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Héraclite et la beauté du quotidien

Ce passage décrit une anecdote attribuée à Héraclite où il invite des visiteurs étrangers à entrer dans sa cuisine sans crainte car il y a des dieux même là.

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Héraclite et la beauté du quotidien

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École pratique des hautes études.

4e section, Sciences historiques


et philologiques

Héraclite à son fourneau


Louis Robert

Citer ce document / Cite this document :

Robert Louis. Héraclite à son fourneau. In: École pratique des hautes études. 4e section, Sciences historiques et
philologiques. Annuaire 1965-1966. 1965. pp. 61-73 ;

doi : [Link]

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HERACLITE A SON FOURNEAU

UN MOT D'HERACLITE DANS ARISTOTE

{PARTIES DES ANIMAUX, 645 A)

Un mot attribué à Heraclite nous a été conservé par Aristote


et il figure dans les témoignages relatifs au philosophe d'Éphèse,
à côté des fragments de ses œuvres (1). Aristote l'a rapporté,
Parties des Animaux, 645 A, à la fin du livre I et de l'introduction
méthodologique, dans une page d'un bel élan scientifique. Il
faut reproduire ce passage en le reprenant assez haut, à la fois
pour la beauté de l'inspiration et pour apprécier exactement
le raisonnement et le contexte. Le voici dans la traduction de
Pierre Louis (éd. Budé 1956, p. 18).
« II nous reste à parler de la nature vivante, en veillant autant
que possible à ne négliger aucun détail, qu'il soit de médiocre ou
de grande importance. Car même quand il s'agit d'êtres qui
n'offrent pas un aspect agréable, la nature, qui en est l'architecte,
réserve à qui les étudie de merveilleuses jouissances, pourvu
qu'on soit capable de remonter aux causes et qu'on soit vraiment
philosophe. Il serait d'ailleurs illogique et étrange que nous
prenions plaisir à contempler les reproductions de ces êtres, parce
que nous considérons en même temps le talent de l'artiste, peintre
ou sculpteur, et que nous n'éprouvions pas plus de joie à
contempler ces êtres eux-mêmes tels que la nature les a organisés,
quand du moins nous réussissons à en apercevoir les causes.
Aussi ne faut-il pas se laisser aller à une répugnance puérile
pour l'étude des animaux moins nobles. Car dans toutes les
oeuvres de la nature réside quelque merveille. Il faut retenir le

(1) Ainsi H. Diels, Die Fragmente der Vorsokratiker (1903), p. 63, n° 9;


dans la 5e édition (1951), p. 146, n° 9.
62 LOUIS ROBERT

propos que tint, dit-on, Heraclite à des visiteurs étrangers qui


au moment d'entrer s'arrêtèrent en le voyant se chauffer devant
son fourneau; il les invita, en effet, à entrer sans crainte en disant
que là aussi il y avait des dieux. On doit, de même, aborder sans
dégoût l'examen de chaque animal avec la conviction que chacun
réalise sa part de nature et de beauté. »
Le texte grec de la phrase sur Heraclite est celui-ci :
Kal xa0à— sp 'HpàxXsiTOç XéysTOU 7rpoç touç £évouç eiizzïv
toÙç (3ouXo[jtivouç evTU^etv aùxco, ot IttsiSt] TipoatovTsç elSov
ocÙtov 0£p6(X£vov Trpoç tw tavco è'cjTTjcjav (êxéXsus yàp aùxoùç
eicnévai 0appouv-raç * slvat yàp xal èvxauôa Osoûç), oûxcoç xal
Tzpoç r/]V ÇTjnqaiv 7cspl sxàaTOU tcov Çcocov Trpocnévai Set xxX.
On a rendu le sens de cette anecdote en traduisant aussi (1) :
« On dit qu'Heraclite, à des visiteurs étrangers qui, l'ayant
trouvé se chauffant au feu de sa cuisine, hésitaient à entrer, fit
cette remarque : Entrez, il y a des dieux aussi dans la cuisine » (2).
Le récent éditeur a expliqué ainsi la scène (éd. Budé, p. 173,
n. 4 et 5) : « Le mot Itzvoç désigne particulièrement le four du
boulanger (cf. Hérodote, V, 92, 7, texte relatif à Périandre de
Corinthe qui vivait à la fin du VIIe siècle et au début du VIe).
Mais il s'emploie aussi en parlant du fourneau domestique (cf.
Aristoph., Guêpes, 139). — Le mot attribué à Heraclite n'est
qu'une variante de Tcàvxa ttXtjpy) 0scov (Lois, 899 b 9) que Platon
cite sans nom d'auteur : la formule est généralement attribuée
à Thaïes. Cependant Diogène Laerce (IX, 7) met au compte
d'Heraclite cette affirmation proche de celle citée par Aristote :
7ràvT<x ^uycov slvai xal Soufxovcov TrX^pvj».
Telle est en effet l'explication courante. « C'est dans ce sens
panthéiste que nous aurons sans doute à comprendre aussi ce
qu'Aristote raconte, à savoir qu'Heraclite cria à des étrangers
qui avaient scrupule à lui faire visite dans la cuisine, stcuévou
0appouvxaç, sîvou yàip xal £VTaG0a 0îouç. Cf. Diog. IX, 7 :
^uj<c5v slvai xal Saifxovcov TrXyjpv) ». Voilà ce qu'en disait

