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Marc RASTOIN, « Encore une fois les 153 poissons (Jn 21,11) » dans Biblica, 90, 2009, p.84-92
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11/10/[Link] consulté le 11/05/2020.
Encore une fois les 153 poissons (Jn 21,11)
Depuis longtemps les 153 poissons péchés par Simon Pierre et ses 6 compagnons en Jn
21 intriguent. De nombreuses hypothèses ont été faites pour expliquer ce nombre étrange 1.
Même si aucun consensus ne s’est vraiment dégagé à ce jour, deux choses paraissent certaines
à presque tous les commentateurs. D’une part, il s’agit pour l’évangéliste de souligner
l’universalité et l’abondance de la pêche. Et, d’autre part, le nombre doit avoir une signification
précise pour l’évangéliste, un sens à portée théologique. En effet les nombres qui sont cités par
l’évangéliste ont parfois une signification qui dépasse leur valeur numérique et tend vers le
symbolique. Le fait même que de nombreux nombres soient donnés avec un ‘environ’ qui les
nuance et rend moins probable un sens second, n’en donne que plus de poids aux nombres qui
sont donnés de façon précise2.
Pourquoi 153 poissons ?
Mais pourquoi 153 ? Il a été assez vite observé que ce nombre est un nombre
triangulaire très apprécié des Grecs. Il consiste en effet en la somme des 17 premiers chiffres
(1+2+3+4+… +17=153). Cela dessine un triangle dont chaque côté comporte 17 points. En
outre, les nombres 10 et 7 qui le composent sont deux chiffres qui symbolisent l’universalité.
D’où par exemple la tradition des 70 nations qui sont censées former la totalité des nations
1
Pour une synthèse ancienne, on se reportera à H. KRUSE, “Magni Pisces Centum Quinquaginta Tres (Jo 21,11)”,
VD 38 (1960) 129-148, et pour une synthèse récente on pourra lire C. MARUCCI, “Il significato del numero 153 in
Gv 21,11”, RivBib 52 (2004) 403-439. Pour une vision représentative de la plupart des grands commentaires, voir
R. BROWN, The Gospel According to John (AB 29A; New York 1970) 1074-1075.
2
Il y a les six jarres de Cana, les douze paniers de la multiplication des pains et bien sûr le thème du 3 ème jour (Jn
2,1). T.L. BRODIE, The Gospel According to John. A literary and theological commentary (New York – Oxford
1993) 587, souligne, après beaucoup d’autres, les liens qui unissent Jn 6 et Jn 21 en citant B. LINDARS, The
Gospel of John (London 1972) 630 : “‘Just as the leavings typify the universal feeding of the future, so the catch
of fish typifies the universal population that is to be fed”. Il relève la place des nombres dans ce parallèle : “The
idea that the numbers in 6 :1-13 might be connected to these in 21:1-14 finds confirmation in the fact that in these
texts, and these texts only, John uses the number 200 (6:7; 21:8). The bringing in of the (153) fish (21:10-11) has
essentially the same functions as the gathering up of the fragments (6:12-13). Both are extraneous to the basic
account of the meal… Both suggest fullness and both are inaugurated by a command of Jesus: ‘Gather’… ‘Bring’.
In the case of the fragments nothing is lost; and, as regards the fish, the net is not broken”, 588. La connexion
entre les deux passages est renforcée par l’allusion au nombre 17. En effet, il y a d’un côté 12 couffins et 5 pains
(6,13) et de l’autre le nombre triangulaire de 17 soit 153 : “Within John’s gospel there is a significant use of the
components of 17 (of 10 and 7, and of 12 and 5)”.
2
selon Gn 10 (tel qu’interprété par une partie de la tradition juive)3. Cette lecture, qui s’appuie
sur la numérologie grecque, a été popularisée par Augustin.
