Politique berbère en Algérie et Maroc
Politique berbère en Algérie et Maroc
politique berbère”
Salem Chaker
BERBERITE/AMAZIGHITE (ALGERIE/MAROC) :
LA « NOUVELLE POLITIQUE BERBERE ».
Salem CHAKER
Résumé
En Afrique du Nord, le statut juridique du berbère a profondément évolué depuis 2002 : cette
langue jusque-là occultée et/ou ouvertement combattue est devenue « Langue nationale » en 2002 dans
la constitution algérienne et « Langue officielle » en 2011 au Maroc.
Au-delà de l’évaluation de l’impact concret sur le terrain de ces changements de statut – qui
restent avant tout symboliques et ne remettent pas en cause la situation objective de langue dominée,
voire menacée du berbère –, on constate une convergence très marquée dans l’approche et la gestion
de la langue berbère par les états concernés. Convergence que l’on caractérisera comme une gestion
patrimoniale et nationale ; au Maroc comme en Algérie, il y a volonté explicite (et même
constitutionnelle) de limiter la prise en charge au cadre strictement national, excluant toute prise en
considération de la dimension nord-africaine/transnationale de la langue et de la culture berbères. On
rappellera qu’il ne s’agit pas uniquement, dans les deux pays, d’un positionnement idéologique, mais
bien d’une approche juridique et opérationnelle.
1
L’AFRIQUE DU NORD INDEPENDANTE : UNE POLITIQUE LINGUISTIQUE, L’ARABISATION
La politique linguistique mise en œuvre par les États indépendants a donc été celle de
la généralisation de la langue arabe dans tous les aspects de la vie institutionnelle et publique :
Éducation, Information, Culture, Justice, sphères administrative et politique, espaces
publics2… L’autre versant de cette politique étant, par voie de conséquence, l’exclusion totale
de toutes ces sphères de la langue berbère. Le blocage était tel qu’aucun texte officiel
1
Sur ce plan il est bon de rappeler qu’en Afrique du Nord, contrairement au Moyen-Orient, il n’y a pas lieu de
distinguer radicalement entre « arabisme » et « islamisme » : aux plans historique, humain et idéologique, les
deux courants sont en interconnexion étroites depuis l’origine, même si politiquement ils ont pu s’affronter.
Cette spécificité « maghrébine » est évidemment induite par l’absence de minorités religieuses non musulmanes
significatives en Afrique du Nord ; mais aussi par la politique tendanciellement assimilationniste de la
colonisation française.
2
La loi algérienne 05-91 16 janvier 1991 sur « la généralisation de la langue arabe », remise en application le 5
juillet 1998, est sans doute l’expression la plus aboutie et la plus explicite de cet objectif stratégique.
2
algérien, marocain ou autre, des indépendances jusqu’au milieu des années 1980, ne comporte
le mot "berbère" (ou son substitut néologique "amazigh" qui s’est répandu à partir des années
1980).
Au mieux, les approches les plus libérales et les plus éclairées, comme celles de
Ahmed Taleb-Ibrahimi ou Mostefa Lacheraf en Algérie, reconnaissaient un intérêt historique
et/ou muséographique (« préservation des arts et traditions populaires »), ou touristique –
particulièrement au Maroc – à la dimension berbère. Ainsi, Ahmed Taleb-Ibrahimi, plusieurs
fois ministre, que l’on peut considérer comme l’un des principaux intellectuels du FLN
algérien, confirme3 en 1981, après le « Printemps berbère » de Kabylie, une position qu’il
avait développée dès les années 1960 :
« [...] Il faut également que dans quelques unes de nos universités, il y ait des centres d'études
berbères et que l'on encourage l'étude, par quelques Algériens, de langues comme le grec, le latin, le
persan ou le turc.[...] ».
3
Selon le témoignage que je tiens directement de Mouloud Mammeri, c’est Ahmed Taleb-Ibrahimi alors
ministre des Affaires étrangères du nouveau gouvernement issu du coup d’État de Houari Boumediene, qui, à la
rentrée universitaire 1965, lui a transmis l’autorisation gouvernementale d’ouvrir un cours de berbère à la
Faculté des Lettres d’Alger ; cours facultatif, non diplômant, qui disparaîtra en 1973.
