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BULLETIN ECONOMIQUE ET SOCIAL

publié par la
SOCIETE D'ETUDES ECONO~IQUES, SOCIALES ET STATISTIQUES
sous l'égide du
(T.~TRI 1'~ln'R,iTAIRt D~ LA RECHIRCHE SliENTIIIQL!F

CONSEIL D'ADMINISTRATIO' COMITE DE REDACTION


"lacer EL FASSI, Président Abdelkebir KHA TI Hl, Rédacteur en Chef ;
~ohammed BENKIRANL Abbés BERRADA, Najib BOUDERBALA
Abbés BERRADA Fouad CHAJAI, Habib EL MALKI,
Habib EL MALKl Bachir HA\1DOUCH, Nourreddine EL AOCFL
Abdelkebir KHA TI BI Abdellah HA~MOUDI, Bensalem HIMMICH
Thami KHY ARl Abdellah HERZENNI, Thami KHY ARI,
Fathallah OUALALOU Fathallah OUALALOU,
Othman SLI~ANI Jami! SAL~I, Mohamed TOZY.
Abdelhadi T AZ 1 DOCUMENTATION: Amina TOUZANI
TR\ \'AIL EDITORIAL: \1khéle FAY

ADRESSER LES SOUSCRIPTIONS AC


Bulletin Economique et SOc'ja! du \Iaroc
B.P. 535, RABAT - Chellah, \Ia"" -TéI.7IH-61
et 720-04
Compte (héques postaux Rabat n-73

La correspondance relative à la rédaction ou à l'administration, !es ouvrages ct


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N. B - La reproduction des articles et documents publiés dans !e «Bulletin Eco-


nomique et Social du Maroc» n'est autorisée qu'avec citation de la source et
du nom de l'auteur.
Les opinions exprimées dans les anides qui paraissent dans ce Bulletin sont
libres et demeurent strictement personnelles à leurs auteurs.

Copyright by Société d'études économiques. so(iales et statistiques, Rabat.

lJepôt légal n"32 196/

DistributicHl exclusivc :
SOCHEPIŒSS
Ih. Angle Ralla! Ben Allmcd
Saint-Saéll' -- Té! : 24.5 7 .4"
Casablanca
Un colloque international sur l'œuvre
de Paul Pascon et consacré à la société
rurale au Maroc, aura lieu les 26, 27
et 28 novembre 1986.
Pour tous renseignements, écrire au
Bulletin.
AVANT-PROPOS

Paul PASCON, qui a trouvé la mort, en mission d'études, le 2,


avril 1985, sur une route de Mauritanie, avec son ami et proch(
collaborateur A. ARRIF, était, très certainement, le plus anciel
collaborateur du BESM puisque sa première publication dans l(
bulletin date de 1954 (voir bibliographie ci-après). Paul PASCON (
fait partie du Comité de rédaction de la revue depuis sa réactivatiO!
en 1966. Il était présent. comme auteur, dès le premier numéro de ft
nouvelle série (N° 100, 1966) avec une de ses plus remarquable:
études: « La main d'œuvre et l'emploI aans le secteur traditionnel»
Et il n'a jamais cessé d'être, à sa manière créative et volontaire, trè:
présent, aussi bien dans les réunions du comité de rédaction que dan:
les colonnes de notre revue.
L 'œuvre de Paul PASCON, qui atteignait à peine sa pleim
maturité, occupe déjà une place énorme et de premier plan, no!
seulement dans «les études rurales» mais aussi dans la sociologit
marocaine des trente dernières années. Son inépuisable dynamisme
sa prodigieuse capacité de travail que les épreuves avaient encon
renforcée, lui avaient permis, au cours des dernières décennies d'êm
présent sur de très nombreux fronts des Sciences Sociale~
(sociologie, ethnographie, géographie, histoire, technologie, droit ... )
et d'y manifester sa passion inquiète de connaître et de fain
connaître son pays, son indépendance de pensée, ses fortes exigence~
de rigueur et son franc-parler. Lorsque l'on consulte sa biographie ei
sa bibliographie on constate à quel point sa vie est étroitement liée c
l'histoire récente du pays et ses travaux en font un témoin privilégü:
du Maroc indépendant.
Le conseil de rédaction du BESM a mandaté un Comité, pour
coordonner les initiatives d'hommages à Paul PASCON et
notamment pour réaliser ce numéro spécial.
Le comité a décidé de composer ce numéro de la façon suivante:
des articles inédits de Paul PASCON, seul ou en collaboration
avec d'autres auteurs.
des articles publiés (de Paul PASCON seul ou en
collaboration) mais difficilement accessibles.
des articles de son proche collaborateur, le jeune sociologue A.
ARRIF.
une biographie et une bibliographie de P. PASCON.
Le Comité, en faisant ce choix, n'a pas cherché à réunir les
travaux les plus importants ou les plus représentatifs mais à être
utile aux lecteurs en rassemblant des textes de qualité, inédits ou
introuvables.
Doit être faite ici une mention spéciale quant à la collaboration si
efficace et si amicale de Michèle Fay qui apporté un soin particulier
à la publication de ces textes.
LE COMITE
N. ROUDERRALA, A. DlOURI,
M. FAY, A. HERZENNI
A. KHATlRI, L. ZAGDOUNI

6
SOMMAIRE

Avant-Propos........................................................................ 5
1 - TEXTES INEDITS
Une expérience inédite de laboratoire (1969) . Il
Les caractéristiques des exploitations agricoles (1972) . 17
Entretien avec Tahar Benjelloun (1979) . 43
~ La sociologie, pourquoi faire? (1979) . 59
Mythes et croyances au Maroc (1981) . 71 :x.-
Histoire du peuplement de l'Ounein (1983) . 87
Code pénal des Mejjat du Tazerwalt (1984) . 97·
Traitement des fonds d'archives familiales (1984) . 103
Courte visite dans la cuisine des sciences humaines (1984) . 107
Les paysans sans terre (1985) . 115
Le réglage du texte (1985) .. 142
II - TEXTES EPUISES
L'émigration des Chleuhs du Sous - Les Aït Ouadrim à
Jerada (1954) . 147
Les villages miniers de la région de Khouribga (1960) .. 157
Désuétude de la jmaa dans le Haouz de Marrakech (1965) 185
Population et développement (1967) .. 195
La nature composite de la société marocaine (1967) . 211 'f...
Les jeunes nous poussent à réorganiser le monde (1969) .. 217 i..
Pour un développement des études de technologie
quantitative (1983) . 223
III - TEXTES DE AHMED ARRIF
De l'examen (1982)............................................................... 231
De la citation (1984)............................................................. 243
IV

Biographie (par Négib Bouderbala).. 251


Bibliographie :.... 263
Index..................................................................................... 278

7
1
TEXTES INEDITS
Une expérience sociologique
de laboratoire

Les fermes de jeunes dans le Haouz


de Marrakech

Dans les pays économiquement dominés ou indirectement défavorisés par la


loi des échanges sur le marché international, l'Etat est contraint d'assumer
l'essentiel des initiatives d'investissement en procédant à des opérations de
rendement économique discutable dans des secteurs essentiels de la produc-
tion ou à des opérations «sociales» dans les domaines marginaux. Ce n'est pas
l'objet de cette note que d'examiner le circuit long des prêts d'investissement
ou des aides que font les pays dominants pour tenter d'atténuer quelque peu
les conséquences sociales et politiques les plus graves des rapports d'échanges
inégaux dont ils sont responsables dans les pays emprunteurs. Je voudrais
seulement étudier les effets de distorsion introduits par un affaiblissement de
la valorisation de la production agricole d'une part et le développement de la
scolarisation, ces deux actions touchant la jeunesse en ceci que les jeunes sont
plus instruits et en même temps sont contraints de travailler de plus en plus
jeunes dans des cadres de production rétrogrades. J'exposerai ensuite une
tentation de solution qui a de fortes chances de s'opposer aux structures
sociales traditionnelles de la société patriarcale et qui par suite peut être
regardée encore comme une expérience de laboratoire.
C'est un fait d'observation que, dans nos pays économiquement défavo-
risés, la classe d'âge qui participe réellement à la production physique est de
plus en plus jeune. Spécialement dans le domaine de l'artisanat et de l'agri-
culture, le travail est apporté par les jeunes, les moyens de production et le
rôle de décision appartenant à leurs aînés ou à la génération de leurs pères. Le
manque d'industrialisation et de création d'emplois à la ville du fait de la
situation économique générale dans les pays économiquement dominés et la
croissance rapide de la population, donc son rajeunissement, font que lé croît
démographique s'accumule sur les mêmes moyens de production. Ceux qui
détiennent les moyens de production ont alors naturellement tendance à
surexploiter une main d'oeuvre jeune, physiquement plus apte, et d'instruc-
tion plus forte, qui ne peut pas trouver d'ouvrage ailleurs. Les détenteurs des
moyens de production, généralement âgés, se réservent la direction de gestion
et les activités commerciales. Il n'est pas rare de voir des enfants, de 14 et
même 12 ans, labourer la terre et des fillettes de 8 à 10 ans conduire des trou-

11
peaux. La surexploitation des jeunes sous des statuts sociaux Illegaux, qui
n'est que le transfert social de l'exploitation économique générale du pays par
des nations plus riches, ne manque pas de créer de graves problèmes auxquels
l'Etat s'efforce de faire face. La forme la plus courante de l'action de l'Etat
est de relever le niveau de formation des jeunes pour les mettre à même de
s'incorporer par leur qualification - cette action ne parvient à son objectif
qu'autant que les adultes ou les gens âgés qui détiennent les moyens de pro-
duction acceptent de transférer une partie de leurs prérogatives à la jeunesse
instruite. On comprend qu'ils n'y trouvent pas intérêt. Une forme plus rare est
celle de création d'emplois spécialement réservés aux jeunes; plus rare car ici le
défaut de capitaux restreint la possibilité de généralisation.
Une forme encore plus rare actuellement à l'étude est celle d'opérations
confondant la formation et la production qui dans le domaine agricole prend
le nom au Maroc de FEJA (Ferme de jeunes agriculteurs). L'Etat est à l'ori-
gine de l'expérience qui consiste à utiliser la jeunesse rurale pour mettre en
valeur des terres ou construire des villages ou tenir des ateliers mécaniques
dans la ~ampagne. Par suite, la population, âgée ou jeune, assimile au début
ces ouvertures d'emplois à des postes de fonctionnaires qui leur seraient
offerts. La première difficulté à surmonter est de faire saisir aux bénéficiaires
comme aux autres qu'il ne peut s'agir d'une fonctionnarisation.
Dans la pratique, il est décidé par exemple de mettre en valeur une centaine
d'hectares de mauvaises terres qui vont être nouvellement irriguées. Ces terres
doivent être au préalable nettoyées, défrichées, nivelées, équipées de petits
canaux en terre, bref amendées. On crée une ferme en invitant dans la com-
mune rurale dont elle fait partie 25 jeunes à venir y travailler un an. Une masse
considérable -près de 200 jeunes- se présentent à ce qu'ils croient être une
«embauche». On explique aux jeunes qu'une somme infime leur sera avancée
par semaine ($ 1) et que la rémunération finale sera représentée par le partage
du bénéfice de la ferme, c'est-à-dire sans garantie de résultat.
Un grand nombre de candidats se retirent à la suite de cette explication,
presque tous (dans un cas il n'en restait plus que 10, dans un autre 15) ren-
traient chez eux en considérant discutables ces conditions d'emplois. Disons
surtout qu'ils étaient surpris des conditions proposées et déçus dans leurs
attentes car l'Etat généralement paraît être un meilleur employeur. L'expé-
rience commence donc avec un petit effectif. Au bout d'une semaine, peu à
peu, les jeunes reviennent lorsqu'ils ont vu que le petit groupe s'organise,
dirige les travaux, vit d'une manière communautaire, pratique la comptabilité
de la ferme, apprend quelque chose. Au bout de un ou deux mois, l'effectif
prévu de 25 est atteint, on refuse les nouvelles candidatures.
Un deuxième aspect intéressant à traiter est celui du plan de culture et des
objectifs de production. L'Etat, représenté par le Ministère de l'Agriculture et
de la Réforme Agraire, recommande le développement de certains plans de
cultures dans le cadre de la planification de la production pour l'approvi-
sionnement du marché national et la fourniture de certaines denrées à
l'exportation.

12
Les agriculteurs poursuivent évidemment des objectifs différents car ils
vivent encore en large partie dans une économie de subsistance et cultivent
davantage pour se nourrir que pour vendre. La solution choisie au Maroc
pour dépasser la contradiction qui existe entre les objectifs de production de
l'Etat et les objectifs de production des agriculteurs est celle du contrat de
culture de l'Etat pour certaines productions dont il a le monopole de la com-
mercialisation; il garantit les prix et donne des avances pour couvrir les frais
de culture. Comme la signature d'un contrat est un acte volontaire, l'Etat doit
dépenser beaucoup d'énergie pour susciter le désir des agriculteurs et les
amener à signer. Dans les fermes de jeunes, l'avantage vient de ce que l'éco-
nomie de subsistance a moins de signification et que très tôt les jeunes com-
prennent et acceptent les cultures industrielles nouvelles produites sous con-
trat. La conséquence est qu'ils deviennent des propagandistes de ces cultures
une fois revenus au village. Un débat extrêmement intéressant se développe au
début de l'année agricole entre les jeunes et l'administration pour la fixation
du plan de culture. Les jeunes étant issus du milieu rural connaissent parfai-
tement les conditions de commercialisation locales; par contre ils ignorent les
conditions du marché régional, national ou international.
Ils acceptent mieux que leurs pères l'idée d'une production commercialisée,
mais ils hésitent à entreprendre une production commercialisée sur des mar-
chés et à des prix qu'ils ignorent. L'administration par contre ignore les con-
ditions réelles de la commercialisation sur le marché local. Des discussions
s'engagent après visite ou information sur les marchés extérieurs et l'on peut
dire que le plan de culture qui est fixé en définitive est un compromis original
entre les désirs de chacun. L'avantage de fixer ceci avec les jeunes réside en ce
qu'ils en seront ultérieurement les propagateurs dans le milieu alentour.
Un troisième problème qui a été réglé, ou qui est en cours de règlement, est
celui du calcul de la rémunération. La ferme est sous le régime coopératif.
Chacun n'apportant que son travail, et en principe le même travail, reçoit une
part égale du bénéfice de l'exploitation. La première année, à l'issue de la
campagne agricole, une discussion s'est engagée entre l'administration et les
jeunes sur le principe de la distribution; l'administration tendait à opérer une
répartition en proportion du travail réel de chacun, calculé à partir de sa pré-
sence effective à l'activité productrice. A tour de rôle en effet, les jeunes assu-
rent le nettoyage, la cuisine, le gardiennage, bref, toute une série d'occupa-
tions non productives et à la fin de l'année, une sorte de différenciation s'était
opérée entre les jeunes: les plus actifs s'occupent davantage des travaux des
champs, d'autres plus dolents des travaux domestiques ou du gardiennage.
D'autres encore s'étaient absentés, et ces différences, sans porter réellement
tort à la gestion de la ferme, risquaient fort de développer des inégalités. On
propose donc une répartition inégale. Les jeunes refusèrent, arguant à juste
titre qu'il aurait fallu le savoir à l'avance. L'administration accepta le point de
vue des jeunes et les bénéfices furent distribués également entre chacun. Ceux
qui avaient travaillé davantage ressentirent une amertume et firent décider à
l'assemblée qu'il fallait mettre au point l'année suivante un système de calcul
du travail. Cinq de ceux-ci ayant été repris l'année suivante entreprirent

13
d'expliquer et de convaincre les nouveaux de l'intérêt d'une mesure rigoureuse
du travail physique (le kheddam) représentant une norme journalière.

Deux semaines passèrent à la discussion, le soir, des normes de travail: les


travaux domestiques ont été fixés à 0,75 kheddam, les travaux moyens à 1
kheddam, les travaux durs à 1,50 kheddam, les travaux spécialisés nécessitant
une habilité particulière et de soin à 2 kheddam. L'étalon matériel de chaque
activité a été fixé en temps (gardiennage, cuisine, nettoyage, irrigation...) ou
en unités (nombre de trous d'arbres, de pieds greffés, de kilogrammes
ramassés, etc...). Chaque soir les responsables (élus à tour de rôle) de l'équipe
de vérification annoncent les normes réalisées par chacun et les affichent au
tableau dans la salle du réfectoire. La conséquence de ceci est que la différen-
ciation entre les domestiques et les travailleurs ne peut plus s'établir, tous
veulent participer à des travaux payés par de fortes normes; par suite les tra-
vaux domestiques sont véritablement réalisés à tour de rôle; en outre
lorsqu'un membre de la ferme voit au tableau son total de normes retardé par
rapport aux autres, il augmente son effort et tente de rattraper, ce qui a des
effets favorables pour l'émulation au travail. Enfin, on peut penser que
l'expérience vécue par ces jeunes dans le jugement de différenciation sociale
au moyen du travail effectif leur permettra de devenir plus tard des adeptes
sérieux du modèle coopératif. Deux progrès cependant restent à faire et ils ont
été engagés au début de l'année 1969: ils concernent d'abord une mesure plus
effective du travail spécialisé au moyen du résultat du travail et non plus au
moyen de l'appréciation du travail lui-même. Par exemple, on essaye d'expli-
quer que le gardiennage du bétail ne doit pas être mesuré en heures de gardien,
mais en croît du poids du bétail confié en gardiennage, la norme ne doit pas
être 1 jour = 1 kheddam. En deuxième lieu, on a remarqué que ces normes
quotidiennes développent l'individualisme et aiguise la concurrence privée.
On en vient aujourd'hui à l'idée qu'il faut ajouter à la norme individuelle une
norme d'équipe de sorte que le jeune travailleur se sente rémunéré à la fois en
proportion de son effort personnel et en proportion de sa participation à une
activité collective. Le groupe a été divisé en cinq équipes de cinq jeunes qui se
sont choisis par cooptation et la ferme a été partagée en cinq parcelles égales.
Une concurrence s'engage mais collective celle-là, et il y a lieu de penser que
cela aura des effets favorables sur le plan de la formation caractérielle.
Un quatrième problème doit être évoqué, celui des rapports entre l'admi-
nistration et les jeunes. La solution généralement adoptée dans nos pays à
propos des coopératives, que ce soit des coopératives d'Etat, ou co-gérées, ou
auto-gérées, est une solution hiérarchique. Les appellations différentes mas-
quent en fait une réalité partout la même, à peu de chose près: la toute-
puissance de l'Etat! L'Etat étant à l'origine de ces expériences, faisant les
frais politiques et financiers de ces opérations, provoquant des situations
insolites dans le milieu traditionnel, étant tout-puissant par ailleurs, il n'y a
pas lieu de s'étonner de ceci et par suite on ne doit pas s'étonner non plus de
l'échec, dès lors que l'administration se désintéresse de l'affaire.
L'objectif poursuivi dans l'expérience des FEJA est à l'opposé de ceci; on

14
cherche au contraire un modèle de transfert de l'initiative au profit des jeunes
et une solution pour un auto-financement intégral.
On pense réaliser ces deux transferts en cinq années. Pendant la première
année l'Etat fait les frais du premier établissement (20.üOO$) et subventionne
pendant quatre ans le fonctionnement nourriture, habillement et argent de
poche (8.000 $ par an). La cinquième année, l'autofinancement est total. On
passe de cette première phase à la seconde en conservant deux ans de suite la
quatrième promotion. Du point de vue de l'encadrement, la première et la
deuxième année, l'Etat prend en charge le directeur de la ferme (adjoint tech-
nique agricole) et un moniteur (3.600 $ par an au total), la troisième année,
c'est un jeune ayant deux ans de pratique qui remplace le moniteur, la cin-
quième année (non réalisée encore) le directeur de la ferme disparaît, le groupe
est en auto-gestion contrôlé de l'extérieur par l'administration.

Intérêt de cette expérience


La réforme agraire dans nos pays demande à être prolongée par une trans-
formation profonde de la société paysanne et des modèles de production.
Généralement la Réforme Agraire provoque l'accroissement en nombre et en
surface des petites exploitations, microfundia économiquement peu viables et
techniquement discutables. La coopération au niveau des achats, du travail,
de la distribution des eaux, de la commercialisation des produits, de l'utilisa-
tion du tracteur est une nécessité indiscutable. Les paysans vivent encore lar-
gement sous l'empire de la société patriarcale traditionnelle; fortement indi-
vidualistes, ils sont peu disposés en dehors de quelques règles coutumières, à
accepter vraiment la forme coopérative. Les jeunes sont plus enclins à aban-
donner les usages pour le modèle coopératif dès lors qu'ils auront été préparés
à cela.

La scolarisation qui est apportée à la campagne sans ouverture d'emploi à


l'issue de l'école a un effort néfaste en ceci que le jeune scolarisé répugne à
reprendre le travail des champs dans une économie de subsistance et un envi-
ronnement social analphabète et traditionnel. Pour lui faire accepter de
revenir à la terre, une fois sa scolarité terminée, il faut l'insérer dans une acti-
vité agricole modernisée où il trouvera matière à utiliser sa nouvelle formation
et son désir de transformation du monde. Alors, il saisira pourquoi il est allé à
l'école.
Les distributions de terre à l'occasion des Réformes Agraires se font géné-
ralement au profit de paysans chargés de familles nombreuses et par consé-
quent âgés. Par suite ce ne sont pas les plus actifs ni les plus modernes qui sont
placés sur des terres qui ont généralement coûté fort cher en investissement.
La durée de travail du bénéficiaire sera d'autant plus courte qu'il sera âgé et à
sa mort la petite exploitation va tomber dans l'indivision ou dans le partage
(selon les lois du pays); on se demande si l'un n'est pas aussi grave que l'autre.
Toutes ces raisons font que l'on a intérêt à remettre les terres aux jeunes:
parce qu'ils ont une longue vie devant eux (d'ici leur mort on peut espérer que
l'industrialisation se sera développée), parce qu'ils sont instruits et désirent
tC\
progresser et changer le mode d'exploitation des terres, parce qu'ils peuvent
mieux saisir les objectifs coopératifs et les objectifs de la collectivité nationale,
parce qu'enfin ils sont physiquement plus robustes et plus agiles d'esprit.
Difficulté de l'expérience
Pour effectuer le transfert d'initiative de l'administration aux jeunes, il faut
former ceux-ci à un modèle d'auto-organisation insolite dans nos pays. Un
effort pédagogique porté par une motivation profonde des directeurs de
fermes est nécessaire. Ces directeurs eux-mêmes doivent être à la fois de bons
techniciens agricoles sans quoi l'exploitation n'est pas rentable, des militants
de mouvement de jeunesse, des pédagogues. On ne rencontre pas facilement
de telles qualifications réunies chez un même homme parce que la spécialisa-
tion scolaire ignore cette orientation. Aussi tant qu'un centre de formation
particulier n'aura pas été créé pour cela, ces expériences resteront limitées -et
elles doivent l'être- au petit nombre de techniciens exceptionnels chez qui on
peut trouver par hasard réunies les qualités indispensables.
Limites de l'expérience
Ces fermes reçoivent actuellement des promotions annuelles pour les 4/5 et
bi-annuelles pour 1/5. Les jeunes à l'issue de leur année de travaux agricoles
retombent dans le secteur privé et dans les structures traditionnelles. Dans les
zones de forte intensification agricole dominées par des barrages hydrauli-
ques, on peut penser que les jeunes trouvent aisément à utiliser leurs capacités
nouvelles; dans les autres zones, il n'y a pas d'emploi nouveau possible, et par
suite il y a fort à craindre que les fermes de jeunes n'accélèrent le processus de
l'exode rural en augmentant les besoins sans accroître les moyens. Une pre-
mière limite géographique s'impose: les fermes doivent dans la forme actuelle
être implantées dans les zones d'intensification agricole; la deuxième limite
concerne les terres dont on dispose pour ces expériences. Généralement, il
s'agit de terres que l'Etat possède pour une distribution future à la paysan-
nerie pauvre. Ces terres ne sont pas toujours importantes en surface et surtout
les bénéficiaires éventuels s'opposent à ce qu'elles soient distribuées aux
jeunes plutôt qu'aux gens âgés chargés de famille. L'administration, per-
suadée que le jeune ferait mieux l'affaire, ne parvient pas à convaincre aisé-
ment les notables et les personnages politiques locaux qu'il vaut mieux distri-
buer la terre à un jeune qui prendra sa famille en charge comme on le voit dans
le fonctionnariat ou dans l'industrie plutôt qu'à un homme âgé chargé de
famille. Ce n'est pas le problème des jeunes qui est difficile à résoudre, mais
celui des vieux !
Tant que ces problèmes de mentalité et de structure patriarcale ne sont pas
dépassés, l'expérience ne peut être que limitée et n'a qu'une valeur d'infor-
mation des possibilités réelles offertes par la jeunesse. Seules des circonstances
particulières ou la pression des jeunes pourra faire évoluer ces structures.
Dans l'attente, l'expérience de laboratoire se poursuit. ....

Le Caire, 19 avril 1969

16
Les caractéristiques des
exploitations agricoles(*l

CARACTERISTIQUES DES EXPLOITATIONS AGRICOLES

Les exploitations agricoles et les structures agraires

L'expression «structures agraires» est celle qui est le plus couramment


employée pour désigner les rapports économiques et sociaux existant entre les
hommes dans l'activité productrice agricole, qu'il s'agisse des rapports de
propriété ou de jouissance de la terre (structure foncière), de l'appropriation
des autres moyens de production (matériel, traction, bâtiments et, d'une
manière générale, «immobilisations») ou du capital circulant (moyen de tré-
sorerie et disponibilités en nature ou en argent).
Cependant, il ne faudrait pas se méprendre sur ce terme de «structures». Il
faut éviter de le prendre dans ce qu'il implique de statique, de stable: en
quelques décennies, le Tadla par exemple, est passé, du moins pour une
grande partie de son territoire, du système agropastoral extensif à base féo-
dale, voire communautaire, au grand capitalisme agraire. Les structures
agraires sont mouvantes et d'une région à l'autre se présentent le plus souvent
comme une juxtaposition d'ensembles différents.
C'est dans ce contexte essentiellement mouvant que se situent les exploita-
tions agricoles: étant inégalement pourvues en moyens de production, leur
existence apparaît comme une tentative permanente d'ajustement aux données
de la structure agraire: ajustement de l'excès de terre des uns à la pénurie de
terre des autres par le moyen de faire-valoir indirect, ajustement de l'excès de
force de travail des uns aux besoins des autres par le moyen du khammessat,
de l'association, ou du salariat, etc ...
La multiplication et la mobilité des formules d'ajustement entraînent une
grande diversité des exploitations agricoles: il faut se garder du schéma trop
souvent admis du dualisme simpliste des exploitations agricoles: exploitation
moderne et exploitation traditionnelle. Les stéréotypes auxquels conduit une
telle distinction voilent une réalité extrêmement complexe.
En effet, selon les niveaux auxquels va se faire l'ajustement, selon les
modalités de cet ajustement, les exploitations agricoles vont se différencier en

(*) Inédit. Reprise d'un article publié en collaboration avec [Link] dans la revue Les
hommes la terre et l'eau, ONI 1962, revu et augmenté. 2 octobre 1%2.

17
un certain nombre de catégories à la fois complémentaires et antagonistes:
complémentaires en raison de l'inégale répartition des moyens de production,
terre, travail, attelages, semences, etc... antagonistes dans la mesure où
chaque catégorie essaie de réaliser l'ajustement à son profit, tente d'obtenir le
plus possible de la prestation en moyens de production qu'elle effectue aux
autres catégories.
Les modes de production fondamentaux sont à peu près les mêmes partout.
Ce qui va varier d'une région à l'autre, c'est, avec les types de répartition des
moyens de production, leur importance relative, la prédominance de telle ou
telle catégorie. En définitive, ce sont les types de complémentarités et d'anta-
gonismes découlant de ces répartitions qui vont donner leur physionomie et
leur dynamisme aux structures agraires de chaque région.
Il semble donc que l'approche des structures agraires doive commencer par
une délimitation générale de catégories d'exploitations qui vont s'insérer dans
les structures agraires. C'est cette approche qui constituera la matière de cette
étude.

1- LES CRITERES DE DIFFERENCIATION DES CATEGORIES


D'EXPLOITATION

1) Définition de l'exploitation et de l'exploitant


La définition de l'exploitation qui a été retenue est la suivante: on considère
comme formant une exploitation agricole une unité de production où sont
réunis, le plus souvent sous la direction d'une seule personne, tous les facteurs
nécessaires à la production. Quelle que soit la diversité des modes de faire-
valoir des parcelles ou leur éloignement, on admet que la réunion de celle-ci
forme une même exploitation si les autres facteurs permettant d'arriver à une
production - semences, attelages, trésorerie, eau, travail - sont, soit communs
à l'ensemble des parcelles, soit contrôlés par la même personne.
Cette définition est importante en raison de l'étroite interpénétration au
sein d'une même exploitation - au sens où nous venons de la définir - du faire-
valoir indirect et du faire-valoir direct. Ainsi un exploitant n'aura pas, par
exemple, une exploitation en faire-valoir direct et une ou plusieurs exploita-
tions en faire-valoir indirect: s'il répond aux conditions de réunion des diffé-
rents facteurs de production pour les diverses «exploitations», on doit
admettre que l'on est en présence d'une seule exploitation; le revenu d'une
telle exploitation se répartira de façon complexe entre l'exploitant et d'autres
individus qui ont été amenés à effectuer des prestations de facteurs de pro-
duction : rente versée au propriétaire des parcelles louées ou mises en associa-
tion, au propriétaire des bêtes, aux travailleurs, etc ...
L'exploitant est plus difficile à définir. On peut le déterminer comme étant
la personne qui contrôle et dirige la mise en oeuvre des facteurs de production
réunis dans l'exploitation. Cependant - et c'est là la difficulté - dans des cas
fréquents de faire valoir indirect, le bailleur a un droit de regard et souvent de
décision sur les terres qu'il a baillées et qu'exploite le preneur - cette situation

18
telle sorte qu'il y a souvent chevauchement des exploitants et difficulté à
déterminer un responsable de l'exploitation. Dans la pratique - notamment
pour l'enquête - on peut, lorsqu'il y a ainsi chevauchement, reconnaître
comme exploitant celui qui a la principale responsabilité dans la marche de
l'exploitation. Cette définition n'a cependant qu'une valeur pratique et se
révèle insuffisante pour déterminer l'exploitant lorsqu'interviennent des
obligations de responsabilité de la part de l'exploitant, telles que responsabi-
lité du crédit et des dettes, responsabilité de l'observation d'un plan de cul-
ture, de l'utilisation de l'eau, de l'impôt, etc...

2) Différenciation des exploitations


Les exploitations se différencient simultanément selon des critères agricoles
et selon des critères socio-économiques, ces deux séries de critères ne se
recouvrant pas nécessairement.
Les critères agricoles sont ceux qui distinguent:
- le type d'agriculture,
- les spéculations dominantes,
- les techniques de mise en valeur,
- le capital d'exploitation, etc...
Les critères socio-économiques sont ceux qui tiennent compte:
- des systèmes dominants de travail (travail salarié, travail familial,
khammessat, etc ... ) ;
- de la productivité de l'exploitation (taux d'emploi des individus, du
matériel, mécanisation) ;
- des modes de répartition du revenu (notamment dans le cas de faire-
valoir indirect) ;
- de la formation du revenu (part des revenus annexes) ;
- de l'utilisation du revenu de l'exploitation (revenu entièrement
consommé ou non, part de l'agriculture marchande, existence d'un
surproduit et formation de capital, etc ...)
En application des premiers critères, on est amené à classer les exploitations
selon le type d'agriculture: on peut ainsi distinguer par exemple une agricul-
ture de plaine en bour à céréaliculture dominante et une agriculture de plaine,
irriguée par réseau moderne etc ... etc ...
Ce premier classement nous conduit à différencier les exploitations selon les
modes technico-économiques d'occupation du sol, les techniques de mise en
valeur, les spéculations agricoles dominantes par «zone agricole».
En application des seconds critères, on peut distinguer par exemple des
exploitations vivrières et des entreprises agricoles, de petites exploitations
vivrières à travail familial et de grandes exploitations vivrières à travail salarié,
etc ...

1Q
Les catégories d'exploitation distinguées selon les critères socio-écono-
miques, sont assez indépendantes du type d'agriculture: la petite exploitation
vivrière à travail familial peut ainsi exister tant en agriculture en sec qu'en
agriculture irriguée. Par contre, selon les types d'agriculture les caractéristi-
ques de ces mêmes catégories d'exploitation seront différentes. La petite
exploitation vivrière à travail familial en bour se différenciera de la même
exploitation en irrigué par une taille d'emplois différents, par des techniques,
une économie et un revenu différents, etc ... ; de même, certaines catégories
d'exploitation pourront ne pas exister dans un type d'agriculture donné.
Les critères socio-économiques font apparaître des catégories plus générales
que les critères agricoles; en quelque sorte, les catégories socio-économiques
sont recoupées et différenciées par les critères agricoles. Du point de vue de la
méthode d'analyse, ce sont donc les seconds critères, critères socio-
économiques qui permettront de déterminer les types fondamentaux
d'exploitations agricoles.
Du point de vue socio-économique, on peut distinguer schématiquement
deux grandes catégories d'exploitation:
- d'une part les exploitations qui n'ont pour objet que d'assurer la subsis-
tance des exploitants. Ce sont les exploitations vivrières.
- d'autre part les exploitations où la part de l'agriculture marchande est
dans tous les cas plus importante que la part d'agriculture qui couvre les
besoins de l'exploitant. De telles exploitations se caractérisent par un phéno-
mène: l'accumulation du capital.
Ces exploitations tendent à être des «entreprises agricoles». Selon certains
critères, dont il sera fait mention, on y distinguera des entreprises à caractère
non-capitaliste, d'autre à caractère capitaliste.
La question s'est posée de savoir si l'on devait distinguer des catégories
d'exploitations féodales, ou semi-féodales, en d'autres termes, si l'on devait
considérer comme une seule exploitation le grand domaine travaillé en faire-
valoir indirect par des khebbaz-associés (1), une telle situation pouvant carac-
tériser le «semi-féodalisme».
Selon les critères adoptés pour définir l'exploitation, on doit admettre qu'il
y a en fait sur ce grand domaine plusieurs exploitations. Ainsi la partie du
domaine cultivée par les khammès du grand propriétaire pourra être consi-
dérée comme une entreprise en faire-valoir direct, le reste du domaine donné à
des khebbaz, comportant autant d'exploitations - généralement vivrières - en
faire-valoir indirect, qu'il y aura de khebbaz.
A partir de cette distinction schématique, il a été possible, en regroupant les
données fournies par l'observation directe, par les questionnaires d'enquête,
par les dépouillements statistiques, d'établir une classification socio-
économique des exploitations; celle-ci sert alors de trame à une différencia-
tion plus poussée où chaque type socio-économique s'individualise géogra-
(1) «khebbaz»: exploitant associé à part de récolte à un propriétaire pour l'exploitation de sa
terre.
20
phiquement selon les terroirs, selon les types d'agriculture, selon l'importance
relative d'autres types socio-économiques, c'est-à-dire selon les critères agri-
coles.
Nous définissons ci-après les principales catégories d'exploitations qui
forment la trame des structures agraires. C'est à partir de ce schéma que l'on
pourra étudier la complexité régionale. Celle-ci se qualifiera par les rapports
qui existeront entre chaque catégorie d'exploitations: telle catégorie pourra
dominer - par exemple l'entreprise agricole capitaliste - et imprimer à
l'ensemble des exploitations une physionomie particulière que viendront
compliquer les déterminismes du terroir, du type d'agriculture; tels conflits
pourront exister entre les catégories d'exploitation et donner un dynamisme
sui generis à l'ensemble.
En définitive, une diversité très grande mais que l'on peut approcher par
étapes en déterminant, dans un premier temps, la trame de cette diversité: la
classification socio-économique des exploitations.

II - CLASSIFICATION SOCIO-ECONOMIQUE DES EXPLOITATIONS

Nomenclature
A. Infra exploitations
B. Exploitation à reproduction simple
B 1 à revenus annexes
B 2 incomplète
B 3 autarcique
B 4 importatrice de M.O.
C. Exploitations latifundiaires
C 1 Azib
C Il par touiza
C12 par khammès
C 13 par associé
C14 par mécanique et salarié
C 2 Lotissements latifundiaires ou soukkane
C 3 Pastorales extensives
C 4 [Link]. terres de rente foncière pure
D. Exploitations capitalistes
D 1 intensives
D 2 plantations
D 3 mixtes
D 4 extensives
E. Coopératives pm
F. Lotissement
G. Fermes d'Etat
H. Exploitation d'essai de la Recherche Agronomique
A. LES INFRA-EXPLOITATIONS
Ces formes de production ne répondent pas à la définition de l'exploitation
car le producteur ici n'a pas en vue de parvenir à la reproduction du capital. Il
s'agit essentiellement des jardins d'agrément et des toutes petites parcelles que
le propriétaire n'a pu louer cette année et qu'il cultive à temps perdu.
Ceci ne présente pas beaucoup d'intérêt, ni beaucoup de surface. Mention
spéciale cependant doit être faite des jardins disséminés dans les banlieues
immédiates des grandes villes, qui disposent parfois de droits d'eau exorbi-
tants pour leur surface (jardins floraux, piscines privées, etc ...) et qui doivent
être classés parmi les éléments de consommation somptuaire de propriétaires
latifundiaires marocains ou étrangers.

B. LES EXPLOITATIONS A REPRODUCTION SIMPLE OU VIVRIERES

Ce genre d'exploitation est très largement dominant sur les terres collec-
tives, les terres guich, et dans les zones de micro-propriété. La plupart des
propriétés latifundiaires sont en outre données à bail en petits lots à des
exploitants qui les mettent en culture sous la forme d'exploitants à reproduc-
tion simple. La plupart des terres habous et des terres d'Etat louées à l'année
ou loties sont cultivées selon ce mode.
Les propriétaires étrangers, eux-mêmes, en viennent parfois à donner à bail
certaines parcelles éloignées à rln petits exploitants non capitalistes, ou à des
entrepreneurs citadins.

Outre le fait que ce système est largement dominant, on doit noter qu'il tend
aujourd'hui encore à se renforcer aux dépens des exploitations latifundiaires
et même des exploitations capitalistes, ceci très récemment.
DEFINITION ET DESCRIPTION GENERALE
L'exploitation à reproduction simple peut être définie comme une forme de
production orientée principalement vers la satisfaction des besoins du groupe
familial de l'exploitant principal, ces besoins étant surtout alimentaires (plus
de 70 070 en valeur). Il s'en suit que la production orientée vers le marché ne
l'est qu'en vue d'un échange avec des produits alimentaires, dans la plupart
des cas d'origine agricole. On note une faible motivation au profit de la part
de l'exploitant et une confusion entre le compte d'exploitation et le compte du
ménage.
Les coûts de production dans ces exploitations sont étroitement liés aux
aléas des facteurs naturels ; par ailleurs la rudimentaire diversification des
cultures dans la zone et la proximité du marché local lient étroitement les prix
de vente des produits à l'abondance relative des récoltes.

BI. EXPLOITATION A REVENUS ANNEXES

Cette exploitation est la plus petite que l'on rencontre. Elle se caractérise
principalement par l'apport de revenus extérieurs qui seuls permettent à

22
l'exploitant de subsister. Il s'agit d'une exploitation largement déficitaire en
moyens de production : peu de terres, peu de moyen de traction, peu de
semences, un endettement important.
Ce déficit en moyens exclut pour ces exploitants toute possibilité d'agran-
dir leur exploitation par location de terre ou association. Au contraire, il est
fréquent qu'ils n'arrivent pas à travailler leurs propriétés déjà exiguës et qu'ils
en donnent une partie à des exploitants mieux pourvus.
Le seul facteur de production abondant est la force de travail de ces exploi-
tants. Il leur reste donc à rechercher un emploi salarié qu'ils trouvent dans
l'agriculture, dans les chantiers, dans l'agriculture «traditionnelle» (dédou-
mage, moissons, etc ...). Ce travail est en règle générale occasionnel. En défi-
nitive, ces exploitants se différencient assez peu des paysans sans terre.
Ces exploitations se rencontrent principalement à proximité des centres et
des villes ou bien au voisinage des zones de parcours. C'est que l'exploitant ne
trouve pas sur sa terre - dont la plupart du temps il est propriétaire ou usu-
fruitier collectiviste - de quoi vivre à sa suffisance: il est donc contraint de
chercher du travail ailleurs ou de louer sa terre. Dans les zones où aucun tra-
vail ne peut lui être offert, il devient petit rentier, partout ailleurs fellah et
ouvrier occasionnel.
L'exploitation à revenu annexe est évidemment exiguë là où la terre est irri-
guée: sa superficie est largement inférieure à un hectare, avec un droit d'eau
correspondant. C'est la disposition d'un droit d'eau et le fait de pouvoir
planter quelques arbres qui attachent l'exploitant à sa terre. Mais ne pouvant
s'équiper suffisamment - 80 010 n'ont pas d'attelage et elles manquent toutes
de semences en octobre - ces exploitations exportent leur main-d'oeuvre vers
d'autres activités au lieu de prendre d'autres terres à bail.
Caractère discriminant : revenus annexes importants (plus de 30 010 du
Compte d'exploitation ?)
Irrigation: droits d'eau ridiculement faibles. Inondation de plates-bandes.
Grande surface perdue pour les servitudes en chemins et séguias.
Aspect de jardins potagers.
Dimension : inférieure à 1 ha. Moyenne de 60 ares dans les zones irriguées.
Plus réduite encore dans les foum irrigués: 30 à 40 ares. Coût déme-
suré de la terre jusqu'à 20.000 DH par hectare (mais on n'a jamais vu
un hectare être vendu en entier)
Matériel: houe, sape, pioche. 15 010 ont une demi-zouja, 5 010 ont une zouja
entière. Généralement le labour pour ameublir la terre est fait en
empruntant gratuitement un attelage pendant une journée ou une
demi-journée. Tous les autres travaux sont faits à la main.
Main-d'oeuvre: familiale, y compris femmes et enfants.
L'exploitation ne manque pas de main-d'oeuvre. On compte jusqu'à 4
actifs à l'hectare.
Cheptel: réduit. Un âne, un bovin (le plus souvent - 60 010 des cas - en ras-el-
mal). Très peu d'ovins et caprins. Volaille, ruchers.

23
Faire-valoir: direct dans la totalite des cas.
Spéculations : très diversifiées : arboriculture, céréaliculture, fourrage dans
les foum, légumes et potagers. Fleurs à Marrakech.
Investissement: dans l'arboriculture principalement.
Problèmes: ces exploitations ne sont pas viables, elles comportent une grande
superficie relative inculte (haies, canaux, chemins ....). Elles sont à la
limite du jardin d'agrément. L'exploitant-propriétaire, très .endetté, est
toujours sur le point de vendre ou d'hypothéquer ; cependant il
s'attache à conserver son patrimoine, car il représente le plus clair de sa
surface sociale.

B2. LA PETITE EXPLOITATION VIVRIERE A TRAVAIL }'AMILIAL


AVEC SOUS-EMPLOI DES FACTEURS DE PRODUCTION

La petite exploitation vivrière se caractérise par le travail familial et un


sous-emploi des facteurs de production. Cette catégorie d'exploitation se dif-
férencie de la précédente par le fait qu'elle cultive presque toutes les terres
qu'elle détient: elle ne cède pas de terre aux exploitants mieux pourvus. Au
contraire, la conjonction d'une force de travail excédentaire et de moyens de
traction généralement supérieurs aux besoins crée une tendance à l'agrandis-
sement de l'exploitation par location de terre et association.
Cette tendance est cependant limitée par des difficultés en matière de
semences et de trésorerie; ces difficultés les placent, face aux bailleurs, dans
de moins bonnes conditions que les exploitants de la catégorie supérieure qui,
de ce fait, réalisent une concentration de k,-~e offerte à la location ou à
l'association.
Il s'en suit un sous-emploi de certains facteurs de production dont l'exploi-
tant dispose en quantité excédentaire: essentiellement sous-emploi du travail
et sous-emploi de la traction animale.
Le faible revenu de telles exploitations et la disponibilité du travail condui-
sent souvent les exploitants de cette catégorie à rechercher du travail occa-
sionnel à l'extérieur.
Dans les exploitations incomplètes, la disposition par l'exploitant principal
d'un facteur déterminé (capital, technicité, liaison familiale ou féodale),
permet à celui-ci de prendre de la terre à bail, en association ou en location.
Parfois c'est le droit d'eau qui est pris à bail.
Cette terre est prise à bail soit auprès des micro-propriétaires, des collecti-
vistes et guicheurs sans matériel de culture, soit auprès des propriétaires fon-
ciers (terres de rente foncière).
Caractères discriminants: rente foncière calculée en parts de récolte sur une
partie importante de l'exploitation ; pas d'importation de main-
d'oeuvre; faire-valoir indirect.
Irrigation: droits d'eau en part de débits: séguia pérenne ou séguia de crue.

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Dimension: de 1 à 5 ha en irrigué pérenne. Variable selon le caractère aléa-
toire de l'irrigation.
Matériel: un attelage et des outils de jardinage.
Main-d'oeuvre: familiale. Parfois la rente foncière est si forte que l'exploitant
principal est contraint de prendre à la fois de la terre à bail et de la
main-d'oeuvre associée pour cultiver la partie nécessaire au paiement
de la rente foncière.
Cheptel: un âne, deux bovins (souvent en ras-el-mal). Quelques ovins (moins
de 10 au meilleur moment de l'année).
Faire-valoir: direct sauf dans le cas où la superficie de la terre à bail est très
importante en raison du taux élevé de la rente foncière (2).
Spéculation: les cultures faites sur la propriété de l'exploitant sont générale-
ment plus diversifiées que celles développées sur la terre prise à bail.
Sur la propriété de l'exploitant sont les plantations arbustives et les
luzernières. Sur les terres prises à bail, la céréaliculture est de règle.
Commercialisation : au souk local pour les exploitations situées hors de la
banlieue immédiate de Marrakech.
(2) Supposons que les besoins de consommation et de reproduction du capital dans une exploi-
tation soient équivalents à 60 quintaux de céréales. Pour obtenir ce produit brut de 60 quin-
taux, l'exploitant doit cultiver, par exemple, 5 hectares irrigués, mais il ne possède que 3 hec-
tares. Il devra donc prendre à bail une superficie de terre irriguée de 2 ha, augmentée du
nombre d'hectares dont le produit permettra de payer la rente du sol.
Soit P la superficie nécessaire pour produire 60 quintaux, S la superficie possédée, R la rente
foncière et E la dimension totale de l'exploitation ainsi constituée, nous avons E = P + R
(E-S), d'où:
P - RS
E =
1 ~ R

E - P représente la superficie travaillée pour payer la rente foncière;


E - S la superficie de terre à bail.
Exemples: S = 3 ha ; P = 5 ha ; pour E = 113 à 112 nous avons:
E - S = 3 ha 4 ha
E - P = 1 ha 2 ha
Le travail supplémentaire rendu nécessaire pour le paiement de la rente foncière peut
dépasser les moyens de travail du groupe familial. Celui-ci devra donc importer de la
main-d'oeuvre, soit salariée occasionnelle, soit associée aux résultats. Il n'est pas surprenant
donc de voir de petits khebbaz engager des rebbaa pour pouvoir mettre en culture une
supertlcie aux tier~ prise à bail. N'ayant pas les moyens de trésorerie nécessaires pour engager
des laboureurs, des désherbeuses et des moissonneurs salariés, le système de l'entraide tradi-
tionnelle (touiza) ne fonctionnant plus, ils préférent s'associer avec des rebbaa ou des
khammès nourris et partager les risques. La croissance des besoins, la poussée démogra-
phique dans la famille même, l'ignorance du droit d'aînesse dans les familles de paysans
moyens et la rareté de l'emploi dans les secteurs non agricoles, toutes ces causes, et d'autres
encore, poussent le paysan vivant en autarcie à ouvrir son exploitation, à importer de la
main-d'oeuvre, à agrandir ses terres par le bail, la location ou l'achat. L'exploitation autar-
cique existe cependant dans les zones les plus isolées du marché régional ou national, zones
de collines et de montagne, régions d'émigration traditionnelles. C'est la forme la plus
adaptée à la société patriarcale.

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Investissement: quasi nul dans les terres prises à bail. Plantations dans le melk.
Problèmes : le développement considérable des exploitations de ce type pose
des problèmes économiques graves. La plupart des terres de rente fon-
cière sont cultivées par de petits exploitants appelés khebbaz libres. La
khabbaza, bail annuel chargé d'une rente foncière très lourde (1/3 à
112 de la récolte), décourage l'exploitant qui refuse de pratiquer la
moindre amélioration foncière. Actuellement la superficie cultivée en
khebbaza est en augmentation car les grands propriétaires gèrent de
moins en moins directement leurs domaines, s'en remettent à des loca-
taires généraux, lesquels préfèrent s'associer à des khebbaz plutôt que
de diriger des khammès ou des rebbaa. Le problème ainsi posé trouve-
rait une solution dans une législation convenable du fermage. En fait,
une stabilisation réelle du fermage suppose qu'on établisse un tout
autre marché entre la terre et la main-d'oeuvre. L'énorme concentra-
tion des terres melk et l'importance considérable du sous-emploi ren-
dent illusoire une réforme du fermage traditionnel en l'absence d'une
redistribution massive des terres.

83. LA MOYENNE EXPLOITATION VIVRIERE A TRAVAIL FAMILIAL


AVEC PLEIN EMPLOI DES FACTEURS DE PRODUCTION OU
AUTARCIQUE

La moyenne exploitation vivrière se caractérise par le travail familial et par


un emploi relatif des facteurs de production.
Les exploitants appartenant à cette catégorie sont en règle générale suffi-
samment pourvus en moyens de traction, stock de semences, trésorerie, force
de travail. Ces ressources leur permettent de pallier l'insuffisance de la terre
melk disponible, car il leur est possible de prendre largement la terre offerte
par les bailleurs.
Aussi est-ce dans cette catégorie que l'on trouve généralement le plus de
faire-valoir indirect.
Ce sont principalement ces exploitants qui prennent la terre:
- proposée à l'association par les non-exploitants et les micro-exploitants
dépourvus de moyens ;
- proposée à l'association par les grands propriétaires. C'est dans cette
catégorie que se retrouvent le plus les khebbaz, qui prennent la terre des
grands domaines :
- proposée à la location par les grands propriétaires.
La formule du faire-valoir indirect permet ainsi d'ajuster la dimension de
l'exploitation aux disponibilités en facteurs de production. La tendance à un
ajustement de cette nature peut être considérée sur le plan économique - et
étant donné les techniques utilisées - comme une tendance vers le plein
emploi (3).
(3) Un tel plein emploi est relatif aux techniques utilisées. Il est différent du plein emploi absolu
qui compare la technique la plus avancée à la technique utilisée.

26
Le coût de cet ajustement n'en demeure pas moins élevé, puisqu'il se réalise
au prix d'une rente versée aux propriétaires de la terre baillée. En outre, un tel
ajustement, réalisé par le faire-valoir indirect, ne garantit pas la stabilité de
l'exploitation, étant donné la précarité des baux ruraux.
En définitive, de telles exploitations, si elles tendent vers un équilibre éco-
nomique satisfaisant, demeurent très vulnérables.
Rêve désuet du paysan fondé sur l'identité entre la propriété et l'exploita-
tion, le juste prix et la cohésion familiale, l'exploitation autarcique, plus
symbole que réalité, est une espérance pour les paysans mal pourvus, une
médiocrité pour ceux qui se sentent des entrepreneurs.
Caractère discriminant : pas ou peu d'échange de terre, d'eau ou de
main-d'oeuvre.
Irrigation: droit d'eau lié à la terre.
Dimension: 3 à 5 ha en irrigué pérenne, selon l'importance des droits d'eau et
de la famille ..
Matériel: une zouja kbira ou 2 petites en terrains bour. Outillage traditionnel.
Cheptel: plusieurs ânes (2 à 3) ; quelques bovins (2 à 3) propriétés de l'exploi-
tation ; troupeau d'ovins: 10 à 20 têtes.
Faire-valoir: direct.
Spéculation : diversification faible des cultures. Les spéculations agricoles
sont orientées vers l'autoconsommation, le bétail fournissant l'élément
marchand dans le budget. Ici le compte du ménage et le compte
d'exploitation ne f<:>ot qu'un.
Commercialisation : au souk local.
Investissement: relativement important: arboriculture, élevage.
Problèmes: ce type d'exploitation repose sur un équilibre apparent entre la
superficie à cultiver et la force de travail disponible dans le cadre fami-
lial. L'exploitant autarcique planifie mais l'extension de sa famille
nécessiterait une extension de son patrimoine ou une intensification de
sa culture. Démuni devant le marché, l'exploitant voit le rendement des
investissements supplémentaires diminuer rapidement. Il choisit donc
d'étendre son patrimoine. L'accumulation qu'il peut faire est dispro-
portionnée avec le prix d'achat de la terre. Il choisira donc alors de
prendre des terres en location et de les sous-louer en association.

B4. LA GRANDE EXPLOITATION VIVRIERE A TRAVAIL SALARIE


OU A KHAMMESSAT OU IMPORTATRICE DE MAIN-
D'OEUVRE OU DE SERVICES

La grande exploitation vivrière présente une superficie trop importante


pour être travaillée par la seule main-d'oeuvre familiale. Il y a donc appel soit
au khammessat, soit au travail salarié. Cette exploitation demeure vivrière
dans la mesure où ses revenus servent principalement à couvrir les besoins de
l'exploitant.

27
Dans certaines régions comme le Tadla ou la Basse-Moulouya, le kham-
messat a quasiment disparu depuis une dizaine d'années. Le khammès - géné-
ralement unique - qu'employaient les exploitatiqns de cette catégorie, est
remplacé par l'ouvrier saisonnier, le moukari. Celui-ci quand il exécute les
travaux qu'effectuait le khammès (ou en terrain irrigué le rebba) est embauché
forfaitairement pour toute la durée d'une opération: par exemple, pour faire
les labours, les récoltes. Son travail est complété par celui d'ouvriers journa-
liers.
Dans de telles exploitations, on peut généralement constater un sous emploi
relatif de la force de travail. En effet, d'une «superficie» trop importante pour
que la main d'oeuvre familiale suffise, ces exploitations n'ont cependant pas
assez de terres pour assurer le plein emploi de la main-d'oeuvre totale (fami-
liale et extérieure); il s'ensuit un sous-emploi de la main-d'oeuvre familiale, la
main-d'oeuvre salariée ou en khammessat étant plein-employée.
Les disponibilités en moyens de production - force de travail, attelage, tré-
sorerie - permettent aux exploitations de cette catégorie de prendre de la terre
en faire-valoir indirect.
Dans ces exploitations, l'exploitant est généralement propriétaire d'une part
importante du capital foncier. La superficie exploitée étant trop vaste pour
être cultivée par la main-d'oeuvre familiale, l'exploitant est contraint de faire
appel à des ouvriers occasionnels, des khammès, ou au service d'un tracteur.
Cependant, le faire-valoir est direct, l'exploitant, ou un membre de sa famille,
président à l'ensemble des travaux agricoles.
Caractère discriminant: important engagement de main-d'oeuvre salariée ou
khammès. Faire-valoir direct dominant.
Irrigation: une partie importante de ces exploitations sont irriguées par eau de crue.
Dimension: en irrigué, 5 à 10 ha, en faïd, de 10 à 25 ha.
Matériel : 2 zouja kbira, location de tracteur privé ou C. T.
Main-d'oeuvre: salariée ou khammès
Faire-valoir: direct pour une partie importante de l'exploitation.
Spéculation: tendance de plus en plus nette vers la diversification d'autant
plus que l'exploitant est tourné vers le marché régional et interrégional.
Une partie importante de l'activité du chef d'exploitation est commer-
ciale.
Commercialisation: souk local et marché régional, centres ruraux.
Investissement: C'est le type d'exploitation le plus apte à un fort investis-
sement avec les exploitations de type capitaliste: arboriculture, moto-
pompe ...
Problèmes: Pour se développer, ce type d'exploitation est contraint d'intégrer
la fonction commerciale. Le chef d'exploitation abandonne de plus en
plus la culture pour s'adonner au commerce et son investissement se
déplace vers l'acquisition de matériel de transport (camionnette). Peu à
peu, il délègue ses fonctions de gestion à un membre de la famille.

28
Cette tendance ne tarde pas à déboucher sur la culture indirecte et la
stérilisation de l'esprit d'investissement. Pour résoudre ce problème, il
semble que la rationalisation des circuits de commercialisation soit un
préalable.

C. LES EXPLOITATIONS LATIFUNDIAIRES

Le système d'exploitation latifundiaire est tout à fait remarquable dans le


Haouz de Marrakech. Sans doute trouve-t-on ailleurs au Maroc une féodalité
terrienne typique comme dans les Doukkala (Beni Tsiris, Tounsi, etc ...), chez
les Zaïan et dans certaines vallées du Sud, mais nulle part le phénomène n'est
parvenu à des formes aussi achevées que celles que l'on peut voir dans la ban-
lieue de Marrakech.
Plus de 100.00 hectares, dans le Haouz, sont exploités selon les formules
latifundiaires, c'est-à-dire plus de 20% de la superficie totale de la plaine et
près de 40070 de la superficie régulièrement cultivée.
L'importance en superficie d'une part, et le caractère typique de ce système
d'exploitation d'autre part, justifient une étude détaillée.
Le système d'exploitation latifundiaire est rebelle à une analyse en types
d'exploitation spécifiques. L'azib qui est tout à la fois la ferme, la réserve sei-
gneuriale, le «lotissement» et les terres de rente foncière, intègre les différents
types d'exploitation. Au risque de schématiser beaucoup et d'appauvrir la
réalité nous présenterons cependant une description analytique d'un domaine
latifundi~ire qui comprend ici : l'azib latifundiaire proprement dit, le lotis-
sement latifundiaire, les terres de rente foncière (pour mémoire) et les terres
d'exploitation pastorale extensive.

Cl. L'AZIB LATIFUNDIAIRE

L'azib correspond approximativement à la «réserve» seigneuriale de


l'Europe médiévale ou à la «villa». Le mot lui-même désignait autrefois - et
aujourd'hui encore dans la société villageoise - l'habitat secondaire ou le chef
de foyer va seul, laissant sa famille dans l'habitat principal. Traditionnelle-
ment, les villages de piémont avaient deux azib : un en montagne, un en plaine
(azghar) ; les deux habitats secondaires étaient destinés à abriter les bergers
lors de la transhumance des troupeaux. Durant les derniers siècles, les chefs
des tribus alentour du Haouz et les grandes familles de Marrakech se sont
approprié des territoires dans la plaine pour y établir les domaines de rapport
et ont adopté le nom d'azib, parfois celui de dar. On compte ainsi plus de trois
cents azib dans l'immédiate banlieue de Marrakech.
La mise en valeur de l'azib s'est faite, comme toute mise en valeur dans le
Haouz, à partir d'une irrigation à peu près permanente. L'aménagement
d'une source, le creusement d'une rhettara ou la construction d'une séguia,
ont permis de vivifier le domaine. La plupart du temps ces travaux ont été
eXé~utés par une main-d'oeuvre très mal rémunérée ou même gratuite (corvée,
tOUlza). Souvent lorsque le propriétaire n'avait pas la surface sociale suffi-
sante pour lever gratuitement des travailleurs, il attendait une année de famine
29
pour entreprendre ces travaux et moins payer les onvriers (parfois travail au
pair, comme en 1945). La plupart des rhettaras et des séguias qui irriguent
encore aujourd'hui les azib ont été construits de cette façon; la plupart des
améliorations faites dans le Haouz à main d'homme l'ont été sans que la
main-d'oeuvre soit rémunérée - soit que celle-ci travaillait ainsi pour elle-
même (cas des collectivités), soit qu'elle était utilisée sous forme de corvée - :
problèmes de rentabilité dans le secteur traditionnel.
La disposition d'eau pérenne permettait au propriétaire de l'azib de planter
une partie de la réserve en oliviers. Après une préparation rudimentaire du sol,
des boutures au nombre de 150 à 200 par hectare sont mises dans des trous.
Pendant les premières années, la céréaliculture intercalaire est de règle. Ces
plantations ont été la plupart du temps aussi effectuées gratuitement grâce au
lotissement des métayers dépendants sur les cultures intercalaires. En effet, les
terres de l'azib sont données à cultiver pour le tiers ou la moitié de la récolte.
Le preneur, sur les terres irriguées, est chargé de s'occuper en outre de la
plantation: essentiellement taille des rejets et irrigation. Les trous ont été faits
le plus souvent par une main-d'oeuvre gratuite ou des khammès. Les récoltes,
sur les grands domaines, étaient faites par corvées levées dans la région.
Aujourd'hui, les corvées ont pratiquement disparu. La plupart des récoltes
sont vendues sur pied à des acheteurs de Marrakech qui viennent avec des
équipes de gauleurs et saccagent ouvertement les plantations. Durant l'année,
les soins dipensés aux oliviers le sont par les métayers, lesquels ne sont pas
rémunérés pour ce travail supplémentaire.
Outre les oliviers, l'azib comprend souvent des parcelles de cultures irri-
guées: céréales, légumes, fourrage. Ces parcelles sont généralement exploitées
par khammès, selon les méthodes traditionnelles.
Du point de vue de l'organisation sociale du travail, l'azib est géré comme
suit:
- le propriétaire est absentéïste, habite Marrakech, mais visite régulière-
ment ses terres; quelques domaines comportent de belles demeures où le pro-
priétaire vient se reposer ou se divertir (parties de campagne, chasse) ;
- un intendant général ou gérant, réside sur l'azib même. C'est générale-
ment un membre de la famille ou un proche (shab). Il reçoit en rémunération
une part du produit brut du domaine.
- des khammès se chargent de la besogne - gardiennage, surveillance, tra-
vaux agricoles - et se répartissent entre eux tous le cinquième du produit brut
(non compris les olives).
Un chef khammès pour cinq khammès est affecté à des tâches de surveillance
mais sa rémunération est égale à celles des autres.
- la commercialisation des produits est assurée conjointement par
l'intendant et le propriétaire.
Depuis l'Indépendance, un intermédiaire supplémentaire s'est glissé entre
l'intendant et le propriétaire: le locataire. Le discrédit jeté sur la plupart des
grands propriétaires du Haouz avec l'Indépendance, a fait que nombre

30
d'entre eux ne veulent plus avoir de rapports avec leurs khammès, ni même
avec les milieux commerçants. Ne disposant plus du pouvoir administratif et
politique, qui doublait autrefois leur pouvoir économique, ils répugnent
aujourd'hui à négocier dans des conditions moins avantageuses, ce qui, de
leur point de vue, leur ferait «perdre la face». Ils préfèrent donner leurs
domaines en adjudications à des locataires, entrepreneurs de travaux agricoles
et commerçants.
Caractère discriminant : oliveraie en faire-valoir indirect par khammès ou
métayers dépendants. Parfois céréaliculture seulement.
Irrigation: prévue principalement pour l'oliveraie, les cultures intercalaires et
une parcelle de potager.
Dimension: de 10 à 300 ha (moyenne 50 ha) irrigués.
Matériel: de jardinage et un attelage par 20 hectares.
Main-d'oeuvre: khammès, métayers dépendants gratuits, salariés pour les
récoltes.
Cheptel: réduit. Cheptel de trait.
Faire-valoir: indirect par définition
Spéculations: oliviers, céréales (blé dur).
Commercialisation: Marrakech.
Investissement: urbain.
Problèmes: très mauvais système d'exploitation. Oliviers gigantesques, âgés,
mal conduits, mal soignés, jamais taillés, massacrés lors de la récolte.
C'est évidemment le mode de tenure des terres qui est responsable de
cet état de choses.

C2. LE LOTISSEMENT LATIFUNDIAIRE

A proximité de l'azib, les terres du domaine seigneurial peuvent parfois


bénéficier d'une irrigation occasionelle. Sur ces terres sont installés des
métayers ou khebbaz dépendants. On appellera ce système d'exploitation
lotissement latifundiaire. En effet, il s'agit bien d'un lotissement puisque les
khebbaz sont installés pour une très longue période, pratiquement pour tou-
jours si le maître est satisfait d'eux. Cette installation est le fait du proprié-
taire; les khebbaz n'ont aucun droit sur le domaine et peuvent être congédiés
en toute occasion. Nous avons appelé ces khebbaz dépendants pour les dis-
tinguer des autres métayers installés sur les terres de rente foncière et qui ne
sont pas astreints à certaines servitudes. Parmi les obligations des khebbaz
dépendants il faut signaler:
- la culture obligatoire de certaines spéculations agricoles à la demande du
propriétaire ;
- le travail gratuit sur la réserve (olivette) lorsqu'il n'y a pas de khammès ;
- la vente quasi-obligatoire au propriétaire des récoltes commercialisées;
- le travail gratuit pour la réfection de la séguia, de la rhettara, du bassin

31
et du système d'irrigation en général dont les khebbaz ne jouissent que très
partiellement (le débit disponible est d'abord utilisé pour l'olivette et le jardin
du maître).
Outre ces obligations, le khebbaz doit au propriétaire une rente foncière
variable selon la qualité des terres et le débit d'eau disponible, rente payée en
part de récolte : environ un tiers à un demi du produit brut du lotissement.
Caractère discriminant: faire-valoir indirect, obligation de travail gratuit sur
réserve (soit sur olivette, soit sur une séguia), obligation de culture
d'une spéculation donnée.
Irrigation: aléatoire.
Dimension : lot de 5 à 15 ha environ.
Matériel: zouja traditionnelle, 1 par khebbaz, outils de jardinage.
Main-d'oeuvre: familiale.
Cheptel: réduit, cheptel de trait en ras-el-mal bien souvent,
Faire-valoir: indirect.
Spéculations: céréales. Le khebbaz désire faire de l'orge. Le propriétaire lui
impose de faire du blé dur. Généralement, on transige: 2/3 blé dur,
113 orge.
Commercialisation: à Marrakech par le propriétaire.
Investissement: urbain.
Problèmes: mêmes remarques que pour l'azib. Ce mode de tenure a pour
conséquence de développer la céréaliculture sans amélioration du
fonds. Toute amélioration est considérée par le propriétaire comme un
signe d'un volonté d'appropriation par le métayer, elle est donc
systématiquement découragée.

C3. LES TERRES DE RENTE FONCIERE

Nous les citons ici pour mémoire. En effet le bailleur n'a aucun droit de
regard sur les terres qu'il donne en association à des khebbaz libres; chacun
des lots constitue une exploitation propre étudiée ci-dessus dans la catégorie
des exploitations incomplètes.

C4. LES TERRES D'EXPLOITATION PASTORALE EXTENSIVE

Sur ces terres, le bétail est confié à des bergers qui reçoivent une rémunéra-
tion annuelle fixe (de l'ordre de 250 OH) augmentée d'avantages en nature
(laitages, quelques toisons, jellaba). Le propriétaire tolère également que le
berger mène paître un troupeau de quelques têtes lui appartenant.
Outre le produit propre de son troupeau, le propriétaire retire de ses
domaines en exploitation pastorale une rente égale au cinquième des produits
des moutons et égale à 10 OH par an et par bovin au titre de droit de pacage.

32
EVOLUTION OU SYSTEME D'EXPLOITATION LATIFUNDIAIRE

Si le modèle décrit pt"écédement a une valeur très générale il est loin d'être
immuable et depuis vingt ans on voit apparaître des indices de changement:

a) Disparition de la corvée
C'est un fait bien connu aujourd'hui que la quasi disparition de la corvée
dans le Haouz. Cette forme d'engagement de main-d'oeuvre, qui tenait de
l'entraide villageoise (touiza) et de l'impôt gouvernemental (prestations en
services), n'était possible que parce qu'il y avait confusion entre les charges
administratives (caïdales) et les intérêts de propriétaire foncier.

b) Régression du khammessat
La régression du khammessat, générale dans l'ensemble du Maroc,
s'observe largement dans le Haouz, c'est-à-dire dans une région où, compte
tenu des structures sociales, on s'attendait à le voir résister; or, il semble que
cette réduction du nombre de khammès soit aussi forte dans le Haouz qu'ail-
leurs. Dans le reste du pays on attribue cette régression au développement de
la mécanisation, phénomène concomitant que l'on n'observe pas dans le
Haouz. Ici, il semble que la diminution du khammessat soit liée à la liquida-
tion de l'oppression féodale qui régnait à la veille de l'Indépendance.

Sans doute, le développement du marché et l'extension de l'usage du signe


monétaire, condamnaient progressivement le khammessat, mais seule cette
progression des échanges n'explique pas la rupture brusque de ce mode de
tenure. L'accès à l'Indépendance a permis à bon nombre de khammès de se
considérer comme libérés de leurs dettes, et ils refusèrent de reprendre leur
ancien statut.

c) Apparition des locataires


La nécessité, pour certains grands propriétaires, de disparaître de la vie
publique ou plus simplement la perte de leur réseau d'influence et de leurs
fonctions administratives, permit l'apparition des locataires.
Entrepreneurs de travaux et commerçants, les locataires débarrassent ainsi
les propriétaires de tout le souci des rapports sociaux.
Du point de vue des grands propriétaires consultés, cette solution est aussi
avantageuse que l'ancienne. En effet, elle conduit à partager par moitié le
revenu net de l'exploitation, et ils assurent que les réseaux d'influence, de
surveillance, de contrôle, les réjouissances et distributions occasionnelles
d'autrefois leur coûtaient bien plus que la moitié du revenu net de leurs terres.
Du point de vue économique, l'apparition des locataires est très importante.
Contraints d'affermer un domaine en espèces, le locataire se tourne entière-
ment vers le marché et son orientation est celle d'un capitaliste, même si dans
l'immédiat il est encore tenu par les vestiges du système latifundiaire.
Cependant, le locataire n'est pas totalement maître d'organiser, en raison

33
de la durée du bail - généralement inférieure à trois ans - et des interdictions
faites par le propriétaire concernant la transformation du domaine. Certains
propriétaires refusent l'abattage des vieux oliviers improductifs, refusent de
prendre à leur charge certains aménagements (séguia, bassin) et même de par-
ticiper à moitié au recépage des oliviers avec allongement du bail. Cette atti-
tude n'encourage pas les locataires à une gestion rationnelle des domaines.

d) Développement de la mécanisation
Le développement de la mécanisation - cause ou effet de la régression du
khammessat et de la corvée - n'a pas, dans le Haouz, un rythme rapide.
Cependant le dénuement dans lequel étaient les khammès et les khebbaz en
cheptel de trait et la forte mortalité de celui-ci ces dernières années, ont con-
duit locataires et propriétaires latifundiaires à recourir au tracteur pour les
labours d'automne.
Les travaux ainsi effectués ont été payés par les khebbaz sur la base de 15
DH à 20 DH de l'heure remboursable à la récolte, laquelle est presque tota-
lement commercialisée par les locataires ou les propriétaires. Le tarif des tra-
vaux à façon exécutés par les tracteurs privés est donc concurrentiel avec les
travaux faits par les centres de travaux. Les travaux étaient-ils comparables?
Nous n'avons pas pu en juger.

e) Difficultés de l'évolution vers le système d'exploitation capitaliste


L'orientation spéculative et l'utilisation du tracteur sur les propriétés lati-
fundiaires semblent devoir faire évoluer rapidement l'azib vers la ferme capi-
taliste.
Très vite le locataire se rend compte qu'il aurait avantage à remercier les
khebbaz, à prendre parmi eux trois ou quatre gardiens et à faire les «corvées»
par des machines. Plusieurs obstacles arrêtent les locataires et les propriétaires
sur le chemin de la réalisation de ces exploitations modernes : d'abord
l'importance de l'investissement de départ (surtout pour les locataires qui
ignorent jusqu'à quand les propriétaires auront besoin d'eux), ensuite le
manque de connaissances mécaniques, le coût des réparations, la distance
entre l'azib et les ateliers de Marrakech, enfin la difficulté de licencier les
khebbaz, établis sur le domaine parfois depuis plusieurs générations.
Quant à garder les khebbaz et anciens khammès en les employant comme
ouvriers agricoles, les locataires et propriétaires s'y refusent radicalement. Ils
considèrent trop élevé le salaire minimum officiel et répugnent à immobiliser
pendant 5 à 10 ans les capitaux nécessaires à la transformation de leur exploi-
tation en ferme moderne, en exploitation suffisamment rentable pour sup-
porter le coût d'une main-d'oeuvre permanente. Le salaire de cette
main-d'oeuvre permanente, disent-ils, a été calculé pour des exploitations très
modernes encadrées et des gérants de haute technicité, pouvant utiliser lar-
gement la machine avec peu de main-d'oeuvre.
Enfin, les grands propriétaires n'hésitent pas à dire qu'ils ont plus de diffi-
cultés à établir des rapports avec des ouvriers qu'avec des khammès ou des
khebbaz.

34
f) Un mouvement qui se dessine: la vente et la distribution des propriétés
latifundiares
Le désir des propriétaires latifundiaires d'avoir des domaines vides
d'hommes afin de réorganiser totalement leur exploitation, les a conduits à
envisager le problème du licenciement massif de la main-d'oeuvre tradition-
nelle selon des formules propres à éviter toute difficulté sociale.
La solution la plus commune est celle de la vente d'une partie du domaine
(les terres de rente foncière) principalement aux anciens khebbaz et khammès
ainsi désintéressés de l'exploitation latifundiaire. Comme les khebbaz et
khammès sont démunis et n'ont pas les moyens de payer leur lot, le proprié-
taire leur fait crédit pendant une durée de quatre à cinq ans. Parfois il va
même jusqu'à aider l'attributaire à mettre en culture la première année. C'est
la solution adoptée par N. sur la route de Marrakech à Kelaa-des-Sharna.
Durant l'année 1961, par exemple, ce propriétaire a loti 550 ha au prix de 50 à
300 DH l'hectare pour des terrains non irrigués. La valeur totale de la vente a
été de 82.500 DH. La plupart des lots sont d'une superficie inférieure à 4 hec-
tares. Dès l'achat, les «attributaires» se sont mis à investir dans leur lot pour
rembourser le crédit par le propriétaire. Ces terres qui n'avaient jamais pro-
duit que de l'orge et du blé dur ont été irriguées par des sania, aghror et
motopompes. Des plantations y ont été faites.
La deuxième solution adoptée dans le Haouz est celle de la distribution gra-
tuite. La distribution d'une partie du bled Agafaï est trop récente pour que
nous puissions en faire état longuement. Observons seulement qu'une pre-
mière tranche de 450 hectares a été distribuée à 58 anciens khebbaz en lots de 7
à 8 hectares. D'autres tenanciers de terres de rente foncière s'attendent à être
lotis après la moisson et déjà ils considèrent qu'il ne leur sera pas demandé de
livraison de récolte en 1962. En effet, une partie du bled est cultivée par les
descendants d'anciens gardiens du palais, sorte de guich, qui devaient d'ordi-
naire livrer une partie de leur récolte (un peu moins d'un tiers) aux intendants
chargés des redevances. Cette livraison est estimée forfaitairement en volume
par l'intendant, lors de sa visite, en tenant compte de la valeur du rendement
obtenu.
L'objectif du gérant du blad Agafaï est de passer à la culture directe méca-
nisée moderne.
Parmi les raisons qui poussent certains propriétaires latifundiaires à vendre
leurs terres, il faut noter évidemment leur désir de prévenir l'application d'une
réforme foncière dont les responsables de la politique agricole de l'Etat rap-
pellent périodiquement la nécessité. Ceux qui, au contraire, distribuent leurs
terres gratuitement, veulent en fait accélérer leur conversion en exploitants
modernes et, désireux de rompre tous liens avec leurs anciennes gens, préfè-
rent abandonner, en contre-partie, les avantages qu'ils détiennent, sur une
partie de leurs terres.

g) L'orientation des propriétaires latifundiaires vers le commerce et les


affaires urbaines
Tous les propriétaires latifundiaires ne désirent pas se reconvertir en

35
exploitants capitalistes, loin de là ! Bon nombre considèrent que le moment est
venu de changer de base économique et d'abandonner l'agriculture. La ren-
tabilité des opérations commerciales et des investissements immobiliers
urbains les attire davantage. Si cette reconversion est difficile pour les pro-
priétaires âgés, leurs héritiers au contraire sont déjà tout préparés, ayant eu
l'avantage de poursuivre des études: droit, écoles commerciales, administra-
tion des entreprises, assurances, etc ...
En conclusion de cette note sur le système d'exploitation latifundiaire on
peut dire que si l'importance de ce secteur est considérable dans le Haouz par
le caractère achevé des formes qu'il y prend et par la surface qu'il y occupe, il
semble cependant que nous soyons à la veille de sa reconversion, que nous
vivons sa transformation, sans pouvoir dire évidemment si cette métamor-
phose sera rapide ou lente, progressive ou brutale.

D. LES ENTREPRISES AGRICOLES CAPITALISTES

On ne rencontre pas encore, étant donné les lacunes de la formation tech-


nique des agriculteurs, de petits entrepreneurs capitalistes - hors une minorité
de petits exploitants étrangers. Il faut tout de suite passer à la moyenne et
grande entreprise capitaliste.
Celles-ci correspondent à ce que l'on appelle généralement les «exploita-
tions modernes». Elles se caractérisent par le travail salarié, des investisse-
ments importants, la mécanisation, l'intégration aux circuits du marché
moderne des produits agricoles.

Dans cette catégorie, on trouve les exploitations de la colonisation euro-


péenne et certaines appartenant à des Marocains. Ces dernières tendent de
plus en plus, tant sur le plan technique qu'économique, à se confondre avec
les premières.
La différence entre moyenne entreprise et grande entreprise peut être pré-
cisée localement et correspond surtout à des seuils de revenus et des systèmes
de culture. Nous ne nous étendrons pas longuement sur ce chapitre car il s'agit
d'une forme d'exploitation du sol bien connue au Maroc. Nous nous conten-
terons de donner quelques éléments de comparaison.
L'ensemble du secteur d'exploitation agricole capitaliste comprend avant
tout des fermes de colonisation étrangère, augmentées d'un petit nombre de
propriétés marocaines qui s'adonnent à la culture moderne. Dans le Haouz, la
superficie exploitée d'une manière capitaliste correspond à peu près à la
superficie exploitée mécaniquement par l'exploitant (C.T. exclus).

36
Superficie
Exploitations Nbre de tracteurs cultivée hall
mécani- tracteur
Catégories Nom- Che- Roues Total quement (en
bre nilles ha)

Moins de
100 ha 120 7 114 121 7440 61

100 à 500 ha 175 Il 207 218 27523 126

Plus
de 500 ha 33 8 60 68 15 411 227

TOTAL 328 26 381 407 50374 414

Un peu plus de 50000 ha relèvent donc du secteur mécanisé. On remarquera


que ce chiffre est celui de la superficie possédée par les colons étrangers. En
fait ceux-ci donnent en khobza une superficie importante de terre (qui est
donc cultivée selon le système latifundiaire).
Mais certaines exploitations latifundiaires sont cultivées mécaniquement
depuis quelques années.
Les exploitations modernes peuvent être distinguées en quatre types dis-
tincts (non compris les villas d'agrément avec jardins) :
Dl - Les exploitations intensives du type «lotissement»;
02 - Les plantations ;
03 - Les exploitations mixtes ;
04 - Les entreprises agricoles extensives.

[Link] EXPLOITATIONS CAPITALISTES INTENSIVES

REPARTITION POUR SO HECTARES

Superficie
Nature Système de culture
hectare groupé

inculte 1 à usage de
parcours 3,5 stabulation
cultivable 2,5 élevage semi-
moderne ou
sélectionné

37
Superficie
Nature Système de culture
hectare groupé

jachères 2,5 25,5 céréaliculture


fourrage,
cultures non irrigué 15 maraîchage,
légumes
irrigué 8

vignoble 0,5 oliviers, agru-


plantations mes, abricotiers
verger 20,5 pour memoire

La céréaliculture est ici principalement tournée vers le blé tendre.


50 070 des emblavures en blé tendre
20 070 des emblavures en blé dur
20 070 des emblavures en orge
10 070 des emblavures en fèves, maïs, etc...
Le verger compte surtout des agrumes et des oliviers également répartis. L'investis-
sement à l'hectare est fort, il a été estimé en 1956 à plus de 5 <XX) DH répartis ainsi :
1 <XX) francs 1956 Pour 1 ha
Bâtiment . 150
Matériel . 90
Plantation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 250
Total . 490
Valeur moyenne du terrain nu . 25
Total . 515

Le poste bâtiment est très important. On doit considérer que dans l'exploitation du
«type Targa» à Marrakech, c'est une caractéristique spécifique. Ces fermes sont en
effet des villas au milieu de lotissements vivriers suburbains.

02. LES PLANTATIONS

11 s'agit là d'une cinquantaine de grandes exploitations (plus de 100 ha) entièrement


tournées vers l'arboriculture. Propriétés de sociétés anonymes, ces exploitations sont
gérées selon des normes capitalistes strictes: mécanisation très développée, condition-
nement intégré dans l'exploitation, prospection rigoureuse des marchés étrangers
(société des Vergers du Tensift, Cie agricole fruitière. etc...).
Les cultures sont principalement: les agrumes, les olives, les amandiers, les abricots,
etc... L'étude de ces exploitations reste à faire.

38
D3. LES EXPLOITATIONS MIXTES
Dans les secteurs où l'eau manque durant la saison sèche, un type d'exploitation
mixte élevage-agriculture avec jachère travaillée, a trouvé sa place. La répartition du sol
est la suivante :
pour 200 ha

Superficie
Nature Système de culture
hectare groupé

inculte 60 élevage extensif


Parcours 120 moutons (naissance
cultivable 60 et embouche)

jachère 10 orge
Cultures 50 BT et BD,
non irriguées 10 fourrage d'appoint

irriguées 30

Vergers 30 30 oliviers, amandiers,


un peu d'agrumes

Du point de vue de l'intensité de l'investissement à l'hectare, les exploita-


tions mixtes viennent loin derrière les exploitations précédentes.
1 000 francs 1956 pour 1 ha
Bâtiment 30
Matériel . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 25
Plantation ..... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 95

TOTAL 150

Valeur de la terre nue. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 10

TOTAL 160

D4. LES ENTREPRISES AGRICOLES EXTENSIVES

Il s'agit là d'une forme d'exploitation du sol extensive, de type capitaliste


sans doute, mais au sein de laquelle l'exploitant fait le minimum d'investis-
sement. C'est le type même de ce que l'on appelle parfois «l'agriculture
minière». Recherche du pN maximum par unité de capital.
Dans ces entreprises, l'exploitant intervient à deux reprises: aux semailles et
à la moisson. Les travaux sont effectués mécaniquement. Un peu avant les
pluies, labour moyen; après les pluies, labours, semailles et recroisements ; à

39
la moisson, utilisation de la moissonneuse-batteuse, chargement des sacs dans
. les camions et livraison de la récolte à Marrakech. L'intervention manuelle de
•. l'homme est pratiquement nulle. Quelques gardiens sont payés l'année durant
et bien souvent leur rémunération est complétée par l'abandon d'importantes
meules de paille. Après la moisson, les chaumes et une partie de la paille
coupée sont livrés à la vaine pâture.
Ces exploitations sont gérées par des citadins, commerçants en grains, qui
louent les terres aux propriétaires étrangers.
Nous sommes très mal informés sur l'importance en surface et en produc-
tion de ces formes d'entreprises, mais certainement plus de dix mille hectares
sont cultivés ainsi.
La répartition en surface des différents types d'exploitations capitalistes est
approximativement la suivante :
mille ha
1. exploitations intensives . 20
2. plantations . 5
3. mixtes . 15
4. entreprises extensives . 10
50

La tendance est à la diminution des catégories 1 et 3 au profit de la catégorie


4, laquelle se voit augmenté.. ~t: certaines exploitations latifundiaires.
En effet, dans un premier stade, l'exploitation intensive tend vers une
exploitation de type mixte, puis celle-ci est scindée en une partie plantation
exploitée traditionnellement et une partie céréaliculture exploitée intensive-
ment.
D'autre part les terres de rente foncière et les terres données en khobza sont
en partie vendues ou distribuées et vont ainsi alimenter d'autres types
d'exploitation précédemment décrits.

2 octobre 1972.

40
Exploitations capitalistes

Exploitations latifundiaires

Exploitations à
reproduction simple

MOBILITE ET GENETIQUE
DES EXPLOITATIONS AGRICOLES
Entretien
avec Tahar Benjelloun (*)

Q.l - Qu'est-ce, pour un Marocain, que la terre, l'eau ... ?


