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Études littéraires africaines
La littérature peule contemporaine : caractéristiques et enjeux
Mélanie Bourlet
Littérature peule
Numéro 19, 2005
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Association pour l'Étude des Littératures africaines (APELA)
ISSN
0769-4563 (imprimé)
2270-0374 (numérique)
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Citer cet article
Bourlet, M. (2005). La littérature peule contemporaine : caractéristiques et
enjeux. Études littéraires africaines, (19), 34–42.
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34)
LA LITTÉRATURE PEULE CONTEMPORAINE
CARACTÉRISTIQUES ET ENJEUX
Parallèlement à la littérature écrite en ajamz' se développe, depuis le
début des années 80, une nouvelle forme de création littéraire en peul,
utilisant cette fois-ci l'alphabet latin, adopté en 1967 à l'occasion de la
conférence de Bamako réunie sous le patronage de l'Unesco. Cette litté-
rature "moderne" (Aliou Mohamadou, 2000), présente également en
Guinée et au Mali, se développe surtout au Sénégal et en France. Il est
remarquable de constater que la grande majorité des auteurs sont origi-
naires de la Mauritanie et du Sénégal, notamment de la région du Foûta-
Tôro2
C'est d 'ailleurs la forte présence de la communauté haal-pulaaf dans le
champ de l'écriture qui d ès le départ m'a interpelée et progressivement
amenée à réfléchir aux conditions d'émergence, caractéristiques et enjeux
que revêt cette littérature4 • A l'exception des articles de Sonja Fagerberg-
Diallo (1995) et Aliou Mohamadou (2000)5, elle est encore largement
méconnue .
Cet article se veut avant tout informatif et tentera tout d'abord d'es-
quisser les contours généraux de la production littéraire en peul dans les
deux principaux pays concernés, le Sénégal et la France. Dans un deuxiè-
me temps, je m 'intéresserai à certains des facteurs ayant permis l'émer-
gence de cette littérature.
Etat des lieux de l'édition en peul au Sénégal et en France
Le recensement de l'ensemble des textes littéraires publiés- une soixan-
tainé, sans compter les rééditions- écrits en peul, révèle une production
' Voir l'article consacré à la littérature en ajarni dans ce numéro.
2
Le Foûra-Tôro (Fuuta Tooro) est une région située au nord du Sénégal et au sud de
la Mauritanie, à cheval sur le fleuve Sénégal.
3 Haal-pulaar (au pl : haal-pulaar'en) : locuteur du poulâr (pulaar), dialecte du peul
parlé au Foûta-Tôro.
4
Dans le cadre d'une thèse commencée en septembre 2003 à l'Institut National des
Langues er Civilisations Orientales (INALCO, Paris) sous la direction d'Ursula
Baumgardt. Ce travail qui s'appuie sur l'exemple peul s'inscrit dans une réflexion plus
globale sur les littératures émergentes.
; Les articles de Sonja Fagerberg-Diallo portent principalement sur les textes publiés
par l'A.R.E.D (cf infta), son expérience dans la production de matériel didactique, et
de manière générale sur l'alphabétisation dans les langues nationales. La contribution
Aliou Mohamadou (2000) porte essenriellement sur les auteurs vivant en France.
6
Sous réserve de parution d'autres ouvrages ou de ceux qui n'auraient pas été portés
à ma connaissance. Pour le Sénégal, je me base sur les résultats de mes enquêtes réali-
sées en 2003 et 2004 ; pour la France, sur la bibliographie donnée par Aliou
Mohamadou (2000).
DOSSIER LITTÉRAIRE - LITTÉRATURE PEULE (35
littéraire plutôt hétéroclite, tant au niveau des genres représentés que de
la qualité des textes. Cela va de l'écriture des traditions orales à des
romans de plus de 200 pages, en passant par des recueils de poésie, des
nouvelles, voire des pièces de théâtre. La plupart des textes ont été publiés
à Dakar.
Clairement, cette littérature souffre d'un problème de visibilité, d'une
quasi absence de réseaux de distribution, mais également d'un manque de
moyens financiers. Au-delà de ces points communs, chaque pays présen-
te une situation bien spécifique.
Il était une fois un étudiant ...
