ALEX HALEY
RACINES
Traduit de l'américain
par
MAUD SISSUNG
Ce livre a été publié sous le titre original ROOTS
par les éditions Doubleday
1976, Alex Haley.
1977, Williams, pour la version française.
C'est au début du printemps 1750 que naquit le fils d'Ornoro
et de Binta Kinté. Cela se passait dans le village de
Djouffouré, à quatre jours de pirogue de la côte de Gambie,
en Afrique occidentale. Jailli du jeune corps souple et
vigoureux de Binta, le nouveau-né était là, la peau aussi
noire que celle de sa mère, encore tout visqueux du sang
maternel, et il braillait.
En constatant que c'était un garçon, les visages ridés de la
vieille Nyo
Boto et de la grand-mère du bébé, YaÔssa, qui avaient fait
office de sages-femmes, s'illuminèrent. Car un premier-né
m‚le était le signe qu'Allah accordait une bénédiction
particulière au père et à la mère, mais aussi à
leurs familles respectives; et à cela s'ajoutait la fierté de
savoir que le nom
de Kinté allait être honoré et perpétué.
En cette heure matinale, les coqs ne chantaient pas encore,
et, derrière
le caquetage de Nyo Boto et de grand-mère YaÔssa, les
premiers bruits qui frappèrent l'oreille du nouveau-né furent
les échos assourdis des pilons de bois heurtant en cadence
les mortiers. Les femmes du village préparaient la semoule
pour la traditionnelle bouillie du premier déjeuner qu'elles
allaient mettre à cuire, dans un pot de terre, sur un feu
entretenu entre trois
pierres.
L'‚cre fumée des foyers dessinait déjà ses minces volutes
bleues au-dessus des cases rondes de torchis lorsque
s'éleva le chant nasillard de l'alimamo, appelant les
hommes à la première des cinq prières quotidiennes à Allah
qui rythmaient depuis toujours la vie des villageois.
Abandonnant leurs couchettes de bambou et de peaux, les
hommes, dans leur robe de grosse cotonnade, se h‚tèrent
de gagner le lieu de prière pour faire leur
acte de foi sous la conduite de l'alimamo : Allahou Akbar!
Ashadou an laîlahaîlalai (Dieu est grand! J'atteste qu'il n'y a
qu'un Dieu!) Et ce fut après la prière, au moment o˘ les
hommes regagnaient leurs quartiers pour le premier
déjeuner, qu'Omoro arriva en trombe, clamant sa joie
d'avoir un premier-né m‚le. Et tous, en se pressant pour le
féliciter, redirent l'heureux présage attaché à la naissance
du garçon.
Puis chacun rentra dans sa propre case. Les femmes
portèrent à leur mari la calebasse de bouillie matinale et
firent ensuite déjeuner les enfants
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dans les cuisines à l'arrière des habitations, elles-mêmes
mangeant en dernier. Leur repas terminé, les hommes
partirent aux champs, munis de la courte houe au manche
incurvé et à la lame de bois gainée de métal par le forgeron
du village. Le travail de la journée commençait : il fallait
préparer la terre pour la culture des arachides, du sorgho et
du coton, domaine traditionnel des hommes dans cette
grasse savane de Gambie, alors que celle du riz revenait, de
droit, aux femmes.
Selon la coutume, Omoro n'aurait, pendant sept jours, qu'un
unique devoir, occupant tous ses instants : trouver un nom
pour son premier-né.
Ce devait être un nom évocateur d'histoire et, en même
temps, porteur de promesses, car pour ceux de sa tribu - les
Mandingues - l'enfant aurait sept des traits principaux de
l'être ou de la chose qui lui prêterait son nom.
Pendant toute cette semaine de réflexion, Omoro passa
d'une maisonnée à l'autre, invitant chacun, en son nom et
en celui de Binta, à assister à l'imposition du nom
traditionnellement fixée au huitième jour après la naissance
de l'enfant. Ce jour-là, comme son père et comme le père de
son père, ce fils à peine venu au monde deviendrait
membre de la tribu.
A l'aube du huitième jour, tout le village se réunit devant la
case d'Omoro et de Binta. Les femmes des deux familles
apportaient, bien plantées sur leur tête, des calebasses
cérémonielles emplies de lait aigre et de
g‚teaux mounkos, faits de riz pilé et de miel. Karamo Silla, le
djaliba du village, était là avec ses tam-tams; il y avait aussi
l'alimamo et Brima Cesay, l'arafang, le futur maître du
garçon; et puis encore, venus de loin, les deux frères
d'Omoro, Djanneh et Saloum, qui, avertis par le tambour de
brousse de la naissance de leur neveu, s'étaient aussitôt
mis en route.
Comme le voulait le cérémonial d'une telle journée, l'on rasa
une petite touffe de cheveux du bébé - fièrement exhibé par
Binta - et les femmes renchérirent à l'envi sur la beauté du
petit corps. Puis elles firent silence, car le djaliba
commençait à frapper ses tambours. Tandis que l'alimamo
priait au-dessus des calebasses de lait aigre et de g‚teaux
mounkos, les invités vinrent à tour de rôle effleurer de la
main droite le bord d'un des récipients, en signe de respect
pour la nourriture. Ensuite, l'alimamo se retourna et pria au-
dessus de l'enfant, suppliant Allah de lui donner lon-
gue vie et nombreuse progéniture, d'en faire la fierté de sa
famille, de son
village, de sa tribu - et enfin de lui conférer force et
intelligence pour honorer le nom qu'il allait recevoir.
Puis Omoro sortit du cercle des villageois. Se plaçant à côté
de sa femme, il éleva l'enfant et, tous les regards attachés à
ses gestes, il lui murmura trois fois dans l'oreille le nom qu'il
avait choisi pour lui. Celui-ci n'avait encore jamais été
proféré, car, pour Omoro et les siens, le nouveau-né devait
être le premier à entendre son nom.
A nouveau résonna le tam-tam; Omoro dit tout bas à Binta
le nom du petit; et tous purent lire, sur le visage de la mère,
la fierté et la satisfac-8
tion. Omoro fit alors connaître, dans un chuchotement, le
nom du garçon à l'arafang, qui se tenait devant les
villageois.
- Le premier enfant d'Omoro et de Binta Kinté s'appelle
Kounta!
proclama Brima Cesay.
Chacun savait que c'était là le second nom du grand-père
de l'enfant, KoCiraba Kounta Kinté, qui, natif de Mauritanie,
était venu en Gambie, avait sauvé les habitants de
Djouffouré de la famine, avait épousé grand-mère Ya7issa
et, jusqu'à sa mort, avait été l'homme de Dieu du village,
son secours et son honneur.
L'arafang récita les noms des ancêtres mauritaniens dont le
grand-père du bébé, le vieux Kairaba Kinté, avait souvent
parlé. La liste de ces noms fameux était si longue qu'elle
remontait à plus de deux cents pluies.
Puis le djaliba fit résonner son tam-tam, et tous les
assistants proclamèrent
bien haut l'admiration et le respect qu'ils éprouvaient
devant ce prestigieux
lignage.
En cette huitième nuit, sous la lune et les étoiles, seul avec
son fils,
Omoro procéda au dernier rite de l'imposition du nom.
L'enfant bien calé
dans ses bras vigoureux, il marcha jusqu'aux confins du
village et là, élevant le petit en lui tournant le visage vers le
ciel, il lui murmura tout doucement : Fend kiling dorons leh
ouarrata ka iteh tee. (Regarde - cela seul est plus grand que
toi.)
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Le temps des plantations était venu, car les premières
pluies étaient proches. Sur leurs terres, les hommes de
Djouffouré avaient rassemblé de grands tas d'herbes sèches
auquels ils mettaient le feu, pour que les cendres,
dispersées par la brise, engraissent le sol. Déjà les femmes
s'activaient, dans leurs propres champs, à repiquer le riz.
Durant les relevailles de Binta, grand-mère YaÔssa s'était
occupée de sa rizière, mais la jeune femme pouvait à
présent retourner au travail.
Kounta bien arrimé sur son dos au moyen d'une écharpe,
Binta partit en compagnie des autres femmes - certaines,
comme elle-même et son amie Djankay Touray, portant, en
plus de leur nourrisson, un baluchon sur la tête. Arrivées au
bord du bolong, l'un des nombreux affluents serpentins du
grand fleuve appelé Kamby Bolongo (la Gambie), elles
montèrent à
cinq ou six dans des pirogues et suivirent le fil de l'eau, au
rythme de leurs
courtes pagaies. Chaque fois qu'elle se penchait en avant
pour tirer sur la large pelle, Binta sentait, pressé contre son
dos, le petit corps doux et
chaud de Kounta.
Aux effluves lourds et musqués des palétuviers se mêlaient
les senteurs
de l'épaisse végétation couvrant les rives. Sur le passage
des pirogues, de grandes familles de babouins, dérangées
dans leur sommeil, éclataient en hurlements, bondissant en
tous sens et agitant des branches de palmier.
Grognant et ren‚clant, les cochons sauvages couraient se
mettre à couvert dans les herbes et les buissons. Massés
sur les grèves boueuses, des milliers
d'oiseaux : pélicans, grues, aigrettes, hérons, cigognes,
mouettes, sternes,
spatules, abandonnaient un instant leur quête de nourriture
et, tout en émoi, regardaient filer les canots. Les plus petits
: ramiers, becs-en-ciseaux,
r‚les, anhingas et martins-pêcheurs, prenaient leur envol,
tournoyant en l'air dans un concert de piaillements aigus
jusqu'à la disparition des intrus.
Là o˘ les eaux étaient plus turbulentes, le passage des
pirogues faisait
jaillir des bandes de vairons, zébrant l'air d'une danse
argentée avant de rejoindre leur élément dans une gerbe
d'éclaboussures. Souvent, des poissons carnassiers
pourchassaient les vairons avec une telle avidité qu'il leur
arrivait de retomber dans les bateaux, o˘ les femmes
n'avaient plus qu'à
les assommer à coups de pagaie pour se ménager un
succulent dîner. Ce matin-là, pourtant, les vairons frétillaient
en toute quiétude.
Toujours pagayant, les femmes, à un détour du bolong,
débouchèrent dans un chenal plus large et, à leur approche,
un immense tapis vivant d'oiseaux marins se déploya - des
centaines de milliers d'oiseaux de toutes les couleurs,
montant vers le ciel dans l'ample vibration de leurs
battements d'ailes. Sur le passage des femmes, les eaux,
assombries et secouées par la nappe tumultueuse de cet
envol, se mouchetaient de plumes.
En approchant des faros marécageux o˘ des générations de
femmes de Djouffouré avaient cultivé le riz, les pirogues
traversèrent des nuées de
moustiques avant de venir, l'une après l'autre, se ranger
contre la chaussée
recouverte d'épaisses nattes d'herbes tressées. Les nattes
délimitaient les parcelles o˘, déjà, les pousses vert
émeraude émergeaient d'une bonne main au-dessus de
l'eau.
Tous les ans, le Conseil des Anciens de Djouffouré décidait
de la taille
des parcelles en fonction du nombre de bouches à nourrir
dans chaque famille. Aussi Binta n'avait-elle encore qu'un
assez petit champ à
cultiver.
Sortant de la pirogue avec précaution pour ne pas secouer
le bébé, elle fit quelques pas et s'arrêta soudain, saisie de
joie devant la toute petite hutte de bambou couverte de
chaume et montée sur pilotis. Pendant qu'elle accouchait,
Omoro était venu construire un abri pour leur fils. Et -
c'était
bien d'un homme - il n'en avait soufflé mot.
Binta allaita l'enfant, le coucha dans l'abri, enfila les
vêtements de travail qu'elle avait apportés dans son
baluchon et se mit à l'ouvrage. Ployée en deux au-dessus de
l'eau, elle en extirpait les mauvaises herbes qui, en
grandissant, auraient étouffé le riz. Et, dès qu'elle entendait
Kounta pleu-10
rer, elle pataugeait aussitôt jusqu'à l'abri, ses vêtements
mouillés collés au
corps, pour donner le sein au bébé.
Ainsi, jour après jour, le petit Kounta baignait dans la
tendresse maternelle. Tous les soirs, au retour du faro, Binta
préparait le dîner d'Omoro et allait le lui porter. Après cela,
elle enduisait le bébé
de
beurre de karité, de la tête aux pieds, pour lui faire la peau
douce;-et puis elle traversait fièrement le village pour
rendre visite à grand-mère YaÔssa, et alors les baisers et les
caresses pleuvaient sur Kounta. Les deux
femmes arrivaient même à le faire pleurnicher à force de lui
pétrir le cr‚ne, les narines, les oreilles, les lèvres pour en
faire un beau
garçon.
Parfois, Omoro enlevait son fils aux femmes et l'emportait,
bien emmitouflé, jusque chez lui - dans le village, maris et
femmes habitaient à part. Combien d'objets plaisants
s'offraient aux yeux et même aux petits doigts de Kounta
dans la case paternelle, tels les talismans placés à la tête
du lit d'Omoro pour éloigner les esprits malfaisants. Tout ce
qui était coloré attirait l'enfant, particulièrement la
carnassière de cuir presque entièrement recouverte de
cauris - un pour chaque animal tué à la chasse par Omoro,
afin de nourrir le village. Et Kounta gazouillait devant le
grand arc d'Omoro, avec son carquois pendu à côté. Il
tendait sa menotte pour saisir le mince et sombre f˚t de la
lance, poli par d'innombrables maniements. A l'exception du
tapis de prière, qui est sacré pour son posses-seur, Omoro
laissait Kounta toucher à tout. Et, dans l'intimité de sa case,
le père parlait à son fils des hautes actions qui le
distingueraient, quand il serait un homme.
Puis il ramenait Kounta à sa mère, pour la prochaine tétée.
O˘ qu'il se trouve, la vie de Kounta était pratiquement une
succession de moments agréables. Et Binta était toujours là
pour l'endormir, le c‚linant sur ses genoux ou veillant à son
chevet en lui fredonnant une berceuse Mon enfant au doux
sourire,
Ton nom te vient d'un noble ancêtres Lejour viendra oU tu
seras
Grand chasseur ou grand guerrier, Faisant la fierté de ton
père.
Mais, moi, je te verrai toujours Comme tu es aujourd'hui.
Malgré l'amour qu'elle portait à son fils et à son mari, Binta
se laissait
gagner par l'inquiétude : il était coutumier, pour les époux
musulmans, de choisir et d'épouser une seconde femme
pendant la période o˘ leur première femme allaitait un
bébé. Certes, Omoro n'avait pas encore pris de seconde
femme, mais Binta, peu désireuse qu'il céd‚t à la tentation,
sentait
que plus tôt le petit Kounta marcherait, mieux cela vaudrait
- car ce serait
alors le moment de le sevrer.
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Ainsi, lorsque, à treize mois, Kounta commença à chanceler
sur ses petites jambes, l'aide maternelle ne lui fut pas
ménagée. Bientôt il put se passer de l'assistance d'une main
secourable. Binta se sentit aussi soulagée
qu'Omoro était fier, et, quand Kounta réclama bien haut le
sein, il reçut une bonne fessée avant d'être consolé par une
gourde de lait.
Trois pluies étaient passées. Dans le village, c'était la
période o˘
il
convenait de restreindre son appétit : les céréales et autres
récoltes séchées
étaient pratiquement épuisées. Certes, les hommes étaient
partis à la chasse, mais ils n'en avaient rapporté que des
antilopes et des gazelles de petite taille, et quelques
volatiles de brousse particulièrement stupides.
En
effet, durant cette saison br˚lée de soleil, les points d'eau
de la savane n'étaient plus que des cuvettes boueuses, et le
gros gibier se réfugiait dans
les profondeurs de la forêt. Pourtant, les villageois de
Djouffouré avaient besoin d'être en pleine vigueur pour
procéder aux plantations qui assureraient la prochaine
récolte. Déjà, les femmes ajoutaient aux aliments de base -
semoule et riz - les insipides graines de bambou et les
amères feuilles de baobab séchées, afin de faire durer un
peu plus longtemps les réserves. Les jours de disette
avaient commencé si tôt que l'on avait d˚
sacrifier cinq chèvres et deux bouvillons - plus que la fois
précédente -
pour renforcer les prières à Allah, afin qu'il épargne la
famine au village.
Et puis, le ciel ardent s'emplit de nuages, les brises légères
devinrent
des vents forts et, comme toujours, survinrent brutalement
les petites pluies, chaudes et douces, sous lesquelles les
villageois se h‚tèrent de biner
la terre ameublie en y traçant les longs sillons destinés à la
semence.
Cha-
cun savait que toutes les plantations devaient être
terminées avant le déclenchement des grandes pluies.
Pendant quelques jours, au lieu d'aller matinalement
travailler dans leurs rizières, les femmes, revêtues du
costume de fertilité traditionnel fait
de grandes feuilles vertes symbolisant la croissance des
végétaux, se dirigèrent vers les champs des hommes. Avant
même qu'elles soient en vue, on entendait leurs voix
modulant des prières ancestrales pour que le mil, les
arachides et les graines qu'elles apportaient, dans des
récipients de terre bien plantés sur leur tête, prennent
racine et fructifient.
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Leurs pieds nus frappant le sol en cadence, la procession
chantante des femmes se déroulait trois fois de suite autour
de chaque champ. Puis elle se débandait, et chaque femme,
se plaçant derrière un cultivateur, le suivait tout au long du
sillon dans lequel, à intervalles réguliers, il enfon-
çait son gros orteil. Dans le trou ainsi ménagé, la femme
déposait une graine et ramenait la terre par-dessus,
également de son gros orteil. Et ils
avançaient ainsi, l'un derrière l'autre. Les femmes
travaillaient encore plus
dur que les hommes, car elles devaient aider leur mari mais
aussi continuer à cultiver le riz et le potager attenant à leur
cuisine.
Pendant que Binta se livrait à ses plantations - oignons,
ignames, courges, manioc et tomates amères, le petit
Kounta s'ébattait sous le regard vigilant des grand-mères
qui s'occupaient, à plusieurs, des enfants de Djouffouré
appartenant au premier kafo, c'est-à-dire ceux qui avaient
moins de cinq pluies. Filles et garçons, tous étaient nus -
certains
commençaient tout juste à parler. Ils grandissaient à vue
d'oeil, et Kounta le premier. Avec des cris et des rires, ils se
poursuivaient autour du tronc
géant du baobab du village, jouaient à cache-cache,
faisaient débouler en tous sens les chiens et les poules.
Mais tous les enfants - même aussi petits que Kounta -
étaient prompts à se calmer et à se tenir bien sages dès
qu'une grand-mère s'apprêtait à raconter une histoire. La
plupart des mots lui échappait encore, mais Kounta
contemplait, les yeux écarquillés, la conteuse qui
accompagnait son histoire de mimiques et de bruits si
évocateurs qu'on aurait cru la voir se dérouler réellement.
En dépit de son ‚ge tendre, Kounta avait déjà son trésor
personnel d'histoires, celles que grand-mère YaÔssa lui
racontait à lui tout seul, lorsqu'il allait la voir dans sa case.
Mais, pour lui comme pour ses camarades du premier kafo,
la meilleure de toutes les conteuses, c'était la mystérieuse,
l'étrange, la chère vieille Nyo Boto. Complètement chauve,
toute plissée de rides, aussi noire qu'un fond de martnite,
m‚chonnant une longue racine de jonc odorant (les quelques
dents qui lui restaient étaient devenues orange foncé à
force de m‚cher des noix de kola), la vieille Nyo Boto
s'installait sur son tabouret bas avec bien des grognements.
Malgré ses manières bourrues, les enfants savaient qu'elle
les aimait comme les siens - ne disait-elle pas d'ailleurs
qu'ils étaient tous à elle.
Elle grommelait aux enfants réunis en cercle autour d'elle : "
Je vais vous raconter une histoire... - Oh! oui! " s'écriaient-ils
en choeur, frétillants
d'impatience.
Et elle commençait, comme tous les conteurs mandingues :
" En ce temps-là, dans ce village-là, vivait cette personne-là.
" C'était, racontait-elle, un petit garçon à peu près de leur
‚ge qui, un jour, en arrivant au bord du fleuve, vit un
crocodile pris dans un filet.
- Aide-moi! cria le crocodile.
- Mais tu vas me tuer, répondit le garçon.
- Non! Approche-toi! dit le crocodile.
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Alors l'enfant s'approcha du crocodile et aussitôt la longue
gueule aux
longs crocs se referma sur lui.
- C'est comme ça que tu réponds à ma bonté - par la
méchanceté?
s'écria le garçon.
- …videmment, rétorqua le crocodile. Ainsi va le monde.
Le garçon refusant de croire une aussi laide chose, le
crocodile.
accepta, avant de l'engloutir, de demander aux trois
premiers témoins qui viendraient à passer ce qu'ils en
pensaient. Arriva d'abord un vieil ‚ne.
Interrogé par l'enfant, il répondit :
- A présent que je suis vieux et que je ne peux plus
travailler, mon maître m'a chassé pour que les léopards
m'emportent!
- Tu vois? dit le crocodile.
Vint ensuite un vieux cheval, et son opinion était la même
que celle de l'‚ne.
- Tu vois? dit le crocodile.
Puis ce fut le tour d'un lapin dodu, qui répondit
- Eh bien! je ne peux pas donner un avis sérieux si je ne vois
pas comment tout cela s'est passé depuis le début.
En ronchonnant, le crocodile ouvrit sa gueule pour lui
raconter - et le garçon, libéré, sauta sur la rive.
- Aimes-tu la viande de crocodile? demanda le lapin.
Le garçon répondit que oui.
- Et tes parents aussi?
- Oui, mes parents aussi.
- Eh bien! il y a là un crocodile tout prêt pour la marmite.
Le garçon courut chercher les hommes du village et ils
vinrent l'aider à tuer le crocodile. Mais ils avaient amené
avec eux un chien ouolo, et celui-ci attrapa le lapin et le tua.
" Voilà, le crocodile avait raison, dit Nyo
Boto. C'est bien ainsi que va le monde, souvent une bonté
est rendue par une méchanceté. Voilà ce que je vous ai
montré dans cette histoire.
- A toi la bénédiction, la force et la prospérité! " s'écrièrent
les enfants
pour la remercier.
Et puis les autres grand-mères circulèrent parmi les enfants
avec des jattes de scarabées et de sauterelles fraîchement
grillés. A un autre moment
de l'année, ce n'aurait été là qu'une gourmandise, mais
aujourd'hui, à la veille des grandes pluies, alors que la
saison maigre avait commencé, les insectes grillés devaient
suffire au repas de midi, car les greniers familiaux
ne recelaient plus que quelques poignées de sorgho et de
riz.
Il pleuvait à présent pratiquement tous les matins de
fraîches et courtes ondées, dans les intervalles desquelles
Kounta et ses compagnons s'ern-
pressaient de courir dehors. " A moi, à moi! " s'écriaient les
enfants devant
les jolis arcs-en-ciel qui semblaient proches à pouvoir les
toucher. Mais ils devaient bientôt battre en retraite dans les
cases, car les averses amenaient également des nuées
d'insectes volants, aux morsures et aux piq˚res redoutables.
Les grandes pluies débutèrent brutalement, en pleine nuit.
Et les villageois, saisis par le froid, se pelotonnèrent dans
leurs cases, écoutant l'eau
frapper le toit de paille, regardant les éclairs et rassurant les
enfants tandis
que les roulements du tonnerre emplissaient la nuit de leur
fracas. Entre deux bourrasques, seuls leur parvenaient les
aboiements des chacals, les hurlements des hyènes et les
coassements des grenouilles.
Les pluies survinrent à nouveau la nuit suivante, et la
suivante, et la
suivante - la nuit seulement - inondant les basses terres
près du fleuve, transformant les champs en marécages et le
village en fondrière. Pourtant, tous les matins avant le
déjeuner, les villageois au grand complet patau-geaient
dans la boue pour gagner la petite mosquée de Djouffouré
o˘ ils imploraient Allah d'envoyer encore plus de pluie, car il
fallait que la terre
s'imbibe très profondément d'eau avant la saison br˚lante,
sans quoi le soleil grillerait les plantes dont les racines ne
trouveraient pas assez d'eau
pour survivre.
Dans la pénombre humide de la case o˘ étaient regroupés
les tout-petits, et que réchauffaient mal le petit bois et les
galettes de bouse séchée
br˚lant dans une cavité du sol de terre battue, la vieille Nyo
Boto évoquait
devant Kounta et les autres enfants le souvenir de cette
terrible période o˘ les grandes pluies n'avaient pas été
assez abondantes. Aussi mal que puissent aller les choses,
Nyo Boto se souvenait toujours d'un moment OU
ç'avait été encore pire. Il n'y avait eu de grandes pluies que
pendant deux jours, disait-elle, et puis le soleil ardent était
apparu. On avait adressé
de
ferventes prières à Allah, et dansé l'ancestrale danse de
pluie, et sacrifié
chaque jour deux chèvres et un bouvillon, mais tout ce qui
pousse dans le sol s'était desséché et était mort. Jusqu'aux
mares de la forêt qui s'étaient
taries, racontait Nyo Boto, et l'on avait vu apparaître autour
du puits du 15
village d'abord les bêtes à plume et puis tous les animaux
de la forêt, mourant de soif. La nuit, des milliers d'étoiles
brillaient dans un ciel d'une pureté cristalline, et il soufflait
un vent froid, et il ne cessait d'y avoir de
plus en plus de gens malades. Il était évident que Djouffouré
était la proie
d'esprits mauvais.
Ceux qui étaient encore valides persévéraient dans les
prières et les danses, mais le moment était venu o˘ l'on
avait sacrifié la dernière chèvre,
le dernier bouvillon. C'était comme si Allah avait tourné le
dos à Djouffouré. Certains moururent - les vieux, les faibles,
les malades. D'autres partirent, en quête de villages oU
ceux qui avaient de la nourriture accepte-raient de les
prendre pour esclaves, rien que pour avoir enfin le ventre
plein. Ceux qui restaient, désespérés, demeuraient prostrés
dans leur case.
Et c'est alors, racontait Nyo Boto, qu'Allah avait guidé les
pas du marabout KaÔraba Kounta Kinté vers le famélique
village de Djouffouré.
Voyant la détresse des villageois, il s'était agenouillé et
avait imploré
Allah
pendant cinq jours entiers - pratiquement sans dormir et
sans prendre autre chose que quelques gorgées d'eau. Et le
soir du cinquième jour avait éclaté une grande pluie, un vrai
déluge : Djouffouré était sauvé.
L'histoire finie, ce fut avec un nouveau respect que les
enfants regardèrent Kounta, lui qui portait le nom de cet
aÔeul prestigieux, le mari de sa grand-mère YaÔssa. Mais
Kounta avait déjà eu l'occasion de remarquer l'attitude des
parents de ses camarades à l'égard de YaÔssa, et il avait
senti
qu'elle était une femme importante, tout comme Nyo Boto,
qui ne l'était assurément pas moins.
Les grandes pluies continuèrent à tomber toutes les nuits,
au point que Kounta et les autres enfants purent voir les
adultes patauger dans le village avec de la boue jusqu'aux
chevilles et même jusqu'aux genoux, au point parfois de
devoir se servir des canots pour circuler d'un endroit à
un autre. Kounta avait entendu Binta dire à Omoro que le
bolong avait inondé les rizières. Transis et affamés, les pères
des enfants sacrifiaient presque tous les jours des chèvres
et des bouvillons - leur richesse - à
Allah, ils réparaient les toits percés par l'eau, ils étayaient
les cases crou-lantes. Et, en voyant s'amenuiser leurs
réserves de riz et de sorgho, ils priaient pour qu'elles durent
jusqu'à la prochaine récolte.
Mais Kounta et les autres étaient encore si jeunes qu'ils ne
se préoccupaient guère de leur ventre creux, tout entiers à
leurs jeux dans la boue, luttant au corps à corps ou se
laissant glisser sur leur petit derrière nu.
Pourtant, il leur tardait de voir à nouveau le soleil et ils
imitaient leurs
parents en agitant le bras vers le ciel d'ardoise et en criant :
" Brille, brille,
soleil, et je tuerai pour toi une chèvre! "
Sous la pluie vivifiante, toute végétation s'était épanouie,
verte et pro-fuse. Partout les oiseaux chantaient. Arbres et
plantes explosaient en une odorante floraison. L'on
découvrait au matin, sur la couche de boue brun-rouge et
collante au pied, un somptueux tapis multicolore de pétales
et de feuilles arrachés par la pluie nocturne. Mais, au milieu
de toute cette 16
luxuriance, la souffrance s'installait chez ceux de
Djouffouré, car tout n'était encore que promesses dans leurs
plantations, rien n'était assez m˚r pour être récolté. Adultes
et enfants contemplaient avec envie les milliers de fruits
rebondis des manguiers et des mangliers, mais ils étaient
encore verts et durs comme des pierres, et celui qui se
hasardait à y mordre était pris de vomissements.
Chaque fois qu'elle voyait Kounta, grand-mère YaÔssa
s'écriait
" Il
n'a que la peau et les os! " en accompagnant son
exclamation d'un claquement de langue. Mais elle-même
était aussi maigre que lui, car tous les greniers de
Djouffouré étaient vides. Les quelques têtes de bétail,
chèvres,
poules qui n'avaient pas été consommées ou sacrifiées
devaient absolument être maintenues en vie - et nourries -
si l'on voulait avoir, l'année suivante,
chevreaux, veaux et poussins. Alors, du lever au coucher du
soleil, les villageois partaient en quête de tout ce qui
pouvait se manger : rongeurs, racines, feuilles.
Les hommes auraient pu aller chasser dans la forêt, comme
ils le faisaient souvent en d'autres périodes de l'année, mais
ils n'auraient pas eu la force de rapporter leurs proies au
village. Il y avait, certes, des foules
de singes et de babouins, mais des tabous tribaux
interdisaient aux Mandingues de manger leur chair; de
même ne pouvaient-ils consommer les oeufs que les poules
déposaient un peu partout, pas plus que les grosses
grenouilles vertes qui pullulaient dans les alentours -
nourriture empoisonnée pour ceux de leur tribu. Et ces
musulmans pieux auraient préféré mourir que de manger la
chair des cochons sauvages, qui venaient souvent en
bandes fouir le sol du village.
Depuis toujours, des familles de grues avaient installé leurs
nids au faîte du fromager du village; dès la naissance des
petits, les gros oiseaux,
pour les nourrir, allaient attraper des poissons dans le
bolong, en une navette incessante. Alors, choisissant bien
leur moment, les grand-mères et les enfants se précipitaient
sous l'arbre, poussant des hurlements et jetant
des b‚tons et des pierres en direction du nid. Et souvent, au
milieu du charivari, le poisson, au lieu de tomber dans le
bec ouvert de l'oiseau, dégringolait jusqu'au sol. Il
s'ensuivait une mêlée parmi les enfants, et, pour la
famille du vainqueur, un bon dîner. Il arrivait qu'une pierre
lancée par les
enfants atteignît un bébé grue, encore passablement
maladroit et déplumé; dans ce cas-là, l'oiseau tombait avec
le poisson, se tuant ou se blessant en heurtant le sol; il y
avait alors quelques familles qui mangeraient de la soupe
de grue. Mais c'étaient là de rares festins.
Tard dans la soirée, tous les membres d'une famille se
retrouvaient dans leur case, chacun apportant ce qu'il avait
déniché - parfois, s'ils avaient eu de la chance, fine taupe ou
une poignée de gros vers. Ainsi pouvait-on faire cuire la
soupe, libéralement poivrée et épicée pour en relever
le go˚t. Mais cela leur lestait l'estomac sans être
nourrissant. Et ceux de Djouffouré commencèrent à mourir.
De plus en plus souvent résonnait dans le village le
hurlement aigu d'une femme. Seuls les nourrissons et les
tout-petits échappaient à cette atmosphère, car même
Kounta était déjà assez grand pour savoir que le hurlement
annonçait la mort d'un être aimé. C'était surtout l'après-midi
que l'on voyait ramener du champ qu'il était allé désherber
un villageois, porté dans une litière de cuir, tout calme.
Et quelques adultes avaient déjà les jambes enflées.
D'autres étaient atteints d'une fièvre qui les couvrait d'une
abondante transpiration tandis qu'ils grelottaient. Chez les
enfants, une petite zone se mettait à gonfler sur le bras ou
sur la jambe, et puis cela grandissait très vite et faisait très
mal; quand enfin le gonflement éclatait, il en sortait un
liquide ros‚tre qui
devenait bientôt du pus jaune et épais, malodorant, attirant
les mouches.
Un jour, la plaie ouverte de la jambe de Kounta lui fit si mal
qu'en voulant courir il trébucha et tomba comme une
masse. Ses camarades le relevèrent, abruti par sa chute et
hurlant, le front ouvert. Comme Binta et Omoro étaient aux
champs, ils l'emmenèrent aussitôt chez grand-mère YaÔssa,
qui n'avait pas paru depuis plusieurs jours dans la case de
garde des enfants.
Elle paraissait très faible, la peau parcheminée, les os
saillants, et,
allongée sur sa couchette de bambou, elle transpirait sous
sa couverture de peau de boeuf. Mais, dès qu'elle aperçut
Kounta, elle se précipita pour étancher le sang qui coulait de
son front. Le serrant contre elle, elle ordonna aux autres
enfants d'aller vite chercher des fourmis kélélalou.
quand ils revinrent, grand-mère YaÔssa rapprocha fortement
les lèvres de la blessure et pressa dessus les insectes en
file. Les pinces des fourmis péné-
traient alors profondément dans la chair, et aussitôt YaÔssa
leur sectionnait
le corps, ne laissant que la tête et les pinces.
Elle renvoya les autres enfants et fit s'étendre Kounta sur le
lit à
côté
d'elle, pour qu'il se repose. Demeurant là, bien sage, il
entendait sa grand-mère respirer avec peine. Puis YaÔssa lui
désigna de la main une pile de livres rangés sur une
planche, à côté du lit. D'une voix douce et lente, elle
raconta à Kounta qui était son grand-père, l'homme à qui
avaient appar-tenu ces livres.
KaÔraba Kounta Kinté était né en Mauritanie. Il avait trente-
cinq pluies lorsque son maître, un éminent marabout, lui
avait donné la bénédic-18
tion qui en faisait un homme de Dieu. L'on trouvait déjà des
hommes de Dieu dans la famille du grand-père de Kounta,
au temps de l'empire du Mali, il y avait des centaines de
pluies de cela, et la lignée s'en était perpétuée jusqu'à lui.
Après être entré dans le quatrième kafo, il avait sollicité
du vieux marabout qu'il le prenne comme élève. Et pendant
quinze pluies il l'avait suivi, lui et sa maison : femmes,
esclaves, élèves, bétail et chèvres,
dans ses déambulations de village en village, au service
d'Allah et de ses fidèles. Et grand-mère YaÔssa racontait
leur descente vers le sud, depuis la Mauritanie, par les
pistes poussiéreuses et les ruisseaux bourbeux, sous
l'ardent soleil et les froides pluies, par les vertes vallées et
les déserts battus
de vents.
Devenu marabout, Kairaba Kounta Kinté s'était à son tour
mis en chemin., voyageant solitaire pendant de nombreuses
lunes, allant au Mali de ville en ville : Keyla, Djeela,
Kangaba, Tombouctou, se prosternant humblement devant
des hommes de Dieu de haute éminence et de grand
‚ge, qui avaient béni son entreprise. Et puis Allah avait
guidé les pas du jeune homme de Dieu vers le sud, jusqu'en
Gambie, o˘ il s'était d'abord arrêté au village de Pakali
N'Ding.
Les villageois eurent bientôt compris, tant ses prières
avaient vite porté leur fruit, qu'Allah avait une bienveillance
particulière envers ce jeune marabout. Le tambour de
brousse en avait répandu la nouvelle et d'autres villages
s'étaient empressés d'essayer de l'attirer, lui envoyant des
messagers pour lui offrir en épouses de jeunes vierges, et
des esclaves, et du bétail, et des chè%>res. Avant peu il
était reparti, cette fois pour le village
de Djiffarong, mais c'était Allah qui l'y avait conduit, car les
gens de Djiffarong n'avaient guère à lui offrir que leur
gratitude pour ses prières. Et c'est là qu'il apprit que la
maladie et la mort frappaient ceux de Djouffouré
parce que la grande pluie ne venait pas. Ainsi, raconta
grand-mère YaÔssa, était-il enfin arrivé à Djouffouré o˘,
pendant cinq jours, il n'avait cessé
de prier, et Allah avait envoyé la grande pluie qui avait
sauvé le village.
Ayant appris l'éminente action du grand-père de Kounta, le
roi de Barra lui-même, souverain de cette partie de la
Gambie, lui avait personnellement fait cadeau d'une vierge
sans défaut. Elle s'appelait Sireng et avait été la première
épouse du jeune marabout. Kairaba Kounta Kinté
avait eu deux fils de Sireng : Djanneh et Saloum.
Grand-mère Yàissa s'était dressée sur sa couchette de
bambou.
Le visage rayonnant, elle dit : " Et c'est alors qu'il vit
YaÔssa, pendant qu'elle dansait la séorouba! J'avais quinze
pluies! " Et, avec un grand sourire qui découvrit ses
gencives édentées : " Il n'a pas eu besoin d'un roi pour
choisir son autre épouse! " Puis, regardant Kounta : " C'est
de mon ventre qu'est sorti son fils Omoro, ton papa. "
Cette nuit-là, dans la case maternelle, Kounta fut long à
trouver le sommeil, repassant dans sa tête tout ce que lui
avait raconté grand-mère YaÔssa. Il avait souvent entendu
évoquer son grand-père, l'homme de Dieu dont les prières
avaient sauvé le village et qu'Allah avait rappelé auprès 19
de lui. Mais il venait seulement de comprendre que cet
homme était le père de son père, qu'Omoro l'avait connu
comme lui-même, Kounta, connaissait Omoro, que grand-
mère YaÔssa était la mère d'Omoro comme Binta était sa
mère à lui. Un jour, il trouverait une femme comme Binta
qui lui donnerait un fils. Et à son tour, ce fils...
Kounta se retourna, ferma les yeux et, en suivant le fil de
ses pensées,
sombra dans le sommeil.
Les jours qui suivirent, Binta, en revenant de la rizière,
envoyait Kounta chercher une calebasse d'eau fraîche au
puits du village, juste avant la tombée du jour. Elle s'en
servait pour faire une soupe avec ce qu'elle avait pu
dénicher. Puis, accompagnée de Kounta, elle traversait le
village pour aller porter un peu de soupe à grand-mère
YaÔssa. Il semblait à Kounta qu'elle se déplaçait plus
lentement que d'habitude, et il remarqua qu'elle avait le
ventre tout gonflé.
Tandis que grand-mère YaÔssa protestait d'une voix faible
qu'elle serait bientôt rétablie, Binta nettoyait et rangeait la
case. Et ils repartaient,
laissant YaÔssa bien calée dans son lit, en train de manger
sa soupe et un peu de ce pain des mauvais jours que Binta
confectionnait avec la poudre jaune enrobant les noires
graines séchées du robinier.
Et puis, une nuit, Kounta fut réveillé sans ménagement par
son père.
Des gémis . sements étouffés venaient du lit de Binta et,
dans la case, Nyo Boto et Diankay Touray, l'amie de Binta,
s'agitaient en tous sens. Omoro emmena très vite Kounta et,
tout en se demandant ce qui arrivait, l'enfant se rendormit
bientôt dans le lit de son père.
Au matin, Omoro réveilla Kounta en lui disant : " Tu as un
petit frère. " Encore ensommeillé, Kounta se redressa sur
ses genoux et se frotta les yeux, en pensant qu'il y avait là
quelque chose de particulier pour que son papa, à la mine
habituellement sévère, ait l'air si content. L'après-midi,
tandis que Kounta furetait avec les garçons de son ‚ge, en
quête de choses à manger, Nyo Boto l'appela et l'emmena
voir Binta. Elle était assise au bord du lit, l'air épuisé,
caressant doucement le bébé sur ses genoux.
Kounta scruta pendant un moment la petite chose noire et
ridée, et puis il vit que les deux femmes lui souriaient et
remarqua que le gros ventre de Binta s'était soudainement
dégonflé. Sorti de la case sans dire un mot, 20
Kounta demeura un long moment pensif; et, au lieu d'aller
rejoindre ses camarades, il alla s'asseoir tout seul derrière la
case de son père, pour réfléchir à ce qu'il venait de voir.
Pendant sept nuits, Kounta dormit dans la case d'Omoro -
mais personne ne paraissait s'en soucier, car il n'y en avait
plus que pour le bébé.
Il commençait à croire que sa maman ne voulait plus de lui -
la chose valait d'ailleurs aussi pour son papa. Mais, le soir
du huitième jour, Omoro
le convoqua devant la case de Binta, avec tous les villageois
valides, pour l'imposition du nom au nouveau-né : il
s'appellerait Lamine.
Cette nuit-là, Kounta dormit en paix, d'un bon sommeil,
ayant retrouvé son lit, à côté de sa mère et du petit frère.
Mais quelques jours ne s'étaient pas écoulés que Binta,
ayant recouvré ses forces, prit l'habitude, après avoir
préparé le premier déjeuner et servi Omoro puis Kounta,
d'emmener le bébé chez grand-mère YaÔssa, o˘ elle
demeurait presque toute la journée. Kounta comprit, en
voyant l'air soucieux de Binta et d'Omoro, que grand-mère
YaÔssa était très malade.
A peu de temps de là, en fin d'après-midi, il était allé
manger des mangues, enfin arrivées à maturité, avec les
camarades de son kafo. Les enfants
écrasaient la dure écorce jaune orangé du fruit contre une
pierre puis, l'entamant d'un coup de dents, suçaient la
douce pulpe sucrée. Ils étaient en train de ramasser à
pleines corbeilles des mangles et des noix de cajous
sauvages, lorsqu'ils entendirent un hurlement. La voix était
familière à
Kounta, et elle provenait de la case de sa grand-mère. Il
frissonna, car c'était la voix de Binta, lançant une
lamentation de mort comme il en avait tant entendu depuis
quelques semaines. Aussitôt, d'autres voix de femmes
s'élevèrent, s'enflant en un cri perçant qui montait à
l'unisson du village.
Il partit comme un fou vers la case de YaÔssa.
Au milieu des villageois qui se pressaient, Kounta put
apercevoir le visage douloureux d'Omoro et la vieille Nyo
Boto, sanglotante. Et puis s'élevèrent les coups frappés sur
le tobalo, tandis que le djaliba récitait bien
haut toutes les bonnes actions qui avaient ponctué la
longue vie de grand-mère YaÔssa à Djouffouré. Kounta
demeurait pétrifié, regardant sans les voir les jeunes filles
du village qui, avec de grands éventails d'herbes tressées,
soulevaient la poussière du sol, façon coutumière de saluer
la mort.
Personne ne semblait remarquer Kounta.
Tandis que Binta, Nyo Boto et deux autres femmes hurlantes
pénétraient dans la case, la foule des villageois s'agenouilla,
tête baissée.
Tout
autant de peur que de chagrin, Kounta éclata en sanglots.
Des hommes apportèrent un madrier fraîchement débité et
le placèrent devant la case.
Les femmes vinrent déposer dessus le corps de YaÔssa,
enroulé de la tête aux pieds dans un tissu de coton blanc.
A travers ses larmes, Kounta vit le cortège funèbre
déambuler sept fois en cercle autour de sa grand-mère,
priant et psalmodiant, tandis que l'alimamo chantait d'une
voix plaintive qu'elle était en chemin pour aller vivre
éternellement avec Allah et avec ses ancêtres. Pour lui
donner des 21
forces dans ce voyage, des jeunes hommes non encore
mariés disposèrent tout autour du corps des comes emplies
de cendres fraîches.
Ce fut ensuite au tour de Nyo Boto et des autres vieilles
femmes de se poster tout autour de YaÔssa, ramassées sur
elles-mêmes et pleurant en se tenant la tête. Bientôt les
jeunes femmes apportèrent les plus grandes feuilles de
ciboa qu'elles avaient pu trouver, pour protéger les vieilles
femmes de la pluie pendant la veillée funéraire. Et, tandis
que celles-ci prenaient leur faction, les tambours du village
transmettaient au loin, dans la nuit, les tristes nouvelles de
grand-mère YaÔssa.
Dans le matin brumeux, il n'y eut, selon la coutume
ancestrale, que les hommes de Djouffouré - ceux qui étaient
valides - pour partir en cortège jusqu'au lieu d'inhumation,
proche du village, o˘ nul ne se serait hasardé en d'autres
circonstances, car les Mandingues craignent et respec-tent
les esprits des morts. Derrière ceux qui portaient grand-
mère YaÔssa sur l'épais madrier marchait Omoro, avec le
tout petit Lamine dans ses bras et tenant par la main
Kounta, si apeuré qu'il ne pleurait pas.
Venaient
ensuite les hommes du village. Le cadavre raidi, dans son
blanc linceul, fut déposé au fond d'une fosse fraîchement
creusée, et l'on plaça par-dessus
une grosse natte tressée. On la joncha de branches
d'épineux, afin de tenir en respect les hyènes fouisseuses,
et l'on combla le trou avec des pierres bien tassées,
surmontées d'un monticule de terre.
Pendant de longs jours, Kounta ne put ni manger, ni dormir,
ni se joindre aux camarades de son kafo. Il avait tant de
chagrin qu'un soir Omoro l'emmena dans sa case, lui parlant
plus doucement qu'il ne l'avait jamais fait; il lui dit des
choses qui aidèrent à soulager sa peine.
Il lui dit qu'il y avait, dans le village, trois groupes de gens.
En premier, ceux que l'on voit : ils marchent, ils mangent, ils
dorment, ils travaillent. Viennent en second les ancêtres -
grand-mère YaÔssa était maintenant avec eux. " Et les
troisièmes, qui sont-ils? " demanda Kounta. " Ceux-là,
répondit Omoro, ils attendent de venir au monde. "
Les pluies avaient cessé. Entre le ciel bleu vif et la terre
spongieuse,
l'air se chargeait de la senteur des fleurs et des fruits
sauvages gorgés de
suc. Dès le petit matin, s'élevait dans le village le bruit des
pilons des femmes, écrasant le mil, le sorgho, les arachides
- il ne s'agissait pas de 22
la grande récolte, mais du fruit des graines qui, demeurées
dans le sol depuis la récolte précédente, avaient poussé à
leur tour. Les hommes partaient chasser l'antilope, dont ils
se partageaient la viande et tannaient la
peau. Les femmes s'activaient à ramasser les baies
rouge‚tres du mang-kano, secouant les buissons sur des
toiles étendues au sol, puis mettant les baies à sécher au
soleil avant de les pilonner pour en extraire la délicieuse
farine de fouto et en récupérer les pépins.
Car on ne laissait rien perdre. Ces pépins, cuits avec du
millet, formaient un gruau douce‚tre qui changeait
plaisamment de l'habituelle semoule du matin. Le retour de
l'abondance, chaque jour plus marqué, insumait une
nouvelle vie dans Djouffouré. Cela se voyait, cela
s'entendait.
C'est d'un pas plus vigoureux que les hommes allaient
inspecter leurs champs, supputant avec fierté la belle
récolte qui s'annonçait, car les temps
de la moisson étaient proches. Profitant de la rapide décrue
de la rivière, les femmes partaient tous les jours en pirogue
pour leurs rizières o˘ elles arrachaient les dernières herbes
au milieu des vertes rangées de hautes tiges. Et puis le
village résonnait à nouveau des cris et des rires des enfants,
retrouvant leurs jeux après la longue disette. Leur petit
estomac lesté de repas nourrissants, la peau toute neuve
maintenant que leurs cicatrices avaient séché, ils couraient
et se dépensaient comme des possédés. Un jour, ils
attrapaient de gros bousiers pour leur faire disputer une
course, et le premier qui sortait du cercle tracé dans la terre
avec le bout d'un b‚ton était salué par des hurlements de
triomphe. Un autre jour, c'était aux termi-tes que s'en
prenaient Kounta et Sitafa Silla, son voisin et son meilleur
ami : ils renversaient les hauts monticules de terre des nids
pour le plaisir
de voir grouiller frénétiquement les milliers d'insectes
aveugles et dépourvus d'ailes.
D'autres fois, les enfants débusquaient de petits écureuils
terrestres et
les poursuivaient dans la brousse. Mais leur passe-temps
favori était encore
de jeter des pierres et de vociférer contre les bandes
ambulantes de petits singes bruns à longue queue, dont
certains leur renvoyaient des pierres avant de bondir de
branche en branche pour rejoindre, au faîte d'un arbre, la
troupe hurlante de leurs congénères. Et puis, tous les jours,
ils luttaient
l'un contre l'autre, s'empoignant avec des grognements,
roulant au sol et aussitôt debout, prêts à reprendre le
combat, chacun rêvant au jour o˘, devenu l'un des
champions de lutte de Djouffouré, il serait choisi pour les
vaillants tournois qui les opposeraient, à l'occasion des fêtes
des moissons,
aux champions des autres villages.
Venaient-ils à passer auprès des enfants, les adultes
affectaient de ne
pas entendre Sitafa, Kounta et leurs camarades qui
imitaient le rugissement du lion, le barrissement de
l'éléphant, le grognement du cochon sauvage, de ne pas
voir les petites filles qui jouaient entre elles à la maman,
faisant la cuisine, s'occupant de leurs poupées, pilonnant le
mil. En revanche, au plus fort de leurs jeux, jamais les
enfants n'auraient manqué de témoigner à un adulte la
déférence que leur mère leur avait inculquée. Le 23
regardant poliment bien en face, les enfants demandaient :
Kerabé? (La paix est-elle avec vous?) Et les adultes
répondaient : Kéra dorong. (Rien que la paix.) Et, si un
adulte leur tendait la main, les enfants la saisissaient
à tour de rôle dans leurs menottes et puis attendaient, les
paumes croisées sur la poitrine, que le passant s'en f˚t allé.
Chez lui, Kounta était élevé si sévèrement qu'il lui semblait
ne pas pouvoir faire un mouvement sans que Binta le
rappelle à l'ordre d'un claquement des doigts - bien heureux
encore lorsqu'il s'en tirait sans une bonne fessée. qu'il quitte
un instant son plat des yeux pendant qu'il mangeait, et il lui
arrivait une tape derrière le cr‚ne. qu'il rentre, après une
journée de jeux, sans s'être bien étrillé des pieds à la tête,
et il pouvait être
s˚r que Binta lui récurerait le cuir à l'aide de sa rêche
éponge de tiges séchées et du savon qu'elle fabriquait elle-
même, frottant si fort qu'on aurait dit qu'elle voulait
l'écorcher.
Dévisager sa mère, ou son père, ou n'importe quel adulte lui
aurait valu une taloche, tout comme la grave faute
consistant à couper la parole à une grande personne. Et
quant à dire autre chose que la vérité, cela lui paraissait
inimaginable. Au demeurant, n'ayant jamais de raisons de
men-tir, il ne mentait jamais.
Bien que Binta sembl‚t convaincue du contraire, Kounta
faisait tout ce qu'il pouvait pour être sage et bientôt, avec
ses camarades, il s'exerça à réviser le savoir-vivre
domestique. Lorsque survenait entre eux un désac-cord, ce
qui était fréquent, s'envenimant parfois jusqu'à l'aigreur et
les claquements de doigts réprobateurs, Kounta se levait et
quittait l'assemblée, faisant preuve de cette dignité, de cet
empire sur soi dont - comme le lui avait enseigné Binta -
s'enorgueillissent les Mandingues.
Et pourtant, il n'y avait guère de soirs o˘ Kounta ne soit
fessé pour avoir taquiné son petit frère, généralement en lui
faisant peur : en grondant
sauvagement, en tombant à quatre pattes, comme un
babouin, roulant les yeux et grattant le soi du poing. quand
elle était vraiment exaspérée, Binta
criait : " J'appelle les toubabs! " et là Kounta avait vraiment
peur, parce que les grand-mères avaient souvent évoqué
ces hommes à la peau blanche, poilus et rouges de visage,
qui enlevaient les gens dans leurs grandes pirogues.
Le soleil couchant trouvait Kounta et ses camarades
fatigués et affamés, mais pas au point de ne pouvoir encore
lutter de vitesse pour grimper dans un petit arbre et tendre
le bras vers le ballon rougeoyant prêt à
dispa-
raître. Et les enfants s'écriaient d'une seule voix : " Demain,
il sera encore
plus beau! " Les grandes personnes de Djouffouré elles-
mêmes se h‚taient de dîner et se rassemblaient au
crépuscule, criant, claquant des mains et frappant les
tambours pour saluer l'ascension du croissant de lune,
symbole d'Allah.
Mais, cette nuit-là, les nuages masquèrent la nouvelle lune,
et les villageois, inquiets, se dispersèrent. Les hommes
allèrent implorer le pardon à la mosquée, car la nouvelle
lune voilée signifiait que les esprits célestes
étaient mécontents de ceux de Djouffouré. Les hommes,
après avoir prié, menèrent leurs familles alarmées jusqu'au
baobab du village, au pied duquel était déjà installé, devant
un maigre feu, le djaliba, réchauffant jusqu'au point de
rupture la peau de chèvre de son tambour de brousse.
Se frottant les yeux irrités par la fumée, Kounta se souvenait
de ces messages tambourinés d'autres villages qui avaient
parfois dérangé son sommeil. Dans ces cas-là, il était resté
dans son lit, tendant l'oreille; et
les sons et les cadences ressemblaient tellement à ceux du
langage qu'il comprenait finalement quelques mots : il
s'agissait d'une famine, ou d'une épidémie, ou bien un
village avait été razzié et incendié, et ses habitants étaient
morts ou enlevés.
A côté du djaliba, suspendue à une branche du baobab, il y
avait une peau de chèvre portant les signes qui parlent,
inscrits en arabe par l'arafang. Aux lueurs intermittentes du
feu, Kounta vit que le djaliba commen-
çait à heurter différents endroits de son tambour avec la
crosse de ses baguettes. Les sons se succédaient, rapides et
brefs. S'il se trouvait dans les parages un magicien, disait le
message, qu'il vienne débarrasser Djouffouré des esprits
mauvais.
Sans oser lever les yeux vers la lune, les villageois se
h‚tèrent de rentrer chez eux et se couchèrent emplis de
crainte. Mais toute la nuit des tam-tams lointains
répondirent, à intervalles, à l'appel de Djouffouré -
les
autres villages, eux aussi, réclamaient la venue d'un
magicien. Kounta, gre-lottant sous sa peau de vache, en
déduisit que, chez ces gens-là, la nouvelle
lune était pareillement masquée par les nuages.
25
Le lendemain, les hommes de l'‚ge d'Omoro devaient aider
leurs cadets à protéger leurs champs des incursions de
babouins affamés et d'oiseaux, habituelles à la veille des
récoltes. On enjoignit aux garçons du deuxième kafo de
redoubler de vigilance en faisant paître leurs chèvres; les
mères et les grand-mères montèrent une garde plus active
que de coutume autour des tout-petits et des nourrissons.
Parmi les enfants du premier kafo, les plus grands, ceux de
la taille de Kounta et de Sitafa, eurent
pour consigne d'aller jouer hors du village, juste devant la
haute clôture, et de bien surveiller si un étranger passait
devant l'arbre des voyageurs.
Mais ils ne virent personne ce jour-là.
Il arriva le lendemain - c'était un homme de très grand ‚ge,
appuyé
sur un b‚ton et portant un gros baluchon sur son cr‚ne
chauve. Dès qu'ils l'eurent aperçu, les enfants refluèrent par
la porte du village en poussant de grands cris. La vieille Nyo
Boto, bondissant sur ses pieds, clopina jusqu'au grand
tambour tobalo, et ses coups répétés ramenèrent si
promptement les hommes des champs qu'ils étaient là
lorsque le magicien entra dans le village.
Tandis que les villageois se pressaient pour l'accueillir, il
s'avança jusqu'au pied du baobab et y déposa
précautionneusement son baluchon.
Il s'accroupit vivement et fit dégorger d'un vieux sac de cuir
de chèvre tout
un assortiment de choses séchées : un petit serpent, une
mandibule de hyène, une dent de singe, un os d'aile de
pélican, des pattes de volatiles et de bizarres racines. Jetant
un coup d'oeil autour de lui, il repoussa les
villageois d'un signe impérieux; ils agrandirent leur cercle,
au milieu duquel le vieillard commença à trembler de tous
ses membres - manifestement assailli par les esprits
mauvais de Djouffouré.
Le magicien se tordit, le visage déformé, roulant follement
les yeux, les mains agitées de soubresauts tandis qu'il
forçait sa baguette récalci-trante à entrer en contact avec le
tas de débris mystérieux. Au moment o˘, d'un suprême
effort, il y parvenait, il tomba sur le dos, comme frappé
par la foudre. Les assîstants sursautèrent. Mais il se ranima
lentement.
Les
esprits mauvais avaient été repoussés. Tandis qu'il se
relevait à grand-peine
sur ses genoux, les adultes de Djouffouré, épuisés mais
soulagés, se précipitèrent dans leurs cases pour lui
rapporter des présents. Le magicien les enfourna dans son
baluchon, déjà gonflé des cadeaux recueillis ailleurs, et
repartit très vite, car d'autres villages le réclamaient. Allah,
dans sa miséricorde, avait une fois encore daigné épargner
Djouffouré.
Douze lunes étaient passées et, avec la fin des grandes
pluies, s'ouvrait
à nouveau, en Gambie, la saison des voyageurs. Au long des
sentiers reliant entre eux les villages, il arrivait assez de
visiteurs - traversant Djouffouré ou s'y arrêtant - pour que
les journées de Kounta et de ses camarades se passent
pratiquement à faire le guet. Dès qu'un étranger se profilait,
ils couraient en avertir le village et puis refluaient en trombe
pour
l'accueillir près de l'arbre des voyageurs. Ils lui faisaient
escorte, le questionnant sans vergogne, essayant d'un oeil
fureteur de déceler sa mission ou sa profession. S'ils
trouvaient un signe révélateur, ils abandonnaient
brusquement le visiteur et se précipitaient pour aller en
informer la famille
qui, ce jour-là, offrait l'hospitalité dans sa case. Car la
tradition voulait
que, chaque jour, une famille différente soit désignée pour
accueillir les visiteurs, leur assurant sans contrepartie le
vivre et le couvert, pour tout
le temps que durerait leur étape.
Ayant accédé au poste responsable de guetteur, Kounta,
Sitafa et ceux de leur kafo commençaient à se montrer plus
raisonnables. A présent, après le déjeuner matinal, ils
allaient jusqu'à l'école de l'arafang et là, agenouillés en
plein air, ils l'écoutaient bien sagement instruire les garçons
du second kafo - de cinq à neuf pluies, la classe au-dessus
de celle de Kounta. Il leur apprenait à lire les versets du
Coran, et à écrire à l'aide d'une paille de mil trempée dans
un mélange de jus d'orange amère et de suie recueillie au
derrière des marmites.
Lorsqu'ils voyaient, après la classe, les écoliers partir en
courant -
le pan de leur doundiko de coton claquant au vent - pour
aller faire paître dans la brousse les chèvres du village,
Kounta et ses camarades s'effor-
çaient de paraître indifférents, mais, en vérité, ils enviaient
tout autant les
longues tuniques de leurs aînés que la t‚che responsable qui
leur était confiée. Ils n'en parlaient pas entre eux, mais
Kounta n'était pas le seul à se sentir trop grand pour être
encore traité en enfant et continuer à
circu-
ler tout nu. Ils se gardaient comme de la peste des
nourrissons - Lamine, par exemple - et affectaient encore
plus d'indifférence envers les tout-petits, sauf pour leur
donner de bonnes tapes quand il n'y avait pas d'adulte
dans les parages. Fuyant même les grand-mères qui, depuis
toujours, s'étaient occupées d'eux, Kounta, Sitafa et ceux de
leur bande commen-27
çaient à traînailler autour des grandes personnes de l'‚ge de
leurs parents,
dans l'espoir qu'on les remarquerait et leur confierait une
commission quelconque.
Ce fut juste avant le début de la moisson qu'un soir, après
dîner, Omoro dit négligemment à Kounta de se lever de
bonne heure le lendemain pour l'aider à monter la garde
aux champs. Le garçon en fut surexcité au point qu'il dormit
à peine. Le matin, il avala en h‚te son déjeuner et quand,
au moment de partir, Omoro lui confia la houe, il crut
exploser de joie.
Dans les champs, Kounta et ses camarades s'employèrent à
courir d'un bout à l'autre des plantations, poussant des cris
et agitant des b
‚tons
pour éloigner les cochons sauvages et les babouins friands
d'arachides, qu'ils venaient déterrer avec force
grognements. Jetant des mottes de terre et
hurlant, ils chassaient les nuées babillardes de merles qui
s'abattaient sur le
mil, car les grand-mères avaient été prodigues en histoires
de champs m˚rs dévastés aussi rapidement par des oiseaux
avides que par de gros animaux.
Recueillant les quelques épis de mil ou les arachides que
leurs pères avaient arrachés pour voir s'ils étaient m˚rs,
portant aux hommes des gourdes d'eau fraîche pour
étancher leur soif, ils travaillèrent toute la journée, avec
autant d'ardeur que de fierté.
Six jours plus tard, Allah décrétait l'ouverture de la moisson.
Après la souba, ou prière de l'aube, les villageois et leurs fils
- certains élus portaient de petits tam-tams et des tambours
appelés sourabas - se rendirent dans les champs et là ils
attendirent, tendant l'oreille. Enfin retentit le grand tobalo
du village, et ils se ruèrent au travail. Le djaliba et les autres
porteurs de tam-tam marchaient au milieu d'eux, frappant
leurs instruments pour rythmer les travaux, et tous se
mirent à chanter. Ceux du kafo de Kounta s'activaient à côté
de leurs pères, secouant les pieds d'arachides
pour les débarrasser de la terre. Il y eut une pause en milieu
de matinée et puis, à midi, l'arrivée des femmes apportant
le déjeuner fut saluée par des cris d'aise. Marchant en file et
chantant des chants de moisson, elles déposaient le bassin
qu'elles avaient apporté sur leur tête et y plongeaient
de grandes cuillères pour emplir des calebasses qu'elles
distribuaient aux joueurs de tam-tam et aux moissonneurs.
Ceux-ci, après avoir mangé, firent la sieste jusqu'au
nouveau signal du tobalo.
A la fin de cette première journée, les champs s'émaillaient
de petites
meules. Recrus de fatigue, couverts de sueur et de
poussière, les villageois
descendirent au ruisseau voisin. Là, s'étant déshabillés, ils
bondirent dans
l'eau, riant et s'aspergeant. Rafraîchis, tout propres, ils
reprirent le chemin
de la maison, en chassant les nuées vrombissantes de
moustiques voraces.
Plus ils se rapprochaient de la fumée des cuisines des
femmes, plus leur appétit s'aiguisait à la perspective des
viandes grillées qui, pendant tout le temps de la moisson,
allaient faire l'essentiel de leurs trois repas quotidiens.
Un soir, après s'être gavé - comme les soirs précédents -
Kounta remarqua que sa mère était en train de coudre. Elle
ne lui dit pas ce qu'elle
28
faisait, et il ne le lui dernanda pas. Mais le lendemain matin,
au moment o˘ il prenait sa houe et se dirigeait vers la porte,
elle lui dit d'un ton revêche : " Alors, tu ne t'habilles pas? "
Kounta pivota sur lui-même. Et là, pendu à la paroi, il y avait
un doundiko tout neuf. S'efforçant de cacher sa fébrilité, il
l'enfila d'un air
naturel et gagna le seuil sans se presser - mais, dehors, il
partit en flèche.
Ceux de son kafo étaient déjà tous là et, comme lui, habillés
pour la pré-mière fois de leur vie, et ils bondissaient, ils
criaient, ils riaient parce
que enfin leur nudité était couverte. Ils étaient officiellement
entrés dans le
deuxième kafo. Ils devenaient des hommes.
10
Lorsque Kounta rentra, ce soir-là, dans la case de sa mère, il
pouvait se flatter que tout Djouffouré l'avait vu dans son
doundiko. Bien qu'il n'ait
pas arrêté de travailler de la journée, il ne sentait pas la
fatigue, et il savait
qu'il ne parviendrait pas à s'endormir à son heure
habituelle. Maintenant qu'il était un grand, Binta le laisserait
peut-être veiller plus tard.
Mais,
une fois Lamine endormi, elle ne tarda pas, comme les
autres jours, à
l'envoyer se coucher - et qu'il n'oublie pas de suspendre son
doundiko.
Comme il se détournait pour obtempérer, avec autant de
mauvaise gr‚ce qu'il pouvait se le permettre sans s'attirer
d'ennuis, Binta le rappela.
Kounta s'attendait à une réprimande - ou peut-être à un
petit sursis, si elle avait changé d'avis. Mais elle lui dit
négligemment : " Ton Fa veut te voir demain matin. " Il
n'était pas question de demander pourquoi, et il se contenta
de répondre : " Bien, maman ", en lui souhaitant une bonne
nuit. C'était une chance qu'il ne soit pas fatigué, car
maintenant il ne pouvait plus dormir; sous sa couverture de
peau de vache, il demeurait à se torturer pour savoir quelle
faute il avait commise - cela lui arrivait si souvent! Mais rien
ne lui venait à l'esprit, et surtout rien de si grave que Binta
n'ait pu le corriger elle-même, parce qu'il fallait que ce soit
terriblement
sérieux pour qu'un père s'en mêle. Finalement, il cessa de
s'inquiéter et s'endormit.
Au déjeuner du matin, Kounta était si abattu qu'il ne pensait
même plus à la joie que lui causait son doundiko, lorsque le
petit corps nu de Lamine vint, par mégarde, effleurer le
vêtement. Kounta levait déjà une main vengeresse, mais un
regard de Binta arrêta son geste. Le repas ter-
29
miné, Kounta traînassa encore un moment, dans l'espoir
que Binta 1
ui en dirait un peu plus, mais, comme rien ne venait, il partit
à pas lents pour 4
la case d'Omoro devant laquelle il attendit, les mains
croisées.
Enfin, Omoro parut sur le seuil et, sans rien dire, lui tendit
une petite
fronde neuve. Kounta sentit son coeur s'arrêter. Il restait
interdit, ses regards allant de la fronde à son père.
- C'est pour toi, puisque tu es entré dans le deuxième kafo.
Mais prends garde à ne pas tirer à tort, et à bien atteindre
ce que tu vises.
- Oui, Fa, répondit Kounta, trop ému pour en dire plus.
- Et puis, maintenant que tu es de la seconde classe,
poursuivit Omoro, tu vas devoir commencer à t'occuper des
chèvres et à t'instruire.
Aujcrurd'hui tu garderas le troupeau avec Toumani Touray.
Lui et les grands garçons te montreront comment il faut s'y
prendre. …coute-les bien.
Et demain matin tu iras à l'école.
Omoro rentra dans sa case et Kounta se rendit d'un bond
aux enclos des chèvres, o˘ il retrouva Sitafa et leurs
camarades du deuxième kafo, tous habillés de leur
doundiko neuf et serrant la fronde que leu r pere -
ou, pour les orphelins, leur oncle ou leur frère aîné - avait
confectionnée à leur intention.
Les grands garçons ayant ouvert les enclos, les chèvres en
sortirent dans un concert de bêlements, pressées de
retrouver leur p‚ture. Apercevant Toumani, le premier-né des
meilleurs amis de ses parents, Kounta essaya de se
rapprocher de lui, mais Tournani et ses camarades siamu-
saient à pousser les chèvres dans la direction des petits qui
s'éparpillaient
pour leur échapper. Bientôt, pourtant, tout le monde se
retrouva dans le sentier poussiéreux : les grands, réjouis de
leur farce, menant les chèvres avec l'aide de leurs chiens
ouolos, ceux du kafo de Kounta fermant la marche, un peu
ahuris, et essayant de brosser leurs doundikos maculés sans
l‚cher leur fronde.
Aussi accoutumé qu'il ait été aux chèvres, Kounta n'avait
jamais remarqué qu'elles couraient si vite. A part quelques
promenades avec son père, il ne s'était jamais autant
éloigné du village qu'aujourd'hui, dans le
sillage des bêtes qui les entraînaient vers une vaste
étendue de brousse et de savane, bordée d'un côté par la
forêt et, de l'autre, par les Cultures des
villageois. Les grands garçons mirent nonchalamment leurs
troupeaux à
brouter, chacun dans son coin, tandis que les chiens ouolos
circulaient parmi les chèvres ou se couchaient à proximité.
Toumani se décida enfin à remarquer Kounta qui ne le
quittait pas d'un pouce, mais en le regardant de toute sa
hauteur, comme si l'enfant avait été un insecte.
- Tu sais ce que vaut une chèvre? lui demanda-t-il; et, avant
que Kounta ait pu admettre son ignorance, il lui lança : Eh
bien, perds-en une, et ton père te l'apprendra!
Et Toumani se lança dans une série de mises en garde à
l'usage du novice. Pour commencer, si' par paresse ou
inattention il laissait une chèvre
30
s'écarter du troupeau, il pouvait arriver une foule de choses
horribles. En premier lieu, dit Toumani en désignant la forêt,
il y avait là les lions et les panthères qui, en rampant dans
les hautes herbes, pouvaient brutalement bondir et mettre
une chèvre en pièces.
- Mais le garçon qui se trouve à leur portée leur paraît
encore plus savoureux, dit Toumani.
Kounta écarquilla les yeux. Satisfait de l'effet produit,
Toumani poursuivit en décrivant un danger bien pire encore
que les lions et les panthères : les toubabs et leurs acolytes
noirs, les slatis, qui arrivaient sous le
couvert des hautes herbes, se saisissaient des gens et les
emportaient au loin pour les manger. Cela faisait cinq pluies
qu'il gardait les chèvres,
'àisait-il, eh bien1- pendant cette période, neuf garçons de
Djouffouré
avaient
été enlevés, et beaucoup d'autres encore dans les villages
voisins. Kounta n'avait connu personnellement aucun des
disparus de Djouffouré, mais il se souven ait que, quand il
avait entendu évoquer leur sort, la terreur l'avait
empêché, pendant quelques jours, de s'éloigner des abords
immédiats de la case maternelle.
Et, tandis qu'il tremblait de frayeur, Toumani ajouta que,
même s'il n'était pas enlevé par un fauve ou par un toubab,
il pouvait encore s'attirer
de sérieux ennuis s'il laissait une chèvre s'échapper du
troupeau; à supposer qu'elle pénètre dans un champ de mil
ou d'arachides voisin, il n'arriverait jamais à la récupérer.
qu'il se lance à ses trousses avec son chien, les autres
chèvres auraient vite fait de rejoindre la vagabonde, et l'on
sait
que ces bêtes-là peuvent dévaster une culture encore plus
vite que les babouins, les antilopes ou les cochons
sauvages.
A midi, Toumani partagea avec Kounta le repas que sa mère
leur avait préparé. On n'était encore qu'au milieu de la
journée, et pourtant tous
les garçons du deuxième kafo regardaient déjà avec un
nouveau respect ces chèvres qu'ils connaissaient depuis
leur prime enfance. Après avoir déjeuné, certains des
camarades de Toumani s'allongèrent sous des arbustes, et
les autres allèrent étrenner contre les oiseaux les frondes de
leurs
élèves. Tandis que Kounta et ceux de son kafo essayaient,
tant bien que mal, de surveiller les chèvres, les aînés leur
criaient des conseils et des insultes, morts de rire devant les
hurlements et les bonds des petits dès qu'une chèvre se
permettait seulement de tourner la tête. Lorsque Kounta
n'était pas en train de courir après les bêtes, il jetait des
regards fébriles
vers la forêt, repaire des mangeurs de petits garçons.
Vers le milieu de l'après-midi, alors que les chèvres avaient
presque leur content d'herbe, Toumani appela Kounta et lui
dit sévèrement
- Tu espères peut-être que je vais te ramasser ton bois?
Il revint alors seulement à Kounta qu'il avait toujours vu les
chevriers
rentrer le soir avec un fagot sur la tête, pour les feux
nocturnes du village.
Kounta et ses camarades étaient débordés : surveiller les
chèvres, épier la forêt et maintenant, en plus, ramasser des
brindilles et des rameaux morts assez secs pour bien br˚ler!
Il réunit le plus gros fagot qu'il pensait être
31
capable de charrier, mais Toumani, toujours critique, y
ajouta quelques branchettes. Kounta ficela alors son bois au
moyen d'une liane, doutant de pouvoir seulement le tenir
sur sa tête, et à plus forte raison le rapporter jusqu'au
village.
Sous l'oeil des grands, les petits chargèrent tant bien que
mal les fagots
et partirent derrière les chiens ouolos et les chèvres, qui
connaissaient bien
mieux que leurs nouveaux gardiens le chemin du retour. Au
milieu des rires railleurs de leurs aînés, Kounta et les autres
s'épuisaient à rattraper leur
fardeau chancelant. Jamais la vue du village ne parut plus
plaisante à
Kounta, à présent recru de fatigue. Mais à peine en avaient-
ils franchi les portes que les grands garçons déclenchèrent
un horrible charivari. C'était à qui hurlerait des conseils et
des ordres et s'agiterait en tous sens, pour
que les adultes sachent qu'ils accomplissaient bien leur
t‚che et que la journée passée à éduquer ces petits
lourdauds avait été une rude expérience.
Le fagot de Kounta atterrit pourtant à bon port dans la cour
de Brima Cesay, l'arafang qui allait le prendre en main avec
ceux de son kafo dès le lendemain matin.
Juste après le premier déjeuner, les nouveaux gardiens de
troupeaux se rassemblèrent, non sans anxiété, dans la cour
de leur maître. Chacun était muni, pour sa plus grande
fierté, d'une tablette à écrire en peuplier,
d'une paille de mil et d'un tronçon de bambou renfermant
de la suie qui, mélangée avec de l'eau, ferait de l'encre.
L'arafang leur ordonna de s'asseoir, les traitant comme s'ils
étaient encore plus stupides que leurs chèvres. Les mots
étaient à peine sortis de sa bouche qu'il se répandait parmi
eux, les cinglant d'une badine vengeresse, parce qu'ils
n'avaient pas obéi assez vite à son ordre. Aussi longtemps
qu'ils assisteraient à ses leçons, les prévint-il d'un air
menaçant, celui qui oserait ouvrir la bouche
sans y avoir été invité ferait à nouveau connaissance avec
la badine - et il la brandissait férocement devant eux - et
serait renvoyé chez ses parents.
Les retardataires connaîtraient le même ch‚timent. Les
cours auraient lieu après le premier déjeuner et l'après-midi,
quand ils auraient ramené les chèvres.
- Vous n'êtes plus des enfants, dit l'arafang, vous avez
maintenant des responsabilités. Veillez à les assumer.
Ayant établi ce point de discipline, il annonça qu'il
inaugurerait la classe de la soirée en leur lisant quelques
versets du Coran, qu'ils devraient
retenir et réciter avant de passer à autre chose. Puis il les
renvoya, car ses grands élèves, les anciens chevriers,
arrivaient. Ceux-ci paraissaient encore plus nerveux que le
kafo de Kounta, car c'était le jour des examens terminaux
en récitation du Coran et calligraphie arabe, déterminants
pour leur passage dans le troisième kafo.
Pour la première fois de leur vie, Kounta et ses camarades
de kafo se trouvaient livrés à eux-mêmes. Ils réussirent à
faire sortir les chèvres des enclos et à les mener, en file
passablement dispersée, sur le chemin de la p‚ture. Les
chèvres n'allaient pas pouvoir manger autant que de cou-32
tume avant un bon moment, car elles ne pouvaient pas faire
le plus mince écart pour brouter une touffe d'herbe fraîche
sans que les enfants les rabat-tent avec des hurlements.
Mais Kounta se sentait encore plus harcelé que son
troupeau. qu'il essaie de méditer un instant sur le sens des
changements survenus dans sa vie, et aussitôt il devait
exécuter ceci, aller là-bas.
Les chèvres à faire paître, l'arafang durant la matinée et la
soirée, quelques
exercices de maniernent de la fronde à la tombée du jour - il
n'avait plus jamais le temps de réfléchir sérieusement.
La récolte du mil et des arachides était terminée;
maintenant venait celle du riz. Les hommes n'aidaient pas
leurs épouses, et même les petits garçons comme Sitafa et
Kounta n'aidaient pas leurs mères - le riz était
exclusivement l'affaire des femmes. Les premières lueurs de
l'aube trouvèrent Binta, Djankay Touray et les autres
ployées dans leurs champs m˚rs, coupant les longues tiges
dorées qui seraient mises à sécher pendant quelques jours,
sur la chaussée. Ensuite, on en remplirait les pirogues et on
les rapporterait au village, o˘ les mères de famille et leurs
filles les ran-geraient en gerbes dans le grenier familial.
Mais, une fois le riz engrangé, les femmes ne se reposaient
pas pour autant : elles allaient aider les hommes à récolter
le coton, que l'on avait laissé sécher jusqu'à
la dernière limite sous le grand soleil, pour obtenir la
meilleure qualité
de fil.
Tous attendaient la fête des moissons - sept jours de
réjouissances et les femmes se dépêchaient pour habiller de
neuf leur famille. Kounta dut garder plusieurs soirs de suite
cette vermine piaillarde de Lamine, pendant que Binta filait
son coton - il n'avait pas le choix. Mais le plaisir lui fut donné
d'accompagner sa mère chez Dembo Dibba, la tisserande
du village. Fasciné, Kounta la regarda manoeuvrer son
métier branlant qui transformait les fuseaux de fil en bandes
de toile de coton. A la maison, Binta chargea Kounta de
préparer une lessive concentrée en versant doucement de
l'eau sur de la cendre de bois; puis elle y mêla des feuilles
d'indigo
finement broyées pour obtenir une teinture bleu foncé dans
laquelle elle foula son étoffe. Toutes les femmes de
Djouffouré s'affairaient pareillement
à teindre leurs cotonnades et elles les mettaient à sécher
sur les buissons,
ce qui entourait le village d'une guirlande de couleurs vives
rouge, vert,
jaune, bleu.
33
Si les femmes filaient et cousaient, les hommes n'étaient
pas en reste,
car chacun avait une t‚che bien définie à accomplir avant la
fête des moissons - et avant que la saison chaude
interrompe les gros travaux. La haute clôture de bambou
enfermant le village devait être relevée en divers endroits,
et remplacée là o˘ chèvres et boeufs l'avaient abattue en
s'y frottant les flancs. Il fallait réparer les cases de torchis
endommagées par les
grandes pluies et renouveler les couvertures de chaume.
L'on b‚tissait aussi des cases pour les couples qui allaient se
marier, et la t‚che dévolue
aux enfants - dont Kounta - était de piétiner la terre mêlée
d'eau pour en faire une boue épaisse et lisse, dans laquelle
les hommes façonneraient les murs des nouvelles
habitations.
Comme on avait commencé à remonter du puits de l'eau un
peu boueuse, un homme y descendit et constata que les
petits poissons placés dans le puits pour manger les
insectes étaient morts dans l'eau fangeuse.
L'on décida de creuser un nouveau puits. Kounta se trouvait
là lorsque les hommes, l'ayant déjà excavé jusqu'à hauteur
d'épaule, mirent au jour dans la paroi des sortes d'oeufs
d'argile d'un blanc verd‚tre. Ceux-ci furent
aussitôt portés aux femmes enceintes, qui les dévorèrent.
Binta lui expliqua
que cette argile fortifierait les os du bébé.
Abandonnés à eux-mêmes, Kounta, Sitafa et leurs
camarades sillonnaient le village en jouant au chasseur
avec leurs frondes neuves. Ils menaient un tapage à faire
fuir une pleine forêt d'animaux, tirant sur tout ce
qu'ils voyaient - et, heureusement, atteignant assez
rarement leur cible.
Même les tout-petits du kafo de Lamine gambadaient
pratiquement sans surveillance, car les grand-mères de
Djouffouré étaient plus occupées que quiconque. Et on les
trouvait souvent tard dans la soirée encore affairées à
confectionner les coiffures des jeunes filles pour la fête des
moissons.
Avec de longues fibres tirées de feuilles de sisal en
décomposition, ou de l'écorce de baobab détrempée, elles
tressaient des chignons, des nattes ou des perruques
complètes. Plus grossières, les coiffures en sisal co˚taient
beaucoup moins cher que celles en baobab, dont les fibres
douces et soyeu-ses étaient si longues à tresser qu'une
perruque pouvait valoir le prix de trois chèvres. Mais les
marchandages étaient longs et bruyants, car les clientes
savaient que les grand-mères rabattaient leurs prétentions
si la vente était précédée d'une bonne heure de discussions
bien animées. En plus de son habileté à confectionner des
perruques, Nyo Boto avait un autre mérite aux yeux des
femmes du village : elle ne se gênait pas pour battre en
brèche l'antique tradition prescrivant que les femmes
témoignent du plus grand respect envers les hommes. Tous
les matins, elle s'installait confortablement devant sa case
et, le buste nu sous le soleil qui réchauffait
sa vieille carcasse, elle s'affairait à tresser ses coiffures - et
à
guetter les
hommes qui passaient.
- Regardez-moi ça! disait-elle bien haut. Et ça se prétend
des hommes! De mon temps, oui, les hommes étaient des
hommes!
Le passant - qui s'attendait aux sorties habituelles de Nyo
Boto -
34
pressait le pas pour échapper à sa langue acérée, et cela
durait jusqu'au milieu de l'après-midi, quand elle
s'endormait sur son ouvrage, avec des ronflements qui
mettaient en joie les tout-petits confiés à sa garde.
Les fillettes du deuxième kafo, quant à elles, aidaient leurs
mères et leurs grandes soeurs à ramasser des racines
médicinales et des épices pour la cuisine, qu'elles
rapportaient dans leurs corbeilles de bambou et éta-
laient au soleil pour les faire sécher. Pendant le pilonnage du
grain, elles
enlevaient la balle et le son. Elles aidaient aussi à laver le
linge : elles le
frottaient avec un savon rouge‚tre de fabrication
domestique - huile de palme et lessive de cendres - et puis
battaient chaque pièce contre une pierre.
Le gros des travaux des hommes fut terminé quelques jours
à peine avant la nouvelle lune - signal de la fête des
moissons dans tous les villages de Gambie. Dans
Djouffouré, on commençait à entendre les instruments de
musique : koras à vingt-quatre cordes, tambours et balafons
-
ces xylophones dont les lames ont des calebasses pour
caisses de résonance. Les musiciens du village répétaient
au milieu de petites foules qui frappaient dans leurs mains
ou se contentaient d'écouter. Ils recevaient aussi un renfort
en la personne de Kounta, de Sitafa et de leurs camarades
qui, une fois leurs chèvres rentrées, venaient souffler dans
des fl˚tes de bambou, secouer des clochettes ou des
hochets faits d'une calebasse contenant des cailloux.
Les hommes, qui pouvaient enfin se détendre, s'installaient
pour discuter à l'ombre du baobab. Ceux de l'‚ge d'Omoro et
leurs cadets se tenaient à distance respectueuse du Conseil
des Anciens réuni, comme chaque année avant la fête, pour
décider des affaires importantes du village. De temps à
autre, deux ou trois jeunes gens se levaient ensemble,
s'étiraient, et partaient en promenade dans le village, en se
tenant par le petit doigt, selon le séculaire usage yayo des
Africains.
Certains hommes, pourtant, passaient tout seuls de longues
heures, à
sculpter patiemment des morceaux de bois de toutes tailles
et de toutes formes. Kounta et ses amis en arrivaient parfois
à oublier leurs frondes, tant les absorbait le travail des
sculpteurs qui créaient des masques aux expressions
terrifiantes ou mystérieuses - les danseurs les porteraient à
l'occasion des festivités prochaines. D'autres façonnaient
des figures humaines ou animales, avec les bras et les
jambes collés au corps, les pieds
bien à plat, la tête levée.
De toute la journée, Binta et les autres femmes ne
trouvaient un peu de répit qu'en allant au puits, o˘ elles se
rafraîchissaient et s'accordaient
quelques minutes de bavardage. Mais la fête était toute
proche, et il leur restait encore tant à faire : terminer leur
couture, nettoyer les cases, égorger les chèvres que l'on
ferait rôtir. Et, avant tout, se faire belle pour briller
à la fête.
Les grandes filles, que Kounta avait vues si souvent grimper
gaillardement aux arbres, prenaient maintenant des airs
timides et effarouchés qu'il 35
trouvait ridicules. Et ces façons de marcher qu'elles
affectaient! Mais qu'avaient donc les hommes à se retourner
sur ces créatures gauches, qui auraient été bien en peine de
manier un arc?
12
Kounta bondit en entendant résonner le tobalo aux
premières lueurs de l'aube. Bientôt, avec Sitafa et ceux de
son kafo, il courait vers le fromager sous lequel les
tambourinaires du village frappaient déjà leurs instruments,
vociférant et glapissant à leur adresse comme s'ils étaient
vivants, leurs mains volant contre la dure membrane de
peau de chèvre. Les villageois, dans leurs beaux vêtements
neufs, esquissèrent d'abord de lents mouvements des
membres et du corps, mais bientôt, possédés par le rythme,
tous dansaient à l'unisson.
Kounta avait déjà assisté à bien des cérémonies de ce genre
: semailles, moissons, départ des hommes pour la chasse,
mariages, naissances, enterrements, mais jamais la danse
ne l'avait entraîné comme aujourd'hui
- d'une façon à la fois incompréhensible et irrésistible.
Chaque adulte semblait exprimer avec son corps des choses
qui n'appartenaient qu'à lui seul.
Kounta eut du mal à en croire ses yeux quand, dans la
masse tournoyante et bondissante des danseurs, dont
certains portaient des masques, il aper-
çut la vieille Nyo Boto. Elle poussait des cris sauvages, se
voilant le visage
de ses mains et, soudain, bondissant en arrière, comme
confrontée à un danger invisible. Saisissant un fardeau
imaginaire, elle gigotait, cabriolait
et elle finit par s'effondrer.
Kounta tournait ses regards en tous sens, contemplant les
gens qu'il connaissait. Sous l'un des masques terrifiants, il
reconnut l'alimamo, qui se jetait en avant et se tordait
comme un serpent autour d'un tronc d'arbre.
Il remarqua, parmi les danseurs, des gens encore plus vieux
que Nyo Boto mal assurés sur leurs jambes étiques, battant
l'air de leurs bras ridés, cli-gnant des yeux sous le soleil, ils
avaient abandonné leur case pour
partici-
per aux réjouissances. Mais là o˘ Kounta fut le plus étonné,
c'est quand il vit son père : Omoro bondissait comme un
chevreau, ses talons soulevaient la poussière. Poussant des
cris perçants, il reculait, tous les muscles
agités de soubresauts, puis plongeait en avant en se
frappant la poitrine, il sautait, il tournait en l'air, il retombait
en ahanant.
36
Les tambours ne semblaient pas seulement résonner dans
les oreilles de Kounta mais aussi dans ses membres. Sans
même s'en rendre compte, comme en un rêve, il sentit son
corps trembler des pieds à la tête, ses membres s'agiter, et
bientôt il était au milieu des danseurs, hurlant et sautant
comme eux, oublieux de leur présence. Il s'écroula
finalement, épuisé.
quand il se releva pour gagner le bord de l'aire, ses genoux
se dérobèrent sous lui. Et puis, jamais il ne s'était senti
aussi bizarre. Hébété, effrayé
et, en même temps, surexcité, il vit non seulement Sitafa,
mais encore ceux de leur kafo danser parmi les grandes
personnes, et il se joignit à nouveau à eux. Du plus jeune au
plus ‚gé, les villageois dansèrent toute la journée.
Les joueurs de tambour ne s'arrêtèrent ni pour boire ni pour
manger, mais seulement pour reprendre leur respiration. Et,
quand Kounta sombra dans le sommeil, les tambours
battaient encore.
Le deuxième jour de la fête s'ouvrit, juste après le soleil de
midi, par
un défilé de ceux à qui étaient dus les honneurs. En tête
venaient l'arafang,
l'alimamo, les doyens, les chasseurs, les lutteurs, et puis
ceux que le Conseil des Anciens avait désignés à la
gratitude publique pour leurs hautes contributions depuis la
fête de l'année précédente. Derrière eux venaient
tous les autres villageois, chantant et applaudissant,
conduits par les musiciens en une file qui serpentait entre
les cases. Et, au moment o˘ ils contournaient l'arbre des
voyageurs, Kounta et ceux de son kafo se précipitèrent au-
devant d'eux, échangeant des saluts et des sourires, et
défilant
eux-mêmes au son de leurs fl˚tes, de leurs clochettes, de
leurs hochets.
Les
gamins, à tour de rôle, prenaient dans leur cortège la place
d'honneur; quand ce fut au tour de Kounta, il caracola,
levant bien haut les genoux, se sentant très important. En
passant devant les grandes personnes, il lut dans les yeux
d'Ornoro et de Binta qu'ils étaient fiers de leur fils.
Chaque femme avait préparé tout un assortiment de plats
et tenait cuisine ouverte : le passant n'avait qu'à s'arrêter et
à déguster. Kounta et ses
camarades ne comptaient plus les délicieux plats de riz et
de rago˚ts dont ils s'étaient gavés. Il y avait même une
abondance de viandes rôties - chèvres et gibier de la forêt;
et les corbeilles de bambou contenant toute sorte
de fruits étaient constamment regarnies par les jeunes filles.
Lorsqu'ils n'étaient pas en train de s'empiffrer, les garçons
filaient vers
l'arbre des voyageurs, intéressés par les étrangers qui
arrivaient au village.
Certains y passaient la nuit, mais la plupart ne demeuraient
que quelques heures et repartaient pour la fête du village
voisin. Les Sénégalais dressaient leurs étalages de pièces
d'étoffe aux vives couleurs. D'autres apportaient de pesants
sacs de noix de kola du Niger - la meilleure qualité -
qui étaient vendues à des prix différents selon leur variété
et leur grosseur.
Des commerçants remontaient le bolong dans des bateaux
chargés de barres de sel, qu'ils échangeaient contre de
l'indigo, des peaux, de la cire d'abeille et du miel. Nyo Boto
elle-même vendait - un cauri pièce - des petites bottes de
racines de jonc odorant : frottés contre les dents, ces
b‚tonnets parfumaient l'haleine et rafraîchissaient la
bouche.
37
Les commerçants paÔens ne s'arrêtaient pas à Djouffouré,
car leurs marchandises : tabac et hydromel, n'intéressaient
que les infidèles; les Mandingues, étant musulmans,
s'abstenaient de boire et de fumer. Parmi ceux qui ne
s'arrêtaient guère non plus, pressés d'atteindre de plus
grosses
bourgades, il y avait beaucoup de jeunes gens des autres
villages qui voyageaient pour leur plaisir - des jeunes gens
de Djouffouré étaient pareillement partis pendant la saison
des récoltes. Kounta et ses camarades accouraient au-
devant d'eux sur le sentier qui contournait le village et leur
faisaient escorte, curieux de voir ce que recelaient les petits
paniers de bambou qu'ils portaient sur leur tête. C'étaient
généralement des vêtements et de menus cadeaux pour les
nouveaux amis qu'ils espéraient se faire au cours de leurs
pérégrinations, avant de regagner leur village pour les
prochaînes plantations.
Tous les matins, le village se réveillait au son des tambours.
Et chaque
jour amenait de nouveaux musiciens itinérants - gens
versés dans la récitation du Coran, le jeu du balafon et des
tambours. S'ils étaient flattés de l'accueil que leur réservait
la foule qui dansait, frappait dans ses mains, les acclamait
et les comblait de cadeaux, ils demeuraient quelque temps
avant de repartir pour le prochain village.
quand arrivaient les griots conteurs, les villageois
s'installaient autour
du baobab et faisaient vite silence pour entendre les récits
des anciens rois
et des grandes familles, des guerriers et des grandes
batailles, ainsi que les
légendes du passé. Tantôt, aussi, un griot religieux vociférait
des prophéties
et des adjurations : il fallait apaiser Allah le Tout-Puissant,
disait-il, et il
s'offrait à procéder aux cérémonies nécessaires - déjà
familières à Kounta
- moyennant un petit cadeau. Ou encore un griot chanteur
dévidait d'une voix haut perchée d'interminables strophes
sur la splendeur passée des royaumes du Ghana, du
SonghaÔ et du Mali; souvent les gens du village le payaient
pour qu'il vienne ensuite chez eux chanter les louanges de
leurs
vieux parents. Et les applaudissements éclataient lorsque
l'on voyait émerger sur le seuil des cases les vieillards
éblouis par le grand soleil, souriant
de toute leur bouche édentée. Ayant accompli ses bonnes
actions, le griot chanteur rappelait aux villageois qu'un
message par le tambour de brousse
- et une modeste offrande - le ramènerait à tout moment à
Djouffouré
pour chanter les louanges des leurs à l'occasion de
funérailles, de mariages
ou autres circonstances particulières. Et puis il repartait en
h‚te pour le prochain village.
Le sixième après-midi de la fête, le son d'un étrange
tambour vint cingler Djouffouré. En entendant le message
insultant qu'il transmettait, Kounta courut jusqu'au baobab
o˘ la foule indignée des villageois s était réunie. Le tambour,
manifestement tout proche, annonçait l'arrivée de lutteurs
si valeureux que les prétendus lutteurs de Djouffouré
n'avaient plus qu'à aller se cacher. Mais quelques minutes
plus tard, aux acclamations des villageois, le tambour de
Djouffouré répondait sèchement que ces téméraires
étrangers cherchaient assurément à se faire estropier, sinon
pire.
38
La foule courut alors jusqu'à l'aire de lutte. Les champions
de Djouffouré enfilèrent leurs courts dalas munis, sur les
côtés et sur les fesses, de
" prises " faites de tissu roulé; pour se rendre la peau
glissante, ils s'enduisi-rent d'un mélange de feuilles de
baobab pilées et de cendres de bois.
Enfin,
les cris des villageois annoncèrent l'arrivée des adversaires.
Les puissants
étrangers, vêtus seulement de leurs dalas, semblaient
sourds aux quolibets de la foule. Trottant derrière leur
tambourinaire, ils allèrent tout droit vers
l'aire de lutte et se passèrent, eux aussi, une p‚te onctueuse
sur le corps.
Mais quand les lutteurs de Djouffouré se montrèrent à leur
tour, derrière leur tambour, les cris et les bousculades
furent tels que les tambourinaires
des deux camps durent implorer la foule de se calmer.
Puis les deux tambours annoncèrent : " Prêts! " Ramassés
sur eux-mêmes, le regard féroce, les adversaires se firent
face deux à deux. "
Empoi-
gnez-voust Empoignez-vous! " ordonnèrent les tambours, et
les adversaires commencèrent à se déplacer en cercle, tels
des chats qui se mesurent. Les joueurs de tambour allaient
de l'un à l'autre de leurs champions en frappant le nom de
ses ancêtres, dont l'esprit le regardait.
Après des feintes et des esquives, les couples de lutteurs en
vinrent finalement aux prises. Leurs pieds soulevaient un tel
nuage de poussière que les spectateurs hurlants avaient
peine à les distinguer.
Les chutes et les dérapages ne comptaient pas; il fallait,
pour s'assurer la victoire, déséquilibrer l'adversaire, le
soulever du sol et le projeter à
terre. Les défaites - d'abord celle d'un lutteur de Djouffouré
puis celle d'un des adversaires - furent saluées par les cris
et les bonds de l'assistance, tandis que le tambour
annonçait le nom du vainqueur. Derrière la foule déchaînée
des villageois, Kounta et ses camarades luttaient entre eux.
Ce fut l'équipe de Djouffouré qui gagna la rencontre, avec
une seule chute. On lui remit, en signe de triomphe, les
cornes et les sabots d'un boeuf
fraîchement égorgé. La viande elle-même fut rôtie en gros
quartiers, et l'on
pressa chaleureusement les braves adversaires de partager
le festin. Les villageois félicitèrent les visiteurs de leur force,
et les jeunes filles fixèrent des
clochettes aux chevilles et aux bras de tous les lutteurs.
Pendant le festin,
les garçons du troisième kafo allèrent balayer et aplanir la
terre rouge de l'aire de lutte, pour la séorouba qui allait
suivre.
Tout Djouffouré s'y retrouva au moment o˘ le soleil
commençait à
descendre, chacun dans ses plus beaux habits.
Accompagnés en sourdine par les tambours, les deux
équipes de lutteurs bondirent dans l'arène et se mirent à
sauter en tous sens, retombant accroupis, faisant rouler
leurs muscles et valser leurs clochettes, montrant leur force
et leur souplesse aux
villageois admiratifs. Brusquement, le martèlement des
tambours s'accentua et les jeunes filles entrèrent dans
l'arène, évoluant d'abord timidement parmi les lutteurs
tandis que l'assistance frappait dans ses mains.
Puis le rythme des tambours s'accéléra et les pieds des
jeunes filles volèrent
pour le suivre.
39
Enfin, trempées de sueur et hors d'haleine, elles sortirent
l'une après
l'autre en jetant dans la poussière leur tiko (foulard de tête)
de couleur vive.
Les villageois suivaient passionnément la scène, car si un
jeune homme ramassait un tiko - ce qui prouvait qu'il avait
particulièrement apprécié
la danse de la jeune fille - c'est qu'il irait s˚rement bientôt
discuter avec
le père de la belle de son prix matrimonial en chèvres et en
vaches. Trop jeunes pour comprendre ce genre de choses,
Kounta et ceux de son kafo pensèrent que l'émoi était
terminé, et s'en furent jouer avec leurs frondes.
Mais, au contraire, il ne faisait que commencer, car ce fut un
lutteur de l'autre camp qui s'avança pour ramasser un tiko.
C'était là un événement capital - et heureux - mais ce ne
serait pas la première fois que le mariage
enlèverait une jeune fille au village.
13
Le soleil était déjà br˚lant, et pourtant l'on n'était qu'au
début des cinq longues lunes de la saison sèche. Les
oscillations de l'air surchauffé
faisaient paraître plus grands les objets lointains, et les gens
transpiraient
presque autant dans leurs cases que dans les champs. Tous
les matins, avant que Kounta parte mener les chèvres, Binta
veillait à ce qu'il se frotte
bien les pieds d'huile de palme, mais l'après-midi il rentrait
les lèvres parcheminées, la plante des pieds sèche et
crevassée par le contact avec la terre br˚lante. Certains de
ses camarades revenaient avec les pieds en sang; pourtant,
le lendemain matin, ils retournaient sans une plainte - à
l'exemple de leurs pères - dans la brutale fournaise du
p‚turage desséché.
Pendant le passage du soleil à son point culminant, les
enfants, les chiens, les chèvres restaient prostrés, haletants,
à l'ombre des arbustes.
Les
garçons étaient trop fatigués même pour chasser et faire
rôtir des petits animaux comme ils en avaient l'habitude. Ils
se distrayaient en bavardant, mais leur exaltation de
chevriers novices était retombée.
Au moment o˘ ils ramassaient leur bois, il semblait
impensable que, le soir venu, on devrait se chauffer. Mais,
une fois le soleil tombé, il faisait
aussi froid qu'il avait fait chaud dans la journée, et après
dîner les gens de Djouffouré se serraient autour des feux
crépitants. Il y avait le feu autour duquel les hommes de
l'‚ge d'Omoro faisaient cercle en bavardant et, un peu plus
loin, celui des anciens. Il y avait le feu des femmes et des
40
jeunes filles et celui des grand-mères, qui racontaient leurs
histoires de la
veillée aux petits enfants du premier kafo.
Kounta et ses camarades avaient trop de fierté pour aller
s'asseoir à
côté des gamins nus du premier kafo - celui de Lamine.
Aussi s'installaient-ils suffisamment loin pour ne pas être
confondus avec ce groupe désordonné et ricanant, et
cependant assez près pour entendre les histoires des grand-
mères qui les captivaient toujours autant. Parfois, ils allaient
écouter ce qui se disait autour des autres feux, mais les
conversations tournaient plus ou moins autour de la chaleur.
Kounta entendait les hommes
‚gés égrener leurs souvenirs de périodes o˘ le soleil avait
tué les plantes,
grillé les récoltes; les puits croupissaient ou se tarissaient;
les hommes se
desséchaient comme des coques. Oui, disaient-ils, cette
saison chaude est dure, mais moins que beaucoup d'autres
dont nous avons mémoire.
Kounta trouvait que les vieilles gens se souvenaient toujours
de quelque chose de pire.
Et puis un jour vint o˘ l'on eut brusquement l'impression de
respirer du feu, tandis que, la nuit, les gens grelottaient
sous leur couverture, transis
jusqu'aux os. Et le lendemain matin la sueur leur coulait à
nouveau du front, leur respiration se bloquait. L'après-midi
du même jour, l'harmattan se mit à souffler. Aurait-ce été un
vent violent, ou soufflant par rafales, qu'il aurait apporté un
certain soulagement. Mais il était doux, continu, sec et
chargé de poussière, et cela jour et nuit, pendant près d'une
demi-lune. Et l'on savait d'expérience que ce vent
persistant, ininterrompu, éner-verait peu à peu les gens de
Djouffouré. Bientôt, les parents crièrent plus que de
coutume après leurs enfants, les corrigèrent sans raison
vraiment valable. Et chez ces Mandingues peu enclins aux
criailleries on entendait à toute heure du jour s'élever des
querelles entre grandes personnes, s-irtout
dans les jeunes ménages comme celui d'Omoro et de Binta.
A tout moment, les voisins se précipitaient sur leur seuil
pour voir accourir dans la case d'un couple les belles-mères
respectives. Peu après, les hurlements s'exacerbaient, et
paniers à couture, marmites, calebasses, tabourets et
vêtements volaient à l'extérieur. Enfin, l'épouse et sa mère
sortaient en trombe, ramassaient les trésors et se repliaient
en catastrophe vers la case
maternelle.
Deux 1lunes étaient déjà passées quand, aussi
soudainement qu'il avait
commence, l'harmattan cessa. En moins d'une journée l'air
devint tranquille, le ciel s'éclaircit. L'on vit, dans l'espace de
la nuit, les femmes revenir auprès de leurs maris, les belles-
mères échanger des petits cadeaux et prêcher la
réconciliation dans le village. Cependant on n'était qu'au
mitan des cinq longues lunes de la saison sèche. Les
greniers étaient encore amplement garnis, mais les femmes
cuisinaient parcimonieusement, car personne, pas même
les enfants habituellement gloutons, n'avait grand appétit.
Tout le monde était affaibli par la chaleur, on ne s'arrêtait
plus beaucoup à discuter et chacun ne faisait que
l'indispensable.
41
L'étique bétail du village était ravagé de plaies boursouflées
là o˘
les
oestres avaient déposé leurs oeufs. Les poulets qui
peuplaient Djouffouré
de leur caquetage étaient devenus tout calmes, leur
carcasse efflanquée gisant dans la poussière, les ailes
déployées, le bec ouvert. Les singes eux-mêmes se
manifestaient rarement, car ils demeuraient à couvert dans
la forêt. Et Kounta remarqua que les chèvres, de moins en
moins enclines à paître dans la chaleur, étaient devenues
nerveuses et maigres.
Pour une raison quelconque - peut-être était-ce la chaleur
ou simplement parce qu'ils devenaient grands - Kounta et
ses camarades, les gardiens de chèvres qui ne s'étaient
pratiquement pas quittés dans la brousse pendant près de
six lunes, commençaient à mener chacun à sa guise son
petit troupeau. Il fallut à Kounta plusieurs jours pour se
rendre compte
qu'il n'avait encore jamais été vraiment seul pendant aussi
longtemps. Il regarda de loin les autres garçons, dispersés
avec leurs chèvres dans la savane br˚lée de soleil. Plus loin,
il y avait les champs o˘ les villageois coupaient les herbes
qui avaient poussé depuis la dernière récolte. Ils en faisaient
de grandes piles qui semblaient frémir dans la chaleur.
Kounta s'épongea le front en pensant que les siens ne
connaissaient jamais que des difficultés : passes difficiles,
complications, moments effrayants, menaçants même pour
leur vie. Il songea aux journées br˚lantes et aux froides
nuits qui leur succédaient. Et puis à nouveau les pluies
allaient venir, transformant le village en fondrière, inondant
les sentiers à
tel point que les gens devraient se rendre en canot d'un lieu
à un autre.
Ils avaient tout autant besoin de la pluie que du soleil, mais
il y en avait
toujours trop ou pas assez. Et, même quand les chèvres
seraient grasses et les arbres chargés de fleurs et de fruits,
il savait que la récolte de la
dernière pluie se ferait rare dans les greniers familiaux, et
qu'une nouvelle fois viendrait la saison de la faim - alors
certains villageois en mourraient, comme sa chère grand-
mère YaÔssa en était morte.
Sans doute y avait-il une bonne saison : celle des moissons,
avec la fête qui les couronnait, mais elle passait trop vite et,
à nouveau, venait la longue et chaude saison sèche, avec ce
terrible harmattan - et Binta qui n'arrêtait plus de lui crier
dessus et de battre Lamine, au point qu'il en prenait
presque en pitié sa vermine de petit frère. En ramenant ses
chèvres au village, Kounta se remémorait ces histoires qu'il
avait entendu si souvent raconter quand il était encore petit
comme Lamine, sur les grands effrois et périls qui avaient
constamment marqué la vie des ancêtres. Aussi loin que
l'on remonte, pensait Kounta, les gens ont toujours eu la vie
dure.
Il en serait peut-être toujours ainsi.
A présent, l'alimamo dirigeait tous les soirs les prières à
Allah pour qu'il envoie les pluies. Et puis, un jour, tout
Djouffouré fut en émoi, car la brise commençait à soulever
la poussière, ce qui signifiait que les pluies
viendraient bientôt. L£ lendemain matin, les villageois se
rendirent tous aux champs pour y mettre le feu aux grands
tas de mauvaises herbes qu'ils avaient rassemblés et qui
br˚laient en dégageant d'épaisses volutes de 42
fumée. Ruisselants de sueur, les villageois dansaient et
poussaient des cris
de joie malgré la chaleur quasi insupportable, et les enfants
du premier kafo couraient et s'égosillaient en essayant
d'attraper au vol, comme autant de porte-bonheur, les
légers plumets de cendre.
Le lendemain, la brise commença à disperser les cendres
dans les champs, enrichissant la terre qui porterait la
prochaine récolte. Les cultivateurs se h‚tèrent d'ameublir le
sol à la houe et d'y tracer les longs sillons
destinés à recevoir la semence - dans le cycle infini des
saisons, Kounta vivait pour la septième fois le temps des
plantations.
14
Deux pluies avaient passé, et à nouveau le ventre de Binta
s'arrondissait tandis que son humeur s'aigrissait encore. Elle
avait même la main si leste que Kounta était bien content,
le matin, de partir garder les chèvres; et l'après-midi, quand
il les ramenait, il ne pouvait s'empêcher d'éprouver de la
compassion pour Lamine, déjà assez grand pour faire des
bêtises et recevoir des corrections, mais encore trop petit
pour quitter tout
seul la maison. Aussi un jour o˘, en revenant, il avait trouvé
son petit frère
en larmes, il demanda à Binta - non sans appréhension - s'il
pouvait l'emmener faire une commission avec lui, et elle
accepta sèchement.
Devant une gentillesse aussi inespérée, le petit enfant nu
était éperdu de joie, mais Kounta était si furieux d'avoir
cédé à un bon mouvement qu'une fois hors de vue de Binta
il lança au gamin un bon coup de pied et une taloche.
Lamine se mit à hurler - et suivit son frère comme un petit
chien.
Dès ce jour, Kounta trouva tous les après-midi Lamine
l'attendant à
la porte, dans l'espoir que son grand frère l'emmènerait
encore. Et presque tous les jours Kounta le traînait à sa suite
- bien malgré lui, d'ailleurs.
Binta manifestait un tel soulagement d'être débarrassée
d'eux pendant un moment, que Kounta craignait maintenant
de recevoir une correction s'il n'emmenait pas Lamine. On
aurait dit un mauvais rêve, o˘ le petit frère était collé dans
son dos comme une sangsue géante du bolong. Mais Kounta
remarqua bientôt que certains garçons de son kafo avaient,
eux aussi, des petits frères attachés à leurs pas. Les gamins
jouaient et gambadaient de leur côté, mais sans quitter de
l'oeil leurs grands frères qui, eux,
affectaient de les ignorer. Parfois, les grands garçons
prenaient la fuite en
huant les petits qui se bousculaient pour les rattraper.
Lorsque Kounta et 43
ses camarades grimpaient aux arbres, les efforts des
marmots pour les imiter étaient généralement suivis de
dégringolades qui faisaient se tordre de rire les aînés.
Finalement, on commençait à bien s'amuser avec les petits
frères.
quand il arrivait que Kounta soit seul avec Lamine, il
s'occupait un peu plus de lui. Pinçant dans ses doigts une
graine minuscule, il lui expliquait que le fromager géant de
Djouffouré était né d'une aussi petite chose.
Il attrapait une abeille et montrait à Lamine ce qu'était le
dard; puis il retournait l'insecte et expliquait que les abeilles
recueillent le suc des fleurs
et en font le miel dans leurs nids, tout en haut des grands
arbres. Et Lamine
commençait à poser des tas de questions à Kounta qui
répondait patiemment la plupart du temps. Il y avait
quelque chose de plaisant dans le fait que, pour Lamine,
Kounta savait tout. L'aîné se sentait plus vieux que ses huit
pluies. Malgré lui, il en venait à considérer son petit frère
comme autre
chose qu'une simple vermine.
Kounta s'efforçait de n'en rien montrer, mais en revenant
l'après-midi avec les chèvres il avait plaisir à savoir que
Lamine l'attendait. Un jour, il lui sembla que Binta souriait
en les voyant partir ensemble. D'ailleurs, Binta lançait
souvent au petit : " Tiens-toi donc comme ton frère! " Cela
ne l'empêchait pas, le moment d'après, de corriger Kounta
pour une raison quelconque, mais moins souvent
qu'autrefois. Binta disait aussi à Lamine que s'il faisait des
bêtises il ne sortirait pas avec Kounta - et Lamine était
sage pendant tout le reste de la journée.
Le jour o˘ Lamine tomba en essayant de grimper à un petit
arbre, Kounta lui montra comment s'y prendre. Il lui apprit à
lutter (pour que Lamine puisse se faire respecter par un
garçon qui l'avait humilié devant les camarades de son
kafo); à siffler dans ses doigts (mais Lamine était loin
d'égaler le sifflet perçant de Kounta); il lui montra les
plantes dont Binta faisait ses infusions. Et, à propos des gros
bousiers brillants qu'ils
trouvaient tout le temps dans la case, il lui recommanda de
les ramasser et de les reposer dehors délicatement, car
faire du mal à ces insectes portait
malheur. Et il était encore plus maléfique de toucher l'ergot
d'un coq.
Mais,
malgré ses efforts, il ne réussit pas à faire comprendre à
Lamine comment on pouvait déterminer l'heure d'après la
position du soleil. " Tu es encore trop petit, lui dit-il, mais ça
viendra. " Kounta s'emportait à l'occasion, quand Lamine
n'apprenait pas assez vite une chose simple; ou il lui
allongeait une claque, si le gamin était trop insupportable.
Mais il le regrettait
toujours, au point qu'il lui laissait parfois porter son
doundiko pendant un petit moment.
Au fur et à mesure qu'il se rapprochait de son frère, Kounta
ne ressentait plus aussi vivement la gêne de se trouver,
avec ses huit pluies, séparé
par un fossé des grands garçons et des hommes de
Djouffouré. En effet, pas un jour ne s'était écoulé sans que
quelque chose lui rappel‚t qu'il faisait toujours partie du
deuxième kafo - de ceux qui couchent encore dans la case
maternelle. Les grands garçons, qui en ce moment étaient
partis 44
pour leur initiation, n'avaient jamais eu que railleries et
taloches pour Kounta et ses camarades. Les hommes -
Omoro et les autres pères - les toléraient, sans plus. Et
quant aux femmes, combien de fois, là-bas dans la brousse,
Kounta n'avait-il pas pensé avec fureur que dès qu'il serait
un homme il remettrait Binta à sa place en tant que femme
- tout en lui montrant bonté et mansuétude, car, après tout,
c'était sa mère.
Mais le plus agaçant, pour Kounta et ses camarades, c'était
encore la façon qu'avaient les filles du deuxième kafo, qui
avaient grandi avec eux,
de leur rappeler en toute occasion qu'elles pensaient déjà
au mariage. que, pour elles, cela se passe à quatorze pluies
et même moins, alors que les garçons devaient attendre
d'avoir atteint leurs trente pluies ou plus, voilà
ce qui irritait Kounta. De toute façon, ceux du deuxième
kafo ne récol-taient jamais que des vexations, sauf quand ils
étaient entre eux dans la brousse - et depuis peu, pour
Kounta, quand il partait avec Lamine.
Chaque fois que lui et son frère cheminaient ensemble,
Kounta se plaisait à imaginer qu'il emmenait Lamine en
voyage, comme le faisaient par-
fois les pères avec leurs fils. Il se sentait maintenant obligé,
d'une certaine
façon, d'agir comme s'il était plus vieux que son ‚ge,
puisque Lamine le considérait comme un puits de science.
Tout en marchan,, Lamine pressait son aîné de questions :
- A quoi ressemble le monde?
- Eh bien, disait Kounta, il n'est pas d'hommes ni de
pirogues qui soient allés au bout. Et nul ne connaît tout du
monde.
- qu'est-ce que tu apprends chez l'arafang?
Kounta récita les premiers versets du Coran en arabe et dit
à Lamine
- A toi, essaie un peu.
Alors Lamine essaya, mais sans succès - comme l'avait
prévu Kounta - et son grand frère lui dit paternellement
- Eh oui, il faut du temps.
- Pourquoi ne doit-on pas faire de mal aux hiboux?
- Parce que les esprits de nos ancêtres défunts sont dans les
hiboux.
Et Kounta parla un peu à Lamine de leur grand-mère
YaÔssa.
- Tu étais encore bébé, alors tu ne peux pas te souvenir
d'elle.
- Cet oiseau dans l'arbre, qu'est-ce que c'est?
- Un faucon.
- De quoi se nourrit-il?
- De souris, d'oiseaux et de choses.
.- Ah! bon.
Kounta ne s'était jamais rendu compte qu'il savait une telle
quantité
de choses, mais parfois Lamine le questionnait sur des
sujets dont il igno rait tout :
- Est-ce que le soleil est enflamrné?
Ou:
- Pourquoi papa ne dort-il pas avec nous?
Dans ces cas-là, Kounta poussait un grognement et cessait
de répon-45
dre, à l'exemple d'Omoro, quand lui-même l'avait trop
fatigué de ses questions. Et alors Lamine demeurait
silencieux, car le savoir-vivre mandingue interdit d'adresser
la parole à qui ne veut pas converser. Parfois, Kounta
feignait d'être plongé dans ses pensées. Sans mot dire,
Lamine restait assis
près de lui, et quand il se levait il faisait de même. Ou
encore, quand Kounta ne savait pas répondre à une
question, il faisait vite quelque chose pour détourner la
conversation.
Et puis, à la première occasion, Lamine étant absent de la
case, il demandait à Binta ou à Omoro la réponse dont il
avait besoin. Il ne leur avoua jamais pourquoi il était devenu
si curieux, mais ils avaient l'air de le savoir. Ils traitaient
d'ailleurs Kounta comme s'il était devenu plus grand,
puisqu'il avait pris la responsabilité de s'occuper de son
petit frère.
Avant peu, Kounta put se permettre de rappeler sèchement
Lamine à l'ordre en présence de Binta. " Parle donc
clairement! " exigeait-il en faisant claquer ses doigts. Ou il
lui envoyait une tape s'il ne mettait pas assez
d'empressement à obéir à leur mère. Binta ne paraissait
jamais remarquer quoi que ce f˚t.
Si bien que Lamine ne pouvait plus guère faire un
mouvement sans que sa mère ou son frère l'aient à l'oeil. Et
Kounta n'avait qu'à poser à
Omoro ou à Binta une des questions de Lamine pour
s'attirer aussitôt la réponse.
- Pourquoi la peau de boeuf sur le lit de papa est-elle rouge
viP. Les boeufs ne sont pas rouges.
- C'est moi qui ai teint la peau avec de la lessive de cendres
et du millet écrasé, répondait Binta.
- O˘ habite Allah?
- Allah habite en ce lieu d'o˘ nous vient le soleil, disait
Omoro.
15
Un après-midi, Lamine demanda à Kounta:
Des esclaves, qu'est-ce que c'est?
Kounta grogna et cessa de parler. Apparemment perdu dans
ses pensées, il se demandait tout en marchant ce que
Lamine avait pu entendre au vol pour poser une telle
question. Kounta savait que ceux qui étaient enlevés par les
toubabs devenaient des esclaves, et il avait entendu des
grandes personnes parler d'esclaves appartenant à des
gens de Djouffouré.
46
Mais il ne savait pas ce que pouvaient être des esclaves.
Comme en tant d'autres occasions, la question gênante de
Lamine le poussa à se renseigner.
Le lendemain, au moment o˘ Omoro se préparait à aller
chercher des troncs de palmiers pour construire à Binta un
grenier neuf, Kounta demanda la permission de
l'accompagner; il était toujours heureux de pouvoir aller
quelque part avec son père. Mais ce jour-là ils arrivèrent
jusqu'à
la sombre et fraîche palmeraie sans avoir échangé un mot.
Et puis, brusquement, Kounta demanda :
- Fa, les esclaves, qu'est-ce que c'est?
Omoro se contenta d'abord de grogner sans répondre, et il
passa plusieurs minutes à aller d'un tronc à l'autre,
examinant les différentes qualités
de bois. Finalement, il dit à Kounta
- Il n'est pas toujours facile de distinguer les esclaves des
autres gens.
Tout en abattant le palmier qu'il avait choisi, Omoro dit à
Kounta que les cases des esclaves étaient coiffées de
nyantang djongo, et celles des gens libres de nyantang foro
- Kounta savait que cette dernière était la meilleure qualité
de chaume.
- Mais on ne doit jamais parler d'esclaves, dit très
sévèrement Omoro.
La raison de cette interdiction échappait à Kounta, mais il lit
semblant d'avoir compris.
L'arbre abattu, Omoro trancha les dures et épaisses palmes,
tandis que Kounta y récupérait, pour son propre compte,
quelques fruits m˚rs.
Il sentait que son père était aujourd'hui d'humeur à parler et
il songea avec
plaisir qu'il pourrait ainsi renseigner Lamine sur les
esclaves.
- Pourquoi y a-t-il des gens qui sont esclaves et d'autres qui
ne le sont pas? demanda-t-il.
Omoro répondit que les gens devenaient esclaves de
diverses façons.
Il y avait ceux qui étaient nés d'une mère esclave - et il cita
quelques habitants de Djouffouré, bien connus de Kounta.
Certains d'entre eux étaient les parents de camarades de
son kafo. D'autres, dit Omoro, avaient quitté leur village en
temps de disette pour ne pas mourir de fai ' m et, arrivés à
Djouffouré, ils étaient devenus, à leur propre requête,
esclaves de ceux qui acceptaient de les nourrir. D'autres
encore - et il nomma quelques-uns des vieux de Djouffouré -
étaient d'anciens ennemis faits prisonniers.
- Ils sont devenus esclaves parce qu'ils n'étaient pas assez
braves pour mourir plutôt que d'être capturés, dit Omoro.
Il avait commencé à débiter le tronc en billes qu'un homme
vigoureux comme lui pourrait charrier. Tous ceux qu'il avait
cités étaient des esclaves, dit-il, mais ils n'en étaient pas
moins respectés.
- Leurs droits sont garantis par les lois de nos ancêtres - et il
expliqua que les maîtres étaient tenus de nourrir et
d'habiller leurs esclaves, de leur fournir une habitation, une
parcelle qu'ils mettaient en valeur en 47
compte à demi, et aussi une épouse ou un époux. Seuls
ceux qui se sont laissés aller à être méprisables sont
méprisés, dit-il à Kounta.
Seuls ceux-là, qui étaient devenus esclaves par leur propre
faute, les meurtriers, les voleurs et autres criminels,
pouvaient être battus ou punis par leur maître, s'il estimait
qu'ils l'avaient mérité.
- Est-ce que les esclaves doivent toujours demeurer escla
demanda Kounta.
- Non. Beaucoup d'esclaves rachètent leur liberté gr‚ce à ce
qu'ils ont gagné en travaillant en compte à demi avec leurs
maîtres, répondit Omoro en citant quelques habitants de
Djouffouré qui l'avaient fait.
D'autres avaient obtenu leur liberté en se mariant au sein
de la famille de leur maître.
Tout en tressant une solide bricole de lianes fraîches, pour
faciliter le transport des lourdes billes de palmier, Omoro
raconta qu'on avait vu des esclaves devenir plus prospères
que leurs maîtres. Certains même avaient possédé leurs
propres esclaves, d'autres avaient atteint des positions
éminentes.
- Comme Soundiata! s'écria Kounta.
Il avait entendu maintes fois les grand-mères et les griots
raconter les
hauts faits du grand général esclave d'autrefois, dont
l'armée avait vaincu tant d'ennemis.
Omoro eut un grognement approbateur, manifestement
content que Kounta sache déjà cela, car c'était à peu près à
l'‚ge de son fils qu'il avait
lui-même appris beaucoup de choses sur Soundiata. Il
poussa un peu l'examen :
- Et qui était la mère de Soundiata?
- Sogolone, la Femme Buffle! répondit fièrement Kounta.
Omoro sourit et, hissant sur ses vigoureuses épaules deux
billes de palmier retenues par la bricole, il prit le départ.
Kounta le suivit tout en mangeant ses dattes et, sur le
chemin du retour, Omoro lui raconta comment le grand
empire mandingue avait été
conquis par ce brillant général esclave, qui était né infirme
et dont l'armée
se composait, au départ, d'esclaves en fuite qu'il avait
trouvés dans les marais et autres lieux de refuge.
- Tu apprendras beaucoup d'autres choses sur lui lors de ton
initiation, dit Omoro.
A la seule pensée de ce moment, Kounta se sentit saisi de
peur et, en même temps, d'impatience.
Omoro lui dit que Soundiata s'était enfui de chez son maître
abhorré, comme tout esclave qui n'aime pas son maître. Il
dit qu'à l'exception de ceux qui avaient été condamnés pour
un délit, l'on ne pouvait vendre un esclave s'il n'acceptait
pas le nouveau maître qu'on lui destinait.
- Grand-mère Nyo Boto est une esclave, elle aussi, ajouta
Omoro, et Kounta faillit s'en étrangler de surprise.
Cela dépassait son entendement. Des scènes lui
traversèrent l'esprit 48
la vieille Nyo Boto assise devant sa case, surveillant une
douzaine de bébés
nus tout en tressant ses paniers ou ses perruques, et
lançant des piques aux adultes qui passaient - même aux
anciens, si elle en avait idée.
" Celle-là n'est l'esclave de personne ", pensa-t-il.
L'après-midi suivant, une fois les chèvres renfermées dans
leurs enclos, Kounta ramena Lamine à la maison par un
chemin qu'évitaient habituellement leurs camarades, et qui
les mena devant chez Nyo Boto, o˘ ils s'assirent en silence.
Bientôt, devinant qu'elle avait une visite, la vieille femme
parut sur le seuil. Il lui suffit de regarder Kounta, qui avait
toujours été un de ses préférés, pour savoir que quelque
chose le tracassait. Elle invita les garçons à entrer et
s'affaira à leur préparer une tisane.
- Comment vont votre papa et votre maman? demanda-t-
elle.
- Très bien. Merci de t'en enquérir, répondit poliment Kounta.
Et toi, grand-mère, tu vas bien?
- Mais oui, très bien, répondit-elle.
Kounta demeura muet jusqu'au moment o˘ elle servit la
tisane. Et puis les mots jaillirent :
- Grand-mère, pourquoi es-tu une esclave?
Nyo Boto dévisagea Kounta et Lamine. Pendant quelques
minutes, ce fut à son tour de demeurer silencieuse, puis elle
dit
- Je vais vous le raconter.
Une nuit, dans son village natal, dit Nyo Boto, très loin de là
et il y avait très longtemps, quand elle était encore une
jeune mère, elle avait été réveillée par les hurlements de
terreur de ses voisins : dans tout le village, les toits de
chaume s'écrasaient en flammes. Elle avait attrapé ses
enfants, un garçon et une fille - leur père était mort peu
avant, au cours d'une guerre tribale - et elle s'était
précipitée dehors au milieu des autres
là, les attendaient des négriers blancs armés, aidés de leurs
slatis noirs.
Ils
avaient combattu farouchement, et quelques-uns avaient pu
s'échapper, mais les autres avaient été rassemblés en
troupeau. Sous leurs yeux on avait tué les blessés, les
vieillards, les enfants : tous ceux qui ne pouvaient
voyager. Nyo Boto sanglotait, " et mes deux petits et ma
vici!le mère ".
Lamine et Kounta s'étreignaient les mains tandis qu'elle leur
racontait
comment les prisonniers terrifiés, attelés par une lanière de
cuir qui leur serrait le cou, avaient été poussés à coups de
fouet pendant de longs jours,
dans l'intérieur des terres. Et tous les jours les prisonniers
tombaient de plus en plus nombreux sous le fouet qui
s'abattait sur leur dos pour les faire avancer plus vite. Et
puis, après encore quelques jours, il en tomba encore plus,
de faim et d'épuisement. La longue file des captifs traversait
d'autres villages incendiés et dévastés, o˘ des cr‚nes et des
ossements d'hommes et d'animaux gisaient dans les cases
éventrées qui avaient abrité
des familles. quand ils avaient atteint le village de
Djouffouré, à quatre jours de la plus proche station de vente
des esclaves, sur le Kamby Bolongo, plus de la moitié des
captifs étaient morts en chemin.
49
- Et c'est là qu'une jeune captive fut vendue pour un sac de
maÔs, dit la vieille femme. C'était moi. Et c'est pour ça que
l'on m'a appelée Nyo
Boto - Kounta savait que cela signifiait " sac de maÔs ".
L'homme qui l'avait achetée était mort très vite, dit-elle, et
elle était
toujours demeurée là.
Lamine se tortillait d'émotion, et Kounta éprouvait plus
d'amour et d'estime que jamais pour la vieille Nyo Boto qui
restait là, à sourire tendrement à ces petits dont elle avait
c‚liné, avant eux, le père et la mère.
- quand je suis arrivée à Djouffouré, votre papa Omoro
appartenait au premier kafo, dit Nyo Boto en regardant
Kounta. Sa maman YaÔssa, ta grand-mère, était ma
meilleure amie. Tu te souviens d'elle?
Kounta répondit affirmativement et ajouta avec fierté qu'il
avait raconté à son petit frère tout ce qu'il savait de leur
grand-mère.
- C'est très bien! dit Nyo Boto. Maintenant, il faut que je me
remette au travail. Allez, mes enfants.
Kounta et Lamine la remercièrent de sa tisane et rentrèrent
à pas lents
chez Binta, chacun perdu dans ses pensées.
Le lendemain, quand Kounta rentra du p‚turage, Lamine
l'assaillit de questions à propos de l'histoire de Nyo Boto. Il
voulait savoir si Djouffouré aussi avait déjà été incendié.
Kounta répondit qu'il n'avait jamais entendu parler
d'incendie, et qu'il n'y en avait pas de traces dans le village.
Est-ce que Kounta avait déjà vu de ces hommes blancs? "
Bien s˚r que non! " s'écria-t-il. Mais leur père lui avait
raconté qu'un jour, avec ses frères, ils avaient vu les
toubabs avec leurs bateaux, quelque part le long du fleuve.
Kounta changea rapidement de sujet de conversation, car il
ne savait pas grand-chose des toubabs, et il avait besoin de
réfléchir à la question.
Il aurait bien voulu en voir un - mais évidemment à une
distance respectueuse, parce que tout ce qu'il avait entendu
raconter sur eux montrait bien
que l'on n'avait jamais intérêt à s'en approcher.
Il n'y avait pas si longtemps qu'une jeune fille avait disparu
alors qu'elle ramassait des herbes - et, avant elle, deux
hommes qui étaient allés
à la chasse - et tout le monde était s˚r qu'ils avaient été
enlevés par les toubabs. Kounta se rappelait très bien aussi
ces moments o˘ les tambours d'autres villages avaient
annoncé que les toubabs venaient d'enlever quelqu'un, ou
bien qu'ils étaient dans les parages, et alors les hommes
s'armaient et renforçaient leur garde, tandis que les femmes
prenaient les enfants et allaient se cacher loin dans la
brousse, quelquefois pendant des jours, jusqu'à ce que les
toubabs soient partis.
Le lendemain du jour o˘ Lamine l'avait interrogé sur les
toubabs, en ramenant les chèvres au village, Kounta
souleva la question parmi ses camarades, et bientôt chacun
racontait ce qu'il en savait. L'un des garçons,
Demba Conteh, dit qu'il avait un oncle très brave qui s'était
un jour approché des toubabs au point de les sentir - et ils
puent, d'une façon
particulière. Tous avaient entendu dire que les toubabs
enlevaient les gens 50
pour les manger. Pourtant, d'après certains, les toubabs
prétendaient qu'ils
n'emmenaient pas les gens pour les manger mais pour les
faire travailler dans de grandes fermes. A cela, Sitafa Silla
opposa une réponse qu'il tenait
de son grand-père : " Mensonges de Blancs! "
Dès qu'il en eut l'occasion, Kounta demanda à Omoro
- Papa, tu veux bien me raconter quand toi et tes frères
vous avez vu les toubabs sur le fleuve?
Et il s'empressa d'ajouter
Parce qu'il faut que Lamine apprenne exactement les choses
comme elles se sont passées.
il lui sembla surprendre un sourire sur le visage de son père,
mais Omoro se contenta de grogner, apparemment peu
désireux de parler.
Seulement, quelques jours plus tard, il invita négligemment
Kounta et Lamine à aller avec lui chercher des racines hors
du village.
Lamine ne se tenait plus de joie, car c'était la première fois
que le petit enfant nu allait quelque part avec son père.
Sachant qu'il devait cette
invitation à l'influence de Kounta, il s'accrochait fermement
au doundiko de son grand frère.
Omoro raconta à ses fils que ses deux frères aînés, Djanneh
et Saloum, avaient quitté Djouffouré après leur initiation; on
avait appris avec le temps qu'ils étaient fameux pour leurs
voyages dans des contrées étranges et lointaines. Ils
n'étaient revenus pour la première fois au village que
lorsque le message tambouriné de Djouffouré les avait
avertis, tout là-bas, de la naissance du premier fils d'Omoro.
Pour assister à la cérémonie d'impo-sition du nom, ils
avaient marché jour et nuit sur les pistes. Et, après une
aussi longue absence, ils avaient eu la joie de serrer dans
leurs bras quelques-uns de leurs anciens camarades de
kafo. Mais ceux-ci avaient évoqué
avec tristesse les autres, ceux qui n'étaient plus là - morts
dans un village
incendié, tués par les redoutables b‚tons à feu, enlevés,
disparus alors qu'ils étaient aux champs, à la chasse, en
voyage - et tous à cause des toubabs.
Révoltés, ses frères lui avaient demandé de se joindre à
eux, dit Omoro, pour aller épier les toubabs et voir s'il y
avait un moyen de se défendre. Alors, ils avaient cheminé
pendant trois jours le long des rives du Kamby Bolongo, en
prenant soin de demeurer sous le couvert de la végétation.
Et ils avaient enfin trouvé ce qu'ils cherchaient : une
vingtaine
de grands canots de toubabs ancrés sur le fleuve, si grands
qu'un seul aurait
pu contenir tous les gens de Djouffouré, chacun avec un
large pan d'étoffe blanche attaché par des liens a une sorte
de tronc d'arbre de la hauteur de dix hommes. Tout près
s'étendait une île, et, sur l'île, s'élevait une forteresse.
Il y avait beaucoup de toubabs qui s'agitaient en tous sens,
et ils étaient aidés par des Noirs, sur la forteresse et dans
les petits canots.
Ces
derniers apportaient aux grands bateaux des chargements
d'indigo, de coton. de cire d'abeille, de peaux. Mais le plus
effroyable, raconta Omoro, 5 1
c'étaient les coups et autres sévices infligés à ceux que les
toubabs avaient
capturés pour les emmener.
Puis Omoro demeura un bon moment silencieux, et Kounta
sentit qu'il retournait dans sa tête ce qu'il lui restait à dire.
Enfin, il se décida :
- A présent, les nôtres ne sont plus enlevés en aussi grand
nombre.
Il expliqua que, quand Kounta était encore bébé, le roi de
Barra, souverain de cette région de la Gambie, avait
ordonné de mettre fin aux incen dies des villages, au cours
desquels les gens étaient capturés et massacrés.
Et bientôt ils cessèrent, après que les soldats de quelques
rois courroucés eurent br˚lé les gros canots sur le fleuve et
tué tous les toubabs qui SI y trouvaient.
- A présent, poursuivit Omoro, chaque bateau de toubabs
qui entre dans le Kamby Bolongo tire dix-neuf coups de
canon pour saluer le roi de Barra.
C'étaient maintenant des hommes mandatés par le roi lui-
même qui fournissaient la plupart des gens qu'emmenaient
les toubabs - générale ment ceux qui avaient commis un
délit, ou fait des dettes, ou qui étaient soupçonnés d'avoir
comploté contre le roi, même s'ils n'avaient guère fait plus
que murmurer. Lorsque les bateaux des toubabs
remontaient le Kamby Bolongo pour acheter des esclaves,
dit Omoro, le nombre des condamnations pour délit
augmentait.
- Mais même un roi ne peut empêcher certains enlèvements
de personnes, continua Omoro. Parmi ceux des nôtres qui
ont disparu, trois rien qu'au cours des dernières lunes,
certains vous étaient connus, et puis vous avez entendu les
messages tambourinés des autres villages. Maintenant,
écoutez-moi bien - et il re arda ses fils en détachant ses
mots - car si 9
vous ne suivez pas exactement mes instructions, vous
risquez d'être enlevés pour toujours.
Saisis d'effroi, Kounta et Lamine se firent attentifs.
- Ne restez jamais seuls si vous pouvez l'éviter, dit Omoro.
Ne sortez jamais la nuit si vous pouvez l'éviter. Et, de jour
comme de nuit, si v u 0 s
êtes seuls, ne vous approchez pas sans nécessité des
hautes herbes et de la brousse. Toute votre vie, et même
quand vous serez devenus des hommes, guettez bien le
toubab. Souvent, il tire avec son b‚ton à feu, et alors
on l'entend de loin. Et si vous voyez de grandes fumées là
o˘ il n'y a pas de villages, c'est probablement lui qui fait sa
cuisine sur un grand feu.
Il
faudra bien étudier les marques qu'il laisse pour savoir dans
quel sens il est allé. Comme il marche beaucoup plus
lourdement que nous, vous dis-tinguerez ses traces : il
écrase l'herbe et les brindilles. Et, en vous approchant de
l'endroit o˘ il a été, vous vous apercevrez qu'il laisse une
odeur.
Il sent le poulet mouillé. Et beaucoup disent que le toubab
propage à distance une sorte de nervosité. Alors, si vous
ressentez quelque chose de ce genre, tenez-vous très
tranquilles, pour pouvoir le détecter de loin.
" Mais, dit Omoro, connaître le toubab ne suffit pas encore.
Beaucoup des nôtres travaillent pour lui. Ce sont des
traîtres, des slatis. Et ceux-là,
52
on ne peut les déceler. De toute façon, quand vous êtes
dans la brousse, ne faites jamais confiance à un inconnu.
Kounta et Lamine l'écoutaient, figés de peur.
- Je ne vous dirai jamais ces choses avec assez de force,
continua leur père. Il faut que vous sachiez ce que vos
oncles et moi nous avons vu subir à ceux qui avaient été
enlevés. C'est toute la différence entre les
esclaves qui vivent parmi nous et ceux que le toubab
emmène pour en faire ses esclaves.
Il raconta qu'il avait vu les captifs enchaînés au bord du
fleuve dans des enclos fermés par une solide palissade de
bambou, et surveillés par une garde nombreuse. Lorsque
des petits canots amenaient d'un grand canot un toubab à
l'air important, on extrayait les captifs des enclos et on les
plaçait sur la grève.
- Ils avaient la tête rasée et ils étaient tellement enduits de
graisse
qu'ils luisaient. Pour commencer, on les avait fait
s'accroupir, et puis sauter et retomber accroupis, dit Omoro.
quand les toubabs en avaient eu assez, ils avaient donné un
ordre, et à ces gens l'on avait ouvert la bouche
de force, pour examiner leurs dents et leur gorge.
EMeurant d'un geste rapide le sexe de Kounta qui bondit
sous la surprise, Omoro poursuivit :
- Et puis ils sortaient et examinaient le foto des hommes. Et
ils regardaient même les parties intimes des femmes.
Pour finir, les toubabs les avaient à nouveau tous fait
accroupir et leur
avaient appliqué un fer rouge sur l'épaule et dans le dos. Et
puis, hurlant et se débattant, ces gens avaient été déversés
dans le grand bateau au moyen des petits canots.
- Mes frères et moi en avons vu plus d'un qui tombait à plat
ventre en griffant et mordant le sable, pour étreindre une
dernière fois son sol natal, dit Omoro. Mais on les tirait et on
les battait. Et quand ils étaient
dans les petites pirogues, dit Omoro à Kounta et à Lamine, il
y en avait encore qui résistaient aux coups de fouet et de
gourdin, et qui se précipitaient dans les eaux au milieu de
ces grands poissons féroces qui ont le dos gris, le ventre
blanc, la gueule garnie de dents acérées, et bientôt leur
sang teignait de rouge le fleuve.
Kounta et Lamine s'étaient pris par la main et se serraient
l'un contre
l'autre.
- Il vaut mieux que vous sachiez ces choses, avant que votre
mère et moi nous ayons à tuer le coq blanc. Vous savez ce
que cela signifie?
dit Omoro.
Kounta réussit à faire un signe affirmatif et à parler
- C'est quand quelqu'un a disparu, Fa? demanda-t-il.
Il avait vu des familles éperdues implorant Allah, accroupies
autour d'un coq blanc, le sang coulant de sa gorge
tranchée, les ailes agitées de soubresauts.
Oui, dit Omoro. Si le coq blanc meurt sur le ventre, l'espoir
53
demeure; mais s'il meurt sur le dos, alors, il n:y a plus
d'espoir, et tout le village se joint à la famille pour adresser
ses larmes à Allah.
- Fa, lança Lamine d'une voix tremblante, o˘ les grands
canots emportent-ils les gens enlevés?
- Selon les anciens, à Djong Sang Doo, dit Omoro, un pays
o˘ les esclaves sont vendus à d'énormes cannibales appelés
toubabo koomi, qui les mangent. Nul n'en sait plus.
16
Lamine avait été tellement terrorisé par le récit de son père
sur les enlèvements d'esclaves et les cannibales blancs que,
cette nuit-là, il fit plusieurs cauchemars qui réveillèrent
Kounta. Aussi le lendemain, en revenant des chèvres,
décida-t-il de changer les idées de son petit frère - et les
sien-
nes - en lui parlant de leurs oncles, personnalités
éminentes.
- Les frères de notre père sont aussi les fils de Kàiraba
Kounta Kinté,
dont je porte le nom, dit fièrement Kounta. Mais, ajouta-t-il,
nos oncles Djanneh et Saloum étaient nés de Sireng. Sireng
était la première épouse de notre grand-père, et elle était
déjà morte quand il a épousé notre grand-mère YaÔssa.
Kounta disposait des brindilles sur le sol, chacune
représentant un membre de la famille Kinté. Mais il voyait
bien que Lamine ne comprenait pas. Alors, avec un soupir, il
se 'mit à lui parler des aventures de leurs oncles, avec
lesquelles son père l'avait lui-même si souvent tenu en
haleine.
- Nos oncles ne se sont jamais mariés, dit Kounta, à cause
de leur passion pour les voyages. Pendant des lunes et des
lunes, ils ont cheminé
sous le soleil, dormi sous les étoiles. Papa dit qu'ils sont
allés jusque-là
o˘ le soleil brille sur des sables sans fin, dans un pays o˘
jamais ne tombe
la pluie.
Et puis ils avaient aussi visité une contrée o˘ les forêts
étaient tellement épaisses qu'il y faisait noir même en plein
jour. Les gens qui y habitaient n'étaient pas plus grands que
Lamine, et ils allaient tout nus comme lui - même les
grandes personnes. Et ils tuaient d'énormes éléphants avec
de toutes petites flèches empoisonnées. Ailleurs encore,
dans un pays de géants, Djanneh et Saloum avaient vu des
guerriers capables de projeter leurs lances de chasse deux
fois plus loin que le plus valeureux Mandingue, et des
danseurs qui sautaient encore plus haut que leurs têtes
alors que 54
déjà leur taille dépassait de six bonnes mains celle de
l'homme le plus grand de Djouffouré.
Avant de se coucher, Kounta mima son histoire préférée
devant Lamine fasciné : brandissant un sabre imaginaire et
bondissant en tous sens, il en assenait de grands coups
comme si Lamine était un de ces bandits contre lesquels
leurs oncles et d'autres avaient livré quotidiennement
combat lorsque, lourdement chargés de défenses
d'éléphants, de pierres précieuses et d'or, ils avaient voyagé
pendant maintes lunes jusqu'à la grande ville noire de
Zimbabwé.
Lamine réclama encore d'autres histoires, mais Kounta lui
enjoignit de dormir. Pour sa part, quand son père lui
racontait des histoires de ce genre, Kounta restait ensuite
éveillé dans son lit - comme Lamine allait rester éveillé - et,
dans sa tête, il se représentait les histoires de ses oncles.
Et parfois même il rêvait qu'il voyageait avec ses oncles
vers ces étranges contrées, qu'il parlait avec ces gens qui
ne ressemblaient pas aux Mandingues, qui vivaient et
agissaient si différemment. Rien que d'entendre prononcer
les noms de ses oncles, son coeur sautait dans sa poitrine.
quelques jours plus tard, leurs noms parvinrent justement à
Djouffouré d'une manière telle que Kounta eut du mal à
maîtriser son excitation.
Il faisait chaud, l'après-midi était tranquille, les villageois
demeuraient assis devant leur porte ou à l'ombre du baobab
quand, soudain, parvint un message tambouriné du village
voisin. Tout comme les adultes, Kounta et Lamine tendirent
l'oreille pour déchiffrer ce qu'il transmettait. Lamine lança
une exclamation de surprise en entendant le nom de son
père.
Comme il était trop petit pour comprendre le reste, Kounta
lui traduisit tout bas les nouvelles : à cinq jours de marche
dans la direction du soleil levant, Djanneh et Saloum Kinté
b‚tissaient un nouveau village. Et ils attendaient leur frère
Omoro pour la cérémonie de bénédiction du village, au
moment de la nouvelle lune qui suivrait la prochaine.
Le tambour de brousse cessa de résonner. Lamine bouillait
de questions : " Ce sont bien nos oncles à nous? O˘ est cet
endroit? Est-ce que Fa va y aller? " Kounta ne lui répondit
pas et partit comme une flèche vers la case du djaliba. Déjà
des villageois s'y pressaient - et puis arriva
Omoro, suivi de Binta traînant son gros ventre. Devant
l'assistance attentive, Omoro échangea quelques mots avec
le djaliba et lui remit un présent.
Le tambour de brousse était posé à côté d'un petit feu, sa
membrane de peau de chèvre tendue à l'extrême. Bientôt la
foule put voir les mains du djaliba voler sur son instrument
pour transmettre la réponse d'Omoro : s'il plaisait à Allah, il
arriverait dans le village de ses frères avant la nouvelle
lune qui suivrait la prochaine.
Pendant quelques jours, Omoro ne put aller nulle part sans
trouver autour de lui des villageois lui offrant leurs
félicitations et leurs bénédictions pour le nouveau village,
dont l'histoire garderait mémoire comme une fondation du
clan Kinté.
Omoro n'était plus qu'à quelques jours du départ lorsqu'une
idée pres-55
que trop énorme pour être imaginable s'empara de Kounta.
Y aurait-il la plus minime chance pour que son papa le laisse
être du voyage? Plus rien d'autre ne comptait pour Kounta.
Ayant remarqué combien il était absorbé, les autres
chevriers, et même Sitafa, le laissaient à ses pensées.
Et il se montrait si irritable envers son petit frère éperdu
d'adoration que
Lamine n'osait plus l'approcher. Kounta avait conscience de
sa méchante attitude et il en était honteux, mais c'était plus
fort que lui.
is a
Il savait que des garçons avaient parfois la chance d'être
adm' '
accompagner en voyage leur père, leur oncle ou leur grand
frère. Mais il ne s'agissait jamais de garçons n'ayant encore
que huit pluies, sauf dans le cas d'orphelins, auxquels les
lois des ancêtres accordaient des pri-
vilèges spéciaux. Ceux-là pouvaient partir à la suite d'un
homme, et l'homme acceptait de partager avec lui ce qu'il
avait - même si son voyage devait durer pendant plusieurs
lunes - à condition que le garçon le suive exactement à
deux pas de distance, fasse tout ce qu'il lui ordonnait, ne se
plaigne jamais et n'ouvre la bouche que lorsqu'il lui
adressait la parole.
Kounta savait qu'il ne devait laisser soupçonner son rêve à
personne, et surtout pas à sa mère. Il était s˚r que Binta ne
se contenterait pas de le désapprouver mais encore qu'elle
lui interdirait probablement d'en parier
à nouveau, et ainsi Omoro ne saurait même pas à quel point
il mourait d'envie de partir avec lui. Kounta savait que son
unique espoir était de le demander lui-même à son Fa - s'il
parvenait à se trouver seul avec lui.
Enfin, alors qu'il ne restait plus que trois jours avant le
départ d'Omoro, Kounta qui désespérait mais demeurait en
éveil vit son père sortir de la case de Binta au moment o˘
lui-même emmenait ses chèvres après le déjeuner. Aussitôt,
il se mit à manoeuvrer les bêtes dans un sens et dans
l'autre, pour arriver à rester sur place tant qu'Omoro ne
serait pas assez loin pour échapper aux regards de Binta. Et
brusquement il abandonna ses chèvres - car c'était
maintenant ou jamais - fila comme un lapin et vint se
planter devant son père, hors d'haleine, les yeux suppliants,
la bouche sèche. Devant le visage étonné d'Omoro, il ne
retrouvait plus un mot de ce qu'il s'était préparé à lui dire.
Pendant un long moment, Omoro regarda son fils, et enfin il
l‚cha
" Je viens d'en parler à ta mère " - et il s'en fut.
Kounta ne comprit qu'au bout de quelques secondes le sens
des paroles de son père. " Youhouh! " hurla-t-il. Se jetant à
quatre pattes, il se mit
à bondir comme une grenouille. L'instant d'après, il repartait
à toutes jambes vers ses chèvres et les menait rondement
jusqu'au p‚turage.
quand il retrouva suffisamment ses esprits pour raconter à
ses camarades ce qui lui arrivait, ils en éprouvèrent une
telle jalousie que chacun partit dans son coin. Mais à midi ils
n'y tenaient plus : il fallait qu'ils prennent leur part d'un
événement aussi passionnant, d'une aussi merveilleuse
chance. Mais c'était lui maintenant qui demeurait silencieux,
car il venait 56
de comprendre que depuis l'arrivée du message tambouriné
son père avait pensé à lui.
A la fin de l'après-midi, comme il franchissait tout joyeux le
seuil de
la case maternelle, Binta l'empoigna sans mot dire et lui
administra une telle grêle de calottes qu@il prit la fuite,
sans oser demander ce qu'il avait
fait de mal. Et il fut presque aussi choqué par son brusque
changement d'attitude à l'égard d'Omoro. Une femme ne
doit jamais se montrer irres-pectueuse envers un homme,
Lamine lui-même le savait. Et pourtant, alors qu'Omoro se
trouvait très précisément à portée de voix, elle s'emporta
bien haut contre ce voyage du père et du fils dans la
brousse alors que les tambours de divers villages
annonçaient régulièrement de nouvelles disparitions de
personnes. Et elle pilait sa semoule avec un tel
acharnement qu'on aurait cru entendre frapper des
tambours.
Le lendemain, alors que Kounta se préparait à quitter la
case au plus vite - pour échapper à une nouvelle raclée -
Binta défendit à Lamine de sortir et se mit à l'embrasser, à
le caresser, à l'étreindre comme elle ne l'avait plus fait
depuis qu'il était bébé. Gêné, Lamine lançait des regards
éloquents à Kounta, mais ils ne pouvaient rien y faire, l'un
comme l'autre.
En revanche, une fois dehors, Kounta vit pratiquement tous
les adultes le féliciter, en soulignant qu'il était le plus jeune
garçon de Djouffouré
à avoir jamais eu l'honneur d'accompagner une grande
personne dans un aussi long voyage. Témoignant de sa
bonne éducation, Kounta remerciait avec modestie, mais
quand il fut dans la brousse, hors de vue des adultes, il
caracola sous l'énorme baluchon qu'il avait apporté pour
montrer à ses camarades comme il le tenait bien en
équilibre sur sa tête - et comme il le tiendrait bien le
lendemain matin, quand, à la suite de son père, il dépas-
serait l'arbre des étrangers. Le baluchon tomba trois fois
pour autant d'enjambées.
En rentrant à la maison, préoccupé par les nombreuses
choses qu'il avait à faire dans le village d'ici son départ,
Kounta éprouva bizarrement la nécessité d'aller voir la
vieille Nyo Boto avant tout le reste. Après avoir
renfermé les chèvres, il s'échappa dès qu'il le put de la case
de Binta et alla s'accroupir devant celle de Nyo Boto.
Bientôt, elle parut sur le seuil.
" Je t'attendais ", dit-elle, et elle l'invita à entrer. Comme
chaque fois qu'ils
étaient seuls ensemble, ils demeurèrent d'abord assis, sans
rien dire. Il avait
oujours aimé rester comme ça avec elle. Bien qu'il f˚t très
jeune, et elle très vieille, ils se sentaient très proches l'un de
l'autre, assis dans la pénom-tbre de la case, chacun perdu
dans ses pensées.
- Je vais te donner quelque chose, dit enfin Nyo Boto.
Elle fouilla dans le petit sac en peau de boeuf de couleur
foncée qui pendait à côté de son lit et en tira un talisman
brun qui devait se porter lorsq@tie ton père est parti pour
son initiation, ' 1 @@yo Boto. 1 t béni pour l'initiation du
premier fils
d'Omoro - pour toi. Ta grand-mère YaÔssa me l'avait laissé
pour que je 57
enroulé au bras.
Ton grand-père a béni ce
@t 1 a é é -
la 1 IN
te le remette avant ton initiation. Et c'est ce que va être ce
voyage avec ton Fa.
Kounta regarda tendrement la chère vieille grand-mère,
mais il ne sut comment lui dire qu'avec le talisman, aussi
loin qu'il aille, il la sentirait
près de lui.
Le lendemain matin, lorsque Omoro revint de ses prières à
la mosquée, il attendit avec impatience que Binta ait fini
d'ajuster soigneusement le baluchon sur la tête de Kounta.
La nuit, elle avait sangloté -
Kounta, qui était trop énervé pour dormir, l'avait entendue.
Et voici que, brusquement, elle le serrait contre elle, si fort
qu'il pouvait sentir les tressaillements de son corps, et il
comprenait enfin à quel point sa mère l'aimait.
Avec son ami Sitafa, Kounta avait minutieusement répété ce
que son père et lui faisaient maintenant pour de bon :
Omoro - imité par Kounta
- avança de deux pas devant sa case. Là, ils se retournèrent,
ramassèrent la poussière de leurs empreintes et la mirent
dans leurs carnassières; ainsi
étaient-ils assurés que leurs pas reviendraient en ce lieu.
Sur le seuil de sa propre case, Binta, en pleurs, regarda
s'éloi ner Omoro et Kounta en pressant Lamine contre son
gros ventre. Koun 9ou-ta v
lut leur jeter un dernier regard, mais il vit que son père
marchait tout dr oit,
sans se retourner. Alors il l'imita, se rappelant qu'il est
inconvenant qu'un
homme montre son émotion. Ils traversèrent le village et,
sur leur passage, les gens leur parlaient, leur souriaient, et
Kounta fit de grands signes aux
camarades de son kafo, qui avaient retardé la conduite des
chèvres pour le voir partir. il savait qu'ils comprenaient que
s'il ne répondait pas à
leurs
paroles aimables, c'est que désormais toute expression
orale était pour lui frappée d'interdit. Arrivés à l'arbre des
voyageurs, ils firent halte, et Om
oro
ajouta deux étroites bandes d'étoffe aux centaines d'autres
qui pend '
aient,
délavées par les intempéries, aux basses branches, chacune
correspondant à la prière d'un voyageur, appelant protect
on et bénédiction sur sa randonnée.
17
Pour arriver à observer ié@ -uléux lernentaires de distance
entre lui et Omoro, Kounta devait trotter. Il t que pour
c@àqUC !@oue et vil,
souple foulée de son père il lui fallait faire deux pas rapides.
Au bout 58
d'une demi-heure de cette cadence, l'exaltation de Kounta
avait molli à
la mesure de ses enjambées. Sur sa tête, le baluchon
s'alourdissait, et une pensée terrible le tenaillait : et s'il était
trop fatigué pour arriver à
suivre?
Il se dit farouchement qu'il tomberait raide plutôt que
d'abandonner.
Au bout d'un moment, il aperçut dans le lointain l'arbre des
voyageurs d'un petit village. Il se demanda quel était ce
village; même si son père lui en disait le nom, ce serait un
nom inconnu de lui. Et, de toute façon, Omoro n'avait ni
desserré les dents ni regardé derrière lui depuis qu'ils
avaient quitté Djouffouré. Bientôt Kounta vit se précipiter
au-devant
d'eux des gamins nus - le premier kafo; en son temps, il
avait fait comme eux. De loin ils criaient, faisaient des
signes; mais, quand Omoro et lui furent suffisamment
proches, il les vit ouv rir de grands yeux devant un aussi
jeune garçon voyageant avec son père.
- O˘ vas-tu? babillaient-ils en faisant escorte à Kounta. Et lui,
c'est
ton père? Vous êtes mandingues? quel est donc ton village?
Malgré sa fatigue, Kounta éprouvait un sentiment de
maturité, d'importance, et il demeurait impassible, à
l'exemple de son père.
Une fois passé l'arbre des voyageurs, la piste se divisait
généralement
nt l'éviter sans paraître discouren deux : une branche
traversait le village, et l'autre le contournait, pour
que ceux qui n'avaient rien à y faire puisse
tois. A la grande déception des enfants, Omoro et Kounta
prirent le sentier détourné. Mais les adultes massés sous le
baobab du village jetèrent à
peine
un coup d'oeil aux voyageurs, captivés qu'ils étaient par un
griot vantant la grandeur des Mandingues - a voix si forte
que Kounta pouvait l'entendre. Il pensa qu'il y aurait
affluence de griots, de chanteurs de louanges ens pour la
bénédiction du village de ses oncles.
et de musici
La sueur, à présent, lui coulait dans les yeux, et il battait
des paupières
pour atténuer ses picotements. Le soleil n'avait traversé que
la moitié du ciel depuis qu'ils s'étaient mis en marche, mais
il avait déjà si mal aux jambes, et sur sa tête le fardeau
pesait si lourd qu'il se demandait s'il allait
parvenir à résister. Il se sentit saisi de panique lorsque
Omoro, s'arrêtant
brusquement, déchargea son baluchon au bord d'un étang
limpide. Pendant un moment, Kounta essaya de calmer le
tremblement de ses jambes.
Il agrippa son propre baluchon pour le poser à terre, mais
celui-ci lui échappa et heurta le sol avec un bruit mou. Il se
sentit mortifié, parce qu'il
savait que son père avait entendu - mais Omoro était en
train de boire, agenouillé devant la source, sans se soucier
de son fils.
Kounta ne s'était pas rendu compte qu'il avait aussi soif. Il
clopina jusqu'au bord de la mare et voulut s'agenouiller pour
boire, mais il ne put plier les jambes. Il essaya encore une
fois sans succès et dut se résoudre à se mettre à plat
ventre, appuyé sur les coudes, pour approcher son visage
de l'eau.
Juste un tout petit peu. (Kounta sursauta, car c'étaient les
premiers mots que prononçait son père depuis leur départ
de Djouffouré.) Avales-en un peu, arrête-toi et recommence.
59
Kounta éprouvait un vague ressentiment envers son père. Il
voulut répondre " Oui, Fa ", mais aucun son ne sortit de sa
bouche. Il avala une gorgée d'eau fraîche et se força à
attendre, avec l'envie de s'effondrer.
Ayant bu encore un peu, il se releva et s'assit au bord de la
mare pour se reposer. L'initiation devait être quelque chose
dans ce genre, songea-t-il
fugacement. Et il sombra dans le sommeil.
Kounta se réveilla en sursaut - avait-il dormi longtemps? Il
ne voyait Omoro nulle part. Bondissant sur ses pieds, il
aperçut près d'un arbre le gros baluchon de son père; donc,
il ne devait pas être loin. En scrutant les parages, il se sentit
tout courbaturé. Il se secoua et s'étira : les muscles
lui faisaient mal, mais cela allait déjà beaucoup mieux. Il
s'agenouilla pour
boire encore un peu et vit son image reflétée dans l'eau
tranquille de la mare, un mince visage voir avec de grands
yeux et une bouche largement fendue. Il dédia à son reflet
un grand sourire, toutes dents dehors, ce qui le fit rire - et
alors, levant les yeux, il vit Omoro, debout à côté de lui.
Tout gêné, il se mit aussitôt sur ses pieds, mais son père
semblait avoir l'esprit ailleurs.
Toujours sans échanger un mot, ils s'installèrent à l'ombre
d'un bouquet d'arbres bruissant du caquètement des singes
et des perroquets, et mangèrent quatre beaux pigeons
ramiers qu'Omoro avait tirés avec son arc et rôtis pendant
le sommeil de Kounta, accompagnés d'un petit morceau de
pain tiré de leur bagage. quand ils eurent fini de se
restaurer, le soleil était aux trois quarts de sa course et la
chaleur était tombée; ils rattachèrent leurs baluchons, les
chargèrent sur leur tête et reprirent la piste.
Ils avaient déjà parcouru une bonne distance lorsque Omoro
dit :
- Le toubab amène ses canots à un jour de marche d'ici.
quand il fait jour comme maintenant, on peut le voir, mais il
faut éviter la brousse et les hautes herbes, sans cela on
risque d'être surpris.
Il effleura la gaine de son couteau, l'arc et les flèches.
- Il faut que nous passions la nuit dans un village.
Kounta n'avait bien s˚r rien à craindre, puisqu'il était avec
son père mais il avait entendu annoncer tant de disparitions
et d'enlèvements qu'il'
eut un instant de frayeur. Tandis qu'ils cheminaient - en
h‚tant un peu l'allure - Kounta remarqua sur la piste des
fientes de hyène, reconnaissables à leur blancheur qui vient
de tous les os que broient ces animaux gr
‚ce
à leurs puissantes m‚choires. Et ils virent, sur le côté du
sentier, un troupeau d'antilopes figées à leur approche,
regardant passer ces humains avant de se remettre à
brouter.
- Des éléphants, dit peu après Omoro, et Kounta vit les taillis
piétinés, les arbustes dépouillés de leurs frondaisons et
quelques arbres à demi déracinés parce que les éléphants
s'appuient contre les troncs pour atteindre de leur trompe
les feuilles tendres de la cime.
Kounta n'en avait vu que rarement dans sa vie, car ils ne
paissent jamais à proximité des villages et des hommes. Il
se souvint pourtant qu'une fois, quand il était encore tout
petit, il y avait des éléphants parmi
60
les milliers d'animaux qui fuyaient devant un énorme
incendie de brousse, dans un bruit de tonnerre; mais la pluie
d'Allah avait éteint le feu, et ni Djouffouré ni les villages
voisins n'en avaient souffert.
Kounta avait l'impression d'entrer avec Omoro dans un pays
différent du leur. Le soleil couchant éclairait des prairies plus
denses qu'il n'en avait
jamais vu, et au milieu d'arbres qui lui étaient familiers il y
avait de grands
bouquets de palmiers et de cactées. Ici, point de perroquets
criards, point de ces jolis oiseaux siffleurs qui peuplaient les
environs de Djouffouré; il
ne voyait dans les airs, à part les taons, que le vol circulaire
des faucons
guettant leur proie, ou le lourd battement des vautours en
quête de charo-gnes. La boule orange du soleil avait
presque rejoint la terre lorsque Omoro
et Kounta virent au loin l'épaisse colonne de fumée d'un
village. Mais, quand ils arrivèrent à l'arbre des voyageurs,
Kounta lui-même se rendit compte qu'il se passait quelque
chose d'insolite. Il n'y pendait qu'un tout petit nombre de
bandelettes de prière - donc, ceux qui habitaient là n'en
avaient guère bougé, et la plupart des voyageurs venus
d'ailleurs avaient évité le village. Et il n'y avait pas d'enfants
pour accourir au-devant d'eux.
En passant devant le baobab du village, Kounta vit qu'il était
partiel-
lement br˚lé. Plus de la moitié des cases de terre étaient
vides; les détritus
envahissaient les cours; des lapins bondissaient çà et là et
des oiseaux se roulaient dans la poussière. Appuyés contre
le montant de leur porte ou couchés sur le seuil des cases,
les villageois étaient presque tous vieux ou
malades, et il ne semblait y avoir, comme enfants, que
quelques nourris sons geignards. Kounta ne vit personne de
son ‚ge, ni de l'‚ge d'Omoro.
quelques vieillards tout ridés leur réservèrent un pauvre
accueil.
Frap-
pant le sol de sa canne, le plus ‚gé ordonna à une vieille
femme édentée d'apporter aux voyageurs de l'eau et de la
bouillie. " C'est peut-être une esclave ", pensa Kounta. Et
puis les vieillards se mirent à raconter ce qui était arrivé au
village, et dans leur h‚te ils ne cessaient de se couper
mutuellement la parole. Une nuit, des négriers avaient
enlevé ou tué tous leurs jeunes. " De ton ‚ge jusqu'au sien!
dit un vieillard en désignant d'abord Omoro puis Kounta, et
nous, les vieux, ils nous ont épargnés; nous nous sommes
réfugiés dans la forêt. "
quand ils s'étaient enfin décidés à revenir, leur village
abandonné
s'en
allait en pièces. Ils n'avaient pas encore de récoltes m˚res,
la nourriture et les forces leur manquaient.
Nous ne survivrons pas sans nos jeunes, dit un des
vieillards.
Omoro, qui avait écouté attentivement, prit lentement la
parole :
- A quatre jours d'ici, il y a le village de mes frères, vous y
serez les bienvenus, grands-pères.
Mais ils se mirent tous à secouer la tête, et le plus vieux
répondit
- Ce village est le nôtre. Pas un puits n'a une meilleure eau.
Pas un arbre ne donne un plus plaisant ombrage. Pas une
cuisine ne sent aussi bon que celle de nos femmes.
61
Les vieillards s'excusèrent de ne pas avoir une case
d'hospitalité à
leur
offrir. Omoro les assura que lui et son fils aimaient à dormir
sous les étoiles. Pour dîner, ils se contentèrent de leur pain,
qu'ils partagèrent avec
les villageois. Et la nuit, couché sur une jonchée de rameaux
verts, Kounta songea à tout ce qu'il avait entendu. Et si
ç'avait été Djouffouré, et tous ceux qu@il connaissait tués
ou enlevés - Omoro, Binta, Lamine, lui-même
- le baobab br˚lé, les cours pleines de détritus? Il se força à
penser à
autre
chose.
Et brusquement la nuit fut déchirée par les cris d'une bête
de la forêt
saisie par un animal féroce - alors, il pensa à ces gens qui
en attrapent d'autres. Il entendait aussi au loin le hurlement
des hyènes, mais il avait toujours entendu hurler les
hyènes, chaque nuit, par grandes pluies ou cani-cule, jours
de disette ou de moisson. Il s'endorinit en trouvant une
sorte de réconfort dans leur cri familier.
18
Aux premières lueurs de l'aube, il fut réveillé en sursaut et
bondit sur
ses pieds. Debout à côté de sa litière de feuillage, une
étrange vieille femme
demandait d'une voix à la fois fêlée et aiguÎ ce qu'il était
advenu de la nourriture qu'elle l'avait envoyé chercher deux
mois plus tôt. Derrière Kounta, Omoro répondit doucement :
- Nous voudrions bien pouvoir te le dire, grand-mère.
Ils déjeunèrent, se lavèrent et quittèrent le village à pas
pressés.
Tout
en marchant, Kounta se souvenait d'une vieille femme qu'il
avait vue arpenter Djouffouré sur ses jambes chancelantes
et arrêter les villageois pour leur dire d'un air heureux : " Ma
fille arrive demain! " Tout le monde savait que sa fille avait
disparu bien des pluies auparavant, et que le coq blanc était
mort sur le dos, mais chacun lui répondait gentiment : " Oui,
grand-mère, demain. "
Le soleil n'était pas encore très haut quand ils virent venir
vers eux,
sur la piste, une silhouette solitaire. La veille, en croisant
deux ou trois
voyageurs, ils s'étaient contentés d'échanger des saluts et
des sourires -
mais le vieil homme qui s'approchait avait clairement
l'intention de leur parler. Désignant la direction d'o˘ il
venait, il dit :
- Vous pouvez voir un toubab. (Derrière Omoro, Kounta en
eut le souffle coupé.) Il est suivi de beaucoup de gens qui
portent ses bagages.
62
Le vieillard dit que le toubab l'avait arrêté au passage, mais
seulement
pour lui demander o˘ commençait le fleuve.
- Je lui ai dit que le fleuve commence très loin de l'endroit o˘
il finit.
- Il ne te voulait pas de mal? demanda Omoro.
- Il s'est montré très aimable, dit le vieillard, mais le chat
mange toujours la souris après avoir joué avec elle.
- Cela est bien vrai! dit Omoro.
Kounta aurait voulu en savoir plus sur ce bizarre toubab qui
cherchait des fleuves et non des gens, mais Omoro avait
pris congé du vieillard et repartait sur la piste - comme
toujours, sans regarder si son fils le suivait.
Kounta, cette fois, apprécia son indifférence, car sans cela
Omoro l'aurait vu maintenir des deux mains son baluchon
sur sa tête en boitillant pour le rattraper. Ses pieds
commençaient à saigner, mais ç'aurait été manquer à la
dignité d'un homme que de s'en préoccuper, et à plus forte
raison d'en parler à son père.
Pour la même raison, Kounta maîtrisa sa terreur lorsque,
plus tard dans la journée, ils débouchèrent au détour du
chemin sur une famille de lions - un grand m‚le, une belle
femelle et deux lionceaux déjà grandelets, paressant dans
les herbes toutes proches. Pour Kounta, les lions étaient de
redoutables animaux qui arrivaient furtivement et
dévoraient les chèvres qu'on laissait s'écarter du p‚turage.
Sans quitter les lions des yeux, Omoro ralentit l'allure et dit
calmement, comme s'il sentait la peur de Kounta :
- A ce moment de la journée, ils ne chassent et ne mangent
que s'ils sont affamés. Ceux-là sont bien gras.
Mais, tant qu'ils défilèrent devant les bêtes, il garda une
main sur son
arc et l'autre sur les flèches. Kounta retint son souffle mais
continua du même pas, et lui et les lions s'entre-regardèrent
jusqu'au moment o˘ ils se perdirent de vue.
Il voulait encore penser aux lions et au toubab, lui aussi
dans les para-
ges, mais il avait tellement mal aux jambes que plus rien ne
comptait. Il aurait pu y avoir trente lions en train de manger
là o˘ Omoro choisit de passer la nuit que Kounta les aurait
ignorés. A peine était-il étendu sur une brassée de ramilles
qu'il sombra dans un profond sommeil - et il lui sembla
n'avoir dormi que quelques minutes lorsque, à l'aube, son
père le secoua pour l'éveiller. Aussi contemplatif d'un oeil
admiratif Omoro qui, en un rien de temps, avait dépouillé,
vidé et rôti deux lièvres pris aux pièges
qu'il avait installés avant de s'endormir. Tout en dévorant la
succulente viande, Kounta pensait aux heures que lui et les
autres chevriers passaient à attraper et à cuire du gibier, et
il se demandait o˘ son père et les hommes
comme lui trouvaient le temps d'apprendre tant de choses -
car ils savaient apparemment tout.
Ses pieds pleins d'ampoules, ses jambes, son dos, son cou,
il n'avait pas un endroit du corps qui ne f˚t douloureux en ce
troisième jour de marche. Pour y résister, il se força à
imaginer que c'était son initiation qui 63
se déroulait, et qu'il était le dernier garçon de son kafo à
trahir sa souffrance. Lorsque, juste avant midi, il marcha sur
une épine acérée, il se mordit bravement les lèvres pour ne
pas crier, mais il se mit à boitiller et à
prendre un tel retard qu'Omoro décida de le laisser se
reposer quelques minutes au bord du sentier, tout en
déjeunant. Ensuite, cela alla d'abord mieux, car Omoro avait
enduit sa blessure d'un onguent adoucissant, mais, dès
qu'ils eurent marché pendant un petit moment, son pied lui
fit à nouveau très mal et commença à saigner
abondamment. BientOt, pourtant, la terre en pénétrant dans
l'entaille fit empl‚tre, et le sang cessa de couler;
il réussit même à suivre Omoro parce qu'à force de marcher
sur sa blessure la douleur s'atténuait. Et puis, sans en être
vraiment s˚r, il lui sembla qu'Omoro avait très légèrement
ralenti l'allure. quand ils s'arrêtèrent pour
la halte de nuit, tout le tour de l'entaille était vilainement
gonflé, mais son
père y appliqua un cataplasme et, le lendemain matin, la
plante du pied avait dégonflé et il pouvait s'appuyer dessus
sans avoir trop mal.
quand ils repartirent, Kounta remarqua avec soulagement
que la zone d'épineux et de cactées qu'ils avaient traversée
cédait progressivement devant une brousse assez
semblable à celle de Djouffouré, avec encore plus d'arbres
et de buissons de fleurs, et des nuées de singes criards et
d'oiseaux
multicolores comme il n'en avait jamais vu. L'air chargé de
senteurs lui rappela ces moments o˘ il emmenait Lamine
ramasser des crabes au bord du bolong, et lui et son petit
frère attendaient le passage des pirogues dans
lesquelles sa mère et les autres femmes revenaient de leurs
champs de riz, et ils leur faisaient de grands signes.
Chaque fois qu'ils arrivaient près d'un village, ils le
contournaient par
le sentier s'embranchant avant l'arbre des voyageurs, mais
les enfants du premier kafo accouraient toujours pour les
accueillir et leur dire ce qui tain-se passait de plus
intéressant chez eux. Dans un de ces villages, no nient, les
petits guetteurs se précipitèrent en criant : " Moumbo
djoumbo!
Moumbo djoumbo! " et, estimant leur devoir accompli,
rentrèrent à toutes jambes dans le village. Comme le sentier
détourné longeait d'assez près l'agglomération, Omoro et
Kounta virent un cercle de villageois et, au milieu, un
personnage en costume et masque b‚tonnant le dos nu
d'une femme hurlante, que d'autres femmes maintenaient.
Dans l'assistance, les femmes accueillaient chaque coup de
b‚ton d'un cri perçant. Kounta savait, pour en avoir discuté
avec les autres chevriers, qu'un mari excédé
par une épouse acari‚tre, querelleuse, pouvait aller
discrètement engager dans un autre village un moumbo
djoumbo; celui-ci venait se poster ' a couvert et poussait à
intervalles réguliers des cris terrifiants; puis, sortant de
sa cachette, il corrigeait publiquement l'épouse, après quoi
les femmes du village filaient doux pendant quelque temps.
A un certain moment, les Kinté arrivèrent devant un arbre
des voyageurs sans voir paraître un enfant, non plus
d'ailleurs que personne d'autre,
et pas un bruit ne leur parvint du village, à l'exception du
tapage des oiseaux et des singes. Kounta se demanda si les
négriers étaient passés par 64
là aussi. Il attendit en vain qu'Omoro éclaircisse le mystère,
mais ce fut la bruyante marmaille du village suivant qui s'en
chargea. Montrant la piste, les enfants racontèrent que le
chef du village s'était entêté à
faire
des choses que les villageois désapprouvaient; alors une
nuit - il n'y avait
pas longtemps de cela - tandis qu'il dormait, les gens
étaient partis sans bruit avec toutes leurs possessions, et
avaient trouvé abri dans d'autres villages, chez des amis et
des parents. Il ne restait plus qu'un " chef vide
",
dirent les enfants, et voilà qu'il promettait de s'amender
pourvu que les gens reviennent.
Comme la nuit était proche, Omoro décida de faire halte
dans le bourg suivant, et il trouva sous le baobab une foule
tout agitée par le même
événement. Pour beaucoup, leurs hôtes momentanés
rentreraient chez eux dans quelques jours, le temps que
leur chef ait compris ses erreurs. Tandis que Kounta se
gavait de rago˚t d'arachides et de riz bouilli, Omoro alla
s'entendre avec le djaliba pour qu'il envoie un message
tambouriné à ses frères. Il serait auprès d'eux au prochain
coucher du soleil, leur faisait-il
dire, et il était accompagné de son premier-né.
Kounta avait parfois rêvé d'entendre tambouriner son nom à
travers le pays, et voilà que cela arrivait. Ses oreilles en
conserveraient à
jamais
le son. Un peu plus tard, couché dans la case de
l'hospitalité, et bien qu'il
soit fourbu, Kounta songea à tous les autres djalibas
courbés sur leurs tain-tams et tambourinant son nom d'un
village à l'autre, jusqu'à celui de Djanneh et de Saloum.
A présent que les tam-tams avaient parlé, ils ne trouvaient
plus seulement des enfants auprès de l'arbre des
voyageurs, mais aussi quelques anciens et des musiciens.
Et Omoro ne pouvait décliner l'invitation d'un doyen
d'honorer son village d'une courte visite. Alors les Kinté se
remettaient un peu de leur voyage dans la case d'hospitalité
et puis ils allaient
s'asseoir à l'ombre du baobab ou du fromager o˘ on leur
offrait à manger et à boire; et les adultes s'attroupaient
autour d'Omoro pour le presser de questions, tandis que
faisaient pareillement cercle autour de Kounta ceux du
premier, du deuxième et du troisième kafo.
Tandis que ceux du premier kafo le contemplaient avec une
silen-
étaient des mêmes pluies que Kounta et de plus
cieuse reverence, ceux qui
vieux aussi l'interrogeaient respectueusement - et non sans
jalousie - sur son village natal et sur celui o˘ il se rendait. Il
leur répondait posément et, espérait-il, avec la même
gravité que son père répondant aux questions de leurs
pères. quand ils repartaient, Kounta était s˚r que ces
villageois pensaient avoir rencontré un jeune homme qui
avait passé pratiquement toute sa vie à voyager avec son
père sur les longues pistes de la Gambie.
19
Ils s'étaient trop attardés dans le dernier village et
maintenant il leur
fallait forcer l'allure s'ils voulaient atteindre leur destination
avant le coucher du soleil, comme Omoro l'avait promis à
ses frères. Kounta était trempé de sueur et endolori, mais il
arrivait à mieux tenir son baluchon en équilibre sur sa tête
et il se sentait ragaillardi par les messages tambourinés qui
se succédaient maintenant en série, annonçant l'arrivée de
griots,
de djalibas, d'anciens et autres notables, représentants de
villages aussi lointains que Karantaba, Kootacounda,
Pisania, Djonkakonda, pour la plupart inconnus de lui. Il y
avait là, disaient les tain -tams, un griot du
royaume de Wooli et même un prince envoyé par son père,
le roi de Barra.
Sur la chaude poussière de la piste, Kounta trottait malgré
ses pieds crevassés, tout en s'émerveillant de la célébrité et
de la popularité de ses
oncles. Bientôt il dut encore presser le pas, non seulement
pour suivre les grandes enjambées d'Omoro, mais parce que
ces dernières heures de leur voyage semblaient ne jamais
devoir finir.
Enfin, juste au moment o˘ le soleil, à l'horizon, prenait une
teinte rouge feu, Kounta aperçut à faible distance la fumée
d'un village. Comme elle s'élevait en une large couronne, il
sut que l'on br˚lait des écales sèches
de baobab pour éloigner les moustiques. Cela voulait dire
que le village recevait des visiteurs de marque. Il eut envie
de pousser des cris d'allégresse. Ils étaient arrivés! Bientôt
lui parvinrent les roulements de tonnerre
du grand tobalo cérémoniel - sans doute le frappait-on pour
saluer chaque nouvel arrivant. Il s'y mêlait les accents
saccadés des petits tam-tams et les cris perçants des
danseurs. Et puis, juste après un tournant de la piste,
il vit le village surmonté de son panache de fumée. Omoro
et Kounta aper-
çurent près d'un bosquet un homme qui se mit à leur faire
des signes comme s'il avait été posté là pour attendre
l'arrivée d'un homme accompagné d'un garçon. Omoro
agita à son tour les bras et l'homme s'accroupit aussitôt
devant son tam-tam pour annoncer : " Omoro Kinté et son
premier-né! "
C'est à peine si Kounta touchait terre. Bientôt parut à leur
vue l'arbre
des voyageurs, tout enguirlandé de bandes d'étoffe; la
piste, o˘ jusque-là
l'on ne pouvait cheminer qu'en file, avait été tellement
foulée qu'elle était
considérablement élargie - attestant la popularité et
l'animation du village.
66
Les tam-tams se déchaînèrent, toujours plus fort, et soudain
parurent les danseurs, dans leurs costumes de feuilles et
d'écorce, poussant des grognements, hurlant, bondissant en
l'air, tournoyant et prenant la tête de la foule
qui se déversait par la porte du village pour accueillir ces
visiteurs de marque. Tandis que retentissait la profonde
basse du tobalo, deux silhouettes se détachèrent de la foule
en courant. Devant Kounta, le baluchon d'Omoro chut
brusquement, et voici que son père fonçait dans leur
direction. Instantanément, le baluchon de Kounta dégringola
lui aussi, et le gar-
çon partit comme une flèche.
Omoro et les deux hommes s'étreignaient et s'envoyaient
des bourra-
des. " Alors, c'est notre neveu? " Ils enlevèrent Kounta de
terre et l'embrassèrent avec de joyeuses exclamations. En
les entraînant vers le village, la foule les pressait de toutes
parts, criant des paroles de bienvenue, mais Kounta n'avait
d'yeux et d'oreilles que pour ses oncles. Ils avaient
assurément un air de famille avec Omoro, mais il remarqua
qu'ils étaient moins grands, plus trapus et musculeux que
son père. L'oncle Djanneh - l'aîné
- avait une façon de plisser les yeux comme s'il regardait au
loin, et l'un comme l'autre se déplaçaient avec une sorte de
vivacité animale. Et aussi ils parlaient beaucoup plus vite
que son père, qu'ils pressaient de questions
sur Djouffouré et sur Binta. Enfin, Saloum tapota de son
poing fermé le cr‚ne de Kounta :
Dire que nous ne l'avons vu que lorsqu'il a reçu son nom. Et
maintenant, regardez-moi ça! Tu as combien de pluies,
Kounta?
- J'ai huit pluies, répondit le garçon d'un ton respectueux.
- Eh bien, tu es presque à l'‚ge de l'initiation! s'exclama son
oncle.
Tout autour de la haute palissade de bambou défendant le
village, l'on avait empilé des buissons d'épines séchées
dans lesquels étaient dissimulés des piquets acérés qui
déchireraient les pillards éventuels, hommes ou animaux.
Mais Kounta ne remarquait pas plus cela qu'il ne prêtait
vraiment attention à ceux de la même classe d'‚ge que lui.
Pendant que ses oncles lui faisaient visiter, avec son père,
leur beau village tout neuf, à peine entendait-il au-dessus
de sa tête le tapage des perroquets et des singes ou,
à ses pieds, les aboiements des chiens ouolos. Saloum leur
montrait que chaque case avait sa propre cour, et leur
expliquait que les greniers des femmes étaient élevés
directement au-dessus de leur foyer de cuisine, pour que la
fumée préserve des insectes nuisibles le riz, le sorgho et le
mil.
A voir, à sentir, à entendre tant de choses passionnantes,
Kounta en avait presque le vertige. Et tous ces dialectes
mandingues qui frappaient son oreille, et dont il ne saisissait
qu'un mot par-ci par-là, composaient pour lui une
atmosphère à la fois fascinante et déroutante. Comme la
plupart des Mandingues, sauf ceux qui étaient aussi instruits
que l'arafang, Kounta ne connaissait pratiquement rien des
langues parlées par d'autres tribus, même s'il s'agissait de
proches voisins. Mais, à force de se poster près de l'arbre
des voyageurs, il savait au moins reconnaître les tribus. Les
Foulahs avaient le visage ovale, les cheveux longs, les
lèvres 67
épaisses, des traits assez marqués, les tempes rayées de
scarifications verti-cales. Les Ouolofs étaient très noirs et de
manières fort réservées, tandis que les Sérahoulis, moins
grands, avaient la peau plus claire. Pour les Djolas, on ne
pouvait pas les confondre : tout leur corps était couvert de
scarifications et ils avaient une expression féroce.
