lām
(‫)ل‬, puis mīm (‫)م‬, puis hāa (‫)ه‬, puis wāw (‫)و‬, puis yāa (‫)ي‬, puis nūn (‫)ن‬,
puis rāa (‫)ر‬, puis 'aīn (‫)ع‬, puis fāa (‫)ف‬, puis tāa (‫)ت‬, puis bāa (‫)ب‬, puis
76 AL-KINDI

kāf (‫)ك‬, identique en début, milieu ou fin, puis dal (‫)د‬, puis sīn (‫)س‬, puis
qāf (‫)ق‬, puis ḥāa (‫)ح‬, puis ğīm (‫)ج‬, puis ḏāl (‫)ذ‬, puis ṣād (‫)ص‬, puis ṡīn (‫)ش‬,
puis ḍād (‫)ض‬, puis ḫāa (‫)خ‬, puis ṯāa (‫)ﺙ‬, puis zāy (‫)ز‬, puis ṭāa (‫)ط‬, ḡīn (‫)غ‬,
identique en début, milieu ou fin, puis ẓād (‫)ظ‬.
Dans sept feuilles écrites en arabe, j’observe12 :

alif ‫ ا‬600 lām ‫ ل‬437 mīm ‫ م‬320 hāa ‫ ه‬273

wāw ‫ و‬262 yāa ‫ ي‬252 nūn ‫ ن‬221 rāa ‫ ر‬155

'aīn ‫ ع‬131 fāa ‫ ف‬122 tāa ‫ ت‬120 bāa ‫ ب‬112

kāf ‫ ک‬112 dal ‫ د‬92 sīn ‫ س‬91 qāf ‫ ق‬63

ḥāa ‫ ح‬57 ğīm ‫ ج‬46 dal ‫ ذ‬35 ṣād ‫ ص‬32

ḫāa ‫ خ‬20 ṡīn ‫ ش‬17 ṭāa ‫ ط‬15 ḡīn ‫ غ‬15

Je l’ai dit plus tôt : les voyelles sont les lettres les plus fréquentes dans
toutes les langues, parce qu'elles sont la base de la parole. Dans ce tableau,
nous remarquons que lām [consonne] est plus fréquente que yāa [voyelle] et
wāw [voyelle], et aussi hāa [consonne], ce qui ne contredit pas ce que nous
avons mentionné. C’est que les voyelles s'écrivent dans la calligraphie arabe
lorsqu'elles sont longues, les voyelles courtes ne s'écrivent pas dans la
calligraphie arabe, sauf lorsqu'elles se trouvent au début d'un nom, d'un
adjectif ou de tout autre conjugué. Dans le mot mohamed (‫ )محمد‬par
exemple, il existe un wāw entre mīm et hāa qui n'apparaît pas dans l'écriture
car c'est une voyelle courte. De même, le alif de mohamed qui est entre hāa
et mīm et le alif qui est entre mīm et dal, sont courtes aussi. C'est pour cela
qu'elles n'apparaissent pas dans l'écriture. Comme je l’ai montré dans mon
livre fi sina'ati achchi'ri (‫)في صناعة الشعر‬, « De la production poétique », les
voyelles courtes sont toutes omises. C'est pour cela que les consonnes sont
plus nombreuses dans la langue arabe.

LETTRES COMBINABLES ET NON COMBINABLES EN LANGUE ARABE

Je parle maintenant des lettres qui se combinent en langue arabe et de


celles qui ne se combinent pas.

12 Dans les statistiques d'al-Kindi, il y a trois lettres qui ont été omises, pour des raisons
inconnues, ce sont zāy (‫)ز‬, ḍād (‫ )ض‬et ṡīn (‫)ش‬.
SUR L’EXTRACTION DE L’OBSCUR 77

Je dirais : les lettres qui ne se combinent pas sont les lettres fixes.
Certaines d'entre elles ne se combinent ni avant, ni après, ou seulement
avant, ou seulement après. Les lettres variables – je veux dire celles qui
peuvent parfois être fixes, et parfois ajoutées, se combinent avec toutes les
lettres avant et après, ou seulement avant, ou seulement après.
Je veux dire par lettres fixes celles qui se trouvent à la formation d'un
nom ou à la racine d'un mot. Je veux dire racine quand je dis ‫طق‬ ْ ُ‫( ن‬notqon :
résonne ) et mot [dérivé] quand je dis ‫( نَاطِ ق‬naatiqon : résonateur). Le mot
13

dérivé peut dénoter un temps [conjugué], mais ici, dans le cas présent, il
dénote un objet qui résonne toujours. Et le mot َ‫طق‬ َ َ‫( ن‬nataqa : il résonna)
indique un objet qui était en train de résonner et ‫( يَ ْنطِ ق‬yantiqo : il résonne)
ُ
dénote qu’il résonne pendant un certain temps. Sauf que َ‫طق‬ َ َ‫( ن‬nataqa) et ‫يَ ْنطِ ُق‬
(yantiqo) ne sont pas des mots [fixes] mais sont [des verbes,] conjugués à
partir de mots. Seule la racine est composée des lettres fixes.
Dans la conjugaison du mot ‫( يَ ْنطِ ُق‬yantiqo), la lettre yāa (‫ )ي‬ajoutée
indique le futur où la résonnance aura lieu. Et également le alif (ā) court
dans َ‫طق‬ َ َ‫( ن‬nataqa), situé entre nūn (‫ )ن‬et ṭāa (‫)ط‬, qui a remplacé la voyelle
courte wāw (‫ )و‬dans ‫طق‬ ْ ُ‫( ن‬notqon), indique un temps passé où la résonnance
a eu lieu.
Et de même, dans le mot ‫( نَاطِ ق‬naatiqon), le alif (a) long situé entre
nūn (‫ )ن‬et ṭāa (‫ )ط‬est ajouté et il remplace la voyelle courte wāw (‫ )و‬dans
‫طق‬ْ ُ‫( ن‬notqon).
Les lettres ajoutées sont donc celles qui sont attachées à un nom par
conjugaison dans les temps, les nombres, le génitif, la comparaison, la
cause, ou la succession, et ainsi de suite.
Les lettres fixes sont celles qui ne changent jamais et ne peuvent en
aucun cas être des lettres ajoutées : ṯāa, ğīm, ḥāa, ḫāa, dal, ḏāl, rāa, zāy,
ṡīn, ṣād, ḍād, ṭāa, ẓād, 'aīn, ḡīn, qāf.
Elles sont illustrées comme suit14 :

‫ث ج ح خ د ذ ر ز ش ص ض ط ظ ع غ ق‬

Les lettres variables qui peuvent être ajoutées ou fixes sont les
suivantes : alif (‫)أ‬, bāa (‫)ب‬, tāa (‫)ت‬, sīn (‫)س‬, fāa (‫)ف‬, ka (‫)ك‬, lām (‫)ل‬,
mīm (‫)م‬, nūn (‫)ن‬, hāa (‫)ه‬, wāw (‫)و‬, yāa (‫)ي‬.
Afin que tous nos sens participent à la compréhension des lettres, nous
allons écrire ces lettres dans un tableau à deux lignes, chacune dans une
ligne et nous écrivons les [lettres] fixes qui ne changent jamais dans la
première ligne, et les [lettres] variables qui peuvent être ajoutées ou fixes

13 NdT. : Le terme original a une signification proche de « prononcer ». Le terme « résonner »


choisi ici est mieux adapté aux objets.
14 NdT. : de droite à gauche.
78 AL-KINDI

dans la deuxième ligne. Les [lettres] fixes sont plus nombreuses, et certaines
ne peuvent en aucun cas être combinées aux autres.

Lettres ṯāa Jim ḥāa ḫāa dal ḏāl rāa Zay Sin ṣād ḍād ṭāa
fixes ‫ﺙ‬ ‫ج‬ ‫ح‬ ‫خ‬ ‫د‬ ‫ذ‬ ‫ر‬ ‫ز‬ ‫ش‬ ‫ص‬ ‫ض‬ ‫ط‬

ẓād gayn ḡīn qāf


‫ظ‬ ‫ع‬ ‫غ‬ ‫ق‬

Lettres alif bāa tāa sīn fāa ka lām mīm nūn hāa wāw yāa
variables ‫أ‬ ‫ب‬ ‫ت‬ ‫ف س‬ ‫ك‬ ‫ل‬ ‫م‬ ‫ن‬ ‫هـ‬ ‫و‬ ‫ي‬

Les [lettres] variables peuvent se combiner avec toutes les lettres situées
avant et après elles, sauf sīn (‫ )س‬qui ne se combine pas avec ṯāa, ḏāl, ṣād,
ḍād, ẓād ni avant ni après elle. En voici l’illustration :

sīn (‫ )س‬ne combine pas ṯāa (‫ )ﺙ‬ḏāl (‫ )ذ‬ṣād (‫ )ص‬ḍād (‫)ض‬ ẓād (‫)ظ‬
avec
ṣād (‫)ص‬ ṭāa (‫)ط‬ ẓād (‫ )ظ‬Sin (‫)س‬

Mais concernant les [lettres] fixes par nature, je veux dire celles qui se
situent dans la première ligne :
– le ṯāa (‫ )ﺙ‬ne se combine pas avec les lettres ḏāl (‫)ذ‬, zāy (‫)ز‬, ṣād (‫)ص‬,
ḍād (‫)ض‬, ẓād (‫ )ظ‬et sīn (‫ )س‬situées avant et après elle. En voici illustration :

ṯāa (‫ )ﺙ‬ne se combine pas avec ḏāl zāy ṣād ḍād ẓād sīn
(‫)ذ‬ (‫)ز‬ (‫)ص‬ (‫)ض‬ (‫)ظ‬ (‫)س‬

– le ṯāa (‫ )ﺙ‬ne se combine pas avec ṡīn (‫ )ش‬s’il est situé avant. Il se combine
avec si le ṡīn (‫ )ش‬est situé avant. En voici illustration :

ṯāa (‫ )ﺙ‬ne se combine pas avec ṡīn (‫)ش‬

ṯāa (‫ )ﺙ‬ṡīn (‫)ش‬ ‫شثن‬


shathana (grossir)

De même :
– le ḏāl (‫ )ذ‬ne se combine pas avec les lettres ṯāa (‫)ﺙ‬, zāy (‫)ز‬, ṣād (‫)ص‬, ḍād
(‫)ض‬, ṭāa (‫)ط‬, ẓād (‫)ظ‬, sīn (‫ )س‬ni avant ni après. En voici l’illustration :
SUR L’EXTRACTION DE L’OBSCUR 79

ḏāl (‫ )ذ‬ne se combine ṯāa zāy ṣād ḍād ṭāa ẓād sīn
pas avec (‫)ﺙ‬ (‫)ز‬ (‫)ص‬ (‫)ض‬ (‫)ط‬ (‫)ظ‬ (‫)س‬

– le ḏāl (‫ )ذ‬ne se combine ni avec ṡīn (‫)ش‬, ni avec ḡīn (‫ )غ‬s’il est situé avant.
Il se combine avec si le ṡīn (‫ )ش‬ou le ḡīn (‫ )غ‬est situé avant le ḏāl (‫)ذ‬. En
voici l’illustration :

ḏāl (‫ )ذ‬ṡīn (‫)ش‬ ḏāl (‫ )ذ‬ḡīn (‫)غ‬

‫( شذر‬shadhar, pépite) ‫( غذا‬ḡhaḏhan, demain)

De même :
– le zāy (‫ )ز‬ne se combine pas avec les lettres ṯāa (‫)ﺙ‬, ḏāl (‫)ذ‬, ṣād (‫)ص‬, ẓād
(‫)ظ‬, sīn (‫ )س‬ni avant ni après. En voici l’illustration :

zāy (‫ )ز‬ne se combine pas avec ṯāa ḏāl ṣād ẓād sīn
(‫)ﺙ‬ (‫)ذ‬ (‫)ص‬ (‫)ظ‬ (‫)س‬

– le zāy (‫ )ز‬ne se combine ni avec ṡīn (‫)ش‬, ni avec ḍād (‫ )ض‬s’il est situé
avant elles. Il se combine avec si le ṡīn (‫ )ش‬ou le ḍād (‫ )ض‬sont situés avant
le zāy (‫)ز‬. En voici l’illustration :

zāy (‫ )ز‬ṡīn (‫)ش‬ zāy (‫ )ز‬ḍād ( ‫)ض‬

‫شزن‬ ‫ضوز‬
(shazan, grossir) (Dawz, mâcher)

– et le zāy (‫ )ز‬ne se combine pas avec ṭāa (‫ )ط‬si le ṭāa (‫ )ط‬est située avant. Il
se combine avec si le zāy (‫ )ز‬est situé avant le ṭāa (‫)ط‬. En voici
l’illustration :

ṭāa (‫)ط‬ zāy (‫)ز‬


zāy (‫)ز‬ ṭāa (‫)ط‬

De même :
– le ṣād (‫ )ص‬ne se combine pas avec les lettres ṯāa (‫)ﺙ‬, ḏāl (‫)ذ‬, zāy (‫)ز‬, ḍād
(‫)ض‬, ṭāa (‫)ط‬, ẓād (‫)ظ‬, et sīn (‫)س‬. En voici l’illustration :
80 AL-KINDI

ṣād (‫ )ص‬ne se combine pas ṯāa ḏāl zāy ḍād ṭāa ẓād sīn
avec (‫)ﺙ‬ (‫)ذ‬ (‫)ز‬ (‫)ض‬ (‫)ط‬ (‫)ظ‬ (‫)س‬

– le ṣād (‫ )ص‬ne se combine ni avec ğīm (‫)ج‬, ni avec ṡīn (‫ )ش‬s’il se place
avant eux. Il se combine avec si le ğīm (‫ )ج‬ou le ṡīn (‫ )ش‬est situé avant le
ṣād (‫)ص‬. En voici l’illustration:

ṣād (‫ )ص‬ğīm (‫)ج‬ ṣād (‫ )ص‬ṡīn (‫)ش‬

‫( جص‬jass) ‫شصيبة‬
(Shassībat, le fond d’un puit)

– et ṣād (‫ )ص‬ne se combine pas avec dal (‫ )د‬si le dal (‫ )د‬est situé avant, et se
combine avec si le ṣād (‫ )ص‬est situé avant. En voici l’illustration :

dal (‫ )د‬ṣād (‫)ص‬ ṣād (‫ )ص‬dal (‫)د‬

‫صدأ‬
(Sadaa, rouille)

De même :
– le ḍād (‫ )ض‬ne se combine pas avec les lettres ṯāa (‫)ﺙ‬, ḏāl (‫)ذ‬, ṣād (‫)ص‬,
ṭāa (‫)ط‬, ẓād (‫)ظ‬, sīn (‫ )س‬et ṡīn (‫ )ش‬ni avant, ni après. En voici l’illustration :

ḍād (‫ )ض‬ne se ṯāa ḏāl ṣād ṭāa ẓād sīn ṡīn Ni avant
combine pas avec (‫)ﺙ‬ (‫)ذ‬ (‫)ص‬ (‫)ط‬ (‫)ظ‬ (‫)س‬ (‫)ش‬ ni après

– le ḍād (‫ )ض‬ne se combine pas avec qāf (‫ )ق‬si ḍād (‫ )ض‬se place avant qāf
(‫)ق‬. Il se combine avec si qāf (‫ )ق‬se place avant ḍād (‫)ض‬. En voici
l’illustration :

ḍād (‫ )ض‬qāf (‫)ق‬ qāf (‫)ق‬ ḍād (‫)ض‬


‫( قضأ‬qaddaa = manger)
SUR L’EXTRACTION DE L’OBSCUR 81

– et le ḍād (‫ )ض‬ne se combine ni avec dal (‫)د‬, ni avec zāy (‫ )ز‬si le dal (‫ )د‬ou
le zāy (‫ )ز‬se placent avant le ḍād (‫)ض‬. Le ḍād (‫ )ض‬se combine avec le
dal (‫ )د‬et le zāy (‫ )ز‬si le ḍād (‫ )ض‬se place avant. En voici l’illustration :

dal (‫ )د‬ḍād (‫)ض‬ zāy (‫ )ز‬ḍād (‫)ض‬


‫ضد‬ ḍād (‫ )ض‬zāy (‫)ز‬
(ḍid = contre)

De même :
– le ẓād (‫ )ظ‬ne se combine pas avec les lettres ṯāa (‫)ﺙ‬, ḏāl (‫)ذ‬, zāy (‫)ز‬, ṣād
(‫)ص‬, ḍād (‫)ض‬, ṭāa (‫)ط‬, ğīm (‫)ج‬, dal (‫)د‬, sīn (‫ )س‬ni avant ni après. En voici
l’illustation :

ẓād (‫ )ظ‬ne se ṯāa ḏāl zāy ṣād ḍād ṭāa ğīm dal sīn Ni avant
combine pas avec (‫)ﺙ‬ (‫)ذ‬ (‫)ز‬ (‫)ص‬ (‫ )س( )د( )ج( )ط( )ض‬ni après

– et le ẓād (‫ )ظ‬ne se combine pas avec les lettres ḥāa (‫)ح‬, qāf (‫)ق‬, ṡīn (‫)ش‬,
ḫāa (‫ )خ‬si ẓād (‫ )ظ‬se place avant ḥāa (‫)ح‬, qāf (‫)ق‬, ṡīn (‫ )ش‬ou ḫāa (‫)خ‬. Il se
combine avec si chacune de ces lettres se place avant le ẓād (‫)ظ‬. En voici
l’illustration :

ẓād (‫ )ظ‬ḥāa (‫)ح‬ ẓād (‫ )ظ‬qāf (‫)ق‬ ẓād (‫ )ظ‬ṡīn (‫)ش‬ ẓād (‫ )ظ‬ḫāa (‫)خ‬

ḥāa (‫ )ح‬ẓād (‫)ظ‬ ‫( قظ‬qaddha = ‫شظى‬ ‫( خظا‬khazza =


stable, durable) (shaddha) important, majeur)

De même :
– le ğīm (‫ )ج‬ne se combine pas avec les lettres ṭāa (‫)ط‬, ẓād (‫)ظ‬, ḡīn (‫ )غ‬et
qāf (‫ )ق‬ni avant ni après. En voici l’illustration :

ğīm (‫ )ج‬ne se combine pas ṭāa (‫ )ط‬ẓād (‫ )ظ‬ḡīn (‫ )غ‬qāf (‫)ق‬ ni avant ni après
avec

– et le ğīm (‫ )ج‬ne se combine pas avec ṣād (‫ )ص‬si ṣād (‫ )ص‬se place avant
ğīm (‫)ج‬. Il se combine avec si ğīm (‫ )ج‬se place avant ṣād (‫)ص‬. En voici
l’illustration :
82 AL-KINDI

ṣād (‫ )ص‬ğīm (‫)ج‬ ğīm (‫ )ج‬ṣād (‫)ص‬


‫( جص‬jass)

De même :
– le ḥāa (‫ )ح‬ne se combine pas avec les lettres ḫāa (‫)خ‬, 'aīn (‫ )ع‬et ḡīn (‫ )غ‬ni
avant ni après. En voici l’illustration :

ḥāa (‫ )ح‬ne se combine pas avec ḫāa (‫)خ‬ 'aīn (‫)ع‬ ḡīn (‫)غ‬

– et le ḥāa (‫ )ح‬ne se combine pas avec ẓād (‫ )ظ‬si ẓād (‫ )ظ‬se place avant le
ḥāa (‫)ح‬. Il se combine avec si ḥāa (‫ )ح‬se place avant ẓād (‫)ظ‬. En voici
l’illustration :

zāy (‫ )ز‬ḥāa (‫)ح‬ ‫( حظ‬haz = chance)

De même :
– le ḫāa (‫ )خ‬ne se combine ni avec ḥāa (‫)ح‬, ni avec ḡīn (‫)غ‬, ni avant ni
après. En voici l’illustration:

ḫāa (‫ )خ‬ne se combine pas avec ḥāa (‫)ح‬ ḡīn (‫)غ‬ Ni avant ni après

– et le ḫāa (‫ )خ‬ne se combine pas avec 'aīn (‫ )ع‬et ẓād (‫ )ظ‬si 'aīn (‫ )ع‬ou ẓād
(‫ )ظ‬se place avant le ḫāa (‫)خ‬. Il se combine avec si ḫāa (‫ )خ‬se place avant
'aīn (‫ )ع‬et ẓād (‫)ظ‬. En voici l’illustration :

'aīn (‫ )ع‬ḥāa (‫)ح‬ ẓād (‫ )ظ‬ḫāa (‫)خ‬


‫نخع‬ ‫خاظ‬
(nakha’a) (khazza)

Et dal (‫ )د‬ne se combine pas avec les lettres zāy (‫)ز‬, ṭāa (‫)ط‬, ṣād (‫)ص‬,
ḍād (‫ )ض‬si le dal (‫ )د‬se place avant zāy (‫)ز‬, ṭāa (‫)ط‬, ṣād (‫ )ص‬ou ḍād (‫)ض‬. Il
se combine avec si dal (‫ )د‬se place après zāy (‫)ز‬, ṭāa (‫)ط‬, ṣād (‫ )ص‬ou
ḍād (‫)ض‬. En voici l’illustration :

dal (‫ )د‬zāy (‫)ز‬ dal (‫ )د‬ṭāa (‫)ط‬ dal (‫ )د‬ṣād (‫)ص‬ dal (‫ )د‬ḍād (‫)ض‬
‫األزد‬ ‫موطد‬ ‫صد‬ ‫ضد‬
(alaazad) (mouttad, confirmé) (ṣād, empêcher) (Did, contre)
SUR L’EXTRACTION DE L’OBSCUR 83

Et le rāa (‫)ر‬, contrairement à toutes les autres lettres fixes, se combine


avec toutes les lettres avant et après.
Et ṡīn (‫ )ش‬ne se combine pas avec ḍād (‫ )ض‬ni avant ni après. En voici
l’illustration :

ṡīn (‫ )ش‬ne se combine pas avec ḍād (‫)ض‬

Et ṡīn (‫ )ش‬ne se combine pas avec les lettres zāy (‫)ز‬, sīn (‫)س‬, ṣād (‫)ص‬,
ṯāa (‫)ﺙ‬, ḏāl (‫ )ذ‬et ẓād (‫ )ظ‬si le sīn (‫ )ش‬se place avant le zāy (‫)ز‬, le sīn (‫)س‬, le
ṣād ṣād (‫)ص‬, le ṯāa (‫)ﺙ‬, le ḏāl (‫ )ذ‬ou le ẓād (‫)ظ‬, et se combine avec si le
ṡīn (‫ )ش‬se place après le zāy (‫)ز‬, le sīn (‫)س‬, le ṣād (‫)ص‬, le ṯāa (‫)ﺙ‬, le ḏāl (‫)ذ‬
ou le ẓād (‫)ظ‬, et en voici l’illustration :

zāy (‫)ز‬ sīn (‫ )س‬ṣād (‫ )ص‬ṯāa (‫)ﺙ‬ ḏāl (‫)ذ‬ ẓād (‫)ظ‬
ṡīn (‫)ش‬ ṡīn (‫ )ش‬ṡīn (‫ )ش‬ṡīn (‫)ش‬ ṡīn (‫)ش‬ ṡīn (‫)ش‬

‫شزب‬ ‫شسع‬ ‫شص‬ ‫شئن‬ ‫شذب‬ ‫شظى‬


(shazab=s'éloigner) (shasa’a) (shass) (shaan) (shadhab) (shazza)

De même :
– le ṭāa (‫ )ط‬ne se combine pas avec lettres ṣād (‫)ص‬, ḍād (‫)ض‬, ḏāl (‫)ذ‬, ẓād
(‫ )ظ‬et ğīm (‫ )ج‬ni avant ni après. En voici l’illustration :

ṭāa (‫ )ط‬ne se combine pas ṣād ḍād ḏāl ẓād ğīm Ni avant ni
avec (‫)ص‬ (‫)ض‬ (‫)ذ‬ (‫)ظ‬ (‫)ج‬ après

– et le ṭāa (‫ )ط‬ne se combine pas avec zāy (‫ )ز‬si le ṭāa (‫ )ط‬se place avant le
zāy (‫)ز‬. Il se combine avec si le zāy (‫ )ز‬se place avant ṭāa (‫)ط‬. En voici
l’illustration :

ṭāa (‫)ط‬ zāy (‫)ز‬


zāy (‫)ز‬ ṭāa (‫)ط‬

– et le ṭāa (‫ )ط‬ne se combine pas avec la lettre dal (‫)د‬, si le dal (‫ )د‬se place
avant le ṭāa (‫)ط‬. Il se combine avec si le ṭāa (‫ )ط‬se place avant le dal (‫)د‬. En
voici l’illustration :

dal (‫)د‬ ṭāa (‫)ط‬


‫( موطد‬mouttad)
84 AL-KINDI

De même :
– le 'aīn (‫ )ع‬ne se combine pas avec les lettres ḡīn (‫ )غ‬et ḥāa (‫ )ح‬ni avant ni
après. En voici l’illustration :

'aīn (‫ )ع‬ne se combine pas avec ḡīn (‫)غ‬ ḥāa (‫)ح‬

– et le 'aīn (‫ )ع‬ne se combine pas avec ḫāa (‫ )خ‬si 'aīn (‫ )ع‬se place avant
ḫāa (‫)خ‬. Il se combine avec si ḫāa (‫ )خ‬se place avant 'aīn (‫)ع‬. En voici
l’illustration :

'aīn (‫)ع‬ ḫāa (‫)خ‬

‫( بخع‬bakha’a)

De même :
– le ḡīn (‫ )غ‬ne se combine pas avec les lettres ḥāa (‫)ح‬, ḫāa (‫)خ‬, 'aīn (‫ )ع‬et
ğīm (‫ )ج‬ni avant ni en après. En voici l’illustration :

ḡīn (‫ )غ‬ne se combine pas avec ḥāa (‫)ح‬ ḫāa (‫)خ‬ 'aīn (‫)ع‬ ğīm (‫)ج‬

– et le ḡīn (‫ )غ‬ne se combine pas avec les lettres qāf (‫ )ق‬et ḏāl (‫)ذ‬, si qāf (‫)ق‬
et ḏāl (‫ )ذ‬se placent avant ḡīn (‫)غ‬, et se combine avec si ḡīn (‫ )غ‬se place
avant qāf (‫ )ق‬et ḏāl (‫)ذ‬. En voici l’illustration :

ḡīn (‫ )غ‬ḏāl (‫)ذ‬ ḡīn (‫ )غ‬qāf (‫)ق‬

‫( غذا‬ḡhaḏhan = demain) ‫( نغق‬naghaq = croassement)

De même :
– le qāf (‫ )ق‬ne se combine pas avec ğīm (‫ )ج‬ni avant ni après. En voici
l’illustration :

qāf (‫ )ق‬ne se combine pas avec ğīm (‫)ج‬ Ni avant ni après

– le qāf (‫ )ق‬ne se combine pas avec ḡīn (‫ )غ‬si le qāf (‫ )ق‬se place avant le ḡīn
(‫ )غ‬et se combine avec si le ḡīn (‫ )غ‬se place avant le qāf (‫)ق‬. En voici
l’illustration :
SUR L’EXTRACTION DE L’OBSCUR 85

qāf (‫)ق‬ ḡīn (‫)غ‬

‫( نغق‬naghaq = croassement)

– et le qāf (‫ )ق‬ne se combine pas avec ḍād (‫ )ض‬si le qāf (‫ )ق‬se place après le
ḍād (‫)ض‬, et se combine avec si le ḍād (‫ )ض‬se place après le qāf (‫)ق‬. En
voici l’illustration :

qāf (‫)ق‬ ḍād (‫)ض‬

‫( قضم‬qaddam = croquer)

Ainsi nous avons vu toutes les lettres qui ne se combinent pas. Les autres
lettres se combinent entre elles. Pour que nous soyons plus clairs, nous
allons illustrer ci-dessous les [lettres] combinables, comme nous l'avons fait
ci-dessus lorsque nous avons répété pour chaque lettre celles qui ne se
combinent pas avec elle.
J’ai déjà dit que les [lettres] variables se combinent avec toutes les lettres
sauf sīn (‫)س‬, et les lettres qui ne se combinent pas avec elles, ont été
identifiées. Par contre, pour les lettres fixes que nous avons écrites quand
elles se combinent entre elles et quand elles ne se combinent pas entre elles,
j’écris également sa combinaison avec les [lettres] variables, à l'aide de
Dieu, le bienfaisant et le protecteur contre les méfaits !
Et le ṯāa (‫ )ﺙ‬se combine avec ṡīn (‫ )ش‬si ṡīn (‫ )ش‬se place avant ṯāa (‫ )ﺙ‬et
ne se combine pas avec sinon, et ne se combine pas avec les lettres ḏāl (‫)ذ‬,
zāy (‫)ز‬, ṣād (‫)ص‬, ḍād (‫ )ض‬et sīn (‫ )س‬ni avant, ni après. En voici
l’illustration :

Nous disons que ṯāa (‫ )ﺙ‬se alif bāa tāa ğīm ḥāa ḫāa
dal
combine avec (‫)أ‬ (‫)ب‬ (‫)ت‬ (‫)خ( )ح( )ج‬
(‫ )د‬Avant et
après
rāa 'aīn ḡīn fāa qāf kāf lām mīm bāa hāa wāw yāa
(‫)ر‬ (‫)ع‬ (‫)غ‬ (‫)ف‬ (‫)ق‬ (‫)ك‬ (‫)و( )هـ( )ن( )م( )ل‬ ‫ي‬

Et je dis que ğīm (‫ )ج‬se combine avec les lettres yāa, wāw, tāa, ṯāa, ḥāa,
ḫāa, dal, ḏāl, qāf, sīn, ṡīn, ḍād, 'aīn, fāa, ka, lām, mīm, nūn, hāa, et se
combine avec ṣād (‫ )ص‬si ğīm (‫ )ج‬se place avant le ṣād (‫)ص‬.
Et je dis que rāa (‫ )ر‬se combine avec les lettres ṯāa, ğīm, ḫāa, ḥāa, dal,
dhal, zāy, sīn, ṡīn, ṣād, ḍād, ṭāa, 'aīn, ḡīn, fa, qāf, kāf, lām, mīm, nūn, hāa,
wāw, yāa, alif, bāa, tāa avant et après.
86 AL-KINDI

Et je dis que zāy (‫ )ز‬se combine avant et après avec les lettres alif, bāa,
tāa, ğīm, ḫāa, ḥāa, dal, rāa, 'aīn, ḡīn, fa, qāf, kāf, lām, mīm, nūn, hāa, wāw,
yāa, et se combine avec ṡīn (‫ )ش‬et ḍād (‫ )ض‬si zāy (‫ )ز‬se place avant ṡīn (‫)ش‬
et ḍād (‫)ض‬. Il ne se combine pas avec sinon. Il se combine avec ṭāa (‫ )ط‬si
zāy (‫ )ز‬se place avant ṭāa (‫)ط‬. Il ne se combine pas avec sinon. Et zāy (‫ )ز‬ne
se combine ni avec ṯāa ni avec ḏāl ni avec ṣād ni avec ḍād ni avec sīn, ni
avant ni après.
Et je dis que ṡīn (‫ )ش‬se combine avant et après avec les lettres alif, bāa,
tāa, ğīm, ḥāa, ḫāa, dal, rāa, ṭāa, 'aīn, ḡīn, fa, qāf, kāf, lām, mīm, nūn, hāa,
wāw, yāa. Il se combine avec les lettres ṯāa, ḏāl, zāy, sīn, ṣād, ṭāa si chacune
de ces lettres se place après le ṡīn (‫)ش‬. Le ṡīn (‫ )ش‬ne se combine pas avec
ces lettres sinon.
Et je dirai que ṣād (‫ )ص‬se combine, avant et après, avec les lettres alif,
bāa, tāa, ḥāa, rāa, 'aīn, ḡīn, fa, qāf, kāf, lām, mīm, nūn, hāa, wāw, yāa. Il se
combine avec les lettres ğīm (‫ )ج‬et ṡīn (‫ )ش‬si ṣād (‫ )ص‬se place avant ğīm (‫)ج‬
et ṡīn (‫)ش‬, et ne se combine ni avec ğīm (‫ )ج‬ni avec ṡīn (‫ )ش‬sinon. Et ṣād
(‫ )ص‬ne se combine ni avec ṯāa (‫)ﺙ‬, ni avec zāy (‫)ز‬, ni avec sīn (‫)س‬, ni avec
ḍād (‫)ض‬, ni avec ṭāa (‫)ط‬, ni avec ẓād (‫)ظ‬, ni avant ni après.

[BIBLIOGRAPHIE]

(eds. ) M. Mrayati, Y. Meer Alam, M.H. al-Tayyan, Al-Kindi’s Treatise on


Cryptanalysis, Riyadh, King Faisal Center for Research and Islamic
Studies, 2003.
Rashed, R., Œuvres philosophiques et scientifiques d’al-Kindi, Leiden, E. J.
Brill, 1997-98. Vol. I : L’optique et la catoptrique d’al-Kindi, vol. II :
Métaphysique et cosmologie (avec J. Jolivet)
LES TRAVAUX DE LA SECTION DU CHIFFRE
PENDANT LA PREMIERE GUERRE MONDIALE
Sophie DE LASTOURS1

La génération des combattants de 14-18 doit vous sembler bien


lointaine : le dernier poilu français Lazare Ponticelli2 est mort en 2008 à
l'âge de 110 ans. Pour ma part, j'ai côtoyé cette génération, mes deux grands-
pères ayant survécu à ce carnage, rescapés qu'ils étaient de Verdun, où 70 %
de l'effectif des soldats français se sont trouvés engagés à un moment ou à
un autre, la bataille ayant duré plusieurs mois.
Ayant eu la chance d'avoir été, en dehors des chiffreurs du monde de la
Défense, la première à être autorisée à me plonger dans les archives
françaises du Chiffre de 1914-1918, il me fallut bien admettre que la guerre
s'était aussi déroulée à l'arrière, loin du front, et que les hommes qui
l'avaient menée avaient pu tout autant en sortir meurtris, épuisés. Il fallut
trois mois à Georges-Jean Painvin pour se remettre nerveusement de son
intense travail intellectuel de concentration passé pour venir à bout du
fameux « Radiogramme de la Victoire ». Il avait perdu quinze kilos.
Longtemps tenu secret, le rôle joué par le Chiffre lors de la guerre de
1914-1918 fut révélé en 1968, lors du cinquantenaire de l'armistice, au cours
d'une rencontre historique entre le chiffreur allemand Fritz Nebel (1891-
1977)3, et le décrypteur français Georges-Jean Painvin (1886-1980), à
l'occasion de l'inauguration d'une salle du musée des Invalides consacrée à la
Première Guerre Mondiale. Dans la vitrine du Chemin des Dames furent
placés deux documents concernant le « Radiotélégramme de la Victoire »,

1 Historienne du renseignement, membre de l'Association des réservistes du chiffre et de la


sécurité de l'information (ARCSI), membre du Conseil Supérieur de la Formation et de la
Recherche Stratégique depuis 2010.
2 On pensait jusqu'à tout récemment que les derniers combattants à avoir connu la Première

Guerre Mondiale étaient le Britannique Harry Patch (1898-2009), le Canadien John Babcock
(1900-2010), et l'Américain Franck Buckles (1901-2011), mais on a découvert depuis le
Britannique Claude Choules, décédé le 5 mai 2011 à Perth en Australie, à l'âge de 110 ans. Il
s'était engagé dans la Royal Navy à 14 ans en trichant sur son âge.
3 La plupart des sites Internet le donnent pour mort en 1967.
88 SOPHIE DE LASTOUR

ainsi commentés : « Pendant toute la durée de la Grande Guerre, les


cryptologues français ont eu une supériorité incontestable sur leurs
adversaires dans le domaine du décryptement des messages chiffrés ».
J'ai choisi de vous présenter les travaux de ces cryptologues français,
menés dans un mouvement de fébrilité propre à la guerre, c'est-à-dire de
manière non académique, dans une chronologie des événements où
désorganisation, hasard, erreur, inconséquence de l'adversaire et compétence
sont étrangement dépendants, et engendrent parfois de brillantes
découvertes.
Je rappellerai d'abord ce qu'est le Chiffre, en présentant succinctement
son vocabulaire. L'état des lieux de la cryptologie militaire à la veille de la
Grande Guerre permettra de préciser cette supériorité cryptologique de la
France en 1914 à travers les travaux de la Section du Chiffre, qui
permettront de casser le système allemand UBCHI, puis le système ABC.
Les deux exemples les plus manifestes de l'importance de la cryptologie lors
de la Grande Guerre : le Télégramme Zimmermann et le Radiogramme de la
Victoire, permettront de détailler le style de travail de décryptement.

Qu’est-ce-que le Chiffre ?

La cryptologie est la science des écritures secrètes. Elle étudie les


méthodes, les procédés et les systèmes de chiffrement, et recherche les
moyens de les décrypter. Comme toute technique, elle a son vocabulaire.
En voici quelques éléments de base :
Le chiffrement transforme un texte clair en un autre inintelligible, celui-
ci devient un cryptogramme. Pendant la Première Guerre Mondiale, le
chiffrement reste manuel, car on utilise le papier et le crayon, plus rarement
des machines.
La clé est une convention orale ou écrite utilisée pour mener à bien les
opérations de chiffrement et de déchiffrement.
Le codage est une transformation d’un texte en groupes de signes, de
lettres, de chiffres, suivant des équivalences convenues.
Le déchiffrement est l’action de celui qui, recevant le message, connaît
par avance les conventions fixées, et peut ainsi retrouver le message clair.
Le décryptement est l’action de celui qui, ignorant les conventions fixées,
intercepte le cryptogramme par un moyen ou un autre et se livre à un travail
d’investigation pour retrouver le message clair.
Le cryptographe, ou chiffreur, est un spécialiste qui se livre à un travail
de chiffrement, ou de déchiffrement.
LE CHIFFRE PENDANT LA PREMIERE GUERRE MONDIALE 89

Le décrypteur4 est un spécialiste qui se livre au travail de décryptement.


Lorsque la clé n’est pas connue, il faut la trouver et se livrer pour cela à des
recherches qui peuvent s’avérer longues et laborieuses.

Comment chiffrer ?

Le système de transposition change totalement l’ordre des lettres d’un


message et le procédé de ce bouleversement n’est connu que par
l’expéditeur et le destinataire. Par exemple PARIS devient ASPIR.
Le système de substitution est fondé sur le changement de la valeur des
lettres. Chaque lettre du message en clair est remplacée par une autre lettre
ou par un signe ou encore une image ou un nombre. Par exemple PARIS
devient 12 4 45 7 89.
La substitution est simple si on utilise une unique échelle de chiffrement
mais on peut compliquer les choses en ajoutant le chiffrement par code,
c’est-à-dire que chaque mot du message en clair est traduit par un groupe de
chiffres ou de lettres. On peut aussi combiner les deux méthodes, on parle
alors de surchiffrement.

LA CRYPTOLOGIE EN FRANCE
A LA VEILLE DE LA GRANDE GUERRE

Après la guerre de 1870 et la perte de l’Alsace-Lorraine, les militaires


français comprennent qu'il faut protéger les communications dans tous les
domaines : diplomatiques, militaires, commerciaux, etc.
Un curieux article nécrologique paru dans la presse allemande de 1879,
lors du décès du capitaine Max Hering, chef du service télégraphique, avait
appris aux militaires français quels services incontournables avaient été
rendus à nos adversaires par l’absence d’un système de correspondance
secrète fiable entre la partie de l'armée française à Paris et ses généraux en
campagne hors de la capitale. C'est ce que relève Auguste Kerckhoffs 5
(1835-1901), linguiste et polyglotte, qui s'est intéressé à la cryptographie 6.
D'origine hollandaise, ce docteur ès lettres de l'université de Liège a publié
en 1883 deux articles sur le sujet qui restent des références. Il y plaide

4 C’est en 1943, par un décret signé de De Gaulle et Giraud, que l’on a officiellement séparé
les fonctions de chiffreur et de décrypteur. Le Chiffre a été rattaché à l’Arme des
transmissions en 1952. Le chiffrement est le chiffre de défense, et le décryptement est le
chiffre d’attaque.
5 Voir le chapitre « Du message chiffré au système cryptographique » p. 118.
6 Kerckhoffs, « La cryptographie militaire ».
90 SOPHIE DE LASTOUR

l'introduction de progrès indispensables qui vont contribuer à structurer ce


domaine d'activités, et formule six règles de base dont la deuxième porte le
nom officiel de « principe de Kerckhoffs ». Il y développe l'idée que la
sécurité du système cryptographique ne doit dépendre que de la clé et non
du secret d'une autre partie du système. Ces règles visent à obtenir un
système matériellement incassable, la clé devant être facilement
mémorisable, les cryptogrammes devant pouvoir être transmis par voie
télégraphique par une seule personne7. Il faut absolument, selon lui, bannir
la connaissance d'une longue liste de règles risquant de se révéler
particulièrement délicates à utiliser lors d'une campagne militaire.
En 1872 a été créée la commission de télégraphie militaire, et en 1875, la
Convention de Saint-Pétersbourg a reconnu l’emploi du chiffre dans les
correspondances et les communications télégraphiques internationales. En
1881, le général Jules-Louis Lewal (1823-1908), ministre de la guerre
n’hésitera pas à écrire : « La cryptographie est un auxiliaire puissant de la
tactique militaire »8.
En 1889, est créée la Commission du Chiffre, qui va avoir en charge la
conception des codes et des systèmes de chiffrement. En 1890, le président
de la Commission du Chiffre est le lieutenant-colonel Delanne. Lui
succèderont en 1900 le général Pénel, puis de 1902 à 1912 le futur général
Berteaux. Cette Commission est organisée en 1902 par le futur général
Cartier9, alors capitaine. C'est elle qui élabore les techniques de chiffrement
et de décryptement, notamment par la mise au point de transpositions et de
codes spécifiques. Le futur lieutenant-colonel Henry Olivari (1868-1955) en
est membre de 1907 à 1912 et le futur général Marcel Givierge (1871-1931)
de 1912 à 1914. Cartier, Olivari et Givierge vont constituer l'ossature du
Chiffre en 1914. Georges-Jean Painvin les rejoint en cette année-là. Ils sont
tous polytechniciens10. David Kahn, référence internationale de l’histoire de
la cryptologie, préfaçant un ouvrage sur ce sujet, écrit que les années 1870-
1914 sont celles où « la France domina toute la cryptologie du monde »11.
Parallèlement, cette Commission est reconnue sur le plan gouvernemental :

« Un renouveau des études cryptographiques […] devait permettre l'éclosion


d'une véritable école cryptographique française particulièrement performante
dans les années 1880-1900. Ainsi, deux des meilleurs spécialistes français de
l'époque, le commandant Etienne Bazeries et le chef d'escadron Gaëtan Henri

7 Voir le chapitre « Du message chiffré au système cryptographique » p. 107.


8 Lewal, Etudes de guerre, tome 1. Le général Lewal fut ministre de la guerre en 1883 puis
1885. Cette citation figure également en exergue du texte de Kerckhoffs de 1883, « La
cryptographie militaire ».
9 Il recrutera également Paulier, Bessières, Latreille et Thévenin.
10 Ribadeau-Dumas, « Chiffreurs et décrypteurs français de la guerre 14-18 ».
11 Ollier, La cryptographie dans l’armée française, préface.
LE CHIFFRE PENDANT LA PREMIERE GUERRE MONDIALE 91

Viarizio (de Viaris) di Lesegno, apportèrent-ils leur concours au succès du


bureau du chiffre »12.

Peu remarqués jusqu'ici, ces ingénieurs ont effectivement fait école


auprès des membres de la Commission du Chiffre. Gaëtan de Viaris (1847-
1901) « proposait de simplifier les vocabulaires télégraphiques composés de
mots, de dictionnaires, en utilisant les mathématiques »13. Dans les années
1880, sur les traces d'Henry Mamy, il publie plusieurs articles sur la
cryptographie dans la revue Le Génie Civil, où il cherche à synthétiser et à
généraliser les méthodes de chiffrement polyalphabétique – à partir de
Vigenère et Beaufort –, notamment par le recours à une écriture algébrique.
Félix-Marie Delastelle (1840-1902), polytechnicien, qui, arrivé à la retraite,
rédigea un Traité élémentaire de cryptologie, publié en 1902 chez Gauthier-
Villars. Il y utilise une grille de chiffrement/déchiffrement semblable à celle
du chiffre de Polybe : il repère les coordonnées de plusieurs lettres claires,
mélange ces coordonnées, puis lit dans la grille des lettres chiffrées
correspondant aux nouvelles coordonnées obtenues. Ce procédé est nommé
tomogrammique14. C'est un mixage de codage par substitution et par
transposition. Etienne Bazeries (1846-1931)15 intervient, lui, dans les
procédés de mécanisation. Il est connu pour avoir développé le cylindre qui
porte son nom, version sophistiquée du cylindre de Jefferson16. L'US Army
en fit bénéficier son appareil de chiffrement M-94.
Ainsi, « la période de la fin du XIXe siècle fut sans doute une renaissance
cryptologique pour la France qui s’inscrit dans l’optique d’une revanche de
la défaite de 1870-1871 »17.
La Commission du Chiffre devient officielle en 1912. Reconnue par le
gouvernement, elle est rattachée au cabinet du ministre de la Guerre. Les
ministères des Affaires étrangères et de l’Intérieur déploient également une
activité cryptologique notable, la Commission interministérielle des Chiffres
ayant été mise sur pied en 1909. L'historien Gérald Arboit affirme que :

« Sur le plan international, [la cryptologie militaire française] dépassait les


capacités allemandes et concurrençait celles de son allié britannique ; seules
la Russie et l’Autriche la dominaient nettement »18.

12 Arboit, « La fin d'un monde : le bureau du chiffre du quai d'Orsay en 1904 ».


13 ibid.
14 Orancy et Pourroy, « Compte-rendu du T.I.P.E [...] : cryptage et problème de sac à dos ».
15 Il a travaillé sur le fameux télégramme de Panizzardi qui joua un rôle clé dans l'affaire

Dreyfus. Il fut rappelé lors du premier conflit mondial pour mettre ses qualités à contribution,
ce qu'il fit avec succès. David Kahn le décrit comme « the great pragmatist of cryptology. His
theoretical contributions are negligible, but he was one of the greatest natural cryptanalyst
the science has seen ». Kahn, The Codebreakers, p. 244.
16 Voir le chapitre « L’ancrage de la cryptologie dans les jeux d’écriture » p. 55.
17 Hébrard, « La cryptologie dans l’histoire, Essai sur l’histoire secrète du chiffre », p. 137.
92 SOPHIE DE LASTOUR

Une structure permanente devenait indispensable, notamment pour le


décryptement des télégrammes étrangers que l'on archivait. Mais la nécessité
d'une formation et d'une pratique systématiques ne s'imposera que
progressivement. Le président de la Commission du Chiffre et ses membres
avaient alors tous une autre affectation principale, et n'étaient appelés que
pour la confection de codes et de dictionnaires de déchiffrement. Quelques
spécialistes du chiffre et du décryptement avaient été toutefois formés. Ils
suivaient en premier lieu un cours par correspondance avec exercices. En
1912, après plusieurs études et éliminations de méthodes jugées
insuffisantes et trop compliquées, le système SD fut choisi, composé de
transpositions avec diagonales. Des exercices furent aussi organisés pour
des officiers chargés du Chiffre dans les états-majors des régions, les
divisions et les places fortes, qui les pratiquaient régulièrement. Le Chiffre
était également utilisé pendant les grandes manœuvres. À la veille de 1914,
certains des meilleurs chiffreurs étaient pourtant employés ailleurs. On
raconte que le colonel Mordacq (1868-1943), futur chef de cabinet de
Clémenceau, retenait l'expert du Chiffre Paulier pour surveiller les leçons
d'escrime ! Il n'empêche qu'à la veille de la guerre, le Chiffre français était
techniquement prêt, même si le nombre d'officiers compétents restait
insuffisant et que les états-majors ne comprenaient pas encore vraiment les
enjeux de cette activité. Des réservistes furent aussi recrutés, dont plusieurs
linguistes, à côté des mathématiciens.
On peut donc affirmer qu'à la déclaration de guerre, le 1er août 1914, la
France jouissait d'une supériorité sur les autres puissances dans le domaine
de la cryptologie. La Grande Guerre va exploiter cette discipline d'autant
plus intensément que sont apparus de nouveaux outils de communication
comme le téléphone, la télégraphie sans fil, la radio, et les premiers moyens
de guerre électronique avec les écoutes et la radiogoniométrie. La
multiplication des messages, amplifiée par la technique, l'étendue et la
mobilité du front, oblige à employer le Chiffre.
La supériorité du décryptement sur les adversaires est avérée, ce qui, lié à
des capacités d'interception radio efficaces, va permettre de prendre
l'initiative dès le premier jour de la guerre. Le général Givierge, chef de la
Section du Chiffre, parlera de « guerre cryptographique ». Le service des
écoutes et celui des services de décryptement vont se développer de concert.
Le renforcement progressif des précautions visant à conserver le secret va
s’amplifier grâce au perfectionnement des systèmes de chiffrement et de la
radiogoniométrie. Le général Louis Ribadeau-Dumas résume ainsi la
situation :

18 Arboit, « L’émergence d’une cryptographie militaire en France ».


LE CHIFFRE PENDANT LA PREMIERE GUERRE MONDIALE 93

« Au déclenchement de la guerre, on a pu dire que le Chiffre français était


techniquement prêt, mais d’une part les effectifs compétents dont il disposait
étaient nettement insuffisants, d’autre part le décryptement n’était que virtuel.
La mobilisation n’avait pas prévu d’affectation à la Section du chiffre et, au
GQG et dans les grandes unités, un officier de l’état-major au plus avait été
exercé au chiffre alors qu’il en aurait fallu deux ou trois (…). Ce n’est qu’en
1915, par persévérance et après des arrivées successives que Cartier et
Givierge eurent les effectifs nécessaires à leur mission »19.

LA SITUATION INTERNATIONALE
AU DECLENCHEMENT DE LA GUERRE

En juillet 1914, les dépêches chiffrées donnant les instructions pour la


mobilisation et la concentration des troupes avaient bien sûr été rédigées à
l’avance et les clés correspondantes mises en place chez les destinataires.
Mais le 26 juillet, au moment où on allait les envoyer, le gouvernement
Viviani décida du recul des troupes à dix kilomètres en deçà de la frontière,
espérant enrayer le processus de la guerre. L’état-major dut réviser ses
instructions et le 27 juillet, tous les télégrammes durent être re-chiffrés et
portés, non sans mal et en temps utile, aux PTT et à la Tour Eiffel !

La supériorité cryptologique de la France en 1914

En 1914, seul le chiffre austro-hongrois peut être comparé au chiffre


français. Ce qui s'explique en partie par le nombre de langues utilisées en
son sein.
La « clé anglaise » ou Room 40, nom donné à la suite du déménagement
du service au Bureau 40 de l’Amirauté, va progresser à pas géants en peu de
temps. Elle bénéficie de concours de circonstances comme celui-ci : au
début de septembre 1914, le croiseur Magdeburg est coulé dans la Baltique.
Le corps d’un officier de marine est repêché par les Russes quelques heures
plus tard. Le cadavre tenait dans ses bras serrés, les documents du chiffre et
des transmissions de la marine allemande, accompagnés des cartes de la mer
du Nord et de la baie d’Heligoland. Laissons la parole à l’officier
britannique concerné :

« Le 6 septembre, l’attaché naval russe vint me voir. Il avait reçu un message


de Petrograd, l’informant de ce qui s’était passé. L’amirauté russe avait pu, à
l’aide de ces documents, déchiffrer, au moins partiellement certains messages
de la marine allemande. Les Russes pensaient qu’en tant que puissance navale

19 Ribadeau-Dumas, « Chiffreurs et décrypteurs français de la guerre 14-18 », p. 39.


94 SOPHIE DE LASTOUR

dominante, l’Amirauté britannique devait disposer de ces codes et de ces


cartes. Si nous envoyions un navire à Alexandrovsk, les officiers russes qui
détenaient ces documents les apporteraient en Angleterre »20.

Les Russes sont traditionnellement de bons cryptologues, mais la rapidité


de l’entrée en guerre va leur faire commettre de terribles erreurs dans ce
domaine, en particulier la non-utilisation du chiffre à la bataille de
Tannenberg en août 1914. Soljenitsyne21 le décrit de façon poignante dans
La roue rouge : Premier nœud - Août 14.
En 1914, le service du chiffre allemand dispose du même procédé de
chiffrement pour toute l’armée, une uniformité pouvant se révéler n'être
qu'une faiblesse.

Le système UBCHI

Fin novembre 1913, donc avant la guerre, le nouveau chiffre de l'armée


allemande est l’UBCHI. Il s'agit d'un système assez simple à double
transposition22 avec changements de clés peu fréquents. Le 25 septembre
1914, Givierge envoie un cahier de chiffrement donnant trois clés
permettant de déchiffrer un certain nombre de télégrammes anciens. Le
système UBCHI est alors identifié et la première clé livrée entre les 27 et 30
septembre 1914. Il restera pourtant en service jusqu’en décembre 1914.
Les premières étapes conduisant à la solution avaient été franchies dès le
27 septembre par le commandant Olivari23, extrayant les mots COMBLES
[village de la Somme] et KAMPF [combat] de deux radiogrammes de
quarante-quatre lettres provenant des écoutes de Reims. Un troisième
radiogramme de quarante-quatre lettres provenant d’une autre source, arrivé
dans la nuit du 27 au 28 septembre 1914, permit à l’interprète de réserve
Schwab de vérifier par le mot SOFORT [aussitôt], l’exactitude des mots
précédents. Le 29, Olivari ayant trouvé le mot ERCHEU [commune de la
Somme], l’anagramme fut terminée à l'exception des lettres nulles24.
Le 30 septembre, Schwab découvrit qu’un des chefs de section allemands
s’appelait MEYDAN, nom relevé dans un annuaire d’officiers, ce qui lui
permit d'identifier les lettres nulles de cet ordre chiffré. La clé fut alors
20 Olivari, Mission d’un cryptologue français en Russie, p. 209.
21 Les deux armées russes à Tannenberg ne disposaient pas du même code, car la rapidité de
la déclaration de guerre ne leur avait pas laissé le temps d'harmoniser leur système.
22 Rappelons qu'un système à double transposition produit un mélange de lettres d’un texte

dans un ordre déterminé, de sorte que son rétablissement en clair donnait une anagramme du
texte initial, laquelle nécessitait une deuxième transposition pour retrouver le code initial.
23 De Lastours, 14-18, la France gagne la guerre des codes secrets, p. 125.
24 Les lettres nulles sont des lettres sans signification ajoutées au cryptogramme pour

compliquer le décryptement.
LE CHIFFRE PENDANT LA PREMIERE GUERRE MONDIALE 95

reconstituée et de nombreux messages décryptés. On comprit alors qu’il y


avait une clé unique pour toute l’armée allemande, que ce soient les états-
majors d’armées, de corps d’armée, de divisions de cavalerie et
d’infanterie ; restaient seulement à part quelques unités de cavalerie.
La deuxième clé trouvée avait demandé encore de longs tâtonnements et
il avait fallu trente heures pour aboutir. Le fait d’avoir mis une fois quatre
jours et une autre fois plus d’une journée pour terminer le décryptement, à
partir de la connaissance d’une partie importante du texte clair, démontre
qu’on ne possédait pas encore de méthode systématique complète de
déchiffrement de l’UBCHI.
Du 20 au 24 octobre 1914, Olivari mit sur pied un procédé mécanique
pour remonter automatiquement à la clé, à partir de la connaissance d'une
portion du texte clair, l'opération se trouvant grandement facilitée par la
connaissance des lettres nulles.
Le 22 octobre 1914, il y eut un changement de clé, mais Olivari, assisté
de Schwab, la trouva en dix-neuf heures. Le 25, la nouvelle clé fut trouvée
en une heure et demie, grâce à deux messages de vingt et une lettres. Dès
lors, la méthode de décryptement se révéla au point.

Exemples de clés successivement découvertes :

1. MAGDEBURG AN DER ELBE [Magdebourg-sur-l’Elbe]


Cette clé a servi sur le front français du 2 au 9 août 1914. Elle fut relevée sur un
cahier de chiffrement allemand, trouvé le 22 septembre à Fontenay-la-Joûte, et
envoyée par le commandant Givierge de Paris à Bordeaux où elle parvint quelques
jours plus tard.
2. SCHLACHT BEI SEDAN [bataille de Sedan].
Cette clé fut en service sur le front français du 9 au 13 septembre 1914 .

Du système ABC à la dispersion des codes

Le 2 octobre, le journal « Le Petit Parisien » publia un reportage dans


lequel des soldats affirmaient que les télégrammes allemands étaient lus. Il
s’agissait là, en fait, de messages en clair parmi de nombreux autres ; mais
quelques jours plus tard, ce fut au journal « Le Matin » de révéler que
Thielt25 en Belgique avait été bombardée à la suite du décryptement de
messages annonçant la venue de Guillaume II dans cette ville.
En conséquence, les Allemands, ayant compris qu’on les lisait,
changèrent le système de chiffrement UBCHI entre les 19 et 20 novembre

25 Les troupes allemandes y avaient installé leur Quartier Général.


96 SOPHIE DE LASTOUR

1914, et adoptèrent le système ABC, qu'ils utilisèrent jusqu'en janvier 1915,


avant de le remplacer par un système ABCD, puis par divers autres codes.
Le colonel Olivari a rédigé, en 1921, des notes à l’intention du général
Buat26, lequel était alors chef d’État-Major général des armées françaises :

« Il est à peine besoin d’indiquer que l’organisation et l’exploitation d’un


service de renseignement sont aussi indispensables pour la préparation que
pour la conduite de la guerre. Ce service de renseignement doit naturellement
puiser à toutes les sources d’information possibles : ennemies, alliées,
neutres, intérieures… »27.

Dans ses mémoires écrits en 1932-33, baptisés Souvenirs, qui ont


récemment été publiés après quelques modifications et avec de nombreuses
notes sous le titre Mission d’un cryptologue français en Russie (1916),
Olivari28 précise les détails du chiffrement par code désigné sous le nom de
« Havaube zwei »29. Il y donne à voir en détail l'aspect besogneux et les
hésitations du travail de décryptement :

« L'HAVAUBE ZWEI [...] devait être un code très général, peut-être à


l’usage des consuls, que Paulier recopiait dans ses parties lisibles trouvées à
Marseille ; mais il y avait des succédanés, si bien que la situation stratégique
avait eu une répercussion cryptographique et, derrière le front stabilisé, les
systèmes de campagne n’avaient plus la même importance ; il passait encore
quelques UBCHI en retard et quant à l’ABC, c’était de la somme courante.
Nous suivions Givierge de loin et nous en étions restés aux choses simples : la
ponctuation, les météorologiques, la vitesse du vent, les DÄMPFER, les
TRUPPEN, les PEILUNG.
Bref, nous étions devenus un bureau secondaire, celui de l’« exploitation » et
nous ne cesserons de répéter que si l’équipe numéro un, celle de
l’« invention », a surtout besoin de posséder les caractéristiques et les
particularités de la langue, l’équipe numéro deux, celle de l’« exploitation »,
doit avoir surtout une longue pratique et pouvoir perfectionner et élargir les
résultats obtenus par la recherche, et nous méritions mieux.
[…] Comme dérivatif, j’avais la présence de Painvin qui me donna du
courage. Le travail était tout de même passionnant, car c’était tous les jours
du nouveau, en plus de cet HAVAUBE en quatre lettres, alors non encore
éclairci.

26 Ce général était persuadé qu’une autre guerre contre l’Allemagne serait à prévoir dans un
délai de vingt à trente ans et qu’il fallait réorganiser l’armée française en favorisant les armes
et techniques nouvelles.
27 Olivari, Mission d’un cryptologue français en Russie, p. 387.
28 Olivari a été envoyé en mission en Russie en avril 1916, afin « d’enseigner aux Russes

certaines méthodes ».
29 Il s’agissait d’un code diplomatique, un dictionnaire de chiffrement dont le « zwei »

indique la deuxième édition, et que les décrypteurs travaillent à reconstituer.


LE CHIFFRE PENDANT LA PREMIERE GUERRE MONDIALE 97

Ces communications avaient commencé à peu près en même temps que celles
en trois lettres ; à partir de janvier, leur nombre s’égalisa, plus tard la vedette
passa aux quatre lettres. Mes postes étaient toujours les mêmes : TQ et TH,
l’un devait être voisin des exécutants : ANVERS ou BRUGES, l’autre
BERLIN.
On releva les groupes 1500 à 1800 ; cela ne donna rien ou à peu près. Le
groupe le plus employé, AUDI, devait représenter PUNKT, STOP ou
ABSATZ ; il n’y avait que treize lettres initiales.
Le AN devait être dans les A, il n’y avait pas de D initial, donc pas de
DÄMPFER et le destinataire qui se chiffrait dans les B pouvait être BERLIN.
Il y avait en plus un paquet de AUDG, AUDM, etc. Sans doute des signes de
ponctuation auxiliaires.
Il fallait attendre la défaillance adverse.
Vers le milieu de mars, j’étais de nuit, arriva un long radiogramme sous le
chapeau HAVAUBE NORD ; les AUDI étaient remplacés par les AUNY et,
en vertu de la convention internationale, les mots restaient prononçables.
Dans le code de Givierge, nous lisions très bien les météorologiques ; la gaffe
attendue se produisit : un météo fut passé en double, en trois lettres, et dans le
Nord.
Painvin s’attela au rapprochement, et presque en même temps Givierge nous
communiqua un vieux météo en quatre lettres, dans lequel le groupe le plus
fréquent était OABU. Je rétablis la concordance aussitôt, mais Painvin alla
plus vite et il arriva aux constatations sensationnelles suivantes :
- Le code devait avoir 100 000 lettres ou expressions, ce devait être le code
des consuls.
- La première partie, de A à N, correspondait à des radios et des noms
géographiques.
- Les signes OABU, UABU, etc. étaient des signes de ponctuation et leurs
transposés.
- Le code était ordonné à partir de O jusqu’à la fin.
- Les chiffres étaient répartis en suivant le texte.
On peut dire que par cette découverte, Painvin se plaçait du premier coup au
premier rang »30.

La cryptographie allemande va ainsi essayer les systèmes les uns après


les autres : de systèmes de transposition, on passe à la transposition-et-
substitution. Les Allemands procèdent logiquement, ce qui facilite les
travaux des décrypteurs français. En avril 1916, Painvin décrypte l’un de
leurs nouveaux systèmes de chiffrement à partir d'un message qu'un prince
bavarois adresse à sa famille pour l’informer qu’il est blessé. En 1917, ils
utilisent des grilles tournantes. Chaque grille de dimension différente porte
un prénom : Anna, Berta, Clara, Dora, Emil, Franz. Ce procédé sera vite
éclairci par les Français.

30 Olivari, Mission d’un cryptologue français en Russie, p. 394-396.


98 SOPHIE DE LASTOUR

La grille tournante, ou grille de Fleissner

Du nom du colonel autrichien Edouard Fleissner von Wostrovitz (1825-1888),


qui l'a présentée en 1881 dans son ouvrage Handbuch der Kryptrographie, cette
grille est un chiffrement par transposition. Ce procédé cryptographique est décrit
dans les articles de De Viaris, ainsi que dans le roman de Jules Verne Mathias
Sandorf31 en 1885.
Le cryptogramme est disposé dans un carré, et en plaçant sur celui-ci une grille
ajourée comprenant des trous convenablement placés, les premières lettres du
message clair apparaissent. La suite du cryptogramme est lue de manière similaire
en tournant successivement la grille d'un quart de tour.
x
L L T E A S

I L E I S S

B Q E M U E

A N R E C T

T S H E E E

E M S D T A

L'école allemande du Chiffre recrutait beaucoup par nomination et ne


s'assurait pas toujours des meilleures compétences, ce que Fritz Nebel a
expliqué quelques cinquante ans plus tard en 1968. Par manque
d'expérience, les néophytes répétaient souvent les messages et multipliaient
ainsi les possibilités de voir le système découvert. De plus, les
radiogrammes parvenaient à leur destination avec beaucoup de retard.
Il n’existait pas en Allemagne d'école de cryptologie. La caste militaire
avait été triomphante après la victoire de 1870, et croyait à une victoire en
quelques semaines32. Le Grand-État-Major du Kaiser avait plutôt du mépris
pour la cryptologie et pour les transmissions.
Le brouillage effectué par la Tour Eiffel contrariait le débit des messages
allemands. Pour aller plus vite, certains messages cryptés étaient envoyés
pour moitié en clair, ce qui fournissait des failles permettant de trouver le
code utilisé.

31Voir le chapitre « l’ancrage de la cryptographie dans les jeux d’écritures » p. 55.


32Lors des journées d’études de Paris 8 sur « Les enjeux de la cryptographie », David Kahn a
présenté sa thèse selon laquelle les vainqueurs d’une guerre tendent à minimiser l’importance
de la cryptographie dans la stratégie militaire.
LE CHIFFRE PENDANT LA PREMIERE GUERRE MONDIALE 99

DEUX EXEMPLES DE L'IMPORTANCE DE LA CRYPTOLOGIE


LORS DE LA GRANDE GUERRE

En dépit de l’absence de moyens de décryptement rapide, le travail des


décrypteurs français a toutefois permis à la cryptographie de jouer un rôle
effectif dans le déroulement de la guerre. Elle a notamment permis, sinon de
gagner la guerre, au moins d’en abréger le cours et les dégâts. Deux cas sont
tout à fait caractéristiques à cet égard vers la fin de la guerre : le télégramme
Zimmermann et le fameux « Radiogramme de la Victoire ».

Premier exemple : Le télégramme Zimmermann

Le 16 janvier 1917, l’ambassadeur d'Allemagne au Mexique, le comte


Johann Heinrich von Bernstorff, reçut un message chiffré constitué d'un
paquet de mille groupes de nombres. Ce texte avait été chiffré avec le code
diplomatique 0075, qui appartient à la famille des codes désordonnés. Il a
été établi qu'il s'agissait du code affecté aux postes diplomatiques allemands
de Vienne, Sofia, Constantinople, Bucarest, Oslo, La Haye, Lugano, Berne
et Constantinople. Les cryptologues33 n’arriveront qu’à une reconstruction
du texte certes partielle, mais suffisamment édifiante pour avoir des
conséquences radicales sur le déroulement de la guerre : cette reconstitution
débouche finalement sur le basculement des États-Unis dans la guerre, ce
dont ce télégramme tentait de prémunir l’Allemagne.
Comme le blocus anglais paralysait l’approvisionnement des Allemands,
le Kaiser et ses généraux eurent l'idée de proposer une alliance militaire au
Mexique, accompagnée d’un appui matériel pour qu’il entre en guerre
contre les États-Unis, dans l'espoir de détourner leur attention de l'Europe, et
d'éviter ainsi leur entrée en guerre aux cotés des Alliés. Les Mexicains
avaient un contentieux important avec leur voisin du nord : l’expédition
punitive du général Pershing contre Pancho Villa (1878-1923), restée dans
les mémoires34.
Le ministre allemand des Affaires étrangères, Arthur Zimmermann
(1864-1940) – qui laissera son nom à ce télégramme historique – envoya une

33 Notamment Nigel de Gray (1886-1951), issu de la société d’édition de William


Heinnemann. Lors de la Seconde Guerre Mondiale, il sera affecté à Bletchley Park, ce manoir
situé dans le nord de Londres qui accueillera à partir du 3 septembre 1939, une bonne partie
des effectifs de la « Government Code and Cypher School », et où travaillera Alan Turing.
Voir page suivante.
34 John Joseph Pershing (1860-1948) est le seul général, avec George Washington, à avoir

obtenu le grade de General of the Armies. En 1915, après la prise de pouvoir du général
Huerta au Mexique – aidé par Pancho Villa –, Pershing reçut l'ordre de capturer ce dernier. Il
fut également à la tête des troupes américaines engagées en France en 1917.
100 SOPHIE DE LASTOUR

proposition en ce sens à son ambassadeur à Mexico. Afin de brouiller sa


trace, le télégramme passa par la Suède neutre, puis par Buenos Aires.
L’erreur allemande fut de ne pas prendre garde au fait que le câble reliant
Stockholm à l’Amérique du Sud passait aussi par l’Angleterre.
Au sein de la section diplomatique britannique, le Bureau 40, service de
l'Amirauté chargé du décryptement des codes ennemis, dirigé par l'amiral
William Reginald Hall (1870-1943), constata que ce code était le code
diplomatique habituel. Le théologien William Montgomery, qui était un
cryptologue très reconnu, s’associa avec Nigel de Gray, éditeur de
formation, pour parvenir à décrypter le fameux télégramme Zimmermann.
Le télégramme partiellement décrypté sera transmis aux États-Unis dans
cette version :

« Nous déclencherons le premier février une guerre sous-marine totale.


Malgré cela, nous essaierons que les États-Unis demeurent neutres. Au cas où
cela serait impossible, nous proposerons au Mexique une alliance :
''Nous ferons la guerre ensemble, et nous ferons la paix ensemble.
Nous accorderons notre appui financier au Mexique qui aura à
reconquérir les territoires du Nord Mexique, du Texas et de l’Arizona.
Vous superviserez tous les détails et en assumerez la responsabilité''.
Dès le commencement des hostilités avec les États-Unis, vous informerez le
président (du Mexique) avec le maximum de secret et lui suggérerez qu’il doit
de sa propre initiative, solliciter la participation immédiate du Japon et
proposer sa médiation entre le Japon et nous-mêmes.
Prière d’attirer l’attention que l’emploi de nos sous-marins donne maintenant
la possibilité de pousser l’Angleterre à la paix en quelques mois.
Zimmermann »

Le Secrétaire d’ambassade britannique fit parvenir ce brûlot au président


des États-Unis, Woodrow Wilson (1856-1924). Certes, cela signifiait que les
Allemands allaient tout de suite comprendre que leur code avait été cassé,
mais c'était l'occasion attendue de faire entrer les États-Unis dans la guerre
du côté des Alliés. L'attaque du paquebot britannique « Lusitania », torpillé
par un sous-marin allemand en mai 1915 lors de la bataille de l'Atlantique,
avait déjà eu un effet désastreux sur l'opinion. L’annonce de l'entrée en
guerre des États-Unis aura lieu le 2 avril 1917.
LE CHIFFRE PENDANT LA PREMIERE GUERRE MONDIALE 101

Deuxième exemple : Le radiogramme de la victoire

Après la guerre, à la demande du général Mangin, alors ministre de la


guerre, Painvin lui adressa, tout comme Olivari en 1921, un résumé de ses
travaux35. Il y donne tous les détails sur l’A.D.F.G.V.X.