En réalité, la publication de textes littéraires débute probablement en
Egypte, au Caire. Yero Dooro Jallo, auteur du premier long texte de fic-
tion, Daarol Ndikkiri joom-moolo [Lhistoire de Ndikkiri le guitariste] en
finance la publication - en mille exemplaires - en 1981 avec sa bourse
d'étude. Le livre connaît alors un succès plutôt inattendu 7 , en dépit de
nombreuses erreurs typographiques et d'un alphabet non conforme à
celui de l'Unesco". Il circule de main en main dans des cercles restreints
entre étudiants, militants des langues africaines. Traversant les frontières,
il se retrouve dans l'ensemble des pays arabes, au Sénégal et en France,
suscitant un véritable enthousiasme.
En France : le rôle des étudiants et des travailleurs immigrés
La même année (1981) en France, grâce à l'association et revue du
même nom créée en 1980, Binndi e jannde [Ecrits et Etudes] - regrou-
pant des étudiants africains souhaitant promouvoir leurs langues mater-
nelles9 - paraît sous forme d'épisodes un récit autobiographique en peul.
Il s'agit de Nguurndam tumaranke [La vie d'un immigré] de Baylaa
Kulibali qui sera publié dans son intégralité en 1991. Une autre revue,
Binndi Pulaar [Ecrits pulaar] créée par Mammadou Alasan Bah en 1980,
publiera également sous forme d'épisodes une nouvelle du même auteur
dès 1986 : il s'agit de Luhral [La discorde].
7
Il sera réédité en 1988, puis en 1993 et 2003 sous le titre Ndikkiri joom moo!o
[Ndikkiri le guitariste]. C'est assurément le livre le plus connu et l'un des plus appré-
ciés.
8
Il s'agit de l' alkuule Keer, ")'alphabet du Caire", mis en place à Mbagne (Mauritanie)
en 1962. Il sera utilisé dans les pays arabophones - et donc dans les premières publi-
cations au Caire -jusqu'en 1982.
' Binndi e jannde était une revue trimestrielle multilingue qui s'est interrompue au
bout de dix numéros. I.:association a ensuite publié des hors-séries jusqu'en 1992.
36)
La spécificité de la production littéraire en peul en France réside dans
trois éléments: le dévouement de certains étudiants qui vont jusqu'à inves-
tir leur argent personnel dans l'achat de matériel informatique afin de sai-
sir correctement les manuscrits ; leur refus de toute aide extérieure lié à la
volonté de préserver leur indépendance ; er surtout une mobilisation
exceptionnelle de la communauté peule grâce aux associations de migrants.
Ces deux derniers points expliquent que l'intégralité des publications en
peul en France ait été- et ce jusqu'à présent- quasi exclusivement finan-
cée sur fonds propres, grâce aux cotisations des membres d'associations et
des bénéfices issus des ventes de leurs revues, aussitôt réinvestis.
Actuellement, en France, il n'y a pas de maison d'édition à proprement
parler, mais une association, Kawtaljanngoob'e Pulaar-Fulfolde e Winndere
hee [Union universelle pour l'étude du Pulaar-Fulfulde)I". Dans une cer-
taine mesure, elle a pris le relais de Binndi e jannde et Binndi Pulaar pour
ce qui concerne l'édition de textes en peul, et a financé la parution de trois
romans en 1995 et 2003 d'un auteur talentueux, Mammadu Abdul Sek.
Enfin, il ne faut pas oublier le rôle essentiel du linguiste Aliou
Mohamadou, devenu au fil des années une personnalité incontournable
dans l'édition des textes littéraires publiés en peul en France.
Au Sénégal : le rôle des partenaires extérieurs
Au Sénégal, les toutes premières publications ont été financées par des
organisations religieuses, notamment protestantes. Il s'agissait bien sou-
vent de textes de la tradition orale, des contes et des épopées notamment.
Le premier recueil de poèmes - Ngulloori [Le crieur] de Muntagaa Jaany
- fut publié en 1986 avec le soutien de la Société Internationale de
Linguistique (S.I.L). Une organisation basée au Nigeria, joint Christian
Ministries in West Africa, ainsi que l' Eglise Evangélique Luthérienne du
Sénégal ont largement financé les premières publications en peul - entre
1988 et 1990 - du Groupe d'Initiative pour la Promotion du Livre en
Langues Nationales (G.I.P.L.L.N)", à commencer par la 2"d édition de
Ndikkirijoom moofo (1988) 12 •
'°Cette association créée en 1983 par le poète Mammadu Sammba Joob compte plu-
sieurs sections en France regroupant des centaines d 'adhérents.