R. - Question bien générale. Il est difficile de donner une réponse unique,
valable pour tout le Maroc. Il y a des régions - dans le Sud - où la disposition
de l'eau est tout à fait vitale. En d'autres régions - dans le Nord - les
précipitations naturelles sont assez abondantes et bien réparties pour que ce
soit la terre qui devienne facteur stratégique de la production. Et encore cette
manière de présenter les choses répond mal à des situations concrètes très
variées : en montagne par exemple le partage des eaux peut être de type collectif,
apparemment très égalitaire, mais c'est la terre, conquise grâce à un considérable
effort humain, qui est très inégalement répartie. On trouve aussi d'autres cas,
où la terre et l'eau sont très concentrées en un petit nombre de mains,mais pas
forcément les mêmes.
En se plaçant d'un point de vue historique, disons que très anciennement
l'eau a toujours été un facteur prépondérant dans les régions arides et
désertiques, alors que la terre n'est devenue vraiment un bien rare qu'avec la
prédominance de l'agriculture sur l'élevage. Cependant je ne suis pas de ceux
qui pensent que la propriété individuelle de la terre soit un fait récent partout
au Maroc. J'ai traduit ces derniers temps un polyptyque datant de la fin du
XVlème siècle concernant les propriétés d'un seigneur du Sud Ouest, en pleine
zone aride, qui montre à l'évidence que la propriété de la terre est autant
recherchée que celle de l'eau. Evidemment, il est toujours question dans ces
sortes de documents de terres situées à proximité des sources d'eau, mais tout
de même on peut constater 1) la distinction des deux types de propriété, 2) l'égal
intérêt porté à l'acquisition de l'un et de l'autre des deux facteurs principaux
de la production à cette époque déjà.
Hors certains cas sur lesquels nous commençons seulement à avoir quelques
lueurs (concessions foncières du pouvoir politique, acquisitions onéreuses dans
les banlieues des villes, dons gracieux et biens de mainmorte ..) on doit admettre
que la propriété privée donnant lieu à des actes authentifiables opposables à
des tiers, était plus répandue, avant le XXème siècle, pour l'eau et pour les
arbres, que pour la terre. Ce qui ne veut pas dire que la terre n'était pas occupée,
cultivée et probablement possédée privativement, mais certainement au sein de
groupes de voisinage. Depuis 1912 - début du Protectorat - et surtout depuis

(0) Texte inédit, prévu pour le journal le Monde, 24 janvier 1979.

43
1956 avec l'Indépendance, c'est une toute autre affaire. Le Maroc est devenu
un pays où l'agriculture l'emporte de plus en plus sur l'élevage - évolution
certainement excessive d'ailleurs - et où la propriété privée de la terre, même
en zone semi-aride et subhumide est prépondérante. Ceci devient patent,
simplement au vu de l'extraordinaire croissance de la valeur des transactions
foncières comme au vu du niveau de la rente foncière. Dans le Maroc des grandes
plaines atlantiques, la rente annuelle de la terre nue était vers les années 20
de 1/7 à 1/6 de la production brute. Aujourd'hui, il y a peu de terres, si
mauvaises qu'elles soient, baillées au-dessous du tiers de la récolte brute;
souvent la rente est de la moitié et même l'excède.
Avec l'exécution des grands barrages d'accumulation par l'Etat, l'eau par
contre a perdu, ou plutôt perd progressivement, son ancienne qualité de facteur
stratégique dans les zones arides et désertiques. Car l'eau est aujourd'hui
desservie aux particuliers au prorata de la superficie dont ils disposent. Ceci
ne peut que renforcer la prépondérance de la propriété privée de la terre dans
la compétition sociale.
Quant au travail humain, s'il a pu être autrefois un facteur rare, la croissance
démographique et le rajeunissement formidable de la population ont fortement
modifié sa capacité de négociation. Mais il y aurait beaucoup à dire sur cette
première réponse schématique et j'espère pouvoir mieux m'expliquer là-dessus
tout à l'heure.
Le capital, enfin, est encore un facteur modeste de la production agricole,
sauf dans les fermes capitalistes modernes: environ 10 % du territoire cultivé.
L'agriculture marocaine est encore aujourd'hui une agriculture paysanne. Mais
les choses sont en train de changer à grande allure. On ne pourra peut-être pas
tenir le même langage dans une dizaine d'années.

Q. 2 -Où en est la situation agraire au Maroc depuis l'Indépendance?


R. - Si dans votre question il faut entendre que le qualificatif «agraire» se
rapporte expressement à la répartition des terres agricoles, je crois qu'on peut
résumer l'histoire agraire des 23 dernières années par la succession de quatre
phénomènes: la dévolution des terres de colonisation, la naissance de nouveaux
«colons» marocains, la création d'un secteur de Réforme Agraire, une course
plus récente à la terre encore bien indécise.
Au jour de l'Indépendance, la colonisation étrangère disposait à peu de choses
près d'un million d'hectares cultivés dans les plaines situées au Nord de l'Atlas
et dans le Sous. Au contraire de ce qui s'est passé en Tunisie, et surtout en
Algérie avec le phénomène de la «vacance» des colons, le Maroc n'a récupéré
la propriété des terres détenues par les étrangers qu'avec beaucoup de
précaution, de temps et de palinodies. Il a fallu près de dix-sept ans pour que
les dernières terres exploitées par les colons soient reprises par l'Etat (2 mars
1973). Il y a à cela bien de bonnes et mauvaises raisons mêlées. Le Maroc est,
et était encore davantage, un pays où l'agriculture dominait l'économie. Sans
doute les colons exportaient, réglementairement ou non, l'essentiel du surplus
de leurs exploitations - en tous cas pour la grande colonisation c'était la règle-.

44
L'Etat marocain avait donc là de bonnes raisons pour accélérer la récupération
de biens qui exportaient la richesse. Mais les dirigeants du pays craignaient au
plus haut point une chute de technicité avec le départ des colons qui auraient
eu pour conséquence un effondrement de la productivité et de l'économie
générale. En troisième lieu, hors quelques slogans peu précis, les partis politiques
avaient peu réfléchi aux solutions et aux cadres de la récupération de ces terres.
La seule expérience que nous avions était celle .,. des autres pays - socialistes
pour la plupart, c'est-à-dire dans des conditions socio-politiques bien différentes,
avec des moyens psycho-politiques tout à fait inverses qui impliquaient la
révolution sociale tout simplement. Une révolution agraire socialiste dans le
Maroc de 1960, c'était un peu de la politique-fiction. Quoique la générosité
des utopies socialistes fascinât la plupart des acteurs du moment, un certain
nombre doutait de leur efficacité pratique s'ils ne remettaient pas en question
leurs effets sociaux. En l'absence d'industrie et de production minière suffisante,
la prudence était de protéger l'agriculture de toute aventure inconsidérée. Voilà
pour les «bonnes» raisons, qui ont fait reculer la reprise des terres et en ont
étalé les cœurs.
Les «mauvaises» raisons ne sont pas toutes connues dans le détail. Les colons
n'étaient pas sans influence dans les milieux dirigeants traditionnalistes et
conservateurs, mais ils étaient de moins en moins soutenus par le Quai d'Orsay,
si l'Ambassade de France ne les décourageait pas. Les autorités françaises ont
conseillé aux colons d'abord de rester, et même d'investir après 1963, de ne
pas céder à la tentation d'un départ précipité. Plus subtilement, le pouvoir
s'avisait, ou était avisé, que ce million d'hectares pouvait constituer la base
économique d'une classe sociale fort capable d'encadrer la campagne, et de
succéder aux anciennes élites locales traditionnelles provisoirement discréditées.
Mais il fallait trouver dans le Maroc des années 60 des entrepreneurs modernes
- donc à l'époque surtout citadins - capables de jouer ces rôles. On trouvait
alors davantage de spéculateurs que de gentlemen-farmers. Il fallut du temps
pour les susciter. D'où cette valse-hésitation dans la «reprise», le découpage
du fonds détenu par la colonisation en statuts fonciers multiples, l'étalement
de la reprise par statut et par régions pour pouvoir contrôler, choisir, orienter
et créer cette classe de grands propriétaires fonciers. C'est aujourd'hui chose
faite: 45 010 de la superficie des terres de colonisation est maintenant détenue
par de grands propriétaires marocains, capitalistes sinon vraiment «modernes» ;
en tous cas, il s'orientent résolument vers une agriculture de grande ferme
tournée vers le dégagement d'un profit maximum.

Q. 3 -Et la Réforme Agraire?


R. -Ce fut d'abord, avec l'Indépendance, un slogan révolutionnaire des partis
nationaux: La terre à ceux qui la travaillent! Ils visaient une confiscation des
latifundiaires et des colons en vue d'une redistribution aux tenanciers et aux
ouvriers. A partir de 1961, l'Administration récupéra progressivement le concept
de plus en plus affadi dans ses projets: Charte agricole, Réforme Agricole,
Code des Investissements Agricoles. En 1966, le Ministère de L'Agriculture était
chargé de procéder à la Réforme Agraire, mais il ne s'agissait plus que de la

45
distribution des terres reprises à la colonisation et conservées par l'Etat. La
Réforme était réduite à opérer un lotissement dans les «meilleures conditions
techniques possibles». Pas de bouleversements sociaux donc, l'objectif était
«d'enrichir les pauvres sans appauvrir les riches». Plus pratiquement,
l'Administration visait à créer un symétrique à la nouvelle classe des
propriétaires capitalistes qui lui soit également attaché, une classe de petits
exploitants agricoles privilégiés et pupilles de l'Etat. Une classe-tampon entre
les grandes fermes et la masse des chômeurs ruraux. C'est. ainsi que de 1966
à 1978 près de cinq cent mille hectares ont été distribués en location-vente à
près de 60.000 agriculteurs sans terre. Il y avait, en 1971, environ 700 ()()() adultes
masculins sans terre; la Réforme Agraire a donc permis d'en caser un peu moins
de 10 070. Les 5 000 heureux attributaires annuels en moyenne durant cette
période, représentent également moins de 10 % du nombre de ruraux masculins
qui arrivent à l'âge de l'activité chaque année. La Réforme Agraire n'est donc
pas une opération sociale. Elle ne peut guère avoir d'effets économiques
décisifs : c'est une opération politique, quoique les sous-entendus de la Loi
de Réforme Agraire visent des objectifs de production. Politique, en effet, en
raison du petit nombre en chiffres absolus et relatifs de l'effectif concerné par
ces distributions et surtout en raison du cadre du choix. Les candidatures à
l'allotissement sont faites au sein des Communes Rurales (2 à 5 000 foyers
environ, soit 1 ()()() à 3 ()()() foyers «insuffisamment pourvus en terre», donc
bénéficiaires potentiels). Souvent moins de 10 % des candidatures exprimées
sont en définitive retenues à partir de critères objectifs généreux (âge, pauvreté,
métier, nombre d'enfants, alphabétisme...). L'effet psychologique est celui
d'une loterie: beaucoup espèrent accéder enfin à la terre... la fois suivante,
s'il en reste à distribuer. Ceci maintient une atmosphère d'attente et de regards
tournés vers le ciel.
Sur les 500 ()()() hectares distribués - 7 % du territoire cultivé - les résultats
économiques cependant ne sont pas à négliger, ni non plus certains aspects
socio-politiques inattendus. La preuve est faite dans le secteur de la Réforme
Agraire que les investissements et le crédit au profit des petits producteurs,
autrefois considérés comme traditionnels et archaïques, donnent de bons
résultats, c'est-à-dire que la productivité y est égale, voire supérieure à celle
des secteurs qui ne bénéficient pas, ou peu, de la sollicitude de l'Etat. En outre,
les attributaires des lots de Réforme Agraire, obligés de s'enrôler dans des
«coopératives» de services, apprennent de nouvelles solidarités, élargissent leur
horizon économique et social, et commencent de constituer des forces locales
non négligeables dans les quelques régions où le phénomène est le plus ancien.
Rien de bien spectaculaire sans doute, mais où trouve-t-on ailleurs cette
nouveauté?

Q. 4 - A votre avis aujourd'hui assiste-t-on plutôt à une concentration de la


terre ou à une certaine redistribution ?
R. Il est assez difficile de dire quel est le bilan de ce double phénomène -
concentration/distribution. D'abord parce que les statistiques foncières sont
trop indigentes. On sait bien ce qui s'est passé pour le million d'hectares

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récupérés sur la colonisation. Pour le reste, on a seulement des données
régionales fragmentaires et datées. En telle région, il y a concentration
indiscutable avec prolétarisation: je pense au Rharb notamment et au Tadla.
Dans telle autre région, les opérations de distributions, les sorties d'indivision,
l'éloignement des villes et des centres industriels, créent des conditions qui
équilibrent les transactions foncières au profit des grands propriétaires. Je crois
que personne n'a vraiment de réponse générale justifiable avec des sources
documentaires acceptables. Situation propice donc à des déclarations de
sentiments et non à des discussions objectives.

D'autant plus que nous sommes dans une période de très forte croissance
démographique. Malgré l'urbanisation, l'exode rural, l'émigration, le nombre
de foyer ruraux continue d'augmenter très rapidement. L'industrie marocaine
est actuellement peu créatrice d'emplois, en tous cas n'est pas en mesure
d'absorber le surplus d'actifs de la campagne.
L'insécurité de la mise en valeur corrélative à la concentration de la terre
et l'existence de plus d'un million d'hectares de terre sous statut réputé collectif,
rendent l'exploitation agricole marocaine précaire sur probablement plus du
tiers de la surface nationale cultivée. Les «terres collectives» dont le statut dérive
d'une loi de 1919 désuète mais non abrogée menace sans cesse les ayants droit
qui les occupent de fait, de réaménagement foncier. L'indivision, la dispersion
des parcelles, les échanges et les baux accroissent encore le nombre et la surface
des exploitation qui sont gérées à l'année. Cette précarité, autant que la faiblesse
des prix agricoles à la parcelle, est fort probablement la cause principale de
la stagnation de la productivité sur plus des trois quarts du territoire national,
c'est-à-dire en dehors du secteur de la Réforme Agraire et du secteur capitaliste.

Q. 5 - La population croît, l'industrie ne peut absorber tout le surplus


démographique des campagnes. Est-ce qu'au moins la productivité de
la terre progresse ?
R. Certainement. Rapporté à l'hectare, il y a un progrès de la productivité
indiscutable. Rapporté au travail humain, à l'emploi, per capita, c'est plus
difficile de l'affirmer. Sur les terres coloniales récupérées, après un
fléchissement, et même en certains endroits une réelle régression, la productivité
à l'hectare est remontée en volume physique. Dans le reste du pays, il y a eu
aussi progression. Nous sommes bien loin du temps où il fallait convaincre les
agriculteurs de l'avantage de l'emploi des engrais et des semences sélectionnées.
Aujourd'hui, le paysan marocain aspire à l'utilisation de moyens modernes de
production. C'est l'Etat, c'est le marché qui ne sont pas en mesure d.e répondre
à son attente. La centralisation des pouvoirs sur la technique et sur la disposition
des intrants modernes soumet la diffusion de ceux-ci à des décisions
bureaucratiques; alors qu'il est certain et éprouvé que les associations agricoles
et professionnelles seraient en mesure en quelques années de prendre le relais
d'instances aujourd'hui dépassées par l'évolution générale. Ce sont des idées
qui circulent un peu partout, mais qui n'ont pas encore de prise sur la réalité.
Plus profondement, les conditions d'accès à des techniques plus productives

47
ne manquent pas de préoccuper les agriculteurs: les intrants sont de plus en
plus coûteux et les rendent de plus en plus dépendants du marché international.
Ce n'est pas une situation propre au Maroc, bien entendu. Mais le fait qu'il
faut de plus en plus de quintaux de blé pour payer le même tracteur, le fait
que l'accroissement des dépenses est de moins en moins bien payé par un
accroissement corrélatif des revenus, retiennent les agriculteurs sur la voie de
l'utilisation des facteurs de production les plus efficients.
Prenons la question des tomates. Le Maroc bénéficie d'un avantage climatique
de précocité de 15 à 30 jours en moyenne sur le Sud de la France, parfois même
un peu plus selon les années. L'entrée de l'Espagne, du Portugal, de la Grèce
dans le Marché Commun, entraînera l'érosion de cet avantage. Jusqu'ici la
tomate marocaine était, pour l'essentiel, produite en plein champ avec une
productivité plus réduite qu'en Europe certes, mais l'avantage de la précocité
était décisif, en tous cas suffisant. Demain, le Maroc sera contraint de produire
sous serres-il a commencé d'ailleurs, efficacement - c'est-à-dire qu'il sera
contraint d'accroître considérablement l'investissement et sa dépendance à
l'égard de l'Europe, car une partie importante des intrants seront importés.
Une telle évolution entraîne aussi en France des difficultés pour les agriculteurs,
mais au moins crée-t-elle des emplois dans le secteur industriel,dans le même
espace économique national.
Au Maroc, la dépendance économique à l'égard des grandes puissances
industrielles est telle que la demande supplémentaire d'intrants ne peut être que
défavorable à l'économie générale du pays, tant que ces intrants ne sont pas
élaborés sur le sol national.

Q. 6 - Vous avez fait, il y a maintenant dix ans, une enquête sur la jeunesse
rurale, et vous mettiez en évidence un certain désabusement, sinon un
refus de la situation créée au jeune à la campagne. Seriez-vous toujours
d'accord avec cette conclusion? En d'autres termes, quelle est la situation
des jeunes à la campagne aujourd'hui?
R. - Il Y a dix ans, avec Mekki Bentahar et quelques chercheurs, nous
découvrions un phénomène nouveau concernant la jeunesse rurale au Maroc:
la monétarisation des rapports de production, et en particulier le fait qu'un
nombre sensible et croissant de jeunes refusaient le travail chez leurs pères parce
qu'il n'était pas rémunéré. C'était alors un phénomène en germination.
Aujourd'hui je n'ai pas les moyens factuels de mesurer sa progression. Mais
je crois pouvoir dire que dans les grandes plaines du Nord de l'Atlas, il est
de règle qu'après 15-16 ans, un jeune ne travaille plus comme autrefois dans
l'exploitation familliale.
L'extraordinaire développement des petits centres et leurs effets sur les
modèles de comportement, la relative liberté - menacée - qui règne, le cinéma,
la télé, le tabac... potentiel sinon accessible, attirent souverainement les jeunes
en quête de n'importe quel expédient. Au village, les salaires ont tendance à
s'établir au niveau urbain, sans exactement y parvenir. Si ces salaires sont très
supportables pour les grandes exploitations, pour les micro-propriétaires ou
simplement les exploitations paysannes, de tels salaires sont incompatibles avec

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les conditions de la valorisation de la production. Jusqu'à 15 ans, les parents
parviennent à retenir leurs fils au prix de leur seul entretien Au delà de cet âge,
la solidarité familiale n'est plus tout à fait suffisante pour empêcher le jeune
d'aller se placer ailleurs.
Mais les considérations économiques, pour principales qu'elles soient ici, ne
sont pas les seules. De nouveaux usages sont en train de naître. Les jeunes
acceptent de moins en moins d'être exploités au su et au vu de ceux qui les
connaissent. Inconnus dans d'autres contrées, ou dans les petits centres, ils sont
prêts à être plus exploités encore sous l'empire de la nécessité immédiate, mais
pas chez eux.
Les conséquences sont d'une part la juvénilisation du travail agricole avec
la menace que ceci fait peser sur le niveau de la technicité et de la scolarisation,
et de l'autre une monétarisation des rapports sociaux plus rapide que
l'organisation du marché de la production. Ces phénomènes accroissent la
sensibilité des exploitations paysannes aux problèmes de trésorerie et d'équilibre
économique.

Q. 7 - En tant que sociologue, vous faites donc des observations sur les
campagnes au Maroc. Quels sont les effets de ces remarques ? Plus
généralement, quel rôle politique joue le sociologue dans un pays du
Tiers-Monde?
R. - La sociologie rurale marocaine, celle de l'Indépendance, celle des
nationaux est encore bien jeune. Son influence n'est guère sensible au-delà de
cercles très étroits d'universitaires, de cadres de l'Administration ou de
politiciens citadins pour la plupart. Elle n'est pas encore parvenue à se dégager
de son environnement proprement universitaire, ni à être réellement
indépendante des pouvoirs publics. Cela ne veut pas dire qu'elle soit strictement
astreinte; mais enfin les seules études possibles sont celles qui sont autorisées,
ou mieux encore commandées.
Le gros retard est dans l'extrême difficulté que les sociologues ruraux au
Maroc rencontrent à faire participer les paysans à la définition même des
problèmes étudiés. Nous aimerions bien au fond que ce soient les ruraux
eux-mêmes qui posent les questions et nous demandent de leur fournir les
informations, plus générales qui leur manquent. Aujourd'hui nous jouons trop
un rôle inverse, un jeu dangereux au fond, mais sans lequel il n'y aurait pas
de sociologie rurale du tout. En fait, nos études - bonnes ou mauvaises -
augmentent le pouvoir des ingénieurs, des bureaucrates et des politiques. La
collecte d'informations, la construction de modèles d'explication qui enjambent
les considérations partielles que peuvent seules appréhender la plupart des ruraux
aujourd'hui au Maroc, tout ceci crée de nouvelles réalités, de nouvelles «vérités»
censées être plus rationnelles, mais de plus en plus séparées de la rationalité
populaire. Les sociologues sont responsables de l'extraction d'une matière
première brute: l'information, et de son retour probable sous la forme élaborée
d'actions étatiques. Je dis que dans le stade actuel, il est probablement difficile
de faire autrement. La sociologie marocaine est encore une sociologie de classe

49
au profit des dominants, en définitive peu différente de la sociologie coloniale.
Mais, ou bien on renonce à partir des faits et on se réfugie dans une logomachie
dogmatique, ou bien on prend les risques inhérents à l'approche du réel dans
une situation politique générale peu favorable aux masses populaires. Nous
sommes quelques-uns à penser que cette voie est la meilleure, en attendant que
le rapport des forces sociales permettent de tirer un meilleur profit de la masse
documentaire réunie. Entre temps, d'autres se serviront de ces documents?
Nous n'avons crainte qu'ils en fassent un trop constant usage: les sociologues
au fond dérangent plus qu'ils ne servent. Les dirigeants aiment les recettes peu
coûteuses, à effets immédiats. On ne trouve guère ce genre de marchandise-
miracle dans les études jusqu'ici publiées.

Q. 8 - Mais vous, plus personnellement, en quoi consiste votre travail? Quels


sonts vos objectifs ?
R. - Je suis enseignant dans un Institut Agronomique et Vétérinaire. Mon
enseignement porte sur la sociologie rurale marocaine. Je poursuis des recherches
personnelles dans ce domaine, et j'alimente mes cours avec ces études. Je tente
avec quelques autres de créer les conditions d'une meilleure approche personnelle
des problèmes ruraux par mes étudiants et mes collègues en organisant, dans
le cadre de l'Institut, des stages sur le terrain. L'Institut Agronomique et
Vétérinaire Hassan II offre de ce point de vue des conditions exceptionnelles
dans un pays comme le Maroc : les étudiants peuvent en effet résider de
nombreuses et longues périodes chez les agriculteurs, très librement et en
l'absence de tout formalisme administratif. Nous sommes loin d'avoir retiré
encore tous les avantages pédagogiques humains d'une telle situation, mais nous
progressons, je crois, dans ce sens.

Q. 9 - Y a t-i1 de plus en plus de chercheurs et étudiants marocains qui se


dirigent vers l'étude de la société rurale?
R. - Oui, c'est indéniablement le ruralisme qui est actuellement le secteur
le plus attractif pour les chercheurs en sociologie. J'en suis personnellement
très satisfait et en même temps je regrette que d'autres secteurs tout aussi
importants ne soient pas actifs.
Il y a des raisons historiques et politiques à cela. Le monde rural a longtemps
dominé la société marocaine. Sous la colonisation, l'ethnologie, l'anthropologie
privilégiait l'étude de la campagne, _disons-le, des formes les plus «archaïques»
de la société. Nous héritons déjà de ce courant. Avec l'Indépendance,
l'agriculture a été très tôt déclarée secteur prioritaire. Les premières études n'ont
pas porté sur l'habitat, l'industrie ou le tourisme, mais sur le développement
rural. Les premières équipes de recherche constituées par le gouvernement
indépendant comprenaient systématiquement un sociologue.
Aujourd'hui, il ya une douzaine de sociologues ruraux au Maroc. C'est peu
pour un pays où la campagne pèse d'un tel poids dans la société civile, mais
il n'y a pas d'effectif comparable dans les autres spécialités.

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L'urgence aujourd'hui est de sortir la sociologie rurale de l'étude des situations
marginales et de l'orienter fortement vers les secteurs ruraux en pleine
transformation.

Q. 10 - Quelles sont les autres sociologies qui vous paraissent devoir être
développées ?
R. - La sociologie urbaine bien sûr. La sociologie de la famille [Link]. Ces
deux spécialités sont en train de devenir attractives avec les études sur la situation
de la femme. Mais je m'étonne que la sociologie de l'Administration, de l'Etat
n'ait pas été ouverte, ni celle de la pratique religieuse. Il y a bien un chercheur
marocain qui a inauguré la sociologie des partis politiques, mais il y aurait encore
beaucoup à faire. La sociologie de la Communication attend un initiateur.
D'autres domaines comme la Jeunesse, les sociabilités, la délinquance, ...

Q. Il - Comment le pays reçoit-il les implications de la politique générale qui


se décide loin de lui?
R. - Bien sûr, la plupart des décisions de politique économique sont très
centralisées. Que dis-je? centralisées, situées hors du territoire national. Le
Maroc est très largement dépendant du financement international. On ne fait
pas qu'emprunter des capitaux. Avant, pendant, après l'investissement il y a
des «experts qui se penchent sur les projets», et ceux-ci sont chargés au minimum
de faire des suggestions, au plus de rédiger eux-mêmes, les «requêtes» et les
conditions de ces requêtes ... On emprunte donc aussi des idées. Il y a
probablement une certaine cohérence entre la succession des idées que véhiculent
séparément et successivement la Banque Mondiale et chacun des financements
bilatéraux des pays industrialisés et pétroliers, mais une cohérence au profit
de qui?
Au niveau plus immédiat de l'exécution, la population «bénéficiaire» ne peut
même pas percevoir les éléments de cette cohérence, et l'administration
exécutante pas plus qu'elle. Il y a une série d'actions dont la justification
enjambe et dépasse les particuliers et les groupes locaux. Tout le jeu consiste
pour les acteurs sociaux à tirer le meilleur parti personnel de ces aubaines, de
ces contraintes, de ces aléas. Il serait vain de se demander avec le peu
d'informations dont elles disposent, comment les populations concernées
peuvent se faire une opinion rationnelle. .

Q. 12 - Mais les députés ruraux, sont-ils alors de purs figurants? Ne peuvent-ils


être les porte-parole de la population ?
R. - La plupart des représentants n'ont pas été élus sur la base de programme
d'action, mais sur l'appartenance à des réseaux de fidélité. Peu de candidats
ont fait campagne sur la base d'un projet de politique générale. Je n'ai pas
de chiffres précis en tête, disons qu'un tiers seulement a été élu au nom de partis
politiolles affichés. Mais plus grave encore, très peu ont fait campagne sur la
base l , 1 programme précis d'action au profit de leur circonscription. Plus
prée: ,elllent encore, les votes ont trop souvent, à la campagne, ignoré les

51
programmes et se sont portés sur les personnalités et leurs liaisons avouées ou
non à telle ou telle étiquette. De sorte que les élus ne sont guère tenus de réaliser
le moindre projet.
Ceci dit, il s'en faut de beaucoup que les élus, même proches du gouvernement
approuvent du fond du cœur les choix effectifs d'actions que l'administration
a préparées souvent avec beaucoup de discrétion, et même sans malice. Les
projets sont là ! Finançables, proposés en bloc dans un budget. Ce n'est jamais
le moment de remettre en question ce qui a été délibéré ailleurs. N'étant pas
à la source du pouvoir et n'ayant pas la décision d'entreprendre, il serait malvenu
et tout à fait inefficace pour les élus de renvoyer les projets. On explique que
cela n'est qu'une situation provisoire, un stade de mise en train, et que mieux
préparés et mieux entraînés «ils» participeront, voire !

Q. 13 - On a l'habitude d'entendre dire que les ruraux sont des Musulmans


plus pratiquants que les citadins. Croyez-vous que l'Islam se renforce
dans les campagnes plus que dans les villes?
R. - Ecoutez, je suis loin d'être un spécialiste de ces affaires et je suis
personnellement très peu qualifié pour porter un jugement là-dessus. Il n' y
a pas d'études sérieuses dans ce domaine. Je n'ai sur cette question au fond
que des idées générales, des ... croyances subjectives. Je pense que les ruraux
vivent leur foi différemment que les citadins, ce qui n'introduit aucun jugement
sur leur plus ou moins de foi. Les activités rurales sont plus compatibles avec
les coutumes pratiquantes dans ce finistère de l'Islam, que les nouvelles activités
citadines. Les horaires, le rythme de travail, la présence de la nature, la vie
culturelle, l'horizon quotidien des édifices et des lieux, sont plus propices à la
religiosité traditionnelle. C'est aussi vrai pour les médinas traditionnelles, mais
davantage menacées par le siècle. Dans les villes nouvelles, dans les bidonvilles,
les petits centres, la situation est tout à fait déchirante économiquement,
socialement, moralement, et il est naturel qu'il en soit de même du point de
vue religieux. Localement les pratiquants sincères n'ont aucun autre modèle
à proposer que la forme traditionnelle. Il n'y a pas eu jusqu'ici d'innovations,
de formes spécifiques pour donner une autre pratique à la même foi, et fournir
une réponse crédible aux interrogations du siècle. L'Islam ne peut se pratiquer
que comme il y a un siècle, des siècles: et tout a tellement changé que seuls
ceux qui vivent encore comme autrefois sont en mesure de vraiment respecter
la tradition, dans les gestes admis de la religion.
Pour retenir les modernes dans la pratique religieuse, les bonnes paroles ne
suffisent pas. Il faudrait qu'il existât de nouveaux modèles prestigieux, des
activités, des lieux nouveaux, des volontés bénévoles ... Ces absences expliquent
peut-être des germinations profondes et souterraines de rigoristes intolérants.

Q. 14 - Que pensez-vous de la manière dont les marabouts sont utilisés


aujourd'hui comme substituts des asiles?
R. - Je crois voir à quelles situations précises vous faites allusion. Je pense
qu'il faut placer cela dans le cadre plus général des fonctions des activités
mystico-religieuses dans la société dite traditionnelle, c'est-à-dire dans la société

52
laissée en marge de la modernisation, dans les zones prolétarisées, où les
confréries religieuses assurent justement certaines des fonctions que l'Etat
moderne censé être omnipotent est incapable d'assumer. Sans doute la
compréhension du phénomène ne peut se réduire à ses seuls aspects
fonctionnalistes mais enfin dans le cadre de cet entretien, j'en resterai là.
Comme tous les hommes, les ruraux au Maroc cherchent des réponses à leurs
interrogations. Devant l'étonnante transformation du monde, ils ne peuvent
interpréter eux-mêmes les textes sacrés; ils doivent passer par le commentaire
de spécialistes si je puis dire. En Islam, il n'y a pas vraiment de clergé. En théorie,
tout homme suffisamment instruit peut s'autoriser à expliquer le message. En
pratique, c'était jusqu'ici les Chorfa et les saints qui le faisaient, non tant
d'ailleurs par la tenue de «séances» didactiques, mais par leur comportement,
leurs attitudes, leurs conseils. Ces santons, qui ont hérité de l'aura de leurs
ancêtres, soignent l'inquiétude populaire par la montre, l'extase, la fête, la
communion. Il existe dans chaque région toute une série très complète
d'administration du charme, du charisme, et tout rural sait où s'adresser si sa
femme n'a pas d'enfant, si l'eau du Ciel tarde à tomber. .. La mise au point
de ses charmes n'est pas un fait unilatéralement manipulé par le santon, elle
est le résultat, sorti du fond des âges, de rapports dialectiques entre les ouailles
qui demandent et les saints qui accordent leurs grâces dans certaines conditions
d'épreuves jugées propices à la liquidation de l'inquiétude ou du désarroi. Que
certains desservants de sanctuaires abusent de cette situation, c'est un fait
d'évidence qui n'est jamai~ assez dénoncé. Je pense par exemple à l'enfermement
scandaleux et clandestin de débiles mentaux. nne soit dénoncée aussi l'utilisation
politique de certains moussem-s (foires religieuses), c'est aussi une question à
débattre, encore qu'on ne s~che pas trop si certains dirigeants n'encouragent
pas ou ne se portent pas à la tête d'effervescences que de toutes manières ils
ne pourraient guère empêcher. Mais que l'on condamne le mysticisme parce
qu'il n'est ni la vraie religion, ni une thérapeutique rationnelle, je crois qu'il
ne faut le faire qu'en apportant des solutions de rechange. C'est plus facile
à énoncer qu'à exécuter.

Q. 15 - Quelle culture prévaut aujourd'hui à la campagne?


R. - Là encore, combien il est difficile de donner une réponse générale! Cela
dépend tellement de la région à laquelle on se réfère. Je serais tenté d'affirmer:
«une décùlture» ! Comme si une absence de culture était possible. D'une manière
très générale la presse écrite et la télévision n'ont pas encore pénétré dans les
campagnes d'une manière suffisante pour y créer des situations nouvelles. La
radio et les fêtes traditionnelles sont les manifestations le plus apparentes de
la culture. L'école «moderne», inadaptée aux conditions dans lesquelles vivent
les ruraux est en quelque sorte une enclave presque extraterritoriale; en tous
cas elle ne peut être une source importante de culture. Les écoles traditionnelles
(le msid, les médersa-s) perdent progressivement de leur importance et de leur
prestige, sauf dans certaines régions particulières: Sous, Rif, Jbala.... La culture
repose en large partie sur la transmission orale, vocale. Ceci est séculaire, mais
ce n'était pas autrefois combattu par les nouvelles manières de vivre.

53
Le foisonnement, le bouillonnement de la culture populaire est actuellement
indiscutable dans les contes, les récits, les chansons, les adages, les allusions
aiguës, les jugements perfides portés sur l'époque, les puissants, les parvenus.
Culture dominée, quasi clandestine, souterraine qui déborde parfois dans les
reprises édulcorées de groupes folkloriques ou des formations à la mode - je
pense aux premiers temps des Jil Jilala et des Nass al-Ghiwane. Il y a des
trouvères, des troubadours, des«flatteurs» (meddaha-s) qui ensemencent toute
une vallée, toute une région, en quelques jours dès qu'un événement
d'importance appelle un jugement populaire. Tout cela n'apparaît guère dans
la littérature écrite. Les ruraux ne sont pas enfermés dans une culture
traditionnelle arrêtée, sclérosée; loin de là, l'autre culture importée, les manières
nouvelles l'ont depuis toujours traversée, bousculée. La culture rurale est en
marche, mais elle diffuse peu au dehors; sauf exception, elle est centripète,
alors que la culture urbaine est centrifuge et s'alimente de trains d'ondes
renouvelés d'Orient et d'Europe.
Un manque d'écriture marque la culture populaire rurale. Il faudrait des
journaux, des journaux écrits par et pour les ruraux. Est-ce un rêve ?
L'extraordinaire réussite de Akhbar as-Souq (Nouvelles du Marché) peut faire
réfléchir. .. et craindre la diffusion d'une sous-culture, et encore une domination
citadine.
Mais enfin il y a un besoin énorme de lecture à la campagne.
Peut-on éviter de parler de la langue écrite justement? Peu de romans, peu
de chroniques, peu d'anecdote~ ":Jnt offerts au public dans la culture populaire
marocaine. Entre la poésie échappée vers l'irréel et une langue pénale - celle
des discours, des conseils, des ordres, des lois - tout aussi irréelle d'un certain
point de vue - il n'y a rien. Qui écrit sur la vie de tous les jours, sur la vie concrète
pour aider les lecteurs à se comprendre dans le monde? Le réalisme n'a pas
d'auteur. Pense-t-on qu'il n 'a pas de public?
Plus largement, on peut se demander pourquoi la littérature maghrébine de
langue arabe n'a connu que le fiqh (exégèse doctrinale de jurisconsultes),
l'hagiographie et l'historiographie si l'on écarte quelques auteurs de génie
exceptionnels. Serait-ce l'abîme qui sépare la langue parlée de la langue écrite
qui explique la rupture entre les clercs et le peuple ? La fermeture, le
cloisonnement entre culture populaire et culture élitiste est bien connu dans
d'autres pays, on peut se demander si le phénomène n'est pas autrement plus
grave au Maghreb.
Qui osera le premier engager une littérature populaire en langue parlée?

Q. 16 - Et le problème berbère?
R. - Voilà bien le genre de faux-vrai problème que le Maroc, que le Maghreb,
traîne encore comme un boulet. On a dit assez la confusion créée par la politique
coloniale qui a élargi la distinction entre groupes linguistiques indiscutables
(arabophones / berbérophones), en opposition totale de cultures et en une
distinction d'alliances politiques. Aucune des dichotomies affirmées -ruraux /
urbains, nomades / sédentaires, pasteurs / agriculteurs, démocrates /

54
autocrates, Makhzen / siba, laïcs / religieux etc... etc .. n'a résisté à l'analyse
et n'a donné lieu à des correspondances significatives. Il s'agit bien dans sa
totalité d'un montage absurde qu'aucun savant, aucun spécialiste n'a confirmé.
Il y a bien au Maroc de grandes variétés de genre de vie et de culture; c'est
même une des caractéristiques que la courte occupation coloniale n'a pas permis
d'éroder et d'abaisser au niveau de la culture importée. Mais cette variété, cette
richesse sont des faits régionaux globaux qui n'impliquent nullement une division
de la nation ou une opposition culturelle.
Eh bien, voilà plus de vingt ans que le Maroc est indépendant, vingt ans qu'il
a d'évidence balayé ce genre de billevesées, mais la langue berbère n'est toujours
pas enseignée, ni même étudiée en faculté parce qu'on craint de réveiller on
ne sait quel fantôme de la division nationale créée par le colonialisme.
Moyennant quoi, le berbérisme, c'est-à-dire un culte de la différence ethnique
et linguistique, s'alimente de ce silence de la culture officielle. Certes il y a de
courtes émissions radiophoniques en langue berbère (tamazirt et tachelhit), mais
il s'agit soit de folklore musical, soit de la même parole pénale dénoncée tout
à l'heure. Rien sur la vie même de cette langue, de cette culture exceptionnelle,
rien pour tenter de sauver, de conserver, d'entretenir un patrimoine qui intéresse
près de cinq millions de locuteurs, le plus important groupe linguistique berbère
dans le monde.
Ce qui n'empêche pas les bazaristes de Marrakech de qualifier de «berbère»
un grand nombre de bijoux ou d'objets qui à l'évidence ne le sont pas, mais
sont des vestiges de l'artisanat israélite ou de l'artisanat maure, parce que les
touristes européens croient berbère tout ce qui au Maroc n'est pas «oriental».

Q. 17 - Est-ce que l'élite citadine fassie est toujours prépondérante dans


l'appareil du pouvoir et des finances?
R. - Globalement oui! C'est une longue histoire. Il faut probablement pour
la comprendre remonter jusqu'à la Reconquista, et la venue à Fès, Tétouan,
Salé... des grandes familles musulmanes et israélites d'Andalousie. Depuis des
siècles ces familles ont dominé la vie culturelle et commerciale de la capitale
du Nord. Elles étaient les plus instruites, les plus ouvertes sur le monde, les
mieux préparées au commerce international. Quelques traditions du commerce
à longue distance en bordure du Sahara se sont perpétuées (Sous), mais d'une
toute autre manière - on peut rapprocher ces dernières des pratiques m'zabites
ou djerbiennes.
Avec le Protectorat, les élites citadines ont été les premières à concevoir dans
son ampleur, au-delà du simple et immédiat patriotisme, les implications de
la domination coloniale: sur la culture musulmane et aussi sur leurs activités
commerciales elles-mêmes. Là sont nées les premières contestations modernes
de l'impérialisme, mais aussi les premiers héritiers instruits à l'école de l'Europe.
A l'Indépendance, toutes les grandes familles de Fès avaient des fils dans
les universités et les grandes écoles françaises. Les élites rurales étaient dans
l'Armée ou à l'Ecole militaire. Je simplifie, mais la réalité ici est presque aussi
caricaturale. Il est naturel que le gouvernement indépendant ait puisé dans ce

55
vivier des grandes familles fassies pour y trouver un personnel politique,
administratif et technique pour gérer un appareil d'Etat très comparable à celui
légué par le Protectorat, puisqu'il appliquait au fond les mêmes normes.
Situation nouvelle à l'échelle de l'Histoire: autrefois le pouvoir central au Maroc
prenait plutôt ses serviteurs dans l'armée. A voir ce qui se passe un peu partout
en Afrique, rien ne garantit que le phénomène soit irréversible.
L'osmose entre la haute administration et les milieux d'affaires explique la
prise d'un quasi monopole de la direction du pays à Rabat et Casablanca par
la bourgeoisie citadine. Bien entendu il y a des out-siders : je pense notamment
à l'entreprise, au commerce intérieur de gros et de détail, aux ateliers de montage
et de petite fabrication où des mutants du Sud Ouest se sont taillé des fiefs.
L'avantage culturel des grandes familles et de leur système de relation est
difficile à réduire pour les nouvelles générations qui sortent des facultés et des
grandes écoles avec le handicap d'une extraction plus modeste. Prosaïquement,
les places sont prises! La mobilité sociale est forte, mais ... en dessous de ces
grandes familles. Comme autrefois, c'est le passage au pouvoir - directions
centrales, ministères ... - qui permet aux personnes de petite origine d'accéder
à la renommée, au capital et à la réussite sociale.

Q. 18 - Comment qualifieriez-vous la société marocaine aujourd 'hui ?


R. - La société marocaine est encore en 1979, vingt-ans après l'Indépendance,
une société dominée par les grandes puissances industrielles. Cette société n'est
pas en transition, c'est-à-dire qu'elle ne s'est pas formé un projet de société
cohérent assez crédible pour obtenir un consensus suffisant de l'ensemble de
la nation. Elle ne cherche pas à liquider u;- ancien ordre des choses pour en
construire un nouveau. La société marocaine vit sur son inertie, elle veut
profondément se perpétuer dans son être, les yeux tournés vers un âge d'or
traditionnel révolu, à quoi on espère ajouter de la technologie moderne. Elle
veut ignorer que la colonisation a été, que l'impérialisme demeure, que
l'industrialisation est, pour une longue durée au moins, un phénomène
irréversible qui va entraîner de profonds changements à la périphérie de
l'Europe.
Les dirigeants, même quand ils l'affirment, ne prennent pas suffisamment
en compte les effets de la croissance démographique. Le Maroc d'aujourd'hui,
est deux fois plus peuplé que le jour de l'Indépendance, il y a vingt-trois ans.
La moitié de la population a moins de dix-huit ans et les trois-cinquièmes n'ont
pas connu le Protectorat.
Face à l'ampleur de cette situation nouvelle, les politiques proposées sont
courtes, indigentes et médiocres. La centralisation rend important un Etat qui
se déclare omnipotent. La décentralisation est encore un phénomène timide,
imprécis, une simple hypothèse administrative.
Dominée, drainée par les grandes puissances, la société marocaine n'a pas
en mains les moyens de sa transformation : un projet national et une
accumulation interne qui permettent de mobiliser les énergies et payer le prix
de la transition.
D'où la nécessité pour les élites dirigeantes de bricoler, de faire du nouveau
avec de l'ancien, en confiant aux structures traditionnelles emboîtées (tribales,
caïdales, confrériques ...) l'encadrement et la gestion au moindre coût du court
terme sans cesse reconduit. C'est pour cela que j'ai parlé de société composite
pour opposer cette espèce à la société de transition.
La question que l'on peut se poser cependant est de savoir s'il est possible
en l'état actuel d'imaginer un modèle crédible de société qui recueille un
consensus suffisant étant donné l'extraordinaire variété, étalement et
émiettement des intérêts et des opinions. Vingt-trois ans de composition, de
compromis et de bricolage des structures nationales, à quoi il faut ajouter
quarante-quatre ans de Protectorat, et cinquante années d'affaiblissement
économique, ne permettent peut-être plus d'ouvrir sur des solutions claires et
acceptables pour un ensemble assez large de forces sociales.
Ne faut-il pas craindre que de grandes épreuves viennent à point nommé pour
décanter et coaliser ces forces et dégager une ligne? Auquel cas le plus urgent
n'est peut-être pas le projet national - lequel risque fort de déboucher sur une
nouvelle trouvaille dogmatique et totalitaire - mais le développement de forces
sociales, de groupes , de mouvements plus autonomes, plus libres , plus
démocratiques. La société marocaine devenant une somme de courants
solidaires, contractuels ou en compétition, plutôt qu'un impensable modèle
froid.

57
La sociologie rurale pour quoi faire? (*)

1- LA SOCIOLOGIE RURALE POUR QUOI FAIRE?

La connaissance serait faite pour transformer le monde. Certes, mais par


qui? Pour qui? Vaste débat! A partir de ce seul principe on peut attendre le
meilleur et le pire, le pot pourri où intimement se mêlent des volontés et des
intérêts.
Nul doute que des finalités sociales, plus ou moins vaguement pressenties
dans la courbe d'une biographie puissent présider au choix d'une profession
ou d'un secteur de recherche. Mais plus largement la conjoncture ouvre à
l'occasion des perspectives qui ne s'éclaircissent que peu à peu. On peut se
retrouver chercbeur en sciences sociales dans tel domaine, tel secteur, tel
emploi, avant d'avoir délibéré d'une stratégie générale et plus souvent à côté
ou hors d'une stratégie générale impliquant une large connaissance du monde
autre que dogmatique. En d'autres termes plus triviaux, on est dans la place
avant d'avoir pu beaucoup y réfléchir, enfin, c'est le cas le plus constant... On
doit faire avec, c'est-à-dire tenter d'ajuster au mieux son tir dans un champ
qui existe avant nous.
Un champ! Si les oiseaux chantent, nous apprennent les ornithologues, ce
n'est pas pour le plaisir de nos oreilles, mais pour s'affirmer sur un territoire;
ils poussent leurs cris pour repousser le cri des autres. Les grands carnassiers
pissent aux limites de leurs terrains de chasse. Les universitaires, chercheurs et
gens de plume discourent, publient, impriment pour baliser leur champ, y
assurer leur place, s'élever dans une hiérarchie, accroître leur capital symbo-
lique et vivre de la rente directe et indirecte de celui-ci. Rente directe misérable
des droits d'auteurs et modeste du cursus universitaire; rente indirecte de
prestige dans leur corps, leur parti, leur société, et la constellation internatio-
nale (colloques, conférences, invitations, missions).
La sociologie rurale, la sociologie tout court, toute entreprise, scientifique
ou autre, n'échappe pas à cette règle sociologique, que l'activité sert d'abord
l'acteur. Que celui-ci ne se cache pas derrière une fausse morale ou le plaisir de
se dire au service des autres, il se sert lui-même en premier; et ceci peut souvent
expliquer beaucoup de choses dans sa démarche scientifique, souvent plus que
sa rigueur, son intelligence ou l'ampleur de ses connaissances. Bien sûr, il y a
(.) Ce texte devait servir d'introduction à un manuel de sociologie rurale en préparation.

59
des stratégies plus courtes que d'autres, plus dévoilées, moins subtiles, plus
impatientes, mais tous nous nous agitons pour gagner une place au soleil
même si nous risquons parfois de la passer à l'ombre.
Ceci étant dit et entendu, nous devons livrer une certaine marchandise, en
l'occurrence ici de la sociologie rurale. C'est le moment de se demander de
quoi il s'agit.

2- DEONTOLOGIE (1)

L'exercice répété d'une activité scientifique dans un champ défini débouche


au fil des années sur l'acquisition d'une sorte d'avantage professionneldans la
connaissance de ce domaine, et dans la capacité à en traiter les informations.
La nécessaire division du travail scientifique institue des spécialités. Celles-ci
donnent des titres, découpent des fiefs, ouvrent sur des pouvoirs.
A tout citoyen est reconnu le droit de parler de sa propre société, mais on lui
dénie, en général, celui d'avoir plus qu'une opinion, d'apporter plus qu'un
témoignage, au milieu d'autres témoignages. Le sociologue, lui, est censé être
armé d'une méthode au moyen de laquelle il totalise, puis dépasse, surplombe
et transcende, la masse des informations.
Le chercheur devrait donc savoir plus, savoir mieux. Ce qu'il dit, non en
tant que citoyen mais en tant que sociologue, lui donne des pouvoirs sur
l'opinion, et aussi sur l'accumulation de la science. La matière imprimée en
effet a son autorité propre, probablement surfaite. L'écrit durable, diffusable
dans d'autres continents, est repris en référence dans des conceptions plus
vastes, par des chercheurs lointains, qui n'ont guère le loisir d'en approfondir
les sources.
Ne surestimons pas cependant le poids actuel des sociologues dans la société
civile. Au total, les hommes pensent, parlent et agissent sans se soucier exagé-
rément d'eux. Et c'est tant mieux pour la démocratie! Rien ne serait plus
grave que de reconnaître le moindre ascendant sur autrui à ceux qui se sont
enfermés dans l'angle étroit de leur spécialité. Mais ne sous-estimons pas non
plus les dangers de la" pénétration insidieuse et sournoise de produits intellec-
tuels frappés au label de la science. La science peut aussi bien être le cheval de
Troie des totalitarismes. La poursuite excessive d'une méthode, au point d'en
déclarer l'excellence universelle, ouvre sur le manichéisme et la barbarie.
L'article, l'ouvrage publié, apportent des munitions aux politiques et aux
dominants, et alimentent leurs controverses: ils y puisent - sinon leurs idées
- du moins des faits à mobiliser à la rescousse de leurs dogmes. De ce fait, le
sociologue est toujours au service du pouvoir, des pouvoirs, quel qu'en soit le
camp.
Le chercheur en sciences humaines ne peut échapper à la question de sa
place dans la société. L'approfondissement déontologique vise à identifier ces
pouvoirs possibles, à contrebalancer la montée potentielle des savoirs par des

(1) Science des devoirs - des devoirs qu'impose aux professionnels l'exercice de leur métier.

60
devoirs de réserve et de probité; il vise aussi à une dénonciation préalable des
risques que la science fait peser sur la société. L'ascèse déontologique est aussi
nécessaire à la qualité de la recherche que l'exercice de la méthode.
Chaque sociologue est sommé de repérer les pouvoirs qu'il prend dans la
société qu'il étudie, d'examiner les mécanismes d'établissement de ceux-ci, de
découvrir les moyens de les contenir pour en empêcher l'abus, d'apprécier sa
véritable place et d'édicter une sorte de code moral de l'exercice de ses prati-
ques.

SOCIOLOGIE DE LA SOCIOLOGIE RURALE MAROCAINE

La sociologie rurale vise à la connaissance de la société rurale. Elle n'est pas


le fait des ruraux mêmes, au moins pour le moment, et semble-il pour une
longue période encore. Certes il y a, et il y aura, des sociologues marocains
d'origine rurale qui étudient (et étudieront) la société rurale. Mais la question
de leur origine n'est pas un test d'appartenance à la société rurale. C'est leur
situation présente, leur enracinement actuel, leurs perspectives personnelles,
qui définissent mieux leur insertion dans la société.
Aujourd'hui, les sociologues ruraux sont tous des citadins ou des citadi-
nisés. Ceci ne limite en rien leurs droits, ni ne réduit non plus leurs talents,
pour étudier la société rurale (2). Ils ont simplement, de ce fait, un point de
vue particulier qui est propre à leur position spécifique. Il convient d'analyser
celle-ci et d'en tenir compte.
En tant que réflexion sur la société, la sociologie implique la distanciation,
c'est-à-dire la réalisation de ce minimum de rupture vis-à-vis de soi-même et
de son groupe, qui est nécessaire à l'objectivisation. Mais le danger est peut-
être ailleurs : la sociologie marginalise et se marginalise. Aussitôt, elle est
menacée par deux excès: la neutralité et la manipulation.
La neutralisation est un refuge confortable. C'est le point de vue de Sirius
d'où le sociologue examine avec des yeux d'entomologiste la société et les
hommes en train de se débattre dans leurs gros et minuscules problèmes pré-
sents à l'échelle de l'Histoire et de la Planète. Le discours de la sociologie
neutre n'est pas sans intérêt pour la Société: il donne du recul, le sens des propor-
tions et de la relativité. Mais il est trop souvent inopérant, lasse le citoyen
impatient d'agir, et laisse sans réponse les questions immédiates et brûlantes.
La sociologie manipulatoire est celle qui a pris parti dans le champ des
forces sociales présentes. Laissons de côté pour le moment ses tares méthodo-
logiques originelles: avoir un parti pris ne favorise pas l' objectivisation. Res-

-
tons plutôt sur le terrain de l'action sociale où elle veut se placer. Le débat est

(2) Alexis de Tocqueville est un précurseur de la sociologie française; son origine nationale ne l'a
pas empêché d'être l'un des plus profonds analystes de la société nord-américaine. Les meil-
leurs ouvrages sur les révolutions soviétiques et chinoises sont américains: John Red pour la
[Link]ère et Edward Snow pour la seconde. Récemment l'ouvrage de Théodore Zeldin, Pas-
SIons françaises, a été salué par toute l'opinion comme remarquable et inédit. C'est pourtant
un auteur britannique.

61
ici entre la science et la politique (3). Dans ce contexte, la sociologie est
sommée de fournir les moyens et les recettes pour transformer la société vers
une fin qui est déclarée bonne. Par qui ? Par le pouvoir ? Par le contre-
pouvoir? Par le Ministère? Par le Parti? Quel parti? Encore faudrait-il faire
la preuve de l'excellence des fins. Il n'y a pas de démonstration de l'idéalité
des fins. On poursuit les utopies indéfiniment, on ne les réalise pas! L'histoire
de l'Islam, de la Chrétienté ou des Socialismes réels sont là pour montrer que
les hommes aspirent à l'idéal et agissent pragmatiquement.
Mais il est convenable de faire en sorte que les citoyens puissent connaître la
société dans laquelle ils vivent, au sein de laquelle ils désirent poursuivre leurs
fins, réaliser leurs intérêts.
La sociologie sait qu'en servant des causes elle se met surtout au service des
dirigeants qui s'en réclament. On peut ne pas douter de leur générosité pré-
sente. Les preuves abondent qu'il faille douter absolument de leur indéfinie
générosité.
Il y a autant de dangers à faire de la sociologie l'instrument des représen-
tants d'une classe sociale donnée - quelle qu'elle soit - que de donner à
celle-ci le monopole de la radiodiffusion.
La sociologie rurale présente des difficultés supplémentaires. Dans la
société présente, les ruraux sont dominés et handicapés. La culture dominante
est actuellement celle de la société industrielle et citadine, chez nous capita-
listes. Dans tous les registres de leur existence, les campagnards ressentent la
réalité de leur exploitation par d'autres univers sociétaux. Les politiques les
plus avancés ne visent qu'à leur faire jouer des rôles définis d'avance, en
dehors d'eux, dans un scénario général où ils ne sont qu'une force d'appoint
et une négativité à renverser.
Faut-il en prendre son parti? La sociologie rurale est, et sera longtemps,
une sociologie de classe au service des dominants. Le militant politique lui-
même, lorsqu'il relate la condition paysanne dans un journal d'opposition
apporte plus de munitions aux prépondérants, qu'il n'atteint l'opinion au
profit de la paysannerie. Le regard posé sur la ruralité par des intellectuels
insérés dans la société industrielle et l'univers citadin est un regard «colonial».
Il n'y a pas d'arguments pour contredire cet état de fait. Y opposer de bons
sentiments ou supposer qu'on sert la révolution et le renversement de cet état
de fait n'est que de la poudre aux yeux ou un déplacement du problème dans le
futur: une colonisation anticipée en quelque sorte. L'examen radical - au
sens que la critique doit aller jusqu'à la racine - est nécessaire pour au moins
ne pas être dupe et peut-être trouver une voie de sortie du piège tant que des
organisations paysannes autonomes n'auront pas vu le jour et pris en charge le
devenir de leur classe. Ce qui ne se fera pas tant qu'une certaine industrialisa-
tion et urbanisation des campagnes n'auront pas fait craquer les cadres tradi-
tionnels.
(3) Lire Max Weber, Le Savant et le Politique, Voir aussi le recueil de textes réunis par Alain
Jaubert et Jean-Marc Lévy-Leblond, (Auto) critique de la science, Seuil, Paris, 1973.

62
Fonctions et rôles de la sociologie rurale
Que les études sur la société rurale soient fondamentales ou appliquées, de
pure érudition ou ayant des implications immédiates sur les hommes, elles
assurent toutes des fonctions et des rôles qu'il faut repérer dans la perspective
déontologique.
D'abord, ces études participent à l'édification d'un corpus, d'une somme de
connaissances regroupées dans des articles et des livres référenciés. L'accessi-
bilité à ces documents connaît de graves difficultés à l'heure où cet ouvrage est
écrit. Malgré les efforts considérables entrepris par le Centre National de
Documentation (CND), il n'existe pas encore de référenciation exhaustive des
travaux en cours ou récemment terminés dans le domaine de la sociologie
marocaine.
En particulier, de très nombreuses recherches non publiées, menées dans
des Universités françaises, germaniques ou autres, restent longtemps incon-
nues des chercheurs du Maroc. Dans le pays même, les mémoires et les thèses,
dont les titres sont parfois publiés dans des revues spécialisées, sont trop sou-
vent inacessibles. Que dire enfin du trop petit nombre de bibliothèques, des
difficultés qu'il y a à y obtenir les ouvrages en consultation, de leur absence
tout simplement dans la plupart des grandes villes du pays?
La première fonction de la sociologie rurale, qui est de mettre à la disposi-
tion d'un large public le résultat de ses recherches, est par suite très mal rem-
plie par l'inorganisation et l'impéritie des pouvoirs publics et des associations
professionnelles dans ce domaine et par l'inorganisation de la sociologie elle-
même.
La sociologie rurale vise à connaître et à rendre intelligible la société rurale.
Qu'est-ce-à dire? Est-ce différent des rôles de la sociologie urbaine ou de la
sociologie de la famille? Certainement ! Dans celles-ci il y a une grande part
de recherches introspectives d'une classe sur elle-même, d'un groupe sur lui-
même. Lorsque les citadins s'interrogent sur le devenir de la ville, l'origine et
le développement des nuisances, la source de l'agressivité, les implications
culturelles de la disparition de la vie de quartier, sans doute font-ils aussi une
sociologie de classe, mais ils s'impliquent également dans la compréhension de
leur propre univers sociétal.
Lorsque des chercheurs examinent la réduction des familles en ménages, la
pénétration de nouvelles manières de vivre et d'habiter, les conséquences des
choix procréatifs, ils sont à la fois observateurs et observés.
Il n'en est pas de même pour la sociologie des classes «dangereuses», des
classes exploitées, des groupes culturellement plus faibles ou qui ne disposent
pas des moyens de l'expression dominante. La sociologie de ces univers-là est
une sociologie qui réalise un transfert d'informations. La sociologie rurale
~xtrait, élabore et exporte, du rural vers l'urbain, une connaissance qui se veut
llltelligible de l'étrangeté rurale. Le sociologue rural est par suite plus un
transporteur qu'un analyste.

63
La sociologie rurale est sommée souvent d'aller plus loin. On lui demande
de fournir les armes [Link] de la domination culturelle, c'est-à-dire aussi de
la domination technique, financière, économique, sociale et politique.
Puisqu'il est entendu depuis bien longtemps que la culture rurale est fruste,
incapable de progrès, peu productive, encombrée d'usages désuets, la cause
n'est plus à plaider d'appeler à sa transformation rapide (4). La sociologie
rurale est chargée d'examiner les voies et moyens de la pénétration de la cul-
ture urbaine, industrielle et ici occidentale, dans la paysannerie. Naïvement,
les dominants pensent qu'il y a des recettes, des «trucs» efficaces qui permet-
tent de contourner habilement les défenses de la société rurale. Puis d'y ouvrir
des brèches, par où pourront s'introduire de nouvelles modes de penser,
d'autres usages, et évidemment les marchands de quincaillerie. Bien entendu,
il y a toujours la possibilité de monter des farces et attrapes; on peut toujours
trouver des sociologues vénaux pour y aider. La question est de savoir qui on
attrape. Et si en définitive la société dite urbaine et «civilisée» ne se piège pas
elle-même en profitant du léger avantage historique qu'elle détient actuelle-
ment pour s'enfermer dans un univers plat, homogène, marchand et «décul-
turé». La vulgarisation agricole, puisqu'il faut l'appeler par son nom, n'est
rien d'autre qu'une entreprise forcenée pour contraindre une société à
accepter les voies et moyens d'une autre.
La sociologie rurale a aussi des fonctions plus nobles: étudier des modes
d'existence de sociétés différentes. La diversité remarquable des types socié-
taux au Maroc enrichit la connaissance de l'humain en général. Il y a dans le
sociologue rural au Maroc, un ethnologue toujours émerveillé. Telle coutume,
tel costume, telle pratique, sont assez étranges pour surprendre et demander
explication. Le banal, notre vie quotidienne, sont tout aussi surprenants et
demandent explication, mais ce sont les ..... autres qui peuvent plus aisément
s'en étonner et s'engager à y comprendre quelque chose. Le monde rural est,
pour le Marocain, une source perpétuelle d'interrogations. Et pas seulement
pour l'urbain. Les régionalismes sont assez fortement marqués encore pour
qu'un Rifain s'indigne des rapports hommes/femmes dans le Moyen-Atlas,
pour qu'un Soussi s'étonne du système d'éducation d'un Chaoui, pour qu'un
pasteur de l'Oriental reste perplexe devant la vente du lait au Tadla. La socio-
logie rurale a ici un beau rôle à jouer. Non pour seulement décrire, démonter
et expliquer les usages et les systèmes culturels des ... autres, mais pour faire
comprendre la source de la diversité, sa valeur, sa participation à une culture
nationale plus large, et plus riche de ces variations mêmes. Pour engager les
ruraux eux-mêmes enfin à leur introspection et à la défense de leur culture, à
la résistance au mouvement universel de nivellement par le bas de la société
industrielle et occidentale. Non pour réduire la spécificité en folklore, comme
cela est sensible dans les pays de l'Est européen, non pour une défense perdue
d'avance de la tradition, mais pour la transgression de cette tradition en
modernités spécifiques. Il faut affirmer la dignité de l'ethnographie et de
l'ethnologie !

(4) L'adulation d'Ibn Khaldoun n'empêche pas l'ignorance de son message.

64
Mais nous sommes loin du compte. La trivialité et la partialité l'emportent
encore trop lourdement en sociologie rurale, suivant en cela l'opinion domi-
nante, sourde à l'existence d'une authentique culture paysanne.

Les socialistes rigoureux et partisans ont toujours condamné la sociologie
en disant qu'une démocratie parfaite permettrait aux peuples de déclarer suf-
fisamment leurs desiderata et ne rendrait plus la sociologie utile qu'à la seule
rédaction de cahiers de revendications ou à la thermométrie des fièvres
sociales. Propos qui posent aussi de graves interrogations sur les sociétés dites
socialistes qui se sont ouvertes récemment à la sociologie. Reconnaîtraient-
elles la fin de la démocratie en leur sein ?
Il reste vrai que les dominants de tous les pays et de tous les systèmes
sociaux visent à faire de la sociologie une police un peu plus élaborée. Lorsque
les Renseignements Généraux ou les organisations du Parti sont dépassés par
la compréhension de situations difficiles, ou lorsque ces voies naturelles de
l'information de l'Etat se sclérosent dans les luttes internes de personnes et de
clans, la sociologie-putain a encore un rôle à jouer. Est-il besoin de dire qu'il
peut y avoir encore une autre sociologie qui refuse ce rôle et en joue d'autres?

L'échange inégal de la communication en sociologie rurale


Pour l'instant, le sociologue rural au Maroc transporte de l'information des
campagnes vers les villes, des dominés vers les dominants; il joue un rôle plus
qu'ambigu de substitut de la démocratie.

La circulation de l'information ressemble étonnamment à celle des mar-


chandises. L'information, la connaissance factuelle, sont extraites de situa-
tions dispersées, événementielles, ou provoquées, collectées par le sociologue,
analysées, élaborées, conditionnées, en propositions compréhensibles, puis
servies sur un marché culturel éloigné de ses sources. Les retombées sur les
lieux d'origine sont toujours très modestes dans leurs formes assimilables. Par
COntre, les projets d'action de l'Etat, ou d'autres formes dominantes, qui sont
dressés à partir de ces données primitives peuvent revenir comme des boome-
rangs, transformer les populations-sources en populations-cibles. Sans autre
recours pour celles-ci que la résistance silencieuse, ou l'explosion maladroite.
La collecte des faits sociaux par les sociologues débouche sur des construc-
tions intellectuelles qui enjambent des considêrations partielles et dépassent le
cadre dans lequel ces informations ont été puisées. Constructions qui créent de
nouvelles réalités, de nouvelles entités censées être rationnelles, c'est-à-dire
recourant à une autre rationalité, donc séparée, le plus souvent de la rationa-
lité d'origine. Première trahison!
L'exportation et la transformation de l'information apparaît donc déjà à ce
stade primaire comme une exportation de matières premières, comme une
confiscation aussi, car cette matière brute ou légèrement élaborée ne revient
pas sur le marché rural: elle va demeurer confidentielle jusqu'au stade final de
Son élaboration.
La catégorie du confidentiel est une autre citadelle à abattre. Vestige de

65
l'ancien régime, le secret réserve en réalité à quelques-uns une information qui
ne doit pas être servie à d'autres. Interdire, c'est bien connu, veut dire
réserver. La justification la plus courante est celle de la défense à l'égard des
puissances étrangères. Empêcher qu'une information circule vise à soustraire
cette information à l'étranger. Ce qui fait sourire: toutes les études sont au
Maroc entre les mains des étrangers! Ce n'est un secret pour personne que
bon nombre de missions internationales et que quelques ambassades connais-
sent mieux les dossiers que les ministères intéressés. Les étrangers ont au
Maroc des facilités d'études bien plus grandes que les nationaux. Le système
de classement, de référence et le sérieux professionnel tout simplement, rend
dérisoire cette justification première du confidentiel. Pour ceux qui ont le
pouvoir d'accéder aux dossiers, les mentions «secret». «confidentiel» per-
mettent seulement de distinguer ce qu'il y a d'important à lire de ce qui ne l'est
pas.
La deuxième justification du confidentiel découle de la nécessité qu'il y
aurait à réserver à l'Etat, la décision. L'Etat serait-il contre la Nation? Non
point affirme-t-on ! C'est pour prévenir la spéculation, les troubles, l'irrépa-
rable ! Mais l'expérience prouve que ce sont les spéculateurs qui sont les pre-
miers informés.
En réalité, le confidentiel est contre les dominés au profit des dominants. Le
confidentiel est un des moyens de la domination tout simplement. Autre
avantage, le confidentiel détourne la lutte entre des forces sociales, obscurcit
la connaissance, permet de diviser et de reporter une décision qu'une connais-
sance générale imposerait. La liquidation du caractère confidentiel des études
et des recherches, des statistiques démographiques de détail, etc ... , est un
objectif prioritaire du développement d'une sociologie au service de tous.
La condamnation du confidentiel évidemment ne concerne pas la garantie
de l'anonymat. Ce qui n'est connu que par les relations singulières de deux
personnes doit être à l'abri de la divulgation si tel est le désir de l'informateur,
y compris des maîtres d'oeuvre.
Il y a des formes plus subtiles et qui passent inaperçues dans l'échange
inégal d'information: c'est la forme d'établissement des études, la langue et le
formalisme final de la transmission du résultat des recherches. Si l'enquête est
faite en arabe dialectal oral, l'étude est rédigée en français ou en arabe clas-
sique imprimé. L'information quitte la sphère de l'oralité illettrée, entre dans
le cercle étroit des mandarins patentés, et ne peut plus en sortir. Pour que les
fournisseurs d'informations premières puissent accéder aux résultats élaborés
à partir de leurs apports, il faudrait que ceux-ci soient restitués en arabe cou-
rant oral (radio) ou audiovisuel (télévision), ou expliqué sur place. Avancer de
telles propositions, c'est aujourd'hui choisir de passer pour un doux rêveur.
Mais penser autrement, ou ne pas tenter la percée dans cette voie, c'est
admettre une fois pour toutes qu'il y a une large majorité chargée de fournir
des faits et une étroite minorité qui se réserve la connaissance de ces faits. La
tyrannie commence là !

66
Ne rien faire? Ne rien dire?
Le pessimisme de cette dernière observation ne condamne-t-il pas une fois
pour toutes la sociologie? Approche scientifique de classe, la sociologie rurale
est-elle à rejeter entièrement puisqu'elle est un moyen de domination? Le
sociologue est-il sommé par la sociologie de la sociologie, de jeter par dessus
bord, problématiques, théories et méthodes pour se mettre plus directement à
se battre aux côtés de ses semblables? La science de la société serait-elle à ce
point véreuse, perverse et vicieuse qu'il faille couper court et la déclarer hors
la morale?
Mais qui sont donc mes semblables? D'où viennent-ils? Où courent-ils?
Pourquoi leur emboîterais-je le pas sous l'idée un peu courte que balancer
c'est trahir? Se mettre à leur service signifie-t-il que je doive m'immerger dans
leur être, dans leurs erreurs comme dans leurs vérités, dans leurs ignorances
comme dans leurs connaissances, dans leurs partialités comme dans leurs
universalités?
Sont-ils d'accord, d'abord, mes semblables? Ont-ils un comportement, une
éthique homogène, comme Musulmans, comme Marocains, comme ruraux?
Si la société paysanne présente une spécificité indiscutable, ne connaît-elle pas
le régionalisme, la lutte de classes, la lutte de clans, l'adhésion à des sectes, à
des partis ? Aucune de ces divisions, fractions ou classes ne porte seule
l'avenir. Qu'on oeuvre à un meilleur équilibre, ou qu'on choisisse un camp, ne
doit pas signifier pour autant qu'on s'abîme à sa seule défense, qu'on
s'assourdisse de son seul discours, qu'on s'aveugle de ses seules évidences.
La sociologie, la production scientifique tout simplement, ne pourrait-elle
pas être le moyen d'un humanisme? Une voie pour faire se connaître, se
comprendre et s'enrichir les uns les autres, les nécessaires parties de tout?
La sociologie rurale au Maroc ne doit-elle pas au contraire tout faire et tout
dire, donner sa voie aux silencieux et parler contre les braillards?

Les chemins étroits de la sociologie rurale


L'existence même d'une sociologie digne de ce nom serait un paradoxe dans
n'importe quelle société qui irait au bout de ses logiques. Le sociologue est,
doit être, celui par qui le scandale arrive, si on veut bien l'entendre et
l'écouter. S'il existe, si on le laisse seulement respirer, c'est qu'il y a quelque
part un malentendu, une trahison, des stratégies réciproques tortueuses par
quoi chacune des parties s'accordent tacitement. C'est aussi que la sociologie
n'est pas digne de ce nom jusqu'au bout, et que les dirigeants des sociétés
réelles ne sont pas totalement logiques (ne suivent pas une seule logique). Sans
malentendus, il n'y aurait pas beaucoup d'ententes.
Les dirigeants tolèrent la sociologie qui n'est pas directement à leur service
(Renseignements Généraux), parce qu'ils en tirent une information plus fine
[Link] les sociétés et les groupes qu'ils administrent. Une pensée relativement
hbr,e est en général de meilleure qualité, elle élabore une réflexion que les Béni
Naam-as sont incapables de saisir et surtout de dire. Le sociologue, quand il

67
dévoile les dessous de la société, s'adresse surtout à ses semblables, couche très
mince, superficielle et marginale, souvent repue et globalement satisfaite, qui
ne présente aucun danger à échanger des anecdotes dans des salons. Quant
aux partis politiques qui pourraient faire usage de ces munitions, ils n'ont tout
simplement pas les moyens d'être à la campagne pour s'en servir. Enfin il est
de bon ton sur la scène internationale de ne pas persécuter les sociologues, les
intellectuels, pour leurs seules idées. Il y a assez d'arguments ici pour que la
sociologie existe au grand jour. Même si l'on a fermé un Institut de sociologie
parce qu'il était jugé inefficace et coûteux, on s'est donné de meilleurs motifs
que s'il avait fallu le fermer un peu plus tard pour cause d'efficacité.
La sociologie conséquente, de son côté, travaille à plus long terme. Elle sait
qu'elle n'a pas une prise directe sur la société, mais une emprise médiate sur
les esprits. En réglant son vocabulaire, son jargon, elle élargit ou rétrécit très
exactement son impact. Elle ne se sent pas en charge de la Révolution (5). Elle
perçoit que le changement de l'ordre des apparences peut dissimuler une solide
perpétuation de l'ordre fondamental, ou une résurgence impétueuse de
celui-ci après quelques années d'émouvantes illusions. Elle croit au change-
ment, mais elle sait qu'il sera lent, même au milieu du volcanisme; elle le
voudrait un peu plus rapide que le Ministère de l'Intérieur. C'est sur les
vitesses différentielles qu'il y a un malentendu ... , ou un accord tacite, dans
une sorte d'échange implicite du court terme contre le long terme, du signe
contre la réalité.
Il y a peut-être aussi une souterraine connivence entre la sociologie et l'Etat
autour du problème douloureux de la ruralité. Après des siècles de crainte à
l'égard des campagnes (6), les dirigeants citadins envahis par la civilisation
industrielle, y découvrent les racines vestigiales et menacées de la culture
nationale. Les plus subtils de ces dirigeants sentent bien que ce trésor peut être
sauvé, non par le folklore, mais par un renouveau des campagnes comme
centres de civilisation. De même que la peste bubonique faisait vider les villes
et s'éparpiller les citadins au XVIè siècle dans les forêts, ne faudra-t-il pas un
jour fuir la barbarie et l'agressivité des grandes conurbations - Casablanca
en offre déjà un remarquable exemple - et recréer dans les campagnes des
espaces plus humains? Les ruralistes ne manqueront pas d'être conviés à ce
retournement.
Mais on ne bâtira pas sur des ruines et à partir des seules mémoires. Les
ruraux, après deux siècles de rabotage et d'écrasement, n'ont plus d'instances
spontanées. Le droit de réunion et d'association y est surveillé, la moindre
organisation y est suspecte, comme si elle ne pouvait qu'oeuvrer secrètement
contre le pouvoir. L'initiative a déserté les campagnes; lorsque d'aventure elle
(5) Des progressistes affichés n'hésitant pas eux-mêmes à déclarer:
«Dans notre pays au moins, l'idée du renversement de l'ordre social n'existe nulle part la
contradiction que les organisations progressistes portent au système d'exploitation se
localise actuellement dans la revendication des réformes», El Bayane, 12 juillet 1979, Ahmed
Belhamed.
(6) Dans les correspondances privées ou chérifiennes avant le Protectorat, le nom d'une ville
était toujours suivi d'une invocation protectrice: Madînatu Fâs, harasaha Allâh !

68
resurgit, même sur le seul et étroit registre économique, elle doit faire allé-
geance au Caïd et au Cheikh et respecter les tracasseries bureaucratiques. Le
sociologue qui déambule dans ces espaces est pris successivement pour un
agent de la subversion, puis pour un suppôt du pouvoir local. Quand il arrive
à porter en même temps les deux étiquettes il n'est probablement pas loin de la
vérité.
Eprouvante mais hygiénique situation certes, mais où la totale absence de
clarté en dit long sur le chemin à faire.

Pour en sortir, solutions à essayer...


Jusqu'ici - au moins durant ces derniers siècles - la ruralité a toujours été
mineure, objet et non sujet de la connaissance scientifique. Cette situation
domine la déontologie de la sociologie rurale et l'on ne voit guère dans
l'immédiat de dépassements possibles. Il faudrait, pour changer cet ordre de
choses, que les ruraux émergent au rang de l'expression politique. Une socio-
logie rurale libre implique l'existence de ruraux politiquement majeurs. La
sociologie ne peut libérer. Elle peut aider à libérer en se libérant elle-même des
schémas, des dogmes implicites ou explicites qui la retiennent prisonnière.
L'approfondissement épistémologique est nécessaire au repérage des straté-
gies d'investissement scientifique.
La liberté se conquiert en marchant et non en attendant le Grand Soir, ou la
délégation en blanc à unt> ;rl~:::>logie, à un dogme ou à une organisation aussi
généreuse soit-elle. Chacun son métier!
D'abord rompre la consigne de silence, de réserve, de confidentiel. Il faut
rendre universelle le connai~sance de la société par elle-même. Publier les
études, leurs attendus, leurs déroulements, leurs difficultés, leurs échecs. Dif-
fuser le résultat des recherches, c'est les vulgariser dans une langue de plus en
plus accessible. Ce n'est pas possible le premier jour. J'écris ceci en français,
aussi correct que possible, dans une publication trop coûteuse pour les ruraux.
Finalement, ce message ne peut leur parvenir directement; il faudrait qu'il soit
repris, vulgarisé, traduit, peut-être oralisé, visualisé. Le chemin de sa propa-
gation est long et tortueux: combien de temps, de relais, de traductions, de
travestissements, de contresens, connaîtra tel message pour parvenir aux
oreilles, et à la conscience, de tel rural? On ne le sait pas! C'est probablement
la première chose à connaître.
Toute étude, toute recherche a une finalité outre la promotion du cher-
cheur. Et la connaissance pour elle-même aussi «change le monde», peut-être
avec moins de tapage que la recherche enrôlée ou dite appliquée: les voies du
progrès de la conscience libre sont obscures. Cette finalité mérite d'être
débattue avec les acteurs. Les associer à la recherche, quelle que soit la fragi-
~ité ~es moyens employés, c'est déjà se garantir de certaines absurdités. Ce qui
Implique d'avoir des interlocuteurs, des sujets majeurs, non des objets
d'enquêtes. Il existe partout des personnes assez subtiles pour saisir le fond de
ce que l'on fait, et au-delà. Au début de toute recherche, il devrait y avoir le
repérage d'un certain nombre d'individus d'âge, de groupe et de classe diffé-
rents, avec qui on devient assez intime pour aller au bout de ses propres idées,
sur lesquels on peut essayer celles-ci. Garde-fou de bonne logique. Si les plus
habiles de nos interlocuteurs ne nous comprennent pas, ou ne nous approu-
vent pas, au moins en partie, que faisons-nous?
Des individus constituent des repères, non des forces. Peut-être faut-il aller
plus loin.
L'histoire de la société rurale est l'histoire de la liquidation des qrganisa-
tions spontanées par l'Etat et de l'établissement de hiérarchies administratives
étroitement dépendantes du pouvoir central. On n'a pas encore vu la puis-
sance publique encourager l'initiative collective, mais plutôt dépenser tous ses
moyens à mettre celle-ci en tutelle dans le cas où d'aventure elle apparaîtrait
d'elle-même.
Le sociologue sait bien que dans tout groupe s'élabore toujours un pouvoir
- donc des contre-pouvoirs. Si d'évidence le citoyen est appelé à se rallier à
un camp, la sociologie, dans l'exercice bien compris de sa pratique, évitera de
s'enrôler. Mais on doit se demander si le sociologue peut s'empêcher d'oeu-
vrer, par son questionnement même, à l'émergence de solidarités nouvelles. Sa
seule présence sur le terrain modifie le statu quo, inquiète les caciques, tente
les oreilles des dominés. S'il veut simplement comprendre le travail des forces
sociales, il doit aider à naître l'expression de ceux que justement le rapport
local des forces contraint d'ordinaire au murmure, sinon au silence.
Ainsi développe-t-il tant ~V;l peu l'autonomie et la capacité des contre-
pouvoirs les plus timides dans leurs compétitions avec les notabilités arrivées
comme avec les organisations, capitalistes, privées, étatiques, ou partisanes.
N'est-ce pas le minimum qu'il doit faire ?
Bibliographie

- Max Weber, Le Savant et le Politique, Paris, 1959.


- Raymond Aron, L'opium des intellectuels, Paris, 1957.
- Association des Chercheurs en Sciences Humaines (Maroc), Charte, citée
par A. Khatibi, in Bilan de la sociologie au Maroc, A.S.H. (Rabat 1967)
doc. n02 pp.62-63.
- Alain Jaubert et Jean-Marc Lévy-Leblond, (Auto) critique de la science,
Seuil, Paris, 1973.
- Divers auteurs, «Middle East Studies Network» in Merip Reports, n038,
juin 1975.
- Jim Paul, «Games imperialists play, in the struggle for Sahara», Merip
Reports n045, pp. 17-2Ü, mars 1975.
- Jean Pierre Garnier, Le Marxisme lénifiant, Ed. Sycomore, Paris, 1979.
- id. «La boîte à idées du libéralisme avancé», in Le Monde Diplomatique
octobre 1979, p.28.
- Paul Pa5>con, Le rapport «secret» d'Edmond Doutté, in numéro spécial
d'Hérodote, dédié à Jean Dresch.
70
Mythes et croyances au Maroc

Les Marocains, comme un grand nombre de peuples, vivent avec plusieurs


systèmes de croyances : un ensemble hétéroclite de pratiques rituelles
pré-monothéistes, une religion révélée - ici l'Islam - et le respect de la science
moderne. L'hétérogénéité manifeste de ces ensembles gnosiques pour tout
observateur extérieur, ou pour tous ceux qui s'enfermeraient dans un seul de
ces trois sous-systèmes, ne pose guère de problèmes aux usagers. Les Marocains
seraient - pour la plupart évidemment (1) - très étonnés d'entendre qu'il puisse
y avoir incompatibilité, voire contradiction ou exclusion, entre ces différents
univers conceptuels ou idéologiques. Pour la plus grande masse des gens au
contraire, la porte de la Connaissance et de l'Action peut être symbolisée par
un arc dont le seuil repose sur le monde directement sensible, la colonne de
gauche figurant le corps des connaissances empiriques, celle de droite le corpus
des connaissances expérimentales, les cintres représentant l'approfondissement
ésotérique à gauche et exotérique à droite, le tout étant couronné et tenu par
la clef de voûte de l'Islam, alpha et oméga de tout logos. Mais qu'un seul de
ces éléments manque, et le tout s'effondre ou revient à des bribes et morceaux
ruinés sans signification générale, donc sans efficace.
La religion révélée, légitime et légale, étant la pierre de touche finale,
l'explication et le cadre de toute croyance apparemment hétérodoxe ou de toute
innovation moderniste, il reste cependant à rappeler le fond le plus obscur, le
plus mystérieux et le plus énigmatique qui cohabite avec le Livre et la science
moderne dans la crédulité populaire.
Il s'en faut de beaucoup pourtant que ces croyances plurielles s'excluent les
unes les autres. Bien au contraire, sans cesse revivifiées dans le commerce d'un
système avec l'autre, les mythes et les croyances s'usent, renaissent, se
transforment, en empruntant à chaque univers sa forme de rationalité, de
merveilleux, de sensibilité et son type de preuves.

(1) L'observateur le moins prévenu répugne vite à enfermer tout un peuple dans une catégorie
uniforme de croyants ou de pratiquants. Dire: «Les Marocains pensent que ... », est une
réduction insupportable qui ne peut être acceptée que pour comparer avec d'autres peuples,
ou d'autres temps, au prix d'une schématisation excessive. Nous pardonnera-t-on de le faire
ici au moment où les élites scientifiques de tous les pays s'avancent vers une unification culturelle
universelle? .

71
Syncrétisme donc, ou respect de registres parallèles co-existants, cohabitant
dans l'alliance comme dans la compétition, le système des mythes et croyances
au Maroc n'est évidemment pas le même pour le mystique soufi, le clerc citadin,
· le paysan illettré, l'étudiant en faculté des Sciences et l'ouvrier spécialisé. Chaque
type de crédulité dénie à l'autre valeur pratique même si, au fond, c'est toujours
le plus religieux qui l'emporte ... publiquement.
Syncrétisme, pluralité, mais encore évolution: on ne peut plus décrire les
· rapports de la magie et de la religion au Maroc de 1981 comme le faisaient
au début de ce siècle les grands ancêtres de l'anthropologie des croyances:
Westermarck, Doutté et Dermenghen (2). Le Maroc a connu deux grandes
révolutions - si l'on donne à révolution le sens de profonde transformation
· socio-culturelle - l'islamisation, commencée il y a un peu plus de treize siècles,
et l'industrialisation au début du XXème siècle. Ces deux mouvements n'ont
pas encore cessé de progresser et de bouleverser de fond en comble l'ensemble
des pratiques et des croyances. Toutes étude sérieuse ne peut retenir le moment
présent comme immuable, et ce serait trahir la bonne foi du lecteur que de
laisser croire à l'irrésistible et continue domination d'un système plus récent
sur un autre. Bien au contraire, des résurgences inopinées surviennent, des
résistances inattendues se font connaître, des hybridations imprévues
s'observent, des emprunts soudains sont pratiqués à des sources lointaines et
jusqu'ici inconnues (Pakistan).
Tout ceci pour prévenir le lecteur qu'il ne se trouve pas ici devant une matière
simple, un discours définitif, une description arrêtée.
Si, chemin faisant, l'auteur laisse échapper quelques phrases lapidaires, prend
des raccourcis réducteurs ou pose des sc>[Link] simplistes, c'est plus par
incapacité rhétorique à restituer la profusion du réel et l'enchevêtrement des
faits que par désir de transmettre un système tout fait, organisant la matière
dans un ensemble clos.

1 - MYTHES ET CROYANCES PRE-ISLAMIQUES


Les forces de la nature et de la société humaines n'ont pas attendu les religions
révélées pour être stigmatisées dans des représentations générales afin de servir
de code de conduite et alimenter la formation des idées morales et des
comportements ~fficaces. Lorsque l'homme était si faible, devant la Nature
et devant ses semblables, qu'il n'avait trouvé encore l'échappée vers une
idéologie du salut, il fallait bien qu'il fasse entrer les forces naturelles
elles-mêmes dans l'alchimie de ses mythes.