« En mars 1918 apparurent des textes d’allure toute nouvelle, dont la


principale caractéristique était d’être composée de groupes de cinq lettres, les
différentes lettres employées se réduisant au nombre de 5 : A.D.F.G.X. et à
partir du 1er juillet, au nombre de 6 : A.D.F.G.V.X.
De mon côté, je me mis au travail dès son apparition, sans collaborateur, les
officiers de mon service restant sur l’étude des codes de campagne. J’eus la
très grande satisfaction dès le 5 avril, de reconstituer complètement le
système en découvrant la clé utilisée par les Allemands le 1er avril.
Je constatai rapidement que les clés changeaient chaque jour et j’eus
l’occasion d’en reconstituer ainsi successivement une vingtaine environ. Ce
système d’ailleurs ne fut employé par les Allemands que lors de leurs grandes
offensives.
J’ajoute que la découverte de la clé du 1er juin eut une importance toute
particulière, car c’est par la traduction de l’un de ces télégrammes chiffrés à
l’aide de cette clé, et qui fut déchiffré dans la nuit du 2 au 3, que l’on apprit le
projet d’une nouvelle offensive allemande dans la région comprise entre
Noyon et Montdidier36.
Cette offensive se déclencha le 10 juin, mais dans l’intervalle on avait pu
prendre toutes dispositions pour y parer et elle fut un échec pour les
Allemands »37.

En 1918, les offensives de l’adversaire sur le front britannique, puis sur


le front français de l’Aisne, respectivement le 21 et le 27 mai, menaçaient
directement Paris. Nul ne savait alors où se produirait la prochaine offensive
ennemie. Le travail de décryptement des messages allemands devait
permettre de le faire savoir au commandement avec exactitude.
Parmi ces messages figure le fameux radiogramme adressé par le Haut
commandement allemand à un état-major d’armée. Il fut repéré par la
radiogoniométrie dans la région de Remaugies, à Tilloloy, à l’est de
Montdidier, et décrypté par Painvin. Les divisions du général Mangin purent
ainsi être concentrées dès le premier jour de juin face au point précis où se
déclencha le 9 juin l’offensive allemande. Celle-ci échoua. La porte de Paris

35 De Lastours, 14-18, la France gagne la guerre des codes secrets, p. 225.


36 Le texte clair du télégramme était « Munitionierung beschleunigen punkt soweit nicht
eingesehen auch bei tag » (« hâter l'approvisionnement en munitions, le faire même de jour
tant qu'on n'est pas vu »).
37 Ce système correspond au maximum de complication des systèmes employés par les

Allemands au cours de la guerre. Tous les états-majors alliés ont travaillé à sa reconstitution.
102 SOPHIE DE LASTOUR

était définitivement fermée à l’ennemi. « Pour nous, celle de la victoire allait


s’ouvrir », écrit Painvin.

LE QUOTIDIEN LABORIEUX DU DECRYPTEUR

Une caractéristique du travail des cryptologues est qu'il est mené


anonymement dans le plus grand secret, de manière extrêmement laborieuse,
voire obsessionnelle. Ils sont pourtant dans l’œil du cyclone et subissent un
stress permanent. Leurs noms et leur travail restent la plupart du temps
inconnus du grand public. N’oublions pas de mentionner que le chiffre fut
fatal à Mata Hari, qu’un message allemand décrypté fit fusiller 38. Il s’agit
pour les principaux de Givierge39, Painvin, Olivari, Paulier, Thévenin40,
Desjardins… Rendons leur hommage ici. Quant aux succès de la cryptologie
française pendant la Grande Guerre, Painvin devait écrire quelques années
plus tard : « J’ai la conviction que les Allemands, pendant la Première
Guerre Mondiale, n’ont jamais déchiffré nos propres télégrammes dans une
proportion comparable à celle où nous avons déchiffré les leurs »41.
Un autre type de message allemand semble avoir joué un rôle important
vers la fin des hostilités, qui témoigne bien des maladresses des services
allemands. Alexis Tendil42, opérateur d'écoute sur le front, transcrivait
habituellement des messages chiffrés qui n'avaient pas de sens pour lui. Il
n'avait pas à monter à l'assaut, comme tant de ses compagnons, mais, affecté
au front, près du Chemin des Dames, il fut tout aussi exposé qu'eux aux
effroyables bombardements et ne connut pas de bien meilleures conditions
de vie. Jour après jour, il montait la garde sur les ondes, scrutant le spectre
des fréquences à la recherche des émissions de l'ennemi. Il tomba un jour sur
un message non chiffré. C'était une longue suite de caractères qu'il sut
identifier comme de l'allemand. L'estafette à laquelle il avait remis le
résultat de ses interceptions, revint de l'état-major en lui disant : « Bon
sang ! Je ne sais pas ce que tu as pris, mais quand je leur ai donné ton
papier, ils sont vite devenus comme fous.... ». Il apprendra un peu plus tard
par son supérieur que ce message provenait de Max de Bade, le Chancelier
de l'Empire allemand, s'adressant au Vatican. On y lisait que l'Allemagne

38 De Lastours, « Le chiffre et les femmes ».


39 Le Général Marcel Givierge, polytechnicien polyglotte, avait été mis, selon ses
Mémoires : « par hasard par le ministre à la disposition du chef de la Sûreté pour des
traductions secrètes », puis dans le décryptement. De Lastours, 14-18, la France gagne la
guerre des codes secrets, pp. 245-248.
40 Général Ribadeau-Dumas, « Le général de division Louis Thévenin (1870- 1948) et la

Commission de cryptographie militaire ».


41 De Lastours, « Le chiffre et les femmes », p. 39.
42 Alexis Tendil est mort à 109 ans.
LE CHIFFRE PENDANT LA PREMIERE GUERRE MONDIALE 103

allait demander l'armistice43. Cette nouvelle d'importance procura un


avantage déterminant à notre état-major. On prétend que cette information
permit d'économiser des milliers de vies.
Le Chiffre et l’ensemble des services de renseignement accompagnent
ainsi les campagnes militaires comme les trois Parques. Elles commencent,
se déroulent et se terminent avec lui. Le 11 novembre 1918, il aura le
dernier mot.
Un contrôleur honoraire de la police est alors un témoin privilégié des
pourparlers de Rethondes44 puisqu’il voyage en tant qu’attaché au bureau
des services spéciaux du Grand Quartier Général, dans le train qui conduit
les plénipotentiaires allemands. Il consigne toutes ses observations du 6 au
11 novembre 1918 :

« Le matin du 10 novembre, les deux trains se trouvent toujours immobiles et


parallèles. Deux nouveaux officiers de l’armée impériale surviennent bientôt,
deux lieutenants chiffreurs Rohde et Pistch ainsi que leur chef, le major
Brinnkramm [NdA. sic ! Ce ne sont pas des noms chiffrés]. Les
plénipotentiaires doivent être mis au courant de ce qui se passe en Allemagne.
Une dépêche du Maréchal Hindenburg venant de lui être remise, la délégation
allemande demande le temps nécessaire pour la faire déchiffrer : le repas du
soir est le plus triste de tous. La fièvre monte à nouveau. Nous ne dormons
plus. 11 novembre 1918 ! Vers 2 heures 15 les parlementaires, le col de leur
manteau relevé, gagnent le train du Maréchal. 5 heures 10 : L’armistice a été
signé ! »45

Les généraux vainqueurs oublièrent vite qu'ils avaient mobilisé jusqu'à


cinquante-cinq mille sapeurs télégraphistes pour assurer leurs
communications dans un conflit pourtant relativement statique. Ils ont tout
autant oublié que la radio (TSF) avait rendu d'immenses services grâce au
Général Ferrié auquel la tour Eiffel dût sa survie. La proposition de ce
visionnaire, de constituer une arme dédiée à cette fonction, resta lettre
morte.
En matière de cryptographie, les rivalités au sein de la Section du
Chiffre46, et la véritable guerre fratricide que se livraient d'un côté les Alliés,
et de l'autre, les responsables français des écoutes et du décryptement,
n'arrangèrent pas les choses. Mais nos spécialistes, malgré tous ces
handicaps, participèrent à la formation des premières équipes américaines 47
en 1920.

43 Desvignes, « Alexis Tendil, pionnier de la guerre électronique durant la Grande Guerre ».


44 La fameuse clairière de Rethondes, de son nom officiel « Clairière de l’Armistice », se
trouve dans la forêt de Compiègne.
45 De Lastours, La victoire à la clef, p. 49-50.
46 Olivari notamment eut à en souffrir en Russie, lors de sa mission aux contours mal définis.
47 Blondé, Historique des transmissions de l'armée de terre, des origines à 1940, p. 112.
104 SOPHIE DE LASTOUR

CONCLUSION

Le Chiffre de 1914-1918 fut donc une véritable clé du champ de bataille.


N'a-t-on pas affirmé que l'on pourrait écrire une histoire des conflits par la
seule étude des messages ou dépêches décryptés ? La cryptographie ne doit
pas ses succès d’alors à ses seules capacités propres, dont la mise en œuvre
reste, on l’a vu, laborieuse et délicate. Elle est surtout intégrée dans un
ensemble plus vaste, celui des services du renseignement, dont le soutien est
indispensable pour recevoir et entériner la validité des messages décryptés :
il est vital que ces messages soient transmis rapidement au commandement,
et suffisamment pris au sérieux pour que les informations reçues soient
prises en compte. Le secret que cache un message chiffré doit s'emboîter, tel
une poupée russe, dans l'autre secret que constitue le renseignement dans sa
globalité. C’est autour du renseignement que sont coordonnés tous les
moyens d’information alors à disposition : télégraphie, téléphone et TSF. La
Première Guerre Mondiale va d’autant mieux exploiter la cryptographie que
le progrès met de nombreux outils à la disposition des belligérants. Trente
ans après l’énonciation des lois de Kerckhoffs, on peut donc considérer que
la cryptographie a connu une première étape de sa mutation : elle s’est dotée
de cette capacité que Kerckhoffs appelait de ses vœux, de traiter non plus
seulement les échanges interpersonnels, mais les « systèmes
cryptographiques ».
L’organisation existe bel et bien, même si les moyens techniques de la
cryptographie, du « papier-crayon » au pigeon voyageur, restent en grande
partie artisanaux. Pendant la Grande Guerre, la France a utilisé jusqu’à
130 000 de ces volatiles. On leur a avec justice consacré un monument à
Lille… Le pigeon voyageur porteur de messages secrets sera en quelque
sorte une arme de guerre48 jusqu’aux lendemains de 1945.
En moins d’un siècle, la mutation de la cryptographie deviendra
beaucoup plus manifeste, tant dans les moyens de chiffrement que dans le
profil des chiffreurs. Chiffreurs et décrypteurs vont rapidement intégrer les
mathématiques, et glisser du chiffre manuel « crayon-papier » de la Première
Guerre aux machines de la Seconde Guerre. De l’Enigma, on passera alors à
Red, Purple, à la KL 7 à rotors de l’OTAN puis, plus tard à Myosotis en
France, pour arriver au chiffre électronique intégré dans les moyens de
communication et les terminaux, et bientôt le chiffre quantique49.

48 De Lastours, « Petite histoire du pigeon voyageur ».


49 Voir le chapitre « La cryptologie gouvernementale française » p. 153.
LE CHIFFRE PENDANT LA PREMIERE GUERRE MONDIALE 105

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Soljenitsyne, A., La roue rouge : Premier nœud – Août 14, Paris, Fayard,
1983.
Verne, J., Mathias Sandorf, Paris, J. Hetzel & Cie, 1885.
von Wostrovitz, E. B., Handbuch der Kryptographie, Anleitung zum
Chiffriren und Dechiffriren von Geheimschriften, Wien, Selbsverlage des
Verfassers, 1881.
DU MESSAGE CHIFFRE
AU SYSTEME CRYPTOGRAPHIQUE
Marie-José DURAND-RICHARD1

Le décryptement d’un message chiffré en mode polyalphabétique par


le mathématicien anglais Charles Babbage (1791-1871) en 1846 marque
sans doute un premier rapprochement entre cryptologie et mathématiques. Et
ce rapprochement peut paraître continu à la lecture des « lois de
Kerckhoffs », telles qu’elles sont aujourd’hui présentées, sous forme
mathématisée, pour introduire les systèmes de sécurité dans l’enseignement
de la cryptologie. Pourtant, Auguste Kerckhoffs (1835-1901) ne faisait alors
qu’énoncer en 1883, un ensemble de critères cherchant à caractériser un
système cryptographique. Plaquer l’état de nos connaissances présentes sur
l’histoire de la cryptologie des 19e et 20e siècles est donc un raccourci brutal
qui ne permet pas de comprendre comment s’est opérée la rencontre entre
cryptologie et mathématiques. Celle-ci n’est pas seulement le fruit d’une
convergence technique ou opératoire. Elle a été marquée par une
transformation profonde des significations épistémologiques et sociales, tant
des conditions d’exercice de la cryptologie que de celles du calcul. Ainsi, au
temps de César, le chiffre qui porte son nom2 ne s’énonçait pas en termes
d’addition modulo 26 sur l’ensemble des permutations dans un ensemble à
26 éléments ! Et l’énoncé de Kerckhoffs ne contient aucune référence à une
quelconque écriture ensembliste ou fonctionnelle qui n’est pas encore
advenue, et qui mettra du temps à pénétrer le milieu cryptographique. La
référence à ces auteurs ne cherchera pas ici à repérer des précurseurs ou des
anticipations fructueuses de la situation actuelle, mais à percevoir les enjeux
spécifiques d’un tel rapprochement.
Au 19e siècle, les pratiques cryptologiques restent le fait de
manipulations scripturales. Elles vont d’abord évoluer par le biais de
pratiques matérielles nouvelles, suscitées par la mise en place de réseaux

1 [Link]@[Link]. Université Paris Diderot, Sorbonne Paris Cité, SPHERE-


REHSEIS, UMR 7219, CNRS, F-75205 Paris, France.
2 Voir le chapitre « L’ancrage de la cryptologie dans les jeux d’écriture » pp. 24-25.
108 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD

techniques – télégraphe, téléphone, téléscripteurs, etc. – qui feront système


bien avant que la théorie des systèmes ne s’empare des théorisations
informatiques ou cybernétiques au milieu du 20e siècle. Or, l’existence de
ces réseaux, qui relève de la raison d’être de cette cryptologie en voie de
mathématisation, se trouve pour le moins masquée – ou reste pour le moins
implicite – dans les présentations générales des dernières avancées de la
cryptologie. Celles-ci préfèrent se référer aux échanges inter-individuels
entre Alice et Bob3. Référence trompeuse s’il en est, qui traduit des
échanges collectifs d’ordre commercial ou militaire en histoires
personnelles ! Ce chapitre vise donc à expliciter les conditions de
mathématisation de la cryptologie liées à l’existence de ces réseaux de
communication.
Ainsi la mathématisation de la cryptologie se trouve-t-elle médiatisée par
la nécessité de travailler matériellement sur des systèmes de codes liés à des
systèmes techniques nouveaux. C’est bien la naissance du télégraphe qui
modifie radicalement l’exercice de la cryptographie, entre les savantes
recherches privées de Charles Babbage et l’article d’Auguste Kerckhoffs sur
La cryptographie militaire. Lorsque Gilbert S. Vernam (1890-1960),
ingénieur à la section télégraphique de l’American Telephon & Telegraph
Company (AT&T) à Manhattan, conçoit son système à bandes chiffrantes au
sortir de la Première Guerre Mondiale, il travaille à la sécurité des
téléscripteurs. Il ne mobilise pas l’addition sur le groupe {0, 1} d’une
théorie des groupes finis encore inexistante ! Il travaille sur des impulsions
électriques et sur des rubans perforés dont les trous et les espaces
correspondent aux signes du code Baudot4, et c’est bien la matérialité
technique qui constitue le support de ses pratiques et de sa réflexion. Claude
E. Shannon (1916-2001) travaille initialement dans un tout autre contexte –
celui de l’optimisation du fonctionnement d’une machine destinée à
résoudre les équations différentielles5 – lorsqu’il remarque, en 1937, que les
connexions d’un circuit électrique peuvent s’exprimer dans les mêmes
termes qu’une algèbre de Boole. Ingénieur et mathématicien, Shannon
élabore un nouveau langage, exprimant le fonctionnement de ces circuits en

3 De très nombreux manuels de cryptologie, y compris des exposés de chercheurs, ainsi que
les ouvrages de vulgarisation, présentent les échanges cryptographiques comme devant
préserver le secret (bien souvent amoureux) entre deux acteurs, nommés Alice et Bob, parfois
Bernard, et laissent implicite la question de la sécurité du système tout entier. Voir par
exemple Rémi, « La cryptographie à clé publique », p. 48 ; Misarsky, « Cryptanalyse et
spécification des schémas de redondance RSA », p. 8.
4 Ce code, dit code Murray par les Anglo-saxons, est aussi appelé code télégraphique ou

alphabet international (AI) n° 2, ou code CCITT n° 2. C’est un des premiers codes binaires
ainsi mis en œuvre sur une machine.
5 L’analyseur différentiel a été conçu et construit au MIT (Massachusetts Institute of

Technology) par Vannevar Bush (1890-1974) en 1927. Il a rapidement été reproduit en


Angleterre, à Manchester, puis à Cambridge, par Douglas R. Hartree (1897-1958).
DU MESSAGE CHIFFRE AU SYSTEME CRYPTOGRAPHIQUE 109

termes mathématiques. Mais c’est bien en tant que cryptologue qu’il élabore
sa célèbre théorie de l’information au sortir de la Seconde Guerre Mondiale.
Quant au cryptologue Horst Feistel (1915-90), il est déjà chargé d’élaborer
des algorithmes cryptographiques chez IBM (International Business
Machines) lorsqu’il conçoit ses algorithmes de chiffrement par blocs, qu’il
exprime en termes d’algèbre binaire. Ce sont ces textes que j’ai retenus pour
mieux cerner quelques moments décisifs de la mathématisation de la
cryptologie associés à la maîtrise des réseaux de communication.

BABBAGE ET LE DECRYPTEMENT DU CHIFFRE DE VIGENERE

Charles Babbage est aujourd’hui surtout reconnu comme mathématicien.


Il est souvent considéré comme un pionnier en matière d’ordinateur – une
projection rétro-historique parmi tant d’autres ! – parce qu’il a conçu les
plans d’une machine, The Analytical Engine, à la suite de sa Difference
Engine partiellement construite. En effet, la « machine analytique » peut être
assimilée à une calculatrice automatique à programme externe, dont la
structure opératoire6 est effectivement la même que celle d’un ordinateur
classique d’architecture von Neumann, distinguant et isolant mémoire,
organes de calcul, et organes de contrôle, organes d’entrée et de sortie. Mais
Babbage est également l’auteur de recherches trop méconnues en
cryptologie.

Les travaux de décryptement de Babbage

Le manuscrit aujourd’hui conservé à la British Library, « Philosophy of


Deciphering »7, témoigne d’une activité constante en ce domaine, et au
moins reconnue par ses pairs, de 1831 à 1870. Il accumule des matériaux
destinés à une publication, à laquelle il semble pourtant renoncer faute de
temps8. Fondateur de la Statistical Society en 1834, il échange avec le
célèbre astronome et statisticien belge Adolphe Quetelet (1796-1874) dès
1831 sur l'analyse des fréquences des différents langages 9. Il établit des
tableaux de fréquences des lettres en analysant d’importants ouvrages : pour

6 Durand-Richard, « Charles Babbage : de l’école algébrique anglaise à la ‘machine


analytique’ ».
7 Babbage, Add. Mss 37 205.
8 Babbage fait de nombreuses références à cet ouvrage qu’il voudrait publier, et au temps qui

lui manque, trop absorbé sans doute par la conception et les tentatives de fabrication de ses
machines. Babbage, Add. Mss 37 205, folios 211, 214.
9 Babbage, « On the proportion of Letters Occurring in Various Languages ». Quetelet traduit

cette lettre en français et la publie en 1831. Add. Mss 37 205, folio 230.
110 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD

la langue anglaise, les Sermons de Hugh Blair (1718-1800) publiés en 5


volumes de 1771 à 1801, et pour la langue allemande, Die Phosphorescenz
der Körper (1811-15) de Placidus Heinrich (1758-1825)10. Babbage offre la
première trace du décryptement d’un message chiffré par une substitution
alphabétique de type Vigenère, même si ce résultat reste en partie ignoré, au
moins jusqu’à ses échanges avec un certain Mr Thwaites dans les colonnes
du Journal of the Society of Arts en 1854-55. Cependant, bien que les idées
de Babbage soient innovantes, aussi bien en cryptologie qu’en
mathématiques, il reste un auteur charnière, un « gentleman amateur » qui
élabore ses machines dans l’atelier qu’il a fait équiper dans sa propre
demeure, un « polymath » qui se préoccupe de l’harmonie entre tous les
aspects de la « philosophie naturelle », plutôt que de chercher la
spécialisation des disciplines. S’il enquête longuement pour son Treatise on
the Economy of Machines and Manufactures (1832), c’est avant tout pour
mobiliser les hommes de pouvoir afin de coordonner les développements
industriels, alors facteurs de profonds déséquilibres politiques et sociaux.
Ses travaux de cryptologie coïncident avec les débuts du télégraphe, dont
il appréhende tout à fait l’importance socio-économique, tout comme il
enquête en tant qu’expert pour s’assurer de la sécurité des chemins de fer.
Charles Wheastone (1802-75), l’inventeur du télégraphe en Angleterre, est
un de ses amis. Il invente aussi, en 1854, un procédé de chiffrement par
substitution de digrammes, qui se trouve répertorié dans le manuscrit de
Babbage11. Ce mode de chiffrement est communément appelé « carré de
Playfair », du nom du baron Lyon Playfair (1818-98) qui le présentera aux
autorités. Wheatstone, comme Playfair, a le souci d’éviter que les textes des
télégrammes puissent être lus par tous, au moins pour certains sujets
sensibles12. Cependant, contrairement à Wheatstone en 1854, contrairement
aussi à John H. B. Thwaites au même moment, Babbage n’aborde pas la
question du secret des correspondances télégraphiques. Il ne considère que
les messages privés échangés au sein de cette élite cultivée qu’il veut
convertir à la science et où il fait autorité13. La cryptologie reste pour
Babbage une activité réservée à cette élite, une aristocratie proche du
pouvoir, celle qu’il reçoit dans ses dîners mensuels et à laquelle il fait
admirer sa « machine aux différences ». Auteur charnière entre les pratiques
scripturales et le développement des réseaux, Babbage se considère lui-
même comme un philosophe – au sens de la « philosophie naturelle » –
selon le titre de son autobiographie14.

10 Franksen, Mr Babbage’s Secret, p. 211.


11 Babbage, Add. Mss 37 205, folio 80.
12 Un appareil qui mécanise ce procédé, le cryptographe de Wheatstone, porte également son

nom. Davies, « Wheatstone’s Cryptograph ».


13 Durand-Richard, « Le regard français de Charles Babbage ».
14 Babbage, Life of a Philosopher.
DU MESSAGE CHIFFRE AU SYSTEME CRYPTOGRAPHIQUE 111

C’est donc avec les érudits et aristocrates de ses amis et connaissances


que Babbage se consacre à la cryptographie, une activité à laquelle il
s’adonne tout à fait régulièrement, et qui semble le fasciner suffisamment
pour qu’il entreprenne d’en répertorier les principales méthodes, qu’il puise
essentiellement dans le traité de cryptographie du révérend John Wilkins,
évêque de Chester, Mercury or the Secret and Swift Messenger (1641).
C’est d’ailleurs à Wilkins – dont les œuvres viennent alors d’être rééditées –
et non à Vigenère, que Babbage attribue le chiffrement polyalphabétique,
signe de l’importance des traditions nationales en ce domaine. Les agony
columns, ces messages du journal The Times où s’échangent soupirs et
rendez-vous galants, sont une source importante d’exemples des modes de
chiffrement élémentaires pour Babbage, qu’il utilise en deux exemplaires
dans son manuscrit, l’un comme explication, l’autre comme exercice.
Babbage et Wheatstone n’ont donc aucun mal à les décrypter, ce dernier
allant jusqu’à s’immiscer dans ces correspondances pour mettre en garde les
protagonistes ou s’en moquer15. Plus sérieusement, et très systématiquement,
Babbage dresse un inventaire chronologique et conceptuel des systèmes de
chiffrement, et accumule des matériaux d’aide au décryptement 16 :
dictionnaires, inventaires, répertoires, analyse de fréquences sur des lettres
et des mots courts, recherche d’équations simultanées. Il est régulièrement
sollicité pour décrypter des correspondances, et insiste auprès de ses
interlocuteurs sur les difficultés du décryptement en l’absence d’une bonne
connaissance du contexte ou de la langue, surtout quand il s’agit d’analyses
historiques. En 1835, il aide l’astronome Francis Baily (1774-1844) à
reconstituer le sens d’une lettre datée de 1722, de l’assistant de l’astronome
royal John Flamsteed (1646-1719), écrite comme une sorte de sténographie,
afin de déterminer l’origine des erreurs constatées dans les observations de
son arc mural17. En 1854, il intervient dans un procès, décryptant une
abondante correspondance chiffrée afin de rétablir l’honneur de la famille
du capitaine Childe18. Enfin, en 1858, il détermine pour Mrs Green19 que les
lettres qu’elle possède doivent être attribuées au roi Charles II plutôt qu’à
Charles I. Dès le début des années 1830, Babbage innove dans ses échanges
avec ses amis, Davies Gilbert (1767-1839) – président de la Royal Society
de 1827 à 1830 – ainsi que le géologiste William H. Fitton (1780-1861) et sa
sœur Mrs James, composant un système auto-clé, et discutant de ses
possibilités et inconvénients selon que le mot-clé utilisé est soit le texte
clair, soit le texte chiffré20.

15 Babbage, Add. Mss 37 205, folios 66, 80.


16 ibid., folios 211, 214.
17 Franksen, Mr Babbage’s secret, p. 18.
18 Babbage, Add. Mss 37 205, folios 81 à 130.
19 ibid., folios 209 à 214.
20 ibid., folios 8-9. Babbage, Life of a Philosopher, p. 175-176.
112 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD

Premier décryptement du mode polyalphabétique

C’est entre février et mars 1846 que Babbage va décrypter un message


chiffré en mode polyalphabétique, à l'occasion d'un jeu avec son neveu
Henry Hollier qu'il a initié à la cryptologie lorsqu’il était enfant, et qui l’aide
à établir ses dictionnaires de déchiffrement – répertoires de mots et analyse
de fréquences sur des mots courts. L’intérêt du manuscrit « Philosophy of
Deciphering » est de rassembler ses nombreux essais, dont la collecte est
malheureusement incomplète, et qui, à l’évidence, n’est pas rangée dans le
bon ordre21. Le message chiffré est le suivant :

PYRI ULOFV

POVVMGN MK UO GOWR HW LQ PGFJHYQ OJAV MSN


WIJHEEHPR BRVGRUHEGK, EFF WJSR RVY
CPOY VSP, PX OKLN PI XXYSNLA SELF XG
FEEWTALV LJIU, WR MOI EGAP HMFL ML YINZ
TNGDDG YQIV UYEAP-BQL
WJQV PGYK STRITLMHFOFI EWTAWK
TIEJC

Babbage découvre assez vite qu’il s’agit d’un mode de chiffrement


polyalphabétique. Il fait à ce sujet de nombreuses analyses de fréquences à
partir des mots courts, de 2, 3 et 4 lettres. La première difficulté de son
travail provient du fait que le message a été chiffré à partir de trois clés
différentes, difficulté que Babbage devra d’abord identifier avant de
parvenir au texte clair. Après quelques tentatives infructueuses pour écrire et
résoudre des systèmes d’équations simultanées – ces systèmes étant
incomplets –, Babbage repère d’abord qu’il est possible d’associer, à chaque
lettre de l’alphabet, le nombre qui correspond à son rang.
Alors, pour chaque lettre du chiffré, du clair et du mot-clé qui se
correspondent, Babbage découvre l’existence d’une opération entre les
nombres qui leur sont associés, à condition toutefois de soustraire 26 dès
que ce nombre excède 26, ce qu’il écrit :

« Take 26 from all the +s exceeding 26 »

Babbage met longuement en œuvre cette opération dans ses essais pour
trouver les mots-clés, avant de l’exprimer pour la première fois par une
formule mathématique :

21 ibid., folios 43 à 63.


DU MESSAGE CHIFFRE AU SYSTEME CRYPTOGRAPHIQUE 113

Cypher = Key + Translation – 1 (1)


Translation = Cypher – Key + 1

Partant de cette constatation, sa méthode va consister à conjuguer la


recherche des mots-clés avec celle de mots probables, comme
« affectionate », « nephew », dear uncle », etc. Il écrit victorieusement :
« Decyphered completely, Thursday, March 19, 1846 – Friday morning 1
1/2 a.m. »22, et donne la solution obtenue avec les trois clés différentes
MURRAY, CACOETHES et SUMMERSET :

PYRI ULOFV
murr aymur
dear uncle
POVVMGN MK UO GOWR HW LQ PGFJHYQ
cacoeth es ca coet he sc acoethe
nothing is so easy as to perform
OJAV MSN WIJHEEHPR BRVGRUHEGK, EFF WJSR RVY
scac oet hescacoet hescacoeth, esc acoe the
what you perfectly understand, and when you
CPOY VSP, PX OKLN PI XXYSNLA SELF XG
scac oet, he scac oe thescac oeth es
know how, it will be equally easy to
FEEWTALV LJIU, WR MOI EGAP HMFL ML YINZ
cacoethe scac oe the scac oeth es caco
decipher this in the mean time it will

TNGDDG YQIV UYEAP-BQL


ethesc acoe thesc-aco
puzzle your brain-box
WJQV PGYK STRITLMHFOFI EWTAWK
some rset somersetsome rsetso
ever your affectionate nephew
TI EJC
me rse
hen ry

Sur la même page où Babbage donne cette solution se trouvent également


les trois petits tableaux suivants :

22ibid., folios 58-59. Ces feuillets sont datés du 24 février, élément qui témoigne du désordre
de leur classement.
114 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD

Table 1 Table 2 Table 3


N° Rem N° Rem N° Rem
Substract Substract Substract
6) 0 24 9) 0 18 8) 0 19
1 12 1 2 1 18
2 20 2 0 2 14
3 17 3 2 3 12
4 17 4 14 4 4
5 0 5 4 5 17
6 19 6 18
7 7 7 14
8 4

En face de chaque reste est ainsi indiquée la lettre de l’alphabet


correspondante. Par exemple, pour la troisième clé :

0 1 2 3 4 5 6 7
T S O M E R S E
19 18 14 12 4 17 18 4

Ces tableaux traduisent une étape supplémentaire dans la réflexion de


Babbage concernant la correspondance entre nombres et lettres de
l’alphabet. Cette fois, Babbage n’associe plus à chaque lettre son numéro
d’ordre dans l’alphabet, mais un nombre de 0 à 25, c’est-à-dire leur reste
dans la division par 26, à savoir les classes de résidus dans une relation de
congruence modulo 26. Comme en témoignent les correspondances
numériques qui se trouvent dans les feuillets de recherche de ce type :

19 20 18 9 20 12 13 8 6 15 6 9
S T R I T L M H G O F I
18 14 12 4 17 18 4 19 18 14 12 4
A F F E C T I O N A T E
1 6 6 5 3 20 9 15 14 1 20 5
S O M E R S E T S O M E

et la présence constante du terme (+1) dans les formules (1), ce n’est pas au
cours de sa recherche23, mais seulement dans sa présentation finale, que
Babbage fait le rapprochement entre son travail et la théorie des
congruences de C. F. Gauss (1777-1855), dont il connaît par ailleurs les
Disquisitiones Arithmeticae (1801).

23 O. Franksen affirme que Babbage utilise les congruences de Gauss pour mener sa
recherche, alors qu’il utilise seulement la correspondance entre numérotation et lettres de
l’alphabet.
DU MESSAGE CHIFFRE AU SYSTEME CRYPTOGRAPHIQUE 115

Le seul travail publié de décryptement : la controverse avec Thwaites

Par contre, Babbage utilise dans le détail cette théorie des congruences
lorsqu’en 1854, il montre à Thwaites, chirurgien-dentiste à Bristol, que cette
invention qu’il croît toute nouvelle n’est autre que le chiffrement
polyalphabétique : on le trouve déjà chez Wilkins, il a déjà été décrypté –
par Babbage lui-même –, et le système de règles coulissantes que Thwaites a
fait breveté existe aussi déjà, en carton ou en bois, y compris sous d’autres
formes, comme le système des disques concentriques. Thwaites avait envoyé
son « invention » à la Society of Arts, pour qu’elle en fasse connaître
l’intérêt, affirmant que ce système valait pour tout langage, et qu’il était très
sûr, puisqu’il était, selon lui, impossible de décrypter le message sans
connaître la clé. Il se référait même à l’Essay on Probabilities, publié par
Augustus de Morgan (1806-71) en 1838 dans le Penny Cyclopaedia, pour
affirmer que : « De par cette communication, je revendique la primeur de la
découverte de la correspondance secrète utilisant le principe de
permutation »24. Cette invention lui semble cruciale pour maintenir le secret
dans les échanges télégraphiques, tant pour les établissements publics que
dans les échanges commerciaux, donnant l’exemple d’une faillite qui aurait
pu être évitée si une information confidentielle avait pu être envoyée
chiffrée par télégramme.
Contacté comme expert, Babbage répond d’abord sarcastiquement que
« il ne vaut pas la peine de considérer un chiffrement comme impénétrable,
sauf si l’auteur a lui-même décrypté quelque chiffrement très difficile ».
Mais il n’aura finalement d’autre recours pour convaincre Thwaites de sa
méprise que de décrypter le message de sa seconde lettre, un extrait de The
Tempest de Shakespeare, chiffré deux fois successivement avec deux clés
différentes.

Le clair :
Soft, sir, one word more,
They are both in either’s powers : but this swift business
I must uneasy make, lest too light winning
Make the pne word more, I charge thee
That thou attend me, thou dost here usurp
Upon this island as a spy, to win it
From me, the lord on’t.

24« By this communication I claim precedence in the discovery of secrecy correspondence on


the principle of permutation. »
116 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD

Le chiffré :
UTMU25, DQV, UKS, LKZT, LRWN, FLHL, HPG,
SVUS, QR, KFHWAZI, ORBNDW, EHA, RJZZ,
THQJZ, YHIEVURV, N, VGWW, HUCCJF,
NLSI, RBGI, PWE, KLLQF, ALAUGPX, TBVM,
XNB, DGEHU, KLLQF, SQR, DMTU, TPCM, M
IEOGCM, JGHJ, CTEW, GOMW, RAUPVH, SB,
HWKC, TNVY, QQVH, HZSTG, BQZV, XNFG
XOTQMG, FB, M, WSL, AM, YZU, JE, NVUJ,
AT, PPU, KRWM, AR’W.

Babbage s’amuse alors de ce que Thwaites ignore : « [Il] ne semble pas


connaître les principes sur lesquels sont construits de tels chiffrements, car il
semble avoir employé deux chiffrements successifs, à savoir le mot TWO à
partir de p, et le mot COMBINED à partir de e. Plus encore, il semble
ignorer que l’ordre des chiffrements successifs est indifférent ». Ce que
démontre Babbage sur le premier vers du texte, avec les deux clés trouvées :
TWO et COMBINED, sans révéler pour autant comment il les a trouvées.
Mais cette fois, il présente en détail comment, à partir de cette clé composée
de 24 lettres (3 fois 8), il peut obtenir pour chaque lettre du chiffré, la lettre
correspondante du clair. Partant d’un tableau du même type que ceux qu’il
avait donnés pour les trois clés du message de son neveu :

Reste Nb tabulaire Reste Nb tabulaire


0 24 12 22
1 2 13 8
2 17 14 16
3 7 15 25
4 1 16 3
5 11 17 5
6 8 18 9
7 4 19 12
8 6 20 4
9 23 21 3
10 14 22 13
11 15 13 7

Babbage « calcule » alors pour chaque lettre du chiffré la lettre


correspondante du clair. Ainsi, pour le mot GOMW du chiffré :

w est la 145e lettre du chiffré et 145 = 6 fois 24 + 1

25 Après avoir trouvé les deux clés avec lesquelles le message a été chiffré, Babbage corrigera
la 2ème lettre du 1er mot du chiffré, qui doit être v et non t.
DU MESSAGE CHIFFRE AU SYSTEME CRYPTOGRAPHIQUE 117

Dans le tableau, en face du reste 1 se trouve le nombre 2, et la lettre w est


la 23e lettre de l’alphabet naturel. La différence 23 – 2 = 21 donne la place
de la lettre du clair dans l’alphabet, soit u.
Babbage renvoie alors la balle dans le camp de Thwaites, le mettant au
défi de décrypter à son tour un chiffré issu de la même pièce de
Shakespeare, défi que Thwaites ne relèvera pas26.
Le caractère privé des échanges de Babbage est essentiel pour
appréhender à la fois ses méthodes et l’absence de diffusion de son travail.
La non publication de « Philosophy of Deciphering » est souvent attribuée à
la guerre de Crimée (1853-54), et au souci de ne pas rendre public ce qui
aurait pu avantager l’adversaire russe. Mais outre la dispersion de Babbage
lui-même entre tous ses travaux27, l’écart entre les recherches savantes et
l’état des pratiques sur le terrain peut également avoir été déterminant.
Lorsqu’au même moment, Lyon Playfair propose le chiffrement de
Wheatstone au Foreign Office, celui-ci juge son utilisation trop compliquée
pour les praticiens de la cryptographie. Le fossé déjà signalé au chapitre
« L’ancrage de la cryptologie dans les jeux d’écriture »28, entre avancées
conceptuelles et état de l’art est donc encore très prégnant au milieu du 19 e
siècle. Et Babbage cherche avant tout la reconnaissance de son milieu social.
Lorsque Thwaites insiste sur les avantages commerciaux de sa proposition
au moment où se développe l’utilisation du télégraphe, Babbage se contente
de démontrer l’existence du décryptement, il ne renchérit pas sur la
possibilité de lui donner une plus vaste audience.
C’est donc à Friedrich W. Kasiski (1805-81) qu’est en général attribué le
décryptement du chiffrement de Vigenère, qu’il publie à Berlin en 1863
dans Die Geheimschriften und die Dechiffrir-Kunst. À juste titre d’ailleurs,
puisque Kasiski donne cette fois une méthode générale de décryptement, un
raffinement de l’analyse des fréquences. Pour l’appliquer, il faut au
préalable découvrir la longueur de la clé, ce qui se fait en repérant, sur un
texte assez long, des répétitions de groupes de lettres qui laissent supposer
qu’un même mot a pu être chiffré à différents endroits avec les mêmes
lettres-clé. La distance, en nombre de lettres, entre ces répétitions donne
alors un multiple du nombre de lettres de la clé. Une fois ce nombre

26 Tous ces échanges sont publiés dans le Journal of the Society of Arts, 1855, vol. 2, pp. 253-
258, et compilés dans le manuscrit de Babbage sur la « Philosophy of Deciphering ». Add.
Mss 37205, folios 133 à 179, avec les articles de ce journal, la correspondance avec le
journal, et les essais de décryptement de Babbage.
27 Babbage est également l’auteur d’une « Philosophy of Analysis », écrite dans les années

1820, et non publiée. Il en partagera cependant les idées dans sa correspondance avec George
Peacock, l’auteur d’un Treatise on Algebra qui initie à Cambridge une conception purement
symbolique de l’algèbre.
28 Voir p. 24.
118 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD

déterminé, il ne reste plus qu’à découper le message en sous-messages,


formés des lettres chiffrées avec la même lettre de la clé.
L’ouvrage de Kasiski a été publié alors qu’il était officier d’infanterie
prussien à la retraite. Il a travaillé en amateur sans mesurer tout l’intérêt de
ses avancées. Sa démarche reste attachée au message, contrastant avec
l’approche de Kerckhoffs qui énoncera ses lois dans une perspective plus
globale liée au système de communication.

KERCKHOFFS ET LE SYSTEME TELEGRAPHIQUE

Dans la seconde partie du 19e siècle, les militaires s’emparent de l’usage


du télégraphe. Leurs échanges secrets sont désormais transmis par ce
nouveau support, ce qui change radicalement les conditions auxquelles la
cryptologie se trouve confrontée. Là où Babbage continuait à traiter des
messages entre individus, Kerckhoffs va examiner frontalement les
nouvelles exigences qu’impose au secret l’utilisation d’un réseau
télégraphique par les personnels militaires, du commandement aux
exécutants.
Comme pour Kasiski, les renseignements sont rares quant aux biais par
lesquels Kerckhoffs est arrivé au contact de la cryptologie. En particulier, il
est difficile d’apprécier en quoi consistent ses relations avec le monde
militaire. David Kahn29 nous apprend seulement qu’il a eu des difficultés
politiques après la défaite de 1870. Mais rien dans sa biographie n’indique
spécifiquement comment il a été conduit à publier deux importants articles
sur « La cryptographie militaire » dans deux numéros successifs du Journal
des sciences militaires, en janvier et février 1883. Jean Guillaume Hubert
Victor François Alexandre Auguste Kerckhoffs von Nieuwerhof (1835-
1901), issu d’une riche famille flamande, diplômé en lettres et en sciences à
l’Université de Liège, a beaucoup voyagé en Europe avant de s’installer en
France où il va enseigner, d’abord essentiellement les lettres et les langues
modernes en province – à Meaux et à Melun – puis l’allemand à l’Ecole des
Hautes Etudes Commerciales et à l’Ecole Arago à Paris à partir de 1881. Il
est l’auteur de divers ouvrages, qui vont du théâtre à des grammaires de
langue étrangère. C’est après ses publications en cryptographie qu’il se fera
propagandiste d’un nouveau langage, le Volapuk, qui vient d’être inventé
par le prêtre catholique allemand Martin Schleyer (1831-1912), et qui se
répand comme une traînée de poudre en France et dans le monde entier dès
sa création en 1880. Kerckhoffs devient même président de l’Académie
Internationale de Volapuk au 2e congrès de Volapuk tenu à Munich en 1887.

29 Kahn, The Codebreakers, pp. 230-240.


DU MESSAGE CHIFFRE AU SYSTEME CRYPTOGRAPHIQUE 119

Malgré ces débuts fulgurants, le Volapuk est moribond dès 1890 : il n’a pas
résisté aux oppositions quant à la « nature » de cette nouvelle langue, entre
l’idée d’une langue la plus littéraire possible envisagée par Schleyer et celle
d’une langue la plus simple possible voulue par Kerckhoffs. L’érudition
linguistique de ce dernier a sans aucun doute constitué une forme
d’expertise tout à fait propice à penser une réorganisation des enjeux de la
cryptographie militaire. Mais les éléments connus de sa biographie laissent
néanmoins dans l’ombre le détail de son élaboration.

Les exigences de la cryptographie télégraphique

Dans les cours de cryptologie à l’université aujourd’hui, les lois de


Kerckhoffs sont énoncées dans un cadre mathématisé, se référant à
l’algorithme qui préside au secret des échanges. Elles apparaissent, du fait
de cette dénomination, comme une sorte d’anticipation des critères de
sécurité d’un système cryptographique transmis par voie électronique, alors
qu’il n’y a bien sûr pas trace de référence à une quelconque notion
d’algorithme chez Kerckhoffs, cette notion n’étant, à l’évidence, pas
formalisée à son époque. Par contre, il a parfaitement perçu et explicité les
conditions nouvelles imposées par la transmission télégraphique des
messages, à la fois pour rendre applicable leur chiffrement, et pour adapter
les services cryptographiques de l’armée à ce nouveau système de
transmission. Analysant les conséquences organisationnelles de l’utilisation
du télégraphe pour les services du chiffre, Kerckhoffs énonce ce qu'il
appelle les « desiderata de la cryptographie militaire »30 :

« 1. Le système doit être matériellement, sinon mathématiquement,


indéchiffrable,
2. Il faut qu’il n’exige pas le secret, et qu’il puisse sans inconvénient tomber
entre les mains de l’ennemi,
3. La clef doit pouvoir en être communiquée et retenue sans le secours de
notes écrites, et être changée ou modifiée au gré des correspondants,
4. Il faut qu’il soit applicable à la correspondance télégraphique,
5. Il faut qu’il soit portatif, et que son maniement ou son fonctionnement
n’exige pas le concours de plusieurs personnes,
6. Enfin, il est nécessaire, vu les circonstances qui en commandent
l’application, que le système soit d’un usage facile, ne demandant ni tension
d’esprit, ni la connaissance d’une longue série de règles à observer »31.

30 Guillot, « Auguste Kerckhoffs et la cryptographie militaire ».


31 Kerckhoffs, « La cryptographie militaire », I, p. 12.
120 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD

Kerckhoffs insiste sur le fait que ce mode de communication fait


intervenir plusieurs niveaux de responsabilité et de très nombreux
intervenants, dont les compétences sont très différentes. Il relève la
difficulté qui a si longtemps bloqué l’utilisation des modes de chiffrement
les plus élaborés : il serait vain d’exiger des personnels peu formés
d’effectuer des manipulations trop compliquées. Il s’agit de rendre
compatible le secret des informations avec cet usage collectif des échanges à
l'extérieur comme à l'intérieur de la chaîne de transmission. C’est cette
analyse qui conduit Kerckhoffs à distinguer pour la première fois sans doute
entre deux types de difficulté : la difficulté matérielle et la difficulté
mathématique. Et c’est aux difficultés matérielles et organisationnelles qu’il
s’attache : le « système » dont il traite est celui qui régit la transmission
télégraphique de l’ensemble des messages dans l’armée. On est loin des
correspondances privées auxquelles Babbage appliquait ses recherches
mathématiques :

« Il faut bien distinguer entre un système d’écriture chiffrée, imaginée pour un


échange momentané de lettres entre quelques personnes isolées, et une
méthode de cryptographie destinée à régler pour un temps illimité la
correspondance des différents chefs d’armée entre eux. Ceux-ci, en effet, ne
peuvent, à leur gré, et à un moment donné, modifier leurs conventions ; de
plus, ils ne doivent jamais garder sur eux aucun objet ou écrit qui soit de
nature à éclairer l’ennemi sur le sens des dépêches secrètes qui pourraient
tomber entre ses mains […]. Un grand nombre de combinaisons ingénieuses
peuvent répondre au but qu'on veut atteindre dans le premier cas, dans le
second, il faut un système remplissant certaines conditions
exceptionnelles »32.

Ce sont ces conditions exceptionnelles, liées au mode de transmission


télégraphique, qui constituent ce que Kerckhoffs nomme pour la première
fois un « système cryptographique », et dont il énonce les « desiderata ».
C’est bien dans ce domaine qu’il innove, et non en mathématiques. Il précise
en outre que les messages chiffrés sont désormais écrits en séparant les
lettres des messages chiffrés en tranches de cinq lettres, du fait de leur
transmission télégraphique. S’il présente un inventaire érudit des méthodes
et des instruments de chiffrement, il n’en produit pas de nouveau.
L’organisation de la cryptographie en tant que « système » n’est pas
seulement une question de définition couchée sur le papier. Kerckhoffs
accorde beaucoup d’importance aux différents systèmes de chiffrement
utilisables sur le champ de bataille. Rendre ces « desiderata » effectifs
impose tout un ensemble d’adaptations qui ne vont pas de soi au sein de
l’armée, du moins en ce qui concerne les services du chiffre. Comment
32 ibid., I p. 12.
DU MESSAGE CHIFFRE AU SYSTEME CRYPTOGRAPHIQUE 121

rendre compatible la hiérarchie du commandement militaire avec la


circulation des messages chiffrés entre tous les niveaux de l'armée ? Exiger
un secret absolu supposerait que dans un corps d'armée, toutes les
instructions chiffrées émanent ou du moins passent dans les mains d'un seul,
ce qui serait réduire la correspondance secrète à un rôle singulièrement
modeste. Kerckhoffs attribue d’ailleurs, au moins en partie, la défaite de
1870 à un manque de communication entre les généraux de Paris et ceux de
la province. Le procédé étant désormais commun à tous, le secret doit donc
porter essentiellement sur la clé.
Corollaire de la mise en place de ce système de communications :
l'extension de l'enseignement de la cryptologie dans les écoles militaires,
dont Kerckhoffs souligne l’importance. Il en fait état en France depuis 1874,
et en Allemagne au moment où il écrit en 1883. Le système cryptographique
doit être également compatible avec les exigences du caractère public de cet
enseignement :

« L'administration doit absolument renoncer aux méthodes secrètes et établir


en principe qu'elle n'acceptera qu'un procédé qui puisse être enseigné au
grand jour dans nos écoles militaires, que nos élèves seront libres de
communiquer à qui leur plaira et que nos voisins pourront adopter et même
copier si cela leur convient »33.

Au-delà de l’inventaire des méthodes cryptographiques, c’est bien


l’enjeu principal des articles de Kerckhoffs : convaincre le système
hiérarchique de l’armée de la nécessaire réorganisation des services du
chiffre du fait de ce nouveau mode de transmission des messages.

Les débuts d’un enseignement de la cryptographie militaire

Conséquence du travail de Kerckhoffs ou de la défaite de 1870 : la


France a considérablement renforcé son service cryptographique. Selon
David Kahn en effet, il s’agit d’ailleurs d’une pratique manifeste dans les
pays ayant connu une défaite militaire, ce que les vainqueurs négligent de
faire en général. Le travail de Kerckhoffs structure ce que David Kahn
appelle une véritable école de cryptographie34, constituée pour beaucoup
d’officiers issus de l’Ecole Polytechnique, et qui va assurer la suprématie de
la France en ce domaine jusqu’à la Première Guerre Mondiale. Le marquis
Gaëtan de Viaris (1847-1901) – Gaëtan Henri Léon Viarizio di Lesegno –
réorganise le Service du Chiffre en 1890, conçoit quelques machines de
chiffrement, et produit plusieurs articles dans Le Génie Civil, où il traduit en
33 ibid., I, pp. 14-15.
34 Kahn, The Codebreakers, pp. 240-242.
122 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD

équations algébriques les relations entre les lettres du clair et du chiffré pour
tous les chiffrements polyalphabétiques déductibles de celui de Vigenère.
Paul-Louis-Eugène Valério publie une dizaine d’articles dans le Journal des
sciences militaires dans les années 1890, ainsi qu’un ouvrage en deux
volumes, De la cryptographie, essai sur les méthodes de déchiffrement
(1893-96). Il interviendra dans le procès de Rennes qui condamne une
seconde fois le capitaine Dreyfus, avant que ne lui soit accordée une grâce
présidentielle en 1899. La tradition de la cryptographie comme activité
érudite se poursuit également, comme en témoigne le Traité élémentaire de
cryptographie (1901) de Félix M. Delastelle (1840-1902), administrateur
des tabacs à Marseille, qui se consacre à une classification des modes de
chiffrement au moment où il prend sa retraite. Et le lieutenant Etienne
Bazeries (1846-1931) s’est initié par lui-même à la cryptanalyse, en
décryptant les messages chiffrés parus dans les colonnes des journaux, avant
de devenir si efficace au Bureau du Chiffre du Ministère des Affaires
Etrangères. Il cassera le fameux « Grand Chiffre de Louis XIV », et publiera
Les chiffres secrets dévoilés (1901), avant de travailler pour l’armée
jusqu’après la Première Guerre Mondiale, ne se retirant qu’en 1924.
N’oublions pas George-Jean Painvin (1886-1980) qui, s’il fut formé à
l’Ecole Polytechnique, enseignait la géologie et la paléontologie avant de
devenir LE cryptanalyste qui permit à l’armée française le succès que l’on
sait dans les derniers moments de la Première Guerre Mondiale 35. Au cours
de cette guerre, le lieutenant Henry Olivari (1868-1955), polytechnicien, est
envoyé à Petrograd (Russie) sous les ordres du général Maurice Janin (1862-
1946), dans le cadre d’une mission militaire française chargée d’organiser
un encadrement des services français insuffisamment dotés à l’ambassade,
de recueillir des radiogrammes allemands sur le front de l’est, et aussi
d’établir des liens avec l’état-major russe, et d’enseigner à la Stavka
certaines méthodes, dont Olivari précise : « Étant mieux qui quiconque au
courant de ce qui avait été fait à Paris, je savais fort bien ce qu’il convenait
de dire et de cacher ». À son retour, il déplorera que cette collaboration n’ait
pas été plus loin du fait de dissensions au sein du Service du Chiffre36. Tous
ces travaux seront largement repris dans le Cours de cryptographie du
colonel Marcel Givierge (1871-1931), qui servira longtemps de manuel aux
cryptologues français, jusqu’après la Seconde Guerre Mondiale. Il connaîtra
plusieurs éditions, et traversera l’Atlantique, puisque Shannon le cite
comme une source importante37 dans sa Theory of Secrecy Systems en 1949.

35 Voir le chapitre « Les travaux de la section du chiffre pendant la Première Guerre


Mondiale » p. 90.
36 D’autres membres de la mission étaient polytechniciens ou normaliens. Certains d’entre

eux resteront en URSS après la Révolution d’Octobre en 1917. Olivari, Mission d’un colonel
français en Russie 1916, p. 36.
37 Voir dans ce chapitre : « Mathématisation de la cryptographie ».
DU MESSAGE CHIFFRE AU SYSTEME CRYPTOGRAPHIQUE 123

Quoi qu’il en soit, de part et d’autre de l’Atlantique, les militaires vont


développer un enseignement de la cryptologie spécifique aux systèmes
télégraphiques, sans que les manuels ne se montrent innovants pour autant38.
À tel point qu’en 1915, le lieutenant Parker Hitt (1878-1971), instructeur en
cryptologie de l’école du Signal de l’armée à Fort Leavenworth, est
tellement conscient de la vulnérabilité des méthodes de chiffrement
enseignées aux États-Unis qu’il demande – en vain – à ses chefs de partir – à
ses frais ! – en France pour s’initier à des méthodes plus élaborées.
L’autorisation lui en sera refusée, mais, devenu Chief Signal Officier of the
First Army en 1918, il exercera ses talents sur le front en France au sein de
l’American Expeditionary Forces. Il saura combler le fossé entre les
pratiques de la cryptologie militaire et les avancées technologiques des
nouveaux moyens de communication (télégraphe, téléphone, radio). Son
Manual for the Solution of Military Ciphers (1916), premier livre de ce type
outre-Atlantique, sera utilisé en particulier par le couple de cryptanalystes
William F. Friedman (1891-1969) et Elizabeth W. Friedman (1892-1980)
pour former des générations de cryptologues pendant l’entre-deux-guerres39.

VERNAM ET LA PROTECTION DES ECHANGES PAR TELESCRIPTEUR

La façon dont l'armée investit le télégraphe pour son système de


communications secrètes fait passer au second plan l'importance de la
cryptologie dans les correspondances secrètes et les relations commerciales.
À partir de la fin du 19e siècle, elle sera de ce fait le plus souvent référée aux
échanges diplomatiques et militaires40. Pourtant, évoquée entre Babbage et
Twaites pour les échanges commerciaux, elle se maintient aussi dans les
milieux cultivés, comme en témoigne l’investissement d’un Edgar A. Poe
(1809-49) sur le sujet dans ses Histoires extraordinaires41. L’introduction
des téléscripteurs aux États-Unis, en faisant converger échanges privés,
échanges commerciaux et mécanisation des moyens de transmission,
correspond au moment du déploiement généralisé des communications, et à
leurs besoins de confidentialité. La technique de chiffrement inventée par
Gilbert S. Vernam, ingénieur chez AT&T (American Telegraph and
Telephon Company) à Manhattan depuis 1915, contribuera d’ailleurs
largement au développement du téléscripteur lui-même. Mais elle n’est le

38 Slater, Telegraphic Code ; Hill, Manual for the Solution of Military Ciphers.
39 Smoot, « Fighting the Damned Huns ».
40 Il est en général ignoré que la machine Enigma, utilisée comme machine de chiffrement par

les services allemands de la défense pendant la Seconde Guerre Mondiale, fut d’abord conçue
pour le commerce et utilisée dans les banques dans les années 1920. Voir le chapitre
« L’ancrage de la cryptologie dans les jeux d’écriture » p. 19.
41 Voir le chapitre « L’ancrage de la cryptologie dans les jeux d’écriture » p. 19.
124 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD

fait ni d’un mathématicien, ni d’un linguiste, et s’exprime dans le


vocabulaire spécifique de l’ingénieur, en termes d’impulsions électriques.

Le chiffrement automatique des messages transmis par téléscripteur

Vernam est alors chargé de la sécurité des téléscripteurs à la section


télégraphe du département Develepment and Research, et son invention est
inscrite dans la nature même de ce type de transmission. Elle intègre le
chiffrement et le déchiffrement au processus d’émission, de transmission et
de réception des messages par voie télégraphique. Une fois de plus, il n’y a
pas trace d’algorithme de chiffrement dans le brevet 42 qu’il obtient en 1919.
Le texte de ce brevet décrit avant tout un dispositif technique, le « printing
telegraphic system », formé d’électro-aimants et de commutateurs rotatifs,
qui produit et contrôle automatiquement la façon de rendre inintelligibles les
messages au cours de leur transmission. Il y est question de circuits ouverts
ou fermés, de connexions et d’impulsions électriques. Les opérations dont
traite Vernam sont celles qui caractérisent les différentes étapes de
fonctionnement des parties du système : dispositifs d’émission, de
transmission et de réception, et dispositifs de chiffrement et de
déchiffrement. Les explications qui concernent le mode de chiffrement et de
déchiffrement portent essentiellement sur la manière technique de le
réaliser. Elles ne sont pas données en termes mathématiques.

Les signes du code Baudot


avec le mode de symbolisation de Vernam

A + + – – – B + – – + + C – + + + – D + – – + –
E + – – – – F + – + + – G – + – + + H – – + – +
I – + + – – J + + – + – K + + + + – L – + – – +
M – – + + + N – – + + – O – – – + + P – + + – +
Q + + + – + R – + – + – S + – + – – T – – – – +
U + + + – – V – + + + + W + + – – + X + – + + +
Y + – + – + Z + – – – + 3 – – – + – 4 – + – – –
8 + + + + + (+)+ + – + + 9 – – + – – / – – – – –
(3 = carriage return, 4 = line feed, 8 = letter shift, + = figure shift,
9 = space, / = null)

Les téléscripteurs représentent les lettres d’un message en utilisant le


code Baudot, un codage binaire également appelé code télégraphique ou
alphabet international, l’équivalent du code Morse pour ce type de
transmission. Chaque lettre de l'alphabet y est codée par cinq unités qui, à
42Vernam présente son invention chez AT&T dans une note du 17 décembre 1917. Le brevet
est daté du 22 juillet 1919, mais il est signé par Vernam en date du 08 septembre 1918.
DU MESSAGE CHIFFRE AU SYSTEME CRYPTOGRAPHIQUE 125

partir de la frappe sur le clavier, vont se traduire par le passage du courant


électrique ou par son absence. Les différentes combinaisons possibles de ces
cinq unités permettent donc de transmettre 32 signes. Et le système dispose
en outre de deux modes, qui permettent de distinguer minuscules et
majuscules, et de représenter d’autres signes (ponctuation, chiffres). Dans
une émission normale du message, pour chaque lettre transmise, les cinq
impulsions correspondantes s'inscrivent sur le ruban de papier perforé, sous
la forme d’un trou ou d’une absence de trou. Des ergots entrent dans ces
trous pour faire contact et reproduire une impulsion. Ce codage sur ruban
perforé peut alors être retranscrit au destinataire sous forme de lettres
imprimées.
L’invention de Vernam utilise l'équipement du téléscripteur pour chiffrer
ou déchiffrer automatiquement les messages. Elle associe au ruban du
message un autre ruban qui fait office de clé. Lettre à lettre, les deux
informations sont alors combinées électro-mécaniquement, afin de ne
transmettre sur la ligne que le message chiffré. Cette clé n’est donc plus
nécessairement un mot de la langue, elle n’est pas davantage un objet
mathématique, elle n’est qu’un ruban de papier perforé dont les marques
sont produites au hasard, même si Vernam précise qu’elles peuvent
représenter une lettre de l’alphabet. Ce dispositif ouvre donc la voie au
caractère aléatoire de la clé. Si la règle de combinaison est
traditionnellement présentée dans les ouvrages comme une addition sur
l'ensemble {0,1}, ou comme l’opération du connecteur logique « ou
exclusif » sur ce même ensemble, le brevet la décrit comme une
combinaison des signes « + » et « – », où « + » représente une impulsion
électrique, et « – » l’absence d’une telle impulsion. Encore ne la décrit-il
que sur un exemple :

« Supposons que le premier caractère du message à transmettre soit un A. Le A


est codé par les signaux « + + – – – », où « – » représente une impulsion
ouverte ou « espace », et « + » représente une impulsion fermée ou « marque ».
Dans le système décrit ici, il faut comprendre que des impulsions de courant
positives et négatives peuvent être utilisées à la place de circuits fermés ou
ouverts si il y a besoin. Pour chiffrer et déchiffrer le message aux deux bouts de
la ligne, on utilise des bandes identiques où est enregistrée une série de signaux
codés qui sont de préférence choisis au hasard, mais qui, si on le veut, peuvent
représenter une série prédéfinie de lettres ou de mots. Supposons que la lettre B
soit présente dans l'émetteur chiffrant en même temps que la lettre A est transmise
dans l'émetteur normal. Le code de la lettre B est « + – – + + ». L'envoi du A par
l'émetteur normal signifie que les contacts 25 et 26 seront fermés alors que les
contacts 27, 28 et 29 seront ouverts. Par conséquent, les relais 14 et 15 seront
alimentés et leurs contacts seront fermés, alors que les relais 16, 17 et 18
resteront non alimentés. La présence de la lettre B dans le code transmis signifie
que les contacts 36, 39 et 40, représentant les impulsions positives du B seront en
126 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD

contact avec la ligne 32 qui est connectée à la batterie, et les contacts 37 et 38,
représentant les impulsions négatives de ce caractère, seront en contact avec la
ligne 33 qui est mise à la masse.
Il résulte de cette combinaison de contacts dans les deux émetteurs, […] puisque
le bras de distribution 10 tourne autour des contacts 1 à 5, qu’une impulsion sera
transmise sur la ligne à partir des contacts 2, 4, et 5, et qu’aucune impulsion ne le
sera à partir des contacts 1 et 3. Cela signifie que le signal «– + – + + » sera
transmis sur la ligne, et cela représente la lettre G, et non pas la lettre A qui était
le caractère du message à transmettre »43.

Dans ce système cryptographique, le chiffrement et le déchiffrement sont


des opérations identiques, ce que Vernam ne montre que sur le seul exemple
précédent. Autrement dit, appliquer deux fois la clé sur un message redonne
le message lui-même.
Cette propriété présente un double intérêt technique. Il n’y a qu’un seul
type de réalisation électromécanique à mettre en place. Et les opérations de
chiffrement et de déchiffrement s’effectuent automatiquement, sans aucune
intervention humaine : elles font intégralement partie du processus de
transmission. Le chiffre de Vernam signe en quelque sorte l'acte de
naissance de la cryptographie automatique, le « chiffrement en ligne », en
même temps que celui du caractère aléatoire de la clé.

En outre, et contrairement à bien d’autres systèmes ultérieurs – celui de


l’Enigma par exemple –, le message clair parvient au destinataire

43 « Let us suppose that the first character of the message to be transmitted is A. The code
signal of A is « + + – – – », where « – » represents an « open » or « spacing » impulse and
« + » represents a « closed » or « marking » impulse in the system here illustrated although it
will be understood that positive and negative current impulses may be used instead of closed
and open circuit operation if desired. For ciphering and deciphering the message, the
ciphering devices at the opposite ends of the line are provided with identical sections of tape
upon which are recorded a series of code signals which are preferably selected at random
but if desired may themselves represent a predetermined series of letters or words. Let us
suppose that the letter B happens to be in the ciphering transmitter at the same moment that
the letter A is being sent from the normal transmitter The code for the letter B is « + – – +
+ ». The sending of A from the normal transmitter means that the contacts 25 and 26 will be
closed, while the contacts 27, 28 and 29 are open. Thus, relays 14 and 15 will be energized,
and close their contacts, while relays 16, 17 and 18 remain unergized [sic]. The presence of
the letter B in the code transmitter means that contacts 36, 39 and 40, representing the plus
impulses for B will be in contact with the bus-bar 32, which is connected to battery and that
contact 37 and 38, representing the negative impulses for this character will be in contact
with bus-bar 33 which is grounded.
As a result of this combination of contacts in the two transmitters, […] as the distributer arm
10 rotates over the contacts 1 to 5, impulses will be transmitted to the line from contacts 2, 4
and 5, and none from the contacts 1 and 3. This means that signal « – + – + + » will be
transmitted over the line and this signal represents the letter G and not the letter A which is
the character of the message to be transmitted ». Vernam, « Secret Signaling system ».
DU MESSAGE CHIFFRE AU SYSTEME CRYPTOGRAPHIQUE 127

directement sous forme imprimée. Et si ce n’est pas là une totale


nouveauté44, cette impression directe à l’arrivée du téléscripteur se conjugue
avec la vitesse de la frappe au clavier pour rendre particulièrement efficace
ce mode de transmission chiffré. En tous cas, puisque le code Baudot est
public, le secret du système de Vernam repose exclusivement sur celui du
ruban-clé, ce qui correspond aux desiderata de Kerckhoffs.

Exemple de chiffrement d’un message utilisant le système de Vernam

Le mode de chiffrement de Vernam Le chiffrement d’un message

« + » associé à « + » donne « – » Clair + + – – –


« + » associé à « – » donne « + » Clé + – – + +
« – » associé à « + » donne « + » Chiffré – + – + +
« – » associé à « – » donne « – »
Le déchiffrement du chiffré

Chiffré – + – + +
Clé + – – + +
Clair + + – – –

Vers le « one-time pad system »

Ce système est installé chez AT&T dès la note de Vernam du 17


décembre 1917. Et la Navy en est rapidement informée par le biais de la
Western Electric Company, entreprise fabricante de AT&T. Il est adopté dès
1918 par le Signal Armed Corps, où le Major Joseph O. Mauborgne45
(1881-1971), cryptologue et responsable du service des transmissions, en
reconnaît immédiatement l’intérêt. Mauborgne a établi les premières liaisons
radio aéroportées dès avant la guerre. Formé à l’école de Hitt, il dirigera la
division Engineering and Research et le laboratoire du Signal Corps au
Bureau des Standards après la Première Guerre Mondiale. Comme Hitt
avant lui, il participe amplement à établir les conditions d’une cryptologie
efficace avec les nouveaux moyens de communication mobilisés par
l’armée. Impliqué dans la réalisation de l’invention de Vernam, il va en
dégager les caractéristiques théoriques que son inventeur ne faisait
qu’indiquer dans le texte de son brevet.

44Kahn, The Codebreakers, p. 397.


45Mauborgne a déjà publié en 1914 le premier décryptement connu du chiffre de Playfair, et
en 1917, il a imposé à l’armée le cylindre de chiffrement élaboré par Hitt, qui sera intégré à la
réalisation du M-94 en 1922.
128 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD

Mauborgne se penche sur la question de la réalisation de rubans perforés


de caractère erratique. Afin d’éviter la manipulation de rubans trop longs, il
combine d’abord deux rubans, de 1000 et 999 marques respectivement,
produisant ainsi une clé de 999 000 caractères sans répétition. Mauborgne
établit, sinon formellement, du moins sur l’exemple de deux clés
particulières, qu’une telle combinaison présente certaines faiblesses. Fidèle
aux leçons de Hitt qui déclarait dès 1914 qu’une bonne clé devait être
« comparable en longueur au message lui-même »46, il conjugue les deux
exigences susceptibles d’assurer l’inviolabilité du système : une clé
« endless and senseless », c’est-à-dire aussi longue que le message et
dépourvue de signification. Encore faut-il qu’elle ne soit utilisée qu’une
seule fois. Mauborgne caractérise ainsi ce qui est aujourd’hui connu, depuis
la démonstration formelle de Shannon de cette inviolabilité, sous le nom de
« one-time pad system ».
Ce système de chiffrement automatique, en dépit de toutes ces qualités
nouvelles, sera néanmoins très lourd à utiliser. En période de guerre, la
quantité de messages transmis est colossale, et affecte tous les niveaux de
l’armée, du commandement au soldat sur le champ de bataille. L’énorme
quantité de clés à produire, à enregistrer et à distribuer est donc un obstacle
majeur, auquel il faut ajouter la nécessité de contrôler la destruction des clés
après leur première utilisation. Le volume du travail à produire déborde de
beaucoup les moyens et les effectifs chargés de la transmission des
messages.

