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Trop

livre sur la société de consommation

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Jean-Louis Fournier

Trop

Éditions de la Différence
Les murs de la salle d’exposition sont couverts de tableaux, ils sont tous
tellement beaux qu’on ne sait plus où donner de la tête, devant lequel
s’attarder. Alors, on ne s’attarde pas.

Dans la pénombre, au fond d’une salle, est accroché un seul petit tableau,
l’assistance est silencieuse, recueillie. Il s’agit d’un dessin de Raphaël,
une vierge belle à se damner.

Je m’arrête devant la devanture d’un kiosquier. Les étagères ploient sous


le poids des journaux, des revues, souvent jamais lues. Le marchand de
journaux est débordé, il n’a plus de place.

Je viens d’acheter un nouveau poste, il me garantit 1 350 stations. Je ne


peux plus entendre ma radio préférée, il y a trop de stations, elles se
brouillent.

Sur l’appareil qu’on m’a offert, je peux stocker plus de 1 000 chansons.
Mon nouveau téléviseur me promet 500 chaînes. Je suis arrêté dans un
embouteillage depuis plus d’une heure, il y a trop de voitures.

J’ai voulu acheter les sonates pour piano de Mozart, il y a 50


interprétations. Comment choisir ?

Au supermarché, j’ai compté 40 marques de gâteaux secs. Je n’en ai pas


acheté.

Le prince a 400 femmes dans son harem, il a l’embarras du choix. Chaque


soir, il hésite, se morfond. Quand il choisit une brune, il pense aux
blondes, quand il choisit une blonde, il pense aux brunes.

J’ai le syndrome du harem. J’ai le choix, j’ai surtout l’embarras du choix.

J’imagine une forêt hirsute, les arbres sont côte à côte, trop serrés, ils
s’étouffent, la forêt va bientôt mourir.

On va couper quelques arbres pour mon nouveau livre. Il sort une centaine
de livres par jour, je pense à mon petit livre. Au bout d’une semaine, il va
disparaitre, écrasé par 600 livres.
Mon prochain livre, je vais l’appeler TROP.

Jean-Louis Fournier est l’auteur de nombreux livres à succès dont La


Grammaire française et impertinente, Il a jamais tué personne mon papa,
Où on va, papa ? (Prix Femina 2008), Veuf et La Servante du Seigneur.
Sommaire
Trop de choix. J’hésite.
Trop de beurres, 15 mètres de linéaire.
Trop de tableaux, 1 053 tableaux.
Trop du culture
Trop de beautés
Trop de brosses à dents, 10 mètres de linéaire.
Trop de médicaments, 4 600 spécialités.
...nuages
Trop de farines, 20 variétés.
Trop d'infos
Trop de journaux, 70 000 périodiques, 2 500 magazines.
Trop de radios, 13 500 stations.
...Henry Miller
Trop de savons, 15 mètres de linéaire.
Trop d'argent, Monsieur Riche gagne 2 millions d'euros par an.
Trop de cadeaux
Trop de gâteaux
Trop de choses a apprendre
Trop de yaourts, 12 mètres de linéaire.
Trop de livres, 200 par jour.
Trop d'écrivains
Trop de papiers
Trop de musique
Trop d'applaudissements
Trop de places assises. Bercy, 17 000 places.
Trop d'écrans, 5 par foyer.
Trop de produits de beauté, 15 mètres de linéaire.
Trop de pains
Trop de bouffe
Trop de touristes
Trop de monde, 7 milliards.
Trop de poubelles, 9 mètres de linéaire.
...Trop de bleus
Trop de sels
Trop vite
Trop de moteurs
Trop de rigolos
Trop de produits ménagers, 25 mètres de linéaire.
Trop de centenaires, 20 000.
Issue de secours
Du même auteur
Copyright
Chez le même éditeur en version numérique
« Trop ne vaut rien. »

Gérard de Nerval
Trop de choix. J'hésite.
J’hésite…

Je m’étais décidé, mais maintenant, je ne suis plus très sûr. Celui-là est
bien, celui-là aussi, l’autre aussi, tous sont bien. J’hésite.

Je n’avais pas remarqué celui-ci. Il ne devait pas être là, la dernière fois. Il
est bien aussi, je me demande si ce n’est pas le mieux. C’est écrit dessus.
Mais c’est écrit sur les autres aussi. En tout cas, c’est le plus beau,
quoique celui-là ne soit pas mal…

Je n’arrive pas à me décider. Il y en a tellement. Je suis pris dans un


tourbillon. J’ai envie de tout acheter.

Si je choisis, j’ai peur de me tromper.

J’ai envie de ne rien acheter.

J’hésite.

Je voulais celui-là, on me dit que c’est un ancien modèle, un modèle qu’on


ne fait plus. Il a un an. Il faut prendre un nouveau modèle.

Les slogans tournent dans ma tête. On me bourre le mou. Toutes les


publicités veulent me convaincre, tous les adjectifs sont au superlatif. Les
adverbes de quantité sont en quantité. Il y a de plus en plus de plus, et en
plus, il y a les super, les extra, les hyper, le premium, le maximum,
l’excellium.

J’en perds mon latin.

Je ne crois plus rien.

Ça tourbillonne dans ma tête…

Mon cerveau est sur lavage.

Mon cerveau est sur essorage.


Il est sec.

Je ne sais plus ce qu’il faut croire.

Je ne sais plus penser.

Je pense seulement qu’on se fout de ma gueule.


Trop de beurres, 15 mètres de linéaire.
Marguerite est toute petite. Elle pousse son caddie dans la grande allée
vide, l’avenue des beurres et des margarines.

Il y en a sur 15 mètres, de chaque côté, comme des murs. Elle longe les
murs de beurre. Les petits paquets sont rangés comme des briques. Ils sont
de toutes les couleurs. Ils brillent.

Du salé, du doux, du demi-sel, de l’artisanal, de l’industriel, du cru, du


baratté, du moulé, du foisonné, de l’aéré, de l’extra-fin, du fin, du
tartinable, de l’allégé, du light…

Pour attraper un paquet, elle a dû se mettre sur la pointe des pieds, parce
qu’elle est toute petite. Le paquet est doré, il brille comme un lingot d’or.
C’est peut-être pour ça qu’elle le prend.

Ça fait un trou dans le mur.

Elle essaye de lire ce qui est écrit au dos du paquet, plein de mots
compliqués comme sur une ordonnance de médecin. Elle ne comprend pas
tout. Il contient des Oméga 3, ça doit être bon. Elle le met dans son caddie.
Elle continue à longer les murs de beurre.

Un paquet attire son regard. Il est argenté, plus chic que le doré qui fait un
peu « nouveau riche ». Celui-là est enrichi en stérols végétaux. Elle le
prend et va replacer le doré dans le mur.

Elle continue à avancer en regardant les paquets. Un mot attire son regard
: Normandie. C’est le pays qui lui a donné le jour. Ses grands-parents
avaient une petite ferme et un chat blanc comme du lait. Elle revoit la
ferme, les vaches crème, l’écrémeuse, les chats qui avaient de la mousse
de lait sur les moustaches, sa grand-mère chenue…

En prenant le paquet où est dessiné un petit village, elle fredonne J’irai


revoir ma Normandie1. Elle a les larmes aux yeux. Elle va ensuite replacer
le paquet argenté.

Elle va continuer son manège un bon moment.


Elle échangera son beurre de Normandie contre du beurre fait dans une
abbaye par des moines gras. Elle est pieuse et elle a envie d’aller au ciel.

Elle continuera à hésiter.

Finalement elle choisira, rien.

Elle partira, avec rien.

Elle quittera le rayon, son caddie vide.

Elle est venue pour du beurre.

[1] Paroles de la chanson Ma normandie, écrite par Frédéric Bérat.


Trop de tableaux, 1 053 tableaux.
Le conservateur est content. Il a réussi à rassembler toutes les œuvres du
peintre…

Les murs du musée sont devenus trop petits. Les murs de la salle
d’exposition débordent de tableaux. On ne sait plus où donner de la tête.
Ils sont collés les uns aux autres. Leurs couleurs ne s’accordent pas
toujours, elles jurent entre elles. Les chefs-d’œuvre sont noyés au milieu
des œuvres de jeunesse. On ne sait pas devant lequel s’attarder.