D’un autre côté, plusieurs auteurs ont émis l’hypothèse que ce nombre 153 a un sens en
termes de guématria4. Est-ce vraisemblable ? Si l’on admet que le chiffre 666 donné dans
l’Apocalypse (Ap 13,18) a un sens selon la guématria, comme beaucoup le pensent, il ne serait
pas impossible qu’un auteur de la même mouvance spirituelle, la communauté johannique
d’Asie mineure, ait pu aussi faire un raisonnement analogue. En outre 666 est également un
nombre triangulaire (1+2+3+4+… +36=666). Malgré l’apparente vraisemblance de cette
hypothèse, tant de prétendues ‘solutions’ ont été proposées que l’on peut légitimement être
sceptique ! Quelle que soit la suggestion retenue, elle devra s’harmoniser avec l’ensemble du
récit johannique d’une part et le contexte du passage d’autre part.
Des propositions décevantes.
De nombreuses hypothèses ont été faites pour expliquer ce nombre précis dans Jn 21.
Pour ne mentionner que les plus récentes, N.J. McEleney s’est demandé si ce nombre ne
renvoyait pas, au moyen d’un système de numérotation complexe, aux trois premières lettres
de ivcqu,j, poisson, et donc à l’acronyme de ‘Jésus Christ Dieu’ : ICQ5. Peu après, J.A. Romeo a
voulu y lire une guématria reposant sur la valeur de l’expression ‘enfants de Dieu’ (~yhlah ynb =
2+50+10+5+1+30+5+10+40=153), hypothèse que C. Marucci juge in fine6 la plus
vraisemblable. En 1986, M. Oberweis pense que ce nombre renvoie par abréviation à Cana de
Galilée (gnq = 100+50+3=153) mais, sans même relever la façon dont elle doit malmener
l’écriture hébraïque pour arriver à ses fins, on ne voit pas vraiment l’apport que cette
proposition dégage pour l’interprétation de Jn 217. De façon plus originale, O.T. OWEN a
proposé d’y voir une allusion au site de Pisgah (hgsph = 5+80+60+3+5=153) où Moïse fait ses
adieux au peuple (cf. Dt 34,1)8. Quant à K. Cardwell, il s’appuie sur le fait que le mot ‘jour’
peut désigner le Christ dans la tradition chrétienne (quoique cet usage soit assez rare reconnaît-
il) et représente par guématria en grec 154 (hmera = 8+40+5+100+1=154) pour faire observer
3
Cf. les textes bibliques, targumiques et intertestamentaires (1 En 89 et Test. Neph. 8,3-9,5) évoqués à ce propos
en A. PAUL, “La Bible grecque d’Aquila et l’idéologie du judaïsme ancien”, in H. TEMPORINI – W. HAASE (éd.),
ANRW II, 20.1 (Berlin – New York 1987) 221-245, 233-235.
4
Le terme guématria vient de l’hébreu rabbinique et provient très probablement du grec ‘géométrie’. Cette
technique d’interprétation consiste à attribuer à chaque mot une valeur numérique basée sur l’addition de la
somme de ses lettres. On peut ainsi rapprocher deux termes et donc deux versets. L’exemple biblique classique est
Gn 14,14 où le nombre 318 renverrait à la personne d’Eliezer, serviteur d’Abraham (Gn 15,2), dont la valeur
numérique est de 318 (rz<[y<) lia /== 1+30+10+70+7+200). Sur la guématria, cf. S. SAMBURSKY, “On the origin and
significance of the term gematria”, JJS 29 (1978) 35-38 et J. HØYRUP, “Mathematics, algebra, and geometry” in
D.N. FREEDMAN (éd.), Anchor Bible Dictionary (New York 1992) IV, 602-612.
5
N.J. MCELENEY, “153 Great Fishes (John 21,11) – Gematriacal Atbash”, Bib 58 (1977) 411-417.
6
J.A. ROMEO, “Gematria and John 21:11 – The Children of God”, JBL 97 (1978) 263-264. Cf. MARUCCI, “Il
significato”, 433. Dans la même ligne, KRUSE, “Magni Pisces”, 144. Même choix chez G.S. KEENER, The Gospel
of John (Peabody, MA 2003) II, 1233.
7
M. OBERWEIS, “Die Bedeutung der neutestamentlichen ‘Rätselzahlen’ 666 (Apk 13,18) und 153 (Joh 21,11)”,
ZNW 77 (1986) 226-241.
8
O.T. OWEN “One hundred and fifty three fishes”, ExpTim 100 (1988) 52-54.