La réutilisation deux fois d’un ruban-clé peut être fatale, surtout en temps de
guerre. Historiquement, il est arrivé que le décryptement de certains messages
soit rendu possible par une telle erreur d’utilisation.
Si on connaît déjà un autre message clair chiffré avec la même clé, on peut
trouver le clair du second message. Il suffit pour cela de combiner les deux
chiffrés. Puisque la combinaison de la clé avec elle-même annule toute
impulsion, la combinaison des deux chiffrés est identique à celle des deux
messages clairs. En combinant ce résultat avec le message clair connu, on
obtient alors le message clair inconnu.

L’usage du « one-time pad system » ne sera donc pas généralisé, mais


restera privilégié pour les communications particulièrement sensibles. La
confection de clés réservées à un seul message sera ainsi proposée en
Allemagne en 1921 par Werner Kunze (1908-86), Rudolf Schauffler et Eric
Langlotz, et en 1926 par les Soviétiques à partir d’une indiscrétion d’un

46 Cette condition n’est pas nouvelle. L’amorce d’une telle idée se trouve chez Vigenère et
chez Babbage, conscients que plus la clé sera longue, plus le décryptement s’avérera difficile.
Et Porta insistait déjà sur l’intérêt d’utiliser des clés longues et dénuées de sens. La réalisation
matérielle du système de Vernam rend cette intuition efficiente et permet de l’expliciter.
DU MESSAGE CHIFFRE AU SYSTEME CRYPTOGRAPHIQUE 129

Britannique du Governement Code and Cypher Service (GC&CS). Pendant


la Seconde Guerre Mondiale, la machine de la compagnie Lorenz contre
laquelle ce même service élaborera le premier ordinateur, le Colossus,
utilisait des clés générées pseudo-aléatoirement à partir de roues codeuses.
Elle était réservée au chiffrement des communications entre le quartier
général de Hitler et ceux des différents groupes d’armées. Et le « téléphone
rouge » n’est autre qu’une ligne réservée aux échanges directs entre
Washington et Moscou, installée en 1963 après la crise de Cuba. Les bandes
aléatoires étaient transmises par valise diplomatique et détruites après
chaque utilisation.
L’invention de Vernam se cristallise donc en une réalisation technique
impulsée par les nouveaux moyens de communication. La découverte
récente d’un système de même type, élaboré par un banquier aux États-Unis
dans les années 1880, mais resté lettre morte47, illustre parfaitement cette
nécessaire existence de besoins techniques et culturels pour que la
nouveauté d’une idée se transforme en innovation investie socialement.
Dans les années 1920, le travail de Vernam reste malgré tout dans le
domaine de l’ingénierie. Pendant l’entre-deux-guerres, mathématiciens et
ingénieurs travaillent et s’expriment – à quelques exceptions près – chacun
dans leur milieu et leur langage. La restructuration des milieux scientifiques
aux États-Unis pendant la Seconde Guerre Mondiale permettra leur
convergence.

MATHEMATISATION DE LA CRYPTOGRAPHIE

Les travaux de Claude E. Shannon constituent une étape essentielle du


basculement des pratiques matérielles vers la formalisation mathématique.
Shannon est reconnu comme l’auteur d’une théorie nouvelle, la théorie
mathématique de l’information, élaborée entre 1943 et 1949, et fondée sur
une notion nouvelle qu’il appelle la « quantité d’information », reposant sur
la théorie des probabilités. Mais dès 1937, la double formation technique et
mathématique de cet ingénieur le conduit d’abord à élaborer un langage
commun aux ingénieurs et aux mathématiciens, en traduisant en termes
d’algèbre de Boole l’organisation logique d’une machine analogique :
l’analyseur différentiel. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, Shannon va
investir la théorie des probabilités comme langage unificateur entre la
cryptologie – qu’il utilise comme outil heuristique – et la théorie de
l’information dont il élabore les concepts.

47 Bellovin, « Frank Miller, Inventor of the One-Time Pad ».


130 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD

Shannon n’est certes pas le premier, surtout à cette époque, à faire entrer
les mathématiques dans le champ de la cryptologie. Déjà au cours des
années 1930, Lester S. Hill (1890-1961) avait explicité le chiffrement en
termes d’algèbre modulaire, et appliqué le calcul matriciel à la
cryptographie48. Et William Friedman, déjà cité, utilise le calcul des
probabilités en cryptologie pour élaborer son « indice de coïncidence »49 en
1921. Dans ces deux cas, les mathématiques interviennent comme un outil
ponctuel dans un corpus dont la présentation générale ne change pas.
Parallèlement, d’autres auteurs ont abordé la mathématisation des circuits de
téléphone : Paul Ehrenfest (1880-1933) en 1910 en Russie, Vladimir I.
Shestakov (1907-87) en 1945 en URSS, et Akira Nakashima (1908-70) en
1935 au Japon50. Mais aucun d’eux n’a bénéficié d’un contexte aussi
pluridisciplinaire que celui de Shannon, qui a assuré à la fois l’extension et
la postérité de ses nouvelles théories. Le travail de Shannon va beaucoup
plus loin : il excelle dans la formulation mathématique des problèmes qu’il
rencontre en tant qu’ingénieur, et va restructurer parallèlement la
cryptologie et la théorie de l’information à partir de leur reformulation
analytique, précisant soigneusement la signification des théorèmes
mathématiques pour l’une et l’autre de ces applications. Il produit ainsi une
théorie mathématique de la cryptographie fondée sur la notion
d’information.

48 Hill, « Cryptography in an Algebraic Alphabet », « Concerning Certain Linear


Transformations Apparatus of Cryptography ». Professeur de mathématiques à New York City
University, il a beaucoup travaillé en cryptologie pour l’armée des États-Unis, la Marine et le
Département d’Etat pendant l’entre-deux-guerres et la Seconde Guerre Mondiale. Il a
enseigné à l’université américaine de Biarritz pendant sa courte existence en 1945-46.
L’essentiel de ses recherches en cryptologie reste classé confidentiel.
49 Friedman, The Index of Coincidence. S’il a commencé ses recherches dans le laboratoire

privé d’un millionnaire états-unien à Riverbanks, il intègre le département de la Défense en


1921, et dirigera ensuite le Signals Intelligence Service (SIS) pendant plus d’un quart de
siècle. Cryptanalyste de premier plan, il participe très activement à l’enseignement et à la
mécanisation de la cryptologie pendant l’entre-deux-guerres et pendant la Seconde Guerre
Mondiale. Il a brisé le code japonais Purple en 1939, qui utilisait une machine à chiffrer à
rotors de même type qu’Enigma. Il a contribué à l’élaboration d’un vocabulaire spécifique,
introduisant en particulier le terme « cryptanalyse ».
50 Ségal, Le zéro et le un, pp. 76 et 261. Trogemann, Nitussov et Ernst, Computing in Russia,

pp. 57-68. Stankovic et Ascoal, From Boolean Algebra to Switching Circuits and Automata,
pp. 121-124 et 163-166. L’histoire des mathématiques regorge de semblables cas d’inventions
simultanées – dont celle du calcul infinitésimal par Newton et Leibniz est sans doute la plus
célèbre – et qui relativise grandement la notion de « génie ».
DU MESSAGE CHIFFRE AU SYSTEME CRYPTOGRAPHIQUE 131

L’expression algébrique du montage de l’analyseur différentiel

La formation mathématique de Shannon comme ingénieur dans les


années 1920 est tout à fait nouvelle. Il étudie à l’Université du Michigan,
l’une des récentes universités d’état qui entrent alors en compétition avec les
anciennes universités privées de l’est des États-Unis51. L’une des principales
innovations est précisément l’introduction des mathématiques dans le cursus
des ingénieurs. Et le Massachussetts Institute of Technology (MIT), où
Shannon va travailler comme assistant-chercheur à partir de 1936, est un
centre de recherches mathématiques tout à fait exceptionnel, où l’étude des
mathématiques pures s’accompagne d’une philosophie utilitariste explicite.
Entre 1927 et 1931, l’équipe de Vannevar Bush (1890-1974) y a conçu et
construit une imposante machine, l’analyseur différentiel, qui permet
d’obtenir graphiquement la solution d’équations différentielles dont les
conditions initiales sont connues. Chargé de la maintenance de cet
analyseur, Shannon va s’employer à optimiser son fonctionnement, en
simplifiant l’organisation logique de ses circuits, qui connectent des
intégrateurs analogiques à des organes d’opérations, et comportent de
nombreuses boucles de rétroaction. Ces circuits sont spécifiques à
différentes classes de problèmes, et leur montage nécessite la collaboration
des ingénieurs, des physiciens et des mathématiciens52. Dès l’été 1937,
Shannon fait un stage au Bell Telephon Laboratories, où il entrera pour
quinze ans en 1941, et qui est alors le plus grand laboratoire privé du monde
en matière de communications, avec plus de 1400 chercheurs dès les années
1920, travaillant sur les systèmes de contrôle automatiques et les analyses de
stabilité. Dès avant la guerre, Shannon est donc déjà au cœur des meilleures
institutions de recherche en mathématiques appliquées, dont le caractère
stratégique au cours de la Seconde Guerre Mondiale va encore accroître
l’importance. En 1956, le MIT créera spécialement pour lui une chaire de
théorie de l’information au département du Génie électrique.
Comme il le confie lui-même, Shannon a étudié la logique symbolique et
l’algèbre de Boole à l’université du Michigan, et c’est fort de cet
enseignement qu’il a l’idée d’interpréter les circuits à relais et commutateurs
en termes logiques, bien avant la conception et la mise au point des premiers
ordinateurs. En notant Xab = 0 le cas où le courant passe, et Xab = 1 le cas où
le courant ne passe pas entre deux points A et B du circuit, ainsi que (+) la
combinaison de deux circuits en série et (•) celle de deux circuits en

51 Créées à l’époque coloniale, elles sont regroupées sous le nom de Ivy League. Il s’agit des
universités de Harvard à Cambridge, de Yale à New Haven, de Princeton, de Pennsylvanie à
Philadelphie, Columbia à New York, Brown à Providence, de Darmouth à Hannover et
Cornell à Ithaca.
52 Bush, « The Differential Analyzer » ; Durand-Richard, « Planimeters and Integrpahs in the

19th century ».
132 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD

parallèle, il établit une « parfaite analogie » entre l’étude des circuits et le


calcul propositionnel, qui lui permet d’opérer sur les circuits en termes
d’opérations algébriques53. Son mémoire, intitulé « A Symbolical Analysis
of Relay and Switching Circuits », montre comment traduire un tel circuit en
un ensemble d’équations logiques dont les termes, représentant les relais et
les commutateurs, ne peuvent prendre que les valeurs 0 et 1.
Mais ce travail n’est pas une simple application des mathématiques.
Shannon s’y réfère à l’ensemble des auteurs qui ont développé l’algèbre de
la logique, non seulement George Boole (1815-64) et Edward Huntington
(1874-1952), mais aussi Louis Couturat (1868-1914) et Alfred Whitehead
(1861-1947). Il a parfaitement saisi l'approche symbolique de la logique
mathématique et l'importance des analogies opératoires par lesquelles cette
école de pensée s'autorise le transfert d'un système symbolique à un autre
pour peu que les propriétés opératoires s'expriment avec les mêmes
formules54. Il écrit :

« Nous sommes maintenant en mesure de montrer l'équivalence de ce calcul


avec certaines parties élémentaires du calcul des propositions. L'algèbre de la
logique initialement développée par Boole, est une méthode symbolique pour
étudier les relations logiques. Les symboles de l'algèbre booléenne admettent
deux interprétations logiques. […] Si […] ses termes sont pris pour
représenter des propositions, nous avons le calcul des propositions, dans
lequel les variables sont limitées aux valeurs 0 et 1, […] »55.

Pour sa part, Shannon procède par « induction parfaite », démontrant au


cas par cas à partir des tables de vérité, la possibilité de simplifier les
circuits en obtenant les formes normales des propositions logiques
correspondantes. La détermination des formes normales permet d’optimiser
le circuit correspondant.
Ce mémoire, soutenu en 1937 et publié en 1938 dans une revue
technique d’électricité, recevra le prix Alfred Noble en 1940. Il sera
immédiatement exploité aux Bell Labs et connaîtra une diffusion
exceptionnelle pour un travail de Master. Howard Gardner le qualifie de
« mémoire le plus important du siècle ». Ce langage commun aux ingénieurs

53 Ségal, Le zéro et le un, pp. 72-88. Shannon, « A Symbolic Analysis of Relay and Switching
Circuits », p. 475.
54 Durand-Richard, « De l’algèbre symbolique à la théorie des modèles ».
55 « We are now in a position to demonstrate the equivalence of this calculus with certain

elementary parts of the calculus of propositions. The algebra of logic originated by George
Boole, is a symbolic method of investigating logical relationships. The symbols of Boolean
algebra admit of two logical interpretations. […]. If […] the terms are taken to represent
propositions, we have the calculus of propositions to which variables are limited to the
values 0 and 1, […] ». Shannon, « A Symbolical Analysis of Relay and Switching Circuits »,
p. 474.
DU MESSAGE CHIFFRE AU SYSTEME CRYPTOGRAPHIQUE 133

et aux mathématiciens fait entrer un champ entier de l’ingénierie parmi les


applications de la logique mathématique. Il débouche sur le basculement des
préoccupations de l’ingénieur en communication, de l’étude des
phénomènes physiques de propagation à l’analyse des circuits. Celle-ci
pourra à son tour être transférée à l’analyse de toutes sortes de réseaux. Ce
travail de Shannon sur l’analyseur différentiel ne s’arrête pas là. Il
approfondit son propos en 1941 dans « A Mathematical Theory of the
Differential Analyzer », qui sera de première importance dans la réalisation
des grands calculateurs et des premiers ordinateurs au cours de la Seconde
Guerre Mondiale56. Parallèlement, Shannon s’oriente plus directement vers
des études de mathématiques57 au MIT, préparant une thèse sous la direction
de Bush, « An Algebra for Theoretical Genetics », soutenue en 1940, où il
poursuit le travail de formulation mathématique qui lui permet de
généraliser certaines lois connues de la dynamique des populations. Cette
solide formation mathématique sera constamment mobilisée et enrichie dans
ses travaux ultérieurs sur la théorie de l’information et la cryptographie.

Cryptographie et théorie de l’information

Dès 1940, Shannon est impliqué dans l’effort de guerre, qui se traduit
aux États-Unis par un renforcement très structuré des relations entre la
Défense, l’Industrie et les Universités au sein du National Development and
Research Committee (NDRC), dirigé par Bush. Shannon travaille à
l’élaboration d’une arme automatique anti-aérienne, le M-9, qui doit
optimiser la trajectoire de tir58, au sein de la section D2 du contrôle de tir, à
laquelle sont associées les Bell Labs et le MIT. Le calcul prédictif des
coordonnées de la position de la cible en vol, à partir de la transmission de
ses coordonnées par radar, recourt à l’analyse statistique et au calcul des
probabilités, ainsi qu’à la technique de lissage des données transmises. Il
s’agit d’éliminer les fluctuations du signal et les effets du bruit. La voie est
ainsi ouverte à Shannon pour mener de front l’analyse des processus de
communication en termes discrets comme en termes continus. Le rapport
commun rédigé en 1946 par Ralph B. Blackman (1904-90), Hendrik W.
56 Au cours de la Seconde Guerre Mondiale, Bush, alors directeur du NDRC, a lancé un grand
projet d’analyseur différentiel électronique, le Rockfeller Differential Analyzer, qui devait être
un des plus grands instruments scientifiques des temps modernes » à la sortie de la guerre. Ce
projet a été développé en collaboration avec Samuel J. Caldwell (1904-60), au département
d’Ingénierie du MIT. Mais il a été supplanté par l’ENIAC (Electronic Numerator Integrator
Analyzer and Computer) à l’issue de la guerre.
57 Il suit à cette époque les cours de Norbert Wiener (1890-1964). Ségal, Le zéro et le un,

p. 81.
58 De nombreux exemplaires du M-9 seront fabriqués et joueront un rôle essentiel au moment

de la bataille d’Angleterre et du débarquement allié du 6 juin 1944, ibid., pp. 93-99.


134 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD

Bode (1905-82) et Shannon, « Data Smoothing and Prediction in Fire-


control System », traite déjà du problème du contrôle de tir en termes de
transmission, manipulation et utilisation du « renseignement » –
« intelligence » en anglais –, terme qui se réfère alors au secret et à
l’information. Aussi bien l’article sur ce sujet publié en 1950 par Bode et
Shannon59, que la contribution de Shannon à l’article collectif « The
Philosophy of Pulse Code Modulation », publié en 1948, hériteront
directement de cette ligne de recherche.
Mais l’étape la plus déterminante, et trop souvent ignorée, du travail de
Shannon pour l’élaboration de sa théorie mathématique de l’information
réside sans nul doute dans ses travaux de cryptologie menés aux Bell Labs
pour la division D2 du NDRC de 1943 à 1945. En septembre 1945, Shannon
rédige un rapport confidentiel, « A Mathematical Theory of Cryptography »,
qui sera déclassifié, et associé à des matériaux de 1946 pour être publié en
1949 sous le titre « Communication Theory of Secrecy Systems ». Entre
temps, il aura publié en 1948 sa célèbre « Mathematical Theory of
Communication », dont il a déjà conçu un mode de représentation dès 1939,
sans toutefois introduire à cette époque le calcul des probabilités 60. Même
s’il présente le second texte publié comme une application du premier, leur
élaboration a donc été menée en parallèle. Quiconque en douterait pourrait
vérifier que le texte qui porte sur la théorie de l’information est beaucoup
plus lisible après la lecture du texte qui traite des systèmes secrets. C’est à
partir d’analogies opératoires désormais fondées sur la théorie des
probabilités que Shannon peut identifier système crypté et canal de
communication bruité, tous deux intervenant désormais aussi bien dans le
domaine militaire que dans le domaine civil.

59 Bode et Shannon, « A simplified Derivation ».


60 Shannon, lettre à Vannevar Bush du 16 février 1939, Collected Papers, p. 455-456.
DU MESSAGE CHIFFRE AU SYSTEME CRYPTOGRAPHIQUE 135

Le schéma devenu classique que donne Shannon d’un canal de


communication présente la même structure pour ces deux types de
systèmes : elle distingue la source, le transmetteur, le canal proprement dit,
le récepteur, et le destinataire du message. Selon le cas, le transmetteur
transforme le message en signal ou en chiffré et le récepteur effectue
l’opération inverse.

Dans ses deux articles, Shannon s’appuie sur les plus récents
développements des mathématiques : théorie des ensembles, théorie des
fonctions61 et théorie moderne de la mesure, se référant directement à
Andrei N. Kolmogoroff (1903-87), Maurice Fréchet (1878-1973), John von
Neumann (1903-57) et Oskar Morgenstern (1902-77), ainsi qu’à Norbert
Wiener (1894-1964)62 lorsqu’il aborde les probabilités continues. La
formulation mathématique qu’il propose concerne le système dans sa
globalité :

« L’aspect significatif est que le message présent est un, sélectionné à partir
d’un ensemble de messages possibles. Le système doit être conçu pour opérer
sur chaque sélection possible, et non pas seulement sur celle qui est
présentement choisie, puisque celle-ci est inconnue au moment de la
conception du système »63.

61 Shannon utilise abondamment les diagrammes de représentation des fonctions, où des


flèches – les clés – relient les éléments de l’ensemble de départ – les messages clairs – aux
éléments de l’ensemble d’arrivée – les cryptogrammes.
62 Voir la note 57.
63 « The significant aspect is that the actual message is one selected from a set of possible

messages. The system must be designed to operate for each possible selection, not just the
136 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD

Sa définition de la quantité d’information d’un système est d’abord


explorée sur des exemples de « langages artificiels » que produit Shannon
comme approximations de plus en plus raffinées du caractère stochastique
du langage naturel. La cryptologie y intervient explicitement comme outil
heuristique, permettant d’approcher cette formulation mathématique,
puisque les approximations probabilistes produites pour les lettres, les
digrammes et les trigrammes d’un message en anglais proviennent
d’analyses cryptographiques64. Et la définition elle-même n’intervient qu’à
la suite d’une longue discussion des conditions qu’elle doit remplir pour être
opératoire pour l’ingénieur. C’est ainsi que Shannon parvient à la « seule
définition qui satisfasse ces conditions » :
n
H   K  pi log pi
i 1

Dans cette formule, Shannon pose K = 1 pour pouvoir identifier cette


définition à l’entropie d’un système donnée par le théorème de Boltzmann,
telle qu’elle a été antérieurement définie en mécanique statistique 65. Elle
mesure aussi bien le choix que l’incertitude que représente un message
parmi tous les messages possibles, les pi représentant les probabilités
d’occurrence de chacun d’entre eux. Elle est donc maximale lorsque la
situation est la plus incertaine, à savoir dans le cas de l’équiprobabilité. Elle
concerne aussi bien le cryptanalyste cherchant à retrouver le message clair à
partir du cryptogramme, que l’ingénieur face au bruit perturbant la qualité
de la transmission et que Shannon considère pour la première fois comme
une variable aléatoire66. Dans les deux cas, il identifie la connaissance avec
« un ensemble de propositions auxquelles sont associées des probabilités »67.
De ce fait, un système secret est défini abstraitement comme un ensemble
d’opérations ou de transformations Ti d’un espace – l’ensemble des
messages possibles – dans un autre – l’ensemble des cryptogrammes
possibles. Le cryptogramme E résulte de l’application à un message M d’une
telle transformation T caractérisée par la clé i – devenue clairement
aléatoire – de telle sorte que :

one which will actually be chosen since this is unknown at the time of design », Shannon, « A
Mathematical Theory of Communication », p. 5.
64 Pratt, Secret and Urgent. Dewey, Relative Frequency of English Speech Sounds.
65 Shannon, « A Mathematical Theory of Communication », p. 11. Shannon se réfère ici à

Tolman, Principles of Statistical Mechanics. Cette identification de la mesure de


l’information à l’entropie d’un système donnera lieu à de très nombreuses interrogations
philosophiques, notamment dans ses applications à l’informatique. Atlan, Entre le cristal et la
fumée, pp. 5-129.
66 Shannon, « A Mathematical Theory of Communication », p. 19.
67 Shannon, « Communication Theory of Secrecy Systems », p. 657.
DU MESSAGE CHIFFRE AU SYSTEME CRYPTOGRAPHIQUE 137

E = Ti (M)

Shannon prend soin de préciser que ces transformations doivent avoir un


inverse unique, afin que le message clair puisse être retrouvé à partir du
cryptogramme par la transformation :

M  Ti1 (E)

Et les différents modes de chiffrement connus, de César à Vernam, sont


alors réinterprétés dans cette formulation mathématique. À chaque clé et à
 chaque message sont associées des probabilités a priori, qui proviennent du
caractère stochastique du langage, et qui sont donc connues du cryptographe
et du cryptanalyste. Si par exemple, les messages possibles sont les suites de
lettres de longueur N dans une langue, les probabilités a priori ne sont autres
que les fréquences des occurrences des lettres de ces suites dans cette
langue. Comme l’écrivait déjà Kerckhoffs, il faut penser que « l’ennemi68
connaît le système utilisé »69. Celui-ci, ayant intercepté le message, peut
alors calculer les probabilités a posteriori des messages et des clés
susceptibles d’avoir produit ce cryptogramme. Toute l’étude de Shannon
porte sur les relations entre ces probabilités a priori et a posteriori70, et le
problème général de la cryptanalyse n’est autre, pour Shannon, que le calcul
de ces probabilités a posteriori.
Ces définitions marquent une mutation essentielle de la cryptologie, dans
la mesure où elles permettent à Shannon – et à ses successeurs – de
structurer son analyse de la cryptologie à partir des propriétés
mathématiques des systèmes secrets, celles qui proviennent de cette
définition ensembliste, comme celles qui découlent des probabilités
associées à chaque message et à chaque clé, qui sont en général celles des
suites possibles de lettres en anglais.

Analyse mathématique des systèmes secrets

La structure statistique du langage est donc au cœur de toutes les


analyses de Shannon dans ces deux articles. Chaque message y est considéré
comme une suite de lettres dont chacune est choisie dans un ensemble donné

68 Tenant compte du contexte élargi dans lequel il travaille, Shannon prend soin de
préciser que ce terme provient des applications militaires, et qu’il « est couramment utilisé
dans le vocabulaire cryptographique pour dénoter quiconque est susceptible d’intercepter un
cryptogramme ». ibid ., p. 657.
69 Il peut même disposer d’un équipement spécial pour intercepter et enregistrer les messages.
70 Elles font intervenir le théorème de Bayes, qui joue un rôle central dans la théorie des

probabilités.
138 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD

– l’alphabet en général – avec une probabilité donnée. Dans le cas le plus


fréquent, celui du langage naturel, chacune de ces probabilités dépend des
choix précédents, ce qui permet de caractériser l’ensemble des suites de
lettres comme un processus de Markov discret, qu’il suppose ergodique,
c’est-à-dire statistiquement homogène. Shannon utilise alors toutes les
propriétés de l’entropie élaborées en mécanique statistique pour explorer
celles de la quantité d’information. Dans le cas d’un canal bruité, l’entropie
s’applique aux signaux transmis comme aux signaux reçus ; dans le cas d’un
système secret, elle concerne l’ensemble des messages aussi bien que
l’ensemble des clés. Dans les deux cas, Shannon caractérise l’ambiguïté du
signal reçu par l’entropie conditionnelle du message transmis connaissant le
message reçu, qu’il nomme l’équivocation71 : c’est l’information
additionnelle qui doit être fournie pour restituer le message reçu.
L’incertitude correspondante – fortuite dans le premier cas et délibérée dans
le second – peut être compensée en envoyant l’information sous une forme
redondante, qui peut utiliser un encodage approprié ou la redondance propre
au message, exprimant précisément « de quels éléments il peut être réduit
sans perdre aucune information »72. La spécification mathématique de la
redondance joue un rôle important dans ces travaux. Dans le domaine des
télécommunications, Shannon a d’abord travaillé à réduire la bande de
fréquence utilisée en s'appuyant sur le fait que la voix humaine est très
redondante. Et c'est à partir de cette recherche d'une réduction de la
redondance qu'il a envisagé que la quantité d’information transmise soit
d'autant plus grande que la redondance est plus faible.
Quant aux transformations de l’espace des messages possibles dans
l’espace des cryptogrammes possibles, elles sont susceptibles d’être
combinées, en tant qu’opérations sur les systèmes, soit afin d’engendrer de
nouveaux types de systèmes secrets, soit d’en fournir de possibles
décompositions, donc de contribuer à la résolution de cryptogrammes. La
plupart du temps, ces deux espaces étant identiques, ces transformations
sont des endomorphismes, dit Shannon, et les systèmes secrets ont une
structure d’« algèbre associative linéaire », dont toutes les propriétés
peuvent donc être attribuées aux systèmes secrets. Shannon intègre à cette
approche théorique l’ensemble des systèmes connus, dont il renvoie l’étude
pratique aux ouvrages de cryptographie existants73. Cette analyse débouche
notamment sur une classification théorique des systèmes secrets qui permet

71 L’équivocation est un indice théorique du secret, théorique en ce sens qu’elle ne tient


aucun compte de la limitation de temps dans laquelle travaille le cryptanalyste. Elle donne
une approximation de la quantité de messages à intercepter pour obtenir une solution
cryptanalytique.
72 Par exemple, la lettre u suivant toujours la lettre q, elle peut être omise sans perdre aucune

information.
73 Notamment Givierge, « Cours de cryptographie », et Gaines, « Elementary Cryptanalysis ».
DU MESSAGE CHIFFRE AU SYSTEME CRYPTOGRAPHIQUE 139

d’optimiser le travail du cryptanalyse, et qui s’accompagne d’une analyse


pratique de la quantité de travail requis pour le décryptement, ce qui garde
une grande importance pour Shannon. Il distingue :
– le secret pur, pour lequel toutes les clés sont équivalentes, au sens où elles
conduisent toutes au même ensemble de probabilités a posteriori. Il forme
un groupe et se décompose en sous-systèmes fermés disjoints, stables dans
les opérations de chiffrement. Un cryptogramme intercepté ne permet de
spécifier qu’une sous-classe de messages clairs.
– les systèmes semblables, dont les cryptogrammes se correspondent terme à
terme avec les mêmes probabilités a posteriori.
– le secret parfait, où les probabilités a posteriori sont égales aux
probabilités a priori et pour lequel intercepter un message ne donne donc
aucune information au cryptanalyste74. Un tel système est particulièrement
utile pour les correspondances entre les plus hauts niveaux de
commandement, mais il requiert une énorme quantité de clés. C’est par
exemple le cas du chiffrement de Vernam.
– le système idéal, pour lequel l’équivocation de la clé et celle du message
ne s’annulent pas quand le nombre de lettres interceptées augmente, laissant
le cryptanalyste dans l’impossibilité théorique de déterminer une solution
unique pour un cryptogramme intercepté.
Le travail de Shannon, essentiellement connu pour avoir fondé la théorie
mathématique de l’information, est donc tout aussi déterminant pour la
cryptologie. Celle-ci a manifestement une fonction heuristique considérable
pour inciter Shannon à penser la quantité d’information en termes de
probabilités, et indépendamment de la signification des messages. Mais au-
delà de cette fonction heuristique, elle s’est trouvée elle-même totalement
renouvelée par la restructuration qu’opère Shannon en y introduisant les
concepts dégagés en théorie de l’information. Cette reformulation
mathématique de la cryptologie permet de synthétiser l’ensemble des
méthodes existantes75. Mais surtout, elle offre aux successeurs de Shannon
un vaste champ théorique, structuré par l’ensemble des possibles, et qui
conjugue les préoccupations de l’ingénieur à celles du mathématicien.

Information et signification

Historiens et enseignants insistent de manière récurrente sur le fait que le


travail de Shannon autorise un abandon de toute référence à la signification
74Shannon, « Communication Theory of Secrecy Systems », pp. 679-683.
75 Le lecteur est souvent impressionné par le niveau d’abstraction de ces articles. Or, non
seulement Shannon était à la fois ingénieur et mathématicien, mais surtout, il n’a pas été
autorisé à montrer dans ses articles les éléments qui auraient pu permettre au lecteur d’en
déduire les usages applicatifs. Roch, Claude E. Shanon, spielzeug, leben, p. 136.
140 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD

des messages échangés. Et cette question fait l’objet de discussions réitérées


autour de l’idée selon laquelle la transmission des messages sur les canaux
de communication est indépendante de toute signification. Tout se passe
comme si l’existence de ces systèmes de communication rendait superflue la
référence au sens. Cette affirmation soulève un problème philosophique
majeur, dès lors qu’est prise en compte l’importance de la fonction
signifiante pour l’humain, aussi bien au plan individuel que collectif
Il est vrai qu’en 1948, dans « A Mathematical Theory of
Communication », Shannon affirme d’emblée que les « aspects sémantiques
de la communication ne sont pas pertinents pour le problème de
l'ingénieur »76. Ce qui ne signifie pas pour autant qu’il s’en détourne
totalement. La rédaction même de ses articles témoigne au contraire du soin
qu’il prend à préciser pour l’ingénieur la signification des mathématiques
qu’il introduit. Il adopte une démarche tout à fait constructive en examinant
soigneusement les conditions que doit remplir la quantité d’information pour
constituer une grandeur mesurable, sur laquelle l’ingénieur pourra pratiquer
des opérations mathématiques conformes à sa propre expérience. C’est en
cherchant la fonction mathématique qui va lui permettre d'exprimer le mieux
cette notion qu’il définit l’unité de mesure correspondante, le fameux binary
digit (bit)77. Quand il traite des probabilités a priori et a posteriori, il prend
soin de discuter des enjeux épistémologiques attachés à l’intervention du
théorème de Bayes et aux relations entre probabilités objectives et
probabilités subjectives78. Et surtout, de manière tout à fait caractéristique,
tous les théorèmes énoncés sous forme mathématique sont suivis d'un
énoncé spécifique, significatif pour l'ingénieur dans son travail. Par
exemple, ayant défini la redondance DN pour N lettres d’un message par la
formule :

DN = log G – H(M),

où G est le nombre total de messages de longueur N, et H(M) l’incertitude


attachée au choix du message M, Shannon établit la formule :

H(K) – HE(K) ≤ DN,

76 « These semantic aspects of communication are irrelevant to the engineering problem »,


Shannon, « A Mathematical Theory of Communication », p. 5.
77 Si ses prédécesseurs aux Bell Labs, Ralph V.L. Hartley (1888-1970) et Harry Nyquist

(1889-1976), avaient déjà envisagé l’introduction d’une mesure logarithmique de la quantité


d’information, Shannon est le premier à dégager l’intérêt d’une mesure probabiliste lorsqu’il
traite de front cryptologie et communication.
78 Shannon, « Communication Theory of Secrecy Systems », p. 646.
DU MESSAGE CHIFFRE AU SYSTEME CRYPTOGRAPHIQUE 141

où H(K) est l’incertitude attachée à la clé, et HE(K) l’incertitude


conditionnelle attachée à la clé connaissant le cryptogramme. Il précise
alors :

« Ceci montre que, dans un système fermé par exemple, la diminution de


l’équivocation de la clé après l’interception de N lettres n’est pas plus grande
que la redondance de N lettres du langage »79.

Shannon fait suivre le théorème :

« Une condition nécessaire et suffisante pour avoir un secret parfait est que :

PM(E) = P(E)

pour tout M et tout E, où M est le message, E le cryptogramme, [P(E) la


probabilité a priori du cryptogramme, et PM(E) sa probabilité conditionnelle
si M est choisi, c’est-à-dire la somme des probabilités de toutes les clés qui
produisent E à partir de M.] C’est-à-dire que PM(E) doit être indépendant de
M ».

de l’explication suivante :

« Dit autrement, la probabilité totale de toutes les clés qui transforment Mi en


un cryptogramme donné E est égale à celle de toutes les clés qui transforment
Mi en un même cryptogramme E pour tous les Mi et E »80.

En fait, le travail de Shannon permet de renouveler fondamentalement la


question de la signification d’un énoncé. Il pose clairement, d’un point de
vue technique, la question du lieu de l’énonciation, là où d’autres que lui la
poseront d’un point de vue philosophique. En tant qu’ingénieur, et comme il
l’écrit à plusieurs reprises : « Le problème fondamental de la
communication est celui de reproduire un message sélectionné en un point,
soit exactement, soit approximativement, en un autre point »81. De fait, la
formule par laquelle il définit la quantité d’information – the « amount of
79 « This shows that, in a closed system, for example, the decrease in equivocation of key after
N letters have been intercepted is not greater than the redundancy of N letters of the
language ». ibid., p. 689.
80 « A necessary and sufficient condition for perfect secrecy is that P M(E) = P(E) for all M

and E. That is, PM(E) must be independent of M.


Stated in another way, the total probability of all keys that transform Mi into a given
cryptogram E is equal to that of all key transforming Mj into the same E for all Mi, Mj
and E ». ibid., p. 680.
81 « The fundamental problem of communication is that of reproducing at one point either

exactly or approximately a message selected at another point », Shannon, « A Mathematical


Theory of Communication », p. 5.
142 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD

information » – traduit bien le changement de point de vue qu’engage la


conceptualisation mathématique de la notion de système. Avec cette
définition, qui prend en compte l’ensemble de tous les messages et de toutes
les clés possibles, Shannon ne se situe pas à l'intérieur du système, mais
totalement à l'extérieur de ce système, cherchant à expliciter les conditions
qui vont lui permettre d’en maîtriser l'ensemble des communications. Il
insiste abondamment sur le fait qu’un système secret ne signifie pas une
transformation, mais un ensemble de transformations – les clés possibles
étant aussi importantes que les clés effectivement choisies – et qualifie de
« vrais systèmes secrets » les systèmes cryptographiques définis par
Kerckhoffs, ceux qui, par opposition aux « systèmes privés », sont destinés à
être utilisés collectivement et publiquement82. La signification n’a donc pas
disparu du champ des préoccupations de Shannon. Mais ce qui signifie pour
Shannon ingénieur diffère radicalement de ce qui signifie pour Alice et Bob,
simples acteurs du système parmi d’autres. Son travail est hautement
significatif pour les développements des communications, du point de vue
de l’ingénieur certes, mais plus généralement du point de vue des praticiens
des systèmes de communication, et plus encore du point de vue de tous les
pouvoirs pour lesquels ils sont mis au point et organisés. Shannon rend donc
tout simplement manifeste le fait que la signification d’un énoncé dépend du
point de vue de celui qui l’énonce.
Au sortir de la guerre, la production naissante des ordinateurs hérite
largement de ce langage commun, forgé par Shannon pour les ingénieurs et
les mathématiciens, qui conservaient encore des approches distinctes au
moment de leur collaboration autour de l’analyseur différentiel. Ce langage
commun contribuera très efficacement à la mutation de l’approche
analogique vers l’approche digitale dans la conception et la réalisation des
grands calculateurs. À partir des années 1950, la mise en réseau des
ordinateurs se heurte à la nécessité de garantir la confidentialité des
échanges informatiques, ouvrant de nouveaux défis et de nouvelles
perspectives pour la cryptologie.

CRYPTOLOGIE ET INFORMATIQUE

Dans la course aux armements inaugurée par la guerre froide dans les
années 1950, l’ordinateur a été une des clés du système de défense, investie
dans les recherches sur l’armement nucléaire et dans la surveillance des
territoires83. La transition des besoins militaires vers le domaine civil sera
82 Shannon, « Communication Theory of Secrecy Systems », p. 656.
83 Mis au point au début des années 1950, le programme SAGE (Semi Automatic Ground
Environment) est un réseau de défense anti-aérienne automatisé qui couvre l’ensemble du
territoire des États-Unis. Les ordinateurs en constituent le centre nerveux. Le Whirlwind,
DU MESSAGE CHIFFRE AU SYSTEME CRYPTOGRAPHIQUE 143

grandement favorisée par la collaboration entre défense, universités et


industrie, inaugurée aux États-Unis pendant la guerre. L’amenuisement des
budgets militaires à la fin de la guerre a conduit les entreprises
commerciales à chercher de nouveaux débouchés. Cette évolution a
concrétisé l’ancrage de l’informatique dans le monde civil 84 dès le début des
années 1970.
Conjugué à l’algébrisation de la logique et au travail de Shannon,
l’architecture von Neumann des ordinateurs85 ouvre la possibilité
d’identifier données numériques et instructions, et installe la notion
d’algorithme au cœur de la production des logiciels, qui délivrent sous
forme abstraite ce que réalisait initialement le montage des calculateurs sous
forme câblée.
L’enjeu du secret change une fois de plus de dimension. Comme l’écrit
Horst Feistel en 1973, du fait de leur fonctionnement en réseaux : « Les
ordinateurs constituent, ou vont constituer, une menace pour la liberté
individuelle. Ils contiennent des données personnelles et sont accessibles à
partir de terminaux très éloignés »86. Contrairement à la formulation de
Feistel, il ne s’agit d’ailleurs pas tant de liberté individuelle, celle que
recherchent « les amoureux et les voleurs », mais de la sécurité des échanges
internationaux et des libertés commerciales, qui ne concernent plus
seulement les militaires et les diplomates, mais constituent une « affaire
publique ». Sous la pression d’une demande civile de normalisation de plus
en plus forte, émanant en particulier du monde bancaire, la NSA (National
Securité Agency), créée87 en 1952 aux États-Unis pour assurer le
développement et la sécurité de tous les moyens de chiffrement du
gouvernement et de l’OTAN, va promouvoir la publication d’algorithmes
cryptographiques. Une nouvelle étape est ainsi franchie quant à la nature du
secret : l’accroissement de la puissance du chiffrement, et donc, sa
résistance à la cryptanalyse, réduisent la part secrète, concrétisant ainsi les
principes de Kerckhoffs.

premier ordinateur à travailler en temps réel, sera réalisé au MIT dans ce cadre. La firme IBM
fut alors chargée d’analyser le Whirlwind afin d’en produire industriellement pour les besoins
de la défense. Ses modèles IBM 701 et IMB 702, respectivement destinés à des fins militaires
et civiles, s’en inspireront directement.
84 Breton, Une histoire de l’informatique, pp. 115-137.
85 L’architecture Von Neumann est caractérisée par une mémoire unique pour les données et

les programmes.
86 « There is a growing concern that computers now constitute, or will soon constitute, a

dangerous threat to individual privacy ». Feistel, « Cryptography and Computer Privacy »,


p. 15.
87 Son existence est restée secrète jusqu’en 1957. Les journalistes la surnomment alors la No

Such Agency. Elle est à l’origine du système mondial d’espionnage des communications
commerciales ECHELON, élaboré par les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie
et la Nouvelle Zélande, et installé en 1980. Voir l’introduction de cet ouvrage page 17.
144 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD

Le chiffrement par blocs

C’est dans ce contexte que Feistel va inventer un nouveau dispositif de


chiffrement symétrique qui mobilise pleinement la notion d’algorithme et le
codage en écriture binaire. D’abord utilisé dans l’algorithme LUCIFER88, en
1973, ce mode de chiffrement est qualifié de chiffrement par blocs, par
opposition au mode traditionnel de chiffrement, dit chiffrement par flots. Il
alimentera de nombreux algorithmes cryptographiques dont une variante de
LUCIFER qui sera immédiatement utilisée pour la banque en ligne, et
surtout le DES (Data Encryption Standard), premier algorithme public de
chiffrement symétrique, qui sera homologué par le National Bureau of
Standards des États-Unis au terme d’une compétition remportée par IBM
(International Business Machines) à la suite d’un appel d’offres lancé en
1977 pour produire un système cryptographique utilisable par les
entreprises.
Emigré d’Allemagne en 1934, et citoyen des États-Unis depuis 1944,
Horst Feistel a fait des études de physique au MIT avant de travailler pour
l’AFCRC (Air Force Cambridge Research Center) sur la mise au point du
dispositif IFF (Identification Friends and Foes), puis à la conception du
chiffrement au Thomas Watson Research Center de la firme IBM. Il est un
des premiers chercheurs non gouvernementaux à travailler sur la
théorisation des modes de chiffrement. Son premier article sur le sujet,
« Cryptography and Computer Privacy », est publié en 1973 dans le
Scientific American. Il analyse d’emblée l’évolution des enjeux : il s’agit
désormais de protéger les systèmes informatiques eux-mêmes, ainsi que les
banques de données. Feistel écrit notamment :

« Le système lui-même doit être tel qu'il soit invraisemblable qu'une personne
non autorisée mais habile et subtile puisse soit y entrer, soit y supprimer, soit
en altérer des commandes ou données »89.

Une question nouvelle émerge donc : il s’agit d’authentifier l’origine de


tout message, et au-delà, de toute instruction informatique, ceci afin
d’assurer la sécurité des opérations effectuées par ordinateur. Le problème
est donc ici beaucoup plus vaste que la seule protection du secret des
messages. Il concerne également les risques de panne et le fait que les
réseaux d'ordinateurs sont très ouverts à la corruption délibérée des
échanges, car la moindre altération peut fausser tous les résultats ultérieurs
88 Ce nom proviendrait du mot « Demon », obtenu par troncature du mot « Demonstration »,
qui était alors trop long pour pouvoir être traité par le système d’exploitation.
89 « The system itself must make it extremely unlikely that an unauthorized but clever and

sophisticated person can either enter, withdraw or alter commands or data in such a
system ». Feistel, « Cryptography and Computer Privacy », p. 15.
DU MESSAGE CHIFFRE AU SYSTEME CRYPTOGRAPHIQUE 145

des opérations du système. Une nouvelle exigence entre en jeu : si le


cryptanalyste dispose d’un laps de temps non négligeable pour travailler,
dans un système informatique au contraire, les corrections doivent intervenir
en temps réel pour que sa fiabilité soit garantie à ses utilisateurs.
Le travail de Feistel s’inscrit dans le prolongement direct de l’article de
Shannon de 1949 sur les systèmes secrets. Il présente toutes ses analyses, à
commencer par celle du système de Vernam, en termes d’opérations sur les
symboles 0 et 1 en arithmétique modulaire : le chiffrement et le
déchiffrement ne sont autres qu’une seule et même opération, l’addition en
base 2. Feistel insiste sur l’intérêt d’une clé aléatoire pour le chiffrement
polyalphabétique en arithmétique binaire, qui détruit toute régularité d’ordre
syntaxique susceptible de servir d’indice au cryptanalyste : toute possibilité
de s’appuyer sur la signification des messages se trouve ainsi éliminée, et le
cryptogramme produit devient potentiellement indéchiffrable, puisque la
recherche d’un mot clair à partir de toutes les substitutions possibles donne
tous les mots ayant le même nombre de caractères, sans pouvoir en
privilégier aucun.
Outre la difficulté de produire des clés pseudo-aléatoires de longueur
suffisante, et en très grand nombre, le système de Vernam souffre d’un autre
grave défaut. Dans un environnement d’ordinateurs, où sont transmises
beaucoup de données numériques, la moindre erreur de chiffrement peut
provoquer une avalanche d’erreurs de calcul. Pour surmonter ce nouveau
handicap, Feistel reprend l’idée de fractionner le message, qu’il trouve déjà
dans le mode de chiffrement ADFGVX utilisé par les militaires allemands 90
pendant la Première Guerre Mondiale, et celle de chiffrement-produit,
théorisée par Shannon dans son article de 1949 alors que son intérêt s’était
estompé pendant l’entre-deux-guerres avec le développement des machines
à rotors. Dans la section de son article consacrée à la pratique du secret,
Shannon envisageait également différents procédés possibles pour renforcer
la puissance des systèmes de chiffrement, selon les principes de confusion et
de diffusion, que Feistel va s’employer à réaliser concrètement dans le
chiffrement par blocs. Ces méthodes visent à contrarier l’analyse statistique
menée sur la propagation de certaines propriétés du clair et du chiffré. La
diffusion doit disperser les probabilités associées aux lettres du message,
tandis que la confusion doit brouiller la relation entre les probabilités
associées aux lettres du cryptogramme et à celles de la clé.
Dans l’algorithme LUCIFER que décrit Feistel dans son article de 1973,
la force du système est obtenue par une combinaison de chiffrements
successifs, qui alternent substitutions et permutations. Les substitutions
bouleversent le nombre et la répartition des 0 et des 1, et assurent la

90Voir le chapitre « Les travaux de la Section du Chiffre pendant la Première Guerre


Mondiale » p. 87.
146 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD

confusion des probabilités qui sont associées aux lettres initiales du


message. Quant aux permutations, elles ne font que mélanger les symboles,
et engendrent la diffusion de ces probabilités. Ces transformations sont
effectuées électroniquement par des dispositifs nommés respectivement
boîtes S et boîtes P, qui alternent en plusieurs couches à travers lesquelles
passe le message. Le système décrit en 1973 – mais qui n’est pas le premier
établi par Feistel et ses collègues – travaille sur des blocs de 128 symboles
binaires. Il utilise une clé de même longueur, qui sélectionne les
substitutions à mettre en œuvre sur des blocs de 4 symboles binaires. À la
sortie, les chiffres sont devenus des fonctions très sophistiquées, et surtout
non linéaires, de tous les chiffres d’entrée. Le but du concepteur est
évidemment « d’empêcher un adversaire de retracer le processus inverse »91.
Ces produits de transformations ouvrent, selon Feistel, des possibilités
presque illimitées d’invention, de conception et de recherche.
Le message transmis est complété par plusieurs éléments : un mot de
passe pour garantir l’authenticité du message, un code correcteur pour
juguler les éventuels brouillages de transmission, et un autre mot de passe
pour restreindre l’échange des messages à un groupe prédéterminé de
destinataires. Le chiffrement par blocs mélange judicieusement les chiffres
du message initial et de ces ajouts, de telle sorte qu’un adversaire ne puisse
les distinguer.
Ainsi le chiffrement par blocs conjugue-t-il la force du système de
chiffrement à une bonne résistance à la corruption – fortuite ou
intentionnelle – des messages. Feistel est donc très confiant dans ce nouveau
système de chiffrement, investissant la cryptographie d’origine militaire
pour assurer la confidentialité des échanges civils.
La publication du DES en 1977 marque un nouveau tournant : c’est le
premier algorithme à clé secrète rendu public. La possibilité de rendre
public les modes de chiffrement est désormais reconnue par tous. Cette
publicité n’est d’ailleurs pas sans risque : elle ne correspond à un choix
raisonnable que si l’algorithme sur lequel repose le mode de chiffrement est
sûr. Or, l’intervention de la NSA dans la conception ultime du DES a
conduit ses utilisateurs à soupçonner l’existence de trappes qui lui auraient
permis de décrypter les échanges92. Le DES a cependant été le système de
chiffrement à clé secrète le plus utilisé pendant une vingtaine d’années.
L’augmentation considérable de la puissance des ordinateurs a cependant
rendu possible, dès 1997, la recherche de la clé par calcul exhaustif. Pour y

91Feistel, « Cryptography and Computer Privacy », p. 21.


92Ce soupçon n’est pas totalement gratuit, puisque la NSA a continué à fournir à ses allés des
machines Enigma pendant la guerre froide, sans révéler que son système avait été décrypté en
Grande-Bretagne et aux États-Unis pendant la guerre précédente. Voir l’introduction p. 17.
DU MESSAGE CHIFFRE AU SYSTEME CRYPTOGRAPHIQUE 147

pallier, la NSA a standardisé un triple DES, puis le système AES en 2000, à


la suite d’un appel d’offres cette fois international.

CONCLUSION

Si la cryptologie traite toujours de messages chiffrés, les conditions et


l’extension du chiffrement ont donc connu des mutations profondes depuis
le début du 19e siècle. L’écriture des cryptogrammes a abandonné la
technique du papier-crayon pour s’effectuer au moyen d’instruments et de
machines, devenues électroniques au 20e siècle. Mais surtout, les principes
propres à l’exercice de la cryptologie ont renoncé au secret des messages
particuliers, pour s’attacher aux conditions qui garantissent le secret de
l’ensemble des messages susceptibles d’être échangés par le biais d’un
système technique donné : système télégraphique et téléphonique au 19e
siècle, télégraphie sans fil, téléscripteurs et ordinateurs au 20 e. Le
développement de ces nouveaux systèmes de communication a été
déterminant dans cette mutation de la cryptologie, tout comme les
techniques d’écriture avaient présidé à ses balbutiements. L’analyse des
conditions de sécurité susceptibles de garantir le caractère sinon privé, du
moins réservé, des communications, a présidé à la mathématisation du
domaine, et la cryptologie a finalement joué un rôle capital dans l’extension
des réseaux d’ordinateurs. Et au fur et à mesure que la puissance des
méthodes cryptographiques se renforçait, le secret s’est de plus en plus
restreint à la question des clés de chiffrement, la méthode elle-même
pouvant s’exposer publiquement.
Il n’empêche que la publicité faite au système ne concerne pas la société
civile dans son ensemble. Qu’il s’agisse du système télégraphique ou des
réseaux d’ordinateurs, seul un cercle restreint d’utilisateurs initiés est
susceptible de s’approprier la connaissance du procédé de chiffrement. Il
s’agit des militaires dans le texte de Kerckhoffs, des techniciens du
téléscripteur dans le système de Vernam, et des praticiens de l’informatique
aujourd’hui. La publicité faite aux systèmes de chiffrement témoigne en fait
de l’extension du spectre des personnels concernés par le fonctionnement de
ces systèmes. En dépit des déclarations fracassantes sur l’universalité du
mode de communication qu’autorise l’informatique aujourd’hui, les modes
d’échanges reproduisent de fait les rapports sociaux existants dans la
société, tout en décuplant la puissance des détenteurs d’information.
Avec l’extension qu’a connue la théorie de l’information depuis les
années 1950, l’importance prise par la notion de système dans ce mode
d’échanges a dépassé de très loin le point de vue de l’ingénieur qu’était
Shannon. Dans cette perspective nouvelle, il serait pourtant réducteur
d’ignorer toute caractérisation du sujet autre que son appartenance à un
148 MARIE-JOSE DURAND-RICHARD

quelconque système, ou de considérer tout élément extérieur au système


comme « ennemi ». Si la question de la signification des messages n’est pas
pertinente pour l’ingénieur, elle reste hautement pertinente, d’un point de
vue philosophique, pour le sujet pris dans le fonctionnement de multiples
systèmes. Réduire le sujet à l’état d’élément communicant de tels systèmes
va à l’encontre de la conception humaniste soucieuse de l’autonomie du
sujet, et pour laquelle la signification est centrale dans les échanges
humains. En ce sens, il est essentiel pour le sujet de porter un regard
extérieur sur ces systèmes de communication. Tels qu’ils sont organisés par
la cryptologie, ils ne fonctionnent pas ex nihilo. Ils ont une fonction sociale
déterminée pour les organisateurs du système lui-même, auxquels il offre
toute la puissance de son réseau d’échanges instantanés. Et il devient donc
particulièrement urgent de penser cette fonction sociale des systèmes dans
leur ensemble.

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DU MESSAGE CHIFFRE AU SYSTEME CRYPTOGRAPHIQUE 151

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LA CRYPTOLOGIE GOUVERNEMENTALE
FRANÇAISE ET SES RELATIONS
AVEC LES MATHEMATIQUES
André CATTIEUW1

On entend souvent dire que la cryptologie était l’affaire des militaires


avant l’apparition, au milieu des années 70 dans la société civile, des
algorithmes de cryptologie comme le DES et des systèmes à clé publique
tels que le RSA, conçus pour satisfaire les besoins de sécurité de la société
informatisée qui émergeait. La cryptologie était perçue comme une chasse
gardée des militaires car, jusque dans un passé récent, les moyens de la
cryptologie étaient considérés et traités comme des matériels de guerre par
les grandes puissances. C’est une demi-vérité. Depuis bien longtemps, elle
était plutôt l’affaire des diplomates et des policiers. De fait, les militaires ne
s’y sont intéressés et n’ont acquis une prééminence dans le domaine qu’à
partir de la Première Guerre Mondiale, quand l’emploi de la radio s’est
généralisé et que la protection des communications militaires par radio s’est
révélée indispensable.
On s’efforce ici de décrire comment la cryptologie s’est développée dans
les armées françaises et dans les instances gouvernementales en tentant de
donner un aperçu du rôle des mathématiques dans ce développement,
sachant qu’aujourd’hui la cryptologie tend à devenir une branche nouvelle
des mathématiques appliquées. La cryptologie, grâce aux possibilités des
nouvelles technologies de l’information et des communications, offre aux
mathématiciens l’occasion d’applications concrètes et de débouchés
jusqu’ici insoupçonnés à des mathématiques bien abstraites comme la
théorie des nombres par exemple. Cela n’a pas toujours été le cas et les
mathématiques utilisées aujourd’hui ne pouvaient pas l’être auparavant.
Imagine-t-on un instant demander à un militaire en campagne d’effectuer à
la main avec un papier et un crayon des opérations arithmétiques sur des

1Ancien chef du Service Central du Chiffre et de la Sécurité des Télécommunications


(SCCST). Ancien Adjoint du Délégué Interministériel pour la Sécurité des Systèmes
d’Information (DISSI).
154 ANDRE CATTIEUW

nombres de 150 chiffres ou des exponentielles modulaires ? En fait, la


cryptologie est à l’image de la technologie de son temps. L’application des
mathématiques à la cryptologie aujourd’hui n’est possible que parce que
nous disposons des moyens de calcul adaptés qu’offrent l’informatique et
l’électronique actuelles (processeurs performants, microcircuits des cartes à
puce, etc.).
C’est surtout à partir de la Première Guerre Mondiale que la cryptologie
a été prise en compte dans les armées de tous les belligérants. Les services
rendus, au cours de la guerre 1914-18, par le renseignement radioélectrique
et le décryptement des communications chiffrées, tout comme les
conséquences désastreuses résultant des négligences en matière de sécurité
des communications radio, furent parmi les enseignements les plus
inattendus qu’ont pu tirer les états-majors du déroulement du conflit.
Longtemps couvertes par le secret chez les anciens belligérants, les
informations concernant le Chiffre ne furent connues que peu à peu, à
mesure qu’ont pu être publiés mémoires, livres ou articles, sur la guerre.
Qu’on se souvienne en effet :
– de la bataille de Tannenberg : deux armées russes sont battues par une
seule armée allemande bien renseignée des intentions des généraux russes
qui transmettent en clair, par radio, leurs intentions de manœuvres2,
– du fameux télégramme Zimmerman décrypté par les Britanniques qui fut
un des éléments qui amena l’entrée en guerre des États-Unis3 en 1917,
– et du radiogramme de la victoire dont le décryptement a été déterminant
pour l’issue de la guerre4.

LES CRYPTOLOGUES POLYTECHNICIENS


DANS LA PREMIERE GUERRE MONDIALE

Avant la Première Guerre Mondiale, deux pays seulement ont prévu les
conséquences de l’emploi militaire de la radio, découverte en 1895, et ont
créé un Service du Chiffre pour protéger leur communications et intercepter
les communications radio adverses : la France et l’Autriche-Hongrie qui,
ayant observé le conflit italo-turc de 1911, crée le Dechiffrierdienst5.

2 Kahn, The Codebreakers, pp. 622-627.


3 Voir le chapitre « Les travaux de la section du chiffre pendant la Première Guerre
Mondiale » pp. 99-100.
4 ibid., p. 100. Le décryptement de ce radiogramme a entre autres permis à l’État-Major

français, en juin 1918, de connaître les intentions de l’adversaire et de stopper net la dernière
grande offensive projetée par les Allemands sur Paris, de contre-attaquer et de l’emporter. Cet
événement est longuement évoqué par Sophie de Lastours dans son ouvrage, La France
gagne la guerre des codes secrets.
5 Service du déchiffrement.
LA CRYPTOLOGIE GOUVERNEMENTALE FRANÇAISE 155

La France crée une « Section du Chiffre » auprès du Cabinet du Ministre


de la Défense en 1912. Jusqu’alors la cryptologie était une affaire d’officiers
qui la pratiquaient comme un hobby en dehors de leur activité principale. À
la Section du Chiffre va se constituer, autour d’un noyau de polytechniciens
de talent, et sous la conduite du Colonel Cartier – lui-même polytechnicien –
une équipe d’officiers compétents et passionnés par la cryptologie, qui
placera la France au premier rang lors de la guerre 1914-18. L’un d’eux, le
capitaine Painvin, major de Polytechnique et 1er prix du conservatoire de
Nantes, se révèlera un véritable génie du décryptement qui étonnera nos
Alliés6.
Sont ainsi décryptés pendant la guerre7 :
– tous les systèmes manuels de campagne allemands au fur et à mesure de
leur mise en service, alors qu’ils changent souvent à cause des indiscrétions
françaises émanant la plupart du temps du Cabinet du Ministre, et reprises
par les journaux,
– les codes de la marine allemande en relation avec les Britanniques qui
nous demanderont de cesser toute activité dans ce domaine par crainte de
nos indiscrétions,
– les codes autrichiens dans le cadre de l’aide technique du Chiffre fournie
aux Italiens,
– les codes diplomatiques allemands, autrichiens et bulgares : c’est le
décryptement des messages de l’attaché naval allemand à Madrid adressés à
Berlin qui permet de confondre la fameuse espionne Mata Hari qui le paiera
de sa vie.
Les officiers de la Section du Chiffre se sont montrés opérationnels dès
le début des hostilités en août 1914. Au cours des deux années précédentes,
ils avaient pu se former et mettre au point leur savoir-faire. L’un d’entre
eux, le Capitaine Marcel Givierge (1871-1931), sorti dans les premiers de
Polytechnique et parlant cinq langues, avait été mis à disposition du
Ministère de l’Intérieur pour apporter son aide, grâce à ses connaissances
linguistiques, à l’équipe du commissaire Haverna de la Sureté Générale.
Celui-ci, depuis 1905, quand il était parvenu à décrypter les messages
diplomatiques japonais pendant le conflit russo-japonais, dirigeait, au
ministère de l’Intérieur, une équipe d’une grande efficacité qui avait à son
actif le décryptement d’autres chiffres (Turquie, Espagne, Monaco, agents
financiers russes, serbes et roumains installés en France, etc.). À son
contact, le capitaine Givierge va devenir un « as » du décryptement et pourra
communiquer son savoir-faire à ses camarades de la Section du Chiffre qui,
de leur côté, avaient travaillé les ouvrages bien connus de cryptologie de

6 Voir le chapitre « Les travaux de la section du chiffre pendant la Première Guerre


Mondiale » pp. 102-103.
7 Cattieuw et Hébrard, « L’origine des codes secrets », p. 17.
156 ANDRE CATTIEUW

leurs prédécesseurs (Kerckhoffs, commandant Bazeries, De Viaris, capitaine


Valerio, Hermann, Delastelle)8 et dressé les tableaux des caractéristiques
statistiques des principales langues. Ils avaient aussi commencé à s’attaquer
au trafic radio militaire allemand chiffré au cours de manœuvres, et
découvert les premières brèches conduisant au décryptement de quelques
procédés.
Il faut bien voir qu’à cette époque, tous les systèmes de chiffrement
étaient manuels. Aux niveaux élevés de la hiérarchie, on utilisait des
dictionnaires ou des codes de chiffrement sur-chiffrés par un moyen manuel.
Sur le plan tactique, c’étaient des systèmes dits « papier-crayon ». Il fallait
qu’ils soient faciles d’emploi et donc peu sophistiqués : la recherche d’un
procédé – on dirait aujourd’hui d’un algorithme – manuel, simple, rapide et
sûr, était à l’ordre du jour, mais on constatait que c’était un objectif
impossible à atteindre pour les cryptologues. C’était d’autant plus
inexplicable qu’on ne connaissait pas, à cette époque, la théorie de la
complexité qui en aurait vraisemblablement donné l’explication.
Le décryptement reposait sur une analyse statistique et linguistique des
cryptogrammes en nombre plus ou moins élevé selon l’ampleur du trafic des
messages chiffrés interceptés. Ce travail demandait beaucoup de patience,
un esprit d’observation toujours en éveil prêt à repérer la moindre anomalie
dans les cryptogrammes, une excellente mémoire eidétique capable de
mémoriser presqu’inconsciemment des suites et des combinaisons de lettres
incompréhensibles : toutes qualités qui n’exigent pas de connaissances
mathématiques bien approfondies mais une sympathie intellectuelle pour le
mystère et les énigmes. Bien sûr, après une phase d’examen des textes
chiffrés au cours de laquelle était relevées les fréquences des éléments du
cryptogramme et les répétitions de lettres caractéristiques, il fallait avoir le
talent ou l’intuition qui permettait de poser les bonnes hypothèses à partir
desquelles, en suivant une analyse rigoureuse, il était possible « d’entrer »
dans le cryptogramme, c’est-à-dire de commencer le décryptement
proprement dit. Si l’analyse n’aboutissait pas, il fallait savoir revenir en
arrière, réviser les hypothèses, entamer une nouvelle analyse… Tout était
bon pour parvenir au résultat, y compris les hasards heureux. Cette intuition,
plus ou moins développée chez les uns ou les autres, était une sorte de
faculté de sentir, portant sur un savoir et une expérience accumulés,
impossibles à formuler explicitement comme le serait un savoir
mathématique.
Le choix des bonnes hypothèses était guidé aussi par les circonstances
car un lot de messages interceptés à un moment donné dans un contexte
opérationnel bien connu suggérait tel ou tel « mot probable » par exemple.
Les habitudes rédactionnelles des correspondants, les messages stéréotypés,

8 Voir le chapitre « Du message chiffré au système cryptographique » p. 122.


LA CRYPTOLOGIE GOUVERNEMENTALE FRANÇAISE 157

les erreurs d’opérateurs, etc., étaient aussi des aides précieuses. Pour les
cryptologues chevronnés, cette analyse était plus ou moins rigoureuse.
L’entraînement, l’expérience les amenaient à subodorer les bonnes
hypothèses et à pratiquer bien des raccourcis dans l’analyse. Si on leur
demandait comment ils avaient fait, ils répondaient assez
fièrement : « ... mais c’est évident, ça se voit ! » ; le raisonnement et
l’analyse avaient été court-circuités par leur intuition. Comme il existe des
cruciverbistes chevronnés, des joueurs de bridge astucieux, et des joueurs
d’échecs redoutables, il y avait des décrypteurs plus ou moins doués, plus ou
moins talentueux ou géniaux. Pour l’observateur peu expérimenté ou pour le
débutant, leur façon de faire pouvait paraître étonnante et même déroutante,
le « ça se voit » pouvait les faire passer pour arrogants. Il faisait penser aussi
à quelque magie ou sorcellerie et c’est en cela que l’analyse cryptologique
passait pour un art.
En revanche, concevoir un procédé de chiffrement solide, du moins assez
solide eu égard à l’usage qu’on voulait en faire, relevait d’une autre
démarche car il fallait, pour éviter de concevoir un procédé faible, bien
connaître toutes les recettes de la cryptologie d’attaque, ainsi que les
procédés qui avaient été percés, ainsi que leurs faiblesses ; tout ce savoir
constituait la science cryptologique que devait posséder le cryptologue de
conception, science assez loin des mathématiques en tout état de cause.

L’ENTRE-DEUX GUERRES :
LES POLYTECHNICIENS SE DETOURNENT DU CHIFFRE

Les enseignements de la Première Guerre Mondiale sont évidents.


L’indiscrétion de la radio s’est révélée manifeste, le chiffrement est
nécessaire pour assurer la sécurité des communications mais, effectué
manuellement par des officiers, il est trop lent. Doit-il rester le monopole
des seuls officiers ? Il faut moderniser et mécaniser le Chiffre pour gagner
du temps, et sous-traiter les opérations de chiffrement et déchiffrement à des
exécutants.
Le décryptement est apparu comme une source précieuse de
renseignements. Cette source est fiable mais très précaire car la moindre
indiscrétion peut la tarir. Faut-il investir dans cette voie très (trop ?)
technique et complexe aux résultats incertains, souvent longs à obtenir, alors
que le rétablissement de procédés codiques à base de dictionnaires de
chiffrement surchiffrés peut demander plusieurs années d’effort, sauf si on
recourt à des moyens extérieurs à la cryptologie ?
Il faut orienter les interceptions radio et la radiogoniométrie pour aider à
l’analyse du trafic et au décryptement car il vaut mieux intercepter le trafic
158 ANDRE CATTIEUW

chiffré que l’on sait décrypter ou que l’on espère bientôt percer, plutôt
qu’autre chose.
Enfin, la place du Chiffre dans l’organisation militaire pose problème : la
Section du Chiffre a souffert des multiples indiscrétions des politiques du
Cabinet du Ministre, il faut lui trouver un autre point d’ancrage.

La restructuration de la Section du Chiffre

Le Chiffre étant chargé de chiffrer et de déchiffrer les messages, certains


le verraient volontiers relever du Service du courrier. Chargés de percer les
chiffres adverses, d’autres le verraient plutôt au Deuxième Bureau, chargé
du renseignement. Mais si le Deuxième Bureau le revendique, il ne veut pas
assurer les tâches d’exécution – chiffrement et déchiffrement des messages.
Quant au Chiffre lui-même, il souhaite continuer à orienter les interceptions
pour optimiser ses travaux d’analyse, mais les responsables des
interceptions se montrent jaloux de leurs prérogatives et insistent sur
l’importance des interceptions claires pour les préserver.
En tout état de cause, les structures sont modifiées en 1921. La Section
du Chiffre du Cabinet du Ministre, qui avait si brillamment trouvé toutes les
solutions de décryptement des procédés allemands pendant la Grande
Guerre, est rattachée au Chef de l’État-Major, en réalité à un Sous-Chef,
lequel s’en débarrasse vite auprès d’un Directeur qui la confie à un Sous-
Directeur. Au cours de ce transfert, elle perd donc tout son prestige ainsi que
son rôle stratégique et politique. Elle devient, en pratique, un élément de
l’État-Major sans grande influence, caché derrière un rideau de secret.
Lors de ce transfert, ses effectifs sont passés d’environ soixante officiers
à, à peine, quinze. Elle n’a aucune possibilité d’orienter les interceptions et
doit travailler sur celles qu’on lui donne. Elle est chargée de chiffrer et
déchiffrer les messages de l’État-Major – 80 à 100 messages par jour –, de
former les 250 officiers du chiffre de réserve convoqués par périodes, de
confectionner les codes et dictionnaires de chiffrement de l’Armée ainsi que
les procédés et les clés de surchiffrement, de rechercher les moyens de
mécaniser les opérations de chiffrement mais sans crédit alloué pour ce
faire. Elle doit, en outre, rechercher les solutions de décryptement c’est-à-
dire les clés des systèmes adverses pour le Deuxième Bureau qui les
exploite dans une Section D – décryptement – distincte, et qui sera bientôt
chargée de guider les interceptions.
La Section du Chiffre travaille donc en vase clos, s’attaquant à ce qu’elle
sait décrypter sur les interceptions qu’on lui fournit. Elle cultive surtout la
cryptanalyse des procédés manuels. Elle s’intéresse bien sûr aux matériels
de chiffrement qui apparaissent sur le marché, mais se montre très prudente
au plan de leur analyse cryptologique. Elle saura néanmoins décrypter
LA CRYPTOLOGIE GOUVERNEMENTALE FRANÇAISE 159

l’Enigma commerciale utilisée par les nationalistes lors de la guerre


d’Espagne. En revanche elle se montrera très sceptique sur les possibilités
de décrypter l’Enigma I de la Werhmacht, mais n’aura pas communication
des messages chiffrés interceptés laissant apparaître les erreurs
d’exploitation commises par les Allemands, et qui conduiront les Polonais
au décryptement de cette machine9.
Mais les études de cryptanalyse s’adaptent mal au milieu militaire
environnant de l’État-Major. Elles demandent du temps, de la patience, et ne
sont pas compatibles avec la mobilité exigée du personnel militaire. En
outre, l’éthique militaire est fondée sur l’action et le panache, le héros
militaire français est un « baroudeur ». On n’admire pas un analyste ou un
chercheur de génie, même s’il a été capable de fournir des informations
décisives pour la victoire. Là-dessus, la maréchal Foch (1851-1929), selon la
doctrine officielle qu’il édicte après la Grande Guerre, décide que le
renseignement relève, en priorité, de la reconnaissance confiée à la cavalerie
et à la toute jeune aviation, et ne prend pas en compte le décryptement. Dans
ces conditions, la plupart des officiers ayant servi à la Section du Chiffre se
plaindront amèrement de la modestie de l’avancement qui leur sera réservé,
et les polytechniciens qui avaient été l’âme de ce service s’en écarteront en
lançant la formule : « on ne fait pas carrière au Chiffre ». Givierge, devenu
général, alors chef de la Section du Chiffre de l’État-Major, s’élève avec
véhémence contre cet état de choses mais n’est pas entendu.