On ne s’attarde pas.

On ne fait que passer. On garde le souvenir d’une « cacochromie », d’un


capharnaüm.

Le directeur du musée n’a pas su choisir, il est très conservateur.

Comme si au lieu du « beau », il recherchait le « beaucoup ».

Dans la pénombre d’une salle silencieuse, l’assistance est recueillie.

Au fond, accroché sur le mur, un seul petit tableau.

Un dessin de Léonard.

Une vierge belle à se damner.

On s’attarde.

On pourrait rester une éternité.


Trop du culture
Il m’a montré sa clé USB de 8 GO. Elle a la taille d’un ongle, elle est très
mince, elle a l’épaisseur d’une carte de crédit. Fièrement, lui qui n’aime
pas lire, a déclaré :

– Elle contient 8 000 livres ! Je peux la mettre dans ma poche.

Quel progrès. Il y a 50 ans il aurait fallu louer un camion pour emmener sa


bibliothèque.

Il m’a montré une autre clé USB. Fièrement, il a déclaré :

– Elle contient 2 000 morceaux de musique ! Je peux la mettre dans ma


poche.

Quel progrès. Il y a 50 ans, il aurait fallu louer un camion pour emmener


sa discothèque.

Il m’a montré son nouveau disque dur de 1 téraoctet, il fait 1 000


gigaoctets. Fièrement, il a déclaré :

– Il contient 1 400 films.

Il paraît que prochainement une nouvelle clé révolutionnaire encore plus


petite va permettre de stocker un million de livres, un million de chansons
et un million de films. Il l’attend avec impatience.

Il m’a expliqué qu’il partait une semaine, il emportait ses 2 clés et son
disque dur.

J’ai fait un petit calcul : finalement, pour la semaine, ça ne lui fait que 1
142 livres à lire par jour, 285 chansons à écouter par jour et 200 films à
voir par jour.

Quand j’étais jeune, que je partais une semaine, j’emportais dans ma


poche une cassette et un livre de poche.
Trop de beautés
Chaque soir, le prince descend avec l’eunuque dans le gynécée. Il va
choisir sa compagne de la nuit.

Le prince a 400 femmes dans son [Link] a l’embarras du choix.

Il y a les nouvelles qui retiennent son attention, puis les autres, les
anciennes auxquelles il reste très attaché.

Il est chaque fois embarrassé et ne sait laquelle choisir. Quand il choisit la


blonde évanescente, il pense à la brune incandescente. Puis, il y a la rousse
flamboyante…

Laquelle choisir ?

Le prince a le syndrome du harem. Il n’a pas le choix, seulement


l’embarras du choix.

Parfois, il envie les monogames.

L’eunuque marche devant lui.

Le prince regarde ses jolies petites fesses moulées dans un pantalon de


soie…
Trop de brosses à dents, 10 mètres de linéaire.
Ma brosse à dents est vieille. Elle perd ses poils, comme mon vieux chat.
Il faut que j’en achète une neuve.

Je suis allé au supermarché.

J’ai le choix :

La Oral B pro-expert Premium Proflex a deux parties flexibles qui


s’adaptent en suivant les contours uniques de mes dents et mes gencives
pour les nettoyer. Comme ses parties sont flexibles, elle est douce avec
mes gencives. Grâce à son manche extra-confort, j’ai une meilleure tenue
en main.

La Colgate 360° deep clean, avec ses poils très effilés, a été spécialement
conçue pour atteindre les bactéries en profondeur dans mes espaces
interdentaires et la partie entre ma gencive et ma dent. Son brosse-langue
unique aide en plus à enlever les bactéries et les médisances sur les
mauvaises langues.

La Colgate Max White me permet de découvrir une nouvelle dimension de


blancheur. Elle aide à éliminer les taches et à révéler la brillance naturelle
de mes dents. Ses lamelles souples, polissantes, sont uniques, en forme
d’étoile. C’est la brosse préférée des astronautes.

La Colgate Zigzag offre un manche flexible et des poils entrecroisés pour


un nettoyage interdentaire en profondeur. Elle est en poil de loup. C’est la
brosse préférée du petit chaperon rouge.

La brosse à dents Signal Style Tech White Now édition bénéficie de la


technologie Ultra access. Elle a un cœur en métal pour 15 % d’efficacité
anti-plaque supplémentaire. Grâce à son long cou, elle atteint avec
précision mes dents du fond où se forment 85 % des caries. Sa tête avec
différentes hauteurs de poils permet un nettoyage impeccable.

La brosse persistante, elle ne perd pas ses poils l’hiver.


La brosse pour gaucher, elle peut s’utiliser aussi bien de la main gauche
que de la main droite.

La Colgate Smile me sourit. Utilisée avec un dentifrice au phosphore, elle


rend mes dents phosphorescentes.

Mon sourire éclaire la nuit.


La meilleure façon de ne pas se tromper quand on achète ?

Ne rien acheter.
Trop de médicaments, 4 600 spécialités.
Un nouveau docteur s’est installé au village, un jeune. Il fait de très
longues ordonnances avec plein de médicaments. Il s’appelle Knock.

Les clients l’aiment bien, il les rassure. Ils disent « c’est un bon docteur »
et consciencieusement, ils prennent leurs médicaments.

Une pilule qui fait des bulles, un cachet pour le nez, une gélule pour les
valvules, un suppositoire pour la mémoire, une capsule pour les globules,
un sirop pour le dos, un sachet pour les mollets, une pastille pour la
cheville, de la poudre de perlimpinpin pour les reins, un clystère pour se
taire, et une piqûre pour que ça dure…

Les médicaments ont des noms étranges venus d’ailleurs :

avlocardyl, brevibloc, sotalol, trasicor, visken, ténormine, valsartan,


isomed, amiodarone, acebutolol, amlodipine, axeler, bisoprolol, captopril,
coolmetec, fozitec, hyperium, lopril, logimax, nebilox, metoprolol,
ramipril, teoula, valsartan, lipanthyl, tahor, ysomega, fonlipol, diacure,
eucreas, avandia, glucor, januvia, actrapid, insulatard, uruline, eternita…

Des noms magiques et du baratin en latin, qui vous font croire que vous
n’allez plus jamais mourir.

Un conseil :

Ne demandez jamais conseil

à votre pharmacien.
Cirrus fibratus, Cirrus uncinus,

Cirrus castellanus,

Cirrus spissatus, Cirrus flocus

Cirrostratus duplicatus, Cirrocumulus lacunosus,

Altocumulus translucidus, Altostratus perlucidus,

Nimbostratus virga, Stratocumulus nebulosus,

Stratocumulus fractus,

Stratus undulatus,

Cumulus humilis, Cumulus mediocris,

Cumulus congestus,

Cumulonimbus calvus,

Cumulonimbus capillatus.
Trop de nuages
dans le ciel.
Trop de farines, 20 variétés.
Il est perdu. Il est désemparé. Il erre hagard dans le rayon du supermarché.
Il n’a pas l’habitude de faire les courses. Sa femme est malade.

Il doit acheter de la farine pour faire des crêpes à ses enfants.

Laquelle ?

la farine ordinaire de blé ?

la farine de froment ?

la semoule de blé ?

la farine de blé dur ?

la farine fermentante ?

la farine à pâtisserie ?

la farine blanche ?

la farine de tradition française ?

la farine de tradition québécoise ?

la farine bise ?

la farine complète ?

la farine intégrale ?

Il ne sait pas laquelle prendre.

Il est émouvant, perdu, comme un paysan de Picardie dans Hong Kong. Il


me regarde. J’ai envie de l’aider.

Finalement, il a pris celle vue à la télé.


Il s’est fait rouler dans la farine.
Trop d'infos
Les stations de radio et les journaux bégayent.

Toute la journée, ils répètent les mêmes informations.

