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publié par la
SOCIETE D'ETUDES ECONO~IQUES, SOCIALES ET STATISTIQUES
sous l'égide du
(T.~TRI 1'~ln'R,iTAIRt D~ LA RECHIRCHE SliENTIIIQL!F
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SOCHEPIŒSS
Ih. Angle Ralla! Ben Allmcd
Saint-Saéll' -- Té! : 24.5 7 .4"
Casablanca
Un colloque international sur l'œuvre
de Paul Pascon et consacré à la société
rurale au Maroc, aura lieu les 26, 27
et 28 novembre 1986.
Pour tous renseignements, écrire au
Bulletin.
AVANT-PROPOS
6
SOMMAIRE
Avant-Propos........................................................................ 5
1 - TEXTES INEDITS
Une expérience inédite de laboratoire (1969) . Il
Les caractéristiques des exploitations agricoles (1972) . 17
Entretien avec Tahar Benjelloun (1979) . 43
~ La sociologie, pourquoi faire? (1979) . 59
Mythes et croyances au Maroc (1981) . 71 :x.-
Histoire du peuplement de l'Ounein (1983) . 87
Code pénal des Mejjat du Tazerwalt (1984) . 97·
Traitement des fonds d'archives familiales (1984) . 103
Courte visite dans la cuisine des sciences humaines (1984) . 107
Les paysans sans terre (1985) . 115
Le réglage du texte (1985) .. 142
II - TEXTES EPUISES
L'émigration des Chleuhs du Sous - Les Aït Ouadrim à
Jerada (1954) . 147
Les villages miniers de la région de Khouribga (1960) .. 157
Désuétude de la jmaa dans le Haouz de Marrakech (1965) 185
Population et développement (1967) .. 195
La nature composite de la société marocaine (1967) . 211 'f...
Les jeunes nous poussent à réorganiser le monde (1969) .. 217 i..
Pour un développement des études de technologie
quantitative (1983) . 223
III - TEXTES DE AHMED ARRIF
De l'examen (1982)............................................................... 231
De la citation (1984)............................................................. 243
IV
7
1
TEXTES INEDITS
Une expérience sociologique
de laboratoire
11
peaux. La surexploitation des jeunes sous des statuts sociaux Illegaux, qui
n'est que le transfert social de l'exploitation économique générale du pays par
des nations plus riches, ne manque pas de créer de graves problèmes auxquels
l'Etat s'efforce de faire face. La forme la plus courante de l'action de l'Etat
est de relever le niveau de formation des jeunes pour les mettre à même de
s'incorporer par leur qualification - cette action ne parvient à son objectif
qu'autant que les adultes ou les gens âgés qui détiennent les moyens de pro-
duction acceptent de transférer une partie de leurs prérogatives à la jeunesse
instruite. On comprend qu'ils n'y trouvent pas intérêt. Une forme plus rare est
celle de création d'emplois spécialement réservés aux jeunes; plus rare car ici le
défaut de capitaux restreint la possibilité de généralisation.
Une forme encore plus rare actuellement à l'étude est celle d'opérations
confondant la formation et la production qui dans le domaine agricole prend
le nom au Maroc de FEJA (Ferme de jeunes agriculteurs). L'Etat est à l'ori-
gine de l'expérience qui consiste à utiliser la jeunesse rurale pour mettre en
valeur des terres ou construire des villages ou tenir des ateliers mécaniques
dans la ~ampagne. Par suite, la population, âgée ou jeune, assimile au début
ces ouvertures d'emplois à des postes de fonctionnaires qui leur seraient
offerts. La première difficulté à surmonter est de faire saisir aux bénéficiaires
comme aux autres qu'il ne peut s'agir d'une fonctionnarisation.
Dans la pratique, il est décidé par exemple de mettre en valeur une centaine
d'hectares de mauvaises terres qui vont être nouvellement irriguées. Ces terres
doivent être au préalable nettoyées, défrichées, nivelées, équipées de petits
canaux en terre, bref amendées. On crée une ferme en invitant dans la com-
mune rurale dont elle fait partie 25 jeunes à venir y travailler un an. Une masse
considérable -près de 200 jeunes- se présentent à ce qu'ils croient être une
«embauche». On explique aux jeunes qu'une somme infime leur sera avancée
par semaine ($ 1) et que la rémunération finale sera représentée par le partage
du bénéfice de la ferme, c'est-à-dire sans garantie de résultat.
Un grand nombre de candidats se retirent à la suite de cette explication,
presque tous (dans un cas il n'en restait plus que 10, dans un autre 15) ren-
traient chez eux en considérant discutables ces conditions d'emplois. Disons
surtout qu'ils étaient surpris des conditions proposées et déçus dans leurs
attentes car l'Etat généralement paraît être un meilleur employeur. L'expé-
rience commence donc avec un petit effectif. Au bout d'une semaine, peu à
peu, les jeunes reviennent lorsqu'ils ont vu que le petit groupe s'organise,
dirige les travaux, vit d'une manière communautaire, pratique la comptabilité
de la ferme, apprend quelque chose. Au bout de un ou deux mois, l'effectif
prévu de 25 est atteint, on refuse les nouvelles candidatures.
Un deuxième aspect intéressant à traiter est celui du plan de culture et des
objectifs de production. L'Etat, représenté par le Ministère de l'Agriculture et
de la Réforme Agraire, recommande le développement de certains plans de
cultures dans le cadre de la planification de la production pour l'approvi-
sionnement du marché national et la fourniture de certaines denrées à
l'exportation.
12
Les agriculteurs poursuivent évidemment des objectifs différents car ils
vivent encore en large partie dans une économie de subsistance et cultivent
davantage pour se nourrir que pour vendre. La solution choisie au Maroc
pour dépasser la contradiction qui existe entre les objectifs de production de
l'Etat et les objectifs de production des agriculteurs est celle du contrat de
culture de l'Etat pour certaines productions dont il a le monopole de la com-
mercialisation; il garantit les prix et donne des avances pour couvrir les frais
de culture. Comme la signature d'un contrat est un acte volontaire, l'Etat doit
dépenser beaucoup d'énergie pour susciter le désir des agriculteurs et les
amener à signer. Dans les fermes de jeunes, l'avantage vient de ce que l'éco-
nomie de subsistance a moins de signification et que très tôt les jeunes com-
prennent et acceptent les cultures industrielles nouvelles produites sous con-
trat. La conséquence est qu'ils deviennent des propagandistes de ces cultures
une fois revenus au village. Un débat extrêmement intéressant se développe au
début de l'année agricole entre les jeunes et l'administration pour la fixation
du plan de culture. Les jeunes étant issus du milieu rural connaissent parfai-
tement les conditions de commercialisation locales; par contre ils ignorent les
conditions du marché régional, national ou international.
Ils acceptent mieux que leurs pères l'idée d'une production commercialisée,
mais ils hésitent à entreprendre une production commercialisée sur des mar-
chés et à des prix qu'ils ignorent. L'administration par contre ignore les con-
ditions réelles de la commercialisation sur le marché local. Des discussions
s'engagent après visite ou information sur les marchés extérieurs et l'on peut
dire que le plan de culture qui est fixé en définitive est un compromis original
entre les désirs de chacun. L'avantage de fixer ceci avec les jeunes réside en ce
qu'ils en seront ultérieurement les propagateurs dans le milieu alentour.
Un troisième problème qui a été réglé, ou qui est en cours de règlement, est
celui du calcul de la rémunération. La ferme est sous le régime coopératif.
Chacun n'apportant que son travail, et en principe le même travail, reçoit une
part égale du bénéfice de l'exploitation. La première année, à l'issue de la
campagne agricole, une discussion s'est engagée entre l'administration et les
jeunes sur le principe de la distribution; l'administration tendait à opérer une
répartition en proportion du travail réel de chacun, calculé à partir de sa pré-
sence effective à l'activité productrice. A tour de rôle en effet, les jeunes assu-
rent le nettoyage, la cuisine, le gardiennage, bref, toute une série d'occupa-
tions non productives et à la fin de l'année, une sorte de différenciation s'était
opérée entre les jeunes: les plus actifs s'occupent davantage des travaux des
champs, d'autres plus dolents des travaux domestiques ou du gardiennage.
D'autres encore s'étaient absentés, et ces différences, sans porter réellement
tort à la gestion de la ferme, risquaient fort de développer des inégalités. On
propose donc une répartition inégale. Les jeunes refusèrent, arguant à juste
titre qu'il aurait fallu le savoir à l'avance. L'administration accepta le point de
vue des jeunes et les bénéfices furent distribués également entre chacun. Ceux
qui avaient travaillé davantage ressentirent une amertume et firent décider à
l'assemblée qu'il fallait mettre au point l'année suivante un système de calcul
du travail. Cinq de ceux-ci ayant été repris l'année suivante entreprirent
13
d'expliquer et de convaincre les nouveaux de l'intérêt d'une mesure rigoureuse
du travail physique (le kheddam) représentant une norme journalière.
14
cherche au contraire un modèle de transfert de l'initiative au profit des jeunes
et une solution pour un auto-financement intégral.
On pense réaliser ces deux transferts en cinq années. Pendant la première
année l'Etat fait les frais du premier établissement (20.üOO$) et subventionne
pendant quatre ans le fonctionnement nourriture, habillement et argent de
poche (8.000 $ par an). La cinquième année, l'autofinancement est total. On
passe de cette première phase à la seconde en conservant deux ans de suite la
quatrième promotion. Du point de vue de l'encadrement, la première et la
deuxième année, l'Etat prend en charge le directeur de la ferme (adjoint tech-
nique agricole) et un moniteur (3.600 $ par an au total), la troisième année,
c'est un jeune ayant deux ans de pratique qui remplace le moniteur, la cin-
quième année (non réalisée encore) le directeur de la ferme disparaît, le groupe
est en auto-gestion contrôlé de l'extérieur par l'administration.
16
Les caractéristiques des
exploitations agricoles(*l
(*) Inédit. Reprise d'un article publié en collaboration avec [Link] dans la revue Les
hommes la terre et l'eau, ONI 1962, revu et augmenté. 2 octobre 1%2.
17
un certain nombre de catégories à la fois complémentaires et antagonistes:
complémentaires en raison de l'inégale répartition des moyens de production,
terre, travail, attelages, semences, etc... antagonistes dans la mesure où
chaque catégorie essaie de réaliser l'ajustement à son profit, tente d'obtenir le
plus possible de la prestation en moyens de production qu'elle effectue aux
autres catégories.
Les modes de production fondamentaux sont à peu près les mêmes partout.
Ce qui va varier d'une région à l'autre, c'est, avec les types de répartition des
moyens de production, leur importance relative, la prédominance de telle ou
telle catégorie. En définitive, ce sont les types de complémentarités et d'anta-
gonismes découlant de ces répartitions qui vont donner leur physionomie et
leur dynamisme aux structures agraires de chaque région.
Il semble donc que l'approche des structures agraires doive commencer par
une délimitation générale de catégories d'exploitations qui vont s'insérer dans
les structures agraires. C'est cette approche qui constituera la matière de cette
étude.
18
telle sorte qu'il y a souvent chevauchement des exploitants et difficulté à
déterminer un responsable de l'exploitation. Dans la pratique - notamment
pour l'enquête - on peut, lorsqu'il y a ainsi chevauchement, reconnaître
comme exploitant celui qui a la principale responsabilité dans la marche de
l'exploitation. Cette définition n'a cependant qu'une valeur pratique et se
révèle insuffisante pour déterminer l'exploitant lorsqu'interviennent des
obligations de responsabilité de la part de l'exploitant, telles que responsabi-
lité du crédit et des dettes, responsabilité de l'observation d'un plan de cul-
ture, de l'utilisation de l'eau, de l'impôt, etc...
1Q
Les catégories d'exploitation distinguées selon les critères socio-écono-
miques, sont assez indépendantes du type d'agriculture: la petite exploitation
vivrière à travail familial peut ainsi exister tant en agriculture en sec qu'en
agriculture irriguée. Par contre, selon les types d'agriculture les caractéristi-
ques de ces mêmes catégories d'exploitation seront différentes. La petite
exploitation vivrière à travail familial en bour se différenciera de la même
exploitation en irrigué par une taille d'emplois différents, par des techniques,
une économie et un revenu différents, etc ... ; de même, certaines catégories
d'exploitation pourront ne pas exister dans un type d'agriculture donné.
Les critères socio-économiques font apparaître des catégories plus générales
que les critères agricoles; en quelque sorte, les catégories socio-économiques
sont recoupées et différenciées par les critères agricoles. Du point de vue de la
méthode d'analyse, ce sont donc les seconds critères, critères socio-
économiques qui permettront de déterminer les types fondamentaux
d'exploitations agricoles.
Du point de vue socio-économique, on peut distinguer schématiquement
deux grandes catégories d'exploitation:
- d'une part les exploitations qui n'ont pour objet que d'assurer la subsis-
tance des exploitants. Ce sont les exploitations vivrières.
- d'autre part les exploitations où la part de l'agriculture marchande est
dans tous les cas plus importante que la part d'agriculture qui couvre les
besoins de l'exploitant. De telles exploitations se caractérisent par un phéno-
mène: l'accumulation du capital.
Ces exploitations tendent à être des «entreprises agricoles». Selon certains
critères, dont il sera fait mention, on y distinguera des entreprises à caractère
non-capitaliste, d'autre à caractère capitaliste.
La question s'est posée de savoir si l'on devait distinguer des catégories
d'exploitations féodales, ou semi-féodales, en d'autres termes, si l'on devait
considérer comme une seule exploitation le grand domaine travaillé en faire-
valoir indirect par des khebbaz-associés (1), une telle situation pouvant carac-
tériser le «semi-féodalisme».
Selon les critères adoptés pour définir l'exploitation, on doit admettre qu'il
y a en fait sur ce grand domaine plusieurs exploitations. Ainsi la partie du
domaine cultivée par les khammès du grand propriétaire pourra être consi-
dérée comme une entreprise en faire-valoir direct, le reste du domaine donné à
des khebbaz, comportant autant d'exploitations - généralement vivrières - en
faire-valoir indirect, qu'il y aura de khebbaz.
A partir de cette distinction schématique, il a été possible, en regroupant les
données fournies par l'observation directe, par les questionnaires d'enquête,
par les dépouillements statistiques, d'établir une classification socio-
économique des exploitations; celle-ci sert alors de trame à une différencia-
tion plus poussée où chaque type socio-économique s'individualise géogra-
(1) «khebbaz»: exploitant associé à part de récolte à un propriétaire pour l'exploitation de sa
terre.
20
phiquement selon les terroirs, selon les types d'agriculture, selon l'importance
relative d'autres types socio-économiques, c'est-à-dire selon les critères agri-
coles.
Nous définissons ci-après les principales catégories d'exploitations qui
forment la trame des structures agraires. C'est à partir de ce schéma que l'on
pourra étudier la complexité régionale. Celle-ci se qualifiera par les rapports
qui existeront entre chaque catégorie d'exploitations: telle catégorie pourra
dominer - par exemple l'entreprise agricole capitaliste - et imprimer à
l'ensemble des exploitations une physionomie particulière que viendront
compliquer les déterminismes du terroir, du type d'agriculture; tels conflits
pourront exister entre les catégories d'exploitation et donner un dynamisme
sui generis à l'ensemble.
En définitive, une diversité très grande mais que l'on peut approcher par
étapes en déterminant, dans un premier temps, la trame de cette diversité: la
classification socio-économique des exploitations.
Nomenclature
A. Infra exploitations
B. Exploitation à reproduction simple
B 1 à revenus annexes
B 2 incomplète
B 3 autarcique
B 4 importatrice de M.O.
C. Exploitations latifundiaires
C 1 Azib
C Il par touiza
C12 par khammès
C 13 par associé
C14 par mécanique et salarié
C 2 Lotissements latifundiaires ou soukkane
C 3 Pastorales extensives
C 4 [Link]. terres de rente foncière pure
D. Exploitations capitalistes
D 1 intensives
D 2 plantations
D 3 mixtes
D 4 extensives
E. Coopératives pm
F. Lotissement
G. Fermes d'Etat
H. Exploitation d'essai de la Recherche Agronomique
A. LES INFRA-EXPLOITATIONS
Ces formes de production ne répondent pas à la définition de l'exploitation
car le producteur ici n'a pas en vue de parvenir à la reproduction du capital. Il
s'agit essentiellement des jardins d'agrément et des toutes petites parcelles que
le propriétaire n'a pu louer cette année et qu'il cultive à temps perdu.
Ceci ne présente pas beaucoup d'intérêt, ni beaucoup de surface. Mention
spéciale cependant doit être faite des jardins disséminés dans les banlieues
immédiates des grandes villes, qui disposent parfois de droits d'eau exorbi-
tants pour leur surface (jardins floraux, piscines privées, etc ...) et qui doivent
être classés parmi les éléments de consommation somptuaire de propriétaires
latifundiaires marocains ou étrangers.
Ce genre d'exploitation est très largement dominant sur les terres collec-
tives, les terres guich, et dans les zones de micro-propriété. La plupart des
propriétés latifundiaires sont en outre données à bail en petits lots à des
exploitants qui les mettent en culture sous la forme d'exploitants à reproduc-
tion simple. La plupart des terres habous et des terres d'Etat louées à l'année
ou loties sont cultivées selon ce mode.
Les propriétaires étrangers, eux-mêmes, en viennent parfois à donner à bail
certaines parcelles éloignées à rln petits exploitants non capitalistes, ou à des
entrepreneurs citadins.
Outre le fait que ce système est largement dominant, on doit noter qu'il tend
aujourd'hui encore à se renforcer aux dépens des exploitations latifundiaires
et même des exploitations capitalistes, ceci très récemment.
DEFINITION ET DESCRIPTION GENERALE
L'exploitation à reproduction simple peut être définie comme une forme de
production orientée principalement vers la satisfaction des besoins du groupe
familial de l'exploitant principal, ces besoins étant surtout alimentaires (plus
de 70 070 en valeur). Il s'en suit que la production orientée vers le marché ne
l'est qu'en vue d'un échange avec des produits alimentaires, dans la plupart
des cas d'origine agricole. On note une faible motivation au profit de la part
de l'exploitant et une confusion entre le compte d'exploitation et le compte du
ménage.
Les coûts de production dans ces exploitations sont étroitement liés aux
aléas des facteurs naturels ; par ailleurs la rudimentaire diversification des
cultures dans la zone et la proximité du marché local lient étroitement les prix
de vente des produits à l'abondance relative des récoltes.
Cette exploitation est la plus petite que l'on rencontre. Elle se caractérise
principalement par l'apport de revenus extérieurs qui seuls permettent à
22
l'exploitant de subsister. Il s'agit d'une exploitation largement déficitaire en
moyens de production : peu de terres, peu de moyen de traction, peu de
semences, un endettement important.
Ce déficit en moyens exclut pour ces exploitants toute possibilité d'agran-
dir leur exploitation par location de terre ou association. Au contraire, il est
fréquent qu'ils n'arrivent pas à travailler leurs propriétés déjà exiguës et qu'ils
en donnent une partie à des exploitants mieux pourvus.
Le seul facteur de production abondant est la force de travail de ces exploi-
tants. Il leur reste donc à rechercher un emploi salarié qu'ils trouvent dans
l'agriculture, dans les chantiers, dans l'agriculture «traditionnelle» (dédou-
mage, moissons, etc ...). Ce travail est en règle générale occasionnel. En défi-
nitive, ces exploitants se différencient assez peu des paysans sans terre.
Ces exploitations se rencontrent principalement à proximité des centres et
des villes ou bien au voisinage des zones de parcours. C'est que l'exploitant ne
trouve pas sur sa terre - dont la plupart du temps il est propriétaire ou usu-
fruitier collectiviste - de quoi vivre à sa suffisance: il est donc contraint de
chercher du travail ailleurs ou de louer sa terre. Dans les zones où aucun tra-
vail ne peut lui être offert, il devient petit rentier, partout ailleurs fellah et
ouvrier occasionnel.
L'exploitation à revenu annexe est évidemment exiguë là où la terre est irri-
guée: sa superficie est largement inférieure à un hectare, avec un droit d'eau
correspondant. C'est la disposition d'un droit d'eau et le fait de pouvoir
planter quelques arbres qui attachent l'exploitant à sa terre. Mais ne pouvant
s'équiper suffisamment - 80 010 n'ont pas d'attelage et elles manquent toutes
de semences en octobre - ces exploitations exportent leur main-d'oeuvre vers
d'autres activités au lieu de prendre d'autres terres à bail.
Caractère discriminant : revenus annexes importants (plus de 30 010 du
Compte d'exploitation ?)
Irrigation: droits d'eau ridiculement faibles. Inondation de plates-bandes.
Grande surface perdue pour les servitudes en chemins et séguias.
Aspect de jardins potagers.
Dimension : inférieure à 1 ha. Moyenne de 60 ares dans les zones irriguées.
Plus réduite encore dans les foum irrigués: 30 à 40 ares. Coût déme-
suré de la terre jusqu'à 20.000 DH par hectare (mais on n'a jamais vu
un hectare être vendu en entier)
Matériel: houe, sape, pioche. 15 010 ont une demi-zouja, 5 010 ont une zouja
entière. Généralement le labour pour ameublir la terre est fait en
empruntant gratuitement un attelage pendant une journée ou une
demi-journée. Tous les autres travaux sont faits à la main.
Main-d'oeuvre: familiale, y compris femmes et enfants.
L'exploitation ne manque pas de main-d'oeuvre. On compte jusqu'à 4
actifs à l'hectare.
Cheptel: réduit. Un âne, un bovin (le plus souvent - 60 010 des cas - en ras-el-
mal). Très peu d'ovins et caprins. Volaille, ruchers.
23
Faire-valoir: direct dans la totalite des cas.
Spéculations : très diversifiées : arboriculture, céréaliculture, fourrage dans
les foum, légumes et potagers. Fleurs à Marrakech.
Investissement: dans l'arboriculture principalement.
Problèmes: ces exploitations ne sont pas viables, elles comportent une grande
superficie relative inculte (haies, canaux, chemins ....). Elles sont à la
limite du jardin d'agrément. L'exploitant-propriétaire, très .endetté, est
toujours sur le point de vendre ou d'hypothéquer ; cependant il
s'attache à conserver son patrimoine, car il représente le plus clair de sa
surface sociale.
24
Dimension: de 1 à 5 ha en irrigué pérenne. Variable selon le caractère aléa-
toire de l'irrigation.
Matériel: un attelage et des outils de jardinage.
Main-d'oeuvre: familiale. Parfois la rente foncière est si forte que l'exploitant
principal est contraint de prendre à la fois de la terre à bail et de la
main-d'oeuvre associée pour cultiver la partie nécessaire au paiement
de la rente foncière.
Cheptel: un âne, deux bovins (souvent en ras-el-mal). Quelques ovins (moins
de 10 au meilleur moment de l'année).
Faire-valoir: direct sauf dans le cas où la superficie de la terre à bail est très
importante en raison du taux élevé de la rente foncière (2).
Spéculation: les cultures faites sur la propriété de l'exploitant sont générale-
ment plus diversifiées que celles développées sur la terre prise à bail.
Sur la propriété de l'exploitant sont les plantations arbustives et les
luzernières. Sur les terres prises à bail, la céréaliculture est de règle.
Commercialisation : au souk local pour les exploitations situées hors de la
banlieue immédiate de Marrakech.
(2) Supposons que les besoins de consommation et de reproduction du capital dans une exploi-
tation soient équivalents à 60 quintaux de céréales. Pour obtenir ce produit brut de 60 quin-
taux, l'exploitant doit cultiver, par exemple, 5 hectares irrigués, mais il ne possède que 3 hec-
tares. Il devra donc prendre à bail une superficie de terre irriguée de 2 ha, augmentée du
nombre d'hectares dont le produit permettra de payer la rente du sol.
Soit P la superficie nécessaire pour produire 60 quintaux, S la superficie possédée, R la rente
foncière et E la dimension totale de l'exploitation ainsi constituée, nous avons E = P + R
(E-S), d'où:
P - RS
E =
1 ~ R
25
Investissement: quasi nul dans les terres prises à bail. Plantations dans le melk.
Problèmes : le développement considérable des exploitations de ce type pose
des problèmes économiques graves. La plupart des terres de rente fon-
cière sont cultivées par de petits exploitants appelés khebbaz libres. La
khabbaza, bail annuel chargé d'une rente foncière très lourde (1/3 à
112 de la récolte), décourage l'exploitant qui refuse de pratiquer la
moindre amélioration foncière. Actuellement la superficie cultivée en
khebbaza est en augmentation car les grands propriétaires gèrent de
moins en moins directement leurs domaines, s'en remettent à des loca-
taires généraux, lesquels préfèrent s'associer à des khebbaz plutôt que
de diriger des khammès ou des rebbaa. Le problème ainsi posé trouve-
rait une solution dans une législation convenable du fermage. En fait,
une stabilisation réelle du fermage suppose qu'on établisse un tout
autre marché entre la terre et la main-d'oeuvre. L'énorme concentra-
tion des terres melk et l'importance considérable du sous-emploi ren-
dent illusoire une réforme du fermage traditionnel en l'absence d'une
redistribution massive des terres.
26
Le coût de cet ajustement n'en demeure pas moins élevé, puisqu'il se réalise
au prix d'une rente versée aux propriétaires de la terre baillée. En outre, un tel
ajustement, réalisé par le faire-valoir indirect, ne garantit pas la stabilité de
l'exploitation, étant donné la précarité des baux ruraux.
En définitive, de telles exploitations, si elles tendent vers un équilibre éco-
nomique satisfaisant, demeurent très vulnérables.
Rêve désuet du paysan fondé sur l'identité entre la propriété et l'exploita-
tion, le juste prix et la cohésion familiale, l'exploitation autarcique, plus
symbole que réalité, est une espérance pour les paysans mal pourvus, une
médiocrité pour ceux qui se sentent des entrepreneurs.
Caractère discriminant : pas ou peu d'échange de terre, d'eau ou de
main-d'oeuvre.
Irrigation: droit d'eau lié à la terre.
Dimension: 3 à 5 ha en irrigué pérenne, selon l'importance des droits d'eau et
de la famille ..
Matériel: une zouja kbira ou 2 petites en terrains bour. Outillage traditionnel.
Cheptel: plusieurs ânes (2 à 3) ; quelques bovins (2 à 3) propriétés de l'exploi-
tation ; troupeau d'ovins: 10 à 20 têtes.
Faire-valoir: direct.
Spéculation : diversification faible des cultures. Les spéculations agricoles
sont orientées vers l'autoconsommation, le bétail fournissant l'élément
marchand dans le budget. Ici le compte du ménage et le compte
d'exploitation ne f<:>ot qu'un.
Commercialisation : au souk local.
Investissement: relativement important: arboriculture, élevage.
Problèmes: ce type d'exploitation repose sur un équilibre apparent entre la
superficie à cultiver et la force de travail disponible dans le cadre fami-
lial. L'exploitant autarcique planifie mais l'extension de sa famille
nécessiterait une extension de son patrimoine ou une intensification de
sa culture. Démuni devant le marché, l'exploitant voit le rendement des
investissements supplémentaires diminuer rapidement. Il choisit donc
d'étendre son patrimoine. L'accumulation qu'il peut faire est dispro-
portionnée avec le prix d'achat de la terre. Il choisira donc alors de
prendre des terres en location et de les sous-louer en association.
27
Dans certaines régions comme le Tadla ou la Basse-Moulouya, le kham-
messat a quasiment disparu depuis une dizaine d'années. Le khammès - géné-
ralement unique - qu'employaient les exploitatiqns de cette catégorie, est
remplacé par l'ouvrier saisonnier, le moukari. Celui-ci quand il exécute les
travaux qu'effectuait le khammès (ou en terrain irrigué le rebba) est embauché
forfaitairement pour toute la durée d'une opération: par exemple, pour faire
les labours, les récoltes. Son travail est complété par celui d'ouvriers journa-
liers.
Dans de telles exploitations, on peut généralement constater un sous emploi
relatif de la force de travail. En effet, d'une «superficie» trop importante pour
que la main d'oeuvre familiale suffise, ces exploitations n'ont cependant pas
assez de terres pour assurer le plein emploi de la main-d'oeuvre totale (fami-
liale et extérieure); il s'ensuit un sous-emploi de la main-d'oeuvre familiale, la
main-d'oeuvre salariée ou en khammessat étant plein-employée.
Les disponibilités en moyens de production - force de travail, attelage, tré-
sorerie - permettent aux exploitations de cette catégorie de prendre de la terre
en faire-valoir indirect.
Dans ces exploitations, l'exploitant est généralement propriétaire d'une part
importante du capital foncier. La superficie exploitée étant trop vaste pour
être cultivée par la main-d'oeuvre familiale, l'exploitant est contraint de faire
appel à des ouvriers occasionnels, des khammès, ou au service d'un tracteur.
Cependant, le faire-valoir est direct, l'exploitant, ou un membre de sa famille,
président à l'ensemble des travaux agricoles.
Caractère discriminant: important engagement de main-d'oeuvre salariée ou
khammès. Faire-valoir direct dominant.
Irrigation: une partie importante de ces exploitations sont irriguées par eau de crue.
Dimension: en irrigué, 5 à 10 ha, en faïd, de 10 à 25 ha.
Matériel : 2 zouja kbira, location de tracteur privé ou C. T.
Main-d'oeuvre: salariée ou khammès
Faire-valoir: direct pour une partie importante de l'exploitation.
Spéculation: tendance de plus en plus nette vers la diversification d'autant
plus que l'exploitant est tourné vers le marché régional et interrégional.
Une partie importante de l'activité du chef d'exploitation est commer-
ciale.
Commercialisation: souk local et marché régional, centres ruraux.
Investissement: C'est le type d'exploitation le plus apte à un fort investis-
sement avec les exploitations de type capitaliste: arboriculture, moto-
pompe ...
Problèmes: Pour se développer, ce type d'exploitation est contraint d'intégrer
la fonction commerciale. Le chef d'exploitation abandonne de plus en
plus la culture pour s'adonner au commerce et son investissement se
déplace vers l'acquisition de matériel de transport (camionnette). Peu à
peu, il délègue ses fonctions de gestion à un membre de la famille.
28
Cette tendance ne tarde pas à déboucher sur la culture indirecte et la
stérilisation de l'esprit d'investissement. Pour résoudre ce problème, il
semble que la rationalisation des circuits de commercialisation soit un
préalable.
30
d'entre eux ne veulent plus avoir de rapports avec leurs khammès, ni même
avec les milieux commerçants. Ne disposant plus du pouvoir administratif et
politique, qui doublait autrefois leur pouvoir économique, ils répugnent
aujourd'hui à négocier dans des conditions moins avantageuses, ce qui, de
leur point de vue, leur ferait «perdre la face». Ils préfèrent donner leurs
domaines en adjudications à des locataires, entrepreneurs de travaux agricoles
et commerçants.
Caractère discriminant : oliveraie en faire-valoir indirect par khammès ou
métayers dépendants. Parfois céréaliculture seulement.
Irrigation: prévue principalement pour l'oliveraie, les cultures intercalaires et
une parcelle de potager.
Dimension: de 10 à 300 ha (moyenne 50 ha) irrigués.
Matériel: de jardinage et un attelage par 20 hectares.
Main-d'oeuvre: khammès, métayers dépendants gratuits, salariés pour les
récoltes.
Cheptel: réduit. Cheptel de trait.
Faire-valoir: indirect par définition
Spéculations: oliviers, céréales (blé dur).
Commercialisation: Marrakech.
Investissement: urbain.
Problèmes: très mauvais système d'exploitation. Oliviers gigantesques, âgés,
mal conduits, mal soignés, jamais taillés, massacrés lors de la récolte.
C'est évidemment le mode de tenure des terres qui est responsable de
cet état de choses.
31
et du système d'irrigation en général dont les khebbaz ne jouissent que très
partiellement (le débit disponible est d'abord utilisé pour l'olivette et le jardin
du maître).
Outre ces obligations, le khebbaz doit au propriétaire une rente foncière
variable selon la qualité des terres et le débit d'eau disponible, rente payée en
part de récolte : environ un tiers à un demi du produit brut du lotissement.
Caractère discriminant: faire-valoir indirect, obligation de travail gratuit sur
réserve (soit sur olivette, soit sur une séguia), obligation de culture
d'une spéculation donnée.
Irrigation: aléatoire.
Dimension : lot de 5 à 15 ha environ.
Matériel: zouja traditionnelle, 1 par khebbaz, outils de jardinage.
Main-d'oeuvre: familiale.
Cheptel: réduit, cheptel de trait en ras-el-mal bien souvent,
Faire-valoir: indirect.
Spéculations: céréales. Le khebbaz désire faire de l'orge. Le propriétaire lui
impose de faire du blé dur. Généralement, on transige: 2/3 blé dur,
113 orge.
Commercialisation: à Marrakech par le propriétaire.
Investissement: urbain.
Problèmes: mêmes remarques que pour l'azib. Ce mode de tenure a pour
conséquence de développer la céréaliculture sans amélioration du
fonds. Toute amélioration est considérée par le propriétaire comme un
signe d'un volonté d'appropriation par le métayer, elle est donc
systématiquement découragée.
Nous les citons ici pour mémoire. En effet le bailleur n'a aucun droit de
regard sur les terres qu'il donne en association à des khebbaz libres; chacun
des lots constitue une exploitation propre étudiée ci-dessus dans la catégorie
des exploitations incomplètes.
Sur ces terres, le bétail est confié à des bergers qui reçoivent une rémunéra-
tion annuelle fixe (de l'ordre de 250 OH) augmentée d'avantages en nature
(laitages, quelques toisons, jellaba). Le propriétaire tolère également que le
berger mène paître un troupeau de quelques têtes lui appartenant.
Outre le produit propre de son troupeau, le propriétaire retire de ses
domaines en exploitation pastorale une rente égale au cinquième des produits
des moutons et égale à 10 OH par an et par bovin au titre de droit de pacage.
32
EVOLUTION OU SYSTEME D'EXPLOITATION LATIFUNDIAIRE
Si le modèle décrit pt"écédement a une valeur très générale il est loin d'être
immuable et depuis vingt ans on voit apparaître des indices de changement:
a) Disparition de la corvée
C'est un fait bien connu aujourd'hui que la quasi disparition de la corvée
dans le Haouz. Cette forme d'engagement de main-d'oeuvre, qui tenait de
l'entraide villageoise (touiza) et de l'impôt gouvernemental (prestations en
services), n'était possible que parce qu'il y avait confusion entre les charges
administratives (caïdales) et les intérêts de propriétaire foncier.
b) Régression du khammessat
La régression du khammessat, générale dans l'ensemble du Maroc,
s'observe largement dans le Haouz, c'est-à-dire dans une région où, compte
tenu des structures sociales, on s'attendait à le voir résister; or, il semble que
cette réduction du nombre de khammès soit aussi forte dans le Haouz qu'ail-
leurs. Dans le reste du pays on attribue cette régression au développement de
la mécanisation, phénomène concomitant que l'on n'observe pas dans le
Haouz. Ici, il semble que la diminution du khammessat soit liée à la liquida-
tion de l'oppression féodale qui régnait à la veille de l'Indépendance.
33
de la durée du bail - généralement inférieure à trois ans - et des interdictions
faites par le propriétaire concernant la transformation du domaine. Certains
propriétaires refusent l'abattage des vieux oliviers improductifs, refusent de
prendre à leur charge certains aménagements (séguia, bassin) et même de par-
ticiper à moitié au recépage des oliviers avec allongement du bail. Cette atti-
tude n'encourage pas les locataires à une gestion rationnelle des domaines.
d) Développement de la mécanisation
Le développement de la mécanisation - cause ou effet de la régression du
khammessat et de la corvée - n'a pas, dans le Haouz, un rythme rapide.
Cependant le dénuement dans lequel étaient les khammès et les khebbaz en
cheptel de trait et la forte mortalité de celui-ci ces dernières années, ont con-
duit locataires et propriétaires latifundiaires à recourir au tracteur pour les
labours d'automne.
Les travaux ainsi effectués ont été payés par les khebbaz sur la base de 15
DH à 20 DH de l'heure remboursable à la récolte, laquelle est presque tota-
lement commercialisée par les locataires ou les propriétaires. Le tarif des tra-
vaux à façon exécutés par les tracteurs privés est donc concurrentiel avec les
travaux faits par les centres de travaux. Les travaux étaient-ils comparables?
Nous n'avons pas pu en juger.
34
f) Un mouvement qui se dessine: la vente et la distribution des propriétés
latifundiares
Le désir des propriétaires latifundiaires d'avoir des domaines vides
d'hommes afin de réorganiser totalement leur exploitation, les a conduits à
envisager le problème du licenciement massif de la main-d'oeuvre tradition-
nelle selon des formules propres à éviter toute difficulté sociale.
La solution la plus commune est celle de la vente d'une partie du domaine
(les terres de rente foncière) principalement aux anciens khebbaz et khammès
ainsi désintéressés de l'exploitation latifundiaire. Comme les khebbaz et
khammès sont démunis et n'ont pas les moyens de payer leur lot, le proprié-
taire leur fait crédit pendant une durée de quatre à cinq ans. Parfois il va
même jusqu'à aider l'attributaire à mettre en culture la première année. C'est
la solution adoptée par N. sur la route de Marrakech à Kelaa-des-Sharna.
Durant l'année 1961, par exemple, ce propriétaire a loti 550 ha au prix de 50 à
300 DH l'hectare pour des terrains non irrigués. La valeur totale de la vente a
été de 82.500 DH. La plupart des lots sont d'une superficie inférieure à 4 hec-
tares. Dès l'achat, les «attributaires» se sont mis à investir dans leur lot pour
rembourser le crédit par le propriétaire. Ces terres qui n'avaient jamais pro-
duit que de l'orge et du blé dur ont été irriguées par des sania, aghror et
motopompes. Des plantations y ont été faites.
La deuxième solution adoptée dans le Haouz est celle de la distribution gra-
tuite. La distribution d'une partie du bled Agafaï est trop récente pour que
nous puissions en faire état longuement. Observons seulement qu'une pre-
mière tranche de 450 hectares a été distribuée à 58 anciens khebbaz en lots de 7
à 8 hectares. D'autres tenanciers de terres de rente foncière s'attendent à être
lotis après la moisson et déjà ils considèrent qu'il ne leur sera pas demandé de
livraison de récolte en 1962. En effet, une partie du bled est cultivée par les
descendants d'anciens gardiens du palais, sorte de guich, qui devaient d'ordi-
naire livrer une partie de leur récolte (un peu moins d'un tiers) aux intendants
chargés des redevances. Cette livraison est estimée forfaitairement en volume
par l'intendant, lors de sa visite, en tenant compte de la valeur du rendement
obtenu.
L'objectif du gérant du blad Agafaï est de passer à la culture directe méca-
nisée moderne.
Parmi les raisons qui poussent certains propriétaires latifundiaires à vendre
leurs terres, il faut noter évidemment leur désir de prévenir l'application d'une
réforme foncière dont les responsables de la politique agricole de l'Etat rap-
pellent périodiquement la nécessité. Ceux qui, au contraire, distribuent leurs
terres gratuitement, veulent en fait accélérer leur conversion en exploitants
modernes et, désireux de rompre tous liens avec leurs anciennes gens, préfè-
rent abandonner, en contre-partie, les avantages qu'ils détiennent, sur une
partie de leurs terres.
35
exploitants capitalistes, loin de là ! Bon nombre considèrent que le moment est
venu de changer de base économique et d'abandonner l'agriculture. La ren-
tabilité des opérations commerciales et des investissements immobiliers
urbains les attire davantage. Si cette reconversion est difficile pour les pro-
priétaires âgés, leurs héritiers au contraire sont déjà tout préparés, ayant eu
l'avantage de poursuivre des études: droit, écoles commerciales, administra-
tion des entreprises, assurances, etc ...
En conclusion de cette note sur le système d'exploitation latifundiaire on
peut dire que si l'importance de ce secteur est considérable dans le Haouz par
le caractère achevé des formes qu'il y prend et par la surface qu'il y occupe, il
semble cependant que nous soyons à la veille de sa reconversion, que nous
vivons sa transformation, sans pouvoir dire évidemment si cette métamor-
phose sera rapide ou lente, progressive ou brutale.
36
Superficie
Exploitations Nbre de tracteurs cultivée hall
mécani- tracteur
Catégories Nom- Che- Roues Total quement (en
bre nilles ha)
Moins de
100 ha 120 7 114 121 7440 61
Plus
de 500 ha 33 8 60 68 15 411 227
Superficie
Nature Système de culture
hectare groupé
inculte 1 à usage de
parcours 3,5 stabulation
cultivable 2,5 élevage semi-
moderne ou
sélectionné
37
Superficie
Nature Système de culture
hectare groupé
Le poste bâtiment est très important. On doit considérer que dans l'exploitation du
«type Targa» à Marrakech, c'est une caractéristique spécifique. Ces fermes sont en
effet des villas au milieu de lotissements vivriers suburbains.
38
D3. LES EXPLOITATIONS MIXTES
Dans les secteurs où l'eau manque durant la saison sèche, un type d'exploitation
mixte élevage-agriculture avec jachère travaillée, a trouvé sa place. La répartition du sol
est la suivante :
pour 200 ha
Superficie
Nature Système de culture
hectare groupé
jachère 10 orge
Cultures 50 BT et BD,
non irriguées 10 fourrage d'appoint
irriguées 30
TOTAL 150
TOTAL 160
39
la moisson, utilisation de la moissonneuse-batteuse, chargement des sacs dans
. les camions et livraison de la récolte à Marrakech. L'intervention manuelle de
•. l'homme est pratiquement nulle. Quelques gardiens sont payés l'année durant
et bien souvent leur rémunération est complétée par l'abandon d'importantes
meules de paille. Après la moisson, les chaumes et une partie de la paille
coupée sont livrés à la vaine pâture.
Ces exploitations sont gérées par des citadins, commerçants en grains, qui
louent les terres aux propriétaires étrangers.
Nous sommes très mal informés sur l'importance en surface et en produc-
tion de ces formes d'entreprises, mais certainement plus de dix mille hectares
sont cultivés ainsi.
La répartition en surface des différents types d'exploitations capitalistes est
approximativement la suivante :
mille ha
1. exploitations intensives . 20
2. plantations . 5
3. mixtes . 15
4. entreprises extensives . 10
50
2 octobre 1972.
40
Exploitations capitalistes
Exploitations latifundiaires
Exploitations à
reproduction simple
MOBILITE ET GENETIQUE
DES EXPLOITATIONS AGRICOLES
Entretien
avec Tahar Benjelloun (*)
43
1956 avec l'Indépendance, c'est une toute autre affaire. Le Maroc est devenu
un pays où l'agriculture l'emporte de plus en plus sur l'élevage - évolution
certainement excessive d'ailleurs - et où la propriété privée de la terre, même
en zone semi-aride et subhumide est prépondérante. Ceci devient patent,
simplement au vu de l'extraordinaire croissance de la valeur des transactions
foncières comme au vu du niveau de la rente foncière. Dans le Maroc des grandes
plaines atlantiques, la rente annuelle de la terre nue était vers les années 20
de 1/7 à 1/6 de la production brute. Aujourd'hui, il y a peu de terres, si
mauvaises qu'elles soient, baillées au-dessous du tiers de la récolte brute;
souvent la rente est de la moitié et même l'excède.
Avec l'exécution des grands barrages d'accumulation par l'Etat, l'eau par
contre a perdu, ou plutôt perd progressivement, son ancienne qualité de facteur
stratégique dans les zones arides et désertiques. Car l'eau est aujourd'hui
desservie aux particuliers au prorata de la superficie dont ils disposent. Ceci
ne peut que renforcer la prépondérance de la propriété privée de la terre dans
la compétition sociale.
Quant au travail humain, s'il a pu être autrefois un facteur rare, la croissance
démographique et le rajeunissement formidable de la population ont fortement
modifié sa capacité de négociation. Mais il y aurait beaucoup à dire sur cette
première réponse schématique et j'espère pouvoir mieux m'expliquer là-dessus
tout à l'heure.
Le capital, enfin, est encore un facteur modeste de la production agricole,
sauf dans les fermes capitalistes modernes: environ 10 % du territoire cultivé.
L'agriculture marocaine est encore aujourd'hui une agriculture paysanne. Mais
les choses sont en train de changer à grande allure. On ne pourra peut-être pas
tenir le même langage dans une dizaine d'années.
44
L'Etat marocain avait donc là de bonnes raisons pour accélérer la récupération
de biens qui exportaient la richesse. Mais les dirigeants du pays craignaient au
plus haut point une chute de technicité avec le départ des colons qui auraient
eu pour conséquence un effondrement de la productivité et de l'économie
générale. En troisième lieu, hors quelques slogans peu précis, les partis politiques
avaient peu réfléchi aux solutions et aux cadres de la récupération de ces terres.
La seule expérience que nous avions était celle .,. des autres pays - socialistes
pour la plupart, c'est-à-dire dans des conditions socio-politiques bien différentes,
avec des moyens psycho-politiques tout à fait inverses qui impliquaient la
révolution sociale tout simplement. Une révolution agraire socialiste dans le
Maroc de 1960, c'était un peu de la politique-fiction. Quoique la générosité
des utopies socialistes fascinât la plupart des acteurs du moment, un certain
nombre doutait de leur efficacité pratique s'ils ne remettaient pas en question
leurs effets sociaux. En l'absence d'industrie et de production minière suffisante,
la prudence était de protéger l'agriculture de toute aventure inconsidérée. Voilà
pour les «bonnes» raisons, qui ont fait reculer la reprise des terres et en ont
étalé les cœurs.
Les «mauvaises» raisons ne sont pas toutes connues dans le détail. Les colons
n'étaient pas sans influence dans les milieux dirigeants traditionnalistes et
conservateurs, mais ils étaient de moins en moins soutenus par le Quai d'Orsay,
si l'Ambassade de France ne les décourageait pas. Les autorités françaises ont
conseillé aux colons d'abord de rester, et même d'investir après 1963, de ne
pas céder à la tentation d'un départ précipité. Plus subtilement, le pouvoir
s'avisait, ou était avisé, que ce million d'hectares pouvait constituer la base
économique d'une classe sociale fort capable d'encadrer la campagne, et de
succéder aux anciennes élites locales traditionnelles provisoirement discréditées.
Mais il fallait trouver dans le Maroc des années 60 des entrepreneurs modernes
- donc à l'époque surtout citadins - capables de jouer ces rôles. On trouvait
alors davantage de spéculateurs que de gentlemen-farmers. Il fallut du temps
pour les susciter. D'où cette valse-hésitation dans la «reprise», le découpage
du fonds détenu par la colonisation en statuts fonciers multiples, l'étalement
de la reprise par statut et par régions pour pouvoir contrôler, choisir, orienter
et créer cette classe de grands propriétaires fonciers. C'est aujourd'hui chose
faite: 45 010 de la superficie des terres de colonisation est maintenant détenue
par de grands propriétaires marocains, capitalistes sinon vraiment «modernes» ;
en tous cas, il s'orientent résolument vers une agriculture de grande ferme
tournée vers le dégagement d'un profit maximum.
45
distribution des terres reprises à la colonisation et conservées par l'Etat. La
Réforme était réduite à opérer un lotissement dans les «meilleures conditions
techniques possibles». Pas de bouleversements sociaux donc, l'objectif était
«d'enrichir les pauvres sans appauvrir les riches». Plus pratiquement,
l'Administration visait à créer un symétrique à la nouvelle classe des
propriétaires capitalistes qui lui soit également attaché, une classe de petits
exploitants agricoles privilégiés et pupilles de l'Etat. Une classe-tampon entre
les grandes fermes et la masse des chômeurs ruraux. C'est. ainsi que de 1966
à 1978 près de cinq cent mille hectares ont été distribués en location-vente à
près de 60.000 agriculteurs sans terre. Il y avait, en 1971, environ 700 ()()() adultes
masculins sans terre; la Réforme Agraire a donc permis d'en caser un peu moins
de 10 070. Les 5 000 heureux attributaires annuels en moyenne durant cette
période, représentent également moins de 10 % du nombre de ruraux masculins
qui arrivent à l'âge de l'activité chaque année. La Réforme Agraire n'est donc
pas une opération sociale. Elle ne peut guère avoir d'effets économiques
décisifs : c'est une opération politique, quoique les sous-entendus de la Loi
de Réforme Agraire visent des objectifs de production. Politique, en effet, en
raison du petit nombre en chiffres absolus et relatifs de l'effectif concerné par
ces distributions et surtout en raison du cadre du choix. Les candidatures à
l'allotissement sont faites au sein des Communes Rurales (2 à 5 000 foyers
environ, soit 1 ()()() à 3 ()()() foyers «insuffisamment pourvus en terre», donc
bénéficiaires potentiels). Souvent moins de 10 % des candidatures exprimées
sont en définitive retenues à partir de critères objectifs généreux (âge, pauvreté,
métier, nombre d'enfants, alphabétisme...). L'effet psychologique est celui
d'une loterie: beaucoup espèrent accéder enfin à la terre... la fois suivante,
s'il en reste à distribuer. Ceci maintient une atmosphère d'attente et de regards
tournés vers le ciel.
Sur les 500 ()()() hectares distribués - 7 % du territoire cultivé - les résultats
économiques cependant ne sont pas à négliger, ni non plus certains aspects
socio-politiques inattendus. La preuve est faite dans le secteur de la Réforme
Agraire que les investissements et le crédit au profit des petits producteurs,
autrefois considérés comme traditionnels et archaïques, donnent de bons
résultats, c'est-à-dire que la productivité y est égale, voire supérieure à celle
des secteurs qui ne bénéficient pas, ou peu, de la sollicitude de l'Etat. En outre,
les attributaires des lots de Réforme Agraire, obligés de s'enrôler dans des
«coopératives» de services, apprennent de nouvelles solidarités, élargissent leur
horizon économique et social, et commencent de constituer des forces locales
non négligeables dans les quelques régions où le phénomène est le plus ancien.
Rien de bien spectaculaire sans doute, mais où trouve-t-on ailleurs cette
nouveauté?
46
récupérés sur la colonisation. Pour le reste, on a seulement des données
régionales fragmentaires et datées. En telle région, il y a concentration
indiscutable avec prolétarisation: je pense au Rharb notamment et au Tadla.
Dans telle autre région, les opérations de distributions, les sorties d'indivision,
l'éloignement des villes et des centres industriels, créent des conditions qui
équilibrent les transactions foncières au profit des grands propriétaires. Je crois
que personne n'a vraiment de réponse générale justifiable avec des sources
documentaires acceptables. Situation propice donc à des déclarations de
sentiments et non à des discussions objectives.
D'autant plus que nous sommes dans une période de très forte croissance
démographique. Malgré l'urbanisation, l'exode rural, l'émigration, le nombre
de foyer ruraux continue d'augmenter très rapidement. L'industrie marocaine
est actuellement peu créatrice d'emplois, en tous cas n'est pas en mesure
d'absorber le surplus d'actifs de la campagne.
L'insécurité de la mise en valeur corrélative à la concentration de la terre
et l'existence de plus d'un million d'hectares de terre sous statut réputé collectif,
rendent l'exploitation agricole marocaine précaire sur probablement plus du
tiers de la surface nationale cultivée. Les «terres collectives» dont le statut dérive
d'une loi de 1919 désuète mais non abrogée menace sans cesse les ayants droit
qui les occupent de fait, de réaménagement foncier. L'indivision, la dispersion
des parcelles, les échanges et les baux accroissent encore le nombre et la surface
des exploitation qui sont gérées à l'année. Cette précarité, autant que la faiblesse
des prix agricoles à la parcelle, est fort probablement la cause principale de
la stagnation de la productivité sur plus des trois quarts du territoire national,
c'est-à-dire en dehors du secteur de la Réforme Agraire et du secteur capitaliste.
47
ne manquent pas de préoccuper les agriculteurs: les intrants sont de plus en
plus coûteux et les rendent de plus en plus dépendants du marché international.
Ce n'est pas une situation propre au Maroc, bien entendu. Mais le fait qu'il
faut de plus en plus de quintaux de blé pour payer le même tracteur, le fait
que l'accroissement des dépenses est de moins en moins bien payé par un
accroissement corrélatif des revenus, retiennent les agriculteurs sur la voie de
l'utilisation des facteurs de production les plus efficients.
Prenons la question des tomates. Le Maroc bénéficie d'un avantage climatique
de précocité de 15 à 30 jours en moyenne sur le Sud de la France, parfois même
un peu plus selon les années. L'entrée de l'Espagne, du Portugal, de la Grèce
dans le Marché Commun, entraînera l'érosion de cet avantage. Jusqu'ici la
tomate marocaine était, pour l'essentiel, produite en plein champ avec une
productivité plus réduite qu'en Europe certes, mais l'avantage de la précocité
était décisif, en tous cas suffisant. Demain, le Maroc sera contraint de produire
sous serres-il a commencé d'ailleurs, efficacement - c'est-à-dire qu'il sera
contraint d'accroître considérablement l'investissement et sa dépendance à
l'égard de l'Europe, car une partie importante des intrants seront importés.
Une telle évolution entraîne aussi en France des difficultés pour les agriculteurs,
mais au moins crée-t-elle des emplois dans le secteur industriel,dans le même
espace économique national.
Au Maroc, la dépendance économique à l'égard des grandes puissances
industrielles est telle que la demande supplémentaire d'intrants ne peut être que
défavorable à l'économie générale du pays, tant que ces intrants ne sont pas
élaborés sur le sol national.
Q. 6 - Vous avez fait, il y a maintenant dix ans, une enquête sur la jeunesse
rurale, et vous mettiez en évidence un certain désabusement, sinon un
refus de la situation créée au jeune à la campagne. Seriez-vous toujours
d'accord avec cette conclusion? En d'autres termes, quelle est la situation
des jeunes à la campagne aujourd'hui?
R. - Il Y a dix ans, avec Mekki Bentahar et quelques chercheurs, nous
découvrions un phénomène nouveau concernant la jeunesse rurale au Maroc:
la monétarisation des rapports de production, et en particulier le fait qu'un
nombre sensible et croissant de jeunes refusaient le travail chez leurs pères parce
qu'il n'était pas rémunéré. C'était alors un phénomène en germination.
Aujourd'hui je n'ai pas les moyens factuels de mesurer sa progression. Mais
je crois pouvoir dire que dans les grandes plaines du Nord de l'Atlas, il est
de règle qu'après 15-16 ans, un jeune ne travaille plus comme autrefois dans
l'exploitation familliale.
L'extraordinaire développement des petits centres et leurs effets sur les
modèles de comportement, la relative liberté - menacée - qui règne, le cinéma,
la télé, le tabac... potentiel sinon accessible, attirent souverainement les jeunes
en quête de n'importe quel expédient. Au village, les salaires ont tendance à
s'établir au niveau urbain, sans exactement y parvenir. Si ces salaires sont très
supportables pour les grandes exploitations, pour les micro-propriétaires ou
simplement les exploitations paysannes, de tels salaires sont incompatibles avec
48
les conditions de la valorisation de la production. Jusqu'à 15 ans, les parents
parviennent à retenir leurs fils au prix de leur seul entretien Au delà de cet âge,
la solidarité familiale n'est plus tout à fait suffisante pour empêcher le jeune
d'aller se placer ailleurs.
Mais les considérations économiques, pour principales qu'elles soient ici, ne
sont pas les seules. De nouveaux usages sont en train de naître. Les jeunes
acceptent de moins en moins d'être exploités au su et au vu de ceux qui les
connaissent. Inconnus dans d'autres contrées, ou dans les petits centres, ils sont
prêts à être plus exploités encore sous l'empire de la nécessité immédiate, mais
pas chez eux.
Les conséquences sont d'une part la juvénilisation du travail agricole avec
la menace que ceci fait peser sur le niveau de la technicité et de la scolarisation,
et de l'autre une monétarisation des rapports sociaux plus rapide que
l'organisation du marché de la production. Ces phénomènes accroissent la
sensibilité des exploitations paysannes aux problèmes de trésorerie et d'équilibre
économique.
