Microfinance Et Développement Au Sénégal: Quelle Transition ?
Microfinance Et Développement Au Sénégal: Quelle Transition ?
2021 13:38
Économie et Solidarités
ISSN
1923-0818 (numérique)
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101
INTRODUCTION
Quelle
est
la
pertinence
de
la
microfinance
dans
le
processus
de
développement
au
Sénégal
?
Nous
avons
tenté
de
répondre
à
cette
question
par
l’analyse
de
trois
institutions
de
microfinance
(IMF),
différentes
dans
leurs
approches
mais
qui
se
rejoignent
dans
leurs
objectifs
de
lutte
contre
la
pauvreté
à
travers
l’insertion
économique
des
populations.
Il
s’agit
de
l’Union
des
mutuelles
du
partenariat
pour
la
mobilisation
de
l’épargne
et
du
crédit
au
Sénégal
(UM‐PAMECAS1),
de
l’Union
des
mutuelles
d’épargne
et
de
crédit
de
l’Union
nationale
des
commerçants
et
industriels
du
Sénégal
(UMECU/DEF2)
ainsi
que
du
Programme
d’appui
aux
micro‐entreprises
(PAME3).
Mais,
au‐delà
des
pratiques
locales
et
nationales,
la
microfinance,
par
ses
objectifs
et
les
orientations
qu’elle
prend,
s’inscrit
dans
un
débat
théorique
lié
aux
programmes
de
développement
et
s’exerce
selon
différents
modes
d’intervention.
L’analyser
comme
outil
pertinent
pour
le
financement
du
développement
au
Sénégal
demande
donc
de
comprendre
les
mécanismes
économiques
et
sociaux
qui
la
sous‐tendent.
Pays
sous‐développé,
le
Sénégal
se
classe
au
156e
rang
sur
177
selon
l’indice
de
développement
humain
(IDH)
des
Nations
Unies
et
présente
un
taux
de
chômage
de
45
%
(PNUD,
2006).
Différentes
réponses
sont
apportées
à
la
demande
sociale
d’insertion
économique
des
populations
et
de
financement
du
développement
par
l’État.
Parmi
celles‐ci,
notons
la
promotion
de
l’emploi
non
salarié
(Fall,
1997)
et
une
plus
grande
attention
au
secteur
dit
informel
dont
le
dynamisme
révèle
la
proactivité
des
populations
(Niang,
1996).
Cette
dynamique
d’auto‐prise
en
charge
laisse
voir
de
petites
activités
rémunératrices
qui
ne
sont
pas
seulement
inscrites
dans
des
logiques
marchandes.
Elles
sont
associées
à
des
processus
sociaux
et
culturels
(Castel,
2003)4.
Mieux,
plus
qu’un
filet
de
sécurité,
ces
activités
à
la
fois
marchandes
et
non
marchandes
(Laville,
1999)
constituent
de
véritables
ruches
pour
les
populations
défavorisées.
Bref,
le
Sénégal
a
fini
par
comprendre
que
son
développement
ne
pouvait
se
faire
en
dehors
des
activités
relevant
de
ce
secteur
dit
«
informel
»
qui
participe
à
hauteur
de
40
%
au
PIB.
Une
autre
raison
semble
expliquer
la
réorientation
dans
la
démarche
de
l’État.
Il
s’agit
de
la
réorganisation
de
l’espace
public5
sénégalais.
Celui‐ci
s’est
reconfiguré
autour
de
partenaires
au
développement
moins
directif,
plus
partenarial,
ayant
pour
objectif
d’accompagner
l’insertion
économique
des
populations
plutôt
que
de
leur
imposer
des
choix
(Ly,
2002).
Mais
les
changements
dans
les
formes
d’intervention
de
l’État
et
dans
les
rapports
avec
les
partenaires
au
développement
ne
sont
pas
des
phénomènes
isolés.
En
fait,
une
analyse
fine
laisse
voir
qu’au
moins
deux
démarches
ont
participé
à
la
réorganisation
de
l’espace
socioéconomique
ainsi
qu’à
la
redistribution
des
rôles.
Il
y
a
eu
d’abord
une
remise
en
cause
de
la
vision
ethnocentriste
du
développement6,
qui
a
légitimé
de
nombreuses
analyses
sur
les
capacités
régulatrices
de
l’économie
dite
informelle.
Aujourd’hui
l’économie
est
davantage
appréhendée
comme
un
procès
social
(Granovetter,
2000)
susceptible
d’être
organisé
de
plusieurs
manières
(Lélart,
1991
;
Lautier
et
al.,
1991).
Ensuite,
les
besoins
récurrents
de
crédit
des
populations
non
bancarisées
en
Afrique
(Servet,
2002)
et
la
mobilisation
d’ONG
qui
valorisent
les
activités
atypiques
ont
favorisé
des
formules
de
financement
plus
souples
et
plus
diversifiées
au
sein
de
l’Union
102
Économie
et
Solidarités,
volume
39,
numéro
2,
2008
économique
monétaire
ouest‐africaine
(UEMOA).
Les
activités
entreprises
par
les
populations
locales
ont
donc
fini
par
être
appuyées
par
l’État
avec
le
recours
à
des
structures
financières
décentralisées
(SFD).
C’est
donc
dans
la
perspective
d’une
approche
socioéconomique
(Lévesque
et
Mendell,
1999
;
Ominami,
1986)
que
nous
avons
tenté
de
relire
la
microfinance
à
travers
la
grille
de
l’économie
sociale
(Comeau,
1997
;
Defourny
et
al.,
1999).
Les
données
présentées
ici
sont
tirées
de
notre
thèse
de
doctorat
(Sine,
2008)
qui
a
porté
sur
l’évaluation
comparative
des
trois
IMF.
Inscrits
autour
d’une
double
interrogation
sur
les
mécanismes
et
les
conditions
par
lesquels
les
IMF
participent
à
la
création
de
richesse
au
Sénégal,
l’UM‐PAMECAS,
l’UMECU
et
le
PAME
ont
constitué
nos
«
cas7
».
Ils
ont
été
appréhendés
dans
une
démarche
à
dominante
qualitative
à
l’aide
d’entrevues
individuelles
et
de
groupes
(60)
et
d’observations
participantes.
Le
travail
s’est
aussi
appuyé,
en
amont
et
en
aval
de
l’enquête
de
terrain,
sur
un
matériel
informatif
étayé,
recueilli
grâce
à
une
recherche
documentaire
assez
diversifiée8.
Nous
avons
ainsi
situé
notre
démarche
dans
une
perspective
de
compréhension
des
actions
économiques,
sociales
et
politiques
menées
autour
de
la
microfinance
afin
de
mettre
en
évidence
ce
qui
fait
la
cohérence
et
l’efficacité
de
ces
actions.