« Le public a besoin d’être informé », prétendent les journalistes.

Je n’ai pas envie de tout savoir. Pas envie d’être déformé.

Pas envie qu’on me répète que rien ne va plus entre Israël et la Palestine.
C’est pas nouveau, hélas.

Pas envie de savoir qu’au Pérou, un autobus est tombé dans un trou.

Pas envie de savoir qu’à Marseille, le corps d’un quinquagénaire a été


repêché dans le Vieux-Port.

Pas envie de savoir qu’à Levallois, un adolescent a arraché le sac d’une


septuagénaire.

Pas envie de savoir qu’à Dijon, une bande de jeunes a tagué le mur de la
mairie.

Pas envie de savoir qu’à Lille, un bijoutier a été tué par un cambrioleur.

Pas envie de savoir qu’une bétaillère remplie de porcs est tombée dans la
Meuse, qu’à Hong Kong, une mère a jeté son bébé du 250e étage, que 5
000 poulets ont brûlé dans l’incendie d’un poulailler…

Pas envie de savoir qu’il y a eu une intoxication alimentaire dans une


cantine scolaire de Perpignan…

Est-ce que c’est utile de savoir tout ça ?

À quoi ça sert ?

À me foutre le bourdon.
Trop de journaux, 70 000 périodiques, 2 500 magazines.
Les étagères du marchand de journaux ploient sous le poids des
magazines, des revues.

Des revues à peine vues, souvent jamais lues. Des revues qui poussent la
nuit comme les champignons, champignons pas toujours comestibles. Des
revues qui parlent de tout, parfois de rien. Elles font trois petits tours et
puis s’en vont finir leurs jours dans la salle d’attente des médecins ou chez
le coiffeur.

Le marchand de journaux est débordé, il n’a plus de place.

J’ai pris un Express avec Le Nouvel Observateur, j’ai brossé le poil de 30


millions d’amis, j’ai visité Maison et travaux, avec un Play boy, j’ai fumé
avec L’Amateur de cigare, j’ai regardé l’heure sur Montre magazine, je me
suis promené en Auto rétro, j’ai dégusté Vins et cuisine, Pariscope, La
Revue des deux mondes, j’ai croqué dans Pomme d’api, j’ai feuilleté Le
Journal de Mickey, j’ai voulu M’enrichir. J’ai été Le Pélerin en Terre
sauvage, j’ai franchi le torrent en Kayak magazine, j’ai fréquenté Le
Monde diplomatique, Historia, Particulier à particulier, j’ai retiré mes
bottes pour lire Rustica, j’ai discuté avec Elle, on a parlé Modes et
travaux, j’ai flirté avec Marie-Claire, j’ai dévoré le Magazine des livres,
j’ai parié sur Tiercé magazine. Diapason et Classica m’en ont mis plein les
oreilles, j’ai rencontré du beau monde dans Paris-Match, Gala, Vogue,
Vanity, je me suis rincé l’œil avec Closer et Voici, j’ai appris le baisemain
avec Madame Figaro. Je me suis abonné 9 mois à Grossesse magazine, j’ai
reçu un Témoignage chrétien, j’ai appris la vie.

J’ai terminé par Que choisir et je n’ai su que choisir.


Trop de radios, 13 500 stations.
L’Est parisien a une très forte densité de stations de radio : 57 stations. De
tout, le meilleur et le pire. Comme s’il suffisait d’augmenter le nombre de
micros pour augmenter le nombre de ceux qui ont des choses intéressantes
à dire…

GEnErations Paris - jazz MEditerranEe FM - Radio soleil - RFI - Radio


libertaire - TSF - Nostalgie - Chante France - ChErie FM - France
Musique - Le Mouv’- MEdia tropical - Aligre FM - Radio Pays - France
Culture - Radio Campus - Vivre FM - Radio Orient - JudaIque FM - Radio
J - Radio Shalom - RCJ Radio communautE - Ici et maintenant - Radio
NEo - Radio courtoisie - Skyrock — BFM - Voltage FM - Rire et chansons
- Ado FM - Radio FG - Radio Alpha - Radio Latina - AYP FM - France
Maghreb - Sport FM - NRJ - FrEquence protestante - Radio Notre-Dame -
Radio classique - Radio Nova - Fun radio - Oui FM - MFM - RMC info -
Europe 2 - RFM - RTL - Europe 1 - FIP - France Info - RTL 2 - FrEquence
- Paris plurielle - Beur FM - La city radio - Africa no 1

Et les habitants de l’Est parisien ne sont pas contents, ils se plaignent.


Pourquoi ?

Parce que toutes ces stations, ils ne les entendent pas séparément, ils les
entendent toutes en même temps.

Les publicités viennent télescoper les entretiens philosophiques. Les raps


entrent en collision avec les suites de Bach. Stromae chante en duo avec
Dietrich Fischer-Dieskau.

Et Monsieur CSA reçoit des lettres méchantes qui lui font du chagrin.

Monsieur CSA qui n’habite pas l’Est parisien, a essayé de les calmer en
leur conseillant de mieux régler leur poste. Il a ajouté, un peu agacé :

« Et si vous n’êtes pas contents, allez habiter l’Ouest parisien. »


Ne pas dire un mot de toute une journée, ne pas voir de journal, ne pas
entendre de radio, ne pas écouter de commérages, s’abandonner
absolument, complètement, à la paresse, être absolument, complètement,
indifférent au sort du monde, c’est la plus belle médecine qu’on puisse
s’administrer.

Henry Miller
Trop de savons, 15 mètres de linéaire.
Pour fabriquer les gels douche, on a été cueillir dans des pays lointains et
dans des jardins extraordinaires des fleurs et des fruits magiques et on les
a pressés délicatement.

L’acacia vient de Tunisie, la cerise du Lubéron, l’abricot du Roussillon, la


pulpe de grenade des Açores, la rose du Maroc, les framboises de la vallée
du Rhône, la fleur de figue de Barbarie. Les extraits sont de cèdres des
hauts plateaux de la Réunion. Les sels viennent de la mer Morte, le lait de
coco des îles Sous-le-Vent, la pulpe est de fruits de la passion du Brésil, le
lait de figue est d’Anatolie.

Pour les douches glacées, les minéraux marins sont de l’Arctique.

Je me suis mis à rêver au passé, au savon qu’il y avait posé sur le bord de
l’évier de la cuisine où, enfant, je faisais ma toilette.

C’était un gros cube, beau comme une sculpture, imposant comme un


pavé, couleur de marbre.

Avec le temps, il changeait de forme. Ses coins s’arrondissaient,


ressemblaient à un galet rond. Lui qui avait commencé cube, finissait
boule.

On disait qu’il était de Marseille. Il servait à tout. Il lavait tout ce qui était
sale, même le linge.

Il sentait délicieusement le savon.

Il sentait le propre et avec lui, je faisais des bulles.


Trop d'argent, Monsieur Richegagne 2 millions d'eros par an.
Qu’est-ce qu’ils en font de leur argent les patrons qui gagnent trop
d’argent ?

Ils achètent trop. Ils ont trop.

Trop de vêtements dans le dressing :

25 pulls en cachemire, 50 chemises en soie, 15 vestes en tweed, 20


pantalons en flanelle, 15 jeans, 15 pantalons en lin, 30 costumes…

Ils ne peuvent pas tout mettre en même temps. Ils auraient trop chaud. Ils
hésitent devant les 30 paires de chaussures.

Comme ils tardent à choisir une montre dans leur collection de 20


montres, ils arrivent souvent en retard à leur bureau.

Trop de voitures dans le garage : la Ferrari, la Rolls, la Lancia, la BMW, la


Smart… Ils ne peuvent monter dans toutes à la fois.

Ils ont trop de maisons : l’hôtel particulier à Paris, le chalet en Suisse, la


bastide en Provence…

Leur carte de visite déborde. On ne peut plus rien écrire dessus.

Trop de numéros de téléphone. On ne sait plus où les joindre.