Q. 7 - En tant que sociologue, vous faites donc des observations sur les
campagnes au Maroc. Quels sont les effets de ces remarques ? Plus
généralement, quel rôle politique joue le sociologue dans un pays du
Tiers-Monde?
R. - La sociologie rurale marocaine, celle de l'Indépendance, celle des
nationaux est encore bien jeune. Son influence n'est guère sensible au-delà de
cercles très étroits d'universitaires, de cadres de l'Administration ou de
politiciens citadins pour la plupart. Elle n'est pas encore parvenue à se dégager
de son environnement proprement universitaire, ni à être réellement
indépendante des pouvoirs publics. Cela ne veut pas dire qu'elle soit strictement
astreinte; mais enfin les seules études possibles sont celles qui sont autorisées,
ou mieux encore commandées.
Le gros retard est dans l'extrême difficulté que les sociologues ruraux au
Maroc rencontrent à faire participer les paysans à la définition même des
problèmes étudiés. Nous aimerions bien au fond que ce soient les ruraux
eux-mêmes qui posent les questions et nous demandent de leur fournir les
informations, plus générales qui leur manquent. Aujourd'hui nous jouons trop
un rôle inverse, un jeu dangereux au fond, mais sans lequel il n'y aurait pas
de sociologie rurale du tout. En fait, nos études - bonnes ou mauvaises -
augmentent le pouvoir des ingénieurs, des bureaucrates et des politiques. La
collecte d'informations, la construction de modèles d'explication qui enjambent
les considérations partielles que peuvent seules appréhender la plupart des ruraux
aujourd'hui au Maroc, tout ceci crée de nouvelles réalités, de nouvelles «vérités»
censées être plus rationnelles, mais de plus en plus séparées de la rationalité
populaire. Les sociologues sont responsables de l'extraction d'une matière
première brute: l'information, et de son retour probable sous la forme élaborée
d'actions étatiques. Je dis que dans le stade actuel, il est probablement difficile
de faire autrement. La sociologie marocaine est encore une sociologie de classe
49
au profit des dominants, en définitive peu différente de la sociologie coloniale.
Mais, ou bien on renonce à partir des faits et on se réfugie dans une logomachie
dogmatique, ou bien on prend les risques inhérents à l'approche du réel dans
une situation politique générale peu favorable aux masses populaires. Nous
sommes quelques-uns à penser que cette voie est la meilleure, en attendant que
le rapport des forces sociales permettent de tirer un meilleur profit de la masse
documentaire réunie. Entre temps, d'autres se serviront de ces documents?
Nous n'avons crainte qu'ils en fassent un trop constant usage: les sociologues
au fond dérangent plus qu'ils ne servent. Les dirigeants aiment les recettes peu
coûteuses, à effets immédiats. On ne trouve guère ce genre de marchandise-
miracle dans les études jusqu'ici publiées.
50
L'urgence aujourd'hui est de sortir la sociologie rurale de l'étude des situations
marginales et de l'orienter fortement vers les secteurs ruraux en pleine
transformation.
Q. 10 - Quelles sont les autres sociologies qui vous paraissent devoir être
développées ?
R. - La sociologie urbaine bien sûr. La sociologie de la famille [Link]. Ces
deux spécialités sont en train de devenir attractives avec les études sur la situation
de la femme. Mais je m'étonne que la sociologie de l'Administration, de l'Etat
n'ait pas été ouverte, ni celle de la pratique religieuse. Il y a bien un chercheur
marocain qui a inauguré la sociologie des partis politiques, mais il y aurait encore
beaucoup à faire. La sociologie de la Communication attend un initiateur.
D'autres domaines comme la Jeunesse, les sociabilités, la délinquance, ...
51
programmes et se sont portés sur les personnalités et leurs liaisons avouées ou
non à telle ou telle étiquette. De sorte que les élus ne sont guère tenus de réaliser
le moindre projet.
Ceci dit, il s'en faut de beaucoup que les élus, même proches du gouvernement
approuvent du fond du cœur les choix effectifs d'actions que l'administration
a préparées souvent avec beaucoup de discrétion, et même sans malice. Les
projets sont là ! Finançables, proposés en bloc dans un budget. Ce n'est jamais
le moment de remettre en question ce qui a été délibéré ailleurs. N'étant pas
à la source du pouvoir et n'ayant pas la décision d'entreprendre, il serait malvenu
et tout à fait inefficace pour les élus de renvoyer les projets. On explique que
cela n'est qu'une situation provisoire, un stade de mise en train, et que mieux
préparés et mieux entraînés «ils» participeront, voire !
52
laissée en marge de la modernisation, dans les zones prolétarisées, où les
confréries religieuses assurent justement certaines des fonctions que l'Etat
moderne censé être omnipotent est incapable d'assumer. Sans doute la
compréhension du phénomène ne peut se réduire à ses seuls aspects
fonctionnalistes mais enfin dans le cadre de cet entretien, j'en resterai là.
Comme tous les hommes, les ruraux au Maroc cherchent des réponses à leurs
interrogations. Devant l'étonnante transformation du monde, ils ne peuvent
interpréter eux-mêmes les textes sacrés; ils doivent passer par le commentaire
de spécialistes si je puis dire. En Islam, il n'y a pas vraiment de clergé. En théorie,
tout homme suffisamment instruit peut s'autoriser à expliquer le message. En
pratique, c'était jusqu'ici les Chorfa et les saints qui le faisaient, non tant
d'ailleurs par la tenue de «séances» didactiques, mais par leur comportement,
leurs attitudes, leurs conseils. Ces santons, qui ont hérité de l'aura de leurs
ancêtres, soignent l'inquiétude populaire par la montre, l'extase, la fête, la
communion. Il existe dans chaque région toute une série très complète
d'administration du charme, du charisme, et tout rural sait où s'adresser si sa
femme n'a pas d'enfant, si l'eau du Ciel tarde à tomber. .. La mise au point
de ses charmes n'est pas un fait unilatéralement manipulé par le santon, elle
est le résultat, sorti du fond des âges, de rapports dialectiques entre les ouailles
qui demandent et les saints qui accordent leurs grâces dans certaines conditions
d'épreuves jugées propices à la liquidation de l'inquiétude ou du désarroi. Que
certains desservants de sanctuaires abusent de cette situation, c'est un fait
d'évidence qui n'est jamai~ assez dénoncé. Je pense par exemple à l'enfermement
scandaleux et clandestin de débiles mentaux. nne soit dénoncée aussi l'utilisation
politique de certains moussem-s (foires religieuses), c'est aussi une question à
débattre, encore qu'on ne s~che pas trop si certains dirigeants n'encouragent
pas ou ne se portent pas à la tête d'effervescences que de toutes manières ils
ne pourraient guère empêcher. Mais que l'on condamne le mysticisme parce
qu'il n'est ni la vraie religion, ni une thérapeutique rationnelle, je crois qu'il
ne faut le faire qu'en apportant des solutions de rechange. C'est plus facile
à énoncer qu'à exécuter.
53
Le foisonnement, le bouillonnement de la culture populaire est actuellement
indiscutable dans les contes, les récits, les chansons, les adages, les allusions
aiguës, les jugements perfides portés sur l'époque, les puissants, les parvenus.
Culture dominée, quasi clandestine, souterraine qui déborde parfois dans les
reprises édulcorées de groupes folkloriques ou des formations à la mode - je
pense aux premiers temps des Jil Jilala et des Nass al-Ghiwane. Il y a des
trouvères, des troubadours, des«flatteurs» (meddaha-s) qui ensemencent toute
une vallée, toute une région, en quelques jours dès qu'un événement
d'importance appelle un jugement populaire. Tout cela n'apparaît guère dans
la littérature écrite. Les ruraux ne sont pas enfermés dans une culture
traditionnelle arrêtée, sclérosée; loin de là, l'autre culture importée, les manières
nouvelles l'ont depuis toujours traversée, bousculée. La culture rurale est en
marche, mais elle diffuse peu au dehors; sauf exception, elle est centripète,
alors que la culture urbaine est centrifuge et s'alimente de trains d'ondes
renouvelés d'Orient et d'Europe.
Un manque d'écriture marque la culture populaire rurale. Il faudrait des
journaux, des journaux écrits par et pour les ruraux. Est-ce un rêve ?
L'extraordinaire réussite de Akhbar as-Souq (Nouvelles du Marché) peut faire
réfléchir. .. et craindre la diffusion d'une sous-culture, et encore une domination
citadine.
Mais enfin il y a un besoin énorme de lecture à la campagne.
Peut-on éviter de parler de la langue écrite justement? Peu de romans, peu
de chroniques, peu d'anecdote~ ":Jnt offerts au public dans la culture populaire
marocaine. Entre la poésie échappée vers l'irréel et une langue pénale - celle
des discours, des conseils, des ordres, des lois - tout aussi irréelle d'un certain
point de vue - il n'y a rien. Qui écrit sur la vie de tous les jours, sur la vie concrète
pour aider les lecteurs à se comprendre dans le monde? Le réalisme n'a pas
d'auteur. Pense-t-on qu'il n 'a pas de public?
Plus largement, on peut se demander pourquoi la littérature maghrébine de
langue arabe n'a connu que le fiqh (exégèse doctrinale de jurisconsultes),
l'hagiographie et l'historiographie si l'on écarte quelques auteurs de génie
exceptionnels. Serait-ce l'abîme qui sépare la langue parlée de la langue écrite
qui explique la rupture entre les clercs et le peuple ? La fermeture, le
cloisonnement entre culture populaire et culture élitiste est bien connu dans
d'autres pays, on peut se demander si le phénomène n'est pas autrement plus
grave au Maghreb.
Qui osera le premier engager une littérature populaire en langue parlée?
Q. 16 - Et le problème berbère?
R. - Voilà bien le genre de faux-vrai problème que le Maroc, que le Maghreb,
traîne encore comme un boulet. On a dit assez la confusion créée par la politique
coloniale qui a élargi la distinction entre groupes linguistiques indiscutables
(arabophones / berbérophones), en opposition totale de cultures et en une
distinction d'alliances politiques. Aucune des dichotomies affirmées -ruraux /
urbains, nomades / sédentaires, pasteurs / agriculteurs, démocrates /
54
autocrates, Makhzen / siba, laïcs / religieux etc... etc .. n'a résisté à l'analyse
et n'a donné lieu à des correspondances significatives. Il s'agit bien dans sa
totalité d'un montage absurde qu'aucun savant, aucun spécialiste n'a confirmé.
Il y a bien au Maroc de grandes variétés de genre de vie et de culture; c'est
même une des caractéristiques que la courte occupation coloniale n'a pas permis
d'éroder et d'abaisser au niveau de la culture importée. Mais cette variété, cette
richesse sont des faits régionaux globaux qui n'impliquent nullement une division
de la nation ou une opposition culturelle.
Eh bien, voilà plus de vingt ans que le Maroc est indépendant, vingt ans qu'il
a d'évidence balayé ce genre de billevesées, mais la langue berbère n'est toujours
pas enseignée, ni même étudiée en faculté parce qu'on craint de réveiller on
ne sait quel fantôme de la division nationale créée par le colonialisme.
Moyennant quoi, le berbérisme, c'est-à-dire un culte de la différence ethnique
et linguistique, s'alimente de ce silence de la culture officielle. Certes il y a de
courtes émissions radiophoniques en langue berbère (tamazirt et tachelhit), mais
il s'agit soit de folklore musical, soit de la même parole pénale dénoncée tout
à l'heure. Rien sur la vie même de cette langue, de cette culture exceptionnelle,
rien pour tenter de sauver, de conserver, d'entretenir un patrimoine qui intéresse
près de cinq millions de locuteurs, le plus important groupe linguistique berbère
dans le monde.
Ce qui n'empêche pas les bazaristes de Marrakech de qualifier de «berbère»
un grand nombre de bijoux ou d'objets qui à l'évidence ne le sont pas, mais
sont des vestiges de l'artisanat israélite ou de l'artisanat maure, parce que les
touristes européens croient berbère tout ce qui au Maroc n'est pas «oriental».
55
vivier des grandes familles fassies pour y trouver un personnel politique,
administratif et technique pour gérer un appareil d'Etat très comparable à celui
légué par le Protectorat, puisqu'il appliquait au fond les mêmes normes.
Situation nouvelle à l'échelle de l'Histoire: autrefois le pouvoir central au Maroc
prenait plutôt ses serviteurs dans l'armée. A voir ce qui se passe un peu partout
en Afrique, rien ne garantit que le phénomène soit irréversible.
L'osmose entre la haute administration et les milieux d'affaires explique la
prise d'un quasi monopole de la direction du pays à Rabat et Casablanca par
la bourgeoisie citadine. Bien entendu il y a des out-siders : je pense notamment
à l'entreprise, au commerce intérieur de gros et de détail, aux ateliers de montage
et de petite fabrication où des mutants du Sud Ouest se sont taillé des fiefs.
L'avantage culturel des grandes familles et de leur système de relation est
difficile à réduire pour les nouvelles générations qui sortent des facultés et des
grandes écoles avec le handicap d'une extraction plus modeste. Prosaïquement,
les places sont prises! La mobilité sociale est forte, mais ... en dessous de ces
grandes familles. Comme autrefois, c'est le passage au pouvoir - directions
centrales, ministères ... - qui permet aux personnes de petite origine d'accéder
à la renommée, au capital et à la réussite sociale.
57
La sociologie rurale pour quoi faire? (*)
59
des stratégies plus courtes que d'autres, plus dévoilées, moins subtiles, plus
impatientes, mais tous nous nous agitons pour gagner une place au soleil
même si nous risquons parfois de la passer à l'ombre.
Ceci étant dit et entendu, nous devons livrer une certaine marchandise, en
l'occurrence ici de la sociologie rurale. C'est le moment de se demander de
quoi il s'agit.
2- DEONTOLOGIE (1)
(1) Science des devoirs - des devoirs qu'impose aux professionnels l'exercice de leur métier.
60
devoirs de réserve et de probité; il vise aussi à une dénonciation préalable des
risques que la science fait peser sur la société. L'ascèse déontologique est aussi
nécessaire à la qualité de la recherche que l'exercice de la méthode.
Chaque sociologue est sommé de repérer les pouvoirs qu'il prend dans la
société qu'il étudie, d'examiner les mécanismes d'établissement de ceux-ci, de
découvrir les moyens de les contenir pour en empêcher l'abus, d'apprécier sa
véritable place et d'édicter une sorte de code moral de l'exercice de ses prati-
ques.
-
tons plutôt sur le terrain de l'action sociale où elle veut se placer. Le débat est
(2) Alexis de Tocqueville est un précurseur de la sociologie française; son origine nationale ne l'a
pas empêché d'être l'un des plus profonds analystes de la société nord-américaine. Les meil-
leurs ouvrages sur les révolutions soviétiques et chinoises sont américains: John Red pour la
[Link]ère et Edward Snow pour la seconde. Récemment l'ouvrage de Théodore Zeldin, Pas-
SIons françaises, a été salué par toute l'opinion comme remarquable et inédit. C'est pourtant
un auteur britannique.
61
ici entre la science et la politique (3). Dans ce contexte, la sociologie est
sommée de fournir les moyens et les recettes pour transformer la société vers
une fin qui est déclarée bonne. Par qui ? Par le pouvoir ? Par le contre-
pouvoir? Par le Ministère? Par le Parti? Quel parti? Encore faudrait-il faire
la preuve de l'excellence des fins. Il n'y a pas de démonstration de l'idéalité
des fins. On poursuit les utopies indéfiniment, on ne les réalise pas! L'histoire
de l'Islam, de la Chrétienté ou des Socialismes réels sont là pour montrer que
les hommes aspirent à l'idéal et agissent pragmatiquement.
Mais il est convenable de faire en sorte que les citoyens puissent connaître la
société dans laquelle ils vivent, au sein de laquelle ils désirent poursuivre leurs
fins, réaliser leurs intérêts.
La sociologie sait qu'en servant des causes elle se met surtout au service des
dirigeants qui s'en réclament. On peut ne pas douter de leur générosité pré-
sente. Les preuves abondent qu'il faille douter absolument de leur indéfinie
générosité.
Il y a autant de dangers à faire de la sociologie l'instrument des représen-
tants d'une classe sociale donnée - quelle qu'elle soit - que de donner à
celle-ci le monopole de la radiodiffusion.
La sociologie rurale présente des difficultés supplémentaires. Dans la
société présente, les ruraux sont dominés et handicapés. La culture dominante
est actuellement celle de la société industrielle et citadine, chez nous capita-
listes. Dans tous les registres de leur existence, les campagnards ressentent la
réalité de leur exploitation par d'autres univers sociétaux. Les politiques les
plus avancés ne visent qu'à leur faire jouer des rôles définis d'avance, en
dehors d'eux, dans un scénario général où ils ne sont qu'une force d'appoint
et une négativité à renverser.
Faut-il en prendre son parti? La sociologie rurale est, et sera longtemps,
une sociologie de classe au service des dominants. Le militant politique lui-
même, lorsqu'il relate la condition paysanne dans un journal d'opposition
apporte plus de munitions aux prépondérants, qu'il n'atteint l'opinion au
profit de la paysannerie. Le regard posé sur la ruralité par des intellectuels
insérés dans la société industrielle et l'univers citadin est un regard «colonial».
Il n'y a pas d'arguments pour contredire cet état de fait. Y opposer de bons
sentiments ou supposer qu'on sert la révolution et le renversement de cet état
de fait n'est que de la poudre aux yeux ou un déplacement du problème dans le
futur: une colonisation anticipée en quelque sorte. L'examen radical - au
sens que la critique doit aller jusqu'à la racine - est nécessaire pour au moins
ne pas être dupe et peut-être trouver une voie de sortie du piège tant que des
organisations paysannes autonomes n'auront pas vu le jour et pris en charge le
devenir de leur classe. Ce qui ne se fera pas tant qu'une certaine industrialisa-
tion et urbanisation des campagnes n'auront pas fait craquer les cadres tradi-
tionnels.
(3) Lire Max Weber, Le Savant et le Politique, Voir aussi le recueil de textes réunis par Alain
Jaubert et Jean-Marc Lévy-Leblond, (Auto) critique de la science, Seuil, Paris, 1973.
62
Fonctions et rôles de la sociologie rurale
Que les études sur la société rurale soient fondamentales ou appliquées, de
pure érudition ou ayant des implications immédiates sur les hommes, elles
assurent toutes des fonctions et des rôles qu'il faut repérer dans la perspective
déontologique.
D'abord, ces études participent à l'édification d'un corpus, d'une somme de
connaissances regroupées dans des articles et des livres référenciés. L'accessi-
bilité à ces documents connaît de graves difficultés à l'heure où cet ouvrage est
écrit. Malgré les efforts considérables entrepris par le Centre National de
Documentation (CND), il n'existe pas encore de référenciation exhaustive des
travaux en cours ou récemment terminés dans le domaine de la sociologie
marocaine.
En particulier, de très nombreuses recherches non publiées, menées dans
des Universités françaises, germaniques ou autres, restent longtemps incon-
nues des chercheurs du Maroc. Dans le pays même, les mémoires et les thèses,
dont les titres sont parfois publiés dans des revues spécialisées, sont trop sou-
vent inacessibles. Que dire enfin du trop petit nombre de bibliothèques, des
difficultés qu'il y a à y obtenir les ouvrages en consultation, de leur absence
tout simplement dans la plupart des grandes villes du pays?
La première fonction de la sociologie rurale, qui est de mettre à la disposi-
tion d'un large public le résultat de ses recherches, est par suite très mal rem-
plie par l'inorganisation et l'impéritie des pouvoirs publics et des associations
professionnelles dans ce domaine et par l'inorganisation de la sociologie elle-
même.
La sociologie rurale vise à connaître et à rendre intelligible la société rurale.
Qu'est-ce-à dire? Est-ce différent des rôles de la sociologie urbaine ou de la
sociologie de la famille? Certainement ! Dans celles-ci il y a une grande part
de recherches introspectives d'une classe sur elle-même, d'un groupe sur lui-
même. Lorsque les citadins s'interrogent sur le devenir de la ville, l'origine et
le développement des nuisances, la source de l'agressivité, les implications
culturelles de la disparition de la vie de quartier, sans doute font-ils aussi une
sociologie de classe, mais ils s'impliquent également dans la compréhension de
leur propre univers sociétal.
Lorsque des chercheurs examinent la réduction des familles en ménages, la
pénétration de nouvelles manières de vivre et d'habiter, les conséquences des
choix procréatifs, ils sont à la fois observateurs et observés.
Il n'en est pas de même pour la sociologie des classes «dangereuses», des
classes exploitées, des groupes culturellement plus faibles ou qui ne disposent
pas des moyens de l'expression dominante. La sociologie de ces univers-là est
une sociologie qui réalise un transfert d'informations. La sociologie rurale
~xtrait, élabore et exporte, du rural vers l'urbain, une connaissance qui se veut
llltelligible de l'étrangeté rurale. Le sociologue rural est par suite plus un
transporteur qu'un analyste.
63
La sociologie rurale est sommée souvent d'aller plus loin. On lui demande
de fournir les armes [Link] de la domination culturelle, c'est-à-dire aussi de
la domination technique, financière, économique, sociale et politique.
Puisqu'il est entendu depuis bien longtemps que la culture rurale est fruste,
incapable de progrès, peu productive, encombrée d'usages désuets, la cause
n'est plus à plaider d'appeler à sa transformation rapide (4). La sociologie
rurale est chargée d'examiner les voies et moyens de la pénétration de la cul-
ture urbaine, industrielle et ici occidentale, dans la paysannerie. Naïvement,
les dominants pensent qu'il y a des recettes, des «trucs» efficaces qui permet-
tent de contourner habilement les défenses de la société rurale. Puis d'y ouvrir
des brèches, par où pourront s'introduire de nouvelles modes de penser,
d'autres usages, et évidemment les marchands de quincaillerie. Bien entendu,
il y a toujours la possibilité de monter des farces et attrapes; on peut toujours
trouver des sociologues vénaux pour y aider. La question est de savoir qui on
attrape. Et si en définitive la société dite urbaine et «civilisée» ne se piège pas
elle-même en profitant du léger avantage historique qu'elle détient actuelle-
ment pour s'enfermer dans un univers plat, homogène, marchand et «décul-
turé». La vulgarisation agricole, puisqu'il faut l'appeler par son nom, n'est
rien d'autre qu'une entreprise forcenée pour contraindre une société à
accepter les voies et moyens d'une autre.
La sociologie rurale a aussi des fonctions plus nobles: étudier des modes
d'existence de sociétés différentes. La diversité remarquable des types socié-
taux au Maroc enrichit la connaissance de l'humain en général. Il y a dans le
sociologue rural au Maroc, un ethnologue toujours émerveillé. Telle coutume,
tel costume, telle pratique, sont assez étranges pour surprendre et demander
explication. Le banal, notre vie quotidienne, sont tout aussi surprenants et
demandent explication, mais ce sont les ..... autres qui peuvent plus aisément
s'en étonner et s'engager à y comprendre quelque chose. Le monde rural est,
pour le Marocain, une source perpétuelle d'interrogations. Et pas seulement
pour l'urbain. Les régionalismes sont assez fortement marqués encore pour
qu'un Rifain s'indigne des rapports hommes/femmes dans le Moyen-Atlas,
pour qu'un Soussi s'étonne du système d'éducation d'un Chaoui, pour qu'un
pasteur de l'Oriental reste perplexe devant la vente du lait au Tadla. La socio-
logie rurale a ici un beau rôle à jouer. Non pour seulement décrire, démonter
et expliquer les usages et les systèmes culturels des ... autres, mais pour faire
comprendre la source de la diversité, sa valeur, sa participation à une culture
nationale plus large, et plus riche de ces variations mêmes. Pour engager les
ruraux eux-mêmes enfin à leur introspection et à la défense de leur culture, à
la résistance au mouvement universel de nivellement par le bas de la société
industrielle et occidentale. Non pour réduire la spécificité en folklore, comme
cela est sensible dans les pays de l'Est européen, non pour une défense perdue
d'avance de la tradition, mais pour la transgression de cette tradition en
modernités spécifiques. Il faut affirmer la dignité de l'ethnographie et de
l'ethnologie !
64
Mais nous sommes loin du compte. La trivialité et la partialité l'emportent
encore trop lourdement en sociologie rurale, suivant en cela l'opinion domi-
nante, sourde à l'existence d'une authentique culture paysanne.
•
Les socialistes rigoureux et partisans ont toujours condamné la sociologie
en disant qu'une démocratie parfaite permettrait aux peuples de déclarer suf-
fisamment leurs desiderata et ne rendrait plus la sociologie utile qu'à la seule
rédaction de cahiers de revendications ou à la thermométrie des fièvres
sociales. Propos qui posent aussi de graves interrogations sur les sociétés dites
socialistes qui se sont ouvertes récemment à la sociologie. Reconnaîtraient-
elles la fin de la démocratie en leur sein ?
Il reste vrai que les dominants de tous les pays et de tous les systèmes
sociaux visent à faire de la sociologie une police un peu plus élaborée. Lorsque
les Renseignements Généraux ou les organisations du Parti sont dépassés par
la compréhension de situations difficiles, ou lorsque ces voies naturelles de
l'information de l'Etat se sclérosent dans les luttes internes de personnes et de
clans, la sociologie-putain a encore un rôle à jouer. Est-il besoin de dire qu'il
peut y avoir encore une autre sociologie qui refuse ce rôle et en joue d'autres?
65
l'ancien régime, le secret réserve en réalité à quelques-uns une information qui
ne doit pas être servie à d'autres. Interdire, c'est bien connu, veut dire
réserver. La justification la plus courante est celle de la défense à l'égard des
puissances étrangères. Empêcher qu'une information circule vise à soustraire
cette information à l'étranger. Ce qui fait sourire: toutes les études sont au
Maroc entre les mains des étrangers! Ce n'est un secret pour personne que
bon nombre de missions internationales et que quelques ambassades connais-
sent mieux les dossiers que les ministères intéressés. Les étrangers ont au
Maroc des facilités d'études bien plus grandes que les nationaux. Le système
de classement, de référence et le sérieux professionnel tout simplement, rend
dérisoire cette justification première du confidentiel. Pour ceux qui ont le
pouvoir d'accéder aux dossiers, les mentions «secret». «confidentiel» per-
mettent seulement de distinguer ce qu'il y a d'important à lire de ce qui ne l'est
pas.
La deuxième justification du confidentiel découle de la nécessité qu'il y
aurait à réserver à l'Etat, la décision. L'Etat serait-il contre la Nation? Non
point affirme-t-on ! C'est pour prévenir la spéculation, les troubles, l'irrépa-
rable ! Mais l'expérience prouve que ce sont les spéculateurs qui sont les pre-
miers informés.
En réalité, le confidentiel est contre les dominés au profit des dominants. Le
confidentiel est un des moyens de la domination tout simplement. Autre
avantage, le confidentiel détourne la lutte entre des forces sociales, obscurcit
la connaissance, permet de diviser et de reporter une décision qu'une connais-
sance générale imposerait. La liquidation du caractère confidentiel des études
et des recherches, des statistiques démographiques de détail, etc ... , est un
objectif prioritaire du développement d'une sociologie au service de tous.
La condamnation du confidentiel évidemment ne concerne pas la garantie
de l'anonymat. Ce qui n'est connu que par les relations singulières de deux
personnes doit être à l'abri de la divulgation si tel est le désir de l'informateur,
y compris des maîtres d'oeuvre.
Il y a des formes plus subtiles et qui passent inaperçues dans l'échange
inégal d'information: c'est la forme d'établissement des études, la langue et le
formalisme final de la transmission du résultat des recherches. Si l'enquête est
faite en arabe dialectal oral, l'étude est rédigée en français ou en arabe clas-
sique imprimé. L'information quitte la sphère de l'oralité illettrée, entre dans
le cercle étroit des mandarins patentés, et ne peut plus en sortir. Pour que les
fournisseurs d'informations premières puissent accéder aux résultats élaborés
à partir de leurs apports, il faudrait que ceux-ci soient restitués en arabe cou-
rant oral (radio) ou audiovisuel (télévision), ou expliqué sur place. Avancer de
telles propositions, c'est aujourd'hui choisir de passer pour un doux rêveur.
Mais penser autrement, ou ne pas tenter la percée dans cette voie, c'est
admettre une fois pour toutes qu'il y a une large majorité chargée de fournir
des faits et une étroite minorité qui se réserve la connaissance de ces faits. La
tyrannie commence là !
66
Ne rien faire? Ne rien dire?
Le pessimisme de cette dernière observation ne condamne-t-il pas une fois
pour toutes la sociologie? Approche scientifique de classe, la sociologie rurale
est-elle à rejeter entièrement puisqu'elle est un moyen de domination? Le
sociologue est-il sommé par la sociologie de la sociologie, de jeter par dessus
bord, problématiques, théories et méthodes pour se mettre plus directement à
se battre aux côtés de ses semblables? La science de la société serait-elle à ce
point véreuse, perverse et vicieuse qu'il faille couper court et la déclarer hors
la morale?
Mais qui sont donc mes semblables? D'où viennent-ils? Où courent-ils?
Pourquoi leur emboîterais-je le pas sous l'idée un peu courte que balancer
c'est trahir? Se mettre à leur service signifie-t-il que je doive m'immerger dans
leur être, dans leurs erreurs comme dans leurs vérités, dans leurs ignorances
comme dans leurs connaissances, dans leurs partialités comme dans leurs
universalités?
Sont-ils d'accord, d'abord, mes semblables? Ont-ils un comportement, une
éthique homogène, comme Musulmans, comme Marocains, comme ruraux?
Si la société paysanne présente une spécificité indiscutable, ne connaît-elle pas
le régionalisme, la lutte de classes, la lutte de clans, l'adhésion à des sectes, à
des partis ? Aucune de ces divisions, fractions ou classes ne porte seule
l'avenir. Qu'on oeuvre à un meilleur équilibre, ou qu'on choisisse un camp, ne
doit pas signifier pour autant qu'on s'abîme à sa seule défense, qu'on
s'assourdisse de son seul discours, qu'on s'aveugle de ses seules évidences.
La sociologie, la production scientifique tout simplement, ne pourrait-elle
pas être le moyen d'un humanisme? Une voie pour faire se connaître, se
comprendre et s'enrichir les uns les autres, les nécessaires parties de tout?
La sociologie rurale au Maroc ne doit-elle pas au contraire tout faire et tout
dire, donner sa voie aux silencieux et parler contre les braillards?
67
dévoile les dessous de la société, s'adresse surtout à ses semblables, couche très
mince, superficielle et marginale, souvent repue et globalement satisfaite, qui
ne présente aucun danger à échanger des anecdotes dans des salons. Quant
aux partis politiques qui pourraient faire usage de ces munitions, ils n'ont tout
simplement pas les moyens d'être à la campagne pour s'en servir. Enfin il est
de bon ton sur la scène internationale de ne pas persécuter les sociologues, les
intellectuels, pour leurs seules idées. Il y a assez d'arguments ici pour que la
sociologie existe au grand jour. Même si l'on a fermé un Institut de sociologie
parce qu'il était jugé inefficace et coûteux, on s'est donné de meilleurs motifs
que s'il avait fallu le fermer un peu plus tard pour cause d'efficacité.
La sociologie conséquente, de son côté, travaille à plus long terme. Elle sait
qu'elle n'a pas une prise directe sur la société, mais une emprise médiate sur
les esprits. En réglant son vocabulaire, son jargon, elle élargit ou rétrécit très
exactement son impact. Elle ne se sent pas en charge de la Révolution (5). Elle
perçoit que le changement de l'ordre des apparences peut dissimuler une solide
perpétuation de l'ordre fondamental, ou une résurgence impétueuse de
celui-ci après quelques années d'émouvantes illusions. Elle croit au change-
ment, mais elle sait qu'il sera lent, même au milieu du volcanisme; elle le
voudrait un peu plus rapide que le Ministère de l'Intérieur. C'est sur les
vitesses différentielles qu'il y a un malentendu ... , ou un accord tacite, dans
une sorte d'échange implicite du court terme contre le long terme, du signe
contre la réalité.
Il y a peut-être aussi une souterraine connivence entre la sociologie et l'Etat
autour du problème douloureux de la ruralité. Après des siècles de crainte à
l'égard des campagnes (6), les dirigeants citadins envahis par la civilisation
industrielle, y découvrent les racines vestigiales et menacées de la culture
nationale. Les plus subtils de ces dirigeants sentent bien que ce trésor peut être
sauvé, non par le folklore, mais par un renouveau des campagnes comme
centres de civilisation. De même que la peste bubonique faisait vider les villes
et s'éparpiller les citadins au XVIè siècle dans les forêts, ne faudra-t-il pas un
jour fuir la barbarie et l'agressivité des grandes conurbations - Casablanca
en offre déjà un remarquable exemple - et recréer dans les campagnes des
espaces plus humains? Les ruralistes ne manqueront pas d'être conviés à ce
retournement.
Mais on ne bâtira pas sur des ruines et à partir des seules mémoires. Les
ruraux, après deux siècles de rabotage et d'écrasement, n'ont plus d'instances
spontanées. Le droit de réunion et d'association y est surveillé, la moindre
organisation y est suspecte, comme si elle ne pouvait qu'oeuvrer secrètement
contre le pouvoir. L'initiative a déserté les campagnes; lorsque d'aventure elle
(5) Des progressistes affichés n'hésitant pas eux-mêmes à déclarer:
«Dans notre pays au moins, l'idée du renversement de l'ordre social n'existe nulle part la
contradiction que les organisations progressistes portent au système d'exploitation se
localise actuellement dans la revendication des réformes», El Bayane, 12 juillet 1979, Ahmed
Belhamed.
(6) Dans les correspondances privées ou chérifiennes avant le Protectorat, le nom d'une ville
était toujours suivi d'une invocation protectrice: Madînatu Fâs, harasaha Allâh !
68
resurgit, même sur le seul et étroit registre économique, elle doit faire allé-
geance au Caïd et au Cheikh et respecter les tracasseries bureaucratiques. Le
sociologue qui déambule dans ces espaces est pris successivement pour un
agent de la subversion, puis pour un suppôt du pouvoir local. Quand il arrive
à porter en même temps les deux étiquettes il n'est probablement pas loin de la
vérité.
Eprouvante mais hygiénique situation certes, mais où la totale absence de
clarté en dit long sur le chemin à faire.
(1) L'observateur le moins prévenu répugne vite à enfermer tout un peuple dans une catégorie
uniforme de croyants ou de pratiquants. Dire: «Les Marocains pensent que ... », est une
réduction insupportable qui ne peut être acceptée que pour comparer avec d'autres peuples,
ou d'autres temps, au prix d'une schématisation excessive. Nous pardonnera-t-on de le faire
ici au moment où les élites scientifiques de tous les pays s'avancent vers une unification culturelle
universelle? .
71
Syncrétisme donc, ou respect de registres parallèles co-existants, cohabitant
dans l'alliance comme dans la compétition, le système des mythes et croyances
au Maroc n'est évidemment pas le même pour le mystique soufi, le clerc citadin,
· le paysan illettré, l'étudiant en faculté des Sciences et l'ouvrier spécialisé. Chaque
type de crédulité dénie à l'autre valeur pratique même si, au fond, c'est toujours
le plus religieux qui l'emporte ... publiquement.
Syncrétisme, pluralité, mais encore évolution: on ne peut plus décrire les
· rapports de la magie et de la religion au Maroc de 1981 comme le faisaient
au début de ce siècle les grands ancêtres de l'anthropologie des croyances:
Westermarck, Doutté et Dermenghen (2). Le Maroc a connu deux grandes
révolutions - si l'on donne à révolution le sens de profonde transformation
· socio-culturelle - l'islamisation, commencée il y a un peu plus de treize siècles,
et l'industrialisation au début du XXème siècle. Ces deux mouvements n'ont
pas encore cessé de progresser et de bouleverser de fond en comble l'ensemble
des pratiques et des croyances. Toutes étude sérieuse ne peut retenir le moment
présent comme immuable, et ce serait trahir la bonne foi du lecteur que de
laisser croire à l'irrésistible et continue domination d'un système plus récent
sur un autre. Bien au contraire, des résurgences inopinées surviennent, des
résistances inattendues se font connaître, des hybridations imprévues
s'observent, des emprunts soudains sont pratiqués à des sources lointaines et
jusqu'ici inconnues (Pakistan).
Tout ceci pour prévenir le lecteur qu'il ne se trouve pas ici devant une matière
simple, un discours définitif, une description arrêtée.
Si, chemin faisant, l'auteur laisse échapper quelques phrases lapidaires, prend
des raccourcis réducteurs ou pose des sc>[Link] simplistes, c'est plus par
incapacité rhétorique à restituer la profusion du réel et l'enchevêtrement des
faits que par désir de transmettre un système tout fait, organisant la matière
dans un ensemble clos.
(2) Une demi-centaine d'ouvrages sérieux ont été écrits sur ces questions au Maroc par des étrangers
au pays, et une bonne vingtaine d'ouvrages arabes ont été traduits. Les livres les plus accessibles
en français sont ceux d'Edward Westermarck, Survivances païennes dans la civilisation
mahométane, Payot 1935 ; Edmond Doutté, Magie et religion dans l'Afrique du Nord, Alger
1909 et Emile Dermenghen, Le culte des saints dans l'Islam maghrébin, Gallimard 1945 ; à
quoi il faut ajouter la Doctoresse Legey, Essai de folklore marocain, Geuthner, Paris 1926.
7'1..
Et c'est d'abord dans ses formes telluriques que l'habitant de cette planète
déchiffre les signes et les soupirs de la terre. Au Maroc, le culte des grottes
et des sources est un phénomène majeur (3). Une opinion rationaliste a trop
vite justifié l'importance des mythes cavernicoles en rappelant le troglodytisme
des Berbères et le cuite des sources par l'évidente importance de l'eau en pays
aride. Sans doute ces arguments ne sont-ils pas à écarter, mais ils n'expliquent
point, bien au contraire, les craintes superstitieuses qui sont attachées à ces lieux.
Les héritiers de populations troglodytiques, donc de familiers des grottes, y
situeraient-ils tant de miracles et d'effets mystérieux?
Il semble plutôt que les grottes et les sources sont les orifices de sortie et
d'expression des profondeurs de la terre et des génies souterrains. Les cavernes
sont la bouche, le ventre des forces telluriques, les sources sont des yeux en
arabe comme en berbère (Oayn, fit) d'où coulent des pleurs. Et dans ces
profondeurs, habitent les génies (jnûn), qui s'en évadent à certaines heures ou
certaines nuits, ou qui veillent sur les trésors qui y sont enfouis. Il est
remarquable que la légende de Jouder le pêcheur (conte des Mille et une nuits)
situe au Maroc l'épisode de la grotte où sont entassés tant d'or et de pierreries.
Dans les cavernes, où se sont formées stalactites et stalagmites, des cuites
particuliers sont pratiqués selon qu'on prend ces formations pour des bougies
(innombrables sanctifications de Bouqnadel) (4), pour des pis de vaches, dont
les suintements sont donnés pour du lait mystique (grotte de Moulay Bou
Selham), ou encore pour des cortèges de génies ou d'animaux fantastiques
pétrifiés (grotte de Taghardacht dans les Branés de Taza).
Les grottes, c'est bien connu, parlent. Les esprits profonds exhalent, l'air
qui y circule fait entendre des gémissements, des cris, des sifflements; les sources
intermittentes bouillonnent et mugissent. Les pèlerins viennent y écouter des
oracles, réponses, à leur désarroi, comme à Demnate (Sidi Bou Inder). Près
d'Igherm de l'Anti-Atlas, des femmes lapident l'entrée d'une grotte refermée
Sur un fiancé parjure, puis écoutent ses cris et interprètent ses oracles.
Faut-il prolonger la tradition oraculaire des grottes pour comprendre
l'ancienne pratique de l'incubation (istikhar)? A la veille de prendre de graves
décisions, il est recommandé de faire le vide en soi, de se purifier, de se
concentrer et d'examiner la valeur des choses et ses intentions profondes.
L'incubation et le sommeil, dans certains grottes célèbres (Tagandout des
Niknafa, Taghia Ikhnifen du Sous, Sidi Chamharouch au pied du jbel
ToubkaL..), permettent de recevoir des présages et des songes qu'il ne reste
plus qu'à interpréter - des foqaha sont là pour cela - afin de connaître la Voie
droite et la Conduite propice.
Les grottes, encore, sont les lieux privilégiés de l'expulsion du Mal et leurs
vertus thérapeutiques sont connues à grande distance. On y séjourne pour
(3) cf. Henri Basset, Le cultes des grottes au Maroc, Alger 1920.
(4) qnadel : chandelles.
73
résoudre toutes sortes de difficultés mentales ou physiques. Comme les maladies
sont censées être le fait des génies, quoi de plus naturel que d'aller chercher
d'autres génies dans les lieux mêmes de leur résidence pour expulser les
premiers? Aussi les principales affections soignées sont-elles celles de l'esprit,
ou qui passent pour telles: épilepsie, schizophrénie, folie en général, c'est-à-dire
maladies dont on dit des sujets qu'ils sont «possédés». Mais on y rend visite
également pour les troubles de la fécondité: stérilité, avortements répétés, défaut
d'enfant mâle. C'est l'endroit pour évoquer des rites maintenant (totalement ?)
disparus, dans certaines grottes célèbres (Zkara de Taza, Ilalen de l'Anti-
Atlas ...), ceux de «la nuit de l'erreur» (Iaylt al-K'alat) : des contribules des
deux sexes entrent dans la grotte pour célébrer le solstice d'hiver, ou l'équinoxe
de printemps, et s'adonnent à des relations sexuelles libres.
Les lieux humides et spécialement les sources, surtout si elles sont thermales,
et encore davantage si elles sont sulfureuses et produisent des vapeurs, sont
les sites réputés où se tiennent les génies. Presque toutes les sources ont une
histoire légendaire dont la plus courante est celle inspirée de Moïse frappant
la terre de son bâton pour en faire jaillir l'eau. Une tradition vivace prétend
qu'il s'agit d'actes techniques, au temps où la Terre était gorgée d'eau et qu'il
suffisait de percer la carapace pour faire surgir des eaux artésiennes. Mais cette
explication matérialiste ne suffit pas ; les saints et les génies sont nécessaires,
et souvent suffisants, pour faire sourdre des écoulements bienfaisants; et la
désaffection de leurs cultes ou la méchanceté des hommes sont la cause des
étiages et des assèchements. Hormis les grottes, c'est près des sources, des marais
et des lacs, que la densité des génies est la plus grande; on ne s'en approche
pas sans précaution, sans respecter leur désir de silence et de discrétion et l'on
écarte leur éventuelle malfaisance par l'invocation de puissances supérieures
à eux. Découvertes par les génies ou les saints, les eaux ont évidemment des
vertus thérapeutiques: elles guérissent des maladies (les fièvres notamment)
et la stérilité causée par les jnouns.
C'est dans les lieux humides qu'habite la jenniya majeure Aycha Quandicha,
l'un des rares génies au Maroc affublé d'un nom propre et d'une personnalité
définie, quoique ambivalente. Pour certains, c'est une jeune femme ardente
qui séduit, ensorcelle et dévore ses amants comme la Vouivre champenoise ou
la Morgane bretonne; pour d'autres, c'est une vieille sorcière envieuse qui prend
plaisir à défaire les couples. Il semble que cette Aycha soit l'antique déesse de
l'Amour Astarté, qui était adorée dans tout le bassin méditerranéen par les
Chananéens, les Phéniciens et les Carthaginois et alimentait les cultes de la
prostitution sacrée. Si aujourd'hui Aycha Qandicha ne fait plus peur qu'aux
jeunes enfants, il s'en faut de beaucoup qu'elle laisse indifférents les adultes,
même scolarisés; son évocation dans un amphithéâtre de faculté déchaîne des
rires nerveux, pas toujours ironiques, et un professeur de philosophie européen,
ayant entrepris d'écrire un mémoire sur son compte, décida de brûler tous ces
documents et d'interrompre ses recherches à la suite de trop nombreux et
inexplicables accidents.
74
Les trésors souterrains (5)
A écouter les habitants de ce pays, on pourrait croire que le Maroc est un
dépôt fantastique de trésors. Dans chaque région, des personnes sages et
pondérées vous assurent avoir les preuves certaines que de fabuleux magots
en pièces d'or, pierreries, armes de prix, ont été récemment découverts ou sont
en passe de l'être. On peut se rendre avec elles sur les lieux (cimetières, tas de
pierres votives, ruines de villages en forêts ou sur le sommet de hautes collines)
et l'on vous montre des excavations, des déblais ou des trous naturels où sont
censés avoir opéré les découvreurs. Le protocole de ces découvertes est
sensiblement toujours le même: deux tolba du Sous (6) arrivent un soir dans
un village et demandent l'hospitalité. Ils ont des allures cérémonieuses, des
préoccupations intérieures, comme s'ils étaient habités d'une mission divine
et secrète; silencieux, ils s'adonnent strictement aux obligations religieuses
(ablutions, prières) et ont des pratiques surrérogatoires (psalmodies, chapelet. ..).
Puis ils s'entretiennent dans leur langue -le berbère est loin d'être parlé partout
- en de longs conciliabules à voix basse. Au milieu de la nuit, ils demandent
à sortir de la maison et s'en vont avec des sacs et des outils dissimulés. Si l'on
entreprend de les suivre - ce qui demande du courage et une solide protection
contre les génies - on les voit user d'un grimoire pour retrouver des lieux précis
qu'ils repèrent en comptant leurs pas. Ils passent la nuit à creuser et au petit
matin l'espionneur s'est endormi comme par miracle et ne retrouve plus
personne, ni la moindre trace, sauf une excavation faite de fraîche date.
De ces comportements, les Marocains ont des explications rationnelles. Il
est toujours question de trésors enfouis soit par des peuples anciens (Romains,
Portugais, Espagnols, chrétiens en général), soit par de puissants personnages
du passé ayant dû quitter précipitamment le pays sans pouvoir emporter leurs
richesses. Le récit le plus courant est celui du pèlerin parti pour accomplir à
la Mecque son devoir de musulman, ayant laissé un viatique à sa famille et
caché sa fortune en un lieu connu de lui seul pour le retrouver à son retour.
Dans les temps anciens, le voyage pouvait durer des années et bien des aventures
survenir. Pour ne pas oublier la cache de son trésor, le pèlerin consignait les
lieux sur un bout de parchemin. La mort, ou d'autres vicissitudes, feraient
tomber ces documents entre les mains de réseaux soussis très organisés qui tissent
leurs mailles jusqu'en Arabie et s'accaparent les restes des pèlerins marocains.
Les chercheurs de trésors ne seraient en somme qu'un des rouages d'une
gigantesque organisation occulte confinant à la magie et familière des génies
puisque tout cela se passe la nuit et intéresse la profondeur de la terre.
(5) cf. Henri Basset, idem. pp. 34-38 et Léon l'Africain, Description de l'Afrique Schefer, Paris
1897, t. Il pp. 161-62.
(6) Les tol~a solit de jeunes adultes qui se consacrent à l'étude du Coran, à sa lecture, récitation
~t ~nselgnement de celui-ci dans les petites écoles rurales traditionnelles. Entrepreneurs
mdependants de la sorcellerie et des pratiques magiques, ils ne répugnent pas à l'étude de vieux
~anuscrits d'alchimie, de grimoires et carrés divinatoires, et sont gratifiés de connaissances
esotériques qui confinent à la magie. C'est dans les médersas du Sous que se rencontrent le
plus grand nombre de ces tolba issus de familles besogneuses ou déshéritées.
75
Les talismans (h'irz, hûruz).
Peu de gens au Maroc vivent sans la protection de talismans. Partout dans
le peuple, on voit de jeunes enfants, les femmes enceintes, les malades, les
personnes difformes ou handicapées, porter autour du cou de minuscules
sachets, contenant quelques grimoires prophylactiques. Les automobilistes
suspendent des chapelets ou des signes votifs au rétroviseur intérieur de leur
voiture, et les camionneurs prennent bien soin de protéger leur engin, devant
et derrière, par quelques formules religieuses et la main dite de Fatima. Les
animaux mêmes (poulains, chamelons) portent des talismans. Partout où le
danger est bien réel et de probabilité élevé, les Marocains associent aux
précautions matérielles, l'assurance financière, la prophylaxie religieuse et la
protection magique.
Car si le malheur est causé par des pratiques maladroites, des défauts de
jugement et des procédés inadéquats, on sous-entend aussi qu'il n'est pas le
fait du hasard mais de l'action de forces occultes, ennemies et sataniques, qu'il
faut conjurer par des procédés du même ordre. Ce sont les tolba encore qui
s'entremettent pour la production de talismans efficaces. Il suffit d'aller sur
les places publiques, en marge des marchés permanents ou hebdomadaires, pour
trouver des scribes capables de dresser des grimoires, des carrés magiques
(jdoual), mêlant des formules religieuses à des scolies ésotériques contre quelques
dirhams. Devant ces talismans, les forces du Mal sont sans effet; elles sont
frappées d'épouvante et reculent impuissantes: c'est le Retro Satanas du monde
chrétien. Ce n'est pas le lieu de rechercher les sources historiques des talismans,
il suffit de signaler qu'ici encore l'Islam - ou plutôt les entrepreneurs
indépendants de la gestion de l'Islam - ont récupéré à leur profit et avec la faible
dépense de quelques pieuses paroles et benoîtes pratiques, le capital symbolique
de l'écriture incantatoire, des chiffres et de l'arithmétique magiques. La même
fascination, qu'exercent sur les mathématiques les plus modernes les nombres
premiers et leur combinatoire, n'a cessé de captiver l'humanité et de la tenir
sous son charme. Ainsi des nombres 1,2, 3, 5 et 7 et de leurs arrangements.
Mais ces nombres, en outre, peuvent s'écrire sous forme de lettres. Avant le
développement de l'arithmétique, les lettres de l'alphabet avaient des valeurs
numérales (7) et les idéogrammes littéraux pouvaient grouper des lettres ayant
ainsi une double signification: combinatoire arithmétique et mots significatifs
(illustration). L'art du talisman vise justement à obtenir le maximum de signifié
magico-religieux, avec la plus grande économie de signes; de même, l'un des
arts de la poésie est de faire interférer les plus riches signifiants, avec un
arrangement euphonique de sons et de rythmes.
Ce sont généralement les tolba, les foqqaha, c'est-à-dire les clercs, qui rédigent
ou plutôt dessinent les talismans. Cette qualité de connaisseurs, de la langue
(7) L'hébreu ancien et l'araméen utilisaient la valeur numérale des lettres; on le retrouve en latin
avec les chiffes dits romains, en arabe avec "abjid et "ayqâs. Cf. Georges Ifrah, Histoire
universelle des chiffres, CNRS et Seghers, Paris 1981.
76
et de la religion les met immédiatement à l'abri de toute suspicion paganiste.
Quoique les savants docteurs de la Loi musulmane et les authentiques croyants
rejettent comme hérétiques les pratiques obliques de faiseurs de talismans, le
menu peuple, qui constitue la grande masse de leurs clients, ne retient pas ces
subtilités. Dès l'instant où les formules rituelles de la profession de foi ou de
l'introït couvrent les grimoires, les gens peu instruits ne peuvent croire que les
lettres arabes et l'écriture du Livre sacré puissent être impies.
Le corps de ces clercs obscurs, disséminés dans les campagnes, joue un rôle
principal dans l'entretien des croyances à la magie et dans la perpétuation du
mysticisme populaire. Souvent fils de famille déchues ou cadets de familles
puissantes écartés du pouvoir ou de l'héritage de fait par quelques frères plus
habiles, les tolba ou petits foqqaha de campagne sont censés avoir été frustrés,
dépossédés et avoir détourné leurs désirs de domination vers des procédés plus
souterrains.
Si, comme tous les hommes, les Marocains sont sensibles à l'injustice, ils
ont plus que d'autres peuples le sentiment que la victime d'une situation
apparente investira les voies les plus obscures pour se venger, ou seulement pour
acquérir une puissance magique. D'où la crainte de l'envie et de l'envieux. Hors
de la relation commerciale, si vous désirez excessivement une chose au point
de la regarder fixement ou de la déclarer belle ou enviable, le possesseur de
cette chose s'empressera de vous l'offrir, plutôt que d'avoir à endurer les
pratiques détournées que malgré vous vous engagez contre lui pour l'obtenir.
Par excellence, le «mauvais œil», c'est en somme l'œil envieux. Si vous visitez
une famille marocaine et que vous y voyez un bel enfant, dites aussitôt: Tbark
Allahoalih ! que la bénédiction de Dieu soit sur lui, afin de bien affirmer que
votre louange, ou votre compliment, est indemne de toute envie.
C'est pourquoi toute chose désirable ou exposée porte une main, le membre
qui, par excellence, peut protéger de l'œil. Contre l'œil jeté (la jettature) la
paume, les cinq doigts dressés, est le recours magique le plus sûr: khamsa
fi °aynik ! «cinq dans ton œil !»
La malédiction et la baraka
Un grand nombre de Marocains pensent que dans toute assemblée, groupe
d'hommes étendu, il existe des personnes qui peuvent s'affranchir des
contraintes matérielles qui pèsent sur les conditions d'existence des autres
h?mmes. Si l'ubiquité et l'invisibilité sont des vertus qui semblent aujourd'hui
disparues - on ne les rencontre plus que dans des récits du passé - par contre,
la transmission et la lecture directe des pensées, l'hypnotisme, le maniement
de la malédiction et de la grâce, c'est-à-dire la communication directe agréée
par les puissances célestes et spécialement par Allâh, sont considérés comme
pratiques courantes aux mains de rares personnes.
77
Ces pouvoirs occultes, ces bénéfices magiques, sont au profit - ou pour le
malheur - de certains individus malgré eux et souvent à leur insu. On découvre
parfois soi-même avoir un charme après une série de coïncidences surprenantes,
après telles paroles, tels rêves ... D'autres sont désespérés d'être ainsi marqués
par le destin. Dans une grande famille marocaine, un sous-lignage évincé de
la succession politique porte le pouvoir de soigner par talismans certaines
maladies mortelles; mais lorsque ces soins viennent à être appliqués au profit
d'un parent proche, le guérisseur ne survit pas; pourtant il ne peut s'abstenir
de soigner. Très souvent ces hommes de baraka, de grâce, pouvant attirer le
bonheur ou le malheur sur leurs relations, sont reconnus être des marginaux :
pauvres, modestes, parfois même mendiants, ils sont diminués par des
difformités ou des handicaps physiques; ou bien ils sont chétifs, infiniment
modestes, silencieux, absorbés par une vie toute intérieure. Si l'on n'est jamais
sûr que tel homme porte un charme, on soupçonnera toujours quelqu'un
d'extraordainaire d'être habité de forces obscures et déchaînées. Prudence d'une
société qui se méfie des envieux, des déshérités et de tous ceux qui pourraient
se venger de leur effacement du monde visible par leurs pouvoirs sur les forces
invisibles. Sagesse aussi qui tend à compenser l'injustice sociale en créant un
champ d'incertitude : la croyance dans le pouvoir occulte des pauvres et
déshérités s'alimente des scrupules des dominants. On ne croit pas à la lutte
sociale, force coalisée des parias, mais à la malédiction de ceux-ci et au
déferlement de malheurs qu'ils peuvent appeler sur les nantis. Le sakht
(malédiction) et I,oâr (transfert de l'injure) sont une autre manière de redistribuer
le malheur. Jeter l'°âr , c'est rendre l'autre maintenant victime de ce dont je
suis victime ou dont je serai plus tard. Vos in mea injuria despecti estis«Dans
mon outrage, vous êtes outragés» (Salluste, Guerre de Jugurtha)
Précautions temporelles
Le monde n'est pas qu'une structure matérielle visible faite de contraintes
et de possiblités ; il est aussi une structure immatérielle faite de temps, de rythmes
et de signes cachés. Les sociétés matérialistes artificialisent leur environnement
et tentent de faire disparaître toute contrainte, pour édifier des espaces stables,
indéfiniment prévisibles et dominables. Les sociétés qui sont à l'aube des
précédentes donnent plus d'importance à la gestion du temps et à la volonté
intérieure des acteurs.