3
que cela correspond aux 153 poissons du filet plus celui qui est sur le feu9 ! Toujours en partant
de l’idée que ce nombre doit en quelque manière faire une allusion à la communauté des
sauvés, l’Eglise, J. Werlitz, part du mot hébreu lhq qui correspond à l’assemblée, l’evkklhsi,a,
mais doit pour se faire adopter un système original et peu vraisemblable de numération (lhq =
1(00)+5+3(0)=153!)10. Soutenant à la fois la suggestion de J.A. Romeo et la proposition de J.
Emerton que nous verrons plus avant, la contribution spécifique de R. Bauckham consiste à
observer que le mot Geddi est le 153ème mot dans le chapitre 47 d’Ezekiel11. Plus récemment T.
Nicklas s’est intéressé à l’écriture johannique et à ses effets sans vouloir proposer une nouvelle
hypothèse sur le nombre lui-même12. Enfin, M. Kiley présente trois hypothèses d’une très
haute invraisemblance13. Tout d’abord celle selon laquelle 153 renverrait aux trois lettres
grecques désignant le mot vieux (g, r, n = 3+100+50), Pierre étant le vieux par opposition au
jeune Jean ! La deuxième s’appuie sur l’importance du nombre 5 qui est au milieu de 153 ! La
troisième relève que 17 est la somme de 8 et de 9 et 153 la multiplication de 9 par 17 et en
déduit une allusion au « croissez et multipliez » de Gn 1,28… J’avoue que la pertinence de ces
hypothèses par rapport au contexte de Jean m’échappe. L’impasse serait-elle définitive ?
L’hypothèse du lien à Ez 47.
L’interprétation doit repartir du contexte. A quoi peuvent correspondre les deux
nombres 17 et 153 ? Commençons par 17. Nous sommes au bord de la mer et il s’agit de
poissons. On remarque que le pluriel construit de ‘poissons’, ygd, a la valeur numérique de 17
(4+3+10) mais il y a mieux. Le passage vétérotestamentaire auquel cette scène renvoie le
mieux est, de l’avis quasi unanime des commentaires, celui de la vision d’Ezékiel 47, où le
prophète voit l’eau sortant du côté droit du Temple et assainissant et irriguant la terre : « Et
alors tous les êtres vivants qui fourmillent vivront partout où pénétrera le torrent. Ainsi le
poisson [17] sera très abondant, car cette eau arrivera là et les eaux de la mer seront assainies:
il y aura de la vie partout où pénétrera le torrent. Alors des pêcheurs se tiendront sur la rive; et
depuis Ein-Geddi [17] jusqu'à Ein-Eglaïm [153], ce sera un séchoir à filets. Les espèces de
poissons seront aussi nombreuses que celles de la grande mer » (Ez 47,9-10)14. Le premier
9
K. CARDWELL, “The Fish on the Fire: Jn 21:9”, ExpTim 102 (1990) 12-14.
10
J. WERLITZ, “Warum gerade 153 Fische? Überlegungen zu Joh 21,11”, in S. SCHREIBER et A. STIMPFLE,
Johannes aenigmaticus. Studien zum Johannesevangelium für Herbert Leroy (BU 29; Regensburg 2000) 121-137
11
R. BAUCKHAM, “The 153 fish and the unity of the fourth gospel”, Neot 36 (2002) 77-88. Il écrit°: “Thus the 153
fish of John 21:11 constitute a reference to Eglaim in Ezek 47:10 and at the same time are to be understood as
signifying ‘the children of God’, since this phrase has the same numerical value (153) as the word Eglaim”, 83, et
il ajoute, 84, que ‘signe’ revient 17 fois dans l’Evangile et que les termes ‘croire’ (98), ‘Christ’ (19) et ‘vie’ (36)
reviennent au total 153 fois°! Il fait feu de tout bois.
12
T. NICKLAS, “‘153 große Fische’ (Joh 21,11) Erzählerische Ökonomie und ‘johanneischer Überstieg’”, Bib 84
(2003) 366-387. Jean crée un effet qui pousse le lecteur à la recherche : “Bei der Erwähnung der ‘153 großen
Fische’ handelt es sich somit um einen offensichtlichen Verstoß gegen die ‘Konvention erzählerischer
Ökonomie’… Gerade dieses Zusammentreffen und die Tatsache, dass die hier begegnende nicht die erste
sinnbildlich zu interpretierende Zahl im Johannesevangelium wäre, zwingt den Leser geradezu zum Überstieg in
eine symbolische Deutung der ‘153 Fische’”, 377.