Trop de tout, et je parle pas des impôts…

Parfois, ils souhaiteraient gagner moins, ils essayent, mais ils n’y arrivent
pas, les pauvres.
Trop de cadeaux
La société marchande est devenue une maison de bienfaisance. Elle nous
veut du bien, trop de bien. Les grandes marques nous font constamment
des cadeaux.

Trois bouteilles pour le prix de deux. La troisième est gratuite. Dans le


paquet de farine de 1 kg, il y a 100 g gratuits. Dans le paquet de biscuits, il
y a 3 gâteaux gratuits. Dans la boîte de sardines, une sardine gratuite. Dans
le bocal de cornichons, 5 cornichons gratuits.

Dans les commandes qu’on signe, le premier mois d’abonnement, les


accessoires, l’assurance sont offerts…

Vous recevez des chèques cadeaux, des bons de réduction, vous avez été
sélectionné, on vous appelle au téléphone pour vous dire que vous avez
gagné…

Dans la littérature publicitaire, le mot cadeau est écrit en grandes


majuscules, les exclusions en petites minuscules.

On est touché, tant de générosité bouleverse. Est-ce bien raisonnable de


faire des cadeaux à des gens qu’ils ne connaissent même pas ? Ils vont se
ruiner.

Pourquoi tant de cadeaux ?

Le sol est jonché de papiers d’emballage, de boîtes vides, de papiers dorés,


de boucles de bolduc. Le sapin clignote. Dans un coin, quelques boîtes
enrubannées n’ont pas été ouvertes… Oubliées ?

Ils en avaient marre les enfants d’ouvrir leurs cadeaux.

Il y en avait trop.

Nous sommes les enfants gâtés et gavés qui à Noël n’ouvrent plus leurs
cadeaux.
Petit papa Noël,

quand tu descendras du ciel

avec tes jouets par milliers,

oublie un peu nos petits souliers.

Et lâche-nous les baskets. 1

[1] Paroles de la chanson Petit papa Noël, écrite par Raymond Vincy.
Trop de gâteaux
On m’a confié deux enfants pour un après-midi. Ils ont une dizaine
d’années. L’un est un enfant gâté, l’autre pas.

Je les ai conduits au cinéma, puis ayant une course à faire, je les ai laissés
m’attendre dans une pâtisserie.

L’enfant gâté avait de l’argent plein les poches, pour s’acheter des
gâteaux. À celui qui n’avait rien, j’ai proposé une pièce pour acheter un
gâteau et je suis parti faire ma course.

Une demi-heure plus tard, je suis revenu les chercher.

Il n’y en avait plus qu’un, celui à qui j’avais donné une pièce pour acheter
un gâteau. Il ne s’était pas encore décidé. Il était en train de choisir :

Le violet avec de la gelée de cassis, le vert avec de la crème à la pistache,


le bleu avec des violettes, le rose avec des framboises, le blanc avec du
chocolat, le rouge avec des fraises ?

Il était dans le bonheur.

L’enfant gâté était dans les toilettes, en train de vomir.


Trop de choses a apprendre
Quand l’écolier part à l’école en tenue de combat, son paquetage pèse 7
kg. Son cartable est rempli de livres, trop de livres, trop de choses à
apprendre.

Il doit tout savoir.

Tout savoir sur tout : la date de naissance de Napoléon, la superficie de la


Russie, la production de blé en Ukraine… À la fin de la journée, ça fait
dans sa tête, une salade russe.

Le soir, quand il rentre, son cartable est toujours aussi lourd mais sa tête
encore plus lourde.

Le professeur qui veut bien faire, a voulu la remplir.

Il a trop de devoirs, trop de leçons.

– Apprendre un verbe en -eter. Il a choisi le verbe péter qui à la différence


de jeter ne double jamais le t.

– Décrire un château médiéval.

– Utiliser l’écriture fractionnaire comme expression d’une proportion : 3/5


représente les trois cinquièmes.

– Formuler des hypothèses sur le mode de dissémination d’une semence


en fonction de ses caractères.

– Raconter et expliquer un épisode des découvertes ou de la conquête de


l’empire espagnol d’Amérique.

– Décrire l’évolution démographique de l’Inde.

– Décrire et expliquer le paysage d’un front pionnier.

– Localiser et situer le front pionnier sur le planisphère des grands foyers


de peuplement.
– Expliquer les évolutions de la qualité de l’air à l’échelle d’une
agglomération.

Et après, quand tout est barré sur son cahier de textes, essayer de dormir,
et oublier tout ça.

Il a 12 ans.
Trop de yaourts, 12 mètres de linéaire.
MAMAN JE VEUX UN YAOURT.

Tu veux un yaourt au kiwi mon chéri ?

NON

Tu veux un yaourt aux fraises mon chéri ?

NON

Tu veux un yaourt aux ananas mon chéri ?

NON

Tu veux un yaourt aux cerises mon chéri ?

NON

Tu veux un yaourt aux poires mon chéri ?

NON

Tu veux un yaourt à la pomme verte mon chéri ?

NON

Tu veux un yaourt aux prunes mon chéri ?

NON

Tu veux un yaourt à la mangue mon chéri ?

NON

Tu veux un yaourt à l’orange mon chéri ?

NON
Tu veux un yaourt au pamplemousse mon chéri ?

NON

Tu veux un yaourt au chocolat mon chéri ?

NON

Tu veux un yaourt à la menthe mon chéri ?

NON

Tu veux un yaourt à l’anis mon chéri ?

NON

Tu veux un yaourt au melon mon chéri ?

NON

Tu veux un yaourt à la myrtille mon chéri ?

NON

Tu veux un yaourt à la goyave mon chéri ?

NON

Tu veux un yaourt à la vanille mon chéri ?

NON

Tu veux un yaourt au miel mon chéri ?

NON

Tu veux un yaourt à la fleur d’oranger mon chéri ?

NON
Tu veux un yaourt à la violette mon chéri ?

NON

QU’EST-CE QUE TU VEUX ALORS, P’TIT CON ?

JE VEUX UN YAOURT À LA NATURE.

Toi, tu peux jamais faire comme les autres…


Trop de livres, 200 par jour.
Les étagères du libraire sont trop courtes, les tables du libraire trop
étroites…

Il n’y a plus de place dans ma bibliothèque. Je voudrais donner des livres.


Je ne veux pas les jeter. Personne n’en veut. La seule solution : les
abandonner ? Comme on fait au début des vacances, avec les chats et les
chiens.

Dans certains livres, trop de pages. Dans les pages, trop de mots.
Quelquefois des mots inutiles. Des mots compliqués pour faire intelligent.
Quand on ne trouve pas le mot juste, on met plusieurs mots approximatifs.

Avec sa plus belle plume, l’écrivain ajoute des adjectifs qualificatifs pour
remplir les vides et pour décorer.

Ce n’est plus une page de livre, mais une vitrine de Noël.

Trop d’adverbes : des pourtant, des cependant, des alors, des néanmoins,
des toutefois, des nonobstant, des subséquemment et beaucoup de peut-
être…

Comme si on avait peur d’appeler un chat un chat.

Trop de conjonctions de subordination : des parce que, des quoique, des


bien que…Quantité de que, à la queue leu leu…

Trop de phrases.

Ça fait des embouteillages.

Le récit ralentit, l’histoire n’avance plus. Elle patine.

On n’a plus envie de tourner les pages.

On ferme le livre, et les yeux.


Trop d'écrivains
Les organisateurs de salons du livre s’imaginent que la réussite d’un salon
dépend du nombre d’écrivains. Plus il y en a, mieux c’est. Quelquefois
plus que de visiteurs.

Les visiteurs passent devant les écrivains. Ils sont impatients de


reconnaître un people, un animateur de télévision, un acteur de cinéma. Ils
cherchent les têtes connues, les « vus à la télé ». Déçus quand ils passent
devant des écrivains qui ne ressemblent à personne et à tout le monde.
Peut-être qu’ils espéraient voir Victor Hugo.

En passant, ils jettent un regard distrait aux tas de livres exposés. Ils ne
font que passer. Quelquefois, ils lisent le titre. Dans le meilleur des cas, ils
lisent la 4e de couverture et ils ouvrent le livre, pour voir ce qu’il y a
dedans.