Au Maroc, les ruraux vivent avec quatre calendriers simultanément: zodiacal,
julien, musulman et grégorien. Et l'on doit s'interroger sur le maintien de cette
profusion de références au temps. Alors que le calendrier astral, en Europe,
relève des seules croyances magiques, au Maroc, il découpe exactement en
décades le calendrier des pratiques agricoles.
Il s'en suit seulement que la circulation astrale rythme la vie matérielle et
la vie spirituelle à la fois, grâce au calendrier d'Ibnal Banna (8) répandu dans
toute la campagne et dont chaque fqih de village sait quelques bribes.
(8) Le calendrier d'Ibn AI Banni' de Marrakech (1256-1321 Je) traduit et annoté par HPJ. Renaud,
Larose, Paris, 1948, voir aussi Le calendrier de Cordoue publié par R. Dozy, Brill, Leiden 1961.
78
Mais les foqqaha ne font pas que répandre et perpétuer le comput astral,
ils règlent pour tous leurs clients le rythme hebdomadaire. Les jours, divisés
en cinq périodes par les cinq prières, ont valeur magique, bénéfique ou
maléfique, de même que chacune des périodes de chaque jour. Mais ceci n'est
pas également valable pour tous. Selon certaines conditions précises, établies
mystérieusement pour chacun d'entre nous, le lundi matin doit être évité pour
entreprendre un voyage, on se refusera à traiter une affaire importante tel mardi
après-midi, on tiendra pour risqué de commencer le mercredi etc... Ce calendrier
secret de chacun rythme la vie personnelle et explique souvent certains retards,
certains refus, certaines excitations. Bien entendu, la vie moderne fait disparaître
peu à peu ces précautions calendaires, mais au détour d'une confidence on peut
découvrir, soudain, que telle désinvolture ou refus de rencontre ne sont pas
dus à la paresse ou au désintérêt, mais au respect d'un rythme intérieur. Dans
d'autres circonstances, d'ailleurs, la subjectivisation du temps permet de jouer
la comédie ou d'éviter une corvée, telle la migraine ou la maladie diplomatique
dans les sociétés européennes. Mais de même que la maladie objective est souvent
une réponse sournoise à la contrariété, les comportements inadéquats, et les
gestes manqués sont souvent donnés au Maroc pour être le résultat d'un irrespect
de l'horloge intérieure personnelle qui ouvre la porte à Satan.
Au contraire du chrétien habitué à battre sa coulpe, le Marocain d'une
manière générale ne se tient pas responsable d'une conduite défectueuse, voire
d'un mensonge. Censé être pur d'intention malfaisante ou de comportement
maladroit, il ne peut être pris en défaut qu'à cause de l'Autre ou parce qu'il
a été troublé par le Malin. A quelqu'un qui ment on dit: Allâh in °al saytan !
«Dieu maudisse Satan !» Car c'est lui qui s'est introduit dans un moment sinistre
et a parlé à la place de soi.
L'Islam au Maroc
Les Marocains sont de musulmans convaincus. La profession de foi
commence par l'affirmation de l'unicité de Dieu et l'absence d'autre déité que
celle d'Allâh (La ilah IlIa Allâh). Toute chose doit être commencée au nom
d'Allâh (bi ismî Allâh) et la louange et l'adoration ne peuvent s'adresser à
d'autres qu'à Allâh (al h'amdu li Lhâhi wa h'dahu).
Mais le Dieu des musulmans est trop abstrait pour la ferveur populaire. Les
petites gens ont besoin de relais plus proches, d'intermédiaires, d'intercesseurs
qui parlent un langage moins ésotérique.
L'absence d'un clergé régulier, chargé du souci quotidien des âmes inquiètes
n'a pas empêché le développement de pratiques obliques au bord de l'hérétism~
- corporification, sanctification, confrérisme - ni les excès ascétiques et les
poussées sectaires. Si Dieu est unique, la manière de le servir est plurielle, et
toute l'histoire religieuse du Maroc est l'histoire de la réduction des pulsions
d'un paganisme sans cesse en résurgence.
79
Entre la magie, l'Islam populaire, l'Islam orthodoxe et l'Islam mystique, il
n'y a pas toujours exclusive; il y a souvent co-existence, voire alliance et relais.
Les saints justement sont ceux-là qui, mystiques, ont fait triompher l'Islam
combattant et rigoureux dans les espaces païens et magiques et qui ont été ensuite
peu à peu vulgarisés et récupérés dans une inévitable confusion d'hérésies et
d'orthodoxie. Itinéraire et pente fatale perpétuellement repris, les périodes de
désarroi étant propices à la reconstruction d'un système toujours menacé par
son entropie interne.
Le culte des Saints.
De tous les pays musulmans, le Maroc passe pour honorer le plus grand
nombre de saints. Il n'y a guère de collines qui ne soient couronnées d'un
sanctuaire, peu de villages ou de cimetières sans mausolée glorifiant un saint,
ou plusieurs. «Le Maroc pays des cent mille saints !» ne serait pas un slogan
excessif.
Mais ce grand concours de saints a sa géographre, son histoire, ses hiérarchies
avec des maisons-mères sous la forme de puissantes et opulentes zaouïa-s, des
succursales où officient des sacristains, des offertoires et des stations souvent
désertes et hors des routes mais où se presse, tel jour calendaire, un peuple
de pélerins.
Les vertus de ces saints peuvent être fantastiques, tel Sidi Rahhâl qui planait
dans les airs autour de la Koutoubia de Marrakech et chevaucha le lion dans
la cage duquel un terrible souverain l'avait mis en cage. Ou bien un excès
d'ascèse a frappé ses contemporains, tel Sidi Briyim qui vivait d'une datte par
jour. Le fondateur de la zaouïa de Tasaft dans le Haut-Atlas passait pour
ubiquiste. Sidi Ahmed ou Moussa, le grand saint du Sud-Ouest, a fondé son
crédit symbolique autant sur sa vraie foi que sur le récit d'un nombre
incalculable de miracles. Ne dit-on pas qu'à la cour de Baghdad, ayant été mis
au défi par de savants docteurs de prouver sa puissance spirituelle, il frappa
du pied et un arganier - arbre oléicole endémique du Sud-Ouest du Maroc -
vint se planter au milieu de ses contradicteurs? On montre encore aujourd'hui,
dans le Sous, l'excavation créée à l'endroit où l'arbre s'arracha. Jurer du nom
de Sidi Ahmed Ou Moussa est un acte redoutable. Il y a un peu plus d'un siècle,
un homme ayant promis sa fille en mariage à un autre lignage se ravisa le jour
des noces. Le père du fiancé menaça le parjure des foudres du saint: «Par
Sidi Ahmed ou Moussa, les filles de ta descendance ne pourront plus être mariées
normalement». Et depuis ce temps, les filles de ce lignage, lorsqu'elles
deviennent nubiles, disparaissent quelques jours ou quelques mois et reviennent
par enchantement ne se souvenant de rien, parfois indemnes, parfois pas, mais
toujours suspectées. De récentes enquêtes de gendarmerie ne sont pas parvenues
à éclaircir le mystère.
On voit bien comment l'intercession des Saints permet la formation et la
perpétuation des idées morales. C'est souvent pour consolider les normes de
la vie sociale qu'est interpellé le saint. Aussi le marabout est-il un enjeu manipulé
80
par les forces en place. Supposé être au-dessus de la mêlée, il est en réalité entre
les mains d'une ·gestion triviale de ses charmes et de son capital symbolique
au profit du système social. D'où la profusion des saints. Les grands sanctuaires
resplendissants étant au servil!e des dominants, les petites gens sont bien
contraintes de s'adresser à des personnages plus obscurs et plus frustes.
Mais les saints sont aussi des hommes de Dieu; on dit qu'ils sont des proches
(walï) de Dieu. A l'examen, ils ne sont pas censés agir eux-mêmes, mais
intercéder auprès d'AIlâh, «Il n'est de force qu'en Lui! Et sur toute chose il
,est potent!» Aussi les sanctuaires majeurs sont des espaces de piété,
d'approndissement de la foi, de la religion et de la lecture du Livre. Pour que
le toit du marabout puisse aller jusqu'au Ciel, il faut que l'orthodoxie de son
établissement soit indiscutable. C'est pourquoi l'ensemble des pratiques, les
plus régulières et les plus discutables peuvent se tenir au même endroit, les
premières couvrant les autres.
Par exemple, l'idolâtrie est bien le culte le plus réprouvé par l'Islam, celui
qu'il a dû poursuivre le plus violemment dès les premières années de son
avènement. Les idoles (açnâm) ont été systématiquement détruites, brisées ou
brûlées. Pourtan(Jes pierres au Maroc transportent toujours des vœux et sont
des objets directs de dévotions détournées. On surprendrait bien un Marocain
du peuple en lui faisant remarquer, comme le font les Islamistes, qu'il est en
partie idolâtre, puisqu'il confie ses vœux à des pierres, à des bandes de chiffons,
à des arbres ... Il vous répondra toujours que c'est la tombe d'un saint et que
ce saint était un musulman concaincu et un défenseur de la foi (moujahid),
qu'il est un intercesseur (wali) et que c'est sa mémoire qu'on honore et non
la pierre que l'on dépose.
Si l'Islam est une des religions qui est allée le plus loin dans la liquidation
des sUpports matériels de la foi, il n'y est pas parvenu encore totalement au
Maroc. C'est peut-être parce que la dévotion abstraite est au-dessus des forces
et de la formation présente des fidèles et que le transfert matériel aide encore
à porter le culte. Si quelques personnes frustes et ignorantes finissent par prendre
les moyens pour la fin, c'est au plus instruit, au plus orthodoxe que revient
le devoir de les remettre sur le droit chemin.
Le réseau des sanctuaires qui tisse les mailles les plus fines du filet
magico-religieux tendu sur le pays est encore traversé par la forte armature des
confréries (derqawa, tijania, cherqawa, etc ...) sortes de chaînes mystico-
religieuses, mais clubs politiques confidentiels aussi.
Enfin, les pôles des centres mystiques du soufisme surplombent le tout. Les
mouvements islamistes (Frères musulmans, Boutchichiyine etc ...) bousculent
actuellement cette routinière construction formaliste. Mais est-ce vraiment
[Link] ? Qu'ont donc été, en leur temps, les héros de l'Islam maghrébin
eXigeants et ascétiques, tels Jazouli, Tijani, 0 Abdeslam b. Mchich... ? L'Islam
contestataire d'aujourd'hui n'est plus peut-être que la résurgence toujours
renouvelée du combat de l'ésotérisme contre l'exotérisme, en d'autres termes
81
des fondements abstraits de la foi contre la gestion triviale des apparences (Etat,
gouvernement, société civile ...). Cette montée présente de l'islamisme est une
période chaude occurrente dans le cycle de l'histoire froide de l'Islam.
La connaissance de l'Islam au Maroc n'est pas simple. Elle peut commencer
par la connaissance partielle et séparée des pratiques et croyances réellement
observées, se poursuivre par l'examen du passage des unes aux autres, des
conflits, et oppositions créées Mtre elles en même temps que les alliances de
fait qui les font s'épauler tout en se condamnant ou en s'ignorant. Les hérésies
qui prolifèrent autour d'un sanctuaire sont tolérées de fait par ceux-là mêmes
qui les fustigent: un orthodoxe sait bien qu'il ne peut drainer vers lui qu'un
faible pourcentage de croyants véritables ; les pratiques «douteuses» lui
constituent un vivier dans lequel il puise et sélectionne ses ouailles. Les uns
sont aux autres nécessaires. Sans paganisme à dénoncer, comment s'indigner
et proclamer la Vraie Voie? Et sans l'alibi de celle-ci, comment tenir des séances
à la limite hérétiques ?
Plus profonde est la question de l'importance de l'Islam dans la conscience
des Marocains (et de beaucoup d'autres peuples musulmans sans doute). La
pensée occidentale de l'âge industriel s'étonne de la place prise par la religion
au Sud et à l'Est de la Méditerranée et, derrière Auguste Comte, ne parvient
à se satisfaire qu'en évoquant l'existence d'âges magique, [Link], social,
économique... se succédant les uns aux autres dans une perspective unilinéaire.
Ne les surprend, en définitive, que l'extraordinaire reprise de l'Islam en
comtemporanéïté avec le progrès scientifique et technique. Mais la force de
l'Islam est peut-être ailleurs, dans la capacité exceptionnelle à accepter le
tragique, la soumission de l'homme au fatum dans ce bas-monde, en offrant
une issue uniquement spirituelle à l'obscur de la destinée humaine.
L'effondrement des utopies modernes de progrès face à la montée
démographique et l'incapacité des pays dominants à raisonner le long terme
donnent un nouveau souffle au retour à la foi traditionnelle.
Aussi une vision plus matérialiste appelle d'autres arguments: les conditions
moins favorables au progrès technique au cours des trois derniers siècles, le
choc de la domination coloniale et le repli sur une identité religieuse seul refuge
sécurisant, la non séparation de la religion et de l'Etat... Si ces facteurs ne
peuvent manquer de jouer, il s'en faut de beaucoup qu'ils suffisent. Ce serait
renoncer au moindre degré d'autonomie du mouvement spirituel lui-même.
L'Islam fait de l'obéissance à Dieu, au chef et au Père une religion, et de toute
protestation ou innovation, hors de la doxa déclarée, une hérésie. La malédiction
frappe toute entreprise en rupture avec la tradition. Et si une tentative réussit,
son succès est jugé provisoire, le temps d'une épreuve qui ne manquera pas
de marquer sa défaite. La cause de l'échec réside non dans le manque d'effort
des hommes, de leur vertu ou d'une poursuite en avant de l'innovation, mais
plutôt dans la prétention même à l'originalité, à la différence d'avec la pratique
commune. De sorte que la seule révolution légitime est celle qui d'abord déclare
ramener, remonter aux sources. La source par excellence est le Coran. La
82
Tradition (sunna), les Récits (hadit), les commentaires, sont des sources
mineures, des excroissances concentriques, jugées plus ou moins éloignées, plus
ou moins légitimes selon les siècles et les sectes, comme des interprétations
inégalement garanties par la transmission des croyants.
La question cruciale concerne l'appréciation de deux mythologies
simultanées: l'unanimisme du groupe en matière religieuse, et l'émergence de
la sainteté. Deux conceptions en apparence tout à fait antagonistes: tout le
monde doit faire ce que la tradition ordonne unanimement et sans distinction,
et en même temps surgit le saint qui seul pratique autrement, ressource le
comportement, remet la tradition sur la Vraie Voie.
Contradiction superficielle en réalité. Le mythe du groupe homogène, pur,
proclamant son unicité, adhérant ensemble à une même règle est de ceux qui
habitent ce peuple. La marginalité n'est pas intolérable si elle est exceptionnelle,
rarissime, unique. Elle est condamnable et mal tolérée si elle constitue une secte,
un sectionnement du corps social. Dans le comportement traditionnel, aucun
commencement, aucun initium même le plus modique - comme débuter les
labours ou gauler les olives - ne peut être le fait d'un homme courant. Seul
un personnage hors du commun, doué d'un charme, d'un lignage reconnu
chanceux, ou atteint d'un handicap physique ou mental, peut être chargé par
le groupe de commencer une opération que tout le monde alors pourra effectuer
derrière lui. Seul l'éminent, le chérif en somme, peut initier dans tous les sens
du terme. L'étymologie même du mot est ambivalente. A l'origine, le chérif
c'est exactement l'Eminence, c'est-à-dire celui qui dépasse les autres, notabilité
singulière par quoi on reconnaît sa suprématie de fait sur le groupe, c'est donc
le chef, la tête. Mais on sait qu'au Maroc - et dans d'autres pays musulmans
- le chérif est celui qui descend par filiation agnatique directe, donc par voie
masculine,de la fille du Prophète.
D'où le chérifisme, caractère spécifique de la vie mystico-religieuse et politique
du Maroc. L'extension historique du chérifisme au Maroc pose question. Depuis
l'arrivée des Arabes et de l'Islam, le Maroc a connu successivement six dynasties
de souverains: la première (Idrissite) et les dernières (Saâdite et Alaouite) sont
dites chérifiennes, en ce sens qu'elles procèdent de la dévolution généalogique
du Prophète. Les choses ne s'arrêtent pas là. Tous les saints, à très peu près,
revendiquent la descendance prestigieuse, mais les grands chefs aussi ! La
question qui se pose est de savoir pourquoi la descendance masculine du
Prophète prédestine à la sainteté et à la chefferie à certains moments de l'histoire,
au point que le saint ou le chef, qui jusqu'avant d'atteindre un certain degré
d'autorité ne proclamait guère son appartenance au noble lignage, fait des
efforts, une fois reconnu, pour prouver son chérifisme ? Tous les saints et les
chefs ne sont pas chérifs mais les plus grands ne peuvent manquer de l'être.
C'est reconnaître d'une part l'idéologie et la mythologie patriarcale de la
transmission des vertus par le sang, et seulement par la voie masculine (sauf
le premier maillon, le prophète n'ayant pas eu de descendance mâle), et d'autre
pa~t. ~u'il n'y a pas de plus grande vertu que celle du Prophète, choisi
preCIsement pour cela par Dieu pour être Son envoyé sur la terre.
83
Pour refuser l'existence d'un clergé régulier, les croyants n'en admettent pas
moins une stricte hiérarchie dans l'ordre de la religion et de la chaîne initiatique.
De Dieu au dernier des prieurs (faqîr)en passant par l'Envoyé d'Allah (rasûl
Allâl), le Recours (al-gawt), le Pôle mystique (al-qotb), l'intercesseur (al wâli),
le maître (as-sayh), le docteur en théologie (OaIÎm, pluriel °ulamâ'), le
juris-consulte (faqih)etc ... la suite des autorités mystiques et pratiques de la
religion est exactement répertoriée et classée sans pour autant s'ossifier en
institutions formalisées. La croyance a ses desservants, mais ils ne peuvent
exciper trop loin leurs titres pour imposer une autorité particulière de leur
opinion. Un out-sider peut toujours surgir et contester l'interprétation, au moins
en principe...
R4
La science est fétichisée en ce sens qu'il n'y a pas lieu de connaître ses limites;
elle n'en a pas, justement parce que le respect des limites est prévu dans leur
application au social. Au plus lointain qu'elle repousse l'horizon de ses
connaissances, la science ne fait qu'expliciter, qu'interpréter, que commenter,
ce qui déjà est inscrit dans le Coran. Toute la science est prévue dans le Livre!
On a pu le voir lorsque les expériences astronautiques ont fait découvrir qu'une
interprétation du texte sacré était susceptible de montrer que «les ciels pouvaient
être ouverts» et que l'homme pouvait parvenir au quatrième, où la lune se trouve
sertie.
Car si l'effort permanent et illimité de l'homme pour comprendre la parole
de Dieu est exactement ce qu'il y a de plus légitime à entreprendre sur cette
terre, il y a loin entre l'entendement et l'action.
L'avenir est loin d'être radieux. Il n'est ni déchéance régulière, ni conquête
permanente. Ne se succèdent que des événements, des situations sans queue
ni tête, par quoi l'homme et sa société sont éprouvés. Vision largement cyclique,
aléatoire avec des progrès, des crises, des catastrophes, des succès, jamais
définitivement acquis, jamais totalement perdus. S'il y a un âge d'or, ce pourrait
être à la rigueur aux premiers temps de l'Islam.
Les conquêtes de la science et de la technique sont d'heureuses occasions,
dont il faut profiter, tant qu'elles existent. Rien n'est écrit au ciel qui garantisse
leur durée.
85
Histoire du peuplement de l'Ounein (*)
87
mais son accès est plus progressif, moins impressionnant pour le voyageur
venant du Sud. C'est la situation inverse pour qui va de Marrakech à Tarou-
dant; on emprunterait tout naturellement la vallée du Nfis jusqu'à la crête de
l'Aghbar et il ne viendrait pas aisément à l'idée d'obliquer dans l'Agoundis ou
de gravir le Jbel Oucheddan à partir d'Ijoukak ou de Talat n'Yaqoub (2).
Cependant il semble bien que les deux voies aient été pratiquées au cours de
l'histoire, mais nous avons tendance à penser que le col de l'Oucheddan a été
préféré par les populations venant du Sud. Et comme le mouvement des
populations sur la longue durée - général au Maroc - a été une montée du
Sud vers le Nord, nul doute que l'Ounein a dû être une voie ancienne de circu-
lation l'emportant sur celle du Test et sur celle du Tifnout. C'est que la ques-
tion prend une autre dimension selon qu'on voyage à dos de mulets ou qu'on
envisage d'ouvrir une piste carrossable.
Cet aspect de la question n'est pas toujours apparu aux géographes.
Cependant Jean Célérier (3) notait: «Malgré l'abaissement de la montagne, la
route du Goundafa présente de sérieuses difficultés (... ) Le Test est le passage
le plus fréquenté; on utilise également le col d'Ouchadden qui donne accès à
la riche cuvette de l'Ounein. Le terminus est le même: c'est Taroudant». Mais
Célérier écrivait son article en 1927, cinq ans avant la construction de la piste
autocyclable du Test. Dix ans plus tard, Jean Dresch (4) cite le Tizi n'Ouchden
au milieu d'une douzaine d'autre cols pour dire que leur «garde ... étant sou-
vent tarifée et fructueuse, leur possession ou leur contrôle a joué, dans l'his-
toire politique de la montagne, un rôle considérable» (5).
Au demeurant, il semble que l'Ounein soit une très vieille voie de circula-
tion. La piste qui monte de l'Ounein à l'Ow.,>ddan passe à un certain col dit
de Tizi n'mri en contrebas de Tamdgust, aux innombrables amoncellements
de pierres votives, que domine l'éperon barré d'Amerdül. Sur cet éperon, un
(2) Pourtant Louis Thomas, Voyage au Goundafa et au Sous, Payot 1918, faisant partie du
Groupe sanitaire mobile envoyé de Marrakech au Sous sous la Direction du Docteur Bulit
franchit en décembre 1917 le «Tizi Ouicheddan qui, à 2545 d'altitude (en réalité 2504) est
souvent rendu impraticable par la neige» et il décrit (carte p.232) l'itinéraire habituel: Mar-
rakech, Tameslomot, Amizmiz, Tinesk, Talat n'Yakoub, Adouz, Aoulouz, Od Berhil et
Taroudant.
(3) Jean Célerier, «L'Atlas et la circulation au Maroc», Hespéris, 1927,4° Trim. p.447-497,
notamment p.473-5.
(4) Jean Dresch, Documents sur les genres de vie de montagne dans le massif central du Grand
Atlas. Publications de l'IHEM, [Link], Paris sd (1940) 30 p.12 cartes, spécialement
p.24.25
(5) Dans une lettre adressée à Hassan al-Goundafi, fils, khalifa de son père Tayeb pour le Nfis,
le Colonel de Labruyère, chef du Service des Renseignements lui précise le choix du Nfis
comme voie de circulation: «La route pour Tiznit est parvenue, à travers la montagne
jusqu'au Tizi û cheddan et de là à la Qasbah Tagoundaft; un autre chemin reliera le souk
khemis Tagalt par la montagne jusqu'à Bû Zran el Magûsa en une heure de voiture. Un autre
chemin menant à Tigui û Guiz depuis l'Oued Seksawa dans la région du Caïd MtuggÎ est en
construction». (18.08.1338/07.05.1920) Archives Goundafi.
88
h'aûs forme le haut-lieu de pratiques magiques en principe accomplies seule-
ment par des femmes - c'est ce que disent les hommes en tout cas! Tout
autour, quelques demi-douzaines de gravures rupestres, rappellent les gra-
phies classiquement connues du Yagour, de l'Oudaïmeden et des Azib
n'Ikkis : poignards, boucliers, scènes de chasse à cheval et chars (6). Au
Moyen-Age l'abondance des gîtes métallifères et particulèrement du cuivre,
place l'Ounein sur ce qu'on pourrait appeler une «Route du cuivre» qui
d'Aghmat en passant par Igli va à Tamdult et au-delà vers le pays des
Noirs (7). Autre signe, durant le XIXe siècle, le Pacha de la Qasbah à Marra-
kech - qui était souvent désigné comme Caïd du Sous - recevait la mouna,
donc l'obéissance, des populations de l'Ounein.
Origines ethniques et géographiques du peuplement actuel de l'Ounein
Certes, ces indices n'apportent pas de grandes certitudes. C'est plutôt
l'implantation même du peuplement qui permettra de donner des preuves
tangibles du rôle de «sas» que l'Ounein a joué dans l'histoire entre le Haut
Sous et le Haouz.
De la Porte des Vaux examine en 1946 l'origine des habitants de l'Ounein
- au moins de la partie relevant du Cercle de Taliwine. Sur 481 chefs de
foyers, il en dénombre 81 se déclarant autochtones de l'Ounein (dont 51 nés
dans le village même et 30 nés dans un village voisin), 400 étrangers à
l'Ounein, soit 83 070 du total recensé.
Ces quatre cents immigrants historiques, qui se souviennent en somme
qu'eux-mêmes ou leurs aïeux sont venus d'ailleurs, indiquent plus ou moins
précisément leur origine ethnique comme suit :
62 soit 13 % d'alentour 20 du Tifnout
19 d'Ihouzioua
12 des A. Semmeg
Il des Rahhala
33 soit 7 % des Wawzgit 28 sans autre indication
4 des A. Azilal
1 des Zagmouzen (n° 199) *
90 soit 19 % du Bani 60 des Znaga
18 d'Oult
99 des Feija
2 de Tissint
1 de Tata
(6) Sur des gravures comparables, voir Jean Malhomme, Corpus des gravures rupestres du
Grand Atlas, Service Archéologique du Maroc, Rabat 1° vol 1961.
(7) Bernard Rosenberger, «Tâmdult, cité minière et caravanière présaharienne, IXe-XIVe S>l.
Hespéris-Tamuda 1970 Vol. XI, pp. 103-140; idem, «Les vieilles exploitations minières et les
[Link] centres métallurgiques du Maroc: essai de carte historique», Rev. Géogr. Maro-
caIne, nOI7, 1970, pp. 71 à 108 ; n018, 1970 pp. 59 à 102.
(.) Les noms indiqués ou les numéros renvoient à la Carte des Tribus [Link].
89
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133 soit 27 010 du Sous 65 des Argen
57 des Sektana
Il du Sous sans autre indication
56 soit 12 010 de l'Anti-Atias
32 des Ida Ouzal
14 du Tazerwalt (n0223) *
4 des Ida ou Gersmouk
3 des Ida ou Zeddout
26 soit 5 "70 du Nord 23 du Nfis
3 du «Rharb»
Ce qui peut être résumé en six provenances géographiques pour 481 foyers:
Ounein 17 010
Alentours 13 010
Est 7 010
Sud 51 010
Sud-ouest 5 010
Nord 5 010
Ainsi les deux tiers des habitants de l'Ounein gardent en mémoire qu'ils
sont issus de populations migrantes du Sud. Plus précisément par exemple «la
fraction d'Afra, qui en Ounein appartient au Goundafi contient 90 foyers
originaires de Tata sur 107 au total et porte exactement le même nom qu'une
fraction voisine de Tata et composée des douars d'Agadir n'Afra et Aït Has-
sein. Ces deux mêmes noms se retrouvent dans celui de l'un des douars de la
fraction Afra en Ounein et de l'une des familles les plus importantes de ce
douar, les Aït Hassein» (8).
Des enquêtes directes sur place montrent bien la permanance de liens, lâches
parfois mais des biens tout de même, avec les pays d'origine, quittés parfois il
y a cinq ou six générations.
Aussi sur l'Assif Agdim se sont fixées des populations, entremêlées dans des
villages distincts par exemple :
Takoucbt abrite des lb Baoaziz venant d'Argen des Ida n Zal et les Ayt Hsayn
des Ayt Igmûr d'Askawen; à Tawarda, des familles viennent d'Amezzug des
Suktana, leur village d'origine s'appelle aussi Tawarda; Targa n'Tabmit est
peuplé de trois lignages, les b. Mellük venus d'Iznagen de Tazenaht, les Id
Wazziz d'Argen et les lb Baoali d'Ayt Mansûr près d'Aqqa du Banî; les Tam-
suit n'Igejnawen viendraient de Tammelt n'Ouarfan de Tata (Bani); une
partie des habitants de Zawit sont des Ayt Hsayn d'Iduskan de l'Oued Nfis;
enfin à Agdim le peuplement est en large partie originaire des Id Omar Unas
de Nikt du Titnout. Même brassage en Tamejst.
-
(8) De la Porte des Vaux, [Link]. p.54.
91
A Tawrirt, quatre lignages dont deux de Nfis : lb Bû Gejjdi et lb Bû Hris
des Ayt Igir, un lignage viendrait des Ayt saoid d'Imî ugnî des Idauzal; enfin
les Ihukarn seraient des Ayt u Biyâl de Zagmuzen des Süktana. Ceux de Tam-
suit sont en large partie des Ida u Semlâl du Sous extrême.
Les Ayt Khalf ne sont pas moins mêlés :
A Tamsolomt, outre une population fugitive rangée sous la protection du
sanctuaire (horm) et hors le lignage des Chorfa Yaqubiyine, on trouve des
personnes venues d'Imi n'Tatelt, d'un lieu homomyme (Tamsolomt du Sûs);
Afurig regroupe en partie des immigrants des Ayt Ihmûr; ceux de Tizgi ne
sont pas venus de loin, mais des portes de l'Ounein, à Anzi; à Tigitst, outre les
Iguramen du Tifnout, on trouve des Yahya û Mansûl issus de Tidili en
Ghaoua.
Il est tout à fait possible de dater la plupart des migrations, il suffit de
dépouiller les abondantes archives familiales, les actes de mariage, les partages
d'héritage, les acquisitions de terre et d'eau dans lesquels sont très souvent
données les ethniques et les origines précises des protagonistes.
92
Installation et montée d'une famille
La famille la plus puissante d'Ayt Yasin était vers 1878 celle des Talbûrîn.
On le sait par la part prépondérante de terre, d'eau et d'arbres qu'elle détient
dans le finage de ce village ainsi qu'à Tamdgost. Le patronyme dérive du
surnom d'un certain Muhammad u Talbûr. On lit dans un acte de vente de
grains daté de rabiOt, 1108/0ctobre 1996 : «Ahmed [Link] u Talbûr
bihi °urifa». La mention bihiourifa, qui signale qu'il s'agit d'un surnom, dis-
paraît 70 ans plus tard, exactement dans un acte de naissance de son petit-fils
Muhammad (08.04.1180/13.09.1766) Au début du XIXe siècle, le patronyme
de Talburîn apparaît et se conserve jusque vers 1890. A cette date les Talburîn
n'ont plus d'héritier mâle. Depuis plusieurs générations, cette famille utilisait
le travail d'obscurs immigrants des Uzgita et elle finit par donner en mariage
la seule héritière du lignage à un certain UjaOid réputé pour sa bravoure et son
audace dans la lutte contre les chefs de Tagontaft.
UjaOid est un surnom (Iaqab), en partie dépréciatif, qu'on pourrait traduire
par «rétif», «intraitable», «mauvais», mais qui a été ensuite retenu comme
«résistant». Cet UjaOid devient le chef des Ayt Khalf (amgar) au moment des
premières tentatives du Goundafi en Ounein, il conservera cette charge
jusqu'à sa mort et la transmettra à son fils. C'est durant la période de résis-
tance à l'envahisseur du Nfis qu'il accumulera la plupart des biens fonciers
dont la famille bénéficie aujourd'hui.
93
En réalité, les mouvements de détail sont plus complexes, et encore incom-
plètement connus. Dans l'état actuel de notre information, voici ce que l'on
peut en dire.
Tlat Isemrân, situé immédiatement en amont de Zawit près de Agdz semble
avoir bénéficié de la protection de Sidi Musa. Son transfert à Tlat Adras
(Tamsolomt) n'est pas daté, il est dit «très ancien», personne ne se rappelle
avoir commencé dans ce souk.
Khemis f-Uska, près de Doudkad sur le glacis à proximité de Dar Igouzoulen,
dit aussi Bou Issafarn. Cet endroit ne paraît pas avoir joui de la protection
d'un saint. Un hameau était habité par des Juifs à Doudkad et on peut y voir
encore les traces de leur cimetière.
Ceci suggère l'existence d'une chefferie militaire. Lorsque le khalifa des
Glaoui voudra s'installer en Ounein, avant la construction de la forteresse
d'Adouz, c'est à Dar Igouzoulen qu'il construira sa première maison forte.
Le souk de Khemis f-Uska est cité dans un document daté au 23.06.12291
12.06.1814, preuve de son activité à cette époque.
Tlat Adras, hors du horm de Tamsolomt, a bénéficié de la protection du saint.
On trouve encore des personnes qui se souviennent y avoir commercé. Ce souk
a été rompu par le meurtre de Bû Ikiyawn, ijmaOen et chef de guerre fameux,
allié du Glaoui par nécessité pour lutter contre le Goundafi, et qui a été assas-
siné en plein souk par des hommes du Nfis vers 1911. Il est expressément dit
par les contemporains de cette époque que le souk a été transféré à Adouz.
Arba Tamtarga ; l'existence de cet ancien souk est attesté par le toponyme
même de l'endroit. Mais il semble que vers 1895, sous l'influence du Goundafi
il ait été transformé en Tlata pour faire concurrence au Tlat Adras, place
commerciale des ijanaOen, antigoundafi, donc proglaoui. Vers 1912, au fort
moment de la rivalité des grands caïds, Tamtarga était le souk des Gounda-
fistes et Adouz celui des Glaouistes. Avec la fin des hostilités entre ces deux
chefs militaires, l'activité de Tamtarga déclina. La mort de Tayeb
AI-Goundafi en 1928, et le désintérêt de ses héritiers pour cette région,
entraîna la disparition du souk au profit d'Adouz.
Adouz
Il semble qu'un très ancien souk Jmâa (Vendredi) ait existé près de Tafoukt
où se trouve une forteresse (Agadir) où les marchands conservaient leurs
marchandises entre deux souks. Un peuplement juif près de Tafoukt suggère
des établissements d'artisans et de petits commerces israélites à cet endroit. Ce
souk du vendredi fut supprimé au moment du départ des Juifs vers 1058 et
transformé en souk du Dimanche.
En 1013 fut créé le souk d'Adouz du Mercredi, non sur le site actuel, mais
jouxtant la qasbah du Glaoui en cours de construction.
94
Vers les années 1928-1930, l'abandon du souk du Mardi de Tamtarga vint
renforcer celui du Mercredi d'Adouz. En 1937, le souk se trouvait à la même
place (Dresch, information orale sur les lieux en mars 1983). En 1957-1958 le
souk d'Adouz fut transféré à l'endroit où il se trouve aujourd'hui pour se
tenir deux jours par semaine : le mercredi, donc héritier des anciens souks
d'Izemrane, Adras et Tamtarga; le dimanche, récupérant l'ancien souk du
vendredi de Tafoukt.
CONCLUSION
Schéma cartographique
,
de la migration des souks "
1
1
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95
Le peuplement juif en Ounein
Nous n'avons pas trouvé à ce jour dans la littérature spécialisée d'informa-
tions sur les mellahs de l'Ounein. Notre information, par suite, repose seule-
ment sur la tradition orale recueillie auprès des habitants de l'Ounein et une
étude de la toponymie
Trois sites principaux sont cités comme ayant connu des mellahs: Ayt Zakri,
Doudkad et Toug et Khayr mais il y a bien d'autres lieux où l'on signale
l'ancienne présence de Juifs comme à Tigitcht. Il semble néanmoins qu'il n'y
ait jamais eu de synagogue en Ounein, la plus proche se trouvant à Aoulouz.
Ayt Zakri.
Sur l'ancien chemin du Wijdane, le village des Ayt Zakri était le dernier
relais. Un mellah était établi à cet endroit car les Juifs ne pouvaient résider
près de Tamsolomt. Ayt Zekri était un village fortifié avec des maisons join-
tives et deux portes, les Juifs avaient construit leurs demeures au-dessus du
village, au bout d'une forte pente.
En Ounein, une expression proverbiale dit: «aussi dur pour les Juifs que la
montée de Zakri». On cite encore un signe de richesse de certains personnages
du mellah: «Quand Dar [Link] s'ouvre, tout le Sous l'entend»; cette maison
se serait enrichie par le commerce caravanier passant par le Wijdane.
Toug al Khayr
L'installation des Juifs à Toug al Khayr n'est pas considérée comme
ancienne, probablement contemporaine de l'arrivée des Glaoui en Ounein par
transfert de population établie à Doudkad. Certes, les Juifs auraient eu des
boutiques et des échoppes près d'Agadir n'Tafoukt avant l'ère Glaoui, mais
ils n'y résidaient pas.
Ils finirent par fonder le mellah de Toug al Khayr au début du siècle avec un
cimetière (on y voit aujourd'hui encore quelques tombes profanées avec des
pierres tombales sans épitaphes).
A Adouz, les Juifs étaient artisans: savetiers, fabricants de bâts, orfèvres; on
se souvient notamment de l'habilité en bijouterie d'un certain Dikkâh. Ils
assuraient une part importante du commerce d'épicerie, sucre, thé, amandes,
tissus. Quelques-uns étaient agriculteurs accédant à la terre par la pratique de
l'hypothèque (rehn) mais ne pouvaient devenir propriétaires. Ils auraient
évacué Adouz en 1958.
Juin 1983
96
Code pénal des Mejjât du Tazerwalt
(çafar 1176/ septembre 1762)(*1
(*) Copie de 1325 / 1907-1908 détenue par lefqeh Muhammad u Lahsen à Tajâjt.
Photographiée le 6 octobre 1982.
Il s'agit d'une première exploitation du document. La version «définitive» paraîtra dans le
deuxième livre sur le Tazerwalt (M. Tozy).
97
Si un homme est accusé d'un délit, (pour se disculper) le serment doit être
fourni par ses frères (contribules ...) par son inflâs et par ceux de leurs amgâr-s
qui le veulent.
Si un homme est accusé de meurtre durant une fête profane (Oars) ou pendant
une fête religieuse (Oayd), de jour comme de nuit, et même si tous les présents
nient son acte et qu'un seul l'affirme, l'accusé devra payer le prix du sang (diya)
et l'amende (insâf) ; si (ses soutiens) persistent à nier, ils devront payer chacun
vingt-cinq mitqâl.
Celui qui est accusé d'un meurtre (du fait que la victime succombe) suite
à des blessures apparentes qu'il lui a causées alors même qu'il était entouré
de trois ou quatre personnes, une seule l'accusant, tous ceux qui sont avérés
être présents au moment du crime doivent participer à l'indemnisation de la
victime et payer l'amende; s'il déclarent ne pas avoir été témoins, ils doivent
en fournir l'alibi.
Celui qui porte une accusation de meurtre doit en apporter la preuve.
Celui qui blesse par arme blanche (hind = acier) ou par balle, versera dix
mitqâl.
Celui qui fait une blessure à la main ou au pied d'un autre devra (verser)
cinq mitqâl à l'anflûs et cinq mitqâl à la victime. Celui qui fracture le crâne
d'un autre devra cinq mitqâl et payer les frais du médecin (at-tbîb).
Si un homme entre dans une maison pour y voler et y est tué, il ne s'en suit
ni prix du sang, ni amende, ni bannissement.
Qui prétend que la nourriture offerte par un homme, une femme ou un enfant
est empoisonnée doit fournir cinquante cojureurs, qu'il y ait décès ou pas.
Le garant pris dans une autre tribu que les Mejjât n'est pas reconnu comme
tel.
Lorsqu'un homme meurt à la suite de blessures ayant saigné, l'auteur de ces
blessures est le premier accusé; les frères de la victime, la personne chez qui
il est mort et les enfants demandent vingt-cinq cojureurs (pour accepter la
disculpation).
Celui qui est complice d'un voleur est condamné à la même peine que celui-ci,
selon ce qui est convenu entre nous et les Beniran en pareil cas. Tous les actes
commis par un délinquant appartenant aux tribus citées obligent ses contribules.
Celui qui amène des ennemis sur notre territoire nous doit indemnité pour
les dégâts qu'ils y feraient.
Celui qui héberge l'ennemi doit répondre des orphelins et si celui-ci égorge
des femmes et des enfants, il devra indemniser les majeurs.
Qui donne une femme en mariage alors qu'elle n'est pas de sa famille doit
verser cinq mitqâl ainsi que le demandeur.
Toute (somme) dépassant dix muzûna ou cinq uqiya d'indemnités, versée
sur l'ensemble du territoire des Mejjât, est acquise à la tribu.
Celui qui, venu sur le territoire des Mejjât, est victime d'un malheur ne peut
98
obliger son hôte de payer une amende ou autre (indemnité) ; seul celui qui lui
aurait porté atteinte doit l'indemniser.
Celui qui casse une dent doit ci~q mitqâl par dent, et la même somme à
l'anflûs. Vne demi diva pour un œil, de même pour une main ou un pied.
Celui qui tue un étranger (berrâni) dans le territoire (des Mejjât) doit cinq
mitqâl d'amende.
Le prix du sang dû pour les Ifrân, les Harbil et les Ida VItit est de vingt mitqâl.
Celui qui accuse quelqu'un de vol avant le mogreb ou l'casa doit en donner
la preuve sur la place, là où le délit s'est produit.
Celui qui porte un coup et fait tomber une dent à une femme qui n'est pas
la sienne, sans intention de nuire doit verser cinq mitqâl ; de même pour une
femme qui porte un coup à un homme qui n'est pas le sein, cinq mitqâl.
L'homme qui abandonne son épouse verse cinq mitqâl à l'anflûs.
Si un homme abuse d'une femme sans son consentement (il doit ?) ; s'il y
a des rapports par consentement mutuel, chacun devra payer dix mitqâl.
La procréation d'un enfant vivant, hors mariage, (coûte) dix mitqâl ; si la
mère ne reconnaît pas le père qui est accusé, elle doit en fournir la preuve et
payer dix mitqâl. Si elle tue son enfant, elle doit payer ce qui a été dit pour
le tarif d'un meurtre (soit) vingt-cinq mitqâl (d'or). Quant à l'amende due si
elle meurt, elle est de douze mitqâl.
Si un homme est surpris dans la maison d'un autre, ou y laisse une trace
qui le confond, il doit à l'époux ou au maître de la maison (-?-). Si celui-ci
amène sa femme à reconnaître que l'enfant est douteux, il (l'étanger) doit payer
l'amende.
Qui cause des blessures ou des fractures qui risquent d'entraîner un décès
doit le signaler.
Ecrit au mois de çafar de l'an 1176, le serviteur de son Dieu Belqasem b.
°abdar Rahmân al-Jarsibi, Hmad b. Mahmad b. al Hâjj al-Agmâri, al-Hatili
b: Hmad b. Bella et le copiste du présent acte (recopié) lettre par lettre sans
ajout ni réduction est le serviteur de Son Dieu al-Husayn b. Fâris [Link]
al-Qâdir al-Barkawi que Dieu lui pardonne! Amen, année 1325 en Joumada
II (l).
(1) L'acte n'est pas traduit en totalité. Il manque une vingtaine de lignes.
99
5 mitqâl meurtre d'un étranger
par dent cassée
blessure du pied ou de la main
facture du crâne ( + fraix médicaux)
10 mitqâl adultère reconnu
procréation d'un enfant adultérin
5 mitqâl abandon d'épouse
femme donnée en mariage alors qu'elle n'est pas
de sa famille.
N.B. Le tarif de l'amende pour un viol est indiqué mais illisible.
NOTES:
1. inflâs, suyuh, imgaren
Il s'agit ici des personnes éminentes de la tribu, des notables ayant les
pouvoirs locaux tant du point de vue spirituel que temporel et par suite en
mesure d'engager le groupe et assurer à cette réglementation toutes les
chances de succès.
• anflûs pl. inflâs ou anfalis est un homme de confiance (FLS = avoir
confiance) qui dispose de pouvoirs magiques ou qui est considéré comme
chanceux. (Cf. Montagne, Les Berbères et le Makhzen,p. 130) .
• Sayh pl. Suyh c'est davantage le sage, le connaisseur des gens et des choses
auquel on donne le gouvernement du groupe (tribu ou confrérie)
• amgâr pl. imgaren est presque le synonyme berbère de sayh ; c'est un chef
temporel, le notable le plus puissant du groupe chargé de faire appliquer
les décisions de l'assemblée, des réglementations ou des décisions du
Makhzen.
2. Découpage des Mejjât
D'après Alfred Le Chatelier (1891 p.69-70) les Mejjât sont divisés en quatre
fractions: Aït Ali, Ait Moussa, Aït Yacine et Aït Hemman. En 1936, le
100
recensement général enregistre six fractions: Aït Ali, Aït Hammane, Aï!
Kermoun, Aït Moussa, id Bennirane et Tajejt.
Trois des noms cités portent des ethniques identifiables à des sous-groupes
des Mejjât : al-Banirani se rapporte aux id Bennirane
ad-Daoanûnî porte l'ethnique d'un village des Aït Hammane.
- az-Zlitim est l'ethnique d'un village des Aït °Ali.
Je n'ai pu identifier l'appartenance des autres notables, mais il y a tout lieu
de penser que les huit personnages cités représentaient alors chacun des sous-
groupes des Mejjât.
Le 6 octobre 1982, par exemple, nous avons assisté au début d'une réunion
où sept inflâs des Mejjât représentaient l'ensemble de la tribu. Le recensement
de 1971 divise les Mejjat en sept fractions.
3. Les trois moussems de Sidi Ahmad [Link] (fin mars, fin août et fin
septembre) durent trois à cinq jours, se terminant en principe le vendredi
après la prière du dohr. La grande affluence et la plus grande masse de
marchandises sont les mercredis et les jeudis, donc les nuits qui suivent ces
journées selon le comput musulman.
4. Au lieu de parler des personnes on évoque le nombre d'amen c'est-à-dire
d'approbation, de oui. En effet le pluriel de 'amÎn est 'umanâ ; alors qu'ici
on lit yamÎ[Link] personne capable de jurer doit évidemment répondre à
la qualité de majeur d.::. •• ~ ici mâle, marié, raisonnable et libre. Souvent il
est exigé que le cojureur appartienne au lignage, au groupe ou à la tribu
de l'accusé. Le cojureur est donc un témoIn de moralité, un garant capable
de prendre en charge la peine en cas de sanction et de parjure.
S. Quelles que soient les monnaies de compte données ici, les espèces réelles
étaient à cette époque des dirhams d'argent dites «Ahadun ahad»en raison
de la légende frappée sur ces pièces pesant de 2,7 à 3 grammes mais
légalement valant une once (uqiya)de 2,9 grammes. Le mitqâl est le multiple
décimal de l'once.
Si l'on donne aujourd'hui (1984) une valeur de 26 francs au gramme d'argent,
on a :
le mitqâl à 29 g. soit 800 FF.
l'once à 2,9 g. soit 80 FF.
la muzûna ou quart de l'once 20 FF.
6. La dya est le prix du sang payé par le meurtrier à la famille de la victime.
L'assassin reconnu doit à cette époque racheter son crime par deux
sanctions:
- le prix du sang visant à compenser la famille de la perte de l'un de
ses membres,
- l'amende (inçâf) à payer au profit du chef, ou de l'assemblée,
gouvernant le groupe, afin de compenser le trouble porté à l'ordre
public.
101
Etymologiquement inçâf c'est l'équité, la droiture. Ici, il s'agit de se
rendre quitte, donc d'acquitter ce qui l'on doit selon le droit, la partie
due, la quotre-part, la cotisation et par extension l'amende
réglementaire à verser au représentant de l'ordre.
BIBLIOGRAPHIE :
Dj. JACQUES-MEUNIE, Le prix du sang chez les Berbères de l'Atlas,
mémoires de l'AIBL (Académie des Inscriptions et Belles - Lettres), t. XV,
2è partie Paris 1964.
Jacques BERQUE, «Quelques documents sur le droit répressif ancien du
Haut-Atlas» RATMLJ, janvier. avril 1953.
Félix ARIN, «Le talion et le prix du sang chez les Berbères marocains» Archives
Berbères, 1915, vol. 1, fasc. 2.
102
Traitement des fonds
d'archives familiales(*)
103
Le meilleur objectif pour obtenir de bons clichés est un Marco f = 50mm,
l'adjonction d'un filtre jaune permet d'accentuer les contrastes car le papier
des archives est souvent jauni. Si on veut aller à l'économie pour clicher plusieurs
textes sur une même vue et pour être à l'aise dans le cadrage, un objectif Zoom
35 - 70mm est idéal.
1. Ne faire aucun tri, tous les documents a priori sont utiles. Parfois un petit
fragment de papier porte une réponse à une question que pose un texte
majeur. Donc on doit photographier ou photocopier la totalité du fonds
et obtenir à la fin une feuille par texte.
2. Référenciation. On portera en haut de la page de photocopie le nom du fonds
d'archives, c'est-à-dire le lieu du dépôt, le nom de l'institution ou de la
personne qui le détient. Exemple: Ilig, Tazerwalt, Raji, Tamsolomt - Ounein.
3. Datation
La date hégirienne est donnée par huit chiffres: jour, mois, année. Pour
les jours indéterminés signalés par «début, mi et fin» de tel mois on
indiquera;
00 pour le premier quartier awa'î1, iftitah
55 pour le milieu du mois intiçâf
99 pour le dernier quartier awahÎr, insilâh
Lorsqu'un des termes n'est pas lisible, on le remplace par x.
Exemple: 1 x .07 .1288 quand on lit «( )0 asar»
Un texte non daté se cote xx . [Link].
Parfois un chiffre est difficile à lire, le chercheur est sûr de son interprétation
en raison de sa connaissance du contexte et sa familiarité avec l'écriture du
scribe, mais un autre lecteur peut en douter, on doit écrire alors: 1 (3) .07 .1288
Lorsque plusieurs textes ont la même date, on rajoute un numéro :
13. 07 ,1288(2)
xx .xx .xxxx (43)
La datation hégirienne peut être traduite en comput grégorien grâce aux
Tables de concordance des ères chrétiennes et hégiriennes, éditées par H. G.
Cattenoz à Rabat.
Ces règles simples permettent de passer à une saisie informatique si on le
désire par la suite.
4. Classification et numérotation
La méthode la plus utile est le classement chronologique dans l'ordre;
xx. xx. xxxx (de 1 à n)
xx .07 .1288
x3 .07 .1288
Ix .07 .1288
13.07.1288
Une fois que l'on est sûr d'avoir la totalité du fonds, il y a intérêt à numéroter
en série continue tous les textes. En effet, la datation utilise au minimum huit
1 nA
chiffres et deux points, soit dix signes (davantage lorsqu'il y a plusieurs textes
à la même date). Si l'on dispose de cent textes par exemple cela fera au minimum
mille signes, au lieu de 189.
Une fois le corpus établi et numéroté, le numéro du texte est désormais la
seule référence de renvoi.
5. Première analyse
Un lecture rapide du texte permet de recueillir les données indispensables
à une indexation :
Expéditeur, destinataire, lieux, ethnies, noms de personnes, et surtout
thématique.
La méthode la plus commode consiste à composer un tableau - canevas
d'analyse comportant un espace suffisant pour chacun de ces index. On peut
réserver à droite du tableau un espace pour le codage informatique ultérieur.
(cf. exemple ci-joint).
Pour chaque texte, on remplit un tableau d'indexation. Les documents les
plus intéressants pour le chercheur peuvent être signalés par des indications
de son choix (!, + + + ...).
6. Index
Le regroupement des indexations portées dans chaque tableau permet de
dresser les index alphabétiques :
index des personnes (respecter scrupuleusement une translittération
conventionnelle)
index des ethnies
index des lieux
index des thèmes
On aura par exemple: °abdallah b. Muhammad al-JiStini, 8, 43, 50, 66.
Mejjât, 5, 6, 22, 63.
°âr,5, 21, 41, 70, 78, 79, 80.
A partir des index, on peut dresser des codes préparant la saisie informatique.
Evidemment, les index doivent répondre aux préoccupations et à la
problématique du chercheur. Un spécialiste de la monnaie fera un index plus
détaillé sur ce sujet. Un chercheur étudiant les mariages, ou le prix des denrées,
ou les événements militaires, focalisera sur ces thèmes.
7. Présentation finale du corpus de base.
Le fonds d'archives peut être présenté alors de la manière suivante:
a - Introduction expliquant la découverte, décrivant les caractéristiques
du corpus (nombre, période, fréquences ...) et donnant quelques
indications sur l'histoire de la période dans cette zone, avec une carte
de situation.
b - La série des textes numérotés.
c - Les index.
105
8. Conclusion.
Reste à analyser les textes et à en tirer la matière d'une recherche historique
ou sociologique. Cela est le travail de fond et relève de chaque chercheur. Bien
souvent d'ailleurs le corpus dont il est question ici se révèlera insuffisant.
L'important est déjà de l'avoir sauvé de l'oubli, de la destruction et de l'avoir
présenté utilement pour son propre travail de recherche et pour d'autres
chercheurs.
29 avril 1984
Destinataire :
Signataire(s) :
ou témoin
Noms de personnes
(autres que E. D. S. T.)
Noms d'ethnies
Noms de lieux
Thèmes
106
Courte visite dans la cuisine
des sciences humaines
INTRODUCTION
L'objectif de cet exposé est d'examiner les liaisons - ou les non liaisons
-qui existent entre la pratique effective de la recherche, de la collecte des faits
d'une part et d'autre part la présentation des résultats dans ce qu'il est con-
venu d'appeler les Sciences Humaines.
Je ne cacherai pas - car cet exposé entre dans le genre «Jeu de la Vérité» -
qUe mes repères sont ceux des Sciences de l'inerte et du vivant, non point parce
que je crois qu'il faille que les démarches des Sciences Humaines y ressemblent
- je ne le crois pas! - mais parce que c'est un exercice hygiénique; de même
qUe la culture physique est un exercice hygiénique pour celui qui a une vie de
bureaucrate.
Dans une expérience de chimie ou de biologie, le chercheur commence par
décrire soigneusement les conditions de son essai. C'est le rapport du résultat
de l'expérience aux conditions de celles-ci qui lui paraît pertinent. Les alchi-
mistes au contraire cachaient aussi soigneusement leurs pratiques, leurs
recettes et ne publiaient que les résultats: ils étaient censés avoir des «secrets»,
et c'était ces secrets qui faisaient leur prestige. Un mariage étrange entre
«Science» et «Magie» présidait à leurs activités.
Les Sciences Humaines en sont-elles aujourd'hui à l'alchimie sociale? Les
chercheurs dans ce domaine sont censés avoir des informations particulières,
des théories générales des entendus péremptoires, des sous-entendus non
révélés, qui leur donn~nt autorité et semblent les autoriser à utiliser des faits
sous influence pour «démontrer» leur point de vue.
Tout se passe comme pour l'alchimiste: on illumine la vitrine, on présente
des résultats tous probants, on tait les résultats contraires, mais surtout on
dissimule soigneusement comment ils ont été obtenus. Au mieux, on donne
l'apparence d'avoir satisfait - ou plutôt sacrifié - à des conventions bien
réglées (citations, sources, découpage du texte, plan, statistique, etc... ).
Il y a quelque chose de caché dans le processus de la recherche en Sciences
Humaines, c'est ce que je voudrais mettre en évidence.
107
les plus primitifs étaient ceux de la citation d'autorités de prestige: «un tel à
dit, l'autre a contredit, etc ... » Le sous-entendu était que ces grands maîtres
étaient informés, savaient voir. En réalité, la seule chose dont nous sommes
sûrs est qu'ils savaient écrire, et que leurs écrits nous sont parvenus pour des
raisons peut-être contingentes, je veux dire extérieures aux obligations de la
rigueur scientifique. Peut-être la prétention d'écrire et le passage à l'acte
d'écrire prouvent une suffisante assurance de soi et de ce que l'on pense. De
sorte que la citation ne prouve que peu de choses si on ne remonte pas aux
conditions du passage de l'observation à l'écriture, ce qui nous ramène à notre
problème principal.