Les premiers pas de la mécanisation de la Section du Chiffre

Il n’en demeure pas moins que les officiers de la Section du Chiffre de


l’État-Major sont des personnels de qualité, plutôt littéraires de formation,
tournés vers les langues. Ils maintiendront le savoir-faire cryptologique de la
section à un niveau élevé. Ils vont s’attaquer à la mécanisation du chiffre,
devenue indispensable compte tenu de l’ampleur du trafic des messages à
chiffrer, et qui ne fait que croître. En 1934, ils accueillent chaleureusement
un jeune ingénieur, Boris Hagelin (1892-1983), patron d’une petite
entreprise suédoise de mécanique qui s’est spécialisée dans les machines à
chiffrer. Boris Hagelin a conçu une machine à chiffrer, la B 21, en vue de
concurrencer l’Enigma dont l’armée suédoise souhaitait s’équiper. Les
militaires suédois ont refusé sa B 21, et il vient la présenter à l’État-Major
français – tentative de la dernière chance en quelque sorte, puisque son
entreprise est au bord du dépôt de bilan.
La B 21 intéresse beaucoup les officiers de la Section du Chiffre qui
l’étudient de près au plan cryptologique bien sûr, mais aussi et surtout au

9 Cattieuw et Hébrard, « De la mécanique à l’ordinateur ». pp. 19-23.


160 ANDRE CATTIEUW

plan de la mise en œuvre et de l’exploitation. Cette collaboration permet de


définir la B 211, machine à clavier la plus légère du marché – 15 kg. –, avec
imprimante, et pouvant fonctionner sur la batterie d’un véhicule, mais aussi
avec une manivelle – à la main – en cas de secours. Le clair est frappé au
clavier – lettres, chiffres et signes de ponctuation –, et le chiffré est imprimé
sur une bande de papier. Cinq cents exemplaires sont commandés pour
l’Armée Française et fabriqués par l’entreprise Ericson à Colombes. Les
Soviétiques, de leur côté, en feront réaliser un modèle avec l’alphabet
cyrillique, et en équiperont leurs forces jusqu’en 1952.
Les militaires français souhaitaient aussi un matériel de campagne léger
avec imprimante. Hagelin leur propose en 1936 une petite machine de
1,125 kg répondant à leur vœu, la C 36. La France en commandera 5 000
exemplaires pour ses petites unités et Hagelin en vendra plus de 50 000
exemplaires à différentes armées de par le monde (Italie, Suède, Finlande,
Japon, etc.). Les États-Unis s’y intéresseront en l’améliorant, et en
fabriqueront 140 000 exemplaires pendant la Seconde Guerre Mondiale sous
le nom de Converter M 209.
Ces machines sont mécaniques ou électromécaniques, leur
fonctionnement repose sur des mécanismes à base de roues dentées et
d’engrenages qu’on peut aisément observer à l’œil nu. Le succès de ces
matériels s’explique par le fait que Hagelin laissait toujours le choix à son
client d’apporter des modifications et de fixer certains paramètres, ce qui lui
garantissait une machine quasiment sur mesure et en tout cas personnalisée.
Nul besoin d’études sophistiquées faisant appel aux mathématiques pour
évaluer la valeur cryptographique de ces équipements. Ils relèvent de
procédés cryptographiques bien connus en cryptographie manuelle : les
procédés dits « à double clé » ou encore « polyalphabétiques » comme le
« Vigenère »10. Une machine telle que la C 36 produit de longues séquences
dites « incohérentes » d’éléments-clés qui sont des nombres de l’ensemble
des entiers modulo 26 (/26), les 26 lettres claires de l’alphabet sont
considérées aussi comme des éléments de /26. Le chiffrement s’effectue
selon la variante dite à « l’allemande » où le clair est soustrait modulo 26 à
la clé. Au déchiffrement c’est la lettre chiffrée qui est soustraite a l’élément-
clé, autrement dit c’est la même opération qui intervient au chiffrement et au
déchiffrement, c’est une opération idempotente qui permet de simplifier le
matériel : on chiffre comme on déchiffre et inversement, c’est tout le
contraire des systèmes à clé publique d’aujourd’hui.
Les améliorations qui seront apportées pour réaliser les machines
réservées à la France seront d’ordre purement cryptologique et non
mathématique. La machine C 36 est emblématique de toute une famille de
machines qui seront produites jusque dans les années 1950. Elle réalise

10 Voir le chapitre « L’ancrage de la cryptologie dans les jeux d’écriture » pp. 37-49.
LA CRYPTOLOGIE GOUVERNEMENTALE FRANÇAISE 161

mécaniquement, à l’aide de roues-clés portant des ergots pouvant prendre


deux positions « actifs » ou « passifs » (matérialisant des bits « 0 » ou « 1 »)
et avançant toutes régulièrement d’un pas à chaque lettre, un algorithme de
production d’une suite d’éléments-clés de /26 combinés avec les lettres
claires selon le procédé de chiffrement polyalphabétique « à l’allemande »11.
La production de cette suite est obtenue par le jeu des ergots des roues-clés
sur les tétons, curseurs ou cavaliers solidaires de réglettes mobiles agissant
sur une roue des types afin de fournir un alphabet décalé dit de « Jules
César » pour chaque lettre à chiffrer ou à déchiffrer.

Fig. 1. Machine C36. Autorisation de Matt Crypto, Domaine public.

La machine ne pouvant prendre qu’un nombre fini d’états, la suite-clé


produite est périodique et sa période, produit de la longueur des roues-clés à
ergots (25, 23, 21, 19, 17), vaut 3 900 225 avec une entropie de la clé de 105
bits. Ce sont des valeurs très élevées pour l’époque, s’agissant surtout d’une
cryptologie de campagne devant offrir une sécurité de quelques heures et
non d’un système de chiffrement de haut niveau.
On se préoccupe peu du caractère pseudo-aléatoire de la suite-clé
produite, ou de sa prédictibilité. Son incohérence apparente satisfait les
experts, heureux de constater que la machine fournit à chaque message une
séquence d’éléments-clé aussi longue que le texte à chiffrer, ce qui empêche

11 ibid., p. 49.
162 ANDRE CATTIEUW

toute analyse basée sur une quelconque périodicité de la suite-clé combinée


au texte. Mais les cryptologues de la Section du Chiffre s’aperçoivent bien
vite que deux messages clairs chiffrés avec la même portion de la suite-clé,
erreur souvent commise par les chiffreurs, conduisent au rétablissement des
textes clairs et, s’ils sont assez longs, au rétablissement de la suite-clé, et de
là, au remontage de l’algorithme de production des éléments-clé, c’est-à-dire
aux 105 bits de clé de la machine assurant le secret.
C’est sur la base d’observations de ce genre, dictées par la cryptologie
bien plus que par des considérations mathématiques, que sont apportées les
modifications dites « anti-analytiques », qui renforceront la valeur
cryptologique de ces machines et conduiront aux machines modifiées
C36 M1 et C36 M2 qui vont équiper l’armée française aux bas échelons
opérationnels. Les cryptologues utilisent les faiblesses cryptologiques qu’ils
découvrent, plutôt qu’une approche purement mathématique, pour mieux
employer leurs capacités de conception de systèmes sûrs.

LA SECONDE GUERRE MONDIALE :


STAGNATION DU CHIFFRE FRANÇAIS

Quand éclate la Seconde Guerre Mondiale, ces machines sont les


bienvenues, mais se révèlent bien trop lentes, compte tenu de l’ampleur du
trafic à traiter. Lors de la campagne de France de mai 1940, le Chiffre n’a ni
mieux ni moins bien servi que les autres armes ou services. Dès le début, il a
été débordé face au volume de trafic à traiter, comparé à l’insuffisance de
ses moyens en hommes et en matériels. Quant à la Section du Chiffre, elle
parvient à décrypter environ 9 000 messages tactiques allemands en
systèmes manuels. De son côté, la Section D du Deuxième Bureau, devenue
le PC Bruno, a recueilli l’équipe des cryptologues polonais qui sont
parvenus à décrypter l’Enigma allemande. Le PC Bruno parvient à décrypter
environ 4500 messages Enigma de la Luftwaffe. L’intérêt porté aux
messages décryptés croît au fur et à mesure que la situation se dégrade, mais
l’État-Major, débordé et bousculé, ne peut tirer profit de ces informations.
Lors de l’Armistice de 1940, la Section du Chiffre est dissoute à la
demande des Allemands qui exigent la fourniture immédiate de tous les
moyens de chiffrement français et de leurs clés. Le PC Bruno passe en zone
sud où il continuera à travailler jusqu’à l’invasion en 1942.
Le Chiffre renaît, en même temps que l’armée française, en Algérie où
est créé en 1943 une Direction Technique des Chiffres à vocation civile et
militaire rattachée au Comité Français de Libération Nationale. Cette
Direction ne traite que du Chiffre de défense, la cryptologie d’attaque étant
LA CRYPTOLOGIE GOUVERNEMENTALE FRANÇAISE 163

confiée au BCRA12, ancêtre de l’actuelle DGSE13. C’est à compter de cette


date que la France se révèle être le seul pays avancé en cryptologie qui
maintient une nette séparation entre cryptologie de défense et cryptologie
d’attaque, séparation dont il faudra tenir compte quand viendra le moment
de concevoir des moyens modernes, séparation qui est toujours la règle
aujourd’hui. Cette nouvelle Direction remet le Chiffre sur pied en faisant
réaliser de nouveaux moyens manuels – codes et dictionnaires – et en
améliorant l’emploi des machines existantes, C36 et B 211 modifiées. Mais
l’équipement de l’armée française ne sera réalisé que par l’apport de
machines M 209 américaines.
À la fin de la guerre, la Direction Technique des Chiffres rejoint la
France en octobre 1944. Elle est rattachée au Secrétariat Général du
Gouvernement, où elle est dissoute par mesure d’économie en 1947 alors
que tous les anciens belligérants maintiennent des structures cryptologiques
puissantes comme la NSA aux États-Unis, le GCHQ en Grande Bretagne et
le Zentral Stelle für das Chieffrierwesen en RFA. Il ne faut pas s’en
étonner : les succès cryptologiques de mai 1940 ont vite été oubliés et nous
avons fait, en quelque sorte, une guerre sans cryptologie d’attaque. Les
autorités civiles et militaires ignorent le rôle déterminant que la cryptologie
a joué chez les Britanniques et chez les Américains, et ceux-ci nous
tiendront dans l’ignorance de leurs succès jusqu’en 1973. On ignore donc en
France l’intervention des scientifiques comme Turing et Max Newman pour
la réalisation à Bletchey Park des « Bombes » pour décrypter l’Enigma, et
du premier ordinateur Colossus jamais conçu pour percer le trafic
télégraphique chiffré allemand au plus haut niveau. Quant aux militaires, ils
estiment, se référant à la campagne de France de mai 1940, que le Chiffre ne
fait que ralentir les transmissions et, en forme de boutade, les officiers
déclarent que la meilleure façon d’arrêter une division blindée est de lui
opposer une autre division blindée ... ou de la faire chiffrer.
Le manque d’une organisation gouvernementale du Chiffre va se faire
sentir assez vite puisqu’une nouvelle structure interministérielle est recréée
en 1951 : le Service Technique Central des Chiffres (STCCH) chargé de
coordonner au plan technique les services du Chiffre des différents
ministères, civils et militaires, et de moderniser le Chiffre français, mais
sans crédit alloué pour ce faire. Est créée également une Commission
Interministérielle des Chiffres regroupant toutes les administrations civiles
et militaires utilisatrices, cette Commission est assistée d’un organe
technique d’évaluation, la Sous-Commission « Cryptologie » regroupant les
experts du chiffre de l’État.

12 Bureau Central de Renseignements et d’Action.


13 Direction Générale de la Sécurité Extérieure.
164 ANDRE CATTIEUW

MODERNISATION DU CHIFFRE FRANÇAIS :


VERS L’ELECTRONIQUE ET LES MATHEMATIQUES

Après la Seconde Guerre Mondiale et jusque dans les années 1950, les
matériels du temps de guerre, M 209 d’origine US, C 36 et B 211 modifiées
restent en service. Une machine électromécanique, la CX 52, dont la France
a acquis la licence de fabrication, entre en service. La valeur
cryptographique de cette machine est bien supérieure à celle de la C36
modifiée et de la M209, grâce à un avancement irrégulier des roues-clé, et
on peut lui adjoindre un clavier ainsi qu’un lecteur perforateur de bande
télégraphique, ce qui constitue un net progrès, mais les opérations de
chiffrement-déchiffrement restent trop lentes.
On peut également utiliser la KL7, machine de conception américaine,
qui est la machine de l’OTAN équipant les pays de l’Alliance Atlantique.
C’est une machine à rotors comme l’Enigma mais bien plus complexe. Elle
aussi est très lente. Malgré ce défaut, elle restera en service jusqu’en 1986.
Naturellement, tous les systèmes manuels et en particulier les codes et
dictionnaires surchiffrés sont encore abondamment utilisés et le seront
jusque vers la fin des années 1980.

Première étape : les machines TARECs.

Dans le début des années 1950 commencent à apparaître des appareils


dits « à bande aléatoire une fois » – « à masque jetable » ou encore « one-
time pad » selon la terminologie à la mode d’aujourd’hui14. Ils sont
fabriqués en France par SAGEM, il s’agit des TARECs (Translations
Régénératices Et Chiffrantes) qui fonctionnent selon le système Vernam
connu depuis 1917. Ce sont des appareils télégraphiques travaillant selon le
code Baudot à 32 combinaisons : le texte clair perforé sur une bande de
papier est lu et additionné bit à bit modulo 2 avec une bande-clé. La bande-
clé doit être constituée des 32 caractères perforés sur une bande dite
aléatoire utilisée une fois seulement. Toute la sécurité repose sur l’aléa de la
bande-clé et sur le fait que la bande-clé doit être utilisée une seule fois. Bien
utilisé, le TAREC réalise l’idéal du chiffrement, le secret parfait décrit par
Shannon dans son fameux article « Communication Theory of Secrecy
Systems »15 paru dans le Bell System Technical Journal en octobre 1949.
Cet article avait fortement intéressé la communauté des cryptologues-
chiffreurs français, même si certains vieux cryptologues s’en moquaient,
considérant que ce que démontrait Shannon à grand renfort d’une théorie de

14 Voir le chapitre « Du message chiffré au système cryptographique » p. 127.


15 Shannon, « Communication Theory of Secrecy Systems », pp. 679-683.
LA CRYPTOLOGIE GOUVERNEMENTALE FRANÇAISE 165

l’information qu’ils maîtrisaient assez mal, était connu d’eux depuis


longtemps, par expérience et de façon pragmatique. C’était vrai, mais
Shannon apportait l’explication scientifique qui manquait précisément à
cette expérience, et il fallait que les jeunes cryptologues de conception s’en
imprègnent, d’autant plus que les liens avec la cryptologie d’attaque étaient
désormais coupés, comme on l’a dit ci-dessus.
Pour utiliser les TARECs avec des clés utilisées une seule fois, il faut
une organisation adaptée, telle que des réseaux de transmissions
télégraphiques fonctionnant en étoile, comme c’est le cas aux Affaires
Etrangères et au Ministère de l’Intérieur : les Ambassadeurs ne
correspondent pas entre eux mais chacun avec le Quai d’Orsay à Paris, les
Préfets trafiquent avec le Ministère de l’Intérieur mais n’ont pas à
communiquer entre eux. Pour ces applications, le TAREC se révélait idéal.
Encore fallait-il fabriquer les bandes-clés aléatoires et garantir leur qualité,
charge aux Administrations Centrales de les acheminer sur les lieux
d’utilisation. Pour faire face à ce besoin est créé, en 1958, un Atelier
Interministériel placé au STCCH : il est chargé d’assurer la fabrication des
bandes-clés pour les ministères civils et militaires. Mais il faut garantir la
qualité de ces bandes fabriquées avec des matériels fournis par Hagelin dont
la source d’aléa a été au préalable bien vérifiée. Pour cela, il convient de
définir des tests d’aléa qui permettent non seulement de garantir la qualité
de l’aléa produit mais de détecter les défauts éventuels de fabrication, qui ne
sont pas rares eu égard à la vitesse de perforation des deux bandes
identiques fabriquées simultanément à grande vitesse16 : deux bandes de
100 000 signes sont faites en moins de 15 mn. La mise au point de ces tests
a conduit le STCCH à rechercher la compétence d’universitaires spécialistes
de statistique mathématique. Comme il n’y a pas de test statistique meilleur
que tous les autres, il a fallu définir une panoplie de tests plus ou moins
originaux. C’est à partir de cette expérience que les mathématiques sont
entrées dans le domaine de la cryptologie, du moins en France.
Mais le fait de réaliser des TARECs fournissant au plan théorique le
secret parfait démontré par Shannon ne suffit pas à garantir la sécurité, car il
y a loin des calculs et spéculations théoriques aux réalisations matérielles.
On constate en effet que les TARECs sont de simples additionneurs modulo
2, qui mélangent une bande-clé aléatoire renfermant tout le secret à une
bande claire ou chiffrée. Ils sont donc dotés de lecteurs-perforateurs de
bandes, équipements télégraphiques soumis à des variations brutales de
tension et de courant qui en font des émetteurs d’ondes électromagnétiques
pouvant être captées à distance. Ces ondes, si elles sont corrélées au clair ou
à la clé, peuvent se révéler compromettantes et trahir le secret. L’Atelier
Interministériel doit donc se doter, dès le début des années 1960, de la

16 Voir aussi p. 127.


166 ANDRE CATTIEUW

compétence et des moyens – cage de Faraday et mesureurs de champs –


pour évaluer le phénomène qualifié de TEMPEST (Telecommunications
Electronic Material Protected from Emanating Spurious Transmissions). Le
Constructeur SAGEM, de son côté, doit acquérir le savoir-faire pour
minimiser ce phénomène dans ses équipements, ce qui conduit à un surcoût
du matériel considérable. Le phénomène TEMPEST mettait à jour une
évidence : un procédé cryptographique ou un algorithme de chiffrement
pouvait être parfait, indécryptable en théorie, mais la réalisation matérielle
pouvait recéler des canaux cachés à même de compromettre l’information,
tout comme aujourd’hui un algorithme programmé sur ordinateur peut voir
sa sécurité s’effondrer à cause de failles insoupçonnées dans le système
d’exploitation.
Ces TARECs ne pouvaient satisfaire la totalité des besoins des militaires
qui travaillent surtout en réseau. C’est la faiblesse de nos moyens, manifeste
lors de l’expédition de Suez en 1956, qui va attirer l’attention des autorités
et débloquer la situation.

MYOSOTIS et la formation mathématique des cryptologues

Lors de l’opération de Suez conduite avec les Britanniques contre l’avis


des Américains et des Soviétiques17, l’inadéquation de nos moyens,
notamment de la B 211 que les Britanniques nous recommandent de ne pas
utiliser, est patente. La CX 52 s’avère trop lente et dépassée… Le choc est
considérable chez les militaires qui conduiront les opérations en minimisant
au maximum le trafic radio chiffré. La Commission Interministérielle des
Chiffres recommande de lancer au plus vite l’étude d’un matériel
télégraphique moderne : les crédits sont débloqués par les Armées. À la
même époque, à la fin des années 1950, l’OTAN décide aussi la
modernisation de ses matériels de chiffrement et fait appel aux nations de
l’Alliance, sous la forme d’un concours, pour la fourniture d’une machine à
chiffrer télégraphique fonctionnant « en circuit » – on line. La France décide
de participer à ce concours et chaque armée veut piloter un projet : La
Marine étudie une machine appelée ULYSSE mais abandonnera son projet
assez vite, l’Armée de l’Air se lance avec SAGEM dans l’étude d’une
machine électronique inspirée des rotors et compatible avec la KL7 dans un
de ses modes de fonctionnement, l’Armée de Terre sponsorise un matériel
électronique original chez CSF – aujourd’hui THALES – : MYOSOTIS.

17 Ferro, 1956, Suez.


LA CRYPTOLOGIE GOUVERNEMENTALE FRANÇAISE 167

Fig. 2. Machine Myosotis exposée à l’espace Ferrié. Autorisation J. L. Desvignes.

Pour former les jeunes experts en cryptologie dont on manque, est créé
en 1960 un Centre d’Etudes Cryptographiques Supérieures (CECS) auprès
du Comité d’Action Scientifique de la Défense Nationale qui bénéficie du
concours de professeurs de mathématiques de l’Université. Au CECS, qui
sera rattaché au STCCH en 1960, les élèves cryptologues reçoivent sur deux
ans, outre un enseignement approfondi de cryptologie, un enseignement de
qualité dans les diverses branches des mathématiques : théorie des
ensembles, théorie des groupes et des corps finis, théorie de l’information et,
bien sûr, théorie du secret de Shannon, statistique mathématique et calcul
des probabilités, théorie des nombres, codes détecteurs et correcteurs
d’erreurs etc. En outre les jeunes officiers qui suivent ces cours dans le
cadre de l’Enseignement Militaire Supérieur Scientifique et Technique sont
invités à suivre, en parallèle, l’enseignement de l’ISUP (Institut de
Statistique de l’Université de Paris).
Pour réaliser une machine moderne, les cryptologues savent qu’il faut
que cette machine génère des alphabets de chiffrement de façon un peu plus
élaborée que dans les machines à rotors comme l’Enigma ou la KL7, et que
les alphabets de « Jules César » des machines de type C. Au cours des
discussions sur ce thème, quelqu’un, un élève du CECS pense-t-on, a lancé
un jour l’idée qu’une machine électronique moderne devrait, pour chaque
lettre à chiffrer d’un alphabet à n lettres, choisir au hasard un alphabet parmi
les n! alphabets possibles.
168 ANDRE CATTIEUW

L’idée est discutée et paraît séduisante mais est-elle réaliste ?


L’ingénieur en chef Marius Gaubert, polytechnicien, membre de la Sous-
Commission « Cryptologie », et qui connaît bien la technologie des
transistors, étudie la question. Il lui semble que la technologie des transistors
permettrait de fabriquer des alphabets si on disposait d’une source de
caractères aléatoires fournis à une cadence suffisante. La question se pose
alors du nombre de caractères aléatoires qu’il faut fournir pour simuler le
tirage d’un alphabet – à 26, 27, 31 et 32 caractères. Les calculs sont
effectués par le colonel Ribadeau-Dumas, polytechnicien chef du Bureau du
Chiffre de l’Armée de Terre (futur Général de Division et président de
l’Association des Réservistes du Chiffre) et, après des calculs numériques
assez difficiles à faire car on ne dispose pas d’ordinateur, on arrive au
résultat : il suffit de tirer au hasard 127 caractères aléatoires pour avoir 90 %
de chance de bâtir un alphabet aléatoire de 32 caractères. Une machine à
chiffrer disposant d’un générateur pseudo-aléatoire assez rapide serait donc
capable de simuler le tirage au hasard d’un alphabet si elle fournit pour
chaque lettre à chiffrer 127 lettres pseudo-aléatoires à l’émission et la
réception.
Signalons au passage qu’au cours de ces recherches visant la confection
d’alphabets, le professeur Jean Favard (1902-65) de l’Université de
Grenoble, qui enseignait à Polytechnique et au CECS dans les années 1960,
a proposé le recours à des exponentielles modulaires ou à des logarithmes
discrets comme fonctions de chiffrement produisant des alphabets de
chiffrement18. Il a décrit au passage ce qu’on appellerait aujourd’hui un
procédé d’échange public de clés, chose qui ne retint nullement l’attention et
passa pour une curiosité. Mais il est vrai qu’on ne disposait pas d’ordinateur
et que la taille des nombres en jeu était modeste. L’idée venait trop tôt et
tourna court, vraisemblablement à cause de l’impossibilité pratique
d’effectuer ces calculs complexes avec les moyens de l’époque. De plus,
chaque Administration et chaque Armée disposait d’une organisation
parfaitement rodée et efficace pour gérer et distribuer ses clés de
chiffrement. Il n’était nul besoin d’envisager d’en changer.
Pour réaliser ces alphabets pseudo-aléatoires dont on vient de parler,
restait la question de savoir s’il était possible de réaliser ce générateur
pseudo-aléatoire rapide, eu égard à la technologie existante, pour assurer la
vitesse requise de chiffrement en ligne – 75 et 50 bauds. Question qui se
complique du fait qu’il faut prévoir en outre un dispositif à même de
compléter l’alphabet pour les cas rares – mais pas impossibles – où
l’alphabet tiré n’est pas complet.
La question intéresse Jean-Pierre Vasseur, l’ingénieur spécialiste des
études de transistorisation chez CSF, qui va se passionner pour le

18 Favard, Théorie de l’information.


LA CRYPTOLOGIE GOUVERNEMENTALE FRANÇAISE 169

problème19. Il lui semble que l’objectif assigné serait atteint en faisant


évoluer un générateur pseudo-aléatoire à 2400 bits/s, ce que va permettre
bientôt la technologie disponible. Reste qu’il faut définir un générateur
pseudo-aléatoire. Pour réaliser cet automate, ce n’est pas simple : Vasseur et
ses collaborateurs vont s’appuyer sur la théorie de Shannon en validant leurs
choix par des campagnes approfondies de tests statistiques. Plusieurs
principes fondamentaux inspirés par Shannon les conduisent notamment à :
– créer partout où c’est possible de la confusion et de la diffusion entre les
informations,
– briser toute corrélation entre les données,
– recourir à des circuits et des logiques non linéaires,
– faire jouer aux éléments secrets variables internes des rôles symétriques et
équivalents,
– rechercher au maximum l’équiprobabilité des variables,
– garantir une période minimale suffisante de l’automate.
Mais il faut penser aux conditions d’exploitation. Le but recherché est de
ne laisser à l’opérateur aucune initiative lui permettant de commettre des
erreurs préjudiciables à la sécurité : toutes les opérations seront
automatiques, l’action de l’opérateur se limitant seulement à l’appui sur un
bouton pour faire démarrer le chiffrement qui s’effectue automatiquement.
Toutes ces recherches et ce travail effectué en relation avec le STCCH et
la Sous-Commission « Cryptologie » ont conduit à la machine MYOSOTIS
dont la conception fut validée par nos alliés de l’OTAN. On peut dire que la
réalisation de ce projet a introduit de plein pied la conception assistée par
les mathématiques de moyens de cryptologie modernes et a fait de
M. Vasseur le père de la nouvelle cryptologie gouvernementale française.
De son côté, l’Armée de l’Air avait mis au point sa machine VIOLETTE
avec la SAGEM. Il s’agissait d’une machine électronique basée sur des
rotors électroniques, mais d’un fonctionnement très complexe dont les
performances étaient comparables à celles de MYOSOTIS. Il fallait donc
choisir entre MYOSOTIS et VIOLETTE quelle serait la machine qui
équiperait l’Armée Française et les Administrations. Le choix n’était pas
simple et de sérieuses querelles d’experts éclatèrent au sein de la Sous-
Commission « Cryptologie » : comment choisir, au plan cryptologique, la
meilleure machine, chacune des deux Armées soutenant son projet à fond ?
Dans l’impossibilité de trancher, on fit appel à des sommités scientifiques
extérieures et quelques personnalités de l’Université, dont le célèbre
professeur Robert Fortet20 (1912-98), furent invitées à étudier les deux

19Ameil, Vasseur et Ruggiu, « Histoire de la machine Myosotis ».


20 Ses travaux portent notamment sur la théorie des processus aléatoires et la théorie
ergodique dans le cadre de la théorie de la mesure. Il était alors directeur du laboratoire de
probabilités de Jussieu.
170 ANDRE CATTIEUW

projets et à donner leur avis. Ces mathématiciens de haute volée restaient


extrêmement prudents, abasourdis par l’enfer de complexité de chacune des
deux machines. Ils découvraient, en collaborant avec les membres de la
Sous-Commission « Cryptologie », qu’il était impossible de démontrer la
valeur cryptologique de ces automates … sinon en montrant qu’on savait les
décrypter, c’est-à-dire en montrant qu’ils n’étaient pas valables. En fait, une
machine à chiffrer reste valable tant qu’on n’exhibe pas son décryptement.
Or, VIOLETTE et MYOSOTIS avaient été conçues pour ne pas être
décryptables, du moins dans l’état des connaissances des experts du
moment. Naturellement, cette situation n’exclut pas la possibilité qu’une
faille insoupçonnée puisse être ultérieurement découverte selon le progrès
des connaissances cryptologiques et milite pour un réexamen périodique des
machines. Les deux machines ne pouvaient être départagées au seul plan de
la cryptologie, et les mathématiciens consultés restaient muets…. C’est donc
sur les conditions d’emploi et d’exploitation que se fonda le choix,
VIOLETTE étant beaucoup plus encombrante et volumineuse que
MYOSOTIS, c’est cette dernière qui fut retenue en 1965 pour les Armées
Françaises et construite sur la base d’un accord entre les deux industriels
concernés. Un fossé venait d’être franchi ; avec MYOSOTIS, on chiffrait et
déchiffrait plus vite qu’on ne transmettait, le reproche fait au chiffre de
ralentir les transmissions venait de tomber !

CONCLUSION

À partir des études de définition de MYOSOTIS, les armées ont


entretenu ultérieurement un courant constant d’études et de réalisations –
chiffrement de la parole numérisée par vocoder21, chiffrement du fac-similé,
cryptophonie numérique tactique, chiffrement des données, chiffrement
d’artères de transmissions, chiffrement des voies montantes et descendantes
des satellites, chiffrement du réseau intégré de la zone de combat, etc. – qui
perdure aujourd’hui. Naturellement, ces études et réalisations se sont
enrichies des nouveaux concepts mathématiques apparus depuis 1976,
notamment des systèmes à clé publique et de la notion plus récente de
« sécurité prouvée ». On peut dire qu’aujourd’hui la cryptologie
gouvernementale est fondée en grande partie sur les mathématiques telles
qu’elles apparaissent dans la cryptologie ouverte et universitaire.

21 Le vocoder (voice coder) est un appareil mis au point aux Bell Telephone Laboratories
pendant la Seconde Guerre Mondiale, permettant de coder la voix humaine à partir d’un
découpage des fréquences en dix blocs, et d’en effectuer ainsi la transmission par câble
télégraphique. Ségal, Le zéro et le un, p. 116.
LA CRYPTOLOGIE GOUVERNEMENTALE FRANÇAISE 171

Parallèlement au développement des nouvelles technologies, les experts


du chiffre gouvernementaux ont étendu leur champ d’action et, depuis 1986,
se sont transformés en spécialistes de la sécurité des systèmes d’information
prenant en compte, au-delà de la cryptologie et de la sécurité des
communications, la sécurité des systèmes d’information, qui comporte trois
volets : la cryptologie, la protection contre les rayonnements
compromettants (TEMPEST), et la sécurité informatique. Le STCCH dont
on a parlé ci-dessus est devenu le Service Central des Chiffres et de la
Sécurité des Télécommunications (SCCST) en 1976. Il est remplacé par la
Direction Centrale de la Sécurité des Systèmes d’information (DCSSI) du
Secrétariat Général de la Défense Nationale, devenue l’Agence Nationale de
la Sécurité des Systèmes d’Information (ANSSI). Les études de cryptologie
de la Défense sont désormais pilotées par le Centre Electronique de
l’Armement (CELAR) de Rennes.

BIBLIOGRAPHIE

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172 ANDRE CATTIEUW

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Valério, P.-L.-E., De la cryptographie, essai sur les méthodes de
déchiffrement, Paris, L. Baudoin, 1893-1896, 2 vols.
LES NOUVELLES ORIENTATIONS
DE LA CRYPTOGRAPHIE* 1
Whitfield DIFFIE et Martin E. HELLMAN2
Traduction Marie-José DURAND-RICHARD et Philippe GUILLOT

RESUME

Cet article présente deux types de développements contemporains en


cryptographie. L’extension des applications de télétraitement a engendré un
besoin de nouveaux types de systèmes cryptographiques qui minimisent le
besoin de sécuriser les canaux pour la distribution des clés et fournissent
l’équivalent d’une signature écrite. Cet article explore des pistes pour
résoudre ces problèmes qui sont présentement ouverts. Il examine aussi
comment la théorie de la communication et la théorie du calcul commencent
à fournir des outils permettant de résoudre des problèmes cryptographiques
longtemps résistants.

INTRODUCTION

Nous sommes aujourd'hui à l'aube d'une révolution en cryptographie. La


diminution des coûts du matériel numérique a permis de se libérer des

* NdT. : la version originale de cet article a été publiée en 1976 dans IEEE Transactions on
Information Theory, vol. 22, n° 6, pp. 644-654.
1 Manuscrit reçu le 3 juin 1976. Ce travail a été partiellement soutenu par la bourse NSF ENG

10173 de la National Science Foundation. Il a été en partie présenté au IEEE Information


Theory Workshop, Lenox MA, 23-25 Juin 1975, et au IEEE International Symposium on
Information Theory, Ronneby, Suède, 21-24 Juin 1976.
2 NdT. : au moment de la publication de cet article, W. Diffie travaillait au département

d’ingénierie électrique de l’université de Stanford, CA, et au Laboratoire d’intelligence


artificielle de Stanford, CA 94305. M. E. Hellman travaillait au département d’ingénierie
électrique de l’université de Stanford CA 94305. Tous deux étaient membres de l’IEEE.
174 WHITFIELD DIFFIE ET MARTIN HELLMAN

limitations inhérentes au calcul mécanique et a réduit le coût des systèmes


cryptographiques jusqu’à pouvoir les mettre à la disposition des applications
commerciales : distributeurs de billets, terminaux d’ordinateurs. En retour,
ces applications créent le besoin de nouveaux types de systèmes
cryptographiques, qui permettent de minimiser la nécessité de canaux
sécurisés de distribution des clés, et de fournir l’équivalent d’une signature
écrite. En même temps, des développements théoriques en théorie de
l’information et en informatique permettent d’envisager l’obtention de
cryptosystèmes à sécurité prouvée, transformant cet art ancien en science.
Le développement des réseaux de communication contrôlés par
ordinateur permet d'envisager des contacts faciles et peu coûteux entre des
personnes ou des ordinateurs situés d’un bout à l’autre de la planète,
remplaçant de nombreux courriers et voyages par des télécommunications.
Dans de nombreux cas, il est indispensable de sécuriser ces échanges à la
fois contre des oreilles indiscrètes et contre l’injection malveillante de faux
messages. La résolution de ce problème de sécurité est aujourd’hui très en
retard par rapport à d'autres problèmes de technologie des communications.
La cryptographie contemporaine est incapable de satisfaire ces exigences en
ce sens que sa mise en œuvre impose de sérieux inconvénients aux
utilisateurs du système, jusqu’à ruiner bon nombre des bénéfices du
télétraitement.
Le problème cryptographique le mieux connu est celui de la
confidentialité : empêcher le prélèvement non autorisé d’information lors de
communications sur un canal non sécurisé. Toutefois, utiliser la
cryptographie pour assurer cette confidentialité impose en général aux deux
interlocuteurs de partager une clé qui ne soit connue de personne d'autre. Ils
le font en envoyant une clé à l’avance par une voie sécurisée quelconque
comme par exemple un messager privé ou un courrier recommandé.
Cependant, une communication privée entre personnes qui n’ont eu aucune
relation préalable est chose courante dans le domaine des affaires, et il n'est
pas réaliste d’envisager que les premiers contacts commerciaux soient
retardés jusqu'à ce que des clés soient transmises par quelque moyen
physique. Le coût et le retard imposé par le problème de la distribution des
clés constituent une barrière majeure au transfert des communications
d'affaires vers les grands réseaux de télécommunications.
Le paragraphe « Cryptographie à clé publique » propose deux approches
nouvelles pour transmettre l'information relative aux clés sur des canaux
publics (c’est-à-dire non sécurisés) sans compromettre la sécurité du
système. Dans un cryptosystème à clé publique, le chiffrement et le
déchiffrement sont gouvernés par deux clés distinctes, E et D, telles que le
calcul de D à partir de E soit calculatoirement irréalisable (nécessitant par
exemple 10100 instructions). La clé de chiffrement E peut donc être
publiquement divulguée sans compromettre la clé de déchiffrement D.
LES NOUVELLES ORIENTATIONS DE LA CRYPTOGRAPHIE 175

Chaque utilisateur du réseau peut donc placer sa clé de chiffrement dans un


répertoire public. Ceci permet à tout utilisateur du système d'envoyer à tout
autre utilisateur un message, chiffré de telle sorte que seul le destinataire
voulu puisse le déchiffrer. Comme tel, un cryptosystème à clé publique est
un chiffre à accès multiple. Une conversation privée peut ainsi avoir lieu
entre deux individus même s'ils n'ont jamais communiqué auparavant.
Chacun envoie des messages à l'autre, chiffré avec la clé de chiffrement
publique du destinataire, et déchiffre les messages qu'il reçoit avec sa propre
clé de déchiffrement.
Nous proposons quelques pistes pour développer des crytposystèmes à
clé publique, mais ce problème reste largement ouvert.
Les systèmes de distribution de clé publique offrent une approche
nouvelle pour éliminer le besoin d’un canal sûr lors de la distribution des
clés. Dans un tel système, deux utilisateurs qui souhaitent échanger une clé
communiquent mutuellement jusqu'à ce qu'ils s'accordent sur une clé
commune. Si l'oreille indiscrète d'une tierce partie capte cet échange, il doit
lui être calculatoirement irréalisable de calculer la clé à partir des
informations captées. Une solution possible au problème de la distribution
publique des clés est donnée dans le paragraphe « Cryptographie à clé
publique », et Merkle3 apporte une solution partielle sous une forme
différente.
Un second problème, susceptible d'une solution cryptographique, est
celui de l'authentification. Il intervient lorsqu'on souhaite remplacer les
communications d'affaires actuelles par des systèmes de télétraitement. Dans
les affaires courantes, la validité des contrats est garantie par des signatures.
Un contrat signé sert de preuve légale d’un accord, que son détenteur peut
présenter à un tribunal si nécessaire. Mais l’utilisation de ces signatures
suppose que ces contrats écrits soient transmis et conservés. Pour remplacer
ce document papier par une solution purement digitale, chaque utilisateur
doit pouvoir produire un message dont l'authenticité est vérifiable par
n'importe qui, mais qui ne peut avoir été produit par personne d'autre, pas
même le destinataire. Puisqu'un message ne peut provenir que d'une seule
personne, mais peut être reçu par beaucoup d'autres, ces échanges peuvent
être considérés comme un chiffrement à grande diffusion. Les techniques
actuelles d'authentification électronique ne conviennent pas à ce besoin.
Le paragraphe « Authentification à sens unique » examine le problème
relatif à l'obtention d'une véritable signature numérique qui dépende du
message. Pour des raisons qui seront explicitées plus loin, nous l'appellerons
le problème de l’authentification à sens unique. Nous donnerons quelques
solutions partielles et nous montrerons comment un cryptosystème à clé

3 Merkle, « Secure Communication over an Insecure Channel ».


176 WHITFIELD DIFFIE ET MARTIN HELLMAN

publique peut être transformé en un système d'authentification à sens


unique.
Le paragraphe « Interdépendance des problèmes et portes dérobées »
traitera des relations entre différents problèmes cryptographiques, et
introduira le problème encore plus difficile des portes dérobées.
Au moment même où les communications et l'informatique ont donné
naissance à de nouveaux problèmes cryptographiques, leurs retombées, la
théorie de l'information ainsi que la théorie du calcul ont commencé à
fournir des outils pour résoudre des problèmes importants de cryptographie
classique.
La recherche de codes incassables est un des plus vieux thèmes de
recherche en cryptographie, mais jusqu'à ce siècle, tous les systèmes
proposés ont finalement été cassés. Pourtant, dans les années 1920, on a
produit le « masque jetable », puis on a montré qu'il était incassable4. Un
quart de siècle plus tard, la théorie de l'information a donné des fondements
solides aux bases théoriques sous-jacentes et aux systèmes associés5. Le
masque jetable nécessite des clés extrêmement longues et a donc un coût
prohibitif pour la plupart des applications.
À l'opposé, la sécurité de la plupart des systèmes cryptographiques
s’accompagne d'une difficulté calculatoire pour le cryptanalyste qui doit
découvrir le texte clair sans connaître la clé. Ce problème relève du domaine
de la complexité calculatoire et de l’analyse des algorithmes, deux domaines
qui étudient la difficulté à résoudre les problèmes calculatoires. En utilisant
les résultats de ces théories, on pourra étendre les preuves de sécurité à des
classes de systèmes plus utiles dans un futur proche. Le paragraphe
« Complexité calculatoire » explore cette possibilité.
Avant de procéder à de nouveaux développements, le prochain
paragraphe introduit le vocabulaire et définit les contextes de menaces.

CRYPTOGRAPHIE CONVENTIONNELLE

La cryptographie est l'étude des systèmes « mathématiques » impliquant


deux types de problèmes de sécurité : la confidentialité et l'authentification.
Un système de confidentialité empêche le prélèvement d’information par
des tiers non autorisés dans des messages transmis sur un canal public.
L'émetteur d'un message est ainsi assuré que celui-ci ne sera lu que par le
destinataire voulu. Un système d'authentification empêche l’injection non
autorisée de messages sur un canal public, et assure le destinataire d’un
message de la légitimité de son envoyeur.

4 Kahn, The Codebreakers, pp. 398-400.


5 Shannon, « Communication Theory of Secrecy Systems ».
LES NOUVELLES ORIENTATIONS DE LA CRYPTOGRAPHIE 177

Un canal est considéré comme public si sa sécurité n’est pas adaptée aux
besoins de ses usagers. Un canal comme une ligne téléphonique peut donc
être considéré comme privé par certains et public par d’autres. Tout canal
peut être menacé soit par des écoutes, soit par des injections, soit par les
deux, selon la façon dont il est utilisé. Dans les communications
téléphoniques, la menace d'injection est dominante, puisque le
correspondant ne peut déterminer quel téléphone l'appelle.
Les écoutes qui nécessitent l'usage d’un branchement sur la ligne sont
techniquement plus difficiles et légalement hasardeuses. Mais en radio, la
situation est inverse : les écoutes sont passives et ne comportent aucun
danger légal, tandis que l’injection expose le transmetteur illégitime à être
découvert et poursuivi.
Ayant séparé nos problèmes entre confidentialité et authentification,
nous allons encore subdiviser le problème de l'authentification entre
l'authentification du message, qui vient d'être défini ci-dessus, et
l'authentification de l'utilisateur, pour laquelle la seule tâche du système est
de vérifier qu'un individu est bien celui qu'il prétend être. Par exemple,
l'identité d’un individu qui présente une carte de crédit doit être vérifiée,
alors qu'il n'a aucun message à transmettre. Malgré cette absence apparente
de message, les deux problèmes sont en grande partie équivalents. Lors de
l'authentification de l’utilisateur, il y a un message implicite : « je suis
l'utilisateur X » tandis que l'authentification du message consiste simplement
à vérifier l'identité de son émetteur. Les différences entre les contextes de
menace et d'autres aspects de ces sous-problèmes font qu'il est commode de
les distinguer.

cryptanalyste
^
P

P
Source du message émetteur récepteur P=SK-1(C)
C=SK(P)

Source de la clé

Fig. 1. Flux d'informations dans un système cryptographique conventionnel.

La figure 1 illustre le flux d’information dans un système


cryptographique conventionnel utilisé pour la confidentialité des
communications. Il y a trois parties : l'envoyeur, le destinataire, et
l’intercepteur. L'envoyeur produit un texte clair, ou message non chiffré P, à
communiquer sur un canal non sécurisé au destinataire légitime. Afin
178 WHITFIELD DIFFIE ET MARTIN HELLMAN

d'empêcher l'intercepteur de connaître P, l'envoyeur applique à P une


transformation inversible SK pour produire un cryptogramme C=SK(P). La
clé K n'est transmise qu'au destinataire légitime via un canal sécurisé,
représenté sur la figure par un câble blindé. Comme le destinataire légitime
connaît K, il peut déchiffrer C en appliquant SK –1 pour obtenir, SK –1(C) =
SK –1(SK(P)) = P, le message clair d'origine. Le canal sécurisé ne peut pas
être utilisé pour transmettre P lui-même pour des raisons de capacité ou de
retard. Par exemple, le canal sécurisé pourrait consister en une estafette
hebdomadaire, et le canal non sécurisé en une ligne téléphonique.
Un système cryptographique, est une famille {SK}K{K}, à un seul
paramètre, de transformations inversibles :
SK :{P}  {C}
d'un espace {P} de messages clairs dans un espace {C} de messages
chiffrés. Le paramètre K est appelé la clé. Il est sélectionné dans un
ensemble fini {K} appelé espace des clés. Si les espaces des messages {P}
et {C} sont égaux, nous les noterons tous deux {M}. Quand on évoque des
transformations cryptographiques individuelles SK, on omet parfois de
mentionner le système et on se réfère seulement à la transformation K.
La conception d'un cryptosystème {SK} a pour but de rendre les
opérations de chiffrement et de déchiffrement peu coûteuses, mais aussi
d’assurer que la réussite de toute opération de cryptanalyse soit trop
complexe pour être économique. Il y a deux approches à ce problème. Un
système qui est sûr du point de vue du coût calculatoire de la cryptanalyse à
l'aide d'un ordinateur, mais qui succomberait à une attaque avec des moyens
de calcul illimités, est appelé système calculatoirement sûr, tandis qu'un
système qui résiste à toute cryptanalyse indépendamment des moyens
informatiques mis en œuvre est appelé système inconditionnellement sûr.
Les systèmes inconditionnellement sûrs sont traités par Shannon6 dans son
article de 1949 et par Hellman7 dans son article de 1975. Ils relèvent de la
partie de la théorie de l'information appelée la théorie de Shannon, qui traite
de l'étude des performances optimales pouvant être obtenues avec des
moyens de calcul illimités.
La sécurité inconditionnelle résulte de l'existence de plusieurs solutions
significatives pour un cryptogramme donné. Par exemple, le cryptogramme
XMD obtenu par substitution simple à partir d'un texte en anglais peut
représenter les clairs suivants : « now », « and », « the », etc. Un
cryptogramme calculatoirement sûr, au contraire, contient quant à lui
suffisamment d'information pour déterminer le clair et la clé de chiffrement
de façon unique. Sa sécurité repose seulement sur le coût de leur calcul.

6 Shannon, « Communication theory of secret systems ».


7 Hellman, « An Extension of the Shannon Theory Approach to Cryptography ».
LES NOUVELLES ORIENTATIONS DE LA CRYPTOGRAPHIE 179

Le seul système inconditionnellement sûr d’usage courant est le masque


jetable (one-time pad) dans lequel le clair est combiné à une clé de même
longueur, choisie aléatoirement8. Bien qu'on puisse démontrer qu'un tel
système est sûr, la grande taille requise pour la clé rend ce système
impraticable pour la plupart des applications. Sauf mention explicite, cet
article ne traite que de systèmes calculatoirement sûrs, puisqu’ils sont plus
généralement utilisables. Lorsque nous parlons du besoin de développer des
cryptosystèmes prouvés sûrs, nous excluons ceux qui, comme le masque
jetable, ne sont pas facilement maniables. Nous aurons plutôt à l’esprit des
systèmes qui n’utilisent que quelques centaines de bits de clé, et qu’on peut
implémenter soit avec une faible quantité de matériel numérique, soit avec
quelques centaines de lignes de logiciel.
Nous dirons qu'une tâche est calculatoirement irréalisable si son coût en
temps de calcul et en espace mémoire est fini mais trop grand pour être
envisagé.
De même que les codes correcteurs d’erreurs sont classés en codes
convolutifs et codes en blocs, les systèmes cryptographiques peuvent être
divisés en deux grandes classes : le chiffrement à flots et le chiffrement par
blocs. Le chiffrement à flots opère sur des petits morceaux du texte clair
(symboles binaires ou caractères), produisant habituellement une suite
pseudo-aléatoire de bits qui est additionnée modulo 2 aux bits du texte clair.
Le chiffrement par blocs agit de manière purement combinatoire sur de
grands blocs de texte, de telle manière qu’un petit changement sur un bloc
d’entrée produise un changement majeur sur la sortie qui en résulte 9. Cet
article traite surtout du chiffrement par blocs, parce que cette propriété de
propagation d'erreur intervient de manière intéressante dans de nombreuses
applications d'authentification.
Dans un système d’authentification, la cryptographie est utilisée pour
garantir au destinataire l'authenticité du message. Non seulement on doit
empêcher un fouineur d'injecter dans le canal des messages totalement
nouveaux qui puissent sembler authentiques, mais il doit également lui être
impossible de créer des messages apparemment authentiques en combinant,
ou seulement en répétant de vieux messages qu'il aurait copiés dans le passé.
En général, un système cryptographique destiné à garantir la confidentialité
ne garantit rien contre cette malveillance.
Pour garantir l'authenticité d'un message, on ajoute une information, qui
est fonction, non seulement du message et d'une clé secrète, mais aussi de la
date et de l'heure, par exemple en attachant la date et l'heure à chaque
message et en chiffrant le tout. Ceci garantit que seul quelqu’un qui possède
la clé peut produire des messages qui, lorsqu'ils seront déchiffrés,

8 NdT. : voir le chapitre « Du message chiffré au système cryptographique » p. 127.


9 NdT. : ibid., pp. 144-147.
180 WHITFIELD DIFFIE ET MARTIN HELLMAN

contiendront la bonne date et la bonne heure. Des précautions doivent


cependant être prises pour utiliser un système dans lequel de petits
changements dans le cryptogramme produisent de grands changements dans
le texte clair une fois déchiffré. Cette propagation intentionnelle d’erreur
assure que si l’injection délibérée de bruit dans le canal change un message
comme « effacer le fichier 7 » en un message différent tel que « effacer le
fichier 8 », elle corrompe également les informations d’authentification. Le
message sera ainsi rejeté comme non authentique.
La première étape pour évaluer l’adéquation d’un système
cryptographique est de répertorier les menaces auxquelles il peut être
soumis. Les menaces ci-dessous peuvent survenir dans les systèmes
cryptographiques utilisés, soit pour la confidentialité, soit pour
l'authentification.
Une attaque à chiffré seul est une attaque où le cryptanalyste ne possède
que le message chiffré.
Une attaque à clair connu est une attaque où le cryptanalyste possède
une quantité substantielle de couples clair-chiffré qui se correspondent.
Une attaque à clair choisi est une attaque où le cryptanalyste peut
soumettre au chiffrement un nombre illimité de textes clairs de son choix et
examiner les cryptogrammes obtenus.
Dans tous les cas, nous admettrons que l'adversaire connaît le système
général {SK} utilisé, puisque cette information peut être obtenue en
analysant le dispositif cryptographique. Alors que de nombreux utilisateurs
de la cryptographie tentent de garder leur équipement secret, de nombreuses
applications commerciales, au contraire, requièrent non seulement que le
système général soit public, mais qu’il soit standard.
Une attaque à chiffré seul intervient très souvent en pratique. Le
cryptanalyste utilise seulement la connaissance des propriétés statistiques de
la langue utilisée (par exemple, en anglais la lettre e apparaît 13 % du
temps) et la connaissance de certains mots « probables » (par exemple, une
lettre peut commencer par « Cher Monsieur »). C'est la menace la plus faible
à laquelle un système peut être soumis et tout système succombant à cette
attaque est considéré comme totalement non sûr.
Un système qui est sûr contre une attaque à clair connu libère ses
utilisateurs du besoin de garder secrets leurs anciens messages ou de les
reformuler avant de les déclassifier. C'est une charge déraisonnable que de
faire peser sur les utilisateurs du système, en particulier dans les situations
commerciales où des annonces de produits ou des communiqués de presse
peuvent être transmis sous forme chiffrée avant d'être publiquement
divulgués. Une situation semblable dans les correspondances diplomatiques
a conduit à casser de nombreux systèmes supposés sûrs. Même si une
attaque à clair connu n’est pas toujours possible, elle est assez fréquente
pour qu’un système qui ne peut y résister ne soit pas considéré comme sûr.
LES NOUVELLES ORIENTATIONS DE LA CRYPTOGRAPHIE 181

L'attaque à clair choisi est difficile à réaliser en pratique, mais une


approximation peut en être obtenue. Par exemple, soumettre une proposition
commerciale à un compétiteur peut conduire à la chiffrer pour la transmettre
à sa direction. Un système de chiffrement qui résiste à l'attaque à clair choisi
libère ses utilisateurs du souci de savoir si ce sont des concurrents qui ont
semé des messages dans leur système.
Afin de certifier la sécurité des systèmes, il convient de tenir compte de
l’attaque la plus puissante possible comme celles qui, non seulement
correspondent à des modèles plus réalistes dans l'environnement de travail
du système cryptographique, mais rendent plus facile l'évaluation de la force
du système. Beaucoup de systèmes qui sont difficiles à analyser dans une
attaque à chiffré seul peuvent être immédiatement éliminés par une attaque à
clair connu ou à clair choisi.
Il est clair d’après ces définitions que la cryptanalyse est un problème
d'identification. Les attaques à clair connu et à clair choisi correspondent
respectivement aux problèmes d'identification passive et active. Au contraire
de beaucoup de sujets où on considère un système d'identification, comme le
diagnostic automatique de panne, le but de la cryptographie est de construire
des systèmes dans lesquels l'identification est difficile, plutôt que facile.
L’attaque à clair choisi est souvent appelée attaque IFF, terminologie qui
tient son origine du développement des systèmes cryptographiques IFF
(Identification Friend or Foe) après la Seconde Guerre Mondiale. Un
système IFF permet aux radars militaires de discerner automatiquement
entre un avion ami et un avion ennemi. Le radar envoie un signal variant
dans le temps comme défi à l'avion. Celui-ci le chiffre avec la clé
appropriée, et le renvoie au radar. En comparant la réponse avec la version
correctement chiffrée du défi, le radar peut reconnaître un avion ami.
Lorsque l'avion se trouve en territoire ennemi, les cryptanalystes ennemis
peuvent envoyer des signaux et attendre les réponses chiffrées pour tenter de
déterminer la clé d'authentification utilisée, et ainsi monter une attaque à
clair choisi contre le système. En pratique, cette menace est contrée en
restreignant la forme des défis qui n’ont pas à être imprévisibles, mais
seulement non répétés.
Il y a d’autres menaces sur les systèmes d’authentification qui ne peuvent
pas être traitées par la cryptographie conventionnelle, et nécessitent de
recourir à de nouvelles idées et de nouvelles techniques qui seront
introduites dans cet article. La menace de compromission des données
d’authentification du récepteur est motivée par la situation des réseaux à
utilisateurs multiples, où le destinataire est souvent le système lui-même.
Les tables de mots de passe du destinataire et autres données d'identification
sont alors plus vulnérables au vol que celles de l'émetteur (un utilisateur
individuel). Comme nous le verrons plus loin, certaines techniques
protégeant contre ces menaces peuvent également protéger contre la menace
182 WHITFIELD DIFFIE ET MARTIN HELLMAN

de contestation. En effet, un message peut être envoyé et ensuite répudié par


l'émetteur ou le destinataire. Ou bien, une des deux parties peut affirmer
qu'un message a été envoyé sans que cela ne soit en fait le cas. Signatures
numériques infalsifiables et reçus numériques sont donc nécessaires. Par
exemple, un agent de change malhonnête peut essayer de couvrir, pour ses
gains personnels, des achats ou des ventes non autorisés en fabriquant de
faux ordres de clients, ou un client peut réfuter un ordre qu'il a pourtant
produit après s'être rendu compte que cela lui cause une perte. Nous
introduirons les concepts qui permettent au destinataire de vérifier
l'authenticité d'un message, tout en l'empêchant de produire des messages
d'apparence authentique, et ce faisant assurent la protection contre la
menace de falsification des données d'authentification du receveur et contre
la menace de contestation.

CRYPTOGRAPHIE A CLE PUBLIQUE

Comme le montre la figure 1, la cryptographie a été une mesure


d’extension de la sécurité. Dès qu’il existe un canal sûr le long duquel des
clés peuvent être transmises, la sécurité peut être étendue à d’autres canaux
ayant une bande passante supérieure ou un temps de transfert plus réduit,
par le chiffrement des messages sur ces canaux. Ceci a eu pour effet de
limiter l’usage de la cryptographie à des communications entre acteurs qui
se sont préalablement préparés en vue d'une sécurité cryptographique.
Pour développer de grands réseaux de télécommunication sécurisés, ceci
doit changer. Un grand nombre n d'usagers conduit à un nombre encore plus
grand, (n2 – n)/2, de paires potentielles d'usagers qui souhaitent établir une
communication privée, à l'abri des autres. Il n’est pas réaliste de supposer
que chaque couple d'utilisateurs sans aucune relation préalable puisse
attendre la transmission d’une clé par quelque moyen physique sécurisé, ou
que toutes ces clés pour tous les (n2 – n)/2 paires d'usagers puissent être
préparées à l'avance. Dans un autre article10, les auteurs ont considéré une
approche conservatoire, qui ne nécessite pas de développement
cryptographique nouveau, mais qui implique une sécurité plus réduite, peu
commode et la restriction du réseau à une configuration en étoile dépendant
du protocole de connexion initial.
Nous suggérons qu'il est possible de développer un système du type de
celui présenté sur la figure 2, dans lequel deux parties qui communiquent
seulement sur un canal public, et qui n'utilisent que des techniques
publiques, peuvent créer une connexion sécurisée. Nous examinerons deux
approches de ce problème appelées respectivement cryptosystèmes à clé

10 Diffie et Hellman, « Multiuser Cryptographic Techniques ».


LES NOUVELLES ORIENTATIONS DE LA CRYPTOGRAPHIE 183

publique et systèmes de distribution publique des clés. Les premiers sont


plus puissants, se prêtant eux-mêmes à une solution au problème de
l'authentification traité dans le paragraphe suivant, tandis que les seconds
sont plus proches d'une réalisation effective.

cryptanalyste
^
P

P
Source de message émetteur récepteur P

Source de clé #1 Source de clé #2

Fig. 2. Flot d'information sur un système à clé publique.

Un cryptosystème à clé publique est la donnée d'une paire de familles


{EK}K  {K} et {DK}K  {K} d'algorithmes représentant des transformations
inversibles :
EK :{M}  {M}

DK :{M}  {M}
dans l'espace fini de messages {M}, tels que :
1) Pour tout K  {K}, EK est l'inverse de DK.
2) Pour tout K  {K}, et M  {M}, les algorithmes EK et DK sont
facilement calculables.
3) Pour presque tout K  {K}, il est calculatoirement impossible de
retrouver, à partir de EK, un algorithme facile à calculer équivalent à DK.
4) Pour tout K  {K}, il est possible de trouver des paires de fonctions
inverses EK et DK à partir de K.
En raison de la troisième propriété, la fonction de chiffrement EK d'un
utilisateur peut être rendue publique sans compromettre la sécurité de sa clé
de déchiffrement secrète DK. Le système cryptographique est ainsi découpé
en deux parties : une famille de transformations de chiffrement et une
famille de transformations de déchiffrement de telle sorte que, étant donné
un élément d’une famille, il soit irréalisable de trouver l’élément
correspondant de l’autre famille.
La quatrième propriété garantit qu’il est concrètement possible de
calculer des paires correspondantes de transformations inverses quand on ne
184 WHITFIELD DIFFIE ET MARTIN HELLMAN

se donne aucune contrainte sur les transformations de chiffrement ou de


déchiffrement. En pratique, l'équipement cryptographique doit contenir un
générateur de nombres véritablement aléatoires (par ex. une diode bruitée)
pour générer K, couplé à un algorithme qui calcule les paires EK et DK à
partir de ses sorties.
Ce type de système simplifie grandement le problème de la distribution
des clés. Chaque utilisateur produit une paire de transformations inverses E
et D sur son terminal. La transformation de déchiffrement D doit être tenue
secrète, et n'a jamais besoin d'être communiquée sur quelque canal que ce
soit. La clé de chiffrement E peut être rendue publique en la plaçant dans un
répertoire public, avec le nom et l'adresse de l'utilisateur. N’importe qui peut
ainsi chiffrer des messages et les envoyer vers l’utilisateur, mais personne
d’autre ne peut déchiffrer ce message. Les cryptosystèmes à clé publique
peuvent ainsi être considérés comme des chiffrements à accès multiples.
Il est crucial que le fichier public des clés de chiffrement soit protégé
contre toute modification non autorisée. Cette tâche est rendue plus facile du
fait de la nature publique du fichier. La protection contre la lecture n'est pas
nécessaire, mais comme ce fichier n'est pas modifié fréquemment, on peut
avantageusement employer des mécanismes élaborés de protection de
l'écriture.
Un exemple suggestif, mais malheureusement inutilisable, de système à
clé publique consiste à chiffrer le clair, représenté par un vecteur binaire m
de dimension n en le multipliant par une matrice inversible E de dimension
n × n. Le cryptogramme est alors égal à Em. En posant D = E–1, on a m = Dc.
Ainsi, le chiffrement et le déchiffrement nécessitent environ n2 opérations.
Mais calculer D à partir de E nécessite l’inversion d’une matrice, ce qui est
un problème plus difficile. Et il est plus simple, du moins conceptuellement,
d’obtenir une paire arbitraire de matrices inverses l'une de l'autre que
d'inverser une matrice donnée. Il suffit de partir de la matrice identité I et de
faire les opérations élémentaires en ligne et en colonne pour obtenir une
matrice inversible arbitraire E, puis, partant de I, d’effectuer les réciproques
des mêmes opérations élémentaires dans l'ordre inverse D = E–1. La suite des
opérations élémentaires peut être facilement déterminée à partir d’une
chaîne de bits aléatoires.
Malheureusement, l’inversion des matrices prend seulement environ n3
opérations. Le rapport du temps « cryptanalytique » (c’est-à-dire le temps de
calcul de D à partir de E) au temps de chiffrement ou de déchiffrement est
ainsi au plus n, et il faudrait des tailles énormes de blocs pour obtenir des
rapports de 106 ou plus. De plus, il ne semble pas que la connaissance des
opérations élémentaires utilisées pour obtenir E à partir de I réduise
beaucoup le temps de calcul de D. Et puisqu'il n’y a pas d’erreur d’arrondi
en arithmétique binaire, la stabilité numérique importe peu dans l’inversion
des matrices. Malgré son inutilité pratique, cet exemple sur des matrices est
LES NOUVELLES ORIENTATIONS DE LA CRYPTOGRAPHIE 185

tout à fait utile pour clarifier les relations requises dans un cryptosystème à
clé publique.
Une approche plus pratique pour trouver une paire d’algorithmes
inverses E et D faciles à calculer, telle que D soit difficile à inférer de E,
utilise la difficulté d’analyser les programmes dans les langages de bas
niveau. Quiconque a essayé de déterminer quelle opération est effectuée par
un programme en langage machine écrit par quelqu’un d’autre sait que E
lui-même (c’est-à-dire ce que fait E) peut être difficile à inférer à partir de
l’algorithme pour E. Si le programme devait être écrit à dessein pour être
confus, en ajoutant des variables et des instructions inutiles, alors,
déterminer l’algorithme inverse pourrait être rendu très difficile. Bien sûr, E
doit être assez compliqué pour empêcher son identification à partir d’une
paire d'entrée-sortie.
Pour l’essentiel, ce qui est requis est un compilateur à sens unique, qui
prend un programme facilement compréhensible, écrit avec un langage de
haut niveau, et le traduit en un programme incompréhensible dans un
quelconque langage machine. Le compilateur est à sens unique parce que la
compilation doit être réalisable, mais il doit être irréalisable de renverser le
processus. Puisque l’efficacité en taille de code et en temps de calcul n'est
pas cruciale pour cette application, de tels compilateurs peuvent être
imaginés dès lors que la structure du langage machine peut être optimisée
pour aider à la confusion.
Indépendamment, Merkle11 a étudié le problème de la distribution des
clés sur un canal non sécurisé. Son approche est différente de celle des
cryptosystèmes à clé publique suggérés ci-dessus, et sera nommée un
système de distribution publique de clés. Le but, pour deux utilisateurs A et
B, est d’échanger une clé en toute sécurité sur un canal non sécurisé. Cette
clé est alors utilisée à la fois par les deux utilisateurs d'un cryptosystème
normal, aussi bien pour chiffrer que pour déchiffrer. Merkle donne une
solution dont le coût cryptanalytique croît en n2, n étant le coût pour les
utilisateurs légitimes. Malheureusement, le coût pour les utilisateurs
légitimes du système provient autant du temps des transmissions que du
temps de calcul, parce que le protocole de Merkle requiert que n clés
potentielles soient transmises avant qu’une clé puisse être déterminée.
Merkle remarque que ce fort surcoût de transmission empêche le système
d’être très utile en pratique. Si on place une limite d’un mégabit pour le
surcoût de l'initialisation du protocole, sa technique peut aboutir à des
rapports de coût d’environ 10 000 à 1, qui sont trop faibles pour la plupart
des applications. Si des liaisons peu chères, à bande passante élevée,
deviennent accessibles, des rapports d’un million à 1 ou plus peuvent être
obtenus et le système deviendrait d'une valeur pratique substantielle.

11 Merkle, « Secure Communication over an Insecure Channel ».


186 WHITFIELD DIFFIE ET MARTIN HELLMAN

Nous suggérons maintenant un nouveau système de distribution publique


de clés, qui a plusieurs avantages. Tout d'abord, il ne requiert d'échanger
qu'une seule « clé ». Deuxièmement, l'effort cryptanalytique tend à croître
exponentiellement en fonction de l'effort des utilisateurs légitimes. Et
troisièmement, son utilisation peut être liée à un fichier public
d’informations de l’utilisateur, qui serve à authentifier l’utilisateur A par
l’utilisateur B, et vice-versa. En considérant ce fichier public
essentiellement comme une mémoire à lecture seule, une seule intervention
personnelle permet à un utilisateur de rendre authentique son identité de
nombreuses fois auprès de nombreux usagers. La technique de Merkle
impose à A et B de vérifier les identités de chacun par d’autres moyens.
Cette nouvelle technique repose sur l'apparente difficulté de calculer les
logarithmes sur le corps fini GF(q) contenant un nombre q d’éléments. Soit :

(4) Y = X mod q, pour 1 ≤ X ≤ q – 1

Ici,  est un élément primitif donné de GF(q). Alors X est défini comme
le logarithme de Y dans la base  mod q :

(5) X = log Y mod q, pour 1 ≤ Y ≤ q – 1

Calculer Y à partir de X est facile, et nécessite au plus 2  log2q


multiplications. Par exemple12, pour X = 18,

(6) Y = 18 = (((2 ) 2) 2) 2 ×  2

Calculer X à partir de Y, en revanche, peut être beaucoup plus difficile,


et, pour certaines valeurs soigneusement choisies de q, nécessiter un nombre
d'opérations de l’ordre de q1/2, en utilisant le meilleur algorithme connu13.
La sécurité de notre technique dépend crucialement de la difficulté de
calculer les logarithmes modulo q, et si on découvrait un algorithme dont la
complexité croisse comme log2 q, alors on pourrait casser notre système.
Alors que la simplicité de l’énoncé du problème peut donner de tels
algorithmes simples, elle devrait plutôt suggérer une preuve de la difficulté
du problème. Pour l'instant, nous supposons que le meilleur algorithme
connu pour calculer les logarithmes modulo q est en fait proche de l'optimal,
et donc que q1/2 est une bonne mesure de la complexité du problème, pour
une valeur bien choisie de q.

12Knuth, « The art of Computer Programming », vol. 2, pp. 398-422.


