Document généré le 17 nov.
2021 00:27
Relations industrielles
Industrial Relations
Le droit au travail
The Right to Work
Gérard Dion
Volume 15, numéro 4, octobre 1960 Résumé de l'article
L'auteur, après avoir établi les fondements du droit au travail, en précise la
URI : [Link] notion. Il montre les tentatives d'insertion dans le droit positif. Une dernière
DOI : [Link] partie est consacrée à répondre à la question : à qui appartient la
responsabilité de fournir un emploi ?
Aller au sommaire du numéro
Éditeur(s)
Département des relations industrielles de l’Université Laval
ISSN
0034-379X (imprimé)
1703-8138 (numérique)
Découvrir la revue
Citer cet article
Dion, G. (1960). Le droit au travail. Relations industrielles / Industrial Relations,
15(4), 398–409. [Link]
Tous droits réservés © Département des relations industrielles de l’Université Ce document est protégé par la loi sur le droit d’auteur. L’utilisation des
Laval, 1960 services d’Érudit (y compris la reproduction) est assujettie à sa politique
d’utilisation que vous pouvez consulter en ligne.
[Link]
Cet article est diffusé et préservé par Érudit.
Érudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif composé de
l’Université de Montréal, l’Université Laval et l’Université du Québec à
Montréal. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche.
[Link]
Le droit au travail
Gérard Dion
L'auteur, après avoir établi les fondements du droit au
travail, en précise la notion. Il montre les tentatives din-
sertion dans le droit positif. Une dernière partie est con-
sacrée à répondre à la question: à qui appartient la respon-
sabilité de fournir un emploi?
Depuis sa première formulation dans la loi Le Chapelier en 1791
jusqu'à la déclaration universelle des droits de l'homme en 1948, la no-
tion de droit au travail a connu toute une histoire chargée d'équivoques
dues à des confusions doctrinales, à des passions politiques et à des
difficultés d'applications concrètes. Il ne faut pas s'en surprendre, car
c'est toujours au prix de discussions et d'expériences que l'on parvient
à obtenir de la lumière. Et, dans le domaine du droit et de la morale,
les principes se clarifient et se précisent avec leur insertion dans les
réalités.
Ce n'est pas par accident que le droit au travail possède une ori-
gine assez récente. Autrefois, on ne parlait que du devoir de travailler.
Dans les économies agricoles ou artisanales, chacun pouvait se
suffire économiquement. L'homme dépendait du sol et de la nature.
Les risques étaient la pluie, la tempête, les sauterelles, les inondations,
etc. La nature suffisait à pourvoir à tous les besoins primordiaux.
Chacun était responsable de satisfaire à ses besoins et était en mesure
d'y arriver par ses propres efforts. S'il ne le faisait pas, c'était qu'il
était un malade, un lâche ou un parasite. Il fallait alors insister sur le
devoir de travailler. Et l'on répétait le mot de saint Paul : « Celui qui
ne travaille pas n'a pas le droit de manger ». Il n'était pas nécessaire
de parler du droit au travail
parce que celui-ci n'était pas
contrecarré ni menacé d'une DION, GÉRARD, [Link]., [Link]., [Link].
Soc, directeur du Département des
façon générale; il était im- relations industrielles et professeur à
plicitement reconnu et, en tout la Faculté des sciences sociales de
l'Université Laval, Québec.
cas, peu contesté.
398
L E DROIT AU TRAVAIL 399
Depuis la révolution industrielle, avec la disparition progressive
de l'économie agricole et son remplacement par une économie indus-
trielle, avec l'avènement d'une économie du marché et la division du
travail, chacun est dépendant des autres. L'homme, pour sa subsis-
tance, son développement et son emploi, dépend non plus seulement
de ses propres efforts, de sa bonne volonté, mais aussi d'un ensemble
d'autres facteurs dont le contrôle lui échappe plus ou moins totalement.
C'est le nombre d'emplois disponibles qui détermine la possibilité pour
les travailleurs de remplir leur obligation de travailler. Et beaucoup
de travailleurs n'ont pas la possibilité de trouver du travail. Le chôma-
ge fait partie du système économique. Il est un problème dont les
causes dépassent même les frontières d'un pays. C'est cette menace
constante et générale qui a amené un approfondissement de la notion
de droit au travail.
