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Lieu et rêverie chez Rousseau

Ce document analyse comment Jean-Jacques Rousseau décrit différents lieux dans son œuvre Les Rêveries du Promeneur solitaire, notamment comment ces lieux influencent sa rêverie et comment ils le conduisent à réfléchir sur lui-même. Il examine la solitude comme lieu de la pensée chez Rousseau et le mouvement de sa réflexion vers l'intérieur de lui-même.

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Lieu et rêverie chez Rousseau

Ce document analyse comment Jean-Jacques Rousseau décrit différents lieux dans son œuvre Les Rêveries du Promeneur solitaire, notamment comment ces lieux influencent sa rêverie et comment ils le conduisent à réfléchir sur lui-même. Il examine la solitude comme lieu de la pensée chez Rousseau et le mouvement de sa réflexion vers l'intérieur de lui-même.

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Revue Postures Ambroise Bernier

Hiver 2020, n°31

Le déplacement de soi dans la rêverie :


Les lieux dans Les Rêveries du Promeneur solitaire de Jean-
Jacques Rousseau
Ambroise Bernier

Dans Les Rêveries du Promeneur solitaire (1782), Jean-Jacques


Rousseau affirme vouloir mener une « entreprise » (1972, 42)
semblable à celle de Montaigne dans ses Essais (1595), c’est-à-dire
prendre quelques-uns de ses derniers et précieux moments – l’œuvre a
été interrompue par sa mort en 1778 – pour se connaître lui-même. Les
Rêveries diffèrent cependant des Essais en plusieurs points, dont l’un
des plus importants est la claire mise en scène de leur auteur :
Rousseau s’y décrit errant à travers le monde, tantôt arpentant les rues
de Paris, les montagnes ou les forêts, tantôt dérivant sur une barque.
Comme le titre de son œuvre l’indique, l’auteur des Rêveries est ainsi
d’abord un promeneur; il voyage et découvre des endroits nombreux et
étonnants. Les différents lieux visités par ce promeneur font naître chez
ce dernier des réflexions profondes, complexes et diverses qui
contribuent à rapprocher le projet de Rousseau de celui de Montaigne,
car il devient, comme celui de son prédécesseur, à la fois intime,
philosophique et littéraire. Pour approfondir notre compréhension de
l’entreprise de Rousseau, il s’avère que les Rêveries gagnent ainsi à être
abordées par une étude des différents lieux qu’elles convoquent :
comme nous le verrons dans le présent article, le lieu est en effet à la
fois un point de départ et une source pour la pensée. Une analyse de
l’œuvre – et notamment des endroits où Rousseau se trouve au sein de
celle-ci – nous permettra de dégager les relations entre ces lieux, ainsi
que leur influence sur l’activité de Rousseau, lesquelles éclaireront
l’intérêt que revêt l’espace dans les œuvres essayistiques et
autobiographiques.

De prime abord, nous orienterons notre recherche vers l’état du


rêveur. Nous verrons que sa solitude n’est pas seulement un état, mais
aussi un lieu. Ce lieu du moi s’ouvre sur de multiples espaces, que
nous analyserons ensuite en montrant qu’ils s’organisent en niveaux.
Au moment où il écrit les Rêveries – et tel qu’il s’y met en scène –,
Rousseau est en effet sorti de la mondanité; son esprit est devenu pour
lui un monde particulier, où sa pensée peut se diriger vers certains
thèmes, certains souvenirs, certaines créations. Nous étudierons ainsi

1
Revue Postures Ambroise Bernier
Hiver 2020, n°31

la navigation métaphorique de Rousseau en lui-même, tandis que la


dernière partie de cet article sera consacrée à la relation
qu’entretiennent le lieu et le temps dans la rêverie : pour mener à bien
cette ultime réflexion, nous nous appuierons sur un texte de Gilles
Deleuze écrit dans les années cinquante, L’Île déserte (2002), lequel
nous permettra d’examiner comment une signification temporelle se
dégage des lieux solitaires mis en scène dans les Rêveries.