13Knuth, « The art of Computer Programming », vol. 3, pp. 9 et 575-576. Polhig et Hellman,
« An Improved Algorithm for Computing Logarithms ».
LES NOUVELLES ORIENTATIONS DE LA CRYPTOGRAPHIE 187

Un tel utilisateur produit un nombre aléatoire indépendant Xi choisi


uniformément dans l'ensemble des entiers {1, 2, ...., q}, qu'il garde secret,
mais place :

(7) Yi =  Xi mod q

dans un fichier public avec son nom et son adresse. Lorsque les utilisateurs i
et j veulent communiquer en privé, ils utilisent :

(8) Kij =  Xi Xj mod q

comme clé. L'utilisateur i obtient Kij en se procurant Yj dans le répertoire


public, et pose

(9) Kij = Yj Xi mod q


(10) = ( Xj) Xi mod q
(11) =  XjXi = Xi Xj mod q

L'utilisateur j obtient Kij de la même manière :

(12) Kij = Yi Xj mod q

Un autre utilisateur doit calculer Kij à partir de Yi et Yj, par exemple en


calculant :

(13) Kij = Yi
log Y j
mod q

Nous voyons ainsi que si les logarithmes modulo q sont faciles à


calculer, le système peut être cassé. Bien que nous n'ayons pas de preuve
générale de la réciproque (c’est-à-dire que le système soit sûr si les
logarithmes modulo q sont difficiles à calculer), nous ne voyons aucune
manière de calculer Kij à partir de Yi et Yj sans obtenir d’abord soit Xi soit Xj.
Si q est un nombre premier légèrement inférieur à 2b, alors, toutes les
quantités sont représentables comme des nombres de b chiffres binaires.
L’exponentiation prend alors au plus 2b multiplications modulo q, tandis
que par hypothèse, prendre les logarithmes requiert q1/2 = 21/2 opérations.
L’effort cryptographique croît donc exponentiellement par rapport aux
efforts légitimes. Si b = 200, alors, il faut au plus 400 multiplications pour
calculer Yi à partir de Xi, ou Kij à partir de Yi et de Xj, alors que prendre les
logarithmes modulo q nécessite 2100 soit approximativement 1030 opérations.
188 WHITFIELD DIFFIE ET MARTIN HELLMAN

AUTHENTIFICATION A SENS UNIQUE

Le problème de l'authentification est sans doute une barrière encore plus


sérieuse que le problème de la distribution des clés afin que les
télécommunications soient universellement adoptées dans les transactions
d'affaires. L'authentification est au cœur de tous les systèmes impliquant des
contrats et des facturations. Sans elle, les affaires ne peuvent pas
fonctionner. Les systèmes usuels d’authentification électroniques ne peuvent
pas satisfaire ce besoin d’une signature purement digitale, infalsifiable, et
qui dépend du message. Ils fournissent une protection contre toute
falsification par une tierce partie, mais ne protègent pas des contestations
entre celui qui émet et celui qui reçoit.
Afin de développer un système susceptible de remplacer le contrat écrit
usuel par quelque forme purement électronique de communication, il nous
faut découvrir un phénomène digital qui ait les mêmes propriétés que la
signature écrite. Il doit être facile à quiconque de reconnaître une signature
comme authentique, mais elle doit être impossible à produire par toute autre
personne que le signataire légitime. Nous appellerons une telle technique
une authentification à sens unique. Puisqu'un signal numérique peut être
copié avec précision, une véritable signature numérique doit être
reconnaissable sans être connue.
Considérons le problème de la connexion à un système informatique
multi-utilisateurs. Lorsqu'il initialise son compte, l'utilisateur choisit un mot
de passe qui est entré dans le fichier des mots de passe du système. À
chaque fois qu'il se connecte, il est encore demandé à l'utilisateur de saisir
son mot de passe. En tenant le mot de passe secret pour tous les autres
usagers, on se préserve d’entrées illicites. Mais il devient alors vital de
préserver la sécurité du répertoire des mots de passe, puisque l'information
qu'il contient permettrait une imposture totale sur toute connexion. Le
problème devient encore plus complexe si des administrateurs du système
ont des raisons légitimes d’accéder au répertoire. Permettre ces accès
légitimes tout en interdisant les autres frise l'impossible.
Ceci conduit à l’exigence apparemment impossible de trouver une
nouvelle procédure de connexion, capable de juger de l’authenticité des
mots de passe sans les connaître effectivement. Bien que cette exigence
puisse apparaître comme une impossibilité logique, elle est facile à
satisfaire. Quand un utilisateur entre son mot de passe PW pour la première
fois, l'ordinateur calcule automatiquement et en toute transparence une
fonction f(PW) qu'il stocke, plutôt que PW, dans le répertoire des mots de
passe. À chaque connexion successive, l'ordinateur calcule f(X), dès que X
est présenté comme mot de passe, et compare f(X) au f(PW) enregistré en
mémoire. L'utilisateur est accepté comme authentique si et seulement si ces
deux valeurs sont égales. Puisque la fonction f doit être calculée une fois par
LES NOUVELLES ORIENTATIONS DE LA CRYPTOGRAPHIE 189

connexion, son temps de calcul doit être court. Un million d'instructions (ce
qui coûte environ 0,10 $ à la valeur du bicentenaire US) semble une limite
raisonnable pour ce calcul. Mais si on peut affirmer que le calcul de f –1
nécessite 1030 instructions ou plus, alors quiconque subvertirait le système
pour obtenir le répertoire des mots de passe ne pourrait en pratique pas
obtenir PW à partir de f(PW), et ne pourrait donc ainsi effectuer aucune
connexion non autorisée. Remarquons que f(PW) ne serait pas accepté
comme mot de passe par le programme de connexions, puisqu'il calculerait
automatiquement f(f(PW)) qui ne correspond pas à l’entrée f(PW) du
répertoire des mots de passe.
Nous supposons que la fonction f est connue publiquement, de telle sorte
que ce n’est pas d'ignorer f qui rend difficile le calcul de f –1. De telles
fonctions sont appelées fonctions à sens unique, elles ont été utilisées pour
la première fois dans les procédures de connexion par R. M. Needham14.
Elles sont également étudiées dans deux articles récents15, qui suggèrent des
approches intéressantes pour concevoir des fonctions à sens unique.
Plus précisément une fonction f est une fonction à sens unique, si pour
tout argument x du domaine de f, il est facile de calculer la valeur
correspondante f(x), alors que, pour presque tous les y dans l'éventail des
valeurs de f, il est calculatoirement impossible de résoudre l'équation pour
obtenir un argument x qui convienne.
Il est important de remarquer que nous définissons une fonction qui n'est
pas inversible du point de vue calculatoire, mais dont la non-inversibilité est
tout à fait différente de ce qui est habituellement entendu en mathématiques.
Une fonction f est normalement qualifiée de « non-inversible » lorsque
l'inverse d'un élément y n'est pas unique (c’est-à-dire lorsqu'il existe des
points distincts x1 et x2 tels que f(x1) = y = f(x2) ). Nous insistons sur le fait
que ce n’est pas ce type de difficulté à inverser qui est requis. C’est plutôt
que la difficulté doit être insurmontable pour calculer un x quelconque ayant
la propriété y = f(x), à partir d'une valeur donnée de y et de la connaissance
de f. Bien sûr, si f n’est pas inversible au sens usuel du terme, la tâche de
trouver une image inverse peut devenir plus facile. Dans le cas extrême où
pour tout x dans le domaine, f(x) = y0, alors l’éventail des valeurs de f est
{y0}, et on peut prendre n’importe quel x pour f-–1(y0). Il est donc
indispensable que f ne soit pas trop dégénérée. Un faible degré de
dégénérescence est tolérable, et, comme on va le voir plus loin, cette
situation existe sans doute dans une classe des plus prometteuses de
fonctions à sens unique.
Les polynômes offrent un exemple élémentaire de fonctions à sens
unique. Il est plus difficile de trouver une racine x0 de l'équation

14 Wilkes, « Time Sharing Computer Systems », p. 91.


15 ibid., et Purdy, « A High Security Log-in Procedure ».
190 WHITFIELD DIFFIE ET MARTIN HELLMAN

polynômiale p(x) = y que d'évaluer le polynôme p(x) en x = x0. Purdy16 a


suggéré d’utiliser des polynômes de très haut degré ayant peu de termes sur
des corps finis, qui semblent donner des rapports très élevés entre le temps
de calcul d'une racine et le temps de calcul d'une valeur. Le fondement
théorique des fonctions à sens unique est discuté plus longuement dans le
paragraphe « Complexité calculatoire ». Et comme on l'a montré dans le
paragraphe « Interdépendance des problèmes et porte dérobée », les
fonctions à sens unique sont faciles à inventer en pratique.
Le protocole de connexion utilisant des fonctions à sens unique ne résout
que certains des problèmes qui surgissent dans un système multi-utilisateurs.
Il protège contre la compromission des données d'authentification du
système lorsqu'il n'est pas en fonction, mais il requiert encore que
l'utilisateur envoie le vrai mot de passe au système. La protection contre
l'interception du mot de passe doit être réalisée par un supplément de
chiffrement, et on doit également assurer la protection contre toute menace
de répudiation.
Un cryptosystème à clé publique peut être utilisé pour produire un
véritable système d'authentification à sens unique de la manière suivante. Si
un utilisateur A souhaite envoyer un message M à un utilisateur B, il le
« déchiffre » grâce à sa clé secrète de déchiffrement et envoie DA(M).
Lorsque l'utilisateur B le reçoit, il peut le lire, et être sûr de son authenticité
en le « chiffrant » avec la clé publique de chiffrement EA de l'utilisateur A.
L'utilisateur B sauvegarde aussi DA(M) comme preuve que le message vient
bien de A. N’importe qui peut contrôler cette affirmation en appliquant à
DA(M) l'opération publiquement connue EA pour retrouver M. Comme seul A
a pu produire un message ayant cette propriété, la solution du problème de
l'authentification à sens unique découle directement du développement des
cryptosystèmes à clé publique.
Leslie Lamport, de la firme Massachusetts Computer Associates, a
suggéré aux auteurs une solution partielle de l'authentification à sens unique.
Sa technique utilise une fonction à sens unique f appliquant l'espace des
vecteurs binaires de dimension k dans lui-même, pour une valeur de k de
l'ordre de 100. Si l'envoyeur désire transmettre un message de N bits, il
produit 2N vecteurs binaires de dimension k, choisis aléatoirement : x1, X1,
x2, X2, … xN, XN, qu'il garde secrets. Le récepteur reçoit les images
correspondantes par f, à savoir y1, Y1, y2, Y2, … yN, YN. E, lorsque le message
m = (m1, m2, … mN) doit être envoyé, l’expéditeur envoie x1 ou X1 selon que
m1 = 0 ou 1. Il envoie x2 ou X2 selon que m2 = 0 ou 1, etc. Le récepteur fait
opérer f sur le 1er bloc reçu et examine s’il donne comme image y1 ou Y1
comme image. Il apprend ainsi s’il s’agissant de x1 ou X1 et si m1 = 0 ou 1.

16 Purdy, « A High Security Log-in Procedure ».


LES NOUVELLES ORIENTATIONS DE LA CRYPTOGRAPHIE 191

Le récepteur pourra déterminer m2, m3,…, mN de la même manière. Mais


celui-ci est incapable de changer le moindre bit de m.
Cette solution n'est que partielle du fait que le taux requis d'expansion
des données est voisin de 100. Il existe cependant une modification qui
élimine ce problème d'expansion lorsque N est de l'ordre du mégabit ou plus.
Soit g une application à sens unique d’un espace binaire de dimension N
dans un espace binaire de dimension n, où n est voisin de 50. Prenons un
message m de N bits et faisons opérer g sur lui pour obtenir un vecteur m’ de
n bits. Utilisons alors le schéma précédent pour envoyer m’. Si N = 106, n =
50, et k = 100, alors cela ajoute kn = 5000 bits d'authentification au message.
Cela n'entraine ainsi que 5 % d'expansion des données pendant la
transmission (ou 15 % si on inclut l'échange initial y1, Y1, y2, Y2, … yN, YN).
Même lorsqu'il y a un grand nombre d’autres messages (2N–n en moyenne)
ayant la même séquence d’authentification, que g soit à sens unique rend
calculatoirement impossible de trouver ces autres messages et donc de
falsifier la séquence d'authentification. En fait, g doit être bien plus forte
qu’une fonction à sens unique ordinaire, car un adversaire a accès non
seulement à m, mais aussi aux différentes images inverses de m'. Il doit être
difficile, même lorsque m est donné, de trouver une autre image inverse de
m'. Trouver de telles fonctions semble présenter quelques difficultés (voir le
paragraphe « Interdépendance des problèmes et portes dérobées »).
Il existe une autre solution partielle au problème de l'authentification à
sens unique des utilisateurs. L'utilisateur produit un mot de passe X qu'il
garde secret. Il donne au système f T(X), où f est une fonction à sens unique.
À l'instant t, la donnée d’authentification appropriée est f T–t(X), qui peut être
vérifiée par le système en appliquant f t(X). Du fait que f est une fonction à
sens unique, les anciennes réponses ne sont d’aucune utilité pour en forger
une nouvelle. Le problème avec cette solution, c'est qu’elle peut requérir un
nombre confortable de calculs pour garantir une connexion légitime (bien
qu’il soit d'un ordre de grandeur bien moindre que pour la falsification). Si
par exemple t augmente d'une unité par seconde et si le système doit
travailler un mois, alors pour chaque mot de passe, T = 2,6 millions.
L’utilisateur et le système doivent alors tous deux itérer f 1,3 million de fois
en moyenne pour chaque connexion. Si ce problème n’est pas
insurmontable, il limite évidemment l'utilisation de cette technique. Ce
problème peut être surmonté si on peut trouver une méthode simple pour
calculer f 2n pour n = 1, 2,..., comme pour X8 = ((X 2)2)2. Car dans ce cas, les
décompositions binaires de T et t permettraient de calculer rapidement f T–t et
f t. Il se peut cependant que ce calcul rapide de f n empêche la fonction f
d’être à sens unique.
192 WHITFIELD DIFFIE ET MARTIN HELLMAN

INTERDEPENDANCE DES PROBLEMES ET PORTES DEROBEES

Dans ce paragraphe, nous montrerons que certains des problèmes


cryptographiques présentés jusqu’ici peuvent être réduits à d'autres,
définissant ainsi une sorte d’ordre dans les difficultés. Nous introduirons
aussi le problème plus difficile des « portes dérobées ».
Dans le paragraphe « Cryptographie conventionnelle », nous avons
montré qu'un système cryptographique conçu pour la confidentialité peut
aussi être utilisé pour fournir une authentification contre les falsifications
par une tierce partie. Un tel système peut aussi bien être utilisé pour créer
d'autres objets cryptographiques.
Un cryptosystème sûr contre une attaque à clair connu peut être utilisé
pour produire une fonction à sens unique.
Comme indiqué fig. 3, prenons un cyptosystème SK : {P}  {C}K {K},
qui est sûr contre une attaque à clair connu, et P = P0 fixé, et considérons
l'application :

(14) f : {K}  {C}

définie par :
f (X) = SX (P0)
(15)

P0

Clair

X Clé

Cryptogramme

Y = f(X)

Fig. 3. Cryptosystème sûr utilisé comme fonction à sens unique.

Cette fonction est à sens unique, parce que trouver X, pour f(X) donné,
équivaut au problème de cryptanalyse qui consiste à retrouver la clé à partir
LES NOUVELLES ORIENTATIONS DE LA CRYPTOGRAPHIE 193

d’une seule paire clair-cryptogramme connue. La connaissance publique de f


équivaut ici à la connaissance publique de {SK} et de P0.
Alors que la réciproque de ce résultat n'est pas nécessairement vraie, il
est possible qu'une fonction trouvée à l'origine en cherchant des fonctions à
sens unique, donne un bon cryptosystème. Ceci est effectivement le cas pour
la fonction exponentielle discrète discutée dans le paragraphe
« Cryptographie à clé publique »17.
Les fonctions à sens unique sont fondamentales à la fois pour les
chiffrements par blocs et pour les générateurs de clé. Un générateur de clé
est un générateur pseudo-aléatoire de bits dont la sortie, le flot de clé, est
additionné modulo 2 au message représenté sous forme binaire, imitant ainsi
le système de masque jetable. La clé est utilisée comme un « germe » qui
détermine la séquence pseudo-aléatoire. Une attaque à clair connu se réduit
ainsi au problème de déterminer la clé à partir du flot de clé. Afin que le
système soit sûr, le calcul de la clé à partir du flot de clé doit être
calculatoirement irréalisable. Ceci dit, pour que le système soit utilisable, le
calcul du flot de clé à partir de la clé doit être simple. Un bon générateur de
clé est pour ainsi dire par définition, une fonction à sens unique.
L'utilisation de l’un quelconque de ces types de cryptosystèmes en tant
que fonction à sens unique souffre d'un problème mineur. Comme nous
l'avons vu précédemment, si la fonction f n'est pas inversible de manière
unique, il n'est ni nécessaire ni possible de trouver la valeur de X
effectivement utilisée. Ou plutôt, tout X ayant la même image conviendrait.
Et, alors que dans un cryptosystème, chaque application SK doit être
bijective, il n'y a pas une telle restriction pour la fonction f qui, à la clé,
associe le cryptogramme, comme on l'a défini ci-dessus. Bien sûr, garantir
qu'un cryptosystème ait cette propriété paraît tout à fait difficile. Dans un
bon cryptosystème, il est attendu que l'application f possède les
caractéristiques d'une application choisie aléatoirement (c’est-à-dire que
f (Xi) soit choisie uniformément parmi tous les Yi possibles, et que les choix
successifs soient indépendants). Dans ce cas, si X est choisi uniformément et
s'il y a un nombre égal de clés et de messages (X et Y), alors la probabilité
pour que le Y résultant ait k + 1 inverses vaut approximativement e–1/k!, pour
k = 0, 1, 2, 3, ... . Il s'agit d'une distribution de Poisson de moyenne  = 1,
décalée d’une unité. Le nombre moyen d’inverses ne vaut que 2. Alors qu'il
est possible que f soit encore plus dégénérée, un bon cryptosystème ne doit
pas l’être trop, puisqu'alors la clé ne serait pas bien utilisée. Dans le pire des
cas, si f(X)  Y0 pour certains Y0, nous aurions SK(P0)  C0, et le chiffrement
de P0 ne dépendrait pas du tout de la clé !

17Polhig et Hellman, « An Improved Algorithm for Computing Logarithms in GF(p), and its
Cryptographic Significance ».
194 WHITFIELD DIFFIE ET MARTIN HELLMAN

Alors que les fonctions qui nous intéressent d'habitude sont celles dont
les ensembles de départ et d’arrivée sont de taille comparable, il y a des
exceptions. Dans le paragraphe précédent, nous avons exigé que les
applications à sens unique transforment de longues chaînes en des chaînes
bien plus courtes. En utilisant un chiffrement par blocs dont la longueur de
la clé est plus grande que la taille des blocs du chiffrement, de telles
fonctions peuvent être obtenues en utilisant la technique ci-dessus.
Evans et al.18 ont une approche différente du problème, consistant à
construire une fonction à sens unique à partir d'un chiffrement par blocs. Au
lieu de sélectionner un P0 fixé comme entrée, ils utilisent la fonction :

(16) f(X) = SX(X)

C'est une approche séduisante car les équations de cette forme sont en
général difficiles à résoudre, même lorsque la famille S est relativement
simple. Quoi qu’il en soit, cette complexité supplémentaire détruit
l'équivalence entre la résistance du système S face à une attaque à clair
connu et la propriété de f d'être une fonction à sens unique.
Une autre relation a déjà été établie au paragraphe « Authentification à
sens unique » :
Un cryptosystème à clé publique peut être utilisé pour réaliser un
système d'authentification à sens unique.
La réciproque ne semble pas être satisfaite, ce qui fait de la construction
d'un cryptosystème à clé publique un problème strictement plus difficile
qu'une authentification à sens unique. Ici encore, un cryptosystème à clé
publique peut être utilisé comme un système de distribution publique de
clés, mais pas l'inverse.
Puisque dans un cryptosystème à clé publique, le système général qui
utilise E et D doit être public, spécifier E spécifie un algorithme complet qui
transforme les entrées de messages en sorties de cryptogrammes. Comme
tel, un système à clé publique est véritablement un ensemble de fonctions à
sens unique à porte dérobée. Ce sont des fonctions qui ne sont pas tout à fait
à sens unique, en ce sens qu’il existe des inverses de ces fonctions simples à
calculer. Mais, étant donné un algorithme pour la fonction dans le sens
direct, il est calculatoirement irréalisable de trouver une fonction inverse
simple à calculer. C'est seulement par la connaissance d’une certaine
information sur la « porte dérobée » (c'est-à-dire la chaîne de bits aléatoires
qui produit le couple E–D) qu’on peut facilement calculer l’inverse.

18Evans Kantrowitz et Weiss, « A User Authentication System not requiring Secrecy in a


Computer ».
LES NOUVELLES ORIENTATIONS DE LA CRYPTOGRAPHIE 195

Les portes dérobées viennent d'être abordées dans le paragraphe


précédent sous la forme de fonctions à sens unique à porte dérobée, mais il
en existe d’autres variantes. Un chiffrement à porte dérobée est un chiffre
qui peut résister fortement à la cryptanalyse par quiconque n’est pas en
possession de l’information sur la porte dérobée utilisée lors de la
conception du chiffre. Ceci permet à un concepteur de casser le système
après l’avoir vendu à un client, et cependant, de maintenir sa réputation en
tant que concepteur de systèmes sûrs. Il est important de remarquer que ce
n’est pas une plus grande habileté ni une expertise en cryptographie qui
permet au concepteur de faire ce que d’autres ne peuvent pas. S’il perdait
l'information sur la porte dérobée, il ne serait pas meilleur qu'un autre. La
situation est précisément analogue à celle d'une serrure à combinaisons.
Quiconque connaît la combinaison peut faire en quelques secondes ce que
même un habile serrurier n’accomplirait qu’en plusieurs heures. Et
cependant, s’il oublie la combinaison, il n’aura plus aucun avantage.
Un cryptosystème à porte dérobée peut être utilisé pour produire un
système de distribution publique de clés.
Pour que deux utilisateurs A et B établissent une clé privée commune, il
suffit de choisir une clé aléatoire, et d’envoyer une paire arbitraire clair-
chiffré à B. L'utilisateur B qui a réalisé le chiffrement public à porte
dérobée, mais qui en garde secrète l'information, utilise la paire clair-chiffré
pour retrouver la clé. Les utilisateurs A et B partagent maintenant une clé en
commun.
Il y a actuellement peu de preuve de l’existence de chiffrement à porte
dérobée. Cependant, il existe une autre possibilité qui ne doit pas être
oubliée lorsqu’on accepte un cryptosystème d’un possible adversaire19.
Par définition, on demande à un problème avec porte dérobée qu'il soit
calculatoirement réalisable de concevoir cette porte dérobée. Cette exigence
laisse place cependant à un troisième type d’entité pour laquelle nous
utiliserons le préfixe « quasi ». Par exemple, une fonction quasi à sens
unique n’est pas à sens unique dans la mesure où il existe un inverse facile à
calculer. Pourtant, il est calculatoirement irréalisable, même pour le
concepteur, de trouver cet inverse facile à calculer. Ainsi une fonction quasi
à sens unique peut être utilisée à la place d’une fonction à sens unique
pratiquement sans perte de sécurité.
Perdre l'information sur la porte dérobée d'une fonction à sens unique à
porte dérobée en fait une fonction quasi à sens unique, mais il peut aussi y
avoir des fonctions à sens unique qui ne peuvent être obtenues de cette
manière.

19 Diffie et Hellman, « Cryptanalysis of the NBS Data Encryption Standard ».


196 WHITFIELD DIFFIE ET MARTIN HELLMAN

Que les fonctions quasi à sens unique soient exclues de la classe des
fonctions à sens unique n’est vraiment qu’une question de définition. On
pourrait tout aussi bien parler de fonction à sens unique au sens large ou au
sens strict.
De la même manière, un chiffrement quasi sûr est un chiffrement qui doit
complétement résister à la cryptanalyse, y compris par son concepteur, et
pour lequel il existe pourtant un algorithme de cryptanalyse efficace (qui est
bien sûr calculatoirement impossible à trouver). À nouveau, d’un point de
vue pratique, il n’y a au fond aucune différence entre un chiffrement sûr et
un chiffrement quasi sûr.
Nous avons déjà vu que les cryptosystèmes à clé publique impliquent
l'existence de fonctions à sens unique à porte dérobée. Cependant la
réciproque n'est pas vraie. Pour qu'une fonction à sens unique à porte
dérobée soit utilisable comme cryptosystème à clé publique, elle doit être
inversible (c’est-à-dire avoir un inverse unique).

COMPLEXITE CALCULATOIRE

La cryptographie diffère de tous les autres champs d'activité, par la


facilité avec laquelle ses exigences peuvent sembler être satisfaites. Des
transformations simples convertiront un texte lisible en un méli-mélo sans
signification apparente. Le critique, qui veut affirmer que la signification
pourrait toujours être reconstituée par la cryptanalyse, se trouve face à une
démonstration ardue s'il veut prouver que son point de vue est correct.
L'expérience a montré cependant que peu de systèmes peuvent résister à
l'attaque concertée de cryptanalystes adroits, et de nombreux systèmes,
supposés sûrs, ont finalement été cassés.
En conséquence, juger de la valeur d'un nouveau système a toujours été
une question centrale pour les cryptographes. Au cours des seizième et dix-
septième siècles, des arguments mathématiques ont souvent été invoqués
pour arguer de la force des procédés cryptographiques qui s'appuyaient en
général sur des méthodes de dénombrement montrant le nombre
astronomique de clés possibles. Bien que ce problème soit bien trop difficile
pour le laisser reposer sur des méthodes si simples, même le célèbre
algébriste Cardan est tombé dans ce piège20. Puisque des systèmes dont la
force avait été ainsi défendue ont régulièrement été cassés, l'idée de donner
une preuve mathématique pour la sécurité des systèmes s'est trouvée
disqualifiée et remplacée par la certification via des assauts
cryptanalytiques.

20 Kahn, The Codebreakers, p. 145.


LES NOUVELLES ORIENTATIONS DE LA CRYPTOGRAPHIE 197

Au cours de ce siècle cependant, le pendule a commencé à balancer dans


l'autre direction. Dans un article étroitement lié à la naissance de la théorie
de l'information, Shannon a montré que le système du masque jetable (one-
time pad) qui avait été utilisé depuis la fin des années vingt, offrait une
« sécurité parfaite » (un summum de sécurité inconditionnelle). Les systèmes
prouvés sûrs étudiés par Shannon reposent sur l'utilisation d'une clé dont la
longueur croît linéairement avec la longueur du message, ou sur une source
parfaite de codage, et sont donc trop lourds pour la plupart des usages.
Remarquons que ni les systèmes à clé publique, ni les systèmes
d'authentification à sens unique ne peuvent être inconditionnellement sûrs,
car l'information publique détermine toujours l'information secrète de
manière unique au sein d'un ensemble fini. Avec une capacité de calcul
illimitée, le problème pourrait donc être résolu par une recherche
exhaustive.
La dernière décennie a donné naissance à deux disciplines étroitement
liées consacrées à l'étude des coûts de calcul : la théorie de la complexité et
l'analyse des algorithmes. La première a classé les problèmes algorithmiques
connus par ordre de difficultés, tandis que la seconde s'est attachée à trouver
de meilleurs algorithmes et à étudier les ressources qu'ils consomment.
Après une brève discussion sur la théorie de la complexité, nous allons
examiner son application à la cryptographie, en particulier à l'analyse des
fonctions à sens unique.
On dit qu'une fonction appartient à la classe P (pour Polynomial) si elle
peut être calculée par une machine de Turing déterministe en un temps qui
peut être majoré par une certaine fonction polynomiale de la longueur de
son entrée. On peut la penser comme la classe des fonctions qui peuvent être
facilement calculées, mais il est plus précis de dire qu'une fonction qui
n'appartient pas à cette classe doit être difficile à calculer, au moins pour
certaines entrées. Il y a des problèmes qui sont connus 21 pour ne pas
appartenir à la classe P.
Il existe beaucoup de problèmes qui se présentent en ingénierie et qui ne
peuvent être résolus en temps polynomial par aucun procédé connu, sauf à
les exécuter sur un ordinateur doté d'un degré illimité de parallélisme. Ces
problèmes peuvent ou non appartenir à la classe P, mais ils appartiennent à
la classe NP (pour Nondeterministic Polynomial) des problèmes qui peuvent
être résolus en temps polynomial sur un ordinateur « non déterministe »
(c'est-à-dire avec un degré illimité de parallélisme). Il est clair que la classe
NP contient la classe P, et une des grandes questions ouvertes de la théorie
de la complexité est de savoir si la classe NP est strictement plus grande que
la classe P.

21 Aho, Hopcroft et Ullman, The Design and Analysis of Computer Algorithms, pp. 405-425.
198 WHITFIELD DIFFIE ET MARTIN HELLMAN

Parmi les problèmes qui sont connus pour être résolubles en temps NP,
mais non connus pour être résolubles en temps P, il y a des versions du
problème du voyageur de commerce, le problème de satisfiabilité en calcul
propositionnel, le problème du sac à dos, le problème du coloriage des
graphes et de nombreux problèmes d'ordonnancement ou d'optimisation22.
Nous observons que ce n'est pas le manque d'intérêt ni d'effort qui a
empêché de trouver des solutions en temps P pour ces problèmes. Il est
fortement admis qu'au moins un de ces problèmes n'est pas dans la classe P,
et donc que la classe NP est strictement plus grande.
Karp a identifié une sous-classe des problèmes NP, appelés NP complets,
avec la propriété que si l’un d'entre eux appartient à la classe P, alors tous
les problèmes NP sont dans P. Karp a dressé une liste de 21 problèmes qui
sont NP complets, dont les problèmes mentionnés ci-dessus23.
Bien que les problèmes NP complets soient prometteurs à des fins
cryptographiques, la façon dont on comprend ordinairement leur difficulté
n'inclut que l'analyse du pire des cas. Pour l'utilisation en cryptographie,
c'est le coût de calcul typique qui doit être pris en compte. Si toutefois on
remplace le temps de calcul dans le pire des cas par le temps de calcul
moyen ou typique comme mesure de complexité, alors les preuves actuelles
d'équivalence des problèmes NP complets ne sont plus valides. Cela suggère
d'intéressants sujets de recherche. L'ensemble et les concepts typiques
familiers aux théoriciens de l'information ont un rôle évident à jouer.
Nous pouvons maintenant déterminer la position du problème général de
la cryptanalyse parmi les problèmes calculatoires.
La cryptanalyse d'un système dont les opérations de chiffrement et de
déchiffrement s'effectuent en temps P ne peut pas être plus difficile que NP.
Pour le voir, il suffit d'observer que tout problème de cryptanalyse peut
être résolu en trouvant une clé, un antécédent, etc., choisis dans un ensemble
fini. Choisissons la clé de façon non déterministe et vérifions en temps P s'il
s'agit de la bonne. S’il y a M clés entre lesquelles choisir, on doit utiliser un
parallélisme à M couches. Par exemple dans une attaque à clair connu, le
clair est chiffré simultanément avec chaque clé et comparée avec le
cryptogramme. Puisque, par hypothèse, le chiffrement ne prend qu'un temps
P, alors la cryptanalyse ne prend qu'un temps NP.
Nous observons également que le problème général de la cryptanalyse est
NP complet. Cela résulte de la souplesse de notre définition des problèmes
cryptographiques. Nous discuterons plus loin d'une fonction à sens unique
ayant un inverse NP complet.

22 ibid., p. 363-414. Karp « Reducibility among Combinatorial Problems ».


23 Karp « Reducibility among Combinatorial Problems ».
LES NOUVELLES ORIENTATIONS DE LA CRYPTOGRAPHIE 199

La cryptographie peut se décliner directement à partir de la théorie de la


complexité NP, en examinant la manière dont les problèmes NP complets
peuvent être adaptés à un usage cryptographique. En particulier, il existe un
problème NP complet, appelé problème du sac à dos, qui se prête bien à la
construction de fonctions à sens unique.
Soit à partir de y = f(x) = ax, où a est un vecteur connu de n entiers
(a1, a2, ..., an) et x un vecteur binaire de dimension n. Le calcul de y est
simple, il fait appel à une somme d'au plus n entiers. Le problème de
l'inversion de f est connu sous le nom de problème du sac à dos, il nécessite
de trouver un sous-ensemble des {ai} dont la somme est y.
La recherche exhaustive des 2n sous-ensembles croît exponentiellement
et est calculatoirement irréalisable lorsque n est environ d'ordre supérieur à
100. Il faut cependant être attentif au choix des paramètres du problème
pour s'assurer qu'aucun court-circuit n'est possible. Par exemple, si n = 100
et que chaque ai a une taille de 32 bits, alors y a au plus une taille de 39 bits
et f est fortement dégénérée, ne nécessitant que 238 essais en moyenne pour
trouver une solution. De manière encore plus triviale, si ai = 2i–1, alors
inverser f revient à trouver la décomposition binaire de y.
Cet exemple montre à la fois le côté prometteur et l'insuffisance
considérable de la théorie de la complexité contemporaine. La théorie nous
affirme seulement que le problème du sac à dos est probablement difficile
dans le pire des cas. Elle ne donne aucune indication sur sa difficulté pour
un vecteur particulier. Il apparaît cependant que choisir les ai uniformément
dans {0, 1, 2, …, 2n–1} conduit à un problème difficile avec probabilité 1
lorsque n  ∞.
Potentiellement, une autre fonction à sens unique intéressante dans
l'analyse d'algorithmes est l'exponentiation modulo q, qui a été suggérée aux
auteurs par le professeur John Gill de l'université de Standford. Le caractère
à sens unique de cette fonction a déjà été discuté dans le paragraphe
« Cryptographie à clé publique ».

PERSPECTIVE HISTORIQUE

Bien qu’à première vue, les systèmes à clé publique et les systèmes
d'authentification à sens unique suggérés dans cet article paraissent ne pas
être dans la lignée des développements cryptographiques antérieurs, il est
possible de les envisager comme une suite naturelle de tendances de la
cryptographie qui remontent à plusieurs siècles.
Le secret est au cœur de la cryptographie. Pourtant, au début de la
cryptographie, il y avait un flou à propos de ce qui devait être gardé secret.
Les cryptosystèmes tels que le chiffre de César (où chaque lettre est
200 WHITFIELD DIFFIE ET MARTIN HELLMAN

remplacée par celle située trois places plus loin, A devenant ainsi D, B
devenant E, etc.) dépendaient, pour leur sécurité, du fait que tout le
processus de chiffrement soit gardé secret. Après l'invention du télégraphe24,
la distinction entre un système général et une clé spécifique a permis que le
système général puisse être compromis, par exemple par le vol d'un appareil
cryptographique, sans que les futurs messages chiffrés avec de nouvelles
clés ne le soient. Ce principe a été codifié par Kerckhoffs25, qui a écrit en
1881 que compromettre un système cryptographique ne devrait entraîner
aucun inconvénient pour les correspondants26. Autour des années 1960, des
cryptosystèmes furent mis en service, estimés assez solides pour résister à
une attaque cryptanalytique à clair connu, éliminant ainsi l'inconvénient de
garder secrets les anciens messages. Chacun de ces développements a fait
décroître la portion du système qui devait être préservée de la connaissance
publique, en éliminant les expédients laborieux tels que la paraphrase des
dépêches diplomatiques avant qu’elles ne soient présentées. Les systèmes à
clé publique sont dans le prolongement naturel de cette tendance vers la
diminution de la sphère secrète.
Avant ce siècle, les systèmes cryptographiques se limitaient à des calculs
qui pouvaient être effectués à la main, ou avec des instruments aussi simples
qu’une règle à calcul. La période qui a immédiatement suivi la Première
Guerre Mondiale a vu le début d’une tendance révolutionnaire qui atteint
aujourd'hui son aboutissement. Des machines spécialisées ont été élaborées
pour le chiffrement. Toutefois, jusqu’au développement des machines
digitales universelles, la cryptographie se limitait aux opérations qui
pouvaient s'effectuer sur des systèmes électromécaniques simples. Le
développement des calculateurs numériques l'a libérée des limitations du
calcul réalisé avec des engrenages et a permis la recherche de meilleures
méthodes de chiffrement, fondées sur des critères purement
cryptographiques.
L’échec des nombreuses tentatives pour démontrer la résistance des
systèmes cryptographiques par des preuves mathématiques a conduit au
paradigme de certification par attaque cryptanalytique établi par Kerckhoffs
au siècle dernier27. Bien que certaines règles aient été développées, qui
aident le concepteur à éviter des faiblesses évidentes, le test ultime est
l’assaut par des cryptanalystes habiles sous les conditions les plus
favorables (par exemple l'attaque à clair choisi). Le développement des
ordinateurs a conduit pour la première fois à une théorie mathématique des
algorithmes qui permet de commencer à aborder le difficile problème de

24 Kahn, The Codebreakers, p. 191.


25 ibid., p. 235.
26 NdT. : le texte de Kerckhoffs est de 1883. Voir pp. 118-123.
27 ibid., p. 234.
LES NOUVELLES ORIENTATIONS DE LA CRYPTOGRAPHIE 201

l'estimation de la difficulté calculatoire pour casser un système


cryptographique. La preuve mathématique ainsi posée permet de refermer la
boucle et se trouve restaurée comme meilleure méthode de certification.
La dernière caractéristique que nous remarquons dans l'histoire de la
cryptographie est la séparation entre les cryptographes amateurs et
professionnels. L'habileté à produire des cryptanalyses a toujours été
fortement ancrée du côté des professionnels, mais l'innovation, en particulier
dans la conception de nouveaux types de systèmes cryptographiques, est
venue d’abord des amateurs. Thomas Jefferson, un cryptographe amateur, a
inventé un système qui était encore en usage pendant la Seconde Guerre
Mondiale28, tandis que le plus remarquable des systèmes cryptographiques
du vingtième siècle, la machine à rotors, a été inventée simultanément et
séparément par quatre personnes, toutes amateurs29. Nous espérons que ceci
inspirera d'autres travaux sur ce fascinant sujet où la participation a été
découragée dans le passé récent par un monopole gouvernemental presque
total.

BIBLIOGRAPHIE

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Computer Algorithms, Reading, MA, Addison-Wesley, 1974.
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Miller et J.W. Thatcher, Complexity of Computer Computations, New
York Plenum, 1972, pp 85-104.

28 ibid., pp. 192-195.


29 ibid., pp. 415, 420, 422-424.
202 WHITFIELD DIFFIE ET MARTIN HELLMAN

Knuth, D., The art of Computer Programming, vol. 2 : Seminumerical


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Wilkes, M. V., Time Sharing Computer Systems, New York, Elsevier, 1972.
POURQUOI ET COMMENT LA CRYPTOLOGIE
VIENT DE SURGIR DANS LE DOMAINE PUBLIC ?
ROLE DE LA CARTE A PUCE
Louis GUILLOU1

Longtemps réservée aux domaines diplomatique et militaire, la


cryptologie envahit désormais notre quotidien. Au cours de ma carrière de
chercheur, je me suis souvent trouvé au bon endroit au bon moment pour
observer et parfois participer aux développements de la carte à puce et de la
cryptologie, deux technologies très liées l’une à l’autre. J’explique pourquoi
c’est durant ces quarante dernières années (et pas avant) que la cryptologie
apparaît dans le domaine public. J’aborde aussi la saga de la carte à puce en
insistant sur les interférences avec la cryptologie.

LA CRYPTOLOGIE DURANT LA SECONDE GUERRE MONDIALE

Durant la Seconde Guerre Mondiale, quelques êtres exceptionnels


croisent la cryptologie ; cette rencontre est particulièrement féconde pour
deux d’entre eux : Shannon aux États-Unis et Turing au Royaume-Uni.

Claude E. Shannon et la théorie de l'information

De 1942 à 1945 aux États-Unis, Claude E. Shannon (1916-2001)2 analyse


les systèmes secrets et généralise ses réflexions aux systèmes de
communication, créant ainsi la théorie de l’information. Après la guerre, le
Bell System Technical Journal publie ses deux articles majeurs :
« A Mathematical Theory of Communication » en 1948 et « Communication

1Expert émérite, Division Recherche et Développement de France Telecom (FTR&D).


2Voir le chapitre « Du message chiffré au système cryptographique » pp. 129-142 et le
chapitre « La cryptologie gouvernementale française » p. 164.
204 LOUIS GUILLOU

Theory of Secrecy Systems » en 1949. Mais pour ces articles, la chronologie


de publication est à mon avis l’inverse de la chronologie de gestation3.
Dans une opération de chiffrement, Shannon formalise l’usage d’une clé
tirée au hasard pour masquer la signification d’un message au cours de sa
transmission. Un ennemi interceptant un chiffré – ou cryptogramme – peut
tenter de rétablir la clé – et le clair – grâce à la redondance naturelle du
langage utilisé par l’émetteur.
Dans une opération de codage, Shannon formalise l’usage d’une
redondance artificielle pour détecter, voire éliminer, le bruit introduit au
hasard dans un message au cours de sa transmission.
Dans les deux cas, l’expéditeur cherche à protéger la signification du
message qu’il transmet bien que les menaces soient différentes. Hasard et
redondance s’affrontent. Tout système secret comporte une opération de
chiffrement pratiquée par la source afin de transformer le clair en chiffré et
une opération de déchiffrement pratiquée par le destinataire pour rétablir le
clair. Chaque opération se décrit par un chiffre – ou algorithme – contrôlé
par une clé. L'analyse des systèmes secrets conduit Shannon à définir trois
espaces : l’espace des clairs, l’espace des clés et l’espace des chiffrés.

Attention aux faux amis dans le vocabulaire de la cryptologie

En français
« Chiffrer » : transformer un clair en chiffré en utilisant une clé de chiffrement.
« Déchiffrer » : restituer le clair à partir du chiffré et de la clé secrète de
déchiffrement.
« Décrypter » : retrouver le clair sans connaître a priori la clé secrète de
déchiffrement, c'est-à-dire casser le code.

En anglais
« To encipher, to encrypt »: chiffrer.
« To decipher, to decrypt »: déchiffrer.
Pour « décrypter », il faut utiliser une périphrase : « to break the code ».

Le verbe français « déchiffrer » est équivalent aux verbes anglais « to


decrypt, to decipher », eux-mêmes équivalents entre eux ; « chiffrer » est
équivalent à « to encrypt, to encipher », eux-mêmes équivalents entre eux.
Par contre, les verbes français « déchiffrer » et « décrypter » ont des sens
très différents : « déchiffrer » consiste à rétablir le clair en utilisant la clé
secrète de déchiffrement, alors que « décrypter » consiste à rétablir le clair
sans connaître a priori la dite clé, c’est-à-dire « casser le code ». Il s'en suit
que les Anglo-saxons doivent traduire le verbe français « décrypter » par la

3 Voir le chapitre « Du message chiffré au système cryptographique » pp. 129-142.


CRYPTOLOGIE ET DOMAINE PUBLIC, LA CARTE A PUCE 205

périphrase : « to break the code ». Le verbe français « décrypter » n'ayant


pas d'inverse, « crypter » est un barbarisme à proscrire absolument.

La sécurité « inconditionnelle » au sens de Shannon

Précisons la menace : l’ennemi peut intercepter des chiffrés et tenter de


les interpréter. On considère qu’il sait quel chiffre et quel langage utilise la
source. S’il connaît aussi la clé de déchiffrement, il n'a aucun problème pour
rétablir les clairs. Mais que se passe-t-il s’il ne la connaît pas ?
Shannon dit qu’un chiffre donné est « inconditionnellement sûr » lorsque
pour chaque chiffré et chaque clair, il existe au moins une clé pour les relier.
N’ayant aucune idée particulière sur la clé en usage, car toutes les clés sont
également probables, l’ennemi ne peut décider quel est le clair transmis.
L’information a posteriori, c’est-à-dire après interception du chiffré, est la
même que l’information a priori, c’est-à-dire avant l’interception. Alors la
clé masque totalement le clair ; les statistiques et les règles de constitution
du langage ne sont d’aucun secours pour décrypter.
La clé aléatoire utilisée une seule fois est un bon exemple de chiffre
inconditionnellement sûr : aussi longue que le clair, la clé est une séquence
de bits pris au hasard. Par ou-exclusif, chaque bit de clé est combiné à un bit
du clair pour fournir le bit correspondant du chiffré. La même opération
permet au destinataire de rétablir le clair. Mais bien rares sont les cas où
l’on se permet des clés aussi volumineuses que les messages à transmettre 4.

Shannon et le facteur de travail : la complexité de décryptement

En pratique dans la plupart des chiffres, la même clé est utilisée pour
protéger un grand nombre de messages durant un certain temps appelé la
« crypto-période ». Pour chaque chiffré intercepté, on peut donc en principe
essayer toutes les clés, l’une après l’autre, et déclarer qu’une clé est
probable lorsque le résultat est intelligible, c’est-à-dire qu’il satisfait aux
règles du langage de la source. Ainsi au fur et à mesure qu’augmente le
volume de chiffrés gouvernés par la même clé, l’ensemble des clés
probables s’amenuise jusqu’à atteindre le « point d’unicité » lorsque la
redondance naturelle du langage est égale à l’entropie de la source des clés.
Au-delà du point d’unicité, il n’y a plus qu’une seule solution en clé et donc
en clair.

4 ibid., pp. 127-129.


206 LOUIS GUILLOU

Pour la plupart des chiffres, la sécurité repose sur ce que Shannon


appelle le « facteur de travail », aujourd’hui appelé la « complexité de
calcul » ou plutôt en français, la « complexité de décryptement ».
Bien sûr, le décrypteur recherche des raccourcis pour atteindre la
solution avec un minimum d’efforts. L’art de la cryptanalyse consiste à
définir des stratégies réduisant le nombre d’essais de clés. L’art de la
cryptographie consiste à spécifier des chiffres tels que la seule solution pour
trouver des clés probables soit de les essayer toutes, l’une après l’autre. La
cryptologie comprend les deux arts : cryptographie et cryptanalyse.
Évidemment, un chiffre est sûr dès lors que les ressources nécessaires
pour l’attaquer dépassent la valeur de l’information que l’on espère en
retirer. Plutôt reliée à la valeur de l’information qu’à l’efficacité du meilleur
décryptement connu, une telle définition n’est cependant pas opérationnelle.
Le concept d’efficacité d’un algorithme de décryptement doit être précisé
plus objectivement : un algorithme est efficace tant qu’il requiert des
ressources raisonnables en temps, mémoire et énergie, alors qu’il devient
inefficace et inutilisable dès lors que les ressources nécessaires ne sont plus
disponibles ; le temps devient astronomique, la mémoire galactique et
l’énergie sidérale. Cette croissance des ressources requises est liée à la taille
d’un paramètre de sécurité. Un algorithme a un comportement non
polynomial quand il exige des ressources qui croissent plus vite que
n’importe quel polynôme d’une variable qui est un paramètre de sécurité –
par exemple, la taille d’un nombre entier composé public dont les facteurs
premiers doivent être gardés secrets5.
La théorie de la complexité déclare qu’un problème est complexe dès
qu’il existe quelques cas où l’on ne parvient pas à la solution. Mais la
cryptologie s’intéresse aux problèmes complexes pour lesquels la
probabilité de trouver une solution est presque toujours négligeable. La
cryptologie ouvre ainsi une voie nouvelle et originale à la théorie de la
complexité.
Toutefois, remarquons qu’un problème est réputé complexe par manque
d’entendement, voire par ignorance, c’est-à-dire tant que l’on ne connaît que
des méthodes inefficaces pour le résoudre. Ce que l’on connaît en fait, c’est
l’évolution de l’efficacité des seules méthodes connues, c’est-à-dire une
sorte de borne supérieure de la complexité du problème posé alors que la
cryptologie recherche une borne inférieure. Et il faut bien voir que
l’efficacité évolue au gré de la puissance et de l’architecture des ordinateurs
disponibles et au gré d’avancées en mathématiques pouvant survenir à tout
moment. La complexité des problèmes utilisés en cryptologie, tout comme
l’entropie de l’univers, décroît avec le recul de notre ignorance.

5 Voir le chapitre « Les nouvelles orientations de la cryptographie » pp. 196-199.


CRYPTOLOGIE ET DOMAINE PUBLIC, LA CARTE A PUCE 207

Il semble donc illusoire de chercher à montrer qu’un chiffre à clé limitée


est sûr au sens de la complexité de calcul ; seul le fait de le décrypter montre
qu’il est désormais mauvais. Rappelons l’aphorisme bien connu attribué au
philosophe Alain : « Tomber à l’eau en tentant de franchir le ruisseau à
pieds joints ne prouve rien. Seul le fait d’atterrir sans se mouiller sur l’autre
rive prouve que le ruisseau peut être franchi à pieds joints ».
Il y a une grande différence entre la philosophie de certains westerns où
un bon Indien est un Indien mort et la philosophie de la cryptologie où un
bon chiffre est un chiffre vivant, c'est-à-dire qui n'est pas encore mort. Il faut
bien comprendre que tous les chiffres sont mortels. En d’autres termes,
l’absence d’une méthode efficace de décryptement ne garantit rien : une
découverte inattendue peut survenir à tout moment. Un chiffre meurt dès
qu'un décryptement efficace est disponible. Les chiffres en usage, qui sont
aujourd’hui considérés comme solides, sont en fait des chiffres dont les
défauts n’ont peut-être pas encore été découverts, ou pire, révélés.

Bletchley Park et la réalisation des premiers calculateurs

Au Royaume-Uni, à Bletchley Park de 1940 à 1945, autour d’Alan M.


Turing (1912-54), une équipe développe des machines Colossus pour
décrypter les machines à chiffrer allemandes Enigma qui équipent chaque
sous-marin, chaque navire de guerre, chaque unité de commandement6.
La machine Enigma comprend une batterie électrique et une série de trois
ou cinq rotors munis de contacts reliés d'une face à l'autre par un câblage
interne propre au rotor. Au bout de la série de rotors, il y a un réflecteur
avec des contacts sur une seule face et son propre câblage interne. Le
clavier – un ensemble de touches – est complété par un ensemble de lampes,
chacune associée à une lettre. Chaque frappe au clavier – une lettre claire ou
chiffrée – induit un mouvement de rotors, et tant que la touche est enfoncée,
un circuit électrique passant par les rotors et le réflecteur allume une
lampe – la lettre correspondante chiffrée ou claire7.
La machine Colossus comprend des lampes électroniques avec grilles et
filaments, essentiellement des triodes faisant office de portes logiques
6 NdE. : Contrairement à la conviction de l’auteur, les historiens, y compris les plus
favorables à Turing, comme A. Hodges, conviennent que la machine Colossus a été élaborée
par une équipe de chercheurs et d’ingénieurs autour de Max H. A. Newmann (1897-1984) et
Thomas H. (Tommy) Flowers (1905-98) pour décrypter les machines de Lorenz (voir le
chapitre « Du message chiffré au système cryptographique » p. 129). Au sein de Bletchley
Park, Turing a pour sa part développé les « Bombes » qui ont permis de décrypter la machine
Enigma. Il a ensuite travaillé au codage de la voix humaine. Turing est aujourd’hui
universellement reconnu pour sa conception de la machine éponyme qui théorise la
calculabilité (1936), et qui sera ultérieurement investie dans les ordinateurs.
7 Voir le chapitre « L’ancrage de la cryptologie dans les jeux d’écriture » pp. 56-59.
208 LOUIS GUILLOU

laissant passer ou pas un signal électrique ; ce sont les tout premiers


balbutiements d’une nouvelle technologie : l’électronique. Mais la durée de
vie de chaque lampe est très limitée et imprévisible. Sur une machine
Colossus, pour qu’un calcul de clés ait de bonnes probabilités d’aboutir, il
faut pouvoir à tout moment changer des lampes sans arrêter la machine,
c'est-à-dire organiser la machine en tiroirs qui détectent les pannes et se
mettent hors tension en le signalant au monde extérieur ; on peut alors
retirer le tiroir pour y changer la lampe défectueuse sans interrompre le
calcul sur le reste de la machine ; une fois le tiroir réparé et remis en place,
on le remet sous tension pour qu’il reprenne part aux calculs. Par la force
des choses, la machine Colossus est ainsi tolérante aux pannes.
La machine Enigma fait penser à la machine à calculer de Blaise Pascal
(1623-62) – encore appelée « Pascaline » – alors que la machine Colossus
est le tout premier calculateur électronique. Mais contrairement à la machine
Enigma, la machine Colossus a une taille physique et une consommation
électrique l’excluant de tout terrain d’opérations. Durant la guerre, le
décryptement est nettement favorisé au détriment du chiffrement.
Le pas technologique d'avance se prolonge tant que la maturité de la
nouvelle technologie, l’informatique, n’atteint pas un niveau suffisant.
De suite après la guerre, sur ordre des plus hautes autorités britanniques
du moment, toutes les machines Colossus sont détruites ainsi que les plans ;
tout ce qui s’y rapporte est classifié, afin d’effacer la mémoire des acteurs et
des témoins8 ; cette lutte semble se poursuivre encore aujourd’hui.
Chaque année depuis 1966, l’ACM (Association for Computing
Machinery) décerne le prix Turing (Turing Award, l’équivalent du prix
Nobel en informatique) à des personnes ayant apporté une contribution
significative à la science de l’informatique. C’est une reconnaissance
posthume de la contribution significative de Turing à l’informatique.

L’OUVERTURE DE LA BOITE DE PANDORE

Dans les années 1970, un seul circuit intégré peut enfin réaliser une
machine à chiffrer, en portant et en utilisant un chiffre, et même en y
intégrant une gestion de clés. Depuis la guerre, l’informatique est restée au
service exclusif de la cryptanalyse – l’art de casser des chiffres. Le pas
technologique d’avance s’efface avec l’avènement du circuit intégré et plus
particulièrement du microprocesseur. L’informatique passe ainsi au service
de la cryptographie – l’art de concevoir des chiffres.

8Grâce à la mémoire des ingénieurs, notamment Thomas Flowers, et à la ténacité de Tony


Sale, la machine Colossus a été reconstituée à Bletchley Park où elle est exposée (1994-96).
CRYPTOLOGIE ET DOMAINE PUBLIC, LA CARTE A PUCE 209

La cryptologie est restée classifiée, enterrée, soumise au secret, tant que


la technologie a favorisé le décryptement. La traversée du désert aura duré
une trentaine d’années.
Dans les années 1970, IBM (International Business Machines) mène des
études dans le cadre d’un projet appelé Démon puis Lucifer. Les 30 juin et
2 novembre 1971, IBM dépose deux brevets d'invention, ouvrant ainsi la
voie aux brevets sur les algorithmes cryptographiques. Le numéro de mai
1973 de la revue Scientific American comporte un article de vulgarisation de
Horst Feistel (1915-90) : « Cryptography and Computer Privacy9 ». Ainsi le
projet Lucifer filtre dans le domaine public. Notons que dans l’article, la clé
comporte 128 bits.

Les appels du NBS et la genèse du DES

Dans le journal officiel des États-Unis d'Amérique (Federal Register),


afin de protéger des données fédérales sensibles non classifiées, le NBS
(National Bureau of Standards) – devenu depuis NIST (National Institute
for Standards and Technology) – publie deux appels à proposer un chiffre :
le 15 mai 1973 et le 27 août 1974, puis deux appels à commenter une
proposition : le 17 mars 1975 et le 1 août 1975.
Enfin, le 15 janvier 1977, le NBS publie le FIPS PUB 46 (Federal
Information Processing Standard, Publication 46) plus connu sous le nom
de DES (Data Encryption Standard). Dans le cadre d’une collaboration
d’IBM avec le NBS et la NSA (National Security Agency), le projet Lucifer
est à la base des spécifications du DES. Toutefois les principes de sécurité
retenus pour guider les spécifications du DES n’ont toujours pas été révélés.
Le DES transforme un bloc (clair ou chiffré) de 64 bits en un autre bloc
de 64 bits sous le contrôle d'une clé de 56 bits : tout couple de tels blocs (un
clair et son chiffré) donne au moins une solution en clé, en général unique –
le point d’unicité étant dépassé. Le DES est un chiffre « symétrique » : la
même clé chiffre et déchiffre ; elle doit bien sûr rester secrète.

Diffie et Hellman à Stanford

À l'Université de Stanford en écho aux appels du NBS, Whitfield Diffie


(né en 1941) et Martin E. Hellman (né en 1945) découvrent le concept de
chiffre à clé publique, encore appelé chiffre asymétrique. Ils en parlent en
juin 1975 à Lennox (Massachusetts) et en juin 1976 à Ronneby (Suède) à
deux congrès de théorie de l'information organisés par l’IEEE (Institute of

9 Voir le chapitre « Du message chiffré au système cryptographique » pp. 143-147.


210 LOUIS GUILLOU

Electrical and Electronic Engineers). Le concept couvre la confidentialité et


l’intégrité.
Le message peut atteindre quelqu’un d’autre que le légitime destinataire ;
la communication peut être interceptée et écoutée. Pour assurer la
confidentialité, il faut garder secrète au moins la clé de déchiffrement alors
que la clé de chiffrement peut être publiée.

Problématique de la confidentialité

J’illustre la problématique de confidentialité par la boîte à lettres scellée


au mur du bureau de Poste : n’importe qui peut y déposer du courrier ; le
Préposé de la Poste dispose d’une clé afin d’ouvrir la boîte pour y relever le
courrier déposé par le public. Soulignons l’ordre des opérations : le public
dépose du courrier, puis le Préposé relève le courrier grâce à la clé.
Un faux message peut être injecté ; un message intercepté peut être
modifié ou retardé ; l’expéditeur légitime peut être simulé. Pour assurer
l'intégrité, il faut garder secrète au moins la clé utilisée pour prouver alors
que la clé de contrôle peut être publiée.

Problématique de l’intégrité

J’illustre la problématique d’intégrité par la vitrine d’affichage scellée au


mur de la Mairie : le Secrétaire de Mairie dispose d’une clé afin d’ouvrir la
vitrine pour y afficher des avis municipaux à l’attention du public ;
n’importe qui peut y lire les avis. Remarquons l’ordre des opérations : le
Secrétaire affiche des avis grâce à la clé, puis le public lit les avis.
En 1976, Diffie et Hellman découvrent encore l’établissement d’une clé
secrète entre deux correspondants ayant fixé deux nombres au préalable : un
grand nombre premier p et une base a. Chacun choisit au hasard un grand
nombre inférieur à p : c’est son exposant privé x (respectivement y) à garder
secret. Pour établir une clé partagée, chacun élève la base a à son propre
exposant privé modulo p, soit ax mod p (respectivement ay mod p), et
transmet le résultat à l'autre. Ensuite, pour chacun, la clé partagée est le
nombre reçu élevé modulo p à son propre exposant privé. La fonction
« exponentielle modulaire » est commutative :
CRYPTOLOGIE ET DOMAINE PUBLIC, LA CARTE A PUCE 211

(ax)y mod p = (ay)x mod p.

En juin 1976 à New York, Diffie et Hellman en parlent à la conférence


NCC (National Computer Conference). En novembre 1976, ils publient leur
article de référence : « New Directions in Cryptography »10 dans la revue
IEEE Transactions on Information Theory.
En avril 1977, je rends visite pour la première fois à Martin Hellman à
l'Université de Stanford. Nous parlons de grands nombres premiers.
Pour calculer dans des corps et des anneaux sur des nombres entiers de
plusieurs centaines de bits, je développe alors une bibliothèque en Fortran
sur un ordinateur CII-HB 10070, l’ordinateur disponible à l’époque au
CCETT (Centre Commun d’Etudes de Télévision et Télécommunications).
En 1977, je ne suis sûrement pas le seul à développer ce genre de
bibliothèque de calcul sur de grands nombres entiers. En juin 1977, cette
bibliothèque me permet de trouver quelques grands nombres premiers, tels
que 2209 – 33 (un nombre premier de Sophie Germain11) et 2210 – 65.
En mars 1979, paraît un article de synthèse de Diffie et Hellman,
« Privacy and authentication : an introduction to cryptography ». On y
trouve une bibliographie remarquable portant essentiellement sur les
activités d’IBM dans les années 1970. Une fois ouverte, la boîte de Pandore
ne se refermera plus12.

Rivest, Shamir et Adleman au MIT

Outre les opérations de chiffrement et de déchiffrement pour assurer la


confidentialité, ou bien de preuve (signature ou authentification) et de
contrôle pour assurer l’intégrité, chaque système à clé publique comporte
une troisième opération : la création de jeux de clés comprenant chacun une
clé privée et une clé publique.
Diffie et Hellman n’ont pas encore trouvé d’exemple pratique lorsque
durant les vacances de Noël 1976, Ronald L. Rivest (né en 1947), Adi
Shamir (né en 1952) et Leonard Adleman (né en 1945), chercheurs au MIT
(Massachusetts Institute of Technology), inventent le RSA, premier chiffre à
clé publique.
La divulgation du RSA filtre d’abord de manière insolite en août 1977
dans la rubrique des jeux mathématiques de la revue Scientific American où
l’article « Mathematical Game : A new kind of cipher that would take

10 Voir le chapitre « Les nouvelles orientations de la cryptographie » p. 173.


11 Sophie Germain (1776-1831) est une mathématicienne française. Par définition, tout
nombre premier p tel que 2 p + 1 soit également premier est un nombre de Sophie Germain.
12 Comme je n’ai malheureusement jamais rencontré Ralph Merkle, je ne le cite pas ici.
212 LOUIS GUILLOU

millions of years to break » de Martin Gardner13 (1914-2010) retient toute


mon attention.

Voici la clé publique RSA dans l’article (sans doute la première au monde) :
v = 9007 (ce nombre est premier)
n = RSA-129 (129 chiffres décimaux) = 114 381 625 757 888 867 669 235 779
976 146 612 010 218 296 721 242 362 562 561 842 935 706 935 245 733 897 830
597 123 563 958 705 058 989 075 147 599 290 026 879 543 541

En codant chaque lettre du message clair par deux chiffres décimaux : 01


pour A, 02 pour B, … 26 pour Z et 00 pour un espace, sans majuscule ni
minuscule, le message « IT IS ALL GREEK TO ME » est transformé en un
nombre. Grâce à ma bibliothèque en Fortran, je vérifie tous les exemples
numériques dans la semaine suivant la parution de l’article.
L'article invite encore à demander au MIT une copie du mémoire
technique MIT/LCS TM82. J'écris en septembre puis en novembre. Faute de
réponse, j'écris une troisième fois au MIT en décembre 1977 en y insérant
des vœux cryptographiques afin de retenir l’attention de Rivest.
Pour créer mon propre jeu de clés RSA, je fixe un exposant public v ;
puis je prends au hasard deux grands facteurs premiers : p1 et p2, à garder
secrets. Le module public est le produit des facteurs premiers (n = p1 p2). La
clé publique comprend l’exposant public et le module [v, n]. L’exposant
public doit être premier avec chaque facteur premier moins un.

pgcd(v, pi – 1) = 1

Cette contrainte entre l’exposant et chaque facteur assure que chaque


fonction « élever à la puissance v-ième modulo pi » permute l'ensemble des
entiers de 0 à pi – 1 : la fonction est inversible.
La fonction inverse est une autre fonction puissance dont l'exposant si est
l'inverse de v modulo pi – 1 :

v si mod (pi – 1) = 1

La fonction composée « élever à la puissance v-ième modulo n » est donc


également inversible : elle permute l'ensemble des entiers de 0 à n – 1.
La fonction inverse est une autre fonction puissance dont l'exposant s, à
garder secret, est l'inverse de v modulo ppcm(p1 – 1, p2 – 1) :

v s mod ppcm(p1 – 1, p2 – 1) = 1

13 Gardner anime la rubrique « Mathematical Games » du Scientific American de 1956 à 1981.


CRYPTOLOGIE ET DOMAINE PUBLIC, LA CARTE A PUCE 213

La clé privée RSA comprend l’exposant privé et le module : [s, n]. Dans
ma bibliothèque, afin de réduire la charge de calcul, j’utilise chaque facteur
premier avec l’exposant privé associé : [p1, s1, p2, s2].

Voici la clé publique RSA du CCETT (sans doute la seconde au monde) :


v = 10103 (ce nombre est premier tout comme 9007)
n = CCETT-129 (129 chiffres décimaux) = 114 331 674 692 170 021 543 566
548 973 781 017 441 790 837 262 788 891 346 006 256 380 182 010 783 582 559
365 751 613 488 728 226 552 502 131 311 260 220 786 172 216 269

Dans l’article de Gardner, on signe un cryptogramme et on chiffre une


signature. C’est pourquoi j’ai construit le nombre CCETT-129 avec les
mêmes quatre chiffres en poids forts que RSA-129. La « proximité » des
modules limite les effets de bord pour signer un cryptogramme et chiffrer
une signature.
Voici mes vœux en clair :
HAPPY NEW YEAR BONNE ANNEE BLOAVEZ MAD LOUIS GUILLOU
En breton, les mots « bloavez mad » signifient la même chose que
« bonne année » en français et « happy new year » en anglais. Leur usage
réduit sensiblement la probabilité de rétablir le texte clair pour des gens qui
ne connaissent pas le breton (il n’y a pas beaucoup de bretonnants au MIT).

Le codage indiqué dans l’article de Gardner donne le nombre :


80 116 162 500 140 523 002 505 011 800 021 514 140 500 011 414 050 500
021 215 012 205 260 013 010 400 000 012 152 109 190 007 210 912 121 521
Je signe d’abord le nombre avec ma clé privée ce qui donne la signature :
72 460 412 348 038 838 058 341 812 565 585 282 410 250 353 887 348 666
078 030 592 927 589 114 525 792 783 873 924 354 989 153 999 792 980 739 816
337 960 103 744 428 702
Puis je chiffre avec la clé publique du MIT ce qui donne le nombre :
866 848 798 341 150 392 408 504 327 835 826 084 136 073 367 118 725 975
767 180 150 248 262 737 158 155 636 407 559 273 328 750 205 408 752 542 724
736 983 422 506 663

En décembre 1977, le MIT dépose une demande de brevet délivré le 20


septembre 1983. À mon avis, cette demande aurait été classifiée si l'article
de Martin Gardner n'avait divulgué l’invention, ou bien elle aurait été rejetée
si Lucifer n’avait ouvert la voie aux brevets sur les algorithmes.
Toutefois, ce même article empêche d’étendre le brevet en dehors des
États-Unis parce que l’invention est divulguée dans le reste du monde. C'est
214 LOUIS GUILLOU

une spécificité de la loi américaine par rapport aux lois du reste du monde :
l’inventeur américain qui divulgue ses résultats dispose d’une année pour
déposer une demande de brevet aux États-Unis.
En février 1978, l'article de référence de Rivest, Shamir et Adleman
« A Method for Obtaining Digital Signatures and Public-Key
Cryptosystems » paraît dans la revue Communications of the ACM.
En avril 1978 pour la seconde fois, je rends visite à Martin Hellman à
Stanford. Je lui fais remarquer que l’article paru dans les publications de
l'ACM livre beaucoup moins d’informations que le mémoire MIT/LCS
TM82. Il me répond : « Bien obligé, la publication est contrôlée ! ». Il ne
s’agit donc pas tant d’une version simplifiée que d’une version expurgée !
Persuadé que je détiens une copie du mémoire, Hellman me questionne à
son tour. Je lui réponds : « Non, je n'en ai pas, mais je voulais savoir si toi,
tu en détenais une ». Du coup, il n'est pas très content. Je prêche en somme
le vrai pour savoir le vrai et il se sent un peu manipulé. C'est d'ailleurs un
subterfuge que j'utilise plusieurs fois par la suite pour faire émerger ce qu'on
ne dit pas.
Ensuite, toujours en avril 1978, pour la première fois, je rends visite à
Ronald Rivest au MIT. Je lui demande pourquoi il ne distribue pas le
MIT/LCS TM82 ; il m'apprend que le MIT ayant reçu environ 4000
demandes, la NSA s'en est émue et a fait retirer tous les exemplaires des
étagères du MIT. Ceci démontre bien que la boîte de Pandore est
définitivement ouverte. Je ne suis pas le seul à avoir développé une
bibliothèque de calcul arithmétique.
Dans l'article de Gardner, il y a la promesse de Rivest d’un chèque de
cent dollars au premier qui décryptera un cryptogramme donné en défi.
Rivest m’avoue n’avoir pas osé tester mes vœux, car il aurait dû utiliser
l’exposant privé du MIT, un secret permettant de décomposer le nombre
RSA-129 en facteurs premiers. Or les ordinateurs disponibles à l’époque au
MIT sont incapables de garantir un secret face à la curiosité des étudiants –
sur ce point, les ordinateurs ne se sont pas beaucoup améliorés en trente ans.

Factorisation de RSA-129

Par contre, les performances évoluent vite. Selon l’article de Gardner en


1977, il faudrait des millions d’années pour décomposer RSA-129 en
facteurs premiers. Pourtant le 27 avril 1994, le mathématicien hollandais
Arjen K. Lenstra (né en 1956), employé des Bell Labs aux États-Unis,
publie :
CRYPTOLOGIE ET DOMAINE PUBLIC, LA CARTE A PUCE 215

RSA-129 = 3 490 529 510 847 650 949 147 849 619 903 898 133 417
764 638 493 387 843 990 820 577
 327 691 329 932 667 095 499 619 881 908 344 614 131 776 429 679 929
425 397 982 88 533
Durant une phase initiale de filtrage d’environ 5000 Mips-année14, 600
volontaires de plus vingt pays sur tous les continents (sauf l’Antarctique)
récoltent beaucoup de relations, difficiles à trouver mais faciles à vérifier.
Il en résulte une matrice presque vide de 569 466 rangées et 534 338
colonnes. La matrice est réduite en une matrice dense de 188 614 rangées et
188 160 colonnes par élimination gaussienne structurée. Chaque élimination
gaussienne ordinaire sur la matrice dense de 35 489 610 240 bits (4,13 Go)
demande 45 heures sur un ordinateur massivement parallèle 16K MasPar
MP-1. Les trois premières éliminations sont infructueuses : elles donnent
une décomposition triviale ; la quatrième décompose RSA-129.
Bien entendu, Lenstra n’encaisse jamais le chèque de cent dollars de
Rivest : chacun des 600 volontaires ayant collaboré au projet reçoit une
photocopie certifiée du chèque original que j’ai vu exposé sous verre au mur
du bureau de Lenstra aux Bell Labs. Le clair du cryptogramme publié par
Gardner est : « THE MAGIC WORDS ARE SQUEAMISH OSSIFRAGE ».

Révélations du CESG

Après le décès de James H. Ellis15 (1924-97), lors d’une conférence à


Cirencester le 18 décembre 1997, Clifford C. Cocks fait un exposé qui
révèle l’activité du CESG (Communication Electronics Security Group),
groupe d’études au service britannique du chiffre, en matière de chiffre à clé
publique. Le CESG met alors cinq notes en ligne sur Internet :
– James H. Ellis, « The Possibility of Secure Non-Secret Encryption »,
janvier 1970 ; cette note explique le concept du chiffrement sans secret ;
– Clifford C. Cocks, « A Note on Non-Secret Encryption », 20 novembre
1973 ; cette note explique la fonction « élever à la puissance n-ième
modulo n » ;
– Malcolm J. Williamson, « Non-Secret Encryption Using a Finite Field »,
21 janvier 1974 ; cette note explique comment assurer la confidentialité
avec deux cadenas : l’expéditeur ferme une boîte avec son cadenas et
l’adresse au destinataire ; puis, le destinataire y ajoute son propre cadenas et
retourne la boîte à l’expéditeur ; l’expéditeur retire son cadenas et retourne
la boîte au destinataire ; le destinataire retire son propre cadenas et ouvre la
boîte ;

14 Million d’instructions par seconde pendant une année.


15 [Link]
216 LOUIS GUILLOU

L’intérêt de la fonction : puissance n-ième modulo n


Si n est le produit de deux grands facteurs premiers p1 et p2, que p1 ne divise pas p2 –
1 et que p2 ne divise pas p1 – 1, alors la fonction « puissance n-ième modulo n »
permute l'anneau des entiers mod n ; cette permutation est inversée par la fonction
« puissance x-ième modulo n » où x est le plus petit nombre entier tel que λ(n) =
ppcm(p1 – 1, p2 – 1) divise xn –1.
Cette fonction est donc une réalisation particulière du RSA avant la lettre.

