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Frontières linguistiques et culturelles

Ce document discute des frontières linguistiques et politiques. Il explique que les frontières linguistiques ne correspondent généralement pas aux frontières politiques, et que de nombreuses langues sont parlées dans plusieurs pays. Le document aborde également les défis posés par la traduction entre les nombreuses langues du monde.

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Frontières linguistiques et culturelles

Ce document discute des frontières linguistiques et politiques. Il explique que les frontières linguistiques ne correspondent généralement pas aux frontières politiques, et que de nombreuses langues sont parlées dans plusieurs pays. Le document aborde également les défis posés par la traduction entre les nombreuses langues du monde.

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Louis-Jean Calvet

Université de Provence Aix-Marseille 1

Des frontières et des langues


Entretien avec Thierry Paquot

Thierry Paquot : La notion de « frontière » existe-elle dans phique (un fleuve), mais le plus souvent elles sont imma-
toutes les langues ? térielles.
Louis-Jean Calvet : Vaste question, et je ne connais Quant aux langues, leurs frontières sont toujours dif-
pas « toutes les langues ». Mais le problème ne se pose pas ficiles à tracer et elles ne correspondent pas aux frontières
dans ces termes. Toutes les langues peuvent exprimer à politiques. Si vous suivez le bord de la mer Méditerranée
peu près toutes les choses. C’est une fois que les sociétés entre Nice et San Remo, à quel moment changez-vous de
humaines ont inventé les frontières qu’elles ont utilisé langue ? Et si vous regardez la carte de l’Afrique, avec ses
leurs langues pour les nommer. Il faudrait ici interroger frontières héritées de l’époque coloniale, vous voyez qu’à
l’étymologie. Dans les langues romanes par exemple, la de très rares exceptions près (le Rwanda, le Burundi), les
frontière et le front ont la même origine, front, aussi bien langues sont le plus souvent transfrontalières. Le swahili,
dans des expressions comme « faire front » que dans le le lingala, le mandingue, le wolof, le hausa, bien d’autres
sens militaire. Nous avons donc une première direction : langues encore, sont parlées dans plusieurs pays. Plus près
la frontière est belliqueuse, ce qui n’étonnera personne… de nous, en Europe, le français recouvre bien sûr la France
L’anglais a emprunté les termes romans, frontier et front, mais aussi le Luxembourg, une partie de la Belgique, une
et dans cette langue, front désigne aussi la façade d’une partie de la Suisse, une petite partie de l’Italie, etc. Encore
maison ou d’un château, ce que l’on voit de l’extérieur une fois, frontières linguistiques et frontières politiques
donc. Il y a dans tout ça un champ sémantique intéres- ne correspondent pas. Et les choses sont parfois très com-
sant : la frontière est vue de l’extérieur, nous voyons celle plexes.
des autres et ils voient la nôtre. Mais cela est métaphorique, Prenons le cas du Maroc, dont les frontières politiques
car nous ne voyons que rarement les frontières. Elles sont sont à peu près fixées (à peu près, car il y a au sud le pro-
parfois matérialisées par un mur ou des barbelés (Israël/ blème du « Sahara espagnol »). Linguistiquement, le pays
Palestine, États-Unis/Mexique) ou par un fait géogra- est divisé en deux, une partie de la population (dans le Rif,