(2) Une demi-centaine d'ouvrages sérieux ont été écrits sur ces questions au Maroc par des étrangers
au pays, et une bonne vingtaine d'ouvrages arabes ont été traduits. Les livres les plus accessibles
en français sont ceux d'Edward Westermarck, Survivances païennes dans la civilisation
mahométane, Payot 1935 ; Edmond Doutté, Magie et religion dans l'Afrique du Nord, Alger
1909 et Emile Dermenghen, Le culte des saints dans l'Islam maghrébin, Gallimard 1945 ; à
quoi il faut ajouter la Doctoresse Legey, Essai de folklore marocain, Geuthner, Paris 1926.

7'1..
Et c'est d'abord dans ses formes telluriques que l'habitant de cette planète
déchiffre les signes et les soupirs de la terre. Au Maroc, le culte des grottes
et des sources est un phénomène majeur (3). Une opinion rationaliste a trop
vite justifié l'importance des mythes cavernicoles en rappelant le troglodytisme
des Berbères et le cuite des sources par l'évidente importance de l'eau en pays
aride. Sans doute ces arguments ne sont-ils pas à écarter, mais ils n'expliquent
point, bien au contraire, les craintes superstitieuses qui sont attachées à ces lieux.
Les héritiers de populations troglodytiques, donc de familiers des grottes, y
situeraient-ils tant de miracles et d'effets mystérieux?
Il semble plutôt que les grottes et les sources sont les orifices de sortie et
d'expression des profondeurs de la terre et des génies souterrains. Les cavernes
sont la bouche, le ventre des forces telluriques, les sources sont des yeux en
arabe comme en berbère (Oayn, fit) d'où coulent des pleurs. Et dans ces
profondeurs, habitent les génies (jnûn), qui s'en évadent à certaines heures ou
certaines nuits, ou qui veillent sur les trésors qui y sont enfouis. Il est
remarquable que la légende de Jouder le pêcheur (conte des Mille et une nuits)
situe au Maroc l'épisode de la grotte où sont entassés tant d'or et de pierreries.
Dans les cavernes, où se sont formées stalactites et stalagmites, des cuites
particuliers sont pratiqués selon qu'on prend ces formations pour des bougies
(innombrables sanctifications de Bouqnadel) (4), pour des pis de vaches, dont
les suintements sont donnés pour du lait mystique (grotte de Moulay Bou
Selham), ou encore pour des cortèges de génies ou d'animaux fantastiques
pétrifiés (grotte de Taghardacht dans les Branés de Taza).
Les grottes, c'est bien connu, parlent. Les esprits profonds exhalent, l'air
qui y circule fait entendre des gémissements, des cris, des sifflements; les sources
intermittentes bouillonnent et mugissent. Les pèlerins viennent y écouter des
oracles, réponses, à leur désarroi, comme à Demnate (Sidi Bou Inder). Près
d'Igherm de l'Anti-Atlas, des femmes lapident l'entrée d'une grotte refermée
Sur un fiancé parjure, puis écoutent ses cris et interprètent ses oracles.
Faut-il prolonger la tradition oraculaire des grottes pour comprendre
l'ancienne pratique de l'incubation (istikhar)? A la veille de prendre de graves
décisions, il est recommandé de faire le vide en soi, de se purifier, de se
concentrer et d'examiner la valeur des choses et ses intentions profondes.
L'incubation et le sommeil, dans certains grottes célèbres (Tagandout des
Niknafa, Taghia Ikhnifen du Sous, Sidi Chamharouch au pied du jbel
ToubkaL..), permettent de recevoir des présages et des songes qu'il ne reste
plus qu'à interpréter - des foqaha sont là pour cela - afin de connaître la Voie
droite et la Conduite propice.
Les grottes, encore, sont les lieux privilégiés de l'expulsion du Mal et leurs
vertus thérapeutiques sont connues à grande distance. On y séjourne pour

(3) cf. Henri Basset, Le cultes des grottes au Maroc, Alger 1920.
(4) qnadel : chandelles.

73
résoudre toutes sortes de difficultés mentales ou physiques. Comme les maladies
sont censées être le fait des génies, quoi de plus naturel que d'aller chercher
d'autres génies dans les lieux mêmes de leur résidence pour expulser les
premiers? Aussi les principales affections soignées sont-elles celles de l'esprit,
ou qui passent pour telles: épilepsie, schizophrénie, folie en général, c'est-à-dire
maladies dont on dit des sujets qu'ils sont «possédés». Mais on y rend visite
également pour les troubles de la fécondité: stérilité, avortements répétés, défaut
d'enfant mâle. C'est l'endroit pour évoquer des rites maintenant (totalement ?)
disparus, dans certaines grottes célèbres (Zkara de Taza, Ilalen de l'Anti-
Atlas ...), ceux de «la nuit de l'erreur» (Iaylt al-K'alat) : des contribules des
deux sexes entrent dans la grotte pour célébrer le solstice d'hiver, ou l'équinoxe
de printemps, et s'adonnent à des relations sexuelles libres.
Les lieux humides et spécialement les sources, surtout si elles sont thermales,
et encore davantage si elles sont sulfureuses et produisent des vapeurs, sont
les sites réputés où se tiennent les génies. Presque toutes les sources ont une
histoire légendaire dont la plus courante est celle inspirée de Moïse frappant
la terre de son bâton pour en faire jaillir l'eau. Une tradition vivace prétend
qu'il s'agit d'actes techniques, au temps où la Terre était gorgée d'eau et qu'il
suffisait de percer la carapace pour faire surgir des eaux artésiennes. Mais cette
explication matérialiste ne suffit pas ; les saints et les génies sont nécessaires,
et souvent suffisants, pour faire sourdre des écoulements bienfaisants; et la
désaffection de leurs cultes ou la méchanceté des hommes sont la cause des
étiages et des assèchements. Hormis les grottes, c'est près des sources, des marais
et des lacs, que la densité des génies est la plus grande; on ne s'en approche
pas sans précaution, sans respecter leur désir de silence et de discrétion et l'on
écarte leur éventuelle malfaisance par l'invocation de puissances supérieures
à eux. Découvertes par les génies ou les saints, les eaux ont évidemment des
vertus thérapeutiques: elles guérissent des maladies (les fièvres notamment)
et la stérilité causée par les jnouns.
C'est dans les lieux humides qu'habite la jenniya majeure Aycha Quandicha,
l'un des rares génies au Maroc affublé d'un nom propre et d'une personnalité
définie, quoique ambivalente. Pour certains, c'est une jeune femme ardente
qui séduit, ensorcelle et dévore ses amants comme la Vouivre champenoise ou
la Morgane bretonne; pour d'autres, c'est une vieille sorcière envieuse qui prend
plaisir à défaire les couples. Il semble que cette Aycha soit l'antique déesse de
l'Amour Astarté, qui était adorée dans tout le bassin méditerranéen par les
Chananéens, les Phéniciens et les Carthaginois et alimentait les cultes de la
prostitution sacrée. Si aujourd'hui Aycha Qandicha ne fait plus peur qu'aux
jeunes enfants, il s'en faut de beaucoup qu'elle laisse indifférents les adultes,
même scolarisés; son évocation dans un amphithéâtre de faculté déchaîne des
rires nerveux, pas toujours ironiques, et un professeur de philosophie européen,
ayant entrepris d'écrire un mémoire sur son compte, décida de brûler tous ces
documents et d'interrompre ses recherches à la suite de trop nombreux et
inexplicables accidents.

74
Les trésors souterrains (5)
A écouter les habitants de ce pays, on pourrait croire que le Maroc est un
dépôt fantastique de trésors. Dans chaque région, des personnes sages et
pondérées vous assurent avoir les preuves certaines que de fabuleux magots
en pièces d'or, pierreries, armes de prix, ont été récemment découverts ou sont
en passe de l'être. On peut se rendre avec elles sur les lieux (cimetières, tas de
pierres votives, ruines de villages en forêts ou sur le sommet de hautes collines)
et l'on vous montre des excavations, des déblais ou des trous naturels où sont
censés avoir opéré les découvreurs. Le protocole de ces découvertes est
sensiblement toujours le même: deux tolba du Sous (6) arrivent un soir dans
un village et demandent l'hospitalité. Ils ont des allures cérémonieuses, des
préoccupations intérieures, comme s'ils étaient habités d'une mission divine
et secrète; silencieux, ils s'adonnent strictement aux obligations religieuses
(ablutions, prières) et ont des pratiques surrérogatoires (psalmodies, chapelet. ..).
Puis ils s'entretiennent dans leur langue -le berbère est loin d'être parlé partout
- en de longs conciliabules à voix basse. Au milieu de la nuit, ils demandent
à sortir de la maison et s'en vont avec des sacs et des outils dissimulés. Si l'on
entreprend de les suivre - ce qui demande du courage et une solide protection
contre les génies - on les voit user d'un grimoire pour retrouver des lieux précis
qu'ils repèrent en comptant leurs pas. Ils passent la nuit à creuser et au petit
matin l'espionneur s'est endormi comme par miracle et ne retrouve plus
personne, ni la moindre trace, sauf une excavation faite de fraîche date.
De ces comportements, les Marocains ont des explications rationnelles. Il
est toujours question de trésors enfouis soit par des peuples anciens (Romains,
Portugais, Espagnols, chrétiens en général), soit par de puissants personnages
du passé ayant dû quitter précipitamment le pays sans pouvoir emporter leurs
richesses. Le récit le plus courant est celui du pèlerin parti pour accomplir à
la Mecque son devoir de musulman, ayant laissé un viatique à sa famille et
caché sa fortune en un lieu connu de lui seul pour le retrouver à son retour.
Dans les temps anciens, le voyage pouvait durer des années et bien des aventures
survenir. Pour ne pas oublier la cache de son trésor, le pèlerin consignait les
lieux sur un bout de parchemin. La mort, ou d'autres vicissitudes, feraient
tomber ces documents entre les mains de réseaux soussis très organisés qui tissent
leurs mailles jusqu'en Arabie et s'accaparent les restes des pèlerins marocains.
Les chercheurs de trésors ne seraient en somme qu'un des rouages d'une
gigantesque organisation occulte confinant à la magie et familière des génies
puisque tout cela se passe la nuit et intéresse la profondeur de la terre.

(5) cf. Henri Basset, idem. pp. 34-38 et Léon l'Africain, Description de l'Afrique Schefer, Paris
1897, t. Il pp. 161-62.
(6) Les tol~a solit de jeunes adultes qui se consacrent à l'étude du Coran, à sa lecture, récitation
~t ~nselgnement de celui-ci dans les petites écoles rurales traditionnelles. Entrepreneurs
mdependants de la sorcellerie et des pratiques magiques, ils ne répugnent pas à l'étude de vieux
~anuscrits d'alchimie, de grimoires et carrés divinatoires, et sont gratifiés de connaissances
esotériques qui confinent à la magie. C'est dans les médersas du Sous que se rencontrent le
plus grand nombre de ces tolba issus de familles besogneuses ou déshéritées.

75
Les talismans (h'irz, hûruz).
Peu de gens au Maroc vivent sans la protection de talismans. Partout dans
le peuple, on voit de jeunes enfants, les femmes enceintes, les malades, les
personnes difformes ou handicapées, porter autour du cou de minuscules
sachets, contenant quelques grimoires prophylactiques. Les automobilistes
suspendent des chapelets ou des signes votifs au rétroviseur intérieur de leur
voiture, et les camionneurs prennent bien soin de protéger leur engin, devant
et derrière, par quelques formules religieuses et la main dite de Fatima. Les
animaux mêmes (poulains, chamelons) portent des talismans. Partout où le
danger est bien réel et de probabilité élevé, les Marocains associent aux
précautions matérielles, l'assurance financière, la prophylaxie religieuse et la
protection magique.
Car si le malheur est causé par des pratiques maladroites, des défauts de
jugement et des procédés inadéquats, on sous-entend aussi qu'il n'est pas le
fait du hasard mais de l'action de forces occultes, ennemies et sataniques, qu'il
faut conjurer par des procédés du même ordre. Ce sont les tolba encore qui
s'entremettent pour la production de talismans efficaces. Il suffit d'aller sur
les places publiques, en marge des marchés permanents ou hebdomadaires, pour
trouver des scribes capables de dresser des grimoires, des carrés magiques
(jdoual), mêlant des formules religieuses à des scolies ésotériques contre quelques
dirhams. Devant ces talismans, les forces du Mal sont sans effet; elles sont
frappées d'épouvante et reculent impuissantes: c'est le Retro Satanas du monde
chrétien. Ce n'est pas le lieu de rechercher les sources historiques des talismans,
il suffit de signaler qu'ici encore l'Islam - ou plutôt les entrepreneurs
indépendants de la gestion de l'Islam - ont récupéré à leur profit et avec la faible
dépense de quelques pieuses paroles et benoîtes pratiques, le capital symbolique
de l'écriture incantatoire, des chiffres et de l'arithmétique magiques. La même
fascination, qu'exercent sur les mathématiques les plus modernes les nombres
premiers et leur combinatoire, n'a cessé de captiver l'humanité et de la tenir
sous son charme. Ainsi des nombres 1,2, 3, 5 et 7 et de leurs arrangements.
Mais ces nombres, en outre, peuvent s'écrire sous forme de lettres. Avant le
développement de l'arithmétique, les lettres de l'alphabet avaient des valeurs
numérales (7) et les idéogrammes littéraux pouvaient grouper des lettres ayant
ainsi une double signification: combinatoire arithmétique et mots significatifs
(illustration). L'art du talisman vise justement à obtenir le maximum de signifié
magico-religieux, avec la plus grande économie de signes; de même, l'un des
arts de la poésie est de faire interférer les plus riches signifiants, avec un
arrangement euphonique de sons et de rythmes.
Ce sont généralement les tolba, les foqqaha, c'est-à-dire les clercs, qui rédigent
ou plutôt dessinent les talismans. Cette qualité de connaisseurs, de la langue

(7) L'hébreu ancien et l'araméen utilisaient la valeur numérale des lettres; on le retrouve en latin
avec les chiffes dits romains, en arabe avec "abjid et "ayqâs. Cf. Georges Ifrah, Histoire
universelle des chiffres, CNRS et Seghers, Paris 1981.

76
et de la religion les met immédiatement à l'abri de toute suspicion paganiste.
Quoique les savants docteurs de la Loi musulmane et les authentiques croyants
rejettent comme hérétiques les pratiques obliques de faiseurs de talismans, le
menu peuple, qui constitue la grande masse de leurs clients, ne retient pas ces
subtilités. Dès l'instant où les formules rituelles de la profession de foi ou de
l'introït couvrent les grimoires, les gens peu instruits ne peuvent croire que les
lettres arabes et l'écriture du Livre sacré puissent être impies.
Le corps de ces clercs obscurs, disséminés dans les campagnes, joue un rôle
principal dans l'entretien des croyances à la magie et dans la perpétuation du
mysticisme populaire. Souvent fils de famille déchues ou cadets de familles
puissantes écartés du pouvoir ou de l'héritage de fait par quelques frères plus
habiles, les tolba ou petits foqqaha de campagne sont censés avoir été frustrés,
dépossédés et avoir détourné leurs désirs de domination vers des procédés plus
souterrains.
Si, comme tous les hommes, les Marocains sont sensibles à l'injustice, ils
ont plus que d'autres peuples le sentiment que la victime d'une situation
apparente investira les voies les plus obscures pour se venger, ou seulement pour
acquérir une puissance magique. D'où la crainte de l'envie et de l'envieux. Hors
de la relation commerciale, si vous désirez excessivement une chose au point
de la regarder fixement ou de la déclarer belle ou enviable, le possesseur de
cette chose s'empressera de vous l'offrir, plutôt que d'avoir à endurer les
pratiques détournées que malgré vous vous engagez contre lui pour l'obtenir.

Par excellence, le «mauvais œil», c'est en somme l'œil envieux. Si vous visitez
une famille marocaine et que vous y voyez un bel enfant, dites aussitôt: Tbark
Allahoalih ! que la bénédiction de Dieu soit sur lui, afin de bien affirmer que
votre louange, ou votre compliment, est indemne de toute envie.
C'est pourquoi toute chose désirable ou exposée porte une main, le membre
qui, par excellence, peut protéger de l'œil. Contre l'œil jeté (la jettature) la
paume, les cinq doigts dressés, est le recours magique le plus sûr: khamsa
fi °aynik ! «cinq dans ton œil !»

La malédiction et la baraka
Un grand nombre de Marocains pensent que dans toute assemblée, groupe
d'hommes étendu, il existe des personnes qui peuvent s'affranchir des
contraintes matérielles qui pèsent sur les conditions d'existence des autres
h?mmes. Si l'ubiquité et l'invisibilité sont des vertus qui semblent aujourd'hui
disparues - on ne les rencontre plus que dans des récits du passé - par contre,
la transmission et la lecture directe des pensées, l'hypnotisme, le maniement
de la malédiction et de la grâce, c'est-à-dire la communication directe agréée
par les puissances célestes et spécialement par Allâh, sont considérés comme
pratiques courantes aux mains de rares personnes.

77
Ces pouvoirs occultes, ces bénéfices magiques, sont au profit - ou pour le
malheur - de certains individus malgré eux et souvent à leur insu. On découvre
parfois soi-même avoir un charme après une série de coïncidences surprenantes,
après telles paroles, tels rêves ... D'autres sont désespérés d'être ainsi marqués
par le destin. Dans une grande famille marocaine, un sous-lignage évincé de
la succession politique porte le pouvoir de soigner par talismans certaines
maladies mortelles; mais lorsque ces soins viennent à être appliqués au profit
d'un parent proche, le guérisseur ne survit pas; pourtant il ne peut s'abstenir
de soigner. Très souvent ces hommes de baraka, de grâce, pouvant attirer le
bonheur ou le malheur sur leurs relations, sont reconnus être des marginaux :
pauvres, modestes, parfois même mendiants, ils sont diminués par des
difformités ou des handicaps physiques; ou bien ils sont chétifs, infiniment
modestes, silencieux, absorbés par une vie toute intérieure. Si l'on n'est jamais
sûr que tel homme porte un charme, on soupçonnera toujours quelqu'un
d'extraordainaire d'être habité de forces obscures et déchaînées. Prudence d'une
société qui se méfie des envieux, des déshérités et de tous ceux qui pourraient
se venger de leur effacement du monde visible par leurs pouvoirs sur les forces
invisibles. Sagesse aussi qui tend à compenser l'injustice sociale en créant un
champ d'incertitude : la croyance dans le pouvoir occulte des pauvres et
déshérités s'alimente des scrupules des dominants. On ne croit pas à la lutte
sociale, force coalisée des parias, mais à la malédiction de ceux-ci et au
déferlement de malheurs qu'ils peuvent appeler sur les nantis. Le sakht
(malédiction) et I,oâr (transfert de l'injure) sont une autre manière de redistribuer
le malheur. Jeter l'°âr , c'est rendre l'autre maintenant victime de ce dont je
suis victime ou dont je serai plus tard. Vos in mea injuria despecti estis«Dans
mon outrage, vous êtes outragés» (Salluste, Guerre de Jugurtha)
Précautions temporelles
Le monde n'est pas qu'une structure matérielle visible faite de contraintes
et de possiblités ; il est aussi une structure immatérielle faite de temps, de rythmes
et de signes cachés. Les sociétés matérialistes artificialisent leur environnement
et tentent de faire disparaître toute contrainte, pour édifier des espaces stables,
indéfiniment prévisibles et dominables. Les sociétés qui sont à l'aube des
précédentes donnent plus d'importance à la gestion du temps et à la volonté
intérieure des acteurs.
Au Maroc, les ruraux vivent avec quatre calendriers simultanément: zodiacal,
julien, musulman et grégorien. Et l'on doit s'interroger sur le maintien de cette
profusion de références au temps. Alors que le calendrier astral, en Europe,
relève des seules croyances magiques, au Maroc, il découpe exactement en
décades le calendrier des pratiques agricoles.
Il s'en suit seulement que la circulation astrale rythme la vie matérielle et
la vie spirituelle à la fois, grâce au calendrier d'Ibnal Banna (8) répandu dans
toute la campagne et dont chaque fqih de village sait quelques bribes.

(8) Le calendrier d'Ibn AI Banni' de Marrakech (1256-1321 Je) traduit et annoté par HPJ. Renaud,
Larose, Paris, 1948, voir aussi Le calendrier de Cordoue publié par R. Dozy, Brill, Leiden 1961.

78
Mais les foqqaha ne font pas que répandre et perpétuer le comput astral,
ils règlent pour tous leurs clients le rythme hebdomadaire. Les jours, divisés
en cinq périodes par les cinq prières, ont valeur magique, bénéfique ou
maléfique, de même que chacune des périodes de chaque jour. Mais ceci n'est
pas également valable pour tous. Selon certaines conditions précises, établies
mystérieusement pour chacun d'entre nous, le lundi matin doit être évité pour
entreprendre un voyage, on se refusera à traiter une affaire importante tel mardi
après-midi, on tiendra pour risqué de commencer le mercredi etc... Ce calendrier
secret de chacun rythme la vie personnelle et explique souvent certains retards,
certains refus, certaines excitations. Bien entendu, la vie moderne fait disparaître
peu à peu ces précautions calendaires, mais au détour d'une confidence on peut
découvrir, soudain, que telle désinvolture ou refus de rencontre ne sont pas
dus à la paresse ou au désintérêt, mais au respect d'un rythme intérieur. Dans
d'autres circonstances, d'ailleurs, la subjectivisation du temps permet de jouer
la comédie ou d'éviter une corvée, telle la migraine ou la maladie diplomatique
dans les sociétés européennes. Mais de même que la maladie objective est souvent
une réponse sournoise à la contrariété, les comportements inadéquats, et les
gestes manqués sont souvent donnés au Maroc pour être le résultat d'un irrespect
de l'horloge intérieure personnelle qui ouvre la porte à Satan.
Au contraire du chrétien habitué à battre sa coulpe, le Marocain d'une
manière générale ne se tient pas responsable d'une conduite défectueuse, voire
d'un mensonge. Censé être pur d'intention malfaisante ou de comportement
maladroit, il ne peut être pris en défaut qu'à cause de l'Autre ou parce qu'il
a été troublé par le Malin. A quelqu'un qui ment on dit: Allâh in °al saytan !
«Dieu maudisse Satan !» Car c'est lui qui s'est introduit dans un moment sinistre
et a parlé à la place de soi.

L'Islam au Maroc
Les Marocains sont de musulmans convaincus. La profession de foi
commence par l'affirmation de l'unicité de Dieu et l'absence d'autre déité que
celle d'Allâh (La ilah IlIa Allâh). Toute chose doit être commencée au nom
d'Allâh (bi ismî Allâh) et la louange et l'adoration ne peuvent s'adresser à
d'autres qu'à Allâh (al h'amdu li Lhâhi wa h'dahu).
Mais le Dieu des musulmans est trop abstrait pour la ferveur populaire. Les
petites gens ont besoin de relais plus proches, d'intermédiaires, d'intercesseurs
qui parlent un langage moins ésotérique.
L'absence d'un clergé régulier, chargé du souci quotidien des âmes inquiètes
n'a pas empêché le développement de pratiques obliques au bord de l'hérétism~
- corporification, sanctification, confrérisme - ni les excès ascétiques et les
poussées sectaires. Si Dieu est unique, la manière de le servir est plurielle, et
toute l'histoire religieuse du Maroc est l'histoire de la réduction des pulsions
d'un paganisme sans cesse en résurgence.

79
Entre la magie, l'Islam populaire, l'Islam orthodoxe et l'Islam mystique, il
n'y a pas toujours exclusive; il y a souvent co-existence, voire alliance et relais.
Les saints justement sont ceux-là qui, mystiques, ont fait triompher l'Islam
combattant et rigoureux dans les espaces païens et magiques et qui ont été ensuite
peu à peu vulgarisés et récupérés dans une inévitable confusion d'hérésies et
d'orthodoxie. Itinéraire et pente fatale perpétuellement repris, les périodes de
désarroi étant propices à la reconstruction d'un système toujours menacé par
son entropie interne.
Le culte des Saints.
De tous les pays musulmans, le Maroc passe pour honorer le plus grand
nombre de saints. Il n'y a guère de collines qui ne soient couronnées d'un
sanctuaire, peu de villages ou de cimetières sans mausolée glorifiant un saint,
ou plusieurs. «Le Maroc pays des cent mille saints !» ne serait pas un slogan
excessif.
Mais ce grand concours de saints a sa géographre, son histoire, ses hiérarchies
avec des maisons-mères sous la forme de puissantes et opulentes zaouïa-s, des
succursales où officient des sacristains, des offertoires et des stations souvent
désertes et hors des routes mais où se presse, tel jour calendaire, un peuple
de pélerins.
Les vertus de ces saints peuvent être fantastiques, tel Sidi Rahhâl qui planait
dans les airs autour de la Koutoubia de Marrakech et chevaucha le lion dans
la cage duquel un terrible souverain l'avait mis en cage. Ou bien un excès
d'ascèse a frappé ses contemporains, tel Sidi Briyim qui vivait d'une datte par
jour. Le fondateur de la zaouïa de Tasaft dans le Haut-Atlas passait pour
ubiquiste. Sidi Ahmed ou Moussa, le grand saint du Sud-Ouest, a fondé son
crédit symbolique autant sur sa vraie foi que sur le récit d'un nombre
incalculable de miracles. Ne dit-on pas qu'à la cour de Baghdad, ayant été mis
au défi par de savants docteurs de prouver sa puissance spirituelle, il frappa
du pied et un arganier - arbre oléicole endémique du Sud-Ouest du Maroc -
vint se planter au milieu de ses contradicteurs? On montre encore aujourd'hui,
dans le Sous, l'excavation créée à l'endroit où l'arbre s'arracha. Jurer du nom
de Sidi Ahmed Ou Moussa est un acte redoutable. Il y a un peu plus d'un siècle,
un homme ayant promis sa fille en mariage à un autre lignage se ravisa le jour
des noces. Le père du fiancé menaça le parjure des foudres du saint: «Par
Sidi Ahmed ou Moussa, les filles de ta descendance ne pourront plus être mariées
normalement». Et depuis ce temps, les filles de ce lignage, lorsqu'elles
deviennent nubiles, disparaissent quelques jours ou quelques mois et reviennent
par enchantement ne se souvenant de rien, parfois indemnes, parfois pas, mais
toujours suspectées. De récentes enquêtes de gendarmerie ne sont pas parvenues
à éclaircir le mystère.
On voit bien comment l'intercession des Saints permet la formation et la
perpétuation des idées morales. C'est souvent pour consolider les normes de
la vie sociale qu'est interpellé le saint. Aussi le marabout est-il un enjeu manipulé

80
par les forces en place. Supposé être au-dessus de la mêlée, il est en réalité entre
les mains d'une ·gestion triviale de ses charmes et de son capital symbolique
au profit du système social. D'où la profusion des saints. Les grands sanctuaires
resplendissants étant au servil!e des dominants, les petites gens sont bien
contraintes de s'adresser à des personnages plus obscurs et plus frustes.
Mais les saints sont aussi des hommes de Dieu; on dit qu'ils sont des proches
(walï) de Dieu. A l'examen, ils ne sont pas censés agir eux-mêmes, mais
intercéder auprès d'AIlâh, «Il n'est de force qu'en Lui! Et sur toute chose il
,est potent!» Aussi les sanctuaires majeurs sont des espaces de piété,
d'approndissement de la foi, de la religion et de la lecture du Livre. Pour que
le toit du marabout puisse aller jusqu'au Ciel, il faut que l'orthodoxie de son
établissement soit indiscutable. C'est pourquoi l'ensemble des pratiques, les
plus régulières et les plus discutables peuvent se tenir au même endroit, les
premières couvrant les autres.
Par exemple, l'idolâtrie est bien le culte le plus réprouvé par l'Islam, celui
qu'il a dû poursuivre le plus violemment dès les premières années de son
avènement. Les idoles (açnâm) ont été systématiquement détruites, brisées ou
brûlées. Pourtan(Jes pierres au Maroc transportent toujours des vœux et sont
des objets directs de dévotions détournées. On surprendrait bien un Marocain
du peuple en lui faisant remarquer, comme le font les Islamistes, qu'il est en
partie idolâtre, puisqu'il confie ses vœux à des pierres, à des bandes de chiffons,
à des arbres ... Il vous répondra toujours que c'est la tombe d'un saint et que
ce saint était un musulman concaincu et un défenseur de la foi (moujahid),
qu'il est un intercesseur (wali) et que c'est sa mémoire qu'on honore et non
la pierre que l'on dépose.
Si l'Islam est une des religions qui est allée le plus loin dans la liquidation
des sUpports matériels de la foi, il n'y est pas parvenu encore totalement au
Maroc. C'est peut-être parce que la dévotion abstraite est au-dessus des forces
et de la formation présente des fidèles et que le transfert matériel aide encore
à porter le culte. Si quelques personnes frustes et ignorantes finissent par prendre
les moyens pour la fin, c'est au plus instruit, au plus orthodoxe que revient
le devoir de les remettre sur le droit chemin.
Le réseau des sanctuaires qui tisse les mailles les plus fines du filet
magico-religieux tendu sur le pays est encore traversé par la forte armature des
confréries (derqawa, tijania, cherqawa, etc ...) sortes de chaînes mystico-
religieuses, mais clubs politiques confidentiels aussi.
Enfin, les pôles des centres mystiques du soufisme surplombent le tout. Les
mouvements islamistes (Frères musulmans, Boutchichiyine etc ...) bousculent
actuellement cette routinière construction formaliste. Mais est-ce vraiment
[Link] ? Qu'ont donc été, en leur temps, les héros de l'Islam maghrébin
eXigeants et ascétiques, tels Jazouli, Tijani, 0 Abdeslam b. Mchich... ? L'Islam
contestataire d'aujourd'hui n'est plus peut-être que la résurgence toujours
renouvelée du combat de l'ésotérisme contre l'exotérisme, en d'autres termes

81
des fondements abstraits de la foi contre la gestion triviale des apparences (Etat,
gouvernement, société civile ...). Cette montée présente de l'islamisme est une
période chaude occurrente dans le cycle de l'histoire froide de l'Islam.
La connaissance de l'Islam au Maroc n'est pas simple. Elle peut commencer
par la connaissance partielle et séparée des pratiques et croyances réellement
observées, se poursuivre par l'examen du passage des unes aux autres, des
conflits, et oppositions créées Mtre elles en même temps que les alliances de
fait qui les font s'épauler tout en se condamnant ou en s'ignorant. Les hérésies
qui prolifèrent autour d'un sanctuaire sont tolérées de fait par ceux-là mêmes
qui les fustigent: un orthodoxe sait bien qu'il ne peut drainer vers lui qu'un
faible pourcentage de croyants véritables ; les pratiques «douteuses» lui
constituent un vivier dans lequel il puise et sélectionne ses ouailles. Les uns
sont aux autres nécessaires. Sans paganisme à dénoncer, comment s'indigner
et proclamer la Vraie Voie? Et sans l'alibi de celle-ci, comment tenir des séances
à la limite hérétiques ?
Plus profonde est la question de l'importance de l'Islam dans la conscience
des Marocains (et de beaucoup d'autres peuples musulmans sans doute). La
pensée occidentale de l'âge industriel s'étonne de la place prise par la religion
au Sud et à l'Est de la Méditerranée et, derrière Auguste Comte, ne parvient
à se satisfaire qu'en évoquant l'existence d'âges magique, [Link], social,
économique... se succédant les uns aux autres dans une perspective unilinéaire.
Ne les surprend, en définitive, que l'extraordinaire reprise de l'Islam en
comtemporanéïté avec le progrès scientifique et technique. Mais la force de
l'Islam est peut-être ailleurs, dans la capacité exceptionnelle à accepter le
tragique, la soumission de l'homme au fatum dans ce bas-monde, en offrant
une issue uniquement spirituelle à l'obscur de la destinée humaine.
L'effondrement des utopies modernes de progrès face à la montée
démographique et l'incapacité des pays dominants à raisonner le long terme
donnent un nouveau souffle au retour à la foi traditionnelle.
Aussi une vision plus matérialiste appelle d'autres arguments: les conditions
moins favorables au progrès technique au cours des trois derniers siècles, le
choc de la domination coloniale et le repli sur une identité religieuse seul refuge
sécurisant, la non séparation de la religion et de l'Etat... Si ces facteurs ne
peuvent manquer de jouer, il s'en faut de beaucoup qu'ils suffisent. Ce serait
renoncer au moindre degré d'autonomie du mouvement spirituel lui-même.
L'Islam fait de l'obéissance à Dieu, au chef et au Père une religion, et de toute
protestation ou innovation, hors de la doxa déclarée, une hérésie. La malédiction
frappe toute entreprise en rupture avec la tradition. Et si une tentative réussit,
son succès est jugé provisoire, le temps d'une épreuve qui ne manquera pas
de marquer sa défaite. La cause de l'échec réside non dans le manque d'effort
des hommes, de leur vertu ou d'une poursuite en avant de l'innovation, mais
plutôt dans la prétention même à l'originalité, à la différence d'avec la pratique
commune. De sorte que la seule révolution légitime est celle qui d'abord déclare
ramener, remonter aux sources. La source par excellence est le Coran. La

82
Tradition (sunna), les Récits (hadit), les commentaires, sont des sources
mineures, des excroissances concentriques, jugées plus ou moins éloignées, plus
ou moins légitimes selon les siècles et les sectes, comme des interprétations
inégalement garanties par la transmission des croyants.
La question cruciale concerne l'appréciation de deux mythologies
simultanées: l'unanimisme du groupe en matière religieuse, et l'émergence de
la sainteté. Deux conceptions en apparence tout à fait antagonistes: tout le
monde doit faire ce que la tradition ordonne unanimement et sans distinction,
et en même temps surgit le saint qui seul pratique autrement, ressource le
comportement, remet la tradition sur la Vraie Voie.
Contradiction superficielle en réalité. Le mythe du groupe homogène, pur,
proclamant son unicité, adhérant ensemble à une même règle est de ceux qui
habitent ce peuple. La marginalité n'est pas intolérable si elle est exceptionnelle,
rarissime, unique. Elle est condamnable et mal tolérée si elle constitue une secte,
un sectionnement du corps social. Dans le comportement traditionnel, aucun
commencement, aucun initium même le plus modique - comme débuter les
labours ou gauler les olives - ne peut être le fait d'un homme courant. Seul
un personnage hors du commun, doué d'un charme, d'un lignage reconnu
chanceux, ou atteint d'un handicap physique ou mental, peut être chargé par
le groupe de commencer une opération que tout le monde alors pourra effectuer
derrière lui. Seul l'éminent, le chérif en somme, peut initier dans tous les sens
du terme. L'étymologie même du mot est ambivalente. A l'origine, le chérif
c'est exactement l'Eminence, c'est-à-dire celui qui dépasse les autres, notabilité
singulière par quoi on reconnaît sa suprématie de fait sur le groupe, c'est donc
le chef, la tête. Mais on sait qu'au Maroc - et dans d'autres pays musulmans
- le chérif est celui qui descend par filiation agnatique directe, donc par voie
masculine,de la fille du Prophète.
D'où le chérifisme, caractère spécifique de la vie mystico-religieuse et politique
du Maroc. L'extension historique du chérifisme au Maroc pose question. Depuis
l'arrivée des Arabes et de l'Islam, le Maroc a connu successivement six dynasties
de souverains: la première (Idrissite) et les dernières (Saâdite et Alaouite) sont
dites chérifiennes, en ce sens qu'elles procèdent de la dévolution généalogique
du Prophète. Les choses ne s'arrêtent pas là. Tous les saints, à très peu près,
revendiquent la descendance prestigieuse, mais les grands chefs aussi ! La
question qui se pose est de savoir pourquoi la descendance masculine du
Prophète prédestine à la sainteté et à la chefferie à certains moments de l'histoire,
au point que le saint ou le chef, qui jusqu'avant d'atteindre un certain degré
d'autorité ne proclamait guère son appartenance au noble lignage, fait des
efforts, une fois reconnu, pour prouver son chérifisme ? Tous les saints et les
chefs ne sont pas chérifs mais les plus grands ne peuvent manquer de l'être.
C'est reconnaître d'une part l'idéologie et la mythologie patriarcale de la
transmission des vertus par le sang, et seulement par la voie masculine (sauf
le premier maillon, le prophète n'ayant pas eu de descendance mâle), et d'autre
pa~t. ~u'il n'y a pas de plus grande vertu que celle du Prophète, choisi
preCIsement pour cela par Dieu pour être Son envoyé sur la terre.

83
Pour refuser l'existence d'un clergé régulier, les croyants n'en admettent pas
moins une stricte hiérarchie dans l'ordre de la religion et de la chaîne initiatique.
De Dieu au dernier des prieurs (faqîr)en passant par l'Envoyé d'Allah (rasûl
Allâl), le Recours (al-gawt), le Pôle mystique (al-qotb), l'intercesseur (al wâli),
le maître (as-sayh), le docteur en théologie (OaIÎm, pluriel °ulamâ'), le
juris-consulte (faqih)etc ... la suite des autorités mystiques et pratiques de la
religion est exactement répertoriée et classée sans pour autant s'ossifier en
institutions formalisées. La croyance a ses desservants, mais ils ne peuvent
exciper trop loin leurs titres pour imposer une autorité particulière de leur
opinion. Un out-sider peut toujours surgir et contester l'interprétation, au moins
en principe...

2 - LES CROYANCES MODERNISTES


Au Maroc, la Science et la Religion ne s'opposent pas comme deux registres
exclusifs de la connaissance. Bien au contraire, la religion encourage
l'approfondissement de la science, et le même mot (OHm) est utilisé pour
dénommer la science spirituelle, la théologie et la science de l'univers tangible.
Conditions favorables d'une interaction idéologique permanente d'où une
légitimation théorique de tout effort scientifique de connaissance.
L'approfondissement scientifique ne va pas contre la religion; il n'a pas à
accumuler des preuves, à s'installer dans la clandestinité ou provoquer le
scandale, tant qu'il ne touche pas aux pratiques sociales et au domaine de la
cité. Cette situation de portes ouvertes - au moins pour la science de l'univers
matériel- place le scientifique parmi les savants docteurs de statut déjà reconnu.
N'ayant pas à lutter pour sa légitimation, la science moderne et plus
spécialement la technique - largement importée - a obtenu d'emblée tout le
champ possible. Aucun ostracisme ou scrupule n'interdit aux Musulmans
d'utiliser les conquêtes de la technique, ainsi qu'on peut le voir avec les micros
dans les mosquées, les hauts-parleurs aux sommets des minarets pour appeler
les fidèles, la photographie des Lieux-Saints etc ... Les seules limites sont celles
qui, transgressées, pourraient transformer l'ordre social, plus précisément qui
seraient perçues comme ayant un tel effet à court terme. Ainsi du calendrier:
le comput des jours au Maroc, au moins pour l'année islamique, se fait à partir
des phases de la lune. Bien entendu, la connaissance astronomique de celles-ci
permet de savoir en tel lieu quand apparaît la nouvelle lune. Mais la tradition
veut que le témoignage oculaire de douze Musulmans soit nécessaire pour
déclarer le début du mois.
Il s'en suit qu'on ne sait jamais, même la veille, à quelle date du temps
universel sera tel jour du mois musulman, telle fête ... Car le système social
tient fortement à déclarer ce qui a tant d'importance pour la société: la gestion
du temps.
La technique peut tout, elle est jugée parfois inconsidérément capable de tout,
sauf si elle doit agir sur la société. Proposition plus que contradictoire, absurde
même ainsi exprimée, mais qui introduit une coupure fondamentale entre ce
qui est possible et ce qui est acceptable.

R4
La science est fétichisée en ce sens qu'il n'y a pas lieu de connaître ses limites;
elle n'en a pas, justement parce que le respect des limites est prévu dans leur
application au social. Au plus lointain qu'elle repousse l'horizon de ses
connaissances, la science ne fait qu'expliciter, qu'interpréter, que commenter,
ce qui déjà est inscrit dans le Coran. Toute la science est prévue dans le Livre!
On a pu le voir lorsque les expériences astronautiques ont fait découvrir qu'une
interprétation du texte sacré était susceptible de montrer que «les ciels pouvaient
être ouverts» et que l'homme pouvait parvenir au quatrième, où la lune se trouve
sertie.
Car si l'effort permanent et illimité de l'homme pour comprendre la parole
de Dieu est exactement ce qu'il y a de plus légitime à entreprendre sur cette
terre, il y a loin entre l'entendement et l'action.
L'avenir est loin d'être radieux. Il n'est ni déchéance régulière, ni conquête
permanente. Ne se succèdent que des événements, des situations sans queue
ni tête, par quoi l'homme et sa société sont éprouvés. Vision largement cyclique,
aléatoire avec des progrès, des crises, des catastrophes, des succès, jamais
définitivement acquis, jamais totalement perdus. S'il y a un âge d'or, ce pourrait
être à la rigueur aux premiers temps de l'Islam.
Les conquêtes de la science et de la technique sont d'heureuses occasions,
dont il faut profiter, tant qu'elles existent. Rien n'est écrit au ciel qui garantisse
leur durée.

Rabat, le 5 octobre 1980


Encyclopédie des Mythes et des Croyances, Lidis, mars 1981

85
Histoire du peuplement de l'Ounein (*)

L'histoire du peuplement récent de l'Ounein - c'est-à-dire au cours des


trois derniers siècles - a été étudié à paFtir de sources disparates, d'inégale
signification et qui se recoupent plus ou moins bien :
- une note inédite de la Porte des Vaux (1) ;
- des enquêtes menées sur place, dans chaque village, sur la tradition
orale;
- le dépouillement d'archives privées découvertes dans la vallée;
- diverses bribes extraites de la bibliographie.
Ounein, passe de l'Atla.,
Il ressort de ces études que la vallée de ;·~,mein, loin d'être un canton
montagnard isolé, refermé sur lui-même et à l'écart de tout échange, se révèle
être au contraire une zone de passage, un couloir de circulation, une véritable
pompe tirant l'essentiel de sa population de l'Anti-Atlas, la hissant jusqu'au
col d'Oucheddan et la refoulant vers le Haouz, vers la plaine de Marrakech et
plus récemment vers Casablanca, Rabat et l'Europe. Mouvement qui ne
manque pas évidemment de laisser s'attarder, s'accrocher et s'enraciner dans
l'Ounein même, une partie de ces populations mobiles.
Lorsqu'on regarde la chaîne de l'Atlas depuis la plaine du Sous, de Tarou-
dant à Aoulouz, elle apparaît comme une barrière formidable, comme un mur
infranchissable et l'on recherche vainement un affaiblissement de son altitude
pour trouver un passage commode. La seule voie qui paraît engageante, à
hauteur de Ras el Aïn, ce n'est pas le col du Tizi n'Test où passe aujourd'hui
la route goudronnée, mais l'échancrure, l'entaille, que l'oued Lamdad a pra-
tiquée dans le contrefort sud de l'Atlas. Certes, en remontant cette vallée, le
col d'Oucheddan à 2240m d'altitude est plus élevé que celui du Test (2100m)

(.) Texte provisoire. Inédit.


(1) De la Porte des Vaux, «Les tribus berbères du Haut Sous», mémoire n099I du CHEAM,
nov-déc. 1946,77 p. XXIII, 27 photos, 1 carte au 1I200.000e voir notamment p.13 à 29, et
les tableaux p.73 sq.

87
mais son accès est plus progressif, moins impressionnant pour le voyageur
venant du Sud. C'est la situation inverse pour qui va de Marrakech à Tarou-
dant; on emprunterait tout naturellement la vallée du Nfis jusqu'à la crête de
l'Aghbar et il ne viendrait pas aisément à l'idée d'obliquer dans l'Agoundis ou
de gravir le Jbel Oucheddan à partir d'Ijoukak ou de Talat n'Yaqoub (2).
Cependant il semble bien que les deux voies aient été pratiquées au cours de
l'histoire, mais nous avons tendance à penser que le col de l'Oucheddan a été
préféré par les populations venant du Sud. Et comme le mouvement des
populations sur la longue durée - général au Maroc - a été une montée du
Sud vers le Nord, nul doute que l'Ounein a dû être une voie ancienne de circu-
lation l'emportant sur celle du Test et sur celle du Tifnout. C'est que la ques-
tion prend une autre dimension selon qu'on voyage à dos de mulets ou qu'on
envisage d'ouvrir une piste carrossable.
Cet aspect de la question n'est pas toujours apparu aux géographes.
Cependant Jean Célérier (3) notait: «Malgré l'abaissement de la montagne, la
route du Goundafa présente de sérieuses difficultés (... ) Le Test est le passage
le plus fréquenté; on utilise également le col d'Ouchadden qui donne accès à
la riche cuvette de l'Ounein. Le terminus est le même: c'est Taroudant». Mais
Célérier écrivait son article en 1927, cinq ans avant la construction de la piste
autocyclable du Test. Dix ans plus tard, Jean Dresch (4) cite le Tizi n'Ouchden
au milieu d'une douzaine d'autre cols pour dire que leur «garde ... étant sou-
vent tarifée et fructueuse, leur possession ou leur contrôle a joué, dans l'his-
toire politique de la montagne, un rôle considérable» (5).
Au demeurant, il semble que l'Ounein soit une très vieille voie de circula-
tion. La piste qui monte de l'Ounein à l'Ow.,>ddan passe à un certain col dit
de Tizi n'mri en contrebas de Tamdgust, aux innombrables amoncellements
de pierres votives, que domine l'éperon barré d'Amerdül. Sur cet éperon, un

(2) Pourtant Louis Thomas, Voyage au Goundafa et au Sous, Payot 1918, faisant partie du
Groupe sanitaire mobile envoyé de Marrakech au Sous sous la Direction du Docteur Bulit
franchit en décembre 1917 le «Tizi Ouicheddan qui, à 2545 d'altitude (en réalité 2504) est
souvent rendu impraticable par la neige» et il décrit (carte p.232) l'itinéraire habituel: Mar-
rakech, Tameslomot, Amizmiz, Tinesk, Talat n'Yakoub, Adouz, Aoulouz, Od Berhil et
Taroudant.
(3) Jean Célerier, «L'Atlas et la circulation au Maroc», Hespéris, 1927,4° Trim. p.447-497,
notamment p.473-5.
(4) Jean Dresch, Documents sur les genres de vie de montagne dans le massif central du Grand
Atlas. Publications de l'IHEM, [Link], Paris sd (1940) 30 p.12 cartes, spécialement
p.24.25
(5) Dans une lettre adressée à Hassan al-Goundafi, fils, khalifa de son père Tayeb pour le Nfis,
le Colonel de Labruyère, chef du Service des Renseignements lui précise le choix du Nfis
comme voie de circulation: «La route pour Tiznit est parvenue, à travers la montagne
jusqu'au Tizi û cheddan et de là à la Qasbah Tagoundaft; un autre chemin reliera le souk
khemis Tagalt par la montagne jusqu'à Bû Zran el Magûsa en une heure de voiture. Un autre
chemin menant à Tigui û Guiz depuis l'Oued Seksawa dans la région du Caïd MtuggÎ est en
construction». (18.08.1338/07.05.1920) Archives Goundafi.

88
h'aûs forme le haut-lieu de pratiques magiques en principe accomplies seule-
ment par des femmes - c'est ce que disent les hommes en tout cas! Tout
autour, quelques demi-douzaines de gravures rupestres, rappellent les gra-
phies classiquement connues du Yagour, de l'Oudaïmeden et des Azib
n'Ikkis : poignards, boucliers, scènes de chasse à cheval et chars (6). Au
Moyen-Age l'abondance des gîtes métallifères et particulèrement du cuivre,
place l'Ounein sur ce qu'on pourrait appeler une «Route du cuivre» qui
d'Aghmat en passant par Igli va à Tamdult et au-delà vers le pays des
Noirs (7). Autre signe, durant le XIXe siècle, le Pacha de la Qasbah à Marra-
kech - qui était souvent désigné comme Caïd du Sous - recevait la mouna,
donc l'obéissance, des populations de l'Ounein.
Origines ethniques et géographiques du peuplement actuel de l'Ounein
Certes, ces indices n'apportent pas de grandes certitudes. C'est plutôt
l'implantation même du peuplement qui permettra de donner des preuves
tangibles du rôle de «sas» que l'Ounein a joué dans l'histoire entre le Haut
Sous et le Haouz.
De la Porte des Vaux examine en 1946 l'origine des habitants de l'Ounein
- au moins de la partie relevant du Cercle de Taliwine. Sur 481 chefs de
foyers, il en dénombre 81 se déclarant autochtones de l'Ounein (dont 51 nés
dans le village même et 30 nés dans un village voisin), 400 étrangers à
l'Ounein, soit 83 070 du total recensé.
Ces quatre cents immigrants historiques, qui se souviennent en somme
qu'eux-mêmes ou leurs aïeux sont venus d'ailleurs, indiquent plus ou moins
précisément leur origine ethnique comme suit :
62 soit 13 % d'alentour 20 du Tifnout
19 d'Ihouzioua
12 des A. Semmeg
Il des Rahhala
33 soit 7 % des Wawzgit 28 sans autre indication
4 des A. Azilal
1 des Zagmouzen (n° 199) *
90 soit 19 % du Bani 60 des Znaga
18 d'Oult
99 des Feija
2 de Tissint
1 de Tata

(6) Sur des gravures comparables, voir Jean Malhomme, Corpus des gravures rupestres du
Grand Atlas, Service Archéologique du Maroc, Rabat 1° vol 1961.
(7) Bernard Rosenberger, «Tâmdult, cité minière et caravanière présaharienne, IXe-XIVe S>l.
Hespéris-Tamuda 1970 Vol. XI, pp. 103-140; idem, «Les vieilles exploitations minières et les
[Link] centres métallurgiques du Maroc: essai de carte historique», Rev. Géogr. Maro-
caIne, nOI7, 1970, pp. 71 à 108 ; n018, 1970 pp. 59 à 102.
(.) Les noms indiqués ou les numéros renvoient à la Carte des Tribus [Link].

89
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133 soit 27 010 du Sous 65 des Argen
57 des Sektana
Il du Sous sans autre indication
56 soit 12 010 de l'Anti-Atias
32 des Ida Ouzal
14 du Tazerwalt (n0223) *
4 des Ida ou Gersmouk
3 des Ida ou Zeddout
26 soit 5 "70 du Nord 23 du Nfis
3 du «Rharb»
Ce qui peut être résumé en six provenances géographiques pour 481 foyers:
Ounein 17 010
Alentours 13 010
Est 7 010
Sud 51 010
Sud-ouest 5 010
Nord 5 010
Ainsi les deux tiers des habitants de l'Ounein gardent en mémoire qu'ils
sont issus de populations migrantes du Sud. Plus précisément par exemple «la
fraction d'Afra, qui en Ounein appartient au Goundafi contient 90 foyers
originaires de Tata sur 107 au total et porte exactement le même nom qu'une
fraction voisine de Tata et composée des douars d'Agadir n'Afra et Aït Has-
sein. Ces deux mêmes noms se retrouvent dans celui de l'un des douars de la
fraction Afra en Ounein et de l'une des familles les plus importantes de ce
douar, les Aït Hassein» (8).
Des enquêtes directes sur place montrent bien la permanance de liens, lâches
parfois mais des biens tout de même, avec les pays d'origine, quittés parfois il
y a cinq ou six générations.
Aussi sur l'Assif Agdim se sont fixées des populations, entremêlées dans des
villages distincts par exemple :
Takoucbt abrite des lb Baoaziz venant d'Argen des Ida n Zal et les Ayt Hsayn
des Ayt Igmûr d'Askawen; à Tawarda, des familles viennent d'Amezzug des
Suktana, leur village d'origine s'appelle aussi Tawarda; Targa n'Tabmit est
peuplé de trois lignages, les b. Mellük venus d'Iznagen de Tazenaht, les Id
Wazziz d'Argen et les lb Baoali d'Ayt Mansûr près d'Aqqa du Banî; les Tam-
suit n'Igejnawen viendraient de Tammelt n'Ouarfan de Tata (Bani); une
partie des habitants de Zawit sont des Ayt Hsayn d'Iduskan de l'Oued Nfis;
enfin à Agdim le peuplement est en large partie originaire des Id Omar Unas
de Nikt du Titnout. Même brassage en Tamejst.

-
(8) De la Porte des Vaux, [Link]. p.54.

91
A Tawrirt, quatre lignages dont deux de Nfis : lb Bû Gejjdi et lb Bû Hris
des Ayt Igir, un lignage viendrait des Ayt saoid d'Imî ugnî des Idauzal; enfin
les Ihukarn seraient des Ayt u Biyâl de Zagmuzen des Süktana. Ceux de Tam-
suit sont en large partie des Ida u Semlâl du Sous extrême.
Les Ayt Khalf ne sont pas moins mêlés :
A Tamsolomt, outre une population fugitive rangée sous la protection du
sanctuaire (horm) et hors le lignage des Chorfa Yaqubiyine, on trouve des
personnes venues d'Imi n'Tatelt, d'un lieu homomyme (Tamsolomt du Sûs);
Afurig regroupe en partie des immigrants des Ayt Ihmûr; ceux de Tizgi ne
sont pas venus de loin, mais des portes de l'Ounein, à Anzi; à Tigitst, outre les
Iguramen du Tifnout, on trouve des Yahya û Mansûl issus de Tidili en
Ghaoua.
Il est tout à fait possible de dater la plupart des migrations, il suffit de
dépouiller les abondantes archives familiales, les actes de mariage, les partages
d'héritage, les acquisitions de terre et d'eau dans lesquels sont très souvent
données les ethniques et les origines précises des protagonistes.

Ancienneté du village d'Ayt Yasin


Pour rechercher la montée à la chefferie et le processus d'accumulation des
biens matériels et des biens symboliques, j'ai été amené à étudier l'origine de
la famille U jaOîd de Yasin et par la même occasion la formation du village de
Yasin. On peut connaître la création du village de Yasin grâce au dépouille-
ment des archives conservées par le lignage U jaOîd, environ quatre centaines
de textes actuelletnent en cours d'analyse.

A la fin du XVIIe siècle le village de Yasin s'individualise de celui de Tamd-


got et déjà le 29 chaabane 1078/13 février 1668 une assemblée (jmaOa) de
quatre représentants de lignages est amenée à prêter serment, mais à cette
époque le nom du village est toujours suivi du nom de Tamdgost : «bni Yasin
et-Tamdgost; Bnî Yasin bi-Tamdgost; biqariati Tamdgost»; etc ... Ces dési-
gnations se maintiennent jusque vers 1213/1799. Mais dès 1180/1766 une
nouvelle expression s'installe : «Bni Yasin bi-wadi Tamdgost, bi-ahwaz
Tamdgost»; et ce jusque vers 1318/1900. A partir de 1234/1819 on lit de plus
en plus «Ayt Yasin bi-Ayt khalf. ou bi-Ounaïm> jusqu'à aujourd'hui.

~==~,=~.~a~'=..r.;'·===~' -'-I ...... rl ~


1650 1700 1750 1800 1850 1900 1950 2000

92
Installation et montée d'une famille
La famille la plus puissante d'Ayt Yasin était vers 1878 celle des Talbûrîn.
On le sait par la part prépondérante de terre, d'eau et d'arbres qu'elle détient
dans le finage de ce village ainsi qu'à Tamdgost. Le patronyme dérive du
surnom d'un certain Muhammad u Talbûr. On lit dans un acte de vente de
grains daté de rabiOt, 1108/0ctobre 1996 : «Ahmed [Link] u Talbûr
bihi °urifa». La mention bihiourifa, qui signale qu'il s'agit d'un surnom, dis-
paraît 70 ans plus tard, exactement dans un acte de naissance de son petit-fils
Muhammad (08.04.1180/13.09.1766) Au début du XIXe siècle, le patronyme
de Talburîn apparaît et se conserve jusque vers 1890. A cette date les Talburîn
n'ont plus d'héritier mâle. Depuis plusieurs générations, cette famille utilisait
le travail d'obscurs immigrants des Uzgita et elle finit par donner en mariage
la seule héritière du lignage à un certain UjaOid réputé pour sa bravoure et son
audace dans la lutte contre les chefs de Tagontaft.
UjaOid est un surnom (Iaqab), en partie dépréciatif, qu'on pourrait traduire
par «rétif», «intraitable», «mauvais», mais qui a été ensuite retenu comme
«résistant». Cet UjaOid devient le chef des Ayt Khalf (amgar) au moment des
premières tentatives du Goundafi en Ounein, il conservera cette charge
jusqu'à sa mort et la transmettra à son fils. C'est durant la période de résis-
tance à l'envahisseur du Nfis qu'il accumulera la plupart des biens fonciers
dont la famille bénéficie aujourd'hui.

La migration historique des souks en Ounein :


Les lieux hebdomadaires d'échange des produits, de la monnaie et des idées
que sont les souks au Maroc sont indicatifs des polarités économiques et
sociales et des centres de gravité de la vie politique. Une étude menée dans une
vallée rifaine (les Beni Boufrah) a montré que la migration des marchés sui-
vait, ou accompagnait, la migration de l'habitat et rendait compte, d'une cer-
taine manière, des densités relatives de peuplement.
L'Ounein a connu, au cours des deux derniers siècles, un transfert signifi-
catif des sites de marchés que l'on peut résumer en deux mots : descente et
polarisation.
Pour pouvoir dresser le schéma donné ci-dessous, nous avons utilisé la
mémoire des informateurs, des archives privées et la visite des vestiges sur le
terrain.
Il semble qu'il y ait eu autrefois, il y a plus de deux siècles, trois pôles
Co~merciaux : Izemrân, Fuska et Tamtarga. Dans un premier temps, il y a
enVIron un siècle, les deux premiers sont supprimés au profit de Tamsolomt,
~é?uisant à deux pôles les lieux d'échanges hebdomadaires. Puis Tamsolomt a
ete fermé au profit d'Adouz avec l'établissement du Glaoui en ce lieu; et ce
n'est qu'il y a une cinquantaine d'années que le souq de Tamtarga s'est éteint,
donnant ainsi le monopole à Adouz.

93
En réalité, les mouvements de détail sont plus complexes, et encore incom-
plètement connus. Dans l'état actuel de notre information, voici ce que l'on
peut en dire.
Tlat Isemrân, situé immédiatement en amont de Zawit près de Agdz semble
avoir bénéficié de la protection de Sidi Musa. Son transfert à Tlat Adras
(Tamsolomt) n'est pas daté, il est dit «très ancien», personne ne se rappelle
avoir commencé dans ce souk.
Khemis f-Uska, près de Doudkad sur le glacis à proximité de Dar Igouzoulen,
dit aussi Bou Issafarn. Cet endroit ne paraît pas avoir joui de la protection
d'un saint. Un hameau était habité par des Juifs à Doudkad et on peut y voir
encore les traces de leur cimetière.
Ceci suggère l'existence d'une chefferie militaire. Lorsque le khalifa des
Glaoui voudra s'installer en Ounein, avant la construction de la forteresse
d'Adouz, c'est à Dar Igouzoulen qu'il construira sa première maison forte.
Le souk de Khemis f-Uska est cité dans un document daté au 23.06.12291
12.06.1814, preuve de son activité à cette époque.
Tlat Adras, hors du horm de Tamsolomt, a bénéficié de la protection du saint.
On trouve encore des personnes qui se souviennent y avoir commercé. Ce souk
a été rompu par le meurtre de Bû Ikiyawn, ijmaOen et chef de guerre fameux,
allié du Glaoui par nécessité pour lutter contre le Goundafi, et qui a été assas-
siné en plein souk par des hommes du Nfis vers 1911. Il est expressément dit
par les contemporains de cette époque que le souk a été transféré à Adouz.

Arba Tamtarga ; l'existence de cet ancien souk est attesté par le toponyme
même de l'endroit. Mais il semble que vers 1895, sous l'influence du Goundafi
il ait été transformé en Tlata pour faire concurrence au Tlat Adras, place
commerciale des ijanaOen, antigoundafi, donc proglaoui. Vers 1912, au fort
moment de la rivalité des grands caïds, Tamtarga était le souk des Gounda-
fistes et Adouz celui des Glaouistes. Avec la fin des hostilités entre ces deux
chefs militaires, l'activité de Tamtarga déclina. La mort de Tayeb
AI-Goundafi en 1928, et le désintérêt de ses héritiers pour cette région,
entraîna la disparition du souk au profit d'Adouz.

Adouz
Il semble qu'un très ancien souk Jmâa (Vendredi) ait existé près de Tafoukt
où se trouve une forteresse (Agadir) où les marchands conservaient leurs
marchandises entre deux souks. Un peuplement juif près de Tafoukt suggère
des établissements d'artisans et de petits commerces israélites à cet endroit. Ce
souk du vendredi fut supprimé au moment du départ des Juifs vers 1058 et
transformé en souk du Dimanche.
En 1013 fut créé le souk d'Adouz du Mercredi, non sur le site actuel, mais
jouxtant la qasbah du Glaoui en cours de construction.

94
Vers les années 1928-1930, l'abandon du souk du Mardi de Tamtarga vint
renforcer celui du Mercredi d'Adouz. En 1937, le souk se trouvait à la même
place (Dresch, information orale sur les lieux en mars 1983). En 1957-1958 le
souk d'Adouz fut transféré à l'endroit où il se trouve aujourd'hui pour se
tenir deux jours par semaine : le mercredi, donc héritier des anciens souks
d'Izemrane, Adras et Tamtarga; le dimanche, récupérant l'ancien souk du
vendredi de Tafoukt.

CONCLUSION

La migration des souks de l'Ounein au cours des deux derniers siècles


montre la tendance vers la polarisation des échanges dans le point bas de la
cuvette. A des souks de fractions, situés aux débouchés des principales petites
vallées, a succédé un grand souk pour l'ensemble de la vallée situé à proximité
de la sortie de la cuvette elle-même. Sans doute l'ouverture précoce de la piste
du Sud a dû favoriser l'établissement du souk dans la région d'Adouz, mais
plus encore la puissance politique du Glaoui a décidé du site et des jours, met-
tant fin à la multiplicité des lieux d'échange, rompant avec le fonctionnement
particulariste des vallées et imposant un branchement direct sur la piste du
Sud.

Schéma cartographique
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de la migration des souks "
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1 Dimanche
3 Mardi
4 Mercredi
5 Jeudi
6 Vendredi

95
Le peuplement juif en Ounein
Nous n'avons pas trouvé à ce jour dans la littérature spécialisée d'informa-
tions sur les mellahs de l'Ounein. Notre information, par suite, repose seule-
ment sur la tradition orale recueillie auprès des habitants de l'Ounein et une
étude de la toponymie
Trois sites principaux sont cités comme ayant connu des mellahs: Ayt Zakri,
Doudkad et Toug et Khayr mais il y a bien d'autres lieux où l'on signale
l'ancienne présence de Juifs comme à Tigitcht. Il semble néanmoins qu'il n'y
ait jamais eu de synagogue en Ounein, la plus proche se trouvant à Aoulouz.
Ayt Zakri.
Sur l'ancien chemin du Wijdane, le village des Ayt Zakri était le dernier
relais. Un mellah était établi à cet endroit car les Juifs ne pouvaient résider
près de Tamsolomt. Ayt Zekri était un village fortifié avec des maisons join-
tives et deux portes, les Juifs avaient construit leurs demeures au-dessus du
village, au bout d'une forte pente.
En Ounein, une expression proverbiale dit: «aussi dur pour les Juifs que la
montée de Zakri». On cite encore un signe de richesse de certains personnages
du mellah: «Quand Dar [Link] s'ouvre, tout le Sous l'entend»; cette maison
se serait enrichie par le commerce caravanier passant par le Wijdane.

Toug al Khayr
L'installation des Juifs à Toug al Khayr n'est pas considérée comme
ancienne, probablement contemporaine de l'arrivée des Glaoui en Ounein par
transfert de population établie à Doudkad. Certes, les Juifs auraient eu des
boutiques et des échoppes près d'Agadir n'Tafoukt avant l'ère Glaoui, mais
ils n'y résidaient pas.
Ils finirent par fonder le mellah de Toug al Khayr au début du siècle avec un
cimetière (on y voit aujourd'hui encore quelques tombes profanées avec des
pierres tombales sans épitaphes).
A Adouz, les Juifs étaient artisans: savetiers, fabricants de bâts, orfèvres; on
se souvient notamment de l'habilité en bijouterie d'un certain Dikkâh. Ils
assuraient une part importante du commerce d'épicerie, sucre, thé, amandes,
tissus. Quelques-uns étaient agriculteurs accédant à la terre par la pratique de
l'hypothèque (rehn) mais ne pouvaient devenir propriétaires. Ils auraient
évacué Adouz en 1958.

Juin 1983

96
Code pénal des Mejjât du Tazerwalt
(çafar 1176/ septembre 1762)(*1

Louange à Dieu Seul ! Ne dure que Son règne ! Tasliya !


Copie d'un acte authentique en raison de la valeur (du document) et de la
reconnaissance de ses bienfaits, il y est dit après la harndaet la taçliya : la tribu
nombreuse des Mejjât, leur inflâts et leurs chioukh à savoir:
Le cheikh Hassan al-Banirani,
Le cheikh Abdarrahman b. Hammu ad-Daoanûni ;
Le cheikh Mbârk b. Mesaoud b. Hammu b. Dawd ;'
Le cheikh °alî b. Bihi des Bnî aj-jârî ;
Le cheikh ( ) anqîd al-Azlitinî et Bel qacem Gbûd
Le cheikh Mbark Izdâr ;
Belgasem b. Mesaoûd û Mahmûd
e~,autres de leurs tribus, grands et petits, en général et en particulier ont déclaré
s etre accordés sur l'ensemble de ce qui est rapporté de la Coutume (Oorf) de
leurs ancêtres dont l'usage leur paraît propre à servir leur pays tout entier, à
savoir tout ce qui se rapporte à la question des vols en maison, sur les routes
et entre autres lieux celui de leurs saints les nuits des jeudis et des vendredis
d~s moussems (Iiqâ) du chaykh Parfait Sidi Hmed b. Mûsa que Dieu nous fasse
benéficier de Ses grâces, Amen !
Celui qui est soupçonné de délit durant ces deux nuits doit (pour se disculper)
produire cinquante cojureurs et seulement dix pour les autres nuits et jours;
sauf pour les accusations (de vol) portant sur des esclaves, des juments, des
mules ou des chameaux, pour lesquels il devra produire vingt-cinq cojureurs.
Celui qui est accusé du meurtre d'une femme devra produire cinquante
cojureurs ; quant à la femme accusée du meurtre d'un homme, si apparaît la
t~ace d'une corde sur son cou ou s'il a une blessure sur sa tête, elle devra produire
ClIlquante cojureurs,mais elle ne devra produire que dix cojureurs si aucune
trace n'est apparente.
Si un homme et son épouse sont accusés ensemble, la cojuration n'est exigée
que de l'un des deux, de l'homme ou de la femme. Si la femme est accusée
d~ quelque délit, l'établissement de sa capacité par le mari (tazkiya) est
-
necessaire, les cojureurs devront être de son lignage ou de celui de son mari.

(*) Copie de 1325 / 1907-1908 détenue par lefqeh Muhammad u Lahsen à Tajâjt.
Photographiée le 6 octobre 1982.
Il s'agit d'une première exploitation du document. La version «définitive» paraîtra dans le
deuxième livre sur le Tazerwalt (M. Tozy).

97
Si un homme est accusé d'un délit, (pour se disculper) le serment doit être
fourni par ses frères (contribules ...) par son inflâs et par ceux de leurs amgâr-s
qui le veulent.
Si un homme est accusé de meurtre durant une fête profane (Oars) ou pendant
une fête religieuse (Oayd), de jour comme de nuit, et même si tous les présents
nient son acte et qu'un seul l'affirme, l'accusé devra payer le prix du sang (diya)
et l'amende (insâf) ; si (ses soutiens) persistent à nier, ils devront payer chacun
vingt-cinq mitqâl.
Celui qui est accusé d'un meurtre (du fait que la victime succombe) suite
à des blessures apparentes qu'il lui a causées alors même qu'il était entouré
de trois ou quatre personnes, une seule l'accusant, tous ceux qui sont avérés
être présents au moment du crime doivent participer à l'indemnisation de la
victime et payer l'amende; s'il déclarent ne pas avoir été témoins, ils doivent
en fournir l'alibi.
Celui qui porte une accusation de meurtre doit en apporter la preuve.
Celui qui blesse par arme blanche (hind = acier) ou par balle, versera dix
mitqâl.
Celui qui fait une blessure à la main ou au pied d'un autre devra (verser)
cinq mitqâl à l'anflûs et cinq mitqâl à la victime. Celui qui fracture le crâne
d'un autre devra cinq mitqâl et payer les frais du médecin (at-tbîb).
Si un homme entre dans une maison pour y voler et y est tué, il ne s'en suit
ni prix du sang, ni amende, ni bannissement.
Qui prétend que la nourriture offerte par un homme, une femme ou un enfant
est empoisonnée doit fournir cinquante cojureurs, qu'il y ait décès ou pas.
Le garant pris dans une autre tribu que les Mejjât n'est pas reconnu comme
tel.
Lorsqu'un homme meurt à la suite de blessures ayant saigné, l'auteur de ces
blessures est le premier accusé; les frères de la victime, la personne chez qui
il est mort et les enfants demandent vingt-cinq cojureurs (pour accepter la
disculpation).
Celui qui est complice d'un voleur est condamné à la même peine que celui-ci,
selon ce qui est convenu entre nous et les Beniran en pareil cas. Tous les actes
commis par un délinquant appartenant aux tribus citées obligent ses contribules.
Celui qui amène des ennemis sur notre territoire nous doit indemnité pour
les dégâts qu'ils y feraient.
Celui qui héberge l'ennemi doit répondre des orphelins et si celui-ci égorge
des femmes et des enfants, il devra indemniser les majeurs.
Qui donne une femme en mariage alors qu'elle n'est pas de sa famille doit
verser cinq mitqâl ainsi que le demandeur.
Toute (somme) dépassant dix muzûna ou cinq uqiya d'indemnités, versée
sur l'ensemble du territoire des Mejjât, est acquise à la tribu.
Celui qui, venu sur le territoire des Mejjât, est victime d'un malheur ne peut

98
obliger son hôte de payer une amende ou autre (indemnité) ; seul celui qui lui
aurait porté atteinte doit l'indemniser.
Celui qui casse une dent doit ci~q mitqâl par dent, et la même somme à
l'anflûs. Vne demi diva pour un œil, de même pour une main ou un pied.
Celui qui tue un étranger (berrâni) dans le territoire (des Mejjât) doit cinq
mitqâl d'amende.
Le prix du sang dû pour les Ifrân, les Harbil et les Ida VItit est de vingt mitqâl.
Celui qui accuse quelqu'un de vol avant le mogreb ou l'casa doit en donner
la preuve sur la place, là où le délit s'est produit.
Celui qui porte un coup et fait tomber une dent à une femme qui n'est pas
la sienne, sans intention de nuire doit verser cinq mitqâl ; de même pour une
femme qui porte un coup à un homme qui n'est pas le sein, cinq mitqâl.
L'homme qui abandonne son épouse verse cinq mitqâl à l'anflûs.
Si un homme abuse d'une femme sans son consentement (il doit ?) ; s'il y
a des rapports par consentement mutuel, chacun devra payer dix mitqâl.
La procréation d'un enfant vivant, hors mariage, (coûte) dix mitqâl ; si la
mère ne reconnaît pas le père qui est accusé, elle doit en fournir la preuve et
payer dix mitqâl. Si elle tue son enfant, elle doit payer ce qui a été dit pour
le tarif d'un meurtre (soit) vingt-cinq mitqâl (d'or). Quant à l'amende due si
elle meurt, elle est de douze mitqâl.
Si un homme est surpris dans la maison d'un autre, ou y laisse une trace
qui le confond, il doit à l'époux ou au maître de la maison (-?-). Si celui-ci
amène sa femme à reconnaître que l'enfant est douteux, il (l'étanger) doit payer
l'amende.
Qui cause des blessures ou des fractures qui risquent d'entraîner un décès
doit le signaler.
Ecrit au mois de çafar de l'an 1176, le serviteur de son Dieu Belqasem b.
°abdar Rahmân al-Jarsibi, Hmad b. Mahmad b. al Hâjj al-Agmâri, al-Hatili
b: Hmad b. Bella et le copiste du présent acte (recopié) lettre par lettre sans
ajout ni réduction est le serviteur de Son Dieu al-Husayn b. Fâris [Link]
al-Qâdir al-Barkawi que Dieu lui pardonne! Amen, année 1325 en Joumada
II (l).

TARIFICATION DES CRIMES ET DELITS (MEJJÂT 1762)


25 mitqâl (20 OOüF) meurtre d'un contribule (dya)
infanticide d'adultérin
20 mitqâl meurtre d'un ifranî, Harbil, Ida Vltit
1/2dya responsabilité de la perte d'un œil, d'un
pied,d'une main
10 mitqâl blessure par arme blanche ou à feu

(1) L'acte n'est pas traduit en totalité. Il manque une vingtaine de lignes.

99
5 mitqâl meurtre d'un étranger
par dent cassée
blessure du pied ou de la main
facture du crâne ( + fraix médicaux)
10 mitqâl adultère reconnu
procréation d'un enfant adultérin
5 mitqâl abandon d'épouse
femme donnée en mariage alors qu'elle n'est pas
de sa famille.
N.B. Le tarif de l'amende pour un viol est indiqué mais illisible.

NOMBRE EXIGE DE COJUREURS POUR SE DISCULPER DE


CERTAINS CRIMES ET DELITS
50 cojureurs pour une accusation de meurtre d'une femme
• meurtre d'un homme par une femme si traces visibles
• délits, et viols les jeudis et vendredis des moussems
• empoisonnement d'un repas
25 • vols d'esclaves, juments, mulets, chameaux
la • autres vols les autres jours que ceux des moussems, meurtre
d'un homme par une femme sans traces visibles.

NOTES:
1. inflâs, suyuh, imgaren
Il s'agit ici des personnes éminentes de la tribu, des notables ayant les
pouvoirs locaux tant du point de vue spirituel que temporel et par suite en
mesure d'engager le groupe et assurer à cette réglementation toutes les
chances de succès.
• anflûs pl. inflâs ou anfalis est un homme de confiance (FLS = avoir
confiance) qui dispose de pouvoirs magiques ou qui est considéré comme
chanceux. (Cf. Montagne, Les Berbères et le Makhzen,p. 130) .
• Sayh pl. Suyh c'est davantage le sage, le connaisseur des gens et des choses
auquel on donne le gouvernement du groupe (tribu ou confrérie)
• amgâr pl. imgaren est presque le synonyme berbère de sayh ; c'est un chef
temporel, le notable le plus puissant du groupe chargé de faire appliquer
les décisions de l'assemblée, des réglementations ou des décisions du
Makhzen.
2. Découpage des Mejjât
D'après Alfred Le Chatelier (1891 p.69-70) les Mejjât sont divisés en quatre
fractions: Aït Ali, Ait Moussa, Aït Yacine et Aït Hemman. En 1936, le

100
recensement général enregistre six fractions: Aït Ali, Aït Hammane, Aï!
Kermoun, Aït Moussa, id Bennirane et Tajejt.
Trois des noms cités portent des ethniques identifiables à des sous-groupes
des Mejjât : al-Banirani se rapporte aux id Bennirane
ad-Daoanûnî porte l'ethnique d'un village des Aït Hammane.
- az-Zlitim est l'ethnique d'un village des Aït °Ali.
Je n'ai pu identifier l'appartenance des autres notables, mais il y a tout lieu
de penser que les huit personnages cités représentaient alors chacun des sous-
groupes des Mejjât.
Le 6 octobre 1982, par exemple, nous avons assisté au début d'une réunion
où sept inflâs des Mejjât représentaient l'ensemble de la tribu. Le recensement
de 1971 divise les Mejjat en sept fractions.
3. Les trois moussems de Sidi Ahmad [Link] (fin mars, fin août et fin
septembre) durent trois à cinq jours, se terminant en principe le vendredi
après la prière du dohr. La grande affluence et la plus grande masse de
marchandises sont les mercredis et les jeudis, donc les nuits qui suivent ces
journées selon le comput musulman.
4. Au lieu de parler des personnes on évoque le nombre d'amen c'est-à-dire
d'approbation, de oui. En effet le pluriel de 'amÎn est 'umanâ ; alors qu'ici
on lit yamÎ[Link] personne capable de jurer doit évidemment répondre à
la qualité de majeur d.::. •• ~ ici mâle, marié, raisonnable et libre. Souvent il
est exigé que le cojureur appartienne au lignage, au groupe ou à la tribu
de l'accusé. Le cojureur est donc un témoIn de moralité, un garant capable
de prendre en charge la peine en cas de sanction et de parjure.

S. Quelles que soient les monnaies de compte données ici, les espèces réelles
étaient à cette époque des dirhams d'argent dites «Ahadun ahad»en raison
de la légende frappée sur ces pièces pesant de 2,7 à 3 grammes mais
légalement valant une once (uqiya)de 2,9 grammes. Le mitqâl est le multiple
décimal de l'once.
Si l'on donne aujourd'hui (1984) une valeur de 26 francs au gramme d'argent,
on a :
le mitqâl à 29 g. soit 800 FF.
l'once à 2,9 g. soit 80 FF.
la muzûna ou quart de l'once 20 FF.
6. La dya est le prix du sang payé par le meurtrier à la famille de la victime.
L'assassin reconnu doit à cette époque racheter son crime par deux
sanctions:
- le prix du sang visant à compenser la famille de la perte de l'un de
ses membres,
- l'amende (inçâf) à payer au profit du chef, ou de l'assemblée,
gouvernant le groupe, afin de compenser le trouble porté à l'ordre
public.

101
Etymologiquement inçâf c'est l'équité, la droiture. Ici, il s'agit de se
rendre quitte, donc d'acquitter ce qui l'on doit selon le droit, la partie
due, la quotre-part, la cotisation et par extension l'amende
réglementaire à verser au représentant de l'ordre.

BIBLIOGRAPHIE :
Dj. JACQUES-MEUNIE, Le prix du sang chez les Berbères de l'Atlas,
mémoires de l'AIBL (Académie des Inscriptions et Belles - Lettres), t. XV,
2è partie Paris 1964.
Jacques BERQUE, «Quelques documents sur le droit répressif ancien du
Haut-Atlas» RATMLJ, janvier. avril 1953.
Félix ARIN, «Le talion et le prix du sang chez les Berbères marocains» Archives
Berbères, 1915, vol. 1, fasc. 2.

102
Traitement des fonds
d'archives familiales(*)

O. Les fonds d'archives familiales méritent grâce au caractère répétitif des


actes, à leur abondance sur tout le territoire, leur dispersion dans l'espace, d'être
S~stématiquementétudiés, classés et traités par l'informatique pour qu'on en
tIre des faits bruts utiles à une connaissance approfondie de la vie sociale et
économique du pays. Dressés par des notaires souvent qualifiés, ce sont des
documents authentiques la plupart du temps, même si l'on doit admettre que
les acteurs jouant les rôles variés difficiles à connaître, pouvaient, ce faisant,
dissimuler bien des choses. Mais l'écrit étant en ces temps des actes
synallagmatiques hors de la surveillance de l'Etat ou de tiers, ne se voyait arrêté
qUe par les interdits du chrao, car un °adel digne de ce nom n'aurait pas accepté
de dresser un acte non légal. Il s'en suit par exemple que la valeur des choses
y est probablement plus vraie qu'aujourd'hui où les taxes sont ad valorem.
Ces fonds d'archives sont conservés très souvent à la mode traditionnelle.
Les papiers sont roulés et introduits, dans des entre-nœuds de roseau fermés
par un bouchon de papier ou mieux par un fragment de rachis d'épi de maïs:
on les trouve aussi roulés dans des tubes de métal, ou encore, pour les documents
de prestige, collés sur des peaux de chevreau, de gazelle. L'ensemble est souvent
stocké dans de petits paniers de sparterie, dans des coffrets de bois, voire dans
de grands coffres de fer, des bidons, l'important étant de les soustraire à la
visite des vers, des lépismes et des rongeurs.
Bien souvent, et à juste titre, les détenteurs de ces fonds d'archives ne veulent
point se séparer de leurs documents pour permettre aux chercheurs de les traiter.
Il faut donc opérer sur place. Dans les campagnes, la photocopie est
provisoirement impossible; il faut donc photographier les textes : opération
longue et coûteuse, mais l'étude intégrale de la documentation est à ce prix.
Pour la photographie, les textes étant souvent roulés très serrés, il est difficile
de les tenir. Les opérations consistant à les épingler sur une planche de bois
ou à les coller au scotch sont à proscrire en raison des atteintes qu'on porte
alors à des documents trop souvent déjà en mauvais état. La meilleure des
solutions consiste à les tenir sous une plaque de verre dont on aura pensé à
se munir pour la placer sur le banc de photographie.
-
(0) Inédit. Il s'agit d'un texte à vocation didactique mis à la disposition des archivistes et historiens
qui travaillaient avec Paul Pascon.

103
Le meilleur objectif pour obtenir de bons clichés est un Marco f = 50mm,
l'adjonction d'un filtre jaune permet d'accentuer les contrastes car le papier
des archives est souvent jauni. Si on veut aller à l'économie pour clicher plusieurs
textes sur une même vue et pour être à l'aise dans le cadrage, un objectif Zoom
35 - 70mm est idéal.
1. Ne faire aucun tri, tous les documents a priori sont utiles. Parfois un petit
fragment de papier porte une réponse à une question que pose un texte
majeur. Donc on doit photographier ou photocopier la totalité du fonds
et obtenir à la fin une feuille par texte.
2. Référenciation. On portera en haut de la page de photocopie le nom du fonds
d'archives, c'est-à-dire le lieu du dépôt, le nom de l'institution ou de la
personne qui le détient. Exemple: Ilig, Tazerwalt, Raji, Tamsolomt - Ounein.
3. Datation
La date hégirienne est donnée par huit chiffres: jour, mois, année. Pour
les jours indéterminés signalés par «début, mi et fin» de tel mois on
indiquera;
00 pour le premier quartier awa'î1, iftitah
55 pour le milieu du mois intiçâf
99 pour le dernier quartier awahÎr, insilâh
Lorsqu'un des termes n'est pas lisible, on le remplace par x.
Exemple: 1 x .07 .1288 quand on lit «( )0 asar»
Un texte non daté se cote xx . [Link].
Parfois un chiffre est difficile à lire, le chercheur est sûr de son interprétation
en raison de sa connaissance du contexte et sa familiarité avec l'écriture du
scribe, mais un autre lecteur peut en douter, on doit écrire alors: 1 (3) .07 .1288
Lorsque plusieurs textes ont la même date, on rajoute un numéro :
13. 07 ,1288(2)
xx .xx .xxxx (43)
La datation hégirienne peut être traduite en comput grégorien grâce aux
Tables de concordance des ères chrétiennes et hégiriennes, éditées par H. G.
Cattenoz à Rabat.
Ces règles simples permettent de passer à une saisie informatique si on le
désire par la suite.
4. Classification et numérotation
La méthode la plus utile est le classement chronologique dans l'ordre;
xx. xx. xxxx (de 1 à n)
xx .07 .1288
x3 .07 .1288
Ix .07 .1288
13.07.1288
Une fois que l'on est sûr d'avoir la totalité du fonds, il y a intérêt à numéroter
en série continue tous les textes. En effet, la datation utilise au minimum huit

1 nA
chiffres et deux points, soit dix signes (davantage lorsqu'il y a plusieurs textes
à la même date). Si l'on dispose de cent textes par exemple cela fera au minimum
mille signes, au lieu de 189.
Une fois le corpus établi et numéroté, le numéro du texte est désormais la
seule référence de renvoi.
5. Première analyse
Un lecture rapide du texte permet de recueillir les données indispensables
à une indexation :
Expéditeur, destinataire, lieux, ethnies, noms de personnes, et surtout
thématique.
La méthode la plus commode consiste à composer un tableau - canevas
d'analyse comportant un espace suffisant pour chacun de ces index. On peut
réserver à droite du tableau un espace pour le codage informatique ultérieur.
(cf. exemple ci-joint).
Pour chaque texte, on remplit un tableau d'indexation. Les documents les
plus intéressants pour le chercheur peuvent être signalés par des indications
de son choix (!, + + + ...).
6. Index
Le regroupement des indexations portées dans chaque tableau permet de
dresser les index alphabétiques :
index des personnes (respecter scrupuleusement une translittération
conventionnelle)
index des ethnies
index des lieux
index des thèmes
On aura par exemple: °abdallah b. Muhammad al-JiStini, 8, 43, 50, 66.
Mejjât, 5, 6, 22, 63.
°âr,5, 21, 41, 70, 78, 79, 80.
A partir des index, on peut dresser des codes préparant la saisie informatique.
Evidemment, les index doivent répondre aux préoccupations et à la
problématique du chercheur. Un spécialiste de la monnaie fera un index plus
détaillé sur ce sujet. Un chercheur étudiant les mariages, ou le prix des denrées,
ou les événements militaires, focalisera sur ces thèmes.
7. Présentation finale du corpus de base.
Le fonds d'archives peut être présenté alors de la manière suivante:
a - Introduction expliquant la découverte, décrivant les caractéristiques
du corpus (nombre, période, fréquences ...) et donnant quelques
indications sur l'histoire de la période dans cette zone, avec une carte
de situation.
b - La série des textes numérotés.
c - Les index.

