§2/ Le matérialisme historique
Karl Marx (1818-1883) n’était pas, à l’origine, un économiste. C’était un philosophe qui
s’intéressait à l’histoire et notamment au rôle de la violence dans l’évolution historique.
Sa problématique se situe ainsi d’une certaine façon dans le sillage de la philosophie de
l’histoire de Hegel qui insistait sur le rôle des idées dans l’évolution des sociétés et sur la
nature dialectique de celle-ci. Le grand philosophe allemand considère ainsi que le
progrès dans l’histoire n’est pas linéaire et qu’une avancée peut être obtenue par le biais
de phénomènes perçus comme des régressions, comme, c’est le cas, par exemple, pour la
Révolution Française (1789). D’une manière plus générale, la dialectique représentait
chez Hegel une représentation du monde basée sur l’idée d’une unité des contraires.
C’est ainsi que chaque société, système, institution ou individu est perçu comme abritant
des principes opposés en une lutte permanente, qui est à l’origine, au demeurant, du
mouvement et de son évolution. C’est cette lutte qui explique leur naissance, évolution,
croissance, déclin et disparition.
C’est précisément cette conception dialectique que Marx reprend dans sa théorie de
l’histoire tout en rejetant les fondements idéalistes que Hegel lui a données : « Chez
Hegel, la dialectique marche sur la tête, il suffit de la remettre sur ses pieds pour lui
retrouver une physionomie tout à fait normale ». Remettre la dialectique sur ses pieds
revient à substituer à ses fondements idéalistes un fondement matérialiste insistant sur
la primauté de l’économie dans la sphère sociale et, plus précisément, sur la manière par
laquelle les hommes organisent leur production matérielle. Ce faisant, Marx opère un
lien entre théorie de l’histoire et économie politique. En effet, la réflexion marxienne sur
le rôle de la violence dans l’histoire a été enrichie et approfondie par la découverte de
l’économie politique. Car, dans les années 1845-46, Marx découvre les classiques anglais,
notamment Ricardo chez qui il trouve l’affirmation de la nature conflictuelle de la
relation entre les salaires et les profits. Pour lui, c’est l’illumination ! Car il aura trouvé
dans la théorie d’un économiste bourgeois ce qu’il cherchait depuis longtemps : le secret
de la lutte des classes, donc de la violence dans l’histoire. Il réalise alors l’importance de
l’économie politique pour une bonne compréhension de la société et de son histoire et
déclare que « c’est dans l’économie politique qu’il convient de chercher l’anatomie de la
société civile ».
Mais en quoi consiste l’apport du matérialisme historique pour la compréhension de
l’histoire des sociétés humaines ? On peut le résumer dans deux propositions
principales. La première stipule que pour bien comprendre le fonctionnement d’une
société, son droit, sa politique, sa culture, sa religion, etc., il faut voir comment est
organisée sa production matérielle. Autrement dit, c’est la manière par laquelle les
hommes organisent la production qui façonne et modèle les autres dimensions de la vie
sociale : l’économie représente donc l’infrastructure sur laquelle s’établit la
superstructure juridique, politique et idéologique de la société. C’est ce que Marx expose
de façon claire dans la préface à la Critique de l’Economie Politique de 1859 : « Dans la
production sociale de leur existence, les hommes nouent des rapports déterminés,
nécessaires, indépendants de leur volonté ; ces rapports de production correspondent à un
degré du développement de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces
rapports forme la structure économique de la société, la fondation réelle sur laquelle
s’élève un édifice juridique et politique, et à quoi répondent des formes déterminées de la
conscience sociale. Le mode de production de la vie matérielle domine en général le
développement de la vie sociale, politique et intellectuelle ». La seconde proposition est un
corollaire de la première : elle implique que pour comprendre l’évolution des sociétés
humaines, de leur droit, de leur politique et de leur religion, il faut regarder d’abord
l’évolution de l’infrastructure économique. Car c’est elle qui en dernière analyse
explique l’évolution et le changement qui affectent les autres aspects de la vie sociale :
« Les rapports juridiques, pas plus que les formes de l’Etat, ne peuvent s’expliquer ni par
eux-mêmes, ni par la prétendue évolution générale de l’esprit humain ; bien plutôt, ils
prennent leurs racines dans les conditions matérielles de la vie que Hegel, à l’exemple des
Anglais et des Français du dix-huitième siècle, comprend dans leur ensemble sous le nom de
société civile ». Marx va donc associer, dans sa théorie de l’histoire, la primauté de la
dimension économique dans l’organisation des sociétés humaines à la dialectique
hégélienne, en concevant l’histoire comme une série de modes de production
progressifs, aussi transitoires les uns que les autres, naissant dans l’histoire et appelés à
disparaître parce que abritant des contradictions et notamment des luttes de classes.