Cette
perspective
requiert
une
analyse
à
deux
niveaux
:
d’abord
l’évolution
des
processus
par
lesquels
l’objectif
de
financement
des
populations
doit
être
atteint
à
travers
les
formes
institutionnelles
et
organisationnelles,
ensuite
le
résultat
qui
devrait
être
la
consolidation
d’activités
performantes
et
le
déploiement
des
économies
locales.
Ce
qui
met
en
lumière
les
logiques
politiques
et
sociales
qui
sont
mobilisées,
en
plus
des
logiques
économiques
pour
insérer
et
renforcer
les
capacités
des
populations.
Le
travail
que
nous
proposons
est
donc
tiré
de
l’interprétation
des
données
de
cette
recherche
sur
la
microfinance
au
Sénégal.
Nous
jetterons
d’abord
un
éclairage
sur
l’évolution
des
objectifs
de
la
microfinance
et
ses
différentes
finalités
qui
commandent
des
modes
d’intervention
différenciés.
Ensuite,
nous
examinerons
les
réponses
que
la
microfinance
apporte
et
les
dynamiques
qu’elle
impulse
aux
différents
acteurs.
Cette
appréciation
nous
permettra
de
trouver
des
passerelles
capables
de
faciliter
la
transition
d’une
microfinance
au
service
des
pauvres
à
une
microfinance
comme
dispositif
de
développement.
DE
LA
COMPRÉHENSION
DE
LA
MICROFINANCE
Alors
que
le
microcrédit
est
perçu
d’abord
comme
un
moyen
d’octroyer
le
crédit
aux
populations
les
plus
démunies9,
la
microfinance
est
utilisée
principalement
comme
un
outil
de
développement
économique.
Les
SFD
étaient
à
l’origine
destinées
à
appuyer
le
financement
du
développement
à
la
base
dans
le
milieu
rural.
Mais
l’échec
de
nombreux
projets
des
banques
classiques
de
développement
autorisait
de
nouvelles
formules
de
microfinancement.
Celles‐ci
se
feront
par
la
mise
en
place
d’une
offre
de
crédit
plus
large
qui
intègre,
dans
son
déploiement,
les
programmes
de
lutte
contre
la
pauvreté.
Pour
appuyer
le
crédit
et
répondre
efficacement
aux
nouveaux
besoins,
des
outils
financiers
et
non
financiers
comme
l’épargne,
la
micro‐assurance,
le
transfert
d’argent
et
la
formation
seront
mobilisés.
Cette
dynamique
a
participé
à
la
mise
en
place
de
la
microfinance
dans
Économie
et
Solidarités,
volume
39,
numéro
2,
2008
103
son
acception
actuelle.
De
plus,
la
diversification
des
services
et
cibles
autorisait
une
meilleure
pénétration
géographique.
L’élément
majeur
dans
ce
changement
reste
l’attention
portée
sur
l’épargne.
Pour
certains,
cela
procède
d’une
valorisation
du
processus
de
démocratisation
des
ressources
(Thiveaud,
1997).
Pour
d’autres,
cette
démarche
répond
à
des
objectifs
de
financement
du
développement
par
des
ressources
propres
(Bartoli,
1999
;
Gélinas,
1994).
Cette
dernière
conviction
s’est
renforcée
à
la
suite
des
études
réalisées
sur
le
dynamisme
du
secteur
informel
et
l’importance
de
ses
circuits
monétaires
(Lélart,
1991
;
Hane
et
Gaye,
1994).
Mais
regardons
de
plus
près
la
microfinance.
Dans
le
langage
courant,
la
microfinance
se
confond
généralement
avec
le
microcrédit.
En
2005,
année
internationale
du
microcrédit,
le
Groupe
consultatif
pour
l’assistance
aux
pauvres
(CGAP)
définissait
ainsi
la
microfinance
:
104
Économie
et
Solidarités,
volume
39,
numéro
2,
2008
Des
modes
d’intervention
diversifiés
L’analyse
des
modes
d’intervention
renseigne
sur
les
formes
institutionnelles
que
prend
la
microfinance
au
Sénégal
et
dans
l’UEMOA13
:
projets
à
volet
crédit,
expériences
de
crédit
direct,
mutuelles
ou
coopératives
d’épargne
et
de
crédit.
Elle
met
aussi
en
exergue
les
choix
entre
la
participation
des
membres
et
l’accompagnement
des
clients.
De
façon
systématique,
on
peut
voir
trois
types
d’interventions
sur
l’espace
financier
qui
ciblent
directement
ou
indirectement
les
populations
pauvres.
Certaines
structures
sont
préfinancées
par
des
bailleurs
à
des
taux
bonifiés.
Les
expériences
de
crédit
direct
comme
le
PAME
bénéficient
de
ce
type
de
financement.
D’autres
sont
des
organisations
à
visée
sociale
qui
inscrivent
l’outil
financier
dans
leur
programme
de
développement
des
communautés.
C’est
le
cas
des
projets
à
volet
crédit.
D’autres
encore
s’appuient
sur
la
mutualisation
des
ressources
et
sur
l’action
collective
pour
financer
les
populations.
Les
mutuelles
ou
coopératives
comme
le
PAMECAS
et
l’UMECU
relèvent
de
cette
troisième
forme
d’intervention.
Les
projets
à
volet
crédit
et
les
projets
de
crédits
directs
sont
constitués
sous
forme
de
structures
non
mutualistes.
Ils
offrent
principalement
des
services
de
crédit
et
traitent
avec
des
clients,
alors
que
les
structures
mutualistes
fonctionnent
de
façon
collective
avec
des
membres
et
proposent
plusieurs
produits
financiers.
Aussi,
l’une
et
l’autre
forme
contribuent
différemment
à
redonner
du
pouvoir
aux
populations,
soit
en
permettant
à
leurs
membres
de
participer
au
processus
de
fonctionnement
et
de
définition
des
services
;
soit
en
offrant
à
leurs
clients
des
services
d’accompagnement.
L’accompagnement
se
décline
sous
différentes
formes
:
organisation
des
populations
par
des
groupements,
renforcement
de
la
confiance,
formation
et
gestion
des
compétences,
etc.
Mais
la
problématique
de
l’accompagnement
laisse
voir
une
différence
d’opinions
quant
à
son
opportunité.
Pour
l’approche
minimaliste,
les
IMF
doivent
se
limiter
à
l’offre
de
services
financiers.
En
revanche,
pour
l’approche
intégrée,
les
services
financiers
doivent
s’appuyer
sur
une
intermédiation
sociale
pour
une
bonne
performance14
(Guérin,
1995
;
Ledgerwood,
1998).