L'observation de la réalité inerte, vivante ou pensante, est comparable en
ceci qu'elle ne va jamais sans partir de nos préjugés, de nos présupposés avant
même de procéder à la vérification d'hypothèses. Le processus est d'abord
psychologique, interne à notre intellect et il s'initie rarement au débouché
d'une réflexion froide, d'un raisonnement rigoureux.
Ce qui donne le coup d'envoi à une observation vigilante, c'est le plus sou-
vent une surprise, la rencontre imprévue d'un fait inacceptable, excessif, bou~
leversant, incommode, qui dérange notre entendement, ou qui le satisfait
secrètement pour la raison que nous nous sentons privilégiés de l'avoir
remarqué. Désormais les observations ultérieures vont être sous l'influence de
ce fait-là, comme d'ailleurs notre manière de lire, d'entendre, de collecter
d'autres informations.
Nous savons bien que la collecte des faits est sous l'influence de théories et
de préjugés, que l'observation neutre est un leurre. Seuls la naïveté ou un épais
dogmatisme nous donnent à croire que nous pouvons nous abstraire vraiment
de nos intérêts moraux, intellectuels ou matériels. Je reviendrai là-dessus tout
à l'heure pour examiner où se cachent ces intérêts quand ils semblent ne pas
être là.
Le résultat est bien connu. Ne pouvant être exhaustifs dans la description -
espérance folle et impossible! - il faut bien choisir et comme on dit: «là où
l'on voit clair» ..11 reste à analyser les mécanismes de ces choix-là. Qu'est-ce
qui nous guide? Le goût de. l'original, du nouveau, de l'inédit? Ou au con-
traire le besoin de sécurité, de la retrouvaille, de «je l'avais bien dit .. , je
l'avais bien vu. Je suis génial, je le savais déjà» ?
Examiner, analyser, juger où l'on se trouve permet de se demander au
moins où l'on est pas.
Voici un géographe sur le terrain, dessinant un transect à main levée sur une
feuille de papier. Il accentue d'une certaine manière les altitudes, les pentes,
les méplats, les glacis. Puis il repère l'occupation du sol: ici la forêt, là les
cultures bour, plus près les oliviers, tes parcelles irriguées, position des vil-
lages, des chemins etc... Toutes opérations qui peuvent se faire aussi avec
beaucoup de rigueur au moyen d'une photo aérienne. Et d'ailleurs il le fera,
une fois rentré, sur sa table de travail. Mais ce qu'il a observé sur le terrain
risque fort d'orienter toute sa perception ultérieure, y compris le décodage de
ce qui paraît le plus rigoureux: une photographie. Par exemple, il a remarqué
108
sur le terrain quelques parcelles plantées à la moderne: en ligne, en quinconce;
rapidement va naître une typologie : plantation «réseau» le long des cours
d'eau, plantation «en lignes» avec cultures intercalaires, plantation «en quin-
conce». Et heureux d'avoir opéré des distinctions aussi notables dans la con-
fusion du réel, il va en faire une image idéalisée. Systématiquement il va dis-
tinguer comment peut se répartir le territoire entre ces trois types. Il ne man-
quera pas d'en tirer une théorie trinitaire extensible, peut-être même en
remontant à des «âges agraires», à des systèmes socio-politiques (cf. le Coz).
Ici joue ce qu'on pourrait appeler l'effet structuraliste. Trouver des struc-
tures dans le réel permet de dominer celui-ci, grâce à un schéma. La structu-
ration consiste à créer des groupes, des ensembles, des unités identifiées par la
similitude de leurs sous-ensembles et par la disparité avec les autres.
On installe une procédure psychologique visant à accentuer les différences
avec l'externe d'une part et à diminuer les différences avec l'interne. Il y a un
double mouvement d'estompage interne et de constraste externe. L'effort va
Se porter Sur les frontières, les limites. Ainsi des classes sociales en sociologie
et en politique.
Prenons par exemple dans le dessin de l'occupation du sol et le choix gra-
phique des trames pour donner tout à la fois l'idée de la zonation et en même
te~ps l'impression de gradient, de continuum. Il y a à l'oeuvre, dans cette
operation, un art de la caricature qui n'a que peu affaire avec la science, mais
plutôt avec l'art, avec la création d'images, la publicité, la rhétorique en quel-
que Sorte.
Création d'images faites pour imposer une vision, une théorie.
SChéma qui plaide pour une théorie, mais coupeur de route à une autre
théorie.
Il faudrait toujours être en mesure d'examiner ce qu'il y a de fabriqué dans
l: choix d'un dessin, d'une carte, d'une légende. Et je trouve que le mot
legende est extraordinairement bien choisi.
~rop souvent les causalités présentées sont sous l'empire d'une seule
vanable jugée prépondérante, dominante, agissant «en dernier ressort», sur-
déterminant» les phénomènes. Cette monovariance paraît très surprenante
109
dans des domaines dont on sait qu'ils sont au contraire sous la dépendance
d'une foule de facteurs alliés, antagonistes, parallèles etc ...
Prenons par exemple la position des villages dans une vallée. Des études
jugées d'autre part comme sérieuses font grand cas du contact entre zone
forestière et culture, ou bien évoque «la ligne des sources» et le contrat cal-
caire / schiste, ou encore le «maillage» c'est-à-dire la distance optimum
d'agglomération fonction de l'éloignement/proximité des champs ... etc...
etc ... Mais peu d'études tentent de faire:
1) un inventaire de toutes les variables possibles;
2) un examen des indicateurs capables de les quantifier ;
3) une application systématique et rigoureuse de corrélation statistiquement
valable;
4) l'examen des cas inexpliqués par ces variables (introduction d'autres
variables, de contingences, d'histoire ... ).
La linéarité
Autre tendance courante, qui dérive d'ailleurs de la manie - de l'indigence
intellectuelle - précédente est celle d'une vision linéariste, un peu détermi-
niste du réseau des causalités.
A cause de B cause de C cause de D. Ou A donne B qui donne C qui donne
D etc ...
La mise à plat - c'est-à-dire sur un plan à deux dimensions - du système
des causalités, est la perspective la plus simple qui permet le plus aisément la
rédaction, et qui réduit le discours à une série d'entendements faciles. Au
moins on sera compris et l'exposé sera aisé à faire.
La linéarité, sans pourtant imposer l'irréversible, ouvre souvent la porte à
cet autre travers. Sans doute l'histoire nous confirme de l'écoulement sans fin
du temps et de l'impossibilité d'en remonter le cours. «Ce n'est jamais la
même eau qui passe sous le même pont».
En réalité la régression existe, la réapparition de phénomènes anciens se
rencontre. Une érosion peut être suspendue, s'arrêter, reprendre.
Les causes d'un phénomène récent sont peut-être très anciennes et ont pu ne
pas jouer durant des siècles et puis tout d'un coup l'emporter en raison d'un
facteur, minime, inattendu.
L'omission de fourchette
Trop de discours scientifiques poursuivent les causalités jusqu'à l'absurde
ou, ce qui revient au même, omettent de dire dans quelle fourchette les causa-
lités ont tel sens. Or rien n'est indéfiniment sous l'empire du même facteur,
des mêmes facteurs. Une causalité dans le cas le plus probant ne vaut que dans
les intervalles qualifiés et quantifiés d'un système de variables.
Certes ceci est plus facile à déclarer qu'à exposer dans le détail, mais dans
les sciences humaines établies, je pense par exemple à la démographie, on sait
110
qUe l'on ne peut impunément pousser les courbes au-delà de certaines bornes,
de certaines durées, sans voir apparaître des retournements de causalités, ou
l'intervention d'autres causalités.
MOdélisation et systémique
Il y a actuellement une mode - les modes ne sont pas toujours mauvaises, il
y en a qui font apparaître des univers insoupçonnés - il Ya une mode celle de
la modélisation, de la systémique, du jeu d'acteurs, des scénarios.
Je trouve ces jeux particulièrement édifiants autant pour leurs succès que
Pour leurs échecs. D'abord parce qu'ils nous interpellent sur la complexité que
nous sommes capables de mettre en scène; ensuite parce qu'ils nous contrai-
gnent à prédire, donc à recevoir, le verdict du réel. Verdict qui nous sommera
de dire où nous nous sommes trompés. La modélisation et la prospective
peuvent devenir l'hygiène de la science.
111
nous aider à nous débarrasser de tout ce qu'elles nous cachent du fait même
qu'elles ont été énoncées.
Aucune théorie n'est vraie! La seule affaire est d'abord de voir en quoi elles
sont fausses et incapables d'expliquer le cas en cours d'étude. Et par suite, si
l'on a compris cela, si l'on sait que consciemment ou non les théories nous
cachent une partie de la réalité parce qu'elles éclairent trop violemment une
partie de celle-ci, on sera mieux armé pour observer les ombres qu'elles por-
tent.
Ceci dit, la variété infinie des cas et des faits doit être théorisée, donc trahie,
sans quoi aucun progrès d'abstraction n'est possible. La question est de savoir
pour quel objectif. Ici se discutent les rapports de la science et de l'efficacité.
L'abstraction n'a de sens que pour un efficace de la prise sur le réel. La théorie
n'est pas comme on pourrait le croire un pas vers la science, mais plutôt un
pas vers l'action, ce qui n'est pas pareil. Par exemple, la théorie permet
d'enseigner, c'est une pédagogie, c'est une rhétorique. La théorie permet
d'agir puisqu'elle classe, qualifie, prédit et comble notre hésitation; elle auto-
rise une décision. Mais nous ne sommes pas si sots pour croire qu'une action
efficace est une action vraie. Elle n'est efficace que dans la constellation
réduite des besoins et des conditions présentes. Elle est peut-être totalement
fausse si l'on change un seul des facteurs qui l'ont rendue efficace.
112
les faits et les idées qui mettent en doute notre propos. II est sous-entendu,
toujours, que nous devons être victorieux. C'est d'autant plus facile que c'est
nous-même qui parlons de nous.
4- Confondre ou distinguer?
Les cultures différentes, il fallait s'y attendre, ne traitent pas le discours de
la même manière. Chez les Arabes, la faute de goût, c'est de disjoindre ce qu'il
y a dans l'unicité du phénomène; chez les Occidentaux l'erreur réside dans la
Confusion. Il n'y a pas de moyens de donner raison aux uns et aux autres. II y
a là deux approches finales, finalisées, tout aussi heuristiques, tout aussi
perverses. On pourrait admettre un progrès tournoyant et spiral passant d'une
r?étorique à l'autre: confondre, analyser, confondre, etc... Peut-être la réus-
sl.t e technique est-elle dans l'analyse, la distinction poussée à son paroxysme:
aInsi l'énergie électrique ne naît que de l'écartement convenable d'un dipôle.
Pe~t-être la réussite politique est-elle dans l'absorption des contraires, la ruse
effIcace étant celle des compromis: les gens ne s'entendent que par malen-
ten?~s. Mais le moteur électrique doit réunir les pôles contraires, et le jeu
PolItIque diviser les coalitions.
5- Principe de non-contradiction
Le classicisme dans le discours condamne la contradiction. Le péché par
e~cellence, c'est de se contredire. Dans la joute oratoire ou écrite, ce qui
desarçonne le plus sûrement l'antagoniste, c'est de le renvoyer à ses propres
COntradictions.
113
Pendant ce temps je continuais auprès de mes collègues à défendre la petite
thèse de mes précédentes conclusions, tout en sachant, pas vraiment cons-
ciemment mais comme une présence diffuse, que je racontais en somme une
histoire, mais une histoire qui était bonne à dire, car:
- elle apportait du nouveau, en ce sens qu'elle rendait compte de faits mal
connus, et à ce titre la justification était entière ;
- je pouvais briller, c'est-à-dire accroître mon capital symbolique ou
empêcher qu'il ne diminue. Souci jamais totalement absent, disons trop sou-
vent central chez l'intellectuel au point qu'on finisse de s'en satisfaire jusque
ou juste avant l'absurde.
Pourquoi est-ce que je fais cet exposé? En partie par désir de la vérité, du
progrès des sciences. Mais sûrement aussi pour fabriquer encore du capital
symbolique. Car une fois suffisamment développé celui-ci a la caractéristique
de s'accroître en se mettant en cause.
Ce qui revient peut-être à conclure que la rhétorique classique est la forme
primitive d'expression intellectuelle, et qu'il faut en inventer une autre.
114
Les paysans sans terre
au Maroc
Paul PASCON
Mohammed ENNAJI
31 janvier 1985
115
et en tout cas pour lesquels la question de l'accès à la terre ne se pose pas de la
même manière.
Tout ceci pour rappeler qu'il y a autant de définitions du paysan sans terre
que d'objectifs visés par la démarche analytique. Le choix d'une définition est
très exactement justifié par ce que l'on veut en faire. Par exemple, le paysan
sans terre est littéralement: l'habitant de la campagne qui ne possède pas de
terre; et si l'on se tient à ce strict nominalisme il faut y comprendre autant les
agriculteurs sans terre (ouvriers, métayers, tenanciers, gérants ... ) que les col-
porteurs, artisans, forains, maîtres de Coran ... etc ...
Que vise en effet l'étude que nous vouions entreprendre ici ? Il s'agit
d'identifier la catégorie de ruraux qui vivent du travail de la terre et qui ne
disposant pas d'une superficie arable suffisante d'une manière assurée et
permanente sont en situation difficile car ils ne peuvent subsister qu'au moyen
d'une activité annexe complémentaire.
En d'autres termes, voilà une catégorie de ruraux dont la vie est liée au tra-
vail de la terre dans des conditions telles qu'il ne peuvent ni accéder à la dis-
position de celle-ci, ni s'adonner suffisamment à une autre activité, ni non
plus en tirer un revenu jugé convenable (comme par exemple un ouvrier per-
manisé d'une grande ferme). Ce qui ne veut pas dire non plus qu'ils ne dispo-
sent pas d'une superficie de terre mais celle-ci est si modique ou d'un potentiel
si faible qu'il serait formaliste de les déclarer propriétaires.
Aussi le terme de «sans terre» se révèle-t-il inadéquat pour le but poursuivi
dans cette étude. Il ne semble pas qu'on puisse disposer en français d'un
vocable aussi adapté que landlessness. L'expression qui s'en rapprocherait le
plus serait: «agriculteur insuffisamment pourvu en terre (AIPT)>>.
116
Ils s'engagent aussi temporairement dans des chantiers de construction
(immobilier, barrages, routes), des usines de conditionnement (agro-
alimentaires) qui ne sont pas toujours en zone rurale. Dans un foyer, on peut
souvent trouver des personnes permanentes à la campagne, et d'autres plutôt
établies en ville et elles ne manquent pas, parfois, d'échanger leurs rôles. Les
recensements de population prennent bien soin d'enregistrer ce qu'on peut
appeler la résidence permanente et la présence temporaire, mais il s'agit ici
plutôt de la déclaration d'une situation instantanée devant l'enquêteur au
moment du passage de celui-ci (situation occurrente et saisonnière) que d'une
réalité scientifique assurée.
On exclura tout de même des AIPT en général la population urbaine et on
conservera sous bénéfice d'inventaire la population rurale pour en examiner le
Contenu.
2 - Agriculteurs (b)
. Cette catégorie paraît bien définie: il s'agit de ceux qui vivent de la produc-
tion agricole. L'agriculture comprend à la fois la production végétale et la
prOduction animale c'est-à-dire l'agriculture stricto sensu et l'élevage. La
Population qui vit de la pêche (maritime ou d'eau douce) et de la chasse (rési-
duelle au Maroc) ne paraît pas pouvoir être retenue dans la catégorie des
AI~T, dans la mesure où la pêche serait une activité principale et suffisante:
cecI est rarement le cas ca. :~~ populations qui vivent principalement et suffi-
samment de la pêche sont presque toutes urbaines (catégorie déjà éliminée).
éleveurs
agriculteurs
~~
pécheur
Nous étudierons plus loin la catégorie des éleveurs purs car un nombre non
négligeable d'entre eux accède au parcours et aux pâturages, par un droit
d'usage lié à leur appartenance lignagère villageoise ou ethnique et non par
une disposition individuelle de terre. D'une certaine manière, ils ne possèdent
pas, de terre; d'une autre, ils en disposent pour un usage limité dans le temps
et 1 espace et défini dans l'emploi (pâture mais pas culture).
Les agriculteurs restent ceux qui vivent de la production végétale. Dans les
Recensements au Maroc qui demandent aux chefs de ménages et aux per-
sOnnes de déclarer leur activité, une majorité écrasante se déclare fellâh,
c~est-à-dire agriculteur; mais l'expression a un caractère de respectabilité dis-
Simulant un grand nombre d'activités secondaires, minimes ou pas, jugées
-::---
(b) Fellâ~a.
117
moins valorisantes à reconnaître. Par exemple un colporteur micro-
propriétaire dont le principal des revenus est attaché au commerce ambulant
se dira «agriculteur» pour affirmer sa citoyenneté dans le village de sa rési-
dence.
3 - Non-agriculteurs
Pour avancer dans le repérage de la catégorie des AI PT il faut donc écarter
de l'ensemble des agriculteurs les ménages qui, tout en étant des cultivateurs,
trouvent le principal de leurs revenus et des revenus suffisants (i-e supérieur au
SMAG) hors de l'agriculture et de l'élevage.
non agriculteurs
Cette approche reste tout de même très formaliste car un potier micropro-
priétaire et qui vit de sa poterie même au point de dépasser le niveau de SMAG
sera souvent prêt à abandonner son industrie s'il vient à hériter ou acquérir
une parcelle de terre de superficie suffisante. Ou encore, il continuera
d'allumer son four de temps en temps pour conserver un statut attaché à son
rôle artisanal mais il sera en réalité un agriculteur à part entière (2).
De sorte qu'il faudrait pouvoir s'assurer du caractère principal, ou secon-
daire d'une activité pour décider s'il faut placer tel ménage dans une catégorie
ou une autre. Ce genre d'études sur l'origine et le montant des revenus à
l'échelle nationale est trop rare pour qu'on espère en utiliser les vertus.
4 - Propriétaires (c)
118
- la propriété privée (melk) couvre 74,2 0,70 de la SAU et concerne 88.5 %
des exploitations ;
- la terre à usage collectif (augmentée du Guich) couvre 17 .5% de la SAU
pour 17.5 % des exploitations ;
-
le domaine de l'Etat (augmenté des terres de fondations pieuses :
habous) couvre 7.3% de la SAU pour 4.6% des exploitations.
(Ne sont pas concernées ici les immenses espaces de terres collectives non
agricoles sur lesquels les éleveurs ont des droits d'usage pour le parcours).
Les AIPT ne recouvrent pas exactement l'ensemble des non-propriétaires
comme il a été déjà exposé: on peut retrancher des agriculteurs-éleveurs tous
le,s propriétaires privés et les ayants droit de terres collectives, qui disposent
d une superficie jugée suffisante pour y vivre exclusivement de l'agriculture.
119
désertiques; des secteurs intensifs irrigués par gravité ou par aspersion; des
secteurs d'agriculture sèche etc ... Il faut concevoir cette diversité sans cesse
mouvante en raison d'une extrême incertitude climatique annuelle ou même
interannuelle qui font se succéder des périodes favorables et d'autres de
grande pénurie de précipitations. La fluctuation climatique s'est montrée
forte à très forte ces dernières années: certains barrages d'accumulation se
sont trouvés vides à des saisons où précédemment ils assuraient une livraison
régulière d'eau d'irrigation.
Dans ces conditions, il ne suffit pas de disposer d'une terre de superficie
«suffisante» au sens d'un format minimum national; il faut encore savoir où
se trouve cette terre, comment elle est arrosée, quelles fluctuations interan-
nuelles elle subit afin de dire si son propriétaire est ou non en mesure d'espérer
d'en tirer le minimum vital.
La diversité de quelques chiffres avancés par un certain nombre d'auteurs
montre les écarts entre les régions (3) :
Beni Boufrah (Rif semi-aride) Il ha/foyer
Plaine de Benguerir (semi-aride) 3 ha/UC (environ 15 ha/foyer)
Doukkala (irrigué) 2 ha/foyer
Rharb (humide) 3 ha/foyer
(irrigué zone industrielle) 1 ha/foyer
Zone côtière maraîchère (irriguée) 1 ha/foyer.
Nous tenterons plus loin d'examiner régionalement comment dresser un
tableau proche de la réalité en termes de surface. En effet comme les statisti-
ques en termes de superficie possédée sont celles qui sont le plus aisément col-
lectées et de mieux en mieux connues, les efforts dépensés pour fixer un seuil
de niveau de vie seraient pleinement justifiés.
5 - Tous les non-propriétaires et micropropriétait:res sont-ils AIPT ?
Supposons donc connus - avec les précautions prises précédemment - les
propriétaires. Faut-il alors considérer les agriculteurs non compris dans cette
catégorie comme appartenant aux AIPT ? La réponse n'est pas facile car selon
les objectifs que vise cette étude on sera entraîné à formuler des définitions
différentes. En effet les non-propriétaires au sens défini ci-dessus constituent
un ensemble hétérogène dans lequel on peut repérer les gros éleveurs qui n'ont
pas de terre, les ouvriers agricoles permanents des grandes fermes qui quoique
sans terre accèdent au SMAG, les métayers, gérants et tenanciers de superfi-
cies convenables qui eux aussi disposent de revenus jugés suffisants.
Selon que l'on cherche à décrire la situation en vue d'une action d'égalité
sociale ou au contraire aux fins d'objectifs productivistes, on sera amené à
inclure dans l'ensemble des AIPT telle ou telle catégorie comme il va l'être
démontré maintenant.
6 - Les éleveurs (d)
Les éleveurs purs, c'est-à-dire ceux qui conduisent des troupeaux sur des
(d) kessâba
120
parCOurs qui ne leur appartiennent pas à titre privé mais dont ils disposent, en
raison de leur insertion dans un groupe (par naissance, alliance, résidence), ou
suite au paiement de droits d'accès, comprennent un nombre important de
non-propriétaires par exemple dans la région des Hauts-Plateaux orientaux,
dans toute la vallée de la Haute Moulouya, dans les pâturages et forêts du
Moyen Atlas, dans les massifs arides d'altitude de Talsint, du Saghro, du
Siroua etc ...
La question de savoir s'ils sont insuffisamment pourvus en terre est peut-
être oiseuse; il est souvent déconseillé de cultiver ces terres-là. Tant du point
de vue économique que social, les actions à mener doivent éviter une trans-
formation de leur statut qui entraînerait leur labour régulier.
Sans doute, parmi ces éleveurs, il y en a un grand nombre qui ne disposent
pas du minimum vital; la solution ne réside peut-être pas dans l'accès à la
terre mais peut-être à un troupeau d'effectif suffisant. Par exemple, on retient
SOuvent le chiffre de 80 brebis comme un seuil au-dessous dequell'entretien
d'un foyer de six personnes qui ne vivrait que de ce troupeau ne serait plus
assuré. On admettra par suite que tous ceux qui dépassent ce seuil ne font pas
partie des AIPT tout en réservant notre jugement au sujet de ceux qui possè-
dent moins de 80 têtes.
gros éleveurs
-
Pour nourrir sa famille que pour procéder aux opérations culturales.
(e) °omala.
121
salariés
agricoles
permanents
(e) °ommâla
122
Un large ensemble de cultivateurs sans terre ou micro-propriétaires, sont
ainsi amenés à prendre à bail des terres et sur eux repose, selon les régions, un
qUart ou un tiers de la production agricole.
Cet ensemble est loin d'être homogène: on peut y distinguer au moins trois
catégories: les gérants, les tenanciers et les métayers.
Les gérants (f) sont des agriculteurs prenant des fermes en location ou en
gestion à partir d'un contrat souvent écrit, leur garantissant un niveau suffi-
sant de matériel et de trésorerie. Malgré la grande variété des situations con-
crètes, les gérants constituent une élite rurale par leur technicité et leur mode
de vie. Ils ne sont pas toujours sans terre; souvent ils disposent d'une ferme
personnelle et à ce titre ils entrent d'abord dans la catégorie étudiée au point 4
- mais parfois ils se contentent de leur statut.
Les tenanciers (g) sont des preneurs à bail à part de récolte (la location est
rarissime) de terre sur lesquelles il doivent verser une rente annuelle. Par
exemple le tiers, ou la moitié, de la récolte de blé est cédée au propriétaire.
Celui-ci ne connaît aucun frais; c'est-à-dire que le tenancier doit avancer les
semences, le matériel et le travail. Pour être tenancier un agriculteur doit donc
être en mesure de nourrir sa famille l'année durant, donc de disposer de
réserves équivalentes; il doit disposer d'attelages, d'animaux de labours et
d'outils suffisants, de semences et d'une trésorerie en proportion des besoins
de son exploitation. Ce n'est pas le premier venu qui peut envisager d'être
preneur à bail: l'âge, la considération, le métier et une forte habileté sociale
sont nécessaires.
Prenons par exemple un ménage de tenancier comptant six personnes dont
l,a c?nSommation annuelle en grain est de douze quintaux, le niveau de vie
equlvalant à vingt quintaux et les besoins en intrants équivalant à cinq quin-
taux net. Voilà un agriculteur qui devra produire net 25 quintaux et si la rente
est à moitié de la récolte, la production brute devra être de 50 quintaux. Il
devra cultiver par exemple 8 hectares pour ne vivre que du produit de 4 si le
re~~ement est de 6 quintaux à l'hectare. Dans une région donc où la surface
m111Imaie vitale est de x ha en raison des conditions écologiques spécifiques,
les tenanciers qui cultivent et disposent de 2 x ha ont approximativement des
revenus équivalant à ceux des agriculteurs propriétaires de x ha (9).
M~is un tenancier disposant de 2 x ha à bail ne doit-il pas, justement, être
classe parmi les AI PT ? Voilà un agriculteur disposant de tous les moyens de
produire, sauf de la terre. Un des motifs les plus puissants qui militent dans la
dotation de terre des tenanciers réside dans le fait que les baux sont en général
fU Maroc conclus pour une durée annuelle, parfois seulement pour neuf mois,
e propriétaire pouvant reprendre la parcelle de céréaliculture après la moisson
a~l11 d'utiliser les chaumes pour la pâture de ses moutons ou pour les louer à
d ~ut~es éleveurs. Sans doute la pratique constante est le renouvellement du
bail des lors -cas général- où le comportement technique et social de l'associé a
~
123
été jugé convenable par le bailleur. Il n'en reste pas moins un fort degré
d'incertitude et de précarité qui ne dispose par le preneur à intensifier les
impenses. C'est l'aspect du faire-valoir indirect qui est le plus condamnable et
condamné par les analystes préoccupés de la productivité des sols, sans pré-
judice de la condamnation morale d'un système excessif de prélèvement de la
rente (lO).
Dans le cadre de ce travail d'analyse, la question est de savoir s'il est préfé-
rable de doter les preneurs de terre plutôt que les catégories plus faibles dont
on parlera plus loin, ou si la solution ne réside pas dans une règlementation
des baux, discussion qui fera l'objet d'un chapitre spécial ultérieur.
Avec les tenanciers, nous touchons donc une catégorie indiscutablement
AIPT en même temps que s'ouvre la discussion sur le contour de cette
recherche.
Les métayers (h) sont des personnes qui louent leurs bras, leur travail pour
une part de la récolte. Le statut de khammâs est très largement connu dans la
littérature socio-économique du monde arabo-islamique (lI). C'est en réalité
un quintenier (puisqu'il ne reçoit que le quint de la production brute pour le
prix de son travail ; un métayer devrait, étymologiquement, recevoir la
moitié). Il existe évidemment un grand nombre de contrats-types distincts
selon lesquels le preneur reçoit le dixième, le septième, le quint, le quart, le
tiers de la récolte selon la part relative des frais et des travaux apportés par
chacun des protagonistes, et selon les situations écologiques et les systèmes de
culture.
Il reste que l'on peut classer dans la catégorie des métayers au sens large
ceux qui n'apportent que leur travail et qui reçoivent pour salaire principal
une part de la récolte brute. Là aussi la situation concrète évolue fortement
avec la monétarisation croissante de l'économie agricole. Ainsi il est courant
de voir le propriétaire avancer des sommes, sorte de pré-salaire ou d'avance,
afin que le travailleur associé puisse acquérir les biens de première nécessité
sur le marché local (sucre, thé, cotonnades ...). En zone maraîchère, les tra-
vailleurs au quart (rebbâO) reçoivent même des avances hebdomadaires qui
atteignent au total près de 70070 de leur rémunération en fin de saison (12).
Tenus sur la terre jusqu'à la fin de la récolte, puisque leur salaire en nature
ne leur sera donné qu'in fine, les métayers tiennent à la fois de l'ouvrier (ils
obéissent à des ordres stricts), du domestique (ils ne peuvent refuser de rendre
de menus services hors de la production) et de l'associé (ils partagent les résul-
tats, les risques et les chances avec le propriétaire). Mais ce qui les distingue
des tenanciers, c'est qu'ils ne risquent que leur travail et pas la moindre
impense.
Les métayers appartiennent donc sans conteste à la catégorie des sans-terre
et a fortiori aux AIPT. L'accès à la terre leur est impossible en tant qu'aspi-
rants propriétaires en raison de son prix; et en tant qu'aspirants exploitants en
raison du défaut de matériel et d'avances. Pour prendre 10 hectares à bail, il
en blanc: AIPT
••
gérants
tenanciers
Les preneurs d'élevage à part de croît sont pour le troupeau les équivalents
des métayers de l'agriculture. Ils sont rémunérés par la cession d'une part du
~rOÎt du troupeau suivant plusieurs types d'associatio'n. Par exemple, dans un
elevage naisseur, un nombre x de brebis leur est remis . Après agnelage et
croît des jeunes au moment de la saison des ventes, le troupeau est partagé de
Sorte que le preneur reçoive le quart des jeunes. Dans cette affaire, le preneur
participe aux risques et aux chances comme le bailleur. Dans un autre type de
COntrat le troupeau baillé est estimé en monnaie soit que les deux parties aient
participé à l'achat soit qu'ils s'accordent sur une estimation de départ; il s'agit
en général d'une opération d'embouche, de sorte qu'après un délai prescrit ou
s~r ~ne décision commune occurrente (marché intéressant), les protagonistes
~eahsent le troupeau: la valeur de capital de départ est d'abord prélevée pour
etre rendue au bailleur et le bénéfice réalisé partagé à moitié.
, L'éleveur qui prend du bétail à part de croît, comme le tenancier appartient
~ une catégorie de professionnels déjà bien classés dans la campagne. Par son
age, son sérieux, son expérience des animaux, sa capacité à faire reconnaître
ses droits sur le pâturage, son entregent à résoudre les problèmes d'accueil et
S?n habileté commerciale, il n'est pas le premier venu. Un bailleur de bétail ne
cede pas un capital de plusieurs dizaines de têtes à une personne démunie.
Certes SOn capital est surtout technique, social et psychologique, mais il n'en
125
est pas moins décisif pour cela. La spécialisation dans l'élevage et la spécula-
tion animale met le preneur de bétail dans une catégorie distincte des agricul-
teurs. C'est un monde mobile, itinérant, où le risque et le jeu sont prépondé-
rants. On voit mal en général un éleveur adapté à ce genre de vie désirer se
tourner vers la production végétale moins riche en émotions, en rencontres et
en coup de bourse. On peut se demander si cette catégorie s'apprécie elle-
même en AIPT .
126
catif de «temporaire» c'est-à-dire employés moins de 20 jours par mois et
remerciés le 21ème jour pour être repris la semaine suivante, ils se trouvent
être dépossédés de leurs droits sociaux, ainsi que de la sécurité de l'emploi.
Quand bien même ils seraient ré-engagés sans cesse leur situation reste pré-
caire.
. ~e~ données présentées ont pour but de fixer statistiquement les catégories
defllll es précédemment.
1- Evolution de la population marocaine
-
......Année Population totale Population rurale Pourcentage des ruraux
1914 5 ()()() ()()() 4 500 ()()() 89
1936 6 775 ()()() 5 500 ()()() 81
1952 8 612 ()()() 6 500 ()()() 76
1960 11 500 ()()() 8 500 ()()() 73.9
Inl
15 380 ()()() 9980 ()()() 64.8
1982 20 420 ()()() 11690 ()()() 57.2
1984 21 651 ()()() 12 055 ()()() 55.7
127
2- Données sur la population rurale
Selon les données du recensement de 1971 pour la population rurale:
- nombre de ménages: 1 716076
- nombre d'adultes masculins âgés de 15 ans et plu~ : 2628 518
- dont mariés: 1 721 518
(Source: recensement général de la population - Résultats, niveau national,
série E Vol. III, pp 17,20,226).
3 - Population active non agricole
La population active rurale masculine est en 1971 égale à 2 312 913. La
partie masculine active non agricole de cette population est de 534 269 répartie
comme suit:
- mines, industrie, artisanat; 175 853
- commerce et service 221 726
- activités mal désignées 128942
- pêche 7616
Elle constitue la partie non agricole: artisans, commerçants forains, pêcheurs
et autres au statut indéterminé.
4- Population active agricole
Après avoir éliminé la population non agricole, il reste les agriculteurs et les
éleveurs en plus des ruraux vivant du ramassage de produits sauvages et de la
chasse ou pratiquant des activités annexes à l'agriculture.
- Agriculteurs (masculins) : 1.448.389
- Eleveurs (masculins) : 291.343
5- Propriétaires (c)
Si on laisse de côté les statistiques régionales que l'on examinera plus tard,
les données disponibles au niveau national sont fournies par l'enquête à
objectifs multiples (1961-1962) pour la décennie 60 et le recensement agricole
1973-74 pour la décennie suivante. Des différences notables existent cepen-
dant entre ces deux sources et rendent malaisée la confrontation des résultats
qui en découlent :
- l'enquête à objectifs multiples concerne la propriété alors que le recen-
sement agricole concerne l'exploitation.
- l'enquête se limite au melk, le recensement donne la répartition des
exploitations dans le secteur agricole en entier.
Pour le recensement agricole étant donné la nette prédominance du mode de
faire-valoir direct surtout pour la micro-propriété, la grande majorité des
exploitants dans la catégorie inférieure à 5 ha sont des propriétaires, les
métayers ct tenanciers non propriétaires dans la même catégorie font partie
des AIPT.
128
Données nationales
sur 3 400 000 hectares environ en melk
- Nombre
SAU
d'exploitations
Classe taille SAU Quotient
N 070 ha 070 ha
....
Sans SAU 450240 23.4 - - -
Moins de 1 ha 439710 22.8 195 248 2.7 0.44
1 - 2 ha 259280 13.5 354339 4.9 1.36
2 - 3 ha 172 270 8.9 404958 5.6 2.35
3 - 4 ha 126 110 6.5 419421 5.8 3.33
4 - 5 ha 91 720 4.8 397727 5.5 4.34
5 - 7 ha 119920 6.2 686983 9.5 5.73
7 - 10 ha 99870 5.2 802685 11.1 8.04
10 - 20 ha 114 050 5.9 1518594 21.0 13.32
20 - 100 ha 51 560 2.7 1 728 305 23.9 33.50
100 ha et plus 2520 0.1 723 140 10.0 287.00
~
129
L'évaluation actuelle (1890) des AIPT à travers ces données pose le pro-
blème de leur dépassement par les changements qui ont pu s'opérer dans le
monde rural de 1974 à 1984.
Les données régionales n'étant pas disponibles actuellement, cette évolution
ne peut être saisie que dans ses grandes lignes à travers le recensement démo-
graphique et les données sur les revenus en milieu rural.
Le caractère désuet des chiffres n'est cependant pas la seule critique que
l'on peut adresser aux statistiques officielles disponibles. Car se pose ici le
problème de fond de toute entreprise statistique concernant la propriété et sa
distribution. Dans quelle mesure, les chiffres recueillis s'approchent-ils de la
réalité? Les résultats obtenus avant et après le lancement des opérations de
remembrement qui nécessitent la connaissance exacte -au centiare près- des
propriétés, des parcelles possédées, et des propriétaires indivis ou non four-
nissent une réponse éloquente à ce sujet. Dans la Tessaout, par exemple, en
1966 on comptabilisait dans l'enquête administrative 5873 ayants droit pour
22000 ha; mais après remembrement on découvrait 16054 propriétaires pour
une superficie de 28 840 ha. On passait donc d'un quotient de 3.75 ha par
propriétaire à 1.55 ha (17). On mesure de ce fait combien les enquêtes cou-
rantes sont loin de la réalité. C'est dans ce cadre qu'on doit prendre le recen-
sement agricole qui introduit en plus un obstacle pour la recherche des pro-
priétaires par la référence à la notion d'exploitation et d'exploitant. Les
structures agraires complexes sont loin d'être présentées telles qu'elles le sont
dans la réalité. Un autre exemple peut l'illustrer, c'est le statut foncier qu'on
continue à appeler collectif alors qu'en fait son appropriation privée est très
avancée. Son maintien formel ne sert qu'à maintenir l'illusion de propriété
pour les ayants droit des terres collectives et donc de retarder la prolétarisation
claire et nue de quelques centaines de milliers de foyers (18).
Il faut donc avoir présent à l'esprit que même en prenant toutes les précau-
tions statistiques, il apparaît que la réalité n'est pas connue à 30070 près. Les
enquêtes de l'Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II ont montré que
ce n'est qu'après un long contact et une interconnaissance approfondie entre
les étudiants et les exploitants que ces derniers révélaient des moyens de pro-
duction importants (terre, bétail) qu'ils avaient omis de signaler lors des pre-
mières visites, craignant le fisc, la dépossession ou la contestation de la pro-
priété. Parfois on a constaté au contraire que les petits agriculteurs avaient
fait des déclarations excessives, croyant que les étudiants venus leur parler
personnellement, procédaient à des enquêtes préliminaires pour développer le
crédit.
6 - Eleveurs (d); les données sur l'élevage fournies par le recensement
agricole 1973-74 sont les suivantes:
130
Répartition du cheptel entre éleveurs et agriculteurs éleveurs
-
Exploitations Nombre
Bovins Ovins Caprins
-Sans SAD d'exploitations
d'aLest moyen nes d'egagees , montrent que les troupeaux sont tres . re'd'UltS,
che 1u ant plus q "
ue ces moyennes cachent une concentratIOn tres accentuee , du
qUeP~e8 aux mains.d'une minorité. En effet, 31fJjo des éleveurs ne possèdent
ma" '. fYJo des bovms et 50fJjo se répartissent seulement IOfJjo des caprins. La
]orIté des
têtes p ., .
"ropnetaIres de caprins (90fJjo) ont des troupeaux d e moms
. d e 80
Par Par eleveur. Pour les ovins, la situation n'est pas différente, dans les
urs
bét C?l collectifs de la région d'Azrou, IOfJjo des éleveurs détiennent 75fJjo du
al , alors qu' . . . d"
dins . une partie des 25fJjo restants sont en associatIOn avec es clta-
20/ t: au lliVeau national la dimension des troupeaux est très réduite (11 à
têtesetes
S en m oyenne ) , et 60fJjo des éleveurs ont des troupeaux d e moms. de 20
SAU' elon les données du recensement agricole 84.4fJjo des exploitations sans
demmsont gérées par l'exploitant lui-même; compte tenu des chiffres précé-
AI PT ~7~)~vancés, ce pourcentage doit représenter la catégorie des éleveurs
7- Sai afles
.. agricoles permanents (e)
Si les re
salari' [Link] de population de 1960 et 1971 donnent le nombre de
nents e~agncoles, ils ne précisent pas la place qu'occupent les salariés perma-
chiffr' de recensement agricole 1973-74 par contre avance pour ces derniers le
e e 190 620 O. P. Si on se limite à ceux employés dans les exploitations
131
de plus de 50 ha, on obtient 40350 O.P le reste, soit 150270 fera partie de la
masse des AIPT.
- (ïasses~(aille
hectares
seuil de pauvreté et au S.M.A.G. 1977
Nombre d'ex-
ploilants
Revenu dis-
po ni ble par ex-
Re"enu dis-
ponible seuil
Revenu dis·
ponible
ploitant en pauvreté (1) S.M.A.G. (2)
""-
Il,
dirhams
San, SAU
-
I~) 345 '(JO 781.8 0.18 0.35 - moins 60% du SMAG
Moins de 5
834 500 1 251.3 0.29 0.60 - moins 2007. seuil de
pauvreté
1))
5 à mojns 10
l-l) 168400 3 872.9 0.90 1.80
\ ~)
10 a moins 20
87100 6967.8 I.~~ 3.20
;0 ,à moins 50
16) 3400 12525.4 2.92 5.70
0) ·0 a moins 100
100 et plus 5900 28 525.4 6.63 13.0
""- 1 500 1157333 27.0 53.0
0) Le s l d
(2) SM eUl e pa~vreté en 1977 est égal à 4296 OH
AG = salaire minimum légal dans l'agriculture égal à 6 OH/j en 1977 (2l90/an)
SOurce: Evaluation de la capacité de financement du développement par
l'agriculteur. DAE, MARA, novembre 1977.
133
Les classes (1) et (2) ont un revenu inférieur à 60070 du SMAG et à 29% de
seuil de pauvreté. Le revenu disponible ne représentant qu'une moyenne, il y a
des exploitants dans la classe (2) : moins de 5 hectares qui disposent d'un
revenu supérieur à 20% du seuil de pauvreté; il s'agit notamment des exploi-
tations en irrigué; afin de les éliminer des AIPT on applique des critères
d'exploitation comme le recours exclusif à la main d'œuvre familiale et la
prédominance de l'autoconsommation.
A partir de là on peut dresser le tableau suivant qui donne l'effectif des
AI PT (moins de 20% du seuil de pauvreté) :
Catégories
Chefs de %
AITP
foyers AIPT
1ndépendants 805449
Salariés de + de 25 ans 257 321
Chômeurs 19009
Mine industrie artisanat
(06,09-60) 23 310
Commerce et service
(07,62-98) 15 481
Act. mal désignées 49448
ch 1 (00 =1= 99)
Total 1170018
SOurce: Recensement population 1971 - niveau national p. 124
135
Les ouvriers permanents travaillant dans les exploitations de plus de 50 ha
sont estimés par le recensement agricole 1973-74 à 40035 O.P en retranchant
ce nombre du total obtenu, il reste 1129.983 foyers ruraux sans terre ou insuf-
fisamment pourvus, très proche de celui obtenu à travers le recensement agri-
cole 1973-74. La main d'œuvre féminine n'a pas été prise en compte pour
éviter la comptabilisation double d'un même foyer agricole.
Pour 1984, on remarque la nette détérioration de la situation des paysans
marquée par le déclin très net du nombre des indépendants. Le déclin du
nombre des salariés et le gonflement du poste des aides familiaux traduisent
l'affaiblissement d'une partie des petits exploitants relégués au rang des sans
terre. La diminution du poste indépendant est un indicateur de l'augmenta-
tion de la masse des sans-terre.
- Estimation à partir du niveau de vie.
C'est la méthode utilisée par la Banque Mondiale dans son rapport sur
l'économie marocaine en 1979. Le seuil de pauvreté est défini comme le niveau
des dépenses nécessaires pour satisfaire les besoins vitaux d'un ménage ou
d'un seul individu (23), il a été évalué à 1820 DH/ménage en 1959-60 et 2492
en 1970-71, les experts de la Banque Mondiale estiment qu'il équivaut au
revenu d'une exploitation de 3.6 ha en 1973-74 :
136
Recensement Recensement Banque
agricole 73-74 population 1971 mondiale
Sans terre et insuffi-
samment pourvus moins
de 5 ha et M.O.F. 1 122960 1 129983
Sans terre et insuffi-
s:unment pourvus pra-
tIquant l'autoconsom-
mation uniquement 684311 - -
Ruraux pauvres 738545
'--
déOn ?~ doit. donc pas s'étonner de la différence entre le ~o~bre des ~IPT
d gage a partlr du recensement agricole sur la base d'explOltatlOns famIliales
e s~bsistance à activités annexes et le nombre de paysans pauvres estimé à
~artlr. des dépenses de consommation. Les chiffres avancés diffèrent selon les
ases de départ adoptées et les sources utilisées. L'estimation à partir du
~;censement agricole est basée sur le revenu dégagé uniquement à partir de
~XPI~itation agricole (terre, bétail), alors que l'évaluation de la Banque
ondlaie est effectuée à partir de la dépense globale d'un foyer qui englobe en
p 1Us du re . . " d b SIS-
'
t venu agrIcole, les revenus provenant d'autres actIvItes e su
ance : salariat et autres.
2. La d'ecenme
. quatre-vingt
r' Po~r. cette période nous ne disposons pas d'un recensement détaillé sur la
e~rartIt,lOn de la propriété on de l'exploitation agricole. L'enquê~e permanente
.ectuee par les services du Ministère de l'Agriculture fournIt les données
SUIVantes:
137
Répartition du nombre d'exploitants, de la S.A.V
au niveau national 1981-1982
S.A.V.
Cultures
en hectares 0,10
138
Pour la quantification, on peut (faute de données plus détaillées sur la
propriété et l'exploitation) utiliser un recensement officiel très récent
(début 1984) sur les revenus des ménages. L'enquête pratiquement
exhaustive a touché 90% des ménages en milieu rural.
Le critère utilisé pour déterminer l'effectif des ménages pauvres est le
revenu. Sont considérés comme tels:
- les ménages qui ont un revenu inférieur à 900 OH/mois en milieu
urbain
- En milieu rural ce seuil est fixé à 600 OH/mois ce qui correspond
à peu près au SMAG en 1984 (510 OH/mois)
Ensemble 2.098.101
En 1984 Sur un total de 1 908 000 ménages en milieu rural 1 400 000 sont
pauvres: 73.3% du total.
Ce recensement dont les résultats détaillés ne sont pas publiés ne permet pas
de déterminer les différentes catégories composant l'ensemble des foyers à
revenu limité. En plus il concerne la totalité des ruraux et non pas seulement
ceux qui vivent du travail de la terre.
.Ces résultats demeurent toutefois essentiels pour toute politique qui vise à
develop per l'emploi dans les campagnes.
~n résumé la quantification des AIPT rencontre des difficultés multiples
qUI ont déjà été évoquées au long de ce chapitre:
- La définition même de cet ensemble est ardue.
- Les statistiques à l'échelle nationale ne permettent pas de déterminer
scientifiquement des seuils de superficie à partir desquels on peut
calculer le nombre de micropropriétaires.
- Les différentes sources de données adaptent des critères différents :
sUperficie, revenu, dépense et rendent les comparaisons malaisées.
d Globalement l'effectif des AIPT s'est renforcé, aux environs de 1 100.000
1e fOyers au début de la décennie soixante-dix. En 1984, on dénombre
400000 ménages pauvres.
139
NOTES BIBLIOGRAPHIQUES
(1) PASCON Paul; Etudes rurales - Idées et enquêtes sur la campagne maro-
caine.
S.M.E.R. Rabat 1980. p.24.
(2) TROIN Jean-François; Les souks marocains, marchés ruraux et organi-
sation de l'espace dans la moitié nord du Maroc. Aix-en Provence,
1975. p.49.
J. COULEAU; La paysannerie marocaine
CNRS, Paris, 1968 p.54.
MOUDDENE Mohamed; Evolution des rapports de production dans le
douar Laamiriyine Haoud Chkaoui (Haute Chaouia) Salariat et
migration.
IAV HII 1980 p.33.
(3) PASCON Paul, WUSTEN Herman van der ; Les Beni Boufrah. Essai
d'écologie sociale d'une vallée rifaine (Maroc) Rabat 1983. p.238.
PASCON, BOUDERBALA, LAZZAOUI, Enquête dans les offices
régionaux de mise en valeur. Rapport analytique.
MARA mai-juin 1970. ronéo.
PAPY F., LELIEVRE F.; Les pratiques de céréaliculture dans une région
à climat aride de type méditerranéen. La plaine de Benguérir. Revue
de Géographie du Maroc n03, 1979 p.28.
(4) LECOZ Jean; Le Rharb. FeUahs et colons. Etude de géographie régionale.
1964 tome II p. 797.
MOUNTASSIR IDRISSI Mohamed; Le salariat agricole dans la région de
Marrakech (cas du N'fis) EHESS Juin 1979 p.99.
(5) BOUDERBALA N., CHRAÏBI M., PASCON P.; La question agraire au
Maroc tome II p.194.
(6) KLOET Van der; Inégalités dans les milieux ruraux au Maroc - p.102.
Institut de Recherche des Nations Unies pour le développement
social, Genève, 1975.
(7) BENATYA Driss, PASCON Paul, ZAGDOUNI Larbi, MAGOUL Omar;
L'agriculture en situation aléatoire. Chaouia 1977-1978, Direction
du Développement. lAV HII 1983 pp.18-2I.
(8) LECOZ J.; [Link]. tome II p.799.
MAOUKIL My. Abdesslam; Contribution à l'étude du fonctionnement
des terres collectives - Etude de quelques cas dans le périmètre irrigué
du Gharb. 1979-1980 lAV HII.
(9) PASCON Paul, WUSTEN Herman Van der; Les Ben Boufrah '" p.238.
140
(0) HASSIB B.; Evolution de la rente foncière dans le périmètre irrigué des
Doukkala. lAV HU 1977. [Link].
(1) PASCON Paul; Etudes rurales ... p.13!.
MOUSSAOUI Mohamed ; Baux ruraux et rapports économiques et
sociaux. Analyse de cas dans la région de Tissa (Hayana) lAV HU
1984. p.80.
(2) PASCON Paul; Etudes rurales ... pp. 139-145
IKA Lhoucine ; Les rapports sociaux dans la production maraÎChère de
<<l'Oulja>>, de «Oualidia»
lAV HU 1976-77. pp.47-56.
(3) MESKI Driss ; Les sources de financement de l'agriculture et l'endette-
ment de la paysannerie: cas des Doukkala
IAV HU 1977 pp.62-63.
(4) LAMRANI Nouzha ; Prolétarisation de la paysannerie marocaine
Evolution et formes. Thèse de 3ème cycle. Université de Grenoble
1980, p.39.
(5) MOUDDENE Mohamed; [Link] p.55
(6) MOUNTASSIR IDRISSI Mohamed; L'association et le salariat agricole
dans la région de Marrakech - Maroc. (cas du N'fis)
E.H.E.S.s. Paris Mai 1982 p.140.
(7) PASCON Paul; Comparaison de quelques informations statistiques sur
les exploitations agricoles en Haute Chaouia. Maroc Agricole p.5.
(8) PASCON Paul, LAHLIMI ; Structures agricoles et réforme agraire.
Maroc Agricole n° 106 1978 p.12
(9) PASCON Paul; Etudes rurales ... p.66-78
Ministère de l'Agriculture et de la Réforme Agraire ; Principaux
résultats de l'enquête Elevage 1975 - janvier 1977.
NEUVY A. ; Eléments d'information technique sur l'espèce caprine
Hommes, Terre et Eau n02 1974 p.58
(20) Résultat de l'enquête à objectifs multiples (1961-1963) Service Central
des Statistiques p.182.
(21) Sec re'tanat
' d'Etat au Plan et au Développement ReglOna
.' 1 - D'IrectlOn
. de
la Statistique; Recensement agricole. 1973-74 Résultats prioritaires
vol. 1 p.28.
(22) LAMRANI Nouzha ; [Link] p.245.
(23) Banque Mondiale; Rapport de base sur l'économie marocaine Vol. U -
annexes, chapitres 5 et 6 pA.
141
Le réglage du texte(1}
LE REGLAGE DU TEXTE
La question est d'expliquer les processus qui sont à l'œuvre lors de la rédaction
d'un texte dit scientifique dans le domaine, au sens large, des sciences humaines.
J'élimine ici pour l'instant le texte réservé à une publication post mortem, qui
s'élabore dans une perspective bien différente. En arrière du texte, il yale
discours des autres, les faits dont on croit pouvoir rendre compte tels qu'on
les a perçus, les idées qu'on a pu se faire sur la question et qui nous paraissent
mériter d'être en ce moment exprimées.
En avant du texte, il y a, bien sûr, le désir de faire avancer la science mais
aussi la conquête d'un champ, la tentative d'acquérir un surplus de capital
symbolique. Mais il y a d'abord le public destinataire, ou plus exactement l'idée
qu'on peut s'en faire, ou peut-être plus implicitement le public avec lequel on
désire à son insu converser.
Public lecteur passif destiné à être séduit, conquis, à être rendu client ou,
avec moins d'ambition au départ, public qu'on veut toucher - au moins pour
qu'il nous connaisse - qu'on veut troubler, décontenancer, destabiliser, qu'on
veut retirer à d'autres influences afin de le convaincre, de se l'attacher.
Mais aussi public actif qui va répondre par la plume ou par le sabre. Par
la plume, tout ce corps de contradicteurs, critiques, essayistes et collègues de
notre étroit domaine où la lutte est forcément plus rude: un mot, une omission
bibliographique, une virgule placée ici ou là, prennent dans ces endroits une
importance insoupçonnée par les profanes. Mais aussi, à la périphérie de la
discipline, s'agite le forum des «honnêtes gens» qui crient au jargon ou à
l'imposture.
(1) Ce texte fait partie d'un projet de «cahien> sur le clerc dans son habitus auquel étaient associés
Ahmed Arrif, Abdellah Herzenni, Mohammed Ennaji, Paul Pascon, Mohammed Tozy (1985).
142
d' Pa,r le sabre aussi, car le texte de sociologie, d'histoire ou de science politique
devolle, c'est-à-dire voile autrement en montrant d'autres parties scandaleuses
d~ Corps social que le discours conventionnel de la place publique, Lequel
IScours conventionnel dénude aussi des parties scandaleuses, mais il ne veut
pas le savoir !
d' Ainsi le dis cours Sur la société entre dans un système d "actIOns et d" lllterac t'IOns
une' forte co mp1eXlte.
" Lorsque l'auteur prend conscIence, ,
et tIent comp t e d' une
Pa rhe au . ,
dan mOInS des implications de son texte, la question se pose de savoIr
sim s1quelle mesure celui-ci peut être encore qualifié de scientifique ou plus
p ement ce qu'est la science.
143
Comparons un exposé de sociologie ou d'histoire avec un texte de biologie
ou de physique pour faire apparaître l'extraordinaire différence - peut-être pas
de nature, mais au moins de degré - dans le réglage du texte.
Tout d'abord, dans les sciences de l'inerte ou du vivant, les auteurs convoqués
en raison de leurs productions antérieures sur le même sujet sont exactement
connus avec un minimum d'hésitation (sauf évidemment pour quelques
synthèses théoriques multidisciplinaires. Il s'en suit que le point exact
d'avancement de la réflexion est unanimement reconnu sur un axe linéaire
orthogénétique quasi indiscuté et que l'on ne peut y ajouter que des faits ou
des idées nouvelles à partir d'observations bien établies par des méthodes
qualifiées. La sanction scientifique d'un nouveau discours est rapidement
retournée; l'expérience est répétée ailleurs: on vous donne acte ou on vous
ridiculise! Le public est étroit, il ne crie pas au jargon, celui-ci a été arrêté
et reconnu par consensus. Si l'on prend la liberté de créer un mot, un concept,il
faudra subir rapidement le jugement du prochain colloque qui l'adoptera ou
le jettera aux oubliettes. Il ne s'agit pas là de mode, d'influence, d'école ou
d'idéologie: il y a bien longtemps qu'on ne brûle plus les papiers maudits comme
du temps de Galilée et le Iyssenkisme est un cas historique bien reconnu.
Dans les sciences de l'Homme, l'affaire est plus complexe: le réglage du texte
ne répond que de très loin à un protocole scientifique, car il entre dans une
bataille pour la représentation idéologique du Maroc. Il ne faut pas le regretter,
ni s'en indigner. Il faut, je pense, prendre la chose comme elle est, comme un
constat, comme un arrangement avec lequel on doit accepter de vivre,au moins
encore pour longtemps, pour plus longtemps que nous en tout cas.
Le premier devoir est de mettre à jour le système de réglage, de codage du
texte en sciences humaines. Il ne nous échappe pas que le tour de ce problème
ne pourra réellement jamais être terminé, car c'est un jeu infini et en permanence
renouvelé que celui de la mise au point des codes en vue de leur décodage. Car
à quoi sert le réglage si non à sélectionner une sible en neutralisant les
non-sibles ? Eternel problème de la rhétorique!
