MME DE LAFAYETTE LA PRINCESSE DE CLÈVES
ETUDE LINÉAIRE DE L’EXTRAIT 3
Premier mouvement : Naissance de la jalousie : une passion incontrôlable
« Elle avait ignoré jusqu'alors les inquiétudes mortelles de la défiance et de la jalousie, elle n'avait pensé qu'à se
défendre d'aimer M. de Nemours, et elle n'avait point encore commencé à craindre qu'il en aimât une autre. »
point de vue omniscient du narrateur « jusqu’alors » / « point encore » : narrateur surplombant car elle
connaît son passé et son futur.
Vision pessimiste de l’amour : hyperbole + emploi du pluriel : « inquiétudes mortelles » : amour indissociable
de la jalousie pour Lafayette
Parallélisme syntaxique qui montre une opposition entre le passé et le futur : naïveté de la princesse,
presque ici ingénue qui ne subissait pas les vrais tourments de l’amour
Narratrice extérieure à l’histoire mais présente : « point encore » : ici valeur proleptique (= qui annonce ce
qui va suivre), annonce les tourments de l’amour, la jalousie à venir (cf. fin de l’œuvre, renonciation en partie
due à la peur de ne pas être aimée éternellement).
« Quoique les soupçons que lui avait donnés cette lettre fussent effacés, ils ne laissèrent pas de lui ouvrir les yeux sur
le hasard d'être trompée et de lui donner des impressions de défiance et de jalousie qu'elle n'avait jamais eues. »
Ere du soupçon : « quoique » : pronom antéposé qui annonce d’emblée l’échec de la rationalité : même si
l’esprit est apaisé, le cœur ne parvient pas à se calmer (cf. « Le cœur a ses raisons que la raison ignore »
Pascal, grand moraliste classique)
épreuve des passions humaines : « ouvrir les yeux » : la métaphore ici montre la désillusion de la princesse,
apprentissage de la vie et des passions.
« hasard » : terme ici important au sens de « possibilité de », de « fortune » : la princesse peut maîtriser ses
sentiments mais elle ne pourra pas contrôler ceux de Nemours.
«des impressions de défiance et de jalousie » : noms abstraits pas employés directement pour bien montrer
les passions naissantes de la princesse : Lafayette donne à voir la naissance des émotions et des idées
presque au moment même où l’héroïne le ressent. Naissance de l’analyse.
Passage à la focalisation interne : le lecteur entre dans les pensées de la princesse au moment même où
celle-ci s’éveille à la jalousie amoureuse
« Elle fut étonnée de n'avoir point encore pensé combien il était peu vraisemblable qu'un homme comme M. de
Nemours, qui avait toujours fait paraître tant de légèreté parmi les femmes, fût capable d'un attachement sincère et
durable. Elle trouva qu'il était presque impossible qu'elle pût être contente de sa passion. »
passage en focalisation interne : « elle fut étonnée » : verbe de sensation, le narrateur se rapproche au plus
près de son personnage
« point encore » : effet d’écho intéressant : paragraphe précédent : le narrateur commentait l’intrigue en
parlant de son personnage et maintenant c’est comme si le personnage accédait à sa conscience : laps de
temps de l’écriture (grâce à l’écho) mime la prise de conscience.
négation : « n’avoir point encore pensé » : ici presque un reproche à elle-même. Naïveté de la princesse qui
découvre les règles de l’amour
antithèse « tant de légèreté parmi les femmes » / « attachement sincère et durable » : opposition entre
galanterie / amour véritable et donc cruel
« presque impossible » : modalisateur « presque » montre que la princesse n’a plus aucune certitude. Elle ne
peut être sûre d’elle et de Nemours.
vision pessimiste de l’amour : sujet impersonnel, presque maxime : « Il était impossible qu’elle pût être
contente de sa passion »
Deuxième mouvement : Introspection et auto analyse
« Mais quand je le pourrais être, disait-elle, qu'en veux-je faire ? Veux-je la souffrir ? Veux-je y répondre ? Veux-je
m'engager dans une galanterie ? Veux-je manquer à M. de Clèves ? Veux-je me manquer à moi-même ? Et veux-je
enfin m'exposer aux cruels repentirs et aux mortelles douleurs que donne l'amour ? »
Monologue intérieur : « disait-elle » + ponctuation expressive : emploi de la forme du monologue intérieur
qui nous propulse directement dans les pensées du personnage. Nouveauté de l’écriture romanesque qui
pousse à son paroxysme l’analyse psychologique du personnage.