Kounta reconnaissait bien tous les gens de ces tribus qu'il
voyait là, dans le village neuf, mais il y en avait encore
beaucoup plus qui lui étaient
inconnus. Certains discutaient bruyamment avec les clients
qu'ils rameu-taient à grands cris. De vieilles femmes
vantaient bien haut les peaux tannées qu'elles vendaient, et
des jeunes filles marchandaient des coiffures de
sisal ou de baobab. Autour de celui qui criait son "Kola!
Beau kola rouge! " s'aggloméraient les amateurs
reconnaissables à leurs dents - souvent rares - devenues
orange à force de m‚cher des noix de kola.
Au milieu d'une amicale bousculade, Kounta fut présenté à
un défilé
incessant de villageois et de personnages importants venus
de toute sorte d'endroits passionnants. Il s'émerveillait
d'entendre ses oncles parler à
tant
d'étrangers dans leur propre langue. Sachant qu'il pourrait
retrouver à
tout
moment son père ou ses oncles, il se laissa porter par le
mouvement de la foule et vint échouer parmi les musiciens
et les danseurs. Et puis il arriva
devant les tables installées à l'ombre du baobab et garnies
par les femmes d'une abondance de victuailles. Il go˚ta le
boeuf et l'antilope rôtis ainsi que le rago˚t d'arachides, et
estima que leur cuisine était bonne, certes, mais pas aussi
succulente que celle des villageoises de Djouffouré pour la
fête des moissons.
Voyant des femmes discuter avec animation près du puits, il
obliqua dans leur sens, l'oeil et l'oreille aux aguets, et apprit
ainsi qu'à une demi-.
q journée de marche l'on avait vu cheminer un très grand
marabout, , venait avec sa suite honorer le village neuf,
parce qu'il avait été fondé
par
les fils du défunt homme de Dieu Ka7iraba Kounta Kinté.
Kounta se gonfla de fierté en entendant parler si hautement
de son grand-père. Il continua à écouter les femmes, qui ne
l'avaient pas reconnu. Elles discutaient à
pré-
sent de ses oncles. Il serait temps, dit l'une d'elles, qu'ils
cessent un peu
de voyager pour se fixer, prendre femme, avoir des enfants.
Et une autre ajouta : " Ils n'auront que l'embarras du choix,
avec toutes ces filles qui les voudraient pour époux. "
La nuit était presque tombée lorsque Kounta, se sentant
tout gauche, finit par s'approcher de garçons de la même
classe d'‚ge que lui. Ils ne semblaient pas lui en vouloir
d'être resté jusque-là avec les adultes. Ils avaient surtout
très envie de lui raconter comment était né leur nouveau
village. " Nos familles se sont toutes liées d'amitié un jour
ou l'autre avec
vos oncles, au cours de leurs voyages. Toutes, pour une
raison quelconque, ne se plaisaient plus chez elles. " " Mon
grand-père n'avait pas assez de place pour avoir auprès de
lui sa famille et les belles-familles de ses enfants ", dit un
garçon. Un autre expliqua : " Le riz poussait mal dans notre
bolong. "
68
Les oncles de Kounta avaient commencé à informer leurs
amis qu'ils connaissaient un emplacement idéal et qu'ils
songeaient à y édifier un village. Et bientôt les amis de
Djanneh et de Saloum s'étaient mis en marche avec leurs
familles, emmenant chèvres, poulets, animaux familiers,
tapis de prière et autres possessions.
La nuit était tombée, et Kounta vit que l'on allumait les feux
du village avec les fagots que ses nouveaux amis avaient
ramassés dans la journée. Ils lui apprirent qu'en raison de
l'événement, villageois et visiteurs s'assiéraient ensemble
autour des feux, contrairement à la coutume qui voulait que
les hommes, les femmes et les enfants aient des feux
séparés.
L'alimamo allait bénir l'assemblée, et puis Djanneh et
Saloum viendraient au milieu du cercle pour raconter leurs
voyages et leurs aventures. A côté
d'eux se tiendrait le visiteur le plus avancé en ‚ge, un
patriarche du lointain
village de Foulladou, sur le haut cours du fleuve. On disait
qu'il avait plus
de cent pluies, et qu'il déverserait sa sagesse sur ceux qui
avaient des oreilles pour l'écouter.
Kounta courut rejoindre son père devant le feu juste à temps
pour entendre la prière de l'alimamo. Ensuite, tous
demeurèrent silencieux pendant quelques minutes. L'air
était empli de la stridulation des grillons, les
visages s'animaient de l'ombre dansante des flammes.
Enfin, le vieillard parcheminé prit la parole :
- Des centaines de pluies avant même mon plus ancien
souvenir, on raconta au-delà des vastes eaux qu'il y avait en
Afrique une montagne d'or.
C'est cela qui a d'abord amené les toubabs en Afrique!
La montagne d'or n'existait pas, dit-il, mais plus d'or qu'on
n'en pourrait décrire avait été trouvé dans les fleuves et
extrait de profondes mines
dans le nord de la Guinée et, plus tard, dans les forêts du
Ghana.
- Jamais on n'a dit à un toubab d'o˘ venait l'or, ajouta le
vieillard, car dès qu'un toubab sait quelque chose, bientôt
tous l'apprennent.
Ce fut ensuite au tour de Djanneh. Dans bien des endroits, il
y avait quelque chose de presque aussi précieux que l'or,
dit-il, et c'était le sel.
Lui et Saloum avaient vu de leurs propres yeux échanger du
sel contre un poids égal d'or. Dans de lointaines étendues
de sable, il fallait creuser
le sol pour trouver le sel sous forme de grosses barres, et
ailleurs certaines
eaux en s'évaporant laissaient une bouillie salée qui séchait
au soleil en formant des blocs.
- Il a existé une ville de sel, dit le vieillard, la ville de
Taghaza, dont
les habitants avaient b‚ti leurs maisons et leurs mosquées
en blocs de sel.
- Raconte-nous les étranges animaux bossus dont tu nous as
déjà
parlé, l'interrompit audacieusement une vieille femme en
s'adressant à
Saloum.
Elle rappelait grand-mère Nyo Boto à Kounta.
Une hyène hurla au loin dans la nuit, et les gens se
penchèrent sur le feu dansant. Saloum prit la parole :
Ces bêtes que l'on appelle des chameaux habitent une
étendue de 69
sable sans fin. Ils y trouvent leur chemin en se guidant sur
le soleil, les étoiles et le vent. Pendant trois lunes, Djanneh
et moi avons voyagé
sur
ces animaux, en nous arrêtant juste de temps en temps à
des points d'eau.
- Mais en nous arrêtant souvent pour repousser des bandits!
dit Dianneh.
- Une fois, nous avons fait partie d'une caravane de douze
mille chameaux, poursuivit Saloum. En réalité, c'était une
troupe de petites caravanes qui voyageaient ensemble pour
se protéger des bandits.
Kounta remarqua que Djanneh déroulait un grand morceau
de cuir.
D'un air impatient, l'ancien fit un signe à deux jeunes gens
qui se h
‚tèrent
de jeter des rameaux secs dans le feu. A la lueur de la
flambée, Kou et les autres purent voir Djanneh suivre du
doigt un bizarre dessin. "
nta
'Voici
l'Afrique", dit-il. Il décrivit de l'index le tracé de la "grande
eau", à
l'ouest, puis celui du " grand désert de sable ", plusieurs fois
grand comme
toute la Gambie, leur dit-il, en la leur montrant dans le coin
inférieur gauche du dessin.
- Sur la côte nord de l'Afrique, dit Saloum, les bateaux des
toubabs apportent de la porcelaine, des épices, des étoffes,
des chevaux et d'innombrables choses faites de main
d'homme. Et puis ces marchandises sont convoyées vers
l'intérieur à dos de chameaux ou d'‚nes, jusqu'à des villes
comme Sijilmasa, Ghadamès et Marrakech, poursuivit-il en
les désignant sur la carte. Et en ce moment même, tandis
que nous sommes là, des tas d'hommes lourdement chargés
sont en train de traverser d'épaisses forêts, emportant sur
leur tête nos marchandises africaines : ivoire, peaux, olives,
dattes, noix de kola, coton, cuivre, pierres précieuses, pour
remplir les bateaux des toubabs.
Kounta en avait la tête qui tournait, et il se jura qu'un jour
lui aussi
s'aventurerait vers -des endroits aussi passionnants.
" Le marabout! " De son poste avancé sur la piste, le
guetteur tambourinait la nouvelle. Aussitôt se forma le
cortège d'accueil. En tête, Djanneh
et Saloum, les fondateurs du village; puis le Conseil des
Anciens, l'alimamo, l'arafang; ensuite les notables d'autres
villages, dont Omoro; et Kounta fut placé parmi les jeunes
en rang de tailles. Les musiciens les conduisirent jusqu'à
l'arbre des voyageurs, réglant leur allure pour y arriver en
même temps que le saint homme. Kounta regardait de tous
ses yeux ce vieillard à la barbe blanche tranchant sur une
peau très no'
ire
s'avancer en tête d'une longue suite visiblement harassée.
Hommes, femmes et enfants portaient tous sur leur tête de
grosses charges, à l'exception des quelques hommes
conduisant le bétail et plus d'une centaine de chèvres.
Avec des gestes vifs, l'homme de Dieu bénit le cortège
d'accueil agenouillé et fit signe à tous de se relever. Puis il
bénit particulièrement Djanneh et Saloum, et, tandis que
Djanneh lui présentait Omoro, Saloum appela de la main
Kounta, qui se précipita auprès d'eux. " Voici mon premier-
né, dit Omoro, et il porte le nom de son saint grand-père. "
70
Kounta entendit sans les comprendre, à l'exception du nom
de son grand-père, les mots arabes que le marabout
dévidait au-dessus de lui, il sentit les doigts du saint homme
lui effleurer la tête aussi doucement qu'une aile de papillon,
et il fila reprendre sa place parmi les jeunes, tandis
que le marabout faisait connaissance avec ceux du cortège,
conversant comme s'il était un homme ordinaire. Les jeunes
du groupe de Kounta commencèrent à sortir du rang pour
contempler la longue file des épouses, enfants, disciples et
esclaves qui fermaient la marche.
Les épouses et les enfants du marabout se retirèrent très
vite dans les
cases d'hospitalité. Les disciples s'assirent sur le sol,
déballèrent leurs baluchons pour en tirer livres et
manuscrits - propriété de leur maître, l'homme
de Dieu - et se mirent à lire à haute voix pour ceux qui
s'étaient formés en cercle autour de chacun d'eux. Kounta
remarqua que les esclaves n'avaient pas suivi les autres
dans le village. Ils étaient restés à
l'extérieur
de la palissade, [Link] à proximité du bétail entravé et
des chèvres mises à l'enclos. C'était la première fois qu'il
voyait des esclaves demeurer,
à l'écart des autres gens.
L'homme de Dieu pouvait à peine faire un mouvement tant
la foule agenouillée le pressait de toutes parts. Villageois ou
visiteurs de marque se prosternaient pareillement, le front
dans la poussière, l'implorant de les
entendre, quelques-uns allant jusqu'à oser toucher son
vêtement. Certains le suppliaient de venir célébrer un office
religieux dans leur village, qui en était privé depuis
longtemps. D'autres lui soumettaient des questions de droit,
car dans l'islam loi et religion sont une même chose. Des
pères lui demandaient quel nom significatif donner à leurs
nouveau-nés. Ceux d'un village qui n'avait pas d'arafang
sollicitaient de l'homme de Dieu l'envoi d'un de ses
étudiants pour instruire leurs enfants. Les étudiants en
question s'affairaient justement à vendre des petits carrés
de peau de chèvre, que de multiples mains tendaient
ensuite au saint homme pour qu'il y inscrive son signe.
Cousus dans un talisman comme celui que Kounta portait au
bras, ils assureraient un étroit et constant rapport avec
Allah.
Kounta en acquit un moyennant les deux cauris qu'il avait
apportés de Djouffouré et se mêla à la foule qui se pressait
autour du marabout.
Il lui vint à l'idée que son grand-père avait d˚ être comme
cet homme de Dieu, qui avait le pouvoir d'intercéder auprès
d'Allah pour que la pluie sauve un village de la disette,
comme Kairaba Kounta Kinté avait un jour sauvé Djouffouré.
Grand-mère YaÔssa et la vieille Nyo Boto lui en avaient
parlé maintes fois. Mais il ne comprenait qu'à présent la
grandeur de son aÔeul - et de l'islam. Tout en attendant
parmi les autres de faire inscrire la sainte marque sur son
petit carré de peau, Kounta se dit qu'une seule personne
saurait pourquoi il avait dépensé ses précieux cauris : Nyo
Boto.
En rentrant, il le lui remettrait et il lui demanderait de le
garder jusqu'à
ce qu'il soit temps de le coudre dans le précieux talisman
qui serait réservé
à son premier-né.
20
Dévorés de jalousie à l'égard de Kounta, et s˚rs qu'il allait
revenir tout gonflé de son importance, ceux de son kafo
avaient tacitement décidé
de l'accueillir, lui et ses voyages, avec la plus parfaite
indifférence. Et c'est
ce qu'ils firent, insoucieux du chagrin qu'ils lui causaient en
le traitant comme s'il n'avait jamais quitté le village, allant
jusqu'à interrompre leur
conversation à son approche, et son meilleur ami Sitafa lui
témoignant encore plus de froideur que les autres. Kounta
en fut si bouleversé qu'il en oublia le nouveau petit frère,
Souwadou, qui était né pendant sa randon née avec Omoro.
Un midi o˘ les chèvres paissaient tranquillement, Kounta
résolut d'oublier la méchanceté de ses camarades et de se
raccommoder avec eux.
Comme ils étaient en train de déjeuner dans leur coin, il alla
simplement s'asseoir parmi eux et commença à parler.
- J'aurais bien aimé que vous veniez avec moi, dit-il, et il se
rnit aussitôt à leur raconter son voyage.
Il leur dit quelles dures journées il avait connues, ses
muscles douloureux, sa peur devant les lions. Il décrivit les
villages qu'ils avaient traversés
et leurs habitants. A un moment, un des garçons bondit
pour aller rassembler ses chèvres et en revenant il s'assit
plus près de Kounta - comme par mégarde. Bientôt son récit
fut ponctué par les grognements et les exclamations des
autres et le temps passa si vite que juste au moment o˘ il
en arrivait au village de ses oncles, ils s'aperçurent qu'il
était temps de ramener les chèvres.
A l'école, le lendemain matin, les garçons durent faire un
effort pour dissimuler leur impatience à l'arafang. quand
enfin ils se retrouvèrent entre
eux, à faire paître les chèvres, ils se serrèrent autour de
Kounta, et il 1
commença à leur parler de toutes ces tribus et ces langues
différentes qui se mêlaient dans le village de ses oncles. Il
en était au milieu d'un des récits
de contrées lointaines que Dianneh et Saloum avaient faits
autour du feu
- et tous étaient suspendus à ses lèvres
- quand le calme des champs fut brusquement déchiré par
les féroces aboiements d'un chien ouolo et les bêlements
aigus d'une chèvre terrifiée.
Se dressant d'un bond, ils aperçurent à la lisière du p‚turage
une grande panthère à la robe fauve qui l‚chait la chèvre
qu'elle tenait dans 72
sa gueule pour se jeter sur deux de leurs chiens. Les
garçons demeuraient figés par la surprise et la peur
lorsqu'ils virent la bête écarter un des chiens
d'un puissant coup de patte et se ramasser pour fondre sur
le second, qui sautait sauvagement à l'attaque, ses
épouvantables grondements couvrant les aboiements des
autres chiens et les cris des chèvres qui s'égaillaient dans
toutes les directions.
Et puis les garçons se déployèrent, courant et vociférant
pour rabattre
les chèvres. Mais Kounta se lança comme un fou vers la
chèvre de son père qui gisait sur le flanc.
- Kounta, non! Arrête! hurla Sitafa en essayant de l'agripper
au passage.
Il n'y réussit pas, mais, quand le fauve vit les deux garçons
se précipiter dans sa direction en vociférant, il partit à
reculons puis, faisant volte-face, il fonça vers la forêt,
talonné par les chiens.
L'odeur de la panthère et la vue du corps déchiré de la
chèvre donnèrent des nausées à Kounta. Un sang noir
coulait de son cou renversé; elle avait la langue pendante,
les yeux révulsés et, plus horrible que tout, le petit qu'elle
portait, encore animé d'une faible pulsation. Tout près d'elle,
fauve l'avait éventrée et Kounta pouvait voir dans
l'ouverture béante le le chien ouolo gémissait de douleur en
essayant de ramper vers le garçon malgré son flanc lacéré.
Kounta vomit sur place et, en se retournant, il vit derrière lui
Sitafa, bouleversé.
A travers ses larmes, il perçut la présence des autres
garçons, qui regardaient le chien blessé et la chèvre morte.
Puis tous s'écartèrent lentement sauf Sitafa, qui entoura
Kounta de ses bras. Ils ne dirent pas un mot, mais la
question planait : comment raconter cela à son père? Enfin
Kounta retrouva sa voix.
Peux-tu surveiller mes chèvres? demanda-t-il à Sitafa. Il faut
que
Sitafa retourna auprès des autres garçons et, aussitôt, deux
d'entre eux
je remporte la peau à mon père.
ramassèrent le chien gémissant et l'emportèrent. Kounta fit
signe à Sitafa de s'éloigner avec ses camarades.
S'agetouillant à côté de la chèvre morte, il prit son couteau
et la d'epouilla comme il avait vu si souvent Omoro
dépouiller une bête. Puis il arracha des herbes pour en
recouvrir le corps humide. Il lui était déjà arrivé une fois
d'oublier de surveiller ses chèvres,
de la chèvre et de son petit, et s'en fut vers le village, en
portant la peau
et il s'était alors juré que cela ne lui arriverait jamais plus. Et
voilà
que
cela lui était arrivé de nouveau avec, cette fois, une chèvre
tuée.
Il souhaitait désespérément que ce ne soit qu'un
cauchemar, mais la toison prouvait qu'il était bien éveillé. Il
souhaita en mourir, mais alors son déshonneur rejaillirait sur
ses ancêtres. Allah le punissait de sa forfanterie, songea-t-il
avec honte. Il s'arrêta, s'agenouilla dans la direction du
levant et implora le pardon.
quand il se releva, il vit que ceux de son kafo avaient
rassemblé les chèvres et se préparaient à quitter la p‚ture
en chargeant les fagots sur 73
leur tête. Un des garçons portait le chien blessé, et deux
autres chiens boi-taient bas. Voyant que Kounta les
regardait de loin, Sitafa déposa son fagot et fit mine de
venir vers lui, mais Kounta l'arrêta d'un geste.
Sur le sentier des chèvres, il semblait à Kounta que chaque
pas le rapprochait de la fin - de la fin de tout. Il était
submergé par la honte et la
terreur. Il allait être chassé. Il ne verrait plus Binta, Lamine
et la vieille
Nyo Boto. Même les leçons de l'arafang lui manqueraient. Il
pensa à
grand-mère Yeissa; à son grand-père, l'homme de Dieu dont
il portait le nom, ce nom qu'il venait de déshonorer; à ses
oncles, les célèbres voyageurs qui avaient fondé un village.
Il lui revint à l'esprit qu'il n'avait pas
rapporté son fagot. Il songea à la chèvre dont il se rappelait
parfaitement les manières capricieuses, et cette tendance
qu'elle avait à s'écarter du troupeau. Et il pensa au
chevreau qui ne naîtrait jamais. Mais rien n'arrivait à le
distraire d'une seule pensée, la plus redoutable, celle de son
père.
Soudain, son esprit vacilla et il demeura figé sur place, le
souffle coupé : au loin sur le sentier, Omoro venait à sa
rencontre en courant. Pas un des garçons n'aurait osé
prendre sur lui de le prévenir; comment avait-il
pu savoir?
- Tu n'as rien? demanda Omoro.
Kounta demeura d'abord sans voix, puis il parvint à
répondre : " Non, Fa. " Mais déjà Omoro lui examinait le
ventre et il put voir que le sang qui maculait le doundiko
n'était pas celui de Kounta.
Se redressant, Omoro lui prit des mains la toison de la
chèvre et la posa dans l'herbe.
- Assieds-toi, lui lança-t-il.
Kounta obéit en tremblant et Omoro s'assit en face de lui.
- Il y a une chose que tu dois savoir, dit Omoro. Tous les
hommes commettent des fautes. quand j'avais ton ‚ge, j'ai
laissé emporter une chèvre par un lion.
Relevant son vêtement, il lui montra sa hanche gauche, o˘
une profonde cicatrice laissait une zébrure plus claire.
- J'ai appris, et toi aussi, tu dois apprendre. Ne
t'élancejamais au-devant d'un animal dangereux! Tu
m'entends?
- Oui, Fa.
- Omoro se mit debout, ramassa la peau de chèvre et la jeta
dans les fourrés.
- Eh bien, n'en parlons plus.
En regagnant le village derrière Omoro, Kounta se sentait
envahi par un tumulte d'émotions. Mais, plus fort que sa
faute, plus fort que son soulagement, il y avait l'amour
immense qu'il ressentait pour son père.
21
Kounta avait atteint sa dixième pluie. Depuis leur cinquième
pluie, les garçons du deuxième kafo étaient allés deux fois
par jour étudier chez l'arafang. A présent, leur instruction
était terminée. U jour des examens publics, les parents de
Kounta et de ses camarades vinrent s'asseoir dans la cour
de l'arafang, tout fiers d'occuper les premiers rangs, avant
même les anciens du village. Puis l'arafang se planta devant
eux et regarda ses élèves qui levaient la main pour être
interrogés. Kounta fut le premier can-didat choisi.
- quelle était la profession de tes ancêtres, Kounta Kinté?
demanda-t-il.
- Il y a des centaines de pluies, au Mali, répondit Kounta
avec assurance, les Kinté étaient forgerons, et leurs femmes
fabriquaient des poteries
et tissaient des étoffes.
A chaque réponse exacte d'un écolier, l'assistance
manifestait bien haut son appréciation.
puis ilarafang posa une question de calcul
- Si un babouin a sept femmes, chaque femme ayant sept
enfants et chacun des enfants mangeant sept arachides
pendant sept jours, combien d'arachides le babouin a-t-il
volées dans le champ d'un cultivateur?
Les pailles de mil volèrent pour tracer les chiffres sur les
écritoires
de peuplier : ce fut Sitafa Silla qui cria le premier la bonne
réponse, et les louanges qui montaient de la foule
couvrirent les grognements de dépit de ses camarades.
Ensuite, chaque garçon écrivit sur sa tablette son nom en
arabe. Et l'arafang éleva'I'une après l'autre les tablettes
pour que les parents et les
spectateurs constatent par eux-mêmes le succès de son
enseignement.
Comme les autres enfants, Kounta avait eu encore plus de
difficultés à lire qu'à écrire les signes qui parlent. Combien
de fois n'avaient-ils pas souhaité, tandis que l'arafang leur
tapait sur les doigts, que ce qui était écrit
soit aussi facile à comprendre que les messages
tambourinés - ceux-là, même Lamine et les autres petits
pouvaient les déchiffrer comme si, de loin, quelqu'un leur
parlait.
Puis les garçons se levèrent un par un à l'appel de l'arafang.
Ce fut enfin au tour de Kounta. " Kounta Kinté! " Tous les
regards fixés sur lui, 75
Kounta sentit qu'il faisait la fierté de sa famille installée au
premier rang,
et même celle de ses ancêtres là-bas, dans le champ des
sép ultures, derriere
le village - et, par-dessus tout, celle de sa chère grand-mère
Yàissa. Il lut à haute voix un verset de la dernière page du
Coran, puis il pressa le livre contre son front en disant : "
Amen! " Les lectures terminées, le maitre donna une
poignée de main à chacun des garçons et annonça à voix
forte que, maintenant qu'ils étaient instruits, ils
appartenaient au troisième
k9afo. L'assistance se déchaîna en acclamations; Binta et
les autres mères s empressèrent de découvrir les jattes et
les calebasses qu'elles avaient apportées, toutes pleines de
délicieuses choses, et la fête de fin d'études se
termina par un festin.
Le lendemain matin, lorsque Kounta arriva aux enclos pour
emmener paître les chèvres de sa famille, il trouva Omoro
qui l'attendait. Lui montrant deux jeunes femelles, il lui dit :
- Ces deux-là sont ton cadeau de fin d'études.
A peine Kounta avait-il réussi à balbutier un remerciement
qu'Omoro s'en fut, sans ajouter un mot, comme s'il donnait
des chèvres tous les jo urs
et Kounta s'efforça de dissimuler sa fébrilité. Mais, dès
qu'Omoro ne
fut plus en vue, Kounta poussa un tel hurlement de joie que
ses chèvres, affolées, partirent en flèche - le reste du
troupeau se lançant à leurs trousses. quand il eut réussi à
les rejoindre et à les mener au p‚turage, il trouva
tous ses camarades qui l'avaient précédé et qui paradaient
avec leurs chèvres. Ils les traitaient comme des animaux
sacrés, les poussaient vers l'herbe la plus tendre, imaginant
déjà les vigoureux chevreaux qu'elles don-neraient, et
ensuite les troupeaux de chevreaux, jusqu'à ce qu'ils
possèdent
un aussi beau troupeau que celui de leur père.
Avant la nouvelle lune, certains parents - dont Omoro et
Binta firent encore présent d'une troisième chèvre, cette fois
à l'arafang, pou r le
remercier de l'enseignement dispensé à leur fils. Eussent-ils
été plus riches
qu'ils auraient été heureux de lui donner une vache, mais ils
savaient que l'arafang comprenait que cela dépassait leurs
moyens, et d'ailleurs les moyens de tous ceux de
Djouffouré, qui n'était qu'un humble village. Certains
parents - esclaves récents, qui n'avaient encore rien pu
épargner -
n'avaient même que leur labeur à offrir : ils travailleraient,
pendant une lune, les champs de J'arafang.
Les lunes succédaient aux lunes, les saisons aux saisons -
déjà une autre pluie avait passé, et ceux du kafo de Kounta
avaient initié le kafo de Lamine à la garde des chèvres. Une
Période longtemps attendue était maintenant proche. Jour
après jour, Kounta et ses camarades songeaient tout
ensemble avec joie et inquiétude à la prochaine fête des
moissons, que clôturerait l'enlèvement de ceux du troisième
kafo - les garçons ayant entre dix et quinze pluies. Ils
seraient emmenés loin de Djouffouré, ils demeureraient
quelque part pendant quatre lunes et, quand ils
reviendraient, ils seraient des hommes.
Kounta et les autres essayaient d'avoir à ce propos une
attitude déga-76
gée - comme si la chose ne les intéressait, ne les inquiétait
pas. Mais ils ne pensaient qu'à cela, et ils épiaient le plus
faible signe, le moindre mot
des adultes pouvant avoir
urent quitté Djouffouré sans tapage et sèche, après que
plusieurstrpaèirteàs Ièinitiation. Et tout au début de la
saison
furent revenus aussi discrètement deux ou trois jours plus
tard, les langues
allèrent bon train parmi les garçons, d'autant plus que
d'après Kalilou Conteh, qui avait surpris une conversation de
son oncle, on avait procédé
à d'indispensables réparations dans le djoudjouo, le camp
d'initiation qui, depuis presque cinq pluies - depuis la
dernière initiation - avait souffert des intempéries et des
animaux. Et puis les chuchotements entre les gar-
çons s'exacerbèrent parce que leurs pères avaient discuté
de la désignation,
par le Conseil des Anciens, de celui qui dirigerait leur
initiation - le kintango. Kounta et ses camarades avaient
entendu maintes fois les pères, les oncles, les grands frères
parler avec révérence du kintango qui avait veillé
sur leur propre initiation.
Le temps des moissons allait commencer, et tous les
garçons du troisième kafo se communiquaient
fiévreusement leurs informations ainsi leurs mamans les a
vaient mesurés : tour de tête, tour de poitrine.
Kounta s'efforçait de refouler le souvenir qu'il avait de ce
matin - cinq pluies plus tôt - o˘ lui et ses camarades, les
chevriers novices, avaient cru mourir de peur en voyant
emporter par de terrifiants danseurs kankourangs masqués,
vociférant et brandissant des lances, des garçons aveuglés
par une cagoule blanche et hurlants tandis que les villageois
leur lançaient sarcasmes et coups de pied.
Le tobalo annonça de sa profonde basse l'ouverture de la
moisson, et Kounta rejoignit aux champs les villageois.
Il était content de devoir travailler aussi dur pendant une
longue journée, parce que, comme cela, il ne pensait guère
à ce qui allait arriver.
Mais,
une fois la moisson engrangée et la fête commencée, il
s'aperçut que ce plaisir qu'il avait toujours éprouvé de la
musique, de la danse, de l'abondance des victuailles, il
n'arrivait pas à s'y abandonner. Au point même que plus les
réjouissances se déchaînaient, plus il se sentait malheureux;
et il passa plus ou moins les deux derniers jours de la fête
tout seul, à
faire des ricochets sur le bolong.
La nuit qui précéda l'ultime jour de la fête, Kounta était dans
la case
de Binta, en train de dîner de rago˚t d'arachides et de riz,
lorsque Omoro arriva derrière lui. Il eut à peine le temps
d'apercevoir son père brandissant
quelque chose de blanc que, déjà, la haute cagoule lui
enserrait la tête.
Kounta était figé de terreur. Il sentit que son père le prenait
par le bras
pour le mettre debout, et puis le poussait vers un tabouret.
Kounta était content de pouvoir être assis, parce qu'il avait
les jambes molles et la tête
vide. Il s'entendit respirer d'une façon hachée et sut que s'il
essayait de
bouger il allait tomber du tabouret. Alors, il resta immobile,
essayant de s'accoutumer à l'obscurité. Il était si terrifié
qu'elle semblait doublement
impénétrable. Sentant l'humidité de son souffle, il songea
brusquement 77
qu'Omoro avait d˚, lui aussi, étouffer sous une cagoule
semblable. Mais avait-il éprouvé la même frayeur? Kounta
ne pouvait le croire, et il fut honteux de déshonorer ainsi le
clan Kinté.
Tout était très calme dans la case. Luttant contre la peur qui
lui no it
ua
î'estomac, Kounta ferma les yeux et se concentra pour
tenter de saisir le moindre bruit. Il lui sembla entendre que
Binta se déplaçait. Il se demanda o˘ était Lamine, et aussi
Souwadou, parce que, ceux-là, il les aurait certes
entendus. Pour lui, une seule chose était s˚re : ni Binta ni
quiconq ue ne
lui parlerait, et à plus forte raison ne lui retirerait sa
cagoule. Et puis il
songea que ce serait épouvantable si justement quelqu'un
levait la cagoule, parce que l'on verrait alors qu'il était
terrifié, et donc indigne d'être initié
avec ceux de son kafo.
Puis il entendit au loin le tam-tam et les cris des danseurs. il
s'écoula
encore un moment. Il se demanda quelle heure il était. Il se
dit que l' on devait être arrivé à la soutoba, juste entre la
nuit et l'aube, mais il entendit
bientôt J'alimamo débiter la prière safo : il n'était encore
que deux heures
avant minuit. La musique se tut, et Kounta sut que les
villageois avaient cessé leur célébration, et que les hommes
se h‚taient vers la mosquée.
Les prières, selon l'estimation de Kounta, devaient être
terminées, la musique n'avait pas repris, et il était toujours
là, assis. Il tendit l'oreille,
mais le silence était total. Finalement, il s'assoupit, et se
réveilla en sursaut
peu après. Il n'entendait toujours rien, et sous sa cagoule il
faisait plus sombre que par une nuit sans lune. Et puis lui
parvint faiblement le jappement des hyènes. C'était toujours
ainsi qu'elles préludaient, et ensuite seulement venaient ces
longs hurlements qui duraient jusqu'au jour.
Kounta savait qu'au cours de la semaine faste des moissons
le tobalo résonnait aux premières lueurs de l'aube. Il
l'attendait - il attendait n'importe quoi. Il sentit la rage le
gagner, mais le tobalo restait muet.
Et,
après s'être réveillé en sursaut à maintes reprises, il sombra
dans un Sommeil agité. quand le tobalo retentit, il fit un
grand bond. Sous la cagoule,
Ig honte de s'être laissé aller à dormir lui br˚lait les joues.
Le concert des koras et des balafons s'éleva devant la case.
Kounta entendit déambuler et parler les gens, dans un
tumulte sans cesse grandissant auquel se joignit le
martèlement accéléré et bref des tambours. Et puis
son coeur s'arrêta : quelqu'un s'était rué dans la case. Avant
qu'il ait pu réagir, il se sentit agripper par les poignets et
tirer brutalement dehors au
milieu du vacarme assourdissant des tam-tams et des
hurlements aigus de la foule. Des bourrades et des coups de
pied s'abattirent sur lui. Il songea
désespérément à la fuite mais n'eut pas le temps
d'esquisser son geste : une
poigne solide mais douce avait saisi sa main. Soufflant sous
sa cagoule, Kounta se rendit compte que les coups avaient
cessé et que les hurlements de la foule s'éloignaient. Les
gens s'en étaient allés vers les cases des autres
garçons, pensa-t-il, et la main qui le guidait devait être celle
de l'esclave
qu'O@-noro avait engagé - comme tous les pères - pour
conduire son fils au djoudjouo.
78
Chaque fois que l'on tirait un garçon de sa case, le tumulte
de la foule
s'enflait jusqu'à la frénésie, et Kounta éprouva au moins la
satisfaction de
ne pas voir les danseurs kankourangs qui lançaient des cris
terrifiants en faisant d'immenses bonds et en brandissant
leur lance. Grands et petits tambours - apparemment tous
les tambours du village - mêlaient leurs battements tandis
que l'esclave entraînait Kounta à une allure de plus en plus
vive entre deux rangées de gens qui criaient - " quatre
lunes! " et
" Ils vont devenir des hommes! " Kounta sentait monter les
sanglots. Une envie folle lui venait de toucher Omoro, Binta,
Lamine - même ce morveux de Souwadou; il ne pouvait
supporter l'idée que quatre longues lunes allaient s'écouler
avant qu'il revoie ceux qu'il chérissait à présent plus fort
que jamais. Il comprit, aux bruits qu'il perçut, que lui et son
guide avaient
il sut qu'ils franchis-
rcejoominmteulneetufirlneuletn
dmealracfhoe˘leavdaenvçeannatitàplluas
icnaddiestnicnectr,apide des tam-tams.
saient la porte du village et il sentit les larmes lui inonder
les joues.
Il serra
bien fort les paupières, comme s'il voulait se dissimuler à
lui-même qu'il pleurait.
Tout comme il avait senti la présence de Binta dans la case,
il sentait
à présent, presque comme une odeur, la peur de ses
camarades de kafo marchant devant et derrière lui, et il sut
qu'ils étaient aussi effrayés que
lui. Cela allégea un peu sa honte. Tout en avançant en
aveugle dans la blancheur de sa cagoule, Kounta songea
qu'il laissait derrière lui beaucoup plus que son père, sa
mère, ses frères, son village natal, et il en éprouva autant
de tristesse que d'effroi. Mais il savait qu'il devait en être
ainsi,
comme il en avait été ainsi pour son père, comme il en
serait ainsi, un jour, pour son fils. Il ne reviendrait que
quand il serait un homme.
22
Ils devaient être tout près - à un jet de pierre - d'un bosquet
de bambous fraîchement coupés. A travers sa cagoule,
Kounta en percevait les odorants effluves. Ils avancèrent
encore et leur senteur se fit de plus en plus forte; ils
arrivaient à une barrière, ils la franchissaient, mais ils
étaient
toujours en plein air. L'odeur venait donc d'une palissade de
bambou. Les tambours s'arrêtèrent brusquement et les
marcheurs firent halte. Pendant plusieurs minutes, Kounta
et les autres demeurèrent immobiles et muets.
Il tendit l'oreille, attentif au moindre son qui pourrait lui
apprendre o˘
ils
79
se trouvaient, et à quel moment de la journée, mais il
n'entendit que les jacassements des perroquets et des
singes dans les arbres.
Soudain, on lui retira sa cagoule. …bloui par la vive lumière
de l'après-midi, il demeura immobile, battant des paupières.
Il n'osait même pas tourner un peu la tête pour voir ses
camarades, car devant eux se tenait la figure toute ridée et
sévère de l'ancien Silla Ba Dibba. Kounta et les autres
garçons le connaissaient bien, lui et sa famille. Mais Silla Ba
Dibba agissait comme s'il ne les avait encore jamais vus - et
même comme s'il ne souhaitait guère les voir; il les scrutait
avec autant d'intérêt que s'ils avaient été des vers de terre.
Kounta sut qu'il serait leur kintango. Deux hommes plus
jeunes l'encadraient : Ali Sisé et Sorou Toura. Kounta les
connaissait bien, eux aussi; Sorou était un des très bons
amis d'Omoro. Kounta fut soulagé qu'Omoro n'ait pas été
à la place de l'un des deux, car il aurait su ainsi combien
son fils avait peur.
Comme on le leur avait enseigné, les vingt-trois garçons du
kafo saluèrent leurs aînés en plaçant la paume sur leur
coeur et en disant : "
La
paix! " " Rien que la paix! " répondirent le vieux kintango et
ses assistants.
Portant plus loin ses regards - mais en prenant bien garde
de ne pas tourner la tête - Kounta vit qu'ils se trouvaient
dans un camp entouré d'une haute palissade de bambou et
parsemé de petites cases rondes aux murs de terre et aux
toits de chaume. Les cases avaient été réparées ici ou là,
s˚rement par les soins des pères qui s'étaient absentés de
Djouffouré pendant quelques jours. Tout cela, il l'embrassa
des yeux sans bouger un muscle. Mais l'instant d'après il
sursauta violemment.
- Des enfants ont quitté le village de Djouffouré, lança
brusquement le kintango d'une voix forte. Ce sont des
hommes qui doivent y retourner, et pour cela il faut extirper
de vous toute peur, car une personne craintive
est une personne faible, et une personne faible est un
danger pour sa famille, pour son village et pour sa tribu.
Il les lorgna d'un air furibond, comme s'il n'avait jamais vu
une aussi
piteuse bande. En même temps, ses assistants se
précipitèrent au milieu des garçons et les poussèrent par
petits groupes vers les cases, comme des chèvres, en leur
cinglant les épaules et le dos de leurs robustes badines.
Kounta et ses quatre compagnons se serraient
craintivement dans la case vide, si terrifiés qu'ils ne
sentaient même pas la br˚lure des coups reçus, et si
honteux qu'ils n'osaient pas échanger un regard. Au bout de
quelques minutes, quand il apparut qu'ils allaient avoir un
moment de répit, Kounta observa ses compagnons à la
dérobée. Il aurait voulu être dans la même case que Sitafa.
Il était lié avec tous les autres, bien s˚r, mais pas aussi
étroitement qu'avec son frère yayo, et son coeur se serra.
" Mais ce n'est peut-être pas un hasard, raisonna-t-il. Ils ne
veulent probablement même pas nous laisser cette petite
consolation. Et est-ce qu'ils vont seulement nous donner à
manger? " commença-t-il à s'inquiéter en sentant son
estomac gronder de faim.
80
Juste après le coucher du soleil, les assistants firent irruption
dans la
case. Dehors! La badine s'abattit sur les épaules de Kounta
et les garçons furent chassés pêle-mêle dans le crépuscule,
se cognant à ceux qui se ruaient hors des autres cases; à
coups de badine, ils furent alignés en file,
chacun tenant la main de celui qui le précédait. quand ils
furent tous en place, le kintango les fixa d'un regard
menaçant et leur annonça qu'ils allaient faire une
randonnée nocturne dans la forêt.
L'ordre du départ fut donné, et la longue file chaotique des
garçons s'engagea dans le sentier, sous un déluge de coups.
A la hauteur de Kounta une voix lança : " Vous marchez
comme des buffles! " Comme un garçon poussait un cri de
douleur, les deux assistants demandèrent d'une voix forte :
" qui a crié? " et, dans le noir, leurs badines n'épargnèrent
personne.
Après cela, les garçons se gardèrent de laisser échapper un
son.
et encore marchait-il en souples Bientôt, Kounta eut mal aux
jambes
foulées, comme le lui avait appris Omoro lors de leur
voyage vers le village
nt s˚re-
de Djanneh et de Saloum. Il se plut à penser que les autres
avaie ment beaucoup plus mal que lui, puisqu'ils ne
savaient pas comment régler leurs enjambées. En revanche,
il n'avait rien appris qui l'aid‚t à
supporter
la faim et la soif. Son estomac le tiraillait, la tête lui tournait
quand on
les fit enfin s'arrêter près d'un ruisseau. Les garçons se
jetèrent à
genoux
et burent avidement dans leurs mains, troublant la surface
de l'eau oU, l'instant d'avant, se reflétait lumineusement la
lune. Puis les assistants les
écartèrent du ruisseau en leur défendant de trop boire en
une seule fois et sortirent de leur baluchon quelques
morceaux de viande séchée qu'ils leur lancèrent. Les
garçons se jetèrent dessus comme des hyènes; Kounta
m‚cha et avala si vite qu'il ne sentit même pas le go˚t des
quatre bouchées qu'il avait réussi à arracher.
Tous les garçons avaient aux pieds de grosses ampoules
ouvertes, Kounta comme les autres; mais il se sentait si bien
d'avoir bu et mangé
qu'il y fit à peine attention. Assis au bord du ruisseau, lui et
ses camarades
de kafo se dévisageaient mutuellement à la lueur de la lune,
trop fatigués pour parler. Kounta et Sitafa échangèrent de
longs regards, mais la lumière était trop faible pour voir s'ils
avaient l'air aussi malheureux l'un que l'autre.
Kounta commençait à peine à rafraîchir ses pieds br˚lants
dans le ruisseau quand les assistants du kintango les firent
se reformer en file, pour
le long trajet de retour vers le djoudjouo. Lorsqu'ils
arrivèrent en vue de la palissade de bambou, peu avant
l'aube, il avait les jambes tremblantes.
la tête vide. Fatigué à mourir, Kounta chancela jusqu'à sa
case, se cogna dans un de ses compagnons et, perdant
l'équilibre, il tomba comme une masse et s'endortnit sur
place.
Pendant les six nuits qui suivirent, ils firent pareillement une
marche,
chaque fois plus longue que la précédente. Ses pieds à vif le
faisaient terriblement souffrir, mais Kounta s'aperçut, la
quatrième nuit, que d'une cer taine façon la souffrance ne
comptait plus autant pour lui, et il éprouva 81
avec bonheur un nouveau sentiment : la fierté. Lorsqu'ils en
furent à leur sixième marche nocturne, lui et les autres
garçons découvrirent que, même dans la nuit noire, ils
n'avaient plus besoin de tenir la main du précédent pour
marcher en une file bien droite.
La septième nuit, le kintango leur donna sa première leçon :
il leur montra comment les hommes pouvaient toujours se
retrouver, même a u
plus profond de la forêt, en se guidant sur les étoiles. A la
fin de la nouvelle
lune, tous les garçons du kafo avaient appris à ramener la
troupe au djou djouo en suivant les étoiles. Une nuit o˘
Kounta conduisait la file, il faillit
écraser un rat de brousse qui détala aussitôt. Il en fut
notablement fier, car cela indiquait que les garçons se
déplaçaient si silencieusement que même un animal ne les
avait pas entendus.
Mais les animaux, leur dit le kintango, étaient les meilleurs
maîtres dans l'art de la chasse - l'une des plus importantes
connaissances que devaient acquérir les Mandingues.
Lorsque le kintango estima qu'ils avaient enfin maîtrisé les
techniques de la marche, il emmena le kafo pendant une
demi-lunaisbn au plus profond de la brousse, bien loin du
djou-
djouo; ils y confectionnèrent des abris o˘ ils dormaient dans
l'intervalle des
innombrables leçons destinées à faire d'eux des simbons
émérites. Il semblait à Kounta qu'ils ne pouvaient plus
jamais fermer l'oeil sans qu'aus-sitôt les assistants du
kintango les réveillent à grands cris pour l'exercice
suivant.
L'assistant du kintango leur montrait une place o˘, peu
avant des lions s'étaient tapis pour attendre le passage des
antilopes et s'étaient'jetés
sur elles; après les avoir dévorées, ils étaient allés dormir
plus loin.
Puis
ils remontaient les traces du troupeau d'antilopes jusqu'à ce
qu'elles ensei-gnent d'elles-mêmes aux garçons ce que ces
bêtes avaient fait la veille de leur rencontre avec les lions.
Le kafo inspectait les larges failles rocheuses
o˘ se cachaient les loups et les hyènes. Et ils commençaient
à apprendre des astuces de chasseur qu'ils n'avaient jamais
imaginées. Ils ignoraient totalement, par exemple, que le
premier secret du simbon est de ne jamais se déplacer
brusquement. Le vieux kintango raconta lui-même aux
garçons l'histoire de ce chasseur stupide qui finit par mourir
de faim dans une zone
o˘ abondait le gibier, parce qu'il se démenait en tous sens
de façon si Maladroite et si bruyante que les animaux
prenaient la fuite sans qu'il se soit rendu compte qu'il les
avait eus à sa portée.
Les garçons ne se trouvèrent pas moins maladroits que ce
chasseur lorsqu'ils en arrivèrent à l'imitation des cris
d'oiseaux et d'animaux. Ils déchiraient l'air de leurs
sifflements et grognements, mais pas une bête, pas
un oiseau ne se montrait. Alors le kintango et ses assistants,
après les avoir
fait se cacher, se répandaient à leur tour en appels qui
semblaient pourtant
les mêmes, mais alors bêtes et oiseaux se montraient
bientôt, tendant l'oreille et cherchant le congénère qui
s'était ainsi manifesté.
Un après-midi o˘ les garçons s'exerçaient à l'imitation des
cris d'oiseaux, un gros oiseau au bec puissant atterrit en
glapissant sur un buisson.
82
" Eh! Regardez donc! " s'écria en riant un des garçons - et
tous furent saisis d'angoisse, car cela allait leur valoir une
punition collective. Ce n'était
d'ailleurs p as la première fois qu'il agissait sans réfléchir;
pourtant, le kintango réagit d'une façon surprenante. Il
marcha sur le garçon et lui dit d'une voix dure : " Rapporte-
moi cet oiseau - et vivant! " Kounta et ses camarades
retinrent leur souffle en le voyant se courber à ras de terre
et s'approcher furtivement du buisson o˘ le gros oiseau
restait stupidement perché, agitant la tête en tous sens.
D'un bond le garçon tenta de l'attraper,
mais l'oiseau lui échappa et se mit à battre frénétiquement
des ailes, élevant son gros corps au-dessus des ramilles. Le
garçon fit encore un bond, puis un autre, et ils disparurent.
Kounta et les autres demeurèrent hébétés. Il n'y avait
manifestement pas de limites à ce que pourrait leur
ordonner le kintango. Pendant trois jours et deux nuits, ils
poursuivirent leurs séances d'entràinement en se coulant de
longs regards, en examinant la brousse environnante,
curieux et inquiets du sort de l'absent. Autant ils lui en
avaient voulu des corrections qu'il leur occasionnait, autant
à présent il leur manquait.
Le matin du quatrième jour, ils venaient juste de se lever
lorsque le guetteur du djoudjouo signala que quelqu'un
arrivait au camp. Peu après parvenait son message
tambouriné : c'était lui, le disparu. Ils se précipitèrent à sa
rencontre avec des cris d'allégresse, comme si ç'avait été
leur frère revenant de Marrakech. Amaigri, sale, couvert
d'entailles et de meurtrissures, il vacillait sous leurs
bourrades. Mais il réussit à esquisser un
faible sourire, et il y avait de quoi : il tenait sous son bras
l'oiseau, ailes,
bec et pattes ficelés par une liane. Le volatile semblait
encore plus mal en point que lui, mais il était vivant.
Le kintango parut et, tout en ne s'adressant qu'au garçon, il
leur fit comprendre que ses paroles les concernaient tous.
- Tu as ainsi appris deux choses importantes : qu'il faut obéir
à
l'ordre reçu et fermer sa bouche. Cela entre dans la
formation des hommes.
Kounta et ses camarades surprirent alors le premier regard
véritablement approbateur jeté sur un des leurs par le vieux
kintango, qui avait parfaitement su que, tôt ou tard, le
garçon arriverait à attraper un oiseau trop
lourd pour se déplacer autrement que par petits bonds et au
ras des buissons.
Le gros oiseau fut promptement rôti et dévoré de bon
appétit par tous à l'exception de celui qui l'avait capturé, car
il avait sonibré dans le sommeil. On le laissa dormir pendant
toute la journée et encore pendant toute la nuit - une nuit
que Kounta et les autres durent passer dans la brousse,
pour une leçon de chasse. Le lendemain, pendant la
première pause, le gar-
çon raconta à ses camarades attentifs les tours et les
détours de sa poursuite; finalement, au bout de deux jours
et une nuit, il avait fabriqué un piège et l'oiseau s'y était
pris. Il l'avait bien ficelé, y compris le solide bec,
et il avait réussi à rester encore éveillé un jour et une nuit
pour regagner
le djoudjouo - en se guidant sur les étoiles.
83
Après cela, les garçons furent un bon moment sans trouver
grand-chose à échanger avec leur camarade. Kounta se
disait qu'il n'était pas vraiment jaloux de lui, mais il était
piqué que le garçon sembl‚t estimer que son exploit - salué
par le kintango - le mettait au-dessus de ceux de son kafo.
Et, lorsque les assistants du kintango organisèrent un après-
midi d'entraînement à la lutte, Kounta saisit l'occasion qui
lui était donnée d'empoigner le garçon et de l'envoyer un
bon coup à terre.
En entrant dans la seconde lune de leur initiation, ceux du
kafo de Kounta étaient déjà assez expérimentés pour vivre
aussi aisément dans la forêt qu'au village. Ils étaient à
présent capables de détecter et de suivre
d'imperceptibles signes laissés par les animaux, et ils
étaient en train d'apprendre les rituels secrets et les prières
des ancêtres gr‚ce auxquels un très
grand simbon pouvait se rendre invisible aux animaux. Ils
ne mangeaient maintenant d'autre chair que celle des bêtes
qu'ils avaient prises au piège ou tuées au moyen de leurs
frondes et de leurs arcs. Ils savaient dépouiller
un animal deux fois plus vite et le faire cuire au-dessus des
foyers qu'ils avaient appris à allumer en frappant un silex
contre de la mousse très sèche
recouverte de minces ramilles craquantes, et qui ne
dégageaient pratiquement pas de fumée. Ils mangeaient
leur gibier rôti - parfois de simples rats de brousse - et
couronnaient le repas d'insectes grillés dans la braise.
Parmi les plus précieuses leçons qu'ils reçurent, certaines
n'étaient pas
prévues. Un jour, pendant une pause, un garçon qui
essayait son arc envoya malencontreusement une flèche
dans un nid d'abeilles kourbou-roungos, tout en haut d'un
arbre. La nuée furieuse des insectes s'abattit sur les garçons
qui, une fois de plus, eurent tous à souffrir par la faute d'un
seul.
- Le simbon ne tire jamais une flèche sans savoir ce qu'elle
atteindra,
leur dit plus tard le kintango.
Il leur donna du beurre de karité à passer sur les
douloureuses bour-souflures, et puis il ajouta :
- Cette nuit, vous vous occuperez de ces abeilles comme il
convient.
Alors, les garçons empilèrent de la mousse sèche au pied de
l'arbre o˘ était installé l'essaim; la nuit venue, un des
assistants du kintango y mit le feu, et l'autre jeta dans les
flammes les feuilles d'un certain arbuste.
Aussitôt s'éleva une fumée épaisse et ‚cre, et bientôt des
milliers d'abeilles
mortes tombaient en pluie de l'arbre. Le lendemain matin,
leurs aînés montrèrent à Kounta et à ses camarades à faire
fondre les rayons de cire -
o˘ s'attachaient encore des abeilles mortes - pour se gorger
de miel. Lorsque les grands chasseurs ont besoin, au coeur
de la forêt, de restaurer très
vite leurs forces, ils mangent du miel - Kounta sentait très
bien cet effet revigorant.
Mais ils pouvaient bien passer par les pires épreuves,
accroître leurs connaissances et leurs capacités, le vieux
kintango n'était jamais content.
Il était si exigeant et si sévère que, chez les garçons, la peur
le disputait
généralement à la colère - à condition qu'ils ne soient pas
trop fatigués 84
pour éprouver l'une et l'autre. qu'un garçon n'obéisse pas
instantanément à un ordre, et tout le kafo recevait la raclée.
Et il semblait à Kounta que,
lorsqu'on ne les battait pas, c'était pour les éveiller
brutalement en pleine
nuit et les envoyer faire une marche - généralement en
punition d'une faute commise par un seul. Tout ce qui les
empêchait de passer leur fureur sur le coupable en
question, c'est que s'ils se battaient entre eux, une nouvelle
raclée suivait; une des premières choses qu'ils avaient
apprises dans leur vie, bien avant d'arriver au djoudjouo,
c'était cela : jamais les Mandingues
ne doivent se battre entre eux. Les garçons commencèrent
finalement par entrevoir que chacun d'eux était responsable
de ce qui arrivait à son groupe - de même qu'un jour chacun
aurait à répondre de ce qui arrivait à sa tribu. Et puis, à
l'exception de fautes occasionnelles, les manquements
à la règle se firent de plus en plus rares parmi les garçons,
les corrections
diminuèrent en proportion, et la crainte que leur inspirait le
kintango fut remplacée par un respect tel qu'ils n'en avaient
jamais éprouvé qu'à
l'égard
de leur père.
Mais il ne se passait pas un jour sans que se présent‚t
quelque chose de nouveau qui les rendait, une fois de plus,
gauches et ignorants. quel ne f˚t pas leur étonnement
d'apprendre, par exemple, qu'un morceau d'étoffe plié de
telle manière et suspendu à la porte d'un homme comme ci
et comme ça indiquait aux autres Mandingues la date de
son retour, ou que des sandales mises en croix devant une
case exprimaient une infinité
de choses que seuls les autres hommes comprendraient.
Mais le secret le
plus remarquable pour Kounta, c'était celui du sira kango, le
langage ré
servé aux hommes et qui résultait d'une transformation des
mots man-
dingues les rendant incompréhensibles aux femmes, aux
enfants et aux non-Mandingues. Kounta avait souvent
entendu son père dire ainsi quelque chose à un autre
homme sans saisir le sens de ses paroles et sans oser lui en
demander l'explication. Maintenant qu'ils connaissaient la
langue secrète des hommes, Kounta et ses camarades l'em
loyaient pratiquement toujours entre eux. p A la fin de
chaque lune, les garçons déposaient un caillou dans un bol,
pour savoir depuis combien de temps ils avaient quitté
Djouffouré.
Ils avaient déposé le troisième caillou depuis quelques jours
lorsque, un après-midi o˘ ils s'exerçaient à la lutte, ils virent
soudain à la porte du djoudjouo un groupe d'une trentaine
d'hommes. L'émotion les saisit en reconnaissant leurs
pères, leurs oncles, leurs grands frères. Kounta bondit.
n'en crovant pas ses yeux, inondé du bonheur de revoir
Omoro après trois lunes. Mais il lui sembla être retenu par
une main invisible, et il étouffa son cri de joie - avant même
de remarquer l'air impassible d'Omoro.
Seul un de ses camarades se précipita au-devant de son
père et celui ci, sans un mot, saisit la badine d'un assistant
du kintango et se mit à
en cingler son fils, clamant sa fureur de le voir trahir son
émotion.
montrer
qu'il n'était pas un homme. Puis le kintango lui-même leur
lança l'ordre de s'allonger à plat ventre et les hommes
défilèrent devant eux en abattant 85
sur les dos tendus leur b‚ton de marche. Kounta était
profondément bouleversé; peu lui importait d'être battu, ce
n'était qu'une des épreuves de l'initiation, mais il était
malheureux de ne pas pouvoir se serrer contre son père,
entendre sa voix, et il en avait honte car le désir même de
telles douceurs était indigne d'un homme.
Ensuite, ils durent courir, sauter, danser, lutter, débiter leurs
prières,
pour montrer ce qu'ils avaient appris, et pères, oncles,
grands frères les observèrent en silence puis s'en furent, en
complimentant chaleureusement le kintango et ses
assistants mais sans un regard pour les garçons qui
demeuraient plantés, la tête basse. Et, dans l'heure qui
suivit, ils recevaient
une nouvelle correction, parce qu'ils avaient préparé le
dîner de mauvaise gr‚ce. Et le plus cuisant, c'est que le
kintango et ses assistants se comportaient comme si la
visite n'avait jamais eu lieu. Mais au début de la soirée,
au moment o˘ les garçons luttaient avant d'aller se coucher
- et ils n'y mettaient guère de coeur - l'un des assistants du
kintango passa à côté de Kounta et lui dit dans un souffle :
- Tu as encore un petit frère, il a reçu le nom de Madi.
" Nous voilà quatre maintenant " pensa Kounta cette nuit-là.
quatre frères, quatre fils de sa mère et de son père. Il
songea à la place qu'ils auraient dans l'histoire de la famille
Kinté lorsque, dans des centaines de pluies, les griots la
conteraient. quand il regagnerait Djouffouré, lui, Kounta,
serait le premier homme de la famille après Omoro. Non
seulement était-il en train d'apprendre à être un homme,
mais encore quantité
d'autres choses qu'il pourrait inculquer à Lamine, comme il
l'avait fait depuis son enfance. Tout au moins, il lui
apprendrait ce qu'il était permis de savoir aux jeunes
garçons; et puis Lamine instruirait Souwadou, et Souwadou
instruirait ce Madi qu'il n'avait pas encore vu.
Et un jour, pensa Kounta en s'endormant, quand il serait
aussi vieux qu'Omoro, il aurait lui aussi des fils, et tout
recommencerait.
23
Vous cessez d'être des enfants. Vous renaissez en tant
qu'hommes.
dit un matin le kintango au kafo rassemblé.
C'était la première fois qu'il employait à leur propos le mot
" hommes " autrement que pour dire qu'ils n'en étaient pas.
Après ces lunes passées à apprendre ensemble, travailler
ensemble, être battus ensemble, leur dit-il, chacun d'eux
commençait enfin à découvrir qu'il avait deux
86
personnalités : l'une était au fond de lui; l'autre, plus vaste,
était celle o˘
son sang et sa vie étaient communs avec ceux des autres. Il
leur fallait d'abord apprendre cette leçon avant de passer à
la prochaine phase de leur initiation : devenir des guerriers.
- Vous savez déjà que les Mandingues ne combattent que
s'ils sont attaqués, dit le kintango. Mais, si l'on nous force à
combattre, nous sommes les meilleurs guerriers.
Pendant une demi-lunaison, Kounta et ses camarades
apprirent à faire la guerre. Le kintango ou ses assistants
dessinaient dans la poussière la position des combattants
au cours de grandes batailles mandingues du passé, et les
garçons devaient simuler les mouvements stratégiques.
- N'encerclez jamais totalement l'ennemi, conseillait le
kintango. Il faut toujours lui laisser une possibilité de
s'échapper, sans cela il se battra
avec l'énergie du désespoir.
Les batailles ne doivent s'engager qu'en fin d'après-midi,
leur appre-
nait-il également, pour que l'ennemi défait puisse s'enfuir à
la faveur de la nuit, afin de ne pas perdre la face. Et que les
adversaires des deux camps
se gardent bien de malmener les marabouts itinérants, les
griots ou les forgerons; car un marabout courroucé pouvait
attirer la colère d'Allah; un griot courroucé pouvait, par son
éloquence, rendre encore plus féroce l'armée ennemie; et
un forgeron courroucé pouvait fabriquer ou réparer les
armes de l'ennemi.
Sous la direction des assistants du kintango, Kounta et les
autres gar-
çons taillèrent des lances et des flèches barbelées - forme
réservée aux guerres - et s'entraînèrent à les lancer dans
des cibles de plus en plus petites. Acclamations et
félicitations saluaient le garçon qui pouvait atteindre
une tige de bambou à vingt-cinq pas. Ils coururent la forêt
pour trouver l'arbrisseau à koona dont les feuilles, bouillies,
donnent une décoction noire et épaisse qui sert à
empoisonner les flèches.
A la fin de cette période d'entraînement au combat, le
kintango leur parla de la plus grande guerre, et du plus
grand guerrier, qu'aient connus les Mandingues, de ce
temps o˘ un ancien esclave, le fameux général Soundiata, le
fils de Sogolone la Femme Buffle, vainquit les troupes de
Soumaoro, le roi du Bouré, souverain si cruel qu'il portait
des robes faites de peau humaine et décorait les murs de
son palais avec les têtes décolo-rées des combattants
ennemis. Et jamais les garçons n'avaient entendu conter
son histoire avec tant de détails, ni de façon aussi vivante.
Ils suffoquaient en entendant que, de part et d'autre, l'on
avait perdu
des milliers de tués et de blessés. Mais les archers des
Mandingues s'étaient
déployés autour des troupes de Soumaoro comme un
gigantesque piège, faisant pleuvoir de tous côtés une grêle
de flèches et les pressant si vigoureusement qu'elles
avaient fui, en déroute et terrifiées. Pendant des jours et des
nuits, dit le kintango - et c'était la première fois que les
garçons le voyaient sourire - les messages tambourinés de
chaque village avaient suivi la progression des Mandingues
victorieux, chargés du butin pris à
87
l'ennemi et poussant devant eux des milliers de captifs.
Dans chaque village, les foules en liesse lançaient des
huées et des coups de pied aux prisonniers qui avaient les
mains liées dans le dos, le cr‚ne rasé, la mine basse. Enfin,
le général Soundiata avait convoqué une vaste assemblée
du peuple et là, aux yeux de tous, il avait rendu aux chefs
des villages vaincus
la lance, insigne de leur rang; et il avait établi avec ces
villages des liens
de paix qui devaient durer pendant cent pluies. Kounta et
ses camarades allèrent se coucher la tête pleine de rêves,
plus fiers que jamais d'être des
Mandingues.
Au début de la lune suivante, un message tambouriné
avertit le djoudjouo que des visiteurs y arriveraient sous
deux jours. L'apparition de leurs
pères, oncles, grands frères était si lointaine que n'importe
quelle visite était la bienvenue pour eux, mais leur fiévreuse
attente se renforça doublement lorsqu'ils apprirent que le
message venait des lutteurs de Djouffouré, qui venaient les
entraîner spécialement.
Le lendemain, en fin d'après-midi, le tambour annonça leur
arrivée, plus tôt que prévu. Mais le plaisir de voir des
visages connus fut bientôt oublié pour les garçons, car, sans
un mot, les lutteurs commencèrent à les empoigner et à les
jeter au sol plus rudement qu'il ne le leur était jamais arrivé
dans toute leur vie. Et ils étaient déjà tout meurtris et
douloureux lorsque les lutteurs les divisèrent en petits
groupes, pour qu'ils se mesurent
entre eux d'après leurs instructions. Kounta n'avait jamais
imaginé que les prises étaient aussi nombreuses, ni aussi
efficaces si on les exécutait bien.
Et les champions n'arrêtaient pas de leur seriner que ce
sont le savoir et l'adresse, et non la force, qui distinguent le
champion du lutteur ordinaire.
Cependant, pendant qu'ils leur montraient des prises, les
garçons ne pouvaient s'empêcher d'admirer leurs muscles
saillants au moins autant que leur habileté à les faire jouer.
Ce soir-là, autour du feu, le tambourinaire
de Djouffouré chanta les noms et les exploits des grands
lutteurs mandingues du passé dont certains remontaient
même jusqu'à cent pluies. Puis les champions repartirent
vers Djouffouré, tandis que les garçons allaient se coucher.
Deux jours plus tard, un autre visiteur fut annoncé. Cette
fois, la nouvelle fut apportée par un messager de Djouffouré
- un jeune homme du quatrième kafo, que Kounta et ses
camarades connaissaient bien; mais, tout pénétré de sa
récente accession à l'‚ge viril, il ignora totalement ces
enfants du troisième kafo. Sans faire mine de les voir, il
courut jusqu'au kintango et lui annonça d'une voix
essoufflée que Koudjali N'djaÔ, un griot célèbre dans toute
la Gambie, viendrait passer une journée au djoudjouo.
Il arriva trois jours plus tard, accompagné de quelques
jeunes gens de sa famille. Kounta n'avait jamais vu un griot
aussi ‚gé, au point que le kintango paraissait jeune à côté
de lui. Le vieillard fit signe aux garçons
de s'installer en demi-cercle, et il leur raconta comment il
était devenu ce
qu'il était. Il leur dit que chaque griot emmagasine dans sa
tête toute l'histoire des ancêtres au cours de longues
années d'études qui commencent 88
après l'initiation. " Comment, sans cela, connaîtriez-vous les
hauts faits des anciens : ces rois, ces hommes de Dieu, ces
guerriers qui vécurent des centaines de pluies avant nous?
Les avez-vous rencontrés? Non! L'histoire de notre peuple,
c'est là-dedans qu'elle passe au futur " - et le vieillard
montra sa tête chenue.
Puis le vieux griot répondit à une question qu'ils se posaient
tous mentalement : seuls les fils de griots peuvent devenir
griots. C'était d'ailleurs
leur devoir absolu. Après leur initiation, ces garçons - tels
ses petits-fils
qui étaient là, derrière lui - étudiaient et voyageaient avec
d'éminents anciens qui leur répétaient encore et encore les
noms et les récits historiques tels qu'ils les avaient reçus. Et
un moment venait o˘ le jeune homme connaissait d'une
façon parfaite et jusqu'au plus infime détail l'histoire des
ancêtres telle qu'elle avait été contée à son père et -au père
de son père.
Et quand, à son tour, il avait des fils, il leur transmettait ces
récits pour
que les événements anciens vivent à jamais.
Les garçons, très impressionnés, se h‚tèrent d'avaler leur
dîner pour retourner auprès du griot, et jusqu'à une heure
tardive celui-ci les enchanta
des récits que son propre père lui avait transmis - à propos
des grands empires noirs qui, des centaines de pluies
auparavant, gouvernaient l'Afrique.
- Bien avant que le toubab ait mis le pied en Afrique, leur
dit-il, il y avait l'empire du Bénin, dirigé par un roi tout-
puissant que l'on appelait
l'Oba, et dont la moindre volonté était aussitôt exécutée.
Mais le gouvernement était en fait assuré par de fidèles
conseillers de l'Oba, car celui-ci devait partager tout son
temps entre les sacrifices pour apaiser les forces mauvaises
et le soin de son harem qui comprenait plus de cent
épouses.
Mais, dit le griot, avant le Bénin il y avait eu un royaume
encore plus riche
que lui, le SonghaÔ. La capitale du Songhài était Gao, ville
pleine de belles
demeures habitées par des princes noirs et de riches
marchands; ceux-ci recevaient somptueusement les
négociants de passage qui apportaient beaucoup d'or pour
commercer avec eux.
" Et ce ne fut pourtant pas là le plus riche royaume, dit le
vieillard.
Et il leur parla de l'antique Ghana o˘ la cour du roi peuplait,
à
elle seule, toute une ville. Le roi Kanissaai possédait mille
chevaux; à
chacun d@eux étaient attachés trois domestiques, et ces
bêtes avaient leur urinoir de cuivre personnel. Kounta
n'arrivait pas à en croire ses oreilles.
- Et tous les soirs, poursuivit le griot, lorsque le roi
KanissaaÔ
sortait
de son palais, on allumait un millier de feux qui embrasaient
le ciel et la terre. Et les serviteurs de ce grand roi
apportaient assez de plats pour restaurer les dix mille
personnes qui, tous les soirs, se rassemblaient là.
Il fit une pause, et des exclamations d'émerveillement
fusèrent parmi les garçons, pourtant avertis qu'un silence
total doit régner pendant le récit
d'un griot; mais ni lui ni le kintango ne semblèrent les avoir
entendus. Le vieillard se mit dans la bouche une moitié de
noix de kola, offrit l'autre 89
au kintango qui l'accepta avec plaisir et, ramenant sa robe
sur ses jambes car la nuit était froide, il reprit son récit.
- Et le Ghana lui-même ne fut pourtant pas le plus riche
royaume noir! s'écria-t-il. Le plus opulent et le plus ancien
de tous, ce fut l'empire
du Mali!
Comme tous les empires, le Mali avait ses villes, ses
agriculteurs, ses
artisans, ses forgerons, tanneurs, teinturiers et tisserands.
Mais son immense richesse lui venait des longues routes du
commerce de l'or, des épices, du sel, qui le traversaient.
- quatre mois de voyage en longueur, quatre mois de
voyage en largeur, voilà quelle était l'étendue du Mali, dit le
griot, et la plus grande de
ses villes fut la fabuleuse Tombouctou!
C'était le premier centre intellectuel de l'Afrique; des milliers
d'érudits
s'y pressaient et un flot incessant de sages venaient y
parfaire leur savoir,
au point que certains grands marchands ne vendaient que
des parchemins et des livres.
- Il n'est pas un marabout, il n'est pas un arafang dans le
plus petit village qui ne doive en partie son savoir à
Tombouctou, dit le griot.
quand, pour finir, le kintango se leva et remercia le griot de
leur avoir
généreusement donné part aux trésors de son esprit,
Kounta et les autres osèrent - pour la première fois depuis
leur arrivée au d . oudjouo -
manifes-
ter de l'humeur, car l'heure du coucher était venue. Sans
relever leur insolence, le kintango les renvoya dans leurs
cases d'un ton sévère - mais ils eurent le temps de le
supplier d'inviter à nouveau le griot au camp-Ils en étaient
encore à rêver et à discuter des merveilleux récits du griot
lorsque - six jours plus tard - le bruit se répandit qu'un
célèbre moro
arriverait bientôt. Le moro, en Gambie, c'était le maître
ayant atteint le plus haut degré d'éminence. Il n'y en avait
qu'un très petit nombre, et leur
savoir était si grand - après tant de pluies consacrées à
l'étude - qu'ils n'enseignaient pas à des étudiants mais à
d'autres maîtres, tel l'arafang de
Djouffouré.
Le kintango lui-même s'affaira de façon inhabituelle pour
recevoir le visiteur. Il ordonna aux garçons de nettoyer le
djoudjouo de fond en comble, de ratisser le sol et de le
balayer avec des branchages : les pas du moro devaient
s'imprimer dans une poussière non encore foulée. Puis il
rassembla les garçons et leur dit :
- Les conseils et les bénédictions de cet homme qui vient à
nous ne sont pas seulement recherchés par le peuple, mais
aussi par des chefs de village et des rois.
Le moro arriva le lendemain matin, accompagné de cinq
étudiants, tous portant sur leur tête des baluchons dont
Kounta savait qu'ils renfer-maient de précieux livres et des
manuscrits en arabe, comme ceux que l'on trouvait dans
l'antique Tombouctou. Au moment o˘ le vieillard franchit la
porte du camp, Kounta et ses camarades s'agenouillèrent
avec le kintango et ses assistants, le front dans la poussière.
quand le moro les eut 90
bénis, eux et leur djoudjouo, ils se relevèrent et s'assirent
respectueusement
autour de lui tandis qu'il ouvrait ses livres et commençait à
lire - le Coran,
et puis des textes inconnus d'eux tels que la Taoureta La
Moussa, les Zabora Dawidi et le Linguééli La Issa, dont il
leur dit que les " chrétiens
"
les appelaient le Pentateuque de MoÔse, les Psaumes de
David et le livre d'IsaÔe. Chaque fois que le moro ouvrait ou
fermait un livre, déroulait ou roulait un parchemin, il le
pressait contre son front en murmurant
" Amen ".
quand il eut terminé de lire, le vieillard leur parla des grands
événements et des grandes figures du Coran chrétien, que
l'on appelait la Sainte Bible. Il les instruisit d'Adam et Eve,
de Joseph et ses frères; de MoÔse, de David et de Salomon,
du meurtre d'Abel. Et il évoqua les hommes éminents de
l'histoire moins ancienne, tel Djoulou Kar Naini, puissant roi
d'or
et d'argent dont le soleil avait brillé sur la moitié du monde,
et que les toubabs appelaient Alexandre le Grand.
Le soir, avant de se préparer à partir, il leur fit réciter les
cinq prières
quotidiennes à Allah, pour juger de leur savoir, et il les
instruisit minutieusement du comportement qu'ils devraient
avoir dans la sainte mosquée de leur village, o˘ ils
pénétreraient pour la première fois quand ils rentreraient
chez eux en tant qu'hommes. Puis lui et ses étudiants
durent se h‚ter, car on attendait sa visite ailleurs, et les
garçons l'honorèrent - selon les directi-ves du kintango - en
entonnant un chant des hommes.
Cette nuit-là, après le départ du moro, Kounta resta
longtemps éveillé,
en songeant que tant de choses - au fond, presque tout ce
qu'ils avaient appris - étaient liées entre elles. Le passé avec
le présent, le présent avec
le futur; les morts avec les vivants et avec ceux qui
n'étaient pas encore nés; lui, Kounta, avec sa famille, ses
camarades, son village, sa tribu, son
Afrique; le monde des hommes avec celui des animaux et
des choses qui poussent - tous, ils vivaient avec Allah.
Kounta se sentait très petit, et en même temps très grand. "
Peut-être, pensa-t-il, est-ce cela devenir un homme. "
24
Le moment était venu de cette chose qui faisait frissonner
Kounta ou n'importe quel autre garçon rien que d'y penser :
le kasas boyo, l'opération
qui purifie un garçon et le prépare à engendrer de
nombreux fils. Ils s'y 91
attendaient, certes, mais ils furent pris au dépourvu. Un jour
- il était presque midi - un assistant du kintango les fit
ranger en ligne. L'exercice était
coutumier pour eux, mais Kounta fut saisi de crainte en
voyant le kintango lui-même sortir de sa case, ce qu'il
faisait rarement au milieu de la journée, 1
et les passer en revue.
- Sortez vos fotos, ordonna-t-il.
Ils hésitaient, ne pouvant - ou ne voulant - pas croire à un
tel commandement.
- Allez! cria-t-il.
Tout gênés, ils s'exécutèrent lentement, chacun écartant
son pagne sans lever le nez.
Les assistants du kintango leur enroulèrent au bout du sexe
une petite bande d'étoffe enduite d'un empl‚tre vert fait de
feuilles pilées.
- Bientôt, vos fotos n'auront plus de sensibilité, leur dit le
kintango
en les renvoyant dans leurs cases.
Serrés les uns contre les autres, ils attendirent jusqu'au
milieu de l'après-midi, honteux et inquiets de ce qui allait se
passer. Et puis on les
fit sortir et voici qu'ils virent entrer dans le camp une troupe
d'hommes de Djouffouré - les pères, les oncles, les frères
qui étaient déjà venus, et
d'autres encore. Omoro était parmi eux, mais cette fois
Kounta feignit de ne pas voir son père. Les hommes vinrent
se ranger en ligne devant les garçons et chantèrent :
- Ce qui va être fait... nous a été fait à nous aussi... ainsi
qu'aux ancêtres avant nous... pour que vous aussi vous
deveniez... des nôtres, nous les
hommes.
Puis le kintango renvoya de nouveau les garçons dans leurs
cases.
La nuit tombait lorsque monta brusquement, à l'extérieur du
djou-jouo, la pulsation de nombreux tambours. On appela
les garçons hors des cases et ils virent surgir dans le camp
une douzaine de danseurs kankourangs dans leurs
costumes de feuillage et leurs masques d'écorce. Ils se
précipitèrent sur le groupe terrifié, brandissant leurs lances,
bondissant et
hurlant, puis disparurent aussi soudainement qu'ils étaient
venus. Figés de peur, les garçons obéirent au kintango qui
leur ordonnait de s'asseoir l'un à côté de l'autre, le dos
contre la palissade de bambou du djoudjouo.
Les pères, les oncles, les grands frères se tenaient à
proximité, et cette
fois leur chant disait : " Vous retournerez bientôt chez
vous... et dans vos
champs... et un jour vous vous marierez... et la vie jaillira de
vos reins.
"
L'un des assistants du kintango appela un garçon et le
poussa vers un long écran de bambou entrelacé. Kounta ne
pouvait rien voir ni entendre de ce qui se passait derrière,
mais, quelques instants plus tard, le garçon reparut, un
linge taché de sang entre les cuisses. Il chancelait, et l'autre
assistant le porta à moitié jusqu'à sa place contre la
palissade. Un autre garçon
fut appelé, puis un autre, et enfin : " Kounta Kinté! "
Kounta était pétrifié. Mais il se força à obéir à l'appel et
passa derrière
l'écran de bambou. Il y avait là quatre hommes, dont l'un le
fit s'étendre 92
sur le dos. Les hommes se penchèrent et, d'une poigne
ferme, lui relevèrent les cuisses. Juste avant de fermer les
yeux, Kounta aperçut le kintango courbé au-dessus de lui,
un objet à la main. La douleur fut fulgurante.
C'était encore pire que ce qu'il redoutait, et pourtant
l'empl‚tre avait d˚
atténuer la sensibilité. L'instant d'après il se retrouvait à
l'extérieur, le sexe
enserré dans un pansement; un assistant le mena à sa place
et il s'assit, faible et hébété, à côté de ceux qui venaient de
subir la même chose que lui. Les garçons n'osaient pas se
regarder, mais ce qu'ils avaient craint plus
que tout était enfin passé.
Et puis leurs lotos se cicatrisèrent, et dans le djoudjouo
l'atmosphère
générale fut à la jubilation : plus jamais ils ne souffriraient
l'indignité
d'être, de corps et d'esprit, des enfants. A présent, ils
étaient au seuil du
monde des hommes, et ils vouaient à leur kintango une
gratitude et un respect sans bornes. Lui-même changeait
d'attitude à l'égard du kafo de Kounta. On voyait même
parfois sourire ce vieillard chenu et ridé
que, peu à peu, les garçons s'étaient mis à aimer. En
s'adressant à eux, lui et ses assistants disaient désormais
d'un air détaché : " Vous autres, les hommes ", mots qui
semblaient à la fois incroyables et délicieux à
entendre.
Bientôt arriva la quatrième nouvelle lune; toutes les nuits,
dépêchés personnellement par le kintango, deux ou trois
garçons trottaient jusqu'au village endormi de Djouffouré.
Se glissant comme des ombres dans les greniers maternels,
ils y dérobaient du sorgho, de la viande séchée, du mil, et
regagnaient le djoudjouo à toute allure, ployant sous leurs
larcins, qu'ils
feraient joyeusement cuire le lendemain - s'étant montrés,
comme le voulait le kintango, " plus malins que toutes les
femmes, même leur propre mère ". Le lendemain, les
mamans de ces garçons se glorifiaient du raid de leur fils
qu'elles avaient entendu fureter dans la nuit, car bien s˚r
elles
étaient restées éveillées.
L'atmosphère des soirées au djoudjouo avait également
changé. Généralement, le kafo de Kounta s'asseyait en
demi-cercle autour du kintango.
Il ne quittait pas son air sévère, mais il leur parlait comme à
des jeunes gens de son village et non plus comme à des
petits garçons turbulents. Parfois, il énumérait pour eux les
qualités d'un homme - parmi lesquelles venait,
immédiatement après le courage, une totale honnêteté en
toutes choses. A d'autres moments, il les entretenait des
ancêtres. C'était le devoir
des vivants de rendre un culte respectueux à ceux qui se
trouvaient auprès d'Allah, leur disait-il. Il demanda
notamment à chaque garçon de citer l'ancêtre dont il se
souvenait le mieux; Kounta cita sa grand-mère YaÔssa, et le
kintango dit que chaque ancêtre qu'ils venaient de nommer
intercédait auprès d'Allah en faveur des vivants.
Un autre soir, le kintango leur dit que dans un village tous
les habitants comptaient pareillement pour celui-ci, du
nouveau-né au patriarche.
Maintenant qu'ils étaient des hommes, ils devaient
apprendre à traiter chacun avec le même respect, et leur
devoir primordial était de veiller au bien-93
être de tout homme, de toute femme, de tout enfant de
Djouffouré comme s'il s'agissait du leur.
- quand vous rentrerez chez vous, dit le kintango, vous serez
les yeux et les oreilles de Djouffouré. Vous monterez la
garde - aux portes du village, pour guetter les toubabs et
autres sauvages, et dans les champs,
comme sentinelles pour protéger les récoltes des ravageurs.
La responsabilité d'inspecter les récipients de cuisine des
femmes - y compris de vos mères - vous reviendra : vous
vous assurerez qu'ils sont bien propres, et vous
réprimanderez sévèrement celles qui y ont laissé de la
saleté ou des insectes.
A cette seule idée, les garçons bouillaient d'impatience.
Bien qu'ils soient pour la plupart trop jeunes pour rêver déjà
aux responsabilités qui leur incomberaient lorsqu'ils
atteindraient le quatrième kafo, ils savaient qu'à ce
moment-là, en tant qu'hommes ayant entre quinze et dix-
neuf pluies, leur reviendrait l'éminent devoir de porter les
messages
de Djouffouré aux autres villages - comme ce jeune homme
qui était venu annoncer la visite du moro. Mais ce que
Kounta et ses camarades n'auraient jamais pu imaginer,
c'est que les messagers en question n'attendaient
qu'une chose : être assez vieux pour cesser d'être des
messagers; lorsqu'ils
arriveraient au cinquième kafo, à vingt pluies, alors là ils
auraient vraiment
une charge importante : aider les anciens en tant
qu'émissaires et négocia-teurs dans toutes les relations
avec les autres villages. Les hommes de l'‚ge
d'Omoro - ayant dépassé trente pluies - voyaient
progressivement leur rang s'élever, leurs responsabilités
s'accroître jusqu'à atteindre enfin la vénérable dignité
d'anciens. Kounta avait souvent vu avec fierté Omoro siéger
à la frange du Conseil des Anciens; un jour viendrait o˘ son
père entrerait dans le cercle intérieur, parmi ceux appelés à
hériter les hautes charges des chefs révérés - tel le kintango
- lorsque ceux-ci seraient appelés auprès d'Allah.
Kounta et les autres ne parvenaient plus à écouter aussi
attentivement qu'ils l'auraient d˚ tout ce qui tombait de la
bouche du kintango.
Ils avaient du mal à se persuader que tant de choses
s'étaient passées en quatre lunes et qu'ils allaient vraiment
devenir des hommes. Les derniers jours leur parurent plus
longs que toute la période de leur initiation, mais enfin
arriva le moment - avec la quatrième lune haute et toute
ronde dans le ciel - o˘ les assistants du kintango firent
aligner le kafo, peu après le dîner.
…tait-ce l'instant tant attendu? Mais les pères et les frères
devaient s˚rement assister à la cérémonie, or Kounta ne les
voyait nulle part. Et o˘ était passé le kintango? Il regarda en
tous sens et le découvrit aux abords de la porte du
djoudjouo, juste au moment o˘, l'ouvrant toute grande, il se
tournait vers eux en criant :
- Hommes de Djouffouré, regagnez votre village!
Pendant un moment ils demeurèrent figés sur place et puis
ils foncèrent avec des clameurs de joie sur le kintango et
ses assistants, les empoi-94
gnant, les étreignant, tandis qu'ils feignaient de se choquer
de leur insolence. Ici même, quatre lunes plus tôt, juste au
moment o˘ on lui enlevait sa cagoule, Kounta aurait eu
peine à croire qu'un jour viendrait o˘ il regretterait de devoir
quitter le camp, et qu'il éprouverait de l'affection pour le
sévère vieillard qui se dressait alors devant eux; et
pourtant, c'était
ce qu'il ressentait à présent. Puis il reporta ses pensées vers
le village, et
l'instant d'après il franchissait la porte du djoudjouo et filait,
au milieu
des autres, sur le chemin de Djouffouré. Ils n'avaient
couvert qu'une petite
distance lorsque, comme répondant à un signal inexprimé,
leurs cris s'apaisèrent, leur allure se ralentit - ils pensaient à
ce qu'ils laissaient derrière
eux, à ce qui s'étendait devant eux. Cette fois, ils n'eurent
pas besoin des
étoiles pour trouver leur chemin.
25
" HaÔe! Haie! " Aux cris d'exultation des femmes, les
villageois jaillirent hors des cases, riant, dansant, claquant
des mains dans le petit matin arrivait le kafo de Kounta, et
ceux qui appartenaient déjà au quatrième kafo parce qu'ils
avaient atteint leurs quinze pluies au djoudjouo. Les
nouveaux hommes marchaient avec lenteur et dignité,
muets, impassibles - du moins en arrivant. En voyant sa
mère accourir vers lui, Kounta réprima une folle envie de se
jeter dans ses bras et son visage s'éclaira, mais il continua à
marcher du même pas mesuré. Binta se précipita sur lui en
pleurs, l'étreignant, lui caressant les joues, murmurant son
nom. Très vite il se reprit et se dégagea, car à présent il
était un homme; mais il feignit d'être
m˚ par le désir de voir le petit braillard qu'elle portait sur
son dos. Il saisit
le bébé et l'éleva bien haut.
- Et voilà mon frère Madi! cria-t-il d'un air joyeux.
Binta, rayonnante, escorta Kountajusqu'à sa case. Il n'avait
pas l‚ché
le bébé et en chemin il lui faisait des risettes, roucoulait,
pinçait doucement
les petites joues rebondies. Il se demandait ce que faisait
Omoro et o˘
était
Lamine - mais, bien s˚r, le petit frère était en train de garder
les chèvres.
Il demeura un bon moment assis dans la case avant de
remarquer qu'un des plus grands enfants du premier kafo l'y
avait suivi et restait à le dévisager en s'accrochant à la robe
de Binta.
- Bonjour, Kounta! dit le petit garçon.
C'était Souwadou! Kounta n'en revenait pas. quand il était
parti pour 95
son initiation, Souwadou était une petite chose geignarde
que l'on avait toujours dans les jambes. Voilà qu'en quatre
lunes il avait énormément grandi, et il commençait à parler;
il était devenu une personne. Rendant le nourrisson à Binta,
il souleva Souwadou et le fit sauter et sauter encore
vers le plafond de la case. Le petit frère s'en étranglait de
joie.
Puis Souwadou partit voir les autres " hommes ", et tout fut
silencieux
dans la case. Débordante de joie et de fierté, Binta
n'éprouvait pas le besoin
de parler. Kounta, au contraire, aurait voulu lui confier
qu'elle lui avait terriblement manqué, lui faire part de son
bonheur d'être rentré chez lui.
Mais il ne trouvait pas ses mots. Et il savait que ce n'est pas
le genre de choses qu'un homme dit à une femme - même à
sa mère.
- O˘ est mon père? demanda-t-il enfin.
- Il est allé couper les herbes pour le toit de ta case,
répondit Binta.
Dans son excitation, Kounta en avait presque oublié qu'il
aurait maintenant sa propre case, puisqu'il était un homme.
Sachant o˘ se trouvait, selon Omoro, la meilleure herbe à
couverture, il se h‚ta d'aller le retrouver.
Le coeur de Kounta bondit dans sa poitrine lorsqu'il vit
s'avancer à sa rencontre son père qui l'avait aperçu de loin.
Ils échangèrent une poignée de main virile, les yeux dans
les yeux, se regardant pour la première fois d'homme à
homme. Kounta défaillait presque d'émotion, et ils
demeurèrent un moment silencieux. Et puis, du ton dont il
aurait parlé du temps qu'il faisait, Omoro dit qu'il avait
acquis pour Kounta une case que son précédent occupant
avait abandonnée en se mariant, pour construire une
habitation neuve. Aimerait-il aller voir la case maintenant?
Dans un souffle, Kounta répondit que oui. Et le père et le fils
partirent côte à côte, Omoro assurant plus ou moins seul la
conversation, car Kounta avait encore du mal à trouver ses
mots.
Les murs de terre de la case nécessitaient au moins autant
de réparations que le toit. Mais Kounta n'y prêta même pas
attention - car c'était sa
case, tout à l'autre bout du village par rapport à celle de sa
mère. Il n'était
pas question, bien s˚r, de montrer sa satisfaction, et encore
moins d'en parler. Aussi se contenta-t-il de dire à Omoro
qu'il la réparerait lui-même.
qu'il s'occupe des murs, dit Omoro à Kounta, mais lui-même
voulait finir la toiture qu'il avait commencée. Sans un mot
de plus, il repartit couper ses herbes, le laissant planté là,
tout heureux de la simplicité avec laquelle
son père avait entamé leurs relations d'hommes.
Kounta passa la plus grande partie de l'après-midi à fl‚ner
dans Djouffouré, sans se rassasier de revoir les gens et les
lieux familiers, aimés : le puits du village, l'école, le baobab
et le fromager. A chaque instant, quelqu'un le saluait et il
comprenait seulement enfin combien tous lui avaient
manqué. Il retournait à pas lents vers sa nouvelle case
lorsque le frappa un tumulte familier : bêlements des
chèvres, aboiements des chiens, vociférations des garçons.
C'était le second kafo qui revenait de sa besogne
quotidienne dans la brousse. Lamine devait être parmi eux.
Kounta le cherchait fiévreusement de l'oeil. Et puis Lamine
le vit et, avec 96
un grand cri, il se précipita vers lui, rayonnant. Mais, arrivé à
quelques pas de son frère, il s'arrêta brusquement, surpris
par la froideur de son visage. Les deux frères demeurèrent
plantés à se regarder, et finalement Kounta se décida
- Bonjour.
- Bonjour, Kounta.
Et puis ils se regardèrent bien en face. Les yeux de Lamine
étincelaient
de fierté, mais Kounta y décelait aussi de la peine et de
l'incertitude quant
à l'attitude à adopter envers cette nouvelle figure de grand
frère. Kounta pensait que les choses n'auraient pas d˚ se
passer ainsi entre eux, mais un homme doit se faire
respecter, même de son frère.
Lamine rompit le silence :
- Tes deux chèvres sont pleines.
La nouvelle ravit Kounta; il serait donc bientôt propriétaire
de quatre
chèvres, de cinq même si l'une faisait deux chevreaux. Mais
il n'eut pas un sourire, pas une expression de surprise.
Excellente nouvelle, dit-il plus froidement encore qu'il ne le
voulait.
Ne sachant quoi dire d'autre, Lamine repartit
immédiatement, en criant à ses chiens ouolos de
rassembler ses chèvres qui commençaient à
vagabonder.
Binta aida Kounta à s'installer dans sa nouvelle case. Elle
avait l'air
compassé, le visage fermé. Ses vieux vêtements ne lui
allaient plus, dit-elle,
ajoutant avec tout ie respect souhaitable qu'elle lui en
coudrait des neufÔ
dès qu'il aurait le temps, vu ses importantes t‚ches, de la
laisser prendre ses mesures. Il n'avait guère d'autres
possessions que sa fronde, son arc et ses flèches, aussi
n'arrêtait-elle pas de murmurer " Il te faud ra ceci "
et encore : " Cela te servira ", jusqu'à ce qu'elle ait réussi à
le munir de
l'indispensable : une couchette, quelques récipients, un
tabouret et un tapis
de prière qu'elle avait tissé pendant qu'il était au djoudjouo.
Kounta accueillait chaque présent d'un grognement, comme
il l'avait si souvent entendu faire à Omoro, pour signifier
qu'il ne voyait pas d'inconvénient à
l'avoir chez lui. Mais lorsqu'elle s'offrit à chercher s'il n'avait
pas de tiques
dans les cheveux, parce qu'elle avait remarqué qu'il se
grattait, il refusa sans
aménité, el, demeura sourd aux grommellements qui
suivirent son refus.
Il ne réussit à s'endormir que vers minuit, tant il était
préoccupé.
Et
il lui sembla qu'il venait à peine de fermer les paupières
lorsqu'il fut réveillé
par le chant des coqs et l'appel psalmodié de l'alimamo
pour la prière de l'aube à la mosquée, la première à laquelle
lui et ses camarades assisteraient avec les hommes de
Djouffouré. Kounta s'habilla en h‚te, prit son tapis de prière
et rejoignit ceux de son kafo; inclinant la tête et serrant le
tapis de prière sous leur bras - l'air d'avoir fait cela toute
leur vie
ils pénétrèrent dans la sainte mosquée à la suite des
villageois. Et là, ils
guettèrent chaque geste, chaque parole de leurs aînés,
modelant sur eux leur attitude en prenant bien garde de ne
pas réciter les prières trop fort ou trop doucement.
97
Après les prières, Binta apporta son déjeuner au nouvel
homme. Elle déposa devant Kounta le bol fumant de bouillie
- qu'il accueillit d'un grognement, sans plus - et repartit en
h‚te. Kounta déjeuna sans plaisir, furieux à l'idée qu'elle
semblait contenir son hilarité.
Puis il alla rejoindre ses camarades, qui se faisaient les yeux
et les oreilles du village avec une diligence que leurs aînés
ne trouvaient pas moins plaisante. Les femmes ne
pouvaient plus se retourner sans tomber nez à nez avec un
des nouveaux hommes, exigeant d'inspecter tous les
récipients de leur cuisine. Et puis, à force de farfouiller dans
les cases et partout dans le village, ils trouvèrent des
centaines d'endroits passibles de réparations - tout au
moins conformément à leurs rigides critères. Une douzaine
d'entre eux allèrent tirer de l'eau du puits, go˚tant
soigneusement
ce que remontait la gourde, dans l'espoir d'y déceler
salinité, ou boue, ou quoi que ce soit de malsain. Leur
méfiance fut déçue, mais ils remplacèrent quand même les
poissons et les tortues mangeurs d'insectes que l'on gardait
dans le puits pour purifier l'eau.
Les nouveaux hommes étaient partout. " De vraies puces",
grogna la vieille Nyo Boto en les voyant arriver vers le
ruisseau o˘ elle battait son linge, et Kounta fila
promptement dans une autre direction. Il se garda aussi
soigneusement de se présenter en tous lieux o˘ pourrait se
trouver Binta, tout en se disant que, bien qu'elle f˚t sa mère,
il n'avait pas à la ménager particulièrement; et s'il y avait
lieu de la traiter avec rigueur, il
le ferait. C'était une femme, après tout.
26
Djouffouré n'était qu'un tout petit village, et son kafo de
nouveaux hommes était si diligent que bientôt Kounta ne
put trouver un toit, un mur, une calebasse, une marmite qui
n'ait été inspecté, réparé, nettoyé avant son
passage. Mais il en était moins déçu qu'heureux, parce qu'il
pouvait ainsi consacrer plus de temps à cultiver la petite
parcelle que lui avait assignée
le Conseil des Anciens. Les nouveaux hommes comme lui
faisaient pousser le millet ou les arachides dont ils se
nourrissaient, et ils troquaient l'excé-dent - avec ceux qui
avaient eu des récoltes insuffisantes - contre des choses
indispensables. qu'un jeune homme se montre avisé dans
ses cultures, son élevage et ses trocs - en échangeant, par
exemple, une douzaine de chèvres contre une génisse qui
lui donnerait des veaux - et il pouvait se 98
trouver, à vingt-cinq ans, assez richement pourvu pour
songer à prendre femme et avoir des fils.
En quelques lunes seulement, Kounta avait fait de si
plantureuses récoltes qu'il avait plus que suffisamment
monté son ménage, à tel point que Binta en grommelait
audiblement en sa présence. Avec tous ces tabourets, ces
vanneries, ces nattes, ces calebasses, ces gourdes et autres
objets
de toute sorte, murmurait-elle, il n'avait même plus la place
de bouger dans
sa case. Mais il eut la bonté de ne pas relever son insolence,
car ce souple
matelas de bambou doublé d'une natte de roseau tressé qui
lui faisait un si bon lit, elle avait passé une demi-lune à le
confectionner.
Outre plusieurs talismans obtenus gr‚ce à ses trocs, Kounta
conservait dans sa case d'autres puissantes sauvegardes
spirituelles - des essences
parfumées de plantes et d'écorces dont, comme tous les
Mandingues, il se frottait le front, les bras et les cuisses au
moment du coucher. Ces essences
magiques protégeaient le dormeur des esprits mauvais. Et
puis ainsi il sentait bon, détail auquel Kounta commençait à
songer, de même qu'à son apparence extérieure.
Mais, depuis quelques lunes, il y avait une chose qui le
piquait dans son orgueil viril, l'exaspérait même, et tous
ceux de son kafo ressentaient la même chose. Lorsqu'ils
étaient partis pour l'initiation, ils laissaient derrière eux une
bande gloussante de petites filles maigrichonnes dont les
jeux
étaient presque aussi brutaux que les leurs. Et voilà qu'au
retour d'une absence de quatre lunes seulement, les
nouveaux hommes avaient retrouvé
ces fillettes, avec qui ils avaient grandi, faisant des mines,
paradant en tous
sens avec leurs petits seins ronds comme des mangues,
leurs mines dédai-gneuses, et cette façon de faire tinter
boucles d'oreilles, perles et bracelets.
Ce comportement stupide n'était pas encore ce qui irritait le
plus Kounta et ses camarades, mais elles semblaient
exclusivement préoccupées d'intéresser des hommes plus
vieux qu'eux d'au moins dix pluies. Ces jeunes filles d'‚ge
nubile - quatorze et quinze pluies - ne témoignaient que
mépris
ou ironie à l'égard des nouveaux hommes. Kounta et ses
camarades en vinrent à être si écoeurés des airs et des
manières de ces filles qu'ils résolu-rent de s'en
désintéresser totalement, tout comme des soupirants que
leurs agaceries attiraient.
Mais, certains matins, Kounta se réveillait avec le foto tout
dur.
Bien
s˚r, cela lui était déjà souvent arrivé, même quand il avait
encore l'‚ge de Lamine; mais c'était maintenant une
sensation toute différente, profonde et puissante. Et il ne
pouvait se retenir d'y porter la main et de le serrer très fort.
Et Kounta ne pouvait pas non plus s'empêcher de penser à
une chose que lui et ses camarades avaient entendu dire -
le foto des hommes pénétrait dans les femmes.
27
Il semblait à Kounta que Binta trouvait pratiquement chaque
jour une occasion de l'irriter. Sans qu'elle l'exprim‚t par ses
gestes ou ses paroles,
Kounta sentait sa réprobation - à tel regard, telle intonation.
Et c'était pire quand apparaissait chez lui une chose qu'il ne
tenait pas d'elle. Un matin, en lui apportant sa bouillie, elle
faillit l‚cher l'écuelle fumante en
le voyant revêtu du premier doundiko cousu par d'autres
mains que celles de sa mère. Furieux de se sentir coupable,
car il se l'était procuré en échange d'une peau tannée de
hyène, Kounta ne lui donna pas d'explication, mais il sentit
qu'elle était ulcérée.
Dès ce jour, Binta ne lui apporta plus un repas sans
chercher de l'oeil
ce qu'il pouvait y avoir de nouveau dans la case.
qu'apparaisse un tabouret, une natte, un seau, une assiette,
un pot, son regard aigu le détectait aussitôt. Kounta rageait
de la voir affecter cet air d'insouciance qu'il connaissait trop
bien pour l'avoir vue agir avec Omoro, lequel savait aussi
bien que Kounta aujourd'hui qu'elle br˚lait de courir jusqu'au
puits du village, pour y gémir bien haut de ses malheurs
devant ses amies - comme toutes les femmes mandingues
quand elles n'étaient pas d'accord avec leur mari.
Un matin, juste avant l'arrivée de Binta avec son repas,
Kounta disposa exactement devant la porte de la case,
c'est-à-dire en bonne place pour qu'elle trébuche dessus,
une superbe corbeille dont lui avait fait présent Djinna
M'Baki, l'une des veuves du village. Celle-ci était d'ailleurs
un
peu plus jeune que Binta. Un jour, son mari n'était pas
revenu de la chasse
- cela s'était passé lorsque Kounta était encore un chevrier
du second kafo.
Il la connaissait déjà de vue, car elle habitait tout près de
chez Nyo Boto, à qui il rendait souvent visite. Et puis, après
qu'il eut grandi, ils s'étaient parlé. Ses amis l'avaient agacé
en supputant plaisamment les raisons qu'avait la veuve de
lui offrir une aussi jolie corbeille.
Lorsque
Binta arriva chez Kounta et reconnut le style de vannerie
propre à la veuve, elle sursauta comme devant un scorpion -
pour se reprendre bien vite.
Elle ne fit évidemment aucune allusion à l'objet, mais
Kounta savait qu'elle avait compris son propos. Il n'était plus
un petit garçon, et il fallait
qu'elle cesse de le traiter comme tel. Il sentait que c'était à
lui de la faire
changer sur ce point. Ce n'était pas le genre de choses dont
il irait discuter
100
avec Omoro - pas question de se donner le ridicule de
demander à Omoro comment faire pour que Binta respecte
son fils à l'égal de son mari. Kounta envisagea de parler de
ce problème avec Nyo Boto, et puis il lui revint qu'à
son retour de l'initiation elle l'avait accueilli froidement, car
il était devenu
un homme.
Alors, après réflexion, il décida de ne plus jamais mettre les
pieds dans
la case de Binta, cette case o˘ il avait passé la plus grande
partie de sa vie. Et puis, lorsque Binta lui apportait ses
repas, il restait raide et silencieux. Elle posait les aliments
sur la natte devant lui et repartait sans un
mot, sans même un regard. Kounta en vint sérieusement à
se dire qu'il devrait trouver un autre arrangement pour ses
repas. Les nouveaux hommes comme lui étaient presque
tous servis par leur mère, mais pour quelques-uns c'était
leur soeur aînée ou leur belle-soeur qui cuisinait. Il se dit
qu'au cas o˘ Binta empirerait encore, il trouverait une autre
femme pour lui faire ses repas - peut-être la veuve qui lui
avait offert la corbeille de
vannerie. Sans le lui avoir demandé, Kounta était s˚r qu'elle
accepterait volontiers - mais il n'était surtout pas question
de lui laisser seulement entrevoir qu'il y songeait. Et, en
attendant, lui et sa mère continuaient à
se rencontrer au moment des repas - et à faire comme s'ils
ne se voyaient pas.
Un matin de bonne heure, en revenant d'une nuit de garde
dans les champs d'arachides, Kounta vit à bonne distance
de lui trois jeunes hommes qui avançaient sur la piste - des
voyageurs, à peu près de son ‚ge.
Il les héla, et puis courut vers eux. Ils dirent qu'ils étaient du
village de
Barra, à un jour et une nuit de marche de Djouffouré, et
qu'ils allaient chercher de l'or. Ils appartenaient à la tribu
des Féloups, rameau des Mandingues, mais il dut faire effort
pour les comprendre, et eux-mêmes durent pareillement
l'écouter attentivement pour saisir ses paroles. Cela rappela
à Kounta sa visite au village de ses oncles, avec Omoro,
lorsqu'il n'arrivait
pas à comprendre le parler de certaines gens qui
n'habitaient pourtant qu'à
deux ou trois jours de marche de Djouffouré.
Le but de leur randonnée piquait la curiosité de Kounta.
Pensant que cela intéresserait aussi certains de ses amis, il
proposa aux jeunes gens d'accepter pendant une journée
l'hospitalité de son village. Mais ils décli nèrent
courtoisement l'invitation. Ils devaient arriver là o˘ l'on
trouvait l'or au cours du troisième après-midi après leur
départ de Barra.
- Mais pourquoi ne viendrais-tu pas avec nous? demanda
l'un d'eux à Kounta.
Kounta n'avait jamais rêvé à une pareille équipée. Il se
trouva abasourdi par cette offre - non, merci, il appréciait
hautement leur proposi tion, mais il avait tant à faire aux
champs, et puis il y avait encore toutes
ses autres t‚ches.
- Si tu changes d'avis, rejoins-nous donc, dit l'un des jeunes
gens.
Et, s'agenouillant dans la poussière, ils tracèrent le chemin à
parcourir
pour trouver l'or - depuis Djouffouré, deux jours et deux
nuits de voyage.
101
Le père d'un des garçons était musicien itinérant, et il leur
avait dit o˘
se trouvait l'endroit en question.
Kounta fit escorte à ses nouveaux amis jusqu'à l'arbre des
voyageurs.
Les trois jeunes gens prirent le sentier qui contournait
Djouffouré, et ils se retournèrent pour faire de grands signes
à Kounta. Celui-ci revint chez lui à pas lents. Il entra dans sa
case et s'étendit sur son lit en réfléchissant
profondément; et, bien qu'il n'ait pas dormi de la nuit, il
n'arrivait pas à
trouver le sommeil. Après tout, pourquoi ne pas aller
chercher de l'or, s'il
trouvait un ami pour s'occuper de ses cultures? Au fond, il
n'avait qu'à
demander à certains camarades de le relayer pour la garde,
et ils accepte-raient volontiers - comme il l'aurait fait lui-
même.
Et puis, une idée lui vint qui le fit presque bondir de son lit :
puisqu'à
présent il était un homme, il pourrait emmener Lamine,
comme son père l'avait emmené, lui, Kounta. Alors, pendant
une heure, il arpenta sa case, tournant et retournant cette
idée exaltante. Et d'abord, est-ce qu'Omoro autoriserait ce
gamin de Lamine à faire une telle randonnée? En tant
qu'homme, Kounta trouvait passablement humiliant d'avoir
à solliciter une quelconque autorisation; mais si Omoro
refusait? De plus, comment ses trois nouveaux amis
réagiraient-ils s'il arrivait avec son petit frère?
Et puis, pensa Kounta, pourquoi être là à piétiner, pourquoi
aller au-devant d'une éventuelle humiliation, simplement
pour faire plaisir à
Lamine? Après tout, depuis qu'il était revenu de l'initiation,
les liens entre
eux s'étaient énormément rel‚chés. Mais il savait que, l'un
comme l'autre, ils étaient insatisfaits de cet état de choses.
quel bonheur n'avaient-ils pas
eu à être ensemble, avant que Kounta parte au djoudjouo?
Mais, à présent, Lamine passait son temps avec Souwadou,
qui vouait à celui-ci la même admiration que Lamine vouait
naguère à Kounta. Kounta sentait qu'au fond Lamine n'avait
pas changé sur ce point, si même son admiration ne s'était
pas renforcée. Seulement, une sorte de distance s'était
inscrite entre eux parce que Kounta était devenu un
homme. Et les hommes ne perdent pas leur temps avec les
gamins. Même si lui et Lamine ressentaient autrement les
choses, ils n'avaient aucun moyen de renouer leurs liens.
Sauf, peut-être, si Kounta emmenait Lamine chercher de l'or
avec lui.
- Lamine est sérieux. Il se tient bien. Et il s'occupe
parfaitement des
chèvres.
Ainsi Kounta aborda-t-il la question avec Omoro, sachant
qu'il fallait attaquer de biais - dans une conversation, un
homme ne va pas tout droit au but. Evidemment, Omoro le
savait aussi bien que lui. Opinant lentement du chef, il
répondit l'i
- Oui, cela est vrai.
Aussi calmement que possible, Kounta raconta alors à son
père la rencontre avec ses trois nouveaux amis, et
mentionna leur invitation à se i@
joindre à eux pour chercher de l'or. Enfin, il lança :
- Ce serait bien, pour Lamine, de faire cette randonnée.
102
Omoro demeura impassible. Il laissa s'écouler un long
moment avant de répondre.
- Le voyage est une bonne chose pour un garçon, dit-il - et
Kounta sut qu'en tout cas son père n'allait pas refuser
catégoriquement.
Il sentait qu'Omoro avait confiance en lui, mais qu'en même
temps il s'inquiétait, sans le manifester plus vivement que
nécessaire.
- Cela fait bien des pluies que je n'ai pas voyagé dans cette
région.
Je ne me souviens plus très clairement des pistes.
1 Le ton d'Omoro était parfaitement neutre. Mais Kounta
savait que son pere - qui n'oubliait jamais rien - le sondait
pour voir s'il connaissait vraiment le chemin de l'or.
S'agenouillant dans la poussière, Kounta y traça la route
avec son b‚ton, comme si elle lui était familière depuis des
années. Il figura par des
cercles les villages que suivait la piste et ceux qui s'en
trouvaient à une certaine distance, de part et d'autre.
Omoro, qui s'était lui aussi mis à
genoux, dit à Kounta, une fois le tracé terminé :
- Le mieux est de passer par le plus grand nombre de
villages. Cela allonge le chemin, mais on est plus en
sécurité.
Kounta approuva de la tête, en espérant paraître plus s˚r de
lui qu'il ne l'était en réalité. Il pensa soudainement que ses
trois nouveaux amis, en voyageant ensemble, pouvaient
parer mutuellement aux fautes des autres - s'il y avait lieu.
Mais lui, accompagné et responsable de son jeune
frère, ne recevrait aucune aide s'il avait des ennuis.
Puis Omoro traça un cercle autour du dernier tiers de la
piste.
- Dans cette zone, on ne parle guère mandingue, dit-il.
Se souvenant de ce qu'on lui avait enseigné au cours de son
initiation,
Kounta répondit :
- Je me guiderai sur le soleil et les étoiles.
Un long moment passa, et Omoro dit finalement
- Je vais aller chez ta mère.
Kounta sentit son coeur bondir dans sa poitrine. Cela voulait
dire que son père consentait à son projet, et qu'il estimait
devoir informer lui-même Binta de sa décision.
Omoro ne s'attarda guère dans la case de Binta. A peine
l'avait-il quittée pour regagner la sienne qu'elle se précipita
dehors, se tenant la tête à deux mains, image de la
désolation. " Madi! Souwadou! " hurla-t-elle, et ils quittèrent
le groupe des enfants pour accourir vers elle. Des mères et
des jeunes filles sortirent de leurs cases et prirent leur
course derrière
Binta qui se ruait vers le puits en remorquant ses deux
garçons et en poussant des cris perçants. Une fois là, elles
s'attroupèrent autour de Binta qui
sanglotait et gémissait qu'il ne lui restait plus que deux
enfants, car les deux autres seraient bientôt la proie des
toubabs.
Incapable d'attendre une minute de plus pour leur
apprendre la nouvelle du voyage de Kounta et de Lamine,
une fillette du second kafo courut jusqu'au p‚turage o˘ les
garçons de son kafo gardaient les chèvres. Peu 103
après, les gens de Djouffouré ne purent se retenir de sourire
en voyant un gamin délirant de joie débouler dans le village,
poussant des cris d'allégresse à en réveiller les ancêtres.
Rattrapant Binta juste devant sa case, Lamine - qui était
encore plus petit qu'elle d'une tête - l'étreignit, lui planta de
gros baisers sur le front, la souleva de terre en tournoyant,
tandis
qu'elle poussait des clameurs pour qu'il la l‚che. A peine
l'eut-il reposée qu'elle courut ramasser son gourdin et lui en
appliqua un bon coup. Il esquiva à temps une seconde
attaque et se précipita chez Kounta. Il fit irruption dans la
case sans avoir frappé - inimaginable intrusion dans la
demeure d'un homme. Mais à peine eut-il entrevu le visage
du garçon que Kounta décida de passer sur la chose. Lamine
restait là, planté devant son grand frère. Il remuait les
lèvres, essayant de dire quelque chose; en fait,
il tremblait de tous ses membres, et Kounta dut se maîtriser
pour ne pas le saisir et l'étreindre, dans l'élan d'amour qu'il
sentait passer entre eux.
Il s'entendit lui-même dire, d'un ton presque revêche :
- Je vois que tu es déjà au courant. Nous partons demain,
après la prière du matin.
Homme ou pas, Kounta évita soigneusement de passer dans
les parages de Binta en allant faire de rapides visites aux
amis qui allaient s'occuper de ses cultures et prendre ses
toits de garde en son absence. Il pouvait d'ailleurs savoir o˘
elle se trouvait, car elle se répandait en gémissements dans
tout le village en traînant par la main Madi et Souwadou.
" Il ne me reste que ces deux-là! " clamait-elle à pleine voix.
Mais elle savait - et tout le monde, à Djouffouré, le savait -
que rien de ce qu'elle pourrait dire, faire, ou ressentir
n'importait, car Omoro avait parlé.
28
A l'arbre des voyageurs, Kounta fit une prière pour que leur
voyage soit préservé de tout péril, et, pour qu'il soit
fructueux, il pendit par une
patte un poulet à une basse branche. Puis lui et Lamine
s'engagèrent sur la piste, laissant derrière eux la bête qui
battait des ailes et poussait des
cris. Kounta n'avait pas besoin de se retourner pour savoir
que Lamine s'efforçait de suivre son allure, de garder son
baluchon en équilibre sur sa tête - et de ne pas attirer
l'attention de Kounta sur ses efforts.
Au bout d'une heure, ils passèrent devant un arbre de petite
taille, aux
ramures déployées, tout enguirlandé d'une infinité de
perles. Cela indiquait
104
l'existence, à proximité, de quelques-uns des rares
Mandingues qui étaient des kafirs, c'est-à-dire des paÔens
qui prisaient le tabac ou fumaient des pipes à tuyau de bois
et fourneau d'argile, et consommaient un breuvage alcoolisé
à base d'hydromel. Kounta avait envie de l'expliquer à
Lamine, mais il était plus important de lui inculquer la
discipline de la marche en silence. Vers midi, Kounta sut que
Lamine devait avoir les pieds et les j ambes douloureux, et
aussi le cou, à cause de son lourd fardeau. Sans doute est-
ce en endurant la souffrance qu'un garçon se fortifie le
corps et le coeur.
Mais, en même temps, Kounta savait qu'il fallait le laisser se
reposer, car,
si le gamin s'effondrait de fatigue, cela le blesserait dans sa
fierté.
La piste traversait un petit bois, et Kounta serra fermement
sa lance, comme on le lui avait appris. Il continua d'avancer
avec prudence - et puis s'arrêta et tendit l'oreille. Derrière
lui, les yeux écarquillés, Lamine
n'osait plus respirer. Bientôt cependant, le grand frère se
détendit et reprit
sa marche. Kounta avait reconnu - non sans soulagement -
des voix d'hommes conjuguées dans un chant de travail.
Bientôt lui et Lamine débouchèrent dans une clairière o˘
une douzaine d'hommes étaient en train de tirer une
pirogue arrimée par des cordes. Ces hommes avaient abattu
un tronc d'arbre, en avaient évidé l'intérieur par br˚lage et
dégrossi l'extérieur avec des outils tranchants. A présent, il
leur restait à faire tout le
long chemin jusqu'au fleuve. Après chaque pesée sur les
cordes, ils enton naient une phrase de leur chant, se
terminant toujours par : " Tous ensemble! " et, bandant
leurs forces, ils le tiraient un peu plus loin. En passant,
Kounta échangea avec eux de grands signes, tout en se
disant qu'il lui faudrait par la suite expliquer à Lamine qui
étaient ces hommes, et pourquoi ils étaient venus tailler
leur pirogue dans une forêt lointaine plutôt que de choisir un
arbre au bord du fleuve. Ces hommes étaient du village de
Kéréouan, o˘ l'on fabriquait les meilleures pirogues
mandingues, et ils savaient que seuls les arbres de la forêt
donnent un bois qui flotte bien.
Kounta songea avec une chaude émotion aux trois jeunes
hommes de Barra qu'il allait retrouver. Ils étaient pour lui
comme des frères, alors qu'ils se connaissaient depuis si
peu de temps. Peut-être cela venait-il de ce qu'ils étaient
tous des Mandingues. Ils s'exprimaient d'une façon
différente de la sienne, mais ils n'étaient pas différents à
l'intérieur. Comme eux, il avait décidé de quitter son village
pour chercher la fortune - et aussi
l'aventure - et puis chacun rentrerait chez soi avant l'arrivée
des grandes pluies.
Lorsque vint le moment de la prière alansaro, vers le milieu
de l'après-midi, Kounta abandonna le sentier et gagna le
bord d'un ruisseau serpen-tant au milieu des arbres. Sans
regarder Lamine, il déposa son baluchon et se pencha au-
dessus de l'eau pour s'asperger le visage et boire quelques
gorgées. Au milieu de sa prière, il entendit tomber le
baluchon de Lamine.
En se relevant, sa prière terminée, il allait le réprimander,
mais il se contint
en le voyant se traîner jusqu'au ruisseau. Il prit pourtant un
ton dur pour 105
lui dire : " Ne bois qu'un petit peu à la fois! " Tandis que
Lamine se désaltérait, Kounta décida de lui accorder une
heure de pause, pas plus. quand il aurait avalé un peu de
nourriture, pensa-t-il, Lamine pourrait continuer la marche
jusqu'à la prière fitiro, celle du crépuscule; à ce moment-là,
ils
dîneraient solidement et s'accorderaient une très nécessaire
nuit de repos.
Mais Lamine était trop épuisé pour manger. Il gisait à plat
ventre devant le ruisseau, endormi. Kounta vint lui examiner
la plante des pieds, mais il ne s'était pas encore blessé au
point de saigner. Après avoir lui-même fait un somme,
Kounta tira de la viande séchée de son baluchon et réveilla
Lamine. Les deux frères mangèrent leur part de viande et se
remirent en chemin. Kounta reconnaissait tous les détours
de la piste et les points de repère qu'avaient indiqués les
jeunes gens de Barra. Aux abords d'un village, ils virent
deux grand-mères et deux fillettes accompagnées de
quelques enfants du premier kafo qui s'affairaient, avec des
gestes
vifs, à attraper des crabes dans un ruisseau.
Peu avant le crépuscule, alors que Lamine rattrapait de plus
en plus fréquemment son baluchon chancelant, Kounta vit,
au-dessus de sa tête, une grosse pintade m‚le qui tournoyait
avant de se poser. Il fit brusquement halte et se mit à
couvert, tandis que Lamine tombait à genoux sous un
buisson. Pinçant les lèvres, Kounta imita l'appel de cet
oiseau à la saison de l'accouplement, et bientôt surgirent,
avec des frissonnements d'ailes et des dandinements,
plusieurs femelles dodues. Le cou tendu, la tête agile, les
pintades cherchaient leur congénère m‚le, lorsqu'une flèche
décochée par Kounta transperça l'une d'elles. Lui arrachant
la tête, il laissa la bête se vider de son sang et la mit à rôtir;
pendant ce temp S, il
confectionna un abri pour la nuit et fit la prière. Il mit aussi à
griller des
épis de maÔs sauvage qu'il avait cueillis en chemin et ne
réveilla Lamine qu'au dernier moment. A peine celui-ci eut-il
englouti son dîner qu'il s'endormit de nouveau sous l'auvent
de branchage installé par Kountal au sol tapissé d'une
moelleuse mousse.
Kounta demeura assis dans l'air tranquille de la nuit, les
bras autour des genoux. Le jappement des hyènes s'éleva -
elles n'étaient pas loin. Il s'amusa pendant un moment à
reconnaître les autres bruits de la forêt. Et puis il entendit
monter au loin le triple appel mélodieux d'une corne.
C'était l'alimamo du prochain village qui annonçait la prière
du soir en soufflant dans une défense d'éléphant. Il aurait
voulu que Lamine entendît comme lui ce cri obsédant,
presque humain, mais il vit avec un sourire qu'il dormait
comme une masse. Alors, Kounta pria et s'endormit.
Ils arrivèrent en vue du village en question peu après le
lever du soleil,
et, en entendant le martèlement cadencé des pilons des
femmes, Kounta se sentit monter aux lèvres la saveur de la
bouillie matinale; mais ils ne s'arrêtèrent pas. Ils
rencontrèrent bientôt un autre village o˘ ils virent, en
le contournant, les hommes sortant de la mosquée et les
femmes qui s'affairaient autour de leur foyer de cuisine.
Plus loin encore, Kounta aperçut de loin un vieillard assis au
bord de la piste. Il était plié en deux, brassant
106
en tous sens une jonchée de cauris sur une natte de
bambou et marmonnant. Soucieux de ne pas l'interrompre,
Kounta allait continuer son chemin, mais le vieillard leva la
tête et les héla.
Il leur dit, d'une voix chevrotante et aiguÎ
Je viens du village de Kootacounda, dans le royaume de
Wooli, s de la forêt de Simbani. Et vous, d'o˘
venez-
là o˘ le soleil se lève au-dessu
vous?
Kounta répondit qu'ils venaient de Djouffouré, et le vieillard
hocha
la tête en disant qu'il en avait entendu parler. Il consultait
ses cauris, expliqua-t-il, pour savoir ce qui allait lui arriver
sur le chemin de Tombouctou,
" que je veux voir av' t de mourir ", ajouta-t-il. Les
voyageurs accepte-an
raient-ils de l'aider?
Nous sommes pauvres, mais nous partageons de grand
coeur avec vous, grand-père, répondit Kounta.
Et, déposant son baluchon, il en sortit de la viande séchée
qu'il offrit
au vieillard. Celui-ci la serra dans sa robe en le remerciant.
Puis, les regardant attentivement, il demanda
- Vous êtes frères, et vous êtes partis en randonnée?
- Oui, grand-père, répondit Kounta.
Ramassant deux cauris, le vieillard dit à Kounta
- C'est très bien! Ajoute celui-ci à ta carnassière; et, tendant
l'autre
à Lamine : Garde-le pour le mettre sur ta carnassière quand
tu seras un
homme.
Les frères le remercièrent, et il appela sur eux la bénédiction
d'Allah.
Ils marchaient depuis un bon moment lorsque Kounta
estima qu'il était
temps de rompre le silence qu'il imposait à Lamine. Alors,
sans s'arrêter
ni se retourner, il lui expliqua
Vois-tu, petit frère, une légende dit que la ville o˘ se rend le
vieillard
doit son nom à des Mandingues qui y étaient venus et qui, y
voyant un insecte inconnu d'eux, l'appelèrent " Toumbo
Koutou ", c'est-à-dire "
nouvel
insecte ".
Lamine demeurant muet, Kounta se retourna; l'enfant était
loin en arrière, s'efforçant de reficeler son baluchon qui
s'était éventré en tombant.
En revenant sur ses pas, Kounta comprit qu'à force de
remettre en équilibre sur sa tête le fardeau chancelant,
Lamine en avait rel‚ché les attaches.
Tandis qu'il réarrangeait le baluchon, il s'aperçut que son
frère avait
les pieds en sang; mais, comme cela était inévitable, il se
garda d'en parler.
Les larmes vinrent aux yeux de Lamine lorsqu'il rechargea
son fardeau
- et ils repartirent. Kounta s'en voulait terriblement de ne
pas avoir senti
que Lamine n'était plus derrière lui - et si le garçon était
resté en chemin?
Peu de temps après, Lamine poussa un cri étouffé. Croyant
qu'il avait march' e sur une epine , Kounta se retourna : son
frère avait les yeux levés 1 .
vers une grosse panthère aplatie sur une branche en
surplomb au-dessus de la piste - un instant plus tard, et ils
auraient passé dessous. La bête
lança un crachement, et puis se coula paresseusement dans
les branches 107
de l'arbre et disparut. Kounta reprit la marche, mais il était
inquiet, furieux, honteux. Comment était-il possible qu'il
n'ait pas vu la panthère?
Il y avait toutes chances pour que la bête elle-même n'ait
pas voulu être détectée; elle n'aurait pas sauté sur eux, car,
à moins d'être terriblement affamés, les félins attaquent
rarement de jour, et en plus n'attaquent pratiquement
jamais les hommes sauf s'ils sont traqués, provoqués ou
blessés.
Mais il revoyait brusquement sa chèvre éventrée par une
panthère, lorsqu'il était chevrier. Et il pouvait presque
entendre la voix du kintango - " Le chasseur doit avoir les
sens aiguisés. Il doit entendre ce que les autres n'entendent
pas, sentir ce qu'ils ne sentent pas. Il doit voir dans
l'obscurité. " Mais il avait laissé vagabonder sa pensée, et
c'était Lamine qui avait
vu la panthère. Ses plus graves ennuis lui étaient venus de
cette mauvaise habitude, et il devait absolument s'en
débarrasser. Sans ralentir l'allure, il ramassa un caillou,
cracha trois fois dessus et le lança loin derrière eux
dans le sentier qu'ils avaient foulé, laissant ainsi en arrière
les esprits du
malheur.
Au fur et à mesure qu'ils avançaient sous le soleil br˚lant, le
paysage
se modifiait : aux arbres de la forêt succédaient les palmiers
à huile et, en
longeant des ruisseaux assoupis et boueux, ils
contournaient des villages poussiéreux, étouffés de chaleur.
Comme à Djouffouré, des bandes de gamins du premier
kafo criaient et caracolaient, les hommes s'attardaient sous
le baobab et les femmes bavardaient près du puits. Mais
Kounta s'étonna de voir que ces gens laissaient les chèvres
errer autour d'eux, avec
les chiens et les poules, au lieu de les mener paître à
l'extérieur ou de les
renfermer dans des enclos comme dans son village. Il en
conclut qu'ils devaient être différents de ceux de Djouffouré,
et bizarres.
Ils traversèrent une région nue, à l'exception de baobabs
aux bizarres silhouettes qui constellaient le sol sableux de
leurs graines sèches. quand venait le moment de la prière,
ils faisaient une pause, mangeaient légèrement,
et Kounta vérifiait les attaches du baluchon de Lamine; les
pieds du garni in
ne saignaient presque plus. Et, après être passés par tous
les embranchements indiqués par les jeunes gens de Barra,
ils arrivèrent devant l'énorme baobab creux qu'ils avaient
décrit. Pour que l'arbre soit finalement mort, il devait avoir
vécu des centaines de pluies, pensa Kounta, et il raconta à
Lamine ce que ses amis lui avaient dit " A l'intérieur de cet
arbre repose
un griot. " Il lui expliqua que les griots ne sont jamais
enterrés comme les
autres gens, mais déposés dans des baobabs creux, car ces
arbres et les récits renfermés dans la tête des griots sont
pareillement éternels. " Nous approchons, maintenant ", dit
Kounta, et il regretta de ne pas avoir encore fabriqué le
tambour auquel il songeait depuis si longtemps, car il aurait
pu alors s'annoncer à ses amis. Le soleil était déjà très bas
lorsqu'ils attei-gnirent les fosses argileuses. Les trois jeunes
gens étaient là.
Nous sentions que tu viendrais, s'écrièrent-ils, tout heureux
de le voir.
quant à Lamine, ils l'ignorèrent, comme ils auraient ignoré
leur frère 108
du deuxième kafo. Ils bavardèrent avec animation, et les
trois jeunes gens montrèrent fièrement les minuscules
grains d'or qu'ils avaient trouvés. Le lendemain, Kounta et
Lamine se mirent à l'ouvrage au point du jour. Ils
détachaient de grosses mottes d'une argile gluante et les
jetaient dans de grandes calebasses pleines d'eau. Il fallait
ensuite faire tourner le mélange
et, après avoir laissé s'écouler lentement l'eau boueuse,
explorer soigneusement le fond de la calebasse du bout du
doigt pour y trouver les grains d'or qui pouvaient s'y être
déposés. De temps en temps ils en recueillaient un de la
taille d'un grain de millet, ou un peu plus gros. Ils
travaillaient
fiévreusement, sans un mot. Lamine en oubliait ses
courbatures. L'es précieux grains d'or étaient déposés, l'un
après l'autre, dans le tuyau d'une grande plume d'aile de
pigeon, bouché, une fois plein, par un brin de coton.
Kounta et Lamine avaient déjà amassé six pleins tuyaux
lorsque les jeunes gens annoncèrent qu'ils avaient terminé
leur propre quête. A présent, ils allaient pousser vers
l'intérieur du pays, pour trouver des défenses d'éléphants. Il
arrive, leur avait-on dit, que les vieux éléphants se cassent
une
défense en essayant de déraciner les arbustes et les gros
buissons dont ils se nourrissent. Ils avaient aussi entendu
parler de cimetières secrets d'éléphants - pour celui qui les
découvrait, c'était la fortune. Kounta voulait-il
les accompagner9 quelle tentation pour lui! Cela semblait
encore plus passionnant que de chercher de l'or. Mais avec
Lamine c'était impossible. Le s, il les remercia de leur offre -
mais il devait rentrer chez lui coeur gro
avec son frère. Ils se séparèrent après de chaleureuses
déclarations d'amitié, non sans que Kounta leur ait fait
promettre de s'arrêter à Djouffouré lorsqu'ils regagneraient
Barra.
La route du retour parut plus courte à Kounta. Lamine avait
les pieds encore plus ensanglantés qu'à l'aller, mais il h‚ta le
pas une fois que Kounta lui eut confié les petits tuyaux d'or,
en lui disant : " Ils vont faire
ine n'était pas plus grand que celui
plaisir à ta mère. " Le bonheur de Lam
qu'éprouvait Kounta d'avoir emmené son frère en voyage,
comme Omoro l'avait fait pour lui - et comme Lamine
emmènerait un jour Souwadou, et Souwadou emmènerait
Madi. Alors qu'ils étaient déjà en vue de l'arbre des
voyageurs de Djouffouré, il entendit le baluchon de Lamine
heurter le sol. Il se retourna, furieux, mais devant
l'expression suppliante de son frère il se contenta de lui
lancer sèchement
Entendu, tu reviendras le chercher plus tard!
Lamine ne répondit pas et fila aussi vite que pouvaient le
porter ses maigres jambes.
Lorsque Kounta franchit la porte du village, une foule
bruyante de femmes et d'enfants s'était déjà attroupée
autour de Binta qui, rayonnante de bonheur et de
soulagement, plantait dans ses cheveux les six tuyaux d'or.
Le regard de chaude tendresse qu'ils échangèrent n'était
pas seulement celui des retrouvailles entre une mère et son
grand fils revenant d'un voyage. Les femmes eurent bientôt
fait d'informer tout Djouffouré de ce que les deux fils aînés
des Kinté avaient rapporté. " Il y a une vache sur 109
la tête de Binta! " s'écria une grand-mère, et toutes les
femmes de reprendre
ces mots à l'unisson - car, en vérité, Binta avait sur la tête
assez d'or pour
acheter une vache.
- Tu t'es bien comporté, dit simplement Omoro lorsqu'ils se
trouvé-rent face à face.
Mais l'émotion qui passait entre eux était encore plus forte
qu'avec Binta. Au long des jours qui suivirent, les anciens
qui rencontraient Kounta dans le village lui parlaient et lui
souriaient d'une façon particulière, et il leur répondait
posément et respectueusement. Même les camarades de
Souwadou -- les petits du deuxième kafo - saluaient Kounta
comme un adulte, en disant " Paix! " les paumes croisées
sur la poitrine.
Et il ressentit enfin la fierté d'être considéré comme un
homme par sa mère,
le jour o˘ il entendit par hasard Binta dire : " Ixs deux
hommes que je nourris. "
A présent, non seulement Kounta n'avait plus d'objections à
recevoir ses repas de Binta, mais il la laissait même lui
chercher les tiques dans la tête, service qu'elle avait été
ulcérée de lui voir refuser.
Il lui rendait à nouveau visite dans sa case. De son côté,
Binta était immanquablement souriante, et il lui arrivait de
chantonner en faisant sa cuisine. Kounta lui demandait d'un
air dégagé s'il pouvait lui être utile; elle acceptait volontiers,
et il s'exécutait aussitôt. Si Lamine et Souwadou
jouaient trop bruyamment, un seul regard de Kounta les
ramenait au calme. Et encore, un des grands plaisirs de
Kounta était de faire sauter Madi en l'air et de le rattraper
au vol - pour la plus grande joie du marmot'
quant à Lamine, son grand frère venait immédiatement
après Allah. il s'occupait des sept chèvres de Kounta -
excellentes reproductrices -
comme si elles étaient en or, et l'aidait assid˚ment à
cultiver sa parcelle de miltet et d'arachides.
Lorsque Binta avait besoin d'être tranquille pour faire
quelque cpose, Kounta la débarrassait des trois petits et elle
souriait sur le seuil 5e sa case en les regardant s'éloigner,
Madi juché sur l'épaule de Kounta, Lamine sur ses talons -
fier comme un coq - et Souwadou, envieux, fermant la
marche. Kounta y prenait tant plaisir qu'il se surprenait à
désirer une famille bien à lui. Mais pas avant que le moment
n'en soit venu, se disait-il; et ce moment était encore
lointain.
29
Comme les nouveaux hommes étaient admis à le faire
lorsque leurs devoirs leur en laissaient le loisir, Kounta et
ceux de son kafo siégeaient dans le dernier cercle du
Conseil des Anciens, qui se réunissait une fois par lunaison
sous le vieux baobab de Djouffouré. En voyant les six
anciens installés côte à côte sur des peaux de bête, Kounta
trouvait qu'ils semblaient aussi vieux que l'arbre et comme
sculptés dans l'ébène, tant le noir
la blancheur de leurs longues robes et de leurs
de leur peau tranchait sur
calottes. En face d'eux prenaient place ceux qui avaient des
difficultés ou des disputes à leur soumettre. Derrière les
solliciteurs venaient, par rang d'‚ge, les aînés - Omoro en
faisait partie - et, après eux, les nouveaux hommes du kafo
de Kounta. Et, encore derrière ceux-là, c'était la place des
femmes; mais celles-ci s'y montraient rarement, sauf s'il
s'agissait d'une affaire concernant un de leurs proches. Et
pour que - suprême rareté
- toutes les femmes soient présentes, il fallait vraiment que
le débat puisse
alimenter des commérages pimentés.
Pas une femme n'assistait au Conseil lorsqu'il se réunissait
pour discuter de questions purement administratives, des
relations de Djouffouré
avec d'autres villages, par exemple. En revanche, le jour o˘
se traitaient les affaires du village ou des litiges entre
villageois, l'assistance était nombreuse et bruyante. Mais le
silence se faisait instantanément dès que le doyen des
anciens levait son b‚ton orné de perles pour frapper sur le
tambour le nom du premier à comparaître - les plus ‚gés
passaient en premier, et ainsi de suite. L'appelé se levait,
exposait son affaire et se rasseyait. Les
anciens, qui l'avaient écouté sans l'interrompre, pouvaient
alors le questionner.
S'il s'agissait d'un litige, l'autre partie énonçait sa propre
version des
faits, était à son tour questionnée, et puis les anciens leur
tournaient le dos
et entamaient des délibérations qui pouvaient être fort
longues. Parfois, l'un d'eux se retournait pour poser une
question supplémentaire. Enfin ils faisaient à nouveau tous
face à l'assistance; sur un signe de l'un d'entre eux, l'appelé
se levait, le doyen énonçait la décision du Conseil, et l'on
tambourinait le nom suivant.
Même pour un nouvel homme comme Kounta, la plupart des
affaires traitées étaient chose courante. Des gens qui
venaient d'avoir un enfant Ili demandaient un plus grand
champ et une plus grande rizière pour le mari et pour la
femme - requêtes qui étaient presque toujours aussitôt
satisfaites, de même que l'attribution de terres cultivables
aux célibataires comme Kounta et ses camarades. Au cours
de leur initiation, le kintango leur avait
enjoint de ne pas manquer une assemblée du Conseil des
Anciens, sauf obligation majeure, car les décisions rendues
les instruiraient progressivement jusqu'au moment o˘ eux
aussi seraient devenus des anciens. La première fois qu'il
avait assisté au Conseil, Kounta avait regardé Omoro, assis
bien en avant de lui, en se demandant combien de
centaines de décisions son père avait emmagasinées dans
sa tête alors qu'il n'était même pas encore lui-même un
aîné.
A cette occasion justement, il y avait une question agricole
en litige.
Deux hommes revendiquaient la propriété des fruits que
donnaient des arbres plantés par le premier sur une parcelle
attribuée par la suite au second - la famille du premier
ayant diminué en nombre. Le Conseil des Anciens adjugea
les fruits au premier en disant : " S'il n'avait pas planté
les arbres, il n'y aurait pas eu de fruits. "
Par la suite, Kounta vit souvent porter devant le Conseil
certains types d'affaires. Ainsi il y avait la détérioration ou la
perte, par celui qui l'avait emprunté, d'un objet précieux et
tout neuf, au dire de celui qui l'avait prêté. Si l'emprunteur
n'avait pas de témoins pour réfuter cette
affirmation, il devait payer ou remplacer l'objet estimé à sa
valeur d'article neuf. Kounta vit aussi des gens furieux qui
en accusaient d'autres
de leur avoir occasionné des malheurs par leurs maléfices.
Un homme affirma être tombé gravement malade parce
qu'un autre l'avait effleuré
avec un ergot de coq. Une jeune épouse déclara que sa
belle-mère avait dissimulé dans sa cuisine des rameaux de
bouréine - depuis, ce qu'elle cuisinait était immangeable. Et
une veuve dit qu'un vieillard dont elle avait repoussé les
avances avait semé sur ses pas des coquilles d'oeuf, alors
elle ne pouvait plus marcher sans avoir des ennuîs - et elle
en énuméra la longue liste. Si les motifs et les résultats de
pratiques
maléfiques étaient suffisamment avérés, le Conseil
ordonnait que le magicien le plus proche soit aussitôt
convoqué à Djouffouré par le tam-tam, pour venir annuler
l'influence néfaste par ses propres pratiques, aux frais du
malveillant.
Kounta vit des débiteurs contraints au remboursement,
même s'il leur fallait pour cela vendre tout ce qu'ils
possédaient; et, s'ils ne possédaient
rien, ils devaient servir d'esclaves au créancier jusqu'à
extinction de leur
dette. Il vit des esclaves accuser leurs maîtres de cruauté,
ou de les nourrir
mal, de les loger mal, ou encore d'avoir pris plus que la
moitié du fruit de leur travail. D'un autre côté, des maîtres
venaient accuser leurs esclaves
de les frustrer de ce qui leur revenait en dissimulant une
partie de leur production, ou de ne pas fournir assez de
travail, ou de casser volontairement les outils agricoles.
Kounta vit le Conseil peser soigneusement les preuves dans
ces sortes d'affaires, et tenir également compte de la
réputation de 112
chacune des parties dans le village, et il n'était pas rare que
celle de l'esclave f˚t bien supérieure à celle du maître!
Maître et esclave ne venaient d'ailleurs pas toujours devant
le Conseil
pour se plaindre. Kounta en vit par exemple demander
conjointement que l'esclave soit autorisé à entrer par
mariage dans la famille du maître. De toute façon, un
couple ne pouvait pas se marier sans la permission du
Conseil. Des liens de parenté trop proches entre éventuels
mariés entraînaient immédiatement un refus; mais pour les
autres il y avait encore une période d'attente d'une lune
entre la requête et la réponse, durant laquelle
les villageois devaient aller discrètement informer l'un des
anciens de tout
ce qu'ils savaient - flatteur ou non - des futurs respectifs.
Avaient-ils toujours fait preuve d'une bonne éducation
depuis l'enfance? Avaient-ils été
une souce anormale d'ennuis pour les autres, y compris
pour leur famille?
Avaient-ils jamais montré une propension à agir de façon
regrettable, par exemple à tricher ou à ne pas dire l'entière
vérité? La jeune fille était-elle
irascible, raisonneuse? Avait-on vu l'homme battre
sauvagement ses chèvres? Dans ce cas, le mariage n'était
pas autorisé, car une telle personne risquait de transmettre
ces traits à ses enfants. Mais Kounta savait déjà, bien avant
d'assister au Conseil des Anciens, que la plupart des promis
recevaient l'autorisation de se marier parce que leurs
familles respectives s'étaient déjà elles-mêmes préoccupées
de savoir tout cela avant de consentir à leur éventuelle
union.
Les assemblées du Conseil apprirent cependant à Kounta
que parfois les parents n'avaient pas réussi à savoir tout ce
que les gens allaient confier
aux anciens. Kounta vit ainsi refuser sans appel un mariage
parce qu'un témoin apprit au Conseil que le futur, quand il
était encore chevrier, lui avait dérobé une corbeille, en
croyant ne pas être vu. Si le témoin n'avait pas alors dévoilé
la faute, ç'avait été par pitié pour celui qu; n'était encore
qu'un gamin; l'aurait-il fait, que le garçon aurait eu la main
coupée, conformément à la loi. Kounta demeura figé lorsque
le jeune voleur, fon dant en sanglots, avoua en balbutiant
son forfait devant ses parents horrifiés, tandis que la jeune
fille qu'il voulait prendre pour épouse éclatait
en hurlements. Le jeune homme disparut peu après de
Djouffouré, et nul ne sut jamais rien de lui.
Après avoir assisté pendant plusieurs lunes aux assemblées
du Conseil, Kounta en vint à penser que la plupart des
problèmes exposés devant les anciens concernaient des
gens mariés -- et surtout lorsqu'un homme avait deux, trois
ou quatre femmes. Le plus souvent, ces hommes venaient
se plaindre d'un adultère, et lorsque des témoignages
extérieurs ou autres preuves solides le corroboraient,
l'homme contre qui plaidait le mari avait devant lui de bien
pénibles perspectives. que le mari bafoué
soit pauvre et le coupable riche, et le Conseil pouvait
décider que ce dernier offrirait, une par une, toutes ses
possessions, jusqu'à ce que le mari offensé déclare : " Cela
me suffit " - parfois lorsque l'autre aurait entièrement vidé
sa case. Mais lorsque, comme il arrivait le plus souvent,
offen-113
seur et offensé étaient pauvres, le Conseil pouvait décréter
que le premier se ferait l'esclave du second pendant une
période de temps estimée compenser, en valeur, le
préjudice subi. Et Kounta n'entendit pas sans frémir,
s'agissant d'un récidiviste de l'adultère, les anciens fixer le
jour et le
lieu o˘ il recevrait sur le dos, de la main du dernier mari
outragé, trente-neuf coups de fouet, selon l'antique règle
musulmane, " de quarante, l'on retire un ".
A entendre les époux offensés exposer leurs griefs devant le
Conseil, Kounta sentait s'attiédir ses idées de mariage. Les
maris accusaient les épouses d'irrespect, de paresse, de
refus du devoir conjugal lorsque venait leur tour, ou
simplement d'être impossibles à vivre. Si l'épouse ne
pouvait présenter de solides arguments contraires et des
témoins pour les confirmer, le verdict des anciens
prescrivait au mari d'aller placer trois objets appartenant à
sa femme devant la case de cette dernière et de proférer
trois fois devant des témoins : " Je divorce d'avec toi! "
Mais pour les épouses le grief le plus sérieux - et, si les
villageoises
en avaient eu vent, elles assistaient toutes à la séance -
était que le mari
ne se conduisait pas en homme, c'est-à-dire qu'il manquait
de puissance virile au lit. Dans ce cas, les anciens
nommaient en guise d'arbitres trois personnes de grand ‚ge
: une dans la famille de l'épouse, une dans celle du mari et
une choisie parmi les anciens. Au jour dit, ces vieillards
assistaient aux ébats conjugaux. Si deux d'entre eux
donnaient raison à
l'épouse, le divorce lui était accordé et sa famille conservait
les chèvres qu'elle avait reçues pour prix de la fiancée; mais
s'ils étaient deux à
estimer
que le mari faisait correctement son devoir, non seulement
celui-ci récupérait les chèvres, mais encore il avait le droit
de battre sa femme et, s'il le
désirait, de divorcer.
Mais une affaire entre toutes passionna Kounta et ses
camarades, car elle concernait deux des garçons les plus
‚gés de leur kafo et deux des veuves de Djouffouré les
mieux pourvues. La question avait suscité maints
commérages et chuchotements, et le jour o˘ elle fut portée
devant le Conseil presque tout le village vint y assister. On
commença, comme il se doit, par les décisions concernant
les plus vieux solliciteurs. Puis fut appelée l'affaire Dembo
Dabo et Kadi Tamba: il y avait plus d'une pluie que ces
deux-là avaient divorcé, et voilà qu'ils se présentaient main
dans la main, tout sourires, en demandant au Conseil
l'autorisation de se remarier. Mais la déception se peignit
sur leurs visages en entendant l'arrêt
" Vous avez insisté pour divorcer; vous n'êtes donc pas
autorisés à vous remarier avant d'avoir eu, chacun de votre
côté, un autre conjoint. "
La décision suscita des exclamations étouffées dans les
rangs éloignés,
mais déjà le tambour annonçait la comparution suivante : "
Touda Tamba et Kalilou Conteh! Fanta Bédeng et Séfo Kéla! "
Les deux membres du kafo de Kounta et les deux veuves se
levèrent. La plus grande des deux prit la parole au nom de
tous, ayant apparemment bien préparé sa déclaration mais
tout de même nerveuse.
114
Touda Tamba avec ses trente-deux pluies, et moi avec mes
trente-trois pluies, nous n'avons plus guère de chances de
trouver à nous remarier, dit-elle, et elle demanda au Conseil
de consentir à la tériya entre elles
et Séfo Kéla et Kalilou Conteh, c'est-à-dire que chacune
ferait la cuisine d'un des garçons et coucherait avec lui.
Les anciens leur posèrent diverses questions - les veuves
répondant avec assurance, les amis de Kounta avec une
timidité qui contrastait avec leur habituelle audace. Puis les
anciens se retournèrent pour conférer entre
eux. L'assistance attendit la décision dans un silence
haletant. Enfin, ils firent face à l'assistance et le doyen prit
la parole :
- Allah y consentirait! Vous, les veuves, vous aurez ainsi
l'usage d'un
homme, et vous, les nouveaux hommes, acquerrez une
expérience précieuse pour votre futur mariage.
De son b‚ton, l'ancien frappa deux coups secs contre le
corps du tambour et lança un coup d'oeil furieux en
direction des femmes qui, dans le fond, bourdonnaient de
commentaires. quand elles eurent enfin fait silence, le nom
@uivant fut appelé : " Djankeh Djallon! " Celle-ci passait en
dernier,
car elle n'avait que quinze pluies. Djankeh Djallon avait été
enlevée par les toubabs et, quand elle avait réussi à leur
échapper, tout Djouffouré
avait dansé et festoyé pour saluer son retour. Seulement,
quelques lunes plus tard, elle était enceinte, et les
commérages étaient allés bon train car
elle n'avait pas de mari. Jeune et forte comme elle était, elle
aurait encore
pu trouver un homme ‚gé qui la prît pour troisième ou
quatrième épouse.
Mais le bébé était venu au monde avec des cheveux
bizarres et une peau anormalement claire. Depuis lors, les
gens baissaient les yeux et s'empressaient de filer dès que
Djankeh Djallon se montrait. Et maintenant, les yeux noyés
de larmes, elle se tenait devant le Conseil : que devait-elle
faire? Cette fois, les anciens ne conférèrent pas entre eux.
Le doyen répon dit qu'il leur fallait peser la question - une
question grave et difficile
jusqu'à l'assemblée de la prochaine lune. Et, là-dessus, les
anciens levèrent
la séance.
Troublé et quelque peu déçu par la façon dont elle s'était
terminée, Kounta ne bougea pas pendant un bon moment.
Ses camarades et le reste de l'assistance étaient déjà
presque tous repartis vers leur case - en commentant avec
animation les décisions du Conseil. Les idées se pressaient
encore dans sa tête lorsque Binta lui apporta son dîner, et
ils n'échangèrent pas un mot. Enfin, comme il était de garde
cette nuit-là, il prit ses armes - lance, arc et flèches - et,
accompagné de son chien ouolo, courut prendre son poste à
l'extérieur du village. Mais il continuait à
son-
ger à toutes ces choses : le bébé à la peau claire et à la
bizarre chevelure,
l'homme étrange qui l'avait engendré, et est-ce que Djankeh
Diallon aurait été mangée par les toubabs si elle n'avait pu
leur échapper?
30
Au-dessus des champs d'arachides baignés de lune, Kounta
grimpa au poteau échancré d'entailles et s'installa sur la
plate-forme de guet, jambes croisées. Il posa ses armes à
côté de lui, y compris la hache avec laquelle, le lendemain
matin, il couperait enfin le bois du tambour qu'il voulait
confectionner depuis si longtemps. Au sol, son chien ouolo
trottait dans tous les sens en humant les pistes. Kounta se
souvenait des premières lunes o˘ il avait monté la garde, il y
avait de cela plusieurs pluies. Au plus léger bruit - un rat
filant dans l'herbe - il empoignait sa lance.
Toute
ombre lui semblait un singe, tout singe une panthère, toute
panthère un toubab. Et puis ses yeux et ses oreilles
s'étaient aiguisés. Il parvint à
distin-
guer le grondement du lion de celui du léopard. En
revanche, il avait été
longtemps incapable d'une vigilance de tous les instants.
Lorsqu'il se laissait envahir par ses pensées, ce qui lui
arrivait fréquemment, il en oubliait
l'endroit o˘ il se trouvait et la mission qu'il devait remplir.
Mais il avait
finalement appris à faire deux parts dans son esprit, l'une
demeuran t aux aguets, l'autre s'abandonnant à ses
réflexions personnelles.
Cette nuit-là, il pensait à la tériya accordée par le Conseil
des Anciens
à ses deux amis. Cela faisait des lunes qu'ils en parlaient à
Kounta et aux autres, mais personne ne croyait vraiment
qu'ils présenteraient leur demande au Conseil. Et à présent
c'était chose faite. En ce moment même, pensait-il, ils sont
peut-être en train de pratiquer la tériya dans le lit des
veuves. Il essayait de se représenter comment ça se
passait.
Le peu que Kounta savait de ce que les femmes ont sous
leur robe, c'était ce qu'on en racontait dans son kafo. Il
n'ignorait pas qu'au cours des négociations en vue des
mariages les pères devaient garantir que leurs filles étaient
vierges pour obtenir le meilleur prix de la fiancée. Et encore
autre chose, il était souvent question de sang à propos des
femmes. Elles en perdaient tous les mois, et aussi quand
elles accouchaient, et puis la nuit de leur mariage. Tout le
monde savait que le lendemain matin les mères des
nouveaux mariés venaient chercher dans un panier la
cotonnade blanche sur laquelle ils avaient dormi; elles
allaient montrer le linge sanglant - preuve de la virginité de
la jeune fille - à l'alimamo, et celui-ci faisait alors seulement
le tour du village en tambourinant les bénédictions d'Allah
sur cette union. Kounta savait aussi que, si le linge ne
portait pas
116
de traces de sang, le nouveau marié quittait avec fureur sa
case et, les mères étant témoins, criait trois fois pour être
entendu de tous : " Je divorce d'avec toi! "
Mais rien de cela n'existait dans la tériya. Simplement un
nouvel homme dormait avec une veuve consentante et
mangeait sa cuisine.
Kounta s'attarda un moment sur la façon dont Djinna M'Baki
l'avait ouvertement regardé après la clôture du dernier
Conseil. Sa main se porta presque malgré lui à son foto
durci, mais il combattit l'envie qu'il éprouvait
de le frotter, car ç'aurait été comme s'il cédait au vouloir de
cette veuve,
circonstance dont la simple évocation le gênait. Il ne
souhaitait pas vraiment échanger avec elle cette chose
visqueuse, mais il avait absolument le droit, en tant
qu'homme, de penser à la tériya - dont les anciens avaient
montré qu'elle n'était pas chose honteuse.
Le souvenir lui revint de jeunes filles qu'il avait vues dans un
village,
en revenant avec Lamine de leur randonnée vers l'or. Toutes
superbement noires, les seins hauts, les cheveux finement
nattés, elles étaient une dizaine
avec leurs robes collantes, leurs perles et leurs bracelets.
Elles s'étaient
comportées de façon si bizarre en le voyant passer que
Kounta avait été
long à comprendre que si elles feignaient de ne pas
s'intéresser à lui, c'était
parce qu'elles voulaient qu'il s'intéress‚t à elles.
" Avec les femmes, pensa-t-il, on s'y perd. " A Djouffouré, les
filles de cet ‚ge-là faisaient si peu attention à lui qu'elles ne
se donnaient même
pas la peine de ne pas le regarder. Etait-ce qu'elles le
connaissaient trop bien? Ou parce qu'il était beaucoup plus
jeune qu'il ne le paraissait -
trop
jeune pour être digne de leur intérêt? Les filles de l'autre
village avaient
probablement pensé qu'un voyageur accompagné d'un petit
garçon ne pouvait avoir moins de vingt ou de vingt-cinq
pluies. Elles l'auraient dédaigné
si elles avaient su qu'il n'en avait que dix-sept. D'un autre
côté, la veuve
qui avait jeté son dévolu sur lui n'ignorait pas sa jeunesse.
Après tout, il
avait peut-être de la chance de ne pas être plus vieux,
pensa Kounta, parce qu'alors les filles de Djouffouré se
comporteraient à son égard comme celles du village en
question, et il savait qu'elles n'avaient en tête qu'une idée :
le mariage. Au moins, à l'‚ge qu'avait Djinna M'Baki, elle ne
pouvait plus prétendre qu'à la tériya. Mais pourquoi un
homme se mariait-il s'il lui était
possible, tout en restant célibataire, d'avoir une femme pour
sa cuisine et pour son lit? Il devait y avoir une raison à cela.
Peut-être était-ce parce qu'un homme ne pouvait avoir des
fils qu'en se mariant. Une bonne chose, les fils. Mais que
pourrait-il leur apprendre tant qu'il n'aurait pas vécu assez
longtemps pour savoir quelque chose du monde - pas
seulement ce qu'il tenait de son père, et de l'arafang, et du
kintango, mais ce qu'il en aurait exploré par lui-même, à
l'exemple de ses oncles?
Ses oncles n'étaient même pas encore mariés, alors qu'ils
étaient plus vieux que son père, et que la plupart des
hommes de leur ‚ge avaient déjà une deuxième femme. Est-
ce qu'Omoro y songeait, lui aussi? L'idée fit sursauter
Kounta. Comment sa mère prendrait-elle la chose? En 117
tout cas, étant la première femme, Binta pourrait assigner
ses t‚ches f
à l'autre, veiller à ce qu'elle travaille dur et fixer l'ordre de
leurs nuits i
avec Omoro. Les deux femmes se disputeraient-elles? Non,
il était s˚r que Binta ne ressemblerait pas à la première
femme du kintango, lequel avait rarement un moment de
tranquillité tant elle criaillait et tarabustait ses autres
épouses.
Pour éviter de s'ankyloser, Kounta déplia ses jambes et les
laissa pendre au bord de son perchoir. Son chien ouolo était
couché en bas, sous la lune qui lustrait son poil ras, mais
Kounta savait qu'il ne dormait pas, le nez frémissant,
l'oreille aux aguets, à l'aff˚t de la plus faible odeur, du
plus léger bruit pour se lancer, avec de féroces aboiements,
contre les bandes dévastatrices de babouins. Peu de choses
réjouissaient plus Kounta, au cours de ces longues nuits de
surveillance, que d'être une bonne dou-9
zaine de fois dérangé dans ses rêveries par les lointains
grondements d'un félin bondissant sur un babouin - et
surtout quand un dernier cri étouffé
du babouin annonçait qu'il était pris.
Mais, cette nuit-là, tout était calme. En fait, Kounta
n'aperçut d'autre
signe de vie qu'une lumière jaune, lointaine et intermittente
: c'était un pasteur foulah agitant une torche d'herbe pour
écarter un animal - probablement une hyène - de son
troupeau de vaches. Les Foulahs connaissaient si bien le
bétail que l'on allait parfois jusqu'à dire qu'ils conversaient
avec
leurs bêtes. Et Omoro avait raconté à Kounta que les
Foulahs soutiraient quotidiennement un peu de sang au
garrot des vaches et le buvaient, mélangé à du lait : cela
représentait une partie de leur salaire de gardiens
de troupeaux. quels gens bizarres, pensait Kounta. Ce
n'étaient pas des Mandingues, mais ils habitaient comme lui
la Gambie. Alors, l'on devait trouver des gens - et des
coutumes - encore bien plus bizarres dans les autres pays.
Au cours de la lune qui avait suivi sa randonnée avec
Lamine, Kounta avait br˚lé de reprendre la route - cette fois
pour un vrai voyage.
D'autres
jeunes de son kafo projetaient de partir dès la fin des
moissons, mais ils n'envisageaient pas d'aller très loin.
Tandis que lui, Kounta, voulait vis ter
cette lointaine contrée appelée le Mali, ce pays qui avait
été, d'après son père et ses oncles, le berceau du clan Kinté
il y avait de cela trois ou quatre
cents pluies. Ces ancêtres Kinté étaient de célèbres
forgerons, des hommes qui avaient conquis le feu pour en
faire des armes de fer qui avaient gagné
des guerres, et des outils de fer qui avaient rendu les
travaux des champs moins pénibles. Et ce nom originel de
Kinté s'était transmis à tous leurs descendants et à tous
ceux qui travaillaient pour eux. Et quelques membres de ce
clan étaient allés s'installer en Mauritanie o˘ était né le
grand-père
de Kounta, le saint marabout.
Pour que nul - et pas même Omoro - n'ait vent de son projet
avant qu'il le juge bon, Kounta avait interrogé
confidentiellement l'arafang sur la meilleure route à suivre
pour aller au Mali. Celui-ci, ayant esquissé une carte dans la
poussière, avait montré à Kounta l'itinéraire : en 118
suivant pendant six jours les rives du Kamby Bolongo dans
la direction vers laquelle on se tourne pour prier Allah, le
voyageur atteindrait l'île de Samo. Passé ce point, le fleuve
se resserrait, faisait un coude vers la gauche et amorçait
une série de boucles serpentines o˘ s'embranchaient une
multitude de bolongs aussi larges que le fleuve lui-même,
dont les rives marécageuses disparaissaient en certains
endroits derrière la mangrove touffue qui pouvait atteindre
la hauteur de dix hommes. Lorsque les berges étaient
dégagées, dit l'arafang à Kounta, on y voyait des foules de
singes, d'hippopotames, de crocodiles géants et jusqu'à des
troupes de cinq cents babouins.
Pour faire ce difficile parcours, il faudrait à Kounta deux ou
trois jours, et il arriverait alors devant une autre grande île
au rivage bas et boueux se relevant en petites falaises
tapissées de buissons et d'arbustes.
Serpentant le long du fleuve, la piste passait par les villages
de Bansang, Karantaba et Diabougou. Peu après ce dernier,
il traverserait la frontière orientale de la Gambie pour entrer
dans le royaume de Foulladou, et, au bout d'une demi-
journée de marche, il arriverait au village de Fatoto.
L'arafang avait remis à Kounta un petit morceau de peau sur
lequel il avait écrit le nom d'un collègue qui lui indiquerait la
route à suivre depuis Fatoto, soit environ douze à quatorze
jours de marche à travers un pays appelé Sénégal. Au-delà,
dit l'arafang, s'étendait le Mali avec le but de la
randonnée de Kounta, Ka-ba, sa principale ville. Pour aller
au Mali et en revenir, il lui faudrait environ une lune, à quoi
s'ajouterait la durée de son
séjour là-bas.
Kounta avait tant de fois dessiné et suivi ce chemin sur le
sol de sa case - en l'effaçant avant l'arrivée de Binta avec le
repas - que, de son au milieu des champs d'arachides, il le
voyait presque se dérouler perchoir
devant lui. quand il songeait aux aventures qui l'attendaient
le long de la piste et au Mali, il avait peine à contenir son
impatience. Il était presque
aussi impatient de parler de son projet à Lamine, non
seulement parce qu'il br˚lait de partager son secret mais
parce qu'il avait décidé d'emmener le petit frère avec lui. Il
savait la fierté qu'avait retirée Lamine de leur première
randonnée. Or lui aussi, à présent, était passé par
l'initiation, ce qui
en ferait un compagnon de voyage plus expérimenté et s˚r.
Mais Kounta reconnaissait en lui-même que la principale
raison qu'il avait d'emmener Lamine, c'était le désir de faire
le voyage avec quelqu'un.
Kounta resta un moment à sourire tout seul dans le noir, en
imaginant la tête de Lamine quand le temps serait venu de
le mettre au courant.
Il l‚cherait la chose négligemment, comme s'il venait juste
d'y penser. Auparavant, il lui faudrait en parler à Omoro,
mais celui-ci ne s'inquiéterait
pas exagérément. Il en serait au contraire profondément
heureux, et quant à Binta, tout en se faisant du souci, elle
serait moins bouleversée que la première fois. Kounta se
demanda ce qu'il pourrait trouver à
lui rapporter du Mali qui lui f˚t encore plus précieux que les
tuyaux d'or.
Peut-être des pots finement tournés ou une pièce de riche
étoffe; Omoro 119
et les oncles de Kounta lui avaient appris que, dans le Mali
des anciens temps, les femmes du clan Kinté étaient
renommées pour leurs poteries et pour leurs étoffes tissées
de superbes motifs; peut-être les femmes Kinté
fabriquaient-elles encore ces choses.
Il vint à Kounta l'idée qu'après son retour du Mali il pourrait
préparer un autre voyage à effectuer au cours d'une pluie
suivante. Il pourrait même arriver jusqu'à cette si lointaine
contrée de sables infinis o˘ les récits
de ses oncles plaçaient de longues caravanes d'animaux
bizarres, au dos bourrelé de deux bosses renfermant de
l'eau. Grand bien fasse à Kalilou Conteh et à Séfo Kéla de la
tériya avec leurs vieilles et laides veuves; lui,
Kounta Kinté, il ferait même le pèlerinage de La Mecque. A
ce moment de ses pensées, comme il regardait dans la
direction de la Ville sainte, Kounta vit un point de lumière
jaune qui brillait bien au-delà des champs : les pasteurs
foulahs préparaient leur déjeuner du matin. Il ne s'était
même pas aperçu qu'à l'est montaient déjà les premières
lueurs de l'aube.
Au moment o˘ il ramassait ses armes pour rentrer chez lui, il
remarqua sa hache et se souvint qu'il avait prévu d'aller
couper le bois de son tam bour. Il songea qu'il pourrait y
aller le lendemain, car sa veille l'avait fatigué. Mais, au fond,
il était à mi-chemin de la forêt et, s'il ne le faisait pas
maintenant, il allait traîner jusqu'à sa prochaine garde, qui
ne viendrait que dans douze nuits. Et puis un homme ne
cédait pas à la fatigue. Il remua les jambes pour voir s'il
n'était pas engourdi et puis descendit le long du poteau, en
plaçant ses pieds dans les entailles. En bas, son chien ouolo
l'accueillit avec des frétillements de queue et des petits
jappements joyeux. S'étant prosterné pour la prière souba,
Kounta se releva en s'étirant, aspira une grande gorgée d'air
matinal et prit sa course vers le bolong.
31
Tout en courant sous les premiers rayons du soleil, les
jambes trempées de la rosée matinale, Kounta aspirait à
pleines narines la senteur des fleurs sauvages. Déjà les
faucons tournoyaient dans le ciel en guettant, au sol, une
éventuelle proie, et le coassement des grenouilles animait
les fossés en bordure des champs. Il vira brusquement pour
ne pas déranger une volée de merles qui envahissaient les
ramures d'un arbre comme autant de luisantes feuilles
noires. Mais il aurait pu s'éviter cette 120
peine, car à peine les avait-il dépassés qu'un croassement
rauque et lu rieux lui fit tourner la tête : des centaines de
corbeaux étaient en train de déloger les merles.
Sans ralentir l'allure, Kounta respirait profondément, et il
avait encore
assez de souffle pour sentir, en se rapprochant de la basse
végétation qui couvrait les rives du bolong, la senteur
musquée des palétuviers. A sa vue, les cochons sauvages
se répandaient en grommellements qui déclenchaient
aussitôt cris et hurlements chez les babouins, les gros m‚les
se h‚tant d'entraîner derrière eux les femelles, elles-mêmes
suivies de leurs petits.
S'il
avait été encore enfant, Kounta se serait arrêté pour
grogner et sauter comme eux, parce que cela agaçait
toujours les babouins qui montraient alors le poing et
parfois même lançaient des pierres. Mais il n'était plus un
petit garçon, et il avait appris à traiter toutes les créatures
d'Allah comme il souhaitait lui-même être traité : avec
respect.
De blanches envolées d'aigrettes, de cigognes et de grues
prenaient l'air tandis qu'il avançait le long du bolong, dans
l'enchevêtrement de la mangrove. Sur les berges glissantes,
son chien ouolo courait en tous sens pour chasser serpents
d'eau et tortues, qui disparaissaient dans la rivière sans
même faire frissonner l'eau.
Comme chaque fois qu'il éprouvait le besoin de venir en ces
lieux après son tour de garde nocturne aux champs, Kounta
demeura un moment à contempler le paysage. Traînant
derrière lui ses minces pattes, un héron gris volait si bas au-
dessus des vertes eaux qu'elles frissonnaient
à chaque battement d'ailes. L'oiseau cherchait de petites
proies, mais Kounta savait que c'était ici le meilleur endroit
de tout le bolong pour attraper le koudjalo, ce gros poisson
que Binta faisait cuire avec des oignons, du riz et des
tomates amères. Cette évocation lui aiguisait encore
l'appétit, car il avait le ventre creux.
Kounta suivit le bolong et obliqua bientôt dans un sentier au
bout duquel se dressait un vénérable palétuvier. C'étaient
les pas de Kounta qui avaient tracé ce chemin, car l'arbre et
lui étaient de vieilles connaissances.
Il se hissa sur la plus basse branche et grimpa le long du
tronc jusqu'à
son perchoir favori, tout près de la cime. De là, en tournant
le dos au soleil
qui lui réchauffait les épaules, il pouvait voir dans la
transparence du matin la boucle du bolong nappée
d'oiseaux aquatiques encore endormis et, un peu plus loin,
les rizières des femmes de Djouffouré, ponctuées par les
abris de bambou des nourrissons. Dans lequel de ces abris
Binta le déposait-elle, quand il était petit? Il n'était pas un
autre lieu o˘ Kounta eprouvat comme ici, au petit matin, une
telle impression de calme, de plénitude. Plus encore que
dans la mosquée du village, il sentait que tout homme et
toute chose reposent entièrement dans les mains d'Allah; et
aussi que tout ce qu'il pouvait voir, entendre, sentir du haut
de son arbre se trouvait là depuis plus longtemps que de
mémoire d'homme, et s'y trouverait toujours lorsque luî et
ses fils et les fils de ses fils auraient rejoint les ancêtres.
121
En s'éloignant du bolong dans la direction du soleil, Kounta
attei gnit enfin les hautes herbes - aussi grandes que lui -
entourant le petit bois o˘ il allait trouver exactement le
tronc qu'il souhaitait pour tailler la caisse de son tambour.
S'il mettait dès aujourd'hui le bois vert à
sécher,
il ne faudrait pas plus d'une lune et demie avant qu'il soit
prêt à être creusé
et sculpté - à peu près au moment o˘ lui et Lamine
reviendraient du Mali.
En entrant dans le bois, Kounta vit débouler quelque chose.
C'était un lié-vre qui filait vers les hautes herbes, et aussitôt
le chien ouolo se lança à
ses trousses. Sans doute était-ce moins pour le manger que
pour le plaisir de la course, car Kounta savait qu'un chien
ouolo vraiment affamé chasse silencieusement. Bientôt les
aboiements se perdirent au loin - le chien reviendrait quand
il serait lassé de son jeu.
Kounta s'enfonça vers le coeur du bois, o˘ il aurait le plus de
chances
de trouver des arbres au tronc lisse et rond, juste à la taille
souhaitée.
sol moussu était plaisant à fouler, mais, dans la pénombre
des hauts arbres,
l'air était froid et humide - le soleil étant encore trop bas
pour percer l'épaisseur du feuillage. Il déposa armes et
hache contre t,@n arbre tordu et commença sa quête, allant
d'un tronc à l'autre, se penchant parfois pour mesurer de
l'oeil et des mains celui qui conviendrait exactement au
tambour dont il rêvait - et en tenant compte qu'au séchage
le bois se resserrait
légèrement.
Il était penché sur un tronc qui semblait faire l'affaire
lorsqu'il entendit un craquement de branche qui déclencha,
au-dessus de sa tête, les caquètements d'un perroquet. Il
eut vaguement l'idée que c'était le chien qui revenait. Mais
non, se reprit-il aussitôt, un chien adulte ne fait jamais
craquer une branche et, en un éclair, il se retourna. Il eut à
peine le temps
d'apercevoir un visage blanc, un gourdin brandi, d'entendre
un lourd piétinement derrière lui. Le toubab! Il lança son
pied dans le ventre de l'homme et l'entendit grogner juste
au moment o˘, lui frôlant le cr‚ne, une chose lourde et dure
s'abattait sur son épaule, comme un tronc d'arbre. Titubant
sous le choc, Kounta fit volte-face - tournant le dos à
l'homme qui gisait à ses pieds, plié en deux - et vit fondre
sur lui deux Noirs tenant un grand
sac et un autre toubab armé d'un b‚ton court; il se défendit
de ses poings, atteignant les Noirs au visage et aussi le
toubab dont il réussit, par un saut
de côté, à esquiver le b‚ton.
Cherchant désespérément une arme, Kounta bondit sur eux
- à coups de tête, de genou, les griffant, visant les yeux -
insensible au gourdin qui
lui pilonnait le dos. Au moment o˘ trois d'entre eux
s'abattaient sur Kounta et l'entraînaient au sol sous leur
poids combiné, il reçut dans les reins un coup de genou qui
le traversa d'une douleur fulgurante. Suffoquant, il ouvrit la
bouche et, rencontrant des chairs, il mordit, déchira,
déchiqueta. Sentant sous sa main un visage, il enfonça
sauvagement ses ongles dans une orbite et entendit hurler
l'homme tandis qu'à nouveau le gourdin lui martelait le
cr‚ne.
Dans son hébétude lui parvinrent le grondement d'un chien
et le hurle-1 22
ment d'un toubab suivi d'un jappement de douleur. Il réussit
à se relever et tournoya follement, bondissant et se ployant
pour esquiver les coups; la vision brouillée par le sang qui
lui coulait du cr‚ne, il aperçut autour du corps du chien un
Noir avec la main sur l'oeil, un toubab tenant son bras qui
saignait et les deux autres toubabs tournant autour de la
bête, leurs gourdins levés. Hurlant de rage, Kounta se
précipita sur l'un d'eux et arrêta, de ses avant-bras, le coup
qui s'abattait. Etouffant à
moitié, tant l'odeur du toubab était infecte, il essayait
désespérément de lui arracher le gourdin. Comment avait-il
pu ne pas les entendre, ne pas sentir leur présence, leur
odeur?
Et puis le Noir frappa à nouveau Kounta, qui l‚cha le toubab
et tomba à genoux. La tête prête à exploser, chancelant,
rageant de sa propre faiblesse, Kounta se redressa,
rugissant, battant l'air, aveuglé par les larmes, le sang et la
sueur. C'était plus que sa vie qu'il défendait maintenant.
Omoro! Binta! Lamine! Souwadou! Madi! Le lourd gourdin
du toubab l'atteignit à la tempe. Et tout devint noir.
32
Kounta était-il devenu fou? Il se réveillait nu, enchaîné,
entravé, allongé sur le dos entre deux hommes; à la
touffeur moite de l'atmosphère se mêlait une puanteur
écoeurante, et dans les ténèbres montait un effroyable
concert d'hommes qui hurlaient, sanglotaient, priaient,
vomis-
saient. Lui-même avait le torse et le ventre couverts de ses
propres vomissures. Tout son corps n'était que souffrance,
tant il avait enduré
de coups depuis quatre jours. Mais le plus douloureux,
c'était cette place entre les deux épaules o˘ on lui avait
appliqué un fer rouge.
Il sentit le gros corps velu d'un rat lui effleurer la joue, et le
museau
fouineur lui renifler la bouche. Grelottant de répulsion,
Kounta claqua violemment des m‚choires et la bête fila.
Enragé, il se tordit et rua en tous sens pour se débarrasser
des fers qui lui retenaient les poignets et les chevilles.
Aussitôt montèrent de ceux à qui il était attaché des cris de
fureur et de violentes saccades. Alors, fou de rage et de
douleur. il tenta de se redresser d'un coup, mais son cr‚ne
cogna violemment contre du bois. Haletant et grondant, lui
et son voisin invisible s'assenèrent mutuellement des coups
de leurs bracelets de fer et retombèrent finalement,
épuisés. Les nausées reprirent Kounta, et il ne put
s'empêcher de 123
vomir encore une fois. De son estomac vide ne monta plus
cette fois qu'un liquide amer qu'il laissa couler au coin de sa
bouche en souhaitant mourir.
Il se dit que s'il voulait garder ses forces et sa raison il lui
fallait redevenir maître de lui. Au bout d'un moment,
sentant qu'il pouvait contrôler ses mouvements, il explora
lentement et soigneusement de la main gauche son poignet
et sa cheville retenus par les fers, et s'aperçut qu'ils
saignaient.
Il tira légèrement sur la chaîne; elle semblait être reliée au
poignet et à
la cheville gauches de l'homme avec qui il s'était battu.
L'homme étendu sur sa gauche et enchaîné à lui par la
cheville n'arrêtait pas de geindre, et ils étaient si serrés
qu'au moindre mouvement ils sentaient l'épaule, le bras, la
jambe de l'autre. Kounta se releva précautionneusement et
toucha de son cr‚ne le plafond de bois contre lequel il s'était
heurté : il n'y avait
même pas la place de se tenir assis. Et derrière sa tête il y
avait une paroi
de bois. " Je suis pris au piège comme un léopard ", pensa-t-
il. Il refoula le sanglot qui lui montait à la gorge en revoyant
ce moment de son initiation, déjà si lointain, o˘ il avait
attendu dans l'obscurité d'une case, juste
après qu'on lui eut retiré sa cagoule en arrivant au
djoudjouo. Il se força à écouter attentivement les cris et les
gémissements qui s'élevaient tout autour de lui. Ici, dans le
noir, il devait y avoir beaucoup d'hommes, certains à côté
de lui, certains devant lui, proches ou éloignés, mais tous
renfermés dans une même salle, s'il s'agissait d'une salle.
En tendant l'oreille,
il percevait encore d'autres cris, ceux-là plus étouffés et
semblant monter de dessous les planches raboteuses o˘ il
gisait.
En écoutant mieux, il commença à pouvoir reconnaître les
langues de ceux qui l'entouraient. Un Foulah clamait
inlassablement en arabe :
" 0 Allah dans le ciel, aide-moi! " Et un homme de la tribu
des Sérères égre-nait d'une voix rauque ce qui semblait être
les noms des siens. Mais Kounta entendait surtout des
Mandingues, dont l'un vouait mille morts aux toubabs en
sira kango, le langage secret des hommes. D'autres voix
étaient trop mouillées de sanglots pour que Kounta p˚t saisir
un mot et identifier leur origine, mais certains parlers
bizarres devaient venir d'au-delà
des frontières de la Gambie.
Kounta se rendit compte en gisant-là, l'oreille tendue, qu'il
essayait de chasser de sa pensée le besoin irrésistible qu'il
éprouvait de soulager son ventre, un besoin qu'il contenait
depuis des jours. Mais il lui fut finalement impossible de se
retenir plus longtemps et il sentit glisser entre ses fesses les
excréments. Il sanglota de dégo˚t en sentant sa propre
puanteur s'ajouter à l'infection ambiante; le coeur soulevé, il
vomit encore un peu de liquide, mais les nausées
continuaient. quels péchés avait-il pu commettre pour être
ainsi puni? Il supplia Allah de l'éclairer. Mais n'avait-il pas
déjà suffisamment péché en ne priant pas une seule fois
depuis ce matin o˘ il était parti chercher le bois de son
tambour? Il était incapable de s'agenouiller, il ignorait la
direction de l'est, mais il ferma les yeux et implora
le pardon d'Allah.
124
Et puis il demeura un long moment inerte, en proie à trop de
souffrances - lentement, il réalisa que l'une d'entre elles
était la faim qui lui nouait
l'estomac. Il n'avait rien mangé depuis le matin de sa
capture. Il était en train d'essayer de se rappeler s'il avait
jamais dormi depuis ce moment quand soudain il se revit,
avançant sur une piste en forêt; derrière lui marchaient
deux Noirs et en avant venaient deux toubabs avec leur
surprenant costume et cette longue chevelure à la couleur
bizarre. Kounta ouvrit brusquement les yeux, secoua la tête;
il était inondé de sueur, son coeur s'affolait. Il s'était
endormi sans s'en rendre compte, il avait fait un cauchemar.
Ou alors, le cauchemar, c'était cette obscurité, cette
fétidité? Non, tout cela était aussi réel que ce qui s'était
passé dans la forêt. Malgré
lui,
des scènes lui revenaient progressivement.
Il se souvenait qu'après avoir lutté désespérément contre
les slatis noirs et les toubabs il s'était réveillé pour se
trouver b‚illonné, aveuglé
par
un'bandeau, les mains attachées dans le dos et les chevilles
entravées par des liens de corde - tout le corps traversé de
fulgurantes douleurs. Tous ses efforts pour se libérer avaient
entraîné une grêle de coups, et il avait
senti le sang lui couler le long des jambes. On l'avait remis
sur ses pieds et fait avancer en le piquant du bout d'un
b‚ton, et il avait cheminé
devant
eux aussi vite que le lui permettaient ses entraves.
Arrivés au bord du bolong - dont il avait senti l'approche aux
sons familiers et à l'élasticité du sol sous ses pieds - ils
l'avaient poussé
dans
un canot. Toujours aveuglé par son bandeau, il avait
entendu les ahanements des slatis qui ramaient et senti les
coups des toubabs dès qu'il s'efforçait de se libérer. Après
avoir accosté, ils s'étaient remis en marche
et étaient arrivés la même nuit en un endroit o˘, après
l'avoir jeté au sol,
ils avaient attaché Kounta le dos contre une palissade de
bambou et lui avaient brutalement retiré son bandeau. Il
faisait sombre, mais il pouvait distinguer le visage du
toubab au-dessus de lui et la silhouette des autres tout
autour. Le toubab lui tendait un morceau de viande devant
le visage.
Il avait détourné la tête, les m‚choires serrées. Avec un
sifflement de rage, le toubab l'avait saisi à la gorge en
essayant de lui ouvrir la bouche de force. Mais Kounta avait
résisté et le toubab l'avait brutalement frappé au visage.
Pendant le reste de la nuit, on l'avait laissé tranquille. Au
lever du jour, il avait pu distinguer les autres, attachés
comme lui à la palissade de bambou : il y en avait onze, six
hommes, trois jeunes filles et deux enfants - surveillés par
des slatis et des toubabs en armes. Les jeunes filles
étaient nues; et Kounta avait détourné ses regards, car
c'était la première fois qu'il contemplait un corps de femme.
Les hommes, nus eux aussi, les traits empreints d'une
incommensurable haine, demeuraient immobiles et muets,
les sanglantes marques du fouet imprimées dans leur peau.
Mais les jeunes filles se répandaient en bruyantes
lamentations : les leurs, disaient-elles, avaient été br˚lés
dans l'incendie de leur village; l'une d'elles, le visage inondé
de larmes, berçait un nourrisson imaginaire en lui
125
susurrant des tendresses; et la troisième hurlait à intervalles
réguliers qu'elle allait retrouver Allah.
Fou de rage, Kounta essayait de briser ses liens. Un coup de
gourdin s'abattit sur son cr‚ne et il perdit connaissance.
quand il revint à lui, il
vit qu'il était nu, comme les autres; on leur avait rasé la tête
et enduit le
corps d'huile de palme rouge. Et vers midi deux nouveaux
toubabs étaient arrivés. Les slatis, le visage fendu par un
large sourire, s'étaient empressés
de détacher les captifs et de les mettre en rang avec des
hurlements.
Kounta
sentait ses muscles se contracter de rage et de peur. Un des
nouveaux toubabs était courtaud, rond, la tête couronnée
de cheveux blancs. L'autre était beaucoup plus grand que
lui, massif et rébarbatif, le visage tout couturé de cicatrices
- mais c'était devant cheveux-blancs que les slatis et les
autres toubabs s'inclinaient avec des sourires.
Les embrassant du regard, cheveux-blancs fit signe à
Kounta d'avancer; terrorisé, celui-ci se rejeta en arrière et
aussitôt un coup de fouet lui br˚la le dos. Un slati l'attrapa
par-derrière, et lui fit lever la tête.
Cheveux-blancs s'approcha calmement de Kounta et, en
écartant ses lèvres tremblantes, lui examina les dents.
Kounta tenta de lui échapper, mais, sous le fouet qui
s'abattait de nouveau, il obéit et se tint droit.
Tremblant
de tous ses membres, il sentit le toubab lui passer la main
devant les yeux,
lui palper le torse, le ventre. Au moment o˘ les doigts se
resserrèrent autour de son foto, il essaya de leur échapper
en étouffant un cri. Il fallut
la force de deux slatis et quelques coups de fouet pour le
contraindre à
se ployer en deux. Il sentit avec horreur des doigts lui
écarter les fesses.
Puis le toubab aux cheveux blancs repoussa brutalement
Kounta et examina pareillement les autres, allant jusqu'à
inspecter les parties intimes des
femmes, malgré leurs gémissements. Ensuite, les coups de
fouet et les hurlements reprirent pour faire courir les captifs
tout autour de l'aire, puis bondir et retomber accroupis.