3
absolu du terme traditionnel « Berbère/berbère » (en arabe et en français) au profit des
néologismes Amazigh/Imazighen (Berbère/Berbères) et, pour la langue, tamazight (Algérie) et
amazighe (Maroc). On ne reviendra pas sur les aspects socio-historiques et étymologiques de
cette dénomination Amazigh/tamazight, qui sont bien documentés dans les notices pertinentes
de l’Encyclopédie berbère (Chaker, « Amazigh », EB IV, 1987 et Modéran, « Mazices », EB
XXXI, 2010).
On relèvera la convergence, a priori paradoxale, entre la militance berbère et les
institutions étatiques algériennes et marocaines. En français et en arabe, ce néologisme a été
initié par les milieux militants berbères kabyles (Benbrahim 1983 ; Benbrahim & N. Mécheri-
Saada 1981 ; Chaker 1989/98, chap. 2) dans les années 1940, diffusé en Kabylie puis
progressivement réapproprié par toute la militance berbère à partir des années 1970. Le
discours officiel algérien (dès le début des années 1980), puis marocain, l’a repris à son
compte et finalement institutionnalisé. En fait, on peut dire qu’à partir de 1985/90, « le
Berbère/berbère » a été nationalisé et rendu sinon immédiatement acceptable, du moins
dicible, en devenant Amazigh/tamazight.
Pour les militants berbères, le terme « Berbère », en raison de son sens étymologique
(Berbères < latin Barbari = Barbares), était perçu comme péjoratif et dévalorisant et donc
illégitime. Pour les voix officielles, historiquement liées à l’idéologie nationaliste
anticoloniale, il évoquait immédiatement la « politique berbère de la France » et ses tentatives
(ou tentations) de diviser les nations algérienne et marocaine en opposant « Berbères » et
« Arabes ». Illégitimité croisée donc du « Berbère/berbère », qui a été dépassée par le recours
au néologisme Amazigh-Imazighen / tamazight-amazighe. On notera incidemment combien
l’univers idéologique et discursif de l’Afrique du Nord reste déterminé par l’horizon de la
période coloniale française puisque, après tout, on aurait pu considérer que le terme
« Berbère/al-Barbar » avait été légitimé par plus d’un millénaire d’usage historiographique
arabe, notamment par l’icône Ibn Khaldoûn (pour une analyse plus détaillée de ce
changement de nom4, voir Chaker 2014).
Un second trait commun aux deux pays est l’affirmation du statut de « patrimoine
national commun à tous les citoyens » de la langue berbère : au Maroc, le berbère est reconnu
« en tant que patrimoine commun à tous les Marocains sans exception » (constitution de
2011, art. 5) ; en Algérie, « il est la langue de tous les Algériens »5.
On retrouve là, dans des termes quasiment identiques, la position de la République
française vis-à-vis de ses langues régionales, explicitée notamment par les experts du
Gouvernement français en 1999 à l’occasion du débat autour de la ratification avortée de la
Charte européenne des langues régionales ou minoritaires (Chaker 1998 et 2003). Approches
juridiques convergentes qui renvoient à un socle idéologique commun : l’affirmation de
l’unité et de l’indivisibilité de la Nation et le refus de reconnaître des composantes
ethnolinguistiques en son sein. De même que la constitution française et la jurisprudence
constante du conseil constitutionnel français ne reconnaissent pas d’entités bretonne, basque,
corse…, les États algérien et marocain n’admettent pas l’existence d’entités berbérophones
4
Pour ma part, je considère que ce changement de nom est hautement significatif d’une gestion politique et
d’une convergence idéologique réelle entre l’État et la militance berbère (cf. Chaker 2014).
5
Dans les négociations et les déclarations officielles (Premier ministre et Président de l’État) préalables au
décret présidentiel 95-147 du 25 mai 1995 portant création du HCA ; voir à ce sujet l’analyse de Chaker dans
Chaker & A. Bounfour 1996, p. 21-29, ou celle de Abrous 1995 ; mais aussi à l’occasion de la modification
constitutionnelle de 2002 : le Président Bouteflika déclarait le 13 octobre 2002 à Tiaret : « Ce patrimoine est la
propriété indivisible de tous les Algériens… ».
4
auxquelles pourraient être reconnus des droits linguistiques spécifiques, sur la base des
instruments juridiques internationaux existants : il n’y a que des citoyens algériens ou
marocains et les patrimoines linguistiques et culturels de la Nation sont la « propriété indivise
de tous ».
Derrière cette approche « nationale – unitaire » se profile évidemment le « spectre de
la sécession berbère », enraciné dans l’univers idéologico-politique de l’Afrique du Nord
depuis les années 1930, avec le « Dahir berbère » au Maroc, la « politique kabyle/berbère de
la France » et les différentes crises berbéristes au sein du mouvement national en Algérie.
