Lecture analytique : Ronsard, Sonnets pour Hélène
« Quand vous serez bien vieille… » (1578)
INTRODUCTION
Le poème qui nous intéresse est extrait d’un recueil intitulé Sonnets pour Hélène, écrit suite à la rencontre à la
cour d’Hélène de Surgères. Il s’agit d’un sonnet traditionnel (dit sonnet marotique) de 14 vers qui se compose
d’alexandrins (ABBA ABBA CCD EED).
Ronsard évoque le « dédain » de la dame et profite de ce thème amoureux classique pour parler du temps qui
passe. Il se présente également en poète virtuose et profite du sonnet pour célébrer la poésie qui, alors que la
jeunesse et la vie passent, est immortelle.
Pbq : Comment ce poème transforme-t-il l’éloge de la femme en éloge habile et humoristique de la
poésie et du poète lui-même ?
I. Une déclaration d’amour originale.
II. Un tableau réaliste de la brièveté de la vie.
III. Célébration et immortalité de la poésie.
I. Une déclaration d'amour particulière
1. L’amour est une urgence du présent... ou bien une source de futurs regrets.
Le présent est évoqué de différentes manières :
- Verbes à l’impératif présent : « Vivez » v.13, « n’attendez » v.13, « cueillez » v.14 urgence de profiter du
temps présent.
- Regret du présent : système de verbes au futur : « serez » (v.1), « aurez » (v.5), « serai » (v.9), « prendrai »
(v.10) dans lequel le passé exprime à la fois le regret et le présent de l’amour (au moment de l’écriture du
poème) : « célébrait », « j’étais » (v.4, passé lointain qui n’est autre que le présent ! Ronsard fait parler Hélène
dans le futur). « regrettant mon amour et votre fier dédain » (v.12 : le futur regrette quelque chose
d’actuellement présent, qui peut donc encore changer).
- Métaphore finale : « cueillez les roses de la vie » éphémère.
2. Une image peu flatteuse de la femme aimée.
Ce sonnet est-il un éloge ou un blâme ?
La femme dédaigne l’amour du poète. Ce dernier, par orgueil, va donc se venger et ne pas hésiter à évoquer
la vieillesse de manière cruelle :
- Sa beauté est passée. Ce sonnet a été écrit pour Hélène, or il ne cherche pas à la célébrer mais lui renvoie
plutôt une image peu flatteuse d'elle-même. Sa beauté n'apparaît qu'à l'imparfait : « du temps que j'étais
belle » (v.4).
- Son dédain. Son moral ici aussi est déprécié, Hélène n’apparaît pas comme une personne aimable. Son
attitude en face de Ronsard est évoquée pour être regrettée : attitude de dédain en face de l'amour qui lui est
offert « votre fier dédain » (v.12 : redondance fier + dédain).
- Sa vieillesse, non sans une certaine cruauté, Ronsard préfère envisager l'heure des souvenirs
mélancoliques. A deux reprises, il se plait à faire envisager à Hélène sa vieillesse : « Quand vous serez bien
vieille » (v.1), « vous serez au foyer une vieille accroupie » (v.11). Image terrible et réaliste (procédé de
l’hypotypose), même moqueuse : « auprès du feu, dévidant et filant » (v.2)… Fatalité qui s’abat sur Hélène :
elle deviendra une petite vieille semblable à toutes les autres, qui occupe son temps à des activités de petites
vieilles !
3. Un amant narcissique et orgueilleux
On remarque qu'Hélène, contrairement au poète (qui se nomme au vers 4 ; abondance des pronoms
personnels de la première personne et des possessifs), n'est jamais citée (3 x « vous », 2 x « votre », « me »
et « j’ » v.4). Ainsi, le poète semble un peu narcissique (il fait même parler sa bien-aimée au vers 4 et évoque
sa célébrité à la 2ème strophe : Ronsard est également connu de la servante).
Certes Ronsard se consacre à peu près autant de vers qu'à Hélène. Mais il a soin de ne pas se mettre en
scène au moment crucial de sa vieillesse.
De plus, alors qu'Hélène n'a pas droit à être nommée dans ce poème (elle n'acquerra ce droit que si elle cède
à l'amour de Ronsard), le poète se cite.
Enfin, les seules rimes riches que nous trouvons dans le sonnet appartiennent à des vers évoquant Ronsard
et établit un contraste entre la monotonie de la vie et l’ennui (« sommeillant » v.6) à l’effet revitalisant d’un
poète déjà mort (« émerveillant » v.3, « réveillant » v.7). La poésie non seulement immortalise, mais aussi
rend à la vie, réveille.