Ainsi,
si
l’on
s’accorde
sur
la
nécessité
d’une
intermédiation
sociale,
on
ne
s’entend
pas
sur
la
prise
en
charge,
l’internalisation
ou
non
de
la
formation
et
de
la
gestion
des
compétences
des
populations
au
sein
de
l’IMF15.
Par
ailleurs,
les
IMF
mutualistes
et
non
mutualistes
semblent
converger
vers
des
formes
d’intermédiation
sociale
qui
facilitent
l’accès
au
crédit
et
la
maîtrise
du
risque
de
crédit.
Le
cautionnement
mutuel16
dans
ses
multiples
formes
en
est
un
exemple.
C’est
dire
que,
quelles
que
soient
leurs
formes
institutionnelles,
toutes
les
IMF
s’appuient
sur
la
proximité
et
la
confiance.
Ces
considérations
faites,
la
distinction
qui
semble
la
plus
évidente
entre
les
institutions
de
microcrédit
et
de
microfinance
se
trouve
dans
l’offre
de
services,
à
la
fois
dans
sa
diversité
et
dans
ses
formes.
Cette
distinction
ressort
davantage
dans
le
caractère
mutualiste
qui
autorise
la
mobilisation
de
l’épargne.
Les
structures
mutualistes
reçoivent
l’épargne
locale
pour
la
redistribuer
et
elles
cherchent
à
s’autonomiser
financièrement.
En
revanche,
les
institutions
non
mutualistes
accompagnent
les
populations
sur
la
base
de
fonds
externes.
Alors
que
l’épargne
est
obligatoire
dans
le
premier
cas
de
figure,
dans
le
second
elle
est
libre
et
volontaire.
Cependant,
des
institutions
de
microcrédit
peuvent
se
muer
en
une
forme
mutualiste
pour
consolider
leurs
acquis
et
fidéliser
Économie
et
Solidarités,
volume
39,
numéro
2,
2008
105
leurs
clients17.
Finalement,
nous
retenons
le
microcrédit
comme
une
offre
de
services
financiers
uniques
ou
comme
un
produit
qui
peut
être
dans
la
gamme
offerte
par
la
microfinance,
à
l’image
de
la
micro‐assurance18.
De
l’efficacité
des
formes
institutionnelles
Cet
effort
d’éclairage
sur
le
passage
du
microcrédit
à
la
microfinance
nous
offre
des
éléments
de
compréhension
d’une
logique
de
développement,
non
plus
d’appoint
mais
d’ancrage
social,
qui
tend
vers
une
meilleure
implication
des
populations.
La
forme
institutionnelle
que
prend
la
microfinance
constitue
donc
le
véhicule
pour
mener
à
bien
le
projet
de
répondre
efficacement
aux
besoins
des
populations.
L’analyse
des
IMF
au
Sénégal
(Sine,
2008)
a
montré
que
la
mutuelle
d’épargne
et
de
crédit
comme
forme
institutionnelle
constitue
la
formule
la
plus
efficace
dans
le
financement
des
populations
pauvres,
du
fait
de
sa
capacité
de
mobilisation
de
l’épargne
et
de
sa
gestion
participative.
Mieux,
à
la
fois
pour
le
PAMECAS
et
l’UMECU,
le
fait
que
le
portefeuille
de
prêts
soit
alimenté
plus
par
l’épargne
que
par
les
emprunts
témoigne
de
leur
vitalité
et
de
leur
autonomie
opérationnelle
(Sine,
2008).
Dans
la
gestion,
le
partage
du
pouvoir
est
validé
par
une
démocratie
représentative
s’appuyant
sur
des
organes
de
gestion.
La
participation
est
différenciée
en
fonction
des
rôles
et
des
responsabilités.
Cependant,
sous
le
label
de
mutuelle
d’épargne
et
de
crédit
la
gestion
peut
prendre
plusieurs
formes.
Elle
peut
être
participative
dans
les
principes
avec
une
démarche
basée
plus
sur
l’expertise
que
sur
le
respect
des
rôles.
Ces
situations
sont
fréquentes
avec
la
constitution
des
IMF
en
réseaux.
Du
fait
de
leur
taille,
de
telles
structures
s’appuient
sur
la
planification
pour
fonctionner,
au
risque
de
voir
la
participation
des
membres
s’effriter.
En
revanche,
la
gestion
peut
aussi
se
faire
de
façon
collective.
C’est
souvent
le
cas
des
structures
autogérées
comme
l’UMECU.
Les
IMF
dévoilent
ainsi
des
fonctionnements
qui
obéissent
à
des
logiques
de
performance
différentes.
Dans
l’organisation
d’abord,
on
semble
opter
pour
une
configuration
du
travail
qui
balise
une
décentralisation
du
pouvoir.
Ce
pouvoir
hiérarchisé
met
en
évidence
deux
formes
de
leadership.
Dans
les
structures
non
mutualistes
comme
le
PAME,
le
leadership
est
exercé
par
le
directeur
ou
le
gérant.
Dans
les
structures
mutualistes,
il
est
partagé
entre
élus
et
techniciens.
Il
peut
arriver
que
les
élus
valident
plus
qu’ils
ne
décident.
Ensuite,
dans
l’offre
de
services,
les
IMF
mutualistes
proposent
une
gamme
plus
diversifiée
et
présentent
des
taux
de
pénétration
beaucoup
plus
importants19.
En
fait,
la
possibilité
de
se
constituer
ou
de
s’affilier
à
un
réseau
leur
permet
de
toucher
une
population
plus
large
et
d’accéder
à
des
ressources
supplémentaires.
En
plus
des
logiques
de
développement,
l’organisation
et
l’offre
de
services
répondent
aussi
à
une
volonté
d’accumulation
pour
les
structures
mutualistes,
tandis
que
les
non‐mutualistes
se
déploient
plus
dans
le
renforcement
des
capacités
des
populations.
Mais
les
IMF
sont‐elles
assez
efficaces
pour
impulser
un
développement
socioéconomique
?
Avant
de
tenter
une
réponse
à
cette
question,
il
nous
semble
important
de
relever
le
fait
que
la
microfinance
semble
inscrite
différemment
dans
plusieurs
perspectives
qui
s’enchaînent
et
s’entremêlent
:
insertion
économique,
lutte
contre
la
pauvreté,
développement.
106
Économie
et
Solidarités,
volume
39,
numéro
2,
2008
DE
LA
MICROFINANCE
COMME
DISPOSITIF
POUR
LE
DÉVELOPPEMENT
Aujourd’hui
encore,
après
les
ajustements
structurels,
le
Sénégal
cherche
à
construire
un
tissu
socioéconomique
efficace,
capable
de
faire
face
à
la
pauvreté20
et
d’impulser
une
dynamique
de
développement.