Reconnaître une spécificité linguistique à certaines régions (ou à des groupes de populations)
mène immanquablement à inscrire des droits particuliers, territorialisés ou individuels, et donc
à ancrer dans le droit une distinction « Berbérophones » / « Arabophones » et à renoncer à la
thèse de l’unité linguistique et culturelle de la Nation. L’enjeu est de taille et ses implications
politico-juridiques éventuelles considérables car sur cette voie, en ouvre ipso facto la
possibilité d’une référence au « droit des peuples » et à l’autodétermination. La Catalogne,
pour prendre ce cas voisin, a engagé un processus de référendum d’autodétermination en vue
de son indépendance.
Un autre paramètre commun aux deux pays peut aisément être mis en évidence. Dans
la constitution algérienne comme dans celle du Maroc, le berbère apparaît en position
nettement subalterne (Algérie) ou secondaire (Maroc) :
− En Algérie, le berbère n’est que « langue nationale », alors que l’arabe reste
« langue nationale et officielle ». Le distinguo est d’autant plus net que si la notion de langue
officielle est en principe claire – il s’agit de la langue de l’État et de ses institutions −, la
notion de « langue nationale » reste assez imprécise, voire obscure, dans ses implications
juridiques et concrètes.
− Au Maroc, si le berbère acquiert d’un coup le statut de « langue officielle », il
apparaît néanmoins explicitement en position seconde par rapport à l’arabe, avec une
perspective de concrétisation à venir et modulable de son nouveau statut :
« L’arabe demeure langue officielle de l’État […]. De même, l’amazighe constitue une
langue officielle de l’État… », énoncé qui signifie que l’introduction du berbère ne remet pas
en cause la position de prééminence antérieure de l’arabe. S’agissant d’un texte
constitutionnel, qui normalement pose des principes, la formulation retenue ne place pas les
deux langues sur un pied d’égalité. L’amazighe apparaît comme un rajout, secondaire, à une
donnée fondamentale, première et pérenne : « l’arabe est langue officielle de l’État ».
La suite de l’article de la constitution marocaine confirme cette lecture et est encore
plus nette : « Une loi organique définit le processus de mise en œuvre du caractère officiel de
cette langue, ainsi que les modalités de son intégration… ». La concrétisation du statut de
langue officielle du berbère, ses conditions et modalités précises sont renvoyées à une loi
ultérieure, voire aux calendes grecques… On introduit ainsi non seulement une
conditionnalité – avec tous les aléas politiques qui peuvent l’accompagner – mais aussi une
limitation, une réserve a priori quant au champ d’application de cette officialité. Alors qu’il
eut été tout à fait possible de poser d’emblée un principe d’égalité des deux langues, de co-
officialité comme disent les Catalans, même en tant qu’horizon à venir pour tenir compte du
niveau de développement inégal des deux langues. Il y a donc bien, à s’en tenir à la lettre de la
constitution marocaine, une langue officielle « de plein exercice », l’arabe, et une « langue
officielle putative/en devenir restant à définir », le berbère.
5
Dans les deux pays, la référence au berbère est strictement limitée aux frontières
nationales. En Algérie, ce cadrage territorial est même explicite dans la constitution qui
précise que son action en faveur du berbère portera sur « … toutes ses variétés linguistiques
en usage sur le territoire national. » ; au Maroc la même option est mise en œuvre au plan
opérationnel à travers l’objectif explicite (notamment de l’IRCAM) d’élaborer un « Amazighe
standard marocain ».
Dans les deux pays, il y a volonté claire de limiter la prise en charge au cadre
strictement national, excluant l’intégration de la dimension nord-africaine et transnationale de
la langue et de la culture berbères. Il ne s’agit pas uniquement d’un positionnement
idéologique, mais bien d’une approche juridique (Algérie) et opérationnelle (Maroc). Volonté
de « nationalisation » qui contraste fortement avec :
– L’aspiration historique très clairement pan-berbériste de la mouvance berbère, de la
Libye au Maroc, qui se réfère systématiquement à Tamazgha, « la Berbérie » ;
– Le caractère transnational de l’arabité et de l’islamité, toujours affirmé et assumé par
les États et les idéologies dominantes, notamment à travers l’appartenance à la Ligue Arabe.