" Le G.I.P.P.L.N, créée en 1988 au Sénégal , regroupait trois linguistes (Mamadou
N 'Diaye, Fary Ka, Sonja Fagerberg-Diallo) et deux auteurs (Yero Dooro Diallo,
Abuubakri Dem). Son objectif était d'initier le développement d'une littérature en
peul en commençant par publier les manuscrits de certains de ses membres. En 1990,
le G.I.P.P.L.N décide de transférer ses activités à l'A.R.E.D, une organisation améri-
catne.
" D'autres structures ont apporté un soutien plus poncmel à la publication de textes
en version unilingue, tels que l'UNESCO, l'Institut Fondamental d'Afrique Noire par
le biais de l'A.C.C.T (Agence de Coopération Culturelle et Technique) ou encore
l'ONG américaine TOSTAN.
DOSSIER LITTÉRAIRE - LITTÉRATURE PEULE (37
A partir de 1996, le nombre de textes s'accroît nettement, grâce à deux
programmes importants gérés par l'Etat sénégalais mais financés l'un par
l'Agence Canadienne de Développement International ([Link]), l'autre
par la Banque Mondiale. Il s'agit respectivement du P.A.P.A (Projet
d'Appui au Plan d'Action) et du P.A.P.F (Projet d'Alphabétisation Priorité
Femmes), deux grands projets d'appui à l'éducation non formelle qui
consacrent une partie de leur budget à l'édition et la presse en langues
nationales.
Au Sénégal, la publication de textes en peul a donc toujours été plus ou
moins conditionnée par l'obtention d'aides extérieures- à la différence de
la France. De plus, ces subventions étant destinées généralement à la pro-
duction de matériel didactique dans les langues nationales, les auteurs et
les éditeurs doivent parfois ruser pour publier leurs manuscrits. Cette
situation explique l'amalgame dépréciatif entre littérature en langues afri-
caines et alphabétisation 13 •
Ainsi, A.R.E.D (Associates m Research for Education and
Development) - une organisation non-lucrative créée en 1990 et dirigée
par la linguiste Sonja Fagerberg-Diallo- ne fait plus de l'émergence d'une
littérature en peul son unique objectif, à la différence de son "ancêtre", le
G.I.P.P.L.N. De manière générale, cette florissante maison d'édition est
orientée vers l'élaboration d'ouvrages pédagogiques dans les langues
nationales. Toutefois, l'A.R.E.D qui a ses propres auteurs ne perd pas de
vue sa vocation d'origine et essaie dans la mesure du possible de publier
certains des manuscrits qu'elle reçoit, et elle finance elle-même la réim-
pression de certains livres.
A l'opposé, les éditions Papyrus créées en 1997 par un féru de littéra-
ture et poète, Saydu Nuuru Njaay, cherchent à se détacher de cette vision
'fonctionnelle" de la littérature et ont fait le pari de "l'éclosion d'une véri-
table littérature dans les langues africaines': Malgré un manque de moyens
considérable, cette maison d'édition a déjà pu publier deux romans peuls
- ]amfo [La trahison] en 1997 de Jibril Muusaa Lam et Booy pullo
d'Abdullaay Jah en 1998 -,grâce notamment aux projets PAPA et PAPF
et aux produits des ventes de son journal bilingue pulaar-wolof
Lasli/Njëlbëen. En 2000, elle publie deux recueils de poésie pulaar du
Mauritanien Ibrahiima Saar, B'okki [nom du village natal du poète] et
kartaali nib'b'e [Les sanglots nocturnes].
13
Un préjugé sitôt balayé, dès lors que l'on apprend qu'un auteur africain connu pour
ses textes écrits en français, se met à écrire dans sa langue maternelle, à l'instar de
Boubacar Boris Diop qui publie en 2003 chez Papyrus son premier roman en wolof,
Doomi golo [L:enfant de la guenon], unanimement salué par la critique sénégalaise.