Au‐delà
des
objectifs
de
lutte
contre
la
pauvreté,
poser
la
microfinance
comme
dispositif
de
développement
ouvre
de
nouvelles
perspectives
d’intervention.
Comme
les
banques
de
développement,
la
microfinance
a
été
mobilisée
au
service
du
développement.
Mais,
contrairement
aux
banques,
la
nouvelle
formule
de
microfinancement
est
encore
l’objet
d’un
grand
engouement21.
Faut‐il
rattacher
la
microfinance
au
système
financier
bancaire
et
commercial
ou
faut‐il
simplement
la
juxtaposer
à
celui‐ci
pour
en
faire
un
outil
transitoire
?
Le
Sénégal
en
est
aujourd’hui
à
ce
débat.
La
place
que
la
microfinance
occupe
dans
le
dispositif
financier
mais
aussi
la
demande
encore
latente
de
la
population
en
crédit
semblent
requérir
son
insertion.
Mais
ne
faut‐il
pas
commencer
par
la
lier
de
façon
opérationnelle
aux
objectifs
de
développement
?
Pour
faire
de
la
microfinance
une
stratégie
efficace
de
financement
du
développement,
il
apparaît
important
de
comprendre
et
de
corriger
d’abord
les
différentes
contraintes
auxquelles
celle‐ci
est
confrontée.
La
compréhension
des
stratégies
et
limites
des
IMF
ouvre
ainsi
une
avenue
pour
relever
les
passerelles
possibles
entre
microfinance
et
développement.
Le
financement
des
populations
:
entre
stratégies
et
contraintes
Comme
le
financement
des
populations
sans
ou
à
faible
revenu
semble
se
décliner
comme
objectif
premier
des
IMF,
il
nous
paraît
évident
de
supposer
à
ce
niveau
l’arrimage
de
la
microfinance
au
développement.
Dans
leurs
démarches,
les
IMF
mettent
en
évidence
trois
stratégies
de
financement
des
populations.
La
première
s’adresse
aux
groupes
les
plus
vulnérables
afin
de
les
aider
à
démarrer
une
activité.
Les
IMF
interviennent
sur
cette
catégorie
de
populations
par
des
méthodologies
particulières
qui
relèvent
plus
du
microcrédit
:
petits
montants,
pas
de
garantie
préalable,
caution
solidaire,
etc.
Les
IMF
mutualistes
pèchent
souvent
dans
la
prise
en
compte
de
cette
catégorie
de
clientèle,
qui
est
impermanente
et
parfois
inefficace.
En
revanche,
on
peut
noter
un
meilleur
service
du
côté
des
expériences
de
crédit
direct.
Ici,
les
populations
ciblées
sont
souvent
organisées
et
formées
avant
de
recevoir
du
financement.
La
seconde
stratégie
de
financement
est
axée
sur
le
renforcement
des
capacités
de
production
des
populations
qui
exercent
déjà
de
petites
activités.
Dans
cette
catégorie
de
populations
actives,
la
minimalisation
des
risques
de
crédit
conditionne
les
formules
de
financement.
Aussi,
ce
second
niveau
est
limité
par
l’absence
de
ressources
longues
qui
expliquent
la
faiblesse
des
montants
prêtés.
De
plus,
sont
souvent
décriés
l’importance
donnée
à
la
garantie
ainsi
que
les
délais
courts
des
différés
de
remboursement.
La
troisième
stratégie
de
financement
vise
les
micro‐entreprises
les
plus
performantes
avec
des
formules
de
crédit
plus
professionnelles.
Dans
ce
cas‐ci,
la
mise
en
place
des
centres
financiers
pour
les
entreprises
(CEF)
rend
visibles
la
performance
des
IMF
mutualistes
dans
la
gestion
du
risque
mais
aussi
l’évolution
des
besoins
de
crédit.
Économie
et
Solidarités,
volume
39,
numéro
2,
2008
107
On
peut
remarquer,
à
travers
ces
stratégies,
une
progressivité
du
crédit22
qui
peut
être
liée
à
la
progressivité
des
activités
des
populations.
Mais
une
analyse
fine
nous
permet
de
remarquer
que
cette
dualité,
pour
être
réalisable,
s’est
appuyée
sur
une
double
intermédiation
sociale.
La
première
se
situe
dans
le
renforcement
des
capacités
entrepreneuriales
des
populations
et
se
fait
à
travers
l’amélioration
du
capital
humain
par
la
formation.
Cette
intervention
particulièrement
soutenue
par
les
partenaires
au
développement
permet
une
meilleure
efficacité
des
entreprises
populaires
et
leur
formalisation.
Cette
intermédiation
s’est
intensifiée
avec
l’implication
d’ONG
nationales
et
internationales.
Par
exemple,
à
travers
une
approche
par
filière,
des
ONG
cherchent
à
établir
des
liens
entre
les
entrepreneurs
pour
les
sortir
de
l’isolement
et
du
mimétisme23.
En
plus
d’une
dynamique
entrepreneuriale,
cet
accompagnement
peut
favoriser
un
engagement
civique24
chez
les
populations.
La
seconde
intermédiation
sociale
se
situe
dans
l’accès
au
crédit
et
s’effectue
au
moyen
du
capital
social
des
populations
(Sen,
2000).
On
peut
l’apprécier
dans
l’appartenance
à
des
réseaux
d’information,
dans
les
formes
de
solidarité
et
de
cautionnement
mutuel,
en
somme
à
travers
les
liens
sociaux.
Mais,
au‐delà
de
la
perception
du
capital
social
comme
moyen
permettant
d’accéder
au
crédit
(Bourdieu25,
1986),
sa
mobilisation
laisse
voir
un
processus
de
démocratisation
des
ressources
économiques.
On
se
rend
donc
compte
qu’en
dehors
de
l’accès
au
crédit,
la
mobilisation
autour
de
la
microfinance
peut
contribuer
à
la
définition
et
à
la
valorisation
d’un
capital
social.
Au‐delà
de
cette
dynamique
sociale,
le
capital
civique
qui
se
met
en
place
prend
en
charge
plus
efficacement
les
demandes
latentes
des
acteurs
des
IMF.
Aux
insatisfactions
liées
à
l’offre
de
services
(griefs
contre
les
garanties
et
les
montants
accordés),
vient
s’ajouter
un
service
d’accompagnement
qui
se
fait
encore
au
gré
et
à
l’aune
des
ONG.
Aussi,
malgré
l’accroissement
du
taux
de
pénétration
et
l’organisation
en
réseaux,
il
demeure
des
zones
inappropriées
et
des
activités
à
risques.
En
somme,
les
IMF
doivent
encore
aujourd’hui
relever
un
triple
défi.
Le
premier,
sur
le
plan
organisationnel,
consiste
pour
les
IMF
à
s’inscrire
dans
un
cadre
juridique
qui
sécurise
davantage
leurs
opérations.