Fondements du droit au travail
Le droit au travail trouve son fondement dans la nature même de
l'homme. Il est un de ces droits primordiaux de la personne humaine
intimement lié au droit à la vie et à l'obligation que possède tout hom-
me de pourvoir à ses besoins et de développer ses facultés physiques
intellectuelles et morales.
En même temps que la nature a destiné les biens matériels pour
être utilisés par l'homme, qu'elle a fait l'homme essentiellement socia-
ble, elle impose aussi à l'homme l'obligation de subvenir à sa propre
subsistance et à celle des siens par le travail. C'est par le travail que
l'homme, être raisonnable, libre, responsable de sa conservation et de
son développement s'appropriera ces biens matériels. Le travail est
donc le lien normal entre les biens et l'homme. D'autre part, en tant
que membre de la société, l'homme bénéficie matériellement, intellec-
tuellement et moralement du travail des autres. Il n'est que normal
qu'il rende à la société ce qu'il en a reçu en travaillant, même s'il n'en
avait pas besoin pour vivre. Enfin, comme membre de l'Humanité, cha-
cun participe à un devoir collectif: réaliser le dessein du Créateur sur
la nature et l'humanité. Or, la nature a pour raison d'être immédiate
de servir l'homme. Le travail réalise cette finalité en libérant les éner-
gies qu'elle récèle, en soumettant la nature à la raison et aux besoins de
l'homme. D'où l'obligation de travailler, le devoir du travail, et son
corollaire, le droit de travailler. Dans son radio-message pour célébrer
400 ER LATIONS INDUSTRIE LLE S, VOL. 15, NO 4
le cinquantenaire de l'encyclique Rerum Novarum, en 1941, le pape
Pie XII a bien exprimé le fondement du droit au travail:
Au devoir personnel du travail imposé par la nature, disaitil, corres
pond et s'ensuit le droit naturel de chaque individu de faire du travail
le moyen de pourvoir à sa vie propre et à celle de ses fils: tout l'empire
de la nature est ordonné à la conservation de l'homme. Mais notez
qu'un tel devoir et le droit correspondant au travail est imposé et
accordé à l'individu en première instance par la nature, et non p a r la
société, comme si l'homme n'était qu'un simple serviteur ou fonction
naire de la communauté. ■
Le même pape, dans son célèbre message de Noël 1942 où il énu
mérait les droits fondamentaux de la personne, explicitement encore
insérait « le droit au travail, comme moyen indispensable à l'entretien
de la vie familiale ». '
Le droit au travail est donc un droit personnel, un droit naturel,
un droit inaliénable, un droit qui ne vient pas de la volonté des hom
mes ni de la société. Mais en quoi consistetil exactement?
Nature du droit au trav ail
La notion de droit au travail revêt une complexité considérable tant
à cause d'une question de vocabulaire que de la réalité économique
et sociale dans laquelle elle doit s'insérer.
L'expression « droit au travail » est en elle même ambiguë. E lle
prête à différentes interprétations. Certains ont tenté d'apporter une
clarification en distinguant entre droit au travail et droit de travailler.
C'est ce qu'a fait le R.P. Jean Villain dans son ouvrage L'E nseignement
social de l'E glise. 3 Mais il n'est pas sûr que ce soit plus clair. Pour
lui, le droit de travailler serait analogue au droit de se marier, c'està
dire qu'il n'impliquerait pas pour qui que ce soit l'obligation de fournir
du travail, pas plus que celle de fournir un époux, alors que le droit au
travail connoterait une telle obligation. Mais n'emploieton pas aussi
l'expression « droit au mariage » pour signifier exactement la même
chose que « droit de se marier »? Nous croyons qu'il vaut mieux ne
( 1 ) Utz, nos 595596.
( 2 ) id., no 265.
( 3 ) L'E nseignement social d e l'E glise, Spes, Paris, Vol. II, p . 72.