38)
Entre ces deux tendances, les éditions Nanondiral 'Tentente mutuelle"
- un projet de l'Eglise Evangélique Luthérienne du Sénégal- bénéficient
d'une certaine autonomie. L'idée d'encourager la publication de textes lit-
téraires en peul selon le principe "un auteur, une œuvre, une fois", est née
de la rencontre en 1995, entre un jeune pasteur américain, Vicking
Dietrich et un moniteur d'alphabétisation passionné par sa langue,
Amadou Tidjâne Kane. Ils permettront notamment la publication de
contes, d'un recueil de poésie et d'un roman en peul.
Hormis cette question du financement, fondamentale pour com-
prendre la particularité de l'édition en peul au Sénégal (ONG, associa-
tions, Etat, privé) et en France (associations), les textes soulèvent d'autres
aspects intéressants, comme la question de l'orthographe, loin d'être
réglée.
Conscience linguistique, politique, immigration
La littérature écrite peule contemporaine nous invite à réfléchir sur les
facteurs qui ont permis son émergence et son développement. Pourquoi
- alors que le peul est parlé dans une vingtaine d'Etats africains - cette
production littéraire se concentre surtout sur le Sénégal et la France ? Er
pourquoi la plupart des auteurs sont-ils des Haal-pulaar'en, sénégalais er
mauritaniens? Comment expliquer cette prédominance géographique ?' 4
Pour répondre à ces questions, je me suis penchée sur le parcours des
différents acteurs impliqués dans cette production littéraire en peul'\ sur
les raisons qui ont poussé les auteurs à écrire dans leur langue maternelle
et sur le contenu de leurs textes. D'après moi, trois types de facteurs sont
à prendre en compte : culturel, politique, et migratoire.
Le facteur culturel
L'écriture en peul a été très tôt encouragée et valorisée grâce aux asso-
ciations culturelles peules qui ont effectué un travail de conscientisation
absolument remarquable. En effet, dès les années 60, un "mouvement
pulaar' (Humery 1997) se met en branle presque simultanément en
Egypte, au Sénégal et en Mauritanie, puis en France. Ce réseau d'associa-
tions va se cristalliser autour de deux personnalités charismatiques dont
les vies sont toutes entières dévouées à la cause peule : Yero Dooro Jalla
que j'ai déjà évoqué, et Mammadu Sammba Joab.
H Le cas du peul n'est pas sans rappeler celui du berbère. Bien que cette langue soit
parlée dans plusieurs pays, recouvrant différents dialectes (chleuh, kabyle, touareg),
c'est seulement en Algérie qu'une littérature en kabyle a vu le jour et s'est développée.
" Tous n'ont toutefois pas été encore rencontrés.
DOSSIER LITIÉRAIRE - LITIÉRATURE PEULE (39
Yero Oooro Jalla, un jeune Sénégalais venu en 1966 faire des études
d'histoire-géographie au Caire, tente dès son arrivée de convaincre les étu-
diants d'origine peule - plutôt sceptiques - de l'utilité de savoir écrire
dans sa langue maternelle. Jusqu'à son départ d'Egypte en 1982, il "alpha-
bétisera" sans relâche et dans la clandestinité. Il concevra à cet effet un syl-
labaire et une grammaire peuls, écrira dès 1966 une épopée, un recueil de
proverbes, dont il dessinera lui-même les couvertures, et il dirigera des
journaux en peuL Sa persévérance, qui force l'admiration de ses cama-
rades, finira par payer_ Rapidement en effet, Yero Oooro Jallo, aidé des
Mauritaniens Djigo Tapsirû, Ousmane Mala! Diallo et Abou Ousmane
Diallo, crée en 1966 Kawtal janngoob'e Pu/aar e Leyd'eele Aarabeeb'e
[Union pour l'étude du pulaar dans les pays arabes], une fédération d'as-
sociations regroupant l' ensemble des étudiants peuls des pays arabes' 6 •
Dans le même temps, en 1962 est créée à Mbagne en Mauritanie
l'A.R.P (Association pour la Renaissance du Pulaar) qui va jouer un rôle
considérable dans la promotion de la langue et de la culture peules au
Sénégal 17 à partir de 1982, grâce notamment à Yero Dooro Jallo, de retour
dans son pays natal. C'est d'ailleurs de l'A.R.P que sont issus les membres
fondateurs du G.I.P.P.L.N, la future maison d'édition A.R.E.D.