La
mise
en
place
d’un
cadre
de
concertation
ainsi
que
celle
d’une
centrale
de
risque
constitue
une
première
réponse
apportée
par
les
acteurs.
À
ce
défi
s’ajoute
le
débat
institutionnel
qui
penche
pour
son
intégration
dans
le
secteur
financier,
tout
en
maintenant
l’accessibilité
et
l’adaptabilité
de
ses
produits.
Dans
la
même
veine,
la
troisième
difficulté
est
opérationnelle
et
renvoie
à
la
poursuite
d’objectifs
de
viabilité
financière,
tout
en
développant
la
portée
sociale
de
ses
services.
On
peut
finalement
voir
que
l’insertion
socioéconomique
des
populations
défavorisées
comme
point
de
convergence
entre
la
microfinance
et
le
développement
semble
avoir
changé
de
contenu.
La
microfinance
a
décodé
d’autres
besoins
et
le
développement
s’entend
autrement.
L’un
et
l’autre
doivent
s’appuyer
sur
le
social.
De
la
validation
du
social
comme
passerelle
Il
apparaît
que
le
financement
des
populations
pauvres
fait
converger
des
choix
politiques,
économiques
et
sociaux.
La
microfinance
n’est
donc
pas
seulement
un
outil
financier,
elle
est
aussi
une
démarche
politique
et
doit
faire
face
à
différents
enjeux.
Le
premier
enjeu
est
politique
et
soulève
deux
débats
:
celui
de
sa
place
dans
le
système
financier
et
celui
de
la
participation
108
Économie
et
Solidarités,
volume
39,
numéro
2,
2008
responsable
des
populations.
En
premier
lieu,
il
est
vrai
que
considérer
la
microfinance
comme
outil
de
développement
demande
qu’on
l’intègre
au
secteur
financier
formel
et
commercial
au
lieu
d’en
faire
un
segment
non
articulé
du
marché.
Mais
cette
problématique
commande
une
approche
globale
et
nécessite
une
démarche
concertée.
Elle
requiert
une
politique
et
une
stratégie
nationale
reflétant
la
commune
vision
des
acteurs
et
partenaires.
Les
conclusions
de
la
Lettre
de
politique
sectorielle
au
Sénégal
vont
dans
ce
sens
et
demandent
que
les
services
financiers
aux
populations
pauvres
intègrent
sur
une
base
non
subventionnée
et
permanente
le
secteur
financier
formel
(MPMEEFMF26,
2004).
D’abord,
on
peut
remarquer
qu’après
l’approche
projet
et
l’approche
institutionnelle
de
la
microfinance,
on
se
focalise
aujourd’hui
sur
une
approche
sectorielle.
Mais
le
débat
sur
le
développement
institutionnel
n’est
pas
achevé.
Mieux,
l’approche
sectorielle
le
pose
autrement.
Il
semble
nécessaire,
avant
toute
articulation,
que
la
microfinance
s’encadre
de
critères
spéficiques
et
explicites
de
performance
qui
prennent
en
considération
les
pratiques
populaires27et
que
les
acteurs
s’accordent
sur
les
bases
d’une
légitimité
politique
interne.
Cela
pourrait
faciliter
un
arrangement
institutionnel
entre
le
financement
des
besoins
de
crédit
des
populations
pauvres
par
les
IMF
et
le
financement
de
l’accumulation
par
des
structures
commerciales.
Il
ne
suffira
plus,
pour
ces
dernières,
de
mettre
en
place
des
formules
de
microfinancement
pour
exploiter
le
marché,
encore
moins
pour
les
IMF
de
bénéficier
de
prêts
commerciaux
dont
les
charges
sont
répercutées
sur
les
populations.
Ensuite,
la
microfinance
serait‐elle
capable
de
rejoindre
efficacement
les
populations
les
plus
pauvres
sans
subventions
?
En
second
lieu,
nous
l’avons
dit,
l’acquisition
du
pouvoir
par
les
populations
constitue
un
des
défis
du
développement.
On
peut
apprécier
cette
volonté
au
Sénégal28.
Que
cela
soit
à
un
niveau
macro,
à
travers
le
document
de
réduction
stratégique
de
la
pauvreté
(DRSP),
ou
micro,
avec
les
institutions
mutualistes,
la
participation
des
populations
constitue
un
moyen
d’appropriation
et,
partant,
de
pouvoir.
Si
l’on
s’arrête
sur
les
IMF,
des
changements
de
perspectives
peuvent
être
appréciés
dans
leurs
rapports
avec
les
populations,
qui
témoignent
d’un
renforcement
des
capacités.
La
microfinance
a
contribué
à
l’expérimentation
d’au
moins
trois
processus
:
d’une
logique
d’aide
avec
des
bénéficiaires,
on
est
passé
à
un
processus
de
partenariat
et
de
participation
avec
des
acteurs.
Les
programmes
d’appui
au
développement
institutionnel
des
IMF
et
les
dispositifs
d’appui
aux
entrepreneurs
ont
participé
à
l’émergence
d’un
tissu
social
intermédiaire
dont
les
acteurs
s’orientent
vers
des
logiques
sociales
de
réseautage
et
économiques
de
viabilité
des
institutions.
Cette
dynamique
augure
des
rapports
nouveaux
avec
les
partenaires
au
développement
et
permet
l’expérimentation
de
services
novateurs.
Mais,
au‐delà
de
l’offre
de
service,
la
participation
des
acteurs
locaux
s’avère
nécessaire
dans
le
débat
institutionnel
des
IMF
du
fait
de
leur
double
implication
(acteur
et
bénéficiaire).
Toutefois,
ce
débat
implique
d’abord
un
projet
social.
Le
second
enjeu
est
ainsi
social
et
s’articule
autour
de
la
problématique
du
maintien
ou
non
de
l’objectif
de
réduction
de
la
pauvreté
par
la
microfinance.
Celle‐ci
contribue
à
élargir
la
portée
et
à
diversifier
les
services
du
système
financier.
Cependant,
la
dimension
économique
de
son
action
entraîne
plus
de
changements
de
perspectives
au
détriment
de
la
dimension
sociale.
Par
rapport
à
cette
dynamique,
on
est
tenté
de
se
demander
s’il
est
pertinent
d’allier
objectif
de
lutte
contre
la
pauvreté
et
objectif
de
développement.
L’un
veut‐il
dire
l’autre
?
Suivant
le
langage
des
Économie
et
Solidarités,
volume
39,
numéro
2,
2008
109
intervenants,
il
semblerait
que
oui.
Mais,
dans
la
pratique,
les
actions
de
lutte
contre
la
pauvreté
n’ont
ni
la
même
ampleur,
ni
le
même
contenu
que
les
actions
de
développement.