13
M. KILEY, “Three more fish stories : John 21:11”, JBL 127 (2008) 529-531.
14
TOB. Le premier à avoir repéré les liens entre Ein Geddi (17) et Ein Eglaïm (153) est, à ma connaissance, J.A.
Emerton : J.A. EMERTON, “The Hundred and Fifty-Three Fishes in John 21”, JTS 9 (1958) 86-89. Il a été discuté
par P.R. ACKROYD, “The 153 Fishes in John XXI.11—A Further Note°», JTS 10 (1959) 94, qui a proposé une
4
terme traduit ici par ‘poisson’ est hgdh, le féminin du nom gd, employé aussi dans l’histoire de
Jonas en Jn 2,2. Sa valeur numérique est de 17 (5+4+3+5=17). Ce terme est rare et ne se
trouve, avec l’article, qu’en Jon 2,2, Nb 11,5 et Ez 47,9. Il est employé, sans article, pour parler
du poisson en Dt 4,18. Le chiffre 17 renverrait donc bien à une abondance messianique de
poissons symbolisant toute l’humanité. Or les poissons sont bien au cœur de la scène de Jn 21.
Mais où trouvons-nous 153 ? On remarque alors que la valeur numérique de Eglaïm, est
bien de 153 (70+3+30+10+40=153). Où se trouve cette Ein Eglaïm? On ne sait pas vraiment.
Une Eglaïm se trouve bien en Moab où elle est mentionnée en Is 15,8. Mais l’on sait qu’Ein
Geddi se trouve au bord de la Mer Morte, du côté judéen. Eglaïm renvoie donc aux nations,
puisqu’elle se situe vers la rive moabite, païenne, de la Mer Morte. Certes la localité n’est pas
au bord du lac de Galilée. Cependant une tradition talmudique faisait parvenir l’eau sortant du
Temple non point dans la Mer Morte mais bien dans le lac de Tibériade 15. Entre outre,
comment mieux dire le contraste entre la mort dont le Christ sauve et la source d’eau vive ?
Certes le Christ a œuvré au bord du lac de Galilée mais sa tâche a bien consisté à permettre aux
poissons, à tous les poissons, d’entrer dans la vie. Et des pêcheurs se tiendront sur toutes les
rives pour pêcher une grande abondance de poissons. Geddi (ydg) a la même valeur numérique
17 que le terme ‘poisson’ utilisé au verset précédent. En outre Geddi (ydg) est l’anagramme de
‘poissons’ au pluriel construit (ygd). L’idée serait donc que le Messie Jésus rassemble tous les
poissons, ceux de la rive d’Israël, ceux d’Ein Geddi, jusqu’à ceux des nations, ceux d’Ein
Eglaïm.
Le sens théologique du renvoi à Ezékiel
Il convient de relever en outre que le renvoi à ce passage d’Ezékiel a du sens dans
l’ensemble de l’Evangile de Jean, qui fait référence plusieurs fois au Christ source de vie (cf.
Jn 7,37-39 et 19,34) en lien avec la fête de Sukkot. Une des hypothèses mentionnées dans
l’Antiquité sur le chiffre 153 est qu’il faisait référence pour les Grecs à toutes les espèces de
poissons. Cette piste, avancée notamment par Jérôme, a été contestée car aucun texte d’un
savant grec ne mentionne ce nombre (pas même celui allégué par Jérôme lui-même !) mais le
guématria basée sur le grec de certains manuscrits. Emerton répondit à Ackroyd en 1960 : J.A. EMERTON, “Some
New Testament Notes IV. Gematria in John 21,11”, JTS 11 (1960) 335-336. Dans le même sens, P. TRUDINGER,
“The 153 fishes : a response and a further suggestion”, ExpTim 102 (1990) 11-12.
