émaux en four électrique
Le rouge de fer : recherche d’une palette
Christine Ladevèze a transmis pendant de longues années, sa passion pour les émaux à haute température. Elle partage
volontiers aujourd’hui ses acquis avec les lecteurs de la revue et leur livre dans un premier article son exploration de
rouges issue des recherches qu’elle a menées avec le club Contrepoint et l’atelier céramique de la MJC d’Igny dans
l’Essonne.
S i d’aventure vos pas vous mènent
dans le Pays cathare, à la découverte
des forteresses de Peyreperthuse ou
Christine Ladevèze
montre les différents
oxydes de fer qu’elle
de Quéribus, impressionnantes ruines, utilise (voir aussi page
vigies perchées, gardiens d’immensité, suivante) :
alors vous êtes arrivés au pays des tré- K130 Céradel (orangé) ;
sors du céramiste ! rouge foncé chez Peter
En bas s’étend la vallée de l’Agly, et Lavem utilisé pour les
près de Quillan, se trouve le minéral essais (le même chez
essentiel de la glaçure : le feldspath. Les Solargil) ;
Céradel (violet) ;
carrières des Feldspaths du Midi qui
violet foncé chez Amonit
sont exploitées notamment à St Arnac, (Bercy).
sur le versant granitique des Fenouillè-
des, produisent la plus grande quan-
tité des feldspaths français. Au pied
des Pyrénées la plupart des minéraux
nécessaires à la glaçure sont d’ailleurs
présents, comme l’important filon de
talc à Luzenac en Ariège.
Pour les céramistes de grès, la majo-
rité des glaçures sont feldspathiques, en
effet, le feldspath produit à lui seul une
glaçure car il est composite. Il contient
les trois éléments qui sont à la source
de la robe minérale : la silice, l’alumine
et les alcalis (soude et potasse), ceci
dans les proportions d’une recette adé-
quate. Il fond progressivement entre
1 170° et 1 280 °C (pour les feldspaths
couramment utilisés).
Le feldspath constitue, avec l’adjonc-
tion d’autres éléments comme le cal-
cium ou le magnésium, la base d’une
glaçure, dont la coloration est obtenue
par un faible pourcentage d’oxydes
métalliques.
C’est la base et la cuisson qui don-
neront à l’émail sa surface soit transpa- L’oxyde de fer est à l’origine de la compositions sont décrites selon la Références ouvrages :
rente, soit mate ou semi-mate, brillante coloration rouge dans la mesure où la technique d’abréviation employée par 1. Pratique des émaux
ou blanche. recette de base contient une quantité le céramiste anglais Nigel Wood dans 1 300 °C, D. de
L’oxyde colorant de la glaçure le Montmollin, 2005,
minimale de 50 % de calcium, ici en son ouvrage Chinese Glazes. éd. La Revue de la
plus remarquable est l’oxyde de fer. majorité apporté par les cendres d’os, Bien d’autres recettes sont possibles, céramique et du verre
Il s’allie aux divers éléments présents qui comportent également le troi- Daniel de Montmollin dans Pratique 2 Chinese Glazes, Nigel
dans la glaçure en créant des liaisons, sième élément indispensable : le phos- des émaux 1 300 °C, propose une palet- Wood, 1999, ed. A&C
différentes selon la base choisie, et phore (voir les deux premières tuiles te pour le diagramme 20, plus riche Black, London
les « compagnons » colorants présents. d’essai ou « éprouvettes » des recettes en magnésium. Nous illustrons ces 3. op. cit.
Puis, par les variations en pourcentage hors Diagramme 27, sans cendres possibilités par des exemples de recettes 4. Les matières premières
de ces oxydes métalliques, il donnera d’os, puis avec cendres d’os/8 et 9). issues des diagrammes 20 ou 34 ou céramiques et leur
– hormis le blanc, bien sûr – toutes Le fer, sous forme d’oxyde ferrique dans leur proximité (voir n° 5, 6 et 7). transformation par le
les couleurs : des beiges, gris, jaunes feu, E. Lambercy, éd.