La solitude comme lieu

L’influence du lieu extérieur sur la rêverie

Un aspect singulier des Rêveries est la description de l’état spatial


où Rousseau se trouve en pensant. Certes, d’autres textes décrivent le
contexte de réflexion ou d’écriture duquel ils sont originaires :
Montaigne, par exemple, rappelle sa maladie, sa solitude, ses livres
ainsi que ses moments de rédaction. Toutefois, les Rêveries ont comme
particularité de décrire fréquemment un lieu premier de la pensée,
c’est-à-dire non pas le lieu vers où elle se dirige (ce qui sera le sujet de
la deuxième section de cet article), mais d’où elle émane1. Rousseau se
met ainsi en scène en de nombreux endroits qui, servant d’objets de
réflexion ou les suscitant, donnent une orientation à sa rêverie2. C’est
le cas dans la sixième promenade : en se demandant pourquoi il
choisit de ne pas passer par une route, Rousseau se rappelle un enfant
demandant l’aumône et réfléchit sur le don et son rapport avec la
liberté. Une situation semblable survient dans la quatrième
promenade : par sa bibliothèque, l’auteur a accès à l’œuvre de
Plutarque et aux journaux de l’abbé Rosier, dont la lecture génère une
réflexion sur le mensonge. Dans les Rêveries, l’atmosphère et l’aspect
du lieu entraînent la pensée. Celui-ci se présente comme l’origine, le
point premier de nombreux essais que réalise Rousseau dans son

1
Une habitude d’écriture de Rousseau est, à cet égard, révélatrice. Lors de ses
promenades, celui-ci écrivait en effet sur des cartes à jouer – ce qui tend à montrer
que l’activité d’autobiographe et d’essayiste de Rousseau pouvait se tenir dans
n’importe quel endroit qui ne l’empêchait pas de sortir ses quelques outils d’écrivain.
Voir « Notes écrites sur des cartes à jouer » (Rousseau 1972, 216-223).
2
Notre collègue, Florence Brassard, nous a judicieusement fait remarquer qu’en cela,
les Rêveries suivent en quelque sorte un mouvement inverse à celui que l’on peut
observer dans les Confessions (1780-1789). En effet, dans les Rêveries, il arrive
souvent que le contexte extérieur dans lequel se trouve l’auteur mette sa réflexion en
marche; dans les Confessions, ce sont plutôt certains éléments du récit chronologique
qu’il donne de sa vie qui mènent Rousseau à évoquer, de temps à autre, les
préoccupations qui l’habitent au présent de l’écriture.

2
Revue Postures Ambroise Bernier
Hiver 2020, n°31

œuvre; il sert de tremplin vers des méditations profondes 3 . Ainsi,


Rousseau apprécie les endroits calmes, car ils sont propices à la rêverie
et le conduisent en lui-même. Un moment de bonheur relaté dans la
cinquième promenade illustre bien cet effet du lieu :
[...] je m’esquivais et j’allais me jeter seul dans un bateau que je
conduisais au milieu du lac quand l’eau était calme, et là,
m’étendant tout de mon long dans le bateau les yeux tournés vers
le ciel, je me laissais aller et dériver lentement au gré de l’eau,
quelquefois pendant plusieurs heures, plongé dans mille rêveries
confuses mais délicieuses, et qui sans avoir aucun objet bien
déterminé ni constant ne laissaient pas d’être à mon gré cent fois
préférables à tout ce que j’avais trouvé de plus doux dans ce
qu’on appelle les plaisirs de la vie. (98)
On voit ici que l’eau calme du lac et le ciel sont pour Rousseau les
éléments du lieu qui entraînent un certain type de pensée. Ils ne lui
fournissent pas l’objet de ses pensées (comme le font par exemple la
route et la bibliothèque dans les quatrième et sixième promenades
susmentionnées), mais plutôt l’ambiance générale de la rêverie, qui est
calme, discontinue et agréable : Rousseau fait « mille rêveries confuses
mais délicieuses ». C’est parce qu’il est sur le lac que Rousseau peut
rêvasser : le lieu dispose la pensée à suivre un certain fil. La situation
spatiale peut ainsi donner au rêveur non seulement une orientation
philosophique, mais aussi une méthode et une atmosphère de
recherche.