Avril 1983
Paul Pascon
144
Il
TEXTES EPUISES
L'émigration des Chleuhs du Souss
les Aït-Ouadrim à Jérada(*1
Les Aï '
d C t Ouadnm forment une tribu des Chtouka-de la montagne et dépendent
dU 1 ercIe des Ait Baha, dans la région d'Agadir. Elle est située, sur le flanc
p:r;'m ontagne, au sud de la région du Souss, D'après l'enquête collective dirigée
P
e ~b~rt Montagne, (Naissance du prolétariat marocain, 1948 - 1950), on
co Ut diStinguer d ans cette reglOn
" d eux types d"" .,.
emlgratIon: une emlgratlon
T ~merçante, qui est bien connue, et qui conduit les Chleuhs des environs de
a r~,out à s'installer comme épiciers dans les grandes villes, et une émigration
Ouvnere q , .
au ' .' UI est celle de montagnards, souvent assez frustes, qUi vont occuper,
SSI bien à C b l ' ,
sp' . l" asa anca que dans les mll1es, des postes le plus souvent tres peu
eCla Ises.
trèLes Aïr OUad' nm f ont nettement partie du second groupe, bien . qu "11 s sOIent
.
est s proches
. g' h' , . . 1
,eograp Iquement, du premier. Le territOIre sur eque 1 s vivent 1'1'
des p~rtlculièrement pauvre: un relief très morcelé ne laisse à la culture que
la t
abo Cd amps malcommodes, encombrés de pierres. La pluie y est relativement
ante.' mais le terrain calcaire favorise les infiltrations profondes et empêche
im ormatlOn d'oueds ou de sources permanents; il faudrait des travaux
été~ort~nts pour forer des puits à une erande profondeur, et rien n'a encore
tout ent~ dans ce sens sur le territoire de la tribu. Les récoltes seront donc, avant
quel' tnbutaires de la bonne répartition des précipitations, et un retard de
favoquesb semal'n es peut ren d re catastrophique. une annee .qUI' s , annonçait
. tres
.
ra le La t'b . . . h
Ses . n u Vit sur son orge, ses amandiers, ses argamers, ses vac es,
moutons et ses chèvres. Les produits sont vendus sur les souks de la région.
pa~lvest ~O~jours très difficile de se faire une idée juste de la richesse ou de la
Oua;e,te d une tribu. II semble qu'on puisse affirmer cependant que les Aït
qu'il nm SO~t ~auvres si on les compare aux trihus de la plaine du Souss, mais
les s s?nt aises si on les compare aux tribus de la haute montagne voisine.
registres loca d ' b ... . f .,
qUel ux e tertl donnent des chd t res souvent tres antalslstes, et
qUe ques recoupe men s precIs nous ont montre qu on ne POUVaIt cs conSI'd'erer
t " " . 1
comme d e res 1arges approximations.
t ' ..
Tout le monde ' '. 1 . " . 'd'
de la t Vit ICI P us ou moms des prodUits retIres quotl lennement
indiq erre, et toute traduction en argent serait trompeuse. On peut seulement
[Link] revenu en produits vendus sur les souks, non compris cette part
~talre nOn chiffrable; il semble qu'une famille comprenant deux hommes,
(') B
.E.S.M. n° 62, 2< Ir. 1954.
une femme et un ou deux enfants en bas âge, dispose en moyenne de 1 ha de
terrain, 50 amandiers, 3 arganiers, 1 vache et 1 âne, et on peut évaluer grosso
modo le revenu annuel de ces biens à 30.000 F. Il a été possible d'avoir quelques
précisions dans certains cas particuliers, correspondant à des familles plutôt
au - dessus de la moyenne (tableau 1)
TABLEAU 1
Autres
Terrain Aman- Mou-
arbres Vaches Anes
(orges) diers tons
fruitiers
Famille 1 1,66 ha 260 1 1
Famille 2 3,34 60 5 1 (et 1 veau) 2
Famille 3 1,06 45 4
Famille 4 0,80 13 1
Famille 5 1,16 60 2
Famille 6 1 15 7 3
Famille 7 1,16 60 1 (et 1 veau)
Famille 8 1,16 60 2
Famille 9 3,34 60 3 2
1
La nourriture se compose principalement de pain, d'huile d'argan et de thé,
complété par du lait, des poules et des œufs avec quelques légumes; les jours
de fête, on consomme de la viande.
Le niveau de vie en tribu est, de toutes façons, beaucoup plus bas que celui
que les émigrés trouveront à la mine et on s'étonne moins, devant ces données,
de l'extrême sobriété de certains mineurs de Jérada.
Le salaire de base du mineur était, aux Charbonnages Nord - Africains, fin
1951, de 236 F par jour pour la catégorie la plus basse et de 529 F pour la sixième
catégorie, celle des meilleurs ouvriers. A ceci viennent s'ajouter des primes de
rendement qui peuvent être considérables.
Un ouvrier seul à Jérada peut - dans le cas le meilleur - gagner en un mois
presque autant que ce que les terres d'une famille rapportent en un an.
Cette disproportion entre les ressources d'un émigré et celles de celui qui reste
en tribu ne doit jamais être perdue de vue. Si on estime que le facteur
économique est celui qui est déterminant pour l'émigration, on devrait bien
plutôt s'étonner de voir encore quelqu'un en tribu. La différence des niveaux
est telle qu'on ne comprend plus pourquoi tout le monde ne se précipite pas
dans les mines, surtout quand on songe aux avantages sociaux (logement,
chauffage) qui s'ajoutent souvent au salaire direct.
L'explication de mouvements d'émigration n'est jamais facile et il faut se
garder de tout ramener à des automatismes simples. Les Ait Ouadrim occupent
le même territoire depuis très longtemps et les conditions générales de culture
n'ont guère varié depuis les temps de la dissidence. L'impression générale
cependant est que la «prospérité» de la tribu a augmenté depuis la pacification,
bien qu'il soit impossible de donner aucun chiffre qui concrétise cette
impression.
148
L~ pacification a fait cesser toutes les incursions et toutes les guérillas qui
pesaient lourdement sur l'économie des tribus. Elle a permis - et c'est
~r?balement l'élément le plus important - aux voies de communication de
~OIndre la tribu avec les grandes villes et les centres modernes de l'ensemble
hu Maroc. Maintenant, les cars et les taxis permettent la circulation
:bdomadaire entre les souks et les centres à partir desquels on peut aller partout
ou on le désire.
d' On ne Pourra, non plus, rien donner de tout à fait précis sur l'état
A~·mograp~iquede la tribu. D'après le recensement de 1936 il Yavait alors 7.051
d lt OUadnm ; d'après celui de 1951, il Y en a 8.730, soit une augmentation
e 24 010 en 15 ans, chiffre certainement un peu forcé, le recensement de 1936
~Ya?t .donné dans ces régions des résultats qu'on peut estimer au - dessous de
ha r~ahté. Le dénombrement des cartes d'alimentation en 1947 avait donné 8.290
, abltants. Ce nombre est probablement exagéré et il ne faudrait pas en conclure
~alun .accroissement plus rapide de 1936 à 1947 (1,7 % par an) ni à un
entIssement de 1947 à 1951 (1,3 % par an).
Nous Pouvons retenir que l'accroissement annuel des Aït Ouadrim est
Probablem' ~ rt1 C
t ent compns entre ces deux extremes de 1,3 % et 1,7 -/0 par an. e
aux ,d'accro'Issement est assez proche de ceux qUi. ont ete
"b ' E
0 serves en urope
~u ldebut de XIX- (entre 1920 et 1930 le taux annuel d'accroissement de la
o,07 ogne est de 1,8 %, celui de l'Espagne de 1 %, celui de la France de
070) (1).
L'accroissement démographique des Aït Oua::l ;'l1 n'est donc pas extrêmement
r
--
se L~s explications classiques de l'émigration - si logiques soient-elles - ne
In lent donc guère satisfaisantes pour les Aït Ouadrim et nous croyons que
(I) VOir' A L
. . andry - Traité de Démographie (Payot) p. 61.
149
toute ét!;de un peu serrée d'une tribu nous mènerait aux mêmes conclusions.
Le phériiynène d'émigration est '-'Tl phénomène social global et ce n'est que très
artiflciellement qu'on isole certains facteurs. Les Aït Ouadrim ne sont en rien
un cas «typique» et leur intérêt vient justement de ce côté «ordinaire» et comme
naturel de leur émigration.
Au cours d'une enquête statistique menée en 1951 à Jérada, on trouvait 123
Ait Ouadrim travaillant à la mine. Ils formaient l'un des groupes les plus
importants d'ouvriers émigrés du Souss et venant d'une seule tribu (sept autres
tribus du Souss seulement avaient envoyé des effectifs plus considérables). 4 lTJo
des ouvriers du Sous (2) à Jérada sont des Aït Ouadrim et ressemblent en presque
tout aux ouvriers de Jérada ; s'ils se distinguent, c'est au même titre que
l'ensemble des Chleuhs du Souss, sans qu'il ait été possible de les séparer de
ces derniers. Ils se distinguent cependant par leur situation de famille: comme
tous les Chleuhs ils vivent souvent à la mine en célibataires, mais, plus
fréquemment, ils sont cependant mariés, et ils ont seulement laissé leur femme
au pays.
Bien qu'ils atteignent rarement les catégories professionnelles supérieures à
la quatrième (à Jérada, on classe Irs ouvriers en neuf catégories, la première
étant la basse), ils sont cependant, plus que les autres tribus, parmi les cadres
inférieurs et les spécialistes. Toutefois, on en licencie un nombre proportion-
nellement plus grand pour «inaptitudes» et «rnÇSUlCS disciplinaires».
Ces queiques faits sont iny rO:.~nts pour se faire une idée complète de leur
comportement professionnel, Cla'" une indication s'en dégage cependant: celle
d'ouvriers qui peuvent, en arrivant, s'adapter mal au travail, ceux qui subsistent,
par contre, ayant tendance à gravir plus rapidement les échelons (3).
Les éléments statistiques relevés à la mine sont confirmés par l'observation
directe en tribu. Nous avons pu retouver la trace de 95 émigrés, et interroger
leurs familles.
Les situation de famille était la suivante:
59 célibataires soit 62 %
14 mariés sans enfant soit 15 %
Il mariés avec 1 enfant soit 12 %
8 mariés avec 2 enfants soit 8 %
2 mariés avec 3 enfants soit 2 %
1 marié avec 4 enfants soit 1 %
Cette émigration n'est pas toujours récente; la date approximative des départs
a été la suivante (tableau II) pour les 87 émigrés pour lesquels nous avons pu
obtenir des renseignements.
(2) Nous appelons Souss la région qui comprend non seulemenl la vallée du Souss mais aussi la
montagne qui la borde en suivant les limites indiquées par M. Montagne dans la Naissance
du Prolétariat JV1arocain.
(3) L'étude des «liaisions statistiques» muntre qu'il ne s'agit que d'indications valables pour le
groupe présent actuellement à Jérada mais qu'il est impossible d'en tirer aucune loi générale
pour l'avenir. Le nombre des cas étant assez faible, aucun des «coefficients de liaison» n'atteint
une valeur caractéristique (c'est-à-dire une valeur telle qu'elle avait moins d'une chance sur
cent d'être atteinte par hasard).
150
TABLEAU II
-
Situation de famille
actuelle
Ensemble
Date de départ Célibataires Mariés
1 vant la pacification .......
D la .fin de la guerre .......
1 1
4 8 12
Depu~s au moins 5 ans ..... 9 7 16
Depu~s au moins 4 ans ..... 5 5 10
Depu~s au moins 3 ans ..... 9 4 13
epUIS au moins 2 ans . .... 11 3 14
D .
D epu~s au moins 1 an ...... 12 4 16
D epu~s au moins 6 mois .... 2 1 3
epUIS au moins 3 mois .... 1 1 2
L.-.. 54 33 87
(0 Ce,sont donc surtout des célibataires qui émigrent; les mariés partent seuls
Q n n a pu relever qu'un seul cas d'émigré étant parti avec sa femme à Jérada).
auuatorze célibat aIres
. ont pns . femme depUIs"qU'1
1s traval'11' ent a 1a mme
. ; c , est
s
un pa: , le plus souvent à l'occasion d'une permission, qu'ils sont venus chercher
e epOUse.
En résumé'
1 seul est parti avec sa femme
~8Sont partis en laissant la fe~me au foyer,
3 Sont partis célibataires
ig n et 1~ se sont mariés depuis'(3 cas douteux de mariés actuels et dont on
ore s'Ils l" .
etaIent au moment de leur premier départ).
De toutes faço l' d' 'd' ., . d"1 't' t
Célibataires mais~s, es trOIS quarts se so~: ec~ es a emlgdrer q~a~ l, s e aile?
d'êt ' ~ e quart restant, les manes qUI ont cepen ant emlgre, est om
re neghgeable.
un;'a,ttl~c?ement au village, que nous venons de voir pour le mariage, semble
rea Ite yviva n'de,
beaucoup t pour les Aït Ouadnm
" ; peno '1 y reVIennent
, d'lquement 1s . et
expe lent de l'argent.
te
PO~; n~us a signalé que 8 émigrés que l'on estime définitivement perdus
célib ta, tnbu (6 célibataires et 2 mariés sur un total de 95) ; 5 autres (3
inqu~ aIres, 2 mariés) qu'on n'a pas revus et qui n'ont plus rien envoyé
letent Un p . 1 .. . • d
long , eu, malS e cas n'est pas rare de VOIr revemr certams apres e
d'abues annees de silence. On parle d'un ouvrier revenu au pays après 10 ans
Pu Sesence' hPOur
' se maner ' et y demeurer; un autre, revenu apres . 8 ans, n ' a pas
re abltuer et est reparti définitivement.
Les Perte
La pl s Sont finalement rares (6 010 au plus) et les retours sont le cas courant.
upart
VOl' r d des émigrés rentrent au pays tous les deux ans, sans qu'on puisse
ans l"
epoque des retours - non plus que dans celle des départs - aucun
151
lien avec les moissons ni avec l'Aïd Kebir, ni généralement avec les saisons ou
les fêtes religieuses.
Les retours se font, le plus souvent, individuellement ou avec quelques rares
amis; on profite d'occasions pour la ville la plus proche, le camion d'un
fournisseur ou d'un épicier chleuh; ou, plus simplement, on prend le train en
jouant au riche pour quelques jours. Le voyage n'est du reste pas seulement
un retour au pays, on va aussi voir les amis disséminés à Rabat, à Casablanca,
à Marrakech, à Agadir; partout c'est un arrêt qui permet de se faire admirer
dans une belle jellaba neuve achetée à Oujda.
L'arrivée au pays prend toujours un peu l'allure d'une fête de retour de
l'enfant prodigue. Tout le long du chemin, du centre des Aït Baha au douar,
qu'on met parfois une journée entière à couvrir, l'émigré est invité à boire le
thé. Il est vrai qu'il rapporte des nouvelles de bien des mineurs à leur famille.
L'émigré fait ici figure d'homme de la ville, même lorsqu'au fond de son cœur
il se souvient de cruelles expériences auprès des citadins qui le considèrent plutôt
comme un paysan rude et grossier qu'on peut gruger et tromper à loisir. Ici,
c'est la revanche, et le climat d'euphorie de ces retours est probablement
responsable de bien des rêves de future émigration chez ceux qui sont restés
fidèles à leur douar.
Arrivé dans sa famille, l'émigré sort ses cadeaux, quelques vêtements pour
sa femme, un coffre de bois pour son père; en hâte on tue un animal, on moud
un peu de grain pour les galettes. «Il faut bien que mon fils garde bon souvenir
du pays», nous dit un père.
Pendant quelques jours, l'émigré rentré à"'z lui s'occupera de ses affaires,
il ajoutera une pièce à la maison ou il négociera des achats de terrains et de
troupeaux, il se peut qu'il cherche à se marier. Mais il est rare qu'il passe aU
douar tout son temps de liberté; il ne reprendra presque jamais le dur travail
des champs. Il poursuivra plutôt sa tournée parmi ses amis et connaissances
et les parents de ses camarades de la mine; il donnera ainsi à tous des nouvelles
des absents.
Ces tournées ont aussi pour but, bien souvent, d'apporter l'argent économisé
que les uns et les autres ont pu lui confier. Bien que cette coutume soit très
connue, il est pratiquement impossible d'obtenir des précisions sur le montant
des sommes ainsi transportées chaque année de Jérada aux Ait Ouadrim. TouS
les recoupements indiquent qu'elles sont relativement modestes et c'est aussi
l'impression qui se dégage de l'étude des émissions de mandats. Généralement,
et nous nous rallions à cette opinion recueillie sur place, on estime que le total
des sommes remises de la main à la main est égal au total des mandats expédiés.
Ceux-ci, en 1951 et 1952, ont été d'environ 500.000 F par an; il y aurait donc
eu aussi environ 500.000 F apportés chaque année directement de la mine.
L'argent expédié par mandat peut être plus facilement suivi.
Du 2 mars 1951 au 31 juillet 1952, le bureau des Ait Baha a reçu 684.000 f
venant de Jérada.
Du 1er août 1952 au 19 mars 1953, le bureau des Aït Baha a reçu 462.300 f
venant de Jérada.
152
En deux ans, de mars 1951 à mars 1953, cela aura fait 1.146.900 F. Ces
mandats ont été expédiés à 59 destinataires, dont :
32 ont reçu 1 seul mandat en 2 ans
Il » 2 mandats »
5 » 3» »
4 » 4» »
3 » 5» »
1 » 6» »
1 » 7» »
2 » 15» »
<?~, voit que les expéditions régulières d'argent sont extrêmement rares. La
:oItIe seulement des émigrés a expédié de l'argent en 1952 et 1953, et bien moins
u qUart a envoyé plus d'un mandat en 2 ans.
Les 32 destinataires qui n'ont reçu d'argent qu'une fois en deux ans ont,
en,m?yenne, eu un mandat de 6.100 F ce qui correspond tout de même à peu
pres a un «treizième mois», étant donné le niveau très faible du revenu de la
propr' 't' .
le e agncole dont nous avons parlé plus haut.
QUelques destinataires - en tout petit nombre - reçoivent cependant des
sommes qui sont loin d'être négligeables. C'est ainsi que quatre d'entre eux
Ont reçu en moyenne plus de 5.
Ont 000 F par,mois' et que les deux plus favorisés
reçu en moyenne, l'un 7.000 F, l'autre presque 10.000 F par mois.
, 111 faut d'ailleurs remarquer qu'il n'est pas possible de ramener ces mandats
~. eUr expéditeur. On ne sait donc pas, en particulier, si les sommes importantes
~.- dessus ne correspondent pas plutôt aux expéditions d'un commerçant des
t Baha installé à Jérada. Nous retiendrons donc surtout le chiffre des 32
mandats expédiés une seule fois en 2 ans, et nous croyons que nous pouvons
~~nclure que la richesse apportée aux Aït Baha par les émigrés aux mines de
derada est extrêmement faible. Cetaines familles n'auront retiré du départ d'un
es leurs qu'une somme dérisoire de 3.000 F en deux ans.
Il ne faut pas non plus oublier que les mandats dont nous parlons ici englobent
~~ux expédiés à toutes les tribus dépendant des Aït Baha, soit Il tribus comptant
s ~ .467 hommes. Les seuls Aït Ouadrim, avec leurs 7.051 hommes, ont donc
durer:ne?t reçu beaucoup moins d'argent. On peut estimer que les trois quarts
es emlgrés n'ont jamais envoyé d'argent à la tribu par mandat.
d .Nous aVons cherché si les mandats étaient expédiés à des dates bien
eterminées . . . . 1 . .
a ' malS nous n'avons trouvé aucune lIaIson, nI avec es saIsons, nI
dVec les jours de paye. L'Aïd el Kebir, seul, se manifeste par une augmentation
~Ontant moyen des mandats mais sans que la somme globale envoyée à
1autnbu s 't l ' .
01 P us forte à cette époque, ni le nombre des mandats. NI sur les
~uses. de l'émigration, ni sur les bienfaits économiques de celle-ci, les Aït
uadnm ne viennent confirmer les idées reçues et les constructions de l'esprit.
ct Nous
1 . avo ns essaye' d ' ,
e penetrer un peu plus avant d ans l' OpInIOn
.. " 1e
genera
e a tnbu vis-à-vis de l'émigration. Que pensent les parents de l'émigré? Dans
153
quelle atmosphère les départs viennent-ils s'inscrire? Après avoir interrogé près
de cent familles, et après avoir laissé parler à cœur ouvert les hommes réunis
autour des traditionnels verres de thé, nous croyons pouvoir dire que
l'émigration est considérée comme une chose naturelle, mais que les départs
définitifs ne sont pas bien acceptés. Pour le village, il ne peut être question
que d'un séjour plus ou moins prolongé au loin; un certain mirage de ia ville,
de sa richesse et de ses plaisirs est entretenu par ceux qui reviennent. On parle
beaucoup, les contes naissent; dans l'imagination d'un jeune homme, ou parfois
même d'un père de famille, le rêve se forme de partir. Il n'y aura pas de grand
déchirement, on se quitte tout naturellement; le plus souvent d'ailleurs, le
partant sait qui il va retrouver à Jérada, à Khouribga ou à Casablanca; il profite
souvent des connaissances d'un ancien émigré et il part avec lui à la fin de son
congé. Au centre minier ou à la ville, il sera tout d'abord, avant d'avoir trouvé
du travail, pris en charge pas ses contribules. En tout cela, et nous voudrions
encore insister là-dessus, rien que de simple, de naturel. La vie est ainsi faite;
l'émigration, comme le travail des champs, comme la présence du caïd ou du
contrôleur civil, comme la sécheresse désastreuse, fait partie des habitudes qui
sont complètement acceptées. On n'a pas conscience qu'on cherche à échapper
à une tutelle familiale ou administrative, ni à une trop grande pénurie; on est
beaucoup plus attiré que repoussé et nous dirions volontiers que c'est l'image
de la mine ou de la ville qui est la principale responsable de départs que l'on
ne pense jamais devoir être définitifs.
Mais le souci des parents pour les émigrés est aussi un élément bien
remarquable et l'inquiétude qui se manifeste dès qu'on peut croire qu'un émigré
ne reviendra plus.
C'est bien, croyons-nous, ce qui ressort des visites que nous avons faites.
Les cas particuliers que nous donnons ici, pour terminer, peuvent être considérés
à cet égard comme assez significatifs.
Cas nO 1. - Ahmed.
Il s'agit du premier homme de la tribu à être entré à Jérada. Il était parti,
non par nécessité, mais pour voyager et connaître le monde avant de se marier.
Après un séjour à Casablanca, il est allé en Tunisie, puis à Jérada où il est
depuis neuf ans. Il a conservé de très bonnes relations avec sa famille; trois
de ses frères cultivent un patrimoine assez important pour que cette famille
soit l'une des plus riches du douar. Il revient régulièrement en permission et
il envoie périodiquement de l'argent. Il s'est marié mais n'a pas d'enfant.
Cas n° 2. - Mohammed.
Il est parti avec sa femme, il y a cinq ans. Celle-ci étant morte, il est revenu
au pays prendre une autre femme qu'il a aussi emmenée à Jérada. Il revient
rarement au pays, mais quand il le fait, c'est avec sa femme. Ses attaches avec
la tribu sont purement sentimentales.
Cas nO 3. - M'Hamed.
Il appartient à une famille pauvre. Le père laissa à sa mort, sa femme, deux
filles et deux fils. L'un des fils s'occupe des biens familiaux; l'autre, M'hamed,
154
é~igre. Depuis sept ans, il est à Jérada " il est resté célibataire et il revient assez
re gu r'
lerement au pays en y apportant de l'argent.
Cas nO 4. - Ahmed ,
et
Cas nO 5. - M'Hamed.
Ahmed, le cadet, est parti à Jérada il y a trois ans, et n'est revenu qu'une
seule fois. M'Hamed était déjà à la mine depuis longtemps. Ils ont laissé au
r~yS leurs sœurs; un beau - frère s'occupe des biens de la famille. Les deux
re~es - encore célibataires _ sont partis pour vivre plus largement. Mais on
~~ere qu'il reviendront un jour se marier et se fixer à nouveau dans la tribu.
1 Hamed a quitté une fois la mine; il avait mis de côté environ 30.000 F avec
es~uels il est revenu acheter un peu de terre ; il a aussi réparé et agrandi la
;alson familiale qui a un aspect meilleur que toutes celles du douar. Les envois
argent sont assez réguliers mais ne dépassent jamais 5.000 F.
Cas nO 6 . - Brahlm .
,
et
Cas nO 7
. - Abdallah.
r' Le.~adet, célibataire, est parti il y a quatre ans à Jérada et a envoyé assez
. eguhe~ement des mandats; mais le vieux père, inquiet de ne jamais voir son
~un~ [Link] revenir en permission, lui a envoyé son frère aîné pour le faire rentrer.
"1 elul-cl, bien que marié et ayant deux enfants, a préféré rester à la mine où
l, est depuis un an. C'est le vieux père qui reçoit maintenant l'argent et qui
s occupe de sa bru et des biens de la famille.
Cas nO 8
. - Brahim.
·Parti depuis un an et demi, il a laissé au pays son père et son frère. Celui-ci
declare qu"1 1 Ira , a,
. remplacer son frere ' dans un an envIron.
la mille . D e l' argen t
est rég u1"lerement' envoyé.
Cas nO 9. - Addi.
:~rti depuis sept ans, il est resté célibataire. Il a laissé son père et deux frères
q~1 s occupent des champs familiaux assez fertiles et assez importants pour faire
~I~re [Link] toute la famille.
Au début, Addi, qui a travail.lé en Alg~ri~ et
, hounbga avant d'aBer à Jérada envoyait de l'argent et venaIt en permIssIon
regulièreme n. '. plus nen
t Comme II. n'envoyaIt . d epUlS
.trOIs
. ans, un d e ses f reres
'
est Venu lui rendre visite à Jérada, mais il l'a trouvé en «pleine débauche,
~angeant la nuit ce qu'il gagnait le jour». Le père juge sévèrement cette attitude
~ Veut garder les deux fils qui lui restent à la maison; il déplore le départ inutile
e Addi ; l'émigration ne devrait, à ses yeux, toucher que les familles misérables.
Cas nO 10. _ H'med.
à :~en ~ue marié et ayant un enfant, il est parti il y a trois ans et a travaillé
n Ounbga, en Algérie et à Jérada ; il n'a jamais donné directement de ses
c~uveBes et n'a jamais envoyé d'argent. Sa femme vit misérablemeent d'un
amp exigu et de la générosité du douar.
155
Cas nO 11. - Mohammed.
Célibataire, il est parti depuis cinq ans. Il est revenu régulièrement en
permission et il envoie de l'argent. Comme on ne l'avait plus revu depuis un
an et demi, son père est allé lui rendre visite à Jérada. Il raconte que la vie
ne lui a pas semblé aussi agréable qu'au Souss, surtout parce qu'on ne peut
jamais s'arrêter de travailler. Mais il a trouvé les logements corrects et il est
au fond satisfait de voir son fils à la mine.
Cas nO 12. - Houçine.
Il est parti il y a dix ans et n'a pas donné signe de vie pendant très longtemps;
puis, il y a deux ans, il est revenu au village pour y prendre femme; depuis,
il lui envoie de l'argent et vient la voir régulièrement. Bien que son père lui
ait laissé des biens qui lui permettraient de vivre largement en tribu, il n'a pas
l'intention de s'y fixer définitivement, il préfère la ville. Au cours de sa longue
absence, il a été jusqu'en France.
Paul P ASCON et Jean-Paul TRYSTRAM
Aït Baha - Casablanca - Paris
Avril 1953 - Mai 1954
156
Les villages miniers de la région
de Khouribga
157
LA TERMINOLOGIE ET LES CONTRADICTIONS
«Village minier» est l'expression localement usitée pour désigner tant les
agglomérations distinctes de Khouribga, Bou - Lanouar, Bou - lniba, Hattane,
que celle du Séchage, qui, distincte administrativement du centre de Khouribga,
n'en ressemble pas moins à une banlieue de cette ville. «Village minier» désigne
à l'origine la «cité» construite par l'O.C.P. pour loger ses ouvriers.
Administrativement cette expression désigne toujours la «cité» alors que les
concentrations périphériques sont désignées comme «les douars». Mais, par
extension, c'est l'expression «village» qui prévaut pour désigner l'ensemble de
l'agglomération aussi bien dans le langage courant que dans la terminologie
officielle du ministère de l'Intérieur.
Ces villages ont été conçus par l'O.C.P. comme des «cités» décentralisées
destinées au logement des ouvriers. Aussi, pris dans cette stricte acception, les
villages miniers ne sont que des secteurs particuliers de l'entreprise d'extraction
du phosphate: ce sont des dortoirs ouvriers, partie intégrante de l'exploitation
au même titre que les «recettes» ou que l'infrastructure de la mine.
En même temps, divers caractères tendent à leur conférer un statut d'unités
autonomes, un statut de collectivités réelles au même titre qu'un village ou
qu'une petite agglomération urbaine.
Les caractères qui tendent à les distinguer comme des noyaux urbains
originaux sont :
- la morphologie urbaine spécifique: pluralité des quartiers et des formes
d'habitats - développement de secteurs étrangers à l'entreprise - formes
autonomes de l'urbanisation;
- les relations économiques diversifiées qui échappent au contrôle de
l'entreprise et tendent à conférer aux villages miniers un dynamisme économique
propre.
Les caractères qui tendent aussi à individualiser un groupement humain
spécifique de ces noyaux urbains et qui dépassent largement le cadre de la
collectivité ouvrière sont:
- la formation d'une vie collective originale, d'un groupement social
autonome, désormais lié à ce nouveau cadre.
Cependant l'autonomie des villages miniers se heurte à une double série de
contraintes. Créés par la mine et vivant d'elle principalement, les villages miniers
demeurent dépendants de l'extraction du minerai autant que de l'organisation
propre de l'entreprise. Par ailleurs, 'éléments allogènes dans un milieu rural qui
ne les appelle pas, les villages miniers peuvent - ils échapper à l'avenir du
gisement? Il y a là une seconde contradiction avec la tendance à l'autonomie.
Ces tendances diverses se résolvent en conflits de nature différente: conflit
entre la pérennité des villages et la précarité de l'exploitation minière; conflit
entre les tendances à l'autonomie et les liens quasi - institutionnels qui unissent
les villages à l'administration de l'entreprise; conflit entre le milieu rural et
158
les villages miniers. Et si certaines contraintes demeurent encore comme une
lourde hypothèque (notamment celles liées à l'extraction même du phosphate)
~:autres se transforment grâce aux complémentarités économiques, à
1 Intég:ation au milieu, à la lutte syndicale, etc ... , et laissent apparaître des
caracteres certains de noyaux de peuplement spécifiques et autonomes.
. Ces Contradictions, brossées ici à grands traits, sont déterminantes et sont
a la base même de l'évolution des villages miniers. Aussi cette étude n'a - t - elle
pu, pour décrire ces agglomérations et rendre compte de leur réalité,.adopter
Une ap proc he «statique»,
. se contenter d'une photograp h'le d e l
a ' .
situatIOn
actuelle: elle a dû prendre en considération la dynamique profonde engendrée
P~r ces contradictions que nous venons de noter. D'où une approche plus
~Istorique, tendant à montrer le processus de formation qui seule explique la
Situation actuelle ainsi que son avenir.
159
Khouribga avaient un genre de vie semi - nomade. Ces pasteurs éleveurs de
petit bétail menaient leurs troupeaux des Gaadas - des - Abdoun, herbeuses
au printemps, vers les forêts Smaala et Bni - Zemmour, plus fraîches en été.
Hors la petite plaine des Gouffaf, l'ensemble des territoires de ces deux tribus,
était faiblement cultivé.
A cette époque, 5 010 de la population seulement étaient «agglomérés» au
sens des recensements, statistiques. Les pasteurs aisés vivaient sous des tentes
en poils de chèvres, les autres s'abritant sous des tentes en palmier nain. Les
lieux - dits Khouribga et Bou - Lanouar ne se signalaient que par quelques
maisons en dur autour d'un puits et d'un marabout.
Les renseignements démographiques sur cette zone ne sont pas très détaillés
dans le recensement de 1926 ; mais en 1936, soit déjà treize ans après
l'installation de la première cité ouvrière, les recensements de l'habitat sur le
plateau des Abdoun, faits à l'occasion du recensement de la population, donnent
une bonne idée du caractère nomade de l'habitat. On comptait en effet
.J'V'" 6
-.~ ','
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• ilo<.... """"
···.··A~tcl.r .....
.."
160
S'il nous a paru important de signaler le caractère mobile et temporaire du
ieuPle~ent du plateau des Abdoun en 1920, c'est pour mieux faire apparaître
~s ,motIfs techniques et socio - politiques qui ont présidé à l'implantation des
CItes.
d e'tCette
er . localisation
. en quatre centres d'activité , trois recettes et le séchage - ne
p . mInaIt pas nécessairement une implantation résidentielle en ces quatre
OInts. Plusieurs 1 . . ~ .,
so utlOns pouvaIent etre envlsagees
t - créer une agglomération hors de ces quatre centres d'activité pour y loger
eOUte
t · la mai n - d' œuvre. C'est la solution adoptée plus tard pour S'd'
1 1 -
D aoUl.
qUI
tr ansp'est envisagée, avec
. d'autres , pour Meraa - el - Arech. Elle nécessite un
art Important de main - d'œuvre.
la -IC~éer une agglomération autour de chacun de ces centres d'activité. C'est
sa ut IOn adoptée pour le séchage et l'administration.
la -Icr~er une agglomération proche de 'chacun de ces centres d'activité. C'est
sa utIon adoptée pour les recettes.
En d'f .
tech . e Inltive, la dernière solution a été retenue à partir d'arguments
nIques, Sociaux et politiques.
un~rg~me?ts techniques d'abord, les ingénieurs n'envisageaient pas en 1920
mecanlsation poussée de l'extraction. Au contraire, la main - d'œuvre fruste
161
et sans qualification professionnelle, à laquelle ils allaient faire appel, ne pouvait
conduire une exploitation moderne. On était donc réduit à réunir dans les
recettes, pendant la durée du travail, un grand nombre d'ouvriers par tonne
extraite. Le transport de ces ouvriers, si leur lieu d'habitation était éloigné, aurait
entraîné un accroissement sensible du prix de revient de la tonne. On envisagea
donc de loger les ouvriers près des lieux d'extraction. Pour les raisons exposées
plus haut à propos du séchage, il fallait installer les cités hors du gisement de
phosphate.
Arguments politiques également, car la présence d'une masse de salariés
autour du lieu de travail pouvait faire redouter, lors de mouvements sociaux,
des actes coûteux pour l'entreprise, des difficultés pour protéger les installations
et la production. On envisagea alors d'éloigner quelque peu les cités ouvrières
des lieux de travail.
Arguments sociaux enfin, car l'entreprise ne voulant ni introduire les frais
de transport des ouvriers dans le prix de revient de la tonne extraite, ni avoir
à redouter la pression du milieu résidentiel sur le milieu de travail, il fallut
envisager l'emplacement des villages de telle sorte que ceux - ci soient le plus
éloignés possible des recettes, à des distances telles cependant que les ouvriers
puissent se rendre à leur travail à pied ou à bicyclette, prenant le transport à
leur charge.
Ainsi sont nés les lieux - dits Bou - Lanouar, Hattane et Bou - J niba, dans
des thalwegs ou des éminences situés hors du gisement, à une distance de 2
à 4 km des recettes.
Pour la cité du séchage, on a raisonné d'une manière différente. Du point
de vue rentabilité, la solution du transport d'un lieu éloigné a été écartée comme
pour les recettes. Mais il semble que la plus grande technicité du personnel
nécessaire aux opérations du conditionnement et sa division en un grand nombre
de statuts et de métiers n'ont pas fait craindre la pression d'une masse hétérogène
de salariés sur le milieu du travail. En outre, les installations de séchage passent
pour avoir une durée d'utilisation bien supérieure à celle des recettes. La cité
ouvrière du «séchage» a donc été implantée à proximité immédiate du lieu de
travail, très près même, puisque les cheminées des fours déversent sur le quartier
des tonnes de poussière chaque année.
162
L'Office dut donc faire un appel de main - d'œuvre, A cette époque, ce n'était
~ta~ chos~ facile. Les premiers ouvriers qui creusèrent les tranchées de recherche
P et PUIts furent recrutés à partir des touiza - prestations en travail, fournies
dar a p~pulation locale. La contribution forcée s'élevait alors à quatre journées
Pe travaIl par an et par homme et les paysans aisés payaient les plus pauvres
, OUr travailler à leur place. Cette forme d'impôt était évidemment très
Impopul '
att' ,aire et la nature du travail trop nouvelle pour ces pasteurs; les défections
A' elgnalent la moitié et même les deux tiers de l'effectif de manœuvres prescrits,
n,JOutons que ces prestataires n'abandonnaient en rien leur genre de vie; leur
f~veau de consommation ne leur permettait donc pas de fournir un travail de
à ~ce [Link]é. Pour pallier l'instabilité des ouvriers locaux, l'Office eut recours
pé ~ m~1D d'œuvre pénitentiaire. C'est alors que furent construits deux
ac;Itelnciers, un à Bou - Lanouar, l'autre à Bou - Jniba, au centre des villages
pe Uels' Ces d eux pemtenclers
'" ont formé les d eux noyaux ongme " 1s d u
abupan deme~t. En effet, les premiers ouvriers levés par touiza n'avaient pas
les , onne leurs tentes, mais à partir de 1923, date de création des pénitenciers,
vo' mm eUrs vinrent de plus en plus fixer leurs tentes puis élevèrent leurs noualas,
1re leUrs b
araques, autour des pénitenciers.
L'
pho a~gmentation de l'extraction, consécutive à l'expansion de la vente de
qUa;Pf' at: dans le monde, créa des besoins en main - d'œuvre de meilleure
" ,a d'autres motIfs
Ii faU1 ICatIon et 0 b elssant , pour prodUIre 'que l '
a contramte.
dans ~t re,c~uter des ouvriers un peu partout, dans le voisinage d'abord, puis
plus es reglOns sous - développées où sévissait une pression démographique
adm,g~ande. Tout naturellement l'Office en vint à demander aux autorités
de lllistratives de s t erntOlres
" d u Sud marocam ' d 'encourager une emigratlOn
" ,
pa;ar.~n~ vers le centre de Khouribga. Mieux, ces encouragements ne suffisant
ouv~' ~fI~e entreprit des tournées de recrutement au cours desquelles les
Iers etaient e ' " . l '
sUsce 'b ngages, attIres par de nombreux avantages SOCIaux et un sa aIre
main ~t~,le de [Link] vivre leur famille au pays natal. Pour retenir cette
blocs d'h œ~vr~ lomtaine appelée chleuh à l'époque, l'O.C.P. construisit des
qUe abitatlOn d'Une pièce destinés aux ouvriers célibataires, Il va sans dire
de boCes nOUveaux' mmeurs avalent , une b '"
Ien '
pletre tra d'ItlOn.
. Venus pour f aIre
'
quitta~nes payes dont plus de la moitié du montant était envoyée au pays, ils
pécul Ie~t sans regret l'entreprise dès qu'un petit pécule était constitué. Ce
anim e, Ils le transformaient, rentrés chez eux, en terre de culture,' arbres ou
cé1ib:tU~ de rapport. Vers 1935, les ouvriers lointains étaient pratiquement tous
rentr .aIres et re st aIent
' en moyenne deux annees , a. Kh oun'b ga; apres . qUOI' 1'1 S
aIent chez eux et oubliaient totalement la mine.
eu;es OUvriers locaux déjà étaient plus stables, bien que grand nombre d'entre
démoconse~vassent des activités rurales annexes. Mais la croissance
graphiqu " ,
déJ'a' e reglonale, l'appropriation et la mise en culture des terres aVaient
avant la d .. ,
de la erruere guerre, bouleversé considérablement les structures SOCIales
relati campagne. Entre l'état de khammès et celui d'ouvrier au revenu
POUr ~[Link] élevé, le paysan pauvre du Tadla ne pouvait pas hésiter; il optait
instab'~' ~me. Mais cette catégorie de travaileurs gardait encore une certaine
lIte: la demande de main - d'œuvre du secteur traditionnel aux moissons
163
et aux labours était si forte que l'Office dut tolérer, à ces périodes de l'année,
un fort absentéisme. Et jusque vers 1946 l'ensemble des salariés de l'Office
conserva de puissantes attaches rurales.
La guerre et la baisse de la production, donc les licenciements, marquèrent
profondément l'histoire du peuplement ouvrier de la région de Khouribga. Au
sortir de la guerre, en effet, il fallut reconstituer entièrement le personnel ouvrier
de l'Office : de nouveau l'on rouvrit les pénitenciers et l'on entreprit des
campagnes de recrutement. 1
Cette grande période d'instabilité de la main - d'œuvre peut ainsi se résumer:
- de 1922 à 1930 l'Office renouvelait plus de deux fois son personnel chaque
année.
- de 1931 à 1941 l'Office a renouvelé un tiers de son effectif chaque année.
- de 1942 à 1944 l'Office a renouvelé son personnel chaque année.
164
~~~ponsabilités ; elle était l'unique facteur d'intervention, et les phénomènes
d,Installation autonomes, spontanés - c'est - à - dire réalisés sous la pression
un grand nombre de causes complexes agissant sur des individus dispersés _
ont eu très peu d'importance comparés aux décisions de l'Office.
,~~ terme de ces premières étapes se crée ce que nous appelons l'agglomération
~lfuere et les simples noyaux de peuplement se transforment en unités possédant
eUr propre personnalité à la fois géographique et sociologique. Cette
~erSonnalité, nous allons la trouver dans la morphologie originale des villages,
. les don n ees
ans ' d emographlques,
' . dans les re 1atIons
. . 1es et'economlques
SOCIa .
qUI Vont s'e't a bl'Ir entre les dlfferentes
. , " . f ' Il
categones SOCIO - pro esSIOnne es.
h Ces. disrInctIons
. font découvrir le profond dynamisme de ce nouveau ml'1'leu
U~aIn qui,
.Integrée . parti du village - dortoir , parvient [r constituer une collectivité
a un nouveau sol, à un nouveau cadre social.
165
ouvrier; une population particulière vient assurer des fonctions secondaires
et tertiaires insuffisamment développées dans les cités minières.
Ces zones s'installent en quartiers périphériques caractérisés par un type
d'urbanisme particulier: le bidonville. Elle se différencient toutefois de leurs
homologues des grandes villes par leur fonction économique dans
l'agglomération. Elles rassemblent en effet de nombreuses fonctions urbaines,
particulièrement les fonctions commerciales et artisanales; on peut parler d'une
«excentration de la vie économique».
Cette différence est vite sensible si l'on compare les bidonvilles de la banlieue
SE de Khouribga formés autour de deux cités de séchage, où s'est très peu
développée la fourniture de biens et de services, assurée par l'agglomération
principale de Khouribga, et les bidonvilles des trois villages miniers distincts
de Khouribga qui concentrent la vie économique. Le premier cas est analogue
au phénomène de bidonville des grandes villes du Maroc ; le second est
particulier au type d'agglomération minière.
166
~ou - Jniba s'est développée en croissant autour d'un talus abrupt formant
e versaht d'une tête de ravin. Les constructions sont situées d'une manière
f:~érale SUr le pl~~ea~, donc sur un plan horizont~l, sauf pour un douar .de
L' [Link] de satelhtlsatIOn, le douar Raïss, en partIe sur la pente du ravm.
altItude moyenne est de 840 m.
, l~a cité O.C.P. se divise en trois ensembles bien distincts: un ancien village
~ W, constitué de blocs - habitations séparés groupant chacun huit à douze
dogement~ d'une seule pièce; une médina, à l'E, d'aspect urbain, parcourue
e rues dIverses parvenant à une place intérieure, fait caractéristique, et qui
~~p~eUe les méd~na~ traditi,onn~lles (aucune maison n~ s',o~vre vers l'extéri~ur
. tte agglOmeratIOn malS umquement sur les rues mteneures) ; un quartIer
Inte~médiaire, enfin le quartier du puits, constitué de blocs d'habitations distincts
et alignés . L IOlr
e cou . VI'11 age d u quartIer
' qUI" separe l'anCIen . d u pUItS
. es t occupe'
par une rue commerçante non O.C.P, la souika du Derb - Abbou. Les quartiers
no~ O.C.P. (ou zone de satellitisation urbaine) se sont développés en deux
ccroISSants concentnques
. .
: l'un mterne, .
dIrectement en b ord ure d u ravm,.
l,omprend essentiellement le douar Raïs, sur terrain appartenant à l'O.C.P. ;
d ~utre externe, construit sur terrain en majorité privé, entoure la cité O.c.P.
une d " .
Kh' ermere cemture de bidonvilles. Ce sont de l'E vers l'W : le douar
M·;Ibc~e, la souika permanente en bordure de la place du souk, le douar
co1 OUdI, le douar Cherki " le douar Silk le douar Larbi. Au N de ce croissant
d'hm~enc.e la zone de satellitisation rurale caractérisée par une grande densité
abItatIOn rurale.
o.c.;ne ?anl~eure SE: ~éveloppée à partir ,d:s noyau~ constitués p~~ le~ cités
., 1 ancIenne medma, la nouveUe medma, le VIllage de stabIlisatIOn.
167
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Le domaine bâti des villages miniers se caractérise par l'opposition entre les
~nstructions O.c.P. et l'habitat spontané des quartiers périphériques. L'habitat
.C ..~. témoigne d'un effort d'ajustement aux besoins de la population
ouvnere. L'habitat spontané, au contraire, ne témoigne que d'une adaptation
~ux moyens des constructions. Cette adaptation se traduit par le bidonville,
a~KarYan, habitat au moindre prix, mélange de baraques et de noualas. Il s'y
:~e des habi~ations en ~ur de type rural et des habit~tions ~n dur se ra~[Link]~nt
· ype urbam, construItes par des retraités. C'est a partIr de cette dIstmctIOn
I~~édiate,
mmlers
reprise dans les nombreuses études sur le domaine bâti des villages
.
que nous entreprenons cette analyse de l'habItat.
d La construction des logements O.C.P. commence en 1923 par la construction
· e 89, logements d'une pièce. L'effort de construction est assez important
~~sqU en 1930. Par contre il se réduit de 1930 à 1945. Pendant ces 15 années,
~ n'y a qu'une seule période de construction: en 1939. La construction reprend
: ~ 945 à 1950 puis se réduit progressivement jusqu'en 1958. En résumé, deux
foenodes de construction active, 1923 - 1930 et 1945 - 1950, et deux paliers très
ngs, 1930 - 1945 et 1950 _ 1958.
de;a const~uc~io~ de logements de deux pièces co~mence en 1925, mais elle
120 eure tres redUIte. De 1925 à 1950 il n'est constrUIt que 126loge~~nts d?~t
Pour la seule année 1939. Par contre à partir de 1950 l'effort s mtensIfIe
i~t ~evenir très important à partir de 1956. On constate ainsi qu'à partir de
lOs opère un changement de politique: au fur et à mesure que l'on réduit
d~ cons.t,ruction de logements d'une pièce, on augmente celle des logements de
et Ux PIeces. La construction de logements de trois pièces ne débute qu'en 1956
d ne connaît pas la croissance rapide qui marque la construction de logements
de ~;ux Pièces, à partir de la même année. Il apparaît ainsi que c'est à partir
50 seulement que l'Office commence à se préoccuper de fournir à l'ouvrier,
neOn plus . "
N Un sImple abri d'une pièce, mais une maison comportant deux pleces.
q ous verrons plus loin que celle _ ci convient aux besoins de l'ouvrier, alors
, Ue le logement d'une pièce trop densément occupé, ne peut servir de cadre
a une' " '
VIe famIhale équilibrée.
Nous voyo ~ .
1 ns apparaltre quatre phases de constructIOn :
ph . De 1923 à 1930, une construction peu importante mais continue. Cette
;.s~corre~pond à la phase d'installation. ., . ,.
1939 n pahe: de 1930 à 1945, arrêt de la constructIOn (a l'exceptIOn de 1 a~nee
de 1;' ~e paher est lié au ralentissement de la production, dû aux réperCUSSIOns
3 cnse mondiale de 1929 - 1931 et à la guerre 1939 - 1945.
· '. ~e 1945 à 1955 : reprise de la construction. L'effort
reguherem . se poursuit
4 e~t ; on ne note que deux années sans constructIOn .
co . A
n partIr
strU de c
1956
r ' intensification de l'effort. La moyenne annuelle
. de
Ion double par rapport à la moyenne de la période précedente.
169
TABLEAU BILAN ACTUEL:
NOMBRE ET REPARTITION DES CONSTRUCTIONS
Nombre des logements au 15 janvier 1959
(2) cè chiffre diffère du graphique «construction de logements» car il a été tenu compte ici des
logements désaffectés en 1958.
(3) Ces chiffres sont inférieurs à ceux du graphique car il n'a pas été tenu compte ici des logementS
inachevés.
170
Ces logements abritent la population suivante :
Ouvriers Population
O.c.P totale logée
1--
o P~ur que cette proportion soit significative il faudrait soustraire tous les
rUr 1 ruraux,
uvners ' logés dans le milieu rural , et qui , compte tenu de leurs attaches
h': es, n ont pas strictement besoin d'être logés dans l'agglomération. Or, ce
~ 1 fre n'a pu être établi faute de recensement distinguant les ouvriers ruraux
es oUvriers agglomérés.
Seul le sondage déjà cité effectué dans les M - Fassis (S 2) donne les
POurcentages suivants ;
ouvriers ruraux.......... 51 070
ouvriers agglomérés...... 49 070
Vr ~ais ce pourcentage ne peut être appliqué à toutes les fractions. Car s'il est
a a;semblable pour les fractions situées directement près des mines (M - Fassis,
él~' ed .- Brahim, Ouled - Abdoun, Gueffaf) il pourra changer pour les fractions
nees
dis:: ,où le nombre d'ouvriers ruraux pourra diminuer compte tenu de la
nce a parcourir.
peOn,peut en effet distinguer une zone immédiate, dans laquelle le lieu de travail
le ~t etre gagné à pied (ou à bicyclette) et une zone périphérique, dans laquelle
leu de travail ne peut être gagné qu'à bicyclette.
p La compa raison
o. .
des chiffres de logement et des chiffres d l atlOn
e popu ' nous
e:~~~t pa~ ailleurs de préciser la répartition de la population dans les logements
etabhr les moyennes d'habitant par logement et d'habitant par pièce.
r---
Popula- Nombre Nombre Nombre
Logement tion de hab.! hab.!
logée logements logement pièce
'----
1 pièce ......
. . ........ . 9 122 2 715 3,3 3,3
t---
2 pièces
........... .... . 5877 1 156 5,1 2,5
r----
3 pièces
o •••• .. o •••••••• 3 070 395 7,8 3,9
171
La densité la plus faible s'enregistre dans les logements de deux pièces, ce
qui laisserait supposer que la répartition la meilleure se fait dans ce type de
logement compte tenu des règlements d'attribution.
Une analyse plus détaillée confirme cette constation. Ainsi le dépouillement
de l'état comparatif entre les charges de famille des ouvriers et le type de
logement, permet de constater que les ouvriers sont plus mal logés dans les
logements d'une pièce que dans un logement de deux pièces, cela quelle que
soit leur situation de famille.
Voici par exemple le dépouillement de cet état pour Bou - Jniba ;
Bou -
Khou - Ha- Bou -
Constructions La - Total
ribga tane Jniba
nouar
Boutiques ................. 27 9 41 20 97
Moulins .................. 1 1 2 2 6
Hammams ................ 2 2 5
Douches .................. 1 1 1
Fours .................... 2 1 3 1 7
Mosquées ................. 1 1 2 2 6
Ecoles religieuses .......... 8 1 5 1 15
Ecole musulmanes o •••••••• 2 1 2 2 7
Infirmeries ................ 1 1 1 1 4
Cafés maures .............. 1 1 1 1 4
Ecrans cinéma maçonnés ... 1 1 1 1 4
Fontaines ................. 18 4 7 17 46
172
~elui - ci est appelé dans le vocabulaire local karyan. Ce néologisme a pris
naissance à Casablanca. Désignant d'abord le bidonville'des Carrières Cèntrales
(karyan) il est vite devenu synonyme de bidonville. Cette continuité d'appellation
semble devoir être ajoutée aux manifestations d'une tradition urbainè marocaine
en formation.
d Caractéristique essentielle de ces karyan, la propriété du sol est indépendante
1e [Link] e des habitants, A. ADAM a souligné le premier, dans son étude sur
e bidonville de Ben Msik, l'originalité de ce statut. Il est remarquable de
~etrou~er un statut analogue dans les karyan des villages miniers: ce sont autant
e traits qui soulignent le caractère urbain des agglomérations.
1 L~ ~erre. appartient à des ruraux, qui ont bénéficié de leur voisinage avec
es cites mlllières : ils ont très rapidement fait fortune en louant leurs terrains
bourproprl'e't'
aux . [Link] d e b ~raques; la valorisation de ~es te~res a fal't d' e~x..d e~
d' gems, sohdement lllstallés à Khouribga, et qUl ont etendu leur actlvlte a
autres secteurs. La vente définitive de la terre est assez rare. Les propriétaires
ne s'y décident que lorsque leurs terrains atteignent des prix - limites. Ces seuils
~se~. rarement atteints dans les villages, le sont davantage autour de Khouribga,
Ou s lllstallent définitivement des retraités. Il se crée ainsi à Khouribga des derbs
en
L dur ' cara censes
t' . . par la fusion propriété' .
du sol . . d es constructlOns.
- propnete .
a. valorisation la plus efficace des terrains demeure cependant la location. On
Pale POur l'emplacement d'une baraque (50 m 2 environ) de 500 F à 1 500 F
~t~rl' ~ois, soit, en comptant 150 parcelles pour 1 ha (le reste étant perdu ou
1 Ise POur l ' . moyen de 1 000 F ,un revenu an~ue1 d e
1 800 es servitudes) et un pnx
1 000 F pour le propriétaire. La superficie de chaque karyan vane entre
4 ~t 5 ha. Le douar Benjelloun (Banlieue SE de Khouribga) mesure environ
1 a ~t rapPorte ainsi 7 200 000 F à son propriétaire, qui ne paie même pas
de tertib. puisque son terralll . n'est pas cultive.
. . Les karyan f ont'alllSI. 1a for t une
Be trOis propriétaires dans la banlieue SE de Khouribga, de quatre à
leou - Lanouar, quatre à Hatane et huit à Bou - J niba. Ils portent généralement
d' n?m du propriétaire du terrain, formant autant de douars qu'il y a de parcelles
IStinctes.
173
A Bou - Lanouar, à Hatane et au Séchage, les douars ont été alignés par
les soins de l'O.C.P. en rues et quartiers, ceci pour des raisons d'ordre sanitaire
et pour la défense contre le feu. A Bou - Jniba le douar O.c.P. est construit
en majorité en dur. Cette situation particulière est une conséquence de la période
d'approvisionnement difficile de la guerre: manquant de matériaux, l'O.C.P.
a autorisé la construction d'habitations en dur. Le douar, construit
probablement par des maçons étrangers, a l'aspect d'un douar de montagne
(douar Raïs). Au Séchage l'O.C.P. s'occupe de la voirie du douar et y a installé
une fontaine.
Les habitants des villages miniers formaient jusqu'à ces dernières années une
population récente faite de migrants temporaires, fortement attachés à leur terre
d'origine. Mais, de plus en plus, il se crée une population stable, unie par un
même mode de vie et dont l'appartenance véritable devient le milieu ouvrier
des centres miniers. Cette évolution a commencé quand les vieux travailleurs
désadaptés dans leur propre pays d'origine, se fixèrent définitivement autour
des villages ou près de Khouribga. Elle se consolide à la génération suivante
avec les enfants qui ont grandi dans ce milieu et ignorent celui de leur père.