Dans les deux pays, ont été mises en place des institutions en charge de la langue et de
la culture berbères rattachées au cœur même du pouvoir central : en Algérie, le Haut
Commissariat à l’Amazighité (HCA, 1995 ; cf. Abrous 1995), rattaché directement à la
Présidence de la République ; au Maroc, l’Institut Royal pour la Culture Amazighe (IRCAM,
2002), qui dépend directement du Palais royal.
Là encore, la convergence n’est certainement pas fortuite. D’autres configurations
eussent été possibles : rattachement aux ministères de l’Éducation nationale et/ou de la
Culture, au Premier ministre, aux autorités locales, ou création d’un ministère ou secrétariat
d’État spécifique… L’option retenue par les deux pays peut évidemment recevoir des
interprétations diverses, qui ne sont pas nécessairement contradictoires : symbole de
l’importance reconnue à la dimension berbère ou, plus probablement, volonté de contrôle
direct par le centre du pouvoir politique. Quoi qu’il en soit, il s’agit indiscutablement de la
manifestation d’un statut d’exception.
6
La distinction entre « langue nationale » (Algérie) et « langue officielle » (Maroc)
évoquée précédemment marque indiscutablement un niveau de reconnaissance plus élevé au
Maroc qu’en Algérie où la hiérarchie entre les deux langues est formellement maintenue dans
la constitution (l’arabe est « langue officielle et nationale », le berbère seulement « langue
nationale »).
7
Des conditions et contextes sociopolitiques très différents
En Algérie, toutes les avancées depuis 1990, de quelque niveau qu’elles soient, ont été
des réponses directes à une contestation berbère de grande ampleur en Kabylie. Ce fut
notamment le cas du décret du 27 mai 1995 portant création du HCA et initiant
l’enseignement facultatif du berbère : il a fait suite à un boycott scolaire quasi-total de plus de
six mois en Kabylie. Ce fut aussi le cas de la modification constitutionnelle de 2002 qui est la
réponse politique immédiate du président algérien6 au « Printemps noir » de 2001-2, période
de confrontation longue et très dure entre la Kabylie et l’État central au cours de laquelle 126
personnes – essentiellement de jeunes manifestants – ont été tuées par les forces de
gendarmerie et de police algériennes.
A partir du « Printemps berbère » de 1980, il a existé une relation de tension cyclique,
souvent très violente, entre la Kabylie et le pouvoir central. Depuis lors, les courants
contestataires kabyles, dans leur diversité, ont constamment revendiqué : a) l’enseignement du
berbère, b) sa reconnaissance comme « langue nationale et officielle » au même titre que
l’arabe. Sur le terrain de la langue berbère, l’État algérien a donc toujours réagi à une
contestation berbère durable, à fort ancrage social, explicite dans ses revendications. Entre
1980 et 1989, il y a répondu uniquement par la répression et le rejet de ces revendications
linguistiques et, à partir de 1990, par une gestion plus souple, passant ainsi d’une position de
refus absolu à une tolérance de plus en plus large, dont les étapes principales (cf. Annexe)
correspondent toutes à un contexte de tension en Kabylie.
Bien entendu, on ne négligera pas non plus le contexte politique global de l’Algérie,
marqué pendant la décennie 1990 par la forte pression de l’islamisme radical et la
confrontation armée extrêmement violente entre celui-ci et l’État. Il ne fait guère de doute que
l’ouverture opérée par le pouvoir sur le « front berbère » a fait partie de sa gestion du conflit
avec les islamistes : il fallait impérativement rassembler autour du pouvoir et de l’armée les
forces les plus hostiles aux islamistes. À l’époque, des courants berbéristes significatifs ont
fait officiellement alliance avec le pouvoir militaire puis, à partir de 1998, avec le président A.
Bouteflika. Il y a donc eu pendant toute la décennie 1990 un travail d’intégration politique de
la mouvance berbère – travail qui se poursuit avec constance depuis7 –, et qui a impliqué
évidemment un certain nombre de gestes d’ouverture en faveur du berbère.
Au Maroc, les choses ont été assez différentes. Sans sous-estimer l’action d’un réseau
associatif berbère dense et ancien, ni ignorer l’impact de sa réflexion doctrinale engagée
depuis bien longtemps et qui a abouti à des textes de références non négligeables8, l’initiative
en la matière semble avoir toujours été celle de l’État en la personne du roi. Il n’y a pas eu
6
Le caractère éminemment conjoncturel de cette décision est établi par le fait que, peu de temps auparavant (le 2
septembre1999, lors d’un meeting à Tizi-Ouzou, à l’occasion de la campagne pour le référendum de la
« Concorde civile » du 16 septembre 1999), le Président Bouteflika en personne déclarait publiquement que :
« Tamazight ne sera jamais langue officielle et si elle devait devenir langue nationale, c’est tout le peuple
algérien qui devra de se prononcer par voie référendaire », une telle innovation constituant une réforme
constitutionnelle fondamentale qui suppose un référendum populaire (sous-entendant par là qu’une telle
perspective serait de toutes façons rejetée par la majorité arabophone du pays – ce que confirme le fait qu’il ait
eu recours à la voie parlementaire pour réaliser la réforme constitutionnelle de 2002).