– Malcolm J. Williamson, « Thoughts on Cheaper Non-Secret Encryption »,


10 août 1976 ; cette note explique la mise à la clé par la fonction
« exponentielle modulaire » ;

L’intérêt de la fonction : exponentielle modulaire


Soit p un grand nombre premier. Chacun des deux communicants choisit un grand
nombre entier inférieur à p et premier avec p – 1 et le garde secret. Chaque nombre
privé, a et b, a un inverse modulo p – 1, soit x et y.
La boite est un grand nombre k inférieur à p échangé en trois passes.
ka mod p
(k mod p)b mod p
a

((k mod p) mod p)x mod p = kb mod p


a b

Le destinataire retrouve la boîte (kb mod p)y mod p = k.


Cette fonction est donc une réalisation particulière du DH16 avant la lettre.

– James H. Ellis, « The History of Non-Secret Encryption », 1987 ; cette


note de synthèse sert de chapeau aux quatre notes précédentes.
Ainsi, le CESG découvre les chiffres à clé publique un peu plus tôt que
Diffie, Hellman, Rivest, Shamir et Adleman. Trois remarques s’imposent :
1. Les Anglais inventent le « RSA » avant le « DH ».
2. Axés sur la « confidentialité », les Anglais passent à côté de
« l’intégrité », c’est-à-dire la signature et l’authentification.
3. Pour les Anglais, il est hors de question de breveter : en effet, une agence
gouvernementale se doit de classifier tout travail en cryptographie.
Diffie, Hellman, Rivest, Shamir et Adleman vont bien plus loin que Ellis,
Cocks et Williamson : le mérite d’introduire la cryptologie dans le domaine
public leur revient ; le CESG ne l’aurait jamais fait sans eux.

Une visite chez IBM

En janvier 1980, je rends ma seule et unique visite à Walter Tuchman17


chez IBM à Poughkeepsie, sur les rives de l’Hudson, au nord de New York.

16NdE. : Echange de clé Diffie-Hellman, voir le chapitre « Les nouvelles orientations de la


cryptographie » pp. 186-187.
CRYPTOLOGIE ET DOMAINE PUBLIC, LA CARTE A PUCE 217

Il me reçoit dans une pièce sans fenêtre, sans tableau, avec juste une table et
deux chaises ; dans un coin, un observateur muet qui ne se présente même
pas prend fébrilement des notes : curieuse ambiance.
Walter envisage de réaliser un circuit intégré spécifique implémentant le
DES et gérant des clés n’apparaissant jamais en clair à l’interface.
Je lui fais remarquer qu’un tel circuit intégré spécifique poursuit les
mêmes objectifs qu’une carte à puce, si ce n’est que la carte porte un circuit
intégré à tout faire, à savoir, un microprocesseur. Il est persuadé que le DES
est hors de portée des microprocesseurs : le DES a été conçu pour un circuit
intégré spécifique. Pour IBM et la NSA, implanter le DES sur un
microprocesseur est sans doute à l’époque une hérésie. Ce soir-là, Walter ne
m’invite même pas à diner : il me dit qu’il fête l’anniversaire de sa fille.

Preuves de sécurité et protocoles de preuve interactive

Aux États-Unis, les recherches de preuves de sécurité en matière de


chiffres à clé publique commencent dans les années 1980-83 au laboratoire
de Manuel Blum à Berkeley. C’est là que Shafi Goldwasser (né en 1958) et
Silvio Micali (né en 1954) – deux thésards – imaginent des schémas
probabilistes avec une sécurité équivalente à celle du problème arithmétique
sous-jacent, en l’occurrence la décomposition en facteurs premiers de
grands nombres entiers composés.
Pour un schéma de confidentialité, l’espace des clairs étant réduit à deux
éléments (un seul bit), l’ennemi reçoit autant de cryptogrammes qu’il
souhaite. Il connaît la clé publique : essentiellement, un module public
composé. S’il s’éloigne sensiblement d’une chance sur deux pour rétablir les
clairs (un bit par clair), alors il dispose d’un algorithme qui lui permet de
décomposer le module.
Pour un schéma de signature, l’ennemi reçoit autant de signatures qu’il
souhaite. Il connaît la clé publique : essentiellement, deux modules publics
composés. S’il produit une signature de plus, alors il connaît une
information qui lui permet de décomposer l’un des deux modules.
Goldwasser et Micali sont nommés professeurs au MIT avant leur trente
ans, un exploit qui mérite d’être souligné. Rivest les fait venir tous les deux
au colloque Eurocrypt, organisé à la Sorbonne18 à Paris du 4 au 6 mars
1984. C’est ma première rencontre avec Shafi Goldwasser et Silvio Micali
et le début d’une longue amitié qui se poursuit encore aujourd’hui.

17 Walter Tuchman a dirigé avec Carl Meyer le développement du DES chez IBM.
18 Voir le chapitre « L’influence de la cryptologie moderne sur les mathématiques et
l’université » p. 278.
218 LOUIS GUILLOU

Parmi les présentations à Eurocrypt ’84, je retiens celle de Fisher, Micali


et Charles Rackoff (né en 1948) : « A Secure Protocol for the Oblivious
Transfer ». Etant donné un nombre public et un module composé, il s’agit de
prouver la connaissance d’une racine carrée modulaire du nombre public
sans révéler la valeur de cette racine, c’est-à-dire en la maintenant secrète.
Cette présentation ne figure pas dans les actes du colloque Eurocrypt ‘84,
les auteurs n’ayant pas fourni de manuscrit en temps utile ; en 1996, douze
ans plus tard, la revue Journal of Cryptology publie cette présentation,
démontrant ainsi son importance dans le déroulement des évènements.
En mai 1985 à Providence (Rhode Island), Goldwasser, Micali et
Rackoff font une communication au 17e Symposium on Theory of
Computing : « Knowledge Complexity of Interactive Proofs ». L’article est
publié la même année. Quatre ans plus tard, ils publient un article de
référence « The Knowledge Complexity of Interactive Proof Systems » dans
la revue SIAM Journal of Computing. En 1985, à la demande de Shafi, je
prends part aux vérifications des épreuves de l’article.
Les preuves interactives permettent de prouver que l'on connaît une
solution d'un problème sans la révéler et de vérifier la solution sans en
prendre connaissance. Pour s’authentifier19 ou par extension, pour signer, on
peut donc utiliser indéfiniment le même secret sans que le secret ne s’use.
Ces travaux et leurs conséquences justifient l’attribution en 2013 du prix
Turing (Turing Award, l’équivalent du prix Nobel en informatique) à Silvio
Micali et Shafi Goldwasser. Rappelons que le prix Turing a été attribué à
Manuel Blum (né en 1938) en 1995 et à Rivest, Shamir et Adleman en 2002.

Une vulgarisation réussie

En 1980, je rends visite à Jean-Jacques Quisquater20 et Marc Davio à


Bruxelles chez Philips/MBLE (Manufacture Belge des Lampes Electriques).
Je leur explique mes développements en matière d’accès conditionnel par
carte à puce en radiodiffusion. C’est le début d’une profonde amitié et d’une
fructueuse collaboration en matière de carte à puce et de cryptologie.
Le concept de preuve interactive est assez difficile à expliquer, mais c'est
pourtant crucial, puisqu'il faut parvenir à convaincre les acteurs
économiques ou politiques sans accaparer plus de cinq ou dix minutes de
leur temps précieux. Si on ne parvient pas à le leur faire comprendre dans le

19 La question de l’authentification est largement abordée dans le chapitre « Les nouvelles


orientations de la cryptographie », surtout pp. 188-191.
20 Jean-Jacques Quisquater travaille pour l'entreprise Philips de 1970 à 1991. Il y développe la

sécurisation des informations, avant d'y créer un département entier de cryptographie. En


1991, il rejoint l'Université Catholique de Louvain (UCL), où il dirige le laboratoire de
cryptologie jusqu'en octobre 2010. Il est aujourd’hui professeur émérite à l’UCL.
CRYPTOLOGIE ET DOMAINE PUBLIC, LA CARTE A PUCE 219

temps imparti, c'est trop tard ! Les autorités hiérarchiques n’accordent que
quelques minutes d’attention et s’ils n’ont pas compris en aussi peu de
temps, ils en déduisent que le sujet est définitivement incompréhensible.
Alors en 1989, avec Jean-Jacques Quisquater, on a l'idée que si les
enfants comprennent, les chefs comprendront sans doute aussi !
À Crypto ‘89, lors de la dernière présentation de la session impromptue
(rump session), les familles Quisquater et Guillou ont introduit une étrange
caverne. L’article figure à la fin des actes du colloque, avec pour auteurs :
Soazig, Gwénolé, Anna, Gaïd, Marie-Annick et moi-même, Michael,
Muriel, Myriam et Jean-Jacques Quisquater, en collaboration avec Thomas
A. Berson pour la version en langue anglaise.
L’étrange caverne comporte essentiellement une entrée, un point de
rencontre et une porte à digicode : de l’entrée, on ne voit ni le point de
rencontre, ni la porte ; du point de rencontre, on ne voit pas la porte. Le
digicode permet d’actionner la porte. Pour qui ne le connaît pas, chaque
couloir d’accès est un cul-de-sac. Notre protocole de preuve interactive fait
intervenir Claire et Véronique.
– Claire veut prouver qu’elle connaît le digicode sans le dévoiler.
– Véronique veut contrôler sans prendre connaissance du digicode.
Ces deux contraintes excluent le protocole trivial où Claire utilise le
digicode en présence de Véronique.

Fig. 1. La caverne à preuve interactive. Illustration L. Guillou.

Voici un protocole où le secret ne s’use pas quand on s’en sert :


1. Claire et Véronique se tiennent à l'entrée.
2. Claire s'engage seule, au hasard et en secret, par un des couloirs jusqu’à la
porte.
220 LOUIS GUILLOU

3. Véronique se rend au point de rencontre où, au hasard, elle défie Claire


d’apparaître par un des couloirs.
4. Claire répond en utilisant le digicode pour actionner la porte si besoin est.
5. Véronique contrôle que Claire arrive bien par le couloir désigné.
6. Claire et Véronique répètent t fois les étapes 1 à 5. Le nombre t est un
facteur de sécurité pour accroître l’intime conviction de Véronique.
Ce protocole introduit les actions de base : engagement, défi, réponse et
contrôle. Les remarques suivantes s’imposent :
– Qui dispose du secret réussit chaque itération du protocole en l’utilisant.
– À chaque itération du protocole, qui n’en dispose pas a exactement une
chance de passer le contrôle en anticipant le défi : tous les défis possibles
doivent donc être également probables.
– On ne distingue pas entre des données échangées lors de t itérations
successives réussies et des données échangées en simulant à partir d’une
liste préétablie de t défis. Si le contrôleur acquiert bien une conviction en
prenant part au protocole, c’est-à-dire en choisissant les défis au hasard une
fois que celui qui prouve s’est engagé, les données qu’il recueille ne peuvent
pas convaincre un tiers : l’authentification ne laisse aucune trace probante et
la preuve interactive n’est pas transmissible.
– Puisque le relevé d’une simulation ne révèle certainement pas le secret et
qu’un observateur ne le distingue pas du relevé d’une authentification
réussie, ce protocole n’use pas le secret alors même que l’on s’en sert.
Si l'étrange caverne plait à nos enfants, il est probable que nos chefs
l'apprécient aussi. Quoiqu’il en soit, comme les actes des colloques Crypto,
Eurocrypt et Asiacrypt sont disponibles sur des CD publiés par l’éditeur
Springer Verlag, il est aisé d’évaluer l’impact d’une publication en comptant
le nombre de fois où elle est citée dans les bibliographies de publications
ultérieures. Pour notre article sur l’étrange caverne à Crypto ‘89, ce
décompte dénote une vulgarisation particulièrement réussie.

Exemples de protocoles de preuve interactive

Une fois les concepts de base acquis grâce à la caverne, on peut aborder
des réalisations arithmétiques. Je fais ici la synthèse de quatre systèmes :
FMR par Fisher, Micali et Rackoff en 1984, FS par Fiat et Shamir en 1986,
GQ1 par Guillou et Quisquater de 1987 à 1989 et GQ2 par les mêmes de
1999 à 2004.
Tout comme le RSA, ces quatre systèmes s'appuient sur le problème de la
factorisation. Dans chaque cas, on prend au hasard au moins deux grands
facteurs premiers p1 et p2 à maintenir secrets et on les multiplie l'un par
l'autre pour former un module public n = p1 p2.
CRYPTOLOGIE ET DOMAINE PUBLIC, LA CARTE A PUCE 221

On fixe alors un exposant public v. Régie par la clé publique [v, n], une
équation générique lie une autre paire de nombres, à savoir, un nombre
public G et un nombre privé Q, liés par l’une des équations génériques :

GQv mod n = 1 ou bien G = Qv mod n

Les nombres v, n et G constituent la clé publique. On garde secret le


nombre Q (ainsi que p1 et p2).
La valeur de l’exposant public v ainsi que les contraintes imposées entre
l’exposant et les facteurs premiers caractérisent chaque système.
Pour FMR et FS, l’exposant v vaut deux, v = 2 ; le nombre Q est pris au
hasard (1 < Q < n-1) ; le nombre G est le carré modulaire du nombre Q, soit
G = Q2 mod n. Remarquons que FMR et FS n’utilisent pas les facteurs
premiers ; le module n peut lui-même être choisi au hasard (la factorisation
du module n peut donc n’être pas connue).
Pour GQ1, l’exposant v est un nombre premier impair qui ne divise ni
p1 – 1, ni p2 – 1 : [v, n] est donc une clé publique RSA. Le nombre G est
déduit d’un train de bits, par exemple, une identité Id, selon une norme de
signature RSA mettant en œuvre une fonction de hachage21. Le nombre Q
s’obtient en appliquant la clé privée RSA au dit nombre G.
Pour GQ2, l’exposant v est une puissance de deux : v = 2k. Le nombre k
est un facteur de sécurité. Le nombre G est le carré d’un petit nombre
premier g appelé « nombre de base », soit G = g2. Chaque facteur premier
est congru à 3 mod 4 de sorte que la fonction « carré mod p » permute
l’ensemble des résidus quadratiques modulo p. Les facteurs premiers sont
tels que le symbole de Legendre de g diffère d’un facteur premier à l’autre :

g  g
    
 1
p  p2 

Comme les symboles de Jacobi sont alors  g   1 et  n  g   1 , ni g ni


n  n 
   
n – g ne sont des carrés modulo n.

Pour g = 2, un facteur premier est congru à 3 mod 8 et l’autre à 7 mod 8


(donc n est congru à 5 mod 8) ; pour g = 3, l’un est congru à 1 mod 3 et
l’autre à 2 mod 3 (donc n est congru à 5 mod 12) ; pour g = 5, l’un est
congru à 1 ou 4 mod 5 et l’autre à 2 ou 3 mod 5 (donc n est congru à 17 mod
20) ; et ainsi de suite. La pertinence de la clé publique GQ2 est évidente.

21 Voir le chapitre « La relation agitée entre mathématiques et cryptographie » p. 301.


222 LOUIS GUILLOU

Le nombre Q est une racine 2k-ième de G, soit une racine 2k+1-ième de g,


ce qui implique la connaissance d’une racine carrée modulaire quadratique
de g2 (par construction, ni g ni n – g ne sont des carrés mod n), c’est-à-dire
un nombre q tel que n divise q2 – g2 alors que n ne divise ni q – g ni q + g ;
ce qui donne la décomposition n = pgcd (n, q – g) pgcd (n, q + g).

Symbole de Legendre et symbole de Jacobi.


Étant donné un nombre premier p, le symbole de Legendre, appelé aussi caractère
quadratique de a par rapport à p, vaut 1 si a est un carré modulo p ; il vaut – 1 dans
le cas contraire. Il peut se calculer à l'aide de la formule suivante due à Euler :
a p1
  a 2 (mod. p).
p
Le symbole de Jacobi généralise le symbole de Legendre aux nombres entiers
composés. Par définition, si n est le produit de deux nombres premiers p et q, le
symbole de Jacobi est 
le produit des symboles de Legendre :
a  a  a
       
n  p q
Si l'entier a n'est pas un carré modulo p, ni modulo q, alors les symboles de
Legendre de a par rapport à p et à q valent tous deux –1. Le symbole de Jacobi vaut
1 (c’est leur produit), mais pour autant a n'est pas un carré modulo n.
Par contre, si le symbole de Jacobi vaut –1, alors a n’est pas un carré modulo n.
Lorsque la factorisation de n est inconnue, le symbole de Jacobi est facilement
calculé grâce à la loi de réciprocité quadratique démontrée par Gauss.

Remarquons que q/g mod n est une racine carrée non triviale de l’unité,
c’est-à-dire un nombre entier x tel que x2 mod n = 1, avec 1 < x < n – 1.
Le protocole suivant réalise successivement les quatre actions de base
identifiées avec le protocole de la caverne : s’engager, défier, répondre,
contrôler. Le protocole suivant englobe FMR, FS, GQ1 et GQ2.
– S’engager en tirant au hasard un grand nombre entier r : 1 < r < n–1 (cet
aléa doit rester secret) puis en lui appliquant la clé [v, n].

T = rv mod n

– Défier en tirant au hasard un nombre entier : 0 ou 1 pour FMR/FS, de 0 à


v–1 pour GQ1, k bits pour GQ2.
– Répondre au défi selon l’aléa, le nombre privé et le module.

D = rQd mod n
CRYPTOLOGIE ET DOMAINE PUBLIC, LA CARTE A PUCE 223

– Contrôler selon le nombre public, le défi, la réponse, la clé [v, n] et


l’équation générique : GQv = 1 mod n, ou bien G = Qv mod n, en constatant
l’une des deux égalités suivantes.

T = GdDv mod n ou bien TGd = Dv mod n

Preuves de sécurité de GQ1 et GQ2

FMR et FS n’ont pas de preuve de sécurité ; mais GQ1 et GQ2 en ont.


Par définition, une paire entrelacée GQ est une paire de réponses valides
D et E à deux défis d et e pour le même engagement T, soit :

(E/D)vG(e–d) = 1 mod n

– Pour GQ1, on calcule les deux nombres entiers uniques x et y (les


coefficients de Bézout des nombres v et e – d) tels que :

x v – y (e – d) = 1, ce qui donne : Q = (E / D)x Gy mod n

Toute paire entrelacée GQ1 révèle ainsi le nombre Q, c’est-à-dire la


signature RSA de l’identité proclamée Id.
– Toute paire entrelacée GQ2 révèle une racine carrée modulaire non
triviale de g2, c’est-à-dire un nombre entier q tel que n divise q2 – g2 sans
diviser ni q – g ni q + g, ce qui donne n = pgcd (n, q – g) pgcd (n, q + g).
On peut comparer quatre méthodes d’authentification comme suit :

RSA statique RSA dynamique


Voici mon identité Id et la signature Voici mon identité Id, ma clé
RSA d’Id produite par l’autorité. publique RSA [v, n] et un certificat de
l’autorité liant Id à [v, n].
Ma clé privée RSA me permet de
déchiffrer n’importe quel défi cohérent.
GQ1 dynamique GQ2 dynamique
Voici mon identité Id. Je garde Voici mon identité Id, ma clé
secrète la signature RSA d’Id produite publique GQ2 [g, k, n] et un certificat
par l’autorité. de l’autorité liant Id à [g, k, n].
Je prouve par interaction que je Je prouve par interaction que je
connais la signature RSA de Id. connais la factorisation de n.
224 LOUIS GUILLOU

Comparaison des performances de RSA et GQ2 pour le même module

L’expérience suivante se déroule sur un ordinateur personnel dialoguant


avec une carte à puce disposant de deux facteurs premiers dont le produit
forme un module de 1024 bits. On compare l’authentification dynamique en
RSA (défi, réponse) et en GQ2 (engagement, défi, réponse).
– La carte utilise les clés privées RSA [p1, s1, p2, s2] et GQ2 [p1, Q1, p2, Q2].
– L’ordinateur personnel utilise les clés publiques RSA [v = 257, n] et GQ2
[g = 2, k = 8, n]. Ainsi chaque défi comporte 8 bits.
Non seulement RSA n’a aucune preuve de sécurité, mais il faut encore se
prémunir d’attaques par messages choisis. Par exemple, selon la méthode
préconisée par Peter Landrock, à chaque authentification, le contrôleur
prend au hasard un aléa de |n|–|h|–1 bits (|n| est le nombre de bits du module
et |h| le nombre de bits du code de hachage utilisé) ; il calcule le code de
hachage de l’aléa et obtient le défi en appliquant la clé publique RSA à la
concaténation du code de hachage et de l’aléa : défi = (h(x) || x)v mod n.
Avant de délivrer x en réponse, la carte doit constater la cohérence du défi
en comparant le code de hachage rétabli avec le code de hachage 22 de l’aléa
rétabli. Les opérations de hachage sont négligeables devant les opérations
arithmétiques.
Pour l’authentification dynamique avec un module de 1024 bits, RSA
requiert 30 à 40 fois plus d’opérations dans la carte que GQ2. Ce ratio croît
linéairement en fonction du nombre de bits du module. La dispersion du
ratio est due au poids de Hamming du défi de huit bits (k = 8) en GQ2.
Notons que RSA et GQ2 accommodent aisément plus de deux facteurs
premiers, par exemple, trois ou quatre facteurs pour un module de 1500 bits
ou plus. Alors, sans déroger aux preuves de sécurité (toute paire entrelacée
dévoile une décomposition non triviale du module ; mais s’il y a plus de
deux facteurs, il y a plusieurs décompositions non triviales), si ce n’est que
la pertinence d’une clé publique GQ2 n’est plus aussi évidente, GQ2 utilise
deux nombres de base avec trois facteurs premiers, trois nombres de base
avec quatre facteurs premiers, et ainsi de suite.
Plusieurs produits de sécurisation de communications entre ordinateurs
utilisent une variante de GQ1 pour réaliser des réseaux privés d’entreprise.
Ce que nous avons inventé tous les deux, Jean-Jacques et moi, est donc
utilisé aujourd’hui à très grande échelle : c’est gratifiant au plan intellectuel,
même si les brevets sont bafoués.
Certaines cartes à puce utilisent RSA statique, d’autres RSA dynamique.
Jusqu’à présent à ma connaissance, aucune carte n’utilise GQ1 ni GQ2. Pour
être mise en œuvre, une méthode doit être disponible au bon endroit au bon

22 Voir chapitre « La relation agitée entre mathématiques et cryptographie » p. 301.


CRYPTOLOGIE ET DOMAINE PUBLIC, LA CARTE A PUCE 225

moment. Pour l’authentification dynamique des cartes à puce, GQ2 est bien
plus approprié que RSA ou même GQ1.

LA SAGA DE LA CARTE A PUCE

En 1968, les Presses de la Cité publient un roman de science-fiction, La


nuit des temps, où René Barjavel décrit une bague capable de mémoriser, de
traiter et de communiquer de l’information. Cette première édition est rare.

« Chaque fois qu’un Gonda désirait quelque chose de nouveau, des vêtements, un
voyage, des objets, il payait avec sa clé. Il pliait le majeur, enfonçait sa clé dans
un emplacement prévu à cet effet et son compte, à l’ordinateur central, était
aussitôt diminué de la valeur de la marchandise ou du service demandé »23.

L’utilisation d’un objet portable doté d’un composant électronique


comportant une mémoire a fait l’objet de divers dépôts de brevets dans les
années 1970 : les Américains Ellingboe (1970), Castrucci (1971) et Halpern
(1972), le Japonais Arimura (1970), l’Allemand Dethloff (1977) et bien
d’autres. Ellingboe décrit un moyen électronique de paiement dans une carte
de crédit à contacts. Halpern décrit un crayon sécurisé pour le paiement.
Arimura décrit l’authentification dynamique d’un dispositif d’identification.
Ces brevets n’ont donné lieu à aucune réalisation.
On peut à juste titre se demander pourquoi la carte à puce est considérée
comme une invention française. La réponse est simple : c’est en France que
le développement industriel a commencé.

La généalogie des premiers brevets

Dans toute nouvelle technologie, je distingue trois types de brevets : des


brevets pionniers, des brevets de base et des brevets de développement.
– Les brevets pionniers restent stériles : ils ne débouchent sur aucune
valorisation. Comme dans la parabole du semeur, certains grains de blé ne
germent pas, faute de réunir les conditions nécessaires à la germination.
– Les brevets de base germent : ils provoquent les premières valorisations.
Les technologies nécessaires sont enfin réunies ; pour les cartes à puce, ce
sont la micro-électronique, l’informatique et la cryptologie.
– Les brevets de développement établissent des champs d’application : ce
sont souvent des brevets de base dans leur branche. La notion de brevet de
base est une notion récurrente.

23 Barjavel, La nuit des temps, p. 151.


226 LOUIS GUILLOU

Fig. 2. Généalogie des premiers brevets de cartes à puce. Illustration J. Moulin.

Après quelques demandes de brevet rejetées pour défaut d’inventivité, le


Français Roland Moreno (1945-2012) rencontre Jean Moulin qui lui rédige
trois brevets publiés en 1974. Ces trois brevets portent sur l’insertion d’un
circuit électronique dans une carte en plastique au format des cartes de
crédit, sur la gestion d’un code porteur par le circuit électronique et sur les
moyens de couplage du circuit électronique avec le monde extérieur.
Je ne fais la connaissance de Jean Moulin que bien des années plus tard,
en 1997. C’est lui qui analyse et établit la généalogie des premiers brevets ;
en particulier, il introduit l’arbre décrit en figure 2.
De 1977 à 1979, des brevets de développement établissent trois champs
d’application : la carte à logique câblée (Giraud et Mollier en 1977), la carte
à microprocesseur (Ugon en 1977) et l’accès conditionnel par carte en
radiodiffusion (Guillou en 1979).
CRYPTOLOGIE ET DOMAINE PUBLIC, LA CARTE A PUCE 227

Les prémices d’une aventure industrielle

Dès 1975 aux Clayes-sous-Bois, la compagnie CII HB (CII Honeywell


Bull, 1974-82) consacre des moyens de recherche importants en créant une
division pour définir l’architecture des composants et trouver des moyens de
réaliser des cartes. La division acquiert une licence des brevets de Roland
Moreno. Michel Ugon en assure l’animation technique. C’est en 1978 que je
le rencontre pour la première fois. C’est aussi le début d’une fructueuse
coopération et d’une grande amitié.
Il faut tout d’abord disposer d’une carte expérimentale pour démontrer le
concept, en particulier la coexistence d’une piste magnétique et d’une puce
électronique sur la même carte, afin de convaincre les utilisateurs potentiels.
Il faut aussi développer les divers éléments des systèmes expérimentaux.
Fruit d’une collaboration entre CII HB et Motorola, la première carte,
appelée CP8, apparaît le 21 mars 1979, avec deux composants disponibles
sur le marché : un microprocesseur masqué24, à savoir un CPU 3870 conçu
par la société Fairchild et une mémoire programmable électriquement (et
effaçable par rayonnement ultraviolet), à savoir une mémoire EEPROM
2716 conçue par Intel.
Cependant, la solution naturelle consiste bien sûr à utiliser une seule
puce dans la carte, pour au moins trois raisons : coût, fiabilité et sécurité du
produit final. En effet, la fabrication des cartes est plus simple ; le risque de
panne est réduit ; et enfin, il n’y a pas de connexions d’une puce à une autre,
ce qui évite un accès très facile aux bus reliant l’unité centrale et la mémoire
non-volatile programmable électriquement.
C’est en 1977 que Michel Ugon invente l’architecture du composant
MAM, c’est-à-dire le Microprocesseur Auto-programmable Monolithique
ou SPOM (Self Programmable One-chip Microprocessor).
Dans tout composant MAM, l’unité centrale doit contrôler elle-même
tous les signaux électriques et logiques à destination de la mémoire non-
volatile, programmable électriquement, appelée NVM (Non-Volatile
Memory) : le MAM contrôle tous les accès en écriture à sa propre NVM.
Pour ce faire, des dispositifs de bascule s’interposent entre le bus général du
microprocesseur et les accès en adresse et en données à la mémoire NVM,
de sorte que les signaux électriques et logiques imposés à la NVM restent
stables le temps nécessaire au processus d’écriture alors que le programme
continue de se dérouler dans l’unité centrale, ce qui entraîne une évolution
des états sur le bus général d’adresse et de données du composant MAM.
Cette invention a donné lieu à un brevet de base de Michel Ugon.

24Un circuit intégré « masqué » est programmé par les opérations successives de masquage et
de traitement d’une galette de silicium à la création même du circuit.
228 LOUIS GUILLOU

En avril 1981, Motorola produit le premier SPOM – le premier masque


est celui du contrôle d’accès à ANTIOPE. En 1985, suscitée par la Mission
de la Carte à Mémoire dirigée par Alain Turbat au sein de la Direction
Générale des Télécommunications, la société Eurotechnique apparaît en
seconde source. En réaction, Motorola produit son second SPOM en 1986.
La figure 4 représente de gauche à droite ces trois premiers SPOM. Le
monde extérieur doit leur fournir une tension de programmation pour qu’ils
écrivent sélectivement dans leur mémoire non-volatile.

Fig. 3. Schéma MAM / SPOM. Illustration L. Guillou.

Il faut attendre la fin des années 80 pour voir apparaître des circuits dotés
d’un dispositif leur permettant de produire en interne les niveaux électriques
requis pour écrire dans la mémoire non-volatile (et pour l’effacer).

Fig. 4. Les trois premiers composants SPOM. Photographie L. Guillou.

En 1994, vingt ans après les premiers brevets, dix ans après la
publication des spécifications bancaires B0, la carte bancaire est une
réussite franco-française. On compte alors 22,8 millions de cartes bancaires
à puce, pour 2,35 milliards de transactions et un montant de 807 milliards de
francs français. Le taux de fraude sur les cartes n'était plus que de 0,035 %
CRYPTOLOGIE ET DOMAINE PUBLIC, LA CARTE A PUCE 229

en moyenne. Plus précisément, et c'est intéressant, les cartes françaises


utilisées à l'étranger – donc avec la technologie : embossage et piste
magnétique – ont un taux de fraude de 0,2 %, et celles utilisées en France –
donc avec la technologie puce – un taux de fraude de 0,032 %. Ces deux
taux indiquent que la technologie puce divise le taux de fraude par sept
environ par rapport à la technologie précédente : embossage et piste
magnétique.

Les prémices de la radiodiffusion à péage

Le 20 mars 1978, le décret n° 78379 paraît au Journal Officiel de la


République Française : il aménage le monopole de radiodiffusion. Pour ma
part, je travaille depuis février 1973 au CCETT (Centre Commun d’Etudes
de Télédiffusion et de Télécommunication) à Rennes, pour le compte de
l’ORTF (Office de Radiodiffusion Télévision Française), puis de TDF
(TéléDiffusion de France) à partir de janvier 1975.
L’aménagement du monopole de radiodiffusion ouvre la voie à la
radiodiffusion à péage. Ma toute première maquette de dispositif d’accès
conditionnel aux services audiovisuels est un kit de développement Intel
SDK qui pèse environ sept kilos ; il est accompagné d’un dispositif
d’alimentation tout aussi pesant et volumineux. Mais je sais qu’un seul
microprocesseur peut réaliser tout ce que fait la volumineuse maquette.
Ma hiérarchie me conforte dans l’idée d’utiliser la carte à puce. En
février 1979, je dépose trois demandes de brevets d’invention en contrôle
d’accès appliqué au télétexte diffusé ANTIOPE ; aujourd’hui, ce sont les
brevets de base en radiodiffusion à péage par carte à puce.
En mars 1979, un laboratoire « Cryptologie et Accès aux Services » est
créé au sein des laboratoires TDF du CCETT et j’en suis le responsable avec
pour mission de développer un système de contrôle d’accès par carte à puce.
En parallèle, TDF développe un autre système dans un autre laboratoire à
Issy-les-Moulineaux avec une technologie « éprouvée » : la carte à piste
magnétique ; il vaut toujours mieux avoir deux fers au four.
En 1979, je conçois une maquette à six contacts et deux composants :
une mémoire Intel 2716 et un microprocesseur Intel 8748, montés sur les
deux faces d’un petit circuit imprimé. En technologie EEPROM, ces deux
circuits sont effaçables par rayonnement UV (fonction inutilisée dans la
maquette) à travers les fenêtres transparentes sur les deux circuits 25. Grâce à
la maquette, nous développons tous les autres éléments du système d’accès
conditionnel sans attendre les cartes définitives.

25 Voir la figure 5.
230 LOUIS GUILLOU

Fig. 5. Recto et verso de la maquette à six contacts du CCETT.


Photographie L. Guillou.

La différence entre la carte à deux puces de CII HB et la maquette du


CCETT réside dans le microprocesseur : programmé par les masques
successifs à la production d’une série de circuits intégrés pour CII HB, et
programmé électriquement à l’unité pour le CCETT. Avec la solution CII
HB, on produit quelques milliers de puces à la fois alors qu’on change le
programme d’une maquette CCETT à l’autre.
Durant l’été 1980, la Direction de TDF me fait savoir qu’elle envisage
une démonstration au plus haut niveau de l’Etat. La maquette à deux puces
est insuffisante. Il faut absolument montrer une carte à puce.
Pour y parvenir, je programme un microprocesseur Intel 8748 avec clés
et algorithmes et j’entreprends d’extraire le composant de son boîtier DIL
(Dual In Line package) avant de le coller sur un support de contacts et de le
câbler pour en faire une carte. Je m’aperçois que dans le boitier DIL, la puce
de silicium est soudée à son support par un eutectique26 or-silicium ayant
une température de fusion de 429° Celsius. Nous brisons quelques puces,
mais après quelques péripéties, nous extrayons enfin une puce intacte
portant clés et algorithmes. Finalement en novembre 1980, la toute première
carte à une seule puce est au point. Dépourvue de toute fonctionnalité
d’écriture, cette carte permet de montrer l’essentiel : la fonction de contrôle
d’accès.
Malheureusement, Monsieur le Président de la République de l’époque,
Valéry Giscard d’Estaing, est, à juste titre, plus préoccupé par sa réélection
qui semble devenir de plus en plus problématique. La direction de TDF
maintient la pression en m’annonçant une démonstration à Monsieur le
Premier Ministre pour Janvier 1981 ; malheureusement le Premier Ministre
de l’époque, Raymond Barre, ne vient pas non plus : un autre acte manqué !
Une visite à ce niveau aurait ancré à Rennes toutes les activités ultérieures
en matière de cartes à puce !
En avril 1981, Motorola produit le tout premier SPOM avec pour premier
masque le contrôle d’accès à ANTIOPE. Ces premiers SPOM sont montés
dans des cartes par la division de CII HB aux Clayes-sous-Bois. Devenue

26NdE. : un eutectique est un mélange de deux corps – ici or et silicium – qui se comporte
comme un corps pur du point de vue de sa fusion : sa température de fusion est constante.
CRYPTOLOGIE ET DOMAINE PUBLIC, LA CARTE A PUCE 231

ainsi inutile, la toute première carte à une seule puce sert de cobaye pour
démontrer que l’on peut en extraire la puce sans la détruire : la figure 6
montre les débris de cette carte avec une puce toujours en état de marche.
De l’invention au stade expérimental, l’idée de Moreno germe ainsi pour
l’accès conditionnel sous l’impulsion de CII HB et du CCETT.

Fig. 6. Les débris de la toute première carte à une seule puce.


Photographie L. Guillou.

Normalisation Européenne de l’accès conditionnel

De 1983 à 1987, les premiers travaux de normalisation en matière


d’accès conditionnel sont réalisés dans le cadre de l’UER/EBU (Union
Européenne de Radiodiffusion / European Broadcasting Union).
A partir de contributions du CCETT, ces normes établissent un
vocabulaire et une architecture schématisés en figure 7 et repris
ultérieurement de 1992 à 1996 dans le cadre du projet européen EP-DVB
(Digital Video Broadcasting).
Périodiquement, à intervalles de une à dix secondes, l’émetteur tire au
hasard un nouveau mot de contrôle (Control Word, CW) et calcule un
message de contrôle de titre d’accès (Entitlement Control Message, ECM)
grâce auquel la carte contrôle les critères d’accès indiqués et recalcule CW à
l’aide d’une clé d’exploitation.
Chaque message de gestion de titre d’accès (Entitlement Management
Message, EMM) permet de gérer des titres d’accès en adressant chaque
carte individuellement ou bien par petits groupes de cartes. Chaque titre
232 LOUIS GUILLOU

d’accès est composé de droits d’accès associés à une ou plusieurs clés


d’exploitation.

Fig. 7. Schéma de principe de l’accès conditionnel. Illustration L. Guilou.

Consultation du NBS
sur l’usage de chiffres à clé publique dans des cartes

En 1982, le NBS lance une consultation sur l’usage de chiffres à clé


publique dans des cartes à puce. Le CCETT répond conjointement avec la
compagnie CII HB à cette consultation. Notre proposition consiste à utiliser
la technologie RSA sur des cartes à puce.
À cette occasion, je formalise dans le détail tous les programmes de ma
bibliothèque en Fortran pour créer des jeux de clés RSA et pour effectuer
diverses opérations : chiffrer et déchiffrer, ou bien, signer et vérifier.
Ce travail me permet aussi d’obtenir deux brevets sur la mise en œuvre
de chiffres à clé publique sur des cartes à puce, dont un brevet en commun
avec Michel Ugon.

Les premières expérimentations bancaires

De 1982 à 1984, trois expériences IPSO éprouvent la fiabilité de cartes


bancaires à puce utilisées par le grand public sur des terminaux installés
chez des commerçants. Chaque expérience inclut 750 terminaux et 125 000
cartes sur chacun des trois sites : Blois avec la compagnie CII HB, Caen
avec la société Philips, et Lyon avec la société Flonic-Schlumberger.
Parallèlement aux expériences IPSO, les parties élaborent en commun les
spécifications bancaires B0 publiées en janvier 1984 à Paris.
En la personne de Daniel Le Rest, le CCETT a largement pris part à
l’élaboration des spécifications B0 en définissant l’interface des cartes :
positions des contacts, signaux électriques sur les contacts, protocole
CRYPTOLOGIE ET DOMAINE PUBLIC, LA CARTE A PUCE 233

d’échange sur le contact d’entrée/sortie, contenu des commandes et des


réponses.
Les spécifications bancaires B0 définissent un procédé d'authentification
statique de chaque carte bancaire. C’est la toute première utilisation du
RSA.
En août 1983 au CCETT, une machine MAGNOLIA produit trois
nombres composés de 321 bits (97 chiffres décimaux), encore appelés
« modules » :
– un module de test N0 dont les facteurs figurent dans la publication B0 :
N0 = 2 135 987 035 920 910 082 395 023 041 766 080 254 575 657 763 181
686 108 819 565 004 674 139 649 668 169 447 504 285 319 719 057
– un module opérationnel N1 dont les facteurs, gardés secrets, furent utilisés
sur les chaînes d’émission de cartes par un dispositif CAMELIA (semblable
à la maquette de la figure 5 noyée dans un bloc de résine de protection) pour
signer l'identité de chaque carte bancaire :
N1 = 2 135 987 035 920 910 082 395 022 704 999 628 797 051 095 341 826
417 406 442 524 165 008 583 957 746 445 088 405 009 430 865 999
– et enfin un module de secours N2 au cas où il arriverait un problème à N1 :
N2 = 2 135 987 035 920 910 082 395 023 167 061 454 287 154 982 970 333
788 538 980 157 785 000 915 339 815 349 436 815 313 646 352 671
J’avais annoncé et écrit que les nombres bancaires N1 et N2 résisteraient
de cinq à dix ans. Mais ils ont été utilisés quinze ans sans être remplacés par
des nombres plus longs.
En novembre 1998, Serge Humpich27 (né en 1963) dévoile la
décomposition de N1, un secret de l'émission des cartes bancaires :
N1 = 1 917 481 702 524 504 439 375 786 268 230 862 180 696 934 189 293
 1 113 954 325 148 827 987 925 490 175 477 024 844 070 922 844 843
En fait, dès 1996, Henri Cohen (né en 1947), professeur à Bordeaux et
partie prenante au développement des programmes d'Arjen Lenstra,
décompose N1 ; il en informe alors la direction du GIE CB. Voici comment
j'ai deviné cette information jamais divulguée. En 1982, j’appelle Henri
Cohen à l’aide en matière de théorie des nombres et d’arithmétique ; mon

27 Cet événement a fait grand bruit, sous le nom d’« affaire Humpich ». À 35 ans, Serge
Humpich, développeur informaticien en finance, à partir d'un simple PC et d'un logiciel
japonais de factorisation, est parvenu à factoriser N1. Et il a tenté en vain de négocier son
savoir-faire auprès du GIE CB. Humpich a dévoilé la vulnérabilité du système en retirant
publiquement un carnet de tickets de métro au moyen d'une carte de sa fabrication. En 2000,
il est condamné à dix mois de prison avec sursis pour « falsification de cartes bancaires et
introduction frauduleuse dans un système automatique de traitement ».
234 LOUIS GUILLOU

appel se solde par une fin de non-recevoir ; Henri est horrifié d’imaginer un
usage pratique de l’arithmétique et de la théorie des nombres, la seule
science jusqu’alors sans aucun intérêt pratique et économique, déesse
courtisée uniquement pour son esthétique et sa beauté ! En 2002, il me
demande : « Louis, vous souvenez vous de notre échange téléphonique il y a
vingt ans ? » Il ajoute : « J’ai mis quinze ans à me rendre compte que vous
aviez raison ».
Ainsi, Humpich a simplement enfoncé la porte ouverte par Cohen. Si la
taille du module avait été doublée en 1996, il n'y aurait pas eu de problème.
Mais les décideurs du GIE CB n’ont pas tenu compte de ma mise en garde.
En août 2000, François Morain, cryptologue émérite, alors responsable
du LIX (Laboratoire d'Informatique de l'Ecole Polytechnique), constate
qu’une grappe de 12 PC à 450 Mhz décompose en 12 heures chacun des
trois modules N0, N1 et N2 :
N0 = 592 010 126 613 262 808 346 694 724 347 523 172 057 668 549 003
 3 608 024 491 304 466 049 410 093 287 681 814 632 309 971 096 019
N1 = 1 917 481 702 524 504 439 375 786 268 230 862 180 696 934 189 293
 1 113 954 325 148 827 987 925 490 175 477 024 844 070 922 844 843
N2 = 657 014 177 716 226 106 458 166 827 072 087 004 714 316 600 391
 3 251 051 664 281 548 687 178 946 882 180 534 839 889 205 631 081
Rappelons que la spécification B0 publie la factorisation de N0 en janvier
1984 et Humpich celle de N1 en novembre 1998. La nouveauté ici est donc
la factorisation de N2 dont la mésaventure mérite d’être rapportée. À Paris
lors d’un des nombreux déménagements du Groupement de la Carte à
Mémoire puis de son successeur, le Groupement de la Carte Bancaire (GIE
CB), une femme de ménage zélée met à la poubelle les facteurs premiers
secrets de N2 dissimulés dans une caisse en carton ! En 1984, ce genre de
secret ne fait encore l’objet d’aucune procédure pratique de sauvegarde.

Une procédure pratique de sauvegarde d’un secret

Dans le cadre de l’ETSI en 1995, on crée ETSI-1024, un module de 1024


bits produit de deux grands facteurs premiers, pour l’authentification de
matériels d’exploitation de contrôle d’accès en DVB. Ce nombre joue pour
le DVB un rôle similaire aux modules des cartes bancaires. Le petit facteur
premier d’ETSI-1024 est partagé selon une méthode due à Shamir.
Deux trains de 521 bits sont pris au hasard ; ils constituent deux nombres
CRYPTOLOGIE ET DOMAINE PUBLIC, LA CARTE A PUCE 235

a et b inférieurs à 2521 – 1 (un nombre premier de Mersenne28) ; le nombre c


est le secret à partager, au plus 512 bits ; a, b et c définissent une courbe du
second degré : y = ax2 + bx + c mod 2521 – 1. Les quatre parts sont les
valeurs de l’ordonnée à chacune des abscisses 1, 2, 3 et 4. Chaque part est
un nombre représenté par un train de 521 bits remis dans une enveloppe
scellée à quatre gardiens choisis d’un commun accord pour un an.
Toutes les valeurs du secret sont possibles avec une ou même deux parts.
Trois parts, n’importe lesquelles parmi les quatre, restituent le secret, à
savoir, l’ordonnée pour l’abscisse 0 par interpolation de Lagrange.
Chaque année, l’ETSI convoque une réunion : chaque gardien y apporte
son enveloppe. On vérifie l’intégrité des sceaux ; quatre fois, on rétablit un
train de 512 bits codant un nombre qui divise ETSI-1024 si les conditions de
conservation sont adéquates ; on détruit les quatre parts ; on tire au hasard
deux trains de 521 bits pour établir quatre nouvelles parts remises dans
quatre nouvelles enveloppes scellées à quatre gardiens nommés pour un an.

Mon rôle en normalisation à l’ISO

Dès la création des groupes de travail concernés au tout début des années
quatre-vingt à l’ISO (International Organisation for Standardisation,
Organisation Internationale de Normalisation), je prends part à la
normalisation dans deux domaines : cartes à puce et techniques de sécurité.
Voici les dernières versions de quatre normes dont j’ai assuré l’édition :
– À l’ISO/IEC JTC 1/SC17 : Cartes à circuit intégré, WG4 : Cartes à
contacts, deux normes qui assurent la pérennité du développement de cartes
à puce :
• ISO/CEI 7816-3:2006, Cartes d'identification à circuit intégré, Partie 3 :
Interface électrique et protocoles de transmission,
• ISO/CEI 7816-4:2005, Cartes d'identification à circuit intégré, Partie 4 :
Organisation, sécurité et commandes pour les échanges.
– À l’ISO/IEC JTC 1/SC27, Techniques de sécurité, WG2, Mécanismes,
deux normes qui comprennent les schémas RSA, GQ1 et GQ2 :
• ISO/CEI 9798-5:2004, Authentification d'entité, Partie 5 : Mécanismes

28Marin Mersenne (1588-1648), moine français, a laissé son nom à une famille de nombres
premiers. Par définition, tout nombre premier de la forme 2n–1 est un nombre de Mersenne.
Les plus grands nombres premiers connus sont des nombres de Mersenne. La découverte du
48ième nombre de Mersenne, 257 885 161–1, date de janvier 2013 : [Link]
En 1951 à l’université de Manchester, Turing teste son ordinateur avec des nombres de
Mersenne. Si un long calcul donne le résultat attendu, c’est que la mémoire vive est fiable
dans les conditions du test : [Link]
Voir le chapitre « L’ancrage de la cryptologie dans les jeux d’écriture » p. 47 et le chapitre
« Cryptographie et théorie des nombres » pp. 256-258.
236 LOUIS GUILLOU

utilisant des techniques à divulgation nulle,


• ISO/CEI 14888-2:2008, Signatures numériques avec appendice, Partie 2 :
Mécanismes basés sur une factorisation entière.

UNE TENTATIVE AVORTEE DE MISE A MORT DE LA CARTE A PUCE

En 1992, Gustavus J. Simmons29 (né en 1930) assure l'édition d'un


ouvrage collectif sur la cryptologie, Contemporary Cryptology, The Science
of Information Integrity, publié par les presses de l'IEEE. À sa demande
expresse, un chapitre de cet ouvrage porte sur la carte à puce ; j’ai rédigé ce
chapitre avec Michel Ugon et Jean-Jacques Quisquater.
Dans la préface, Simmons fait l'éloge de la carte à puce, affirmant qu'elle
« [mettra] un instrument sophistiqué, dédié à l'intégrité de l'information,
dans la poche de pratiquement chaque personne dans le monde, et [sera]
probablement l'application la plus répandue jamais réalisée de schémas
cryptographiques »30. Je pense que cette phrase-là a eu une importance
considérable dans la suite des évènements – étant donnés la renommée de
l’éditeur et l'impact de l'ouvrage – et qu'elle a induit une attaque physique
des puces de carte, suivie d’une vague de piratage de la télévision à péage,
avec pour objectif la destruction de l’industrie naissante de la carte à puce.

Piratage en télévision à péage par cartes à puce

L’été 1993 voit s’épanouir une multiplicité de cartes pirates contre des
opérateurs européens de télévision à péage par satellite : en juillet contre
BSkyB (British Sky Broadcasting), opérateur britannique au Royaume-Uni ;
en août contre Interaccess, opérateur suédois en Scandinavie, puis, en
septembre contre Filmnet, opérateur hollandais au Bénélux. BSB utilise une
technologie développée par News Datacom. Interaccess et Filmnet utilisent
une technologie développée au CCETT et commercialisée par Viaccess,
branche de France Telecom alors dirigée par Jean-Pierre Coustel.
Au CCETT, avec Pierre Février et son équipe, nous nous retrouvons en
première ligne pour expertiser environ 200 cartes pirates pendant les deux
années suivantes. Les cartes d’août et de septembre portent une seul clé
d’exploitation : soit pour Interaccess, soit pour Filmnet.

29 Simmons dirige alors le département de mathématiques appliquées aux Sandia National


Laboratories à Albuquerque au Nouveau Mexique.
30 « This application (smart card) will put a sophisticated information-integrity device in the

wallet or purse of practically every person in the industrialized world, and will therefore
probably be the most extensive application ever made of cryptographic schemes ».
CRYPTOLOGIE ET DOMAINE PUBLIC, LA CARTE A PUCE 237

Mais outre des clés d'exploitation – clés qui servent périodiquement à


recalculer les mots de contrôle pour mettre en clair des composantes du
signal de télévision –, la technologie Viaccess utilise aussi des clés de
gestion qui servent à gérer les titres d’accès dans les cartes des usagers :
chaque titre d’accès est constitué de clés d’exploitation et de droits d’accès
associés. Il y a donc deux niveaux hiérarchiques de clés.
La carte elle-même ne sait pas à quoi servent les clés qu’elle porte, c'est
uniquement l'adressage des cartes et le contenu des messages (ECM et
EMM) qui permettent à la carte d’utiliser la clé appropriée. À un moment
donné pour un service donné, la clé d'exploitation en usage est la même dans
toutes les cartes, alors que d'une carte à l'autre, ou d'un petit groupe de cartes
à l’autre, chaque clé de gestion est fonction du numéro de série de la carte.
Je donne alors un bon coup de pied dans la fourmilière des pirates en
changeant la clé d’exploitation d’Interaccess en septembre 1993, puis celle
de Filmnet en octobre. Les usagers normaux ne se rendent compte de rien.
Mais les utilisateurs de cartes pirates sont en panne. Les distributeurs de
cartes pirates pestent contre les ingénieurs de Viaccess qui se permettent de
changer de clé sans les prévenir ! Ils assurent leurs clients qu'ils font tout
leur possible pour restaurer le service au plus tôt ! En réaction, de nouvelles
cartes pirates apparaissent avec toutes les clés à la disposition des pirates.
Dès qu’une clé de gestion apparaît dans une carte pirate analysée au
CCETT, Pierre Février utilise un dispositif carte-mère pour restituer le
numéro de série de la carte violée dont l’exploitant donne alors l'historique.
Je détecte d’abord une carte Interaccess délivrée à Stockholm en fin 1992.
Ensuite je détecte une carte Filmnet activée le 18 janvier 1993 et mise en
liste noire le 30 mars 1993. À Bruxelles, un individu donne une fausse
adresse et ne paye pas son abonnement : l’intention de nuire est patente.
Je constate que jusqu’en 1996, les clés de gestion dans les cartes pirates
proviennent d'une seule carte Interaccess et d'une seule carte Filmnet, ce qui
signifie qu'à ce moment-là, tous les pirates européens sont alimentés par un
seul violeur. Ces deux cartes portent la même puce de Motorola. Les cartes
BSkyB portent une autre puce de Motorola.
Toutes les puces de Motorola présentent la même spécificité qui impacte
la fabrication des circuits intégrés. Lorsqu’une puce est déclarée valide sur
une galette de silicium, un fusible est détruit afin de passer définitivement
(en principe) la puce du mode test au mode actif. En mode test ou plutôt en
mode émulateur, la mémoire de la puce est entièrement accessible.
Cependant à Grenoble, une équipe spécialisée du CNET (Centre National
d’Etudes des Télécommunications) extrait tout d’abord la puce d’une carte
active puis parvient assez aisément à « ressusciter » le fusible, ce qui ramène
la puce en mode test, pour lire toute la mémoire, c’est-à-dire l’ensemble des
programmes et des clés figurant dans la carte ainsi violée.
238 LOUIS GUILLOU

Je soupçonne que le violeur est la NSA motivée par la « prophétie » de


Gustavus Simmons et ses grands coups d'encensoir envers la carte à puce.
Cependant, tout le monde ne partage pas mon analyse : certains soupçonnent
les organismes bancaires Visa et Mastercard. Quoiqu’il en soit, il faudra
attendre longtemps pour analyser les archives correspondantes et éclaircir le
mobile du crime.

Actions de normalisation impliquant des cartes à puce

En 1982 au tout début de mes activités en normalisation, Yves Guinet,


mon chef à l’époque, me dit : « Tu sais, Louis, si une norme s'établit sans
aboutir au mouton à cinq pattes, c’est que le produit n'a aucun avenir
commercial ». Considéré comme sans avenir, la norme n'intéresse ni les
hiérarchies ni leurs stratèges ; les ingénieurs travaillent tranquillement, sans
pression, puisque le résultat doit ne servir à rien.
De 1993 à 1996, l'ETSI (European Telecommunications Standards
Institute) élabore des normes GSM (Global System for Mobile) pour la
téléphonie mobile et l'Union Européenne des normes DVB pour la télévision
numérique par satellite. Fin 1996, ces deux applications européennes
émergentes couvrent vingt millions de téléphones mobiles GSM, chacun
avec une carte SIM (Subscriber Identity Module), et quinze millions de
décodeurs TV à péage, chacun avec une carte à puce ou une clé.
Durant l’élaboration des normes DVB et GSM, aucune pression ne
s’exerce sur le résultat des discussions techniques, à part quelques pressions
sur la cryptographie embarquée. Fort heureusement à l'époque, les diverses
entités aujourd'hui impliquées dans l'industrialisation des matériels GSM et
DVB et dans l'exploitation des systèmes correspondants ou bien n'existent
pas encore, ou bien ne croient pas à l'imminence du succès. En 1995, on
pense qu’il faudra de dix à quinze ans pour développer des circuits intégrés
économiquement viables pour les téléphones mobiles et pour les récepteurs
de télévision numérique.
En 1996, deux spécifications mondiales prometteuses sont publiées : en
juin, la norme EMV ’96 élaborée par Europay, Mastercard et Visa pour la
carte bancaire à puce, puis en décembre, la norme PC/SC élaborée par Bull
CP8, HP, Microsoft, Schlumberger, Siemens, Nixdorf, pour interfacer la
carte à puce sur un ordinateur personnel.
CRYPTOLOGIE ET DOMAINE PUBLIC, LA CARTE A PUCE 239

Le sauvetage de la carte à puce par la téléphonie mobile

En 1994, la production mondiale de composants SPOM est 30 millions


dont la moitié pour les cartes bancaires françaises : le succès est hexagonal.
En 1997, la production passe à 375 millions : le succès est européen.
En extrapolant ces chiffres, on prévoit en 1997 un succès mondial avec
une production de 1 à 2 milliards pour 2000. Et patatras ! Grave
déconvenue, la production n’est que 541 millions en 2000.
Cependant en 2000, contrairement aux prévisions de nos hiérarchies et de
nos stratèges, des circuits intégrés économiquement viables sont disponibles
en masse pour GSM et DVB.
Ventilons quelques volumes de production en millions de SPOM publiés
chaque année par l’association Eurosmart :

2000 2005 2006


Téléphonie mobile 370 1 310 1 650
Secteur bancaire 120 330 400
TV à péage 25 60 85
Gouvernement, santé 20 60 60
Transports 3 25 25

Sans la téléphonie mobile, la carte à puce aurait bel et bien été anéantie,
car je ne vois pas comment la jeune industrie aurait pu subsister en 2000
avec une production passant de 375 millions en 1997 à 170 (= 540 – 370)
millions en 2000, c’est-à-dire divisée par un peu plus de deux.
Dès 2000, la carte à puce a définitivement échappé au pire. Personne
n'avait prévu le boom du téléphone mobile, pas même les assassins de
l’ombre qui ont tenté sans succès de tuer la puce dans l’œuf.
Le taux de croissance annuelle est 36 % en 2000 pour un volume de 541
millions de SPOM, 25 % en 2005 pour 1 812 millions. La progression se
poursuit : 2 220 millions en 2006. Les dernières prévisions d’Eurosmart sont
6 970 millions en 2012 et 7 595 millions en 2013. Ainsi la prophétie de Gus
Simmons se réalise au-delà de toutes les espérances : la cryptologie avec la
carte à puce envahit notre vie courante.
Faite en 1997, la prévision de production de puces pour cartes pour l’an
2000 se réalise en 2005 avec cinq ans de retard. Mais en affaiblissant
l'Europe et les États-Unis, le délai de cinq ans offre à la Chine l’opportunité
d'établir une activité industrielle conséquente en puces et en cartes (je pense
qu’Eurosmart ne répertorie pas l’activité chinoise). Ce n'était sans doute pas
240 LOUIS GUILLOU

le but recherché par les apprentis sorciers qui à travers leur attaque, ont
vainement tenté d’étouffer la carte à puce dans l’œuf.

BILAN : MON ANALYSE

Les années 1973-1983 voient s’établir la cryptologie non classifiée et le


microprocesseur, deux technologies apparemment indépendantes entrainant
en France l’apparition d’une activité notable en matière de carte à puce.
Les années 1984-1994 voient s’établir en Europe un processus industriel
fiable pour produire des télécartes pour cabines publiques téléphoniques
dans les sociétés Oberthur, Solaic, Schlumberger, et enfin Gemplus en 1991.
Alors que les années 1994-1996 voient s’élaborer en Europe des normes
pratiques et réalistes en téléphonie mobile et en télévision numérique, elles
voient se développer aux États-Unis un projet « Clipper Chip » visant à
introduire une puce de sécurité fixe dans chaque téléphone. On y parle aussi
beaucoup d’un autre projet visant à sceller une puce de sécurité dans chaque
ordinateur personnel. Ces deux projets ont lamentablement avorté. Ce sont
deux antithèses de la carte à puce.
À la fin du vingtième siècle, réalisant leur erreur d’évaluation, le Japon et
les États-Unis développent chacun leur propre norme nationale de
téléphonie mobile en espérant prendre ainsi la norme GSM à contrepied.
Que de complications pour téléphoner alors depuis ces deux pays ! Ces deux
normes ont également lamentablement échoué.
Motorola figure au nombre des dommages collatéraux de toutes ces
manigances. Bien que venant de beaucoup investir dans son usine d’East
Kilbride près de Glasgow en Ecosse, Motorola jette l’éponge : continuer
impliquerait de reconcevoir complètement la sécurité de ses puces pour
cartes, ainsi que leur processus de fabrication et de test. En matière de
production de puces pour cartes, Motorola se retrouve tout à coup rétrogradé
du rang de leader mondial à celui de débutant. Je soupçonne que les
assassins de l’ombre leur suggèrent alors de ne pas insister et de laisser
tomber cette activité vouée selon eux à une disparition précipitée.
Motorola confie alors son activité « carte à puce » à la société Atmel à
Colorado Springs qui met l’activité en sommeil ; Atmel est le producteur
pressenti (et malchanceux) du fameux « Clipper Chip ».
Depuis 1996, Visa et Mastercard promettent invariablement que, d'ici
deux ans, toutes les cartes bancaires du monde seront à puce : est-ce une
manière de tenir une promesse que de la répéter invariablement chaque
année ? La réalisation d’une telle promesse implique un nouveau modèle
commercial (business model). Un tel changement relève de décisions
politiques au plus haut niveau mondial (G7 ou G20). En ces temps de crise,
l’intérêt de la société devrait prévaloir face au gaspillage engendré par
CRYPTOLOGIE ET DOMAINE PUBLIC, LA CARTE A PUCE 241

l’intérêt à court terme de deux organisations vieillissantes. Pour la carte à


puce au niveau mondial, le secteur bancaire reste faible relativement aux
autres ; gardons-nous de continuer à confondre carte à puce et carte
bancaire.
Soulignons la persévérance du GIE CB (groupement de la carte bancaire)
en France : contre vents et marées, c’est-à-dire malgré Visa et Mastercard,
leur rôle a été et est encore très important. Ce sont bien eux qui ont raison :
l’exception française des débuts devient peu à peu la règle mondiale.
La carte SIM joue un rôle crucial dans le succès du téléphone mobile : ce
produit « doré » concentre toutes les actions commerciales de l’opérateur, le
téléphone mobile restant un produit « brun », c’est-à-dire grand public. Si la
carte à puce n’avait pas été disponible, la téléphonie mobile aurait été très
handicapée. À la fin du vingtième siècle, se sentant une vocation
d’alchimiste moderne d’un nouveau genre, certains fabricants de téléphones
mobiles cherchent à transmuter en or leurs produits bruns : dans le processus
de normalisation de l’interface de la carte à puce à l’ISO, je dois alors
désamorcer une ultime tentative désespérée de déstabilisation.
L’évolution technologique aurait très bien pu être tout autre durant ces
vingt dernières années ; l'imprévisibilité de l’évolution va se poursuivre pour
les vingt ans à venir. Avec en filigrane, le conflit larvé entre le respect de la
vie privée et certaines agences de sécurité épiant tous les systèmes de
communication, les affrontements resteront particulièrement visibles, voire
violents, dans deux domaines : le téléphone mobile et l’ordinateur personnel
sur Internet.
En 1994-1996, aux dires de certains apprentis sorciers, l’Europe se serait
amusée à produire des normes ETSI et DVB « sans avenir » selon eux à
l’époque. Aujourd’hui, à travers le succès de ces nouvelles technologies,
l’Europe s’avère être un vrai empêcheur de tourner en rond ; le complexe
« NIH » (Not Invented Here) a bon dos. Pour tenir son rang, l’Europe se doit
donc de renforcer au plus tôt son efficacité politique. Méfions-nous : ce ne
sont pas toujours les mêmes qui perdent.

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[Link]
CRYPTOGRAPHIE ET THEORIE DES NOMBRES :
QUELQUES REMARQUES SUR
LA MEMOIRE D'UNE RENCONTRE
Catherine GOLDSTEIN1

Le codage de messages afin qu’ils ne soient pas lus par des indésirables
est attesté depuis plusieurs millénaires. Le développement spécifique de
mathématiques complexes pour effectuer ces codages, la mise en place de
formations universitaires entièrement orientées sur la cryptographie, en
revanche, n’ont que quelques décennies. Cette double chronologie rend
particulièrement difficile la compréhension des dynamiques en jeu dans
l’établissement de la cryptologie2 mathématique comme discipline propre.
Certains phénomènes peuvent être étirés sur le long terme, comme l’usage
politique du domaine ou même le recours à des mathématiques discrètes.
D’autres sont souvent décrits comme de radicales innovations, par exemple
les liens entre mathématiciens, militaires et industriels indissociables de la
cryptographie contemporaine. Les nombres premiers sont définis et étudiés
dans les Éléments d’Euclide (env. 300 avant notre ère), mais, comme bien
d’autres, c’est à un mathématicien du 19e siècle, William S. Jevons (1835-
82), que Ronald Rivest (né en 1947) – le R. du système RSA – attribue3
d’avoir lancé le premier défi de factorisation, en 1874 : trouver deux
nombres dont le produit soit 8 616 460 799. Ces temporalités sont-elles
effectives ou créées par une historiographie plus ou moins spontanée des
principaux acteurs du domaine – une historiographie qui, parfois, identifie
rétrospectivement des approches modernes dans les processus anciens de

1 cgolds@[Link], directrice de recherche au CNRS, UMR 7586, Institut de


mathématiques de Jussieu-PRG.
2 Si de nombreux spécialistes distinguent « cryptographie », « cryptologie », « codage »,

« cryptanalyse », etc., le sens de ces distinctions n’est pas toujours fixé. De plus, ces
distinctions ne sont en général pas maintenues dans les classements bibliographiques, comme
nous le verrons. J’ai pris le parti ici de les ignorer.
3 Dans son exposé donné le 8 février 2011, à l’occasion du Killian Award, « The growth of

cryptography », [Link]
246 CATHERINE GOLDSTEIN

codage, ou, au contraire, ignore des configurations lointaines entre sciences


et pouvoirs économiques, politiques et militaires parce que la mémoire
sociale des mathématiques n’a pas retenu l’importance des domaines
pratiques avant le 19e siècle ? « Comment une spécialité qui n’a pas vingt
ans d’âge », demande Jacques Stern en 1998, « peut-elle revendiquer une
histoire de plus de vingt siècles ? »4.

QU’EST-CE QU’UNE DISCIPLINE ?

L’impression dominante en assistant actuellement à une conférence sur


l’histoire de la cryptographie est bien celle d’une discipline tout juste
constituée, ou même en voie de l’être. Or, la notion de discipline, le
problème de la disciplinarisation, ont beaucoup intéressé les sociologues et
les historiens des sciences. Il faut toutefois noter la variété de leurs
définitions de ce qu’est une discipline, de leurs descriptions, et par
conséquent des techniques proposées pour les étudier. Certains auteurs
mettent l’accent sur l’enseignement : c’est alors avant tout par les manuels,
par les programmes de formation spécifiques, que se définit une discipline.
Rudolf Stichweh (né en 1951) ouvre ainsi son étude fondamentale sur la
genèse du système scientifique moderne :

« Depuis Aristote, le philosophe a pour tâche de répartir la totalité du savoir


humain de manière à dégager un ordre rationnel de la série et de la hiérarchie
des domaines du savoir […]. Il est manifeste qu’une telle entreprise est liée à
la question de l’enseignement scolaire ; de fait, on appelle « disciplines » les
unités qu’engendre la classification : il s’agit d’un savoir présenté sous une
forme qui peut s’enseigner. Les principes de classification varient avec la
forme que prend l’institutionnalisation sociale de l’éducation »5.

D’autres auteurs, se focalisant sur l’établissement d’un domaine de


recherche, identifient une discipline par un ensemble de caractéristiques
communes qu’ils repèrent dans les articles ou mémoires de recherche, des
textes de synthèse, des rapports. Martin Guntau et Hubert Laitko voient une
discipline scientifique comme un « système d’activités orienté-objet »
(object-oriented system of scientific activities) et non comme un simple
système de connaissances6. S’appuyant sur leurs travaux, Ralf Haubrich7 a
proposé une liste de composantes permettant de définir une discipline
mathématique particulière qui aurait émergé à partir des Disquisitiones

4 Stern, La science du secret, p. 8.


5 Stichweh, Études sur la genèse du système scientifique moderne, p. 15.
6 Guntau et Laitko, Der Ursprung der modernen Wissenschaften, p. 26.
7 Haubrich, « Gaussian Number Theory vs Algebraic Number Theory ».
CRYPTOGRAPHIE ET THEORIE DES NOMBRES 247

Arithmeticae de Carl Friedrich Gauss (1777-1855), et d’identifier, au moins


en moyenne, si des travaux particuliers en relèvent : la définition du sujet
(les relations entre nombres entiers), les concepts clés (congruences et
formes quadratiques) et les problèmes associés (la classification poussée des
formes en classes, ordre, genre, par exemple), l’organisation systémique,
reflétée par les classifications des journaux ou les tables des matières des
ouvrages de synthèse, comme le « Report on the Theory of Numbers » de H.
J. S. Smith (1826-83) pour la British Association for the Advancement of
Science, ou l’article « Numbers, Theory of » de la IXe édition de
l’Encyclopaedia Britannica. On pourrait selon les cas ajouter d’autres
critères, comme les modes de preuve acceptés, ou encore les valeurs mises
en avant pour apprécier une solution, comme sa généralité, ou le fait qu’elle
soit effective.
Si le mot « activités » (dans « système d’activités orienté-objet ») permet
en principe d’attacher ce repérage à des pratiques – celles qui forgent
définitions et concepts, celles qui classent, ordonnent et diffusent les
résultats –, le fait de concevoir une discipline comme orientée vers un objet
(de savoir) retentit donc ici sur la nature des critères retenus, internes aux
mathématiques.
Plusieurs sociologues, au contraire, ont focalisé leur définition d’une
discipline sur l’existence même de la communauté qui la produit. C’est alors
à partir du comportement de cette communauté, de ses modes de
recrutement ou d’intégration, de ses rites, de ses liens, de ses actions, que la
discipline se construit. Colloques ou séminaires spécifiques, lieux
particuliers de rencontres ou de publication, postes-clés, protocoles
identiques, mais aussi, au niveau textuel, réseaux de citations partagées,
références croisées, histoires communes répétées, deviennent alors les
indices d’une coagulation disciplinaire. Pour Thomas S. Kuhn (1922-96),

« Une communauté scientifique se compose de ceux qui pratiquent une


certaine spécialité scientifique. Tous ont une formation et une initiation
professionnelle semblables à un degré inégalé dans la plupart des autres
domaines. Ce faisant, ils ont assimilé la même littérature technique et en ont
retiré dans l’ensemble les mêmes leçons. [...] On peut à bon droit se
demander : que partagent ses membres qui explique la relative plénitude de
leurs communications professionnelles et la relative unanimité de leurs
jugements professionnels ? [...] Je suggère le terme matrice disciplinaire :
disciplinaire en référence à ce que possèdent en commun les spécialistes
d’une discipline particulière ; matrice parce que cet ensemble se compose
248 CATHERINE GOLDSTEIN

d’éléments ordonnés de diverses sortes, dont chacun demande une étude


détaillée »8.