Les auteurs sont serrés derrière leurs livres et leurs petites tables. Ils ont
cinquante centimètres devant eux pour poser leurs œuvres.

Les auteurs se sentent à l’étroit. Ils ne peuvent pas ouvrir leurs ailes. Ils
restent au sol, derrière leurs petites tables et leur tas de livres.

Ils regardent les passants, et le temps, qui passent.

Ils aimeraient bien s’envoler.


Trop de papiers
Ma boîte aux lettres déborde de papiers.

Au milieu des prospectus, des encarts publicitaires, une vraie lettre : une
invitation à essayer la dernière Mercedes.

À la mairie, je dois fournir des papiers, ma taxe d’habitation, mon avis


d’imposition, ma quittance de gaz et d’électricité, mon extrait d’acte de
naissance, bientôt mon acte de décès, en plusieurs exemplaires.

Mon contrat d’assurance multirisques habitation fait 30 pages.

Dans certains livres, trop de pages. Ils ressemblent à des Bottin. Ils vous
écrasent, comme des pavés. Des tunnels dont on ne verrait pas la fin.
Quand on rentre dedans, on ne voit pas la lumière au bout. On a peur de ne
pas pouvoir en sortir. Peur de mourir étouffé dans le noir. Ils sont trop
longs. Ils n’en finissent pas. Ils finissent sur une étagère, dans les toilettes.

Lu une publicité pour Régina : extra-long, maxi-rouleau, le papier toilette


qui n’en finit pas. Le trèfle maxi-feuilles, 140 feuilles par rouleau, soit le
nombre de pages d’un livre moyen.

Le trèfle papier toilette porte-bonheur, propose des feuilles plus larges que
celles d’un papier classique et d’une douceur remarquable.

Il est parfois illustré. La nouvelle collection décline trois décors aussi


originaux que tendance.

Modern : géométrique et épuré.

Pop : tout en rondeur et effervescence.

Barok : fleuri et léger.

À chacun son motif pour varier les ambiances en fonction de votre


personnalité, tout en gardant le confort Lotus.

Personnalisez votre papier toilette :


Collection autographe, réalisée avec les signatures authentiques des grands
artistes de l’humanité.

Collection partitions célèbres

Collection poésie

Collections tableaux célèbres.

Renova, papier toilette décoré par des artistes contemporains.

Attention, édition limitée.


Trop de musique
Coup d’État, coup de feu, coup de cymbale, la musique a pris le pouvoir.

Parti avec quelques partisans silencieux, le silence a fui.

La musique a colonisé les ascenseurs, les parkings, les restaurants, les


salons de coiffure, les magasins de vêtements, les téléphones, les
funérariums…

1 000 enregistrements des quatre saisons de Vivaldi, du canon de


Pachelbel, de l’adagio d’Albinoni, du vol du bourdon de Rimski-
Korsakov, de la valse triste de Sibelius, de la lettre à Élise de Beethoven,
de la petite musique de nuit de Mozart…

Partout un fond musical, comme on dit un fond de sauce. La musique est


utilisée comme sauce, une sauce pour relever le goût insipide des choses,
donner du goût à ce qui n’en a pas. Meubler le silence.

La musique a tout envahi, plus de place pour qu’ un ange passe.

Musique d’ambiance, musique après-vente, musique avant-vente, musique


à vendre.

Quand ils courent dans les bois, pour ne pas entendre les oiseaux, les
hommes se mettent sur les oreilles des casques qui leur jouent zim boum
boum.

La nuit, quand seul, on espère de la radio la chaleur d’une voix humaine, et


qu’on parcourt la bande FM, toujours de la musique, encore de la musique.

Difficile, quand perdu dans la ville, on veut demander son chemin. Les
passants casqués sont retranchés dans leur musique.

Musique pour ne pas penser, musique pour oublier, musique solitude.

Musique, pour ne pas entendre les autres.

Même quand ils appellent au secours.


Trop d'applaudissements
Dans les émissions de variétés, l’animateur qui anime vous force à
applaudir plus fort les « artistes » qui sont merveilleux (50 fois),
exceptionnels (68 fois), magiques (12 fois), extraordinaires (48 fois),
bouleversants (23 fois). Ils remplissent le Zénith et ils ont vendu des
millions d’albums.

Sur les studios de télévision, on est obligé d’applaudir tout le temps,


même quand on n’a pas envie, même quand c’est moche, même quand
c’est pas intéressant. Pour l’ambiance.

Gare à celui qui n’applaudit pas ! Il est vite repéré.

Dans les jeux télévisés, on applaudit quand un candidat donne une bonne
réponse. Et le candidat s’applaudit aussi.

Mais on applaudit aussi quand il a donné une mauvaise réponse. On


applaudit quand il gagne, on applaudit quand il perd.

On doit applaudir toujours.

Avant, à la radio, il y avait un instrument qui s’appelait l’applaudimètre.


On gagnait quand on avait obtenu le plus d’applaudissements.

Maintenant, tout le monde gagne.

On va bientôt vendre des disques avec seulement des applaudissements.

On pourra les écouter quand on est seul et triste. Histoire de se remonter le


moral, et croire qu’on est aimé.
Trop de places assises. Bercy, 17 000 places.
Palais omnisport Paris Bercy

Florence Foresti est à l’affiche, la salle est pleine : 17 000 personnes.

Pour les spectateurs du fond, Florence Foresti est petite comme une
mouche. Ils ont intérêt à la regarder sur les écrans géants.

Certains se demandent pourquoi ils sont venus. Ils auraient été mieux chez
eux, devant leur télévision.

J’ai souvenir de la première représentation de Pierre Desproges au théâtre


du musée Grévin.

La salle ressemblait à un petit salon, elle était pleine : 210 personnes.


Pierre était proche de son public. On avait l’impression qu’on pouvait le
toucher, et lui nous touchait avec ses mots.

C’était un être humain qui parlait à d’autres êtres humains. On était


heureux. On avait le bonheur d’être entre amis.

À Bercy, c’est pas pareil. On pêche le gros, pas de détail. Quand on est
plus de 1 000, on ne parle plus d’émotion, mais d’hystérie.

La pauvre Florence Foresti ne peut pas s’adresser à chacun, on est trop,


elle s’adresse à la foule. On est la foule.

On est entre clients. Nos rires font le bruit d’une caisse enregistreuse.
Trop d'écrans, 5 par foyer.
Sur l’écran de mon réveil, je regarde l’heure, sur l’écran de mon
smartphone je regarde mes photos, sur l’écran de ma banque, je regarde
mes comptes, sur l’écran de mon tableau de bord, je regarde ma vitesse et
ma consommation, sur l’écran de mon GPS, je regarde la route à suivre,
sans lui je serais perdu.

Sur l’écran de ma liseuse, je lis Marcel Proust, sur l’écran de mon


ordinateur, je lis mon manuscrit.

L’écran du distributeur de billets me demande mon code. J’obéis. Je


regarde l’écran de la pompe à essence, l’écran de ma tablette. Je lis les
stations sur l’écran de mon poste de radio et la référence de la musique
que je suis en train d’écouter. Sur l’écran de la webcam, j’échange avec
mes amis qui sont en Amérique.

Sur son écran, le cultivateur suit l’état de sa laitière, sa production de lait.


Plus besoin de se déplacer, de se mouiller les pieds dans les prés, et d’aller
caresser sa vache.

À l’écran du distributeur qui me disait à la fin de l’opération « Merci de


votre visite », j’ai failli répondre « Mais je vous en prie ».

Les écrans font écran à la vraie vie. On vit par procuration. Parfois, je me
demande si l’original existe encore.

Écran total. Comme si la réalité avait disparu et qu’il n’en restait sur les
écrans, que des traces.

Devant l’écran de télévision, je m’endors.

Des écrans de télévision partout, de plus en plus grands.