rouge, en compagnie du phosphore, ARgile, 1993
et violets, orangés et rouges, saumons, produit lors de la fusion, des îlots Un rouge plein d’intérêt
roux, dorés, miels, bruns et noirs, bleus rapprochés d’hématite qui nagent à Le rouge que j’ai choisi de vous faire
et verts. Il sera aussi source d’effets la surface d’un émail brun noir pour partager et qui a ma préférence porte
spéciaux : gouttes d’huile, tenmokus, donner le rouge de fer. le n° 19 parmi mes rouges ! Sa surface
fourrures de lièvre, plumes de perdrix, La plupart des rouges proposés est satinée et ses taches généreuses lui
peaux de léopard. ici appartiennent au diagramme 27, donnent beaucoup de vie. Ces effets
suivant la classification de Daniel de à « gouttes d’huile » sont dus à la
Le Fer est vraiment l’Or Montmollin (voir n° 1, 2, 3, 4 et 19). transformation vers 1 230° de l’oxyde
du céramiste ! Les teintes de rouge vont de l’orangé de fer initial en un autre oxyde de fer
Le four électrique exclut les cuissons au grenat. Les éprouvettes n° 2a, 2b, 2c comportant moins d’oxygène, ce qui
réductrices, donc les céladons et les et 4a, 4b, 4c puis 19a, 19b et 19c illus- va produire un bouillonnement de
rouges « sang de bœuf », mais il offre trent la palette de rouge que l’on peut l’émail et entraîner avec lui un peu de
des cuissons oxydantes très riches de obtenir en faisant varier les teneurs fer. En refroidissant, ce phénomène
possibilités décoratives dans les rouges en oxyde de fer à partir de trois des laissera des « gouttes » de couleur noire
orangés et les rouges grenat. recettes de la première rangée. Leurs ou métallisée.
n° 177 mars-avril 2011 la revue de la céramique et du verre I 63
émaux en four électrique
Recette et formule • Deux couches versées feront apparaître de grosses taches noires
Sa composition se situe au centre de la vaste famille des rouges de fer sur fond rouge ; on peut parler de « rouge coccinelle ». (cf. photo
en oxydation décrite par Daniel de Montmollin. La formule de cette gobelet)
recette est établie ici en fonction de ma cuisson. • La superposition d’un autre émail ad hoc conduira à des merveilles
Recette comme des effets « plumes de perdrix » ou « champs de coqueli-
Feldspath 45 g cots ».
Quartz 21 g Mais ceci est une autre histoire, à venir…
Kaolin 15 g
Talc 7 g La courbe de cuisson
Cendres d’os 12 g Dans mon histoire personnelle, j’ai établi une courbe de cuisson
Oxyde de fer rouge (hématite) 12 g unique pour tous mes émaux, en adaptant mes recettes si besoin, de
La gomme arabique (non prise en compte dans la recette) est de façon à pouvoir les cuire dans une même fournée.
2 g pour 100. Ma courbe comporte trois phases (ou segments) :
Formule molaire unitaire (FMU) • Montée à 100° par heure jusqu’à 1 100° soit 11 h
0,31 KNaO • Montée à 60° par heure jusqu’à 1 260° soit 2 h 40 min
0,48 CaO 0,55 Al2O3 3,87 SiO2 • Palier de nappage 30 min
0,21 MgO 0,30 Fe2O3 0,16 P2O5 soit une durée totale d’environ 14 heures
• Il est bon de contrôler l’étalonnage de son four à l’aide des mon-
Matières premières tres 8, 9 et 10 à différents niveaux du four, ce qui vous permettra
Pour cette recette, le feldspath est le feldspath potassique Norflot de corriger vos propres cuissons et de connaître précisément les
ou Nordflux (feldspath à 6 moles de silice), le kaolin est le kaolin endroits les plus chauds et les plus froids, ce qui sera utile.
pulvérisé et le talc, le Talc 2C. Vous trouverez facilement toutes ces • Pour cette courbe, la montre 9 doit sortir du four bien fléchie. Des
matières premières chez les fournisseurs habituels. variantes de la courbe de cuisson sont tolérées à la condition que la
Vous observerez les 4 poudres d’oxyde de fer de couleurs différentes montre 9 soit fléchie à environ 120°.
allant de l’orangé de l’oxyde synthétique K130, au violine sombre. • Même en four électrique, en principe homogène en température,
Leurs teintes auront un effet sur le résultat final, ici l’oxyde choisi est la zone la plus chaude est le milieu du four. Ce positionnement
celui qui a une teinte rouge foncé. sera très favorable à notre émail riche en fer, au développement de
belles taches noires.
• Cet émail supporte de recuire si la première cuisson n’a pas été
concluante.
Examen du résultat au défournement
• L’émail n’est pas rouge, ou ne présente que quelques points rouges :
l’émail n’est pas assez cuit. Augmenter de 5° la température finale,
ou bien prolonger de 10 min la durée du palier
• Les taches ne sont plus rondes, mais ont « glissé » (leur forme est
ovale ou en forme de plume) : la température était trop élevée ou le
palier trop long. Réduire le palier de 5 min.