Suite d’interrogations montre que le personnage est désemparé et face à un dilemme tragique
Expression du dilemme tragique sous forme interrogative comme si elle n’osait pas le formuler sous forme
affirmative.
opposition entre un conditionnel montrant l’illusion et l’indicatif : le bonheur ne serait que probable quand la
souffrance existe.
anaphore « veux-je » : interrogation qui illustre ici le roman d’analyse : le personnage est en auto réflexion
naissance de l’introspection : le sujet humain ne se connaît pas réellement et n’est pas maître de sa passion.
Gradation ascendante : « galanterie » < «mortelles douleurs » : éducation austère de Mme de Chartres +
visions uniquement pessimiste de l’amour
Passage du singulier « une galanterie » au pluriel : « cruels repentirs et mortelles douleurs » : le pluriel
montre que les conséquences seront bien plus grandes pour la princesse
Personnification de l’amour « donne l’amour » : l'amour devient sujet de la phrase comme pour montrer son
emprise.
passage tragique avec le dilemme et le questionnement intérieur. La passion est vue comme une fatalité qui
amène le protagoniste à la faute (cf. personnages de tragédies classiques comme Phèdre)
Troisième mouvement : Reprise des sens : décision
« Je suis vaincue et surmontée par une inclination qui m'entraîne malgré moi. Toutes mes résolutions sont inutiles ; je
pensai hier tout ce que je pense aujourd'hui et je fais aujourd'hui tout le contraire de ce que je résolus hier. Il faut
m'arracher de la présence de M. de Nemours, il faut m'en aller à la campagne, quelque bizarre que puisse paraître
mon voyage, et si M. de Clèves s'opiniâtre à l'empêcher ou à en vouloir savoir les raisons, peut-être lui ferai-je le mal,
et à moi-même aussi, de les lui apprendre. Elle demeura dans cette résolution et passa tout le soir chez elle, sans aller
savoir de Mme la dauphine ce qui était arrivé de la fausse lettre du vidame. »
Prise de conscience brutale : phrase encadrée par marques de la première personne « je » / « moi » mais au
contraire ici défaite de l’ego face aux passions.
« je suis vaincue et surmontée » : lexique guerrier de la capitulation
« qui m’entraine malgré moi » : allitération en (m) semble montrer le mouvement descendant
constat amer à l’affirmative : « toutes mes résolutions sont inutiles » : prise de conscience de son échec et du
péril à venir
rupture brutale des interrogations pour une affirmation sans appel : la seule certitude est celle d’être défaite
et perdue
Passions = désordre mental expliqué par le chiasme : « penser hier-aujourd’hui / aujourd’hui - hier faire » : le
chiasme illustre le désordre de la passion et la défaite de la princesse
opposition entre penser et faire : l’amour est plus fort que la pensée
formule d’obligation « il faut » : sujet impersonnel qui montre bien qu’il s’agit presque d’un dédoublement,
d’une lutte contre elle-même.
monologue ici délibératif qui pousse à prendre une décision.
« m’arracher », « m’en aller » : verbe de mouvement violent qui montre que la princesse s’engage dans une
lutte contre l’amour
modalisateur : »peut-être » : première pensée de l’aveu pour parer le sentiment amoureux (cf. scène de
l’aveu 3e partie)
fin : opposition du singulier « cette résolution » qui fait écho au pluriel « mes résolutions » qui là montrait
l’échec : la princesse semble être de nouveau sûre d’elle-même
solution : enfermement et repli : solution non viable et qui dépend de raisons extérieures et non réel
apaisement de l’amour et du sentiment. Cf. : « La jalousie naît toujours avec l'amour, mais ne meurt pas
toujours avec lui. » La Rochefoucauld