(1) J.-M. Le Blond, Aristote philosophe de la vie, Le livre premier du traité


sur les Parties des Animaux, Texte et traduction avec introduction et
commentaire (Paris, Aubier, 1945), p. 119; cf. aussi p. 53, 70, 185.
(2) Bonne traduction et explicitation encore chez W. Ogle, The works of
Aristotle translated into English, V (Oxford, 1911) : « and as Heraclitus,
^vhen the strangers who came to visit him found him warming himself at the
urnace in the kitchen and hesitated to go in, is reported to hâve bidden them
not to be afraid to enter, as even in that kitchen divinities were présent, so... ».
HERACLITE À SON FOURNEAU 63

Ed. Zeller (1). Selon J. Burnet (2), « Platon cite le mot Tràvxoc
ttXtjP"/) 0£cov dans les Lois..., sans mentionner Thaïes. Le mot
attribué à Heraclite ... paraît n'être qu'une variante de celui-ci.
Dans Diogène on met sur le compte d'Heraclite cette affirmation :
tzzv-x ^i%wv sîvai xal 8at|i,6v(ov TrX^pyj ». Même formulation
et mêmes rapprochements dans H. Cherniss, selon qui « le
dicton peut dès lors être un de ceux qui étaient attribués
indistinctement aux ' sages ' et peut, comme le dit Burnet, signifier
seulement que rien n'est plus divin que rien d'autre » (3).
Ces explications peuvent donner un sens raisonnable, mais elles
ne rendent pas compte de la pointe ni d'aucun des détails : le
fourneau, les étrangers qui viennent rendre visite, leur hésitation.
C'est ce vague qui amena un helléniste de Cambridge, D. S. Ro-
bertson, à une interprétation d'une grande précision (4). « Dans
l'histoire d'Heraclite transmise par Aristote... 6ep6(i.£vov Tzpbç
Toi [t:vc5, s'il est pris littéralement, est singulièrement plat
comme illustration de la nécessité de surmonter un dégoût
instinctif dans la recherche de la beauté et de la vérité » (5).
Certes, le mot est un peu ' plat ' d'apparence et, je l'ai dit, on
n'en voit guère la portée et le rapport précis avec une doctrine
telle que —devra ^u/^wv xal Sai[xov(ov TrX^pvj. Cette histoire
plate a été ' relevée ' par le savant anglais avec le raisonnement
suivant, que je traduis ci-après.
« Pollux, V, 91 et Hésychius 5. v . assurent tous les deux qu'Aris-

(1) Die Philosophie der Griechen, I4 (1876), 611.


(2) L'aurore de la philosophie grecque, éd. fr. A. Raymond (1952), 51, n. 1.
(3) Aristotle's criticism of presocratic philosophy (1935), 296, n. 26 : « The
story he tells to warn rauch students from ' squeamishness ' in biological stu-
dies attributes much the same sentiment [à savoir rrâvToc Tzkr^i) 0ecôv] to
Heraclitus who told friends who hesitated to come into the kitchen were he
was warming himself to ' come cheerily in, for there are gods hère too ' ».
W. K. C. Guthrie, A history of Greek philosophy, I, The earlier Presocratics
and the Pythagoreans (Cambridge, 1962), à propos de Thaïes et de «tout
est plein de dieux», p. 65, juge, note 2, que «Burnet's référence to Arist...
seems irrelevant, and his statement that ' Hère too there are gods ' means
only that nothing is more dhine than anything else, is surely extraordinary ».
Pour lui, il estime que « even if this anecdote were true, it would be diffi-
cult to know what philosophical significance to attache to it». Il affirme
pourtant que c'est de cette anecdote que Diogène Laërce a tiré que «tout
est plein de dieux et d'âmes».
(4) Proceedings of the Cambridge Philol. Society, fasc. 169-171 (1938,
paru en 1939), 10.
(5) «... 0sp., if taken literally, is singularly flat as an illustration... ».
64 LOUIS ROBERT