105
8. Conclusion.
Reste à analyser les textes et à en tirer la matière d'une recherche historique
ou sociologique. Cela est le travail de fond et relève de chaque chercheur. Bien
souvent d'ailleurs le corpus dont il est question ici se révèlera insuffisant.
L'important est déjà de l'avoir sauvé de l'oubli, de la destruction et de l'avoir
présenté utilement pour son propre travail de recherche et pour d'autres
chercheurs.
29 avril 1984

Fonds: Date : hégirienne : n°


grégorienne :
Expéditeur :

Destinataire :

Signataire(s) :
ou témoin

Noms de personnes
(autres que E. D. S. T.)

Noms d'ethnies

Noms de lieux

Thèmes

Observations : nature du document Espace réservé


lettre, dahir, acte de vente, de mariage, à la codifica-
contrat, traité de paix... tion

106
Courte visite dans la cuisine
des sciences humaines

INTRODUCTION

L'objectif de cet exposé est d'examiner les liaisons - ou les non liaisons
-qui existent entre la pratique effective de la recherche, de la collecte des faits
d'une part et d'autre part la présentation des résultats dans ce qu'il est con-
venu d'appeler les Sciences Humaines.
Je ne cacherai pas - car cet exposé entre dans le genre «Jeu de la Vérité» -
qUe mes repères sont ceux des Sciences de l'inerte et du vivant, non point parce
que je crois qu'il faille que les démarches des Sciences Humaines y ressemblent
- je ne le crois pas! - mais parce que c'est un exercice hygiénique; de même
qUe la culture physique est un exercice hygiénique pour celui qui a une vie de
bureaucrate.
Dans une expérience de chimie ou de biologie, le chercheur commence par
décrire soigneusement les conditions de son essai. C'est le rapport du résultat
de l'expérience aux conditions de celles-ci qui lui paraît pertinent. Les alchi-
mistes au contraire cachaient aussi soigneusement leurs pratiques, leurs
recettes et ne publiaient que les résultats: ils étaient censés avoir des «secrets»,
et c'était ces secrets qui faisaient leur prestige. Un mariage étrange entre
«Science» et «Magie» présidait à leurs activités.
Les Sciences Humaines en sont-elles aujourd'hui à l'alchimie sociale? Les
chercheurs dans ce domaine sont censés avoir des informations particulières,
des théories générales des entendus péremptoires, des sous-entendus non
révélés, qui leur donn~nt autorité et semblent les autoriser à utiliser des faits
sous influence pour «démontrer» leur point de vue.
Tout se passe comme pour l'alchimiste: on illumine la vitrine, on présente
des résultats tous probants, on tait les résultats contraires, mais surtout on
dissimule soigneusement comment ils ont été obtenus. Au mieux, on donne
l'apparence d'avoir satisfait - ou plutôt sacrifié - à des conventions bien
réglées (citations, sources, découpage du texte, plan, statistique, etc... ).
Il y a quelque chose de caché dans le processus de la recherche en Sciences
Humaines, c'est ce que je voudrais mettre en évidence.

1- Des faits sous influence


Peu à peu l'idée qu'il faut fournir des faits commence à faire son chemin.
L'archéologie des démarches des discours sur la société montre que les degrés

107
les plus primitifs étaient ceux de la citation d'autorités de prestige: «un tel à
dit, l'autre a contredit, etc ... » Le sous-entendu était que ces grands maîtres
étaient informés, savaient voir. En réalité, la seule chose dont nous sommes
sûrs est qu'ils savaient écrire, et que leurs écrits nous sont parvenus pour des
raisons peut-être contingentes, je veux dire extérieures aux obligations de la
rigueur scientifique. Peut-être la prétention d'écrire et le passage à l'acte
d'écrire prouvent une suffisante assurance de soi et de ce que l'on pense. De
sorte que la citation ne prouve que peu de choses si on ne remonte pas aux
conditions du passage de l'observation à l'écriture, ce qui nous ramène à notre
problème principal.
L'observation de la réalité inerte, vivante ou pensante, est comparable en
ceci qu'elle ne va jamais sans partir de nos préjugés, de nos présupposés avant
même de procéder à la vérification d'hypothèses. Le processus est d'abord
psychologique, interne à notre intellect et il s'initie rarement au débouché
d'une réflexion froide, d'un raisonnement rigoureux.
Ce qui donne le coup d'envoi à une observation vigilante, c'est le plus sou-
vent une surprise, la rencontre imprévue d'un fait inacceptable, excessif, bou~
leversant, incommode, qui dérange notre entendement, ou qui le satisfait
secrètement pour la raison que nous nous sentons privilégiés de l'avoir
remarqué. Désormais les observations ultérieures vont être sous l'influence de
ce fait-là, comme d'ailleurs notre manière de lire, d'entendre, de collecter
d'autres informations.
Nous savons bien que la collecte des faits est sous l'influence de théories et
de préjugés, que l'observation neutre est un leurre. Seuls la naïveté ou un épais
dogmatisme nous donnent à croire que nous pouvons nous abstraire vraiment
de nos intérêts moraux, intellectuels ou matériels. Je reviendrai là-dessus tout
à l'heure pour examiner où se cachent ces intérêts quand ils semblent ne pas
être là.
Le résultat est bien connu. Ne pouvant être exhaustifs dans la description -
espérance folle et impossible! - il faut bien choisir et comme on dit: «là où
l'on voit clair» ..11 reste à analyser les mécanismes de ces choix-là. Qu'est-ce
qui nous guide? Le goût de. l'original, du nouveau, de l'inédit? Ou au con-
traire le besoin de sécurité, de la retrouvaille, de «je l'avais bien dit .. , je
l'avais bien vu. Je suis génial, je le savais déjà» ?
Examiner, analyser, juger où l'on se trouve permet de se demander au
moins où l'on est pas.
Voici un géographe sur le terrain, dessinant un transect à main levée sur une
feuille de papier. Il accentue d'une certaine manière les altitudes, les pentes,
les méplats, les glacis. Puis il repère l'occupation du sol: ici la forêt, là les
cultures bour, plus près les oliviers, tes parcelles irriguées, position des vil-
lages, des chemins etc... Toutes opérations qui peuvent se faire aussi avec
beaucoup de rigueur au moyen d'une photo aérienne. Et d'ailleurs il le fera,
une fois rentré, sur sa table de travail. Mais ce qu'il a observé sur le terrain
risque fort d'orienter toute sa perception ultérieure, y compris le décodage de
ce qui paraît le plus rigoureux: une photographie. Par exemple, il a remarqué

108
sur le terrain quelques parcelles plantées à la moderne: en ligne, en quinconce;
rapidement va naître une typologie : plantation «réseau» le long des cours
d'eau, plantation «en lignes» avec cultures intercalaires, plantation «en quin-
conce». Et heureux d'avoir opéré des distinctions aussi notables dans la con-
fusion du réel, il va en faire une image idéalisée. Systématiquement il va dis-
tinguer comment peut se répartir le territoire entre ces trois types. Il ne man-
quera pas d'en tirer une théorie trinitaire extensible, peut-être même en
remontant à des «âges agraires», à des systèmes socio-politiques (cf. le Coz).
Ici joue ce qu'on pourrait appeler l'effet structuraliste. Trouver des struc-
tures dans le réel permet de dominer celui-ci, grâce à un schéma. La structu-
ration consiste à créer des groupes, des ensembles, des unités identifiées par la
similitude de leurs sous-ensembles et par la disparité avec les autres.
On installe une procédure psychologique visant à accentuer les différences
avec l'externe d'une part et à diminuer les différences avec l'interne. Il y a un
double mouvement d'estompage interne et de constraste externe. L'effort va
Se porter Sur les frontières, les limites. Ainsi des classes sociales en sociologie
et en politique.
Prenons par exemple dans le dessin de l'occupation du sol et le choix gra-
phique des trames pour donner tout à la fois l'idée de la zonation et en même
te~ps l'impression de gradient, de continuum. Il y a à l'oeuvre, dans cette
operation, un art de la caricature qui n'a que peu affaire avec la science, mais
plutôt avec l'art, avec la création d'images, la publicité, la rhétorique en quel-
que Sorte.
Création d'images faites pour imposer une vision, une théorie.
SChéma qui plaide pour une théorie, mais coupeur de route à une autre
théorie.
Il faudrait toujours être en mesure d'examiner ce qu'il y a de fabriqué dans
l: choix d'un dessin, d'une carte, d'une légende. Et je trouve que le mot
legende est extraordinairement bien choisi.

2 - Des logiques courtes et simplistes.


L'examen de la littérature scientifique dans le domaine des humanités fait
apparaître la dominance de causalités simplifiées à l'extrême alors que le dis-
COurs des sciences exactes se complexifie. Il semblerait donc qu'en sciences
h~maines les choses seraient plus simples. On pourrait l'admettre dans le cas
ou les explications porteraient sur des ensembles plus réduits et dont les fac-
~eurs constants seraient plus nombreux. Or il est question de conditions
lllverses : d~scours portant sur des ensembles historiques et géographiques plus
Vastes, et sur des thématiques plus larges.
Monovariance

~rop souvent les causalités présentées sont sous l'empire d'une seule
vanable jugée prépondérante, dominante, agissant «en dernier ressort», sur-
déterminant» les phénomènes. Cette monovariance paraît très surprenante

109
dans des domaines dont on sait qu'ils sont au contraire sous la dépendance
d'une foule de facteurs alliés, antagonistes, parallèles etc ...
Prenons par exemple la position des villages dans une vallée. Des études
jugées d'autre part comme sérieuses font grand cas du contact entre zone
forestière et culture, ou bien évoque «la ligne des sources» et le contrat cal-
caire / schiste, ou encore le «maillage» c'est-à-dire la distance optimum
d'agglomération fonction de l'éloignement/proximité des champs ... etc...
etc ... Mais peu d'études tentent de faire:
1) un inventaire de toutes les variables possibles;
2) un examen des indicateurs capables de les quantifier ;
3) une application systématique et rigoureuse de corrélation statistiquement
valable;
4) l'examen des cas inexpliqués par ces variables (introduction d'autres
variables, de contingences, d'histoire ... ).

La linéarité
Autre tendance courante, qui dérive d'ailleurs de la manie - de l'indigence
intellectuelle - précédente est celle d'une vision linéariste, un peu détermi-
niste du réseau des causalités.
A cause de B cause de C cause de D. Ou A donne B qui donne C qui donne
D etc ...
La mise à plat - c'est-à-dire sur un plan à deux dimensions - du système
des causalités, est la perspective la plus simple qui permet le plus aisément la
rédaction, et qui réduit le discours à une série d'entendements faciles. Au
moins on sera compris et l'exposé sera aisé à faire.
La linéarité, sans pourtant imposer l'irréversible, ouvre souvent la porte à
cet autre travers. Sans doute l'histoire nous confirme de l'écoulement sans fin
du temps et de l'impossibilité d'en remonter le cours. «Ce n'est jamais la
même eau qui passe sous le même pont».
En réalité la régression existe, la réapparition de phénomènes anciens se
rencontre. Une érosion peut être suspendue, s'arrêter, reprendre.
Les causes d'un phénomène récent sont peut-être très anciennes et ont pu ne
pas jouer durant des siècles et puis tout d'un coup l'emporter en raison d'un
facteur, minime, inattendu.

L'omission de fourchette
Trop de discours scientifiques poursuivent les causalités jusqu'à l'absurde
ou, ce qui revient au même, omettent de dire dans quelle fourchette les causa-
lités ont tel sens. Or rien n'est indéfiniment sous l'empire du même facteur,
des mêmes facteurs. Une causalité dans le cas le plus probant ne vaut que dans
les intervalles qualifiés et quantifiés d'un système de variables.
Certes ceci est plus facile à déclarer qu'à exposer dans le détail, mais dans
les sciences humaines établies, je pense par exemple à la démographie, on sait

110
qUe l'on ne peut impunément pousser les courbes au-delà de certaines bornes,
de certaines durées, sans voir apparaître des retournements de causalités, ou
l'intervention d'autres causalités.

MOdélisation et systémique
Il y a actuellement une mode - les modes ne sont pas toujours mauvaises, il
y en a qui font apparaître des univers insoupçonnés - il Ya une mode celle de
la modélisation, de la systémique, du jeu d'acteurs, des scénarios.
Je trouve ces jeux particulièrement édifiants autant pour leurs succès que
Pour leurs échecs. D'abord parce qu'ils nous interpellent sur la complexité que
nous sommes capables de mettre en scène; ensuite parce qu'ils nous contrai-
gnent à prédire, donc à recevoir, le verdict du réel. Verdict qui nous sommera
de dire où nous nous sommes trompés. La modélisation et la prospective
peuvent devenir l'hygiène de la science.

Abstraction, synthèse, schéma, théorie.


Il y a une idée sous-entendue, toujours latente, en sciences humaines qui est
celle d'Une promotion du chercheur allant de la description à la théorie. Il y
aurait une échelle - du savoir et du prestige - qui va de l'examen des faits
aux hypothèses vers la synthèse et l'élaboration d'une théorie générale.
Trop de chercheurs pensent et croient que la description est le degré premier
de. la. connaissance, c'est-à-dire le plus bas. Et que la description exclut la
theonsation en ce sens qu'il n'y aurait pas de théorie dans une description.
Ceci est évidemment faux! Il n'y a pas de description sans théorie latente ou
explicite. Du point de vue de l'expression, la description n'est qu'un mode
~'exposition de la théorie. Il peut y avoir un mode descriptif et factuel de
l exposition théorique et un mode abstrait ou théorique de la théorie. De
même une théorie n'exclut pas les faits, elle les inclut. La question est de
savoir quel choix des faits elle a élaboré.
. .Mais on croit trop souvent que la description est la base manuelle et dépré-
clee de l'activité de recherche - moment qu'on juge nécessaire, pénible, peu
gr~tifiant - alors que la dissertation sur la théorie est l'activité noble, celle
qUI permet d'accéder au Nirvana de la Science.
Dans le désir de gravir rapidement l'échelle du succès et connaître les délices
de l'élite, beaucoup de chercheurs, même débutants tentent d'occuper le
champ de la théorie laissant en friche celui des faits. En somme, ils reprennent
les faits des autres pour tenter d'en refaire la théorie, comme si une théorie
n'était pas déjà dans ces faits-là.
Combien de travaux commencent par commenter les grands théoriciens,
confondant la dissertation d'école - faite pour prouver qu'ils ont lu et com-
pris les grandes oeuvres - et le travail proprement dit de la recherche qui est
de partir de l'examen du réel avec le maximum de vigilance.
Je ne récuse pas le débat sur les grandes théories à condition qu'il ait pour
objectif non de nous convaincre que l'une est meilleure qu'une autre, mais de

111
nous aider à nous débarrasser de tout ce qu'elles nous cachent du fait même
qu'elles ont été énoncées.
Aucune théorie n'est vraie! La seule affaire est d'abord de voir en quoi elles
sont fausses et incapables d'expliquer le cas en cours d'étude. Et par suite, si
l'on a compris cela, si l'on sait que consciemment ou non les théories nous
cachent une partie de la réalité parce qu'elles éclairent trop violemment une
partie de celle-ci, on sera mieux armé pour observer les ombres qu'elles por-
tent.
Ceci dit, la variété infinie des cas et des faits doit être théorisée, donc trahie,
sans quoi aucun progrès d'abstraction n'est possible. La question est de savoir
pour quel objectif. Ici se discutent les rapports de la science et de l'efficacité.
L'abstraction n'a de sens que pour un efficace de la prise sur le réel. La théorie
n'est pas comme on pourrait le croire un pas vers la science, mais plutôt un
pas vers l'action, ce qui n'est pas pareil. Par exemple, la théorie permet
d'enseigner, c'est une pédagogie, c'est une rhétorique. La théorie permet
d'agir puisqu'elle classe, qualifie, prédit et comble notre hésitation; elle auto-
rise une décision. Mais nous ne sommes pas si sots pour croire qu'une action
efficace est une action vraie. Elle n'est efficace que dans la constellation
réduite des besoins et des conditions présentes. Elle est peut-être totalement
fausse si l'on change un seul des facteurs qui l'ont rendue efficace.

3 - La rhétorique pour parler clair


On a déjà dit que la clarté ouvrait sur la réduction du réel, sur sa trahison en
somme. Est-ce une raison pour être confus? Certainement pas! A condition
d'en garder en permanence pleine conscience. Car enfin il faut pouvoir com-
muniquer et transférer des bribes de savoir, des bribes accumulables. Or la
confusion ne permet que la dissipation.
Il y a un style de la communication qui exprime la nature de la démarche :
dogmatique ou scientifique. Et la distinction n'est pas entre clarté et confu-
sion, mais progrès dans l'expression de la complexité comparé à l'affirmation
péremptoire et pénale.
La thèse en sciences humianes hérite de la dissertation philosophique. Ceci
est patent dans le titre même: thèse = affirmation d'un parti scientifique ou
moral. En anglais Ph.D. c'est très exactement dissertation philosophique. On
connaît l'économie de la thèse. On évoque un discours précédent, on l'expose,
on l'explique. Puis on le critique, on le démonte, on le réduit à néant. Enfin
on campe sur les débris une nouvelle théorie; on fait une synthèse. L'art est de
mener à bien cette bataille. Le mode en est trinitaire - thèse, antithèse,
synthèse - véritable moteur à trois temps qui puise son combustible dans le
réservoir de faits et de citations antécédents.
L'exercice du discours rhétorique vise à affirmer le bien fondé de sa propre
thèse. Pour cela on convoque, on mobilise des faits et des idées qui détruisent
les thèses antécédentes. On les choisit pour ou comme des témoins à charge
dans un procès. Pour emporter la décision, on invite ensuite les supporters, on
interpelle les faits qUI nous sont favorables. On ne voit pas souvent convoqués

112
les faits et les idées qui mettent en doute notre propos. II est sous-entendu,
toujours, que nous devons être victorieux. C'est d'autant plus facile que c'est
nous-même qui parlons de nous.

4- Confondre ou distinguer?
Les cultures différentes, il fallait s'y attendre, ne traitent pas le discours de
la même manière. Chez les Arabes, la faute de goût, c'est de disjoindre ce qu'il
y a dans l'unicité du phénomène; chez les Occidentaux l'erreur réside dans la
Confusion. Il n'y a pas de moyens de donner raison aux uns et aux autres. II y
a là deux approches finales, finalisées, tout aussi heuristiques, tout aussi
perverses. On pourrait admettre un progrès tournoyant et spiral passant d'une
r?étorique à l'autre: confondre, analyser, confondre, etc... Peut-être la réus-
sl.t e technique est-elle dans l'analyse, la distinction poussée à son paroxysme:
aInsi l'énergie électrique ne naît que de l'écartement convenable d'un dipôle.
Pe~t-être la réussite politique est-elle dans l'absorption des contraires, la ruse
effIcace étant celle des compromis: les gens ne s'entendent que par malen-
ten?~s. Mais le moteur électrique doit réunir les pôles contraires, et le jeu
PolItIque diviser les coalitions.

5- Principe de non-contradiction
Le classicisme dans le discours condamne la contradiction. Le péché par
e~cellence, c'est de se contredire. Dans la joute oratoire ou écrite, ce qui
desarçonne le plus sûrement l'antagoniste, c'est de le renvoyer à ses propres
COntradictions.

Je ne vois pas pourquoi la contradiction serait une trahison de la vérité


parce qu'elle est une trahison de la logique de la rhétorique. La logique de la
:hétorique est-elle compatible avec les logiques du réel? Si parfois on en vient
a. conclure par la négative il faut changer de rhétorique. Vive la contradiction
s1 C' est le moyen d'y comprendre
' quelque chose!
Oui, parfois les gens se contredisent ; les groupes sociaux pensent une
Chose, en disent une seconde et en font une troisième. Entre l'être abstrait,
a?solu, idéal, je préfère décrire et penser l'être réel. contradictoire, ambigu. Je
reclame le droit de me contredire, d'évoluer, de penser des choses successives,
sUccessivement partiellement vraies, les unes ne faisant pas disparaître les
autres parce qu'elles les contrediraient.

6 - Comment ai-je cuisiné cet exposé?


Tout simplement au moyen de l'introspection personnelle. En examinant
comment moi-même je pratique, comment j'effectue des glissements entre le
sens et le discours.
Plus exactement, j'ai étudié des séquences de mon propre comportement au
~Ours d'un déplacement sur le terrain avec quelques collègues. J'ai noté mes
et~nnements, mes descriptions sur le cahier-journal, mes conclusions provi-
SOI.r es , mes attitudes, ma jubilation à trouver telle solution à mes inquiétudes,
PUIS mon secret (mais dissimulé), doute que je cachais à moi-même.

113
Pendant ce temps je continuais auprès de mes collègues à défendre la petite
thèse de mes précédentes conclusions, tout en sachant, pas vraiment cons-
ciemment mais comme une présence diffuse, que je racontais en somme une
histoire, mais une histoire qui était bonne à dire, car:
- elle apportait du nouveau, en ce sens qu'elle rendait compte de faits mal
connus, et à ce titre la justification était entière ;
- je pouvais briller, c'est-à-dire accroître mon capital symbolique ou
empêcher qu'il ne diminue. Souci jamais totalement absent, disons trop sou-
vent central chez l'intellectuel au point qu'on finisse de s'en satisfaire jusque
ou juste avant l'absurde.
Pourquoi est-ce que je fais cet exposé? En partie par désir de la vérité, du
progrès des sciences. Mais sûrement aussi pour fabriquer encore du capital
symbolique. Car une fois suffisamment développé celui-ci a la caractéristique
de s'accroître en se mettant en cause.
Ce qui revient peut-être à conclure que la rhétorique classique est la forme
primitive d'expression intellectuelle, et qu'il faut en inventer une autre.

(date non mentionnée sur le manuscrit)

114
Les paysans sans terre
au Maroc

Définition et essai de quantification

Paul PASCON
Mohammed ENNAJI
31 janvier 1985

UN CONCEPT POLITIQUE A GEOMETRIE VARIABLE


Dans le continuum des statuts sociaux à la campagne, le discours ordinaire
découpe les catégories utiles à la controverse, à la lutte politique et tente de
réduire la complexité et l'enchevêtrement des situations réelles en deux
ensembles antinomiques : les propriétaires et les paysans sans terre ! Le sens
c,ommun saisit d'emblée le bien-fondé de cette polarisation univoque,
1ensemble de ses significations économiques, sociales, politiques et finale-
ment humaines, ainsi que l'utilité descriptive d'un concept simple.
Le prix de cette simplification se paie d'émotion. Evoquer la paysannerie
san.s terre proclame la situation insupportable d'hommes qui vivent de la terre
malS qui n'en possèdent pas. Le concept appelle d'emblée un remède: «la
terre à ceux qui la travaillent». Afin de dépasser le paradoxe et le scandale, on
n~ S'étonnera pas de ce que les concepts soient chargés d'idéologie; c'est leur
rol,e de soUs-tendre des systèmes d'intentions - conservateurs ou révolution-
n~lres. Mais dès qu'on se propose d'affiner l'approche scientifique, afin de
degager. des démarches neutralistes ou moins manichéennes, moins chargées
de pathos, l'analyse nominaliste des statuts sociaux à la campagne fait entrer
da?s un vertige de catégories, une profusion de situations superposées et
enjambées qui brouillent singulièrement l'entendement.
,Ainsi, s'il paraît tout de suite facile de déclarer distincts les microproprié-
talres des grands propriétaires, les frontières de ces catégories en termes de
~urface sont bien malaisées à fixer selon qu'on se trouve en secteur irrigué,
Intensif, en agriculture pluviale, en zone semi-aride ou désertique. On pense
~Iors à substituer à l'idée de surface, la notion de minimum vital ou de niveau
~ reproduction. Mais alors on ouvre des catégories fourre-tout où l'on fera se
Cotoyer des gérants, des tenanciers, des éleveurs, voire des ouvriers perma-
nents spécialisés, peut-être sans terre mais pas toujours défavorisés pour cela

115
et en tout cas pour lesquels la question de l'accès à la terre ne se pose pas de la
même manière.
Tout ceci pour rappeler qu'il y a autant de définitions du paysan sans terre
que d'objectifs visés par la démarche analytique. Le choix d'une définition est
très exactement justifié par ce que l'on veut en faire. Par exemple, le paysan
sans terre est littéralement: l'habitant de la campagne qui ne possède pas de
terre; et si l'on se tient à ce strict nominalisme il faut y comprendre autant les
agriculteurs sans terre (ouvriers, métayers, tenanciers, gérants ... ) que les col-
porteurs, artisans, forains, maîtres de Coran ... etc ...
Que vise en effet l'étude que nous vouions entreprendre ici ? Il s'agit
d'identifier la catégorie de ruraux qui vivent du travail de la terre et qui ne
disposant pas d'une superficie arable suffisante d'une manière assurée et
permanente sont en situation difficile car ils ne peuvent subsister qu'au moyen
d'une activité annexe complémentaire.
En d'autres termes, voilà une catégorie de ruraux dont la vie est liée au tra-
vail de la terre dans des conditions telles qu'il ne peuvent ni accéder à la dis-
position de celle-ci, ni s'adonner suffisamment à une autre activité, ni non
plus en tirer un revenu jugé convenable (comme par exemple un ouvrier per-
manisé d'une grande ferme). Ce qui ne veut pas dire non plus qu'ils ne dispo-
sent pas d'une superficie de terre mais celle-ci est si modique ou d'un potentiel
si faible qu'il serait formaliste de les déclarer propriétaires.
Aussi le terme de «sans terre» se révèle-t-il inadéquat pour le but poursuivi
dans cette étude. Il ne semble pas qu'on puisse disposer en français d'un
vocable aussi adapté que landlessness. L'expression qui s'en rapprocherait le
plus serait: «agriculteur insuffisamment pourvu en terre (AIPT)>>.

Nécessaire analyse préalable des statuts sociaux à la campagne


Pour avancer dans cet effort de définitions, i] faut d'abord identifier les
statuts univoques, ceux que l'on pourra accepter sans conteste dans la caté-
gorie des AIPT ; puis ceux qu'on exclura sans ambiguïté; on s'attachera enfin
à reconnaître et à décrire les catégories ambivalentes et composites qui traver-
sent les frontières établies par les définitions formelles.
1 - Paysans (a)
Ce sont d'abord les personnes qui résident à la campagne (1) : des ruraux
résidents. Au Maroc, la définition officielle de la ruralité exclut la population
qui réside dans les agglomérations de plus de 2000 habitants. Certes, on con-
naît quelques villages dans les oasis du sud du pays qui dépassent cet effectif.
A titre exceptionnel, ces villages sont cependant inclus dans la zone rurale, et
l'on peut par la suite adopter l'état de la population rurale tel qu'il est dressé
dans les Recensements.
La question de la résidence est plus subtile. Les ruraux au Maroc se dépla-
cent beaucoup. Pour se rendre en ville afin d'y travailler durant la morte
saison, pour y commercer, pour y faire des études.

116
Ils s'engagent aussi temporairement dans des chantiers de construction
(immobilier, barrages, routes), des usines de conditionnement (agro-
alimentaires) qui ne sont pas toujours en zone rurale. Dans un foyer, on peut
souvent trouver des personnes permanentes à la campagne, et d'autres plutôt
établies en ville et elles ne manquent pas, parfois, d'échanger leurs rôles. Les
recensements de population prennent bien soin d'enregistrer ce qu'on peut
appeler la résidence permanente et la présence temporaire, mais il s'agit ici
plutôt de la déclaration d'une situation instantanée devant l'enquêteur au
moment du passage de celui-ci (situation occurrente et saisonnière) que d'une
réalité scientifique assurée.
On exclura tout de même des AIPT en général la population urbaine et on
conservera sous bénéfice d'inventaire la population rurale pour en examiner le
Contenu.
2 - Agriculteurs (b)

. Cette catégorie paraît bien définie: il s'agit de ceux qui vivent de la produc-
tion agricole. L'agriculture comprend à la fois la production végétale et la
prOduction animale c'est-à-dire l'agriculture stricto sensu et l'élevage. La
Population qui vit de la pêche (maritime ou d'eau douce) et de la chasse (rési-
duelle au Maroc) ne paraît pas pouvoir être retenue dans la catégorie des
AI~T, dans la mesure où la pêche serait une activité principale et suffisante:
cecI est rarement le cas ca. :~~ populations qui vivent principalement et suffi-
samment de la pêche sont presque toutes urbaines (catégorie déjà éliminée).

éleveurs

agriculteurs

~~
pécheur

Nous étudierons plus loin la catégorie des éleveurs purs car un nombre non
négligeable d'entre eux accède au parcours et aux pâturages, par un droit
d'usage lié à leur appartenance lignagère villageoise ou ethnique et non par
une disposition individuelle de terre. D'une certaine manière, ils ne possèdent
pas, de terre; d'une autre, ils en disposent pour un usage limité dans le temps
et 1 espace et défini dans l'emploi (pâture mais pas culture).
Les agriculteurs restent ceux qui vivent de la production végétale. Dans les
Recensements au Maroc qui demandent aux chefs de ménages et aux per-
sOnnes de déclarer leur activité, une majorité écrasante se déclare fellâh,
c~est-à-dire agriculteur; mais l'expression a un caractère de respectabilité dis-
Simulant un grand nombre d'activités secondaires, minimes ou pas, jugées
-::---
(b) Fellâ~a.

117
moins valorisantes à reconnaître. Par exemple un colporteur micro-
propriétaire dont le principal des revenus est attaché au commerce ambulant
se dira «agriculteur» pour affirmer sa citoyenneté dans le village de sa rési-
dence.
3 - Non-agriculteurs
Pour avancer dans le repérage de la catégorie des AI PT il faut donc écarter
de l'ensemble des agriculteurs les ménages qui, tout en étant des cultivateurs,
trouvent le principal de leurs revenus et des revenus suffisants (i-e supérieur au
SMAG) hors de l'agriculture et de l'élevage.
non agriculteurs

Cette approche reste tout de même très formaliste car un potier micropro-
priétaire et qui vit de sa poterie même au point de dépasser le niveau de SMAG
sera souvent prêt à abandonner son industrie s'il vient à hériter ou acquérir
une parcelle de terre de superficie suffisante. Ou encore, il continuera
d'allumer son four de temps en temps pour conserver un statut attaché à son
rôle artisanal mais il sera en réalité un agriculteur à part entière (2).
De sorte qu'il faudrait pouvoir s'assurer du caractère principal, ou secon-
daire d'une activité pour décider s'il faut placer tel ménage dans une catégorie
ou une autre. Ce genre d'études sur l'origine et le montant des revenus à
l'échelle nationale est trop rare pour qu'on espère en utiliser les vertus.
4 - Propriétaires (c)

La propriété de la terre paraît être un attribut décisif dans le classement de


la paysannerie. Mais un pays comme le Maroc dispose d'un régime foncier
complexe qui reconnaît la pleine propriété personnelle de la terre sur certains
espaces mais qui dans d'autres n'admet que la seule disposition temporaire et
inaliénable pour des usages définis et liés à des conditions juridiques spéci-
fiées. Certes, l'ensemble de l'édifice du droit foncier évolue vers le régime
juridique unique de la propriété individuelle, mais jusqu'à ce jour le phéno-
mène d'unification est loin d'être réalisé partout.
D'après le Recensement agricole 1973-1974 :
(c) mellâka

118
- la propriété privée (melk) couvre 74,2 0,70 de la SAU et concerne 88.5 %
des exploitations ;
- la terre à usage collectif (augmentée du Guich) couvre 17 .5% de la SAU
pour 17.5 % des exploitations ;
-
le domaine de l'Etat (augmenté des terres de fondations pieuses :
habous) couvre 7.3% de la SAU pour 4.6% des exploitations.
(Ne sont pas concernées ici les immenses espaces de terres collectives non
agricoles sur lesquels les éleveurs ont des droits d'usage pour le parcours).
Les AIPT ne recouvrent pas exactement l'ensemble des non-propriétaires
comme il a été déjà exposé: on peut retrancher des agriculteurs-éleveurs tous
le,s propriétaires privés et les ayants droit de terres collectives, qui disposent
d une superficie jugée suffisante pour y vivre exclusivement de l'agriculture.

. [Link] la difficulté de l'identification est rejetée sur le terme «superficie


JU~~e suffisante». D'abord parce qu'elle relève de la détermination d'un
mInImum vital scientifiquement reconnu; ensuite parce qu'elle implique un
[Link] économique de ce revenu dans un système éminemment complexe
fUlsque monétarisé en partie seulement et puisque faisant appel à une très
arge part de la main d'oeuvre familiale ou associée.
l' On prendra par exemple comme revenu minimal le niveau du SMAG*, qui a
aV~ntage d'être promulgué par le législateur, en principe appliqué dans les
~~latlOns salariales pour les grandes fermes et les exploitations agricoles
Etat, et qui par suite dans les zones de grande culture constitue certainement
~ne Sorte de repère de fait du minimum vital. Les études et les statistiques uti-
[Link] ce repère sont rares et peu fiables; on dira cependant que les proprié-
~al~e~ ~u~fisamment pourvus sont les agriculteurs dont les revenus tirés de leur
ctlVlte egaient ou dépassent le niveau du SMAG .
.Du fait de la diversité des écosystèmes au Maroc, c'est-à-dire des conditions
~~Ira~iques, édaphiques et de la mise en valeur du potentiel naturel, il est très
r.1flclle de traduire un niveau de revenu en termes de surface; et il est impos-
ble d'imaginer qu'un chiffre unique puisse être donné pour tout le territoire.
e Maroc connaît des régions d'agriculture pluviale humides ou sub-humides
aVec un mètre de précipitation et plus, des régions arides, semi-arides et

119
désertiques; des secteurs intensifs irrigués par gravité ou par aspersion; des
secteurs d'agriculture sèche etc ... Il faut concevoir cette diversité sans cesse
mouvante en raison d'une extrême incertitude climatique annuelle ou même
interannuelle qui font se succéder des périodes favorables et d'autres de
grande pénurie de précipitations. La fluctuation climatique s'est montrée
forte à très forte ces dernières années: certains barrages d'accumulation se
sont trouvés vides à des saisons où précédemment ils assuraient une livraison
régulière d'eau d'irrigation.
Dans ces conditions, il ne suffit pas de disposer d'une terre de superficie
«suffisante» au sens d'un format minimum national; il faut encore savoir où
se trouve cette terre, comment elle est arrosée, quelles fluctuations interan-
nuelles elle subit afin de dire si son propriétaire est ou non en mesure d'espérer
d'en tirer le minimum vital.
La diversité de quelques chiffres avancés par un certain nombre d'auteurs
montre les écarts entre les régions (3) :
Beni Boufrah (Rif semi-aride) Il ha/foyer
Plaine de Benguerir (semi-aride) 3 ha/UC (environ 15 ha/foyer)
Doukkala (irrigué) 2 ha/foyer
Rharb (humide) 3 ha/foyer
(irrigué zone industrielle) 1 ha/foyer
Zone côtière maraîchère (irriguée) 1 ha/foyer.
Nous tenterons plus loin d'examiner régionalement comment dresser un
tableau proche de la réalité en termes de surface. En effet comme les statisti-
ques en termes de superficie possédée sont celles qui sont le plus aisément col-
lectées et de mieux en mieux connues, les efforts dépensés pour fixer un seuil
de niveau de vie seraient pleinement justifiés.
5 - Tous les non-propriétaires et micropropriétait:res sont-ils AIPT ?
Supposons donc connus - avec les précautions prises précédemment - les
propriétaires. Faut-il alors considérer les agriculteurs non compris dans cette
catégorie comme appartenant aux AIPT ? La réponse n'est pas facile car selon
les objectifs que vise cette étude on sera entraîné à formuler des définitions
différentes. En effet les non-propriétaires au sens défini ci-dessus constituent
un ensemble hétérogène dans lequel on peut repérer les gros éleveurs qui n'ont
pas de terre, les ouvriers agricoles permanents des grandes fermes qui quoique
sans terre accèdent au SMAG, les métayers, gérants et tenanciers de superfi-
cies convenables qui eux aussi disposent de revenus jugés suffisants.
Selon que l'on cherche à décrire la situation en vue d'une action d'égalité
sociale ou au contraire aux fins d'objectifs productivistes, on sera amené à
inclure dans l'ensemble des AIPT telle ou telle catégorie comme il va l'être
démontré maintenant.
6 - Les éleveurs (d)
Les éleveurs purs, c'est-à-dire ceux qui conduisent des troupeaux sur des

(d) kessâba

120
parCOurs qui ne leur appartiennent pas à titre privé mais dont ils disposent, en
raison de leur insertion dans un groupe (par naissance, alliance, résidence), ou
suite au paiement de droits d'accès, comprennent un nombre important de
non-propriétaires par exemple dans la région des Hauts-Plateaux orientaux,
dans toute la vallée de la Haute Moulouya, dans les pâturages et forêts du
Moyen Atlas, dans les massifs arides d'altitude de Talsint, du Saghro, du
Siroua etc ...
La question de savoir s'ils sont insuffisamment pourvus en terre est peut-
être oiseuse; il est souvent déconseillé de cultiver ces terres-là. Tant du point
de vue économique que social, les actions à mener doivent éviter une trans-
formation de leur statut qui entraînerait leur labour régulier.
Sans doute, parmi ces éleveurs, il y en a un grand nombre qui ne disposent
pas du minimum vital; la solution ne réside peut-être pas dans l'accès à la
terre mais peut-être à un troupeau d'effectif suffisant. Par exemple, on retient
SOuvent le chiffre de 80 brebis comme un seuil au-dessous dequell'entretien
d'un foyer de six personnes qui ne vivrait que de ce troupeau ne serait plus
assuré. On admettra par suite que tous ceux qui dépassent ce seuil ne font pas
partie des AIPT tout en réservant notre jugement au sujet de ceux qui possè-
dent moins de 80 têtes.

gros éleveurs

7 - Les salariés agricoles permanents (e)


Bien que rémunérés à des taux encore modestes, les salariés permanents de
l'agriculture constituent dans la masse de la main d'oeuvre rurale une minorité
privilégiée (4). La stabilité de l'emploi et du revenu grâce à une organisation
syndicale ou à leur qualification relative les met en situation relativement
f,~vorable par rapport à beaucoup de petits propriétaires gérant l'aléatoire et
1Incertain. C'est le cas notamment de ceux employés dans les fermes privées
de plus de cinquante hectares et dans les fermes d'Etat.
Lors des dernières distributions de terres faites dans le cadre de la Réforme
Agraire, les Ouvriers de fermes ne se sont que très rarement portés candidats à
l:~ttribution lorsqu'ils devaient en contre partie renoncer à leur travail sala-
ne (5). La raison en est que l'accès à la terre ne suffit pas; il faut en outre
POUvoir disposer de réserves pour attendre la récolte et sa réalisation : tant

-
Pour nourrir sa famille que pour procéder aux opérations culturales.

(e) °omala.
121
salariés
agricoles
permanents

(e) °ommâla

8 - Métayers, tenanciers et gérants


Le faire-valoir indirect est un mode de production courant dans l'agricul-
ture marocaine. Longtemps il a été écrit que l'exploitation de la terre par un
autre que le propriétaire était la cause principale de la faible productivité.
Quelques études récentes (6) commencent de mettre en doute la réalité de ce
jugement pour tous les cas de situation. Il se peut en effet que le faire-valoir
indirect soit le simple moyen d'une exploitation du travail d'autrui par le
moyen de la rente foncière. L'image d'un grand propriétaire oisif, voire
absentéiste, qui vit des rentes que lui versent ses métayers, tenanciers et
gérants est une image simple. Elle est parfois une bonne description de la réa-
lité mais souvent elle passe à côté de situations plus subtiles.
Le faire-valoir indirect assure dans de très nombreux cas, une redistribution
de l'espace et un ré-équilibrage écologique des exploitations (7). En effet la
propriété d'une terre est le résultat de vicissitudes biologiques ou d'alliances
complexes par la voie d'héritages, d'achats, d'échanges, de mariages. Un
patrimoine occupe un espace défini dans le découpage de l'écosystème et de la
micro-écologie qui n'en font pas toujours un bon support pour une exploita-
tion. Une terre située sur le dos d'une colline est mal arrosée en période sèche,
elle est favorisée en période humide; inversement une parcelle dans un bas-
fond peut rester productive en année peu pluvieuse, mais elle est asphyxiée si
les précipitations sont trop abondantes. Les agriculteurs tentent d'échapper à
ces risques en prenant à bail des parcelles situées en zones écologiques diffé-
rentes.
Un grand nombre de petits propriétaires quittent la campagne pour la ville
ou pour gagner leur vie à J'étranger. Ils n'abandonnent pas pour autant leurs
droits sur leurs parcelles de terre: ils espèrent revenir prendre leur retraite au
pays; ils craignent aussi de perdre leur emploi et d'avoir à reprendre leurs
activités au village. En donnant à bailleur patrimoine, ils s'assurent un revenu
modique et conservent des relations (8).

(e) °ommâla, salariés agricoles permanents

122
Un large ensemble de cultivateurs sans terre ou micro-propriétaires, sont
ainsi amenés à prendre à bail des terres et sur eux repose, selon les régions, un
qUart ou un tiers de la production agricole.
Cet ensemble est loin d'être homogène: on peut y distinguer au moins trois
catégories: les gérants, les tenanciers et les métayers.
Les gérants (f) sont des agriculteurs prenant des fermes en location ou en
gestion à partir d'un contrat souvent écrit, leur garantissant un niveau suffi-
sant de matériel et de trésorerie. Malgré la grande variété des situations con-
crètes, les gérants constituent une élite rurale par leur technicité et leur mode
de vie. Ils ne sont pas toujours sans terre; souvent ils disposent d'une ferme
personnelle et à ce titre ils entrent d'abord dans la catégorie étudiée au point 4
- mais parfois ils se contentent de leur statut.
Les tenanciers (g) sont des preneurs à bail à part de récolte (la location est
rarissime) de terre sur lesquelles il doivent verser une rente annuelle. Par
exemple le tiers, ou la moitié, de la récolte de blé est cédée au propriétaire.
Celui-ci ne connaît aucun frais; c'est-à-dire que le tenancier doit avancer les
semences, le matériel et le travail. Pour être tenancier un agriculteur doit donc
être en mesure de nourrir sa famille l'année durant, donc de disposer de
réserves équivalentes; il doit disposer d'attelages, d'animaux de labours et
d'outils suffisants, de semences et d'une trésorerie en proportion des besoins
de son exploitation. Ce n'est pas le premier venu qui peut envisager d'être
preneur à bail: l'âge, la considération, le métier et une forte habileté sociale
sont nécessaires.
Prenons par exemple un ménage de tenancier comptant six personnes dont
l,a c?nSommation annuelle en grain est de douze quintaux, le niveau de vie
equlvalant à vingt quintaux et les besoins en intrants équivalant à cinq quin-
taux net. Voilà un agriculteur qui devra produire net 25 quintaux et si la rente
est à moitié de la récolte, la production brute devra être de 50 quintaux. Il
devra cultiver par exemple 8 hectares pour ne vivre que du produit de 4 si le
re~~ement est de 6 quintaux à l'hectare. Dans une région donc où la surface
m111Imaie vitale est de x ha en raison des conditions écologiques spécifiques,
les tenanciers qui cultivent et disposent de 2 x ha ont approximativement des
revenus équivalant à ceux des agriculteurs propriétaires de x ha (9).
M~is un tenancier disposant de 2 x ha à bail ne doit-il pas, justement, être
classe parmi les AI PT ? Voilà un agriculteur disposant de tous les moyens de
produire, sauf de la terre. Un des motifs les plus puissants qui militent dans la
dotation de terre des tenanciers réside dans le fait que les baux sont en général
fU Maroc conclus pour une durée annuelle, parfois seulement pour neuf mois,
e propriétaire pouvant reprendre la parcelle de céréaliculture après la moisson
a~l11 d'utiliser les chaumes pour la pâture de ses moutons ou pour les louer à
d ~ut~es éleveurs. Sans doute la pratique constante est le renouvellement du
bail des lors -cas général- où le comportement technique et social de l'associé a
~

(1) sâhb, mukâri


(g) Chorka, khabbâza, neççâça

123
été jugé convenable par le bailleur. Il n'en reste pas moins un fort degré
d'incertitude et de précarité qui ne dispose par le preneur à intensifier les
impenses. C'est l'aspect du faire-valoir indirect qui est le plus condamnable et
condamné par les analystes préoccupés de la productivité des sols, sans pré-
judice de la condamnation morale d'un système excessif de prélèvement de la
rente (lO).
Dans le cadre de ce travail d'analyse, la question est de savoir s'il est préfé-
rable de doter les preneurs de terre plutôt que les catégories plus faibles dont
on parlera plus loin, ou si la solution ne réside pas dans une règlementation
des baux, discussion qui fera l'objet d'un chapitre spécial ultérieur.
Avec les tenanciers, nous touchons donc une catégorie indiscutablement
AIPT en même temps que s'ouvre la discussion sur le contour de cette
recherche.

Les métayers (h) sont des personnes qui louent leurs bras, leur travail pour
une part de la récolte. Le statut de khammâs est très largement connu dans la
littérature socio-économique du monde arabo-islamique (lI). C'est en réalité
un quintenier (puisqu'il ne reçoit que le quint de la production brute pour le
prix de son travail ; un métayer devrait, étymologiquement, recevoir la
moitié). Il existe évidemment un grand nombre de contrats-types distincts
selon lesquels le preneur reçoit le dixième, le septième, le quint, le quart, le
tiers de la récolte selon la part relative des frais et des travaux apportés par
chacun des protagonistes, et selon les situations écologiques et les systèmes de
culture.

Il reste que l'on peut classer dans la catégorie des métayers au sens large
ceux qui n'apportent que leur travail et qui reçoivent pour salaire principal
une part de la récolte brute. Là aussi la situation concrète évolue fortement
avec la monétarisation croissante de l'économie agricole. Ainsi il est courant
de voir le propriétaire avancer des sommes, sorte de pré-salaire ou d'avance,
afin que le travailleur associé puisse acquérir les biens de première nécessité
sur le marché local (sucre, thé, cotonnades ...). En zone maraîchère, les tra-
vailleurs au quart (rebbâO) reçoivent même des avances hebdomadaires qui
atteignent au total près de 70070 de leur rémunération en fin de saison (12).
Tenus sur la terre jusqu'à la fin de la récolte, puisque leur salaire en nature
ne leur sera donné qu'in fine, les métayers tiennent à la fois de l'ouvrier (ils
obéissent à des ordres stricts), du domestique (ils ne peuvent refuser de rendre
de menus services hors de la production) et de l'associé (ils partagent les résul-
tats, les risques et les chances avec le propriétaire). Mais ce qui les distingue
des tenanciers, c'est qu'ils ne risquent que leur travail et pas la moindre
impense.
Les métayers appartiennent donc sans conteste à la catégorie des sans-terre
et a fortiori aux AIPT. L'accès à la terre leur est impossible en tant qu'aspi-
rants propriétaires en raison de son prix; et en tant qu'aspirants exploitants en
raison du défaut de matériel et d'avances. Pour prendre 10 hectares à bail, il

(h) khammassa, rebbâO


faut une réserve de départ: un attelage, le matériel agricole, dix quintaux de
semences, vingt quintaux de nourriture et la trésorerie pour la récolte; on peut
estimer l'ensemble à l'équivalent de 60 quintaux. Ces 10 hectares pris à bail ne
rapporteront que le produit de 5 soit environ 50 quintaux; c'est donc plus du
revenu total annuel de la famille qu'il faut posséder en avance pour pouvoir
passer du statut de métayer à tenancier. Ce calcul évidemment, est tout à fait
abstrait les paysans marocains vivent couramment dans l'endettement et par
suite il n'est pas tout à fait nécessaire que ces 60 quintaux soient disponibles
dans leur entier en début de période comme résultat d'une accumulation
antérieure ; mais tout endettement se paye fort cher en relations, charges
~orales, obligation d'emploi etc... qui diminueront fortement le résultat et
fmalement l'intérêt du passage de métayer à tenancier (13).

en blanc: AIPT

••
gérants
tenanciers

Les preneurs d'élevage à part de croît sont pour le troupeau les équivalents
des métayers de l'agriculture. Ils sont rémunérés par la cession d'une part du
~rOÎt du troupeau suivant plusieurs types d'associatio'n. Par exemple, dans un
elevage naisseur, un nombre x de brebis leur est remis . Après agnelage et
croît des jeunes au moment de la saison des ventes, le troupeau est partagé de
Sorte que le preneur reçoive le quart des jeunes. Dans cette affaire, le preneur
participe aux risques et aux chances comme le bailleur. Dans un autre type de
COntrat le troupeau baillé est estimé en monnaie soit que les deux parties aient
participé à l'achat soit qu'ils s'accordent sur une estimation de départ; il s'agit
en général d'une opération d'embouche, de sorte qu'après un délai prescrit ou
s~r ~ne décision commune occurrente (marché intéressant), les protagonistes
~eahsent le troupeau: la valeur de capital de départ est d'abord prélevée pour
etre rendue au bailleur et le bénéfice réalisé partagé à moitié.
, L'éleveur qui prend du bétail à part de croît, comme le tenancier appartient
~ une catégorie de professionnels déjà bien classés dans la campagne. Par son
age, son sérieux, son expérience des animaux, sa capacité à faire reconnaître
ses droits sur le pâturage, son entregent à résoudre les problèmes d'accueil et
S?n habileté commerciale, il n'est pas le premier venu. Un bailleur de bétail ne
cede pas un capital de plusieurs dizaines de têtes à une personne démunie.
Certes SOn capital est surtout technique, social et psychologique, mais il n'en

125
est pas moins décisif pour cela. La spécialisation dans l'élevage et la spécula-
tion animale met le preneur de bétail dans une catégorie distincte des agricul-
teurs. C'est un monde mobile, itinérant, où le risque et le jeu sont prépondé-
rants. On voit mal en général un éleveur adapté à ce genre de vie désirer se
tourner vers la production végétale moins riche en émotions, en rencontres et
en coup de bourse. On peut se demander si cette catégorie s'apprécie elle-
même en AIPT .

9 - Les ouvriers saisonniers, occasionnels (j) et les bergers (k) appartiennent


sans conteste à la paysannerie sans terre. Il est rarissime qu'ils en possèdent la
plus petite parcelle et peuvent difficilement imaginer sauf héritage en être un
jour pourvus. Les opérations de réforme agraire les comptent rarement parmi
les bénéficiaires car ils ne disposent guère des moyens minimums de départ
pour conduire une exploitation agricole (attelage, semences, avance de tréso-
rerie). Lorsque même les programmes d'allotissement prévoient d'accorder
des aides de campagne, ils sont rarement retenus sur les listes en raison de leur
impréparation technique, leur jeune âge ou plus prosaïquement en raison de
leur moindre compétitivité dans la lutte sociale. Certes, il existe aussi des
ouvriers saisonniers âgés, mariés et habiles mais la généralité appartient à une
population jeune, célibataire, mobile dans l'espace, toujours tentée par la
migration saisonnière et les travaux temporaires sur les grands chantiers et en
ville. Un grand nombre d'ouvriers agricoles saisonniers sont des travailleurs
familiaux sur les terres de leurs parents, ou des micropropriétaires ou des
petits artisans et colporteurs qui, à périodes déterminées, vont vendre leurs
bras pour réunir quelques petites sommes en monnaie nécessaires à leur
famille ou pour mener quelque temps une vie relativement moins misérable et
moins grise qu'au village.
Les ouvriers véritablement saisonniers sont ceux qui quittent leurs activités
ou leur résidence pour effectuer des travaux extrêmement précis : récoltes
d'agrumes, de légumes, de fruits en général, moissons dans les régions où la
motorisation est encore faible (14).
Cette situation générale demande à être fortement nuancée dans les zones
des grandes fermes et en particulier partout où la colonisation a requis une
forte population de salariés. Dans ces régions (Rharb, Saïs, Basse Moulouya,
Basse Chaouia, Haouz, Tadla) on peut largement admettre que la catégorie
des ouvriers occasionnels dérive de la prolétarisation des anciens tenanciers et
métayers ainsi que de la dévolution de la catégorie des salariés permanents.
Dans ces régions, les ouvriers occasionnels sont au contraire plutôt âgés,
mariés et à charge d'enfants. Ainsi en Chaouia 70.4070 des salariés sont des
ouvriers occasionnels (15), dans le Haouz 52070 des ouvriers occasionnels ont
plus de trente-cinq ans et 73070 sont mariés (16). En principe, ces ouvriers sont
rémunérés à hauteur du SMAG, mais leur faible enrôlement syndical et
l'absence de contrôle du comportement des employeurs font que leur situation
est très précaire; souvent ils n'ont d'occasionnel que le nom; sous le qualifi-
(j)
(k)

126
catif de «temporaire» c'est-à-dire employés moins de 20 jours par mois et
remerciés le 21ème jour pour être repris la semaine suivante, ils se trouvent
être dépossédés de leurs droits sociaux, ainsi que de la sécurité de l'emploi.
Quand bien même ils seraient ré-engagés sans cesse leur situation reste pré-
caire.

Quantification de la population des AIPT


L'effort qui vient d'être conduit pour définir le plus exactement possible
l'ensemble des agriculteurs insuffisamment pourvus en terre devrait faciliter la
quantification de l'effectif de cette population. Mais on se trouve confronté à
plusieurs ordres d'obstacles:
- les catégories descriptives données ci-dessus sont inégalement connues et
reconnues par les recensements et les études statistiques officielles;
- le pays connaît un grand nombre de situations disparates qui rendent
malaisées les comparaisons et la signification des moyennes;
- les données disponibles pour les décennies soixante et soixante-dix n'ont
~as les mêmes bases: les unes concernent la propriété, les autres l'exploita-
tIon;

- l'absence de statistiques récentes de la répartition foncière;


- enfin, la précision voire la crédibilité des chiffres publiés laissent forte-
ment à désirer.
Malgré ces limites, on va tenter de procéder à une estimation des AIPT à
travers plusieurs sources pour la décennie 70 :
- le recensement agricole 1973-74
- le recensement de population 1971
- le rapport de la Banque Mondiale de 1979.
~ans une deuxième phase, le calcul sera fait pour les années 80 à partir des
statIstiques résultant d'une enquête exhaustive sur les revenus effectuée en
1984.

A/LA POPULATION AGRICOLE AU MAROC

. ~e~ données présentées ont pour but de fixer statistiquement les catégories
defllll es précédemment.
1- Evolution de la population marocaine
-
......Année Population totale Population rurale Pourcentage des ruraux
1914 5 ()()() ()()() 4 500 ()()() 89
1936 6 775 ()()() 5 500 ()()() 81
1952 8 612 ()()() 6 500 ()()() 76
1960 11 500 ()()() 8 500 ()()() 73.9
Inl
15 380 ()()() 9980 ()()() 64.8
1982 20 420 ()()() 11690 ()()() 57.2
1984 21 651 ()()() 12 055 ()()() 55.7

127
2- Données sur la population rurale
Selon les données du recensement de 1971 pour la population rurale:
- nombre de ménages: 1 716076
- nombre d'adultes masculins âgés de 15 ans et plu~ : 2628 518
- dont mariés: 1 721 518
(Source: recensement général de la population - Résultats, niveau national,
série E Vol. III, pp 17,20,226).
3 - Population active non agricole
La population active rurale masculine est en 1971 égale à 2 312 913. La
partie masculine active non agricole de cette population est de 534 269 répartie
comme suit:
- mines, industrie, artisanat; 175 853
- commerce et service 221 726
- activités mal désignées 128942
- pêche 7616
Elle constitue la partie non agricole: artisans, commerçants forains, pêcheurs
et autres au statut indéterminé.
4- Population active agricole
Après avoir éliminé la population non agricole, il reste les agriculteurs et les
éleveurs en plus des ruraux vivant du ramassage de produits sauvages et de la
chasse ou pratiquant des activités annexes à l'agriculture.
- Agriculteurs (masculins) : 1.448.389
- Eleveurs (masculins) : 291.343
5- Propriétaires (c)
Si on laisse de côté les statistiques régionales que l'on examinera plus tard,
les données disponibles au niveau national sont fournies par l'enquête à
objectifs multiples (1961-1962) pour la décennie 60 et le recensement agricole
1973-74 pour la décennie suivante. Des différences notables existent cepen-
dant entre ces deux sources et rendent malaisée la confrontation des résultats
qui en découlent :
- l'enquête à objectifs multiples concerne la propriété alors que le recen-
sement agricole concerne l'exploitation.
- l'enquête se limite au melk, le recensement donne la répartition des
exploitations dans le secteur agricole en entier.
Pour le recensement agricole étant donné la nette prédominance du mode de
faire-valoir direct surtout pour la micro-propriété, la grande majorité des
exploitants dans la catégorie inférieure à 5 ha sont des propriétaires, les
métayers ct tenanciers non propriétaires dans la même catégorie font partie
des AIPT.

128
Données nationales
sur 3 400 000 hectares environ en melk

Classes de Nombres Superficies


Quotient ha
superficies
N 070 ha 070

non cultivateur 543 284 33 - - -


moins de 1 ha 446412 27 236 120 7 0.53
1 à 2 ha 233 627 14 314838 9 1.35
2 à 4 ha 205486 12 627218 19 3.06
4 à 6 ha 95 301 6 512 481 15 5.4
6 à 8 ha 41 289 3 306487 9 7.4
8 à 10 ha 28874 2 268723 8 9.3
10 à 15 ha 31 663 2 414 647 12 13.2
15 à 20 ha 9253 pm 172 241 5 18.5
20 ha et plus 14860 pm 537 756 16 36.2

Totaux 1650049 100 3390 511 100 2.06

Source: Résultat de l'enquête à objectifs multiples 1961-1963


Service Central des Statistiques p.185.

Répartition de la SAU et du nombre des exploitations


selon la taille SAU

- Nombre
SAU
d'exploitations
Classe taille SAU Quotient
N 070 ha 070 ha
....
Sans SAU 450240 23.4 - - -
Moins de 1 ha 439710 22.8 195 248 2.7 0.44
1 - 2 ha 259280 13.5 354339 4.9 1.36
2 - 3 ha 172 270 8.9 404958 5.6 2.35
3 - 4 ha 126 110 6.5 419421 5.8 3.33
4 - 5 ha 91 720 4.8 397727 5.5 4.34
5 - 7 ha 119920 6.2 686983 9.5 5.73
7 - 10 ha 99870 5.2 802685 11.1 8.04
10 - 20 ha 114 050 5.9 1518594 21.0 13.32
20 - 100 ha 51 560 2.7 1 728 305 23.9 33.50
100 ha et plus 2520 0.1 723 140 10.0 287.00
~

Ensemble 1967250 100.0 7231 400 100.0 3.73


'---
Source: Recensement agricole 1974-44 - Résultats prioritaires volume 1.
pp 14 et annexes tableau (3 - 1)

129
L'évaluation actuelle (1890) des AIPT à travers ces données pose le pro-
blème de leur dépassement par les changements qui ont pu s'opérer dans le
monde rural de 1974 à 1984.
Les données régionales n'étant pas disponibles actuellement, cette évolution
ne peut être saisie que dans ses grandes lignes à travers le recensement démo-
graphique et les données sur les revenus en milieu rural.

Le caractère désuet des chiffres n'est cependant pas la seule critique que
l'on peut adresser aux statistiques officielles disponibles. Car se pose ici le
problème de fond de toute entreprise statistique concernant la propriété et sa
distribution. Dans quelle mesure, les chiffres recueillis s'approchent-ils de la
réalité? Les résultats obtenus avant et après le lancement des opérations de
remembrement qui nécessitent la connaissance exacte -au centiare près- des
propriétés, des parcelles possédées, et des propriétaires indivis ou non four-
nissent une réponse éloquente à ce sujet. Dans la Tessaout, par exemple, en
1966 on comptabilisait dans l'enquête administrative 5873 ayants droit pour
22000 ha; mais après remembrement on découvrait 16054 propriétaires pour
une superficie de 28 840 ha. On passait donc d'un quotient de 3.75 ha par
propriétaire à 1.55 ha (17). On mesure de ce fait combien les enquêtes cou-
rantes sont loin de la réalité. C'est dans ce cadre qu'on doit prendre le recen-
sement agricole qui introduit en plus un obstacle pour la recherche des pro-
priétaires par la référence à la notion d'exploitation et d'exploitant. Les
structures agraires complexes sont loin d'être présentées telles qu'elles le sont
dans la réalité. Un autre exemple peut l'illustrer, c'est le statut foncier qu'on
continue à appeler collectif alors qu'en fait son appropriation privée est très
avancée. Son maintien formel ne sert qu'à maintenir l'illusion de propriété
pour les ayants droit des terres collectives et donc de retarder la prolétarisation
claire et nue de quelques centaines de milliers de foyers (18).
Il faut donc avoir présent à l'esprit que même en prenant toutes les précau-
tions statistiques, il apparaît que la réalité n'est pas connue à 30070 près. Les
enquêtes de l'Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II ont montré que
ce n'est qu'après un long contact et une interconnaissance approfondie entre
les étudiants et les exploitants que ces derniers révélaient des moyens de pro-
duction importants (terre, bétail) qu'ils avaient omis de signaler lors des pre-
mières visites, craignant le fisc, la dépossession ou la contestation de la pro-
priété. Parfois on a constaté au contraire que les petits agriculteurs avaient
fait des déclarations excessives, croyant que les étudiants venus leur parler
personnellement, procédaient à des enquêtes préliminaires pour développer le
crédit.
6 - Eleveurs (d); les données sur l'élevage fournies par le recensement
agricole 1973-74 sont les suivantes:

130
Répartition du cheptel entre éleveurs et agriculteurs éleveurs
-
Exploitations Nombre
Bovins Ovins Caprins
-Sans SAD d'exploitations

438770 681 600 2425 200 694600


Avec SAD 1 191 590
Total 2530300 9011800 3 536000
L-
1 630360 211 900 Il 437 000 4230600

SOurce: Tableau (5.1) Annexes. Recensement agricole 73-74


de sein
Au Î
de 1a c1asse d
es 'eleveurs «purs» ou sans SAD 97fJjo des sans SAD sont
et ~ e eveurs dont le nombre est de 438 770. La répartition des espèces animales
a moyenne par exploitation sont:

Répartition du nombre d'exploitations sans SAU par espèce animale


-
Nombre d'exploitations Moyenne /
ESPèces sans SAD ayant déclaré exploitation
Têtes
.......... des animaux
Bovins
Ovins 306860 681 600 2.22
Caprins 136760 2425200 17.73
10.......- 56010 694600 1.24

SOurce'. T a bl eau (5.1) Annexes recensement agricole 73-74

d'aLest moyen nes d'egagees , montrent que les troupeaux sont tres . re'd'UltS,
che 1u ant plus q "
ue ces moyennes cachent une concentratIOn tres accentuee , du
qUeP~e8 aux mains.d'une minorité. En effet, 31fJjo des éleveurs ne possèdent
ma" '. fYJo des bovms et 50fJjo se répartissent seulement IOfJjo des caprins. La
]orIté des
têtes p ., .
"ropnetaIres de caprins (90fJjo) ont des troupeaux d e moms
. d e 80
Par Par eleveur. Pour les ovins, la situation n'est pas différente, dans les
urs
bét C?l collectifs de la région d'Azrou, IOfJjo des éleveurs détiennent 75fJjo du
al , alors qu' . . . d"
dins . une partie des 25fJjo restants sont en associatIOn avec es clta-
20/ t: au lliVeau national la dimension des troupeaux est très réduite (11 à
têtesetes
S en m oyenne ) , et 60fJjo des éleveurs ont des troupeaux d e moms. de 20
SAU' elon les données du recensement agricole 84.4fJjo des exploitations sans
demmsont gérées par l'exploitant lui-même; compte tenu des chiffres précé-
AI PT ~7~)~vancés, ce pourcentage doit représenter la catégorie des éleveurs

7- Sai afles
.. agricoles permanents (e)
Si les re
salari' [Link] de population de 1960 et 1971 donnent le nombre de
nents e~agncoles, ils ne précisent pas la place qu'occupent les salariés perma-
chiffr' de recensement agricole 1973-74 par contre avance pour ces derniers le
e e 190 620 O. P. Si on se limite à ceux employés dans les exploitations

131
de plus de 50 ha, on obtient 40350 O.P le reste, soit 150270 fera partie de la
masse des AIPT.

8- Métayers, tenanciers, gérants (h, g, f)


Les statistiques sur le mode de faire valoir indirect montrent une tendance
très marquée à la baisse. Selon l'enquête à objectifs multiples, la superficie
cultivée en 1961-62 en MFVI dans le secteur traditionnel représente 45070 du
total (20), en 1973-74 ce taux pour l'ensemble de la SAU est de 12.6070 (21)
dont 90070 sont cédés en contrepartie soit de bail fixe en espèces (53.4070) soit
de bail en part de récolte (41.2070).
Dans les exploitations agricoles qui ont de la SAU, la répartition des super-
ficies en faire-valoir indirect entre la gérance et l'association est la suivante
étant exclues les exploitations de plus de 100 ha.

Nombre d'exploitations en gérance ou en association

Classe-taille Exploitations Superficie Moyenne / Exploitation Superficie Moyenne /


SAU en (ha) associé en gérance (ha) gérant
(ha) association (ha) (ha)

Moins de 5 70070 107 500 1.53 \3 670 \8300 1.37


5 à moins 20 \30070 117000 9.0 3520 39500 \1.2
20 - 50 \ 200 36200 30.0 850 25600 30.\
50 - \00 400 34600 79.0 280 20 \00 72:0
\00 et plus 50 27200 544.0 750 382600 5\0.0

Source: Recensement agricole 73-74 vol. 1.


Résultats prioritaires
Tableau (1.2) et (1.3)

Les moyennes dégagées illustrent la précarité des tenanciers et métayers


surtout au niveau de la cagégorie de moins 5 ha où le quotient est de
1. 54/associé. Les gérants eux-mêmes à ce niveau-là avec une moyenne 1.30
font partie des AIPT.
Pour la classe-taille suivante (5 à moins 20 ha) la superficie moyenne est de
9.0 ha pour les tenanciers et métayers et de 10.75 ha pour les gérants, la ques-
tion de les intégrer ou non parmi les AIPT ne peut être résolue qu'à partir des
données particulières à chaque région.
9 - Salariés agricoles saisonniers et occasionnels (j)
La déficience des sources statistiques est notable à ce niveau; ni le recense-
ment de la population de 1971 ni le recensement agricole 1973-74 ne permet-
tent de distinguer ces deux catégories. Afin d'éliminer les saisonniers, les actifs
de moins de 25 ans seront écartés du rang des salariés, car n'étant souvent pas
chef de foyer agricole.
Le nombre des salariés agricoles masculins de plus de 25 ans en 1971 est de
257321 (recensement population 1971 vol. III série E p.124). Cet effectif est
celui des salariés à titre principal; il comprend en fait les occasionnels et les
permanents.
132
On se limite dans ce cadre aux salariés occasionnels dans le secteur agricole,
les activités annexes des AI PT dans les autres secteurs ne s'exerçant pas sim-
plement par le biais du salariat mais aussi par l'exercice d'activités «indépen-
dantes».
10 - Bergers (k)

Ils Sont à moitié constitués d'enfants de moins de 15 ans

Répartition des bergers en fonction de l'âge et du


sexe en 1971 (en milliers)
Moins de
Age Total bergers 15 à 24 ans 25,à 44 ans
15 ans 45 à 64 ans 65 à 74 ans 75 el plus

Sexe N "7. N "7. N "7. N "7. N "7. N "7. N "7.


Masculin 236
100 115.3 48.9 83.2 35.3 25.9 11.0 9.2 3.9 1.7 0.7 0.655 0.3
Feminin 47.9 100 30.2 63 10 20.9 4.7 9.8 2.7 5.6 0.30 0.6 0.03 0.06
Total 283.9 100 145.5 51.3 93.2 32.8 30.6 10.8 11.9 4.2 2.0 0.7 0.68 0.2

Source: Recensement de la population 1971, Série «S» [Link] pp.89, 92 et


95 (22)

Le nombre de bergers masculins âgés de plus de 25 ans est 37.400.

B/ CALCULS RESULTANT DES AIPT


1 - La décennie soixante-dix
- Données du recensement agricole 1973-1974
M~~n~ une étude sur la capacité de financement de l'agriculteur faite par le
Inlstere de l'Agriculture la répartition du revenu selon les classes-taille de
Superficie Se présentent ai~si :

Comparaison du revenu disponible par exploitant au

- (ïasses~(aille
hectares
seuil de pauvreté et au S.M.A.G. 1977
Nombre d'ex-
ploilants
Revenu dis-
po ni ble par ex-
Re"enu dis-
ponible seuil
Revenu dis·
ponible
ploitant en pauvreté (1) S.M.A.G. (2)
""-
Il,
dirhams
San, SAU

-
I~) 345 '(JO 781.8 0.18 0.35 - moins 60% du SMAG
Moins de 5
834 500 1 251.3 0.29 0.60 - moins 2007. seuil de
pauvreté
1))
5 à mojns 10
l-l) 168400 3 872.9 0.90 1.80
\ ~)
10 a moins 20
87100 6967.8 I.~~ 3.20
;0 ,à moins 50
16) 3400 12525.4 2.92 5.70
0) ·0 a moins 100
100 et plus 5900 28 525.4 6.63 13.0
""- 1 500 1157333 27.0 53.0

0) Le s l d
(2) SM eUl e pa~vreté en 1977 est égal à 4296 OH
AG = salaire minimum légal dans l'agriculture égal à 6 OH/j en 1977 (2l90/an)
SOurce: Evaluation de la capacité de financement du développement par
l'agriculteur. DAE, MARA, novembre 1977.
133
Les classes (1) et (2) ont un revenu inférieur à 60070 du SMAG et à 29% de
seuil de pauvreté. Le revenu disponible ne représentant qu'une moyenne, il y a
des exploitants dans la classe (2) : moins de 5 hectares qui disposent d'un
revenu supérieur à 20% du seuil de pauvreté; il s'agit notamment des exploi-
tations en irrigué; afin de les éliminer des AIPT on applique des critères
d'exploitation comme le recours exclusif à la main d'œuvre familiale et la
prédominance de l'autoconsommation.
A partir de là on peut dresser le tableau suivant qui donne l'effectif des
AI PT (moins de 20% du seuil de pauvreté) :

Catégories
Chefs de %
AITP
foyers AIPT

(1) Micropro- Compris dans la classe-taille


priétaires (2) moins de 5 hectares, utili- 550622 49.0
(1) sant uniquement la M.O.F.
équivalant en termes de
superficie à un maximum de
deux hectares

(g + h) tenanciers Classe-taille moins 5 hectares.


et métayers Superficie moyenne exploitée : 53900 4.8
(2) 1.53 ha

(f) gérants (2) Classe-taille moins 5 hectares. 10 515 0.9


Superficie moyenne exploitée
1.33 ha

(d) petits éleveurs Compris la classe : sans 290923 26.0


purs (3) S.A.U

(k) bergers de Ne sont pas à comptabiliser,


plus de 25 ans et déjà pris en compte soit avec 37400
plus (4) les petits éleveurs (d) soit avec
les salariés U+ e)

U+ e) salariés Salariés occasionnels + salariés


agricoles 25 ans permanents en dehors de ceux 217000 19.3
et plus (5) employés dans les grandes
fermes

Ensemble 1.122.960 100

(l) Recensement agricole 1973-74


- il y a 1.089.090 exploitations dans la classe-taille moins 5 hectares. Le
nombre d'exploitations par exploitant est de 1.3.
134
-
71.2% des exploitations de moins 5 hectares utilisent uniquement la
main d'œuvre familiale.
(2) Voir tableau p.28
(3) Compris dans la classe: sans S.A.U. ils constituent 84070 des éleveurs purs.
(4) Voir tableau p.29
(5) A partir des données du recensement agricole 73-74 et du recensement de la
population 1971 - voir pp.27, 28
Les AIPT représentent selon cette estimation :
- 76070 des exploitants agricoles. Selon le recensement agricole 1973-74 le
total des exploitants est de 1 477 000.
- 65% des ménages ruraux.
- Le recensement de la population de 1971
Répartition de la population active selon la profession et le grand groupe de
profession: groupes 5 -6 «Agriculture élevage, forêts et pêches maritimes» en
1971, 1982, 1984.
- Acct Acct
1971 1982 1984
global annuel
10...

[Link] 62649 0.22070


64 526 64810 2.5070
[Link]épendant 838 120 -0.71070
777 022 766029 -7.5070
[Link] ié
383945 363 885 360 III -5.6070 -0.52070
[Link] familial 693 346 934861 986217 34.2070 2.71070
5. Chô meur 20 168 97793 125 734 298% 13.39070
'-

SOurce : Recensement 1971 , niveau national série «E» vol. 3 p.124 et


recensement 1982, milieu rural, MARA, ronéo.

r Si On suppose que le poste indépendant correspond aux exp1 ··


OltatlOns n ,u f 1-
l~ant que la M.O.F. et que les salariés agricoles de plus de 25 ans sont des
cru efs de foyers sans terre ou insuffisamment. pourvus, auxquels on ajoute les
r~ux de plus de 25 ans employés à mi-temps en dehors du secteur agricole on
obtient:

1ndépendants 805449
Salariés de + de 25 ans 257 321
Chômeurs 19009
Mine industrie artisanat
(06,09-60) 23 310
Commerce et service
(07,62-98) 15 481
Act. mal désignées 49448
ch 1 (00 =1= 99)
Total 1170018
SOurce: Recensement population 1971 - niveau national p. 124
135
Les ouvriers permanents travaillant dans les exploitations de plus de 50 ha
sont estimés par le recensement agricole 1973-74 à 40035 O.P en retranchant
ce nombre du total obtenu, il reste 1129.983 foyers ruraux sans terre ou insuf-
fisamment pourvus, très proche de celui obtenu à travers le recensement agri-
cole 1973-74. La main d'œuvre féminine n'a pas été prise en compte pour
éviter la comptabilisation double d'un même foyer agricole.
Pour 1984, on remarque la nette détérioration de la situation des paysans
marquée par le déclin très net du nombre des indépendants. Le déclin du
nombre des salariés et le gonflement du poste des aides familiaux traduisent
l'affaiblissement d'une partie des petits exploitants relégués au rang des sans
terre. La diminution du poste indépendant est un indicateur de l'augmenta-
tion de la masse des sans-terre.
- Estimation à partir du niveau de vie.
C'est la méthode utilisée par la Banque Mondiale dans son rapport sur
l'économie marocaine en 1979. Le seuil de pauvreté est défini comme le niveau
des dépenses nécessaires pour satisfaire les besoins vitaux d'un ménage ou
d'un seul individu (23), il a été évalué à 1820 DH/ménage en 1959-60 et 2492
en 1970-71, les experts de la Banque Mondiale estiment qu'il équivaut au
revenu d'une exploitation de 3.6 ha en 1973-74 :

Population et nombre de pauvres en milieu rural (en milliers):

1960 1971 1977


Population 8237 9970 11.049
Nombre de pauvres 3995 4457 4939
Pourcentage de pauvres 48.5 44.7 44.7

Source: Tableau 16 p.59 rapport de base sur l'économie marocaine.


1979, voU!. Annexes p.16.

En 1973-74 le nombre d'agriculteuts pauvres est donné égal à 4.062 000


personnes, ce qui équivaut à 738.545 foyers agricoles pauvres.
Si au niveau du recensement agricole on dégage les sans terre et exploitants
de moins 5 ha vivant de l'autoconsommation on obtient: 648311 foyers. On
peut reprendre les montants dégagés des différentes sources dans le tableau
.suivant:

136
Recensement Recensement Banque
agricole 73-74 population 1971 mondiale
Sans terre et insuffi-
samment pourvus moins
de 5 ha et M.O.F. 1 122960 1 129983
Sans terre et insuffi-
s:unment pourvus pra-
tIquant l'autoconsom-
mation uniquement 684311 - -
Ruraux pauvres 738545
'--

L~ notion de paysan pauvre basée sur le calcul du revenu à partir de la consom-


matIon est sujette à plusieurs critiques: l'estimation des besoins d'un foyer agricole
peut être très différente selon les composantes qui sont prises en considération (ali-
me~tation, habitat, scolarisation des enfants... ). La part réservée à l'autoconsom-
matIon n'est pas aisée à déterminer' enfin dans le monde rural les réseaux de parenté
et de clientélisme sont le support d,'une circulation de produits et de numéraire qu'il
est difficile de quantifier.

déOn ?~ doit. donc pas s'étonner de la différence entre le ~o~bre des ~IPT
d gage a partlr du recensement agricole sur la base d'explOltatlOns famIliales
e s~bsistance à activités annexes et le nombre de paysans pauvres estimé à
~artlr. des dépenses de consommation. Les chiffres avancés diffèrent selon les
ases de départ adoptées et les sources utilisées. L'estimation à partir du
~;censement agricole est basée sur le revenu dégagé uniquement à partir de
~XPI~itation agricole (terre, bétail), alors que l'évaluation de la Banque
ondlaie est effectuée à partir de la dépense globale d'un foyer qui englobe en
p 1Us du re . . " d b SIS-
'
t venu agrIcole, les revenus provenant d'autres actIvItes e su
ance : salariat et autres.
2. La d'ecenme
. quatre-vingt

r' Po~r. cette période nous ne disposons pas d'un recensement détaillé sur la
e~rartIt,lOn de la propriété on de l'exploitation agricole. L'enquê~e permanente
.ectuee par les services du Ministère de l'Agriculture fournIt les données
SUIVantes:

137
Répartition du nombre d'exploitants, de la S.A.V
au niveau national 1981-1982

Nombre d'exploitants S.A.V.


Classes taille
0,10 0,10

Moins de 5 ha 963 500 68.8 1.861.000 23.4


5 à moins de 20 ha 374600 26.8 3 528000 44.4
20 à moins de 50 ha 48900 3.5 1 349 100 17.0
50 ha et plus 12400 0.9 1 213 800 15.2

Ensemble 1 399400 100 7951 900 100

Source : Campagne agricole 1981-82


Résultats de l'enquête agricole selon les classes-taille DPAE,
MARA. Novembre 1984.

Ce tableau ne peut être utilisé qu'à titre indicatif car:


- il ne mentionne pas l'effectif des sans-terre au sens strict,
- une partie des exploitants de la classe-taille: moins de 5 ha n'est pas
comprise dans la catégorie AIPT notamment en irrigué,
- il ne fournit pas d'indications sur les modes de faire-valoir.
La superficie moyenne par exploitant pour les moins de 5 hectares est de
1.93 ha. Les cultures pratiquées par ces exploitants sont:

Structure de la S.A.V. selon les produits dans


la classe-taille : moins de 5 hectares

S.A.V.
Cultures
en hectares 0,10

Céréales 1 041 385 55.0


Légumineuses 66.084 3.6
Cultures industrielles 32.347 1.7
Cultures oléagineuses 28.253 1.5
Cultures maraîchères 34.308 1.8
Cultures fourragères 37.825 2.0
Jachère 530.650 28.5
Cultures diverses 1.748 0.1
Plantations denses 159.038 8.6
Total S.A. V. 1.861.012 100.0
Cultures sous étages 70.626 3.8

Source: Campagne agricole 1981-1982

138
Pour la quantification, on peut (faute de données plus détaillées sur la
propriété et l'exploitation) utiliser un recensement officiel très récent
(début 1984) sur les revenus des ménages. L'enquête pratiquement
exhaustive a touché 90% des ménages en milieu rural.
Le critère utilisé pour déterminer l'effectif des ménages pauvres est le
revenu. Sont considérés comme tels:
- les ménages qui ont un revenu inférieur à 900 OH/mois en milieu
urbain
- En milieu rural ce seuil est fixé à 600 OH/mois ce qui correspond
à peu près au SMAG en 1984 (510 OH/mois)

Effectif des ménages pauvres en 1984

Milieu rural 1 398.734 Revenu nOOOH/an


(10H = $0.1 V.S
Milieu urbain 699.367

Ensemble 2.098.101

Source: Le Matin du Sahara - 19 mars 1984.

En 1984 Sur un total de 1 908 000 ménages en milieu rural 1 400 000 sont
pauvres: 73.3% du total.
Ce recensement dont les résultats détaillés ne sont pas publiés ne permet pas
de déterminer les différentes catégories composant l'ensemble des foyers à
revenu limité. En plus il concerne la totalité des ruraux et non pas seulement
ceux qui vivent du travail de la terre.
.Ces résultats demeurent toutefois essentiels pour toute politique qui vise à
develop per l'emploi dans les campagnes.
~n résumé la quantification des AIPT rencontre des difficultés multiples
qUI ont déjà été évoquées au long de ce chapitre:
- La définition même de cet ensemble est ardue.
- Les statistiques à l'échelle nationale ne permettent pas de déterminer
scientifiquement des seuils de superficie à partir desquels on peut
calculer le nombre de micropropriétaires.
- Les différentes sources de données adaptent des critères différents :
sUperficie, revenu, dépense et rendent les comparaisons malaisées.
d Globalement l'effectif des AIPT s'est renforcé, aux environs de 1 100.000
1e fOyers au début de la décennie soixante-dix. En 1984, on dénombre
400000 ménages pauvres.

139
NOTES BIBLIOGRAPHIQUES

(1) PASCON Paul; Etudes rurales - Idées et enquêtes sur la campagne maro-
caine.
S.M.E.R. Rabat 1980. p.24.
(2) TROIN Jean-François; Les souks marocains, marchés ruraux et organi-
sation de l'espace dans la moitié nord du Maroc. Aix-en Provence,
1975. p.49.
J. COULEAU; La paysannerie marocaine
CNRS, Paris, 1968 p.54.
MOUDDENE Mohamed; Evolution des rapports de production dans le
douar Laamiriyine Haoud Chkaoui (Haute Chaouia) Salariat et
migration.
IAV HII 1980 p.33.
(3) PASCON Paul, WUSTEN Herman van der ; Les Beni Boufrah. Essai
d'écologie sociale d'une vallée rifaine (Maroc) Rabat 1983. p.238.
PASCON, BOUDERBALA, LAZZAOUI, Enquête dans les offices
régionaux de mise en valeur. Rapport analytique.
MARA mai-juin 1970. ronéo.
PAPY F., LELIEVRE F.; Les pratiques de céréaliculture dans une région
à climat aride de type méditerranéen. La plaine de Benguérir. Revue
de Géographie du Maroc n03, 1979 p.28.
(4) LECOZ Jean; Le Rharb. FeUahs et colons. Etude de géographie régionale.
1964 tome II p. 797.
MOUNTASSIR IDRISSI Mohamed; Le salariat agricole dans la région de
Marrakech (cas du N'fis) EHESS Juin 1979 p.99.
(5) BOUDERBALA N., CHRAÏBI M., PASCON P.; La question agraire au
Maroc tome II p.194.
(6) KLOET Van der; Inégalités dans les milieux ruraux au Maroc - p.102.
Institut de Recherche des Nations Unies pour le développement
social, Genève, 1975.
(7) BENATYA Driss, PASCON Paul, ZAGDOUNI Larbi, MAGOUL Omar;
L'agriculture en situation aléatoire. Chaouia 1977-1978, Direction
du Développement. lAV HII 1983 pp.18-2I.
(8) LECOZ J.; [Link]. tome II p.799.
MAOUKIL My. Abdesslam; Contribution à l'étude du fonctionnement
des terres collectives - Etude de quelques cas dans le périmètre irrigué
du Gharb. 1979-1980 lAV HII.
(9) PASCON Paul, WUSTEN Herman Van der; Les Ben Boufrah '" p.238.

140
(0) HASSIB B.; Evolution de la rente foncière dans le périmètre irrigué des
Doukkala. lAV HU 1977. [Link].
(1) PASCON Paul; Etudes rurales ... p.13!.
MOUSSAOUI Mohamed ; Baux ruraux et rapports économiques et
sociaux. Analyse de cas dans la région de Tissa (Hayana) lAV HU
1984. p.80.
(2) PASCON Paul; Etudes rurales ... pp. 139-145
IKA Lhoucine ; Les rapports sociaux dans la production maraÎChère de
<<l'Oulja>>, de «Oualidia»
lAV HU 1976-77. pp.47-56.
(3) MESKI Driss ; Les sources de financement de l'agriculture et l'endette-
ment de la paysannerie: cas des Doukkala
IAV HU 1977 pp.62-63.
(4) LAMRANI Nouzha ; Prolétarisation de la paysannerie marocaine
Evolution et formes. Thèse de 3ème cycle. Université de Grenoble
1980, p.39.
(5) MOUDDENE Mohamed; [Link] p.55
(6) MOUNTASSIR IDRISSI Mohamed; L'association et le salariat agricole
dans la région de Marrakech - Maroc. (cas du N'fis)
E.H.E.S.s. Paris Mai 1982 p.140.
(7) PASCON Paul; Comparaison de quelques informations statistiques sur
les exploitations agricoles en Haute Chaouia. Maroc Agricole p.5.
(8) PASCON Paul, LAHLIMI ; Structures agricoles et réforme agraire.
Maroc Agricole n° 106 1978 p.12
(9) PASCON Paul; Etudes rurales ... p.66-78
Ministère de l'Agriculture et de la Réforme Agraire ; Principaux
résultats de l'enquête Elevage 1975 - janvier 1977.
NEUVY A. ; Eléments d'information technique sur l'espèce caprine
Hommes, Terre et Eau n02 1974 p.58
(20) Résultat de l'enquête à objectifs multiples (1961-1963) Service Central
des Statistiques p.182.
(21) Sec re'tanat
' d'Etat au Plan et au Développement ReglOna
.' 1 - D'IrectlOn
. de
la Statistique; Recensement agricole. 1973-74 Résultats prioritaires
vol. 1 p.28.
(22) LAMRANI Nouzha ; [Link] p.245.
(23) Banque Mondiale; Rapport de base sur l'économie marocaine Vol. U -
annexes, chapitres 5 et 6 pA.