Après cela, le toubab aux cheveux blancs et le grand toubab
balafré
s'écartèrent pour parler à voix basse. Très vite cheveux-
blancs revint et fit
signe à un autre toubab en lui montrant quatre hommes,
dont Kounta, et deux jeunes filles. Le toubab sursauta et lui
désigna les autres d'un air pressant. Mais cheveux-blancs
secoua la tête. En les voyant discuter avec animation,
Kounta crut exploser de rage et il tira comme un fou sur ses
liens.
Enfin, cheveux-blancs écrivit d'un air mécontent quelque
chose sur un morceau de papier et l'autre prit le papier avec
colère.
Les slatis empoignèrent de nouveau Kounta qui se débattait
et hurlait de fureur et le maintinrent assis, le dos tendu.
Terrifié, il vit un toubab tirer du feu une longue tige de fer
qu'avait apportée le toubab aux cheveux blancs. Vociférant,
se tordant en tous sens, il ressentit brusquement une atroce
douleur au creux des épaules. Et puis, à tour de rôle,
montèrent pareillement les cris des autres. Enfin, on oignit
d'huile de palme la bizarre
marque LL que Kounta vit imprimée dans leur dos.
Une heure plus tard s'ébranlait dans le tintement des
chaînes leur 126
file clopinante, cinglés par les fouets des slatis dès qu'ils
ralentissaient ou
trébuchaient. quand, en fin de soirée, ils arrivèrent vers
deux pirogues dissimulées sous l'épais berceau de la
mangrove couvrant les bords du fleuve, Kounta avait tout le
dos et les épaules lacérés et sanglants. On les divisa en
deux groupes et les slatis se mirent à ramer dans
l'obscurité,
les toubabs faisant pleuvoir des coups de fouet au moindre
signe de résistance.
Lorsque Kounta vit se profiler dans la nuit une grande masse
sombre, il sut qu'il n'avait plus qu'une seule chance. Il
bondit et tenta de se jeter
à l'eau; un concert de cris et de vociférations s'éleva, et le
canot manqua de chavirer, mais Kounta fut retenu par les
liens qui l'attachaient aux autres. Aussitôt, les fouets et les
gourdins s'acharnèrent sur lui, les coups
lui pleuvaient sur la tête, le ventre, les côtes, le dos, tandis
que le canot
continuait et venait heurter le flanc de la grande chose
sombre. Il sentit qu'il avait le visage inondé de sang, et il
entendit au-dessus de sa tête monter les exclamations de
nombreux toubabs. On le ligota et il n'eut plus aucun moyen
de résister. Il fut à moitié tiré, à moitié poussé le long d'une
échelle de corde et il retrouva un restant de forces pour
tenter encore
une fois de s'échapper en se tordant et en se détendant
brusquement; mais, de nouveau, les fouets le cinglèrent et
des mains l'aggrippèrent au milieu des puissants relents de
l'odeur des toubabs, tandis qu'éclataient des cris perçants
de femmes et des imprécations de toubabs.
A travers ses paupières gonflées, Kounta aperçut tout
autour de lui un barrage de pieds et de jambes; protégeant
du bras son visage ensanglanté, il parvint à lever un peu les
yeux : le toubab aux cheveux blancs était en train d'inscrire
des choses dans un petit livre. Puis on le remit sur
ses pieds on le poussa brutalement en avant sur une
surface plane au milieu de laquelle il aperçut de grands
poteaux empaquetés dans du gros tissu blanc. On le guida
vers une ouverture suivie d'une sorte d'esca-lier raide qu'il
descendit en chancelant; en bas régnait une totale
obscurité,
envahie d'une incroyable puanteur et toute traversée de cris
de douleur.
S'éclairant au moyen d'une petite flamme jaune qui br˚lait
dans un cadre de fer suspendu à un anneau, un toubab
enchaîna Kounta par les chevilles et les poignets et le força
à s'étendre entre deux hommes qui geignaient. Il fut
aussitôt pris de vomissements. Malgré sa terreur. il comprit
que les lumières qu'il voyait pointer ici et là signifiaient que
les toubabs
enchaînaient ailleurs ceux qu'ils avaient amenés avec lui. Il
sentit ses idées
glisser; il pensa qu'il devait être en train de rêver. Et il lui fut
miséricor-dieusement donné de sombrer dans le sommeil.
33
Kounta n'avait plus d'autre moyen de distinguer le jour de la
nuit que de guetter l'ouverture du panneau d'écoutille. Au
bruit du loquet, il levait
la tête - seul mouvement qu'il pouvait faire sans tirer sur les
chaînes et les fers. Il voyait descendre quatre silhouettes
indistinctes de toubabs : deux d'entre eux, armés de fouets
et portant des lumières, escortaient les deux autres qui
remontaient les étroites allées en poussant un baquet
contenant la nourriture. Ils en emplissaient des récipients de
métal qu'ils déposaient entre chaque couple de
compagnons de chaîne, à même les planches souillées.
Jusque-là, Kounta avait serré obstinément les m‚choires à
chaque distribution, préférant encore mourir de faim; mais
son estomac vide commençait à lui faire aussi mal que les
coups qu'il avait reçus. Les lumières montraient qu'après
s'être occupés de ceux du niveau de Kounta les toubabs
descet .idaient le reste de la nourriture à ceux d'en dessous.
De temps en temps, et généralement quand il devait faire
nuit à
l'exté-
rieur, les toubabs amenaient dans la cale de nouveaux
captifs et les poussaient à coups de fouet, sanglotant ou
hurlant de terreur, et les enchai-naient dans les places
encore vides.
Un jour, peu après la distribution de nourriture, Kounta
perçut un bizarre son assourdi qui semblait vibrer au-dessus
de sa tête. D'autres l'entendirent également, et
instantanément les gémissements cessèrent.
Kounta tendit l'oreille : on aurait dit des martèlements de
pieds courant en tous sens. Et puis s'éleva tout près d'eux
un autre son, comme si l'on hissait avec des grincements un
très lourd objet.
A travers les planches raboteuses sur lesquelles il était
étendu, Kounta
sentit monter contre son dos nu une étrange vibration.
quelque chose semblait alternativement lui étreindre et lui
gonfler la poitrine, et il demeura
figé d'angoisse. Cela lui cognait dans la tête comme si tout
son sang remontait. Et puis la terreur lui déchira les
entrailles en comprenant que leur prison bougeait, qu'elle
les emmenait au loin. Tout autour de lui, les hommes se
mirent à hurler, implorant Allah et Ses esprits, se frappant la
tête contre les planches, tirant sauvagement sur leurs
chaînes cliquetantes.
Au milieu de l'atroce tumulte, Kounta cria à pleins poumons
: " Allah, je T'adresserai tous les jours les cinq prières!
Ecoute-moi! Aide-moi! "
Les sanglots, les cris de douleur, les prières continuèrent de
se mê-128
ler, ne s'apaisant progressivement que parce que, l'un après
l'autre, les hommes retombaient hors d'haleine dans
l'obscure puanteur. Kounta savait qu'il ne reverrait plus
jamais l'Afrique. Il sentait à présent nettement monter, à
travers les planches, une lente oscillation, parfois assez
forte pour le faire glisser contre l'un des deux hommes qui
l'entouraient et dont il éprouvait un instant la chaleur contre
son épaule, son bras, sa hanche. Il avait tant crié qu'il ne lui
restait plus de voix, mais son esprit hurlait sans rel‚che : "
Tuons les toubabs - et les traîtres noirs qui les aident! "
Il était en train de pleurer sans bruit au moment o˘
l'écoutille s'ouvrit
pour livrer passage aux quatre toubabs qui cognaient contre
les marches le baquet de nourriture. Il serrait les dents pour
lutter contre la faim qui
lui tordait l'estomac lorsque lui revint brusquement un
enseignement du kintango : il faut que les guerriers et les
chasseurs mangent convenablement car ils doivent être
plus forts que les autres hommes. S'il se refusait à manger,
il n'aurait pas la force de tuer les toubabs. Aussi, quand on
déposa l'écuelle entre lui et son voisin, il plongea ses doigts
dans l'épaisse bouillie. Cela avait le go˚t de la farine de
maÔs cuite avec de l'huile de palme. Le toubab dont il avait
refusé la viande lui avait tellement serré la gorge que
chaque bouchée lui faisait mal à avaler, mais il surmonta la
douleur et vida le récipient. Seulement, la nourriture lui
pesait comme une boule dans l'estomac, et bientôt il
vomissait tout sur les planches. Il entendait d'ailleurs que
d'autres étaient pareillement pris de nausées.
Tandis que les lumières arrivaient au bout du faux pont,
cette sorte de longue étagère de planches sur laquelle il
était étendu, brusquement montèrent un cliquetis de
chaînes, le bruit mou d'une tête heurtant le bois et les
hurlements hystériques d'un homme qui mélangeait
bizarrement le mandingue et des mots ressemblant à la
langue des toubabs. De grands éclats de rire partirent des
toubabs qui distribuaient la nourriture et puis
l'on entendit cingler leurs fouets, et les cris de l'homme se
transformèrent
en sanglotants balbutiements. Etait-ce possible? Kounta
avait-il vraiment entendu un Africain parler toubab? Des
slatis seraient donc renfermés avec eux? Il avait entendu
dire que souvent les toubabs trahissaient eux-mêmes les
traîtres noirs en les jetant à leur tour dans les chaînes.
Sur le niveau de Kounta, pas un bruit ne s'éleva tandis que
les toubabs descendaient au fond de l'entrepont, puis
reparaissaient avec le baquet vide et remontaient en
fermant derrière eux l'écoutille. Mais aussitôt tous les
parlers se mêlèrent en un furieux bourdonnement. Puis, au
bout de l'étagère de Kounta, il y eut un lourd cliquetis de
chaînes, suivi d'un cri de douleur et d'imprécations
hystériques dans le même parler mandingue. Kounta
entendit la voix stridente de l'homme : " Tu me prends pour
un toubab? " et puis une série de coups violents et de cris
désespérés.
Enfin les coups cessèrent et un cri perçant retentit dans le
noir, suivi par l'horrible gargouillement d'un homme qu'on
étrangle. Il y eut 129
encore un bruit de chaînes, un heurt saccadé de talons nus
contre les planches, et puis le silence total.
La tête en feu, le coeur battant, Kounta entendit monter
tout autour de lui des clameurs " A mort, les slatis! A mort! "
Il reprit le cri à
l'unisson, agitant sauvagement ses chaînes avec les autres -
mais brusquement un raclement annonça l'ouverture du
panneau d'écoutille et, dans le rai de jour qu'il laissait filtrer,
il vit descendre un groupe de toubabs armés
de fouets et portant des lumières. Ils avaient évidemment
entendu le tumulte et, bien que celui-ci e˚t instantanément
cessé, ils parcoururent les
allées en vociférant et en abattant leurs fouets en tous
sens. quand ils furent remontés sans avoir remarqué le
mort, l'entrepont demeura longtemps silencieux. Et puis, au
bout de la rangée de Kounta, là o˘ gisait le traître, s'éleva
un petit rire sans joie.
La distribution de nourriture se fit dans une atmosphère
tendue. Les toubabs manièrent le fouet plus que de
coutume, comme s'ils sentaient que quelque chose n'allait
pas. Sous le cuisant coup de lanière qui lui cinglait
les jambes, Kounta se cabra en criant. Il savait que celui qui
recevait un coup en silence était rossé jusqu'à ce qu'il crie.
Puis il plongea à t‚tons dans le plat et avala la bouillie
insipide tout en suivant de l'oeil les lumières
qui se déplaçaient le long de son étagère.
Dans l'entrepont, chacun tendait l'oreille, et soudain un
toubab appela
les autres. Les lumières s'agitèrent, puis des exclamations
et des imprécations retentirent et l'un des toubabs, remonté
en h‚te vers l'écoutille, en redescendit accompagné de deux
autres. Kounta entendit détacher des fers et des chaînes. Et
deux toubabs tirèrent le cadavre dans l'allée et le hissèrent
jusqu'à l'écoutille, tandis que les autres continuaient à
distribuer la
nourriture.
Ils faisaient résonner leur baquet au niveau inférieur lorsque
quatre autres toubabs descendirent l'échelle et allèrent
directement à l'endroit o˘
avait été enchaîné le slati. En se tordant le cou, Kounta
pouvait les voir élever bien haut leurs lumières. Avec
d'horribles jurons, deux d'entre eux se mirent à cingler un
homme de leurs fouets. Sous l'atroce morsure des lanières,
pas un cri ne lui échappait : rien que d'entendre la violence
des coups, Kounta en était paralysé; il entendait le
malheureux entrechoquer ses chaînes dans l'agonie de sa
torture - et dans sa farouche détermination de ne pas crier.
Les toubabs s'égosillaient en imprécations et les lumières
passaient de
l'un à l'autre, car ils se relayaient pour fouetter
inlassablement l'homme.
Et finalement celui-ci se mit à hurler - lançant d'abord une
malédiction en foulah et puis des choses inintelligibles pour
Kounta, bien qu'elles fussent également dans cette langue.
Il revit en un éclair ces doux et aimables
Foulahs qui gardaient les troupeaux des Mandingues - et les
coups continuèrent de pleuvoir jusqu'à ce que le
malheureux p˚t à peine geindre.
Alors les quatre toubabs, suffoquant et hoquetant dans
l'atmosphère nauséabonde, s'en furent sans cesser de
tempêter.
130
Les gémissement tremblants du Foulah montèrent dans la
cale obscure. Bientôt une voix claire retentit, qui disait en
mandingue : " Partageons sa souffrance! Nous devons tous
être ici comme un seul village! "
C'était la voix d'un aîné, et cet aîné avait raison. La
souffrance du Foulah,
Kounta l'avait reçue comme la sienne propre. Il sentait la
rage s'emparer de lui. Mais il éprouvait en même temps,
sans pouvoir lui donner un nom, une terreur c omme il n'en
avait jamais connu, qui partait de la moelle de ses os. Une
partie de lui-même souhaitait la mort, pour échapper à tout
cela; mais non, il fallait qu'il vive pour la vengeance. Il se
força à
garder
une immobilité totale. Il fut long à y parvenir, mais il sentit
peu à peu l'abandonner sa tension, ses contradictions, ses
douleurs physiques même, sauf au creux des épaules, là o˘
on l'avait marqué au fer rouge. Il s'aperçut
alors qu'il pouvait mieux concentrer son esprit sur l'unique
choix qui se présentait, à lui comme aux autres : ou ils
mourraient tous dans ces ténèbres de cauchemar, ou ils
maîtriseraient les toubabs et les tueraient.
34
Les piq˚res et les démangeaisons devenaient intolérables.
Dans la saleté, puces et poux de corps avaient proliféré par
milliers; tout l'entrepont en était infesté. Là o˘ ils sévissaient
le plus, c'était dans les endroits
du corps garnis de poils. Kounta avait les aisselles et tout le
bas-ventre en feu. Il n'arrêtait pas de se tordre pour gratter
de sa main libre les régions
que sa main enchaînée ne pouvait atteindre.
Il lui venait encore des idées de lutte, d'évasion; et puis,
l'instant d'après, des larmes de dépit lui montaient aux
yeux, la colère l'empoignait et il devait lutter pour se
calmer. Le plus terrible, c'était d'être absolument
immobilisé, il en aurait mordu ses chaînes. Il lui fallait
s'occuper l'esprit
ou les mains, sans cela il deviendrait fou - comme déjà,
dans la cale, des hommes l'étaient devenus, à en juger pas
leurs cris incohérents.
A force de tendre son attention dans le noir, Kounta savait
depuis longtemps reconnaître, à leur respiration, si ses
voisins immédiats dormaient ou non. Alors, il entreprit de
saisir les bruits plus lointains. En s'exerçant à écouter très
attentivement les sons répétés, il découvrit que ses oreilles,
en les captant, lui indiquaient de quel endroit ils émanaient;
c'était une sensation bizarre, presque comme si ses oreilles
remplaçaient ses yeux. Au milieu du mélange de
grognements et d'imprécations qui 131
emplissait les ténèbres, il entendait de temps en temps un
homme se frapper le cr‚ne contre le plancher. Il y avait un
autre bruit étrange et monotone. Par moments il
s'interrompait, puis reprenait; on aurait dit le frottement de
deux morceaux de métal l'un contre l'autre et, comme il
persistait, Kounta en déduisit qu'un captif tentait ainsi
d'user un mail-lon de sa chaîne. Il entendait souvent aussi
des cris étouffés et des tintements métalliques : c'étaient
deux hommes qui se battaient en se cognant mutuellement
avec leurs fers.
Kounta avait perdu toute notion du temps. Sur la longue
étagère o˘
ils étaient entassés, l'urine, les vomissures et les
excréments qui empuantis-saient l'air s'étaient mélangés en
une p‚te qui nappait les planches. Il commençait à songer
qu'il ne résisterait plus longtemps à cette horreur lorsque
huit toubabs descendirent dans l'entrepont en hurlant des
jurons.
Ils n'apportaient pas l'habituel récipient de nourriture mais
des sortes de houes à long manche et quatre grands
baquets. Kounta ret@narqua avec étonnement qu'ils ne
portaient pas de vêtements.
Ils furent aussitôt pris de vomissements bien plus violents
que ceux qui soulevaient d'habitude les autres toubabs. Par
équipes de deux, ils se répandirent dans les allées; avec
leurs houes, ils grattèrent les planches, ramenant à chaque
fois des masses d'ordures qu'ils faisaient tomber dans les
baquets. Dès qu'un baquet était plein, ils le tiraient jusqu'à
l'escalier,
le hissaient jusqu'à l'écoutille en le cognant contre les
marches, puis redescendaient avec le récipient vide et
recommençaient plus loin la même opération. Grimaçant
horriblement, leurs corps p‚les et poilus constellés
d'immondices, les toubabs nus étaient secoués
d'abominables haut-le-coeur.
Et, quand ils eurent terminé leur travail, il régnait toujours la
même puanteur étouffante dans l'espace surchauffé.
Le jour o˘ se montrèrent d'autres toubabs que les quatre
distributeurs de nourriture, Kounta devina, au bruit qu'ils
firent en descendant l'escalier,
qu'ils devaient être une vingtaine. L'effroi s'empara de lui. Il
vit, en tournant la tête de part et d'autre, que les toubabs se
postaient par petits groupes tout autour de l'entrepont,
certains armés de fouets et de fusils, d'autres
élevant leurs lumières à bout de bras à chaque extrémité
des étagères o˘
gisaient les hommes enchaînés. Kounta sentit son ventre se
contracter en entendant de bizarres claquements
métalliques suivis de lourds cliquetis de chaînes. Et puis une
secousse lui ébranla la cheville droite, celle qui portait le fer,
et il comprit avec terreur qu'un toubab le libérait.
Pourquoi?
quelle atrocité leur était encore réservée? Il demeurait
étendu sans un geste, ne sentant plus peser sur sa cheville
le lourd bracelet de fer, entendant tout autour de lui se
répéter les mêmes bruits métalliques. Et puis les toubabs se
déchaînèrent en hurlements et en claquements de fouet.
Kounta
comprit qu'ils faisaient lever les hommes. Son cri d'angoisse
se perdit dans
le tumulte qui s'éleva soudainement, mélange de clameurs
dans toutes les langues, tandis que les hommes se
redressaient, que les cr‚nes heurtaient le plafond de bois.
132
Deux par deux, les hommes descendaient l'allée en hurlant
de douleur sous la morsure des lanières. Kounta et son
compagnon de chaîne ouolof se serraient l'un contre l'autre,
oscillant sous les coups qui les cinglaient.
Des mains leur saisirent brutalement les chevilles, les
tirèrent dans la fange
gluante des planches, et ils se retrouvèrent debout dans la
foule des autres.
Les fouets des toubabs sifflaient, les hommes hurlaient. Se
tordant en tous sens pour essayer d'esquiver les coups,
Kounta aperçut des silhouettes qui se déplaçaient dans le
rectangle éclairé du panneau d'écoutille.
Les toubabs poussaient les hommes deux par deux vers
l'escalier. Enchaîné
au Ouolof par le poignet, Kounta avançait en titubant,
comme si ses ' jam-
bes ne lui appartenaient pas : nu, couvert de plaques
d'ordure, terrorisé
à l'idée "qu'on allait le manger.
Depuis quinze jours qu'il vivait dans le noir, Kounta reçut la
clarté
en plein visage comme un coup de poing. Douloureusement
étourdi, il se protégea les yeux de sa main libre. Il sentait,
sous ses pieds nus, le soi osciller légèrement. Il avançait à
t‚tons, les yeux douloureusement blessés par la lumière qui
parvenait à filtrer malgré l'écran de sa main et ses
paupières closes, faisant d'inutiles efforts pour respirer, car
ses narines étaient
bouchées de morve. Alors, ouvrant toute grande sa bouche
aux lèvres crevassées, il aspira une grande bouffée d'air
marin - pour la première fois de sa vie. Mais ses poumons ne
purent résister au choc et, l'instant d'après,
il s'écroulait sur le pont, vomissant à côté de son
compagnon de chaîne.
Il entendit tout autour de lui les autres vomir, les chaînes
cliqueter, les lanières siffler sur les chairs, et puis les cris de
douleur au milieu des hurlements et des imprécations des
toubabs et encore, venant d'en haut, de bizarres
claquements.
Une lanière siffla contre le dos de Kounta qui se tassa sur
lui-même et il entendit le cri étouffé du Ouolof qu'elle
cinglait à son tour. Le fouet
s'acharna sur eux jusqu'à ce qu'ils fussent parvenus à se
remettre debout.
Les paupières mi-closes, Kounta essayait de parer les coups;
et soudain d'atroces pensées le traversèrent en voyant que
leur bourreau les poussait vers un endroit du pont o˘ les
toubabs étaient en train d'enfiler une longue
chaîne dans les anneaux fixés à leur cheville. Les captifs
étaient beaucoup plus nombreux qu'il l'avait estimé en bas,
dans le noir - et il en allait de
même pour les toubabs. Ces derniers paraissaient encore
plus p‚les et plus affreux sous le soleil, avec leurs visages
grêlés, leurs bizarres cheveux longs
jaunes, noirs ou rouges, certains même avec du poil sous le
nez ou au menton. Certains étaient décharnés, et d'autres
tout gras, plusieurs avaient le
visage balafré; à d'autres encore il manquait un bras, un
oeil, une jambe; beaucoup avaient le dos labouré de
profondes cicatrices et des bouches édentées.
Munis de fouets, de longs couteaux et d'une sorte de lourde
barre de métal creuse à une extrémité, des toubabs étaient
postés à intervalles le long du bordage, et derrière eux -
vision incroyable pour Kounta s'agitait à l'infini une eau
bleue. En levant la tête, il vit que les claque-133
ments dont il n'avait pas compris l'origine venaient
d'immenses pans de toile blanche se gonflant de vent au
milieu d'immenses poteaux et d'une infinité de cordes. En
tournant la tête, il pouvait apercevoir une palissade de
bambou plus haute qu'un homme et fermant toute la
largeur de l'immense canot. Juste au milieu de la clôture
s'arrondissait la gueule noire d'un gros objet de métal à l'air
redoutable, avec son long et mince tuyau, tandis que de
part et d'autre pointaient des b‚tons de métal comme ceux
que tenaient les toubabs du bordage.
Ce fut au moment o˘ l'on rattachait leurs fers de cheville à
la nouvelle
chaîne que Kounta put enfin voir vraiment son compagnon
de chaîne ouolof. Lui aussi était enduit de souillures des
pieds à la tête. U Ouolof, qui
semblait à peu près de l'‚ge d'Omoro, avait la physionomie
typique de sa tribu, avec une peau très noire. Son dos,
lacéré par le fouet, saignait de toutes parts et du pus coulait
de la marque LL imprimée entre ses épaules.
Kounta comprit, en rencontrant le regard du Ouolof, que
celui-ci ne l'exa-minait pas avec moins d'étonnement. Le
remue-ménage leur donna le temps de contempler aussi les
autres hommes nus, dont beaucoup manifestaient leur
terreur par des cris inarticulés. Kounta reconnaissait à leurs
traits caractéristiques, leurs tatouages tribaux et leurs
scarifications des
Foulahs, des Djolas, des Sérères et des Ouolofs, comme son
compagnon, mais il y avait une grande majorité de
Mandingues - et encore quelques autres dont l'origine lui
était inconnue. L'émotion le saisit à la vue de celui
qui avait tué le slati - il était s˚r de ne pas se tromper.
C'était bien un Foulah; tout son corps n'était qu'une cro˚te
de sang séché, car il avait été atrocement fouetté.
Les fouets claquèrent pour les pousser vers un endroit o˘ se
trouvaient
déjà une dizaine d'hommes enchaînés sur lesquels on
déversait des seaux d'eau de mer remontés par-dessus le
bordage. Et puis, malgré leurs cris, les hommes furent
frottés par les toubabs avec des brosses à long manche.
Kounta se mit lui aussi à hurler sous le flot d'eau salée qui
pénétrait comme du feu dans les sanglantes zébrures du
fouet et dans la marque au creux de ses épaules. Mais
lorsqu'on se mit à le frotter à la brosse, en insistant bien,
pour décoller les plaques d'ordure, la douleur devint
intolérable, car les durs brins pénétraient dans les sillons
sanglants du fouet, arrachaient la peau, fouillaient la chair à
vif. A leurs pieds, l'eau moussait
rose. Puis on les repoussa jusqu'au milieu du pont, o˘ ils
s'effondrèrent, pressés les uns contre les autres. Kounta
écarquilla les yeux devant le spectacle des toubabs se
déplaçant comme des singes parmi les hauts poteaux pour
tirer sur les cordes et déployer les immenses pans d'étoffe
blanche.
Malgré l'horreur de sa situation, il baignait avec bonheur
dans la chaleur du soleil, et il ressentait un extraordinaire
soulagement d'être enfin quelque peu débarrassé de sa
gangue de souillures.
Soudain éclata un concert de cris qui fit se dresser les
enchaînés.
Nues, mais sans fers aux chevilles ou aux poignets, une
vingtaine de femmes, pour la plupart de très jeunes filles, et
quatre enfants débouché-134
rent de derrière la clôture du pont, poursuivis par deux
toubabs brandissant leurs fouets. Kounta reconnut aussitôt
les jeunes filles qui avaient été amenées à bord en même
temps 4ue lui - et la rage l'incinda de voir les regards
allumés des toubabs devant leur nudité, certains osant
même frotter ouvertement leur foto. Il ne se retint qu'à
grand-peine de se jeter sur eux en dépit de leurs armes. Les
poings serrés, il détourna les yeux et respira très fort, car
son souffle se bloquait.
Et puis l'un des toubabs proche du bordage commença à
plier et à
déplier entre ses mains une chose qui rendait un son
sifflant. Un autre se mit à frapper un tambour africain et
plusieurs toubabs se rangèrent en file devant les captifs nus
qui les contemplaient, les yeux écarquillés. Ils s'enroulèrent
une corde à la cheville, à l'image de la chaîne qui liait les
hommes nus. Et puis, le visage fendu dans un sourire, ils se
mirent tous ensemble à faire de petits bonds au rythme du
tam-tam et de la chose sifflante. Ils incitaient du geste les
hommes enchaînés à sautiller comme eux et les toubabs
armés les pressaient pareillement. Mais, devant l'immobilité
des captifs, les sourires se transformèrent en rictus et les
fouets sifflèrent
de nouveau.
- Sautez! hurla brusquement en mandingue une femme, la
plus ‚gée.
Elle avait à peu près l'‚ge de Binta. Elle se lança en avant,
bondissant
en tous sens. " Sautez! " lança-t-elle d'une voix perçante
aux femmes et aux
enfants, et ceux-ci se mirent à bondir à l'unisson. " Sautez
pour tuer les toubabs! " hurla-t-elle en lançant des regards
éloquents aux hommes nus et en agitant bras et jambes
pour mimer la danse des guerriers. Et peu à
peu les hommes enchaînés, saisissant le sens de ses
paroles, commencèrent à sautiller maladroitement, gênés
par leurs entraves, la longue chaîne claquant contre le pont.
La tête basse, le souffle coupé, Kounta voyait les jambes
s'agiter, les pieds bondir - et il sentait ses propres jambes se
dérober sous lui. Mais bientôt les jeunes filles, joignant leurs
voix à celle de
la femme, entonnèrent un chant. Et leur mélopée racontait
que toutes les nuits les horribles toubabs les emmenaient
dans des recoins obscurs du canot et usaient d'elles comme
des chiens. Toubab fa! (Tuez les toubabs!) criaient-elles avec
des sourires et des rires. Et les hommes nus, tout
en sautant, reprirent avec les femmes : Toubabfa! A présent,
les toubabs eux-mêmes souriaient, et certains claquaient
des mains.
Soudain, Kounta se sentit la gorge serrée, les jambes
molles, car voic'l
que s'approchait le toubab aux cheveux blancs. Le petit
homme trapu était accompagné du grand toubab balafré qui
s'était trouvé lui aussi dans cet enclos o˘ Kounta avait été
inspecté, et fouetté et à moitié étranglé et marqué au fer
rouge. Les hommes nus, eux aussi, les avaient vus
s'avancer et, hormis le claquement aérien des grands pans
de tissu, il se fit un silence
total, car même les toubabs s'étaient figés.
Le balafré croassa un ordre et les toubabs s'écartèrent des
enchaînés. A sa ceinture pendait un large anneau portant
ces minces petits objets brillants que Kounta avait vu
employer par les autres pour détacher 135
leurs chaînes. Cheveux-blancs se mit à inspecter
soigneusement les captifs. Là o˘ il voyait que les zébrures
du fouet s'étaient infectées, que du pus coulait des
morsures de rat ou des marques de fer, il passait un peu de
graisse que le balafré lui tendait dans une boîte. Et ce
dernier lui-même aspergeait d'une poudre jaune les
poignets et les chevilles qui, sous les bracelets, avaient pris
une vilaine coloration grise et humide.
Kounta se raidit de peur et de fureur en les voyant
s'approcher de lui; mais pas plus cheveux-blancs en
appliquant de la graisse sur ses suppurations que le balafré
en lui saupoudrant chevilles et poignets ne parurent le
reconnaître.
Soudain, des cris éclatèrent parmi les toubabs : l'une des
jeunes filles
amenées en même temps que Kounta venait de s'élancer
sauvagement parmi les gardes. Malgré leurs efforts pour
l'agripper au passage, elle plongea en hurlant par-dessus le
bordage. Il s'ensuivit un énorme tumulte au milieu duquel
cheveux-blancs et le balafré saisirent des fouets et les
abattirent avec une tempête d'imprécations sur le dos de
ceux qui l'avaient laissée échapper.
Et puis les toubabs postés en haut dans les étoffes blanches
hélèrent ceux du pont en leur désignant un point dans l'eau.
Tournant la tête dans cette direction, les captifs nus
aperçurent la jeune fille tressautant au milieu
des vagues et, non loin d'elle, deux nageoires sombres qui
fendaient vivement l'eau. Un effroyable hurlement monta,
l'eau s'agita, se couvrit d'écume et la jeune fille fut aspirée,
tandis que les vagues se teintaient de
rouge. Pour la première fois, pas un coup de fouet ne tomba
sur les enchaînés tandis qu'on les poussait, muets d'horreur,
dans l'obscurité de l'entrepont, et qu'on rattachait leurs
entraves. Kounta fut pris d'étourdissement.
Après l'air pur de l'océan et la vive lumière, la puanteur et
les ténèbres lui semblaient pires que jamais. Bientôt
montèrent les échos d'un lointain tumulte, et il devina que
c'étaient les toubabs qui conduisaient sur le pont
les hommes du niveau inférieur, terrifiés comme ils l'avaient
été eux-mêmes.
Au bout d'un moment, une voix murmura dans l'oreille de
Kounta : Djoula? Son coeur sauta dans sa poitrine. Il ne
connaissait que quelques mots de la langue des Ouolofs,
mais il savait que ceux-ci et d'autres tribus
désignaient par ce nom les voyageurs et les commerçants,
qui étaient habituellement des Mandingues. Kounta tourna
la tête pour rapprocher sa bouche de l'oreille du Ouolof et
murmura
- Djoula. Mandingue.
Tendu, il attendit longtemps la réaction du Ouolof. Si
seulement il avait su parler plusieurs langues, comme les
frères de son père, pensa-t-il fugacement - mais il eut
aussitôt honte de les avoir amenés, même en Pensée, dans
cet horrible lieu.
Ouolof. Djébou Manga, murmura enfin l'homme,et Kounta
comprit que c'était son nom.
- Kounta Kinté, chuchota-t-il à son tour.
Avides de communiquer, ils se lançaient de temps en temps
un mot 136
à voix basse, essayant de fouiller l'esprit de l'autre pour voir
s'ils s'étaient
compris mutuellement. Ils ressemblaient à des enfants du
premier kafo apprenant à parler. Durant un intervalle de
silence, Kounta se souvint que lors de sa garde nocturne
dans les champs d'arachides le feu lointain d'un pasteur
foulah l'avait réconforté et il avait souhaité pouvoir
échanger des paroles avec cet homme qu'il n'avait jamais
vu. C'était un peu comme si son souhait d'alors se réalisait,
sauf qu'il s'agissait d'un Ouolof, qu'il n'avait jamais vu
durant toutes les semaines o˘ ils avaient été enchaînés l'un
à l'autre, étendus côte à côte dans le noir.
Kounta fouillait sa mémoire pour retrouver tous les mots de
ouolof qu'il avait pu entendre. Il savait que le Ouolof
recherchait pareillement les
expressions mandingues, et il en connaissait d'ailleurs un
plus grand nombre que Kounta n'en connaissait en ouolof.
Pendant un de leurs silences, Kounta sentit que l'homme
allongé de l'autre côté, et qui ne s'était jamais manifesté
autrement que par des gémissements de douleur, les
écoutait attentivement. Il comprit, aux chuchotements qui
s'élevaient un peu partout, que lui et son compagnon de
chaîne n'étaient pas les seuls à essayer de communiquer, à
présent que les hommes avaient pu s'entrevoir à la lumière.
Désormais, les murmures ne cessèrent plus, sauf quand les
toubabs descendaient distribuer la nourriture ou gratter la
fange collée aux planches. Et le silence qui se faisait alors
n'était plus le même qu'avant; pour la première fois depuis
qu'on les avait capturés et enchaînés, ces hommes se
sentaient unis dans leur détresse.
35
La seconde fois o˘ l'on fit monter les hommes sur le pont,
Kounta regarda bien l'homme qui marchait derrière lui - son
voisin lorsqu'ils étaient enchaînés dans la cale. C'était un
Sérère, beaucoup plus vieux que lui; il avait tout le corps
lacéré de coups de fouet - le dos, le ventre, le
torse; certains sillons étaient si profondément creusés et si
purulents que Kounta s'en voulut d'avoir parfois souhaité
pouvoir le frapper afin de faire
cesser ses gémissements perpétuels. Le Sérère soutint le
regard de Kounta d'un air farouche et méfiant. Tandis qu'ils
restaient à se dévisager, un fouet
siffla - le toubab voulait faire avancer Kounta. Sous la
violence du coup, il faillit tomber à genoux, et sa fureur se
déchaîna. Avec un cri presque animal, il voulut s'élancer sur
le toubab, mais il perdit l'équilibre et s'effon-137
dra sur le soi, entraînant avec lui son compagnon de chaîne.
Au milieu des piétinements des captifs, le toubab se mit à
cingler à toute volée Kounta et le Ouolof, la lanière mordant
encore et encore les hommes à
terre. Il lança violemment son pied dans les côtes de Kounta
qui essayait de se dégager en roulant sur le côté. Lui et le
Ouolof réussirent avec peine
à se relever pour reprendre leur place dans la file de ceux
que l'on allait asperger d'eau de mer.
Et bientôt l'atroce br˚lure de l'eau salée sur ses plaies à vif
le faisait
hurler avec les autres, couvrant de leurs clameurs le son du
tambour et de la chose sifflante qui faisaient sauter et
danser les enchaînés devant les
toubabs. Kounta et le Ouolof souffraient tellement des coups
qu'ils avaient reçus qu'ils trébuchèrent à deux reprises, mais
les toubabs, à coups de pied
et de lanière, les forcèrent à sauter comme les autres. C'est
à peine si, dans
sa fureur, Kounta entendait les femmes chanter : Toubabfai
Et quand finalement on rattacha ses fers dans la cale
obscure, il avait la tête enfiévrée
d'idées de meurtre contre les toubabs.
A intervalles, les huit toubabs nus redescendaient dans la
noire puanteur de l'entrepont pour gratter les planches o˘
gisaient les captifs et remonter de pleins baquets
d'excréments. Sans faire un mouvement, Kounta suivait
d'un oeil plein de haine le déplacement des lumières
orange, écoutait tempêter les toubabs qui parfois tombaient
dans les déjections glissantes - et si abondantes, avec les
diarrhées qui se déclaraient chez les hommes, qu'elles
coulaient à présent dans les allées.
La dernière fois qu'ils étaient montés sur le pont, Kounta
avait remarqué un homme qui se traînait avec peine, car il
avait une jambe vilainement infectée. Le petit toubab avait
passé de la graisse sur la suppuration, mais
cela ne l'avait pas soulagé, et l'homme n'arrêtait plus de
pousser d'horribles cris dans le noir. La fois suivante, il fallut
le soutenir pour arriver
jusqu'au pont, et Kounta s'aperçut que sa jambe, qui avait
d'abord eu une teinte livide, avait commencé à se putréfier
et répandait une odeur infecte.
Cette fois, les toubabs ne le firent pas redescendre avec les
autres.
quelques
jours plus tard, les chants des femmes apprirent aux captifs
que l'on avait coupé la jambe de l'homme et que l'une
d'elles était restée à le veiller; mais
il était mort la nuit précédente et son corps avait été jeté
par-dessus bord.
A partir de ce moment, les toubabs ramasseurs
d'excréments apportèrent toujours avec eux des seaux de
vinaigre dans lesquels ils jetaient des morceaux de métal
chauffé au rouge. Les nuages d'‚cre fumée qui s'en
dégageaient masquaient pendant un moment la puanteur
de la cale, mais bien tôt celle-ci reprenait le dessus. Jamais
sa peau ni ses poumons ne s'en débarrasseraient, pensait
Kounta.
Les hommes parvenant à communiquer de mieux en mieux
entre eux, les murmures qui emplissaient la cale dès le
départ des toubabs prenaient constamment plus d'intensité.
Le mot que l'un ne comprenait pas passait de bouche à
oreille jusqu'à celui qui connaissait plusieurs langues, et il
en donnait la signification par le même canal. Si bien que
les hommes qui 138
avaient servi de truchement apprenaient eux-mêmes des
mots dans des langues qu'ils n'avaient jamais parlées.
quelquefois ils se cognaient la tête en se redressant
brusquement, dans leur émoi de pouvoir se comprendre
mutuellement et de le faire à l'insu des toubabs. A force de
chuchoter de bouche à oreille pendant des heures, un
sentiment croissant de conspiration et de solidarité les
unissait.
Lorsque les toubabs descendaient les chercher pour les
conduire sur le pont, les enchaînés marquaient d'eux-
mêmes le pas. Et quand on les ramenait dans la cale, ceux
qui parlaient plusieurs langues s'arrangeaient pour prendre
une autre place dans la file afin d'être entravés aux
extrémités
des étagères, ce qui permettait de transmettre plus
rapidement leurs traductions. Les toubabs n'y prêtaient
aucune attention, apparemment incapables ou insoucieux
de distinguer un captif d'un autre.
Dans toute la cale circulaient questions et réponses. " O˘
nous emmè-nent-ils? " Les reparties fusaient amèrement. "
qui en est jamais revenu pour le dire ? - C'est parce qu'ils
les ont mangés ! " La question
" Depuis combien de temps sommes-nous ici ? " suscita des
supputations qui pouvaient varier d'une lune; lorsqu'elle fut
enfin traduite à un homme qui avait pu compter les jours
gr‚ce à la lumière qui filtrait par une petite
bouche d'aération près de sa tête, il dit qu'il avait compté
dix-huit jours depuis le départ du grand canot.
En raison des irruptions de toubabs apportant la nourriture
ou venant gratter les déjections, il fallait parfois toute une
journée pour transmettre
la réponse à une unique question. Les hommes cherchaient
anxieusement à savoir s'il se trouvait quelqu'un de
connaissance. " Y a-t-il ici un homme
du village de Barrakounda ? " demanda un jour l'un d'eux.
Et, au bout d'un long moment, une joyeuse ré se lui revint "
pon Moi, Djabon Sallah, je suis là! " Un jour, Kounta put à
peine contenir son excitation en entendant la question
chuchotée à son oreille par le Ouolof: " Y- a-t-il ici un homme
du village de Djouffouré? - Oui, Kounta Kinté! " renvoya-t-il,
bouleversé. Il osa à peine respirer en attendant la réponse.
Mais les mèts qui lui revinrent au bout d'une heure étaient :
" Oui, c'était ce nom-là.
J'ai
entendu son village tambouriner sa disparition. " Kounta
fondit en larmes.
Il voyait le cercle des siens autour du coq blanc qui mourait
sur le dos, et puis le ouadanéla du village qui allait prévenir
les gens de Djouffouré; alors ils étaient tous venus entourer
Omoro, Binta, Lamine, Souwadou et le tout petit Madi, pour
pleurer avec eux tandis que les tambours taient au loin le
message qu'un enfant du village, appelé Kounta Kinté,
transmet-avait disparu à jamais.
nt des jours fut soupesée la question : " Serait-il possible
d'atta-Penda
quer et de tuer les toubabs de ce canot? " quelqu'un
possédait-il une arme ou savait-il ce qui pourrait en tenir
lieu? Réponse négative. Et, sur le pont,
avait-on remarqué parmi les toubabs des négligences ou
des faiblesses sur lesquelles fonder une attaque surprise? Ici
encore, nul ne savait rien.
Leurs
seules informations utiles, ils les tenaient des femmes, qui
les leur avaient
139
transmises par leurs chants pendant qu'on les forçait à
danser : il y avait une trentaine de toubabs dans le canot. Il
leur semblait en avoir vu un plus grand nombre, mais les
femmes étaient mieux placées qu'eux pour les compter.
Elles leur apprirent aussi qu'il en était mort cinq depuis le
départ
du canot. On les avait cousus dans une cotonnade blanche
et jetés par-dessus bord tandis que cheveux-blancs, le chef
des toubabs, lisait tout haut dans une sorte de livre. Et
encore - les toubabs se battaient souvent férocement entre
eux, généralement à la suite de disputes quand venait leur
tour d'user des femmes.
Bientôt plus rien ne survenait sur le pont sans que les
captifs en fussent rapidement avertis, pendant leur danse,
par le chant des femmes, et une fois réenchaînés dans les
ténèbres ils en discutaient entre eux. Et puis
ils réussirent enfin à communiquer avec ceux qui étaient
renfermés au-dessous d'eux. Au niveau de Kounta, l'on
faisait silence; dans les parages de l'escalier de descente,
un homme lançait une question : " Combien êtes-vous en
bas? " Au bout d'un moment, la réponse remontait et
circulait de bouche à oreille : " Environ soixante. "
Se transmettre des informations, c'était devenu leur unique
raison de vivre. Lorsqu'ils n'avaient pas de nouvelles à faire
circuler, les hommes parlaient de ce qui leur était cher :
famille, village, métier, cultures, chasses. Mais ils se
divisaient de plus en plus souvent à propos de leur projet de
révolte contre les toubabs. Pour certains, il fallait brusquer
l'attaque,
quelles qu'en soient les conséquences. D'autres, au
contraire, préconisaient
de guetter le moment opportun. De graves dissentiments
surgissaient entre eux. Au beau milieu d'une de leurs
discussions s'éleva soudain la voix d'un ancien :
- Vous tous, écoutez-moi! Souvenez-vous que si nous
sommes de tribus et de langues différentes, ici nous devons
tous être unis, comme un seul village!
Des murmures d'approbation emplirent bientôt les ténèbres.
Cette voix s'était déjà fait entendre en des moments
particulièrement difficiles.
C'était une voix pleine d'expérience, d'autorité, mais aussi
de sagesse.
Les
enchaînés se chuchotèrent de l'un à l'autre qu'il avait été
l'alcala de son village. Au bout d'un moment, il reprit la
parole : il fallait, disait-il, qu'ils
choisissent un chef et qu'ils préparent un plan d'attaque,
sans cela il n'y avait pas pour eux le moindre espoir de
maîtriser ces toubabs qui étaient bien organisés et
fortement armés. De nouveau, des murmures d'approbation
s'élevèrent.
La puanteur et l'ordure, les poux, les puces, tout cela pesait
un peu moins à Kounta depuis que ce sentiment de
solidarité était né entre eux.
Et voici qu'une nouvelle rumeur alarmante circula : il devait
y avoir un autre slati parmi les enchaînés du niveau
inférieur. Une des femmes avait dit s'être trouvée dans le
groupe de captifs que ce slati avait aidé à
amener,
les yeux bandés, sur le grand canot. Il faisait nuit quand on
lui avait retiré
le bandeau, racontait-elle dans son chant, mais elle avait vu
les toubabs 140
donner de l'alcool à ce slati, et il avait bu jusqu'à l'ivresse;
alors, avec
de grands rires, les toubabs l'avaient assommé et enfourné
dans l'entre pont. Et la femme ajouta que, sans qu'elle pUt
exactement décrire le traître,
il était s˚rement enchaîné au milieu des autres, en proie à la
terreur d'être
découvert et tué, comme l'autre slati dont il connaissait
forcément le sort.
Dans l'entrepont, les hommes arrivèrent à la conclusion que
ce slati devait,
lui aussi, savoir quelques mots de la langue des toubabs, et
qu'il pourrait essayer de les avertir du projet d'attaque.
Tout en agitant ses fers pour chasser un gros rat, Kounta
songeait qu'il avait été jusque-là très ignorant à propos des
slatis. Ces hommes ne vivaient évidemment pas dans les
villages, o˘ il aurait suffi qu'on soupçonn‚t leur activité pour
les mettre instantanément à mort. Combien de fois n'avait-il
pas estimé, autour des feux nocturnes de Djouffouré,
qu'Omoro et ses aînés s'absorbaient inutilement dans
l'évocation de dangers auxquels Kounta et les autres jeunes
gens savaient pertinemment qu'ils ne succomberaient
jamais. Il comprenait à présent pourquoi les aînés se
préoccupaient à tel point de la sécurité du village; ils
savaient beaucoup
mieux que les jeunes combien les slatis rôdaient en Gambie.
quand il s'agissait des métis de toubabs, leur peau jaune les
faisait reconnaître facilement; mais tous n'étaient pas des
métis. Kounta revoyait cette jeune fille
de Djouffouré qui avait été enlevée par les toubabs; elle
s'était présentée devant le Conseil des Anciens pour savoir
ce qu'elle devait faire, maintenant qu'elle avait un enfant à
la peau claire; il se demandait quelle avait pu être leur
décision.
Il savait à présent, par les autres captifs, que certains slatis
se contentaient de fournir des marchandises aux toubabs :
indigo, or et ivoire d'éléphant. Mais des centaines d'autres
aidaient les toubabs à incendier les villages, à enlever les
gens. Ils attiraient les enfants en leur proposant des
morceaux de canne à sucre, et ils les emportaient dans des
sacs. Des hommes racontaient avec quelle impitoyable
brutalité les slatis avaient conduit
leur marche. L'un avait vu sa femme, enceinte, mourir en
chemin. Le fils d'un autre, le corps lacéré par les fouets,
avait été abandonné, se vidant de son sang. Plus Kounta
apprenait d'horreurs, et plus sa rage grandissait, non
seulement pour lui-même mais pour tous les autres.
Immobilisé dans le noir, il entendait la voix de son père
enjoignant sévèrement à Lamine et à lui-même de ne
jamais vagabonder seuls-, Kounta regrettait désespérément
de ne pas avoir obéi aux mises en garde d'Omoro. Son
coeur se serrait à la pensée qu'il ne lui serait plus jamais
donné d'écouter son père, qu'il lui faudrait désormais
réfléchir seul, quelle
que soit la vie qui l'attendait.
" Tout ce qui arrive est la volonté d'Allah! " La phrase
qu'avait prononcée l'alcala se transmettait d'un homme à
l'autre, et quand elle parvint à Kounta, celui-ci tourna la tête
vers son compagnon de chaîne ouolof et la lui chuchota.
Mais il sentit, au bout d'un moment, que le Ouolof ne l'avait
pas fait passer à son voisin; d'abord étonné, il songea qu'il
n'avait
141
peut-être pas articulé assez clairement et il lui répéta tout
bas le message.
Et soudain le Ouolof réagit si violemment que toute la cale
put l'entendre :
" Si ton Allah a voulu cela, je préfère le diable! " Des
clameurs d'assentiment s'élevèrent ici et là dans le noir, et
des disputes éclatèrent.
Kounta était bouleversé. Lui à qui sa foi en Allah était aussi
chère que sa vie même, voici que pendant tout ce temps il
avait été attaché à
un paîen. Jusque-là il le respectait - c'était un aîné amical et
de bon conseil. Mais Kounta sentait que désormais toute
camaraderie serait éteinte entre eux.
36
Sur le pont, les femmes venaient de chanter aux hommes
qu'elles avaient réussi à voler quelques couteaux, et
qu'elles les avaient cachés avec
diverses autres choses qui pourraient servir d'armes. Dans
l'entrepont, les hommes se divisaient cette fois en deux
camps plus tranchés que jamais.
Le chef du groupe partisan de brusquer l'attaque était un
Ouolof tatoué
à l'air farouche. Tous les captifs l'avaient remarqué sur le
pont parce qu'il
dansait sauvagement dans ses chaînes en montrant ses
dents limées en pointe - et les toubabs qui prenaient son
geste pour un sourire claquaient dans leurs mains pour
l'accompagner. Ceux qui, au contraire, estimaient sage de
préparer leur action et de choisir le moment opportun
avaient à
leur tête le Foulah cuivré qui avait été atrocement battu
pour avoir étranglé
le slati.
Parmi les partisans du Ouolof, quelques-uns clamaient qu'il
fallait attaquer les toubabs au moment o˘ il s'en trouvait un
grand nombre dans l'entrepont, faisant valoir que les captifs
voyaient mieux qu'eux dans le noir et que l'élément de
surprise serait plus grand. Mais les autres se récriaient :
dans ce cas, les toubabs seraient encore en force sur le
pont, et ils tueraient les enchaînés comme des rats. Lorsque
le ton de la discussion montait trop entre le Ouolof et le
Foulah, l'alcala intervenait en les avertissant que leurs cris
risquaient d'être perçus par les toubabs.
Pour sa part, Kounta était résolu à se battre à mort, quel que
soit le projet arrêté. Il n'avait plus peur de mourir. Depuis
qu'il savait qu'il ne reverrait ni les siens ni son village,
c'était comme si la vie s'était retirée
de lui. Son unique crainte, c'était de périr sans avoir tué au
moins un toubab. Cependant, ses préférences - et celles de
la majorité des enchaînés, il le sentait - allaient au prudent
Foulah, à cet homme que le fouet n'avait
142
pas réduit. Kounta savait à présent que la plupart d'entre
eux étaient des Mandingues et pas un Mandingue n'ignorait
que les Foulahs pouvaient vouer des années, leur vie
entière s'il le fallait, à tirer une meurtrière vengeance de
ceux qui les avaient gravement lésés. qu'un homme s'enfuie
après avoir tué un Foulah, et les fils de celui-ci n'avaient
plus un instant
de repos qu'ils ne l'aient retrouvé et mis à mort.
" Il faut que nous fassions bloc derrière le chef qui a nos
suffrages
",
conseilla l'alcala. De vifs murmures s'élevèrent parmi les
partisans du Ouolof, mais il était évident que la majorité des
hommes s'étaient déclarés pour le Foulah. " Il faut observer
le moindre geste des toubabs avec l'oeil du faucon. Et,
quand le moment sera venu, nous devrons nous comporter
en guerriers. " qu'ils aient l'air d'être contents de leur sort.
Cela endormi-rait la méfiance des toubabs, et il serait alors
plus facile de les prendre par surprise. Le Foulah disait aussi
que chaque homme devait bien repérer tout ce qu'il pouvait
empoigner en guise d'arme. Kounta se sentit très fier,
car il avait remarqué, lors de leurs séjours sur le pont, une
pioche amarrée
sous le bordage - il la saisirait et la plongerait comme une
lance dans le ventre du premier toubab qui se présenterait.
Rien que d'y penser, ses mains se crispaient déjà sur le
manche.
Toutes les fois o˘ les toubabs ouvraient brusquement le
panneau d'écoutille et dégringolaient parmi eux en hurlant
et en brandissant leurs fouets, Kounta restait tapi, comme
une bête de la forêt. Ce que le kintango leur avait enseigné
au moment de l'initiation lui revenait : le chasseur doit
apprendre ce qu'Allah a lui-même appris aux animaux,
c'est-à-dire à se cacher et à épier les chasseurs qui
cherchent à les tuer. Mais, aussi, il avait
réfléchi pendant des heures au fait que les toubabs
semblaient prendre plaisir à infliger des souffrances. Le
dégo˚t le saisissait lorsqu'il se souvenait
des rires des toubabs tandis qu'ils flagellaient les hommes -
spécialement lorsque les malheureux étaient couverts de
vilaines plaies - et puis ils bros-saient d'un air écoeuré le
suintement qui avait rejailli sur leurs vêtements.
Il se représentait aussi avec horreur les toubabs forçant les
femmes dans les recoins obscurs du canot. Les toubabs
n'avaient donc pas de femmes?
Etait-ce pour ça qu'ils se jetaient comme des chiens sur
celles des autres?
Apparemment, les toubabs ne respectaient rien; n'avaient-
ils ni dieu ni même d'esprits à adorer?
La seule chose qui l'empêch‚t de penser aux toubabs, c'était
l'invasion
des rats. Ces bêtes ne cessaient de s'enhardir. Il sentait
parfois leurs mous-taches lui chatouiller les jambes, attirés
qu'ils étaient par le sang ou l'humeur suintant d'une plaie.
Et quant aux poux, ils s'acharnaient sur son visage, se
fixaient au coin de ses yeux ou sous les narines, à cause des
larmes ou de la morve séchées. Alors, Kounta se tortillait
pour arriver à
les attraper et à les écraser entre ses ongles. Mais, pire que
la vermine et
les rats, il y avait cette douleur lancinante aux épaules, aux
coudes, aux reins, qui venait de leur frottement continu et
prolongé contre des planches
raboteuses. Sur le pont, il avait vu ces plaques à vif chez les
autres et, 143
en bas, il mêlait ses hurlements aux leurs quand le grand
canot tanguait et roulait, car ces mouvements froissaient
abominablement leurs chairs meurtries.
Et puis, certains captifs semblaient devenus des morts-
vivants. quand on les faisait sortir au jour, Kounta
remarquait que plus jamais leur visage
ne reflétait la peur, car vivre ou mourir leur était désormais
indifférent.
Ils réagissaient encore, mais avec lenteur, au fouet des
toubabs. Une fois qu'ils avaient été brossés à l'eau de mer,
ils demeuraient inertes, incapables
même d'essayer de sauter comme les autres. L'air soucieux,
le toubab aux cheveux blancs faisait signe aux gardes de les
laisser s'asseoir, et ils restaient la tête courbée entre les
genoux, leur dos à vif couvert d'un suintement ros‚tre. Alors,
cheveux-blancs leur tirait la tête en arrière et leur entonnait
de force un liquide qu'ils n'arrivaient pas à avaler sans
s'étrangler. Certains retombaient sur le côté, privés de
mouvement, et les toubabs devaient les transporter dans la
cale. Kounta sentait que ces hommes avaient décidé de
mourir.
Mais, obéissant au Foulah, Kounta et la majorité des captifs
arboraient des mines réjouies pour danser dans leurs
chaînes. Ils devaient se faire violence pour y parvenir, mais
le résultat en était évident : les toubabs
étaient plus détendus, les fouets moins actifs, les séjours
des captifs sur le pont ensoleillé s'allongeaient. Après la
torture de l'eau salée et du décapage à la brosse, Kounta et
les autresdemeuraient assis, épiant les moindres gestes des
toubabs, notant de quelle façon ils se postaient le long du
bordage, remarquant qu'ils ne l‚chaient pratiquement
jamais leur arme. Ce qui inquiétait le plus Kounta, c'était ce
gros objet de métal qui pointait au milieu de la palissade
dressée sur le pont. Il savait qu'il faudrait à
tout
prix s'en emparer; il en ignorait l'usage, mais il sentait qu'il
était capable
de faire des ravages parmi les captifs - c'était justement
pour ça que les toubabs l'avaient placé là.
Ce qui le préoccupait aussi, c'était la manoeuvre de cette
roue que quelques toubabs étaient constamment en train
de tourner dans un sens et dans l'autre en regardant dans
un petit rond de métal cuivré placé à
hauteur d'oeil. Il avait déjà fait passer à l'alcala la question :
" qui dirigera
le canot si ces toubabs sont tués? " Et le chef foulah avait
répondu qu'il faudrait les prendre vivants. " Avec des lances
contre la gorge, avait-il dit,
ils nous ramèneront chez nous au péril de leur vie. " Kounta
avait fris sonné à l'idée qu'il pourrait revoir sa terre, son
village, les siens. Et même
si cela arrivait, avait-il pensé, jamais il n'oublierait ce que
les toubabs lui
avaient fait - pas la moindre bribe, aussi vieux qu'il véc˚t.
Mais une autre crainte tenaillait Kounta : et si les toubabs
remarquaient que lui et les autres dansaient à présent d'une
façon toute différente, qu'ils dansaient vraiment? Ils ne
pouvaient s'empêcher de traduire par leurs mouvements ce
qui occupait entièrement leur esprit : rejeter fers et chaînes,
frapper, étrangler, transpercer, tuer. Il leur arrivait,
empoignés
par leurs idées de carnage, de pousser des hurlements de
triomphe. Mais, 144
au grand soulagement de Kounta, les danses se terminaient
sans que les toubabs eussent rien détecté, réjouis qu'ils
étaient par l'entrain des captifs.
Et puis, un jour, les enchaînés - et les toubabs - se figèrent
soudainement :
des centaines de poissons volants bondissaient au-dessus
de l'eau comme des oiseaux argentés. Abasourdi, Kounta
contemplait ce spectacle inconnu lorsqu'un cri le fit se
retourner : le Ouolof tatoué arrachait à un toubab son b‚ton
de métal. Il l'abattit comme un gourdin sur le cr‚ne du
toubab, dont la cervelle rejaillit sur le pont; le temps que les
toubabs reviennent de leur stupéfaction, et il en avait
assommé un autre. Rugissant de rage, le Ouolof étendait au
soi son cinquième toubab quand brilla l'éclair d'un grand
couteau : sa tête vola, son corps s'effondra, le sang giclant
à gros bouillons des chairs tranchées. Sur le visage, aux
yeux grands ouverts, demeurait un air de surprise.
Aussitôt s'élevèrent des clameurs de panique et la scène fut
envahie par les toubabs qui surgissaient des écoutilles et
dégringolaient comme des singes du haut des cotonnades
blanches. Les femmes hurlaient, les enchaînés se pressaient
les uns contre les autres. Les b‚tons métalliques crachè-rent
des flammes et de la fumée; et puis le gros tube noir
explosa dans un bruit de tonnerre, envoyant au-dessus de
leurs têtes un nuage de fumée br˚lante qui les fit s'abattre
les uns sur les autres, pantelants de terreur.
De derrière la clôture surgirent cheveux-blancs et le balafré,
fous de rage. Le balafré se jeta sur le premier toubab à sa
portée et le frappa si violemment au visage que le sang
jaillit de sa bouche et, brusquement, tous les toubabs
n'étaient plus qu'une masse hurlante repoussant les
enchaînés vers l'écoutille à coups de fouet, de couteau, de
b‚ton à feu. Kounta avan-
çait sans sentir la br˚lure des lanières, guettant le signal du
Foulah.
Mais
il eut à peine le temps de comprendre ce qui arrivait qu'ils
étaient déjà
tous entravés dans les ténèbres de l'entrepont, et le
panneau d'écoutille se
refermait en claquant.
la confusion, un toubab était resté enfermé avec Mais voici
que, dans
eux. Hurlant de terreur, il courait en tous sens, trébuchait,
se cognait dans
les étagères, tombait et, à peine relevé, recommençait à
s'agiter dans le noir
en poussant de véritables cris de bête. La voix d'un captif
s'éleva : Toubab
fa! et aussitôt d'autres reprirent après lui : Toubab fa!
Toubab fa! Le tumulte s'enfla progressivement et bientôt
tous les hommes hurlaient en yables s'échappaient du
toubab, comme s'il choeur. Des balbutiements pito
avait compris que les clameurs s'adressaient à lui, et Kounta
l'écoutait sans pouvoir faire un geste ni articuler un mot. Il
haletait, trempé de sueur,
la tête en feu. Le panneau d'écoutille s'ouvrit brusquement
et une douzaine de toubabs dégringolèrent dans les
ténèbres de l'entrepont. Ils cinglèrent à plusieurs reprises le
toubab avant qu'il p˚t leur faire comprendre qu'il était des
leurs.
Dans une tempête de coups de fouet, les captifs furent de
nouveau détachés et poussés sur le pont : sous leurs yeux,
quatre toubabs armés de gros fouets réduisirent en bouillie
le cadavre décapité du Ouolof. Pas 145
un son ne s'éleva des captifs dont les corps nus luisaient de
sueur et de sang. Le cercle des toubabs, à présent
lourdement armés, conte mplait
les captifs en haletant, le visage empreint d'une rage
meurtrière. Et Puis les lanières sifflèrent pour les ramener
en bas et les réenchaîner.
Pendant un long moment, on n'entendit même pas un
chuchot ement.
Un flot d'idées et d'émotions assaillirent Kounta lorsqu'il eut
réussi à
reprendre ses esprits, mais, avant tout, il sentait qu'il n'était
pas le seul
à admirer le courage du Ouolof, qui était mort en guerrier. Il
se souvint de sa trépidation intérieure, en attendant que le
Foulah donn‚t le signal de l'attaque - mais il n'y avait pas eu
de signal. Kounta était amèrement déçu : quoi qu'il en soit
advenu, tout aurait déjà été terminé; et justement,
pourquoi ne pas mourir tout de suite? Y aurait-il jamais un
meilleur moment? Pourquoi s'accrocher à une vie passée
dans ces ténèbres puantes? Il souhaita désespérément
pouvoir communiquer de nouveau avec son compagnon de
chaîne, mais le Ouolof était paÔen.
Les murmures de colère contre la défection du Foulah
cessèrent dès que circula son dramatique message : ceux
de son niveau attaqueraient lors de la prochaine montée sur
le pont, au moment o˘ les toubabs sembleraient le plus
détendus. " Beaucoup d'entre nous mourront, dit le Foulah,
comme notre frère est mort pour nous. Mais nos frères
enchaînés au fond nous vengeront. "
Cette fois, les murmures se firent approbatifs. Kounta
entendait dans le noir le crissement métallique d'une lime.
Depuis des semaines, ceux qui l'avaient dérobée
entamaient un peu plus leurs chaînes en recouvrant à
chaque fois l'entaille d'ordure, pour la dissimuler aux
toubabs. Il essayait
de bien fixer dans sa tête les traits des toubabs qui
tournaient la grande roue, puisqu'ils étaient les seuls à qui il
faudrait laisser la vie.
Mais, au cours de la longue nuit qui suivit, un bruit encore
inconnu de Kounta et des autres leur parvint. Il semblait
venir du pont, juste au-dessus de leur tête. Tous firent
rapidement silence et Kounta, en écoutant attentivement,
en déduisit que des vents plus forts qu'à l'ordinaire faisaient
claquer anormalement les grands pans d'étoffe blanche.
Mais bientôt survint un nouveau son, comme si du riz
tombait sur le pont; alors, il devait s'agir d'une très grosse
pluie. Et il fut s˚r de ne pas s'être trompé
en reconnaissant des roulements et des fracas de tonnerre,
évidemment étouffés par l'épaisseur du bois.
Soudain, des pieds martelèrent le pont et le grand canot se
mit à tanguer et à frémir. Dans toute la cale montèrent des
cris de douleur, car chaque oscillation du roulis ou du
tangage plaquait plus violemment les hommes sur les
planches raboteuses qui leur arrachaient la peau des
épaules, des coudes, des fesses, déjà si violemment
entamée qu'ils en eurent très vite les muscles à vif. Kounta
perdit presque connaissance sous les fulgurantes br˚lures
qui l'irradiaient de la tête et aux pieds, et il ne perçut que
comme un très lointain bruit le fracas de l'eau qui déferlait
dans l'entrepont
- et les hurlements de terreur des captifs.
146
Des trombes d'eau se déversèrent sur les enchaînés
jusqu'au moment o˘ Kounta entendit que l'on tirait quelque
chose de lourd sur le pont, comme une grande et rude
étoffe. Au bout d'un moment, Kounta fut inondé de su eur; il
étouffait. Pour empêcher l'eau d'inonder l'entrepont, les
toubabs avaient bouché toutes les ouvertures au-dessus des
captifs, et il ne passait plus un souftle d'air. La puanteur et
la chaleur devenaient intolérables. Les hommes haletaient,
vomissaient, secouaient frénétiquement leurs chaînes,
poussaient d es clameurs de panique. Kounta avait
l'impression qu'on lui emplissait progressivement le nez, la
gorge, les poumons de coton ardent. Il essayait à toute
force d'aspirer un peu d'air pour pouvoir crier. Dans le
sauvage tumulte des hommes hurlant, suffoquant, secouant
frénétiquement leurs chaînes, Kounta ne s'aperçut même
pas que ses intes-tins et sa vessie s'étaient vidés.
Les coups de boutoir des vagues ébranlaient la coque et les
captifs entendaient le bois craquer derrière leur tête. Et puis
les cris étouffés des
hommes entravés au niveau inférieur redoublèrent, car le
grand canot venait de plonger en arrière tout ébranlé par
les tonnes d'eau qui le fouettaient. Il se redressa
miraculeusement, so us les crépitements d'une pluie aussi
violente que de la grêle. Et l'abominable mouvement se
répéta encore et encore : sous la puissance des masses
d'eau, le grand canot tremblait, roulait, partait en arrière,
retombait - mais, dans l'entrepont, le tumulte s'éteignait p
rogressivement : l'un après l'autre, les hommes perdaient
connaissance.
Kounta revint à lui sur le pont, étonné d'être encore en vie.
Tout d'abord, les lumières orange lui firent penser qu'il était
toujours dans l'entrepont. Mais il aspira une grande bouffée
d'air : il était bien dehors. Il gisait sur le dos, traversé de
douleurs si fulgurantes qu'il ne pouvait retenir
ses larmes, même devant les toubabs. Au-dessus de sa tête,
il en vit qui circulaient comme des ombres à la lueur de la
lune, accrochés aux hauts poteaux; ils semblaient s'efforcer
de dérouler un des grands tissus blancs.
Et puis des bruits lui firent tourner la tête : des toubabs
sortaient de l'écoutille en tirant les formes inertes
d'hommes nus dont les fers heurtaient les
planches; et les toubabs les déposaient à côté de Kounta et
des autres, déjà
empilés comme des b˚ches.
Le compagnon de chaîne de Kounta était agité de violents
tremblements et, alternativement, il geignait et s'étranglait.
Kounta lui-même ne put contenir ses nausées en voyant les
toubabs, pressés par les imprécations de cheveux-blancs et
du balafré, qui glissaient et tombaient dans les vomissures,
tout en s'activant à remonter de la cale les corps inertes des
enchaînés.
Le grand canot tanguait encore fortement, et les embruns
venaient parfois inonder le gaillard d'arrière. Tout en courant
ici et là, suivi par un toubab porteur d'une lumière, cheveux-
blancs conservait difficilement son équilibre. De temps en
temps, il se penchait sur un captif nu, lui tournait la tête,
tandis que l'autre abaissait sa lumière; cheveux blancs le
147
regardait attentivement, parfois même il lui saisissait le
poignet. Da ns certains cas, il lançait un ordre : alors, des
toubabs ramassaient l'h mine et le jetaient par-dessus bord.
Kounta savait que ces hommes étaient mort en bas, dans
l'entrepont.
Il se demandait comment Allah, Lui qui est partout et à tout
moment, avait pu s'y trouver - et pourtant? Mais n'était-ce
pas se montrer encore pire que le paÔen gémissant à son
côté que d'oser se poser une telle question?
Alors il songea qu'il lui fallait prier pour l'‚me de ces
hommes dont les corps avaient été jetés dans les vagues, et
qui avaient déjà rejoint leurs ancêtres. Kounta les enviait.
37
A l'aube, le temps s'était dégagé et calmé, mais le bateau
donnait encore fortement de la bande. Parmi les hommes,
certains étaient toujours étendus sur le dos ou sur le côté,
sans donner signe de vie; d'autres étaient
secoués d'épouvantables convulsions. Kounta avait
cependant réussi, comme beaucoup, à se mettre assis - ce
qui soulageait un peu l'atroce souffrance qui lui traversait le
dos et les reins. Il contemplait d'un oeil éteint
le dos de ceux qui étaient près de lui; tous avaient des
escarres sanguinolentes, et il vit même, chez certains,
pointer les os des épaules et des coudes. Il continua à
regarder tout autour de lui : une femme gisait, les jambes
largement écartées. Ses parties intimes semblaient
barbouillées d'une bizarre p‚te d'un jaune gris‚tre, et le nez
de Kounta saisit une odeur indescriptible, qui devait venir
d'elle.
De temps en temps, un captif essayait de se relever.
Certains retombaient, mais Kounta remarqua que le Foulah,
leur chef, avait réussi à
s'asseoir. Il saignait de partout, et ne semblait pas
comprendre ce qui se passait autour de lui. Pour la plupart
des autres, Kounta ne les reconnaissait pas. Ce devait être
leurs frères enchaînés au-dessous d'eux. Le Foulah avait dit
de ces hommes qu'ils vengeraient les morts du niveau de
Kounta, lorsque ceux-ci auraient attaqué les toubabs.
Attaquer. Kounta n'avait même plus la force d'y penser.
Il voyait la mort inscrite sur bien des visages, y compris
celui de son
compagnon de chaîne. Il n'aurait pu dire pourquoi, mais il
savait que ces hommes allaient mourir. Le teint du Ouolof
était devenu gris‚tre, il avait une respiration hachée et
sifflante. Ses os mêmes, que Kounta voyait pointer
dans la chair à vif aux épaules et aux coudes, avaient une
couleur grise.
148
Comme s'il avait senti son regard, le Ouolof ouvrit les yeux.
D'un doigt faible, Kounta effleura le bras du paÔen, mais
celui-ci ne semblait plus rien
éprouver.
Bien que souffrant toujours atrocement, Kounta se sentait
légèrement ragaillardi par le chaud soleil. Mais il s'aperçut
avec un frisson d'horreur
qu'il était assis dans une flaque de sang - le sang qui avait
coulé de son dos à vif. Les toubabs, qui paraissaient assez
mal en point, s'activaient avec des balais et des seaux à
nettoyer le pont des vomissures et des excréments; d'autres
remontaient d'en bas de pleins baquets de déjections qu'ils
vidaient par-dessus bord. Les voyant en pleine lumière,
Kounta remarqua vaguement qu'ils avaient une peau blême,
beaucoup de poils et d'assez petits fotos.
Au bout d'un moment, il sentit monter à travers les grilles
d'aération les odeurs mêlées du vinaigre bouillant et du
goudron. Sur le pont, Cheveux-blancs passait parmi les
enchaînés avec son onguent. Là o˘ les os trouaient les
chairs, il appliquait des empl‚tres enduits de poudre, mais
ceux-ci étaient si vite imbibés de sang qu'ils ne tenaient pas
en place. Et aussi il ouvrait de force la bouche des hommes
- ce fut le cas pour Kounta pour les faire boire à une
bouteille noire.
Au coucher du soleil, ceux qui étaient capables de manger
reçurent une petite écuelle de farine de maÔs cuite avec de
l'huile de palme. Et puis
les toubabs leur apportèrent à chacun une louche d'eau
qu'ils puisaient dans un grand tonneau placé au pied du
plus haut poteau.
Au moment o˘ les étoiles se montrèrent dans le ciel, on les
réenchaina dans l'entrepont. Les captifs du niveau inférieur
qui étaient le plus mal en
point furent installés au niveau de Kounta, dans les espaces
laissés vides par la mort des autres, et leurs gémissements
de douleur montèrent plus fort que jamais.
Pendant trois jours, Kounta demeura collé aux planches,
hébété de souffrance, de vomissements, de fièvre, mêlant
ses cris à l'atroce clameur générale. Comme beaucoup
d'autres, il était secoué de profondes et rauques quintes de
toux. Il avait tout le corps inondé de sueur, le cou enflé
et br˚lant. Il n'émergea qu'une fois de sa stupeur, en
sentant les mousta-ches d'un rat lui effleurer la hanche;
lançant brusquement sa main libre, il attrapa la bête par la
tête et les pattes avant. C'était trop inespéré.
La
rage qu'il contenait depuis si longtemps descendit dans son
bras, dans sa main : il serra de plus en plus fort le rat qui se
tordait en couinant et puis
il sentit les yeux jaillir, le cr‚ne s'écraser sous ses doigts.
Alors sa main
retomba inerte, laissant échapper le corps broyé.
Un ou deux jours plus tard, cheveux-blancs descendit lui-
même dans la cale, cherchant - et trouvant - ici et là encore
un nouveau cadavre qu'il
faisait aussitôt détacher. Suffoquant dans la puanteur, il
examinait les enchaînés sous les lumières que les toubabs
élevaient bien haut, appliquait son onguent ou sa poudre,
introduisait le goulot de sa bouteille noire dans la bouche de
ceux qui avaient encore un souftle de vie. Kounta retenait
149
ses hurlements chaque fois que les doigts lui passaient la
graisse dans le dos, que la bouteille lui ouvrait les lèvres. Le
simple contact de ces mains
blêmes le révulsait; il aurait encore préféré la br˚lure du
fouet. Et, dans le halo orange des lumières, les visages des
toubabs formaient comme une tache p‚le et floue qu'il ne
pourrait pas plus oublier que l'infection dans laquelle il
gisait.
Secoué de fièvre, baignant dans la fange, Kounta ne savait
plus s'ils étaient dans le ventre du canot depuis deux ou six
lunes, peut-être même depuis une pluie. L'homme qui avait
pu compter les jours gr‚ce à la bouche d'aération était mort.
Et il n'existait plus aucune communication entre les
survivants.
Une fois, en sortant brusquement d'un demi-sommeil,
Kounta éprouva une indicible terreur : il sentait que la mort
était tout près de lui.
Bientôt
il s'aperçut qu'il n'entendait plus la respiration sifflante de
son compagnon
de chaîne. Pendant longtemps, il ne put se forcer à le
toucher. Enfin, il étendit la main et la retira aussitôt, horrifié
: le corps du Ouolof était froid
et raide. PaÔen ou non, ils avaient parlé tous les deux, ils
avaient été
entra-
vés côte à côte. Et maintenant Kounta était seul.
Lorsque les toubabs descendirent avec la bouillie de ma7is,
Kounta se tassa sur ses planches en les entendant se
rapprocher de lui. Il sentit qu'on
secouait le Ouolof. Et puis le récipient de nourriture heurta
les planches entre lui et le cadavre, et les toubabs
poursuivirent leur distribution.
Kounta avait le ventre creux, mais il ne put rien avaler.
Ensuite, deux toubabs vinrent détacher le poignet et la
cheville du Ouolof de ceux de Kounta. Hébété, incapable de
bouger, il entendit tirer le corps dans l'allée et jusqu'en haut
de l'escalier. Il voulut s'écarter de
cet espace vide, mais, au premier mouvement qu'il fit, le
raclement des planches contre sa chair à vif le traversa
d'une douleur intolérable qui le fit hurler. Alors il ne bougea
plus, attendant qu'elle se calme un peu, et dans sa tête
résonnaient les lamentations funèbres des femmes du
village de ce Ouolof, pleurant sa mort. Toubabfai lança-t-il
de toutes ses forces dans la ténébreuse puanteur, en
agitant la chaîne au bout de laquelle cli-quetait le fer vide
du Ouolof.
Lorsqu'on les ramena de nouveau sur le pont, les yeux de
Kounta rencontrèrent ceux d'un des toubabs qui les avaient
battus ensemble, lui et le Ouolof. Pendant un instant ils se
regardèrent intensément; Kounta put lire la haine sur le
visage du toubab, mais cette fois le fouet l'épargna.
Tout surpris, il observa le pont et remarqua les femmes, qu'il
n'avait pas revues depuis la tempête. Et son coeur se serra :
il n'y en avait plus que douze
- huit d'entre elles manquaient. Mais il vit avec soulagement
que les quatre
enfants avaient survécu.
Il ne fut plus question, cette fois, de décaper les captifs à la
brosse,
car leur dos n'était plus qu'une masse sanguinolente; et ils
dansèrent mollement, avec le tambour pour seul
accompagnement : le toubab qui maniait la chose sifflante
avait disparu. Les femmes chantèrent, malgré leurs souf-
150
frances, pour dire aux captifs que plusieurs autres toubabs
avaient été
cou-
sus dans un tissu blanc et jetés par-dessus bord.
Avec une expression de grande lassitude, cheveux-blancs
allait d'un captif à l'autre avec son onguent et sa bouteille
quand, brusquement, un homme traînant à son poignet et à
sa cheville les fers laissés vides par la mort de son
compagnon se précipita vers le bordage. Mais, juste au
moment o˘ il sautait, un toubab le rattrapa par une chaîne
et le tint suspendu au-dessus de l'eau. Sur le pont
parvenaient ses cris étouffés et le choc de son corps contre
le flanc du grand canot. Soudain, Kounta reconnut parmi les
hurlements de l'homme quelques mots toubabs. Un
murmure sifflant monta des enchaînés; c'était l'autre slati,
ils en étaient s˚rs. Balancé au bout de la chaîne, il revenait
cogner contre la coque en glapissant Toubabfa! et puis en
lançant des supplications. Alors cheveux-blancs alla se
pencher par-dessus le bordage, il écouta un instant et puis,
d'un mouvement brusque, il arracha la chaîne des mains du
toubab, et le slati tomba à l'eau en hurlant. Sans un mot,
cheveux-blancs revint passer onguent et poudre sur les
plaies, comme s'il ne s'était rien passé.
Les gardes ne maniaient plus aussi fréquemment le fouet,
mais en revanche ils paraissaient terrifiés par leur
prisonniers. Chaque fois qu'ils
amenaient les captifs sur le pont, les touba s se formaient
en cercle autour
d'eux, en brandissant leurs b‚tons à feu et leurs couteaux,
comme si les enchaînés allaient attaquer à tout moment. Et
cependant, pour ce qui était de Kounta, il n'était plus du
tout question d'essayer de tuer les toubabs, malgré la haine
br˚lante qu'il leur vouait. Il était trop affaibli, trop malade
pour qu'il lui import‚t de vivre ou de mourir. Il s'allongeait
sur le côté, les yeux fermés. Il sentait les mains de cheveux-
blancs lui passant son onguent sur le dos. Et puis, pendant
un moment, plus rien ne comptait que 1 chaleur du soleil, la
fraîche brise océane - la souffrance faisait plac a e à une
sorte de torpeur. Calmement, presque sereinement, il
n'aspirait plus qu'à mourir et rejoindre ses ancêtres.
Dans l'entrepont, Kounta percevait parfois des
chuchotements et il se demandait de quoi pouvaient parler
les hommes. Et à quoi bon parler?
Il avait perdu son compagnon de chaîne, le Ouolof, et la
mort avait emporté beaucoup de ceux qui traduisaient pour
les autres. En outre, il n'avait plus la force de parler. Kounta
se sentait chaque jour un peu plus mal, et quant à ce qui
arrivait à certains d'entre eux, c'était encore pire.
Leurs boyaux laissaient à présent couler une sorte de mucus
d'un gris jaun‚tre, parsemé de caillots de sang et
abominablement nauséabond.
Lorsque les toubabs eurent été alertés par l'odeur putride et
l'aspect des déjections, ils se montrèrent extrêmement
nerveux. L'un d'eux grimpa en toute h‚te jusqu'à l'écoutille
et, au bout de quelques minutes, cheveux-blancs descendit
dans la cale. Entre deux haut-le-coeur, il fit signe aux
toubabs
de détacher les captifs malades et de les emmener. Puis
d'autres toubabs arrivèrent avec des lampes, des houes,
des brosses et des seaux. Dans un torrent de vomissements
et d'imprécations, ils grattèrent, frottèrent, 151
les toubabs s'efforçaient de les @ployer dans sur les cordes.
Et puis ils raontaient des pont remplissaient et les jaient sur
les n'avançait plus, et bietit il se mit à
ors d'eux; cheveux-blancs urlait même ee
son tour injuriait et frappait les autr. toubabs; et, battaient
de plus en plus souvent entre ix. En revan-
à être mieux traités, ils paaient presque
les fouets ne sifflaient plusue rarement.
ounta, ils recevaient mên une grande
0 outille, les hommes virent di centaines de pont. Les
femmes chantaie, que les tou-sant des lumières sur le @l; et
toute la sans pouvoir repasser par -ssus le bord.
aÔs, et la saveur du poisson-ais enchanta At sa part, arêtes
et nageoir(comprises.
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>Pl aspergé le dos de sa ptdre jaune et
iqua sur l'épaule droite u épais panse-
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maigres. Bier5t son épaule
Cie ine avait-il réintégré l'erepont que le itn
de sang, se décollait. qu'est-ce que cela@ouvait faire?
se fixait sur les horreurs qu'il avait end˘es, ou sur sa
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j a?natre, l'esprit vide dans les ténèbrest la puanteur.
gir des hommes crier, suppli Allah de les an@ @ pius rea
traysé d'un pêle-
[t daans [Link] agité et geignard,
chaiamps cie Djouffouré, les vergers, les p(ssons sautant
elon 09, les quartiers d'antilopes rôtissant @r des braises,
efusi@ ns fumantes sucrées Lu miel. Il se ré,-illait en mar-
.....@es incohérentes entrecoupées de pressites supplica-
une dernière fois sa famille. @moro, Binta,
ils étaient comme une pierre tns son coeur.
ait causée le torturait. Il essaiit inutilement
esprit revenait toujours au mer sujet. Ainsi,
confectionner, il se serait exer, à le frapper
aux champs d'arachides - pouque personne
lors il se rappelait ce jour o˘ iltait allé cher-
le mieux pour la caisse, et lehorribles sou-
s à pouvoir encore quitter@on étagère et san puis ses
jambes se dérobèrenet, à son tour, rté@ a moitié tiré
jusq@.i'au pont. Il attentit le moment 153
décapèrent les étagères o˘ avaient été couchés les hommes
atteints de l'horrible écoulement. Puis ils y déversèrent du
vinaigre bouillant et déplacèrent
les voisins des malades en les casant dans des espaces
libres.
Mais ce fut en vain : la sanglante épidémie continua de se
propager
- Kounta entendit les toubabs l'appeler " le flux ". Bientôt,
d'intolérables
douleurs lui transpercèrent le cr‚ne et le dos, puis survint
une fièvre ardente
entrecoupée de sueurs froides et, finalement, il eut
l'impression qu'il se vidait de ses entrailles en expulsant le
malodorant liquide. Il défaillit de
souffrance et se mit à hurler sans même réaliser le sens de
ses paroles :
" Omoro! Omar le deuxième calife, le troisième après le
prophète Maho-met! KaÔraba! Kairaba signifie paix! " Et
puis il retomba sans voix, au milieu des pleurs et des
sanglots montant de toutes parts. En deux jours, tous les
captifs furent atteint du flux.
Les sanguinolentes déjections roulaient sur les planches,
coulaient dans les allées, et les toubabs ne pouvaient plus
éviter de s'y frotter, d'y
patauger, en redoublant de vomissements et
d'imprécations. Tous les jours ils menaient les captifs sur le
pont tandis que d'autres descendaient nettoyer la cale au
vinaigre et au goudron fumants. Kounta et ses compagnons
sortaient de l'écoutille en titubant et s'effondraient aussitôt
sur le
pont bientôt souillé par les déjections liquides et le sang
coulant de leurs
dos à vif. Kounta avait l'impression d'être traversé de la tête
aux pieds par les bouffées d'air frais, et pareillement, dans
la cale, par l'odeur du vinaigre et du goudron - mais celle-ci
ne parvenait pas à masquer la puanteur du flux.
Kounta se mit à délirer. Il revoyait sa grand-mère Ya7issa
allongée dans son lit et lui parlant pour la dernière fois,
quand il n'était encore qu'un petit garçon; et il pensait à la
vieille Nyo Boto et à l'histoire qu'elle
racontait aux enfants du premier kafo - sur le crocodile pris
au piège sur la rive du fleuve et le garçon qui l'avait délivré.
Il gémissait, balbutiait,
mais, dès que les toubabs approchaient, il envoyait bras et
jambes dans toutes les directions en essayant de les
atteindre.
La plupart des hommes furent bientôt incapables de
marcher; les toubabs les soutenaient pour monter sur le
pont, o˘ cheveux-blancs leur appliquait inutilement son
onguent. Tous les jours on enlevait des morts pour les jeter
à l'eau; quelques femmes, deux des enfants et plusieurs
toubabs périrent aussi. Les toubabs avaient d'ailleurs à
peine la force de se traîner,
et celui qui manoeuvrait la grande roue se tenait debout
dans un baquet o˘ le flux coulait directement de son ventre.
Et puis, un jour, Kounta et le petit nombre de ceux qui
tenaient encore
vaguement debout eurent la surprise, en arrivant sur le
pont, de voir l'eau couverte à perte de vue d'un tapis
d'algues dorées. Kounta savait que la mer ne pouvait pas
s'étendre à l'infini : le grand canot allait donc passer par-
dessus le bord du monde. Mais peu lui importait. Sans savoir
de quelle façon elle viendrait, il sentait que sa fin était
proche.
Il remarqua que le vent ne gonflait plus les grandes
cotonnades blan-152
ches. En haut des poteaux, les toubabs s'efforçaient de les
déployer dans
un sens et dans l'autre en tirant sur les cordes. Et puis ils
remontaient des
seaux d'eau que les toubabs du pont remplissaient et les
jetaient sur les pans de toile. Mais le grand canot n'avançait
plus, et bientôt il se mit à
tanguer doucement sur place.
Les toubabs semblaient hors d'eux; cheveux-blancs hurlait
même contre le balafré qui à son tour injuriait et frappait les
autres toubabs; et,
quant à ceux-ci, ils se battaient de plus en plus souvent
entre eux. En revanche, les enchaînés commençaient à être
mieux traités, ils passaient presque toute la journée sur le
pont, et les fouets ne sifflaient plus que rarement.
Et, au grand étonnement de Kounta, ils recevaient même
une grande mesure d'eau par jour.
Un matin, au sortir de l'écoutille, les hommes virent des
centaines de sons volants empilés sur le pont. Les femmes
chantaient que les tou-pois
babs les avaient attirés en disposant des lumières sur le sol;
et toute la
nuit ils avaient frétillé sur le pont sans pouvoir repasser par-
dessus le bord.
Ils furent mis à cuire avec le maÔs, et l'a saveur du poisson
frais enchanta
Kounta, qui engloutit avidement sa part, arêtes et nageoires
comprises.
Le jour o˘, après lui avoir aspergé le dos de sa poudre jaune
et piquante, cheveux-blancs lui appliqua sur l'épaule droite
un épais pansement, Kounta comprit que lui aussi avait un
os pointant à travers la chair, comme la plupart des autres,
surtout les plus maigres. Bientôt son épaule lui fit
atrocement mal. Mais à peine avait-il réintégré l'entrepont
que le pansement, gorgé de sang, se décollait. qu'est-ce
que cela pouvait faire?
Parfois sa pensée se fixait sur les horreurs qu'il avait
endurées, ou sur sa
haine des toubabs; mais généralement il demeurait inerte,
les yeux collés par une sorte de p‚te jaun‚tre, l'esprit vide
dans les ténèbres et la puanteur.
Il entendait sans plus réagir des hommes crier, supplier
Allah de les sauver. Il sombrait dans un sommeil agité et
geignard, traversé d'un pêle-mêle de rêves : les champs de
Djouffouré, les vergers, les poissons sautant à la surface du
bolong, les quartiers d'antilopes rôtissant sur des braises,
les calebasses d'infusions fumantes sucrées Lu miel. Il se
réveillait en marmonnant des menaces incohérentes
entrecoupées de pressantes supplications : qu'on le laisse
voir une dernière fois sa famille. Omoro, Binta, Lamine,
Souwadou, Madi - ils étaient comme une pierre dans son
coeur.
L'idée de la peine qu'il leur avait causée le torturait. Il
essayait inutilement
de penser à autre chose. Son esprit revenait toujours au
même sujet. Ainsi, ce tambour qu'il voulait se confectionner,
il se serait exercé à le frapper la nuit, en montant la garde
aux champs d'arachides - pour que personne n'entende ses
fautes. Mais alors il se rappelait ce jour o˘ il était allé
cher-
cher le tronc qui conviendrait le mieux pour la caisse, et les
horribles sou-
venirs revenaient l'envahir.
Kounta fut l'un des derniers à pouvoir encore quitter son
étagère et monter l'escalier sans aide. Et puis ses jambes se
dérobèrent et, à son tour,
il fut à moitié porté, à moitié tiré jusq,.i'au pont. Il attendait
le moment
153
d'être nettoyé en gémissant doucement, la tête entre les
genoux, les yeux collés de chassie. Les toubabs employaient
maintenant une grosse éponge, car les hommes avaient le
dos trop entamé pour supporter les durs crins de la brosse.
Et encore Kounta était-il encore moins mal en point que
beaucoup qui gisaient sur le côté, respirant à peine.
Seuls les enfants et les femmes semblaient en bonne santé;
les ténèbres
et les fers, l'ordure, la puanteur, les poux, les puces, les
rats, la contagion
leur avaient été épargnés. L'aînée des femmes -- à peu près
de l'‚ge de Binta
- était une Mandingue du village de Kéréouan appelée
Mbouto; elle avait une telle allure, une telle dignité que,
malgré sa nudité, elle semblait parée
d'une robe. Les toubabs eux-mêmes ne l'empêchaient pas
d'aller réconforter les enchaînés. Elle passait d'un malade à
l'autre avec des mots conso-lants, frottait doucement les
fronts et les torses br˚lants de fièvre. "
Mère!
Mère! " murmura Kounta sous la caresse de ses mains, et un
autre captif, trop affaibli pour parler, essaya de grimacer un
pauvre sourire.
Enfin, Kounta ne fut même plus capable de manger seul.
Son épaule, son coude ne répondaient plus, envahis par la
purulence. Souvent, à
présent,
les toubabs nourrissaient les captifs sur le pont, et un jour le
balafré
remar-
qua que la main de Kounta grattait le bord de l'écuelle sans
pouvoir y plonger. Il lança un ordre et, aussitôt, un toubab
introduisit un tube dans la bouche de Kounta et y fit couler
la bouillie. Il avala, hoqueta, bava et puis s'étendit à plat
ventre, épuisé.
Il faisait de plus en plus chaud et l'on étouffait même sur le
pont.
Au
bout de quelques jours cependant, la brise se leva. De
nouveau les grandes cotonnades blanches claquèrent et se
gonflèrent, tandis que les toubabs s'affairaient comme des
singes dans les hauts poteaux. Bientôt le grand canot
fendait la vague dans un nuage d'écume. Le lendemain
matin, la cale fut envahie beaucoup plus tôt que de
coutume par un nombre inusité de toubabs. Dans une
grande surexcitation, ils s'empressèrent de détacher les
hommes et de les soutenir jusqu'au pont. Kounta émergea
en titubant dans le petit matin et il vit ceux qui l'avaient
précédé, et les toubabs, et les femmes et les enfants
tournés vers le bordage. Les toubabs riaient, s'exclamaient,
gesticulaient. Kounta se risqua à regarder entre deux dos
tapissés de cro˚tes...
Bien qu'encore brouillé par la distance, c'était
indéniablement un morceau de la terre d'Allah qui se
trouvait là-bas. Les toubabs avaient réellement
un pays o˘ poser leurs pieds - ce toubabo dou dont les
ancêtres avaient dit qu'il s'étendait du levant au couchant.
Kounta fut saisi de violents tremblements. La sueur lui
dégouttait du front. @ voyage était terminé. Et il avait
survécu. Mais bientôt le rivage ne fut plus qu'une ombre
grise et fuyante à travers ses larmes - il savait que ce qui
allait venir serait encore
pire.
38
Réenchaînés dans les ténèbres de l'entrepont, les hommes
demeuraient muets de frayeur. Dans le silence, Kounta
entendait le bois du bateau craquer, la mer susurrer contre
la coque, et le pas lourd des toubabs marteler le pont.
Soudain un Mandingue lança une fervente invocation à
Allah, aussitôt reprise par les autres, et bientôt s'enfla un
tumulte de prières, de louanges,
de bruits de chaînes entrechoquées. Le panneau d'écoutille
s'ouvrit sans que Kounta l'ait entendu, mais le dur faisceau
de clarté le rendit brusquement silencieux. Battant des
paupières pour essayer d'écarter la chassie, il entrevit
vaguement que les toubabs mettaient une h‚te
inaccoutumée à
les faire monter sur le pont. Reprenant leurs brosses à long
manche, ils procédèrent à l'atroce décapage des corps
rongés de plaies, sourds aux cris de douleur des captifs;
puis cheveux-blancs passa parmi eux avec sa poudre jaune.
Là o˘ les chairs étaient profondément entamées, il faisait
signe à un assistant de passer une substance noire avec un
large pinceau plat.
Lorsque le pinceau toucha les fesses à vif de Kounta, il
s'écroula sur le pont, torturé de fulgurants élancements.
Il lui semblait être étendu dans un brasier; entendant les
hommes pousser des cris de terreur, il leva la tête -. les
toubabs préparaient les captifs à être mangés. Ils se
mettaient à deux pour les maintenir agenouillés tandis
qu'un troisième leur enduisait le cr‚ne d'une mousse
blanche et leur rasait les cheveux avec un mince objet
brillant, qui leur faisait couler du sang sur le visage.
quand vint son tour, Kounta se débattit en hurlant, mais un
coup de pied dans les côtes lui coupa le souffle et il sentit,
sur son cr‚ne, le contact de la mousse et le raclement de
l'objet brillant. Ensuite, les toubabs
oignirent les enchaînés d'une huile qui leur rendit la peau
brillante, puis ils leur firent enfiler un bizarre pagne avec
deux trous pour passer les jambes, et qui leur dissimulait
aussi les parties viriles. Enfin, sous la surveillance attentive
de cheveux-blancs, ils furent enchaînés au bordage.
Le soleil était au plus haut de sa course. Kounta demeurait
prostré.
Il songea qu'au moment o˘ ils mangeraient sa chair et
suceraient ses os son esprit serait déjà auprès d'Allah. Il
s'absorbait dans une prière muette
155
lorsque claquèrent les voix de cheveux-blancs et du balafré;
ouvrant les yeux, il vit les toubabs grimper dans les
poteaux. Mais, cette fois, ils tiraient sur les cordes avec une
joyeuse animation. Bientôt les grandes cotonnades blanches
se replièrent et descendirent mollement.
Une odeur nouvelle frappa les narines de Kounta; c'était en
fait un mélange d'odeurs étranges. Puis il crut percevoir des
sons venant d'au-delà de l'eau. Il n'aurait pu en dire la
provenance. Mais bientôt ceux-ci se rapprochèrent, et
Kounta se mit à gémir de terreur avec les autres. Plus les
bruits montaient et plus s'enflaient les supplications et les
cris inarticulés des captifs. Et finalement la brise apporta
une odeur de corps de toubabs, de toubabs nombreux et
inconnus. Au même moment, le grand canot heurtait
quelque chose de dur et tanguait violemment; puis il fut
amarré par des cordes et demeura absolument immobile -
pour la première fois depuis que les captifs avaient quitté
l'Afrique, il y avait de cela trois lunes et demie.
Les enchaînés demeuraient figés de terreur. Les bras noués
autour de ses genoux, les yeux fermés, Kounta semblait
paralysé. Il retenait sa respiration pour ne pas sentir les
écoeurantes odeurs. Et puis, ayant perçu un ébranlement
lourd contre le pont, il regarda à travers ses paupières demi-
closes : deux nouveaux toubabs, pressant un tissu blanc
contre leur nez, descendaient d'une large planche. Ils
serrèrent la main de cheveux-blancs qui, visiblement
soucieux de se ménager leurs bonnes gr‚ces, était à
présent
tout sourires. Kounta implora intérieurement le pardon et la
pitié d'Allah, car les toubabs du grand canot se précipitaient
pour détacher les captifs et les faisaient lever avec des
hurlements. Kounta et les autres s'agrippaient
à leurs chaînes - pour retenir ce qui était devenu comme
une part d'eux-mêmes. Les fouets claquèrent sur les têtes,
sur les dos, les forçant à l
‚cher
prise et à se mettre debout.
Par-dessus le bordage, Kounta voyait, sur le quai, piétiner
des dizaines de toubabs qui riaient en rnontrant le grand
canot, tandis que d'autres accouraient de toutes parts pour
se mêler à eux. A coups de fouet, les captifs furent formés
en file et remontèrent en trébuchant la planche qui menait
au quai. Kounta sentit ses genoux se dérober sous lui en
touchant la terre des toubabs, mais les gardes, le fouet
haut, les poussaient devant la foule narquoise. Un captif
s'effondra en invoquant Allah, entraînant dans sa chute les
hommes enchaînés devant et derrière lui. Et les gardes les
firent se relever à coups de lanière, sous les clameurs
surexcitées de l'assistance.
Un élan sauvage souleva Kounta . bondir - s'échapper; mais
les fouets continuaient à faire avancer la file des enchaînés.
Ils passaient devant toute sorte de toubabs. Il y en avait
dans de bizarres véhicules à
deux ou quatre roues, tirés par d'énormes animaux
ressemblant un peu à
des ‚nes. Ailleurs, ils étaient massés autour d'un marché
regorgeant de ce qui semblait être des fruits et des légumes
disposés en grands tas colorés.
Des toubabs en beaux vêtements regardaient les captifs
avec dégo˚t, tandis que d'autres, en habits plus grossiers,
les montraient du doigt et les huaient.
156
Parmi ces derniers, Kounta remarqua qu'il y avait une
toubab femelle.
,avec des cheveux raides et jaunes comme de la paille.
Ayant vu avec quelle avidité les toubabs du grand canot
recherchaient les femmes noires, Kounta ne constatait pas
sans étonnement qu'ils avaient des femmes à eux; mais,
devant ce spécimen, il comprenait leur go˚t pour les
Africaines.
Il vit du coin de l'oeil un groupe houleux de toubabs qui
regardaient deux coqs se battre. Et, à peine s'étaient-ils
éloignés de ce tumulte, les captifs arrivèrent au milieu d'une
foule qui criait et sautait en tous sens pour
éviter un répugnant cochon braillant et luisant de graisse,
pourchassé par trois garçons toubabs. Kounta ne pouvait en
croire ses yeux.
Et soudain il tressauta violemment : en face de lui, trottant
derrière un toubab, venaient deux Noirs qui ne se trouvaient
pas sur le grand canot
- un Mandingue et un Sérère, il ne pouvait s'y tromper. Ainsi,
lui et ses compagnons n'étaient pas seuls dans ce terrifiant
pays! Et, puisque ces hommes étaient vivants, ils ne
seraient peut-être pas mangés non plus.
Kounta avait envie de se précipiter vers eux, de les serrer
dans ses bras; mais il lut la peur dans leur visage
impassible, leurs yeux baissés. Et puis
leur odeur frappa bizarrement ses narines. Il n'y comprenait
plus rien -.
ces
deux Noirs suivaient docilement un toubab qui ne les
surveillait pas, qui n'était même pas armé - et ils ne
tentaient pas de s'enfuir ou de tuer le toubab?
Mais il ne put suivre sa pensée, car ils étaient arrivés devant
la porte
grande ouverte d'une vaste maison carrée; elle avait des
murs de briques de boue séchée et, sur les côtés, des
espaces vides garnis de barreaux de fer. A coups de fouet,
les gardes de la porte firent entrer les enchaînés et
les poussèrent dans une grande salle. Kounta sentit sous
ses pieds la dure fraîcheur du sol de terre battue. Le peu de
jour qui filtrait par deux ouvertures grillées lui permit de
distinguer cinq Noirs entassés contre un des murs.
Ceux-ci ne levèrent même pas la tête lorsque les toubabs
fixèrent à la che ville et au poignet des arrivants de gros
fers reliés au mur par une courte chaîne.
Kounta se pelotonna à côté des autres, le menton appuyé
sur ses genoux, abasourdi par tout ce qui venait de frapper
ses yeux, ses oreilles, ses narines depuis qu'ils étaient sortis
du grand canot. Au bout d'un moment, un Noir entra dans la
salle. Sans regarder les hommes, il déposa devant chacun
d'eux une mesure d'eau et une écuellée de nourriture, et
repartit aussitôt. Kounta ne mangea rien, mais il avait la
bouche si sèche qu'il ne put se retenir de boire quelques
gorgées; l'eau avait un go˚t bizarre. Dans une sorte de
torpeur, il s'attacha à regarder monter la nuit derrière les
barreaux de fer.
Il se sentait progressivement envahi d'une indicible terreur.
Il aurait
encore préféré se retrouver dans les ténèbres du grand
canot, parce que, là, il savait au moins ce qui allait arriver.
Durant la nuit, un toubab entra
à plusieurs reprises, et à chaque fois Kounta eut un
mouvement de répul-157
sion; les toubabs répandaient une odeur étrange et forte.
Les autres odeurs nauséabondes qui l'environnaient, il y
était accoutumé : sueur, urine, saleté
et déjections - car certains enchaînés s'étaient soulagés
malgré eux au milieu de leurs compagnons.
Les prières, les imprécations, les gémissements, les cliquetis
de chaînes cessèrent brusquement lorsque entra un toubab
portant une lumière; derrière lui, un autre toubab poussait à
coups de fouet un Noir inconnu qui criait en toubab. Il fut, lui
aussi, enchaîné au mur, et les toubabs repartirent. Muets et
immobiles, Kounta et ses compagnons écoutaient monter
ses plaintes.
L'aube approchait lorsque Kounta entendit résonner dans sa
tête, aussi nettement qu'au moment de son initiation, la
voix dure du kintango :
" Observez les animaux et instruisez-vous. " Bouleversé, il
se dressa sur son séant. …tait-ce un avertissement d'Allah?
N'était-il pas comme un animal pris au piège? Parfois des
animaux parvenaient à s'échapper. Mais lesquels? Et
finalement il trouva la réponse : non point ceux qui
s'abandonnaient à leur fureur et finissaient par tomber
épuisés, mais ceux qui avaient
ménagé leurs forces en attendant calmement l'arrivée des
hommes; alors, ils profitaient d'un instant d'inattention pour
les attaquer - ou pour s'enfuir.
Instantanément, son esprit se remit à fonctionner. C'était la
première lueur d'espoir depuis leur complot pour tuer les
toubabs du grand canot
- la fuite. Il devait faire croire aux toubabs qu'il était vaincu.
Ne plus rager, ne plus lutter, se montrer calme et docile.
Seulement, même s'il réussissait à s'échapper, o˘ pourrait-il
se cacher? Tout le pays autour de Djouffouré lui était aussi
familier que l'intérieur de sa case, mais il ne connaissait rien
de l'étrange contrée o˘ il se trouvait. Il ne savait même pas
s'il y avait des forêts chez les toubabs, et, à supposer que
oui, y trouverait-il les indices que savent déchiffrer les
chasseurs? Kounta se dit qu'il
lui faudrait résoudre chaque question en son temps.
Au moment o˘ montaient les premières lueurs de l'aube, il
sombra dans un sommeil agité. Il lui sembla qu'il venait à
peine de fermer l'oeil lorsque l'étrange Noir reparut avec ses
récipients d'eau et de nourriture.
La faim tordait l'estomac de Kounta, mais l'odeur
écoeurante de l'écuelle le fit s'en détourner. Il avait la
bouche ‚cre, la langue enflée, la salive épaisse et visqueuse.
Il regarda ses compagnons; ils semblaient ne plus rien voir,
ne plus rien entendre, comme retirés en eux-mêmes. Il
tourna la tête vers les cinq hommes qui se trouvaient déjà là
au moment de leur arrivée. Ils portaient des vêtements de
toubabs tout déguenillés. Deux d'entre eux avaient la peau
marron clair : les anciens disaient que cette couleur résultait
de l'en-grossement d'une femme noire par un toubab. Et
puis Kounta observa l'homme amené au cours de la nuit : il
était tassé sur lui-même, avec des plaques de sang séché
sur le cr‚ne et sur son habit - et un bras cassé, à voir la
façon dont il @endait.
158
Kounta tomba dans une longue somnolence, d'o˘ le tira la
distribution de nourriture. Cette fois, c'était un gruau
br˚lant, encore plus nauséabond que les rations
précédentes. Il ferma les yeux pour ne plus le voir, mais,
comme la plupart de ses compagnons s'empressaient de
vider leur écuelle, il pensa que ce n'était peut-être pas si
mauvais. Et puis, s'il devait
jamais s'enfuir, il lui fallait recouvrer sa vigueur. Il devait se
forcer à
en
manger un peu - rien qu'un tout petit peu. Il éleva le
récipient jusqu'à sa bouche, en avala un peu, et encore un
tout petit peu - et le vida en un clin d'oeil. Furieux contre lui-
même, il lutta contre les vomissements qui montaient. Son
estomac devait garder la nourriture - s'il voulait vivre.
Dès lors, Kounta se f(,)rça trois fois par jour à engloutir son
affreuse
écuellée. Le Noir venait quotidiennement nettoyer sous eux
avec un seau et une houe. Et, tous les après-midi, deux
toubabs enduisaient leurs plus graves plaies de liquide noir
et parsemaient de poudre jaune les endroits moins
entamés. Kounta s'en voulait de se tortiller et de crier de
douleur comme les autres.
Il avait compté six jours et cinq nuits à travers la fenêtre à
barreaux.
Pendant les quatre premières nuits il avait entendu crier des
femmes -
c'étaient celles du grand canot, et elles n'étaient pas très
loin. Lui et ses
compagnons étaient restés à les écouter, br˚lant de
l'humiliation de ne pouvoir les défendre - pas plus que se
défendre eux-mêmes, d'ailleurs. Mais, cette nuit-là, c'était
pire : l'on n'entendait plus les femmes. quelle nouvelle
horreur avait pu leur être réservée?
Il ne se passait guère de jour sans que l'on pouss‚t
brutalement dans leur salle un ou plusieurs de ces étranges
Noirs en habit de toubab; ils titubaient jusqu'à un mur et les
toubabs les enchaînaient. Ensuite, ils demeuraient assis
contre la paroi ou pelotonnés sur le sol, apparemment
insensibles au lieu ou à ce qui allait leur arriver. Et puis,
généralement moins d'un jour plus tard, arrivait un toubab à
l'air important, pressant un chiffon contre son nez - et les
nouveaux enchaînés éclataient en hurlements de terreur. Le
toubab en question se mettait lui-même à hurler et à lancer
des coups de pied contre le Noir; et ensuite l'homme était
emmené.
Dès qu'il sentait que son repas lui demeurerait dans
l'estomac, Kounta s'efforçait de ne plus penser à rien et de
dormir. Cette perpétuelle horreur, même quelques minutes
de sommeil l'oblitéraient. Et puis, quelles que soient ses
raisons, c'était la volonté d'Allah. Mais, lorsqu'il n'arrivait
pas à sombrer dans le sommeil, c'est-à-dire la plupart du
temps, il essayait
de penser à autre chose qu'à sa famille et son village -
parce que, sans cela,
il était aussitôt secoué de sanglots.
39
Juste après le septième gruau matinal, deux toubabs
apportèrent dans la salle des brassées de vêtements. Ceux-
ci comportaient deux morceaux : un pour le bas du corps et
un pour le haut. Ils détachèrent les hommes un par un et
leur montrèrent à enfiler chaque partie. Au contact du tissu
les plaies de Kounta, qui commençaient juste à se cicatriser,
se mirent aussitôt à le cuire.
Bientôt une rumeur monta de l'extérieur et s'enfla très vite.
De nombreux toubabs bavardaient et riaient près de la
fenêtre à barreaux. Kounta et ses compagnons se
raidissaient de terreur dans leurs habits de toubabs
- qu'allait-il leur arriver?
Les toubabs rentrèrent pour détacher trois des cinq Noirs
qui s'étaient
trouvés dans la salle avant les captifs. Ces hommes se
laissèrent emmener comme s'ils avaient l'habitude de ces
choses et ne s'en souciaient plus. Et puis le bruit de la foule
des toubabs s'apaisa et l'un d'eux se mit à
crier.
Kounta avait beau tendre l'oreille, il ne comprenait rien à
ces bizarres exclamations : " Un jeune m‚le, sain de la tête
aux pieds, pétant le feu! "
Et puis, d'autres voix de toubabs l'interrompaient : " Trois
cent cinquante!
- quatre cents! - Cinq cents! " Et le premier toubab reprenait
ses cris :
" Je voudrais entendre six cents! Mais regardez-le donc!
Solide comme une mule! "
Le visage baigné de sueur, la gorge nouée, Kounta
frissonnait de terreur. L'arrivée de quatre toubabs - ceux
qu'il connaissait plus deux autres
- le paralysa. Les deux toubabs inconnus encadrèrent la
porte, chacun armé d'un b‚ton court et d'un petit objet de
métal. Les autres détachèrent les fers de Kounta et de ses
compagnons en frappant avec une épaisse lanière de cuir
ceux qui criaient ou s'agitaient. Kounta eut un sursaut de
rage et de terreur à leur approche et la lanière de cuir
l'assomma à
moitié.
Il sentit vaguement qu'on tirait sur sa chaîne et se retrouva
dans la vive lumière du jour.
" Arrivés tout droit de leurs arbres! " Le toubab à la voix
forte était
debout sur une plate-forme de bois, face à des centaines
d'autres qui gesticulaient. Il se dégageait de leur masse une
odeur repoussante. Il aperçut parmi eux quelques Noirs,
mais ceux-ci gardaient un visage inexpressif.
Deux d'entre eux tenaient par leur chaîne deux hommes
amenés de la 160
grande salle. Le toubab à la voix forte passa rapidement en
revue la file de Kounta et de ses compagnons en les
regardant de la tête aux pieds.
Puis il revint sur ses pas en leur aiguillonnant le torse et le
ventre du manche de son fouet, sans cesser ses bizarres
appels : " Malins comme des singes! On peut les dresser à
tout! " Brutalement, il poussa Kounta sur la plate-forme,
mais celui-ci fut incapable d'avancer d'un pas; tremblant de
tous ses membres, il demeurait comme frappé de stupeur. A
toute volée, le manche du fouet le frappa aux fesses;
défaillant sous la fulgurante br˚lure qui traversait ses chairs
ulcérées, Kounta avança en titubant, et le toubab fixa
l'extrémité de sa chaîne dans un objet de métal.
" Premier choix - jeune et agile! " cria le toubab. Abruti de
terreur, Kounta remarqua à peine que la foule des toubabs
se serrait autour de lui. Il sentit qu'on lui ouvrait les lèvres
avec des manches de fouet et des
b‚tons courts pour lui examiner les dents, que des mains le
palpaient -
les aisselles, le dos, le torse, les parties viriles. Et puis
certains se reculèrent
pour lancer leurs bizarres " Trois cents dollars... Trois cent
cinquante "
Le toubab à la voix forte riait d'un air méprisant. " Cinq
cents!... Six cents! " Il semblait furieux. " Voilà un jeune
négro de premier choix! Ai-je
entendu sept cent cinquante? " Un toubab répéta le même
cri. Le toubab à la voix forte le reprit à son tour et puis hurla
: " Huit cents! "
jusqu'à
ce que, dans la foule, mont‚t un cri semblable. Et alors, une
autre voix se fit entendre : " Huit cent cinquante! "
Plus un appel ne résonna. Le toubab à la voix forte détacha
la chaîne de Kounta et le tira vers un toubab qui s'avançait.
Kounta songea fugacement à prendr@ son élan pour s'enfuir
- mais ses jambes ne le portaient plus.
Il vit un Noir arriver derrière le toubab qui le tenait par sa
chaîne
- c'était un Ouolof, il ne pouvait pas s'y tromper. Il lui lança
un regard suppliant. Mon frère, tu viens de mon pays..., lui
disait-il dans son langage
muet. Mais le Noir ne semblait même pas le voir et,
saisissant sa chaîne, il le tira au milieu de la foule, si
violemment que Kounta le suivit en trébuchant. Sur leur
passage, de jeunes toubabs riaient, huaient Kounta, le
piquaient de leur b‚ton; enfin, ils laissèrent les toubabs
derrière eux et le
Noir s'arrêta devant une grande caisse montée sur quatre
roues et précédée par une de ces énormes bêtes
semblables à des ‚nes, comme il en avait vu en descendant
du grand canot.
Avec un grognement furieux, le Noir attrapa Kounta par les
hanches et le hissa dans la caisse; Kounta resta effondré sur
le plancher, et il entendit que l'on fixait l'extrémité de sa
chaîne sous un siège surélevé à
l'avant
de la caisse. Il sentait monter une odeur de grain de deux
gros sacs empilés
à côté de lui. Il gardait obstinément les yeux fermés; il ne
voulait plus rien
voir, plus jamais - et surtout pas cet horrible slati noir.
Il se passa un long moment avant le retour du toubab.
Kounta reconnut son odeur, l'entendit parler au Noir, et puis
ils montèrent tous les deux sur le siège qui craqua sous leur
poids. Le Noir lança une brève 161
exclamation, fit claquer une lanière de cuir sur le dos de
l'animal, et la caisse se mit à rouler.
Dans son ahurissement, Kounta n'entendait même pas la
chaîne qui retenait sa cheville cogner contre le plancher. Il
n'aurait pu dire combien de chemin ils avaient parcouru
lorsque ses idées commencèrent à s'éclair-cir. Alors, il
souleva légèrement les paupières pour examiner la chaîne :
elle était plus mince que celle qu'il portait dans le grand
canot.
Céderait-
elle s'il ramassait ses forces et se lançait hors de la caisse?
Il leva prudemment les yeux vers les dos au-dessus de lui :
le toubab était assis, raide, tout au bout de la planche, le
Noir tassé à l'autre extrémité. Ils regardaient
droit devant eux, comme si chacun avait été seul sur le
siège. Et sous eux, dans l'ombre, la chaîne semblait
solidement assujettie; il décida d'attendre
un meilleur moment pour sauter.
Les sacs de grain dégageaient une puissante odeur, mais
Kounta sentait quand même le toubab et son cocher noir -
et bientôt il sentit aussi d'autres Noirs, tout proches. Il
entreprit de se redresser lentement, silencieusement, en
appuyant son corps douloureux contre la paroi raboteuse de
la caisse, mais il eut peur d'émerger au-dessus du bat-flanc
et il ne put
rien voir.
Comme il se laissait retomber, le toubab tourna la tête et
leurs regards
se croisèrent. Kounta se figea d'effroi, mais le toubab n'eut
aucune réaction
et reprit bientôt son attitude raide, face à la route. Enhardi
par l'indifférence du toubab, Kounta se mit sur son séant. Il
entendit au loin monter un chant, qui s'enflait en se
rapprochant. Il vit devant eux, à petite distance, un toubab
monté sur le dos d'un gros animal comme celui qui tirait la
caisse. Le toubab tenait un fouet enroulé et, devant lui,
marchaient en file une vingtaine de Noirs - dont quelques-
uns à la peau marron clair -
attachés par leurs bracelets à une chaîne qui allait jusqu'à
l'animal.
Kounta s'efforçait de bien les voir. Les deux seules femmes
du groupe étaient entièrement couvertes, tandis que les
hommes avaient le torse nu, et ils avançaient en chantant
avec une profonde tristesse. Kounta les écouta
attentivement mais ne put comprendre un mot. Pas plus les
Noirs que le toubab ne jetèrent un coup d'oeil à la caisse
roulante au moment o˘ elle les dépassait. La plupart des
Noirs avaient le dos sillonné de zébrures de fouet dont
certaines étaient récentes. Kounta reconnut les tribus :
Foulahs, Yoroubas, Mauritaniens, Ouolofs, Mandingues. Il
était d'autant plus s˚r de ne pas se tromper à propos de ces
derniers que beaucoup avaient eu le malheur d'être
engendrés par des toubabs.
Tout autour, des champs s'étendaient à perte de vue,
diversement colorés par les cultures. Juste en bordure de
route il reconnut une plantation de maÔs. Comme à
Djouffouré après la moisson, il n'était plus hérissé
que de tiges brunes et dépouillées de leurs épis.
Peu après, le toubab se pencha pour sortir d'un sac placé
sous le siège
du pain et de la viande. Il en fit deux parts et les. déposa
entre lui et le
Noir; celui-ci souleva son chapeau et se mit à manger. A un
moment, il 162
se retourna vers Kounta qui ne perdait pas un de ses
mouvements, le regarda longuement et lui tendit un
morceau de pain. La bonne odeur de la p‚te fit envie à
Kounta, mais il tourna la tête. Le Noir haussa les épaules
et se fourra le pain dans la bouche. Pour ne plus penser à la
faim qui le tenaillait, Kounta regarda au-dehors. Tout au
bout d'un champ, il aperçut des formes courbées - sans
doute des cultivateurs; mais ils étaient trop éloignés pour
qu'il p˚t distinguer s'il s'agissait de Noirs. Et même leur
odeur ne lui parvenait pas.
Au coucher du soleil, ils croisèrent une caisse semblable à la
leur; elle
était conduite par un toubab et transportait trois enfants
noirs du premier kafo. Sept Noirs marchaient enchaînés
derrière la caisse : quatre hommes en guenilles et trois
femmes vêtues de robes grossières. Kountà se demanda
pourquoi ceux-là ne chantaient pas; mais, en les croisant, il
vit leurs visages marqués d'un profond désespoir. O˘ les
emmenait donc le toubab?
Dans le crépuscule, des petites chauves-souris voletaient en
couinant, tout comme en Afrique. Le toubab dit quelque
chose au Noir et bientôt la caisse tourna dans une petite
route. Kounta s'assit et distingua à
travers
les arbres une grande maison blanche. La peur lui tordit les
entrailles : était-ce là qu'on allait le manger? Il se laissa
retomber au fond de la caisse,
comme inanimé.
40
Tandis que la caisse roulait vers la maison, le nez de Kounta
puis ses oreilles lui apprirent qu'il y avait là des Noirs. En se
dressant sur ses
coudes, il distingua dans le crépuscule trois silhouettes qui
s'approchaient
du chariot. La plus massive balançait une petite flamme
comme celles qu'avaient les toubabs du grand canot; mais à
la place du cadre de métal il y avait quelque chose de clair
et de brillant - cela paraissait dur, mais
on pouvait voir au travers. Il ne put toutefois poursuivre son
examen, car les trois Noirs s'écartèrent pour laisser passer
un nouveau toubab devant qui la caisse s'arrêta. Un des
Noirs leva sa lumière pour éclairer le toubab
qui descendait de la caisse, et les deux toubabs partirent
ensemble vers la maison après avoir échangé de
chaleureuses poignées de main.
L'espoir souleva Kounta. Est-ce que ces Noirs allaient le
libérer?
Mais il comprit aussitôt son erreur en voyant leurs visages à
la lueur des petites flammes qu'ils élevaient pour le
regarder par-dessus la ridelle : ces Noirs riaient. Mais d'o˘
venaient-ils donc pour mépriser un des leurs, 163
pour servir de bétail aux toubabs? Ils ressemblaient à des
Africains, mais il était évident qu'ils ne venaient pas
d'Afrique.
Celui qui conduisait la caisse roulante agita les guides en
claquant la
langue, et l'animal repartit. Les Noirs marchaient à côté de
la caisse en riant et, quand elle s'arrêta de nouveau, ils
levèrent leurs lumières. Le Noir
descendit de son siège, tira brutalement sur la chaîne de
Kounta, la détacha
tout en grommelant d'un air menaçant et lui fit signe de
sortir de la caisse.
Kounta se maitrisa pour ne pas sauter à la gorge des
hommes.
Le risque était trop grand; l'occasion se présenterait plus
tard. Tous les muscles douloureux, il se mit à genoux et se
traîna en arrière. Impatientés par sa lenteur, deux des Noirs
l'empoignèrent, le soulevèrent sans ménagement et le
déposèrent violemment sur le sol. Aussitôt, le cocher
rattacha la chaîne de Kounta autour d'un gros poteau au
pied duquel il resta prostré, submergé de douleur, de terreur
et de haine. Un des Noirs posa devant lui deux récipients de
métal. La lumière permit à Kounta de voir que l'un contenait
de l'eau et l'autre de la nourriture. Malgré
l'aspect et l'odeur bizarres de cette dernière, Kounta avait
envie de se jeter dessus. Mais il détourna les yeux, tandis
que les autres le regardaient en riant.
Et puis les quatre hommes s'en furent avec leurs lumières,
et Kounta resta dans le noir... Peu de temps après, un chien
s'approcha de lui.
Kounta
l'entendit renifler et il sentait que cet animal n'était pas son
ennemi.
Mais
soudain il perçut un bruit de m‚choires et le choc des crocs
contre le récipient de métal. Et, bien qu'il se soit refusé lui-
même à manger, Kounta fut envahi par la fureur et gronda
comme un léopard. Le chien s'enfuit et s'arrêta un peu plus
loin pour aboyer. Aussitôt il y eut un craquement de porte et
quelqu'un accourut avec une lumière. C'était le cocher.
Kounta le regarda avec une froide rage vérifier l'attache de
la chaîne autour du poteau et l'anneau qui la reliait au fer
enserrant sa cheville. Puis l'homme
remarqua l'écuelle vide et parut satisfait. Il repartit en
grommelant d'une voix rauque. Seul dans le noir, Kounta
enrageait de ne pouvoir étrangler ce chien.
Finalement, il chercha le récipient d'eau à t‚tons et en but
quelques gorgées. Pourtant, il n'en fut pas réconforté : ses
forces l'abandonnaient, il n'était plus qu'une coque vide. Il
renonça momentanément à l'idée de casser sa chaîne -
Allah s'était détourné de lui. Mais pourquoi? qu'avait-il
pu commettre de si affreux? Il essaya de retrouver tous ses
actes importants - bons ou mauvais - jusqu'à ce matin o˘ il
était allé couper le bois de son tambour et avait entendu
craquer une branche - entendu trop tard.
Au fond, chaque fois qu'il avait été puni, ç'avait été à cause
d'un manque d'attention, de vigilance.
…tendu dans l'obscurité, il entendait les grillons, le
frissonnement d'oiseaux nocturnes, le lointain aboiement
des chiens - et, en une occasion, un couinement de souris
suivi du craquement de ses os sous les dents de la bête qui
l'avait attrapée. De temps en temps il se tendait follement
dans
164
son désir de fuite, mais il savait que, même s'il avait pu
briser sa chaîne, le bruit aurait aussitôt réveillé ceux qui
dormaient dans les cases voisines.
Il resta éveillé jusqu'au petit matin. Alors, malgré les
élancements qui
lui traversaient chaque muscle, il parvint à s'agenouiller
pour la prière souba. Mais, au moment o˘ il se prosternait, le
front dans la poussière, il manqua basculer sur le côté; la
fureur le gagna en constatant qu'il était
aussi affaibli.
Tandis que le ciel s'éclairait progressivement au levant, il
but toute l'eau qui restait dans le récipient. Il venait à peine
de le reposer lorsque
parurent les quatre Noirs. Ils le hissèrent en h‚te dans la
caisse, qui roula
de nouveau jusqu'à la grande maison blanche devant
laquelle le toubab attendait. Celui-ci grimpa sur le siège et,
très vite, la caisse roulante se
retrouva sur la même route que la veille.
Dans le jour qui montait, Kounta regardait d'un oeil éteint sa
chaîne fixée sous le siège, et dont les anneaux raclaient le
plancher. Puis il contempla haineusement le dos du toubab
et celui du Noir. Comme il aurait voulu les tuer! Mais il fallait
rester calme, vigilant, attendre le bon moment sans
dépenser inutilement son énergie; la survie était à ce prix -
et il avait déjà
survécu à tant de choses.
Vers le milieu de la matinée, il entendit battre du fer : c'était
un forgeron, il ne pouvait pas s'y tromper; les bruits
montaient du petit bois devant
lequel ils passaient. La caisse roulante longea ensuite une
forêt très éclair-cie par des coupes récentes; Kounta vit les
souches déracinées et, par endroits, une fumée grise
indiquant que l'on br˚lait des fourrés secs. Il se
demanda si les toubabs étaient en train de fertiliser la terre
pour les prochaines semailles, comme on le faisait à
Djouffouré.
Il aperçut au loin, en retrait de la route, une petite case
carrée qui semblait faite de rondins. Dans le champ qui
s'étendait devant la case, un toubab marchait à pas lents
derrière un boeuf marron. Il pesait sur les deux
manches recourbés d'un gros objet qui éventrait la terre.
Deux autres toubabs, minces et p‚les, se tenaient à
croupetons sous un arbre; il y avait aussi trois pourceaux
maigres qui tournaient autour d'eux en fouissant le sol, et
quelques poules qui picoraient. Kounta vit, sur le seuil de la
case,
une femelle toubab aux cheveux rouges. Derrière elle
surgirent trois petits toubabs qui criaient et faisaient des
signes en direction de la caisse roulante.
Apercevant Kounta, ils le montrèrent du doigt avec des rires
stridents et il les regarda comme s'ils avaient été des petits
de hyène. Ils coururent un
bon moment à côté de la caisse et puis restèrent en chemin.
Kounta comprit qu'il venait de contempler de ses propres
yeux une famille de toubabs.
Il vit encore à deux reprises de grandes maisons blanches
comme celle o˘ ils s'étaient arrêtés pour la nuit. Dressant
leur haute silhouette à
l'écart
de la route, elles étaient aussi élevées que deux maisons
superposées; chacune avait, dans sa partie basse, trois ou
quatre énormes poteaux blancs, aussi gros - et presque
aussi grands - que des arbres; à proximité se grou-165
paient de petites cases sombres - les habitations des Noirs,
pensa Kounta; et tout autour se déployaient des champs de
coton, piquetés ici et là d'une touffe blanche qui avait
échappé à la récolte.
A un moment, la caisse roulante dépassa deux bizarres
marcheurs.
Kounta crut d'abord qu'ils étaient noirs, mais, de plus près, il
constata qu'ils avaient la peau cuivrée, une longue
chevelure noire pendant dans le dos comme une corde, des
pagnes et des chaussures semblant faits de peau. Armés
d'arcs et de flèches, ils avançaient d'un pas agile. Ce
n'étaient
ni des toubabs ni des Africains; leur odeur même était
différente. D'o˘
venaient donc ces gens? Ils n'eurent pas un regard pour la
caisse roulante qui les environnait d'un nuage de poussière.
Au coucher du soleil, Kounta fit intérieurement la prière du
soir à
Allah en tournant son visage dans la direction de l'est.
quand il eut terminé, le crépuscule tombait déjà. Ayant
refusé toute nourriture depuis deux jours, il se sentait si
faible qu'il demeura étendu au fond de la caisse, indifférent
à tout ce qui se passait autour de lui.
Peu après, la voiture fit halte. Le cocher descendit pour
suspendre une
lumière sur le côté de la caisse, regrimpa sur le siège et ils
poursuivirent
leur chemin. Beaucoup plus tard, le toubab dit quelques
mots au Noir et celui-ci lui répondit; c'étaient les premières
paroles qu'ils échangeaient de
la journée. Ils s'arrêtèrent de nouveau; dégringolant de son
perchoir, le Noir vint lancer une sorte de couverture à
Kounta, mais celui-ci ne bougea pas d'un pouce. Avant de
repartir, le toubab et le Noir s'emmitouflèrent eux-mêmes
dans des couvertures.
Kounta était transi, mais il ne voulait pas leur donner la
satisfaction
de le voir céder. " Ils m'offrent une couverture, pensait-il,
mais ils me tiennent enchaîné; et les miens ne se
contentent même pas de voir ce qu'on me fait sans réagir,
mais ils vont jusqu'à faire la sale besogne à la place du
toubab. " Il n'osait rêver de revoir jamais Djouffouré, mais, si
cela lui
était donné, il se jurait qu'il ferait savoir à toute la Gambie
ce qu'était cette
terre des toubabs.
Kounta était raide de froid lorsque la caisse roulante
abandonna brusquement la grande route pour tourner dans
un chemin étroit et cahoteux.
Malgré ses membres douloureux, il redressa assez le buste
pour fouiller l'obscurité ambiante : là-bas se dressait la
silhouette imprécise d'une autre
grande maison blanche. La même peur que la veille le
traversa : quel sort lui réservait-on? Mais il n'y avait ni
toubabs ni Noirs pour les accueillir.
La caisse s 9arrêta; le toubab sauta à terre, se dégourdit
bras et jambes par
des mouvements de flexion, dit quelques mots au cocher en
désignant Kounta et partit vers la grande maison.
La caisse roula alors en direction d'un groupe de cases sans
qu'un seul Noir se soit montré. Kounta feignait l'indifférence,
mais tout son corps était tendu. Ses narines détectèrent
l'odeur d'autres Noirs dans les parages; cependant, nul ne
vint à leur rencontre. L'espoir le saisit. Ayant arrêté la
voiture, le Noir sauta maladroitement sur le sol et se dirigea
lour-166
dement vers la première case en balançant sa lumière. Il
poussa la porte et Kounta guetta ses gestes, prêt à bondir
dès qu'il aurait disparu à
l'inté-
rieur. Mais le Noir revint aussitôt vers la caisse, détacha la
chaîne et, sans
la l‚cher, passa vers l'arrière. Kounta sentit que ce n'était
pas encore le moment. Le Noir tira violemment sur la chaîne
avec un cri brutal. Se relevant apparemment à grand-peine,
Kounta recula à quatre pattes en fei-gnant les plus grandes
difficultés à se mouvoir. Comme il l'espérait, le Noir
perdit patience; [Link] au-dessus de la caisse, il
agrippa Kounta d'un bras vigoureux et le reposa sur le sol
en levant un genou pour retenir sa chute.
D'une détente des reins, Kounta se projeta en l'air, rivant
ses mains autour du cou de l'homme comme les m‚choires
d'une hyène. La flamme roula à terre et le Noir vacilla en,
poussant un cri rauque; aussitôt redressé,
il battit l'air de ses grosses mains, frappant et griffant le
visage et les avant-bras de Kounta. Mais Kounta réussit à
resserrer encore son étreinte tout en se tordant pour
esquiver le farouche martèlement des pieds, des poings,
des genoux de l'homme. Et finalement celui-ci s'effondra
avec un gargouillement étouffé, les membres flasques.
Kounta bondit et fila comme une ombre. Il courait, plié en
deux, au milieu des tiges de coton qui lui fouettaient les
jambes. Depuis si longtemps inactifs, tous ses muscles
étaient traversés de douleurs déchirantes, mais l'air froid lui
piquait agréablement la peau et il dut retenir les cris de
joie qui lui montaient à la gorge - la joie sauvage d'être
libre.
41
La forêt était bordée de ronciers dont les longues tiges
s'accrochaient aux jambes de Kounta. Il s'y fraya un chemin
en les écartant de ses bras et pénétra dans la forêt.
Trébuchant, tombant, se relevant pour trébucher encore, il
avançait toujours plus loin dans l'asile des arbres.
Et
puis brusquement, contrairement à ce qu'il croyait, ceux-ci
devinrent plus clairsemés et il déboucha dans des fourrés
bas. Devant lui s'étendait un immense champ de coton au
milieu duquel se dressait encore une autre maison blanche,
flanquée de petites cases sombres. Kounta se rejeta aussitôt
dans la forêt, saisi de panique en comprenant qu'il avait
simplement traversé un petit bois séparant deux grandes
parcelles occupées par des toubabs. Tapi derrière un arbre,
il entendait son coeur et sa tête battre folle-167
ment, et il commençait à avoir les mains, les bras, les pieds
en feu à
cause
des piq˚res d'épines. Il vit, à la clarté de la lune, qu'ils
étaient lacérés
d'entailles sanglantes. Mais, ce qui l@alarma bien
autrement, c'est que la lune descendait déjà dans le ciel :
bientôt monterait l'aube. Il lui fallait
décider promptement de ses prochains mouvements.
Mais à peine était-il reparti en trébuchant qu'il sut que ses
jambes ne
le porteraient plus longtemps. Il lui fallait arriver jusqu'au
coeur du bois
et s'y cacher. Alors, il se fraya un chemin, parfois à quatre
pattes, les mains, les pieds retenus au passage par les tiges
rampantes, et il atteignit
enfin un épais taillis. Il avait l'impression que ses poumons
allaient éclater;
il envisagea de grimper dans un arbre, mais le doux lit de
feuilles o˘
plon-
geaient ses pieds lui apprit que les arbres étaient dépouillés
- il ne pouvait
trouver refuge dans des ramures nues; c'était donc au sol
qu'il lui fallait se dissimuler.
Toujours en rampant, il finit par trouver le couvert d'un épais
sous-bois - déjà, le ciel commençait à s'éclairer. A part son
souffle, il n'y avait
pas un bruit; cela lui rappela ses solitaires nuits de garde
au-dessus des champs d'arachides, avec son fidèle chien
ouolo. Et, juste à ce moment, il entendit au loin un
aboiement. Il pensa d'abord, tout en tendant l'oreille,
qu'il l'avait imaginé. Mais les aboiements Reprirent - et,
cette fois, deux chiens mêlaient leurs voix. Il lui fallait agir,
et agir vite.
S'agenouillant en direction de l'est, Kounta implora Allah de
le délivrer; à peine avait-il terminé que les profonds
hurlements des chiens lui parvinrent de nouveau - et, cette
fois, plus rapprochés. Mieux valait ne pas bouger de sa
cachette; mais bientôt s'élevèrent de nouveau les
hurlements des chiens, cette fois plus proches encore, et
ses membres l'entraînè-rent presque malgré lui. Cherchant
le refuge profond et s˚r des fourrés, il se mit à ramper dans
les ronces. Les cris des chiens le poussaient à
avan-
cer toujours plus vite malgré la torture des épines qui
s'enfonçaient dans ses mains, ses bras, ses genoux. Mais les
aboiements se rapprochaient implacablement et bientôt
parvinrent aussi à Kounta les vociférations des hommes.
Alors, il se dressa et se mit à courir de toutes ses forces -
une explosion lui ébranla les oreilles, ses genoux se
dérobèrent sous lui et il s'écroula. Les chiens étaient si près
que Kounta pouvait les sentir. A peine
eut-il le temps de se redresser sur les genoux que les bêtes,
surgissant des
fourrés, se jetèrent sur lui, les babines retroussées dans de
féroces grondements. Il s'effondra sous le choc et les chiens
bondirent en arrière pour revenir aussitôt à l'attaque. Tout
en grondant lui aussi, Kounta lançait sauvagement ses
mains comme des griffes pour les tenir en respect tout en
essayant de reculer peu à peu. Et puis il entendit les cris
des hommes a la lisière des fourrés, une nouvelle explosion,
cette fois très rapprochée, suivie de bruyants froissements
de broussailles.
Kounta vit soudain se dresser, derrière les chiens, le Noir
qu'il avait
à moitié étranglé pour s'enfuir. Armé d'un énorme couteau,
tenant dans 168
l'autre main un b‚ton court et une corde, il avait l'air
terrifiant. Cloué
au
sol, le corps déchiré et saignant, Kounta serrait les
m‚choires pour ne pas crier : l'homme allait le hacher en
morceaux. Mais soudain parut derrière l'homme le toubab
qui avait emmené Kounta, le visage rouge et luisant de
sueur. Et puis un second toubab, qu'il n'avait pas vu arriver,
pointa son b‚ton à feu dans sa direction : il allait cracher du
feu et exploser comme sur le grand canot. Soudain, le Noir
se précipita furieusement sur lui en brandissant son b‚ton -
mais le premier toubab l'arrêta d'un cri.
Le Noir stoppa net, tandis que le toubab donnait de la voix
pour faire reculer les chiens. Sur un ordre du toubab, le Noir
s'approcha en déroulant la corde. Le coup qu'il assena sur la
tête de Kounta l'étourdit au point qu'il sentit à peine qu'on
le ligotait et qu'on le poussait dans les fourrés.
Il marchait dans une sorte de stupeur, perdait l'équilibre,
s'écroulait et se
relevait sous les lanières qui lui cinglaient le dos. quand ils
arrivèrent à
la lisière de la forêt, il vit trois de ces animaux ressemblant
à des ‚nes attachés près d'un bouquet d'arbres.
En approchant des bêtes, Kounta tenta encore une fois de
s'échapper, mais une brusque secousse de la corde qui le
retenait le fit s'effondrer, et
un coup de pied lui ébranla les côtes. Le deuxième toubab
l'entraîna par la corde jusqu'à l'endroit o˘ les chevaux
étaient attachés. Il jeta la corde
par-dessus une branche basse et le Noir tira dessus : les
pieds de Kounta touchaient à peine terre.
Le fouet du premier toubab siffla sur le dos de Kounta. Il se
tordait en retenant ses cris sous les fulgurantes br˚lures,
chaque coup de lanière semblait le couper en deux.
Finalement, il laissa éclater ses hurlements, mais le fouet
continua de le déchirer. Lorsque les coups cessèrent, il avait
pratiquement perdu connaissance. Il sentit vaguement que
la cor se
détendait et il s'écroula sur le sol; on le releva et on le jeta
sur le dos d'un
animal; il eut une fugitive impression de mouvement.
quand il revint à lui, dans une sorte de case, il gisait sur le
dos, écartelé. Il n'aurait pu dire combien de temps s'était
écoulé. Il avait les chevilles et les poignets enserrés dans
des fers, et ceux-ci étaient rattachés par
des chaînes à des poteaux plantés aux quatre coins de la
case. L£ moindre mouvement lui occasionnait une si atroce
souffrance qu'il resta longtemps absolument immobile,
haletant, le visage inondé de sueur.
Une petite ouverture carrée ménagée au-dessus de lui
laissait entrer la lumière. En remuant seulement les yeux, il
aperçut une b˚che à moitié
carbonisée et des cendres dans un renfoncement du mur.
De l'autre côté, il y avait sur le sol une sorte de long sac de
tissu d'o˘ sortaient des feuilles
de maÔs; il pensa que cela servait de lit.
Au crépuscule - il voyait s'assombrir l'ouverture au-dessus
de lui -
Kounta entendit un bizarre appel de corne. Peu après
montèrent des bruits de voix et son nez perçut l'odeur d'un
groupe de Noirs passant à proximité
de la case. Et puis des effluves de cuisine lui parvinrent. Il
n'était plus qu'une masse de souffrance : la faim qui lui
tordait les entrailles, sa tête
169
en feu, son dos lacéré par le fouet, ses bras et ses jambes
déchirés par les
épines. Il s'en voulait atrocement de ne pas avoir su choisir
le moment propice pour s'enfuir, à l'exemple d'un animal
pris au piège. Observer et mieux connaître cet étrange pays
et les paÔens qui le peuplaient, voilà ce qu'il aurait d˚ faire
avant tout.
Kounta avait fermé les yeux. La porte grinça, et il reconnut
l'odeur du Noir avec qui il s'était battu et qui avait aidé à le
rattraper. Il feignit 1
de dormir - mais un coup de pied lui arriva brutalement
dans les côtes et la douleur lui fit ouvrir les yeux. En
grondant, le Noir déposa quelque chose à la hauteur de son
visage, lui jeta une couverture et partit en claquant la porte.
A humer la nourriture, il en avait l'estomac presque aussi
douloureux que le dos. Il finit par ouvrir les yeux : il y avait
de la bouillie et un morceau de viande sur une écuelle de
métal, et une gamelle d'eau. Entravé
comme il l'était, il ne pouvait se servir de ses mains, mais
les récipients é@aient assez près de sa tête pour lui
permettre d'y plonger la bouche. Au moment o˘ il allait
mordre dans la viande, il reconnut l'odeur de l'immonde
pourceau; soulevé de nausées, il vomit de la bile dans le
plat même.
Il passa la nuit dans une somnolence entrecoupée de
moments de lucidité : alors, il s'interrogeait sur ces Noirs qui
ressemblaient à des Africains
mais qui mangeaient du pourceau. Cela signifiait qu'ils
étaient tous étrangers - ou traîtres - à Allah. Il implora
intérieurement le pardon d'Allah si jamais ses lèvres
venaient à toucher involontairement cette chair immonde,
ou s'il mangeait dans une assiette qui en avait contenu.
L'étrange corne résonna de nouveau peu après l'aube,
suivie, comme la veille, du passage des Noirs et des odeurs
de cuisine. L'abominable Noir revint lui apporter à boire et à
manger. Mais, en constatant que Kounta avait vomi sur la
nourriture intacte, il se répandit en imprécations et,
ramassant l'assiette, il lui en frotta le contenu sur le visage.
Puis il plaça
à portée de sa bouche les récipients qu'il avait apportés et
quitta la case.
Kounta était trop désemparé pour avaler quoi que ce soit; il
se dit qu'il se forcerait un peu plus tard. Mais bientôt la
porte s'ouvrit, et les relents du toubab assaillirent ses
narines. Il serrait bien fort les paupières,
mais, en entendant le toubab grommeler furieusement, il
craignit de nouveaux coups de pied et ouvrit les yeux.
Devant lui, le visage empreint de fureur, se dressait
l'horrible toubab qui l'avait emmené. Il fit comprendre par
gestes à Kounta qu'il serait battu s'il ne mangeait pas, puis
il ressortit.
Kounta réussit à étirer sa main gauche pour gratter la terre
oU le toubab avait posé le pied. Et, les doigts pressés sur le
petit monticule, les yeux
clos, il appela la malédiction éternelle des esprits mauvais
sur le toubab et sur sa descendance.
42
Kounta avait compté quatre jours et trois nuits depuis qu'il
était dans
cette case. Et toutes les nuits il avait entendu chanter dans
les cases voisines - même dans son village, il ne s'était
jamais senti aussi africain que dans ces moments-là. Mais
qui étaient-ils donc, ces Noirs, pour chanter sur la terre des
toubabs? …iaient-ils nombreux, ces êtres étranges qui
semblaient ignorer qui ils étaient, ce qu'ils étaient - et ne
pas s'en soucier?
Il attendait particulièrement le lever du soleil. Il se
remémorait les paroles d'un vieillard - un alcala - dans les
entrailles du grand canot :
" Chaque jour, en voyant monter le soleil, nous nous
souviendrons qu'il s'est levé dans notre Afrique, qui est le
nombril de la terre. "
Malgré les chaînes qui l'écartelaient, il avait trouvé qu'il
pouvait bouger très légèrement le corps, ce qui lui
permettait de voir un peu mieux les anneaux de fer, petits
mais épais, qui fixaient les chaînes aux quatre poteaux. Ces
derniers avaient à peu près la grosseur de son mollet; il ne
pouvait donc espérer les briser, non plus que les arracher du
sol de terre battue, car leur sommet traversait le toit de la
case. Il observa attentivement les petits trous pratiqués
dans les bracelets qui lui retenaient les chevilles et les
poignets; les toubabs y avaient introduit une mince barre de
métal qui, en tournant, avait produit un léger claquement. Il
essaya de secouer les bracelets, mais les chaînes firent un
tel bruit qu'il abandonna,
de peur d'éveiller l'attention à l'extérieur.
Il voulut confectionner un fétiche pour se concilier les
esprits bienveillants. De préférence à la terre du sol, il
choîsit de gratter la boue séchée
qui restait attachée aux rondins; ayant remarqué qu'elle
renfermait des petits poils noirs, il en observa un
attentivement : c'était une soie de pourceau! Alors, il jeta
vivement cette terre souillée et frotta comme il put sa
main sur le sol pour la nettoyer.
Au cinquième matin, le Noir arriva peu après que la corne
eut sonné
le réveil. Kounta se raidit en voyant qu'en plus de son
habituel b‚ton court
il portait deuk gros bracelets de fer. Il se courba pour
emprisonner les chevilles de Kounta dans les lourds
bracelets auxquels pendait une robuste chaîne. Il ne
détacha qu'ensuite les chaînes qui avaient maintenu Kounta
écartelé. Enfin libre de ses mouvements, Kounta se 171
releva d'un bond, mais un coup de poing du Noir le renvoya
aussitôt au sol. Comme Kounta essayait péniblement de se
redresser, un pied botté
lui arriva à toute volée dans les côtes. Fou de douleur et de
rage, il tenta
pour la troisième fois de se remettre debout et, de nouveau,
le Noir le faucha avec encore plus de violence. Il était vidé
de toutes forces - ces longs
jours passés dans une totale immobilité l'avaient affaibli à
un point qu'il ne soupçonnait pas. Kounta resta inerte,
haletant - et il lut, dans le regard
du Noir qui se dressait au-dessus de lui, qu'il le jetterait au
sol aussi longtemps qu'il n'aurait pas compris qui était le
plus fort.
Alors seulement le Noir fit signe à Kouàta de se lever.
Comme il n'arrivait même pas à se tenir à quatre pattes,
l'homme le releva brutalement et le poussa en avant. Gêné
par les lourds bracelets de fer, Kounta avança en clopinant.
Tout d'abord, il ne vit rien, aveuglé par la violente lumière
du jour. Et puis il commença à distinguer une file de Noirs
qui trottaient devant un toubab monté sur cet animal
semblable à un gros ‚ne
- il avait entendu qu'on appelait ça " cheval ". Kounta
reconnut le toubab à son odeur : c'était celui qui l'avait tiré
par la corde, quand les chiens l'avaient débusqué dans les
fourrés. Les Noirs étaient une dizaine : les femmes étaient
coiffées d'un chiffon rouge ou blanc, les hommes et les
enfants d'un chapeau de paille défoncé. Certains même
avaient la tête nue, et Kounta n'en vit pas un seul avec un
talisman au cou ou au bras. En revanche, plusieurs hommes
portaient un gros couteau, et tous semblaient se diriger vers
les champs. C'étaient ceux-là qu'il avait d˚ entendre chanter
la nuit. Il n'éprouvait que mépris à leur égard. Il compta les
cases : il y en avait dix, y compris celle o˘ il avait été
renfermé. Elles semblaient avoir
des murs fragiles - bien différents des parois de terre et des
toits de chaume odorant qu'il connaissait dans son village.
Elles étaient disposées en deux rangées de cinq - et Kounta
remarqua qu'ainsi placées on les voyait toutes de la grande
maison blanche.
Brusquement, le Noir planta son index dans le torse de
Kounta en s'exclamant : " Toi! Toi, Toby! " Le visage de
Kounta reflétait l'incompréhension - et le Noir répétait
encore et encore les mêmes mots en lui enfonçant le doigt
dans la poitrine. Kounta saisit lentement qu'il essayait de lui
faire comprendre quelque chose dans la langue des
toubabs.
Comme il le regardait d'un air ahuri, le Noir se frappa la
poitrine : "
Moi,
Samson! " et il répéta - " Samson! " Puis, pointant de
nouveau son doigt dans la poitrine de Kounta : " Toi, To-by!
To-by. Le maître l'a dit Toby! "
quand il saisit enfin le sens des paroles de l'homme, Kounta
se mai trisa à grand-peine pour ne pas trahir sa fureur. Il
aurait voulu hurler
" Je suis Kounta Kinté, le premier-né d'Omoro, qui est le fils
du marabout Kairaba Kounta Kinté! "
Devant l'apparente stupidité de Kounta, le Noir haussa les
épaules en bougonnant et le conduisit, clopinant dans ses
entraves, jusqu'à une case oU se trouvait un grand baquet
métallique plein d'eau; il lui indiqua 172
par gestes qu'il devait se laver, et jeta dans l'eau un bout de
chiffon et une
barre de p‚te marron; à son odeur, Kounta comprit que cela
ressemblait au savon que fabriquaient les femmes de
Djouffouré, en mélangeant à une lessive de cendres de bois
de la graisse fondue. Sous l'oeil mauvais du Noir,
Kounta profita amplement de cette occasion qui lui était
donnée de se décrasser. Ensuite son gardien lui jeta des
vêtements de toubab et un chapeau de paille jaune en triste
état. Kounta aurait voulu voir ces paÔens sous le torride
soleil d'Afrique.
Puis le Noir le conduisit encore dans une autre case. Là une
vieille femme lui servit à manger d'un air grincheux.
L'écuelle de métal contenait une bouillie épaisse et le pain
ressemblait à un g‚teau mounko; il fit descendre le tout en
avalant son gobelet de bouillon chaud - sans doute du boeu
ar l'arôme et la couleur brune. Ils déambulèrent ensuite
jusqu'à
a en juger p
une case étroite et basse dont, même de loin, l'odeur
indiquait l'usage. Le Noir baissa l'habit qui lui couvrait les
jambes, se carra au-dessus du trou pratiqué dans le siège
de bois et se mit à faire de bruyants efforts comme s'il se
soulageait. Il y avait, dans un coin, un petit tas de rafles de
maÔs
dont Kounta ne pouvait deviner l'emploi. Mais il comprit au
moins que le Noir lui montrait les façons des toubabs - et il
devait s'en instruire soigneusement s'il voulait réussir à
s'enfuir.
En continuant leur chemin, ils passèrent devant un vieillard
assis dans
une curieuse chaise qui se'balançait lentement tandis qu'il
tressait des feuilles de maÔs séchées - apparemment pour
faire un balai. Sans lever la tête, le vieillard lui lança un
regard non dénué d'aménité, mais Kounta l'ignora
froidement.
Ramassant un de ces longs et solides couteaux que Kouiita
avait remarqués dans les mains des autres, le Noir tourna la
tête vers les champs et lui fit signe de le suivre. Tout en
clopinant dans les fers qui lui écor-chaient les chevilles,
Kounta regardait les champs devant lui : d'un mouvement
incessant, les femmes et les enfants se baissaient pour
ramasser et empiler les tiges de maÔs desséchées que les
hommes, en marchant devant eux, tranchaient à la volée au
moyen de leurs grands couteaux.
Le dos nu des hommes luisait de sueur. Kounta y chercha
sans la trouver leur marque au fer rouge - comme la sienne;
mais il ne vit que des cicatrices de coups de fouet. Le
toubab arriva à leur hauteur sur son
"cheval", dit quelques mots au Noir et lança un regard
menaçant à
Kounta.
Le Noir appela Kounta du geste, abattit une douzaine de
tiges de maÔs et lui fit signe de les ramasser et de les
empiler à l'exemple des autres.
Le toubab poussa son cheval tout près de lui et resta à le
regarder, le fouet
dressé, l'air farouche, montrant clairement ce qu'il allait
faire si Kounta n'obéissait pas. Enrageant de son
impuissance, Kounta ramassa deux tiges.
Indécis, il entendit crisser le couteau du Noir devant lui.
Alors, il se pencha
et ramassa les tiges deux par deux. Il sentait le regard des
Noirs occupés dans les . . rangees voisin es, et il voyait les
pieds du cheval du toubab.
Il per-
173
çut le soulagement des Noirs, et la bête s'éloigna enfin.
Sans lever la tête,
il vit que le toubab circulait dans le champ, à l'aff˚t de ceux
qui ne travaillaient pas assez vite, et il leur cinglait le dos
avec un cri de fureur.
Kounta aperçut au loin une route. Au cours de l'après-midi, il
y vit passer un cavalier solitaire et, à deux reprises, un
chariot. Il les distinguait
mal d'ailleurs, les yeux brouillés par la sueur qui lui
ruisselait du front
- car la journée était chaude. De l'autre côté, c'était la forêt
dans laquelle
il avait tenté de se cacher. Il comprenait son erreur : ce
n'était qu'un bois
étroit, sans profondeur. Mais il dut cesser de regarder dans
sa direction, car un désir irrésistible le poussait à bondir
vers les arbres. D'ailleurs, comment l'aurait-il pu, avec ses
lourdes entraves de fer? Tout en travaillant, il réfléchissait
qu'il lui faudrait trouver une arme quelconque, pour se
défendre contre les chiens et les hommes. Il n'est pas digne
d'être le serviteur d'Allah, celui qui ne se défend pas quand
on l'attaque. Chiens ou hommes, buffle blessé ou lion
affamé : jamais le fils d'Omoro Kinté
ne reculerait.
Le soleil était déjà couché lorsque la corne retentit au loin.
En voyant
les autres Noirs se mettre en file, Kounta se disait qu'il ne
devait plus penser à eux comme aux membres des tribus
dont ils avaient les traits distinctifs; ce n'étaient que des
pàiens, indignes de se mêler à ceux qui étaient arrivés avec
lui sur le grand canot.
Mais il fallait être aussi stupides que les toubabs pour faire
travailler
aux champs des hommes de sang foulah - même d'aussi
piteux spécimens que ceux-là - au lieu de les mettre à
garder le bétail; tout le monde savait
que les Foulàhs étaient des pasteurs-nés, qu'ils parlaient
avec leurs bêtes.
Il fut interrompu dans ses pensées par un claquement de
fouet du toubab sur son "cheval " : Kounta devait aller se
placer en que ' ue de file. Il obéit,
et la grosse femme courtaude qui jusque-là fermait la
marche s'empressa de laisser une distance entre elle et lui.
Il avait envie de lui cracher dessus.
Ils se mirent en route - Kounta clopinant dans ses lourdes
entraves dont le frottement lui avait déjà mis les chevilles
en sang. Soudain, il entendit de lointains aboiements. Il
frissonna, aussitôt ramené aux chiens qui l'avaient poursuivi
et assailli. Et brusquement il se souvint de son chien ouolo
qui était mort en le défendant contre les toubabs qui le
capturaient
- là-bas, en Afrique.
Rentré dans sa case, Kounta s'agenouilla dans la direction
du levant.
Il se prosterna, le front contre le sol de terre battue, et pria
longuement,
pour compenser les deux prières qu'il n'avait pu faire dans
le champ - cela lui aurait assurément valu le fouet du
toubab à " cheval ".
quand il eut terminé, il se mit sur son séant et parla à voix
basse en sira kango, adjurant les ancêtres, dans cette
langue secrète des hommes, de l'aider à supporter son état.
Pressant dans sa main deux plumes de coq qu'il avait
ramassées le matin à l'insu de " Samson ", il se demanda
quand il aurait l'occasion de dérober un oeuf. Avec les
plumes de coq et de la coquille d'oeuf finement broyée, il
pourrait confectionner un puissant féti-174
x esprits de bénir la poussière que ses derniers pas
che, pour demander au
dans le village avaient foulée. Si cette poussière était bénie,
un jour l'em-preinte de ses pas reparaîtrait à Djouffouré, et
les villageois, qui connais-nt les empreintes de chacun, se
réjouiraient devant ce signe indiquant saie
que Kounta Kinté était toujours vivant et qu'il reviendrait un
jour chez lui. Un jour.
Il revivait pour la millième fois le cauchemar de sa capture.
Cette branche n'aurait-elle craqué qu'un instant plus tôt, et
il aurait pu bondir pour saisir sa lance. Des larmes de rage
lui montèrent aux yeux. On l'avait traqué, assailli, capturé,
enchaîné - depuis des lunes, il ne connaissait plus
rien d'autre.
Mais non! Il ne devait pas se laisser aller. N'était-il pas un
homme?
A dix-sept pluies, il était trop vieux pour pleurnicher et
s'attendrir sur lui-même. S'essuyant les yeux d'un revers de
main, il s'étendit sur la mince paillasse de feuilles de maÔs
et chercha le sommeil - mais ce nom de
" To-by " lui tournait dans la tête, et la rage le submergea de
nouveau. Il déchargea sa fureur dans une violente détente
des jambes - alors les bracelets de fer lui rentrèrent encore
plus profondément dans les chevilles, et il se remit à
sangloter.
Arriverait-il jamais à être un homme, comme Omoro?
Kounta se demanda si son père pensait encore à lui, si Binta
avait reporté sur Lamine,
Souwadou et Madi tout l'amour qu'elle lui donnait - avant. Il
pensa à
Djouffouré, son village qu'il chérissait par-dessus tout. Il en
revoyait les
gens, les choses, les scènes. Et il finit par s'endormir.
43
Kounta marchait de plus en plus difficilement, car les fers lui
entamaient profondément les chevilles. Mais il se forçait à
n'en rien montrer : s'il voulait retrouver la liberté, il devait
exécuter tout ce qu'on attendait
de lui comme un abruti. Seulement rien n'échappait à ses
yeux, ses oreilles,
ses narines - il guettait les armes utilisables, les défaillances
des toubabs.
Et un jour, leur méfiance endormie, ils lui retireraient les
fers - alors, il
s'enfuirait. ait résonné la corne du réveil, Kounta Tous les
matins, quand av
gagnait en boitillant la case de la vieille femme et avalait ce
qu'elle lui servait - à l'exception de l'immonde viande du
pourceau. Tout en man-175
geant, il fouillait de l'oeil la cuisine, cherchant ce qu'il
pourrait soustraire
en guise d'arme, sans qu'elle en remarqu‚t l'absence. Mais,
en dehors des ustensiles noirs pendus à des crochets au-
dessus de son foyer, il n'y avait rien d'autre que les écuelles
de fer-blanc dans lesquelles il puisait avec ses
doigts. Il avait vu la femme piquer sa viande avec un mince
objet de métal brillant, terminé par trois ou quatre pointes.
Cela ferait peut-être une arme,
malgré sa petitesse - mais encore fallait-il qu'il p˚t s'en
emparer quand elle avait le dos tourné.
Un matin, en mangeant son gruau, il vit la femme couper un
morceau de viande avec un couteau qu'il ne connaissait pas
encore. Il songeait à
ce qu'il en ferait si c'était lui qui avait ce couteau sous la
main lorsqu'un
atroce hurlement de douleur déchira l'air. Cela répondait si
exactement à
ses pensées qu'il faillit en tomber de son siège. Il sortit en
clopinant et vit
que les autres étaient déjà alignés pour partir au travail -
certains terminant à peine de m‚cher leur déjeuner, par
crainte du fouet qui punissait les retardataires. Et, à côté
d'eux, un pourceau agitait convulsivement les pattes, le
sang bouillonnant de sa gorge tranchée. Deux hommes
soulevèrent le corps de la bête, le plongèrent dans une
immense marmite d'eau bouillante et, l'ayant ressorti, ils en
raclèrent tous les poils - Kounta remarqua que sa peau avait
la couleur de celle des toubabs. Les hommes suspendirent
le cochon par les pattes, l'éventrèrent et le vidèrent de ses
entrailles. L'odeur infecte des boyaux prit Kounta à la gorge;
il partit aux
champs avec les autres en s'efforçant de masquer la
répulsion que lui inspiraient ces paÔens, mangeurs de chair
immonde.
A présent, ils trouvaient au matin les tiges de maÔs
couvertes de givre
et les champs envahis d'une brume qui ne se dissipait que
lorsque le soleil devenait assez chaud. Kounta s'émerveillait
de la puissance infinie d'Allah,
car voici que dans cette terre des toubabs, de l'autre côté
de la grande eau,
le soleil et la lune se levaient et parcouraient le ciel comme
en Afrique; simplement le soleil n'était pas aussi chaud, ni la
lune aussi belle qu'à
Djouffouré. Dans cette contrée maudite, il n'y avait donc
que les gens pour n'avoir pas été créés par Allah. Les
toubabs étaient inhumains et, quant aux Noirs, ç'aurait été
folie d'essayer de les comprendre.
Au moment o˘ le soleil était au plus haut dans le ciel, la
corne appelait les hommes à se former en ligne. Arrivait
alors un traîneau de bois au flanc duquel marchait la
cuisinière et tiré par un très gros ‚ne - ou un petit cheval;
Kounta savait que c'était une " mule ". La vieille femme
procédait à la distribution : une galette de maÔs et une
gamelle de rago˚t par personne. Ils avalaient leur pitance
debout ou assis à même le sol et ingurgitaient une mesure
d'eau, puisée dans le tonneau qu'avait également amené le
traîneau. Kounta ne mangeait jamais le rago˚t sans l'avoir
bien reniflé, pour être s˚r qu'il ne contenait pas de viande
de porc. Mais il ne s'y trouvait généralement pas le moindre
soupçon de viande - juste des légumes. En revanche, il avait
plaisir à mordre dans la galette, parce qu'il
avait vu les femmes écraser le mais dans un mortier,
comme en Afrique.
176
La seule différence était qu'elles se servaient d'un pilon de
pierre, tandis
que celui de Binta était en bois.
On leur servait parfois des choses qu'il connaissait déjà chez
lui : des
arachides, des kandjos et des so-sos - mais ici ils appelaient
ça gombos et haricots rouges. Et il remarqua que ces Noirs
aimaient énormément un gros fruit qu'ils appelaient "
pastèque ". Mais Allah n'avait pas donné aux gens de cette
terre des choses qui poussaient partout et toutes seules en
Afrique : mangues, coeur de palmiers, fruits de l'arbre à
pain, et tant d'autres choses savoureuses.
De temps à autre, le toubab qui avait amené Kounta - le "
maître ", comme les autres l'appelaient - surgissait dans les
champs et les regardait travailler du haut de son cheval.
Coiffé d'un chapeau de paille blanche, il discutait avec le
toubab qui commandait aux Noirs - le " régisseur " -
en agitant une mince badine de cuir tressé. Et Kounta
remarqua que le
" régisseur " toubab ne faisait pas moins de mines
souriantes et de tortillements que les Noirs, quand
justement ils avaient affaire à lui ou au
" maître ".
Jour après jour, il se passait des choses bizarres. Alors,
Kounta les retournait dans sa tête avant de s'endormir. Ces
Noirs ne semblaient avoir qu'une seule idée : satisfaire les
toubabs pour échapper à leur redoutable fouet. Il en était
malade de les voir s'agiter au travail dès que paraissait
un toubab. Et alors, au moindre mot de celui-ci, ils filaient
servilement.
Des chèvres, des singes, on pouvait encore arriver à les
faire marcher, mais
des hommes? Peut-être était-ce qu'ils n'avaient jamais rien
connu d'autre que cette contrée - ils n'étaient pas nés en
Afrique; ils avaient toujours vécu dans des cases faites de
rondins joints par de la boue mêlée de soies de pourceau.
Ces Noirs, ils n'avaient jamais su ce que cela pouvait
signifier
de suer sous le soleil pour soi-même, et non pour un maître
toubab.
Mais lui, Kounta, il ne deviendrait jamais comme eux -
non,jamais.
Souvent, ce genre de pensées - ou ses projets de fuite -
l'empêchaient de dormir pendant une grande partie de la
nuit, mais il se réveillait toujours
avant le chant du coq, auquel tous les volatiles faisaient
bientôt écho.
Ici,
les oiseaux gazouillaient ou chantaient - rien de commun
avec les cris rauques des perroquets verts dont
l'assourdissant tapage saluait le jour à
Djouffouré. D'ailleurs, il n'y avait pas de perroquets - pas de
singes non plus, pour emplir l'air matinal de leurs
jacassements et jeter des branches sur les gens, du haut
des arbres. Et Kounta n'avait pas vu une seule chèvre.
En revanche, ceux d'ici gardaient dans des enclos les
pourceaux - ils les appelaient " cochons " ou " porcs " - et ils
allaient jusqu'à les nourrir!
Mais les cris des " cochons " n'étaient pas plus déplaisants à
entendre
que le parler des toubabs, et d'ailleurs ils lui ressemblaient.
Il aurait donné
n'importe quoi pour entendre une seule phrase en
mandingue, ou même dans une autre langue d'Afrique. Il
regrettait ses compagnons de chaîne du grand canot, même
ceux qui n'étaient pas musulmans. O˘ avaient-ils été
emmenés? Dans des fermes de toubabs comme celle-ci?
Est-ce qu'eux 177
aussi éprouvaient la nostalgie de leur langue natale et, en
même temps, le sentiment d'être coupés de tout,
totalement seuls, parce qu'ils ne connaissaient pas le parler
des toubabs?
S'il voulait comprendre les idées et les coutumes des
toubabs pour arriver à s'enfuir, il lui faudrait apprendre leur
bizarre langue. Il reconnaissait déjà quelques mots : "
cochon, porc, pastèque, haricots rouges, régisseur, m'sieu ",
et surtout " oui, m'sieu maître " - il avait rarement entendu
les Noirs dire autre chose que ces mots-là aux toubabs. La
toubab femelle qui vivait avec le " maître " dans la grande
maison blanche, c'était la "
maî-
tresse ". Un jour, il l'avait aperçue de loin, en train de cueillir
des fleurs
près de la maison : c'était une créature osseuse et sa peau
avait la couleur
d'un ventre de crapaud.
Le sens d'autres mots toubabs qu'il avait entendus
échappait encore à Kounta. Mais, sans rien en laisser
paraître, il s'efforçait de le deviner et, peu à peu, il parvint à
associer certains sons à tels objets ou tels actes.
Il y avait pourtant un mot constamment employé par les
Noirs et par les toubabs et dont il n'arrivait pas à percer la
signification. qu'est-ce que ça
pouvait bien être qu'un " négro "?
44
quand il n'y eut plus rien à faire dans les champs de maÔs,
le "
régis-
seur " assigna les t‚ches au jour le jour. C'est ainsi qu'un
matin Kounta se trouva au milieu d'une plantation de gros
légumes couleur de mangue trop m˚re, ressemblant un peu
aux grandes courges que les femmes de Djouffouré faisaient
sécher et employaient comme récipients de cuisine.
Les Noirs d'ici appelaient ça des " potirons ". Il en ramassa
un plein
" chariot " et repartit pour les décharger dans la grande
b‚tisse qu'on appe
lait " grange ". En chemin, il vit des Noirs qui sciaient un
gros arbre en morceaux; d'autres fendaient ces morceaux à
la hache pour faire des billettes que les enfants empilaient
en tas plus hauts qu'eux. A un autre endroit, deux hommes
suspendaient sur de minces traverses des feuilles de tabac;
il avait déjà senti l'odeur de cette immonde plante aimée
des paÔens au cours d'une randonnée avec son père.
A l'occasion de ses navettes entre le champ de potirons et
la grange, il
constata que, comme dans son village, on faisait sécher
beaucoup de choses pour les conserver. Des femmes
cueillaient et mettaient en bottes une plante à la robuste
tige brune qu'elles appelaient " armoise ". Et certains 178
légumes du potager étaient répandus sur de grandes toiles
pour sécher à
l'air, de même que la mousse ramassée par les enfants et
ébouillantée -
pour quel usage, Kounta n'en avait pas la moindre idée.
Son coeur se souleva en passant devant un enclos o˘ il vit -
et entendit
que l'on égorgeait des cochons. Il remarqua que l'on gardait
même leurs soies - sans doute pour les mêler au mortier.
Mais le plus écoeurant, c'étaient leurs vessies emplies d'air,
ficelées aux deux bouts et mises à
sécher le long de la clôture - Allah seul savait à quelles fins
paÔennes.
quand il en eut fini avec les potirons, Kounta alla avec
d'autres secouer
des arbres pour en faire tomber les fruits - des sortes de
noisettes. A leurs
pieds, des enfants du premier kafo les ramassaient et en
emplissaient des paniers. Kounta cacha sur lui une noisette
et, une fois seul, il y go˚ta; la
saveur n'en était pas désagréable.
Ensuite, les hommes furent chargés de diverses réparations.
Kounta en aida un autre à remonter une clôture. Us femmes
s'affairaient à nettoyer de fond en comble la grande maison
et les cases. Il les vit laver le linge : elles le faisaient d'abord
bouillir dans une énorme marmite noire et puis le foulaient,
tout trempé d'eau savonneuse, sur une plaque de métal
ondulé. Ainsi, ces femmes ne savaient même pas que la
seule façon de bien laver le linge est de le battre sur une
pierre.
Kounta remarqua que le fouet du " régisseur " s'abattait
moins souvent sur les Noirs. L'atmosphère lui rappelait un
peu celle de Djouffouré, quand les récoltes étaient rentrées
dans les greniers. Et parfois même, vers
la fin de la journée, des hommes allaient jusqu'à se
trémousser en chantant.
Le " régisseur " poussait vers eux son cheval et brandissait
son fouet, mais
Kounta voyait qq'il feignait seulement la colère. Alors, les
autres se mettaient à chanter avec eux, et enfin les femmes
se mêlaient à leur choeur seulement, leurs chants n'avaient
aucun sens pour Kounta. Les façons de ces Noirs lui
déplaisaient tellement qu'il était content d'entendre la corne
annoncer l'heure de regagner les cases.
Le soir, il s'asseyait en travers de son seuil, la plante des
pieds bien
à plat sur la terre battue, pour atténuer le contact des fers
contre les plaies
suppurantes de ses chevilles. Il aimait sentir passer sur lui
les légers vents
qui s'élevaient parfois - le lendemain, il trouverait sous les
arbres un tapis
de feuilles rouges et dorées. Il revoyait les soirées de
Djouffouré, après le
temps des moissons : la fumée des feux de bois, les
moustiques et autres insectes importuns, les longues
conversations traversées de temps en temps par les
lointains grondements des léopards, les hurlements des
hyènes.
Ce que l'on n'entendait jamais ici, c'étaient les tambours.
Sans doute les toubabs ne permettaient-ils pas à ces Noirs
d'avoir des tambours. Mais pourquoi? @tait-ce par peur -
parce qu'ils savaient que le rythme des tam-tarns fouettait
le sang des villageois jusqu'à faire danser follement même
les tout-petits et les vieillards édentés? Ou parce que leur
cadence entraînait les lutteurs à de formidables exploits? Ou
parce que leur rythme obsédant pouvait déchaîner la fureur
des guerriers contre l'ennemi? Ou peut-179
être simplement parce que ç'aurait été un moyen, pour les
Noirs. de communiquer d'une plantation à l'autre sans être
compris des toubabs?
Mais ces Noirs mécréants ne comprendraient pas plus que
les toubabs le langage tambouriné. Non sans répugnance,
Kounta devait parfois convenir que ces Noirs paÔens
n'étaient pas irrémédiablement perdus. Sans le savoir, ils
faisaient encore des choses purement africaines. Ainsi leur
façon de s'exclamer : sons, gestes, mimiques - il connaissait
cela depuis toujours. Et leur façon de se mouvoir était aussi
celle des Africains. Et leurs rires quand ils étaient entre eux,
des rires qui leur empoignaient tout
le corps - à Djouffouré, les gens ne riaient pas autrement.
Kounta retrouvait encore l'Afrique dans la coiffure des
femmes : des nattes bien serrées, attachées par un lien -
seulement, les Africaines ornaient leurs nattes de perles de
couleur. Kounta avait même vu des Noirs qui portaient leurs
cheveux en courtes tresses, à la façon de certains Africains.
Et, toujours comme en Afrique, les femmes s'enroulaient
une étoffe autour de la tête - en revanche, elles ne savaient
pas la nouer correctement.
Kounta voyait aussi que, comme chez lui, on apprenait aux
enfants la politesse et le respect envers leurs aînés. Les
mères transportaient les bébés sur leur dos, avec les petits
mollets grassouillets qui leur battaient
les côtés. Le soir, en prenant le frais, les vieillards se
frottaient les gencives
avec le bout bien assoupli d'une ramille - à Djouffouré,
c'était avec une racine de jonc odorant. Et, même s'il ne
pouvait comprendre comment cela leur avait été possible
dans ce pays de toubabs, Kounta devait reconnaître que le
go˚t de ces Noirs pour les chants et les danses était
nettement africain.
Mais ce qui commençait vraiment à tempérer son
ressentimen à
l'égard de ces étranges Noirs, c'était que depuis une lune ils
ne lui témoignaient de l'aversion que lorsque le " régisseur "
ou le " maître " étaient dans les parages. que Kounta
survienne lorsqu'ils étaient uniquement entre eux, et la
plupart lui faisaient aussitôt un signe de tête; ils semblaient
aussi
se préoccuper du vilain aspect de sa cheville gauche. Bien
entendu, il passait son chemin froidement, sans jamais
répondre à la moindre avance -
mais il lui arrivait de regretter de ne pas avoir rendu un
salut.
Une nuit o˘, comme tant d'autres, il s'était réveillé, il sentit,
en restant
les yeux ouverts dans le noir, qu'Allah voulait qu'il f˚t ici, au
sein de la
tribu perdue d'une grande famille noire dont les racines
remontaient aux premiers ancêtres. Mais ces Noirs-là,
contrairement à lui, ne savaient absolument rien d'eux-
mêmes ni du pays d'o˘ ils venaient.
Il lui sembla percevoir la présence de son grand-père, le
saint marabout. Il tendit les bras sans rien rencontrer
devant lui, mais il se mit à
lui parler à voix haute, implorant KaÔraba Kounta Kinté de
lui fa' ire connaître l'objet de sa mission, si tel était le cas. Il
sursauta en entendant
sa propre voix. Il n'avait plus proféré un son depuis son
arrivée dans le pays des toubabs, sauf en invoquant Allah
ou en hurlant de douleur sous le fouet.
180
Le lendemain, en rejoignant la file des hommes, Kounta fut
sur le point de dire " Bonjour ", comme il les entendait se
saluer tous les matins.
Mais, bien qu'il s˚t déjà assez de mots toubabs pour
comprendre une bonne partie de ce qu'il entendait et pour
se faire comprendre lui-même, quelque chose le poussa à
n'en rien montrer.
Il lui vint à l'idée que ces Noirs dissimulaient leurs véritables
sentiments à l'égard du toubab aussi soigneusement qu'il
leur dissimulait à eux ses nouvelles dispositions. Combien
de fois n'avait-il pas surpris leur changement de
physionomie : souriante devant le toubab, pleine
d'amertume dès qu'il avait tourné la tête. Il les avait vus
briser volontairement leurs outils et feindre une totale
candeur quand le " régisseur "
se répandait en violents reproches. Et dans les champs, s'ils
s'activaient fiévreusement dès que le toubab était dans les
parages, ils mettaient en réalité deux fois plus de temps
qu'il n'était nécessaire pour faire leur travail.
Kounta commençait aussi à s'apercevoir que ces Noirs
avaient une façon secrète de communiquer entre eux -
comme les Mandingues avaient le sira kango. Parfois, aux
champs, il surprenait un geste furtif, un mouvement de tête.
Ou encore, un homme lançait une bizarre exclamation; un
autre la répétait, et puis encore un autre, mais toujours à
des moments inattendus et jamais à portée de voix du "
régisseur " à cheval. D'autres fois, alors que ce dernier se
trouvait juste au milieu d'eux, ils se mettaient
à chanter - Kounta ne comprenait pas les mots, mais il
savait que c'était un message, comme ceux que les femmes
transmettaient aux enchaînés par leurs chants, sur le grand
canot.
La nuit, lorsqu'on ne voyait plus briller de lampes derrière
les fenêtres
de la grande maison, l'ouÔe fine de Kounta percevait des
froissements ténus : c'étaient un ou deux Noirs qui
quittaient le " quartier des esclaves "
- et il les entendait rentrer, quelques heures plus tard. Il se
demandait o˘
ils allaient et pourquoi - mais encore plus pourquoi ils
étaient assez fous pour revenir. Et le matin, dans les
champs, il essayait de deviner lesquels,
parmi les hommes, avaient bien pu sortir. Il pensait qu'il
pourrait arriver à faire confiance à ceux-là.
A deux cases de celle de Kounta, les Noirs venaient tous les
soirs après " dîner " s'asseoir autour du feu de la vieille
cuisinière. En les voyant
s'assembler, il éprouvait une poignante nostalgie des
veillées à
Djouffouré.
Bien s˚r, ici c'était différent : les femmes étaient mêlées aux
hommes et beaucoup d'entre eux, sans distinction de sexes,
tiraient sur ces pipes à
tabac paÔennes qui rougeoyaient de temps en temps dans
l'obscurité grandissante. Assis sur le seuil de sa case, il
tendait l'oreille, et le bruit de leurs
voix lui parvenait - mêlé au chant des grillons et aux
lointains hululements
des hiboux dans la forêt. Il ne saisissait pas le sens de leurs
paroles, mais
l'amertume de leurs intonations ne lui échappait pas.
Ils étaient là une dizaine d'adultes et, dans le noir, il les
reconnaissait
à leur voix; dans sa tête, il les associait à une tribu dont ils
avaient les
181
traits distinctifs. Il savait ceux qui avaient généralement un
air dégagé, et
ceux qui souriaient rarement - même devant le toubab, pour
certains Les veillées se déroulaient presque toujours de la
même façon. La pre'
mière personne à prendre la parole était habituellement la
femme qui faisait la cuisine dans la grande maison. Elle
singeait les façons de parler du " maître " et de la "
maîtresse ". Et puis, il y avait le grand Noir qui avait
rattrapé Kounta dans sa fuite : lui, il imitait le " régisseur ".
Et Kounta les entendait étouffer leurs rires, pour ne pas être
entendus dans la grande maison.
Mais, quand ils avaient fini de rire, ils parlaient vraiment
entre eux.
Les mots échappaient à Kounta, mais il comprenait les
intonations découragées, obsédées, furieuses. Il lui semblait
qu'ils évoquaient des choses qui leur étaient arrivées dans
un précédent moment de leur vie. Les femmes, surtout,
discutaient avec animation, et puis s'arrêtaient
brusquement et sanglotaient. Petit à petit, les conversations
s'apaisaient; soudain
une femme se mettait à chanter - Nobody knows de troubles
Ise seed -
et Kounta sentait la tristesse qui imprégnait ce chant.
Pour finir, la voix du plus vieux Noir s'élevait : c'était celui
qui restait
assis à se balancer dans une chaise en tressant des feuilles
de mais -
c'était
lui aussi qui soufflait dans la corne. Alors, les autres
inclinaient la tête
et ils marmonnaient - comme s'ils priaient. Kounta était s˚r
qu'ils ne priaient pas Allah. Mais il se souvenait que, dans le
grand canot, le vieil alcala avait dit qu'" Allah connaît toutes
les langues ". Pendant leur prière,
le vieillard et les autres s'exclamaient de temps à autre : "
Oh! Seigneur!
"
Est-ce que " Oh! Seigneur! " c'était leur Allah, à ces Noirs du
pays des toubabs?
Avec les jours qui passaient, se levèrent des vents
nocturnes plus froids que ceux qu'avait jamais connus
Kounta; les arbres se dépouillèrent de leurs feuilles. Un
matin, au lieu de partir aux champs, les hommes furent
envoyés dans la grange. Il y avait là le maître et la
maîtresse ainsi que quatre toubabs en beaux habits. Les
Noirs, divisés en deux groupes, furent placés devant de gros
tas d'épis de maÔs et luttèrent de vitesse pour les
dépouiller de leurs feuilles - sous les acclamations et les
encouragements des toubabs.
Et puis les toubabs et les Noirs mangèrent et burent à
satiété -
chacun
de leur côté. Le vieux Noir que Kounta entendait prier le soir
prit une sorte
d'instrument de musique garni de cordes - un peu comme la
kora africaine
- et en fit sortir des sons bizarres en frottant les cordes avec
une badine.
Les autres se levèrent et se mirent à danser, tandis que les
toubabs, rangés
sur le côté, accompagnaient leurs sauvages contorsions en
claquant des mains et en lançant des exclamations. Tout
rouges d'animation, les toubabs se levèrent brusquement
et, tandis que les Noirs s'écartaient, ils exécutèrent à leur
tour une bizarre danse, accompagnés par le vieux Noir qui
jouait comme un enragé; tout autour, les Noirs bondissaient
et claquaient des mains comme s'ils n'avaient jamais vu un
plus beau spectacle.
182
Le soir, en réfléchissant dans sa case à tout ce qui s'était
passé ce jour-là, Kounta crut comprendre que, d'une bizarre
façon,à la fois forte et très profonde, les Noirs et les toubabs
avaient un certain besoin les uns
des autres. Non seulement pendant les danses dans les
granges, mais en bien d'autres occasions, il lui avait semblé
que les toubabs n'étaient jamais
plus épanouis que lorsqu'ils se trouvaient avec les Noirs -
même lorsque c'était pour les battre.
45
La cheville gauche de Kounta suppurait si vilainement que le
bracelet de fer était tout couvert de pus jaune et visqueux;
le " régisseur " finit par
remarquer à quel point il traînait la jambe et il dit à Samson
de lui retirer
ses fers.
Cela lui faisait encore très mal de bouger son pied, mais son
bonheur d'être débarrassé des fers était tel que Kounta y
songeait à peine. Et cette
nuit-là, quand tout fut devenu tranquille, il prit la fuite. Il
partit dans la
direction opposée à celle qu'il avait suivie la première fois. Il
traversa en
boitillant un champ au-delà duquel s'étendait une forêt
vaste et profonde.