tophane employait tavoç dans le sens de xoTrpcov (Hésychius


précise que c'était dans le Cocalus). Cela signifie probablement
qu'une expression du genre de kc, tôv itcvov ipyzadca remplaçait
le èç tov xoTrptovoc è'p^saôai de Thesmoph. 485, qui était
intentionnellement grossier. Une telle installation était
souvent en fait dans la cuisine ou auprès (voir les dictionnaires
de Smith et de Daremberg et Saglio et le Pompeii de Mau, trad.
anglaise, p. 267), et 0£p6(jt,svov Ttpoç tS ittvco est un euphémisme
naturel. La variante ittvov dans Paix 536 illustre peut-être le
même usage; voir aussi Callimaque fr. 216 Schneider. Cette
interprétation donne beaucoup plus de sel à l'histoire : la
déclaration d'Heraclite qui est rapportée, eTvoci fà.p xal svxauBa
Osouç, peut être un coup contre les superstitions encouragées
en de telles matières par deux prédécesseurs détestés, Hésiode
et Pythagore». D. S. Robertson faisait encore cette addition
ultime : « Rapprocher aussi les gloses, etc. qui assimilent culina
avec latrina réunies dans le Thésaurus Lingu. Lat., s. v. culina,
et par Hagen dans Gradus ad criticen 1879, p. 101 ; ces références
sont dues à Mr. H. T. Deas ».
Certes on pourrait admettre sans doute que « aller au fourneau »
signifiât « aller au petit coin »; mais « se chauffer à l'tavoç »,
ce ne peut être un ' euphémisme ' pour l'acte envisagé. D'autre
part, il faut bien imaginer comment le mot d'Heraclite se place
dans la situation ainsi reconstituée. Des étrangers viennent voir
le philosophe éphésien pour s'entretenir avec lui après avoir fait
connaissance. Ils entrent de la rue dans la maison et ils
l'aperçoivent au fond « se chauffant au four », c'est-à-dire, selon le
savant anglais, accroupi dans la latrine en ' homo cacans \ Ils
marquent un temps d'arrêt, d'hésitation, è'crr/jaav. Mais l'accroupi
leur dit : « Je vous en prie, avancez, avancez, n'ayez crainte, là
aussi il y a des dieux ». Ainsi l'accroupi adresse aussitôt à ses
hôtes inconnus, sans explication préalable, d'entrée de jeu,
une déclaration brève, mais très énergique, contre les croyances
traditionnelles : « il y a des dieux aussi dans les défécations ».
Une telle interprétation échappe entièrement au reproche de
' platitude \ Elle apporte une touche nouvelle et singulière
au portrait d'Heraclite. Cette déclaration liminaire sous cette
forme grossière paraît tout de même assez intempestive. Quant
au rappel de cette anecdote dans la méthodologie d'Aristote, je
laisse au lecteur le soin de chercher à l'insérer parmi les
développements que j'ai intégralement reproduits plus haut.
Il est un peu dangereux de s'appuyer ,pour comprendre ipnos,
HERACLITE À SON FOURNEAU 65

sur un passage d'Aristophane, l'employant, nous dit-on, pour


koprôn (1). Car nous n'avons plus le contexte et nous ne pouvons
savoir comment ce mot était introduit et sur quel ton; avec
Aristophane plus encore que tout autre auteur, l'emploi peut être
imprévu et original (2). Nul ne peut deviner les cheminements de
sa fantaisie, de son humour et de sa cocasserie. C'était, en tout
cas, au témoignage d'Hésychius, un emploi aberrant. Ce
lexicographe écrit en effet : î— voç * xàfnvoç, çoupvoç, çavoç, xXioa-
voç, {JLaystpsZov xal [iipoç t/jç vscoç. 'AptcjTOçàvyjç Se Iv
KfoxàXco xal tov xo~pcova outcoç zXtzzv. L'emploi normal de
tavoç, c'est donc, outre ' lanterne ', le fourneau, — ce que l'on
appelle de divers mots : xdcjjuvoç, <poîipvoç, xXt6avoç (3), ou, le
tout pour la partie, ' cuisine '. C'est bien ainsi que l'ont
entendu tous les traducteurs ou commentateurs que j'ai cités
au début, à l'exception de D. S. Robertson.
L'ipnos peut être, on l'a dit, four de boulanger ou four
domestique ; ici, four privé dans la maison. La cuisine ((xayctpîïov),
avec son fourneau, se trouve au fond de l'appartement, dans les
communs (4). Philocîéon, dans les Guêpes, 138 et suiv., pour
s'échapper de la maison, est entré dans Yipnos; il faut prendre
garde qu'il ne sorte par le trou de la baignoire; en définitive,
il apparaît par la cheminée (xà-v/j); xar:vôç è'ytoy' s^épxofzai,
dit-il. Quand le fourneau n'est pas mobile, il se présente sous la
forme d'un bloc avec cavité, souvent en demi-cercle, sur la face;
ce sont des cavités de cette sorte dans la falaise (5) qui avaient
fait donner à un lieu de la côte des Magnètes, cité par Hérodote (6)

(1) Cf. Pollux, V, 91, sur l'àrro^a-ro- : tov 8è xorrpcova xal i~v6v
'ApiaTOçdcwj^ xaXeï; Hésychius, ci-après.
(2) J. Taillardat, dans son pénétrant ouvrage Les images d'Aristophane,
Études de langue et de style (1962), p. 436, n. 862, n'a pu que se borner à
écrire :«'O Itzvqz, fourneau, cuisine ou lanterne, a été pris une fois par
Aristophane au sens de xo:rpcôv. Hésychius : l-vôz, ' 'Apurroçdvr^ 8è èv KwxâXo)
(fr. 353) xal tov xoirpcova outcj^ cliztv ».
(3) Cf. les textes essentiels dans le Thésaurus (aussi Olynth, XII, 460);
P. Gachon dans le Dictionnaire des Antiquités de Saglio-Pottier, s. v. Focus.
(4) Cf. par exemple E. Pottier dans le Dictionnaire des Antiquités, s. v.
Culina, 1580 A; D. M. Robinson et J. W. Graham, Olynthus, VIII (1938),
The Hellenic house, A study of the houses found at Olynthus, 185 et suiv.;
D. M. Robinson, Olynthus, XII (1946), Domestic and public architecture,
199-201; G. E. Mylonas, ibid., 380-382.
(5) « Brandungshôhlen », dit A. Philippson, Die griech. Landschaften,
I (1950), 144.
(6) VII, 18fr : le vent porte des navires rpô^ 'IttvqÙ^ xaXoujxévo'j? toù^ èv