141
Le réglage du texte(1}

«L'expression de ce que l'on croit être la vérité


est un luxe que seuls peuvent s'offrir les héros
ou ceux qui n'ont pas à en subir les
conséquences».

LE REGLAGE DU TEXTE
La question est d'expliquer les processus qui sont à l'œuvre lors de la rédaction
d'un texte dit scientifique dans le domaine, au sens large, des sciences humaines.
J'élimine ici pour l'instant le texte réservé à une publication post mortem, qui
s'élabore dans une perspective bien différente. En arrière du texte, il yale
discours des autres, les faits dont on croit pouvoir rendre compte tels qu'on
les a perçus, les idées qu'on a pu se faire sur la question et qui nous paraissent
mériter d'être en ce moment exprimées.
En avant du texte, il y a, bien sûr, le désir de faire avancer la science mais
aussi la conquête d'un champ, la tentative d'acquérir un surplus de capital
symbolique. Mais il y a d'abord le public destinataire, ou plus exactement l'idée
qu'on peut s'en faire, ou peut-être plus implicitement le public avec lequel on
désire à son insu converser.
Public lecteur passif destiné à être séduit, conquis, à être rendu client ou,
avec moins d'ambition au départ, public qu'on veut toucher - au moins pour
qu'il nous connaisse - qu'on veut troubler, décontenancer, destabiliser, qu'on
veut retirer à d'autres influences afin de le convaincre, de se l'attacher.
Mais aussi public actif qui va répondre par la plume ou par le sabre. Par
la plume, tout ce corps de contradicteurs, critiques, essayistes et collègues de
notre étroit domaine où la lutte est forcément plus rude: un mot, une omission
bibliographique, une virgule placée ici ou là, prennent dans ces endroits une
importance insoupçonnée par les profanes. Mais aussi, à la périphérie de la
discipline, s'agite le forum des «honnêtes gens» qui crient au jargon ou à
l'imposture.

(1) Ce texte fait partie d'un projet de «cahien> sur le clerc dans son habitus auquel étaient associés
Ahmed Arrif, Abdellah Herzenni, Mohammed Ennaji, Paul Pascon, Mohammed Tozy (1985).

142
d' Pa,r le sabre aussi, car le texte de sociologie, d'histoire ou de science politique
devolle, c'est-à-dire voile autrement en montrant d'autres parties scandaleuses
d~ Corps social que le discours conventionnel de la place publique, Lequel
IScours conventionnel dénude aussi des parties scandaleuses, mais il ne veut
pas le savoir !

,Certes, il y a des sociétés plus molles où le sabre est fortement émoussé et


~~ la sanction est plus impalpable: silence gêné, difficulté d'imprimer, refus
a~te~ne '" D'autres sociétés plus primitives pensent que la répression physique
et ?~01~e~tiaire de l'auteur ne lui donnera pas automatiquement une influence
qUI IraIt al' encontre du but visé ; le faire taire !
Mais il y a encore un troisième public: celui dont on parle, celui qu'on
' ~
voudrait re've'l er a' lUI-meme, " mOlllS
c'est-a-dlre, , pompeusemen t , celUI' sur 1eque1
~n a essayé ses idées ou dont on a extrait et abstrait des idées. Là on doit sans
d?ute dist!nguer un public diffus lisant des idées générales sur un espace large,
Un pubhc plus réduit qui vous connaît personnellement et que l'on connaît,
qUe peut ê t · , d " .
, - re on va revOIr. Une commune, un vIllage, une a mllllstratlOn, une
categorie ' 1 .
d socla e '" dans le cas où elle serait amenée à prendre connaIssance
e Votre texte (si vous avez au moins la courtoisie de le lui adresser) pourra,
~~tr: les réactions de réponse dans l'ordre intellectuel, être bouleversée dans
n etre d'une manière difficile à connaître (déontologie !).
d' le discours sur le groupe, tel qu'il est reçu par le groupe, dévoile, donc
s erange
' Un 0 rd re; d erange
' un ord '"
re qUI ne tIent Justement qu "en raIson d e
on Implicite, c'est-à-dire de son voile.
Décid d " , ' ~ ~ " "
e ' er e reveler le groupe a IUI-meme - ou plutot reveler ce que 1 on crOIt
avn aVOIr com'pns - c est secouer un arrangement des rapports e orces, d onc
, d f
u antag~r telles forces plutôt que telles autres. Au nom de quoi? Grâce à quelles
g:urpatlOns ? A partir de quelles autorisations formellement données par le
Pe
ProOUf esslon
,? On protège les individus par l'anonymat, mais les groupes? Les
? L .
s. es VIllages ? Les classes ?
Plus préc' , , , , f'l 1
d' Isement la lecture du dISCOurs est, en general, plus aCI e pour es
omInants
rel' d u groupe que pour les dominés ; pour une sene e motl s qUI'
" d 'f
f ,event de la disponibilité, de la langue, de la lecture bien sûr, mais aussi du
aIt qUe les . . , 1 l '
à1 premIers peuvent agir avec plus d'aIsance et malllpu er e systeme
eUr avantage principal.
P Ce q~! donnerait à penser que les études servent toujours les puissants !
r~pOSltlon
VraIe' l",
peut-être un peu trop courte trop unilatérale pour être totalement
' . . ,
l" f' eXIstence d une catégorie du secret et du confIdentIel montre bIen que
a ln ormation
" "
est Jugee ,
subversive par des domlllants b'len p l ' pour en
aces
Pprecler l'usage.

d' Ainsi le dis cours Sur la société entre dans un système d "actIOns et d" lllterac t'IOns
une' forte co mp1eXlte.
" Lorsque l'auteur prend conscIence, ,
et tIent comp t e d' une
Pa rhe au . ,
dan mOInS des implications de son texte, la question se pose de savoIr
sim s1quelle mesure celui-ci peut être encore qualifié de scientifique ou plus
p ement ce qu'est la science.

143
Comparons un exposé de sociologie ou d'histoire avec un texte de biologie
ou de physique pour faire apparaître l'extraordinaire différence - peut-être pas
de nature, mais au moins de degré - dans le réglage du texte.
Tout d'abord, dans les sciences de l'inerte ou du vivant, les auteurs convoqués
en raison de leurs productions antérieures sur le même sujet sont exactement
connus avec un minimum d'hésitation (sauf évidemment pour quelques
synthèses théoriques multidisciplinaires. Il s'en suit que le point exact
d'avancement de la réflexion est unanimement reconnu sur un axe linéaire
orthogénétique quasi indiscuté et que l'on ne peut y ajouter que des faits ou
des idées nouvelles à partir d'observations bien établies par des méthodes
qualifiées. La sanction scientifique d'un nouveau discours est rapidement
retournée; l'expérience est répétée ailleurs: on vous donne acte ou on vous
ridiculise! Le public est étroit, il ne crie pas au jargon, celui-ci a été arrêté
et reconnu par consensus. Si l'on prend la liberté de créer un mot, un concept,il
faudra subir rapidement le jugement du prochain colloque qui l'adoptera ou
le jettera aux oubliettes. Il ne s'agit pas là de mode, d'influence, d'école ou
d'idéologie: il y a bien longtemps qu'on ne brûle plus les papiers maudits comme
du temps de Galilée et le Iyssenkisme est un cas historique bien reconnu.
Dans les sciences de l'Homme, l'affaire est plus complexe: le réglage du texte
ne répond que de très loin à un protocole scientifique, car il entre dans une
bataille pour la représentation idéologique du Maroc. Il ne faut pas le regretter,
ni s'en indigner. Il faut, je pense, prendre la chose comme elle est, comme un
constat, comme un arrangement avec lequel on doit accepter de vivre,au moins
encore pour longtemps, pour plus longtemps que nous en tout cas.
Le premier devoir est de mettre à jour le système de réglage, de codage du
texte en sciences humaines. Il ne nous échappe pas que le tour de ce problème
ne pourra réellement jamais être terminé, car c'est un jeu infini et en permanence
renouvelé que celui de la mise au point des codes en vue de leur décodage. Car
à quoi sert le réglage si non à sélectionner une sible en neutralisant les
non-sibles ? Eternel problème de la rhétorique!
Avril 1983
Paul Pascon

144
Il
TEXTES EPUISES
L'émigration des Chleuhs du Souss
les Aït-Ouadrim à Jérada(*1

Les Aï '
d C t Ouadnm forment une tribu des Chtouka-de la montagne et dépendent
dU 1 ercIe des Ait Baha, dans la région d'Agadir. Elle est située, sur le flanc
p:r;'m ontagne, au sud de la région du Souss, D'après l'enquête collective dirigée
P
e ~b~rt Montagne, (Naissance du prolétariat marocain, 1948 - 1950), on
co Ut diStinguer d ans cette reglOn
" d eux types d"" .,.
emlgratIon: une emlgratlon
T ~merçante, qui est bien connue, et qui conduit les Chleuhs des environs de
a r~,out à s'installer comme épiciers dans les grandes villes, et une émigration
Ouvnere q , .
au ' .' UI est celle de montagnards, souvent assez frustes, qUi vont occuper,
SSI bien à C b l ' ,
sp' . l" asa anca que dans les mll1es, des postes le plus souvent tres peu
eCla Ises.

trèLes Aïr OUad' nm f ont nettement partie du second groupe, bien . qu "11 s sOIent
.
est s proches
. g' h' , . . 1
,eograp Iquement, du premier. Le territOIre sur eque 1 s vivent 1'1'
des p~rtlculièrement pauvre: un relief très morcelé ne laisse à la culture que

la t
abo Cd amps malcommodes, encombrés de pierres. La pluie y est relativement
ante.' mais le terrain calcaire favorise les infiltrations profondes et empêche
im ormatlOn d'oueds ou de sources permanents; il faudrait des travaux
été~ort~nts pour forer des puits à une erande profondeur, et rien n'a encore
tout ent~ dans ce sens sur le territoire de la tribu. Les récoltes seront donc, avant
quel' tnbutaires de la bonne répartition des précipitations, et un retard de
favoquesb semal'n es peut ren d re catastrophique. une annee .qUI' s , annonçait
. tres
.
ra le La t'b . . . h
Ses . n u Vit sur son orge, ses amandiers, ses argamers, ses vac es,
moutons et ses chèvres. Les produits sont vendus sur les souks de la région.
pa~lvest ~O~jours très difficile de se faire une idée juste de la richesse ou de la
Oua;e,te d une tribu. II semble qu'on puisse affirmer cependant que les Aït
qu'il nm SO~t ~auvres si on les compare aux trihus de la plaine du Souss, mais
les s s?nt aises si on les compare aux tribus de la haute montagne voisine.
registres loca d ' b ... . f .,
qUel ux e tertl donnent des chd t res souvent tres antalslstes, et
qUe ques recoupe men s precIs nous ont montre qu on ne POUVaIt cs conSI'd'erer
t " " . 1
comme d e res 1arges approximations.
t ' ..
Tout le monde ' '. 1 . " . 'd'
de la t Vit ICI P us ou moms des prodUits retIres quotl lennement
indiq erre, et toute traduction en argent serait trompeuse. On peut seulement
[Link] revenu en produits vendus sur les souks, non compris cette part
~talre nOn chiffrable; il semble qu'une famille comprenant deux hommes,
(') B
.E.S.M. n° 62, 2< Ir. 1954.
une femme et un ou deux enfants en bas âge, dispose en moyenne de 1 ha de
terrain, 50 amandiers, 3 arganiers, 1 vache et 1 âne, et on peut évaluer grosso
modo le revenu annuel de ces biens à 30.000 F. Il a été possible d'avoir quelques
précisions dans certains cas particuliers, correspondant à des familles plutôt
au - dessus de la moyenne (tableau 1)

TABLEAU 1
Autres
Terrain Aman- Mou-
arbres Vaches Anes
(orges) diers tons
fruitiers
Famille 1 1,66 ha 260 1 1
Famille 2 3,34 60 5 1 (et 1 veau) 2
Famille 3 1,06 45 4
Famille 4 0,80 13 1
Famille 5 1,16 60 2
Famille 6 1 15 7 3
Famille 7 1,16 60 1 (et 1 veau)
Famille 8 1,16 60 2
Famille 9 3,34 60 3 2
1
La nourriture se compose principalement de pain, d'huile d'argan et de thé,
complété par du lait, des poules et des œufs avec quelques légumes; les jours
de fête, on consomme de la viande.
Le niveau de vie en tribu est, de toutes façons, beaucoup plus bas que celui
que les émigrés trouveront à la mine et on s'étonne moins, devant ces données,
de l'extrême sobriété de certains mineurs de Jérada.
Le salaire de base du mineur était, aux Charbonnages Nord - Africains, fin
1951, de 236 F par jour pour la catégorie la plus basse et de 529 F pour la sixième
catégorie, celle des meilleurs ouvriers. A ceci viennent s'ajouter des primes de
rendement qui peuvent être considérables.
Un ouvrier seul à Jérada peut - dans le cas le meilleur - gagner en un mois
presque autant que ce que les terres d'une famille rapportent en un an.
Cette disproportion entre les ressources d'un émigré et celles de celui qui reste
en tribu ne doit jamais être perdue de vue. Si on estime que le facteur
économique est celui qui est déterminant pour l'émigration, on devrait bien
plutôt s'étonner de voir encore quelqu'un en tribu. La différence des niveaux
est telle qu'on ne comprend plus pourquoi tout le monde ne se précipite pas
dans les mines, surtout quand on songe aux avantages sociaux (logement,
chauffage) qui s'ajoutent souvent au salaire direct.
L'explication de mouvements d'émigration n'est jamais facile et il faut se
garder de tout ramener à des automatismes simples. Les Ait Ouadrim occupent
le même territoire depuis très longtemps et les conditions générales de culture
n'ont guère varié depuis les temps de la dissidence. L'impression générale
cependant est que la «prospérité» de la tribu a augmenté depuis la pacification,
bien qu'il soit impossible de donner aucun chiffre qui concrétise cette
impression.
148
L~ pacification a fait cesser toutes les incursions et toutes les guérillas qui
pesaient lourdement sur l'économie des tribus. Elle a permis - et c'est
~r?balement l'élément le plus important - aux voies de communication de
~OIndre la tribu avec les grandes villes et les centres modernes de l'ensemble
hu Maroc. Maintenant, les cars et les taxis permettent la circulation
:bdomadaire entre les souks et les centres à partir desquels on peut aller partout
ou on le désire.

d' On ne Pourra, non plus, rien donner de tout à fait précis sur l'état
A~·mograp~iquede la tribu. D'après le recensement de 1936 il Yavait alors 7.051
d lt OUadnm ; d'après celui de 1951, il Y en a 8.730, soit une augmentation
e 24 010 en 15 ans, chiffre certainement un peu forcé, le recensement de 1936
~Ya?t .donné dans ces régions des résultats qu'on peut estimer au - dessous de
ha r~ahté. Le dénombrement des cartes d'alimentation en 1947 avait donné 8.290
, abltants. Ce nombre est probablement exagéré et il ne faudrait pas en conclure
~alun .accroissement plus rapide de 1936 à 1947 (1,7 % par an) ni à un
entIssement de 1947 à 1951 (1,3 % par an).
Nous Pouvons retenir que l'accroissement annuel des Aït Ouadrim est
Probablem' ~ rt1 C
t ent compns entre ces deux extremes de 1,3 % et 1,7 -/0 par an. e
aux ,d'accro'Issement est assez proche de ceux qUi. ont ete
"b ' E
0 serves en urope
~u ldebut de XIX- (entre 1920 et 1930 le taux annuel d'accroissement de la
o,07 ogne est de 1,8 %, celui de l'Espagne de 1 %, celui de la France de
070) (1).

L'accroissement démographique des Aït Oua::l ;'l1 n'est donc pas extrêmement
r

grand .et la presSIOn


. emlgratlOn. 0 n
d"emographlque seule n'exp l'Ique pas l""
POUrrait
et ' cep en ant ne que cet accroissement n'etant pas le a une mo d'f"
d d' . , l" , 1 Icatlon
c a .une mOdernisation des cultures prend une importance beaucoup plus
l'onsldérable
. que celUi. que les '
pays européens ont connu, paraIl'1
e ement a.
extension d . .
u progres techmque.
m L'émigration ne s'explique pas non plus ici par une évolution marquée des
a œUr~. La religion est étroitement respectée et la plupart des hommes font
u mOInS deux pneres
int' " chaque jour. Les éléments de mara b outIsme
. ..tont par t'le
n e~:ante, comme On le sait, des habitudes religieuses de la montagne, et on
lae fs etonne ra d onc pas de les trouver chez les Aït Ouad' nm. L a situatIOn
. , de
m~ emme est demeurée ici ce qu'elle était traditionnellement; contrairement
o eme ,à ce qui se passe dans beaucoup de tribus avoisinantes, la femme Aït
u uad:lm se cache encore devant les étrangers et elle ne manque pas de rabattre
n COIn de s ~ .
on vetement sur sa figure avant d'engager une conversatIOn.
fa Le'1'beau - f' , ' 'l
rere ou oncle se voit confier par l'emlgre '
a gerance d es a ff' aires
Inllales
en d' R' , "1" d'
. len ne permet, bien au contraire, de dire qu 1 s agit une socle . 't'e
là ecOmp~sition; la sévérité des mœurs y est entière et on ne peut trouver
Une exphcation à l'émigration.

--
se L~s explications classiques de l'émigration - si logiques soient-elles - ne
In lent donc guère satisfaisantes pour les Aït Ouadrim et nous croyons que
(I) VOir' A L
. . andry - Traité de Démographie (Payot) p. 61.

149
toute ét!;de un peu serrée d'une tribu nous mènerait aux mêmes conclusions.
Le phériiynène d'émigration est '-'Tl phénomène social global et ce n'est que très
artiflciellement qu'on isole certains facteurs. Les Aït Ouadrim ne sont en rien
un cas «typique» et leur intérêt vient justement de ce côté «ordinaire» et comme
naturel de leur émigration.
Au cours d'une enquête statistique menée en 1951 à Jérada, on trouvait 123
Ait Ouadrim travaillant à la mine. Ils formaient l'un des groupes les plus
importants d'ouvriers émigrés du Souss et venant d'une seule tribu (sept autres
tribus du Souss seulement avaient envoyé des effectifs plus considérables). 4 lTJo
des ouvriers du Sous (2) à Jérada sont des Aït Ouadrim et ressemblent en presque
tout aux ouvriers de Jérada ; s'ils se distinguent, c'est au même titre que
l'ensemble des Chleuhs du Souss, sans qu'il ait été possible de les séparer de
ces derniers. Ils se distinguent cependant par leur situation de famille: comme
tous les Chleuhs ils vivent souvent à la mine en célibataires, mais, plus
fréquemment, ils sont cependant mariés, et ils ont seulement laissé leur femme
au pays.
Bien qu'ils atteignent rarement les catégories professionnelles supérieures à
la quatrième (à Jérada, on classe Irs ouvriers en neuf catégories, la première
étant la basse), ils sont cependant, plus que les autres tribus, parmi les cadres
inférieurs et les spécialistes. Toutefois, on en licencie un nombre proportion-
nellement plus grand pour «inaptitudes» et «rnÇSUlCS disciplinaires».
Ces queiques faits sont iny rO:.~nts pour se faire une idée complète de leur
comportement professionnel, Cla'" une indication s'en dégage cependant: celle
d'ouvriers qui peuvent, en arrivant, s'adapter mal au travail, ceux qui subsistent,
par contre, ayant tendance à gravir plus rapidement les échelons (3).
Les éléments statistiques relevés à la mine sont confirmés par l'observation
directe en tribu. Nous avons pu retouver la trace de 95 émigrés, et interroger
leurs familles.
Les situation de famille était la suivante:
59 célibataires soit 62 %
14 mariés sans enfant soit 15 %
Il mariés avec 1 enfant soit 12 %
8 mariés avec 2 enfants soit 8 %
2 mariés avec 3 enfants soit 2 %
1 marié avec 4 enfants soit 1 %
Cette émigration n'est pas toujours récente; la date approximative des départs
a été la suivante (tableau II) pour les 87 émigrés pour lesquels nous avons pu
obtenir des renseignements.
(2) Nous appelons Souss la région qui comprend non seulemenl la vallée du Souss mais aussi la
montagne qui la borde en suivant les limites indiquées par M. Montagne dans la Naissance
du Prolétariat JV1arocain.
(3) L'étude des «liaisions statistiques» muntre qu'il ne s'agit que d'indications valables pour le
groupe présent actuellement à Jérada mais qu'il est impossible d'en tirer aucune loi générale
pour l'avenir. Le nombre des cas étant assez faible, aucun des «coefficients de liaison» n'atteint
une valeur caractéristique (c'est-à-dire une valeur telle qu'elle avait moins d'une chance sur
cent d'être atteinte par hasard).

150
TABLEAU II
-
Situation de famille
actuelle
Ensemble
Date de départ Célibataires Mariés
1 vant la pacification .......
D la .fin de la guerre .......
1 1
4 8 12
Depu~s au moins 5 ans ..... 9 7 16
Depu~s au moins 4 ans ..... 5 5 10
Depu~s au moins 3 ans ..... 9 4 13
epUIS au moins 2 ans . .... 11 3 14
D .
D epu~s au moins 1 an ...... 12 4 16
D epu~s au moins 6 mois .... 2 1 3
epUIS au moins 3 mois .... 1 1 2
L.-.. 54 33 87
(0 Ce,sont donc surtout des célibataires qui émigrent; les mariés partent seuls
Q n n a pu relever qu'un seul cas d'émigré étant parti avec sa femme à Jérada).
auuatorze célibat aIres
. ont pns . femme depUIs"qU'1
1s traval'11' ent a 1a mme
. ; c , est
s
un pa: , le plus souvent à l'occasion d'une permission, qu'ils sont venus chercher
e epOUse.
En résumé'
1 seul est parti avec sa femme
~8Sont partis en laissant la fe~me au foyer,
3 Sont partis célibataires
ig n et 1~ se sont mariés depuis'(3 cas douteux de mariés actuels et dont on
ore s'Ils l" .
etaIent au moment de leur premier départ).
De toutes faço l' d' 'd' ., . d"1 't' t
Célibataires mais~s, es trOIS quarts se so~: ec~ es a emlgdrer q~a~ l, s e aile?
d'êt ' ~ e quart restant, les manes qUI ont cepen ant emlgre, est om
re neghgeable.
un;'a,ttl~c?ement au village, que nous venons de voir pour le mariage, semble
rea Ite yviva n'de,
beaucoup t pour les Aït Ouadnm
" ; peno '1 y reVIennent
, d'lquement 1s . et
expe lent de l'argent.
te
PO~; n~us a signalé que 8 émigrés que l'on estime définitivement perdus
célib ta, tnbu (6 célibataires et 2 mariés sur un total de 95) ; 5 autres (3
inqu~ aIres, 2 mariés) qu'on n'a pas revus et qui n'ont plus rien envoyé
letent Un p . 1 .. . • d
long , eu, malS e cas n'est pas rare de VOIr revemr certams apres e
d'abues annees de silence. On parle d'un ouvrier revenu au pays après 10 ans
Pu Sesence' hPOur
' se maner ' et y demeurer; un autre, revenu apres . 8 ans, n ' a pas
re abltuer et est reparti définitivement.
Les Perte
La pl s Sont finalement rares (6 010 au plus) et les retours sont le cas courant.
upart
VOl' r d des émigrés rentrent au pays tous les deux ans, sans qu'on puisse
ans l"
epoque des retours - non plus que dans celle des départs - aucun

151
lien avec les moissons ni avec l'Aïd Kebir, ni généralement avec les saisons ou
les fêtes religieuses.
Les retours se font, le plus souvent, individuellement ou avec quelques rares
amis; on profite d'occasions pour la ville la plus proche, le camion d'un
fournisseur ou d'un épicier chleuh; ou, plus simplement, on prend le train en
jouant au riche pour quelques jours. Le voyage n'est du reste pas seulement
un retour au pays, on va aussi voir les amis disséminés à Rabat, à Casablanca,
à Marrakech, à Agadir; partout c'est un arrêt qui permet de se faire admirer
dans une belle jellaba neuve achetée à Oujda.
L'arrivée au pays prend toujours un peu l'allure d'une fête de retour de
l'enfant prodigue. Tout le long du chemin, du centre des Aït Baha au douar,
qu'on met parfois une journée entière à couvrir, l'émigré est invité à boire le
thé. Il est vrai qu'il rapporte des nouvelles de bien des mineurs à leur famille.
L'émigré fait ici figure d'homme de la ville, même lorsqu'au fond de son cœur
il se souvient de cruelles expériences auprès des citadins qui le considèrent plutôt
comme un paysan rude et grossier qu'on peut gruger et tromper à loisir. Ici,
c'est la revanche, et le climat d'euphorie de ces retours est probablement
responsable de bien des rêves de future émigration chez ceux qui sont restés
fidèles à leur douar.
Arrivé dans sa famille, l'émigré sort ses cadeaux, quelques vêtements pour
sa femme, un coffre de bois pour son père; en hâte on tue un animal, on moud
un peu de grain pour les galettes. «Il faut bien que mon fils garde bon souvenir
du pays», nous dit un père.
Pendant quelques jours, l'émigré rentré à"'z lui s'occupera de ses affaires,
il ajoutera une pièce à la maison ou il négociera des achats de terrains et de
troupeaux, il se peut qu'il cherche à se marier. Mais il est rare qu'il passe aU
douar tout son temps de liberté; il ne reprendra presque jamais le dur travail
des champs. Il poursuivra plutôt sa tournée parmi ses amis et connaissances
et les parents de ses camarades de la mine; il donnera ainsi à tous des nouvelles
des absents.
Ces tournées ont aussi pour but, bien souvent, d'apporter l'argent économisé
que les uns et les autres ont pu lui confier. Bien que cette coutume soit très
connue, il est pratiquement impossible d'obtenir des précisions sur le montant
des sommes ainsi transportées chaque année de Jérada aux Ait Ouadrim. TouS
les recoupements indiquent qu'elles sont relativement modestes et c'est aussi
l'impression qui se dégage de l'étude des émissions de mandats. Généralement,
et nous nous rallions à cette opinion recueillie sur place, on estime que le total
des sommes remises de la main à la main est égal au total des mandats expédiés.
Ceux-ci, en 1951 et 1952, ont été d'environ 500.000 F par an; il y aurait donc
eu aussi environ 500.000 F apportés chaque année directement de la mine.
L'argent expédié par mandat peut être plus facilement suivi.
Du 2 mars 1951 au 31 juillet 1952, le bureau des Ait Baha a reçu 684.000 f
venant de Jérada.
Du 1er août 1952 au 19 mars 1953, le bureau des Aït Baha a reçu 462.300 f
venant de Jérada.
152
En deux ans, de mars 1951 à mars 1953, cela aura fait 1.146.900 F. Ces
mandats ont été expédiés à 59 destinataires, dont :
32 ont reçu 1 seul mandat en 2 ans
Il » 2 mandats »
5 » 3» »
4 » 4» »
3 » 5» »
1 » 6» »
1 » 7» »
2 » 15» »
<?~, voit que les expéditions régulières d'argent sont extrêmement rares. La
:oItIe seulement des émigrés a expédié de l'argent en 1952 et 1953, et bien moins
u qUart a envoyé plus d'un mandat en 2 ans.
Les 32 destinataires qui n'ont reçu d'argent qu'une fois en deux ans ont,
en,m?yenne, eu un mandat de 6.100 F ce qui correspond tout de même à peu
pres a un «treizième mois», étant donné le niveau très faible du revenu de la
propr' 't' .
le e agncole dont nous avons parlé plus haut.
QUelques destinataires - en tout petit nombre - reçoivent cependant des
sommes qui sont loin d'être négligeables. C'est ainsi que quatre d'entre eux
Ont reçu en moyenne plus de 5.
Ont 000 F par,mois' et que les deux plus favorisés
reçu en moyenne, l'un 7.000 F, l'autre presque 10.000 F par mois.
, 111 faut d'ailleurs remarquer qu'il n'est pas possible de ramener ces mandats
~. eUr expéditeur. On ne sait donc pas, en particulier, si les sommes importantes
~.- dessus ne correspondent pas plutôt aux expéditions d'un commerçant des
t Baha installé à Jérada. Nous retiendrons donc surtout le chiffre des 32
mandats expédiés une seule fois en 2 ans, et nous croyons que nous pouvons
~~nclure que la richesse apportée aux Aït Baha par les émigrés aux mines de
derada est extrêmement faible. Cetaines familles n'auront retiré du départ d'un
es leurs qu'une somme dérisoire de 3.000 F en deux ans.
Il ne faut pas non plus oublier que les mandats dont nous parlons ici englobent
~~ux expédiés à toutes les tribus dépendant des Aït Baha, soit Il tribus comptant
s ~ .467 hommes. Les seuls Aït Ouadrim, avec leurs 7.051 hommes, ont donc
durer:ne?t reçu beaucoup moins d'argent. On peut estimer que les trois quarts
es emlgrés n'ont jamais envoyé d'argent à la tribu par mandat.
d .Nous aVons cherché si les mandats étaient expédiés à des dates bien
eterminées . . . . 1 . .
a ' malS nous n'avons trouvé aucune lIaIson, nI avec es saIsons, nI
dVec les jours de paye. L'Aïd el Kebir, seul, se manifeste par une augmentation
~Ontant moyen des mandats mais sans que la somme globale envoyée à
1autnbu s 't l ' .
01 P us forte à cette époque, ni le nombre des mandats. NI sur les
~uses. de l'émigration, ni sur les bienfaits économiques de celle-ci, les Aït
uadnm ne viennent confirmer les idées reçues et les constructions de l'esprit.
ct Nous
1 . avo ns essaye' d ' ,
e penetrer un peu plus avant d ans l' OpInIOn
.. " 1e
genera
e a tnbu vis-à-vis de l'émigration. Que pensent les parents de l'émigré? Dans

153
quelle atmosphère les départs viennent-ils s'inscrire? Après avoir interrogé près
de cent familles, et après avoir laissé parler à cœur ouvert les hommes réunis
autour des traditionnels verres de thé, nous croyons pouvoir dire que
l'émigration est considérée comme une chose naturelle, mais que les départs
définitifs ne sont pas bien acceptés. Pour le village, il ne peut être question
que d'un séjour plus ou moins prolongé au loin; un certain mirage de ia ville,
de sa richesse et de ses plaisirs est entretenu par ceux qui reviennent. On parle
beaucoup, les contes naissent; dans l'imagination d'un jeune homme, ou parfois
même d'un père de famille, le rêve se forme de partir. Il n'y aura pas de grand
déchirement, on se quitte tout naturellement; le plus souvent d'ailleurs, le
partant sait qui il va retrouver à Jérada, à Khouribga ou à Casablanca; il profite
souvent des connaissances d'un ancien émigré et il part avec lui à la fin de son
congé. Au centre minier ou à la ville, il sera tout d'abord, avant d'avoir trouvé
du travail, pris en charge pas ses contribules. En tout cela, et nous voudrions
encore insister là-dessus, rien que de simple, de naturel. La vie est ainsi faite;
l'émigration, comme le travail des champs, comme la présence du caïd ou du
contrôleur civil, comme la sécheresse désastreuse, fait partie des habitudes qui
sont complètement acceptées. On n'a pas conscience qu'on cherche à échapper
à une tutelle familiale ou administrative, ni à une trop grande pénurie; on est
beaucoup plus attiré que repoussé et nous dirions volontiers que c'est l'image
de la mine ou de la ville qui est la principale responsable de départs que l'on
ne pense jamais devoir être définitifs.
Mais le souci des parents pour les émigrés est aussi un élément bien
remarquable et l'inquiétude qui se manifeste dès qu'on peut croire qu'un émigré
ne reviendra plus.
C'est bien, croyons-nous, ce qui ressort des visites que nous avons faites.
Les cas particuliers que nous donnons ici, pour terminer, peuvent être considérés
à cet égard comme assez significatifs.
Cas nO 1. - Ahmed.
Il s'agit du premier homme de la tribu à être entré à Jérada. Il était parti,
non par nécessité, mais pour voyager et connaître le monde avant de se marier.
Après un séjour à Casablanca, il est allé en Tunisie, puis à Jérada où il est
depuis neuf ans. Il a conservé de très bonnes relations avec sa famille; trois
de ses frères cultivent un patrimoine assez important pour que cette famille
soit l'une des plus riches du douar. Il revient régulièrement en permission et
il envoie périodiquement de l'argent. Il s'est marié mais n'a pas d'enfant.
Cas n° 2. - Mohammed.
Il est parti avec sa femme, il y a cinq ans. Celle-ci étant morte, il est revenu
au pays prendre une autre femme qu'il a aussi emmenée à Jérada. Il revient
rarement au pays, mais quand il le fait, c'est avec sa femme. Ses attaches avec
la tribu sont purement sentimentales.
Cas nO 3. - M'Hamed.
Il appartient à une famille pauvre. Le père laissa à sa mort, sa femme, deux
filles et deux fils. L'un des fils s'occupe des biens familiaux; l'autre, M'hamed,
154
é~igre. Depuis sept ans, il est à Jérada " il est resté célibataire et il revient assez
re gu r'
lerement au pays en y apportant de l'argent.
Cas nO 4. - Ahmed ,
et
Cas nO 5. - M'Hamed.
Ahmed, le cadet, est parti à Jérada il y a trois ans, et n'est revenu qu'une
seule fois. M'Hamed était déjà à la mine depuis longtemps. Ils ont laissé au
r~yS leurs sœurs; un beau - frère s'occupe des biens de la famille. Les deux
re~es - encore célibataires _ sont partis pour vivre plus largement. Mais on
~~ere qu'il reviendront un jour se marier et se fixer à nouveau dans la tribu.
1 Hamed a quitté une fois la mine; il avait mis de côté environ 30.000 F avec
es~uels il est revenu acheter un peu de terre ; il a aussi réparé et agrandi la
;alson familiale qui a un aspect meilleur que toutes celles du douar. Les envois
argent sont assez réguliers mais ne dépassent jamais 5.000 F.
Cas nO 6 . - Brahlm .
,
et
Cas nO 7
. - Abdallah.
r' Le.~adet, célibataire, est parti il y a quatre ans à Jérada et a envoyé assez
. eguhe~ement des mandats; mais le vieux père, inquiet de ne jamais voir son
~un~ [Link] revenir en permission, lui a envoyé son frère aîné pour le faire rentrer.
"1 elul-cl, bien que marié et ayant deux enfants, a préféré rester à la mine où
l, est depuis un an. C'est le vieux père qui reçoit maintenant l'argent et qui
s occupe de sa bru et des biens de la famille.
Cas nO 8
. - Brahim.
·Parti depuis un an et demi, il a laissé au pays son père et son frère. Celui-ci
declare qu"1 1 Ira , a,
. remplacer son frere ' dans un an envIron.
la mille . D e l' argen t
est rég u1"lerement' envoyé.

Cas nO 9. - Addi.
:~rti depuis sept ans, il est resté célibataire. Il a laissé son père et deux frères
q~1 s occupent des champs familiaux assez fertiles et assez importants pour faire
~I~re [Link] toute la famille.
Au début, Addi, qui a travail.lé en Alg~ri~ et
, hounbga avant d'aBer à Jérada envoyait de l'argent et venaIt en permIssIon
regulièreme n. '. plus nen
t Comme II. n'envoyaIt . d epUlS
.trOIs
. ans, un d e ses f reres
'
est Venu lui rendre visite à Jérada, mais il l'a trouvé en «pleine débauche,
~angeant la nuit ce qu'il gagnait le jour». Le père juge sévèrement cette attitude
~ Veut garder les deux fils qui lui restent à la maison; il déplore le départ inutile
e Addi ; l'émigration ne devrait, à ses yeux, toucher que les familles misérables.
Cas nO 10. _ H'med.

à :~en ~ue marié et ayant un enfant, il est parti il y a trois ans et a travaillé
n Ounbga, en Algérie et à Jérada ; il n'a jamais donné directement de ses
c~uveBes et n'a jamais envoyé d'argent. Sa femme vit misérablemeent d'un
amp exigu et de la générosité du douar.

155
Cas nO 11. - Mohammed.
Célibataire, il est parti depuis cinq ans. Il est revenu régulièrement en
permission et il envoie de l'argent. Comme on ne l'avait plus revu depuis un
an et demi, son père est allé lui rendre visite à Jérada. Il raconte que la vie
ne lui a pas semblé aussi agréable qu'au Souss, surtout parce qu'on ne peut
jamais s'arrêter de travailler. Mais il a trouvé les logements corrects et il est
au fond satisfait de voir son fils à la mine.
Cas nO 12. - Houçine.
Il est parti il y a dix ans et n'a pas donné signe de vie pendant très longtemps;
puis, il y a deux ans, il est revenu au village pour y prendre femme; depuis,
il lui envoie de l'argent et vient la voir régulièrement. Bien que son père lui
ait laissé des biens qui lui permettraient de vivre largement en tribu, il n'a pas
l'intention de s'y fixer définitivement, il préfère la ville. Au cours de sa longue
absence, il a été jusqu'en France.
Paul P ASCON et Jean-Paul TRYSTRAM
Aït Baha - Casablanca - Paris
Avril 1953 - Mai 1954

156
Les villages miniers de la région
de Khouribga

Par G. LAZAREV et P. PASCON

l' ,L'exploitation des gisements de phosphate des Oulad - Abdoun a déterminé


etablissement d'agglomérations originales: les «villages miniers».
hCltte forme de groupement n'est pas le fait exclusif de l'exploitation du
~ osphate de Khouribga. Dans tous les centres d'extraction de minerai du
EI~roc, i~ en :xiste de semblables. Rappelons seulement les. p,lus importants:
(S ::~umet a Jerada (Charbonnages nord - africains), Imml, Bou - Tazoult
L o~lete anonyme chérifienne d'études minières), Bou - Beker (Zellidja),
OUI~ - Gentil (Office chérifien des phosphates) (1), Touissit (Compagnie royale
~~unenne des mines), Bou - Azzer et Graara (Omnium nord - africain),
Il - Amar, Amar, Tiouihe, Bou _ Arfa, etc...

C~pendant les «villages miniers» de Khouribga présentent certaines


partIcularit'es qUI'1 es d'Istmguent
, ,'"
nettement des agglomeratIOns ouvneres d es
autres mines:

al -le chiffre de l'effectif ouvrier tout d'abord: 10 500 salariés à Khouribga,


5 ~rs que le centre d'El - Aouinet, qui vient en second rang n'en rassemble que
70 et Louis - Gentil, en troisième rang, 2 800 seulement;
l' - la pluralité des agglomérations: alors que, dans tous les autres centres,
agglomération ouvrière est unique et intégrée, comme quartier, à la ville du
centre
d min'
. 1er lUI' - même, Khouribga est le seul centre (avec LOUIS
, - G entI'1) qUI,
l'0nne heu à des points de regroupement d'ouvriers multiples et distincts de
agglome'ratl'o n mlmere " 1e ;
' " pnnclpa

- l'autonomie morphologique des agglomérations ouvrières : chaque


agglomérat'
o Ion, a la différence de celles des autres centres mmlers, d onne l'leu
0 "

a Une croissance autonome, prouvée par l'extension de «bidonvilles» formés


autour d '
es POInts d'agglomérations.
éV~~:ont ces c~aractères distinctifs que la présente étu~e v~udroait m~t,tr~ .en
g' ce. En meme temps elle voudrait apporter sa contnbutIOn a la defmltIon
e?graphique de cette forme d'agglomération, préciser si nous sommes en
P
d'resence de groupements temporaires, de cités - dortOIrs,
' de quartIers
'b '
ur ams
eCentralise's
l' , d' '. , ' 1 1 ' .
,umtes urbames autonomes ou de VI ages, apprecler en III f'
_ onentat'
_ Ion d e leur evolutIOn.
. ,
(I)D
le
d:nsh corps de cette note on emploiera l'abréviation O.C,P, ou l'Office pour l'Office chérifien
s p osphates,

157
LA TERMINOLOGIE ET LES CONTRADICTIONS

«Village minier» est l'expression localement usitée pour désigner tant les
agglomérations distinctes de Khouribga, Bou - Lanouar, Bou - lniba, Hattane,
que celle du Séchage, qui, distincte administrativement du centre de Khouribga,
n'en ressemble pas moins à une banlieue de cette ville. «Village minier» désigne
à l'origine la «cité» construite par l'O.C.P. pour loger ses ouvriers.
Administrativement cette expression désigne toujours la «cité» alors que les
concentrations périphériques sont désignées comme «les douars». Mais, par
extension, c'est l'expression «village» qui prévaut pour désigner l'ensemble de
l'agglomération aussi bien dans le langage courant que dans la terminologie
officielle du ministère de l'Intérieur.
Ces villages ont été conçus par l'O.C.P. comme des «cités» décentralisées
destinées au logement des ouvriers. Aussi, pris dans cette stricte acception, les
villages miniers ne sont que des secteurs particuliers de l'entreprise d'extraction
du phosphate: ce sont des dortoirs ouvriers, partie intégrante de l'exploitation
au même titre que les «recettes» ou que l'infrastructure de la mine.
En même temps, divers caractères tendent à leur conférer un statut d'unités
autonomes, un statut de collectivités réelles au même titre qu'un village ou
qu'une petite agglomération urbaine.
Les caractères qui tendent à les distinguer comme des noyaux urbains
originaux sont :
- la morphologie urbaine spécifique: pluralité des quartiers et des formes
d'habitats - développement de secteurs étrangers à l'entreprise - formes
autonomes de l'urbanisation;
- les relations économiques diversifiées qui échappent au contrôle de
l'entreprise et tendent à conférer aux villages miniers un dynamisme économique
propre.
Les caractères qui tendent aussi à individualiser un groupement humain
spécifique de ces noyaux urbains et qui dépassent largement le cadre de la
collectivité ouvrière sont:
- la formation d'une vie collective originale, d'un groupement social
autonome, désormais lié à ce nouveau cadre.
Cependant l'autonomie des villages miniers se heurte à une double série de
contraintes. Créés par la mine et vivant d'elle principalement, les villages miniers
demeurent dépendants de l'extraction du minerai autant que de l'organisation
propre de l'entreprise. Par ailleurs, 'éléments allogènes dans un milieu rural qui
ne les appelle pas, les villages miniers peuvent - ils échapper à l'avenir du
gisement? Il y a là une seconde contradiction avec la tendance à l'autonomie.
Ces tendances diverses se résolvent en conflits de nature différente: conflit
entre la pérennité des villages et la précarité de l'exploitation minière; conflit
entre les tendances à l'autonomie et les liens quasi - institutionnels qui unissent
les villages à l'administration de l'entreprise; conflit entre le milieu rural et

158
les villages miniers. Et si certaines contraintes demeurent encore comme une
lourde hypothèque (notamment celles liées à l'extraction même du phosphate)
~:autres se transforment grâce aux complémentarités économiques, à
1 Intég:ation au milieu, à la lutte syndicale, etc ... , et laissent apparaître des
caracteres certains de noyaux de peuplement spécifiques et autonomes.
. Ces Contradictions, brossées ici à grands traits, sont déterminantes et sont
a la base même de l'évolution des villages miniers. Aussi cette étude n'a - t - elle
pu, pour décrire ces agglomérations et rendre compte de leur réalité,.adopter
Une ap proc he «statique»,
. se contenter d'une photograp h'le d e l
a ' .
situatIOn
actuelle: elle a dû prendre en considération la dynamique profonde engendrée
P~r ces contradictions que nous venons de noter. D'où une approche plus
~Istorique, tendant à montrer le processus de formation qui seule explique la
Situation actuelle ainsi que son avenir.

I. L'IMPLANTAnON DES NOYAUX DE PEUPLEMENT

1. L'IMPLANTATION DES INSTALLATIONS


duLorsque l'Office chérifien des phosphates dé[Link] de procéder à l'e~traction
1 phosphate de chaux dans la région de Khounbga autour des annees 1920,
~ plateau dit des Ouled - Abdoun était peu peuplé. Les deux tribus des
ulad - Bahr - Kbar et Oulad - Bahr - Srhar qui formaient le cercle de

fig. 1. Le gisement du Centre de Khouribga.

159
Khouribga avaient un genre de vie semi - nomade. Ces pasteurs éleveurs de
petit bétail menaient leurs troupeaux des Gaadas - des - Abdoun, herbeuses
au printemps, vers les forêts Smaala et Bni - Zemmour, plus fraîches en été.
Hors la petite plaine des Gouffaf, l'ensemble des territoires de ces deux tribus,
était faiblement cultivé.
A cette époque, 5 010 de la population seulement étaient «agglomérés» au
sens des recensements, statistiques. Les pasteurs aisés vivaient sous des tentes
en poils de chèvres, les autres s'abritant sous des tentes en palmier nain. Les
lieux - dits Khouribga et Bou - Lanouar ne se signalaient que par quelques
maisons en dur autour d'un puits et d'un marabout.
Les renseignements démographiques sur cette zone ne sont pas très détaillés
dans le recensement de 1926 ; mais en 1936, soit déjà treize ans après
l'installation de la première cité ouvrière, les recensements de l'habitat sur le
plateau des Abdoun, faits à l'occasion du recensement de la population, donnent
une bonne idée du caractère nomade de l'habitat. On comptait en effet

.J'V'" 6

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_ Rd.
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• Rmlk fIIflplo4o_

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Pt7""J~""""'JOf/!jfllW' Situation des agglomérations-Habitat rural


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1,;",;;"fl1Hh.....;.;!J<v;..'_""... ,.~.~~~~~ ~ fl.U" 1/" 1

maisons ou baraques. 413 soit 5 % du total


noualas 1 101 soit 15 % du total
tentes 5 937 soit 80 % du total
et une population agglomérée de 10 % environ. L'installation de l'O.C.P. se
fit donc dans la région de Khouribga sur un espace ne présentant aucune
implantation humaine stable et qui ne possédait aucune artère de circulation
importante, aucune infrastructure pouvant peser dans les décisions des
ingénieurs de l'Office pour construire ici ou là des cités ouvrières.

160
S'il nous a paru important de signaler le caractère mobile et temporaire du
ieuPle~ent du plateau des Abdoun en 1920, c'est pour mieux faire apparaître
~s ,motIfs techniques et socio - politiques qui ont présidé à l'implantation des
CItes.

AUjourd'hui, on ne aurait expliquer le peuplement de la région de Khouribga


~ans partir du gisement de phosphate dont il dépend étroitement, et du système
1e SOn extraction. Sur le gisement lui - même nous ne dirons rien et renverrons
e lecteur aux autres articles de H Salvan et J. Le Coz qui donnent tous les
~enseignements techniques nécess~ires. Nous dirons toutefois quelques mots
u système d'extraction, tant les villages miniers y paraissent liés.
d'fL:importance du gisement, de la production envisagée pour l'avenir et les
/ ferences stratigraphiques ont conduit les techniciens de l'Office à décider
HInstallation de trois centres d'extraction : Recette 1 - II, Recette
. fattane - Grouni, Recette VI. Ces centres d'extraction se signalent par une
III rastructu
l ' re e'l'ementmre
. comprenant: des descenderies (rampes) pour attem. d re
~ lllVeau de la couche, des avancements (galeries) pour les affleurements, un
reseau de . h h 'd
e ' VOIes pour wagonnets, une aire de stockage du phosp ate uml e
~ eventuellement des stériles, un atelier de réparation mécanique et des bureaux.
es. recettes (ou centres d'extraction) ont parfois changé de lieu d'implantation
~als .s~ns jamais s'éloigner de plus de 5 km de l'emplacement primitif situé
mIlIeu des gisements.
l(hOut~e les recettes mises en place pour extraire le phosphate, le centre de
. Ounbga dut être implanté pour conditionner et exporter les produits. Cette
Illstallatio ' " ,
elle d . n necessItalt une mfrastructure plus lourde que celle des recet~~s ;
evaIt, POur des raisons techniques, être située hors de la zone phosphatlere.
E n effet l' l' . d .
j ,exp OltatlOn du gisement entraîne des défoncements e terrams
,usqlu'en surface. C'est autour de l'installation de séchage que s'établirent
ega ement l' d " . . 1 d . "
et a mlmstratlOn de l'entrepnse et l'ensemb e es servIces generaux
teChniques.

d e'tCette
er . localisation
. en quatre centres d'activité , trois recettes et le séchage - ne
p . mInaIt pas nécessairement une implantation résidentielle en ces quatre
OInts. Plusieurs 1 . . ~ .,
so utlOns pouvaIent etre envlsagees
t - créer une agglomération hors de ces quatre centres d'activité pour y loger
eOUte
t · la mai n - d' œuvre. C'est la solution adoptée plus tard pour S'd'
1 1 -
D aoUl.
qUI
tr ansp'est envisagée, avec
. d'autres , pour Meraa - el - Arech. Elle nécessite un
art Important de main - d'œuvre.
la -IC~éer une agglomération autour de chacun de ces centres d'activité. C'est
sa ut IOn adoptée pour le séchage et l'administration.
la -Icr~er une agglomération proche de 'chacun de ces centres d'activité. C'est
sa utIon adoptée pour les recettes.
En d'f .
tech . e Inltive, la dernière solution a été retenue à partir d'arguments
nIques, Sociaux et politiques.
un~rg~me?ts techniques d'abord, les ingénieurs n'envisageaient pas en 1920
mecanlsation poussée de l'extraction. Au contraire, la main - d'œuvre fruste

161
et sans qualification professionnelle, à laquelle ils allaient faire appel, ne pouvait
conduire une exploitation moderne. On était donc réduit à réunir dans les
recettes, pendant la durée du travail, un grand nombre d'ouvriers par tonne
extraite. Le transport de ces ouvriers, si leur lieu d'habitation était éloigné, aurait
entraîné un accroissement sensible du prix de revient de la tonne. On envisagea
donc de loger les ouvriers près des lieux d'extraction. Pour les raisons exposées
plus haut à propos du séchage, il fallait installer les cités hors du gisement de
phosphate.
Arguments politiques également, car la présence d'une masse de salariés
autour du lieu de travail pouvait faire redouter, lors de mouvements sociaux,
des actes coûteux pour l'entreprise, des difficultés pour protéger les installations
et la production. On envisagea alors d'éloigner quelque peu les cités ouvrières
des lieux de travail.
Arguments sociaux enfin, car l'entreprise ne voulant ni introduire les frais
de transport des ouvriers dans le prix de revient de la tonne extraite, ni avoir
à redouter la pression du milieu résidentiel sur le milieu de travail, il fallut
envisager l'emplacement des villages de telle sorte que ceux - ci soient le plus
éloignés possible des recettes, à des distances telles cependant que les ouvriers
puissent se rendre à leur travail à pied ou à bicyclette, prenant le transport à
leur charge.
Ainsi sont nés les lieux - dits Bou - Lanouar, Hattane et Bou - J niba, dans
des thalwegs ou des éminences situés hors du gisement, à une distance de 2
à 4 km des recettes.
Pour la cité du séchage, on a raisonné d'une manière différente. Du point
de vue rentabilité, la solution du transport d'un lieu éloigné a été écartée comme
pour les recettes. Mais il semble que la plus grande technicité du personnel
nécessaire aux opérations du conditionnement et sa division en un grand nombre
de statuts et de métiers n'ont pas fait craindre la pression d'une masse hétérogène
de salariés sur le milieu du travail. En outre, les installations de séchage passent
pour avoir une durée d'utilisation bien supérieure à celle des recettes. La cité
ouvrière du «séchage» a donc été implantée à proximité immédiate du lieu de
travail, très près même, puisque les cheminées des fours déversent sur le quartier
des tonnes de poussière chaque année.

2. L'IMPLANTATION DE LA MAIN - D'OEUVRE

Au début de l'installation de l'Office, il n'existait pas de main - d'œuvre


ayant la pratique de l'extraction du phosphate, de même qu'il n'existait pas
de main - d'œuvre minière au Maroc à l'époque où on commençait justement
à exploiter ces gisements miniers. Notons simplement qu'à Oued - Zem quelques
tâcherons avaient ouvert des chantiers d'extraction de phosphate en sous -
cavage aux affleurements du plateau, et utilisaient le phosphate pulvérulent,
comme matière de construction et, paraît - il, comme produits médicamenteux.
Cette exploitation artisanale menée selon la méthode des «chambres et piliers»
employait une dizaine de manœuvres.

162
L'Office dut donc faire un appel de main - d'œuvre, A cette époque, ce n'était
~ta~ chos~ facile. Les premiers ouvriers qui creusèrent les tranchées de recherche
P et PUIts furent recrutés à partir des touiza - prestations en travail, fournies
dar a p~pulation locale. La contribution forcée s'élevait alors à quatre journées
Pe travaIl par an et par homme et les paysans aisés payaient les plus pauvres
, OUr travailler à leur place. Cette forme d'impôt était évidemment très
Impopul '
att' ,aire et la nature du travail trop nouvelle pour ces pasteurs; les défections
A' elgnalent la moitié et même les deux tiers de l'effectif de manœuvres prescrits,
n,JOutons que ces prestataires n'abandonnaient en rien leur genre de vie; leur
f~veau de consommation ne leur permettait donc pas de fournir un travail de
à ~ce [Link]é. Pour pallier l'instabilité des ouvriers locaux, l'Office eut recours
pé ~ m~1D d'œuvre pénitentiaire. C'est alors que furent construits deux
ac;Itelnciers, un à Bou - Lanouar, l'autre à Bou - Jniba, au centre des villages
pe Uels' Ces d eux pemtenclers
'" ont formé les d eux noyaux ongme " 1s d u
abupan deme~t. En effet, les premiers ouvriers levés par touiza n'avaient pas
les , onne leurs tentes, mais à partir de 1923, date de création des pénitenciers,
vo' mm eUrs vinrent de plus en plus fixer leurs tentes puis élevèrent leurs noualas,
1re leUrs b
araques, autour des pénitenciers.
L'
pho a~gmentation de l'extraction, consécutive à l'expansion de la vente de
qUa;Pf' at: dans le monde, créa des besoins en main - d'œuvre de meilleure
" ,a d'autres motIfs
Ii faU1 ICatIon et 0 b elssant , pour prodUIre 'que l '
a contramte.
dans ~t re,c~uter des ouvriers un peu partout, dans le voisinage d'abord, puis
plus es reglOns sous - développées où sévissait une pression démographique
adm,g~ande. Tout naturellement l'Office en vint à demander aux autorités
de lllistratives de s t erntOlres
" d u Sud marocam ' d 'encourager une emigratlOn
" ,
pa;ar.~n~ vers le centre de Khouribga. Mieux, ces encouragements ne suffisant
ouv~' ~fI~e entreprit des tournées de recrutement au cours desquelles les
Iers etaient e ' " . l '
sUsce 'b ngages, attIres par de nombreux avantages SOCIaux et un sa aIre
main ~t~,le de [Link] vivre leur famille au pays natal. Pour retenir cette
blocs d'h œ~vr~ lomtaine appelée chleuh à l'époque, l'O.C.P. construisit des
qUe abitatlOn d'Une pièce destinés aux ouvriers célibataires, Il va sans dire
de boCes nOUveaux' mmeurs avalent , une b '"
Ien '
pletre tra d'ItlOn.
. Venus pour f aIre
'
quitta~nes payes dont plus de la moitié du montant était envoyée au pays, ils
pécul Ie~t sans regret l'entreprise dès qu'un petit pécule était constitué. Ce
anim e, Ils le transformaient, rentrés chez eux, en terre de culture,' arbres ou
cé1ib:tU~ de rapport. Vers 1935, les ouvriers lointains étaient pratiquement tous
rentr .aIres et re st aIent
' en moyenne deux annees , a. Kh oun'b ga; apres . qUOI' 1'1 S
aIent chez eux et oubliaient totalement la mine.
eu;es OUvriers locaux déjà étaient plus stables, bien que grand nombre d'entre
démoconse~vassent des activités rurales annexes. Mais la croissance
graphiqu " ,
déJ'a' e reglonale, l'appropriation et la mise en culture des terres aVaient
avant la d .. ,
de la erruere guerre, bouleversé considérablement les structures SOCIales
relati campagne. Entre l'état de khammès et celui d'ouvrier au revenu
POUr ~[Link] élevé, le paysan pauvre du Tadla ne pouvait pas hésiter; il optait
instab'~' ~me. Mais cette catégorie de travaileurs gardait encore une certaine
lIte: la demande de main - d'œuvre du secteur traditionnel aux moissons

163
et aux labours était si forte que l'Office dut tolérer, à ces périodes de l'année,
un fort absentéisme. Et jusque vers 1946 l'ensemble des salariés de l'Office
conserva de puissantes attaches rurales.
La guerre et la baisse de la production, donc les licenciements, marquèrent
profondément l'histoire du peuplement ouvrier de la région de Khouribga. Au
sortir de la guerre, en effet, il fallut reconstituer entièrement le personnel ouvrier
de l'Office : de nouveau l'on rouvrit les pénitenciers et l'on entreprit des
campagnes de recrutement. 1
Cette grande période d'instabilité de la main - d'œuvre peut ainsi se résumer:

- de 1922 à 1930 l'Office renouvelait plus de deux fois son personnel chaque
année.
- de 1931 à 1941 l'Office a renouvelé un tiers de son effectif chaque année.
- de 1942 à 1944 l'Office a renouvelé son personnel chaque année.

3. LA FORMATION DU MILIEU SOCIAL

Durant la première période d'implantation, les ouvriers recrutés localement


ne furent, en général, pas logés par l'Office; ils installèrent leurs tentes oU
leurs noualas autour des points d'eau que l'O.C.P. avait ouverts à
Bou - Lanouar et Bou - Jniba ou restaient à une faible distance des recettes.
Il ne pouvait en être de même des ouvriers recrutés dans les régions éloignées.
Pour eux furent établies des installations sociales, d'abord rudimentaires, puis
de plus en plus complètes pour les retenir à la mine. Ces ouvriers lointains étaient
considérés comme célibataires. En effet, ceux qui ne l'étaient pas en réalité,
gardaient trop d'attaches avec le milieu rural et la famille patriarcale pour
envisager une émigration de leur ménage. En outre, l'office se satisfaisait de
cette situation en y trouvant des raisons pour ne pas grever le budget social
par des immobilisations considérables. Bref, mariés ou pas, les ouvriers vivaient
en célibataires dans des chambrées d'une pièce pour quatre ou cinq camarades.
C'est dans ce contexte que s'est formé le premier milieu social des villages.
Ses bases étaient le célibat et l'institution des «garçounas». Cette dernière
s'explique par le rythme particulier de la vie de mineur. Le mineur dont la
journée est longue et pénible, transport compris, n'a ni le temps ni le courage
de faire sa lessive et préparer ses repas en rentrant du travail. En l'absence de
femmes légitimes et de cadres familiaux, les camarades eurent recours à des
domestiques féminins, des servantes qu'ils appelèrent curieusement
«garçounas». Cette institution et la tolérance de l'Office à son égard, imprimè-
rent aux agglomérations un visage bien particulier; autour du pénitencier, des
blocs surpeuplés ayant une structure démographique étonnante : pas de
vieillards, pas d'enfants, très peu de femmes. En même temps, dans ces villages
en formation, s'ébauchait une forme essentielle d'organisation qui devait peser
sur toute l'évolution des agglomérations minières: le dirigisme de l'Office.
La description de la phase d'implantation des noyaux de peuplement montre
que, pendant cette période, l'entreprise avait tous les pouvoirs et toutes leS