Les
services
offerts
dans
le
cadre
de
la
lutte
contre
la
pauvreté
par
les
IMF
maintiennent
souvent
les
populations
démunies
dans
une
situation
de
survie
ou
de
dépendance.
Avec
leur
développement
et
les
exigences
qui
s’y
rattachent,
les
IMF
peinent
ainsi
à
sortir
les
plus
pauvres
de
leur
situation.
Une
restructuration
(reingeneering)29
et
des
formes
d’intervention
plus
directes
cherchent
cependant
à
atteindre
les
plus
pauvres.
Figure
1
Exemple
de
restructuration
du
réseau
du
PAMECAS
Source
:
Sine
(2008).
Par
cette
démarche,
les
IMF
s’engagent
dans
une
double
implication
de
réduction
de
la
pauvreté
et
de
développement
en
offrant
aux
populations
plus
de
services
et
de
ressources.
Elles
ont
timidement
recours
à
un
maillage
des
dispositifs
économiques
et
sociaux
pour
la
maîtrise
du
risque
de
crédit.
Pourtant,
cette
démarche
pourrait
se
renforcer
avec
l’élaboration
de
critères
de
rentabilité
sociale.
La
difficulté
d’intégrer
les
plus
pauvres
ne
peut
être
levée
sans
une
validation
des
pratiques
sociales,
à
travers
une
convention,
un
compromis
autour
d’une
grille
de
lecture
commune
des
pratiques
populaires.
Pour
systématiser
la
microfinance
dans
la
dynamique
du
développement,
il
semble
donc
pertinent
de
s’inscrire
dans
un
processus
de
relecture
et
de
consolidation
des
initiatives
populaires
performantes.
Autrement,
les
IMF
prennent
plus
facilement
le
virage
économique
et
tâtonnent
dans
leurs
objectifs
sociaux.
110
Économie
et
Solidarités,
volume
39,
numéro
2,
2008
En
définitive,
la
microfinance
au
Sénégal
constitue
un
excellent
révélateur
de
l’imbrication
entre
l’économique,
le
social
et
le
politique.
La
dynamique
qu’elle
impulse
peut
créer
les
conditions
d’accès
durable
des
populations
au
capital
social
et
financier.
Elle
est
de
ce
fait
une
ressource
incitative
au
développement,
un
moyen
d’action.
Il
demeure
donc
de
la
responsabilité
de
l’État
de
circonscrire
des
politiques
de
développement
qui
lieraient
les
différents
acteurs
dans
une
perspective
plus
sociale
pour
un
meilleur
rendement.
Articuler
la
microfinance
aux
politiques
de
développement
devient
dès
lors
une
nécessité.
Son
introduction
dans
le
DSRP
pourrait
être
centrée
principalement
sur
deux
axes.
Le
premier
se
situe
sur
le
plan
du
renforcement
des
capacités
des
acteurs
locaux30
au
moyen
d’une
approche
intégrée
pour
orienter
efficacement
l’intervention
:
structuration
de
la
profession,
meilleure
évaluation
des
besoins
en
formation
et
renforcement
institutionnel.
Dans
la
mouvance
de
l’assainissement
du
secteur,
les
nombreuses
lignes
de
crédit
pourraient
être
redirigées
vers
les
IMF
sans
affaiblir
leur
autonomie
opérationnelle.
Aussi,
l’État
sénégalais
pourrait
s’engager
davantage
dans
la
subvention
des
programmes
destinés
aux
plus
pauvres
et
la
prise
en
charge
des
services
d’accompagnement.
Le
second
axe
se
situe
dans
une
perspective
d’arrimage
des
activités
populaires
au
développement
local
au
moyen
de
ce
dispositif
financier.
Cela
suppose
d’abord
une
démarche
d’orientation
des
pratiques
performantes
vers
une
politique
de
développement
local.
Cette
décision
interpelle
au
premier
chef
les
IMF
dans
leur
autonomie
opérationnelle31.
Elle
demande
ensuite
qu’on
rende
compatibles
rentabilité
sociale
et
efficacité
économique.
Ce
second
niveau
en
appelle
à
une
concertation
de
l’État,
des
acteurs
ainsi
que
des
chercheurs
pour
l’élaboration
de
nouvelles
approches
d’évaluation
du
risque,
de
gestion
des
coûts
transactionnels
et
de
rentabilité.
La
réflexion,
l’échange
d’expériences,
le
transfert
de
connaissances
mais
surtout
la
recherche
pourraient
être
mis
à
contribution.
CONCLUSION
La
contribution
de
la
microfinance
au
développement
du
Sénégal
peut
être
appréciée
doublement,
par
les
services
qu’elles
proposent
et
par
la
dynamique
qu’elle
impulse.
Elle
passe
par
différents
mécanismes
allant
de
l’offre
de
services
financiers
souples
à
un
accompagnement
pertinent
et
au
renforcement
du
capital
social.
L’offre
de
services
financiers
se
fait
par
un
maillage
de
ressources
financières
et
non
financières.
Les
membres
participent
à
la
mobilisation
des
ressources
financières
par
l’épargne
et
par
les
garanties.
Quant
aux
ressources
non
financières,
elles
s’obtiennent
au
moyen
du
capital
social
des
acteurs
et
de
l’intermédiation
d’ONG.
Le
fonctionnement
des
IMF
s’appuie
ainsi
sur
des
combinaisons
multiples,
parfois
diffuses,
qui
renforcent
les
composantes
sociales
et
politiques
de
l’économie.
Malheureusement,
le
passage
de
la
lutte
contre
la
pauvreté
au
développement32
semble
être
ralenti
par
les
hésitations
de
la
microfinance
à
puiser
dans
les
ressources
sociales
locales.
De
façon
générale,
l’incapacité
de
mesurer
les
investissements
sociaux
des
populations
(Putman,
2001)
et
le
fait
de
se
focaliser
davantage
sur
l’économique
amènent
les
pouvoirs
politiques
à
élaborer
des
stratégies
de
développement
non
pertinentes
socialement.
Dans
le
cas
précis
de
la
microfinance,
d’une
part,
l’État
semble
se
satisfaire
de
l’accessibilité
géographique
pour
valider
le
social,
tout
en
donnant
peu
de
crédit
à
la
souplesse
des
procédures
et
à
une
accessibilité
réelle
des
populations
aux
produits.
D’autre
part,
la
présence
de
formules
de
Économie
et
Solidarités,
volume
39,
numéro
2,
2008
111
microcrédit
ainsi
que
des
interventions
sociales
ponctuelles
suffisent
pour
conforter
les
IMF
dans
leur
volonté
de
faire
du
social.
Aussi,
il
y
a
une
démarcation
franche
à
faire
entre
microfinance
et
activité
de
microcrédit.