7
On peut affirmer que la ministre de la Culture d’A. Bouteflika, Khalida Messaoudi-Toumi, à la longévité
exceptionnelle (2002-2014), elle-même transfuge d’un parti kabyle (RCD), a eu parmi ses missions prioritaires
l’intégration des élites « berbéristes » kabyles, objectif stratégique du régime algérien fixé dès 1989. Mission
qu’elle a d’ailleurs rempli avec efficacité.
8
Entre autres, la Charte d’Agadir de 1991, mais la réflexion et le débat étaient engagés parmi les intellectuels et
la militance berbères depuis les années 1970, au moins. Sans oublier, comme le font trop souvent les intellectuels
marocains de Gauche, les prises de position, plus anciennes encore, de Mahjoubi Aherdane* qui a maintenu,
dans un contexte particulièrement difficile, une « petite flamme berbère » dans le champ politique.
8
jusqu’à présent au Maroc de contestation berbère large et durable, qui ait dépassé les milieux
militants et intellectuels, essentiellement urbains. Et malgré des faits de répression réels et
récurrents, de diverses natures, il n’y a pas eu dans ce pays de confrontations qui aient atteint
l’ampleur de celles qui ont régulièrement secoué la Kabylie.
Cela ne signifie évidemment pas qu’il n’existait/n’existe pas parmi les populations
berbérophones marocaines un sentiment de frustration, de marginalisation, voire une
revendication linguistique plus ou moins larvée, notamment chez les Rifains et dans certaines
régions de l’aire tamazight. Mais son expression n’a jamais pris de formes socialement
significatives, pouvant remettre en cause les équilibres politiques globaux du pays9.
En tout cas, dans toutes les étapes (cf. Annexe) de l’ouverture marocaine à la berbérité,
depuis le discours du roi Hassan II en 1994, les décisions semblent bien avoir été prises « à
froid » par le pouvoir politique. Les manifestations du début de l’année 2011, où la
« demande de berbère » était bien présente, paraissent trop sporadiques, isolées, sans relais
politiques et, surtout, sans aucune base dans le monde rural berbère, pour permettre
d’expliquer, à elles seules ni même comme détermination principale, l’ouverture
constitutionnelle de 2011.
On fera donc l’hypothèse qu’en la matière la monarchie marocaine a fait preuve,
depuis 1994, d’une capacité d’anticipation politique assez remarquable, prévenant par ses
initiatives fortes la cristallisation de toute contestation berbère de grande ampleur ; sans doute
instruite en cela par l’exemple algérien où l’hostilité déclarée et durable à la revendication
berbère a entraîné une radicalisation de la situation, conforté l’irrédentisme kabyle et favorisé
l’émergence d’un courant autonomiste bien implanté.
Bien entendu au Maroc aussi, l’évolution sur le terrain berbère ne peut être dissociée
du contexte politique global, marqué avec l’avènement du roi Mohammed VI par une
dynamique de libéralisation politique : on peut considérer que dans un tel environnement, la
fermeture juridique au berbère ne pouvait être maintenue durablement. D’autant que l’Algérie
voisine avait reconnu le statut de langue nationale au berbère depuis 2002 : le principal pays
berbérophone ne pouvait pas ne pas reconnaître le berbère dans sa constitution. En réalité,
depuis 2002, cette introduction dans la loi fondamentale marocaine était devenue inéluctable.
La seule incertitude en était le calendrier et l’ampleur.
Au plan des déterminations politiques globales, on ne peut négliger l’impact
hautement probable du contexte régional large : les risques de déstabilisation liés à un choc en
retour des « Printemps arabes », qui ont touché d’abord des pays voisins : la Tunisie toute
proche, et la Libye où le paramètre berbère a joué un rôle déterminant dans la chute du régime
de Kadhafi (cf. Chaker & Ferkal 2012) ; cette conjoncture régionale a probablement amené
les autorités marocaines à accélérer et approfondir la dynamique de réformes sur de nombreux
fronts, notamment celui du berbère.