De plus en plus de chaînes qui nous enchaînent, 280. Des chaînes qui se
répètent, des chaînes qui bégaient, rediffusent des rediffusions. Elles
émettent souvent 24 heures sur 24.
Je me souviens encore des merveilleux moments qu’enfants, nous passions
devant la mire. Avec émotion, nous attendions le début des programmes et
l’apparition de Catherine Langeais. Nous avions pour elle, les yeux de
Bernadette Soubirou.

La magie a disparu. La télévision est à discrétion, elle coule sans arrêt, à


volonté.

Et on n’a pas la volonté de l’arrêter.


Trop de produits de beauté, 15 mètres de linéaire.
La crème anti-rougeurs est teintée à la fleur d’Arnica.

Le soin rajeunissant anti-rides, actif anti-âge contient du pro-rétinol.

Une crème à la vitamine C défatigue les yeux usés.

La protection solaire lift plus fait le teint unifié, la peau plus jeune. Elle
contient un correcteur tenseur, sublimateur d’éclat. L’effet lifting intense
masque les cernes et les imperfections.

Le structurateur de collagène illumine, estompe, raffermit, lisse, hydrate.


Son efficacité est scientifiquement prouvée.

Le gel nettoyant exfoliant au pamplemousse rose est ultra purifiant,


transformateur de peau. Son action est immédiate : peau zéro défaut.

La crème anti-âge à l’eau florale améliore l’élasticité de la peau. Le filtre


embellisseur regalbe et nourrit.

Le soin global est aux plantes précieuses, myrte et safran.

Le gommage aux particules de noyau d’argan et grenade est un complexe


énergisant, à l’acide hyaluronique. Il est conseillé pour les peaux matures
(les vieilles peaux).

Les extraits de figue et beurre de karité lissent rides et ridules. C’est un


élixir rajeunissant anti-rides, anti-relâchement, anti-taches, les traits sont
retendus à 95 %, les contours remodelés à 73 %, jour et nuit.

La nacre scintille dans une huile hydra-sublimante, perfecteur d’éclat.

Soin miracle…

– Si avec tout ça je ne suis pas belle, a soupiré Marguerite, je pars à


Lourdes.
Trop de pains
Un jour qu’il faisait faim, Dieu dans sa bonté créa le pain quotidien.

C’était un pain unique. Il était de blé. Il existait en trois modèles : le grand


pain, le bâtard et la baguette. Quand on vous disait d’aller au pain, on ne
pouvait pas se tromper.

Son fils Jésus, qui allait chercher le pain le matin, décida un jour, pour
faire le malin, de multiplier les pains.

Avant, quand on allait chez le boulanger, on demandait du pain.


Maintenant, on est obligé de choisir. On ne s’y retrouve plus. Il y en a trop,
que choisir ?

Le pain au levain, le pain au son, le pain complet, le bûcheron, la fougasse,


la banette, la flûte, la Briare, la Bayard, la seigle royale, la pastoureau,
l’épeautre, la Viking.

Le pain Médiéval, Sportif, Bel Orient, Cœur de lin, Grand siècle, Moisson,
Meule de pierre…

À la bière, à la farine de châtaigne, au pavot, au sésame, au porto, au


chèvre, au lard, au cidre, au son d’avoine, au son du clairon…

Le pain est aux olives, aux céréales, aux abricots, aux dattes, aux figues,
au raisin, aux noisettes, à la cannelle, à l’orange…

Il peut même être de singe et d’oiseau.

Il y en a trop, on est dans le pétrin.


Trop de bouffe
Menu de réveillon

Foie gras du Périgord

et

Ris de veau aux morilles

et

Langouste mayonnaise

et

Coquille St Jacques à la crème

et

Cerf avec ses andouillettes

et

Terrine de lièvre

et

La ronde des fromages

et

Moka au café.

Bergerac blanc et rouge

(à volonté)
C’était le menu à 150 euros, le menu TROP.
Menu lendemain de fête

Nausée avec ses hauts-le-cœur

et

Crise de foie

et

Gueule de bois avec sa garniture

et

Migraine avec ses vertiges

et

Colique accompagnée

de ses flatulences

et

Vomissement (à volonté)
Trop de touristes
Un énorme bateau traverse Venise. Il transporte 5 000 touristes. Ils sont
armés de leurs appareils photo, ils mitraillent tous les paysages.

Le bateau est plus haut que les vieux palais vénitiens qui s’enfoncent dans
la lagune…

En avançant dans le port, le gros bateau remue des tonnes d’eau. Il crée
des remous. C’est mauvais pour les fondations des vieux palais qui vont se
noyer.

Un jour, les 5 000 gros touristes ventrus en short, ne pourront plus voir la
beauté.

Ils devront se mettre en hommes-grenouilles et faire de la plongée sous-


marine.

Venise sera sous l’eau.

Venise, à deux sur une gondole, c’est plus beau qu’à 5 000 sur un
paquebot.
Trop de monde, 7 milliards.
Chaque quart de seconde sur la terre, une femme met un enfant au monde.
Il faut absolument la retrouver pour lui dire qu’elle arrête.

Chaque jour, 232 000 habitants de plus sur la planète.

On sera 11 milliards à la fin du siè[Link] pas s’étonner qu’on n’ait plus


de place pour se garer.

On rase des anciens quartiers pleins de charme pour construire des zones
pavillonnaires et des parkings. Les lotissements s’étendent comme les
métastases.

Trop de prochains, trop proches, dans le métro à 18 heures.

Je me sens de trop.

Trop de semblables sur la plage. Je n’ai pas la place pour étendre ma


serviette, mes bras, mes jambes.

Trop de semblables sur les routes.

Trop de semblables dans la montagne, pas assez de neige pour tout le


monde.

Trop de semblables à l’exposition Van Gogh. On ne voit plus les tableaux,


seulement des dos.

Des files d’attente partout, des queues devant les cinémas.

Trop de semblables pendant les soldes, des queues devant les


supermarchés.

Pas moyen de trouver un caddie.


Trop de poubelles, 9 mètres de linéaire.
J’ai trop de choses. J’ai décidé de tout jeter. Il me faut des sacs-poubelles.

J’ai le choix.

Il y a toutes les tailles, 20, 25, 30, 50, 100, 130, 150 litres.

Toutes les sortes : le spécial jardin, l’handibag avec fixation élastique, le


double épaisseur, le sac haute résistance, le multi-usage : transport,
rangement, protection, le sac à fond anti-fuite.

Le spécial container : c’est une housse de container qui garde votre


poubelle propre. Elle existe en plusieurs coloris. Malheureusement, aucun
coloris ne s’accorde avec la couleur de ma poubelle.

Le spécial gravats, ultra-épais, très résistant, jusqu’à 25 kg. Épaisseur du


plastique : 120 microns.

Le sac à poignées coulissantes, le sac XXL de 240 litres.

Le sac à protection active : il contient des agents antibactériens intégrés


dans la structure du sac qui agissent contre la multiplication des bactéries.
Il assure une protection active de votre cuisine.

Demander conseil à votre pharmacien.

J’ai une vieille poubelle hors d’usage. Je veux m’en débarrasser. J’ai voulu
la mettre à la poubelle : impossible. Les éboueurs ne prennent jamais les
poubelles.
Bleu Bleuet

Bleu Ardoise

Bleu Majorelle

Bleu Saphir

Bleu Outremer

Bleu Nuit

Bleu Klein

Bleu Marine

Bleu Lavande

Bleu Indigo

Bleu Pétrole

Bleu Cobalt

Bleu de Prusse

Bleu Lapis-Lazuli

Bleu Acier

Bleu Canard

Bleu Céleste

Bleu Turquoise

Bleu Azur
Bleu Roi

Bleu Électrique

Bleu Contravention
Trop de Bleus à l’âme.
Trop de sels
Le catalogue des sels est beau comme un livre d’art, les légendes belles
comme des poèmes.

Le Sel rose de l’Himalaya est pailleté d’or.

Le Sel des Vosges est bleu.

Le Sel de Camargue est de cheval.

Le Sel de l’île de Ré est recommandé pour les factures salées.

Le Sel fumé est du nouveau monde.