Des modèles sociologiques distincts de la construction sociale des


sciences ont donné lieu à de nombreuses variantes, qui se traduisent
d’ailleurs par des variations ou des dédoublements de vocabulaire ; les mots
« champ de recherche » ou « école » ou « communauté » peuvent par
exemple se substituer au mot « discipline » pour décrire des structures de
recherche. Le mot « discipline » peut être selon le cas abandonné, relégué en
adjectif – la « matrice disciplinaire » de Kuhn –, ou réservé en complément
pour le classement institutionnel des enseignements9.

LA CRYPTOGRAPHIE COMME DISCIPLINE EN FORMATION

La plupart des auteurs de ces théories sociologiques se sont aussi


intéressés aux mécanismes de la (trans)formation disciplinaire, et plusieurs
des phénomènes qu’ils repèrent sont bien à l’œuvre pour la cryptographie.
Les témoignages des spécialistes, les présentations des colloques, les
préfaces des livres, évoquent ainsi un amalgame de plusieurs courants de
recherche relevant de disciplines plus anciennes, et leur recomposition
autour de thèmes et de questions clés.
En même temps, les chercheurs concernés ont commencé à constituer
une mémoire collective, tant à partir d’histoires partielles de chacune des
composantes que d’épisodes variés de leur rapprochement. Les actes d’un
Workshop on Cryptography, à Burg Feuerstein au printemps 1982, se
placent ainsi sous un double patronage : celui du Goethe de « Plaisir du
secret » et celui du lieu même du colloque, construit au début des années

8 Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, Postface, p. 241 et p. 248 (traduction


adaptée par moi-même). « A scientific community consists … of the practitioners of a
scientific specialty. To an extent unparalleled in most other fields, they have undergone
similar educations and professional initiations; in the process they have absorbed the same
technical literature and drawn many of the same lessons from it. […] One may usefully ask :
What do its members share that accounts for the relative fullness of their professional
communication and the relative unanimity of their professional judgments ? […] I suggest
‘disciplinary matrix’: ‘disciplinary’ because it refers to the common possession of the
practitioners of a particular discipline; ‘matrix’ because it is composed of ordered elements
of various sorts, each requiring further specification ». Kuhn, The Structure of Scientific
Revolutions, Postscript, p. 177 et p. 182.
9 Je renvoie à Gauthier, « La Géométrie des nombres comme discipline », en particulier

pp. 20-24, pour une discussion d’exemples de ces notions en histoire des sciences.
Remarquons que ces notions ne coïncident pas a priori. Voir Goldstein et Schappacher, « A
Book in Search of a Discipline » et « Several Disciplines and a Book » pour une illustration
possible de la différence entre « champ de recherches » et « discipline », appliquée à la théorie
des nombres.
CRYPTOGRAPHIE ET THEORIE DES NOMBRES 249

1940 comme « un centre camouflé pour l'ingénierie des communications


mettant l'accent sur la recherche cryptographique »10. Ce phénomène
mémoriel est souvent analysé par les sociologues comme caractéristique de
la mise en place d’une nouvelle discipline ou d’un nouveau champ de
recherche scientifique.
Des négociations explicites ou non sur les acteurs principaux, des
anecdotes personnelles, mais partagées, des discussions sur la date exacte
d’un événement – séance décisive de séminaire, premier colloque fondateur,
cours dans une université, ou publication d’une modélisation
particulièrement fructueuse, d’un théorème identifié comme fondamental –
permettent ainsi d’ajuster un récit commun du passé, une histoire. Beaucoup
de ces récits adoptent d’ailleurs une description globale similaire, quel que
soit le sujet, témoignant donc davantage des conventions sur ce genre
d’histoire que d’une étude spécifique des dynamiques à l’œuvre dans le cas
concerné. Ils opposent une phase de résultats élémentaires, isolés et
dispersés, à l’élaboration récente de théories plus mûres, fondées sur des
outils mathématiques avancés et en interaction fructueuse avec plusieurs
domaines. Pour le cas de la cryptographie, Elwyn R. Berlekamp (né
en1940), dans un recueil destiné à commémorer le 25e anniversaire de
l’article fondateur11 de Claude E. Shannon (1916-2001), écrit ainsi :

« Dans les premières années de la théorie du codage, la quasi-totalité des


interactions avec d'autres disciplines académiques a consisté à découvrir que
divers petits problèmes de cette théorie pourraient être résolus en appliquant
des techniques élémentaires issues d'autres domaines. Cependant, dans la
dernière décennie, la théorie du codage a mûri. Elle a non seulement fourni
des applications à un certain nombre de résultats profonds en mathématiques
pures, […] mais elle a également été en mesure d'apporter une contribution
significative à d'autres domaines »12.

10 « a camouflaged center for communications engineering emphasizing cryptographic


research », Beth, Cryptography, préface. La citation de Goethe est extraite de la section
« Lust am Geheimnis » (Plaisir du secret) de son Traité des couleurs, et donnée en page de
garde. Plusieurs dispositifs mécaniques de chiffrement, machine Kryha, Enigma, etc.,
présentées au centre de Burg Feuerstein, sont aussi illustrés dans la partie historique des actes,
voir par exemple pp. 6-7.
11 Voir le chapitre « Du message chiffré au système cryptographie » p. 129.
12 « In the early years of coding theory, nearly all of the interactions with other academic

disciplines consisted of discoveries that various minor problems in coding theory could be
solved by the application of elementary techniques from other fields. However, in the past
decade, coding theory has matured. Not only has coding theory found applications for a
number of deep results in pure mathematics, […] but coding theory has also been able to
make significant contributions to other areas », Berlekamp, Key Papers, p. 1.
250 CATHERINE GOLDSTEIN

La structure de ce récit concorde avec celle d’autres récits de formation


disciplinaire, qui adoptent un schéma analogue13. Mais cette concordance de
structure cache à peine une grande variété dans les domaines appelés à
témoigner, dans les résultats mentionnés et dans la chronologie détaillée, et
ce, pour une même discipline. Berlekamp souligne lui-même la variabilité
dans le temps de l’importance historique (historical significance) qui peut
être accordée à un article dans le domaine de la cryptographie, selon les
travaux que cet article a suscités à une certaine date14. L’ère moderne de la
cryptographie commence-t-elle par exemple avec Shannon ou avec
Whitefield Diffie (né en 1944) et Martin Hellman (né en 1945), qui
définirent en 1976 le concept de clé publique et annoncèrent en même temps
« l’aube d’une révolution en cryptographie »15 ?
Face à ces constructions mémorielles, stéréotypées dans leur forme mais
variables dans leur contenu, la position de l’historienne est un peu celle d’un
paléontologue habitué à étudier des collections de petits morceaux fossilisés
et qui serait projeté au milieu d’un troupeau de brachiosaures vivants : de
(trop) nombreuses informations disponibles, de toute nature, sur toutes
sortes de supports, à la fois hétérogènes et parcellaires, rendent difficile une
appréciation d’ensemble des mécanismes en jeu dans ce domaine en pleine
expansion.
Que peut-on voir en changeant la focale et en se plaçant d’emblée à une
échelle plus grossière, celles des classifications par sujets adoptées par les
mathématiciens eux-mêmes16 ? Depuis le milieu du 19e siècle au moins –
avec l’apparition du journal de recension, Jahrbuch für die Fortschritte der
Mathematik – ces classifications, changeant au cours du temps, permettent
de repérer certaines évolutions disciplinaires17. Qu’en est-il de la

13 Voir par exemple la description que David Hilbert (1862-1943) donne en 1896 de la
disciplinarisation de la théorie des nombres – en tant que théorie des corps de nombres
algébriques – au début du Zahlbericht. Ce point est commenté dans Goldstein et Schappacher,
« Several disciplines and a Book », pp. 88-90.
14 Berlekamp, Key Papers, p. 3.
15 Extrait de leur article « New Directions in Cryptography », cité d’après Stern, La science du

secret, p. 85, qui en fait le point de départ du troisième âge de la cryptographie, celui dans
lequel nous sommes. La traduction de cet article figure au chapitre « Les nouvelles
orientations de la cryptographie » p. 173.
16 Une analyse analogue du côté de l’informatique serait instructive. Voir quelques éléments

dans Mounier-Kuhn, L’informatique en France, pp. 33-36.


17 Ainsi que des priorités multiples, liées à une nation, un domaine particulier, un parti-pris

méthodologique. On pourra se reporter en particulier à Siegmund-Schultze, Mathematische


Berichterstattung in Hitlerdeutschland, et à Rollet et Nabonnand, « An Answer to the Growth
of Mathematical Knowledge ? » pour deux discussions de deux classifications concurrentes
au 19e siècle. Voir aussi Goldstein et Schappacher, « Several Disciplines and a Book »,
pp. 93-96, pour ce que ces classifications reflètent de l’état d’un champ. Rappelons qu’une
même norme internationale, la MSC, est maintenant utilisée par les deux principaux journaux
CRYPTOGRAPHIE ET THEORIE DES NOMBRES 251

cryptographie dans le standard MSC (Mathematics Subject Classification),


schéma de classification international adopté pour localiser par sujet tous les
articles de mathématiques ?
MSC se présente comme une arborescence de sections indexées par un
nombre de deux chiffres et correspondant à de larges divisions des
mathématiques (comme l’algèbre linéaire ou les équations aux dérivées
partielles), découpées en sous-sections indexées par une lettre, elles-mêmes
redécoupées en rubriques indexées par un nombre. « Cryptography »
apparaît dans le titre de quatre rubriques du dernier classement MSC, celui
de 2010 :
– 11T71 : Algebraic coding theory; cryptography,
– 14G50 : Applications to coding theory and cryptography,
– 81P94 : Quantum cryptography,
– 94A60 : Cryptography.
La première rubrique relève de la section 11, « Théorie des nombres »,
plus particulièrement, des « aspects arithmétiques des corps finis » ; la
deuxième rubrique de la section 14, « Géométrie algébrique », plus
particulièrement de « Géométrie diophantienne » ; la troisième de la
section 81, « Théorie quantique » ; la dernière enfin de la section
« Communication, Information, Circuits ». Un jeu de renvois18 pointe aussi
sur la rubrique 68P25, « Cryptage de données » (Data encryption) de la
section Informatique (Computer Science) – dont dépend aussi la rubrique
68P30, « Codage et théorie de l’information » – et sur plusieurs rubriques de
la sous-section 94B, « Théorie des codes correcteurs » (Theory of error-
correcting codes and error-detecting codes). Nous sommes d’ailleurs loin
d’épuiser ainsi tous les articles pertinents : une recherche sur l’expression
« Boolean functions » dans le titre de l’article renvoie, en contexte
cryptographique, aux rubriques 94C10, 68T05, 68Q17, etc. L’article
fondateur de Richard W. Hamming (1915-98), « Error detecting and error
correcting codes » était recensé en « probabilités » et, plus remarquable
encore, treize des quarante-quatre textes classiques sélectionnés par
Berlekamp dans son Source book n’ont pas du tout été recensés dans les
Mathematical Reviews19.
Ce morcellement et le fait que la cryptographie n’apparaît qu’au niveau
des rubriques, pas des sections elles-mêmes, donnent bien l’image d’une
disciplinarisation non achevée ; ils indiquent aussi qu’une attention aux

de recension en mathématiques, Mathematical Reviews et Zentralblatt, voir


[Link] msc/pdfs/[Link].
18 Ces renvois varient beaucoup selon la date de la MSC, suggérant d’intéressantes micro-

réorganisations, par exemple la classification de 2000 met en avant la rubrique 68Q05,


Machines de Turing et autres modèles de calcul.
19 Voir Berlekamp, Key Papers. À quatre exceptions près, les autres articles – ils sont tous

antérieurs à 1973 – sont recensés dans la section 94, celle d’informatique.


252 CATHERINE GOLDSTEIN

problèmes de codage s’est développée dans plusieurs branches. Il est aussi


possible de constater certaines évolutions. Si la section 94 remonte aux
origines des Mathematical Reviews, dans les années 1940, 94A,
« Communication, information » est une sous-section apparaissant
seulement en 1980, même si elle hérite de sous-sections et rubriques
antérieures (dont « Coding Theory », présente entre 1973 et 1979). La
rubrique 94A60, Cryptography per se, date en particulier de 1980. Il en est
de même de 11T71, présente dès l’apparition de la section 11 (qui remplace
alors l’ancienne section 10 consacrée à la théorie des nombres jusqu’alors).
Si Computer Science est présente dès 1940, la sous-section 68P, « Theory of
data », et en particulier 68P25, datent aussi de 1980 ; notons en revanche
que 68P30, Coding and information theory, est plus récente, n’apparaissant
qu’en 2000. Le lien à la géométrie algébrique ne bénéficie d’une rubrique
spécifique 14G50 qu’en 2000, quant à 81P94, elle vient tout juste
d’apparaître, en 2010.
La répartition des articles dans ces rubriques est par ailleurs tout à fait
inégale. Depuis 1980, plus de 7 000 articles ont 94A60 comme code de
classification principal, 7720 ont 94BX, contre seulement 316 items en
rubrique principale 11T71. La plus récente rubrique 14G50 est principale
pour 195 articles, alors que 81P94 l’est déjà pour 122. Toutes les rubriques,
en revanche, témoignent d’une augmentation importante des publications
dans la dernière décennie. La rubrique 94A60 augmente d’un facteur 3,4
entre les années 1990 et les années 2000 (1264 items recensés entre 1990 et
1999, 4380 entre 2000 et 2009), alors que les sections 94B et 11T71, à deux
échelles différentes, augmentent d’un facteur 1,5. Structurer ces données,
par pays, par lieux de publications (le rôle des IEEE Transactions on
Information Theory a été maintes fois souligné) ou par séries (comme celle
des actes des colloques Eurocrypt, dans la suite de celui de Burg
Feuerstern), par les attaches institutionnelles des auteurs, mais aussi en
suivant les liens internes de renvois bibliographiques, de thèmes, de
méthodes, d’applications réciproques, à l’intérieur des mathématiques ou à
d’autres terrains, serait nécessaire pour une approche sociologique plus
approfondie de l’avènement d’une discipline mathématique associée à la
cryptographie20. Je me contenterai de noter l’entrelacs des rubriques dans les
références croisées, suggestif d’une circulation importante à l’intérieur
d’une thématique globale « Cryptographie » au-delà des divisions de MSC.
L’article fondateur de RSA, classé en 94A05, est en référence de 124 items
dans la base des Mathematical Reviews : 70 environ relèvent encore
principalement de la sous-section 94A (dont 57 en 94A60), une vingtaine de

20Pour des exemples de cette démarche, appliquée à la théorie des nombres, voir Goldstein et
Schappacher, « A Book in Search of a Discipline » et « Several Disciplines and a Book », et
Gauthier, « La Géométrie des nombres comme discipline ».
CRYPTOGRAPHIE ET THEORIE DES NOMBRES 253

« Théorie des nombres » (dont moins d’une dizaine en code 11T71 principal
ou secondaire). L’article le plus ancien recensé en 11T71 apparaît 79 fois en
référence dans la base, dont une seule fois pour un article de même code
principal.
Les catalogues de bibliothèques peuvent fournir quelques indications
supplémentaires. Je n’évoquerai ici que la situation en France. La
bibliothèque MIR (Mathématiques Informatique Recherche) des universités
Pierre et Marie Curie et Paris Diderot par exemple propose environ 500
ouvrages pour le sujet « Cryptographie/Cryptologie ». Les deux plus anciens
sont Cryptography : the Science of Secret Writing, de Laurence Dwight
Smith (écrit en 1943, mais acquis dans l’édition de Dover de 1955) et
Cryptanalysis : a study of ciphers and their solution (1956) d’Helen Fouché
Gaines (1888-1940). Les deux ouvrages sont mathématiquement peu
techniques ; ils ont été classés dans la section de la bibliothèque sur les
récréations mathématiques. Viennent ensuite chronologiquement quelques
ouvrages de la fin des années 1960, comme l’ouvrage de Berlekamp,
Algebraic Coding Theory (1968), ou Elementary Cryptanalysis : a
Mathematical Approach (1966), d’Abraham Sinkov (1907-98), incluant des
programmes de Paul Irwin. Ces livres comprennent entre autres des
chapitres de mathématiques plus avancées sur les corps finis ; or, en
cohérence avec leur mode d’acquisition, c’est dans la partie informatique de
la bibliothèque qu’ils sont situés. À partir des années 1980, le nombre de
titres croît nettement et leur localisation se diversifie ; c’est à partir de ce
moment qu’elle reproduit la répartition mise en évidence en observant MSC.
La même recherche sur les bibliothèques de l’École Normale Supérieure
(Ulm) produit 75 titres, principalement classés en informatique, mais aussi
une vingtaine d’ouvrages dans la bibliothèque de lettres, liés soit à des
ouvrages historiques sur le chiffre militaire et les langages cryptés à
différentes périodes, soit au déchiffrement des langues. Sur une plus longue
durée, une recherche analogue sur la base SUDOC donne 1250 ouvrages
dont le plus ancien – la Polygraphie en six livres de Trithème, en latin –
remonte au 16e siècle. Le mot « cryptographie » apparaît couramment dans
les titres à partir du 19e siècle ; il est alors lié au déchiffrement de toutes
sortes d’écritures secrètes et à ses usages, comme dans deux ouvrages de
1893, De la cryptographie : essai sur les méthodes de déchiffrement, de Paul
L. E. Valerio, ou dans la Cryptographie nouvelle, assurant l’inviolabilité
absolue des correspondances chiffrées de Félix M. Delastelle (1840-1902),
amateur maintenant bien connu21, également auteur de Mathématiques
appliquées, Traité élémentaire de cryptographie en 1902. La localisation de
ces ouvrages est significative : jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, ils sont

21 Voir le chapitre « Du message chiffré au système cryptographique » p. 122 et le chapitre


« La cryptologie gouvernementale française » p. 156.
254 CATHERINE GOLDSTEIN

hébergés principalement à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, à la


Bibliothèque nationale ou, pour ceux rédigés par des militaires, au CNAM,
ce qui les situe alors hors du strict monde académique, incarné par la Faculté
des sciences. Les bibliothèques des universités de province en ont peu avant
une époque très récente : les fonds témoignent ici de la forte
institutionnalisation de ces sujets dans les années 1990.
Ces éléments d’enquête font donc apparaître la complexité de l’histoire
de la cryptographie comme discipline. La multiplicité des professions en jeu
était déjà bien connue. Mais nous voyons ici que les liens concrets avec les
mathématiques ne relèvent pas d’un simple transfert de connaissances, des
mathématiques pures vers des applications que l’informatique serait venue
renforcer et concrétiser. Qu’une bibliothèque d’informatique héberge les
livres de mathématiques pures orientés vers le codage avant que le sujet
n’apparaisse dans les bibliothèques de recherche en mathématiques indique
une dynamique d’appropriation préalable par une communauté nouvelle.
L’héritage des récréations mathématiques mériterait aussi un examen
détaillé. Comme nous l’avons vu, c’est dans cette section des bibliothèques
qu’on trouve quelques ouvrages de cryptographie dès les années 1950. Et
c’est aussi dans ce cadre qu’Édouard Lucas (1842-91), à la fin du 19e siècle,
construisit un environnement mathématique adéquat pour le jeu de Nim ou
pour le baguenaudier (associé aux futurs codes de Gray)22 ; ou que Martin
Gardner (1914-2010) donna un large retentissement au système RSA en
1977 via sa colonne de jeux dans Scientific American23. Cette filiation, pour
marginale qu’elle puisse sembler au regard des développements des
dernières décennies, semble avoir servi sinon de stimulant, du moins de
cadre possible pour la dissémination de certaines questions pertinentes sur
une longue durée.
Du même coup s’explique la difficulté de mettre en place une mémoire
collective commune : selon les rencontres, les opportunités, c’est
l’appropriation d’un outil différent, d’un élément particulier qui apparaîtra
comme décisif, et c’est l’histoire de cet élément de contact, redéployée vers
le passé, qui sera décrite. Plusieurs caractérisations du domaine, insistant sur
des aspects différents, ont ainsi été suggérées : la mécanisation des calculs,
l’importance attachée à l’effectivité dans des domaines de mathématiques
pures jusqu’alors, comme la théorie des nombres ou la géométrie
algébrique ; une attention spécifique au temps – temps humain, temps
d’exécution d’une tâche – ; des questions autour de l’aléa, du probable, des
degrés de sécurité ; la réflexion sur le langage, sur le (dé)chiffrement, à la
combinatoire des signes ; les liens entre art de la guerre, mathématiques,

22Décaillot, « Eugène Lucas : le parcours original d’un scientifique français », p. 168.


23Voir le chapitre « Pourquoi et comment la cryptologie vient de surgir dans le domaine
public ? » p. 211.
CRYPTOGRAPHIE ET THEORIE DES NOMBRES 255

industrie et pouvoirs politiques, liens de résultats et de méthodes, liens de


personnes aussi. Or, de telles configurations, du point de vue des éléments
qui les composent, ne sont pas propres à la période contemporaine. Il peut
donc être utile de les désenclaver de l’histoire stricte de la cryptographie
dans l’espoir de mieux mettre à jour quels aspects les attachent
spécifiquement à cette histoire. Je me contenterai d’illustrer cette suggestion
à partir de quelques exemples de résultats récents portant sur l’histoire de la
théorie des nombres.

NOMBRES, TEMPS, LANGAGES, MACHINES AU 17e SIECLE

Il est banal, dans le cadre d’une histoire de la cryptographie, de repérer


des travaux mathématiques pertinents dès le 17e siècle. Le petit théorème de
Fermat24, par exemple, est au cœur de l’algorithme RSA et l’énoncé apparaît
bien explicitement, dans sa forme forte, sous la plume de Pierre Fermat
(160?-1665). Dans une lettre du 18 octobre 1640, celui-ci écrit ainsi :

« Tout nombre premier mesure infailliblement une des puissances –1 de


quelque progression que ce soit, et l’exposant de la dite puissance est sous-
multiple du nombre premier –1 ; et après qu’on a trouvé la première
puissance qui satisfait à la question, toutes celles dont les exposants sont
multiples de l’exposant de la première satisfont tout de même à la question.
Exemple : soit la progression donnée
1 2 3 4 5 6
3 9 27 81 243 729 etc.
avec ses exposants en dessus. Prenez par exemple le nombre premier 13. Il
mesure la troisième puissance –1 de laquelle 3, exposant, est sous-multiple de
12, qui est moindre de l’unité que le nombre 13, et parce que l’exposant de
729, qui est 6, est multiple du premier exposant, qui est 3, il s’ensuit que 13
mesure aussi la dite puissance 729 – 1 »25.

Ce résultat exprime pour nous que le groupe multiplicatif du corps fini p


est cyclique, d’ordre p – 1. En tant qu’élément de l’histoire de la
cryptographie, la mention de ce théorème illustre en général l’idée que des
mathématiques élaborées depuis longtemps pour elles-mêmes, de manière
purement théorique, se trouvent utilisables dans des contextes appliqués.
Pourtant, le (petit) théorème de Fermat n’est pas originellement un
résultat théorique et structurel, valorisé en tant que tel. L’objectif de Fermat
est d’étudier la divisibilité, par différents nombres premiers, de suites de la

24 Il s’agit du fait que, si p est un nombre premier et a un entier premier à p, alors ap – 1 ≡ 1


mod p (c’est-à-dire que p divise ap – 1 – 1). La notation actuelle utilisée ici (« ≡ ») remonte
aux Disquisitiones Arithmeticae de C.F. Gauss, en 1801.
25 Fermat, Correspondance, p. 209.
256 CATHERINE GOLDSTEIN

forme an – 1, l’entier a étant fixé (« une des puissances –1 de quelque


progression que ce soit »). Il énonce donc qu’il existe toujours des exposants
n pour lesquels cette divisibilité a lieu (« Tout nombre premier mesure
infailliblement une des puissances –1 »), et que le plus petit de ces
exposants est un diviseur (un « sous-multiple ») de p – 1 (Fermat oubliant ici
de préciser que l’énoncé n’est valide que si les nombres premiers p ne
divisent pas a). En termes actuels, il s’agit bien de déterminer l’ordre de a
dans le groupe multiplicatif (cyclique) de p*, mais pour Fermat, a est fixé
et p varie.
Cette différence de perspective est liée à la finalité de son résultat : pour
Fermat et ses contemporains, l’intérêt est de raccourcir les calculs dans la
recherche des nombres parfaits, c’est-à-dire des nombres égaux à la somme
de leurs diviseurs propres, et plus généralement dans la recherche des
nombres qui ont un rapport donné à la somme de leurs diviseurs propres.
Comme c’est encore le cas, les nombres parfaits connus à l’époque de
Fermat étaient ceux de la forme 2n-1(2n – 1), avec 2n – 1 premier ; il s’agit
d’une application directe d’un théorème des Éléments d’Euclide. Déterminer
les nombres parfaits implique donc d’examiner les diviseurs possibles de
2n – 1 (et plus généralement de an – 1). L’emploi de son théorème permet à
Fermat de s’assurer qu’il n’y a pas de nombres parfaits à 20 ou 21 chiffres 26
ou de fabriquer des nombres très grands, sous-multiples donnés de la somme
de leurs diviseurs propres, comme 1 802 582 780 370 364 661 760, qui vaut
le quart de la somme de ses diviseurs propres. Le petit théorème de Fermat
lie diviseurs premiers possibles et exposants ; il permet donc d’éliminer de
nombreux nombres premiers des diviseurs possibles, et raccourcit
considérablement les calculs. Plus généralement, la nécessité d’améliorer la
recherche des facteurs premiers est clairement exprimée dès cette époque :
Fermat se plaint ainsi des « fréquentes divisions qu’il faut faire pour trouver
les nombres premiers ». Il loue particulièrement un de ses correspondants,
Bernard Frenicle de Bessy (160?-74), pour « la vitesse de ses opérations » et
propose une méthode pour déterminer plus efficacement si un nombre est
premier ou composé, par différence de carrés27.
L’intérêt pour ces questions n’est pas propre à Fermat, et relève bien
d’enjeux collectifs28. Ceux-ci sont régulièrement évoqués dans les écrits,
correspondances ou mémoires du cercle29 de Marin Mersenne (1588-1648) –
auquel appartient Frenicle et dont Fermat est correspondant – et frôlent
l’histoire de la cryptologie de multiples façons. En témoignent les
procédures mises en place pour contourner le manque de confiance dans la
26 ibid., p. 248, p. 194 et p. 210.
27 ibid., p. 187 et p. 257.
28 Sur ces enjeux, et en particulier le rôle de la taille des nombres et du temps dans les

questions mathématiques de ce milieu, voir Goldstein, « L’arithmétique de Fermat ».


29 Voir le chapitre « L’ancrage de la cryptologie dans les jeux d’écriture » p. 47.
CRYPTOGRAPHIE ET THEORIE DES NOMBRES 257

transmission scientifique à distance, comme celle d’échanger problèmes et


solutions numériques, en lieu des méthodes ou des règles générales. En
témoignent encore, l’intégration du temps dans l’énoncé même des
problèmes. Voici par exemple la demande que reçoit Fermat de ce cercle, en
avril 1643 :

« Vous me demandiez ensuite si [100 895 598 169] est premier ou non, et une
méthode pour découvrir dans l’espace d’un jour s’il est premier ou
composé »30.

Nous constatons donc, dans ce milieu, une prise de conscience des


problèmes spécifiques liés à la taille des nombres en jeu et au temps
imposé pour la résolution ; en revanche, nous n’avons pas de trace directe
d’une véritable évaluation quantitative de ce temps dans les procédures de
calcul.
Marin Mersenne et les membres de son entourage s’intéressent de près au
problème des langues artificielles et à celui des chiffres, souvent perçus
comme analogues31. Leurs correspondances, leurs ouvrages, montrent leur
familiarité avec des auteurs passés associés à l’histoire des codes comme
Jérôme Cardan (1501-76), Blaise de Vigenère (1623-96), ou François
Viète (1540-1603), mais aussi avec des experts ès codes contemporains : un
proche de Mersenne, Aimé de Gaignières (mort après 1661), amateur de
codes, lance ainsi un défi à Antoine Rossignol (1600-82), cryptologue
professionnel au service de l’État. En lien avec des problèmes de
combinatoire, Mersenne propose dans son Harmonie universelle un moyen
d’« escrire toutes sortes de lettres secrettes », tout en soulignant l’utilité de
son ouvrage pour les affaires publiques. Or, tant Frenicle que Mersenne
deviennent attentifs au fait que les deux opérations de chiffrer et de
déchiffrer ne sont pas inverses l’une de l’autre de manière transparente.
Frenicle dit ainsi, dans son Abrégé des combinaisons composé vers 1640, et
publié à la fin du siècle :

« Mais ce n’est pas assez de sçavoir écrire, si l’on ne sçait lire son écriture, &
ce n’est pas peu de chose que de sçavoir lire celle-ci : car ceux mêmes qui
l’auroient écrite ne la pourroient lire, s’ils n’en sçavaient la méthode,
quoiqu’ils sçussent celle de l’écrire »32.

30 Fermat, Correspondance, p. 255. Le nombre est composé, produit de 898 423 et 112 303.
31 Ces relations et leurs liens avec les mathématiques sont examinées dans la thèse d’Ernest
Coumet, « Mersenne, Frenicle et l’élaboration de l’analyse combinatoire », ainsi que dans son
article « Cryptographie et numération ».
32 Cité dans Coumet, « Cryptographie et numération », p. 1021. L’histoire de la cryptographie,

tout en soulignant l’importance de ces questions, ne retient d’ordinaire comme acteur de la


période que Rossignol. Voir Kahn, The Codebreakers, ch. IV et V.
258 CATHERINE GOLDSTEIN

L’élaboration d’instruments et de machines aptes à implémenter ces


combinatoires de signes est aussi à l’ordre du jour. C’est le fils d’un autre
proche de Mersenne, et lui-même inséré jeune dans son cercle, Blaise Pascal
(1623-62), qui conçoit d’ailleurs une machine arithmétique commercialisée
et, rappelons-le, bénéficie même d’un privilège royal sur toute la production.
Nous trouvons donc dès le 17e siècle, non seulement les quelques
éléments éparpillés usuels dans toute histoire de la cryptologie – le petit
théorème de Fermat, un ou deux cryptologues proches du pouvoir royal,
comme les Rossignol –, mais une configuration, tant épistémique que
sociale, qui inclut un intérêt pour le chiffrement et le déchiffrement, une
appréciation de ses enjeux politiques, une réflexion sur leurs liens
complexes et sur la calculabilité, la construction de machines variées, des
mathématiques liées à la combinatoire et à la primalité.

INDUSTRIE, ORDINATEURS ET THEORIE DES NOMBRES

Un autre scénario envisageable serait celui d'une rencontre entre


industrie et théorie des nombres qui n'aurait pu avoir lieu que dans les
années 1980. Ce scénario s'accommode bien d'une histoire franco-centrée
des mathématiques selon laquelle l'esprit du groupe Bourbaki aurait dominé
la scène mathématique entre 1950 et 1970, s'opposant à toute
implémentation sérieuse des mathématiques appliquées, en particulier
numériques33, et promouvant une théorie des nombres alliée, non aux
calculs, mais à la géométrie algébrique la plus absconse.
Ordinateurs et industries privées croisent pourtant la théorie des nombres
bien avant les années 1980. Comme l’a montré Anne-Marie Décaillot34, dès
la seconde moitié du 19e siècle, Édouard Lucas s’intéresse explicitement à la
cryptographie, il est en contact avec les milieux industriels, son travail de
recherche concerne en priorité combinatoire et arithmétique. Plus
spécifiquement, il examine la réciproque du théorème de Fermat, dans la
perspective de tests de primalité : le fait que (/n)* soit cyclique d’ordre
n – 1 caractérise les entiers n premiers. Autrement dit, n est premier si et
seulement s’il existe un entier a (strictement inférieur à n) tel que n divise
an – 1 – 1, mais en revanche ne divise aucun des nombres a(n – 1)/q – 1, q > 1
étant un diviseur premier de n – 1. La mécanisation même de tests de
primalité ne lui était pas étrangère, bien que la machine qu’il imagine ne
nous soit pas parvenue. Comme évoqué plus haut, Lucas a aussi relancé les
études mathématiques de problèmes situés dans le cadre des recréations

33 On trouvera dans Mounier-Kuhn, L'informatique en France, pp. 170-186 et 377-378 un


exposé illustré par d'édifiantes citations de ce scénario et une discussion de ses limites.
34 Décaillot, « L’arithméticien Édouard Lucas : théorisation et instrumentation ».
CRYPTOGRAPHIE ET THEORIE DES NOMBRES 259

mathématiques, mais en en faisant apparaître la complexité, comme pour les


tours de Hanoï. Un autre aspect remarquable de son activité est sa tentative
d’appliquer ces recherches arithmétiques à des situations industrielles ;
comme en témoignent les comptes-rendus de l’Association Française pour
l’Avancement des Sciences (AFAS), il n’est pas un cas isolé à cette époque,
même s’il est sans doute le plus célèbre à s’engager dans ces interfaces.
Dans le cas de Lucas, il s’agit d’industrie textile, et non de sécurité de
transmission, mais de modélisation et de mécanisation du tissage, des satins
en particulier, par l’arithmétique modulaire35.
Or, ni le passage à l’ordinateur, ni la traversée de l’Atlantique ne
semblent modifier radicalement ces configurations, dans lesquelles de
nombreux éléments que nous associons maintenant à l’avènement de la
cryptographie sont en place, mais reliés de manière différente. C’est
d’ailleurs par des machines analogiques, cribles électriques, engrenages
empruntés à des vélos, que les Lehmer, Derrick Norman (1867-1938) et son
fils Derrick Henry (1905-91), ont d’abord poursuivi leurs investigations sur
les nombres premiers dans la lignée de Lucas. C’est le premier qui factorise
en 1903 le nombre de Jevons, 8 616 460 799, auquel nous avons fait allusion
au début de cet article. Quant au fils, il est associé au test de Lucas-Lehmer
et est devenu une figure connue de l’histoire de la cryptographie.
Selon les historiens qui les ont étudiés36, Leo Corry d’une part, Maarten
Bullynck et Liesbeth de Mol d’autre part, plusieurs facteurs sont décisifs
dans la création d’un Institute for Numerical Analysis aux États-Unis,
institut qui joue un rôle important dans les liens entre informatique et
théorie des nombres : la crise économique des années 30, qui contribue à
lancer D. H. Lehmer et son épouse Emma (1906-2007), également
mathématicienne, dans divers périples à la recherche de postes, et du même
coup favorise leurs nombreux contacts dans des milieux variés ; la Seconde
Guerre Mondiale, qui donne à D. H. Lehmer l’occasion de lancer un
programme plus ambitieux avec des ordinateurs puissants ; la concurrence
entre universités aux États-Unis, dont la mise au point du SWAC (Standard
Western Automatic Computer) est une des retombées cruciales. Cet
ordinateur très puissant pour l’époque soude de nouveaux liens entre
universités et industrie : il est utilisé dans l’industrie locale de l’aviation,
mais il permet aussi aux Lehmer et à leur équipe, dans l’intervalle des
calculs industriels, d’en développer d’autres, orientés vers la théorie des
nombres. Pourtant, cet épisode ne témoigne pas d’une exceptionnelle
connivence entre mathématiciens professionnels et industriels autour des
calculs et des machines, qui serait propre aux États-Unis. D’une part, parce

Décaillot, « Édouard Lucas et l’AFAS ».


35
36
Voir Corry, « FLT meets SWAC » et « Hunting Prime Numbers », ainsi que Bullynck et De
Mol, « A week-end off».
260 CATHERINE GOLDSTEIN

que Lehmer insiste alors sur l’aspect désintéressé des mathématiques qu’il
pratique, bien plus que sur l’applicabilité éventuelle de ses travaux: « Le
désir le plus impérieux pour étudier les mathématiques » affirme-t-il en 1932
« ne vient pas de son application pratique à l'étude de la vie matérielle de
chaque jour, mais réside dans la romance et la séduction qui entoure ses
mystérieux secrets »37. Il s’agit donc bien, non d’un engagement
systématique et fructueux des mathématiciens dans les problématiques
industrielles, mais de la possibilité de « week-end off »38, et d’une répartition
harmonieuse du temps de calcul des ordinateurs. D’autre part, des
rapprochements analogues se retrouvent dans d’autres pays tout au long du
20e siècle.
En France même, la Première Guerre Mondiale a été l’occasion de
nouvelles synergies entre universitaires, militaires, industriels. L’entre-deux-
guerres voit alors l’arrivée massive d’industriels et de militaires au sein de la
Société mathématique de France39. À l’inverse, des mathématiciens purs se
réorientent après-guerre, parfois sous l’effet de leurs activités de guerre, vers
des domaines vraiment appliqués. C’est le cas de Jean Kuntzmann (1912-92)
qui, après une thèse d’algèbre en 1934, se consacre aux mathématiques de
l’ingénieur, puis aux mathématiques de l’informatique, et crée en 1951 le
premier laboratoire de calcul à Grenoble40. C’est aussi le cas pour Albert
Châtelet (1883-1960) dont la thèse en 1911 porte sur les matrices appliquées
à la théorie des nombres41. Servant pendant la Première Guerre Mondiale au
Centre d’essais balistiques de Gâvre où il est affecté aux calculs, il est
chargé après-guerre de la reconstruction de l’université lilloise ; il y sera
recteur avant de devenir une personnalité importante de l’éducation
nationale dans les années 1950, créateur du CROUS (Centre Régional des
Œuvres Universitaires et Scolaires), et même candidat à l’élection
présidentielle de 1958. Avec Paul Dubreil (1904-94), il lance juste après-
guerre, en 1947, un séminaire d’algèbre et de théorie des nombres qui fait la
part belle aux avancées théoriques de ce domaine considéré comme l’un des
plus abstraits des mathématiques (variétés algébriques, théorie des idéaux,
théorie des groupes, ...), mais en même temps, il insiste, contrairement par

37 « The most compelling urge to the study of mathematics is not its practical application to
the study of every day, bread-and-butter life, but lies in the romance and glamour
surrounding its mysterious secrets », cité dans Corry, « Hunting Prime Numbers ».
38 Bullynck et De Mol, « A week-end off ».
39 Aubin et al., « Les mathématiciens français dans la Grande Guerre », pp. 194-195.
40 Mounier-Kuhn, L’informatique en France, pp. 241-260.
41 Voir sa biographie par Condette, « Albert Châtelet, la République par l’école ». Sur ses

activités de guerre et leurs effets, Gauthier, « Albert Châtelet, de la théorie des nombres à la
politique universitaire ». Un autre exemple intéressant de la génération suivante est celui de
René de Possel (1905-74), d’abord membre de Bourbaki : s’orientant vers l’analyse
numérique et l’informatique, il fut le directeur de l’institut Blaise Pascal du CNRS dans les
années 1960. Voir Mounier-Kuhn, L’informatique en France, pp. 278-292.
CRYPTOGRAPHIE ET THEORIE DES NOMBRES 261

exemple au groupe contemporain rassemblé sous le nom de Bourbaki, sur


l’importance des calculs effectifs, sur les problèmes spécifiques que posent
ces calculs et sur l’applicabilité de ces domaines à la physique et à
l’industrie. Dans sa propre notice sur travaux, Albert Châtelet établit avec
soin des ponts entre ces différents aspects :

« Lorsque le Faculté des sciences de Paris, en octobre 1940, voulut bien me


charger de l’enseignement d’Arithmétique supérieure, qu’elle venait de créer,
j’ai pu exposer dans mes cours les théories algébriques modernes […]. Il y a
quelque intérêt à signaler que l’Algèbre abstraite, qui reprenait ainsi droit de
cité dans le pays de Galois, de Jordan, d’Hermite et de Henri Poincaré,
trouvait en même temps des applications fécondes, non seulement en
physique théorique, mais encore dans la technique industrielle »42.

Les travaux de recherche de Châtelet, peu nombreux au milieu de ses


activités administratives et pédagogiques, ne semblent guère propices à
l’ancrer dans une histoire de la cryptographie, même si leurs orientations sur
les calculs effectifs, l’usage des matrices, tranchent quelque peu avec les
injonctions de l’algèbre structurale, qui privilégie l’intrinsèque et néglige
alors les questions d’effectivité. En revanche, il illustre des courants mal
connus des mathématiques de l’immédiat après-guerre, dont l’effet sur
l’essor de la cryptologie mathématique en France mériterait peut-être d’être
réévalué. Son séminaire d’algèbre et de théorie des nombres, qui s’est
poursuivi en deux branches et avec différents organisateurs (Dubreil-Pisot,
Pisot-Delange, Pisot-Delange-Poitou, etc.) a servi de point de ralliement de
tendances très variées en théorie des nombres ou en algèbre jusqu’aux
années 1990. Notons simplement à titre d’exemple que c’est dans ce
séminaire (Dubreil-Pisot) que Marcel-Paul Schützenberger (1920-96) a
exposé en 1956 une « Théorie algébrique du codage »43 ; les travaux de
Schützenberger s’inscrivent ainsi au début sous la double influence de
Châtelet et Dubreil du côté de l’algèbre – il a suivi le cours de Châtelet sur
les treillis et celui-ci est un des trois membres de son jury de thèse en 1953,

42 Châtelet, Notice sur les titres et travaux universitaires. Je remercie les Archives de
l’Académie des sciences de m’avoir permis de consulter et de citer ce document. Albert
Châtelet, qui n’avait pas les faveurs du gouvernement de Vichy, ne prit en fait ses fonctions à
la Faculté des sciences de Paris que plus tardivement. Sa candidature à ce poste, en
concurrence avec celle de Claude Chevalley (1909-84), membre fondateur de Bourbaki et
mathématicien de premier plan, fit d’ailleurs l’objet de polémiques.
43 Schützenberger, « Théorie algébrique du codage ». NdE. : Ce travail participe d’un

mouvement d’algébrisation du codage dans les années 1950. Le mathématicien et médecin


Schützenberger est alors tout particulièrement concerné par la cybernétique. Sa thèse de 1953
contient une reformulation mathématique qui généralise la notion d’information de Shannon.
Segal, Le zéro et le un, pp. 295-300 et p. 547-53.
262 CATHERINE GOLDSTEIN

avec Maurice Fréchet (1878-1973) et Georges Darmois (1888-1960) – et de


Darmois du côté des probabilités.

RENCONTRES

Cette excursion dans les rencontres de l’arithmétique avec la science du


codage met en évidence deux écueils. Le premier serait, n’attrapant du passé
que des bribes ponctuelles, pauvres et décontextualisées, de voir à trop bon
compte dans les dernières décennies une rupture radicale, qui instaurerait
pour la première fois des liens entre théorie des nombres, cryptologie,
collectivités multiples, pouvoirs économiques, militaires et politiques.
Couper complètement les fils qui relient au 17e siècle le professionnalisme
d’un cryptographe comme Rossignol aux théorèmes d’un Fermat, pour les
insérer dans deux histoires, qui seraient l’une celle du secret, l’autre celle
des corps finis ; négliger les occasions variées, tout au long du 20 e siècle, où
calculs arithmétiques et ordinateurs ont réuni autour d’une même machine,
dans un même lieu, à un même cours, acteurs oubliés de la politique
universitaire et futurs héros de la cryptologie, empêche de comprendre les
socles sur lesquels la cryptologie s’est finalement sédimentée.
Mais le second écueil serait de diluer complètement dans ce passé enrichi
les innovations, la radicalité du changement, qualitatif et quantitatif, des
dernières décennies. En ce sens, la mémoire constituée des cryptologues,
pour parcellaire qu’elle soit par rapport à l’historiographie, est elle aussi à
prendre au sérieux. L’enrichissement du passé doit plutôt nous aider à
dégager les spécificités propres à la configuration actuelle, et à repenser les
dynamiques concrètes. À scruter plus précisément comment le
développement d’emplois ou d’autres enjeux économiques nouveaux, une
utilisation quotidienne, familière, d’objets techno-mathématiques impliquant
la cryptologie, se sont liés à la mise en place de formations universitaires
systématiques et au recrutement de chercheurs dans diverses institutions. À
intégrer la polarité complexe entre Paris et les provinces dans l’examen du
renouveau explicite des années 1990. Ou à une toute autre échelle, non
moins pertinente, à cerner comment une expression comme « partage de
secret publiquement vérifiable » peut être certes pertinente pour décrire
l’organisation d’échanges mathématiques au 17e siècle, mais, au 21e siècle,
est devenue en soi un énoncé scientifique.
CRYPTOGRAPHIE ET THEORIE DES NOMBRES 263

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L'INFLUENCE DE LA CRYPTOLOGIE
MODERNE SUR LES MATHEMATIQUES ET
L'UNIVERSITE
Jean-Louis NICOLAS1

INTRODUCTION

Le 20 juillet 1969, au moment où l’homme marchait pour la première


fois sur la lune, se tenait à la State University of New-York at Stony Brooke
l’école d’été de l’AMS (American Mathematical Society) « Summer School
in Number Theory », consacrée à la théorie des nombres. Parmi les exposés
prestigieux, il y avait celui de Daniel Shanks (1917-96), « Quadratic
Forms » dont on trouvera la rédaction dans les Compte-rendus de cette école
d’été2.
Par le biais du calcul du nombre de classes h(Δ) des formes quadratiques
primitives ax2 + bxy + cy2 (où a, b, c sont des nombres entiers avec a > 0,
c > 0 et pgcd(a, b, c) = 1) de discriminant négatif Δ = b2 – 4ac fixé3, Shanks
proposait une méthode de factorisation entièrement nouvelle, permettant de
calculer les facteurs premiers des nombres ayant jusqu’à 30 ou 40 chiffres.

1 jlnicola@[Link], Université de Lyon, Université Lyon1, CNRS. UMR 5208, Institut


Camille Jordan Bât. Jean Braconnier, 21 Avenue Claude Bernard F-69622 Villeurbanne
cedex, France. [Link]
2 Shanks, « Class number, a theory of factorization, and genera ».
3 On dit que la forme f(x, y) = ax2 + bxy + cy2 représente le nombre entier N s’il existe des

nombres entiers x0 et y0 tels que f(x0, y0) = N. Sur l’ensemble Q(Δ) des formes quadratiques
primitives de discriminant Δ, on définit une relation d’équivalence telle que deux formes
équivalentes représentent les mêmes nombres. L’ensemble quotient H(Δ) de Q(Δ) par cette
relation d’équivalence est un ensemble fini dont le cardinal est h(Δ). Gauss (voir
Disquisitiones Arithmeticae) a défini une loi de composition de deux formes quadratiques f’
et f’’ de même discriminant ayant la propriété suivante : si f′ représente N′ et f″ représente N″,
alors la composée de f′ et f″ représente le produit N′N″.
268 JEAN-LOUIS NICOLAS

En écoutant l’exposé de Shanks en 1969, je n’ai pas pleinement compris


l’intérêt de son algorithme, tant il était éloigné des préoccupations
habituelles des mathématiciens de cette époque.
Je suis maintenant de plus en plus persuadé que ce travail de Shanks a été
une étape importante dans l’orientation des mathématiques vers les
mathématiques effectives, c’est-à-dire les mathématiques ne se contentant
pas de définir les objets, mais donnant des algorithmes, si possible rapides,
permettant de les calculer.
Une décennie plus tard, l’année 1978 voyait la publication du protocole
de cryptographie à clé publique RSA4. Ce protocole, basé sur la relative
facilité à construire de grands nombres premiers et l’impossibilité de trouver
les facteurs premiers de certains grands nombres composés, allait donner à
cette orientation vers les mathématiques effectives un essor encore plus
formidable.
Nous exposerons d’abord quelques signes de cette évolution des
mathématiques. Puis, nous verrons comment s’est traduite cette évolution en
termes d’enseignement avec la mise en place à Limoges, en 1985, du
premier diplôme français axé sur la cryptologie. Actuellement de tels
enseignements à bac + 5 existent à Bordeaux, Caen, Grenoble, Lyon,
Marseille, Paris (École Polytechnique et École Normale Supérieure5), etc.
Les notions de mathématiques ou de cryptographie évoquées dans cet
article sont supposées connues, au moins superficiellement, par le lecteur6.

INFLUENCE DE LA CRYPTOLOGIE SUR LES MATHEMATIQUES

Les mathématiques avant 1978

Dans les années 1960, on n’enseignait guère l’histoire des


mathématiques. Mis à part quelques exceptions (théorème de Pythagore,

4 Du nom de ses trois inventeurs Ronald Rivest, Adi Shamir et Leonard Adleman, « A method
for obtaining digital signatures and public-key cryptosystems ». James Ellis avait découvert
antérieurement la cryptographie à clé publique, sur laquelle il avait écrit en 1970 un rapport
secret qui n’a été divulgué qu’en 1997. Voir par exemple [Link]
wiki/James_Ellis. W. Diffie et M. E. Hellman ont publié en 1976 un autre protocole de
cryptographie à clé publique. Voir le chapitre « Les nouvelles orientations de la
cryptographie » pp. 186-187, et le chapitre « Pourquoi et comment la cryptologie vient de
surgir dans le domaine public », pp. 209-216.
5 NdE. : Une telle formation existe aussi à l’Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis depuis

2003.
6 Pour plus d’information, on pourra consulter les ouvrages suivants : Cohen, A Course in

Computational Algebraic Number Theory ; Crandall et Pomerance, Prime Numbers, a


Computational Perspective ; Menezes, Van Oorschot et Vanstone, Handbook of Applied
Cryptography.
L'INFLUENCE DE LA CRYPTOLOGIE MODERNE 269

groupe de Galois, matrice de Jordan, somme de Darboux, théorème de


Rolle, ...), on ne disait ni quand ni par qui avait été introduite une notion ou
démontré un théorème.
Pour les objets introduits, on donnait en général une méthode de calcul
dans les cas simples, mais on ne s’occupait pas d’évaluer cette méthode dans
les cas plus compliqués. On apprenait ainsi à développer un déterminant
d’ordre 3 par la règle de Sarrus ou à faire des combinaisons de lignes ou de
colonnes pour calculer un déterminant d’ordre 4 ; mais on ne disait pas
qu’un déterminant d’ordre n se calcule en O(n3) opérations par la méthode
du pivot de Gauss, pourtant connue depuis longtemps.
Par l’algorithme d’Euclide, pour calculer le pgcd de deux nombres a1 et
a2 (avec a1 > a2), pour i = 3, 4, 5, … , on calcule ai, le reste dans la division
de ai-1 par ai-2 jusqu’à ce que ai soit nul. Le pgcd de a1 et a2 est alors ai-1.
Combien de divisions faut-il exécuter lorsque les deux nombres initiaux a1
et a2 ont 100 chiffres décimaux ?
Cette question a été résolue par le théorème de Lamé (1845) qui
démontre que, pour calculer le pgcd de deux nombres a1 et a2 avec a1 > a2,
le nombre de divisions à effectuer est inférieur à 5 fois le nombre de chiffres
décimaux de a2.
Aucun professeur de mathématiques ne m’a enseigné le théorème de
Lamé, que j’ai découvert dans le livre de Knuth7. Pourtant, Gabriel
Lamé (1795-1870) est un mathématicien connu : il a résolu le cas de
l’exposant 7 dans le grand théorème de Fermat en prouvant que l’équation
x7 + y7 = z7 n’a pas de solution entière vérifiant xyz ≠ 0. Mais en 1960, les
mathématiciens ne s’intéressaient que peu à l’évaluation des algorithmes,
aux mathématiques effectives et aux ordinateurs8.
Pourtant, il y avait des exceptions. Derrick Henry Lehmer (1905-91)
connaissait9 les méthodes de calcul rapide en arithmétique, en particulier
l’évaluation de l’exponentielle modulaire ab mod N, et a effectué un énorme
travail de calcul. La revue Mathematics of Computation lui a consacré un
volume spécial en 1975, pour son soixante-dixième anniversaire10. Nous
avons vu dans l’introduction que Daniel Shanks a découvert en 1969 une
nouvelle méthode de factorisation. Arthur Oliver Lonsdale Atkin (1925-

7 Knuth « The art of computer programming ».


8 NdE. : Les recherches de Gabriel Lamé (1795-1870) ont été cependant effectuées dans un
tout autre cadre. Lamé appartient à toute une génération de polytechniciens français qui ont
développé une physique mathématique rationnelle. Menés en relation étroite avec l'étude des
fonctions elliptiques, ses travaux sur les coordonnées curvilignes deviendront l'outil
indispensable de la géométrie différentielle. Ils le conduiront à la théorie des nombres. Lamé
est également connu pour son analyse de la complexité algorithmique de l'algorithme
d'Euclide.
9 Lehmer « Computer technology applied to the theory of numbers ». Voir le chapitre

« Cryptographie et théorie des nombres » pp. 256-258.


10 Collectif, « Special issues of mathematics of computation ».
270 JEAN-LOUIS NICOLAS

2008) a utilisé les tout premiers ordinateurs et organisé le colloque


Computers in Number Theory qui s’est tenu à Oxford11 du 18 au 23 août
1969.
En France aussi, quelques mathématiciens commençaient à s’intéresser à
ces questions ainsi qu’aux premiers logiciels de calcul formel ; citons
notamment Maurice Mignotte à St-Denis12 puis Strasbourg, Henri Cohen à
Bordeaux et Grenoble, Georges et Marie-Nicole Gras à Grenoble puis
Besançon. On lira en annexe l’échange de lettres en 1974 avec le grand
informaticien Marcel-Paul Schützenberger (1920-96) sur la mise en place
d’un centre de calcul spécialisé en arithmétique. Le colloque « Utilisation
des ordinateurs en Mathématiques » a réuni à Limoges en septembre 1975
un ensemble de mathématiciens prêts à s’investir dans ces sujets 13.
En conclusion, on voit qu’il existait autour de l’utilisation des
ordinateurs en théorie des nombres et du calcul formel un bouillonnement
d’idées qui sera largement amplifié par la découverte de la cryptographie à
clé publique. Le développement des logiciels de calcul formel Pari/GP,
Sage, Magma, Maple, etc. en a grandement profité.

Questions développées sous l’influence de la cryptologie

Le protocole de cryptographie RSA et celui du logarithme discret font


jouer un grand rôle aux nombres premiers et à la décomposition en facteurs
premiers des nombres composés14.
Un test de primalité prend en entrée un nombre N et, en sortie, déclare si
le nombre est premier ou composé. Un algorithme de factorisation prend en
entrée un nombre N garanti composé par un test de primalité et donne en
sortie deux nombres différents de 1 dont le produit vaut N.
La méthode dite des divisions successives, qui consiste à diviser N par
les nombres premiers inférieurs ou égaux à √N, est à la fois un test de
primalité et un algorithme de factorisation. Mais la plupart des algorithmes
de factorisation énumérés ci-après ne prouvent pas qu’un nombre est
premier.
Plusieurs tests de primalité et algorithmes de factorisation ont été
découverts dans les années 1970, mais il faudra attendre les années 1980
pour voir apparaître les algorithmes les plus efficaces.

11 Ed. Atkin et Birch, Computers in number theory.


12 NdE. : Maurice Mignotte a d’abord enseigné à l’université Paris XIII, qui avait une antenne
dans la ville de Saint-Denis.
13 Collectif, « Utilisation des ordinateurs en mathématiques ».
14 Voir les chapitres « Nouvelles orientations de la cryptographie » p. 173 et « Pourquoi et

comment la cryptographie vient de surgir dans le domaine public ? » p. 203.


L'INFLUENCE DE LA CRYPTOLOGIE MODERNE 271

Tests de primalité

La méthode des divisions successives est connue depuis l’Antiquité ; en


dehors de la méthode N – 1 introduite par Édouard Lucas (1842-91) à la fin
du 19e siècle15, les autres méthodes décrites ci-dessous sont postérieures à
1970.
Méthode N – 1 ou N + 1. Elle permet de tester la primalité du nombre N
lorsque l’on connait les facteurs premiers de N – 1 ou de N + 1.
Test probabiliste d’Artjuhov-Miller-Rabin. Ce test dit qu’un nombre est
premier avec une très forte probabilité16. Cependant, il ne garantit pas que le
nombre testé soit premier. Mais il est rapide et il faut l’utiliser avant
d’appliquer l’un des tests non probabilistes cités ci-dessous.
Test probabiliste des suites de Lucas. Les suites de Lucas sont les suites
récurrentes linéaires d’ordre 2, c’est-à-dire définies par leurs deux premiers
termes x0 et x1 et par la relation de récurrence xn+2 = axn+1+bxn. La plus
célèbre est la suite de Fibonacci, avec x0 = 0, x1 = 1, a = 1, b = 1. Ces suites
permettent de construire un test probabiliste qui, comme le test d’Artjuhov-
Miller-Rabin, est rapide mais ne permet pas de garantir la primalité du
nombre testé.
Test des sommes de Jacobi. Ce test a été publié en 1983 par Adleman,
Pomerance et Rumely puis implémenté par Cohen et Lenstra17. Le temps
nécessaire à prouver la primalité du nombre N est O((log N)log log log N), ce qui
est presque polynomial en log N.
Test utilisant les courbes elliptiques. Shafi Goldwasser18 et Joe Kilian
ont publié en 1986 un premier test théorique. Le test ECPP (Elliptic Curve
Primality Proving) publié par Atkin et Morain19 en 1993 permet de tester de
grands nombres au hasard20. En décembre 2012, le teste CIDE (Cyclotomy
Initialized by Dual Elliptic tests) de Pedra Mihailescu a permis à Jens
Franke, Thorsen Kleinjung, Andreas Decker et Anna Grosswendt de prouver
la primalité du nombre de 30 008 chiffres : 86562929 + 29298656, ce qui est le
record actuel pour un nombre « au hasard ».
Test AKS (Agrawal, Kayal, Saxena). Cet algorithme, publié en 2004,
montre que l’on peut tester la primalité de N en O((log N)c) étapes,
autrement dit, que ce test est polynomial en log N. Malheureusement,

15 Voir le chapitre « Cryptographie et théorie des nombres » pp. 258-259.


16 Voir plus loin le paragraphe « Nombres premiers avec une grande probabilité ».
17 Voir le chapitre « Pourquoi et comment la cryptologie vient de surgir dans le domaine

public ? » p. 214.
18 ibid., p. 217.
19 Atkin et Morain, « Elliptic curves and primality proving » ; « Finding suitable curves ».
20 Par le test ECPP, le nombre « au hasard » de 20 562 chiffres décimaux :

(((((((((23 + 3)3 + 30)3 + 6)3 + 80)3 + 12)3 + 450)3 + 894)3 + 3636)3 + 70756)3 + 97220 a été
prouvé premier en 2006, voir [Link]
272 JEAN-LOUIS NICOLAS

jusqu’à maintenant, cette vitesse n’est que théorique ; aucune version


implémentée ne permet de rivaliser avec les deux précédents tests.

Méthodes de factorisation

CFRAC. Très peu de temps après la méthode de factorisation de Shanks


(1969) apparaissait un autre algorithme de factorisation, la méthode CFRAC
utilisant les fractions continues21, qui donnait les deux facteurs premiers du
nombre de Fermat F7 = 2128 + 1, un nombre de 39 chiffres.
CLASSNO et SQUFOF. Après avoir publié son premier algorithme de
factorisation CLASSNO22, Shanks en découvrit un deuxième, SQUFOF,
utilisant les formes quadratiques, cette fois à discriminant négatif.
L’algorithme peut se programmer en peu d’instructions et travaille
essentiellement sur des nombres dont le nombre de chiffres est inférieur à la
moitié du nombre de chiffres du nombre à factoriser. En 1973, sont apparues
les premières calculettes programmables, et l’algorithme SQUFOF
implémenté sur ces machines, permettait de factoriser des nombres de 18
chiffres décimaux23.
Algorithme de Lehman. Factoriser un nombre impair sous la forme
N = a × b est équivalent à l’écrire sous forme d’une différence de deux
a b a b
2 2

carrés N     . Par cette observation, Fermat avait trouvé une


 2   2 
méthode simple pour décomposer en facteurs premiers les nombres qui ont
deux facteurs voisins de √N. En améliorant la technique de Fermat, Sherman
Lehman a obtenu un algorithme de factorisation (qui est aussi un test de
primalité) en O(N1/3).
La méthode ρ de Pollard. C’est un algorithme probabiliste, basé sur le
paradoxe des anniversaires, très simple à programmer, dont le temps de
calcul est O(N1/4).
Les méthodes p – 1 et p + 1 de Pollard. Ces méthodes permettent de
trouver les facteurs premiers p d’un nombre N tels que p – 1 (ou p + 1) n’ait
que des petits facteurs premiers.
Le crible quadratique. Pour factoriser N, on considère le polynôme
  N   N , et l’on recherche les petites valeurs de x telles
P( x )  x 
2

que P(x) soit friable, c’est-à-dire n’ait que des petits facteurs premiers. Cette
recherche peut se faire rapidement par une technique de crible. Cet
algorithme, publié en 1982 par Carl Pomerance (né en 1944), a permis en
21 Morisson et Brillhart, « The Factorization of F7 », « A Method of Factoring and the
Factorization of F7 ».
22 Shanks, « Class Number, a Theory of Factorization ».
23 Nicolas, « Une méthode de factorisation ».
L'INFLUENCE DE LA CRYPTOLOGIE MODERNE 273

1983 de factoriser le nombre (1071 – 1)/9 qui s’écrit avec 71 chiffres 1. La


méthode MPQS (Multiple Polynomial Quadratic Sieve) remplace le
polynôme P(x) par d’autres polynômes du second degré.
L’algorithme ECM (Elliptic Curve Method). Soit p un facteur premier
inconnu du nombre N à factoriser. On choisit au hasard une courbe
elliptique y2 = x3 + ax + b, en espérant que son nombre de points sur le corps
p soit friable, c’est-à-dire n’ait que des petits facteurs premiers. Cet
algorithme a été publié en 1987 par Hendrik Lenstra Jr24.
Le crible du corps de nombres. C’est actuellement la méthode la plus
performante. Elle travaille à la fois dans le corps  des nombres rationnels
et dans un corps de nombres (), où  est un nombre algébrique bien
choisi. La version initiale, suggérée par John Pollard en 1988, permettait de
factoriser les nombres de la forme an + bn, par exemple les nombres de
Mersenne25 ou de Fermat26. Généralisée aux nombres quelconques, cette
méthode a permis la factorisation d’un nombre de 232 chiffres, ce qui est le
record actuel. On lira avec intérêt l’article de Pomerance sur ce sujet27.
En conclusion, on constate la variété des domaines mathématiques
intervenant dans ces différents algorithmes de factorisation. Enfin, rappelons
que si les ordinateurs quantiques fonctionnent un jour, ils résoudront
rapidement le problème de factorisation.

Théorie de la complexité

Le principe du protocole de cryptographie RSA est basé sur la possibilité


de construire de grands nombres premiers p et q (de, disons, 150 chiffres) et
sur l’impossibilité actuelle de retrouver les facteurs premiers p et q à partir
de leur produit (la fonction : (p, q) → p × q est une fonction à sens
unique28).
Mais cette impossibilité est-elle inhérente au problème ou bien est-elle
due à notre ignorance actuelle ? Nous avons vu dans les tests de primalité
que la méthode AKS testait la primalité d’un nombre N en temps polynomial
par rapport au nombre de chiffres de N. Existe-t-il un algorithme polynomial
de factorisation ?
En théorie de la complexité, la classe P réunit les problèmes qui peuvent
être décidés en temps polynomial par rapport à la taille des données. Par
l’algorithme AKS, le problème de primalité appartient à la classe P. La

24 Lenstra, « Factoring integers with elliptic curves ».


25 Voir la note 28, p. 235.
26 Voir page précédente.
27 Pomerance, « A tale of two sieves ».
28 Voir le chapitre « Les nouvelles orientations de la cryptographie » pp. 196-199, et plus loin

le paragraphe « Fonctions à sens unique ».


274 JEAN-LOUIS NICOLAS

classe NP contient les problèmes de décision qui admettent un algorithme


polynomial capable de tester la validité d’une de leurs solutions. Le
problème de factorisation appartient à la classe NP. La fameuse conjecture29
P = NP entraînerait que le problème de factorisation est dans la classe P et
donc il existerait un algorithme de factorisation polynomial en le nombre de
chiffres de l’entrée N.
Pour rendre le protocole RSA caduc, encore faudrait-il qu’un tel
algorithme de factorisation soit performant en pratique.

Courbes elliptiques

Les courbes elliptiques sont les courbes les plus simples après les droites
et les coniques. On peut ramener leur équation à la forme de Weierstrass :

y2 = x3 + ax + b, 4a3 + 27b2 ≠ 0.

Sur une telle courbe on définit l’addition de deux points. L’élément


neutre 0 de cette addition est le point à l’infini dans la direction [Oy), et trois
points alignés ont pour somme 0. L’ensemble des points de la courbe muni
de cette opération est un groupe abélien.
On peut considérer une courbe elliptique sur un corps fini, par exemple
p. C’est de cette façon que les courbes elliptiques interviennent dans les
tests de primalité, dans la méthode de factorisation ECM et dans certains
protocoles de cryptographie. Cela a suscité de nombreux travaux, par
exemple sur le calcul du nombre de points d’une courbe elliptique sur un
corps fini de grande taille.

L’algorithme LLL

Cet algorithme a été publié en 1982 par Henrik Lenstra, Arjen K. Lenstra
et László Lovász pour trouver les facteurs irréductibles d’un polynôme à
coefficients entiers. Depuis, il est devenu un outil incontournable tant en
théorie algébrique des nombres qu’en cryptographie.

29 Smale, « Mathematical problems for the next century ».


L'INFLUENCE DE LA CRYPTOLOGIE MODERNE 275

Quelques nouveaux concepts

Nombre premier avec « grande probabilité »

Le petit théorème de Fermat30 affirme que, si p est un nombre premier,


2 – 1 est multiple de p. La réciproque n’est pas vraie ; il existe une infinité
p−1

de nombres N composés, appelés pseudo-premiers en base 2, qui vérifient :

(1) 2N-1 − 1 ≡ 1 (mod N).

Le plus petit est 341 = 11 × 31. Mais ces nombres sont très rares, et si le
nombre N vérifie la congruence (1), on peut parier, avec de grandes chances
de gagner, qu’il est premier.
Le test d’Artjuhov-Miller-Rabin est une condition nécessaire de primalité
encore plus forte que le test donné par l’équation (1). Cohen dit qu’un
nombre N qui passe le test d’Artjuhov-Miller-Rabin est un nombre premier
de qualité industrielle : si l’on utilise un tel nombre dans la construction
d’un protocole de cryptographie, la probabilité que ce nombre soit composé
est beaucoup plus faible que la probabilité d’une erreur humaine dans la
gestion de ce protocole.
Mais pour un mathématicien, un nombre est premier ou il ne l’est pas, et
cette notion de nombre premier avec grande probabilité engendrée par les
tests probabilistes a suscité de nombreuses discussions.

Certificat de primalité

Il est facile de vérifier le résultat d’un algorithme de factorisation qui


annonce d comme diviseur de N : il suffit de calculer le reste dans la
division de N par d, et de constater que ce reste est nul. La plupart des
algorithmes cités dans les méthodes de factorisation s’appuient sur des
raisonnements heuristiques et probabilistes, mais leur temps de calcul est
non prouvé ; cependant en pratique, ils fonctionnent. Le cas des tests de
primalité est très différent. Que penser d’un algorithme qui, après des heures
de calcul, déclare « N est premier » ou « N est composé » ?
Il peut y avoir une erreur. Un certificat de primalité est un ensemble de
données qui permet de vérifier que le nombre est bien premier. La méthode
des divisions successives n’a pas de certificat de primalité.
La méthode N − 1 des tests de primalité donne comme certificat la liste
des facteurs premiers de N − 1 accompagnés de leur certificat de primalité.

30 Voir le chapitre « Cryptographie et théorie des nombres » pp. 255-258.


276 JEAN-LOUIS NICOLAS

Les tests ECPP et CIDE admettent un certificat de primalité, mais pas le test
des sommes de Jacobi.

Fonctions « à sens unique »31

Soit p et q deux nombres premiers; il est facile (c’est un problème de la


classe P)32 de calculer le produit N = p × q. Réciproquement, les
mathématiques disent que N est un produit de facteurs premiers, mais il est
difficile de calculer p et q à partir de N, c’est un problème de la classe NP.
On dit que l’application : (p, q) → N = p × q est une fonction à sens unique.
Chaque protocole de cryptographie à clé publique est basé sur une fonction
à sens unique. L’application : (p, q) → N est à la base du protocole RSA.
Soit p un nombre premier. Le groupe (/p) × est cyclique, c’est-à-dire
qu’il existe un générateur g tel que les deux ensembles {1, 2, ... , p − 1} et
{g mod p, g2 mod p, ... , gp−1 mod p = 1} coïncident. L’application : a → ga
mod p est une permutation de l’ensemble {1, 2, ... , p–1}. Par exemple, 3 est
un générateur de (/7)× ; les puissances de 3 modulo 7 sont 3, 2, 6, 4, 5, 1.
À partir de a, le calcul de x = ga mod p est facile par l’algorithme des
puissances. Mais, à partir de x, le calcul de a, appelé logarithme discret de x
en base g, est en général plus compliqué. Nous avons là encore une fonction
à sens unique.
La fonction à sens unique du logarithme discret existe aussi dans le groupe
des éléments non nuls d’un corps fini (où p est premier) ainsi que dans le
groupe des points d’une courbe elliptique sur un corps fini. Ces groupes sont
utilisés en cryptographie.