15
B. GRIGSBY, “Gematria and John 21.11 - Another Look at Ezekiel 47:10”, ExpTim 95 (1983/84) 177-178,
souligne la logique du parallèle avec Ez dans le cadre théologique de Jn et cite une tradition rabbinique liant ce
passage d’Ezékiel au lac de Tibériade : “According to the rhetorical exchange in [Link]. 3 :9 concerning the term
‘Arabah’ (Ez 478), the tumbling eschatological streams of Ezekiel’s vision flow north and enter the Sea of
Tiberias rather than flow east and enter the Dead Sea as the MT implies. Perhaps it is more than a coincidence of
topographical idiosyncrasy that the Sea of Galilee is referred to as the Sea of Tiberias only twice in the NT: Jn 6 1
and here 211… If this is the case, the proposal of thematic connexions between Jn 21 (a miraculous draught of fish
in previously ‘dead’ water, pursuant to the command of the resurrected Christ) and Ez 47 (a thriving fishing
industry along the banks of a previously ‘dead’ sea, pursuant to the influx of oxygenated, life-giving water from
the new temple) becomes even more relevant”, 178. C’est pourquoi G.J. BROOKE, “4Q252 and the 153 Fish of
John 21:11”, in B. KOLLMANN et al. (éd.), Antikes Judentum und Frühes Christentum, (BZNW 97; Berlin - New
York 1999) 253-265, peut écrire, 260: “Even the fact that the places in Ezek 47:10 are both to be found at the
Dead Sea rather than the Sea of Galilee is also not insurmountable in light of the tradition in t. Sukk. 3:9 in which
the waters referred to in Ezek 47:8 flow into the Sea of Tiberias”.
5
texte d’Ezékiel fait bien référence au fait que « les espèces de poissons seront aussi
nombreuses que celles de la grande mer ». On aurait ici un texte biblique allant dans le sens de
l’universalité en s’appuyant sur toutes les espèces de poissons. Ainsi l’auteur de Jn 21 a établi
un lien discret entre le passage scripturaire d’Ezékiel évoquant l’eau vive irriguant tout ce qui
est mort depuis la terre d’Israël (Ein Geddi) jusqu’à la terre païenne de Moab (Ein Eglaïm) et la
pêche des Apôtres du Christ. Par ailleurs, l’allusion au fait que la pêche se fait par le côté droit
(21,6 : ba,lete eivj ta. dexia.) de la barque (élément absent de la pêche miraculeuse en Lc 5) fait
écho au côté droit du Temple par où s’écoule l’eau de la vie en Ez 47,1.2 (LXX : to. u[dwr
kate,bainen avpo. tou/ kli,touj tou/ dexiou/). On peut ajouter que le texte de la LXX, probablement
celui qui est à la base immédiate de Jean, est proche du TM et contient tous les éléments
essentiels : tous les êtres vivants (pa/sa yuch. tw/n zw,w | n), beaucoup de poissons (ivcqu.j polu.j
sfo,dra), la présence de pécheurs et de séchoirs à filets (a`leei/j … yugmo.j saghnw/n), et de
poissons qui seront comme ceux de la grande mer (oi` ivcqu,ej auvth/j w`j oi` ivcqu,ej th/j qala,sshj
th/j mega,lhj plh/qoj polu. sfo,dra).
La prophétie d’Ez 47 n’a ainsi pas été seulement interprétée sur fond christologique (Jn
7,37) et pneumatologique (Jn 19,34) mais également en termes ecclésiologiques. A. Pitta
l’exprime avec justesse : « Il prodigio atteso da Ez 47 con la pasqua del Cristo, non si realizza
soltanto in termini cristologici (cf. Gv 2,21; 7,37) e pneumatologici (cf. 4,23; 7,39; 19,34) ma
anche ecclesiologici. Ci sembra pertanto che la corrispondenza gematrica tra 153 ed Eglayim
illumini in modo significativo l’intera pericope di Gv 21,1-14 »16. Ce n’est pas seulement Jn 21
que la référence à Ezékiel 47 éclaire mais l’ensemble de ses échos dans l’évangile de Jean.
La dimension pétrinienne de la péricope.