Le Gros Sel de Noël est de guirlande.

Le Cristal de gros sel est monté en bague de fiançailles.

Le Diamant de sel est à la truffe d’été.

Ces diamants de sel proviennent des dépôts souterrains qui se sont formés
au cours des millénaires par assèchement des lacs et des mers intérieures.
Leur origine est au cœur des montagnes d’Auvergne. Ces diamants de sel
sont taillés à la main et avec amour par des orfèvres auvergnats.

Fleur de sel au piment d’Espelette.

Couronne de fleur de sel (pour la mariée).

Sel bleu de Perse.

Sel fin aux trois algues.

Sel de Guérande aux herbes.

Le Sel de hareng est obtenu par lyophilisation de la sueur des harengs en


nage.

Fleur de sel de l’île de Noirmoutier.


Sel de Camargue aromatisé farigoulette.

Sel noir d’Hawaï : d’un noir profond et d’une structure croquante


étonnante, le noir d’Hawaï fera sensation sur votre table. Ce sel noir est
obtenu de manière artisanale : Pour l’enrichir en éléments minéraux, sont
ajoutées à l’eau de mer des bassins, des roches de lave noire recueillies
encore brûlantes, à mains nues, par des moines au sourire énigmatique
(recommandé pour repas d’enterrement).

Salez baroque et gothique


Trop de vite.
Il l’a regardée, il l’a trouvée belle, il l’a amenée à la gare, ils ont pris
d’abord un express au bar, puis un train à grande vitesse sur le quai.

Ils se sont mariés le lendemain. Ils ont divorcé très vite.

Les trains vont trop vite, les vaches ne peuvent plus les voir passer. Les
sentiments passent vite, comme les couleurs au soleil. Les cafés passent
trop vite, on les appelle express. Avant, il y avait les cafés filtres en métal
argenté, le café coulait goutte à goutte, on avait le temps de le voir passer
et de voir le temps passer, en bavardant.

Pourquoi sur les compteurs de voitures, on continue à marquer encore 250


km/h alors qu’on n’a pas le droit de rouler à plus de 130 km/h ?

Pourquoi on cherche à gagner du temps à tout prix ?

Le temps c’est de l’argent ?

J’ai gagné une heure pour faire la route, qu’est-ce que j’ai de plus ? J’ai
une heure devant moi. Qu’est-ce que je vais en faire ? Attendre. Dans une
heure, elle sera derrière moi.

Je me suis installé dans le fauteuil du coiffeur devant la glace, j’ai voulu


lui indiquer ce que je voulais. Trop tard. Il avait fini. Il m’a dit que c’était
Quick service.

Qu’est-ce qu’il y a sous le casque du motard qui traverse le village à 100 à


l’heure ? Rien.

Pour que les fleurs poussent plus vite, on empoisonne la terre avec des
engrais.

Pour qu’elles grossissent plus vite, on empoisonne les vaches avec des
farines animales.

Le service est quick, la food est fast et dégueulasse.


Le dernier modèle d’ascenseur fait du 72 km à l’heure. On arrive au 50e
étage en une poignée de secondes. Plus le temps de discuter avec sa
voisine ni de lutiner son voisin.

Je repense avec nostalgie aux couples fameux : Roux et Combaluzier,


Ascinter et Otis, à leurs ascenseurs en fer forgé.

Ils nous emmenaient paisiblement au ciel.

Ils nous laissaient le temps de rêver.


Trop de moteurs
Un moteur pour faire tourner la caméra,

Un moteur pour tailler la haie,

Un moteur pour râper les carottes,

Un moteur pour faire la mayonnaise,

Un moteur pour battre les œufs,

Un moteur pour enlever la poussière,

Un moteur pour pédaler dans les côtes,

Un moteur pour aller sur la lune,

Un moteur pour faire vroum vroum,

Un moteur pour traire une chèvre,

Un moteur pour tailler son crayon,

Un moteur de recherche,

Un moteur pour scier les arbres,

Un moteur pour faire avancer le bateau,

Un moteur pour remplacer le cheval,

Un moteur pour labourer,

Un moteur pour moissonner,

Un moteur pour se raser,

Un moteur pour laver le linge,


Un moteur pour ramasser les miettes,

Un moteur pour balayer les feuilles,

Un moteur pour nous monter à l’étage,

Un moteur pour le moulin à poivre,

Un moteur pour se brosser les dents.

Un moteur pour limer ses ongles.

Comme si on ne savait plus rien faire avec ses dix doigts.


Trop de rigolos
Il y a toujours eu des gens qui ont plaisir à faire rire. On les appelle «
boute-en-train. »

Nous avions dans la famille un vieux cousin rigolo, il faisait des


calembours. Chaque année, nous allions avec ma mère lui présenter nos
vœux. Nous avions droit à un calembour, toujours le même. On l’attendait
avec impatience pour pouvoir partir. Quand le temps commençait à
paraître long, ma mère devait dire, en parlant de n’importe qui : « Il a une
belle voix. » Cousin Albert ajoutait : « On fera un gâteau de sa voix. »

On riait fort, Maman félicitait Cousin Albert pour son esprit et on partait
en pensant que Cousin Albert était très rigolo.

Dans les entreprises, dans les usines, dans les bureaux, dans les bistrots, il
y a toujours un rigolo et c’est bien. Ils sont utiles à la société.

Ils mettent de la légèreté dans la gravité de la vie.

Avant les rigolos étaient des amateurs. Ils avaient un métier à côté, le rire
c’était seulement pour rire. Ils en faisaient cadeau, c’était gratuit.

Maintenant, les rigolos demandent de l’argent, ils sont devenus rigolos


professionnels. Sur leur carte de visite, ils mettent « humoriste ».

Et les rigolos, qui deviennent de plus en plus nombreux, se prennent au


sérieux.

Les rigolos ont le sens de la solidarité. Ils rient très fort des plaisanteries
de leurs congénères.

Au lieu de rester au comptoir avec leurs bonnes blagues de bistrot, ils


montent sur la scène et la télévision les inflige à la France entière dans ses
grandes « soirées du rire ».

Comme le brave public rit de bon cœur, parce qu’il a bon cœur, les rigolos
professionnels croient qu’ils sont drôles. Ils continuent, et rient de leurs
plaisanteries.
Quand ils disent : « homosexuel » en faisant des mines, la salle se tord de
rire.

C’est une preuve de leur talent… Ils auraient tort de ne pas en profiter…

Alors, ils répètent « homosexuel ».

Mais on n’a plus trop envie de rire.


Trop de produits ménagers, 25 mètres de linéaire.
Monsieur Propre et Madame Propre ont la joie de vous apprendre la
naissance de Mademoiselle Propre, gel liquide multi-usage, qu’ils ont
appelée Fraîcheur du matin.

Fraîcheur du matin va révolutionner votre façon de nettoyer : 25 fois plus


de puissance dans chaque goutte.

Le Bouchon autodoseur unique arrête automatiquement l’écoulement du


liquide après une dose. Fraî cheur du matin contient une formule
révolutionnaire avec trois types de surfactants qui permettent d’enlever la
saleté plus facilement.

Mlle Propre a trois sœurs : Pureté de coton, Fleur naissante et Fleur


d’agrume (100 % d’origine végétale).

Ajax vient de créer Shower Power, 100 % brillance. Anticalcaire &


bouclier antitraces longue durée. 2 en 1.

Il élimine le calcaire sans frotter. Son Bouclier protecteur empêche le


calcaire et la saleté de se redéposer.

Ajax spray antibactérien 2 en 1 élimine 99,9 % des bactéries y compris les


Staphylocoques dorés, Escherichia coli, Salmonelles et le virus H1N1, et
c’est prouvé scientifiquement. Il est en vente libre sans ordonnance.

Mais demandez conseil à votre pharmacien.

Avec Ajax Fête des fleurs, faites l’expérience de la fraîcheur irrésistible


d’Ajax qui dure si longtemps qu’elle est encore là à votre réveil !