Le
choix
de
regrouper
les
deux
services
dans
une
même
institution
ne
facilite
pas
une
bonne
appréciation
des
performances
de
celle‐ci.
Les
critères
s’emboîtent
et
peuvent
s’occulter
mutuellement
lorsqu’ils
sont
appréciés
au
moyen
d’une
seule
et
même
grille.
En
définitive,
il
nous
semble
que,
pour
une
meilleure
efficacité
au
service
du
développement,
la
microfinance
a
besoin
d’une
évaluation
plus
sociale
et
d’un
accompagnement
permanent
afin
de
toucher
une
plus
grande
partie
de
la
population.
Autrement
dit,
il
est
nécessaire
de
systématiser
les
services
non
financiers.
Notes
1
Le
PAMECAS
constitue
la
seconde
expérience
de
mutuelles
d’épargne
et
de
crédit
transposée
au
Sénégal.
Ce
programme,
bien
que
moins
important
que
le
Crédit
mutuel
Sénégal
(CMS),
tant
du
point
de
vue
des
ressources
que
des
membres
(116
995
contre
64
432
au
PAMECAS
en
2002),
nous
intéresse
pour
sa
politique
de
proximité.
Il
est
plus
récent
que
le
CMS
et
affiche
un
plus
grand
dynamisme.
Le
choix
du
PAMECAS
vient
aussi
du
fait
que
l’ancienneté
du
CMS
peut
constituer
un
biais
dans
la
comparaison.
2
L’UMECU
n’est
pas
la
réplique
la
plus
importante
par
un
groupe
de
nationaux,
mais
elle
semble
la
plus
dynamique,
du
moins
pour
sa
politique
de
proximité.
La
structure
financière
FENAGIE‐PECHE
constitue
la
première
mutuelle.
Elle
est
cependant
limitée
dans
l’espace
national.
La
particularité
de
l’UMECU
/
UNACOIS
réside
dans
le
fait
qu’elle
est
à
l’origine
d’un
nationalisme
porté
par
des
hommes
et
des
femmes
dont
les
activités
très
diversifiées
ont
émergé
du
secteur
informel.
Elle
constitue
une
expérience
récente,
mais
au
dynamisme
certain.
3
Dans
le
cadre
de
son
programme
de
création
d’activités
génératrices
de
revenus,
l’AGETIP
a
bénéficié
de
fonds
destinés
à
organiser
les
populations
et
à
les
financer.
Le
Programme
d’appui
pour
la
microfinance
(PAME
/
AGETIP)
est
né
en
1989
et
s’est
largement
développé
depuis.
Il
existe
plusieurs
autres
systèmes
de
ce
genre.
Cependant,
l’AGETIP
a
mis
en
œuvre
une
politique
de
proximité
dans
les
quartiers
pauvres
et
sa
pérennité
semble
témoigner
de
ses
performances.
4
Ces
activités
inscrites
dans
le
tertiaire
sont
appréhendées
de
plusieurs
façons.
Elles
relèveraient
d’une
économie
informelle,
du
fait
qu’elles
ne
répondent
pas
aux
normes
et
à
la
réglementation
en
vigueur.
En
revanche,
elles
sont
dites
populaires
du
fait
de
l’importance
du
substrat
culturel
et
des
logiques
sociales
qui
les
sous‐tendent.
Cependant,
l’une
et
l’autre
approche
ne
remettent
pas
en
cause
la
pertinence
de
ces
activités.
5
L’espace
public
est
pris
dans
le
sens
de
MÉDA
(1995,
p.
89)
(et
non
dans
celui
de
HABERMAS
pour
qui
cet
espace
est
seulement
un
lieu
politique).
Les
espaces
publics
seraient
des
«
…
lieux
où
peuvent
s’exercer
le
choix
et
la
démocratie,
sans
doute
au
niveau
le
plus
local
et
donc
de
redistribuer
non
seulement
le
travail
(et
les
biens
qui
lui
sont
attachés)
mais
aussi
l’activité
politique
».
6
La
remise
en
question
de
la
logique
de
développement
étatisé
à
la
suite
des
échecs
de
l’État
interventionniste
a
favorisé
l’émergence
d’un
nouveau
type
de
développement
par
le
bas
qui
consiste
à
promouvoir
les
initiatives
privées
comme
levier
de
développement.
7
L’analyse
par
cas
est
particulièrement
féconde
pour
appréhender
les
IMF
dans
toutes
leurs
dimensions
et
pour
en
restituer
toute
la
richesse.
Elle
nous
permet
le
recours
à
une
multiplicité
de
sources
d’information,
à
des
entrevues
non
directives
et
non
limitatives,
l’usage
d’informateurs
clés,
l’observation
participante,
l’utilisation
d’une
grille
de
collecte
de
données,
mais
aussi
un
suivi
des
évolutions
par
le
retour
fréquent
sur
le
«
terrain
».
8
La
recherche
documentaire
s’est
orientée
vers
plusieurs
sources
de
données
:
banques
de
données
de
la
direction
des
statistiques
(ESAM,
ESP,
EPPS,
etc.),
recension
d’ouvrages
scientifiques,
documents
officiels
(la
cellule
AT/CPEC,
la
BCEAO
et
la
Direction
de
la
microfinance),
bulletins
informatifs
sur
les
IMF,
statuts
et
règlements
intérieurs
des
IMF,
manuels
de
procédures
comptables,
politiques
de
crédits,
procès‐verbaux
de
réunions,
données
financières
compilées
pour
chaque
IMF,
etc.
9
Le
crédit
a
longtemps
été
considéré
comme
le
principal
handicap
des
populations
des
pays
sous‐développés,
et
cette
position
a
longtemps
été
celle
des
organismes
internationaux,
comme
la
Banque
mondiale.
112
Économie
et
Solidarités,
volume
39,
numéro
2,
2008
10
Déclaration
de
Dakar,
conférence
sur
l’inclusion
financière
PNUD/FENU,
5
et
6
juin
2005,
dans
le
cadre
des
activités
de
l’année
internationale
de
la
microfinance.
11
Selon
la
Direction
de
la
microfinance,
«
la
microfinance
fait
référence
à
l’offre
de
services
financiers
aux
populations
pauvres
et
à
faibles
revenus,
qui
ont
peu
ou
n’ont
pas
accès
aux
services
financiers
bancaires,
dans
le
but
de
satisfaire
les
besoins
de
leur
ménage
ou
de
leurs
activités
économiques
et
professionnelles.
Les
services
financiers
dont
il
s’agit
ici
sont
principalement
de
deux
types,
épargne
et
crédit,
auxquels
s’ajoutent
maintenant
les
assurances
et
les
services
de
transfert
»
(MPMEEFMF,
2004,
p.