LE DROIT AU TRAVAIL 401
pas nous attarder à cette question de vocabulaire et, sous l'expression
droit au travail distinguer deux aspects, l'un positif, l'autre négatif.
a) Dans un cas, le droit au travail consiste dans la faculté de pou-
voir exercer un emploi, sans y être entravé illégitimement. Ce droit
est comme le droit de vivre, le droit au mariage, le droit à la propriété,
le droit à l'éducation, etc. Il crée chez les autres l'obligation de ne
pas en empêcher l'exercice. Pris dans ce sens, le droit au travail relève
de ce que saint Thomas appelle le droit naturel primaire. S'il n'obli-
ge personne à fournir du travail à un individu particulier, tout comme
le droit de propriété n'oblige personne à donner effectivement de la
propriété à un individu particulier, il n'en reste pas moins que la so-
ciété doit être organisée de telle façon que les individus puissent exer-
cer un emploi. C'est aussi, sous cet aspect, que le droit au travail a
pour corollaire le droit à une raisonnable liberté dans le choix de son
métier ou de sa profession selon ses goûts, ses aptitudes, ses désirs de
perfectionnement intellectuel, moral et religieux.
b) Dans l'autre cas, le droit au travail consiste dans le pouvoir
moral d'exiger un emploi. Ici, il ne s'agit plus seulement que l'homme
soit dans des conditions favorables où il pourra travailler, où il aura la
facilité de le faire, mais bien d'une créance envers d'autres. Le pro-
blème reste à savoir de qui peut-on ainsi exiger un emploi? Est-ce que
l'on reste encore au niveau du droit naturel primaire ou que l'on passe
à un droit naturel secondaire, c'est-à-dire conditionné par des circons-
tances de temps, de lieux, de régimes, de situations? Avant d'aborder
cette question, nous allons voir comment le droit au travail est apparu
dans le droit positif.
Insertion du droit au travail dans le droit positif
Le droit au travail, comme tous les droits inscrits dans la nature
humaine, s'il précède logiquement la vie sociale, trouve son expression,
reçoit sa spécification dans la société. Le droit positif, la coutume, les
contrats vont venir lui apporter une détermination concrète et créer
des obligations juridiques.
Jacques Leclercq soulignait avec justesse: « Il est nécessaire de
préciser le droit que lorsqu'on se dispute » et « Le droit est fait pour les
cas Utigieux. A quoi bon parler du droit quand tout va bien? » 4 On
(4) JACQUES LECLERQ, D U droit naturel à la sociologie, Spes, Paris, Vol. I, p . 66.
402 RELATIONS INDUSTRIELLES, VOL. 15, NO 4
prend donc conscience d'un droit et celui-ci se précise au moment où
il commence à être contesté. Ce n'est donc pas surprenant s'il en est
ainsi dans la question du droit au travail.
Pour voir comment le droit au travail est venu graduellement dans
le droit positif, il est nécessaire de conserver la distinction entre les
deux aspects sous lesquels celui-ci se présente.
a) pouvoir d'exiger un emploi
En dehors des pays communistes où l'Etat garantit un emploi en
même temps aussi qu'il impose le travail, la plupart des législations
sont très prudentes pour accorder à tous le droit strict d'obtenir un
emploi. Et l'on comprend facilement pourquoi. La loi Le Chapelier,
en France, en 1791, avait été la première à proclamer ce droit au tra-
vail. On lisait dans le préambule:
C'est à la Nation et aux Officiers publics à fournir du travail à ceux
qui en ont besoin pour leur existence, et à donner des secours aux
infirmes.
Ce droit est resté lettre morte. Et quand Louis Blanc, au lende-
main de la Révolution de 1848, le ressuscita pour créer les Ateliers
nationaux, ce fut un fiasco monumental. Il avait oublié les données
économiques de ce problème.
L'Etat fasciste italien a aussi formellement reconnu ce droit au
travail. En 1934, Mussolini considérait parmi les conquêtes du fascis-
me « l'égalité des hommes devant le travail considéré à la fois comme
un devoir et un droit ». L'Etat, à son avis, était le tuteur de tous les
citoyens. Faut-il ajouter qu'en Allemagne naziste Hitler ne se contenta
point d'établir le droit au travail, mais encore et surtout l'obligation
du travail.