Un article de G. Brooke a apporté un élément nouveau. Tout en s’inscrivant à la suite
de J. Emerton, il a voulu apporter un élément supplémentaire à propos du nombre 153. Il
s’appuie pour cela sur un texte de Qumran, 4Q252, dans lequel les nombres 17 et 153 sont mis
en lien avec Noé17. Ce document refait toute la chronologie du déluge et aboutit à la conclusion
que c’est le 153ème jour, le 17ème jour du 7ème mois, que l’arche vient se poser sur le sommet de
la montagne. Il observe donc que nous retrouvons les mêmes nombres clefs que dans le texte
de Jean18 et dans celui d’Ezékiel. Il rappelle que la typologie de Noé comme symbole du salut
et du baptême était connu du christianisme primitif comme le montre 1 P 3,20-21. Quel lien
avec Jean 21 ? Il remarque que, selon le calendrier de Qumran mis en œuvre par ce document,
16
A. PITTA, “Ichthys ed opsarion in Gv 21,1-14 ; semplice variazione lessicale o differenza con valore
simbolico ?”, Bib 71 (1990) 348-363, 361.
17
Cf. BROOKE, “4Q252 », 265: “The implicit occurrence together of 4Q252 of 153 and 17 in association with
Sukkoth supports reading John 21,1-14 in light of Ez 47. In particular such a juxtaposition lends yet further
support to the suggestion of J. A. Emerton that the place names of Ezek 47:10 can explain the number 153 by
gematria”.
18
Il fait remarquer que le nombre 7 se trouve implicitement présent en Jn 21 puisqu’il y a 7 disciples.
6
c’est lors de la fête de Sukkot que l’arche se pose19. Or la grande fête qui se trouve à l’arrière-
plan de Jn 7-10 et de Jn 19,34 est la fête de Sukkot20.
Ainsi, si nous suivons l’étude de Brooke, il y a un lien non seulement avec Ez 47 mais
aussi avec le récit de l’arche de Noé tel qu’il était lu à l’époque. La nature pétrinienne du
passage en est renforcée. C’est le rassemblement des disciples sous la houlette de Pierre qui est
visé : « The use of Noah and the flood to understand John 21 :1-14 underlines the peculiarly
petrine character of John 21 »21. Or cette péricope a clairement pour objectif de souligner le
lien à Pierre dans la communauté johannique et son rôle dans l’Eglise. De même que la tunique
de Jésus n’avait pas été divisée (Jn 19,24), le filet ne s’est pas divisé (21,11b), seuls emplois du
verbe sci,zein dans l’évangile de Jean. « Gerade für einen Modellleser des gesamten Kanons,
dem z.B. das Bild von ‘Menschenfischern’ (Mk 1,17 par) bekannt ist, legt sich ja auch in der
für den Erzählfluss vordergründig überflüssig wirkenden Bemerkung, dass das Netz nicht
‘zerriss’, eine symbolische Deutung auf die ‘Kirche’ nahe. Dass diese wiederum auf die
Interpretation der ‘153 Fische’ zurückwirkt, ist offensichtlich » remarque à juste titre T.
Nicklas22. Le nombre de poissons que pêchent des pécheurs d’hommes ne peut être anodin.
Les parallèles maintes fois relevés entre, d’une part, le récit de la pêche miraculeuse en
Lc 5 avec la parole adressée à Simon-Pierre (« Désormais ce sont des hommes que tu
prendras°» ; 5,10) et sa « multitude de poissons » (Lc 5,6), et la dimension ecclésiologique de
Jn 21 d’autre part, vont dans ce sens également. Même si les autres disciples ont tiré le filet
depuis la barque, c’est le seul Pierre qui tire le filet à terre (Jn 21,11b). De même l’emploi du
même mot rare, avnqrakia,n, pour le feu de braises (Jn 21,9), renvoie au reniement (Jn 18,18) et
confirme le renouvellement de la mission donnée à Pierre qui va suivre immédiatement. Tout
comme Lc 22,31-32, Jean a choisi de relier étroitement rappel de la chute de Pierre et
confirmation de sa mission. Le rôle apostolique spécifique de Pierre vis-à-vis de ses frères
n’est pas d’abord évoqué lors du ministère galiléen mais lors du récit de la Passion (Lc) ou de
la Résurrection (Jn). C’est à partir de l’épreuve, surmontée en raison de la prière du Christ, que
l’appel peut être entendu de nouveau. L’ecclésiologie de Jn 21 couvre donc l’ensemble de la
mission apostolique : les Apôtres comme pécheurs d’hommes, la communauté unie comme
rassemblement des Juifs et des nations, le rôle spécifique dévolu à Pierre (sans exclure les
appels particuliers), l’enracinement permanent dans la Parole du Christ et dans le pain partagé
(allusion limpide à l’eucharistie en Jn 21,13) pour que la mission porte du fruit. La dimension
du salut eschatologique largement ouvert envisagé par Ezékiel 47 trouve bien son
accomplissement en Jn 21.