II. Un tableau réaliste de la brièveté de la vie.
1. La vieillesse.
Le poète se projette dans le temps : le premier quatrain est une
description de la vie monotone d'une femme âgée. Le poète
insiste sur l'âge (« bien vieille » v.1) et les occupations calmes
de la femme en question (« dévidant et filant » v.2 ; les
participes présents, neuf en tout, créent un rythme lent,
monotone voyelles nasales [ã]).
L'évocation de la fin de journée (« au soir » v.1) fait penser à la
fin de la vie.
L'opposition futur / passé (« serez », « direz » / « célébrait » (la
femme était la muse du poète), « j'étais ») souligne la
différence entre la beauté (propre à la jeunesse) et la vieillesse.
La « chandelle » (v.1) évoque le temps qui passe (présente
dans les Vanités en peinture, comme ci-contre dans le tableau
de George De La Tour, La Madeleine à la veilleuse, 1644,
musée du Louvre).
« auprès du feu » (v.2), « au foyer » (v.11) : Ronsard situe la
scène dans la saison froide… tout comme Horace parle du
dernier hiver de notre vie.
« Vieille accroupie » (v.11) : image cruelle de la vieillesse.
Personne affaiblie qui croule sous le poids des années.
« dévidant et filant » (v.2) : allusion aux trois Parques qui
dévident le fil de notre existence (voir partie III).
2. La mort.
Le premier tercet et le premier vers du second tercet opposent la mort du poète (champ lexical de la mort :
« sous la terre » v.9, « fantôme », « sans os » v.9 et « repos » v.10) et la vieillesse d'Hélène qui regrettera de
ne pas l'avoir aimé (« regrettant [...] votre fier dédain » v.12).
La succession de rimes pauvres dans le sizain final accentue la triste réalité de la mort.
Mais c’est une mort très douce :
Utilisation de l’euphémisme (v.9 et v.10). Atténue la réalité de la mort.
Plus que sa vieillesse, c'est son fantôme qu'il met en scène et sa mort même semble légère. Là où Hélène
était accroupie, Ronsard se repose parmi des arbres symboles de la gloire. Certes le poète meurt, mais il
continue à vivre dans les mémoires (« au bruit de mon nom ne s’aille réveillant » v.7) il est capable de se
réveiller de son repos. Champ lexical du sommeil : « sommeillant » v.6, « réveillant » v.7
Chacun sur terre se souvient de lui, Hélène bien sûr : « Direz chantant mes vers » (v.3) mais encore
l'ensemble de ses servantes se souviennent de Ronsard. L'expression « lors vous n’aurez servante » (v.5) a
un caractère absolu (double négation : « vous n’aurez », « ne s’aille » v.7 : litote qui signifie toutes les
servantes). Ronsard est au cœur du dialogue qu'il imagine entre Hélène et ses servantes, et c'est la force de
son seul nom qui les tire de leur sommeil.
3. Le présent de la jeunesse.
En creux, on peut voir une célébration d’Hélène… Très habile ! Le poète la blâme sur sa future laideur de
vieille, mais cela signifie en creux qu’elle est actuellement belle (« du temps que j’étais belle » v.4).
L’argumentation met en perspective leur vie à tous deux et aboutit à une morale énoncée à l’impératif. « Si
m’en croyez » (v.13) : modalisateur qui montre la présence du poète.
« n’attendez à demain » (v.13) : demain = vieillesse ; aujourd’hui = jeunesse.
Opposition, antithèse « demain » (en fin de vers) et « aujourd’hui » avant la césure (v.14).
« Cueillez…les roses de la vie » (v.14) : métaphore filée de la cueillette. Evoque l’été, la récolte, la belle
saison et s’oppose à l’image d’Hélène « Assise auprès du feu » (v.2) en hiver.
III. Célébration et immortalité de la poésie.
1. Ronsard s’inscrit dans une tradition poétique.
a) Ronsard reprend la tradition de la poésie lyrique : le poète chante son amour pour une femme dans un
recueil entier. (Lesbie pour Catulle, Délie pour Tibulle, Cynthia pour Properce, Béatrice pour Dante, Laure pour
Pétrarque… ; d’ailleurs Pétrarque est celui qui a popularisé la forme du sonnet. NB : cette tradition ne s’est pas arrêtée
au XVIème s. Pensons à l’Elsa d’Aragon, à la Gala d’Eluard…). La poésie élégiaque se caractérise par le ton plaintif
de la poésie : l’amour est source de souffrances, de douleur. On peut ici penser à Catulle qui se plaint autant
qu’il s’amuse de son amour pour une femme très volage.
b) La gloire du poète. La nouveauté de Ronsard c’est qu’il tourne en dérision sa déception amoureuse et qu’il
retourne la situation : il se moque d’Hélène. C’est elle qui se plaindra : « regrettant » (v.12).