La constitution française de 1946 se borna à déclarer: « Chacun a
le devoir de travailler et le droit d'obtenir un emploi ». A la confé-
rence internationale de San Francisco, en 1945, la charte des nations-
unies comprenait un article qui se lit comme suit:
Tout homme a le droit de travailler. L'Etat a le devoir de prendre
les mesures nécessaires afin d'assurer que chacun de ses ressortissants
puisse faire u n travail utile, (art. 12)
L E DROIT AU TRAVAIL 403
Dans la note explicative, on prenait la peine de préciser la portée
de cet article:
Les dispositions destinées à établir et à consacrer ce droit existent
déjà dans les constitutions de neuf pays. D'après cet article, l'Etat
n'est pas tenu de fournir du travail aux citoyens, à moins que l'entre-
prise privée ne soit incapable de le faire elle-même, ou encore, à moins
que le citoyen ne puisse gagner sa vie comme travailleur indépendant,
comme artisan, agriculteur, marchand ou même employé d'une pro-
fession. Et on exclut du sens de « travail utile » tout travail qui
n'aurait pas une valeur sociale positive pour la poursuite adéquate du
devoir de l'Etat.
Trois ans plus tard, l'assemblée générale de l'O.N.U. adoptait la
Déclaration universelle des Droits de l'Homme. L'article 23 est ainsi
rédigé:
Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail à des
conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection
contre le chômage. 5
S'inspirant de cette déclaration, plusieurs Etats ont mis dans leur
constitution une disposition semblable ou ont adopté un « bill of rights »
qui la contient. Il faut cependant remarquer que la « Déclaration ca-
nadienne des droits » pour des raisons de pouvoirs juridictionnels ne
mentionne pas le droit au travail.
Certains ont voulu croire que de telles déclarations créaient un
véritable droit au travail avec pouvoir d'exiger de l'emploi de la part
de l'Etat, sorte de « Créances des individus envers l'Etat ». 6 Mais il
n'en est rien. Ce ne sont que des affirmations de principes qui impli-
quent l'admission de ce droit naturel et le désir de vouloir les voir mis
en pratique, sans obligation stricte envers chaque individu. C'est un
progrès appréciable dans le sens de l'élaboration plus complète du
droit au travail, mais on n'est pas encore rendu au terme. Nous ver-
rons plus loin dans quelle mesure l'Etat peut y être moralement obligé.
bj faculté de pouvoir exercer un emploi
Si l'on considère maintenant le droit au travail comme la faculté
de pouvoir exercer un emploi, la législation positive est, en général,
(5) On trouvera le texte complet de cette Déclaration dans Droit Social, vol. 12,
no 10, (décembre 1949), p. 385.
( 6 ) Voir à ce sujet le commentaire de Georges Videl, « La déclaration universelle
des droits de l'homme », dans Droit Social, vol. 12, no 10, (décembre 1949),
pp. 372-384.
404 RELATIONS INDUSTRIELLES, VOL. 15, NO 4
beaucoup plus généreuse, plus précise. On se souvient que, sous cet
aspect, le droit au travail crée chez les autres l'obligation de ne pas en
empêcher l'exercice.
Il est inutile d'énumérer toutes les mesures législatives qui se réfè-
rent à ce sujet. Ici, au Canada, le droit au travail est protégé partout
tant par des lois provinciales que par la loi fédérale contre les repré-
sailles que voudrait exercer un employeur anti-syndical. Nous ne par-
lons pas de l'application de ces lois, mais ces lois sont là dans les sta-
tuts.
De plus, la Loi canadienne sur les justes méthodes d emploi de
1953 stipule:
Nul patron ne doit refuser d'employer ou de continuer à employer
une personne, ni autrement établir contre elle des distinctions en
matière d'emploi ou de conditions de travail, à cause de la race, de l'ori-
gine nationale, de la couleur ou de la religion de cette personne. 7
Une mesure analogue existe dans les provinces suivantes: Saskat-
chewan (1947), Ontario (1951), Manitoba (1953), Nouvelle-Ecosse
(1956). Dans une province industrialisée comme celle de Québec, nous
attendons encore une telle loi.