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Louis-Jean Calvet

l’Atlas, le Souss) ayant l’amazight pour langue première locuteur d’une langue romane à en comprendre d’autres.
et l’autre partie l’arabe marocain (par souci de simplifi- Ainsi un Italien, un Portugais et un Espagnol peuvent-ils
cation, je laisse de côté le problème de la langue officielle, sans trop de difficulté se comprendre en parlant chacun sa
l’arabe classique). Et ces populations se mêlent bien sûr langue. J’enseigne moi-même depuis quelques années au
dans les villes. Une troisième langue s’est insérée dans Brésil, et mon portugais étant insuffisant, je le fais en espa-
cette diglossie : le français, dans la plus grande partie du gnol ; tout le monde me comprend, comme je comprends
pays, et l’espagnol, au nord. Le cas de Tanger, ville qui n’est les questions en portugais que me posent les étudiants.
officiellement marocaine que depuis 1956, est exemplaire. On voit aussi apparaître sur les frontières des solutions ad
Contrôlée par les Anglais à partir de 1856, puis enclave hoc, par exemple le « portunhol » – mélange de portugais
internationale aux frontières d’un Rif espagnol de 1912 à et d’espagnol – entre l’Argentine et le Brésil. Et ce que j’ai
1956, occupée par les Espagnols de 1936 à 1945, la ville a dit sur l’intercompréhension entre les langues romanes
une histoire chaotique dont on trouve la trace dans des vaut pour les langues germaniques, slaves, sémitiques ou
strates linguistiques : on y parle le tarifit (forme rifaine de bantoues : il suffirait de travailler un peu, de concevoir des
l’amazight), l’arabe marocain, l’espagnol et un peu le fran- méthodes…
çais et l’anglais, etc. La notion de frontière se dilue dans ces Restent la traduction et l’interprétation, qui ont le
pratiques plurilingues, les touristes espagnols n’ont pas de mérite de respecter la diversité et qui sont les réponses
problèmes de communication (les commerçants parlent les plus fréquemment utilisées, ce qui n’empêche pas
leur langue) et de l’autre côté du détroit de Gibraltar, en d’ailleurs de militer pour que, dans tous les systèmes sco-
Espagne, les nombreux immigrés marocains ont importé laires, on enseigne correctement au moins deux langues
leurs langues. étrangères. Mais les traductions posent un autre problème,
ou plutôt nous apprennent autre chose. Engels disait que la
T. P. : La traduction est-elle le seul moyen de franchir les preuve du pudding, c’est qu’on le mange ; nous pourrions
frontières linguistiques ? dire que la preuve des langues, c’est qu’on les traduit. Or,
L.-J. C. : Je dirais plutôt les barrières linguistiques. Il depuis quelques années, on voit sur des livres traduits des
y a aujourd’hui près de sept mille langues dans le monde, mentions comme « traduit de l’anglo-américain », « traduit
et même si ce nombre est amené à diminuer de façon dras- de l’anglais (Amérique) », voire « traduit de l’américain, de
tique, personne ne pourra jamais les parler toutes. Dès lors l’australien » et, pour l’espagnol, « traduit de l’espagnol
les solutions ne sont pas nombreuses. Il y a d’une part l’idée (Argentine ou Cuba) », voire « de l’argentin, du mexi-
d’une langue véhiculaire internationale, l’anglais, mais cain, du cubain, etc. ». On ne nomme pas différemment
avec une grande déperdition à la fois dans l’expression et des choses que l’on considère comme semblables et il y a
dans la diversité linguistique. Certains, bien sûr, pensent donc derrière ces formules l’idée que ces langues sont en
à la solution alternative de l’espéranto : chacun continue- train de prendre des formes différentes aux quatre coins
rait à parler sa langue et aurait appris en outre une langue du monde.
internationale qui ne serait la langue de personne, d’aucun On distingue en linguistique ce que nous appelons
impérialisme. Idée généreuse, mais qui, depuis plus d’un une « variable », un élément susceptible de varier, et des
siècle qu’elle est lancée, s’est avérée inefficace ou irréaliste. « variantes », c’est-à-dire les différentes réalisations d’une
Une autre solution est celle de l’intercompréhension. variable. De ce point de vue, nous pourrions considérer le
Il est par exemple facile, et assez rapide, d’apprendre à un « cubain », le « mexicain » ou le « colombien » comme des

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Des frontières et des langues

variantes de la variable espagnole, le « libanais », le « tuni- de sept mille langues, cela nous donne une moyenne de
sien », le « marocain » comme des variantes de la variable trente-cinq langues par pays. Les moyennes, bien sûr, ne
arabe, le « britannique » et l’« américain » comme des sont que des moyennes. Mais, comme la Belgique, de nom-
variantes de la variable anglaise, et le « belge », le « qué- breux pays ont un plurilinguisme territorialisé : la Suisse,
bécois », le « suisse », le « sénégalais » ou l’« hexagonal » naturellement, ou le Canada, mais aussi l’Inde, bien des
comme des variantes de la variable française. Le problème pays africains, etc. Cet aspect territorial du plurilinguisme
est alors de savoir, dans quelle mesure ces variantes peuvent produit en général un phénomène véhiculaire, une langue
prendre leur autonomie et devenir à leur tour de nouvelles que l’on va utiliser lorsqu’on n’a pas la même langue pre-
langues. Et ceci nous montre que les frontières linguis- mière : le malais en Indonésie, le swahili en Afrique de
tiques sont sans cesse en train de bouger, de changer. l’Est, etc.
Dans ces situations, certaines langues ont une fonc-
T.  P. : Comment traduire des langues ayant des formes tion identitaire – langues des racines, de la famille, de
d’écriture totalement différentes, par exemple une langue l’environnement immédiat – et d’autres sont uniquement
alphabétique et une langue à idéogrammes ? véhiculaires, ou utilitaires. Mais les identités ne sont pas
L.-J. C. : Oublions un instant les systèmes d’écriture. des jeux à somme nulle, on ne perd pas l’une en choisis-
Un interprète peut sans problème traduire un discours en sant l’autre. On peut être à la fois breton et français, ger-
arabe ou en chinois vers le français ou le russe. Ces quatre manophone et suisse, et les langues illustrent ces identités
langues n’ont pas le même système d’écriture, trois alpha- plurielles.
bets différents et une écriture idéographique mais, sous
leur forme parlée, elles sont parfaitement traductibles. T.  P. : Savons-nous pourquoi des mots voyagent ? Et
Que change le passage à l’écriture ? Pas grand-chose. Il y comment ?
a bien sûr, dans toutes les langues écrites, des métaphores L.-J. C. : Il est vrai que dans un numéro consacré à la
reposant sur le système graphique, par exemple de A à Z notion de frontière, les mots voyageurs sont un beau thème,
ou mettre les points sur les i en français, mais on trouve puisqu’ils transcendent les frontières. On les appelle le plus
des expressions comparables dans les autres langues. Les souvent des emprunts, mais le terme est un peu impropre,
choses se compliquent un peu avec le chinois, en parti- puisque ces emprunts ne sont pas remboursés ou rendus…
culier dans la poésie classique, où les caractères peuvent Plus sérieusement, les mots qui voyagent sont toujours les
porter un sens connoté reposant uniquement sur le gra- témoins des rapports entre des collectivités humaines. On
phisme, sans contrepartie orale. François Cheng l’a bien peut ainsi lire dans le lexique espagnol la longue cohabita-
montré dans son livre sur la poésie chinoise classique. tion de cette langue avec l’arabe (beaucoup des mots espa-
Nous entrons alors dans un domaine où la traduction est gnols commençant par « a » sont d’origine arabe), on peut
difficile, mais il s’agit de faits très marginaux. également lire dans le vocabulaire politique, administratif
et technique des langues de l’Afrique francophone la trace
T.  P. : À part la Belgique, existe-t-il d’autres pays divisés des rapports de domination de l’époque coloniale. La place
par la langue ? éminente de la Grande-Bretagne dans l’histoire des sports
L.-J. C : Oui, beaucoup. Une simple approche statis- au xixe siècle se lit dans le vocabulaire sportif en français
tique nous montre que le plurilinguisme est très largement ou en italien. Nous pourrions également établir les cartes
répandu  dans le monde : environ deux cents pays, près de ces mots migrateurs, celle du café ou celle de l’abricot,