Cette stabilité, cette continuité généalogique permettent d'affirmer l'existence
d'une population propre aux agglomérations minières.
1. LA QUESTION ETHNIQUE
L'hétérogénéité de la population que l'on a longtemps soulignée apparaît
aujourd'hui comme dépassée. La population est stabilisée. Les divisions
ethniques ont de moins en moins d'importance. Il paraît cependant utile de
les décrire brièvement pour rendre compte de la structure de la population.
La population des villages miniers se caractérise par la diversité des origines
ethniques, diversité due en grande partie à une politique de recrutement qui
a favorisé l'importance de la main - d'œuvre non - locale. Cette politique se
fonde sur la distinction entre Chleuhs et Arabes. Les Arabes sont par excellence
les semi - nomades que l'Office embauchait aux débuts de l'exploitation. Ils
sont censés avoir un rendement faible. les Chleuhs au contraire sont censés avoir
un rendement fort et la politique de recrutement a favorisé l'embauche
d'ouvriers chleuhs plutôt que l'embauche d'Arabes, ou plutôt une proportion
notable de Chleuhs pour le rendement et une majorité d'Arabes pour la
stabilisation.
En fait, qui sont ces Chleuhs? D'une manière générale ce sont tous les
berbérophones. Mais on y comprend souvent des non - berbérophones dont
les ambitions sont identiques à celles des Chleuhs: amasser de l'argent au cours
d'une émigration temporaire. La distinction ethnique Arabes - Chleuhs noUS
paraît se ramener en fin de compte à une distinction plus fondée, d'ordre
géographIque, entre ouvriers locaux et régionaux d'une part, ouvriers lointains
d'autre part. Par ailleurs qu'en est - il au juste de la productivité des Chleuhs
et des Arabes? Les ingénieurs et les chefs mineurs sont unanimes à souligner
174
ORIGINE DES OUVRIERS
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175
Et quelle que soit l'origine ethnique, la population actuelle se stabilise. Telle
est la conclusion des paragraphes précédents. Elle a de plus en plus une
motivation identique à se maintenir dans l'emploi. Cependant, la pluralité
ethnique ne laisse pas de poser de nombreux problèmes:
- problèmes du déracinement de cette population. Ce déracinement a
l'avantage de souder des individus sujets aux mêmes difficultés de tous ordres.
Mais il implique en même temps la nécessité d'un cadre social nouveau qui
pourra contenir ces différents individus;
- problèmes du mélange de groupes souvent particularistes, qui conservent
des traditions souvent très différentes;
- problèmes des unions matrimoniales entre sujets de groupes différents, etc...
Ainsi l'hétérogénéité ethnique apparaît comme une donnée de la population
actuelle. Hors de la part, de plus en plus réduite, de temporaires (émigrants
à attache) elle concerne une population stable. C'est comme telle qu'il faut
l'analyser.
L'O.C.P. classe ses ouvriers en :
locaux (cercle de Khouribga Ouled - Bahr - Srhar et
Ouled - Bahr - el - Kbar);
- régionaux: (Oued - Zem - Tadla: tribus Mlal - Hamdaoua, El - Maarif,
Ouled - Mrah, Beni - Amir, Beni - Mousa, Beni - Meskine) ;
- lointains: reste du Maroc.
D'après l'origine des ouvriers. telle qu'elle ressort des travaux de
M. TRYSTRAM, nous avons retenu les distinctions suivantes:
-locaux,
- régionaux,
- lointains, par régions humaines :
• arabisés des plaines atlantiques,
• Chleuhs du Souss,
• Haut Atlas,
• vallées présahariennes,
• autres (Rif oriental - Moyen Atlas).
Nous avons demandé au service mécanographique d'établir l'origine des
ouvriers par recette. Les ch~ffres nous donnent en effet des indications utiles
sur la population des villages.
Population locale: nous ne connaissons pas la part de population locale vivant
au village ou dans le milieu rural.
Environ 350 ouvriers de Bou - Jniba travaillent à Grouni, c'est - à - dire à
une recette dépendant de Hatane. On ne sait quel est le pourcentage des loca u"
et des non - locaux.
Le reste des ouvriers n'est pas en mesure d'habiter dans le milieu rural. 011
peut donc penser que, compte tenu de l'imprécision, peu importante, la
répartition par recette des ouvriers non - locaux représente la répartition
ethnique par village.
176
Le regroupement des chiffres fait apparaître des différences significatives.
r--
Nombrede
Population Population
Population Importance non logés
locale ouvrière et non
totale village/total [Link]./pop.
[Link]. ouvrière non
agglomérée population totale
r-- logé[Link].
agglomérée
NouvelleMédina
Sechage .
5089 2538 7627 29 "70 33 "70
Anciennemé~'ina .
Sechage .
B · .. · 1811 752 2563 9,5 "70 29%
Ou . Jniba .
Hatane 4031 2891 6922 26,5"70 43%
B ........
Ou . Lanouar . 2404 1668 4072 15 "70 40%
3734 1372 5106 20 "70 26"70
TOTAUX
17069 9221 26290 100 "70 35 "70
177
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3. LA STRUCTURE DEMOGRAPHIQUE
Le caractère artificiel des agglomérations ouvrières ressort de façon très
sensible, lorsqu'on analyse leur structure démographique. Les grandes
dominantes seules nous retiennent ici, la structure par classes d'âge, le rapport:
population active sur population totale, le sex - ratio.
178
......... [volu\i.n de l'u~l'Oetlon du phospha\é
(t11 tollMJ J .·.. Iim
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1935 . 1"5
,.
~ Stabilisation de la main d'œuvre
comparaison de l'evolution du nombre d'ouvriers employés, et du
nombre d'ouvriers renouvellés chaque année.
On a figuré pOur mémoire l'evolution de l'extraction du phosphate.
179
Nombre de jeunes pour 1 000 habitants
Villages
1936 1952 1957 fin 1958
180
Anciénneté d'installation de
l'effectif ouvrier actuel ,..'- qi dt ","di' ouvri,r
(par a"nnée d'embaucl!e fictive) 1 ~ of' dt l',",ctif 1
1 1 ~ I/t. tle [Link]'di'
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fig. 7. L'ancienneté d'installation de l'effectif ouvrier actuel.
des embauches depuis deux ans accélère puissamment le processus de
normalisation de la structure démographique. De même une politique de
construction de logements tenant compte des besoins des familles moyennes
va réduire considérablement le nombre des faux «célibataires».
La population active
La nécessité pour l'exploitation de recourir à la main - d'œuvre lointaine a
créé une situation particulière dans les villages. Le nombre d'hommes actifs
pour 1 000 habitants est passé de 452 en 1936, à 274 en 1959. Autrement dit,
chaque ouvrier en 1936 avait en moyenne au village 2,2 inactifs à entretenir,
sans tenir compte de la famille restée au pays ; en 1959 chaque ouvrier prend
en charge au village 3,6 inactifs. Chaque individu actif dans les villages d'origine
eux - mêmes supporte les conséquences de cette évolution. En effet, on ne peut
pas bien comprendre les besoins de la population ouvrière sans comprendre
ce qui lui manque, sans connaître cette famille lointaine restée au pays d'origine,
c'est - à - dire, les femmes des ouvriers (mais de moins en moins, nous le verrons
au paragraphe suivant) et leurs parents. L'absence des aïeux au village minier
favorise la dissociation des anciennes structures sociales et l'apparition de
nouvelles, le bouleversement des valeurs collectives. Il en résulte une situation
socio - politique explosive.
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_~~~ {lgnM'st\1
182
d O~,peut comparer cette évolution du sex - ratio avec l'évolution du nombre
e celIbataires par les quelques chiffres que nous pouvons avancer (voir schéma),'
1 Par «célibataires O.C.P.» il faut entendre célibataires au village. En fait,
a plupart des émigrés, même s'ils sont partis célibataires de leur pays d'origine,
ne tardent pas (l ou 2 ans) à retourner chez eux pour se marier.
1 Par ailleurs le célibat est en voie de régression. Villages sans femmes autrefois,
1:: a~~lomérations minières se sont repeuplées des femmes laissées au p~ys et
70 t lances avec la population rurale voisine ont fait passer le sex - ratIO de
et bemmes POur 100 hommes en 1936, à 78 femmes pour 100 hommes en 1957,
ho rutalement avec la disparition des «garçounas» à 102 femmes pour 100
mmes en 1958.
183
LE DEVELOPPFMENT DE LA COLLECTIVITE VILLAGEOISE
Dès les premières années après la guerre, les conditions du marché mondial
du phosphate apparaissent des plus favorables. Pour pouvoir faire face à des
commandes en pleine croissance, l'Office entreprend de stabiliser volontairement
son personnel et d'accroître sa productivité. C'est la grande période de la
politique dite arabe - chleuh, qui interfère d'ailleurs avec la politique générale
du protectorat en matière intérieure. L'accroissement de la productivité, avant
même que l'on pensât à la mécanisation, ne pouvait être obtenue autrement
que par la stabilisation d'une main - d'œuvre de plus en plus formée, donc
stable, et ayant de fortes motivations au travail. Celle - ci a pu être obtenue
grâce aux avantages sociaux offerts par l'Office au centre de Khouribga, en
faisant appel à une main - d'œuvre lointaine ayant au départ de gros besoins
financiers.
On doit souligner en effet que la croissance démographique s'est manifestée
dans le pays avec une plus grande netteté à partir des années 48 à 50, succédant
à des années agricoles catastrophiques. Les meilleures conditions étaient donc
réunies pour l'installation d'une population ouvrière. Ces conditions favorables,
si elles permettaient d'espérer une tendance durable en faveur de la stabilisation,
n'ont pas été suffisantes. Pour arracher le campagnard à sa terre, les mauvaises
années agricoles, le morcellement et l'appropriation des terres suffisaient. pour
l'arracher à son village il fallait que se crée un autre village. Ce besoin, ressenti
fortement par tous les émigrés devait contribuer principalement au
développement des collectivités nouvelles nées des premières cités minières.
184
Désuétude de la jmaa dans le Haouz
de Marrakech
185
La conséquence a été un affaiblissement accru des solidarités économiques
dans la campagne, les agriculteurs étant plus inspirés de s'entendre avec les
représentants locaux de l'Etat des différents services économiques et techni-
ques, que de s'entendre entre eux pour la solution de leurs problèmes. La
découverte récente que l'Etat ne pouvait suffire à tout a créé dans les campa-
gnes un grand abattement. Pour schématiser, on pourrait dire que le Protec-
torat a liquidé les solidarités sociales et politiques traditionnelles - dans les
plaines sourtout - sept ans d'Indépendance sont parvenus à liquider un bon
nombre de solidarités économiques.
L'exemple de la jmaa est édifiant. L'assemblée villageoise dans la plaine
irriguée du Haouz n'est pas ce qu'elle est dans la montagne chleuh voisine, ni
certainement ce qu'elle était autrefois. Ni jmaa, ni assemblée communautaire,
ni assemblée communale, ni ban, faut-il l'appeler aujourd'hui groupement
régulier de voisinage, ou comme le dirait Gurvitch peut-être «groupement
suprafonctionnel, réduit, durable (ou permanent)>>, rassemblé occasionnel-
lement, formé de fait, partiellement organisé, etc? .. Dernière solution enfin,
décrire un genre de jmaa contenant des sous-genres, espèces et variétés à
l'instar de la biologie et tenter d'établir les filiations.
Nous allons essayer dans cette courte note de rappeler comment a évolué la
. jmaa décrite par les premiers observateurs de la société traditionnelle. Nous
allons prendre le problème par le petit bout, c'est-à-dire par l'aspect superfi-
ciel qu'offre le nominalisme, parce qu'une étude plus approfondie de la
métamorphose puis de la destruction de la jmaa ancienne traverserait en fait
toute l'évolution des structures sociales. C'est dire qu'une telle étude ne pour-
rait être que l'aboutissement d'une recherche et non son commencement.
Aussi les réflexions qui suivent sont-elles un peu rapides, très communes et
mal nourries encore par les faits d'observation systématique.
1 - Retour à l'archétype
Nous supposerons qu'un modèle de la jmaa puisse être dégagé sans contes-
tation possible des travaux antérieurs et de l'effet de perspective que donnent
les descriptions de nos interlocuteurs qui disent : «La jmaa de mon temps
c'était. .. » On doit mettre en doute la rigueur d'une telle méthode - nouS le
ferons - mais enfin il faut avancer et simplifier un peu.
La jmaa se présente comme l'institution politique de base de groupes
humains constitués en une sorte de cellule économique et sociale primaire, la
qbila (ou la taqbilt).
La jmaa s'impose à la fois aux lignées agnatiques et est issue d'elles. Une
sorte de balancement entre les liens du sang et ceux du voisinage semble
donner peu à peu une prééminence à la territorialité. Par comparaison avec le
Sahara Occidental, le maintien d'une lignée dans la qbila sédentaire n'est pas
aussi étroitement que dans les cas des nomades Tekna une réaffirmation de la
. solidarité consanguine supposée ou réelle - et cette fiction elle-même
186
~e~Plique. On remarque par exemple que le groupement territorial dans le
a, ara Occidental est très fugitif mais serré alors que le groupement consan-
gUm est durable mais lâche. .
On ne peut POusser trop loin l'image de la qbila-nation et de la jmaa-
~ouvernement comme l'ont fait certains auteurs, car au niveau rudimentaire
es actes techniques comme au niveau très élaboré des actes politiques la qbila
~~us est. apparue, dans sa forme archétypale, plutôt comme une fédération
res fragIle - au moins dans la plaine.
, Fédération des lignées d'agnats en effet que ce groupement des familles
e~.ndues appelées à une perpétuelle transformation par le jeu de la démogra-
p ~e. Comme un arbre. généalogique qui se ramifierait sans cesse pendant
Xe~n effacerait progressivem~nt le tronc, les basses br~n~hes. puis des, br~n
d 1 plus ?autes, les chefs de lIgnées perdent à chaque generatlOn la memOIre
se feUrs ~Ieux et peut-être ce qui faisait leur cohésion. Les domestiques, les
s~r s, les Immigrants et les intrus que le groupement a fini par accepter, gros-
g ' ce pet't
Issent d " . ,d
1 mon e'et fImssent par broUIller la purete es ongmes.
., L' exo-
s amIe et le concubinage ajoutent à la confusion. Le groupement de ces gens
I~~s le .même patronyme (ou éponyme) est mythique. Sans aucun doute, c'est
cel errolr ~ui fait son unité, mais les usages et la terminologie demeurent. Tout
a est bIen banal.
« Mais la jmaa prolonge l'état ancien supposé. N'ont droit à la présence que
e~~ux ~U: sang» et à la parole seulement les chefs des lignées agnatiques. Sans
se~~~ IC~ ~ans .Ies détails, une règle de fonctionnement de ces jmaas nous
L' e .revelatnce : celle liant la décision à l'accord unanime de l'assemblée.
miuna?I,mité n'est souvent qu'apparente entre son effacement et la scission, la
fai~~fIt: mesure sa force, établit ses frontières et reste discrète. La majorité
Profe n est pas viable: de violents affrontements suivent le constat de division
onde. SOuvent l'éclatement, l'émigration lointaine suit aussitôt.
La scission, l'exil, la malédiction de l'assemblée, la grande crainte de ne pas
'eres la fa ce, l' expu 1sIOn
garder . de l'ammos . communautaIre . vers d es terres e't ran-
cgh es Nrendaient
. prudents les minoritaires dans l'assemblée libre des patriar-
. os mformateurs sont unanimes là-dessus.
l'aAussi
' les J'm aas nombreuses n'exIstaIent. . pas autre f OIS;
'1 et orsque meme
A
rédSSlstance
. e't al't 1arge, les débateurs étaient rares et le comIte
. 'de d'eClSlOn
. . tres,
Ult : les autres ne prenaient pas part aux discussions.
Les sénats oligarchiques seraient donc bien antérieurs à la naissance du
POUvoir personnel à partir duquel auraient pu s'élargir les assemblées.
Ce n'e t .
d s que dans l'assemblée dominée, au contraire, que le chef trouvaIt
d~ns l.a multitude des présents donc des opinions, la source d'un jeu tournant
[Link] et de divisions. L'accès des jeunes chefs de ménages à l'assemblée
aUraIt
,
don C SUIVI
", ' .
1 etabiissement . dans la 'Jmaa. L' 0 l'Igarc h'le
de la monarchIe
qUI maintenait presque intacte l'organisation agnatique mettait sans cesse
187
l'épreuve la solidarité gentilice. Au contraire, avec la monarchie la tendance
est à la dissolution de l'agnation au profit de l'organisation communautaire.
Sur toutes ces questions, la quête est difficile parce que l'analyse scinde les
agrégats de concepts et de situations dont les informateurs ne veulent à juste
titre s'abstraire et dont ils ne peuvent nous rendre compte qu'au moyen d'un
vocabulaire extraordinairement réduit. On peut se demander si la transcrip-
tion exacte d'une conversation ne pourrait pas mieux rendre la transmutation
de ces phénomènes que les mots du langage scientiste.
En conclusion sur l'archétype, disons qu'il reste encore à construire, comme
forme schématique, et dans les états successifs et simultanés qu'il prend même
dans une aire régionale réduite.
2- La jmaa dominée
De la naissance du pouvoir personnel et de l'émergence du seigneur dans la
jmaa, Robert Montagne nous a donné une description assez claire. Mais les
fondements et la causalité de cette émergence restent à préciser. Robert Mon-
tagne fait presque toujours naître le pouvoir personnel de l'habileté d'un chef
de lignées à manier l'alliance et la division. Le développement du pouvoir
personnel ne pouvait réellement s'effectuer qu'avec l'appui extérieur.
188
d' g
ur : nce . La jmaa confiait les destinées du groupe au plus habile, lequel
r,renalt .le~ pleins pouvoirs pour bien mener sa tâche. La lutte désespérée
l ame?alt a négociation et dans les meilleurs cas, il devenait le représentant de
d~ ~~Ila auprès du nouveau pouvoir, les petits chefs de jmaa faisant acte
chaf egeance. Sans doute, parfois, les pratiques furent-elles différentes; tel
l' ,e de guerre ayant gagné la bataille, ou ayant été momentanément laissé à
c ecar~ du conflit, refusait, l'orage passé, de rendre les pouvoirs à la jmaa,
aOuralt
vantage.
chercher appui à l'étranger. Il fallait que celui-ci puisse et y trouve
189
Les procédures «égalitaires» qui présidaient au fonctionnement de la jmaa
dans les domaines laissés libres par le Seigneur ne sont plus que des appa-
rences, des garanties moralisatrices, caractéristiques de cette espèce de jmaa.
Mais les décisions importantes sont prises hors de la jmaa et d'une autre
manière nouvelle.
L'établissement foncier du pouvoir personnel prend une forme visible dans
le paysage avec la création de l'azib. Une haute et forte construction flanquée
de bâtiments de ferme est édifiée à quelques distances des villages d'origine,
au milieu des terres nouvellement acquises, les «granes». C'est le premier pas
significatif, le premier terme de l'absentéisme au village qui prépare la montée
à la ville et à la renonciation de fait au lien de voisinage. Dans le Haouz Cen-
tral, presque tous les villages sont devenus des dépendances d'azib-s.
(1) Cette terminologie présente quelques difficultés du fait de l'emploi moderne du mot caïd dans
l'administration marocaine post-coloniale, une certaine confusion risque de se produire. on
sait que les nouveaux caïds (hors deux ou trois exemples contraires sur l'ensemble du payS)
sont des fonctionnaires formés dans des écoles de l'Etat et administrant des territoires dont ils
ne sont pas originaires.
190
l'antenne avancée de la ville; d'ailleurs la plupart des prix ne se forment pas
~u sO,uq, mais dans la cité. L'école et ce qu'on y apprend échappe à la jmaa. A
l~ vel~le de l'indépendance, il ne restait plus entre les mains des jmaas que
l,enseignement coranique (affiliation de la qbila à telle ou telle confrérie pour
engagement d'un fqih), le partage de quelques mkuvaises terres et de l'eau de
quelques petites séguias dans les frontières du Haouz Central.
L'intermédiaire nécessaire entre la jmaa et l'administration devenu moq-
qf,ad~em, cheikh ou caïd, détourne à son profit principal et à l'avantage de ses
1 eles les ' ' La .
. anciens usages communautaires d'entr'alde. tWlza d '
eVlent
~orvee sous le régime caïdal, la frida redevance obligatoire, la monna impôt,
a koulfa tenure vassale. Les formes très délicates de la transformation de ces
fUsages
. comm unautaIres' en exactions doivent être sOigneusement
' d 'ecntes ' pour
alr~ saisir le caractère nécessaire, on dirait presque déterminé, des nouvelles
pr~hques
rOir et
qui ont permis indéniablement une meilleure mise en valeur du ter-
d'
un eveloppement inconnu auparavant.
Mais la multiplication de la puissance foncière par le pouvoir administratif
~~~ ,
qUe encourage les grands caïds face au pouvOIr central.
o L'h~s~oire des deux derniers siècles dans le Haouz est celle des révoltes et des
b~~~sltIon.s des grands caïds aux souverains régnants et aux souverains pro-
v' e~ - Jusqu'à l'affaire du Glaoui, et peut-être au-delà... Les souverains
Ictoneux ' , , f' , d
b' reaglssalent par la suppression des charges et la con IscatlOn es
lens de ceu ' s" . opposés à eux. Ceux qUi. les avalent, al'd'"
es etalent
Pourvus en xf qUit etaient
a "onc Ions publIques et en domames, Amsl, es terres d e t n'b us
' · " , 1
app,ropnees indûment ne reviennent pas à leurs anciens détenteurs ou à leurs
nnClens
ance
occupa nt · sont acqUises
s mais . à l'Etat qUi, 1es re d"b
Istn ue a. sa conve-
B. . Le domaine dit «Guich» ne s'est pas constitué autrement dans le
ti aouz. Sous le Protectorat, le Guich distribué en grande partie à la colonisa-
ét~nd y compris celles ayant pour origine des aliénations de terres collectives,
n encore le domaine éminent de l'Etat.
Le
rév ?lus remarquable dans le Haouz a été le caractère perpétuellement
kil' erslble de ces pratiques.
' De 1880 à 1963, on peut constater a. moms, d e vmg' t
Ometres
Ca""d l ' d . d
es murs de Marrakech, six passages alternatifs e a propnetel ' "
ab'1 ad'e a la Propnété
' de l'Etat d'un même domaine, On peut parler ICI "de
a lyYat, tchiflik ou gafalik du régime de Mohamed Ali en Egypte.
[Link]
SUr ces terres et elles couvrent plus de deux cent mille hectares dans le
da Central, Sur la meilleure moitié de sa surface, la qbila n'existe plus que
Us les m' , , 1
li m' emolres et dans les tours du langage. Car le pOUVOIr centra, pour
tec~te,r les excès du régime caïdal a été conduit de régler de la manière la plus
et llIqU~ l'existence des qbila. Celles-ci ont à la fois perdu leurs prérogatives
, Peut-etre la ' ,
1 capacite de les assurer.
4-La'Jmaa désertée
191
faire ? Dans la plaine du Haouz, plus de trois quarts des chefs de foyers
(faut-il prolonger l'idée de lignée agnatique?) sont des paysans sans terre et les
propriétés de plus de 50 hectares occupent plus de 80% de la superficie totale.
Les paysans pour la plupart d'anciens khammès sont presque tous tenanciers à
parts de récolte. Avant l'indépendance, les twiza, frida, mOUDa, la solidité des
réseaux seigneuriaux regroupaient les manants dans une même oppression.
Aujourd'hui, ils sont moins liés qu'autrefois à la terre de leurs anciens maÎ-
tres; ils circulent sur l'ensemble du territoire pour trouver une parcelle à cul-
tiver dans de meilleures conditions de contrat. Un habitat provisoire s'installe
sur les «granat» et forme peu à peu la dépendance du champ. Chaque année,
un tenancier remplace un autre. Certes, une petite vie de groupe s'organise au
cours de l'année entre les ménages, mais ni les liens du sang, ni la coexistence
durable ne sanctifient cette cohésion occasionelle.
Dans les jnanat, dans l'ouidane, dans les foums sans doute, les petits pro-
priétaires semblent constituer une sorte d'aristocratie paysanne libre, mais là
aussi la tendance va vers la dispersion de l'habitat sur les parcelles - que ne
retient plus le brigandage - et le relâchement des liens de voisinage.
Au-delà, vers l'Est dans le pays Zemrane qui n'est plus exactement le
Haouz, la jmaa reste incontestablement plus vivace et elle résistera encore
longtemps dans l'Atlas à l'effet délétère de la circulation moderne des per-
sonnes et des biens.
La jmaa aujourd 'hui est désertée par les jeunes ménages, par les notables et
par les commerçants, c'est-à-dire par les plus entreprenants, les plus capables,
les nantis et les hommes adaptés à la société nouvelle. Les jeunes se rient
ouvertement de ces pratiques désuètes et du mince effet des décisions qui
pourraient y être prises. Comme les notables et les commerçants, ils savent
que le pouvoir est ailleurs. La jmaa ne serait-elle plus que la projection terri-
toriale des liens que chacun noue à la ville?
Les jmaa-s - seules -
Cela n'est pas vrai «pour ceux qui restent» - Hors des «mousafirin», de
ceux qui voyagent - formule employée peut-être pour réserver leur place et
attendre leur retour - les villageois vivent dans un monde large mais fermé. A
l'occasion des fêtes religieuses, le vendredi après ou avant la prière, il est
d'usage de se retrouver sous un arbre, le long d'un mur bien exposé, sans
procédure, sans formalisme, pour converser librement. L'étranger nouveaU
tenancier, le passant côtoient les hommes du village. Les enfants aussi et par-
fois même de vieilles femmes. Cela n'engage en rien: on parle, on s'informe,
on commente les informations locales. Lorsqu'une affaire grave secoue ce
monde, un conflit ou l'arrivée d'un agent de l'Etat, tout le monde dit son mot
ou s'ébranle pour suivre le plus hardi ou le plus sage. Au souq, le mouvement
peut prendre un peu d'ampleur. Mais la pratique courante est la désertion. Les
villageois disparaissent dans les champs les jours d'élection ou sont introuva-
192
bles POur pa l" ,
tertib' yer [Link]. Le fait était remarquable avant la suppression du
, Il se POurSuit pour la récupération des avances des semences.
L r .
te" a IqUidation des bases qui donnaient à la jmaa son importance, l'absen-
Isme du se' ,
vea ux. Igneur et 1 expansion du nombre vont poser des problèmes nou-
193
7 - Quelles perspectives ?
L'effondrement des structures tribales, le chevauchement des réseaux et
solidarités modernes, l'unification de la condition des paysans sans terre,
tenanciers et micropropriétaires ont constitué dans le Haouz de Marrakech
une masse indistincte que l'on peut appeler paysannerie pauvre. Sur cette
pulvérulente anarchie, le cadre villageois est le dernier vestige tenace et
durable de la solidarité territoriale. Mais il se résoud aujourd'hui à l'habitat,
le finage ayant perdu sa signification dans le découpage des latifundia, les
coutumes ayant perdu leur objet, le douar n'est plus qu'une adresse et un
dortoir comme si la campagne était une ville dont la cité serait la place, les
routes, les rues, et les douars, les immeubles d'habitation.
Cette organisation finalement est assez adaptée à la société rurale du Haouz
de 1965 où domine le faire-valoir indirect et le mercantilisme, l'occasion de
travail, où l'aubaine dont parle Jacques Berque, l'emporte sur l'emploi per-
manent et régulier - le tenancier du Haouz n'est pas occupé plus de cent jours
par an sur sa tenure, les deux cents jours restants sont employés aux récoltes,
aux moissons chez les voisins, au chantier de travail, au gardiennage de bétail
en association et au petit commerce.
Dans l'éventualité d'une intensification agricole et de l'engagement d'un
progrès économique, certainement une telle structure ne pourra être main-
tenue. Sans doute, verra-t-on le village et même l'antique jmaa se reconstituer
sous une nouvelle apparence et avec une nouvelle allure plus proche de
comités modernes que de sénats oligarchiques défendant la fierté lignagère.
C'est certainement au niveau des unités d'habitation superposées aux unités
d'exploitation qu'il faut chercher les formes spontanées des structures noU-
velles. Les expériences menées, ces temps derniers, sur les coopératives de
production agricole ont montré que la réussite était conditionnée par la
reconnaissance du groupe d'habitation comme noyau de mise en valeur,
quelles que soient les origines ethniques ou les anciennetés d'installation.
Le planificateur sans doute rêverait de voir les unités former les cellules
sociales capables de se conduire en agents économiques à partir desquels
pourrait s'établir une planification de la production et des échanges.
L'avenir dira les formes qui cristalliseront la paysannerie actuellement de
plus en plus conduite à se comporter en masses.
194
Population et développement
Eléments de psychosociologie
d'une démographie volontaire
au Maroc(*1
L' b
Peur ~ S~sion d'une démographie galopante tourmente les esprits. La grande
qui le e alth~s hante de nouveau les pays nantis et les classes aisées des pays
l'on dSont mOins. Le spectre de la faim réveille, ici et là, au fur et à mesure que
resse des statistiques plus précises, les idées et les volontés.
AUjourd'hui on' 1 . 1 . . 1 .
soient' . ' n Ouvre p us un Journa ou une revue genera e, ou ne
ques d e\ales les moyens de limiter les naissances ou les perspectives dramati-
e a surpopulation.
Au nivea' .
1952 J . u internatIOnal, les thèses du malthusianisme l'emportent. En
des N~sue de Castro, alors président du Conseil de l'Organisation mondiale
ouvra atI~~s Un.i~s pour l'alimentation et l'agriculture, concluait dans son
vera;e 1eopoht~que de la faim par cette affirmation: «Le monde ne trou-
POPula~~ e chemin de son salut en s'efforçant d'éliminer les excédents de
malthu ~on, ou en contrôlant les naissances, comme le prescrivent les néo-
vivent ~I~ns, mais en travaillant à rendre plus productifs tous les hommes qui
a surface de la terre».
le ~; ~octeur Sen, directeur général de la F.A.O., plus réservé déjà, déclarait
«mais love~bre 1964 au 38 e congrès eucharistique international à Bombay...
nant P e chiffre de la population n'est pas dans l'absolu un facteur détermi-
om~ . .
Etats-u' crOissance économique, comme le montrent les exemples des
de pal' Uls et de l'Union Soviétique, où l'accroissement démographique a été
r aVec l' T '
les res e evatlOn du revenu national par habitant. L'important est que
sources dis 'bl ,. "
tent Pas lu POUl es et la productIOn des biens et des services n augmen-
. P s lentement que la population».
à ~l~~ ~ev~nt
a
le 2e congrès mondial de la population, tenu en septembre 1965
si l'exp e: II s'avançait un peu plus loin en disant: «il est fort à craindre que,
nombreanslo.n dém ograp h'Ique se POurSUit, au rythme actue1,le d rOit' a. la vie
'd u
tio ns f tcroissant d'êtres humains qui viendront au monde dans les généra-
devien~eur~~ ?e ~oit plus le corollaire obligé du droit à une vie décente, mais
___ P tot Incompatible avec cet autre droit».
(0) B.E.s M °
dans La .
n ,I04-IOS, janv. juin 1967, Une partie des arguments de cet article avait été publiée
ma lIf, n03, 1966.
195
Même évolution chez René Dumont qui affirmait en 1962 dans le grand
amphithéâtre de la Faculté des Sciences à Rabat: «Le Maroc peut nourrir 50
millions d'habitants, le potentiel du pays et les perspectives de mise en valeur
l'autorisent», et répondait en janvier 1966 à un journaliste de l'hebdomadaire
Jeune Afrique qui lui demandait si le contrôle des naissances s'imposait pour
l'agronome: «Absolument! Et tout spécialement pour le Maroc et l'Algérie
!». Même évolution encore chez les conseillers et responsables gouvernemen-
taux. Alors que le Plan quinquennal 1960-1964 de la Division de la Coordina-
tion économique et du Plan édité en 1960 est muet sur le contrôle des nais-
sances, la première épreuve du Plan triennal 1964-67 évoque timidement le
problème. En juillet 1965, une plaquette «Projections de population -
Répercussions sur certains aspects de l'économie du pays et solutions propo-
sées», recommande d'aborder sérieusement le problème. Dans les notes
d'orientation de décembre 1966 pour le Plan quinquennal 1968-1972, la
«Commission des Ressources humaines et de la Santé publique» examine les
moyens de mener à bien la politique de planification familiale.
On pourrait multiplier les exemples à l'envi et pour ne pas alourdir cette
note, nous renvoyons le lecteur à la bibliographie sommaire citée en annexe.
11 n'est pas question pour nous, ici, d'entrer dans la controverse. Dans le
fond, l'humanité a toujours balancé entre Platon et Aristote, entre Malthus et
Cautillon.
On peut dire que provisoirement, chacun ouvrant tour à tour la voie à
l'autre, le pessimisme et la restriction l'emportent sur l'optimisme et l'entre-
prise. 11 n'est probablement pas vrai que la limitation des naissances seule ou
que l'effort de productivité seul soit, une solution excluant l'autre, la seule
voie possible, en tous lieux et tous moments.
Du point de vue psychosociologique, il nous semble, et c'est ce que nous
allons tenter de démontrer patiemment avec des exemples concrets, qu'il y a
une liaison étroite dans une société donnée entre le comportement de procréa-
tion et le comportement productif. Les rapports de ces deux types de compor-
tements définissent si bien ce type de société que la modification de l'un des
comportements entraîne au fond la transformation de la société elle-même.
Supposant cette thèse suffisamment démontrée, nous nous croirons alors
autorisés à dire que la société marocaine dans sa généralité, comme beaucoUP
d'autres dans le Tiers Monde en fait, étant bâtie sur la production maximuIll
d'hommes, l'encouragement à la régulation des naissances ne peut, sans per-
turbation grave de la psychologie collective, atteindre qu'une très faible partie
de la société, la plus jeune, la plus cultivée, la plus aisée. Enfin, nous dirons
qu'une transformation de la société elle-même pourra engendrer une limita-
tion quasi spontanée des naissances.
Ces réflexions, nous les offrons ici à la critique des lecteurs, non comme le
résultat d'une étude particulière spécialement conduite et comportant par
suite une grande part de certitudes, mais plutôt comme un canevas de notes à
compléter sur la société traditionnelle laquelle constitue le milieu social de huit
Marocains sur dix.
196
197
C'était un homme formidable: il a eu seize garçons!
La prolifération maximum, une fécondité naturelle sont les comportements
procréateurs adaptés dans une société où l'énergie humaine est à la base de la
création des richesses et où l'accumulation du travail est faible. Dans de telles
sociétés, le groupe social le plus cohérent et le plus solidaire, c'est la famille
patriarcale étendue : celle qui est seule capable de coordonner sur la base du
sang les unités de travail et de distribuer les unités de ressources. La très faible
technicité a empêché dans ces sociétés l'accumulation du travail humain dans
des ouvrages, des machineries ou des mécaniques qui permettent ensuite de
faire des économies d'énergie humaine. La domestication et la disposition des
animaux n'accroissent pas sérieusement la productivité individuelle, car en
dehors de la surveillance des animaux à la recherche de leur propre nourriture,
l'utilisation des animaux exige une forte participation humaine: chargement,
conduite, déchargement, opérations qui en fin de compte retiennent l'homme
en permanence à proximité de la force de travail animale, donc ne le libèrent
pas pour d'autres tâches. Aussi, dans ces conditions, la richesse et la jouis-
sance du groupe familial, donc des hommes qui le composent, sont directe-
ment liées à l'effectif de ce groupe, d'où la tendance permanente à accroître,
autant que faire se peut, le nombre de personnes solidairement liées. Ce com-
portement s'attache encore à une période où l'homme était moins productif
d'hommes qu'aujourd'hui et où la mortalité. ~nf'<>Tltile surtout, était élevée.
Au Sahara aujourd'hui, où les conditions d'hygiène et de nutrition ne sont pas
ce qu'elles sont dans le reste GU pays, la croissance démographique naturelle
des familles est relativement faible; les plus fortes cherchent à grandir encore
en accueillant des clients, des hommes-liges, des khammès, des bergers
presque autant attachés au maître que ses propres enfants au point que
nombre d'entre eux sont adoptés par le chef de famille et promus héritiers. Il Y
a une relation économique étroite, mais aussi une relation psychologique
étroite, entre le coût d'une unité-travail dans une société donnée, son entre-
tien, sa rareté relative et sa productivité. Combien coûte un homme, combien
produit-il, quelles sont ses exigences? Voilà le problème! Le niveau d'entre-
tien et d'exigence, disons de besoins, d'une population saharienne de pasteurs,
s'établit autour de cent dirhams par an et par tête. A partir de cinq ans, un
enfant peut conduire à proximité de la tente un troupeau de huit têtes de petit
bétail (chèvres, brebis) et libère une unité de travail un peu plus forte capable
de mener plus loin un troupeau plus important de bétail plus coûteux. A cinq
ans déjà, l'enfant participe à la reproduction d'un capital à peu près égal aU
montant de la dépense faite pour lui par sa famille jusqu'ici. Entre cinq et sept
ans, la croissance de la productivité humaine rattrape et dépasse la croissance
des besoins de l'individu. S'il n'en est pas ainsi, l'individu qui n'est pas placé
dans une large famille, disparaît, s'exile ou se range comme client dans une
telle famille. Il se peut bien que le nomade ne raisonne pas ainsi, mais c'est
ainsi qu'il se comporte. Dans une situation de faible densité humaine, dans
des zones où l'aléa climatique est grand, il faut pouvoir profiter des aubaines,
des occasions et ne pas manquer de prélever sa part des richesses qui appa~
raissent ici et là (pâturages, épaves, zone inondée, forage de pétrole ...) et qUI
198
disparaissent aussi vite et aussi complètement qu'elles sont survenues. Le
groupe doit s'étendre au maximum sur l'espace et entretenir entre ses mem-
bres un réseau serré de communications. D'où la nécessité de disposer du
maximum d'hommes (fécondité, cohésion patriarcale) et de se déplacer sou-
vent. Les conversations que les nomades ont entre eux sont caractéristiques à
cet égard. Dès les échanges de politesse terminés, les nomades se questionnent
SUr les itinéraires réciproques, les zones traversées, les tentes rencontrées et sur
la situation géographique des familles.
199
remarquera en 1967 que dans l'ensemble du pays, dans le secteur traditionnel
le portage l'emporte très largement sur le roulage. Dans la région de Marra-
kech, au niveau du village, la quasi totalité des produits transportés sont
portés par des hommes ou des animaux, avec une participation humaine de
près du tiers en poids; au niveau de la commune rurale un quart des produits
sont transportés par des engins mécaniques et trois quarts par les animaux; au
niveau de la région (Haouz) caractérisée par la polarisation de Marrakech, les
comptages ont révélé que les trois quarts (en poids) sont transportés par des
engins mécaniques (y compris bicyclette) et un quart par des animaux (les
transports à dos d'homme ont été négligés). Pour les labours, il y a autant
d'unités animales que d'unités humaines en cultures extensives. Lorsqu'on
étudie la mise en valeur d'un terroir on s'aperçoit généralement que l'adoption
des normes traditionnelles à forte participation humaine exige un fort appel de
population extérieure. En d'autres termes, il n'y a pas assez d'hommes pour
passer à une agriculture intensive lorsque l'énergie humaine et animale sont les
seules énergies disponibles. Or, très généralement, le milieu ne dispose pas
bien souvent d'épargne ou d'accumulations suffisantes pour acquérir des
engins capables de mieux valoriser l'énergie humaine ou d'utiliser une autre
énergie. La production maximum d'hommes est finalement la solution
adoptée, non parce qu'elle est scientifiquement jugée, mais parce qu'elle vient
du fond des âges comme nous l'avons montré précédemment et qu'elle con-
vient en somme à cet âge-ci. Il n'y a, au niveau du présent, aucune incompa-
tibilité entre la fécondité et la croissance économique au sein des familles. Ce
n'est peut-être pas vrai,au niveau du calcul économique général, - les éco-
nomistes ont encore à le démontrer dans le cadre de l'économie traditionnelle
au Maroc, - mais dans la concurrence il.·~rpatriarcale, je crois qu'il y a
cohérence entre fécondité maximum et croissance de la puissance du groupe.
Sur cette base se sont développés toute une série d'usages, de règles, de lois
et d'institutions favorables à la famille étendue. Les droits à la terre, à l'eaU, à
la zone à bâtir sont directement dérivés du nombre. Dans les terres collectives
par exemple on partage les terres au nombre d'ayants droit. La définition de
l'ayant droit reposant soit sur la nubilité des garçons soit sur le mariage de
ceux-ci, le patriarche qui a le plus de garçons a le plus de terres. Les femmes
sont exclues de ce type de partage car elles feraient passer le droit en se
mariant à une autre famille.
Les eaux sont partagées au prorata du nombre de journées fournies par la
famille pour la construction ou pour l'entretien du canal. Là encore on favO-
rise le nombre. Dans les anciennes institutions, la majorité civile pour les gar-
çons (les femmes ne l'acquièrent jamais dans le milieu traditionnel) est atta-
chée à la procréation. Ce n'était que lorsque l'homme était marié depuis plus
de six mois, donc en principe en puissance d'enfant, qu'il avait le droit à la
parole dans les assemblées.
Ces coutumes, ces règles, ces institutions n'ont plus la cohérence et la vita-
lité d'autrefois, mais elles n'ont pas disparu pour autant, elles changent de
forme et s'adaptent aux situations nouvelles tant que la fécondité garde encore
une forte signification et une grande efficacité sociale.
200
· Sur ce fond ancien, l'impact de l'économie moderne est encore si faible et si
Illadéquat que la fécondité reste la forme de résistance et de progrès la plus
sérieuse pour la société rurale. Et les valeurs qui en dérivent plongent si fort
leurs racines dans l'histoire de la société marocaine qu'il n'y a pas d'interven-
tion de l'Etat au fond qui n'en tolère les conséquences si elle ne va pas jusqu'à
leur rendre hommage.
Lorsqu'on veut allotir des terres collectives en proportion du nombre de
foyers, un très grand nombre de jeunes non encore nubiles demandent à se
marier et pour ne pas mettre en question l'autorité de la loi, on en revient à
calculer le nombre d'ayants droit sur la base du nombre total de personnes.
Lorsqu'on veut distribuer des terres à des personnes, on fait appel à des
candidatures auprès des paysans pauvres et au sein des listes de candidats; on
choisit les bénéficiaires à partir de certains critères. Les techniciens de l'agri-
[Link] essayent de faire prévaloir des critères d'ordre technique en tout pre-
mier lieu et invoquent aussi la nécessité de choisir des hommes jeunes, de
manière à installer sur les lots des individus dynamiques ayant une longue vie
ac:ive devant eux. Ceci évidemment pour que la mise en valeur du lot soit
n;.leux garantie et également pour diminuer le risque de voir la coindivision
s Illstaller prématurément sur la parcelle à la suite du décès d'un vieillard.
Mais presque toujours la coutume et les usages sont les plus forts, tant au
moment de la décision concernant le choix des critères qu'au moment de
l'~PPlication des critères aux choix des bénéficiaires. Systématiquement, l'âge
r~glementaire est reculé au maximum parfois jusqu'à 50 ans -la moyenne de
Vie au Maroc pour les masculins ruraux est certainement inférieure à 35 ans -
et lorsqu'on cherche l'âge réel d'un bénéficiaire, il n'est pas rare de le trouver
~~périe~r à l'âge réglementaire. Car le critère qui est choisi, en fait, comme
ct eterm~nant, est le nombre d'enfants à charge. Cette variable discriminante
( u choIx est appliquée en favorisant d'abord les familles les plus nombreuses
9
1 , 10 enfants) puis les familles les moins nombreuses. Dans la pratique, les
ots Sont en général attribués à des familles ayant en moyenne plus de 5
~nfants, constituant donc un foyer groupant environ 7,7 personnes. Rappe-
fons que la moyenne nationale est de 5,2 personnes. Ceci revient en fait à
aV?riser les attitudes natalistes pour des raisons au départ très humanitaires,
mals évidemment fausses et qui révèlent que les agents de l'administration, les
plus engagés dans la société industrielle, se laissent prendre au piège des
valeurs de la société patriarcale. En effet, pourquoi un homme de 50 ans,
~Yant 5 enfants, recevrait-il un lot sous prétexte que le groupe à sa charge est
;mp,ortant ? Pourquoi ne pas envisager un moment l'hypothèse de la remise du
Ot a un jeune adulte de 25 ans ou 30 ans, qui prendrait à sa charge sa famille
~.omme cela se voit tous les jours dans la classe ouvrière ou dans l'administra-
IOn? Ne me plaçant que sur le terrain de la natalité, je passe sous silence les
aUtres avantages de la jeunesse du bénéficiaire, une telle attitude, pleinement
~O~[Link] ou non, prouve que la norme est patriarcale, et, jusqu'au sein de la
?Cleté qui se veut industrielle. En tout cas, celle-ci craint de heurter celle-là et
S III r
t c lIle. Et, pour revenir au nombre d'enfants, les paysans alentour des
erres distribuées savent que la norme idéale est au-delà de 5 enfants vivants.
201
Un autre argument, de portée plus générale, est relatif aux conceptions que
se fait l'homme traditionnel des moyens d'acquérir les biens matériels, con-
ceptions qui sont totalement différentes de celles de l'homme de la société
industrielle à laquelle n'appartient, au fond, qu'une petite couche de la popu-
lation citadine. Pour l'homme traditionnelles biens matériels sont une donnée
de la nature, de masse stable à longue échéance, quoique fluctuante entre
quelques extrêmes, du fait des aléas du climat et de la volonté divine. Le
caractère cyclique de la vie donne à penser à un renouvellement sempiternel et
inaltérable de la générosité de la nature. D'où l'idée, d'ailleurs, que plus on est
vieu)}, plus on connaît les cycles possibles, donc plus on est sage. Le problème
qui se pose n'est pas la croissance de la production et des biens, laquelle ne
peut être affectée considérablement, ou durablement, par l'action de
l'homme, mais c'est le prélèvement et le partage de cette richesse, la réparti-
tion de cette générosité. Bien sûr, à certaines époques historiques, pour la
pensée traditionnelle, des équipements peuvent être créés, de nouvelles
richesses apparaître, mais elles ne sont qu'événements passagers, peu dura-
bles, soumis aux vicissitudes et à la décadence. Il n'y a pas d'exemple qu'une
croissance ne soit suivie d'une décroissance, pour l'homme traditionnel.
Devant cette philosophie ancienne et largement répandue, l'homme a trouvé
une réponse au niveau de ses conceptions d'organisation sociale à base
patriarcale : concentrer la solidarité familiale et augmenter au maximum
l'importance du groupe pour assurer le prélèvement le plus total et la réparti-
tion la plus forte. Ainsi, par le moyen de l'extensivité, de l'accaparement des
richesses, le groupe parvient-il à obtenir le maximum possible du produit de la
nature. Comme l'intégration collective de la famille est très forte, le coût de la
répartition des richesses au sein de la famille est minimum et il est employé au
mieux des intérêts bien compris de chacun des membres et du groupe entier.
Les membres de la famille sont dirigés également vers toutes les sources pos-
sibles de richesses en explorant, de la manière la plus extensive possible,
'l'espace territorial (troupeaux les plus nombreux, terres réparties le plus lar-
gement), l'espace social (le plus grand nombre d'activités professionnelles,
commerce, administrations, etc.), voire l'espace politique (nombre de grandes
familles ont des membres dans différents partis politiques, parfois totalement
hostiles les uns aux autres, mais traversés par des solidarités familiales très
fortes). C'est une véritable planification sociale politique et économique.
Bien entendu, on pourra montrer qu'aujourd'hui un grand nombre
d'observations sont contraires à ceci. C'est vrai. Mais que les contradicteurs
apportent des faits relatifs au monde rural ou au monde traditionnel en
général!
Le discrédit jeté sur la stérilité, la valeur donnée à l'abondance de la des-
cendance, la pratique de la clientèle familiale chez les nomades, liée à la con-
sidération qui est réservée aux gens puisqu'ils sont systématiquement affran-
chis à condition de manifester leur solidarité comme s'ils étaient les fils du
chef de tente, tout cela est un train de valeurs appartenant en propre à la
société patriarcale et qui constitue le fondement de la société traditionnelle.
Je n'ai voulu, ici, qu'éclairer quelques arguments techniques et économi-
202
ques, mais il est bien entendu que les valeurs de cette société patriarcale ne
s'arrêtent pas à ces considérations touchant l'infrastructure sociale mais se
prolongent et se retrouvent au niveau des croyances mystiques, et des ordres
moraux, alors que, bien souvent, la base technique est en train de changer.
L'homme traditionnel peut n'être plus pasteur, mais être retrouvé sous le cos-
t~me d'un commerçant, d'un artisan, d'un ouvrier occasionnel, ou menacé de
hcenciement, voire dans des couches sociales, apparemment engagées, dans la
société industrielle, mais trop récemment ou trop provisoirement pour avoir
parfaitement adopté les valeurs de celle-ci.
Des lecteurs non sociologues pourraient s'étonner de constater qu'un grand
nombre d'arguments sur la signification de la natalité sont puisés dans la
société nomade ou dans la société patriarcale citadine. Mais les sociologues
Sont d'accord pour reconnaître que les sociétés, les classes sociales, les groupes
et les individus construisent volontairement ou vivent passivement leur exis-
tence à partir de modèles sociétaux plus ou moins nets, plus ou moins vagues.
Ces modèles, ou ces utopies, sont situés soit dans le passé - âge d'or - soit
?ans l'avenir - société d'abondance. Il est dans la nature des sociétés pré-
~dustrielIes de situer leurs modèles, plus ou moins avoués, dans le passé .
. ans les classes sociales, les groupes, les individus ou les sociétés pré-
IndustrielIes du monde musulman, le modèle sociétal est une sorte d'amal-
ame
fa ~,e ,l'Arabie heureuse, des premiers khalifas, de la société noma~e ~~ de
SOciete andalouse. Ces modèles dominent, et au Maroc plus partlcuhere-
~ent, les attaches sahariennes, patriciennes et citadines sont fortes. Les
c asses sociales, les groupes et les individus de la société industrielle au Maroc
~?nt encore à chercher leur utopie, ou autrement dit, la forme de la société
abondance qu'ils projettent d'établir.
Pour montrer encore une fois, au niveau du langage, combien le modèle
~atriarcal est fort, même dans les groupes ou les organisation qui font profes-
~I~n de vouloir renverser l'ordre des choses, et substituer une société nouvelle
a 'ancienne, je ne prendrai que deux exemples limités, très expressifs.
d Dans certains partis, le militant politique est appelé AI-Akh (le frère) et
(la ns certains syndicats les militants ouvriers sont désignés du titre Ed-Drari
lae~ie~f~~tS)..Qu.e cela soit pour se faire mieux comp,rendre,.pour en a~peler à
d ~elIte solidaire ou à l'engagement total, le modele patnarcal contmue de
ommer.
203
d'invention, de brevet etc., existe, il suffit de l'acquérir avec des épargnes vite
mobilisées, le facteur temps joue peu. Aussitôt la productivité humaine bondit
très haut et spécialement en matière industrielle. Une mécanisation de la traite
artisanale du lait par exemple multipliera par dix la productivité du berger.
Mais ceci n'est possible qu'avec une technicité élevée, de plus en plus élevée,
de la main-d'œuvre. On ne peut plus mettre ses enfants dès sept ans à conduire
une trayeuse électrique, il faut être qualifié. Cette qualification même est le
fruit d'exigences et de coûts incomparablement plus élevés que ceux de la
formation du jeune berger de la société traditionnelle. L'enfant coûtera
davantage à nourrir, à habiller, à scolariser et cela pendant une période plus
longue. Le capital nécessaire à la création de l'emploi sera dix à cent fois plus
élevé. Dans l'agriculture intensive, on estime à vingt mille dirhams environ
l'investissement nécessaire à la création permanente d'un emploi, dans
l'industrie légère à trente mille dirhams. Le différé de rentabilité pour le père
de famille, en supposant qu'il calcule ainsi, est très grand dans la société
moderne puisque ce n'est que vers la seizième année au mieux qu'il peut
espérer voir ses enfants lui rendre une partie de ce qu'il a dépensé pour eux.
Mais le père de famille dans la société industrielle en fait ne raisonne pas ainsi,
car l'Etat prend à sa charge une partie importante du coût de la formation des
hommes - scolarité gratuite, création d'emploi hors du milieu familial, sauf
dans quelques professions libérales en voie de disparition. En outre, la société
assure au père de famille une série d'avantages tels que, assurance en cas
d'accident, de maladie, retraite etc. Les pères, en somme, ne sont plus à la
charge de leurs enfants. La fécondité qui était une assurance-vieillesse dans la
société patriarcale ne trouve plus là sa vertu.
Au niveau juridique, la propriété des moyens de production est très diffé-
rente dans la société industrielle. Qu'elles soient de type capitaliste, et surtout
socialiste, les accumulations ont un caractère de plus en plus collectif, et
échappent en fait aux agents économiques d'exécution, de sorte que le milieu
professionnel sort totalement du milieu familial où il restait confiné dans la
société patriarcale. La société industrielle de ce fait crée de nouvelles hiérar-
chies familiales. On obéit davantage à son patron qu'à son père! Les familles
éclatent en ménages et peuvent le faire grâce aux rééquilibrations sociales plus
ou moins adéquates de la société industrielle. En somme, le père n'a plus
d'horizon patriarcal, le groupe familial est appelé à se disperser au fur et à
mesure de l'âge avec l'accès aux postes de production.
Au niveau des croyances et de l'idéologie, l'homme de la société indus-
trielle, technicien et qualifié, instruit et actif, a de plus en plus l'impression
qu'il domine davantage la nature que la nature ne le domine. Le caractère
cyclique et monotone de la vie traditionnelle disparaît. L'accumulation de
savoir, de technique, de capitaux, de machines, lui font entrevoir une domi-
nation de plus en plus accélérée de l'univers. La fatalité et l'idée de décadence
qui succède aux succès dans la société traditionnelle se retirent de plus en plus
des refuges où elles se tenaient.
La médecine fait découvrir à l'homme moderne qu'il peut agir positivement
sur son corps d'une manière de plus en plus étroite. La mortalité infantile et la
204
mOrtalité tout court reculent. Penser que l'on peut agir sur la natalité est alors
da?s l'ordre des choses. Ce sont évidemment ·les groupes sociaux les plus
p;eoccupés et les plus avancés sur cette voie qui commencent à chercher à
regler leur procréation sur leurs désirs: les jeunes instruits, les gens aisés qui
~e Sont pas inquiets des conséquences matérielles de la vieillesse, les femmes
orsque leur fécondité excessive devient insupportable.
Mais on comprendra aisément la différence fondamentale entre une natalité
volOntaire décidée par le couple comme expression de sa liberté et recherche de
SOn bonheur dans le cadre d'une société industrielle où, grosso modo, les
garanties élémentaires de l"existence sont réunies, d'une part, et d'autre part,
~ne limitation étatique des naissances intervenant dans un contexte tradi-
tl~nnel alors que, comme je pense l'avoir démontré plus haut, la natalité est la
reponse unique de l'homme à l'agressivité de la nature et de la société.
Quelles réflexions, le responsable, l'homme politique, ou le philosophe
P~UVent-ils tirer de ces observations au moment où ils se préoccupent de
reduire la natalité?