Pour certaines catégories de travailleurs, leur droit au travail est
protégé contre la concurrence grâce à des lois particulières établissant
des corporations professionnelles ou grâce à des cartes de compétence
émises en vertu de la loi de la convention collective.
Enfin, la loi a établi des bureaux de placement tant fédéraux q u e
provinciaux pour aider les travailleurs à se trouver de l'emploi.
Il ne faudrait pas oublier, non plus, de souligner comment les
conventions collectives de travail protègent et établissent un véritable
droit au travail dans les clajses de mise-à-pied et de réembauchage.
Ainsi qu'on a pu le constater, ce n'est que partiellement et progres-
sivement que le droit au travail s'insère dans le droit positif. Il y a
encore beaucoup de chemin à parcourir.
(7) S.R.C., Chap. 19, 1953, art. 4, ( 1 ) .
L E DROIT AU TRAVAIL 405
Mais, en fait, y a-t-il une obUgation morale de tendre vers cette
direction? On sait que la morale possède des exigences plus considé-
rables que le droit positif. La morale et le droit sont deux disciplines
distinctes. La première vient déterminer des règles de conscience tan-
dis que le droit positif doit apporter des règles d e conduite et d'orga-
nisation sociale visant le bien commun de la société. Et le bien
commun parfait suppose que tous les particuliers trouveront dans la
communauté l'instrument de leur développement et la garantie de leurs
droits.
Droit au travail et morale
Se plaçant sur le terrain de la morale, on peut se poser la question
suivante: A qui appartient la responsabilité de fournir du travail, ou,
si l'on veut, de qui un travailleur peut exiger de l'emploi? C'est ce
que nous allons voir brièvement.
Nous ne reviendrons pas sur les fondements du droit au travail que
nous avons expUqués plus haut. Pour répondre à cette question, trois
principes entre en jeu: a) l'homme est responsbale de sa subsistance et
de son développement; par conséquent, il est le premier responsable
pour se trouver un emploi; b ) l'homme est un être social; il a le devoir
de coopérer avec ses semblables pour créer les institutions d'ordre privé
ou d'ordre public qui lui permettront de satisfaire à ses besoins essen-
tiels; c) l'Etat a pour but de procurer le bien commun. En plus de
diriger, de coordonner les activités des groupements inférieurs, il pos-
sède un rôle positif de supplétion qui doit s'exercer lorsqu'un bien
nécessaire ne peut être obtenu sans son intervention.
a) l'entreprise
Ordinairement, personne n'a le droit d'exiger un emploi d'une en-
treprise ou d'employeur déterminé à moins d'y avoir un titre parti-
culier.
Ce titre peut provenir d'un contrat entre l'entreprise et cette per-
sonne. Cela existe dans les conventions collectives de travail avec les
clauses de protection pour certains travailleurs selon l'ancienneté et
celles de réembauchage dans les cas de mise-à-pied. Il s'agit ici, pour
406 RELATIONS INDUSTRIELLES, VOL. 15, N O 4
l'employeur, d'une obligation stricte en justice commutative, donc don-
nant lieu à restitution pour dommages causés.
La législation peut encore créer pour certains travailleurs déter-
minés le droit d'être embauchés par certaines entreprises. C'est ce
qui est arrivé au Canada pendant la guerre alors que celui qui laissait
son emploi pour entrer dans les forces armées avait le droit de le
réintégrer à la fin de son service. D e même aussi, comme nous l'avons
vu, la loi prohibe le refus d'employer ou de continuer d'employer pour
des raisons de race, d'origine nationale, de couleur ou de religion.
D'autres titres peuvent aussi donner au travailleur un certain droit.