Enfin, au niveau de la gestion politique interne, on émettra l’hypothèse que
l’officialisation de l’"amazighe" s’inscrit dans une stratégie, très réfléchie et engagée depuis
de nombreuses années, d’intégration/neutralisation du paramètre berbère. Ligne politique
d’ailleurs en parfaite convergence avec celle de l’État algérien, à propos de laquelle
D. Abrous (1995) a parlé de « phagocytose ». S’agissant du Maroc, on osera la qualification
de « makhzénisation ».
9
Les raisons de cette situation marocaine particulière sont certainement multiples et complexes ; parmi elles, on
peut penser que la marginalité politique, sociale, culturelle des Berbères marocains, malgré leur poids
démographique, est une réalité qui a des racines anciennes et qui produit encore des effets, même si les données
ont changé depuis 1956.
9
LES SUITES DE L’INSTITUTIONNALISATION
Quels ont été/sont les effets et les implications concrètes de l’institutionnalisation, puis
de la reconnaissance juridique du berbère par les États algérien et marocain ?
En Algérie, le début de l’évolution étant déjà ancien (1990, 1995, 2002), on peut en
cerner assez précisément les limites et contradictions.
En premier lieu, l’affirmation du caractère « national » du berbère par la constitution
est clairement contredite par les faits et données du terrain :
− Les trois départements universitaires de berbère existants sont tous situés en
Kabylie, et aucun projet d’ouverture dans la capitale ou en région non-berbérophone ne
semble être à l’ordre du jour ; ce qui est peut être considéré comme un paradoxe pour une
« langue nationale » et lorsqu’on rappelle qu’il existait pendant la période coloniale française
une chaire de langue berbère à l’université d’Alger !
− L’enseignement du berbère qui, expressément, devait être mis en place sur toute
l’étendue du territoire national, se limite de fait, vingt ans après son lancement, aux seules
régions berbérophones : selon les derniers chiffres disponibles10, 90% des élèves et des
classes sont localisés en Kabylie, le reste dans les autres régions berbérophones,
principalement l’Aurès. La rétraction sur les zones berbérophones s’est même accentuée
depuis une dizaine d’années.
L’insignifiance de l’impact de cet enseignement est encore plus marquée si on ramène
les chiffres à ceux de la population scolaire totale de l’Algérie : environ 3% des enfants
scolarisés !
Par ailleurs, le corpus juridique algérien depuis 1990, loin d’avoir consolidé et précisé
le statut de « langue nationale » du berbère, l’a au contraire vidé avec constance de toute
réalité en réaffirmant à de nombreuses reprises le caractère exclusif de l’arabe dans toutes les
sphères publiques :
− La loi 91-05 du 16 janvier 1991 portant « généralisation de la langue arabe », après
avoir été suspendue pendant plusieurs années, a été confirmée et mise en application le 5
juillet 1998. Cette loi organise une répression linguistique explicite généralisée : seule la
langue arabe est admise dans tous les espaces officiels et publics, y compris politiques et
associatifs. On peut considérer ce texte, toujours en vigueur, comme l’une des lois
linguistiques les plus répressives au monde.
− L’ordonnance 05-07 du 23 août 2005 relative à l’enseignement privé stipule que :
« L’enseignement est assuré obligatoirement en langue arabe dans toutes les disciplines et à
tous les niveaux d’enseignement. »
− Enfin, la loi 08-09 du 25 février 2008 relative au code de procédure civile et
administrative énonce : « Les procédures et actes judiciaires […] doivent, sous peine d’être
irrecevables, être présentés en langue arabe. Les documents et pièces doivent, sous peine
d’irrecevabilité, être présentés en langue arabe ou accompagnés d’une traduction officielle.
Les débats et les plaidoiries s’effectuent en langue arabe ».
10
berbère fait partie du patrimoine historique et culturel de l’Algérie − et à la tolérance d’un
enseignement facultatif là où une demande existe.
L’ensemble de ces données dessine assez clairement de la part de l’État algérien une
stratégie d’enkystement régional : on a cherché à fixer « l’abcès kabyle » en accordant à la
région une (modeste) partie de ce qu’elle demandait, pour mieux réaffirmer le statut fondateur
et définitoire de l’arabe. Ce que rappelle du reste lourdement le préambule de la constitution :
« L’Algérie [est] terre d’Islam, partie intégrante du Grand Maghreb arabe, terre arabe, pays
méditerranéen et africain… »11. Ce postulat, qui date de l’adoption de la constitution en 1996,
est toujours en vigueur malgré la modification de 2002 qui a reconnu le berbère.