Ronsard se met en scène puisqu’il se cite : « Ronsard » (v.4). Il veut s’inscrire dans cette tradition. Grâce à sa
poésie, il vainc la mort : son nom réveille les servantes (« réveillant » v.7), il fait acquérir de la célébrité à
Hélène par sa propre célébrité (« Ronsard me célébrait » v.4).
L'orgueil du poète ici ne manque pas de finesse puisqu'il envisage sa gloire pour la faire rejaillir sur Hélène :
« bénissant votre nom de louange immortelle » (v.8). Ne pouvant plus célébrer Ronsard mort, la servante
transfère son admiration à celle qui lui a inspiré des poèmes.
Se célèbre-t-il lui-même avec la reprise des « roses » (v.14) qui rappelleraient l’Ode à Cassandre (« Mignonne
allons voir si la rose », ode écrite en 1545) ?
2. Les thèmes antiques.
Conformément aux principes esthétiques de l’humanisme et de La Pléiade (renouveler la poésie en s’inspirant
de l’Antiquité), Ronsard s’inspire de thèmes connus :
- l’allusion aux Parques « dévidant et filant » (v.2) est fréquente à la Renaissance et donc chez Ronsard (« j’ai
dévidé le cours de mes destins » v.5 dira-t-il dans ses Derniers vers). Les Parques sont trois sœurs qui
président aux destinées humaines. Clotho (la moins vieille) file, elle tient le fil des destinées humaines.
Lachésis met le fil sur le fuseau. Atropos (= inévitable), la plus âgée, coupe le fil. L’allusion est donc à
nouveau cruelle pour Hélène.
- les « ombres myrteux » (v.10). La myrte est l’arbre de Vénus. Dans les Enfers antiques, un bois de myrte
accueillait les amoureux célèbres. Ronsard se voit-il y attendre Hélène ? NB : ce n’est qu’un jeu poétique.
Ronsard reprend des topiques sans y adhérer, sans y porter foi.
- « Cueillez…les roses » (v.14). Phénomène d’intertextualité. Reprise de l’Ode I, XI d’Horace et du thème du
Carpe diem. Chez Horace comme chez Ronsard, cette exhortation à profiter du temps présent est un prétexte
pour s’adonner aux plaisirs amoureux. Mais chez Horace, Leuconoé ne refuse pas son amour ; elle se pose
simplement des questions sur la vie. En tout cas, cela confère au poème une valeur didactique :
l’argumentation et la morale l’assimilent ainsi à une fable.
3. La célébration de la poésie.
Hélène n’est célébrée que négativement (certaine moquerie). A l’opposé, la poésie est clairement mise en
valeur par un vocabulaire mélioratif : « émerveillant » (v.3), « célébrait » (v.4), « louange immortelle » (v.8).
La poésie défie le temps à plusieurs niveaux :
- Ronsard est un fantôme, Hélène a perdu sa beauté et n’est qu’une vieille, la poésie a gardé sa beauté
(beauté que la lecture de tout un chacun réactualise) : « louange immortelle » (v.8). La servante est ce
quidam, cette personne quelconque qui apprécie longtemps après la beauté de la poésie.
- « chantant mes vers » (v.3) : chanter c’est redonner vie. A n’importe quel moment, la poésie reprend vie. Dire
“chantant” plutôt que “récitant” c’est se référer à la Muse, à la tradition de la poésie : le chant joue avec la
mémoire qui en retient la musique.
- « Ronsard me célébrait » (v.4), « Bénissant votre nom » (v.5) : la célébration rejaillit sur Hélène qui en est la
première bénéficiaire. Sa beauté la rend éphémèrement supérieure ; la poésie immortalise sa beauté. Même
vieille et enlaidie, on continue à la louer (« louange » v.8) ; même morte, on continue à chanter sa beauté
(« immortelle » v.8). Lien entre la beauté d’Hélène et celle de la poésie : la beauté d’Hélène inspire une poésie
immortelle. Les deux sont indissociables.
Il y a un plaisir et un pouvoir de la poésie que Ronsard utilise et célèbre à la fois.
CONCLUSION : Ce poème peut faire penser à une fable en raison des allusions à la mythologie et à la
présence d’une morale. Il s’agit donc bien d’inscrire le sonnet dans un héritage littéraire. La poésie et le poète
y sont célébrés autant que la femme aimée. La déclaration d’amour est un peu particulière dans la mesure où
elle se fait sur le mode négatif du regret et prépare la chute finale : il faut profiter de la vie. Pour Ronsard,
seule l’écriture poétique permet de garder le souvenir et donc d’immortaliser l’amour.