164
~~~ponsabilités ; elle était l'unique facteur d'intervention, et les phénomènes
d,Installation autonomes, spontanés - c'est - à - dire réalisés sous la pression
un grand nombre de causes complexes agissant sur des individus dispersés _
ont eu très peu d'importance comparés aux décisions de l'Office.

II. LA NAISSANCE DE L'AGGLOMERATION MINIERE

,~~ terme de ces premières étapes se crée ce que nous appelons l'agglomération
~lfuere et les simples noyaux de peuplement se transforment en unités possédant
eUr propre personnalité à la fois géographique et sociologique. Cette
~erSonnalité, nous allons la trouver dans la morphologie originale des villages,
. les don n ees
ans ' d emographlques,
' . dans les re 1atIons
. . 1es et'economlques
SOCIa .
qUI Vont s'e't a bl'Ir entre les dlfferentes
. , " . f ' Il
categones SOCIO - pro esSIOnne es.
h Ces. disrInctIons
. font découvrir le profond dynamisme de ce nouveau ml'1'leu
U~aIn qui,
.Integrée . parti du village - dortoir , parvient [r constituer une collectivité
a un nouveau sol, à un nouveau cadre social.

1. LA MORPHOLOGIE DE L'AGGLOMERA TION

Les zones d'urbanisation

pr L~ li~~ d'implantation des agglomérations minières a été déterminé par la


°rX1mlte du lieu de trava;] C'~lui _ ci n'est pas définitivement situé; il se déplace
au Ur et . l'
d . a mesure de l'épuisement des recettes. Pour Bou - Laounar, le leu
e travaIl s' t d' 1 1 '
dé l ' es ep acé de la recette 1 vers la recette 2 ; pour Hatane, 1 s est
d/ a~e de la recette Hatane vers la recette Grouni. Aussi le lieu d'implantation
dé s 1VIllages
. a - t - 1'1 ete
' , presque d'efIlll
. . comme 1e centre d e l" aIre ou. se
Copd~c~ralent les recettes prévues pour l'exploitation de chaque gisement. Cette
il n I~I~n limite beaucoup les possibilités de recherche du site et le plus souvent
l'i ar ete nécessaire de créer une infrastructure qui a relié les villages à
n rastructu " f' .
élOlgnée.
' re generale de la région ' ou d'y amener une eau par OlS tres

de ~e Point de départ de l'agglomération minière est donc une concentration


dé .ogements POur ouvriers que l'O.C.P. désigne comme village et que nous
Signerons po ,. . , , 1 b lit
de . , ur eVIter une confusion avec le VIllage, ulllte go a e, par e erme
Un cite miniè re. est un terme couramment employe, en ur b
C' '
alllsme pour d'eSlgner
.
d' groupe de constructions dans l'agglomération relevant d'un même plan
ensemble. . , '
ad ' . ,aSSurant lUi - même quelques fonctIOns economlques ou
mInlstrativ . . 1 L .,
ro es, parfOIs habité par un même groupe professIOnne. es CItes
rment une unité de domiciliation, non une unité politique et administrative.
Autour
Celi . de ces CItes
" .
mlllières se développent des zones d e sateIl'' ltIsa t'IOn.
es - Cl Sont de type urbain ou rural.
Les zones de sateIl't'' .
1 IsattOn urbame

un;lies pro~itentde l'infrastructure des cités; une partie de la population est


POpulation ouvrière qui s'agglomère naturellement au premier groupement

165
ouvrier; une population particulière vient assurer des fonctions secondaires
et tertiaires insuffisamment développées dans les cités minières.
Ces zones s'installent en quartiers périphériques caractérisés par un type
d'urbanisme particulier: le bidonville. Elle se différencient toutefois de leurs
homologues des grandes villes par leur fonction économique dans
l'agglomération. Elles rassemblent en effet de nombreuses fonctions urbaines,
particulièrement les fonctions commerciales et artisanales; on peut parler d'une
«excentration de la vie économique».
Cette différence est vite sensible si l'on compare les bidonvilles de la banlieue
SE de Khouribga formés autour de deux cités de séchage, où s'est très peu
développée la fourniture de biens et de services, assurée par l'agglomération
principale de Khouribga, et les bidonvilles des trois villages miniers distincts
de Khouribga qui concentrent la vie économique. Le premier cas est analogue
au phénomène de bidonville des grandes villes du Maroc ; le second est
particulier au type d'agglomération minière.

Les zones de satellitisation rurale


Elles sont difficiles à définir. Elles vont de l'habitat rural quasi - concentré,
non installé sur les terres d'exploitation (c'est - à - dire soit sur terre privée
vendue pour la construction), à l'habitat rural installé sur les terres d'exploitation
et d'une densité particulière. Dans le premier ca" .,~ ~rouvent les douars rurau){
de Bou - Lanouar, Soualhiya, Ali - Ben - Jilali, qui sont les seules formes
véritablement caractéristiques d'habitat rural concentré. Dans le second cas se
trouvent les zones de grande densité du Sud de Hatane, du Nord de Bou - Jniba,
du Sud et du Nord - Ouest de Khouribga.
A partir des limites, d'ailleurs imprécises de ces zones commence l'habitat rural
intercalaire caractérisé par sa dispersion.

Localisation des agglomérations minières


Les agglomérations minières sont au nombre de quatre : Bou - Jniba,
Bou - Lanouar, Hattane et la banlieue SE de Khouribga. Elles sont
administrativement situées dans le cercle de Khouribga. Bou - Jniba et
Bou - Lanouar sont situées dans la tribu des Ouled - Bahr - El - Kbar, dans
la fraction des Ouled - Brahim (commune rurale n° 56). Les deux autres
agglomérations se trouvent dans la tribu des Ouled - Bahr - Es - Srhar ; la
banlieue SE de Khouribga, sur le territoire de la fraction des Ouled - Abdou n
(C.R. 54), relève de la commune rurale de Khouribga n° 72 et fait partie de
la municipalité; Hattane est située dans la fraction des M - Fassis, (C.R. n° 55)
Nous n'entrerons pas dans la description des différentes zones d'urbanisation
de chaque agglomération. Nous voudrions cependant montrer dans un cas préCis
comment se traduit dans l'espace la zonation que nous venons de montrer.
L'exemple de Bou - Jniba
Bou - Jniba est la plus ancienne des quatre agglomérations; elle est située
en bordure de la route de Khouribga - Oued - Zem, à 17 km de Khouribga.

166
~ou - Jniba s'est développée en croissant autour d'un talus abrupt formant
e versaht d'une tête de ravin. Les constructions sont situées d'une manière
f:~érale SUr le pl~~ea~, donc sur un plan horizont~l, sauf pour un douar .de
L' [Link] de satelhtlsatIOn, le douar Raïss, en partIe sur la pente du ravm.
altItude moyenne est de 840 m.
, l~a cité O.C.P. se divise en trois ensembles bien distincts: un ancien village
~ W, constitué de blocs - habitations séparés groupant chacun huit à douze
dogement~ d'une seule pièce; une médina, à l'E, d'aspect urbain, parcourue
e rues dIverses parvenant à une place intérieure, fait caractéristique, et qui
~~p~eUe les méd~na~ traditi,onn~lles (aucune maison n~ s',o~vre vers l'extéri~ur
. tte agglOmeratIOn malS umquement sur les rues mteneures) ; un quartIer
Inte~médiaire, enfin le quartier du puits, constitué de blocs d'habitations distincts
et alignés . L IOlr
e cou . VI'11 age d u quartIer
' qUI" separe l'anCIen . d u pUItS
. es t occupe'
par une rue commerçante non O.C.P, la souika du Derb - Abbou. Les quartiers
no~ O.C.P. (ou zone de satellitisation urbaine) se sont développés en deux
ccroISSants concentnques
. .
: l'un mterne, .
dIrectement en b ord ure d u ravm,.
l,omprend essentiellement le douar Raïs, sur terrain appartenant à l'O.C.P. ;
d ~utre externe, construit sur terrain en majorité privé, entoure la cité O.c.P.
une d " .
Kh' ermere cemture de bidonvilles. Ce sont de l'E vers l'W : le douar
M·;Ibc~e, la souika permanente en bordure de la place du souk, le douar
co1 OUdI, le douar Cherki " le douar Silk le douar Larbi. Au N de ce croissant
d'hm~enc.e la zone de satellitisation rurale caractérisée par une grande densité
abItatIOn rurale.

Les autres agglomérations


s
a Lt deux agglomérations de Bou - Lanouar et de Hatane ont une morphologie
p~::.~ue. L'agglomération du séchage, eUe, se différencie quelque peu des trois
Ieres agglomérations.
c L'~~glomération minière du séchage, située au S des installations de
à°cn~Ihonnement de phosphate, présente certaines caractéristiques analogues
de ~ les des ~[Link] agglomérations: cités construites par l'O.C.P. et ceinture
Kh o~ars penphériques. Mais la situation de ce groupement par rapport à
effOUnbga nous oblige à les considérer plus généralement. Leur ensemble, en
Khet, ~orme une véritable banlieue de Khouribga. La ville proprement dite de
s Oun~ga est formée de deux parties: la ville O.C.P. et la ville dite libre, où
P:~~int mstaUés les agents de différentes fonctions de la ville : ~dministration
' lQue,
deVe 0 '
commerce, loisirs , transports, etc... Deux banlieues se sont
ppees autour de l'agglomération:
c - Une banlieue NW où se mélangent les bidonvilles et les derbs (quartiers)
onstruits d l '
vi en ur, Elle abrite des ouvriers O.c.P. mais surtout la popu atIOn
Kh'Vant de la VI'11e «l'b
1 re» et des retraités O.C.P.
d e'f'Imtlvement
., .
msta ll"es a
Ounbga.

o.c.;ne ?anl~eure SE: ~éveloppée à partir ,d:s noyau~ constitués p~~ le~ cités
., 1 ancIenne medma, la nouveUe medma, le VIllage de stabIlisatIOn.

167
......


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VILLAGE DE BOU JNIBA

fig 3. Le vinage de Bou-Jniba.


2. AMENAGEMENT DE L'ESPACE ET EQUIPEMENT DES VILLAGES

Le domaine bâti des villages miniers se caractérise par l'opposition entre les
~nstructions O.c.P. et l'habitat spontané des quartiers périphériques. L'habitat
.C ..~. témoigne d'un effort d'ajustement aux besoins de la population
ouvnere. L'habitat spontané, au contraire, ne témoigne que d'une adaptation
~ux moyens des constructions. Cette adaptation se traduit par le bidonville,
a~KarYan, habitat au moindre prix, mélange de baraques et de noualas. Il s'y
:~e des habi~ations en ~ur de type rural et des habit~tions ~n dur se ra~[Link]~nt
· ype urbam, construItes par des retraités. C'est a partIr de cette dIstmctIOn
I~~édiate,
mmlers
reprise dans les nombreuses études sur le domaine bâti des villages
.
que nous entreprenons cette analyse de l'habItat.
d La construction des logements O.C.P. commence en 1923 par la construction
· e 89, logements d'une pièce. L'effort de construction est assez important
~~sqU en 1930. Par contre il se réduit de 1930 à 1945. Pendant ces 15 années,
~ n'y a qu'une seule période de construction: en 1939. La construction reprend
: ~ 945 à 1950 puis se réduit progressivement jusqu'en 1958. En résumé, deux
foenodes de construction active, 1923 - 1930 et 1945 - 1950, et deux paliers très
ngs, 1930 - 1945 et 1950 _ 1958.
de;a const~uc~io~ de logements de deux pièces co~mence en 1925, mais elle
120 eure tres redUIte. De 1925 à 1950 il n'est constrUIt que 126loge~~nts d?~t
Pour la seule année 1939. Par contre à partir de 1950 l'effort s mtensIfIe
i~t ~evenir très important à partir de 1956. On constate ainsi qu'à partir de
lOs opère un changement de politique: au fur et à mesure que l'on réduit
d~ cons.t,ruction de logements d'une pièce, on augmente celle des logements de
et Ux PIeces. La construction de logements de trois pièces ne débute qu'en 1956
d ne connaît pas la croissance rapide qui marque la construction de logements
de ~;ux Pièces, à partir de la même année. Il apparaît ainsi que c'est à partir
50 seulement que l'Office commence à se préoccuper de fournir à l'ouvrier,
neOn plus . "
N Un sImple abri d'une pièce, mais une maison comportant deux pleces.
q ous verrons plus loin que celle _ ci convient aux besoins de l'ouvrier, alors
, Ue le logement d'une pièce trop densément occupé, ne peut servir de cadre
a une' " '
VIe famIhale équilibrée.
Nous voyo ~ .
1 ns apparaltre quatre phases de constructIOn :
ph . De 1923 à 1930, une construction peu importante mais continue. Cette
;.s~corre~pond à la phase d'installation. ., . ,.
1939 n pahe: de 1930 à 1945, arrêt de la constructIOn (a l'exceptIOn de 1 a~nee
de 1;' ~e paher est lié au ralentissement de la production, dû aux réperCUSSIOns
3 cnse mondiale de 1929 - 1931 et à la guerre 1939 - 1945.
· '. ~e 1945 à 1955 : reprise de la construction. L'effort
reguherem . se poursuit
4 e~t ; on ne note que deux années sans constructIOn .
co . A
n partIr
strU de c
1956
r ' intensification de l'effort. La moyenne annuelle
. de
Ion double par rapport à la moyenne de la période précedente.

169
TABLEAU BILAN ACTUEL:
NOMBRE ET REPARTITION DES CONSTRUCTIONS
Nombre des logements au 15 janvier 1959

Village Quartier 1 pièce 2 pièces 3 pièces Total


- ~~-

Quartier Nord ................ 254 24 278


Bou -
Quartier Pénitencier ........... 360 6 366
Lanouar
Quartier Sud ................. 250 267 64 581

TOTAL Bou - Lanouar ....... 864 297 64 1 225

Quartier Nord ................ 24 98 122


Hatane Quartier Centre ............... 224 50 274
Quartier Sud ................. 236 15 251

TOTAL Hatane ............. 484 163 - 647

Médina ...................... 171 99 270


Bou - Quartier du puits ............. 140 - - 140
Jniba Anciens villages ............... 520 - 520
Anciens logements ............ 89 - 89

TOTAL Bou - Jniba ......... 920 99 - 1 019

Nouvelle médina .............. 30 364 328 722


Ancienne médina ............. 163 191 354
Khouri- Blocs ancienne médina ......... 142 10 152
bga Chargement o ••••••••••••••••• 20 20
SE Infirmiers .................... 26 26
Pompiers o •• • •••••••••••••••• 6 3 9
Stabilisation .................. 92 92
447 597 331 1 375

TOTAUX GENERAUX . 2715(2) 1 156(3) 395(3) 4266

(2) cè chiffre diffère du graphique «construction de logements» car il a été tenu compte ici des
logements désaffectés en 1958.
(3) Ces chiffres sont inférieurs à ceux du graphique car il n'a pas été tenu compte ici des logementS
inachevés.

170
Ces logements abritent la population suivante :

Ouvriers Population
O.c.P totale logée
1--

Dans 1 pièce .................


2 931 9 122
Dans 2 pièces o ••••••••••••••• 1 109 5 877
1--.

Dans 3 pièces ................


415 3 070
"'"-
TOTAL .......... ........ . 4 455 18 069

(9 Le nombre d'ouvriers logés représente 47 070 du nombre total d'ouvriers


500).

o P~ur que cette proportion soit significative il faudrait soustraire tous les
rUr 1 ruraux,
uvners ' logés dans le milieu rural , et qui , compte tenu de leurs attaches
h': es, n ont pas strictement besoin d'être logés dans l'agglomération. Or, ce
~ 1 fre n'a pu être établi faute de recensement distinguant les ouvriers ruraux
es oUvriers agglomérés.
Seul le sondage déjà cité effectué dans les M - Fassis (S 2) donne les
POurcentages suivants ;
ouvriers ruraux.......... 51 070
ouvriers agglomérés...... 49 070
Vr ~ais ce pourcentage ne peut être appliqué à toutes les fractions. Car s'il est
a a;semblable pour les fractions situées directement près des mines (M - Fassis,
él~' ed .- Brahim, Ouled - Abdoun, Gueffaf) il pourra changer pour les fractions
nees
dis:: ,où le nombre d'ouvriers ruraux pourra diminuer compte tenu de la
nce a parcourir.
peOn,peut en effet distinguer une zone immédiate, dans laquelle le lieu de travail
le ~t etre gagné à pied (ou à bicyclette) et une zone périphérique, dans laquelle
leu de travail ne peut être gagné qu'à bicyclette.
p La compa raison
o. .
des chiffres de logement et des chiffres d l atlOn
e popu ' nous
e:~~~t pa~ ailleurs de préciser la répartition de la population dans les logements
etabhr les moyennes d'habitant par logement et d'habitant par pièce.
r---
Popula- Nombre Nombre Nombre
Logement tion de hab.! hab.!
logée logements logement pièce
'----
1 pièce ......
. . ........ . 9 122 2 715 3,3 3,3
t---
2 pièces
........... .... . 5877 1 156 5,1 2,5
r----
3 pièces
o •••• .. o •••••••• 3 070 395 7,8 3,9

171
La densité la plus faible s'enregistre dans les logements de deux pièces, ce
qui laisserait supposer que la répartition la meilleure se fait dans ce type de
logement compte tenu des règlements d'attribution.
Une analyse plus détaillée confirme cette constation. Ainsi le dépouillement
de l'état comparatif entre les charges de famille des ouvriers et le type de
logement, permet de constater que les ouvriers sont plus mal logés dans les
logements d'une pièce que dans un logement de deux pièces, cela quelle que
soit leur situation de famille.
Voici par exemple le dépouillement de cet état pour Bou - Jniba ;

Nombre de personnes par pièce


Logements 070
de ........... 1 à 1,9 2 à 2,9 3 à 5,9 6 et plus des cas

1 pièce o ••••• - 42,8 44,8 12,4 100

2 pièces ...... 19,6 41 39,4 - 100

Il faut compléter cet état du nombre et de la répartition des logements par


l'état des différentes constructions autres que les logements.

Bou -
Khou - Ha- Bou -
Constructions La - Total
ribga tane Jniba
nouar
Boutiques ................. 27 9 41 20 97
Moulins .................. 1 1 2 2 6
Hammams ................ 2 2 5
Douches .................. 1 1 1
Fours .................... 2 1 3 1 7
Mosquées ................. 1 1 2 2 6
Ecoles religieuses .......... 8 1 5 1 15
Ecole musulmanes o •••••••• 2 1 2 2 7
Infirmeries ................ 1 1 1 1 4
Cafés maures .............. 1 1 1 1 4
Ecrans cinéma maçonnés ... 1 1 1 1 4
Fontaines ................. 18 4 7 17 46

L'HABITATION NON O.C.P. : LE BIDONVILLE


Le domaine bâti non - o. C. P. est dominé par ce type de construction
particulier aux faubourgs des grandes villes nord - africaines, le bidonville. Il
s'y mêle quelques maisons rurales englobées par l'extension de l'agglomération
et quelques maisons en dur de type urbain. mais l'essentiel reste la grande
concentration de baraques et de noualas constituant le bidonville.

172
~elui - ci est appelé dans le vocabulaire local karyan. Ce néologisme a pris
naissance à Casablanca. Désignant d'abord le bidonville'des Carrières Cèntrales
(karyan) il est vite devenu synonyme de bidonville. Cette continuité d'appellation
semble devoir être ajoutée aux manifestations d'une tradition urbainè marocaine
en formation.
d Caractéristique essentielle de ces karyan, la propriété du sol est indépendante
1e [Link] e des habitants, A. ADAM a souligné le premier, dans son étude sur
e bidonville de Ben Msik, l'originalité de ce statut. Il est remarquable de
~etrou~er un statut analogue dans les karyan des villages miniers: ce sont autant
e traits qui soulignent le caractère urbain des agglomérations.
1 L~ ~erre. appartient à des ruraux, qui ont bénéficié de leur voisinage avec
es cites mlllières : ils ont très rapidement fait fortune en louant leurs terrains
bourproprl'e't'
aux . [Link] d e b ~raques; la valorisation de ~es te~res a fal't d' e~x..d e~
d' gems, sohdement lllstallés à Khouribga, et qUl ont etendu leur actlvlte a
autres secteurs. La vente définitive de la terre est assez rare. Les propriétaires
ne s'y décident que lorsque leurs terrains atteignent des prix - limites. Ces seuils
~se~. rarement atteints dans les villages, le sont davantage autour de Khouribga,
Ou s lllstallent définitivement des retraités. Il se crée ainsi à Khouribga des derbs
en
L dur ' cara censes
t' . . par la fusion propriété' .
du sol . . d es constructlOns.
- propnete .
a. valorisation la plus efficace des terrains demeure cependant la location. On
Pale POur l'emplacement d'une baraque (50 m 2 environ) de 500 F à 1 500 F
~t~rl' ~ois, soit, en comptant 150 parcelles pour 1 ha (le reste étant perdu ou
1 Ise POur l ' . moyen de 1 000 F ,un revenu an~ue1 d e
1 800 es servitudes) et un pnx
1 000 F pour le propriétaire. La superficie de chaque karyan vane entre
4 ~t 5 ha. Le douar Benjelloun (Banlieue SE de Khouribga) mesure environ
1 a ~t rapPorte ainsi 7 200 000 F à son propriétaire, qui ne paie même pas
de tertib. puisque son terralll . n'est pas cultive.
. . Les karyan f ont'alllSI. 1a for t une
Be trOis propriétaires dans la banlieue SE de Khouribga, de quatre à
leou - Lanouar, quatre à Hatane et huit à Bou - J niba. Ils portent généralement
d' n?m du propriétaire du terrain, formant autant de douars qu'il y a de parcelles
IStinctes.

Il Certains bidonvilles se sont installés sur des terrains appartenant à l'O.C.P.


s Sont souvent désignés comme «douar O.c.P.».
d Nous
l" n' avons aucun recensement qui permette une eva . l ' quanti't atlVe
uatlOn .
ne Importance des bidonvilles non _ O.c.P. Seules les photos aériennes dont
pous aVons Pt' or e 1es mdlcatlOns
. . . sur des cartes donnent une 1'd'ee d e 1eur sur face.
OUr
1 S les do a
uars .C.P. nous avons des recensements p1us preCIS, '" eta bl'IS par
e ervice d l '
e a malll - d'œuvre'
r--
Bou - Jniba Bou - Lanouar Hatane Séchage
L.....
Nombre Popu- Nombre Popu- Total
Popu- Nombre Popu- Nombre
d'habi- lation d'habi- lation d'habi- lation d'habi- lation
1--- tations l,ogée tations logée talions logée talions logée
Noualas
Baraques" . 19 76 40 156 95 514 218 816 651
Maisons " 29 51 28 185 222
en dur 147 428 12 90 - - - - 159

173
A Bou - Lanouar, à Hatane et au Séchage, les douars ont été alignés par
les soins de l'O.C.P. en rues et quartiers, ceci pour des raisons d'ordre sanitaire
et pour la défense contre le feu. A Bou - Jniba le douar O.c.P. est construit
en majorité en dur. Cette situation particulière est une conséquence de la période
d'approvisionnement difficile de la guerre: manquant de matériaux, l'O.C.P.
a autorisé la construction d'habitations en dur. Le douar, construit
probablement par des maçons étrangers, a l'aspect d'un douar de montagne
(douar Raïs). Au Séchage l'O.C.P. s'occupe de la voirie du douar et y a installé
une fontaine.

III. UNE POPULATION PROPRE AUX AGGLOMERATIONS MINIERES

Les habitants des villages miniers formaient jusqu'à ces dernières années une
population récente faite de migrants temporaires, fortement attachés à leur terre
d'origine. Mais, de plus en plus, il se crée une population stable, unie par un
même mode de vie et dont l'appartenance véritable devient le milieu ouvrier
des centres miniers. Cette évolution a commencé quand les vieux travailleurs
désadaptés dans leur propre pays d'origine, se fixèrent définitivement autour
des villages ou près de Khouribga. Elle se consolide à la génération suivante
avec les enfants qui ont grandi dans ce milieu et ignorent celui de leur père.
Cette stabilité, cette continuité généalogique permettent d'affirmer l'existence
d'une population propre aux agglomérations minières.

1. LA QUESTION ETHNIQUE
L'hétérogénéité de la population que l'on a longtemps soulignée apparaît
aujourd'hui comme dépassée. La population est stabilisée. Les divisions
ethniques ont de moins en moins d'importance. Il paraît cependant utile de
les décrire brièvement pour rendre compte de la structure de la population.
La population des villages miniers se caractérise par la diversité des origines
ethniques, diversité due en grande partie à une politique de recrutement qui
a favorisé l'importance de la main - d'œuvre non - locale. Cette politique se
fonde sur la distinction entre Chleuhs et Arabes. Les Arabes sont par excellence
les semi - nomades que l'Office embauchait aux débuts de l'exploitation. Ils
sont censés avoir un rendement faible. les Chleuhs au contraire sont censés avoir
un rendement fort et la politique de recrutement a favorisé l'embauche
d'ouvriers chleuhs plutôt que l'embauche d'Arabes, ou plutôt une proportion
notable de Chleuhs pour le rendement et une majorité d'Arabes pour la
stabilisation.
En fait, qui sont ces Chleuhs? D'une manière générale ce sont tous les
berbérophones. Mais on y comprend souvent des non - berbérophones dont
les ambitions sont identiques à celles des Chleuhs: amasser de l'argent au cours
d'une émigration temporaire. La distinction ethnique Arabes - Chleuhs noUS
paraît se ramener en fin de compte à une distinction plus fondée, d'ordre
géographIque, entre ouvriers locaux et régionaux d'une part, ouvriers lointains
d'autre part. Par ailleurs qu'en est - il au juste de la productivité des Chleuhs
et des Arabes? Les ingénieurs et les chefs mineurs sont unanimes à souligner

174
ORIGINE DES OUVRIERS

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------------- II.r',.,.'.J. JIS

fig. 4. L'origine des ouvriers.


qUe les m 11
Com . el eurs rendements sont atteints par des équipes bolides surtout
d'ar Posees de Chleuhs venus pour «faire du phosphate» et amasser le plus
(no mgbent Possible. Nous avons comparé la courbe de rendement des ouvriers
re d' .
Chi h ouvners pour mille tonnes de phosphate) et le pourcentage des
varieu s dans l' effectl'f total des ouvners
.depUiS
. 1943. Ce d · pourcentage
ermer
ren; peu (entre 30 et 40 010) et ne montre aucune relation avec la courbe de
simp~[Link]. .~ctuellement la distinction Arabes - Chleuhs ne revêt plus qu'une
mot" e ~lgllIflcation d'origine et de moins en moins une différenciation des
n'es~valtIons. Les Chleuhs, en effet, sont nombreux à se stabiliser et leur intérêt
le pl Pts de travailler le plus dans le minimum de temps, mais de se maintenir
de nUs ongtemps possible dans l'emploi. A l'appui de cette affirmation résultant
Chle~~ e~quêtes auprès des ouvriers, on peut signaler que le pourcentage de
des 0 s. ans les recettes n'est aucunement en rapport avec le rendement moyen
des r uVners. Il faut, bien entendu, tenir compte des différences d'équipement
compecettes. ' mal's ce tt e constatatiOn ~
. est tout d e meme . 'f'lcatlve.
slgm . A"mSI 1es
entre aralSons ethniques justifient de moins en moins la distinction classique
temp un.e population assez stable faite d'Arabes et une population chleuh
nomboralre, . :omposée de nombreux célibataires ; et s'il existe encore de
reux celIbataires, ceux - ci ne sont plus caractéristiques du groupe chleuh.

175
Et quelle que soit l'origine ethnique, la population actuelle se stabilise. Telle
est la conclusion des paragraphes précédents. Elle a de plus en plus une
motivation identique à se maintenir dans l'emploi. Cependant, la pluralité
ethnique ne laisse pas de poser de nombreux problèmes:
- problèmes du déracinement de cette population. Ce déracinement a
l'avantage de souder des individus sujets aux mêmes difficultés de tous ordres.
Mais il implique en même temps la nécessité d'un cadre social nouveau qui
pourra contenir ces différents individus;
- problèmes du mélange de groupes souvent particularistes, qui conservent
des traditions souvent très différentes;
- problèmes des unions matrimoniales entre sujets de groupes différents, etc...
Ainsi l'hétérogénéité ethnique apparaît comme une donnée de la population
actuelle. Hors de la part, de plus en plus réduite, de temporaires (émigrants
à attache) elle concerne une population stable. C'est comme telle qu'il faut
l'analyser.
L'O.C.P. classe ses ouvriers en :
locaux (cercle de Khouribga Ouled - Bahr - Srhar et
Ouled - Bahr - el - Kbar);
- régionaux: (Oued - Zem - Tadla: tribus Mlal - Hamdaoua, El - Maarif,
Ouled - Mrah, Beni - Amir, Beni - Mousa, Beni - Meskine) ;
- lointains: reste du Maroc.
D'après l'origine des ouvriers. telle qu'elle ressort des travaux de
M. TRYSTRAM, nous avons retenu les distinctions suivantes:
-locaux,
- régionaux,
- lointains, par régions humaines :
• arabisés des plaines atlantiques,
• Chleuhs du Souss,
• Haut Atlas,
• vallées présahariennes,
• autres (Rif oriental - Moyen Atlas).
Nous avons demandé au service mécanographique d'établir l'origine des
ouvriers par recette. Les ch~ffres nous donnent en effet des indications utiles
sur la population des villages.
Population locale: nous ne connaissons pas la part de population locale vivant
au village ou dans le milieu rural.
Environ 350 ouvriers de Bou - Jniba travaillent à Grouni, c'est - à - dire à
une recette dépendant de Hatane. On ne sait quel est le pourcentage des loca u"
et des non - locaux.
Le reste des ouvriers n'est pas en mesure d'habiter dans le milieu rural. 011
peut donc penser que, compte tenu de l'imprécision, peu importante, la
répartition par recette des ouvriers non - locaux représente la répartition
ethnique par village.

176
Le regroupement des chiffres fait apparaître des différences significatives.

Locaux Régionaux Lointains


1---
Khouribga
Bou - Jniba' R.· '6 . 38,2 35,8 26
49 10,5 40,5
Bou - Lanouar R. 2' :::::::: 35 13,4 51,6
Batane Grouni .
'"- 54 6,5 39,5

àIl'paraît l'm me'd'latement que Khouribga se caractense


, . comme agg lornera ' t 'IOn
P:edominance de locaux et de régionaux. Le chiffre des locaux ruraux y est
mOInS impo r t ant que dans les vIllages.
. Les trOIs. VI'1 lages ont une tres
. f or t e
proportion d' 't • . l' . 1 1
e rangers, proportion qui doit s'accrOltre sIon retIre es ocaux
rUraux B . d" ,
. ou - Lanouar apparaît surtout comme un VIllage de« eracmes».
O Les profils de répartition ethnique sont résumés dans les graphiques joints.
n y voit ' . . l'
d nettement les analogies entre les trois villages, et le profIl partlcu 1er
e Khouribga.

2. LA POPULA TIaN DANS LES VILLAGES


Voici comment se répartit la population dans les villages

r--

Nombrede
Population Population
Population Importance non logés
locale ouvrière et non
totale village/total [Link]./pop.
[Link]. ouvrière non
agglomérée population totale
r-- logé[Link].
agglomérée
NouvelleMédina
Sechage .
5089 2538 7627 29 "70 33 "70
Anciennemé~'ina .
Sechage .
B · .. · 1811 752 2563 9,5 "70 29%
Ou . Jniba .
Hatane 4031 2891 6922 26,5"70 43%
B ........
Ou . Lanouar . 2404 1668 4072 15 "70 40%
3734 1372 5106 20 "70 26"70
TOTAUX
17069 9221 26290 100 "70 35 "70

177
..
&vIuli.. dl la ~pulali'D urba... cl
fiëtG populohoo -rurale
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1 1 •• 1 Il li

fig. 5. Aspects du peuplement des villages.

Cette population est de plus en plus stable. (fig. 6)


Le service mécanographique a effectué sur notre demande une analyse de
l'ancienneté d'installation de l'effectif ouvrier. Compte tenu de l'importance
de l'effectif ouvrier par rapport au total des chefs de foyers, on peut penser
que ces chiffres sont significatifs de l'ancienneté d'installation de l'ensemble
de la population. L'ancienneté d'installation de l'effectif ouvrier est résumée
dans le graphique ci - joint : (fig. 7)
Celui - ci montre les dates d'arrivée des individus composant l'effectif ouvrier
actuel: il montre l'importance de l'effectif ouvrier par tranche d'ancienneté.
On constate ainsi que la moitié de l'effectif ouvrier est arrivée après 1953 ; que
les 3/4 sont postérieurs à 1948 ; que le 1/8 seulement est arrivé avant 1945.
Nous pouvons par ailleurs effectuer un calcul théorique du temps moyen de
travail à l'O.C.P. d'un ouvrier. En 30 ans, l'O.C.P. a embauché 60 000 ouvriers.
Si nous prenons 6 000 comme chiffre moyen de travailleurs par an, nous
constatons que l'effectif ouvrier s'est renouvelé 10 fois en 30 ans, ce qui fait
un temps d'emploi moyen théorique de 3 ans par ouvrier. Or dans la population
actuelle les 4/5 de l'effectif ouvrier ont plus de 3 ans d'emploi à l'O.C.P. et
la moitié plus de 5 ans. On peut donc penser que si, en chiffres absolus, la
population est récente, en chiffres relatifs cette population témoigne d'une durée
supérieure à celle des populations précédentes.

3. LA STRUCTURE DEMOGRAPHIQUE
Le caractère artificiel des agglomérations ouvrières ressort de façon très
sensible, lorsqu'on analyse leur structure démographique. Les grandes
dominantes seules nous retiennent ici, la structure par classes d'âge, le rapport:
population active sur population totale, le sex - ratio.

178
......... [volu\i.n de l'u~l'Oetlon du phospha\é
(t11 tollMJ J .·.. Iim
4 "~'D"r;tl')
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l7t5
1935 . 1"5
,.
~ Stabilisation de la main d'œuvre
comparaison de l'evolution du nombre d'ouvriers employés, et du
nombre d'ouvriers renouvellés chaque année.
On a figuré pOur mémoire l'evolution de l'extraction du phosphate.

fig. 6. La stabilisation de la main-d'œuvre.

no~:~e ces taux bruts, la répartition géographique des classes démographiques


era apercevoir des formes de peuplement particulièrement originales.
La jeune d
Sse e la population (fig. 8).
En p .
pOpul :emler lieu apparaît la jeunesse de la population. Par jeunesse de la
Un gr:tl~n nous n'entendons pas seulement que la population minière comprend
Alors n nombre d'enfants, mais surtout que les vieillards y sont très rares.
que
de jeu la population rurale environnante présente des pourcentages très élevés
Vieux) nes: la pyramide des âges est ici affaiblie à la fois au sommet (peu de
propo e.t a la base. Nombreux étant les travailleurs séparés de leur famille, la
rtlon d' f
Cepend en ant.s est assez faible par rapport à celle de l'ensemble du Maroc.
le tabl ant ~ette faiblesse relative tend à disparaître, comme il apparaît dans
eau CI - après.

179
Nombre de jeunes pour 1 000 habitants
Villages
1936 1952 1957 fin 1958

Hatane o ••••••••••••• - 227 289 439


Bou - Jniba ........... 252 332 398 497
Bou - Lanouar ....... 262 312 399 465
(4)
Séchage ............. 374 386 494 550
Ensemble minier ...... 331 350 413 446
Ruraux .............. 436 500 - -
Ensemble cercle de
Khouribga .......... . 415 412 . - -
Maroc ............... 405 410 - -

Les individus de moins de 16 ans sont appelés jeunes.


Cet accroissement du nombre relatif de jeunes est explicable par trois facteurs
au moins: la diminution de la mortalité infantile avec maintien de la fécondité,
phénomène observé dans l'ensemble du Maroc; le relèvement du niveau de
vie, propre aux zones industrielles ; l'encouragement à la déclaration des
naissances au cours des dernières années, par l'attribution d'un «sur - salaire
familial O.C.P.»
Peut - être aussi faut - il ajouter les enfants adoptés venus du pays de
l'émigré, qui sont plus ou moins «de la famille» et la construction de logements
pour familles nombreuses.
Le nombre de vieillards reste extrêmement faible, mais là encore cette
particularité tend à s'atténuer. Au recensement de 1936 on ne comptait pas de
vieux dans les villages miniers de Bou - Jniba et de Bou - Lanouar.
En octobre 1958 on en compte: 82 à Hatane, 105 à Bou - Lanouar, 132 à
Bou - Jniba, 392 à Séchage; soit 711 sur une population (logés O.c.P.) de
18069 habitants.
L'évolution semble donc se produire dans le sens d'une très forte
augmentation du nombre de jeunes et d'un accroissement régulier et sensible
du nombre de vieillards.
Ces deux points présentent une grande importance pour l'administration
future des villages puisque des problèmes de logement, d'entretien, d'instruction
et de formation professionnelle se poseront avec acuité s'ils ne se posent déjà.
Le village - dortoir pour ouvriers de naguère tend à devenir un village tout court,
un village devant satisfaire tous les besoins. Tout cela prouve que les effortS
entrepris jadis par l'Office pour stabiliser le personnel n'ont pas été vains. La
population devient de plus en plus «naturelle». Sa structure démographique
se rapproche rapidement de celle des populations urbaines du Maroc. L'arrêt
(4) La nouvelle médina du Séchage comprend de nombreux logements pour familles nombreuses.
d'où le pourcentage élevé de jeunes.

180
Anciénneté d'installation de
l'effectif ouvrier actuel ,..'- qi dt ","di' ouvri,r
(par a"nnée d'embaucl!e fictive) 1 ~ of' dt l',",ctif 1
1 1 ~ I/t. tle [Link]'di'
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''"
fig. 7. L'ancienneté d'installation de l'effectif ouvrier actuel.
des embauches depuis deux ans accélère puissamment le processus de
normalisation de la structure démographique. De même une politique de
construction de logements tenant compte des besoins des familles moyennes
va réduire considérablement le nombre des faux «célibataires».

La population active
La nécessité pour l'exploitation de recourir à la main - d'œuvre lointaine a
créé une situation particulière dans les villages. Le nombre d'hommes actifs
pour 1 000 habitants est passé de 452 en 1936, à 274 en 1959. Autrement dit,
chaque ouvrier en 1936 avait en moyenne au village 2,2 inactifs à entretenir,
sans tenir compte de la famille restée au pays ; en 1959 chaque ouvrier prend
en charge au village 3,6 inactifs. Chaque individu actif dans les villages d'origine
eux - mêmes supporte les conséquences de cette évolution. En effet, on ne peut
pas bien comprendre les besoins de la population ouvrière sans comprendre
ce qui lui manque, sans connaître cette famille lointaine restée au pays d'origine,
c'est - à - dire, les femmes des ouvriers (mais de moins en moins, nous le verrons
au paragraphe suivant) et leurs parents. L'absence des aïeux au village minier
favorise la dissociation des anciennes structures sociales et l'apparition de
nouvelles, le bouleversement des valeurs collectives. Il en résulte une situation
socio - politique explosive.

Sex - ratio et célibat


Par cette autre caractéristique démographique on peut mesurer le caractère
artificiel de la population des vlliages et le sens de l'évolution à court terme.
Villages sans femmes autrefois, les agglomérations minières se sont peu à peu
repeuplées en élément féminin. Les ouvriers ont fait venir leurs épouses ou se
sont alliés à la population rurale voisine.

Nombre de femmes pour 100 hommes dans les agglomérations minières

Années 1936 1952 1953 1954 1955 1956 1957 1958

Nombre de femmes Adultes 64 74 71 66 63 72 86 87


-
Nombre de femmes Totaux. 70 79 77 73 71 78 102
-
116

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fig. 8. La j~unesse de la population.

182
d O~,peut comparer cette évolution du sex - ratio avec l'évolution du nombre
e celIbataires par les quelques chiffres que nous pouvons avancer (voir schéma),'
1 Par «célibataires O.C.P.» il faut entendre célibataires au village. En fait,
a plupart des émigrés, même s'ils sont partis célibataires de leur pays d'origine,
ne tardent pas (l ou 2 ans) à retourner chez eux pour se marier.

4. LES TENDANCES DEMOGRAPHIQUES

d' Actuellement, on constate une normalisation des caractéristiques


emOgraphiques de la population des villages.
e Si la Pyramide des âges montre un nombre réduit de vieillards et un chiffre
r:~~re r~lative~ent ~aible d'enfants (comparé .au~ ~~iffres analogues e~ milieu
vll ), SI cette sItuatIOn traduit encore les traIts IllltIaux de la populatIOn des
e~t ages, ,d'autres caractères tendent à se stabiliser. Le nombre d'hommes actifs
ch,:;asse de ~52 pour 1 000 habitants en 1956, à 274 pour 1000 en 1952. Ce
é 1 'l~e traduIt une situation plus normale et une répartition familiale plus
qUllbrée.

1 Par ailleurs le célibat est en voie de régression. Villages sans femmes autrefois,
1:: a~~lomérations minières se sont repeuplées des femmes laissées au p~ys et
70 t lances avec la population rurale voisine ont fait passer le sex - ratIO de
et bemmes POur 100 hommes en 1936, à 78 femmes pour 100 hommes en 1957,
ho rutalement avec la disparition des «garçounas» à 102 femmes pour 100
mmes en 1958.

estL~ ré~~rtition par zones de peuplement de ces différentes caractéristiques


PO slfn~flcative des tendances actuelles. Du point de vue démographique la
diir~ atIon du cercle de Khouribga se divise en trois zones: un fond rural, peu
des :~~lnt en s~~me du peuplement du Maroc atlantique et constitué de loc~ux,
1 ages mIllIers surimposés et des banlieues villageoises complémentaIres.
Leur situ a t'Ion f'III 1958 est la suivante :
Le
ho fond rural se caractérise par un fort sex - ratio. 121 femmes pour 100
d' m~es, une forte proportion de jeunes, 505 pour 1 000 et une proportion
actIfs normale.
(Nous parlons ici par comparaison avec l'ensemble du Maroc).
Les banlie '11 . . d
femmes 103 ~es Vl ageOlses se caractérisent par un~ proportIO~ mOdye~Ille e
310 ' emmes pour 100 hommes, une très faIble proportIOn e Jeunes,
Pour 1 000 et une faible proportion d'actifs.
Les vi1Jages mlnJers
87 f
" . d f
se caractérisent par une faible proportIOn e emmes,
et emmes Pour 100 hommes, une faible proportion de jeunes, 446 pour 1 000
Une forte ' .
ProportIon d'actIfs 274 pour 1 000.
vil[rès différents au départ de' la structure démographique marocaine, les
Veragies miniers voient la structure démographique de leur population évoluer
s a struCUre
t d e la population des villes.
. .

183
LE DEVELOPPFMENT DE LA COLLECTIVITE VILLAGEOISE

Dès les premières années après la guerre, les conditions du marché mondial
du phosphate apparaissent des plus favorables. Pour pouvoir faire face à des
commandes en pleine croissance, l'Office entreprend de stabiliser volontairement
son personnel et d'accroître sa productivité. C'est la grande période de la
politique dite arabe - chleuh, qui interfère d'ailleurs avec la politique générale
du protectorat en matière intérieure. L'accroissement de la productivité, avant
même que l'on pensât à la mécanisation, ne pouvait être obtenue autrement
que par la stabilisation d'une main - d'œuvre de plus en plus formée, donc
stable, et ayant de fortes motivations au travail. Celle - ci a pu être obtenue
grâce aux avantages sociaux offerts par l'Office au centre de Khouribga, en
faisant appel à une main - d'œuvre lointaine ayant au départ de gros besoins
financiers.
On doit souligner en effet que la croissance démographique s'est manifestée
dans le pays avec une plus grande netteté à partir des années 48 à 50, succédant
à des années agricoles catastrophiques. Les meilleures conditions étaient donc
réunies pour l'installation d'une population ouvrière. Ces conditions favorables,
si elles permettaient d'espérer une tendance durable en faveur de la stabilisation,
n'ont pas été suffisantes. Pour arracher le campagnard à sa terre, les mauvaises
années agricoles, le morcellement et l'appropriation des terres suffisaient. pour
l'arracher à son village il fallait que se crée un autre village. Ce besoin, ressenti
fortement par tous les émigrés devait contribuer principalement au
développement des collectivités nouvelles nées des premières cités minières.

Notes ..''''rocaines (Soc. géogr. Maroc)


Rabat, n014, 1960

184
Désuétude de la jmaa dans le Haouz
de Marrakech

pl A l'heure Où l'on se préoccupe de déterminer les formes de vie sociale les


n u~ capables d'initiative à la base de la société paysanne, au moment où la
1 ohon de village ou de douar réveille je ne sais quel renouveau des débats sur
a paysannerie et sur le monde traditionnel, il paraît opportun de faire un
retour
s en arrl'e' re et d" exammer quelle a ete
, , la destmee
' , d es e'd'f' ,
liceS sociaux
pontanés
s '. que IstOire avait construits et 0 ferts a a penetratIOn e 1a
l'H'' , , f '1 , . ' d
oCleté moderne,

brBalançant entre le passéisme d'intention douteuse lors des tentatives d'éta-


n' ISsement de <.
<Jmaa-s-a d mmlstratlves»,
" , 1e saut revo
. lutlOnnaIre
' ' dans 1a t ec h-
~qdue
'''0 er
a,ux mains des comités villageois avec la création des secteurs de
'
pur n~SatlOn du paysannat - «la jmaa sur le tracteur» - et l'encadremen~
A .et simple dans les réseaux d'irrigation et les trames d'assolement - Bem
qu'mir et Beni' M oussa - l'admmlstratlOn
'" du protectorat n , avait
'f'ma1ement
approché le problème sans pouvoir le résoudre,
sai~u lendemain de l'Indépendance, la création des «communes rurales» lais-
ap tou~ le monde sur sa faim et l'administrateur et l'administré, Il est vite
u
lut;r a tous qu'il ne s'agissait là que d'une prise en main de la fraction pour
sOrd O~n~r une base territoriale, la fixer à un souq, lui faire abandonner des
Pa 1 a~lt~s ethniques dépassées et donner aux notables locaux pour une bonne
fo rt ct ailleurs anciens notables et souvent urbains, des moyens d'expression
et r~el~, En somme, il s'agissait plus de prévenir des régionalismes renaissants
Or reunlr ct es m
'f "
ormatlOns sur les desiderata des campagnes que d e creer
. d es
ganes capables d'initiative.
att~Ujourd'hui la passivité des ruraux, sur le plan économique s'entend,
go eInt Un stad' , dépassé. Les promesses et 1es d'ISCOurS - e'1 ectoraux,
e Jamais
Se uvernementaux - les distributions de vivres, de travail, de conseil, de
Somences, de graines, les prêts les avances et les crédits aux remboursements
UVent rem ~
m'II ." l' s et parfOIs
. ' abandonnes,
même , tout ce1a f' ait peut-etre avec 1a
el eUre int ' , ' h . d
Pou " entlOn du monde, a donné à penser que l'Etat etait c arge e
rVOIr a tout, capable de tout régler, qu'il puisait dans un trésor sans fond,

185
La conséquence a été un affaiblissement accru des solidarités économiques
dans la campagne, les agriculteurs étant plus inspirés de s'entendre avec les
représentants locaux de l'Etat des différents services économiques et techni-
ques, que de s'entendre entre eux pour la solution de leurs problèmes. La
découverte récente que l'Etat ne pouvait suffire à tout a créé dans les campa-
gnes un grand abattement. Pour schématiser, on pourrait dire que le Protec-
torat a liquidé les solidarités sociales et politiques traditionnelles - dans les
plaines sourtout - sept ans d'Indépendance sont parvenus à liquider un bon
nombre de solidarités économiques.
L'exemple de la jmaa est édifiant. L'assemblée villageoise dans la plaine
irriguée du Haouz n'est pas ce qu'elle est dans la montagne chleuh voisine, ni
certainement ce qu'elle était autrefois. Ni jmaa, ni assemblée communautaire,
ni assemblée communale, ni ban, faut-il l'appeler aujourd'hui groupement
régulier de voisinage, ou comme le dirait Gurvitch peut-être «groupement
suprafonctionnel, réduit, durable (ou permanent)>>, rassemblé occasionnel-
lement, formé de fait, partiellement organisé, etc? .. Dernière solution enfin,
décrire un genre de jmaa contenant des sous-genres, espèces et variétés à
l'instar de la biologie et tenter d'établir les filiations.
Nous allons essayer dans cette courte note de rappeler comment a évolué la
. jmaa décrite par les premiers observateurs de la société traditionnelle. Nous
allons prendre le problème par le petit bout, c'est-à-dire par l'aspect superfi-
ciel qu'offre le nominalisme, parce qu'une étude plus approfondie de la
métamorphose puis de la destruction de la jmaa ancienne traverserait en fait
toute l'évolution des structures sociales. C'est dire qu'une telle étude ne pour-
rait être que l'aboutissement d'une recherche et non son commencement.
Aussi les réflexions qui suivent sont-elles un peu rapides, très communes et
mal nourries encore par les faits d'observation systématique.

1 - Retour à l'archétype
Nous supposerons qu'un modèle de la jmaa puisse être dégagé sans contes-
tation possible des travaux antérieurs et de l'effet de perspective que donnent
les descriptions de nos interlocuteurs qui disent : «La jmaa de mon temps
c'était. .. » On doit mettre en doute la rigueur d'une telle méthode - nouS le
ferons - mais enfin il faut avancer et simplifier un peu.
La jmaa se présente comme l'institution politique de base de groupes
humains constitués en une sorte de cellule économique et sociale primaire, la
qbila (ou la taqbilt).
La jmaa s'impose à la fois aux lignées agnatiques et est issue d'elles. Une
sorte de balancement entre les liens du sang et ceux du voisinage semble
donner peu à peu une prééminence à la territorialité. Par comparaison avec le
Sahara Occidental, le maintien d'une lignée dans la qbila sédentaire n'est pas
aussi étroitement que dans les cas des nomades Tekna une réaffirmation de la
. solidarité consanguine supposée ou réelle - et cette fiction elle-même

186
~e~Plique. On remarque par exemple que le groupement territorial dans le
a, ara Occidental est très fugitif mais serré alors que le groupement consan-
gUm est durable mais lâche. .
On ne peut POusser trop loin l'image de la qbila-nation et de la jmaa-
~ouvernement comme l'ont fait certains auteurs, car au niveau rudimentaire
es actes techniques comme au niveau très élaboré des actes politiques la qbila
~~us est. apparue, dans sa forme archétypale, plutôt comme une fédération
res fragIle - au moins dans la plaine.
, Fédération des lignées d'agnats en effet que ce groupement des familles
e~.ndues appelées à une perpétuelle transformation par le jeu de la démogra-
p ~e. Comme un arbre. généalogique qui se ramifierait sans cesse pendant
Xe~n effacerait progressivem~nt le tronc, les basses br~n~hes. puis des, br~n­
d 1 plus ?autes, les chefs de lIgnées perdent à chaque generatlOn la memOIre
se feUrs ~Ieux et peut-être ce qui faisait leur cohésion. Les domestiques, les
s~r s, les Immigrants et les intrus que le groupement a fini par accepter, gros-
g ' ce pet't
Issent d " . ,d
1 mon e'et fImssent par broUIller la purete es ongmes.
., L' exo-
s amIe et le concubinage ajoutent à la confusion. Le groupement de ces gens
I~~s le .même patronyme (ou éponyme) est mythique. Sans aucun doute, c'est
cel errolr ~ui fait son unité, mais les usages et la terminologie demeurent. Tout
a est bIen banal.
« Mais la jmaa prolonge l'état ancien supposé. N'ont droit à la présence que
e~~ux ~U: sang» et à la parole seulement les chefs des lignées agnatiques. Sans
se~~~ IC~ ~ans .Ies détails, une règle de fonctionnement de ces jmaas nous
L' e .revelatnce : celle liant la décision à l'accord unanime de l'assemblée.
miuna?I,mité n'est souvent qu'apparente entre son effacement et la scission, la
fai~~fIt: mesure sa force, établit ses frontières et reste discrète. La majorité
Profe n est pas viable: de violents affrontements suivent le constat de division
onde. SOuvent l'éclatement, l'émigration lointaine suit aussitôt.
La scission, l'exil, la malédiction de l'assemblée, la grande crainte de ne pas
'eres la fa ce, l' expu 1sIOn
garder . de l'ammos . communautaIre . vers d es terres e't ran-

cgh es Nrendaient
. prudents les minoritaires dans l'assemblée libre des patriar-
. os mformateurs sont unanimes là-dessus.
l'aAussi
' les J'm aas nombreuses n'exIstaIent. . pas autre f OIS;
'1 et orsque meme
A

rédSSlstance
. e't al't 1arge, les débateurs étaient rares et le comIte
. 'de d'eClSlOn
. . tres,
Ult : les autres ne prenaient pas part aux discussions.
Les sénats oligarchiques seraient donc bien antérieurs à la naissance du
POUvoir personnel à partir duquel auraient pu s'élargir les assemblées.
Ce n'e t .
d s que dans l'assemblée dominée, au contraire, que le chef trouvaIt
d~ns l.a multitude des présents donc des opinions, la source d'un jeu tournant
[Link] et de divisions. L'accès des jeunes chefs de ménages à l'assemblée
aUraIt
,
don C SUIVI
", ' .
1 etabiissement . dans la 'Jmaa. L' 0 l'Igarc h'le
de la monarchIe
qUI maintenait presque intacte l'organisation agnatique mettait sans cesse

187
l'épreuve la solidarité gentilice. Au contraire, avec la monarchie la tendance
est à la dissolution de l'agnation au profit de l'organisation communautaire.
Sur toutes ces questions, la quête est difficile parce que l'analyse scinde les
agrégats de concepts et de situations dont les informateurs ne veulent à juste
titre s'abstraire et dont ils ne peuvent nous rendre compte qu'au moyen d'un
vocabulaire extraordinairement réduit. On peut se demander si la transcrip-
tion exacte d'une conversation ne pourrait pas mieux rendre la transmutation
de ces phénomènes que les mots du langage scientiste.
En conclusion sur l'archétype, disons qu'il reste encore à construire, comme
forme schématique, et dans les états successifs et simultanés qu'il prend même
dans une aire régionale réduite.

2- La jmaa dominée
De la naissance du pouvoir personnel et de l'émergence du seigneur dans la
jmaa, Robert Montagne nous a donné une description assez claire. Mais les
fondements et la causalité de cette émergence restent à préciser. Robert Mon-
tagne fait presque toujours naître le pouvoir personnel de l'habileté d'un chef
de lignées à manier l'alliance et la division. Le développement du pouvoir
personnel ne pouvait réellement s'effectuer qu'avec l'appui extérieur.

Ces phénomènes de passage de l'archétype (Robert Montagne dit: «orga-


nisation républicaine») à la jmaa dominée doivent être replacés dans les aires
politiques différentes : pays Maghzen, marches du pays Maghzen, éloigne-
ment du pays Maghzen mais dans un espace large et ouvert, éloignement mais
dans un espace réduit et fermé.
C'est dans le champ qui s'ouvrait à son développement que naissait le pou-
voir personnel. Quel espoir pouvait nourrir un moqqadem ou un amghar isolé
dans un canton montagneux de l'Atlas central ? C'est aux marches du
Maghzen qu'ont grandi les grands seigneurs, chefs obscurs de leur micro-
cosme. Au-delà, il faut les grands espaces ouverts qui permettent à une faible
armée bien décidée de construire un empire et de grossir ses rangs comme
Dadda Atta, Moha ou Hamou.
Le problème pourrait être posé de la manière suivante : la transformation
de la jmaa souveraine en assemblée purement consultative est-elle reversible et
dans quel cas le chef remet les pouvoirs après avoir réalisé les tâches que
l'assemblée lui a confiées?
Dans la plaine du Haouz en tous cas, les chefs nommés pour raison de salut
public n'ont jamais remis leurs pouvoirs; ils ont en général négocié très avan-
tageusement leur soumission. Que pouvaient-ils faire d'autre? Bien souvent,
l'avance territoriale de l'aire Maghzen faisait naître le pouvoir personnel dans
les jmaas puis le confisquait à son avantage. Le mécanisme est bien connu et il
a été abondamment utilisé par les souverains comme par les stratèges de la
guerre coloniale. L'avancée des troupes étrangères à la qbila déclenchait l'état

188
d' g
ur : nce . La jmaa confiait les destinées du groupe au plus habile, lequel
r,renalt .le~ pleins pouvoirs pour bien mener sa tâche. La lutte désespérée
l ame?alt a négociation et dans les meilleurs cas, il devenait le représentant de
d~ ~~Ila auprès du nouveau pouvoir, les petits chefs de jmaa faisant acte
chaf egeance. Sans doute, parfois, les pratiques furent-elles différentes; tel
l' ,e de guerre ayant gagné la bataille, ou ayant été momentanément laissé à
c ecar~ du conflit, refusait, l'orage passé, de rendre les pouvoirs à la jmaa,
aOuralt
vantage.
chercher appui à l'étranger. Il fallait que celui-ci puisse et y trouve

g L~ jmaa dominée serrible être la forme équilibrée de coexistence et d'inté-


e ration de la q b'l 'l' orgamsatlOn
1a a
" .
monarchique. Tant que la q b'l d"
1 a etIent
nCOre toutes ' . . . d .
s' ses prerogatives, l'articulation entre le groupe pnmalfe e VOI-
Inage et l'ap parei'1 d e l'Etat se résoud à la médiation d'un seul mterme
. 'd'lalre.
.

rMai~' la dis poSI't"Ion pUiS le monopole de la VIOlence. entre l ' d u seu l


es mams
d:P~~sentant de l'Etat établit la tutelle et fait peu à peu pénétrer les structures
ir . Et~t dans le groupe. Celui-ci commence une métamorphose à peu près
. ' Rapi'd ement, les appUis
a reverSlble " exteneurs
. .,.
et la dispOSitIOn d e la foree
dPpabralssent
es ases ' ff
insuffisantes au chef pour garantir sa puissance. Un déplacement
' .
g s e ectue de la force guerrière, de l'importance numenque de son
d~ou~e, de l'habileté politique individuelle vers des fondements plus assurés
te ns e nouveau régime comme la détention de moyens de production (eau,
ne, .arbres '" ) C es acquISItIOns
. .. sont 1e .plus souvent VIO . lentes ou b'len la VIO- .
le nce lm r .
aUtre d ~ IClte, parce qu'au moyen de l'habileté procédurière relevant d'u~
est mlSe. rOlt (par exemple l'immatriculation foncière) c'est la force de l'Etat qUi
jug au service du Seigneur. Enfin, le chef est à peu près le seul à pouvoir
er par son ' .
qu 1 Vont .. Contact avec l'administration nouvelle des facteurs strategiques
o

gag d r,e gn les nouveaux rapports de hiérarchie. Peu à peu, le Seigneur


ne e 1espace, concentre les moyens de production entre ses mains.
Cependant l . .
de reg ' ler la l ' a Jmaa dominée
' dans le champ distordu par la tutelle contmue ,
et le d . P upart des problèmes de l'existence du groupe avec les methodes
les r~~t anciens au moins dans l'espace laissé vacant par le Seigneur et dans
matIeres "1 . '1
So l' . Ou 1 ne Juge pas bon de s'introduire. Y intervenant en effet, 1
né~essalre
eve~altdeplus de difficultés qu'il n'en tirerait d'avantages. Et s'il lui est
,. . d' ,
vite il lui co~mencer de grandir en le faisant au .d~tn~em :s ~I~ns, t:es
cip l apparalt plus politique de s'attaquer aux VOISms a son beneflce pnn-
a et au f'
pro lt secondaire de son groupe.
fo~aepolarisation de la vie politique puis économique dans le groupe trans-
ser: assez vite la jmaa. Sans tenir compte des individus qui se portent au
Ice de la . . d '1
Cont ~I "nouvelle puissance, l'extension physique du terntOIre ont 1
ro
rés o d e l ec . ,
onomle, la complexité croissante des problemes qu 1 Olt "1 d .
SOn ure, engagne le Seigneur à créer des charges pour ceux de sa famille, de
lage g~upe, puis de ses alliés et de ses vassaux qui décident de suivre son sil-
qUabl e. ans chaque fief, notamment pour le Haouz, le phénomène est remar-

189
Les procédures «égalitaires» qui présidaient au fonctionnement de la jmaa
dans les domaines laissés libres par le Seigneur ne sont plus que des appa-
rences, des garanties moralisatrices, caractéristiques de cette espèce de jmaa.
Mais les décisions importantes sont prises hors de la jmaa et d'une autre
manière nouvelle.
L'établissement foncier du pouvoir personnel prend une forme visible dans
le paysage avec la création de l'azib. Une haute et forte construction flanquée
de bâtiments de ferme est édifiée à quelques distances des villages d'origine,
au milieu des terres nouvellement acquises, les «granes». C'est le premier pas
significatif, le premier terme de l'absentéisme au village qui prépare la montée
à la ville et à la renonciation de fait au lien de voisinage. Dans le Haouz Cen-
tral, presque tous les villages sont devenus des dépendances d'azib-s.

3 - La jmaa dépouillée ou le régime caïdal


Si au stade précédent, la jmaa conservait encore, sur un territoire et une
population de plus en plus réduite (l'émigration et le quasi servage suivent
l'appropriation de la terre) la plupart de ses prérogatives, l'installation pro-
gressive des réseaux seigneuriaux et la pénétration des modèles étatiques
entraînent la dévolution des compétences de l'assemblée. La jmaa est presque
totalement dépouillée des rôles qu'elle assumait jusqu'ici, un nouveau régime
s'installe. Pour ne pas préjuger de sa ressemblance avec des espèces du même
genre dans d'autres sociétés ou civilisations, et pour mieux permettre la com-
paraison ultérieure, nous préférons l'appeler régime caïdal, plutôt que
féodal. (1)
La dominante de cette phase d'évolution de la jmaa est le transfert pro-
gressif des attributs et rôles de la jmaa au profit du réseau caïdal et de l'Etat.
On peut se demander si les choses se seraient passées aussi vite et autrement
sans la colonisation et la pénétration de l'administration moderne centralisée.
En tous cas, l'intervention de l'Etat a été déterminante et la tendance a sur-
vécu au Protectorat. Mieux, les matières touchant au domaine religieux et oU
droit privé ont été maintenues ou ignorées par l'administration occupante;
l'indépendance a attaqué systématiquement ce reste du passé.
Après les armes, la jmaa perd le droit de lever l'impôt, de constituer le
trésor, de rendre la justice. La disparition rapide de terres collectives ou leur
melkisation de fait éteint les procédures de partage comme l'intervention des
naibs et des inflas. La régularisation des réseaux d'irrigation (dans le N'Fis)
résoud le problème de la distribution. L'administration contrôle les forêts. Le
marché hebdomadaire n'est plus le contact entre deux économies rurales mais

(1) Cette terminologie présente quelques difficultés du fait de l'emploi moderne du mot caïd dans
l'administration marocaine post-coloniale, une certaine confusion risque de se produire. on
sait que les nouveaux caïds (hors deux ou trois exemples contraires sur l'ensemble du payS)
sont des fonctionnaires formés dans des écoles de l'Etat et administrant des territoires dont ils
ne sont pas originaires.

190
l'antenne avancée de la ville; d'ailleurs la plupart des prix ne se forment pas
~u sO,uq, mais dans la cité. L'école et ce qu'on y apprend échappe à la jmaa. A
l~ vel~le de l'indépendance, il ne restait plus entre les mains des jmaas que
l,enseignement coranique (affiliation de la qbila à telle ou telle confrérie pour
engagement d'un fqih), le partage de quelques mkuvaises terres et de l'eau de
quelques petites séguias dans les frontières du Haouz Central.
L'intermédiaire nécessaire entre la jmaa et l'administration devenu moq-
qf,ad~em, cheikh ou caïd, détourne à son profit principal et à l'avantage de ses
1 eles les ' ' La .
. anciens usages communautaires d'entr'alde. tWlza d '
eVlent
~orvee sous le régime caïdal, la frida redevance obligatoire, la monna impôt,
a koulfa tenure vassale. Les formes très délicates de la transformation de ces
fUsages
. comm unautaIres' en exactions doivent être sOigneusement
' d 'ecntes ' pour
alr~ saisir le caractère nécessaire, on dirait presque déterminé, des nouvelles
pr~hques
rOir et
qui ont permis indéniablement une meilleure mise en valeur du ter-
d'
un eveloppement inconnu auparavant.
Mais la multiplication de la puissance foncière par le pouvoir administratif
~~~ ,
qUe encourage les grands caïds face au pouvOIr central.
o L'h~s~oire des deux derniers siècles dans le Haouz est celle des révoltes et des
b~~~sltIon.s des grands caïds aux souverains régnants et aux souverains pro-
v' e~ - Jusqu'à l'affaire du Glaoui, et peut-être au-delà... Les souverains
Ictoneux ' , , f' , d
b' reaglssalent par la suppression des charges et la con IscatlOn es
lens de ceu ' s" . opposés à eux. Ceux qUi. les avalent, al'd'"
es etalent
Pourvus en xf qUit etaient
a "onc Ions publIques et en domames, Amsl, es terres d e t n'b us
' · " , 1
app,ropnees indûment ne reviennent pas à leurs anciens détenteurs ou à leurs
nnClens
ance
occupa nt · sont acqUises
s mais . à l'Etat qUi, 1es re d"b
Istn ue a. sa conve-
B. . Le domaine dit «Guich» ne s'est pas constitué autrement dans le
ti aouz. Sous le Protectorat, le Guich distribué en grande partie à la colonisa-
ét~nd y compris celles ayant pour origine des aliénations de terres collectives,
n encore le domaine éminent de l'Etat.
Le
rév ?lus remarquable dans le Haouz a été le caractère perpétuellement
kil' erslble de ces pratiques.
' De 1880 à 1963, on peut constater a. moms, d e vmg' t
Ometres
Ca""d l ' d . d
es murs de Marrakech, six passages alternatifs e a propnetel ' "
ab'1 ad'e a la Propnété
' de l'Etat d'un même domaine, On peut parler ICI "de
a lyYat, tchiflik ou gafalik du régime de Mohamed Ali en Egypte.
[Link]
SUr ces terres et elles couvrent plus de deux cent mille hectares dans le
da Central, Sur la meilleure moitié de sa surface, la qbila n'existe plus que
Us les m' , , 1
li m' emolres et dans les tours du langage. Car le pOUVOIr centra, pour
tec~te,r les excès du régime caïdal a été conduit de régler de la manière la plus
et llIqU~ l'existence des qbila. Celles-ci ont à la fois perdu leurs prérogatives
, Peut-etre la ' ,
1 capacite de les assurer.
4-La'Jmaa désertée

Qui donc se réunirait aujourd'hui au sein de l'antique jmaa et pourquoi

191
faire ? Dans la plaine du Haouz, plus de trois quarts des chefs de foyers
(faut-il prolonger l'idée de lignée agnatique?) sont des paysans sans terre et les
propriétés de plus de 50 hectares occupent plus de 80% de la superficie totale.
Les paysans pour la plupart d'anciens khammès sont presque tous tenanciers à
parts de récolte. Avant l'indépendance, les twiza, frida, mOUDa, la solidité des
réseaux seigneuriaux regroupaient les manants dans une même oppression.
Aujourd'hui, ils sont moins liés qu'autrefois à la terre de leurs anciens maÎ-
tres; ils circulent sur l'ensemble du territoire pour trouver une parcelle à cul-
tiver dans de meilleures conditions de contrat. Un habitat provisoire s'installe
sur les «granat» et forme peu à peu la dépendance du champ. Chaque année,
un tenancier remplace un autre. Certes, une petite vie de groupe s'organise au
cours de l'année entre les ménages, mais ni les liens du sang, ni la coexistence
durable ne sanctifient cette cohésion occasionelle.
Dans les jnanat, dans l'ouidane, dans les foums sans doute, les petits pro-
priétaires semblent constituer une sorte d'aristocratie paysanne libre, mais là
aussi la tendance va vers la dispersion de l'habitat sur les parcelles - que ne
retient plus le brigandage - et le relâchement des liens de voisinage.
Au-delà, vers l'Est dans le pays Zemrane qui n'est plus exactement le
Haouz, la jmaa reste incontestablement plus vivace et elle résistera encore
longtemps dans l'Atlas à l'effet délétère de la circulation moderne des per-
sonnes et des biens.
La jmaa aujourd 'hui est désertée par les jeunes ménages, par les notables et
par les commerçants, c'est-à-dire par les plus entreprenants, les plus capables,
les nantis et les hommes adaptés à la société nouvelle. Les jeunes se rient
ouvertement de ces pratiques désuètes et du mince effet des décisions qui
pourraient y être prises. Comme les notables et les commerçants, ils savent
que le pouvoir est ailleurs. La jmaa ne serait-elle plus que la projection terri-
toriale des liens que chacun noue à la ville?
Les jmaa-s - seules -
Cela n'est pas vrai «pour ceux qui restent» - Hors des «mousafirin», de
ceux qui voyagent - formule employée peut-être pour réserver leur place et
attendre leur retour - les villageois vivent dans un monde large mais fermé. A
l'occasion des fêtes religieuses, le vendredi après ou avant la prière, il est
d'usage de se retrouver sous un arbre, le long d'un mur bien exposé, sans
procédure, sans formalisme, pour converser librement. L'étranger nouveaU
tenancier, le passant côtoient les hommes du village. Les enfants aussi et par-
fois même de vieilles femmes. Cela n'engage en rien: on parle, on s'informe,
on commente les informations locales. Lorsqu'une affaire grave secoue ce
monde, un conflit ou l'arrivée d'un agent de l'Etat, tout le monde dit son mot
ou s'ébranle pour suivre le plus hardi ou le plus sage. Au souq, le mouvement
peut prendre un peu d'ampleur. Mais la pratique courante est la désertion. Les
villageois disparaissent dans les champs les jours d'élection ou sont introuva-

192
bles POur pa l" ,
tertib' yer [Link]. Le fait était remarquable avant la suppression du
, Il se POurSuit pour la récupération des avances des semences.
L r .
te" a IqUidation des bases qui donnaient à la jmaa son importance, l'absen-
Isme du se' ,
vea ux. Igneur et 1 expansion du nombre vont poser des problèmes nou-

ce~es paysans «au village» commencent à se lier de plus en plus étroitement à


mobl?e.s autres villages. Le caractère occasionnel de leur installation, leur
1 Ile dans une aire régionale assez large accentuent chez eux la conscience
de 1eUr co d' , .
n illOn. En viendrait-on à la formation d'une masse?

6- Que reste-t-i1 de la jmaa ?


A Bab Do kk l ' . '
nent 1 u a a, ou les bateleurs, elogeurs et autres troubadours retIen-
par es paysans à l'instar de la touristique Jmaa El Fna, un homme bousculé
témo~ne luxueuse voiture s'adressait à la foule: Oh ! Shab Jmaa, disait-il,
prOf~g~ez que ..., L~ jmaa n'était que le cercle fortuit des badauds - image
SÙremn e - la Victime appelait au consensus pour manifester son infortune,
des . ~nt pas POur entreprendre de traduire le conducteur devant le tribunal
Pietons.
l'obj 'f
orga . e~tl déclaré de l'Etat a été, ces dernières années de substituer aux
nlSatlOns t d" '" . 'b
- le ra ItlOnnelles une admllllstratlOn nouvelle qUi «casse la tn u»
Iis me ~~t a. été prononcé -' afin d'éviter, à juste titre, le risque de régiona-
des «f' e ?ecoupage des communes rurales devait, en principe, ignorer celui
ractlons» s' l ' .
doute 1 Illon e traverser resolument. Dans la pratique sans aucun
Centr~ll~~c~os~s Ont été moins aisées qu'il ne paraissait. Mais dans le Haouz
SUd q' peratlOn est parvenue à son résultat notamment dans les Rehamma
,
eviden UI semblaie n t 1es P lus rebelles a' un tel remamement.
, Cela prouve avec
cuités c~ que ,le dépérissement de la q bila était bien avancé, sinon les diffi-
des M n ~ura~ent pas manqué comme ailleurs. Pourtant, une petite fraction
bUrea~~lwa Isolée au sein des Ourika à plus de cinquante kilomètres de son
plus p e cercle, refUse encore d'être rattachée aux Ourika dont le bureau est
sommesrochel" par so l'd" ., 'b' ,
1 ante polItique avec sa tn u ancienne : mais nous
a en montagne.
les ï .
aux che ectlons des conseillers communaux, des députés, des représentants
constit a~b,res d'agriculture et surtout la base du découpage électoral ont
criptio U\d autre formes de groupement des personnes : celui de la circons-
n e ectorale plus petite que la commune et plus grande que le village.
l ad' .
encore eSlgnation des moqqadmin et des chioukh par l'administration découpe
Par douautrement le territoire. Il n'y a plus comme autrefois un moqqadem
sieUrs v,~r et un cheikh par fraction. Le moqqadem aujourd'hui contrôle plu-
des cen: ages et le cheikh plusieurs moqqadmin. Le découpage scolaire, celui
aUtres res de mise en valeur (nouvelle appellation des centres de travaux) sont
person~ncore POur tenir compte des conditions modernes de circulation des
es et de la distribution nouvelle de l'eau.

193
7 - Quelles perspectives ?
L'effondrement des structures tribales, le chevauchement des réseaux et
solidarités modernes, l'unification de la condition des paysans sans terre,
tenanciers et micropropriétaires ont constitué dans le Haouz de Marrakech
une masse indistincte que l'on peut appeler paysannerie pauvre. Sur cette
pulvérulente anarchie, le cadre villageois est le dernier vestige tenace et
durable de la solidarité territoriale. Mais il se résoud aujourd'hui à l'habitat,
le finage ayant perdu sa signification dans le découpage des latifundia, les
coutumes ayant perdu leur objet, le douar n'est plus qu'une adresse et un
dortoir comme si la campagne était une ville dont la cité serait la place, les
routes, les rues, et les douars, les immeubles d'habitation.
Cette organisation finalement est assez adaptée à la société rurale du Haouz
de 1965 où domine le faire-valoir indirect et le mercantilisme, l'occasion de
travail, où l'aubaine dont parle Jacques Berque, l'emporte sur l'emploi per-
manent et régulier - le tenancier du Haouz n'est pas occupé plus de cent jours
par an sur sa tenure, les deux cents jours restants sont employés aux récoltes,
aux moissons chez les voisins, au chantier de travail, au gardiennage de bétail
en association et au petit commerce.
Dans l'éventualité d'une intensification agricole et de l'engagement d'un
progrès économique, certainement une telle structure ne pourra être main-
tenue. Sans doute, verra-t-on le village et même l'antique jmaa se reconstituer
sous une nouvelle apparence et avec une nouvelle allure plus proche de
comités modernes que de sénats oligarchiques défendant la fierté lignagère.
C'est certainement au niveau des unités d'habitation superposées aux unités
d'exploitation qu'il faut chercher les formes spontanées des structures noU-
velles. Les expériences menées, ces temps derniers, sur les coopératives de
production agricole ont montré que la réussite était conditionnée par la
reconnaissance du groupe d'habitation comme noyau de mise en valeur,
quelles que soient les origines ethniques ou les anciennetés d'installation.
Le planificateur sans doute rêverait de voir les unités former les cellules
sociales capables de se conduire en agents économiques à partir desquels
pourrait s'établir une planification de la production et des échanges.
L'avenir dira les formes qui cristalliseront la paysannerie actuellement de
plus en plus conduite à se comporter en masses.

(Les Cahiers de Sociologie édités par l'Institut


de sociologie de l'Université Mohammed V
septembre - octobre - novembre 1965, n 0 1)

194
Population et développement

Eléments de psychosociologie
d'une démographie volontaire
au Maroc(*1

L' b
Peur ~ S~sion d'une démographie galopante tourmente les esprits. La grande
qui le e alth~s hante de nouveau les pays nantis et les classes aisées des pays
l'on dSont mOins. Le spectre de la faim réveille, ici et là, au fur et à mesure que
resse des statistiques plus précises, les idées et les volontés.
AUjourd'hui on' 1 . 1 . . 1 .
soient' . ' n Ouvre p us un Journa ou une revue genera e, ou ne
ques d e\ales les moyens de limiter les naissances ou les perspectives dramati-
e a surpopulation.
Au nivea' .
1952 J . u internatIOnal, les thèses du malthusianisme l'emportent. En
des N~sue de Castro, alors président du Conseil de l'Organisation mondiale
ouvra atI~~s Un.i~s pour l'alimentation et l'agriculture, concluait dans son
vera;e 1eopoht~que de la faim par cette affirmation: «Le monde ne trou-
POPula~~ e chemin de son salut en s'efforçant d'éliminer les excédents de
malthu ~on, ou en contrôlant les naissances, comme le prescrivent les néo-
vivent ~I~ns, mais en travaillant à rendre plus productifs tous les hommes qui
a surface de la terre».
le ~; ~octeur Sen, directeur général de la F.A.O., plus réservé déjà, déclarait
«mais love~bre 1964 au 38 e congrès eucharistique international à Bombay...
nant P e chiffre de la population n'est pas dans l'absolu un facteur détermi-
om~ . .
Etats-u' crOissance économique, comme le montrent les exemples des
de pal' Uls et de l'Union Soviétique, où l'accroissement démographique a été
r aVec l' T '
les res e evatlOn du revenu national par habitant. L'important est que
sources dis 'bl ,. "
tent Pas lu POUl es et la productIOn des biens et des services n augmen-
. P s lentement que la population».
à ~l~~ ~ev~nt
a
le 2e congrès mondial de la population, tenu en septembre 1965
si l'exp e: II s'avançait un peu plus loin en disant: «il est fort à craindre que,
nombreanslo.n dém ograp h'Ique se POurSUit, au rythme actue1,le d rOit' a. la vie
'd u
tio ns f tcroissant d'êtres humains qui viendront au monde dans les généra-
devien~eur~~ ?e ~oit plus le corollaire obligé du droit à une vie décente, mais
___ P tot Incompatible avec cet autre droit».
(0) B.E.s M °
dans La .
n ,I04-IOS, janv. juin 1967, Une partie des arguments de cet article avait été publiée
ma lIf, n03, 1966.

195
Même évolution chez René Dumont qui affirmait en 1962 dans le grand
amphithéâtre de la Faculté des Sciences à Rabat: «Le Maroc peut nourrir 50
millions d'habitants, le potentiel du pays et les perspectives de mise en valeur
l'autorisent», et répondait en janvier 1966 à un journaliste de l'hebdomadaire
Jeune Afrique qui lui demandait si le contrôle des naissances s'imposait pour
l'agronome: «Absolument! Et tout spécialement pour le Maroc et l'Algérie
!». Même évolution encore chez les conseillers et responsables gouvernemen-
taux. Alors que le Plan quinquennal 1960-1964 de la Division de la Coordina-
tion économique et du Plan édité en 1960 est muet sur le contrôle des nais-
sances, la première épreuve du Plan triennal 1964-67 évoque timidement le
problème. En juillet 1965, une plaquette «Projections de population -
Répercussions sur certains aspects de l'économie du pays et solutions propo-
sées», recommande d'aborder sérieusement le problème. Dans les notes
d'orientation de décembre 1966 pour le Plan quinquennal 1968-1972, la
«Commission des Ressources humaines et de la Santé publique» examine les
moyens de mener à bien la politique de planification familiale.
On pourrait multiplier les exemples à l'envi et pour ne pas alourdir cette
note, nous renvoyons le lecteur à la bibliographie sommaire citée en annexe.
11 n'est pas question pour nous, ici, d'entrer dans la controverse. Dans le
fond, l'humanité a toujours balancé entre Platon et Aristote, entre Malthus et
Cautillon.
On peut dire que provisoirement, chacun ouvrant tour à tour la voie à
l'autre, le pessimisme et la restriction l'emportent sur l'optimisme et l'entre-
prise. 11 n'est probablement pas vrai que la limitation des naissances seule ou
que l'effort de productivité seul soit, une solution excluant l'autre, la seule
voie possible, en tous lieux et tous moments.
Du point de vue psychosociologique, il nous semble, et c'est ce que nous
allons tenter de démontrer patiemment avec des exemples concrets, qu'il y a
une liaison étroite dans une société donnée entre le comportement de procréa-
tion et le comportement productif. Les rapports de ces deux types de compor-
tements définissent si bien ce type de société que la modification de l'un des
comportements entraîne au fond la transformation de la société elle-même.
Supposant cette thèse suffisamment démontrée, nous nous croirons alors
autorisés à dire que la société marocaine dans sa généralité, comme beaucoUP
d'autres dans le Tiers Monde en fait, étant bâtie sur la production maximuIll
d'hommes, l'encouragement à la régulation des naissances ne peut, sans per-
turbation grave de la psychologie collective, atteindre qu'une très faible partie
de la société, la plus jeune, la plus cultivée, la plus aisée. Enfin, nous dirons
qu'une transformation de la société elle-même pourra engendrer une limita-
tion quasi spontanée des naissances.
Ces réflexions, nous les offrons ici à la critique des lecteurs, non comme le
résultat d'une étude particulière spécialement conduite et comportant par
suite une grande part de certitudes, mais plutôt comme un canevas de notes à
compléter sur la société traditionnelle laquelle constitue le milieu social de huit
Marocains sur dix.

196
197
C'était un homme formidable: il a eu seize garçons!
La prolifération maximum, une fécondité naturelle sont les comportements
procréateurs adaptés dans une société où l'énergie humaine est à la base de la
création des richesses et où l'accumulation du travail est faible. Dans de telles
sociétés, le groupe social le plus cohérent et le plus solidaire, c'est la famille
patriarcale étendue : celle qui est seule capable de coordonner sur la base du
sang les unités de travail et de distribuer les unités de ressources. La très faible
technicité a empêché dans ces sociétés l'accumulation du travail humain dans
des ouvrages, des machineries ou des mécaniques qui permettent ensuite de
faire des économies d'énergie humaine. La domestication et la disposition des
animaux n'accroissent pas sérieusement la productivité individuelle, car en
dehors de la surveillance des animaux à la recherche de leur propre nourriture,
l'utilisation des animaux exige une forte participation humaine: chargement,
conduite, déchargement, opérations qui en fin de compte retiennent l'homme
en permanence à proximité de la force de travail animale, donc ne le libèrent
pas pour d'autres tâches. Aussi, dans ces conditions, la richesse et la jouis-
sance du groupe familial, donc des hommes qui le composent, sont directe-
ment liées à l'effectif de ce groupe, d'où la tendance permanente à accroître,
autant que faire se peut, le nombre de personnes solidairement liées. Ce com-
portement s'attache encore à une période où l'homme était moins productif
d'hommes qu'aujourd'hui et où la mortalité. ~nf'<>Tltile surtout, était élevée.
Au Sahara aujourd'hui, où les conditions d'hygiène et de nutrition ne sont pas
ce qu'elles sont dans le reste GU pays, la croissance démographique naturelle
des familles est relativement faible; les plus fortes cherchent à grandir encore
en accueillant des clients, des hommes-liges, des khammès, des bergers
presque autant attachés au maître que ses propres enfants au point que
nombre d'entre eux sont adoptés par le chef de famille et promus héritiers. Il Y
a une relation économique étroite, mais aussi une relation psychologique
étroite, entre le coût d'une unité-travail dans une société donnée, son entre-
tien, sa rareté relative et sa productivité. Combien coûte un homme, combien
produit-il, quelles sont ses exigences? Voilà le problème! Le niveau d'entre-
tien et d'exigence, disons de besoins, d'une population saharienne de pasteurs,
s'établit autour de cent dirhams par an et par tête. A partir de cinq ans, un
enfant peut conduire à proximité de la tente un troupeau de huit têtes de petit
bétail (chèvres, brebis) et libère une unité de travail un peu plus forte capable
de mener plus loin un troupeau plus important de bétail plus coûteux. A cinq
ans déjà, l'enfant participe à la reproduction d'un capital à peu près égal aU
montant de la dépense faite pour lui par sa famille jusqu'ici. Entre cinq et sept
ans, la croissance de la productivité humaine rattrape et dépasse la croissance
des besoins de l'individu. S'il n'en est pas ainsi, l'individu qui n'est pas placé
dans une large famille, disparaît, s'exile ou se range comme client dans une
telle famille. Il se peut bien que le nomade ne raisonne pas ainsi, mais c'est
ainsi qu'il se comporte. Dans une situation de faible densité humaine, dans
des zones où l'aléa climatique est grand, il faut pouvoir profiter des aubaines,
des occasions et ne pas manquer de prélever sa part des richesses qui appa~
raissent ici et là (pâturages, épaves, zone inondée, forage de pétrole ...) et qUI

198
disparaissent aussi vite et aussi complètement qu'elles sont survenues. Le
groupe doit s'étendre au maximum sur l'espace et entretenir entre ses mem-
bres un réseau serré de communications. D'où la nécessité de disposer du
maximum d'hommes (fécondité, cohésion patriarcale) et de se déplacer sou-
vent. Les conversations que les nomades ont entre eux sont caractéristiques à
cet égard. Dès les échanges de politesse terminés, les nomades se questionnent
SUr les itinéraires réciproques, les zones traversées, les tentes rencontrées et sur
la situation géographique des familles.

De telles conditions matérielles n'ont pas manqué de créer un cadre solide à


toutes les relations sociales dans ce type de société et, des formes juridiques
~ux in~titutions, tout est construit pour maintenir et exacerber la cohésion de
a famIlle-nation, donner tous les droits au patriarche et lui permettre de faire
croître son groupe social au maximum. L'idéologie pré-islamique de cette
SOciété Couronne le tout par une adoration de la fécondité et je dirais même, si
cela'etaIt. dans un contexte moderne, une obsession phallique. On ne manque
Pas, au Maroc, de traits résiduels de cette société tant dans les croyances
PO~ulaires que dans l'art rupestre ou récent. Le cliché placé en tête de cet
~hcle, par exemple, est l'image d'une statuette de pierre taillée en 1962 à
.aroudant par un artiste populaire local et représentant un phallus couvert de
SI~ têtes. En expliquant son œuvre, l'artiste a commenté: «Voilà la tête du
~er~, il porte une barbe, les autres sont ses garçons (sic). Dieu est généreux !».
b eCI n'est pas une œuvre isolée, ce même artiste, très populaire, en a taillé une
onne centaine plus ou moins expressive de la même intention.
En étUdiant la généalogie de Cheikhna Cheikh ma el aïnin, on constate que
cet homme historique, qui constitue dans le Sahara occidental une sorte de
mOdèle théologico-politique, a contracté vingt-trois mariages, dont sont issus
quarante-huit garçons (toutes les fillettes n'ont pu être comptées). Actuelle-
ment le «peuple» issu de Cheikh ma el aïnin doit être évalué à un peu plus de
~u~~e ~ents personnes vivantes, réparties de la Libye à l'Océan Atlantique, de
a edlterranée à l'Afrique Noire sur le plan géographique et dans toutes les
C~uc.h~s sociales (excepté l'artisanat) et toutes les fonctions commerciales,
a mlllistratives et politiques d'un grand nombre de pays.
~orsque l'on remonte un peu vers le Nord, le phénomène, s'il prend un tour
b .s ex acer b'e, ne d'Isparalt pas pour autant. L' e lllveau
mOlll A . d" eXIgence d es
l'~SOlllS augmente et par suite l'équilibre entre le coût de formation de
1 omme et sa rentabilité s'établit plus tard aux environs de 10 à 15 ans dans
~s z~nes pastorales, aux environs de 14 à 20 ans dans les zones d'agriculture
r' ~~ llltensive. Mais l'idéologie du patriarcat, comme d'ailleurs sa base maté-
le
b e, s'y prolonge singulièrement. Le niveau de formation intellectuelle reste
cas du point de vue de la connaissance de la nature. Il s'en suit que le cycle
s?~~aissa~c~-invention-application technique-accumulation-productivité,
dei' ~etua~t Jusqu'ici très lentement, plutôt à l'échelle du siècle. L'utilisation
l'~ en~rgie - hormis quelques moulins à eau - reste largement tributaire de
I,e~ergie animale et humaine, à un stade pré-mécanique : par exemple
a senee de roue fait que les animaux portent et ne tirent pas des charges. On

199
remarquera en 1967 que dans l'ensemble du pays, dans le secteur traditionnel
le portage l'emporte très largement sur le roulage. Dans la région de Marra-
kech, au niveau du village, la quasi totalité des produits transportés sont
portés par des hommes ou des animaux, avec une participation humaine de
près du tiers en poids; au niveau de la commune rurale un quart des produits
sont transportés par des engins mécaniques et trois quarts par les animaux; au
niveau de la région (Haouz) caractérisée par la polarisation de Marrakech, les
comptages ont révélé que les trois quarts (en poids) sont transportés par des
engins mécaniques (y compris bicyclette) et un quart par des animaux (les
transports à dos d'homme ont été négligés). Pour les labours, il y a autant
d'unités animales que d'unités humaines en cultures extensives. Lorsqu'on
étudie la mise en valeur d'un terroir on s'aperçoit généralement que l'adoption
des normes traditionnelles à forte participation humaine exige un fort appel de
population extérieure. En d'autres termes, il n'y a pas assez d'hommes pour
passer à une agriculture intensive lorsque l'énergie humaine et animale sont les
seules énergies disponibles. Or, très généralement, le milieu ne dispose pas
bien souvent d'épargne ou d'accumulations suffisantes pour acquérir des
engins capables de mieux valoriser l'énergie humaine ou d'utiliser une autre
énergie. La production maximum d'hommes est finalement la solution
adoptée, non parce qu'elle est scientifiquement jugée, mais parce qu'elle vient
du fond des âges comme nous l'avons montré précédemment et qu'elle con-
vient en somme à cet âge-ci. Il n'y a, au niveau du présent, aucune incompa-
tibilité entre la fécondité et la croissance économique au sein des familles. Ce
n'est peut-être pas vrai,au niveau du calcul économique général, - les éco-
nomistes ont encore à le démontrer dans le cadre de l'économie traditionnelle
au Maroc, - mais dans la concurrence il.·~rpatriarcale, je crois qu'il y a
cohérence entre fécondité maximum et croissance de la puissance du groupe.
Sur cette base se sont développés toute une série d'usages, de règles, de lois
et d'institutions favorables à la famille étendue. Les droits à la terre, à l'eaU, à
la zone à bâtir sont directement dérivés du nombre. Dans les terres collectives
par exemple on partage les terres au nombre d'ayants droit. La définition de
l'ayant droit reposant soit sur la nubilité des garçons soit sur le mariage de
ceux-ci, le patriarche qui a le plus de garçons a le plus de terres. Les femmes
sont exclues de ce type de partage car elles feraient passer le droit en se
mariant à une autre famille.
Les eaux sont partagées au prorata du nombre de journées fournies par la
famille pour la construction ou pour l'entretien du canal. Là encore on favO-
rise le nombre. Dans les anciennes institutions, la majorité civile pour les gar-
çons (les femmes ne l'acquièrent jamais dans le milieu traditionnel) est atta-
chée à la procréation. Ce n'était que lorsque l'homme était marié depuis plus
de six mois, donc en principe en puissance d'enfant, qu'il avait le droit à la
parole dans les assemblées.
Ces coutumes, ces règles, ces institutions n'ont plus la cohérence et la vita-
lité d'autrefois, mais elles n'ont pas disparu pour autant, elles changent de
forme et s'adaptent aux situations nouvelles tant que la fécondité garde encore
une forte signification et une grande efficacité sociale.

200
· Sur ce fond ancien, l'impact de l'économie moderne est encore si faible et si
Illadéquat que la fécondité reste la forme de résistance et de progrès la plus
sérieuse pour la société rurale. Et les valeurs qui en dérivent plongent si fort
leurs racines dans l'histoire de la société marocaine qu'il n'y a pas d'interven-
tion de l'Etat au fond qui n'en tolère les conséquences si elle ne va pas jusqu'à
leur rendre hommage.
Lorsqu'on veut allotir des terres collectives en proportion du nombre de
foyers, un très grand nombre de jeunes non encore nubiles demandent à se
marier et pour ne pas mettre en question l'autorité de la loi, on en revient à
calculer le nombre d'ayants droit sur la base du nombre total de personnes.
Lorsqu'on veut distribuer des terres à des personnes, on fait appel à des
candidatures auprès des paysans pauvres et au sein des listes de candidats; on
choisit les bénéficiaires à partir de certains critères. Les techniciens de l'agri-
[Link] essayent de faire prévaloir des critères d'ordre technique en tout pre-
mier lieu et invoquent aussi la nécessité de choisir des hommes jeunes, de
manière à installer sur les lots des individus dynamiques ayant une longue vie
ac:ive devant eux. Ceci évidemment pour que la mise en valeur du lot soit
n;.leux garantie et également pour diminuer le risque de voir la coindivision
s Illstaller prématurément sur la parcelle à la suite du décès d'un vieillard.
Mais presque toujours la coutume et les usages sont les plus forts, tant au
moment de la décision concernant le choix des critères qu'au moment de
l'~PPlication des critères aux choix des bénéficiaires. Systématiquement, l'âge
r~glementaire est reculé au maximum parfois jusqu'à 50 ans -la moyenne de
Vie au Maroc pour les masculins ruraux est certainement inférieure à 35 ans -
et lorsqu'on cherche l'âge réel d'un bénéficiaire, il n'est pas rare de le trouver
~~périe~r à l'âge réglementaire. Car le critère qui est choisi, en fait, comme
ct eterm~nant, est le nombre d'enfants à charge. Cette variable discriminante
( u choIx est appliquée en favorisant d'abord les familles les plus nombreuses
9
1 , 10 enfants) puis les familles les moins nombreuses. Dans la pratique, les
ots Sont en général attribués à des familles ayant en moyenne plus de 5
~nfants, constituant donc un foyer groupant environ 7,7 personnes. Rappe-
fons que la moyenne nationale est de 5,2 personnes. Ceci revient en fait à
aV?riser les attitudes natalistes pour des raisons au départ très humanitaires,
mals évidemment fausses et qui révèlent que les agents de l'administration, les
plus engagés dans la société industrielle, se laissent prendre au piège des
valeurs de la société patriarcale. En effet, pourquoi un homme de 50 ans,
~Yant 5 enfants, recevrait-il un lot sous prétexte que le groupe à sa charge est
;mp,ortant ? Pourquoi ne pas envisager un moment l'hypothèse de la remise du
Ot a un jeune adulte de 25 ans ou 30 ans, qui prendrait à sa charge sa famille
~.omme cela se voit tous les jours dans la classe ouvrière ou dans l'administra-
IOn? Ne me plaçant que sur le terrain de la natalité, je passe sous silence les
aUtres avantages de la jeunesse du bénéficiaire, une telle attitude, pleinement
~O~[Link] ou non, prouve que la norme est patriarcale, et, jusqu'au sein de la
?Cleté qui se veut industrielle. En tout cas, celle-ci craint de heurter celle-là et
S III r
t c lIle. Et, pour revenir au nombre d'enfants, les paysans alentour des
erres distribuées savent que la norme idéale est au-delà de 5 enfants vivants.

201
Un autre argument, de portée plus générale, est relatif aux conceptions que
se fait l'homme traditionnel des moyens d'acquérir les biens matériels, con-
ceptions qui sont totalement différentes de celles de l'homme de la société
industrielle à laquelle n'appartient, au fond, qu'une petite couche de la popu-
lation citadine. Pour l'homme traditionnelles biens matériels sont une donnée
de la nature, de masse stable à longue échéance, quoique fluctuante entre
quelques extrêmes, du fait des aléas du climat et de la volonté divine. Le
caractère cyclique de la vie donne à penser à un renouvellement sempiternel et
inaltérable de la générosité de la nature. D'où l'idée, d'ailleurs, que plus on est
vieu)}, plus on connaît les cycles possibles, donc plus on est sage. Le problème
qui se pose n'est pas la croissance de la production et des biens, laquelle ne
peut être affectée considérablement, ou durablement, par l'action de
l'homme, mais c'est le prélèvement et le partage de cette richesse, la réparti-
tion de cette générosité. Bien sûr, à certaines époques historiques, pour la
pensée traditionnelle, des équipements peuvent être créés, de nouvelles
richesses apparaître, mais elles ne sont qu'événements passagers, peu dura-
bles, soumis aux vicissitudes et à la décadence. Il n'y a pas d'exemple qu'une
croissance ne soit suivie d'une décroissance, pour l'homme traditionnel.
Devant cette philosophie ancienne et largement répandue, l'homme a trouvé
une réponse au niveau de ses conceptions d'organisation sociale à base
patriarcale : concentrer la solidarité familiale et augmenter au maximum
l'importance du groupe pour assurer le prélèvement le plus total et la réparti-
tion la plus forte. Ainsi, par le moyen de l'extensivité, de l'accaparement des
richesses, le groupe parvient-il à obtenir le maximum possible du produit de la
nature. Comme l'intégration collective de la famille est très forte, le coût de la
répartition des richesses au sein de la famille est minimum et il est employé au
mieux des intérêts bien compris de chacun des membres et du groupe entier.
Les membres de la famille sont dirigés également vers toutes les sources pos-
sibles de richesses en explorant, de la manière la plus extensive possible,
'l'espace territorial (troupeaux les plus nombreux, terres réparties le plus lar-
gement), l'espace social (le plus grand nombre d'activités professionnelles,
commerce, administrations, etc.), voire l'espace politique (nombre de grandes
familles ont des membres dans différents partis politiques, parfois totalement
hostiles les uns aux autres, mais traversés par des solidarités familiales très
fortes). C'est une véritable planification sociale politique et économique.
Bien entendu, on pourra montrer qu'aujourd'hui un grand nombre
d'observations sont contraires à ceci. C'est vrai. Mais que les contradicteurs
apportent des faits relatifs au monde rural ou au monde traditionnel en
général!
Le discrédit jeté sur la stérilité, la valeur donnée à l'abondance de la des-
cendance, la pratique de la clientèle familiale chez les nomades, liée à la con-
sidération qui est réservée aux gens puisqu'ils sont systématiquement affran-
chis à condition de manifester leur solidarité comme s'ils étaient les fils du
chef de tente, tout cela est un train de valeurs appartenant en propre à la
société patriarcale et qui constitue le fondement de la société traditionnelle.
Je n'ai voulu, ici, qu'éclairer quelques arguments techniques et économi-

202
ques, mais il est bien entendu que les valeurs de cette société patriarcale ne
s'arrêtent pas à ces considérations touchant l'infrastructure sociale mais se
prolongent et se retrouvent au niveau des croyances mystiques, et des ordres
moraux, alors que, bien souvent, la base technique est en train de changer.
L'homme traditionnel peut n'être plus pasteur, mais être retrouvé sous le cos-
t~me d'un commerçant, d'un artisan, d'un ouvrier occasionnel, ou menacé de
hcenciement, voire dans des couches sociales, apparemment engagées, dans la
société industrielle, mais trop récemment ou trop provisoirement pour avoir
parfaitement adopté les valeurs de celle-ci.
Des lecteurs non sociologues pourraient s'étonner de constater qu'un grand
nombre d'arguments sur la signification de la natalité sont puisés dans la
société nomade ou dans la société patriarcale citadine. Mais les sociologues
Sont d'accord pour reconnaître que les sociétés, les classes sociales, les groupes
et les individus construisent volontairement ou vivent passivement leur exis-
tence à partir de modèles sociétaux plus ou moins nets, plus ou moins vagues.
Ces modèles, ou ces utopies, sont situés soit dans le passé - âge d'or - soit
?ans l'avenir - société d'abondance. Il est dans la nature des sociétés pré-
~dustrielIes de situer leurs modèles, plus ou moins avoués, dans le passé .
. ans les classes sociales, les groupes, les individus ou les sociétés pré-
IndustrielIes du monde musulman, le modèle sociétal est une sorte d'amal-
ame
fa ~,e ,l'Arabie heureuse, des premiers khalifas, de la société noma~e ~~ de
SOciete andalouse. Ces modèles dominent, et au Maroc plus partlcuhere-
~ent, les attaches sahariennes, patriciennes et citadines sont fortes. Les
c asses sociales, les groupes et les individus de la société industrielle au Maroc
~?nt encore à chercher leur utopie, ou autrement dit, la forme de la société
abondance qu'ils projettent d'établir.
Pour montrer encore une fois, au niveau du langage, combien le modèle
~atriarcal est fort, même dans les groupes ou les organisation qui font profes-
~I~n de vouloir renverser l'ordre des choses, et substituer une société nouvelle
a 'ancienne, je ne prendrai que deux exemples limités, très expressifs.
d Dans certains partis, le militant politique est appelé AI-Akh (le frère) et
(la ns certains syndicats les militants ouvriers sont désignés du titre Ed-Drari
lae~ie~f~~tS)..Qu.e cela soit pour se faire mieux comp,rendre,.pour en a~peler à
d ~elIte solidaire ou à l'engagement total, le modele patnarcal contmue de
ommer.

Qu'en est-il dans la société industrielle?


d' Dans les sociétés avancées et dans les classes sociales des pays sous-
eveloppés situées dans le secteur industriel ou moderne, la relation entre
~~Oductivité et population s'établit autrement. Les caractéristiques en sont
le? connues, car elles font l'objet des études de développement et de planifi-
cation et J' e ne f . . que les rappe ler pour memOire.
' ICI
eral ,.

t L'accumulation, la cristallisation du travail antérieur sous forme de capi-


tiaux d'équ'Ipement est haute, en tram. de s "1
e ever, ou, dans l ' d es sltua-
a pire .
ons, a dépassé le stade des prémices. Par exemple, l'accumulation de savoir,

203
d'invention, de brevet etc., existe, il suffit de l'acquérir avec des épargnes vite
mobilisées, le facteur temps joue peu. Aussitôt la productivité humaine bondit
très haut et spécialement en matière industrielle. Une mécanisation de la traite
artisanale du lait par exemple multipliera par dix la productivité du berger.
Mais ceci n'est possible qu'avec une technicité élevée, de plus en plus élevée,
de la main-d'œuvre. On ne peut plus mettre ses enfants dès sept ans à conduire
une trayeuse électrique, il faut être qualifié. Cette qualification même est le
fruit d'exigences et de coûts incomparablement plus élevés que ceux de la
formation du jeune berger de la société traditionnelle. L'enfant coûtera
davantage à nourrir, à habiller, à scolariser et cela pendant une période plus
longue. Le capital nécessaire à la création de l'emploi sera dix à cent fois plus
élevé. Dans l'agriculture intensive, on estime à vingt mille dirhams environ
l'investissement nécessaire à la création permanente d'un emploi, dans
l'industrie légère à trente mille dirhams. Le différé de rentabilité pour le père
de famille, en supposant qu'il calcule ainsi, est très grand dans la société
moderne puisque ce n'est que vers la seizième année au mieux qu'il peut
espérer voir ses enfants lui rendre une partie de ce qu'il a dépensé pour eux.
Mais le père de famille dans la société industrielle en fait ne raisonne pas ainsi,
car l'Etat prend à sa charge une partie importante du coût de la formation des
hommes - scolarité gratuite, création d'emploi hors du milieu familial, sauf
dans quelques professions libérales en voie de disparition. En outre, la société
assure au père de famille une série d'avantages tels que, assurance en cas
d'accident, de maladie, retraite etc. Les pères, en somme, ne sont plus à la
charge de leurs enfants. La fécondité qui était une assurance-vieillesse dans la
société patriarcale ne trouve plus là sa vertu.
Au niveau juridique, la propriété des moyens de production est très diffé-
rente dans la société industrielle. Qu'elles soient de type capitaliste, et surtout
socialiste, les accumulations ont un caractère de plus en plus collectif, et
échappent en fait aux agents économiques d'exécution, de sorte que le milieu
professionnel sort totalement du milieu familial où il restait confiné dans la
société patriarcale. La société industrielle de ce fait crée de nouvelles hiérar-
chies familiales. On obéit davantage à son patron qu'à son père! Les familles
éclatent en ménages et peuvent le faire grâce aux rééquilibrations sociales plus
ou moins adéquates de la société industrielle. En somme, le père n'a plus
d'horizon patriarcal, le groupe familial est appelé à se disperser au fur et à
mesure de l'âge avec l'accès aux postes de production.
Au niveau des croyances et de l'idéologie, l'homme de la société indus-
trielle, technicien et qualifié, instruit et actif, a de plus en plus l'impression
qu'il domine davantage la nature que la nature ne le domine. Le caractère
cyclique et monotone de la vie traditionnelle disparaît. L'accumulation de
savoir, de technique, de capitaux, de machines, lui font entrevoir une domi-
nation de plus en plus accélérée de l'univers. La fatalité et l'idée de décadence
qui succède aux succès dans la société traditionnelle se retirent de plus en plus
des refuges où elles se tenaient.
La médecine fait découvrir à l'homme moderne qu'il peut agir positivement
sur son corps d'une manière de plus en plus étroite. La mortalité infantile et la

204
mOrtalité tout court reculent. Penser que l'on peut agir sur la natalité est alors
da?s l'ordre des choses. Ce sont évidemment ·les groupes sociaux les plus
p;eoccupés et les plus avancés sur cette voie qui commencent à chercher à
regler leur procréation sur leurs désirs: les jeunes instruits, les gens aisés qui
~e Sont pas inquiets des conséquences matérielles de la vieillesse, les femmes
orsque leur fécondité excessive devient insupportable.
Mais on comprendra aisément la différence fondamentale entre une natalité
volOntaire décidée par le couple comme expression de sa liberté et recherche de
SOn bonheur dans le cadre d'une société industrielle où, grosso modo, les
garanties élémentaires de l"existence sont réunies, d'une part, et d'autre part,
~ne limitation étatique des naissances intervenant dans un contexte tradi-
tl~nnel alors que, comme je pense l'avoir démontré plus haut, la natalité est la
reponse unique de l'homme à l'agressivité de la nature et de la société.
Quelles réflexions, le responsable, l'homme politique, ou le philosophe
P~UVent-ils tirer de ces observations au moment où ils se préoccupent de
reduire la natalité?
~'abord que, dans la tentative de transformer un comportement, il faut
~nVlsager la transformation de la base sociale qui a donné naissance et vigueur
~ ce cO~portement, aussi bien sinon plus, qu'aux gestes de ce comportement.
r'u POInt de vue sociologique, je veux dire ici que le scoubidou en soi, ne
desoUdra le problème que dans les ménages qui n'appartiennent plus au mode
e, Pensée patriarcal. J'exclus évidemment du champ de la réflexion les
~tthodes coercitives, chacun sait quel trouble de la morale et de la conscience
~ es ,peuvent entraîner dans cette matière, et c'est pour cela qu'elles n'ont
~amals été envisagées ici. La contrainte peut créer, au contraire, une natalité
orcenée.

neDe IToIême, on ne doit pas attribuer à la logique une force qu'elle n'a pas. Il
la SuffIt pas de convaincre les hommes traditionnels de l'erreur de la position,
lo;uel~e d'ailleurs n'est pas erronée dans leur système, elle n'est fausse que
qu squ On se place à un autre niveau, celui d'une collectivité nationale, pour
gé e,s'en suive automatiquement un désir de comportement procréateur moins
id ?ereux, qUe les contraceptifs viendront satisfaire providentiellement. Les
ti;es et c?mportements ont la vie dure, et se maintiennent alors que les condi-
ns SOCIales de base ont déjà changé du tout au tout.
PaLe sociologue est mal placé pour jouer au prophète, mais il semble que c'est
fo; un~ action au niveau de tous les aspects de la réalité sociale, par la trans-
peu~~tIon radicale de la société et des mœurs, qu'il est possible d'accélérer un
de l' a?andon d'une politique aussi intime et aussi enracinée dans le tréfonds
eXIstence individuelle que l'est celle du comportement procréateur.
Certaineme
les. ' emp101,. une secunte
nt , un p1em " , matene
, . Ile, une assurance sur
sibtcclden~s
e
et les maladies, la garantie d'avoir une vieillesse décente et pai-
nais , le developpement de l'idée de productivité, l'accroissement des con-
l'id ,sances SUr la nature et sur l'homme, la notion de solidarité nationale,
e
lité: de discipline et de sens critique au-delà du cercle familial, toutes ces réa-
, comme toutes ces notions, jouant en même temps, permettraient sûre-

205
ment de rendre efficace une propagande ultérieure pour la régulation des
naissances.

Par contre, n'aborder ce sujet que par le biais du scoubidou, me paraît être
une terrifiante affaire, même pour s'en tenir aux simples et froids aspects
technico-économiques. Cela revient en quelque sorte à saper les bases de la
société traditionnelle, à détruire l'essence même de sa structure avant de lui
avoir offert sérieusement les moyens de se transformer. Dans la mesure où,
entreprenant une action, on escompte sa réussite, c'est-à-dire dans le cas où
l'opération est considérée comme devant être menée jusqu'au bout avec toutes
ses implications, il n'est pas difficile de concevoir que la propagande pour la
limitation des naissances, au niveau global, peut laisser le monde traditionnel
dans une apathie et une lassitude profondes, ayant perdu la foi dans sa vita-
lité, sans pour autant découvrir certaines des vertus positives de la société
industrielle.
La limitation des naissances, entreprise au niveau national, implique une
discipline collective et personnelle, une organisation, une tenacité dans
l'effort, telles que, certainement, il y a tout lieu de penser que l'action pour la
productivité se révèlerait en fait plus aisée, car appliquée à un objet technique
et matériel qui touche moins aux valeurs profondes et morales du pays, plus
simple à comprendre, et, tout compte fait, dans le sens désiré par tous.
Mais alors pourquoi ne pas commencer par une mobilisation des énergies
dans le sens de la productivité, au moyen d'une refonte du système social, ce
qui rendra alors plus aisée, les valeurs étant renversées, l'application des freins
à la natalité galopante?
A moins que la natalité ne soit considérée comme le moyen de la transfor-
mation de la société, ce qui pose alors un beau dilemme, les plus conservateurs
de nos contemporains étant, en même temps, les plus natalistes de fait.

206
HYPothèses d' après L. HENRY et R. PRESSAT in cahier N° 39 1néd.

PoPUlation
2 Fécondité constante
S
6 Baisse tardive et lente

10 Baisse immédiate et lente

14 Baisse immédiate et rapide

_ ANNEE 0_

Natalité 50 %.
Mortalité 20 %.