Cependant, on va voir que, pour Marx, la lutte de classes ne représente pas finalement le
principal moteur de l’évolution historique. Car, à bien analyser la théorie marxienne de
l’histoire, on constate qu’elle joue plutôt un rôle secondaire. En effet, Marx insiste plus
lourdement sur un autre principe : celui du développement des forces productives. Car
l’histoire peut être ainsi perçue comme portant en elle un développement continu des
forces productives, c’est-à-dire un progrès continu de la productivité du travail humain.
Cette conception peut être confirmée par un simple constat empirique : l’humanité
n’ayant pas cessé, depuis ses débuts, d’améliorer sa maîtrise de la nature. Ce mouvement
s’est particulièrement accéléré dans la dernière phase, celle du mode de production
capitaliste, ainsi que le rappellent Marx et Engels dans la Manifeste communiste : « La
bourgeoisie, au cours de sa domination de classe à peine séculaire, a créé des forces
productives plus nombreuses et plus colossales que l’avaient fait toutes les générations
passées prises ensemble ». Cependant, Marx et Engels ajoutent au constat une analyse en
termes d’évolution des besoins. Car l’homme est ainsi fait que chaque fois qu’il satisfait
ses besoins actuels, il en crée de nouveaux et agit donc en vue de les satisfaire : « Le
premier besoin une fois satisfait lui-même, l’action de le satisfaire et l’instrument déjà
acquis de cette satisfaction poussent à de nouveaux besoins, et cette production de
nouveaux besoins est le premier fait historique. Le développement des forces
productives et, partant, le changement social, est donc une conséquence de la nécessaire
évolution des besoins humains.
Toutefois, l’évolution de cette dimension quantitative (le niveau de productivité du
travail humain) ne s’accompagne pas toujours d’un changement dans les rapports
sociaux de production qui représentent eux, une notion strictement qualitative. En effet,
pour Marx, tout mode de production est défini par un niveau donné de développement
des forces productives associé à (ou dans le cadre de) un type donné de rapports sociaux
de production. Le changement historique, c’est-à-dire le passage d’un mode de
production à un autre, implique donc, en plus du développement des forces productives,
surtout un changement des rapports sociaux de production. Mais quand et comment se
fait se passage ? Autrement dit, quand le changement dans les rapports sociaux de
production devient-il nécessaire ? Marx nous donne la réponse suivante : « A un certain
degré de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en
collision avec les rapports de production existants, ou avec les rapports de propriété au
sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors, et qui n’en sont que l’expression juridique.