Grâce à sa fraîcheur unique activée au contact de l’air, Ajax Fête des


fleurs diffuse un parfum floral en continu pendant plus de 24 heures
comme le ferait une fleur. Il nettoie en profondeur pour des surfaces
éclatantes de propreté, sans rincer, ce que ne font pas les fleurs…

Plutôt qu’un bouquet de fleurs, offrez à vos amis Ajax fête des fleurs.
Trop de gris dans le ciel
GRIS NUAGE

GRIS ORAGE

GRIS FER

GRIS TERRE D’OMBRE

GRIS ARDOISE

GRIS GRANIT

GRIS POUSSIÈRE

GRIS BÉTON

GRISAILLE

GRIS NOIR

GRIS PLOMB

GRIS ENNUI

GRIS SOUCI

GRIS DÉPRESSION

GRIS ANGOISSE

GRIS VIEILLESSE

GRIS AGONIE

GRIS FOLIE

GRIÈVEMENT…
Gris-gris porte-malheur
Trop de centenaires, 20 000.
Elle est sur son fauteuil à roulettes, son regard est vide, sa tête aussi. Elle a
une couverture brune sur les jambes, ses mains violettes comme des
asperges tremblent sur ses genoux. On l’a installée devant la porte de sa
chambre, qu’elle ait de la distraction. Elle écoute les gens qui passent dans
le couloir.

Je passe dans le couloir.

Elle m’a entendu, elle m’adresse la parole :

– Quelle heure est-il, s’il vous plaît monsieur ?

J’ai répondu :

– Il est quinze heures, madame.

Parce qu’il était quinze heures.

Elle a dit « merci monsieur », elle pousse un long soupir, et elle ajoute :

– Vivement la mort.

Cinq minutes plus tard, quelqu’un passe. Elle demande à nouveau l’heure :
« Il est quinze heures cinq, madame. » Il a droit aussi à son « Vivement la
mort… ».

Elle est capable de demander l’heure cent fois dans la journée. Cent fois
elle répète « Vivement la mort ».

Elle en a marre de la vie, elle ne voit plus clair. Elle s’ennuie. La vie lui en
a fait voir de toutes les couleurs. Elle en a assez vu.

C’est trop long, la vie. Elle n’est pas partie à temps. Avant, on savait
mourir à temps.

Maintenant, on joue les rappels, ça devient tendance d’être centenaire. 200


000 prévus en 2060.
On s’accroche. On vous accroche. On vous donne plein de médicaments.
Trop de médicaments : 15 en moyenne par vieillard.

Pour durer plus longtemps.

Prolonger la désespérance de vie.

Le pilulier remplace le calendrier.


Issue de secours

Chaque samedi, Marguerite sort de son supermarché, chargée comme un


mulet.

Aujourd’hui, des bénévoles de la banque alimentaire attendent à la sortie,


à côté de grands sacs vides.

Elle fait semblant de ne pas les voir.

Marguerite avance à pas lents, elle est lourde.

Elle devrait être rayonnante, elle a tout pour être heureuse, ses cabas
débordent de bonnes choses, et elle n’est pas heureuse, pourquoi ?

Avez-vous remarqué l’expression de Marguerite ? Son air inquiet, son


regard tourmenté ?

À quoi pense-t-elle ?

Elle se pose des questions. Elle ne trouve pas les réponses.

A-t-elle bien fait de prendre un spray antibactérien plutôt qu’un nettoyant


ménager multi-usage ? Des biscuits aux amandes plutôt que des biscuits
aux noisettes ? Des yaourts au kiwi plutôt qu’à la fraise ? Omo jardin
secret plutôt qu’Omo oasis exotique ? Un gel douche au jus d’abricot du
Roussillon plutôt qu’au jus de cerise du Lubéron ?

Soudain, elle s’arrête. Immobile, elle réfléchit, puis elle fait demi-tour.
D’un pas assuré elle retourne vers le supermarché.

On la sent déterminée, comme si elle venait de prendre une grande


décision…

Les bénévoles frigorifiés attendent toujours devant la sortie.

Alors, avec soin et sans précipitation, elle vide un à un ses cabas dans les
sacs de la banque alimentaire.
Tous, jusqu’au dernier.

Marguerite a tout donné.

Elle repart légère et soulagée, comme un prisonnier qui vient d’être libéré.

Marguerite allait enfin « goûter tout son saoul au luxe suprême qui
consiste à se passer de tout » (Marguerite Yourcenar).
Du même auteur
Grammaire française et impertinente, Payot, 1992.

Arithmétique appliquée et impertinente, Payot, 1993.

Peinture à l’huile et au vinaigre, Payot, 1994.

Le Pense-bêtes de saint François d’Assise, Payot, 1994.

Le CV de Dieu, Éd. du Seuil, 1995 ; nouvelle éd., Stock, 2008.

Le Pain des Français, Éd. du Seuil, 1996.

Sciences naturelles et impertinentes, Payot, 1996.

Je vais t’apprendre la politesse, p’tit con, Payot, 1996.

Il a jamais tué personne, mon papa, Stock, 1999.

La Noiraude, Stock, 1999.

Roulez jeunesse !, Payot , 2000.

Encore la Noiraude, Stock, 2000.

J’irai pas en enfer, Stock, 2001.

Pas folle la Noiraude, Stock, 2001.

Mouchons nos morveux, Lattès, 2002.

Le Petit Meaulnes, Stock, 2003.

Antivol, l’oiseau qui a le vertige, Stock, 2003.

Les Mots des riches, les mots des pauvres, Anne Carrière, 2004.
Satané Dieu ! Stock, 2005.

Mon dernier cheveu noir, Anne Carrière, 2006.

Organismes gentiment modifiés, Payot, 2006.

À ma dernière cigarette, Hoëbeke, 2007.

Histoires pour distraire ma psy, Anne Carrière, 2007.

Où on va, papa ?, Stock, 2008.

Poète et paysan, Stock, 2010.

Veuf, Stock, 2011.

Ça m’agace, Anne Carrière, 2012.

La Servante du Seigneur, Stock, 2013.


Pour l’édition originale :

© SNELA La Différence,
30 rue Ramponeau, 75020 Paris,
pour la traduction en langue française, 2014.

ISBN de l’édition originale :


978-2-7291-2051-1

Pour la présente édition numérique :

© SNELA La Différence,
30 rue Ramponeau, 75020 Paris, 2014.

ISBN de l’édition numérique :


978-2-7291-2140-2

Couverture : Jean Mineraud

Cet ouvrage a été numérisé


le 12 juin 2014 par Zebook.

Éditions de la Différence

30, rue Ramponeau, 75020 Paris


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Chez le même éditeur
en version numérique
Conversation sur le temps, Michel Butor et Carlo Ossola

Nouvelles françaises, Henry James

Marat ne dort jamais, Pierre Lepère

Le Ministère des ombres, Pierre Lepère

Un prince doit venir, Pierre Lepère

Le Pèlerin, Fernando Pessoa

Bien-aimé Tchebychev, Caroline Renédebon

Le Frère du pendu, Marianne Sluszny

Un bouquet de coquelicots, Marianne Sluszny

Le Crime du Padre Amaro, Eça de Queiroz

La Correspondance de Fradique Mendes, Eça de Queiroz

202, Champs-Élysées, Eça de Queiroz

Son Excellence Le comte d’Abranhos, Eça de Queiroz

Chronique de l’ère mortifère, Frédéric Baal

Trois mille ans chez les microbes, Mark Twain

Le Bouclier d’Alexandre, Agnès Verlet

Europe-Amérique latine, les écrivains vagabonds, Philippe Ollé-Laprune


Géopolitique de l’homme juif, Jean-Luc Evard

Les Boîtes en carton, Tom Lanoye

Forteresse Europe, Tom Lanoye

La Langue de ma mère, Tom Lanoye

Tombé du ciel, Tom Lanoye

Les Enragés de la jeune littérature russe, Monique Slodzian

Je viens de Russie, Zakhar Prilepine

La Bergère d'Ivry, Régine Deforges

Pelé, Kopa, Banks, et les autres, Jean-Pierre Naugrette


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