Le mouvement vers le moi

Dans la citation ci-haut, il apparaît aussi que le lieu n’est pas


digne d’étude en lui-même, que ce n’est pas lui qui est exploré, mais
bien Rousseau4. Le lieu n’est qu’un prétexte pour penser : ce n’est pas
parce que le lac est intéressant que Rousseau y va, mais parce que le
lac lui permet d’entrer en lui-même. Bien que le lieu extérieur à
l’individu soit le lieu premier de la réflexion, c’est en lui-même que
Rousseau pense. Tout le travail entrepris par le Rousseau des Rêveries
est de ne plus être touché par la société des hommes, de ne dépendre
que de lui-même, de se « nourrir de sa propre substance et à chercher
toute sa pâture au-dedans de [lui] » (45). Rejeté par ses semblables,
3
On pourrait faire une remarque analogue sur le temps. La dixième Rêverie prend
son origine dans le « jour de Pâques fleuries », date qui rappelle à Rousseau sa
« connaissance avec Madame de Warens » (167).
4
Ce constat, toutefois, trouve son exception dans l’activité d’herborisation : Rousseau
note les plantes qu’il découvre sans que cela n’entraîne une réflexion.

3
Revue Postures Ambroise Bernier
Hiver 2020, n°31

l’écrivain est à la fois contraint et désireux de se replier sur lui-même.


Il fait ainsi de sa personne, où il s’est reclus5, le deuxième de ses lieux.
La quatrième promenade rappelle au départ la bibliothèque de
Rousseau, mais le fait ensuite plonger entièrement au fond de lui. En
d’autres termes, son moi devient le lieu, l’espace (en tant que cadre
géographique) n’a plus d’importance une fois que l’élément spatial
initial a suscité la rêverie : il suffit que les éléments de l’espace restent
en place et qu’aucun élément étranger n’en perturbe le calme pour
que Rousseau continue sa rêverie. La rêverie se définit ainsi à la fois à
partir du monde extérieur et en opposition à ce monde.

Ici, c’est donc la situation générale du philosophe que le lieu


permet de saisir. Son activité ne dépend pas de l’endroit où il se trouve;
ce dernier n’est qu’un support, qu’une voie. Rappelons qu’il suffit à
Rousseau d’être dans un endroit calme et de pouvoir écrire sur des
cartes à jouer pour que s’enclenche la pensée6. Le meilleur exemple de
ce retrait en soi apparemment facile nous est donné dans la cinquième
promenade :
Il [ne] faut qu’assez [d’idées] pour se souvenir de soi-même en
oubliant tous ses maux. Cette espèce de rêverie peut se goûter
partout où l’on peut être tranquille, et j’ai souvent pensé qu’à la
Bastille, et même dans un cachot où nul objet n’eût frappé ma
vue, j’aurais encore pu rêver agréablement. (103)
L’activité intellectuelle tient donc essentiellement en soi, dans le lieu
de la solitude. Lorsque le rêveur y est, il néglige le lieu extérieur.

La poétique du discontinu des Essais trouve un écho dans le


traitement du lieu chez Rousseau : il y a non seulement « mille » (98)
rêveries, mais aussi de nombreux lieux qui les suscitent ou les
accueillent. Le texte de Rousseau rejoint aussi celui de Montaigne en
ce que son auteur a décidé de faire du moi le lieu de l’étude et, reclus,
de réfléchir. Les deux philosophes ont décidé de se prendre pour
terrain d’étude : Rousseau se promène, Montaigne est dans sa tour,
mais ils restent tous les deux en eux. Ce lieu solitaire est toutefois
foisonnant, et au même titre que les Essais de Montaigne font voyager à
travers différents thèmes, les Rêveries de Rousseau mettent en scène un
nombre impressionnant de lieux intérieurs.

5
Rousseau désire en fait se projeter le plus possible vers les choses. Nous verrons
que c’est en resserrant son existence sur lui-même qu’il parvient paradoxalement à
lui donner une étendue.
6
Voir la première note de la présente étude.

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