Hier encore forme de développement des forces productives, ces conditions se changent en
de lourdes entraves. Alors commence une ère de révolution sociale ». Ainsi, pour passer
d’un mode de production à un autre, il faut nécessairement une intervention des
hommes par le truchement de la lutte des classes. En effet, bien que toujours présente, la
lutte de classes est le plus souvent latente. Elle ne devient explicite que lors des périodes
troubles de transition d’un mode de production à un autre. Mais les hommes qui
prennent en charge ce changement sont-ils vraiment conscients du rôle qu’ils jouent
dans l’évolution historique ? Se perçoivent-ils comme les agents que l’Histoire utilise
pour mener à bien son évolution ? Voilà ce que nous dit Marx à ce propos : « Quand on
considère ces bouleversements, il faut distinguer deux ordres de choses. Il y a le
bouleversement matériel des conditions de la production économique. On doit le constater
dans l’esprit de rigueur des sciences naturelles. Mais il y a aussi les formes juridiques,
politiques, religieuses, philosophiques, bref les formes idéologiques dans lesquelles les
hommes prennent conscience de ce conflit et le poussent jusqu’au bout. De même qu’on ne
juge pas un individu sur l’idée qu’il a de lui-même, on ne juge pas une époque sur l’idée
qu’elle a d’elle-même. Cette conscience s’expliquera plutôt par les contrariétés de la vie
matérielle, par le conflit qui oppose les forces productives sociales ».
Prenons ici comme exemple de révolution ayant achevé le passage d’un type de société à
un autre la révolution française (1789). Les historiens estiment aujourd’hui qu’elle
représentait la nécessaire adaptation de la superstructure juridique et politique à
l’infrastructure économique qui, elle, avait déjà commencé à basculer dans le mode de
production capitaliste. Autrement dit, en cette fin du dix-huitième siècle, l’économie
française avait commencé à acquérir les principaux traits d’une organisation capitaliste.
Mais le droit et la politique restaient, eux, essentiellement féodaux. La Révolution
française devait ainsi mettre fin à cette inadéquation entre infrastructure et
superstructure en donnant naissance à un système juridique et politique correspondant
aux exigences du capitalisme. Plus concrètement et plus simplement, il fallait que le
pouvoir politique passât des mains de l’aristocratie et du clergé aux mains du tiers-état,
c’est-à-dire finalement à la bourgeoisie. Mais est-ce ainsi que les acteurs de la révolution
eux-mêmes envisageaient leur action et leurs objectifs ? Evidemment pas ! Ils savaient
bien qu’ils luttaient contre la féodalité, contre les privilèges et la domination de la
noblesse et du clergé, mais cette lutte ils la faisaient au nom d’idéaux comme ceux des
droits de l’homme et du mot d’ordre de la révolution qui était « Liberté, Egalité ». Et ces
idéaux correspondaient à une vision bourgeoise du monde, donc à la conscience sociale,
à l’idéologie de la bourgeoisie. Celle-ci a eu le temps de mûrir grâce aux travaux des
Encyclopédistes et de l’ensemble des philosophes français des Lumières, tels que
Diderot, d’Alembert, Montesquieu, Voltaire et Rousseau. Ce dernier a développé dans
deux essais célèbres L’origine de l’inégalité parmi les hommes (1755) et Le Contrat Social
(1762) les bases d’un égalitarisme démocratique qui va au-delà des exigences
bourgeoisies, pour fonder un principe essentiel du socialisme.
Cependant, pour Marx, le mode de production capitaliste n’est que l’avant-dernière
étape de l’évolution historique. Quelles sont alors les différentes étapes de l’histoire qui
l’ont précédée selon le matérialisme historique ? La première étape dans l’optique
marxiste est le communisme primitif. C’est une société parfaitement égalitaire, mais
pauvre. Les hommes tirent leur subsistance de la chasse, de la pêche et de la cueillette.
Donc il n’y a pas de production à proprement parler, les hommes ne maîtrisent pas
encore la nature, ils se contentent de prélever sur elle ce qu’ils peuvent et restent soumis
à ses caprices. Le niveau de développement des forces productives peut être considéré
comme nul puisqu’il n’y a pas encore d’instruments de production à proprement parler
en dehors des outils qui permettent aux hommes de chasser, de pêcher et de consommer
leurs proies. Dans cette société pauvre, il n’y a donc pas d’accumulation de richesse ni de
propriété privée. Il n’y a pas non plus de division en classes de la société ni d’Etat, d’où
l’appellation choisie par Marx de « communisme primitif ».