PERSPECTIVES
de
POPULATION

o
o 5 10 1S 20 2S 50 Années

207
ORIENTATION BIBLIOGRAPHIQUE ET CHRONOLOGIE

1954. G. Balandier. - Motivations et stimulations économiques dans les


pays insuffisamment développés. «Bulletin intern. Sc. sociales», vol.
VI, n03.
1959. H. Bergues. - La prévention des naissances dans la famille: ses ori-
gines dans les temps modernes. I.N.E.D., cahier 35, Paris.
1961. Vincent. - Recherches sur la fécondité biologique. Etude d'un
groupe de familles nombreuses. I.N.E.D., cahier 37, Paris.
1961. I.N.E.D. - Le Tiers-Monde, rééd. Cahier 39, Paris. Ouvrage collectif
sous la direction de G. Sauvy et G. Balandier. Paris. Ouvrage de base
sur la croissance des pays du Tiers-Monde, les perspectives de popula-
tion et les taux d'invt::stissements liés à la croissance démographique.
1964. B.R. Sen. - Vaincre la faim, mot d'ordre du siècle. Allocution du
directeur général de la F.A.O. au 38 e Congrès eucharistique interna-
tional à Bombay le 28 novembre.
1965. 2 avril. - Le groupe d'études «Amitiés, Rencontres, Culture et
Echanges internationaux» organise une conférence de débats à Casa-
blanca sur le thème: La limitation des naissances à travers le planning
familial: M. Sbihi. - Aspects économiques;
M. Sijilmassi. - Point de vue médical;
Me Bentahila. - Expériences étrangères.
1965. 20 avril. - Mémorandum royal invitant à «mettre en pratique le con-
trôle des naissances».
1965. Juin. - Le docteur Rahhal, médecin-chef de la Province de Meknès,
est envoyé à Londres pour étude des problèmes pratiques posés par la
régulation des naissances.
1965 . Juillet.
B.R. Sen. - Alimentation, population et droits de l'homme. Allocu-
tion du directeur général de la F.A.O. devant le Congrès mondial de la
Population, Belgrade.
Cabinet Royal. - Division du plan et des statistiques. Projection de
population. Répercussions sur certains aspects de l'économie du paYs
et solutions proposées.
La revue «Confluent» publie une série d'articles sur les problèmes
démographiques au Maghreb parmi lesquels on peut noter:
J .G. - L'Islam face à la prévention des naissances.
Alhilay. - Opinion sur la limitation des naissances.
Madani. - Le contrôle des naissances et l'Islam.
Seklani. - La prévention des naissances en Tunisie.

208
1965.
Septembre. - «Maroc 1965», organe du Ministère du Représentant
personnel de Sa Majesté le Roi, publie une étude sur la poussée
démographique.
1965.
Novembre. - [Link], Ministre de l'Agriculture et de la
Réforme agraire, fait un discours à Rome évoquant la nécessité de
réduire la natalité.
1965.
Décembre. - Meknès, désignée comme province-pilote pour la limi-
tation des naissances.
1966. Janvier.
[Link]. - Espoirs et illusions des politiques de population dans le
Tiers-Monde. Journal «Le Monde», 20 janvier et suivants.
La pilule Lyndiol en vente libre au Maroc.
1966.
Avril. - «Lamalif», n02 : Le dossier de la limitation des naissances.
1966.
Août. - Décret royal n° 180-66 du 10 joumada 11386 portant création
d'une commission supérieure de la population publié au «Bulletin
officiel» .
Novembre. - Seklani. - Problèmes démographiques et développe-
ment. «Revue tunisienne des Sc. sociales», Cérès, n07, nov. 1966,
PP.115-135.
1966.
Décembre. - [Anonyme] Orientation moraliste en Tunisie.
«Maghreb», n018, nov.-déc. 1966, pp.19 et 20.
1967.
Janvier et février. - N°S 1 et 2 du «Journal de Médecine du Maroc»
consacré à la régulation médicale des naissances.
1967.
4 avril. - Banque internationale pour la Reconstruction et le Déve-
loppement (BIRD). - Situation et perspectives économiques du
Maroc, pp. 29 et suivantes.

209
La nature composite
de la société marocaine

r' ~a société marocaine apparaît à tous dans sa diversité. Dans les différentes
reglo ns géographiques, dans les différentes catégories sociales, dans les diffé-
aentes cIas ses d'~age ou d e sexe, ce qUi, .
domme, d' a b
ord,c' est une specl
. of'IClte,
. ,
q~e~Oins au~.si gran~e que dans un exa.~en des différentes ép~~u,es histori-
. On a 1 ImpreSSIOn d'une superpositIOn de cultures, de societes.
v Pays de contrastes! L'idée a été vulgarisée par les affiches de tourisme et le
laoyageur s'étonne de la coexistence de la charrue en bois, du tour de potier, de
tente en poils, avec le tracteur, la cimenterie, les buildings.
Oa ~e géographe oppose le nomadisme à la transhumance, le sédentaire des
ViI~IS au s.édentaire des plaines, l'arboriculteur des montagnes aux citadins des
simes ancIennes et nouvelles. L'économiste résoud le tout dans une opposition
me PIe, de secteurs traditionnels et modernes, le premier de faible investisse-
viv ~t, etabli dans une économie de subsistance et une production purement
de r:~:e, le second à fort inyestissement produisant des marchandises et vivant
nUa echange. Vives oppositions qui satisfont la plupart, avec quelques
gUe nc~s .concernant un secteur intermédiaire ou semi-moderne. Les ethnolo-
sUps, eVldemment, accentuent leurs analyses sur la notion d'ethnie qu'ils
rienerposent souvent avec celle de culture: imazirhen, chleuh, rifains, saha-
tag s, arabes, etc. Il est vrai que depuis Michaux-Bellaire et, à sa suite, Mon-
Orfne, les oppositions arabes-berbères, bled maghzen et bled siba, chraa et
CUI;' tYran?ie et démocratie, ont permis à beaucoup de répondre sans diffi-
ces ~~' mals aussi sans nuances, à toutes les questions, comme si, au-dessus de
ISCOntinuités, parfois réelles, il n'y avait pas une unité vigoureuse.

PLUSIEURS SOCIETES SUPERPOSEES


II
mOn semble qu'il faille prolonger la réflexion uri peu plus loin et dépasser les
nuanographies, statiques et non explicatives, et les kaléidoscopes, tout en
Se P ces, et qui oublient l'essentiel, d'autant plus, qu'actuellement, beaucoup
laqU~tle~t d~ très grandes interrogations sur la nature de la société dans
e Ils VIvent.
D ns
soci:l cette société s'affrontent en réalité plusieurs types d'organisations
mais ,e~ COmplètes en elles-mêmes. Nous n'avons pas affaire à une société,
a es aspects partiels de plusieurs sociétés qui coexistent parfois au même

211
moment et au même lieu. Ainsi, un individu, déterminé, appartient, selon ses
différents comportements, à plusieurs sociétés. Les preuves en sont simples et
quotidiennes: des paysans, ayant droit de terres collectives, dont les femmes
vont le jour de l'ansra, sur la tombe de leurs ancêtres, faire des libations et qui
demandent le matin à leurs khammès de leur amener une mule, ceignent leurs
koumiya (poignards) et vont au «bureau» demander collectivement un crédit
agricole, au lieu d'être approximativement définis par leur âge, leur ethnie,
leur région, ne sont-ils pas redevables de la coexistence de plusieurs types de
sociétés, cinq en l'occurrence?
Et un jeune, homme, diplômé, costumé, qui téléphone à un responsable
administratif, prononce quelques mots d'arabe, recommande en français une
personne à l'embauche, puis devant les réticences, reprend en arabe trois
arguments: qu'un parent de la personne recommandée a perdu son emploi et
que la famille est sans ressources, qu'elle appartient à une tribu du Maroc
central, et qu'elle a beaucoup d'enfants, et qui, pour terminer se voit opposer
un refus basé sur le règlement, sans que la qualification du candidat ait été
même évoquée? On pourrait multiplier les exemples à l'infini: chacun traîne
derrière lui les casseroles de l'Histoire.
Il semble qu'il y ait emboîtement de sociétés historiques successives dont
certains aspects seulement demeurent, aspects qui sont les prolongements
vivaces d'une société antérieure ou les prémices d'une société en construction
et qui, quand on les y replace, prennent toute leur signification.
Et c'est parce que la liquidation ou la substitution sont différentielles qu'il Y
a coexistence: parfois ce sont les outils et les techniques qui évoluent en pre-
mier, parfois les rapports sociaux, parfois encore les institutions, la juridic-
tion, les contrats, la culture, la morale, les coutumes, les attitudes, les
croyances, les signes, l'idéologie, le rituel, ou les comportements procréateurs,
etc...

QUEL EST LE MOTEUR?


On pourrait, là, opposer infrastructures et superstructures, niveaux, ce qui
a déjà été fait ailleurs, avec plus ou moins de bonheur. On pourrait aussi con-
cevoir que le moteur de chaque société lui est spécifique et se demander si ce
rôle joué par les machines dans les sociétés industrielles capitalistes à leurs
débuts, n'a pas été remplacé par l'idéologie dans le cas des nouvelles sociétés
industrielles ou si le passage de la houe à la charrue n'a pas eu moins d'impor-
tance que la démographie ou que l'écriture à telle ou telle époque.
Supposons l'existencee de sociétés-types, telles celles de Marx ou de Gur-
vitch qu'on serait d'ailleurs bien en peine de définir quand on y vit. Supposons
aussi que les durées d'existence de ces sociétés n'ont pas été identiques: cer-
taines ont pu durer des siècles, d'autres quelques décennies, certaines ont pu
atteindre à la maturité et effacer complètement celles qui les ont précédées,
alors que d'autres sont restées fugitives ... La connaissance de la structure de la
nature inerte, nous a habitués à un progrès dans le détail, remettant périodi-
quement en cause le schéIha de conception général, mais cette remise en cause

212
réalités
sociales

niveaux
plus
résistants

sociétés
patriarcales

niveaux
fugaces L _ _.c:::.::::::.. --""c.. ~ __.....L._..L__ _. .
1967 temps

n'est,valable qu'avec une compréhension plus grande de l'explication des faits


~cqtls. Ainsi, l'analyse la plus élémentaire d'Aristote (terre, eau, feu, air... )
u a distinction sommaire entre solides, liquides, gaz, n'ont pas été remises en
~a~te par la physique atomique moderne, elles sont comprises autrement,
pOl a t~ut. C'est donc à une méthode de classification systématique qu'il faut
r:r~ellir, sinon les sociologues seraient comme les alchimistes médiévaux à la
c erche de la pierre philosophale en sociologie !
so ~e~t-on appeler anachronique ce qui est wntemporain ? Une modalité
so c~a e peut dominer, interdire, gêner le développement d'une autre modalité
p/lale provenant d'une société différente. On peut d'ailleurs ainsi com-
ca~?dr~ le concept de l'aliénation chez Marx, comme la domination d'une
rnaeg~ne de faits sociaux dépassés, sur une catégorie de faits sociaux en
rc
ind e.. comme le fait que le travailleur qualifié qui constitue dans la société
Ce Ustneile la valeur de base de développement de cette société nouvelle, reste
pe~~~dant aliéné,par une mentalité rétrograde dérivant de la crainte et du res-
u chef, relIquat et moteur de la société féodale antérieure!

LA RESISTANCE DES MOTS

de ~a~s chaque société historique, à chaque niveau, lorsqu'il y a coexistence


un/a~t~ a?achroniques, on peut dire qu'il y a aliénation et l'on peut tirer de là
rnala~e~one de l'aliénation généralisée dont notre société est véritablement

dis~ar .[Link], il est assez banal de constater que les vocables survivent à la
dés' antIon ou à la transformation des notions qu'ils recouvraient, jusqu'à
diff'Igner parf' OIS d' autres phenomenes,
.. , .,
concepts ou InstitutIOns tota1ement
per~rents, ou même prendre la relève de termes tombés en désuétude. La
une ,anence de la terminologie par dessus la mobilité du réel, exprime parfois
libéreconomie de langage, parfois la pudeur devant la nouveauté, la crainte de
er des forces obscures. La tyrannie aussi peut imposer en même temps le

213
changement de l'objet et le maintien du mot. Ailleurs, et notamment en
Europe occidentale, un souci nominaliste détermine l'attribution d'un nom à
chaque chose nouvelle. Au Maroc, on a l'impression du contraire. Le souci
d'unité du corps social est si grand, la crainte de l'excommunication si forte,
que la tendance a été jusqu'à ces dernières années, à dissimuler les choses
nouvelles sous des mots anciens. Il en est ainsi de nombreuses règles et institu-
tions coutumières. Ainsi la «touiza» en est venue à désigner successivement et
à la fois, une entraide villageoise entre contribules, une corvée serve pour un
seigneur, la participation à un chantier de chômage payé seulement en nourri-
ture et une surprise-partie d'un genre spécial. Ainsi le mot «azib» désigne un
«écart» d'élevage, un manoir seigneurial, une terre de rente foncière et une
ferme moderne. Ainsi «cheikh» veut dire chef, mystico-religieux, ancien,
gérontocrate d'une jmaa et agent d'autorité- gouvernemental au niveau du
canton. Il en est de même pour charika, bennous, jmaa, moqqadem, etc. (voir
notamment une étude parue sur la jmaa dans les Cahiers de sociologie) et il
n'échappe pas que chacune de ces acceptations peut être rapportée à une
société particulière. Cet aspect, remarquable, de la résistance de la termino-
logie devant l'évolution sociale, explique peut-être les difficultés auxquelles se
heurte toute clarification des situations socio-historiques.

STRUCTURES SOCIALES
Alors que pour les âges primitifs, les sociétés industrielles, des sociétés-types
ont été définies avec précision ~::~ les grands sociologues européens, aucune
syntèse n'a véritablement commencé pour le Maghreb. Peut-être parce que
l'on considère que la connaissance monographique y est encore à son aube.
Mais quelles monographies peut-on faire sans hypothèses générales?

Alors, il faut construire des chaînes de cohérence sociologiques, repérer les


solidarités dans la société marocaine d'aujourd'hui et émettre l'hypothèse que
chacune relève d'une cohérence - type, d'une société - type, puis, rechercher
dans l'histoire, la géographie, les classes sociales, ce qui paraît devoir être le
meilleur archétype, étudier son fonctionnement interne, ses lois d'évolution,
ses contradictions, les antagonismes qu'elle doit dépasser et la mettre en con-
flit avec les types précédents et suivants, pour comprendre un peu mieux le
monde qui nous entoure. Il y a ainsi, comme solidarités dominantes, la soli-
darité agnatique (patriarcale), mystico - idéologique (théocratique, confréries
religieuses), politico-territoriale (tribale), tutélaire ou féodale (caïdale) et
technico-économique (industrielle). La première l'emporte nettement sur les
autres. La seconde a toujours été fugitive, difficile à maintenir. On pourrait
même écrire une histoire du Maroc, l'époque moderne comprise, comme la
suite des assauts des différents types de sociétés (théocratiques, tribales, caï-
dales, industrielles), contre la société patriarcale, laquelle n'a pas encore cédé
complètement le terrain.
Chacune mérite une description et une histoire. Mais, en attendant, on peut
les faire se succéder ainsi: société patriarcale, société tribale, société caïdal e,
société industrielle (schéma 1), dont les durées et les interférences restent

214
Schéma 2

autres
stratifications,
âge
sexe
éthnic etc

temps

~nsuite
à déterminer. Ensuite jouent des éléments de stratification sociale
omme l'âge, le sexe, l'appartenance régionale ou ethnique... (schéma 2).
P ~ucune de ces sociétés n'est historiquement parfaite, c'est-à-dire complète,
Uisqu'elle traîne derrière soi des restes antérieurs.
fr POurtant, il arrive qu'un type nouveau de société fasse son apparition avec
ma~as et émerge tout botté sur la scène de l'histoire, liquidant au passage les
OIndres reliefs des sociétés antérieures.
imCeux. qui ont vécu les journées historiques des révolutions relatent cette
to~reSSI?n : «Le monde va changer de base, nous ne sommes rien, soyons
.0
soc·~) Internationale). La projection de l'utopie, c'est l'intention de la
en I~te-type, tout est dans le cri. Mais la réalisation de cette intention est
la S~Ite
reart'
faite de combats, d'amputations, de négociations, de concessions avec
fait 1 e tout court, c'est-à-dire les forces sociales, les comportements, les
ja s ~e l~ ~o~iété historique. Combats douteux et permanents où rien n'est
démals defmlt'Ivement acqUis . SI. 1es a 1"lenatlOns
. .
ne sont pas successlvemen t
passées jusqu'aux dernières.
S'
So .Inlon la transe retombe, l'intention devient utopie passive. Le volcanisme
Cla s'ét .
com emt, laissant quelques semences qui, si elles sont favorables, vont
sOci ?I~n:er à grignoter, au moyen de compromis positifs, les structures de la
ete historique.

Lamalif n017, décembre 1967

2IS
A

Les jeunes nous poussent


à réorganiser le mondel*l

Depuis une dizaine d'années la plupart des analystes pensent que nous
~llons vivre à la fin du XXè siècle une crise économique aiguë due principa-
{~ent aux effets écon~miques d'une croissance dé.mographique ac:élér~e.
ecart entre la productIOn de nourriture et les besoms de la populatIOn ns-
~ant fort d'augmenter dans les décennies à venir, toute une série de recher-
c. es ont été engagées tant pour augmenter la création de richesses que pour
red .
Uire la croissance de la population.
Alors que cette lutte contre la rareté est encore incertaine, surgit depuis
qUelques mois une crise politique extrêmement vive et autrement importante,
opposant ce qu'il est convenu d'appeler la jeunesse aux adultes constitués en
autorité
f ' .
s d ommantes. On aSSIste en effet partout dans 1e mon d e, et sous d es
ormes presque identiques à la manifestation sans précédent des exigences
lnouvelles
es tr d' .
que la jeunesse jusqu'ici gardait latentes et inexprimées. Jusqu'ici
s ' . a 11lOns, les croyances, les ignorances, les habitudes, les adultes et la
t OCI~té, les moyens pratiques dont disposaient effectivement les hommes
e~aIent la bride aux aspirations. Lorsque l'homme découvrait un idéal, espé-
~a11 un changement, voulait s'évader de sa condition misérable, il trouvait
s~~~~i~és devant lui la carence des moyens, l'ignorance des autres et l'impos-
Ihte de communiquer avec eux, le frein des aliénations.
n"AUjourd'hui l'extraordinaire croissance de la population au cours des der-
i Ieres,décennies fait que sa moitié a moins de vingt ans: c'est la partie la plus
tstrUIte, la plus ouverte aux informations, la moins tenue par les acquits
li~onomiques ou sociaux, la plus libérée des croyances et des obscurités, la plus
le re en somme de croire que seules les idées créent des obligations et que tout
fatconcert de lois, de règles, de causalités-économiques ou autres- ne sont que
ras aCcumulé par l'Histoire et coutumes rétrogrades.
[Link] trouve en même temps que cette jeunesse des temps nouveaux est la
ge rhe de la population qui est intellectuellement la mieux adaptée aux exi-

--nces techniques du monde moderne.

(') Projet d
l'UN e texte pour une conférence à donner au Caire le 21 avril 1969 dans le cadre de
ICEF.

217
Dans nos pays, beaucoup d'adultes vivent encore largement avec une idl
du temps cyclique. L'homme y est faible devant la nature, c'est elle qui dic
sa loi; c'est elle qui domine l'ensemble de ses activités. Pour survivre, il faut:
plier aux lois de la nature, il faut la connaître, plus on est âgé, plus on
d'expériences, plus on est capable de déceler à ses signes les exigences de
nature. On ne s'étonnera pas dans une pareille situation que les personill
âgées soient considérées comme les plus sages et les plus capables de prendl
des décisions. Mais le développement de la science et des techniques met c
plus en plus l'homme en situation dominante. L'extraordinaire accélératio
des découvertes scientifiques et le développement des sciences humaines fOI
que les nouvelles générations ont plus aisément en main les outils intellectue
que les adultes. Il suffit d'assister à la moindre conversation scientifique entI
classes d'âges différentes pour saisir ce qu'a de dramatique l'actuelle ruptUI
intellectuelle au sein d'un même peuple entre les jeunes et les adultes. Bie
souvent d'ailleurs l'incompréhension réciproque débouche sur le silence et 1
refus de toute communication. Ce divorce permet au jeune d'être intellectuel
lement libéré des obligations du monde des adultes: il imagine un monde idé~
à partir de l'application de la science et des techniques. L'instruction est 1
moyen d'accéder à ce monde; par la scolarité, il acquiert moralement un droi
à la réalisation de ses aspirations. Mais la société des adultes ne fait pas justic
à ce droit; bien plus, elle se ferme à la participation du jeune moderne.
Dans l'ancienne société, le berger, l'agriculteur, l'artisan déléguait au jeun
des responsabilités proportionnées à ses moyens physiques et intellectuels. j.
sept ans, un enfant pouvait conduire quelques moutons autour de la maisol
paternelle; à dix ans, on lui confiait un troupeau pour la journée. Ses force
augmentant, à quinze ans, il prenait la charrue. Plus tard, on l'associait al
commerce et après l'âge adulte à la vie politique du village. Il n'y avait pas dl
distinction entre la formation et l'action. Aujourd'hui, on retire les enfants dl
la vie réelle en les mettant à l'école pendant une dizaine d'années au cour:
desquelles ils apprennent infiniment plus de choses qu'ils n'ont le droit d'el
appliquer réellement. Lorsqu'ils sont libérés, aucune des activités qui pour
raient leur être proposées n'est susceptible de valoriser leur acquit intellectuel
Je ne fais pas ici le procès de l'école et du contenu de l'enseignement, ce qui es;
une autre affaire, mais de l'adéquation des aspirations légitimes créées pal
l'instruction aux réalités sociales. En d'autres termes, les jeunes sont préparé~
à une vie moderne et les gens âgés dirigent toujours la société à la modt
ancienne, ou encore les jeunes sont formés aux nouvelles techniques mais ct
sont des adultes rétrogrades qui détiennent les moyens de production.
En fait, nos sociétés sont encore largemeIit dominées par le modèlE
patriarcal. C'est le père d'une famille nombreuse qui est considéré comme
digne d'égards, fût-il analphabète; le jeune célibataire est ignoré fût-il instruit.
Ces traditions se perpétuent parfois curieusement.
Lorsqu'on veut distribuer des terres à des ruraux, on fait appel à des can-
didatures auprès des paysans pauvres et, au sein des listes de candidats, on
choisit les bénéficiaires à partir de certains critères. Les techniciens de l'ag ri-

218
cU,hure essayent de faire prévaloir des critères d'ordre technique en tout pre-
mIer lieu et invoquent aussi la nécessité de choisir des hommes jeunes, de
ma~ière à installer sur les lots des individus dynamiques ayant une longue vie
aC:lve devant eux. Ceci évidemment pour que la mise en valeur du lot soit
n;,leux garantie et également pour diminuer le risque de voir la co-indivision
s Illstaller prématurément sur la parcelle à la suite du décès d'un vieillard.
Mais presque toujours la coutume et les usages sont les plus forts, tant au
moment de la décision concernant le choix des critères qu'au moment de
l',application des critères aux choix des bénéficiaires. Systématiquement l'âge
reglementaire est reculé au maximum, parfois jusqu'à 50 ans et lorsqu'on
~,~erch: l'âge réel d'un bénéficiaire, il n'est pas rare de le trouver supérieur à
age reglementaire. Car le critère qui est choisi, en fait, comme déterminant
est I~ nombre d'enfants à charge. Cette variable discriminante du choix est
applIquée en favorisant d'abord les familles les plus nombreuses (9,10
enfants) puis les familles les moins nombreuses. Dans la pratique, les lots sont
en général attribués à des familles ayant en moyenne plus de 5 enfants, consti-
tUant donc un foyer groupant environ 7,7 personnes. Rappelons que la
m~Yenne nationale est de 5,2 personnes. Ceci revient en fait à favoriser les
~ttItudes natalistes pour des raisons au départ très humanitaires, mais évi-
emment fausses et qui révèlent que les agents de l'administration, les plus
engagés
la s ' .
dans la société industrielle, se laissent prendre au piège des valeurs de
oCleté patriarcale. En effet, pourquoi un homme de 50 ans, ayant 5
enfants, recevrait-il un lot sous prétexte que le groupe à sa charge est impor-
tant. ? POurquoi ne pas envisager un moment l'hypothèse de la remise du lot à
Un jeune adulte de 25 ans ou 30 ans, qui prendrait à sa charge sa famille
~?mme cela se voit tous les jours dans la classe ouvrière ou dans l'administra-
.Ion ? Passant sous silence la formation et les avantages que présenterait la
Jeunesse du bénéficiaire, une telle attitude, pleinement consciente ou non,
~rouve que la norme est patriarcale, et, jusqu'au sein de la société qui se veut
Illdustrielle. En tout cas, celle-ci craint de heurter celle-là et s'incline.
lC~la revient à dire qu'en somme le problème posé par cette crise n'est pas
~e UI de la jeunesse mais bien celle de la résistance vaine, rétrograde, cupide et
~resseuse des adultes. Il est incontestable que des possibilités immenses de
c an?ement et de progrès existent aujourd'hui au moyen de la jeunesse. Il est
certalll q ue l '
a solutIOn ,
du sous-developpement est d' Utl'1'Iser l" mcroya bl e
f.~~s~ée de désirs, de passions, d'espérances d'hommes jeunes de plus en plus
1 eres POur construire enfin un monde habitable et délivré de ses vieilles
angoisses.

d Comme en défénitive les choses se règlent encore largement sous l'empire


lees rapPorts de forces dans ce monde, la question est de savoir jusqu'à quand
s [Link] formés et habitués à d'autres manières, cramponnés aux pauvres
vatIsfactl' ons qu ,.Ils ont obtenues par leur age
A et l
eursi a b '
oneuses ,..
negoclatlOns
Ont être capables d'endiguer ce flot d'espérance. Je crains fort, si l'on ne
P
ct Orte pas Un e f fort important à former les adultes, que 1e peu d'"mteret qu "11 s
A

juonn~nt aux idées les laissent ignorants du retournement du monde et


squ au bout victimes de la surprise.

* * *
219
Nourri de ces idées, j'ai essayé d'employer les jeunes à la mise en valeur et
de transformer l'attitude des adultes dans une région agricole. Cette tentative
est en cours -des conclusions ne peuvent pas en être définitivement tirées- elle
est de dimension expérimentale, c'est-à-dire que dans le cas où elle serait
réussie, sa généralisation poserait d'autres problèmes qui n'ont pas eu à être
résolus ici.
Dans une région couvrant 50.000 hectares, occupée par une population de
50.000 personnes, un barrage hydrauliq'\le est en construction; un office
d'Etat est chargé de mettre en valeur les terres dominées par ce barrage, c'est-
à-dire d'y construire un réseau de canaux, de diffuser des méthodes modernes
d'irrigation, d'introduire de nouvelles cultures industrielles, de faire connaître
des techniques agricoles nouvelles, de distribuer certaines terres appartenant
actuellement à l'Etat. Avant la mise en valeur moderne, les ruraux sont divisés
en trois grandes catégories: les femmes qui sont pratiquement exclues de la
production agricole, les jeunes qui travaillent directement la terre mais rêvent
de la ville, les adultes qui dirigent les exploitations et qui s'occupent du com-
merce. Avec le progrès du nombre et de la scolarisation rurale, une nouvelle
catégorie apparaît : celle des jeunes chômeurs ruraux qui se regroupent dans
les villages en bandes inorganisées sans activités déterminées, toujours dispo-
nibles pour des travaux courts et bien rémunérés mais peu désireux de
s'engager longtemps sous la tutelle du père ou d'un propriétaire sous des sta-
tuts sociaux anciens (tenanciers). En discutant avec ces jeunes, on apprend
qu'ils sont très critiques de la société qui les entoure parce qu'elle n'utilise pas
leurs compétences -qui sont faibles- mais surtout leurs désirs de travailler
activement.
Après étude, il est apparu que ces jeunes attendent pratiquement tout de
l'Etat puisque celui-ci commence de les instruire. Ils considèrent les rares
occasions d'embauche comme des solutions d'attente. Leur idéal est d'entrer
dans la fonction publique dans un centre ou en ville. Les pères de leur côté
sont désolés et mettent vivement en question l'enseignement prodigué par
l'Etat; ils prétendent qu'au sortir de l'école les jeunes n'ont pas d'emploi, ne
veulent plus prendre la charrue et supportent très mal leur autorité.
Le problème pratique à résoudre pour l'Office de Mise en Valeur Agricole
était d'utiliser l'ouverture d'esprit des jeunes pour en faire les vulgarisateurs
des méthodes modernes d'agriculture auprès de leurs pères et des adultes avec
lesquels ils allaient plus tard travailler et en définitive de les réintroduire dans
la vie active.
La solution expérimentale de ce problème consiste actuellement en la créa-
tion de fermes dirigées par l'Etat dans lesquelles les jeunes viennent travailler
pour se partager les résultats de la production.
Ces fermes, de 50 ha chacune, sont créées au nombre d'une par commune
rurale (C.R. = 10.000 habitants, 10.000 hectares) et accueillent 25 jeunes
pendant une année. Le coût de création d'une unité est de 100.000 DB
(20.000 $), la subvention de fonctionnement pendant les quatre premières
années est de 40.000 OH par an (8.000 $); à partir de fa cinquième année,
l'exploitation équilibre seule son budget.

220
~'encadrement comprend un directeur (adjoint technique) et un moniteur,
~cout 18.0?O DH/an soit 3.600 $). Pendant les quatre premières années le coût
ce formatlOn d'un jeune est de 2.500 DH (500 $), à partir de la 5ème année le
out de formation tombe à 400 DH (80$).
Les jeunes réalisent tous les travaux de la ferme ; production agricole,
~ntr~tien, nettoyage, cuisine. Ils reçoivent à mi-temps une formation simple et
1es Informations sur l'organisation de l'Etat, du Ministère de l'Agriculture,
fe s possibilités de crédit, la comptabilité simple. Ils reçoivent en outre une
ormation technique sur l'utilisation du matériel agricole, l'entretien, la forge
et la menuiserie. Le travail productif de chacun est mesuré chaque jour par le
cOmité des jeunes de la ferme au moyen de normes préalablement étalonnées
~\acCePtées par le groupe. Ces normes sont inscrites publiquement sur un
,a leau d'affichage au crédit de chaque jeune. A la fin de l'année agricole, les
un
Je : s se partagent le produit net en proportion des normes qu'ils ont accu-
~ulees tout au long de l'année. Pendant la période transitoire de 4 ans, les
~eunes SOnt nourris et vêtus gratuitement et reçoivent une allocation de 5 DH
ar semaine (l $). A partir de la cinquième année, cette allocation est prise en
charge
par le budget de la ferme.
s ~es terres qui sont mises à la disposition de ces expériences appartiennent
c~:~ à ~'Et,at, soit à des collectivités traditionnelles. Dans ce dernier cas,
cones-~I ~~Igent que la majorité des jeunes soient des fils des membres de ces
do eC:1Vltes. Dans la pratique, ce ne sont pas les meilleures terres qui sont
cUlnnees aux jeunes mais déjà leur productivité remarquable a frappé les agri-
teurs- alentour qui sont de plus en plus favorables à l'expérience.

et ~u b~~t d'un an, les jeunes rentrent chez eux avec le résultat de leur travail
extr~S Idees nouvelles mieux adaptées à la situation locale. Les conditions
d'a e~ement sévères de travail à la ferme et la faible rémunération en cours
paynnee font qUe les jeunes sont tous issus des catégories les plus basses de la
rentSannerie (paysans sans terres, tenanciers, petits propriétaires) et le jeune
sOn re, chez lui avec une masse d'argent ou de grains bien supérieure au gain de
grev~ere, durant la même année. En outre, cette somme n'est, pour le jeune,
tio n e~ d aucu~e dette usuraire: c'est une trésorerie fraîche mise à la disposi-
niqU e la famIlle et négociée avec la pénétration de nouveaux modèles tech-
20 nes. L'année suivante, 5 jeunes de la promotion précédente sont repris avec
(mod'r OUveaux
. POur conserver la memOIre
' . d e ce qUI. s,est passe" anteneurement
.
ètre 1,lcahon des règles, unités de mesure, travail d'explication) mais sans
remarem~nérés différemment. La troisième année, un des cinq doublants
l'Et ;~ue par ses capacités didactiques est conservé à la place du moniteur de
ne P~ . son activité est comptée 2 normes par jour, ainsi le salaire du moniteur
direc~se plus Sur le budget de la ferme: il n'est pas exclu qu'ultérieurement le
tio n eUr de la ferme lui-même ne soit rémunéré sur le budget de l'exploita-
à s'~ QUe deviennent les jeunes au sortir de la ferme? En général, ils trouvent
Prod mP~oyer dans la campagne, mais actuellement le plus souvent hors de la
sUr dUChon agnco . l '
e proprement .
dIte. Ils entrent comme pomteurs d e traval'1
es ch .
anhers, comme conducteurs de tracteurs. Quelques-uns sont

221
recrutés par des coopératives agricoles comme comptables, comme spécialistes
(tailleurs, greffeurs). D'autres enfin reviennent travailler chez leur père et
tentent de modifier les méthodes culturales. Disons cependant qu'en général
ces jeunes sont insatisfaits de la vie qui les attend au sortir de la ferme. Ils
rêvent en fait d'acquérir une terre à cultiver et désireraient que l'Etat ou leur
père les dotent d'un domaine à exploiter à la manière moderne. Il est incon-
testable qu'ils s'y prendraient mieux et que la production augmenterait bien
plus vite. Mais ils se heurtent évidemment à un refus généralisé. La solution
vers laquelle on se tourne actuellement est celle de la création d'un secteur
économique semi-industriel intermédiaire entre le secteur économique tradi-
tionnel (subsistance) et le secteur moderne (industrie).
En effet, si l'expérience de ces fermes ne débouche pas encore, c'est qu'en
définitive le développement agricole de la région est en cours. Il ne prendra
son plein effet que vers 1975 et à ce moment-là la demande d'emploi sera
forte- et c'est que le jeune entre en compétition avec les adultes sur leur propre
terrain. Il est fort probable qu'en équipe ils soient en mesure de créer des ate-
liers semi-industriels (forge, bâtiment, menuiserie) et prendre en gérance des
terres à mettre en valeur. Actuellement notre expérience porte vers cette voie.
Enfin les difficultés de la généralisation d'une telle formule doivent être
nettement évoquées. La réussite de pareilles expériençes-pour l'instant au
stade du laboratoire- ne peut être obtenue avec des méthodes de gestion
bureaucratiques. Le personnel affecté à la direction des fermes doit être par-
ticulièrement formé sur le plan technique -pour obtenir une haute rentabilité
du travail- il doit être un pédagogue et surtout il doit être fortement motivé.
Ces qualités et cette condition restreignent considérablement la portée de
l'expérience. Si l'on n'est pas disposé en définitive à faire appel aux plus
jeunes techniciens comme meneurs de jeunes... c'est une des meilleures leçons
de cette expérience que la part prise par les jeunes eux-mêmes à la réussite de
leurs frères. Nous avons pu obtenir d'abord que les responsables des fermes
soient tous des jeunes et que des associations de jeunesse, des étudiants de la
Faculté viennent souvent s'entretenir, expliquer et chercher des solutions
concrètes avec les jeunes de la ferme.
Je terminerai par cette remarque: je suis loin de croire cette expérience
exemplaire, ni unique puisqu'elle existe dans d'autres pays sous des formes
différentes. Mais l'étude des conditions de réussite de sa généralisation est un
des progrès importants vers la solution des problèmes de nos sociétés. COIn-
ment remettre l'appareil de production traditionnel entre les mains des jeu-
nes ? Voilà la question de notre temps. Nous ne pouvons plus continuer à rai-
sonner à partir des expériences antérieures, à calculer dans le cadre de nos
habitudes de pensée et de vie comment il est possible d'organiser la société
pour faire une place aux aspirations des jeunes. Il n'y a certainement pas de
solution à la satisfaction partielle des exigences de la jeunesse; ces satisfactions
seront toujours trop insuffisantes et très incapables d'endiguer la marée mon-
tante qui va réorganiser le monde.

29 mars 1969

222
Pour un développement des études
de technologie quantitative (*)

Le développement des recherches d'histoire quantitative et des études en


Vue du progrès économique et social, où qu'elles se situent, appelle à mes yeux
Un comparable essor de la technologie quantitative. C'est à partir du cas
marocain cependant que je m'en expliquerai le mieux.
d' L'ethnologie de la période coloniale a produit au Maroc une masse consi-
erable d'observations sur les technologies traditionnelles, mais la collecte a
P~rté
cnpf
principalement sur les faits linguistiques et institutionnels, sur la des-
Ion des formes et des modes d'usage des outils et des machines. Par
~Ont:e, cette ethnologie est restée presque muette sur les conséquences éco-
/n~l1ques de chaque technique, sur la mesure de la productivité, sur l'appré-
lahon des forces utlIsees,
tif. '1" 1e comportement mecalllque
. . .mterne, sur 1a quan-
d Icahon de grandeurs utiles à une appréciation de la place de ces techniques
p~ns l'environnement économique et social de l'époque. Voici trois exem-
L es : les moulins à manège étudiés par Brunot, les pressoirs décrits par
f·ao ust , les araires d'Haudricourt. des études fort savantes détaillent les dif-
erentes '. ., .
re h Pleces, leur nom, l'etymologle des formes, les usages, maIs aucune
c erche de mécanique rationelle ne permet d'en mesurer le rendement.
le ~~ [Link]. .. Pour un moulin hydraulique, il serait important de connaître
m ~bIt hydraulique minimum capable de mouvoir efficacement tel type de
saet~IOne, (dla'b'plage d'énergie développée au minimum et au maximum de l'utili-
la " e It, hauteur de chute, vitesse du courant) avec ses conséquences sur
tr ~eSlstance du système. On aimerait connaître aussi le jeu complexe de ces
d~~ réglages: vitesse de rotation, écart de mouture entre les deux meules,
Obt lt des grains; avec la conséquence de ces réglages sur la finesse de la farine
ta' enUe (granulométrie) selon les céréales écrasées et la destination alimen-
sa~e. de ces types de farine. Il serait utile à l'historien, ou au développeur, de
jou01[. quel est le poids minimum, maximum et moyen écrasé dans une
m' rnee, dans une heure; quel est aussi le volume minimum justifiant écono-
Iqueme t . . '
n a moyen terme la constructIOn du moulIn.
m Dal?s Un autre ordre d'idées, on constate qu'à un moment donné, tel type de
Ou III co -eXIste
_____ . ~
avec d'autres types. Dans une meme . va Il"ee on peut
petIte
(') Exposé ". .
q au seminaire de technologie culturelle organisé par l'E.R. 191 (C.N.R.S.) «Techm-
Ues et culture» : séance du 25 février 1983.

223
compter deux moulins mûs par un moteur à explosion, vingt-cinq moulins
hydrauliques et cent vingt-cinq meules à main. Que signifie cette distribution
des types et qu'est-ce qui justifie cette coexistence? Une étude même rapide
met en évidence quelques arguments et quelques jugements:
- moulin à main: petites quantités pour un repas, proximité;
travail féminin non rémunéré, fatigant; qualité de la farine.
adaptation précise à un type de plat défini ;

- moulin hydraulique: quantités moyennes (2 à 3 jours) faible fatigue,


réglage difficile mais varié, coût JO 070 du poids moulu lié à l'écou-
lement d'eau (tour d'eau), distance faible;

- moulin à mazout: grosses quantités (pour un mois), pas de réglage précis


coût monétaire ;
défaut de goût (odeur de mazout); éloigné du village.
Un autre domaine important d'exploration pour l'histoire sociale est celui
des rendements et du rapport entre travail cristallisé et travail dissipé. Com-
bien d'heures faut-il pour construire un moulin en totalisant tous les travaux
nécessaires, à rapporter à la durée d'emploi ou d'amortissement de la
machine. Ceci rapporté encore au rendement, aux besoins du travail dissipé, à
la pénibilité du travail, permet de calculer, en temps, ou en calories, ou en
monnaie, le rendement économique général et de comparer les différents types
de machines entre eux.
D'un autre point de vue encore, l'aire d'utilisation d'un outil ou d'une
machine apporte des informations importantes à l'historien, à l'anthropo-
logue, qui se demandent, par exemple: quelle surface de céréaliculture, quel
volume de grain, justifient l'installation de tel type de moulin.. Mais cette
donnée manque aussi. En vérité, on pourrait presqu'à l'infini multiplier les
exemples des ignorances de l'ethnologie classique. Aussi arrêterai-je ici cet
inventaire pour m'interroger sur les causes.

Pourquoi ces carences?


La première cause qui vient à l'esprit est celle de l'impréparation des ethno-
logues, de leur ignorance en matière de mécanique rationnelle. Au Maroc, les
ethnologues sont pour la plupart des littéraires, arabisants ou berbérisants,
des orientalistes donnant beaucoup d'importance à la linguistique, la phéno-
ménologie, aux formes, à la magie, la religion ou à la sociologie et à la poli-
tique. De leur côté, les ingénieurs mécaniciens dédaignent la technologie tra-
ditionnelle qui leur paraît pur folklore, destinée à disparaître et ils se mobili-
sent pour sa disparition. Une évolution en sens contraire commence à se faire
sentir, mais elle est encore bien timide.
Une deuxième cause du faible développement des études de technologie
quantitative, dérivant en partie de la première, est l'intérêt porté à la belle
pièce, à la muséographie de cabinet exotique et l'indifférence à l'égard des
processus de production. Les ethnologues sont longtemps restés peu désireuX
de se prêter à une réflexion sur le développement économique et social.

224
t'V~e troisième cause est la difficulté réelle d'obtenir des informations quan-
Itatlves fiables et vérifiées en technologie. Il est plus facile de dessiner une
~achine et d'obtenir d'un informateur la désignation vernaculaire de chacune
deesgrPièces,
'.
que de mesurer ces pièces, les peser, calculer leur inertie, leur centre
1 f aVIte, les surfaces en contact, les frottements, les moments et les couples,
ces orces en jeu, leur point d'application et de résistance ou encore le temps de
qon~truction. L'observation classique (dessiner, dénommer) peut demander
due ques heures, un jour, une semaine; les autres observations s'étalent sur
·esl·semaines, voire des mois sur le terrain, et nécessitent un appareillage spé-
Cla Isé 0
u un laboratoire,
le tr aVal'1 des ethnologues aussi est analysable en termes de rendement et de
Pro d uctiv'C D'
nOt 1 e. une part, l'ethnologue peut produire disons quatre pages de
nol es .de terrain par jour dont une page publiable, alors qu'une étude de tech-
SUr°fle ne produit que peu de papier par unité de temps. Mais d'autre part, le
de P Us de capital symbolique ainsi produit quotidiennement va dans le sens
d/ :endements décroissants: aujourd'hui on ne gagne plus grand chose à
cnre et . d" ~
Cont . a enommer les objets. Le champ se déplace: l'ethnologue va etre
liqu raInt d'investir des domaines où il peut rehausser sa productivité symbo-
e.
Cela dit ,vou
Peut J'e raIs exposer mamtenant ce que la techno1"
d" .
ogle quantItatIve
apPorter à l'histoire sociale et inversement.
Siè~~e~r~vailleactu:llem~n.t sur une s~rie de documents ~talés ~ur p:ès ?e trois
à l'est d ans. un.e meme reglün. II s'agIt du Tazerwalt, petIt bassm ande a 40 km
deux e TIznn et à 150 km au sud-est d'Agadir. En ce moment, je dépouille
arbor'POIYPtyques ou sommiers des propriétés foncières, hydrauliques et
Icoles d'un d . l' . '" 1
saharien' 1 M ~ gran e maIson re Igleuse qUI pratiquaIt e commerce trans-
. a alson d'I1igh.
Cl~~é~ispose, grâce à ces textes, de l'inventaire des moulins hydrauliques
ficies . [Link] SOurces et par cours d'eau. Je peux connaître également les super-
dis Pa Irn~uées par ces mêmes eaux. Aujourd'hui, ces moulins ont totalement
enco/uj,a l'évidence en raison de l'assèchement des sources. Mais on peut voir
Chang~ d em~lacement des moulins, leurs ruines: Je nom du lieu-dit n'a pas
dirnen . epuls 1608, date de l'inventaire. On retrouve quelques meules dont la
nOlog~IOn ~ourrait donner des idées à un mécanicien. J'aimerais qu'un tech-
1l10 u \j e PUIsse me dire quel débit minimum était nécessaire pour actionner Ces
à une ns. Car ce débit minimum je peux l'affecter avec une certaine exactitude
Végéta~Urface ~val bien définie et en déduire l'assolement probable, la masse
écrasé ~,pro~ulte, etc. J'aimerais aussi connaître le volume maximum de grain
la con' OPtImum économique d'utilisation et ceci afin de me faire une idée de
réside~~mmation locale, rapprocher ces chiffres de l'effectif de la population
e.
Je Prend
walt pe s Un autre exemple: les légendes et quelques rares textes du Tazer-
au déb rmettent de conclure à la tardive culture de l'olivier dans cette région,
assez PUt du XVIe Slec
" 1e. Il semble qu'auparavant, la foret ~ d' argamers
. ..
etait
rOductive. Des informateurs locaux prétendent lier l'introduction de

225
l'olivier à l'arrivée des Chorfa, opposant la noblesse de l'huile d'olive à la tri-
vialité de l'huile d'argan. Il y aurait eu en matière de costume, de comporte-
ment, de cuisine et de religion, une sorte de renversement lié à la suprématie de
Chorfa venus du Nord du Maroc sur les saints et les igourramen locaux;
l'huile d'olive ferait partie de la constellation d'attributs d'une nouvelle caste
dirigeante. Peu importe à ce stade de la recherche le bien fondé de telles
légendes. Il reste que la construction des moulins à manège et des pressoirs à
huile d'olive est ancienne mais assez bien datée : plus ou moins, les plus
anciens actes de propriété de pressoir ne remontent pas au-delà de 1710. On
peut donc admettre qu'à cette date le peuplement d'oliviers était déjà suffisant
pour justifier la construction du premier moulin.
Mais quelles étaient les alternatives? D'une part les gens du Sous savent
extraire l'huile de l'amande d'argan au moyen de petits moulins à main d'un
type proche du moulin à céréales. D'autre part, il y a de nombreuses régions
du Maroc où la trituration des olives se fait par écrasement manuel avec des
pierres; on ne connaît pas la trituration des olives dans un petit moulin à main.
L'olive est-elle susceptible d'être triturée dans un moulin à main? Le saut
technique du moulin à manège était-il obligatoire?
Aujourd'hui, on ne produit plus d'huile d'argan au Tazerwalt. Le peuple-
ment d'arganier a beaucoup régressé, l'huile d'olive est prépondérante. La
trituration des olives se fait au moyen de moulins à manège mûs par une
main-d'oeuvre serve, autrefois esclave, aujourd'hui descendante d'esclaves.
On ne voit pas de manège à énergie animale. Des observations et mesures
faites en janvier 1983 montrent qu'il faut atteler trois hommes à la meule de
pierre. Il faut encore un homme pour manoeuvrer le pressoir, et un autre
encore pour diriger l'ensemble des opérations. Soit cinq hommes en tout, tra-
vaillant environ 10 heures par jour, pour extraire près de 100 litres d'huile
d'une demi-tonne d'olives. Ils sont rémunérés par 10 litres d'huile par jour (la
dîme), respectivement: 3 fois l,51 + 1 fois 2,51 + 1 fois 31. En 1886, l'acte de
décès du chef de la Maison d'lligh énumère, parmi les biens de succession, 685
serviteurs pour lesquels on doit «sortir le fitr». Ceux-ci sont répartis en divers
métiers ou fonctions : soldats, gardes, palefreniers, agriculteurs, etc. On
trouve 43 serviteurs spécialisés dans la mouture et le pressage (rha wli
Imcasra). Que peut répondre le technologue en matière de volume d'huile au
de farine produit? Peut-on tenter d'encadrer les chiffres probables dans un
maximum et un minimum?
Voici encore un exemple, dans une région bien différente. Il s'agit du Rif.
Une petite vallée côtière, assez misérable, doit une partie de la survie de ses
habitants à l'irrigation par puisage dans une nappe faible mais peu profond~;
puisage pratiqué au moyen de norias, manèges à énergie animale. L'appareil
est classique, bien étudié partout. Ici les rouages sont totalement en bois, la
chaîne était en cordages végétaux et les godets en terre cuite; actuellement ceS
godets sont remplacés par des demi-bidons d'huile en matière plastique et les
cordages sont en nylon. La machine est très lourde, nécessitant beaucouP de
bois pour sa construction alors que la région est dMorestée. Les quelque~
arbres qui restent sont protégés, de sorte que les irriguants ne peuvent nI

226
Construire de nouveaux engins, ni réparer les vieille norias. Le prix du bois au
Maroc est très élevé (en raison du boom de la construction) et dans les régions
eXCentriques, son coût est encore haussé par les frais de transport. En outre, la
rnanoeuvre d'une noria nécessite l'attelage d'un fort mulet, lequel consomme
environ le tiers de la masse végétale produite par l'eau qu'il puise.
l' ~'objectif de développement repose sur la construction d'une machine
~gere utilisant des produits à bas prix, disponibles sur le marché local (plas-
~Ique, roues de bicyclettes, vieux pneus, cordes de nylon, tuyaux de plastique);
~ rnachine sera capable d'être mûe par un petit animal (âne) ou une éolienne.
Nn~ société hollandaise (DEMOTECH), spécialisée pour l'Indonésie et l'Afrique
Olre en technologie donc, a été consultée. Ayant examiné la littérature dis-
f,0nibl e au Maroc et en Espagne sur les norias, elle a été étonnée à la fois par
abondance de cette littérature et la faiblesse des informations utilisables pour
~ne étUde pratique d'amélioration de la machine. Ces technologues ont alors
~~aginé un nouveau type de noria, inspiré des puisages à chaîne du Poitou et
: s en ont fait l'essai. Les études et expérimentations ont duré cinq mois, éche-
o~n~s Sur deux ans, auprès d'un agriculteur propriétaire d'une noria qui s'est
~rete à l'opération. Les grandes difficultés rencontrées étaient dues d'abord à
l,es problèmes de mécanique et d'équilibre des couples et moments dans
appareil; en second lieu, les techniciens ont eu des résistances dues au dres-
sa~e de l'animal (vitesse de rotation) et au comportement de conducteur de cet
~~Irnal. Au bout du compte, leur rapport conclut qu'ils ne sont pas parvenus à
epasser le rendement de l'ancienne noria (débit). Ils ne savent guère expliquer
POurquoi.
Enfin l'araire. II y a dix-huit modèles d'araires au Maroc qui peuvent se
ranger dans les trois grands types classiques d'Haudricourt: manche-sep lar-
gernent dominant, dental peu représenté, chambige rarissime.
,Dans le Sous existe un sous-type de manche-sep très particulier : le timon
n,est pas fixé sur le sep mais sur le manche et le réglage de l'angle d'attaque
n est pas vérouillé par un étançon ou un coultre. Cet angle est libre, ou disons
~IUtôt partiellement libre, le timon étant seulement claveté derrière le manche.
d et araire est tracté par un seul animal (ferd) et non par deux (jûj3) comme
A-ans la majorité des attelages au Maroc - ou même par trois (tlit) comme en
. bda. Ses usagers donnent quelques arguments pour expliquer les caractéris-
~Iques de l'outil: terres légères (un seul animal), caillouteuses et hétérogènes
donc angle variable d'attaque, pas d'ailes), animaux faibles (peu de pâturages
naturels), nécessité d'un travail superficiel du sol (aridité), etc. De tels argu-
n:e~ts Ont une valeur objective qu'on ne peut écarter, mais dans d'autres
~eglons du Maroc où les mêmes arguments pourraient être servis, on trouve
~s. types d'araires bien différents. On pense alors à l'interférence d'autres
p. enornènes : traditions régionales, évolution endogène, influences exté-
rieures, etc.
la question que pose l'historien, ou l'histoire sociale en général, est la
rnesure du coût de maintien d'un modèle comparé à un autre modèle voisin et
connu qui serait jugé meilleur. C'est-à-dire quel est le coût, le désavantage

227
supporté consciemment, du respect d'une tradition ? Quel sacrifice cela
représente-t-il en termes de productivité, de rendement, de pénibilité, etc ?
Ceci afin de préparer une réflexion plus générale: peut-on mesurer, établir la
limite supportable du désavantage d'une solution pour cause de respect d'une
tradition, d'une identité, d'une valeur symbolique?
Eh bien! Sur l'araire, nous n'avons guère d'information convenable; car on
ne dispose pas, en 1983, d'un modèle mécanique des forces qui s'exercent sur
chacune des pièces, sur l'intensité de l'énergie nécessaire, qui s'appliquent sur
les différents points de la machine. On ne sait guère les résistances rencontrées
dans le sol, ni comment celui-ci se comporte; on ne connaît pas dans chaque
cas de figure l'efficacité du labour.
Nous n'en sommes, au début de cette année 1983, à l'Institut Agronomique
de Rabat, qu'aux prémisses d'une réflexion. Une cellule interdiscplinaire
d'étude de ces questions vient de se former. Sur l'araire, depuis septembre
1982, une petite équipe comprenant un spécialiste de mécanique rationnelle,
un agronome et un sociologue a engagé des travaux en construisant un modèle
mécanique. D'autres études ont été lancées, en décembre 1982, sur les moulins
à grains et sur les moulins à huile. Une étude sur les pressoirs est en prépara-
tion. L'objectif de ces études est de centrer les recherches sur une histoire de la
productivité et sur une géographie économique de l'environnement.
Techniques et culture, 3, 1984, pp.97-10 3

228
III
TEXTES DE A. ARRIF
De l'examen comme principe
régulateur des pratiques scolaires
et des représentations sociales

AhmedARRIF

Dans le système d'enseignement de type académique, le rythme intensif de


transmission des connaissances aux étudiants n'a de chance d'être adopté par
~:~X-ci que dans la mesure où il se trouve accompagné d'un arsenal/procédés
ct evaluation des degrés d'assiduité dans le suivi des cours et de persévérance
ans le travail de rétention -bien plus que d'assimilation- des connaissances
~r~nsmises. Avec ce système, tout se passe comme si le degré de l'urgence sco-
aire tendait à se traduire par une valorisation équivalente de ces moyens qui se
~uent en principes de régulation des pratiques et des représentations des dif-
erents acteurs vis-à-vis des valeurs et des fonctions implicites que le système
SColaire tend à remplir.
l' Ii s'agit là d'une simple hypothèse de travail qui a été testée à travers
Aanalyse de la pratique de l'évaluation scolaire par l'examen à l'Institut
, grOnomique et Vétérinaire Hassan II, et dont les résultats pourraient peut-
etre nou s ec
. 1aIrer
. . des examens qUi. reste d' une d ramatlque
sur cette questIon .
actualité dans les universités et les grandes écoles marocaines.

1 - LA PRATIQUE DES EXAMENS


e Dans le rapport introductif au séminaire sur la pédagogie de l'Institut tenu
n 1980, il a été fait une place importante à la question des examens en tant
qUe l'un des aspects les plus patents de la crise pédagogique largement décriée.
il l:examen y a été qualifié de «sanction pénale» vis-à-vis des étudiants quand
l' n ~~t pas pour ceux-ci un prétexte à des réactions violentes traduisant
panXleté, et la «hantise» suprême qu'il constitue pour eux. Les dates fixées
c~ur les examens sont l'objet de tractations continuelles avec les responsables
argés de la programmation des cours et autres activités scolaires.
t le même rapport n'a pas manqué de soulever la «panique» et les compor-
«ern~~ltS de «tricherie» qui accompagnent cette méthode d'évaluation, de sorte
f;U II y a cinq fois plus de "victimes" par refus d'examen ou copiage mani-
ste que par défaut de qualité des performances aux épreuves.»

231
Il s'agit là d'un réquisitoire severe pour un système d'évaluation mis en
place depuis 1974 après une série de tentatives qui cherchaient en principe à
évaluer le degré d'assimilation des connaissances transmises, bien plus que la
mémorisation qui en serait faite (1).
L'objectif à la base de la réglementation officielle mise en place cherchait
une démarcation par rapport au système d'évaluation universitaire qui, en
concentrant les examens vers la fin de l'année, était à la source d'un «dilet-
tantisme» qui ne pouvait être toléré non seulement à cause du nombre de
matières que l'étudiant à l'Institut doit passer en revue ou assimiler, mais aussi
en raison de l'objectif de «concentration» de toute l'activité estudiantine sur
les préoccupations scolaires.
L'essentiel de cette réglementation consiste à faire passer aux étudiants des
examens écrits ou oraux, à la fin de chaque trimestre pour toutes les matières
programmées qui ont été terminées.
A la fin du trimestre, les étudiants peuvent fixer eux-mêmes la date de
l'examen, sinon, c'est l'administration pédagogique qui «bloque» et impose
une date impérative. Cette question de fixation de la date des examens occupe
une place centrale dans les activités des inspecteurs des études. Il leur faut, à
chaque fois, opérer un aménagement du calendrier propre à préserver les dif-
férents intérêts et éviter les conflits. C'est également pour les étudiants une
préoccupation majeure, surtout vers la fin de l'année où il y a une concentra-
tion des examens, et où le délégué de la promotion s'ingénie à concilier les
exigences de ceux des étudiants qui sont «en forme», «prêts» et des autres qui
ne le sont pas, ou moins. Mais parfois il ch;:-che aussi à harmoniser leur suc-
cession selon la volonté de la majorité en fonction d'un savant «calcul d'épi-
cerie» -comme disent les étudiants- qui répond aux avantages et au degré
d'importance que détient le coefficient de telle ou telle manière dans l'éco-
nomie générale du déroulement de l'année scolaire. Ce calcul concerne éga-
lement les «rattrapages» qui doublent les différents examens en cas d'obten-
tion d'une note insuffisante. Le problème des étudiants se trouve dès lors aussi
dédoublé; on les a vus parfois acculés à passer les examens ou les rattrapages
pendant les jours de repos : enseignants et administration n'y voyant pas
d'inconvénients sous la pression d'une urgence qui reste finalement due à une
programmation défectueuse des enseignements tout au long de l'année. pre-
nons l'exemple de la quatrième année agronomique en 1982 : les étudiants ont
eux-mêmes établi le calendrier des examens suivant, présenté à l'inspection des
études:
Jeudi 24 juin: Anglais
Vendredi 25 juin: Phytopathologie + Pastoralisme + MalherbolOg ie
Lundi 28 juin: Agronomie
Mercredi 30 juin: U.P* ovine + Aviculture + Pastoralisme

(1) Voir le «règlement des examens des établissements de formation d'ingénieurs» et le texte sur
<de contrôle des connaissances et des aptitudes. Evaluatio~ des résultats» pour l'APESA·
(*) U.P. = Unité de production

232
Samedi 3 juillet : Economie de développement
Lundi 5 juillet : Biométrie
Mercredi 7 juillet: Machinisme
Jeudi 8 juillet: Résistance des Matériaux + Machinisme
Samedi 10 juillet : Planification
Dimanche Il juillet: Extérieur (zootechnie)
Lundi 12 juillet: Industrie alimentaire + Socio. de Développement
Mardi 13 juillet: U.P.* bovine + circuit laitier
(le Mercredi 14 juillet auraient lieu les délibérations générales de fin
d'année) ...
Cette liste nous montre le caractère quelque peu fantastique de la situation
générale où se succèdent en un temps record (20 jours), 12 épreuves concer-
nant des matières aussi diverses. Elle nous donne. aussi une idée de la capacité
d:assimilation sinon de simple mémorisation dont devrait faire preuve l'étu-
diant de la quatrième année agronomique qui se trouve au seuil d'un troisième
Cycle où la recherche scientifique est en principe censée constituer le mode de
travail pédagogique principal; du moins pour l'agronomie, car en ce qui con-
cerne la section vétérinaire, les étudiants de la cinquième année ont passé en
1982 pas moins de 31 examens sans parler des épreuves dites de «clinique».
,.On conçoit aisément le poids de l'examen dans le façonnement du profil de
1etudiant qui semble être, par ce moyen, «entraîné» à mettre en valeur ses
capacités de réaction rapide pour répondre une fois qu'il entrera en fonction,
aux questions les plus diverses qui s'imposeraient pour l'expédition des
affaires administratives. Il suffirait de maîtriser les capacités mentales pour
Pouvoir toucher à tout en un temps record : la même urgence scolaire se
trouve reprise dès lors qu'il ya une question à résoudre. Cela ne réduit en rien
le caractère routinier de l'activité administrative puisque ces procédés scolaires
qUe nous analysons participent à leur manière à la constitution d'une routine
Proprement scolaire.
Dans ces conditions d'aléa dans la programmation des moyens d'évaluation
~e type académique, l'examen peut recouvrir les caractéristiques d'une sanc-
tion disciplinaire, quand il s'agit, pour l'inspecteur des études, de faire res-
pecter, par exemple, la question de l'assiduité aux cours, ou pour le cas de non
Conformation par l'ensemble des étudiants à une date d'examen qu'ils ont
~rrêtée eUx-mêmes. La sanction la plus redoutée est celle du report de
~xamen au mois de juillet, date précisément où les examens peuvent se suc-
ceder au rythme d'un par jour. Mais la fixation de la date peut également
~ecOuvrir une faveur; ainsi semblent le signifier les propos d'un inspecteur des
etudes: «certes, nous voulons former les étudiants, mais pas dans un manque
to~al de discipline. Vous rendez-vous compte du précédent que nous allons
creer en revenant sur notre décision? Déjà nous sommes les plus ouverts par
rapPOrt aux autres (sections), nous fixons les examens au cours de la semaine
quand c'est possible, sans attendre toujours le samedi».
ct Ces propos étaient tenus à un enseignant qui ne comprenait pas la position
e refus de l'inspection alors qu'il était disposé à rechercher une autre date qui

233
conviendrait mieux aux étudiants. La conception de l'examen de cet adminis-
trateur du temps scolaire -qui n'a par ailleurs aucune compétence pédagogique
proprement dite- recouvre celle que Durkheim a rapportée à propos de Robert
de Sorbon qui en s'adressant aux élèves de son collège, n'hésitait pas à com-
parer l'examen au «jugement dernier» et allait jusqu'à dire «que les juges
universitaires sont beaucoup plus sévères que le juge du ciel» (2).
La conscience du rôle coercitif ou dissuasif que peut jouer le jeu sur l'agen-
cement du temps permet à certains de ces inspecteurs de penser qu'ils peuvent
intervenir sur le travail pédagogique lui-même, dans la mesure où il constitue-
rait un risque pour le déroulement planifié des programmes: «si les étudiants
ne comprennent pas une matière, ils n'ont qu'à le dire à temps; on la rempla-
cera alors par une autre qui y introduirait mieux, ou alors on demandera au
professeur de modifier sa façon d'enseigner cette même matière».
Cette atmosphère surchargée par la compétition qu'elle ravive parmi les
étudiants autour de la «bonne» date de l'examen, de l'excellence dans la note,
prend une tournure de psychodrame lors de la séance de passage de l'examen.
L'inspecteur débusque les documents interdits, les calculatrices, traque les
copieurs éventuels qui feront l'objet, en cas de délit manifeste, d'une sanction
disciplinaire allant jusqu'à l'exclusion. En 1980, quelque 9 étudiants ont été
exclus pour fraude.
Ainsi, P. Bourdieu et J.c. Passeron ont raison de dire, au sujet d'un milieu
scolaire relativement similaire, que «autant et sinon plus que par les pro-
grammes, l'apprentissage est réglé par le droit coutumier qui se constitue danS
la jurisprudence des examens et qui doit l'essentiel de ses caractéristiques et de
son contenu à la situation dans laquelle il se formule» (3).
Dès lors, tout laisse penser que l'objet de ces examens n'est pas seulement
un contrôle des connaissances ou de la mémorisation qui en est faite, mais il
semble aussi que l'examen, par lui-même, en tant qu'institution survalorisée,
tend à consacrer un certain nombre d'attitudes de pensée et d'action en tant
que principe de régulation des pratiques scolaires, mais également, des repré-
sentations sociales qui répondent au-delà des exigences propres à l'institution
scolaire, à des exigences qui relèvent de la société globale.

2- DES FONCTIONS SOCIALES DE L'EXAMEN

Dans le travail de socialisation des élèves - ingénieurs par des procédés


d'organisation de l'activité scolaire, l'examen semble être l'un des moyens les
plus investis, alors même que la manière par laquelle il intervient dans la sco-
larité fait de lui ce qu'il y a de plus extérieur à la vie scolaire dans la mesure OÙ
«il en marque les étapes sans faire connaître en quoi elle consiste» (4). Il s'agit
d'un système qui se nourrit finalement de lui-même; il a survécu à toutes leS
(2) E. Durkheim, l'Evolution pédagogique en France, Paris, PUF, 1969 (2è éd.), p.152.
(3) P. Bourdieu/ J.c. Passeron, «Examen d'une illusion» in Rev. Française de Sociologie, Vol.
IX, nO spécial, 1968, p.228.
(4) E. Durkheim, [Link]. p.153.

234
(1) «Combien de temps te faudrait-il pour «bachoten) tout ce polycopié 77»

transformations qui conditionnent la définition des graduations dans l'échelle


~e la scolarité. Il relève d'une conception originale de type corporatif qui lie
?uverture aux nouveaux venus, au passage par des conditions d'examen
d~terminées au préalable (5). M. Weber lie,quant à lui, l'existence du principe
d Un système d'examens hiérarchisés consacrant un entraînement spécifique et
OUvrant l'entrée à des carrières spécifiques, en Europe du moins, au dévelop-
pement des besoins d'une organisation bureaucratique qui entend faire cor-
resPondre des individus hiérarchisés et interchangeables à la hiérarchie des
POStes disponibles (6). Cette généalogie du principe d'un système d'examen
nous semble vérifiable, au moins partiellement, dans le cas de l'Institut où ce
mOYen d'évaluation joue dans un même temps comme principe de sélection
~[Link] et de hiérarchisation sociale par la notion d'orientation, notamment à
a fIn de l'année préparatoire, dite A.P.E.S.A.
Avec le système d'orientation couronnant la réussite dans le complexe des
~odes d'évaluation par contrôle continu (partiels - travaux pratiques - oral
c,.aque début de semaine) et par un concours final, la note et le coefficient
~. Instaurent pas seulement une distinction fondamentale, parmi les 600 étu-
lants de l'année préparatoire, entre ceux qui sont admis et ceux qui ne le sont

--
Pas définitivement, mais bien également entre ceux-là mêmes qui ont sur-
mOnté l'épreuve de la première sélection.
(5)
Idem, [Link]. p.15 1
(6)
M. Weber, Wirts chaft und Gesellschaft.
nOuvelle édition, Kahn-Berlin, Kiepenheur und Withsch, 1956, II, p.735 sq, cité par P.
Bourdieu et J.c. Passeron, [Link]. p.230.

235
Dans ce dernier cas, il s'agira d'une opération de hiérarchisation sociale et
professionnelle qui atteste de la capacité du système du concours à créer ex
nihilo une différence entre des «ingénieurs d'Etat» et des «ingénieurs d'appli-
cation», les derniers, hiérarchiquement inférieurs aux premiers avec tout ce
que cela comporte sur le plan moral et matériel. Un système ingénieux de
classement des étudiants admis du premier au dernier selon un jeu de coeffi-
cients distinguant les différentes orientations possibles dans les écoles
d'enseignement supérieur de l'agriculture au Maroc (7).
L'indice principal de discrimination pour accéder au degré d'élève-
ingénieur d'Etat est celui des mathématiques pour l'agronomie et celui de bio-
logie animale et chimique pour la médecine vétérinaire. Mais ici, même quand
l'idée de la démocratisation de la sélection par les sciences exactes est solli-
citée, elle trouve sa limite quand il se trouve que des étudiants excellant tout
également dans ces sciences selon les critères du coefficient et de la note, se
trouvent orientés vers la filière des travaux ruraux et topographiques qui
débouche sur le statut d'ingénieur d'application:
T.33 : Comparaison des coefficients d'orientation
Agronomie Vétérinllire Travaux ruraux

Mathématiques 10 Biologie animale Il Physique 10


Physique-chimie 7 Biologie-chimie 9 Mathématiques 8
Bio-chimie Physique 7 Géologie 7
Bio-végétale 6 Chimie Chimie 6
Bio-animale Mathématiques Bio-végétale
Géologie Sociologie Sociologie
Sociologie Géomorphologie Géomorphologie 5
Géomorphologie 5 Stage Stage
Stage Géologie 3 Dessin 4
Dessin Dessin 1 Bio-chimie
Bio-animale 3

Total 54 54 52
Source «Tableau des coefficients» . in Rapport d'activité de l'Institut
1973-74

Par une référence aux classements symboliques qu'opère la culture domi-


nante entre l'intellectuel et le manuel, entre les lettres et les sciences, le système
de sélection récupère ici à travers les mathématiques le principe de la disposi-
tion des facultés intellectuelles qui destinent au commandement par le dépas-
sement de la «simple» technique et par la possession d'une vision «large»,
«globale» sur les problèmes tel que cela est sous-entendu par le mythe-
fondateur de la polyvalence du cadre sortant de l'Institut.
Dans un système où l'arbitraire de la note, de l'examen est aussi systéma -
(7) Il s'agit du complexe IAV Hassan II Rabat, du complexe1-l:orticole d'Agadir, de l'ENA de
Meknès, de l'Ecole Forestière des Ingénieurs de Salé.