65 0643 0 67 066 3 5
66 LOUIS ROBERT

et Strabon, le nom de Ipnoi, ' les fours ', et qui ont permis
d'identifier le lieu (1).
Ainsi, Heraclite se chauffait ' à son fourneau, dans sa cuisine ',
selon la seule traduction juste. Mais où est la pointe de
l'anecdote, son occasion et sa portée, et spécialement pour des
étrangers qui viennent le voir? (1 bis)
II faut, comme toujours, vivre à l'antique, du moins par
l'imagination, pour comprendre les Anciens et saisir le sel de leurs
mots, la pointe. Ici, je crois, il faut penser à ce qu'est la maison
antique, celle où Heraclite voit arriver ses visiteurs, ses hôtes,
ou celle d'Aristote, à l'époque où circulait l'anecdote. Un élé-

(1) Voir W. K. Pritchett, Am. Journal Arch., 1963, 1-2 : « As one sails
north from Khorefto, under the cliffs of Pelion, a streaking feature of the sho-
reline is a séries of deep, oval caves at water level; I counted eighteen of thèse
in a stretch of about 1 000 meters north of Veneto... With their black ellip-
tical mouths, thèse resemble nothing so much as the Greek peasant oven that
one sees in ail the villages. A photograph taken from the sea is presented
in PI. 2, flg. 2, showing a number of thèse »; N. Georgiadès l'avait vu (1894);
« to this identification vve can now give confirmation. Stàhlin-Burchner cite
interesting parallels in modem Greece for the similar use of the word meaning
* ovens ' applied to geographical locations ». Ces parallèles sont le nom des îles
Phourni, au large de Samos, et un lieu de Samos qui leur fait face, et le
toponyme Kapuvtoc. Pour 'Iirvol même et pour l'antiquité, il faut marquer qu'il
n'y a point de parallèle dans un lieu Ipnos en Locride Occidentale, auquel il
est consacré par inadvertance dans la Realencyclopëdie de Pauly-Wissowa,
deux articles différents avec les mêmes témoignages (1916) : Ipneis par Oldfa-
ther et Ipnos par Fimmen, car le vrai nom a été révélé par une inscription de
Delphes trouvée en 1938 et encore inédite, le traité entre Myania et Hypnia,
'YTrvia; cf. L. Lerat, Les Locriens de l'Ouest, I, Topographie et ruines
(1952), 32. Il reste un êv "Itivcoî, dans la liste des théorodoques de Delphes,
BCH 1921, 10, 1. 18, dans un contexte géograpliique indéterminé. A Karthaia
de Kéos, domaines èv ['I]zvot^ dans l'inscription IG, XII 5, 1073, 1. 86;
F. Hiller von Gaertringen rapproche le toponyme moderne, dans l'île, Kaminia.
[1 bis. Pendant la correction des épreuves, la dernière minute m'apporte
l'état de la question le plus récent, celui que donne M. Marcovich dans
Pauly-Wissowa, RE, Suppl. X (1965), à l'article Herakleitos, col. 255 : « Das
Wort . . . [résumé de l'anecdote] môchte man am liebsten als * Es giebt
auch hier Schutzgôtter ' (vgl. Oappoûvxaç) verstehen und als einen Hieb
gegen den Aberglauben deuten (vgl. Marcovich, Episteme Univ. Caracas, II
[1958], 151 ff.). Môglich ist auch eine Verwechslung mit Thaïes [la série des
références aux Anciens et à Burnet, Early Gr. Philosophy4, 50, not. 3].
Jaeger, The theology of Early Gr. Philosophers, 22 u. 199, not. 12, dachte
an eine Anspielung auf Thaïes seitens des Herakleitos. Kirk, 18 scheint in
der Anekdote Anspielung auf die Psychologie H.' zu sehen. Die Deutung
von D. S. Robertson. . . t7rv6ç = xoTrpcov scheint nicht nôtig». Ce résumé
me paraît assez édifiant.]
HERACLITE À SON FOURNEAU 67