Cette étape débouche sur deux sorties possibles. Ou bien le mode de production antique,
basé sur l’esclavage essentiellement dans la Grèce et la Rome antiques, ou bien sur le
mode de production asiatique qui apparut aux abords des grands fleuves (Egypte,
Mésopotamie, Inde, Chine). Certaines lectures considèrent que ce mode de production
ne serait pas évolutif en ne donnant pas naissance à un mode de production successif. Il
arrêterait pour ainsi dire le cours de l’histoire car il ne disposerait pas d’un principe
endogène d’évolution. Celle-ci ne pouvant venir que de l’extérieur, suite à l’agression
externe issue d’un autre mode de production plus avancé. La seconde voie est donc le
mode de production antique. C’est la voie européenne, celle qui aboutira au capitalisme
moderne. Ce mode de production met aux prises essentiellement deux classes sociales :
les maîtres et les esclaves qui sont affectés à la production. Le niveau des forces
productives est plus élevé que la phase antérieure, mais demeure assez faible et les
rapports sociaux de production se résument à l’esclavage. Cependant, quelle que soit la
voie sur laquelle débouche le communisme primitif, elle n’aurait pas été possible sans un
grand bouleversement dû à des innovations techniques majeures que nous rassemblons
sous l’appellation de Révolution Néolithique qui a eu lieu il y a plus de dix mille ans. C’est
durant cette période que les hommes ont découvert l’élevage, découvert l’agriculture, la
poterie, etc., mais également la division en classes de la société et l’Etat… C’est donc la
révolution néolithique qui a permis à l’humanité de mieux maîtriser la nature,
d’organiser la production matérielle nécessaire à sa survie et de se libérer ainsi des
contraintes de la chasse, pêche et cueillette. Pour cette raison, elle représente, avec la
révolution industrielle, une des étapes les plus importantes de l’histoire économique de
l’humanité.
L’étape qui succède au mode de production antique est le mode de production féodal
dans lequel se réalise une ultérieure amélioration du niveau des forces productives.
Cette amélioration s’accompagne d’un changement des rapports sociaux de production :
à l’esclavage succède ainsi le servage. Ce dernier met en relation principalement deux
classes : celle dominante des seigneurs et celle dominée des serfs. Il se distingue de
l’esclavage en ce que le statut du serf est plus favorable que celui de l’esclave qui est, lui,
la propriété directe de son maître. Le serf a le droit, par contre, de rester sur la terre du
seigneur, pour sa famille et ses descendants, et la terre ne peut être vendue sans lui. Et
une fois qu’il a satisfait à ses obligations vis-à-vis du seigneur et de la communauté
villageoise, le serf peut garder le reliquat de la récolte et peut surtout travailler la terre
comme il l’entend. Ceci dit, le servage reste foncièrement basé sur un contrat implicite :
les serfs travaillent gratuitement sur les terres du seigneur, notamment dans le cadre de
la corvée, en échange de la protection que celui-ci leur accorde contre les agressions, les
vols et les pillages, qui étaient courants dans le Moyen Age Européen.
Enfin, vient l’étape du mode de production capitaliste où se réalise, comme on l’a vu, un
extraordinaire développement des forces productives. De même, le capitalisme donne
naissance, pour la première fois, à une production pour l’échange qui vise la réalisation
d’un profit : c’est l’économie de marché. Mais une autre caractéristique du capitalisme
est tout aussi essentielle : c’est la propriété privée des moyens de production qui est à
l’origine des rapports sociaux de production du capitalisme résumés par le salariat. En
effet, c’est parce que les moyens de production sont la propriété privée d’une minorité,
que la majorité, c’est-à-dire ceux qui ne possèdent rien en dehors de leur force de travail,
est obligée d’aller la vendre contre un salaire pour survivre. La lutte des classes oppose
donc ici les capitalistes aux salariés ou, en termes sociologiques, la bourgeoisie au
prolétariat. Selon Marx, cette lutte sera remportée, tôt au tard, par le prolétariat qui,
dans un premier temps, sera appelé à contrôler l’appareil de l’Etat en vue d’exercer sa
dictature sur la bourgeoisie et imposer la propriété collective des moyens de production.