Ce tissu associatif s'étend très vite à la France où des contacts sont pris
dans les années 70 avec les étudiants et les travailleurs de Bordeaux. Des
associations sont fondées , telles jannde e Pinal [Etudes et Culture] en
1975, qui mène des actions d'alphabétisation dans les foyers . Baylaa
Kulibali écrira d'ailleurs son récit autobiographique après avoir bénéficié
de ces cours. Quant au poète Mammadu Sammba Joob, admiré pour son
éloquence et son militantisme, il n'aura de cesse de voyager entre le
Sénégal et la France pour conscientiser la communauté haal-pulaar.
Finalement, ces associations, en centrant leurs actions sur l'alphabétisa-
tion et la valorisation de la culture peule, vont sans aucun doute per-
mettre l'émergence d'un sentiment communautaire et renforcer une
conscience linguistique déjà préexistante' 8 • S'il est vrai que toute écriture
n'est pas littérature, il est clair en tout cas que l'histoire de cette littératu-
re est étroitement liéé à celle de l'alphabétisation en peul et plus généra-
lement, à celle de la lutte pour la promotion des langues africaines - un
combat avant tout politique.
16
Egypte, Soudan, Arabie Saoudite, Koweit, Irak, Syrie, Liban, Tunisie, Algérie,
Maroc.
17
Où elle ne sera reconnue qu'en 1964 .
"N'oublions pas en effet que Bakary Diallo, l'auteur de Force Bonté (1926), écrivait
déj à de la poésie en peul. Et que dire d'Amadou Hampâté Ba?
40)
Le facteur politique
Il me semble en effet que ce sont davantage des éléments d'ordre poli-
tique qui ont aiguisé la conscience linguistique des Haal-pulaar'en et ont
poussé certains d 'entre eux à écrire dans leur langue maternelle.
D'abord, il nous faut replacer ce mouvement de revendication des
langues africaines - qui ne concernait pas seulement le peul - dans son
contexte historique : celle des indépendances et des interrogations sur le
devenir de l'Afrique. Nombreux étaient les étudiants africains à être
influencés par les idées révolutionnaires communistes et la pensée de
Cheikh An ta Diop (1923-1986). C'est ainsi que certains militants ne
prendront jamais ou très peu part aux associations culturelles précitées.
Leur lutte s'effectuera davantage au sein de partis politiques' 9 qui prô-
naient une valorisation des langues africaines. Et c'est par conviction poli-
tique que certains Sénégalais se sont mis à écrire en peul, surtout de la
poésie, comme Muntagaa Jaany et Saydu Nuuru Njaay, afin de dénoncer
l'impérialisme français, rappeler la grandeur du passé africain, et célébrer
la beauté de la langue peule.
Mais c'est sans nul doute les politiques linguistiques du Sénégal er de la
Mauritanie qui expliquent la nature er l'identité haal-pulaar des écrits
publiés jusqu'à maintenant.
Au Sénégal, le Groupe d'Etudes du Pulaar- qui deviendra l'A.R.P en
1962 - fut créé en 1958 par des étudiants et fonctionnaires sénégalais
pulaarophones 20 , dans le but de préserver leur langue et leur culture de la
menace représentée par la domination du français et du wolof. Ce senti-
ment d'être perpétuellement menacé d'extinction a généré un véritable
rapport de force entre le peul et le wolof et s'est traduit entre autres par
un accroissement rapide de la production littéraire au cours des années
80. Ces premières publications - souvent des textes de la tradition orale
- sont clairement un moyen d'affirmer une présence culturelle dans le
champ de l'écriture.
En Mauritanie, la politique d'arabisation qui s'intensifie dans ce pays
depuis 1959, a provoqué des heurts sanglants en 1966 entre populations
arabo-berbères et négra-africaines. Le conflit se focalise d'emblée sur la
question linguistique er un système éducatif jugé discriminatoire. Dans ce
contexte, la langue peule va devenir un enjeu identitaire. Ce précédent
douloureux et les tragiques "événements" de 1986-1989 2 ' vont profondé-
" Tels que le P.A.I (Parti Mricain de l'Indépendance), le R.N.D (Rassemblement
N ational Démocratique), ou encore le P.M.T (Parti Mauritanien de Travail).
'"Sensibles par ailleurs aux idées de la F.E.A.N .F (Fédération des Etudiants d'Mrique
Noire en France).
21
Ces événements so nt marqués par l'arrestat ion, la torture, le massacre et l'expulsion
de plusieurs milliers de personnes - surtout des H aal-pulaar'en.