ment essentiel, c'est le foyer, Yhestia. Sur son importance, il


peut suffire de rappeler les pages de Fustel de Coulanges dans la
Cité antique sur ' le feu sacré ', p. 21 et suiv. Il est dans la
pièce centrale, au milieu, comme on le voit par les textes (1).
Dans des maisons d'Olynthe on a retrouvé la place de cet autel
dans la cour, avec la base ou un trou dans le pavement, par
exemple dans les maisons de la Bonne Fortune, du Comédien, des
' Many Colors ', « toujours au centre de l'olxoç, non contre un
mur ou dans un coin comme dans d'autres maisons
macédoniennes ou quelquefois à Athènes et presque toujours à Pom-
péi » (2).
Uhestia est le centre du culte domestique. L'autel et la flamme
sont la déesse Hestia (3). Là sont les dieux ephestioi ou hesti-
ouchoi (4), et le Zeus domestique (5). C'est là que la famille
accueille le nouveau-né, quelques jours après sa naissance,
en courant autour du foyer dans la fête des Amphidromies (6).
Au foyer qui joue pour la communauté civique le même rôle
que le foyer domestique pour la famille, au ' foyer commun *
du prytanée (xoivvj iaxia), on invite les étrangers que l'État
veut honorer; ils sacrifieront et ils prendront part au repas avec
ceux qui représentent le corps civique, prytanes ou collèges
de magistrats. Dans la maison, c'est au foyer que viennent se

(1) Cf. notamment Gachon clans le Dictionnaire des Antiquités, s. v. Focus,


1194 b; A. Preuner dans le Lexikon de Roscher, s. v. Hestia, 2626-2628.
(2) D. M. Robinson, Olynthus, XII, 458. Voir ibid., VIII, p. 159 et 321-322;
XII, 189-190, 210-211, 227; G. E. Mylonas, ibid., p. 388-389, 394.
(3) Cf., outre Fustel de Coulanges, Preller-Robert, Gr. Mythologie, I,
422-428; A. Preuner, dans Roscher, s. v. Hestia, 2622; Hild, dans le
Dictionnaire des Antiquités de Saglio-Pottier, s. v. Vesta; M. P. Nilsson, Ges-
chichte der gr. Religion, I, 70, 314-315.
(4) Sur les dieux ephestioi, hestioi, hestiouchoi, cf. notamment Jessen dans
P. W., s. v. Hestiuchos.
(5) Sur Zeus Hestiouchos (chez les Ioniens, selon Hésychius), Ephestios
(Epistios), voir notamment A. Preuner, dans Roscher, loc. cit., 2625-2626;
Drexler, ibid., s. v. Hestiouchoi; 0. Gruppe, Gr. Mythologie, 1405, n. 2;
Jessen dans P. W., s. v. Ephestios; H. Sjôvall, Zeus im altgr. Hauskult
(Diss. Lund, 1931), 111-116. Tecmesse s'adresse à Ajax (Sophocle, Ajax,
492-493) : xal a' àv-uàÇco 7rpo£ x' èqzazlov Aibç | eùvîfc te tÎ}^ ct7J? fj
GUvrpùAyQriZ è[zoL Je laisse ici de côté Zeus Herkeios, bien qu'il ait pu être
honoré au foyer même et sur les autels comme ceux d'Olynthe, et Zeus Ktésios.
(6) T6, 8è Ppéço^ 7reptç£poi>CTiv t/jv èartav zpèypvzz^. Cf. notamment
E. Samter, Familienfeste der Griechen und Rômer (1901), 59 et suiv.;
M. P. Nilsson, loc. cit., 70.
68 LOUIS ROBERT

présenter les suppliants (1). Suivant le conseil de Nausicaa (2),


Ulysse va s'asseoir au foyer du roi des Phéaciens : ooç sLttûjv
xoct' àp' eÇst' l~'
èayjxpy] iv xovitjoiv, | rcàp 7zvpi(3); il a été
èçéaTioç chez Calypso (4). Thémistocle, pour obtenir refuge
chez Admète, roi des Molosses, s'assied au foyer, l'enfant du roi
danseù^avcov
onz1 les bras [xéaa
(5). Un
toi^cov
poète (6),
invoque
« Histia
ainsi
la Hestia
pure, au
: 'Icttioc
milieuàyvà,
des

murs hospitaliers ».
L:'hestia est un lieu sacré; tout n'y est que sacré. Certes, il y a
des dieux là, Hestia, Zeus; tout le monde est d'accord. Au
contraire, Yipnos est utilitaire; on y fait la cuisine, on n'y célèbre
point les rites. Notre langue peut facilement dans son ton,
bien que dans une civilisation différente, rendre l'opposition :
* foyer ', avec ce que le mot conserve de sacré (accueillir à son
foyer; venir s'asseoir sur le foyer du peuple britannique, comme
Napoléon-Thémistocle), et f fourneau \
Telle est la situation dans laquelle s'insère l'anecdote que nous
connaissons par Aristote. Des étrangers (7) viennent voir le
philosophe pour avoir un entretien avec lui, touç (3ouXo[iivouç
êvTU^sîv gcÙtco ; ils veulent connaître sa personne et ses idées,
en quête d'un maître ou d'un compagnon de pensée. Il sont
arrivés et ils sont entrés dans la maison, TïpocnovTsç. Ils
s'attendent à le voir aussitôt dans la pièce principale et à être reçus
' au foyer de la maison '. Mais le philosophe n'est pas là; il est
au fond de l'appartement, en train de se chauffer au four. De
fait, tel est bien l'endroit où l'on peut chercher quelque chaleur.
Le foyer, où le feu brûle à l'air libre sur un autel ou bien, la
majeure partie du jour, où il n'y a que des braises sous la cendre,