C’est l’étape transitoire du socialisme. Après cette phase, et dans le cadre d’une
abondance fournie par des forces productives très développées, s’établira l’étape finale
de l’évolution historique à savoir le communisme. Cette étape verra la disparition de la
division en classes de la société et, avec elle, celle de l’Etat, plus de dix mille ans après
leur apparition avec la révolution néolithique.
§3/ Valeur-travail, profit et crises selon Marx
En présentant les principaux apports théoriques de Ricardo, nous avions déjà annoncé
comment ce dernier préparait le terrain pour certaines analyses marxistes qui se situent
nettement dans son sillage. Nous avions en effet évoqué, tour à tour, la théorie de la
valeur basée sur la quantité de travail incorporé, la vision d’une baisse tendancielle du
taux de profit et la nature conflictuelle de la relation entre salaire et profit, donc entre
salariés et capitalistes. Il est donc utile de rappeler, à ce propos, que Marx trouve déjà
prêts, chez les économistes anglais, Smith et Ricardo essentiellement, les éléments sur
lesquels il bâtira sa célèbre théorie de la lutte des classes, notamment ses modalités de
déploiement au sein du mode de production capitaliste. Et cela, il le dit expressément
lui-même dans une lettre à J. Weydemeyer, datée du 5 mars 1852 : « Maintenant, en ce
qui me concerne, ce n'est pas à moi que revient le mérite d'avoir découvert l'existence des
classes dans la société moderne, pas plus que la lutte qu'elles s'y livrent. Des historiens
bourgeois avaient exposé bien avant moi l'évolution historique de cette lutte des classes et
des économistes bourgeois en avaient décrit l'anatomie économique ». Mais nous avions
également rappelé qu’en défendant la thèse de l’impossibilité d’une crise générale de
surproduction, Ricardo se plaçait sur un terrain qui ne sera pas celui des deux
principales hétérodoxies en économie : l’approche marxiste et l’approche keynésienne.
Celles-ci vont montrer, chacune à sa manière, la possibilité des crises et, pour la
première, leur caractère inéluctable.
Mais avant d’aborder la théorie des crises selon Marx, revenons à la théorie de la valeur
et regardons ce qu’a fait Marx de l’apport de Ricardo en la matière. Marx va s’approprier
la théorie de la valeur travail telle qu’il la trouve chez Ricardo, tout en la développant et
en l’améliorant sur certains détails et il aboutit à la proposition suivante : la valeur d’une
marchandise est déterminée par la quantité de travail socialement nécessaire à sa
production. Mais Il ne va pas s’arrêter là. Tout en rappelant que les plus grands
économistes classiques, Smith et Ricardo notamment, avaient admis que profit et rente
étaient des prélèvements opérés sur le fruit du travail, Marx va poser la problématique
suivante : pourquoi les travailleurs qui sont à l’origine de la valeur vivent dans la misère,
tandis que les capitalistes, eux, s’enrichissent ? Autrement dit, quelle est l’origine de
l’enrichissement des capitalistes, donc du profit ? Et c’’est à ce niveau que résidera le
grand apport de Marx à la théorie économique.