~'abord que, dans la tentative de transformer un comportement, il faut
~nVlsager la transformation de la base sociale qui a donné naissance et vigueur
~ ce cO~portement, aussi bien sinon plus, qu'aux gestes de ce comportement.
r'u POInt de vue sociologique, je veux dire ici que le scoubidou en soi, ne
desoUdra le problème que dans les ménages qui n'appartiennent plus au mode
e, Pensée patriarcal. J'exclus évidemment du champ de la réflexion les
~tthodes coercitives, chacun sait quel trouble de la morale et de la conscience
~ es ,peuvent entraîner dans cette matière, et c'est pour cela qu'elles n'ont
~amals été envisagées ici. La contrainte peut créer, au contraire, une natalité
orcenée.
neDe IToIême, on ne doit pas attribuer à la logique une force qu'elle n'a pas. Il
la SuffIt pas de convaincre les hommes traditionnels de l'erreur de la position,
lo;uel~e d'ailleurs n'est pas erronée dans leur système, elle n'est fausse que
qu squ On se place à un autre niveau, celui d'une collectivité nationale, pour
gé e,s'en suive automatiquement un désir de comportement procréateur moins
id ?ereux, qUe les contraceptifs viendront satisfaire providentiellement. Les
ti;es et c?mportements ont la vie dure, et se maintiennent alors que les condi-
ns SOCIales de base ont déjà changé du tout au tout.
PaLe sociologue est mal placé pour jouer au prophète, mais il semble que c'est
fo; un~ action au niveau de tous les aspects de la réalité sociale, par la trans-
peu~~tIon radicale de la société et des mœurs, qu'il est possible d'accélérer un
de l' a?andon d'une politique aussi intime et aussi enracinée dans le tréfonds
eXIstence individuelle que l'est celle du comportement procréateur.
Certaineme
les. ' emp101,. une secunte
nt , un p1em " , matene
, . Ile, une assurance sur
sibtcclden~s
e
et les maladies, la garantie d'avoir une vieillesse décente et pai-
nais , le developpement de l'idée de productivité, l'accroissement des con-
l'id ,sances SUr la nature et sur l'homme, la notion de solidarité nationale,
e
lité: de discipline et de sens critique au-delà du cercle familial, toutes ces réa-
, comme toutes ces notions, jouant en même temps, permettraient sûre-
205
ment de rendre efficace une propagande ultérieure pour la régulation des
naissances.
Par contre, n'aborder ce sujet que par le biais du scoubidou, me paraît être
une terrifiante affaire, même pour s'en tenir aux simples et froids aspects
technico-économiques. Cela revient en quelque sorte à saper les bases de la
société traditionnelle, à détruire l'essence même de sa structure avant de lui
avoir offert sérieusement les moyens de se transformer. Dans la mesure où,
entreprenant une action, on escompte sa réussite, c'est-à-dire dans le cas où
l'opération est considérée comme devant être menée jusqu'au bout avec toutes
ses implications, il n'est pas difficile de concevoir que la propagande pour la
limitation des naissances, au niveau global, peut laisser le monde traditionnel
dans une apathie et une lassitude profondes, ayant perdu la foi dans sa vita-
lité, sans pour autant découvrir certaines des vertus positives de la société
industrielle.
La limitation des naissances, entreprise au niveau national, implique une
discipline collective et personnelle, une organisation, une tenacité dans
l'effort, telles que, certainement, il y a tout lieu de penser que l'action pour la
productivité se révèlerait en fait plus aisée, car appliquée à un objet technique
et matériel qui touche moins aux valeurs profondes et morales du pays, plus
simple à comprendre, et, tout compte fait, dans le sens désiré par tous.
Mais alors pourquoi ne pas commencer par une mobilisation des énergies
dans le sens de la productivité, au moyen d'une refonte du système social, ce
qui rendra alors plus aisée, les valeurs étant renversées, l'application des freins
à la natalité galopante?
A moins que la natalité ne soit considérée comme le moyen de la transfor-
mation de la société, ce qui pose alors un beau dilemme, les plus conservateurs
de nos contemporains étant, en même temps, les plus natalistes de fait.
206
HYPothèses d' après L. HENRY et R. PRESSAT in cahier N° 39 1néd.
PoPUlation
2 Fécondité constante
S
6 Baisse tardive et lente
_ ANNEE 0_
Natalité 50 %.
Mortalité 20 %.
PERSPECTIVES
de
POPULATION
o
o 5 10 1S 20 2S 50 Années
207
ORIENTATION BIBLIOGRAPHIQUE ET CHRONOLOGIE
208
1965.
Septembre. - «Maroc 1965», organe du Ministère du Représentant
personnel de Sa Majesté le Roi, publie une étude sur la poussée
démographique.
1965.
Novembre. - [Link], Ministre de l'Agriculture et de la
Réforme agraire, fait un discours à Rome évoquant la nécessité de
réduire la natalité.
1965.
Décembre. - Meknès, désignée comme province-pilote pour la limi-
tation des naissances.
1966. Janvier.
[Link]. - Espoirs et illusions des politiques de population dans le
Tiers-Monde. Journal «Le Monde», 20 janvier et suivants.
La pilule Lyndiol en vente libre au Maroc.
1966.
Avril. - «Lamalif», n02 : Le dossier de la limitation des naissances.
1966.
Août. - Décret royal n° 180-66 du 10 joumada 11386 portant création
d'une commission supérieure de la population publié au «Bulletin
officiel» .
Novembre. - Seklani. - Problèmes démographiques et développe-
ment. «Revue tunisienne des Sc. sociales», Cérès, n07, nov. 1966,
PP.115-135.
1966.
Décembre. - [Anonyme] Orientation moraliste en Tunisie.
«Maghreb», n018, nov.-déc. 1966, pp.19 et 20.
1967.
Janvier et février. - N°S 1 et 2 du «Journal de Médecine du Maroc»
consacré à la régulation médicale des naissances.
1967.
4 avril. - Banque internationale pour la Reconstruction et le Déve-
loppement (BIRD). - Situation et perspectives économiques du
Maroc, pp. 29 et suivantes.
209
La nature composite
de la société marocaine
r' ~a société marocaine apparaît à tous dans sa diversité. Dans les différentes
reglo ns géographiques, dans les différentes catégories sociales, dans les diffé-
aentes cIas ses d'~age ou d e sexe, ce qUi, .
domme, d' a b
ord,c' est une specl
. of'IClte,
. ,
q~e~Oins au~.si gran~e que dans un exa.~en des différentes ép~~u,es histori-
. On a 1 ImpreSSIOn d'une superpositIOn de cultures, de societes.
v Pays de contrastes! L'idée a été vulgarisée par les affiches de tourisme et le
laoyageur s'étonne de la coexistence de la charrue en bois, du tour de potier, de
tente en poils, avec le tracteur, la cimenterie, les buildings.
Oa ~e géographe oppose le nomadisme à la transhumance, le sédentaire des
ViI~IS au s.édentaire des plaines, l'arboriculteur des montagnes aux citadins des
simes ancIennes et nouvelles. L'économiste résoud le tout dans une opposition
me PIe, de secteurs traditionnels et modernes, le premier de faible investisse-
viv ~t, etabli dans une économie de subsistance et une production purement
de r:~:e, le second à fort inyestissement produisant des marchandises et vivant
nUa echange. Vives oppositions qui satisfont la plupart, avec quelques
gUe nc~s .concernant un secteur intermédiaire ou semi-moderne. Les ethnolo-
sUps, eVldemment, accentuent leurs analyses sur la notion d'ethnie qu'ils
rienerposent souvent avec celle de culture: imazirhen, chleuh, rifains, saha-
tag s, arabes, etc. Il est vrai que depuis Michaux-Bellaire et, à sa suite, Mon-
Orfne, les oppositions arabes-berbères, bled maghzen et bled siba, chraa et
CUI;' tYran?ie et démocratie, ont permis à beaucoup de répondre sans diffi-
ces ~~' mals aussi sans nuances, à toutes les questions, comme si, au-dessus de
ISCOntinuités, parfois réelles, il n'y avait pas une unité vigoureuse.
211
moment et au même lieu. Ainsi, un individu, déterminé, appartient, selon ses
différents comportements, à plusieurs sociétés. Les preuves en sont simples et
quotidiennes: des paysans, ayant droit de terres collectives, dont les femmes
vont le jour de l'ansra, sur la tombe de leurs ancêtres, faire des libations et qui
demandent le matin à leurs khammès de leur amener une mule, ceignent leurs
koumiya (poignards) et vont au «bureau» demander collectivement un crédit
agricole, au lieu d'être approximativement définis par leur âge, leur ethnie,
leur région, ne sont-ils pas redevables de la coexistence de plusieurs types de
sociétés, cinq en l'occurrence?
Et un jeune, homme, diplômé, costumé, qui téléphone à un responsable
administratif, prononce quelques mots d'arabe, recommande en français une
personne à l'embauche, puis devant les réticences, reprend en arabe trois
arguments: qu'un parent de la personne recommandée a perdu son emploi et
que la famille est sans ressources, qu'elle appartient à une tribu du Maroc
central, et qu'elle a beaucoup d'enfants, et qui, pour terminer se voit opposer
un refus basé sur le règlement, sans que la qualification du candidat ait été
même évoquée? On pourrait multiplier les exemples à l'infini: chacun traîne
derrière lui les casseroles de l'Histoire.
Il semble qu'il y ait emboîtement de sociétés historiques successives dont
certains aspects seulement demeurent, aspects qui sont les prolongements
vivaces d'une société antérieure ou les prémices d'une société en construction
et qui, quand on les y replace, prennent toute leur signification.
Et c'est parce que la liquidation ou la substitution sont différentielles qu'il Y
a coexistence: parfois ce sont les outils et les techniques qui évoluent en pre-
mier, parfois les rapports sociaux, parfois encore les institutions, la juridic-
tion, les contrats, la culture, la morale, les coutumes, les attitudes, les
croyances, les signes, l'idéologie, le rituel, ou les comportements procréateurs,
etc...
212
réalités
sociales
niveaux
plus
résistants
sociétés
patriarcales
niveaux
fugaces L _ _.c:::.::::::.. --""c.. ~ __.....L._..L__ _. .
1967 temps
dis~ar .[Link], il est assez banal de constater que les vocables survivent à la
dés' antIon ou à la transformation des notions qu'ils recouvraient, jusqu'à
diff'Igner parf' OIS d' autres phenomenes,
.. , .,
concepts ou InstitutIOns tota1ement
per~rents, ou même prendre la relève de termes tombés en désuétude. La
une ,anence de la terminologie par dessus la mobilité du réel, exprime parfois
libéreconomie de langage, parfois la pudeur devant la nouveauté, la crainte de
er des forces obscures. La tyrannie aussi peut imposer en même temps le
213
changement de l'objet et le maintien du mot. Ailleurs, et notamment en
Europe occidentale, un souci nominaliste détermine l'attribution d'un nom à
chaque chose nouvelle. Au Maroc, on a l'impression du contraire. Le souci
d'unité du corps social est si grand, la crainte de l'excommunication si forte,
que la tendance a été jusqu'à ces dernières années, à dissimuler les choses
nouvelles sous des mots anciens. Il en est ainsi de nombreuses règles et institu-
tions coutumières. Ainsi la «touiza» en est venue à désigner successivement et
à la fois, une entraide villageoise entre contribules, une corvée serve pour un
seigneur, la participation à un chantier de chômage payé seulement en nourri-
ture et une surprise-partie d'un genre spécial. Ainsi le mot «azib» désigne un
«écart» d'élevage, un manoir seigneurial, une terre de rente foncière et une
ferme moderne. Ainsi «cheikh» veut dire chef, mystico-religieux, ancien,
gérontocrate d'une jmaa et agent d'autorité- gouvernemental au niveau du
canton. Il en est de même pour charika, bennous, jmaa, moqqadem, etc. (voir
notamment une étude parue sur la jmaa dans les Cahiers de sociologie) et il
n'échappe pas que chacune de ces acceptations peut être rapportée à une
société particulière. Cet aspect, remarquable, de la résistance de la termino-
logie devant l'évolution sociale, explique peut-être les difficultés auxquelles se
heurte toute clarification des situations socio-historiques.
STRUCTURES SOCIALES
Alors que pour les âges primitifs, les sociétés industrielles, des sociétés-types
ont été définies avec précision ~::~ les grands sociologues européens, aucune
syntèse n'a véritablement commencé pour le Maghreb. Peut-être parce que
l'on considère que la connaissance monographique y est encore à son aube.
Mais quelles monographies peut-on faire sans hypothèses générales?
214
Schéma 2
autres
stratifications,
âge
sexe
éthnic etc
temps
~nsuite
à déterminer. Ensuite jouent des éléments de stratification sociale
omme l'âge, le sexe, l'appartenance régionale ou ethnique... (schéma 2).
P ~ucune de ces sociétés n'est historiquement parfaite, c'est-à-dire complète,
Uisqu'elle traîne derrière soi des restes antérieurs.
fr POurtant, il arrive qu'un type nouveau de société fasse son apparition avec
ma~as et émerge tout botté sur la scène de l'histoire, liquidant au passage les
OIndres reliefs des sociétés antérieures.
imCeux. qui ont vécu les journées historiques des révolutions relatent cette
to~reSSI?n : «Le monde va changer de base, nous ne sommes rien, soyons
.0
soc·~) Internationale). La projection de l'utopie, c'est l'intention de la
en I~te-type, tout est dans le cri. Mais la réalisation de cette intention est
la S~Ite
reart'
faite de combats, d'amputations, de négociations, de concessions avec
fait 1 e tout court, c'est-à-dire les forces sociales, les comportements, les
ja s ~e l~ ~o~iété historique. Combats douteux et permanents où rien n'est
démals defmlt'Ivement acqUis . SI. 1es a 1"lenatlOns
. .
ne sont pas successlvemen t
passées jusqu'aux dernières.
S'
So .Inlon la transe retombe, l'intention devient utopie passive. Le volcanisme
Cla s'ét .
com emt, laissant quelques semences qui, si elles sont favorables, vont
sOci ?I~n:er à grignoter, au moyen de compromis positifs, les structures de la
ete historique.
2IS
A
Depuis une dizaine d'années la plupart des analystes pensent que nous
~llons vivre à la fin du XXè siècle une crise économique aiguë due principa-
{~ent aux effets écon~miques d'une croissance dé.mographique ac:élér~e.
ecart entre la productIOn de nourriture et les besoms de la populatIOn ns-
~ant fort d'augmenter dans les décennies à venir, toute une série de recher-
c. es ont été engagées tant pour augmenter la création de richesses que pour
red .
Uire la croissance de la population.
Alors que cette lutte contre la rareté est encore incertaine, surgit depuis
qUelques mois une crise politique extrêmement vive et autrement importante,
opposant ce qu'il est convenu d'appeler la jeunesse aux adultes constitués en
autorité
f ' .
s d ommantes. On aSSIste en effet partout dans 1e mon d e, et sous d es
ormes presque identiques à la manifestation sans précédent des exigences
lnouvelles
es tr d' .
que la jeunesse jusqu'ici gardait latentes et inexprimées. Jusqu'ici
s ' . a 11lOns, les croyances, les ignorances, les habitudes, les adultes et la
t OCI~té, les moyens pratiques dont disposaient effectivement les hommes
e~aIent la bride aux aspirations. Lorsque l'homme découvrait un idéal, espé-
~a11 un changement, voulait s'évader de sa condition misérable, il trouvait
s~~~~i~és devant lui la carence des moyens, l'ignorance des autres et l'impos-
Ihte de communiquer avec eux, le frein des aliénations.
n"AUjourd'hui l'extraordinaire croissance de la population au cours des der-
i Ieres,décennies fait que sa moitié a moins de vingt ans: c'est la partie la plus
tstrUIte, la plus ouverte aux informations, la moins tenue par les acquits
li~onomiques ou sociaux, la plus libérée des croyances et des obscurités, la plus
le re en somme de croire que seules les idées créent des obligations et que tout
fatconcert de lois, de règles, de causalités-économiques ou autres- ne sont que
ras aCcumulé par l'Histoire et coutumes rétrogrades.
[Link] trouve en même temps que cette jeunesse des temps nouveaux est la
ge rhe de la population qui est intellectuellement la mieux adaptée aux exi-
(') Projet d
l'UN e texte pour une conférence à donner au Caire le 21 avril 1969 dans le cadre de
ICEF.
217
Dans nos pays, beaucoup d'adultes vivent encore largement avec une idl
du temps cyclique. L'homme y est faible devant la nature, c'est elle qui dic
sa loi; c'est elle qui domine l'ensemble de ses activités. Pour survivre, il faut:
plier aux lois de la nature, il faut la connaître, plus on est âgé, plus on
d'expériences, plus on est capable de déceler à ses signes les exigences de
nature. On ne s'étonnera pas dans une pareille situation que les personill
âgées soient considérées comme les plus sages et les plus capables de prendl
des décisions. Mais le développement de la science et des techniques met c
plus en plus l'homme en situation dominante. L'extraordinaire accélératio
des découvertes scientifiques et le développement des sciences humaines fOI
que les nouvelles générations ont plus aisément en main les outils intellectue
que les adultes. Il suffit d'assister à la moindre conversation scientifique entI
classes d'âges différentes pour saisir ce qu'a de dramatique l'actuelle ruptUI
intellectuelle au sein d'un même peuple entre les jeunes et les adultes. Bie
souvent d'ailleurs l'incompréhension réciproque débouche sur le silence et 1
refus de toute communication. Ce divorce permet au jeune d'être intellectuel
lement libéré des obligations du monde des adultes: il imagine un monde idé~
à partir de l'application de la science et des techniques. L'instruction est 1
moyen d'accéder à ce monde; par la scolarité, il acquiert moralement un droi
à la réalisation de ses aspirations. Mais la société des adultes ne fait pas justic
à ce droit; bien plus, elle se ferme à la participation du jeune moderne.
Dans l'ancienne société, le berger, l'agriculteur, l'artisan déléguait au jeun
des responsabilités proportionnées à ses moyens physiques et intellectuels. j.
sept ans, un enfant pouvait conduire quelques moutons autour de la maisol
paternelle; à dix ans, on lui confiait un troupeau pour la journée. Ses force
augmentant, à quinze ans, il prenait la charrue. Plus tard, on l'associait al
commerce et après l'âge adulte à la vie politique du village. Il n'y avait pas dl
distinction entre la formation et l'action. Aujourd'hui, on retire les enfants dl
la vie réelle en les mettant à l'école pendant une dizaine d'années au cour:
desquelles ils apprennent infiniment plus de choses qu'ils n'ont le droit d'el
appliquer réellement. Lorsqu'ils sont libérés, aucune des activités qui pour
raient leur être proposées n'est susceptible de valoriser leur acquit intellectuel
Je ne fais pas ici le procès de l'école et du contenu de l'enseignement, ce qui es;
une autre affaire, mais de l'adéquation des aspirations légitimes créées pal
l'instruction aux réalités sociales. En d'autres termes, les jeunes sont préparé~
à une vie moderne et les gens âgés dirigent toujours la société à la modt
ancienne, ou encore les jeunes sont formés aux nouvelles techniques mais ct
sont des adultes rétrogrades qui détiennent les moyens de production.
En fait, nos sociétés sont encore largemeIit dominées par le modèlE
patriarcal. C'est le père d'une famille nombreuse qui est considéré comme
digne d'égards, fût-il analphabète; le jeune célibataire est ignoré fût-il instruit.
Ces traditions se perpétuent parfois curieusement.
Lorsqu'on veut distribuer des terres à des ruraux, on fait appel à des can-
didatures auprès des paysans pauvres et, au sein des listes de candidats, on
choisit les bénéficiaires à partir de certains critères. Les techniciens de l'ag ri-
218
cU,hure essayent de faire prévaloir des critères d'ordre technique en tout pre-
mIer lieu et invoquent aussi la nécessité de choisir des hommes jeunes, de
ma~ière à installer sur les lots des individus dynamiques ayant une longue vie
aC:lve devant eux. Ceci évidemment pour que la mise en valeur du lot soit
n;,leux garantie et également pour diminuer le risque de voir la co-indivision
s Illstaller prématurément sur la parcelle à la suite du décès d'un vieillard.
Mais presque toujours la coutume et les usages sont les plus forts, tant au
moment de la décision concernant le choix des critères qu'au moment de
l',application des critères aux choix des bénéficiaires. Systématiquement l'âge
reglementaire est reculé au maximum, parfois jusqu'à 50 ans et lorsqu'on
~,~erch: l'âge réel d'un bénéficiaire, il n'est pas rare de le trouver supérieur à
age reglementaire. Car le critère qui est choisi, en fait, comme déterminant
est I~ nombre d'enfants à charge. Cette variable discriminante du choix est
applIquée en favorisant d'abord les familles les plus nombreuses (9,10
enfants) puis les familles les moins nombreuses. Dans la pratique, les lots sont
en général attribués à des familles ayant en moyenne plus de 5 enfants, consti-
tUant donc un foyer groupant environ 7,7 personnes. Rappelons que la
m~Yenne nationale est de 5,2 personnes. Ceci revient en fait à favoriser les
~ttItudes natalistes pour des raisons au départ très humanitaires, mais évi-
emment fausses et qui révèlent que les agents de l'administration, les plus
engagés
la s ' .
dans la société industrielle, se laissent prendre au piège des valeurs de
oCleté patriarcale. En effet, pourquoi un homme de 50 ans, ayant 5
enfants, recevrait-il un lot sous prétexte que le groupe à sa charge est impor-
tant. ? POurquoi ne pas envisager un moment l'hypothèse de la remise du lot à
Un jeune adulte de 25 ans ou 30 ans, qui prendrait à sa charge sa famille
~?mme cela se voit tous les jours dans la classe ouvrière ou dans l'administra-
.Ion ? Passant sous silence la formation et les avantages que présenterait la
Jeunesse du bénéficiaire, une telle attitude, pleinement consciente ou non,
~rouve que la norme est patriarcale, et, jusqu'au sein de la société qui se veut
Illdustrielle. En tout cas, celle-ci craint de heurter celle-là et s'incline.
lC~la revient à dire qu'en somme le problème posé par cette crise n'est pas
~e UI de la jeunesse mais bien celle de la résistance vaine, rétrograde, cupide et
~resseuse des adultes. Il est incontestable que des possibilités immenses de
c an?ement et de progrès existent aujourd'hui au moyen de la jeunesse. Il est
certalll q ue l '
a solutIOn ,
du sous-developpement est d' Utl'1'Iser l" mcroya bl e
f.~~s~ée de désirs, de passions, d'espérances d'hommes jeunes de plus en plus
1 eres POur construire enfin un monde habitable et délivré de ses vieilles
angoisses.
* * *
219
Nourri de ces idées, j'ai essayé d'employer les jeunes à la mise en valeur et
de transformer l'attitude des adultes dans une région agricole. Cette tentative
est en cours -des conclusions ne peuvent pas en être définitivement tirées- elle
est de dimension expérimentale, c'est-à-dire que dans le cas où elle serait
réussie, sa généralisation poserait d'autres problèmes qui n'ont pas eu à être
résolus ici.
Dans une région couvrant 50.000 hectares, occupée par une population de
50.000 personnes, un barrage hydrauliq'\le est en construction; un office
d'Etat est chargé de mettre en valeur les terres dominées par ce barrage, c'est-
à-dire d'y construire un réseau de canaux, de diffuser des méthodes modernes
d'irrigation, d'introduire de nouvelles cultures industrielles, de faire connaître
des techniques agricoles nouvelles, de distribuer certaines terres appartenant
actuellement à l'Etat. Avant la mise en valeur moderne, les ruraux sont divisés
en trois grandes catégories: les femmes qui sont pratiquement exclues de la
production agricole, les jeunes qui travaillent directement la terre mais rêvent
de la ville, les adultes qui dirigent les exploitations et qui s'occupent du com-
merce. Avec le progrès du nombre et de la scolarisation rurale, une nouvelle
catégorie apparaît : celle des jeunes chômeurs ruraux qui se regroupent dans
les villages en bandes inorganisées sans activités déterminées, toujours dispo-
nibles pour des travaux courts et bien rémunérés mais peu désireux de
s'engager longtemps sous la tutelle du père ou d'un propriétaire sous des sta-
tuts sociaux anciens (tenanciers). En discutant avec ces jeunes, on apprend
qu'ils sont très critiques de la société qui les entoure parce qu'elle n'utilise pas
leurs compétences -qui sont faibles- mais surtout leurs désirs de travailler
activement.
Après étude, il est apparu que ces jeunes attendent pratiquement tout de
l'Etat puisque celui-ci commence de les instruire. Ils considèrent les rares
occasions d'embauche comme des solutions d'attente. Leur idéal est d'entrer
dans la fonction publique dans un centre ou en ville. Les pères de leur côté
sont désolés et mettent vivement en question l'enseignement prodigué par
l'Etat; ils prétendent qu'au sortir de l'école les jeunes n'ont pas d'emploi, ne
veulent plus prendre la charrue et supportent très mal leur autorité.
Le problème pratique à résoudre pour l'Office de Mise en Valeur Agricole
était d'utiliser l'ouverture d'esprit des jeunes pour en faire les vulgarisateurs
des méthodes modernes d'agriculture auprès de leurs pères et des adultes avec
lesquels ils allaient plus tard travailler et en définitive de les réintroduire dans
la vie active.
La solution expérimentale de ce problème consiste actuellement en la créa-
tion de fermes dirigées par l'Etat dans lesquelles les jeunes viennent travailler
pour se partager les résultats de la production.
Ces fermes, de 50 ha chacune, sont créées au nombre d'une par commune
rurale (C.R. = 10.000 habitants, 10.000 hectares) et accueillent 25 jeunes
pendant une année. Le coût de création d'une unité est de 100.000 DB
(20.000 $), la subvention de fonctionnement pendant les quatre premières
années est de 40.000 OH par an (8.000 $); à partir de fa cinquième année,
l'exploitation équilibre seule son budget.
220
~'encadrement comprend un directeur (adjoint technique) et un moniteur,
~cout 18.0?O DH/an soit 3.600 $). Pendant les quatre premières années le coût
ce formatlOn d'un jeune est de 2.500 DH (500 $), à partir de la 5ème année le
out de formation tombe à 400 DH (80$).
Les jeunes réalisent tous les travaux de la ferme ; production agricole,
~ntr~tien, nettoyage, cuisine. Ils reçoivent à mi-temps une formation simple et
1es Informations sur l'organisation de l'Etat, du Ministère de l'Agriculture,
fe s possibilités de crédit, la comptabilité simple. Ils reçoivent en outre une
ormation technique sur l'utilisation du matériel agricole, l'entretien, la forge
et la menuiserie. Le travail productif de chacun est mesuré chaque jour par le
cOmité des jeunes de la ferme au moyen de normes préalablement étalonnées
~\acCePtées par le groupe. Ces normes sont inscrites publiquement sur un
,a leau d'affichage au crédit de chaque jeune. A la fin de l'année agricole, les
un
Je : s se partagent le produit net en proportion des normes qu'ils ont accu-
~ulees tout au long de l'année. Pendant la période transitoire de 4 ans, les
~eunes SOnt nourris et vêtus gratuitement et reçoivent une allocation de 5 DH
ar semaine (l $). A partir de la cinquième année, cette allocation est prise en
charge
par le budget de la ferme.
s ~es terres qui sont mises à la disposition de ces expériences appartiennent
c~:~ à ~'Et,at, soit à des collectivités traditionnelles. Dans ce dernier cas,
cones-~I ~~Igent que la majorité des jeunes soient des fils des membres de ces
do eC:1Vltes. Dans la pratique, ce ne sont pas les meilleures terres qui sont
cUlnnees aux jeunes mais déjà leur productivité remarquable a frappé les agri-
teurs- alentour qui sont de plus en plus favorables à l'expérience.
et ~u b~~t d'un an, les jeunes rentrent chez eux avec le résultat de leur travail
extr~S Idees nouvelles mieux adaptées à la situation locale. Les conditions
d'a e~ement sévères de travail à la ferme et la faible rémunération en cours
paynnee font qUe les jeunes sont tous issus des catégories les plus basses de la
rentSannerie (paysans sans terres, tenanciers, petits propriétaires) et le jeune
sOn re, chez lui avec une masse d'argent ou de grains bien supérieure au gain de
grev~ere, durant la même année. En outre, cette somme n'est, pour le jeune,
tio n e~ d aucu~e dette usuraire: c'est une trésorerie fraîche mise à la disposi-
niqU e la famIlle et négociée avec la pénétration de nouveaux modèles tech-
20 nes. L'année suivante, 5 jeunes de la promotion précédente sont repris avec
(mod'r OUveaux
. POur conserver la memOIre
' . d e ce qUI. s,est passe" anteneurement
.
ètre 1,lcahon des règles, unités de mesure, travail d'explication) mais sans
remarem~nérés différemment. La troisième année, un des cinq doublants
l'Et ;~ue par ses capacités didactiques est conservé à la place du moniteur de
ne P~ . son activité est comptée 2 normes par jour, ainsi le salaire du moniteur
direc~se plus Sur le budget de la ferme: il n'est pas exclu qu'ultérieurement le
tio n eUr de la ferme lui-même ne soit rémunéré sur le budget de l'exploita-
à s'~ QUe deviennent les jeunes au sortir de la ferme? En général, ils trouvent
Prod mP~oyer dans la campagne, mais actuellement le plus souvent hors de la
sUr dUChon agnco . l '
e proprement .
dIte. Ils entrent comme pomteurs d e traval'1
es ch .
anhers, comme conducteurs de tracteurs. Quelques-uns sont
221
recrutés par des coopératives agricoles comme comptables, comme spécialistes
(tailleurs, greffeurs). D'autres enfin reviennent travailler chez leur père et
tentent de modifier les méthodes culturales. Disons cependant qu'en général
ces jeunes sont insatisfaits de la vie qui les attend au sortir de la ferme. Ils
rêvent en fait d'acquérir une terre à cultiver et désireraient que l'Etat ou leur
père les dotent d'un domaine à exploiter à la manière moderne. Il est incon-
testable qu'ils s'y prendraient mieux et que la production augmenterait bien
plus vite. Mais ils se heurtent évidemment à un refus généralisé. La solution
vers laquelle on se tourne actuellement est celle de la création d'un secteur
économique semi-industriel intermédiaire entre le secteur économique tradi-
tionnel (subsistance) et le secteur moderne (industrie).
En effet, si l'expérience de ces fermes ne débouche pas encore, c'est qu'en
définitive le développement agricole de la région est en cours. Il ne prendra
son plein effet que vers 1975 et à ce moment-là la demande d'emploi sera
forte- et c'est que le jeune entre en compétition avec les adultes sur leur propre
terrain. Il est fort probable qu'en équipe ils soient en mesure de créer des ate-
liers semi-industriels (forge, bâtiment, menuiserie) et prendre en gérance des
terres à mettre en valeur. Actuellement notre expérience porte vers cette voie.
Enfin les difficultés de la généralisation d'une telle formule doivent être
nettement évoquées. La réussite de pareilles expériençes-pour l'instant au
stade du laboratoire- ne peut être obtenue avec des méthodes de gestion
bureaucratiques. Le personnel affecté à la direction des fermes doit être par-
ticulièrement formé sur le plan technique -pour obtenir une haute rentabilité
du travail- il doit être un pédagogue et surtout il doit être fortement motivé.
Ces qualités et cette condition restreignent considérablement la portée de
l'expérience. Si l'on n'est pas disposé en définitive à faire appel aux plus
jeunes techniciens comme meneurs de jeunes... c'est une des meilleures leçons
de cette expérience que la part prise par les jeunes eux-mêmes à la réussite de
leurs frères. Nous avons pu obtenir d'abord que les responsables des fermes
soient tous des jeunes et que des associations de jeunesse, des étudiants de la
Faculté viennent souvent s'entretenir, expliquer et chercher des solutions
concrètes avec les jeunes de la ferme.
Je terminerai par cette remarque: je suis loin de croire cette expérience
exemplaire, ni unique puisqu'elle existe dans d'autres pays sous des formes
différentes. Mais l'étude des conditions de réussite de sa généralisation est un
des progrès importants vers la solution des problèmes de nos sociétés. COIn-
ment remettre l'appareil de production traditionnel entre les mains des jeu-
nes ? Voilà la question de notre temps. Nous ne pouvons plus continuer à rai-
sonner à partir des expériences antérieures, à calculer dans le cadre de nos
habitudes de pensée et de vie comment il est possible d'organiser la société
pour faire une place aux aspirations des jeunes. Il n'y a certainement pas de
solution à la satisfaction partielle des exigences de la jeunesse; ces satisfactions
seront toujours trop insuffisantes et très incapables d'endiguer la marée mon-
tante qui va réorganiser le monde.
29 mars 1969
222
Pour un développement des études
de technologie quantitative (*)
223
compter deux moulins mûs par un moteur à explosion, vingt-cinq moulins
hydrauliques et cent vingt-cinq meules à main. Que signifie cette distribution
des types et qu'est-ce qui justifie cette coexistence? Une étude même rapide
met en évidence quelques arguments et quelques jugements:
- moulin à main: petites quantités pour un repas, proximité;
travail féminin non rémunéré, fatigant; qualité de la farine.
adaptation précise à un type de plat défini ;
224
t'V~e troisième cause est la difficulté réelle d'obtenir des informations quan-
Itatlves fiables et vérifiées en technologie. Il est plus facile de dessiner une
~achine et d'obtenir d'un informateur la désignation vernaculaire de chacune
deesgrPièces,
'.
que de mesurer ces pièces, les peser, calculer leur inertie, leur centre
1 f aVIte, les surfaces en contact, les frottements, les moments et les couples,
ces orces en jeu, leur point d'application et de résistance ou encore le temps de
qon~truction. L'observation classique (dessiner, dénommer) peut demander
due ques heures, un jour, une semaine; les autres observations s'étalent sur
·esl·semaines, voire des mois sur le terrain, et nécessitent un appareillage spé-
Cla Isé 0
u un laboratoire,
le tr aVal'1 des ethnologues aussi est analysable en termes de rendement et de
Pro d uctiv'C D'
nOt 1 e. une part, l'ethnologue peut produire disons quatre pages de
nol es .de terrain par jour dont une page publiable, alors qu'une étude de tech-
SUr°fle ne produit que peu de papier par unité de temps. Mais d'autre part, le
de P Us de capital symbolique ainsi produit quotidiennement va dans le sens
d/ :endements décroissants: aujourd'hui on ne gagne plus grand chose à
cnre et . d" ~
Cont . a enommer les objets. Le champ se déplace: l'ethnologue va etre
liqu raInt d'investir des domaines où il peut rehausser sa productivité symbo-
e.
Cela dit ,vou
Peut J'e raIs exposer mamtenant ce que la techno1"
d" .
ogle quantItatIve
apPorter à l'histoire sociale et inversement.
Siè~~e~r~vailleactu:llem~n.t sur une s~rie de documents ~talés ~ur p:ès ?e trois
à l'est d ans. un.e meme reglün. II s'agIt du Tazerwalt, petIt bassm ande a 40 km
deux e TIznn et à 150 km au sud-est d'Agadir. En ce moment, je dépouille
arbor'POIYPtyques ou sommiers des propriétés foncières, hydrauliques et
Icoles d'un d . l' . '" 1
saharien' 1 M ~ gran e maIson re Igleuse qUI pratiquaIt e commerce trans-
. a alson d'I1igh.
Cl~~é~ispose, grâce à ces textes, de l'inventaire des moulins hydrauliques
ficies . [Link] SOurces et par cours d'eau. Je peux connaître également les super-
dis Pa Irn~uées par ces mêmes eaux. Aujourd'hui, ces moulins ont totalement
enco/uj,a l'évidence en raison de l'assèchement des sources. Mais on peut voir
Chang~ d em~lacement des moulins, leurs ruines: Je nom du lieu-dit n'a pas
dirnen . epuls 1608, date de l'inventaire. On retrouve quelques meules dont la
nOlog~IOn ~ourrait donner des idées à un mécanicien. J'aimerais qu'un tech-
1l10 u \j e PUIsse me dire quel débit minimum était nécessaire pour actionner Ces
à une ns. Car ce débit minimum je peux l'affecter avec une certaine exactitude
Végéta~Urface ~val bien définie et en déduire l'assolement probable, la masse
écrasé ~,pro~ulte, etc. J'aimerais aussi connaître le volume maximum de grain
la con' OPtImum économique d'utilisation et ceci afin de me faire une idée de
réside~~mmation locale, rapprocher ces chiffres de l'effectif de la population
e.
Je Prend
walt pe s Un autre exemple: les légendes et quelques rares textes du Tazer-
au déb rmettent de conclure à la tardive culture de l'olivier dans cette région,
assez PUt du XVIe Slec
" 1e. Il semble qu'auparavant, la foret ~ d' argamers
. ..
etait
rOductive. Des informateurs locaux prétendent lier l'introduction de
225
l'olivier à l'arrivée des Chorfa, opposant la noblesse de l'huile d'olive à la tri-
vialité de l'huile d'argan. Il y aurait eu en matière de costume, de comporte-
ment, de cuisine et de religion, une sorte de renversement lié à la suprématie de
Chorfa venus du Nord du Maroc sur les saints et les igourramen locaux;
l'huile d'olive ferait partie de la constellation d'attributs d'une nouvelle caste
dirigeante. Peu importe à ce stade de la recherche le bien fondé de telles
légendes. Il reste que la construction des moulins à manège et des pressoirs à
huile d'olive est ancienne mais assez bien datée : plus ou moins, les plus
anciens actes de propriété de pressoir ne remontent pas au-delà de 1710. On
peut donc admettre qu'à cette date le peuplement d'oliviers était déjà suffisant
pour justifier la construction du premier moulin.
Mais quelles étaient les alternatives? D'une part les gens du Sous savent
extraire l'huile de l'amande d'argan au moyen de petits moulins à main d'un
type proche du moulin à céréales. D'autre part, il y a de nombreuses régions
du Maroc où la trituration des olives se fait par écrasement manuel avec des
pierres; on ne connaît pas la trituration des olives dans un petit moulin à main.
L'olive est-elle susceptible d'être triturée dans un moulin à main? Le saut
technique du moulin à manège était-il obligatoire?
Aujourd'hui, on ne produit plus d'huile d'argan au Tazerwalt. Le peuple-
ment d'arganier a beaucoup régressé, l'huile d'olive est prépondérante. La
trituration des olives se fait au moyen de moulins à manège mûs par une
main-d'oeuvre serve, autrefois esclave, aujourd'hui descendante d'esclaves.
On ne voit pas de manège à énergie animale. Des observations et mesures
faites en janvier 1983 montrent qu'il faut atteler trois hommes à la meule de
pierre. Il faut encore un homme pour manoeuvrer le pressoir, et un autre
encore pour diriger l'ensemble des opérations. Soit cinq hommes en tout, tra-
vaillant environ 10 heures par jour, pour extraire près de 100 litres d'huile
d'une demi-tonne d'olives. Ils sont rémunérés par 10 litres d'huile par jour (la
dîme), respectivement: 3 fois l,51 + 1 fois 2,51 + 1 fois 31. En 1886, l'acte de
décès du chef de la Maison d'lligh énumère, parmi les biens de succession, 685
serviteurs pour lesquels on doit «sortir le fitr». Ceux-ci sont répartis en divers
métiers ou fonctions : soldats, gardes, palefreniers, agriculteurs, etc. On
trouve 43 serviteurs spécialisés dans la mouture et le pressage (rha wli
Imcasra). Que peut répondre le technologue en matière de volume d'huile au
de farine produit? Peut-on tenter d'encadrer les chiffres probables dans un
maximum et un minimum?
Voici encore un exemple, dans une région bien différente. Il s'agit du Rif.
Une petite vallée côtière, assez misérable, doit une partie de la survie de ses
habitants à l'irrigation par puisage dans une nappe faible mais peu profond~;
puisage pratiqué au moyen de norias, manèges à énergie animale. L'appareil
est classique, bien étudié partout. Ici les rouages sont totalement en bois, la
chaîne était en cordages végétaux et les godets en terre cuite; actuellement ceS
godets sont remplacés par des demi-bidons d'huile en matière plastique et les
cordages sont en nylon. La machine est très lourde, nécessitant beaucouP de
bois pour sa construction alors que la région est dMorestée. Les quelque~
arbres qui restent sont protégés, de sorte que les irriguants ne peuvent nI
226
Construire de nouveaux engins, ni réparer les vieille norias. Le prix du bois au
Maroc est très élevé (en raison du boom de la construction) et dans les régions
eXCentriques, son coût est encore haussé par les frais de transport. En outre, la
rnanoeuvre d'une noria nécessite l'attelage d'un fort mulet, lequel consomme
environ le tiers de la masse végétale produite par l'eau qu'il puise.
l' ~'objectif de développement repose sur la construction d'une machine
~gere utilisant des produits à bas prix, disponibles sur le marché local (plas-
~Ique, roues de bicyclettes, vieux pneus, cordes de nylon, tuyaux de plastique);
~ rnachine sera capable d'être mûe par un petit animal (âne) ou une éolienne.
Nn~ société hollandaise (DEMOTECH), spécialisée pour l'Indonésie et l'Afrique
Olre en technologie donc, a été consultée. Ayant examiné la littérature dis-
f,0nibl e au Maroc et en Espagne sur les norias, elle a été étonnée à la fois par
abondance de cette littérature et la faiblesse des informations utilisables pour
~ne étUde pratique d'amélioration de la machine. Ces technologues ont alors
~~aginé un nouveau type de noria, inspiré des puisages à chaîne du Poitou et
: s en ont fait l'essai. Les études et expérimentations ont duré cinq mois, éche-
o~n~s Sur deux ans, auprès d'un agriculteur propriétaire d'une noria qui s'est
~rete à l'opération. Les grandes difficultés rencontrées étaient dues d'abord à
l,es problèmes de mécanique et d'équilibre des couples et moments dans
appareil; en second lieu, les techniciens ont eu des résistances dues au dres-
sa~e de l'animal (vitesse de rotation) et au comportement de conducteur de cet
~~Irnal. Au bout du compte, leur rapport conclut qu'ils ne sont pas parvenus à
epasser le rendement de l'ancienne noria (débit). Ils ne savent guère expliquer
POurquoi.
Enfin l'araire. II y a dix-huit modèles d'araires au Maroc qui peuvent se
ranger dans les trois grands types classiques d'Haudricourt: manche-sep lar-
gernent dominant, dental peu représenté, chambige rarissime.
,Dans le Sous existe un sous-type de manche-sep très particulier : le timon
n,est pas fixé sur le sep mais sur le manche et le réglage de l'angle d'attaque
n est pas vérouillé par un étançon ou un coultre. Cet angle est libre, ou disons
~IUtôt partiellement libre, le timon étant seulement claveté derrière le manche.
d et araire est tracté par un seul animal (ferd) et non par deux (jûj3) comme
A-ans la majorité des attelages au Maroc - ou même par trois (tlit) comme en
. bda. Ses usagers donnent quelques arguments pour expliquer les caractéris-
~Iques de l'outil: terres légères (un seul animal), caillouteuses et hétérogènes
donc angle variable d'attaque, pas d'ailes), animaux faibles (peu de pâturages
naturels), nécessité d'un travail superficiel du sol (aridité), etc. De tels argu-
n:e~ts Ont une valeur objective qu'on ne peut écarter, mais dans d'autres
~eglons du Maroc où les mêmes arguments pourraient être servis, on trouve
~s. types d'araires bien différents. On pense alors à l'interférence d'autres
p. enornènes : traditions régionales, évolution endogène, influences exté-
rieures, etc.
la question que pose l'historien, ou l'histoire sociale en général, est la
rnesure du coût de maintien d'un modèle comparé à un autre modèle voisin et
connu qui serait jugé meilleur. C'est-à-dire quel est le coût, le désavantage
227
supporté consciemment, du respect d'une tradition ? Quel sacrifice cela
représente-t-il en termes de productivité, de rendement, de pénibilité, etc ?
Ceci afin de préparer une réflexion plus générale: peut-on mesurer, établir la
limite supportable du désavantage d'une solution pour cause de respect d'une
tradition, d'une identité, d'une valeur symbolique?
Eh bien! Sur l'araire, nous n'avons guère d'information convenable; car on
ne dispose pas, en 1983, d'un modèle mécanique des forces qui s'exercent sur
chacune des pièces, sur l'intensité de l'énergie nécessaire, qui s'appliquent sur
les différents points de la machine. On ne sait guère les résistances rencontrées
dans le sol, ni comment celui-ci se comporte; on ne connaît pas dans chaque
cas de figure l'efficacité du labour.
Nous n'en sommes, au début de cette année 1983, à l'Institut Agronomique
de Rabat, qu'aux prémisses d'une réflexion. Une cellule interdiscplinaire
d'étude de ces questions vient de se former. Sur l'araire, depuis septembre
1982, une petite équipe comprenant un spécialiste de mécanique rationnelle,
un agronome et un sociologue a engagé des travaux en construisant un modèle
mécanique. D'autres études ont été lancées, en décembre 1982, sur les moulins
à grains et sur les moulins à huile. Une étude sur les pressoirs est en prépara-
tion. L'objectif de ces études est de centrer les recherches sur une histoire de la
productivité et sur une géographie économique de l'environnement.
Techniques et culture, 3, 1984, pp.97-10 3
228
III
TEXTES DE A. ARRIF
De l'examen comme principe
régulateur des pratiques scolaires
et des représentations sociales
AhmedARRIF
231
Il s'agit là d'un réquisitoire severe pour un système d'évaluation mis en
place depuis 1974 après une série de tentatives qui cherchaient en principe à
évaluer le degré d'assimilation des connaissances transmises, bien plus que la
mémorisation qui en serait faite (1).
L'objectif à la base de la réglementation officielle mise en place cherchait
une démarcation par rapport au système d'évaluation universitaire qui, en
concentrant les examens vers la fin de l'année, était à la source d'un «dilet-
tantisme» qui ne pouvait être toléré non seulement à cause du nombre de
matières que l'étudiant à l'Institut doit passer en revue ou assimiler, mais aussi
en raison de l'objectif de «concentration» de toute l'activité estudiantine sur
les préoccupations scolaires.
L'essentiel de cette réglementation consiste à faire passer aux étudiants des
examens écrits ou oraux, à la fin de chaque trimestre pour toutes les matières
programmées qui ont été terminées.
A la fin du trimestre, les étudiants peuvent fixer eux-mêmes la date de
l'examen, sinon, c'est l'administration pédagogique qui «bloque» et impose
une date impérative. Cette question de fixation de la date des examens occupe
une place centrale dans les activités des inspecteurs des études. Il leur faut, à
chaque fois, opérer un aménagement du calendrier propre à préserver les dif-
férents intérêts et éviter les conflits. C'est également pour les étudiants une
préoccupation majeure, surtout vers la fin de l'année où il y a une concentra-
tion des examens, et où le délégué de la promotion s'ingénie à concilier les
exigences de ceux des étudiants qui sont «en forme», «prêts» et des autres qui
ne le sont pas, ou moins. Mais parfois il ch;:-che aussi à harmoniser leur suc-
cession selon la volonté de la majorité en fonction d'un savant «calcul d'épi-
cerie» -comme disent les étudiants- qui répond aux avantages et au degré
d'importance que détient le coefficient de telle ou telle manière dans l'éco-
nomie générale du déroulement de l'année scolaire. Ce calcul concerne éga-
lement les «rattrapages» qui doublent les différents examens en cas d'obten-
tion d'une note insuffisante. Le problème des étudiants se trouve dès lors aussi
dédoublé; on les a vus parfois acculés à passer les examens ou les rattrapages
pendant les jours de repos : enseignants et administration n'y voyant pas
d'inconvénients sous la pression d'une urgence qui reste finalement due à une
programmation défectueuse des enseignements tout au long de l'année. pre-
nons l'exemple de la quatrième année agronomique en 1982 : les étudiants ont
eux-mêmes établi le calendrier des examens suivant, présenté à l'inspection des
études:
Jeudi 24 juin: Anglais
Vendredi 25 juin: Phytopathologie + Pastoralisme + MalherbolOg ie
Lundi 28 juin: Agronomie
Mercredi 30 juin: U.P* ovine + Aviculture + Pastoralisme
(1) Voir le «règlement des examens des établissements de formation d'ingénieurs» et le texte sur
<de contrôle des connaissances et des aptitudes. Evaluatio~ des résultats» pour l'APESA·
(*) U.P. = Unité de production
232
Samedi 3 juillet : Economie de développement
Lundi 5 juillet : Biométrie
Mercredi 7 juillet: Machinisme
Jeudi 8 juillet: Résistance des Matériaux + Machinisme
Samedi 10 juillet : Planification
Dimanche Il juillet: Extérieur (zootechnie)
Lundi 12 juillet: Industrie alimentaire + Socio. de Développement
Mardi 13 juillet: U.P.* bovine + circuit laitier
(le Mercredi 14 juillet auraient lieu les délibérations générales de fin
d'année) ...
Cette liste nous montre le caractère quelque peu fantastique de la situation
générale où se succèdent en un temps record (20 jours), 12 épreuves concer-
nant des matières aussi diverses. Elle nous donne. aussi une idée de la capacité
d:assimilation sinon de simple mémorisation dont devrait faire preuve l'étu-
diant de la quatrième année agronomique qui se trouve au seuil d'un troisième
Cycle où la recherche scientifique est en principe censée constituer le mode de
travail pédagogique principal; du moins pour l'agronomie, car en ce qui con-
cerne la section vétérinaire, les étudiants de la cinquième année ont passé en
1982 pas moins de 31 examens sans parler des épreuves dites de «clinique».
,.On conçoit aisément le poids de l'examen dans le façonnement du profil de
1etudiant qui semble être, par ce moyen, «entraîné» à mettre en valeur ses
capacités de réaction rapide pour répondre une fois qu'il entrera en fonction,
aux questions les plus diverses qui s'imposeraient pour l'expédition des
affaires administratives. Il suffirait de maîtriser les capacités mentales pour
Pouvoir toucher à tout en un temps record : la même urgence scolaire se
trouve reprise dès lors qu'il ya une question à résoudre. Cela ne réduit en rien
le caractère routinier de l'activité administrative puisque ces procédés scolaires
qUe nous analysons participent à leur manière à la constitution d'une routine
Proprement scolaire.
Dans ces conditions d'aléa dans la programmation des moyens d'évaluation
~e type académique, l'examen peut recouvrir les caractéristiques d'une sanc-
tion disciplinaire, quand il s'agit, pour l'inspecteur des études, de faire res-
pecter, par exemple, la question de l'assiduité aux cours, ou pour le cas de non
Conformation par l'ensemble des étudiants à une date d'examen qu'ils ont
~rrêtée eUx-mêmes. La sanction la plus redoutée est celle du report de
~xamen au mois de juillet, date précisément où les examens peuvent se suc-
ceder au rythme d'un par jour. Mais la fixation de la date peut également
~ecOuvrir une faveur; ainsi semblent le signifier les propos d'un inspecteur des
etudes: «certes, nous voulons former les étudiants, mais pas dans un manque
to~al de discipline. Vous rendez-vous compte du précédent que nous allons
creer en revenant sur notre décision? Déjà nous sommes les plus ouverts par
rapPOrt aux autres (sections), nous fixons les examens au cours de la semaine
quand c'est possible, sans attendre toujours le samedi».
ct Ces propos étaient tenus à un enseignant qui ne comprenait pas la position
e refus de l'inspection alors qu'il était disposé à rechercher une autre date qui
233
conviendrait mieux aux étudiants. La conception de l'examen de cet adminis-
trateur du temps scolaire -qui n'a par ailleurs aucune compétence pédagogique
proprement dite- recouvre celle que Durkheim a rapportée à propos de Robert
de Sorbon qui en s'adressant aux élèves de son collège, n'hésitait pas à com-
parer l'examen au «jugement dernier» et allait jusqu'à dire «que les juges
universitaires sont beaucoup plus sévères que le juge du ciel» (2).
La conscience du rôle coercitif ou dissuasif que peut jouer le jeu sur l'agen-
cement du temps permet à certains de ces inspecteurs de penser qu'ils peuvent
intervenir sur le travail pédagogique lui-même, dans la mesure où il constitue-
rait un risque pour le déroulement planifié des programmes: «si les étudiants
ne comprennent pas une matière, ils n'ont qu'à le dire à temps; on la rempla-
cera alors par une autre qui y introduirait mieux, ou alors on demandera au
professeur de modifier sa façon d'enseigner cette même matière».
Cette atmosphère surchargée par la compétition qu'elle ravive parmi les
étudiants autour de la «bonne» date de l'examen, de l'excellence dans la note,
prend une tournure de psychodrame lors de la séance de passage de l'examen.
L'inspecteur débusque les documents interdits, les calculatrices, traque les
copieurs éventuels qui feront l'objet, en cas de délit manifeste, d'une sanction
disciplinaire allant jusqu'à l'exclusion. En 1980, quelque 9 étudiants ont été
exclus pour fraude.
Ainsi, P. Bourdieu et J.c. Passeron ont raison de dire, au sujet d'un milieu
scolaire relativement similaire, que «autant et sinon plus que par les pro-
grammes, l'apprentissage est réglé par le droit coutumier qui se constitue danS
la jurisprudence des examens et qui doit l'essentiel de ses caractéristiques et de
son contenu à la situation dans laquelle il se formule» (3).
Dès lors, tout laisse penser que l'objet de ces examens n'est pas seulement
un contrôle des connaissances ou de la mémorisation qui en est faite, mais il
semble aussi que l'examen, par lui-même, en tant qu'institution survalorisée,
tend à consacrer un certain nombre d'attitudes de pensée et d'action en tant
que principe de régulation des pratiques scolaires, mais également, des repré-
sentations sociales qui répondent au-delà des exigences propres à l'institution
scolaire, à des exigences qui relèvent de la société globale.
234
(1) «Combien de temps te faudrait-il pour «bachoten) tout ce polycopié 77»
--
Pas définitivement, mais bien également entre ceux-là mêmes qui ont sur-
mOnté l'épreuve de la première sélection.
(5)
Idem, [Link]. p.15 1
(6)
M. Weber, Wirts chaft und Gesellschaft.
nOuvelle édition, Kahn-Berlin, Kiepenheur und Withsch, 1956, II, p.735 sq, cité par P.
Bourdieu et J.c. Passeron, [Link]. p.230.
235
Dans ce dernier cas, il s'agira d'une opération de hiérarchisation sociale et
professionnelle qui atteste de la capacité du système du concours à créer ex
nihilo une différence entre des «ingénieurs d'Etat» et des «ingénieurs d'appli-
cation», les derniers, hiérarchiquement inférieurs aux premiers avec tout ce
que cela comporte sur le plan moral et matériel. Un système ingénieux de
classement des étudiants admis du premier au dernier selon un jeu de coeffi-
cients distinguant les différentes orientations possibles dans les écoles
d'enseignement supérieur de l'agriculture au Maroc (7).
L'indice principal de discrimination pour accéder au degré d'élève-
ingénieur d'Etat est celui des mathématiques pour l'agronomie et celui de bio-
logie animale et chimique pour la médecine vétérinaire. Mais ici, même quand
l'idée de la démocratisation de la sélection par les sciences exactes est solli-
citée, elle trouve sa limite quand il se trouve que des étudiants excellant tout
également dans ces sciences selon les critères du coefficient et de la note, se
trouvent orientés vers la filière des travaux ruraux et topographiques qui
débouche sur le statut d'ingénieur d'application:
T.33 : Comparaison des coefficients d'orientation
Agronomie Vétérinllire Travaux ruraux
Total 54 54 52
Source «Tableau des coefficients» . in Rapport d'activité de l'Institut
1973-74
236
tique, même quand il est affirmé que l'orientation tient compte des choix
;,~rmulés par les étudiants, il serait en quelque sorte «normal» d'enregistrer
I~portant décalage qui existe entre les attentes des étudiants et la décision
qUI semble découler de «simples» opérations arithmétiques. Ainsi pour 1978,
nous aVons pu faire le dépouillement suivant:
- Sur 12 étudiants orientés en agronomie:
• 51 souhaitaient suivre cette branche (45,5070)
• 15 souhaitaient suivre en médecine vétérinaire
• 3 souhaitaient suivre en travaux ruraux
• 43 non réponses.
- Sur 47 étudiants orientés en médecine vétérinaire
• 10 souhaitaient suivre cette même branche
• 27 souhaitaient suivre en agronomie (57,44070)
• 1 souhaitait suivre en techno-alimentaire
• 9 non réponses.