Ainsi, la participation à l'établissement, au développement et à la pros-
périté d'une entreprise. Au bout d'un certain temps, le travailleur, même
s'il a été convenablement rémunéré pour son travail, acquiert un cer-
tain droit à la permanence en autant que l'entreprise est capable de se
maintenir. Il ne s'agit pas ordinairement d'un droit strict, à moins que
cela soit exprimé dans un contrat. 8 C'est une obligation en équité pour
l'employeur. Car le travailleur qui a usé ses forces, dépensé le meilleur
de sa santé pour une entreprise a de la difficulté à se trouver un autre
emploi. C'est d'ailleurs ce principe qui est reconnu par les clauses
d'ancienneté.
En vertu du droit du premier occupant, un travailleur qui a été
embauché par une entreprise où il fait l'affaire possède la priorité sur
les nouveaux venus qui viennent spécialement pour le remplacer sans
apporter une qualification spéciale. C'est ce qui arrive lors d'une grève
lorsque l'employeur embauche des briseurs-de-grève pour remplacer
d'une façon permanente les travailleurs réguliers. Comme la grève est
un acte légal et qu'elle ne brise pas le contrat de travail, il y a une
(8) « Once a worker is hired and performs satisfactorily, he does not, barring
some contractual arrangement, acquire a right in strict justice to retain his
job. An employer who replaces him with a favored nephew may b e acting
contrary to charity and equity, but he is not breaching a strict right. To
preclude actions of this nature, unions generally and rightly insist, as part
of their contracts, upon seniority features and provisions for impartial review
of discharges. Some moralists, however, would not accept the analysis just
given. They hold that implied in the contract of hiring is the assumption
that a worker may retain his job, so long as conditions do not change and
his work remains satisfactory. If this condition is really a part of t h e work
contract in modern times, then arbitrary and unwarranted discharge would
be a violation of strict justice. »
JOHN F . CRONIN, Social Principles and Economic Life, Bruce, Milwaukee,
1959, p . 176.
L E DROIT AU TRAVAIL 407
violation du droit au travail et par l'employeur et par les briseurs-de-
grève. Certains soutiennent que ce cas relève de la justice commuta-
tive. Un tribunal américain, l'été dernier, a condamné une entreprise
à réembaucher plusieurs centaines de travaiUeurs ainsi mis-à-pied
après une grève de deux ans.
Un cas spécial aussi se présente lorsqu'une entreprise s'est assurée
le contrôle économique d'une ville, d'une région et a empêché d'autres
employeurs de s'y établir. L'entreprise, qui a ainsi attiré des travail-
leurs et exclu les autres sources d'emploi, est obligée de fournir du
travail à la main-d'oeuvre. Autrement, les travailleurs seront dans l'im-
possibilité de satisfaire à leur droit naturel de travailler.
D'une façon générale, les entreprises ont un devoir en justice so-
ciale d'organiser leur production de façon à assurer un travail régulier,
de prévoir les diminutions possibles d'emploi afin d'en avertir les
travailleurs. Enfin, les entreprises ont le devoir de collaborer entre eUes
avec les organisations des travailleurs et l'Etat pour prévenir le chô-
mage et le faire disparaître lorsqu'il sévit.
b) l'Etat
Quant à la responsabilité de l'Etat, elle est la suivante.
L'Etat peut être obUgé de fournir du travail à chaque travaiUeur
particulier dans deux cas.
Le premier cas se présente dans un régime de socialisme intégral.
L'Etat, ayant assumé non seulement les fonctions poUtiques, mais en-
core les fonctions économiques, se réserve un monopole de la réparti-
tion du travail. Le citoyen possède alors un droit strict à obtenir du
travail de la part de l'Etat. S'il ne peut pas travaiUer, c'est l'Etat qui
l'empêche d'exercer son droit au travail. L'Etat est alors un injuste
agresseur.
Le second cas, c'est celui où, en vertu de la législation positive,
soit dans la constitution, soit dans une loi particuUère, l'Etat s'est en-
gagé à fournir du travail à tous les citoyens qui ne peuvent en trouver
par eux-mêmes. L'Etat est alors obligé de remplir ses obligations.
Mais, en général, l'individu n'a pas un droit strict à réclamer du
travail de l'Etat. En vertu du droit naturel primaire, l'Etat est obligé
408 RELATIONS INDUSTRIELLES, VOL. 15, NO 4
de protéger le droit de travailler, de favoriser les conditions sociales de
telle manière que l'individu puisse exercer ce droit de travailler et,
enfin, d'accomplir sa fonction supplétive lorsque les autres institutions
économiques ne peuvent donner du travail.