Il avait atteint un ravin et il rampait pour remonter la pente
lorsqu'il entendit venir quelqu'un. Il demeura tapi, le coeur
battant. L'homme marchait d'un pas lourd, se rapprochait,
et soudain montèrent des appels rauques :
" Toby! Toby! " C'était la voix de Samson. Kounta empoigna
le grossier épieu qu'il s'était façonné. Il se sentait
étrangement calme, presque engourdi. La silhouette
massive fourrageait dans les buissons, sur la crête du ravin.
Il sentit que Samson était inquiet pour lui-même, si Kounta
réussissait à s'enfuir. Il se rapprochait de plus en plus -
ramassé sur lui-même,
Kounta demeurait d'une immobilité de pierre. Et soudain ce
fut le moment.
De toutes ses forces il lança l'épieu, mais son geste lui
arracha un sourd grognement de douleur qui alerta Samson;
celui-ci se jeta de côté et l'épieu
ne fit que le frôler.
Kounta tenta de prendre sa course, mais ses pauvres
chevilles ne le portaient plus; et à peine s'était-il retourné,
prêt au combat, que Samson se jetait sur lui; il avait
l'avantage de la taille et de la force, et Kounta s'effondra.
Samson le releva et commença à lui marteler la poitrine et
le ventre; Kounta se tordait pour esquiver ses poings en se
défendant des ongles et des dents. Et puis il s'écroula de
nouveau, 183
comme frappé par une massue. Il ne pouvait plus faire un
mouvement.
En haletant pour retrouver son souffle, Samson lui lia
solidement les poignets avec l'extrémité d'une corde et,
saisissant l'autre bout, il tira Kounta en direction de la
plantation dans un intarissable flot d'injures, lui
décochant de sauvages coups de pied dès qu'il trébuchait
ou chancelait.
Kounta le suivait en titubant. …tourdi de douleur et
d'épuisement, furieux contre lui-même, il songeait
sombrement à l'atroce correction qu'il allait recevoir en
rentrant. Pourtant, quand ils arrivèrent peu avant l'aube,
Samson se contenta de lui lancer un ou deux coups de pied
supplémentaires et s'en fut, le laissant comme une loque
sur le sol.
Kounta était à bout de forces et il tremblait de tous ses
membres, mais
il se mit à mordre dans la corde qui lui liait les poignets; il
avait l'impression qu'on lui arrachait les dents, mais il
persévérait, la déchiquetant brin
par brin. Seulement, au moment o˘ elle cédait, la corne
matinale se fit entendre. Kounta sanglotait : il avait échoué
encore une fois. Alors, il pria
Allah.
Au cours des jours qui suivirent, ce fut comme s'il y avait
entre lui et Samson un pacte secret de haine. Kounta savait
que Samson le surveillait étroitement; il savait qu'il
n'attendait qu'un bon prétexte pour s'en prendre à lui d'une
façon que ne désapprouverait pas le toubab. Kounta
ripostait en exécutant tous les travaux qui lui étaient
commandés comme si rien ne s'était jamais passé - mais
plus vite et mieux qu'avant. Il avait
remarqué que le " régisseur " s'occupait moins de ceux qui
travaillaient le plus dur et qui gardaient toujours un grand
sourire. Kounta ne pouvait se résoudre à sourire, mais il
notait avec une sombre satisfaction que le fouet restait
d'autant plus calme qu'il se montrait plus actif.
Un soir, après le travail, il aperçut en passant près de la
grange un gros coin de fer à demi caché sous le bois scié et
fendu dans la journée.
Il scruta rapidement les alentours : personne en vue. D'un
geste vif, il ramassa le coin et, le dissimulant dans sa
chemise, il s'empressa de regagner sa case. Il creusa le sol
de terre battue à l'aide du coin, et dé sa PO
celui-ci dans le trou; puis il ramena soigneusement la terre
et la tassa avec
une pierre : le sol paraissait n'avoir jamais été touché.
Il ne put dormir de la nuit, tenaillé par l'inquiétude : et si, le
lendemain, en s'apercevant de la disparition du coin, on
fouillait les cases?
Heu-
reusement, nul ne signala l'absence du coin. Il ne savait
d'ailleurs pas très
bien quel usage il pourrait en faire lorsqu'il tenterait une
nouvelle fois de
s'enfuir. En revanche, il lui fallait absolument s'emparer d'un
de ces longs
couteaux que le " régisseur " distribuait le matin à certains
hommes.
Seule-
ment, il voyait bien que le soir le " régisseur " les récupérait
et les comptait
soigneusement. Mais un couteau comme ça lui permettrait
de se frayer un chemin dans les fourrés, de pénétrer au plus
profond de la forêt et, s'il le
fallait, de tuer un chien - ou un homme.
Presque une lune plus tard, par un froid après-midi au
morne ciel gris,
Kounta coupait à travers champs pour aller aider un homme
à réparer une 184
clôture lorsqu'il se mit à tomber du ciel quelque chose qui
ressemblait à
du sel. Cela avait commencé doucement, mais bientôt tout
l'air fut empli d'espèces de gros flocons blancs. Un peu plus
loin les Noirs s'exclamaient
" La neige! " - alors, ça devait s'appeler comme ça. Il en
ramassa un peu c'était très froid au toucher; il lécha ses
doigts c'était encore plus froid
sur la langue, mais sans aucun go˚t. Il renifla cela ne sentait
rien non
plus. Et, en plus, cela se transformait aussitôt en eau.
Pourtant, la "
neige "
restait sur le sol puisque les champs étaient tout blancs.
Mais, quand il arriva à l'autre bout du champ, la " neige"
avait déjà
cessé de tomber et la mince couche blanche fondait sur la
terre. Sans rien laisser paraître de son étonnement, Kounta
salua d'un signe de tête le Noir qu'il venait aider. Ils
commencèrent à réparer la clôture en tendant une sorte de
ficelle métallique - le Noir appelait ça du " fil de fer ". Ils
arrivèrent à un endroit presque entièrement dissimulé par
les hautes herbes; pendant que l'homme les fauchait avec
son couteau, Kounta jaugeait de l'oeil la distance qui le
séparait de la forêt. Il savait que Samson n'était pas dans
les parages et que le " régisseur " s'occupait des travaux
dans d'autres champs. Il redoubla d'activité : il ne fallait pas
que l'homme p˚t se douter
de ce qu'il avait en tête. Mais il retenait son souffle en
tenant le " fil de
fer " bien tendu; à côté de lui, l'homme se penchait sur son
ouvrage. Le couteau était resté sur le sol - à quelques pas
derrière eux.
Avec une invocation muette à Allah, Kounta leva bien haut
ses mains nouées et l@s abattit de toutes ses forces sur la
nuque de l'homme, qui s'écroula sans un cri. Kounta lui
ligota les chevilles et les poignets avec le " fil de fer ". Un
instant, il songea qu'il devrait le tuer : mais non, ce n'était
pas l'abominable Samson. Ramassant le couteau, il fonça en
direction des arbres. Il se sentait tout léger, comme s'il
courait en rêve.
Mais il revint bien vite à la réalité, car derrière lui l'homme
hurlait
à pleins poumons. Kounta songea avec fureur qu'il aurait d˚
le tuer et il força l'allure. Au lieu de se jeter directement
dans les fourrés, il suivit un
moment la lisière du bois. Il fallait d'abord aller le plus loin
possible.
Cela
lui donnerait le temps de trouver une cachette s˚re pour se
reposer jusqu'à
la nuit - et il poursuivrait sa course à la faveur de
l'obscurité.
Il serait capable de vivre dans la forêt. Il avait appris à le
faire en Afrique, et il savait maintenant beaucoup de choses
sur le pays des toubabs. Il attraperait au collet des lapins ou
d'autres rongeurs, et il les ferait
cuire sur un feu qui ne produirait pas de fumée. Il prenait
soin de courir juste à la limite des taillis, qui le dissimulaient
sans ralentir son allure.
A la tombée de la nuit, il estima qu'il avait couvert une
bonne distance.
Néanmoins il continua, traversant des fossés, escaladant
des ravins, remontant pendant un moment le cours d'un
ruisseau. Il ne fit halte qu'à
la nuit noire et se cacha dans d'épais fourrés d'o˘ il pourrait
cependant s'enfuir rapidement s'il le fallait. …tendu dans
l'obscurité, il demeurait aux
aguets, l'oreille tendue pour détecter le plus lointain
aboiement. Mais tout
185
était absolument calme. …tait-ce possible? Allait-il vraiment
réussir, cette
fois?
Et soudain quelque cho4-7e de léger et de froid lui effleura
le visage.
La " neige " recommençait! Il en fut bientôt entièrement
recouvert; autour de lui, il n'apercevait que blancheur. La "
neige " tombait sans bruit, sa couche s'épaississait, elle
allait ensevelir Kounta. Il était déjà transi jusqu'aux os. Il
fallait trouvera un meilleur abri - se dressant brusquement,
il reprit sa course.
Il avait déjà parcouru une bonne distance lorsqu'il trébucha
et s'affala; il ne s'était pas fait mal, mais, en se, relevant, il
vit avec horreur
qu'il avait laissé de profondes traces dans la " neige ". Et, en
plus, l'aube
était proche. L'unique moyen de s'en tirer, c'était d'arriver le
plus loin possible. Il essaya de forcer encore l'allure, mais le
souffle lui manqua.
C'est
qu'il avait déjà couru pendant la plus grande partie de la
nuit; le long couteau commençait à peser; il aurait d˚ servîr
à fendre les fourrés - de quelle
utilité était-il dans la " neige "?
A l'est se discernaient les premières lueurs du jour, et il
entendit, très
loin en arrière, monter faiblement le son de la corne
matinale. Il changea de direction, mais il se sentait le coeur
serré : il ne trouverait jamais de
refuge dans toute cette blancheur.
quand il entendit les cris des chiens, la fureur le submergea.
Il courait
comme un léopard traqué, et les aboiements montaient, de
plus en plus sonores; alors qu'il regardait pour la dixième
fois par-dessus son épaule, il vit les bêtes. Les hommes
devaient les suivre de près. Une détonation déchira l'air.
Kounta accéléra encore sa course - mais déjà les chiens le
rattrapaient. Alors, faisant volte-face, Kounta se ramassa sur
lui-même en grondant. Les bêtes se lancèrent sur lui,
cherchant à le happer de leurs crocs. Il bondit : d'un seul
coup de sa lame il éventra un chien et, d'un revers du
couteau, il fendit le cr‚ne de l'autre.
Puis Kounta prit à nouveau la fuite. Bientôt, il entendit les
hommes qui poussaient leurs chevaux dans les taillis, et il
s'enfonça dans un profond fourré o˘ ces bêtes ne pouvaient
pénétrer. Une détonation claqua, et encore une autre - une
fulgurante douleur lui traversa la jambe. Il déboula,
se releva en vacillant. Les toubabs hurlaient et tiraient de
nouveau, il entendait les balles frapper les troncs au-dessus
de sa tête. " qu'ils me tuent donc, pensa-t-il; je mourrai en
homme. " Mais une balle lui transperça une seconde fois la
jambe et il s'effondra, comme balayé par un gigantesque
poing. Il demeura cloué au sol, grondant farouchement : le "
régisseur " et un autre toubab s'approchaient, fusils
braqués. Il tenta de bondir pour qu'ils tirent sur lui et que
tout soit fini, mais il ne put même pas se soulever
sur sa jambe blessée.
L'autre toubab pointa son arme sur la tête de Kounta, tandis
que le
" régisseur " lui arrachait ses vêtements, le laissant nu dans
la neige que rougissait le sang coulant de sa jambe blessée.
Dans un tonnerre d'imprécations, le " régisseur " lança son
poing dans le visage de Kounta, l'assom-186
mant à moitié. Et alors les deux hommes l'attachèrent face
à un tronc, les poignets liés de l'autre côté.
Et le fouet se déchaîna : les lanières lui entamaient
profondément la chair; le " régisseur " ahanait en appliquant
chaque coup qui déchirait le corps tressaillant. Kounta ne
put bientôt plus retenir ses cris, mais l'atroce
ch‚timent continua jusqu'au moment o˘ il perdit
connaissance. De longues entailles sanglantes lui zébraient
les épaules et le dos, certaines si profondes qu'elles
mettaient les muscles à nu. Kounta eut l'impression qu'il
tombait, il sentit le froid de la neige contre sa peau et tout
devint noir.
quand il revint à lui, il était dans sa case - masse pantelante
et torturée. Le moindre mouvement le faisait hurler de
douleur; et on lui avait remis les fers. Mais, plus horrible que
tout, il était enroulé de la tête aux
pieds dans un grand linge enduit de graisse de pourceau -
son odorat ne pouvait s'y tromper. quand la vieille cuisinière
parut avec une écuelle, il voulut cracher sur elle, mais cela
lui déclencha des vomissements. Il crut lire de la
compassion dans les yeux de la femme.
Deux jours plus tard, des bruits de festivités le réveillèrent
de bonne
heure. Il entendit que les Noirs, massés devant la grande
maison, criaient :
" Cadeau de NoÎl, maître! " et il se demanda ce qu'ils
pouvaient bien avoir à fêter. Comme il aurait voulu mourir!
Son ‚me aurait alors rejoint les ancêtres. C'en aurait été fini
de cette interminable détresse dans le pays
des toubabs, si étouffant, si puant qu'il n'y respirait qu'un
air souillé.
Et
puis la fureur l'envahissait contre ce toubab qui ne l'avait
pas fouetté
comme un homme, qui avait osé le mettre nu. quand il
serait rétabli, il se vengerait - et il s'enfuirait une fois de
plus. Ou il mourrait.
46
Lorsque Kounta ressortit pour la première fois de sa case, de
nouveau entravé, les Noirs s'écartèrent de lui en roulant des
yeux inquiets, comme s'il était un animal sauvage. Il n'y eut,
pour le regarder en face, que la cuisinière et le vieillard qui
sonnait de la corne.
Samson demeurait invisible. O˘ il pouvait bien être passé,
Kounta n'en avait pas la moindre idée, mais c'était tant
mieux. Et puis, quelques jours plus tard, il revit l'abominable
Noir - le dos zébré de marques de fouet toutes fraîches. Tant
mieux encore. Mais Kounta n'eut pas à attendre 187
longtemps pour refaire à son tour connaissance avec la
lanière du " régisseur ".
Il savait très bien qu'on le tenait à l'oeil. Alors, toujours
muet, il obéissait promptement aux ordres, il travaillait
correctement. Dans les champs, il dissimulait sa profonde
mélancolie; mais, à la fin de la journée, il regagnait avec elle
sa misérable petite case. Dans sa solitude, il se mit à
conduire des conversations imaginaires, le plus souvent
avec les siens.
Cela
se passait généralement dans sa tête, mais il lui arrivait de
parler tout haut.
" Fa, disait-il, ces Noirs ne sont pas comme nous. Leurs os,
leur sang, leur force, leurs mains, leurs pieds ne leur
appartiennent pas. Ils ne vivent
et ne respirent que pour les toubabs, et non pour eux-
mêmes. Ils ne possèdent rien - leurs propres enfants ne sont
pas à eux. Ils sont nourris et élevés
afin de servir encore d'autres toubabs, et non d'aider leurs
parents. "
" Mère, disait-il encore, ces femmes s'enroulent la tête d'une
étoffe, mais elles ne savent pas la nouer; elles cuisinent peu
de plats o˘ n'entre la chair ou la graisse de l'immonde
pourceau; et beaucoup d'entre elles ont été dans la couche
des toubabs, car leurs enfants ont la maudite couleur des
mul‚tres. "
Et il discutait avec ses frères, Lamine, Souwadou et Madi,
essayant de bien leur expliquer que, dans toute leur
sagesse, les anciens ne parvien-draient pas à leur inculquer
que le plus féroce animal de la forêt est encore
moitié moins dangereux que le toubab.
Et ainsi passaient les lunes. Bientôt les aiguillons de " glace
"
fondi-
rent. Et il ne fallut pas longtemps avant de voir l'herbe
pointer ses pousses
vertes dans le brun-rouge de la terre, les arbres se couvrir
de bourgeons, d'entendre de nouveau le ramage des
oiseaux. On laboura les champs, on ensemença les
interminables sillons. Et le soleil se mit à taper si fort que
Kounta devait piétiner sur place, lorsqu'il avait à s'arrêter,
pour ne pas se br˚ler la plante des pieds.
Il attendait son moment tout en vaquant à ses t‚ches. Il
avait l'impression que les Noirs le tenaient eux aussi à l'oeil,
même en l'absence du "
ré-
gisseur " ou d'un quelconque toubab. Il fallait justement
endormir la méfiance des toubabs. Kounta devait pouvoir y
arriver, puisque ceux-ci regardaient les Noirs comme des
choses et non comme des êtres. Les toubabs ne
réagissaient que lorsque ces choses se manifestaient. Il
choisit donc l'effacement - ne pas se faire remarquer, tout
était là.
Kounta se méprisait intérieurement, mais il imita les autres
Noirs devant les toubabs. Sourire et danser d'une jambe sur
l'autre - de cela, il était incapable; mais il s'efforça de
paraître coopératif et déploya une grande activité. En
écoutant attentivement les conversations, soit aux champs,
soit à la veillée, il avait déjà appris beaucoup de mots
toubabs.
Alors il montrait que, s'il ne pouvait encore parler, il
comprenait bien ce qu'on lui disait.
Sur la terre des toubabs, le coton poussait vite - c'était la
principale
culture de la plantation. En peu de temps, les fleurs
devenaient de dures 188
petites boules vertes qui éclataient en libérant de blancs
flocons. Aussi loin
que Kounta port‚t son regard, les champs n'étaient plus que
blancheur -
à Djouffouré, les parcelles de coton étaient bien plus petites.
Le moment de la récolte était venu, et la corne matinale
sonnait de plus en plus tôt.
Les " esclaves ", puisque c'était ainsi qu'on les appelait,
étaient à peine levés que déjà claquait le fouet du "
régisseur ".
Dans les champs, Kounta observait attentivement les autres
: en se tenant ployé, le long sac dans lequel on enfournait à
chaque pas des graines de coton était plus facile à tirer. Une
fois le sac rempli, on allait le
vider dans le chariot posté au bout du champ. En faisant
deux pleins sacs par jour, Kounta se situait dans la moyenne
des cueilleurs de coton; mais quelques Noirs - enviés et
détestés - s'échinaient afin de complaire au tou-bah; leurs
mains volaient si vite qu'elles en devenaient indistinctes.
Ceux-là
arrivaient à remplir trois sacs par jour.
Les chariots de coton rentraient à la plantation pour
déverser leur chargement dans un hangar. Mais Kounta
remarqua que le tabac récolté
dans les champs voisins partait dans une autre direction, et
les chariots ne revenaient parfois qu'au bout de quatre
jours. Kounta nota aussi qu'il passait un grand nombre de
chariots de tabac sur la grand-route, certains même avec un
attelage de quatre mules. Sans savoir o˘ ils se rendaient, il
devina que ce devait être assez loin. car Samson et d'autres
convoyeurs revenaient épuisés de leur randonnée.
Ces voitures partaient peut-être assez loin pour l'emmener
vers la liberté - idée fantastique! Pendant les jours qui
suivirent, Kounta eut du mal à dissimuler sa surexcitation. Il
écarta très vite la possibilité de se cacher dans un des
chariots de la plantation : il n'arriverai,, jamais à se glisser
dans un chargement à l'insu de tous. Ce qu'il lui fallait,
c'était un
chariot roulant déjà sur la grand-route et venant d'une autre
plantation.
Cette nuit-là, Kounta sortit comme pour aller se soulager
dans la cahute, et, s'étant assuré qu'il n'y avait personne en
vue, il se rendit jusqu'à un endroit d'o˘ il apercevait la
grand-route sous le clair de lune. C'était bien
ça : les chariots de tabac roulaient aussi de nuit. Il voyait la
lumière suspendue à leur flanc s'éloigner en dansant et
disparaître.
Il mit au point chaque minute de son projet, il étudia dans le
plus menu détail tout ce qui concernait les chariots de tabac
du voisinage et leurs déplacements. Aux champs, ses mains
volaient pour ramasser le coton; il arrivait même à
esquisser un sourire lorsque se montrait le "
régis-
seur ". Et pendant tout ce temps, son projet prenait forme.
Une nuit, il rejoindrait la route, il sauterait à l'arrière d'un
chariot et s'enfouirait sous
les feuilles de tabac : les conducteurs ne pourraient
l'entendre à cause des
cahots; et ils ne pourraient pas non plus le voir gr‚ce à
l'obscurité
et à
la hauteur du tabac empilé dans leur dos. Il était soulevé de
dégo˚t à
la
seule idée de toucher, de respirer cette plante paÔenne
dont il avait toute
sa vie évité le contact, mais il était s˚r qu'Allah lui
accorderait son pardon,
puisque c'était là son unique chance de fuite.
47
Peu de temps après, il se rendit un soir derrière les "
cabinets " -
les
esclaves appelaient comme ça la cahute o˘ ils faisaient
leurs besoins - et tua d'un coup de pierre un lapin venu du
bois voisin, o˘ ces animaux pullulaient. Il en découpa la
chair en fines tranches qu'il fit sécher comme on le lui avait
appris au cours de son initiation, pour avoir des provisions
de
route. Puis, à l'aide d'une pierre bien lisse, il redressa et
aiguisa une lame
de couteau rouillée - fruit d'une heureuse trouvaille - et la
fixa dans un manche qu'il avait taillé à l'avance. Mais le plus
important pour son entreprise, c'était l'amulette qu'il avait
préparée : une plume de coq pour attirer
les esprits, un crin de cheval pour la force, une fourchette
de poulet pour la réussite, le tout cousu - avec une épine en
guise d'aiguille - dans un lambeau de toile à sac. Bien s˚r,
cette amulette aurait d˚ être bénie par un homme de Dieu,
mais cela valait encore mieux que pas d'amulette du tout.
Bien qu'il n'e˚t pas dormi de la nuit, non seulement il
n'éprouvait aucune fatigue mais il dut se maîtriser, pendant
le travail aux champs, pour
ne rien montrer de son excitation. Car il allait partir le soir
même. Après le dîner il regagna sa case; d'une main
tremblante, il fourra dans ses poches
le couteau et la viande de lapin séchée, et fixa solidement
l'amulette à
son
bras droit. Il trépignait d'impatience en entendant les bruits
familiers de la veillée des Noirs : à tout moment un incident
fortuit pouvait survenir, qui ruinerait ses espérances. Mais
les Noirs, recrus de fatigue par leur travail aux champs, ne
s'attardèrent pas longtemps à chanter et à prier.
Kounta patienta aussi longtemps qu'il le put, pour être s˚r
que tout le monde dormait enfin.
Puis, empoignant son couteau, il se coula dans la nuit noire.
Il fonça à toutes jambes, plié en deux; il atteignit la route et
plongea dans d'épais
buissons qui se dressaient juste avant un tournant. Il se
pelotonna sur lui-même, haletant. Et s'il ne passait plus de
chariot, cette nuit? Et, pire encore, s'il y avait un homme
posté à l'arrière du chargement? Tant pis, il lui fallait courir
ce risque.
Il entendit venir un chariot plusieurs minutes avant de voir
clignoter sa lumière. Les dents serrées, les muscles
tressaillants, Kounta crut qu'il allait s'évanouir. Le chariot
avançait au pas, mais finalement le moment 190
arriva : il passa lentement devant la cachette de Kounta. Il y
avait, sur le siège avant, deux silhouettes indistinctes.
Retenant un cri d'allégresse,
Kounta bondit. Il trotta un moment derrière la caisse
cahotante et grin-
çante, en guettant un endroit o˘ la route était défoncée, et
brusquement il se détendit, s'agrippa des deux mains au
hayon, fit un rétablissement et bascula dans la pile de
feuilles de tabac. Il avait réussi à monter!
Il creusa frénétiquement son trou. Les feuilles étaient
beaucoup plus tassées qu'il ne s'y attendait, mais il parvint
à s'y dissimuler entièrement
et à se ménager une ouverture suffisante pour respirer -
l'odeur de l'herbe immonde lui soulevait le coeur. Il fut long
à trouver une bonne position, mais il réussit enfin à s'insérer
confortablement dans la pesante masse, et le balancement
du chariot, joint à la tiédeur des feuilles de tabac, le fit
tomber dans une sorte de torpeur.
Un violent cahot le réveilla en sursaut, et aussitôt la peur
d'être découvert s'empara de lui. Il ne connaissait ni la
destination ni la durée du voyage. Et d'ailleurs, en arrivant,
pourrait-il quitter le chariot sans être vu?
N'allait-il pas se retrouver une fois de plus traqué, capturé?
Pourquoi n'y avait-il pas songé plus tôt? Il frissonna en
revoyant les chiens, Samson, les toubabs avec leurs fusils.
Au souvenir de ce qu'ils lui avaient fait la dernière fois, il
comprenait que cette fois ce serait la mort si on le
rattrapait.
Plus il retournait ces idées, et plus le tenaillait une envie
folle d'abandonner immédiatement le chariot. …cartant les
feuilles, il sortit la tête : sous le clair de lune, les cultures
s'étendaient à perte de vue. Il ne pouvait
pas sauter maintenant. La clarté de la lune l'aiderait, mais
elle serait tout
aussi propice à ses poursuivants. Et plus il faisait de chemin
dans le chariot, moins les chiens arriveraient à le suivre à la
trace. Il se tapit de nouveau dans sa cachette et essaya de
se calmer; mais toutes les fois que la caisse roulante faisait
une embardée son coeur s'affolait dans sa poitrine si elle
allait s'arrêter?
Beaucoup plus tard, il s'aperçut en écartant les feuilles que
l'aube approchait. Alors, il prit sa décision. C'était tout de
suite qu'il devait quitter le chariot - s'il se trouvait chez
l'ennemi en plein jour, il n'aurait aucune chance de lui
échapper. Il invoqua Allah, saisit son couteau d'une main
ferme et se tortilla pour parvenir jusqu'à l'orée de son trou.
Une fois
parvenu à l'air libre, il attendit une nouvelle embardée du
chariot.
Cela lui parut une éternité et puis, soudain, vint le moment :
d'un bond souple, il se retrouva sur la route et il se jeta
aussitôt dans des buissons.
Kounta fit un grand détour pour ne pas passer à proximité
de deux plantations avec leurs grandes maisons blanches et
leurs sombres groupes de petites cases. Dans l'air
tranquille, les sons des cornes du réveil portaient jusqu'à lui.
Tandis que le jour se levait, il s'enfonçait toujours plus
profondément dans le sous-bois d'une très grande forêt.
Sous les arbres touffus il faisait frais, la rosée le revigorait;
le couteau pesait à peine dans
sa main et il se taillait un chemin à grands coups de lame,
ponctués de 191
grognements de plaisir. Au début de l'après-midi, il arriva
devant un ruisseau limpide tapissé de galets moussus; en
se penchant pour s'y désaltérer, il fit bondir des grenouilles
effarouchées. Il examina les environs et décida
de s'accorder un moment de repos. Assis au bord de l'eau, il
y trempa un morceau de viande séchée et le m‚chonna
longuement. Sous ses reins, le sol était souple et moelleux;
il n'entendait rien d'autre que les crapauds, les oiseaux, les
insectes. Il mangea en les écoutant et en contemplant les
traînées d'or du soleil dans le feuillage au-dessus de sa tête;
il était heureux
de ne pas avoir à courir jusqu'à la limite de ses forces -
comme les autres fois, o˘ on l'avait repris parce qu'il était
épuisé.
Il poursuivit sa course pendant tout le reste de l'après-midi,
fit une courte halte pour la prière du coucher du soleil et
continua encore jusqu'au
moment o˘ l'obscurité et sa lassitude le contraignirent à
s'arrêter. Il dormit
sur un lit de feuilles et d'herbe; par la suite, il se
confectionnerait un abri
- rameaux fourchus et couverture d'herbe - comme il avait
appris à le faire lors de son initiation. Le sommeil vint très
vite, mais il fut réveillé
à plusieurs reprises par les moustiques voraces et il
entendit de lointains grondements d'animaux sauvages
chassant leurs proies.
Kounta se réveilla aux premières lueurs du jour, aiguisa le
couteau et reprit sa fuite. Au bout d'un moment, il rencontra
une piste; manifestement, elle n'avait plus été foulée depuis
longtemps, mais il ne s'en replia pas moins à toute vitesse
dans la forêt. Il pénétrait de plus en plus profondément au
coeur du bois touffu - son couteau s'abattant de part et
d'autre pour lui frayer le chemin. Il rencontra des serpents -
mais son séjour à
la plantation lui avait appris que ces bêtes n'attaquent que
si elles sont effarouchées ou acculées. Il suffisait donc de ne
pas bouger pour les voir filer en ondulant. De temps en
temps, il semblait à Kounta qu'il avait entendu un
aboiement, et il frissonnait - car il craignait par-dessus tout
l'odorat des chiens.
Ce jour-là, Kounta s'enfonça à plusieurs reprises dans des
sous-bois si épais que son couteau n'était pas assez robuste
pour lui ouvrir la voie; alors, il devait revenir sur ses pas et
trouver un autre chemin. Il dut s'arrêter à deux reprises
pour aiguiser le couteau, qui s'émoussait de plus en plus
vite - il comprit que c'était trop demander à une vieille lame
que de trancher les bruyères, les ronces, les fourrés. Puis il
fit une halte, mangea
un peu de lapin séché - et des m˚res - se désaltéra de l'eau
retenue au creux de grandes feuilles en coupe. Cette nuit-là,
il s'arrêta de nouveau près
d'un ruisseau. A peine s'était-il allongé qu'il s'endormit,
sourd aux cris des
oiseaux et des bêtes nocturnes, insensible même au
bourdonnement et aux piq˚res des insectes attirés par son
corps en sueur.
Le lendemain matin, il réfléchit enfin au but de sa fuite. Il ne
savait
ni o˘ il se trouvait ni o˘ le portaient ses pas. Le mieux était
de se diriger
vers le soleil levant en s'écartant soigneusement des lieux
habités, des Noirs aussi bien que des toubabs. Les cartes de
l'Afrique qu'il avait pu voir étant enfant montraient la
grande eau à l'ouest. Il allait donc dans 192
la bonne direction en marchant vers l'est. Mais, même s'il
arrivait jusqu'à
la grande eau sans être capturé, comment parviendrait-il à
la traverser -
à supposer qu'il trouve un bateau et qu'il sache vers quel
rivage le mener?
Toutes ces idées le remplissaient d'une profonde frayeur.
Alors, sans cesser
de courir, il priait et palpait son talisman.
Cette nuit-là, couché sous un buisson, il songea au guerrier
Soundiata,
le plus grand héros des Mandingues, qui lui aussi avait été
esclave et, de plus, infirme. Maltraité par son maître
africain, il avait pris la fuite et s'était réfugié dans les
marais; là, il avait retrouvé d'autres esclaves en fuite, les
avait organisés en une puissante armée et s'était taillé le
vaste
empire mandingue. Kounta songeait, en repartant au matin
du quatrième jour, qu'il allait peut-être retrouver d'autres
Africains, fugitifs comme lui
dans ce pays des toubabs et aussi résolus à remettre leurs
pas dans la poussière de leur terre natale. Et s'ils étaient
assez nombreux, peut-être parvien-draient-ils à construire
ou à voler un grand canot. Et alors...
Soudain, quelque chose de terrible traversa le rêve de
Kounta. Il s'arrêta net. Oh! non! Ce n'était pas possible! Mais
il ne s'était pas trompé : des aboiements montaient au loin.
Il se jeta dans l'épaisseur du sous-bois, taillant à droite,
taillant à gauche, trébuchant, s'affalant, se relevant, taillant,
taillant encore. Et puis, après une dernière chute, la fatigue
eut raison de lui : il resta pétrifié sur le sol, l'oreille aux
aguets, étreignant
de toutes ses forces le manche du couteau. Mais seuls les
oiseaux et les insectes troublaient le silence.
Avait-il réellement entendu des chiens? Il ne savait plus si
son pire ennemi c'était le toubab ou sa propre imagination.
Mais il ne pouvait se permettre d'agir comme s'il avait
seulement imaginé les cris des bêtes, et il reprit sa course -
il fallait avancer, avancer toujours plus loin.
Pourtant,
il dut bientôt faire une nouvelle halte - vidé par l'effort mais
aus si par la peur. Il allait dormir un court moment avant de
repartir.
Il se réveilla en sursaut, et la terreur l'envahit. Il faisait nuit
noire!
Il avait dormi toute la journée! Mais alors, qu'est-ce qui
l'avait réveillé?
Et brusquement il entendit les aboiements, cette fois
beaucoup plus proches. Eperdu, il s'enfuit à toutes jambes -
et puis, au bout d'un moment, il s'aperçut qu'il avait oublié
son couteau. Il revint frénétiquement sur ses
pas, mais il battit en vain les fourrés : il savait que le
couteau était là, ne
pouvait qu'être là, mais il eut beau t‚ter partout le sol,
fourrager à
quatre
pattes sous les rameaux, le couteau resta introuvable.
Les aboiements se rapprochaient, et il sentit ses entrailles
se tordre.
Sans son couteau, il allait être capturé - ou pire. A force
d'explorer le sol
en tous sens, ses mains rencontrèrent une pierre grosse
comme le poing.
Il la saisit et se lança dans le sous-bois.
Kounta courut toute la nuit. Il fendait les branches comme
un fou, basculait dans les ronces qui s'attachaient à ses
jambes, se relevait et se jetait de nouveau en avant, ne
s'arrêtant que pour reprendre son souffle.
Mais les chiens gagnaient du terrain, il les entendait
toujours plus près et,
193
peu après le lever du jour, il les vit derrière lui. Le
cauchemar se répétait
il était de nouveau acculé. Alors, en débouchant dans une
petite clairière, se ramassa sur lui-même au pied d'un arbre,
et il les attendit - brandissant de la main droite une grosse
branche qu'il avait cassée au passage et serrant
désespérément la pierre dans sa main gauche.
Les chiens s'élancèrent sur Kounta, mais, poussant un cri
terrible, il abattit férocement son gourdin. Les bêtes
battirent en retraite et restèrent
hors de portée, aboyant et écumant en se collant contre le
sol. Et alors parurent deux toubabs à cheval. Kounta n'avait
jamais vu ces hommes.
Le plus jeune braqua son fusil, mais l'aîné arrêta son geste
et, mettant pied
à terre, se dirigea vers Kounta en déroulant calmement la
longue mèche noire de son fouet.
Les yeux écarquillés de terreur, tremblant de tous ses
membres, Kounta le regardait venir, et une succession
d'images lui traversait l'esprit : les visages des toubabs
dans la forêt o˘ il voulait tailler la caisse de
son tambour, ceux du grand canot, de la prison, du marché
o˘ on l'avait vendu, de la plantation, des bois o˘ il avait été
rattrapé, battu, flagellé,
percé de balles. Le toubab leva son fouet et, de toutes ses
forces, Kounta jeta la pierre. Entraîné par la violence de son
geste, il roula au sol.
Le toubab lança un cri, une balle claqua à l'oreille de Kounta
et les chiens se lancèrent sur lui. Il se tordit en battant des
bras pour les repousser et vit en un éclair que le toubab
avait le visage ensanglanté. Kounta grondait comme un
animal sauvage lorsque les toubabs rappelèrent les chiens
et s'avancèrent sur lui, fusil braqué. Il lut sur leur visage
qu'il n'en
réchapperait pas - mais plus rien ne comptait. Un toubab
bondit sur lui et l'empoigna, tandis que l'autre le martelait
de la crosse de son fusil, mais
il résistait farouchement, se tordant, agitant bras et jambes,
hurlant en arabe et en mandingue. Et ils n'eurent raison de
lui qu'en l'assommant.
Ils lui arrachèrent ses vêtements et l'attachèrent solidement
contre un arbre. Il se raidit en comprenant qu'ils allaient le
battre à mort.
Mais le toubab qui saignait s'arrêta brusquement, et son
visage prit une expression étrange, presque souriante.
D'une voix rauque, il lança quelques mots au plus jeune qui
ricana et fit un signe de tête. Alors, l'homme retourna à son
cheval et, prenant sous la selle une courte hache, il abattit
un arbrisseau mort et le tira jusqu'à Kounta.
Le toubab qui saignait se planta devant Kounta en
gesticulant. Il désigna alternativement de la main les parties
viriles de Kounta et le couteau de chasse passé dans sa
ceinture, et ensuite le pied de Kounta et la hache qu'il tenait
en main. Au moment o˘ il comprit ce que ces gestes
signifiaient, Kounta se mit à hurler en lançant ses jambes en
avant - et de nouveau le gourdin s'abattit sur son cr‚ne.
D'un geste instinctif, il mit
ses mains devant son foto - car un homme n'est un homme
que s'il a des fils.
Les toubabs ricanaient vicieusement. Le plus jeune glissa le
petit tronc
d'arbre sous le pied droit de Kounta en l'immobilisant au
moyen d'un 194
solide lien - et les efforts désespérés de Kounta pour
dégager son pied furent vains. Alors, le toubab ensanglanté
saisit la hache et aussitôt la lame
s'abattit - tranchant la peau, les tendons, les muscles, les
os. Il l'entendit
même heurter le tronc avec un bruit sourd qui lui ébranla
atrocement le cerveau. La douleur lui traversa brusquement
tout le corps, son buste s'affaissa, bras en avant, comme
pour retenir ce morceau de pied qui bondissait devant lui
dans un jaillissement de sang - et tout devint noir.
48
Kounta demeura inconscient pendant toute une journée,
avec de brefs intervalles de lucidité; il gisait les yeux
fermés, la m‚choire pendante, un mince filet de bave au
coin des lèvres. Il revint à lui lentement et l'atroce douleur
se réveilla - il avait l'impression qu'on lui déchirait la jambe
droite, les fulgurants élancements lui remontaient dans tout
le corps, lui cognaient dans la tête. que lui était-il arrivé?
Soudain, la scène affleura à sa mémoire : le visage rouge et
grimaçant du toubab, l'éclair de la lame, son choc sourd
contre le tronc, le pied tranché qui sautait. L'émotion lui fit
battre les tempes et il perdit de nouveau connaissance.
Lorsqu'il rouvrit les yeux, il resta un long moment à
contempler une toile d'araignée au plafond. Puis, en tentant
d'esquisser un mouvement, il se rendit compte que des
liens lui retenaient le torse, les poignets, les chevilles; en
revanche, son pied droit et sa nuque reposaient sur quelque
chose
de doux, et il était vêtu d'une sorte de robe. Mais une autre
chose venait encore de renforcer l'horreur de sa situation : il
planait une odeur de goudron. Il avait déjà cru atteindre le
fond de la souffrance - ce qui lui arrivait
était pire que tout le reste.
Il était en train de marmonner une prière à Allah lorsque la
porte s'ouvrit; instantanément, il se tut. L'arrivant était un
toubab inconnu de haute
stature, qui portait un petit sac noir. Il avait une mine
furieuse, mais sa colère ne semblait pas dirigée contre
Kounta. Le toubab se pencha sur lui en battant l'air pour
écarter les mouches. ]Placé comme il l'était, Kounta ne
voyait plus que son dos; soudain le toubab lui toucha le pied
d'une telle
façon qu'il se mit à hurler à pleins poumons en bandant son
torse contre la corde qui le retenait. Enfin, le toubab se
retourna, posa sa main sur le front de Kounta; puis il lui tint
le poignet pendant un long moment. Enfin 195
il se redressa, contempla le visage convulsé de Kounta et
lança un bref appel . " Bell! "
Peu après entra une femme à la peau noire, courte et ronde,
avec un visage sévère mais non rébarbatif; elle apportait
une gamelle d'eau. Bizarrement, Kounta eut l'impression de
la reconnaître - il l'avait vue en rêve, penchée au-dessus de
lui pour lui faire avaler quelques gorgées d'eau. Le toubab
prit quelque chose dans son sac noir, le fit dissoudre dans
l'eau et le remit à la femme en lui disant quelques mots
d'une voix douce. Alors, celle-ci s'agenouilla à côté de
Kounta et lui soutint la tête pour le faire boire, à petites
gorgées.
Ainsi relevé, il aperçut, au bout de sa jambe droite, le
sommet d'un énorme pansement, tout brun de sang séché.
Il tressaillit et voulut se dresser, mais ses muscles
n'obéissaient plus. La femme lui l‚cha la tête; le tou-
bab échangea quelques mots avec elle et ils partirent
ensemble.
Kounta plongea aussitôt dans un profond sommeil. Il se
réveilla dans la nuit, complètement égaré. Son pied droit
semblait reposer sur un brasier;
il voulut lever la jambe, mais ce mouvement lui arracha un
terrible cri de douleur. Un tourbillon d'images et d'idées
indistinctes lui envahit l'esprit,
si fugaces qu'il n'arrivait pas à en saisir une. Apercevant
Binta, il lui dit
qu'il était blessé mais qu'elle ne devait pas se tourmenter :
dès qu'il irait
mieux, il reviendrait à la maison. Puis il vit une troupe
d'oiseaux volant très haut dans le ciel et une lance
transpercer l'un d'eux. Il se sentit dégringoler en hurlant,
sans rien pour se rattraper.
En se réveillant, il fut s˚r d'avoir le pied dans un état
épouvantable.
A moins qu'il n'ait fait un cauchemar? Il se sentait
horriblement mal. Il avait tout le côté droit engourdi, la
gorge sèche, les lèvres parcheminées par la fièvre; il était
trempé de sueur - d'une sueur à l'odeur fétide. …
tait-il
possible qu'il y ait des hommes pour couper le pied d'un
autre homme?
Et il revit l'horrible expression du toubab désignant son pied
et ses
parties
viriles. Alors, la rage revint le submerger. Il fit un effort pour
plier le pied
et sentit une douleur fulgurante. Il attendit qu'elle se calme
- mais elle ne
se calmait pas. La souffrance était intolérable, et pourtant il
était là à
la
supporter. Il s'en voulait de souhaiter que revienne le
toubab avec ce produit qui lui avait procuré un certain
soulagement.
Il tenta maintes fois d'arracher ses poignets aux liens assez
l‚ches qui
les retenaient de part et d'autre de sa couche. Il se tordait
et gémissait de
douleur lorsque la porte se rouvrit sur la femme; elle portait
une lumière jaune qui faisait luire sa peau noire. Souriant à
Kounta, elle se livra à
une
mimique accompagnée de gestes et de bruits de gorge pour
lui faire comprendre quelque chose. Montrant la porte, elle
mima l'arrivée d'un homme de haute taille; puis elle fit
semblant de donner à boire à quelqu'un dont les
geignements se transformaient en soupirs de soulagement.
Kounta ne lui montra pas qu'il avait compris : le grand
toubab était un guérisseur.
Alors, elle lui mit un linge mouillé et frais sur le front. Elle
passa son
bras sous la nuque de Kounta pour lui faire boire la soupe
qu'elle avait 196
apportée. Il avala la soupe, furieux de voir que cela faisait
plaisir à la femme. Puis elle creusa légèrement le sol de
terre battue et y ficha un long
cylindre cireux dont elle enflamma le sommet. Voulait-il
autre chose? lui fit-elle comprendre par gestes. Sans
répondre, il la dévisagea d'un oeil mauvais - et la femme
finit par s'en aller.
Tout en essayant de rassembler ses idées, Kounta fixa la
flamme jusqu'au moment o˘ elle mourut en atteignant le
sol. Dans l'obscurité, il se souvint du projet de massacre des
toubabs, quand ils étaient sur le grand canot. que n'était-il
un guerrier au sein d'une grande armée noire, pour tailler en
pièces les toubabs! Mais c'était lui qui était en train de
mourir, et, même si cela signifiait qu'il serait à jamais
auprès d'Allah, il en tremblait de frayeur. Après tout,
personne n'était jamais revenu du séjour d'Allah, pour dire
ce qu'il en était - tout comme nul n'avait jamais regagné son
village pour dire ce qu'il en était du pays des toubabs.
Lorsque Bell se montra de nouveau, elle sembla prise d'une
grande inquiétude : le blanc de l'oeil jaune et injecté de
sang, Kounta avait les orbites profondément enfoncées dans
un masque fiévreux. Il avait beaucoup maigri au cours de la
semaine et il n'arrêtait plus de frissonner en geignant.
Elle repartit aussitôt et revint dans l'heure : elle apportait
d'épais linges,
deux récipients fumants et deux couettes. A gestes rapides
et comme furtifs, elle puisa dans un des récipients et
prépara un gros cataplasme o˘
devaient entrer des herbes infusées avec une substance
‚cre. quand elle étendit le cataplasme sur la poitrine
dénudée de Kounta, la br˚lure fut telle
qu'il essaya de se secouer pour s'en débarrasser; mais Bell
le retint d'une poigne ferme. Puis elle trempa les linges dans
l'autre récipient fumant, les
tordit et les plaça par-dessus le cataplasme. Elle termina en
couvrant Kounta avec les couettes.
Et alors elle s'installa pour attendre. Bientôt Kounta ruissela
de sueur;
de temps à autre, Bell lui essuyait les yeux du coin de son
tablier et t
‚tait
les linges br˚lants. Et puis Kounta se détendit peu à peu, au
point de demeurer totalement inerte. Bell retira les linges et
le cataplasme, ramena les couettes sur Kounta et quitta la
case.
Il se réveilla, trop faible pour pouvoir bouger un muscle et
suffoquant
de chaleur. Il sentit que la fièvre avait cédé - sans en
éprouver la moindre
gratitude. Il se demandait quand même o˘ cette femme
avait bien pu apprendre à le soigner comme elle l'avait fait.
Cela ressemblait aux soins de Binta lors de ses maladies
d'enfant - elle employait les herbes qui, depuis les ancêtres,
croissaient au pays d'Allah. Et Kounta avait bien compris
que cette femme, par ses gestes furtifs, lui montrait qu'elle
n'em-ployait pas les remèdes des toubabs. Il était s˚r que le
toubab n'en saurait
jamais rien. Alors, il scruta imaginairement le visage noir de
la femme.
Comment le toubab l'avait-il appelée? " Bell. "
Non sans répugnance, il dut reconnaître au bout d'un
moment qu'elle ressemblait à ceux de sa tribu. Il essaya de
se la représenter à
Djouffouré :
197
pilonnant le mil, pagayant sur le bolong dans sa pirogue,
rapportant sur sa tête les gerbes de riz. Et puis il s'injuria
tout bas : comment osait-il rapprocher ces paÔens noirs, ces
mécréants du pays des toubabs, des gens de son village?
Puis ses souffrances s'atténuèrent. Maintenant, il avait
surtout mal quand il essayait de se libérer de ses liens, pour
être enfin à l'aise. Car les mouches s'acharnaient sur lui,
bourdonnant autour du pansement de son pied - ou de ce
qu'il en restait. Parfois il arrivait à les écarter d'une
détente de la jambe, et puis elles revenaient, plus
importunés que jamais.
Et Kounta se demandait dans quel endroit il se trouvait. Les
sons extérieurs, les voix des Noirs lui apprenaient qu'il était
dans une nouvelle
plantation. Les effluves de leur cuisine lui parvenaient, et il
les entendait
chanter et prier le soir, avant la corne du coucher.
Tous les jours le grand toubab venait changer le pansement
de Kounta : à chaque fois, cela faisait très mal. Bell lui
apportait à manger et à boire trois fois par jour, et elle lui
t‚tait le front en souriant.
Mais
Kounta ne devait surtout pas oublier que ces Noirs ne
valaient pas mieux que les toubabs. Peut-être ces Noirs-là et
ces toubabs-là ne lui voulaient-ils pas de mal; mais c'était
tout de même un Noir - ce Samson -
qui l'avait à moitié tué de coups, et c'étaient des toubabs
qui l'avaient flagellé, et blessé par balle, et qui lui avaient
coupé le pied. Plus les forces
lui revenaient et plus il enrageait de rester là, impuissant,
incapable même
de se mouvoir - lui dont les dix-sept pluies n'avaient rien
connu d'autre que de courir, de sauter, de grimper à son
gré. C'était une situation mons-trueuse, incompréhensible,
intolérable.
Lorsque le toubab lui eut libéré les poignets, jusque-là liés à
des piquets de part et d'autre de son corps, Kounta fut
incapable de lever les bras. Pour en recouvrer
progressivement l'usage, il commença par exercer ses
doigts, les pliant et les dépliant pendant des heures, puis à
serrer et desserrer les poings. Une fois qu'il put lever les
bras, il réussit peu à
peu
à se tenir appuyé sur les coudes; et il resta ainsi pendant un
long moment, contemplant le gros pansement autour de
son pied. On aurait dit un " potiron ", mais il n'était plus
aussi rouge que ceux qu'il avait déjà vu le tou-bah lui
enlever. Pourtant, quand il voulut tenter de plier le genou
droit, la douleur fut telle qu'il dut y renoncer.
Alors, dès que Bell reparut, il déversa sur elle sa fureur et
son humiliation en l'invectivant en mandingue et en
reposant violemment son gobelet de fer-blanc. Et puis il se
rendit compte qu'il venait, pour la première fois
depuis son arrivée au pays des toubabs, de parler à
quelqu'un. Et sa fureur redoubla au souvenir du chaud
regard dont la femme avait accueilli ses vociférations.
Cela faisait près de trois semaines que Kounta était couché
dans cette case lorsque le toubab lui fit signe de s'asseoir
tandis qu'il lui défaisait son
pansement. Près du pied, la bande était teintée par une
sorte d'humeur jaune et Kounta serra les m‚choires quand le
toubab arriva au dernier tour 198
le bout de sa jambe n'était plus qu'un moignon gonflé,
couvert par une horrible cro˚te brune et épaisse. Kounta
réprima un hurlement. Le toubab mit de la poudre sur le
moignon et se contenta de l'enrouler d'une légère bande.
Après quoi il s'en fut avec son sac noir.
Les deux jours suivants, ce fut Bell qui pansa Kounta comme
l'avait fait le toubab, tout en lui parlant d'une voix douce
tandis qu'il se contrac-tait et détournait la tête. Le troisième
jour le toubab revint; il apportait
deux b‚tons fourchus : à Djouffouré, Kounta avait vu des
blessés marcher avec des b‚tons de ce genre. Le toubab lui
montra à placer les deux fourches sous ses aisselles et à
sauter sur la jambe gauche, en gardant la jambe
droite repliée.
Kounta refusa d'essayer devant le toubab et Bell. Lorsqu'il
fut enfin seul, il se dressa tant bien que mal, et il resta
longtemps appuyé contre le mur en attendant que se
calment les élancements qui lui traversaient la jambe. Il
transpirait abondamment avant même d'avoir réussi à se
tenir sur les fourches. …totirdi et chancelant, presque collé
au mur pour pouvoir se rattraper, il réussit à faire quelques
pas - toute la difficulté était d'arriver
à balancer le corps sans perdre l'équilibre, alors que sa
jambe blessée le faisait osciller.
Le lendemain, en lui apportant son déjeuner du matin, Bell
remarqua les traces dans le sol de terre battue, et son
visage s'éclaira fugitivement.
Kounta se renfrogna, furieux contre lui-même de ne pas
avoir fait disparaître ces signes révélateurs. Il refusa de
manger en présence de la femme, mais, quand elle fut
partie, il se h‚ta de tout avaler - ce qu'il fallait maintenant,
c'était retrouver ses forces.
Au bout de quelques jours, il arrivait à se déplacer à son gré
tout autour de la case.
49
Cette plantation était très différente de l'autre - cela frappa
tout de
suite Kounta le jour o˘ il réussit à aller jusqu'à la porte de sa
case et à
rester debout sur le seuil, en équilibre sur ses béquilles. Les
maisons basses
o˘ vivaient les Noirs avaient des murs badigeonnés à la
chaux et paraissaient en bon état - la sienne comprise. Dans
celle-ci, il disposait d'une petite table de bois et d'une
étagère portant l'écuelle de fer-blanc, la gourde
à eau, une " cuillère " et les autres ustensiles dont les
toubabs se servaient
199
pour manger; il en avait enfin appris le nom-. " fourchette "
et " couteau
";
ils ne devaient pas être très malins pour avoir laissé de tels
objets à sa portée. Et son matelas de feuilles de mais, posé
à même le sol, était bien plus épais. Il vit encore que
certaines cases avaient, sur l'arrière, un petit
potager, et la plus proche de la maison du toubab était
précédée d'un grand rond de fleurs aux vives couleurs. Mais
Kounta restait en alerte sur le pas de sa porte, et dès que
quelqu'un se montrait il disparaissait précipitamment - et
restait parfois des heures sans oser rouvrir la porte.
Son odorat lui fit connaître l'emplacement de la cahute des
cabinets.
Il se retenait aussi longtemps qu'il le pouvait, et quand il
savait que les autres étaient aux champs il s'y rendait en
clopinant sur ses béquilles, après s'être bien assuré que les
alentours étaient déserts.
Il fallut deux semaines à Kounta pour oser s'aventurer un
peu plus loin que les cabinets ou la case de la cuisinière du
quartier des esclaves qui, contrairement à ce qu'il avait cru,
n'était pas Bell. Celle-ci avait cessé de lui apporter ses repas
dès qu'il avait été capable de circuler, et elle n'était
d'ailleurs jamais revenue le voir. Il se demandait ce qu'elle
était
devenue. Et puis, un jour o˘ il était sur le pas de sa porte,
Kounta l'aperçut; elle sortait de la grande maison par la
porte de derrière et se dirigeait vers la cahute. Mais elle ne
le vit pas, ou feignit de ne pas le voir.
Au fond, elle était bien comme les autres, il s'en était douté
dès le début.
Plus rarement, Kounta percevait le grand toubab,
généralement au moment o˘ il montait dans un buggy à
capote noire, attelé de deux chevaux et conduit par un
cocher noir, juché sur son haut siège.
Au bout de quelques jours, Kounta resta dehors même au
moment o˘ les autres revenaient des travaux des champs.
Se souvenant de l'autre plantation, il se demandait pourquoi
ces Noirs n'étaient pas escortés d'un toubab à cheval et
armé d'un fouet. Ils passaient tout près de Kounta sans
paraître le remarquer et disparaissaient dans leurs cases.
Un peu plus tard,
ils ressortaient et vaquaient à différentes t‚ches. Les
hommes travaillaient
dans la grange, les femmes trayaient les vaches et
donnaient à manger aux poules. quant aux enfants, ils
charriaient des seaux d'eau et des brassées de bois; à
l'évidence, ils ignoraient qu'en faisant un fagot bien serré et
en
le portant en équilibre sur leur tête ils auraient pu en porter
deux fois plus.
Avec le temps, Kounta se rendit compte que, si ces Noirs
vivaient bien mieux que ceux de l'autre plantation, ils ne
semblaient pas savoir plus
qu'eux qu'ils appartenaient à une tribu perdue, qu'ils
avaient été
tellement
vidés de toute forme de respect et d'estime pour eux-
mêmes qu'ils semblaient trouver qu'ils vivaient comme on
doit vivre. Ne pas être battus.
manger à leur faim et avoir un toit au-dessus de leur tête : à
cela se bornaient
toutes leurs préoccupations. Rares étaient les nuits o˘
Kounta trouvait aussitôt le sommeil. Généralement, il restait
longtemps éveillé en songeant avec exaspération au
malheur de ceux de sa race. Mais ils semblaient même
ignorer qu'ils étaient malheureux. Alors, s'ils se
satisfaisaient de leur
triste état, pourquoi irait-il s'en soucier lui-même? Pour sa
part, il se sen-200
tait mourir à petit feu, mais, tant qu'il aurait un restant de
volonté, il cher-cherait encore à s'enfuir, même s'il devait y
laisser la vie. De toute façon,
vivant ou mort, 'd quoi était-il bon maintenant? Il ne s'était
passé que douze
lunes depuis qu'on l'avait arraché à Djouffouré - mais il se
sentait infiniment plus vieux que ses dix-huit pluies.
Ce qui n'arrangeait pas les choses, c'est qu'on ne semblait
pas avoir trouvé à l'employer utilement, bien qu'il f˚t à
présent très capable de se déplacer sur ses béquilles. Il
réussissait à donner l'impression qu'il s'occupait très bien
tout seul, qu'il n'éprouvait ni le besoin ni l'envie de
fréquenter
quiconque. Mais Kounta sentaient que les Noirs n'avaient
pas plus confiance en lui que lui-même n'avait confiance en
eux. C'était surtout la nuit qu'il ressentait le plus
douloureusement sa solitude. Couché dans le noir,
les yeux grands ouverts, il avait l'impression que les
ténèbres allaient l'engloutir. C'était comme une maladie qui
le rongeait lentement. Il avait besoin d'amour - voilà ce qu'il
fut surpris et honteux de découvrir.
Un jour o˘ il se trouvait dans les parages au moment o˘
rentrait le buggy du toubab, Kounta vit qu'un mul‚tre était
assis à côté du cocher.
Le toubab descendit devant la grande maison et le cabriolet
repartit, pour venir s'arrêter dans le quartier des esclaves.
Le cocher aida l'homme à
dégringoler du siège en le soutenant sous les aisselles, et
Kounta vit alors
qu'il avait une main emprisonnée dans une sorte d'argile
blanche qui aurait durci. Sans savoir à quoi cela servait, il
supposa que c'était à cause d'une
blessure. Le mul‚tre plongea sa main valide dans le cabriolet
et en tira une boîte foncée de forme bizarre; puis il suivit le
cocher jusqu'à la dernière case de la rangée - Kounta savait
qu'elle était inoccupée.
Cette arrivée piqua à tel point la curiosité de Kounta que, le
lendemain matin, il béquilla jusqu'à la case en question. Le
mul‚tre était assis sur le pas de sa porte, ce que n'avait pas
prévu Kounta. Ils se dévisagèrent
en silence. L'homme finit par dire - " quoi qu' tu veux? "
Kounta n'avait aucune idée de ce que ces mots pouvaient
signifier. " T'es un négro d'Afrique? " Kounta reconnut le mot
" négro ", mais rien d'autre. Alors il resta à regarder le
mul‚tre. " Allez, dégage! " Kounta saisit l'‚preté
du
ton, comprit qu'il le renvoyait. Il manqua trébucher tant il se
h‚ta de faire
volte-face et de repartir vers sa case, vexé et furieux.
Plus il repensait à ce mul‚tre et plus il enrageait. Comme il
aurait voulu connaître les mots toubabs pour aller lui crier
en pleine face : "
Moi,
au moins, je suis noir, et non marron comme toi! " Dès lors,
il ne jeta plus un regard dans la direction de la case du
mul‚tre. Mais il ne pouvait refréner sa curiosité sur ce qui
pouvait bien s'y passer lorsqu'il voyait, après dîner, les Noirs
se h‚ter d'aller retrouver le nouveau venu. Il tendait
l'oreille, depuis le pas de sa porte : apparemment, c'était le
mul‚tre qui faisait toute la conversation. Parfois, les autres
éclataient de rire ou le pressaient de questions. Kounta
grillait de savoir qui était cet homme.
Un après-midi, environ deux semaines après son arrivée,
Kounta arriva aux cabinets juste au moment o˘ le mul‚tre en
émergeait. Il était 201
débarrassé du gros fourreau blanc qui lui avait immobilisé la
main et il tressait ensemble deux feuilles de maÔs. Kounta
passa devant lui en bé-quillant furieusement. Assis à
l'intérieur, Kounta retournait dans sa tête toutes les insultes
qu'il aurait voulu pouvoir lui lancer. Mais, en res-sortant, il
vit que le mul‚tre l'avait attendu et le regardait aussi
calmement que si rien ne s'était jamais passé entre eux.
Sans cesser de tortiller et de tresser ses feuilles de maÔs, il
invita d'un signe de tête Kounta à le suivre.
Son geste était si inattendu - et si désarmant - que Kounta
se retrouva
marchant derrière lui jusqu'à sa case. Là, il s'assit sur le
tabouret que lui
désignait le mul‚tre, et celui-ci s'installa en face de lui sans
l‚cher son ouvrage. Kounta se demanda s'il savait qu'il
tressait à la façon des Africains. Au bout d'un moment, le
mul‚tre prit la parole.
T'étais enragé, hein? Une veine qu'ils t'ont pas tué.
Z'auraient très bien pu, avec la loi pour eux. Comme quand
c' Blanc m'a cassé la main pasque j'en avais assez d'
violoner. La loi, elle dit que çui qui t'
rattrape
il peut te tuer, et il s'ra pas puni. Cette loi-là, tous les six
mois on la lit
dans les églises des Blancs. Moi, quand j' commence sur la
loi des Blancs, j'arrête plus. Z'ont qu'à s'installer quèq' part,
les Blancs, et hop, ils b
‚tis-
sent une cour de justice, pour faire encore plus de lois; et
après ça c'est l' temple, pour prouver qu' c'est des
chrétiens. Pour moi, cette Chambre des Bourgeois de
Virginie, elle fait rien d'autre que d' passer encore plus de
lois contre les négros. La loi, elle dit que l' négro il doit pas
porter un
fusil, il doit même pas porter un gourdin. La loi, pour toi,
c'est vingt coups
d' fouet s'ils t'attrapent sans papiers de route, dix coups si
t'as r'gardé
un
Blanc dans les yeux, trente si t'as I'vé la main sur un
chrétien blanc. La loi, elle dit que l' négro il peut prêcher
que si un Blanc est là pour l'écouter;
qu'ils prennent seulement l'enterrement d'un négro pour un
rassemblement, et l' négro il ira en terre tout seul - c'est la
loi. La loi, elle te coupe une
oreille si un Blanc jure que t'as menti; les deux oreilles s'il
jure que t'as
fait deux mensonges. Tu tues un Blanc, et tu t'balances au
bout une corde; mais va tuer un négro et tu s'ras fouetté,
rien de plus. La loi, elle donne à l'Indien qu'a rattrapé un
négro qui s'ensauve tout l' tabac que c't Indien-là peut
emporter. La loi, elle défend d'apprendre à lire et à écrire
aux négros et aussi d' leur donner des livres. Y a même une
loi qui défend aux négros d' frapper des tambours - tout c'
qu'est africain, quoi.
Kounta sentit que l'homme n'ignorait pas qu'il n'avait pas
compris un mot de ce qu'il disait, mais que cela lui faisait
plaisir de parler et, en
ipême temps, d'essayer de se faire comprendre un petit
peu. En le regardant, en écoutant ses intonations, Kounta
pouvait presque saisir le sens de ses paroles. Et le seul fait
que quelqu'un f˚t là à lui parler comme à
un être humain lui donnait tout à la fois envie de rire et de
pleurer.
- Tu vois, pour ton pied, eh bien, c'est pas seulement le pied
ou le bras qu'ils coupent, mais des fois c'est la queue et les
noix. J'en ai-t-y vu
des négros amochés comme ça, et z'étaient quand même
au travail. J'ai 202
vu battre des négros au point qu' les os ils leur trouaient la
viande. Et des
négresses aussi, avec un p'tit dans l' ventre - alors, on les
battait au-dessus
d'un trou, juste pour la place du ventre. Moi j'en ai vu, des
négros, qu'
le fouet leur avait arraché la peau, et là-d'ssus on leur
frottait d' la térében-thine ou du sel et on les étrillait avec d'
la paille. Des négros qu'avaient
parlé d' révolte, on les fsait danser sur des braises. J' crois
qu'y a pas une chose qu'on leur a pas faite, aux négros. Et
puis, si ça l' fait mourir,
l' négro, y a pas crime pourvu qu' ce soye son maître qu'a
fait la chose ou qui l'a commandée. «a, c'est la loi. Et si tu
trouves que c'est plutôt mauvais, faudrait qu' tu saches un
peu c' qu'on leur fait à ces négros qu'
les bateaux négriers ils amènent aux Antilles, dans les
plantations de canne.
Kounta était encore là à l'écouter - et à essayer de
comprendre quand un gamin de la taille de ceux du premier
kafo apporta le dîner du mul‚tre. En voyant Kounta, il
repartit comme une flèche et lui rapporta une assiette
remplie. Ils mangèrent en silence et puis, sachant que les
autres
allaient arriver, Kounta se leva pour partir; mais le mul‚tre
lui fit signe de rester.
En trouvant Kounta installé dans la case du mul‚tre, les
autres ne cachèrent pas leur surprise - Bell surtout, qui
arriva parmi les derniers. Comme tout le monde, elle se
contenta de le saluer de la tête, mais Kounta crut la voir
esquisser un sourire. Dans la pénombre grandissante, le
mul‚tre se mit à parler, et Kounta devina à ses inflexions
qu'il racontait des histoires. Il comprenait que c'était la fin
de l'histoire
lorsque l'assistance éclatait de rire - ou pressait le mul‚tre
de questions. De temps en temps, son oreille saisissait un
mot devenu familier.
Kounta rentra chez lui bouleversé de s'être trouvé au milieu
de ces Noirs. Le sommeil fut long à venir, car il était harcelé
par des idées contradictoires - et puis lui revinrent soudain
les mots d'Omoro, un jour o˘ il ne voulait pas laisser Lamine
mordre dans la belle mangue qu'il tenait :
" Si tu serres la main, rien n'y pourra jamais pénétrer, mais
toi, tu ne pourras jamais rien ramasser. "
Mais, là o˘ il en était réduit, son père l'aurait approuvé sans
réserves
quoi qu'il arrive, il ne devait jamais devenir comme ces
Noirs. Seulement, le soir, une bizarre envie lui venait de
rejoindre les autres dans la case du
mul‚tre. Il résistait à cette tentation, mais à présent, tous les
après-midi,
il béquillait jusque chez le mul‚tre, sachant que c'était le
moment o˘ il était seul.
- Mes doigts vont r'marcher pour le violon, dit un jour ce
dernier en tressant ses feuilles de maÔs. Une chance pour
moi d'avoir été acheté
par le maître, et puis qu'il m'a loué au-dehors. Dans toute la
Virginie j'ai joué, moi, et ça rapportait gros, pour lui comme
pour moi. Y a pas grand-chose que j'ai pas vu ou que j'ai pas
fait, même si tu sais pas d'
quoi j 9 parle. Les Blancs, ils disent que tout c' que savent
les Africains,
203
c'est d' vivre dans des cases de paille et d' passer leur
temps à s'tuer et s' manger entre eux.
Il interrompit son monologue, comme s'il s'attendait à une
réaction, mais Kounta restait à le regarder et à l'écouter en
maniant son talisman.
- Tu vois c' que j' veux dire? Débarrasse-toi d' ces machins,
dit-il en désignant le talisman. Laisse tomber. Tu t'en iras
jamais, alors, tu frais
mieux de r' garder les choses en face et de t'ada-peter.
T'entends, Toby?
Le visage tordu de rage, Kounta lança - " Kounta Kinté ",
étonné lui-même de sa réaction.
Le mul‚tre était aussi étonné que lui.
- Eh là! Mais tu sais donc parler! Seulement, mon garçon,
écoute-moi bien! Ici, faut plus parler africain : les Blancs, ça
les énerve, et les
Noirs, ça leur fait peur. Ton nom, c'est Toby. Moi, on
m'appelle le Violoneux.
Il se désignait lui-même en répétant : " Dis-moi ça, le
Violoneux. "
Kounta avait compris qu'il s'agissait de noms, mais il ne
voulait surtout rien en laisser voir.
- Le Violoneux! J' suis un violoneux. T'as compris - un
violoneux?
Et, de la main droite, le mul‚tre racla son bras gauche. Cette
fois'
Kounta n'eut pas à feindre l'incompréhension.
D'un air exaspéré, le mul‚tre bondit de son tabouret et alla
chercher dans un coin la boîte de forme bizarre que Kounta
l'avait vu apporter.
Il l'ouvrit et en sortit une chose brune de forme encore plus
bizarre : elle
semblait être légère à la main, avec son long manche et ses
quatre cordes bien tendues d'un bout à l'autre. Kounta avait
déjà vu cet instrument de musique dans l'autre plantation, à
l'occasion de la fête dans la grange. Le mul‚tre s'exclama : "
Violon! " Comme ils n'étaient que tous les deux, Kounta se
risqua à répéter : " Violon! "
Le mul‚tre eut l'air content. Il reposa le " violon " dans sa
boîte et la referma. Puis, regardant tout autour de lui, il
montra quelque chose en disant : " Seau ". Kounta répéta le
mot, en retenant bien à quoi il s'appliquait. " Bon, ça c'est :
eau. " Et Kounta répéta : " Eau. "
Ils passèrent alors en revue une bonne vingtaine de mots.
Le mul‚tre montrait le violon, le seau, l'eau, le tabouret, les
feuilles de maÔs et divers
objets. Kounta arrivait parfois à répéter exactement un mot;
pour d'autres, c'était plus difficile, et le mul‚tre le reprenait;
mais Kounta était incapable
d'articuler certains sons. Alors, le mul‚tre s'entêtait jusqu'à
ce qu'il y arrive. Au moment du dîner, l'homme concéda
- T'es moins bête que t'en as l'air.
Il poursuivit son enseignement pendant des jours et des
semaines. Le grand étonnement, pour Kounta, c'était de
découvrir qu'il arrivait à comprendre le mul‚tre, mais surtout
à s'en faire comprendre sommairement. Mais ce qu'il voulait
absolument arriver à lui dire, c'était que pour lui, Kounta,
mieux valait mourir en homme libre que vivre esclave. Les
mots lui manquaient pour s'exprimer, mais, en voyant le
204
mul‚tre froncer les sourcils et secouer la tête, il sut que
celui-ci l'avait
compris.
Ce fut peu après qu'en arrivant un après-midi chez le
mul‚tre Kounta trouva déjà installé un vieillard qui soignait
parfois les fleurs, dans le jardin de la grande maison. Le
mul‚tre fit signe à Kounta de s'asseoir, et le vieillard prit la
parole.
Le Violoneux m' dit qu' t'as marronné quatre fois. Et tu vois
c' que ça t'a valu. J'espère que t'as compris. Tu sais, t'es pas
l' premier. Moi, dans ma jeunesse, l'a fallu que j' m'ensauve
j' sais pas combien de fois et qu'ils m'arrachent presque l'
cuir avant que j' me mette dans la tête qu'on a nulle part o˘
aller. Tu traverses deux …tats, mais eux ils en parlent
dans leurs journaux - alors, un jour ou l'autre, t'es rattrapé,
t'es rossé
en crever et tu t' retrouves tout juste d'o˘ tu viens. «a s'est
jamais vu, un négro qui pense pas à s'ensauver. Même l'
négro qui file doux, il y pense. Seulement, j'ai jamais
entendu dire qu'y en aye un qui s'en s'rait tiré. Faut te
calmer et t'arranger avec c' que t'as, au lieu d' perdre ta
jeunesse à mijoter des choses pas possibles. Tel que tu m'
vois, j' suis vieux,
j' vaux plus rien. quand t'es né, j' commençais déjà à être c'
que disent les Blancs : un bon à rien de faignant d'ahuri de
négro. L'maître, il me garde pasque j' suis même plus bon à
vendre et qu'il perd pas tout puisque j' fais l' jardin. Mais il
va t'mettre à travailler avec moi, je l' sais par
Bell.
Sachant que Kounta n'avait pratiquement rien compris au
discours du jardinier, le Violoneux passa la demi-heure qui
suivit à le lui expliquer
patiemment, en employant des mots qui lui étaient déjà
familiers. Kounta ne savait pas très bien comment accueillir
les propos du jardinier. Il comprenait que ce dernier avait
voulu lui donner un bon conseil - lui-même commençait à
penser que toute fuite était impossible. Mais, même s'il
devait abandonner cet espoir, jamais il ne renoncerait à être
lui-même uniquement pour vivre à l'abri des coups. Et il
était dévoré de rage et d'humiliation à l'idée de n'être plus,
toute sa vie, qu'un jardinier infirme.
Mais
peut-être ne serait-ce que pour un temps, en attendant qu'il
retrouve sa vigueur. Et puis cela lui détournerait l'esprit de
ses malheurs - et lui donnerait l'occasion de travailler la
terre - même si ce n'était pas sa terre à
lui.
Le lendemain, le vieux jardinier se mit à l'ouvrage avec son
nouvel aide. Il coupait les mauvaises herbes qui semblaient
pousser du jour au lendemain parmi les légumes, et Kounta
l'imitait. Il échenillait les plants de tomates, débarrassait les
pommes de terre des doryphores, et Kounta l'imitait. Ils
s'entendaient bien, travaillaient côte à côte, mais ils se
parlaient à peine. Le vieillard se contentait généralement
d'indiquer sa t‚che à Kounta au moyen de signes et de
grognements. Pourtant, ce silence ne pesait pas à Kounta,
cela le reposait même des conversations quotidiennes de
l'intarissable Violoneux.
Le soir de sa première journée de jardinage, Kounta était
assis devant sa porte lorsqu'il vit venir Gildon - l'homme qui
confectionnait les harnais
205
des chevaux et des mules et qui chaussait aussi les Noirs.
Gildon lui tendit
une paire de souliers qu'il avait faits, dit-il, spécialement
pour lui s Ur l'ordre du " maître ". Kounta remercia l'homme,
mais il lui fallut longtemps avant de se décider à essayer les
souliers. Il finit quand même par les enfiler : ils lui allaient
parfaitement. Tout le bout du soulier droit était
bourré de coton ct, en s'essayant à marcher sans ses
béquilles, il avait l'impression que des milliers de petites
aiguilles s'enfonçaient dans son pied mutilé. En continuant à
s'exercer, il se rendit compte que son moignon était
trop serré; alors, il retira une petite partie du coton. Cette
fois, il était bien
plus à l'aise et il pouvait s'appuyer sur sa jambe droite sans
trop souffrir.
Alors, il déambula dans le quartier des esclaves en
s'efforçant de dissimuler sa joie : il avait eu peut de marcher
pour toujours avec des béquilles.
La même semaine, le maître rentra de voyage et, à peine
descendu de son siège, Luther, le cocher noir, se précipita
chez le Violoneux en faisant, au passage, signe à Kounta de
l'y rejoindre. Là, il raconta quelque chose d'un air animé,
avec un grand sourire. Alors le Violoneux expliqua à Kounta
avec force gestes vers la grande maison que maintenant il
appartenait au toubab, m'sieu William Waller. " Luther dit
que l' maître il t'a acheté à son frère, çui qui t'avait avant.
T'es à lui à présent. " Comme il en avait coutume, Kounta
s'efforçait de ne rien laisser paraître de ses sentiments. Il
était furieux et humilié d'" appartenir " à quelqu'un; mais il
éprouvait aussi un profond soulagement : il ne retournerait
pas dans la première plantation. Le Violoneux attendit le
départ de Luther pour conclure, à l'intention de Kounta :
- Ici, les négros, ils disent que m'sieu Waller c'est un bon
maître, et
s˚r que j'en ai connu des pires. Mais y en a quand même
pas un de bon.
Les maîtres, ils vivent tous de nous, les négros. Les négros,
c'est leur plus
grande richesse.
50
quand il avait fini sa journée, Kounta regagnait sa case,
faisait la prière du soir et puis il égalisait un coin du sol de
terre battue et y traçait
des caractères arabes avec le bout d'un b‚ton; et il
s'absorbait parfois jusqu'au dîner dans la contemplation de
ce qu'il avait écrit. Ensuite, il effa-
çait tout, et venait le moment de la veillée chez le
Violoneux.
Il reprit aussi l'habitude africaine de mesurer le temps
écoulé en dépo-206
sant, le lendemain de chaque nouvelle lune, un caillou dans
une gourde.
Pour commencer, il avait mis dans la gourde douze cailloux
qui correspon-daient aux douze lunes qu'il avait passées
dans la première plantation; il en avait ajouté six autres qui
représentaient son séjour dans la nouvelle plantation;
ensuite il avait soigneusement compté deux cent quatre
cailloux, équivalant à ses dix-sept pluies quand on l'avait
arraché de Djouffouré, et il les avait glissés dans la gourde.
En additionnant le tout, il cal-cula qu'il était dans sa dix-
neuvième pluie.
Ainsi, il se sentait vieux, mais il était encore un jeune
homme. Est-ce
qu'il lui faudrait passer le restant de sa vie ici, comme le
vieux jardinier,
voir s'enfuir avec les années l'espoir et la fierté, jusqu'au
moment oU
toute
raison de vivre aurait disparu, o˘ ce serait la fin? Non, il
n'accepterait ]
de finir ses jours à se traîner dans un jardin sur des jambes
tremblotant Dès la fin de la matinée, le pauvre homme n'en
pouvait plus; et l'api midi, autant dire que Kounta faisait
seul tout le travail.
Tous les matins, Bell arrivait au jardin avec son panier -
Kounta avait
appris qu'elle faisait la cuisine dans la grande maison - et
elle choisissait
les légumes pour les repas du maître. Mais elle ne jetait pas
un regard à
Kounta, même en passant juste à côté de lui. Cela
l'intriguait et l'agaçait parce que, tout de même, cette
femme l'avait soigné quotidiennement quand il était dans
un si triste état, et puis, à la veillée chez le Violoneux,
elle le saluait de la tête. Au fond, il la détestait; et d'ailleurs,
si elle l'avait
soigné, c'était sur l'ordre du maître. Kounta aurait bien aimé
savoir le sentiment du Violoneux sur cette question, mais
son vocabulaire était trop res-treint pour qu'il p˚t le lui
demander - sans parler de la gêne qu'il en aurait
éprouvée. Un matin, le vieillard ne parut pas au jardin, et
Kounta pensa q u'il
devait être malade. Cela faisait quelques jours qu'il
paraissait avoir encore
moins de forces. Kounta se mit cependant à arroser et à
désherber, parce que Bell risquait d'arriver à tout moment. Il
irait chez le vieux jardinier un peu plus tard.
Et, effectivement, Bell arriva au bout de quelques minutes.
Elle se mit
à remplir son panier de légumes, toujours sans un regard
pour Kounta qui s'était arrêté de biner pour la contempler.
Mais, au moment de partir, elle parut hésiter et, après un
coup d'oeil circulaire, elle reposa le panier et s'en
fut. Le message était clair : Kounta devait porter le panier
jusqu'à la porte
de service de la grande maison, comme le faisait d'habitude
le vieil homme.
Alors, il faillit exploser - il revoyait la procession des femmes
de Djouffouré passant, avec un fardeau sur la tête, devant
le fromager sous lequel les hommes se reposaient. Il fut sur
le point de la planter là, et puis il pensa
brusquement qu'elle était très proche du maître. Alors, tout
en bouillant intérieurement, il ramassa le panier et suivit
Bell sans mot dire. Arrivée à
sa porte, elle débarrassa Kounta de son fardeau d'un air
parfaitement indifférent. Et il retourna au jardin en piaffant
d'exaspération.
Dès lors, Kounta eut à peu près seul la responsabilité du
jardin. Le 207
vieillard ne venait plus que rarement, quand il en trouvait la
force. Il travaillait un petit moment et puis il regagnait sa
case. Il rappelait à
Kounta
les vieux de Djouffouré qui faisaient semblant de travailler
aussi longtemps
qu'ils tenaient debout, avant de finir cloués sur leur
paillasse.
Il n'y avait qu'une chose haÔssable dans les nouvelles
fonctions de Kounta : porter le panier de Bell. Il la suivait en
bougonnant tout bas, lui
donnait le panier sans douceur, et repartait au jardin à toute
vitesse.
Mais
la brise lui apportait parfois jusque-là de délectables odeurs
de cuisine qui
lui mettaient l'eau à la bouche, même s'il détestait la
cuisinière.
Le jour même o˘ il venait de glisser une vingt-deuxième
pierre dans sa gourde-calendrier, Bell, le visage aussi fermé
que d'habitude, lui fit signe
de la suivre dans la maison. Il posa le panier sur la table en
essayant de dissimuler sa stupéfaction devant toutes ces
choses bizarres qui garnissaient la cuisine. Au moment o˘ il
repartait, Bell lui effleura le bras et lui tendit un petit pain
garni de quelque chose qui ressemblait à une tranche de
boeuf froid. Devant son air étonné, elle lui dit :
- T'as jamais vu d' sandwich? «a mord pas, tu sais. C'est toi
qui dois l' mordre. Allez, ouste, file.
Et puis, avec le temps, Bell ne se contenta plus de donner à
Kounta quelque chose à emporter. Elle lui servait par
exemple une platée de " galettes de maÔs " accompagnées
des délicieux petits fruits verts de la mou-tarde bouillis dans
leurjus, ou encore des longues et minces cosses vertes du
pois des champs. quand il avait fini, il récurait toujours
soigneusement l'assiette avec un chiffon avant de la lui
rendre.
Un samedi après dîner, chez le Violoneux, Kounta s'était
levé pour se dégourdir les jambes et il tournait autour de la
case en se tapotant le ventre, lorsque le mul‚tre, qui n'avait
pas arrêté de parler pendant tout le repas, interrompit son
monologue et s'écria : " Eh là, tu commences à
t' remplumer! " Et c'était vrai. Jamais, depuis son départ de
Djouffouré, Kounta ne s'était senti aussi en forme.
Et justement le Violoneux était, lui aussi, entré dans une
période meilleure : ses doigts avaient enfin retrouvé leur
souplesse gr‚ce à son incessant
tressage de feuilles de maÔs et, depuis peu, il jouait de
nouveau du violon aux veillées. A la fin de chaque morceau
l'assistance l'applaudissait et l'acclamait, mais il disait d'un
air mécontent : " C'est pas ça du tout!
Sont pas encore agiles, ces doigts! "
Plus tard, se trouvant seul avec lui, Kounta lui demanda, en
articulant
avec peine : " C'est quoi, agile? " Le Violoneux plia et déplia
ses doigts, les remua en tous sens. " Agile, c'est ça! Agile!
T'as saisi? " Kounta fit un signe de tête affirmatif.
- Toi, t'es un veinard de négro, tu sais, continua l'homme. Tu
t' la coules douce dans ce jardin. Y en a pas un qui travaille
plus plan-plan, ou alors faut qu' ce soit dans une plantation
autrement grande.
Kounta pensait avoir compris les paroles du Violoneux, et il
n'appré-ciait pas du tout.
208
Travaille dur, moi! dit-il.
Et, avec un signe du menton en direction du Violoneux, il
ajouta
- Plus dur qu' ça.
Un sourire fendit le visage du Violoneux.
- T'as raison, l'Africain!
51
Les " mois " passaient plus vite - ici, ils appelaient les lunes
des
" mois ". Bientôt, ce fut la fin de l'" été " et le moment des
récoltes.
Comme
les autres, Kounta avait un surcroît de travail. Tous les Noirs
- jusqu'à
Bell elle-même - étant employés aux champs, voilà qu'il lui
revenait - à
lui, Kounta - de s'occuper des poulets, du bétail et des
cochons. Et en plus il dut même, au moment o˘ la cueillette
du coton battait son plein, aller en prendre des chargements
avec le chariot. Mais, à part le soin des pourceaux qui lui
soulevait le coeur, Kounta n'était pas mécontent de tra
vailler autant - cela lui faisait moins sentir son infirmité.
Seulement, quand il titubait jusqu'à sa case, souvent à la
nuit noire, il était parfois
si fatigué qu'il n'allait même pas dîner. Il posait son
chapeau, retirait ses
chaussures - parce que son pied mutilé lui faisait très mal
en fin de journée
- s'effondrait sur sa paillasse de feuilles de maÔs et, tirant
sous son menton
la couette de toile à sac bourrée de coton, il s'endormait
aussitôt, dans ses vêtements humides de sueur.
Bientôt cependant, tout le coton fut rentré, puis les épis de
maÔs, et puis le tabac - avec ses grandes feuilles
suspendues pour sécher. L'on avait
tué les cochons, mis à fumer les morceaux de carcasse au-
dessus d'un feu de hickory - bois qui br˚le lentement. Déjà
l'air fraîchissait. Et, dans toute
la plantation, on se préparait au " bal des moissons ",
événement si important que le maître y assisterait. Chacun
s'agitait fébrilement, et, quand Kounta apprit que l'Allah de
ces Noirs n'avait aucun rapport avec leur fête, il décida d'y
assister - mais en simple spectateur.
Les réjouissances battaient déjà leur plein lorsqu'il parvint à
rassem bler son courage pour aller voir de quoi il retournait.
Il y avait là le Violo
neux, qui avait retrouvé toute l'agilité de ses doigts, et un
autre homme qui marquait la cadence en entrechoquant
deux os de boeuf. quelqu'un cria - " Cake-walk! " Les
couples se formèrent et les femmes mirent le pied sur le
genou de leurs partenaires qui firent semblant de leur lacer
la 209
bottine. Brusquement, la voix du Violoneux s'éleva . "
Changez de partenaire! " Alors, de nouveaux couples se
formèrent, et le Violoneux se mit à jouer comme un forcené.
Kounta comprit que les pas et les gestes des danseurs
reproduisaient les semailles, l'abattage du bois, la cueillette
du coton, le balancement des faux, le ramassage des épis
de maÔs, l'engrangement du foin. Cela ressemblait
tellement à la fête des moissons à Djouffouré qu'il se trouva
bientôt frappant le sol de son pied valide - et puis il regarda
autour de lui, gêné à l'idée qu'on ait pu le remarquer.
Mais personne ne s'occupait de Kounta. Tous les regards, à
ce moment, se dirigeaient vers une mince jeune fille du
quatrième kafo. Elle ondulait et tournoyait comme une
plume, hochait la tête, roulait les veux, agitait
gracieusement les bras. Tous les autres danseurs s'étaient
écartés, hors d'haleine, et son partenaire lui-même avait
peine à suivre son rythme.
Il finit par abandonner, et la jeune fille continua encore un
peu toute seule;
enfin elle s'arrêta, haletante, et rejoignit l'assistance au
milieu des acclamations. Le tumulte redoubla lorsque le
maître lui remit un demi-dollar en récompense. Et m'sieu
Waller s'en fut après avoir adressé un large sourire au
Violoneux, qui le lui rendit en s'inclinant. La pause avait
ragaillardi les danseurs - le cake-walk reprit de pius belle.
Sur sa paillasse, Kounta retournait dans sa tête tout ce qu'il
avait vu
et entendu lorsque l'on frappa à sa porte.
- quoi c'est? interrogea-t-il avec étonnement, car jamais
personne ne lui rendait visite.
- Tu vas m'ouvrir cette porte, hé, négro!
C'était la voix du Violoneux.
Kounta ouvrit aussitôt. L'homme sentait l'alcool, mais
Kounta ne dit rien, car le Violoneux avait visiblement envie
de parler - même s'il était ivre, il ne fallait pas lui refuser ce
plaisir.
- T'as vu l' maître, dit le Violoneux. Il savait pas que j'
pouvais rejouer si bien! Tu vas voir s'il va pas m' faire jouer
devant des Blancs, et puis après il m' fra jouer au-dehors!
…perdu de bonheur, le Violoneux s'installa sur le tabouret
avec son instrument sur les genoux.
- …coute un peu; moi, j'ai fait l' deuxième violon avec la
crème! Tu sais qui c'était, Sy Gilliat de Richmond? …
videmment, tu peux pas savoir!
Eh bien, c' négro-là, y a pas d' plus grand violoneux qu' lui,
et moi j'ai violoné avec lui. Tu sais, il joue que pour les
grands bals des Blancs, comme le Bal annuel des Courses,
et tout un tas d'autres. J' voudrais qu'
tu l' voies avec son violon doré et en habit de cour qu'il est,
la perruque et tout. Et alors, des manières! Et çui qui t'naît
la fl˚te et la clarinette derrière nous, c'était London Briggs.
Le menuet, le branle, le congo, la mate-lote, la gigue - les
Blancs, ils avaient qu'à d'mander, et crois-moi qu'ils
gigotaient un peu!
Et pendant une heure le Violoneux continua sur le même
ton. Il parla des célèbres chanteurs esclaves qui travaillaient
dans les manufac-210
tures de tabac de Richmond; il évoqua de fameux musiciens
esclaves qui jouaient de la " harpe ", du " piano ", du "
violoncelle " - les noms ne ren
geignaient guère Kounta. lis avaient appris à jouer de leur
instrument rien qu'en écoutant des musiciens toubabs qui
venaient d'un endroit appelé
" Europe " - ces musiciens toubabs enseignaient la musique
aux enfants des maîtres, dans les plantations.
Le lendemain, chacun s'affaira à son nouvel ouvrage. Les
femmes fabriquaient le savon avec de la graisse fondue,
une lessive de cendres et de l'eau; elles mettaient ce
mélange brun à bouillir dans un grand chaudron en le
tournant avec un b‚ton et, quand il était à point, elles le
versaient dans des casiers de bois o˘ il refroidissait pendant
trois jours; alors, elles
découpaient le savon en longues barres. Kounta vit d'un oeil
réprobateur que les hommes mettaient à fermenter des
pommes, des pêches et des kakis pour en extraire un
liquide à l'odeur fétide qu'ils appelaient " brandy "
et
qu'ils conservaient dans des bouteilles ou des tonneaux.
D'autres faisaient une p‚te à base d'argile rouge, d'eau et de
soies de porc séchées et s'en servaient pour boucher les
fissures de leurs cases. Les femmes regarnissaient les
paillasses de feuilles de maÔs ou de mousse séchée; et un
nouveau
matelas de plumes d'oie fut confectionné pour le maître.
L'esclave chargé des travaux du bois fabriquait les grands
baquets dans lesquels on lavait le linge. Celui qui
confectionnait les harnais et les
chaussures tannait des peaux de boeuf. Et les femmes
teignaient de différentes couleurs les pièces de cotonnade
blanche que le maître avait achetées pour y faire tailler des
vêtements. Et, tout comme à Djouffouré, Kounta voyait les
buissons et les clôtures s'émailler du rouge, du jaune, du
bleu des étoffes mises à sécher.
Il faisait de plus en plus froid sous le ciel constamment gris,
et puis
revinrent la neige et la glace, que Kounta persistait à
trouver aussi extraordinaires que désagréables. Les Noirs se
mirent à discuter avec animation de " NoÎl " - un mot qu'il
avait déjà entendu. Il était question de chants, de danses,
de bons repas, de cadeaux - mais aussi de leur Allah. Alors,
bien qu'il prît désormais un grand plaisir aux réunions chez
le Violoneux, Kounta décida de rester chez lui pendant ces
festivités paÔennes. Lorsqu'il revit le Violoneux, celui-ci lui
lança un regard intrigué mais s'abstint de toute remarque.
Et puis ce fut à nouveau le printemps. Tout en procédant
aux plantations du jardin, Kounta se souvenait de la
luxuriance des champs de Djouffouré, à cette période de
l'année. C'était la saison verte o˘, encore gamin du
deuxième kafo, il gambadait derrière les chèvres. Ici, les
petits Noirs aidaient à rassembler et à attraper des animaux
bêlants qu'ils appelaient des " moutons ". Et ils se
disputaient à celui qui s'assiérait sur la tête de
la bête gigotante tandis qu'un homme tondait la laine
touffue et crottée.
Le Violoneux expliqua à Kounta que cette laine allait être
lavée et
" cardée " à l'extérieur; au retour, les femmes la fileraient et
la tisseraient
pour en confectionner des habits d'hiver.
211
Retourner la terre, la planter, la cultiver - de l'aube à la nuit,
Kounta
peinait au jardin. Au début du mois qu'ils appelaient "juillet
", ceux qui travaillaient aux champs revenaient exténués,
parce qu'ils devaient forcer la cadence pour terminer le
sarclage du coton et du maÔs. Le travail était dur, mais au
moins l'on avait amplement à manger, car les greniers
étaient encore loin d'être vides. Kounta se disait qu'au
même moment, à Djouffouré, les gens en étaient réduits à
manger des racines, des larves, de l'herbe, en attendant
que les récoltes et les fruits soient arrivés à
maturité.
Kounta apprit qu'ils devaient en avoir fini avant le deuxième
" dimanche " de juillet, parce que c'était le moment o˘ les
Noirs des plantations de la région - le comté de Spotsylvanie
- étaient autorisés à aller
participer
à une grande " assemblée de fidèles ". Et de fait, ce
dimanche-là, les Noirs
quittèrent la plantation à l'aube, entassés dans un chariot
que m'sieu Waller leur permettait d'utiliser.
Comme cet événement avait un rapport avec leur Allah,
Kounta n'était pas du voyage. Il restait si peu de monde
que, s'il avait voulu essayer une nouvelle fois de se sauver,
ç'aurait été le bon moment. Mais il savait qu'il n'irait pas
bien loin avant d'être repris par des chasseurs d'esclaves.
Et, bien qu'il ait honte de le reconnaître, il commençait à
préférer
la vie telle qu'on la lui laissait mener dans cette plantation à
la mort certaine que lui vaudrait une nouvelle fuite. Dans le
fond de son coeur, il savait aussi qu'il ne reverrait jamais
son village, et que quelque chose de précieux et
d'irremplaçable était en train de mourir en lui. Mais il
n'aban-donnait pas tout espoir; sans doute ne reverrait-il
jamais les siens, mais peut-être un jour serait-il en mesure
de fonder sa propre famille.
52
Et voici qu'une autre année venait de passer - si vite que
Kounta avait
peine à le croire. En comptant les pierres de la gourde, il vit
qu'il avait atteint sa vingtième pluie. C'était à nouveau la
saison du froid, et " NoÎl
"
était dans l'air. Sans changer de sentiment à l'égard de
l'Allah des Noirs, il se demandait si son Allah à lui verrait
une objection à ce qu'il assiste
- en spectateur - à leurs réjouissances.
Deux des hommes seraient absents. M'sieu Waller leur avait
signé une
" passe " d'une semaine - ils allaient voir leurs compagnes
qui vivaient dans d'autres plantations; l'un des hommes ne
connaissait pas encore son 212
enfant, né depuis sa dernière visite. Dans toutes les cases -
sauf celle de Kounta - les préparatifs allaient bon train : on
ornait de dentelles et de perles les habits de fête, on sortait
des réserves noisettes et pommes.
Dans la cuisine de Bell, marmites et pots laissaient
échapper des odeurs d'ignames bouillies, de lapin et de porc
rôti - et d'autres bêtes encore, que Kounta ne connaissait
pas avant d'arriver dans ce pays : dinde, racoon, opossum
et autres. D'abord méfiant, Kounta ne put résister aux
délicieux fumets et go˚ta à tout - sauf au porc, bien
entendu. Mais il s'abstint de t‚ter de l'alcool que m'sieu
Waller avait alloué aux Noirs :
deux tonneaux de cidre, un tonneau de vin, et un tonnelet
de whisky qu'il avait rapporté de l'extérieur dans son buggy.
Kounta constata que certains avaient discrètement fait
honneur à
l'alcool, le Violoneux tout le premier. Et, comme si les
gambades des buveurs ne suffisaient pas, les enfants se
répandaient partout avec des vessies de porc séchées et
gonflées, au bout d'une baguette; et, quand ils les
approchaient des feux, les vessies éclataient bruyamment
au milieu des rires et des acclamations. Kounta trouvait ce
divertissement stupide et répugnant.
Le jour de la fête, l'on festoya et but copieusement. De chez
lui, Kounta regarda arriver les invités de m'sieu Waller pour
le grand déjeuner.
Et ensuite les esclaves vinrent chanter en choeur, sous la
direction de Bell,
devant la grande maison; le maître ouvrit la fenêtre et leur
sourit. Puis tous les Blancs sortirent et restèrent à écouter le
chant des Noirs d'un air
captivé. Un peu plus tard, le maître fit dire par Bell au
Violoneux de venir
jouer pour ses invités. Et le Violoneux alla jouer.
Voilà des Noirs qui obéissaient - cela, Kounta pouvait le
comprendre, ils y étaient obligés; mais ce qui le dépassait,
c'était qu'ils paraissaient s'y
complaire. Et puis, si ces Blancs aimaient leurs esclaves au
point de leur donner des cadeaux, pourquoi ne les
rendaient-ils pas vraiment heureux
- en leur donnant la liberté? Il se demandait d'ailleurs si
certains Noirs n'étaient pas comme ces animaux
domestiques qui sont incapables de survivre par eux-
mêmes.
Chaque fois que le moment lui semblait propice, il glissait
au Violoneux une nouvelle question, à propos de toutes ces
idées qui le tracassaient.
Mais il déposa encore deux pierres dans sa gourde avant un
certain dimanche après-midi o˘ il trouva l'homme dans une
de ses rares périodes de mutisme. Kounta laissa passer un
bon moment de silence et puis, comme il n'était pas
question d'aller droit au fait, il ouvrit la conversation en
disant qu'il avait entendu Luther, le cocher du maître,
raconter que
partout
o˘ ils allaient les Blancs ne parlaient que des " taxes ".
C'était quoi, au juste, les " taxes "?
- Les taxes, c'est de l'argent qu' les Blancs doivent payer en
plus sur
tout c' qu'ils achètent, répondit le Violoneux. Ce roi, d' l'aut'
côté d'
l'eau,
il a mis les taxes pour être riche.
Kounta crut que le Violoneux était de mauvaise humeur,
pour lui 2 13
avoir répondu aussi laconiquement. Et puis, après un instant
de silence, il rassembla son courage et lança la question qui
le tracassait vraiment
- O˘ toi, avant?
Le Violoneux dévisagea longuement Kounta d'un air tendu.
Et quand il parla, son ton était rogue.
- Les Noirs d'ici, tiens, ils sont tous à se l' demander! Et y en
a pas
un qui l' saura! Mais toi, c'est pas pareil. (Il regarda Kounta
sans arnénité.)
Tu sais pourquoi c'est pas pareil? Pasque tu connais rien à
rien! D'avoir été enl'vé et am'né ici et ton pied coupé, tu
crois qu' t'as tout enduré!
Eh
bien, crois-moi qu' t'es pas l' seul à avoir eu d' la misère.
Le Violoneux se pencha vers Kounta et parla d'une voix
étouffée.
- L' maître que j'avais, en Caroline du Nord, il s'est noyé.
Comment qu' ça s'est fait, ça r'garde personne. La même .
nuit, moi, j'ai marronné
il avait pas d' femme, pas d'enfants, alors on m'a pas
recherché. J' suis allé m' cacher chez les Indiens, et puis,
après, j' suis v'nu violoner en Virginie.
- Virginie, c'est quoi? demanda Kounta.
- Mais tu sais vraiment rien de rien, non? La Virginie, c'est la
colonie
o˘ t'es.
- Colonie, c'est quoi?
- Oh! t'es donc encore plus bête que t'en as l'air. Y a treize
colonies
dans c' pays. Au sud de nous, c'est les Carolines, et au nord
le Maryland la Pennsylvanie, New York et un tas d'autres.
Moi, j'ai jamais été là-haut, 1
et les autres pas plus qu' moi. Paraît qu' c'est plein d' Blancs
qui veulent
pas d' l'esclavage et ces Blancs, ils nous libèrent. Moi, j' suis
une sorte de négro à moitié libre. Faut qu'j'habite chez un
maître, pour si les patterouilleurs me coincent.
Kounta faisait semblant de comprendre, pour couper à de
nouvelles insultes.
- T'as déjà vu des Indiens? demanda le Violoneux.
- Un peu, répondit Kounta d'un ton hésitant.
- Z'étaient là avant les Blancs. Les Blancs, ils disent que
c'est leur Colomb qu'a découvri c' pays. Mais si les Indiens
z'étaient déjà là, c'est pas lui qui l'a découvrir hein?
Seulement l' Blanc, il estime que ceux quéraient là avant lui,
ils comptent pas. Il dit qu' c'est des sauvages.
Le Violoneux attendit de voir si son trait avait été apprécié,
puis il poursuivit :
- Pasque tu viens d' l'Afrique, tu t' figures que tu sais tout
sur la chasse et ces choses-là, mais j' te dis qu' les Indiens
ils craignent personne
pour la chasse et la haurientation. Y passent quèq' part une
fois, et tout l' chemin leur reste dans la tête. Mais les
mammies indiennes - les squaws, qu'ils les appellent - elles
portent les p'tits sur leur dos, comme les mam-
mies de ton Afrique.
Kounta ne put dissimuler son étonnement. Comment le
Violoneux pouvait-il savoir cela? Mais celui-ci sourit et
continua sa leçon.
214
Ii
Y a des Indiens qui détestent les négros, et y en a d'autres
qui nous aiment. Les Blancs, c' qui les ennuie l' plus avec les
Indiens, c'est les négros et la terre. Les Blancs, ils veulent
toute la terre des Indiens, et ils
veulent surtout pas qu' les Indiens ils cachent les négros!
Mais les Africains d' chez toi et les Indiens d'ici, z'ont fait la
même bourde - tu laisses
entrer les Blancs chez toi, tu leur offres à manger, tu leur
donnes un lit, et avant d' comprendre c' qui t'arrive, tu t'
retrouves à la porte ou derrière
des barreaux!
Le Violoneux s'arrêta un moment, et il reprit de plus belle J'
sais pas c' que j' fabrique avec des Africains comme toi! «a
fait cinq ou six dans ton genre que j' rencontre! Mais
pourquoi donc j' te fréquente? Tu t'amènes ici, et tu trouves
que tous les négros devraient être comme toi! Et qu'est-ce
qu'on en sait, nous, d' l'Afrique? On y a jamais été, et on ira
jamais!
Et le Violoneux se tut, l'oeil méchant. Kounta s'empressa de
prendre congé, bouleversé par tout ce qu'il venait
d'entendre. Plus il songeait à
ce
qu'il avait cru saisir, et plus les propos du Violoneux lui
faisaient plaisir.
Pour avoir parlé aussi sincèrement à Kounta, il devait avoir
confiance en lui. Depuis qu'on l'avait arraché à son village,
c'était la première fois que
Kounta avait enfin une relation personnelle avec quelqu'un.
53
Pendant plusieurs jours, Kounta s'abandonna à ses
réflexions, tout en travaillant le jardin. Ainsi, il avait
vraiment mis longtemps à comprendre que le Violoneux
dissimulait beaucoup de choses derrière le masque qu'il
arborait à son intention. Et sans doute en allait-il de même
du vieux jardinier, à qui Kounta rendait de fréquentes
visites. D'ailleurs, Bell et le jardinier semblaient eux aussi se
méfier de lui : ils s'interrompaient au milieu d'une phrase,
ou parlaient à mots couverts. Kounta décida d'en apprendre
davantage sur leur compte. Un jour o˘ il était allé voir le
vieux jardinier,
il commença par une question innocente, à la façon
mandingue : qu'est-ce que c'était que ces " patterouilleurs "
dont parlait le Violoneux?
- C'est d' la racaille de p'tits Blancs qui z'ont jamais eu un
négro à
eux! Une vieille loi d' la Virginie dit qu' si y a des négros
dans un coin, faut patterouiller, et ceux qu'ont pas une
passe signée de leur maître, on les fouette et on les met en
prison. Et ceux qu'on engage pour faire ça, c'est ces p'tits
Blancs qu'aiment rien tant qu'attraper et battre des négros,
215
pasqu'eux aut' ils en ont pas. Mais tout ça, c'est pasque les
Blancs z'ont tellement peur qu' les négros marrons
complotent une reu-bellion. Leur plaisir, aux patterouilleurs,
c'est d' dire qu'ils suspicionnent un Noir pour
irrupter chez lui et l'mettre tout nu d'vant sa femme et ses
p'tits et l'
battre
au sang.
Heureux d'avoir en Kounta un auditeur attentif, le vieux
jardinier continua :
- L' maître, il veut pas d' ça. L'a jamais eu d' régisseur. Il dit
qu'il
veut pas qu'on batte ses négros. Z'ont qu'à s' diriger tout
seuls, qu'il leur
dit, et faire leur travail comme ils savent, et surtout d'jamais
aller contre
sa règle. (Kounta se demandait ce qu'était une règle, mais
le jardinier était
lancé.) L'maître, il est comme ça pasqu'il vient d'une famille
qu'était déjà
riche dans c't' Angleterre, par-delà l'eau. Ces Waller, z'ont
toujours été
c' que beaucoup d' maîtres font seulement semblant qu'ils
sont. Pasque y en a pas mal qui sont rien d'plus que des
traîne-la-faim qu'ont commencé
avec un p'tit lopin et un ou deux négros, avant d' s'agrandir
en f sant trimer
leurs négros à mort. Y a pas beaucoup d' plantations qu'ont
une masse de négros. Ils en ont guère plus d' cinq ou six, et
souvent moins. Les vingt
qu'on est, ici, c'est déjà joli. Paraît qu'y a deux fois plus d'
Blancs qu'ont
pas d'esclaves que d' Blancs qu'en ont. Mais l' Noir, là o˘ il
trime, C'est dans les grandes plantations avec des
cinquante ou des cent esclaves; en a aussi dans l' plat pays
des fleuves, en Louisiane, au Mississippi, en Alabama; et
puis encore sur les côtes, en Géorgie et en Caroline du Sud,
là o˘ y font du riz.
- quel ‚ge t'as? demanda brusquement Kounta.
- J' suis plus vieux qu' personne le croirait. Tout p'tit, j'ai
entendu
l' cri d' guerre des Indiens.
Le vieillard resta un moment silencieux, puis il se mit à
fredonner en regardant Kounta :
- Ah yah, tair oumbam, boowah... - (Kounta ne pouvait
cacher son étonnement.) Ki lay zi day nic olay, man loun di
nic o lay ah ouah ni.
Ma mammy chantait ça. Elle t'naît ça d'sa mammy à elle,
qui v'nait d'Afrique, comme toi. D'o˘ elle v'nait, d'après toi?
- On dirait des mots d' la tribu sérère, dit Kounta. Mais j' les
comprends pas. Y avait des Sérères sur c'bateau qui m'a
am'né, j' les ai entendus.
- Maint'nant, j'arrête, dit le vieux jardinier en regardant
autour de lui. Faudrait pas qu'un négro rapporte au maître
c'que j'ai chanté. Les Blancs, ils veulent pas qu'on parle
africain.
Kounta s'apprêtait à lui dire qu'il était s˚rement lui aussi
d'origine gambienne, mais de sang ouolof : le nez bien
dessiné, le visage tout en méplats, la peau d'un noir profond
distinguaient les Ouolofs des autres tribus de Gambie. Mais
la remarque du jardinier l'incita à la discrétion.
Alors, pour changer de sujet, il demanda au vieillard d'o˘ il
venait et comment il était arrivé dans cette plantation. Le
jardinier tarda à
répondre.
216
- On peut dire que j'en ai vu, tu sais, dit-il en paraissant
hésiter à
se confier. J'étais solide, un vrai gaillard; mais l' maître que
j'avais il m'a
démoli à force de m' faire trimer et de m' rosser avant de m'
donner au maître d'ici pour payer une dette. J'en peux plus,
alors, pour le temps qui m' reste, j'voudrais un peu d' repos.
J' sais pas pourquoi j' te raconte ça.
J' suis pas si mal en point que j' parais. Mais si l' maître il le
croit, il
m' vendra pas. J'vois qu' tu t'en tires pas mal au jardin.
J'pourrais rev'nir
te donner un coup d' main, si tu veux. Mais j' suis plus bon à
rien, conclut-il tristement.
Kounta remercia le vieillard mais déclina son offre. Il y
arrivait bien
tout seul, dit-il. Il rentra chez lui en se reprochant de ne pas
éprouver plus
de compassion envers le vieillard. Il le plaignait d'avoir
enduré tant de misères, mais il avait du mal à prendre en
pitié quelqu'un qui baissait les bras, qui se laissait aller.
Dès le lendemain, Kounta essaya de faire parler Bell à son
tour.
Sachant qu'elle n'aimait rien tant que parler de m'sieu
Waller, il entra en matière en lui demandant pourquoi il
n'était pas marié.
- Mais il a été marié, l' maître - l'a épousé mam'zelle Priscilla
l'année que j' suis arrivée. Mignonne comme un p'tit oiseau
qu'elle était, et pas plus grosse. L'était si menue qu' ça l'a
tuée d'mettre leur bébé au monde. Une p'tite fille; l'est
morte aussi. …pouvantab' que ça a été. Et l' maître, il a plus
jamais été pareil. On dirait qu'il pense plus qu'à une chose :
s'tuer au travail. «ui qu'est malade ou blessé, faut tout d'
suite qu'il y porte secours. L'était si enragé de c'qu'ils
avaient fait à ton pied
qu'il a fallu qu'il t'achète à son frère, m'sieu John Waller.
Bien s˚r, c'était
pas lui qui t'avait fait ça; c'étaient ces gueux de p'tits Blancs
d'
chasseurs
de négros qu'il avait envoyés t'chercher - z'ont dit qu' tu
voulais les tuer.
En écoutant Bell, Kounta s'apercevait qu'il n'avait jamais
soupçonné
la profonde et riche individualité de ces Noirs. quant aux
Blancs, il découvrait seulement maintenant qu'eux aussi
pouvaient souffrir comme des hommes, bien que leurs
façons d'être soient, dans l'ensemble, totalement
condamnables. Il aurait voulu connaître assez bien le parler
des toubabs pour expliquer tout cela à Bell - et pour lui
raconter l'histoire de la vieille
Nyo Boto, sur le garçon qui avait aidé un crocodile pris au
piège, cette histoire qu'elle terminait toujours par : "Ainsi va
le monde, souvent une bonté est payée de retour par une
méchanceté. "
Ce souvenir de son village lui fit penser qu'il voulait depuis
longtemps
faire une remarque à Bell, et le moment paraissait propice.
A part sa peau claire, lui dit-il fièrement, on aurait pu la
prendre pour une beauté
mandin-
gue. Mais son compliment ne fut pas accueilli comme il
l'espérait.
- quoi qu' c'est-y qu' ces sornettes? déclara-t-elle d'un ton
furieux. Mais à quoi ils pensent, les Blancs, d' nous déverser
ici des pleins
bateaux d' ces négros africains d' malheur!
54
Pendant un bon mois, Bell n'adressa plus la parole à Kounta,
et rapporta même toute seule son panier de légumes à la
grande maison. Mais, un matin, elle accourut à toutes
jambes au jardin et balbutia :
- L' shérif sort d'ici. Paraîtrait qu' les Blancs, z'ont été
tellement
'xas-
pérés par ces taxes qu'à Boston z'ont marché cont' les
soldats du roi.
C'est
I'Massacre de Boston, qu'ils disent, les Blancs, et l' premier
qu'est tombé,
c'était un négro, Crispus Attucks, qu'il s'appelait.
Dès lors, chacun resta à l'aff˚t des nouvelles dans son
propre domaine. " Avec des négros dans tous les coins, les
Blancs ils ont pas d' secrets, expliqua le Violoneux à Kounta.
On entend tout, nous aut'.
Même que des fois, pour qu'la domestik' elle comprenne
pas, ils épellent les mots. Mais la domestik', elle répète c'
qu'elle a entendu à un négro qui sait écrire, et il r'met les
lettres bout à bout. Y a des négros qui passent la nuit à ça,
et l' matin les esclaves ils en savent autant qu les Blancs. "
Et, de fait, le quartier des esclaves réussissait à demeurer
informé, encore qu'avec retard, des événements qui se
succédaient au fil des mois et des années, et même, qui se
précipitaient.
Peu avant NoÎl 1774, des parents de rn'sieu Waller vinrent
lui rendre visite. Tout en se restaurant à la cuisine, leur
cocher noir régala Bell des
plus récents événements.
- Paraît qu'en Géorgie les Blancs baptistes z'auraient
autorisé un négro à prêcher aux autres le long d' la
Savannah - George Leile qu'il s'appelle, dit-il. Et s'pourrait
bien qu'il fonde un temple baptiste africain
dans la ville de Savannah. Un temple pour les négros, j'en
avais encore jamais entendu parler...
Moi si, dit Bell. Y en a eu un avant ça ici en Virginie, à
Petersburg.
Mais, dis donc, qu'est-ce que tu sais des ennuis des Blancs
là-haut dans l' Nord?
- Eh bien, y a déjà un moment, tout un tas de Blancs
importants ils ont t'nu une assemblée à Philadelphie. Z'ont
appelé ça le Premier Congrès Continental.
Bell dit qu'on le lui avait déjà raconté. En réalité, c'était une
information qu'elle avait péniblement déchiffrée dans le
journal du maître, la 218
Gazette de Virginie, et dont elle avait fait profiter le vieux
jardinier et le
Violoneux.
Ils avaient d'ailleurs décidé ensemble, à ce propos, de
cacher à
Kounta qu'elle savait un peu lire. Sans doute savait-il tenir
sa langue, et,
pour un Africain, il était parvenu à comprendre et à
s'exprimer remarquablement bien; mais il n'était pas encore
capable d'apprécier la gravité des conséquences que
pourrait avoir cette révélation. que le maître s'en doute
seulement, et il vendrait Bell à l'instant même.
Au début de l'année 1775, toutes les nouvelles semblaient
tourner autour de Philadelphie. Du peu qui arrivait aux
oreilles de Kounta -
et de ce qu'il en comprenait - il ressortait clairement que les
Blancs allaient vers un affrontement avec le roi de l'autre
côté de l'eau, dans le pays
appelé Angleterre. En plus, il y avait ce m'sieu Patrick Henry
qui avait crié : " Donnez-moi la liberté ou donnez-moi la
mort! " Kounta aimait bien la formule, mais qu'un Blanc ait
pu dire une pareille chose, là, il ne comprenait plus : les
Blancs lui semblaient plus que libres.
Les nouvelles se succédaient sans arrêt. Il y avait eu cette
galopade à cheval de deux Blancs, les dénommés William
Dawes et Paul Revere, qui étaient allés avertir quelqu'un
que des centaines de soldats du roi se dirigeaient vers un
endroit appelé " Concord ", pour y détruire les fusils et les
balles entreposés là. L'on apprit peu après qu'au cours d'un
violent engagement à " Lexington ", des " miliciens "
avaient tué deux cents soldats
du roi sans perdre plus qu'une poignée des leurs. Deux jours
plus tard, c'étaient mille soldats du roi qui tombaient dans le
sanglant combat de
" Bunker Hill ".
- Au chef-lieu du comté, raconta Luther, les Blancs ils
ricanent que les soldats du roi, z'ont des habits rouges pour
qu'on les voye pas saigner.
Y aurait des négros justement qui les auraient fait saigner,
des négros qui s' battraient en même temps qu' les Blancs.
Mais partout o˘ il allait, ajouta-t-il, on ne parlait que de la
méfiance
grandissante des maîtres de Virginie envers leurs esclaves -
" même les plus anciens domestik' ".
Au mois de juin, Luther trouva une audience attentive dans
le quartier des esclaves, car il revenait de voyage.
- Z'ont choisi un m'sieu Washington pour conduire une
armée.
Paraît qu'il a une grande plantation avec un tas d'esclaves.
Il dit aussi qu'en Nouvelle-Angleterre on aurait libéré des
esclaves, pour les faire combattre contre les habits rouges
du roi.
- Je l' savais! s'écria le Violoneux. Les négros vont encore se
faire tuer, comme dans cette guerre contre les Français et
les Indiens. Et dès qu'ce s'ra fini, hop, les Blancs ils te
c'fouetteront les négros, juste comme
avant!
- C'est pas s˚r, rétorqua Luther. Y a des Blancs qui
s'appellent des quakers, eh ben, ces quakers-là z'ont fondé
une Société contre l'esclavage 219
à Philadelphie. Faut croire que certains Blancs tiennent pas
à c' que les négros ils soyent esclaves.
- Moi non plus, j'y tiens pas, glissa le Violoneux.
Bell était une mine d'informations qu'elle semblait tenir de
la bouche même du maître, mais elle finit par avouer qu'elle
écoutait à la porte de la salle à manger lorsqu'il avait des
invités. Depuis peu, en effet, il exigeait
qu'elle sortît dès qu'elle avait servi; et, de plus, elle avait
entendu qu'il fermait la porte à clé derrière elle.
- Moi qui l'connais mieux qu'sa mammy! s'indignait-elle'
- Et de quoi ils parlent, quand c'est r'fermé? s'impatienta le
Violoneux.
- Eh bien, ce soir, il a dit qu' faudra s˚rement s'battre contre
ces Anglais. Vont envoyer des pleins bateaux d' soldats. Il
dit que rien qu'en Virginie y a plus de deux cent mille
esclaves, et que l'plus gros tracas des Blancs c'est si ces
Anglais ils montaient les négros contre eux aut'. L' maître dit
qu'il est très fidèle au roi, mais qu' ces taxes, c'est
intolérab'.
- L'général Washington, il veut plus qu'ils prennent des
négros dans l'armée, dit Luther, mais y a des nègres
'mancipés dans l' Nord qui disent qu'ils veulent combattre
pour c' pays qui s'rait aussi leur pays.
- Mais z'ont qu'à laisser les Blancs s'tuer entre eux, dit le
Violoneux.
Ces négros 'mancipés sont in-sen-sés.
Deux semaines plus tard, ce furent des nouvelles de taille
qui filtrèrent.
Lord Dunmore, le gouverneur du roi en Virginie, promettait
la liberté aux esclaves qui déserteraient leur plantation pour
s'engager dans sa flotte de bateaux de pêche et de
frégates.
- L' maître, l'est comme fou, annonça Bell. C't' homme
qu'est v'nu déjeuner, il dit qu'on parle partout d'enchaîner
ou d'enfermer les esclaves suspicionnés d' vouloir s'engager
- ou seulement d'y penser - et p't-êt'
aussi qu'on va enl'ver c' lord Dunmore pour le pendre.
Les visiteurs se succédaient sans rel‚che chez m'sieu Waller,
et Kounta avait été chargé de donner à boire et à manger à
leurs chevaux.
Il racontait aux autres que certaines bêtes étaient trempées
de sueur comme après un long et dur voyage, et qu'il y
avait même des maîtres qui conduisaient leurs voitures tout
seuls. Et notamment John Waller, le frère du maître, ce
Blanc qui l'avait acheté, il y avait de cela huit ans. Kounta
l'avait
reconnu au premier coup d'oeil, malgré toutes ces années,
mais l'homme lui avait jeté les guides sans paraître le
reconnaître.
- Y a pas d' quoi s'étonner, lui dit le Violoneux. Il ira
s˚rement pas saluer un négro. Surtout s'il s' rappelle de toi.
Dans les semaines qui suivirent, Bell put rapporter de son
écoute derrière la porte que le maître et ses visiteurs
étaient hors d'eux : par milliers
les esclaves avaient l'audace de s'enfuir des plantations de
Géorgie, de Caroline du Sud et de Virginie pour s'enrôler
sous lord Dunmore. Certains estimaient cependant que les
esclaves s'enfuyaient plus généralement pour 220
gagner le Nord. Mais tous les Blancs étaient d'accord pour
dire qu'il importait d'élever beaucoup plus de limiers.
Et puis, un jour, m'sieu Waller appela Bell au salon et lui lut
deux fois, en articulant bien, un article de la Gazette de
Virginie qu'il avait entouré de crayon. Puis il lui remit le
journal, avec ordre de le montrer aux esclaves et de leur
dire ce qu'il contenait. Mais, tout comme elle, ils entendirent
avec plus de colère que de crainte les termes de la
déclaration :
" 0 vous, les nègres, ne cédez pas à la tentation qui
marquerait votre ruine.... car, que nous souffrions ou non de
votre abandon, vous-mêmes assurément en souffrirez. "
Avant de rendre la Gazette au maître, Bell lut pour sa propre
édification quelques autres entrefilets - surtout ce qui
touchait à des rébellions d'esclaves, réelles ou envisagées.
Au dîner, le maître s'emporta parce qu'elle n'avait pas rendu
le journal, et Bell se confondit en excuses pleurardes. Mais il
ne fallut pas longtemps avant que lui soit confié un autre
message : " ... les nègres et autres esclaves pris à fomenter
une rébellion ou à tenter une insurrection encourront la
mort sans le secours de la religion. "
- qu'est-ce que ça veut dire? demanda un des Noirs.
Et le Violoneux répondit :
- Révolte-toi, et, quand les Blancs t'auront tué, y aura pas
d'prêtre pour te bénir!
Luther apprit qu'il y avait des Blancs appelés
respectivement
" Tories " et " …cossais " qui prenaient le parti des Anglais. "
Et l'
négro
du shérif m'a dit que c' lord Dunmore il détruit les
plantations le long du fleuve, il incendie les grandes
maisons et il dit aux négros qu'il les libère
pour qu'ils s'battent avec lui. " A Yorktown et dans d'autres
villes, raconta
Luther, les Noirs qui osaient sortir la nuit étaient fouettés et
jetés en prison -
Au début de 1776, Kounta et les autres apprirent qu'un
général Cornwallis était arrivé d'Angleterre avec des
bateaux pleins de marins et de soldats, et qu'il avait voulu
traverser une large rivière " York "; seulement, une grande
tempête avait dispersé ses bateaux. Et puis, un autre
Congrès Continental s'était réuni - et là, une masse de
maîtres de la Virginie avaient proposé de faire sécession vis-
à-vis de l'Angleterre. Et puis, pendant deux mois, les
nouvelles furent minces. Mais Luther revint alors du chef-
lieu du comté avec la nouvelle que, le 4 juillet, il s'était
produit une
" Décoration d'Indépendance " -
- Les Blancs, fallait voir le raffut qu'ils fsaient! Ce m'sieu
John Han-cock, il avait écrit son nom tout gros, pour que l'
roi il puisse lire sans s' fatiguer les yeux.
Vers la fin de l'année, Luther rapporta une nouvelle
d'importance une grande bataille venait d'avoir lieu en
Virginie même, et des esclaves avaient combattu dans les
deux camps. Sous la grêle de balles de mousquet que
faisaient pleuvoir des centaines d'habits rouges et de Tories,
renforcés
par un groupe de forçats et de Noirs, une petite troupe de "
Colonistes "
blancs appuyés par leurs Noirs avait d˚ repasser un pont.
Mais, au dernier 221
rang, un esclave du nom de Billy Flora avait arraché et jeté
bas tant de
planches du pont que les forces anglaises n'avaient pu le
franchir - changeant ainsi la retraite des Colonistes en
victoire.
- Arracher les planches d'un pont, s'écria le jardinier, faut
qu' ce négro soit été un gaillard!
Après l'entrée en guerre des Français aux côtés des
Colonistes, en 1778, Bell annonça que, l'un après l'autre, les
…tats autorisaient les esclaves
à s'enrôler, avec promesse de les affranchir après la
victoire.
- Reste plus qu' deux …tats qui veulent pas laisser les
négros s'
battre,
dit-elle, c'est la Caroline du Sud et la Géorgie.
- C'est bien la première fois qu'j'entends qu'ils ont fait quèq'
chose de bien, ces …tats, conclut le Violoneux.
Malgré sa haine de l'esclavage, il semblait à Kounta que ce
n'était pas une bonne chose pour les Noirs que d'être armés
par les Blancs. Et, pour commencer, les Blancs auraient
toujours plus de fusils que les Noirs
- donc toute tentative de révolte serait vouée à l'échec. Mais
aussi, il se souvenait que dans son pays les Blancs avaient
donné des fusils et des balles à certains méchants chefs et
rois : alors, l'on avait vu le Noir se battre
contre le Noir, le village se dresser contre le village, les
conquérants
enchaîner et vendre les captifs - vendre les leurs.
Bell entendit un jour le maître dire qu'il y avait au moins
cinq mille Noirs, affranchis ou esclaves, à combattre et
mourir aux côtés des Blancs. De son côté, Luther apprit que
" là-haut dans l' Nord " on avait formé des compagnies
entières de Noirs et qu'il existait même un bataillon complet
que l'on appelait " les jeunes Noirs d'Amérique ".
- Jusqu'à leur colonel qu'est un négro, ajouta Luther, il
s'appelle Middleton. Et tu d'vineras jamais c'qu'il est, dit-il
au Violoneux d'un air
malin.
- quoi qu'il est?
- L'est violoneux, comme toi. Tiens, c'est justement
l'moment d'jouer!
Et Luther se mit à fredonner une chanson qu'il avait
entendue au chef-lieu du comté. L'air était facile à retenir,
et les autres le reprirent bientôt
en choeur avec lui : " Yankee Doodle vint à la ville, monté
sur un poney...
"
Et tous les jeunes se mirent à danser en tapant dans leurs
mains tandis que le Violoneux jouait la mélodie.
Au mois de mai 1781, un événement fit grand bruit : la
cavalerie des habits rouges avait saccagé la plantation de
m'sieu Thomas Jefferson, à
Monticello. Ils avaient détruit, ravagé les récoltes, incendié
la grange, chassé le bétail, emmené tous les chevaux et
trente esclaves. " Les Blancs ils disent que faut sauver la
Virginie ", annonça Luther, et, peu après, il fit savoir que les
Blancs se réjouissaient parce que l'armée du général
Washington allait arriver. " Et y a des tas d' négros dans c't'
armée! " En octobre, la nouvelle se répandit que les forces
combinées de Washington et de La Fayette faisaient
pleuvoir un déluge de feu sur Yorktown, tenue 222
par l'Anglais Cornwallis. Partout, des batailles faisaient rage
: Virginie,
New York, Caroline du Nord, Maryland, et d'autres …tats
encore. Et puis, au cours de la troisième semaine du mois,
ce fut la nouvelle qui déclencha des cris de joie jusque dans
le quartier des esclaves : " L'a crapitulé, ce Cornwallis! Finie
la guerre! On a la liberté! "
Le maître circulait tellement que Luther trouvait à peine le
temps de dormir - et il recommençait à sourire, pour la
première fois depuis des années, confia-t-il à Bell. " Partout
o˘ on va, dit-il, les négros z'acclament
aussi fort qu' les Blancs. " Mais il ajouta que leur plus
grande fierté, c'était
leur héros à eux, Billy Flora, qui avait rapporté à Norfolk son
fidèle mousquet.
Peu de temps après, Bell appela tous les esclaves à se
rassembler.
- L' maître vient juste de m'dire qu' cette Philadelphie s'rait
la capitale des …tats-Unités!
Mais l'important, ce fut Luther qui le leur apprit plus tard
- M'sieu Jefferson, l'a fait un Décret d'Mancipation. Les
maîtres, z'ont l' droit d' libérer les négros, mais paraît qu' les
quakers et les anti-Isclavagistes et les négros 'mancipés là-
haut dans l' Nord font vilain, pasque l' Décret dit qu' les
maîtres ils sont pas obligés d' le faire s'ils veulent pas.
Lorsque le général Washington eut dissous son armée, au
début de novembre 1783, Bell annonça aux autres que,
selon le maître, l'on aurait maintenant la paix.
Y aura jamais la paix avec les Blancs, dit aigrement le
Violoneux, pasque tout c 9qu'ils aiment, c'est d' tuer. Faites
bien attention a c que
j' vous dis - pour nous, les négros, ça va être encore pire.
Cette nuit-là, Kounta compta soigneusement les cailloux
renfermés dans sa gourde-calendrier. Et il fut stupéfait - il
avait trente-quatre pluies!
Ainsi, il avait passé autant de temps au pays des Blancs
qu'à Djouffouré.
…tait-il encore un Africain ou était-il devenu un " négro "? Et
même, était-il
seulement un homme? Lorsqu'on l'avait arraché à son
village, son propre père avait trente-quatre pluies; mais lui,
Kounta, n'avait ni fils, ni épouse,
ni famille, ni village, ni peuple; il n'avait même plus de
passé - trop de choses lui échappaient à présent - et il
n'entrevoyait aucun avenir. Il lui semblait que la Gambie
était quelque chose qu'il avait vu un jour, dans un très
ancien rêve.
55
Et pourtant, un avenir allait justement se dessiner pour
Kounta, à la suite d'une nouvelle qui mit toute la plantation
en émoi. quelques jours plus tard, Bell accourut pour
informer les autres que le shérif était venu voir le maître :
une jeune domestique qui s'était enfuie avait avoué, sous le
fouet, que le sommaire itinéraire dont elle était munie avait
été tracé
par le cocher du maître, Luther. Et le maître vendit Luther.
A peine commençait-on à se demander qui remplacerait le
cocher que Bell, un soir, vint chercher Kounta de la part du
maître. Kounta se doutait bien de la raison de cette
convocation, mais il éprouvait quand même un peu de
crainte, car, depuis seize ans qu'il était dans la plantation, il
n'avait encore jamais adressé la parole au maître, et il ne
connaissait de la grande maison que la cuisine. Bell le mena
justement de sa cuisine dans le grand hall d'entrée. Kounta
écarquillait les yeux devant le parquet miroitant et les hauts
murs tapissés de papier. Bell frappa à une énorme porte de
bois sculpté. Kounta entendit la voix du maître : " Entrez! "
Kounta n'en croyait pas ses yeux : la pièce paraissait aussi
vaste que la grange. Le plancher de chêne ciré était jonché
de tapis, des tableaux et des tapisseries ornaient les murs,
le beau mobilier sombre reluisait et des livres garnissaient
des renfoncements du mur. Assis à sa table, m'sieu Waller
lisait à la lumière d'une lampe coiffée d'une cloche de verre
verd‚tre. Il ferma son livre en marquant la page et se
retourna vers Kounta.
- Toby, il me faut un cocher pour le buggy. Tu es chez nous
depuis bien longtemps, et il me semble que tu es fidèle.
(Ses yeux bleus semblaient
transpercer Kounta.) Bell m'a dit que tu ne buvais jamais.
C'est quelque chose que j'apprécie, de même que ta façon
de bien te comporter.
M'sieu Waller s'interrompit et Bell lança un coup d'oeil
pressant à
Kounta.
- Oui, M'sieu maître, dit-il précipitamment.
- Tu sais ce qui est arrivé à Luther? demanda le maître.
- Oui, m'sieu, dit Kounta.
- Tu sais que je te vendrais à l'instant, comme je vendrais
Bell, si vous n'étiez pas plus raisonnables que lui? (U maître
rouvrit son livre.) Eh bien, tu commences demain. Je dois
aller à Newport. Je t'indiquerai le 224
chemin en attendant que tu l'apprennes. (Le maître regarda
Bell). Donne-lui un habit, et dis au Violoneux qu'il
remplacera Toby au jardin.
- Oui, m'sieu maître, dit Bell, et elle sortit avec Kounta.
Bell apporta à Kounta son nouveau costume : pantalon
amidonné et chemise en toile de chanvre. Le lendemain
matin, le Violoneux et le vieux jardinier l'aidèrent à se vêtir.
Il s'y sentait assez à l'aise, mis à part ce ridicule lacet noir
qu'ils lui nouèrent sous le col.
- A Newport, tu trouveras tout d' suite, c'est juste à côté du
Palais d'justice, dit le vieux jardinier. Une grande maison,
c'est des Waller qu'ha-bitent là.
Le Violoneux inspectait Kounta de pied en cap, avec un air
de satisfaction mêlé de jalousie.
- Y a pas à dire, te v'là dev'nu un négro à part. Faut pas qu'
ça t' monte à la tête.
Conseil bien inutile en vérité pour Kounta - après tout ce
temps, il persistait à trouver indigne tout travail exercé au
profit du Blanc. Le seul
plaisir qu'il en tirerait serait de pouvoir enfin abandonner le
jardin et élargir son horizon - à l'instar de ses oncles
Djanneh et Saloum. Mais le tourbillon de ses nouvelles
fonctions n'allait même pas le laisser savourer ce plaisir.
A toute heure du jour ou de la nuit, m'sieu Waller était
appelé par ses patients. Alors Kounta devait accourir, atteler
en toute h‚te et rouler à tombeau ouvert dans d'étroits
chemins en lacets effroyablement cahoteux. Kounta
Gouaillait les chevaux, le buggy tressautait et tanguait dans
les ornières et les trous, m'sieu Waller se cramponnait à son
siège. Mais Kounta avait le don de les conduire sans
encombre sur les plus difficiles parcours, et même au
moment du dégel, lorsque l'argile rouge des chemins se
transformait en dangereux torrents de boue.
Un matin, m'sieu John, le frère du maître, pénétra au galop
dans la plantation : sa femme venait d'être prise des
douleurs alors qu'elle n'était
encore qu'au septième mois de sa grossesse. M'sieu John
laissa son cheval, qui était fourbu, et Kounta remmena les
deux frères à une allure folle. Ils arrivèrent pourtant juste à
temps, car le poil de ses chevaux fumait encore lorsque
Kounta entendit monter les vagissements d'un nouveau-né.
Le maître lui dit, en revenant, que c'était une fillette de cinq
livres et qu'on allait
la nommer Anne.
Et la vie continua à ce rythme. L'été et l'automne furent
particulièrement agités parce qu'une épidémie de fièvre
jaune faisait des ravages dans tout le pays - il y avait tant
de malades que m'sieu Waller et Kounta se démenaient
comme des fous sans pour autant suffire à la t‚che, mais au
point d'être pris à leur tour d'une forte fièvre. Bourrés de
quinine, pour arriver à tenir, ils sauvèrent plus de vies qu'ils
ne déplorèrent de morts.
Mais la propre vie de Kounta se fondit dans un brouillard
d'innombrables stations dans des cuisines de grandes
maisons, de petits sommes sur des paillasses de fortune ou
dans des meules de foin, d'interminables heures 225
d'attente devant de misérables cabanes ou de
majestueuses demeures d'o˘
montaient les mêmes cris de douleur - et puis le maître
remontait dans le buggy pour rentrer à la maison ou, plus
souvent, pour aller chez le prochain patient.
Mais il y avait aussi des périodes de calme. Il se passait
parfois des semaines entières sans que m'sieu Waller ait à
se déplacer autrement que pour des tournées coutumières
ou pour rendre visite à ses innombrables parents et
connaissances des environs. Dans ce dernier cas, surtout au
printemps et à l'été, il faisait bon rouler au petit trot des
deux beaux chevaux bais - parfois, m'sieu Waller
s'assoupissait sous le tendelet noir qui le protégeait du
soleil. Les prés étaient pleins de fleurs des champs,
de fraisiers sauvages, de buissons de m˚res, les clôtures
disparaissaient sous les plantes grimpantes. Partout l'air
s'emplissait du bruis-sement d'ailes des cailles, de l'appel
des étourneaux et des engoulevents; les cardinaux faisaient
de sautillantes petites taches rouges. De temps en temps
l'approche du buggy dérangeait une couleuvre lovée au
soleil sur la route, et la bête filait en un éclair, ou effrayait
une buse qui s'enfuyait avec de lourds claquements d'ailes
en abandonnant sa proie.
Mais le paysage préféré de Kounta, c'était un grand champ
au milieu duquel se dressait solitairement un arbre, chêne
ou cèdre; cela lui rappelait ce que les anciens disaient, en
Afrique, des baobabs solitaires
- qu'ils s'élevaient là o˘ avait existé un village. Alors, il
retournait par
la pensée à I)jouffouré.
C'était à ses père et mère que m'sieu Waller rendait le plus
fréquemment visite, dans leur plantation d'Enfield, située à
la limite de deux comtés, celui du Roi Guillaume et celui du
Roi et de la Reine. Comme dans toutes les propriétés
habitées par des Waller, l'on arrivait par une longue allée
bordée de très hauts et très vieux arbres, et l'on venait
s'arrêter
à l'ombre d'un très gros noyer noir planté dans la vaste
pelouse qui s'étendait devant la maison. Celle-ci s'élevait
sur une faible éminence dominant une petite rivière
paresseuse, et elle était infiniment plus grande et plus riche
que celle du maître.
Au début, les femmes qui régnaient sur les cuisines des
grandes maisons auxquelles m'sieu Waller rendait visite
avaient scruté Kounta d'un oeil critique - et particulièrement
l'ample cuisinière d'Enfield. Mais, sans
jamais se départir de sa réserve, Kounta mangeait tout ce
qu'elles lui servaient - sauf du porc, bien entendu - et ne
manquait jamais de leur rendre son assiette bien nettoyée
avec un chiffon. Alors, elles avaient fini par s'ha-bituer à son
attitude effacée et taciturne, et, après lui avoir servi six ou
sept fois ses plats, la cuisinière d'Enfield sembla estimer
qu'elle pouvait lui adresser la parole sans déroger.
- Tu sais o˘ t'es? lui demanda-t-elle brusquement en plein
milieu de son repas.
Kounta ne répondit pas, et son silence ne parut pas la gêner.
- Ici, c'est la première maison qu' les Waller ils ont b‚tie dans
les 226
…tats-Unités. Y a jamais eu qu'des Waller ici, et ça fait cent
cinquante ans!
Elle ajouta qu'Enfield était d'abord moitié moins grand, mais
qu'on lui avait ajouté une seconde partie avec des
matériaux apportés par voie d'eau - la rivière passait en
bas. " La cheminée, elle est faite en briques d'Angleterre ",
dit-elle fièrement. Kounta l'écoutait avec des signes
d'assentiment, mais sans paraître autrement impressionné.
De temps en temps, m'sieu Waller retournait à Newport - là
o˘
Kounta avait conduit pour la première fois le buggy. Il
n'arrivait pas à
croire qu'il s'était déjà écoulé toute une année. C'étaient
l'oncle et la tante
de m'sieu Waller qui habitaient cette maison - une maison
dont Kounta trouvait qu'elle ressemblait beaucoup à Enfield.
Le maître avait aussi des cousins à Prospect Hill, dans le
comté même de Spotsylvanie. Comme à Enfield, leurs
maisons n'étaient hautes que d'un étage et demi; et la
cuisinière de Prospect Hill apprit à Kounta qu'il en allait de
même pour la plupart des très anciennes maisons, parce
que le roi avait imposé une taxe supplémentaire pour les
demeures à deux étages.
Elle lui montra, à l'arrière de la maison, l'atelier de tissage -
il n'en
avait encore jamais vu. Ensuite, venait le quartier des
esclaves - peu différent de celui de la plantation Waller - et
puis un petit étang et, encore au-delà, le cimetière des
esclaves. "J' me doute que tu veux pas voir ça ", devina-t-
elle. Et Kounta se demandait si elle comprenait combien il
était bizarre et triste de la voir se comporter comme si
c'était la plantation qui
lui appartenait, et non elle qui appartenait à la plantation.
56
Kounta n'avait pas toujours quelque chose d'intéressant à
rapporter aux autres de la ville, mais il aimait bien se
retrouver avec eux autour du feu nocturne, devant la case
du Violoneux. Pourtant, il s'apercevait qu'il discutait de
moins en moins avec ce dernier - alors que, pendant si
longtemps, il n'était venu que pour lui. A présent c'était
surtout avec Bell et avec le vieux jardinier qu'il
communiquait. Non que lui et le Violoneux fussent
exactement en froid, mais les choses avaient changé, et
cela l'attristait. que le Violoneux s'occup‚t maintenant du
jardin ne les avait pas rapprochés. Sans doute avait-il fini
par s'accommoder de 227
sa situation, mais voilà qu'à présent Kounta le supplantait
en tant que source privilégiée d'informations et de
commentaires sur ce qui se passait à l'extérieur.
Ce n'était pas que le Violoneux f˚t frappé de mutisme, mais,
avec le temps, ses célèbres monologues devenaient de plus
en plus rares et courts; et il ne jouait plus guère du violon
pour les esclaves. Il se montra si anor-rnalement calme au
cours d'une veillée que Kounta se demanda s'il avait pu le
blesser involontairement, et il en parla à Bell.
- Tu y es pour rien, dit Bell. «a fait des mois qu'il est comme
ça, l' Violoneux. L'arrête pas d' circuler dans l' comté, à
jouer pour les Blancs.
Alors, l'est trop fatigué pour jacasser, et c'est pas moi qui
m'en plaindrais.
Il s' fait un dollar et demi à jouer pour les soirées des Blancs.
L' maître y prend la moitié, mais ça lui laisse quand même
soixante-quinze cents, au Violoneux. Alors, il va pas s'
fatiguer à jouer pour les négros - à
moins
qu'ils s' cotisent pour l' payer.
Elle leva les yeux de son fourneau pour voir si Kounta
souriait de sa remarque - mais ce n'était certainement pas
le cas. Elle ne l'avait d'ailleurs jamais vu sourire qu'une
seule fois - en apprenant qu'un esclave d'une plantation
voisine avait réussi à s'enfuir là-haut dans le Nord.
- Il met l'argent d'côté, l' Violoneux, pour ach'ter sa liberté
au maître, poursuivit-elle.
- L'temps qu'il en ait assez, il s'ra trop vieux pour mettre un
pied d'vant l'autre, observa Kounta.
Bell s'en étrangla de rire.
Si le Violoneux ne parvenait pas à acheter sa liberté, ce ne
serait pas
faute de s'être donné du mal, pensait Kounta après l'avoir
entendu jouer à l'occasion d'une réception à laquelle il avait
conduit le maître. Les cochers bavardaient sous un arbre,
aux abords de la maison, lorsque l'orchestre - conduit par un
Violoneux en grande forme - attaqua une contre-danse si
entraînante que les Blancs n'y purent résister.
Kounta apercevait les évolutions des jeunes couples qui
sortaient sur la véranda par une porte et rentraient dans le
grand hall par une autre sans
cesser de tournoyer. Après le bal, les invités se rangèrent
devant une longue
table illuminée par une profusion de bougies et garnie de
plus de mets que n'en voyait le quartier des esclaves dans
toute une année. quand ils se furent bien lesté l'estomac - la
plantureuse fille de la maison se resservit
à trois reprises - la cuisinière fit porter aux cochers un plein
plateau de restes et une cruche de citronnade. Craignant
que le maître soit prêt à
par-
tir, Kounta se dépêcha de manger une cuisse de poulet et
une délicieuse chose fourrée de crème qu'un des cochers
appelait " ai-klair ". Mais, finalement, les maîtres restèrent à
discuter pendant des heures. Kounta distinguait de loin les
habits blancs, les longs cigares au bout des mains
gesticulantes, le scintillement des verres qu'ils portaient à
leurs lèvres sous le grand lustre illuminé, tandis que les
femmes, en grande toilette, minau-daient derrière leurs
éventails.
228
La première fois qu'il avait conduit le maître à une grande
réception de ce genre, Kounta avait été envahi de
sentiments contradictoires : révérence, indignation, envie,
mépris, fascination, répugnance et, plus que tout.
d'une accablante impression de solitude qui l'avait oppressé
pendant toute une semaine. Une telle opulence, une telle
façon de vivre lui paraissaient proprement incroyables. Et il
lui fallut encore mener le maître à beaucoup d'autres
réceptions pour comprendre enfin que ces gens ne vivaient
pas ainsi, que tout cela était étrangement irréel, que ces
Blancs faisaient un beau rêve, qu'ils se mentaient à eux-
mêmes en se disant que le bien peut sortir du mal, qu'ils
pouvaient se comporter entre eux en personnes civilisées
sans pour autant traiter comme des êtres humains ceux
dont le sang, la sueur et le lait de leurs femmes leur
donnaient la possibilité de mener leur vie de privilégiée.
Kounta regrettait de ne pas connaître assez la langue des
toubabs pour faire part de cette idée à Bell et au vieux
jardinier. Mais au fond, ayant toujours vécu ici, ils ne
voyaient certainement pas les choses du même oeil que lui -
lui qui était né libre. Alors, comme toujours, il garda son
idée pour lui - mais comme il aurait voulu ne pas se sentir
aussi seul, après toutes ces années!
Environ trois mois plus tard, m'sieu Waller fut invité au bal
que ses parents donnaient chaque année à Enfield pour le
Thanksgiving Day.
" Z'invitent que la crème de la Virginie ", l'informa Bell. lis
arrivèrent en
retard parce que, une fois de plus, le maître avait d˚
s'arrêter chez un patient. Toute la façade de la demeure
était éclairée et les festivités battaient déjà leur plein. Et,
juste au moment oU le domestique de service à
la porte aidait le maître à descendre du buggy, Kounta
entendit des sons qui le firent tressaillir. Tout près de là,
quelqu'un frappait de la paume et
du tranchant de la main un qua-qua, sorte de tambour fait
d'une calebasse
- et seul un Africain pouvait en jouer de la sorte.
Dès que le maître eut disparu dans la maison, Kounta jeta
les guides au valet d'écurie préposé aux attelages et partit
aussi vite que le lui permettait son pied mutilé. Il longea la
maison, traversa l'arrière-cour, se guidant
aux sons qui s'amplifiaient, et arriva devant une foule de
Noirs se trémous-sant et claquant des mains sous une
guirlande de lanternes - les esclaves des Waller avaient, eux
aussi, droit à leur fête. Kounta fendit leur groupe sans se
soucier des protestations, déboucha au milieu du cercle : le
musicien était là. Mince et grisonnant, la peau très noire,
l'homme était accroupi devant son instrument, encadré par
un joueur de mandoline et par deux hommes qui
entrechoquaient des os de boeuf. Les yeux de Kounta
rencontrèrent ceux de l'homme et, l'instant d'après, ils
s'étreignaient sous
les regards étonnés et goguenards de l'assistance.
As salakioum salaam!
Malakioum salaam!
Les formules leur étaient venues comme s'ils n'avaient
jamais quitté
l'Afrique. Kounta repoussa légèrement son aîné pour le
regarder.
229
- J't'avais encore jamais vu ici, s'écria-t-il.
- J'viens d'être vendu d'une autre plantation, répondit
l'autre.
- Mon maître, c'est un p'tit à ton maître, j'conduis son buggy.
Des murmures d'impatience s'élevèrent. L'assistance voulait
de la musique, et puis ces manières africaines étaient
gênantes. Kounta et le joueur de qua-qua savaient que s'ils
agaçaient les autres ils risquaient d'être dénoncés aux
maîtres.
- A une aut'fois! dit Kounta.
- Salakioum salaam! répondit l'homme en reprenant sa
place devant l'instrument.
Kounta resta encore un court instant, le temps de l'entendre
jouer un peu, puis il repartit brusquement, la tête basse
pour cacher sa déception et sa gêne, et alla attendre m'sien
Waller dans le buggy.
Pendant les semaines qui suivirent, Kounta n'arrêta plus de
se creuser la tête au sujet du joueur de qua-qua. A quelle
tribu appartenait-il? Pas à celle des Mandingues, cela se
voyait, mais non plus à aucune des tribus qu'il avait pu
connaître en Gambie ou voir dans le grand canot. Ses
cheveux gris indiquaient qu'il était nettement l'aîné de
Kounta; peut-être avait-il autant de pluies qu'Omoro en
aurait maintenant? Et comment avaient-ils senti
mutuellement qu'ils étaient des serviteurs d'Allah? Le joueur
de qua-qua semblait parler aussi bien la langue des toubabs
que celle de l'Islam - donc, il devait être dans le pays des
Blancs depuis de nombreuses pluies, peut-être plus
nombreuses encore que celles qu'avait vécues Kounta. Il
avait dit qu'il venait d'être vendu au père de m'sieu Waller;
alors, o˘ se trouvait-il pendant toutes ces pluies, au pays
des toubabs?
Depuis qu'il conduisait le maître - trois pluies, déjà - Kounta
avait vu des Africains à plusieurs reprises -
malheureusement, en présence de m'sieu Waller, il n'était
pas question de les saluer, et encore moins de leur
parler. Il était même s˚r d'avoir vu parmi eux un ou deux
Mandingues.
Mais les fois o˘ il lui avait été donné d'apercevoir le plus
d'Africains, c'était en passant, le samedi matin, devant les
adjudications d'esclaves.
Seulement, depuis ce qui était arrivé il y avait de cela six
mois, il s'efforçait
de prendre un autre chemin sans trop éveiller l'attention du
maître. Ce jour-là, en effet, une jeune captive djola poussait
de pitoyables hurlements.
Ses cris l'avaient fait se retourner et, de son haut siège à
l'avant du buggy,
il avait vu cette femme fixer sur lui des yeux suppliants, il
avait entendu ses appels à l'aide. Br˚lant de honte, Kounta
avait fouaillé si violemment les chevaux pour les faire
avancer qu'ils s'étaient cabrés, rejetant brutalement le
maître contre son dossier, au grand effroi de Kounta - mais
le maître n'avait rien dit.
Kounta avait aussi rencontré un Africain au chef-lieu du
comté, un après-midi o˘ il attendait le maître, mais aucun
ne parlait ni ne comprenait
la langue tribale de l'autre, et l'Africain n'avait pas encore
appris le parler
toubab. Vingt pluies s'étaient donc écoulées pour Kounta au
pays des 230
Blancs sans qu'il lui f˚t donné de communiquer, ne serait-ce
qu'une seule fois, avec un Africain - avant la rencontre du
joueur de qua-qua.
Seulement, pendant plus de trois mois, jusqu'au printemps
1788, le maître rendit visite à tous les patients, les amis, la
famille qu'il pouvait
avoir dans cinq comtés sans jamais retourner à Enfield, chez
ses parents.
Kounta alla jusqu'à envisager de solliciter du maître qu'il lui
délivre une passe pour un déplacement. Mais le maître lui
poserait des questions. Et s'il prenait prétexte d'une visite à
Liza, la cuisinière? Alors, le maître en
déduirait qu'il y avait quelque chose entre eux - il en
parierait à ses parents; à leur tour, ceux-ci en parleraient à
Liza. Dès lors, Kounta n'en sortirait plus - parce que,
justement, s'il s'était aperçu qu'il ne déplaisait
pas à Liza, de son côté il n'éprouvait rien pour elle. Aussi
abandonna-t-il l'idée d'aller par lui-même à Enfield.
Mais il br˚lait tellement d'y retourner qu'il devenait
désagréable avec
Bell - d'autant plus qu'il ne pouvait se confier à elle,
puisqu'elle détestait
tout ce qui était africain. En revanche, il avait été tenté de
raconter sa rencontre au Violoneux et au vieux i ardinier, car
il était s˚r qu'ils ne le
répéteraient à personne; mais il y avait renoncé : ces
hommes ne pouvaient apprécier ce que cela représentait
pour lui que de parler à quelqu'un de son pays après vingt
pluies de solitude.
Et puis, un dimanche après déjeuner, l'ordre du maître
arriva à l'im-proviste : il fallait atteler pour le conduire à
Enfield. Kounta bondit de son
siège et fila avec une précipitation qui laissa Bell ébahie.
En entrant dans la cuisine d'Enfield, Kounta salua Liza,
s'enquit de sa santé et s'empressa de dire qu'il n'avait pas
faim.
- «a fait longtemps que j't'ai pas vu, dit-elle avec chaleur, et
puis aussitôt elle s'assombrit. J' suis au courant pour toi et
c't' Africain qu'on
vient d' recevoir. L' maître aussi. Y a des négros qu'ont
rapporté, mais t'en
fais pas, l' maître il a rien dit. Tiens, attends une minute, dit-
elle en le retenant par la main.
Kounta pouvait à peine contenir son impatience tandis
qu'elle préparait deux gros sandwiches de viande, les
enveloppait et les lui donnait en lui pressant de nouveau la
main. Puis elle l'accompagna jusqu'à la porte de la cuisine
et parut hésiter :
- Comme tu m' l'as jamais d'mandé, j' te l'ai jamais dit, mais
ma mammy c'était une négresse d'Afrique. «a doit être pour
ça que j't'aime bien. La case que tu cherches, c'est celle
qu'a la cheminée cassée, ajouta-t-elle en la montrant du
doigt. L' maître, il a donné congé aux négros aujourd'hui, ils
reviendront pas avant la nuit. Mais t‚che d'être au buggy
quand ton maître voudra repartir!
Kounta traversa en claudiquant le quartier des esclaves et
alla frapper
à la porte d'une petite case délabrée.
- qui c'est? demanda la voix qui lui était restée dans l'oreille.
- As salakioum salaam! dit Kounta.
Et la porte s'ouvrit.
57
Les Africains qu'ils étaient se devaient de ne pas laisser
transparaître
à quel point ils avaient attendu ce moment. L'aîné c)ffrit à
Kounta son unique chaise, mais celui-ci préféra s'asseoir sur
le sol de terre battue, comme
il l'aurait fait dans son village; avec un grognement de
contentement, le joueur de qua-qua alluma une bougie
fichée sur la table boiteuse et se laissa
tomber en face de Kounta.
- J' viens du Ghana; les miens, c'est des Akans. Les Blancs,
ils m'ont app'lé Pompée, mais mon vrai nom c'est Boteng
Bédiako. D'puis l' temps que j' suis là, j'ai été dans six
plantations, j'espère que ce s'ra la dernière.
Et toi?
Kounta s'efforça d'imiter la concision du Ghanéen pour lui
raconter la Gambie, Djouffouré, le peuple mandingue, sa
famille; sa capture, ses fuites, son pied, le jardin et,
maintenant, le buggy.
L'homme l'écouta avec attention et, quand Kounta eut
terminé, il réfléchit un moment avant de reprendre la
conversation.
- On a tous eu d' la misère. «ui qu'est sage, il en fait son
profit.
quel
‚ge t'as? ajouta-t-il en regardant Kounta avec intérêt.
Kounta répondit qu'il avait trente-sept pluies.
- On dirait pas. Moi, j'ai soixante-six ans.
- On dirait pas non plus, dit Kounta.
- T'étais pas né qu'j'étais déjà là. Si j'avais seulement su c'
que j'
sais
maintenant. Mais toi t'es jeune, alors j'vais t' le dire. Les
grand-mères, chez toi, elles racontent des histoires aux
p'tits?
- Oui, répondit Kounta.
- Alors, j'vais t'en raconter une. Chez nous, les Akans, le
chef il avait une espèce de grand fauteuil en ivoire
d'éléphant, et un homme l'abritait tout l'temps avec un
parasol. A côté, se t'naît l'homme par qui passait tout c'que
disait l'chef et tout c' qu'on voulait y dire.
Jamais personne y parlait directement, et lui non plus. A ses
pieds, y avait un garçon qui représentait son ‚me. C'est lui
qui transmettait les messages du chef au peuple, et il
courait avec un gros sabre, pour que tout l' monde sut c'
qu'il était. J'ai été c' garçon, moi, j'portais partout les
messages, et c'est comme ça qu' les Blancs m'ont attrapé.
232
Kounta voulut dire quelque chose, mais le Ghanéen lui fit
signe d'attendre.
- C'est pas la fin d' l'histoire. Tu vois, sur le parasol du chef,
y avait
une main sculptée, qui t'naît un oeuf. «a représentait
comment l' chef il d'vait tnanier son pouvoir. Et l'homme qui
servait de bouche et d'oreilles au chef, il tenait toujours un
b‚ton. Et sur l' b‚ton y avait une tortue sculptée. «a voulait
dire que la patience, c'est la clé d' la vie. Et sur la carapace
de la tortue y avait une abeille sculptée. «a voulait dire que
rien peut la percer, la carapace de c't animal. (Le Ghanéen
fit une pause.) Et c'est justement ça que j' veux te dire, c'
que j'ai appris au pays des Blancs :
pour vivre ici, c' qu'il t' faut avant tout, c'est d' la patience -
et une carapace épaisse.
A la lueur vacillante de la bougie, dans cette pauvre case,
Kounta se disait que cet homme, chez lui, serait devenu
kintango, ou alcala, sinon chef. Mais il restait muet, car il
était incapable d'exprimer ce qu'il ressentait.
- T'as l'air d'avoir les deux, dit finalement le Ghanéen avec
un sourire.
Kounta voulut balbutier une excuse, mais les mots ne lui
venaient pas.
Le Ghanéen le regarda de nouveau en souriant, et puis
reprit après un silence :
- Chez nous, on t'naît les Mandingues pour de grands
voyageurs et négociants.
- Z'aviez raison, répondit Kounta qui retrouvait sa voix. Mes
oncles, de grands voyageurs que c'étaient. T'aurais entendu
leurs histoires, z'avaient vu tous les pays. Avec mon père,
on est allé une fois jusqu'à un village que mes oncles
avaient fondé, très loin de Djouffouré. Moi, j' voulais aller à
La Mecque et à Tombouctou et au Mali, partout o˘ ils avaient
été, mais j'ai été enl'vé avant d' pouvoir.
- J' sais pas mal de choses sur l'Afrique, dit le Ghanéen. L'
chef, il m'avait fait instruire par les savants. J'ai rien oublié
de c' qu'ils m'ont dit,
et avec c' que j'ai pu encore apprendre et voir par ici, j' sais
qu' la plupart
de nous aut', qu'on a enl'vés, on était en Afrique
occidentale. Depuis ta Gambie, en haut, et en suivant toute
la côte jusqu'à ma Guinée. T'as entendu parler de c' que les
Blancs appellent la Côte de l'Or? Non? Eh bien, y avait plein
d'or dans l' coin. Et c'te côte, elle s'étendait jusque passé
la Volta. C'est là qu' les Blancs ils attrapent les Fantis et les
Achantis.
Ces Achantis, paraît qu' c'est eux qui s'agitent et s' révoltent
plus que tout
l' monde ici. Mais c'est quand même eux qu' les Blancs ils
achètent le plus cher, pasque ces Noirs-là ils sont malins et
solides. Et puis, la Côte des Esclaves, c'est là qu' les Blancs
prennent les Yoroubas et les Dahoméens, et juste à la pointe
du Niger, c'est les Ibos.
Kounta dit qu'on dépeignait les Ibos comme des gens de
caractère doux. Le Ghanéen fit un signe d'assentiment et
ajouta : Paraîtrait qu'une fois une trentaine d'Ibos se s'raient
pris par la
233
main et qu'ils s'raient descendus en chantant dans un
fleuve pour s' noyer.
En Louisiane, que c'est arrivé.
Kounta commençait à s'inquiéter : si le maître voulait partir
et ne trouvait pas son cocher? Il cherchait un sujet de
conversation qui lui permettrait de prendre congé. Et puis le
Ghanéen lui dit :
- Comme on vient d' parler tous les deux, y a personne
d'autre ici avec qui ça pourrait arriver. J'peux pas t' dire
combien d' fois, c'que j'avais dans la tête, j' l'ai tambouriné
sur le qua-qua. J' savais pas qu't'étais là, mais c'était
s˚rement à toi que j'parlais.
Profondément émus, les deux hommes restèrent un long
moment à se regarder sans rien dire. A la lueur de la
bougie, Kounta remarqua qu'ils avaient oublié les
sandwiches sur la table.
On a toujours l'temps d'manger, dit le Ghanéen en souriant.
Faut qu' t'y ailles, maintenant. Chez moi, tout en discutant,
j'aurais sculpté
une
p'tite chose dans une épine, et j'te l'aurais donnée.
Kounta répondit que, chez lui, ç'aurait été une grosse graine
de mangue séchée qu'il aurait ciselée.
- J' pense tout l'temps qu' si j'avais une graine de mangue à
planter, ça m' rappellerait l' pays.
- Bah! dit le Ghanéen, t'es jeune. La s'mence, t'en as plus
qu'il t'en faut. Mais t'as besoin d'une femme pour la planter.
Kounta était trop confus pour répondre. Le Ghanéen se leva,
et ils se serrèrent la main gauche - à la manière africaine
signifiant qu'ils se reverraient bientôt.
- As salakioum salaam.
- MalaÔka salaam.
Kounta quitta le quartier des esclaves aussi vite que le lui
permettait
sa claudication. Si le maître était déjà prêt à partir et le
cherchait?
Mais
le maître ne se montra qu'au bout d'une bonne demi-heure,
et Kounta le ramena sans même sentir les guides dans ses
mains, sans même entendre le bruit des sabots. Il lui
semblait qu'il venait de parler à Omoro, son père
chéri. Jamais une soirée n'avait autant compté pour lui.
58
V'là qu'hier j' vois passer c' Toby, alors j'y crie " Eh là, négro,
viens donc m' voir un coup! " T'aurais vu comme il me toise,
et il répond pas un mot! A ton avis, quoi qui lui prend?
demanda le Violoneux au vieux jardinier.
Comme celui-ci n'en avait pas la moindre idée, ils
interrogèrent Bell
- J'en sais pas plus qu' vous. L'a qu'à l'dire s'il est malade ou
quèq' chose. L'est trop bizarre, moi, j' m'occupe plus d' lui!
déclara-t-elle.
M'sieu Waller lui-même remarqua que son cocher,
habituellement si pondéré, avait changé. Pourvu que ce ne
soit pas le stade d'incubation de cette épidémie qu'ils
avaient, l'un et l'autre, côtoyée de si près! Aussi lui
demanda-t-il un jour s'il se sentait malade. c( Non, m'sieu ",
répondit aussitôt Kounta, et m'sieu Waller ne songea plus à
son cocher autrement que pour se faire conduire oU il le
voulait.
Sa rencontre avec le Ghanéen avait profondément
bouleversé Kounta, et cela même lui montrait à quel point il
était désemparé. De jour en jour, d'année en année, il avait
plié un peu plus, il s'était soumis, il avait oublié
qui il était, sans même s'en rendre compte. Sans doute
était-il arrivé à
mieux connaître - et comprendre - le Violoneux, le vieux
jardinier, Bell et les autres Noirs. Mais il sentait maintenant
qu'il ne serait jamais l'un d'entre eux, jamais comme eux.
Tous ceux-là l'irritaient même, comparés au Ghanéen. Ils le
tenaient à distance, eh bien, tant mieux. Pourtant, la nuit, il
se retournait sur sa paillasse sans trouver le sommeil - il
avait honte de ce qu'il était devenu. Pouvait-il encore se dire
africain? Depuis combien de temps ne pensait-il plus à
Djouffouré, ne priait-il plus Allah?
Tout cela venait de ce qu'il avait appris le parler des
toubabs. Alors, les mots mandingues lui échappaient de plus
en plus. Il en arrivait même à
penser dans la langue des toubabs. Au fond, la seule vraie
fierté qu'il pouvait avoir, bien mince sans doute, c'était de
n'avoir jamais mangé de porc - depuis vingt pluies qu'il était
là.
Kounta, pourtant, se creusait l'esprit : il devait tout de
même avoir conservé quelque chose de sa personnalité
d'Africain? Et il trouva : il avait
conservé sa dignité. A travers tout ce qu'il avait enduré, il
avait porté
sa
dignité de la même façon qu'à Djouffouré il portait un
talisman pour écarter les esprits mauvais. Plus que jamais, il
allait placer cette dignité
comme
235
un écran entre lui et ces Noirs qui s'appelaient eux-mêmes
des " négros ".
Ceux-là ne savaient rien de leurs ancêtres, alors que lui, dès
l'enfance, en
avait été instruit. Kounta se répétait mentalement lès noms
des Kinté
depuis le clan premier, dans l'empire du Mali, jusqu'aux
générations successives en Mauritanie et enfin en Gambie -
jusqu'à lui et ses frères; et ce même savoir ancestral,
chaque membre de son kafo le possédait.
Alors, Kounta songea à ses camarades d'enfance. Mais il
s'aperçut, d'abord avec étonnement puis avec émoi, qu'il ne
pouvait se remémorer leurs noms. Il revoyait les visages, et
aussi certaines scènes : quand ils se
précipitaient comme une volée de merles au-devant du
voyageur arrivant en vue de Djouffouré et lui composaient
une escorte babillarde; quand ils jetaient des b‚tons contre
les singes dans les arbres - et les bêtes les leur
renvoyaient avec de grands cris; quand ils rivalisaient à
celui qui pouvait avaler le plus vite une demi-douzaine de
mangues. Mais, en dépit de tous ses efforts, pas un nom ne
lui revenait.
qu'il soit dans sa case ou qu'il conduise le maître, Kounta
n'arrêtait plus de fouiller sa mémoire. Et il finit par retrouver
leurs noms l'un après
l'autre. Sitafa Silla - son meilleur ami! Kalilou Conteh - il
avait traqué
et rapporté ce gros oiseau pour obéir au kintango. Séfo Kéla
- celui qui avait sollicité du Conseil des Anciens
l'autorisation de nouer l'amitié
tériya
avec cette veuve.
A leur tour, les visages des anciens lui revenaient - et aussi
leurs noms, qu'il croyait avoir totalement oubliés. Le
kintango, c'était Silla Ba Dibba! L'alimamo - Koudjali
Demba! Le ouadanéla - Karamo Tamba!
Et la fête de fins d'études, au sortir du troisième kafo :
Kounta avait si bien récité ses versets du Coran qu'Omoro et
Binta avaient fait présent d'une belle chèvre à l'arafang -
Brima Cesay! Kounta s'abandonnait à sa joie d'avoir
retrouvé ces noms et puis, soudain, ce fut la désolation : ces
anciens devaient être morts, à présent; les camarades de
son kafo, qu'il revoyait comme des petits garçons, ils
avaient maintenant son ‚ge, à
Djouffouré; et lui, Kounta, il ne les reverrait jamais. Pour la
première fois
depuis bien longtemps, il s'endormit en pleurant.
quelques jours plus tard, au chef-lieu du comté, Kounta
apprit par un cocher que des Noirs du Nord, réunis dans la "
Société des Noirs ),, prônaient un retour massif en Afrique
pour tous, libres ou esclaves.
Kounta rétorqua que cela n'arriverait jamais, qu'il suffisait
de voir les maîtres se disputer les Noirs et l‚cher des
sommes de plus en plus fortes pour s'en procurer, mais il
était bouleversé par cette perspective. Tout en sachant que
le Violoneux préférerait demeurer esclave en Virginie que de
vivre libre en Afrique, Kounta aurait voulu en discuter avec
lui, car le Violoneux était toujours au courant de tout ce qui
pouvait avoir trait à l'affranchissement.
Seulement, cela faisait près de deux mois qu'il observait
une réserve hargneuse à l'égard du Violoneux, comme à
celui de Bell et du vieux jardinier. Sans doute pouvait-il se
passer d'eux, et d'ailleurs il ne les aimait pas
236
tellement - mais il éprouvait un sentiment croissant
d'abandon. Au moment o˘ il déposa un caillou dans la
gourde, le lendemain de la nouvelle lune, il se trouvait si
seul qu'il lui semblait être retranché du monde.
Il saisit la première occasion pour esquisser un signe de tête
au passage du Violoneux. Mais celui-ci poursuivit son
chemin sans paraître le voir, ce qui vexa terriblement
Kounta. Le lendemain, il ' se trouva presque riez à nez avec
le jardinier, et l'homme obliqua aussitôt dans une autre
direction. Cette nuit-là, Kounta arpenta sa case pendant des
heures. Il était
blessé, il était furieux - et il se sentait un peu coupable. Le
lendemain matin, rassemblant son courage, il claudiqua
jusqu'à la case qu'il connais sait bien et frappa à la porte. Le
Violoneux ouvrit et demanda sèchement
- quoi qu'tu veux?
- J'ai eu dans l'idée d'passer t'voir, dit Kounta d'un ton
neutre.
Le-Violoneux cracha par terre.
- Ecoute, négro, j'ai quèq' chose à t' dire. Moi et Bell et l'
vieux, on
a parlé de toi. Et s'il y a quèq' chose qu'on peut pas sentir,
nous autres, c'est un négro qu'est pas franc du collier! (Il
dévisagea férocement Kounta.) Et c'est ça qui va pas chez
toit T'es pas malade ni rienl Le regard de Kounta demeurait
braqué sur ses souliers. Les yeux furieux du Violoneux
s'adoucirent.
- Pisque t'es v'nu jusque-là, t'as qu'à entrer. Mais j' vais t'
dire une
chose : t'as qu'à nous tourner seulement encore une fois le
cul, et tu verras
si y en a un qui t' reparle, même que tu vivrais vieux
comme Mathusalem.
Ravalant sa rage et son humiliation, Kounta entra, prit un
siège et, après un silence interminable - que le Violoneux
n'avait apparemment aucun désir de rompre - il se força à
parler du projet de retour en Afrique.
Le Violoneux répondit froidement qu'il en était informé
depuis longtemps, et qu'il y avait encore moins de chance
qu'il se réalise que de trouver un flocon de neige en enfer.
Devant l'expression navrée de Kounta, le Violoneux sembla
mollir légèrement.
- J' vais t' dire quèq' chose que toi tu sais pas. Là-haut dans
l'
Nord,
au New York, y a c' qu'on appelle une Société d' Mancipation
qu'à ouvert une école pour les négros libres; z'apprennent à
lire, à écrire, et tout'
sorte
de métiers.
Kounta était si heureux, si soulagé que le Violoneux ait fini
par parler
qu'il entendait à peine ce que lui disait son vieil ami. Au
bout de quelques
minutes, le Violoneux se tut et contempla Kounta d'un air
perplexe.
- J' te dérange? demanda-t-il enfin.
- Hein? répondit Kounta, qui était perdu dans ses pensées.
- J't'ai posé une question, y a cinq minutes.
- 'Scuse-moi, j' pensais à quèq' chose.
- Eh bien, pisque tu sais pas écouter, j' vais t' montrer
comment faut faire, dit le Violoneux en croisant les bras, le
buste raide.
- Tu continues pas c' que t'étais en train d' dire? demanda
Kounta.
237
- J'ai oublié d' quoi j' parlais. Et toi, à quoi tu pensais?
- C'était pas important. quèq' chose qui m' passait par la
tête.
- Justement, sors-le avant qu' ta tête éclate - à moins qu' ce
soye la mienne.
- J'peux pas discuter d' ça.
- Ah! bon! Si tu l' prends comme ça, dit le Violoneux d'un air
vexé.
- C'est pas à cause de toi. Mais c'est trop personnel.
- Dans c' cas, dis rien! C't' à cause d'une femme, hein?
demanda le Violoneux d'un air entendu.
Jamais d'la vie! riposta vivement Kounta.
Perdant contenance, il resta un moment sans voix et finit
par se lever en expliquant :
- J' m'en vas pasque j' suis en r'tard pour le travail. J' te
remercie d' m'avoir parlé. A plus tard!
- C'est ça! T'as qu'à r'venir quand tu voudras parler!
Comment le Violoneux avait-il pu deviner? Tout en se
dirigeant vers l'écurie, Kounta se creusait la tête. Et
pourquoi avait-il insisté pour qu'il
en parle? Rien que d'y penser, Kounta en était déjà gêné. Et
pourtant, il n'arrêtait plus d'y penser depuis un moment -
depuis que le Ghanéen lui avait conseillé de planter sa
semence.
59
Bien avant de rencontrer le Ghanéen, Kounta avait souvent
éprouvé
une grande impression de vide en pensant que s'il était
resté à Djouffouré
il aurait déjà au moins trois ou quatre fils - il aurait une
épouse, la mère
de ses fils. Cela le prenait surtout lorsque, peut-être une fois
par lune, il
faisait un rêve dont il se réveillait en sursaut dans le noir,
profondément honteux de sentir que son foto encore rigide
avait dégorgé ce fluide chaud et visqueux. Ce n'était pas
tellement à une épouse qu'il pensait alors, les yeux grands
ouverts dans l'obscurité, mais au fait que, dans leurs
quartiers
d'esclaves, l'homme et la femme qui se plaisaient ne
tardaient pas à partager la même case.
Mais Kounta avait plusieurs raisons de répugner au mariage.
Il y avait déjà la façon dont cela se passait pour les esclaves
: devant les leurs
qui servaient de témoins, l'homme et la femme se prenaient
la main et sautaient par-dessus un manche à balai - geste
vraiment dérisoire en une occa-
238
sion aussi so lennelle. Il savait que, parfois, les domestiques
favoris avaient
le privilège d'une cérémonie devant un prédicateur blanc,
en présence du maître et de la maîtresse, mais c'était là un
rite paÔen pour Kounta. Et meme sans s arrêter à la façon
dont le mariage était célébré, l'‚ge convenable pour les
épousailles mandingues était respectivement de quatorze à
seize pluies pour la femme, de trente pluies pour l'homme.
Or, depuis qu'il vivait au pays des toubabs, Kounta n'y avait
jamais rencontré une seule jeune fille noire de l'‚ge requis -
ni même d'ailleurs une plus vieille, de vingt ou vingt-cinq
pluies - qui n'e˚t une attitude stupide et puérile. Et pour
parachever le tout, le dimanche et les jours de fête, elles se
pl
‚traient
le visage d'une poudre qui les faisait ressembler aux
danseurs funèbres de Djouffouré quand ils se couvraient de
cendres.
…videmment, Kounta connaissait une vingtaine de femmes
plus m˚res, pour la plupart des cuisinières dans les grandes
maisons o˘ il conduisait m'sieu Waller, par exemple Liza à
Enfield. Liza était d'ailleurs la seule pour qui il éprouv‚t de
l'intérêt. Elle n'avait pas de compagnon, et elle avait fait
clairement comprendre à Kounta qu'elle était disposée, et
même décidée à le fréquenter de beaucoup plus près qu'il
ne l'envisageait
lui-même - sans toutefois se refuser à l'envisager. Mais il
serait mort de honte si elle avait pu seulement soupçonner
que c'était souvent en rêvant d'elle qu'il tachait son lit.
En supposant - rien qu'en supposant - qu'il se marie avec
Liza, comme tant d'autres couples, ils vivraient séparés,
chacun dans la plantation de son maître. Généralement
l'homme recevait une passe qui lui permettait de partir voir
sa femme le samedi après-midi, et il devait être rentré
le dimanche avant la nuit, pour se reposer d'un voyage
souvent long afin de reprendre le travail le lundi à l'aube.
Mais Kounta ne voulait pas envisager de vivre loin de son
épouse - s'il en prenait une. Et cela réglait la question de
Liza.
Seulement, il y revenait malgré lui. D'un côté, Liza était
bavarde et envahissante, de l'autre, il aimait bien être tout
seul - il aurait donc tout
à y gagner à ne la voir qu'en fin de semaine. Et ils
n'auraient pas non plus
à craindre, comme tant d'autres couples d'esclaves, d'être
vendus - c'est-
à-dire définitivement séparés. Car le maître semblait
content de Kounta, et Liza appartenait aux parents du
maître, qui paraissaient avoir de l'attachement pour leur
cuisinière. Et puis les liens familiaux entre les deux plan-
tations excluaient d'éventuels antagonismes entre les
maîtres - circonstance qui poussait parfois ceux-ci à refuser
leur consentement au mariage de leurs esclaves respectifs.
Pourtant, Kounta avait beau tourner et retourner les choses
dans sa tête, accumuler toutes les bonnes raisons en faveur
de son mariage avec Liza, il n'arrivait pas à s'y décider. Et
puis, une nuit o˘ il ne parvenait pas à trouver le sommeil,
une idée s'imposa brusquement à lui : il y avait une autre
femme tout près de lui.
Bell.
239
Mais c'était une idée insensée! Elle était au moins trois fois
trop vieille
probablement avait-elle même dépassé quarante pluies. Il
était absurde d'y songer.
Bell.
Kounta essayait de l'écarter de son esprit. Il songeait à elle
parce qu'ils se connaissaient depuis si longtemps. Mais il
n'avait seulement jamais rêvé d'elle. Et que de vexations ne
lui avait-elle pas infligées!
Toutes
les fois o˘ elle lui claquait au nez la porte de la cuisine,
quand il lui portait
son panier de légumes! Et, en allant plus au fond des
choses, il se souvenait
de l'indignation avec laquelle elle avait accueilli le
compliment qu'il lui avait fait en la comparant à une
Mandingue; d'ailleurs, c'était une mécréante. Et puis elle
était autoritaire, discutailleuse - et bavarde, de surcroît.
Mais comment oublier, d'un autre côté, les soins qu'elle lui
avait prodigués quand il gisait mutilé, ligoté, souhaitant la
mort. Elle était venue cinq ou six fois par jour; elle l'avait
pansé, fait manger, elle avait même nettoyé ses déjections;
et c'était elle qui l'avait guéri de la fièvre, avec son
cataplasme de plantes. Et puis elle était solide, pleine de
santé. Et quel nombre infini de bonnes choses elle cuisinait!
Plus il lui trouvait de qualités, et plus il se montrait
désagréable avec
elle quand il avait à paraître à la cuisine, s'enfuyant dès sa
mission remplie
comme s'il avait le feu aux trousses.
Un jour o˘ il discutait avec le vieux jardinier et le Violoneux,
Kounta
amena lentement et, lui sembla-t-il, adroitement la
conversation sur Bell, et demanda de son ton le plus neutre
- O˘ elle était, avant d' venir ici?
A son grand émoi, les deux hommes dressèrent
instantanément l'oreille en le regardant d'un air intéressé.
- J' me souviens qu'elle est arrivée ici quèq' deux ans avant
toi, répondit le jardinier au bout d'une minute. Mais pour c'
qui la r'garde, l'est pas très bavarde. Alors, j'en sais pas plus
que toi.
Le Violoneux dit qu'à lui non plus elle n'avait jamais rien
confié de son passé. Kounta n'arrivait pas à définir
l'expression qu'arboraient les deux hommes, mais il la
trouvait agaçante. Suffisance - voilà, c'était de la suffisance!
Le Violoneux se gratta l'oreille droite.
- C'est drôle que tu d'mandes ça pour Bell, pasque y a pas
longtemps, on discutait d' vous deux, nous aut'.
- On disait qu' des fois vous seriez juste c' que l'aut' il a
besoin, compléta le jardinier.
Stupéfait et indigné, Kounta n'arrivait pas à articuler un son.
Sans cesser de se gratter l'oreille, le Violoneux le regarda
d'un oeil malin.
- Oui, c' gros derrière qu'elle a, y a pas tant d'hommes qui
pourraient
l'manier.
240
Furieux, Kounta voulut répondre, mais le jardinier
s'interposa brusquement :
Dis donc, y a combien d'temps qu' t'as pas touché une
femme?
Kounta le fusilla du regard.
- En tout cas, y a au moins vingt ans! s'écria le Violoneux.
- Seigneur Dieu! dit le jardinier. Dépêche-toi avant d'tarir!
- S'il y est déjà pas! lança le Violoneux.
Toujours muet de fureur mais incapable de se contenir plus
longtemps, Kounta bondit sur ses pieds et partit en
claudiquant rageusement.
- T'en fais pas! lui cria de loin le Violoneux. Avec elle, tu
resteras pas tari longtemps!
60
Pendant les jours qui suivirent, Kounta passa toutes les
heures o˘ il n'était pas en route avec le maître à graisser et
à nettoyer le buggy. Il slins-tallait devant l'écurie, donc au
vu des autres - comme cela, on ne pouvait l'accuser de se
tenir à l'écart, et, en même temps, le Violoneux et le
jardinier constataient qu'il était trop occupé pour bavarder
avec eux. En réalité,
il leur en voulait encore de ce qu'ils avaient dit sur Bell et
lui.
Son travail machinal lui permettait de réfléchir tout à loisir
aux sentiments qu'il portait à Bell. Pensait-il à elle avec
animosité, son chiffon s'activait furieusement sur le cuir;
mais, s'il lui venait une plus douce idée
en tête, alors le chiffon s'attardait mensuellement sur la
banquette -
cette
Bell avait tout de même bien des qualités! Et, quels que
soient ses défauts,
Kounta devait reconnaître qu'elle avait maintes fois agi dans
son intérêt au cours de toutes ces années. Il était même s˚r
qu'elle avait discrètement contribué à lui faire obtenir les
fonctions de cocher. Sans rien en laisser paraître, Bell avait
beaucoup d'influence sur le maître. En outre, une foule
de menus services qu'elle lui avait rendus revenaient à
l'esprit de Kounta.
Ainsi cette fois o˘ il avait eu les yeux tellement irrités qu'il
n'arrêtait plus
de les frotter - à l'époque, il travaillait encore au jardin. Elle
n'avait rien
dit, mais un matin elle était arrivée avec de grandes feuilles
humides de rosée, et elle lui avait fait couler la rosée dans
les yeux - ce qui avait très
vite calmé les démangeaisons.
Seulement, il y avait aussi beaucoup de choses qui lui
déplaisaient en Bell - et le chiffon de Kounta s'activait
furieusement. D'abord, elle fumait
241
la pipe; mais, surtout, il fallait la voir danser lorsqu'il y avait
des réjouissances au quartier des esclaves. Il estimait que
les femmes ne devaient pas danser, ou, en tout cas, pas
danser d'une façon aussi débridée. Et le pire, c'était de la
voir s'évertuer à tortiller du postérieur - c'était sans doute
à ça que faisaient allusion le Violoneux et le jardinier.
Certes, Kounta n'était pas chargé de s'occuper du postérieur
de Bell; mais enfin, elle aurait
d˚ se respecter un peu plus - et, par la même occasion,
respecter un peu plus Kounta et les autres hommes. Elle
avait une langue plus acérée encore que celle de Nyo Boto.
Kounta n'y aurait rien trouvé à redire si elle avait gardé ses
critiques pour elle ou si elle s'était contentée d'en parler
uniquement avec les autres femmes, comme cela se passait
à Djouffouré.
Une fois le buggy rutilant, Kounta se mit à graisser et à
nettoyer le cuir des harnais, et, sans savoir pourquoi, il se
remémora les vieillards
de Djouffouré qui sculptaient des objets dans une bille de
bois -
comme la bille de hickory sur laquelle il était assis. Ils en
examinaient d'abord longuement la texture et les veines
avant de l'attaquer avec leurs outils.
Kounta se leva et fit basculer le bloc sur le côté. Il en étudia
soigneusement les deux sections, le fit rouler en le tapotant
de place en place avec un morceau de fer : le bois était bien
sec et serré, car il rendait le même son partout. Voilà donc
une bille d'excellent bois qui ne servait à rien, sauf
de siège occasionnel. quelqu'un avait d˚ la laisser traîner là,
et on n'avait
plus jamais songé à la déplacer. S'assurant qu'il n'y avait
personne en vue,
il se h‚ta de la rouler jusqu'à sa case, ferma la porte et
retourna à son travail.