- Sur 98 étudiants orientés aux travaux ruraux et topographie :
• 36 souhaitaient suivre en agronomie (36,73070)
• 2 souhaitaient suivre en horticulture
• 13 souhaitaient suivre en médecine vétérinaire
• 6 souhaitaient suivre en techno-alimentaire
• 41 non réponses
Aucun en travaux ruraux et topographie.
SOurce : Enquête ESA .
f Nous Voyons ainsi que le système d'orientation est la source d'un taux de
1rU~t~ation très élevé par rapport à d'autres procédés tels que la désignation de
a filière principalement sur la base du choix exprimé, conjugué à l'admission
SUr dossier scolaire et non sur un concours anonyme. Cette conséquence,
Parrni toutes les autres, que nous avons relevée dans la pratique des examens,
nous révèle toute la force d'imposition de valeurs scolaires et attitudes sociales
qUe Peut exercer l'hégémonie du mode d'évaluation par examen qui trouve
~~~ accomplissement idéal dans l'identification des hiérarchies scolaires aux
lerarchies sociales. Et dans cette situation, l'un des non moindres effets,
C~nsiste dans la définition de la culture scolaire et du travail intellectuel en
fenéral, suscitée chez les étudiants par la pratique scolaire constamment
nterpellée par ce système académique.
2~7
recours à la mémorisation pure et simple des cours transmis selon le procédé
de l'oraison magistrale. Les étudiants de l'Institut, nomment «une couche», le
fait de mémoriser par un premier passage, une leçon, un cours ou un poly-
copié. L'ensemble des matières constituant le programme sont classées par
eux selon le nombre de «couches» qu'il faudrait pour chacune d'entre elles:
ainsi dans la phase de préparation de l'examen d'une matière donnée, l'étu-
diant dira qu'il a fait une couche, une couche et demie ou plusieurs. Cette
attitude exprimée par un lexique très précis, relève d'une conception «strati-
graphique» du savoir. La préparation à l'examen se fait par approches suc-
cessives d'une quantité arrêtée d'informations où il y a un début et une fin
identifiées à la succession des pages du cahier de notes ou du polycopié.
Le degré d'utilisation de la mémoire constitue pour les étudiants un critère
central de classification des sections d'enseignement à l'Institut. Le «point
géodésique» (8) dans le système du bachotage sémble être la section de
«phytiatrie» dans la mesure où une bonne partie de l'enseignement qui y est
dispensé concerne «la systématique», qui est une classification générale des
plantes par espèces, par famille pour lesquelles est exigée une mémorisation
pure et simple (9).
Le fait que la section agronomique comporte des enseignements qui s'inté-
ïessent plutôt à l'étude des mécanismes biologiques l'éloigne de ce «point
géodésique». Il reste par ailleurs remarquable de voir que la section vétérinaire
est classée par les étudiants immédiatement après la phytiatrie alors que
l'enseignement pratique -dissection, cliniques- représente un poids sensi-
blement égal à celui des cours magistraux. Dans cette classification, c'est la
section topographique qui est jugée comme n'exigeant pas un trop grand tra-
vail de mémorisation. L'enseignement étant basé pour une grande part sur les
mathématiques et la physique et sur l'établissement des «projets» réalisés sur
le terrain, cette section est identifiée au repos: «topo-repos».
'orticul ture
Phytiatrie ~~E;====~--------------.Agronomie
Technologie alimentaire
M.vétér inaire
Travaux ruraux
Topographie
238
D'une manière générale, les étudiants finissent par s'adapter à cette exi-
gence scolaire de type académique, en adoptant des «formules» ou des prati-
ques quasi-rituelles qui entourent le savoir technique et scientifique d'une
~llure magique. Ainsi, à côté de la mémorisation par fragmentation des
Informations en une infinité de points ou de sous-points qui seront autant de
repères, de «bouts du fil», ils ont souvent recours à des procédés de décontex-
t~alisation. Les connaissances sont ramenées vers un monde plus «vulgaire»,
disons plus profane qui trouve sa force ou sa rentabilité dans le fait qu'il
touche à des questions qui leur sont tout à fait proches. Quelques exemples:
«Ta grosse concierge follement amoureuse ose quémander tes
caresses divines» = «Echelle de Mohs» .
. Devant restituer à chaque sollicitation l'ensemble des composantes géolo-
giques de la dite échelle, les étudiants ont établi une correspondance entre la
première lettre de chacun des mots de la phrase «profane» et la première lettre
d~ nom de chacune des roches composant l'échelle de friabilité des roches
SCientifiquement reconnue : Talc ; Gypse ; Calcite ; Fluorite ; Apalite ;
Ordhos e ; Quartz; Topaze; Corindou ; Diamant.
Par ce procédé aux allures, pour le moins humoristiques, les étudiants
-SUrtOUt à l'APESA- arrivent à restituer les noms et l'ordre des noms des
rO~hes qui leur sera demandé. C'est exactement cette même technique scolaire
~UI réPond au épreuves de la mémorisation qui exigent de connaître la formule
e (3,1414) par exemple jusqu'au sixième chiffre après la virgule.
Ainsi, à travers la recherche du rendement maximum dans l'utilisation du
~emps scolaire, s'impose aux étudiants un rapport au travail scolaire et intel-
ectuel en général, de type instrumental et pragmatique. S'impose également à
eux une distinction de base entre le savoir utile et le savoir inutile: «Le cerveau
~Yant une capacité à somme nulle». C'est ce que nous montre le rapport des
etudiants à la lecture, principalement celle qui ne relève pas de l'utilitarisme
scolaire.
hCertaines études récentes (10) nous ont montré que le problème de la lecture
c ez l'étudiant marocain constitue une des expressions les plus néfastes des
~ode~ de fonctionnement actuel du système d'enseignement supérieur dans
les U?IVersités et les grandes écoles, tout également marquées par le régime de
a 101 de la rareté et par la survalorisation de l'examen scolaire.
p ~~alysée en tant que pratique sociale, la lecture apparaît comme un acte de
cOSltionnement dans la société: être du côté de ceux qui savent lire, écrire et
a~mpter dans un contexte social où l'analphabétisme croît encore en termes
t [Link]. Elle apparaît aussi comme une pratique qui hérite de conditions his-
~s particulières qui lui donnent toute sa signification sociale: à savoir
(0) ~oUissef-Rekab Lucile, Les étudiants et la lecture - Enquête à Rabat - Rabat-Ecole des
1 clences de l'Information, Juin 1981 XIII, 221 - Xpp. Tahiri Mohamed, I.,a pratique de la
ecture chez l'étudiant marocain. Rabat, ENS, (section: Français), 1978-79.
principalement, la liaison quasi exclusive avec l'institution scolaire (la lecture
est à l'origine une pratique scolaire) et le rapport avec une situation linguis-
tique difforme, fruit d'une éducation pré-primaire de type autoritaire basée
sur l'apprentissage pur et simple des textes sacrés, d'un enseignement primaire
et secondaire marqué par des phénomènes de diglossie (arabe académique
scolaire face à l'arabe dialectal de la vie courante) de dyslogie et de dyslexie
concernant le rapport à la langue française qui procède d'un système de
valeurs extérieur à la culture et à la vie des couches populaires marocaines.
Il est essentiel pour nous d'insister sur la liaison faite quasi-
automatiquement entre la lecture et l'engagement dans telle ou telle activité
scolaire. C'est ce qui apparaît à travers l'analyse des supports de la lecture
pour les quelque 500 étudiants enquêtés à Rabat.
(12) Enquête personnelle sur les pratiques scolaires et socio-culÎurelles des étudiants de l'Institut
(lAV).
240
générale qui révèle le faible intérêt pour la lecture d'autres documents que
ceux de type scolaire.
~a progression dans le cursus scolaire à l'Institut ne semble pas être décisive
[Link]'il n'y a pas pour notre échantillon enquêté de variation nette entre les
tr?lsième, quatrième et sixième années, sauf en ce qui concerne les quotidiens
o~ .l'on note un taux de lecture supérieur pour les étudiants de 4ème année; ce
P [Link]ène peut être dû au taux d'engagement dans l'activité politique ou
sYndicale plus affirmé dans cette année d'étude:
1.36 - Taux de lecture des quotidiens (13)
r---...-
Année d'étude 3è année 4è année
Lecture des
qoutidiens Eff. 0J0 Eff. 070
1--.....
Non réponses 1 1.16 3 3.19
RégUlièrement 5 5.81 15 15.96
Occasionnellement 73 84.88 68 72.34
Non 8.51
7 8.14 8
1---..
l" Otal 86 100 94 100
(15) Le réaménagement du stage de 4è année en 1981 comble très partiellement cette déficienc~ à
travers la semaine consacrée à la recherche bibliographique avant la sortie sur le terral~i
C'est le seul cadre d'enseignement quelque peu métl1'odique de ces techniques de tra val
intellectuel.
242
De la citation!*)
Ahmed ARRIF
---
(')
Ce teXte f ' .
Ah
. .
an partIe d'un projet de «cahlen, sur Le clerc dans son habitus auquel étaient associés
lTled Arrif, Abdellah Herzenni, Mohammed Ennaji, Paul Pascon, Mohammed Tozy.
La question initiale est celle de citer ou de ne pas citer. Il n'y a pas à se faire
d'illusions: le décompte sera en terme de profits et de pertes.
Dès lors, faut-il citer tel auteur parce que ses hypothèses ne serviraient que
de pâles faire-valoir au texte du citant, ou consentir à remplir une simple
convention académique, tant la référence obligée aux maîtres consacrés est une
règle canonique aux yeux des juges ou du jury-comme on veut- faisant l'objet
d'une sanction spécifique? La référence et la citation répétée des «Anciens»
peuvent tout également être faites sans angoisse aucune, puisqu'à travers cet
acte, c'est le rejaillissement de leur autorité - baraka - qui est l'objectif recherché.
Tout dépendra de l'état de structuration du domaine dans lequel intervient le
citant: est-il encore inabordé, encombré, ou «entaché» par l'incursion d'un
autre auteur devenu par ce fait-même incontournable.
En fonction de la stratégie adoptée, plus ou moins conscienmment, seront
effectués les dosages dans le nombre des cités, dans leurs qualités et dans
l'intensité, en quelque sorte, de leur citation. Dans ce contexte, la non-citation,
l'ignorance délibérée de tel ou tel auteur recouvre le même effet classificatoire
des itinéraires et des productions que celui de la citation en tant que telle.
En fait, le système des fonctions de la pratique de la citation est aussi entendu
et aussi diversifié que le système des calculs et des stratégies qui le fondent.
Mais on peut toujours, pour revenir aux règles de l'hospitalité esquissée
ci-dessus, indiquer une variante de plus, qui ressortit à la règle du potlatch qui
leur est inhérente. Il s'agira alors d'un processus d'intercélébration allant en
crescendo, dans lequel s'engagent deux partenaires de la citation. A travers une
vision quelque peu caricaturale de cette règle du potlatch, on aboutit parfois
à l'identification des chaînes et des renvois en chaînes constitutifs de réseauX
d'encensement mutuel, de célébration de corpus arrêtés, d'idées ou de préceptes.
La citation, dans ce cas, n'est qu'une forme de gage, une épreuve dans un circuit
initiatique commandant l'intégration à une structure - mère...
Il serait bien fastidieux de vouloir recenser tous les cas de figure liés à la
pratique des chercheurs en matière de citation, mais, peut-être serait-il plus
opératoire de revenir sur ce qui fonde l'ensemble des pratiques, à savoir le degré
de reconnaissance de la propriété intellectuelle, et l'état des moyens
institutionnels ou autres, de respect de cette même propriété.
On peut donc admettre que dans l'exercice ordinaire de son travail, il n'est
pas d'autre acte aussi normal chez l'intellectuel, que celui de citer les dires et
les travaux d'autrui au même titre qu'il cultive le légitime souhait de se lire
aussi distinctement, soit dans une citation en bonne et due forme, chez le plus
grand nombre ou chez les plus éminents des membres de la communauté
scientifique à laquelle il se trouve affilié. Dans la pratique scientifique, l'acte
de citer se pose comme une convention tacite, régie par des règles très largement
non écrites, laissées au libre arbitre des chercheurs. C'est, en tout cas, un
domaine sur lequel on ne s'arrête pas beaucoup tout en laissant planer un floU
réglementaire qui ne semble pas toujours être désintéressé.
Dans une large mesure, le fait de poser le problème de la pratique de la citation
dans le domaine de la production scientifique en général, revient à s'immiscer
244
dans le domaine du non-dit, un territoire en friche où les sentiers ne sont ni
~USsi sûrs ni aussi sains que le voudrait la supposée bonhomie et noblesse de
a culture. Le leurre qu'impliquerait sans doute toute généralisation concernant
~ette question serait en grande partie évité si l'on prenait en considération le
lonctionnement concret et l'état de structuration du champ scientifique dans
equel on essaie de saisir la pratique de la citation. A partir de cette précaution,
~ous verrons une liaison plus ou moins étroite entre les modes d'organisation
de l~ communauté scientifique, les modes de circulation de l'information en
d~ça et en dehors des frontières qui lui sont communément reconnues et les
Ispositifs matériels, symboliques et/ou moraux entourant l'acte de citer.
On pourrait avancer qu'un haut niveau de rationalisation - codification des
CUrsus et itinéraires ainsi que des modes d'attestation de la valeur scientifique
e~t,raîne une plus grande sensibilité vis-à-vis de tout ce qui concerne la citation.
, exemple le plus accompli dont nous disposons est celui de la pratique
~clentifique et académique aux Etats-Unis. En effet, dans ce pays, la valorisation
d~ l'~cte de citation et son contrôle ont atteint un degré d'importance et
efficacité incomparable à un moment où la citation est devenue une valeur
~Uasi-mOnétaire régissant l'attribution des postes académiques et les podiums
oe la célébrité. Etre cité dans telle ou telle catégorie de publications, par telle
qU,telle valeur intellectuelle reconnue équivaut à une certaine <<unité monétaire»
aUIJonde les classements en une sorte de hit-parade de la pensée. Sans nous
prret er SUr la«valeur intellt:l:LUelle» de tels procédés, nous pouvons enregistrer
dOUr notre propos, la signification propre qU'?f'fluiert dans ce cadre, la fonction
r e :ontrôle de la pratique de la citation et les niveaux de sophistication et de
d~honalisation qu'elle atteint faisant dorénavant confiance beaucoup plus au
~Compte de l'ordinateur qu'à la bonne volonté morale des intellectuels. On
d Ut douter de l'efficacité réelle de cette sophistication en dehors de ses fonctions,
pe classement ; un scepticisme non exagéré peut légitimement nous amener à
c~nser que si c'est la fraude qui est visée, cette sophistication n'a guère de
b' a~[Link] devant l'inépuisable champ de possibilités dont les fraudeurs peuvent
enefIcier. Tout le problème est de savoir ce qui fait l'objet d'une citation:
eSt-ce 1
e nom d'un auteur, son texte, ou un abstract de ses idées?
enC'est une sorte de résumé de la situation, ceci est important à savoir, car,
(q tre ces objets de citation, tous les jeux - lire manipulations - restent permis,
d uand il ne s'agit pas d'une appropriation pure et simple du travail d'autrui),
ci~ tOUte la différence qu'il peut y avoir entre le fait de référencier et celui de
Oner en donnant une référence. Le flou reste complet dans le premier cas quand
à ne sait pas si l'auteur du texte a fait un simple renvoi nominatif à une œuvre,
ex U~ .COurant de pensée ou alors s'il était en même temps, et sans le dire
p ICltement, en train d'utiliser pour son propre compte de la matière du renvoi.
duCe Sont peut-être de telles situations qui abondent, tant que le vague principe
de respect de la propriété intellectuelle demeure unanimement reconnu. Mais
de qUel type de reconnaissance s'agit-il? C'est la question que nous permet
fraPOs~r l'un des cas les plus éclatants de ces dernières années, celui d'un auteur
de ~;~IS dou~lem~nt ~é.lèbre, ~ui ~ eu - ~our d,es raison~ qui ne sont pas toutes
ntolo gle SCIentIfIque - a faIre et a refaIre de stncts comptes d'épicerie
avec l'hebdomadaire Tel à propos de son ouvrage Histoires du Temps (voir
le Monde, 01. 01. 1983). En effet Jacques Attali, économiste et conseiller spécial
du président de la République était accusé de plagiat pour une douzaine de lignes
reprises à Ernst Junger, sans être mises entre guillements, bien qu'il ait renvoyé
à cet auteur dans la bibliographie générale de l'ouvrage.
On pouvait aisément penser que l'indignation était plus qu'intéressée, mais
au moins ce cas posait-il directement un problème de droit: y-a-t-il un niveau
où l'usage et la consécration de certaines idées ou faits d'érudition pourraient
amener à omettre d'indiquer précisement leur source? Autrement dit, y-a-t-il
une autre catégorie de «bien public» que celle prévue concernant les droitS
financiers des auteurs quand la date de parution de leur œuvre dépasse les
cinquante ans ?
Il n'y a ju~qu'à présent que la pratique du plagiat et de la paraphrase qui
peut attester de l'existence d'une telle catégorie juridique.
D'aucuns diraient que cet élan «collectiviste» serait somme toute assez normal
chez Attali ... mais jusqu'à preuve du contraire, le domaine de la production
intellectuelle continue à être perçu par les chercheurs comme l'un des lieux les
plus accomplis pour une stricte application du sacro-saint principe de la propriété
privée. Cela ne veut pas dire pour autant, sauf dans de rares cas, que l'on
poursuit le raisonnement «capitaliste» jusqu'au bout pour créer les instrumentS
adéquats de son respect et de ~ml contrôle.
Devant la bourse américaine des citations, les sociétés de gens de lettres, et
autres organisations de consécration ainsi que les épisodiques scandales
journalistiques, n'ont de ce point de vue qu'une valeur de pis-aller. Qu'en est-il
alors quand il s'agit de pays, comme le Maroc, dont le champ intellectuel est
si peu structuré et dont le principe de jugement reste encore lié (complexé) par
la situation de rareté dans le sens quantitatif et qualificatif?
Dans un contexe intellectuel comme celui-ci, encore bien imperméable à la
critique sociologique de ses modes d'organisation et de ses pratiques
socialo-scientifiques, le fait de poser le problème de la citation revient à toucher
l'un des révélateurs les plus importants du fonctionnement du champ scientifique
selon une certaine loi de la jungle dont les bénéficiaires ignorent ou feignent
d'ignorer l'existence d'un code de conduite qui ne peut être saisi que par la
catégorie du moral, du respect de la propriété intellectuelle d'autrui. cett~
ignorance toute feinte dénote une situation générale dont la gravité paraît Si
grande que même les plus élementaires revenus financiers des droits d'auteur
font encore l'objet de négociations et de luttes pour leur simple reconnaissance
intégrale. Que dire alors du respect des droits qui sont moins directement
saisissables, faisant partie de ce qu'on appellerait la paternité intellectuelle, par
des pairs qui procèdent, en principe, de la même logique de champ? Dans ces
conditions, seuls seront relativement prémunis les auteurs ayant suffisamment
de renommée et de moyens pour répéter indéfiniment et publiquement le
baptême de leurs idées et de leurs théories.
• s
Par contre, ils ne pourront pas grand chose devant les nombreuses glose
et critiques qui, commençant par le projet d'un texte sur le texte, finissent par
246
Se constituer en une nébuleuse de citations se donnant plus ou moins pour telles.
~ous ne nous étendrons pas sur les nombreux cas de thèses et de mémoires,
qUI bénéficient de tous les attributs de la distance que leur procure le fait d'être
préparés et soutenus à l'étranger.
Le fraudeur bénéficie ici de l'impossibilité réelle d'un «droit de suite» pour
les encadrants étrangers et les auteurs marocains et vice-versa.
~e.s cas n'épuisent pas une situation, qui tient pour une large part à une
Pohhque de l'autruche vis-à-vis de ses modes d'organisation en fiefs, en
domaines d'exercice d'un pouvoir patrimonial à l'égard des moyens et méthodes
de prOduction du savoir, avec et/ou par des nuées d'adeptes de la «négritude»
ma~gré eux, qui n'attendent que l'occasion de se mettre et d'agir à la place du
maltre pour pratiquer les mêmes procédés de rétention et de drainage
~onopolisateurvis-à-vis de la circulation de l'information. Tout se passe comme
SI l~ production culturelle écrite, confrontée à un élargissement fabuleux et
rapIde des horizons, avait tendance à laisser de côté le vieux principe de la culture
a~a~o-islamique, à savoir l'isnad, qui, par l'élaboration - plus ou moins
vendique - de la chaîne des sources, dénotait au moins la préoccupation de
~~ndre leurs biens aux Césars. Il est bien vrai que la citation dans ce cas de
1Snad,cherche avant tout l'auto-consécration par l'invocation de l'autorité
~anonique des tiers, mais au moins, disons que le principe de la reconnaissance
U labeur d'autrui reste sain et sauf.
Dans tout cela, on reste quand même bien loin de l'état primaire d'un récent
~~andale.révélé et suivi par le journal al 8alagh (voir no' 34 et 36 de février
D 8~) qUI reproduisait côte à côte le texte d'un enseignement de la faculté de
t rOIt de Fès et celui d'un auteur égyptien, écrit une décennie avant. Ces deux
deXte~ se ressemblaient comme des jumeaux, à la virgule près. La dimension
rU fait est d'autant plus impressionnante qu'il s'agit de la reprise intégrale d'un
IVre '" av ec une petIte
. vanante
. pour 1e tItre...
.
n' ~e cas idéal-typique avait au moins la «vertu» de montrer que les étudiants
etaient pas les seuls à bénéficier des frauduleuses possibilités de la «distance»
et n' .
avalent pas le monopole du mépris pour les lecteurs.
Que POUrrait-on retenir au terme de ce propos prospectif? Peut-être pas plus
~ue le sentiment de s'être hasardé dans l'expression d'un aspect de l'activité
~ntel1ectuel1equi demeure essentiellement un non-objet, un élément de ce vaste
rn~rnaine du non-dit qui n'a de forme d'expression qu'immédiate: la pratique
eme de l'étudiant, de l'enseignant et du chercheur.
f Mais on peut voir aussi que quand il ne s'agit pas de pratiques délibérêment
draUduleuses, dont l'intensité décroît en fonction de la valorisation de la notion
Cel [Link]été intellectuelle, le problème de la citation risque d'être similaire à
~ ~I du sexe des anges. Quels sont donc tous les auteurs qui parlaient avec
f Olle long de ce texte? A première vue, l'absence de guillemets peut attester
lorrnel1ement de la leur. Et pourtant, je ne puis garantir à tous ceux que j'ai
l~s ~ SUr des sujets qui ne traitaient pas nécessairement de cette question de
rn .Clta~ion en tant que telle - à tous ceux avec qui j'ai pu en parler, que ma
ernOlre soit restée indifférente à leurs dires ou simplement à leur écoute.
247
A la limite, seuls les domaines exclusifs de la culture orale, sans aucun rapport
à l'écrit, et dans la mesure où l'auteur est à chaque fois un inventeur, ayant
une disposition totale d'un corpus millénaire, pourraient se passer de cette
préoccupation concernant la pratique de la citation. Et cela précisément parce
qu'il y a absence d'un champ d'un corps qui gère ses différences, inégalités,
«barrières et niveaux» (Golbet parle des codes et déontologies correspondants.
à propos d'une matière dont l'utilisation sinon l'appropriation, ne peut
fondamentalement pas se départir d'un risque de lésion des droits d'autrui).
L'analyse de la pratique de la citation pourrait s'avérer en fin de compte comme
une approche bien féconde des phénomènes de pouvoir inhérents à l'existence
même de l'écrit.
Ahmed ARRIF
Février 1984
248
IV
• BIOGRAPHIE
• BIBLIOGRAPHIE
• INDEX
Jalons biographiques
. ~on père est interné à Bou Dnib et sa mère en résidence à Midelt, pour
reSIStance au régime de Vichy. «J'étais tout seul dans un internat de Fès, rejeté
~~r le, milieu français, et mes seuls contacts étaient des lycéens marocains.
, est a cette époque et par réaction à mon milieu d'origine, que j'ai commencé
a apprendre et à parler l'arabe».(1) .
. Après le débarquement américain en Afrique du Nord, son père est libéré et
~tab1i dans ses droits. Retrouvant son poste d'ingénieur des Travaux Publics.
ené Pascon demande, pour rester près des siens et des amis de sa période de
~aptiVité à être nommé à Bou Dnib. Ce qui vaut à Paul six mois sans école
ans un lieu qui n'est plus la campagne et pas encore la ville et où il rencontre
~Xclusivement de jeunes marocains. Après un court passage à Erfoud, René
Gascon est nommé à Rabat. Paul va y terminer ses études secondaires au lycée
ouraud et y passer son baccalauréat de Sciences Expérimentales en 1951.
C'est une période importante pour Paul:
ct Il y confirme son goût du camping et des randonnées à pied: longs séjours
--
ans les forêts du Moyen Atlas et en particulier à Aïn Kerzouza où il bricole
(I)
Interview de Paul Pascon à LAMALIF en 1978, au moment de la sortie de sa thèse sur le
«Haouz de Marrakech» en librairie.
Interview reprise dans l'hommage à Paul Pascon publié dans Lamalif N° 166, mai 1985.
251
avec un ami un petit téléphérique dont il gardera un souvenir précis plus de 30
ans après.
C'est la période où chaque été le voit partir, sac au dos, un mois en explo-
rations solitaires dans le sud marocain à partir de Marrakech, en utilisant les
moyens du bord : impériale des bus de campagne, charrette, dos d'âne,
marche à pied ... Déjà, les usages, les modes de vie des paysans commencent à
l'intéresser tout autant" que l'observation de la nature.
En 1949, à dix-sept ans, il obtient le 1er prix de la bourse Zellidja, récom-
pensant des projets originaux de voyages - études faits par des jeunes, pour
son rapport sur les droits d'eau de la région du Ziz et du Rhéris. L'année sui-
vante, il récidive avec une étude sur les droits d'eau et les anciens esclaves
Harratin du Draa.
C'est également au cours de ses années de lycée que se précise son attache-
ment au pays : amitiés marocaines, apprentissage de la langue arabe; il suit
l'enseignement renommé de professeur Buret qui, en ces temps difficiles de
Protectorat assure la défense et illustration de la langue arabe, notamment
dialectale, à Radio Maroc et ailleurs.
Autour de 1951, c'est pour lui le moment difficile où il lui faut choisir une
voie pour ses études: sciences naturelles, ou sociologie? Paul Pascon choisit
les sciences naturelles. II suit les cours de SPCN en 1952 mais il présentera lui-
même ce choix comme un simple détour vers la sociologie.
L'étude de la société n'existant de façon autonome que par l'ethnologie,
trop fortement marquée pour lui par son cadre colonial, Paul Pascon termine
en deux ans sa licence de:Sciencesnaturelles et s'inscrit en sociologie dès que
cet enseignement est créé en France en 1956. Tous ceux qui ont vu travailler
Paul Pascon sur le terrain ont pu constater que, s'il ne donna guère de pro-
longements professionnels exclusifs à sa formation en sciences naturelles, il ne
cessa jamais d'être un naturaliste: passion de l'observation précise, explora-
tion méthodique du cadre physique, goût des classifications rigoureuses, pré-
dilection pour les techniques d'observation utilisant cartographie et dessins.
Intellectuellement, ce qui le marque, c'est la rencontre avec le marxisme et
avec l'engagement politique au côté des communistes. C'est à travers le
marxisme qu'il reconnaît la question nationale et c'est dans un débat avec le
marxisme que s'accomplira sa formation intellectuelle, sa pratique sociale et
sa production scientifique. Paul Pascon, sauf exception, s'est tenu à l'écart du
débat théorique sur les grandes interprétations et les conflits internes du
marxisme. Le marxisme le séduit au début comme philosophie du changement
social. Mais, très rapidement c'est surtout comme théorie de la connaissance
qu'il l'intéresse: «Le marxisme est une approche qui permet de voir ce qu'il y
a en dessous du voile, les sociétés sont toujours désireuses de cacher ce qu'eUes
font et ce qu'elles son1...» Plus tard, il polémiquera avec les marxistes «insti-
tutionnels» et relativisera l'apport du marxisme comme théorie sociale totale:
252
«je ne récuse pas la méthode marxiste et j'essaie de m'en servir dans la mesure
de mes moyens. Mais elle ne résoud pas tout et ce n'est pas la seule» ..
15 janvier 1955 mariage avec Jeannine.
17 juillet 1955 naissance de Gilles.
25 jUin 1956 naissance de Nadine.
253
l'équipe en contrats de travaux. Car l'EIRESH, bureau d'études un peu par-
ticulier, refusait de travailler pour le secteur privé et ne louait ses services qu'à
l'Etat marocain renaissant. L'EIRESH a fonctionné 5 ans, 1958-1963.
L'expérience a été novatrice à bien des égards. Les membres de l'EIRESH
partageaient des idées volontaristes et optimistes sur le changement de la
société marocaine mais la règle du jeu acceptée par tous consistait à les mettre
à l'épreuve des faits: rôle central des enquêtes auprès des agents du change-
ment (ouvriers, paysans, cadres). L'importance déterminante du terrain que
Paul Pascon a contribué plus que tout autre à faire reconnaître restera une
caractéristique permanente de ses travaux.
L'EIRESH constitue, sans doute, la première tentative de recherches inter-
disciplinaires au Maroc: sociologie, économie, droit, agronomie, géographie,
cinéma, radio ... Elle fut aussi une réelle tentative de travail coopératif avec
ses longues séances de critique et d'autocritique des travaux de chacun. pour
tous ceux qui y participèrent elle fut une expérience marquante, de formation
et de confrontation à un moment où le pays libéré semblait faire ses choix et
où l'impression prévalait encore que les études de chercheurs décidés à parti-
ciper au développement du pays pouvaient contribuer aux grandes orienta-
tions. Certains membres de l'EIRESH, et en particulier Paul Pascon, partici-
pèrent à l'élaboration du grand plan quinquennal 1960-64, plan fondateur qui
résume et fixe une vision progressiste de l'évolution de la société marocaine.
L'EIRESH réalise bien d'autres études et interventions auxquelles Paul
Pascon est toujours associé d'une façon ou d'une autre: formation des doc-
kers du port de Casablanca; étude des villages miniers de l'OCP; centre de
formation professionnelle de °l'OCP; manuel de vulgarisation pour la caisse
nationale de Sécurité Sociale... Avec la création de l'Office National des Irri-
gations l'intérêt se déplace massivement vers le dommaine rural: enquêtes sur
les structures agraires dans les cinq périmètres de l'ONI; enquêtes sur les
lotissements de la Réforme Agraire; Plan de formation professionnelle; films
«Et ils plantèrent la betterave à sucre»; études sur le régime juridique de l'eau
à usage agricole. etc ... Pour Paul Pascon, ces travaux «faits à la demande
instante des autorités pour résoudre, au coup par coup, les problèmes cru-
ciaux qui se posaient au niveau gouvernemental», n'étaient pas encore des
recherches (2). Mais il s'agit des premières études intégrant des enquêtes
approfondies de terrain, observant la société marocaine d'un point de vue
post-colonial. Ce renversement du lien d'observation qui s'accompagne d'une
rigoureuse collecte de faits donne à ces travaux un extraordinaire caractère de
nouveauté. II ne faut pas oublier que les rares cadres marocains existant à
l'indépendance, l'université étant encore embryonnaire, étaient absorbés dans
des charges de direction et de gestion et que les études et recherches restent
aiors le domaine réservé de la coopération et des bureaux d'études et sociétés
étrangers.
254
La période haouzienne (1962-1970)
Lorsque l'EIREISH se dissout en 1963, Paul Pascon, décide d'entrer à plein
~mps à l'O.N.l. Il avait déjà été nommé en mai 1962, Coordinateur des
.tudes Générales pour l'Aménagement du Grand Haouz. Sa période haou-
~Ienne va commencer. On lui propose le poste de directeur d'un périmètre de
d?Nl. Depuis quelques années déjà, il se pose la question de son statut
d etranger dans ce pays qu'il considère comme le sien. Il souhaite pouvoir agir
ans cette société et pense ne pouvoir le faire qu'en partageant pleinement les
~esponsabilités et les risques de l'action avec ses camarades marocains. Il
emande la nationalité marocaine et l'obtient en janvier 1964 avant d'accepter
~ avril de la même année l'importante charge de directeur du Périmètre du
. aouz. Des conditions de cette naturalisation, il faut rappeler un aspect
ImPortant. Paul Pascon devient marocain parce que, profondément, il aime
c~ Pays et qu'il veut œuvrer pleinement à son développement. Mais il ne renie
ne~ de son identité. Athée avant sa naturalisation, il le restera explicitement,
~pres, et il est sans doute un des rares, sinon le seul marocain, à s'être officiel-
ement déclaré sans religion.
R.L?rsque l'ONI est dissout en 1966 et que lui sont substitués, les Offices
eglo naux de Mise en Valeur Agricole, Paul Pascon est nommé, par décret
~Yal, directeur de l'Office Régional de Mise en Valeur Agricole du Haouz.
r, Paul Pascon n'est «que» sociologue. Ceux qui ont vocation à être
n?mmés directeurs d'offices régionaux sont tous des ingénieurs d'Etat, en
fenéral, du génie Rural. «Cette responsabilité constitue un défi à relever. Il est
de,~remier et vraisemblablement le dernier sociologue à être nommé directeur
f R. Accepter ce poste n'est d'ailleurs pas facile pour lui. Sociologue de
;,rmation et citoyen socialement engagé, il lui faut se battre sur deux fronts.
f Un côté, il doit convaincre ses colIègues ingénieurs et gestionnaires que sa
gOr~ation de sociologue n'est nulIement un obstacle à l'exercice efficace de la
sestIon et du commandement hiérarchique. D'un autre côté, il doit convaincre
n~s ColIègues en sciences sociales que son accession à un poste de responsabilité
entraîne pas l'abandon d'un point de vue critique sur la société» (2).
b A la tête de l'Office du Haouz, Paul Pascon est mêlé de près à de nom-
s ~eUses et importantes opérations menées par le Ministère de l'Agriculture:
c~i~estre
e d~s terres du Glaoui, récupération des terres de colonisation offi-
re he, premières distributions de terres dans le cadre de la Réforme Agraire,
ru C erche des types d'unités de production les plus favorables au développe-
ent, mise en place de la politique de grande irrigation ...
h Le temps qu'il passa à la tête de l'office du Haouz fut sans doute un des plus
---
eUreux de sa vie. Parce qu'il lui permit non pas tant de commander que
(2) A.
l' lIocUtion prononcée par le directeur de l'Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II, à
occasion de la commémoration du 40< jour de la mort de Paul Pascon, Ueudi 30 mai 1985).
2SS
d'agir. Paul était, c'est une composante essentielle de sa personnalité, un
homme d'action doté de prodigieuses capacités de réalisation. Mais comment
faire, lorsque l'on est Paul Pascon, le monde restant ce qu'il est, pour agir
dans l'Etat, en demeurant fidèle à ses idées? Paul s'est expliqué là-dessus et
notamment dans son interview à LAMALIF. Il avait fait le choix de gérer
loyalement les programmes des pouvoirs publics et, sans se laisser intimider
par la technicité, de les améliorer chaque fois qu'il l'estimait possible. Il avait
donc mesuré lucidement les limites de ses possibilités de transformer la cam-
pagne à partir de son poste de cadre de l'Etat mais avait décidé d'explorer,
avec la dernière énergie, ces marges du possible. Ce qui l'avait amené à faire ce
qu'il appelait lui-même, ni réforme ni révolution mais de «l'expérimentation
sociale», c'est-à-dire à mettre en place sans projet immédiat de généralisation,
des expériences ponctuelles intéressantes, fermes de jeunes agriculteurs,
équipes de jeunes constructeurs, associations d'irrigants, coopératives de
diverses sortes, formation permanente ... une façon comme une autre de
mettre à profit les possibilités que lui donnait son poste en les convertissant en
connaissances de la société de son pays.
Durant toute cette période du Haouz, Paul Pascon ne cesse, malgré la
lourdeur de ses tâches de gestionnaire, de faire de la formation. A l'Office
d'abord où il aide certains de ses agents à poursuivre leurs études et où il essaie
de débureaucratiser l'action des fonctionnaires de l'Office en les impliquant
plus dans la décision et dans la réflexion et en créant des cellules de discussions
collectives, mais aussi à l'Institut de sociologie de Rabat où il est chargé de
cours de 1961 à 1964 et au centre d'Etudes Economiques de Rabat où il
enseigne la sociologie du développement en 1964-65 : il faisait chaque semaine
le voyage au volant de sa voiture de Marrakech à Rabat parce qu'il tenait par
dessus tout à garder ce contact avec les jeunes et l'Université. L'audience de
cet enseignement se renforce d'ailleurs chaque année dans le milieu universi-
taire et l'on y assiste parfois comme à un cours du Collège de France ou à un
prône d'un grand Alem. Sans doute quelques solides vocations pour la socio-
logie, et notamment pour la sociologie rurale, sont-elIe-nées de ces rencontres
des année 60.
256
~e l'Institut Agronomique qui s'achève alors qu'une autre où, sans doute,
eaucoup de choses seront à réinventer, commence.
d' Paul avait entamé sa collaboration avec l'Institut alors qu'il était encore
Irecteur de l'Office Régional du Haouz. Il venait de Marrakech faire, comme
v~[Link], en 1968-1969, des cours de sociologie rurale. Il est recruté, à temps
~ eln, ~e 1er janvier 1970, au titre de maître de conférences, au Département
e~ SCiences Humaines. Les premières années sont consacrées à la mise au
dPOint des programmes et des metho 'd "
es d'enseignement et a 1a marocamsatlOn
..
f u corps des enseignants chercheurs. L'Institut Agronomique a commencé à
onctionner avec le soutien d'un contingent d'enseignants - chercheurs étran-
~ers, .~rincipalement français, et qui ont permis le démarrage dans de bonnes
IOUdltlOns de l'Institution et ont même participé, pour certains d'entre eux, à
a
b marocanisation des programmes d'enseignement et de recherche (A. Bour-
ouze, A.M. et Ph. Jouve, F. Papy). C'est au DSH que la marocanisation du
corps enseignant a commencé avec L. Firdawcy le fondateur du département
et les a nClens
N' . de la première génération Paul Pascon, Raymond B "
enalm,
eglb Bouderbala. Le département présente en 1972 au Conseil des Profes-
~;urs Un «dossier pédagogique» dans lequel un projet de réorganisation de
enseignement pour toute l'Institution est proposé (3).
a Après la mise en place des premières fondations, Paul entre dans la grande
d;en~ure des stages. Il y joue, dès le début, un rôle essentiel de créateur et
c ~ll1mateur et il est confirmé administrativement dans ce rôle en 1973 avec la
dreat~on du Département des stages dont il sera responsable jusqu'en 1982,
ate a laquelle il devient directeur du Développement Rural.
Pour
ont tous ceux qui ont vécu les années 70 à l'Institut, ce sont les stages qui
QU ;~hmé et animé la vie de l'établissement. Car c'est à l'occasion des stages
e
Ill· h On rencontre vraiment les collègues et les étudiants, que les conflits de
d,et odes et de personnes se cristallisent et éclatent et que les idées porteuses
d,ave~ir apparaissent. C'est aussi pour les étudiants et pour beaucoup
---
enseignants l'unique occasion de déplacements sur le terrain dans une
{]) liSte d . .
es membres du DSH par ordre d'anclennete.
19
68 l. Malassis 1972 A. Hammoudi x
19 l. Firdawcy Th. Khiari x
69 Rastoin M. Raki x
Ho oge 1973 J. Bonnet
Valletouse 1975 M. Naciri x
Bourdon J. Chiche x
19 Pascon x 1976 M. Alaoui x
70 R. Benaïm 1977 A. Zouggari x
N. Bouderbala x AM. Jouve
Daucé 1981 R. Doukkali x
p Salmon
errnane t .
n s au departement en 1985: x
257
chaude ambiance de débats collectifs. Chacun des cinq stages a sa personnalité
et ses grandes heures. Chaque année a son crû particulier qui tient à la région
choisie et à la personnalité de l'animateur. ..
Paul Pascon, a construit le système des stages, en a plaidé la nécessité pour
la formation des étudiants et l'information des enseignants et assuré, jusqu'en
1981, la continuité et l'animation. Cela n'a pas toujours été facile mais.
comme l'a souligné le nouveau directeur de l'Institut [Link]-Mouslifi
«Paul refusait de se laisser décourager par les problèmes organisationnels et
matériels. Grâce à son talent d'organisateur, à son dynamisme, à son sens
pratique, les projets de stage les plus utopiques finissaient par voir le jour, et,
avec la compréhension de l'administration, par fonctionner ordinairement.
Envoyer plus de 400 étudiants marcher et dormir à la belle étoile pendant 7
jours dans la montagne, faire vivre 3 semaines des groupes de 3 étudiants dans
des villages choisis pour leur isolement, déplacer 3 fois quinze jours dans
l'année, dans une petite région, près de 200 étudiants, inviter à l'Institut une
cinquantaine d'agriculteurs ayant reçu des étudiants en stage sur leur exploi-
tation, tout cela et d'autres choses encore est désormais organisé chaque année
dans le cadre de la direction des cadres de l'Institut. Paul, lorsqu'il se prenait à
rêver, il y a quelques années, voyait encore plus loin. Il imaginait, en plaisan-
tant, un Institut itinérant, se déplaçant avec armes et bagages, étudiants et
professeurs, un peu à la manière d'un cirque pour s'informer et réfléchir col-
lectivement sur le terrain. Ce projet est bien l'un des rares qu'il n'ait pas réa-
lisé en matière de stage mais comme ou le savait capable de tout, certains
d'entre nous ont dû avoir de sérieuses inquiétudes ... » (2)
258
s~~ia~es sur le Maroc qui s'attardait dans la thématique trop exclusivement
~,e?nque des modes de production. Quant à l'ensemble de la thèse, elle est
ahe d'un matériau qui lui garantit la durée. Elle restera ouvrage de référence
POUr les lustres à venir.
En janvier 1976 ses deux enfants, Gilles et Nadine, disparaissent avec quatre
~utres jeunes gens au sud du Maroc. Paul et Jeannine vivent alors des mois et
d~s années terribles de recherches actives, d'angoisse, d'incertitude, et
d attente avant que, peu à peu, l'idée de l'irrémédiable ne s'impose. Paul,
dOnt la capacité de travail est pourtant légendaire, se lance fièvreusement dans
es activités de plus en plus nombreuses et diversifiées.
A li main~ient son enseignement et sa participation aux activités de l'Institut
. gronomlque et les dix dernières années sont pour lui celles de l'ouverture
~nternationale. Il travaille avec les Institutions de Recherche et d'enseignement
rançaises, hollandaises, belges, nord-américaines, africaines ... Une petite
nOte manuscrite de sa main, intitulée «activités notables des 3 dernières
années» en témoigne :
1982 - Chercheur associé du laboratoire de Technique et Culture du
CNRS. France.
- Contrat d'auteur avec la FAO pour la rédaction d'un manuel de
sociologie de l'emploi rural en Afrique.
1983 - Mission pour le compte de l'ONU à Bucarest (démographie)
- Consultant de la FAO pour la Fédération des Facultés d'Agro-
nomie en Afrique.
- Professeur associé à l'Université Catholique de Louvain
1984 - Consultant de la Banque Mondiale pour l'étude de la moyenne et
petite hydraulique.
- Consultant de la FAO pour les programmes de Droit d'Eau et de
sociologie rurale.
- Consultant de la FAO pour la diffusion technologique en Mauri-
tanie.
tr En fait Paul, peu à peu, à son corps défendant, se transforme en globe-
leOtte.r de la science. Ses parents, ses amis, ses collaborateurs s'habituent à ne
So V?lr qu'entre deux avions pour Nouakchott ou Amsterdam, entre deux
nies SUr le Tazerwalt ou la Chaouïa.
la li est curieux de tout, ne veut rester à l'écart de rien de ce qui se passe dans
s ~ommunauté scientifique mais son point d'ancrage inébranlable reste la
OClété marocaine et principalement la société rurale.
li a d'ailleurs réuni, une fois de plus, autour de lui un groupe de jeunes
259
chercheurs (4), membres de la Direction du Développement ou associés, qui
travaillent sur les «chantiers» du moment: Beni Boufrah, Ouneïn, Chaouïa,
Tazerwalt, Mauritanie etc... La méthode est toujours la mêne, privilégiant la
collecte rigoureuse des faits dans les archives et sur le terrain. A y bien réflé'
chir, il s'agit là de bien plus qu'une technique scientifique: le fonctionnement
du groupe de travail et l'immersion dans le terrain d'enquête, relèvent d'une
ascèse. Paul a toujours été habité par le rêve de la zaouïa. II disait avec ironie
et une pointe de regret '. «Mes yeux bleux et ma culture m'interdisent à jamais
de m'installer sur une motte par terre pour dire aux gens qui passent la vérité
et la justice».
II avait le sentiment que dans une nation où le plus grand nombre vit aU
bord du dénuement, la vérité ne pouvait être atteinte, proférée (et entendue)
sans un certain détachement à l'égard des biens de ce monde. Certes, il n'avait
pas transformé ce sentiment en position, le mettant en plaisantant sur le
compte de la morale chrétienne de son enfance, mais il ne s'en était guère
départi. Ces dernières années, se défendant contre ses amis d'être prisonnier
de la morale, il se demandait cependant, et il n'était pas le seul, si la réintrO-
duction pratique et théorique d'une morale (sens civique et droits de l'homme)
dans la politique ne devenait pas un objectif prioritaire?
260
Paul disparaît avec A. Arrif jeune et talentueux sociologue de l'équipe, sur
~~e route de Mauritanie le 22 avril 1985, au moment où son inlassable activité
,UI avait fait ouvrir de multiples champs d'hypothèses. La mort, qui arrête son
elan dans le temps le plus productif de' sa vie, le prive et nous prive des princi-
Paux résultats de ses travaux. Les collègues pourront sans doute mener à bien
Une partie des projets en cours. Pour le reste, et pour tout ce que Paul n'avait
~as encore entrepris, la perte est, on s'en apercevra chaque jour davantage,
Irnrnense et irrémédiable. Cependant, telle quelle, l'œuvre déjà importante se
Suffit à elle-même.
Et il nous reste la leçon de cet homme acharné à connaître et à faire con-
naître la société de son pays et qui n'a jamais abandonné la volonté d'agir
Pour la transformer. Fallait-il changer le monde pour le comprendre ou com-
prendre le monde pour le changer ? Paul refusant le schématisme de cette
oPPOsition avait décidé, sans attendre, de faire les deux à la fois, avec les
rnoYens qui étaient les siens.
?hl
.
Bibliographie des ouvrages
et articles publiés et inédits
263
1960 - 5 LES VILLAGES MINIERS de la région de Khouribga
Collaboration avec LAZAREV Grigori
Notes Maroc. Géo. n° 14 - 1960 - pp. 39 à 58, 8 fig. tabl. 2 pl.
photos. (Ci-inclus)
1961 - 5a Les lotissements d'Etat. Etude analytique
Collaboration avec J.P. DELILEZ et P. FEUILLE
Rapport ronéoté - 119 pages - O.N.I. Mars 1961.
5b Les lotissements d'Etat. Les enseignements à tirer des expériences
de lotissement - Collaboration avec J.P. DELILEZ et P. FEUILLE
Rapport ronéoté. 74 p. O.N.I. Mars 1961.
5c Les nouveaux lotissements du Tadla. Rapport ronéoté - 57 p.
O.N.I. Septembre 1961.
5d Les nouveaux lotissements du Haouz. Rapport ronéoté 52 p. O.N.I.
Septembre 1961.
5e Les structures agraires dans le périmètre des Doukkala.
Rapport ronéoté. O.N.I. Rabat 77 p. Décembre 1961.
2M
Actes du Colloque de Géographie Maghrébine
Tunis 5-7 octobre 1967
RevUle Tunisienne des Sciences Sociales (CERES) - n° 17 - Décembre
1968 - pages 157-171.
?h7
34d La formation de la société marocaine
II. La société patriarcale au Maroc
27 pages ronéotées - Rabat 15 mars 1972.
34e Les caractéristiques des exploitations agricoles
2/10/1972. Reprise de l'article H.T.E (ONI) 1962 - Revu et augmenté
-Ronéo - 36 pages.
34f Cinq manuscrits d'histoire sociale au milieu du XIXè siècle au sujet
de la gestion hydraulique de l'oued Ourika.
Haouz de Marrakech - 45 pages ronéotées - 2 décembre 1972.
270
59b La mise en valeur du Haouz Central : Problèmes et solutions
Conférence donnée à l'lAV Hassan II à Rabat sous l'égide de l'Asso-
ciation des Anciens Elèves de l'lAV Hassan II, 4/1111977
59c La formation des classes au Maroc dans la campagne
Conférence donnée au Cercle Culturel de Meknès sous l'égide de
l'Association des Enseignants d'Histoire et de Géographie de Fès et de
Meknès, le IIIIII 1977.
60 COMPARAISON DE QUELQUES INFORMATIONS STATIS-
TIQUES SUR LES EXPLOITATIONS AGRICOLES EN HAUTE
CHAOUIA
RJPEM N°5, Avril 1979 - pp. 193-201.
,....,1
1979 - 68 REPENSER LE CADRE THEORIQUE DE L'ETUDE Dl
PHENOMENE COLONIAL
25 novembre 1978
RJPEM N°5, Avril 1979 - pp.125-133.
68a Entretien avec Tahar BENJELLOUN
24 janvier 1979 (non publié) (Ci-inclus)
68a Le maarouf de Tarn Jlocht ou le rite du ligoté
Texte pour un scénario
5 février 1979 - ronéo. 12 p. Film en 35 mn réalisé par Hamid BENSAÏD.
Production Gounmar - Rabat.
69 L'AFFECTATION DU TEMPS A LA PRODUCTION SOCIALE
12 février 1979
Exposé au stage de formation FAO/FNUAP
«Population et Planification Agricole», à l'Institut Agronomique
Méditerranéen.
Montpellier, 2-30 mars 1979. In Etudes Rurales. Rabat 1980 p.23!.
69a «Population, emploi, investissement humains et alimentation»
Compte rendu de la 4ème semaine du stage FAO/FNUAP
«Population et planification agricole et rurale» Montpellier - France
2-30 mars 1979 - 9 pages dactylo.
69b La sociologie rurale pourquoi faire ?
Introduction à un manuel de Sociologie Rurale en projet
Dactylo. 19 p. Rabat 12110/1979 (Ci-inclus)
70 UN CAS D'ANTERIORITE DE LA FORMATlON DO
CAPITAL SYMBOLIQUE SUR L'ACCUMULATION DO
CAPITAL MATERIEL
In Lamalif N° 111 - Décembre 1979, pp.28-30.
70a L'Aménagement des parcours en zone aride: Problèmes sociolo-
giques
Journées des zones arides à l'Institut Agronomique Hassan Il
17/12/1979.
272
Faculté des Sc. Juridiques, Eco. et Soc. de Rabat
10-12/04/1980, R.J.P.E.M. N°8, 2ème semestre 1980, pp. 51-58.
73a L'inégalité et la dynamique de l'inégalité en Haute-Chaouia
(Thème de recherche 20102/1980) Ronéo. 5 pages.
73b La conduite des stages, Guide pour les responsables des stages.
31103/1980.
74 SUR LES TERRES COLLECTIVES, L'ETAT N'A PLUS D'IDEE
In Lamalif N°112, janvier 1980 pp. 22-23.
74a Rapport sur le développement des études de démographie rurale
dans quelques Instituts Agronomiques d'Afrique
(Sénégal, Guinée, Côte d'Ivoire, Maroc, Tunisie). Ronéo, 31 pages
Rapport de mission FAOIAFFA. Mars 1980.
74b Exposé d'ouverture du séminaire pédagogique
Des 9 et 10 Juin 1980 à l'Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II
-6 juin 1980, 17 pages ronéo.
75 ETUDES RURALES
Idées et enquêtes sur la campagne marocaine (recueil d'articles anté-
rieurs)
SMER, Rabat, sept. 1980, 290 p.
76 LE COMMERCE DE LA MAISON D'ILIGH
D'après le Régistre de Husayn b. Hachem 1850-1875
Annales ESC N°3-4, 1980 pp. 700-729. Texte complet dans «La
Maison d'Iligh : Histoire sociale du Tazerwalt». SMER. Rabat 1984.
76a Le stage de développement (4ème année)
Projet d'orientation, 40 p. Juil1et 1980, ronéo.
76b Préalables épistémologiques à l'étude de l'espace saharien
Exposé à la VIIIè Table ronde du CRESM, Aix-en-Provence. 1980
10 p. ronéo.
77 FEODALISME OU CAÏDALISME AU MAROC?
6 p. in Lamalif déc. 1980.
77a «Réflexions décousues sur la mécanisation et la motorisation»
3 pages dactylo. 16 avril 1980.
27~
Etude des épitaphes comme documents d'histoire sociale (Tazerwal t
-Maroc) en collaboration avec Daniel SCHROETER 30 p., ROMM (33),
1er semestre 1982, n° spécial en hommage à Ch. André Julien -MESA
fifteenth Annual Meeting Nov. 1981.
«La Maison d'Iligh» p.I13. SMER. Rabat 1984
80 POUR SAUVER L'AGRICULTURE, UN PEU D'AUDACE ET
DE SERIEUX
8 p. in Lamalif, avril 1981.
81 AU SUJET DU FILM SUR TAM JLOCH
4 p. in Lamalif, juillet 1981.
81a L'évolution démographique du pays zaer (1917-1981)
10 p. pour le «Bloc-notes de stage 1981»
81b L'enquête à la campagne
Epistémologie, méthodes et démarche pour les études rurales (en
cours).
81 c Théorie de l'exploitation agro-pastorale
Dix leçons pour un cours de 3ème année à l'Institut Agronomique et
Vétérinaire Hassan II. (en cours)
82 AL-FITRÂT AL KUBRA LILQA'ÎDÎYA
Fi al-majalat al-mar'ribiya li al-iqtis'adiya wa al-ijtimaO N° 5-6
Rabat, 1981, pp.67-149.
83 «RAPPORT DU CONSUL AMERICAIN FELIX A. MATHEWS
SUR LE SAHARA OCCIDENTAL en 1981», Edition, introduction et
notes - in Enjeux sahariens, CRESM pp. 101 à 131. (Table ronde du
CRESM. Nov. 1981).
83a «Le grand moussem de Sidi Ahmad ou Moussa (Tazerwalt 1981)>>
en collaboration avec A. ARRIF, M. TOZY, et [Link] DER
WUSTEN, 103 pages dactylographiées.
in «La Maison d'Iligh» SMER Rabat 1984.
274
85 «LES STAGES COMME INTRIGUE, méthodes pédagogiques
appliquées à l'Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II>> : exposé
au séminaire de l'ENS sur «La recherche en éducation au Maroc»
22-24 avril 1982. Publié dans les Travaux du séminaire - Faculté des
Sciences de l'Education, 1983 - Rabat, pp.109-118.
275
91 «L'ECRIT ET LE VERBAL»
Retour aux sources de l'historien
(En arabe) in Abhat N°3 - Décembre 1983 pp. 1 à 7.
91a «L'origine de la population de l'Ounein>>
Dactylo. 10 pages - Juin 1983. (Ci-inclus)
277
INDEX
278
Zones étudiées
• Beni-Boufrah (Rif) 87
• Chaouia 60 73a
• Doukkala 5~ 41 59a
• Gh eris 3 ".
• Baouz 5b, 8, 8a, 10, Il, 14, 16, 17, 26a, 28, 29, 34f, 52, 53, 55,
59d, 66b, 84b
• Hligh (Souss) 76, 78, 79, 86, 92, 93, 95a, 97
• Jerada (Oriental) 2
• Khnifis 9
• Khouribga 5
• Mauritanie 98c
: OUnein (Souss) 91a, 95,
• Sahara 46, 76b, 83
Seksawa 62 68b 81
• Souss 2 "
: Tadla 5c, 12a, 52a
Tessaout 12 35
• Zaër 81a '
279
Imprimerie NAJAH EL JADIDA
CASABLANCA