En effet, une fois qu’il a fondé la valeur sur le travail, Marx refuse la solution facile
adoptée par d’autres penseurs socialistes et qui consiste à expliquer le profit par le vol,
purement et simplement. Ceci serait sans doute le cas si les capitalistes achetaient le
travail des ouvriers et ne le paieraient donc pas à sa valeur. Non ! Marx considère qu’il
n’y a pas de vol dans cette affaire, car les capitalistes n’achètent pas le travail des
ouvriers, mais leur force de travail, c’est-à-dire leur capacité à travailler, qu’ils
emploieront, une fois achetée, dans leurs usines. Or, pour Marx, et conformément à la
théorie de la valeur travail, la force de travail est achetée à sa valeur, autrement dit, à la
quantité de travail nécessaire à sa (re)production ou la quantité de travail nécessaire à
la production du panier de marchandises nécessaires à sa subsistance. De ce point de
vue, l’origine du profit n’est certes pas le vol, mais c’est l’exploitation ! Car une fois
achetée la force de travail, le capitaliste pourra l’utiliser ou l’exploiter au-delà de sa
valeur ; il pourra l’utiliser pendant une durée qui est supérieur au temps de travail
nécessaire à sa reproduction. La différence entre le temps de travail réellement exercé
dans l’usine et le temps de travail correspondant à la valeur de la force de travail, c’est
un travail exercé mais non payé à l’ouvrier. Ce temps de travail non payé est ce que Marx
appelle la plus-value. C’est l’origine du profit des capitalistes.
Pour Marx, cette plus-value, et donc le profit, peut être augmentée de deux manières. Ou
bien en allongeant la journée de travail et gagner ainsi directement plus de travail non
payé. C’est ce que Marx appelle la plus-value absolue. Mais ce type d’augmentation a une
limite physique ; la journée de travail pouvant difficilement aller au-delà de 16 heures ne
serait-ce que pour accorder aux travailleurs leur temps quotidien de sommeil. C’est
pourquoi les capitalistes recourent à un autre moyen pour augmenter le travail non
payé. Celle-ci réside dans la diminution de la valeur du panier de marchandises
nécessaires à la reproduction de la force de travail, c’est-à-dire faire en sorte que la
production de ce panier nécessite moins de travail. Cela revient à introduire du progrès
technique dans la production de ces biens de subsistance, donc dans l’agriculture. C’est
ce que Marx appelle la plus-value relative.
Toutefois, en analysant la dynamique de développement du capitalisme, Marx va aboutir
à la conclusion que, loin d’augmenter, le taux de profit est destiné, au contraire, à
baisser. Comment ? Marx va d’abord décomposer la valeur d’une marchandise produite
et notamment celle du capital différemment de la manière des classiques. Ceux-ci
distinguaient le capital fixe (bâtiments, équipements, machines…) du capital circulant
(salaires, produits semi-finis, matières premières…). Or, pour pouvoir isoler la
composante « salaires », Marx va distinguer le capital constant (C), qui ne fait que
transmettre une partie de sa valeur durant la production (capital fixe plus produits
semi-finis et matières premières) du capital variable (V), c’est-à-dire la valeur de la force
de travail, les salaires, seule capable de créer de la plus-value (PL). La valeur de la
production est ainsi égale à C+V+PL, avec PL dépendant du taux d’exploitation e dans
l’économie (e = PL/V). Si c’est ainsi que se décompose la valeur de la production, à quoi
correspond alors le taux de profit ? Ce dernier est égal au profit engrangé sur le capital
engagé. Il est donc égal à PL/C+V = eV/C+V = e/ C/V+1. On voit ici clairement comment
le taux de profit dépend positivement du taux d’exploitation(e) dans cette économie (qui
se trouve au numérateur dans la formule du taux de profit) et dépend négativement de
C/V que Marx appelle la composition organique du capital qui indique le rapport du
capital constant au capital variable (source de la création de la plus-value) dans cette
économie. Or, Marx montre qu’étant donné que la dynamique du capitalisme se fonde
sur la concurrence entre capitalistes et que celle-ci passe par une augmentation de la
productivité du travail et donc par l’introduction de progrès technique et plus de
machines dans la production, cela revient à augmenter nécessairement C/V et donc à la
baisse tendancielle du taux de profit, moteur de la croissance capitaliste. Marx parle ici
de tendance seulement car il est conscient qu’il existe par ailleurs des moyens de freiner
ce processus de baisse du taux de profit, notamment par la voie du commerce extérieur.