• Le rouge est foncé ou commence à métalliser : c’est un peu trop cuit
ou la couche d’émail est trop fine. Dans un premier temps com-
mencer à abaisser la température de 5°, et juger du résultat. Ensuite
il faudra abaisser de 5° la température finale (après s’être assuré que
la couche d’émail posée était suffisante).
• L’émail est boursouflé ou cloqué : l’émail a été posé en trop forte
Densité épaisseur ou la cuisson a été trop rapide. Commencer par recuire
La quantité d’eau pour le mélange eau/matières est de pour un meilleur nappage de surface.
120 ml pour 112 g. Sa densité est donc environ de 1,55, soit
1 550 kg au litre. Précautions d’emploi
Les autres rouges présentés auront une densité voisine entre 1,5 et L’oxyde de fer ne présente pas de toxicité particulière mais il vous
1,6 ; la quantité d’eau utilisée varie de 100 ml pour 100 g de poudre appartient de respecter les précautions d’usage dans la manipulation
à 140 ml (le minimum lorsque la présence de feldspath est impor- des émaux.
tante). Tous les éléments pour réussir ce rouge de fer sont maintenant entre
Il est important de respecter cette densité pour obtenir à chaque fois vos mains, sachez en maîtriser tous les paramètres ; ils sont nom-
le même émail. On évitera de préparer trop d’émail à la fois, car si breux. Sachez aussi que le Feu, c’est-à-dire votre four, aura toujours
on le conserve trop longtemps, d’une part la densité augmente par le dernier mot… À vous de l’apprivoiser ! n
évaporation de l’eau, d’autre part le bain d’émail « travaille », ce qui Christine Ladevèze
peut modifier les résultats après cuisson. [Link]
Photos : Gaëtane Fiona Girard.
Tesson (ou support)
La plupart des grès courants ont été testés comme : les grès de
Saint-Amand, le grès blanc chamotté fin, le grès porcelainique, le
grès Indianstone ou le Winterstone. Le grès de Saint-Amand donne
cependant la meilleure réponse à la couleur. La cuisson de biscuit est
portée jusqu’à 1 020 °C.
Pose de l’émail
• Pour l’intérieur : par remplissage, puis reversement après 25 secon-
des au maximum, sinon la couche devient trop épaisse et la glaçure
n’adhère plus au tesson, malgré la gomme arabique présente dans
l’émail.
• Pour l’extérieur : par arrosage ou versement.
Pour cette famille d’émail, on évitera le trempage qui rend difficile
le contrôle de la couche ; la pulvérisation au pistolet donnera un
rouge différent, mais intéressant.
• Une couche versée donnera un rouge orangé à petits points plus
foncés ou un peu métallisés (cf. photo gobelet)
64 I la revue de la céramique et du verre n° 177 mars-avril 2011
émaux en four électrique
Variations de fer dans 3 recettes choisies Recettes Diagramme 27 F.M.U. comprises
N° 2 2a avec Fe9 2b avec Fe11 2c avec Fe14 entre 0,3Al 2O 3 / 3SiO 2 et 0,55 Al 2O 3 / 4SiO 2
N° 4 4a avec Fe9 4b avec Fe12 4c avec Fe13
Recette N° 1 F57.Q20.T8.C3 Cos12 + Fe15
N° 19 19a avec Fe9 19b avec Fe13 19c avec Fe14
Recette N° 2 F53.Q14.K12.T7 Cos14 + Fe12
Deux gobelets n° 19 (page de gauche) : À droite, une seule couche Recette N° 3 F49.Q21.K11.T7.C3 Cos10 + Fe10
d’émail (n° 19) versée donnera un rouge orangé à petits points plus foncés Recette N° 4 F42.Q26.K14.T5.C4 Cos9 + Fe14
ou un peu métallisés. À gauche, deux couches versées (n° 19d) feront
apparaître de grosses tâches noires sur fond rouge ; on peut parler de
Recette N°19 F45.Q21.K15.T7 Cos12 + Fe12
« rouge coccinelle » !
Recettes hors Diagramme 27
N° 8 F41.Q25.K10.T8.C16 + Fe15
N° 9 F41.Q25.K10.T8.C16 Cos10 + Fe15
N° 5 F44.Q15.BC15.T11 Cos15 + Fe15
N° 6 F37.Q20.K16.T11 Cos14 + Fe12
N° 7 F31.Q20.BC20.T7 Cos13 + Fe10
Composants des recettes en abrégé
F Feldspath T Talc Cos Cendres os
Q Quartz C Craie O Orthose
K Kaolin B Ball clay A Albite
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