Ce soir-là, après avoir ramené le maître d'une visite au chef-
lieu du comté, qui lui avait paru interminable, Kounta prit
son dîner au passage et l'emporta dans sa case : il ne
pouvait attendre plus longtemps de retrouver la bille de
hickory. Il n'aurait pu dire ce qu'il y avait dans son écuelle,
car il mangea sans détacher les yeux du bloc. Et puis, il
s'assit sur le sol
et l'examina à la lueur dansante de la bougie fichée sur la
table. Il revoyait
le mortier et le pilon qu'Omoro avait taillés pour Binta, tout
patinés par l'usage. Au fond, il n'avait rien à faire lorsque le
maître ne sortait pas
-
cela l'occuperait. Il allait en faire un mortier pour écraser le
maÔs.
il commença par dégrossir le pourtour à la hachette afin
d'obtenir un cylindre bien régulier. Au bout du troisième
jour, il attaqua l'intérieur au
ciseau à bois et le creusa en cuvette. Puis il retravailla les
surfaces au couteau pour les rendre lisses et décora
l'extérieur de motifs gravés. Il s'étonnait lui-même de
retrouver les gestes des sculpteurs de son village, après
tout ce temps passé loin d'eux.
Le mortier terminé, il choisit une branche de hickory de la
grosseur du bras, bien sèche et sans un noeud, et façonna
dedans le pilon en polis-sant le manche avec un éclat de
verre.
Et puis mortier et pilon restèrent dans un coin de sa case
pendant deux
semaines. Kounta les contemplait de temps en temps - ils
n'auraient pas 242
été déplacés dans la cuisine de sa mère, songeait-il. Mais il
ne voyait pas très bien ce que lui-même allait en faire;
c'était en tout cas la raison qu'il
se donnait pour les garder. Mais un matin, sans trop réfléchir
à son geste, il les emporta en allant demander à Bell si le
maître avait besoin du buggy.
Sans ouvrir la contre-porte grillagée, Bell l'informa
sèchement que le maître
ne sortirait pas et se détourna aussitôt. Avant de songer à
ce qu'il faisait,
Kounta avait déposé mortier et pilon sur la marche et filait
aussi vite que le lui permettait son pied mutilé.
Au bruit, Bell regarda dehors et remarqua que Kounta
semblait plus pressé que de coutume; et puis elle aperçut le
mortier hérissé du pilon.
Elle
attendit que Kounta soit hors de vue, ouvrit la contre-porte,
et resta ébahie
devant ces objets inattendus. Elle les ramassa et rentra
dans sa cuisine; puis elle examina le mortier, admira les
motifs sculptés - et fondit en larmes.
Depuis vingt-deux ans qu'elle était dans la plantation
Waller, jamais encore un homme n'avait confectionné de ses
mains quoi que ce soit pour elle - elle qui, justement, n'avait
cessé de se montrer désagréable envers Kounta.
Bell se demandait quel accueil elle devait lui réserver,
quand il viendrait s'enquérir des ordres du maître, après le
déjeuner. Enfin, elle avait toute la fin de la matinée pour
prendre un parti. Pendant ce temps, Kounta, rentré dans sa
case, avait l'impression de s'être dédoublé : il y avait un
Kounta humilié jusqu'au tréfonds par le geste ridicule de
l'autre - et un Kounta fou de joie parce qu'il avait fait ce
geste. Mais qu'est-ce (lui l'y avait poussé? Et qu'allait
penser Bell? Il redoutait déjà ce moment o˘ il lui faudrait la
revoir, après le déjeuner.
Il retourna à la maison du pas d'un condamné à mort. En
voyant que le mortier et son pilon n'étaient plus sur la
marche, son coeur bondit de joie et se serra en même
temps. A travers la contre-porte grillagée, il les aperçut :
elle les avait simplement rentrés et laissés sur le sol. Il
frappa,
et Bell se retourna - comme si elle ne l'avait pas entendu
venir - pour lui ouvrir la porte, en s'efforçant de paraître
naturelle. Mauvais signe, pensa Kounta : cela faisait des
mois qu'elle ne l'avait pas invité à
entrer.
Et, en plus, il lui semblait être figé sur place. Alors,
incapable de mettre
un pied devant l'autre, il lui demanda d'un ton neutre si le
maître voulait sortir. En s'efforçant de dissimuler sa gêne,
elle lui répondit d'un ton non
moins neutre que le maître n'avait pas prévu de sortir.
Comme Kounta esquissait une retraite, elle ajouta : " D'puis
c' matin, l'a pas arrêté
d'écrire
des lettres. " Pas une seule des choses qu'elle avait
envisagé de dire à
Kounta ne lui revenait à l'esprit. Alors, elle lança tout à trac :
" quoi qu' c'est? " en désignant le mortier.
Kounta aurait donné n'importe quoi pour être ailleurs. Enfin
il réussit
à l‚cher, d'un ton presque furieux :
- C'est pour toi, pour piler l' maÔs.
Cette fois, le visage de Bell trahit son émotion. Kounta en
profita pour
243
décamper, comme s'ils n'avaient plus rien à se dire - et Bell
resta toute bête dans sa cuisine.
Pendant deux semaines, à part leurs saluts habituels, ils
n'échangèrent
pas un mot. Et puis, un jour, Bell glissa à Kounta une galette
de maÔs.
Il marmonna un remerciement et se réfugia dans sa case
pour manger la galette toute chaude et onctueuse de beurre
fondu. Il se sentait profondément touché. Elle avait fait
cette galette avec le maÔs qu'elle avait pilé
dans
le mortier - il en était à peu près s˚r. Mais, même avant ça, il
avait déjà
décidé de parler à Bell. Aussi, en venant prendre ses ordres
pour l'après-midi, il se força à sortir une phrase qu'il s'était
bien mise dans la tête
- Faudra qu'on cause, après l'dîner.
La réponse de Bell fusa :
- «a m' dérange pas - et elle regretta aussitôt sa
précipitation.
Kounta s'était tellement échauffé qu'au moment du dîner il
n'en pouvait plus d'énervement. Pourquoi lui avait-elle
répondu de la sorte? …tait-elle vraiment aussi indifférente
qu'elle affectait de l'être? Et alors, pourquoi lui avait-elle
donné la galette? Il allait en avoir le coeur net. Mais o˘
devaient-ils se retrouver? Cela, ils n'en avaient pas parlé.
Bon, Bell devait attendre Kounta chez elle. Et il souhaitait
désespérément que M'sieu Waller f˚t appelé par un patient.
Mais tout était calme - il fallait y aller.
Il respira bien fort, ouvrit sa porte et se dirigea d'un air
détaché vers la
grange. Il en sortit en balançant un harnais : si, par hasard,
quelqu'un le voyait déambuler en pleine nuit, le harnais
fournirait un prétexte à sa sortie. Et il marcha vers la case
de Bell - en prenant soin d'inspecter les alentours, avant de
frapper à la porte.
Bell ouvrit précipitamment et jaillit de sa case. Elle vit bien
le harnais
dans les mains de Kounta, mais elle ne demanda pas
d'explications - et, comme il ne semblait pas disposé à en
fournir, elle partit lentement vers la clôture, au fond du
quartier des esclaves; Kounta lui emboîta le pas.
Ils avançaient sans un mot, sous la p‚le clarté du second
quartier de lune.
S'étant pris la jambe dans une tige rampante, Kounta
trébucha; il frôla Bell de l'épaule et dut se retenir pour ne
pas prendre la fuite. Il se torturait
l'esprit pour trouver quelque chose à dire à Bell - n'importe
quoi. Avec le Violoneux, avec le jardinier, avec quiconque, il
aurait trouvé ses mois
- mais avec elle?
Ce fut Bell qui rompit enfin le silence en lançant
brusquement
- Les Blancs, z'ont pris comme président c' général
Washington.
Kounta aurait voulu lui demander ce qu'était un " président
", mais il préférait qu'elle continu‚t à parler.
- Et l'a un vice-président, m'sieu John Adams, précisa Bell.
Kounta sentait qu'il devait trouver quelque chose à dire pour
soutenir la conversation. Alors, il se lança
- Hier, j'ai conduit l' maître pour aller voir la p'tite de son
frère.
Mais il se tut aussitôt, conscient de sa balourdise : Bell
savait s˚rement mieux que lui ce qu'il en était.
244
- Tu dois pas savoir grand-chose du frère du maître, dit alors
Bell.
L'est secrétaire du comté de Spotsylvanie, mais il va pas à
la cheville du maître. Moi, j'écoute, et y a pas beaucoup d'
choses qui m' tombent pas dans l'oreille. J'en sais autrement
plus qu'on croit.
Elle regarda Kounta.
- Ce m'sieu John, j'l'ai jamais estimé, mais, quand même,
l'est pour rien dans ton pied coupé. Même qu'il a piqué une
rogne terrib' contre ces p'tits Blancs qui t'avaient 'stropié. Il
leur z'avait fait t' chercher avec leurs
chiens, et z'ont prétendu qu'ils t'avaient fait ça pasque tu
voulais les tuer
avec une pierre. (Bell fit une pause.) Tiens, je r'vois ça
comme d'hier.
L' shérif Brock s'est ram'né en vitesse pour voir le maître. (A
la lueur de la lune, elle regarda Kounta.) T'étais comme
mort, que l' maître il disait.
Et l'était hors de lui pasque m'sieu John il trouvait qu' t'étais
plus bon à rien avec ton pied coupé. C'est pour ça que l'
maître t'a ach'té - j'ai vu d' mes yeux l'acte d' vente.
Comme m'sieu John il y d'vait d' l'argent, l' maître il a pris à
la place une grande ferme, et toi avec. C4est c'te grande
ferme avec la mare, juste là o˘ la route elle tourne, t'arrêtes
pas d'
passer
d'vant.
Kounta sut aussitôt de quelle ferme il s'agissait. Il voyait la
mare et
les champs qui l'entouraient.
- Mais les affaires entre eux, ça change rien, poursuivit Bell,
pasque tous ces Waller ils s'tiennent les coudes. Sont une
des plus vieilles familles
de Virginie. Z'étaient même déjà une vieille famille en
Angleterre avant d' passer l'eau. Tous des " sirs " et des
embarras comme ça, et z'étaient d' l'Eglise d'Angleterre. Y
en a un qu'a écrit des pouazies, m'sieu Edmund Waller, qu'il
s'appelait. L' premier qu'est v'nu ici, c'était son cadet,
m'sieu
John Waller. L'avait dix-huit ans. J'ai entendu dire au maître
qu'un roi Charles II y a donné une grande concession d'
terres, là o˘ qu'est l' comté d' Kent à c't' heure.
Tout en discourant, Bell avait ralenti l'allure, et Kounta
marchait à petits pas à côté d'elle, ravi qu'elle fasse la
conversation. Il connaissait d'ailleurs une bonne partie de ce
qu'elle lui racontait, gr‚ce aux cuisinières des différents
Waller, mais il préférait garder ce détail pour lui.
- Alors ce John Waller, l'a épousé une mam'zelle Mary Key,
et z'ont b‚ti la grande maison d'Enfield, o˘ y a maintenant
les parents du maître.
Sur leurs trois garçons, y a surtout eu " John le jeune " qu'a
compté, le cadet qu' c'était. L'a appris l' droit quand il était
shérif, et puis l'a été à
la Chambre des Bourgeois d' la Virginie; ce John-là, il a aidé
à fonder Fredericksburg et à faire l' comté de Spotsylvanie.
C'est lui et ma'me Dorothy qu'ont b‚ti Newport, et z'ont eu
six enfants. Et, d' ces six-là, l'est né
toute
une flopée d' Waller et z'ont eu des p'tits eux aussi. Y a
tellement d'
Waller
que l' maître et les autres o˘ tu l' mènes, c'est juste qu'un
p'tit morceau d' la famille. C'est tous des gens considérab',
des shérifs, des prédicateurs, des secrétaires de comté, des
memb' de c'te Chambre des Bour-245
geois, des médecins comme le maître; y en a tout un tas
qu'a combattu dans la guerre d'Indépendance et j' sais pas
quoi encore.
Kounta était si captivé par le récit de Bell qu'il sursauta
quand elle fit halte.
On irait mieux d' rentrer, dit-elle. A s' balader comme ça
pendant des heures, on arrivera pas à s' réveiller d'main
matin.
Ils rebroussèrent chemin dans les herbes folles, et Bell
demeura un instant silencieuse; mais, comme ce que
Kounta avait à dire lui restait apparemment dans la gorge,
elle se remit à bavarder de tout et de rien.
Arrivée à sa case, elle se tut et resta plantée devant Kounta.
Lui-même la regardait sans pouvoir sortir un mot, et, quand
il retrouva sa langue, ce fut pour proférer :
- Comme t'as dit, y s' fait tard. A d'main.
Eh bien, pensa Bell en le voyant s'éloigner, le harnais à la
main, s'il
avait voulu " causer " ce n'était pas pour ce soir-là. S'il
s'agissait de ce
qu'elle pensait - sans oser se l'avouer - il y viendrait bien un
jour ou l'autre.
Pendant deux semaines ils n'échangèrent que des banalités,
et puis, un jour, Bell invita négligemment Kounta à dîner
chez elle le soir même.
Il en fut si éberlué qu'il ne savait que répondre. Il ne s'était
jamais trouvé
seul à seul dans une case avec une femme, sauf avec sa
mère et sa grand-mère. La chose ne serait pas correcte.
Mais, comme il n'arrivait pas a articuler un mot, Bell régla la
question en lui indiquant à quelle heure il devait venir.
Il se lava de la tête aux pieds dans une grande bassine avec
un pain de savon marron et un linge rêche, en s'étrillant
vigoureusement à trois reprises. Pendant qu'il s'habillait, il
se surprit à chantonner un air de son
village, 0 Mandoumbé, comme il est gracieux ton long cou.
On ne pouvait dire de Bell qu'elle avait un long cou ni
qu'elle était gracieuse, mais il devait reconnaître qu'il se
trouvait bien avec elle. Et il savait qu'elle aussi
se trouvait bien avec lui.
La case de Bell - la plus grande de la plantation - était située
à
proxi-
mité de la maison du maître et précédée d'un petit parterre
de fleurs.
Connaissant la façon dont Bell tenait la cuisine, Kounta ne
fut pas surpris de l'ordre et de la propreté qui régnaient
dans sa case. La pièce dans laquelle elle le fit entrer avait
un aspect douillet, avec ses murs de rondins
colmatés de boue séchée, sa cheminée d'adobes
descendant du plafond pour s'élargir en un foyer à côté
duquel étaient suspendus des ustensiles de cuisine
rutilants. En plus, la case de Bell comportait deux pièces et
deux
fenêtres munies de volets qu'il suffisait de tirer pour se
garantir de la pluie
ou du froid. L'autre pièce était isolée par un rideau, vers
lequel Kounta évitait de diriger ses regards, car c'était
évidemrrtent là qu'elle couchait.
Au centre de la grande pièce se dressait une table
rectangulaire portant deux cruches, l'une qui contenait les
couverts, l'autre des fleurs cueillies
dans le parterre, et deux bougies allumées dans des
coupelles d'argile. Aux 246
deux extrémités de la table étaient installées des chaises
cannées à haut dossier. Bell l'invita à s'asseoir dans le
rocking-chair devant l'‚tre.
Kounta s'y
laissa tomber avec précaution, car il en usait pour la
première fois, mais il s'efforça de prendre un air détaché,
puisque Bell semblait elle-même trou-
ver sa réception toute naturelle.
- J'ai tant eu à faire qu' j'ai pas allumé l' feu, dit-elle, et
aussitôt
Kounta s'empressa, heureux de se donner une contenance
en faisant quelque chose.
Comme Bell avait préparé le feu, il n'eut qu'à battre le
briquet pour enflammer les touffes de coton qui firent
bientôt flamber le petit bois, sous
les b˚ches de chêne judicieusement équilibrées.
- J' me d'mande à quoi j' pense de t'inviter quand tout est
sens d'ssus
d'ssous et qu'j'ai rien d' prêt, dit-elle en s'affairant autour de
ses marmites.
- J'ai rien qui m'presse, répondit Kounta.
Mais, en réalité, Bell eut tôt fait de réchauffer le poulet déjà
cuit, dans
sa sauce épaissie de boulettes de p‚te - le plat préféré de
Kounta. Une fois à table, elle fit semblant de lui reprocher sa
goinfrerie tout en lui remplissant trois fois de suite son
assiette.
- Non, j' suis plein comme un oeuf, répondit Kounta
lorsqu'elle lui proposa de " finir la marmite ".
Ils parlèrent pendant quelques minutes de choses et
d'autres, et puis Kounta se leva en disant qu'il devait rentrer
chez lui. Arrivé sur le pas de la porte, il s'arrêta, et ils
restèrent un moment à s'entre-regarder en silence; puis
Kounta regagna sa case de son pas clopinant.
Le lendemain il se réveilla d'un coeur léger - sentiment que,
depuis l'Afrique, il n'avait plus jamais éprouvé. Il ne confia à
personne la raison
de son évidente allégresse, mais cela n'était nullement
nécessaire. Le quartier des esclaves bruissait d'une nouvelle
: on avait vu Kounta sourire et même rire dans la cuisine de
Bell. Et Bell prit l'habitude d'inviter Kounta à dîner, d'abord
une fois et, par la suite, deux fois par semaine. Il se disait
de temps en temps qu'il ne devrait pas accepter toutes les
invitations, mais
il n'arrivait jamais à en refuser une. Et cette Bell qui lui
cuisinait des choses dont il lui avait dit qu'on les connaissait
en Gambie, haricots rouges, gombos, rago˚t d'arachides,
ignames au four toutes crémeuses de beurre.
Parfois, Bell lui donnait à emporter pour le Violoneux et le
jardinier des portions d'un plat particulièrement réussi. Il les
voyait moins souvent que par le passé, mais les deux
hommes ne semblaient pas lui en tenir rigueur, et ils n'en
prenaient au fond que plus de plaisir aux conversations
qui les réunissaient encore à l'occasion. Kounta ne leur
parlait jamais de Bell - et ils observaient la même discrétion
- mais il ne pouvait se tromper
à leur expression . ils étaient aussi au courant de ses
rencontres avec Bell
que s'ils en avaient été les témoins directs.
Cela le gênait finalement assez peu. Ce qui, en revanche, lui
pesait, c'était que des questions sérieuses restaient à
mettre au point entre lui et
247
Bell et qu'il n'arrivait pas à prendre sur lui de les évoquer.
qu'est-ce que
c'était notamment que ce " Jésus " blond et rose dont
l'image encadrée ornait un mur de sa case, et qui semblait
être un parent de l'autre mécréant,
le " Seigneur "? Il finit tout de même par interroger Bell, et
la réponse fusa :
" Y a qu' deux endroits o˘ on finira tous, c'est l'enfer ou l'
ciel, et çui o˘
t'iras, ça t' regarde! " Chaque fois qu'il repensait à cette
réponse, il en éprouvait du dépit, mais il finit par admettre
qu'elle avait autant le droit
que lui d'avoir sa croyance - fausse, en ce qui la concernait.
Pour lui, il était né avec Allah et il mourrait avec Allah. Mais,
au fait, n'avait-il pas
cessé de Le prier régulièrement depuis qu'il fréquentait
Bell? Il résolut de
s'amender en espérant qu'Allah lui accorderait Son pardon.
Et puis, le moyen de tenir rigueur à cette mécréante
chrétienne quand elle se montrait si bonne envers lui - lui
qui, aussi digne soit-il, était tout
de même d'une autre foi? Pour la remercier, il allait lui
confectionner quelque chose qu'elle serait la seule à avoir,
quelque chose d'aussi spécial que
le mortier. Comme Kounta devait aller chez m'sieu John,
pour en ramener la petite mam'zelle Anne qui venait passer
la fin de la semaine à la plantation Waller, il en profita pour
cueillir en chemin une belle brassée de joncs.
Il en fendit les tiges en minces lames et les tressa avec de
fines et blanches
feuilles de maÔs pour faire une natte décorée en son centre
d'un motif mandingue. Il lui fallut plusieurs jours pour en
venir à bout, mais le résultat
dépassa ses espérances et il l'offrit fièrement à Bell en
venant dîner.
- Plus souvent que j' laisserais du monde mettre leurs pieds
d'ssus!
s'écria-t-elle en disparaissant derrière le rideau de sa
chambre.
Elle ressortit en tenant quelque chose derrière son dos :
- «a d'vait être pour ton NoÎl, mais j' te f rai autre chose.
Elle lui tendit le cadeau. C'étaient des chaussettes de laine
tricotées,
dont l'une n'avait qu'un demi-pied, le reste étant garni d'un
moelleux coussinet. Et ils restèrent à se regarder, trop
interdits pour trouver leurs mots.
De bonne odeurs de cuisine s'échappaient des marmites,
mais Kounta se sentait envahi par quelque chose d'étrange
tandis que lui et Bell demeuraient plantés l'un devant
l'autre. Soudain, Bell lui saisit la main, éteignit
d'un geste les bougies et il eut l'impression d'être une
feuille emportée par
un torrent fougueux tandis qu'ils franchissaient le seuil de la
chambre et s'étendaient sur le lit. Bell s'accrocha à lui, il
referma ses bras sur elle.
Kounta avait vécu trente-neuf pluies - c'était la première fois
qu'il étreignait une femme.
61
Voulait pas m' croire, le maître, quand j'y ai dit, raconta Bell
à
Kounta. L'a fini par dire qu'fallait d'abord qu'il y pense un
moment, pasque les gens qui s' marient, c'est sacré d'vant
Jésus.
M'sieu Waller n'en toucha pas le moindre mot à Kounta
pendant les semaines qui suivirent. Et puis, un soir, Bell
accourut chez Kounta pour lui apprendre d'une voix
haletante
J'y ai dit qu'on voulait toujours s' marier, alors il a répondu
qu' ça pouvait s' faire.
La nouvelle se répandit aussitôt dans le quartier des
esclaves. A la grande confusion de Kounta, tout le monde
s'empressa de le féliciter. Et cette Bell qui était allée jusqu'à
raconter ça à la p'tite mam'zelle Anne qui
rendait visite à son oncle, si bien qu'elle s'était répandue
partout en criant :
" Bell va s' marier! Bell va s'marier! " Mais, au fond, il avait
tort d'être
mécontent de ce remue-ménage - les Mandingues ne
considéraient-ils pas le mariage comme l'événement le plus
important après la naissance? Bell avait réussi à obtenir du
maître la promesse de se passer du buggy - donc de Kounta
- pendant toute la journée du dimanche avant NoÎl; comme
les autres avaient alors congé, tout le quartier des esclaves
pourrait assister
aux épousailles.
- J'sais qu' tu veux pas qu'on s'marie dans la grande maison,
dit Bell à Kounta, sans ça, j'aurais eu qu'à d'mander au
maître, et ça se s'rait
fait. Mais j' sais aussi qu'il y tient pas plus qu' toi, alors
comme ça tout
l' monde est content.
La cérémonie se tint dans la première cour du quartier des
esclaves, près du parterre de fleurs. Il y avait là tous les
Noirs endimanchés et, en face d'eux, m'sieu Waller avec la
p'tite mam'zelle Anne et ses parents.
Mais, pour Kounta, l'invité d'honneur - et le véritable
responsable de toute
l'affaire - était son ami le Ghanéen, qui avait réussi à venir
d'Enfield pour
la circonstance. En s'avançant au milieu de la cour aved
Bell, Kounta tourna la tête vers le joueur de qua-qua et ils
échangèrent un long regard.
Tante Sukey, la blanchisseuse de la plantation, qui mêlait
toujours sa voix à celle de Bell dans les prières et les chants,
se détacha des autres : c'était
elle qui allait officier. Après avoir demandé à l'assistance de
resserrer son
rang, elle déclara
249
- Et maintenant, je d'mande à tout l' monde ici d' prier pour
ces deux-là qu'Dieu va unir. Faut prier pour qu'ce couple il
reste bien ensemble - elle hésita - et qu' rien y arrive pour
l'défaire en étant vendus chacun
d' leur côté. Et d' prier aussi pour qu'y leur vienne des
beaux p'tits bien vivaces.
Puis Tante Sukey déposa un manche à balai sur l'herbe rase
et fit sipne 1
à Kounta et à Bell de se tenir par le bras.
Kounta était au bord de la suffocation. Des souvenirs
d'épousailles à Djouffouré tournoyaient dans sa tête : les
danseurs, les chanteurs de louanges, et les prières, et les
messages tambourinés transmettant la nouvelle de
l'heureux événement aux autres villages. Il espérait que ce
qu'il était en train de faire lui serait pardonné, qu'en dépit
de cette invocation
au Dieu paÔen, Allah comprendrait que Kounta ne croyait
qu'en lui, et en lui seul. Il entendit la voix de Tante Sukey,
qui lui parut très lointaine :
" S˚r que vous voulez vous marier tous les deux? " Tout
contre Kounta, Bell répondit d'une voix douce : " Oui. " Tante
Sukey se tourna vers Kounta, et il se sentit transpercé par
son regard. Bell lui pressait le bras.
Il réussit à proférer le mot attendu : " Oui. " Et Tante Sukey
dit
- Alors, d'vant Jésus, sautez tous les deux dans la terre
bénie du mariage.
Kounta et Bell sautèrent bien haut par-dessus le manche à
balai - la veille, Bell avait fatigué Kounta à force de le faire "
répéter ". Il trouvait une telle répétition ridicule, mais elle
l'avait averti - leur mariage connaîtrait les pires déboires si
l'un d'eux emeurait le manche, et c'était celui-là qui
mourrait le premier. Mais les applaudissements et les
acclamations montèrent : le saut était réussi. quand le
tumulte se fut calmé, Tante
Sukey reprit la parole.
- Personne il doit séparer c' que Dieu a uni. Allez, et
d'meurez-vous fidèles.
Et, s'adressant directement à Kounta
- Vivez en bons chrétiens.
Puis Tante Sukey se tourna vers m'sieu Waller.
- Maître, y aurait quèq' chose que vous t'niez à dire pour c't'
occasion?
Le maître avait nettement l'air de ne pas y tenir, mais il
s'avança et dit d'un ton amène :
- Avec Bell, il aura une bonne épouse. Et elle aura un bon
garçon.
Ma famille et moi-même leur souhaitons bonne chance pour
toute leur vie.
Les acclamations reprirent de plus belle, ponctuées par les
cris de joie
de la p'tite mam'zelle Anne qui gambadait en tous sens;
mais sa maman la rattrapa et les Waller regagnèrent la
grande maison pour laisser les Noirs célébrer la fête à leur
façon.
1
La longue table disparaissait sous les plats que Bzll avait
préparés avec l'aide de Tante Sukey et d'autres amies. Au
milieu de la joyeuse ambiance du festin, seuls Kounta et le
Ghanéen s'abstinrent de toucher 1
250
au brandy et au vin que le maître avait prélevés sur sa
propre cave, en guise de cadeau. Dès le début des
réjouissances, le Violoneux s'était déchaîné sur son crincrin,
mais il avait manifestement - et libéralement
- fait honneur à l'alcool, à en juger par la façon dont il
tanguait en faisant
voler son archet sur les cordes. Kounta se résignait à le voir
dans cet état,
qui ne lui était que trop familier, mais l'inquiétude le gagna
quand il s'aperçut que Bell elle-même vidait verre sur verre.
Il tressaillit de honte
en l'entendant lancer à Soeur Mandy : " «a f sait dix ans que
j' le guignais! " Et voilà que Bell enlaçait Kounta,
l'embrassait sur la bouche devant tout le monde, tandis que
fusaient les propos épicés, que les invités
se poussaient du coude, que montait une tempête de rires.
Kounta resta crispé jusqu'au départ des derniers invités.
quand ils ne furent plus que tous les deux dans la cour, Bell
vint vers lui d'un pas incertain et lui dit
d'une langue p‚teuse :
- Maint'nant qu' t'as ach'té la vache, t'auras du lait autant
qu' t'en veux!
Il fut horrifié de l'entendre s'exprimer de la sorte.
Mais Kounta surmonta rapidement cette première
contrariété. Et il ne lui fallut pas longtemps pour apprécier
dans toute sa plénitude ce qu'était un ample et vigoureux
corps de femme. Dans le noir, il passait ses mains sur les
formes rebondies : Bell n'avait certes pas à porter de
tournure sous sa jupe, pour se faire un postérieur
avantageux - Kounta avait entendu dire que beaucoup
d'autres femmes en étaient réduites là. Il ne l'avait jamais
vue dans sa nudité - elle soufflait les bougies avant de se
dévêtir - mais elle l'avait laissé une fois regarder ses seins,
et il avait noté
avec plaisir qu'ils seraient de taille à gorger leur fils de lait.
Seulement,
il découvrit avec horreur que le dos de Bell était zébré des
profonds sillons
du fouet.
- J' les emporterai dans la tombe, tout comme ma mammy,
dit Bell, mais mon dos est bien moins amoché qu' le tien.
Kounta sursauta en l'entendant. …videmment, il n'avait
jamais vu son dos - et il avait presque oublié les
abominables morsures du fouet, depuis vingt ans qu'il était
à la plantation Waller.
Kounta aimait dormir contre le corps chaud de Bell, dans le
grand lit au moelleux matelas bourré de coton et non,
comme les paillasses, de paille ou de feuilles de mais. Il
faisait tiède sous les couettes qu'elle avait
confectionnées elle-même, et il ne se lassait pas du plaisir
tout nouveau pour lui de se glisser entre des draps. Une
chose peut-être aussi agréable, c'était d'enfiler chaque jour
une chemise propre, fraîchement empesée, et juste à ses
mesures, car c'était Bell qui les lui taillait. Et encore autre
chose : elle avait assoupli avec du suif le cuir de ses hautes
bottines, et il possédait maintenant une quantité de paires
de chaussettes tricotées et garnies du coussinet qui
protégeait son pied droit.
Lui qui avait d˚ se contenter jusque-là, en rentrant de
conduire le maître, d'un repas froid avant de regagner,
solitaire, sa triste paillasse, il trou-251
vait en rentrant des marmites o˘ mijotait le même dîner que
celui du maître
- sauf lorsque c'était du porc, bien entendu. Et comme
c'était agréable de manger dans de la faÔence blanche,
avec des couverts que Bell s'était appropriés sur ceux de la
grande maison. Bell avait même blanchi les murs de sa case
- non, de leur case - au lait de chaux, à l'extérieur et à
l'inté-
rieur. Finalement, il aimait pratiquement tout en Bell. Il
n'arrivait même plus à se ressouvenir de la vie qu'il menait
encore quelques mois auparavant, à quelques mètres
seulement de son nouveau foyer.
62
Aussi proche que Kounta se sentît de Bell depuis leur union,
il lui semblait parfois qu'elle ne lui faisait pas totalement
confiance. Ainsi, au cours de leurs conversations, il lui
arrivait de changer brusquement de sujet après avoir paru
sur le point de dire quelque chose - seule sa fierté retenait
Kounta de montrer à quel point cette attitude le faisait
enrager. Et, à diverses reprises, il avait appris du Violoneux
ou du jardinier des choses qui ne pouvaient avoir été
recueillies qu'en écoutant à la porte du maître. Kounta ne
s'arrêtait pas à la teneur même des informations, mais au
fait qu'elle ne lui en avait rien dit, qu'elle avait des secrets
pour son mari. Et cela le blessait d'autant plus que lui-même
ne manquait jamais de rapporter à Bell et aux autres ce qu'il
avait glané au-dehors - des choses qui n'auraient jamais
filtré jusqu'à eux, ou beaucoup plus tardivement. Alors,
Kounta s'abstint pendant quelques semaines d'informer Bell
de ce qu'il avait pu entendre en ville.
quand elle finit par lui en faire la remarque, il répondit qu'il
ne se passait
pas grand-chose depuis un moment, ce qui n'était pas plus
mal, car, quand il y avait des nouvelles, elles n'étaient
jamais bonnes. Mais, la fois suivante, estimant qu'elle devait
avoir compris la leçon, il lui confia
au retour de la ville ce qu'il avait entendu le maître raconter
à un ami : un médecin blanc de La Nouvelle-Orléans,
nommé Benjam'n Rush, avait écrit que son assistant noir, un
esclave nommé James Derham, en était arrivé, avec le
temps, à posséder un savoir médical égal au sien
- alors, il l'avait affranchi.
- C'est pas çui qu'est dev'nu un médecin plus connu qu' son
ancien maître? demanda Bell.
- Comment qu'tu l' sais? L' maître il a dit qu'il v'nait juste de
lire 252
-I@
ça, et comme y a pas eu d' visites, t'as rien pu entendre
raconter, rétorqua
Kounta, aussi furieux qu'intrigué.
- C'est que j' sais y faire, répondit Bell d'un air mystérieux.
Ainsi, Bell savait y fairel Eh bien, maintenant, elle pourrait
toujours
attendre que Kounta lui rapporte des nouvelles. Et, pendant
une bonne semaine, il se montra taciturne au possible.
Alors, Bell finit par céder.
Un
dimanche soir, après lui avoir servi un bon dîner, elle dit
doucement à
Kounta :
- Y a quèq' chose que j'veux t' raconter d'puis longtemps.
Elle passa dans la chambre et en rapporta un des numéros
de la Gazette de Virginie dont elle gardait une pile sous le
lit. Kounta ne l'igno-rait pas, mais il pensait que c'était pour
le plaisir de tourner les pages
plaisir partagé par beaucoup de Noirs mais aussi par des
petits Blancs que l'on voyait, le samedi, déambuler dans les
rues du chef-lieu du comté le nez plongé dans un journal,
alors que tout le monde - et même Kounta
- savait qu'ils étaient incapables d'en lire un seul mot. Mais
les manières furtives de Bell laissaient présager quelque
chose qu'il commençait à deviner.
_ J' sais un peu lire, lui confia-t-elle, mais que l' maître
l'apprenne et
il m'vend aussitôt.
Kounta ne réagit pas, car il savait que Bell en dirait plus
d'elle-même
que s'il lui posait des questions.
- «a r'monte à quand j'étais p'tite. Les enfants du maître que
j'avais,
ils m'ont appris en jouant au 'stituteur, pasqu'ils allaient à
l'école.
L' maître et la maîtresse fsaient même pas attention,
pasque les Blancs ils s' disent que les négros c'est trop bête
pour apprendre quèq' chose.
Cela fit se remémorer à Kounta un vieux Noir qu'il voyait
régulièrement au tribunal du comté de Spotsylvanie.
L'homme était tout le temps occupé à épousseter ou à laver
le sol, et jamais les Blancs n'auraient pu imaginer qu'à force
de recopier les bouts de papier qu'ils laissaient traîner
il était devenu capable de rédiger et de signer de fausses
passes, pour les revendre aux Noirs.
Bell scruta longuement la première page du journal en
suivant les lignes du doigt, puis elle dit :
- Là, c'est la Chambre des Bourgeois d' la Virginie qu'a t'nu
une sèyance. (Elle étudia attentivement le texte.) Z'ont
passé une nouvelle loi sur les taxes.
Kounta était tout simplement ébahi. Bell descendit plus bas
dans la page.
Là, c'est sur c't' Angleterre qu'a renvoyé des négros d'ici en
Afrique. (Bell releva la tête vers Kounta.) Tu veux que j'
continue pour savoir c' que c'est que c't' affaire?
Kounta fit un signe affirmatif. Bell passa plusieurs minutes à
suivre lentement les lignes avec son index, en remuant les
lèvres pour former les lettres et 'ies mots. Enfin, elle put dire
à Kounta 253
…coute, j'crois qu'ça raconte qu'on aurait envoyé quatre
cents négros dans un endroit qui s'appellerait quèq' chose
comme Sierra Leone; c'est l'Angleterre qu'aurait ach'té d'la
terre au roi qu'est là-bas, et les négros, on leur donne un
lopin par tête et un peu d'argent.
L'effort de la lecture avait fatigué Bell, et elle se contenta
ensuite de
tourner les pages du journal en montrant à Kounta des
images qui représentaient toutes une petite silhouette de
Noir, portant un baluchon au bout d'un b‚ton. Elles étaient
accompagnées de textes qui étaient tous du même genre,
lui dit-elle :
- «a dit comment qu' sont faits des négros ensauvés : d'
quelle couleur ils sont, quelles marques ils ont sur la figure,
les bras, les jambes, le
dos, d'avoir été fouettés et marqués au fer rouge. Et puis
comment z'étaient
habillés et tout ça. Et puis ça dit à qui ils sont, et la
récompense que c'MaI-tre-là il offre à çui qui les ramènera.
J'en ai vu qu'allaient jusqu'à des cinq
cents dollars, mais une aut' fois y avait un maître qu'était si
colère qu'
son
négro l'arrêtait pas d' s'ensauver qu'il disait dix dollars pour
l' négro vivant et quinze dollars rien qu' pour sa tête.
Bell alla replacer le journal sous le lit et demeura
étrangement silencieuse. Kounta savait qu'elle devait avoir
encore quelque chose à avouer.
Au moment o˘ ils allaient passer dans la chambre, elle se
rassit brusquement
devant la table, comme si elle venait de prendre une
décision, et, d'un air à la fois furtif et fier, elle sortit de sa
poche de tablier un crayon et un
morceau de papier plié. Elle aplatit bien la cassure du papier
et se mit, avec
application, à tracer de grandes lettres.
- Tu sais c' que c'est? demanda-t-elle, et, sans laisser à
Kounta le temps de parler, elle fit elle-même la réponse :
C'est mon nom, B-e-1-1.
Kounta ouvrait de grands yeux : pendant des années, il
avait évité
tout
contact même lointain avec l'écriture des toubabs parce
qu'il redoutait les maléfices dont elle pouvait être chargée.
Bell continua à écrire.
«a, c'est ton nom!
Bell rayonnait. Kounta se pencha malgré lui, pour voir d'un
peu plus près ces bizarres signes. Mais Bell se leva, froissa
le papier et le jeta dans
les braises de l'‚tre.
- Faudrait surtout pas qu'on m'attrape à écrire.
Il fallut à Kounta plusieurs semaines pour se décider à faire
la seule chose qui le débarrasserait de l'irritation tenace
qu'il ressentait depuis ce
moment o˘ Bell avait déployé son savoir. A l'exemple de
leurs maîtres blancs, ces Noirs nés dans les plantations
tenaient pour assuré que ceux qui arrivaient d'Afrique
avaient été pratiquement cueillis dans les arbres.
Un soir, après dîner, il s'agenouilla devant l'‚tre d'un air très
naturel,
en tira quelques poignées de cendres qu'il étala sur le sol en
une couche fine et lisse. Et, sous l'oeil curieux de Bell, il tira
de sa poche un b
‚tonnet
pointu et traça son nom en lettres arabes.
Bell l'interrompit avant qu'il ait terminé : " quoi c'est? "
Kounta donna l'explication requise. Puis, satisfait de l'effet
produit, il rejeta les
254
cendres dans le foyer, s'assit dans le rocking-chair et
attendit que Bell lui
demand‚t comment il se faisait qu'il savait écrire. Les
questions ne tardèrent pas et, pendant tout le reste de la
soirée, il parla tandis que Bell écoutait - une fois n'est pas
coutume. Il lui raconta, en butant souvent sur les
mots, comment les enfants de son village apprenaient à
écrire en employant une tige d'herbe séchée, trempée dans
un mélange de suie et d'eau. Il lui parla de l'arafang, lui
décrivit les classes du matin et de la
fin d'après-midi. Se laissant gagner par son sujet, et réjoui
de voir que, pour
une fois, il clouait le bec à Bell, il lui dit que tous les écoliers
de Djouffouré
apprenaient à lire le Coran, et il se laissa même aller à en
réciter quelques
versets. Il voyait bien qu'il piquait la curiosité de Bell, mais il
était tout
de même confondant de penser que, depuis le temps qu'ils
se connaissaient, elle n'avait jamais manifesté, ne f˚t-ce
qu'une seule fois, le moindre intérêt
au sujet de l'Afrique.
En face de lui, Bell tapota la table en demandant
- Comment ça s'dit, " table ", chez les Africains?
Bien que Kounta n'ait plus jamais parlé sa langue depuis son
départ d'Afrique, le mot mandingue méso lui sortit presque
involontairement de la bouche, et il en ressentit de la fierté.
- Et ça? dit Bell en montrant sa chaise.
- Sirango, répondit Kounta.
Il était si content de lui qu'il se mit à faire le tour de la case
en désignant les objets. La marmite, c'était kalére; la
bougie, kandio. Bell en était
si étonnée qu'elle s'était levée pour le suivre dans sa revue.
Kounta dit boto
en montrant sur le sol un sac de toile, il effleura une gourde
séchée mirango, il souleva un panier tressé par le vieux
jardinier : sinsingo.
Puis
il passa dans la chambre et annonça, en désignant le lit :
larango, puis un oreiller : kunglarang. Djanérango,
poursuivit-il, en tendant le bras vers la fenêtre, et quant au
plafond, c'était kankarango.
- Seigneur miséricordieux! s'écria Bell.
Ce respect nouveau pour son pays natal dépassait de loin
les espérances de Kounta.
- L' moment est v'nu d' poser not' tête sur le kunglarang, dit
Kounta en s'asseyant au bord du lit pour se déshabiller.
Après un instant de perplexité, Bell éclata de rire et l'enlaça.
Cela faisait longtemps que Kounta n'avait pas éprouvé une
telle félicité.
63
Depuis quelque temps, Kounta trouvait à Bell un
comportement bizarre. D'abord, elle parlait à peine - et
pourtant elle n'était pas de mauvaise humeur. Et il la
surprenait à lui jeter des regards en coin, quitte à
pousser de gros soupirs quand elle avait attiré son
attention. Autre chose encore : ce sourire mystérieux qu'elle
arborait en se balançant dans son fauteuil, ces airs qu'il lui
arrivait de fredonner en sourdine. Mais une nuit,
comme ils venaient juste de se coucher après avoir soufflé
la bougie, elle saisit la main de Kounta et la plaqua
tendrement sur son ventre. En sentant un léger mouvement
sous sa paume, Kounta s'abandonna à une joie déli-rante.
Pendant quelques jours, ce fut à peine s'il s'aperçut qu'il
conduisait le maître. M'sieu Waller aurait aussi bien pu tirer
l'attelage et les chevaux
se prélasser sur la banquette, que rien ne l'aurait distrait
des images qu'il
se faisait - Bell pagayant sur le bolong pour aller cultiver sa
rizière, et leur
fils, leur premier-né, bien ficelé sur son dos. Kounta
n'arrivait plus à
penser
à autre chose - n'était-il pas, lui aussi, le premier-né de Binta
et d'Omoro?
Il se jura de faire pour son enfant ce que ses parents et
d'autres à Djouffouré avaient fait pour lui : il lui apprendrait
à être vraiment un homme, meme si au pays des toubabs
ceux de sa race ne risquaient, dans une telle quête, que
déboires et malheurs. Pour ce garçon, pour ce premier-né, le
père avait le devoir de rester aussi fermement planté qu'un
arbre géant.
Avec les filles, c'était différent : elles mangeaient, elles
grandissaient, et
puis, en se mariant, elles quittaient leur famille. Mais le
garçon était investi
du nom et de la renommée de sa lignée - et, s'il avait reçu
l'éducation convenable, il prenait avant toute chose soin de
ses parents lorsque l'‚ge les réduisait à l'état de pauvres
choses chancelantes.
La grossesse de Bell ramenait Kounta vers son Afrique
infiniment plus que ne l'avait fait sa rencontre avec le
Ghanéen. Un soir même, il en oublia totalement la présence
de Bell dans la case tandis qu'il recomptait patiemment les
cailloux enfermés dans sa gourde-calendrier : quel ne fut
pas son étonnement de découvrir que cela faisait
exactement vingt-deux pluies et demie qu'il était loin de son
pays. Mais leurs soirées se passaient généralement de la
même façon : Bell n'arrêtait pas de parler tandis que Kounta
restait les yeux perdus, saisissant à peine, de temps en 256
temps, une bribe de mot. " C'est ses afrik-à-nism' qui l'
reprennent ", devait
confier Bell à Tante Sukey. Pour sa part, quand elle en avait
assez, Bell s'extrayait de son fauteuil et allait se coucher en
marmonnant - laissant Kounta à ses rêveries.
Une nuit, peut-e e une heure après qu'elle se fut retirée
dans la chambre, Kounta revint à la réalité en l'entendant
gémir. Avait-elle déjà les douleurs? Bondissant à son chevet,
il la trouva endormie, mais terriblement agitée. Comme il se
penchait dans le noir pour lui caresser la joue, elle se dressa
sur son séant, inondée de sueur et haletante.
- Seigneur, c'bébé dans mon ventre,j'ai effroyab'ment peur
pour lui!
dit-elle en s'accrochant à Kounta.
S'étant un peu calmée, elle lui raconta le rêve qu'elle venait
de faire
au cours d'un jeu de salon chez des Blancs, on avait
annoncé que le premier prix serait le prochain bébé noir à
naître dans la plantation du maître.
Kounta tenta de la rasséréner en lui assurant que jamais
m'sieu Waller ne ferait une chose pareille, et elle finit par en
convenir. Puis il se coucha
et Bell ne tarda pas à se rendormir.
Mais Kounta ne trouvait pas le sommeil. Il repensait à tout
ce qu'il avait entendu là-dessus : des bébés noirs encore
dans le sein de leur mère étaient offerts en cadeau,
proposés comme enjeux de parties de cartes ou de combats
de coqs. Le Violoneux lui avait rapporté l'histoire de ce
maître qui, en mourant, avait légué par testament à
chacune de ses cinq filles un des bébés à naître de son
esclave Mary, ‚gée de quinze ans - et déjà
grosse.
Des enfants noirs étaient donnés en garantie sur des
emprunts, des bébés encore dans le ventre maternel étaient
revendiqués par des créanciers, monnayés par des
débiteurs pour se dégager d'une créance. Il savait qu'au
cours des adjudications d'esclaves, au chef-lieu du comté,
un robuste nourrisson noir de six mois - ‚ge permettant de
présumer qu'il survivrait -
atteignait deux cents dollars.
Tout cela affleurait encore à son esprit quelque trois mois
plus tard, lorsque Bell lui raconta en riant que cette petite
curieuse de mam'zelle Anne avait demandé pourquoi Bell
avait un si gros ventre.
- Alors j'y ai dit : " Mon trésor, c'est pasque j'aÔ un p'tit
biscuit dans
l' four. "
Kounta eut du mal à lui dissimuler la colère qu'il éprouvait
en la voyant combler de soins et d'affection cette espèce de
petite poupée g‚tée qui, pour lui, n'était qu'un visage parmi
les innombrables " p'tites mam'zelles " et " p'tits m'sieux "
qu'il voyait défiler dans les grandes maisons. Il enrageait à
l'idée que le premier-né de Kounta et Bell Kinté
allait
" jouer " avec les enfants toubabs - ces enfants qui, en
grandissant, devenaient les maîtres de leurs anciens
camarades de jeux, et parfois aussi, pour
les filles, les géniteurs de leurs enfants. Dans combien de
plantations Kounta n'avait-il pas vu des enfants d'esclaves
qui étaient presque de la même couleur que ceux du maître
- au point que certains pouvaient être pris pour leurs
jumeaux!
257
Kounta pensait à ces jeunes filles à la peau pratiquement
blanche, qui atteignaient de très hauts cours lors des
adjudications d'esclaves. Il savait
très bien à quelle intention les maîtres achetaient ces
esclaves. Mais il avait
entendu d'étranges histoires à propos des garçons au teint
pareillement clair - souventes fois, ils disparaissaient dans
leur toute petite enfance.
En
effet, les Blancs redoutaient qu'en grandissant la couleur de
leur peau leur
permît - s'ils réussissaient à s'enfuir dans une autre région -
de se faire passer pour l'un d'entre eux, et de mêler leur
sang noir à celui d'une femme
blanche. Chaque fois qu'il pensait à ces métis, Kounta
remerciait Allah : quelque destin que Sa volonté leur
réserv‚t, à lui et à Bell, le bonheur leur
était donné d'attendre un enfant noir.
Une nuit de septembre 1790, Bell fut prise des premières
douleurs.
Mais elle ne voulut pas que Kounta aille aussitôt chercher le
maître, qui avait promis de la délivrer lui-même, avec Soeur
Mandy en guise d'assis-tante. A chaque contraction Bell se
rejetait en arrière sur le lit, dents serrées pour ne pas crier,
et sa main se crispait sur celle de Kounta.
Pendant un court répit entre deux contractions, elle tourna
vers Kounta son visage baigné de sueur.
- Y a quèq' chose que j'aurais d˚ t' dire bien avant. J'ai déjà
eu deux
p'tits; mais c'était y a longtemps, dans l'aut' plantation,
j'avais même pas
seize ans.
Kounta était frappé de stupeur. S'il avait su - non, s'il avait
su, il aurait quand même épousé Bell. Mais c'était déloyal
de sa part de l'avoir tenu dans l'ignorance. Bell poursuivit
son récit, haché par le retour régulier
des douleurs, en haletant les mots plus qu'elle ne les
proférait. Elle avait
eu deux petites filles, et puis elle avait été vendue, arrachée
à ses enfants.
C'était encore que des bébés, sanglota Bell, y en a une qui
commen-
çait juste à marcher, et l'aut' avait même pas un an.
Une contraction plus forte lui fit serrer les dents, et sa main
broya celle de Kounta. quand ce fut passé, elle ne rel‚cha
pas son étreinte et regarda Kounta à travers ses larmes -
devinant ce qui lui tournoyait dans la tête.
Si tu t'demandes qui c'était l'père, c'était pas l' maître ni
l'régis-seur. C'était un négro des champs, comme moi; et
pas plus malin.
Les douleurs étaient de plus en plus rapprochées. Bell
enfonçait ses ongles dans la paume de Kounta en retenant
le long hurlement qui lui montait à la gorge. Alors, Kounta se
précipita chez Soeur Mandy et tambourina à sa porte en
l'appelant d'une voix rauque, puis il repartit en flèche vers
la grande maison. Là il frappa et appela pareillement pour
faire lever le maître. M'sieu Waller passa enfin la tête à une
fenêtre et, reconnaissant Kounta, répondit
- J'arrive!
quand il regagna sa case, les gémissements de Bell
s'étaient transformés en cris perçants, qui déchiraient le
calme de la nuit. Il aurait voulu rester auprès d'elle, mais
Soeur Mandy le mit à la porte, et, au fond, il 258
aimait autant ça. Accroupi devant la case, il essayait
d'imaginer ce qui se passait à l'intérieur. En Afrique, il
n'avait pas eu l'occasion d'apprendre
grand-chose sur les accouchements - c'était là le strict
domaine des femmes, o˘ les hommes n'avaient pas accès.
Mais il savait que, là-bas, la mère mettait son enfant au
monde agenouillée sur des linges couvrant le sol, puis
s'asseyait dans une bassine d'eau pour faire disparaître le
sang dont elle était souillée, et il se demandait si cela se
passait de la même façon derrière
le mur qui le séparait de Bell.
Et puis une idée traversa Kounta et l'emplit de tristesse : en
ce moment même, à Djouffouré, Binta et Omoro étaient en
train de devenir grands-parents, mais ils ne verraient jamais
leur petit-fils et, même, ils ignoreraient toujours son
existence.
Mais soudain il bondit, car un vagissement venait de apper
son
oreille. quelques minutes plus tard, le maître émergea de la
case, le visage
creusé de fatigue.
- Elle a beaucoup souffert, dit-il à Kounta. C'est qu'elle a tout
de même quarante-trois ans. Mais elle sera remise sous
deux jours. quand Mandy aura mis un peu d'ordre, tu
pourras entrer voir ta fille.
Une fille! Kounta n'avait pas encore réussi à se ressaisir que
Soeur Mandy apparaissait toute joyeuse sur le seuil de la
case, et lui faisait signe
d'entrer. Kounta traversa la pièce, souleva le rideau,
s'approcha du lit.
Bell
ouvrit les yeux et esquissa un pauvre sourire. Il lui prit la
main et la serra
doucement, mais il n'avait d'yeux que pour le petit être
couché à côté
d'elle. Un minuscule visage presque aussi noir que le sien,
et des traits indéniablement mandingues. Une fille, certes -
telle avait été la volonté
d'Allah
- mais son enfant. Et il éprouva une profonde et sereine
fierté, car voici que le sang des Kinté, qui avait coulé
comme un puissant fleuve tout au long des siècles, allait
encore irriguer une nouvelle génération.
quel nom allait-il trouver pour son enfant? Debout à côté du
lit, il commença aussitôt à y réfléchir. Il n'était évidemment
pas question de demander au maître un congé de huit jours
pour y penser tout à loisir, comme les pères le faisaient en
Afrique. Pourtant, le nom que recevait un enfant était
déterminant pour sa personnalité. Et brusquement il se
souvint avec rage que, de toute façon, elle devrait porter le
nom de famille du maître; alors, il se jura devant Allah
d'apprendre à sa fille son vrai nom, le nom de sa famille.
Sans un mot d'explication, Kounta quitta la chambre et
sortit sous le ciel qui commençait à peine de se teinter des
premières lueurs de l'aube.
Il se mit à arpenter l'herbe, le long de la clôture o˘ lui et Bell
s'étaient
retrouvés, la première fois. Il avait besoin de réfléchir.
Puisque Bell avait
eu cette immense douleur d'être séparée de ses fillettes, il
devait trouver pour leur fille un nom - d'origine mandingue -
qui exprimerait le plus ardent souhait de sa mère : ne
jamais la perdre, un nom qui la protégerait de cette horrible
éventualité. Et soudain il trouva! Il tournait et retournait
le mot dans son esprit, en résistant à la tentation de le
proférer, même rien
259
que pour lui. Oui, c'était exactement ce qu'il fallait! Kounta
se h‚ta de regagner la case, ravi que la chance lui ait dicté si
vite ce qu'il cherchait.
Mais, quand il apprit à Bell qu'il était prêt à donner à leur
fille le nom
qu'il avait choisi, elle se répandit en protestations beaucoup
plus vigoureuses que son état ne l'aurait laissé prévoir.
- Te v'là bien pressé, dis donc! Lui donner quel nom,
d'abord? On en a même pas discuté, de c' nom!
Kounta savait de quel entêtement pouvait faire preuve Bell
quand elle était montée. Alors, d'un ton o˘ l'angoisse le
disputait à la colère, il s'efforça de lui expliquer, en
cherchant souvent ses mots, qu'il y avait certaines
traditions à respecter, certain rituel à observer pour
dénommer un enfant; et, avant tout, que le choix du nom
procédait du père, et de lui seul, mais que nul ne devait
l'entendre avant l'enfant lui-même. Et, s'ils tardaient, ils
risquaient que le maître décide lui-même du nom que
porterait
le bébé - et le prononce.
- Ah! c'est donc ça! dit Bell. Tas qu' tes afrik-à-nism' en tête,
et j'peux t'dire qu' ça nous vaudra rien d' bon. Des noms et
des manières de paÔens, j'veux pas d' ça pour c't' enfant!
Kounta se précipita dehors en tempêtant - et faillit renverser
Tante Sukey et Soeur Mandy qui arrivaient chargées de
serviettes et de pots d'eau bouillante.
- Félicitations, Frère Toby, on vient s'occuper d' Bell.
Mais Kounta poussa un vague grognement et poursuivit son
chemin.
Il aperçut Caton, un des esclaves travaillant aux champs,
qui allait sonner la cloche du matin - d'une minute à l'autre,
les Noirs émergeraient de leur case et iraient tirer des seaux
d'eau au puits pour se laver avant le premier
déjeuner. Kounta obliqua aussitôt dans le sentier qui
contournait le quartier des esclaves et aboutissait à l'écurie.
Il ne tenait surtout pas à
côtoyer
ces Noirs paÔens, à qui les toubabs avaient appris à
redouter tout ce qui avait le moindre relent d'Afrique - de
cette Afrique dont ils tiraient pour 1
tant leur origine.
Dans le sanctuaire de l'écurie, Kounta nourrit, abreuva et
pansa les chevaux, sans décolérer pour autant. quand vint
l'heure o˘ le maître prenait son petit déjeuner, il alla se
présenter à la porte de la cuisine et demanda à Tante Sukey,
qui remplaçait momentanément Bell, si le maître voulait le
buggy. Tante Sukey ne se retourna pas, ne lui répondit
meme pas à haute voix; elle se contenta de hocher
négativement la tête et quitta la pièce, sans rien lui donner
pour se restaurer. De son pas boitillant, Kounta retourna à
l'écurie en se demandant ce que Bell avait bien pu raconter
à Tante Sukey et à Soeur Mandy pour alimenter les ragots
du quartier des esclaves. Et puis, après tout, il s'en moquait
bien.
que pourrait-il faire pour s'occuper? Il s'installa devant
l'écurie et se
mit à graisser et à nettoyer les harnais - sans nécessité
aucune, car il avait
déjà procédé à cette besogne à peine deux semaines plus
tôt, mais c'était une façon de tuer le temps. Il avait envie de
retourner à la case, pour voir
260
le bébé - et Bell aussi. Mais, aussitôt, sa colère se ranimait.
0 honte! La femme d'un Kinté souhaitait donner à son
enfant un nom toubab : le mépris de soi-même, voilà sous
quel signe elle voulait placer à jamais cette
jeune vie.
A midi, Kounta vit Tante Sukey porter à Bell une petite
marmite -
de la soupe, probablement. Rien que d'y penser, cela lui
donnait faim.
Alors il passa derrière la grange, et fourragea sous la paille
qui protégeait
un tas de patates douces fraîchement ramassées; il en
choisit quatre petites
et les mangea telles quelles, en s'apitoyant sur lui-même.
Pourtant, lorsque tomba le crépuscule, il lui fallut bien
rentrer chez lui. quand il pénétra dans la pièce principale,
pas un appel ne vint de la chambre. . Il pensa que Bell
dormait et se pencha sur la table pour allumer une bougie.
- C'est toi?
L'intonation de Bell n'était pas spécialement acerbe. Il
répondit par un grognement et prit la bougie pour pénétrer
dans leur chambre. La vive lueur de la flamme lui permit de
voir l'expression déterminée de Bell.
- …coute, lui dit-elle, j' connais s˚rement mieux l' maître que
toi.
Si
tu l'f‚ches avec tes machins africains, aussi vrai que j' suis
d'vant toi, il
nous vend tous les trois à la prochaine 'djudication
d'esclaves!
Kounta se contenait de son mieux, en cherchant
désespérément les mots qui pourraient faire comprendre à
Bell qu'il avait pris une décision sans appel - quels qu'en
soient les risques, son enfant ne porterait pas un nom
toubab, et, de plus, le rite de sa dénomination serait
observé.
Ces risques, Bell les redoutait, mais ce que ferait Kounta si
elle s'opposait à sa volonté l'effrayait encore plus. Alors,
bourrelée d'appréhension, elle finit par céder. Kounta lui
ayant expliqué qu'il allait simplement
emmener l'enfant dehors pendant quelques instants, elle le
pressa d'attendre que la petite se soit réveillée et ait pris sa
tétée - pour qu'elle ne se mette pas à hurler de faim. Kounta
accepta sans discussion. Bell calcu-lait que le bébé ne se
réveillerait pas avant deux heures; à ce moment-là, tout le
quartier des esclaves dormirait - et nul ne risquait d'assister
au moumbo djoumbo de Kounta. Bell continuait à lui tenir
rigueur de ne pas l'avoir laissée participer au choix du nom
de cette enfant qu'elle avait mise au monde dans tant de
souffrances. quel nom africain - et donc interdit - n'allait-il
pas lui donner? Enfin, elle interviendrait plus tard,
s'il y avait lieu.
Il était presque minuit lorsque Kounta sortit de la case,
serrant bien fort contre lui le bébé emmitouflé dans une
couverture. Il marcha tout droit, pour sortir de l'ombre
même que pouvait jeter sur eux le quartier des esclaves.
Et enfin, sous la lune et les étoiles, Kounta éleva le petit être
vers la
vo˚te du ciel en murmurant à trois reprises en mandingue,
tout contre son oreille : " Tu t'appelles Kizzy. " Et voilà, il
avait procédé au rite, comme
tous les ancêtres Kinté y avaient procédé - il en avait été de
même pour 261
lui, et il en aurait été de même si sa fille était née chez lui,
dans la terre
ancestrale. Elle était la première à avoir entendu son nom.
Kounta s'éloigna encore un peu - il sentait le sang battre
dans ses veines, ce sang qui coulait dans l'enfant, sa chair
et la chair de Bell. Et puis il s'arrêta, écarta un coin de la
couverture, et tourna le petit visage
noir vers le ciel pour lui dire en mandingue, et cette fois à
voix haute
" Regarde, cela seul est plus grand que toi! "
Lorsque Kounta rentra dans la case, Bell lui arracha presque
le bébé
des mains. Elle déroula la couverture d'un air anxieux et
vindicatif, et examina le petit corps de la tête aux pieds,
sans trop savoir ce qu'elle cherchait, ni souhaiter trouver
quoi que ce soit. S'étant enfin assurée que Kounta ne lui
avait rien fait subir - en tout cas, rien de visible - elle
recoucha le poupon. Et puis elle revint dans la pièce
principale, prit un siège en face de Kounta, croisa les mains
sur ses genoux et demanda à Kounta
- Allez, dis-le-moi!
- quoi qu'tu veux que j'te dise?
- Son nom, l'Africain. Comment qu'tu l'as appelée?
- Kizzy.
- Kizzy! Mais personne a jamais entendu parler de c'nom-là!
Alors, Kounta lui expliqua qu'en mandingue " Kizzy "
signifiait " tu t'assieds " ou " tu ne bouges pas d'ici " - alors,
leur fille ne serait pas vendue comme les autres, les
premières filles de Bell.
Mais Bell répétait d'un air buté :
- «a nous vaudra rien qu'des ennuis.
Elle dut cependant sentir que la colère empoignait de
nouveau Kounta, car elle finit par temporiser. Il lui revenait,
dit-elle, que sa mère
lui avait parlé d'une grand-mère nommée " Kibby ", ce qui
n'était pas très différent de " Kizzy "; ce serait en tout cas ce
qu'ils pourraient répondre au maître, s'il paraissait se douter
de quelque chose.
Le lendemain, Bell s'efforça de dissimuler sa nervosité
lorsque le maître vint voir comment se portait son
accouchée, et elle réussit à lui apprendre le nom de la petite
avec un rire bonasse. Le maître remarqua que c'était
un nom bizarre, mais il ne fit pas d'objection et, dès qu'il fut
parti, Bell
laissa échapper un soupir de soulagement. Dans la grande
maison, m'sieu Waller ouvrit la grande bible noire qu'il
conservait sous clé dans le salon,
trempa sa plume dans l'encrier et traça d'une belle écriture
moulée, sur la page consacrée aux actes de la plantation
Kizzy Waller, née le 12 septembre 1 790.
64
Trois jours plus tard, en découvrant Kizzy dans la cuisine de
Bell, mam'zelle Anne se mit à gambader en battant des
mains.
- On dirait un vrai petit poupard noir! s'écria-t-elle; est-ce
que je peux l'avoir?
Bell rayonnait de joie.
- Mon trésor, elle est à son papa et à moi, mais, dès qu'elle
s'ra assez
grande, vous pourrez jouer tant qu'vous voudrez avec elle!
Et c'est ce qui se passa. Kounta ne pouvait plus se montrer
dans la cuisine pour demander si le maître voulait le buggy,
ou simplement pour voir Bell, sans y trouver la nièce du
maître - l'enfant avait déjà quatre ans - sa tête blonde
penchée au-dessus du panier de Kizzy, à lui roucouler des
douceurs. " Ohl tu es trop mignonne! Tu verras comme on
s'amusera toutes les deux. Allez! Dépêche-toi de grandir! "
Kounta n'en laissait rien voir, mais cela l'exaspérait de
penser que, aux yeux de cette enfant toubab,
Kizzy n'était venue au monde que pour lui servir de jouet,
de poupée vivante. Et il notait avec amertume que Bell ne
respectait apparemment pas plus sa virilité que sa
paternité, puisqu'elle ne s'était même pas enquise
de ce qu'il pouvait éprouver en voyant la fille de l'homme
qui l'avait acheté
jouer avec sa propre fille.
Il lui semblait parfois que Bell se préoccupait moins de ses
sentiments
à lui que de ceux du maître. Le bonheur d'avoir cette p'tite
mam'zelle Anne, qui remplaçait auprès du maître la fille qu'il
avait perdue à sa naissance, voilà ce dont Bell rebattait les
oreilles de Kounta à longueur de soirée.
- Seigneur! quelle pitié, quand j'y r'pense, lui dit-elle un soir
en écrasant une larme. Jolie comme un coeur et pas plus
grosse qu'un oiseau qu'elle était, cette ma'me Priscilla.
L'arrêtait pas d' chanter toute seule et
de m' faire des sourires en s' flattant l' ventre, à cause du
bébé
qu'arrivait.
Et puis, un matin, ces cris qu'elle pousse et tout d'un coup,
la v'là
passée,
et la mignonne aussi! L'a fallu la p'tite mam'zelle Anne pour
que j'y r'voie
l' sourire, au pauv' maître.
Kounta n'avait pas l'intention de s'apitoyer sur la solitude du
maître,
mais il estimait que, s'il se remariait, il ne pourrait plus
s'occuper autant
de mam'zelle Anne; ainsi verrait-on moins la petite
personne à la plantation - et autour de Kizzy.
263
Et l'maître, faut voir comment il la prend sur ses g'noux, il la
serre
fort, il lui parle dans l'oreille, et puis elle s'endort dans ses
bras et il reste
sans bouger plutôt que d' la mettre au lit. Tant qu'elle est là,
tant qu'y faut
qu'il soye avec elle. Et moi, j' sais bien qu'pour lui c'est
comme si c'était
sa prop' fille.
Bell expliquait à Kounta que si mam'zelle Anne avait, dans
Kizzy, une raison de venir le plus souvent possible chez le
maître, celui-ci n'en serait que plus favorablement disposé à
leur égard. Et en plus, raisonnait-elle astucieusement,
m'sieu John et sa chétive femme devaient s˚rement se
trouver très bien de l'attachement de leur fille à son oncle, "
pasque ça
les rapproche de l'argent du maître ". M'sieu John prenait de
grands airs, disait-elle, mais elle savait très bien qu'il
empruntait de l'argent au maître;
sur ce point, Kounta la croyait volontiers - mais il se moquait
éperdument de savoir quel toubab était plus riche que
l'autre, car, pour lui, ils étaient
tous pareils.
Les mois passaient, mam'zelle Anne rendait visite à son
oncle deux fois par semaine et elle restait des heures à
jouer avec Kizzy. Comme Kounta ne pouvait s'y opposer, il
essayait au moins de ne pas les voir ensemble, mais,
comme par un fait exprès, il ne pouvait pas faire un
mouvement sans tomber sur la nièce du maître en train de
caresser, d'embras-ser, de bercer Kizzy. C'était un spectacle
qui l'écoeurait, et qui lui remémorait en même temps un
proverbe africain remontant aux ancêtres
" Le
chat joue avec la souris, mais il finit toujours par la manger.
"
65
A peu près au moment de la naissance de Kizzy, Kounta et
le Violoneux avaient rapporté à la plantation des nouvelles
de ce qui se passait dans une île appelée " HaÔti " et située
quelque part dans la grande eau.
Les événements tournaient autour du fait qu'il s'y trouvait
environ trente-six mille Blancs, surtout des Français, contre
environ un demi-million de Noirs, esclaves amenés d'Afrique
pour peiner dans d'immenses plantations o˘ l'on cultivait la
canne à sucre, le café, l'indigo et le cacao. Un soir, Bell
raconta que le maître avait parlé à ses invités d'une
opulente classe de Blancs qui y vivaient comme des rois, en
méprisant les petits Blancs
- le plus grand nombre - qui n'avaient pas les moyens
d'acheter des esclaves.
264
- C'est-y possible, une chose pareille! dit le Violoneux d'un
ton sarcastique.
Bell lui intima silence en riant et continua. Devant ses hôtes
horrifiés,
m'sieu Waller avait expliqué qu'à HaÔti les maîtres blancs
avaient fécondé
leurs esclaves noires en si grand nombre, et pendant tant
de générations, que l'on comptait maintenant près de vingt-
huit mille mul‚tres et métis à
peine teintés. Ceux-ci, les " gens de couleur ", comme on les
appelait, avaient presque tous été affranchis par leurs
maîtres et pères français.
Selon un des invités, disait Bell, ces " gens de couleur "
choisissaient inva-riablement des conjoints à la peau encore
plus claire que la leur, afin d'avoir des enfants pratiquement
blancs. Et les mul‚tres à la peau trop foncée pour faire
illusion soudoyaient les fonctionnaires pour se faire établir
des papiers leur attribuant pour ancêtres des Indiens ou des
Espagnols ou n'importe quoi, mais surtout pas des Africains.
M'sieu Waller avait dit qu'aussi étonnant et déplorable que
cela paraisse, les Blancs avaient à
tant
de reprises donné en cadeau ou légué à des " gens de
couleur " des titres de propriété, qu'une forte fraction de ces
derniers possédaient maintenant au moins un cinquième de
la terre haÔtienne - et de ses esclaves. A l'instar
des Blancs riches, ces gens allaient faire des séjours en
France, envoyaient
leurs enfants dans des écoles - et méprisaient les petits
Blancs. Autour de Bell, l'assistance s'en montra aussi ravie
que le maître en avait été
scanda-
lisé.
Le Violoneux intervint
- S'pourrait qu'vous chantiez une autre chanson si vous
entendiez c'que j'ai entendu dans un d' ces cot-tiyons du
beau monde o˘ qu'j'ai joué, y a pas longtemps.
A HaÔti, avaient raconté certains maîtres avec des
hochements de tête satisfaits, les petits Blancs étaient
tellement montés contre les mul‚tres et
les métis à peau blanche qu'ils avaient signé des pétitions,
et la France avait finalement passé des décrets interdisant
aux " gens de couleur " de sortir le soir, de s'asseoir à côté
des Blancs dans les églises, et même de porter des
vêtements du même tissu qu'eux. En attendant, disait le
Violoneux, Blancs et gens de couleur passaient leur rage sur
le demi-million d'esclaves noirs de HaÔti. En ville, des
Blancs hilares racontaient là-dessus des
choses épouvantables. Des Noirs battus à mort ou enterrés
vivants - c'était là-bas un ch‚timent banal. Des esclaves
tellement exténuées de travail qu'elles perdaient leur fruit
avant terme. Et encore taisait-il des actes d'une
bestiale inhumanité, pour ne pas les terrifier davantage - un
Noir, les mains
clouées à un mur jusqu'à ce qu'il mange ses oreilles
coupées; une femme toubab qui avait fait trancher la
langue à tous ses esclaves; une autre qui avait b‚illonné un
bébé noir pour le faire mourir de faim.
Comme, depuis neuf ou dix mois, d'aussi atroces histoires
n'arrêtaient pas de filtrer, Kounta ne fut pas étonné, au
cours de cet été 1791, de la rumeur qui courait en ville
d'une sanglante révolte des esclaves noirs de HaÔti. Ils
s'étaient répandus par milliers dans l'île, égorgeant,
assommant,
265
décapitant les Blancs, étripant les enfants, violant les
femmes, incendiant les plantations : tout le nord de HaÔti
n'était plus que décombres fumantß; les Blancs qui en
avaient réchappé défendaient chèrement leur vie et
frappaient partout o˘ ils le pouvaient - torturant, tuant,
écorchant vivant tout
Noir qui leur tombait entre les mains. Mais l'insurrection
noire n'avait pas
cessé de s'étendre et il ne restait plus, à la fin ao˚t, que
quelques milliers
de Blancs retranchés ou tentant de fuir l'île.
Kounta raconta aux autres qu'il n'avait jamais vu les
toubabs du comté de Spotsylvanie animés d'une telle colère
et d'une telle crainte.
- Z'ont l'air d'avoir encore plus peur qu'au dernier
soulèvement, commenta le Violoneux. Y avait deux ou trois
ans qu't'étais là, mais, comme tu parlais à personne, t'as
rien d˚ en savoir. C'était vers NoÎl, là-bas dans les Nouvelles-
Galles, au comté de Hanover. V'là qu'un régisseur il tape sur
un négro et il te l'flanque par terre. L' négro s'relève, il
y balance sa hache à la tête, mais il le rate. Alors, les autres
négros'ils sautent sur le régisseur et ils y vont si fort que
l'premier négro s'ramene et leur arrache des mains. Alors l'
régisseur, tout en sang, il court chercher
d'l'aide, et pendant c'temps-là les négros furibards ils
attrapent deux aut'
Blancs et ils s' mettent à taper d'ssus. Mais v'là que s'
ramène tout un tas
d'Blancs avec des fusils. Les négros, ils s' réfugient dans la
grange, et les
Blancs, z'essaient d' les amadouer pour les faire sortir. Mais
les négros s' lancent dehors avec des douves de tonneaux
et des gourdins. «a s'est fini avec deux négros tués par
balles et une tripotée d' négros et d'
Blancs
amochés. Alors, z'ont fait circuler des pattemouilles et z'ont
passé encore quèq' lois en attendant qu' ça s'tasse. Alors, c'
qu'arrive à HaÔti, les Blancs
ça leur met la puce à l'oreille, pasqu'ils savent aussi bien qu'
moi qu'
les
négros qu'ils ont sous l'nez, leur faut qu'une bonne étincelle
pour flamber et une fois qu' le feu il aura bien pris, eh bien,
en Virginie, ça s'
pass'ra
pareil qu'à HaÔti, oui, m'sieu.
L'idée semblait enchanter le Violoneux.
Kounta ne fut pas long à remarquer l'effroi qui agitait les
Blancs lorsqu'il passait à proximité d'eux en ville. U maître
lui-même, qui pourtant ne lui adressait guère la parole que
pour lui dire o˘ le conduire, arrivait à proférer ces quelques
mots d'un ton inusité, froid et tranchant. La milice
du comté de Spotsylvanie se mit à patrouiller sur les routes
et à contrôler les permis de circulation des Noirs. qu'ils
conçoivent le moindre soupçon, fondé ou non, et le Noir
subissait le fouet et la geôle. Les maîtres de la région,
s'étant assemblés, décidèrent que cette année-là les Noirs
se passe-raient de réjouissances : assemblée de fidèles ou
bal des moissons; dans les
quartiers des esclaves même, les réunions de prières ou les
danses ne seraient autorisées qu'en présence du régisseur
ou d'un autre Blanc.
Pendant plusieurs soirées de suite, seule avec Kounta et
Kizzy, Bell s'exténua à déchiffrer des vieux journaux. Elle
s'acharna pendant près d'une heure sur un grand article
pour arriver à en tirer qu'il y avait eu une sorte de "
Déclaration des Droits ", qui aurait été " ra-ti-fiée ou quèq'
266
chose comme ça ". Mais il y avait aussi beaucoup de
relations des événe ments de HaÔti - déjà venus à leurs
oreilles, pour la plupart. Les textes insistaient surtout, disait-
elle, sur le fait que la révolte des esclaves haÔtiens
pourrait facilement faire naître l'idée d'actions folles chez
certaines mauvaises têtes de Noirs de ce pays, d'o˘ la
nécessité de tenir les esclaves beaucoup plus serrés et de
leur infliger des ch‚timents exemplaires. En repliant
les journaux pour les ranger, Bell conclut :
- J'vois pas trop c' qu'ils pourraient encore nous faire de
plus, à
moins d'nous enchaîner.
En deux mois, les nouvelles de HaÔti s'apaisèrent
notablement, et, dans tout le Sud, les tensions - et les
rigueurs envers les esclaves -
s'atté-
nuèrent. La cueillette du coton avait commencé, et les
Blancs se réjouissaient entre eux : la récolte était plus belle
que jamais et les cours avaient
monté en flèche. Le Violoneux passait pratiquement toutes
ses nuits à jouer pour des soirées dansantes et des
réceptions dans les grandes maisons -
et toutes ses journées à dormir.
- Les maîtres, ils s' font tellement d'argent avec ce coton
qu'ils vont
danser jusqu'à tomber raides morts, dit-il à Kounta.
Et puis voilà que de nouveaux sujets de mécontentement
surgirent de nouveau pour les Blancs. Au chef-lieu du
comté, Kounta entendit les maîtres hausser le ton en parlant
du nombre croissant de " sociétés contre l'esclavage " que
fondaient des " traîtres à la race blanche ", non seulement
dans le Nord, mais aussi dans le Sud. Sans trop y croire, il
raconta la chose
à Bell, et justement elle venait de lire la même chose dans
les journaux du maître, lesquels attribuaient ces créations
récentes et rapides à la révolte
des Noirs de HaÔti.
quand j' te dis qu' chez ces Blancs y a des bonnes gens!
s'écria-t-elle. Paraît même que quand les premiers bateaux
vous ont déversés ici, vous aut' les Africains, y avait déjà
des masses de Blancs à qui ça plaisait
pas!
Kounta se demandait d'o˘ Bell pouvait bien s'imaginer
quéraient venus ses propres grands-parents, mais elle était
tellement exaltée qu',l garda sa réflexion pour lui.
- Les journaux, ils ont qu'à parler d' ça, poursuivit-elle, et
v'là
les
maîtres dans tous leurs états, à bramer et faire un foin
terrib', que c'est des ennemis du pays et tout l' reste, mais
c' qui compte, c'est qu' plus y a d' Blancs qui parlent contre
l'esclavage et plus les maîtres ils vont se d'
mander si c'est bien ou mal c' qu'ils font. Et spécialement
ceux qui s'
disent
chrétiens.
Bell regarda Kounta d'un air malin.
- De quoi tu crois qu'on discute, Tante Sukey et Soeur Mandy
et moi, l' dimanche, quand l' maître il croit qu'on prie et
qu'on chante des cantiques? Moi, les Blancs, j' les ai à l'oeil.
Tiens, les quakers.
Z'étaient
déjà contre l'esclavage avant c'te Révolution. Déjà ici, en
Virginie, appuya-t-elle. Et y en avait beaucoup quéraient des
maîtres, avec des 267
tripotées d' négros. Et puis v'là qu' les prédicateurs ils disent
qu' les négros
c'est des êt' humains, qui z'ont l' droit d'êt' libres comme
tout l' monde, alors, y a des maîtres quakers qui laissent
partir leurs négros, y en a même qui les aident à aller dans
l'Nord. A c't'heure, I'quaker qu'a encore des négros, l'est mal
vu par les autres, et paraît que çui qui les laisse pas partir,
l'est repoussé par leur …glise. V'là c' qui s' passe à
c't'
heure, s'écria Bell. Et les Méthodistes, ils viennent juste
après. Y a une dizaine d'années d' ça, j'ai lu qu' les
Méthodistes, z'avaient fait une grande assemblée à
Baltimore. Et z'ont fini par décider qu' l'esclavage allait cont'
la loi du Seigneur - et qu'un chrétien peut pas faire ça à un
aut' chrétien. Alors, ces quakers et ces Méthodistes, c'est
eux qu'ont poussé leurs …glises à déclarer qu'y fallait
'manciper les négros. Pour moi, ces Baptistes et ces
Presbytériens blancs - ça, c'est l'…glise du maître et d'tous
les Waller - c'est du monde qui sait pas sur quel pied danser.
«a veut garder une bonne conscience, et puis aussi garder
ses négros.
Il existait donc, d'après Bell - qui trouvait notamment ça
dans le propre journal du maître - des Blancs ennemis de
l'esclavage. Seulement, pour sa part, Kounta n'avait jamais
entendu, ne serait-ce qu'une fois, un toubab partager cette
opinion. Au cours du printemps et de l'été 1792 justement,
le maître accompagna souvent, avec le buggy, de très
grands planteurs, des politiciens, des juristes, des
négociants. Sauf exception, ils n'avaient
qu'un unique sujet de conversation : les Noirs'
Il s'en trouvait toujours un pour dire que la première chose,
avec les esclaves, était de bien comprendre ce que leur
passé africain, cette vie dans
la jungle au milieu des bêtes, leur avait légué : stupidité,
paresse, saleté.
Le devoir du chrétien, à qui Dieu avait donné la supériorité,
était d'incul-quer à ces créatures le sens de la discipline, la
morale et le respect du travail - en leur montrant l'exemple,
bien entendu, mais aussi au moyen de lois et de ch‚timents
adéquats, sans négliger pour autant d'encourager et de
récompenser les méritants.
La conversation se poursuivait toujours de la même façon :
tout rel‚chement de la tutelle des Blancs entraînerait une
recrudescence de la mal-honnêteté, la fourberie, la ruse,
instinctives chez une espèce inférieure.
Et
tous ces vagissements de sociétés antiesclavagistes ne
pouvaient venir que de gens qui, particulièrement dans le
Nord, n'avaient eux-mêmes jamais possédé de Noirs ou
dirigé une plantation avec une telle main-d'oeuvre.
Comment auraient-ils pu savoir ce qu'exigeait de patience,
de compassion, de raison, d'‚me même, le fardeau de
posséder des esclaves - au point parfois que cela en
devenait intolérable.
Cela faisait si longtemps que Kounta entendait débiter ces
absurdités qu'il n'y prêtait même plus attention. Mais il se
demandait tout de même, de temps en temps, pourquoi les
gens de son pays ne tuaient pas purement et simplement
tout toubab prenant pied en Afrique. Mais il ne trouvait
jamais de réponse qui lui par˚t admissible.
66
Ce fut vers midi, par une étouffante journée de la fin ao˚t,
que Tante Sukey fit irruption dans le jardin : elle s'inquiétait
terriblement à
propos
du vieux jardinier, dit-elle en haletant au Violoneux. Le
matin, il n'était pas venu déjeuner, mais elle n'y avait pas
prêté attention; seulement, comme il n'avait pas paru non
plus à midi, elle avait commencé à se soucier. Alors, elle
était allée jusqu'à sa case, elle avait frappé, appelé -
en
vain. Le Violoneux l'avait-il vu quelque part? Mais non, le
Violoneux n'avait vu nulle part le vieux jardinier.
- Avant d'entrer, j' m'en doutais déjà, raconta-t-il ce soir-là à
Kounta.
Et Kounta dit que, pour sa part, il avait éprouvé un
sentiment bizarre en ramenant le maître dans l'après-midi.
- L'était couché dans son lit, l'air bien paisib', expliqua le
Violoneux.
L'avait un p'tit sourire, t'aurais cru qu'il dormait. Mais Tante
Sukey, elle
a dit qu'il d'vait déjà s'être réveillé au ciel.
Il était allé apprendre la triste nouvelle aux travailleurs des
champs,
et Caton, le chef d'équipe, était revenu avec lui pour l'aider
à laver le corps
et à l'habiller. Puis, en signe de deuil, ils avaient accroché à
la porte son
vieux chapeau noirci par la sueur.
On enterra le jardinier le lendemain. M'sieu Waller, sa grosse
bible noire à la main, se tenait d'un côté de la fosse, et les
esclaves de l'autre.
Il y eut d'abord une prière, dite par Tante Sukey. Puis une
jeune fille nommée Pearl entonna un chant mélancolique : "
Presse-toi de rentrer, mon
‚me fatiguée... Le ciel aujourd'hui m'appelle... Presse-toi,
presse-toi, mon
‚me fatiguée.... mes péchés me sont remis, mon ‚me est
affranchie... "
Puis
m'sieu Waller inclina la tête et prit la parole
- Josephus, tu fus un bon et fidèle serviteur. Dieu bénisse
ton ‚me et lui donne le repos. Amen.
Malgré son chagrin, Kounta remarqua au passage ce nom de
" Josephus ". Il se demandait quel avait bien pu être le
véritable nom du jardinier
- celui de ses ancêtres africains - et de quelle tribu il était
issu. Mais le
jardinier était mort comme il avait vécu, sans savoir qui il
était. Les yeux
brouillés de larmes, Kounta et les autres virent disparaître le
vieil homme dans cette terre oU, pendant tant d'années, il
avait fait pousser la vie.
Lors-
269
que !es pelletées de terre commencèrent à s'amonceler sur
le visage et la poitrine du mort, Kounta, la gorge nouée,
essaya de retenir ses pleurs tandis qu'autour de lui les
femmes éclataient en sanglots, les hommes se raclaient la
gorge et se mouchaient. affecté Kounta La disparition du
vieux jardinier avait si profondément qu'un soir, après avoir
couché Kizzy, Bell décida de lui en parler.
- …coute-moi un peu! J' sais bien qu' t'y t'nais, au vieux
jardinier.
Mais tu crois pas qu'il s'rait temps qu'tu reviennes chez les
vivants?
Kounta lui jeta un regard furieux, mais elle poursuivit :
- A ton aise. Seui'ment, avec la tête que tu fais, ça va pas
être joyeux
l'deuxième anniversaire de Kizzy, dimanche prochain.
- J' sais c'que j'ai à faire, répondit Kounta d'un ton rogue, en
souhaitant que Bell ne devine pas qu'il avait, effectivement,
oublié la date en question.
Il lui restait cinq jours pour préparer un cadeau. Le jeudi
après-midi,
il y mit la dernière main : c'était une belle poupée
mandingue, qu'il avait sculptée dans du pin, patinée avec
de l'huile de lin et de la suie, et fait reluire comme les
sculptures d'ébène de son pays. Bell, qui avait depuis
longtemps terminé la robe de fête de Kizzy, était occupée,
dans sa cuisine, à couler deux petites bougies roses - pour
décorer le g‚teau au chocolat que Tante Sukey et Soeur
Mandy viendraient manger avec eux dimanche.
Et voilà qu'arriva Roosby, le cocher de m'sieu John.
Et puis le maître appela Bell et lui apprit d'un air rayonnant
que mam'zelle Anne avait obtenu de venir passer la fin de la
semaine chez son oncle - elle arriverait le lendemain soir.
Assure-toi bien qu'il y a une chambre prête, dit le maître. Et
si tu faisais un g‚teau, dimanche? Ma nièce me dit que c'est
l'anniversaire de votre fillette, et elle veut célébrer ça dans
sa chambre - rien qu'elles deux.
Et Anne a demandé aussi si la petite pourrait passer la nuit
à la maison
- j'ai accepté, évidemment. Alors, n'oublie pas d'installer
une paillasse au
pied'de son lit.
Lorsque Bell informa Kounta des nouvelles dispositions - en
ajoutant que le g‚teau serait mangé dans la grande maison
et qu'il n'y aurait pas de fête d'anniversaire dans leur case,
puisque Kizzy serait retenue par mam'zelle Anne - il en resta
muet de colère. Se précipitant dehors, il alla droit à la
grange et sortit la poupée du tas de paille o˘ il l'avait
cachée.
Jamais il ne laisserait ce genre de choses arriver à Kizzy,
avait-il juré
devant Allah - mais quel pouvoir avait-il pour s'y opposer? Il
se sentait si profondément démuni qu'il commençait à
comprendre comment ces Noirs en étaient arrivés à estimer
impossible et inutile de résister aux toubabs. En regardant
la poupée, il songeait à cette scène dont on lui avait parlé :
une femme noire avait fracassé le cr‚ne de son bébé contre
le billot
des adjudications en hurlant : " Vous y frez pas c' que vous
m'avez fait! " Il allait fracasser la poupée contre le mur,
mais son bras retomba.
270
Non, cela, il ne pourrait jamais le faire. Alors, il ne restait
que la fuite.
Bell elle-même avait évoqué cette possibilité. Mais s'y
résoudrait-elle? Et même, comment réussiraient-ils à s'en
tirer - à leur ‚ge, avec son pied mutilé et une fillette qui
commençait juste à marcher? Depuis des années, il avait
abandonné toute idée de fuite. Mais à présent qu'il
connaissait parfaitement la région, après tout...
Abandonnant la poupée dans la grange, il regagna leur
case. Mais Bell ne lui laissa pas le temps d'ouvrir la bouche.
- Tu sais, y a pas qu'toi qu'ça turlupine, mais laisse-moi t'
dire une bonne chose : j'préfère encore ça qu' la voir aller
aux champs, comme ce Noé qu'a seulement deux ans d'plus
qu'elle, et v'là déjà qu'ils le mettent à arracher les
mauvaises herbes et à porter d' l'eau. Tu vas quand même
pas m'dire que c'est c' que tu voudrais!
Comme à l'accoutumée, Kounta choisit de ne pas lui
répondre, mais elle avait raison : il aurait préféré mourir que
condamner sa fille au travail
des champs, à cette vie de bête de somme qu'il connaissait
trop bien pour avoir peiné lui-même, et vu peiner les autres,
depuis vingt-cinq ans qu'il était esclaves
Et puis, un soir, à quelque temps de là, il trouva en rentrant
Bell qui
l'attendait. Il aimait, au retour, boire une tasse de lait froid -
la tasse était
prête sur la table. Il s'assit dans le rocking-chair pour
attendre le dîner,
le dos endolori d'avoir tenu les guides toute la journée - et
Bell vint d'elle-même le masser. Et, quand elle déposa
devant lui un de ses rago˚ts africains préférés, il n'eut plus d
doute : elle avait quelque chose à lui deman-e
der. Pendant tout le dîner, elle l'assaillit d'un flot inhabituel
de paroles -
pour ne rien dire d'intéressant. Il se demandait si elle allait
arriver au but,
mais, au moment de se mettre au lit, elle n'avait encore rien
l‚ché. Et puis
elle se tut, laissa passer un long moment, respira bien fort
et posa la main
sur le bras de Kounta. Allons, elle y arrivait.
- J' sais pas comment tourner la chose, alors j' te sors tout à
trac.
L'maître m'a dit qu'il avait promis à mam'zelle Anne d'y
am'ner Kizzy pour passer la journée avec elle. Il va la
déposer chez m'sieu John d'main matin, en commençant sa
tournée.
Cette fois, c'était trop. Il avait déjà d˚ souffrir de voir sa fille
transformée peu à peu en chien de salon, et maintenant
que l'animal était dressé
il devait aller le livrer à son nouveau maître. Kounta ferma
les yeux, essayant de contenir sa rage, mais soudain il
dégagea brutalement son bras, bondit sur ses pieds et sortit
en trombe. Bell ne put dormir de la nuit,
solitaire dans le grand lit, et Kounta demeura pareillement
éveillé, dans le refuge de l'écurie. Et ils pleurèrent
amèrement, chacun de son côte.
Le lendemain matin, Kounta arrêt a le buggy devant la
maison de m'sieu John, et il n'avait pas encore déposé Kizzy
à terre que mam'zelle Anne accourait. Les rires cristallins
des fillettes montèrent derrière lui, tandis qu'il tournait pour
rejoindre la grand-route : mam'zelle Anne ne lui avait même
pas dit au revoir.
271
L'après-midi, le maître dut aller donner ses soins dans une
grande maison, distante d'une vingtaine de milles de celle
de m'sieu John. Kounta l'attendit pendant plusieurs heures
et, finalement, une domestique vint le prévenir que m'sieu
Waller devrait passer la nuit au chevet de sa malade
- qu'il rentre et revienne chercher son maître le lendemain
matin. Au retour, Kounta se présenta chez m'sieu John, et
voilà que cette mam'zelle Anne essayait d'obtenir de sa
mère que Kizzy p˚t passer la nuit chez elle.
Mais, au grand soulagement de Kounta, la réponse fut
négative : les jeux bruyants des fillettes avaient donné mal
à la tête à la maîtresse - femme de petite santé. Il reprit la
route avec Kizzy cramponnée au siège à côté
de lui, son petit corps tressautant à chaque cahot.
Il vint soudain à l'idée de Kounta que c'était la première fois
que sa fille et lui se trouvaient vraiment seuls ensemble,
depuis la nuit o˘ il avait
murmuré le nom de " Kizzy " au creux de la minuscule
oreille. Dans le soir qui tombait, il se sentait envahi d'une
étrange allégresse. Mais il se trouvait en même temps tout
gauche. Il avait bien réfléchi à l'avenir qu'elle
pourrait avoir comme à ses propres responsabilités, et
pourtant, il ne savait
trop quelle attitude prendre. Alors, il la souleva du siège, la
mit sur ses genoux, lui palpa les bras, les jambes, le cr‚ne,
tandis qu'elle se tortillait
en le regardant d'un air étonné. Et puis il la souleva encore
une fois à
bout
de bras, pour voir combien elle pouvait peser. Enfin, il plaça
les guides dans les tièdes menottes - et Kizzy éclata en
cascades de rires qui le ravi-rent.
T'es ma jolie p'tite fille, lui dit-il. Tu ressembles à mon frère
Madi,
l'plus jeune.
Comme Kizzy ne le quittait pas des yeux, il se désigna en
disant
" Fa. " Comme la petite regardait son doigt, il se frappa la
poitrine en répétant : " Fa. " Mais elle s'était déjà retournée
vers les chevaux. Elle criait,
en agitant les guides : " Hue! " - n'était-ce pas comme cela
qu'il les faisait
avancer? Mais, comme Kounta ne réagissait pas, la petite se
tint très sage, et ils rentrèrent en silence à la plantation
Waller.
quelques semaines plus tard, alors que Kounta ramenait
Kizzy de sa seconde visite à mam'zelle Anne, l'enfant se
pencha vers lui, lui planta son
index grassouillet dans les côtes et dit d'un air malin : " Fa! "
Kounta fut transporté.
Ihi to mou Kizzy leh! répondit-il en saisissant le petit doigt et
en le retournant contre elle. C'est Kizzy, ton nom!
En reconnaissant son nom, la petite esquissa un sourire.
Alors, en se désignant, il reprit : " Kounta Kinté. " Kizzy
arborait un air perplexe.
Puis,
tendant son petit doigt vers lui, elle dit : " Fa! " Et, cette fois,
le père et
la fille sourirent ensemble.
Vers la mi-été, Kizzy avait appris des tas de mots à une
vitesse Stupéfiante - et elle semblait aussi heureuse que
Kounta de leurs randonnées à deux. Kounta commençait à
se dire que, pour elle au moins, il existait un espoir. Et puis
un jour, seule avec Bell, Kizzy répéta un ou deux mots 272
mandingues. Alors, le soir, Bell envoya la petite dîner chez
Tante Sukey, et attendit Kounta de pied ferme.
- T'es fou, ou quoi? hurla-t-elle dès son arrivée. T'as intérêt à
m'écouter, tu sais - avec tes manigances, la gosse et nous,
tu vas nous coller dans un sale pétrin! T'arriv'ras donc
jamais à mettre dans ton épaisse caboche qu'elle est pas
africaine?
Jamais Kounta n'avait éprouvé une aussi furieuse envie de
battre sa femme. Elle avait osé élever la voix contre lui -
cela seul aurait suffi.
Mais,
en plus, elle osait désavouer le sang et la semence de son
époux. Fallait-il
renier son héritage pour ne pas encourir la colère des
toubabs? Pourtant, quelque chose lui dictait de refréner sa
colère : qu'il se heurte trop violemment à Bell, et ses
randonnées à deux avec Kizzy seraient compromises.
Mais, songea-t-il alors, elle ne pourrait y mettre un terme
sans dire pourquoi au maître. Et, cela, elle n'oserait jamais
le faire. De toute façon, qu'est-ce qui lui avait pris d'épouser
une femme née dans le pays des toubabs?
Le lendemain, Kounta attendait le maître qui donnait ses
soins dans une plantation voisine, quand un cocher lui
confia ce qu'il venait d'apprendre sur Toussaint, un ancien
esclave qui avait formé, à Haiti, une grande armée de Noirs
révoltés, et qui la menait victorieusement non seulement
contre les Français mais aussi contre les Espagnols et les
Anglais. Le cocher raconta à Kounta que Toussaint savait
conduire une guerre parce qu'il avait étudié les hauts faits
de guerriers antiques : un certain "
Alexan-
dre le Grand ", et un autre appelé " Jules César ". Et les
livres qui parlaient
d'eux, c'était son maître qui les lui avait donnés et, par la
suite, il avait
aidé ce maître à s'enfuir aux "…tats-Unités ". En quelques
mois, Kounta avait fait de Toussaint son héros, le plaçant
juste après le légendaire Soundiata des Mandingues. Il
br˚lait de rentrer pour transmettre cette passionnante
nouvelle aux autres.
Et puis il oublia finalement de la leur rapporter. En effet,
quand il rentra, Bell l'attendait devant l'écurie : Kizzy avait
une forte fièvre.
D'après le maître, c'étaient les " oreillons ". Kounta fut tout
de suite inquiet, mais Bell le rassura en lui disant que
presque tous les enfants attrapaient cette maladie. D'un
certain côté, la chose eut même du bon pour lui, car
mam'zelle Anne devait être tenue à l'écart de Kizzy pendant
deux bonnes semaines. Mais, quelques jours plus tard, le
cocher de m'sieu John.
Roosby, apporta de la part de mam'zelle Anne une poupée
toubab tout habillée. Kizzy s'en enticha aussitôt. Assise dans
son lit, elle la berçait d'un
air extasié en murmurant : " Oh! t'es trop mignonne! " Alors,
Kounta courut chercher dans la grange la poupée qu'il avait
sculptée pour Kizzy et qu'il ne lui avait finalement pas
donnée. Il la nettoya du revers de sa manche et la mit sans
douceur dans les bras de la fillette. Elle la reçut avec une
joyeuse 1surprise, et Bell elle-même l'admira. Mais, au bout
de quelques
minutes, Kounta s'aperçut qu'elle préférait la poupée
toubab, et, pour la première fois, il fut furieux contre Kizzy.
273
Et la joie que manifestèrent les fillettes en se retrouvant, au
terme de
leur courte séparation, fut amère à Kounta. Il recommença à
conduire Kizzy chez m'sieu John, pour jouer avec mam'zelle
Anne, mais, le plus souvent, c'était celle-ci qui venait chez
son oncle, car sa mère ne supportait
pas le bruit de leurs jeux - selon Oméga, sa cuisinière, elle
ne se contentait
pas toujours de prétexter des maux de tête, mais allait
parfois jusqu'à
l'éva-
nouissement - tandis que chez m'sieu Waller les enfants
s'en donnaient à coeur joie - Kounta ne pouvait sortir ou
rentrer le buggy sans les entendre hurler à pleins poumons
en se faufilant partout - et jusqu'au poulailler,
à la porcherie ou à l'écurie, malgré les efforts de Bell pour
les en écarter.
Mais là o˘ Kounta éprouvait le plus intense déplaisir de cette
intimité
croissante entre les fillettes, c'était lorsqu'il les voyait faire
la sieste ou
manger ensemble. Bien s˚r, Kizzy s'amusait énormément, et
il devait reconnaître qu'il en était heureux; il avait fini par
partager l'opinion de Bell : mieux valait être le favori d'un
toubab que s'exténuer toute sa vie aux champs. Mais il
n'était pas sans pressentir parfois chez Bell un certain
malaise devant l'étroite connivence des camarades de jeux.
Elle devait certainement envisager et craindre les mêmes
choses que lui. Certains soirs, dans leur case, Bell berçait
Kizzy sur ses genoux en lui fredonnant une chanson à son "
Jésus ", et Kounta, en la voyant contempler le petit visage
ensommeillé, avait l'impression qu'elle avait peur pour sa
fille, qu'elle essayait de la mettre en garde, de lui inculquer
qu'il ne faut jamais trop tenir à un toubab, aussi profonde
que puisse paraître une affection récipro-que. Kizzy était
évidemment trop petite pour comprendre de telles choses,
mais Bell connaissait mieux que personne quels
déchirements se préparait le Noir qui faisait confiance aux
toubabs; ne l'avaient-ils pas vendue, séparée de ses deux
fillettes? Nul ne pouvait dire ce que serait le destin de Kizzy,
pas plus d'ailleurs que celui de Kounta ou de Bell. Mais il
savait au moins une chose : qu'un toubab blesse Kizzy, et
Allah ferait pleuvoir sur lui une terrible vengeance.
67
Deux fois par mois, Kounta conduisait le maître pour l'office
du dimanche au temple Waller, à quelques milles de la
plantation. Il savait par le Violoneux qu7il existait dans le
comté plusieurs autres temples édifiés par d'éminentes
familles blanches. Il avait été surpris, au 274
début, par la présence de Blancs d'un rang très inférieur à
celui du maître,
et même de petits Blancs. Ces derniers venaient à pied et,
quand le buggy les dépassait, Kounta pouvait voir qu'ils
portaient leurs souliers à la main ou sur l'épaule, attachés
l'un à l'autre par les lacets. Ni le maître ni les autres "gens
d'qualité", comme les appelait Bell, ne leur auraient offert
une place dans le buggy, et Kounta en était bien aise.
Il entendait, de l'extérieur, le ronron du long sermon
qu'entrecou-paient des prières et des chants languissants.
Et puis les gens sortaient en
file et serraient à tour de rôle la main du pasteur. Kounta
s'amusait de voir petits Blancs et " gens d'qualité "
échanger des sourires et des coups de chapeau, comme s'il
y avait entre eux le moindre rapport du simple fait qu'ils
étaient blancs. Mais ensuite, quand tout le monde déballait
les paniers de pique-nique sous les arbres, les deux classes
s'installaient de part et d'autre du clos, sans se mêler.
Au début de l'été, Bell rappela à Kounta qu'elle voulait
assister à la
" grande assemblée des fidèles ", qui se tiendrait fin juillet.
C'était le grand
événement qui avait ponctué chaque été depuis qu'il était
dans la plantation, et, comme il avait toujours trouvé une
bonne excuse pour ne pas y assister, il s'étonnait qu'elle e˚t
encore l'audace de l'y convier. Tout ce qu'il
savait d'ailleurs de ces immenses congrégations, c'était
qu'elles avaient un
rapport avec la religion de Bell - religion de mécréants. Mais
Bell se fit pressante.
- J' sais bien qu't'as toujours eu envie d'y v'nir, lui dit-elle
d'un ton
sarcastique. C'est pour ça que j'te préviens d'bonne heure,
pour qu' t'ayes le temps de t' préparer.
Comme Kounta était incapable de lui répondre sur le même
ton et qu'il ne voulait pas entamer une dispute, il se
contenta de répondre
" J' verrai. " Dans son esprit, c'était déjà tout vu.
Mais la veille de l'assemblée, comme il déposait le maître
devant la grande maison au retour du chef-lieu du comté,
m'sieu Waller lui dit :
- Toby, demain je n'aurai pas besoin du buggy. Comme j'ai
autorisé
Bell et les autres femmes à aller à l'assemblée des fidèles,
tu pourras les conduire dans le chariot, je suis d'accord.
Bouillonnant de colère, Kounta attacha les chevaux derrière
l'écurie et, sans prendre le temps de les dételer, il clopina
jusqu'à sa case. En le voyant s'encadrer dans la porte, Bell
devina ce qui l'amenait et s'expliqua aussitôt :
- C'est l' seul moyen qu'j'ai trouvé pour qu'tu soyes là, au
baptême de Kizzy.
- Hein? que j'soye o˘?
- A son baptême. Elle va entrer dans l'…glise.
- quelle …glise? Celle de ton " 0 Seigneur "?
- …coute, tu vas pas recommencer. C'est pas à cause de
moi. Mais mam'zelle Anne, elle a d'mandé à ses parents d'
la laisser emm'ner Kizzy 275
dans leur temple, l' dimanche; eux, ils s'ront d'vant, et elle
rest'ra au fond.
Mais il faut qu'elle soye baptisée, sans ça elle aura pas
l'droit d'entrer dans un temple de Blancs.
- Personne l'oblige à entrer dans un temple de Blancs.
- Tu comprends rien, hein, l'Africain! C't'unefaveur qu'ils y
font.
T'as qu'à r'fuser, et tu verras si toi et moi on s' retrouve pas
en un rien d'temps à ramasser l' coton.
Le lendemain, le chariot prit le départ : raide sur son haut
siège, Kounta ne quittait pas la route des yeux; derrière lui,
Kizzy gloussait de joie sur les genoux de sa mère, à côté des
femmes encombrées de paniers de pique-nique. Elles
commencèrent par jacasser, puis elles se mirent à
chanter quelque chose sur une " échelle de Jacob " et des "
soldats de la croix ". Révolté, Kounta fit claquer les guides
sur la croupe des mules; en accélérant l'allure, les bêtes
secouaient violemment le chariot - et les passagères. Mais
les cahots étaient loin de suffire à les faire taire. Il entendait
même la voix pointue de Kizzy au milieu de celles des
femmes. Les toubabs n'auraient pas à prendre la peine de
lui voler sa fille, pensa-t-il amèrement, sa propre mère était
prête à la leur livrer.
De toutes les autres plantations débouchaient pareillement
sur la grand-route des chariots emplis de gens qui les
saluaient joyeusement au passage. Kounta ne décolérait pas
et c'est à peine s'il remarqua, en faisant halte devant le pré
émaillé de fleurs o˘ allait se tenir le rassemblement,
l'affluence des chariots arrivant de toutes parts. Les
passagers se déversaient bruyamment et allaient grossir la
foule au milieu d'un tumulte de cris, d'appels, de joyeuses
retrouvailles; on s'embrassait, on s'étreignait - et Bell n'était
pas la dernière à donner de la voix pour saluer les nouveaux
arrivants. Kounta en vint lentement à réaliser qu'il n'avait
jamais vu un aussi vaste rassemblement de Noirs dans le
pays des toubabs, et il commença à regarder autour de lui.
Tandis que les femmes allaient déposer leurs paniers à l'abri
d'un bosquet voisin, les hommes rejoignaient sans h‚te le
tertre qui s'élevait au
milieu du pré. Kounta planta un piquet dans le sol et y
attacha les mules, puis il alla s'asseoir à l'arrière du chariot -
d'o˘ il était, il pouvait voir
tout ce qui se passait. Au bout d'un moment, tous les
hommes avaient pris place sur le tertre, assis les uns contre
les autres à l'exception de quatre
d'entre eux, apparemment les plus ‚gés, qui restaient
debout. Brusquement, celui qui paraissait leur doyen - un
vieillard mince et vo˚té, très noir de peau, avec une barbe
blanche - lança sa tête en arrière et cria en direction
des femmes :
- Alors! Enfants de J…SUS!
Les femmes se retournèrent, répondirent en choeur : " Oui,
Seigneur! "
et se précipitèrent en désordre pour prendre place derrière
les hommes.
Kounta contemplait la scène avec ébahissement : à
Djouffouré, c'était ainsi que s'asseyaient ceux qui
assistaient au Conseil des Anciens.
276
Alors! Vous êtes tous enfants de J…SUS? reprit le vieillard.
Oui, Seigneur!
A ce moment, les trois autres vieillards se placèrent en face
du doyen et, l'un après l'autre, lancèrent à voix forte
- Un temps viendra o˘ on s'ra plus qu'les esclaves de DIEU!
- Oui, Seigneur! répondirent hommes et femmes.
- Vous êtes prêts? Jésus est TOUJOURS prêt!
- Oui, Seigneur!
- Savez-vous c'que vient de m'dire Notre Père? Il a dit : "
Plus PER-
SONNE s'ra un étranger! "
Un grand cri ébranla l'assistance et couvrit la voix du
quatrième vieillard. Kounta sentait monter en lui une bizarre
exaltation. Puis le calme revint, et ce fut au tour de l'homme
à la barbe blanche.
- Enfants de Dieu, y a une terre PROMISE! «ui qui croit en
Lui, c'est là qu'il ira! Et ceux-là qui croient, ils vont VIVRE
dans c'te terre pour toute l'éternité!
Le visage inondé de sueur, la voix rauque d'émotion, tout
son corps tressaillant aux accents de sa mélopée
incantatoire, le vieillard chantait :
"On nous l'dit dans la Bible, l'agneau et le lion ils s'ront
couchés ENSEMB'! " Tournant sa face vers le ciel, il leva les
bras
- Et y aura PLUS JAMAIS ni maîtres ni esclaves! Tous on s'ra
les ENFANTS DE DIEU!
Brusquement une femme bondit sur ses pieds en hurlant " 0
Jésus!
0 Jésus! 0 Jésus! 0 Jésus! " Autour d'elle, les autres se
dressèrent, et bientôt, sur le tertre, une trentaine de
femmes hurlaient en s'agitant de façon saccadée. Kounta,
qui regardait de tous ses yeux, vit soudain que Bell était
du nombre, titubant et s'époumonant comme ses
compagnes. Alors, une femme lança dans un grand cri : "
Moi, j'suis l'enfant de DIEU! " et s'écroula brutalement sur le
sol, tout le corps soulevé de soubresauts.
D'au-
tres tombèrent à ses côtés en se tordant et en poussant des
gémissements.
Une femme cessa brusquement de gesticuler et se figea,
raide comme un pieu, en s'exclamant :
- 0 Seigneur! Toi, rien que toi, Jésus!
Kounta voyait bien que rien de tout cela n'était prémédité.
Cela ressemblait beaucoup à ce qui arrivait chez lui lorsque
les gens dansaient pour les esprits : gestes et cris
exprimaient ce qu'ils étaient en train de ressentir au fond
d'eux-mêmes. Et puis hurlements et tressautements
s'apaisèrent peu à peu - à Djouffouré aussi, les danses se
terminaient de la sorte, comme si les gens avaient épuisé
une force. Et ces Noirs, devant lui.
semblaient pareillement vidés de quelque chose et en paix
avec eux mêmes.
Les femmes se relevèrent une à une en lançant des
exclamations reconnaissantes :
- J'en pouvais plus, d' ce mal de dos, avant d'parler à mon
Seigneur.
Alors il m'a dit : " Allez, r'dresse-toi ", et j'ai plus jamais eu
mal.
277
V'là qu'j'ai rencontré l' Seigneur Jésus et, mon ‚me, il l'a
sauvée, alors, c'est Lui qu'j'aime plus que tout.
Et puis l'un des vieillards dirigea la prière qui se termina par
un puis-
sant " A-MEN! " collectif, suivi d'un chant o˘ Kounta réussit à
démêler que les " enfants de Dieu " mettraient leurs "
souliers " pour se promener dans le " ciel du Seigneur ".
Tout en chantant, les Noirs s'étaient levés et partaient en
procession derrière le prédicateur aux cheveux blancs. Ils
traversèrent le pré et arrivé-rent sur la rive d'un étang - à
l'opposé de l'endroit o˘ se tenait Kounta.
Là, le vieillard se retourna face aux fidèles et dit en élevant
les bras :
- Maint'nant, frères et soeurs, l' moment est v'nu pour les
pécheurs de s' laver d' leurs péchés dans le JOURDAIN!
- Oui! De s' laver d' leurs péchés! cria une femme.
- Faut éteind' les feux d' l'ENFER dans les eaux bénies du
JOURDAIN!
- Oui! Les éteind'! répondit une autre voix.
- Ceux-là qui sont prêts à sauver leur ‚me et à renaître avec
le Seigneur, ils restent debout. Et vous aut' qu'avez r'çu l'
baptême ou qu'êtes pas encore prêts pour Jésus, mettez-
vous assis.
Kounta contemplait la scène d'un oeil éberlué. Une
quinzaine de fidèles s'assirent, mais tous les autres se
rangèrent au bord de l'étang.
Alors
le prédicateur et un des anciens, apparemment le plus
vigoureux, entrèrent dans l'étang et avancèrent dans l'eau
jusqu'à la taille.
Le vieillard s'adressa à l'adolescente qui venait en tête du
rang
- T'es prête, mon enfant? (Elle fit un signe de tête affirmatif.)
Alors,
avance!
Les deux anciens qui étaient restés sur la rive agrippèrent la
jeune fille
par les bras et descendirent avec elle dans l'étang. Le
vieillard aux cheveux
blancs lui posa la main droite sur le front, son compagnon
passa derrière elle et la saisit aux épaules, tandis que ceux
qui l'encadraient resserraient
leur étreinte. Le prédicateur dit : " 0 Seigneur! que c't'
enfant soye lavée
d' ses péchés! " - et au même moment il lui donna une forte
poussée, tandis que l'autre la tirait en arrière et la
maintenait sous l'eau.
Des bulles montèrent à la surface et la jeune fille se
débattit, mais les
hommes, le visage levé vers le ciel, la tenaient d'une poigne
ferme. Elle se mit à battre l'eau de ses jambes, le corps
arqué pour essayer de se dégager, et ils semblaient avoir
peine à la contenir. " PRESqUE! " hurla le prédicateur au-
dessus du bouillonnement de l'eau, et soudain :
" MAINT'NANT! " Les hommes redressèrent la jeune fille
suffoquante et la portèrent, plus qu'ils ne la ramenèrent,
recrachant l'eau et se tordant frénétiquement, jusqu'à la
rive o˘ sa mère l'attendait.
Puis ils passèrent au suivant - un jeune homme d'une
vingtaine d'années qui semblait figé d'effroi. Ils durent plus
le tirer que l'accompagner. Kounta béait d'étonnement en
voyant se reproduire la même scène
- un homme d'‚ge mUr, une fillette d'une douzaine d'années
tout au plus, 278
une femme si ‚gée qu'elle pouvait à peine marcher : voilà
qu'ils se succédaient pour subir cette incroyable épreuve!
Mais pourquoi le faisaient-ils?
quel " Dieu " cruel était-ce là pour exiger une telle
souffrance de ceux qui
voulaient croire en lui? Comment pouvait-on se débarrasser
du mal en étant à moitié noyé? Ces questions, auxquelles il
était bien incapable de répondre, continuèrent de l'assaillir
jusqu'à ce que le dernier de la file ait
été ramené ruisselant sur le bord de l'étang.
Enfin, c'était fini. Mais le prédicateur lui-même était toujours
dans l'eau et, s'essuyant le visage de sa manche
dégoulinante d'eau, voici qu'il entonnait : - Et ma int'nant,
ceux-là qui voudraient consacrer leurs enfants à
J…SUS en ce saint jour, faut v'nir!
quatre femmes se levèrent - et la première était Bell, tenant
Kizzy par la main.
Kounta bondit du chariot. Non! ils n'oseraient pas! Mais Bell
se dirigeait vers l'étang, s'en rapprochait d'un pas de plus
en plus rapide. Sur un signe du vieillard aux cheveux blancs,
elle souleva Kizzy et entra dans l'eau d'un pas décidé. Pour
la première fois depuis vingt-cinq ans, depuis ce jour o˘ on
l'avait mutilé, Kounta se mit à courir - mais quand il atteignit
le bord de l'étang, le pied droit en feu, Bell était déjà arrivée
devant le prédicateur. Hors d'haleine, Kounta essaya de
lancer un hurlement - mais, au même moment, le
prédicateur prenait la parole : Bien-aimés fidèles, on est
réunis là pour accueillir dans not' sein un nouvel agneau. Ma
soeur, quel est l'nom de c't'enfant?
- Kizzy, révérend.
- Seigneur.... commença le vieillard en plaçant sa main
gauche sous le cr‚ne de Kizzy et en fermant les yeux.
- Non! croassa Kounta.
Bell tourna brusquement la tête vers lui, l'oeil étincelant. Le
regard du prédicateur allait de l'un à l'autre. Kizzy
commençait à pleurnicher.
" Chut, bébé ", murmura Bell. Kounta se sentit le point de
mire de l'assistance hostile. Un silence plana - et ce fut Bell
qui le rompit :
- Allez-y, révérend. C'est seulement mon mari africain. L'a
rien compris. J'y expliquerai après. Allez-y donc!
Muet de stupeur, Kounta vit le prédicateur hausser les
épaules, se retourner vers Kizzy et fermer les yeux.
- Seigneur! De c't' eau sainte, bénis c't' enfant... Comment
c'est déjà,
son nom?
- Kizzy.
- Bénis c'te p'tite Kizzy et conduis-la sous ton aile dans la
Terre Promise!
Et le prédicateur, plongeant sa main droite dans l'eau, en
aspergea le visage de Kizzy de quelques gouttes en criant à
pleins poumons
" AMEN! "
Bell repartit vers la rive, sortit de l'eau et se planta devant
Kounta,
279
dans sa robe trempée, en serrant bien fort Kizzy contre elle.
Tout penaud, Kounta regardait ses pieds boueux, et puis il
leva la tête : Bell avait les yeux humides - de larmes? Elle lui
mit Kizzy dans les bras.
- C'est rien, juste quèq' gouttes d'eau, dit-il en passant sa
main calleuse sur le visage de Kizzy.
- A gigoter comme ça, ça a d˚ t'donner faim, non? Moi, oui,
en tout cas. On va manger. Y a du poulet frit, des oeufs
durs, et c' flan d'patates douces que t'en as jamais assez.
C'que j'en ai, c'est l'eau à la bouche, dit Kounta.
Bell lui prit le bras, et ils traversèrent à petits pas la prairie,
jusqu'au
noyer à l'ombre duquel les attendait le panier du pique-
nique.
68
Bell dit un soir à Kizzy, peu avant l'heure du coucher
- Dis donc, tu vas sur tes sept ans! Ceux des champs, à ton
‚ge, ils travaillent déjà toute la journée - t'as qu'à voir c'
Noé! Alors, va falloir
te mettre à m'prêter la main à la grande maison!
Connaissant le sentiment de Kounta sur cette question,
Kizzy le regarda d'un air indécis.
- T'as qu'à faire c' que dit ta mammy, lui lança-t-il sans
conviction.
Bell et lui en avaient déjà discuté, et il avait bien d˚
admettre qu'il
serait prudent de donner à Kizzy une t‚che o˘ m'sieu Waller
pourrait apprécier son utilité, au lieu de voir uniquement en
elle la compagne de jeux de mam'zelle Anne. L'idée,
d'ailleurs, plaisait à Kounta pour une autre raison : à
Djouffouré, les filles de l'‚ge de Kizzy commençaient déjà
à être formées par leurs mères à toutes les t‚ches des
femmes. Mais il savait aussi que Bell n'était pas dupe; il ne
pouvait accueillir avec enthou-siasme des occupations qui
rapprocheraient encore plus Kizzy des toubabs
- et, par là même, l'éloigneraient de ce qu'il était déterminé
à lui instil-ler : le sens de sa dignité, de son héritage. Et de
fait, lorsque Bell lui apprit fièrement, quelques jours plus
tard, que Kizzy se mettait joliment à l'ouvrage : astiquer
l'argenterie, frotter le sol, cirer les boiseries et,
même, faire le lit du maître, il accueillit l'information avec
des sentiments
très mitigés. Mais, quand il vit de ses propres yeux sa fille
vider et laver le vase émaillé blanc dans lequel le maître se
soulageait la nuit, il se laissa aller à une colère froide,
convaincu que ses pires craintes étaient fondées.
280
Et là o˘ il ren‚clait également, c'était en entendant Bell faire
la leçon
à Kizzy sur la parfaite femme de chambre.
- …coute, fifille, fais bien attention à c' que j'te dis! Y a pas
beaucoup
d' négros qu'ont la chance de travailler pour des gens d'
qualité comme m'sieu Waller. «a t'met déjà au-dessus des
autres. Mais l'fin du fin, tu vois, c'est d' savoir c' que l'
maître il veut sans qu'il aye besoin de te l' dire.
Faut déjà qu' tu t' lèves à la pointe du jour, comme moi -
quand l' maître, l'est encore au lit. Alors, tu comprends, ça t'
donne de l'avance. Et puis, j' te montrerai aussi comment
faut brosser son pantalon et sa redingote quand tu les
suspends au fil, pour leur donner d' l'air. Faudrait pas aller
casser ou rayer un bouton - et la litanie se poursuivait
pendant des heures d'affilée.
Kounta avait l'impression qu'il ne pourrait plus se passer
entre eux une soirée san s péroraison de Bell - et jusqu'au
plus ridicule détail.
Tu vois, pour cirer ses souliers, disait-elle à Kizzy, eh bien, j'
mélange dans un bocal d'la décoction d'plaquemine, du noir
de lampe, et puis un p'tit peu d'huile de table et du sucre
candi. J' laisse r'poser l'
mé-
lange pendant une nuit, et puis j' le s'coue : et alors, tu
verrais ça, un vrai
miroir, ses souliers!
quand Kounta se sentait près d'exploser, il allait se calmer
chez le Violoneux. Mais il avait encore la tête pleine
d'inestimables conseils tels que : " ... si tu veux pas voir de
mouches dans une salle, tu mélanges dans une soucoupe
une p'tite cuillerée de poivre gris avec d' la cassonade et un
soupçon d' crème de lait! " Et cela n'était rien encore à côté
de la façon de nettoyer le papier de tenture - à la mie de
pain, tout simplement.
Mais Kizzy semblait profiter des enseignements maternels,
car Bell rapporta un jour que le maître lui avait fait part de
sa satisfaction : depuis
que Kizzy fourbissait les chenets, ils étincelaient dans l'‚tre.
Pourtant, dès que mam'zelle Anne arrivait, Kizzy était
tacitement dis-
pensée de son service. Les fillettes gambadaient, furetaient,
sautaient à
la
corde, jouaient à cache-cache ou à d'autres jeux de leur cru.
Ainsi ce jour o˘, pour " faire le négro ", elles avaient rompu
en deux une pastèque bien m˚re et s'en étaient barbouillées
en plongeant leur visage dans la juteuse pulpe, au point que
tout le devant de leurs robes avait été g‚té. Bell avait
aussitôt sévi en envoyant une bonne taloche à Kizzy et en
tançant sérieu sement mam'zelle Anne : " Une enfant qu'est
élevée comme vous! Une fille de dix ans, et qui va à l'école!
Attendez seulement de d'venir une dame de qualité, y en a
plus pour longtemps! "
Kounta avait cessé de se plaindre ouvertement des visites
de mam'zelle Anne, mais à chaque fois il se montrait
grincheux à l'égard de Bell, et souvent même pendant toute
la journée du lendemain. En revanche, lorsqu'il avait à
conduire Kizzy chez m'sieu John, il devait faire effort pour
dissimuler sa joie, car c'était pour lui l'occasion de passer
tout un grand moment seul avec sa fille. Kizzy était à
présent assez grande pour 281
comprendre que les propos échangés dans le buggy leur
étaient strictement personnels - il pouvait donc lui parler de
sa terre natale sans craindre que
cela vînt aux oreilles de Bell.
Tout en trottant sur les routes poussiéreuses du comté de
Spotsylvanie, il lui disait le nom mandingue de ce qui les
entourait. Il s'efforçait de prononcer bien nettement : l'arbre
: yiro, la route : silo. Montrant une vache dans un pré, il
disait : ninsémouso et, en traversant un petit pont : salo. Un
jour, surpris par une brusque ondée, il s'écria : sandjio en
montrant la pluie, et, lorsque reparut le soleil, il le désigna -.
tilo. Kizzy regardait attentivement ses lèvres quand il
formait un mot, et elle s'appliquait à le répéter autant de
fois qu'il le fallait pour le prononcer correctement.
Bientôt ce fut elle qui demanda à Kounta comment se disait
telle et telle chose en mandingue. Un jour, le buggy venait à
peine de s'ébranler lorsque Kizzy murmura, en dirigeant son
petit doigt vers son propre cr‚ne : " Ma tête, comment tu
l'appelles? - Koungo ", répondit Kounta sans élever la voix, à
cause de la proximité de la grande maison. Elle se tortilla
les cheveux - kountinyo, dit Kounta. Elle se pinça le nez -.
noungo; elle se tira une oreille toulo. Gloussant de joie,
Kizzy tendit le pied et montra son gros orteil sinkoumba,
s'écria Kounta. Il lui saisit l'index : boulokonding,
il lui effleura la bouche : da. Alors Kizzy, montrant Kounta du
doigt, dit avec fierté : Fa! Et tout son amour pour sa fille
reflua au coeur de Kounta.
Un peu plus tard, comme ils arrivaient en vue d'un petit
cours d'eau paresseux, Kounta dit en le montrant : " «a,
c'est bolongo. " Chez lui, raconta-t-il à Kizzy, il vivait près
d'une rivière appelée " Kamby Bolongo ". Le soir, au retour,
Kizzy s'écria en revoyant le cours d'eau :
" Kamby Bolongo! " Il essaya, mais sans succès, de lui faire
comprendre que c'était la Mattaponi, et non la Gambie. Peu
importait d'ailleurs ce qui comptait, c'était que Kizzy avait
retenu le nom du Kamby Bolongo.
Il lui dit que c'était un fleuve large, rapide, puissant, sans
commune mesure
avec ce maigre ruisseau. Il aurait voulu lui expliquer que
son fleuve à lui était une source de vie, révéré par les siens
comme un symbole de la fertilité, mais il n'en était pas
capable. Alors il se contenta de parler des poissons qui y
abondaient - et notamment le succulent koudjalo, qui
sautait parfois directement dans les pirogues - de l'immense
tapis d'oiseaux qui le couvrait et qui se déployait dans le
ciel en faisant pleuvoir une neige de plumes lorsque, petit
garçon, il s'amusait à bondir sur la berge pour effaroucher
les volatiles. Kounta dit que cela lui remémorait un récit de
sa grand-mère YaÔssa : Allah avait fait un jour s'abattre sur
la Gambie des nuées de sauterelles si denses qu'elles
masquaient le soleil, et les bêtes
dévoraient toute végétation sur leur passage; mais le vent
avait enfin tourné, les chassant vers la mer o˘ elles avaient
fini par tomber et être dévorées par les poissons.
- Et moi, j'ai une grand-mère?
- T'en as deux : ma mammy et la mammy d'ta mammy.
- Pourquoi elles sont pas avec nous?
282
Elles savent pas o˘ qu'on est, répondit Kounta. Et toi, tu sais
o˘
qu'on est? lui demanda-t-il au bout d'un instant.
- Dans l'buggy, dit Kizzy.
- Non, o˘ qu'on habite.
- Chez m'sieu Waller.
- Et o˘ qu' c'est?
- Par là, répondit-elle en montrant le chemin devant eux.
Mais, dis donc, raconte-moi encore les insek' et tout ça, là
d'o˘ tu viens.
- Eh bien, y a les grosses fourmis rouges - ces bêtes, ça sait
traverser une rivière sur une feuille, ça s'bat en guerre avec
des armées et, pour habiter, ça s' b‚tit des mont-ricules plus
hauts qu'un homme.
-C'est méchant, alors? Mais on les écrase, non?
- Non, sauf si on est forcé. Tout ça qui vit a l' même droit qu'
toi d'être là. Même l'herbe, elle est vivante, avec une ‚me
comme les gens.
Alors, j'vais plus marcher dans l'herbe. J' resterai dans l'
buggy.
Kounta sourit.
- Là d'o˘ j'viens, y avait pas d'voitures. Fallait marcher, pour
aller quèq' part. Une fois, j'ai marché quat' jours avec mon
papa, d'puis Djouf-
fouré jusqu'au nouveau village d' mes oncles.
- quoi @u' c'est, Djou -fa-rou-ré?
- Je t' l'ai p't-êt' dit cent fois, c'est d' là que j' viens.
- T'as dit qu'tu v'nais d'Afrique. C'te Gambie, alors, ça s'rait
l'Afrique?
- La Gambie, c'est un pays en Afrique. Et Djouffouré, c'est
un village en Gambie.
- Mais o˘ c'est, ça, papa?
- D' l'aut' côté d' la grande eau.
- Elle est grande comment, c't' eau?
- Faut près d' quat' lunes pour la traverser, alors, tu vois!
- quat' quoi?
- Des lunes. C'est comme ça qu'j'appelle les mois.
- Et comment t'appelles une année, hein?
- Une pluie.
Kizzy s'accorda un moment de réflexion.
- Comment t'as traversé c'te grande eau?
- Dans un grand bateau.
- Plus grand que c'te barque o˘ y avait les quat' z'hommes
qui pêchaient?
- Tu perises! Il y t'nait p't-êt' une centaine d'hommes.
- Et il coulait pas, c'bateau?
- Tu sais, moi, j' demandais qu' ça - d' le voir couler.
- Mais pourquoi papa?
- Pasqu'on était malades à crever, v'là pourquoi.
- quelle maladie vous aviez?
283
La maladie d'être couchés dans nos souillures et l'un sur
l'aut', v'là
c'qu'on avait.
- Fallait aller aux cabinets.
- On pouvait pas. Les toubabs, ils nous avaient mis des
chaînes.
- quoi qu'c'est, les toubabs?
- C'est les Blancs.
- quoi qu't'avais fait d' mal, pour qu'ils t'mettent des
chaînes?
- Rien du tout. J'étais allé dans une forêt, pas loin d' chez
moi -
de
Djouffouré. J'voulais m'tailler une bille de bois pour m'faire
un tambour, et ils m'ont enl'vé.
- quel ‚ge t'avais?
- Dix-sept pluies.
- Ils ont d'mandé à ta mammy et à ton papa si tu pouvais y
aller?
Kounta regarda Kizzy - mais qu'allait-elle chercher?
Z'auraient bien aimé les enl'ver, eux aussi. Mais tu vois, ma
famille, elle sait pas o˘ j' suis d'puis c'temps-là.
- Oh! papa! Moi, j'pourrai jamais t'quitter, et mammy non
plus.
- Ma Kizzy! On t' laissera jamais partir non plus!
69
Un jour, le cocher des parents de m'sieu Waller arriva en fin
d'après-midi, porteur d'une invitation pour le maître : ils
donnaient le soir même un dîner en l'honneur d'un gros
homme d'affaires de Richmond qui se rendait à
Fredericksburg et s'était arrêté chez eux pour la nuit. Il
faisait déjà
noir lorsque Kounta déposa le maître devant la grande
maison d'Enfield; une douzaine de voitures les y avaient
précédés.
Kounta avait eu maintes occasions de revenir à Enfield,
depuis huit ans qu'il était marié avec Bell, mais Liza, la
grosse cuisinière noire qui lui avait fait autrefois tant
d'avances, n'avait recommencé à lui adresser la parole que
quelques mois auparavant. Cela datait du jour o˘ il avait
amené mam'zelle Anne en visite chez ses grands-parents -
ce jour-là, en effet, Kizzy avait été du voyage. Kounta se
présenta à la porte de la cuisine
pour saluer Liza - et manger un morceau. Liza l'invita à
s'asseoir dans la cuisine tandis qu'elle mettait la dernière
main au dîner, secondée par une fille de cuisine et par
quatre femmes chargées du service de table.
284
Kounta n'avait jamais vu préparer autant de bonnes choses
à la fois.
Tout en go˚tant ici et humant là, Liza lui demanda:
- Ton p'tit chou à la crème de fille, ça va?
- Pour s˚r, répondit Kounta. V'là qu'Bell y apprend la cuisine,
à
C't' heure. L'aut' soir, c'te gamine, elle m'a fait une charlotte
aux pommes.
Voyez-moi c'te p'tite vermine! Tu vas voir que bientôt c'est
moi qui mangerai ses g‚teaux, et plus l'contraire, comme
avant. Pasque, si elle m'a pas mangé un d'mi-pot d'
craquelins au gingembre, elle en a pas mangé
un, la dernière fois qu'elle est v'nue.
Liza jeta un dernier coup d'oeil aux trois ou quatre sortes de
pain qui gonflaient leurs appétissantes formes dans son four
et, se tournant vers les
servantes en fraîches robes jaunes, elle dit à la doyenne
- On est prêts. Va l' dire à la maîtresse.
Puis elle avertit les trois autres
- J' vous préviens que celle qui laissera tomber une seule
goutte de potage sur ma nappe des grands jours, j'y
frotterai les oreilles avec c'te louche. Allez Pearl, dit-elle à
son aide, faut t'y mettre. Tu vas m'remplir les légumiers'd'
porcelaine avec les navets, l',ma7is doux, les courgettes et
les gombos. Pendant c'temps-là, j' découperai c'te selle
d'agneau.
quelques minutes plus tard, une servante reparut, parla
assez longuement à l'oreille de Liza et ressortit
précipitamment. Liza se tourna vers Kounta.
- Tu sais, y a quèq' mois, quand un d' ces bateaux d'
commerce l'a été arrêt-zoné sur la grande eau, près d' la
France?
- Oui, dit Kounta. L'Violoneux racontait que c'président
Adams l'était si furieux qu'il leur a lancé toute la flotte des
…tats-Unités aux trousses.
- Eh bien, ils les ont eus. Louvina vient de m' répéter que c't'
homme de Richmond, il a 'spliqué qu'ils avaient attrapé
quat'-vingts bateaux de c'te France. Paraîtrait qu' les Blancs,
ils s' trémoussent de joie, pasque ça
donne une bonne leçon à la France.
Tout en écoutant Liza, Kounta avait attaqué l'énorme platée
qu'elle lui avait servie. Mais il ne pouvait détacher ses yeux
de l'abondance des viandes qu'elle empilait sur de grands
plats : boeuf rôti, jambon braisé, dinde, poulet, canard. Il
venait juste d'attaquer les patates douces, tout onctueuses
de beurre, lorsque les quatre femmes rapportèrent les bols
de soupe et les cuillères. Elles ressortirent aussitôt en
ployant sous les lourds
plateaux garnis de plats succulents. Alors, Liza s'appuya
contre un dres-soir en s'essuyant le visage du coin de son
tablier.
- Z'en s'ront pas au dessert avant quarante bonnes minutes,
dit-elle à Kounta. quoi qu't'allais dire, tout à l'heure?
- Pour moi, quat' -vingts bateaux ou aut' chose, c'est tout
pareil, tant
qu' les Blancs ils s'asticotent entre eux au lieu qu' ce soit
nous aut' qui prend. Les Blancs, faut toujours qu'ils ayent du
monde à asticoter.
- quand même, faut voir qui c'est qu'ils asticotent, dit Liza.
R'garde 285
l'année dernière, quand un mul‚tre il a m@né une révolte
contre Toussaint, l'aurait bien pu gagner si l'président avait
pas envoyé ses bateaux pour l'aider, c'Toussaint.
- m 9sieu Waller, il dit qu'Toussaint l'est même pas capab'
d'faire un bon général, et encore moins d'faire marcher son
pays, remarqua Kounta. Attendez seulement, qu'il dit, et
tous ces esclaves 'mancipés dans c't' Ha7iti, ils vont s'
retrouver pire qu'avec leurs anciens maîtres. Bien s˚r,
c'est ça qu' les Blancs ils espèrent. Mais, pour moi, ces
'mancipés font bien
mi . eux marcher les plantations tout seuls.
Une des servantes, entrée dans l'intervalle, prit la parole
C'est juste de ça qu'ils parlent, les maîtres - des négros
z'affranchis.
Ils disent qu'y en a trop, au moins treize mille en Virginie. Le
juge, il dit
qu'il est 'bsolument pour libérer les négros qui z'ont fait
quèq' chose de r'markab' - ceux qu'ont combattu avec les
maîtres, pendant c'te Révolution ou ceux qu'ont rapporté
aux Blancs qu'un négro frotte-mentait un soulèvement, ou c'
négro qu'est si fort pour les herbes qu' les Blancs
prétendent qu'il peut guérir de tout. L' maître qu'affranchit
ses négros fidèles par testament, avant d' passer, l' juge il
dit qu' c'est très bien.
Mais ils sont tous à mort contre ces quakers et les aut'
Blancs qui veulent manc:per les négros pour rien.
Et la femme ajouta, en se dirigeant vers la porte
- L' juge, il dit qu' ça va pas traîner - va y avoir des
nouvelles lois
qui vont joliment leur mettre les b‚tons dans les roues.
- quoi qu' t'en penses, toi, demanda Liza à Kounta, de ce
m'sieu Alexander Hamilton, là-haut dans l' Nord? Pour lui,
faut renvoyer tous les négros 'mancipés en Afrique, pasque
les Blancs et les négros, ils pourront jamais s'entendre, z'ont
trop d' choses différentes.
- L'a raison; moi, j' pense pareil, répondit Kounta. Seul'ment
les Blancs, pendant qu'ils racontent ça, ils amènent toujours
plus de bateaux pleins d' négros d'Afrique.
- Tu sais aussi bien qu' moi pourquoi, remarqua Liza. Leur
z'en faut toujours plus pour l' coton, en Géorgie et dans les
Carolines, d'puis qu'ils
ont trouvé c't' égreneuse, y a quèq' années. Et par ici y a
tout plein d' maîtres qui vendent leurs négros dans l' Sud,
pour deux ou trois fois c' qu'ils leur z'avaient co˚té.
- A c' que dit l' Violoneux, les maîtres, dans l'Sud, ils ont des
p'tits Blancs comme régisseurs, et ces p'tits Blancs, ils
éreintent les négros
à mort pour défricher des nouvelles terres à coton.
- Et c'est pour ça qu'y a jamais eu autant d'avis de
recherche pour des négros ensauvés, dit Liza.
70
Cela faisait des années que Kounta se levait avant l'aube -
dans le quartier des esclaves, o˘ il était toujours le premier
éveillé, l'on chucho-tait que " l'Africain " voyait dans le noir,
comme les chats. Il se glissait
dans la grange et, tourné vers les premières lueurs du jour,
il se prosternait pour la prière souba à Allah. Puis il allait
soigner les chevaux.
Pendant ce temps-là, Bell et Kizzy se lavaient, s'habillaient
et allaient prendre leur service à la grande maison. Caton, le
chef d'équipe, sortait de sa case avec le jeune fils d'Ada,
Noé, et ils allaient sonner la cloche qui réveillait les
esclaves.
Noé faisait un signe de tête à Kounta et lui disait " Bjour "
avec une si solennelle réserve qu'il lui rappelait les Djaloffs
de son Afrique, dont on disait que s'ils vous avaient salué le
matin, il ne fallait plus en attendre
un autre mot de la journée. Mais, sans lui avoir jamais
beaucoup parlé, Kounta avait de l'affection pour Noé, peut-
être parce qu'il lui rappelait le petit garçon qu'il avait été au
même ‚ge - sérieux dans son travail, dis-cret, peu bavard
mais très observateur. Il avait maintes fois remarqué que,
tout comme lui, Noé restait planté à regarder de loin les
courses de mam'zelle Anne et de Kizzy dans la plantation.
Un jour o˘ elles jouaient au cerceau dans l'arrière-cour, en
pépiant et en riant bruyamment, il avait failli se rejeter dans
la grange en apercevant Noé qui contemplait les fillettes
depuis la case de Caton. Mais leurs regards s'étaient
croisés, et ils étaient restés à se fixer pendant un long
moment avant de se détourner.
Kounta s'était demandé quelles idées traversaient alors la
tête de Noé, et il avait eu l'impression que Noé
s'interrogeait pareillement à son sujet.
Il
semblait à Kounta qu'ils devaient, l'un et l'autre, avoir agité
les mêmes pensées.
Noé avait dix ans, donc deux ans seulement de plus que
Kizzy, et pourtant ils ne s'étaient jamais liés, n'avaient
jamais joué ensemble, alors
qu'ils étaient les deux seuls enfants du quartier des
esclaves. Kounta avait même remarqué qu'ils faisaient
semblant de ne pas se voir lorsqu'il leur arrivait de se
croiser; au fond, peut-être percevaient-ils déjà, malgré leur
jeune ‚ge, que les domestiques et les travailleurs des
champs n'avaient pas coutume de se mêler - bien
qu'esclaves les uns et les autres.
287
De toute façon, Noé passait ses journées aux champs,
tandis que Kizzy les passait à la grande maison, à balayer,
épousseter, astiquer les cuivres, faire la chambre du maître
- et Bell menait ensuite l'inspection, badine en main. Le
samedi, jour de la visite de mam'zelle Anne à son oncle,
Kizzy expédiait miraculeusement ses t‚ches en moitié moins
de temps, et elles occupaient le reste de la journée à jouer -
sauf si le maître
déjeunait à la maison. Dans ce cas, il s'installait avec sa
nièce dans la salle
à manger, et Kizzy restait plantée derrière eux en agitant un
rameau feuillu
pour écarter les mouches, tandis que Bell faisait son service
sans perdre les gamines de l'oeil, car elles étaient
prévenues : " que j' vous prenne seulement à glousser
d'vant l' maître, et j' vous tannerai l' cuir à toutes les
deux! "
Kounta s'était résigné à partager sa fille avec m'sieu Waller,
avec Bell, avec mam'zelle Anne. quand cette dernière était
là, il se trouvait toujours une occupation dans l'écurie toutes
portes fermées, et quant à ce que faisait Kizzy dans la
grande maison, il s'efforçait de ne pas y penser. Mais il
attendait fiévreusement le dimanche après-midi. Mam'zelle
Anne était chez ses parents, le maître se reposait ou
recevait des visites au salon, Bell allait assister avec Tante
Sukey et Soeur Mandy à ces réunions du dimanche o˘ l'on
parlait de leur " Jésus " - Kounta et Kizzy avaient alors deux
précieuses heures rien qu'à eux, tous les deux.
S'il faisait beau, ils sortaient du quartier des esclaves et
gagnaient en
se promenant le bord d'un ruisseau. Là, ils s'asseyaient sous
un arbre et, bien serrés l'un contre l'autre, ils mangeaient ce
que Kizzy s'était approprié
dans la cuisine - généralement des biscuits fourrés à la
confiture de m˚res,
le régal de Kounta. Ensuite, père et fille conversaient.
Ou plutôt c'était généralement Kounta qui parlait, tandis
que Kizzy le maintenait sous un feu roulant de questions,
commençant pratiquement toutes par : " Comment ça s' fait
que... " Mais un jour elle ne laissa même pas à Kounta le
temps d'ouvrir la bouche.
- Tu veux savoir c 9que mam'zelle Anne elle m'a appris,
hier?
Rien ne pouvait l'intéresser moins que les exploits de cette
petite Blanche gloussante, mais, pour ne pas faire de peine
à Kizzy, il l'encouragea
- Vas-y!
- Pierre, Pierrin, Pierrot, du potiron il mangeait trop, alors sa
femme
voulait l' quitter, mais dans l'écorce l'a installée, et l' potiron
la tient au
chaud.
- T'as appris ça? demanda Kounta.
- Oui, ça t' plaît?
que pouvait-on attendre d'autre de mam'zelle Anne? Une
idiotie, évidemment. Alors, il louvoya
- T'as bien dit ça!
- J' te parie qu' tu l' diras pas si bien! lança-t-elle d'un air
malin.
- Mais y a rien qui m' force, moi!
- Allez, papa, essaie une p'tite fois, juste pour moi.
288
Tu vas m' laisser, non?
Kounta faisait la grosse voix sans trop de conviction. Alors,
Kizzy le cajola, et il bredouilla ce qu'il avait retenu de ces
idioties, juste pour
qu'elle arrête ses simagrées, pensait-il.
Et brusquement il eut l'idée de lui réciter autre chose. Des
versets du
Coran, peut-être, pour qu'elle apprécie la beauté de ces
sons. Et puis après.?
Elle n'en saisirait pas plus le sens qu'il n'avait compris : "
Pierre, Pierrin,
Pierrot. "
Alors, il fut saisi d'une inspiration. Il ramassa une brindille,
égalisa
la terre à côté de lui et y traça des caractères arabes.
- Tu vois, ça c'est mon nom : Koun-ta Kin-té.
La petite le regardait, fascinée.
- Allez, papa, écris mon nom maintenant.
Il écrivit : Kizzy.
- C'est Kizzy qu' t'as écrit?
Il fit un signe affirmatif.
- Tu veux bien m'apprend' à écrire comme toi? demanda
Kizzy.
- Ce serait pas convnable, répondit Kounta d'un air raide.
- Et pourquoi? demanda Kizzy, blessée.
- En Afrique, y a qu' les garçons qu'apprennent à lire et à
écrire.
Z'en ont pas besoin, les filles.
- Alors, pourquoi qu' ma mammy elle sait lire et écrire?
- Tu vas t' taire, non? rétorqua Kounta d'un ton sévère. «a
r'garde personne, t'entends? Les Blancs, ils veulent pas d'
ça!
- Comment qu' ça s' fait?
- Ils s' disent que moins qu'on en sait, moins qu'ils ont
d'ennuis!
- Mais j' frai pas d'ennuis, dit Kizzy avec une moue chagrine.
- Et moi, j' vais t' dire que si on s' ramène pas dare-dare,
c'est ta mammy qui nous fra des ennuis!
Et le père et la fille rentrèrent, main dans la main.
71
A l'été 1800, vers le moment o˘ Kizzy - désormais investie
de cette précieuse mission - devait glisser un caillou dans la
gourde-calendrier de Kounta, le maître prévint Bell qu'il
allait passer une semaine à
Fredericks-
burg, pour affaires. En son absence, son frère viendrait
s'installer à la plantation, pour " la faire marcher ". La
nouvelle contraria encore plus Kounta 289
que les autres esclaves, car, tandis qu'il serait lui-même
absent avec le maître, sa femme et sa fille seraient à la
merci de l'homme qui l'avait acheté
en premier. Il garda évidemment ses sombres pensées pour
lui, mais, alors qu'il se préparait à atteler, Bell lui dit,
comme si elle avait deviné ce qui
le tourmentait
L'est pas du tout comme son frère, m'sieu John, mais j' sais
très bien comment faut l' prendre. Alors, va pas t'en faire
pour nous.
Pendant les deux premiers jours après le départ du maître,
rien ne changea dans le train-train habituel de la plantation.
Simplement, Bell réprouvait intérieurement tout ce que
disait ou faisait m'sieu John. Ce qui lui déplaisait le plus,
c'était cette façon qu'il avait de veiller jusque tard
dans la nuit, installé dans le bureau de son frère, à boire son
meilleur whisky au goulot, en fumant de gros cigares noirs
et malodorants dont Il répandait les cendres sur le tapis.
Mais enfin, m'sieu John ne se mêlait pratiquement pas des
occupations de Bell, ni d'ailleurs de grand-chose d'autre.
Seulement, le troisième jour, alors que Bell était en train de
balayer le portique, un Blanc arriva à bride abattue sur un
cheval écumant et demanda à voir le maître. Dix minutes
plus tard, l'homme repartait précipitamment et m'sieu John
appelait Bell d'un ton tonitruant. En entrant dans le bureau,
elle le trouva bouleversé - quelque chose de terrible avait d˚
arriver au maître et à Kounta. D'un ton brusque, il lui
ordonna de réunir les esclaves dans l'arrière-cour. quand ils
furent tous alignés, figés d'appréhension, m'sieu John
rabattit brutalement la contre-porte et vint se planter
devant eux, en mettant bien en évidence le pistolet glissé
dans sa ceinture. Les dévisageant d'un air rogue, if prit la
parole :
- Je viens d'apprendre qu'à Richmond des négros avaient
comploté
d'enlever le gouverneur, de massacrer les Blancs et
d'incendier la ville.
(Les
esclaves en restaient bouche bée de stupéfaction.) Gr‚ce à
Dieu, et à quelques négros sensés qui l'ont rapporté à
temps à leurs maîtres, le complot a été déjoué, et presque
tous les négros qui y avaient trempé ont été pris.
Des patrouilles armées recherchent les derniers, et croyez
qu'ils ne trouve-ront pas asile ici cette nuit, car je monterai
bonne garde. S'il y en a parmi
vous qui songent à un soulèvement, sachez que je vais
patrouiller nuit et jour. Interdiction de sortir de la plantation.
Défense de se réunir. Et tout
le monde dans les cases à la nuit tombée! Moi, je n'ai pas la
faiblesse et la patience de mon frère avec les négros,
ajouta-t-il en caressant son pistolet. Le premier qui pense
seulement à faire un écart, il n'y aura pas de médecine pour
le retaper d'une balle entre les deux yeux. Et maintenant,
filez!
Et m'sieu John se montra aussi vigilant qu'il l'avait promis.
Pendant deux jours il insista, à la grande fureur de Bell, pour
que Kizzy go˚t‚t aux plats avant lui. Toute la journée, il
parcourait les champs à cheval, et il passait ses nuits à
veiller sous le portique, un fusil sur les genoux.
290
Les esclaves étaient si terrorisés qu'ils n'osaient même plus
discuter entre
eux du complot. Après avoir lu la Gazette, m'sieu John la
br˚lait dans l'‚tre. Et, un après-midi o˘ un autre maître lui
avait rendu visite, il ordonna
à Bell de sortir de la grande maison, tandis qu'ils
demeuraient à discuter dans le bureau, toutes fenêtres
closes. Ainsi, personne ne put recueillir le
moindre écho sur ce qui s'était passé à Richmond, et
surtout sur les suites de l'affaire. Or c'était justement à ce
propos que Bell et les autres étaient
malades d'inquiétude - en effet, le Violoneux était parti
jouer pour un bal du grand monde à Richmond la veille du
départ du maître et de Kounta
- et il n'était pas rentré à la plantation. Les esclaves ne
savaient que trop
bien ce qu'il pouvait advenir de Noirs étrangers à Richmond
s'ils tombaient aux mains de Blancs fous de rage et de
terreur.
Et lorsque le maître et Kounta revinrent de leur voyage -
écourté
de trois jours, à cause des événements de Richmond - le
Violoneux n'avait toujours pas reparu. M'sieu John s'en fut le
soir même et le maître, sans supprimer totalement les
consignes qu'il avait édictées, les adou-cit un peu, mais il se
montra extrêmement froid. Kounta dut attendre la nuit pour
raconter à Bell, dans l'intimité de leur case, ce qu'il avait pu
glaner à Fredericksburg. Les rebelles noirs capturés avaient
été
soumis à la torture : ils avaient livré aux autorités les noms
de leurs autres
camarades et celui de leur chef. Il s'agissait d'un forgeron,
l'affranchi Gabriel Prosser. Il avait recruté deux cents Noirs à
toute épreuve - majordomes, jardiniers, concierges,
serveurs, ferronniers, cordiers, mineurs de charbon, calfats
et mêmes prédicateurs - et les avait préparés pendant plus
d'un an. Prosser n'avait pas été retrouvé et la milice ratissait
la campagne environnante; sur les routes, des patrouilles de
petits Blancs faisaient régner la terreur; et des rumeurs
couraient, que des maîtres battaient à mort leurs esclaves
sur le plus mince soupçon.
Le lendemain, le maître écrivit un billet au shérif, pour
l'informer de la disparition du Violoneux, et il envoya Kounta
le lui porter au chef-lieu du comté. Sur le chemin du retour,
Kounta laissa ses chevaux marcher au pas, préoccupé qu'il
était par de sombres idées : ce Violoneux qu'il aimait bien,
malgré son intempérance, ses jurons, ses " sorties ", le
reverrait-il jamais? Et soudain il s'entendit héler, d'une voix
imitant mal les inflexions traînantes des petits Blancs :
- Hé là, l' négro! Halte!
Allons bon. voilà que son imagination lui jouait encore des
tours!
- quoi qu' tu fous par ici? reprit la voix.
Cette fois, Kounta retint les chevaux et inspecta les deux
côtés de la route - il n'y avait personne.
- Crois-moi qu' ça va t' co˚ter cher de circuler sans passe -
et, sur ces mots, voilà qu'émergea d'un fossé le Violoneux,
le visage fendu dans un large sourire.
Il était en loques, plaqué de boue des pieds à la tête, plein
d'entailles
291
et de meurtrissures. Kounta lança un cri de joie, dégringola
de son siège et tomba dans les bras du Violoneux, qui
l'entraîna dans une ronde exubé-rante.
Tu ressembles comme deux gouttes d'eau à un Africain que
j'
connais, dit le Violoneux, mais j' dois m' tromper, pasqu'il
irait jamais montrer qu'il est content.
- Faudrait savoir si j' suis content, répondit Kounta.
- Jolie façon de m' recevoir, dis donc, quand je m' ramène de
Richmond à quat' pattes rien qu' pour r'voir ton vilain
museau.
- T'as eu des sales moments, Violoneux? questionna aussitôt
Kounta en retrouvant son sérieux.
- Des sales moments? T'es loin du compte. J'ai bien cru
qu'j'allais finir par jouer du crincrin chez les anges!
Kounta ramassa l'étui à violon tout maculé de boue, ils
s'installèrent tous les deux sur le siège et le chariot repartit,
tandis que le Violoneux lui relatait ses aventures dans un
flot de paroles.
- Les Blancs, à Richmond, ils sont fous d' peur. «a grouille de
miliciens, et pour l' négro qu'a pas d' passe en règle, c'est
direction la prison, avec quèq' p'tites bosses sur la tête.
Mais ceux-là, z'ont encore d'
la chance. Pasque y a des bandes de p'tits Blancs qui
courent les rues comme des chiens enragés, et l' négro qui
leur tombe sous la main, ses prop' parents pourraient pas l'
reconnaître.
" Alors, v'là qu'en plein milieu du bal o˘ que j' violonais, c'te
nouvelle
du soulèvement arrive. Les maîtresses, elles se prennent à
hurler en tournant comme des toupies, et les maîtres, ils
braquent leurs pistolets contre les négros d' l'orchestre. Moi,
j' profite du chahut pour m' glisser dans la
cuisine, et je m' cache dans un grand f˚t à ordures. Une fois
tout l' monde parti, j' sors par une fenêtre et j' m'en vais
pour quitter la ville en passant
par les p'tites rues et en restant bien dans l' noir. Mais v'là-t-
y pas qu'
j'entends beugler derrière moi, et puis des gens qui
galopent dans mon sens.
quèqu'chose me dit qu'c'est pas des Noirs, mais j'ai pas
l'temps d'attendre pour voir. Alors j' prends l' prochain
tournant dare-dare, mais ils sont si près que j' vas pour dire
ma dernière prière quand j' vise un perron avec une p'tite
niche d'ssous et vlan! me v'là terré.
" J' suis plutôt à l'étroit, mais j'arrive encore à m' reculer un
peu au
moment o˘ ces p'tits Blancs passent à toutes jambes avec
des torches, en criant : " Sus au négro! " Et je m' cogne
dans quèq' chose de mou, j' sens une main qui m' clôt la
bouche et une voix d' négro m' glisse dans l'oreille
" T'aurais pu frapper, non? " C'était l' gardien d' nuit d'un
entrepôt, et son
camarade v'nait d'être mis en pièces par une bande de
p'tits Blancs, et il avait plus l'intention d' bouger d' là avant
qu' ça s' tasse, même si ça l'
menait jusqu'au printemps.
" Alors, j'y ai souhaité bonne chance et j' suis parti tout droit
vers les bois. Y a cinq jours de ça. J'ai pas pu aller plus vite,
à cause des tripotées d' patterouilleurs sur les routes. J'ai
fait mon ch'min par la forêt en
292
mangeant des baies et en dormant dans les fourrés. J' m'en
étais tiré
jusqu'à hier, et v'là qu'à quèq' milles d'ici des p'tits Blancs
m' tombent d'ssus, juste comme j'étais à découvert.
" Ils grillaient d' fouetter un négro, p't-êt' même de s'
régaler d'une
p'tite pendaison - z'avaient une corde. Les v'là qui s'
mettent à m'
bourrer
d' coups tout en m'abreuvant d' questions : et j' suis l' négro
d' qui, et o˘
que j' vas? Mais ils écoutent rien de c' que j' dis - sauf quand
j' parle d' violoner. Alors ils m' traitent de menteur, et puis
ils m' commandent de jouer.
" Eh bien, l'Africain, tu peux m'en croire, z'ont jamais
entendu un concert comme çui que j' leur ai donné en plein
milieu de c'te route!
J'ai joué tous les airs qu'ils aiment, les p'tits Blancs, et en un
rien d' temps ça claquait des mains, ça tapait des pieds, ça
braillait.
Z'étaient
plus fatigués qu' moi quand je m' suis arrêté, et ils m'ont dit
d' ramener mes fesses en vitesse à la plantation. Et ça a pas
traîné, tiens! Je m'
jetais
dans l' fossé quand j' voyais d' loin un ch'val ou une voiture
- et puis t'es passé!
A peine étaient-ils entrés dans l'allée conduisant à la grande
maison qu'ils aperçurent une effervescence dans le quartier
des esclaves, tandis que
leur parvenaient des cris de joie.
- S' pourrait bien qu'on leur aye manqué, dit le Violoneux en
souriant pour dissimuler son émotion.
- Va falloir recommencer toute ton histoire, plaisanta
Kounta,
- C'est s˚rement pas l' genre de chose qui m' dérange,
répondit le Vio loneux. L' principal, c'est que j' soye là pour
la raconter!
72
Dans les mois qui suivirent le soulèvement de Richmond, les
conspira teurs furent l'un après l'autre capturés, jugés,
exécutés - et, finalement, Gabriel Prosser lui-même fut pris
et pendu. Avec le recul graduel des nou velles alarmistes -
et des tensions qu'elles engendraient - les questions
politiques revinrent à l'honneur dans les conversations de la
grande maison et, par voie de conséquence, dans celles du
quartier des esclaves. En totali-sant ce que Bell, Kounta et le
Violoneux avaient respectivement recueilli à propos de
l'élection du prochain président, il apparaissait qu'il y avait
eu compétition entre un certain rn'sieu Aaron Burr et le
célèbre m'sieu Thomas Jefferson - lequel avait finalement
décroché le poste, gr‚ce au sou-293
tien du puissant rn'sieu Alexander Hamilton; et ce m'sieu
Burr, ennemi juré
de m'sieu Hamilton, avait la place de vice-président.
Sur m'sieu Burr personne ne savait grand-chose, mais sur
m'sieu Jefferson Kounta apprit d'un cocher qui était né en
Virginie, tout près de sa
plantation de Monticello. que ses esclaves ne pouvaient pas
souhaiter un meilleur maître.
- C' cocher, il a dit que m'sieu Jefferson il avait jamais laissé
ses régisseurs fouetter les gens, apprit Kounta aux autres
esclaves. Z'ont tout c' qu' y faut à manger, il permet aux
femmes d' filer et d' coudre des bons habits pour tout l'
monde, et ses esclaves, il les laisse apprend' des métiers.
Kounta s'était même laissé dire qu'un jour o˘ m'sieu
Jefferson revenait d'un long voyage, tous ses esclaves
s'étaient portés au-devant de lui à plus de deux milles de la
plantation, qu'ils avaient dételé les chevaux et avaient tiré
eux-mêmes sa voiture jusqu'à la grande maison de
Monticello, o˘ ils l'avaient porté jusqu'à son seuil sur leurs
épaules.
- Tout l' monde sait qu' dans ces esclaves de m'sieu
Jefferson y en a une tripotée qu'il a s'més lui-même, pasque
c'te Sally Hemings qu'il a, l'est p't-êt' café-au-lait, mais c'est
une sacrée pondeuse, ricana le Violoneux.
Kounta reprit, sans paraître remarquer l'interruption
- M'sieu Jefferson, il aurait dit que le esclavage c'est aussi
mauvais pour les Blancs que pour nous aut'. Et il penserait
comme m'sieu Hamilton, que les Blancs et les Noirs ils sont
trop différents pour arriver à
vivre
ensemb' sans bisbille. Paraîtrait qu'il veut nous 'manciper,
mais, comme il faudrait pas qu'on conque-rance les p'tits
Blancs dans leurs emplois, il s'rait pour nous renvoyer en
Afrique - mais tout doux, pour pas faire de grabuge.
- M'sieu Jefferson Irait mieux d' raconter ça aux marchands
d'esclaves, pasque, pour eux, l' sens des bateaux c'est par
ici, dit le Violoneux.
- D'puis un moment, dit Kounta, quand on va dans des
plantations avec le maître, on entend plus parler que d'
gens qui z'ont été vendus.
Y a des maîtres qu'ont vendu dans l' Sud des familles
qu'avaient été chez eux toute leur vie. Hier, on a même
croisé un d' ces marchands d'esclaves sur la route. Et ça
salue, et ça lève son chapeau - mais l' maître a fait celui qui
l'avait pas vu.
Ces marchands d'esclaves, dans les villes, c'est pire que des
mouches, dit le Violoneux. La dernière fois que j' suis été à
Fredericksburg, ils bourdonnaient même autour d'un vieux
sarment comme moi. Heureus'ment que j' pouvais montrer
ma passe. Mais les choses que j'ai vues! T'nez! Un vieux
Noir tout gris, six cents dollars qu'il a fait - l'
prix
d'un beau p'tit jeune, y a seulement encore quèq' temps. Et
alors c' vieux négro, ils l'ont un peu entendu! V'là qu'il s'
met à brailler :
" Vous aut', les Blancs, vous avez fait d' la terre du Seigneur
un 294
ENFER pour nous aut'. Mais, aussi vrai que l'JOUR DU
JUG'MENT
il viendra, c't enfer il vous R'TOMBERA d'ssus! Et vous s'rez
'N…ANTIS! Et RIEN vous sauv'ra.... ni vos R'MEDES..., ni vos
PRIE-RES.... ni vos FUSILS... Vous y PASS'REZ TOUS! " Pour
moi, ça d'vait être un prédicateur, c' vieux négro-là.
Il était pas tout maigre et cassé, avec la barbe blanche et la
peau bien noire, et une grosse cicatrice au cou? demanda
Bell d'un air anxieux.
Oui, l'était absolument comme tu dis. «a s'rait-y qu' tu l'
connais?
répondit le Violoneux, surpris.
- C'est çui qu'a baptisé Kizzy, dit Bell en regardant Kounta.
Le lendemain, alors que Kounta était en visite chez le
Violoneux, Caton s'encadra dans la porte ouverte. Le
Violoneux l'invita à entrer, et Caton prit la parole d'un air
gêné :
- J' voulais seulement vous dire qu' faudrait mieux pas trop
raconter c' que vous savez sur tous ces gens qu'on vend
dans l' Sud. Pasque les aut', ils arrêtent plus de s' demander
s'ils vont être vendus, et ça les retourne
tellement qu'ils font plus rien aux champs. Enfin, quand j'
dis les aut', j'
compte pas Noé - c't' un gamin qu'a peur de rien. Pour moi,
j' sais qu'
si ça doit m'arriver, ça m'arrivera, et j' pourrai rien y faire,
alors ça servirait à rien de m' chagriner.
Les trois hommes débattirent alors de cette question et
tombèrent d'accord : ils garderaient pour eux les nouvelles
les plus alarmantes, afin de ne pas effrayer inutilement les
autres.
Mais un soir, à quelques jours de là, Bell leva brusquement
les yeux de son tricot et dit à Kounta
Y en a qu'ont perdu leur langue par ici - a moins qu' les
Blancs ils vendent plus leurs négros, et c'est pas à moi
qu'on fra avaler ça!
Kounta grogna d'un air gêné, à la fois étonné et heureux
que Bell - et sans doute tout le quartier des esclaves - n'ait
pas été dupe de sa nouvelle discrétion. Alors, il
recommença à rapporter les ventes d'esclaves qui lui
venaient aux oreilles, en taisant simplement les détails les
plus affreux. En revanche, il répétait scrupuleusement
toutes les histoires qui circulaient parmi les esclaves, à
propos de ceux qui avaient réussi à
s'enfuir, le Plus souvent en dupant les patrouilleurs, petits
Blancs ignorants
qui n'y avaient vu que du feu. Ainsi un majordome à la peau
très claire s'était allié avec un palefrenier du plus beau noir :
le premier s'était approprié un habit et un chapeau du
maître, le second le buggy attelé, et ils étaient partis sur les
routes, en contrefaisant le riche maître qui gour-mande son
cocher chaque fois qu'ils passaient à portée d'une patrouille.
Ces deux-là avaient réussi à arriver dans le Nord, ce qui leur
conférait automatiquement l@ affranchissement. Un autre
esclave s'en était tiré en s'enfuyant sur un cheval et en
arrivant au galop sur les patrouilles mêmes :
alors, il leur déroulait sous le nez une grande feuille
couverte d'écriture et prétendait qu'il était en mission
urgente pour son maître. Les petits 295
Blancs illettrés l'avaient à chaque fois laissé passer,
incapables qu'ils étaient de déchiffrer le document mais
soucieux de dissimuler leur ignorance. Les rires fusaient
parmi les esclaves lorsque Kounta énumérait les
innombrables astuces des fugitifs. Il y avait ceux qui
bégayaient de façon si convaincante que les patrouilleurs
renonçaient à les arrêter pour ne pas perdre des heures à
les interroger. Il y avait les Noirs interceptés en chemin
et qui avouaient, après de longs détours, que leur riche et
puissant maître prisait si peu les petits Blancs qu'il en cuirait
à ceux qui tourmenteraient
son personnel. Mais l'histoire qui les rendit malades de rire
fut celle de ce domestique qui avait réussi à passer dans le
Nord juste sous le nez un ser-de son maître, lancé à ses
trousses. Aussitôt, le maître avait appelé
gent de police et la foule s'était rassemblée. " Enfin, tu sais
bien que tu es mon négro! " hurlait le maître. Mais le
domestique s'était contenté de le regarder d'un air pénétré
en s'écriant : " Dieu m'est témoin qu' j'ai jamais vu c't
homme blanc d' ma vie! " - emportant la conviction de la
foule et du sergent de police, qui avait intimé silence au
maître sous peine
d'arrestation.
Depuis des années, Kounta avait réussi à passer au large
des adjudications d'esclaves - depuis ce jour oU une
malheureuse jeune fille avait imploré en vain son aide.
Pourtant, quelques mois après sa conversation avec Caton
et le Violoneux, il arriva avec le maître sur la place du chef-
lieu du comté juste au moment oU s'ouvrait une criée aux
enchères.
- Oyez, oyez! Gentlemen de Spotsylvanie. C'est des négros
de première qualité que j' vous offre aujourd'hui!
Tandis que le crieur haranguait l'assistance, son adjoint
avait poussé
une vieille femme noire sur l'estrade. " Une fine cuisinière! "
commença l'homme - mais la malheureuse se mit à
interpeller frénétiquement un Blanc dans la foule .
- M'sieu Philip! M'sieu Philip! Allez pas faire ça, m'sieu Philip!
C'est-y qu' vous auriez oublié c' que j'ai peiné pour vot'
papa, et puis après
pour vous? J' suis plus aussi vaillante, mais j' peux encore
travailler dur.
Oh! mon Dieu! M'sieu Philip, les laissez pas m'. vendre dans
l' Sud, que là-bas ils m' fouett'ront à mort!
Toby, arrête-toi, dit le maître.
Le sang de Kounta se figea dans ses veines, tandis qu'il
retenait les chevaux. Pourquoi m'sieu Waller voulait-il
assister aux adjudications d'esclaves, lui qui ne s'y
intéressait jamais d'habitude? Songeait-il à acheter
quelqu'un? Ou était-ce à cause des déchirantes plaintes,de
la femme? Justement, elle venait d'être adjugée pour sept
cents dollars. " Aide-moi, mon Dieu! Jésus, aide-moi! "
implorait-elle tandis que l'aide du crieur l'entraî-nait
brutalement, Mais elle se rebiffa en criant : " Hé là, négro,
tire tes sales
pattes! " provoquant rires et quolibets parmi la foule.
Kounta se mordait les lèvres pour ne pas éclater en
sanglots.
- Et maintenant, gentlemen, l' plus beau sujet de tout l' tas!
Il y avait à présent sur l'estrade un jeune Noir enchaîné, aux
yeux 296
br˚lants de haine. Tout son corps, puissamment musclé,
était zébré de sanglantes traînées de fouet.
- Il a juste eu besoin d'une petite frottée! En un rien d'
temps, ça s' connaîtra plus. Et la besogne qu'il peut vous
abattre! C' garçon-là vous ramasse ses quatre cents livres
de coton par jour. Y a qu'à l' voir! Et un étalon, j' vous dis qu'
ça - vos luronnes vous front d' jolies portées avec lui!
Le jeune homme fut adjugé quatorze cents dollars.
Brusquement, les larmes montèrent aux yeux de Kounta :
on poussait sur l'estrade une mul‚tresse - et la femme était
grosse.
- Là, vous en avez deux pour le prix d'une, ou un gratis si
vous préfé-1 rez! aboya l'homme. D' nos jours, vous avez
pas à moins d' cent dollars
un négrillon qui vient juste de naître!
La femme fut vendue mille dollars.
Kounta sentait qu'il n'allait plus pouvoir se maîtriser, quand
soudain la vente atteignit pour lui le comble de l'horreur, car
celle qu'on amenait à présent, enchaînée, tremblant de tous
ses membres, c'était Kizzy
- une Kizzy juste un peu plus ‚gée, mais absolument
semblable : la stature. la couleur de la peau, les traits!
Comme assommé, Kounta entendit 'le crieur dévider son
annonce : " Une domestique parfaitement dressée - ou une
poulinière. si c'est c' que vous cherchez! " Et, invitant
l'assistance à se rapprocher, il défit d'un geste la grossière
robe de la jeune fille et la dénuda. La malheureuse poussait
des cris déchirants en essayant vainement de cacher sa
nudité de ses mains, tandis que les hommes, le regard
allumé, se pressaient pour la palper sous toutes les
coutures.
- «a suffit! Partons! ordonna le maître - e˚t-il tardé encore
un instant, Kounta aurait lancé les chevaux de sa propre
initiative.
Tout en ramenant le maître à la plantation, Kounta était en
proie à
un tumulte d'idées. Et si la jeune fille avait été sa Kizzy? Si
la cuisinière
avait été Bell? qu'adviendrait-il si elles étaient vendues, si
leur famille était
séparée?
73
En rameriatit le maître et i.@n de ses cousins préférés qui
venait dîner
à la grande maison, Kounta tendait l'oreille pour ne rien
perdre de leu, conversation.
- L'autre jour, j'ai assisté à une adjudication au chef-lieu du
comté, disait le maître, et j'ai constaté avec surprise que de
simples esclaves des
champs atteignaient des prix deux et trois fois supérieurs à
ce qu'ils valaient il y a seulement quelques années. Et quant
à ceux qui ont un vrai métier : menuisier, maçon, forgeron,
bourrelier, musicien, n'importe quoi, ils vont facilement
chercher dans les deux mille cinq cents dollars.
- Depuis l'introduction de cette égreneuse de coton, c'est
partout la même chose, s'écria le cousin du maître. Il y a
déjà plus d'un million d'es-
claves dans le pays, et l'on n'arrête pas d'en amener de
pleines cargaisons,
mais les plantations de coton du Sud profond en réclament
toujours plus, pour arriver à alimenter les filatures du Nord.
Ce qui m'inquiète, c'est de voir tant de nos planteurs de
Virginie se laisser app‚ter par le bénéfice immédiat qu'ils
peuvent retirer de la vente
de leurs esclaves, sans songer qu'ils se privent ainsi de
leurs meilleurs sujets, et même de leurs meilleurs
reproducteurs.
Bah! la Virginie a déjà plus d'esclaves qu'il ne lui en faut. Ils
coutent plus cher à entretenir qu'ils ne rapportent.
- Cela est peut-être vrai aujourd'hui, répondit le maître, mais
sait-on quels seront nos besoins dans cinq ou dix ans? qui
aurait pu prévoir l'énorme essor du coton, il y a seulement
dix ans? Et je n'ai jamais tellement souscrit à cette idée si
répandue que les esclaves occasion-nent une trop grande
dépense. Dans une plantation même moyennement
organisée, tout ce qu'ils mangent, ce sont eux qui le font
pousser ou qui l'élèvent. Et, en plus, ils sont généralement
prolifiques - or, dès l'ins
tant de sa naissance, un négrillon a une réelle valeur
marchande. En plus, beaucoup d'entre eux sont capables
d'apprendre des métiers - ce qui accroît encore leur rapport.
Pour moi, je soutiens que les plus s˚rs investissements,
aujourd'hui, ce sont les esclaves et les terres -
dans
cet ordre. Et c'est pour cela que je ne vendrai jamais les
miens - ils sont la pierre angulaire de notre système.
- Mais le système pourrait bien être en train de se
transformer à
298
l'insu de bien des gens, rétorqua le cousin du maître. Il n'y a
qu'à voir se pavaner ces rustres qui achètent un ou deux
esclaves fourbus, les tuent à la t‚che pour produire une
poignée de coton ou de tabac, et se prétendent planteurs.
Les mépriser serait leur faire trop d'honneur, seulement, il
se trouve qu'ils sont encore plus prolifiques que les nègres,
si bien que, par leur simple nombre, ils pourraient finir par
prospérer à nos dépens.
Là, le péril ne me semble pas imminent, dit le maître, tant
que les petits Blancs renchériront sur les Noirs affranchis
pour acheter les esclaves
invendables.
Il est vrai que c'est proprement incroyable. Il paraît que la
moitié
des nègres affranchis des villes travaillent jour et nuit pour
arriver à
rache-
ter les leurs.
Mais il nous vient des villes un problème social plus grave
que celui que posent les Noirs libres - je veux parler de ces
marchands d'esclaves improvisés qui écument le pays. Il y
en a de tous bords : taverniers, spécu lateurs, avocats
véreux, prédicateurs - et j'en oublie. A trois ou quatre
reprises, on m'a abordé au chef-lieu du comté pour me
proposer d'acheter mes esclaves à des prix inouÔs, et l'un
d'entre eux a même eu l'audace de déposer sa carte chez
moi! Jamais je ne songerais à traiter avec de tels vautours
Kou'nta déposa le maître et le cousin devant la grande
maison et s'empressa de faire passer à Bell et à tous les
autres la nouvelle capitale : le
maître ne songeait pas à les vendre. Et le soir, à la veillée, il
leur répéta
de son mieux ce qu'il avait saisi de la conversation dans le
buggy. Et puis Soeur Mandy demanda:
L' maître et son cousin, z'ont dit qu' des négros libres ils
mettaient d' l'argent d' côté pour racheter ceux d' leur
famille. Mais comment z'ont fait, eux aut', pour avoir leur
liberté?
C'est pasque dans les villes y a beaucoup d' maîtres qu'ont
fait apprend' des métiers à leurs négros, expliqua le
Violoneux, et après ils les
placent en location, comme le maître il fait avec moi, et les
négros, ils tou-chent une partie d' l'argent qu'ils rapportent.
Alors, l' négro qu'a été
loué
pendant dix ou quinze ans, et puis qu'a fait sa p'lote, il peut
arriver à
s' racheter a son maître.
- C'est pour ça qu' t'arrêtes pas d' violoner? demanda Caton.
- C'est s˚rement pas pour le plaisir d' voir gigoter les Blancs,
répondit
le Violoneux.
- Mais t'en as pas encore assez?
- Si j'en avais assez, j' s'rais pas là à écouter tes niaiseries!
- Mais quand t'en auras assez, insista Caton, quoi qu' tu
fras?
- J' fendrai l' vent, Frère Caton! A moi l' Nord! Paraît qu' là-
haut y a des négros qu'ont la belle vie. Alors moi, j'
m'installe dans un coin o˘ qu'y a des mul‚tres élégants, et
me v'là comme eux : distingué, en habit d' soie, j' te
pincerai d' la harpe, et on discutera d' nos lectures ou d'
nos
fleurs.
299
quand les rires se furent calmés, Tante Sukey demanda
- Les Blancs, ils disent que les mul‚tres et les métis s'raient
plus malins qu' nous, à cause qu'ils ont du sang blanc. quoi
qu' vous en pensez?
- Si on m' prend, moi, avec ma peau claire, j' suis bien forcé
d'être malin! Ou c' Benjamin Banneker - un génie mat-mat-
tik, que les Blancs ils l'appellent, et puis les étoiles et la
lune, il connaît qu' ça, c' mul
‚tre.
Mais les malins, c'est pas ça qui manque chez les négros
noirs.
- Une fois, l' maître il a parlé d'un méd'cin nègre de La
Nouvelle-Orléans, James Derham qu'il s'appelle.
- Y a pas qu' lui, dit le Violoneux. T'as qu'à voir Prince Hall,
qu a fondé c't ordre de francs-maçons noirs, ou ces célèb'
pasteurs qu'ont ouvert
des temples, et puis Phyllis Wheatley qu'elle écrit des
pouazies, et Gustavus
Vassa, çui qui fait des livres, c'est tous des Noirs pur sang.
Le Violoneux coula un regard malicieux vers Kounta :
- Y en a même qu'arrivent tout droit d' l'Afrique, z'ont jamais
su c'
que c'était qu'une goutte de sang blanc, mais j' les trouve
pas si abrutis qu' ça!
Environ un mois après cette soirée, le Violoneux rapporta au
quartier des esclaves une triste nouvelle : le chef de cette
France, un nommé Napo léon, avait fait traverser l'eau à
une grande armée. Et, après de terribles combats et des
bains de sang, cette armée avait repris Haiti aux Noirs et à
leur libérateur, le général Toussaint. En plus, celui-ci avait
commis l'erreur d'accepter l'invitation à dîner du général
français victorieux, et,
au cours du repas, les serviteurs l'avaient maîtrisé, ligoté et
jeté dans un
bateau qui l'avait amené en France, oU ce félon de
Napoléon le gardait dans les chaînes.
Ce fut Kounta qui accusa le plus durement le coup, car
Toussaint était son héros.
J' comprends c' que ça t' fait, que c' Toussaint l'a été pris, lui
dit le Violoneux lorsque les autres furent partis, mais j'ai
quèq' chose à t'
dire
qui peut pas attendre.
Le ton joyeux du Violoneux choque Kounta. quelle nouvelle
pouvait contrebalancer la douleur et l'humiliation infligées
au plus grand chef noir
de tous les temps?
- «a y est, j' les ai! lança le Violoneux d'un air surexcité. Il
me manquait plus que quèq' dollars quand on en a parlé
l'aut' fois avec Caton.
J' me les suis faits avec c'te dernière tournée. J'me
d'mandais si j'en verrais
jamais l' bout : plus d' neuf cents fois qu' j'ai d˚ jouer pour
faire danser
les Blancs! Mais ça y est, l'Africain, les sept cents dollars, j'
les ai -
et
l' maître, il m'avait dit que quand j' les aurais, j' pourrais m'
racheter!
Kounta était si médusé qu'il ne trouvait rien à dire. Le
Violoneux attrapa sa paillasse et en fit dégorger des
centaines de billets d'un dollar.
Puis il amena au jour un sac de jute et le retourna : des
centaines de pièces
et de piécettes s'en échappèrent.
300
Alors, l'Africain, tu vas rester là longtemps la bouche
ouverte? Dis quèq' chose, au moins!
- J' sais pas quoi dire, répondit Kounta.
- Par exemp' " félicitations "!
- J'arrive pas à y croire!
- Mais, c'est vrai, l'Africain! J' les ai p't-êt recomptés un
millier d'
fois. Et j'ai même de quoi m'acheter un sac pour emm'ner
mes affaires.
Ainsi, c'était vrai. Le Violoneux allait être libre! Kounta avait
tout à la fois envie de rire et de pleurer.
- Et si tu t'ennuies trop d' moi, ajouta le Violoneux en
devinant son émotion, j' te rachèterai toi aussi. Seul'ment,
comme ça m'a pris trente-cinq
ans rien qu' pour moi, faudra qu' t'attendes un peu!
Kounta rentra tout triste chez lui. Bell, croyant qu'il se
désolait à
cause de Toussaint, ne lui posa pas de questions, et il put
donc penser tout
à son aise au vide qu'allait laisser le départ du Violoneux.
Le lendemain matin, il se précipita chez le Violoneux dès
qu'il eut terminé de soigner les chevaux. Trouvant sa case
déserte, il alla demander à Bell s'il n'était pas chez le
maître.
- L'en est sorti v'là une heure. L'avait l'air complèt ment
tourneboulé.
quoi qu'y arrive, hein? Et quoi qu'il y voulait, au maître?
Sans lui répondre, Kounta partit aussi vite qu'il le pouvait
vers le quartier des esclaves. Il alla de case en case, et
même jusqu'à la cahute des cabinets, il inspecta la grange,
maiß le Violoneux n'était nulle part.
Alors, Kounta se dirigea vers le fond de la propriété en
longeant la clôture.
Et, au bout d'un bon moment, un air vint frapper ses
oreilles, celui d'une de ces chansons des Noirs au " Seigneur
" - mais le crincrin du Violoneux, toujours si joyeux, semblait
sangloter.
H‚tant le pas, Kounta arriva devant un grand chêne dont le
feuillage ombrageait en partie un ruisseau qui manquait
presque la limite de la propriété. Il aperçut les pieds du
Violoneux, de l'autre côté du tronc.
Brusquement, la musique cessa, et Kounta s'immobilisa,
soudain gêné de son intrusion. Il attendit assez longtemps,
mais le violon demeurait muet - seuls le bourdonnement
des abeilles et le murmure du ruisseau emplissaient l'air
tranquille. Kounta finit par se résoudre à faire le tour de
l'arbre : un si profond désarroi, une telle détresse se lisaient
sur ce visage habituellement pétillant de vie, qu'il comprit
aussit‚t ce qui était arrivé à son ami.
- Si tu veux rembourrer ta paillasse... - la voix du Violoneux
se brisa.
Kounta ne répondit pas. Les larmes commencèrent à rouler
sur les joues du Violoneux; il les essuya d'un brutal revers
de manche, et brusquement les mots jaillirent de sa bouche
:
- J'y ai dit qu' j'avais enfin réussi à réunir l'argent pour
ach'ter ma
liberté, qu' j'avais l' compte exact. Alors, il s' racle la gorge
et puis il
r'garde au plafond. Après ça, il m' félicite d'avoir mis tout ça
d' côté.