On voit ainsi que, comme Ricardo, il prévoit que la dynamique de la croissance
capitaliste entraîne nécessairement une baisse du taux de profit et qu’un des remèdes
temporaires à cette baisse est le commerce extérieur. Toutefois, il existe une différence
fondamentale entre les deux analyses. Car si la baisse tendancielle du taux de profit chez
Ricardo s’explique par l’inéluctable augmentation du coût de production du blé, due à la
fertilité décroissante des terres, chez Marx elle s’explique par un phénomène endogène
du capitalisme : la concurrence qui incite au progrès technique, qui implique la hausse
de C/V.
Cependant, nous avons anticipé plus haut que Marx se démarquait de Ricardo d’une
façon encore plus nette sur un autre terrain : celui de l’approche des crises de
surproduction générale. Car si le premier, en bon adepte de la « loi des débouchés », les
considérait comme impossibles, le second va, au contraire, montrer qu’elles sont
inéluctables en tant que résultats nécessaires de la logique même du fonctionnement du
capitalisme. On a vu, en effet dès Malthus, que la possibilité des crises apparaît dès que
l’achat et la vente se dissocient dans le temps. Cette séparation qui n’existe pas bien sûr
dans le troc, mais dans une économie marchande où les biens ne sont pas produits pour
satisfaire des besoins immédiats, mais pour être échangés et, dans le capitalisme, afin de
réaliser la plus-value qu’ils contiennent et réaliser un profit. L’économie marchande
abrite donc la possibilité de crise parce que la monnaie dissocie l’acte de l’échange en
deux phases, « vendre pour acheter » selon la formule générale de la marchandise (M – A
– M’), et « acheter pour vendre » dans la formule du capital (A – M – A’), ne serait-ce qu’à
cause du risque de thésaurisation qui peut être à l’origine d’un blocage des échanges.
Mais le problème se pose également dans la formule générale du capital. Car le
capitaliste utilise une somme (A) pour acheter des marchandises (M) (du capital
constant et de la force de travail) qu’il combine lors du processus de production pour
produire une marchandise (M’) dont la réalisation sur le marché lui procure (A’), avec A’
> A.
Les crises sont donc possibles dans un cadre marchand et encore plus dans un cadre
capitaliste. Mais sont-elles inévitables ? Sont-elles inhérentes au fonctionnement du
mode de production capitaliste ? C’est ce que Marx essayera de montrer. Pour lui, les
crises sont consubstantielles au capitalisme et elles renvoient à deux questions : la
surproduction et la sous-consommation, toutes deux combinées avec la dynamique du
profit. En effet, pour Marx, le but du capital n’est pas de satisfaire des besoins, mais de
générer des profits. Ceci signifie que les niveaux de production sont réglés sur les
capitaux disponibles et leur rentabilité et non sur les besoins effectifs de consommation.
De plus, et étant donné le caractère privé de la propriété des moyens de production et
des décisions économiques, on se trouve dans un contexte d’une « anarchie de la
production capitaliste » où il n’y a pas de coordination ex ante qui fixe les
investissements à réaliser dans chaque section de façon à réaliser la proportionnalité
intersectorielle qui va de pair avec une reproduction élargie du capital. Dès lors, la
régulation ne peut plus se faire qu’ex post par le marché, qui sanctionne à sa manière les
mauvaises décisions. D’un autre côté, « l’anarchie » du capitalisme se manifeste
également par un déséquilibre permanent entre production et consommation, celle-ci
étant limitée dans le cadre de ce mode de production : « Le marché s’agrandit moins vite
que la production ; autrement dit … le marché semble trop étroit pour la production ». Or,
l’extension de ce dernier est freinée à deux niveaux : celui des capitalistes, qui limitent
leur consommation pour épargner et investir ; celui des ouvriers dont le revenu est
limité au « minimum de subsistance ». La combinaison de ces deux limites fait en sorte
que la production capitaliste se trouve nécessairement face à un problème de
débouchés.