Zéro connaissance33

Comment Alice peut-elle prouver à Bob qu’elle connaît un secret sans


rien révéler de ce secret ? Cette situation se présente si Bob est le banquier
d’Alice et si Alice veut retirer de l’argent à sa banque. Elle ne veut pas
donner son secret à Bob pour ne pas risquer d’être escroquée, si celui-ci est
malhonnête.
Alice doit fournir à Bob une preuve à divulgation nulle de connaissance.
On trouvera sur le site [Link] à_divulgation_
nulle_de_connaissance un schéma simple d’une telle preuve.

31 Voir le chapitre « Les nouvelles orientations de la cryptographie » pp. 188-191.


32 Voir plus haut le paragraphe « Théorie de la complexité ».
33 Voir le chapitre « Pourquoi et comment la cryptologie a envahi le domaine public ? »

pp. 217-225.
L'INFLUENCE DE LA CRYPTOLOGIE MODERNE 277

Le mathématicien et le cryptographe

Neal Koblitz est un mathématicien qui a suivi de près les mathématiques


et leur rapprochement avec la cryptographie. Il a écrit plusieurs ouvrages sur
le sujet34.
Dans l’excellent article « The uneasy relationship between mathematics
and cryptography » 35, il compare les méthodes de travail du cryptographe et
du mathématicien. Le mathématicien, et particulièrement le théoricien des
nombres, s’attaque à un problème ouvert, souvent ancien, et dans le meilleur
des cas, le résout, mais, plus fréquemment, apporte une contribution positive
en direction de la solution. Le cryptographe, comme le biologiste ou
l’informaticien, est pris dans la spirale du temps et prépare activement sa
présentation au prochain congrès, quelquefois aux dépens d’une réflexion
approfondie.
Je recopie ci-dessous les dernières lignes de cet article :

« Cryptography has the excitement of being more than just an academic field.
Once I heard a speaker of NSA complain about university researchers who
are cavalier about proposing untested cryptosystems. He pointed out that in
the real world if your cryptography fails, you lose a million dollars or your
secret agent gets killed. In academia, if you write about a cryptosystem and
then a few months later find a way to break it, you’ve got two newspapers to
add to your résumé!
Drama and conflict are inherent in cryptography, which, in fact can be
defined as the science of transmitting and managing information in the
presence of an adversary. The “spy vs. spy” mentality of constant
competition and rivalry extends to the disciplinary culture of the field. This
can get to be excessive – and even childish at times – but it also explains in
part why it can be so much fun to do research in cryptography ».

Il est sans doute bon d’avoir un regard sur les applications immédiates,
sans perdre de vue les grands objectifs qui permettent les avancées de la
Science. On notera que, dans les universités, la cryptographie est enseignée,
tantôt en mathématiques, tantôt en informatique.

34Par exemple Koblitz, A course in number theory and cryptography.


35Cet article est traduit au chapitre « La relation agitée entre mathématiques et
cryptographie » pp. 285-303.
278 JEAN-LOUIS NICOLAS

INFLUENCE DE LA CRYPTOLOGIE SUR L’UNIVERSITE

Création du DEA de Limoges

Au début des années 1980, il n’y avait pas d’enseignement de troisième


cycle en mathématiques à l’Université de Limoges. Pourtant, le département
de mathématiques, avec une trentaine d’enseignants, en avait le potentiel ;
mais le MEN (Ministère de l’Éducation Nationale) ne souhaitait pas
augmenter le nombre d’universités habilitées à délivrer un diplôme de
troisième cycle. Il fallait donc trouver une idée un peu originale pour avoir
quelques chances d’obtenir une habilitation.
Or, au printemps 1984, Pomerance a passé trois mois comme professeur
invité à Limoges. De plus, le congrès Eurocrypt, qui avait eu lieu en 1982 à
Burg Feuerstein36 (Allemagne) et à Udine (Italie) en 1983, se tenait à la
Sorbonne en mai 1984, et, pour la première fois, sous les hospices de
l’IACR (International Association of Cryptology Research). À l’automne
1984, au moment de préparer les dossiers de demande de création de
nouvelles filières, les enseignants limougeauds se dirent que la
cryptographie pourrait être un atout.
Il n’était pas clair, à cette époque, de prévoir combien d’étudiants
pourraient trouver un emploi dans la cryptographie. À côté de l’équipe de
recherche en théorie des nombres, calcul formel et cryptographie, il y avait
une équipe d’analyse numérique, spécialisée dans les problèmes
d’optimisation. Il nous a semblé qu’une formation à Bac + 5, donnant aux
étudiants les notions de base dans les domaines de ces deux équipes et
accompagnée d’une bonne pratique de l’informatique ainsi que d’un stage
en entreprise devrait permettre à ces étudiants d’obtenir un travail
intéressant. La branche « Cryptographie » de Thomson-CSF (maintenant
THALES) promettait d’accueillir nos étudiants en stage.
C’est sur ce schéma que fût adressée au Ministère de l’Éducation
Nationale la demande de création du DEA37 de mathématiques avec la
mention « Cryptographie et Optimisation ». Dans la commission d’étude des
dossiers, il y avait Jean-Louis Stehlé, qui travaillait alors chez IBM, et qui a
fortement soutenu notre dossier ; finalement, ce DEA fût habilité.
Il semble que c’était la première fois qu’un enseignement de
cryptographie se faisait en dehors d’un établissement militaire. Je me
rappelle avoir envoyé au Service du Chiffre le programme détaillé de chacun
des modules de ce DEA.

36Voir le chapitre « Cryptographie et théorie des nombres » p. 252.


37Diplôme d’Études Approfondies. Cet enseignement à Bac + 5 correspond maintenant à la
deuxième année de Master.
L'INFLUENCE DE LA CRYPTOLOGIE MODERNE 279

Les premiers cours eurent lieu à l’automne 1985. Dans les deux
premières promotions il y eut comme étudiant François Morain,
actuellement professeur à l’École Polytechnique et Thierry Berger
maintenant professeur à l’Université de Limoges.
En 2012-2013, la cryptologie continue d’être enseignée à l’Université de
Limoges38.

Influence sur la Recherche

En juillet 1988, l’AMS (American Mathematical Society) organisait dans


le Maine un colloque présidé par Pomerance sur le sujet « Computational
Number Theory »39. Daniel Barsky, qui présidait alors la commission du
CNRS, favorisa la mise en place d’un PICS (Projet International de
Coopération Scientifique) du CNRS avec les États-Unis qui permit de
financer le voyage d’une vingtaine de mathématiciens français pour
participer à ce colloque.
Peu après, sous la direction de Jacques Martinet, se créait à Bordeaux le
laboratoire A2X (Équipe de Théorie des Nombres et d’Algorithmique
Arithmétique), qui officialisait le travail important accompli par plusieurs
mathématiciens bordelais dans l’utilisation des ordinateurs en théorie des
nombres. Ce laboratoire s’est naturellement ouvert vers la théorie des codes
et la cryptographie ; en particulier, les questions développées sous
l’influence de la cryptologie y ont fait l’objet d’études fructueuses et tout
laisse à penser que ces recherches ne s’arrêteront pas de sitôt.

Le DESS de Lyon

Nommé à Lyon en octobre 1988, je souhaitais y introduire un


enseignement de cryptologie. Justement, l’Université Claude Bernard
(Lyon 1) mettait en place à la rentrée 1989 un DESS40 d’Ingénierie
mathématique. Il comprenait un tronc commun et trois options, Analyse
Numérique, Statistiques et Finances.
Dans le tronc commun, il y avait une initiation à la cryptographie et aux
mathématiques sous-jacentes. Trois ans plus tard, s’ouvrit une quatrième
option, Mathématiques Discrètes, qui recrutait plus particulièrement des
étudiants de la Maîtrise de Mathématiques Discrètes, et qui incluait un

38 Voir le site http ://[Link].


39 Collectif, « Joint Summer Research Conference ».
40 Diplôme d’Études Supérieures Spécialisées. Comme le DEA, cet enseignement à Bac + 5

correspond maintenant à la deuxième année de Master.


280 JEAN-LOUIS NICOLAS

enseignement complémentaire de cryptographie. Plusieurs étudiants de cette


option ont fait leur stage en entreprise dans le domaine de la cryptographie.
Au moment de la mise en place des Masters, les enseignements de
cryptographie de ce DESS ont été transférés en deuxième année du Master
de Lyon, mention Mathématiques et applications, Ingénierie mathématique
et y sont encore en place41 en 2012-2013.

BIBLIOGRAPHIE

Atkin, A. O. L. et Morain, F., « Finding Suitable Curves for the Elliptic


Curve Method of Factorization ». Mathematics of Computation, 1993,
vol. 60, pp. 399-405
— « Elliptic Curves and Primality Proving ». Mathematics of Computation,
1993, vol. 61, pp. 29-68.
(eds.) Atkin A. O. L. et Birch B. J., « Computers in Number Theory ».
Proceedings of the Science Research Council Atlas Symposium n°. 2,
held at Oxford, from 18-23 August 1969, Londres, New-York, Academic
Press, 1971.
Collectif, « Special Issue of Mathematics of Computation dedicated to D. H.
Lehmer », Mathematics of Computation, 1975, vol. 29.
Collectif, « Utilisation des ordinateurs en mathématiques, Colloque de
Limoges, septembre 1975 », Bulletin de la Société Mathématique de
France, 1977, Mémoire 49-50.
Collectif, « Joint Summer Research Conferences in the Mathematical
Sciences », Bowdoin College, Brunswick, Maine, July 9 to July 15,
Computational Number Theory, Notices of the American Mathematical
Society, 1987, n° 34, pp. 1134-1135.
Cohen, H., A course in Computational Algebraic Number Theory. Graduate
texts in Mathematics n° 138, Berlin, Springer Verlag, 1993.
Crandall, R. et Pomerance, C., Prime Numbers, A Computational
Perspective, Berlin, Springer Verlag, 2001.
Gauss, C. F., Disquisitiones Arithmeticae, Traduit et prefacé par A. A.
Clarke, révisé par W. C. Waterhouse, C. Greithe et A. W. Grootendorst
New York, Springer Verlag, 1986.
Knuth, D. E., The Art of Computer Programming, vol. 2, Seminumerical
Algorithm. New York, Addison-Wesley, 1981, 2e édition.
Koblitz, N., A course in number theory and cryptography, Graduate Texts in
Mathematics, vol. 114. New York, Springer Verlag, 1987.

41 Voir le site [Link]


L'INFLUENCE DE LA CRYPTOLOGIE MODERNE 281

— « The Uneasy Relationship between Mathematics and Cryptography »,


Notices of the A.M.S., 2007, vol. 54, pp. 972-979.
Lehmer, D. H., « Computer Technology Applied to the Theory of
Numbers ». in (éd.) W. J. Leveque, Studies in Number Theory,
Washington D. C. Mathematical Association of America, 1969, pp. 117-
151.
Lenstra, H., « Factoring integers with elliptic curves », Annals of
Mathematics, 1987, 2nd series, vol. 126, n° 3, pp. 649-673.
Menezes, A. J., van Oorschot, P. C. et Vanstone, S. A., Handbook of
Applied Cryptography, Boca Raton, CRC Press, 1997.
Morrison, M. A. et Brillhart, J., « The Factorization of F7 », Bulletin of the
American Mathematical Society, 1971, vol. 77, n° 2, pp. 264-264.
— « A Method of Factoring and the Factorization of F7 », Mathematics of
Computation, 1975, vol. 28, n° 129, pp. 183-205.
Nicolas. J.-L. « Une méthode de factorisation utilisant les formes
quadratiques à discriminant positif », L’Iremois, publication de l’IREM
de Limoges, 1981, n° 6, pp. 3-12.
Pomerance, C., « A tale of two sieves », Notices of the American
Mathematical Society, 1996, vol. 43, n° 12, pp. 1473-1485.
Rivest, R. L., Shamir, A. et Adleman, L., « A Method for Obtaining Digital
Signatures and Public-Key Cryptosystems », Communications of the
Association for Computing Machinery, 1978, vol. 21, n° 2, pp. 120-126.
Shanks, D., « Class Number, a Theory of Factorization, and Genera », 1969,
Number Theory Institute, Stony Brooke, N. Y., Proceeding of the
Symposium on Pure Mathematics, American Mathematical Society,
1971, vol. 20, pp. 415-440.
Smale. S. « Mathematical Problems for the Next Century ». The
Mathematical Intelligencer, 1998, vol. 20, n° 2, pp. 7-15. Traduction in
« Problèmes mathématiques pour le prochain siècle », Gazette de la
Société Mathématique de France, 2000, n° 83, pp. 11-27.
282 JEAN-LOUIS NICOLAS

ANNEXE

Lettre de J.-L. Nicolas à Limoges, le 2 mai 1974,


M.-P. Schützenberger42

Cher Monsieur,

Je vous envoie le menu des prochaines journées arithmétiques (27


mai – 1er juin) à Bordeaux. J’ai écrit à P. Damey, organisateur, pour qu’il
vous envoie les renseignements techniques. Avec quelques autres
arithméticiens qui s’intéressent aux calculs sur ordinateur (dont Mignotte de
Paris XIII = St Denis), nous souhaiterions organiser quelque chose comme
un centre de calcul spécialisé (au moins en partie) en arithmétique. L’idée
est vaste et peu précise et je voudrais profiter des journées de Bordeaux pour
la préciser. Vous avez sûrement des idées intéressantes sur ce sujet et vous
connaissez plusieurs personnes qui en ont aussi. C’est une raison de plus
d’espérer votre venue à Bordeaux.
Avec mes meilleurs sentiments,

J.-L. Nicolas

42 Voir note p. 43, p. 261.


L'INFLUENCE DE LA CRYPTOLOGIE MODERNE 283

Lettre de M.-P. Schützenberger à


J.-L. Nicolas
LA RELATION AGITEE ENTRE
MATHEMATIQUES ET CRYPTOGRAPHIE1
Neal KOBLITZ2
Traduction Marie-José DURAND-RICHARD et Philippe GUILLOT

Au cours des six mille premières années, jusqu'à l'invention des clés
publiques dans les années 1970, les mathématiques utilisées en
cryptographie n'étaient généralement pas très intéressantes. Même au
vingtième siècle, les cryptographes utilisaient peu les concepts de pointe des
mathématiques. En effet, les mathématiciens qui s'intéressaient à la
cryptographie dans ces années-là auraient volontiers adhéré à la déclaration
méprisante de Paul Halmos3 : « les mathématiques appliquées sont de
mauvaises mathématiques »4.
Il y a cependant quelques exceptions. Dans les années 1940, Alan Turing,
le père de la science informatique, a travaillé intensivement en
cryptographie. Il a en particulier montré comment utiliser des techniques
statistiques sophistiquées pour décrypter un code5. Claude Shannon, le père

1 NdT. : la version originale de cet article a été publiée sous le titre « The Uneasy
Relationship between Mathematics and Cryptography » dans Notices of the AMS, septembre
2007, vol. 54, n° 8, pp. 972-979. Nous tenons à remercier Neal Koblitz et l’AMS pour nous
avoir gracieusement accordé le droit de publier cette traduction.
2 Neak Koblitz est professeur de mathématiques à l’Université de Washington, Seatle. Son

courriel est koblitz@[Link].


Cet article repose sur une conférence invitée donnée à la réunion de l’AMS au Steven Institute
of Technology à Hoboken, NJ, le 14 avril 2007. Certaines parties sont extraites du chapitre
sur la cryptographie de son ouvrage à venir Random Curves : Journeys of a Mathematician, à
paraître chez Springer Verlag. [NdT. : Ce livre est paru en 2008].
3 NdT. : Paul R. Halmos (1916-2006) est un mathématicien d’origine hongroise, émigré aux

États-Unis en 1929, et spécialiste de la théorie des ensembles. Il est l’auteur d’une


autobiographie intitulée I Want to Be a Mathematician. Automathography (1985).
4 NdT. : Applied Mathemathics is Bad Mathematics in L. A. Steen (ed.), Mathematics

Tomorrow, New-York, Springer Verlag, 1981.


5 NdT. : Voir le chapitre « L’ancrage de la cryptologie dans les jeux d’écriture » p. 59.
286 NEAL KOBLITZ

de la théorie de l'information, a travaillé sur les fondements de la


cryptographie6.
Dans la même décennie, G. H. Hardy a écrit, dans son Apologie d'un
mathématicien :

« À la fois Gauss et de moindres mathématiciens peuvent se réjouir qu'il y ait


une science [la théorie des nombres] qui de toutes façons, et selon eux,
devrait rester éloignée des activités humaines ordinaires, et rester noble et
propre ».

Du temps de Hardy, la plupart des applications des mathématiques


étaient militaires, et un pacifiste comme lui était heureux de constater que la
théorie des nombres n’était pas étudiée pour son utilité pratique, mais
seulement pour sa valeur esthétique intrinsèque.
Cette image d'une théorie des nombres « noble et propre » a eu un grand
succès jusqu'en 1977, lorsque trois chercheurs en informatique du
Massachusetts Institute of Technology – Ron Rivest, Adi Shamir et Len
Adleman – ont inventé un système cryptographique radicalement nouveau.
Un article paru dans Scientific American de Martin Gardner a décrit l'idée
du RSA, expliqué sa signification, et provoqué un regain soudain d'intérêt
populaire pour la cryptographie et la théorie des nombres7.
Dans ces années-là, le RSA était la principale façon de réaliser ce qui
allait devenir la « cryptographie à clé publique ». Les systèmes antérieurs
pour brouiller les messages convenaient aux applications militaires ou
diplomatiques, où seule une hiérarchie arrêtée de personnes était autorisée à
connaître les clés secrètes. Mais dans les années 1970, de larges pans de
l’économie se sont rapidement informatisés, les limites de la cryptographie
classique devinrent manifestes. Supposons par exemple qu'un grand réseau
de banques veuille pouvoir échanger des messages chiffrés pour autoriser
les transferts d'argent. En cryptographie traditionnelle, deux banques doivent
toujours s'accorder sur leur propre clé secrète pour échanger en toute
confiance sur un service de messagerie. Le nombre de paires possibles
atteint facilement les centaines de millions. Par conséquent, la cryptographie
antérieure, dite « à clé privée » (ou « à clé symétrique »), devient
extrêmement peu maniable.
En cryptographie à clé publique, la clé nécessaire pour embrouiller un
message est une donnée publique. Chaque utilisateur du système (par
exemple, chaque banque) dispose de sa propre clé publique, inscrite dans un
annuaire un peu comme un numéro de téléphone. N'importe qui peut chiffrer

6 NdT. : voir les chapitres « Du message chiffré au système cryptographique » pp. 127-142 et
« Pourquoi et comment la cryptologie a envahi le domaine public ? » pp. 203-207.
7 NdT. : voir le chapitre « Pourquoi et comment la cryptologie a envahi le domaine public ? »

pp 209-216.
LA RELATION AGITEE MATHEMATIQUES-CRYPTOGRAHIE
287

un message en utilisant cette clé publique. Toutefois, le processus de


déchiffrement exige la connaissance d'une clé totalement différente, que le
destinataire garde secrète. La procédure pour embrouiller un message est
appelée une « fonction à sens unique avec trappe »8. Cela signifie qu'une
fois que nous avons la clé publique de la banque, il est facile de calculer (à
l'aide d'un ordinateur) le message chiffré à envoyer. Si toutefois, nous
voulons aller dans l'autre sens – désembrouiller le message – cela est
mathématiquement impossible, à moins de posséder une information
supplémentaire, à savoir la clé secrète.
Rivest, Shamir et Adleman ont conçu un moyen ingénieux – et simple –
pour réaliser une fonction à sens unique avec trappe, en utilisant la théorie
élémentaire des nombres. Leur construction repose sur la multiplication de
deux grands nombres premiers p et q pour obtenir un nombre composé
N = pq. On peut supposer qu'il s'agit d'un processus à sens unique, en ce sens
que factoriser N pour retrouver p et q est très difficile.
Ainsi, la sécurité de la cryptographie RSA est entièrement tributaire de la
difficulté présumée de la factorisation de grands nombres entiers. Pour cette
raison, l'invention du RSA a donné une impulsion considérable à l'étude des
méthodes de factorisation des entiers, et aussi des méthodes pour produire
aléatoirement de grands nombres premiers. Au début des années 1980, les
points forts de la cryptographie mathématique étaient pour la plupart dans ce
domaine – par exemple, le développement par Carl Pomerance de
l'amélioration des techniques de crible pour les algorithmes de factorisation,
et la preuve déterministe de primalité en temps quasi polynomial d'Adleman-
Pomerance-Rumely à l'aide des sommes de Jacobi9.
Dans une veine un peu différente, Don Coppersmith mit au point un
algorithme qui pouvait trouver le logarithme discret dans le groupe
multiplicatif de F n en temps exp(n1/3+ε), ce qui est bien plus rapide que les
2
méthodes antérieures de calcul de logarithme. Cela a également eu un
impact en cryptographie, du fait qu'El Gamal a proposé une alternative au
chiffrement RSA10 reposant sur la difficulté présumée à inverser la
fonction : x  g x (où g est fixé) dans un corps fini.

8 NdT. : voir le chapitre « Les nouvelles orientations de la cryptographie » p. 192.


9 NdE. : le lecteur trouvera de nombreuses références aux travaux de Carl Pomerance dans le
chapitre « L’influence de la cryptologie moderne sur les mathématiques et l’université »
notamment p. 267.
10 NdT. : contrairement au RSA, le système fondé par Taher El Gamal n’a jamais été protégé

par un brevet. Il est utilisé par le logiciel libre GNU Privacy Guard, par de récentes versions
de PGP, et d’autre systèmes de chiffrement.
288 NEAL KOBLITZ

FACTORISATION ET COURBES ELLIPTIQUES11

En 1984, Hendrik Lenstra a diffusé en une page la description d'une


nouvelle méthode qu'il avait développée pour factoriser les entiers en
utilisant les courbes elliptiques12. L'algorithme astucieux et élégant était
assez simple pour que je puisse le comprendre à partir d'une esquisse d'une
page, même si une analyse détaillée de son temps d'exécution en a pris
beaucoup plus. Ce fut la première fois que les courbes elliptiques étaient
utilisées en cryptographie, et quand j'ai lu la page que Lenstra m'avait
envoyée, j'ai senti qu'il avait d'un seul coup élevé les mathématiques de la
cryptographie à un tout nouveau niveau de sophistication.
Peu de temps après, j'ai passé un semestre en Union Soviétique, où
personne ne travaillait ouvertement sur la cryptographie. J'ai cependant
continué à réfléchir sur ce sujet, et bientôt il m'est apparu qu’il devrait être
possible d'utiliser les courbes elliptiques d'une manière tout à fait différente
de ce que Lenstra avait fait, à savoir, pour construire des systèmes basés sur
le problème difficile du calcul des logarithmes sur la courbe. Comme je ne
connaissais personne en Union Soviétique avec qui je pouvais en parler, j'ai
écrit une lettre à Andrew Odlyzko13, puis aux Bell Labs, décrivant mon idée
d'utiliser le groupe d'une courbe elliptique pour construire un cryptosystème.
Odlyzko était alors un des rares mathématiciens à avoir produit un travail
majeur à la fois dans les domaines théoriques et pratiques. Aujourd'hui, il
n'est pas si inhabituel de concilier les mathématiques pures et appliquées,
mais dans le milieu des années 1980, Odlyzko était le seul dans ce cas parmi
les mathématiciens que je connaissais personnellement.
Les courriels n'existaient pas encore, et les lettres entre l'URSS et les
États-Unis prenaient deux semaines dans chaque direction. Il a donc fallu
attendre un mois pour recevoir une réponse d'Odlyzko. Il disait que mon
idée de ce nouveau type de cryptographie était bonne, et en fait, dans le
même temps, Victor Miller14 d'IBM a proposé exactement la même chose.
L'attrait de la cryptographie à courbe elliptique (ECC Elliptic Curve
Cryptosystem) résidait dans ce que le problème du logarithme discret sur
une courbe elliptique paraissait être (et semble l’être encore vingt-deux ans

11 NdT. : les titres des paragraphes ne figurent pas dans l’article original.
12 NdT. : voir le chapitre « L’influence de la cryptologie moderne sur les mathématiques et
l’université » p. 273.
13 NdT. : le mathématicien et informaticien Andrew Odlysko (né en 1949) fut responsable du

Digital Technology Center de l’université du Minnesota. Il a abondamment publié en théorie


analytique et en théorie algorithmique des nombres, ainsi qu’en théorie de la complexité et en
cryptographie.
14 NdT. : Victor S. Miller (né en 1947), co-inventeur de la cryptographie par les courbes

elliptiques, travaille au Centre de Recherche en Communication de l’Institute for Defense


Analysis à l’université de Princeton. Il est l’auteur de plusieurs algorithmes cryptographiques.
LA RELATION AGITEE MATHEMATIQUES-CRYPTOGRAHIE
289

plus tard) un problème beaucoup plus difficile que celui de la factorisation


des nombre entiers.
Dans un premier temps, ni Victor ni moi n'imaginions que l'ECC
prendrait une importance commerciale, nous l'avions plutôt pensée comme
une belle construction théorique. Rétrospectivement, le plus surprenant n'est
pas que je ne pensais pas à commercialiser l'idée, mais que Victor Miller,
qui travaillait chez IBM, ne pensait pas non plus en termes concrets. Il n'a
même pas déposé de demande de brevet, même si à l'époque comme
aujourd'hui à IBM, la politique était d'encourager vivement tous les
employés à faire tout leur possible pour déposer des brevets, même sur le
plus futile des sujets. Ainsi, la question de transformer l'ECC en un produit
commercial aura attendu que d'autres personnes s'y intéressent.

LA LIBERTE DE TON DANS LES REUNIONS DE CRYPTOGRAPHIE

Après être revenu aux États-Unis, j'ai commencé à fréquenter les


conférences de cryptographie. Les plus importantes étaient les réunions
annuelles Crypto en août à Santa Barbara, en Californie. Dans les années
1980, j'ai trouvé l'atmosphère à Crypto rafraîchissante et stimulante. Les
réunions étaient vraiment pluridisciplinaires, avec des participants venant de
l'industrie, du gouvernement, et du milieu universitaire dans des domaines
allant des mathématiques à l'informatique, et de l'ingénierie aux affaires.
Il y avait une sorte de « fruit défendu » dans la première décennie des
conférences Crypto. Au début des années 1980, la National Security Agency
(NSA) avait mené une tentative lourde (mais infructueuse) pour limiter la
recherche ouverte en cryptographie. Ainsi, inaugurer les conférences Crypto
en 1981 était en soi un acte de défiance.
La liberté de ton des réunions dans ces années reflète les personnalités
hautes en couleur et excentriques de certains des premiers fondateurs et des
chercheurs en cryptographie à clé publique. Tel a été Whit Diffie, un
libertaire brillant, excentrique et imprévisible, qui avait co-écrit en 1976
(avec Martin Hellman) l'article le plus célèbre de l'histoire de la
cryptographie15. Diffie avait l'habitude de donner des « sessions
impromptues » (rump sessions), où les présentations informelles,
irrévérencieuses, et souvent humoristiques étaient la norme. Il a été chahuté
au point qu'on a dû imposer des restrictions sur ce qui pouvait être jeté à
l'orateur (d'accord pour des canettes de bière vides, mais pas pleines).
L'influence des entreprises était alors beaucoup plus faible. Il s'est passé
beaucoup de temps entre l'invention de la cryptographie à clé publique et

15NdT. : cet article est ici traduit au chapitre « Les nouvelles orientations de la
cryptographie » p. 173.
290 NEAL KOBLITZ

son acceptation dans le monde commercial. Jusqu'à la fin des années 1980,
les entreprises ne manifestaient généralement que peu d'intérêt pour la
question de la sécurité des données. Presque aucun chercheur en
cryptographie n'a jamais signé d'« accord de non divulgation » limitant ce
qu'il pourrait dire publiquement – en fait, la plupart d'entre nous n’avions
jamais entendu parler d'une telle chose.
C'est à Crypto que j'ai rencontré Scott Vanstone16, un mathématicien de
l'Université de Waterloo qui a dirigé un groupe pluridisciplinaire et amélioré
les algorithmes pour l'arithmétique dans les corps finis. Avec cette
expérience, il était bien outillé pour travailler sur l'ECC. Vanstone, avec
deux autres professeurs de Waterloo, l'un en mathématiques et l'autre en
ingénierie, ont formé une société, qui s'appelle maintenant la Certicom
Corporation, pour développer et commercialiser l'ECC.
Les courbes elliptiques ne sont pas le seul type de courbes qui peut être
utilisé pour la cryptographie. En 1989, j'ai proposé d'utiliser les groupes de
jacobiennes des courbes hyperelliptiques. Ces dernières années, beaucoup
de recherches, en particulier en Allemagne, ont été consacrées aux
cryptosystèmes à courbes hyperelliptiques.

DES MATHEMATIQUES TOUJOURS PLUS SOPHISTIQUEES

Au début de septembre 1998, quelques jours avant de partir pour une


année sabbatique à l'Université de Waterloo, j'ai reçu un e-mail de Joe
Silverman17, mathématicien à l'Université Brown, qui avait écrit un excellent
manuel en deux volumes pour étudiants de troisième cycle sur les courbes
elliptiques. Son message décrivait un nouvel algorithme, qui se proposait de
résoudre le problème du logarithme discret elliptique, en un mot, de casser
la cryptographie à courbe elliptique.
Silverman a appelé son algorithme « xedni calculus » comme « index »
épelé à l'envers. Son idée générale était d'exécuter les étapes semblables à
celles de l'algorithme de calcul du logarithme (index calculus), mais dans
l'ordre inverse.
La raison pour laquelle Silverman pensait que son algorithme pouvait
éventuellement être efficace reposait sur une relation profonde et difficile
qu'on appelle la conjecture de Birch et Swinnerton-Dyer. Ironie du sort, dans
un livre intitulé Algebraic Aspects of Cryptography, que j'avais publié
quelques mois auparavant, j'avais inclus une discussion de cette conjecture
16 NdT. : il est le co-auteur d’un important manuel de cryptologie, Handbook of Applied
Cryptography.
17 NdT. : Joseph H. Silverman (né en 1955), professeur de mathématiques à Brown

University, a fondé la NTRU Cryptosystems en 1996 avec plusieurs collègues pour


commercialiser leurs algorithmes cryptographiques.
LA RELATION AGITEE MATHEMATIQUES-CRYPTOGRAHIE
291

dans une section que j'avais appelée « Bagage Culturel ». Mon ton était plein
d'excuses envers mes lecteurs qui prenaient de leur temps pour lire des
mathématiques qui, en dépit de leur grand intérêt pour les théoriciens,
avaient peu de chances, disais-je, d'être jamais appliquées à la
cryptographie. Puis, pendant une année, j'ai intensivement étudié l'attaque de
Silverman sur l'ECC, qui reposait justement sur l'idée sous-jacente de cette
conjecture. Cela montre qu'il est imprudent de prédire que certaines
mathématiques ne seront jamais utilisées en cryptographie.
Scott Vanstone et ses collègues de Certicom étaient extrêmement
inquiets de l'algorithme de Joe Silverman, parce qu'ils craignaient que les
concurrents doutant de l'ECC, en particulier à la RSA Company, ne s'en
emparent comme un argument contre l'utilisation des courbes elliptiques.
Les premiers mois de mon année sabbatique furent consacrés à une
analyse approfondie de l'algorithme de Silverman. En octobre, j'ai trouvé un
argument théorique, reposant sur le concept de « hauteur » de points,
montrant que, pour des groupes de courbes elliptiques très grands,
l'approche xedni serait extrêmement inefficace. Cependant, avec cette ligne
générale de raisonnement, je ne pouvais pas être plus précis sur les tailles
pour lesquelles l'algorithme ne serait pas applicable. Il était concevable,
même si je le pensais peu probable, que l'algorithme ne soit pas totalement
inapplicable pour les courbes dans la gamme de taille qui est utilisée en
cryptographie.
Il est important de comprendre qu'une quelconque garantie de sécurité ne
peut pas s'appuyer sur un résultat asymptotique, tel mon argument théorique
établissant l'inefficacité de xedni comme limite lorsque la taille du groupe
augmente. Il faut plutôt analyser l'algorithme pour les tailles de courbes
elliptiques employées en cryptographie. L'argument asymptotique peut être
utile comme un guide, et il nous a certainement fait espérer que nous serions
en mesure de démontrer que xedni était impraticable pour les courbes
réellement utilisées, mais il ne peut servir de substitut à une analyse
concrète de sécurité. Il s'est avéré être beaucoup plus difficile et plus long de
mener à bien cette analyse que cela ne l'avait été pour arriver au résultat
asymptotique avec l'argument théorique.
Afin de répondre à la question cruciale de l'efficacité de xedni pour les
courbes elliptiques utilisées en pratique, j'ai travaillé avec un groupe
pluridisciplinaire de jeunes mathématiciens et informaticiens au Centre de
Recherche Cryptographique Appliquée de Waterloo, en particulier avec
Edlyn Teske, Andreas Stein, et Michael Jacobson. Nous étions en constante
communication avec Joe Silverman, qui nous a donné des suggestions sur la
meilleure façon de tester son algorithme. Finalement, vers la mi-décembre,
nous avions fait assez de calculs et Silverman a convenu que son algorithme
n'était pas applicable. En fait, c'est un euphémisme – il s'est avéré que son
292 NEAL KOBLITZ

algorithme est probablement le plus lent jamais imaginé pour trouver le


logarithme discret sur une courbes elliptique.
C'était néanmoins une idée élégante, et notre étude sur xedni fut un projet
stimulant. La tentative d'attaque de Silverman sur la cryptographie à courbe
elliptique illustre l'utilisation croissante de l'arithmétique et de la géométrie
algébrique en cryptographie à clé publique.
Dans les années 1990, un autre exemple de la plus grande sophistication
de la cryptographie mathématique a été la proposition de Gerhard Frey18
d'utiliser la descente de Weil19 pour trouver les logarithmes discrets sur les
courbes elliptiques. Des algorithmes sous-exponentiels pour les logarithmes
discrets sur courbes hyperelliptiques de genre élevé avaient déjà été mis au
point sur une idée d’Adleman et Huang, et l'idée de Frey était de transférer
le problème du logarithme discret sur une courbe elliptique vers une courbe
hyperelliptique de genre élevé. La proposition de Frey a été étudiée par
Galbraith, Gaudry, Hess, Menezes, Smart, Teske, et d'autres, et il a été
démontré que cela conduisait à un algorithme plus rapide dans un petit
nombre de cas.
Des progrès ont été également accomplis dans la recherche de méthodes
très rapides pour compter le nombre de points sur une courbe elliptique
générée aléatoirement. La première étape dans ce sens a été accomplie par
Schoof dans un document de 1985, utilisant les polynômes de division. Par
la suite, de meilleurs algorithmes ont été mis au point en utilisant les formes
modulaires et des techniques p-adiques.
Le rapport annuel des séries de conférences ECC, qui est maintenant
dans sa onzième année (voir [Link] indique
bien la quantité de recherche consacrée aux applications cryptographiques
des courbes elliptiques ces dernières années.
Un tout nouveau type de cryptographie à courbe elliptique a été
développé aux environs de l'année 2000, à la suite des idées d'Antoine Joux,
Dan Boneh, et Matt Franklin. Il s'est avéré que les appariements de Weil et
Tate sur les courbes elliptiques pourraient être utilisés pour réaliser des
fonctionnalités cryptographiques qui n'étaient pas possibles auparavant (ou
avaient été réalisées inefficacement), notamment, le chiffrement avec
l'identité (où la clé publique est, disons, l'adresse e-mail) et des signatures
numériques ultra-courtes. La cryptographie avec appariement a été un
domaine actif de la recherche. En juillet 2007, la première d'une série de

18 NdT. : Gerhard Frey (né en 1944) est un mathématicien allemand spécialiste de la théorie
des nombres, qui a enseigné dans plusieurs universités des États-Unis. Ses recherches sur les
courbes elliptiques ont alimenté la preuve de Wiles du grand théorème de Fermat.
19 André Weil (1906-98) fut un des membres fondateurs du groupe Bourbaki, et initiateur de

la cohomologie galoisienne. Ses importants travaux concernent essentiellement la géométrie


algébrique et la théorie des nombres.
LA RELATION AGITEE MATHEMATIQUES-CRYPTOGRAHIE
293

conférences entièrement consacrées à ce type de cryptographie à courbe


elliptique a eu lieu au Japon20.

LA DIVISION DE LA COMMUNAUTE MATHEMATIQUE

En dépit de ces merveilleux exemples d'applications de mathématiques


intéressantes en cryptographie, il y a eu aussi un inconvénient, en fait, deux
inconvénients. Ce sera l'objet de la suite de cet article.
Tout d'abord, il y a eu un effet d'entraînement. Un jour, dans les années
1990, le Canadian Natural Sciences and Engineering Research Council
m'envoya une longue proposition à évaluer, émanant d'un groupe dirigé par
un mathématicien de premier plan, affirmant que la recherche proposée
serait importante en cryptographie. Après avoir lu la description du projet, il
fut clair pour moi que (1) la proposition était solide d'un point de vue
mathématique, et (2) ils ne connaissaient rien en cryptographie. Il est triste
que sous la pression, certains mathématiciens éprouvent le besoin de
présenter leurs recherches comme ayant un lien avec la cryptographie.
À la fin des années 1980, la NSA s'est rendu compte qu'elle avait commis
une erreur en divisant la communauté mathématique plusieurs années
auparavant, et elle voulait rétablir les relations. La meilleure façon de se
réconcilier avec le milieu universitaire était de donner de l'argent. Ils ont
donc mis en place un système de subventions qui est devenu une source
majeure de financement dans certains domaines comme la théorie des
nombres.
La plupart du temps, il est bénéfique que davantage d'argent arrive pour
les mathématiques – quels que soient les motifs du donateur. Cependant,
cela peut aussi engendrer de subtils effets négatifs. Il y a plusieurs années,
William Thurston (NdT. : 1946-2012) et d'autres nous ont avertis des
dangers d'une trop grande dépendance vis-à-vis du financement militaire. Et
l'année dernière dans les Notices, David Eisenbud a écrit21 ce que j'ai
considéré comme une réfutation éloquente de l'argument (sur la base des
avantages supposés de la collecte de fonds) en faveur d'un programme de
bourses de l'AMS (American Mathematical Society).
Au début des années 1990, j'ai reçu une proposition de la NSA pour le
financement d'une conférence sur les modules de Drinfeld. La conférence
semblait être une bonne idée, et j'en ai fait un rapport positif dans son
ensemble. Cependant, le ton d'une partie de la proposition m'ennuyait. Dans
un paragraphe sur « l'effet de la conférence sur la compétitivité des

20NdT. : il s’agit de la conférence Pairing : [Link]


21NdT. : Eisenbud, D., « Science or Politics at the AMS ? – A Divisive Proposal », august
2006, vol. 53, n° 7, pp. 757-758.
294 NEAL KOBLITZ

mathématiques américaines », les auteurs tentaient de diviser le terrain entre


mathématiques américaines et non-américaines, et promouvaient la
conférence au motif qu'elle augmenterait la position concurrentielle des
premières. J'ai commenté :

« Les mathématiques sont sans doute la plus internationale des disciplines


intellectuelles. Interaction et travail en commun traversent facilement les
frontières nationales. Ainsi, il est généralement impossible de déterminer – et
il ne sert à rien de chercher à le faire – la proportion de crédit à attribuer à
chaque pays. Un tel ton chauvin n'est pas en harmonie avec l'esprit coopératif
et international de la profession mathématique... Qu'ils aient écrit cet article à
partir d'une inquiétude sincèrement ressentie sur la « compétitivité des
mathématiques américaines » ou que ce soit en réponse à ce qu'ils pensaient
être l'état d'esprit à la NSA, j'espère vraiment que dans l'avenir, ils
supprimeront de telles absurdités dans les appels à projets ».

Apparemment, la disponibilité de l'argent de la NSA avait eu un effet


corrupteur sur certains mathématiciens, qui ont commencé à penser en
termes nationalistes et chauvins, jusqu'à rédiger leur proposition d'une façon
qui selon eux plairait à la NSA.

LES MATHEMATICIENS PRENNENT EN MARCHE


LE TRAIN DE LA CRYPTOGRAPHIE

En même temps que les mathématiciens essayaient de prendre en marche


le train de la crypto, les cryptographes ont découvert la puissance que l'aura
de la certitude mathématique peut avoir dans les situations de compétition.
Ils ont commencé à démontrer des théorèmes mathématiques censés garantir
la sécurité de leur système, l'idée étant de convaincre les autres que leur
système était sûr à 100 %. Il s'agit du deuxième « côté obscur » qui s'est
développé dans la relation entre mathématiques et cryptographie, chaque
groupe cherchant des moyens pour exploiter le statut de l'autre groupe afin
de faire progresser son propre intérêt. Avant d'expliquer cette utilisation (ou
mauvaise utilisation) des mathématiques plus en détail, je voudrais
commenter un choc des cultures entre mathématiques et recherche
cryptographique.
En 1996, j'ai été président du comité de programme de la conférence
Crypto. Pour une personne de formation mathématique, ce fut une
expérience troublante. Environ les deux tiers des soumissions sont arrivés
par la poste dans les 48 heures avant l'échéance finale. Un bon nombre
d’entre elles avait de toute évidence été élaboré dans la précipitation, pleines
d'erreurs typographiques. Un auteur m'avait envoyé uniquement les pages
LA RELATION AGITEE MATHEMATIQUES-CRYPTOGRAHIE
295

impaires. Quelques-uns avaient violé l'obligation d'anonymat (il y avait une


politique de rapporter en double-aveugle). Plusieurs n'avaient pas tenu
compte des lignes directrices qui avaient été mises à leur disposition. Et
dans de nombreux cas, les documents étaient peu originaux, ils n'étaient que
de légères améliorations de publications des mêmes auteurs l'année
précédente ou une modification mineure du travail d'un autre.
À certains égards, la situation a encore empiré avec les soumissions
électroniques. Alfred Menezes, le président de programme de Crypto 2007,
m'a dit que sur 197 soumissions, 103 sont arrivées dans les onze heures
précédant la date limite et 35 sont arrivées dans la dernière heure.
La publication de travaux mathématiques fonctionne différemment. Tout
d'abord, la plupart des articles sont publiés dans des revues, pas dans des
actes de conférences – et les revues n'ont pas d'échéance. En second lieu, les
mathématiciens ont tendance à avoir une piètre opinion des auteurs qui se
précipitent pour publier un grand nombre de petits articles – le terme
péjoratif est LPU (Least Publishable Unit, plus petite unité publiable),
plutôt que d'attendre d'être prêts à publier un traitement exhaustif du sujet
dans un seul article.
Les départements de mathématiques pensent en général que :
CONJECTURE. Pour le développement des mathématiques, il est préférable
pour une personne de publier un excellent article en n années plutôt que n
documents sans valeur en un an.
Dans certains autres domaines scientifiques – y compris
malheureusement la science informatique et la cryptographie – la conjecture
similaire, bien que probablement tout aussi vraie, n'est généralement pas
admise.
La cryptographie a été fortement influencée par la culture disciplinaire de
la science informatique, qui est tout à fait différente de celle des
mathématiques. Certaines explications de la divergence entre les deux
domaines pourraient être une question d'échelle de temps. Les
mathématiciens, qui héritent d'une riche tradition millénaire, perçoivent le
temps qui passe à la manière d'un éléphant. Dans cette façon de voir, il y a
peu de conséquences si leur grand article paraît cette année ou la suivante.
La science informatique et la cryptographie, au contraire, sont influencées
par le monde des entreprises de haute technologie, avec leur course
frénétique pour être la première à apporter de nouveaux gadgets sur le
marché. Les cryptographes voient ainsi le temps passer à la manière d'un
colibri. Les meilleurs chercheurs s'attendent à ce que pratiquement toutes les
conférences incluent un ou plusieurs documents vite faits par eux ou par
leurs élèves.
Ces dernières années, Alfred Menezes et moi avons écrit une série de
documents qui critiquent le domaine de la cryptographie connu sous le nom
296 NEAL KOBLITZ

de sécurité prouvable. (voir [Link]


[Link] et [Link]
Bien que les documents aient été largement téléchargés et la plupart des
réactions favorables, notre travail dans ce domaine n'a pas été bien accueilli
par tout le monde. Beaucoup de spécialistes en cryptographie théorique ont
mal perçu notre intrusion dans leur domaine.
Dans les années 1980, il semblait que tous les cryptographes étaient
heureux de voir affluer les mathématiciens. Vingt ans plus tard, cependant,
j'ai l'impression que certains d'entre eux préféreraient simplement nous voir
partir.
L'idée de « sécurité prouvable » est de donner la preuve
mathématiquement rigoureuse d'une garantie conditionnelle de la sécurité
d'un protocole de chiffrement. Elle est conditionnelle en ce qu'elle est
généralement de la forme « notre protocole n'est à l'abri d'une attaque de
type X qu'à la condition que le problème mathématique Y soit
calculatoirement difficile »22.
Ici, le mot « protocole » désigne une suite particulière d'étapes qui se
trouvent réalisé dans une application particulière de la cryptographie.
Depuis les débuts de la cryptographie à clé publique, il est traditionnel
d'appeler deux utilisateurs A et B du système par les noms d'« Alice » et de
« Bob ». Donc, une description d'un protocole peut être : « Alice envoie à
Bob ..., puis Bob répond avec ..., puis Alice répond avec ... », et ainsi de
suite.
La forme que prennent les preuves de sécurité est vue comme une
réduction. La réduction d'un problème à un autre survient implicitement tout
au long des mathématiques ; en informatique, les réductions sont le principal
outil utilisé pour comparer et classer les problèmes selon leur difficulté.
Dans les articles sur la sécurité prouvable, les auteurs tentent de prouver
que le problème mathématique qui est généralement considéré comme
difficile, tel que la factorisation des entiers ou la recherche du logarithme
discret sur une courbe elliptique, est réductible à la réussite d'une certaine
attaque contre leur protocole cryptographique. Cela signifie que toute
personne qui pourrait briser leur cryptosystème peut aussi, avec seulement
un peu plus d’effort, résoudre le problème mathématique supposé difficile.
Comme par hypothèse, cela n'est pas possible, il est donc prouvé que le
protocole est sûr.
Pour les mathématiciens qui étudient la littérature sur la sécurité
prouvable, comme Menezes et moi l'avons fait, il y a plusieurs raisons d'être
inquiets. De toute évidence, un théorème de sécurité prouvable s'applique
uniquement aux attaques d'un genre spécifié et ne dit rien sur les attaques
astucieuses qui pourraient ne pas être incluses dans le théorème. En outre, le

22 Voir le chapitre « Les nouvelles orientations de la cryptographie » p. 192.


LA RELATION AGITEE MATHEMATIQUES-CRYPTOGRAHIE
297

résultat est fortement conditionnel. Contrairement aux mathématiques, où


une condition sur un théorème signifie habituellement quelque chose comme
« en supposant que l'hypothèse de Riemann est vraie » (ce qui est presque
certain), en cryptographie la condition est du type « en supposant que
personne ne trouve d'amélioration pour un algorithme résolvant un certain
problème de maths » ce qui est une totale énigme. L'histoire n'a pas été
concluante pour ce dernier type d'hypothèse. Par exemple, à la fin des
années 1980 et au début des années 1990, le développement de l'algorithme
de factorisation du crible du corps de nombres pour un module RSA a
entraîné une diminution drastique du temps d'exécution des algorithmes de
calcul de logarithme et de factorisation de exp(log(n)1/2+ε) à exp(log(n)1/3+ε).

SECURITE PROUVABLE ?

Les résultats de sécurité prouvable sont souvent utilisés pour


impressionner ceux qui sont étrangers au domaine et qui comprennent peu
leur véritable signification. Supposons que certaines personnes utilisent la
cryptographie à clé publique pour protéger des numéros de carte de crédit
pour l'e-commerce, afin de préserver la confidentialité des dossiers
médicaux, ou de créer des signatures numériques. Comment peuvent-elles
être certaines que le système est sécurisé ? Pour les non-spécialistes,
« sécurité prouvable » signifie qu'il y a une garantie à toute épreuve comme
peut l'être une preuve du théorème de Pythagore. À notre avis, ceci est très
trompeur.
Il y a aussi une difficulté qui vient de la culture disciplinaire de la
cryptographie que j'ai commentée plus haut. Habituellement, des articles
sont écrits sous la pression de l'échéance, davantage à la manière d'un
journaliste que d'un mathématicien. Et ils ont rarement lu les articles d'autres
auteurs avec soin. En conséquence, même les meilleurs chercheurs publient
parfois des documents contenant des erreurs graves qui vont passer
inaperçues pendant des années.
En 1994, deux des plus grands spécialistes dans ce nouveau domaine
qu'est la sécurité prouvable, Mihir Bellare et Phillip Rogaway, ont proposé
une méthode de chiffrement basée sur RSA qu'ils ont appelé OAEP23 (le O
est pour « optimal », un mot bien galvaudé dans le monde hyper branché de
la high-tech). Ils ont estimé que les preuves de sécurité devaient être
suffisamment détaillées pour obtenir des garanties concrètes pour des tailles

23NdT. : Bellare M., Rogaway P., Optimal Asymmetric Encryption – How to encrypt with
RSA. Extended abstract in A. De Santis (ed.), Advances in Cryptology - Eurocrypt '94
Proceedings, Lecture Notes in Computer Science, vol. 950, New-York, Springer Verlag,
1995.
298 NEAL KOBLITZ

de clés et un choix de paramètres spécifiés. En partie grâce à la preuve de


sécurité qui accompagnait OAEP, il a été adopté pour servir dans une
nouvelle norme de cartes Visa et MasterCard. Il s'est avéré, cependant, que
la preuve était fausse, comme Victor Shoup l'a découvert sept ans plus
tard24. Ce fut un peu un scandale qui a conduit beaucoup de gens à
s'interroger sur la qualité du contrôle des documents de sécurité prouvable.
Si un lecteur attentif et perspicace se livre à un examen sérieux – et
Alfred Menezes est un tel lecteur –, alors les erreurs dans les preuves sont
découvertes beaucoup plus rapidement. Une affaire qui à bien des égards est
encore plus frappante que celle de OAEP est la panique récente autour d'un
ensemble d'« améliorations » de protocoles d'échange de clés conçus par
Hugo Krawczyk. En février 2005, Krawczyk, un chercheur de premier ordre
en matière de sécurité prouvable qui travaille pour IBM, a présenté un
document à Crypto 2005, dans lequel il prétendait avoir trouvé des failles
dans le système d'échange de clés Menezes-Qu-Vanstone (MQV). Il l'a
remplacé par une version modifiée (HMQV) qui selon lui, était à la fois plus
efficace et prouvée sûre. Si ses revendications avaient été valides, cela aurait
été une source d'embarras majeur, non seulement pour Menezes et ses
co-auteurs, mais aussi pour la NSA, qui avait accordé une licence à MQV de
Certicom, et que ses experts avaient étudié attentivement.
Krawczyk n'avait pas envoyé son papier à Menezes ni aux autres
concepteurs de MQV avant de le soumettre, ce qui aurait été considéré
comme une courtoisie standard dans le monde scientifique. Mais ce qui me
semble plus scandaleux, c'est que personne non plus, au sein du comité de
programme de Crypto 2005, ne l'avait fait. Ils se sont apparemment
précipités pour accepter le papier après une simple lecture superficielle.
Lorsqu'enfin Menezes a obtenu une copie du document – après qu'il ait été
accepté par le comité de programme – il a tout de suite vu que les défauts
que Krawczyk a listés dans MQV reposaient sur des malentendus ou étaient
des points théoriques mineurs sans signification pratique.
Plus important encore, Menezes a constaté que le principal argument de
l'article était fallacieux. Krawczyk a affirmé que dans son système d'échange
de clé modifié, il pourrait augmenter l'efficacité en éliminant une certaine
vérification de sécurité (appelée « validation de clé publique ») mise dans
MQV pour empêcher des attaques connues. C'est sa « preuve » de sécurité
qui lui a donné la confiance nécessaire pour le faire. Mais Menezes a
rapidement constaté que certains des protocoles HMQV succombent aux
mêmes attaques que MQV si ces contrôles de sécurité n'avaient pas été mis
en place. Ensuite, voyant que quelques-unes des conclusions des théorèmes
de Krawczyk étaient fausses, Menezes a commencé la lecture soigneuse de

24NdT. : Shoup, V., « OAEP reconsidered », 2001, in Crypto '01 Proceedings of the 21rst
Annual International Cryptology Conference on Adavances in Cryptology, pp. 239-259.
LA RELATION AGITEE MATHEMATIQUES-CRYPTOGRAHIE
299

la « preuve » jusqu'à ce qu'il tombe sur une lacune manifeste dans


l'argumentation.
Krawczyk et les rapporteurs du comité de programme avaient été
tellement hypnotisés par la « preuve » qu'ils n'ont pas réussi à utiliser le sens
commun. Toute personne travaillant en cryptographie devrait réfléchir avec
soin avant d'abandonner une étape de validation mise en place pour prévenir
des problèmes de sécurité. Certes, quelqu'un ayant l'expérience et l'expertise
de Krawczyk n'aurait jamais fait une telle bourde s'il n'avait pas été trop
confiant en raison de sa « preuve » de sécurité. Comme beaucoup d'autres
idées à la mode – des abris souterrains des années 1950 au bouclier anti-
missile des années 1980 – les « preuves » de sécurité d'un protocole
cryptographique donnent souvent une fausse confiance qui aveugle quant
aux dangers véritables.
Dans notre premier article sur la sécurité prouvable, Menezes et moi
nous sommes opposés à cette terminologie :

« Il y a deux connotations malheureuses du mot « preuve » qui viennent des


mathématiques et qui rendent le mot inapproprié dans les discussions sur la
sécurité des systèmes cryptographiques. La première est la notion de certitude
à 100 %. La plupart des gens qui ne travaillent pas dans une spécialité donnée
voient un « théorème » qui est « prouvé » comme quelque chose qu'ils
devraient accepter sans broncher. La seconde connotation est une suite
compliquée et hautement technique d'étapes. D'un point de vue psychologique
et sociologique, une « preuve d'un théorème » est une notion intimidante :
c'est quelque chose que personne en dehors d'une élite étroite de spécialistes
n'est susceptible de comprendre dans le détail ni de mettre en doute.
Autrement dit, une « preuve » est quelque chose qu'un non-spécialiste ne
s'attend pas vraiment à lire ni à examiner.
Le mot « argument », que nous préférons ici, a des connotations très
différentes. Un « argument » est quelque chose qui devrait être largement
accessible. Et même un argument raisonnablement convaincant n'est pas
supposé être à 100 % définitif. Contrairement à la « démonstration d'un
théorème », un « argument à l'appui d'un énoncé » suggère quelque chose que
toute personne bien éduquée peut essayer de comprendre, voire
d’interroger ».

Menezes et moi avons également étudié certains des problèmes subtils


d'interprétation des résultats de la sécurité prouvable. Même lorsque les
preuves sont correctes, elles masquent souvent un grand saut
d'« ajustement ». Cela signifie que dans l'argument de réduction, l'attaque
sur le protocole doit être répétée des millions de fois pour résoudre le
problème calculatoirement difficile. Dans ce cas, la garantie pratique que
l'on obtient est très faible. Menezes a trouvé quelques exemples extrêmes de
ce problème de « non ajustement » dans quelques cas bien connus d'articles
sur des générateurs de nombres aléatoires. Dans un article, il s'est avéré que,
300 NEAL KOBLITZ

si vous suivez attentivement l'argument de l'auteur avec la valeur


recommandée du paramètre, tout ce qu'il a vraiment prouvé, c'est qu'un
attaquant aurait besoin d'au moins 10–40 nanosecondes pour casser le
système. C'est beaucoup moins de temps que ce que met la lumière pour
parcourir un micron.
Ce qui s'est passé, c'est que les valeurs des paramètres avaient été
recommandées sur la base d’un théorème asymptotique. Ce théorème dit
que, quand N tend vers l'infini, vous pouvez en toute sécurité générer O(log
log N) symboles binaires pseudo-aléatoires à chaque fois que vous effectuez
une élévation au carré modulo le nombre N composite (ici, « en toute
sécurité » signifie, grosso modo, que personne ne peut distinguer entre la
séquence produite et une séquence vraiment aléatoire par un algorithme qui
fonctionne dans un temps raisonnable). Cependant, comme je l'ai mentionné
lors de la discussion du calcul xedni de Joe Silverman, il est fallacieux
d'utiliser un résultat asymptotique comme une garantie pratique de sécurité.
On a plutôt besoin d'effectuer une analyse détaillée pour une gamme réaliste
de paramètres. Il est souvent beaucoup plus difficile (comme pour xedni) de
mener à bien cette analyse concrète que de prouver le théorème
asymptotique, et parfois les conclusions ne sont pas ce que l'on pourrait
espérer. Dans le cas du générateur pseudo-aléatoire de symboles binaires,
l'analyse (si l'on suppose que log2 (log2 N) symboles binaires sont pris à
chaque itération, comme recommandé) conduit à une minoration absurde de
la quantité de temps dont un adversaire aurait besoin pour attaquer avec
succès le générateur.

L’HYPOTHESE DE L’ORACLE ALEATOIRE

L'histoire de notre premier article sur la « sécurité prouvable » a une suite


amusante. Juste avant de devoir paraître dans Journal of Cryptology et
presque deux ans après avoir été accepté pour publication, un membre du
comité de rédaction s'est fermement opposé à son acceptation par le journal.
Bien qu'il ait été trop tard pour bloquer la publication, le rédacteur en chef
avait été suffisamment inquiété pour écrire une préface dans l'édition de
janvier 2007 où il justifiait sa décision de publier.
Le membre du conseil éditorial qui s'opposait à notre article était Oded
Goldreich de l'Institut Weizmann, qui est l'un des chefs de file israélien en
science informatique et un grand nom (certains diraient LE grand nom) de la
cryptographie théorique. Lorsqu'il fut incapable d'empêcher la publication
de notre article dans le Journal of Cryptology, il a posté sur le serveur de
prépublications en cryptographie ePrint, un essai de 12 pages intitulé « La
Cryptographie Postmoderne » qui s'en prenait à nous sur des positions
LA RELATION AGITEE MATHEMATIQUES-CRYPTOGRAHIE
301

philosophiques (voir [Link] Il a accusé Menezes


et moi d'être « post-modernes » et « réactionnaires », car nos critiques de la
sécurité prouvable « faisaient le jeu des adversaires du progrès ».
La partie de notre article qui semble avoir le plus irrité Goldreich, est
notre explication de la raison pour laquelle nous n'avons pas été convaincus
par certains arguments que lui et d'autres ont avancé dans le but de se
débarrasser de la prétendue hypothèse de « l'oracle aléatoire ». L'hypothèse
de l'oracle aléatoire concerne ce qu'on appelle les « fonctions de hachage »
(de courtes chaînes de symboles qui agissent comme une sorte d'« empreinte
digitale » d'un message). Cette hypothèse dit essentiellement que l'empreinte
digitale donnée par une fonction de hachage, bien que construite, est en
pratique impossible à distinguer d'un échantillon d'une chaîne aléatoire de
symboles. Il s'agit d'une hypothèse intuitivement raisonnable, et dans notre
document, nous avons fait valoir que toutes les tentatives visant à s'en
débarrasser – même celles que les auteurs affirmaient être d'intérêt
pratique – utilisaient en fait des constructions qui ne respectent pas les
principes cryptographiques de base et donc n'ont aucun rapport avec la
cryptographie du monde réel. Nous avons conclu notre discussion en disant
que « notre confiance dans l'hypothèse de l'oracle aléatoire reste
inébranlable ».
Goldreich a répondu à cela en ramenant sur nous la colère de l'Ancien
Testament. Nous accusant de faire de l'oracle aléatoire un « fétiche », il a
raconté une histoire de la Bible que notre article lui rappelait (dans ce qui
suit, j'ai conservé la mise en forme, la casse, et l'orthographe de l'original) :

« En effet, ce qui s'est passé avec le modèle de l'oracle aléatoire nous rappelle
le récit biblique du Serpent d'airain, reproduit ci-après. (voir Nombres (21:4-
8) et 2 Rois (18:4).). Pendant le voyage du peuple d'Israël dans le désert, le
Seigneur a ordonné au prophète et dirigeant Moïse de réaliser un « serpent
ardent » comme un moyen symbolique pour guérir les gens qui avaient été
mordus par des serpents (qui avaient auparavant été envoyés par le Seigneur
comme une punition pour un péché antérieur). Plusieurs centaines d'années
plus tard, le serpent de bronze fabriqué par Moïse est devenu une idole objet
d'un culte. Cela a conduit le roi juste Ezéchias (fils d'Achaz) à émettre l'ordre
de réduire ce serpent de bronze en pièces. Laissez-nous affirmer que l'ordre
du roi était de détruire un objet qui a été construit sur l'instruction directe du
Seigneur, parce que cet objet est devenu un fétiche. En outre, cet objet ne sert
plus le but pour lequel il a été construit. Cette histoire illustre le processus par
lequel une bonne chose peut devenir un fétiche, et ce qu'il faut faire dans un
tel cas.... Compte tenu du tournant que prend cette affaire, il nous semble bon
d'abolir le modèle de l'oracle aléatoire ».

25 NdT. : voir aussi Godereich, O., « On Post-Modern Crytpography », Journal of Cryptology,


[Link]
302 NEAL KOBLITZ

Goldreich se voit comme le roi juste Ezéchias du vingt-et-unième siècle,


défendant les chercheurs en sécurité prouvable contre les infidèles et post-
modernes fétichistes comme Menezes et moi. Il est clair dans son essai qu'il
n'avait pas lu notre article attentivement avant d'écrire sa réponse. Il ne
semble pas non plus avoir été au courant de nos deux autres articles
critiquant la sécurité prouvable. Mais bien sûr, il n'était pas nécessaire de
lire vraiment les détails techniques de nos trois articles26 pour nous dénoncer
sur des bases religieuses et philosophiques.
Les réactions de colère de quelques chercheurs qui semblent percevoir
notre travail comme une menace contre leurs intérêts ne sont pas le genre de
choses qui se rencontre normalement en mathématiques théoriques27, où
habituellement les seules questions qui peuvent conduire quelqu'un à
objecter un document sont une erreur ou une omission de la reconnaissance
d'un travail antérieur (qui n'a été trouvée dans aucun de nos trois articles sur
la sécurité prouvable). Mais loin d'être dérangé par les accusations
formulées par Goldreich et d'autres, je me trouve encouragé par celles-ci, car
elles montrent au moins que les gens y prêtent attention.

CONCLUSION

La cryptographie a ceci d'excitant d'être bien plus qu'un simple champ


académique. Une fois, j'ai entendu un orateur de la NSA déplorer que les
chercheurs universitaires puissent proposer de manière cavalière des
cryptosystèmes non testés. Il a souligné que, dans le monde réel, si votre
cryptographie échoue, vous perdez un million de dollars ou votre agent se
fait tuer. Dans le milieu universitaire, si vous écrivez sur un cryptosystème,
et que vous trouvez un moyen de le casser quelques mois plus tard, cela
vous fait deux publications à ajouter à votre CV !
Drames et conflits sont inhérents à la cryptographie qui, en fait, peut être
définie comme la science de la transmission et de la gestion des
informations en présence d'un adversaire. La mentalité « espion contre
espion », faite de compétition et de rivalité permanente s'étend à la culture

26 NdT. :
– Koblitz N., Menezes A., J., « Another Look at ‘Provable Security’ », 2007, Journal of
Cryptology, vol. 20, Issue 1, pp. 3-37,
– Koblitz N., Menezes A., J., « Another Look at ‘Provable Security’. II », 2006, Progress in
Cryptology – INSOCRYPT 2006, Lecture Notes in Computer Science, vol. 4329, pp. 148-175.
– Koblitz N., Menezes A., J., « Another Look at generic groups », Advances in Mathematics
of Communications (AMC), 2007, vol. 1, issue 1, pp. 13-28.
27 NdT. : des débats métaphysiques ont pourtant eu lieu dans l’histoire des mathématiques,

par exemple au sujet de la légitimité des nombres négatifs et des nombres imaginaires au
16e siècle, ou encore sur le caractère naturel des nombres entiers que Leopold Kroneker
(1823-91) attribuait à Dieu, les autres ensembles numériques étant élaborés par l’homme.
LA RELATION AGITEE MATHEMATIQUES-CRYPTOGRAHIE
303

du champ disciplinaire. Cela peut devenir excessif, et même enfantin à


certains moments, mais cela explique aussi en partie pourquoi il peut être si
amusant de faire de la recherche en cryptographie.
305

TABLE DES MATIERES

Introduction
Marie-José DURAND-RICHARD et Philippe GUILLOT………….….….…..7

L’ancrage de la cryptologie dans les jeux d’écriture


Marie-José DURAND-RICHARD et Philippe GUILLOT ………………….19

Sur l’extraction de l’obscur


Al-KINDI
Traduction Abderrahman DAIF et Kaltoum TANTAOUI.………….…..….63

Les travaux de la Section du Chiffre pendant la Première Guerre Mondiale


Sophie DE LASTOURS………………………………………………..……87

Du message chiffré au système cryptographique


Marie-José DURAND-RICHARD………………………………………… 107

La cryptologie gouvernementale française et ses relations avec les


mathématiques
André CATTIEUW………………………………………….…….……….153
306

Les nouvelles orientations de la cryptographie


Whittfield DIFFIE et Martin E. HELLMAN
Traduction Marie-José DURAND-RICHARD et Philippe GUILLOT.….…173

Pourquoi et comment la cryptologie vient de surgir dans le domaine public ?


le rôle de la carte à puce
Louis GUILLOU………………………………………………………..…203

Crytpographie et théorie des nombres : quelques remarques sur la mémoire


d’une rencontre
Catherine GOLDSTEIN…………………………………………………... 245

L’influence de la cryptologie moderne sur les mathématiques et l’université


Jean-Louis NICOLAS……………………………………………………..267

La relation agitée entre mathématiques et cryptographie


Neal KOBLITZ
Traduction Marie-José DURAND-RICHARD et Philippe GUILLOT.......…285

Common questions

Alimenté par l’IA

Contemporary cryptographic functions rely on mathematical rigor and formal proofs of security often rooted in computational complexity. They leverage advanced technologies like processors and public-key infrastructure that are fundamentally different from ancient methods which depended on manual pattern manipulation, replacement strategies, and frequency analysis of symbols. Modern techniques prioritize efficiency, scalability, and are designed for both data integrity and authenticity—factors less emphasized in ancient methods .

New communication technologies such as radio, wireless telegraphy, and early electronic warfare increased the need for cryptography. They expanded message volume and mobility demands, leading to more systematic or structured cryptographic methods. It also highlighted the importance of intercepting enemy communications. France benefited significantly from radio interception and the ability to decrypt communications which allowed them to anticipate enemy movements .

French military cryptography evolved through the establishment of key structures like the Commission du Chiffre, which developed cryptographic systems. Influenced by earlier failures, like the loss of Alsace-Lorraine, France emphasized secure communication. Auguste Kerckhoffs advocated for systems relying purely on key secrecy. By 1914, despite insufficient trained personnel, France had a superior ready cryptographic system, particularly in the context of new communication methods like radio and telegraphy .

Function inversion is crucial for cryptographic security as it pertains to the difficulty of reversing a function without specific keys, i.e., maintaining a one-way function. This difficulty underscores a cryptosystem's security, ensuring that even if a function's forward usage is known, the reverse (extraction of the original input or key) remains infeasible. The reliability of cryptographic protocols often hinges on retaining this irreversibility while balancing practical computation needs .

The challenges involve ensuring that reduced functions maintain their one-way properties, where computation of the inverse is infeasible without a specific key. This involves balancing complexity against usability. For instance, in creating cryptographic functions, it's crucial to prevent them from being too degenerate, which would make key recovery feasible. Also, constructing a function from a block cipher must ensure the resistance against known-plaintext attacks isn't compromised .

Generating a public-key cryptosystem is inherently more complex due to its need to balance cryptographic resilience against both known and chosen plaintext attacks while facilitating secure key exchanges. The system must maintain invertibility for authorized parties while ensuring that unauthorized parties face computationally prohibitive barriers. This contrasts with one-way authentication systems, which primarily focus on unidirectional verifications without necessitating public or secure dual-party communication protocols .

The main techniques involve analyzing patterns where letters are obscured and using the context provided by surrounding letters. The process includes considering the frequency and rarity of certain letters, experimenting with known letter combinations, and replacing figures without linkage systematically to reveal patterns. If a letter consistently fits across different contexts, it is presumed correct. Another technique involves checking if excess figures can be a combination of two, thus revealing hidden letters .

The document outlines that uncovering obscured texts involves identifying patterns where specific letter combinations frequently occur. It involves a detailed analysis of where obscured data intersects with recognizable patterns, identifying repeated sequences, and testing potential letter substitutions. This method of trial, comparison, and spatial pattern recognition helps in reconstituting obscured texts into a coherent message .

Mathematics played a crucial role, especially with the integration of mathematical rigor, as cryptographic systems advanced from informal practices to structured methodologies. Linguists and mathematicians were recruited to handle cryptographic challenges, leading to innovations in cipher creation and deciphering techniques. The methodical application of mathematical principles enabled the development of more secure and complex cryptographic systems, proving instrumental in gaining strategic advantages .

Kerckhoffs' principle posits that the security of a cryptographic system should depend solely on the secrecy of the key, not the algorithm. This principle has influenced cryptographic development by promoting the design of robust systems where the algorithm can be publicized without compromising security. It has led to the preference for open methods which undergo rigorous public scrutiny to ensure reliability .

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