(1) Série de textes dans A. Preuner, loc. cit., 2624-2625; Heckenbach,


P. W. s. v. Herd, 616; Hild, loc. cit., 744-745; Nilsson, loc. cit., 70.
(2) Odyssée, VI, 305; ia mère de Nausicaa, 7j S' ^arai k— ' èa/âpr] sv
Ô
(3) Odyssée, VII, 153-154.
(4) Odyssée, VII, 248.
(5) Thucydide, I, 136, 2 : tov r:aï8a cçcov Xaowv xaÔsÇsaOat krX ttjv
ècTtav. Plutarque, Thémist., 24 : rtpo^ tJjv écniav TiÇ[Link] . . ., tov uîàv
èxl T7]v écmav xaQîaaa [zst' ocÛtoû. Ce qui est particulier aux Molosses
comme supplication que l'on ne peut repousser, c'est de tenir avec soi
l'enfant, non pas de s'asseoir au foyer.
(6) Simmias cité dans le commentaire de W. Quandt à l'hymne orphique
à Hestia, Hymni Orphici, 84.
(7) Ce ne sont pas « des amis », comme l'écrivait Cherniss.
HERACLITE À SON FOURNEAU 69

n'est pas efficace par un temps froid; il est fait pour la flamme,
une flamme intermittente, et non pour la chaleur. Aussi
Heraclite est-il auprès du fourneau, et il se chauffe en se tenant tout
contre l'ustensile, car même le fourneau ne dégage pas une chaleur
qui réchauffe la pièce ou la maison. On peut dire, puisque nous
sommes en cette douce Ionie sans neige, où une température
occasionnelle de zéro suscite comme une plainte scandalisée et
paraît une anomalie contre l'ordre naturel et la réputation de
douceur du climat, — nous pouvons dire que l'anecdote se place,
après le beau mois de décembre, à peu près en janvier, avant que
déjà les beaux jours invitent à la vie au dehors de la maison et
fassent jaillir les anémones et les tulipes, les renoncules et
les fleurs de l'amandier (1).
Les visiteurs s'arrêtent; ils pensaient que le philosophe les

(1) Pour que le lecteur du mot d'Heraclite comprenne bien l'atmosphère,


il lui suffit de connaître l'un ou l'autre des voyageurs qui ont passé l'hiver à
Smyrne. Ainsi Richard Chandler, Voyages dans l'Asie Mineure et en Grèce
faits aux dépens de la Société des Dilettanti, dans les années 176 i, 1765 et
1766, trad. Servois et Barbie du Bocage (1806), 175-177 : «Les anciens ont
beaucoup vanté l'heureuse température du climat de l'Ionie en général. Smyrne
Justine leurs éloges à cet égard; car il est rare de trouver dans cette ville des
chambres à cheminée ou des foyers, excepté dans les maisons construites par les
Européens. Quand il fait froid, on se contente de remplir de charbon de bois
un bassin qui se place sous une table couverte d'un tapis ou d'une espèce de
belle courte-pointe dont les pans retombent jusqu'à terre et qu'on appelle
tendour. La famille, rangée autour de la table, se chauffe les pieds et les miins
en les passant sous le tapis... Pendant les plus grands froids que nous ressentîmes
à Smyrne, notre thermomètre monta à 49 degrés [Fahrenheit] ; là, le soleil est
encore fort en décembre et l'air y est même étouffant, au point que nous avons
vu une fois, pendant ce même mois, notre thermomètre placé à l'ombre
s'élever à 80 degrés et que les asphodèles et les hyacinthes s'y trouvaient à
profusion. Dès les premiers jours de février, les amandiers étaient en fleur et les rosés
et les œillets carnés étaient si communs qu'ils se vendaient même dans les rues.
En un mot, nous eûmes constamment, à quelques légères exceptions près, un
ciel azuré et une atmosphère douce et délicieuse qu'il est impossible de bien
décrire »; le 9 mars passa le premier escadron de grues remontant vers le Nord;
« dans le même temps, on observa que les abeilles commençaient à se mettre
en mouvement ». Le naturaliste suédois Frederik Hasselquist était à Smyrne
dans l'hiver de 1750, de novembre à mai; il y devait d'ailleurs mourir deux an3
après, à son retour d'Egypte et de Palestine, le 9 février 1752, après « une fièvre
lente accompagnée de faiblesses, d'anxiétés, d'un crachement de sang et d'une
difficulté de respirer qui l'obligea à s'aliter » (détails donnés par son maître Linné
dans le tome II, 197-198). Il racontait (Voyages dans le Levant, trad. fr. 1769,
37-45) : « Le froid qui régnait depuis une semaine, tel qu'on n'en avait jamais
senti de pareil de mémoire d'homme, s'étant un peu ralenti, je profitai de cet
70 LOUIS ROBERT