DOSSIER LITTÉRAIRE - LITTÉRATURE PEU LE ( 41
ment marquer les esprits 22 et les textes des Haal-pulaar'en mauritaniens,
notamment les poèmes de Mammadu Sammba Diop et d'Ibrahiima Saar.
Enfin, cette littérature n'aurait pu se développer sans un accueil poli-
tique favorable. Preuve en est que les Mauritaniens ont été amenés à
publier leurs textes hors de leur pays: au Sénégal, qui s'est engagé depuis
les années 70 - par la mise en place de décrets et d'institutions - à pro-
mouvoir les langues nationales, et en France, où la communauté haal-
pulaar est très dynamique 23 •
.Lémergence de cette littérature ne saurait donc se réduire au tissu asso-
ciatif peul et encore moins à la seule composante culturelle des associa-
tions. Indéniablement, l'écriture était aussi un acte politique.
Le facteur migratoire
Le fait de se retrouver isolé des siens, dans un autre pays, soit pour ses
études, soit pour des raisons économiques, soit parce qu'on y est obligé, a
également été le facteur déclencheur d'une prise de conscience : celui du
besoin de renouer avec sa langue et sa culture d'origine, conjugué parfois
à l'envie de communiquer son expérience.
Le premier texte de fiction peule, Ndikkiri joom moolo, ne fut pas écrit
au Sénégal, mais en Egypte. Ce texte- que certains qualifient de "roman",
d'autres de "conte" - qui met en scène les aventures d'un personnage
drôle er irrévérencieux, Hammadi, qui d'amuseur public finit par devenir
marabout, fut écrit en 1977 dans une période difficile de la vie de l'au-
teur. Ecrire ce texte était alors pour lui une façon de rire de ses problèmes,
de se ressourcer en se plongeant au cœur de son enfance. Le personnage
de Hammadi est en effet largement inspiré du frère de l'auteur.
C'est ce même besoin d'écrire, plutôt de témoigner, qui pousse Baylaa
Kulibali à mettre par écrit le récit de son parcours douloureux depuis son
départ du Sénégal en 1966, jusqu'à son arrivée en France, en 1969.
Nguurndam Tumaranke [La vie d'un immigré] fut écrit à Paris en 1979,
après que l'auteur eût appris à écrire dans sa langue maternelle. Ce livre
est un témoignage poignant- que l'auteur souhaite transmettre aux géné-
rations à venir- sur l'immigration.
Celle-ci nourrit l'imagination des auteurs vivant en France, et les pous-
se à écrire. Les personnages de leurs textes évoluent bien souvent dans
plusieurs pays, et le thème de l'amour est très présent, comme dans les
nouvelles Daarol Pennda e Dooro [.Lhistoire de Pennda et de Dôro], Koode
22
Les pionniers du mouvement pulaaren Egypte sont majoritairement Mauritaniens,
à l'instar de Djigo Tapsirû qui mourra d'ailleurs dans une prison mauritanienne.
" Néanmoins, malgré une volonté politique clairement affichée, les difficultés persis-
tent.
42)
men ne na nyaara [Nos étoiles brillent] et Luhral [La discorde] de Baylaa
Kulibali. Les désillusions amoureuses, la souffrance causée par la perte
d'un amour d'enfance donné en mariage à un autre en son absence, sont
abordées avec finesse et pudeur dans les romans introspectifs de
Mammadu Abdul Sek, tels B'ii tato [Lenfant aux trois pères] ou encore
Nganygu gid'li [Amour et haine]. Hormis le mariage, d'autres interroga-
tions surgissent au détour des textes comme celles sur le devenir du pou-
voir et des connaissances traditionnels dans un monde moderne.
Là encore, la quasi totalité des auteurs 24 ayant publié en France sont des
Haal-pulaar'en natifs de la vallée du fleuve Sénégal, une région particu-
lièrement touchée par le phénomène migratoire.
Ce tour d'horizon rapide- et par conséquent incomplet- des caracté-
ristiques sociologiques de cette littérature en plein développement aura
permis, je l'espère, d'entrevoir toute la diversité et la richesse des problé-
matiques qu'elle soulèvent.
• Mélanie BOURL ET
INALCO er LLACAN
24
A l'exception de Tijjaani Mbaalo qui lui est originaire du Fouladou, au sud du
Sénégal.