236
tique, même quand il est affirmé que l'orientation tient compte des choix
;,~rmulés par les étudiants, il serait en quelque sorte «normal» d'enregistrer
I~portant décalage qui existe entre les attentes des étudiants et la décision
qUI semble découler de «simples» opérations arithmétiques. Ainsi pour 1978,
nous aVons pu faire le dépouillement suivant:
- Sur 12 étudiants orientés en agronomie:
• 51 souhaitaient suivre cette branche (45,5070)
• 15 souhaitaient suivre en médecine vétérinaire
• 3 souhaitaient suivre en travaux ruraux
• 43 non réponses.
- Sur 47 étudiants orientés en médecine vétérinaire
• 10 souhaitaient suivre cette même branche
• 27 souhaitaient suivre en agronomie (57,44070)
• 1 souhaitait suivre en techno-alimentaire
• 9 non réponses.
- Sur 98 étudiants orientés aux travaux ruraux et topographie :
• 36 souhaitaient suivre en agronomie (36,73070)
• 2 souhaitaient suivre en horticulture
• 13 souhaitaient suivre en médecine vétérinaire
• 6 souhaitaient suivre en techno-alimentaire
• 41 non réponses
Aucun en travaux ruraux et topographie.
SOurce : Enquête ESA .
f Nous Voyons ainsi que le système d'orientation est la source d'un taux de
1rU~t~ation très élevé par rapport à d'autres procédés tels que la désignation de
a filière principalement sur la base du choix exprimé, conjugué à l'admission
SUr dossier scolaire et non sur un concours anonyme. Cette conséquence,
Parrni toutes les autres, que nous avons relevée dans la pratique des examens,
nous révèle toute la force d'imposition de valeurs scolaires et attitudes sociales
qUe Peut exercer l'hégémonie du mode d'évaluation par examen qui trouve
~~~ accomplissement idéal dans l'identification des hiérarchies scolaires aux
lerarchies sociales. Et dans cette situation, l'un des non moindres effets,
C~nsiste dans la définition de la culture scolaire et du travail intellectuel en
fenéral, suscitée chez les étudiants par la pratique scolaire constamment
nterpellée par ce système académique.

3 - «COUCHES» ET SERIES DE «COUCHES»

d ~'anal~se de la pratique des examens nous a constanlment renvoyé à celle


d~ a pratIque du travail d'assimilation des connaissance scolaires par les étu-
plants. Pressés par une urgence scolaire souvent artificiellement créée dans la
lerO?rarnmation des cours et dans l'organisation du calendrier des examens,
les etu~iants sont conduits à adopter l'une des valeurs centrales véhiculées par
dasYSteme scolaire, à savoir celle de la productivité, de la rentabilité maximale
ns l'usage du temps scolaire. C'est ce que représente à l'état extrême, le

2~7
recours à la mémorisation pure et simple des cours transmis selon le procédé
de l'oraison magistrale. Les étudiants de l'Institut, nomment «une couche», le
fait de mémoriser par un premier passage, une leçon, un cours ou un poly-
copié. L'ensemble des matières constituant le programme sont classées par
eux selon le nombre de «couches» qu'il faudrait pour chacune d'entre elles:
ainsi dans la phase de préparation de l'examen d'une matière donnée, l'étu-
diant dira qu'il a fait une couche, une couche et demie ou plusieurs. Cette
attitude exprimée par un lexique très précis, relève d'une conception «strati-
graphique» du savoir. La préparation à l'examen se fait par approches suc-
cessives d'une quantité arrêtée d'informations où il y a un début et une fin
identifiées à la succession des pages du cahier de notes ou du polycopié.
Le degré d'utilisation de la mémoire constitue pour les étudiants un critère
central de classification des sections d'enseignement à l'Institut. Le «point
géodésique» (8) dans le système du bachotage sémble être la section de
«phytiatrie» dans la mesure où une bonne partie de l'enseignement qui y est
dispensé concerne «la systématique», qui est une classification générale des
plantes par espèces, par famille pour lesquelles est exigée une mémorisation
pure et simple (9).
Le fait que la section agronomique comporte des enseignements qui s'inté-
ïessent plutôt à l'étude des mécanismes biologiques l'éloigne de ce «point
géodésique». Il reste par ailleurs remarquable de voir que la section vétérinaire
est classée par les étudiants immédiatement après la phytiatrie alors que
l'enseignement pratique -dissection, cliniques- représente un poids sensi-
blement égal à celui des cours magistraux. Dans cette classification, c'est la
section topographique qui est jugée comme n'exigeant pas un trop grand tra-
vail de mémorisation. L'enseignement étant basé pour une grande part sur les
mathématiques et la physique et sur l'établissement des «projets» réalisés sur
le terrain, cette section est identifiée au repos: «topo-repos».

'orticul ture

Phytiatrie ~~E;====~--------------.Agronomie

Technologie alimentaire
M.vétér inaire
Travaux ruraux

Topographie

Schéma du classement estudiantin des sections d'enseignement selon


le degré de travail de mémorisation nécessité par chacune d'entre elles
(8) Référence à une notion topographique utilisée par les étudiants.
(9) Cette caractérisation de la «systématique» pourrait heurter d'autres définitions académiques
de la discipline, mais faut-il rappeler qu'ici, elle est beau~oup plus le produit d'une percep-
tion pratique, indigène au milieu estudiantin?

238
D'une manière générale, les étudiants finissent par s'adapter à cette exi-
gence scolaire de type académique, en adoptant des «formules» ou des prati-
ques quasi-rituelles qui entourent le savoir technique et scientifique d'une
~llure magique. Ainsi, à côté de la mémorisation par fragmentation des
Informations en une infinité de points ou de sous-points qui seront autant de
repères, de «bouts du fil», ils ont souvent recours à des procédés de décontex-
t~alisation. Les connaissances sont ramenées vers un monde plus «vulgaire»,
disons plus profane qui trouve sa force ou sa rentabilité dans le fait qu'il
touche à des questions qui leur sont tout à fait proches. Quelques exemples:
«Ta grosse concierge follement amoureuse ose quémander tes
caresses divines» = «Echelle de Mohs» .
. Devant restituer à chaque sollicitation l'ensemble des composantes géolo-
giques de la dite échelle, les étudiants ont établi une correspondance entre la
première lettre de chacun des mots de la phrase «profane» et la première lettre
d~ nom de chacune des roches composant l'échelle de friabilité des roches
SCientifiquement reconnue : Talc ; Gypse ; Calcite ; Fluorite ; Apalite ;
Ordhos e ; Quartz; Topaze; Corindou ; Diamant.
Par ce procédé aux allures, pour le moins humoristiques, les étudiants
-SUrtOUt à l'APESA- arrivent à restituer les noms et l'ordre des noms des
rO~hes qui leur sera demandé. C'est exactement cette même technique scolaire
~UI réPond au épreuves de la mémorisation qui exigent de connaître la formule
e (3,1414) par exemple jusqu'au sixième chiffre après la virgule.
Ainsi, à travers la recherche du rendement maximum dans l'utilisation du
~emps scolaire, s'impose aux étudiants un rapport au travail scolaire et intel-
ectuel en général, de type instrumental et pragmatique. S'impose également à
eux une distinction de base entre le savoir utile et le savoir inutile: «Le cerveau
~Yant une capacité à somme nulle». C'est ce que nous montre le rapport des
etudiants à la lecture, principalement celle qui ne relève pas de l'utilitarisme
scolaire.

4- SAVOIR UTILE ET SAVOIR INUTILE

hCertaines études récentes (10) nous ont montré que le problème de la lecture
c ez l'étudiant marocain constitue une des expressions les plus néfastes des
~ode~ de fonctionnement actuel du système d'enseignement supérieur dans
les U?IVersités et les grandes écoles, tout également marquées par le régime de
a 101 de la rareté et par la survalorisation de l'examen scolaire.
p ~~alysée en tant que pratique sociale, la lecture apparaît comme un acte de
cOSltionnement dans la société: être du côté de ceux qui savent lire, écrire et
a~mpter dans un contexte social où l'analphabétisme croît encore en termes
t [Link]. Elle apparaît aussi comme une pratique qui hérite de conditions his-
~s particulières qui lui donnent toute sa signification sociale: à savoir
(0) ~oUissef-Rekab Lucile, Les étudiants et la lecture - Enquête à Rabat - Rabat-Ecole des
1 clences de l'Information, Juin 1981 XIII, 221 - Xpp. Tahiri Mohamed, I.,a pratique de la
ecture chez l'étudiant marocain. Rabat, ENS, (section: Français), 1978-79.
principalement, la liaison quasi exclusive avec l'institution scolaire (la lecture
est à l'origine une pratique scolaire) et le rapport avec une situation linguis-
tique difforme, fruit d'une éducation pré-primaire de type autoritaire basée
sur l'apprentissage pur et simple des textes sacrés, d'un enseignement primaire
et secondaire marqué par des phénomènes de diglossie (arabe académique
scolaire face à l'arabe dialectal de la vie courante) de dyslogie et de dyslexie
concernant le rapport à la langue française qui procède d'un système de
valeurs extérieur à la culture et à la vie des couches populaires marocaines.
Il est essentiel pour nous d'insister sur la liaison faite quasi-
automatiquement entre la lecture et l'engagement dans telle ou telle activité
scolaire. C'est ce qui apparaît à travers l'analyse des supports de la lecture
pour les quelque 500 étudiants enquêtés à Rabat.

T.34 -Répartition des supports de la lecture (II)


Support Effectif 070
Cahiers 424 84.13
Polycopiés 297 58.93
Livres (y compris
manuels) 350 69.44
Articles de revues 226 44.84
On voit ici que la lecture est essentiellement conçue comme une réponse auX
exigences utilitaires scolaires. A l'Institut, objet de notre analyse, la situation
semble atteindre de grandes proportions :
T.35 : Pratique de la lecture par les étudiants de l'Institut (12)

Nature des lectures Quotidiens Hebdo. mensuels Revues techniques


Type de lecture Erf. % Erf. "7. Eff. "7.

Non réponses 5 2.58 4 2.06 8 4.12


Régulièrement 23 11.86 27 13.92 4 2.06
Occasionnellement 151 77.84 146 75.26 129 66.49
Absence de lecture 15 7.73 17 8.76 53 27.32
-- -- -- -- -- --

Total 194 100 194 100 194 100

A première vue, on note le caractère très aléatoire dans la lecture de ces


supports non directement scolaires. On constate qu'au fur et à mesure que
l'objet de la lecture se rapproche de préoccupations scientifiques et techniques
spécialisées, il y a une faiblesse dans la régularité de cette lecture. La progres-
sion inverse concernant les déclarations de non lecture confirment le penchant
à lire pour «s'informer de l'actualité» ou de sujets non liés à la culture sco-
laire. Mais ces taux n'ont pas de signification importante devant la situation

(II) Bouissef-Rekab (L.), [Link]. p.90, tableau n 19.


0

(12) Enquête personnelle sur les pratiques scolaires et socio-culÎurelles des étudiants de l'Institut
(lAV).

240
générale qui révèle le faible intérêt pour la lecture d'autres documents que
ceux de type scolaire.
~a progression dans le cursus scolaire à l'Institut ne semble pas être décisive
[Link]'il n'y a pas pour notre échantillon enquêté de variation nette entre les
tr?lsième, quatrième et sixième années, sauf en ce qui concerne les quotidiens
o~ .l'on note un taux de lecture supérieur pour les étudiants de 4ème année; ce
P [Link]ène peut être dû au taux d'engagement dans l'activité politique ou
sYndicale plus affirmé dans cette année d'étude:
1.36 - Taux de lecture des quotidiens (13)
r---...-
Année d'étude 3è année 4è année
Lecture des
qoutidiens Eff. 0J0 Eff. 070
1--.....
Non réponses 1 1.16 3 3.19
RégUlièrement 5 5.81 15 15.96
Occasionnellement 73 84.88 68 72.34
Non 8.51
7 8.14 8
1---..
l" Otal 86 100 94 100

P A .cette même catégorie de lectures, les étudiants de la section agronomique


aralssent plus intéressés que ceux de la section vétérinaire:
1.37 - (1)
.!:.::ture des quotidiens Agronomie 0J0 M. vétérinaire 0J0
Régulièrement 13.7 6.15
Occasionnellement 80.45 78.46
Non 3.44 15.38

Total 0J0 100 100

m La différence entre ces deux sections recoupe le classement estudiantin qui


es~~tre que dans la section vétérinaire le recours à la mémorisation des cours
Un des plus importants.
m;OUt se passe comme si du fait que ces catégories de lectures non directe-
peun~~.co~a~res, ne sont pas sanctionnées par une note, elles ne soulèvent que
tUr e lllteret parmi les étudiants. Il y a une sorte de «repli sur soi», sur la cul-
lect transmise par l'enseignant: il serait possible de «faire l'impasse sur la
Ure des documents établis ailleurs» (14).
~gument de l'inadaptation de la bibliothèque est"souvent avancé. De
113) E
fI nquête (lAV).
4) R.a .
PPOrt Introductif au séminaire sur la pédagogie à ['Institut, Juin 1980.
fait, même si la bibliothèque nouvelle de l'Institut reste encore absorbée par
des préoccupations de classement, il n'en reste pas moins qu'elle offre un
cadre et des possibilités tout à fait valables par les disponibilités en ouvrages et
autres documents et surtout par l'abandon de l'horaire administratif qui ren-
dait, auparavant sans signification, son existence même au sein de l'école.
De sorte qu'actuellement commence à s'amorcer une certaine fréquentation
de cette bibliothèque, mais sans que cela, nous semble-t-il, change quelque
chose dans la relation à la pratique de la lecture,
L'utilisation estudiantine de cette institution tend à la dépouiller de son
objectif originel comme cadre rationalisé de transmission de la connaissance.
Ceci nous semble être lié non seulement à l'absence de toute expérience dans
les techniques de recherche bibliographique chez les étudiants (15), mais aussi
au fait que ceux-ci y viennent d'abord pour apprendre leurs cours.

La conduite estudiantine vis-à-vis du travail en bibliothèque n'est pas tOU-


jours liée au manque d'infrastructures valables ainsi que cela a souvent été
invoqué par les étudiants ou les enseignants avant l'ouverture de l'actuel
Centre de Documentation Agricole. En effet, il y a de nombreux étudiants qui
préfèrent, même actuellement, se retrouver en petits groupes, la nuit surtout,
dans les salles de cours, pour préparer les cours ou les examens à venir. D'une
certaine manière, ils cherchent à se créer l'ambiance ordinaire de la classe aveC
ses bancs, son tableau, et son agent médiateur de transmission du savoir,
représenté ici par le camarade chargé de lire tel cours à haute voix en l'expli-
quant, ou de résoudre au tableau tel exercice qu'ils se proposent collective-
ment de s'imposer.
Ainsi, entraînés dans le système d'urgence scolaire, les étudiants qui en
subissent les méthodes d'inculcation les plus appliquées à la recherche de la
rentabilité se voient non seulement éloignés de la perspective de l'approfon-
dissement des connaissances scolaires et plus encore de l'écart vis-à-vis d'elles,
mais aussi amenés à reproduire -au moins dans son principe- dans la partie la
plus autonome de leur gestion du temps scolaire, le cadre structurel et mental
ordinairement utilisé par l'institution scolaire académique.

Rabat, décembre 1982

(15) Le réaménagement du stage de 4è année en 1981 comble très partiellement cette déficienc~ à
travers la semaine consacrée à la recherche bibliographique avant la sortie sur le terral~i
C'est le seul cadre d'enseignement quelque peu métl1'odique de ces techniques de tra val
intellectuel.

242
De la citation!*)

Ahmed ARRIF

QU'est-ce que citer? En prenant l'acte au sens immédiat, conventionnel, cela


~O:~espond pratiquement à utiliser des signes typographiques spécifiques - des
t UI e~ets - invitant le lecteur à prendre garde que ce n'est plus l'auteur du
xte
pe Initial qui parle. Celui-ci suspend, pour différentes raisons, son propre
oro~os afin de laisser l'initiative, apparemment totale, à une parole, à une idée
i u a Un mot dont la définition minimale est qu'ils relèvent du patrimoine
gn:ellectuel d'autrui, patrimoine dans lequel le lecteur pourrait directement puiser
'lI à des re'f'erences preCises,
grace , . .
conventIOnne II ement eta
'bl'les... L' ouverture d es
f:ldemet,s par un auteur indique donc l'accès à un domaine privé dont il lui
s U r.a necessairement marquer la limite par d'autres guillemets, sous peine de
e vOir dépossédé du sien propre '"
Or \~Ct~ de citation, de dénomination d'un tiers dans un espace scriptural ou
d a emInemment privé peut obéir aux règles de l'hospitalité. On pensera alors,
s,ans le cas d'un accomplissement idéal de celle-ci, que le citant et le cité
q:ngagent dans un rapport où les prestations matérielles et symboliques, ainsi
int~ ~es impératifs de l'honneur sont assez prudemment dosés pour que les
rn ~rets mutuels soient respectés avec un minimum d'inégalité et de
p: versations, le citant ayant fait appel au patrimoine du cité sans le déformer
re r quelque découpage qui lui enlève le sens initial tout en veillant à bien
re cO~naître par la vertu des bornes-guillemets et avec la publicité - référence
qUise l' .
d'u .' usus, l'abusus et le fructus de leur auteur. Ce seraIt alors le cadre
lUi ne [Link], mais stricte application du droit foncier à un domaine qui ne
COUest fInalement pas si étranger que le laissent entendre les usages classificatoires
rants.
n
re: fait, tout commence à l'instant où, dans le cours d'une réflexion, on
à I,C~~tre le nom ou la trace de tel ou tel auteur intéressé de près ou de loin
o Jet de la réflexion.

---
(')
Ce teXte f ' .
Ah
. .
an partIe d'un projet de «cahlen, sur Le clerc dans son habitus auquel étaient associés
lTled Arrif, Abdellah Herzenni, Mohammed Ennaji, Paul Pascon, Mohammed Tozy.
La question initiale est celle de citer ou de ne pas citer. Il n'y a pas à se faire
d'illusions: le décompte sera en terme de profits et de pertes.
Dès lors, faut-il citer tel auteur parce que ses hypothèses ne serviraient que
de pâles faire-valoir au texte du citant, ou consentir à remplir une simple
convention académique, tant la référence obligée aux maîtres consacrés est une
règle canonique aux yeux des juges ou du jury-comme on veut- faisant l'objet
d'une sanction spécifique? La référence et la citation répétée des «Anciens»
peuvent tout également être faites sans angoisse aucune, puisqu'à travers cet
acte, c'est le rejaillissement de leur autorité - baraka - qui est l'objectif recherché.
Tout dépendra de l'état de structuration du domaine dans lequel intervient le
citant: est-il encore inabordé, encombré, ou «entaché» par l'incursion d'un
autre auteur devenu par ce fait-même incontournable.
En fonction de la stratégie adoptée, plus ou moins conscienmment, seront
effectués les dosages dans le nombre des cités, dans leurs qualités et dans
l'intensité, en quelque sorte, de leur citation. Dans ce contexte, la non-citation,
l'ignorance délibérée de tel ou tel auteur recouvre le même effet classificatoire
des itinéraires et des productions que celui de la citation en tant que telle.
En fait, le système des fonctions de la pratique de la citation est aussi entendu
et aussi diversifié que le système des calculs et des stratégies qui le fondent.
Mais on peut toujours, pour revenir aux règles de l'hospitalité esquissée
ci-dessus, indiquer une variante de plus, qui ressortit à la règle du potlatch qui
leur est inhérente. Il s'agira alors d'un processus d'intercélébration allant en
crescendo, dans lequel s'engagent deux partenaires de la citation. A travers une
vision quelque peu caricaturale de cette règle du potlatch, on aboutit parfois
à l'identification des chaînes et des renvois en chaînes constitutifs de réseauX
d'encensement mutuel, de célébration de corpus arrêtés, d'idées ou de préceptes.
La citation, dans ce cas, n'est qu'une forme de gage, une épreuve dans un circuit
initiatique commandant l'intégration à une structure - mère...
Il serait bien fastidieux de vouloir recenser tous les cas de figure liés à la
pratique des chercheurs en matière de citation, mais, peut-être serait-il plus
opératoire de revenir sur ce qui fonde l'ensemble des pratiques, à savoir le degré
de reconnaissance de la propriété intellectuelle, et l'état des moyens
institutionnels ou autres, de respect de cette même propriété.
On peut donc admettre que dans l'exercice ordinaire de son travail, il n'est
pas d'autre acte aussi normal chez l'intellectuel, que celui de citer les dires et
les travaux d'autrui au même titre qu'il cultive le légitime souhait de se lire
aussi distinctement, soit dans une citation en bonne et due forme, chez le plus
grand nombre ou chez les plus éminents des membres de la communauté
scientifique à laquelle il se trouve affilié. Dans la pratique scientifique, l'acte
de citer se pose comme une convention tacite, régie par des règles très largement
non écrites, laissées au libre arbitre des chercheurs. C'est, en tout cas, un
domaine sur lequel on ne s'arrête pas beaucoup tout en laissant planer un floU
réglementaire qui ne semble pas toujours être désintéressé.
Dans une large mesure, le fait de poser le problème de la pratique de la citation
dans le domaine de la production scientifique en général, revient à s'immiscer

244
dans le domaine du non-dit, un territoire en friche où les sentiers ne sont ni
~USsi sûrs ni aussi sains que le voudrait la supposée bonhomie et noblesse de
a culture. Le leurre qu'impliquerait sans doute toute généralisation concernant
~ette question serait en grande partie évité si l'on prenait en considération le
lonctionnement concret et l'état de structuration du champ scientifique dans
equel on essaie de saisir la pratique de la citation. A partir de cette précaution,
~ous verrons une liaison plus ou moins étroite entre les modes d'organisation
de l~ communauté scientifique, les modes de circulation de l'information en
d~ça et en dehors des frontières qui lui sont communément reconnues et les
Ispositifs matériels, symboliques et/ou moraux entourant l'acte de citer.
On pourrait avancer qu'un haut niveau de rationalisation - codification des
CUrsus et itinéraires ainsi que des modes d'attestation de la valeur scientifique
e~t,raîne une plus grande sensibilité vis-à-vis de tout ce qui concerne la citation.
, exemple le plus accompli dont nous disposons est celui de la pratique
~clentifique et académique aux Etats-Unis. En effet, dans ce pays, la valorisation
d~ l'~cte de citation et son contrôle ont atteint un degré d'importance et
efficacité incomparable à un moment où la citation est devenue une valeur
~Uasi-mOnétaire régissant l'attribution des postes académiques et les podiums
oe la célébrité. Etre cité dans telle ou telle catégorie de publications, par telle
qU,telle valeur intellectuelle reconnue équivaut à une certaine <<unité monétaire»
aUIJonde les classements en une sorte de hit-parade de la pensée. Sans nous
prret er SUr la«valeur intellt:l:LUelle» de tels procédés, nous pouvons enregistrer
dOUr notre propos, la signification propre qU'?f'fluiert dans ce cadre, la fonction
r e :ontrôle de la pratique de la citation et les niveaux de sophistication et de
d~honalisation qu'elle atteint faisant dorénavant confiance beaucoup plus au
~Compte de l'ordinateur qu'à la bonne volonté morale des intellectuels. On
d Ut douter de l'efficacité réelle de cette sophistication en dehors de ses fonctions,
pe classement ; un scepticisme non exagéré peut légitimement nous amener à
c~nser que si c'est la fraude qui est visée, cette sophistication n'a guère de
b' a~[Link] devant l'inépuisable champ de possibilités dont les fraudeurs peuvent
enefIcier. Tout le problème est de savoir ce qui fait l'objet d'une citation:
eSt-ce 1
e nom d'un auteur, son texte, ou un abstract de ses idées?
enC'est une sorte de résumé de la situation, ceci est important à savoir, car,
(q tre ces objets de citation, tous les jeux - lire manipulations - restent permis,
d uand il ne s'agit pas d'une appropriation pure et simple du travail d'autrui),
ci~ tOUte la différence qu'il peut y avoir entre le fait de référencier et celui de
Oner en donnant une référence. Le flou reste complet dans le premier cas quand
à ne sait pas si l'auteur du texte a fait un simple renvoi nominatif à une œuvre,
ex U~ .COurant de pensée ou alors s'il était en même temps, et sans le dire
p ICltement, en train d'utiliser pour son propre compte de la matière du renvoi.
duCe Sont peut-être de telles situations qui abondent, tant que le vague principe
de respect de la propriété intellectuelle demeure unanimement reconnu. Mais
de qUel type de reconnaissance s'agit-il? C'est la question que nous permet
fraPOs~r l'un des cas les plus éclatants de ces dernières années, celui d'un auteur
de ~;~IS dou~lem~nt ~é.lèbre, ~ui ~ eu - ~our d,es raison~ qui ne sont pas toutes
ntolo gle SCIentIfIque - a faIre et a refaIre de stncts comptes d'épicerie
avec l'hebdomadaire Tel à propos de son ouvrage Histoires du Temps (voir
le Monde, 01. 01. 1983). En effet Jacques Attali, économiste et conseiller spécial
du président de la République était accusé de plagiat pour une douzaine de lignes
reprises à Ernst Junger, sans être mises entre guillements, bien qu'il ait renvoyé
à cet auteur dans la bibliographie générale de l'ouvrage.
On pouvait aisément penser que l'indignation était plus qu'intéressée, mais
au moins ce cas posait-il directement un problème de droit: y-a-t-il un niveau
où l'usage et la consécration de certaines idées ou faits d'érudition pourraient
amener à omettre d'indiquer précisement leur source? Autrement dit, y-a-t-il
une autre catégorie de «bien public» que celle prévue concernant les droitS
financiers des auteurs quand la date de parution de leur œuvre dépasse les
cinquante ans ?
Il n'y a ju~qu'à présent que la pratique du plagiat et de la paraphrase qui
peut attester de l'existence d'une telle catégorie juridique.
D'aucuns diraient que cet élan «collectiviste» serait somme toute assez normal
chez Attali ... mais jusqu'à preuve du contraire, le domaine de la production
intellectuelle continue à être perçu par les chercheurs comme l'un des lieux les
plus accomplis pour une stricte application du sacro-saint principe de la propriété
privée. Cela ne veut pas dire pour autant, sauf dans de rares cas, que l'on
poursuit le raisonnement «capitaliste» jusqu'au bout pour créer les instrumentS
adéquats de son respect et de ~ml contrôle.
Devant la bourse américaine des citations, les sociétés de gens de lettres, et
autres organisations de consécration ainsi que les épisodiques scandales
journalistiques, n'ont de ce point de vue qu'une valeur de pis-aller. Qu'en est-il
alors quand il s'agit de pays, comme le Maroc, dont le champ intellectuel est
si peu structuré et dont le principe de jugement reste encore lié (complexé) par
la situation de rareté dans le sens quantitatif et qualificatif?
Dans un contexe intellectuel comme celui-ci, encore bien imperméable à la
critique sociologique de ses modes d'organisation et de ses pratiques
socialo-scientifiques, le fait de poser le problème de la citation revient à toucher
l'un des révélateurs les plus importants du fonctionnement du champ scientifique
selon une certaine loi de la jungle dont les bénéficiaires ignorent ou feignent
d'ignorer l'existence d'un code de conduite qui ne peut être saisi que par la
catégorie du moral, du respect de la propriété intellectuelle d'autrui. cett~
ignorance toute feinte dénote une situation générale dont la gravité paraît Si
grande que même les plus élementaires revenus financiers des droits d'auteur
font encore l'objet de négociations et de luttes pour leur simple reconnaissance
intégrale. Que dire alors du respect des droits qui sont moins directement
saisissables, faisant partie de ce qu'on appellerait la paternité intellectuelle, par
des pairs qui procèdent, en principe, de la même logique de champ? Dans ces
conditions, seuls seront relativement prémunis les auteurs ayant suffisamment
de renommée et de moyens pour répéter indéfiniment et publiquement le
baptême de leurs idées et de leurs théories.
• s
Par contre, ils ne pourront pas grand chose devant les nombreuses glose
et critiques qui, commençant par le projet d'un texte sur le texte, finissent par

246
Se constituer en une nébuleuse de citations se donnant plus ou moins pour telles.
~ous ne nous étendrons pas sur les nombreux cas de thèses et de mémoires,
qUI bénéficient de tous les attributs de la distance que leur procure le fait d'être
préparés et soutenus à l'étranger.
Le fraudeur bénéficie ici de l'impossibilité réelle d'un «droit de suite» pour
les encadrants étrangers et les auteurs marocains et vice-versa.
~e.s cas n'épuisent pas une situation, qui tient pour une large part à une
Pohhque de l'autruche vis-à-vis de ses modes d'organisation en fiefs, en
domaines d'exercice d'un pouvoir patrimonial à l'égard des moyens et méthodes
de prOduction du savoir, avec et/ou par des nuées d'adeptes de la «négritude»
ma~gré eux, qui n'attendent que l'occasion de se mettre et d'agir à la place du
maltre pour pratiquer les mêmes procédés de rétention et de drainage
~onopolisateurvis-à-vis de la circulation de l'information. Tout se passe comme
SI l~ production culturelle écrite, confrontée à un élargissement fabuleux et
rapIde des horizons, avait tendance à laisser de côté le vieux principe de la culture
a~a~o-islamique, à savoir l'isnad, qui, par l'élaboration - plus ou moins
vendique - de la chaîne des sources, dénotait au moins la préoccupation de
~~ndre leurs biens aux Césars. Il est bien vrai que la citation dans ce cas de
1Snad,cherche avant tout l'auto-consécration par l'invocation de l'autorité
~anonique des tiers, mais au moins, disons que le principe de la reconnaissance
U labeur d'autrui reste sain et sauf.
Dans tout cela, on reste quand même bien loin de l'état primaire d'un récent
~~andale.révélé et suivi par le journal al 8alagh (voir no' 34 et 36 de février
D 8~) qUI reproduisait côte à côte le texte d'un enseignement de la faculté de
t rOIt de Fès et celui d'un auteur égyptien, écrit une décennie avant. Ces deux
deXte~ se ressemblaient comme des jumeaux, à la virgule près. La dimension
rU fait est d'autant plus impressionnante qu'il s'agit de la reprise intégrale d'un
IVre '" av ec une petIte
. vanante
. pour 1e tItre...
.

n' ~e cas idéal-typique avait au moins la «vertu» de montrer que les étudiants
etaient pas les seuls à bénéficier des frauduleuses possibilités de la «distance»
et n' .
avalent pas le monopole du mépris pour les lecteurs.
Que POUrrait-on retenir au terme de ce propos prospectif? Peut-être pas plus
~ue le sentiment de s'être hasardé dans l'expression d'un aspect de l'activité
~ntel1ectuel1equi demeure essentiellement un non-objet, un élément de ce vaste
rn~rnaine du non-dit qui n'a de forme d'expression qu'immédiate: la pratique
eme de l'étudiant, de l'enseignant et du chercheur.
f Mais on peut voir aussi que quand il ne s'agit pas de pratiques délibérêment
draUduleuses, dont l'intensité décroît en fonction de la valorisation de la notion
Cel [Link]été intellectuelle, le problème de la citation risque d'être similaire à
~ ~I du sexe des anges. Quels sont donc tous les auteurs qui parlaient avec
f Olle long de ce texte? A première vue, l'absence de guillemets peut attester
lorrnel1ement de la leur. Et pourtant, je ne puis garantir à tous ceux que j'ai
l~s ~ SUr des sujets qui ne traitaient pas nécessairement de cette question de
rn .Clta~ion en tant que telle - à tous ceux avec qui j'ai pu en parler, que ma
ernOlre soit restée indifférente à leurs dires ou simplement à leur écoute.

247
A la limite, seuls les domaines exclusifs de la culture orale, sans aucun rapport
à l'écrit, et dans la mesure où l'auteur est à chaque fois un inventeur, ayant
une disposition totale d'un corpus millénaire, pourraient se passer de cette
préoccupation concernant la pratique de la citation. Et cela précisément parce
qu'il y a absence d'un champ d'un corps qui gère ses différences, inégalités,
«barrières et niveaux» (Golbet parle des codes et déontologies correspondants.
à propos d'une matière dont l'utilisation sinon l'appropriation, ne peut
fondamentalement pas se départir d'un risque de lésion des droits d'autrui).
L'analyse de la pratique de la citation pourrait s'avérer en fin de compte comme
une approche bien féconde des phénomènes de pouvoir inhérents à l'existence
même de l'écrit.

Ahmed ARRIF
Février 1984

248
IV

• BIOGRAPHIE
• BIBLIOGRAPHIE
• INDEX
Jalons biographiques

13 avril 1932: naissance à Fès.


~es parents -son père est ingénieur des Travaux Publics- habitent Fès
malS ils retrouvent chaque dimanche avec leur fils la ferme des grands-
parents, «petits colons timides et criblés de dettes» (LAMALIF), entre Douiet
et 1'0ued Nja. Pendant les vacances, Paul Pascon part en campement avec ses
parents: son père étudie la «ligne rouge», tracé des futures routes. Son goût
f,?ur la campagne et la marche à pied apparaît très tôt: il fait du scoutisme dès
age de 7 ans.
1942-43

. ~on père est interné à Bou Dnib et sa mère en résidence à Midelt, pour
reSIStance au régime de Vichy. «J'étais tout seul dans un internat de Fès, rejeté
~~r le, milieu français, et mes seuls contacts étaient des lycéens marocains.
, est a cette époque et par réaction à mon milieu d'origine, que j'ai commencé
a apprendre et à parler l'arabe».(1) .
. Après le débarquement américain en Afrique du Nord, son père est libéré et
~tab1i dans ses droits. Retrouvant son poste d'ingénieur des Travaux Publics.
ené Pascon demande, pour rester près des siens et des amis de sa période de
~aptiVité à être nommé à Bou Dnib. Ce qui vaut à Paul six mois sans école
ans un lieu qui n'est plus la campagne et pas encore la ville et où il rencontre
~Xclusivement de jeunes marocains. Après un court passage à Erfoud, René
Gascon est nommé à Rabat. Paul va y terminer ses études secondaires au lycée
ouraud et y passer son baccalauréat de Sciences Expérimentales en 1951.
C'est une période importante pour Paul:
ct Il y confirme son goût du camping et des randonnées à pied: longs séjours

--
ans les forêts du Moyen Atlas et en particulier à Aïn Kerzouza où il bricole

(I)
Interview de Paul Pascon à LAMALIF en 1978, au moment de la sortie de sa thèse sur le
«Haouz de Marrakech» en librairie.
Interview reprise dans l'hommage à Paul Pascon publié dans Lamalif N° 166, mai 1985.

251
avec un ami un petit téléphérique dont il gardera un souvenir précis plus de 30
ans après.
C'est la période où chaque été le voit partir, sac au dos, un mois en explo-
rations solitaires dans le sud marocain à partir de Marrakech, en utilisant les
moyens du bord : impériale des bus de campagne, charrette, dos d'âne,
marche à pied ... Déjà, les usages, les modes de vie des paysans commencent à
l'intéresser tout autant" que l'observation de la nature.
En 1949, à dix-sept ans, il obtient le 1er prix de la bourse Zellidja, récom-
pensant des projets originaux de voyages - études faits par des jeunes, pour
son rapport sur les droits d'eau de la région du Ziz et du Rhéris. L'année sui-
vante, il récidive avec une étude sur les droits d'eau et les anciens esclaves
Harratin du Draa.
C'est également au cours de ses années de lycée que se précise son attache-
ment au pays : amitiés marocaines, apprentissage de la langue arabe; il suit
l'enseignement renommé de professeur Buret qui, en ces temps difficiles de
Protectorat assure la défense et illustration de la langue arabe, notamment
dialectale, à Radio Maroc et ailleurs.
Autour de 1951, c'est pour lui le moment difficile où il lui faut choisir une
voie pour ses études: sciences naturelles, ou sociologie? Paul Pascon choisit
les sciences naturelles. II suit les cours de SPCN en 1952 mais il présentera lui-
même ce choix comme un simple détour vers la sociologie.
L'étude de la société n'existant de façon autonome que par l'ethnologie,
trop fortement marquée pour lui par son cadre colonial, Paul Pascon termine
en deux ans sa licence de:Sciencesnaturelles et s'inscrit en sociologie dès que
cet enseignement est créé en France en 1956. Tous ceux qui ont vu travailler
Paul Pascon sur le terrain ont pu constater que, s'il ne donna guère de pro-
longements professionnels exclusifs à sa formation en sciences naturelles, il ne
cessa jamais d'être un naturaliste: passion de l'observation précise, explora-
tion méthodique du cadre physique, goût des classifications rigoureuses, pré-
dilection pour les techniques d'observation utilisant cartographie et dessins.
Intellectuellement, ce qui le marque, c'est la rencontre avec le marxisme et
avec l'engagement politique au côté des communistes. C'est à travers le
marxisme qu'il reconnaît la question nationale et c'est dans un débat avec le
marxisme que s'accomplira sa formation intellectuelle, sa pratique sociale et
sa production scientifique. Paul Pascon, sauf exception, s'est tenu à l'écart du
débat théorique sur les grandes interprétations et les conflits internes du
marxisme. Le marxisme le séduit au début comme philosophie du changement
social. Mais, très rapidement c'est surtout comme théorie de la connaissance
qu'il l'intéresse: «Le marxisme est une approche qui permet de voir ce qu'il y
a en dessous du voile, les sociétés sont toujours désireuses de cacher ce qu'eUes
font et ce qu'elles son1...» Plus tard, il polémiquera avec les marxistes «insti-
tutionnels» et relativisera l'apport du marxisme comme théorie sociale totale:

252
«je ne récuse pas la méthode marxiste et j'essaie de m'en servir dans la mesure
de mes moyens. Mais elle ne résoud pas tout et ce n'est pas la seule» ..
15 janvier 1955 mariage avec Jeannine.
17 juillet 1955 naissance de Gilles.
25 jUin 1956 naissance de Nadine.

1956 - 1958 Paris, licence de sociologie


.C'est le moment, la fin des études, où les amitiés de jeunesse aspirent à se
c~lstalliser en groupe de travail. Tout au long de sa vie, Paul ne cessera
d animer et de reconstituer autour de lui des équipes de chercheurs rassemblés
PDar l'amitié et des approches communes (WEAPONS, EIRESH, BAHT,
DR).
WL'été 1956, une équipe de copains, presque tous résidents au Maroc, les
EAPONS, partent faire une enquête inter-disciplinaire dans un petit village
corse, à Sermano, pour le compte du professeur Maget (art, et traditions
60pulaires). Les membres de cette équipe (Cherkaoui, Berthelet, Gentelle,
1 ateau, MOity, Nicolas, Ollivier, Pascon ...) resteront pour la plupart liés par
e travail et l'amitié.
d Au cours de l'année 1955-56, Paul Pascon fait, en France, pour le compte
u professeur Tréanton de l'Institut des Sciences Sociales du travail, deux
enquêtes:
- Etude de gérontologie
t - Enquête sur les laminoirs de Longwy (conséquences sur les rapports de
ravail de l'introduction d'une nouvelle technologie en sidérurgie)

1957-58 Installation définitive au Maroc.


(' Après une brève collaboration à un bureau d'études privé, la SERESA,
etUde SUr la vallée du Draa qu'il connaît déjà), il fonde, avec quelques amis la
r~emière équipe interdisciplinaire de recherches en sciences humaines
t IRESH). On y retrouve un noyau d'amis ayant participé au groupe fonda-
(~ur ~es WEAPONS auquel s'ajoute un fort contingent de nouveaux
A enah - Bensimon - Bouderbala - Chevaldonné - DeliIez - Feuille -
O~?i~ J argaud - Karsenty - Lachkar - Lahlimi - Lahlou - Lazarev -
hVler - Moity - Viennay (Viala).
d L'EIRESH est constituée sous la forme juridique d'un coopérative ouvrière
se. Production au sein de laquelle tous les membres chercheurs, quelles que
r?le nt .Ieur expérience et leur notoriété, touchent le même salaire, la seule dif-
s~~enClation étant apportée par le nombre des enfants à charge: «à chacun,
li ~n ses besoins ... » Ce règlement a été proposé et établi par ceux qu'il péna-
rn'sait le pl us et notamment par P au 1 P ascon, qUi'"etait ce 1" "
UI qUi connaissaIt 1e
leux le Maroc et dont le crédit auprès des autorités marocaines alimentait

253
l'équipe en contrats de travaux. Car l'EIRESH, bureau d'études un peu par-
ticulier, refusait de travailler pour le secteur privé et ne louait ses services qu'à
l'Etat marocain renaissant. L'EIRESH a fonctionné 5 ans, 1958-1963.
L'expérience a été novatrice à bien des égards. Les membres de l'EIRESH
partageaient des idées volontaristes et optimistes sur le changement de la
société marocaine mais la règle du jeu acceptée par tous consistait à les mettre
à l'épreuve des faits: rôle central des enquêtes auprès des agents du change-
ment (ouvriers, paysans, cadres). L'importance déterminante du terrain que
Paul Pascon a contribué plus que tout autre à faire reconnaître restera une
caractéristique permanente de ses travaux.
L'EIRESH constitue, sans doute, la première tentative de recherches inter-
disciplinaires au Maroc: sociologie, économie, droit, agronomie, géographie,
cinéma, radio ... Elle fut aussi une réelle tentative de travail coopératif avec
ses longues séances de critique et d'autocritique des travaux de chacun. pour
tous ceux qui y participèrent elle fut une expérience marquante, de formation
et de confrontation à un moment où le pays libéré semblait faire ses choix et
où l'impression prévalait encore que les études de chercheurs décidés à parti-
ciper au développement du pays pouvaient contribuer aux grandes orienta-
tions. Certains membres de l'EIRESH, et en particulier Paul Pascon, partici-
pèrent à l'élaboration du grand plan quinquennal 1960-64, plan fondateur qui
résume et fixe une vision progressiste de l'évolution de la société marocaine.
L'EIRESH réalise bien d'autres études et interventions auxquelles Paul
Pascon est toujours associé d'une façon ou d'une autre: formation des doc-
kers du port de Casablanca; étude des villages miniers de l'OCP; centre de
formation professionnelle de °l'OCP; manuel de vulgarisation pour la caisse
nationale de Sécurité Sociale... Avec la création de l'Office National des Irri-
gations l'intérêt se déplace massivement vers le dommaine rural: enquêtes sur
les structures agraires dans les cinq périmètres de l'ONI; enquêtes sur les
lotissements de la Réforme Agraire; Plan de formation professionnelle; films
«Et ils plantèrent la betterave à sucre»; études sur le régime juridique de l'eau
à usage agricole. etc ... Pour Paul Pascon, ces travaux «faits à la demande
instante des autorités pour résoudre, au coup par coup, les problèmes cru-
ciaux qui se posaient au niveau gouvernemental», n'étaient pas encore des
recherches (2). Mais il s'agit des premières études intégrant des enquêtes
approfondies de terrain, observant la société marocaine d'un point de vue
post-colonial. Ce renversement du lien d'observation qui s'accompagne d'une
rigoureuse collecte de faits donne à ces travaux un extraordinaire caractère de
nouveauté. II ne faut pas oublier que les rares cadres marocains existant à
l'indépendance, l'université étant encore embryonnaire, étaient absorbés dans
des charges de direction et de gestion et que les études et recherches restent
aiors le domaine réservé de la coopération et des bureaux d'études et sociétés
étrangers.

254
La période haouzienne (1962-1970)
Lorsque l'EIREISH se dissout en 1963, Paul Pascon, décide d'entrer à plein
~mps à l'O.N.l. Il avait déjà été nommé en mai 1962, Coordinateur des
.tudes Générales pour l'Aménagement du Grand Haouz. Sa période haou-
~Ienne va commencer. On lui propose le poste de directeur d'un périmètre de
d?Nl. Depuis quelques années déjà, il se pose la question de son statut
d etranger dans ce pays qu'il considère comme le sien. Il souhaite pouvoir agir
ans cette société et pense ne pouvoir le faire qu'en partageant pleinement les
~esponsabilités et les risques de l'action avec ses camarades marocains. Il
emande la nationalité marocaine et l'obtient en janvier 1964 avant d'accepter
~ avril de la même année l'importante charge de directeur du Périmètre du
. aouz. Des conditions de cette naturalisation, il faut rappeler un aspect
ImPortant. Paul Pascon devient marocain parce que, profondément, il aime
c~ Pays et qu'il veut œuvrer pleinement à son développement. Mais il ne renie
ne~ de son identité. Athée avant sa naturalisation, il le restera explicitement,
~pres, et il est sans doute un des rares, sinon le seul marocain, à s'être officiel-
ement déclaré sans religion.
R.L?rsque l'ONI est dissout en 1966 et que lui sont substitués, les Offices
eglo naux de Mise en Valeur Agricole, Paul Pascon est nommé, par décret
~Yal, directeur de l'Office Régional de Mise en Valeur Agricole du Haouz.
r, Paul Pascon n'est «que» sociologue. Ceux qui ont vocation à être
n?mmés directeurs d'offices régionaux sont tous des ingénieurs d'Etat, en
fenéral, du génie Rural. «Cette responsabilité constitue un défi à relever. Il est
de,~remier et vraisemblablement le dernier sociologue à être nommé directeur
f R. Accepter ce poste n'est d'ailleurs pas facile pour lui. Sociologue de
;,rmation et citoyen socialement engagé, il lui faut se battre sur deux fronts.
f Un côté, il doit convaincre ses colIègues ingénieurs et gestionnaires que sa
gOr~ation de sociologue n'est nulIement un obstacle à l'exercice efficace de la
sestIon et du commandement hiérarchique. D'un autre côté, il doit convaincre
n~s ColIègues en sciences sociales que son accession à un poste de responsabilité
entraîne pas l'abandon d'un point de vue critique sur la société» (2).
b A la tête de l'Office du Haouz, Paul Pascon est mêlé de près à de nom-
s ~eUses et importantes opérations menées par le Ministère de l'Agriculture:
c~i~estre
e d~s terres du Glaoui, récupération des terres de colonisation offi-
re he, premières distributions de terres dans le cadre de la Réforme Agraire,
ru C erche des types d'unités de production les plus favorables au développe-
ent, mise en place de la politique de grande irrigation ...
h Le temps qu'il passa à la tête de l'office du Haouz fut sans doute un des plus

---
eUreux de sa vie. Parce qu'il lui permit non pas tant de commander que

(2) A.
l' lIocUtion prononcée par le directeur de l'Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II, à
occasion de la commémoration du 40< jour de la mort de Paul Pascon, Ueudi 30 mai 1985).

2SS
d'agir. Paul était, c'est une composante essentielle de sa personnalité, un
homme d'action doté de prodigieuses capacités de réalisation. Mais comment
faire, lorsque l'on est Paul Pascon, le monde restant ce qu'il est, pour agir
dans l'Etat, en demeurant fidèle à ses idées? Paul s'est expliqué là-dessus et
notamment dans son interview à LAMALIF. Il avait fait le choix de gérer
loyalement les programmes des pouvoirs publics et, sans se laisser intimider
par la technicité, de les améliorer chaque fois qu'il l'estimait possible. Il avait
donc mesuré lucidement les limites de ses possibilités de transformer la cam-
pagne à partir de son poste de cadre de l'Etat mais avait décidé d'explorer,
avec la dernière énergie, ces marges du possible. Ce qui l'avait amené à faire ce
qu'il appelait lui-même, ni réforme ni révolution mais de «l'expérimentation
sociale», c'est-à-dire à mettre en place sans projet immédiat de généralisation,
des expériences ponctuelles intéressantes, fermes de jeunes agriculteurs,
équipes de jeunes constructeurs, associations d'irrigants, coopératives de
diverses sortes, formation permanente ... une façon comme une autre de
mettre à profit les possibilités que lui donnait son poste en les convertissant en
connaissances de la société de son pays.
Durant toute cette période du Haouz, Paul Pascon ne cesse, malgré la
lourdeur de ses tâches de gestionnaire, de faire de la formation. A l'Office
d'abord où il aide certains de ses agents à poursuivre leurs études et où il essaie
de débureaucratiser l'action des fonctionnaires de l'Office en les impliquant
plus dans la décision et dans la réflexion et en créant des cellules de discussions
collectives, mais aussi à l'Institut de sociologie de Rabat où il est chargé de
cours de 1961 à 1964 et au centre d'Etudes Economiques de Rabat où il
enseigne la sociologie du développement en 1964-65 : il faisait chaque semaine
le voyage au volant de sa voiture de Marrakech à Rabat parce qu'il tenait par
dessus tout à garder ce contact avec les jeunes et l'Université. L'audience de
cet enseignement se renforce d'ailleurs chaque année dans le milieu universi-
taire et l'on y assiste parfois comme à un cours du Collège de France ou à un
prône d'un grand Alem. Sans doute quelques solides vocations pour la socio-
logie, et notamment pour la sociologie rurale, sont-elIe-nées de ces rencontres
des année 60.

A l'Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II (1969-1985)


La vie de Paul Pascon, ses activités, vont désormais se dérouler dans le
cadre de «l'Institut». Il sera là parmi les premiers à la fondation de l'établis-
sement par son fondateur et premier directeur A. Bekkali. Deux caractères
entiers qui avaient tous deux une très haute idée de la mission de l'établisse-
ment, qui se heurtèrent parfois mais contribuèrent ensemble, chacun à son
poste et à sa manière, à en faire un remarquable instrument de formation et de
recherche. A. Bekkali eut la perspicacité et le courage de soutenir les projetS
de Paul, notamment en matière de stages, même lorsqu'ils lui paraissaient
sortir audacieusement de la norme. Après le départ de A. Bekkali en 1984 et la
disparition de Paul en 1985 on peut dire que. c'est toute une période de la vie

256
~e l'Institut Agronomique qui s'achève alors qu'une autre où, sans doute,
eaucoup de choses seront à réinventer, commence.
d' Paul avait entamé sa collaboration avec l'Institut alors qu'il était encore
Irecteur de l'Office Régional du Haouz. Il venait de Marrakech faire, comme
v~[Link], en 1968-1969, des cours de sociologie rurale. Il est recruté, à temps
~ eln, ~e 1er janvier 1970, au titre de maître de conférences, au Département
e~ SCiences Humaines. Les premières années sont consacrées à la mise au
dPOint des programmes et des metho 'd "
es d'enseignement et a 1a marocamsatlOn
..
f u corps des enseignants chercheurs. L'Institut Agronomique a commencé à
onctionner avec le soutien d'un contingent d'enseignants - chercheurs étran-
~ers, .~rincipalement français, et qui ont permis le démarrage dans de bonnes
IOUdltlOns de l'Institution et ont même participé, pour certains d'entre eux, à
a
b marocanisation des programmes d'enseignement et de recherche (A. Bour-
ouze, A.M. et Ph. Jouve, F. Papy). C'est au DSH que la marocanisation du
corps enseignant a commencé avec L. Firdawcy le fondateur du département
et les a nClens
N' . de la première génération Paul Pascon, Raymond B "
enalm,
eglb Bouderbala. Le département présente en 1972 au Conseil des Profes-
~;urs Un «dossier pédagogique» dans lequel un projet de réorganisation de
enseignement pour toute l'Institution est proposé (3).
a Après la mise en place des premières fondations, Paul entre dans la grande
d;en~ure des stages. Il y joue, dès le début, un rôle essentiel de créateur et
c ~ll1mateur et il est confirmé administrativement dans ce rôle en 1973 avec la
dreat~on du Département des stages dont il sera responsable jusqu'en 1982,
ate a laquelle il devient directeur du Développement Rural.
Pour
ont tous ceux qui ont vécu les années 70 à l'Institut, ce sont les stages qui
QU ;~hmé et animé la vie de l'établissement. Car c'est à l'occasion des stages
e
Ill· h On rencontre vraiment les collègues et les étudiants, que les conflits de
d,et odes et de personnes se cristallisent et éclatent et que les idées porteuses
d,ave~ir apparaissent. C'est aussi pour les étudiants et pour beaucoup

---
enseignants l'unique occasion de déplacements sur le terrain dans une

{]) liSte d . .
es membres du DSH par ordre d'anclennete.
19
68 l. Malassis 1972 A. Hammoudi x
19 l. Firdawcy Th. Khiari x
69 Rastoin M. Raki x
Ho oge 1973 J. Bonnet
Valletouse 1975 M. Naciri x
Bourdon J. Chiche x
19 Pascon x 1976 M. Alaoui x
70 R. Benaïm 1977 A. Zouggari x
N. Bouderbala x AM. Jouve
Daucé 1981 R. Doukkali x
p Salmon
errnane t .
n s au departement en 1985: x

257
chaude ambiance de débats collectifs. Chacun des cinq stages a sa personnalité
et ses grandes heures. Chaque année a son crû particulier qui tient à la région
choisie et à la personnalité de l'animateur. ..
Paul Pascon, a construit le système des stages, en a plaidé la nécessité pour
la formation des étudiants et l'information des enseignants et assuré, jusqu'en
1981, la continuité et l'animation. Cela n'a pas toujours été facile mais.
comme l'a souligné le nouveau directeur de l'Institut [Link]-Mouslifi
«Paul refusait de se laisser décourager par les problèmes organisationnels et
matériels. Grâce à son talent d'organisateur, à son dynamisme, à son sens
pratique, les projets de stage les plus utopiques finissaient par voir le jour, et,
avec la compréhension de l'administration, par fonctionner ordinairement.
Envoyer plus de 400 étudiants marcher et dormir à la belle étoile pendant 7
jours dans la montagne, faire vivre 3 semaines des groupes de 3 étudiants dans
des villages choisis pour leur isolement, déplacer 3 fois quinze jours dans
l'année, dans une petite région, près de 200 étudiants, inviter à l'Institut une
cinquantaine d'agriculteurs ayant reçu des étudiants en stage sur leur exploi-
tation, tout cela et d'autres choses encore est désormais organisé chaque année
dans le cadre de la direction des cadres de l'Institut. Paul, lorsqu'il se prenait à
rêver, il y a quelques années, voyait encore plus loin. Il imaginait, en plaisan-
tant, un Institut itinérant, se déplaçant avec armes et bagages, étudiants et
professeurs, un peu à la manière d'un cirque pour s'informer et réfléchir col-
lectivement sur le terrain. Ce projet est bien l'un des rares qu'il n'ait pas réa-
lisé en matière de stage mais comme ou le savait capable de tout, certains
d'entre nous ont dû avoir de sérieuses inquiétudes ... » (2)

Directeur du Développement Rural à l'Institut Agronomique 1982-1985


Son affectation à l'Institut Agronomique permet à Paul, dans un contexte
plus favorable à la réflexion et au débat d'idées, de se consacrer davantage à la
recherche. La liste de ses travaux et de ses publications témoigne de la variété
de ses centres d'intérêt. Malgré la charge énorme que constitue la charge des
stages, il parvient à terminer et à soutenir en 1975 sa thèse d'Etat sur «le
Haouz de Marrakech>i. Travail magistral qui résulte d'une longue familiarité
avec une région qu'il aime et qu'il connaît comme personne n'a pu la con-
naître avant lui, pour y avoir exercé durablement ses capacités de chercheur et
de décideur. Cette somme qui inspire le respect et l'admiration ne provOquera
pas, autour de ses conclusions principales, un débat à sa mesure. Sans doute
parce que se situant au confluent de disciplines multiples -histoire sociale.
géographie, économie, sociologie- elle déconcertera. Paul regretta l'absence
de débats mais ne s'y attarda pas. Il ne considérait pas la thèse comme un
aboutissement mais comme une étape nécessaire pour aller plus librement de
l'avant. Sans doute reconnaîtra-t-on, un jour, que le concept de «société
composite» qu'il forgea pour caractériser la société marocaine, pour criticable
qu'il soit, aurait pu rendre d'éminents services à la recherche en sciences

258
s~~ia~es sur le Maroc qui s'attardait dans la thématique trop exclusivement
~,e?nque des modes de production. Quant à l'ensemble de la thèse, elle est
ahe d'un matériau qui lui garantit la durée. Elle restera ouvrage de référence
POUr les lustres à venir.
En janvier 1976 ses deux enfants, Gilles et Nadine, disparaissent avec quatre
~utres jeunes gens au sud du Maroc. Paul et Jeannine vivent alors des mois et
d~s années terribles de recherches actives, d'angoisse, d'incertitude, et
d attente avant que, peu à peu, l'idée de l'irrémédiable ne s'impose. Paul,
dOnt la capacité de travail est pourtant légendaire, se lance fièvreusement dans
es activités de plus en plus nombreuses et diversifiées.
A li main~ient son enseignement et sa participation aux activités de l'Institut
. gronomlque et les dix dernières années sont pour lui celles de l'ouverture
~nternationale. Il travaille avec les Institutions de Recherche et d'enseignement
rançaises, hollandaises, belges, nord-américaines, africaines ... Une petite
nOte manuscrite de sa main, intitulée «activités notables des 3 dernières
années» en témoigne :
1982 - Chercheur associé du laboratoire de Technique et Culture du
CNRS. France.
- Contrat d'auteur avec la FAO pour la rédaction d'un manuel de
sociologie de l'emploi rural en Afrique.
1983 - Mission pour le compte de l'ONU à Bucarest (démographie)
- Consultant de la FAO pour la Fédération des Facultés d'Agro-
nomie en Afrique.
- Professeur associé à l'Université Catholique de Louvain
1984 - Consultant de la Banque Mondiale pour l'étude de la moyenne et
petite hydraulique.
- Consultant de la FAO pour les programmes de Droit d'Eau et de
sociologie rurale.
- Consultant de la FAO pour la diffusion technologique en Mauri-
tanie.
tr En fait Paul, peu à peu, à son corps défendant, se transforme en globe-
leOtte.r de la science. Ses parents, ses amis, ses collaborateurs s'habituent à ne
So V?lr qu'entre deux avions pour Nouakchott ou Amsterdam, entre deux
nies SUr le Tazerwalt ou la Chaouïa.
la li est curieux de tout, ne veut rester à l'écart de rien de ce qui se passe dans
s ~ommunauté scientifique mais son point d'ancrage inébranlable reste la
OClété marocaine et principalement la société rurale.
li a d'ailleurs réuni, une fois de plus, autour de lui un groupe de jeunes

259
chercheurs (4), membres de la Direction du Développement ou associés, qui
travaillent sur les «chantiers» du moment: Beni Boufrah, Ouneïn, Chaouïa,
Tazerwalt, Mauritanie etc... La méthode est toujours la mêne, privilégiant la
collecte rigoureuse des faits dans les archives et sur le terrain. A y bien réflé'
chir, il s'agit là de bien plus qu'une technique scientifique: le fonctionnement
du groupe de travail et l'immersion dans le terrain d'enquête, relèvent d'une
ascèse. Paul a toujours été habité par le rêve de la zaouïa. II disait avec ironie
et une pointe de regret '. «Mes yeux bleux et ma culture m'interdisent à jamais
de m'installer sur une motte par terre pour dire aux gens qui passent la vérité
et la justice».
II avait le sentiment que dans une nation où le plus grand nombre vit aU
bord du dénuement, la vérité ne pouvait être atteinte, proférée (et entendue)
sans un certain détachement à l'égard des biens de ce monde. Certes, il n'avait
pas transformé ce sentiment en position, le mettant en plaisantant sur le
compte de la morale chrétienne de son enfance, mais il ne s'en était guère
départi. Ces dernières années, se défendant contre ses amis d'être prisonnier
de la morale, il se demandait cependant, et il n'était pas le seul, si la réintrO-
duction pratique et théorique d'une morale (sens civique et droits de l'homme)
dans la politique ne devenait pas un objectif prioritaire?

(4) Liste des membres du groupe de réflexion ~AHT (1969-1972)


ALLAOUI Mohamed : Sociologue
BOUDERBALA Négib : Juriste
CHRAIBI Mohamed : Ingénieur G.R.
HAMMOUDI Abdallah : Sociologue
HERZENNI Abdallah : Sociologue
KHATIBI Abdelkebir : Sociologue
PASCON Paul: Sociologue
Liste des chercheurs membres et associés de la DDR
ARRIF Ahmed ZAGDOUNI Larbi
ALlOUA Farouk BENKHIRA Fatiha
BENATYA Driss SERGHINI Khadija
DEMNATI Driss ESSARRAJ Nadia
RIDDLE Richard
NAJI Mohamed PERE Camille
TOZY Mohamed VERDUGO Dominique
MAHDI Mohamed ZEDGUI Mohamed
RACHIQ Hassan DE MAS Paolo
MAGOUL Omar VAN-DER WUSTEN
DAHMAN Abdeslam SCHROTER Daniel
LAHRIZI Khalid DOUKKALI Rachid
LEMTOUNI Aicha BARKAT Omar
BENJELLOUN Sabah WHITELAW Ian
TAZI Leila OBDEYN Louise
TAM lM Mohamed RATEL Claude
CREPEAU Christian BENJELLOUN Sabah

260
Paul disparaît avec A. Arrif jeune et talentueux sociologue de l'équipe, sur
~~e route de Mauritanie le 22 avril 1985, au moment où son inlassable activité
,UI avait fait ouvrir de multiples champs d'hypothèses. La mort, qui arrête son
elan dans le temps le plus productif de' sa vie, le prive et nous prive des princi-
Paux résultats de ses travaux. Les collègues pourront sans doute mener à bien
Une partie des projets en cours. Pour le reste, et pour tout ce que Paul n'avait
~as encore entrepris, la perte est, on s'en apercevra chaque jour davantage,
Irnrnense et irrémédiable. Cependant, telle quelle, l'œuvre déjà importante se
Suffit à elle-même.
Et il nous reste la leçon de cet homme acharné à connaître et à faire con-
naître la société de son pays et qui n'a jamais abandonné la volonté d'agir
Pour la transformer. Fallait-il changer le monde pour le comprendre ou com-
prendre le monde pour le changer ? Paul refusant le schématisme de cette
oPPOsition avait décidé, sans attendre, de faire les deux à la fois, avec les
rnoYens qui étaient les siens.

N.B. Juillet 1985

?hl
.
Bibliographie des ouvrages
et articles publiés et inédits

La présente bibliographie reprend, pour l'essentiel, la liste des publications


et .d~s inédits établie par Paul Pascon lui-même. Le classement chronologique
a,ete maintenu. On n'a pas cru devoir établir une distinction, que Paul Pascon
~ aVait pas établie lui-même, entre les publications à caractère universitaire
ans des revues comme Hesperis, le BESM, la RGM ou les Annales et les
~utres publications dans la presse, Lamalif, Le Maroc Agricole. La seule dis-
tinction qui a été maintenue est technique : publié et inédit.
1~~tte bibliographie a été revue par L. ZAGDOUNI et M. ENNAJI et com-
Petee par N. BOUDERBALA. L'index a été établi par A. HERZENNI, et
complété par N. BOUDERBALA.
f Tous les textes qui ne sont pas accessibles au public sont conservés à l'Ins-
c~u~ Agronomique et Vétérinaire Hassan II dans une collection qui sera pro-
aInement mise à la dispostion des chercheurs.
Les textes inédits sont indiqués par des numéros suivis d'une lettre. Ex : 5 b.
1953 - 1 LA GARA MEDOUAR
Hespéris 1956 1er _2 éme trimestre pp.226-232
19 .
54 - 2 L'EMIGRATION DES CHLEUHS DU SOUSS : Les Aït Ouadrim à
Jerada - Collaboration avec J.P. TRYSTRAM
BESM volume XVIII n062 - 2ème trimestre 1954
Pp. 247 à 251. (Ci-inclus)
1955 - 3 LES PILONS DE PIERRE DU RHERIS
Hespéris 1955 1er·2éme trimestre - 7 pages.
1956 - 4 NOTE SUR LES VASES DE PIERRE DECOUVERTS à Souk
Khmis des Ait Ouahi
Collaboration avec BOLELLI et J. MARÇAIS
B.A.M., Tome 1 - 1956 - pp. 157 à 163.
19
59 . 4a Les villages miniers de l'Office Chérifien des Phosphates
Collaboration avec LAZAREV Grigori
4 tomes ronéotés - 450 pages - Bibliothèque O.c.P. 1959.

263
1960 - 5 LES VILLAGES MINIERS de la région de Khouribga
Collaboration avec LAZAREV Grigori
Notes Maroc. Géo. n° 14 - 1960 - pp. 39 à 58, 8 fig. tabl. 2 pl.
photos. (Ci-inclus)
1961 - 5a Les lotissements d'Etat. Etude analytique
Collaboration avec J.P. DELILEZ et P. FEUILLE
Rapport ronéoté - 119 pages - O.N.I. Mars 1961.
5b Les lotissements d'Etat. Les enseignements à tirer des expériences
de lotissement - Collaboration avec J.P. DELILEZ et P. FEUILLE
Rapport ronéoté. 74 p. O.N.I. Mars 1961.
5c Les nouveaux lotissements du Tadla. Rapport ronéoté - 57 p.
O.N.I. Septembre 1961.
5d Les nouveaux lotissements du Haouz. Rapport ronéoté 52 p. O.N.I.
Septembre 1961.
5e Les structures agraires dans le périmètre des Doukkala.
Rapport ronéoté. O.N.I. Rabat 77 p. Décembre 1961.

1962 - 6 LES ENSEIGNEMENTS A TIRER DES EXPERIENCES DE


LOTISSEMENT
En collaboration avec JP. DELl LEZ et P. FEUILLE
H.T.E. O.N.I. N°2. 16 pages 1962.
7 LES CARACTERISTIQUES DES EXPLOITATIONS AGRICO-
LES
En collaboration avec G. LAZAREV
H.T.E. ONI. N°2 1962 pp. 53-71. (Ci-inclus)
8 LES SYSTEMES D'EXPLOITATION DU SOL DANS LE HAOUZ
DE MARRAKECH
Essai de typologie des exploitations agricoles
RGM nOI-2 - 1962 pp.97 - 112,3 fig.
8a Les structures agraires dans le périmètre du Haouz
En collaboration avec J. PILLEBOUE
Rapport ronéoté, 101 pages - O.N.I. Juin 1962.

1963 - 9 LES RUINES D'AGOUITIR DE KHNIFIS : SANTA CRUZ DE


MAR PEQUENA
Etude archéologique dans la Province de Tarfaya (Sahara Occidental)
parue aux Editions des Affaires Etrangères à Rabat - 29 pages. Mars
1963.
10 LES FREINS SOCIAUX AU PROGRES AGRICOLE DANS LE
HAOUZ DE MARRAKECH, précédé d'une présentation de Taïeb
ZAA~OUN, Secrétaire général de l'O.N.1.
H.T.E. O.N.I. N°5 - Mais 1963 - 16 p.
Il LA COOPERATIVE D'AÏN TALMAST, EXPERIENCE aU
UTOPIE ?
H.T.E. O.N.I N°6 - Octobre 1963 - pp. 226-240.
264
1964 - 12 LES UNITES D'EXPLOITATION A CARACTERE COOPE- .
RATIF : BUIDDA MARS AL BGHAL -
H.T.E. O.N.I - Mars 1964 - N°7 - pp.293-313.
12a [Link] terres distribuées dans le Tadla en mars 1964
Rapport ronéo., Archives OMVA, 88 p. Mai 1964.
13 ENCADREMENT OU GROUPEMENT DES AGRICULTEURS?
In N° spécial H.T.E. O.N.I. - Septembre 1964 - Pages 15 à 22
1965 - 13a Quelques principes pour la formation des coopératives
Ronéo. 8 pages - Marrakech - Janvier 1965
14 DESUETUDE DE LA JMAA DANS LE HAOUZ DE MARRA-
KECH
In Les Cahiers de Sociologie n° 1 Rabat 1965. Pages 67 à 77 (Ci-inclus)
15 PAYSANS ET BIRTH-CONTROL : UN DIALOGUE DE
SOURDS
Lamalif n03 - Mais 1965 - Pages 16 à 20.
15a Vexploitation des terres de colonisation officielle à Marrakech
Ronéo. Marrakech - Juin 1965 - 19 p.
19
66 - 16 LA MAIN D'OEUVRE ET L'EMPLOI DANS LE SECTEUR
TRADITIONNEL
In BESM n° 100 - Janvier-Mars 1966 - 12 pages.
17 METHODE DE CALCUL DU SOUS-EMPLOI APPARENT
In BESM n0101-102 - Avril-Septembre 1966 - 34 pages
18 LA DEUXIEME CONFERENCE MONDIALE SUR LA
REFORME AGRAIRE
Compte-rendu des séances paru au BESM n° 101-102 - Avril-Septembre
1966 en Chronique - pp.173-192.
18a Structures et réforme agraires
Conférence faite à Rome le 22 juin 1966 au Congrès Mondial sur la
Réforme Agraire (FAO) - 6 pages - Ronéo.
19 LA SOCIETE MAROCAINE FACE A L'INDUSTRIALISATION
Conférence donnée le 7 décembre 1966 à l'Institut National de forma-
tion des Cadres Techniques. Casablanca
Lamalif n08 - Décembre 1966.
19
67 - 20 POPULATION ET DEVELOPPEMENT : ELEMENTS DE
PSYCHO-SOCIOLOGIE D'UNE DEMOGRAPHIE VOLONTAIRE
AU MAROC
BESM n° 104-105 - Janvier - Juin 1967 - pp.27-42 (Ci inclus)
21 LA NATURE COMPOSITE DE LA SOCIETE MAROCAINE
Lamalif n° 17 - Décembre 1967. (Ci-inclus).
22 LA MODERNISATION RURALE AU MAROC: SOCIOLOGIE
D'UN PROGRAMME

2M
Actes du Colloque de Géographie Maghrébine
Tunis 5-7 octobre 1967
RevUle Tunisienne des Sciences Sociales (CERES) - n° 17 - Décembre
1968 - pages 157-171.

1968 - 23 QUI EST LE PAYSAN?


Lamalif n019 - Avri11968 - pages 30 à 33.
23a La coopération: Utopie utile au progrès agricole
Conférence donnée le 5 mars 1968 à la Caisse Nationale de Crédit
Agricole et le 6 mars au Séminaire de Formation des Cadres des Cen-
tres de Travaux aux Chênes - 6 pages ronéotées.
24 TYPES D'HABITAT ET PROBLEMES D'AMENAGEMENT
DU TERRITOIRE AU MAROC
R.G.M. N° 13 1968 - pp.85-101. 7 fig. 2 pl. Photos.

1969 - 25 LES JEUNES NOUS POUSSENT A REORGANISER LE MONDE


Conférence faite au Caire en avril 1960
Lamalif - Juin 1960. (Ci-inclus).
26 CE QUE DISENT 296 JEUNES RURAUX
Enquête d'opinion pour le compte de l'UNICEF
BESM N° 112-113. Janvier-Juin 1969 - 144 pages
BahtalOilmî N°19 - 1972
26a Une expérience sociologique de laboratoire: les fermes de jeunes
dans le Haouz de Marrakech
Le Caire - 19 avril 1969
Actes Congrès Jeunesse Rurale - Ronéo - 6 pages. (Ci-inclus)

1970 - 27 LE PAYSANNAT ENTRE L'ANIMATION ET LA LIBERATION


Conférence faite le 27 novembre 1970 à l'Institut Agronomique Hassan II·
Lamalif n044 - Décembre 1970.
28 LES RESSOURCES NATURELLES ET LA MISE EN VALEUR
ACTUELLE DE LA PLAINE DU HAOUZ
(En collaboration) RGM N° 17, 45 pages - 5 cartes, Tableaux - Rabat
1970.
29 THEORIE GENERALE DE LA DISTRIBUTION DES EAUX ET
DE L'OCCUPATION DES TERRES DANS LE HAOUZ DE MAR-
RAKECH
19 pages, 13 schémas, 3 cartes quadricolores
RGM N°18 - Rabat 1970.
1971 - 29a Le rôle et la responsabilité de la jeunesse dans la transformation de
la société ajourd'hui.
Conférence donnée le 30 novembre 1971 eu Lycée Tarik Ibn Ziad à
Azrou. Dactylogr.
30 LA FORMATION DE LA SOCIETE MAROCAINE
BESM N°l20 - 121 - 1971 - pp.1 à 25.
266
30a La société marocaine aujourd'hui est une société composite
Conférence faite le 8 novembre à la Faculté des Lettres et des Sciences
Humaines à Rabat sous l'égide de l'Association de Recherches Cultu-
relles (ARC) publiée in Maghreb Information les 9-10-11 novembre
1971.
30b La Sociologie et la société .
Conférence faite le 9 mars 1971 à la Société des Sciences Naturelles et
Physiques du Maroc.
Ronéo. 6 pages. Publié in Maghreb - Information 20 février - 1er mai
1972 et in comptes-rendus des Séances Mensuelles de la Société des
Sciences Naturelles et Physiques du Maroc 1971 pp.31 à 36.
31 LES ENFANTS DU HAOUZ
Lamalif N°46 - Mai-Juin 1971.
32 REFORME OU REVOLUTION DANS L'AGRICULTURE?
Table Ronde avec Aziz BLAL et Negib BOUDERBALA
Lamalif N°51 - Novembre 1971 - pages 18 à 30.
32a Le concept de société composite
Actes du Colloque International du CENECA
3-4-5 mars 1971 - Paris - Pages 56 à 58.
33 REFLEXIONS SUR LE PASTORALISME
Conférence faite à Qirwam le 18 avril 1972 au séminaire sur l'élevage
ovin et le pastoralisme.
In BESM (Janvier-Juin 1971) pp.145 à 149.
19
72 - 34 LE DROIT ET LE FAIT DANS LA SOCIETE COMPOSITE
Essai d'introduction au système juridique marocain
En Collaboration avec Negib BOUDERBALA
Position du problème. In BESM XXXII N° 117 - Rabat 1972 - pages 1 à 17
34a Matériaux pour une étude de linguistique marocaine
Bibliographie des ouvrages sur les langues et dialectes parlés ou ayant
été parlés au Maroc. Différents systèmes de transcription. Classifica-
tion sommaire des dialectes et langues. Occupation géographique des
différents parlers en Afrique Blanche. Essai de calcul du multilin-
guisme au Maroc vers 1960. Formation du système numéral. Ronéo.
1972
34b Pour un répertoire des concepts fondamentaux de l'analyse des
Sociétés
En collaboration avec Negib BOUDERBALA
1. Quelques citations - Janvier 1972
27 pages dactylographiées. et 5 pages de graphiques.
34c La formation de la société marocaine
I. y -a-t-il eu des sociétés pré-patriarcales au Maroc?
17 pages ronéotées - Rabat 6 mars 1972.

?h7
34d La formation de la société marocaine
II. La société patriarcale au Maroc
27 pages ronéotées - Rabat 15 mars 1972.
34e Les caractéristiques des exploitations agricoles
2/10/1972. Reprise de l'article H.T.E (ONI) 1962 - Revu et augmenté
-Ronéo - 36 pages.
34f Cinq manuscrits d'histoire sociale au milieu du XIXè siècle au sujet
de la gestion hydraulique de l'oued Ourika.
Haouz de Marrakech - 45 pages ronéotées - 2 décembre 1972.

1973 - 35 LA MISE EN VALEUR DU PERIMETRE DE LA TESSAOU r


(HAOUZ DE MARRAKECH)
En collaboration avec Michel DUCROCQ
H.T.E. N°6 - 1er trimestre - pp. 15 à 79
36 LE TECHNICIEN ENTRE LE BRICOLAGE ET LES BAVURES
Conférence faite à l'Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan Ille
23 mars 1973.
16 pages dactylographiées - H.T.E. N°7 1973. M.A. Février 1974 AA~
1980 (pp. 173 - 180).
37 UNE SOLUTION POUR UNE GESTION PLUS «RATION-
NELLE» DES PARCOURS COLLECTIFS: LA SOCIETE IMMO-
BILlERE PASTORALE
Conférence faite le 10 mai 1973 à l'ENFI Salé
13 pages ronéotées (en arabe dans la revue Baht aloilmÎ n024 Janvier-
Avril 1975 - pp.142-150) - H.T.E. N°9, 4è trim. 1973 - pp.56-64 en
français).
38 LES RAPPORTS ENTRE L'ETAT ET LA PAYSANNERIE
16 p. Conférence à l'UNI - Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan
II 25/10/73.
Le Maroc Agricole non - Août - Septembre 1975 - pp.5-14. Etudes
rurales, Rabat 1980.

1974 - 39 LA COMPETITION DES ELEVEURS DANS LA REGION


D'AZROU
Essai de sociologie du pastoralisme
Conférence donnée aux Journées d'Etudes sur le Pastoralisme le 25
mars 1974 à l'ENFI Salé.
M.A. N°65 - Mai 1974 pp.17-22.
«Production pastorale et sociétés». Paris N° 10 pp.55-63, 1982.
40 LA QUESTION AGRAIRE AU MAROC (N° 1)
(En collaboration avec [Link] et M. CHRAIBl)
Numéro spécial BESM N°123-124-125- Août 1974 - 423 p.
41 NOTES D'ENQUETE SUR- LA REGION COTIE RE DES
DOUKKALA
M.A. N°S 65,66,67,68, (1974).
268
42 SUSIULUJIYA AT-TANMIYA
Fi AI-MajaIat aI-magribiya IiI'iqtisad waI-'ijtimâ' - 1/4/1974
43 AMENAGEMENT DU TERRITOIRE ET ELEVAGE OVIN
6 p. Conférence à l'Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II
10/11/74.
(Actes du Séminaire Maghrébin sur l'élevage ovin)
[Link]. N°14, mars 1975, 1'1'.45-47.
43a Les techniciens et la paysannerie
Conférence donnée à l'UNI. Paris, Maison du Maroc 4/3/1974
Ronéo. 6 p.
44 INTERROGATION AUTOUR DE LA REFORME AGRAIRE
19 p. Novembre 1974 (Lamalif N°68)
Janvier-Février 1977 - 1'.12-21 et in Le Maroc Agricole N°73. Avril
1975 Paru également dans la «Questi~n Agraire N°2» BESM
Ne 133-134 1977.

1974 - 44a Comment procéder à la typologie des exploitations agricoles?


10 octobre 1974 - 14 pages dactylographiées + annexe 1 : 8 pages.
Etude de village: annexe II : grille de douar.
1975 - 45 LES MESURES D'AUMONE, DESCRIPTION DES MUDD ET
SAC MAGHREBINS
Introduction historique à la métrologie marocaine
58 p. 6 tabl. 7 hors textes. Hespéris - Tamuda - Vol. XVI - 1975.
45a Pour associer les politiques de pastoralisme et celles d'environne-
ment
Exposé à Sfax 20/03/1975 - 8 pages dactylographiées.
46 LA MISE EN VALEUR DES REGIONS SAHARIENNES
28 octobre 1975 «Opinion» 9.10.11 et 12 décembre 1975
M.A. N°79 - Novembre 1975 - 1'1'.17 à 25.
19
76 - 47 LES SCEAUX ET EMPREINTES DE SOUVERAINETE
1. Dynastie Alaouite
in Hespéris-Tamuda, vol. XVII, 1976-1977 (1979) - pp. 165-214.
48 METHODES D'ETUDE DES STRUCTURES AGRAIRES AU
NIVEAU VILLAGEOIS
In BESM N°128-129 (Mars 1976) 1'1'.17-134.
49 LA COMMUNICATION EN MILIEU RURAL
Critique du système et méthode d'analyse
FAO-PNUD-IAV Hassan II - Rabat 29/02/1976 - 12 p. dactylogra-
phiées.
In le M.A. N°96 - Juin-Juillet 1977.
50 POUR UNE SCIENCE DE L'HOMME, NI NEUTRE, NI SOU-
MISE
In Lamalif N°81, Juin 1976.
51 LE METAYAGE ET LE SALARIAT DANS L'HORTICULTUR
11 p. dactylogr. 8/1211976. Repris et modifié dans «Etudes Rurales'
1980.

1977 - 52 LE HAOUZ DE MARRAKECH


Histoire sociale et structures agraires. Thèse pour le Doctorat d'EH
Es-Lettres et Sciences Humaines (Sociologie), 2 tomes, Tanger 1977, 858 r
52a Les coopératives laitières du Tadla
Problématique, 7 p. dactylo. 4 janvier 1977
Questionnaire en collaboration avec. J .BONNET et J .CHICHE
53 LE DEVELOPPEMENT DU CAPITALISME SOUS LE PRe
TECTORAT DANS LE HAOUZ DE MARRAKECH
Extrait de la thèse d'Etat
BESM N°131-132, pp.l-44 - Janvier 1977.
54 L'INGENIEUR ENTRE LA LOGIQUE DES CHOSES ET Li
LOGIQUE DES HOMMES: CRITIQUE DE LA SAINTE RAISOr
TECHNIQUE.
15 p. dactylogr. Paru intégralement in Lamalif N°90 - Août - Sep
tembre 1977; en partie in Les Temps Modernes: Du Maghreb, oct
1977, 33ème année, N°375, pp.273-283.
55 ANTHROPOLOGIE ET COLONIALISME : LE RAPPORI
«SECRET» D'EDMOND DOUTTE SUR LA SITUATION poLI
TIQUE DU HAOUZ AU 1er JANVIER 1907.
Présentation et commentaire, Hommage à Jean DRESCH : «Géog ra
l
phie et anticolonialisme»; 12 mars 1977. In Hérodote, nOll, 3èm
trimestre 1978.
56 LA QUESTION AGRAIRE AU MAROC .. ]
Dossier n02 avec N. BOUDERBALA, M. CHRAIBI et A. HAMMOUV
220 p. 31 mars 1977 - in BESM N°133-134.
57 DOSSIER DE BASE DE RURALISME (Méthodologie pour Il
stage de Ruralisme) En collaboration.
Etude des mythes fondateurs des villages. 7
Etude des rapports sociaux et des institutions villageoises - Avril 197 .
58 SEGMENTARITE ET STRATIFICATION DANS LA SOCIETf
RURALE MAROCAINE 1
Actes de la Conférence de DURHAM «Modern Morocco : rece~.
Research in Politics, Society and History», Durham 13-15 JuiIlet 197
BESM N° 138-139 - Mars 1979.
59 CONSIDERATIONS PRELIMINAIRES SUR L'ECONOMIf
DES EXPLOITATIONS AGRICOLES FAMILIALES
R.J.P.E.M. N°3 - pp.75-95 - Décembre 1977.
59a Entretien avec Monsieur Z~HIDI, «Patron de la tomate» à Oua-
lidia 10 p. dactylographiées. Février 1977.

270
59b La mise en valeur du Haouz Central : Problèmes et solutions
Conférence donnée à l'lAV Hassan II à Rabat sous l'égide de l'Asso-
ciation des Anciens Elèves de l'lAV Hassan II, 4/1111977
59c La formation des classes au Maroc dans la campagne
Conférence donnée au Cercle Culturel de Meknès sous l'égide de
l'Association des Enseignants d'Histoire et de Géographie de Fès et de
Meknès, le IIIIII 1977.
60 COMPARAISON DE QUELQUES INFORMATIONS STATIS-
TIQUES SUR LES EXPLOITATIONS AGRICOLES EN HAUTE
CHAOUIA
RJPEM N°5, Avril 1979 - pp. 193-201.

1978 - 61 LES SAUYA AS-SAHRA, QUARANTE ANS APRES


in De L'Euphrate à l'Atlas, t.I. de Jacques Berque
éd. Sindbad, 1978, pp.298-317.
62 LES SAKSAWA, VINGT ANS APRES
ln Structures Sociales du Haut-Athls de Jacques BERQUE (réédition)
PUF 3ème trimestre 1978 - pp.455-474.
63 DE L'EAU DU CIEL A L'EAU D'ETAT : PSYCHO-
SOCIOLOGIE DE l'IRRIGATION
Hérodote N° 13 - 1er trimestre 1979.
M.A. N°103 - pp. 18-25, Mars 1978.
H.T.E. N°28 - pp. 3-12 - Septembre 1978.
64 ENTRETIEN AVEC ZAKIA DAOUD
ln Lamalif N°94 - Janvier-Février 1978 - pp. 16-25. Repris dans Etudes
Rurales 1980.
65 REFORME DES STRUCTURES AGRAIRES
Table ronde avec Ahmed LAHLIMI - 26 avril 1978 à l'ISCAE
Lamalif N°97 - Mai 1978 ; M.A. N°106 - 1978.
66 IMPORTANCE DES ARCHIVES FAMILIALES POUR LA
CONNAISSANCE HISTORIQUE REGIONALE
Conférence donnée le 25 avril 1978 à l'Association des Historiens et
Géographes du Secondaire à Rabat.
Lamalif N°97 - Mai 1978.
66a Interview à Libération
19-26 mai 1978.
66b L'affaire Tassoultant : du khamessa au bidonville
30 septembre 1978 in Etudes Rurales 1980
67 CONSEILS PRATIQUES POUR LA PREPARATION DES
MEMOIRES ET DES THESES
20 octobre 1978. En français Rabat 1981 - En arabe : Traduction A.
ARRIF - RABAT 1981.

,....,1
1979 - 68 REPENSER LE CADRE THEORIQUE DE L'ETUDE Dl
PHENOMENE COLONIAL
25 novembre 1978
RJPEM N°5, Avril 1979 - pp.125-133.
68a Entretien avec Tahar BENJELLOUN
24 janvier 1979 (non publié) (Ci-inclus)
68a Le maarouf de Tarn Jlocht ou le rite du ligoté
Texte pour un scénario
5 février 1979 - ronéo. 12 p. Film en 35 mn réalisé par Hamid BENSAÏD.
Production Gounmar - Rabat.
69 L'AFFECTATION DU TEMPS A LA PRODUCTION SOCIALE
12 février 1979
Exposé au stage de formation FAO/FNUAP
«Population et Planification Agricole», à l'Institut Agronomique
Méditerranéen.
Montpellier, 2-30 mars 1979. In Etudes Rurales. Rabat 1980 p.23!.
69a «Population, emploi, investissement humains et alimentation»
Compte rendu de la 4ème semaine du stage FAO/FNUAP
«Population et planification agricole et rurale» Montpellier - France
2-30 mars 1979 - 9 pages dactylo.
69b La sociologie rurale pourquoi faire ?
Introduction à un manuel de Sociologie Rurale en projet
Dactylo. 19 p. Rabat 12110/1979 (Ci-inclus)
70 UN CAS D'ANTERIORITE DE LA FORMATlON DO
CAPITAL SYMBOLIQUE SUR L'ACCUMULATION DO
CAPITAL MATERIEL
In Lamalif N° 111 - Décembre 1979, pp.28-30.
70a L'Aménagement des parcours en zone aride: Problèmes sociolo-
giques
Journées des zones arides à l'Institut Agronomique Hassan Il
17/12/1979.

1980 - 71 L'ECRIT ET LE VERBAL


In Lamalif N° 113, février 1980 pp.48-49. En arabe dans ABHAT n0 3
1983 - Rabat.
72 ETUDE DU COMPORTEMENT TECHNIQUE ET DES DECI-
SIONS SOCIO-ECONOMIQUES DES CHEFS D'EXPLOITA-
TIONS EN SITUATION ALEATOIRE.
Colloque sur la Recherche Agronomique 21/0111980
In Le Maroc Agricole N°112, Février 1980, pp. 9-14. Contribution à
un rapport en collaboration de la DDR sur la Chaouia.
73 TRANSITION? SOUS-ENTENDUS D'UN CONCEPT
Colloque «Dépendance et problématique de la transition»

272
Faculté des Sc. Juridiques, Eco. et Soc. de Rabat
10-12/04/1980, R.J.P.E.M. N°8, 2ème semestre 1980, pp. 51-58.
73a L'inégalité et la dynamique de l'inégalité en Haute-Chaouia
(Thème de recherche 20102/1980) Ronéo. 5 pages.
73b La conduite des stages, Guide pour les responsables des stages.
31103/1980.
74 SUR LES TERRES COLLECTIVES, L'ETAT N'A PLUS D'IDEE
In Lamalif N°112, janvier 1980 pp. 22-23.
74a Rapport sur le développement des études de démographie rurale
dans quelques Instituts Agronomiques d'Afrique
(Sénégal, Guinée, Côte d'Ivoire, Maroc, Tunisie). Ronéo, 31 pages
Rapport de mission FAOIAFFA. Mars 1980.
74b Exposé d'ouverture du séminaire pédagogique
Des 9 et 10 Juin 1980 à l'Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II
-6 juin 1980, 17 pages ronéo.
75 ETUDES RURALES
Idées et enquêtes sur la campagne marocaine (recueil d'articles anté-
rieurs)
SMER, Rabat, sept. 1980, 290 p.
76 LE COMMERCE DE LA MAISON D'ILIGH
D'après le Régistre de Husayn b. Hachem 1850-1875
Annales ESC N°3-4, 1980 pp. 700-729. Texte complet dans «La
Maison d'Iligh : Histoire sociale du Tazerwalt». SMER. Rabat 1984.
76a Le stage de développement (4ème année)
Projet d'orientation, 40 p. Juil1et 1980, ronéo.
76b Préalables épistémologiques à l'étude de l'espace saharien
Exposé à la VIIIè Table ronde du CRESM, Aix-en-Provence. 1980
10 p. ronéo.
77 FEODALISME OU CAÏDALISME AU MAROC?
6 p. in Lamalif déc. 1980.
77a «Réflexions décousues sur la mécanisation et la motorisation»
3 pages dactylo. 16 avril 1980.

1981 - 78 LA PROPRIETE DES EAUX DE LA MAISON D'ILIGH (1640)


D'après le Diwân de °Ali bu Dmioa (Tazerwalt, Maroc)
45 p. à paraître dans les Actes de la Conférence sur les Oasis, Castel-
gandolfo 7-11 décembre 1981.
H.T.E. N°37 Mars-Avril 1980
Repris dans La Maison d'Iligh - SMER Rabat 1984.
78a Mythes et croyances au Maroc
A paraître dans l'Encyclopédie Lidis, 40 p. (Ci-inclus)
79 LE CIMETIERE JUIF D'ILIGH (1751-1955)

27~
Etude des épitaphes comme documents d'histoire sociale (Tazerwal t
-Maroc) en collaboration avec Daniel SCHROETER 30 p., ROMM (33),
1er semestre 1982, n° spécial en hommage à Ch. André Julien -MESA
fifteenth Annual Meeting Nov. 1981.
«La Maison d'Iligh» p.I13. SMER. Rabat 1984
80 POUR SAUVER L'AGRICULTURE, UN PEU D'AUDACE ET
DE SERIEUX
8 p. in Lamalif, avril 1981.
81 AU SUJET DU FILM SUR TAM JLOCH
4 p. in Lamalif, juillet 1981.
81a L'évolution démographique du pays zaer (1917-1981)
10 p. pour le «Bloc-notes de stage 1981»
81b L'enquête à la campagne
Epistémologie, méthodes et démarche pour les études rurales (en
cours).
81 c Théorie de l'exploitation agro-pastorale
Dix leçons pour un cours de 3ème année à l'Institut Agronomique et
Vétérinaire Hassan II. (en cours)
82 AL-FITRÂT AL KUBRA LILQA'ÎDÎYA
Fi al-majalat al-mar'ribiya li al-iqtis'adiya wa al-ijtimaO N° 5-6
Rabat, 1981, pp.67-149.
83 «RAPPORT DU CONSUL AMERICAIN FELIX A. MATHEWS
SUR LE SAHARA OCCIDENTAL en 1981», Edition, introduction et
notes - in Enjeux sahariens, CRESM pp. 101 à 131. (Table ronde du
CRESM. Nov. 1981).
83a «Le grand moussem de Sidi Ahmad ou Moussa (Tazerwalt 1981)>>
en collaboration avec A. ARRIF, M. TOZY, et [Link] DER
WUSTEN, 103 pages dactylographiées.
in «La Maison d'Iligh» SMER Rabat 1984.

1982 - 84 «CE QUE JE PENSE EST FAUX»


En collaboration.
Discussion épistémologique autour des thèses de Popper
6 pages. Lamalif, mai 1982.
84a La petite et moyenne hydraulique: problèmes institutionnels posés
par son extension au Maroc
Rapport pour la Direction de l'Hydraulique agricole à la demande du
Centre d'Investissement de la FAO, 7 mars 1982 avec Ahmed ARRIF,
dactylogr. 158 p. - Publié in La Question Hydraulique 1, Rabat 6 juin
1984, pp. 7 à 44.
84b Capitalism and agriculture in the Haouz of Marrakesh
A paraître chez Routledge and Kttgan Paul
Londres, 1982, 200 p.

274
85 «LES STAGES COMME INTRIGUE, méthodes pédagogiques
appliquées à l'Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II>> : exposé
au séminaire de l'ENS sur «La recherche en éducation au Maroc»
22-24 avril 1982. Publié dans les Travaux du séminaire - Faculté des
Sciences de l'Education, 1983 - Rabat, pp.109-118.

1983 - 86 «LE MEURTRE DE HACHEM CHEF DE LA MAISON


D'ILIGH»
(Tazerwalt, S.O. Marocain, 1824 - La légende et les textes).
Communication à l'ERA (CNRS) 357 «Littératures orales arabo-
berbères» .
25 p. dactylo. Nov. 1983,
En arabe ABHAT N°3 1983 pp. 17-27
En français, chapitre 3 de «La maison d'Iligh» SMER. Rabat 1984 pp.
91-112.
87 LES BENI BOU FRAH, ESSAI D'ECOLOGIE SOCIALE D'UNE
VALLEE RIFAINE (MAROC)
En collaboration avec Herman Van der Wusten, 297 p.59 tableaux,
40 fig. 23 clichés, Rabat, 1983. Le chap. V a été présenté sous le titre
«Entre le secours et l'entrave» au colloque de la Faculté de Droit sur
«Théories du développement, crises et Tiers-Monde». Avril 1982.
88 «QUANTIFICATION DE LA POPULATION ANIMALE,
PROBLEMES DE METHODE»
Communication au séminaire de l'ANPA sur les Parcours, Meknès, 6
mai in HTE, N°51, Vol. 13, juin 1983, p.75-81
2 clichés.
88a «La photo documentaire, méthode d'enregistrement»
in Stage d'initiation à l'enquête, 1983, ronéo. p.22-26.
88b «La biographie, initiation à l'enquête»
in Stage d'initiation à l'enquête, 1983, ronéo. p.36-37.
89 «POUR UN DEVELOPPEMENT DES ETUDES DE TECHNO-
LOGIE QUANTITATIVE»
Exposé au séminaire «Technologie et Culture», table ronde organisée
par l'ER 191, CNRS, Paris le 25 février 1983,6 pages dactylographiées.
Techniques et Cultures CNRS N°3, Janvier-Juin 1984. (Ci-inclus)
90 «AGGRAVATION DE LA SITUATION ECONOMIQUE DU
SECTEUR AGRICOLE»
in Lamalif, Avril-Mai 1983, 6 pages dactylo.
90a «Recherche et rhétorique
Courte visite dans la cuisine des Sciences Humaines))
Avril 1984, 10 pages.
90b «Traitement des fonds d'archives familiales))
29 avril 1984, 5 p. Inédit. (Ci-inclus)

275
91 «L'ECRIT ET LE VERBAL»
Retour aux sources de l'historien
(En arabe) in Abhat N°3 - Décembre 1983 pp. 1 à 7.
91a «L'origine de la population de l'Ounein>>
Dactylo. 10 pages - Juin 1983. (Ci-inclus)

1984 - 92 «LES RAPPORTS DU MAKHZEN AVEC SES MARCHES AU


XIXè :LE CAS DE LA MAISON D'ILIGH.»
En collaboration avec M. ENNAJI - Colloque Etat, Territoires et Ter-
roirs au Maghreb - 19 p. - 27-29 juin 1984. A paraître AAN 1983
93 «LE RACHAT DU TAZERWALT PAR LA MAISON D'ILIGH
Formation d'une puissance foncière au XIXè siècle dans le Sud-Ouest
du Maroc (1820-1894)>>, communication au séminaire de l'IRMAC,
Maison de l'Orient Méditerranéen, sur les Structures Foncières au
Maghreb et au Moyen Orient aux XIXè et XXè s. 4 janvier 1984, Lyon
(en arabe) in Abhat N°4-5 p. 64 à 81.
94 POPULATION ET MAIN D'OEUVRE DANS L'ECONOMIE
RURALE
Thèmes pour l'enseignement dans les Facultés Agronomiques
d'Afrique en collaboration avec Alain MARCOUX.
FAO, Département des Politiques Economiques et Sociales-Rome,
avril 1984, 134 pages.
94a Sociologie du Développement Rural :
Pourquoi la paysannerie suivrait-eUe les développeurs?
Cours professé à l'Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan Il,
complété et publié par le CEDOR - ONU, Bucarest, mars 1984.
95 «UN DOCUMENT SUR LA DEVALUATION MONETAIRE
DANS LE SOUS AU XIXè siècle
D'après le manuscrit Raji (Tamesloht-Ounein). 20 p. dactylo. Mars
1984.
Paru en arabe in Abhat N° 7. 1983.
95a «Le Code Pénal des Mejjat du Tazerwalt» (1176/1762)
9 pages dactylo. Avril 1984. (Ci-inclus)
95b «Rapport général au Congrès de la Jeunesse»
Bucarest, 21 juin 1984, 7 p.
95c Le choix du titre d'un document
31 mai 1984, 3 p. dactylographiées.
96 PREFACE A «EFFETS SOCIO-GEOGRAPHIQUES DE LA
POLITIQUE DES BARRAGES AU MAROC». de Herbert POPP.
Rabat 1984. pp. V - X
97 «LA MAISON D'ILIGH ET L'HISTOIRE SOCIALE DU
TAZERWALT»
En collaboration avec A. ARRIF, D. SCHROETER, M. TOZY, H.
VAN DER WUSTEN. 222 p. SMER - Rabat 1984.
276
98 «LA QUESTION HYDRAULIQUE AU MAROC».
En collaboration avec N. BOUDERBALA, J. CHICHE, A. HER-
ZENNI 397 pages. Rabat 1984.
98a «Recherche et rhétorique : Courte visite dans la cuisine des
sciences humaines» Dactylographiées. Avril 1984. 10 p. (Ci-inclus)
1985 - 98b Les paysans sans terre.
En collaboration avec M. ENNAJI. Rapport ronéo pour le compte de
la FAO. Avril 1985. Le chapitre 1er de ce rapport intitulé «Problèmes
de définition» est publié dans le présent numéro. (Ci-inclus).
98c Projet Hassi : Exhaure à traction animale: essai de transfert tech-
nologique approprié en Mauritanie. En collaboration avec A. ARRIF.
Rapport ronéo remis au gouvernement mauritanien et à la FAO. 50
pages.30 juillet 1985. La mise au point finale de ce rapport a été réa-
lisée par A.S. DAHMAN, L. ZAGDOUNI et M. TOZY.
98d Le réglage du texte. Dactylo. 4 p. 1985. Ce texte fait partie d'un
projet «Cahier» sur «Le clerc dans son habitus», auquel étaient asso-
ciés A. HERZENNI, M. ENNAJI, M. TOZY. (Ci-inclus)

277
INDEX

- Aménagement du territoire 24, 43, 45a


- Archéologie l, 3, 4, 9
- Communication 49, 95c
- Conjoncture agricole 72
- Coopération, coopératives Il, 12, 13, 13a, 23a, 52a
- Démographie 2, 74a, 81a,94
- Développement rural 10, 19, 22, 23, 27, 28, 32,35,42,46, 59b, 76a, na,
80, 84a, 87, 90, 94a, 98b
- Droit 34, 75, 95a
- Emploi 16, 17,94
- Epistémologie 50, 69b, 71, 76b, 81b, 84, 88, 91, 95c, 98d
- Etat et paysannerie 36, 38, 43a, 54, 75
- Ethnographie 68b, 78a, 83a
- Exploitations agricoles 7, 8, 8a, 34e, 44a, 59, 60, 72, 75, 81c
- Film 81
- Habitat 24
- Histoire sociale 34f, 45, 52, 55, 66, 68, 76, 71, 75, 78, 79, 82, 83, 86, 91,
91a, 92, 93, 95, 97
- Interviews 64, 66a, 68a
- Irrigation, droits d'eau 29, 34f, 52, 63, 78, 84a, 96, 98, 98c
- Jeunesse 25,26, 26a, 29a, 31, 95b
- Linguistique 34a
- Métrologie 45
- Pastoralisme 33, 37, 39, 43, 45a, 70a, 75, 88
- Pédagogie (et stage) 67, 73b, 74b, 76a, 81b, 88a, 88b, 85
- Photo documentaire 88a
- Planning familial Il, 15, 20
- Question agraire 40, 56, 98a
- Réforme agraire 5a, 5b, 5e, 5d, 12a, 15a, 18, 18a, 44, 63
- Sigillographie 47
- Sociologie du travail 2, 4a
- Structures agraires 5e, 8a, 10, 15a, 18a, 41,51,52,48,53,57, 59a, 59c, 63,
66b, 73, 75, 84b, 98b
- Structures sociales 61, 62, 83a
- Technologie 89, na, 98c
- Théorie sociale 14,21,23, 30a, 30b, 32a, 34, 34b, 34c, 34d, 59c, 68, 70, 73,
75, n, 82

278
Zones étudiées

• Beni-Boufrah (Rif) 87
• Chaouia 60 73a
• Doukkala 5~ 41 59a
• Gh eris 3 ".
• Baouz 5b, 8, 8a, 10, Il, 14, 16, 17, 26a, 28, 29, 34f, 52, 53, 55,
59d, 66b, 84b
• Hligh (Souss) 76, 78, 79, 86, 92, 93, 95a, 97
• Jerada (Oriental) 2
• Khnifis 9
• Khouribga 5
• Mauritanie 98c
: OUnein (Souss) 91a, 95,
• Sahara 46, 76b, 83
Seksawa 62 68b 81
• Souss 2 "
: Tadla 5c, 12a, 52a
Tessaout 12 35
• Zaër 81a '

279
Imprimerie NAJAH EL JADIDA
CASABLANCA

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