5).
12
Cette
approche
est
aussi
celle
des
tenants
des
finances
solidaires.
Dans
les
cas
où
la
microfinance
est
présente
dans
les
pays
du
Nord,
on
parle
plus
de
finance
solidaire.
Mais
alors
que
la
microfinance
repose
sur
le
lien
social,
et
s’en
sert,
la
finance
solidaire
tend
à
reconstruire
celui‐ci.
13
Cette
typologie
des
IMF
est
faite
par
l’UEMOA,
qui
organise
et
contrôle
les
institutions
de
microfinance
dans
la
sous‐
région
ouest‐africaine.
14
L’intermédiation
sociale,
dans
ce
cas
précis,
est
un
processus
«
[…]
dans
lequel
les
investissements
sont
faits
dans
le
développement
en
ressources
en
capital
humain
et
institutionnel,
dans
le
but
d’améliorer
l’autonomie
des
groupes
marginaux,
en
les
préparant
à
s’engager
dans
l’intermédiation
financière
formelle
»
(Buss,
1999,
p.
12).
15
Certaines
structures
externalisent
l’intermédiation
et
la
délèguent
aux
structures
d’appui.
Des
services
comme
la
formation
se
situent
plus
en
dehors
des
structures
financières
du
fait,
pour
certains,
de
la
difficulté
de
rentabiliser
à
terme
les
activités
éducatives.
16
Il
faut
remarquer
que
le
cautionnement
mutuel
se
déploie
sous
plusieurs
formes,
caution
solidaire,
garantie
par
procuration,
etc.
17
C’est
le
cas
de
projets
de
crédit
direct
qui
se
transforment
en
structures
mutualistes
à
la
fin
de
leur
programme
pour
fidéliser
leur
capital
social
et
continuer
à
répondre
à
la
demande
de
crédit.
18
La
micro‐assurance
est
elle
aussi
un
service
qui
s’offre
de
deux
manières.
Elle
peut
se
présenter
sous
forme
de
mutuelle
de
santé
ou
sous
forme
d’assurance
santé.
Dans
ce
dernier
cas,
elle
peut
être
liée
à
l’institution
de
microfinance
et
devient
un
produit
parmi
d’autres.
19
D’après
les
analyses
de
la
Direction
de
la
microfinance
en
2004,
les
trois
IMF
qui
se
sont
distinguées
par
leurs
performances
en
termes
de
sociétariat
et
d’encours
de
crédit
et
d’épargne
sont
des
institutions
mutualistes
:
le
CMS,
le
PAMECAS
et
l’UMECU.
20
Voir
les
documents
de
lutte
contre
la
pauvreté
(DRSP
I
et
II)
ainsi
que
les
nombreuses
études
sur
la
pauvreté
(FALL
1997
;
FALL
et
FAYE,
2002
;
DAFFÉ,
2005
et
LY,
2002).
21
De
300
IMF
en
1999,
le
nombre
a
très
vite
évolué,
doublant
en
trois
ans
(624
en
2002)
pour
atteindre
700
en
2003
et
passer
à
728
en
mai
2004
(Cellule
d’assistance
technique
aux
caisses
populaires).
22
On
serait
aussi
tenté
de
la
lier
à
la
qualité
de
la
gouvernance
ou
à
la
capacité
financière
de
l’institution.
Le
développement
de
l’offre
de
microfinancement
n’est
pas
forcement
proportionnel
au
développement
de
la
demande
dans
des
pays
sous‐développés
comme
le
Sénégal.
Cependant,
l’exemple
du
modèle
Boal‐baol
dans
ce
pays
permet
de
voir
qu’il
n’y
a
pas
de
relation
proportionnelle
entre
le
degré
de
pauvreté
et
la
capacité
d’entreprise.
23
C’est
ce
travail
de
rapprochement,
d’animation
et
de
cautionnement
que
réalise
le
projet
d’appui
aux
petites
entreprises
du
Sénégal
(PAPES),
à
l’image
des
groupements
d’affaires
ou
des
groupes
de
cautionnement.
24
On
voit
de
plus
en
plus
cette
dynamique
civique
avec
la
mise
sur
pied
de
sociétés
de
cautionnement
par
des
entrepreneurs
qui
se
regroupent
et
qui
vont
se
défendre
eux‐mêmes.
25
Pour
BOURDIEU
(1986),
le
capital
social
est
une
ressource
employée
par
les
individus
pour
appuyer
leurs
stratégies,
pour
maintenir
ou
améliorer
leur
position
dans
la
hiérarchie
sociale.
26
Ministère
des
Petites
et
Moyennes
Entreprises,
de
l’Entreprenariat
féminin
et
de
la
Microfinance
(MPMEEFMF)
du
Sénégal.
27
Malgré
le
besoin
de
crédibilité
auprès
des
partenaires,
l’adoption
de
normes
devrait
découler
de
procédures
réglementaires
spécifiques
capables
de
prendre
en
compte
la
conjoncture
sociale
et
de
créer
un
environnement
favorable
à
l’initiative
privée
au
Sénégal.
28
Le
DRSP
a
associé,
dans
le
cadre
d’un
processus
consultatif,
la
société
civile
à
la
définition
et
au
suivi
des
politiques,
avec
un
objectif
de
renforcement
du
débat
démocratique,
donc
de
légitimité
et
d’efficacité
des
politiques.
La
constitution
d’un
tissu
intermédiaire
entre
la
base
et
les
pouvoirs
publics
expérimente
ainsi
un
nouveau
partenariat
et
renforce
les
responsabilités
des
populations
comme
acteurs
et
comme
interlocuteurs.
29
L’analyse
de
la
configuration
des
réseaux
comme
le
PAMECAS
ou
l’UMECU
permet
d’apprécier
cette
volonté
de
toucher
les
plus
pauvres
tout
en
étant
capable
d’accompagner
les
plus
performants.
Économie
et
Solidarités,
volume
39,
numéro
2,
2008
113
30
Cette
démarche
concerne
le
cadre
légal
et
réglementaire,
les
mécanismes
de
financement
et
les
services
d’appui
au
secteur.
31
Les
IMF
n’ont
pas
souvent
cette
autonomie
pour
financer
certaines
activités.
Souvent
ce
sont
les
bailleurs
de
fonds
ou
les
responsables
qui
ne
sont
pas
sur
le
terrain
qui
déterminent
les
activités
ou
les
zones
à
financer.
32
Ce
constat
peut
être
tempéré
par
la
relative
jeunesse
des
IMF
au
Sénégal,
dont
les
plus
performantes
se
situent
presque
toutes
dans
une
phase
de
consolidation.
Aussi,
la
démarche
sous‐régionale
dans
laquelle
le
Sénégal
s’inscrit
l’empêche
d’être
proactif.
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