Le corpus juridique algérien apparaît donc comme un assemblage composite et
conjoncturel, tissé d’incohérences – mais qui ne renonce pas à son objectif stratégique :
l’arabisation.
Bien entendu, cette analyse ne porte que sur la doctrine et la pratique de l’État, la
réalité concrète sur le terrain peut être très différente : elle va clairement, du moins en
Kabylie, dans le sens d’un enracinement et d’une consolidation du berbère, dans le système
scolaire, dans les espaces publics, dans la vie culturelle et intellectuelle. Au point que l’on
peut parler d’une forme d’autonomie linguistique de facto de la Kabylie : le berbère est
omniprésent dans l’espace public de la région, y compris dans la signalétique communale qui
l’utilise de façon prédominante ; l’arabe n’apparaît plus guère que sur les bâtiments officiels
de l’État central. Le berbère y est désormais implanté à tous les niveaux du système scolaire,
du primaire au secondaire, situation qui produira certainement à terme des effets en retour, y
compris au plan politique.
Au Maroc, le recul par rapport à la décision d’officialisation est encore trop faible
pour pouvoir formuler une évaluation définitive. On peut cependant, sur la base des données
connues de l’enseignement du berbère depuis 2002/3, des effets de la constitutionnalisation de
2011, du contexte sociopolitique global marocain et des éléments pertinents de l’expérience
algérienne, émettre un certain nombre de constats et d’hypothèses fortes que l’avenir
immédiat devrait confirmer.
− La réussite de la généralisation de l’enseignement du berbère à l’ensemble du
territoire national et du système éducatif est hautement improbable sinon impossible. D’une
part parce que les moyens n’en existeront pas avant longtemps, d’autre part et surtout, parce
qu’il n’y a pas de demande sociale massive en ce sens parmi les arabophones. La « demande
de berbère », dans cette partie de la population, est certainement très marginale, même si elle
peut être réelle dans certains milieux intellectuels ou en situation de contact. Les informations
statistiques disponibles confirment d’ailleurs que se met en place au Maroc une situation assez
comparable à celle de l’Algérie : une concentration et un enracinement de l’enseignement
dans certaines régions berbérophones et une quasi absence dans le reste du pays. Les réalités
sociolinguistiques sont là et le discours normatif – « le berbère est la langue de tous les
Marocains » – n’y changera certainement rien parce qu’il ne correspond pas à la réalité
sociale.
– Plus d’une décennie après le démarrage de l’enseignement du berbère, le caractère
obligatoire, explicitement prévu par les textes de l’Éducation nationale marocaine, est très
loin d’être effectif : les sources autorisées évoquent un pourcentage de 10 à 14% d’élèves
recevant un enseignement de berbère sur la population totale potentiellement concernée –
chiffre probablement très surévalué car les statistiques internes de 2011 du MEN marocain
11
Texte de l’original arabe ; la traduction française officielle parle de « pays arabe » et non de « terre arabe »,
nuance lexico-sémantique hautement symbolique.
11
font apparaître un pourcentage inférieur à 5% et une concentration à plus de 90% dans les
régions berbérophones12.
− Néanmoins, on peut quand même penser que le statut de « langue officielle », avec
toutes les incertitudes et limites soulignées précédemment, crée une situation nouvelle,
porteuse d’évolutions potentielles considérables. Il donne aux Berbérophones et à la militance
berbère un levier juridique et une légitimité qui peuvent devenir des armes d’une redoutable
efficacité. L’État marocain (et bientôt certainement l’Algérie), après avoir posé le principe de
l’officialité du berbère, pourra difficilement faire autrement, au moins sur la durée, que de le
mettre en œuvre, même progressivement – ou à reculons –, sauf à prendre le risque d’une
rupture du « pacte national »…
12
Contrairement à l’Algérie, nous n’avons pas pu accéder à des données statistiques complètes pour le Maroc.
Mais les documents internes du MEN marocain que nous avons pu obtenir (année 2011) et surtout les
déclarations publiques de responsables marocains autorisés, notamment celles de A. Boukous, Recteur de
l’IRCAM, sont tout à fait claires à ce sujet : elles reconnaissent explicitement la régression et l’échec de
l’enseignement de l’amazighe au Maroc.
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a) toute émergence de revendications à base territoriale,
b) tout phénomène de contagion ou d’interférence transfrontalier.