Cependant, en raison du développement de la civilisation, des rap-
ports actuels entre l'économique et le politique, les Etats modernes ont
été amenés à s'occuper plus directement de la vie économique et à
exercer par leurs décisions une influence considérable sur la situation
de l'emploi. Etant cause par sa politique de la raréfaction ou de déve-
loppement de l'emploi, il n'est que juste pour lui de réparer le chômage
dont il est responsable. Il doit alors, par des mesures appropriées, favori-
ser l'embauchage et s'il le faut entreprendre lui-même des travaux
pour remédier au manque d'emploi. Donner du travail est la première
mesure à prendre avant de donner des allocations de chômage. Car le
travail est le moyen normal de gagner sa vie. Mais comme le droit de
vivre prime sur tous les autres, l'Etat a le devoir d'organiser un système
de sécurité sociale par lequel ceux qui ne peuvent trouver un emploi
recevront ce qui est nécessaire pour vivre.
Dans une société bien organisée, tous les citoyens, adultes et par-
ticulièrement les chefs de famille, à cause de leurs responsabiUtés spé-
ciales, sont en droit de s'attendre à ce que leur droit au travail soit
respecté, protégé et puisse s'exercer d'une façon normale.
Est-ce à dire que l'Etat doit aller jusqu'à créer un droit positif au
travail pour tous les citoyens valides du pays, le droit constitutionnel-
lement garanti et en toutes circonstances d'obtenir du travail de l'Etat ?
Il n'y a aucun doute que la société a d'autant plus de responsabilités
concernant le droit naturel au travail que l'exercice de ce droit est
davantage conditionné par la vie sociale.
Il est vrai, comme le soutient Jacques Leclerq, que « le droit de
l'homme au travail est absolu, en ce sens qu'on ne peut pas l'empêcher
de travailler, mais il n'est que relatif au sens d'un droit à ce qu'on lui
donne du travail. 9 » Toutefois, dans les conditions actuelles, ce droit
relatif peut être une exigence de la justice sociale imposant aux gou-
vernants l'obligation de le faire passer dans la législation positive. Nous
croyons que l'Etat est de plus en plus dans l'obligation de créer ce
droit au travail pour tous les citoyens adultes et valides qui ne peuvent
(9) JACQUES LECLERQ, Leçons de droit naturel, tome 4, vol. 2, Wesmael-Charlier,
Namur, 1955, p . 45.
LE DROIT AU TRAVAIL 409
se procurer un emploi, s'il lui est possible de le faire d'une façon
utile sans ruiner le corps social. C'est, en définitive, aux économistes
qu'il appartient de donner la réponse, comme de trouver les moyens
de le réaliser.
THE RIGHT TO WORK
The right to work can be considered as something positive and also as some
thing which is negative.
In one of these instances, the right to work lies in the possibility of actually
performing a certain work without being prevented illegitimately from doing so.
It can then be compared with the right to live, to get married, the general right
of property and the right to education. Other people are under the obligation of
bringing no obstacle to the exercise of such a right.
In the other case, the right to work is considered as the moral foundation to
claiming a job. According to this right of any man, others would be under the
obUgation of actually providing him with some work. The big question then is
to find out who would be under such an obligation.
The first aspect of the right to work is pretty well cared for by Canadian
legislation. Many statutes protect the workers against undue discrimination ori
ginating from union activity, race, religion or colour. It is, moreover, covered
by the regulations of some professional bodies, by seniority and layoff provisions
of most collective labour agreements.
As far as the right to claim a job is concerned, western countries are not
actually giving it a full practical recognition, even if some of them have embodied
a declaration to that effect in their fundamental law. Some totalitarian states have
in fact achieved this policy but by stressing the obligation to work and by forget
ting about human liberties.
Morally, it is the duty of free enterprises, of governments and of the society
as a whole to make it possible for the right to work, considered as a positive
■claim to a job, to become effective.