accueillerait près de Yhestia. Mais, au lieu d'aller jusque-là, à


leur rencontre, Heraclite leur dit ôocppsïv, de ne pas être
décontenancés et d'oser aller auprès de lui, jusqu'au poêle de la cuisine,
jusqu'à la cuisine, — et non pas de le rejoindre aux tinettes.
Car les dieux sont là aussi, et non pas seulement à l'autel du
foyer. Regardons le plan de la Maison de la Bonne Fortune à
Olynthe (1). Du dehors, du sud, le visiteur entre, par un très
court vestibule de 2 mètres, dans le portique, premier élément
de la pièce principale, qui laisse à sa droite une cour pavée de
5 mètres sur 5, au centre de laquelle est l'autel du foyer; tandis
que le visiteur, dès qu'il est entré, voit cet autel devant lui à
droite, il voit aussi devant lui, au fond, à 9 mètres de la porte,
s'ouvrir la pièce du fond qui est la cuisine. C'était là, à Ephèse,
que se tenait Heraclite ce jour d'hiver pour se chauffer et c'est là
que les étrangers l'apercevaient. Toute la scène me paraît
parfaitement claire dès que l'on dispose les personnages sur le plan
de cette maison classique, — plan que l'on pouvait d'ailleurs
reconstituer schématiquement par les textes.
Les dieux sont là aussi parce qu'ils sont partout? Oui, si l'on
veut. Heraclite a pu penser, comme Thaïes, que « tout est plein
de dieux » (2). Mais ce n'est pas l'essentiel et le mot d'Heraclite
n'est pas un de ces ' mots ailés ' à mettre dans la bouche de
n'importe lequel des Sages. Il n'est pas besoin d'être un
spécialiste de la philosophie grecque, et des Présocratiques en
particulier, pour savoir comme tout helléniste et tout homme cultivé

intervalle et fus me promener le 2 de février dans les jardins qui sont hors
de la ville pour voir le ravage que l'hiver avait causé parmi mes fleurs que j'avais
vues auparavant dans tout leur éclat... Le printemps commence ici le 12 février
et fait éclore toutes les productions qu'on doit attendre de la douceur du climat.
L'amandier fleurit de tous côtés dans les environs de Smirne; les anémones
et les tulipes ornent les champs et croissent sans culture dans les vallées et au
pied des montagnes... Le printemps avançait à grands pas et, m'étant aperçu
que la chaleur augmentait de jour en jour, je fus me promener le 14 hors de
la ville pour voir l'effet que le beau temp3 ferait sur la nature, de même que
les fleurs qu'il faisait éclore... Les nouvelles fleurs de l'année étaient la renoncule
(Ranunculus ficaria), dont il y avait une variété infinie, l'androsace de Linné
[une primevère], sans compter l'amandier qui était blanc comme la neige ».
(1) Olynthus, VIII (1938), planches 84 (état actuel) et 85 (restitution
par I. Travlos) ; cf. p. 55-63 la description ; photographies de l'état actuel, prises
d'assez haut pour que le plan soit très net, pi. 14, fig. 1 et 2.
(2) Sur Tcâvxa Tzkr^'t) 0sc3v, Thaïes, Heraclite et les Sages, cf. notamment
J. Burnet et H. Cherniss, /. ce. et W. K. C. Guthrie, 65-66.
HERACLITE À SON FOURNEAU 71

le rôle primordial que joue le feu dans les spéculations


d'Heraclite : le feu élément originel avec toutes ses transformations en
mer, en terre et en trombe (1), le feu primordial et éternel,
toujours vivant — vjv àsl xal è'cmv xal è'arat. Trop àeiÇoiov (2),
— le feu, source de vie, âme et Divin (3).
La doctrine d'Heraclite ne s'oppose donc nullement — tout
au contraire — à la place et à l'importance données au foyer dans
les croyances antiques et traditionnelles et dans le culte
domestique comme dans le culte civique. Certes, il y a des dieux au
foyer d'après ces croyances et tout le monde l'admet : la déesse
Hestia est le feu lui-même, elle est la flamme ; son symbole est
l'autel où brûle la flamme, avant qu'on l'ait à l'occasion
représentée anthropomorphiquement. Dans la cité aussi un feu éternel
brûle dans le prytanée. Aussi les Amphictions prennent-ils à
témoin de leurs serments, avec la Justice (Thémis), Apollon et
sa mère et sa sœur, Hestia et le Feu Immortel, 'Ecma xal
nup àOàvaTov (4). A Éphèse même, les inscriptions du
Prytanée, du Foyer Commun de la Ville, honoreront spécialement
Hestia Boulaia et le Feu Incorruptible. Les Courètes qui assurent
le culte du prytanée (5), avec leur hiérarchie de fonctions
multiples, remercient ces divinités. Ainsi (6) Aùp(ï)Xioç) EÙTtopicrroç
kaxiouyoç (7) xal Aùp(-y)Xia) T£t[xo0éa xaXa07]9opoç tùyccpia-
tou[xsv (8) 'EaTta BouXata xal nupl 'AçOàpTO) xal Ttaaiv

(1) Diels, 21 (Bywater 21).