Et
si j' veux, qu'il dit, ces sept cents dollars ça s'ra un acompte,
pasque les
301
esclaves, à c't' heure, ils vont chercher la grosse somme,
d'puis qu'il y a ces égreneuses. Il dit qu'il peut pas aigue-
ziger moins d' quinze cents dollars, et encore, pasque c'est
moi qui m'achèt'rais. Un bon violoneux d'
rap-
port comme moi, il dit, il le l‚cherait pas à moins de deux
mille cinq cents
dollars si c'était de l' vendre au-dehors. Il regrette, qu'il dit,
mais les affaires c'est les affaires, et s'il a investisse, faut
qu' ça lui rapporte. (Le Violoneux se mit à sangloter.) En
plus d' ça, qu'il dit, on a pas mal fait mousser
c' que c'était qu' d'être libre, mais faut encore voir. Enfin, si
j'y tiens, il
m' souhaite bonne chance... J'ai qu'à continuer comme ça...
Et en sortant que j' dise à Bell d'y apporter du café.
Il se tut. Kounta semblait rivé au sol.
- C't' enfant d' pute! hurla brusquement le Violoneux, et il
jeta de toutes ses forces le crincrin dans le ruisseau.
74
A quelques mois de là, toute la région fut frappée par une
épidémie dont le principal symptôme était une forte fièvre.
Le maître et Kounta partaient chaque jour un peu plus tôt,
et rentraient de plus en plus tard dans la nuit. Un soir
même, ils revinrent si recrus de fatigue qu'ils boudèrent l'un
et l'autre, chacun de son côté, le bon dîner que Bell leur
avait préparé.
Kounta restait tassé dans le rocking-chair, à regarder le feu
d'un air hébété. Il ne s'aperçut même pas que Bell lui t‚tait
le front et lui enlevait
ses souliers. Pourtant, au bout d'une demi-heure, il eut
conscience d'u@l vide inhabituel : Kizzy n'était pas là.
- J' l'ai mise au lit y a une heure, lui dit Bell. L'était rompue
d'avoir joué toute la journée avec mam'zelle Anne. Et tiens,
justement, quand Roosby est v'nu la rechercher, l'a dit qu'il
avait entendu l'
Violoneux
jouer pour un bal à Fredericksburg, o˘ qu'il avait conduit
m'sieu John.
Il violone plus pareil du tout, qu'il dit.
- Y a plus rien qui lui plaît, au Violoneux, répondit Kounta.
- Pour s˚r! Il s'occupe plus d' personne, il dit même plus
bonjour.
Y a qu'à Kizzy qu'il dégoise deux trois mots, quand elle y
porte son dîner.
Y a qu'avec elle que ça va encore. Mais toi, tu l' vois jamais,
hein9
- Avec c'te fièvre qu'y a dans tous les coins, répondit Kounta
d'un air las, j' sais pas quand j'aurais l' temps de m' traîner
jusqu'à sa case.
302
Tu crois que je l' vois pas? Va donc te coucher, tu tiens plus
-d'bout.
Empoignant Kounta d'autorité, Bell le poussa dans la
chambre. Elle le fit asseoir au bord du lit et l'aida à se
déshabiller. Mais, quand elle voulut lui masser le dos, il ne
put réprimer un tressaillement.
- quoi qu' t'as? J'y suis pas allée fort, quand même!
- J'ai rien.
- C'est là qu' ça t' fait mal? dit-elle en lui appuyant au creux
des reins.
Kounta poussa un cri de douleur, mais il s'empressa de la
ras surer
- J' suis moulu, mais d'main matin ça s' connaîtra plus.
Seulement, le lendemain matin, Bell dut avertir le maître :
Kounta était incapable de se lever.
C'est s˚rement la fièvre, dit le maître en essayant de
dissimuler sa contrariété. Tu sais comment le soigner. Mais
j'ai absolument besoin d'un cocher, avec cette épidémie qui
se propage.
Maître, dit Bell après avoir réfléchi un moment, c' Noé qui
travaille aux champs, il frait-y votre affaire? L'est déjà grand
comme un homme.
et très capab' avec les mules. Y saurait bien conduire les
ch'vaux.
- quel ‚ge a-t-il?
- L'a deux ans d' plus que ma Kizzy, alors - et elle
s'interrompit pour
compter sur ses doigts - ça doit lui faire treize ou quatorze
ans.
- Non, il est trop jeune, décida le maître. Dis au Violoneux de
venir remplacer Toby. Depuis un moment, il ne se fatigue
plus beaucoup au jar din, pas plus qu'au violon, d'ailleurs.
qu'il attelle et qu'il m'attende devant
la maison.
En allant transmettre l'ordre au Violoneux, Bell se
demandait comment il allait réagir : indifférence ou
contrariété? Le Violoneux mani festa l'une et l'autre. Il
accueillit froidement l'idée de conduire le maître,
mais la maladie de son vieil ami l'inquiéta à tel point que
Bell dut user de toute son éloquence pour le dissuader de
courir aussitôt à son chevet.
Dès lors, le Violoneux fut un autre homme. Certes, il n'avait
pas retrouvé sa jovialité, mais il témoignait d'un inlassable
dévouement. Et, après avoir mené le maître aux quatre
coins du comté, il aidait encore Bell à administrer ses soins
dans le quartier des esclaves, car l'épidémie n'avait
pas épargné la plantation Waller.
Mais il y eut finalement tant de malades que le maître
enrôla Bell comme adjointe. Tandis qu'il s'occupait des
Blancs, Bell faisait la tournée des Noirs - Noé la conduisait
dans la carriole tirée par les mules.
"L'maître, il a ses remèdes, et moij'ai les miens ", confia-t-
elle au Violoneux.
Aussi, après avoir administré à ses patients le traitement
prescrit par m'sieu Waller, leur faisait-elle absorber en plus
une décoction d'écorce de plaqueminier - bien plus efficace
que toutes ces médecines des Blancs, sou-tenait-elle. Mais,
par-dessus tout, elle s'agenouillait au chevet du malade 303
et priait pour lui, car, comme elle le disait à Soeur Mandy et
à Tante Sukey " C' qu'Il fait tomber sur un homme, Il peut le
r'tirer si Il veut. "
Elle ne réussit pourtant pas à sauver tous ses patients -
mais, d'un autre côté, m'sieu Waller non plus.
Et, malgré leurs soins à tous deux, malgré les ferventes
invocations de Bell, l'état de Kounta ne cessait d'empirer.
Trop fatiguée pour dormir, Bell passait toutes les nuits
assise à son chevet. Baigné de sueur sous la pile de
couettes dont Bell l'avait couvert, Kounta s'agitait, geignait,
délirait
par moments. Alors, en proie à une folle angoisse, Bell
étreignait sa main sèche et br˚lante : pourrait-elle jamais lui
dire ce qu'elle ressentait seulement à présent, après tant
d'années - qu'il était un homme fort, courageux, sans égal,
et qu'elle lui vouait un profond amour?
Il était depuis trois jours dans le coma lorsque mam'zelle
Anne, qui rendait visite à son oncle, trouva dans la case
Kizzy, Bell, Soeur Mandy et Tante Sukey en train de
sangloter et de prier. Aussitôt, les larmes la gagnèrent elle
aussi, et elle retourna demander à son oncle de lui prêter la
grande Bible, afin qu'elle en lise un passage pour le papa de
Kizzy - et pouvait-il aussi lui indiquer quel passage
conviendrait le mieux? Bouleversé par le chagrin de sa
nièce chérie, le maître lui confia le gros livre noir en lui
indiquant les versets qu'elle devrait lire. La rumeur s'étant
aussitôt répandue dans le quartier des esclaves, tous
s'attroupèrent devant la case pour écouter la lecture de
mam'zelle Anne : 1 1
- L'Eternel est mon berger, je ne manquerai de rien. Il me
fait reposer dans de verts p‚turages; Il me mène le long des
eaux tranquilles. Il restaure
mon ‚me; Il me conduit dans les sentiers de la justice pour
l'amour de son nom. quand je marcherais dans la vallée de
l'ombre de la mort, je ne craindrais aucun mal, car Tu es
avec moi. Ta houlette et ton b‚ton me consolent.
Mam'zelle Anne s'arrêta, reprit sa respiration et regarda
autour d'elle
d'un air indécis.
Profondément émue, Soeur Mandy s'écria
- Seigneur! C't' enfant, comme elle vous a lu ça!
Un concert de louanges s'éleva et la mère de Noé, Ada, dit
d'une voix pénétrée :
- quand je r'vois c'te p'tite mignonne dans ses langes, c'est
pourtant pas si vieux! quel ‚ge qu'elle a donc?
- L'a eu ses quatorze ans y a pas longtemps, répondit Bell
aussi fièrement que si ç'avait été sa propre fille. Mon trésor,
lisez-nous-en encore un
peu! dit-elle en se tournant vers mam'zelle Anne.
Et mam'zelle Anne, toute rose de fierté, termina la lecture
du psaume xxiii.
que le mérite en revînt aux médications ou aux prières,
Kounta commença à se rétablir. Bell sut qu'il s'en tirerait le
jour o˘, lui lançant un regard furibond, il arracha la patte de
lapin et le sachet d'assa-304
foetida qu'elle lui avait attachés au cou pour chasser le
mauvais sort et la maladie.
Et Kounta sut à son tour que le Violoneux s'en tirerait
lorsque, un matin, il se réveilla aux accents du crincrin, et,
ouvrant les yeux, il vit le
mul‚tre à son chevet.
- J' suis-t-y en train d' rêver? dit Kounta.
- Non, tu rêves pas, répondit le Violoneux. J'en suis r'buté de
m'ner ton maître par les trente-six ch'mins d' l'enfer et les
autres. Alors, si tu
prends pas la r'lève, faudra m' faire une place dans ton lit,
pasque l' malade, ça va être moi!
75
Le lendemain, Kounta entendit Kizzy et mam'zelle Anne - qui
était en vacances - entrer dans la case et s'asseoir à la
table.
- Kizzy, as-tu appris tes leçons? demanda mam'zelle Anne
d'un ton sévère.
- Oui, ma'me, répondit Kizzy, entrant dans le jeu.
- Bien, alors, celle-là, qu'est-ce que c'est?
Kounta tendit l'oreille : Kizzy balbutia qu'elle avait oublié.
- C'est un C, dit mam'zelle Anne. Et celle-là?
- L' tout rond, là, c'est un 0, s'écria fièrement Kizzy.
- Bien! Et cette autre là?
- Heu!... un q! exulta Kizzy.
- Alors, regarde, C-0-q, qu'est-ce que ça fait? Tu ne vois pas?
Un coq! Il faut que tu saches bien tes lettres, etje te
montrerai à faire d'autres mots.
quand les fillettes furent reparties, Kounta resta un long
moment à
réfléchir. Il était à la fois fier de voir que Kizzy était capable
de s'instruire,
et révolté qu'elle apprenne des choses de toubabs. Et si
m'sieu Waller découvrait qu'elle savait lire! Cela mettrait
assurément un terme au jeu de la " maîtresse d'école ",
sinon même un terme à l'amitié entre les fillettes.
Mais Kounta se demandait si le maître ne risquerait pas de
sévir plus gravement.
Jusqu'à la fin de ses vacances, mam'zelle Anne " fit l'école "
à
Kizzy trois fois par semaine et, après son départ, Kizzy
persévéra toute seule. Le soir, à côté de Bell qui cousait ou
tricotait, tandis que Kounta 305
se balançait dans son fauteuil devant l'‚tre, la fillette
s'appliquait à
recopier les mots d'un livre dont mam'zelle Anne lui avait
fait cadeau.
Kizzy n'ignorait pas que sa mère savait un peu lire et écrire,
mais elle s'amusait à lui faire la leçon. " R'garde, mammy,
disait-elle, ça c'est un A. Et tu vois l' tout rond, là, c'est un 0.
" Puis, à l'exemple de mam'zelle Anne, elle lui montrait à
former les mots : " Tu vois : c-o-q, b-1-é, K-i-z-z-y, et ça c'est
ton nom : B-e-1-1. Vas-y, essaye d' l'écrire.
"
Alors, Bell feignait la gaucherie et, de temps en temps, se
trompait volontairement, pour donner à Kizzy le plaisir de la
reprendre. " R'garde bien comme je fais, mammy, et après
t'écriras aussi bien qu' moi ", disait Kizzy, ravie d'être pour
une fois la plus experte des deux.
Au fil des mois, Kizzy et mam'zelle Anne continuèrent à se
voir, généralement en fin de semaine, mais avec moins de
régularité, et Kounta crut percevoir dans leurs relations
sinon un refroidissement, du moins une sorte de lent et
subtil rel‚chement de leurs liens, à mesure que mam'zelle
Anne, plus ‚gée que Kizzy de quatre ans, se faisait femme.
Trois jours avant l'anniversaire de ses seize ans, mam'zelle
Anne fit irruption dans la plantation et, au milieu d'un
déluge de larmes, confia à
m'sieu Waller que sa mère feignait une de ses interminables
migraines po ur décommander la fête prévue. Accepterait-il
qu'elle donne sa réception chez lui, demandait la nièce de
son air le plus enjôleur. L'oncle y consentit bien
volontiers - il était prêt à tout pour la rendre heureuse. Et,
tandis que Roosby était dépêché chez les invités pour les
informer du changement de programme, Bell et Kizzy
aidèrent avec fièvre mam'zelle Anne à tout préparer. Elles
terminaient à peine que déjà le moment était venu, pour
mam'zelle Anne, de passer sa belle robe et de descendre
accueillir ses invités.
Mais alors, comme Bell le raconta plus tard à Kounta, dès
l'arrivée des premières voitures, mam'zelle Anne sembla
brusquement ignorer la pauvre Kizzy qui circulait parmi les
invités avec des plateaux de rafraîchissements, bien nette
dans son tablier amidonné. " C'te pauv'
gamine en a pleuré toutes les larmes de son corps dans ma
cuisine", ajouta Bell. Et, le soir, Kizzy en avait encore un tel
chagrin que Bell dut s'employer à la consoler. " Tu
comprends, mam'zelle Anne, elle a grandi, et c' qui l'occupe
maintenant, c'est des choses de demoiselle blanche.
C'est toujours c' qu'arrive aux négros qu'ont été él'vés avec
les p'tits des Blancs : y a un moment oU faut qu'ils restent
dans leur coin, et puis c'est tout. "
Mam'zelle Anne continua à rendre visite à son oncle, mais
moins fréquemment - Roosby confia à Bell que les jeunes
gens commençaient à
l'accaparer. A chaque fois, elle venait voir Kizzy, lui
apportant souvent les robes qu'elle ne mettait plus; elles
passaient une demi-heure ensemble, et puis mam'zelle
Anne regagnait la grande maison.
Kizzy la regardait s'éloigner et, une fois rentrée dans la
case, elle s'absorbait à lire et à écrire, parfois pendant des
heures. Kounta répu-306
gnait toujours autant à la voir s'occuper ainsi, mais au
moins cela l'empê
chait-il de trop penser à son amitié perdue. D'ailleurs, Kizzy
était au seuil
de l'adolescence, et des ennuis d'une autre nature n'allaient
pas tarder à
surgir pour la fille comme pour le père.
L'hiver fut particulièrement rigoureux, cette année-là - 1803
- et, après NoÎl, le buggy ne put même plus circuler, tant les
congères étaient hautes sur les routes. Le maître ne sortait
plus qu'à cheval, et seulement pour des cas de grande
urgence. Kounta et le Violoneux, qui étaient bloqués dans la
plantation, aidaient Caton et Noé à pelleter la neige et à
fen-
dre des montagnes de bois à br˚ler.
Ainsi privés de tout contact avec le monde extérieur - et
même de la Gazette du maître, qui avait cessé d'arriver près
d'un mois avant la grande neige - les esclaves ressassaient
entre eux les dernières nouvelles dont ils avaient eu
connaissance. Ils évoquaient notamment la satisfaction des
maîtres devant la façon dont m'sieu Jefferson " m'naît c'
gouvern'ment ", en dépit de leurs réserves initiales sur ses
opinions à propos des esclaves. Le président Jefferson avait
réduit les effectifs de l'armée et
de la marine, comprimé la dette publique et même
supprimé l'impôt sur les biens meubles - mesure dont les
Blancs de la classe du maître faisaient grand cas, selon le
Violoneux.
Mais Kounta raconta que, lors de sa dernière tournée au
chef-lieu du comté, les Blancs lui avaient surtout paru louer
m'sieu Jefferson de son acquisition de l'immense territoire
de la Louisiane, aux conditions les plus
avantageuses. " Paraîtrait que c' Napoléon il l'a vendu pour
une misère, pasqu'en France on l' gourmandait de c' qu'il y
perdait trop d'argent, et déjà qu'il avait perdu cinquante
mille soldats avant d' battre ce Toussaint à HaÔti. " Mais
voici que, peu après, la première nouvelle qui leur parvint,
gr‚ce à un Noir venu quérir le maître pour une urgence en
pleine tempête de neige - fut celle du trépas du général
Toussaint, mort de froid et d'inani
tion, au fin fond de la France.
Trois jours plus tard, comme Kounta rentrait chez lui dans
l'après-midi pour boire un bouillon chaud, toujours aussi
chagrin et abattu, il fut surpris de trouver Kizzy couchée, le
visage défait. " L'est mal fichue
",
expliqua laconiquement Bell qui préparait une tisane pour
Kizzy. Kounta sentit qu'elle ne lui disait pas tout; mais, au
bout de quelques minutes dans
la case surchauffée, ses narines lui apprirent que Kizzy
venait d'avoir son premier écoulement de sang.
Cela faisait près de treize ans qu'il voyait, au fil des jours,
son enfant grandir et se développer, et il savait bien, depuis
quelque temps, qu'elle ne tarderait pas à devenir femme -
et pourtant, cette odeur révé-latrice le prenait entièrement
au dépourvu. Mais Kizzy fut sur pied dès le lendemain et
Kounta, qui ne le contemplait plus avec les mêmes yeux, fut
étonné de voir combien ce mince corps s'était épanoui. Il
éprouvait une sorte de gêne devant les petits seins ronds
comme des mangues, la crou pe déjà rebondie. Sa
démarche, même, n'était plus celle d'une petite fille.
307
A présent, quand il lui arrivait, en sortant au matin de la
chambre, de trouver Kizzy encore demi-vêtue, il détournait
la tête - et la petite ellemême paraissait gênée.
S'ils avaient été en Afrique - cette Afrique devenue si
lointaine pour lui - Bell aurait appris à Kizzy à se frotter de
beurre de Galam pour avoir la peau luisante, et à se noircir
la bouche, les paumes et les plantes des pieds avec la suie
des marmites. Et Kizzy attirerait déjà les hommes cherchant
à prendre pour épouse une jeune vierge formée à tous les
travaux des femmes et nantie de bonnes manières. Mais
l'émoi le saisissait dès qu'il
songeait qu'un homme plongerait un jour son foto entre les
cuisses de Kizzy; et puis, il se rassurait : cela ne se passerait
qu'après un mariage en règle. Et c'était à lui, le Fa de Kizzy,
que reviendrait la responsabilité
de juger des qualités personnelles et des origines familiales
des soupirants
- pour choisir celui qui conviendrait le mieux à sa fille; et ce
serait encore
lui qui fixerait le " prix de la fiancée ".
Alors, Kounta se reprenait : pourquoi songer ainsi aux
coutumes et traditions de son Afrique? Non seulement ne
pouvait-il être question de les observer ici, mais même d'y
faire allusion, sous peine de s'attirer de graves ennuis.
quant à trouver pour Kizzy un prétendant de trente à trente-
cinq ans - l'‚ge idéal - il n'y fallait pas songer! Non, il devait
raisonner
selon les coutumes du pays des toubabs, o˘ les filles
épousaient - enfin,
" sautaient le balai ", comme ils disaient - quelqu'un de leur
‚ge.
Et Kounta pensa aussitôt à Noé. Ce garçon lui avait toujours
plu.
A quinze ans - deux ans de plus que Kizzy - Noé paraissait
aussi m˚r, sérieux et responsable qu'il était grand et fort.
L'idée séduisait de plus en
plus Kounta, à un détail près, mais un détail majeur : Noé ne
semblait jamais accorder le moindre intérêt à Kizzy, et celle-
ci, de son côté, ignorait
totalement Noé. Pourquoi observaient-ils une telle distance?
Après tout, Noé ressemblait assez à ce qu'était Kounta jeune
homme, et cela seul suffisait à le rendre digne de l'attention
de Kizzy, sinon de son admiration.
Il se demandait s'il était en son pouvoir de faire quelque
chose pour les rapprocher. Mais non, agir ainsi serait le plus
s˚r moyen de prévenir tout rapprochement éventuel. Il
décida que, comme d'habitude, il ferait bien de ne se mêler
de rien et de laisser faire la nature - en demandant toutefois
à Allah d'y aider quelque peu.
76
Ecoute-moi, Kizzy, que j'entende encore une fois dire que tu
t'
pavanes d'vant Noé, et tu verras si ma badine elle est
fatiguée!
Kounta, qui allait pousser la porte, s'arrêta net et écouta la
suite de
la semonce de Bell :
- T'as même pas encore tes seize ans! Et quoi qu'il dirait,
ton papa, si ça y v'nait aux oreilles?
Kounta fit derni-tour et alla se réfugier dans l'écurie, pour
réfléchir
tranquillement à ce qu'il venait d'entendre. " Se pavaner "
devant Noé -
sa Kizzy! Bell n'en avait pas été elle-même témoin.
quelqu'un le lui avait rapporté. Ce ne pouvait être que Tante
Sukey ou Soeur Mandy - et ces vieilles chouettes pouvaient
avoir mal interprété une attitude tout à fait innocente, pour
le seul plaisir d'en faire des ragots. Mais qu'avaient-elles vu,
au juste? D'après la dernière phrase de Bell, celle-ci n'irait
s˚rement pas le répéter à Kounta. Et jamais il n'oserait
évoquer de lui-même la question un homme ne pouvait
tomber dans des commérages de femmes.
Mais, par ailleurs, tout cela avait-il été vraiment innocent?
Ou bien se pouvait-il que Kizzy eUt fait la roue devant Noé?
Et lui, l'y avait-il encouragée? Il semblait pourtant être un
garçon convenable, mais sait-on jamais?
Kounta ne savait vraiment que penser. De toute façon,
comme l'avait dit Bell, Kizzy n'avait encore que quinze ans -
chez les toubabs, une fille de cet ‚ge-là ne songeait pas
encore au mariage. Certes, ce n'était pas une attitude très
africaine qu'il adoptait là, mais il répugnait à envisager
qu'elle
pourrait bientôt se promener avec un gros ventre, comme il
se souvenait avoir vu, chez lui, des filles de l'‚ge de Kizzy et
même plus jeunes.
En tout cas, si elle épousait Noé, elle donnerait le jour à un
enfant noir, et non à un de ces bébés café-au-lait qui étaient
la preuve vivante de ce que des maîtres ou des régisseurs
dépravés avaient fait subir aux mères. Kounta remerciait
Allah de ce qu'aucune des femmes du quartier des esclaves,
et surtout pas sa précieuse Kizzy, n'avait été mise dans une
situation aussi horrible - en effet, m'sieu Waller
désapprouvait ce mélange de sangs blancs et noirs, et il ne
manquait jamais une occasion de le condamner lorsque des
amis évoquaient devant lui la question.
Pendant plusieurs semaines, Kounta tint discrètement Kizzy
à l'oeil.
309
Il ne la surprit jamais à tortiller du postérieur, mais, en
revanche, il lui
arriva à deux reprises, en rentrant inopinément, de la
trouver en train de tournoyer sur elle-même en fredonnant
une chanson, les yeux mi-clos. Et, parallèlement, Kounta
surveillait Noé. Il remarqua ainsi qu'à présent Noé
et Kizzy se saluaient en souriant lorsqu'il leur arrivait de se
croiser.
Plus
il y réfléchissait, et plus il se persuadait qu'il y avait quelque
chose entre
eux.
Et Puis Kounta s'aperçut que Noé ne l'observait pas moins
que lui-même n'observait le jeune homme. Allons, il allait
s˚rement lui demander Kizzy en mariage. Enfin, au début
avril - c'était un dimanche après-midi
- alors que Kounta astiquait le buggy des invités du maître, il
vit venir du quartier des esclaves la silhouette élancée de
Noé.
Arrivé devant Kounta, le jeune homme lui lança tout d'un
trait : t,
- L'ancien, y a qu'en vous qu'j'ai confiance. Faut que j' me
confie à quelqu'un. il peux plus vivre comme ça. J' va
m'ensauver.
Kounta fut d'abord tellement surpris qu'il ne trouva rien à
répondre.
Enfin, les mots lui vinrent :
- Tu t'ensauv'ras nulle part avec Kizzy!
Ce n'était pas une question mais un avertissement.
- Oh! non, m'sieu! J' voudrais pas lui attirer des ennuis!
répondit aussitôt Noé.
Embarrassé, Kounta dit, après un court silence
- La fuite, y en a pas un qu' ça travaille pas un jour ou
J'autre.
- Kizzy m' dit qu'elle sait par sa mammy qu' vous avez
marronné
quat' fois, reprit Noé en le regardant bien en face.
Kounta confirma la chose d'un signe de tête, sans rien
laisser paraître
de ce qui lui tournoyait dans l'esprit. Il se revoyait au même
‚ge, à p eine
sorti des entrailles du grand bateau, et si obsédé par ses
idées de fuite que
chaque jour passé à attendre une occasion, aussi médiocre
f˚t-elle, était un véritable supplice. Il songea fugacement à
Kizzy : si elle ignorait le des-sein de Noé, comme la phrase
de ce dernier le laissait entendre, combien elle allait souffrir
de la disparition de cet être cher - si peu de temps après
avoir perdu l'amitié de la fille toubab. Et nul n'y pourrait
rien. Il lui fallait
cependant bien peser ce qu'il allait dire à Noé.
- C'est Pas moi qu'irai t' pousser à t'ensauver ou à pas
t'ensauver.
Mais faut qu' tu soyes prêt à y laisser ta peau si on t'
rattrape, ou sans
«a t'es pas prêt.
- J' s'rai pas rattrapé, répondit Noé. A c' que j' sais,
l'principal c est
de s' guider sur l'étoile polaire, et puis l' jour y a des
quakers blancs et
des nègres affranchis qui vous cachent. Et dès qu'on arrive
dans c't Ohio, on est libre.
Il ne sait rien de rien, pensait Kounta. Aller s'imaginer qu'on
pouvait s'enfuir aussi facilement! Mais, bien sUr, Noé était
jeune; et en plus, comme la plupart des esclaves, il n'était
pratiquement jamais sorti de la plantation. Et c'est pour cela
qu'ils étaient rattrapés si vite, et
310
surtout les travailleurs des champs : déchirés par les ronces,
affamés, égarés dans des forêts et des marais pleins de
serpents venimeux. En un éclair, Kounta revoyait ses
courses éperdues, les chiens, les fusils, les
fouets - la hachette!
- Tu sais pas d' quoi tu parles, mon garçon! grinça-t-il.
Mais, regrettant aussitôt ses paroles, il ajouta
- C' que j' veux dire, quoi, c'est qu' c'est pas si facile! Tu sais
qu'ils
te lancent les chiens au derrière?
- Les chiens morts, ils peuvent plus manger personne,
rétorqua Noé
en sortant vivement un couteau de sa poche. Y a rien qui
m'arrêtera.
Caton l'avait bien dit, ce garçon n'avait peur de rien.
- Eh bien, si tu dois t'ensauver, tu t'ensauv'ras.
- J' sais pas quand ça s'ra, poursuivit Noé, mais faut que j'
parte.
- Méfie-toi d' mêler Kizzy à rien, t'entends? insista
gauchement Kounta.
- Oui, m'sieu! Mais quand j' s'rai dans l' Nord, j' travaillerai
dur pour la racheter. Vous y direz pas, hein?
Kounta hésita, mais il finit par répondre
- Non, Faudra en parler vous deux.
- J'y dirai que quand ça s'ra l' moment, conclut Noé.
Brusquement, Kounta étreignit la main de Noé dans les
siennes.
J' te souhaite de t'en tirer.
77
Une semaine après le seizième anniversaire de Kizzy, à
l'aube du premier lundi d'octobre, les esclaves se
rassemblaient comme d'habitude pour partir aux champs,
lorsque l'un d'entre eux remarqua : " OU qu'il est, Noé? "
Kounta, qui était justement en train de discuter avec Caton,
sut aussitôt que Noé s'était enfui. Les têtes se tournèrent
pour scruter les environs, et Kounta rencontra le regard de
Kizzy qui s'efforçait de jouer la surprise - elle baissa les
yeux.
- J' pensais qu'il était là avec toi, dit à Caton la mère de Noé,
Ada.
- Pas du tout, et j' voulais y passer un savon d' pas s'être
levé à
l'heure, répondit Caton.
Et il alla heurter du poing la porte de l'ancienne case du
vieux jardi-311
nier, que Noé venait d'hériter pour ses dix-huit ans.
Poussant violemment la porte, il se précipita à l'intérieur en
criant d'un air furieux : " Noé!
" @t
Mais il ressortit aussitôt, le visage soucieux, en remarquant
- «a lui ressemble pas.
Puis il dépêcha aussitôt les autres pour inspecter leurs
cases, la cahute
des cabinets, les hangars, les champs.
Ils s'égaillèrent tous à la recherche de Noé et Kounta, pour
sa part, se dirigea vers l'écurie o˘ il s'égosilla à crier : "
NO…! NO…! " au point que les chevaux en levèrent la tête
de leurs r‚teliers. Kounta s'assura que personne ne venait
dans sa direction et, grimpant prestement dans le fenil, Il se
prosterna pour implorer la protection d'Allah sur l'entreprise
de Noé.
Caton envoya finalement les autres aux champs, en disant
qu'il les rejoindrait bientôt avec le Violoneux; ce dernier, en
effet, avait eu la sagesse de se proposer pour les travaux
agricoles, depuis que les occasions de jouer pour les bals -
et donc de rapporter de l'argent - s'étaient raréfiées.
En arrivant dans l'arrIère-cour, le Violoneux murmura à
Kounta
- Pour moi, il s'est ensauvé.
Kounta répondit par un grognement, mais Bell ajouta
- L'a jamais fait un écart, et c'est pas l'genre à courailler la
nu it.
Caton finit par exprimer la crainte qui les tenaillait tous
- Va falloir l' dire au maître!
Ils se concertèrent rapidement, et Bell proposa d'attendre
que le maitre ait pris son petit déjeuner.
- Des fois que l' garçon aurait quand même filé dehors c'te
nuit, et qu'il aurait du mal à rentrer sans s' faire pincer par
les patterouilleurs.
Bell servit au maître son petit déjeuner préféré : pêches
conservées dang leur jus avec de la crème fraîche, jambon
fumé au bois de hickory, oeufs brouillés, gruau, biscuits au
babeurre, et elle attendit qu'il ait demandé de nouveau du
café pour lui annoncçr la nouvelle.
- Maître, dit-elle en avalant sa salive, Caton me d'mande de
vous dire que c' Noé, on l' trouve pas c' matin!
Fronçant le sourcil, le maître reposa sa tasse.
Et alors, o˘ est-il? Est-ce que tu essaies de me faire
entendre qu'il est allé s'enivrer ou courir le guilledou et qu'il
va rentrer en cachette, ou
bien qu'il s'est enfui?
- J' sais pas, maître. On l'a cherché partout et on l'a pas
trouvé.
Je vais lui donner jusqu'à ce soir - non, jusqu'à demain matin
-
avant de prendre des mesures.
- Maître, c'est un brave garçon, c' Noé, l'est né chez vous, l'a
été
él'vé ici, et un travailleur avec ça, l'a jamais causé l' moind'
ennui à
vous
ni à personne...
M'sieu Waller braqua son regard sur Bell
S'il est en fuite, il va le regretter.
Oui, m'sieu maître.
Et Bell se précipita dans la cour pour raconter aux autres
comment 312
le maître avait réagi. Mais à peine Caton et le Violoneux
étaient-ils
partis
en h‚te pour les champs que m'sieu Waller rappela Bell pour
lui dire de faire atteler le buggy.
Tout au long de la journée, en conduisant le maître d'un
patient à
l'autre, Kounta passa de l'exaltation - à l'idée que Noé était
en fuite -
à l'angoisse, en pensant aux épines et aux chiens. Et il
pressentit l'espoir
et la souffrance qui devaient se disputer le coeur de Kizzy.
Tout le quartier des esclaves se retrouva à la veillée, sans
oser échanger lus que des chuchotements.
-P L'est parti, c' garçon, dit Tante Sukey. J' l'avais lu dans ses
yeux
qu' ça arriverait.
L'est pas du genre à filer la nuit pour aller s' griser! ajouta
Soeur Mandy.
Ada, la mère de Noé, était enrouée d'avoir pleuré toute la
journée.
- Il m'a jamais parlé qu'il aurait pensé à marronner, mon
p'tit! Seigneur! Vous croyez-t-y qu' le maître va l' vendre?
Personne n'osa lui répondre.
A peine étaient-ils rentrés dans le , ur case que Kizzy éclata
en sanglots;
Kounta ne s avait que dire ni que faire. Mais Bell la prit dans
ses bras et la berça doucement.
Le mardi matin arriva et, bien s˚r, Noé n'avait pas reparu.
M'sieu Waller se fit conduire par Kounta au chef-lieu, et il
alla directement à la prison du comté de Spotsylvanie. Il en
ressortit une demi-heure après avec le shérif, et ordonna à
Kounta d'attacher le cheval de ce dernier à
l'arrière
du buggy. " Nous déposerons le shérif en chemin ", dit le
maître.
Avec tous ces négros qui marronnent, dit le shérif tandis que
le buggy s'ébranlait, on a un fameux tintouin - ils filent dans
les bois pour pas être vendus dans le Sud.
- Depuis que j'ai une plantation, dit m'sieu Waller, je n'en ai
jamais vendu que s'ils violaient ma règle. Et ils le savent
tous très bien.
- Mais c'est fameusement rare, un négro qui apprécie un
bon maitre, vous le savez bien, docteur, répondit le shérif.
Vous dites qu'il a dix-huit ans? Y a donc tout à parier qu'il a
fait comme les négros des champs du même ‚ge : direction
le Nord. - Kounta se raidit. - Avec les domestiques, c'est une
autre histoire : ils sont finauds, ils ont du bagou.
alors ils se font passer pour des affranchis ou ils racontent
aux patrouilleurs qu'ils font une course pour leur maître et
qu'ils ont perdu leur permis de circulation. Et puis, une fois à
Richmond ou dans une autre grande ville, avec tous ces
négros qu'il y a, allez donc les chercher. -Le shérif fit une
pause. - Il a sa mère chez vous, docteur, mais vous savez
s'il aurait de la famille ailleurs?
Je ne lui en connais pas.
Peut-être une fille, alors? A cet ‚ge-là, le négro, il vous
laissera la
mule en plein champ pour aller courir.
Pas à ma connaissance. Mais il y a chez moi la fille de ma
cuisi-313
nière, elle doit avoir dans les quinze ou seize ans.
Cependant j'ignore s'il y
avait quelque chose entre eux.
Kounta retint son souffle.
- J'en ai vu quéraient grosses à douze ans! ricana le shérif.
Ces
négresses, ça sait y faire, me@rne avec les Blancs. Et pour
les négros frin-gants, faut pas leur en promettre!
Kounta bouillait de colère, mais il entendit le maître
répondre d'un ton brusquement glacial
n'est pas dans mes habitudes d'avoir des relations
personnelles avec mes esclaves, et quant à leurs affaires
privées, je les ignore et tiens
à les ignorer.
- Bien sUr, sans doute, se h‚ta de répondre le shérif. Vous
m'avez dit qu'il était né à la plantation et qu'il n'avait jamais
beaucoup circulé?
- Oui, c'est pourquoi je l'estime incapable d'arriver jusqu'à
Richmond, et à plus forte raison d'atteindre le Nord.
- Vous savez, docteur, les négros se passent pas mal de
renseignements entre eux. En leur frottant gentiment le
cuir, on a pu faire cracher à certains qu'ils s'étaient mis
dans la tête une carte complète du chemin à suivre et des
endroits o˘ on les cacherait. Tout ça, c'est un coup de ces
fameux amis des Noirs, ces prêchi
-prêcha de quakers et de Méthodistes.
Mais un garçon comme le vôtre, qu'est jamais sorti, qui vous
a jamais fait ê
d'histoires, je parierais qu'avec encore deux bonnes nuits
dans la for t vous
allez le voir rappliquer, tout péteux et crevant de faim. Le
ventre vide, pour
un négro, ça pardonne pas. «a vous évitera la dépense d'un
avis dans la Gazette ou d'une prime aux chasseurs de
nègres.
Je souhaite que vous disiez vrai, mais de toute façon je le
vendrai sur-le-champ dans le Sud, car il a violé ma règle rien
qu'en sortant sans autorisation de la plantation.
Kounta serrait si fort les guides qu'il s'en rentrait les ongles
dans les
paumes.
Dans ce cas, ça vous fait pour l'instant douze à quinze cents
dollars perdus dans la nature. Je vais transmettre aux
patrouilleurs du comté la description que vous m'avez
fournie, et si on le rattrape ou si on apprend quelque chose,
je viendrai aussitôt vous en avertir.
Le samedi matin, Kounta était en train d'étriller un cheval
devant l'écurie lorsqu'il entendit monter le cri de
l'engoulevent - le signal habituel
de Caton. Il attacha le cheval à un pieu et courut vers sa
case. De la fenêtre
en façade, il apercevait presque jusqu'à l'intersection de la
grand-route et
du chemin d'entrée. Dans la grande maison, Bell et Kizzy
devaient été alertées, elles aussi, par l'appel de Caton. avoir
Puis il vit un chariot remonter l'allée, et soudain l'angoisse le
sais it C'était le shérif qui conduisait. Allah miséricordieux,
est-ce qu'ils avaient
rattrapé Noé? Kounta savait qu'il aurait dU aller abreuver et
bouchonner le cheval du visiteur, mais il demeurait rivé à la
fenêtre - le shérif entrait
en trombe dans la grande maison.
314,
A peine quelques minutes plus tard, Kounta vit Bell
déboucher de la porte de la cuisine et accourir vers la case.
Ouvrant la porte à toute volée,
elle hurla, le visage inondé de larmes
' shérif et l' maître, ils parlent de Kizzy!
-L
Kounta accusa le coup, mais il regarda d'abord Bell d'un air
incrédule et puis, brusquement, il l'empoigna et la secoua
en criant quoi qu'il y veut?
Bell parvint à lui raconter d'une voix hachée qu'à peine le
shérif était-il arrivé, le maître avait appelé Kizzy qui était en
train de faire sa chambre
à l'étage. Surprise par son ton brutal, Bell avait couru se
poster dans l'anti-chambre pour essayer d'entendre ce qui
se disait, mais elle n'avait pas compris les mots, simplement
l'intonation.
- L'avait l'air fou furieux, dit-elle en essayant de reprendre
son souffle. Et puis l' maître m'a sonnée, alors j'ai voulu
m'en retourner pour faire
comme si je v'nais d' la cuisine, mais v'là qu'il étant d'vant
la porte du salon. J' l'ai jamais vu m' faire des yeux pareils. Il
m'a dit d' sortir à
l'ins-
tant d' la maison et d' pas rev'nir sans qu'il m'appelle!
Seigneur Dieu! se lamenta Bell en allant devant la fenêtre
pour surveiller la grande maison, mais quoi que l' shérif il
peut bien vouloir à ma p'tite?
que faire? songeait désespérément Kounta. Fallait-il courir
aux champs, pour alerter les autres? Mais que ne risquait-il
pas d'arriver en son absence?
Bell se précipita dans leur chambre en implorant son Jésus à
tue-tête, et il se retint pour ne pas déverser sur elle sa
fureur : depuis combien de temps s'exténuait-il à lui
démontrer qu'elle se leurait en croyant qu'il y avait du bon
dans le maître - ou dans n'importe quel toubab!
- J'y retourne! s'écria brusquement Bell en prenant sa course
vers la grande maison.
qu'allait-elle faire? Kounta se lança en clopinant derrière
elle, la vit
s'engouffrer dans la cuisine, mais quand il arriva à son tour
devant la porte,
la pièce était vide. Alors, il poussa la contre-porte grillagée
avec précaution, pour l'empêcher de grincer, traversa la
cuisine à pas feutrés et s'arrêta
devant la porte de communication avec le grand vestibule. Il
tendit l'oreille
en retenant son souffle. Et puis il entendit appeler
doucement : " Maître!
"
Il n'y eut pas de réponse. Alors la voix de Bell s'éleva de
nouveau, cette fois nette et sonore
- MaItrel
Et la porte du salon s'ouvrit.
- O˘ est ma Kizzy, maître?
- C'est moi qui la garde, répondit durement m'sieu Waller.
Un en fuite, ça suffit.
- Maître, j'y comprends rien. C't' enfant-là, elle sort jamais d'
chez VOUS.
Après tout, dit le maître, il est possible que tu ne saches pas
ce qu'elle a fait. On a réussi à capturer ce Noé, mais il a eu
le temps de blesser
315
grièvement à coups de couteau deux patrouilleurs à qui il
présentait un faux permis de circulation. Et on l'a finalement
contraint à avouer que c'était ta fille qui avait fabriqué ce
document. Et elle l'a reconnu devant le shérif.
il y eut un atroce moment de silence, et puis Kounta
entendit un cri et des pas précipités. Comme il tirait
brusquement la porte, Bell passa devant lui comme un
ouragan, l'écarta avec la force d'un homme et jaillit hors de
la porte de la cuisine. Alors, il se lança à sa poursuite et la
rattrapa
devant leur case.
- L' maître, il va vendre Kizzy, j' te dis qu'il va la vendre!
hurla Bell.
Tout tourna dans la tête de Kounta.
- J' vais lui reprendre! cria -t-il d'une voix étranglée, et il
repartit
comme un fou vers la grande maison, avec Bell sur ses
talons.
Soulevé par la fureur, il traversa la cuisine, poussa la porte
et fit irruption dans le ve-,tibule, bravant le plus formel
interdit.
Le Maître et le shérif pivotèrent sur eux-mêmes d'un air
incrédule en entendant s'ouvrir avec fracas la porte du
salon. Sur le seuil se dressait Kounta, les yeux br˚lant d'une
rage meurtrière. Derrière lui, Bell hurlait :
- quoi qu' vous avez fait d' not' enfant? On viens la
reprendre!
Kounta vit le shérif poser sa main sur la crosse de son
pistolet, tandis
que le maître fulminait
- Sortez!
- Hé! négros, vous êtes sourds? - le shérif dégainait.
Kounta se ramassait pour bondir sur lui. Mais soudain la voix
de Bell s'éleva derrière lui : " Oui, m'sieu ", et elle s'agrippa
à son bras. Il recula
ainsi jusqu'au seuil
- et puis la porte lui claqua à la figure et il entendit
la clé tourner dans la serrure.
Kounta restait prostré dans la cuisine, rem‚chant sa honte à
côté de Bell, éperdue, lorsque leur parvinrent les voix du
maître et du shérif..
puis
un bruit de pas traînants.... les sanglots de Kizzy... et le
claquement sec de la grande porte.
- Kizzy! Kizzy! mon bébé! Seigneur Dieu, n' les laisse pas
vendre ma Kizzy!
Bell se jeta dehors, suivie de Kounta, et ses clameurs
alertèrent les Noirs des champs, qui accoururent aussitôt.
Caton arriva juste à temps pour voir Kounta et Bell tourner
le coin de la maison et se précipiter vers le grand escalier
d'entrée : m'sieu Waller descendait les marches devant le
shérif qui tirait Kizzy par une chaîne.
- Mammy! Maaaaaaaammy! hurlait Kizzy en se rejetant en
arrière.
Bell et Kounta s'élancèrent - mais le shérif tira son pistolet
et le braqua sur Bell. Elle s'arrêta net, plongea son regard
dans celui de Kizzy et parvint à articuler :
- C'est vrai qu' t'as fait c' qu'ils disent?
316
Tous les yeux se tournèrent vers Kizzy : le regard noyé de
larmes et suppliant qu'elle portait à tour de rôle sur Bell et
Kounta, puis sur le maître
et le shérif, constituait une réponse éloquente.
- Seigneur Dieu! hurla Bell. Pitié, maître! Elle a pas compris
c'
qu'elle fsait. C'est mam'zelle Anne qu'y a appris à écrire.
- La loi est la loi, répondit le maître d'un ton glacial. Elle a
violé
ma règle. Elle a commis un délit. Elle pourrait être complice
de meurtre, car l'un de ces Blancs est entre la vie et la mort.
- C'est pas elle qu'a frappé c't homme, maître! Dites, maître,
elle a pas travaillé pour vous d'puis qu'elle est assez grande
pour charrier vot'
pot d' chambre? Et moi, ça fait quarante ans que j' cuisine
et que j' vous sers, et lui... - désignant Kounta - d'puis l'
temps qu'il vous conduit partout! Maître, ça compte donc
pour rien, tout ça?
- C'était votre travail, et rien de plus. Elle va être vendue, un
point
c'est tout.
- Y a qu' les derniers des Blancs pour séparer les familles,
hurla Bell.
Vous êtes pas du bas monde comme ça, maître!
Sur un signe furieux de m'sieu Waller, le shérif tira
brutalement Ki zz y
en direction du chariot, mais Bell lui barra le chemin.
- Alors, z'avez qu'à nous vendre avec elle, son papa et moi!
Nous séparez pas, maître!
Sors-toi d' là! lança le shérif en l'écartant brutalement.
Un rugissement s'échappa de la gorge de Kounta et il
s'élança sur le shérif, qui roula au sol.
- Sauve-moi, Fa! cria Kizzy d'une voix déchirante.
Kounta la saisit par la taille et tira comme un forcené sur la
chaîne.
Mais soudain il tomba à genoux, à demi assommé par le
violent coup de crosse que le shérif venait de lui porter à la
nuque. Alors Bell sauta sur l'hom-
me : celui-ci para le coup de son bras tendu, l'envoya à terre
et, en un éclair, jeta Kizzy dans le chariot, attacha
l'extrémité de la chaîne et bondit
sur le siège. Il fouetta le cheval, qui démarra en trombe.
Redressé d'un coup de reins, Kounta se lança derrière le
chariot, mais son pied mutilé
ne put tenir longtemps à ce rythme, et il resta bientôt en
arrière.
Mam'zelle Anne!... Mam'zelle Anne.... s'époumonait à hurler
la malheureuse Kizzy.
Le chariot tournait déjà sur la grand-route que ses cris
semblaient encore suspendus dans l'air autour de Kounta: "
Mam'zelle Anne!
Mam'zelle Anne... "
quand Kounta dut s'arrêter, chancelant, à bout de souffle, le
chariot était déjà à plus d'un demi-mille. Il demeura sur le
chemin, à le regarder disparaître, à regarder la poussière se
dissiper au loin, à regarder la route
- de nouveau vide à perte de vue.
Et Kounta se sentit soudain envahi d'une poignante et
irrémédiable certitude : jamais plus il ne reverrait sa Kizzy.
78
Hébétée et sans forces, Kizzy gisait sur une pile de sacs de
jute, dans
une case obscure. Elle se demandait vaguement quelle
heure il pouvait être.
quand on l'avait tirée hors de la carriole, il faisait déjà nuit,
et il lui semblait que plus jamais le jour ne reparaîtrait. Elle
se mit à s'agiter et à se retourner, en essayant de fixer son
esprit sur quelque chose -
n'importe
quoi - qui ne f˚t pas terrifiant. Pour la centième fois, elle se
força à
réflé-
chir aux moyens de parvenir " là-haut dans l' Nord ", o˘ les
Noirs fugitifs trouvaient la liberté. Si elle n'allait pas dans la
bonne direction, elle risquerait de se retrouver dans le " Sud
profond ", o˘ les maîtres et les régisseurs
étaient infiniment pires que m'sieu Waller. Seulement dans
quel sens était le Nord? Elle n'en avait pas la moindre idée.
Mais elle s'enfuirait, cela, elle se le jurait.
Le grincement de la porte la glaça soudain. D'un bond elle
fut debout et recula dans le noir. Le personnage qui entrait
portait une bougie, dont il protégeait la flamme de sa main
repliée. Elle reconnut le Bla nc@qui l'avait achetée tenait
dans son autre main un fouet court a la lanière déroulée.
Mais ce qui la terrorisa, ce fut le sale désir empreint sur
les traits de l'homme.
- J'aimerais autant pas avoir à t' frotter la peau, dit-il en
répandant
de suffocants relents d'alcool.
Elle comprit aussitôt. Il voulait faire avec elle ce que son
papa faisait
avec sa mammy, quand elle entendait monter de bizarres
bruits derrière le rideau, au moment o˘ ils la croyaient
endorinie. C'était cela aussi que Noé voulait, lorsqu'ils
allaient se promener le soir, le long de la clôture;
elle avait même été plusieurs fois sur le point de lui céder,
et plus encore
la veille de sa fuite. Mais Noé s'était écrié d'une voix rauque
: " Oh! j, veux
qu'
tu m' portes un p'tit! " et elle avait eu tellement peur qu'elle
s'était finalement refusée. Il fallait que ce Blanc f˚t fou pour
s'imaginer qu'elle allait
le laisser faire - lui!
- J'ai pas de temps à perdre!
Le Blanc parlait d'une voix p‚teuse. Kizzy essayait de jauger
la distance qui la séparait de la porte - elle allait se lancer,
esquiver l'homme, se
fondre dans la nuit. Mais il parut deviner son intention, se
déplaça légèrement et, sans la quitter de l'oeil, il se pencha
pour faire couler un peu 318
de cire sur la chaise branlante afin d'y fixer la bougie. Kizzy
recula insen
siblement, mais elle se trouva bientôt le dos au mur.
- Ton nouveau maître, c'est moi, tu comprends ça, non? Une
belle fille comme toi! Je pourrais même t'affranchir, si j'étais
content de toi.
Il bondit sur Kizzy et l'empoigna; elle se dégagea en hurlant,
mais, d'une sèche détente du poignet, il lança son fouet : la
lanière br˚la la nuque
de Kizzy qui se lança sauvagement sur lui en essayant de lui
lacérer le visage de ses ongles. Dans un torrent
d'imprécations, il la jeta sur le sol.
Kizzy se releva en un éclair, mais, d'une bourrade, l'homme
la renvoya à terre. Et soudain il était à genoux à côté d'elle,
et, lui serrant la gorge
pour étouffer ses cris - " J' vous en prie, mditre, j' vous en
prie! " - il lui
enfonçait, de l'autre main, des lambeaux de toile à sac dans
la bouche.
Kizzy suffoquait, elle essayait de le repousser de ses bras,
elle cambrait les reins pour se redresser. Alors il se mit à lui
cogner le cr‚ne contre le
sol, puis il la gifla - de plus en plus violemment - et Kizzy
sentit soudain
qu'il lui relevait sa robe, qu'il lui arrachait ses dessous. Elle
se tordit désespérément, hurla en vain - b‚illonnée qu'elle
était par la toile à
sac. Les mains de l'homme remontaient en haut de ses
cuisses, cherchant ses parties intimes o˘ les doigts
fouillaient, pinçaient, trituraient. Et puis
l'homme lui porta un coup qui l'hébéta et, rejetant ses
bretelles, il tira sur
son pantalon. Soudain pénétrée comme par un trait de feu,
Kizzy défaillit, mais l'homme s'agitait encore et encore.
Alors, Kizzy s'évanouit.
quand elle rouvrit les yeux, l'aube était déjà là. La honte la
submergea
en voyant, penchée au-dessus d'elle, une femme noire qui
lui nettoyait le sexe avec un linge frotté de savon et de l'eau
tiède. La main de la femme remonta sous ses fesses, et
Kizzy reconnut à l'odeur qu'elle s'était souillée
- submergée de honte, elle ferma les yeux. quand elle osa
de nouveau regarder la femme, elle se rendit compte que
celle-ci avait un air aussi naturel que si elle exécutait
n'importe quelle t‚che courante. Pour terminer, la
femme lui couvrit le ventre d'une serviette propre et
murmura
- T'as s˚rement pas envie d' parler.
Elle étendit un sac de jute sur Kizzy, ramassa le seau et les
linges et sortit de la case en disant
- J' t'apport'rai à manger dans pas longtemps.
Kizzy restait étendue, en proie à un bizarre sentiment
d'irréalité.
Non,
cette chose inimaginable, cette chose atroce n'avait pas pu
lui arriver!
Mais
la douleur qui lui déchirait le sexe était là pour prouver
qu'elle l'avait bien
subie. Elle était profondément salie, dégradée. Elle serra le
sac autour d'elle
et demeura absolument immobile, mais la lancinante
douleur s'accentua encore.
Elle revoyait tout ce qui s'était passé depuis quatre jours :
l'expression terrifiée de ses parents, leurs cris lorsqu'on
l'avait emmenée, la résistance qu'elle avait essayé
d'opposer au négrier blanc à qui le shérif du comté de
Spotsylvanie l'avait livrée - elle avait même prétexté un
besoin urgent en chemin pour tenter de s'enfuir. Et puis,
arrivés dans une 319
petite ville, le négrier l'avait vendue - après d'‚pres
marchandages - à ce nouveau maître qui avait abusé d'elle
le soir même. Mammy! Papa! Si seulement ses cris avaient
pu les atteindre - mais ils ne savaient pas o˘
elle était. Et même, qu'était-il advenu d'eux? M'sieu Waller
ne vendait que ceux qui " violaient sa règle ", mais, en
essayant d'empêcher le maître de la vendre, ils s'étaient
justement rendus coupables de plusieurs manquements.
Et Noé? qu'était-il arrivé à Noé? Est-ce qu'ils l'avaient battu
à
mort?
Et aussitôt les souvenirs affluèrent à sa mémoire : Noé
exigeant avec emportement qu'elle lui prouve son amour en
lui fabriquant une fausse passe; Noé jurant avec une
farouche détermination que, dès qu'il aurait mis un peu
d'argent de côté - car dans le Nord les emplois ne
manquaient pas - il reviendrait et la ferait s'ensauver, elle
aussi, " et on pass'ra l' reste
de not' vie ensemble ". Les sanglots soulevaient Kizzy.
Jamais elle ne reverrait Noé. Jamais elle ne reverrait ses
parents.
Entendant la porte grincer, Kizzy se leva d'un bond et recula
vers le mur : mais c'était la femme qui apportait une petite
marmite fumante, un bol et une cuillère. Kizzy se laissa
retomber sur les sacs, tandis que la femme remplissait le
bol et venait le déposer à sa portée, sur le sol.
Kizzy
ne réagit pas, mais la femme s'accroupit à côté d'elle et se
mit à lui parler
aussi naturellement qu'à une vieille connaissance.
- J' suis la cuisinière d' la grande maison, j' m'appelle Malizy.
Et toi?
Kizzy finit par comprendre qu'elle serait une sotte de ne pas
répondre.
- J' m'appelle Kizzy, mam'zelle Malizy.
La femme grogna d'un air bienveillant.
- T'as été bien él'vée, ça s' voit.
Et, jetant un coup d'oeil au bol que Kizzy n'avait pas touché,
elle ajouta :
- Tu sais, ça t' fra pas d' bien d' manger froid.
Kizzy crut entendre Soeur Mandy ou Tante Sukey. Elle go˚ta
une petite cuillerée de rago˚t et se mit à manger lentement.
- quel ‚ge t'as? demanda mam'zelle Malizy.
- Seize ans, ma'me.
- Oh! il finira en enfer, l' maître, aussi vrai qu'il est v'nu au
monde!
marinonna mam'zelle Malizy. Autant que j'te l'dise tout d'
suite, l'
maître,
c'est un Blanc qu'aime les négresses, et surtout les jeunes.
L'a fricoté
avec moi, tu sais, pasque j'ai qu' neuf ans d' plus que toi,
mais ça s'est arrêté quand il a am'né la maîtresse, pasqu'il
m'a mise cuisinière à la grande maison d'oU qu' la maîtresse
elle bouge pas, l' Seigneur en soit remercié grimaça
mam'zelle Malizy. Faut t'attendre à l' voir rappliquer plus
d'une fois.
Kizzy prit aussitôt sa décision. Dès la nuit venue, elle
s'enfuirait -
jamais elle ne pourrait subir de nouveau cet homme. Mais
mam'zelle Malizy semblait lire dans ses pensées.
- Va pas penser à t'ensauver, mon chou! Pasqu'il te fra
rechercher, 320
et avec leurs chiens, t'as pas une chance et après tu s'ras
dans un pire pétrin. Faut t' calmer. Déjà, il va pas être là
pendant quat' cinq jours.
L'est
parti@ avec c' négro qu'entraîne ses bestioles. Vont bien
courir la moitié
dl l'Etat pour s' montrer dans des grands combats d' coqs
qu'y a, là-bas.
L' maître, sorti d' ses volailles, y a pas grand-chose qui
compte.
Et mam'zelle Malizy poursuivit sa litanie : comment le
maître, petit Blanc des plus démunis, avait gagné dans une
tombola, rien qu'avec un billet à vingt-cinq cents, un bon
coq de combat - et, à partir de là, comment il était devenu
peu à peu un des grands propriétaires de coqs de combat
de la région.
Il couche pas avec la maîtresse? risqua à un moment Kizzy.
Tu parles que si! L'est fou des femmes, c'est tout. Elle, tu la
verras pas souvent; l'a une peur bleue d' lui, alors, elle
bouge pas. L'est bien plus
jeune que lui : quatorze ans, qu'elle avait. quand il l'a
am'née là - une crève-la-faim comme lui. Mais elle sait bien
qu' pour lui, c'est d'abord ses coqs, et elle après.
Voyant que Kizzy ne l'écoutait que distraitement, tenaillée
qu'elle était par ses idées de fuite, mam'zelle Malizy
changea de sujet.
- Dis donc, d'o˘ tu viens, toi? Comment qu' tu dis? Du comté
de Spotsylvanie, en Virginie. Jamais entendu c' nom-là! Ici,
c'est l' comté
d'Caswell, en Caroline du Nord.
Le renseignement avait peu de prix pour Kizzy. Elle savait
que la Caroline du Nord se trouvait plus ou moins à
proximité de la Virginie, mais cela ne l'avançait guère.
- Dis donc, tu sais même pas Il nom du maître? reprit
mam'zelle Malizy. S'appelle m'sieu Tom Lea, si bien qu' toi,
tu s'ras Kizzy Lea!
- Mon nom, c'est Kizzy Waller! protesta Kizzy.
Mais elle songea aussitôt que c'était m'sieu Waller, celui
dont elle portait le nom, qui l'avait précipitée dans l'horrible
situation o˘ elle se trouvait, et les larmes lui jaillirent des
yeux.
- Faut pas l'prendre comme ça, mon chou, s'écria mam'zelle
Malizy.
Les négros, ils ont l' nom d' leur maître. quoi qu' ça peut
faire, c'est juste
pour les appeler.
- Le vrai nom d' mon papa, c'est Kounta Kinté. L'est africain,
dit Kizzy.
- C'est pas vrai? (Mam'zelle Malizy paraissait franchement
ébahie.) Paraîtrait qu' mon arrière-grand-papa aussi l'était
africain! Ma mammy m'a dit qu' sa mammy y avait raconté
qu'il était noir comme du goudron, avec des cicatriks' sur les
deux joues. Mais elle m'a jamais dit son nom.
Et toi, tu connais aussi ta mammy?
- Pour s˚r. S'appelle Bell. Elle aussi, l'est cuisinière à la
grande maison. Et mon papa, il conduisait l' buggy du
maître.
- Alors, t'étais avec ton papa et ta mammy? Tu sais qu' les
négros, y en a pas beaucoup qui connaissent leurs deux
parents!
Sentant que mam'zelle Malizy se préparait à partir, Kizzy
chercha 321
à faire rebondir la conversation, pour ne pas rester seule -
et, d'ailleurs,
cette question la tracassait.
- quoi qu'on va m' faire faire ici, mam'zelle Malizy?
- C' que tu vas faire? répondit mam'zelle Malizy d'un air
étonné. L'
maître t'a pas dit combien qu'on est d' négros? Non? Ben,
avec toi, ça fait tout juste cinq! Et encore, j' compte Mingo, l'
vieux négro qu'est toujours avec sa volaille. Alors, moi, j'
fais la cuisine, la lessive, l'
ménage,
et Soeur Sarah et Oncle Pompée ils travaillent aux champs,
et c'est là qu'
t'iras, toi aussi! quoi qu' tu fsais, là o˘ t'étais? ajouta-t-elle
en remarquant
le désarroi de Kizzy.
- J' nettoyais la grande maison et j'aidais ma mammy à la
cuisine, répondit Kizzy d'une voix blanche.
- Je m' disais aussi qu' t'avais les mains bien tendres! Ici, tu
les auras
calleuses en un rien d'temps! …coute donc, ma
pauv'mignonne, dit mam'zelle Malizy pour atténuer un peu
la brutalité de sa déclaration, t'étais chez un maître riche.
Mais ici, c'est un d' ces p'tits Blancs qu'ont d˚ s' dém'ner
pour arriver seulement à avoir un peu d' terre, et ils te
b‚tissent làd'ssus
une maison de rien du tout avec un grand portique, histoire
de s' faire mousser. L'a guère plus d' quat'-vingts acres, et il
les cultive pasqu'il veut
qu'on l' prenne pour un planteur. Mais il met tout c' qu'il a
dans ses coqs de combat, l'en a bien plus d'un cent. L'arrête
pas d' jurer à la maîtresse que quand il aura fait sa p'lote
avec ses bestioles, elle aura une grande maison avec deux
étages et six colonnes par-devant. R'marque, il y arrivera
p't-êt' pasqu'il y a pas plus pingre. L'a pas d' cocher, pas d'
garçon d'écurie. C'est lui qu'attelle le buggy, qui l' conduit
tout seul. Tu sais, mon
chou, si j' suis pas aux champs, c'est pasque la maîtresse
elle sait même pas faire cuire un oeuf; alors, comme il aime
bien manger, il y faut quelqu'un, sans compter qu' ça l'
flatte d'avoir une négresse pour servir à
table
quand il traite des gens. L'aime bien prendre des grands
airs, surtout quand
il s'est fait d' l'argent en pariant sur ses coqs. Alors, là, crois-
moi qu'il
boude pas sur l'alcool, et après, c'est des invitations à dîner
longues comme la main. L'a quand même fini par s' mettre
dans la tête que Tante Sarah et Oncle Pompée, ils suffisaient
pas aux champs, et c'est comme ça qu'il t'a ach'tée. Tu sais
combien tu y as co˚té?
- Non, ma'me, dit Kizzy d'une petite voix.
- Pour moi, t'as d˚ aller chercher dans les six à sept cents
dollars, avec les prix qu'ils payent à c't' heure pour les
négros, sans compter qu'
jeune et solide comme t'es, ça lui fra des négrillons gratis.
Comme Kizzy restait sans voix, mam'zelle Malizy se dirigea
vers la porte, mais elle conclut avant de sortir :
- L' maître, il t'aurait fait faire des p'tits par un d' ces négros
r'pro-ducteurs qu' les maîtres ils louent, qu' ça m'aurait pas
étonnée, mais j'vois
qu'il va s' charger tout seul d' la besogne.
79
La conversation fut brève.
- Maître, j' vais avoir un p'tit.
- Et alors, qu'est-ce que tu veux qu'j'y fasse? C'est pas une
maladie, non? Alors, ouste, au travail!
Mais, à mesure que le ventre de Kizzy s'arrondissait, il
espaça de plus
en plus ses visites nocturnes. Kizzy peinait sous le br˚lant
soleil, parfois
prise d'étourdissements, surtout le matin, à cause des
nausées que provo-quait son état. Elle avait les paumes
toutes gonflées d'ampoules qui éclataient et se reformaient
aussitôt pour éclater de nouveau, au contact du manche
rugueux de la houe. Elle avançait dans les sillons en
essayant de ne pas trop se laisser distancer par ses aînés :
Oncle Pompée, courtaud et noir de peau; Tante Sarah,
mince et nerveuse, avec un teint marron clair.
Mais elle n'arrêtait pas de fouiller sa mémoire pour essayer
de retrouver tout ce que Bell lui avait appris sur son état.
Elle aurait donné n'importe quoi pour que sa mammy soit
auprès d'elle. Sans doute Bell l'avait sévèrement avertie de
ne pas " fricoter avec c' Noé " et " de le t'nir au large
",
-nais cette fois elle comprendrait que Kizzy était grosse
parce qu'on avait abusé d'elle, elle ne lui en voudrait pas,
elle lui expliquerait tout ce qu'elle
ne savait pas.
Comme mam'zelle Malizy et Soeur Sarah ne semblaient
prêter nulle attention à son ventre rond, à ses seins gonflés,
Kizzy se dit amèrement qu'il serait inutile de leur parler de
ses craintes. IJne fois suffisait, de s'être
fait rabrouer par m'sieu Lea. La grossesse de Kizzy était
d'ailleurs le moindre de ses soucis, à le voir chevaucher aux
quatre coins de la plantation pour houspiller ses trois
malheureux travailleurs des champs.
L'enfant vint au monde à l'hiver 1806 - Soeur Sarah faisant
office de sage-femme. Déjà presque oublieuse de ce qui lui
avait paru une éternité
de gémissements, de hurlements, de déchirements
d'entrailles, Kizzy gisait, baignée de sueur, et, devant ses
yeux émerveillés, Soeur Sarah élevait le petit être gigotant.
C'était un garçon - mais un garçon à la peau café-au-lait.
Remarquant son anxiété, Soeur Sarah la rassura :
- Mon chou, leur faut un bon mois, aux bébés, pour foncer
jusqu'à
leur vraie couleur!
Mais, Kizzy eut beau inspecter le petit plusieurs fois par jour
pen-323
dant un bon mois, elle dut se ranger à l'évidence : il ne
serait jamais, au mieux, que marron clair. Et Bell qui était si
fière de dire : " Chez l'maître, on est qu' des vrais Noirs! " Et
son papa couleur d'ébène, quel dédain ne manifestait-il pas
pour le teint des mul‚tres! Au fond, elle était soulagée
qu'ils ne pussent voir sa honte - et en souffrir. Mais, pour
elle, toute fierté
serait désormais abolie : n'importe qui saurait ce qui lui
était arrivé, et avec qui, rien qu'en la voyant avec son
enfant. Mais pourquoi s'était-elle refusée à Noé? " C'est not'
dernière chance avant que j' m'ensauve, poupée, pourquoi
tu veux pas? " Ces mots résonnaient encore à son oreille.
Oh!
Pourquoi n'avait-elle pas voulu - c'était l'enfant de Noé
qu'elle aurait porté, un enfant noter!
- Eh bien, fillette, quoi qu'y a? T'es pas contente d'avoir un
beau gros
poupon comme lui? finit par demander à Kizzy mam'zelle
Malizy, intriguée par son expression désolée et sa façon de
tenir le bébé de côté, comme si elle ne voulait même pas le
regarder.
Mais, comprenant soudain la répugnance de Kizzy, elle
s'empressa de la réconforter -
- Tu sais, une couleur ou l'aut', c'est du pareil au même.
D'nos jours y a plus personne qui va en faire cas, pasqu'il y
aura bientôt autant d'
mul‚tres que d' négros noirs comme nous. C'est comme ça,
quoi! Mais c'est ton bébé à toi, y a qu' ça qui compte!
- Mais quoi qu'y va arriver, demanda Kizzy pourtant
revigorée par cette explication, quand la maîtresse elle va
voir c't' enfant, mam'zelle Malizy?
- Bah! Elle sait bien qu'il vaut pas cher, m'sieu Lea! Et puis,
j' toucherais seulement un cent chaque fois qu'une Blanche
elle sait qu'
son mari l'a engrossé une négresse, que ça m' frait une jolie
p'lote.
La maîtresse, c' qui la rend jalouse, c'est qu'elle est pas
capab' d'avoir de p'tit.
Le lendemain soir, m'sieu Lea arriva dans la case de Kizzy. Il
se pencha au-dessus du lit et contempla le poupon à la
lueur de sa bougie.
- Eh bien! Il a l'air réussi, et solide avec ça! dit-il en
chatouillant
du doigt une menotte. Maintenant, toi, ça suffit. Tu
retournes aux champs lundi.
- Maître, faut que j' reste avec lui pour les tétées, laissa
sottement échapper Kizzy.
M'sieu Lea se prit à hurler furieusement
- La ferme, hein, et fais cl qu'on te dit! Mais qu'est-ce que
c'est qu'
ces aristocrates de Virginie qui vous g‚tent les négros! Si tu
veux pas l'emmener aux champs, moi, j' le vends et on en
parle plus, t'entends?
Folle de terreur à l'idée d'être séparée de son enfant, Kizzy
se mit à
sangloter. Satisfait de sa démonstration d'autorité, le maître
se calma rapidement, mais Kizzy sentit alors - sans vouloir
d'abord le croire - que le but réel de sa visite était de
recommencer à user d'elle, là, juste à côté
du
bébé endormi.
324
- Maître, maître, c'est trop tôt, supplia-t-elle, j' suis pas bien
guérie
encore!
Mais, comme m'sieu Lea ne tenait aucun compte de ses
protestations, elle résista quelques instants, pour arriver à
souffler la bougie, et puis se
soumit à l'épreuve en prenant garde de faire le moindre
bruit, en ne songeant qu'à une chose : que le bébé ne se
réveille pas. Enfin le maître se releva et, tout en faisant
claquer ses bretelles dans le noir, il dit :
- Faut lui donner un nom. (Kizzy retint sa respiration.) Tiens,
appelle-le George - comme mon premier négro, un garçon
courageux comme une mule. Oui, c'est ça, George. Je
l'inscrirai demain dans ma Bible.
Le maître parti, Kizzy se lava et se coucha, aussi ulcérée par
ce que lui avait fait subir le maître que par son choix du
prénom pour l'enfant.
Elle avait songé, pour sa part, à " Kounta " ou à " Kinté ",
mais qu'aurait-elle pu dire : il était le maître, et un maître
irascible. Elle frémit en pensant
à ce qu'en aurait pensé son papa africain, lui qui lui avait
raconté que dans
son pays, le choix du nom des fils était essentiel, " pasque
les fils ça s'ra les
hommes de la lignée ".
Au fond, elle n@avait jamais bien compris la rancoeur de
son papa envers les Blancs - les " toubabs ", comme il les
appelait. Elle n'avait guère
mieux compris non plus les paroles de Bell : " quand j' vois
la chance que t'as, fillette, ça m' fait peur, pasque tu sais
pas c' que c'est qu' d'être un
négro, au fond; mais j' prie l' Seigneur pour que t'ayes
jamais à l'
savoir. "
Eh bien, elle le savait, à présent - et elle avait appris, en
plus, qu'il n'existait pas de limites aux souffrances que les
Blancs pouvaient infliger aux Noirs. Mais Kounta lui avait dit
aussi que leur pire forfait, c'était de tenir
les Noirs dans l'ignorance de ce qu'ils étaient, de les
empêcher d'être vraiment des êtres humains.
- Tu sais pourquoi j' l'ai aimé d'abord, ton papa? avait
raconté Bell à Kizzy, c'est pasque j'avais jamais connu d'
Noir aussi fier que lui!
En sombrant dans le sommeil, Kizzy se promit que son fils -
vilement enfanté par un Blanc, nommé par lui et clair de
peau - ne serait jamais, pour elle, que le petit-fils d'un
Africain.
80
Comme, en dehors de son bonjour matinal, Oncle Pompée
n'adressait pratiquement pas la parole à Kizzy, elle n'aurait
jamais pu ima giner la surprise qu'il lui avait réservée pour
son retour aux champs -
325
avec le bébé. En effet, il s'approcha timidement d'elle et,
montrant du doigt les arbres en bordure des cultures, il
marmonna : J' me suis dit qu' tu pourrais poser le p'tit là-
bas.
Elle regarda le point qu'il lui désignait et aperçut sous un
arbre une chose qu'elle distingua mieux en s'en approchant
: c'était un abri en minia-ture, couvert d'herbe fraîche et de
branchages.
Les yeux embués d'émotion, Kizzy étala un sac sur la
moelleuse couche de feuilles déjà préparée et y déposa le
bébé. il pleura un peu, mais Kizzy lui prodigua caresses et
petits mots doux, et bientôt il souriait aux anges. En
rejoignant ses deux compagnons qui binaient les plants de
tabac, Kizzy exprima sa gratitude à Oncle Pompée, mais il
se contenta de grogner en s'activant de plus belle, pour
cacher sa confusion. De temps en temps, Kizzy courait jeter
un coup d'oeil au bébé et, environ toutes les trois heures,
elle allait lui donner le sein - et, si la tétée tardait, il la
rappelait à
l'ordre
en donnant de la voix.
- On est tout ravigotés par ce p'tit mignon, pasqu'il arrive
jamais rien
dans l' coin, dit un peu plus tard Soeur Sarah en s'adressant
ostensiblement
à Kizzy, mais en jetant un regard en coin à Oncle Pompée
qui feignit une digne indifférence.
A présent, en rentrant des champs au coucher du soleil,
Soeur Sarah insistait pour porter le bébé, tandis que Kizzy
se chargeait de leurs deux houes, et la petite troupe
harassée regagnait le quartier des esclaves -
c'est-à-dire quatre malheureuses petites cases percées
d'une seule fenêtre, groupées près d'un grand ch‚taignier du
Brésil. Kizzy se h‚tait d'allumer un maigre feu de petit bois
pour faire cuire son repas - m'sieu Lea leur délivrait tous les
samedis matin leurs rations pour la semaine. Dès qu'elle
avait mangé, elle s'allongeait sur sa paillasse de feuilles de
maÔs et jouait
avec George, en retardant le plus possible la tétée. quand il
était repu, elle le tenait bien droit contre son épaule, en lui
tapotant le dos pour qu'il
fasse son rot, et se remettait ensuite à jouer avec lui. Elle
s'efforçait de
le tenir éveillé aussi tard que possible, pour que, une fois
endormi, il ne réclame la tétée suivante que longtemps
après. Car c'était justement durant cet intervalle que, deux
ou trois fois la semaine, elle devait subir les ardeurs
du maître. A chaque fois, il sentait l'alcool d'une manière
répugnante, mais
elle avait renoncé à lui résister - George et elle-rnême
auraient eu tout à y perdre. Alors, malgré le dégo˚t qui la
soulevait, elle restait sous lui,
inerte, jambes ouvertes, attendant d'en être débarrassée
quand il aurait pris
son bruyant plaisir. Lorsqu'il se relevait enfin, elle restait les
yeux fermés
- il faisait sonner sur la table une piécette de dix cents ou
parfois d'un quart de dollar, et s'en allait. Il arrivait à Kizzy
de se demander si là-haut,
dans la grande maison, la maîtresse dormait ou non; que
devait-elle penser, que devait-elle éprouver lorsque le
maître se glissait dans leur lit, la peau
encore, imprégnée de l'odeur d'une autre femme?
A un an, George marchait déjà tout seul. A quinze mois, il
comrnen-
ça à se montrer turbulent, prenant visiblement plaisir à
s'ébattre enfin en 326
toute liberté. Pour qu'il se laiss‚t porter ou cajoler, il fallait
qu'il f˚t
ensommeillé ou souffrant - ce qui était rare, car il éclatait de
santé. Il faut
dire que mam'zelle Malizy lui réservait journellement les
plus fins morceaux de sa cuisine, et qu'elle ne se faisait pas
scrupule de le gaver. Le dimanche après-midi, Kizzy venait
retrouver ses trois compagnons et ils discutaient tout en se
repaissant du spectacle de George déambulant autour
d'eux, ravi de tout ce qu'il rencontrait : brindille, scarabée,
libellule,
tout était prétexte à rires et à gambades, quand il ne se
lançait pas aux trousses du chat ou des poules. Un
dimanche, les femmes ne purent contenir leur hilarité au
spectacle du grave Oncle Pompée bondissant çà et là
afin de faire prendre l'air au cerf-volant qu'il avait
confectionné pour George, lequel suivait la manoeuvre d'un
oeil émerveillé.
- Laisse-moi t' dire, ma belle, que c' que tu vois là c'est
encore plus
fort que tu crois, dit Soeur Sarah à Kizzy. Pasque Oncle
Pompée, avant qu'il y e˚t ce p'tit ici, il connaissait qu' sa
case, et puis on l' voyait plus
jusqu'au lendemain matin.
- Pour s˚r, ajouta mam'zelle Malizy. Même moi, j' savais pas
qu@il avait une once de belle humeur!
- Moi, il a fait mon bonheur avec c't'abri pour George qu'il
avait dressé dans l' champ, dit Kizzy.
- Ton bonheur, qu'il a fait! Mais c't'enfant, il fait not'bonheur
à
nous
aut', déclara Soeur Sarah.
Mais ce fut quand George atteignit ses deux ans qu'Oncle
Pompée s'acquit auprès de lui le prestige le plus durable : il
commença à lui raconter des histoires. Les dimanches
après-midi, lorsque le temps fraîchissait avec le coucher du
soleil, les trois femmes venaient installer leurs chaises
autour du petit feu de bois vert que Pompée faisait br˚ler
pour écarter les moustiques. Et George cherchait la
meilleure position pour bien voir les gestes et les mimiques
d'Oncle Pompée narrant les aventures de
" Frère Lapin " et " Frère l'Ours ". Le vieil homme semblait en
avoir une telle réserve que Tante Sarah s'écria un jour -.
- que j' sois tannée si j' savais qu' tu connaissais tant
d'histoires!
Et Oncle Pompée rétorqua d'un air énigmatique :
- Y a des tripotées d' choses qu' tu sais pas sur moi.
- Mais faut pas croire qu' ça intéresse quelqu'un, bougonna
Soeur Sarah, tandis qu'Oncle Pompée tirait solennellement
sur sa pipe, les yeux tout plissés de malice.
- Mam'zelle Malizy, laissez-moi vous dire quèq' chose,
remarqua un jour Kizzy. Soeur Sarah et Oncle Pompée, ils
sont toujours comme chien et chat, mais, pour moi, c'est
leur façon à eux d' roucouler.
- J' crois pas trop, tu vois, fillette. S˚r qu'y en a pas un qui l'
di-
rait si c'était comme ça. Mais, pour moi, c'est seulement
leur façon d'
passer l' temps. quant t'arrives à nos ‚ges, et qu' t'as jamais
eu personne, tu t'y fais, hein? Et d' toute façon, tu peux rien
y changer. (Mam'
zelle Malizy scruta Kizzy.) On est vieux, et y a rien à y faire.
Mais une 327
jeunesse comme toi, c'est aut' chose d' la voir sans
personne! J' peux pas t' dire comme j'aurais voulu que l'
maître il achète quelqu'un qu' tu pourrais t'apparier avec!
- Ben, mam'zelle Malizy, c'est pas la peine que j' fasse
comme si j'y pensais pas, pasque j'y pense, ça c'est s˚r.
Mais l' maître, il fra jamais
ça. (Kizzy se sentit brusquement reconnaissante envers les
autres de ne jamais avoir fait allusion à ce qui se passait
entre elle et le Maître, et qu'ils
ne pouvaient ignorer.) Mais comme on parle tout franc,
poursuivit-elle, j'
vais vous dire qu' là d'o˘ j' viens, j'avais connu un homme,
et j'arrête pas
d' penser à lui. On allait s' marier, et puis v'là-t-y pas qu'
tout a mal tourné.
C'est même pour ça que j' suis arrivée ici.
Sentant l'affectueux intérêt que lui portait mam'zelle Malizy,
Kizzy lui raconta ses amours avec Noé et termina son récit
en disant : J'arrête pas de m' dire qu'il est en train de m'
chercher, et puis qu'un jour on va s' retrouver l'un d'vant
l'autre. Et j' vais vous dire, mam'zelle Malizy, si ça nous
arrive, on rest'ra à s' regarder sans rien dire.
On s' prendra par la main, on viendra dire adieu à. tout l'
monde, et puis on s'en ira avec George. J'y d'mand'rai
même pas o˘ qu'on va, pasque, comme il m'a dit : " On
pass'ra l' reste de not' vie ensemb'! "
La voix de Kizzy se brisa et les deux femmes se mirent à
sangloter.
A quelque temps de là, George étant dans la grande
maison, pour
" aider " mam'zelle Malizy à préparer le déjeuner du
dimanche, Soeur Sarah invita Kizzy à entrer chez elle - pour
la première fois depuis son arrivée dans la plantation Lea.
Kizzy ouvrit de grands yeux : du haut en bas [Link]
lézardés, ce n'étaient, pendues à des chevilles ou à des
clous, 1
que racines et plantes séchées - Soeur Sarah ne disait-elle
pas qu'elle possédait un remède naturel pour n'importe
quelle maladie? Offrant à Kizzy son unique chaise, elle lui dit
:
- J' vais t' dire quèq' chose qu'y en a pas beaucoup qui l'
savent ma mammy, c'était une Indienne cajoun de
Louisiane, et elle m'a appris à prédire l'av'nir. Tu veux que j'
te dise le tien? proposa-t-elle à Kizzy.
- J' veux bien, Soeur Sarah, répondit-elle d'une petite voix.
Soeur Sarah s'accroupit sur le sol et tira de sous sa
couchette une caissette. Elle en sortit une petite boîte, y
puisa deux poignées de bizarres choses séchées et les
disposa une à une afin de former un motif régulier. Puis elle
plonga la main dans son corsage pour extraire une courte et
mince badine, au moyen de laquelle elle brassa
vigoureusement les objets étalés. Elle se pencha au point de
les toucher du front, puis, se redressant comme par un
grand effort, elle parla d'une voix anornialement aiguÎ :
- J' voudrais pas avoir à t' répéter c' que les esprits ils ont
dit.
Tu reverras jamais ta mammy ni ton papa, pas dans c'
monde en tout cas!
Kizzy fondit en pleurs. Sans se préoccuper d'elle, Soeur
Sarah ras-328
sembla soigneusement ses objets, et les brassa de nouveau,
mais cette fois plus longuement. Kizzy se calma un peu et
regarda à travers ses larmes les tremblements et les
soubresauts de la badine. Et Soeur Sarah se mit à
marmonner de façon à peine audible :
- L'a pas d' chance, c'te fillette... l'aim'ra jamais qu'un seul
homme...
c' garçon il a eu bien du malheur... et il l'aime... mais les
esprits z'ont dit
qu'il d'vait savoir la vérité... qu'il d'vait plus espérer...
Kizzy se dressa en hurlant, et Soeur Sarah s'émut
- Chut! Chuuut! Chuuuuut! Dérange pas les esprits, ma
fille!...
Mais Kizzy se précipita dehors en poussant de longues
clameurs et courut s'enfermer dans sa case. La porte de
l'Oncle Pompée s'ouvrit aussitôt et, aux fenêtres de la
grande maison, apparurent les têtes du maître et de la
maîtresse, tandis que mam'zelle Malizy et George
surgissaient par la porte de la cuisine. George fit bientôt
irruption dans leur case o˘
Kizzy
se tordait sur sa paillasse en poussant des cris rauques.
- Mammy! Mammy! quoi qu'y a?
Redressant son visage inondé de larmes, Kizzy lança au
petit un regard si farouche qu'il s'empressa de détaler.
81
Dès l'‚ge de trois ans, George tint à "aider" dans le quartier
des esclaves. " Seigneur, v'là qu'il a voulu m'apporter d'
l'eau avec ce seau qu'est plus lourd que lui ", remarquait
mam'zelle Malizy en riant, ou encore : " que j' sois pendue
s'il a pas trimbalé les b˚ches une par une pour me remplir
mon coffre à bois et, après, il a vidé toutes les cendres de
l'‚tre! " Kizzy était fière de George, mais elle se gardait bien
de lui répéter les compliments dont mam'zelle Malizy lui
rebattait les oreilles, car l'enfant n'avait déjà que trop
tendance à faire le faraud.
- Comment qu' ça s' fait que j' suis pas noir comme toi,
mammy?
lui demanda-t-il un soir avant d'aller se coucher.
- Les gens, ils naissent avec une couleur, v'là tout, répondit
Kizzy.
Mais, quelques jours plus tard, George recommença ses
questions :
- Dis, mammy, qui c'était, ton papa? Pourquoi que j' l'ai
jamais vu? OU qu'il est?
- Tais-toi, t'entends! répondit Kizzy d'un ton sévère.
Mais elle fut tourmentée toute la nuit par l'expression
peinée et bon-329
teuse qui s'était peinte sur le petit visage. Le lendemain
matin, au moment o˘ elle confiait le gamin à mam'zelle
Malizy, Kizzy s'excusa maladroitement :
- C'est d' ta faute, aussi, tu ni' tannes de questions!
Mais George était trop éveillé pour ne pas revenir à la
charge, et Kizzy savait qu'elle devait trouver une réponse
qui lui f˚t à la fois accessible et crédible.
- L'est grand, et noir comme la nuit, et tu l' vois presque
jamais sourire, finit-elle par lui dire. L'est ton parent comme
il est l' mien, mais toi
tu l'appelles grand-papa.
Intéressé, George voulut en apprendre un peu plus. Alors
Kizzy lui raconta que son grand-papa était venu d'Afrique
sur un bateau qui l'avait débarqué à " Naplis' "; là m'sieu
John Waller, le frère du maître, l'avait acheté et emmené
dans une plantation du comté de Spotsylvanie, mais il avait
essayé de s'ensauver. Ne sachant comment tempérer cette
dernière partie de son récit, elle l'écourta :
- Et, comme il arrêtait pas d' s'ensauver, ils lui ont coupé l'
pied.
- Pourquoi z'ont fait ça, mammy? demanda George d'un air
bouleversé.
- L'avait presque tué des chasseurs de négros.
- Pourquoi qu'ils chassaient les négros?
- Pasqu'ils s'étaient ensauvés.
- D'o˘ qu'ils s'étaient ensauvés?
- D' chez leurs maîtres blancs.
- quoi qu'ils leur avaient fait, les maîtres blancs?
Exaspérée, Kizzy se mit à crier :
- T'as fini d'm'assommer d' questions! Allez, ouste, dégage!
Mais George n'avait pas coutume de rester longtemps
silencieux, d'autant plus qu'il br˚lait d'en savoir plus sur son
grand-papa africain.
- O˘ qu'elle est, c't' Afrique, mammy?... Y a-t-y des p'tits
garçons là-bas?... Comment t'as dit qu'il s'appelait, mon
grand-papa?
Et il se fit peu à peu un portrait de son grand-père en
questionnant inlassablement sa mère. Kizzy fouillait sa
mémoire - elle avait tant de choses à raconter! " Tiens, si
t'avais entendu ses chants africains! J'avais p't-êt' ton ‚ge,
tu vois, j'étais pas grande, et il m'emmenait avec lui dans
l' buggy et il les chantait pour moi toute seule. " Le visage
de Kizzy s'éclairait en revivant ces bons moments o˘ ils
parcouraient les routes poudreu-ses du comté de
Spotsylvanie, juchés côte à côte sur l'étroit siège du buggy;
ou encore leurs promenades le long de la clôture, jusqu'au
ruisseau qui fermait la propriété - dans ce chemin o˘, plus
tard, c'était avec Noé
qu'elle
avait marché main dans la main. Elle disait à George : "Ton
grand-papa, il m'apprenait l' nom des choses en africain. Un
violon, c'était un ko, et puis il appelait un fleuve Kamby
Bolongo, et plein d'mots bizarres comme 1. Annapolis, sur la
baie de Chesapeake (Maryland). (N. d. T.) 330
ça. " Comme son papa serait heureux , songeait-elle, s'il
pouvait savoir que
son petit-fils allait, lui aussi, apprendre les mots africains!
82
George atteignait ses six ans - l'‚ge d'aller travailler aux
champs.
Mam'zelle Malizy trouvait sa cuisine désespérément vide
sans lui, mais Kizzy et Soeur Sarah se réjouissaient de
l'avoir enfin récupérés Dès le premier jour, il parut enchanté
de tout ce qui s'offrait à lui. Il ramassait les
pierres qui risquaient d'émousser le soc de la charrue que
poussait Oncle Pompée, il courait leur chercher à boire au
ruisseau. Il " aidait " même à
semer le mocis et le coton, et s'il avait été assez fort pour
soulever la houe,
ou assez grand pour atteindre les mancherons de la
charrue, nul doute qu'il leur aurait, là encore, prêté la main.
Lorsqu'ils regagnaient leur case, à la nuit tomiée, Kizzy se
mettait aussitôt à la préparation du dîner, car elle savait
que George était affamé.
Mais, de lui-même, il proposa un jour à Kizzy de modifier
leurs habitudes.
, Mainmy, t'as travaillé dur toute la journée. Pourquoi tu t'
mets pas un peu sur le lit pour te r'poser avant d' t'occuper
d' la cuisine? " Il s'essayait
même de temps à autre à la commander - quand elle était
d'humeur à le laisser faire. Il semblait parfois à Kizzy que
son fils voulait assumer le rôle du chef de famille, de
l'homme qui manquait dans leur vie à tous deux.
George était déjà si indépendant que Tante Sarah et Kizzy
en venaient presque à lui souhaiter un rhume ou une légère
blessure pour pouvoir, l'une, lui administrer ses meilleurs
remèdes et, l'autre, lui prodiguer tout
son amour sans le voir regimber. Parfois, au moment de
s'endormir, Kizzy souriait toute seule dans le noir en
l'entendant égrener ses inventions : J' marche sur c'te
grand-route. et qu'est-ce que j' vois en I'vant la tête? Ce
gros vieux compère l'ours qui s'amène.... l'est plus grand
qu'un ch'val... et j'y crie : " Hé! M'sieu l'Ours! Hé! M'sieu
l'Ours! Attends un peu que j' te retourne la peau, pasque
faut pas croire que j' te laisserai toucher à ma mammy! "
rester vautré
devant
Aussi remuant qu'il f˚t, il arrivait à George de
l'‚tre. A l'aide d'un b‚tonnet qu'il avait taillé en pointe et fait
charbonner
dans les braises, il dessinait des silhouettes d'animaux ou
de personnages sur une planche de bois blanc. A chaque
fois Kizzy s'inquiétait. Pourvu qu'il n'ait pas ensuite l'idée de
vouloir apprendre à écrire ou à lire!
Pour-
331
tant, cette idée ne semblait pas l'effleurer, et pour sa part
Kizzy se gardait
bien de parler de ces choses, qui avaient été à l'origine de
son affliction.
Depuis qu'elle était dans la plantation Lea, elle n'avait plus
jamais eu l'occasion de tenir un crayon, de voir un livre ou
un journal, et elle n'avait
confié à personne qu'elle savait lire et écrire. Elle se
demandait d'ailleurs
parfois si elle en serait encore capable. Alors, elle épelait
mentalement des
mots qui lui étaient restés en tête, mais elle résistait à
l'envie d'essayer de
dessiner des lettres, pour voir si elle avail perdu la main -
plus jamais elle
n'écrirait, cela, elle se l'était juré.
Mais ce qui manquait le plus à Kizzy, dans la plantation Lea,
c'était l'absence de nouvelles du monde extérieur. Autrefois,
son papa rapportait au quartier des esclaves tout ce qu'il
avait pu apprendre ou voir en conduisant m'sieu Waller.
Mais ici, dans cette propriété modeste et isolée, avec un
maître qui menait lui-même son buggy, rares étaient les
occasions de savoir ce qui se passait ailleurs. Elles se
limitaient d'ailleurs à saisir les
bribes de conversations, lorsque le maître et la maîtresse
avaient des hôtes
à dîner - mais il pouvait s'écouler des mois sans une seule
invitation. Un dimanche de l'année 1812, justement,
mam'zelle Malizy abandonna un instant ses fourneaux pour
courir jusqu'au quartier des esclaves :
- Z'ont déjà commencé à manger, alors j' peux pas rester
longtemps, mais à c' qu'ils disent y aurait encore une guerre
qu'aurait éclaté avec c't'
Angleterre! Paraîtrait que c't' Angleterre elle envoie des
pleins bateaux d'
soldats contre nous!
Elle envoie rien contre moi! rétorqua Soeur Sarah. C'est les
Blancs qui s'empoignent entre eux!
O˘ qu'y font c'te guerre? demanda Oncle Pompée.
Cela, mam'zelle Malizy ne le savait pas.
- Bah! tant qu'ils font ça dans l' Nord sans v'nir par ici,
conclut-il,
ils peuvent bien s' battre tant qu' ça leur chante.
Mais le soir, dans leur case, George demanda à Kizzy
- Mammy, quoi c'est, une guerre?
Kizzy pesa soigneusement sa réponse.
- C'est tout un tas d'hommes qui s' battent ensemb'.
- Mais ils s' battent à cause de quoi?
- A cause de c' qu'ils veulent.
- Mais quoi qu'ils veulent, les Blancs et c't' Angleterre, pour
aller s' battre?
- Tu vas arrêter, non? Tu m'éreintes, avec tes questions.
Une demi-heure plus tard, Kizzy ne put s'empêcher de
sourire en entendant monter dans le noir la petite voix de
George, chantonnant tout doucement, comme pour lui-
même, une chanson de mam'zelle Malizy :
" Je revêtirai ma robe blanche! Au bord de la rivière! Au bord
de la rivière!
Je frai plus jamais la guerre! "
Il fallut longtemps avant qu'un nouveau dîner permît de
recueillir quelques informations. Mam'zelle Malizy rapporta
aux autres 332
- Ils disent que c't' Angleterre elle a pris une grande ville là-
haut dans
l' Nord, " Détroit " qu'elle s'appelle.
A quelques mois de là, elle leur rendit compte de
l'allégresse qui dait au repas :
prési
Les …tats-Unités, z'ont lancé un gros navire qu'a quarante-
quat'
canons, et il a coulé une tripotée de bateaux à c't'
Angleterre Et puis, un dimanche de 1814, mam'zelle Malizy
dépêcha George qui l'" aidait " dans sa cuisine. Il arriva hors
d'haleine au quartier des esclaves
et lança tout d'une traite :
- L'armée de c't' Angleterre, l'a fauché cinq mille soldats des
…tats-Unités, et puis l' Capitole et la Maison-Blanche, elle
les a br˚lés.
- O˘ qu'elles sont, ces maisons-là? demanda Kizzy.
- A Washington, répondit Oncle Pompée. C'est à un bon bout
d'che-min d'ici.
- Z'ont qu'à y aller, à s' tuer et à s' br˚ler entre eux, ça les
change
de s'en prendre à nous aut'! s'écria Soeur Sarah.
Un peu plus tard dans l'année, mam'zelle Malizy délaissa un
instant son repas et accourut à toutes jambes : " J' veux
bien être pendue s'ils sont pas tous en train d' chanter quèq'
chose sur ces navires d' l'Angleterre qu'ont canonisé un gros
fort du côté d' Baltimore. "
Et elle essaya de fredonner quelques mesures du nouvel air.
Dans l'après-midi, des sons insolites firent surgir les adultes
sur le pas de leur porte : une longue plume de dinde fichée
dans ses cheveux, George paradait dans le quartier des
esclaves, marquant la mesure en frappant une gourde
séchée avec un b‚tonnet et chantant à pleins poumons sa
propre version de ce qu'il avait entendu fredonner à
mam'zelle Malizy : " Eh là, vous l' voyez-t-y, aux lueurs du
matin..., c' drapeau que d' vos cris... la bombe a éclaté... sur
un soi fier et lib' la bannière étoilée... "
En moins d'un an, les " imitations " de George devinrent le
spectacle favori du quartier des esclaves, et spécialement
celle de m'sieu Lea.
S'assu-
rant d'un coup d'oeil que le maître n'était pas dans les
parages, Georg-fermait à demi les paupières et lançait, la
bouche tordue dans un rictus :
" Eh là! les négros, si vous m'avez pas dépouillé ce champ
d' coton net comme la main d'ici à C' soir, faudra pas
compter sur vos rations! " Jamais les esclaves de la
plantation Lea n'avaient autant ri. Il suffisait à
George
de voir quelqu'un pendant un petit moment pour le singer
de la façon la plus comique - et surtout un certain
prédicateur blanc que le maître avait un jour amené au
quartier des esclaves, après un déjeuner à la grande
maison.
Un samedi matin, au moment de la distribution des rations
hebdo madaires par le maître, Soeur Sarah, mam'zelle
Malizy, Kizzy et Oncle Pompée attendaient leur tour, plantés
devant leur case, lorsque George arriva en trombe et faillit
se cogner dans le maître. …gayé, m'sieu Lea feignit un ton
sévère
333
qu'est-ce que tu fais pour gagner tes rations, mon garçon?
Et les adultes faillirent en tomber à la renverse en
entendant ce gamin
de neuf ans répondre avec assurance
J' travaille aux champs, maître, et j' prêche!
…tonné. m'sieu Lea rétorqua
Eh bien! Vas-y, prêche!
Tous les regards braqués sur lui, George fit un pas en avant
et annonça
J' fais c' prédicateur blanc qu' vous avez am'né un jour ici,
maître, et soudain, à grand renfort de gestes, il se mit à
débiter : Si vous suspicion-nez qu'Oncle Pompée il a pris un
cochon au maître, faut l'dire au maître!
Si vous voyez mam'zelle Malizy en train d' prend' d' la farine
à la maîtresse, faut l' dire à la maîtresse! Pasque si vous
êtes des bons négros, à
bien vous comme-porter envers vot' bon maître et vot'
bonne maîtresse, quand ce s'ra vot' tour de mourir, vous
vous r'trouv'rez tous dans la cuisine du ciel!
George n'avait même pas fini que m@sieu Lea était plié en
deux de rire ce que voyant, le gamin se lança dans une des
chansons préférées de mam'zelle Malizy : " C'est moi, c'est
moi, c'est moi, ô Seigneur... Pas ma marnmy, pas mon papa,
mais moi... Pas l' prédicateur, pas l' diacre, mais moi... 0
Seigneur, j' suis là, j'ai besoin d' prières! "
Jamais les esclaves n'avaient vu le maître rire de cette
façon.
Visible-
ment séduit, il tapa sur l'épaule de George :
- Mon garçon, tu peux prêcher tout ton so˚l. Te gêne surtout
pas!
Et il repartit vers la grande maison en riant tout seul et en
se retournant
de temps en temps vers George qui le regardait s'éloigner,
la bouche fendue en un large sourire.
Au cours de l'été, m'sieu Lea rapporta d'un voyage deux
grandes plu mes de paon. Il envoya mam'zelle Malizy quérir
George aux champs et montra au garçon de quelle façon il
devrait agiter les plumes derrière ses invités, lors du
déjeuner qu'il donnerait le dimanche suivant.
" Tout ça, c'est des manières pour faire accroire qu'il s'rait
riche!
"
lança mam'zelle Malizy d'un ton méprisant, après avoir reçu
les instructions de la maîtresse : George devait se présenter
à la grande maison récuré
des pieds à la tête et habillé de vêtements impeccablement
empesés.
George avait du mal à contenir son impatience en voyant
tout l'intérêt qu'on accordait à sa personne.
Et les invités n'étaient pas encore partis que mam'zelle
Malizy, incapable d'attendre plus longtemps, déserta un
instant sa cuisine pour aller informer les esclaves qui
montaient fébrilement la garde.
- Laissez-moi vous dire que c'gamin J'a pas son pareil.
Elle décrivit George en train de balancer ses plumes de
paon
- Et j' te tourne les bras, et j' me penche par-ci, et j' me
penche par-là,
et j' fais encore plus d' manières que l' maître et la mai -
tresse! Alors, apres
manger, l' maître il sert son vin d' liqueur et il fait comme si
c't' idée lui
334
v'nait juste : " Eh! mon garçon, voyons voir un peu c'
prêche! " Et j' vous dis qu' pour moi, ce George, il s'était
entraîné! Pasque tout d' suite'il demande au maître un livre
qui lui irait sa bible, et quand il a c' livre dans la main,
Seigneur! le v'là qui s' campe sur le plus beau tabouret d'
tapisserie d' la maîtresse! Une vraie 'lumination qu'il fait
dans c'te salle
à manger! Et il s' met à dégoiser! Alors, j' suis sortie pour
vous l' dire, mais faut que j' m'en retourne tout d' suite!
Mam'zelle Malizy repartit prestement vers la grande maison,
tandis que Kizzy, Soeur Sarah et Oncle Pompée se
regardaient en hochant la tête et en souriant fièrement -
mais sans encore trop oser y croire.
Pourtant, le succès de George était bien réel, car la
maîtresse se mit à raconter à mam'zelle Malizy, au retour de
ses visites dominicales avec le maître, que tel ou tel invité
ayant assisté à la " prédication " avait encore
demandé des nouvelles du garçon. Et elle-même, pourtant
habituellement si réservée, se laissait aller à témoigner un
certain attachement pour George, " et l' Seigneur m'est
témoin que c'te femme elle a jamais go˚té
les négros! " s'écria mam'zelle Malizy. La maîtresse trouvait
d'ailleurs de plus en plus de t‚ches à confier à George, dans
la grande maison ou à
proximité, si bien qu'il ne paraissait plus guère aux champs.
D'un autre côté, ses nouvelles fonctions de chasse-mouches
lui permettaient d'entendre tout ce qui se disait au cours
des repas, contrairement
à mam'zelle Malizy qui n'en saisissait que des bribes à
l'occasion de ses allées et venues depuis la cuisine. Après le
départ des hôtes, George instrui-sait le quartier des
esclaves des toutes dernières nouvelles. Ainsi, aux dires
d'un invité, " y aurait eu à Philadelphie un grand
rassemblement d' négros mancipés, au moins trois milliers,
z'étaient v'nus d' partout. L' Blanc, il qu' les esclaves et les
négros 'mancipés z'ont aidé à construire c' pays, dit qu'ils
ont envoye une rez-lution à c' président Madison pour y
'spliquer
z'ont été dans ses guerres, et qu' les Etats-Unités ils sont
pas c' qu'ils prétendent si les négros c'est toujours rien. Là-
d'ssus, ajouta George, l'
maître
il a dit qu' faut être idiot pour pas voir qu' ces affranchis
fallait t'
chasser
tout ça du pays en moins d' deux! "
Un autre dîner donna à George l'occasion de relater que le
visage des Blancs avait viré au rouge en parlant des
grandes révoltes d'esclaves qui venaient d'éclater dans les
Antilles. Certaines nouvelles ne suscitaient qu'un intérêt
mitigé dans le quartier des esclaves : la malle " Concord "
à six chevaux, qui faisait Boston-New York, avait atteint le
record de dix milles à l'heure, compte tenu des haltes, ou
encore le bateau à vapeur de m'sieu Robert Fulton avait
traversé un certain " océan Tlantique " en une douzaine de
jours. En revanche, George passionna son auditoire en
annon-
çant qu'il existait une nouvelle variété d'amuseurs " A c' que
j'ai compris,
z'appellent ça des minstrels - c'est des Blancs qui s'
noircissent la face Et, un dimanche soir, George rapporta, à
l'issue d'un repas, que les Indiens
avec du bouchon br˚lé, et puis ils chantent et dansent
comme les négros. "
s'agitaient. " V'là qu' les Cherokees, ils occuperaient quat'-
vingts millions
335
d'acres de terres, et les Blancs, z'ont besoin d' ces terres. Et
y a longtemps
que l' gouvernement il aurait mis ces Indiens au pas,
seulement paraîtrait qu'il y a d'aut' Blancs qui s'en mêlent,
et surtout m'sieu Davy Crockett et m'sieu Daniel Webster. "
Un dimanche de 1818, George entendit les invités parler
d'une " Société 'Méricaine de Colle-Ionisation " qui s'efforçait
de ramener des Noirs émancipés en Afrique, dans un certain
" Libéria ".
Les Blancs, ils disent que ces négros libres ça s'imagine que
dans c' Libéria y a des arbres à jambon, avec des tranches à
la place des feuilles,
et des arbres à mélasse, que t'as qu'à leur fendre l'écorce
pour en boire tout ton so˚l! Mais, poursuivit George, l'
maître il dit qu' pour lui on mettra jamais assez vite ces
négros émancipés dans les bateaux!
- Plus souvent qu'j'irais en Afrique, tiens! ricana Soeur
Sarah. Avec les négros dans l' faîte des arbres, au milieu des
singes!
- D'o˘ qu' vous tirez c'te sornette? rétorqua sèchement
Kizzy. Mon papa, il vient d'Afrique, et il descend s˚rement
pas d'un arbre.
- Mais tout l' monde a toujours entendu dire ça.
- C'est pas pour ça qu' c'est vrai, glissa Oncle Pompée avec
un regard malin. Et, en plus, ils t' prendraient pas dans leurs
bateaux, t'es pas 'mancipée.
- Eh bien! Si j' le s'rais, j'irais pas quand même! lança Soeur
Sarah avant de se réfugier dans un silence boudeur.
Kizzy, qui avait vivement ressenti les implications vexantes
à l'égard de son papa, homme qui les dépassait pourtant
tous en sagesse et en dignité, découvrit avec bonheur que
George n'acceptait pas plus qu'elle que l'on se moqu‚t de
son grand-papa l'Africain. En effet, après avoir bien cherché
ses mots pour ne pas paraître irrespectueux, il demanda à
Kizzy Dis, mammy, Soeur Sarah, elle raconte des choses
que c'est pas comme ça qu'elles sont, hein?
- 'Xactement, confirma Kizzy.
- Mais toi, hasarda-t-il après un long moment de réflexion, tu
m'en raconterais pas un peu plus sur mon grand-papa?
Kizzy sentit les remords l'envahir : au début de l'hiver,
George l'avait
tellement exaspérée avec son inlassable flot de questions
qu'elle lui avait interdit de parler de son grand-père.
- J'ai bien cherché, tu sais, lui répondit-elle d'une voix douce,
mais j' crois que j' t'ai dit tout c' que j' savais, et j' sais bien
qu' t'as tout gardé
dans ta tête.
- Une fois, t'as dit que c' qui comptait l' plus pour mon
grand-papa, c'était de t' raconter ces choses africaines,
hein?
- Oui, l'avait l'air d'y penser tout l' temps.
- Alors, mammy, j' vais t' dire quèqu' chose. Moi, j' frai
comme toi j' raconterai à mes enfants tout c' que j' sais d'
mon grand-papa.
Kizzy sourit. quel singulier petit bonhomme que son fils! A
douze ans, il parlait déjà de ses futurs enfants.
83
" C' garçon s' tient bien et il a l'air adroit, maître ", déclara
Oncle
Mingo en terminant sa description du gamin qui vivait dans
le quartier des esclaves et dont il ignorait, par ailleurs, le
nom.
Cela faisait plusieurs années que Mingo souhaitait avoir un
aide, mais il ne fut pas tellement surpris que le maître ait
donné aussi vite son assenti
ment. Ce dernier avait bien d˚ remarquer que, depuis plus
de six mois.
son dresseur de coqs de combat était affligé d'une
mauvaise toux. Et puis il se faisait vieux, sa santé déclinait.
Il savait d'ailleurs que le maître avait
cherché à acheter un jeune esclave déjà un peu débrouillé
dans cette spécia-lité. Mais les autres propriétaires de coqs
de combat lui avaient opposé
un barrage. " Si j'avais un garçon prometteur dans ce
domaine, lui avait répondu un de ses rivaux, vous pensez
bien que je n'irais pas vous le ven dre. Une fois formé par
votre vieux Mingo, un garçon comme ça vous donnerait un
fameux atout pour me battre! " Mais, surtout, la saison
annuelle des combats de coqs allait s'ouvrir prochainement
dans le cornté de Caswell, avec la " grande " rencontre du
Nouvel An, et si Mingo était déchargé
e de
par le garçon du soin de nourrir les jeunes, il pourrait
consacr r plus
-ans, que temps à la mise en forme physique et à
l'entraînement des deux l'on allait bientôt ramener du plein
air.
George prit donc ses nouvelles fonctions. Mingo lui confia
dès son arrivée la distribution de nourriture aux cochets - il
y en avait des dizaines,
renfermés dans un certain nombre d'abris. Voyant que le
garçon s'en tirait d'une façon acceptable, le vieillard le
laissa aussi s'occuper des "jeunes
",
petits coqs n'ayant pas encore atteint un an mais
témoignent déjà d'une humeur batailleuse. Pendant les
jours qui suivirent, George n'eut pratiquement pas un
instant de répit : il fallait donner aux volatiles maÔs broyé,
coquilles d'huîtres et charbon de bois réduits en poudre, et
renouveler trois
fois par jour l'eau de source dans leurs augets.
Jamais George n'aurait pu imaginer qu'il s'en laisserait un
jour imposer par des volailles - surtout par les jeunes, qui
sentaient pousser leurs ergots et qui se pavanaient dans
leur nouvel habit de plumes multicolores, l'oeil
constamment en alerte. De temps en temps ils s'arrêtaient
et, renversant la tête en arrière, ils s'essayaient à lancer un
cri qui leur restait dans
la gorge, comme pour défier les appels rauques des six et
sept-ans, les 337
combattants maintes fois éprouvés - comme en
témoignaient leurs cicatrices - qu'Oncle Mingo nourrissait
lui-même.
M'sieu Lea venait inspecter ses volatiles au moins une fois
par jour.
En le voyant arriver à cheval sur le chemin sableux, George
se faisait tout petit, car il avait senti que, d'une certaine
façon, le maître le considérait
comme un intrus. N'avait-il pas entendu raconter par
mam'zelle Malizy que même la maîtresse n'était pas admise
à pénétrer en ces lieux -
interdic-
tion à laquelle la maîtresse réagissait avec indignation en
disant que c'était
la dernière des choses dont elle p˚t avoir envie.
Le maître et Mingo faisaient alors leur tournée d'inspection,
le second
marchant sur les talons du premier pour saisir ce qu'il lui
disait malgré
le concert étourdissant des vieux balafrés. George remarqua
que le maître parlait avec aménité à Mingo, alors qu'il se
montrait toujours brusque et tranchant avec Oncle Pompée,
Soeur Sarah et sa mammy, qui n'étaient évidemment que
des négros des champs. il lui arrivait de saisir des bribes de
leur conversation. Ainsi, à la fin de la tournée, le maître
disant : "
J'ai
l'intention de mettre trente coqs en piste cette année,
Mingo, si bien qu'on
devra en ramener une bonne soixantaine du plein air. " Et
Mingo répondant sur le même ton : " Oui, m'sieu maître. J'
compte qlu'au moment d'
la sélek-sion on en aura une quarantaine fin prêts pour 1
entraînement. "
George se retenait de poser les innombrables questions qui
ne cessaient de germer dans son esprit, car il sentait
qu'Oncle Mingo appréciait le fait qu'il soit capable de tenir
sa langue - moins un éleveur de coqs de combat en laisse
échapper, et mieux cela vaut. Pour sa part, Mingo lui
donnait des ordres laconiques et le laissait se débrouiller
seul, pour voir s'il saisissait assez vite et s'il retenait bien les
instructions - mais, avec
George, il était rarement nécessaire de revenir deux fois sur
la même chose.
Après un certain temps, Mingo finit par dire à m'sieu Lea
que George s'occupait des volatiles avec soin et intérêt, en
prenant cependant la précaution d'ajouter : " Pour c' que
j'en ai vu à c't' heure, maître, pasque ça
fait pas encore longtemps. "
Mais la réponse de m'sieu Lea le prit totalement au
dépourvu : "
Juste-
ment, il te faut ce garçon ici à tout moment. Comme ta case
est trop petite,
monte-lui donc une cabane - il t'aidera. Et ainsi, tu l'auras
toujours sous la main. " Mingo fut consterné à l'idée que sa
solitude de vingt années avec
ses précieuses bêtes allait être brusquement troublée par le
garçon, mais il n'était pas question d'aller à l'encontre des
décisions du maître. quand celui-ci-fut parti, Mingo s'adressa
à George d'un ton maussade :
- V'là l' maître qui dit qu' j'ai tout l' temps besoin d' toi. Il
doit en
savoir plus que moi, alors.
Oui, m'sieu, répondit George de son air le plus inexpressif,
mais o˘ que j' vais habiter, Oncle Mingo?
- On va t' faire une cabane.
Kizzy trempait ses pieds douloureux dans une bassine d'eau
chaude lorsque George rentra, avec un air sombre qui lui
était peu couturnier.
338
- J'ai quèq' chose à t' dire, mammy.
- …coute, j' suis éreintée. Alors, viens pas m' parler de tes
poulets d' malheur!
- C'est pas vraiment les poulets, mammy, lança George
avec appréhension, mais l' maître il veut qu'on me
construise une cabane avec Oncle Mingo.
Kizzy se dressa avec une telle vigueur qu'elle faillit en
renverser son
bain de pieds.
- Une cabane, pour toi? quoi donc que t'as à faire là-bas qui
t'empêche de rester dans la case o˘ t'as toujours habité?
J'y suis pour rien, mammy, c'est l' maître! Moi, j' veux pas t'
quitter, mammy, cria-t-il d'une voix aiguÎ en reculant devant
l'expression furi-bonde de sa mère.
T'es bien trop jeune pour t'en aller d' ton côté. C'est c' vieux
Mingo qu'a mis ça dans la tête du maître, j' parie!
- Non, mammy, c'est pas lui! L'est pas plus content qu' toi.
L'airn'rait mieux rester tout seul, qu'il m'a dit. Mais tu sais,
mammy, l'
maître il croit qu' c'est une bonté qu'il me fait, ajouta-t-il
pour essayer d'arranger les choses. L'est agréab' avec Oncle
Mingo et moi, pas du tout comme avec ceux des champs...
George se tut brusquement en avalant sa salive : sa
mammy aussi travaillait aux champs! Le visage déformé par
la fureur, Kizzy empoigna George et le secoua en hurlant
- Il s' moque bien d' toi, l' maître. L'a beau être ton papa,
tout c'
qui compte pour lui, c'est ses poulets, et rien d'aut'!
Devant le visage stupéfait de George, elle réalisa la portée
de ce qu'elle venait de laisser échapper, mais il était trop
tard. Alors, elle récupéra dans un coin ses quelques hardes
et les lui jeta à la tête en criant quoi qu' t'attends? Allez,
ouste, dégage!
George restait figé sous le coup. Sentant qu'elle n'allait
pouvoir retenir
ses larmes, Kizzy courut se réfugier chez mam'zelle Malizy.
George attendit un moment en pleurant à chaudes larmes,
et puis il fourra les vêtements dans un sac et s'en retourna
vers les poulaillers. Cette nuit-là, il dormit dehors, la tête sur
son sac. é
Au petit matin, Mingo découvrit le dorrneur et comprit ce
qui s' tait passé. Toute la journée, il fut d'une gentillesse
inusitée envers le garçon qui exécutait ses t‚ches d'un air
abattu. Tout en construisant la cabane, le vieil homme se
mit à parler vraiment à George.
- Maint'nant, faudra qu' ta vie ça soye ces bestioles, comme
si elles s'raient ta famille.
Mais George ne lui répondit pas. Il ne pensait qu'à une
unique chose le maître était son papa; son papa était le
maître. Cela le dépassait.
Devant son mutisme, Mingo reprit la parole :
- Je l' sais bien qu' les négros d' là-bas ils m' trouvent
bizarre.
(Il
hésita.) Pour moi, zont raison.
339
Et il se tut.
Cette fois, George comprit qu'Oncle Mingo attendait tout de
même une réponse. Mais il n'allait pas convenir que c'était
justement ce qu'il avait entendu dire du vieillard. Alors, il
posa une question qui le tracassait
depuis les tout premiers temps :
Oncle Mingo, comment ça S' fait qu' ces poulets, ils sont pas
comme les aut'?
Ceux qu' tu dis, c'est des bestioles domestik', bonnes à rien
qu'à
être mangées, lança Oncle Mingo d'un ton méprisant. Nos
oiseaux qu'on a là, ils Sont exactement pareils à c' qu'ils
étaient dans ces jungles d'o˘
qu'ils sont v'nus dans les anciens temps, d'après l' maître.
Pour moi, tu remettrais un d' ces coqs dans la jungle qu'il s'
battrait pour avoir toutes
les poules pour lui, et il tuerait tous les aut' coqs, comme si
l'aurait jamais
quitté l' coin.
George avait encore bien d'autres questions en tête, mais
Oncle Mingo était lancé.
- Si vot' coq chante avant d'arriver à l'arène, poursuivit-il,
vous frez
bien d'y tordre le cou, pasque çui qui donne -trop tOt d' la
voix, il fil'ra
doux quand il faut pas. Les vrais combattants, ils sont sortis
d' l'oeuf avec
le sang de leurs grands-pères et de leurs arrière-grands-
pères. Le maître il dit qu' dans l' temps, un homme et son
coq de combat, z'étaient comme aujourd'hui un homme et
son chien. Mais ces bestioles, c'est encore plus cr‚ne qu'un
chien, ou un taureau, ou un ours, ou un racoon, et qu'une
pagaille d'hommes!
Remarquant que George avait les yeux fixés sur les minces
cicatrices CI 1
claires qui sillonnaient ses mains, ses poignets, ses avant-
bras, On e Mingo rentra dans sa case et en rapporta une
paire d'éperons d'acier incurvés, effilés comme une aiguille.
- Dès qu' tu vas manier ces bestioles, t'auras des mains
comme moi si tu fais pas attention, expliqua-t-il.
Et George frissonna d'émotion à l'idée qu'il pourrait, un jour,
être estimé digne de mettre lui-même les éperons aux coqs
du maître.
Tout en observant encore de longues périodes de rnutisme,
Oncle Mingo se montra progressivement plus communicatif
au fil des semaines.
Traitant maintenant George en véritable adjoint, il s'efforçait
de lui inculquer cette notion essentielle que la fortune de
m'sieu Lea dépendait de ses coqs, et encore, seulement des
sujets d'élite, attentivement sélectionnés, élevés et
entraînés par un véritable expert.
- Dans l'arène, m'sieu Lea, il craint personne, expliqua un
soir Oncle Mingo. C'est même son plaisir de s' présenter
contre ces riches qui vont t'entret ' 'nir un millier d' bestioles
rien qu' pour en tirer une centaine de
combattants par an. Nous, à côté, on a presque rien, et
pourtant l' maître il gagne Souvent contre eux. Et com@e
c'est jamais qu'un p'tit Blanc qui s'est poussé, ça leur plaît
pas. Mais l' maître, il aurait des bêtes à sa suffisance et puis
un peu d' chance, il Pourrait dev'nir aussi riche qu'eux 340
aut'. Pasque y a moyen de s' faire de jolies sommes avec les
combats d'
coqs. Moi, qu'on m' donne à choisir entre une centaine
d'acres de terre à tabac ou à coton et une bestiole de
première qualité, et crois-moi que j' prends la bestiole. L'
maître, il pense comme moi. Et c'est pour ça qu'il
a pas mis son argent dans une grande propriété avec une
tripotée d' négros.
Le dimanche, George venait voir les siens au quartier des
esclaves -
Kizzy, bien s˚r, mais aussi Oncle Pompée, mam'zelle Malizy
et Soeur Sarah, qu'il considérait comme sa famille. Il les
sentait impressionnés malgré eux par le prestige attaché à
ses nouvelles fonctions. Tante Sarah ne manquait d'ailleurs
jamais une occasion de rappeler à l'adolescent de quatorze
ans qu'elle l'avait langé quand il était bébé et qu'il aurait
affaire à
elle s'il se permettait de prendre de grands airs.
George la rassurait en riant.
Mais, surtout, ils étaient dévorés de curiosité : à quelles
mystérieuses
activités se livrait-on dans le domaine réservé? George n'en
évoquait que les circonstances les plus banales. Les coqs de
combat étaient capables de tuer un rat, de chasser un chat,
et même d'attaquer un renard. Les poules de combat
pouvaient être aussi mauvaises que les coqs, et certaines
chantaient même parfois comme eux. Il expliquait pourquoi
le maître veillait à refouler toute intrusion : les oeufs de ces
bêtes de race, et à plus forte
raison les bêtes elle-mêmes, tentaient les voleurs, car ils
pouvaient en tirer
la forte somme. quand il raconta que, d'après Oncle Mingo,
un riche propriétaire de coqs comme m'sieu Jewett était allé
jusqu'à payer trois mille dollars pour une bestiole,
mam'zelle Malizy s'écria : " Seigneur! L'aurait eu trois-quat'
négros pour moins qu' ça! "
Pourtant, l'après-midi du dimanche était à peine entamé
que déjà
George ne tenait plus en place. Il lui fallait retourner auprès
de ses volatiles. En chemin, il arrachait des touffes d'herbe
et, arrivé aux courettes o˘
les jeunes étaient renfermés, il leur en distribuait des
petites poignées sur
lesquelles les bêtes se jetaient avec des gloussements
satisfaits, en s'inter-rompant de temps en temps pour
pousser un cocorico sonore. Gonflant leur bel habit de
plumes multicolores, l'oeil farouche, les un-ans commen
çaient déjà à s'affronter entre eux. Oncle Mingo avait
d'ailleurs récemment remarqué : " L'est grand temps qu'on
les mène au plein air pour couvrir les femelles. " George
savait que l'opération se passerait en même temps que la
récupération de ceux qui, tout à fait adultes, allaient être
soignés et entraînés en vue de la prochaine saison des
combats.
Après avoir g‚té les jeunes, George continuait son chemin
pour aller passer le reste de l'après-midi dans le bois de pins
o˘ les bêtes vivaient en liberté. De temps en temps, il
apercevait un adulte marchant gravement en tête de sa
compagnie de femelles. Les volatiles trouvaient là tout ce
qui
leur était nécessaire . herbe, graines, sauterelles et autres
insectes, ainsi que
les gravillons qui facilitent le fonctionnement du gésier, et
l'eau de plusieurs sources pour les désaltérer.
Au début du mois de novembre, m'sieu Lea arriva un matin
dans le 341
chariot tiré par une mule. Oncle Mingo et George chargèrent
les paniers dans lesquels ils avaient enfermé les un-ans.
Puis le garçon aida le vieil homme à attraper son coq
préféré, un vétéran tout couturé qui protesta avec énergie.
- Il est comme toi, Mingo, remarqua m'sieu Lea en riant. Il
s'est bien battu, il s'est bien reproduit, maintenant il n'est
plus bon qu'à manger et donner de la voix.
- A c't' heure, j' donne plus tellement d' la voix, maître,
répondit Mingo en grimaçant un sourire.
George se détendit en les voyant pour une fois de si belle
humeur.
Mingo monta sur le siège du chariot à côté du maître, et
George se nicha parmi les paniers, en s'accrochant à la
ridelle. Arrivé au milieu du bois de pins, le maître retint la
mule. Lui et Oncle Mingo tendirent l'oreille.
Soudain, Mingo murmura : " J'les entends par là! " Il souffla
brusquement sur la tête du vieux coq, qui lança alors un
vigoureux cocorico. Presque aussitôt un coq lui répondit et,
gonflant son collier, le vétéran recommença
son appel. Un frisson parcourut George en voyant le
magnifique m‚le qui débouchait à proximité d'eux,
ébouriffant son chatoyant manteau de plumes, dressant
bien haut le gracieux arc de sa queue. Il était suivi de neuf
femelles caquetantes, qui s'arrêtaient pour gratter et
becqueter le sol tandis
qu'il chantait en déployant tout grand ses ailes, la tête
agitée de brusques
mouvements pour arriver à repérer l'intrus.
M'sieu Lea murmura: " Montre-lui le vétéran, Mingo! " A
peine Mingo avait-il tendu l'animal à bout de bras que le
jeune m‚le fit un bond, ailes déployées, pour essayer de
l'atteindre. D'un geste vif, m'sieu Lea l'attrapa au vol et le
fourra dans un panier dont il rabattit le couvercle.
quoi qu' t'attends? L‚che-moi un d' ces jeunes! lança
brutalement 1
Oncle Mingo à George, comme si celui-ci connaissait déjà la
manoeuvre.
George se dépêcha d'ouvrir un panier et, dans un grand
claquement d'ailes, l'animal passa par-dessus la ridelle et
retomba à petite distance du
chariot. L'instant d'après il déployait ses ailes en poussant
un chant sonore
puis, après s'être ébroué, il se dirigeait, la tête haute, vers
une des poules.
En quelques secondes le nouveau m‚le avait disparu sous
les arbres, en poussant devant lui les femelles tout agitées.
quand ils rentrèrent au crépuscule, ils ramenaient vingt-huit
deux-ans.
Ils recommencèrent le lendemain et revinrent cette fois
avec trente-deux coqs. George avait l'impression d'avoir fait
ça toute sa vie. A présent, les
soixante bêtes lui donnaient de l'ouvrage. Il fallait les
nourrir, renouveler
l'eau des augets, et les surveiller d'assez près, à cause de
leur humeur
parti-
culièrement agressive. Devant la splendeur et la sauvagerie
de ces coqs, George comprenait mieux ce que Mingo avait
voulu lui expliquer de leur hérédité : ces animaux étaient
prêts, à tout moment, à se battre à mort contre les leurs.
Le maître tenait à préparer au combat le double du nombre
de bêtes qu'il présenterait finalement. Il arrivait désormais
plus tôt le matin et pas-342
sait plusieurs heures avec Mingo, à étudier soigneusement
ses soixante sujets. …taient définitivement écartés, pour
autant que George p˚t le comprendre d'après ce qu'il
saisissait de leurs conversations, les coqs ayant une
quelconque blessure; ceux dont le bec, les ailes, les pattes
ou la conformation générale n'étaient pas absolument
parfaits; enfin - et c'était là un vice sans appel - ceux qui
manquaient d'agressivité.
Pour les fortifier, Oncle Mingo concoctait un curieux
mélange : grosse mouture de froment et d'avoine, beurre,
bière, blancs d'oeufs, oseille sauvage, armoise et un
soupçon de réglisse. Il en façonnait de minces galettes
rondes qu'il faisait dorer dans un four de fortune. George
avait alors la charge de réduire les galettes en menus
morceaux et d'en donner tous les jours trois poignées à
chaque animal.
" Mingo, je veux que tu me remues ces bêtes. Du muscle et
de l'os, voilà ce qu'il me faut. quand je les aurai dans
l'arène, je ne veux pas leur
voir une once de graisse, tu entends, Mingo? " disait le
maître. Et dès le lendemain George dut courir en tous sens
en tenant fermement sous son bras le vieux vétéran d'Oncle
Mingo, poursuivi à tour de rôle par les futurs combattants.
De temps en temps, George ralentissait légèrement et,
d'une furieuse détente, le poursuivant manquait atteindre
sa proie qui se répandait en vigoureuses clameurs.
Pour terminer, Oncle Mingo attrapait l'agresseur au vol et lui
présentait une boulette de beurre et de plantes écrasées.
Ensuite, il le déposait au fond d'un profond panier, sur une
douce litière de paille, il le recouvrait
de plusieurs autres couches de paille et il refermait
soigneusement le couvercle. Il n'en extrayait l'animal que
lorsque celui-ci avait abondamment transpiré et, avant de le
replacer dans sa cage, il lui passait un rapide coup
de langue sur la tête et les yeux. " C'est pour les habituer,
pasque des fois
faut que j' leur suce les caillots de sang du bec pour qu'ils
arrivent à
respi-
rer quand ils sont amochés ", expliquait-il à George.
La saison des fêtes de fin d'année passa inaperçue pour
George, qui se contenta de faire une courte visite au
quartier des esclaves, le matin de
NoÎl. Les coqs semblaient sentir que la saison approchait,
car ils se déchaînaient à présent contre n'importe quoi.
George songeait parfois à
sa " famille " qui se plaignait de la monotonie de l'existence
qu'elle menait.
Mais lequel d'entre eux aurait pu imaginer qu'il se déroulait
tant de choses
passionnantes presque à portée de main?
Deux jours avant le Nouvel An, m'sieu Lea et Oncle Mingo
firent la toilette des coqs : ils leur coupèrent ras les plumes
du cr‚ne, raccourcirent
celles du cou, des ailes et de l'arrière-train, et leur taillèrent
la queue en
éventail. Les bêtes avaient ainsi une tout autre allure, avec
leur petit corps
bien dessiné, leur cou serpentin, leur tête au bec puissant,
aux yeux brillants et vifs. Pour finir, ils leur grattèrent et
récurèrent les ergots.
Le jour de l'ouverture de la saison, Mingo et George
s'employèrent dès l'aube à placer les douze coqs
sélectionnés dans des caisses carrées faites d'un lattis de
hickory. Oncle Mingo donna à chacun une noisette 343
de beurre mélangée à du sucre candi réduit en poudre.
Enfin, m'sieu Lea arriva avec le chariot, o˘ il avait déjà placé
un boisseau de pommes rouges.
George et Mingo chargèrent les cages sur le plateau, Mingo
grimpa sur le siège à côté du maître et la voiture s'ébranla.
Tournant légèrement la tête, Oncle Mingo grinça:
Alors, tu t'amènes, ou non?
George se rr˘t à courir, s'agrippa au hayon et piqua une tête
dans le chariot. Personne ne lui avait dit qu'il serait de la
partie! Ayant repris son
souffle, il s'installa à croupetons. Le chariot grinçait et
craquait, les coqs
chantaient et gloussaient, George était éperdu de gratitude
et de respect envers Oncle Mingo et m'sieu Lea. Et il lui
revint en tête - toujours avec le
même étonnement - ce que sa mammy lui avait dit du
maître : qu'il était son papa. Eh bien, voilà, ce maître-papa
l'emmenait aux combats de coqs.
De tous les chemins de traverse débouchaient sur la route
chariot carrioles, coupés, cabriolets, ainsi que des cavaliers
et - ceux-là à pied
- s'
des petits Blancs portant sur l'épaule un sac rebondi,
renfermant leurs coqs
bien protégés par des bouchons de paille. George se
demandait si m'sieu Lea s'était pareillement rendu à pied au
premier combat dans lequel il avait
engagé le coq gagné à la tombola. Et ces petits Blancs qu'ils
dépassaient, arriveraient-ils un jour à avoir, comme le
maître, une plantation et une grande maison?
Après avoir roulé pendant deux bonnes heures, un bruit
d'abord lointain frappa les oreilles de George : ce ne pouvait
être que le chant conjugué
d'une multitude de coqs. L'incroyable tumulte ne cessait de
s'enfler à
mesure que le chariot se rapprochait d'un vaste bouquet de
pins sylvestres.
Une bonne odeur de viande grillant en plein air arriva
jusqu'aux narines de George; mais déjà m'sieu Lea arrêtait
le chariot et manoeuvrait pour le ranger parmi la multitude
hétéroclite des véhicules. Chevaux et mules, attachés à des
pieux, ren‚claient ou hennissaient en fouettant de la queue.
Partout, des hommes discutaient.
- Tom Leal
Le cri montait d'un groupe de petits Blancs qui étaient en
train de se passer une bouteille de main en main. La
popularité du maître flatta George. M'sieu Lea salua les
hommes d'un geste de la main, sauta à terre et alla se
mêler à la foule. Il y avait là des centaines de Blancs de tous
‚ges - y compris des bambins cramponnés à la jambe de
leur père et des vieillards chenus - et les discussions allaient
bon train. En regardant autour de lui, George vit que la
plupart des esclaves étaient restés dans les voitures, pour
s'occuper des bêtes retenues dans les cages et qui
semblaient se livrer à un concours de cocoricos. Sous
certains chariots, des couvertures roulées attestaient que
les propriétaires venaient de loin et qu'ils devraient passer
la nuit sur place. De forts effluves d'alcool de maÔs
imprégnaient l'air.
- Dis donc, mon garçon, bouge-toi un peu, faut qu'on
dégourdisse nos oiseaux! lança Oncle Mingo dans l'oreille de
George.
344
Penché au-dessus des cages de lattis, le garçon sortait les
volatiles un
par un, en essayant d'esquiver leurs furieux coups de bec,
et il les tendait
à Mingo qui leur massait les ailes et les pattes. Lorsque
George lui eut passé le dernier, Mingo lui fit hacher menu
une demi-douzaine de pommes, pour l'ultime repas avant le
combat. Mais, remarquant que le garçon ne détachait pas
son regard de la foule, le vieillard lui lança avec une feinte
rudesse
- Vas-y donc faire un tour. Mais tu reviendras avant qu' ça
commence, t'entends?
Déjà George avait bondi par-dessus la ridelle et disparaissait
après un " Oui, m'sieu " précipité. Se glissant parmi la foule
o˘ les bouteilles passaient de main en main, il circulait en
tous sens, ses pieds nus s'enfonçant
dans l'épais tapis d'aiguilles de pin. Il vit des dizaines de
cages renfermant
des oiseaux de tous plumages, du blanc immaculé au noir
de charbon, en passant par toutes les combinaisons
imaginables de couleurs.
Et il se trouva enfin devant l'arène! C'était une sorte de
grande fosse
ronde aux parois protégées par des bourrelets. Au centre de
l'aire d'argile sableuse était tracé un petit cercle. Une foule
tapageuse et déjà fortement imbibée d'alcool s'étageait sur
la pente d'un tertre s'élevant derrière l'arène.
Soudain, un personnage au visage rougeaud tonitrua
- Allez, messieurs, les combats sont ouverts!
George fila comme un lièvre et arriva au chariot une
seconde avant le maître; celui-ci entama une conversation à
voix basse avec Mingo.
Grimpé sur le siège, George surplombait les spectateurs et
apercevait l'arène. Il s'y trouvait un groupe compact de
quatre hommes en train de parler, et deux autres hommes
s'avançaient vers eux, avec leur coq niché
sous le bras. Des cris montèrent dans l'assistance : " Dix sur
le rouge!...
Pari tenu!... Vingt sur le bleu!... J'y vais pour cinq!... Cinq de
mieux!...
Pari couvert! " Le tumulte ne cessait de s'enfler tandis que
l'on procédait à la pesée - les coqs devaient avoir le même
poids à deux onces près -
et que les propriétaires fixaient les redoutables éperons
d'acier aux pattes
de leurs bêtes.
- Bec à bec! cria un homme qui se tenait au bord de l'arène.
Les maîtres des coqs s'accroupirent dans le petit cercle,
tenant leurs coqs face à face et les laissant se becqueter
légèrement. Le crieur et deux autres hommes s'accroupirent
eux-mêmes à l'extérieur du cercle.
- Prêts!
Les maîtres reculèrent avec leurs coqs jusqu'à leur ligne de
départ.
- L‚chez les coqs!
Les coqs foncèrent l'un sur l'autre avec un tel élan que le
choc les rejeta errarrière. En une fraction de seconde, ils
bondirent de nouveau en zébrant l'air de leurs éperons. Ils
retombaient, revenaient à l'attaque, et recommençaient,
comme des boules de plumes agitées de furieux
soubresauts.
- Le rouge est balafré! hurla une voix, et George regarda de
tous ses yeux.
345
Les deux hommes rattrapèrent leurs coqs, les inspectèrent
soigneusement et les replacèrent sur leur marque.
Aiguillonné par sa blessure, le rouge revenait encore plus
violemment à l'attaque et soudain un de ses éperons lacéra
la cervelle de son adversaire. Le bleu retomba mort, les
ailes encore agitées de mouvements convulsifs. Au-dessus
du tumulte de cris et d'imprécations qui s'éleva aussitôt,
George entendit la sonore annonce de l'arbitre :
Le vainqueur est l'oiseau de M. Grayson - une minute dix
secondes au deuxième assaut!
George haletait. Le second combat dura encore moins
longtemps. Le maître jeta comme une loque la sanglante
dépouille du vaincu. Derrière George monta la voix d'Oncle
Mingo :
- C't'oiseau, c'était rien qu'une pagaille de plumes!
Il y eut encore quatre ou cinq rencontres et soudain retentit
l'annonce :
- M. Lea!...
Le maître s'éloigna précipitamment du chariot avec son
champion sous le bras. George était enivré de fierté : cet
oiseau, il l'avait nourri, 1
entraîné, caressé. Et voilà que le maître était dans l'arène -
pesée, fixation
des éperons, paris, tout recommençait, mais cette fois pour
m'sieu Lea!
- L‚chez les coqs!
Les deux oiseaux foncèrent, battirent furieusement l'air,
retombèrent.
Avec de sauvages coups de bec, des feintes, des
ondulations serpentines de leurs minces cous, ils
cherchaient la faille. Ils bondirent de nouveau e . n
l'air en battant follement des ailes, touchèrent de nouveau
le sol - mais le coq de m'sieu Lea chancelait, visiblement
atteint! Et puis, en un éclair,
les deux coqs s'élevèrent encore une fois - et l'oiseau du
maître lacéra mor-tellement son adversaire.
M'sieu Lea ramassa prestement le combattant qui
trompettait son triomphe et courut jusqu'au chariot. George
eut à peine le temps d'entendre annoncer : " Le vainqueur
est l'oiseau de M. Lea! " car déjà Oncle Mingo avait saisi le
coq blessé et le palpait : il avait une profonde entaille au
niveau des côtes. Collant ses lèvres sur la blessure, Oncle
Mingo aspira fortement pour dégager les caillots de sang.
Puis il posa brusquement l'animal devant George qui s'était
agenouillé à côté de lui en criant
- Pisse dessus! Juste là!
Stupéfait, George restait sans réaction.
- Pisse dessus! Faut pas qu' ça s'infecte!
George déboutonna son pantalon et le chaud liquide vint
asperger tout à la fois l'oiseau blessé et les mains d'Oncle
Mingo. Celui-ci installa ensuite le combattant au fond d'un
panier, dans un douillet lit de paille.
- J' crois qu'on va l' tirer de là, maître. L'quel que vous
engagez maintenant?
M'sieu Lea désigna une cage.
346
Sors-moi cet oiseau, mon garçon! dit-il à George, bouleversé
par cette marque de faveur.
Et m'sieu Ua repartit aussitôt vers la tumultueuse
assistance. Malgré
l'assourdissant ramage de centaines de coqs et les
hurlements des parieurs, George entendait le blessé
caqueter faiblement dans son panier. Il était partagé entre
la tristesse, l'exaltation, la crainte, mais surtout, jamais il
n'avait
ressenti une telle excitation. En ce frais matin de janvier, les
combats de coqs venaient de faire un nouvel adepte.
84
En arrivant, un dimanche matin, au quartier des esclaves,
George sentit qu'il s'était produit quelque chose de racheux.
Il ii'apercevait, en effet, ni
sa mammy ni les autres, alors que, depuis quatre ans qu'il
habitait auprès d'Oncle Mingo, ils avaient toujours été
dehors pour l'accueillir. Forçant le pas, il arriva devant la
case de Kizzy, et il se préparait à frapper à
la
porte lorsque celle-ci s'ouvrit brusquement devant Kizzy qui
le happa litté-rarement, le visage convulsé d'effroi.
- La maîtresse t'a vu?
- Moi, j'l'ai pas vue, mammy! L'est arrivé quèq' chose?
- Seigneur! Si tu savais! L' maître, il a appris qu'on v'nait d'
pincer
un négro 'mancipé d'Charleston, en Caroline du Sud, un
nommé Denmark Vesey, qu'aurait eu avec lui des centaines
de négros quéraient prêts à
faire
un massacre de Blancs c'te nuit. L' maître, il vient tout juste
d'partir, l'était comme fou. L'a dit qu' la maîtresse, elle nous
tiendrait à l'oeil : çui
qui sortirait d' sa case avant qu'il s'en revienne d'une
grande réunion o˘
qu' les Blancs vont s'organiser, il lui Prait son affaire, et il
nous a balancé
son fusil sous l' nez!
Kizzy alla regarder avec précaution par l'unique fenêtre, qui
donnait vers la grande maison.
- L'était postée derrière son rideau, mais j' la vois plus! P't-
êt'
qu'elle
s'est cachée en t' voyant arriver!
Il était tellement absurde que la maîtresse p˚t se cacher à
cause de lui que George commença à se laisser gagner par
l'inquiétude de Kizzy.
- Tu vas repartir à l'instant chez tes poulets. On peut pas
savoir c'que
l' maître il frait s'il te trouvait là!
- Non, mammy! J' reste là, et j'y parlerai, au maître!
Dans une pareille extrémité, pensait George, il avait tout de
même un 347
atout pour désarmer la fureur du maître : lui rappeler,
même de façon indirecte, sa paternité.
Mais t'es fou, non? Va-t'en, j' te dis! (Et Kizzy poussait
George vers la porte.) L'est tellement monté qu'on peut pas
dire c' qu'il s'rait capab' de faire. Passe par-derrière les
cabinets pour pas t'faire voir d'
la
maîtresse!
Kizzy semblait au bord de la crise des nerfs. Le maître
devait avoir été pire que jamais pour l'avoir ainsi terrorisée.
«a va, mammy, j' m'en retourne, céda George. Mais j'ai pas
à
m'cacher, j'ai rien fait à personne. J' suis v'nu par le ch'min
et je r'pars
pareil.
- Fais donc à ta tête, mais va-t'en!
George avait à peine eu le temps d'informer brièvement
Oncle Mingo de ce qu'il venait d'apprendre lorsqu'ils
entendirent le galop d'un cheval.
Arrivant à toute bride, m'sieu Lea s'arrêta pile devant eux,
fusil braqué.
- Ma femme t'a vu, dit-il à George d'un ton plein de fureur.
Alors, tu sais ce qui est arrivé!
- Oui, m'sieu, répondit George d'une voix étranglée, les yeux
rivés au fusil.
Le maître fit mine de mettre pied à terre, mais il se ravisa et
poursui
vit en fulminant :
- En cette minute même, des Blancs, des gens de bien,
seraient en train de mourir s'il n'y avait pas eu un nègre de
bon sens pour tout raconter
à son maître. Et ça prouve qu'on doit jamais faire confiance
à un négro, jamais! (M'sieu Lea agita son arme.) Mais
qu'est-ce que vous pouvez bien avoir dans l' cr‚ne? En tout
cas, allez même pas songer à bouger le petit doigt, parce
que je vous fais sauter la cervelle comme rien!
Et m'sieu Lea repartit à toute allure en leur lançant un
dernier regard
noir.
Oncle Mingo resta figé pendant un long moment. Puis il
cracha avec fureur et s'écria :
- Tu peux bien travailler mille ans pour un Blanc qu' tu s'ras
toujours
un négro!
Il partit vers sa case, mais, arrivé à la porte, il se retourna et
dit à
George :
- …coute-moi, mon garçon! Tu t'imagines que t'as une place
à part avec le maître, mais y a plus rien qui compte quand
les Blancs ils ont la frousse! Alors, bouge pas d'ici tant qu'
c'est pas tassé, t'endends? Reste là!
George s'assit sur une souche et se mit à tresser des lattes
de hickory
en essayant de rassembler ses esprits. Comment avait-il été
assez stupide pour croire que m'sieu Lea aurait envers lui
une autre attitude que celle d'un maître? Et même pour
penser parfois au fait qu'il était son papa?
Il aurait tellement voulu pouvoir en parler à quelqu'un. Mais
à qui? Pas à Oncle Mingo - il ne pouvait lui avouer qu'il
savait que le maître était son papa. Mam'zelle Malizy, Soeur
Sarah ou Oncle Pompée? Pas plus -
348
car il n'était pas s˚r qu'ils aient été au courant de ce qui
s'était passé
entre
le maître et sa mammy. Et il était pareillement exclu qu'il en
parl‚t à
cette
dernière, tant -Ile regrettait d'avoir laissé échapper son
secret dans un moment de colère.
Et d'ailleurs, sa mammy pensait-elle encore parfois à ces
douloureux moments - il se souvenait vaguement des visites
nocturnes du maître dans leur case, quand il était tout petit
- alors qu'aujourd'hui, au moins sous ce rapport, m'sieu Lea
et Kizzy se comportaient en parfaits étrangers?
Pourtarit il avait honte en pensant à eux dans les mêmes
attitudes que lui et Charité - et, plus récemment, lui et
Beulah - lorsqu'il s'échappait à la nuit de la plantation, pour
aller la rejoindre.
George avait parfois songé à parler de son papa blanc avec
Charité.
Elle aurait été capable de comprendre. En contraste avec
Beulah, qui était noire comme la nuit, Charité avait une
peau encore plus claire que celle de George. Mais elle ne
semblait nullement en souffrir. Au contraire, et sans que
George ait le moins du monde sollicité cette confidence, elle
lui avait appris en riant que son père était le régisseur d'une
grande plantation
de Caroline du Sud, o˘ plus d'une centaine d'esclaves
cultivaient le riz et l'indigo. Elle avait vécu là jusqu'à dix-huit
ans et puis avait été vendue aux enchères. M'sieu Teague,
qui l'avait achetée, en avait fait la femme de chambre de la
grande maison. La seule chose qu'elle regrettait, c'était
d'avoir été ainsi séparée de sa mammy et de son petit frère,
lequel avait la peau pratiquement blanche. Au début, les
gamins noirs le tourmentaient, mais sa maman lui avait
enseigné une réponse pour leur clouer le bec :
" C'est l'urubu qui m'a pondu, et l' soleil qui m'a fait éclore.
L'
Seigneur
m'a donné ma couleur, et vous aut' les négros tout noirs,
dans tout ça z'avez rien à voir! " Et dès lors, racontait
Charité, son frère avait été
tran
quille.
Mais une autre chose tourmentait George : ce soulèvement
avorté de Charleston allait retarder momentanément un
projet qui lui tenait à coeur depuis au moins deux ans. Il
venait justement de décider d'en parler à
Oncle Mingo. Seulement, pour l'instant, cela ne servirait à
rien, puisque tout dépendrait finalement de la décision de
m'sieu Lea - et celui-ci allait
être inabordable pendant encore longtemps. Sans doute
avait-il cessé au bout d'une semaine de venir armé de son
fusil, mais il avait singulièrement écourté ses visites
quotidiennes, et encore se contentait-il de donner br,è
\,e-
ment ses instructions à Mingo, de son air le plus rébarbatif.
Pourtant, George n'avait pas réalisé toute la gravité de
l'affaire de Charleston. L'occasion lui en fut donnée deux
semaines plus tard lorsque, en dépit des mises en garde
d'Oncle Mingo, il ne put résister à la tentation
de sortir nuitamment pour aller voir une de ses bonnes
amies. Charité
devait être l'heureuse élue, choix quejustifiait amplement
son tempérament de feu. Il lui fallut une bonne heure pour
arriver, en coupant à travers champs, jusqu'au verger o˘ il
avait coutume de se poster et d'imiter le cri de
l'engoulevent. Mais il commença à s'inquiéter en ne
recevant pas 349
le signal convenu - une bougie promenée devant la fenêtre -
même après sa quatrième tentative. Il venait de se résoudre
à y aller voir de plus près
lorsqu'une silhouette sortit des arbres : c'était Charité.
George s'élança pour l'étreindre, mais elle lui accorda à
peine un petit baiser et le repoussa.
- quoi qu'y a, bébé? interrogea-t-il d'une voix mal assurée,
déjà
excité par la senteur musquée de cette peau.
Mais t'as donc la tête perdue d'aller courailler la nuit avec
tous ces patterouilleurs qui canardent les négros!
Eh bien! On va dans ta case, dit George en lui enlaçant la
taille.
Mais elle se dégagea encore une fois.
- On dirait qu't'as pas entendu parler du soulèv'ment!
- J' sais qu'y en a eu un, c'est tout.
- Alors, j' vas t'en dire un peu plus, moi!
Et Charité lui raconta ce qu'elle avait pu saisir des
conversations entre
le maître et la maîtresse : le meneur était un charpentier de
Charleston, Denmark Vesey, ancien esclave qui avait acheté
lui-même sa liberté et était nourri de la lecture de la Bible. Il
avait passé des années à préparer son projet avant de le
confier à quatre amis intimes qui l'avaient aidé à
recruter
et à structurer des centaines de Noirs de la ville, esclaves et
affranchis.
quatre groupes très bien armés devaient s'emparer des
arsenaux et autres b‚timents publics, tandis que les autres
mettraient le feu à la ville et massa-creraient
indistinctement les Blancs. Pour les effrayer et les empêcher
de se regrouper, des charretiers et des cochers devaient
sillonner la ville à
toute allure avec leurs fardiers, leurs chariots, leurs
cabriolets.
- Mais, l' dimanche matin, y a un négro qu'a pris peur et
qu'est allé
raconter à son maître c' qui d'vait s' passer à minuit. Alors,
v'là les Blancs
qui s' ramènent dans tous les coins, et j' te rosse et j' te
torture les négros
pour leur faire cracher l' nom des meneurs. Z'en ont déjà
pendu trente, et un peu partout, ça fait vilain pour les
négros, mais surtout en Caroline du Sud, z'ont chassé les
négros 'mancipés et br˚lé leurs maisons. Et puis, comme ils
veulent plus qu' les négros ils prêchent, z'ont fermé leurs
temples, pasqu'ils disent qu'au lieu d' prêcher z'apprenaient
à lire et à
écrire
aux aut'.
Tout en prêtant à Charité une oreille distraite, George
essayait de l'entraîner vers sa case.
- Mais t'as donc pas écouté c' que j'te disais? demanda-t-elle
avec nervosité. Faut rentrer chez toi, et t‚che de pas t' faire
voir pasque ces patterouilleurs, ça les gêne pas d' tirer, tu
sais!
George argua que les patrouilleurs ne seraient pas à
craindre dans la case de Charité, et que s'il les avait bravés
c'était justement pour lui témoigner sa passion ailleurs que
sous les arbres...
J' t'ai dit qu' c'était non!
Exaspéré, George la repoussa brutalement. Et il refit tout le
long chemin de retour en rageant - c'était Beulah qu'il aurait
d˚ aller voir, mais maintenant il était trop tard.
350
Le lendemain, George dit à Mingo, d'un air qu'il voulait
dégagé
" J'suis allé voir ma mammy, hier soir. Et mam'zelle Malizy
nous a raconté l' soulèvement - l'a entendu l' maître et la
maîtresse qu'en discutaient... " Sans trop savoir si Mingo
avalerait sa fable, il lui rapporta tout
ce qu'il avait appris de Charité, et le vieillard l'écouta avec
attention.
En
terminant, George lui demanda
- Oncle Mingo, pourquoi on tire sur les négros par ici à cause
de quèq' chose qui s'est passé là-bas en Caroline du Sud?
- Les Blancs, ils ont toujours peur que nous aut'négros on
s'organise pour se soulever ensemb', répondit-il après un
moment de réflexion. Mais les négros, ils front jamais rien
ensemb'. Et puis, ça va finir par s'
tasser
quand ils auront tué et terrorisé assez d' négros, et puis
passé encore des lois, et qu'ils s'ront fatigués d' payer un
tas d' bons à rien d'
patterouilleurs.
- Mais ça va prendre longtemps? demanda vivement
George, s'apercevant trop ta rd qu'il posait une question
stupide.
- quoi qu'tu veux qu'j'en sache?
Devant le ton de Mingo, George décida d'attendre que les
choses aillent mieux avec le maître pour parier de son idée.
Au bout de deux mois m'sieu L-ea, qui s@était
progressivement détendu, continuait à arborer une mine
boudeuse, mais son agressivité avait disparu.
George estirna que le moment était venu.
- Oncle Mingo, commença-t-il, y a un bon bout d' temps que
j' pense à quèqu' chose - les coqs du maître, ils pourraient
gagner encore plus d' combats.
Mingo regarda son assistant comme si ce malheureux jeune
homme de dix-sept ans venait d'être frappé de folie.
- «a fait cinq ans que j' vas avec vous à toutes les
rencontres. Et j'ai bien vu qu' les maîtres ils avaient tous
leur façon d'entraîner les bestioles.
George avait envie de rentrer sous terre : il était en train de
parler à un homme qui entraînait déjà des coqs avant sa
naissance.
- Nous, c' qu'on fait ici, c'est d' les fortifier, pour qu'ils
résistent plus
longtemps qu' les aut'. Mais chaque fois qu'on perd, c'est
quand l'aut'
combattant il saute plus haut que çui du maître, pasqu'il lui
perce le cr
‚ne
d'en haut. Alors, Oncle Mingo, si on leur fortifie les ailes, en
leur faisant
faire tout un tas de exercices, les oiseaux du maître ils
voleront plus haut
qu' les aut', alors ils gagneront encore plus.
George éprouva un immense soulagement en voyant qu'au
moins Oncle Mingo ne riait pas de son idée. Mais qu'allait en
penser le maître lui-même?
Lorsque le maître arriva, le lundi matin, George respira un
bon coup et débita calmement son programme, en
l'enjolivant de quelques détails techniques à propos des
styles d'attaque.
M'sieu Lea contemplait George comme s'il venait seulement
de découvrir sa présence.
351
Pendant les mois qui restaient à courir jusqu'à la prochaine
saison des combats, m'sieu Lea assista plus fréquemment
que jamais à l'entraînement de ses coqs. Il lui arrivait même
de se retrouver côte à côte avec Mingo et George, en train
de projeter de plus en plus haut les volatiles.
A force de battre frénétiquement des ailes pour ralentir la
chute de leurs cinq ou six livres de chair et d'os, les coqs
s'élevaient plus haut, et plus
facilement, que par le passé.
La saison de 1823 fut un véritable triomphe pour m'sieu
Lea. Sur cinquante-deux rencontres, ses oiseaux en
gagnèrent trente-neuf. En outre, aux gains qu'il retirait des
grands combats étaient venus s'ajouter ceux que lui
assurait George - encore qu'il lui en abandonn‚t la moitié -
en engageant les coqs écartés de la sélection définitive
dans des rencontres beaucoup plus modestes. Le maître
avait donc tout lieu d'être satisfait de " Chicken George ",
comme l'appelaient désormais les initiés 1.
Une semaine après la clôture de la saison, m'sieu Lea arriva
donc de belle humeur - il venait voir o˘ en étaient la demi-
douzaine de combattants émérites qui avaient été
sérieusement blessés.
- J' crois pas qu'çui-là va s'en tirer, maître, dit Oncle Mingo
en désignant un champion dans un si triste état que m'sieu
Lea confirma le dia-gnostic d'un signe de tête. Mais,
continua Mingo en montrant les deux cages suivantes, ces
deux-là vont bien se remettre. Ces trois aut'-Ià, continua-t-il,
on pourra plus jamais les engager dans des grandes
rencontres, mais ça peut faire des bons vétérans.
M'sieu Lea confirma d'un signe de tête le pronostic d'Oncle
Mingo et se dirigea vers son cheval, mais, au moment de se
mettre en selle, il se retourna vers George :
- A propos, quand tu vas courir les champs la nuit, méfie-toi,
t'es pas seul sur le coup.
Charité! George bouillait! Tout lui revenait à présent : avec
quelle vigueur ne l'avait-elle pas empêché d'entrer dans sa
case! Bougresse de fille! Mais à présent que le maître savait
qu'il se permettait, sous le couvert
de la nuit, de filer de la plantation, qu'allait-il décider?
L'ayant laissé un peu mijoter dans son jus, m'sieu Lea
décocha sa dernière flèche, au grand ébahissement du
garçon :
- que diable! Tant que tu fais ton travail, tu peux bien courir
la gueuse! Seulement, méfie-toi! Il y a d'autres jolis-coeurs
qui ont le couteau facile. Et puis il y a quand même les
patrouilles - elles tirent à vue sur les négros!
- Non, m'sieu! J' frai rien, s˚r!
George était si confus qu'il ne savait comment exprimer sa
gratitude et sa bonne volonté.
M'sieu Lea enfourcha son cheval et partit au trot, les
épaules secouees
par une sorte de rire intérieur.
1. Chicken= poulet. (Nd.T.)
85
Eh bien, mon garçon, à quoi penses-tu comme ça?
Depuis plus d'une heure que le chariot roulait, Chicken
George s'était absorbé dans la contemplation des nuages
qui moutonnaient, de la route s'étirant à perte de vue, du
balancement monotone de la croupe des mules.
La question du maître le fit sursauter.
- A rien, répondit-il. J' pensais à rien du tout, maître.
- C'est une chose que je n'arriverai jamais à comprendre
chez vous autres, les négros, lança m'sieu Lea d'un air
agacé. Il suffit qu'on essaie de vous parler et aussitôt vous
faites les abrutis. Il y a de quoi me rendre
enragé, surtout avec toi, qui dégoises pendant des heures
quand ça te chante. Tu crois pas que les Blancs vous
respecteraient autrement si vous vous teniez comme des
gens sensés?
Y en a qui pourraient, et d'aut' qui pourraient pas
forcément, répondit Chicken George, sur ses gardes. «a
dépend.
Et allez donc, tourne autour du pot! «a dépend de quoi?
Ignorant o˘ le maître voulait en venir, Chicken George
continua de biaiser.
- Ben, ça dépend qui c'est les Blancs qui vous parlent,
maître, à
c' que j' crois, en tout cas.
M'sieu Lea cracha d'un air dépité
- On nourrit un négro, on l'habille, on lui donne un toit, ah!
ouiche!
Et qu'est-ce qu@on en tire? Jamais une réponse franche!
Après tout, peut-être le maître voulait-il simplement
bavarder pour égayer la monotonie de la route. Soucieux de
ne pas l'agacer, Chicken George s'aventura légèrement :
- Si vous voulez la vérité vraie, maître, j' crois qu' les négros
ils s' croient malins en s' faisant passer pour plus bêtes
qu'ils sont, pasqu'ils
ont peur des Blancs.
Ils ont peur! se récria m'sieu Lea. Mais c'est des vraies
anguilles, les négros! Alors, c'est parce qu'ils ont peur qu'ils
fomentent des soulèvements à tout bout de champ, qu'ils
veulent nous massacrer! qu'ils empoi-sonnent la nourriture
des Blancs, qu'ils vont jusqu'à tuer les nourrissons!
Tout ce qu'il est possible d'imaginer contre les Blancs, les
négros n'arrêtent
353
pas de le faire, et quand les Blancs agissent pour se
protéger, les négros braillent qu'ils ont tellement peur!
Le silence retomba dans le chariot, mais Chicken George
sentait que la rage s'emparait du maître. Finalement celui-ci
explosa :
- …coute-moi bien, mon garçon! T'as toujours eu le ventre
plein chez moi, tu connais rien d'autre. Tu sais pas c'que ça
veut dire de grandir avec dix frères et soeurs, sans jamais
manger à sa faim, à douze dans deux malheureuses pièces,
en comptant le père et la mère!
Comment le maître pouvait-il se laisser aller à faire de telles
confidences! s'étonnait George, mais m'sieu Lea était lancé
:
- J'ai jamais vu ma mère autrement qu'enceinte. Et mon
père, toujours à moitié so˚l, à brailler et tempêter qu'on
travaillait pas assez dur
- avec ça qu'on pouvait sortir quelque chose de ses dix
acres de pierraille!
Et tu veux savoir c' qu'a changé ma vie? ajouta-t-il d'un air
furibond.
- Oui, m'sieu, s'empressa de répondre George.
- C'est la venue d'un grand guérisseur religieux. Il avait une
tente immense. Dès le premier soir, elle était remplie à
craquer - ceux qui pouvaient pas marcher, on les avait
portés. Jamais on avait vu ça dans le comté de Caswell : ses
sermons du tonnerre de Dieu, ses guérisons miraculeuses. Y
avait là des centaines de Blancs et ça sautait, et ça hurlait,
et ça témoignait. Les gens s'accrochaient les uns aux autres
et tu les voyais trembler ou s'agiter comme des possédés
en poussant des gémissements.
Les assemblées d'fidèles des négros, c'était rien à côté.
Mais, dans tout ce charivari, y a une chose qui m'a frappé
plus que tout l'reste.
M'sieu Lea tourna les yeux vers George.
- Tu connais un peu la Bible.
- Non, m'sieu, enfin... presque rien.
- Mais j'parie que t'aurais cru que moi non plus! C'était tiré
des Psaumes. J'ai marqué la page dans ma Bible. «a dit :
"J'ai été jeune, et je suis devenu vieux; mais je n'ai pas vu le
juste abandonné, ni ses enfants
mendiant leur pain. " Et ça m'est resté dans la tête.
J'arrêtais pas d'y repenser en m'demandant quel sens ça
avait pour moi. Justement, dans ma famille, on en était plus
ou moins à mendier notre pain. On avait rien à
nous, et on aurait jamais rien. Alors, j'en suis arrivé à m'dire
que si moi je devenais juste - si je travaillais dur, quoi! -
j'aurais pas à mendier mon
pain quand je serais vieux.
Le maître semblait défier Chicken George, mais celui-ci
s'empressa de répondre :
- Oui, m'sieu!
- Et c'est là qu'j'ai quitté la maison, poursuivit m'sieu Lea.
J'avais onze ans. J'ai trimardé, j'ai fait tous les sales boulots,
même ceux des négros. J'avais qu'des haillons sur le dos,
qu'des restes à manger. J'ai économisé sou à sou pendant
des années. Et c'est comme ça qu' j'ai fini par acheter vingt-
cinq acres de terrain boisé et mon premier négro, George.
C'est à cause de lui que j't'ai appelé comme ça.
354
Oncle Pompée, il m'en a parlé, se h‚ta de dire George,
sentant que le maître attendait une réponse.
- Oui. Pompée, je l'ai acheté plus tard. Mais écoute-moi bien,
mon garçon. Moi, avec ce George, j'ai travaillé comme une
bête à essoucher et à débroussailler et à épierrer pour
planter mon premier champ. Et puis l' Seigneur m'a fait
acheter ce billet de loterie, et j'ai gagné ce coq.
J'ai jamais eu un oiseau comme lui! J' pouvais le ramener en
sang, j' le requinquais, et il me gagnait encore des combats
comme pas un. Au fond, j'me demande pourquoi j' suis en
train de parler comme ça à un négro. Mais on a tous un
moment o˘ on a besoin de parler. Avec la bonne femme,
q@t'est-ce que tu veux qu'on dise! Une fois qu'elles ont mis
l' grappin sur un homme, les v'là mal lunées, ou malades,
ou fatiguées
- fatiguées quand elles ont même plus à lever l' petit doigt
puisque les négros ils font tout. Et quand c'est pas ça, c'est
qu'elles sont trop occupées
à se fariner le museau - et tu dirais des fantômes...
Chicken George n'en croyait pas ses oreilles, mais le maître
semblait incapable de s'arrêter, maintenant qu'il était lancé.
- Mais y a des gens qui changeront pas, eux. T'as qu'à
prendre ma famille. Pourquoi qu' mes neuf frères et soeurs
ont pas cherché à s'en aller
comme moi? Ils continuent à crever d' faim et à vivre les
uns sur les autres
et ils arrêtent pas d' faire des petits.
George jugea prudent de demeurer muet. Il avait eu
l'occasion de voir des parents du maître, à l'occasion des
combats de coqs. Ses frères étaient de la racaille de petits
Blancs que les esclaves eux-mêmes méprisaient.
Combien de fois n'avait-il pas surpris la gêne du maître
lorsqu'il leur arri-
vait de se trouver face à face. Et leurs pleurnicheries, leurs
demandes d'argent, enfin leur expression haineuse lorsque
le maître leur avait l‚ché
le demi-dollar ou le dollar qu'ils allaient échanger dans le
quart d'heure contre du tord-boyaux. Mais le comble, c'était
lorsque le maître les invitait
à sa table. Mam'zelle Malizy l'avait raconté à George : ils se
gobergeaient de la plus indécente façon, et, dès que le
maître ne pouvait les entendre, ils le traînaient plus bas que
terre.
- Y en a pas un qu'aurait pas pu faire c' que j'ai fait, s'écria
le maître. Mais c'est des chiffes molles, alors, qu'ils aillent
au diable! Et puis,
reprit-il après un court silence, moi, ça va gentiment
maintenant. Une maî-son convenable, une centaine de coqs,
quatre-vingt-cinq acres de terre dont la moitié en cultures,
le cheval, les mules, les vaches et les cochons. Et puis
quelques fainéants de négros.
- Oui, m'sieu, s'empressa de répondre Chicken George.
(Peut-être était-ce le moment de glisser sa propre opinion!)
Maître, nous aut', on travaille dur pour vous. Moi, d'puis que
j'les connais - ma mammy, et mam'zelle Malizy, et Soeur
Sarah, et Oncle Pompée - z'ont-y pas trimé
pour vous? Et, à part ma mammy, z'ont tous passé les
cinquante ans, à
c't' heure!
Mais, mon garçon, t'as pas d˚ m'écouter! Y a pas un négro
qu'a 355
travaillé aussi dur que moi. Alors, viens pas m'parler des
négros qui triment!
- Oui, m'sieu.
- Oui, m'sieu, et après?
- Juste oui, m'sieu. Vous avez trimé dur, maître.
- Et comment! Tu crois qu' c'est facile de s'occuper de tout
et de tout
l' monde? Et de tous ces poulets, hein, c'est facile?
- Non, m'sieu, c'est l'gros souci pour vous.
Et George pensait à Oncle Mingo : cela faisait plus de trente
ans qu'il
s'occupait jour après jour des coqs de combat, sans compter
l'apport personnel de George depuis sept ans. Le mieux
était de feindre la na7iveté.
- Maître, vous savez quel ‚ge il a, Mingo?
- J' peux pas dire exactement. Voyons, il a bien quinze ans
de plus que moi, ce qui lui fait dans les soixante ans. Et il
rajeunit pas! Il baisse,
Mingo, il est souvent patraque. qu'est-ce que t'en penses,
toi? Tu vis avec lui, non?
Aussitôt, George songea aux abominables quintes de toux
qui secouaient parfois le vieillard pendant des jours. Mais,
d'un autre côté, combien de fois Soeur Sarah et Mam'zelle
Malizy ne lui avaient-elles pas répété que le maître se
refusait à croire à leurs maladies : pour lui, ce n'était qu'une
façon de couper au travail. Alors, il chercha à ruser.
- L'a l'air d'aller bien, mais il s' prend des fois à tousser qu'
ça arrive
à m' faire peur, pasque Mingo, c'est comme mon père.
Il regretta aussitôt d'avoir laissé échapper ces mots en
sentant, chez le maître, une réaction hostile. Un cahot
secoua opportunément le chariot et, pendant un moment,
les coqs protestèrent tapageusement. Mais le maître finit
par revenir à la charge.
- qu'est-ce qu'il a donc tant fait pour toi, Mingo? C'est lui qui
t'a retiré des champs, qui t'a donné ton nouveau travail,
avec une cabane à
toi par-dessus le marché?
- Non, m'sieu maître, ça, c'est vous.
- Tu vois, c'que tu m'as dit tout à l'heure, reprit le maître au
bout d'un moment, j'y avais pas tellement réfléchi, mais
c'est vrai qu' mes négros sont pas d' la dernière jeunesse.
Sacredieu! ils risquent de m'claquer dans les mains à tout
moment. Et ça a beau co˚ter gros à
c't' heure, un négro, il va falloir que j'en achète un ou deux
pour les cultures! J' te l' disais bien tout à l'heure : j'ai qu'
des soucis, moi, ça n'arrête
pas. - Oui, m'sieu.
- Oui, m'sieu. Tu dis n'importe quoi à un négro, et voilà ce
qu'il te répond.
- Vous voudriez pas que l' négro il vous dise le contraire,
maître!
- Alors c'est tout ce que ça te fait? Oui, msieu!
- Non, m'sieu! Mais, au moins, vous avez l'argent pour
ach'ter des négros, pasqu'on a fait une bonne saison avec
les coqs!
356
Et, pour essayer de faire dévier la conversation vers un
terrain moins dangereux, Chicken George ajouta :
- Maître, y a-t-il des propriétaires de coqs qu'ont juste leurs
bêtes, et pas d' cultures?
- Moi, j'en connais pas. Dans les villes, oui, y en a, mais c'est
des rien-du-tout, avec trois ou quatre bêtes, quoi! Au
contraire, ceux qu'ont le plus de coqs, ils ont aussi les plus
grandes plantations. Tiens, t'as qu'à
voir M. Jewett. Tu sais bien comment c'est chez lui, t'y
traînes assez la nuit!
- J'y vais plus,, maître, répondit George, pour couper court à
ce sujet
épineux.
- Ah! bon. Tu t'es trouvé une autre garce, alors?
- J' sors plus beaucoup, maître, dit George.
Au moins, il ne mentait qu'à moitié.
- Un grand gaillard de vingt ans! lança m'sieu Lea d'un ton
méprisant. C'est pas à moi que t'iras raconter qu' tu passes
tes nuits dans ton lit. Ces négresses qu'ont l' feu au cul, tu
vas me dire que ça t'excite pas?
En un éclair, George revit le maître et sa mammy.
Dissimulant sa rage, il répondit avec une froideur affectée
- «a s' peut qu'elles soient comme ça, j'en connais pas
beaucoup.
- «a va, ça va! Tu veux pas avouer que tu te défiles la nuit.
Mais figure-toi que je sais o˘ tu vas et quand tu y vas. Mais
comme j'ai pas envie que les patrouilles te canardent,
comme ce négro à M. Jewett, tu sais c' que je vais faire? En
rentrant je te signerai un laissez-passer pour toutes
les nuits! Si on m'avait dit que j' ferai ça un jour pour un
négro! (M'sieu Lea se fit bourru, pour cacher sa gêne.) Mais
laisse-moi te dire une bonne chose. T'as qu'à faire du
grabuge, ou pas rentrer à l'aube, ou rentrer trop éreinté
pour travailler, ou retourner chez M. Jewett - enfin, tout c'
que t'as
pas le droit de faire - et ce laissez-passer, je le déchire et je
te réserve une
gentille danse! T'as compris?
Chicken George n'en croyait pas ses oreilles.
- Oh! Maître, j'vous suis vraiment obligé. J'ai bien compris,
allez!
- Très bien! Tu vois que je suis pas aussi mauvais que vous
le racontez, vous autres. Moi, j' les traite bien, mes négros,
quand je veux.
Mais m'sieu Lea était décidé à revenir à la charge.
- Alors, les garces noires, elles sont chaudes, hein? Combien
t'en montes en une nuit? Paraît qu' les négros de ton ‚ge,
faut pas leur en promettre! Comment tu t'en tires, toi?
- Ben, maître, faut dire que... enfin... moi, j' fais pas ça.
- Et allez donc! Encore des craques!
- J' craque pas, maître! Mais faut que j'vous dise quèq' chose
que j'ai raconté à personne - vous savez ce m'sieu
MacGregor, çui qu'a l'coq jaune tach'té?
- …videmment. On jase même pas mal ensemble. Et alors?
- Vous avez promis de m' donner une passe, hein? Alors, j'
vais vous 357
dire la vérité vraie. C'est vrai que j' sors la nuit, mais C'est
pour aller voir
une fille de chez m'sieu MacGregor. (Cette fois, George était
absolument sincère.) Moi, j'ai besoin d'en parler à
quelqu'un, maître. J'la comprends pas, c'te fille! Matilda,
qu'elle s'appelle. Une négresse des champs, qu' c'est, mais,
des fois, elle aide à la grande maison. Eh bien, j'peux lui
raconter tout c'que j'veux, j'peux essayer d'toutes les
façons, y a pas moyen d' la toucher. Tout c'que j' peux en
tirer, c'est qu'elle a d'
l'amitié
pour moi, mais elle peut pas souffrir mes manières - alors,
moi, j'y ai répondu qu'j'avais pas besoin d'elle, que j'
pouvais avoir toutes les femmes
que j'voulais. Et là-d'ssus elle me dit qu'j'ai qu'à y aller et à
la laisser
tranquille.
Cette fois, c'était au maître de ne pas en croire ses oreilles.
- Et c'est pas tout, poursuivit Chicken George, faut toujours
qu'elle me rab‚che des choses qu'il y a dans la Bible! Elle
sait lire la Bible, pasque
son maître d'avant, c'était un prédicateur qu'a fini par
vendre ses négros à cause de la religion. Pour vous dire
comment qu'elle est religieuse, y a pas longtemps, v'là
qu'elle apprend qu'des Noirs 'mancipés y fsaient la rete
dans un bois pas loin d' là, et ça d'vait boire et danser toute
la nuit.
Eh bien, c'te gamine - pasqu'elle a qu'dix-sept ans - elle est
sortie d' la plantation de m'sieu MacGregor et elle leur est
tombée d'ssus en braillant que l' Seigneur les sauve avant
que l'diable il s'amène pour les faire griller,
et v'là mes négros 'mancipés qui filent comme des lapins
avec leur violoneux qui clopine comme un malheureux par-
derrière!
- C'est une terreur, ta garce, dis donc! lança m'sieu Lea, qui
n'en pouvait plus de rire.
- Maître, ajouta George d'un ton cette fois hésitant, avant d'
rencontrer c'te fille, c'est vrai que j' couraillais comme vous
dites.
Mais
avec elle, bon sang, j' pense pas seulement à ça. J'ai comme
une idée d' sauter l'balai... enfin... si des fois elle voudrait
d'moi. (Il parlait très
bas, cette fois.) Et si vous auriez rien contre...
M'sieu Lea ne répondit pas aussitôt. Le chariot cahotait en
grinçant, les poulets caquetaient. Enfin, le maître reprit la
parole :
- M. MacGregor sait que tu courtises une fille de chez lui?
- «a m'étonnerait qu'elle y en ait parlé, m'sieu, pasque c'est
jamais qu'une négresse des champs, mais les domestik' ils
sont au courant, alors ils ont d˚ lui dire.
- Il y a combien de négros, chez M. MacGregor?
- L'a une grande plantation, maître. J'dirai p't-êt' une
vingtaine ou plus.
- Tu vois, j'ai une idée, reprit le maître après un nouveau
silence.
T'es né chez moi, tu m'as jamais causé d'ennuis - tu m'as
même été pas mal utile. Alors, je vais faire quelque chose
pour toi. Puisque j'ai besoin de nouveaux bras pour les
cultures, si ta garce a envie de sauter l' balai avec un
coureur - parce que je pense pas que tu vas changer comme
ça
- eh bien, j'irai en discuter avec M. MacGregor. S'il a autant
d'nègres que 358
tu dis, c'est pas cette fille qui ira lui manquer, à condition
qu'on tombe d'accord sur le prix, bien s˚r. Et comme ça tu
l'auras, ta garce - comment c'est, déjà son nom?
- Tilda... Matilda, maître, répondit Chicken George dans un
souffle en se demandant s'il avait bien entendu.
- T'auras plus qu'à vous b‚tir une case...
Chicken George remuait les lèvres, mais aucun son n'en
sortait.
Dès qu'il eut retrouvé sa voix, il bégaya .
- Y a qu'un maître de qualité pour faire ça!
- Mais va pas oublier que ta place est avec Mingo, avant
tout le reste,
hein?
- Oh! s˚r, maître!
- Et laisse-moi te dire encore une chose, bougonna m'sieu
Lea. Une fois que cette Matilda t'aura mis le grappin dessus,
moi, j'te r'tire ton laissez-passer. S'agira plus d'aller traîner
tes fesses ailleurs!
Chicken George et Matilda se marièrent en ao˚t 1827. Au
printemps 1828, un fils leur naquit.
86
Le jour allait se lever. Matilda avait attendu George toute la
nuit et le voici qui rentrait en titubant légèrement, le melon
sur l'oreille, la mine
réjouie.
- Y avait un r'nard qui s'était glissé chez les poulets,
expliqua-t-il d'une langue p‚teuse. Nous a fallu toute la nuit
pour l'attraper, avec Oncle
Mingo.
D'un geste, Matilda lui intima silence.
- Et c'est c' renard-là qui t'a donné d' l'alcool à boire et puis
qui t'a
parfumé à la rose, hein?
George essaya de réagir à l'algarade, mais Matilda n'allait
pas se laisser interrompre.
- George, c'est moi qui parle! Moi, j' suis ta femme, j'ai porté
tes enfants, alors tu peux partir, tu peux rev'nir, je s'rai
toujours là. Et dis-toi
bien que tu nous fais pas autant de tort à nous que tu t'en
fais à toi. Tu sais, c'est dans la Bible : " Car vous récolterez
c'que vous avez s'mé! "
Et au sèp,@lif!!Pe chapitre de Matthieu, ça dit : " La mesure
dont vous vous
servez, elle servira @OU., YOUS. "
359
George feignit la dignité outragée - et muette - mais, en
réalité, il ne savait que répondre. Il repartit en titubant
dangereusement et alla dormir dans un poulailler vide.
Pourtant, le lendemain, il réintégrait chapeau bas la case
familiale, et il ne découcha plus de toute la fin de l'automne
ni de l'hiver. Et le matin
o˘ Matilda fut prise des douleurs, au début de janvier 1831,
il obtint du maître la permission de rester auprès d'elle, bien
que la saison des combats
battît son plein. Si les grands tournois l'avaient empêché
d'être présent pour la naissance de Virgile comme pour celle
d'Ashford, il serait au moins là pour celle de son troisième
enfant.
Il faisait les cent pas devant la case, tressaillant lorsque les
cris de
Matilda devenaient plus aigus, tendant l'oreîlle à ses
gémissement. Soudain lui parvint la voix de mammy Kizzy :
" Tire sur ma main, mon chou, allez, tirefort! Respire un
grand coup!... Comme ça!... Attends! Attends! "
Et Sarah commanda : " Laisse faire, t'entends! Et
maintenant, vas-y...
POUSSE!... POUSSE! " Et bientôt : " Le v'là!... Le v'là...
Seigneur! "
Chicken George, qui s'était collé contre la porte, recula en
entendant un bruit de claques aussitôt suivi des
vagissements d'un nouveau-né. Et grand-mère Kizzy ne
tarda pas à apparaître sur le seuil, le visage épanoui dans
un grand sourire.
- M'est avis qu' tu sais faire que des garçons!
Chicken George se mit à danser en poussant de telles
clameurs de joie que mam'zelle Malizy sortit en trombe de
la cuisine de la grande maison. Il se précipita à sa rencontre,
la souleva de terre et tournoya sur lui-même en lui criant
dans l'oreille :
«ui-là, on va l'appeler comme moi!
Le lendemain soir, conformément à la coutume qu'il avait
instaurée, il réunit tout son monde et raconta au nouveau-
né l'histoire de son grand-papa l'Africain.
- …coute un peu, petit! J'vais t' parler de ton arrière-grand-
papa.
L'était africain, et il disait qu' son nom c'était Kounta Kinté.
Il appelait
une guitare un ko et une rivière Kamby Bolongo, et plein
d'aut' mots africains comme ça. L'était en train d' couper un
arbre pour faire un tambour à son p'tit frère, et v'là quat'
hommes qui l'attrapent par-derrière. Et puis
y a un gros bateau qui l'a emm'né sur la grande eau jusqu'à
un endroit qui s'appelait " Naplis ". Après ça il s'est ensauvé
quat' fois, et puis ceux
qui l'ont attrapé, ils y ont coupé l' pied. Mais v'là qu'il a
sauté l'balai avec
la cuisinière de la grande maison, mam'zelle Bell, et ils ont
eu une p'tite gamine - et à c't' heure c'est ta grand-mère
Kizzy, qu'est en train de t'
faire
un sourire!
Vers la fin ao˚t, m'sieu Lea alla assister à une assemblée
ordinaire des propriétaires fonciers du comté de Caswell. Ils
repartaient vers la plantation - le maître conduisant le
chariot et George, à l'arrière, en train d'écailler et de vider,
à l'aide de son couteau de poche, des grosses ni-
-1---
1-r'ill-a
que m'sieu Lea venait d'acheter - lorsque le chariot fit
Brusquement halte.
360
George écarquilla les yeux : m'sieu Lea avait sauté du siège
et se précipi-tait, avec d'autres maîtres qui s'étaient
pareillement arrêtés, vers un Blanc
qui accourait sur un cheval blanc d'écume. L'homme hurlait
pour se faire entendre de la foule sans cesse plus
nombreuse. Chicken George et les autres Noirs écoutaient,
bouche bée, les lambeaux de phrases qui leur parvenaient.
" Des familles entières massacrées... des femmes, des
enfants...
ils dormaient et les Noirs... assassins... irruption dans les
maisons...
des
haches, des sabres, des gourdins... un prédicateur noir qui
s'appelle Nat Turner... "
Chicken George lut sur le visage des Noirs la même terreur
que celle qu'il sentait monter en lui, en entendant les
imprécations des Blancs, en voyant leurs gesticulations
furieuses. Brusquement lui revint le souvenir horrible des
mois qui avaient suivi le soulèvement de Charleston - ce
soulèvement qui, tué dans l'oeuf, n'avait pas fait de victime
blanche.
qu'allait-
il arriver maintenant? Blanc de rage, l'oeil étincelant, le
maître regagnait
la voiture. Il démarra à une allure folle et rentra à la
plantation sans jeter
un seul regard à Chicken George, cramponné à la ridelle.
Arrivé devant la grande maison, le maître dégringola de son
siège, laissant George le nez sur les poissons. Peu de temps
après, mam'zelle Malizy jaillit de la porte de la cuisine et
courut vers le quartier des esclaves, les bras levés comme
après l'annonce d'une catastrophe. Puis le maître sortit de la
maison, armé de son fusil, et lança brutalement à
George
File chez toi!
Le maître fit sortir les esclaves de leurs cases et, d'un ton
mauvais, les
informa des terribles événements. Sachant qu'il était le seul
à pouvoir éventuellement calmer la colère du maître,
George tenta de lui parler : "
Maître,
j' vous en prie... " - mais il s'interrompit, la gorge sèche :
m'sieu Lea bra-quait son arme sur lui.
Allez ! Videz-moi vos cases! Vous m'entendez, les négros! Et
plus vite que @a!