19
Cf. BROOKE, “4Q252”, 258.
20
Cf. BROOKE, “4Q252”, 258: “In the Fourth Gospel, Sukkoth forms the background of the narrative of John 7:1-
8:59 and beyond”. Le travail de L. DEVILLERS, La fête de l'envoyé, la section johannique de la fête des tentes
(Jean 7,1-10,21) et la christologie (Paris 2002), met bien en valeur l’importance de la liturgie de la fête des Tentes
pour la symbolique de l’Evangile de Jean. Après avoir noté que “le lien entre Jn 7,38 et Jn 19,34 semble indiquer
une allusion au Temple d’Ezékiel”, il juge in fine, 325, que la citation de Jn 7,38 vise davantage Za 14,8 : “Le
texte de Zacharie me paraît préférable. C’est dans ce même chapitre que l’on trouve une triple allusion à la fête
des tentes”. De fait, Zacharie 14 et Ezékiel 47 ont de nombreuses affinités, notamment l’écho de Sukkot.
21
Cf. BROOKE, “4Q252”, 263.
22
Cf. NICKLAS, “‘153 große’”, 377.
7
Une convergence d’indices.
Résumons les raisons qui rendent plausible le fait que l’Evangéliste Jean ait choisi les
nombres 17 et 153 en raison du texte d’Ez 47,9-10 :
a) Les nombres 17 et 153 sont présents par guématria en Ez 47,9-10 pour signifier les
rives juive et païenne de la Mer Morte. Ils pointent vers l’universalité de la nouvelle
communauté.
b) Jean a montré l’importance des ‘eaux vives’ tout au long de son Evangile (cf. Jn 4)
et la tradition johannique poursuivra ce thème qui sera repris en Ap 21,6. Or l’eau
vive est bien présente dans le texte d’Ezékiel. L’eau vive sort du côté droit du
Temple comme l’eau sortira du côté de Jésus. Il est l’accomplissement de la
prophétie d’Ez 47,1-12 et de Za 14,6-8.
c) Un autre élément du texte de Jn 21 pourrait s’expliquer par la référence au texte
d’Ezekiel : C’est la précision selon laquelle les poissons sont « gros ». En effet « les
espèces de poissons seront aussi nombreuses que celles de la grande mer » avait dit
Ezékiel, or la mer contient bien de gros poissons que l’on ne trouve pas dans le lac
de Tibériade.
d) La tradition johannique connaît la guématria comme le montre l’emploi de 666,
nombre triangulaire analogue à 153, en Ap 13,18. Ces nombres triangulaires étaient
appréciés des mathématiciens grecs23.
e) Le nombre 17 correspond non seulement au nom de lieu d’Ein Geddi mais renvoie
aussi en Ez 47,9 à l’usage rare du terme ‘poisson’ au féminin (hgdh) en hébreu pour
dire « les poissons ». Le nombre 17 évoque en outre le pluriel construit de
poissons : ygd, anagramme de Geddi. Il crée ainsi un lien simple entre les deux
textes, ce qui permet dans un second temps de rechercher le nombre 15324. Cet
élément n’avait pas été remarqué par Emerton, or il renforce nettement la simplicité
du rapprochement avec Ez 47,9-10.
f) L’existence de deux termes pour dire ‘poisson’ dans le texte de Jn 21 (le terme
habituel présent dans la LXX, ivcqu,j, et le terme rare, ovya,rion, qui renvoie
davantage au poisson comme nourriture et avait été utilisé en Jn 6,9) attire
l’attention du lecteur sur ce terme et le pousse à chercher du côté des passages
bibliques contenant ce terme25.
g) Cette interprétation cadre avec le sens obvie de la scène : elle insiste sur
l’universalité de la communauté des disciples et sur le fait que les Apôtres du Christ
rassemblent dans un même ‘filet’ les Juifs et les païens. Malgré le grand nombre, le
filet ne se rompt pas, signe d’unité.