(2) Diels, 30 (Bywater 20). Cf. Diels, 66.
(3) Cette doctrine d'Heraclite est exposée et commentée par tous ceux qui
parlent des Présocratiques. Je renverrai seulement à K. Reinhardt, Hermès,
77 (1942), 1-27, Heraclits Lehre vom Feuer et 215-248, et aussi W. C. Kirk
Jr., Fire in the cosmological spéculations o/ Heracleitus, Diss. Princeton
1938 (Minneapolis, 1910).
(4) Essentiellement Sylloge3, 826, C, 1. 17.
(5) Ces nombreux textes ont été publiés par J. Poerner, De Curetibus et
Corybantibus (Diss. Phil. HaL, 22, 1913), 285-293; d'autres aussi par J. Keil,
avec explications, Anatolian Studies Buckler (1939), 119-128 : Kulte im
Prytaneion von Ephesos. Les fouilles de F. Miltner, en dégageant le prytanée
lui-même, ont exhumé une foule d'inscriptions des Courètes.
(6) J. Keil, loc. cit., 121, n. 5; cf. ibid., p. 124.
(7) Le mot a été lu par J. Keil, au lieu de iXonoûyo^ qu'avait utilisé J. Poerner
(copie de R. Heberdey). Cet hapax est fort intéressant.
(8) Sur cette formule de « remerciement », et à la première personne, cf.
surtout Hellenica, X, 55-58, avec ce texte parmi beaucoup d'autres.
(9) Le « Feu Incorruptible » avec Hestia Boulaia dans d'autres dédicaces de
cette série; voir J. Keil.
72 LOUIS R0B2RT

Uipnos, lui, ' le fourneau ', n'a pas de place dans le culte et les
croyances. Le mot d'Heraclite exprime un ensemble de pensées
que l'on peut expliciter ainsi. « Je ne suis pas auprès du foyer
avec ces dieux que tout le monde y place, avec les dieux du feu
et du foyer. Mais ici aussi, pas au foyer, mais au fourneau, il
y a des dieux. Le fourneau si peu noble, si différent du foyer au
point de vue sacré selon l'opinion commune, ce fourneau n'est
pas méprisable. Car le divin n'est pas seulement dans le feu de
Yhestia; il est aussi dans ce feu-là, bien que ce ne soit pas celui
du foyer; car le feu est la matière du divin. Comme au feu du
foyer sacré, il y a des dieux dans le feu du modeste et ' laïque '
fourneau; c'est toujours le feu, âme et divinité ». Ainsi, selon
cette anecdote, d'entrée de jeu Heraclite — en cette occasion
que fournit le hasard d'une visite en sa maison en une journée
d'hiver — introduit ses hôtes étrangers au cœur de sa doctrine
et de sa religiosité, en un propos qui n'est nullement plat et qui
n'est pas davantage grossier et scatologique.
Dès lors s'explique bien la convenance de cette situation dans
la page d'Aristote. Il n'y a nulle agressivité ni chez lui ni chez
Heraclite. Il n'a pas rappelé le mot de l'Ephésien parce que
celui-ci aurait déclaré pour faire pièce à Hésiode et à Pythagore :
« les dieux, vos dieux, il y en a aussi dans les latrines ». Pour le
savant qui étudie la nature, il n'y a pas d'animaux qui soient
moins dignes d'étude que les autres bien qu'ils soient considérés
comme moins nobles (tyjv tzzçX tcov àTifAorépcov Çcocov È7ri(7xs^iv).
Heraclite trouvait la matière divine dans le feu du modeste
fourneau à la cuisine, cet ustensile utilitaire, tout autant que dans le
feu du prestigieux foyer sacré. Le mot d'Heraclite dans son
contexte était connu et Aristote n'a pas besoin d'expliciter
l'allusion dans ses détails. Il écrivait pour des gens à qui l'on parlait,
sans notes justificatives et explicatives, sans leur décrire à eux-
mêmes comment étaient disposées leurs maisons et quelles
étaient leurs croyances enracinées. Il n'écrivait pas pour des gens
vivant des siècles plus tard dans une civilisation matérielle et
morale tout à fait différente. Les ' mots ' de notre temps et de
nos pays eux aussi, transmis sans gloses à nos successeurs sur la
terre, ne seront pas faciles à entendre, — et quelquefois au bout
d'un temps assez court; il faudra qu'un érudit ait étudié la vie
matérielle et morale de 1820 ou de 1870 ou de 1960 pour pouvoir
les comprendre et qu'il ait fait les rapprochements nécessaires
pour mettre le ' mot ' dans un ensemble. D'autre part, les
philosophes eux aussi ont vécu en leur temps; il peut être indispen-
HERACLITE À SON FOURNEAU 73

sable pour expliquer leurs ' mots ' de connaître les maisons de-
leur époque, leurs appareils de chauffage, — et naturellement
le cadre spirituel et religieux de leur entourage et leurs propres
doctrines.

Louis Robert.

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