L'heure qui suivit fut un véritable cauchemar : les esclaves
portaient ou traînaient leurs misérables possessions aux
pieds du maître, qui les examinait en hurlant les pires
menaces à l'égard de ceux qui auraient caché
des armes ou des objets douteux. Ils dépliaient et
secouaient leurs hardes, ouvraient boîtes et récipients,
éventraient leurs paillasses de feuilles de maÔs - mais rien
ne semblait apaiser la rage de m'sieu Lea.
Il renversa d'un coup de pied la caisse o˘ Soeur Sarah
renfermait simples et racines médicinales en hurlant : " J'
veux plus voir ton nom de Dieu
de vaudou! " Sous les yeux des esclaves, il éparpilla leurs
maigres trésors,
les brisa, les défonça à coups de botte. Les quatre femmes
sanglotaient, Oncle Pompée demeurait paralysé, les enfants
affolés s'agrippaient à la jupe de Matilda. Elle lança un cri
douloureux et George dut se retenir pour ne pas sauter sur
le maître : d'un coup de crosse, celui-ci venait de briser
le carillon de Matilda, souvenir de son grand-père.
361
que je trouve seulement un clou là-dedans, lança m'sieu
Lea, au comble de la fureur, et y aura un négro d'moins!
Abandonnant le quartier des esclaves jonché de débris et
d'objets souillés de poussière, m'sieu Lea sauta sur la plate-
forme du chariot et se fit conduire par George dans l'enclos
des coqs sans cesser de le tenir à
la pointe du fusil. Sommé de vider sa propre case, Oncle
Mingo balbutia
- J'ai rien fait d'mal, maître...
- Y a des familles entières qui viennent de périr pour avoir
fait confiance à des négros! hurla m'sieu Lea.
Il confisqua la hache, la hachette, le coin d'acier, une
armature métallique et les couteaux de poche des deux
hommes. Chicken George et Oncle Mingo le regardaient
jeter les différents objets dans le chariot.
- Si vous aviez idée de, forcer ma porte, je vous préviens
que je dors avec ce fusil! leur lança-t-il en fouettant le
cheval.
Le chariot partit comme une flèche en soulevant un nuage
de pous-siere.
87
Alors, ça te fait quatre garçons à la suite! dit le maître en
mettant pied à terre dans l'enclos des coqs.
Il n'avait pas fallu moins d'une bonne année pour que
s'apaisent l'effroi et la fureur du Sud blanc - et de m'sieu
Lea. Certes, il avait recommencé à emmener George aux
combats de coqs un ou deux mois après la révolte, mais
sans se départir d'une ostentatoire froideur.
Curieu-
sement, les liens qu'ils avaient renoués semblaient plus
étroits qu'avant.
M'sieu Lea et Chicken George n'en faisaient jamais état,
mais l'un et l'autre souhaitaient ardemment qu'il n'y ait plus
jamais de soulèvements de Noirs.
- Oui, m'sieu! Un beau gros garçon qu'est né juste au point
du jour, maître! répondit Chicken George qui mélangeait les
ingrédients pour confectionner les galettes fortifiantes dont
Oncle Mingo venait, à contre-coeur, de lui abandonner la
responsabilité.
La toux du vieillard s'était aggravée et m'sieu Lea l'avait
consigné
dans sa case. Chicken George aurait aussi à procéder lui-
même à l'impi-toyable sélection des combattants : une
vingtaine seulement seraient retenus, sur les soixante-seize
qui venaient d'être ramenés du plein air.
362
Dans neuf semaines jour pour jour, lui et m'sieu Lea
partiraient pour La Nouvelle-Orléans. Rendu confiant par ses
succès locaux, puis par un nombre non négligeable de
victoires en divers points de l'…tat, m'sieu Lea avait décidé
d'engager une douzaine de ses bêtes de premier choix dans
le grand tournoi du Jour de l'An, événement principal - et
réputé - de la saison des combats de coqs dans cette
lointaine ville. …tant donné l'excel-lence des champions en
lice, il suffirait que m'sieu Lea - ou plutôt ses bêtes
- remport‚t seulement la moitié des combats pour lui tailler,
outre une jolie fortune, une réputation de première grandeur
parmi les propriétaires de coqs de combat du Sud. Cette
perspective exaltante occupait Chicken George, à l'exclusion
de toute autre pensée.
Ayant attaché son cheval à la barrière, m'sieu Lea se dirigea
vers George.
- C'est quand même drôle qu'avec quatre garçons t'en aies
pas appelé
un comme moi!
Pris au dépourvu mais ravi, Chicken George feignit la
spontanéité
- Maître, c' que vous dites là, c'est bien vrai! Et c'est
justement comme ça qu'on l'a appelé : Tom, oui, m'sieu!
Une expression satisfaite se répandit sur le visage du
maître, mais il s'assombrit aussitôt.
- Comment va le vieux?
- Ben, maître, c'te nuit, l'a toussé comme un malheureux.
C'était avant qu'ils m'envoyant chercher par Oncle Pompée,
pasque Tilda allait avoir le p'tit. Mais c' matin, quand j'y ai
fait à manger, il s'est mis assis
dans son lit et il a tout avalé. «a va beaucoup mieux, qu'il
dit. Il a fait vilain pasque j'y disais d' rester au lit tant qu'
vous auriez pas décidé
qu'il
pouvait s' lever.
Tiens-le donc renfermé encore une journée, c't' oiseau-là. Je
devrais peut-être appeler un médecin. «a me chipote, cette
toux qui le prend depuis un bon bout de temps.
- S˚r, m'sieu. Mais il veut pas d' médecin, il dit qu'il y croit
pas.
- Je m'en fous, de c'qu'il croit. Enfin, attendons de voir
comment il s'en tire d'ici la fin de la semaine.
M'sieu Lea passa ensuite son inspection, en commençant
par les cochets et les jeunes pour finir par les superbes
combattants que George était en train de fortifier et
d'entraîner. M'sieu Lea se montra extrêmement
satisfait des résultats. Puis il parla de son futur voyage à La
Nouvelle-Orléans. Il faudrait compter six semaines de trajet.
Un charron de Greensboro était en train de lui fabriquer un
robuste chariot, dont il avait conçu
lui-même le modèle. Il comporterait une longue plate-forme
contenant douze cages amovibles, un espace garni de
bourrelets pour continuer l'entraînement quotîdien en
chemin, des rayonnages, des r‚teliers, des coffres destinés
au matériel et aux provisions. Le chariot serait prêt sous une
dizaine de jours.
Une fois le maître parti, Chicken George s'absorba dans ses
t‚ches.
363
Il soumettait les coqs à un entraînement impitoyable. Le
maître lui avait donné carte blanche pour écarter toute bête
présentant le plus minime défaut : étant donné le niveau
des adversaires qu'ils allaient affronter à
La Nouvelle-Orléans, seuls seraient retenus les coqs de la
plus haute classe. Tout en s'occupant des volatiles, George
songeait à la musique qu'il allait entendre à La Nouvelle-
Orléans, et notamment, à ce qu'on lui avait dit, les
orchestres de cuivres défilant dans les rues. Selon un
matelot noir qu'il avait rencontré à Charleston, tous les
dimanches après-midi des milliers de gens s'attroupaient
sur une grande place publique, la " place Congo ", o˘ des
centaines d'esclaves exécutaient des danses africaines. Les
quais de La Nouvelle-Orléans, avait-il dit encore
surpassaient en beauté t out ce qu'il connaissait. Et les
femmes! Aussi exotiques que faciles, et l'embarras du choix
quant à la couleur
" créoles, octorones, quarterones ". A cette seule idée,
Chicken George br˚lait d'impatience.
Vers la fin de l'après-midi, George trouva enfin un moment
pour aller voir Oncle Mingo. En entrant dans la case envahie
par un fouillis poussiéreux, il demanda :
- Comment ça va, Oncle Mingo? Vous avez-t-y envie d'quèq'
chose?
Mais, aussi émacié et faible qu'il f˚t, le vieillard n'en
vomissait pas
moins son inactivité forcée et il répondit hargneusement
Fiche ton camp! Va donc d'mander au maître comment que
j'vais!
Paraît qu'il sait ça mieux qu'moi!
Oncle Mingo ne tenant manifestement pas à sa visite,
Chicken George s'en fut en songeant que le vieillard
devenait de plus en plus comme ses vieux durs-à-cuire
déplumés : vétérans de maints combats, certes, mais si
diminués par l'‚ge que seule subsistait leur combativité,
quand leurs forces
les avaient déjà abandonnés.
Peu après le coucher du soleil, George s'octroya une courte
visite chez
les siens. Ravi de trouver Kizzy auprès de Matilda, il leur
raconta comme un bon tour son échange matinal avec le
maître, à propos du nom du bébé.
Mais, à sa grande surprise, elles ne partagèrent pas son
hilarité. Ce fut Matilda qui répondit la première, d'un ton
prudemment neutre Les Tom, c'est pas c'qui manque dans
l'monde!
J'ai dans l'idée que Tilda et moi on pense pareil, dit alors
Kizzy en m‚chant bien ses mots, et elle veut pas t' contrarier
à cause de ton cher
maître. Y a rien à r'dire à quelqu'un qui s'appelle Tom.
Seul'ment, vaudrait
mieux que c'pauv' gamin il doive son prénom à un aut' Tom.
Enfin, se h‚ta-t-elle d'ajouter, c' que j'en dis, hein, c'est pas
mon gamin à moi, et ça me r'garde pas.
En tout cas, ça r'garde le Seigneur! lança sèchement
Matilda en allant chercher sa bible. L'était pas encore né, l'
gamin, qu' j'ai cherché
c' qu'était dit dans l'…criture sur les noms.
Elle feuilleta la bible, trouva enfin le livre, le chapitre, le
verset, et lut
à voix haute
364
" La mémoire du juste est en bénédiction; mais le noides
méchants tombe en pourriture! "
- Seigneur! Aie pitié de nous! s'écria grand-mère Kzy.
Cette fois, George ne put se contenir.
Eh bien, allez-y donc! Laquelle qui veut dire aimaître qu'on
ap pell'ra pas l'gamin Tom?
«a ne pouvait plus durer, fulminait-il intérieurementll ne
pouvait plus mettre les pieds chez lui sans subir les pires
avanies. E-,ette Matilda,
toujours le nez dans la Bible, à rab‚cher ses histoires de
‚nnation éternelle, il en avait par-dessus les oreilles! qu'est-
ce que c'éit, déjà, qu'il
avait entendu à propos d'un nom? Ah! voilà, ça y étail
App'lez-le donc Tom-Baptiste pendant qu'vous y@es! lança-
t-il d'une voix si forte que ses trois fils apparurent sur le
seuil - la chambre,
tandis que le nouveau-né se mettait à vagir.
Et Chickcn George s'en fut à grandes enjambées furuses.
Au même moment, dans le salon de la grande maisc, m'sieu
Lea, installé au bureau, trempait sa plume dans l'encre.
Moulant)igneusement les lettres, il inscrivit sur la première
page blanche de sa biè. au-dessous
des quatre noms déjà enregistrés - celui de Chicken Goor@
1lui-même et
de ses trois premiers fils, Virgile, Ashford et George - 20
sepmbre 1833...
né de Matilda : un fils... Tom Lea.
En repartant rageusement vers l'enclos des coqs, Geor,
s'échauffait tout seul. Il tenait à Matilda, c'était évident. Il
n'avait jnais rencontré femme plus droite. Mais une bonne
épouse n'avait @ut de même pas à condamner son mari au
nom de la religion dès qu'iagissait simplement comme un
homme. Et d'abord, un homme av@ le droit de profiter
occasionnellement de la compagnie de femmes quiimaient
rire, boire, plaisanter - et se mettre au lit. Depuis le temps
('il voyageait avec m'sieu Lea, il savait que celui-ci agissait
comme ii. Lorsqu'ils produisaient les coqs dans une ville de
quelque importxe, ils y restaient toujours un jour de plus.
Laissant les mules à l-urie et confiant les coqs à la garde
d'un homme de confiance, ailleurs grassement rétribué,
m'sieu Lea et Chicken George s'en alient, chacun de son
côté. Ils se retrouvaient le lendemain matin à I'(urie, récupé-
raient les coqs et regagnaient la plantation avec une
fam@se gueule de bois et des souvenirs enivrants, qu'ils se
gardaient bien dvoquer entre eux.
Il ne fallut pas moins de cinq jours à Chicken George pir se
calmer.
Il arriva au quartier des esclaves, tout prêt au pardon.
- Seigneur! s'écria Matilda en le voyant entrer, te v'làdnc,
George!
C'est les gamins qui vont être contents de r'voir leur papa!
E;urtout çui-là
- l'avait même pas les yeux ouverts la dernière fois qu't'
passé!
George allait repartir, furibond, mais il aperçut dans uroin
ses trois fils - cinq, trois et deux ans - qui le contemplaient
d'un aimquiet. Il eut envie de se précipiter sur eux, de les
serrer bien fort. Av@ le prochain 365
Il soumettait les coqs à un entraînement impitoyable. Le
maître lui avait donné carte blanche pour écarter toute bête
présentant le plus minime défaut : étant donné le niveau
des adversaires qu'ils allaient affronter à
La Nouvelle-Orléans, seuls seraient retenus les coqs de la
plus haute classe. Tout en s'occupant des volatiles, George
songeait à la musique qu'il allait entendre à La Nouvelle-
Orléans, et notamment, à ce qu'on lui avait dit, les
orchestres de cuivres défilant dans les rues. Selon un
matelot noir qu'il avait rencontré à Charleston, tous les
dimanches après-midi des milliers de gens s'attroupaient
sur une grande place publique, la " place Congo ", o˘ des
centaines d'esclaves exécutaient des danses africaines. Les
quais de La Nouvelle-Orléans, avait-il dit encore,
surpassaient en beauté tout ce qu'il connaissait. Et les
femmes! Aussi exotiques que faciles, et l'embarras du choix
quant à la couleur
" créoles, octorones, quarterones ". A cette seule idée,
Chicken George br˚lait d'impatience.
Vers la fin de l'après-midi, George trouva enfin un moment
pour aller voir Oncle Mingo. En entrant dans la case envahie
par un fouillis poussiéreux, il demanda
- Comment ça va, Oncle Mingo? Vous avez-t-y envie d'quèq'
chose?
Mais, aussi émacié et faible qu'il f˚t, le vieillard n'en
vomissait pas
moins son inactivité forcée et il répondit hargneusement :
- Fiche ton camp! Va donc d'mander au maître comment que
j' vais!
Paraît qu'il sait ça mieux qu'moi!
Oncle Mingo ne tenant manifestement pas à sa visite,
Chicken George s'en fut en songeant que le vieillard
devenait de plus en plus comme ses vieux durs-à-cuire
déplumés : vétérans de maints combats, certes, mais si
diminués par l'‚ge que seule subsistait leur combativité,
quand leurs forces
les avaient déjà abandonnés.
Peu après le coucher du soleil, George s'octroya une courte
visite chez
les siens. Ravi de trouver Kizzy auprès de Matilda, il leur
raconta comme un bon tour son échange matinal avec le
maître, à propos du nom du bébé.
Mais, à sa grande surprise, elles ne partagèrent pas son
hilarité. Ce fut Matilda qui répondit la première, d'un ton
prudemment neutre
- Les Tom, c'est pas c'qui manque dans l'monde!
- J'ai dans l'idée que Tilda et moi on pense pareil, dit alors
Kizzy en m‚chant bien ses mots, et elle veut pas t' contrarier
à cause de ton cher
maître. Y a rien à r'dire à quelqu'un qui s'appelle Tom.
Seul'ment, vaudrait
mieux que c'pauv' gamin il doive son prénom à un aut' Tom.
Enfin, se h‚ta-t-elle d'ajouter, c' que j'en dis, hein, c'est pas
mon gamin à moi, et ça me r'garde pas.
- En tout cas, ça r'garde le Seigneur! lança sèchement
Matilda en allant chercher sa bible. L'était pas encore né, l'
gamin, qu' j'ai cherché
c' qu'était dit dans l'…criture sur les noms.
Elle feuilleta la bible, trouva enfin le livre, le chapitre, le
verset, et lut
à voix haute
364
" La mémoire du juste est en bénédiction; mais le nom des
méchants tombe en pourriture! "
Seigneur! Aie pitié de nous! s'écria grand-mère Kizzy.
Cette fois, George ne put se contenir.
- Eh bien, allez-y donc! Laquelle qui veut dire au maître
qu'on appellera pas l'gamin Tom?
«a ne pouvait plus durer, fulminait-il intérieurement. Il ne
pouvait plus mettre les pieds chez lui sans subir les pires
avanies. Et cette Matilda,
toujours le nez dans la Bible, à rab‚cher ses histoires de
damnation éter-
nelle, il en avait par-dessus les oreilles! qu'est-ce que
c'était, déjà, qu'il
avait entendu à propos d'un nom? Ah! voilà, ça y était
App'lez-le donc Tom-Baptiste pendant qu'vous y êtes! lança-
t-il d'une voix si forte que ses trois fils apparurent sur le
seuil de la chambre,
tandis que le nouveau-né se mettait à vagir.
Et Chicken George s'en fut à
grandes enjambées furieuses.
Au même moment, dans le salon de la grande maison,
m'sieu Lea, installé au bureau, trempait sa plume dans
l'encre. Moulant soigneusement les lettres, il inscrivit sur la
première page blanche de sa bible. au-dessous
des quatre noms déjà enregistrés - celui de Chicken George
lui-même et de ses trois premiers fils, Virgile, Ashford et
George - 20 septembre 1833...
né de Matilda : un fils... Tom Lea.
En repartant rageusement vers l'enclos des coqs, George
s'échauffait tout seul. Il tenait à Matilda, c'était évident. Il
n'avait jamais rencontré femme plus droite. Mais une bonne
épouse n'avait tout de même pas a condamner son mari au
nom de la religion dès qu'il agissait simplement comme un
homme. Et d'abord, un homme avait le droit de profiter
occasionnellement de la compagnie de femmes qui
aimaient rire, boire, plaisanter - et se mettre au lit. Depuis le
temps qu'il voyageait avec m'sieu Lea, il savait que celui-ci
agissait comme lui. Lorsqu'ils produisaient les coqs dans
une ville de quelque importance, ils y restaient toujours un
jour de plus. Laissant les mules à l'écurie et confiant les
coqs à la garde d'un homme de confiance, d'ailleurs
grassement rétribué, m'sieu Lea et Chicken George s'en
allaient, chacun de son côté. Ils se retrouvaient le
lendemain matin à l'écurie, récupé-raient les coqs et
regagnaient la plantation avec une fameuse gueule de bois
et des souvenirs enivrants, qu'ils se gardaient bien
d'évoquer entre eux.
Il ne fallut pas moins de cinq jours à Chicken George pour se
calmer.
Il arriva au quartier des esclaves, tout prêt au pardon.
- Seigneur! s'écria Matilda en le voyant entrer, te v'là donc,
George!
C'est les gamins qui vont être contents de r'voir leur papa!
Et surtout çui-là
- l'avait même pas les yeux ouverts la dernière fois qu't'es
passé!
George allait repartir, furibond, mais il aperçut dans un coin
ses trois
fils - cinq, trois et deux ans - qui le contemplaient d'un air
inquiet. Il eut
envie de se précipiter sur eux, de les serrer bien fort. Avec
le prochain 365
voyage à La Nouvelle-Orléans, il ne les verrait plus pendant
trois mois.
Il faudrait qu'il leur déniche de jolis cadeaux, là-bas.
Il s'assit de mauvaise gr‚ce devant la table servie. Après
avoir invoqué la bénédiction divine sur le repas, Matilda dit
à Virgile
- Va chercher la grand-mammy.
Chicken George manqua avaler de travers. qu'est-ce
qu'elles avaient encore manigancé?
Kizzy arriva, et ce furent d'abord des embrassades avec
Matilda, des c‚lins aux garçons, des agaceries au tout-petit.
Enfin, elle parut remarquer
son fils.
- «a va, mon garçon? D'puis l'temps qu'on t'a pas vu!
- Et toi, mammy, ça va aussi? répondit-il sur le ton de la
plaisanterie,
tout en bouillant intérieurement.
Kizzy s'installa dans le fauteuil et Matilda lui mit le poupon
dans les
bras. Alors, s'adressant à George de son ton le plus naturel,
sa mammy lui dit :
- Y a tes garçons, là, qu'ont un truc à te d'mander. Pas vrai,
Virgile?
George vit son aîné hésiter. Elles lui avaient soufflé quelque
chose, c'était s˚r. Enfin, le gamin demanda de sa petite voix
fl˚tée :
- Papa, tu veux pas tout nous raconter sur not' arrière-
grand-papa?
Matilda lança un long regard à George.
- George, reprit doucement Kizzy, t'es un brave garçon, et
ceux qui disent aut' chose, faut pas les écouter! Et va
jamais t'imaginer qu'on t'aime
pas. Des fois, tu sais p't-êt' plus bien o˘ t'en es, ou qui on
est, nous aut'.
On est ton sang, et l'arrière-grand-papa d' ces garçons
aussi.
C'est juste c'qu'on dit dans l'Ecriture..., commença Matilda.
Mais elle se h‚ta d'ajouter, devant le regard inquiet de
George
- Tu sais, dans la Bible, ça parle aussi beaucoup d'amour.
Cette fois, George se laissa aller à son émotion. Il rapprocha
sa chaise
de l'‚tre et les trois garçons s'installèrent à ses pieds, tandis
que Matilda
lui mettait le bébé dans les bras. Enfin il se reprit, s'éclaircit
la gorge et
commença à raconter à ses quatre fils l'histoire de leur
arrière-grand-papa,
qu'il tenait lui-même de leur grand-mammy.
- Papa, l'interrompit brusquement Virgile, moi j' la sais, c't'
histoire!
Avec une grimace triomphante à l'adresse de ses cadets, il
se mit effectivement à la débiter - et ce gamin avait même
retenu les mots africains.
- «a fait trois fois qu'tu la racontes, mais, en plus, la grand-
mammy elle vient jamais sans la r'dire encore une p'tite
fois, expliqua Matilda en
riant.
Depuis combien de temps, se demandait George, n'avait-il
plus entendu sa femme rire d'aussi bon coeur?
Mais Virgile tenait à reprendre en main son auditoire
- Grand-mammy, elle dit qu' c'est à cause de l'Africain qu'on
sait qui on est, lança-t-il victorieusement.
- Oui, c'est à cause de lui, approuva Kizzy, rayonnante.
366
Pour la première fois depuis bien longtemps, Chicken
George sentit qu'il était rentré au bercail.
88
quatre semaines plus tard, le maître fut averti que le
nouveau chariot était prêt. Comme il avait eu raison de le
faire fabriquer, réfléchissait George sur le chemin de
Greensboro. Comment auraient-ils osé arriver à
La Nouvelle-Orléans dans leur vieux véhicule grinçant? Non,
ils feraient leur entrée dans une luxueuse voiture, exécutée
spécialement et à prix d'or
- le grand propriétaire de coqs et son entraîneur, le grand
expert. Il faudrait d'ailleurs, avant de quitter Greensboro,
qu'il emprunte au maître un dollar et demi : il avait besoin
d'un melon neuf. Il le prendrait noir, pour
trancher sur la grande écharpe verte que Matilda finissait de
lui tricoter.
Il devrait d'ailleurs veiller à ce qu'elle n'oublie rien dans sa
valise : le
complet vert, le complet jaune, les larges bretelles rouges,
et tout un tas de chemises, caleçons, chaussettes,
mouchoirs. Après les combats, il devait pouvoir tailler une
certaine figure dans la ville!
A l'atelier du charron, George resta dehors; au travers de la
porte filtraient les échos d'une violente discussion. Le maître
étant enclin à
mar-
chander, il n'y prêta pas autrement attention, mais il profita
de ce moment de loisir pour revoir mentalement tout ce
qu'il lui restait à faire avant le
départ. Le plus difficile, il ne se le dissimulait pas, serait de
sélectionner
la douzaine de coqs qui allaient rester seuls en piste sur les
dix-neuf dont
il avait fait de précises et inexorables machines à tuer. Ils s'y
mettraient
tous les trois : lui-même, m'sieu Lea et Oncle Mingo - dont
l'humeur ne s'était pas améliorée depuis qu'il était de
nouveau debout.
Dans l'atelier, le maître, cette fois, poussait des clameurs :
retard inexcusable.... manque à gagner pour lui..., rabattre
le prix... Le charron contre-attaquait à pleins poumons :
urgence de la commande..., matières premières en
hausse.... sans compter les prix exorbitants de la main-
d'oeuvre..., tous des Noirs affranchis... Cette fois, Chicken
George tendit l'oreille : le maître était s˚rement moins
furieux qu'il ne le paraissait, mais il essayait, à son
habitude, de faire rabattre quelques dollars...
Le charron et m'sieu Lea devaient cependant être parvenus
à s'entendre car voici qu'ils émergeaient, le visage encore
tout congestionné, mais discutant apparemment de façon
amicale. Le charron contourna le b‚timent 367
et hurla un ordre à destination de gens invisibles. Et,
quelques minutes plus
tard, quatre Noirs amenaient à grand-peine le lourd chariot,
fabriqué selon les spécifications de m'sieu Lea. George
écarquilla les yeux : il n'avait jamais vu une voiture aussi
belle ni aussi bien conçue. Ce b‚ti, ces planches de chêne,
voilà qui résisterait! Il apercevait les douze cages
amovibles. L'axe principal, les essieux, tout cela était
superbement équilibré
et
graissé, car, malgré le poids du véhicule, il n'entendait pas
le plus mince frottement, le plus léger grincement.
D'ailleurs, il n'avait jamais vu m'sieu
Lea épanoui comme aujourd'huil
C'est pas souvent qu'on sort d'aussi belles pièces, s'écria le
charron. C'est presque dommage de la faire rouler.
Eh bien, vous allez un peu voir si elle va rouler, rétorqua
m'sieu Lea, et pas pour aller à côté, hein!
- Tout de même, La Nouvelle-Orléans, faut compter six
semaines de voyage. Vous y allez pas tout seul, non?
- Non, j'aurai mon négro, là, et mes douze poulets, dit le
maître en faisant un signe à Chicken George.
Passant à l'arrière du chariot, celui-ci s'empressa de
détacher les deux
mules louées pour la circonstance, et les mena jusqu'à la
voiture neuve.
Un des quatre Noirs l'aida à atteler les bêtes et rejoignit les
au tres qui demeuraient aussi superbement indifférents à
Chicken George qu'il l'était lui-même à leur égard. M'sieu
Lea ne disait-il pas souvent qu'il ne pouvait souffrir la vue
des Noirs affranchis? L'oeil étincelant, le visage épanoui
dans un grand sourire, le maître fit encore plusieurs fois le
tour du chariot,
puis il serra chaleureusement la main du charron et grimpa
sur le siège.
Il démarra le premier, suivi de George qui menait la vieille
voiture, et le fabricant les regarda partir d'un air pénétré de
fierté devant la beauté de son ouvrage.
Juché sur son haut siège, o˘ il avait déposé ses acquisitions
: chapeau
melon flambant neuf et guêtres de feutre gris - un dollar la
paire, s'il vous
plaît - Chicken George occupa le long trajet du retour à
revoir son programme d'ici leur départ pour La Nouvelle-
Orléans. Il y avait encore tant de choses à faire, sans
compter l'organisation à prévoir pour que tout se pass‚t bien
en leur absence. Lui parti, il savait que Matilda et Kizzy
rencontreraient des difficultés, mais elles sauraient se
débrouiller; quant à Oncle Mingo, il était certes de moins en
moins valide, il n'avait pas toujours la tête à ce qu'il faisait,
mais il serait tout de même capable de s'occuper
convenablement des oiseaux. Il n'en faudrait pas moins
songer bientôt à trouver quelqu'un d'autre pour remplacer
le vieillard défaillant.
Mais comment procéder pour qu'Oncle Mingo ne prenne pas
son éviction trop à coeur, et surtout pour qu'il cesse d'en
vouloir à George, à propos de tout et de rien?
Les deux voitures tournèrent enfin dans l'allée de la
plantation, et elles étaient encore à mi-chemin de la grande
maison lorsque la maîtresse surgit sur le perron et descendit
précipitamment les marches. Presque au 368
même moment, mam'zelle Malizy émergeait de la porte dei
cuisine. Chicken George vit alors accourir du quartier des
esclaves Milda et ses fils.
mammy Kizzy, Soeur Sarah et Oncle Poriipée. Un jeudi aes-
midi! Pourquoi n'étaient-ils pas aux champs? Ils n'auraient
tout denême pas osé
braver la colère du maître rien que pour contempler le be@
chariot neuf'
Non, il y avait autre chose, George le devinait à leur
(pression.
Comme la maîtresse venait à la rencontre de m'sig Lea,
George arrêta le chariot et se pencha pour essayer de saisir
ce qu'ie disait.
Brus-
querrent, le maître eut un haut-le-corps et la maîtresse
reptit précipitamment vers la grande maison. Ahuri, Chicken
George vit ImaItre descen dre de son siège et venir vers lui.
Devant son visage lide, il comprit instantanément, et il
n'entendit que faiblement les mots i maître
- Mingo est mort!
Chicken George s'abattit sur le siège en sanglotant ccime un
enfant.
Il ne s'aperçut même pas que le maître et Oncle Pompéle
soutenaient pour le faire descendre. Et voici qu'encadré par
Matilda eoncle Pompee il s'avançait vers le quartier des
esclaves, entouré par les,ens éplorés.
Il
entra en titubant dans la case, fermement guidé par Malda
que suivait Kizzy, portant le tout-petit.
Une fois qu'il se fut ressaisi, elles lui racontèrent ce ii s'était
passé.
C'est lundi matin qu' vous êtes partis, hein? dit Ntilda, eh
bien.
y a personne qu'a pu dormir de la nuit. Mardi matin, on ait
en train de s' dire qu'on avait jamais autant entendu de
hurlemer, d' hiboux et d' chiens, et puis c'est là qu'on a
entendu un granccri...
C'était Malizy! s'écria Kizzy. Seigneur! Ces braements qu'elle
poussait! Alors, on s'est tous précipités d'o˘ qu' ça
venait."était en allant
donner les épluchures aux cochons qu'elle était
tombée'ssus. L' pauv'
malheureux, l'était couché en travers du ch'min, commetn
tas d' vieux chiffons!
- L'était pas mort, reprit Matilda. mais il pouvait ph bouger
qu'un côté d' sa bouche. Je m' suis mise à g'noux à côté d'
lumais il parlait si bas qu' j'ai eu du mal à comprendre. " J'
crois qu' j'aiu une attaque.
qu'il a dit. Faut m'aider pour les poulets... J'ai pas la f-ce. "
- Miséricorde! On savait rien de c'qu'il fallait faire, )us aut'!
ajouta
Kizzy.
Oncle Pompée avait essayé de soulever le corps ince, mais il
était trop lourd. Alors, en s'y mettant tous ensemble, ils
avaigt quand même réussi à le porter jusqu'au quartier des
esclaves et à l'inaller dans le lit
d'Oncle Pompée.
- George. tu peux pas croire comme il puait, avec te
maladie! dit Matilda. Nous , on essayait d'y faire de l'air en
l'éventantnais il arrêtait
pas d' marmonner : " Les poulets..., faut qu' j'y r'tournf. "
- Miss Malizy, elle était allée prévenir la maîtresse)oursuivit
Kizzy, et la v'là qui s'amène dans un état terrib', et j' te rds
les bras et j' te pousse des clameurs! Mais allez pas croire
qu' c'ait à cause de 369
et hurla un ordre à destination de gens invisibles. Et,
quelques minutes plus
tard, quatre Noirs amenaient à grand-peine le lourd chariot,
fabriqué selon les spécifications de m'sieu Lea. George
écarquilla les yeux : il n'avait jamais vu une voiture aussi
belle ni aussi bien conçue. Ce b‚ti, ces planches de chêne,
voilà qui résisterait! Il apercevait les douze cages
amovibles. L'axe principal, les essieux, tout cela était
superbement équilibré
et
graissé, car, malgré le poids du véhicule, il n'entendait pas
le plus mince frottement, le plus léger grincement.
D'ailleurs, il n'avait jamais vu m'sieu
Lea épanoui comme aujourd'hui!
- C'est pas souvent qu'on sort d'aussi belles pièces, s'écria
le charron. C'est presque dommage de la faire rouler.
- Eh bien, vous allez un peu voir si elle va rouler, rétorqua
m's' ieu Lea, et pas pour aller à côté, hein!
- Tout de même, La Nouvelle-Orléans, faut compter six
semaines de voyage. Vous y allez pas tout seul, non?
- Non, j'aurai mon négro, là, et mes douze poulets, dit le
maître en faisant un signe à Chicken George.
Passant à l'arrière du chariot, celui-ci s'empressa de
détacher les deux
mules louées pour la circonstance, et les mena jusqu'à la
voiture neuve.
Un des quatre Noirs l'aida à atteler les bêtes et rejoignit les
autres qui demeuraient aussi superbement indifférents à
Chicken George qu'il ilé ait t lui-même à leur égard. M'sieu
Lea ne disait-il pas souvent qu'il ne pouvait souffrir la vue
des Noirs affranchis? L'oeil étincelant, le visage épanoui
dans un grand sourire, le maître fit encore plusieurs fois le
tour du chariot,
puis il serra chaleureusement la main du charron et grimpa
sur le siège.
Il démarra le premier, suivi de George qui menait la vieille
voiture, et le fabricant les regarda partir d'un air pénétré de
fierté devant la beauté de son ouvrage.
Juché sur son haut siège, o˘ il avait déposé ses acquisitions
: chapeau
melon flambant neuf et guêtres de feutre gris - un dollar la
paire, s'il vous
plaît - Chicken George occupa le long trajet du retour à
revoir son programme d'ici leur départ pour La Nouvelle-
Orléans. Il y avait encore tant de choses à faire, sans
compter l'organisation à prévoir pour que tout se pass‚t bien
en leur absence. Lui parti, il savait que Matilda et Kizzy
rencontreraient des difficultés, mais elles sauraient se
débrouiller; quant à Oncle Mingo, il était certes de moins en
moins valide, il n'avait pas toujours la tête à ce qu'il faisait,
mais il serait tout de même capable de s'occuper
convenablement des oiseaux. Il n'en faudrait pas moins
songer bientôt à trouver quelqu'un d'autre pour remplacer
le vieillard défaillant.
Mais comment procéder pour qu'Oncle Mingo ne prenne pas
son éviction trop à coeur, et surtout pour qu'il cesse d'en
vouloir à George, à propos de tout et de rien?
Les deux voitures tournèrent enfin dans l'allée de la
plantation, et elles étaient encore à mi-chemin de la grande
maison lorsque la maîtresse surgit sur le perron et descendit
précipitamment les marches. Presque au 368
même moment, mam'zelle Malizy émergeait de la porte de
la cuisine. Chicken George vit alors accourir du quartier des
esclaves Matilda et ses fils.
marnmy Kizzy, Soeur Sarah et Oncle Porilpée. Un jeudi
après-midi! Pour quoi n'étaient-ils pas aux champs? Ils
n'auraient tout de même pas osé
braver la colère du maître rien que pour contempler le beau
chariot neuf?
Non, il y avait autre chose, George le devinait à leur
expression.
Comme la maîtresse venait à la rencontre de m'sieu Lea,
George arrêta le chariot et se pencha pour essayer de saisir
ce qu'elle disait.
Brus-
quement, le maître eut un haut-le-corps et la maîtresse
repartit précipitam ment vers la grande maison. Ahuri,
Chicken George vit le maître descen dre de son siège et
venir vers lui. Devant son visage livide, il comprit
instantanéme nt, et il n'entendit que faiblement les mots du
maître Mingo est mort!
Chicken George s'abattit sur le siège en sanglotant comme
un enfant.
Il ne s'aperçut même pas que le maître et Oncle Pompée le
soutenaient pour le faire descendre. Et voici qu'encadré par
Matilda et Oncle Pompée il s'avançait vers le quartier des
esclaves, entouré par les siens éplorés.
Il
entra en titubant dans la case, fermement guidé par Matilda
que suivait Kizzy, portant le tout-petit.
Une fois qu'il se fut ressaisi, elles lui racontèrent ce qui
s'était passé.
C'est lundi matin qu' vous êtes partis, hein? dit Matilda, eh
bien.
v a personne qu'a pu dormir de la nuit. Mardi matin, on était
en train de s' dire qu @on avait jamais autant entendu de
hurlements d' hiboux et d' chiens, et puis c'est là qu'on a
entendu un grand cri...
C'était Malizy! s'écria Kizzy. Seigneur! Ces braillements
qu'elle poussait! Alors, on s'est tous précipités d'o˘ qu' ça
venait. C'était en allant
donner les épluchures aux cochons qu'elle était tombée
d'ssus. L' pauv'
malheureux, l'était couché en travers du ch'min, comme un
tas d' vieux chiffons!
L'était pas mort, reprit Matilda. mais il pouvait plus bouger
qu'un côté d' sa bouche. Je m' suis mise à g'noux à côté d'
lui, mais il parlait si bas qu' j'ai eu du mal à comprendre. " J'
crois qu' j'ai eu une attaque.
qu'il a dit. Faut m'aider pour les poulets... J'ai pas la force. "
- Miséricorde! On savait rien de c' qu'il fallait faire, nous
aut'!
ajouta
Kizzy.
Oncle Pompée avait essayé de soulever le corps inerte, mais
il était trop lourd. Alors, en s'y mettant tous ensemble, ils
avaient quand même réussi à le porter jusqu'au quartier des
esclaves et à l'installer dans le lit
d'Oncle Pompée.
- George. tu peux pas croire comme il puait, avec c'te
maladie! dit Matilda. Nous, on essayait d'y faire de l'air en
l'éventant, mais il arrêtait
pas d' marmonner : " Les poulets.... faut qu' j'y retourne... "
- Miss Malizy, elle était allée prévenir la maîtresse,
poursuivit Kizzy, et la v'là qui s'amène dans un état terrib',
et j' te tords les bras et j' te pousse des clameurs! Mais allez
pas croire qu' c'était à cause de 369
Frère Mingo! Non! Tout c' qu'elle trouvait à brailler, c'était
qu' si on s'occupait pas des poulets, l' maître il en frait une
maladie! Alors, Matilda
elle a app'lé Virgile...
- C'est pas qu'j'y t'nais, dit Matilda. Un d' la famille avec les
poulets, c'est déjà plus qu'assez. Et puis, t'avais parlé d'
chiens errants et de
r'nards, et même de chats sauvages qu'auraient tourné
autour des poulets!
Mais c' gamin, l'a du cran. Il en m'naît pas large, mais il a dit
:"
Mammy,
moi, j' vais y aller, seulement j' sais pas c' qu'y a à faire! "
Alors, Oncle
Pompée y a donné un sac de maÔs. " T'auras qu'à en j'ter
une poignée 'a tous ceux qu' tu vois, qu'il a explqué au
gamin, et puis j'irai te rel'ver dès que j' pourrai. "
Il n'y avait aucun moyen de prévenir le maître, Soeur Sarah
ne possédait pas de remèdes capables de retaper Mingo et
la maîtresse ne savait même pas comment quérir un
médecin.
- Alors, on pouvait rien faire d'autre que d' vous attendre,
raconté-rent-elles à George.
Matilda éclata en sanglots, et il essaya de la réconforter en
lui prenant
la main.
C' qui la fait pleurer, c'est pasque quand on est rentrées
dans la case de Pompée, une fois qu' la maîtresse elle a dit
c' qu'elle voulait, c' pauv' Mingo l'était passé! expliqua Kizzy.
Seigneur! j' l'ai tout d'
suite
vu à sa tête. L'était mort tout seul, le malheureux!
Une fois prévenue, la maîtresse avait fait un foin d'enfer.
Elle ne savait
pas comment on doit procéder avec les morts, mais elle
avait entendu le maître dire que si on les garde plus d'une
journée ils se mettent à
pourrir.
M'sieu Lea et George ne seraient pas rentrés à temps. Alors,
elle avait commandé aux esclaves de creuser une fosse. Ils
avaient choisi un endroit dans la saulaie, parce que le sol
n'y était pas trop dur; en se relayant à
la bêche, ils avaient creusé un grand trou. Après ça, Oncle
Pompée avait fait la toilette de Mingo.
- L'a nettoyé avec de la glycérine qu' la maîtresse elle a
donnée à
miss Malizy, et puis l'a aspergé avec ce sent-bon qu' tu
m'avais rapporté
l'année dernière, dit Matilda.
- On avait seulement rien pour l'habiller, poursuivit Kizzy. C'
qu'il avait sur lui, c'était une vraie infection, et les hardes de
Pompée, z'étaient
trop p'tites pour son grand corps; alors, on l'a enroulé dans
un drap.
Elle expliqua qu'Oncle Pompée avait fabriqué un brancard
de fortune.
- La maîtresse, elle a quand même eu ça d' bien que quand
elle a vu qu'on l' portait dans l' trou, elle s'est am'née en
vitesse avec sa bible,
ajouta-t-elle. Et quand on l'a mis au fond, elle a lu dans
l'Ecriture et dans
les Psaumes. Et puis moi, j'ai dit une prière pour d'mander
au Seigneur de prend' l'‚me de Mingo sous sa garde!
Et puis ils avaient comblé la fosse.
- On a fait tout c' qu'on a pu pour lui! T'as pas à nous en
vouloir! lança Matilda, se méprenant sur l'expression crispée
de son mari.
370
Personne vous en veut.... répondit George d'une voix rauque
en étreignant Matilda de toutes ses forces.
C'était au maître et à lui-même qu'il réservait sa colère,
pour avoir été ailleurs, justement ce matin-là. Peut-être
auraient-ils pu faire quelque
chose pour le sauver.
Mais que de soins, d'attentions, d'amour même, n'avaient
pas témoignés envers Mingo ceux-là même qui avaient
toujours prétendu ne pas l'aimer, pensait-il en quittant sa
case. Apercevant Oncle Pompée, il alla lui parler un
moment. Le vieillard - il avait presque l'‚ge de Mingo -
arri-
vait de l'enclos des coqs, qu'il avait laissé à la garde de
Virgile.
- Tu sais, c'est un bon garçon qu' t'as là, dit-il à Chicken
George.
Tu verras, sur le ch'min, y a encore la trace o˘ Mingo il s'est
traîné, du fait qu'il a pas plu d'puis mardi.
Mais Chicken George ne voulait pas voir cette trace-là. Il fit
le détour
par la saulaie et arriva devant le petit tertre sous lequel
dormait Oncle Mingo. Sans trop savoir ce qu'il faisait, il
ramassa des pierres et dessina tout autour une bordure
régulière. Il avait le sentiment d'être indigne. Il avait sans
doute été la personne la plus proche de Mingo, et pourtant,
que savait-il de ce compagnon qui lui avait appris tant de
choses? Rien. Ni d'ou
d'être acheté par le maître, ni s'il avait eu une famille, une il
venait avant
femme, des enfants. Et maintenant o˘ était-il, le vieux
Mingo?
Chicken George ne quitta pas l'enclos des coqs pendant
toute la journée du lendemain et la nuit suivante. Le samedi
matin, m'sieu Lea parut, le visage sombre. Il alla droit au
but.
- J'ai bien réfléchi à toute cette histoire. Pour commencer, tu
vas br˚ler la case de Mingo. C'est le meilleur moyen de s'en
débarrasser.
Tandis qu'ils regardaient tous deux les flammes consumer la
cabane qui avait abrité Mingo pendant plus de quarante
ans, Chicken George sentit que le maître avait encore
quelque chose en tête; mais ce qui suivit le prit totalement
au dépourvu.
- J'ai pas mal repensé à La Nouvelle-Orléans, dit le maître
lentement, comme s'il soliloquait. Si tout marche pas
parfaitement, c'est trop risqué.
On ne peut pas s@en aller sans personne ici pour s'occuper
des coqs. On a pas le temps de trouver quelqu'un et, même,
il faudrait encore le former.
Pas question non plus que j'y aille tout seul. Je ne pourrais
jamais conduire
et m'occuper d'une douzaine de bêtes. Pour s'engager dans
des combats.
faut mettre toutes les chances de son côté, et pour l'instant,
on en a pas les moyens. Alors, on reste là...
Chicken George sentit sa gorge se nouer. Des mois de
préparation....
tous les frais engagés par le maître..., son rêve de faire
partie de l'élite des
ires de coqs du Sud.... ces bêtes superbes, la crème des
combat-proprieta
tants...
Oui, m'sieu, répondit Chicken George.
89
On approchait de la nouvelle saison des combats, mais
m'sieu Lea n'avait pas parlé de La Nouvelle-Orléans. Au
fond, Chicken George n'y croyait plus tellement; jamais ils
n'iraient là-bas. En revanche, on ne vit qu'eux - et leur
nouveau chariot rutilant - dans les grands tournois locaux.
Et ils tenaient la chance. M'sieu Lea sortait vainqueur de
quatre rencontres
sur cinq et Chicken George remportait des gains non
négligeables dans les combats mineurs, o˘ il présentait les
bêtes de deuxième choix. Vers la fin de cette saison bien
remplie - et lucrative - Chicken George se trouvait
justement chez lui lorsque son cinquième fils vint au monde.
Il eut la magnanimité de laisser Matilda choisir son prénom :
il s'appellerait James.
D'après ce que George avait l'occasion d'apprendre au cours
de ses déplacements avec le maître, les Blancs semblaient
traverser une mauvaise passe. Un Noir affranchi lui raconta
notamment l'histoire d'Osceola, le chef des Indiens
Séminoles, dans l'Etat de Floride. Comme les Blancs avaient
réussi à s'emparer de son épouse, une esclave noire
fugitive, il avait
réuni une troupe de deux mille hommes, Séminoles et
esclaves marrons, et avait tendu une embuscade à un
détachement de l'armée des Etats-Unis.
Plus d'une centaine de soldats y avaient péri. A présent, une
opération militaire d'envergure avait été lancée pour réduire
les hommes d'Osceola qui, connaissant toutes les pistes,
tous les marécages de Floride, canar-daient les soldats et
puis se volatilisaient.
Ce fut peu après la clôture de la saison de 1836 que l'on
parla d'un endroit appelé " Alamo ". Une bande de
Mexicains y avait massacré la garnison blanche - composée
de Texans - et notamment l'éclaireur Davy Crockett, le
célèbre ami et défenseur des Indiens. Mais, à peu de temps
de là, les Mexicains, conduits par le général Santa Ana,
avaient essuyé
une défaite beaucoup plus sérieuse. Ce général se vantait,
paraît-il, d'être
le plus grand éleveur de coqs de combat du monde. Si tel
était le cas, pensait Chicken George, comment se faisait-il
qu'il n'ait jamais entendu parler
de lui auparavant?
Au printemps de l'année suivante, Chicken George rapporta
au quar tier des esclaves une nouvelle assez stupéfiante.
- Paraîtrait que c' président Van Buren il a envoyé son armée
pour faire repasser tous les Indiens à l'ouest du Mississippi!
372
- «a va être leur Jourdain, à ces Indiens! dit Matilda.
- V'là c' que ça leur a valu d' laisser les Blancs v'nir chez
eux, remarqua Oncle Pompée. Y en a des tripotées d' gens
qui savent pas qu' dans c' pays y avait d'abord que des
Indiens - moi, ça m'a pris longtemps de l' savoir. Ils
pêchaient, ils chassaient, ils s' battaient entre eux, ils
d'man-daient rien à personne. Et puis, y a ce p'tit bateau
plein d' Blancs qui s'amène, et j' te fais des signes, et j'
t'envoie des sourires. " Hé là!
les
Peaux-Rouges, qu'ils disent, on est amis, alors on va casser
la cro˚te et faire un p'tit somme chez vous! " J' te parie qu'à
c't' heure les Indiens
ils s'en mordent les doigts d' pas avoir transformé c' bateau
en porc-épic avec leur flèches!
La réunion des propriétaires fonciers du comté de Caswell, à
laquelle le maître était allé assister, fut pour George
l'occasion de glaner de nouvelles informations sur les
Indiens.
Y aurait un général Winfield Scott qu'aurait dit à ces Indiens
qu' les Blancs, comme ils sont chrétiens, ils veulent plus
faire couler d' sang indien, alors fallait qu'ils aient assez d'
jugeote pour s'en aller comme on
leur a dit! Paraît qu' l'Indien qu'a seulement l'air de vouloir
résister, les
soldats ils l'abattent sur place! Et puis, l'armée, elle a déjà
commencé à
pousser les Indiens par milliers vers un endroit qui s'appelle
l'Oklahoma.
On peut pas dire combien y en a qui sont morts en route,
sous les balles des soldats ou à cause de la maladie.
Vers la fin de 1837, il y eut en revanche une heureuse
nouvelle, tout intime celle-là : la naissance du sixième fils
de George et de Matilda.
Celle-
ci l'avait appelé Lewis - comme son époux était en voyage,
elle avait eu, une fois de plus, la haute main sur la décision.
- Pour moi, vous aut', vous aurez jamais qu' des garçons!
remarqua Kizzy.
Mammy Kizzy, déjà que j' suis sur le flanc et vous dites des
choses comme ça! s'écria Mathilda dans son lit.
- J' dis rien d' mal! Tout l' monde sait bien qu' c'est mes
chéris, mes
garçons! Mais vous pourriez tout d'même avoir au moins
une fille!
- On va t'en faire une tout d' suite, de fille, mammy!
répondit George en riant.
- Veux-tu bien t' sauver! cria Matilda.
Mais, quelques mois plus tard, la rondeur de Matilda
témoigna que George était homme de parole.
- Vrai de vrai! Dès que c't' homme-là il est à la maison, et
hop!
L'est pire que ses coqs! commenta Soeur Sarah.
Mam'zelle Malizy en convint.
Dès que Matilda fut prise de douleurs, George commença à
tourner en rond. Et soudain, au milieu des cris et des
gémissements de Matilda, montèrent les ferventes
invocations de Kizzy Merci, Jésus! Merci, Jésus!
Point n'était besoin d'une autre confirmation il avait
engendré une fille -
pour la première fois!
373
Avant même que le nouveau-né soit nettoyé, Matilda dit à
sa belle-mère qu'elle et George avaient décidé,
pratiquement depuis toujours, que leur première fille
s'appellerait Kizzy. Et, pendant tout le reste de la journée,
l'heureuse grand-mère s'exclama à intervalles : " Eh bien!
J'ai pas vécu
pour rien! " L'après-midi suivant, elle n'eut de cesse que
George délaiss‚t l'enclos des coqs pour raconter une fois de
plus aux garçons, et devant la minuscule Kizzy, l'histoire de
leur arrière-grand-père, Kounta Kinté
l'Africain.
Environ deux mois plus tard, à la veillée, George demanda
tout à trac à sa femme :
- Tilda, combien qu'on a d'argent d' côté?
- Un peu plus d' cent dollars, répondit-elle d'un air surpris.
- Rien qu' ça?
- Oui, rien qu' ça! Et c'est déjà beau qu'on en aye autant!
D'puis l' temps que j' te dis qu'avec c' que tu dépenses c'est
pas à toi d' parler d'économies!
- Bon, ça va, répondit George, tout penaud.
Mais Matilda était lancée.
- Sans parler de c' que t'as gagné et dépensé sans m' le
dire, parce que c'était tes affaires, t‚che un peu de d'viner
combien tu m'as donné à
mettre de côté, d'puis qu'on est mariés, et puis, à chaque
fois, tu me 1
9 as
redemandé
- J' sais pas, moi, combien?
Matilda laissa passer un instant avant de répondre avec
emphase
- Dans les trois-quat' mille dollars.
- Moi, j'ai fait ça! Eh bien, vrai, j'en r'viens pas, répondit
George.
Mais soudain son expression changea. Jamais encore, en
douze ans de mariage, Matilda ne l'avait vu aussi sérieux.
z- Tu vois, à force d'être tout seul avec les coqs, j' pense à
un tas
d' choses, dit-il enfin. Et justement, je m' suis d'mandé si on
pourrait pas
mettre assez d'argent d' côté pour arriver à nous racheter.
Matilda en restait muette d'étonnement.
- Hé là, prends donc un crayon pour faire un peu l' calcul, au
lieu de me regarder avec des yeux ronds!
Presque machinalement, Matilda prit son crayon, un
morceau de papier, et s'assit à la table.
- L'embêtant, c'est qu'on sait pas combien que l' maître
pourrait aller nous d'mander. Y a toi, moi et les gamins. On
va commencer par toi. Au chef-lieu du comté, un travailleur
des champs, ils le vendent pas à moins d' mille dollars.
Comme t'es une femme, tu vaux moins : alors, écris huit
cents dollars. Bon, mettons que l' maître il dise trois cents
dollars pour les enfants, alors, huit enfants à trois cents
dollars, combien qu' ça fait?
- Y en a qu' sept! remarqua Matilda.
374
- Et çui qu'on vient d' mettre en route, ça fait pas huit?
- Eh oui, tiens! Voyons, trois cents par huit, ça fait deux mille
quat'
cents...
- Rien qu' pour les gamins? demanda George d'un ton à la
fois surpris et mécontent.
-Ben oui! Trois fois huit vingt-quat', et avec les huit cents
pour moi,
ça donne trois mille deux cents en tout.
- Dis donc, c'est pas rien, hein?
- J' te dis pas, mais y a encore toi à compter, et tu vas
s˚rement chercher gros! Combien tu dirais?
- Combien j' vaux, à ton idée? la taquina George.
- Si j' l'aurais su, moi, j' tachetais au maître, tu sais.
Ils éclatèrent de rire en choeur, mais Matilda retrouva bien
vite son sérieux.
- Ecoute, George, je m' demande c' qui nous prend d'aller
discuter d' ça. Tu sais bien que l' maître, il te vendra jamais!
George parut hésiter, puis reprit :
- Tilda, j' sais bien que moins on parle du maître et mieux ça
vaut pour toi. Alors, j' t'ai jamais dit grand-chose sur lui.
Mais si ça fait pas
vingt-cinq fois qu'il m' répète la même chose, ça fait pas
une : les combats
de coqs, y en a plus pour longtemps, pasqu'il sent qu'il s'
fait vieux.
Alors,
dès qu'il a assez d'vant lui, il va s' faire b‚tir une belle
maison avec six
colonnes, et puis, avec la maîtresse, ils s' contenteront de c'
que donnent les cultures.
- «a, j'attendrai de l' voir pour y croire. Lui ou toi, vous
arrêterez jamais avec vos poulets d' malheur!
- Mais y a donc pas moyen de t' faire entend' quèq' chose. J'
te dis qu' c'est lui qui m'a raconté ça. L' maître, il a
soixante-trois ans à c't'
heure, je sais ça par Oncle Pompée. Donne-lui encore cinq
ou six ans -
un homme qu'a toujours circulé avec ses oiseaux, il va
s˚rement la trouver dure de s' tasser. Mais comme il y
faudra pas mal d'argent pour b‚tir sa belle maison, il s'ra p't-
êt' bien content qu'on s' rachète, pasque ça y en fra encore
plus.
Matilda grogna sans conviction.
- Enfin, vas-y, on peut toujours causer. Combien tu t' figures
qu'il voudra, pour toi?
- Ben, l' cocher de m'sieu Jewett, tu sais, l' richard, il m'a
juré
qu'il avait entendu son maître proposer quat' mille dollars à
m'sieu Lea pour m'acheter, avoua Chicken George d'un air à
la fois fier et consterné.
- Non? s'exclama Matilda, complètement éberluée.
- Si! T'aurais pas cru qu'tu couchais avec un négro
d'quat'mille dollars, hein? Mais j' vais t' dire quand même,
reprit-il d'un ton sérieux, que
pour moi c' négro il exagérait, juste pour voir si j'aval'rais sa
couleuvre.
Non, j'aime mieux m' fier au prix des négros qu'ont un
métier, comme 375
les charpentiers ou les forgerons. Mais ils vont quand même
chercher dans les deux ou trois mille. Alors, vas-y pour trois
mille. Combien ça fait en tout?
Matilda compta et recompta soigneusement.
Faudrait six mille deux cents dollars. Mais t'as pas compté
mammy Kizzy.
- Tu peux pas attendre, non? lança-t-il d'un air impatient. A
l'‚ge qu'elle a maintenant, elle peut pas co˚ter aussi cher
qu'une jeune...
- Elle aura cinquante ans c't' année, glissa Matilda.
- Ecoute, mets-la pour six cents dollars. Alors, combien qu'il
faudrait, en tout?
- On arrive à six mille huit cents dollars, répondit Mat;lda
d'un air
malheureux.
- Rien qu' ça! Si après ça tu vois pas qu' les négros c'est du
bel argent pour les Blancs! Mais j' crois qu'avec c' que je m'
fais dans les p'tits combats, on pourra y arriver.
Remarquant l'expression déconfite de Matilda, il ajouta
- J' sais c' qui te trotte -dans la tête. Y a mam'zelle Malizy et
Soeur 1
Sarah et Oncle Pompée. Mais, tu sais, z'étaient déjà ma
famille avant qu' t'arrives...
- Mon Dieu! George, j' sais bien qu'on d'vrait pas d'mander à
un homme de racheter une famille à lui tout seul, mais moi,
j' pourrai jamais les laisser!
- Ecoute, Tilda, comme c'est pas pour demain, on a l' temps
d' voir venir, hein?
- Oui, t'as raison. Mais tu vois, George, j'arrive pas à croire
que ces
chiffres, c'est nous qu' ça représente.
Elle avait envie de se lever et de se jeter dans ses bras,
mais, en même
temps, elle était trop émue : pour la première fois de leur
vie, ils étaient
en train de faire des projets pour leur famille, et c'était
George qui avait
décidé, tout seul, de cet enjeu monumental. 1
- Nous, on arrive jamais à rien! s'écria George. Tout l' mal
qu'on s'donne, c'est pourrai arriver l'maître! Moi, j'ai discuté
avec des négros affranchis des villes. Ils disent que c'est
dans l' Nord que ça va l' mieux pour eux. Z'habitent entre
eux, z'ont des maisons et des bons boulots. Moi j' suis s˚r
que j' pourrais décrocher un bon boulot! J'aurais même qu'à
continuer avec les coqs. Paraît qu'à New York y a des négros
qui sont fameux pour ça. Je m' souviens même de leurs
noms : Oncle Billy Roger, Oncle Pete, et puis un aut' qu'ils
appellent " Négro Jackson ". Mais j'
vais
t' dire encore aut' chose, j' veux qu' les gamins ils
apprennent à lire et à
écrire, comme toi.
- Mieux qu' moi, tu veux dire!
- P't-êt' bien, et puis j' veux aussi qu'ils ayent un métier.
Mais dis donc, tu peux t'imaginer ça, toi : t'es dans ta
maison, t'as plein d'
meubles
crapitonnés, et puis tout un tas d' babioles. Et c'te ma'me
Tilda, 376
l' matin, y a des négresses 'mancipées qui viennent la voir,
et ça boit du thé,
et ça discute de ses fleurs, et tout l' reste!
- Seigneur, mais il est fou, c't homme! lança Matilda en riant
de bon coeur. (Mais, justement, comme elle l'aimait cet
homme!) Pour moi, dit-elle en retrouvant son sérieux, l'
Seigneur m'a donné c' soir tout c' que j'ai jamais eu besoin.
Tu crois qu'on va y arriver, George? demanda-t-elle en
glissant sa main dans la grosse patte de son mari.
- Pourquoi que j' s'rais là en train de t' parler, sans ça?
- Tu sais, l' soir o˘ j' t'ai dit que j' voulais bien t' marier? J'
t'ai
récité c' qu'était écrit au premier chapitre du livre de Ruth :
" O˘
t'iras,
j'irai; là o˘ tu vas demeurer, je demeurerai; ton peuple sera
mon peuple. "
T'as pas oublié, non?
- Non, ça m' revient.
- Eh bien, j' l'ai jamais autant pensé qu'en c' moment.
90
En arrivant devant le maître, Chicken George se découvrit.
- Y a mon fils Tom, çui-là qu'a vot' nom, maître, qu'a
fabriqué ça pour sa grand-mère, dit-il en lui tendant une
petite aiguière qui semblait faite d'un entrelacement de gros
fils rnétalliques, et dont l'anse figurait une
corne de boeuf.
Le maître s'en saisit, l'examina rapidement et se contenta
de pousser un grognement. George insista :
- Vous l' croiriez pas, maître, mais il a fait c't engin avec du
vieux fil barbelé tout rouillé, en assemblant les brins au-
dessus d'une fournaise de charbon d' bois, et puis en
soudant tout l' truc une fois qu'il y avait donné la forme. On
peut dire qu'il est adroit, c' Tom...
Mais m'sieu Lea ne réagissait toujours pas.
George comprit qu'il lui faudrait dévoiler ses batteries.
- Maître, vous imaginez pas comme ce garc, 'on il a toujours
été fier d'porter vot' prénom. et nous on s' dit qu'en y
'donnant les moyens d'y arriver, ça î-rait un bon forgeron.
Cette fois m'sieu Lea réagit en prenant une expression
mécontente, mais, d'une certaine façon, cela renforça la
détermination de George.
N'avait-il pas promis à Matilda et à Kizzy d'user de son
influence en fa-377
veur de Tom? Le mieux, d'ailleurs, était de faire valoir
devant le maître les avantages financiers qu'il y trouverait.
- Maître, vous y laissez gros, au forgeron, tous les ans. Eh
bien, ça s'rait autant d' gagné pour vous! On vous l'a jamais
dit, mais Tom il vous évite déjà quèq' dépenses : c'est lui
qu'aiguise les serpettes, les faucilles et
tout un tas d'aut' outils - sans compter tout c' qu'il répare. Si
j'en parle
à c't' heure, c'est pasque vous m'avez fait conduire le
chariot chez cet IsaÔe,
pour y faire mettre des jantes de métal neuves. Et v'là-t-y
pas que c'
négro
il m' raconte que ça fait des années que m'sieu Askew il y
promet un aide, pasqu'avec la forge il rapporte pas mal à
son maître, mais il suffit plus à la besogne. Il dit qu' s'il
arrivait à trouver un garçon sérieux, il en frait
un forgeron, alors, j'ai tout d' suite pensé à Tom. Y aurait
qu'à y gagner, pasqu'il fabriquerait tout c' qu'on a besoin et
l' travail qu'il frait pour le
monde, comme IsaÔe, ça s'rait du bénéfice.
M'sieu Lea devait être ébranlé, mais il n'en laissait rien voir.
- qu'est-ce que j'y gagne si ton garçon perd son temps à
fabriqu er ses machins au lieu de travailler aux champs?
lança-t-il aigrement à
George en lui rendant l'aiguière.
- Mon Tom, il a jamais manqué un jour aux champs, maître.
Il prend seulement son temps du dimanche, mais il a ça
dans la peau d' fabriquer des choses!
- «a va, je verrai! dit rn'sieu Lea en partant brusquement,
laissant derrière lui un George tout penaud. se retour-
Mam'zelle Malizy, qui épluchait des navets, se contenta de
ner en entendant le maître entrer dans la cuisine. Autrefois,
elle aurait sauté sur ses pieds, mais, à son ‚ge et dans sa
position, elle pouvait bien se permettre de légères
infractions sans que m'sieu Lea en prît ombrage.
- qu'est-ce que tu penses de ce Tom? demanda le maître
sans préam_
bule.
- Tom? Le Tom de Tilda, maître?
- Tu connais d'autres Tom ici? Alors, qu'est-ce que t'en
penses?
Mam'zelle Malizy savait exactement de quoi il retournait.
quelques minutes plus tôt, Kizzy l'avait informée de
l'incertitude de Chicken George quant à la réaction du
maître. Mais elle avait elle-même une si haute opinion de
Tom - et pas seulement parce qu'il lui avait confectionné de
petits ustensiles pour sa cuisine - qu'elle décida-de faire
attendre m'sieu Lea quelques secondes, pour avoir l'air
impartiale.
- C' garçon-là, maître, répondit-elle enfin, faut pas trop
chercher à
lui parler, pasque la conversation, c'est pas son fort. Mais j'
peux vous dire qu'y en a pas un plus malin qu' lui, et qu'
c'est l' plus brave de tous.
Tom, il s'ra un homme, lui, par bien des façons qu' son papa
il a pas eues.
qu'est-ce que tu racontes? quelles façons?
Juste des façons d'homme, maître. Un gaillard solide, qu'on
peut compter d'ssus, qu'est pas toujours en train d' faire du
vent. Un homme qu'est un bon mari.
378
J'espère bien qu'il ne songe pas encore au mariage, parce
que, depuis que j'ai donné mon consentement à celui de
l'aîné - comment il s'appelle, déjà?
- Virgile, maître.
- Oui, eh bien, ce Virgile file toutes les fins de semaine à la
plantation
Curry pour aller coucher avec la fille, au lieu de rester ici à
faire son travail. il est pas comme ça, maître. Déjà qu'il est
trop jeune à c't'
- Tom,
heure, mais j'ai dans l'idée que ce s'ra pas son genre à c'
garçon, l'est sérieux.
- A ton ‚ge, tu sais plus c' que les jeunes ont dans la peau.
Ils sont parfaitement capables de laisser en plan la mule et
la charrue pour aller courir la gueuse.
Pour Ashford, j' dirai pas l' contraire, maître. Histoire de
courailler, c'est son papa tout craché. Mais pas Tom.
Dans ce cas, tant mieux. Alors, d'après toi, ce garçon serait
bon à quelque chose?
- C'est Exactement c' qu'on dit, nous aut', répondit
mam'zelle Malizy en s'efforçant de dissimuler sa jubilation. J'
sais pas pourquoi vous me d'mandez des choses sur Tom,
mais s˚r que c'est l' meilleur de tous ces grands gars.
Cinq jours plus tard, m'sieu Lea annonçait sa décision à
Chicken George.
- Je me suis entendu avec la plantation Askew. Ils vont le
prendre pour trois ans, comme apprenti de leur IsaÔe.
Chicken George aurait volontiers embrassé le maître, mais il
se
contenta de lui dédier son plus large sourire en balbutiant
ses remerciements.
J'espère que tu ne m'as pas fait faire fausse route avec ce
garçon.
George. Je me suis porté garant de lui auprès de M. Askew.
Mais s'il ne donne pas toute satisfaction, s'il se permet le
moindre écart, je vous tanne
rai le cuir à tous les deux, tu m'entends?
- Maître, avec mon Tom, y a rien à craindre, croire. C'est
bien l' fils de son père! vous pouvez m'en i de se préparer, il
C'est justement ce qui m'inquiète. Enfin, dis-lu part demain
matin.
Oui, m'sieu, et merci, m'sieu. Vous l' regretterez pas.
Tout à la joie d'avoir réussi son coup, Chicken George se
précipita pour annoncer la grande nouvelle dans le quartier
des esclaves. Matilda et Kizzy eurent le bon go˚t de ne pas
lui rappeler que c'étaient elles qui l'avaient poussé à parler
de Tom au maître. Puis George se planta devant sa case et
se mit à crier :
- Tom! Tom! Dis donc, Tom, t'arrives, oui?
- Me v'là, papa! répondit Tom depuis l'appentis qu'il s'était
installé
derrière l'écurie.
379
Vas-tu t'am'ner, à la fin?
Tom accourut bientôt et écouta son père bouche bée, les
yeux ronds.
L'incroyable nouvelle le prenait entièrement au dépourvu -
car on 1
5 avait
tenu à l'écart de la démarche de son père, pour lui éviter
une déception, au cas o˘ elle aurait échoué. Tom débordait
de joie, mais il fut si gêné
par les félicitations dont les autres l'accablaient qu'il
s'esquiva rapidement
- et puis il avait besoin d'être seul pour se faire à cette idée
qu'il allait
enfin pouvoir réaliser son rêve. Mais Kizzy et Mary, ses deux
petites soeurs, n'avaient pas attendu pour aller prévenir les
grands frères.
Virgile venait juste de terminer sa besogne à l'écurie. Tom
vit arriver
la haute silhouette efflanquée de son aîné, l'entendit
grommeler quelque chose qui devait être un compliment et
ne put se retenir de sourire en le voyant s'éloigner comme
stupéfié - depuis son mariage, il ne semblait plus toucher
terre.
Mais il se raidit, car voici qu'approchait Ashford, traînant
derrière lui leurs deux plus jeunes frères, James et Lewis. Il y
avait toujours eu entre lui et le cadet - aujourd'hui ‚gé de
dix-huit ans - un inexplicable antagonisme. Dandinant son
corps r‚blé et vigoureux, Ashford lança son venin :
- T'as toujours été le chouchou! A force de leur faire de la
lèche, t'as réussi! Tu vas bien t' payer not' tête, à nous aut'
qu'on est dans les champs!
Il gesticula comme pour frapper Tom, au grand effroi de
James et de Lewis.
Mais t'en fais pas, j' t'aurai au tournant!
Et il s'en fut d'un air outragé. Un jour ou l'autre, pensa Tom,
cela tournerait mal entre eux.
Mais, avec " P'tit George ", ce fut une autre chanson.
- C' que j' donnerais pas pour être à ta place! Papa, il
m'éreinte avec
ses poulets! Pasque j' m'appelle comme lui, faudrait que j'
soye fou d' ces sales bêtes! Mais moi, j' peux pas les sentir!
quant à Kizzy et Mary - dix et huit ans - estimant avoir fait
leur devoir en annonçant le nouveau destin de Tom, elles ne
le quittèrent plus de l'après-midi, éperdues d'admiration
devant ce grand frère qui avait soudain toutes leurs
préférences.
Le lendemain matin, Tom partit dans le chariot que
conduisait Virgile. Arrivées aux champs, Kizzy, Soeur Sarah
et Matilda se mirent à sarcler avec si peu d'entrain que
Kizzy finit par remarquer tout haut :
- Et j' te r'nifle, et j' te pleurniche, et j' te prends un air
dolent, ce
s'rait à croire qu'on le r'verra jamais, c't enfant!
- Eh là! Faut plus dire un enfant, ma belle! s'écria Soeur
Sarah.
L'prochain homme qu'on aura par ici, ça s'ra Tom!
91
Chicken George ne se souvenait pas avoir connu une fièvre
compara ble à celle qui s'empara des amateurs de combats
de coqs, à la fin de novembre 1854 : le riche M. Jewett
recevait chez lui un Anglais des plus opulents, noble de
surcroît, qui avait traversé l'Océan avec trente oiseaux
superbes, de haute race et entraînés " à l'anglaise ". C'était
M. Jewett qui
avait invité l'Anglais, Sir C. Eric Russell, à venir faire
combattre ses bêtes
contre les meilleurs champions des …tats-Unis. …tant amis
de longue date, ils se refusaient à se mesurer l'un contre
l'autre, mais chacun engagerait de son côté vingt coqs, soit
au total quarante bêtes opposées à autant de champions.
La somme des enjeux, pour les seuls propriétaires, serait de
l'ordre de 30 000 dollars, et leurs paris individuels ne
pourraient être infé
rieurs à 250 dollars. Il fut finalement décidé que huit
éleveurs entreraient
en lice, chacun avec cinq coqs. Pour George, il allait sans
dire que M'sieu Lea compter ait parmi ces huit.
En revenant de déposer sa caution de 1 875 dollars, le
maître résuma la situation : " Nous avons six semaines pour
entraîner cinq oiseaux. " Et nul, dans la plantation, ne vit
beaucoup m'sieu Lea ou Chicken George pendant ces six
semaines.
- L' maître, il fait aussi bien d' rester avec ses poulets,
raconta mam'zelle Malizy à la fin de la troisième semaine,
pasque la maîtresse, elle est tout c' qu'y a d' furieux! J' l'ai
entendue qui fsait un foin d'enfer
pasqu'il aurait r'tiré cinq mille dollars de la banque. La
moitié de c'
qu'ils
avaient mis d' côté dans toute leur vie, qu'elle tempêtait. Et
tout ça pasqu'il
voulait faire le faraud d'vant des gens qu'ont mille fois plus
d' bien qu' lui.
Pour finir, concluait mam'zelle Malizy, le maître lui avait
hurlé de la fermer et il était parti en claquant les portes.
Matilda et Tom l'écoutaient d'un air lugubre. Le garçon avait
maintenant vingt et un ans, et, depuis quatre ans qu'il était
revenu de la plantation
Askew, la forge qu'il s'était installée derrière l'écurie ne
désemplissait pas
- pour le plus grand bénéfice de m'sieu Lea. Folle de rage,
Matilda avait confié à son fils que Chicken George lui avait
brutalement extorqué les deux mille dollars d'économies
qu'ils possédaient, pour les faire miser par m'sieu Lea sur
ses coqs. Elle aussi s'était f‚chée après avoir essayé en vain
381
de le raisonner, " mais t'aurais dit qu'il était dev'nu fou ",
avait-elle raconté
à Tom. Et puis il s'était mis à hurler comme un perdu : " Nos
oiseaux, moi, j' les connais d'puis qu'ils ont été pondus. Et j'
te dis qu'y en a pas
un qui peut les battre, on va pas laisser passer c'te chance
de doubler c' qu'on a en deux minutes, l' temps qu' not' coq
il tue l'aut', au lieu d' s'échiner sou à sou pendant encore
huit ou neuf ans! C'est pas possib'
qu'on perde. J' te dis de m' donner mon argent, femme! " Et
Matilda avait bien été obligée de céder.
Une semaine avant le grand tournoi, le maître alla faire
l'acquisition de six paires d'éperons en acier suédois, aussi
acérés que des rasoirs.
Comme il leur semblait impossible de départager entre les
huit coqs qu'ils avaient finalement sélectionnés, m'sieu Lea
décida qu'ils les emmène-raient tous les huit et qu'ils
choisiraient au dernier moment.
Ils partirent à minuit, afin d'arriver assez tOt pour pouvoir se
reposer
et dégourdir convenablement les coqs. Mais Chicken George
savait que le maître était aussi impatient que lui d'être sur
les lieux. Le long voyage
nocturne se passa sans histoires. Chicken George conduisait
et, tout en regardant danser la lanterne accrochée au bout
de la flèche, entre les mules, il songeait à la scène que lui
avait faite Matilda à propos de l'a rgent.
Il savait pourtant bien mieux queue ce que cela représentait
de patientes économies, année après année; après tout,
n'était-ce pas lui qui avait constitué ce magot en engageant
les coqs dans des dizaines et des dizaines de petits
combats? " T'as pas l' droit d'jouer l'argent d' not' liberté ",
avait-elle crié. Mais justement, qui avait eu l'initiative de
songer à leur rachat?
C'était bien lui, non?
Elle aurait d˚ comprendre que c'était une bénédiction que
m'sieu Lea lui ait confié son besoin pressant d'argent frais -
non seulement pour faire
bonne figure devant les richards qu'il affronterait, mais aussi
pour leur ratisser pas mal de dollars dans les paris ouverts.
Chicken George souriait tout seul au souvenir de
l'ébahissement de m'sieu Lea lorsqu'il lui avait dit : " J'ai
deux mille dollars de côté, maître ça pourrait grossir vos
paris. "
Une fois revenu de sa surprise, le maître lui avait serré la
main avec effu-
sion, en lui donnant sa parole qu'il ne garderait pas un cent
des gains obtenus avec cet argent.
- Tu sais que tu vas toucher au moins deux fois ta mise! Et
qu'est-ce que tu vas faire avec tout cet argent, mon garçon?
Alors, là, Chicken George avait décidé de risquer encore
infiniment plus - en avouant tout bonnement ses mobiles.
- Faudrait pas qu' vous l' preniez mal, maître, pasque pour
moi, y a pas mieux qu' vous. Mais on a discuté avec Tilda, et
on voudrait essayer d' nous racheter avec nos enfants, pour
finir not' vie comme des négros libres!
Voyant la surprise du maître, il l'avait imploré
- Allez pas prendre ça en mauvaise part, hein, maître...
Mais la réponse de m'sieu Lea l'avait littéralement cloué au
sol.
382
Mon garçon, je vais te dire exactement ce que j'ai en tête
avec ce tournoi-là. Pour moi, ce sera le dernier. J'ai tout de
même soixante-dix-huit
ans, à l'heure qu'il est, et ça fait cinquante ans que j' me tue
à élever ces
poulets et à courir partout au moment de la saison. J'en ai
ma claque!
Et tu. sais c' que j'escomptais, moi? Réussir un gain
suffisant, avec ma mise de départ et les paris ouverts, pour
nous faire enfin b‚tir une maison, la bonne femme et moi -
pas une grande demeure comme je voulais d'abord, mais
juste cinq ou six pièces. Il nous en faut pas plus, une maison
moyenne mais neuve. Et avant qu' t' en parles, j'avais pas
pensé à un truc qu'est-ce qu'on a besoin de s'embêter avec
une tripotée de négros? Sarah et Malizy suffiront largement
pour la cuisine et le potager - j'aurai plus grand-chose à
sortir, et rien a demander à personne.
fini. George en avait le souffle coupé, mais m'sieu Lea était
loin d'avoir Alors, écoute donc, mon garçon! Vous m'avez
bien servi, j'ai à m' plaindre de vous. On gagne ce tournoi,
hein! Toi, en dou-jamais eu
blant ta mise, tu t' fais quatre mille dollars! Eh bien! Tu me
les donnes, et on en parle plus. Et tu sais pourtant aussi
bien que moi que vous valez au bas mot le double, tous
ensemble. J' te l'ai jamais dit, mais ce richard de Jewett m'a
déjà proposé quatre mille dollars rien que pour toi et j'ai
refusé! N'importe, vous voulez être libres, eh bien, vous
serez libres!
…clatant en pleurs, Chicken George s'était jeté dans les
bras de m'sieu
Lea qui s'écartait, gêné.
- Seigneur Dieu! maître, vous pouvez pas savoir c' que vous
êtes en train de m' dire. On voudrait tellement être libres,
nous aut'!
J' me demande c' que vous serez capables de faire, vous
autres négros, sans personne pour s'occuper de vous,
répondit m'sieu Lea d'une voix étrangement rauque. Et ma
femme a pas fini d' faire du foin, tiens!
Parce que c'est à peu près comme si je vous émancipais
gratis! Rien que Tom, avec son métier de forgeron, il irait
déjà chercher dans les deux mille
cinq cents dollars, et sans compter le manque à gagner,
hein, parce qu'il me
rapporte gentiment pour l'instant! - Le maître repoussa
Chicken George d'un geste brusque. - Va-t-en donc avant
que je change d'avis, négro! Nom de Dieu, faut que j' sois
fou! Et ta bonne femme et ta mammy et les autres
qu'arrêtent pas de dire que j' suis un mauvais maître, ils
chanteront plus la même chanson, j'espère!
Ils arrivèrent à l'aube en vue de l'aire du tournoi, déjà
envahie par une foule immense et disparate qui se
répandait même dans la prairie adja-cente qu'emplissaient
rapidement chariots, carrioles, buggies, chevaux et mules.
Tom Lea! Les acclamations montaient d'un groupe de petits
Blancs.
Le maître dégringola du siège, accueillit les bruyants
hommages d'un signe de la main mais continua son chemin.
Chicken George savait que le maître était à la fois fier et
gêné de sa notoriété parmi les petits Blancs.
N'était-il
pas devenu un personnage légendaire depuis cinquante ans
qu'il participait 383
à tous les combats de coqs de la région? Et ne faisait-il pas
preuve, à
soixante-dix-huit ans, d'une compétence que l'‚ge ne
semblait en rien avoir entamée?
BientOt, pourtant, la remuante assistance n'eut'plus qu'un
point de mire : le grand cabriolet o˘, à côté de M. Jewett,
trônait un gros petit homme rougeaud bizarrement accoutré
- son hôte, le noble anglais. Ils affichaient tous deux un air
de hautaine distinction, encore renforcé, chez l'Anglais, par
une pointe de mépris à l'égard de la turbulente piétaille au
milieu de laquelle la voiture s'ouvrait un chemin.
Chicken George était trop accoutumé à l'ambiance des
combats pour se laisser distraire de sa t‚che la plus
impérative : masser les pattes et les
ailes de ses oiseaux. Les bruits montant de la foule le
renseigneraient sans
qu'il ait à jeter le moindre coup d'oeil.
Mais voici que soudain retentit la voix de l'arbitre
- Les cinq coqs à combattre maintenant sont à M. Tom Lea,
du comté de Caswell!
Et puis tout sembla aller très vite : l'Anglais, apparemment
piqué de l'ovation faite à son adversaire, proposant à m'sieu
Lea de miser dix Mille dollars de plus sur leurs bêtes
respectives.... le maître contre-attaquant en
doublant cette mise.... la surenchère de l'Anglais après le
premier combat
gagné par m'sieu Lea... - et soudain l'impensable, l'atroce
défaite de leur plus valeureux combattant, celui que
Chicken George avait baptisé " le Faucon"!
Ils ne mirent que deux heures pour rentrer à la plantation,
mais jamais
voyage n'avait paru plus long à George. Pourtant, il regretta
vite qu'il n'ait
pas duré encore plus longtemps devant l'accueil que lui
réserva Matilda.
Incapable de supporter ses hurlements et ses sanglots, il
alla se réfugier dans l'enclos des coqs, o˘ il demeura toute
la nuit et toute la journée suivante. A la tombée de la nuit,
alors qu'il s'occupait des cochets, le maître
parut.
- J'ai quelque chose à te dire, George. (M'sieu Lea semblait
chercher ses mots.) Je sais pas comment te déballer ça. Je
suis loin d'avoir c'
qu'il
faut pour payer l'Anglais. A part quelques milliers de dollars,
j' possède rien d'autre que ma maison, mes terres, et vous
autres, mes négros, Il va nous vendre, pressentit George.
- Mais même avec tout ça, j'arrive pas à la moitié de c' que j'
dois à ce nom de Dieu d'enfant d' putain! Alors, il m'a fait
une proposition, poursuivit le maître d'une voix hésitante.
Comme il estime beaucoup c'que t'as fait avec nos coqs...
Le maître respira un grand coup, tandis que George retenait
son soufÔle.
- ... et puisqu'il a perdu son entraîneur y a pas longtemps,
ça l'amuse-rait d'en remmener un de par ici - un négro.
Devant le regard incrédule de George, le maître se mit à
parler plus sèchement.
384
Enfin, histoire d'arranger les choses, il me tiendra quitte
moyennant tout c' que j'ai en liquide, une hypothèque sur la
maison et tes services en Angleterre - juste le temps de lui
former un bon entraîneur. Il dit que ça n'ira pas chercher
plus de deux ans.
George était incapable d'articuler un mot. Et d'ailleurs,
qu'aurait-il eu à objecter? Après tout, il n'était que l'esclave
du maître.
- Et tu sais c' que je vais faire, pour compenser c' que t'as
perdu?
D'abord, je te donne ma parole de m'occuper de ta femme
et de tes enfants pendant que tu seras au loin. Et le jour o˘
tu rentres... (M'sieu Lea tira un papier de sa poche et le
déplia sous le nez de Chicken George.) Tu sais c' que c'est?
Je l'ai rédigé hier soir : c'est ton acte d'émancipation,
mon garçon! Il va rester dans mon coffre jusqu'à ton retour,
à
t'attendre...
La rage au coeur, George jeta les yeux sur la feuille blanche
remplie de signes mystérieux. Puis, en s'efforçant de parler
calmement, il répondit au maître
J'allais tous nous racheter, maître. Et maintenant qu' j'ai
plus rien, vous m'envoyez d' l'aut' côté d' l'eau, sans ma
femme, sans mes enfants.
Et pourquoi qu' vous leur donnez pas leur liberté, à eux, et
puis après à
moi, quand je reviendrai?
Dis donc, c'est pas à toi de me dire ce que j'ai à faire, mon
garçon!
rétorqua le maître d'un air mauvais. J'en offre déjà trop,
seulement, avec les nègres, c'est jamais assez. Mais je te
conseille de tenir ta langue, hein!
«a serait pas que t'as été chez moi toute ta vie que je te
vendrais, et plus
vite que ça!
Vous êtes là à parler d' ma vie, maître, mais quoi qu' vous
en faites à c't' heure?
- Rassemble ce que tu veux emporter, répondit le maître
d'un ton dur.
Tu pars samedi pour l'Angleterre.
92
Chicken George parti, la chance parut abandonner m'sieu
Lea. Et chez@lui le coeur n'y était plus vraiment. Mais aussi
bien se heurtait-il à
trop de difficultés. Trois jours après avoir confié la charge
des coqs à
P'tit
George, il le surprenait déjà à négliger de remplir les augets
des cochets.
Le rondouillard P'tit George renvoyé aux champs avec perte
et fracas, c'était au benjamin, Lewis, quéraient revenues ces
fonctions. Avec ses dix-385
huit ans, ce n'était plus un gamin, mais il était totalement
inexpérimenté.
M'sieu Lea devait donc assumer seul la mise en forme et
l'entraînement des combattants.
Lewis, qui accompagnait le maître aux rencontres, racontait
qu'il avait entendu dire ouvertement que Tom Lea cherchait
à emprunter de l'argent pour parier. " Et y en a pas
beaucoup qui discutent avec le maître.
Les gens, ils lui disent deux ou trois mots ou ils lui font un
signe et puis
ils s' défilent comme s'il avait la peste. - Oui, c'est la peste
d'être pauv'
comme Job, dit Mathilda. - Il s'ra jamais qu'un p'tit Blanc de
rien du tout! " conclut Soeur Sarah.
Tout le quartier des esclaves savait que m'sieu Lea s'était
mis à
boire
plus qu'immodérément et qu'il se consolait ainsi
journellement de ses déboires, entre deux prises de bec
avec la maîtresse.
- C't homme-là, l'est dev'nu un vrai poison, confia mam'zelle
Malizy d'un air lugubre, à l'occasion d'une veillée. Le soir, il
s' ramène mauvais comme une teigne, et si la maîtresse ose
seulement le regarder c'est des jurons et des braillements à
n'en plus finir. Alors, quand il est pas là, elle
arrête pas d' pleurer et d' gémir qu'elle veut plus entendre
parler des poulets!
Matilda l'écoutait sombrement : elle aussi avait tant prié et
tant pleuré, mais c'était à cause du départ de George. Elle
regardait ses enfants
- deux filles adolescentes, six grands fils adultes, dont trois
déjà avec femme et enfants. Elle aurait voulu que Tom, le
forgeron, donn‚t son avis.
Mais la voix qui s'éleva fut celle de Lilly Sue, la femme de
Virgile - et bientôt la mère de son enfant, à en juger par son
gros ventre. Comme la plantation Curry, à laquelle elle
appartenait, était peu éloignée, elle était
venue passer la veillée dans sa belle-famille.
- Moi, j' connais pas c' maitre-là aussi bien qu' vous, dit-elle
d'un ton plein d'inquiétude, mais j' sens qu'il mijote quèq'
chose de terrib'.
Un silence pesant s'installa, nul n'osant exprimer tout haut
ses propres
appréhensions.
Le lendemain, après le petit déjeuner, mam'zelle Malizy
entra avec précipitation dans l'atelier de Tom.
-
Fautsellerl'chevaldumaîtreetyam'neraupiedduperron,lepress
a-t-elle, visiblement au bord des larmes. Lambine pas,
Seigneur Dieu! L'est en train d' dégoiser des abominations à
c'te pauv' maîtresse!
Tom s'exécuta promptement, et il venait juste de laisser
l'animal devant la grande maison lorsque le maître sortit en
titubant, le visage empourpré par l'alcool; et, se mettant en
selle à grand-peine, il partit au galop en maintenant un
équilibre précaire.
Par une fenêtre entreb‚illée parvenaient à Tom les sanglots
de la maîtresse. Gêné pour elle, il s'empressa de regagner
son atelier et il commen-
çait juste à redresser un soc tordu lorsque mam'zelle Malizy
fit une réappa-rition.
386
- …coute bien c' que j' te dis, Tom, l' maître, il voudrait se
supprimer
qu'il s'y prendrait pas autrement, pasque faut pas oublier
qu'il va sur ses quatre-vingts ans!
- Si vous voulez savoir c' que j' pense, mam'zelle Malizy,
c'est justement c' qu'il a dans l'idée.
Le maître revint vers le milieu de l'après-midi, flanqué d'un
autre Blanc à cheval, et, de leurs postes d'observation
respectifs - la cuisine et
la forge - mam'zelle Malizy et Tom constatèrent avec
étonnement qu'au lieu de mettre pied à terre et d'aller se
rafraîchir dans la grande maison les deux hommes se
dirigeaient directement vers l'enclos des coqs. A peine une
demi-heure plus tard, le visiteur repartait à toute bride, le
visage furibond et coinçant sous son bras une poulette
reproductrice gloussante d'indignation.
A la veillée, les esclaves apprirent par Lewis ce qui s'était
passé.
- J'ai fait semblant d' travailler en entendant les ch'vaux, et
puis j' suis
tout d' suite allé m' cacher derrière un buisson. Z'ont
discuté comme des perdus pendant un bon bout d' temps et
les v'là qui s' mettent d'accord sur cent dollars pour une
poulette qu'était en train d' couver. L'homme, il compte les
billets, l' maître il les recompte et il les fourre dans sa
poche.
Mais v'là qu' ça commence à chauffer, pasque l'homme il
disait qu' les (-tufs ils allaient avec la bestiole. Alors, l'
maître il part à jurer comme un
fou, il attrape la poule et il écrase tous les oeufs à grands
coups d' taIon! J' voyais l' moment o˘ ils allaient
s'empoigner, mais d'un seul coup l' bonhomme il y prend la
bestiole des mains, il saute sur son ch'val et le v'là parti en
criant qu' si l' maître il était pas si vieux, il y aurait
pété l' cr‚ne!
Dans le quartier des esclaves, le malaise n'arrêtait pas de
grandir, et
le tour effrayant que risquaient de prendre les événements
empoisonnait même le repos nocturne. Pendant tout l'été et
la majeure partie de l'automne 1855, ce fut instinctivement
vers Tom que toute la famille tournait ses regards dès que le
maître faisait une nouvelle crise, ou qu'il effectuait
un déplacement inusité, comme pour lui demander ce qu'il
fallait faire ou penser : mais Tom restait muet.
En novembre, pourtant, le maître dut avoir au moins un
sujet de satisfaction avec l'abondance de la récolte de coton
et de tabac, dont les esclaves n'ignoraient pas qu'il avait
tiré un bon prix. Un samedi, au crépuscule,
Matilda se posta derrière la fenêtre de sa case et guetta la
forge de Tom : dès qu'elle vit le dernier client sortir, elle se
h‚ta d'aller retrouver son fils.
Tom ne pouvait se méprendre à son expression : elle avait
quelque chose de particulier à lui dire.
- Tom, ça fait un moment que j' réfléchis. Tous les six, vous
êtes des hommes, à c't' heure. Toi, t'es pas mon aîné, mais
moi, j' sais qu' t'es l'plus
raisonnab'. En plus, t'es quand même forgeron, alors
qu'eux, c'est jamais qu' des Noirs des champs. On a besoin
d'un chef de famille, nous aut', d'puis huit mois qu' ton père
est plus là - enfin, jusqu'à c' qu'il revienne.
387
C'était vraiment prendre Tom au dépourvu - lui qui s'était to
' ujours tenu en retrait, qui n'avait même jamais été
vraiment lié avec ses frères, ne serait-ce qu'à cause de ses
années d'apprentissage loin de la plantation Lea. Et, depuis
son retour, il s'était confiné dans son atelier, tandis que les
autres peinaient aux champs. C'était tout juste si les ponts
n'étaient pas coupés entre lui et ses aînés, Virgile, Ashford
et P'tit George, pour des raisons par ailleurs différentes. A
vingt-sept ans, Virgile passait ses moindres instants de
liberté dans la plantation voisine, o˘ vivaient sa femme Li!ly
Sue et leur fils Urie - un nourrisson. Entre le cadet, Ashford,
et Tom, il n'y avait jamais eu d'affection fraternelle. Pour ne
rien arranger,
Ashford était tombé éperdument amoureux d'une fille qu'il
ne pouvait épouser parce que le maître de cette dernière
refusait son consentement en traitant Ahsford de négro "
faraud ", ce qui n'allait s˚rement pas lui adoucir le
caractère. quant à P'tit George, à vingt-quatre ans, c'était
déjà un gros rondouillard épris de la cuisinière d'une
plantation voisine. qui aurait
pu être sa mère - ce qui faisait dire à la famille qu'il ferait
n'importe quoi
pour avoir le ventre plein.
Mais, ce qui bouleversait le plus Tom, c'était que s'il déférait
au voeu
de Matilda, il aurait, en tant que chef de famille, à servir
d'intermédiaire
entre les siens et m'sieu Lea - alors qu'il s'était toujours
efforcé de réd uire
au minimum leurs contacts. De son côté d'ailleurs, une fois
la forge installée, le maître avait paru respecter tout autant
la réserve de Tom que sa compétence, qui attirait une
clientèle grandissante. M'sieu Lea encaissait directement le
prix des travaux effectués par Tom et, tous les dimanches, il
lui donnait deux dollars.
Le naturel taciturne de Tom se doublait d'une grande
propension a la réflexion. Mais nul n'aurait pu imaginer que,
depuis plus de deux ans, il n'arrêtait pas de retourner dans
sa tête les passionnantes descriptions de son père sur les
possibilités offertes aux Noirs affranchis " là haut dans
l' Nord ". Il avait même un moment songé très sérieusement
à proposer à toute la " famille " un projet de fuite collective
vers le Nord, au lieu d'attendre interminablement d'avoir
amassé de quoi se racheter. Il avait pourtant d˚ abandonner
cette idée en songeant à l'‚ge de grand-maman Kizzy -
largement la soixantaine - et à celui de Soeur Sarah et de
mam'zelle Malizy - soixante-dix ans bien comptés. Sans
doute auraient-elles été justement les trois plus
déterminées à tenter l'aventure. mais celle-ci risquait de
leur être fatale.
Plus récemment, les réflexions de Tom l'avaient amené à
penser que les pertes du maître, à la suite des derniers
combats, dépassaient encore ce qu'il osait en avouer. Les
déboires, l'‚ge, l'alcool se lisaient chaque jour
un peu plus sur son visage creusé, ses traits hagards. Tom
trouvait d'ailleurs la confirmation de ses sombres
pressentiments dans le fait que le maître avait vendu la
moitié de ses volatiles - des bêtes issues d'un demi-siècle
de savant élevage.
quand vint NoÎl, puis le Nouvel An 1856, une lourde chape
semblait 388
s'être appesantie, non seulement sur le quartier des
esclaves, mais sur la plantation tout entière. Au début du
printemps, se présenta à la grande maison un cavalier en
qui mam'zelle Malizy crut déceler un nouvel acheteur de
coqs. Mais elle fut prise d'appréhension devant le souriant
accueil du maître. M'sieu Lea bavarda aimablement avec
l'homme tandis que celui-ci mettait pied à terre, cria à P'tit
George de s'occuper du cheval et
de l'installer à l'écurie pour la nuit, puis il fit à son hôte les
honneurs de
la grande maison.
Mam'zelle Malizy n'avait pas encore servi le dîner que déjà
des inter rogations angoissées résonnaient dans le quartier
des esclaves. " quoi qu' c'est-y c't' homme-là?... J' l'avais
encore jamais vu!... Ya beau temps que l' maître il avait plus
des manières comme ça!... " Chacun se rongeait en
attendant le compte rendu de mam'zelle Malizy. Mais celle-
ci dut avouer, en rentrant, qu'elle ne savait pratiquement
rien. Sans doute les deux hommes n'avaient-ils pas voulu
discuter devant la maîtresse. En tout cas, l'oeil
fuyant du visiteur ne lui disait rien qui vaille, c'était
s˚rement un personnage faux, essayant de se faire passer
pour ce qu'il n'était pas. Tous les yeux du quartier des
esclaves restèrent tournés vers la grande maison. La lueur
dansante d'une lampe leur apprit que la maîtresse montait
se mettre au lit, mais le salon était toujours éclairé lorsqu'ils
durent se résoudre à
se coucher - car la cloche du réveil tintait à l'aube.
Avant le petit déjeuner, Matilda réussit à prendre Tom à
part.
J'ai pas pu t' le dire hier soir, pasque j' voulais pas alarmer
les autres, mais j' sais par mam'zelle Malizy que l' maître il
doit payer deux billets de sa 'pothèque sur la maison, et il
en a pas l' premier cent! Pour moi, c' Blanc-là, c'est un
marchand d' nègres!
Pour moi aussi, répondit Tom. Mais tu vois, mammy, ça fait
un moment que je m' demande si on s'rait p't-êt' pas mieux
chez un aut' maî
tre. Pourvu qu'on soye tous ensemb', hein? C'est ça qui m'
tourmente le plus.
Mais leur conversation fut interrompue par l'arrivée des
autres.
Après avoir fait honneur au solide petit déjeuner que leur
servit mam'zelle Malizy - la maîtresse étant retenue dans sa
chambre par une migraine - le maître et son hôte se mirent
à arpenter la grande cour en discutant d'une manière
apparemment confidentielle. Puis ils se rendirent dans la
forge, o˘ ils restèrent plusieurs minutes à regarder Tom
fabriquer des gonds. A l'aide de ses longues tenailles, il
sortit du foyer deux plaques
de fer amenées au rouge et les replia en deux autour du
pivot fixé dans l'enclume, pour arrondir la partie destinée à
recevoir la fiche. Puis il y perça à intervalles réguliers trois
trous de fixation et termina son ouvrage
en évidant les plaques au burin, pour leur donner le dessin
en H qu'avait commandé le client. A aucun moment Tom
n'avait paru se préoccuper de ses deux spectateurs, et ce
fut finalement m'sieu Lea qui rompit le silence.
- C'est un excellent forgeron, je ne crains pas de le dire.
L'homme se contenta d'approuver d'un grognement et se
mit à inspec-389
ter les lieux en s'arrêtant devant divers spécimens du travail
de Tom disséminés dans le petit atelier. Soudain, il demanda
à Tom
- quel ‚ge ça te fait, mon garçon?
- Bientôt vingt-trois ans, m'sieu.
- Combien t'as de p'tits?
- J' suis pas marié, rn'sieu.
- Un grand gaillard comme toi n'a pas besoin d'être marié
pour faire
des p'tits dans tous les coins.
Tom ne répondit rien, en pensant à tous les petits dont les
Blancs peuplaient les quartiers des esclaves.
Tu ne serais pas un de ces nègres religieux?
L' maître a d˚ vous dire qu'on est une famille, nous, ici,
répondit Tom qui voyait bien o˘ l'homme voulait en venir
avec ses questions.
Y a ma mammy, ma grand-mammy, mes frères et mes
soeurs. On a tous appris à croire au Seigneur et à la Bible,
m'sieu.
- Lequel de vous lit la Bible aux autres? rétorqua l'homme
avec un regard méfiant.
Il n'était surtout pas question d'avouer à cet homme que sa
mère et sa grand-mère savaient lire. Aussi, Tom rusa :
- D'puis qu'on est gamins on entend les histoires de l'…
criture, alors on les connaît par coeur.
La réponse parut satisfaire l'homme, qui revint à ses
premières préoccupations.
- Crois-tu que tu serais de taille à faire ce travail dans une
propriété
beaucoup plus grande que celle-ci?
Et voilà! Toutes les craintes de Tom étaient confirmées. Mais
il lui fallait absolument savoir si la vente envisagée
comprenait aussi sa famille.
Alors, il rusa de nouveau .
- Ben, m'sieu, moi et les aut', on est tous bons pour la
culture et on sait faire à peu près tout c' que les maîtres ont
besoin...
Mais déjà le maître et son hôte s'en allaient nonchalamment
vers les champs.
- quoi qu'ils ont dit, Tom? demanda mam'zelle Malizy, venue
aux nouvelles. La maîtresse, elle ose même pas me
regarder en face.
- S˚r qu'y a une vente qui s' mijote, répondit Tom en
s'efforçant au calme, mais j' sais pas si c'est nous tous ou
juste moi. (Mam'zelle Malizy éclata en sanglots.) Y a p't-êt'
pas d' quoi pleurer, mam'zelle Malizy!
dit Tom. S' pourrait bien qu'on soye mieux chez un aut'
maître, comme j'ai dit à mammy!
Au retour des champs, les frères de Tom arboraient des
mines lugubres, les femmes se lamentaient ou pleuraient.
Le maître et son visiteur étaient également venus les voir à
l'ouvrage, et les questions de l'homme ne leur laissaient
aucun doute : il cherchait à estimer sa marchandise.
Alors, le quartier des esclaves s'abandonna à un bruyant
désespoir, qui se transforma progressivement en un tumulte
dont les échos durent 390
secouer la grande maison. Les hommes n'étaient pas moins
éperdus que les femmes. Les esclaves s'empoignaient,
s'étreignaient en hurlant, en tremblant, en sanglotant, en
clamant qu'ils allaient être à jamais séparés. "
Sei-
gneur, délivre-nous de c'maaaal! " implorait Matilda d'une
voix perçante.
Au matin, en allant sonner la cloche, Tom avait le
pressentiment d'une catastrophe imminente.
Mam'zelle Malizy rejoignit la cuisine de la grande maison
pour préparer le petit déjeuner, mais dix minutes plus tard
elle était de retour dans le quartier des esclaves, son vieux
visage noir inondé de larmes : " L'
mai-
tre il dit qu' personne doit s'en aller. Il veut trouver tout
l'monde ici quand
il aura fini d' manger... "
Oncle Pompée, le doyen à demi impotent, fut amené sur
une chaise, et le petit groupe terrifié des esclaves attendit.
M'sieu Lea et son hôte sortirent par l'arrière de la grande
maison. Le maître avait d˚ boire encore plus
que de coutume, car il arriva en titubant devant les Noirs et
se mit à les haranguer d'une langue embarrassée :
- Dites donc, les négros, comme vous n'arrêtez pas de
fourrer votre nez dans mes affaires, vous savez très bien
que la plantation est fichue.
J'ai plus les moyens de vous entretenir, alors, faut que je
vende...
D'un geste courroucé, l'autre homme mit fin aux clameurs
qui s'élevaient : Fermez-la! Vous n'allez pas recommencer le
boucan de cette nuit!
Je ne suis pas un simple marchand de nègres, moi, dit-il en
leur jetant des regards furibonds. Je représente une maison
sérieuse, une des meilleures de la profession. Nous avons
des succursales à Richmond, Charleston, Memphis et La
Nouvelle-Orléans et nous transportons les négros par
bateaux...
- Dites, m'sieu, on va tous être vendus ensemble? s'écria
Matilda.
- Allez-vous la fermer, non? Vous le verrez bien! quand je
pense que votre maître est un vrai gentleman, que votre
maîtresse est en train de pleurer toutes les larmes de son
corps à cause de vos vilains museaux noirs! Ils n'auraient
qu'à vous vendre séparément pour en tirer plus, beaucoup
plus! Rien que des petites garces comme vous, poursuivit-il
en se tournant vers P'tite Kizzy et Mary, ça pourrait déjà
porter des négrillons qui iraient chercher au bas mot dans
les quatre cents dollars.
Et toi, dit-il à Matilda, tu n'es plus de la première jeunesse,
mais tu dis que tu connais bien la cuisine : dans le Sud, à
l'heure qu'il est, une bonne cuisinière vaut facilement dans
les douze à quinze cents dollars. Un forgeron capable, je
dirai deux mille cinq cents à trois mille, et des travailleurs
des champs dans la force de l'‚ge, de neuf cents à mille
dollars, conclut-il en regardant successivement Tom et ses
frères.
Le marchand s'interrompit, pour donner plus de force à ce
qui allait suivre.
Mais vous pouvez dire que vous avez une fameuse chance!
Votre 391
maîtresse insiste pour que vous soyez tous vendus
ensemble, et votre maître la soutient!
- Merci, maîtresse! Merci, Jésus! s'écria grand-mammy Kizzy.
- Loué soit le Seigneur! hurla Matilda.
- Laferme! vociféra le marchand d'esclaves. J'ai essayé de
leur montrer leur intérêt, mais ils s'entêtent. Et il se trouve
que nous avons justement un acquéreur - une plantation de
tabac pas très loin d'ici! Ce qu'ils cherchent, c'est une
famille de Noirs qui veulent rester ensemble, sans ces
histoires de s'ensauver et tout ça, et puis qui sachent faire
tout ce qu'il faut
dans une plantation. Comme ça, vous ne passerez pas en
adjudication, et comme il paraît que vous vous tiendrez
tranquilles, il n'y aura pas besoin de vous enchaîner.
Seulement, attention! conclut-il d'un ton coupant, à
par-
tir de maintenant, vous êtes mes négros jusqu'au moment
o˘ vous ar '
riverez
à destination. Je vous donne quatre jours pour rassembler
vos affaires.
Samedi prochain je viendrai avec des chariots pour vous
emmener dans le comté d'Alamance.
Ce fut Virgile qui réagit le premier, en demandant d'une voix
blanche Et ma Lilly Sue et mon gamin? Ils sont à la
plantation Curry, eux aut' Dites, m'sieu, vous allez-t-y les
ach'ter?
Et puis grand-mammy Kizzy, Soeur Sarah, mam'zelle Malizy,
Oncle Pompée, vous en avez pas parlé de c'te famille-là...,
s'empressa d'ajouter Tom.
- Parce qu'il faudrait que j'achète une garce que mon négro
a culbutée sous prétexte qu'il va se sentir seul! s'écria le
négrier d'un ton sarcastique. quant à des vieux débris qui
ne peuvent même plus -,e traîner, et encore moins
travailler, ils sont tout simplement invendables! M. Lea est
déjà bien assez bon de les garder ici!
Aussitôt éclatèrent clameurs et pleurs, mais grand-mère
Kizzy bondit et vint se planter devant le maître.
- Déjà qu' vous avez envoyé vot' fils de l'aut' côté d' l'eau, et
maintenant j' vais même plus avoir mes p'tits-enfants!
Le maître détourna vivement la tête et Kizzy chancela; les
jeunes s'empressèrent de la soutenir, tandis que mam'zelle
Malizy, Soeur Sarah et Oncle Pompée se répandaient en
bruyantes lamentations : " Maître 1 c'est ma famille, j'ai
qu'eux aut', moi!... Moi aussi, maître! Près d' cinquante ans
qu'on était tous ensemble!... " Le pauvre impotent restait
cloué sur sa chaise, le visage inondé de larmes, remuant les
lèvres en une prière muette.
- Laferme! vociféra le négrier. Et ne me le faites pas répéter,
hein!
Vous allez voir un peu si je sais dresser les négros, moi!
Tom tourna les yeux vers le maître, et pendant un instant
leurs regards
se rencontrèrent. En pesant soigneusement ses mots, Tom
lui dit, d'une voix rauque d'émotion :
- Maître, nous on est affligés de vot' déveine, et on sait bien
qu'
vous
nous vendez pasque vous pouvez pas faire autrement...
C'est vrai, ça, répondit m'sieu Lea d'une voix à peine
perceptible,
392
moi, j'ai rien contre vous autres. Je dirai même que vous
avez été des bons
nègres, et puis vous êtes presque tous nés chez moi...
- Maître, implora doucement Tom, si ces gens du comté
d'Alamance ils veulent pas ach'ter nos vieux, y aurait-y
moyen que j' les rachète, moi?
C't' homme a dit qu'ils allaient pas chercher gros. Si l'
nouveau maître il voulait bien que j' fasse le forgeron au-
dehors, p't-êt' bien dans ce ch'min
d' fer, et puis qu' mes frères ils se louent, on pourrait vous
envoyer p'tit à
p'tit la somme que vous d'manderiez d' not' grand-mammy
et d' nos trois vieux. (Tom suppliait d'une voix étranglée par
les larmes.) Après tout c'
qu'on a passé ensemble, c'est trop dur d'être séparés,
maitre...
- Entendu, répondit le maître d'un ton plus sec, tu me
donnes trois cents dollars de chacun et tu les auras!
Mais, levant soudain le bras, il coupa court à la joie qu'il
voyait poin-dre chez les esclaves.
- Hé là! Attention! Je ne les l‚cherai que quand j'aurai
l'argent!
Aussitôt le désespoir s'empara des Noirs, tandis que Tom
répondait d'une voix blanche :
- On s'attendait pas à ça d' vous, maître, après tout c' que
vous avez dit.
- Eh bien, le marchand, dépêchez-vous de m'en
débarrasser! lança brutalement le maître en repartant
précipitamment vers la grande maison.
Alors, le quartier des esclaves s'abandonna à sa douleur.
Tous se pressaient, en pleurs, autour de grand-mammy
Kizzy pour l'étreindre, l'embrasser, la couvrir de caresses.
Rassemblant tout son courage, elle s'efforça
de les réconforter :
- Vous en faites donc pas comme ça. On va attendre que
George il revienne, moi et Sarah, mam'zelle Malizy et
Pompée. «a fait déjà deux ans passés, alors, y en a plus
pour longtemps. Et s'il a pas l'argent pour nous racheter,
Tom et les garçons ils y arriv'ront bien...
- Oui, ma'me, on y arrivera! dit Ashford, la gorge serrée.
- Mais y a surtout une chose que vous d'vez pas oublier, si
vous avez des p'tits avant qu'on s' revoie, c'est d' leur
raconter d'o˘ qu'ils viennent
ma mammy Bell, mon papa africain qui s'appelait Kounta
Kinté et qu'est leur grand-papa à eux. Faut leur parler d'
moi, et d' mon George, et d' vous aut' aussi. Faut leur parler
de tout c' qu'on - enduré, et puis comment on a changé d'
maîtres. Faut leur dire qui on est!
Toutes les voix s'élevèrent : " Oui, grand-mammy, tu peux
être s˚re qu'on l' fra!... Jamais on n'oubliera... "
- Allez! Faut plus pleurer! J' vous dis d'arrêter, qu' vous êtes
en train
de m' noyer!
C'est à peîne si la famille vit passer les quatre jours
accordés pour les préparatifs du départ. Le samedi matin, ils
étaient tous debout avant le jour et, se tenant par la main,
ils contemplèrent en silence le lever du soleil. Lorsque les
chariots arrivèrent, quelqu'un demanda, au milieu des
ultimes embrassades
393
- Pourquoi qu'il est pas là, Oncle Pompée?
- L' pauv' malheureux, il a dit hier soir qu'il aurait pas l'
courage de vous regarder vous en aller, répondit mam'zelle
Malizy.
- J' vais y faire un bécot, moi! s'écria P'tite Kizzy en courant
vers la case du vieillard.
Mais à peine était-elle entrée qu'elle poussa un cri déchirant
- Oh! Seigneur Dieu!
Les esclaves se précipitèrent. Cloué dans son fauteuil, Oncle
Pompée avait cessé de vivre.
93
Ce fut seulement le dimanche suivant, une fois le maître et
la maîtresse partis au temple, que les esclaves purent enfin
échanger leurs impressions sur la plantation Murray.
- J' voudrais pas parler trop vite, hein! dit Matilda en
regardant sa couvée réunie autour d'elle, mais pendant que
j' faisais ma cuisine on a pas mal discuté, avec la maîtresse.
Z'ont l'air d'être de bons chrétiens.
J' crois qu'on va être bien mieux ici que chez m'sieu Lea,
sauf que vot'
grand-mammy et les aut' ils sont toujours là-bas, et qu' vot'
papa il est
,,,/as revenu. quoi qu' vous en pensez, vous aut'?
- Pour moi, ce m'sieu Murray il sait pas trop faire marcher
une plantation, et il s'y connaît pas plus avec les esclaves,
répondit Virgile.
- Tu sais, ils viennent de la ville; z'avaient une boutique à
Burlington,
et la propriété ici, c'est l'oncle du maître qui leur a laissée.
- Il m'a déjà bien répété dix fois qu'il y fallait un régisseur
blanc, poursuivit Virgile. Et j' me suis tué à y dire de pas
g‚cher son argent comme ça, qu' c'était encore cinq ou six
négros des champs qu'il y manquait, et qu'un régisseur
blanc il changerait rien à rien. J'y ai dit qu'il nous
laisse faire, qu'on est très capab' pour le tabac...
- Plus souvent que j' resterais, tiens, avec un rien-du-tout d'
régisseur
blanc dans l' dos! s'indigna Ashford.
- M'sieu Murray, il a dit qu'il allait attendre de voir comment
on s' débrouille, poursuivit Virgile en ignorant
charitablement l'intempes-
tive sortie d'Ashford. J' l'ai supplié pour qu'il achète ma Lilly
Sue et mon gamin, j'ai dit qu'elle travaillerait aussi dur que
nous. Faut voir, qu'il a répondu, mais comme il avait d˚
prendre une 'pothèque sur la grande maison pour avoir de
quoi nous ach'ter nous aut', ça dépen-394
drait de c' qu'y tirerait du tabac c't' année. Alors, va falloir
en mettre un coup! Et si on veut pas que c't' idée d'
régisseur blanc elle le reprenne, y a qu'à s'activer quand on
l'verra s'am'ner. Et mêmej'vous houspill'rai un peu d'vant
lui, ajouta-t-il en regardant spécialement Ashford, mais vous
saurez bien pourquoi, hein?
Tiens donc! éclata Ashford, l' négro à son maître, pas vrai!
J'en connais déjà un aut' comme toi!
Tom tressaillit, mais il réussit à garder son calme et feignit
d'ignorer
l'allusion. En revanche, Virgile redressa sa haute taille et
rétorqua, hors de lui :
- Ecoute bien c' que j' te dis, mon garçon, çui-là qui s'entend
jamais avec personne, c'est qu'il a quèq' chose de dérangé!
Un d' ces jours, ça pourrait causer du grabuge, tu sais. Et si
c'est avec moi, j'aime autant te dire qu'y en a un des deux
qui repartira sur une civière!
- Mais vous allez pas taire vos becs, non? lança Matilda en
roulant des yeux furieux. Et toi, Tom, dit-elle pour détourner
la conversation, j'ai
vu que l' maître il allait t' parler dans l'atelier. quoi qu' t'en
penses?
- J' pense que t'as raison, on d'vrait être mieux ici, nous aut'.
Mais c'est à nous d' s'y prend' comme y faut. L' maître, c'est
pas d' la racaille
blanche, mais, d'un aut' côté, les négros il sait pas les
manier. Moi, j'
crois
qu'il s' donne des airs d'être plus dur qu'il est pour qu'on
aille pas penser
qu'il est trop bonasse, et d' là son histoire de régisseur
blanc. M'est avis
qu'on a déjà mammy qui s'occupe de la maîtresse, eh bien,
nous aut', faut s'occuper du maître, pour y mettre dans la
tête de nous laisser faire comme on veut.
Des murmures d'approbation s'élevèrent et Matilda, toute à
sa joie de voir l'avenir prometteur qui se dessinait pour les
siens, y ajouta encore
une ou deux touches :
- On va faire de not' mieux pour prêt-suader m'sieu Murray
d'acheter Lilly Sue et Urie. Pour vot' papa, ça dépend pas d'
nous, y a qu'à
l'attend'.
Un d' ces jours, on l' verra s'am'ner...
- Avec son écharpe verte au vent et son m'lon noir sur
l'oreille!
l'interrompit Mary en lançant son rire perlé.
- 'Xactement, fifille! répondit Matilda en souriant avec les
autres.
Et
j' vous ai pas encore dit pour grand-mère Kizzy, Sarah et
Malizy : la maîtresse a promis de m' donner un coup dl
main! quand j'y ai raconté not'
séparation, on pleurait toutes les deux comme des
fontaines. Bien s˚r, même dans sa position elle est pas
capab' de faire ach'ter au maître trois vieilles femmes qui
valent plus rien, mais elle va l' pousser à laisser Tom et les
aut' louer leurs services. Alors, mettez-vous bien dans la
tête qu'ici
on travaille pas juste pour un maître, mais pour arriver à
réuniter not' famille.
Forte de ces résolutions, la famille inaugura les semailles de
1856.
Le maître put constater que Virgile menait rondement ses
frères et soeurs pour faire fructifier la terre au maximum, ce
qui laissait présager une pro-395
metteuse récolte de tabac. Pour sa part, Tom s'affairait à
remettre en état la propriété, fabriquant ses propres outils,
la plupart des instruments ara-toires, ainsi que quantité
d'ustensiles domestiques ou d'objets décoratifs, tirant parti
du moindre morceau de ferraille depuis longtemps
abandonné
à la rouille et aux orties. quant à Matilda, elle veillait au
ménage et à
la
cuisine avec un soin et une compétence qui lui valaient la
haute estime du maître et de la maîtresse.
Presque tous les dimanches après-midi, les Murray
recevaient des visites : planteurs du comté venus leur
souhaiter la bienvenue, ou vieux amis de Burlington, de
Graham, de Haw River, de Mebane. En leur faisant faire le
tour du propriétaire, les Murray ne manquaient jamais de
désigner à
leur admiration tout ce qu'ils devaient à l'habileté de Tom.
Après cela, les
invités avaient presque tous quelque chose à faire exécuter
ou réparer par Tom, et m'sieu Murray y consentait,
visiblement fier du succès de son forgeron. Aussi la
maîtresse n'eut-elle pas à insister auprès de m'sieu Murray
pour qu'il autoris‚t Tom à louer ses services, car la rumeur
populaire ne tarda pas à lui faire une réputation dans le
comté d'Alaniance. Et ce fut bientôt un défilf',- quotidien
dans la plantation Murray : des esclaves apportaient à Tom
outils et objets à réparer; des Blancs venaient lui demander,
croquis en main, d'exécuter tel ornement de ferronnerie; ou
encore des clients sollicitaient de m'sieu Murray la
délivrance d'un laissez-passer pour
Tom, afin qu'il vienne effectuer un ouvrage dans leur
plantation ou leur maison de ville. Dès 1857, Tom travaillait
de l'aube à la nuit - sauf le dimanche. Les clients réglaient
directement m'sieu Murray selon un barème assez précis : il
fallait compter quatorze cents le fer pour le ferrage
d'un cheval, d'une mule ou d'un boeuf; un bandage de roue
: trente-s t ep
cents; réparation d'une fourche : dix-huit cents; aiguisage
d'une pioche : six
cents. Les travaux de ferronnerie à façon étaient estimés en
fonction de
@V,,‚r importance : par exemple, cinq dollars pour une grille
d'entrée décorée
d'un motif de feuilles de chêne. Tous les dimanches, m'sieu
Murray remettait à Tom dix pour cent des sommes qu'il
avait encaissées. Tom confiait alors l'intégralité de son gain
à Matilda, qui en emplissait progressivement
des bocaux de verre qu'elle enfouissait dans la terre - en
des lieux qu'ils étaient seuls à connaître.
Les travailleurs des champs avaient congé à partir du
samedi à midi.
P'tite Kizzy et Mary - dix-neuf et dix-sept ans - ne perdaient
pas une minute : elles se lavaient des pieds à la tête dans
un baquet, tressaient
leurs cheveux crépus en dures petites nattes retenues par
un lien, se lustraient le visage avec de la cire d'abeille. Et
elles faisaient leur entrée
dans la forge, avec leurs robes de cotonnade fraîchement
empesées, apportant une cruche d'eau ou de citronnade.
Après avoir servi Tom, elles offraient à boire au petit groupe
d'esclaves qui ne manquaient jamais d'être réunis là, à
attendre tel objet promis par Tom pour la fin de la semaine.
Et Tom s'égayait en entendant l'esprit de repartie dont
faisaient preuve ses soeurs - et toujours avec de jolis
garçons! Aussi 396
ne fut-il pas surpris d'entendre, un samedi soir, Matilda les
tancer d'importance :
- J' suis pas aveugle, non! il vous vois p't-êt' pas remuer d'
l'arrière-
train au milieu d' ces hommes?
P'tite Kizzy contre-attaqua avec feu
- Dis donc, mammy, on est des femmes, nous! Y avait
jaaaamais d'hommes chez m'sieu Lea!
Matilda s'en tira en marmonnant, mais Tom sentit qu'elle
avait volon tairement exagéré la semonce. Il en reçut la
confirmation peu après, lorsque ce fut à son tour d'être
interpellé par sa mère :
- Sous ton nez, qu' ça s' passe, et toi tu dis rien! Tu pourrais
au moins faire attention qu'elles tirent pas l' mauvais
numéro, non?
Mais la famille n'était pas revenue de ses surprises, car ce
ne fut pas
cette aguicheuse de P'tite Kizzy qui annonça la première
qu'elle voulait sauter le balai, mais Mary, la " raisonnable ".
Elle avait fixé son choix sur
un palefrenier d'une plantation toute proche de la petite
agglomération de Mebane. " Mammy, tu voudrais pas t'
mêler de prêt-suader l' maître de pas d'mander trop cher de
moi quand l' maitre à Nicodème il offrira d' m'acheter?
Comme ça, on pourrait habiter ensemb', nous deux. "
Matilda réserva sa réponse, et la pauvre Mary s'en fut en
pleurant toutes les larmes
de son corps.
Seigneur! «a s' mélange dans ma tête, confia Matilda à Tom.
J' suis contente pour la gamine, pasque j' vois bien qu'elle
est heureuse.
faire à c't' idée qu'elle soye vendue encore une fois.
Mais j' peux pas m'
Faut pas parler comme ça, mammy. Moi, j' voudrais sur
ment pas qu' ma femme elle soye dans une aut' plantation!
T'as qu'à regarder Vir gile. L'en est malade que sa Lilly Sue
elle est restée là-bas.
- Mais y a pas que cte Mary, mon garçon. J' parle pas de toi
ni d' Virgile, mais prends tes frères : tous les dimanches que
Dieu fait, les v'là
partis à courailler!
- Dis donc, mammy! On est des hommes, non? l'interrompit
sèchement Tom.
- J' discute pas d' ça, mon garçon. Seul'ment, on voulait
réuniter not' famille, hein? Et elle est justement en train de
s' désuniter!
Tom ne trouvait pas de mots pour réconforter Matilda. Il
savait qu'entre la perspective du départ de ses enfants et
l'absence de Chicken George, qui se prolongeait bien au-
delà du délai prévu, elle n'avait que trop
de sujets de tristesse.
- Tiens, puisqu'on est en train d' penser à grand-mammy,
Soeur Sarah et mam'zelle Malizy, dit-il pour changer de
sujet de conversation, combien qu'on a d' côté, mammy?
- «a, je l' sais à un cent près : quat'-vingt-sept dollars et
cinquante-deux cents.
- Faudrait qu' j'arrive à m' faire plus d'argent.
- Et puis qu' Virgile et les aut', ils contributent un peu plus!
397
- Ils sont pas fautifs. C'est pas facile de trouver à s' louer
pour les
cultures, avec les négros 'mancipés qui s' tuent à l'ouvrage
pasque s'ils ont
pas leurs vingt-cinq cents par jour ils crèvent de faim! Moi, j'
vais en mettre un coup! Avec ça qu'elles se font pas jeunes,
hein?
- Ta grand-mammy doit avoir dans les soixante-dix ans, et
Sarah et Malizy en ont près d' quat'-vingts. Et tu sais c' que
ça m' fait penser? Ta grand-mammy elle racontait qu' son
papa africain il comptait son ‚ge en mettant des cailloux
dans une gourde. Eh bien, y a longtemps qu'il a d˚
s'arrêter d' compter, si elle, ça lui fait soixante-dix ans! Il est
plus de c' monde et la mammy Bell non plus, pauv'
malheureux!
- Eh oui! Des fois, c'est comme si j' les connaissais,
tellement qu'on m'en a parlé. Mais j' voudrais savoir à quoi
ils ressemblaient.
La mère et le fils s'absorbèrent chacun dans ses pensées.
N'était-ce pas le moment, s'interrogeait Tom, de parler d'un
sujet qu'il avait jusque-là
soigneusement dissimulé, mais qui prenait à présent une
tournure promet-teuse?
Y a un moment, tu m'as d'mandé si j' voulais me marier,
hein, mammy?
Oui, mon garçon! répondit Matilda d'un air de joyeuse
attente.
Tom aurait donné n'importe quoi pour ravaler ses paroles,
mais il était trop tard.
- Ben, j'ai un peu parlé avec une fille...
- C'est pas Dieu possib', Tom; quelle fille?
- Tu la connais pas. Son nom c'est Irène, mais y en a qui
l'appellent Reinie. Elle est à ce m'sieu Edwin Holt, domestik'
à la grande maison,
- Tu veux dire à c' grand m'sieu Holt que j'ai entendu l'
maître et la maîtresse en parler? «ui qu'a la grosse filature
au bord de l'Alamance?
- Oui, ma'me.
- Alors, c'est la grande maison oU t'as fait les jolies grilles
pour les
fnêtres?
- Oui, ma'me, répondit Tom d'une petite voix.
- Seigneur! s'écria Matilda d'un air extasié. Y en a enfin une
qu'a passé le licou à mon sauvage! Oh! Tom! j' suis-t-y
heureuse! balbutia-t-elle
en se jetant sur lui pour l'embrasser. Tu sais, l' maître, il te
l'achètera, tu
peux y compter. Allez, dis-moi un peu comment qu'elle est?
Devant les yeux de Matilda s'allongeait déjà toute une
rangée de gros g‚teaux de noces - les plus beaux qu'elle
aurait jamais confectionnés de sa vie...
94
quelques mois plus tôt, à peine rentré de l'office dominical
avec la maîtresse, m'sieu Murray avait demandé à Matilda
d'aller quérir Tom.
L'expression et le ton du maître trahissaient sa satisfaction.
Il venait
de recevoir un billet de M. Edwin Holt, le propriétaire de la
grande filature
de coton, dit-il à Tom. Sa femme avait eu l'occasion
d'admirer une ferronnerie d'art qu'il avait exécutée, et elle
souhaitait lui confier l'exécution de
grilles pour les fenêtres de sa propriété des " Caroubiers ",
selon un modèle
qu'elle avait dessiné elle-même.
Le lendemain matin, m'sieu Murray remit un laissez-passer
à Tom, lui expliqua le chemin à suivre et lui prêta une mule -
car la propriété
Holt était assez éloignée.
Le jardinier noir qui l'accueillit le fit attendre au bas du
perron.
Bien-
tôt parut ma'me Holt. Elle avait déjà vu des pièces
exécutées par Tom, dit-elle, et elle tenait à l'en féliciter. Puis
elle lui montra ses croquis : elle
voulait des grilles imitant un treillage abondamment garni
de plantes grimpantes. " J' crois que j' pourrai y arriver,
ma'me, dit Tom après avoir examiné soigneusement le
modèle. J' vais faire tout mon possib'. " Mais, étant donné la
compiàité du dessin, ainsi que le nombre et la variété des
fenêtres, il ne comptait pas en avoir fini avant deux mois.
Ma'me Holt parut trouver ce délai très raisonnable et,
confiant ses croquis à Tom, elle le laissa à sa toute première
t‚che : mesurer très précisément chaque baie.
Au début de l'après-midi, alors qu'il venait d'attaquer les
fenêtres de
l'étage, qui donnaient sur une véranda, il eut soudain
l'impression qu'on le regardait. Tournant les yeux, il aperçut
dans l'encadrement de la fenêtre
suivante une véritable beauté à la peau cuivrée. Bien prise
dans son simple uniforme de domestique, les cheveux tirés
en un gros chignon, elle secouait son chiffon à meubles tout
en dévisageant Tom d'un oeil amical. Seule la réserve
naturelle de Tom l'empêcha de montrer sa stupéfaction, et il
s'empressa de se découvrir en balbutiant
- Bjour, mam'zelle!
- Bjour à toi! répondit-elle avec un lumineux sourire.
L'instant d'après elle avait disparu.
Pendant tout le chemin du retour, Tom ne put détacher sa
pensée de la jeune fille. Il s'aperçut soudainement qu'il ne
savait pas comment elle 399
s'appelait. Elle avait tout au plus dix-neuf ou vingt ans. Mais
une fille aussi
jolie devait déjà être mariée, ou au moins promise...
Il ne fallut pas plus de six jours à Tom pour exécuter tous
ses encadrements de fenêtres - simple travail
d'assemblage, par soudure, d'épaisses lames de fer
préalablement coupées aux dimensions. Mais ensuite
commencèrent les difficultés. En passant dans des filières
de plus en plus étroites des barres de fer chauffées à blanc,
il obtenait bien des tiges aussi
minces que celles du lierre ou du chèvrefeuille. Seulement,
il n'arrivait pas
à reproduire les courbes fluides des végétaux. Alors, au lieu
de s'acharner inutilement, il prit le temps d'aller voir les
plantes elles-mêmes, d'étudier
de près leurs gracieux rejets, la souple torsion de leurs
tiges.
Maintenant,
il sentait qu'il saurait mieux les imiter.
Tous les jours, m'sieu Murray devait apaiser des clients
dépités, en expliquant que Tom ne pouvait procéder qu'aux
réparations absolument pressantes, car il exécutait un
important ouvrage pour M. Edwin Holt -
annonce à laquelle résistaient peu d'indignations. M'sieu
Murray et sa femme suivaient attentivement les progrès du
travail de Tom, et ils amenaient même leurs visiteurs à la
forge, si bien qu'ils étaient parfois huit ou dix à le regarder
oeuvrer.
Dès qu'il avait vu les dessins de ma'me Holt, Tom s'était
douté que le plus difficile serait de faire les feuilles. Alors,
fort de sa première expérience, il reprit ses promenades
dans la nature, contemplant chaque feuille,
la fixant dans sa mémoire. Puis il passa à l'exécution.
Martelant de sa lourde masse carrée des petits morceaux de
métal cuits et recuits, il obtint
d'abord de minces lames dont il découpa les bords à la
cisaille. Ensuite vint l'étape la plus délicate : la mise en
forme au marteau à emboutir. La moindre maladresse
pouvait tout g‚cher : le four porté à un trop haut point
d'incandescence, un martelage trop appuyé.
Restait encore le travail de soudure pour le dessin des
nervures et la fixation des feuilles sur les tiges. Mais, cette
fois, Tom était content n'y en avait pas deux pareilles,
exactement comme dans la nature. Il ne restait plus, après
cela, qu'à monter les foisonnantes grilles sur les
encadrements.
" On dirait qu' c'est des vraies plantes! " s'écria Matilda en
contemplant avec révérence l'oeuvre de Tom.
Enthousiasmée, P'tite Kizzy parut en oublier pendant un
moment les trois jolis-coeurs qui tournaient autour d'elle.
Les frères de Tom eux-mêmes ne cachèrent pas leur
admiration. Le maître et la maîtresse se montraient à la fois
heureux et fiers de posséder un tel forgeron.
Et Tom retourna pour la seconde fois à la propriété Holt,
cette fois avec le chariot chargé de grilles. Ma'me Holt lui
réserva un accueil plus que chaleureux. Et, lorsqu'il eut
soumis une grille à son approbation, elle se répandit en
exclamations, battit des mains et finit par appeler sa fille et
ses grands fils, qui rivalisèrent aussitôt d'éloges avec leur
mère.
Deux heures plus tard, les grilles du rez-de-chaussée étaient
déjà en 400
place; entre les membres de la famille Holt et plusieurs
esclaves qui avaient
d˚ se passer le mot, les admirateurs ne manquaient pas.
Mais o˘ était-elle?
Un des fils Holt conduisit Tom à l'étage, mais c'est à peine
s'il jeta un coup d'oeil au grand vestibule ciré, au
majestueux escalier. C'était justement en mesurant les
fenêtres qui donnaient sur la véranda qu'il l'avait vue. qui
était-elle, o˘ était-elle, quelles étaient ses fonctions? Il ne
pouvait
questionner personne. Il était si déçu qu'il travailla avec une
sorte de fureur. Le mieux était d'en avoir fini au plus vite et
de filer.
Il en était à sa troisième grille lorsque des pas précipités
résonnèrent
dans l'escalier : et voici qu'elle était devant lui, tout
essoufflée. Tom ne pou
vait pas articuler un mot.
- Bjour, m'sieu Murray!
…videmment, elle ne pouvait savoir qu'il s'appelait Tom "
Lea ", elle lui
donnait le nom de son maître.
- Bjour, mam'zelle Holt! répondit-il en tortillant son chapeau
de paille.
- J'étais au fumoir à fumer d' la viande. J' viens seulement d'
savoir vot'venue... Oh! c'est-y beau! s'exclama-t-elle
brusquement en découvrant une grille. Y a ma'me Emily, en
bas, qu'arrête pas d' parler d' vous.
Tom remarqua qu'elle avait les cheveux serrés dans un
foulard, à la façon des Noires des champs.
- J' croyais qu' vous étiez femme de chamb'.
aîtres,
- «a m' plaît pas d'être toujours à la même besogne, et les
m ils me laissent faire. Mais c'est pas tout ça, hein! faut que
j' m'en retourne.
J'ai mon ouvrage, et vous aussi...
Tom ne pouvait la laisser partir sans savoir son nom.
- Irène. Mais on m'appelle Reinie. Et vous?
- Moi, c'est Tom.
Et voilà, maintenant elle allait partir. Alors, Tom risqua le
tout pour
le toat
- Mam'zelle Irène, vous avez-t-y une connaissance?
Elle le dévisagea longuement, avec intensité. Il se serait
battu d'avoir été aussi maladroit.
- M'sieu Murray, c' que j' pense, moi, j' le dis tout dro quand
j'ai
vu qu' vous étiez si peu hardi, l'aut' fois, je m' suis d'mandé
q'u'une chose
va-t-y seulement rev'nir me voir?
Tom faillit en tomber de tout son haut.
Dès lors, il avait commencé à demander des laissez-passer
au maître pour sortir le dimanche. M'sieu Murray lui prêtait
aussi la carriole et la mule. Tom avait un prétexte tout
trouvé auprès de sa famille : il courait les routes pour
ramasser des vieux métaux, déchets ou objets de rebut.
Comme Irène habitait loin - quatre bonnes heures aller et
retour - il ne manquait jamais, en variant ses itinéraires, de
ramener une moisson qui rendait ses randonnées
plausibles.
Dans la propriété Holt, le quartier des esclaves réservait un
chaleu-
401
reux accueil à Tom. " Tu sais pourquoi ils t'aiment, les gens?
lui expliqua Irène à sa façon naÔvement directe. C'est
pasqu'au lieu d'en installer avec tout c' que tu sais faire, t'es
timide comme c'est pas possib'. "
Tom emmenait Irène dans la carriole. Et puis ils faisaient
halte et se promenaient - après avoir mis la mule à paître,
au bout d'une longe.
- Mon papa, c'est un Indien. Ma mammy disait qu'il
s'appelait Hil-lian. C'est à cause de lui qu' j'ai c'te couleur,
expliqua un jour Irène.
Comme elle avait une vraie carne de maître, elle s'est
ensauvée. Mais v'là
qu' des Indiens, ils l'attrapent dans les bois, et puis ils la
ramènent dans
leur village. Alors, elle s'est mise avec mon papa, et c'est
comme ça que j' suis née. Seul'ment, quand j'étais encore
qu'une p'tite misère, y a des Blancs qu'ont attaqué l' village
et tué tout plein d' monde. Mais 1
ma mammy, ils l'ont ram'née à son maître. Il y a flanqué
une rossee terrib', qu'elle disait, et puis il l'a vendue à un
né[Link] on a eu la chance d'être achetées par m'sieu
Holt - eux, c'est des gens d' qualité, enfin, pour c' qu' est
des maîtres, hein! C'était elle qui fsait tout le linge.
Mais, y a p't-êt quat' ans, l'a été emportée par une sale
maladie. Moi, à c't' heure, j'ai dix-huit ans - dix-neuf au
Nouvel an. Et toi, quel
‚ge que t'as?
Vingt-quat'.
raison de Tom dressa un court portrait de sa famille,
ajoutant qu'en leur arrivée récente ils étaient dépaysés, en
Caroline du Nord.
J'en sais pas mal sur le coin, à cause que les Holt c'est du
grand monde, alors, il en défile des invités, et moi, j' suis
pas sourde. Parait qu' les arrière-grands-pères des Blancs du
comté d'Alamance, ils sont v'nus d' Pennsylvanie avant c'te
guerre d'Indépendance. Avant, y avait guère que des
Indiens Sissipaws dans l' coin, mais z'ont été massacrés par
les soldats
de c't' Angleterre. Alors, les Anglais qui rn'naient les
colonies, ils ont mis
c' morceau d' Caroline du Nord en vente à moins de deux
cents l'acre, pour ceux-là qu'arrivaient plus à s' caser en
Pennsylvanie. Et v'là tout c' monde qu'entasse ses affaires
dans des chariots b‚chés pour se ram'ner par ici. Y avait des
quakers, des presbytériens écossais, des luthé-riens
allemands. Et les v'là à défricher et à planter, mais z'avaient
plutôt
des p'tites fermes et ça a toujours continué comme ça.
Alors, dans l' coin, on connaît pas tellement la grande
plantation avec des masses de négros.
Tom attendait impatiemment ce moment du dimanche o˘ ils
se retrouveraient tous les deux, sur les routes de campagne
bordées de champs de blé, de maÔs, de tabac et de coton,
o˘ tranchait parfois la tache verte des rangées de pommiers
ou de pêchers. De temps à autre, il sautait à
bas du chariot pour ramasser un morceau de ferraille,
lorsque ce n'était pas au tour d'Irène, qui avait aperçu sa
fleur préférée : la rose sauvage.
Irène semblait tout connaître de ce qu'ils rencontraient :
entrepôt, 402
église, école, cantine ambulante. (, C'est à force d'entend' le
maître raconter
à ses invités c' que ceux d' sa famille ils ont fait dans l'
comté
d'Alamance;
z'ont fait presque tout. " Lors de leur premier dimanche
ensemble, elle avait d'ailleurs tenu à montrer à Tom la
filature Holt, sur les bords de l'Alamance - signe irréfutable
de sa prééminence.
Tom se fatiguait d'entendre à tout propos Irène encenser le
maître et sa famille. Ainsi, ce samedi o˘ ils s'étaient
aventurés à Graham, le chef-lieu du comté : " L'année de
c'te grande ruée vers l'or en Californie, le père du maître l'a
été un des gros bonnets qu'ont ach'té l' terrain et fait b‚tir
c'te ville qu'est dev'nue le chef-lieu. " Le samedi suivant,
comme ils
passaient devant une grosse pierre commémorative au bord
de la route de Salisbury, Irène reprit la litanie : " C'est là
qu'y a eu c'te bataille d'Alamance, juste sur la plantation au
grand-père du maître. Les gens, ils en pouvaient plus de c'
que ce roi leur rsait supporter, alors ils ont tiré
sur
les habits rouges. L' maître, il dit que c'te bataille a été l'
père-lude à
la
guerre d'Indépendance qu'est v'nue cinq ans après. "
Pour sa part, Matilda commençait à s'énerver sérieusement.
Elle en avait assez de ce secret qui s'éternisait. " quoi qu' tu
cherches. hein? Tu la montrer, ton Indienne? " Dissimulant
son irritation, Tom bal-veux pas
butia quelques mots indistincts. Matilda en fut si exaspérée
qu'elle frappa un grand coup : " «a s'rait-y qu'elle est trop
bien pour nous à cause que
-,es maîtres c'est du si beau monde? "
Pour la première fois de sa vie, Tom tourna les talons et s'en
fut sans a mère. Et pourtant, comme il aurait voulu pouvoir
confier répondre à s
à ouelqu'un le doute qui s'était emparé de lui : devait-il
continuer à fréquenter Irène? il lui vouait un profond amour -
de cela, il était s˚r.
N'avait
elle pas tout pour lui plaire? Charme, malice, finesse - et sa
beauté de sang-mêlé! Mais, à sa façon réfléchie, Tom avait
décelé deux questions d'importance qui risquaient
d'entacher leur union.
La première tenait à ce que lui-même n'avait amais pu se
départir i à l'égard des Blancs - m'sieu et ma'me Murray
compris - d'un reste de méfiance, les aimer sans aucune
restriction, tandis qu'Irène semblait adorer, sinon révérer,
ses maîtres. C'était donc là un point sur lequel ils ne
pourraient s'entendre totalement.
La seconde, et peut-être la plus épineuse, c'était
l'attachement qu'avaient les Holt pour Irène - trait qui
s'observait parfois chez les riches
planteurs à l'égard de leurs domestiques. Il savait qu'il ne
pourrait jamais
supporter d'être uni à une femme vivant dans une autre
plantation, situation impliquant, entre autres, la honte
toujours renouvelée de devoir solliciter des maîtres
l'autorisation d'aller rendre ses devoirs conjugaux.
Tom allait jusqu'à se demander si la seule issue honorable,
aussi douloureuse f˚t-elle, ne serait pas la rupture pure et
simple.
Le dimanche suivant, au cours de leur promenade en
chariot, Irène lui demanda d'un ton inquiet
quoi qui va pas, Tom?
403
- Rien du tout, répondit-il laconiquement.
Au bout d'un moment, elle revint à la charge avec son
habituelle fran chise :
- …coute, si tu veux rien dire, j' te force pas, mais j' vois
bien qu' t'es tourmenté.
Et voilà! songeait Tom. Alors que ce qu'il admirait le plus,
parmi les qualités dIrène, c'était sa franchise et sa droiture,
lui-même, depuis des mois, n'avait été que dissimulation. Il
lui avait caché ce qu'il pensait véritablement, sous le
fallacieux prétexte qu'ils risquaient d'en souffrir l'un et
l'autre. Cette situation - et l'amertume qu'il en concevait -
ne pouvait se prolonger.
Alors, il demanda à Irène, sur le ton de la conversation J' te
l'avais raconté, pour mon frère Virgile, qu' sa femme elle
était chez un aut' maître quand m'sieu Lea il nous a vendus?
Depuis peu, justement, Virgile avait retrouvé Lilly Sue et
Urie, car m'sieu Murray, cédant aux instances de Tom, avait
fait le voyage jusqu'au comté de Caswell pour les acquérir.
Mais, comme la question n'était pas là, il choisit de taire
cette partie de l'histoire.
Ben, tu vois, une supposition qu' ça m' viendrait à l'idée d'
penser à marier quelqu'un.... moi, j' pourrais pas si qu'on
d'vrait pas habiter dans
la même plantation.
Et moi non plus, tiens! lança Irène avec un tel emportement
qu'il faillit en l‚cher les guides.
- quoi qu' t'as dit?
- Pareil que toi, t'as bien entendu!
i@
Tom ne pouvait plus reculer.
- Tu sais bien qu' ma'me et m'sieu Holt ils voudront jamais t'
vendre!
- Ils voudront quand j' voudrai! répondit calmement Irène.
- Mais quoi qu' tu racontes? demanda Tom, qui se sentait
vaciller.
- Sauf ton respect, c'est pas tes affaires, c'est les miennes.
- Ben, si tu te fsais vendre, on pourrait...
Les mots étaient sortis de sa bouche presque malgré lui.
quand tu voudras...
Tom réfléchissait fiévreusement. Les Holt n'allaient-ils pas
exiger une
somme énorme pour une telle perle?
- Faut d'mander à ton maître si il veut m'acheter, reprit
Irène.
- Il voudra. répondit Tom avec une feinte assurance. Mais
faudrait savoir combien tu pourrais aller chercher. L'a besoin
d'avoir une idée, l' maître.
- Dis-y d' faire une offre convenab', ça suffira.
Stupéfait, Tom contemplait Irène. Et Irène contemplait Tom.
Tom Murray, des fois, t'es exaspérant! Tu m' l'aurais
d'mandé que j' te l'aurais dit dès l' premier jour! D'puis l'
temps qu' j'attends qu'
tu
t' décides! Attends un peu qu'on soye ensemb', tu verras si
j'y fais pas des entailles dans ta tête de bois!
404
C'est à peine si Tom sentit les coups que faisaient pleuvoir
les petits
poings sur sa tête, sur ses épaules : pour la première fois de
sa vie, il étreignait une femme...
95
Au bruit de sanglots qui montaient du vestibule, ma'me Holt
se précipita, anxieuse - Irène gisait dans un coin, prostrée,
en pleurs.
qu'y a-t-il, Irène?
Ma'me Emily se pencha et secoua sa malheureuse femme
de chambre.
Allons, veux-tu bien te relever. qu'est-ce qu'il y a?
Irène se releva et, chancelante, elle avoua d'une voix
mouillée à la maîtresse son amour pour Tom, son désir
d'être unie à lui, plutôt que de devoir résister sans fin aux
pressantes avances de certains jeunes maîtres.
Cédant à la fiévreuse insistance de ma'me Holt, elle cita
deux noms.
Le soir même, les Holt prenaient le sage parti de vendre
Irène au plus vite - justement, M. Murray avait fait une offre.
Mais, comme m'sieu et ma'me Holt aimaient sincèrement
Irène et estimaient hautement Tom, ils insistèrent pour que
leur mariage ait lieu aux
,( Caroubiers ". Les maisonnées blanches et noires des Holt
et des Murrav e'
se retrouvèrent sur la pelouse devant la grande maison, et
ce fut m'si u Holt lui-même qui conduisit Irène devant le
pasteur.
Mais le moment peut-être le plus émouvant pour la jeune
épousée fut celui o˘ le marié lui offrit la plus délicate rose
de fer qui se p˚t voir, amoureusement travaillée dans un
métal pur et comme vivant... Tandis que les invités
l'admiraient à l'envi, Irène dit, dans un souffle : " J'ai jamais
rien
vu d' si beau, Tom! C'te rose, elle me quittera jamais. Et
moi, avec toi.
ça s'ra pareil! "
Les Blancs, radieux, rentrèrent dîner dans la grande maison,
tandis que les Noirs s'installaient autour de la longue table
dressée dans la cour,
et sur laquelle s'étalait un véritable festin. Après son
troisième verre de vin vieux, Matilda confia à Irène, d'une
langue légèrement incertaine :
- On peut dire que ta mère t'a réussie! Et moi qui croyais
qu'mon Tom aurait jamais l' courage de proposer l' mariage
à une fille...
Mais Irène l'interrompit d'une voix sonore
Il l'a pas proposé!
Une tempête de rires salua sa déclaration.
405
Depuis le mariage, disait-on en riant autour de Tom, son
marteau semblait chanter sur l'enclume. Et, de fait, nul ne
l'avait jamais connu aussi souriant ni aussi communicatif. Et
il redoublait encore d'activité.
Lorsqu'il ne s'agissait que d'une petite réparation ou d'un
aff˚tage d'outil,
il l'exécutait sur-le-champ, pour éviter au client de revenir.
Certains esclaves s'asseyaient sur des billots pour attendre,
mais la plupart préféraient rester debout, à discuter par
petits groupes. Les Blancs, eux, s'installaient
de l'autre côté, sur des bancs rustiques que Tom avait
confectionnés lui-même et judicieusement plantés à une
distance qui lui permettait, tout en travaillant, d'entendre
leurs propos - à leur insu, bien entendu. Les Blancs
trompaient leur attente en fumant, en tailladant un bout de
bois, en faisant
de temps en temps honneur à leur flasque de poche - mais
surtout en discutant, eux aussi. La cour de l'atelier devenait
un lieu de rencontre, o˘
l'on
trouvait toujours quelqu'un à qui parler - et ainsi Tom
pouvait-il nourrir les veillées du quartier des esclaves de
menues nouvelles quotidiennes, occasionnellement relevées
de " grandes nouvelles ".
Ainsi cette campagne antiesclavagiste qui n'arrêtait pas de
se développer, à cause des abolitionnistes du Nord, que les
Blancs vomissaient. " Ils disent que c' président Buchanan
frait mieux de t'nir au large c'te sale bande d'amis des
Noirs, sans ça, l'aura pas un parte-rizan dans l' Sud. "
Mais leur plus féroce haine, les Blancs la réservaient à "
m'sieu Abraham Lincoln, qu'à parlé d'affranchir les
esclaves... "
Y a pas plus vrai, dit Irène. «a doit être l'année dernière,
tiens, qu'on disait qu' si il la fermait pas, l'allait perci-pi
guerre contre l' Sud! ter l' Nord dans une
- Mon maître d'avant, l'était comme possédé! s'écria Lilly
Sue. Avec ses longues jambes et ses bras qui y vont
jusqu'aux g'noux, qu'il disait, et puis sa vilaine face poilue,
personne irait parier s'il ressemble plus à
un gorille ou à un singe! L'était-y pas né dans une cabane
de rondins, et comme c'était tout pauv' comme Job, ça
mangeait du putois et d' l'ours, et quand ça en avait pas
attrapé, ça t' fendait les b˚ches pour faire les clôtures - du
labeur de nègre, quoi!
T'as pas dit que m'sieu Lincoln, c'était un avocat à c't'
heure?
demanda P'tite Kizzy.
J' m'en moque pas mal, moi, de c' qu'ils disent, les Blancs!
déclara Matilda. Pour les retourner comme ça, faut que ce
m'sieu Lincoln il nous fasse du bien à nous aut'. A c' que
j'entends, ça s'rait un peu comme MoÔse qu'il voulait libérer
les enfants d'IsraÎl!
- Pour moi, il ira jamais assez vite! conclut Irène.
De même que Lilly Sue, Irène avait été achetée par m'sieu
Murray pour travailler aux champs. Seulement, elle était
très vite arrivée à se faire
fabriquer un métier à tisser par Tom - était-il capable de lui
refuser quelque chose? Alors, la nuit, bien après l'heure du
coucher des esclaves, montaient les clic-clac réguliers du
métier. Bientôt Tom arborait - d'un air un peu gêné - une
chemise tissée, taillée et cousue par sa femme. " C'est 406
ma mammy qui m'a appris à faire ça ", répondait
modestement Irène lorsqu'on la complimentait. Et voici
qu'elle se mit à carder, filer, tisser, tailler
et coudre de pimpantes robes pour Lilly Sue et P'tite Kizzy.
Cette dernière rayonnait dans sa parure neuve, d'autant
plus qu'après avoir fait tourner maintes têtes elle venait de
s'attacher un nouveau soupirant : Amos, homme à toutes
mains dans l'hôtel de la Compagnie des chemins de fer de
Caroline du Nord, tout récemment édifié à proximité des
ateliers de réparation.
Irène fit ensuite des chemises pour chacun de sesbeaux-
frères - même ce grognon d'Ashford en fut touché. Matilda
et elle-même ne vinrent qu'en dernier : tabliers, blouses et
bonnets assortis. Ou plutoi en avant-dernier,
car il y eut encore la robe et la chemise qu'elle confectionna
pour ma'me et m'sieu Murray, et qui les comblèrent
d'autant plus d'aise qu'elles provenaient du coton de leur
plantation. Radieuse, la maîtresse essaya aussitôt la robe et
tourna sur elle-même pour la faire admirer à Matilda - non
moins ravie qu'elle.
- Je ne comprendrai jamais pourquoi les Holt nous ont vendu
Irène à un prix si modéré, remarqua-t-elle.
- Pour moi, répondit Matilda qui savait le fin mot de l'histoire
par Irène, c'est à cause qu'ils estimaient tellement mon
Tom.
Aimant beaucoup les couleurs, Irène ramassait plantes et
fleurs pour teindre ses tissus. Et voici qu'au début de
l'automne 1859 tous les étendoirs
à linge de la plantation Murray se constellèrent, en fin de
semaine, de pièces d'étoffe o˘ dominait, parmi les rouges,
les verts, les bleus, les pourpres et les marrons, certain
jaune dont elle avait le secret. Et, petit à
petit,
Irène abandonna les travaux des champs sans que
quiconque sembl‚t s'en formaliser. Tout le monde, depuis les
maîtres jusqu'à cette petite vermine d'Urie - qui allait sur
ses quatre ans - paraissait sensible au fait qu'elle
paraît la vie quotidienne d'un nouvel éclat.
- Pour moi, si j' tenais tant à Tom, c'est pasque tous les deux
on aime tellement fabriquer des choses pour les gens,
confia-t-elle à Matilda, un soir d'octobre o˘ le froid les avait
réunies devant l'‚tre.
Et elle ajouta, en jetant à sa belle-mère un malin regard en
dessous Comme je connais Tom, c'est pas la peine de vous
d'mander s'il vous a dit qu'on fabriquait aut' chose...
Déjà Matilda était debout, poussant des cris de joie, la
serrant dans ses bras.
- Fais-moi une p'tite gamine, mon chou, une mignonne que j'
pourrai bercer et pomponner!
Pendant tout l'hiver, alors que sa grossesse avançait, Irène
déploya une incroyable activité. Il n'était pas un endroit de
la grande maison ou du quartier des esclaves qu'elle
n'embellît d'un ouvrage de ses mains.
Tapis
tissés à partir de chutes de tissu; bougies de couleur
parfumées, pour les fêtes de fin d'année; peignes de corne;
récipients, louches ou nids d'oiseaux
taillés dans des gourdes. Elle tint à décharger entièrement
Matilda de la 407
lessive et du repassage. Et, comme elle glissait dans le linge
des feuilles de rose séchées ou des brins de basilic, tous les
Murray, blancs et noirs, avaient le plaisir d'endosser des
vêtements imprégnés d'une discrète senteur.
Au mois de février, Matilda enrôla Irène dans une
conspiration à
laquelle participait aussi Ashford, pour une fois coopératif.
Après lui avoir
exposé son plan, Matilda exigea le secret : " Va surtout pas
en toucher un traît' mot à Tom, l'est tellement conv'nab', lui!
" Mais Irène ne voyait, pour sa part, aucune objection à
jouer le rôle qui lui était assigné. Dès qu'elle eut l'occasion
de se trouver seule à seule avec P'tite Kizzy, elle lança avec
le plus grand sérieux :
- Faut que j' te dise quèq' chose qui m'est v'nu aux oreilles.
C't'
Ash-
ford dé[Link] qu'y aurait une fille de toute beauté qu'aurait
l'oeil sur Amos,
et c'est déjà pas mal embringué. Ashford. il sait ça à cause
que sa connaissance, elle est dans la même plantation que
c'te fille. Paraîtrait qu'il va la
voir les soirs de s'maine - toi, c'est jamais qu' les
dimanches, hein? A c'
qu'elle clame, y en aurait plus pour longtemps avant qu'il
saute le balai avec elle, Amos...
Matilda fut plus que satisfaite d'apprendre que P'tite Kizzy
avait aussitôt gobé l'hameçon : il était temps, pour elle, de
se ranger, et Am os était un soupirant sérieux et solide.
Lorsque celui-ci arriva, le dimanche suivant, Tom lui-même
laissa paraître son étonnement devant l'accueil de P'tite
Kizzy. Jamais on ne l'avait vue aussi vive, enjouée, mutine
même à l'égard de ce taciturne Amos qu'elle avait, jusque-
là, toujours paru trouver suprêmement assommant. Il ne
fallut encore que quelques dimanches du même genre pour
que la jeune fille confess‚t à Irène - son idole - qu'elle était
amoureuse. Irène transmit
d˚ment l'information à Matilda, qui s'en montra ravie.
Mais les dimanches défilaient, et il n'était toujours pas
question de mariage.
- A c't' heure, j' suis pas tranquille, confia Matilda à Irène. Ils
vont
fricoter ensemble, ça c'est s˚r. T'as qu'à voir, dès qu'il
s'amène, les v'là partis tous les deux, et ça s' parle tout bas,
et ça s' rapproche. Et j'ai
deux raisons de m'tourmenter. «a peut finir qu'elle se
retrouve avec un gros
ventre avant d' l'avoir marié. Mais va savoir aussi si c'
garçon, qu'a l'habitude des ch'mins d' fer et des gens qui
voyagent, il y a pas mis en tête de s'ensauver dans l' Nord!
L'est capab' de tout, c'te gamine!
Le dimanche suivant, à peine Amos était-il arrivé que
Matilda servait un gros g ‚teau fourré et un cruchon de
citronnade. Sans doute ne cuisinait-elle pas aussi bien que
P'tite Kizzy, s'exclama-t-elle avec volubilité, mais
Amos allait tout de même lui faire le plaisir de manger une
trancne ae son g‚teau et de bavarder un peu. non?
Amos n'avait d'autre choix que de s'exécuter, tandis que
P'tite Kizzy ravalait son indignation sur un regard
comminatoire de Tom. Tout en go˚tant, la famille échangeait
de menus propos auxquels Amos ne s'asso-408
ciait guère que par quelques monosyllabes. Au bout d'un
moment, P'tite Kizzy n'y tint plus : les siens ne se doutaient
pas de toutes les choses intéressantes que son galant avait
à raconter!
- Amos, dis un peu c' que c'est qu' ces grands poteaux et
puis ces fils que les Blancs du ch'min d' fer ils viennent
d'agencer!
- J' sais pas si j'arriv'rai à descriter ces machins, prévint
Amos.
Z'avaient planté des grands poteaux, et l' mois dernier, v'là
qu'ils tendent
plein d' fils d'un faîte à l'aut'...
- A quoi qu' c'est bon? l'interrompit Matilda.
- Attends donc, mammy! grogna P'tite Kizzy.
- Z'appellent ça du télégraphe, ma'me. Les fils, ils arrivent
jusqu'à
la gare et là, y a un employé qu'a d'vant lui un drôle d'engin
avec une p'tite manivelle sur le flanc. Des fois il le fait
marcher avec son doigt, mais
les trois quarts du temps c't' engin il fait clic-clic tout seul.
Et les Blancs.
z en sont tout échauffés. Tous les matins, y en a un paquet
qui s' ramènent à la gare, et puis ils attendent que c'te
machine fasse son boucan. Ils disent
que c'est des nouvelles qu'arrivent de partout sur les fils...
- Attends, Amos, dit Tom de son ton réfléchi, tu dis qu' ça
donne des nouvelles avec des clic-clic? Y a rien qui parle?
- Oui, m'sieu Tom, c'est comme un gros criquet. J' sais pas
comment il s'y prend, l'homme de la gare, mais lui il en tire
des paroles.
Et, après, il va les répéter aux Blancs qu'attendent.
C'est-y Dieu possible c' qu'ils font, ces Blancs! s'écria
Matilda en regardant Amos avec de grands yeux.
- M'sieu Tom, reprit Amos, visiblement plus à l'aise, vous
avez-t-y vu les ateliers d' réparation qu'ils ont dans ce
ch'min d' fer?
- Non, mon garçon, répondit Tom, qui appréciait décidément
de plus en plus le choix de sa soeur. On est passés d'vant,
avec ma femme, mais j'y suis jamais rentré.
Moi j'ai pu, pasque j' porte à manger d'puis l'hôtel aux
hommes qui travaillent là-d'dans. Y a douze ateliers, hein!
mais c'est à la forge qu'y a l' plus d' besogne. Y a les gros
essieux à redresser, toutes sortes de réparations sur les
trains, et aussi plein d' pièces à fabriquer pour les
faire marcher. Z'ont des grues aussi grosses que des troncs
d'arbre là-d'dans, des foyers qu'on pourrait y faire rôtir d'un
seul coup deux trois
boeufs, des enclumes qui pèsent jusqu'à des huit cents
livres!
- Combien elle pèse, ton enclume à toi, Tom? demanda
Irène.
- Dans les deux cents livres, et c'est pas tout l' monde
qu'est capab'
de la soulever.
- Amos, et ton hôtel neuf o˘ tu travailles, raconte un peu!
demanda P'tite Kizzy.
- Eh là! C'est pas mon hôtel, répondit plaisamment Amos,
mais j' voudrais bien qu' ça l' soye! Une vraie mine d'or, que
c'est. Et d'
penser
que Il président d' la Compagnie il a mis à la tête de ça
mam'zelle Nancy Hillard, c' qu'a piqué tous les hommes qui
guignaient la place. C'est elle 409
qui m'a engagé, pasque j'avais toujours travaillé chez ses
parents. Eh bien,
c't' hôtel, il a trente chambres, et six toilettes dans la cour
de derrière. Pour
un dollar de la journée, les gens ils ont la chambre, avec
lavabo et serviette,
les trois repas et un fauteuil sous la véranda. Des fois,
mam'zelle Nancy elle grogne que les ouvriers du ch'min d'
fer ils lui massacrent ses draps avec la graisse et la suie, et
puis, après, elle dit qu'au fond ils dépensent
tout c' qu'ils gagnent au village de la Compagnie, si bien qu'
faut pas s' plaindre!
- Dis donc! Et tous ces gens des trains qu' vous les faites
manger, hein! glissa P'tite Kizzy, insatiable.
- Oui, et croyez-moi qu' c'est pas l' moment d' lambiner,
reprit Amos avec un sourire. Y a deux trains d' voyageurs
par jour, un dans chaque sens. quand ils arrivent à
McLeansville ou à Hillsboro, s'lon qu'ils vont vers l'est ou
l'ouest, l' chef de train il télégraphie à l'hôtel combien qu'ils
sont en tout, avec les passagers et les employés. Et quand l'
train entre en gare on est tous là à s'occuper d'eux. Y a des
grandes tables o˘ qu'ils ont à choisir : des cailles, du
jambon, du poulet, du lapin, du boeuf, une pagaille de
légumes, de salades, et une table rien qu'avec des desserts!
Z'ont vingt minutes pour se lester l'estomac et puis tout l'
monde remonte et l' train r'part!
P'tit George, tout chaviré par ces visions de tables croulant
sous les plats, s'écria avec une sincère admiration
- J' me s'rais jamais douté qu' tu voyais tans d' choses dans
ta journée, Amos!
Mam'zelle Nancy, elle dit qu' le ch'min d' fer c'est une chose
rapi-tale, remarqua Amos avec modestie. Une fois qu' les
lignes comme-n'ique-ront, rien s'ra plus jamais pareil.
96
Chicken George s'était engagé à toute bride dans le chemin
de la plantation. Et soudain il stoppa net son cheval, dont la
robe était trempée d'écume. Oui, c'était bien là, mais quelle
vision incroyable! Derrière un foisonnement d'herbes folles,
la façade de la grande maison, jadis crème, n'était plus que
lèpre grise; là o˘ des vitres manquaient, les ch‚ssis des
fenêtres étaient bourrés de chiffons; l'un des côtés de la
toiture s'affaissait
dangereusement. Les champs environnants étaient en
friche, et les clôtures effondrées.
410
Comme frappé d'hébétude, il poussa son cheval au milieu
des hautes herbes. Il s'arrêta une nouvelle fois en
découvrant la véranda de guingois, les marches du perron
brisées et là-bas, dans le quartier des esclaves, les toits des
cases éventrés. Il mit pied à terre et conduisit son cheval
jusque
dans l'arrière-cour sans voir un chat, un chien, un poulet.
Brusquement Chicken George aperçut un être humain, une
femme informe, le buste ployé en avant. Assise sur un billot,
elle équeutait des épi-nards dont elle jetait le vert dans une
vieille cuvette rouillée. Ce ne pouvait
être que mam'zelle Malizy, mais il n'arrivait pas à accepter
cette idée, et il ne put retenir une exclamation incrédule.
Mam'zelle Malizy redressa la tête, le vit, mais ne parut pas
le reconnaître. Il courut vers elle en criant : " Mamzelle
Malizy! " et puis s'arrêta court... Il voyait qu'elle fouillait sa
mémoire... Et soudain, elle se
redressa lourdement en balbutiant :
- George.... tu s'rais pas George, mon garçon?
- Oui, mam'zelle Malizy! répondit-il d'une voix étranglée en
se jetant sur elle, en serrant dans ses bras le gros corps
flasque.
- Seigneur Dieu! O˘ qu' t'étais-t-y donc passé? Avant, t'étais
là tout l' temps!
Devant son air hébété, George se demanda si elle mesurait
que cinq ans avaient passé.
J'étais d' l'aut' côté d' l'eau, dans c't' Angleterre, mam'zelle
Malizy.
A cause des poulets, vous savez? Mais o˘ qu'ils sont, dites,
mammy, ma femme, mes p'tits?
Le vieux visage demeurait totalement inexpressif, comme
vidé à
jamais de toute émotion.
Y a quasiment plus personne ici. Ils sont tous partis. Reste
que l' maître et moi...
- Ils sont partis o˘, mam'zelle Malizy?
- Ta mammy.... Kizzy qu'elle s'appelait..., l'est là-bas, dit-elle
en montrant la petite saulaie derrière le quartier des
esclaves.
George sentit les sanglots lui monter aux lèvres.
- Sarah, elle y est aussi... et la maîtresse, elle est sous la
p'louse
t'as d˚ passer d'vant en arrivant.
- Mam'zelle Malizy, o˘ qu'ils sont, hein, Matilda, et mes
enfants?
- Tilda, ah! oui. Une bonne fille que c'était. Avec une tripotée
de p'tits. Mais tu sais donc pas qu'y a beau temps qu' le
maître les a vendus?
- Les a vendus o˘, mam'zelle Malizy? aboya George. Et
l'maitre, o˘ qu'il est?
Dans la grande maison. A c't' heure, il doit dormir; l'est
toujours so˚l, alors il s' lève tard... et j' te braille que j'y
fasse à manger....
mais
j'ai rien, moi, à cuisiner... T'as pas apporté quèq' chose, mon
garçon?
Mais déjà George avait tourné les talons et traversait en
trombe la cuisine dévastée, le vestibule aux murs écaillés,
le salon malodorant-, il s'arrêta au pied du petit escalier et
hurla : " M'SIEU LEA! "
411
Il allait monter lorsqu'il entendit du bruit. Et bientôt
émergea de la chambre à droite du palier un personnage
hirsute, qui le contemplait par-dessus la rampe. Malgré sa
colère, George fut bouleversé par cette apparition : h‚ve,
pas rasé, malpropre, le maître n'était plus que l'ombre de
lui-même.
- Msieur Leal se risqua-t-il enfin à appeler.
- George! (Le vieillard eut un haut-le-corps.) George!
Déjà il s'était précipité dans l'escalier et descendait les
marches d'un
pas chancelant. quand il arriva en bas, les deux hommes
restèrent un instant plantés l'un devant l'autre. Chicken
George contemplait le visage émacié, les yeux chassieux.
Soudain un rire aigu secoua le maître et il se preci-pita sur
George, les bras ouverts. Mais celui-ci esquiva l'étreinte et,
saisissant les mains osseuses de m'sieu Lea, il les serra
vigoureusement.
- Je suis si content de te revoir, George! qu'est-ce qui s'est
passé?
Il y a beau temps que tu aurais d˚ rentrer!
- Oui, m'sieu! Mais lord Russell vient seulement de m' l‚cher.
Etj'ai encore eu huit jours de bateau, d'puis Richmond.
- Viens donc dans la cuisine! Tiens, assieds-toi, dit le
vieillard en poussant deux chaises branlantes devant la
table. LIZY!
- Me v'là, maître, répondit Malizy depuis la cour.
- Tu sais, elle a plus sa tête...
- Maître, o˘ elle est, ma famille?
- Avant de discuter, on va boire un coup! Tu te rends compte
qu'on a jamais bu un coup ensemble! «a me fait tellement
plaisir que tu sois
revenu... Enfin, quelqu'un à qui parler...
- J' suis pas là pour parler, maître! O˘ qu'elle est, ma
famille?
- LIZY!
La grosse masse de Malizy était apparue sur le seuil de la
cuisine.
Elle dénicha la bonbonne, la mit sur la table avec deux
verres et ressortit sans paraître avoir remarqué la présence
des deux hommes.
- Pour ta mère, j'ai eu de la peine. Mais c'était l'‚ge, hein?
Elle est
partie très vite. On l'a mise dans une belle fosse...
M'sieu Lea remplissait les verres.
En un éclair, Chicken George comprit qu'il n'avait pas
changé : il faisait exprès de ne pas parler de Matilda et des
enfants. Il fallait s'en méfier
comme d'un serpent... et, surtout, ne pas le f‚cher.
Maître, vous avez-t-y oublié c' que vous m'avez dit quand j'
suis parti? que vous m' donneriez ma liberté dès que j' s'rais
rev'nu. Eh bien, j' suis rev'nu!
M'sieu Lea semblai@ devenu soudainement sourd. Il remplit
de nouveau le verre de Chicken George et le sien.
- A ta santé, mon garçon! A ton retour!
Chicken George but à sa propre santé. L'alcool lui br˚lait
l'estomac, mais il lui donnait du coeur au ventre. Il avait
besoin de ce coup de fouet...
Et, puisqu'il fallait ruser, il allait ruser.
412
- J' sais par Malizy c' malheur qu' vous avez eu d' perdre la
maîtresse.
- Un matin, elle s'est pas réveillée, expliqua m'sieu Lea en
finissant de lamper son verre. «a m'a fait quèq' chose.
Depuis ce fameux tournoi, elle me faisait une vie infernale.
Mais quand même... on aime pas voir par tir les gens. Enfin,
de toute façon, on partira tous, ajouta-t-il dans un
hoquet.
Il est pas encore aussi g‚teux qu' Maliz.i,, mais il en est pas
Foin,
pensait George. Il fallait y aller carrément.
-- Ma Tilda et les p'tits, mam'zelle Malizy elle dit qu' vous les
avez
vendus...
- J'avais pas le choix. La malchance, rien que la malchance!
Les terres, c'est pareil, il a fallu que j' les vende, et mes
poulets aussi,, ils y ont
passé!
George allait exploser, mais m'sieu Lea était remontée
- Aujourd'hui, c'est la dèche complète. Avec Malizy. on
matige que c' que l'on peut ramasser ou attraper, et ça
s'arrête là. Mais tu sais, pour
moi, c'est pas la première fois, trompetta t-il. Moi, je suis né
pauvre!
Mais
maintenant que t'es là. toi et moi, on peut remettre les
choses en marche.
'Fous les deux, on doit y arriver, mon garçon!
La seule réponse qu'aurait pu donner Chicken George aurait
été
d'étrangler le maître. Mais il portait dans ses rr@oelles l'idée
du ch
‚timent
auquel s'expose le Noir qui attaque un Blanc. Pourtant, le
maître aurait pu difficilement se méprendre à son ton.
- Maître, quand qu' vous m'avez fait partir, vous avez donné
\ot' parole de me 'manciper! Et quoi que j' trouve en
revenant : ma famille qu'est vendue. Y m' faut mon acte,
maître, et j' veux savoir o˘
qu'ils
,ont, ma femme et mes enfants!
- Je te l'ai pas dit? Chez un planteur de tabac du comté d'Ala
i-nance, un nommé Murray, tout près des ateliers du chemin
de fer. Et je te conseille d'y mettre une sourdine, mon
garçon, ajouta m'sieu Lea, l'oeil mauvais.
Le comté d'Alainance.... le nom du planteur: Murray..., les
ateliers du chemin defer... Chicken George gravait ces mots
dans sa mémoire. Il pouvait bien, à présent, manifester
quelque contrition :
- Maître, faut pas vous f‚cher. Je m' suis un peu emporté,
mais c'est pas mon genre...
Bon! M'sieu Lea se calmait... Faut qu'j tire c'papier qui
m'libère.
- Chicken George n'avait plus que cette seule pensée.
- Les revers que j'ai eus, mon garçon - le maître
s'avachissait peu à peu sur la table. Tu m'écoutes, oui? Au
plus bas, que j'ai été! Et je parle
pas seulement de l'argent, hein!
- Oui, m'sieu.
- J'ai passé de sales moments! Ces enfants d' putain qui me
rica-
iiaient dans le dos. Mais il est pas fini, Tom Lea! Maintenant
que t'es là.
413
on va un peu leur montrer. On recommence avec les
poulets, hein! J'ai quatre-vingt-trois ans, et puis après?... On
va les ratisser, mon garçon!
- Maître...
- T'as quel ‚ge, mon garçon, je sais plus très bien...
- J' vais sur mes cinquante-cinq ans, maître.
- C'est pas vrai! Moi qui t'ai vu naître! Une petite misère de
négro tout ridé, jaune comme paille. C'est moi qui t'ai
appelé George!
George refusant la nouvelle rasade qu'il lui offrait, m'sieu
Lea se versa
seul à boire et regarda autour de lui, comme pour s'assurer
qu'ils étaient bien seuls.
- Je les ai quand même eus, tous autant qu'ils sont. Ils
croient que je suis à sec, mais j'ai de l'argent. Personne le
trouvera. Il est bien caché. Et tu sais à qui il reviendra
quand j'y serai plus? Et pas seulement ça! J'ai encore dix
bons acres de terre, et la terre, c'est un capital, 1
hein? Eh bien, tout c' que j'ai, c'est toi qu'en hériteras, parce
que t'es mon sang!
Le coeur comme dans un étau, George restait muet. Pour
raconter des 1
trucs comme ça, pensait-il, faut qu'il sove à bout.
- Reste avec moi, George, même rien qu'un petit moment. Je
sais que t'es pas homme à laisser tomber ceux qui t'ont
poussé dans le monde...
Il me l'avait montré, c't acte de émancipation; je l' mets
dans mon coffre, qu'il avait dit... Il n'y avait qu'un moyen
pour réussir à lui soutirer
ce papier : le griser.
- Tu te rappelles, quand je t'ai signé cette passe pour que
t'ailles courir la gueuse tout ton so˚l? T'étais un chaud lapin,
hein!
- Oui, m'sieu! Un chaud lapin, maître!
- Moi, je m'en privais pas non plus quand on faisait nos
voyages. Toi et moi, C'était la fine équipe, pas vrai?
Les voyages, les tournois, les fredaines... George se secoua
brusquement. Il avait failli se laisser prendre à l'évocation
de ces souvenirs.
Et,
en plus, le whisky lui tournait un peu la tête. Ce n'était
pourtant pas le moment d'oublier son objectif! Saisissant la
bonbonne, il se servit un doigt
d'alcool, referma la main autour de son verre pour ne pas
éveiller les soup-
çons de m'sieu Lea, et lui versa une grande rasade.
A vot' santé, maître! Et j' crains pas de dire qu'y en a pas d'
meil-
leur que vous!
M'sieu Lea avala son verre d'un trait.
- Tiens, remets-moi ça. A la santé du meilleur négro que
j'aie eu!
(Il commençait à parler d'une voix p‚teuse.) Tu m'as rien dit
de c't Anglais. ' C'était comment, déjà, son nom?
- Lord Russell, maître. L'a tellement d'argent qu'il sait pas
quoi en faire. Rien qu' pour un tournoi, l'a au bas mot quat'
cents bestioles qu'il a qu'à choisir dedans. (George marqua
volontairement une pause.) Mais
@l
question de s'y connaît', il vous vient pas à la cheville,
maître.
- Tu parles sérieusement?
414
- Déjà, l'est pas aussi malin. Et puis, vous êtes un homme,
vous!
Lui, il a la fortune et la chance, rien d'aut'. L'a pas vot'
classe, maître...
M'sieu Lea, qui dodelinait de la tête, sursauta et regarda
George d'un oeil incertain. O˘ qu'il peut être caché, son
coffre? Dire que tout le reste
de la vie de Chicken George dépendait de ce morceau de
papier couvert de signes incompréhensibles.
- Maître, j' boirais bien encore un coup.
- Mais sers-toi donc, mon garçon, autant que tu veux...
Une nouvelle fois, les deux hommes vidèrent leur verre.
Chicken George luttait contre les fumées de l'alcool. Voyant
m'sieu Lea piquer du nez vers la table, il se redressa. L'a
l'air d'avoir son compte
à ct'heure. Il repoussa silencieusement sa chaise et attendit
encore un instant. Puis il se dirigea vers la porte et s'arrêta
sur le seuil. " Mai-tret... Maîtret... " siffla-t-il entre ses dents.
Vautré sur la table, m'sieu Lea
ne repondit pas. A pas feutrés, Chicken George fit le tour du
rez-de-chaussée, fouillant chaque meuble. Puis il gravit
l'escalier quatre à quatre, en pestant contre ses
craquements.
Arrivé en haut, quelque chose le retint d'abord malgré lui :
tout de même, il allait entrer dans la chambre d'un Blanc!
Mais, en voyant le désordre qui y régnait, il se trouva
brusquement dégrisé. Une odeur fétide le prit à la gorge -
whisky éventé, urine, sueur, vêtements souillés. Comme un
possédé, il se mit à chercher, secouant les hardes,
inspectant les tiroirs,
déplaçant les objets. C'est pt-êt'sous son lit? Il se jeta à
genoux, s'aplatit
le coffre était là!
Déjà il dégringolait l'escalier, traversait le vestibule, sortait
en quatre
enjambées. Il passa sur le côté de la maison, s'arrêta pour
essayer de forcer
la serrure de la lourde boîte métallique, mais celle-ci
résistait. Il songea
un instant à s'enfuir avec le coffre. Mais non! Si l'acte n'était
pas dedans,
c'en serait fini de lui - à jamais.
Soudain, ses yeux tombèrent sur le billot à fendre le bois - la
vieille
hache était toujours à côté. La serrure céda au premier
choc.
Du coffre s'échappèrent des billets, des pièces, des
papiers... et l'acte était
là, il le reconnut au premier coup d'oeil.
- quoi qu' tu fais, mon garçon?
Chicken George sursauta violemment. Mais ce n'était que
mam'zelle Malizy, trônant sur son rondin, les yeux dans le
vague.
- Fautquej'file,mam'zelleMalizy.
- Te gêne pas pour moi, mon garçon...
- J' donnerai l' bonjour pour vous à Tilda et aux p'tits.
- Bien obligée...
- Adieu, ma'me...
George étreignit tendrement la pauvre vieille. J' devrais aller
sur les
tombes. Mais, au fond, mieux valait le souvenir qu'il avait de
mammy Kizzy et Soeur Sarah vivantes. Pour la dernière fois,
Chicken George 415
embrassa du regard ces lieux o˘ il était né, o˘ il avait vécu.
Les joues inondées de larmes, il se mit à courir, sauta sur
son cheval et partit au galop,
sans se retourner.
97
Irène ramassait des plantes odorantes dans un enclos que
longeait la grand-route. Le martèlement d'un cheval au
galop lui fit lever la tête.
Elle
étouffa un cri : le cavalier portait une écharpe verte et un
melon noir, orné
d'une souple plume de coq. Elle se précipita dans sa
direction en faisant de grands signes et en criant :
- Chicken George! Chicken George!
Le cavalier vint se ranger tout contre la clôture. Trempé de
sueur, son
cheval souillait avec peine.
rire. - Je t' connais, fillette? demanda-t-il à Irène en lui
rendant son sou-
- Non, m'sieu. On s'est jamais vus, mais j' vous aurais
r'connu n'importe o˘, tellement que Tom, mammy Tilda et
tout' la famille ils parlent de vous.
- Tu veux dire ma Tilda, mon Tom?
- Oui, m'sieu. Vot' femme et mon mari - l' père de mon p'tit!
- Z'avez un ptit, toi et Tom? dit George qui revenait
difficilement de sa surprise.
Irène hocha affirmativement la tête. D'un air radieux, elle
montra son ventre :
- Il s'ra là dans un mois!
- Seigneur Dieu tout-puissant! Comment tu t'appelles?
- Irène, m'sieu.
Tandis que Chicken George continuait jusqu'à l'allée
d'entrée, la jeune
femme s'en fut aussi vite que le lui permettait son état et,
arrivée à
portée
de voix du champ o˘ travaillaient Virgile, Ashford, P'tit
George, James, Lewis, P'tite Kizzy et Lilly Sue, elle les appela
à pleins poumons. P'tite Kizzy accourut vers elle et repartit
avec encore plus de précipitation pour annoncer l'incroyable
nouvelle. Et ce fut la ruée vers le quartier des esclaves o˘
Matilda et Tom venaient juste d'accueillir Chicken George. Ils
se
@@q
bousculaient autour de leur père, l'ahurissant de cris de joie,
l'étouffant de
baisers, au point qu'il faillit demander gr‚ce.
416
- Faut mieux que j' vous dise d'abord les mauvaises
nouvelles! parvint-il enfin à articuler.
Et il leur apprit la mort de grand-mammy Kizzy et de Soeur
Sarah.
La vieille ma'me tea aussi, l'a passé...
Lorsque leur chagrin se fut un peu apaisé, Chicken George
décrivit le triste état de la pauvre Malizy, puis il raconta sa
séance avec m'sieu Lea et brandit triomphalement son acte
d'émancipation. Il fallut tout de même s'interrompre pour
dîner, mais à la veillée le cercle se reforma autour de
Chicken George. que de choses n'avait-il pas à rapporter sur
" c't' Angleterre " o˘ il avait passé près de cinq ans! " Mais j'
crois qu' ça m' prendrait bien encore une aut' année si j' me
mettais dans la tête
de raconter tout c' que j'ai vu et tout c' que j'ai fait d' l'aut'
côté d'
l'eau! "
Il n'en fit pas moins un tableau rapide de ce milieu dans
lequel il avait débarqué. Sir C. Eric Russell possédait une
grande fortune et faisait figure
dans le monde; ses coqs - superbes bêtes de race -
sortaient vainqueurs de toutes les rencontres; Chicken
George lui-même, en tant qu'entraîneur noir venu
d'Amérique, n'avait pas suscité un mince intérêt chez les
adeptes des combats de coqs; ne voyait-on pas, en
Angleterre, des dames de qualité
aller à la promenade avec des négrillons africains vêtus de
soie ou de velours et retenus, en guise de laisse, par une
chaîne d'or passée à leur cou?
- J'irai pas dire que j' suis pas content d'avoir vu tant d'
choses.
Mais
Dieu sait si j' me suis langui d' vous aut'.
- C'est pour ça qu'au lieu des deux ans t'es resté plus d'
quat'!
répli
qua vertement Matilda.
- La vieille a pas changé, hein? lança George aux enfants
amusés.
- Ah! ouiche, la vieille! T'as pas r'gardé ta tignasse grise,
non?