23
BROWN, John, 1074, relève que les “triangular numbers were of interest both to Greek mathematicians and to
biblical authors”. Luc aussi connait ces nombres triangulaires comme 276 en Ac 27,37 (triangulaire de 23).
24
J’ai moi-même procédé ainsi parvenant au 153 sans avoir alors connaissance de l’article de J. A. Emerton.
25
Cet élément est relevé par PITTA, “Ichthys”, 356: “Anche in Lc abbiamo la simbologia della pesca che diventa
modello della missione apostolica”. Il ajoute: “La variante lessicale di opsarion ed ichthys... è determinata più da
motivazioni ecclesiologiche che di narrazioni composite”, 363.
8
h) Ce nombre symbolise de lui-même le double appel de l’Evangile adressé aux juifs
et aux païens. C’est en quelque sorte un double code bi-culturel, qui fait ainsi
également écho à la dimension messianique et universaliste de la fête de Sukkot au
1er siècle.
Dans son commentaire, R. Brown reconnaissait la force de cette hypothèse mais la
trouvait tout de même in fine, avec beaucoup d’autres, un peu trop sophistiquée26. Cependant,
si l’on ajoute aux deux termes de lieux, l’allusion à la guématria de ‘poisson’, l’opération parait
nettement plus aisée27, d’autant plus que, sans aucune guématria, les commentateurs en arrivent
d’eux-mêmes spontanément à ce passage d’Ezékiel comme étant le parallèle
vétérotestamentaire le plus proche de Jn 21. Par rapport à l’étude d’Emerton, d’une part nous
renforçons l’hypothèse de la guématria en nous appuyant sur le texte même d’Ez 47, et d’autre
part, nous ajoutons d’autres éléments complémentaires, relevés depuis par d’autres travaux, qui
en augmentent la vraisemblance : le lien entre Jn 6 et Jn 21 souligné par T. Brodie, la place de
Ez 47 dans l’ensemble de Jean et la distinction des deux termes pour ‘poisson’ mises en valeur
par A. Pitta, le parallèle avec la tradition talmudique mentionnant le lac de Tibériade indiqué
par B. Grigsby et enfin le parallèle de type ecclésiologique avec Qumran relevé par G. Brooke.
Le nombre 153 a donc une double vertu : d’une part, il exprime une complétude et une
beauté géométrique qui était admirable pour les Grecs et, d’autre part, il renvoie aux Ecritures
d’une façon que des Juifs versés dans les Ecritures pouvaient apprécier. C’est un nombre en
quelque sorte ‘œcuménique’, qui traduit l’un des messages essentiels de l’Evangile : le Christ
est venu pour les Juifs et pour les Grecs et il rassemble dans ses filets, grâce à ses Apôtres unis
à Pierre, tous les poissons du monde.
Summary
The number of fishes in Joh 21:11 has been a crux for the interpreters of the Fourth Gospel. If
the theological meaning of the scene seemed to be clear enough - an allusion to the salvation
brought by Christ - the why of the number 153 tried the imagination of scholars since
Augustine. This note intends to add several arguments to the proposition made by J. Emerton
in 1958 that this number refers to Ez 47:1-12. The link between both passages becomes much
easier to make and the theological coherence of this allusion within Johannine global
theological framework appears more clearly.
26
Cf. BROWN, John, 1075: “Of more interest is the gematria proposed by Emerton 1958, based on the passage in
Ezek xlvii… This passage was known in Johannine circles, for it forms the background for Rev xxii 1-2 (the river
of life flowing from the throne of the Lamb) and perhaps for John vii 37 (the river of living water flowing from
within Jesus)”.
27
Cf. BROOKE, “4Q252”, 265: “Together with the obvious of gematria elsewhere in the broader Johannine
tradition, the number of fish in John 21:11 seems altogether less esoteric than has sometimes been thought. It is
the number that represents the baptized, those brought safely through water, who are the fulfillment of the
expectations of Ezekiel 47”.