L’analyse (ou le pari) n’est certes pas sans consistance : son adéquation à la situation
est certainement forte pour de nombreuses régions berbères, au Maroc (domaines chleuh et
tamazight), en Algérie (domaines chaoui et touareg…) ; elle paraît plus incertaine pour
d’autres régions (Kabylie, Mzab, Rif…) où le sentiment communautaire est plus profond et a
des bases anciennes et multiples, historiques, politiques, culturelles, voire religieuses comme
au Mzab ibadite…
On aura tendance à penser que même si leur situation paraît délicate et leur survie
toujours incertaine, il paraît, aujourd’hui comme hier, hasardeux de considérer la disparition
des Berbères, même par « dilution », comme inéluctable.
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Annexe : L’évolution du statut institutionnel de la langue berbère depuis 1990. Algérie /
Maroc.
ALGERIE Maghreb arabe, terre arabe, pays
méditerranéen et africain… ».
1. Rentrée 1990 : création du Département − Et son article 3 est maintenu en son état
de Langue et Culture Amazigh de antérieur :
l’Université de Tizi-Ouzou (Magister = 1ère « L'Arabe est la langue nationale et
post-graduation) officielle ».
− Rentrée 1991 : création du DLCAmazigh
de l’Université de Bougie (Magister) 5. 10 avril 2002 : Modification de la
Constitution (par voie parlementaire) : le
2. 27 mai 1995 : décret présidentiel créant berbère (Tamazight) devient « langue
le « HCA » (Haut Commissariat à nationale » (l’arabe reste « langue
l’Amazighité), rattaché à la Présidence de officielle & nationale » :
la République. Art. 3 – « L'Arabe est la langue nationale
− Les déclarations officielles (Premier et officielle. »
Ministre et Président) Art. 3 bis – « Tamazight est également
préparant/accompagnant le décret langue nationale. L'Etat œuvre à sa
affirment expressément que : « le promotion et à son développement dans
berbère/la berbérité ne sont pas l’apanage toutes ses variétés linguistiques en usage
d’une ou de régions particulières mais le sur le territoire national. »
patrimoine national de tous les
Algériens. » 6. 7 février 2016 : Révision
− Rentrée 1995 : Enseignement facultatif, constitutionnelle (par voie parlementaire) :
(officiellement) sur tout le territoire le berbère (Tamazight) devient « langue
e
national, du berbère au Collège (3 ) et au nationale et officielle » :
Lycée (Terminale) Art 3bis : « Tamazight est également
langue nationale et officielle ». (Mais
3. 1995 – 2002 : Extension et consolidation « l’arabe demeure la langue officielle de
progressive de l’enseignement dans le l’Etat. », Art. 3).
Secondaire, le Moyen et le Primaire ; « Tamazight est également langue nationale et
− 1998 : Ouverture d’une Licence de officielle. L’Etat œuvre à sa promotion et à son
berbère (Tizi-Ouzou/Bougie) développement dans toutes ses variétés
− 2008 : Création d’un troisième DLCA en linguistiques en usage sur le territoire
Kabylie (Bouira) national.
Il est créé une Académie algérienne de la
langue Amazighe, placée auprès du Président
4. La Constitution du 28 novembre 1996 de la République. L’Académie qui s’appuie sur
énonce, dans son préambule : les travaux des experts, est chargée de réunir
« …Le 1er Novembre 1954 aura été un des les conditions de promotion de Tamazight en
sommets de son destin. Aboutissement vue de concrétiser, à terme, son statut de
d'une longue résistance aux agressions langue officielle.
menées contre sa culture, ses valeurs et les Les modalités d’application de cet article sont
composantes fondamentales de son identité fixées par une loi organique. »
que sont l'Islam, l'Arabité et l'Amazighité,
le 1er Novembre aura solidement ancré les
luttes présentes dans le passé glorieux de la
Nation... ».
− Mais, simultanément : « L’Algérie, terre
d’Islam, partie intégrante du Grand
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MAROC 6. 2006 et suivantes : Intégration
progressive du berbère dans l’Université
marocaine : ouverture d’un Master
1. Discours royal du 20 août 1994 : le roi (Agadir : rentrée 2006 ; Tétouan : rentrée
Hassan II se déclare favorable à 2010 ; Rabat : rentrée 2011) puis d’une
l’enseignement « des dialectes berbère » Licence (Agadir & Oujda : rentrée 2007 ;
dans le système éducatif marocain. Fès-Saïs : rentrée 2008…
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BIBLIOGRAPHIE
16
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