- C'est pas moi qu'a pas voulu rentrer, dit George en riant de
l'air faussement indigné de Matilda. Une fois qu' j'ai eu fait
mes deux ans, j' l'ai r'mémorisé à lord Russell. Mais v'là
qu'un p'tit moment après il vient
m' dire que j'y entraînais si bien ses poulets, et puis que l'
garçon blanc qui m'aidait l'était pas fini d' former, qu'il
voulait m' garder encore un an
- l'allait envoyer d' l'argent à m'sieu Lea pour qu'il m' laisse.
Fou furieux,
qu' j'en étais, mais quoi qu' j'aurais pu faire, hein? Alors, j'y
ai d'mandé
d' bien insister dans sa lettre à m'sieu Lea qu'il vous dise c'
qu'arrivait.
- L'en a pas dit un mot! s'écria Matilda.
- Pour s˚r, c'est là qu'il nous a vendus, ajouta Tom.
- Alors, c'est pas moi l' fautif, non? rétorqua George d'un air
de dignité offensée.
Il avait finalement obtenu de lord Russell la promesse
formelle de ne pas repousser son départ au-delà d'une autre
année. De l'aveu de ce dernier, l'entraînement de Chicken
George avait amené ses coqs à un rare point de perfection,
et dès que son assistant blanc serait parfaitement au point,
il pourrait prendre la relève. Enfin, ce jour était venu.
- Et croyez-moi qu'y a pas beaucoup d' négros qu'ont eu
comme 417
moi deux pleines voitures d' ces Anglais pour me m'ner
jusqu'au port Southampton, que c'était. J' peux pas vous
dire la nuée d' navires qu'y avait là-d'dans. Moi, j' devais
voyager dans l'entrepont - c'est lord Russell
qu'avait tout arrangé. Seigneur! La frousse de ma vie qu'j'ai
eue! On était à peine engagés qu' ça commence à monter
et à descendre et à ruer comme un ch'val sauvage! J'
m'égosillais d' prières, moi! poursuivit-il en ignorant
le regard noir de Matilda. Comme si c't' océan il voulait nous
éventrer!
Mais, une fois calmé, ça a bien été jusqu'à New York...
- New York! s'écria P'tite Kizzy. quoi qu't'as fait là-haut,
papa?
- Attends, fillette, j' peux pas aller plus vite que l' violon! Ce
lord
Russell, il avait donné d' l'argent à un officier d' not' bateau,
pour qu'il
me mette sur un aut'qu'allait à Richmond. Mais v'là que
c'bateau d'Rich-mond, il partait pas avant cinq six jours.
Alors, je m' suis baladé dans New York à voir comment ça s'
passait là-d'dans, à écouter...
- O˘ t'habitais? glissa Matilda.
- Dans une pension pour gens d' couleur, ça veut dire les
négros.
J'allais pas rester à la rue avec l'argent que j' rapporte! Lord
Russell, c'est
pas un rapiat, lui! J'ai pas mal discuté avec des négros
affranchis, hein!
Y en a une tripotée qu'arrivent tout juste à pas crever d'
faim, plus mal lotis qu' nous aut' qu'ils sont. Mais y en a
qu'ont la belle vie! Z'ont un commerce à eux, ou une place
bien payée. Ceux qu'ont les moyens, ils s'achètent une
maison, mais c'est rare; z'habitent plutôt dans des
logements, qu'ils appellent ça, en donnant d' l'argent tous
les mois. Y en a même qu'envoient leurs p'tits à l'école et
tout ça. Mais c' qui les
'xaspere,
c'est c'te nuée d' Blancs qu'ont 'migré...
- C'est les abolitionnaires? le coupa P'tite Kizzy.
- qui c'est qui raconte, toi ou moi? C'est pas d' ceux-là que j'
parle.
Les abolitionnaires, c'est des Blancs qu'ont été dans c'pays
au moins aussi longtemps qu' les négros. Ceux que j' dis,
moi, ça s' déverse par pleins bateaux à New York et même
dans tout l' Nord. C'est surtout des Irlandais, qu'on les
comprend seulement pas, et puis des gens d'aut' sortes, qui
parlent même pas anglais. Paraît que l' premier mot qu'ils
apprennent à
bafouiller en descendant du bateau c'est " négro ", et en un
rien d' temps ils braillent que les négros leur prennent leurs
boulots! Sont tout l'
temps
en train d' chercher la bagarre et d' rameuter l' monde - pire
que les p'tits
Blancs, qu'ils sont!
Seigneur! Tout c' que j' demande c'est qu'ils s' ramènent pas
par ici! dit Irène.
- Dites donc, à c' train-là, il m' faudra la s'maine pour
raconter seulement la moitié de c' qu'est arrivé sur c'
bateau qui m'a am'né à Richmond...
- Toi qu'aimes tant courir, pourquoi t'as pris l' bateau?
- Mais j'aurai donc jamais d' repos avec c'te femme! On s'
ramène après des années, et on s' fait houspiller comme si
qu'on était parti d' la veille! lança Chicken George d'un ton
légèrement agacé.
418
Tom s'empressa d'intervenir
T'as ach'té ton ch'val à Richmond?
'Xactement! Soixante-dix dollars! C'te jument, elle pète le
feu. Un négro affranchi doit pas avoir un canasson, que j'
me suis dit. Et j' te l'ai
m'né un train d'enfer jusque chez m'sieu Lea...
Pendant toute la semaine, Chicken George alla voir les uns
et les autres à leur ouvrage; mais, aux champs, les
semailles du début avril ne laissaient guère de temps pour
bavarder; à la forge, Tom était débordé; quant à Matilda et
Irène - cette dernière au huitième mois de sa grossesse
- leurs sourires gênés montraient amplement qu'elles
avaient trop à faire pour perdre leur temps avec lui. Il
essaya bien, à plusieurs reprises, d'engager la conversation
avec Tom pendant que celui-ci travaillait, mais à chaque fois
il sentait que son arrivée modifiait l'ambiance. Les esclaves
en train d'attendre devenaient visiblement nerveux devant
la réaction des Blancs qui interrompaient brusquement leurs
discussions, crachaient de façon bien évidente et s'agitaient
sur leurs bancs de rondins en contemplant
d'un oeil lourd de suspicion ce Noir osant arborer écharpe
verte et melon noir.
A deux reprises, Tom surprit m'sieu Murray à rebrousser
chemin alors qu'il était presque arrivé à la forge, et il ne
s'en étonna pas.
Matilda
!ui avait rapporté que lorsque les Murray avaient appris
l'arrivée de Chi-ken George, " z'avaient l'air contents pour
nous, mais, après, les v'là
partis
à discuter tout bas et dès qu' j'entre ils s'arrêtent ".
Chicken George étant " libre ", quelle pouvait être sa
situation dans la plantation Murray? qu'allait-il faire? Ces
questions tracassaient tous les membres de la famille, à
l'exception d'un seul : Urie, dont les quatre ans nourrissaient
d'autres préoccupations.
- T'es mon grand-papa, toi?
Urie avait sauté sur l'occasion qui lui était donnée de parler
directement à cet homme étrange, dont l'arrivée avait
suscité un tel émoi chez les adultes.
- quoi? sursauta Chicken George, qui errait dans le quartier
des esclaves, ulcéré de se sentir repoussé par tous.
Il contempla l'enfant qui levait vers lui de grands yeux
arrondis de curiosité.
- Oui, il paraît. C'est comment, ton nom?
- Urie, m'sieu. O˘ qu' c'est-y qu' tu travailles?
- quoi qu' tu racontes? qui c'est qui t'a dit de m' demander
ça?
- Personne, c'est moi tout seul.
Chicken George décida de lui dire la vérité.
- J' travaille nulle part. J' suis libre.
- C'est quoi, libre?
- C'est quand on appartient plus à personne.
Chicken George lut dans les yeux d'Urie que cela dépassait
sa compréhension. que dire qui f˚t à la portée d'un si jeune
enfant?
419
Tu sais d'o˘ tu viens?
Moi, m'sieu? D'o˘ que j' viens?
Ainsi, l'on n'avait pas instruit cet enfant de ses origines, ou
on l'avait
fait dans des termes qui n'avaient pu se graver dans son
souvenir.
- Viens avec moi, mon garçon.
Ouvrant la marche, Urie sur ses talons, Chicken George se
dirigea vers la case de Matilda.
- Maint'nant, tu vas t' mettre sur c'te chaise et écouter c'
que je t' raconte. Faudra pas tout l' temps poser des
questions, hein?
- Oui, m'sieur.
- Ton papa c'est not' fils, à grand-mammy Tilda et à moi.
T'as compris?
- Mon papa, c'est vot, p'tit.
- Très bien. T'es pas si bête que tu parais. Ma mammy a moi,
elle s'appelait Kizzy. A toi, c9est ton arrière-grand-mère
Kizzy, t'entends?
- Oui, m'sieu, 'rière-grand-mère Kizzy.
- Et sa mammy à elle, elle s'appelait Bell.
- S'app'lait Bell.
- Bien, mon garçon@ grogna Chicken George. Et le papa de
Kizzy, il s'appelait Kounta Kinté...
- Kounta Kinté.
- «a y est! Alors, Kounta Kinté et Bell, c'est tes arriere-
arrière-grands-parents.
Une bonne heure plus tard, Matilda fit irruption dans la case,
affolée par la disparition d'Urie. Et elle trouva le petit-fils
s'efforçant de répéter, sous la conduite de son grand-père,
des mots tels que " Kounta Kinté ", et " ko ", et " Kamby
Bolongo ". Alors elle s'installa et écouta Chicken George
conter à un Urie fasciné l'histoire de son arrière-arrière-
grand-père africain : il était allé aux abords du village, afin
de couper un tronc pour faire un tambour; il avait été
assailli, battu, enlevé
par quatre hommes... "et un bateau y a fait traverser la
grande eau jusqu'à un endroit qui s'appelle Naplis, et ià, un
msieu John Waller l'a ach'té et emm'né dans sa plantation
qu'était au comté de Spotsylvanie, Virginie "... ppro-Le lundi
suivant, Chicken George accompagna Tom pour le réa
visionnernent à Graham, le chef-lieu du comté. Dans le
chariot, ils n'échangèrent pas un mot, chacun absorbé par
ses pensées. Puis ils li firent la tournée des boutiques, et le
père se plut à remarquer la reserve et la dignité de ce
garçon de vingt-sept ans dans ses rapports avec les
commerçants blancs. Pour terminer, ils passèrent à la
graineterie, qui venait d'être reprise, lui apprit Tom, par un
dénommé J.D. Cates, ancien shérif du comté.
Sans paraître remarquer leur présence, le corpulent Cates
s'affaira à
servir ses quelques clients blancs. Tom fut saisi d'un
pressentiment en le voyant surveiller du coin de l'oeil
Chicken George, qui circulait avec 420
aplomb dans la boutique en examinant les marchandises.
Songeant à battre retraite, il se dirigeait vers son père
lorsque Cates lui intima sans ména-en
gement
d'eau de ce
- Dis donc, mon garçon, porte-moi donc une mesure seau,
là-bas!
Cates attachait sur Tom un regard dangereusement
insultant. Tom se raidit comme sous un coup de fouet, mais,
sans rien en laisser paraître, il exécuta l'ordre du Blanc.
Cates avala l'eau d'un trait, sans quitter des yeux Chicken
George qui restait rivé à sa place en secouant lentement la
tête. Et le Blanc lui tendit la mesure
- J'ai encore soifl
A gestes mesurés, Chicken George plongea la main dans sa
poche, en tira son acte d'émancipation et le tendit à Cates.
Celui-ci le déplia et en prit connaissance.
- qu'est-ce que tu fais dans notre comté? demanda-t-il d'un
ton sec.
- C'est mon papa, s'empressa de dire Tom. E vient juste
d'être
'man-
cipé.
-- Il vit avec vous dans la plantation Murray?
- Oui, m'sieu.
Prenant à témoin sa clientèle blanche, Cates s'écria M.
Murray devrait tout de même connaître le code de cet …tat.
Ignorant ce qu'il voulait dire par là, Tom et George restèrent
muets.
Soudain, Cates se fit presque aimable.
- Eh bien, en rentrant, dites donc à M. Murray que j'irai lui
causer dans pas longtemps.
Sous les rires des Blancs, le père et le fils se h‚tèrent de
sortir.
Le lendemain après-midi, Cates se présenta à la grande
maison. quelques minutes plus tard, Irène accourait à la
forge.
- Mammy Tilda, elle dit que l' maître et ce Blanc ils sont à
discuter sous la véranda. Ou plutôt que l' Blanc il arrête pas
d' parler et l'
maître
il est tout l' temps en train d'hocher la tête.
- «a va, mon chou, répondit Tom. Aye pas peur et retourne
donc voir.
e Une demi-heure plus tard elle vint rapporter que le Blanc
était parti t que le maître et la maîtresse restaient à
chuchoter entre eux. Mais rien ne se passa jusqu'au dîner,
que Matilda servit dans un silence contraint.
e apportait le dessert et le café, m'sieu Murray
Enfin, au moment o˘ ell
lui dit d'une voix blanche
- Matilda, préviens ton mari que j'ai à lui parler. qu'il me
rejoigne sous la véranda.
Elle trouva Chicken George à la forge. Il accueillit son
message avec un rire forcé.
- J' me demande si c'est pas pour ni' faire y dégotter quèq'
bons coqs.
Il noua son écharpe, inclina son melon sur l'oreille et partit
d'un pas
conquérant vers la grande maison. M'sieu Murray l'attendait
sous la 421
véranda, assis dans un rocking-chair. Chicken George
s'arrêta au bas des marches.
- Tilda dit qu' vous voulez m' parler, m'sieu.
- Oui, George. Et je vais te dire franchement les choses. Ma
femme et moi, nous n'avons qu'à nous louer de ta famille...
- Oui, m'sieu, l'interrompit George, et eux aut' ils vous
mettent au-dessus de tout, maître!
- Mais il y a malheureusement une question qui doit être
résolue, reprit fermement le maître. Hier, à Burlington, tu as
vu l'ancien shérif du comté, M. J.D. Cates?
- Oui, m'sieu.
- Et tu sais sans doute qu'il m'a rendu visite aujourd'hui. Il
M'a informé qu'une loi de Caroline du Nord prescrit que les
Noirs émancipés ne peuvent demeurer plus de soixante
jours dans l'…tat; après ce délai, ils doivent redevenir
esclaves.
Incapable d'articuler un mot, Chicken George regardait
m'sieu Mur-i
ray, les yeux écarquillés.
Crois bien que j'en suis désolé, mon garçon. Je sais combien
cela
'i
doit te paraître injuste.
- «a vous paraît-y juste à vous, m'sieu Murray?
Le maître hésita.
A vrai dire, non. Seulement, la loi est la loi. Mais sache que
si tu décides de rester ici, tu y seras bien traité. Je t'en
donne ma parole.
- J'ai vot' parole, m'sieu Murray? répondit George en
regardant le maître d'un oeil éteint.
Cette nuit-là, dans le lit, George et Matilda se prirent par la
main et
restèrent longtemps sans rien dire, à contempler le plafond.
Tu sais, Tilda, murmura enfin George, j' crois que j' vais pas
m'en aller. J'en ai ma claque de circuler.
Non, George, dis pas ça. T'es l' premier qu'est libre, de nous
aut'.
Faut qu' tu restes libre, qu'on aye un 'mancipé dans la
famille. Tu peux pas recommencer à être esclave.
Et les époux fondirent en larmes.
Deux jours plus tard, Matilda était encore trop éprouvée
pour aller dîner chez Tom et Irène, aussi Chicken George se
rendit-il seul dans leur petite case. Comme ils parlaient du
bébé qui allait naître - la grossesse d'Irène touchant presque
à son terme - Chicken George se fit solennel :
- Faudra tout lui raconter sur not' famille, à ce p'tit, vous
m'entendez?
- Papa, tous mes enfants ils sauront not' histoire. J' parie qu'
si j'y
manquais, grand-mammy Kizzy reviendrait m' tirer par les
pieds, dit Tom avec un sourire forcé.
Ils restèrent tous les trois à contempler le feu. Enfin,
Chicken George
rompit le silence :
- On a compté avec Tilda. J'ai encore quarante jours à tirer
d'après 422
c'te loi. Mais, partir pour partir, j'aime autant qu' ce soye
tout d'
suite...
Bondissant sur ses pieds, il étreignit farouchement Tom et
Irène.
- Je reviendrai, lança-t-il d'une voix rauque. Vous laissez
surtout pas aller, vous aut'!
Et Chicken George se précipita dans la nuit.
98
On était au début novembre 1860, et Tom se h‚tait de
terminer l'ultime pièce de sa journée. Puis il étouffa le foyer
et regagna sa case o˘ Irène était en train de donner le sein
à Maria Jane, leur fillette de dix-huit mois.
Les époux n'échangèrent pas un mot de tout le dîner, car
Tom semblait absorbé dans ses pensées. Puis ils allèrent
passer la veillée chez Matilda, o˘ la famille au grand
complet épluchait des noix de hickory tout en bavardant.
Matilda et Irène - qui était de nouveau enceinte - en avaient
fait une ample moisson pour les g‚teaux de NoÎl et du
Nouvel An.
Tom écoutait les propos échangés sans mot dire - et même,
apparemment, sans les entendre. Et puis, à un moment o˘
la conversation languis-sait, il prit la parole :
J' vous ai déjà dit pas mal de fois c' que les Blancs, à la
forge, pouvaient sacrer et écumer à cause de ce m'sieu
Lincoln? Vous les auriez-t-Y entendus à c't' heure qu'il est
élu président. Ils disent que dans c'te Maison-Blanche il fra
plus rien qu'au dette-rimant du Sud et d' ceux qu'ont des
négros.
- C'est s˚r que l' maître il arrête pas de 'spliquer à la
maîtresse que
si l' Nord et l' Sud z'arrivent pas à s' met' d'accord, y aura du
grabuge, glissa Matilda.
- Aut' chose qu'ils racontent, poursuivit Tom, c'est qu'y a
beaucoup plus d' monde qu'on croit qu'est contre
l'esclavage. Et c'est pas seulement dans l' Nord. Et v'là c'
qui m'a trotté dans la tête toute la journée : c'est
p't-êt' trop fort à croire, mais s' pourrait qu'un jour y ait plus
d'esclaves.
- C'est pas nous qu'on verra ça, lança sombrement Asford.
- Mais la p'tite, c'est pas dit, rétorqua Virgile en montrant
Maria Jane.
- J' donnerais cher pour y croire, mais pour moi ça risque
pas, remarqua Irène. Rien qu'en comptant tous les esclaves
du Sud au prix des Noirs des champs, à huit ou neuf cents
dollars pièce, ça fait plus d'argent que 423
l' Seigneur en a jamais vu! Et, en plus, c'est nous qu'on fait
tout l'
travail.
Les Blancs, ils abandonneront jamais tout ça.
- En tout cas, pas sans grabuge, dit Ashford. Et comme nous
aut'
on est pas autant qu'eux, on peut pas espérer gagner.
Mais si tu prends tout l' pays, remarqua Tom, y a autant d'
Blancs qui veulent pas d' l'esclavage que d' Blancs qu'en
veulent.
- L' malheur, c'est qu' ceux-là qu'en veulent pas, ils sont pas
là ou qu'on est, nous aut', observa Virgile.
- Ben, si ça finit par la bagarre, comme dit Ashford, v'là une
chose qui pourrait changer plus vite qu'on croit, conclut
Tom.
Un soir du début décembre, peu de temps après le retour
des Murray qui étaient allés dîner dans une plantation
voisine, Matilda fît irruption chez Tom et Irène.
- quoi qu' ça veut dire " cesse-et-sion "?
Devant leur geste d'ignorance, elle poursuivit
- Eh bien, c'est c' que vient juste de faire la Caroline du Sud.
L' maître, il en parle comme si qu'ils se retiraient des …tats-
Unités.
- Comment qu'ils peuvent se r'tirer d'un pays qu'ils sont
d'dans?
demanda Tom.
- Les Blancs, c'est capab' de tout, rétorqua Irène.
Tom leur cacha que, de toute la journée, les Blancs venus à
la forge n'avaient pas décoléré, disant qu'ils préféraient "
patauger jusqu'aux g'noux dans l' sang " plutôt que de
céder devant le Nord sur la question des " droits des Etats "
et sur celle du droit à posséder des esclaves. Il se
limita à leur dire :
- J' crois bien qu' c'est vrai qu'il va y avoir la guerre.
- Seigneur Dieu! Et o˘ qu'elle va s' passer, Tom?
- Mammy, y a pas un endroit pour les guerres, ça peut
arriver partout.
- Tout c' que je d'mande, c'est qu' ça vienne pas par ici!
- Vous m' frez jamais avaler qu' des Blancs iraient en tuer
d'aut'
cause des Noirs, lança sarcastiquement Irène.
Pourtant, au fil des jours, Tom n'eut que trop d'occasions d e
surprendre des propos prouvant qu'il avait raison. Il n'en
rapportait d'ailleurs qu'une partie à sa famille, afin de ne
pas l'alarmer inutilement.
Lui-même n'arrivait pas encore à démêler s'il redoutait ce
qui allait se passer ou s'il le souhaitait. Mais il sentait bien
que l'inquiétude gagnait les siens devant l'animation
inhabituelle régnant sur la grand-route : jamais ils n'avaient
assisté à un tel va-et-vient de cavaliers et de buggies, de
plus en plus pressés, de plus en plus nombreux. C'était à
présent tous les jours que quelqu'un remontait le chemin de
la plantation pour venir parler à m'sieu Murray. Et Matilda
avait toujours a epousseter ou à laver le sol dans les
parages. Aussi, en quelques semaines, la famille en vint-elle
à oser croire, sur la foi des discours furieux ou apeurés des
Blancs, que s'il y avait une guerre - et 424
si les " Yankees " étaient victorieux - l'affranchissement
pourrait devenir réalité.
Les Noirs qui apportaient de l'ouvrage à Tom n'arrêtaient
plus de l'entretenir de la nouvelle attitude de leurs maîtres :
regards soupçonneux,
conciliabules - certains allaient jusqu'à épeler les mots
même devant leurs plus vieux, leurs plus intimes serviteurs.
- Sont-y bizarres quand t'es là, mammy? demanda Tom à
Matilda.
- Si tu veux dire à chuchoter ou à épeler ou des trucs
comme ça, non, répondit Matilda. Mais j' peux pas entrer
sans qu'ils parlent des récoltes ou des dîners o˘ qu'ils sont
invités.
- L' mieux, pour nous aut', c'est d'avoir l'air godiche,
observa Tom, comme si qu'on avait jamais entendu parler
de c' qui s' passe.
Matilda réfléchit à l'attitude préconisée par Tom - et choisit
d'aller à l'encontre. Un soir, après avoir servi leur dessert
aux Murray, elle revint dant la salle à manger et s'écria en
se tordant les mains Seigneur, m'sieu et ma'me, faites
'scuse, mais mes p'tits et moi on arrête plus d'entend' parler
d' ces Yankees, et ça nous fait une peur terrib',
alors, si ça allait mal, nous, on espère que vous nous
laisserez pas arriver
d' misères.
Le maître et la maîtresse semblaient soulagés.
- Vous avez certainement raison d'avoir peur, dit la
maîtresse, car ces Yankees ne sont assurément pas vos
amis!
- Mais ne t'inquiète donc pas, la rassura m'sieu Murray, tout
ira bien.
Tom lui-même ne put s'empêcher de rire en entendant
Matilda décrire la scène. Il égaya d'ailleurs sa famille en
relatant de quelle façon un garçon
d'écurie de Melville s'était tiré du même pas. Comme son
maître lui demandait quel parti il prendrait si la guerre
éclatait, il avait répondu
" Z'avez déjà vu deux chiens s' bagarrer autour d'un os,
maître. Eh bien, les négros, c'est nous qu'on est l'os! "
NoÎl et le Nouvel An survinrent, mais on ne songeait guère
aux réjouissances dans le comté d'Alamance. Tom apprit par
ses clients qu'à tour de rôle les …tats du Sud se séparaient
de l'Union - d'abord le Mississippi, ide, l'Alabama, la Géorgie
et la Louisiane, rien@que pendant puis la Flor
le mois de janvier 1861; et, le 111 février, le Texas. Ces
Etats du Sud
avaient alors formé une " Confédération " qui s'était donné
pour président un certain Jefferson Davis. A son exemple, un
grand nombre de membres du Congrès - sénateurs et
représentants - ainsi que des militaires de haut grade,
démissionnaient et regagnaient le Sud.
Pour ce qui était du comté d'Alamance, le vieux juge Ruff in
de Haw River se rendit à Washington afin de participer à une
grande conférence de paix. Hélas! il en revint quelques
jours plus tard porteur d'une triste nouvelle : la conférence
avait échoué et s'était même terminée par de violentes
altercations entre les jeunes délégués du Nord et du Sud.
Tom apprit par un cocher noir, qui le tenait lui-même du
concierge du tribunal du comté d'Alamance, que les Blancs
de la région avaient pris 425
part à une vaste réunion - près de quatorze cents
personnes. Tom savait que m'sieu Murray y avait assisté. A
cette occasion, l'ancien maître d'Irène, m'sieu Holt, et
d'autres Blancs non moins éminents avaient bruyamment
adjuré l'assistance d'éviter à tout prix la guerre, et assené
de grands coups de poing sur les tables en qualifiant de "
traîtres " ceux qui voulaient entrer dans la Confédération. Le
concierge avait ajouté qu'ils avaient désigné un m'sieu Giles
Mebane pour aller porter à une convention de Caroline du
Nord, réunie sur la question de la sécession, le vote du
comté d'Alamance : quatre à un en faveur du maintien de
l'…tat au sein de l'Union.
La famille commençait à avoir du mal à enregistrer tous les
événements que Tom ou Matilda rapportaient à chaque
veillée. Ainsi y avait-il eu par exemple, en une seule journée
du mois de mars : l'entrée en fonction du président Lincoln;
la grande cérémonie de Montgomery, Alabama, pour la
présentation du drapeau confédéré; l'abolition de la traite
des esclaves africains par le président de la Confédération,
Jeff Davis. Sachant qu'il était partisan de l'esclavage, la
famille ne parvenait pas à comprendre le sens de cette
décision. quelques jours plus tard, l'inquiétude monta
encore singulièrement avec l'annonce que la législature de
Caroline du Nord décrétait l'enrôlement immédiat de vingt
mille volontaires.
Le vendredi 12 avril 1861, m'sieu Murray partit de bon
matin pour Mebane, o˘ les Blancs devaient tenir une
réunion. Lewis, James, Ashford, P'tite Kizzy et Lilly Sue
étaient en train de repiquer le tabac lorsque leur
attention fut attirée par le nombre inhabituel de cavaliers
blancs qui sillonnaient la route à toute allure. L'un d'eux
ralentit au passage et leur montra
le poing en vociférant des mots indistincts. Alors, Virgile
envoya P'tite Kizzy prévenir Tom, Matilda et Irène qu'il avait
d˚ arriver quelque chose de grave.
- J' vais aller voir avec la mule, dit Tom.
- Tom, t'as pas d' laissez-passer! lui cria Virgile en le voyant
galoper
dans le chemin.
Tant pis, j' tente le coup! hurla Tom.
En débouchant sur la grande-route, il se trouva pris dans un
véritable tourbillon. Il était évident que les cavaliers
couraient aux nouvelles -
c'est-
à-dire au bureau du télégraphe. En dépassant des petits
Blancs et des Noirs courant, eux aussi - mais à pied - Tom
sut que le pire avait d˚
arriver, et son coeur se serra en arrivant en vue de la gare
devant laquelle
se bousculait une énorme foule.
Il fit halte, attacha sa mule et décrivit un grand cercle pour
contourner
la masse gesticulante des Blancs, qui levaient le nez vers
les fils comme si les nouvelles allaient en tomber
directement. Arrivé de l'autre côté, il se mêla au petit
groupejacassant des Noirs et tendit l'oreille: " M'sieu Linne-
colon, il va s' battre à cause de nous à c't' heure... V'là que l'
Seigneur s'occupe finalement de nous aut' négros... J' peux
pas y croire... Libres, Seigneur, libres!... "
426
Un vieillard apprit à Tom la raison du tumulte. L'artillerie de
la Caroline du Sud pilonnait la garnison fédérale du Fort
Sumter, dans la baie de Charleston. Le président Davis avait
ordonné la prise de vingt-neuf bases militaires de l'Union
dans le Sud. C'était la guerre.
Deux jours plus tard, le Fort Sumter tombait. Tom apprit
qu'on employait un millier d'esclaves à boucher les accès du
port de Charleston avec des sacs de sable. Après avoir
informé le président Lincoln que la Caroline du Nord ne lui
fournirait aucun renfort de troupes, le gouverneur de l'…tat,
John Ellis, avait engagé sous la bannière de la Confédération
des milliers d'hommes armés de fusils. Le président Davis
avait demandé
à tous les Blancs du Sud entre dix-huit et trente-cinq ans de
prendre un engagement volontaire de trois ans, et ordonné
aux planteurs de mettre gratuitement à la disposition de
l'armée sudiste un dixième de leurs effectifs d'esclaves
m‚les, notamment pour les travaux du génie. Le général
Robert E. Lee avait démissionné de l'armée des …tats-Unis
pour prendre la tête de l'armée de la Virginie. Et l'on
racontait qu'en prévision d'une invasion sudiste, tous les
b‚timents gouvernementaux de Washington étaient gardés
par la troupe et protégés par des chevaux de frise et des
murs de ciment.
Dans tout le comté d'Alamance, les Blancs se pressaient
pour s'enrôler.
Un palefrenier noir raconta à Tom que dans sa plantation le
maître avait recommandé à son domestique de confiance : "
Je compte sur toi pour veiller squ'à mon retour. " Et
beaucoup de Blancs
sur la maîtresse et les enfants ju
du voisinage vinrent faire ferrer leurs chevaux avant de
rejoindre, à Mebane la " compagnie Hawfields " qui était en
train de se former; une fois complète, celle-ci serait
emmenée par chemin de fer à Charlotte pour y faire ses
classes. Un cocher noir qui avait conduit ses maîtres pour le
départ de leur fils aîné décrivit la scène à Tom : les femmes
en larmes, les jeunes gens penchés aux portières,
emplissant l'air des cris de ralliement des Sudistes, ou
vociférant qu'ils seraient rentrés pourle petit déjeuner après
avoir culbuté ces maudits Yankees. " Le p'tit maître, dit le
cocher, l'avait son uniforme gris tout neuf, et il pleurait
aussi
fort que l' maître et la maîtresse, z'étaient là tous les trois à
s'embrasser,
à se t'nir dans les bras; et puis après ils sont restés à se
regarder en s'raclant
la gorge et en r'niflant. Et c'est pas la peine que j' raconte
des histoires,
ben moi aussi j' suis parti à pleurer! "
99
Cette nuit-là, à la lueur de la lampe, Tom demeura assis à
côté du lit, abandonnant sa main à Irène qui l'agrippait
convulsivement au fur et à mesure que les douleurs se
rapprochaient. Elle lança soudain un cri per-
çant et il se précipita pour chercher sa mère. Mais Matilda,
qui ne dormait pas, avait été alertée par le cri et elle
accourait déjà, en secouant au passage P'tite Kizzy et Lilly
Sue, aux yeux tout embrumés de sommeil :
" Grouillez donc à faire bouillir de l'eau, allez, ouste! " Ce fut
bientôt le
branle-bas dans tout le quartier des esclaves, et les cinq
frères de Tom se mirent à arpenter la cour avec lui, en
tressaillant à chaque hurle ment
d'Irène. Enfin, à l'aube, monta le vagissement d'un nouveau-
né, et les autres entourèrent Tom, lui tapant dans le dos, lui
serrant la main. Et bientôt Matilda se montra sur le seuil
pour annoncer avec un large sourire
" Tom, ça vous fait une aut' P'tite! "
Au bout d'un moment commença le défilé - Tom en tête -
aupres d'Irène, épuisée mais souriante, et du poupon au
minuscule minois chif-fonné. Matilda avait annoncé la
nouvelle à la grande maison et, dès qu'ils eurent pris leur
petit déjeuner, m'sieu et ma'me Murray s'empressèrent de
venir voir le second bébé né sur leur plantation. Irène
voulait l'appeler Ellen, comme sa propre mère, et Tom
accepta bien volontiers. Il était si heureux d'être père pour
la deuxième fois qu'il ne se souvint que beaucoup plus tard
qu'il avait souhaité avoir un garçon.
Mais l'exaltation de cette naissance céda bientôt le pas
devant la triste
réalité des événements qui se précipitaient. Tout en ferrant
chevaux et mules, en fabriquant et en réparant outils et
instruments, Tom s'efforçait de surprendre les moindres
renseignements qu'échangeaient ses clients blancs. Il
régnait parmi eux une atmosphère de jubilation, car les
Confédérés allaient de victoire en victoire - ce qui était au
contraire source de déception pour Tom. Comme il le
raconta à sa famille, il y eut particulièrement cette bataille
du " Bull Run ", après laquelle les Blancs s'étaient
abandonnés à leur allégresse, jetant leurs chapeaux en l'air,
s'envoyant des bourrades, hurlant à pleins poumons : " Les
Yankees qu'on a p@b laissés morts ou blessés, z'ont pas
d'mandé leur reste! " et aussi
" Dès qu' nos gars s'amènent, les Yankees, ils détalent! " Les
mêmes transports de joie saluèrent les lourdes pertes des
Yankees à " Wilson's 428
Creek ", dans le Missouri, et, peu après, à " Ball's Bluff ", en
Virginie, o˘
l'on releva notamment, au milieu de centaines de morts, le
corps criblé de balles d'un général qui avait été un intime du
président Lincoln. A la fin de l'année 1861 - le comté
d'Alamance ayant déjà envoyé au feu douze compagnies -
Tom ne rapportait plus aux siens qu'une toute petite partie
de ce qu'il avait appris, pour ne pas augmenter encore leur
désarroi. Tous leurs espoirs de liberté n'étaient-ils pas déjà
anéantis?
Au printemps 1862, Tom aperçut, un après-midi, un cavalier
en uniforme gris d'officier de la Confédération qui
s'engageait dans le chemin de la plantation Murray. Sa
silhouette lui sembla vaguement familière et il sursauta en
reconnaissant, dans l'homme qui s'approchait, l'ancien
she'rif
Cates, le responsable de l'exil de Chicken George! que
venait-il encore faire dans la grande maison? Matilda
accourut bientôt à la forge, le visage ravagé d'inquiétude.
L' maître te d'mande, Tom. L'est en train de discuter avec ce
moins-que-rien de msieu Cates, le grainetier. quoi qu' tu
crois qu'il te veut?
Tom avait déjà retourné dans sa tête une foule
d'éventualités.
N'avait-il
pas notamment appris de ses clients blancs que beau(oup
de planteurs emmenaient leurs esclaves au combat avec
eux, tandis que d'autres offraient à l'armée les services de
ceux qui possédaient un métier : charpentier, bourrelier,
maréchal-ferrant? Il s'efforça pourtant de répondre
calmement : " J'en sais rien, mammy. On verra bien. "
- Tom, tu reconnais le major Cates? dit m'sieu Murray.
- Oui, m'sieu, répondit Tom sans lever les yeux vers Cates,
dont il sentait le regard peser sur lui.
Le major Cates commande une nouvelle unité de cavalerie
qui est à l'instruction près d'ici, et ils ont besoin de toi pour
ferrer les chevaux.
- Maître, ça veut-y dire que j' vas à la guerre? demanda Tom
d'une voix enrouée.
Ce fut Cates qui répondit d'un ton méprisant
- Plus souvent que j'emmènerais des négros au combat,
pour les voir détaler dès qu'une balle leur siffle aux oreilles
On a besoin de toi pour ferrer les chevaux qui font
l'exercice, c'est tout!
- Oui, m'sieu, dit Tom avec soulagement.
- Nous nous sommes entendus, le major et moi, expliqua
m'sieu Murray. Tu travailleras une semaine sur deux pour sa
cavalerie pendant toute la durée de la guerre, qui d'ailleurs
ne semble pas devoir s'éterniser. Et quand voulez-vous qu'il
commence? ajouta-t-il en se tournant vers le major Cates.
- Demain matin, si vous n'y voyez pas d'inconvénient.
- Mais certainement, c'est notre devoir envers le Sud,
répondit m'sieu Murray, qui semblait heureux de pouvoir
contribuer à l'ef@rort de guerre.
J'espère qu'il saura remplir sa t‚che, ajouta Cates. L'armée,
C'est pas une plantation o˘ on se la coule douce.
429
- Tom sait très bien faire face à ses obligations, dit m'sieu
Murray en regardant Tom d'un air confiant. Ce soir, je lui
rédigerai un laissez-passer et, demain matin, il prendra une
mule et ira se présenter devant VOUS.
- Parfait! s'écria Cates, qui ajouta, à l'intention de Tom : Pour
les fers, on a c' qu'il faut, mais amène tes outils. Et tu sais
qu'il faudra grouiller! On a pas de temps à perdre!
Oui, m'sieu.
Le lendemain matin, Tom se mit en route après avoir chargé
sur la mule un attirail portatif de maréchal-ferrant. En
arrivant aux abords de la base de cavalerie, il remarqua
que, là o˘ s'élevaient précédemment des petits bois
clairsemés, se dressaient à présent d'impeccables rangées
de tentes. En se reprochant encore, il entendit le son du
clairon, les décharges des fusils. SOudain, un guetteur à
cheval déboucha du camp :
- qu'est-ce que tu fous là, négro? C'est un terrain militaire,
ici!
- L' major Cates m'a dit de v'nir ferrer les ch'vaux, répondit
nerveusement Tom.
- Ah! bon. La cavalerie, c'est par là, dit le guetteur en
faisant un geste du bras. Saute un peu, si tu veux pas être
canardé!
Tom poussa la mule et arriva bientôt au sommet d'une
légère éminence. De là, il pouvait contempler quatre
rangées de cavaliers à l'exe rcice
et distinguer, derrière les officiers vociférant les ordres, le
major Cates sur
un cheval piaffant. Il se rendit compte que le major avait
remarqué son arrivée, au signe que ce dernier fit à un
cavalier qui se précipita vers Tom.
- C'est toi, le négro maréchal-ferrant?
- Oui, m'sieu.
- Pose ton matériel par là - c'est les tentes des ordures, dit
le soldat.
Dès qu' t'auras monté tes outils, on t'envoie les chevaux.
La première semaine que Tom passa au service de la
cavalerie confédérée ne fut qu'un interminable défilé de
chevaux. De l'aube à la nuit tom-
gri-
bée il ferrait sans discontinuer, au point que les sabots
formaient une saille devant ses yeux. En outre, les propos
des jeunes soldats de cavalerie
ne laissaient aucun doute : les Yankees sortaient vaincus de
la moindre rencontre. Aussi fut-ce un Tom triste et
découragé qui regagna la plantation Murray pour sa
semaine " civile ".
Il trouva les femmes bouleversées. Urie était demeuré
introuvable depuis la veille au soir. Enfin, peu avant le retour
de Tom, Matilda l'avait
déniché, pleurnichant de peur et de faim, sous la véranda
de la grande maison. " J' voulais juste entendre c' que l'
maître et la maîtresse ils disaient
sur les négros qu'on leur donne la liberté, mais là-d'ssous
j'entendais rien ",
avait-il expliqué entre deux reniflements. Après avoir aidé
Matilda et Irène
à réconforter Lilly Sue, qui n'en était pas à sa première
alerte avec son étrange fils, Tom raconta sa première
semaine au camp.
Du peu qu' je sais, c'est pas bien parti pour nous aut',
conclut-il.
Irène essaya d'adoucir l'amertume générale en remarquant
430
- Comme j'ai jamais été libre, ça va pas tellement me
manquer.
Mais Matilda dit d'un air inquiet:
- Encore heureux si on se retrouve pas pire qu'avant!
C'est à peine si Tom vit passer sa semaine à la plantation
Murray.
Et, en retournant au camp, il se sentait envahi de sombres
pressentiments.
La troisième nuit, alors qu'il n'arrivait pas à trouver le
sommeil, il entendit
un bruit qui semblait venir des tentes voisines, o˘ étaient
entreposés les f˚ts à ordures. Il chercha sa masse à t‚tons et
sortit pour aller voir. A la
faible clarté de la lune, il distingua une silhouette humaine
qui sortait d'une tente à ordures en portant ses mains à la
bouche. En se rapprochant sans bruit, il eut la surprise de
découvrir un maigre adolescent blanc. Ils s'entre-
regardèrent pendant un instant, et soudain le jeune Blanc
détala.
Mais il n'avait couvert que quelques mètres lorsqu'il
trébucha à grand fracas dans quelque chose, et Tom eut
encore le temps de le voir se relever avant de disparaître
dans la nuit. Au bruit, des gardes accoururent avec leurs
fusils et leurs lanternes et ils s'arrêtèrent net en voyant Tom
armé
de sa masse.
Tu barbotais, hein, négro9
Il n'était surtout pas question de nier ouvertement - cela
équivalait à traiter un Blanc de menteur, situation beaucoup
plus dangereuse que d'être surpris à voler. Tom balbutia :
J'ai entendu quèq' chose et j' suis sorti et c'était un Blanc
dans les ordures, m'sieu, et l'a détalé.
Les gardes se mirent à ricaner.
- Tu crois qu'on va gober ça, négro? dit l'un d'eux. Le major
Cates a dit de te tenir à l'oeil! Attends un peu qu'il s'
réveille, tiens!
L'autre garde ordonna
- Jette ta masse, mon garçon!
Instinctivement, la main de Tom serra plus fort le manche.
L'homme lui pointa son arme sur le ventre. Tom l‚cha la
masse, qui heurta le sol avec un bruit mat.
Les gardes le poussèrent devant eux jusqu'à un espace
dégagé au milieu duquel s'élevait une grande tente et le
remirent au factionnaire en armes.
tait de ronde, et on a trouvé ce négro en train de barboter,
- On é
expliquèrent-ils. On lui aurait fait son affaire, mais le major a
dit que s'il
y avait du louche avec lui, il s'en occuperait
personnellement. On reviendra
quand le major sera levé!
La sentinelle aboya :
Au sol, et sur le dos, négro. Si tu fais un geste, je tire.
Tom s'allongea et resta immobile sur la terre froide. Il
essayait d'imaginer ce qui allait arriver, retournait des idées
de fuite, pesait les consé-
quences. Dès le lever du jour, les gardes revinrent se
planter devant la tente
et l'un d'eux cria à voix forte
Les hommes de ronde, major!
431
- qu'est-ce que c'est? gronda une voix à l'intérieur.
Le forgeron noir, major, on l'a pris à voler cette nuit!
,£le major Cates sortit brusquement et contempla Tom d'un
oeil à la fois mauvais et satisfait.
- Alors, négro, on vole malgré ses grands airs! Tu sais
comment on traite ça dans l'armée?
Aussitôt, Tom débita l'histoire tout d'une traite. Il fallait que
le major
le croie!
L'avait méchamment faim, m'sieu, pour fourrager dans les
ordures.... conclut-il.
Un Blanc qui mangeait des ordures! Non, mais! Il faudrait
pas que je te connaisse! Ton bon-à-rien d'affranchi de père,
j'en suis venu à bout, mais tu m'avais filé entre les doigts.
Seulement le règlement militaire n'est
pas fait pour rien, hein?
Non! Ce n'était pas possible! Cates s'emparait d'un fouet
accroché
au pommeau d'une selle. Tom regarda autour de lui,
cherchant une issue, mais les trois gardes braquèrent leurs
fusils sur lui. Cates s'approcha, le visage déformé par la
fureur, et la lanière cingla les épaules de Tom...
encore... et encore...
Titubant de rage et d'humiliation, Tom regagna l'aire du
ferrage des chevaux, ramassa son sac d'outils, bondit sur la
mule et fila à toute bride,
pour ne s'arrêter que devant la grande maison. quand il eut
raconté toute l'histoire à m'sieu Murray, celui-ci était rouge
de colère, et il hocha la tête
d'un air approbateur lorsque Tom conclut
- Tant pis si ça fait vilain, maître, j'y retournerai jamais.
- Tu n'as pas trop mal, Tom? demanda m'sieu Murray.
- A la peau, non, maître, mais au coeur, oui.
- Tom, je t'en donne ma parole, que le major vienne nous
faire des ennuis, et j'irai jusqu'au général commandant en
chef si nécessaire. Je ne peux te dire à quel point je suis
désolé de ce qui s'est passé. Reprends ton
travail à la forge. Mais écoute-moi encore, poursuivit le
maître d'un ton hésitant, bien que tu ne sois pas l'aîné, ma
femme et moi te considérons comme le chef de famille. Et
nous tenons à ce que tu dises aux tiens que nous ne
souhaitons qu'une chose : finir tous ensemble le reste de
nos jours,
une fois matés ces Yankees. Ce ne sont pas des hommes,
mais des diables!
Au printemps 1862, Irène fut de nouveau grosse. En
entendant les nouvelles colportées par ses clients blancs,
Tom avait l'impression que le comté d'Alamance était
l'unique havre de paix dans un pays ravagé
par la guerre. A la bataille de Shiloh, o˘ Yankees et
Confédérés avaient perdu de part et d'autre quelque
quarante mille tués et blessés, les survivants devaient se
frayer un chemin parmi les cadavres, et il avait fallu
procéder à tant d'amputations que les membres coupés
formaient un énorme tas dans la cour d'un hôpital du
Mississippi proche du champ de bataille. Si l'issue de cet
engagement était demeurée incertaine, partout ailleurs les
Yankees étaient défaits. Il n'était pas possible de
432
se tromper à la jubilation des Blancs après la deuxième
bataille du Bull Run : la déroute des Yankees, avec deux de
leurs généraux tués au feu, leur repli en désordre sur
Washington, d'o˘ s'enfuyait la population civile tandis que
les fonctionnaires fortifiaient les b‚timents
gouvernementaux, que le Trésor et les caisses de la Banque
de l'Union étaient expédiés par bateau à New York, qu'une
canonnière restait ancrée sur le Potomac, toutes chaudières
allumées, prête à évacuer le président Lincoln et son
cabinet. Et, à peine deux semaines plus tard, les forces
confédérées, sous la conduite du général Stonewall Jackson,
faisaient onze mille prisonniers yankees à Harpers Ferry.
Tom, faut arrêter de rn' raconter toutes les horreurs de c'te
guerre, demanda Irène un soir de septembre o˘ il venait de
lui décrire l'affrontement meurtrier d'Antietam : deux
rangées d'hommes face à face, sur une longueur de plus de
trois milles. J' suis en train d' porter not' troisième enfant,
moi, et c'est pas bon d'entendre parler que de combats et
de morts...
Au même instant, ils tournèrent tous les deux la tête vers la
porte il leur semblait avoir entendu un léger grattement.
Mais non, ce n'était qu'une idée. Pourtant voici que le bruit
se répétait - quelqu'un frappait à tout petits coups. Irène
alla ouvrir. Tom sourcilla en entendant une voix pleurarde de
Blanc :
Faites excuse. Vous auriez pas quèq' chose à manger? J'ai
faim.
Tom se retourna et faillit tomber à la renverse : c'était
l'adolescent blanc qu'il avait surpris à fouiller les ordures du
camp de la cavalerie.
Il
se reprit aussitôt et resta en alerte, soupçonnant un piège,
tandis que sa femme, sans se douter de rien, répondait .
- On a rien qu' des galettes de maÔs.
- Grand merci, ça fait deux jours que j'ai rien mangé.
Après tout, ce n'était qu'une bizarre coÔncidence, se dit Tom
en se levant pour aller à la porte.
Alors, on mendie à c't' heure? lança-t-il à l'adolescent.
Celui-ci le regardait d'un air intrigué, et soudain ses yeux
s'arrondi-rent de surprise. Aussitôt, il disparut dans la nuit,
laissant Irène stupéfaite
- et sa stupéfaction redoubla lorsque Tom lui apprit que ce
garçon était le visiteur nocturne du camp.
Dès la veillée du lendemain, tout le quartier des esclaves
était au courant de l'incroyable incident, car Matilda raconta
que, juste après le petit
déjeuner, " un jeunot de p'tit Blanc, tout efflanqué " s'était
dressé
devant
la porte grillagée de la cuisine, en lui demandant à manger
d'une voix pitoyable. Elle lui avait donné un bol de rago˚t
froid, ce dont il l'avait remerciée avec effusion avant de
filer; un peu plus tard, elle avait trouvé
sur le pas de la porte le bol soigneusement récuré. Tom la
mit en garde:
- Comme tu y as donné à manger, l'a pas d˚ quitter l' coin. Il
doit dormir dans les bois. Et faut s' méfier, hein! L'est capab'
de nous mettre dans la mélasse en un rien d' temps!
433
- La vraie vérité qu' tu dis là, s'écria Matilda. Et tu sais c'
que j'
vais
faire, s'il ramène son museau? J'y fais croire que j'y prépare
un casse-cro˚te et pendant c' temps-là j' cours rameuter l'
maître.
Le lendemain matin, le piège fonctionna parfaitement.
M'sieu Murray sortit par le perron etfit le tour de la maison,
tandis que Matilda regagnait
précipitamment sa cuisine pour assister aux événements.
- qu'est-ce que tu fais là? demanda le maître en arrivant
brusquement devant l'adolescent.
Mais celui-ci ne perdit aucunement contenance.
- Monsieur, j'en peux plus de trimarder avec le ventre vide.
Je fais rien d' mal, et vos négros ont eu c'te bonté de m'
donner un peu de nourriture.
Après un instant d'hésitation, m'sieu Murray répondit
- C'est une triste situation, j'en conviens. Mais les temps
sont durs, et nous ne pouvons nourrir une bouche
supplémentaire. Il faut t'en aller'
- Monsieur, me renvoyez pas! implora le jeune homme.
Mettez-moi à n'importe quelle besogne, juste pour ma
pitance. C'est pas l' travail qui m' fait peur.
- Mais je n'ai rien à te confier. Mes nègres suffisent aux
cultures
- Justement, j'ai jamais rien connu d'autre que les cultures,
moi.
J' me démènerai plus dur que vos négros, monsieur, rien
que pour manger à ma faim, insista le garçon.
- Comment t'appelles-tu, et d'o˘ viens-tu?
- George Johnson, monsieur. De Caroline du Sud. La guerre a
tout ravagé chez nous. J'ai voulu m'enrôler, mais j'étais trop
jeune. J' viens d'avoir seize ans. Nos champs sont nus
comme la main, tout est coupe -
jusqu'aux lapins qu'ont décampé. Et moi j'ai fait pareil. J' me
disais que ça pouvait pas être pire, dans un autre endroit.
Mais, à part vos négros, personne m a seulement donné un
quignon d' pain!
Matilda sentait que le maître était ému, mais jamais elle
n'aurait pu imaginer sa réponse.
Serais-tu capable de faire le régisseur?
J'ai jamais essayé, dit l'adolescent d'une voix incertaine.
Mais, comme je vous ai dit, j'ai pas peur du boulot.
Matilda se rapprocha de la porte grillagée pour mieux
entendre. Et la suite du dialogue l'horrifia.
- J'avais toujours songé à prendre un régisseur, bien que
mes nègres me donnent entière satisfaction pour les
cultures. Je t'offre uniquement le vivre et le couvert - et on
verra!
- Monsieur..., faites excuse, j' sais pas votre nom...
- Murray...
- Eh bien! Vous v'là avec un régisseur, monsieur Murray!
Matilda entendit le petit rire du maître.
y a un appentis vide derrière l'écurie. Tu peux t'y installer.
O˘
sont tes affaires?
434
Mes affaires j' les ai sur le dos, répondit George Johnson.
Dans la famille, la nouvelle fit l'effet d'un coup de tonnerre.
- J' pouvais pas en croire mes oreilles! s'écria Matilda.
Les autres explosaient littéralement.
L'est dev'nu fou, l' maître!... On f sait-y pas marcher les
choses tout
seuls, non? Mais c'est un Blanc, alors... Attends seulement
qu'on s'en mêle, tu verras si ça tourne pas au vinaigre avec
son p'tit Blanc!
En arrivant aux champs, le lendemain matin, ils trouvèrent
l'impos-teur qui les y avait précédés, et son attitude
désarma vite leur fureur.
George Johnson, un adolescent blanc efflanqué et h‚ve, vint
au-devant d'eux. Les joues empourprées, avalant
difficilement sa salive, il fit un bref
discours :
J' sais bien qu' vous êtes montés contre moi, et j' peux pas
vous en vouloir. Mais attendez donc un peu d' voir c' qui s'
passe. Moi, j'ai jamais eu affaire à des négros, mais j' me
figure que noir ou blanc, c'est qu'une couleur. Faut voir c'
que fait l' bonhomme, hein? Et j' me dis une bonne chose :
vous m'avez donné à manger quand j'avais faim, et y a une
tripotée de Blancs qui peuvent pas en dire autant. M.
Murray veut s'offrir un régisseur. Moi, je frai pas long feu si
vous prenez idée de m' chercher des noises, seulement,
attention au prochain!
Comme nul d'entre eux ne trouvait à lui répondre, il ne leur
restait plus qu'à se mettre à l'ouvrage. George Johnson lui-
même s'y lança avec fougue - visiblement désireux de
prouver sa sincérité.
La troisième fille de Tom et d'Irène - Viney - vint au monde à
peine une semaine après l'arrivée du " régisseur ". Aux
champs, celui ci s'installait hardiment à côté des " négros "
pour déjeuner, sans paraître remarquer qu'Ashford se levait
aussitôt à grand fracas et allait s'asseoir plus loin. " Si vous
voulez savoir c' que j'y connais, au métier d' régisseur,
avoua George Johnson à la famille, c'est rien du tout!
Alors faut m'aider, pour que M. Murray aille pas penser que
j' fais pas l'affaire. "
Le soir, à la veillée, les esclaves n'évoquèrent pas sans
amusement l'idée qu'ils allaient " former " leur régisseur, et
ils convinrent que la responsabilité en revenait de droit à
Virgile, puisqu'il avait de tout temps dirigé les travaux des
champs.
- D'abord, faut changer d' manières, expliqua Virgile.
Comme on est assez d' monde pour voir quand l' maître il
arrive, on vous fra un signe.
Alors là, faut prend' du champ, pasque les Blancs, et surtout
les régisseurs,
z'ont pas à rester trop près des négros.
- Chez moi, en Caroline du Sud, ce s'rait plutôt les négros
qui restent
pas trop près des Blancs!
Eh bien, c'est des négros malins! L'aut' chose, c'est d' faire
croire au maître que ses négros travaillent plus dur avec un
régisseur. Faut hurler
" Allez ouste, les négros, à l'ouvrage! " et des trucs comme
ça. Et puis, d'vant l' maître ou d'aut' Blancs, perdez vot'
façon d' nous app'ler par 435
not'nom, t‚chez moyen aussi d' gronder, d'sacrer, d'paraître
bien mauvais, pour montrer au maître que vous avez d' la
poigne!
Lorsque m'sieu Murray vint voir les travaux des champs,
George Johnson se surpassa : vociférations, jurons,
menaces, tout y était.
- Eh bien, comment s'en t'irent-ils? demanda le maître.
- Pour des négros qui besognaient seuls, faut pas s' plaindre,
répondit George Johnson avec suffisance, mais attendez voir
une ou deux semaines, que j' les aie bien t'pris en main.
A la veillée, les esclaves se tinrent les côtes de rire en
singeant George
Johnson. Et, quand le calme fut revenu, il leur raconta
simplement 1
ce qu'avait été sa vie jusque-là : il n'avait jamais connu que
la misère, et,
pour finir, la guerre avait ravagé leurs maigres terres et
dispersé les siens; alors, il était parti dans un autre …tat, en
quête d'une existence meilleure.
- Pour moi, on en trouvera jamais un aut' Blanc comme ça, à
dire les choses tout droit, sans raconter des histoires,
observa Virgile en résu-inant le sentiment général de la
famille.
- Vous l'avez à la bonne, ce vieux George, lança Matilda.
Les rires reprirent, tant l'idée d'appeler " Vieux George " un
garçon aussi jeune semblait comique. Mais Matilda avait
tout à fait raison. Aussi incroyable que ce f˚t, ils s'étaient
sincèrement attachés à leur "
régisseur ".
100
L'afîrontement entre le Nord et le Sud piétinait. Aucun des
adversaires ne paraissait capable de mener une action
décisive. Tom commençait à percevoir un certain
découragement dans les conversations de ses clients.
Et il se reprenait à rêver de l'émancipation.
Un soir, Vieux George annonça d'un air mystérieux " M.
Murray
m' laisse partir parce que j'ai une affaire à arranger. Mais je
vais me dépêcher de revenir. " Le lendemain, il quittait la
plantation, et les supputations allèrent bon train dans le
quartier des esclaves. Pouvait-il s'agir d'une affaire de
famille? Mais non! Il semblait avoir rompu les ponts avec les
siens. A moins qu'il ne se soit engagé dans l'armée. Allons
donc! Ce Vieux
George était trop pacifique pour ça! Ashford, toujours
malveillant, suggéra qu'il avait pris le large, maintenant qu'il
s'était remplumé. Alors là, la 436
famille se récria unanimement. Oser accuser ce Vieux
George d'ingrati-tude!
Un bon mois s'était écoulé lorsque, un dimanche, Vieux
George réintégra la plantation. Son arrivée fut saluée par
des cris de joie - ou plutôt
leur arrivée. Car il ramenait avec lui une petite créature
timide, aussi mai
gré et h‚ve qu'il l'avait été lui-même. Et la rondeur de son
ventre indiquait
une grossesse presque arrivée à terme.
- V'là ma femme, Martha, annonça Vieux George. On s'était
mariés juste avant que j' parte, et j' devais aller la
t'chercher quand j'aurais trouvé
d' la besogne et un toit. J'en avais pas parlé parce que
c'était déjà assez difficile de s' faire embaucher tout seul,
alors, avec une femme! (Il sourit
à Martha.) Tu les salues pas"
Martha salua chacun à to'ur de rôle et se lança dans ce qui,
pour elle.
devait être un long discours :
- George m'a énormément parlé d' vous.
Remarquant le regard que jetait Matilda sur le ventre de sa
femme, Vieux George s'empressa de se justifier :
- Je savais pas que c't' enfant était en train, quand j' suis
parti.
Mais
j'avais tout l' temps l'idée que j' devais aller la chercher Et
voilà
qu'elle
était grosse!
La frêle Martha et le Vieux George semblaient si
parfaitement appariés que tous les coeurs étaient émus
devant le jeune couple.
- Vous l'avez même pas dit au maître? demanda Irène.
- Non, même pas. J'y ai dit comme à vous, qu' j'avais à
arranger une affaire. S'il veut pas d'elle, on s'en ira.
- L' maître est pas comme ça! dit Irène, et Matilda lui fit
écho
- Non, l'est pas homme à ça!
- Dès que j' le verrai, j' lui raconterai tout.
Mais Matilda préféra prendre les devants et en informer
ma'me Murray, non sans dramatiser la situation.
- Avec sa pauv' p'tite femme, ils s' mangent les sangs que l'
maître va les chasser pasqu'il en avait pas parlé avant. Avec
ça qu'elle est pas loin d'avoir son p'tit.
- Bien entendu, c'est à mon mari de décider, mais je suis
s˚re qu'il ne va pas les chasser...
- Pensez qu'elle a pas plus d' treize ou quatorze ans, ma'me,
et c' bébé qu'arrive, et à part nous aut' et les maîtres, ils ont
personne.
- Je t'ai dit que la décision revenait à M. Murray. Mais je suis
certaine qu'ils pourront rester.
Bien entendu, m'sieu Murray ne songea pas un instant à
chasser les Johnson. Matilda et Irène déchargèrent Martha
de toute t‚che domestique, car la frêle créature était à bout
de forces. Maigre et affaiblie comme elle
l'était, elle risquait malheureusement d'avoir un
accouchement difficile.
Deux semaines après son arrivée, elle fut prise des douleurs
vers midi.
Depuis l'appentis, derrière l'écurie, ses hurlements
retentirent dans le quar-437
tier des esclaves pendant toute la nuit et jusqu'au midi
suivant. Matilda et Irène ne la quittèrent pas d'une minute.
Mais, lorsque cette dernière sortit, son visage décomposé
apprit le malheur au Vieux George, avant qu'elle ait pu
former les mots :
- J' crois que mam'zelle Martha, elle s'en tir'ra. Le bébé,
c'était une
gamine - mais elle a pas vécu.
1 01
Le Jour de l'An 1863, Matilda fit irruption dans le quartier
des esclaves, folle de joie.
- Vous avez vu c' Blanc qu'arrivait, hein? Vous allez pas l'
croire!
L'est là à discuter avec le maître de c' que l' fil du
télégraphe il a fait savoir : l' président Lincoln il a signé une
" Proclamation de 'Mancipation ", et ça nous donne la
liberté!
Cette nouvelle galvanisa les Murray noirs comme des
millions de leurs semblables, qui s'abandonnaient à leur
exultation - à l'abri des murs de leurs cases. Mais les
semaines passèrent et la joyeuse attente de la liberté
diminua, dépérit et vira finalement au désespoir lorsqu'il
apparut que la décision du président Lincoln avait encore
renforcé la haine que lui portait la Confédération chaque
jour plus ravagée, plus exsangue.
Dans le quartier des esclaves de la plantation Murray, tout
espoir fut abandonné pendant près de deux ans, malgré
quelques annonces de grandes victoires remportées par les
Yankees, dont la prise d'Atlanta. Et puis, à la fin 1864, Tom
rentra tout excité. Les clients blancs racontaient que des
milliers et des milliers de Yankees sanguinaires et pillards
avançaient en Géorgie sur un front large de cinq milles, sous
la conduite de ce fou de général Sherman. Et l'espoir d'être
un jour libres se raviva une fois de plus dans la famille,
soutenu par les bulletins quotidiens de Tom.
- Ces Yankees, ils laissent rien d'bout. Les Blancs, ils jurent
qu'ils br˚lent les récoltes, les grandes maisons, les écuries,
les étables. Ils abattent les mules et ils font rôtir les vaches
pour manger. Tout c' qu'ils peuvent pas br˚ler ou manger, ils
le rasent, et ils prennent tout c' qu'ils sont
capab' de charrier. Paraîtrait qu'y a des tripotées d' négros
dans tous les coins, pasqu'ils abandonnent les plantations
pour suivre les Yankees que c' général Sherman l'en est v'nu
à les supplier de retourner d'o˘ qu'ils viennent!
438
Et puis, peu de temps après la marche triomphale des
Yankees jusqu'à
la mer, survint la nouvelle de la chute de Charleston, celle
de la prise de Richmond par le général Grant et finalement,
en avril 1865, l'ultime information rapportée par un Tom
haletant : " L'général Lee, il s'est rendu avec toute l'armée
d' la Confédération! L' Sud, il crapitule! "
Rien n'aurait pu retenir les esclaves : traversant au trot la
pelouse devant la grande maison, ils descendirent l'allée
d'entrée jusqu'à la route et se mêlèrent aux centaines de
Noirs qui s'abandonnaient à leur joie : bondissant, criant,
chantant, prêchant, priant : " Libres, Seigneur, libres!...
Merci, Dieu tout-puissant... Enfin libres! "
Mais il ne fallut que quelques jours pour que l'exultation soit
remplacée par la douleur et le deuil : le président Lincoln
avait été assassiné.
Hor-
reur des horreurs! hurlait Matilda tandis que toute la famille
sanglotait autour d'elle, comme sanglotaient des millions de
Noirs qui avaient révéré
le président Lincoln comme leur MoÔse à eux.
Au mois de mai se produisit dans tout le Sud vaincu la
même scène qu'à la plantation Murray. Le maître réunit ses
esclaves sur la grande pelouse. Il avait un visage
bouleversé, ma'me Murray pleurait, à côté d'eux Vieux
George et Martha Johnson restaient interdits - rangés en file,
les Noirs osaient à peine regarder les Blancs. D'une voix
étranglée, le maître leur lut un papier o˘ il était dit que le
Sud avait perdu la guerre. En essayant de maîtriser son
émotion, il ajouta
Cela signifie que vous êtes désormais aussi libres que nous.
Si vous voulez partir, vous le pouvez; si vous voulez rester,
nous essaierons de iyer votre labeur...
Mais déjà les Murray noirs se livraient à de bruyantes
démonstrations de joie : " On est libres!... Enfin libres!...
Merci, Jésus!... " Les clameurs exultantes portèrent jusqu'à
la case de Virgile, o˘ Lilly Sue était restée au chevet d'Urie,
alité depuis des semaines par une forte fièvre.
Entendant crier " On a la liberté! " le gamin bondit du lit
avec toute la fougue de ses dix ans et, bannière au vent, il
courut jusqu'à la soue, o˘
il hurla aux cochons : " Grognez plus, les cochons, vous v'là
libres! " De là il gagna l'étable pour prévenir les vaches : "
Z'avez plus à donner d' lait, les vaches, vous v'là libres! " Et
il repartit comme une flèche vers le
poulailler pour crier triomphalement : " Gardez vos cocos,
les poulettes. Vous v'là libres... et moi Z'AVEC! "
Mais le soir, lorsque l'exaltation eut fait place à la lassitude,
Tom réunit toute la famille dans la grange. qu'allaient-ils
faire de cette "
liberté "
si longtemps, si chèrement attendue?
- C'est pas d'être 'mancipés qui nous donn'ra à manger, dit-
il. Faut décider de c' qu'on va faire pour gagner not' vie. On
a qu'un tout p'tit peu d'argent d'vant nous, et à part moi
qu'est forgeron, et mammy avec sa cuisine, on connaît rien
d'aut' que l' travail des champs.
Matilda annonça que m'sieu Murray avait insisté pour qu'ils
réfléchis-sent à l'offre qu'il leur faisait : il morcellerait la
propriété entre eux, et ceux
439
qui le voudraient exploiteraient leur parcelle en métayage.
L'idée fut vivement débattue. Plusieurs d'entre eux
souhaitaient partir au plus vite. Mais Matilda protesta :
- Moi, j' veux qu' not' famille elle reste ensemb'. On
décampe, que vous dites, et quoi qu'il arrive quand vot'
papa va s' ram'ner? Y aura plus personne pour lui dire o˘
qu'on est partis!
Un silence se fit, et Tom prit la parole
- …coutez un peu! On peut pas s'en aller maintenant, on est
pas prêts!
Je s'rai l' premier à partir quand ce s'ra l' moment.
La plupart convinrent qu'il avait raison, et l'on se sépara.
Dans le clair de lune, Tom prit la main d'Irène et ils se
dirigèrent vers les champs.
Soudain, Tom franchit souplement une barrière, partit à
longues enjambées, tourna à angle droit, poursuivit son
chemin, tourna de nouveau et revint vers la barrière pour
dire à Irène d'un air rayonnant
- Tu vois, ça s'ra à nous!
Et Irène répondit en écho î
- A nous!
En une semaine, les parcelles furent délimitées et chacun se
mit au travail dans " son " champ. Un matin o˘ Tom avait
abandonné la forge pour venir au renfort des cultures, il
aperçut sur la route un cavalier solitaire : c'était le major
Cates tout dépenaillé, chevauchant une bête boiteuse.
Cates avait lui-même reconnu Tom et il retint son cheval en
arrivant à proximité.
- Eh! négro, apporte-moi une mesure d'eau! lui lança-t-il.
Tom regarda longtemps l'homme avant de réagir, puis il
plongea la mesure dans le seau d'eau et la lui apporta.
- C'est plus pareil, à c't' heure, m'sieu Cates. J' vous apporte
de l'eau
pasque j' donnerai toujours à boire à un homme qu'a soif,
mais pas à cause que vous avez braillé!
- Apporte-m'en une autre, dit simplement Cates en tendant
la mesure vide à Tom.
Tom prit la mesure, la laissa tomber au fond du seau et
partit sans se retourner.
Mais voici qu'un matin un cavalier arriva à grand fracas sur
la route en bordure des champs. Levant le nez, les Noirs
distinguèrent un melon
. noir cabossé, une écharpe verte délavée... et,
abandonnant tout, ils prirent
leur course vers le quartier des esclaves. " Le v'là, mammy,
le v'là; il est
rev'nu! " Chicken George eut à peine le temps de mettre
pied à terre -
déjà ses fils le hissaient sur leurs épaules et le portaient en
triomphe devant
une Matilda en larmes.
- quoi qu' t'as donc à beugler, femme? dit Chicken George
en la serrant à l'étouffer. He là, vous aut', lança-t-il alors à la
famille attroupée
autour d'eux, ça vous démange, hein, d' savoir quoi qu'j'ai
passé pendant tout c' temps-là? Mais faudra attendre. A c't'
heure, y a quèq' chose de plus pressant : j'ai trouvé un
endroit o˘ qu'on va aller tous ensemb'!
440
Et Chicken George raconta aux siens qu'il était venu les
chercher. Il les mènerait vers l'ouest, au Tennessee, o˘ les
Blancs qui venaient de s'y établir n'attendaient plus qu'eux
pour les aider à édifier une ville.
- C'te terre noire qu'ils ont là-bas, l'est si riche qu'elle donne
même
du cochon rien qu'en plantant des queues..., les pastèques,
elles m˚rissent si vite que d'un bout d' la nuit à l'aut'
z'éclatent comme des pétards! Les opossums, ils sont trop
gras pour se r'muer, alors ils restent couchés sous les
plaqueminiers, la gueule ouverte, et l' sirop des fruits leur
goutte tout
droit dans la gorge, épais comme de la mélasse!...
Aussitôt, la frénésie s'empara de la famille. Tandis que
certains couraient propager l'heureuse nouvelle dans les
plantations voisines, Tom passa son après-midi à tirer des
plans pour transformer les chariots usuels en " Rockaways ",
c'est-à-dire en chariots b‚chés et aménagés de telle sorte
qu'une dizaine suffiraient pour transporter toute la famille et
ses possessions. Mais, vers la fin de la soirée, une douzaine
d'autres chefs de famille
étaient déjà venus le trouver, non pour solliciter, mais pour
exiger d'être,
eux aussi, du voyage - il y avait là des Holt, des Fitzpatrick,
des Perm, des Taylor, des Wright, des Lake, des MacGregor
noirs, affranchis récents des plantations du comté
d'Alamance.
En deux mois d'une fiévreuse activité, les hommes
fabriquèrent et équipèrent les " Rockaways ". Les femmes
préparèrent les amples provisions de route : viandes
séchées ou fumées, conserves de légumes et de fruits, et
firent le tri de tous les objets indispensables. Chicken
George se
répandait dans tous les quartiers, surveillait les opérations,
se carrait dans
son rôle de héros. De nouvelles familles manifestaient
encore le désir de se joindre à eux et, finalement, Tom
annonça que tous pourraient être du voyage à condition de
disposer d'un " Rockaway " par maisonnée.
Et vint le dernier soir. Tout était chargé. Le lendemain, à
l'aube, les vingt-huit chariots prendraient le départ. Saisis
d'une étrange tristesse, les affranchis erraient d'un lieu à
l'autre, effleurant de la main une auge, une barrière, un
mur, avec le sentiment poignant que c'était pour la dernière
fois.
Pendant des jours, les Murray noirs avaient à peine aperçu
les Murray blancs. Matilda ne pouvait retenir ses larmes. "
Seigneur! quand j' pense à c' qu'ils doivent passer, eux aut'!
J' vous jure que ça m' fait deuil! "
Tom Murray s'était installé pour la nuit dans son chariot.
quand il entendit frapper de légers coups à l'arrière, il sut
qui était son visiteur avant
même d'avoir soulevé le battant de toile. Le visage crispé
d'émotion, le Vieux George tortillait son chapeau.
Tom, si j' te dérange pas.... j'ai quèq' chose à t' dire...
Tom Murray sauta à terre et suivit le Vieux George Johnson à
la lueur de la lune. Mais, quand celui-ci fit halte, c'est à
peine s'il réussit à
articuler
quelques mots, tant il avait la gorge nouée
- On a discuté avec Martha... On a que vous, comme famille.
Tom, vous nous laisseriez partir aussi, dans c't' endroit o˘
vous allez?
441
Après un moment de silence, Tom lui répondit
- Y aurait que ceux d' ma famille, j' pourrais décider tout d'
suite.
Mais aux aut', faut que j' leur demande...
Alors, il alla d'un chariot à l'autre, en appelant les hommes.
Lorsqu'ils
se furent rassemblés autour de lui, il les informa de la
requête du Vieux George. quand il eut terminé, un silence
pesant s'installa. Tom Murray reprit
- L'a été l' meilleur régisseur qu'on pouvait avoir, pasque
l'était pas
un vrai régisseur, il besognait coude à coude avec nous aut'.
Il y eut, chez certains, une vive opposition. qu'avaient-ils à
faire d'un
Blanc? Mais, au bout d'un moment, une voix s'éleva : " quoi
qu'il y peut, s'il est blanc... " Il fut finalement décidé, par
vote majoritaire, que l'on
emmènerait les Johnson.
Le départ fut repoussé d'une journée - le temps de fabriquer
un "
Rock-
away " pour le vieux George et Martha. Et, enfin, le jour se
leva sur la file des vingt-neuf " Rockaways " qui sortaient en
craquant et en grinçant de la propriété Murray. En tête,
monté sur son cheval " Vieux Bob " en compagnie de son
vénérable coq de combat borgne, venait Chicken George,
portant beau malgré ses soixante-trois ans, le melon noir
vissé sur la tête, l'écharpe verte négligemment nouée. Tom
conduisait le premier chariot, Irène assise à côté de lui et,
derrière eux, leurs enfants éperdus d'excitation, dont la
benjamine, Cynthia, avait deux ans. Il était suivi de vingt-
sept chariots peuplés de Noirs et de mul‚tres avec, en serre-
file, celui
du Vieux George et de Martha Johnson. Juchés sur le haut
siège, ceux-ci tendaient le cou pour essayer d'entrevoir, à
travers le nuage de poussière soulevé par les véhicules, le
chemin de cette terre promise annoncée par Chicken
George.
102
- Alors, c'est là? demanda Tom.
- La terre promise? demanda Matilda.
- O˘ sont-y, les cochons et les pastèques? demanda une des
fillettes, tandis que Chicken George arrêtait son cheval.
Devant eux s'étendait une zone déboisée. Au centre,
l'agglomération se ramenait à quelques boutiques de bois
au carrefour des deux chemins qui la coupaient en croix.
Trois Blancs - assis respectivement sur un baril de clous,
dans un fauteuil à bascule et le troisième renversé sur sa
chaise,
442
les pieds en l'air sur une balustrade - échangèrent des
signes d'intelligence
devant la longue file de chariots poussiéreux. Deux
garçonnets blancs poussant un cerceau s'arrêtèrent
brusquement pour contempler les arrivants, oubliant leur
jouet qui poursuivit un moment sa course avant de
s'effondrer en tournoyant sur lui-même. Un vieux Noir en
train de balayer un porche les regarda avec surprise, puis
esquissa un sourire. Un gros chien occupé à se gratter
s'interrompit un instant, la patte en l'air, la tête
penchée, puis retourna à ses affaires.
- J' vous l'avais dit, qu' c'est une nouvelle colonie,
s'empressa d'expli-quer Chicken George. Y a pas plus d'une
centaine de Blancs dans l' coin, alors, même si on reste plus
qu'à quinze chariots à c't' heure, vu qu' les aut' nous ont
l‚chés en ch'min, on va doubler la population d'un seul coup.
C'te ville, elle est juste partie à grandir, et nous, on s'ra aux
premières loges.
- «a s' voit qu'elle vient tout juste d' partir, remarqua P'tit
George sans ironie.
- Avec ça qu' la terre est d' première qualité! Vous m'en
direz des nouvelles! poursuivit Chicken George, emporté par
son propre enthou-siasme.
- Ah! ouiche, tu vas voir les marécages, marmonna Ashford
entre ses dents.
Mais la terre était vraiment de première qualité - riche et
grasse.
Côte
à côte, les parcelles des Noirs - trente acres par famille -
s'étendaient de
la lisière de la ville jusqu'aux grandes exploitations des
Blancs qui occupaient déjà les meilleurs sols du comté de
Lauderdale, sur les bords de la Hatchie, à six milles au nord.
Sans doute la plupart des propriétés blanches avaient-elles
une superficie égale à celle de toutes les parcelles des Noirs
réunies, mais pour ces derniers, qui n'avaient jamais
possédé un pouce de terre, trente acres constituaient déjà
un joli lopin.
Tout en continuant de camper à l'étroit dans les chariots, ils
attaquèrent aussitôt l'essouchage et le défrichage. Bientôt
les champs furent retournés, les sillons tracés, et ils firent
leurs premières semailles -
beau-
coup de coton, un peu de maÔs, sans oublier le coin réservé
au potager et aux fleurs. Il fallut ensuite abattre et débiter
des arbres afin de construire
les maisons. Sans mettre lui-même la main à la p‚te,
Chicken George se révéla imbattable sur le chapitre des
conseils. Il en avait bien le droit,
lui qui avait changé leurs vies - et qui n'oubliait jamais de le
leur rappeler. Seulement, sa forfanterie le poussa aussi à
s'en vanter auprès des colons blancs - gr‚ce à ceux qu'il
avait amenés, la ville allait s'étendre, prospérer, et bientôt
son fils Tom ouvrirait la première forge de la région.
Peu après, trois cavaliers arrivèrent chez Tom au moment o˘
il préparait un enduit de boue et de soies de porc pour
colmater ses murs de rondins, déjà élevés à mi-hauteur.
C'est vous le forgeron?
443
Tom vint aussitôt vers les cavaliers. Allons, voilà que les
clients le devançaient!
- Il paraît que vous voulez vous établir en ville, dit l'un
d'eux.
- Oui, m'sieu. Je m' demandais o˘ qu' ce s'rait l' mieux d'
b‚tir ma forge. Y a c' terrain à côté d' la scierie, si personne
l'a en vue.
- …coutez, mon garçon, dit le second homme après avoir
échangé un regard avec ses compagnons, c'est pas la peine
de tourner autour.
Vous
connaissez le travail de la forge, c'est une affaire entendue.
Mais vous ne
pouvez pas vous mettre à votre compte en ville. Il faut que
l'atelier appartienne à un Blanc. Vous y aviez pensé?
- Non, m'sieu, dit Tom en s'efforçant de maîtriser la fureur
qui l'envahissait. Moi et ma famille, on est libres, à c't'
heure, et tout c' qu'on veut c'est gagner not' vie comme
tout l' monde, en fsant l' métier qu'on a. Si j' peux pas être
le maître de ma besogne, on a pas not'
place ici.
- Avec des idées comme ça, répondit le troisième homme,
vous n'avez pas fini de déménager, dans cet …tat.
- On a pas peur des voyages. C'est pas que j' @içns à faire
des embar-
ras, mais j' veux vivre comme un homme. On aurait-y su qu'
vous étiez comme ça par ici, qu'on vous aurait jamais
dérangés, avec ma famille.
- Enfin, réfléchissez encore, mon garçon, reprit le second
Blanc.
C'est
à vous de choisir.
- Méfiez-vous donc que ces histoires d'émancipation vous
montent pas à la tête, à vous autres, conclut le premier
Blanc.
Et les trois hommes s'en furent sans un mot de plus.
Dès que la nouvelle eut circulé dans les fermes, les chefs de
famille vinrent trouver Tom.
- Fils, dit Chicken George, ça s'rait-y qu' tu connais pas
encore les manières des Blancs? Tu peux pas faire comme
ils disent, juste pour commencer? Une fois qu'ils t'auront vu
à l'ouvrage, z'auront bien vite fait d' tourner casaque.
- On est v'nus d' si loin! s'écria Matilda, et v'là qu'il faudrait
recommencer les paquets. Fais pas ça à ta famille, fils!
- Tom, j' t'en prie, j' suis éreintée! …reintée! intercéda Irène.
Mais le visage de Tom reflétait sa détermination.
- Moi, je reste pas dans un endroit o˘ j' peux pas faire c'
qu'un homme libre il a l' droit. Je d'mande à personne de
v'nir avec nous, mais on va charger l' chariot et d'main on
quitte le coin.
J' m'en vas aussi! dit Ashford, furibond.
A la nuit tombée, Tom se mit à arpenter les champs. Il était
accablé
à la pensée des épreuves qu'il allait de nouveau imposer à
sa famille -
il n'avait pas oublié les interminables semaines du premier
voyage... Une sentence favorite de Matilda lui revint à
l'esprit " A bien chercher dans
c' qu'est mauvais, on finit par trouver quèq' chose de bon. "
Et soudain une idée lui traversa l'esprit. Il déambula encore
une bonne
444
heure - le temps que le projet prenne tout à fait forme. Et il
regagna alors
le chariot o˘ les siens dormaient déjà.
Au matin, Tom demanda à James et à Lewis de
confectionner des abris temporaires pour Irène et les
enfants, car il avait besoin du chariot.
Sous les yeux étonnés de la famille - et à la grande fureur
d'Ashford -
il entreprit de décharger la lourde enclume avec l'aide de
Virgile, et de la
fixer sur un billot. A midi, il avait réuni tous les éléments
d'une forge de
fortune. Devant son public de plus en plus intéressé, il
déb‚cha le chariot,
en désarticula le coffre et s'attaqua ensuite à la plate-forme.
Et les autres
commencèrent alors à entrevoir en quoi consistait
l'ahurissant projet de Tom.
A la fin de la semaine, Tom arriva en ville avec sa forge
ambulante et tous les habitants restèrent bouche bée
devant son agencement enclume, foyer, bac à refroidir et
panoplie complète des outils de marécha-lerie, tout cela
solidement fixé sur la plate-forme du chariot renforcée par
d'épais madriers.
Saluant poliment tout ceux qu'il rencontrait - Blancs ou
Noirs - Tom leur proposait ses services, au plus juste prix. En
quelques jours, I,-s demandes affluèrent de toutes les
fermes environnantes, nul ne voyant ce que l'on pouvait
valablement objecter contre un Noir servant la pratique en
chariot. Et Tom fut si vite indispensable que personne ne
songea plus à lui créer la moindre difficulté. D'ailleurs, il
faisait correctement son ouvrage et se mêlait de ses affaires
- attitude qui lui valait l'estime générale. En fait, la famille
n'avait pas tardé à se faire une réputation honorable : de
bons chrétiens, payant rubis sur l'ongle et ne se mêlant de
rien
- une réputation de " gens sachant rester à leur place ",
comme le Vieux George Johnson l'avait entendu formuler,
dans la principale boutique, par un groupe de Blancs.
Pourtant, le Vieux George lui-même était traité comme " eux
" - les autres Blancs l'évitaient; il était servi en dernier dans
les boutiques-, et
même, ayant voulu essayer un couvre-chef chez le
chapelier, il s'en était retrouvé " acheteur " après l'avoir
pourtant reposé sur le rayon, car il ne lui entrait pas sur la
tête. La famille se tint les côtes en l'entendant raconter
sa mésaventure, le chapeau trop étroit perché sur le
sommet du cr‚ne. Il n'y eut qu'Ashford - fidèle à son
personnage - pour envisager de faire manger l'objet du
litige à ce gredin de boutiquier.
que la communauté blanche n'ait rien à faire d'eux - et vice
versa
- Tom et les autres en étaient parfaitement conscients. mais
ils n'ignoraient
pas non plus que les commerçants se frottaient les mains
devant le notable accroissement de leurs ventes. Sans
doute les Noirs se suffisaient ils largement à eux-mêmes,
pour ce qui était de la nourriture, du vêtement ou du bois de
construction et de chauffage. Mais la croissance de leur
commu nauté aurait pu se mesurer rien qu'aux quantités de
clous, de tôle ondulée et de fil de fer barbelé qu'ils
achetèrent dans les deux ans qui suivirent leur
arrivée.
445
En 1872, toutes les fermes avaient fini de s'équiper :
maisons, granges,
appentis, clôtures - plus rien ne manquait.
Alors, sous l'impulsion de Matilda, la famille commença de
se préoc-
cuper d'une entreprise dont les bienfaits devaient rejaillir
sur tous : la construction d'un temple, qui remplacerait les
lieux de prière improvisés sous des charmilles. Ils y
consacrèrent toute une année et y engloutirent la meilleure
part de leurs économies. Mais vint enfin le moment o˘,
après avoir poncé le dernier banc et décoré le choeur de la
superbe tenture blanche barrée d'une croix pourpre qu'Irène
avait tissée et cousue, Tom et ses frères scellèrent le vitrail
de deux cent cinquante dollars, commandé à
la firme de vente par correspondance Sears, Roebuck & Co.
Et tous s'accordèrent alors à dire que le temple du Nouvel
Espoir (…glise épiscopale méthodiste des gens de couleur)
valait largement les sommes et la peine qu'il avait co˚tées.
Le premier office du dimanche attira une telle foule -
pratiquement tous les Noirs habitant dans un rayon de vingt
milles - que beaucoup ne purent trouver place dans le
temple. Mais, de la pelouse, on entendait parfaitement la
voix sonore du révérend Sylus Henning, ancien esclave d'un
directeur aux Chemins de fer de l'Illinois, le D' D.C. Henning,
qui possédait de vastes terres aux environs. P'tit George
glissa à Virgile que le révérend semblait se prendre pour le
Dl' Henning lui-même, mais pas un fidèle n'aurait osé
mettre en doute la ferveur de ses invocations.
L'office se termina par le vibrant cantique 0 Jésus, ta Croix
domine....
dirigé par une Matilda radieuse. Les fidèles séchèrent leurs
larmes et défilèrent devant le prédicateur - lui serrant la
main, lui tapotant l'épaule.
Puis
ils récupérèrent les paniers déposés sous le porche,
déployèrent les nappes sur la pelouse et attaquèrent leur
pique-nique : poulet frit, côtelette de porc,
oeufs durs, salades de pommes de terre et de chou, pickles,
galettes de maÔs,
citronnade, g‚teaux et tourtes - P'tit George était sur le point
de demander
gr‚ce en avalant la dernière bouchée.
Ensuite, ils restèrent à bavarder ou à déambuler par petits
groupes
- les hommes et les jeunes gens en costume et cravate, les
femmes vêtues de blanc, les jeunes filles en robes de
teintes vives, la taille ceinte d'un
ruban. Les yeux embués, Matilda regardait s'ébattre la vaste
nichée de ses petits-enfants. Elle posa sa main sur la grosse
patte de son mari, noueuse et balafrée de coups d'ergots.
C'te journée, George, dit-elle avec douceur, j' pourrai jamais
l'ou-blier. On a fait du ch'min, pas vrai, d'puis qu' tu
t'am'nais avec ton m'lon
noir pour me rechercher en mariage! On a eu une grande
famille, et les v'là qu'ont plein de p'tits à c't' heure, et l'
Seigneur il a permis qu'on reste
tous ensemb'. Y a qu'une chose qui m' fait deuil : la mammy
Kizzy, elle est pas avec nous.
- T'en fais pas, fifille, répondit George, les yeux humides,
elle nous r'garde, la mammy! Tu peux m'en croire, elle nous
rgarde!
103
Ce lundi-là, pendant la pause de midi, les enfants se
h‚tèrent de quitter les champs et de gagner le temple : ils
avaient enfin un toit pour abriter
leur études. C'était là un événement, car depuis deux ans
les classes de Soeur Carrie White, fraîchement émoulue du
Lane College 1 de Jackson, Tennessee - promotion
inaugurale - se passaient en plein air. Les admi-nistrateurs
du temple du Nouvel Espoir avaient payé de leur bourse
crayons, cahiers, manuels de lecture, d'écriture et
d'arithmétique. Comme elle enseignait simultanément à
tous les enfants d'‚ge scolaire, Soeur Carrie avait la
responsabilité de six classes, regroupant des élèves de cinq
à
quinze ans, parmi lesquels les cinq premiers enfants de Tom
: Maria Jane, douze ans; Ellen; Viney; P'tite Matilda; et
Elizabeth, six ans. Tom le Jeune devait entrer à l'école
l'année d'après, suivi par la benjamine, Cynthia.
Lorsque Cynthia passa son examen de sortie, en 1883,
Maria Jane était déjà mariée et mère d'un enfant-, quant à
Elizabeth, elle s'occupait de la comptabilité de la forge - et,
gr‚ce à elle, Tom Murray savait désormais signer son nom.
Le succès de sa forge ambulante avait permis à ce dernier
d'installer un atelier en ville - sans que personne y trouv‚t à
redire.
Ne comptait-il pas à présent parmi les habitants les plus
prospères?
Elizabeth travaillait pour son père depuis environ un an
lorsqu'elle s'éprit d'un nouveau venu à Henning, John
Toland. qui exploitait en métayage une propriété de Blancs -
six cents acres de bonne terre - située près de la rivière
Hatchie. Ils s'étaient rencontrés dans une boutique, et
Elizabeth avait confié à sa mère qu'il lui avait fait une forte
impression.
non seulement parce qu'il était bien b‚ti et beau garçon.
mais à cause de sa dignité et de son intelligence. Il savait
même un peu écrire, puisqu'elle
l'avait vu signer un reçu. Pendant plusieurs semaines, ils se
retrouvèrent pour se promener dans les bois, et la jeune fille
put pleinement apprécier la personnalité de John Toland :
homme de bien, bon croyant, de caractère doux en dépit de
sa force physique, et économe - car il ambitionnait d'avoir
un jour sa propre exploitation agricole.
1. Les " collèges " américains sont des établissements
d'enseignement supérieur plus
ou moins comparables à des universités. (Nd. T.) 447
Ils se rencontraient régulièrement depuis deux mois - et
commen-
çaient à parler mariage - lorsque Tom Murray, parfaitement
au courant de leur idylle, dit à Elizabeth qu'au lieu de filer à
tout instant elle ferait
mieux d'amener son jeune homme à la maison après l'office
du dimanche.
L'attitude de John Toland envers Tom Murray fut franche et
respectueuse, tandis que ce dernier se montrait encore plus
taciturne que de coutume et s'esquivait après quelques
minutes d'un échange de menus propos. Une fois John parti,
Tom Murray appela sa fille et lui dit d'un ton sévère :
- Y a pas besoin de t' voir deux fois avec lui, hein! Vous
avez-t-y parlé d' quèq' chose?
Elizabeth resta interdite.
- «a va, j'ai compris. Mais j' te laisserai pas l' marier,
quoiqu'il aye
l'air d'être très correk'.
Elizabeth regardait son père sans comprendre.
- L'est trop clair. L'est presque blanc - mais pas comme un
vrai Blanc. Ni chair ni poisson, qu'il est. Tu comprends c' que
j' te dis? Trop clair pour les Noirs, trop foncé pour les Blancs.
Il y peut rien, à sa couleur, 1
mais il arrivera jamais à être d'un bord ou d' l'aut'. Et faut
penser aux p'tits qui viendraient, Elizabeth. J' veux pas
d'une vie comme ça pour ma fille.
- Mais, papa, tout l' monde aime John. Nous aut' on s'entend
bien avec le Vieux George Johnson, alors pourquoi pas avec
lui?
- C'est pas pareil!
- Mais, papa, plaida désespérément la jeune fille, tu parles
que d'un bord ou d' l'aut' on voudrait pas de John! Mais c'est
toi qui veux pas d' lui.
- «a suffit! J' t'ai assez entendue! Puisque t'es pas capab'
d'estimer les ennuis qu' tu t' ménages, j' vais l' faire pour
toi. Tu l' verras plus!
- Mais, papa..., sanglota Elizabeth.
- Allez, ouste! Tais ton bec!
- Si j' peux pas marier John, jamais j' marierai personne!
hurla Elizabeth.
Tom Murray quitta brusquement la pièce en claquant la
porte. Il s'arrêta un instant près d'Irène, qui restait figée
dans son fauteuil.
Tom, quoi que t'es en train..., commença-t-elle.
J'ai dit c' que j'avais à dire! lança-t-il hargneusement en
sortant à
grandes enjambées.
En apprenant la scène, Matilda fut prise d'un tel courroux
qu'Irène eut toutes les peines du monde à l'empêcher d'aller
dire son fait à Tom.
- quand on pense que l' papa de c' garçon il a du sang
blanc! hurla t-elle.
Et brusquement elle chancela, crispant les mains sur sa
poitrine.
Irène
la rattrapa comme elle allait s'effondrer.
- Oh! mon Dieu! gémissait Matilda, le visage convulsé de
douleur.
Doux Jésus! 0 Seigneur! Non!
448
Elle battit des paupières et se laissa aller, inerte, les yeux
clos.
- Grand-mammy! cria Irène.
Elle colla l'oreille contre le sein de Matilda. Le coeur palpitait
encore
faiblement. Mais, deux jours plus tard, il cessa de battre.
Chicken George ne versa pas une larme. Mais il y avait
quelque chose de déchirant dans son air pétrifié, ses yeux
éteints. Dès lors, plus personne
ne put lui tirer un sourire, un mot aimable. Lui et Matilda
n'avaient jamais
été étroitement unis - et pourtant il semblait que sa propre
chaleur était morte avec elle. Et il se ratatina, se dessécha.
En peu de temps, Chicken George était devenu un vieillard -
mais, loin d'être débile ou g‚teux, il était plus raide et
hargneux que jamais. Comme la maison o˘ il avait habité
avec Matilda lui était devenue odieuse, il prit le pli d'aller
s'installer
chez l'un de ses nombreux descendants - pour passer chez
le suivant lorsque l'on était trop excédé de part et d'autre.
Lorsqu'il ne se répandait pas
en plaintes, il restait sur le perron pendant des heures, à se
balancer dans
son fauteuil en balayant les environs d'un oeil féroce.
Peu après avoir atteint ses quatre-vingt-trois ans - et s'être
obstinément refusé à go˚ter au g‚teau d'anniversaire
confectionné en son honneur
- à la fin de l'hiver 1890, il était assis devant la cheminée
crépitante, dans
la maison de sa petite-fille Maria Jane. Celle-ci lui avait
enjoint de rester
tranquillement à se chauffer en étendant sa jambe malade,
tandis qu'elle s'absentait quelques minutes pour porter le
déjeuner à son mari dans un champ voisin. Maria Jane
s'était pourtant h‚tée, mais, au retour, elle trouva Chicken
George étendu sur le sol : il était tombé dans l'‚tre et avait
réussi tout juste à s'en dégager. Son chapeau melon, son
écharpe, son tricot
achevaient de se consumer, et, des cheveux jusqu'à la
ceinture, il portait d'atroces br˚lures. Il mourut la nuit
même.
Toute la population noire de Henning, ou peu s'en faut,
assista à ses funérailles - et ses enfants, petits-enfants et
arrière-petits-enfants en constituaient déjà une bonne
fraction. Au moment o˘ on le descendit dans la fosse, à côté
de Matilda, son fils P'tit George se pencha vers Virgile et
murmura :
- L' vieux dur à cuire, il pouvait pas finir de mort naturelle.
- Tu sais, moi, j'y étais attaché, répondit tristement Virgile,
et tous
autant qu'on est, c'était pareil.
- Pour s˚r, approuva P'tit George. Y en a pas un qui pouvait
supporter c'te vieille fripouille de cocoricoteur, et les v'là
tous à r'nifler à
c't' heure qu'il a passé.
104
- Maman! Will Palmer, il voudrait m' raccompagner à la
maison dimanche, après l'office! s'écria Cynthia d'un air
extasié.
- C'est pas vitesse et précipitation avec c' garçon, hein? «a
fait bien
deux ans que j' le vois te reluquer au temple chaque
dimanche que Dieu fait, observa Irène.
- qui ça? demanda Tom.
- Will Palmer. Peut-y la ram'ner à la maison après l' temples
- Faudra voir, répondit froidement Tom.
Cynthia quitta la pièce comme un chien battu.
Irène fixait son mari d'un oeil sévère.
- Tom, y en a donc pas un qu'est assez bon pour tes filles? Y
a-t-y du monde en ville qui sait pas encore que c'est ce
jeune Will qui fait marcher quasiment seul le commerce de
bois de c' pochard 'vétéré de M. James? Les gens de
Henning, ils le voient pas qu'est à décharger les wagons, à
faire les ventes, et les livraisons, et que j' te dresse les
factures,
et que j' te ramasse l'argent, et que j' te l' dépose à la
banque, c'est pas
lui qui s' coltine le tout? Et avec ça, jamais un mot plus haut
qu' l'aut'
contre M. James.
- Il fait son boulot, v'là tout! Mais tu crois que j' vois pas ces
yeux
blancs qu'elles ont les filles, au temple, quand il s'amène?
Il peut bien ram'ner la gamine, non? Z'ont envie d'être
ensemb', laisse donc faire. question d' rester ensemb' après,
ça les r'garde.
- Et moi aussi! répondit Tom d'un air intraitable.
Il n'avait pas l'intention de paraître abandonner un pouce de
son autorité paternelle - et maritale. Et, par-dessus tout,
Irène devait continuer à
ignorer qu'il avait, depuis déjà un bon moment, jugé ce Will
Palmer à sa propre valeur, soupesé ses possibilités, et
approuvé d'avance son éventuelle
entrée dans la famille. C'était un garçon avisé, compétent et
ambitieux -
uvait beaucoup de son propre caractère chez ce futur
gendre.
Tom retro
Nul, pourtant, n'aurait pensé que les choses iraient aussi
vite. Onze mois plus tard, le mariage de Will et de Cynthia
était célébré au temple du Nouvel Espoir. Plus de deux cents
personnes assistèrent à la cérémonie
- pour la moitié venues en un temps lointain de Caroline du
Nord ' dans un convoi de chariots b‚chés, et fixées depuis
lors dans tout le comté de Lauderdale.
450
Will édifia de ses mains leur petite maison, dans laquelle un
an plus tard, en 1894, Cynthia allait mettre au monde un fils
qui ne vivrait que quelques jours. A ce moment, il n'était
plus question pour lui de distraire le moindre moment de
ses journées, tant son patron sombrait dans la bois-son;
quant à mener tout seul le commerce, c'était chose faite. Un
vendredi d'orage, alors qu'il contrôlait les livres comptables
en f'in d'après-midi, Will découvrit qu'une traite à régler ce
jour demeurait impayée à la Banque populaire. Il prit son
cheval et fit plus de huit milles sous une pluie battante pour
atteindre la propriété du président de la banque. Là, il se
présenta à la porte de service. " Monsieur Vaughan, dit-il,
voici un règlement qui a échappé à l'attention de M. James,
mais je sais qu'il ne voudrait
pas vous faire attendre jusqu'à lundi. " Invité à entrer pour
se sécher, il répondit : " Non, merci, monsieur, Cynthia
s'inquiéterait si je tardais. "
Et
il repartit aussitôt sous les trombes d'eau.
Vivement impressionné par cet incident, le banquier le
colporta dans toute la ville.
A l'automne 1893, un messager vint prévenir Will qu'on
l'attendait à la banque. En chemin, Will supputait les raisons
de cette convocation inopinée. Il trouva en train de
l'attendre dix des principaux commerçants blancs de
Henning, arborant tous un air gêné. M. Vaughan expliqua en
quelques mots que le patron de Will venait de déclarer
faillite, et s'apprêtait à quitter la ville avec les siens.
Henning a besoin d'un marchand de bois, expliqua le
banquier.
Cela fait des semaines que nous en discutons, et nous ne
voyons pas qui serait plus apte que vous, Will, à remplir cet
office. Nous nous sommes tous mis d'accord pour éponger
en commun les dettes de cette entreprise et vous en faire
propriétaire.
Sans se soucier de retenir ses larmes, Will Palmer passa
devant la rangée de Blancs en leur serrant les mains sans
un mot. Les Blancs eux-mêmes ne cherchaient pas à
dissimuler leur émotion. Une fois qu'ils furent partis,
Will retint un long moment la main du banquier dans la
sienne, puis il lui demanda :
- Monsieur Vaughan, pouvez-vous faire encore quelque
chose pour moi? Ce serait de verser la moitié de ce qui se
trouve sur mon compte d'épargne à M. James, sans lui dire
d'o˘ vient cette somme.
En un an le credo commercial de Will - la meilleure qualité
au prix le plus juste - attirait même la clientèle des villes
voisines. Mais, en plus,
des visiteurs - surtout noirs - se déversaient dans Henning à
pleins chariots, certains venus d'aussi loin que Memphis, à
quarante-huit milles au sud, pour voir de leurs propres yeux
la première entreprise de l'ouest du Tennessee appartenant
à un Noir - une b‚tisse aux fenêtres garnies par Cynthia de
rideaux à volants, portant sur sa façade, en grandes lettres
peintes par Will: MAISON W.E. PALMER. BOIS DE
CONSTRUCTION ET DE CHARPENTE.
105
En 1895, les prières de Cynthia et de Will furent exaucées
une belle t
et robuste fillette leur naquit, qu'ils prénommèrent Bertha
George
" George " en l'honneur du père de Will. Devant une foule de
parents, invités pour l'occasion, Cynthia raconta au poupon
toute l'histoire des siens jusqu'à l'Africain, Kounta Kinté,
cette histoire que Tom Murray avait tant de fois narrée à ses
enfants.
Will Palmer était le premier à respecter la vénération de
Cynthia pour ses ancêtres, mais son naturel fier acceptait
mal qu'on p˚t le croire "
entré "
dans la famille de sa femme - et non l'inverse, comme il se
doit. Et sans doute fut-ce pour cette raison qu'il monopolisa
la petite Bertha avant même qu'elle s˚t marcher. Tous les
matins, avant de partir au travail, il la promenait dans ses
bras. Le soir, nul autre que lui ne la couchait dans le
berceau qu'il lui avait fabriqué de ses mains.
Bertha n'avait pas plus de cinq ans que toute la famille et la
plus grande partie de la communauté noire de Henning
reprenaient à leur compte une remarque échappée à
Cynthia : " L'est g‚tée pourrie par Wili Palmer, c'te gamine! "
Le père avait ouvert à sa fille un compte dans toutes
les boutiques o˘ l'on vendait des sucreries et il réglait
mensuellement ses notes, tout en exigeant cependant
qu'elle lui fournît parallèlement une jus-tification de ses
achats, qu'il pointait solennellement, " pour l'initier aux
affaires ". Et, pour l'anniversaire de ses quinze ans, Bertha
se vit ouvrir un compte à la firme de vente par
correspondance Sears, Roebuck & Co.
L'étonnement, la consternation même le disputaient à la
fierté chez les Noirs de Henning qui disaient en hochant la
tête : " C'te gamine, l'a qu'à
choisir dans l' catalogue 'lustré, et puis elle passe sa
commande. Et ces Blancs de Sears et Roebuck, là-bas à
Chicago, ils y envoient - et son papa, à c'te Bertha, il paye...
vous m'avez-t-y entendu? Tout c' qu'elle veut il'
y paye!
La même année, Bertha commença à apprendre le piano
avec un professeur qui venait spécialement de Memphis une
fois par semaine. Elève douée, Bertha fut bientôt capable
d'accompagner les choeurs au temple du Nouvel Espoir, à
l'administration duquel Will et Cynthia prenaient une part
prépondérante.
Bertha quitta l'école de Henning en juin 1909. Il était déjà
décidé
452
qu'à la rentrée elle irait poursuivre ses études au Lane
College de Jackson,
Tennessee, établissement d'enseignement supérieur sous
l'égide de l'…glise méthodiste épiscopale des gens de
couleur.
- Fifille, j' peux pas t' dire c' que ça représente pour nous
aut'...
La
première de not' famille qu'elle aura été à c'te 'niversité...
- Maman, à quoi serviraient les universités si on n'y allait
pas? Mais est-ce que je n'obtiendrai jamais de toi et de papa
que vous cessiez de manger vos mots et de glisser des cte
partout?
Une fois seule avec son mari, Cynthia en pleura.
- Seigneur Dieu, c'te pitié. L'est pas capab' de comprendre,
Will.
- «a vaut p't-êt' mieux, dit-il pour la consoler. J' me tuerais à
l'ouvrage pour y donner une plus belle vie qu' nous aut'!
Comme on pouvait s'y attendre, Bertha fut une brillante
étudiante -
elle se destinait au professorat - obtenant constamment les
meilleures notes, faisant partie du choeur de l'école et
l'accompagnant au piano. L'on évoquait souvent son agilité
d'esprit dans Henning. N'était-ce pas elle qui avait suggéré
à son père de faire tracer sur sa voiture de livraison :
Henning 121 : Pour votre bois - Appelez-moi - car le
téléphone avait fait depuis peu son apparition dans le
comté.
Bertha, qui revenait deux fois par mois passer la fin de
semaine sous le toit familial, commença à entretenir de plus
en plus souvent ses parents d'un garçon qui chantait,
comme elle, dans le choeur de l'école. Originaire de
Savannah, dans le Tennessee, il s'appelait Simon Alexander
Haley et se destinait à l'agronomie. Etant très pauvre,
expliquait-elle, il besognait
à temps partiel pour payer ses études. Un an plus tard, en
1913, comme ce Haley tenait toujours autant de place dans
les conversations de Bertha, Will et Cynthia décidèrent de
l'inviter à Henning pour se faire une opinion personnelle à
son sujet.
Les nouvelles vont vite dans une petite ville et, le dimanche,
l'on put
remarquer au temple du Nouvel Espoir une assistance plus
nombreuse que de coutume. Dès son entrée, " l'étudiant de
Bertha " fut le point de mire de toute la communauté noire.
Mais, loin de perdre contenance, il chanta le cantique Au
jardin en soliste, d'une belle voix de baryton - accompagné
au piano par Bertha; après l'office, il se mêla de bonne gr‚ce
aux discussions des fidèles, regardant chacun bien en face,
serrant vigoureusement la main des hommes, se
découvrant devant les dames.
Le soir, Bertha et Simon Alexander Haley prirent ensemble
l'autocar pour regagner leur école. Après leur départ, les
conversations allèrent bon train dans la communauté. Nul
ne trouvait quoi que ce soit à redire au jeune homme -
publiquement. En privé, pourtant, on se demandait s'il ne
fallait pas regretter qu'il e˚t le teint si clair. (Simon avait
confié ses origines
à Bertha, qui, pour sa part, était de peau très foncée : ses
parents, anciens
esclaves, étaient l'un et l'autre enfants d'une Noire et d'un
Irlandais; du côté paternel, il s'agissait d'un certain Jim
Baugh, régisseur; du côté
mater-
nel, d'un fils de planteur du comté de Marion, en Alabama,
qui avait 453
servi dans l'armée sudiste en qualité de colonel pendant la
guerre de Sécession.) En revanche, on s'accordait
unanimement à lui trouver une belle voix, une bonne
éducation, et une réelle simplicité de manières en dépit de
son instruction.
Pendant tout l'été, Bertha et Simon durent se contenter de
correspon-dre. Le jeune homme travaillait comme garçon
des wagons-lits pour réunir les premières sommes
nécessaires à son enrôlement à l'Agricultural and I?
Technological College de Greensboro, en Caroline du Nord,
o˘ il ambitionnait de faire un diplôme d'études supérieures
de quatre ans. Lorsque les Etats-Unis entrèrent dans la
Première Guerre mondiale, lui et ses condisciples de
quatrième année s'engagèrent dans l'armée, et ce fut
bientôt
de France que parvinrent à Bertha les lettres de Simon.
Gazé dans l'Argonne en 1918, il demeura de longs mois
dans un hôpital français, avant d'être rapatrié,
convalescent. Et ce fut un Simon complètement rétabli qui
reparut à Henning au cours de l'année 1919, pour l'annonce
de ses fiançailles avec Bertha.
Leur mariage au temple du Nouvel Espoir, durant l'été 1920,
fut le premier événement social de Henning auquel
assistèrent indistinctement Noirs et Blancs - non seulement
parce que Will Palmer comptait a présent parmi les
notables, mais aussi à cause de la fierté qui s'attachait à la
réussite de Bertha, cette enfant de Henning qui avait justifié
tous les espoirs mis en elle. La réception eut lieu sur la
vaste pelouse se déployant en pente
douce devant la nouvelle maison des Palmer - dix pièces,
dont un salon de musique et une bibliothèque. L'on festoya;
l'on admira la profusion des cadeaux de noces; l'on écouta
béatement le choeur du Lane College -
amené par un autocar frété pour l'occasion par Will Palmer.
Dans la soirée, ce fut une véritable foule qui envahit la
petite gare de Henning pour mettre Simon et Bertha dans le
train de nuit qui allait à Chicago d'o˘, en prenant une autre
ligne, ils aboutiraient à Ithaca, dans l'…tat de New York. Il y
avait là une " université Cornell " o˘ Simon termi nerait son
diplôme d'agronomie, tandis que Bertha entrerait au
Conserva-toire de musique.
Pendant près de trois trimestres, Bertha écrivit
régulièrement aux siens
elle avait tant de choses passionnantes à raconter sur leur
lointaine résidence! Et elle ne cessait de redire combien elle
et Simon étaient heureux ensemble. Mais, au début de l'été
1921, ses lettres commencèrent à
s'espacer singulièrement. Cynthia et Will finirent par être
très inquiets Bertha devait avoir des ennuis et les leur
dissimuler. Will remit cinq cents
dollars à sa femme, avec mission de les envoyer à leur fille
en lui disant Be
de les employer au mieux, sans en parler à son mari. Les
lettres de rtha
ne s'en firent pas moins de plus en plus rares, si bien qu'à la
fin ao˚t Cynthia prévint Will et leurs amis intimes qu'elle
allait se rendre à Ithaca pour
voir sur place de quoi il retournait.
Deux jours avant le départ de Cynthia, ils furent réveillés à
minuit par des coups frappés à la porte d'entrée. Aussitôt
debout, Cynthia enfila 454
sa robe de chambre et se précipita, avec Will sur ses talons.
Du seuil de leur chambre, ils pouvaient apercevoir le perron
d'entrée à travers les portes-fenêtres de la salle de séjour :
dans la clarté de la lune se découpaient
les silhouettes de Bertha et de Simon. Avec un grand cri,
Cynthia bondit pour ouvrir la porte.
Excusez-nous de ne pas vous avoir prévenus. Nous voulions
vous apporter une surprise, dit calmement Bertha en
déposant dans les bras de Cynthia un petit paquet roulé
dans une couverture.
Le coeur battant, Cynthia souleva le coin de la couverture -
Will regardant par-dessus son épaule - et découvrit une
petite tête brune...
Ce bébé de six semaines, c'était moi.
106
Papa se plut souvent, par la suite, à évoquer cette nuit de la
"
grande
surprise ". " Pendant un moment, j'ai cru que j'avais perdu
mon fils ", disait-il en riant. Il racontait que grand-père Will
Palmer m'avait pris des bras de grand-mère et emporté. "
Sans un mot, il est sorti dans la cour et il est
allé quelque part, derrière la maison. Il a d˚ rester parti une
bonne demi-heure, mais, à son retour, aucun de nous ne lui
a fait la moindre remarque.
D'abord, parce que nul ne se permettait de faire des
remarques à Will Palmer, mais peut-être encore plus parce
que nous savions tous avec quelle ardeur il avait souhaité
un fils - avec toi, l'enfant de Bertha, il avait enfin
ce fils. "
Papa repartit une semaine plus tard pour Ithaca - seul. Ils
avaient décidé qu'il était plus sage que maman rest‚t à
Henning avec moi, tandis qu'il terminerait son diplôme.
Grand-père et grand-mère s'emparèrent alors littéralement
de moi, surtout grand-père.
Je ne marchais pas encore que déjà il m'emportait à bras
jusqu'au chantier de bois, o˘ il me déposait dans un berceau
fabriqué de ses mains, tandis qu'il vaquait à ses affaires.
Cela, je l'ai su par grand-mère. Mais combien de souvenirs
n'ai-je pas de nos promenades en ville, dès que je pus me
tenir sur mes jambes. Je trottinais à côté de lui, la menotte
accrochée à son index. Je le voyais se dresser au-dessus de
moi comme un grand arbre brun. En chemin, il s'arrêtait
pour bavarder avec les gens. C'est grand-père qui m'a
appris à regarder n'importe qui bien en face, à
m'adresser aux autres distinctement et courtoisement.
Lorsqu'on lui faisait 455
des compliments sur ma bonne éducation ou sur ma solide
croissance, il répondait " J' pense que ça ira. "
A la "Maison W.E. Palmer - Bois de construction ", grand-
père me permettait de jouer parmi les grosses piles de
planches, dans l'odorant mélange des diverses essences :
chêne, cèdre, pin, hickory, et je m'inventais
toute sorte d aventures, presque toujours dans les pays
lointains et dans d'autres temps. Parfois, grand-père me
faisait entrer dans son bureau, m'abandonnait son fauteuil
et me coiffait de sa visière verte. Alors, je tournais et
tournais sur le siège, à m'étourdir. Avec grand-père, je ne co
nnaissais que de bons moments.
Mais grand-père mourut avant que j'aie atteint mes cinq
ans. J'eus une telle crise de nerfs qu'il fallut appeler le
docteur Dillard. Il me donna
à boire un liquide blanch‚tre qui devait me faire dormir. Et je
me souviens avoir revu, avant de sombrer dans le sommeil,
le long défilé des gens, Noirs
et Blancs - toutes les têtes inclinées, les femmes coiffées
d'un fichu, les hommes le chapeau à la main. Pendant les
jours qui suivirent, il me sembla que le monde entier
pleurait mon grand-père.
Papa, qui était sur le point de terminer sa thèse, quitta la
Cornell University pour venir gérer le commerce de bois.
Maman entra comme institu-trice à l'école de Henning. La
perte de grand-père, à qui j'avais été si profondément
attaché, et le chagrin dans lequel s'enfermait grand-mère
nous rapprochèrent, maman et moi, et elle m'emmenait à
peu près partout avec elle.
Je suppose que ce fut en partie pour combler le vide laissé
par la disparition de son mari que grand-mère prit l'habitude
d'inviter chaque année des parentes du côté Murray à
passer tout ou partie de l'été avec nous.
Ces vieilles dames - " vieilles " à mes yeux d'enfant, car
elles étaient toutes
aux environs de la cinquantaine - venaient de villes aux
noms exotiques : Dyersburg au Tennessee; Inkster au
Michigan; St. Louis, Kansas City. Il y avait là tante Plus, tante
Liz, tante Till, tante Viney et cousine Georgia.
Après avoir fait la vaisselle du dîner, elles s'installaient sous
la véranda de
devant dans des fauteuils à bascule, et moi je me faisais
tout petit derrière
celui de grand-mère. La nuit tombait, piquetée du vol des
lucioles, parfumée des senteurs du chèvrefeuille, et elles
parlaient - toujours des mêmes choses, sauf en cas
d'événement local particulièrement digne d'intérêt.
Bri-
bes par bribes, elles dévidaient la longue histoire de notre
famille, transmise et augmentée de génération en
génération - bien s˚r, je n'ai compris cela que plus tard.
Ces évocations étaient l'unique source de dissentiments
entre maman et grand-mère. Il arrivait en effet que cette
dernière s'y abandonn‚t même 0
en l'absence de ses " contemporaines ", et maman ne
tardait pas al rs à
l'interrompre sans ménagements : " Pour l'amour du Ciel,
mamanl Tu m'horripiles avec tes vieilles histoires d'esclaves!
" Et grand-mère rétorq uait
sèchement : " Fifille, p't-êt' bien qu' t'en as rien à faire, toi,
mais moi, s. 1
1"
Et elles se boudaient ensuite pendant toute la journée, sinon
le lendemain.
456
Malgré mon jeune ‚ge, je sentais que ces vieilles dames
grisonnantes parlaient de temps très reculés. Bien s˚r, je ne
savais guère faire le
partage
entre les divers récits. que les choses fussent arrivées
longtemps auparavant ou du temps de leur jeunesse - "
Tiens! J'étais pas plus grande que c' gamin! " - échappait à
ma compréhension, car je ne pouvais imaginer que ces
vieilles personnes ridées aient jamais pu avoir le même ‚ge
que moi. Mais je savais que ce dont elles parlaient était très,
très ancien.
Je suivais d'ailleurs avec diff iculté leurs récits. que
pouvaient bien
signifier les mots " maît re " et " maîtresse "? Et une "
plantation "? Je me
représentais quelque chose comme une grande ferme. Mais,
à force de les entendre été après été, j'arrivais à retenir
certains noms, à me souvenir de
quelques événements. Il y avait un personnage au-delà
duquel elles ne semblaient plus rien savoir. Celui-là, c'était "
l'Africain ". Elles racontaient
qu'il avait été amené sur un bateau, et débarqué dans une
ville appelée
" Naplis ". Il avait été acheté par un " m'sieu John Waller ",
qui possédait
une plantation dans un certain " comté de Spotsylvanie, en
Virginie ". Cet Africain avait constamment essayé de se
sauver et, à sa quatrième tentative, il avait eu le malheur
d'être capturé par deux chasseurs d'esclaves professionnels
- des Blancs. Sans doute pour faire un exemple, ils lui
avaient fait choisir entre deux choses aussi horribles l'une
que l'autre le castrer ou lui sectionner le pied et - " Jésus
soit loué! ou on s'rait pas
là, nous aut'! " - l'Africain avait choisi la seconde. Je
n'arrivais pas à
comprendre pourquoi des Blancs avaient commis une telle
vilenie.
Mais, poursuivaient les vieilles dames, un certain docteur
William Waller - le propre frère de m'sieu John - avait sauvé
la vie de l'Africain et l'avait installé dans sa plantation, car il
était révolté par cette mutilation.
Désormais estropié, l'Africain ne pouvait travailler aux
champs, aussi le docteur lui avait-il confié le jardin potager.
Et cet Africain était resté
très
longtemps dans la plantation - alors qu'à cette époque on
vendait fréquemment les esclaves, surtout les hommes,
plusieurs fois de suite. Pour cette raison, beaucoup
d'enfants d'esclaves n'avaient jamais connu leurs parents.
Grand-mère et les autres racontaient que les maîtres
donnaient un nouveau nom aux esclaves africains
fraîchement débarqués des vaisseaux négriers. L'Africain en
question avait été appelé " Toby ". Mais il protestait
véhémentement que son nom était " Kinne-tay ".
" Toby ", ou " Kinne-tay ", s'était occupé clopin-clopant du
jardin jusqu'au moment o˘ le maître l'avait pris pour
conduire son buggy. Et puis il s'était uni à une esclave, "
Bell, la cuisinière de la grande maison ".
Ils avaient eu une petite fille, " Kizzy ". quand l'enfant avait
atteint quatre ou cinq ans, l'Africain avait commencé à faire
des promenades avec elle en lui disant le nom africain de ce
qu'ils voyaient sur leur passage. Par exemple, lui montrant
une guitare, il lui faisait répéter : ko.
Ou,
désignant la rivière voisine de la plantation - c'était la
Mattaponi disait quelque chose qui ressemblait à " Kamby
Bolongo ". Et ainsi ensei gnait-il tout un tas de mots à Kizzy.
L'Africain avait peu à peu appris 457
à s'exprimer en anglais, si bien que, quand Kizzy était plus
grande, il avait pu lui raconter ce qui lui était arrivé, lui
parler de son peuple, de son pays - et décrire comment on
l'en avait arraché. Il était allé tailler un tronc dans la forêt,
non loin du village, en vue de se confectionner un tambour,
et là quatre hommes l'avaient assailli, battu et enlevé -
pour en faire un esclave.
Lorsque Kizzy avait eu seize ans, poursuivaient grand-mère
Palmer et les autres vieilles dames du clan Murray, elle avait
été vendue à un nou-
veau maître dénommé Tom Ixa, qui possédait une petite
plantation en Caroline du Nord. Et c'était dans cette
plantation qu'elle avait donné le jour à un fils, baptisé
George par Tom Lea, qui en était le père.
Lorsque George avait eu quatre ou cinq ans, sa mère avait
commence à lui répéter les histoires de son grand-père
l'Africain, à lui apprendre les
mots qu'elle avait retenus, et peu à peu l'enfant les avait
sus aussi bien qu'elle. A douze ans, racontait grand-mère, le
maître l'avait confié à
" Oncle Nfingo ", le vieil esclave qui élevait et dressait ses
coqs de combat.
La réputation qu'il s'était acquise, très jeune, dans ce
domaine, lui avait valu d'être appelé, sa vie durant, "
Chicken George ".
A vingt et un ans, Chicken George s'était uni à une esclave
nommée Matilda, qui devait lui donner huit enfants. A
chaque naissance, disaient grand-mère et les autres,
Chicken George réunissait autour de lui le cercle sans cesse
élargi de ses enfants pour raconter une fois de plus l'histoire
de leur arrière-grand-père, cet Africain qui disait s'appeler "
Kinne-tay "
et désignait une guitare sous le nom de ko, une rivière de
Virginie sous celui de " Kamby Bolongo ", et beaucoup
d'autres choses encore. Avant cela, il avait été enlevé et
emmené en esclavage alors qu'il taillait un tronc
dans la forêt pour s'en faire un tambour.
Devenus adultes, les huit enfants de Chicken George et de
Matilda s'étaient à leur tour mariés, avaient eu des enfants.
Leur quatrième fils, Tom, était forgeron. Il avait été vendu,
avec toute la famille, à un m'sieu Murray qui possédait une
plantation de tabac dans le comté d'Alamance, en Caroline
du Nord. C'était là qu'il s'était uni à une jeune esclave
nommée Irène, qui était fille d'une Noire et d'un Indien.
Irène venait de la plantation de " m'sieu Holt ", propriétaire
d'une grande filature. Ils avaient eu,
à leur tour, une nombreuse famille, et à chaque naissance
Tom avait perpétué la tradition inaugurée par Chicken
George, en réunissant autour de lui ses enfants pour leur
raconter l'histoire de leur arrière-arrière-grand-père
et de sa descendance.
Après l'émancipation des esclaves, Tom et Chicken George
avaient conduit un convoi de chariots b‚chés jusqu'à
Henning, au Tennessee, ' ou toute la famille s'était installée.
Et c'est à Henning que la benjamine des filles de Tom,
Cynthia, s'était unie à Will Palmer.
J'étais si captivé par ces récits de temps lointains, de
personnages '
in-
connus, que j'avais chaque fois peine, lorsque l'on arrivait
vers la fin, à
identifier cette Cynthia de deux ans sautant de joie dans le
chariot qui 458
l'emmenait au Tennessee avec la Cynthia qui était devant
moi.... ma grand-mère! Et tante Viney, tante Matilda, tante
Liz - les aînées de grandjmère
- elles aussi avaient connu le convoi de chariots, avaient fait
le long voyage!
Nous nous trouvions toujours à Henning lorsque naquirent
mes frères : George, en 1925, et Julius, en 1929. Après cela,
papa vendit le commerce de bois pour le compte de grand-
mère et retourna à sa vocation pédagogique. Maman et
nous trois le suivions au hasard de ses postes.
Nous étions restés plus longtemps qu'ailleurs à Normal,
Alabama, o˘ papa enseignait l'agriculture à l'Agricultural
and Mechanical College, lorsque, en 1931, on vint un matin
me chercher dans ma classe. Je courus jusque chez nous,
poussai la porte comme un fou : les sanglots déchirants de
papa emplissaient la maison. Maman était mourante.
Depuis notre départ de Henning, elle avait été souvent
malade. Maintenant, c'était la fin - elle avait trente-six ans.
George, Julius et moi passions toutes nos vacances d'été à
Henning, chez grand-mère. Mais il semblait que son entrain
s'en f˚t allé avec grand père et avec maman. Les gens la
saluaient au passage, lui adressaient un mot aimable : " Eh
bien, Soeur Cynthia, comment qu'on s' porte à
c't' heure? " Et grand-mère, assise dans son fauteuil à
bascule blanc.
répondait généralement : " On s' porte assise... "
Deux ans après la mort de maman, papa se remaria avec
une collègue, Zeona Hatcher, originaire de Colombus, Ohio,
et diplômée de l'université
de cet Etat. Nantie du jour au lendemain de trois garçons à
élever et éduquer, elle s'attaqua de tout son coeur à la
t‚che, et nous donna un peu plus
tard une petite soeur - Lois.
Au sortir de ma deuxième année de collège, je m'engageai
volontaire dans les gardes-côtes, o˘ je fus affecté au service
du carré des officiers - j'avais dix-sept ans. Et ce fut dans le
Pacifique Sud-Ouest, sur
un ravitailleur de munitions, que commença pour moi le
long chemin qui allait me mener à écrire Racines.
Parfois en mer pendant trois mois d'affilée, le plus tenace
ennemi que nous avions à combattre était moins les avions
et les sous-marins de l'adversaire que le pur et simple
ennui. quand j'étais encore au lycée, papa
m'avait forcé à apprendre la dactylographie - à présent, je
n'avais rien de plus précieux que ma machine à écrire
portative. Il n'y eut pas, je crois,
un seul de mes amis et connaissances à qui je n'aie envoyé
une lettre.
Je lisais et relisais tout ce qui me tombait sous la main : les
livres de la
petite bibliothèque du bord, mais aussi ceux que
j'empruntais à mes camarades. Depuis l'enfance, la lecture
avait été un de mes passe-temps favoris,
surtout les récits d'aventures. Et si je me mis à écrire, ce fut
peut-être parce
que j'étais excédé d'avoir lu tout ce qui était disponible sur
notre navire.
Le processus m'intriguait et me fascinait tout à la fois : on
glisse une feuille
dans la machine, on tape des caractères, et il se trouve,
ailleurs, de' s gens
ourd'hui encore je demeure dans les mêmes senti-pour vous
lire. Et aui
459
ments à cet égard. Je ne sais ce qui a pu m'encourager à me
lancer - et à persévérer. Tous les soirs, et sept jours par
semaine, j'écrivais.
J'envoyais
le produit de mes veilles aux magazines. Je dus, au total,
soumettre des centaines de nouvelles - qui me furent
retournées avec une constance égale à la mienne. Et cela
dura bien huit ans avant qu'un de mes textes f˚t enfin
accepté.
Lorsque, quelques années après la guerre, certaines de mes
nouvelles parurent dans des magazines, le corps des
gardes-côtes me bombarda
"journaliste". Cela me permettait de consacrer beaucoup
plus de temps à l'écriture - et d'être publié plus
fréquemment. Mais vint le moment o˘
j'avais tiré vingt ans de service - j'étais habilité à prendre
ma retraite.
C'était en 1959, j'avais trente-sept ans. Je résolus de tenter
une nouvelle carrière : auteur.
Je commençai par des récits historiques de grands drames
de la mer, destinés aux magazines spécialisés dans
l'aventure. Et puis je reçus des commandes du Readers
Digest - il s'agissait de relater des " vies "
particu-
lièrement intéressantes.
En 1962, j'enregistrai un entretien avec le célèbre
trompettiste de jazz
Miles Davis, et ce texte inaugura la série des " interviews "
de Playboy.
Peu après, le porte-parole des "Musulmans noirs ", Malcolm
X, accepta lui aussi de se prêter à une interview. Intéressé
par son contenu, un éditeur
proposa à Malcolm X de publier l'histoire de sa vie, et celui-
ci me demanda de collaborer à sa rédaction. Il nous fallut
une bonne année d'en-tretiens fréquents pour en réunir la
matière, et encore une autre année pour
la rédaction définitive de lautobiographie de Malcolm X. Et,
comme il l'avait prédit, il ne devait pas en voir la parution :
à peine deux semaines
après avoir terminé le manuscrit, Malcolm X était assassiné.
Je dus, peu après, aller à Londres pour le compte d'un
magazine. Je profitai de mes moindres moments de liberté
pour circuler dans cette ville o˘ le poids de l'Histoire est
partout sensible. Il est peu de visites guidées
que je n'aie suivies. Et, un jour o˘ je fouinais au British
Museum, je tombai
en arrêt devant quelque chose dont j'avais vaguement
entendu parler : la pierre de Rosette. Je ne sais pourquoi cet
objet me transporta. Je me rendis
aussitôt à la bibliothèque pour consulter un ouvrage à son
sujet.
J'appris ainsi que cette pierre, découverte dans le delta du
Nil, était
gravée de trois textes, en trois registres : l'un en caractères
grecs, le second
en caractères inconnus à l'époque de la trouvaille, et le
troisième en hiéroglyphes - écriture de l'ancienne Egypte
que l'on estimait alors indéchiffrable. Mais, en comparant
les hiéroglyphes, les caractères inconnus et les lettres
grecques, le savant français Jean Champollion arriva à la
conclusion qu'il s'agissait d'un seul et même texte. Et c'est
ainsi qu'il avait percé
le mystère du déchiffrement de l'écriture égyptienne
ancienne. Tout un grand pan de l'histoire antique de
l'humanité allait s'éclairer, puisque la lecture des annales
consignées dans cette écriture devenait dès lors possible.
460
Cette découverte d'une clé ouvrant la porte du passé me
fascinait. Je sentais qu'il s'y attachait pour moi une sorte de
signification personnelle,
mais j'aurais été bien en peine de dire laquelle. Et ce fut
dans l'avion qui
me ramenait aux Etats-Unis qu'une idée me traversa
l'esprit. A partir d'une langue gravée dans la pierre, le
savant français avait déchiffré un contenu historique jusque-
là inconnu en le comparant avec ce qui était déjà connu.
Là se situait, toutes proportions gardées, l'analogie en ce
qui me concernait : le connu, c'était l'histoire que m'avaient
transmise oralement, depuis
mon enfance, grand-mère, tante Liz, tante Plus, cousine
Georgia et les autres; l'inconnu, c'étaient ces mots ou ces
sons bizarres qui nous venaient de l'Africain. Voyons,
pensai-je, il disait s'appeler " Kinne-tay
",
il désignait une guitare sous le nom de ko, une rivière sous
celui de
" Kamby Bolongo ". C'étaient des mots secs, pointus, o˘ les
k prédomi-naient. Ces sons avaient d'ailleurs d˚ subir
quelques transformations au cours de leur transmission,
mais ils constituaient indéniablement des bribes
phonétiques de la langue de cet ancêtre africain dont notre
famille perpé-tuait la légende. De quel idiome africain
pouvait-il s'agir? Existait-il un moyen de le savoir?
107
Trente ans s'étaient écoulés depuis les veillées de mon
enfance à Henning. De nos vieilles conteuses, seule la plus
jeune - cousine Georgia Anderson - survivait encore. Grand-
mère et toutes les autres n'étaient plus. Cousine Georgia,
qui avait dépassé quatre-vingts ans, vivait auprès de son fils
et de sa fille, Floyd Anderson et Bea Neely, à Kansas City,
Kansas, au 1200 Everett Avenue. Je ne l'avais plus revue
depuis quelques années - depuis une époque o˘ je m'étais
rendu là-bas à plusieurs reprises pour soutenir, dans la
mesure de mes moyens, les ambitions politiques de mon
frère George. Celui-ci avait été dans l'armée de l'air, puis au
More-house College d'Atlanta et enfin à la faculté de droit de
l'université du Kansas. A présent, il briguait dans cet Etat un
siège de sénateur. George menait rondement sa campagne,
mais, le soir o˘ fut annoncée la victoire de son parti, l'on
convint en riant que l'artisan de son succès n'était autre
que... cousine Georgia. Son fils étant l'organisateur de la
campagne, cousine Georgia avait eu maintes occasions de
l'entendre souligner la haute intégrité de George. Et la chère
créature, toute vo˚tée, toute blanche, s'était
mise de la partie, en faisant du porte-à-porte. Frappant chez
les uns et chez
461
les autres du bout de sa canne, elle leur brandissait sous le
nez une photo de son petit-neveu en déclarant " C' garçon a
plus de 'tégrité qu'y en faut
pour être honnête! "
A présent j'étais dans l'avion de Kansas City, j'allais revoir
cousine Georgia.
Je ne pourrai jamais oublier sa réaction lorsque j'évoquai
l'histoire de notre famille. J'étais à son chevet - car elle était
souffrante -je contemplais son visage ridé. Et soudain elle se
mit sur son séant et retrouva instantanément le fil des récits
qui avaient bercé mon enfance.
Oui, mon garçon, c't' Africain, il disait qu'il s'appelait "
Kinne-tay "!... Une guitare c'était ko, la rivière c'était "
Kamby Bolongo ", et il
taillait du bois pour s' fabriquer un tambour et puis les
hommes, ils l'ont attrapé!
Floyd, Bea et moi e˚mes du mal à la calmer, car ce flot de
souvenirs familiaux la bouleversait. Je lui expliquai qu j'étais
en train de chercher le moyen de retrouver d'o˘ était venu "
Kinne-tay ".... ce qui nous ferait retrouver notre tribu
ancestrale.
- Vas-y, mon garçon! s'écria cousine Georgia. Ta bonne
grand-mère et toutes les autres, elles te regardent de là-
haut!
Et ce fut à mon tour d'être bouleversé.
108
A peu de temps de là, je me rendis aux Archives nationales -
qui sont conservées à Washington - et demandai à consulter
les relevés des recensements effectués dans le comté
d'Alamance, Caroline du Nord, juste après la guerre de
Sécession. On me communiqua plusieurs bobines de
microfilms. Je commençai à les passer dans la machine.
Devant mes yeux défilaient des listes et des listes de noms,
dressées par divers recenseurs dans cette calligraphie du
xixe siècle, désuète, certes, mais si lisible.
Je
commençais à me lasser lorsque soudain défilèrent, devant
mes yeux stupéfaits : Tom Murray, Noir, forgeron... Irène
Murray, Noire, mère de famille... et puis les noms des soeurs
aînées de grand-mère - ces noms que j'avais entendu
répéter d'innombrables fois sous la véranda de la maison de
Henning. Elizabeth, six ans - c'était ma grand-tante Liz! Et
grand-mère n'était pas encore née, au moment de ce
recensement!
Non que j'eusse jamais douté des récits de grand-mère ou
des autres.
462
Ii;
Il aurait été impensable, pour quiconque, de ne pas ajouter
foi aux dires de ma grand-mère. Mais de là à lire de ses
propres yeux ces noms dans les archives officielles des
Etats-Unis, il y avait un grand pas - et je venais
de le franchir.
Je vivais alors à New York, et, chaque fois que je parvenais à
en trouver le temps, je retournais à Washington - pour
continuer à explorer les Archives nationales, mais aussi pour
fouiller la Bibliothèque du Congrès et celle des Filles de la
Révolution américaine. Dans quelque département que ce
f˚t, les documents que je demandais à consulter m'étaient
fournis à une vitesse accélérée dès que des bibliothécaires
noirs étaient informés de l'objet de mes recherches. Au
cours de l'année 1966, je trouvai ici et là des preuves
confirmant matériellement la véracité de certains grands
événements familiaux. J'aurais donné cher pour pouvoir le
dire à grand-mère - mais cousine Georgia n'avait-elle pas
affirmé qu'avec les autres elle me regardait de là-haut?
Cependant, un point capital demeurait sans solution : vers
qui, vers quoi et comment orienter mes recherches pour
retrouver l'origine de ces étranges sons proférés par notre
ancêtre africain? J'en vins à la conclusion
qu'il me fallait entrer en contact avec le plus grand nombre
possible d'Africains - et d'Africains de diverses régions, étant
donné la multitude des langues tribales africaines. New York
abritant le siège des Nations Unies., je me dis qu'en bonne
logique je trouverais là quantité d'Africains - et d'Africains
différents. Alors, je commençai à me rendre aux Nations
Unies à
l'heure o˘ tout le monde en sortait; de pleins ascenseurs
déversaient dans le hall d'entrée des gens pressés de
rentrer chez eux. Chaque fois que je détectais un Africain -
ce qui est facile - je l'abordais, et, s'il acceptait
de m'écouter, je lui répétais mes sons incompréhensibles. Je
dus bien en accoster ainsi plus d'une vingtaine en deux
semaines : mais chacun me dévisageait, tendait
impatiemment l'oreille et s'empressait de me planter là.
Loin de moi l'idée de leur en faire reproche - proférés avec
l'accent du Tennessee, quels sons africains demeureraient
reconnaissables?
Décu et malheureux, je parlai longuement de mes déboires
avec George Sims, un chargé de recherches qui avait été
mon camarade d'enfance à Henning. quelques jours plus
tard, George me remettait une liste de douze spécialistes
faisant autorité dans le domaine des langues africaines. Le
nom que je retins en premier, en raison de l'énoncé de ses
qua-lifications et de son expérience, fut celui d'un Belge, le
docteur Jean Vansina. Au sortir de l'Ecole des hautes é tudes
africaines et orientales de l'université de Londres, il avait
inauguré sa carrière en allant vivre dans des villages
africains, et il était l'auteur d'un ouvrage intitulé la Tradition
orale. Il enseignait alors à l'université du Wisconsin. Je lui
téléphonai sur-le-champ et il accepta de me recevoir. Ce fut
un mercredi matin que je pris l'avion pour Madison, dans le
Wisconsin... Je n'avais que quelques sonorités africaines à
lui soumettre... et pas la moindre idée de ce qui allait
en découler...
463
Ce soir-là, dans la salle de séjour des Vansina, je racontai
dans le plus menu détail tout ce que j'avais retenu des
récits transmis dans notre famille, ces récits que je
connaissais depuis ma petite enfance et que
venait de rafraîchir cousine Georgia, à Kansas City. Le
docteur Vansina m'écouta d'un bout à l'autre avec la plus
extrême attention et, quand j'eus fini, il se mit à me
questionner. Historien de la tradition orale, cette
transmission matérielle d'un récit au long des générations
l'intéressait
particu-
lièrement.
Il était si tard lorsque notre conversation prit fin qu'il m'offrit
de passer la nuit sous son toit. Et, le lendemain matin, voici
ce que me déclara le docteur Vansina " Il me fallait laisser
au sommeil le soin de décanter
votre affaire. Ces sons, transmis dans votre famille de
génération en gé '
ne-
ration, peuvent avoir d'immenses ramifications. " Il avait
déjà téléphoné
à un confrère africaniste, le docteur Philip Curtin, et ils
étaient tombés d'accord sur un point : la langue en question
devait être du " mandingue ".
Je ne connaissais pas ce mot; le docteur Vansina m'expliqua
que c'était la langue des " Mandingues ", ou " Malinkés". Un
des sons que je lui avais rapportés signifiait probablement
vache ou bétail; un autre devait être le nom du baobab en
Afrique occidentale. Ko correspondait certainement à
la kora, la harpe-luth qui est l'un des plus anciens
instruments à cordes des Mandingues - elle se compose
d'une caisse de résonance faite d'une demi-calebasse
fermée par une peau de chèvre, d'un long manche et de
vingt et une cordes tendues par un chevalet. Un esclave
mandingue pouvait faire un rapprochement entre la kora et
les instruments à cordes dont jouaient les Noirs en
Amérique.
quant au nom de " Kamby Bolongo ", que mon ancêtre
répétait à sa fille Kizzy en traversant la Mattaponi, rivière du
comté de Spotsylvanie, en Virginie, le docteur Vansina fut
affirmatif : le mot mandingue bolongo désigne de l'eau en
mouvement, par exemple celle d'une rivière; précédé
de Kamby, il pouvait s'agir de la Gambie.
Ce fleuve m'était totalement inconnu.
Et voici qu'on me demanda de faire une conférence à
l'occasion d'un séminaire organisé par le collège de la ville
d'Utica, dans l'Etat de New York. Tout en parcourant un
corridor en compagnie du professeur qt i m'avait invité, je
mentionnai que j'arrivais de Washington et l'informai e i
quelques mots des recherches que j'y effectuais. " La
Gambie? me dit i , mais il me semble qu'on m'a récemment
parlé d'un étudiant gambien qi i étudierait à Hamilton, un
brillant sujet, paraît-il. "
Le Hamilton College, institution vénérable et réputée, se
trouve à
Clin-
ton, dans l'Etat de New York, à une derni-heure de route
d'Utica. Avant que j'aie pu m'enquérir plus avant, un autre
professeur, nommé Charles Todd, me renseigna " Il s'appelle
Ebou Manga. " Il put même me préciser que je le trouverais
dans la section d'économie agraire. De petite taille, avec un
regard attentif et un maintien réservé, Ebou Manga était
d'un noir de suie. Il lui sembla pouvoir confirmer l'origine
des sons que je proférais.
464
Etait-il lui-même de langue mandingue? " Non, mais elle
m'est familière. "
Il m'expliqua qu'il était ouolof. Je lui racontai toute l'histoire
de ma quête.
A la fin de la semaine suivante, nous partions ensemble
pour la Gambie.
Nous débarqu‚mes de notre vol transatlantique à Dakar, au
Sénégal, d'o˘ un petit appareil nous déposa sur l'aéroport
exigu de Youndoum, en Gambie. Après quelques minutes de
route, nous entrions dans la capitale, Bandjoul - qui
s'appelait encore Bathurst. Ebou et son père, Alhadji Manga
- la majorité des Gambiens sont musulmans - rassemblèrent
un petit groupe d'hommes versés dans l'histoire de leur
modeste territoire, et nous nous rencontr‚mes dans le salon
de l'A tlantic Hotel. Je leur racontai toute l'histoire que notre
famille s'était transmise au long des générations.
Mais je commençai par la fin et remontai de grand-mère à
Tom, puis Chicken George, puis Kizzy, à qui son papa
africain, qui aff armait s'appeler
" Kinne-tay ", avait appris des mots de sa langue et raconté
maintes fois l'histoire de sa capture, dans le bois proche de
son village, o˘ il voulait tailler un tronc pour se faire un
tambour...
Lorsque j'eus terminé, ils se récrièrent d'un ton non exempt
d'ironie
- Il tombe sous le sens que " Kamby Bolongo " c'est la
Gambie; tout le monde le sait.
- Eh bien, non! rétorquai-je vivement, il y a une multitude de
personnes qui ne le savent pas!
Mais ce qui les intéressait le plus, c'était ce nom de " Kinne-
tay ".
Chez nous, les très vieux villages ont souvent pris le nom de
ceux qui les ont fondés, il y a de cela des siècles.
Ils envoyèrent chercher une carte et me désignèrent un
point
- Vous voyez, ici, c'est le village de Kinté-Koundah. Et, non
loin de là, celui de Kinté-Koundah Djanneh-Ya.
Et ils m'apprirent alors quelque chose dont e n'aurais jamais
osé rêver : dans les villages les plus reculés, on trouvait
encore des hommes de très grand ‚ge, les griots, qui étaient
véritablement des archives vivantes de la tradition orale. Le
griot émérite, celui que l'on sollicitait
dans les grandes occasions pour raconter l'histoire séculaire
des villages, héros, avait largement dépassé la soixan-des
clans, des familles, des
taine; en dessous de lui venaient des griots dont le savoir
décrois sait avec l'‚ge, jusqu'aux garçons débutants - ainsi
était-ce après avoir entendu répéter les mêmes récits
pendant quarante à cinquante ans que l'on devenait griot
émérite. Dans toute l'Afrique noire, des chroni-ques orales
s'étaient transmises depuis les ancêtres. quelques griots
légendaires avaient emmagasiné un tel trésor
d'événements historiques qu'ils pouvaient littéralement
parler trois jours sans s'arrêter - et sans jamais se répéter.
Devant mon étonnement, ces Gambiens me rappelèrent que
tout être remonte ancestralement à un temps o˘ l'écriture
n'existait pas; les hommes ne disposaient que de leur seule
mémoire pour conserver la trace des faits, de leur bouche et
de leurs oreilles pour en assurer la transmission. Rares 465
sont les hommes de culture occidentale, me dirent-ils, qui
peuvent mesurer ce dont est capable une mémoire exercée,
conditionnés qu'ils sont par la " béquille de la chose
imprimée ".
Mon ancêtre avait dit se nommer " Kinne-tay " - ils
estimaient qu'il fallait entendre " Kinté ". Or le clan Kinté
était un clan de haute antiquité
et de grand renom en Gambie. Ils allaient donc essayer de
dénicher un griot qui pourrait éclairer mes recherches.
Revenu aux Etats-Unis, je me mis à dévorer des ouvrages
d'histoire de l'Afrique. La nécessité de combler mon
ignorance sur ce continent, qui est, par la taille, le deuxième
du monde, tourna bientôt à l'obsession.
J'éprouve encore aujourd'hui de la honte à penser que
jusqu'alors les i nages que je m'en faisais provenaient
largement des films de Tarzan; qt ant au peu que j'en savais
réellement, c'était pour avoir feuilleté de loin en o in
le National Geographic. Et voici qu'à présent, après avoir lu
toute la journée, je passais encore mes soirées à étudier
une carte de l'Afrique, me mettant en tête les différentes
contrées, les fleuves, ainsi que les zones maritimes o˘
avaient croisé les bateaux négriers.
quelques semaines plus tard, je reçus de Gambie une lettre
recommandée. Elle m'invitait à retourner là-bas dès que
possible. Mais je n'avais plus un sou - ne pouvant mener de
front recherches et " travail ", j'avais terriblement négligé ce
dernier.
Je me souvins qu'au cours d'une réception donnée par le
Readers Digest, la cofondatrice de cette revue, Mrs. DeWitt
Wallace, m'avait dit avoir beaucoup apprécié le " portrait "
que je leur avais donné - celui d'un
vieux maître coq des gardes-côtes dont j'avais été le
second. En me quittant, Mrs. Wallace m'avait encouragé à
m'adresser à elle, si j'étais un jour
dans l'ennui. Alors, j'envoyai à Mrs. Wallace une lettre assez
embarrassée, en lui décrivant brièvement l'objet de ma
quête et son caractère contrai-gnant. Elle demanda à
quelques rédacteurs de me sonder. Ceux-ci m'invitè-rent à
déjeuner, et je parlai pendant trois heures d'affilée. Peu
après, je recevais une lettre m'informant que le Readers
Digest m'allouerait mensuellement trois cents dollars
pendant un an ainsi que des frais de déplacement " dans
des limites raisonnables " - le point le plus important pour
moi. Je retournai voir cousine Georgia à Kansas City - je ne
sais ce qui m'y avait poussé, mais je la trouvai très malade.
Elle n'en palpita pas moins à l'évocation de ce que j'avais
déjà appris et de ce que j'espérais apprendre encore. Elle
me souhaita bon voyage et je pris l'avion pour l'Afrique.
Les hommes que j'avais déjà rencontrés en Gambie
m'informeront tout uniment qu'ils avaient fait circuler dans
l'intérieur du pays la nouvelle
que l'on cherchait un griot très ferré sur le clan Kinté. Eh
bien, oui, il s'en
trouvait un, " Kebba Kandji Fofana ". Je me sentais prêt à
exploser. " o˘
est-il? - Dans son village ", me répondirent-ils avec un
regard bizarre.
J'en compris assez vite la raison aller voir ce griot
représentait une petite expédition! Je me lançai à corps
perdu dans son organisation. Il me 466
fallut trois jours de négociations, emplies de ces
interminables palabres africaines dont j'ignorais tout, pour
m'assurer les services du bateau à
moteur qui remonterait le fleuve; ensuite, vint la location
d'un camion et d'une Land-Rover qui transporteraient le
matériel par voie de terre; et enfin
la constitution d'une équipe qui ne comprenait pas moins de
quatorze personnes, dont trois interprètes et quatre
musiciens - les vieux griots de l'intérieur n'acceptaient pas
de réciter sans fond musical, m'expliquèrent-ils.
A bord du Baddibou, qui remontait le large et rapide "
Kamby Bolongo ", je me sentais mal à l'aise, étranger. Est-ce
que ces gens me prenaient pour un touriste en mal
d'aventures? Nous arriv‚mes en vue de l'île James, o˘
s'élevait jadis un fort qui fut, pendant deux siècles, l'enjeu
d'af-frontements armés entre l'Angleterre et la France, en
raison de sa situation
idéale pour le commerce des esclaves. Je demandai à
débarquer un moment et me frayai un chemin parmi les
ruines sur lesquelles veillent toujours de fantomatiques
canons. Je tremblais de répulsion en songeant aux atrocités
qui y avaient été perpétrées. A défaut de trouver un restant
de chaîne, j'emportai une brique et un fragment de mortier.
Avant de remonter à bord du Baddibou, je contemplai
longuement le cours de ce fleuve dont mon ancêtre avait
enseigné le nom à sa fille, là-bas, de l'autre côté de l'océan
Atlantique, dans le comté de Spotsylvanie, en Virginie. Puis
notre bateau reprit sa route jusqu'au village d'Albreda, o˘
nous débarqu‚mes. De là@
nous devions gagner à pied un village encore plus petit :
Djouffouré - et y trouver le griot annoncé.
Tout homme a, dans sa vie, un " grand moment ", quelque
chose qui surpasse, en intensité, tout ce qu'il a connu et
connaîtra jamais. Mon
" grand moment ", je l'ai connu ce jour-là.
Comme nous arrivions en vue de Djouffouré, les enfants
jouant dehors donnèrent l'alerte et les habitants - soixante-
dix tout au plus -
sor-
tirent aussitôt de leurs cases. Comme tous les villages de
l'intérieur, Djouffouré diffère peu de ce qu'il était voici deux
siècles, avec ses cases rondes
aux murs de torchis, coiffées d'un toit de chaume pointu. Au
milieu de l'attroupement, je distinguai un petit vieillard vêtu
d'une robe écrue et portant une calotte. Ce visage aux traits
aigus, cet air de tranquille assurance
ce ne pouvait être que lui, l'homme que j'étais venu écouter.
Tandis que les trois interprètes se détachaient de notre
groupe pour s'avancer vers le vieillard, les villageois se
rapprochèrent de moi. Ils s'étaient placés sur trois ou quatre
rangs et dessinaient un fer à cheval si
fermé que j'aurais pu effleurer ceux qui m'encadraient rien
qu'en tendant les bras.
Je sentais tous les yeux peser sur moi, me fouiller
littéralement. Ils me dévisageaient avec une telle intensité
qu'ils en plissaient le front.
quel-
que chose d'inconnu me prenait aux entrailles... que
m'arrivait-il? Et ce fut soudain comme une foudroyante
révélation : jamais, de ma vie. je ne m'étais trouvé au milieu
d'une foule indistinctement noire - d'un noir de jais!
467
Bouleversé, je baissai les yeux _ éflexe banal chez une
personne gênée, hésitante - et je vis mes mains.... cette
peau marron... J'avais l'impression d'être un hybride - d'être
impur parmi les purs. J'éprouvais une incommensurable
honte... Mais le vieillard venait juste de s'éloigner des
interprètes. A présent, la foule s'attroupait autour de lui.
Un interprète se précipita vers moi pour me dire d'un ton de
confidence : " S'ils vous regardent comme ça, c'est parce
qu'ils n'ont jamais vu un Noir américain. " Et cela fut peut-
être mon plus gros choc : ces gens ne me regardaient pas,
moi, en tant qu'Alex Haley, mais en tant que symbole des
vingt-cinq millions de Noirs américains qui vivent de l'autre
côté de l'Océan - nous autres, qu'ils ne connaissent pas!
A présent, la foule se pressait autour du vieillard, en lui
parlant avec
animation tout en me regardant à la dérobée. Au bout d'un
moment, le griot fendit leur groupe et vint directement à
moi. Me transperçant de son regard, il s'exprima comme si
j'étais capable de comprendre le mandingue
- et un des interprètes traduisit : " Nous tenons de nos
ancêtres que beaucoup des nôtres, gens d'ici, sont en exil
dans ce lieu appelé Amérique -
et dans d'autres lieux. "
Le vieillard s'assit alors en face de moi et tout le village
s'installa derrière lui. Et il se mit à réciter l'histoire
ancestrale du clan Kinté, transmise
oralement de temps immémorial. On aurait pu croire qu'il
lisait un parchemin. C'était là, manifestement, un moment
faste pour Djouffouré. Le griot disait quelques phrases,
penchant en avant son buste raidi, comme si ce qu'il
proférait pouvait être appréhendé matériellement. Puis il se
rejetait en arrière, pour laisser à un interprète le temps de
traduire. Il déversait tout le lignage du clan Kinté, remontant
à maintes générations : qui avait épousé qui; quels enfants
leur étaient nés-, qui ces enfants avaient à leur tour
engendré. Toute la scène était proprement incroyable.
D'abord, j'étais ahuri par la profusion des détails, mais
surtout par leur tournure biblique : ... et il prit telle femme
et il engendra... quiengendra...
quiengen-
dra... Et il citait à chaque fois les époux, ou les épouses de
cette descendance, et leur propre descendance,
généralement nombreuse. Pour dater cette geste familiale,
le griot se référait à des événements marquants.
L'année de la " grande eau " - c'est-à-dire de " l'inondation "
- " il a tué
un buffle ".
Pour ne citer que les grands traits de la fresque fourmillante
qu'il dessina, le clan Kinté avait pris naissance dans une
région appelée " l'empire du Mali ". Les Kinté étaient
traditionnellement forgerons - " ils avaient domestiqué le
feu " - et leurs femmes potières ou tisserandes. Et puis un
rameau du clan était allé s'installer dans un pays appelé
Mauritanie. Et c'est de là qu'un fils de ce clan, nommé
Kairaba Kounta Kinté - un marabout, c'est-à-dire un saint
homme de l'Islam - était descendu jusqu'a u pays
appelé Gambie. Il était demeuré un moment au village de
Pakali N'Ding, puis dans celui de Djiffarong, et s'était fixé à
Djouffouré.
A Djouffouré, KaÔraba Kounta Kinté avait pris pour épouse
une j eune 468
Mandingue nommée Sireng. Et il avait engendré deux fils
nommés Dianneh et Saloum. Puis il avait pris une deuxième
épouse, qui s'appelait YaÔssa.
Et il avait engendré un fils nommé Omoro.
Une fois devenus des hommes, les deux aînés, Djanneh et
Saloum, avaient quitté Djouffouré et avaient fondé un
nouveau village appelé Kinté-Koundah Djanneh-Ya. Le plus
jeune fils, Omoro, était toujours demeuré
à Djouffouré et, arrivé à l'‚ge de trente pluies, il avait pris
pour épouse une jeune Mandingue nommée Binta Kebba. Et,
approximativement entre 1750 et 1760, Omoro avait
engendré quatre fils nommés Kounta, Lamine, Souwadou et
Madi.
Le vieux griot parlait déjà depuis près de deux heures, et il
avait bien
d˚ interrompre son récit une cinquantaine de fois pour
ajouter un détail à propos d'une personne dont il citait le
nom. Comme il venait juste d'énu-mérer les quatre fils
d'Omoro, il s'interrompit de nouveau pour fournir encore
une précision, et l'interprète traduisit :
- Vers les temps oU arrivèrent les soldats du roi - un des
repères chronologiques du griot - l'aîné de ces quatre fils,
Kounta, sortit du village
pour aller tailler du bois... et on ne le revit jamais...
Et le griot reprit sa narration.
Je restai pétrifié. Il me semblait que le sang s'était figé dans
mes veines. Cet homme, dont toute la vie s'était écoulée
dans un village africain, ne pouvait savoir qu'il venait de
faire écho à ce que j'avais entendu au long de mon enfance,
sous la véranda de la maison de grand-mère à Henning, au
Tennessee..., sur cet Africain qui n'avait cessé de protester
que son nom était " Kinne-tay "; qui disait ko en désignant
une guitare, et
" Kamby Bolongo " devant une rivière de Virginie; qui avait
été enlevé non loin de son village, alors qu'il était allé tailler
un tronc pour se faire un
tambour, et emmené en esclavage.
Fouillant fébrilement dans mon sac de toile, j'en sortis mon
carnet et montrai à l'interprète les premières pages, sur
lesquelles j'avais consigné
le récit de grand-mère. Il les parcourut rapidement,
visiblement stupéfait, et les mit alors sous les yeux du vieux
griot à qui il sembla en résumer rapidement le contenu.
Aussitôt, l'émoi s'empara du vieillard; il se dressa et
interpella l'assistance en désignant le carnet que tenait
l'interprète; et,
cette fois, tous furent en émoi.
Spontanément, les soixante-dix villageois se rangèrent en
cercle autour de moi et ce large anneau humain commença
à tourner de droite à gauche, en modulant un chant tantôt
très doux, tantôt très sonore; ils piétinaient au coude à
coude, levaient les genoux, frappaient du pied la poussière
rouge...
Une femme se détacha des autres et vint vers moi d'un air
tendu. Saisissant le bébé qu'elle portait sur son dos, arrimé
par une écharpe, elle me
le tendit d'un geste brusque signifiant à l'évidence : "
Prends-let "... et je serrai l'enfant dans mes bras. Elle reprit
aussitôt le petit, mais déjà
une autre m ère me tendait le sien, puis une autre, et
encore une autre...
469
Je dus étreindre une douzaine de bébés. Le sens de leur
geste devait m'être expliqué, un an plus tard, par le docteur
Jerome Bruner, professeur à
1'uni-
versité Harvard et spécialiste de ces questions : " Vous avez
participé à
une des plus anciennes cérémonies de l'humanité,
l'imposition des mains.1
Elles vous disaient à leur façon : Par cette chair qui est
nôtre, nous nefai-sons qu'un avec toi. "
Plus tard, les hommes de Djouffouré me conduisirent dans
leur mosquée de bambou et de chaume, et ils prièrent
autour de moi en arabe.
Je me souviens avoir pensé alors en me prosternant : " Voici
que j'ai retrouvé les miens, et je ne comprends pas un mot
de ce qu'ils disent. "
L'essentiel de leur prière me fut ensuite traduit par un
interprète : "
Loué
soit Allah, car celui qui était perdu il nous l'a ramené. "
…tant venu par le fleuve, je voulais rentrer par terre. J'avais
pris place
derrière le jeune chauffeur mandingue, qui négociait
vigoureusement la méchante route cahoteuse nous
ramenant à Bandjoul. Dans la poussière et la chaleur, je
retournais une idée stupéfiante : A supposer que chaque
Noir américain ait eu comme moi le bonheur de détenir un
mince fil conducteur jusqu'à ses ancêtres, ne pourrait-il dès
lors arriver à savoir qui .
était son ancêtre paternel ou maternel africain, o˘ vivait cet
ancêtre lorsqu'il avait été emmené en esclavage, et enfin
quand il avait été enlevé?
Et,
muni de ces seuls indices, ce Noir américain ne pourrait-il
arriver à dénicher un vieux griot dont le récit lui permettrait
de retrouver son clan familial, peut-être même son
village?...
Je me représentais - ou plutôt je " voyais ", comme une
brumeuse pro-jection - cette déportation de millions de nos
ancêtres dont j'avais lu des descriptions. Des milliers d'entre
eux avaient été enlevés individuellement,
comme Kounta, mais il y avait eu aussi pour des milliers
d'autres l'horrible
réveil nocturne, les hurlements, le tumulte et la terreur des
villages attaqués, souvent livrés aux flammes. Les
survivants valides étaient alors encordés par le cou en longs
" convois " - s'étirant parfois sur un mille.
Et je les voyais, ces chaînes de captifs, dans leur torturante
marche vers la mer. Combien étaient morts en chemin ou,
pire encore, avaient été abandonnés, à bout de forces? quel
sort, pourtant, attendait ceux qui atteignaient la côte!
Rasés, frottés d'huile, inspectés jusque dans leurs plus inti
mes orifices, souvent marqués au fer rouge, ils étaient
enfournés dans les grands canots sous le cinglement des
fouets. Certains résistaient en hurlant, enfonçaient leurs
ongles dans le sable de la plage, s'en emplissaient la
bouche, essayant désespérément de rester encore un
instant acc roc hés à leur sol natal. Je voyais les captifs
roués de coups, jetés dans lés cales puantes et ténébreuses
des vaisseaux négriers, enchaînés sur des planches,
souvent si à l'étroit qu'ils devaient se tenir étendus sur le
côte'
Tout cela tourbillonnait dans ma tête au moment o˘ la
voiture arr'i'va en vue d'un gros village. Il était évident que
le bruit de ma visite à
Djouf-
fouré nous y avait précédés. Le chauffeur ralentit : tous les
habitants i,
s'étaient massés sur la route. Ils nous faisaient de grands
signes et s'égosil-470
laient à crier quelque chose. Alors, je me levai et agitai les
bras tandis qu'ils s'écartaient lentement pour laisser passer
la Land-Rover. Nous n'avions encore parcouru qu'un tiers du
village lorsque je compris brusquement ce qu'ils clamaient
tous.... jeunes hommes et vieillards parcheminés, mères et
petits enfants d'un noir de goudron - le visage illuminé par
un sourire radieux. Mister Kinté! Mister Kinté!
Je sentis un sanglot monter des tréfonds de moi-même et,
l'instant d'après, le visage enfoui dans mes mains, je versai
toutes les larmes de mon
corps. L'homme mUr que je suis n'avait jamais pleuré
comme ça depuis son enfance. Mister Kinté! Il me semblait
que je pleurais sur toutes les atrocités que l'homme a
commises envers l'homme, sans doute la pire tare de
l'humanité...
Je repris l'avion à Dakar. Et ce fut pendant ce vol de retour
que je décidai d'écrire un livre. L'histoire de mes ancêtres
serait, symboliquement,
la geste de tous les descendants d'Africains - tous issus,
comme nous de Kounta, d'un homme ou d'une femme né
dans un village d'Afrique noire et puis un jour capturé et
enchaîné au fond d'un de ces vaisseaux négriers qui l'avait
emmené de l'autre côté de l'Océan. Ces descendants
d'Africains pour qui, après la succession des plantations,
était venue la lutte pour l'émancipation.
A New York m'attendait, parmi beaucoup d'autres, un
message de l'hôpital de Kansas City : notre cousine Georgia
venait de mourir, à quatre-vingt-trois ans. En comparant les
heures, je devais découvrir q@'elle avait quitté ce monde
juste au moment o˘ rentrais dans Djouffouré. Etant la
dernière des vieilles dames investies de la mission de conter
" notre "
histoire, cousine Georgia avait rempli son dernier devoir en
me menant jusqu'en Afrique, et puis elle était allée rejoindre
les autres installées là-haut - et qui me regardaient.
Au fond, dès ma petite enfance, des faits sont survenus
dont je distingue après coup la chaîne, et qui devaient me
conduire à écrire le présent livre. En tout premier lieu,
grand-mère et les autres ont ancré dans ma mémoire notre
histoire familiale. Ensuite, un pur concours de circonstances
m'a poussé à tenter d'écrire pour tromper l'ennui de la navi-
gation, et à persévérer jusqu'à ce que j'en fusse capable.
Comme j'aimais la mer, j'avais pris pour sujet de mes
premières nouvelles de dramatiques
" aventures en mer " glanées dans les archives jaunies des
gardes-côtes des
…tats-Unis. Je ne pouvais souhaiter meilleure préparation au
casse-tête allaient constituer, pour ma rédaction, les
recherches ayant trait aux qu
questions maritimes.
Le bateau avait amené l'Africain dans " un endroit appelé
Naplis ", disaient grand-mère et les vieilles dames. Il devait
s'agir d'Annapolis, dans
le Maryland. Pourrais-je arriver à trouver quel navire en
provenance de la Gambie avait accosté à Annapolis avec
une cargaison humaine parmi laquelle se trouvait " l'Africain
", celui qui tenait tant à son nom de "
Kin-
ne-tay " auquel m'sieu John Waller avait substitué celui de "
Toby "?
471
La première chose à faire était de déterminer
approximativement l'époque de ce passage. Des mois plus
tôt, à Djouffouré, le griot av ait situé
la capture de Kounta Kinté " vers les temps o˘ arrivèrent les
soldats du roi ". Après avoir dépouillé pendant une dizaine
de jours les archives concernant tous les déplacements de
troupes anglaises au cours des années 1760, je finis par
trouver : les " soldats du roi " ne pouvaient être
que les " forces du colonel O'Hare ", un détachement
envoyé de Londres en 1767 pour défendre le fort James, sur
la Gambie - fort qui était alors aux mains des Anglais et
servait de point de concentration et d'écoulement de la
traite. Le griot avait été si précis que j'avais un peu honte
d'être en
train de vérifier ses dires.
Puis je m'adressai aux Lloyds de Londres. Le directeur qui
me reçut, M. R.C.E. Landers, écouta patiemment toute mon
histoire et me déclara en conclusion : " Soyez assuré,
monsieur, que les Lloyds de Londres vous accorderont toute
l'aide possible. " Je n'aurais pu espérer aide plus efficace,
car elle m'ouvrit les portes qui allaient me permettre de
consulter les anciens registres de l'inscription maritime.
Mes six premières semaines de recherches furent des plus
éprouvantes.
Je revois la succession de ces journées, toutes semblables,
toutes infruc-tueuses, à dépouiller dossier après dossier, à
parcourir feuillet après feuillet
d'inscriptions maritimes consignant des milliers de voyages
triangulaires des vaisseaux négriers, rel‚chant
alternativement en Angleterre, en Afrique et en Amérique -
pour repérer un unique navire, à une unique date. Et ma
déception se doublait d'une fureur croissante en constatant
à quel point ceux qui participaient alors à la traite des
esclaves n'y voyaient qu'un commerce de grande
envergure, comparable à celui du bétail, de nos j'ours.
J'en étais à ma septième semaine de recherches sans avoir
trouvé un seul mouvement de navire entre la Gambie et
Annapolis. Il devait être quatorze heures trente lorsque
j'attaquai le 1 023' feuillet d'inscription des vaisseaux
négriers. De format oblong, plus large que haut, il contenait
un état descriptif de quelque trente mouvements de
vaisseaux sur la Gambie
- accostages au fort James, ou appareillages depuis ce point,
pour les années 1766 et 1767. Arrivé à celui qui était inscrit
sous le numéro 18, mes yeux remontèrent
automatiquement aux intitulés des colonnes : Nom du
bateau... Nom du capitaine... Destination...
Le 5 juillet 1767 - J'année " o˘ arrivèrent les soldats du roi " -
le Lord
Ligonier, commandé par le capitaine Thomas E. Davies,
avait appareillé
pour Annapolis...
Curieusement, je ne réagis pas aussitôt. Je me souviens
avoir noté
pas-
sivernent ces indications, avoir rendu les dossiers, être sorti.
Il y avait un
petit salon de thé à deux pas. J'y entrai, commandai du thé,
et soudain quelque chose se déclencha dans mon esprit : ce
bateau pouvait être celui qui avait emmené Kounta Kinté!
Déjà j'étais debout - et j'avoue être parti sans payer!
J'appelai la Pan
Am, retins la dernière place sur le vol de New York. Je
n'avais même pas 472
le temps de repasser par mon hôtel. Un taxi me déposa de
justesse à l'aéroport de Heathrow. Bien que ce f˚t un vol de
nuit, je ne pus fermer l'oeil.
Une seule chose m'occupait l'esprit : consulter de nouveau
un livre que j'avais eu en mains à la Bibliothèque du
Congrès de Washington. Je revoyais sa reliure marron clair,
son titre estampé en brun : le Trafic du port dannapolis, par
Vaughan W. Brown.
A New York, je pris la navette des Eastern Airlines pour
Washington.
A l'aéroport, je sautai dans un taxi et me fis conduire à la
Bibliothèque du Congrès. J'y demandai le livre, l'arrachai
presque des mains du jeune homme qui me l'apporta, le
feuilletai fiévreusement... et la confirmation était là! Le 29
septembre 1767, le Lord Ligonier avait été examiné par la
douane portuaire d'Annapolis.
Je louai une voiture et me rendis à Annapolis. J'allai tout
droit aux Archives de l'…tat du Maryland. Je voulais
consulter la presse locale du début octobre 1767. La
bibliothécaire, Mrs. Phebe Jacobsen, m'apporta bientôt une
bobine de microfilms : la Gazette du Maryland. Et je trouvai
l'annonce dans le numéro du 11, octobre, composée dans
ces caractères qui nous paraissent surannés . " VIENT
D'ARRIVER, A bord du Lord Ligo nier, capitaine : Davies, du
fleuve Gambie, en Afrique, et offerte à la vente
par les soussignés, le 7 octobre prochain à Annapolis, contre
argent comptant ou lettres de change, une cargaison
d'ESCLAVES SAINS DE
PREMIER CHOIX. Ledit bateau chargera du tabac en
franchise à destination de Londres au prix de 6 £ Sterling la
tonne. " Les soussignés étaient
John Ridout et Daniel of St. Thos. Jenifer.
Le 29 septembre 1967, je ne pouvais me trouver qu'en un
unique lieu sur un quai d'Annapolis. C'est là que deux
siècles plus tôt, jour pour jour,
avait accosté le Lord Ligonier. Tourné vers l'Océan, vers
cette " grande eau " à travers laquelle on avait amené mon
arrière-arrière-arrière-arrière-
grand-père, je pleurai - encore une fois.
Dans le feuillet o˘ j'avais trouvé inscrit, parmi les
mouvements des trente navires qui avaient accosté au fort
James sur la Gambie ou qui en avaient appareillé, durant la
période 1766-1767, celui du Lord Ligonier, il était précisé
qu'il avait emporté cent quarante esclaves. Combien
avaient
survécu au voyage? Il me fallait retourner aux Archives du
Maryland. Et j'y trouvai un inventaire de la cargaison du
navire, à son arrivée dans le port d'Annapolis, à savoir : 3
265 " dents d'éléphants ", comme on appelait alors les
défenses de ces animaux; 3 700 livres de cire d'abeille; 800
livres
de coton brut; 32 onces d'or de Gambie; et 98 " nègres ".
Ainsi, quarante deux Africains étaient morts pendant la
traversée, soit près d'un tiers de sa cargaison de " bois
d'ébène " - eh bien, ce chiffre se situait dans la moyenne
des pertes sur les vaisseaux négriers.
Mais au fond, me dis-je à ce moment-là, grand-mère, tante
Liz, tante Plus, cousine Georgia n'avaient-elles pas été, à
leur façon, des sortes de griots? Dans mes carnets, pleins
de leurs récits séculaires, il était dit que
notre Africain avait été vendu à " m'sieu John Waller ", celui
qui l'avait 473
baptisé " Toby ". Au cours de sa quatrième tentative de
fuite, se trouvant acculé, il avait blessé d'un jet de pierre un
des deux chasseurs d'esclaves professionnels qui l'avaient
rattrapé, et ceux-ci lui avaient sectionné le pied.
" Le docteur William Waller " avait, par ses soins, sauvé la
vie de cet
esclave et, indigné par sa mutilation, l'avait acheté à son
frère John.
Allais-
je dénicher, là-dessus, un document? Au point o˘ j'en étais,
je n'en doutais
plus.
Alors, je me rendis à Richmond, Virginie. Je scrutai - en
microfilm
- tous les actes légalement passés dans le comté de
Spotsylvanie après septembre 1767. Et je trouvai un acte du
5 septembre 1768, par lequel John Waller et sa femme, Ann,
transféraient à William Waller les terres et les biens ci-après
désignés, dont deux cent quarante acres de terres arables...
et, sur la deuxième page, un esclave m‚le noir, du nom de
Toby.
Seigneur Dieu!
Mon choc devant la pierre de Rosette remontait à douze
ans. Depuis lors, j'avais couvert au moins huit cent mille
kilomètres - à chercher, à
filtrer, à vérifier, à trouver de plus en plus de choses sur des
gens dont les traditions orales respectives ne s'étaient pas
seulement révélées exactes,
mais se recoupaient des deux côtés de ]'Océan. Le moment
était venu d'abandonner mes recherches et d'écrire le livre
que je projetais!
…voquer l'enfance et l'adolescence de Kounta Kinté me fut
une longue t‚che, et j'en étais venu à le connaître si bien
que sa capture me mit au supplice. Mais j'en arrivai au
moment de son transport sur un navire négrier parti de
Gambie. Alors, je repris l'avion pour l'Afrique. Et je fis le
siège des compagnies pour trouver le bateau qui me
ramènerait de n'importe quel port africain aux Etats-Unis.
quelle pouvait avoir été
l'atmosphère de ces transports? J'embarquai sur lafrican
Star, un navire de la compagnie Farrell. Une fois en mer,
j'expliquai qu'écrivant un livre je voulais essayer de
retrouver l'ambiance de la traversée de mon ancêtre.
Et tous les jours, après dîner, je descendis par les échelles
de fer jusqu'à
fond de cale - comme la cale était profonde et sombre, dans
ce vieux cargo! Ne gardant que mes sous-vêtements, je me
couchais sur les dures planches du fardage. …tendu sur le
dos, j'essayais d'imaginer ce que Kounta distinguait,
entendait, sentait, go˚tait et surtout, tel que je le
connaissais
ce qu'il éprouvait. En réalité, mes dix jours de traversée
furent grotesquement luxueux, comparés à l'atroce épreuve
du " passage " de Kounta Kinté, de ses compagnons, de ces
millions d'hommes terrifiés, enchaînés, immobilisés dans
leurs déjections pendant un voyage de quatre-vingts à
quatre-vingt-dix jours, au terme duquel les attendaient
encore d'autres abominations physiques et psychiques. Mais
je par-vins finalement à décrire cette traversée de l'Océan -
cet enfer flottant vécu par une cargaison humaine.
J'ai déroulé dans Racines l'histoire de nos sept générations.
Tandis que je l'écrivais, maintes occasions me furent
données de parler à un audi-474
toire de sa genèse et de sa rédaction. Et il est une question
que l'on me posait généralement : " quelle part y a-t-il de
réel dans Racines, et quelle
part d'inventé? " Eh bien, toute la lignée décrite est telle
que la tradition
orale de mes familles africaine et américaine en a préservé
l'histoire -
histoire corroborée par les nombreux documents que j'ai pu
retrouver.
quant à la texture de Racines, elle procède d'innombrables
recherches sur les moeurs et coutumes, les cultures, les
modes de vie indigènes. Pour réunir
tout ce matériel, j'ai fouillé une cinquantaine de
bibliothèques, de dépôts d'archives et autres hauts lieux de
la conservation pendant des années et sur trois continents.
Et je pense à présent que ceux qui " regardent de là-haut "
ne sont pas seulement grand-mère, cousine Georgia et les
vieilles dames mais aussi tous les autres : Kounta et Bell;
Kizzy; Chicken George et Matilda-, Tom et Irène; grand-père
Will Palmer; maman - et celui qui les a rejoints depuis peu :
papa...
Il avait quatre-vingt-trois ans. George, Julius, Lois et moi
étions en train d'organiser ses funérailles lorsque l'un de
nous exprirna qu'à son sens
papa avait eu une vie bien remplie et riche, dans l'acception
qu'il donnait du terme " richesse ". En outre, il était mort
rapidement, sans souffrir, et
nous le connaissions trop bien pour savoir qu'il n'aurait pas
voulu nous voir pleurer. Eh bien, nous n'allions pas pleurer.
Je remuais tant de souvenirs que, lorsque le chargé des
pompes funèbres parla du " défunt ", j'eus du mal à faire la
relation entre ce mot et notre père, autour de qui
l'ambiance avait toujours été si vivante. Peu avant le service
funèbre, qui devait se dérouler dans une chapelle de
Washington bondée d'amis de la famille, mon frère George
prévint l'officiant,
le révérend Boyd, que nous, les fils, prendrions à un certain
moment la parole pour évoquer le souvenir de papa avec
nos amis.
Et c'est ainsi qu'à un moment de la cérémonie juste, après
qu'eut été
interprété un des cantiques préférés de papa, George se
leva et se tint à côté du cercueil ouvert. L'un des souvenirs
les plus nets qu'il avait, dit-il, c'était que de tout temps nous
avions hébergé au moins un des élèves de papa - parce
que, ayant poussé un petit fermier à mettre son garçon au
collège, il avait résolu la question des frais en disant : " Il
habitera chez nous. " George estimait qu'il devait y avoir
dans le Sud près d'une vingtaine d'ingénieurs agronomes,
directeurs de lycée et enseignants qui revendiquaient avec
fierté d'être des " garçons du professeur Haley ".
Puis George évoqua un de ses plus anciens souvenirs. Papa
nous avaient emmenés tous les trois à Tuskeegee, Alabama,
pour voir un
" grand homme ". Il s'agissait du docteur George
Washington Carver, scientifique noir de génie. Celui-ci nous
avait fait visiter son laboratoire,
recommandé de bien travailler en classe et donné à chacun
une petite fleur.
Et George termina en disant que, puisque papa regrettait,
vers la fin de sa vie, que nous n'organisions pas, chaque
année, de grandes réunions de 475
famille, nous devions considérer notre présence ici comme
une grande réunion en son honneur.
Ce fut alors à mon tour. J'allai prendre la place de George et,
contemplant papa, je dis à l'assistance qu'étant J'aîné j'avais
de lui des souvenirs
plus anciens que quiconque. Ainsi, ma première impression
distincte de ce qu'était l'amour, je l'avais eue tout enfant en
voyant mes parents se regarder au temple, tandis que
maman jouait l'introduction du cantique que papa allait
chanter en soliste. Un autre souvenir de ma petite enfance,
c'était que papa disposait toujours pour moi d'une iécette
de cinq ou même de di p x cents, aussi serré que p˚t être le
budget familial. Il me suffî-sait de le trouver seul et de lui
demander de me raconter, une fois de plus,
les combats de son unité, la 92e section du 3661
d'infanterie du corps expé-ditionnaire américain, dans
l'Argonne, " Fils, S'écriait-il, nous étions féroces! " A la fin du
récit, il ressortait à l'évidence que toutes les fois o˘
les choses avaient pris trop mauvaise tournure, le général
Pershing avait fait mander le sergent Simon A. Haley, de
Savannah, Tenessee (matricule 2816106), nouvelle aussitôt
transmise par les espions allemands à leur haut
commandement et qui faisait trembler jusqu'au Kaiser lui-
même.
L'événement le plus décisif pour nous dans la vie de papa,
racontai-je à nos amis, hormis sa rencontre de maman au
Lane College, survint lorsqu'il était à l'Agricultural and
Technological College de Greensboro, en Caroline du Nord. Il
en était arrivé au point d'envisager d'abandonner ses
études et de se faire métayer. " Vous comprenez, les
enfants, avec quatre boulots à temps partiel, je n'avais plus
une minute pour étudier. " Mais, juste à ce moment, sa
demande de travail temporaire pour l'été, comme garçon
des wagons-lits, avait été agréée. En service sur le train
Buffalo-Pittsburgh, il avait été sonné à deux heures du matin
: c'étaient un Blanc et sa femme qui, n'arrivant pas à
s'endormir, demandaient du lait chaud.
Papa leur avait apporté le lait et, racontait-il : " Je voulais
repartir, mais
l'homme avait envie de bavarder. Il semblait surpris de
rencontrer un étudiant à ce poste. Il me posa une foule de
questions et me donna un géné-reux pourboire en arrivant à
Pittsburgh. " Ayant épargné au maximum, papa était
retourné au collège en septembre 1916. Et voici que le
directeur lui avait montré une lettre, émanant du client des
wagons-lits - il s'appelait
R.S.M. Boyce; c'étaît un ancien chef de service de l'agence
de publicité.
Curtis, à présent retraité. S'étant enquis du montant global
d'une année d'études, il avait envoyé un chèque couvrant
toutes les dépenses de papa : cours, pension complète et
livres - au total 513 dollars et 15 cents. Et papa
avait obtenu des notes qui lui avaient fait attribuer la
bourse instituée la
même année par la faculté d'agriculture de l'université
Cornell en faveur des meilleurs élèves des collèges noirs
patronnés par les …tats.
Et c'est ainsi que papa avait pu passer son diplôme à
l'université
Cornell et devenir professeur. Nous, les enfants, avions
bénéficié de l'influence de ce milieu enseignant conjuguée à
celle des réussites dans la famille de maman, d'o˘ ce que
nous étions devenus, nous, ses quatre 476
enfants, réunis pour la dernière fois autour de lui : moi -
écrivain; George
- directeur adjoint à l'Agence d'informatîon des …tats-Unis;
Julius -
archi-
tecte de la Marine; Lois - professeur de musique.
Nous nous envol‚mes ensuite pour ]'Arkansas, o˘ une
seconde cérémonie attendait la dépouille de papa : celle
qu'avaient organisée la foule de ses amis de l'université de
Pine Bluff et des environs, o˘ il avait terminé
ses quarante ans d'enseignement comme doyen du
département d'agri culture. Nous le conduisîmes à travers le
campus et lui fimes monter et redescendre la voie qui a été
baptisée, lorsqu'il a pris sa retraite
" Avenue S.A. Haley ".
Après le service funèbre de Pine Bluff, nous avons emmené
papa là
o˘ il voulait reposer - dans le cimetière des Anciens
Combattants, à Little Rock. Arrivés à la section 16, nous
avons vu descendre son cercueil dans la tombe nO 1429. Et
les enfants qu'il a engendrés - la septième génération
depuis Kounta Kinté - sont alors partis très vite, en évitant
de se regarder.
Nous avions promis de ne pas pleurer.
Ainsi, papa a rejoint les autres là-haut. Et, tous ensemble, ils
nous regardent et nous guident. Et je sens qu'ils partagent
mon espoir : que ce récit sur notre peuple contribue à
rendre un peu moins pesant le fait que l'Histoire, le plus
généralement, est écrite par les vainqueurs.
Achevé d'imprimer le 15 décembre 1977
sur les presses de Maury-Imprimeur S.A.
45330 Malesherbes
NI, d'éditeur 77529
No d'imprimeur L77/4966
DépOt légal - 4e trimestre 1977
imprimé en France