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tous deux venus de l’arabe, l’un passant par le turc et la est constituée d’un biotope (littéralement, un milieu de vie)
Turquie, l’autre par l’espagnol et l’Espagne. Et nous avons et des espèces qui le peuplent. Je considère pour ma part
là un parallélisme entre le trajet de ces mots voyageurs et qu’une situation sociale et les langues qu’on y parle consti-
les migrations humaines, un parallélisme qui va au-delà de tuent une niche écolinguistique. Les langues n’existent pas
la simple métaphore. Les mots migrent, comme les êtres en dehors de rapports historiques et sociaux, elles sont le
humains. Et parfois la loi s’oppose à ces migrations. Ainsi, produit de pratiques sociales. Pour rendre compte de leur
en France, la loi Toubon et les commissions de termino- coexistence, de leurs interactions, la notion de « niche »
logie des différents ministères tentent-elles d’établir un écolinguistique est utile. En outre, les langues n’existent
barrage contre les mots étrangers, plus particulièrement pas en dehors de leurs locuteurs et elles entretiennent avec
anglais. On arrête les migrants à Gibraltar, en Italie ou aux eux un rapport de type hôte/parasite, dans lequel bien sûr
Canaries, on tente d’arrêter les mots. Mais, si un ministre les langues sont les parasites : sans locuteurs, il n’y aurait
de l’Intérieur peut affréter des charters et les remplir de pas de langues, c’est l’évidence, de la même façon qu’il n’y
Maliens, il est difficile d’imaginer des charters de mots. aurait pas de gui sans les pommiers qu’il parasite. Enfin,
les langues entretiennent entre elles des rapports de type
T.  P. : Comment expliquer le décalage entre l’usage d’un proie/prédateur, ce que j’ai appelé naguère la « glotto-
mot et son inscription dans le dictionnaire ? phagie », puis la guerre des langues : certaines s’imposent
L.-J. C. : Le dictionnaire est un frigidaire, une chambre face à d’autres et, parfois, les font disparaître. Tout ceci
froide, il enregistre et conserve l’usage. Cet usage est oral, nous mène donc à considérer les milliers de langues de
c’est dans l’oral, dans les pratiques sociales, que la langue ce monde d’un point de vue darwinien – d’où la notion
bouge, évolue, se transforme, et le dictionnaire court après d’écologie des langues.
ces transformations. Disons qu’il enregistre un état de Il découle de cette approche de nombreuses consé-
langue, et qu’il est toujours en retard sur l’évolution. Cela quences que je détaille dans Pour une écologie des langues
ne signifie pas pour autant que toutes les innovations orales du monde ou dans Il était une fois 7 000 langues, des phé-
aient un avenir, qu’elles restent dans la langue. Certaines nomènes d’acclimatation des langues à une niche donnée,
vivent ce que vivent les roses ou les papillons, peu de temps, de concurrence aussi. Par exemple, il n’y a pas une langue
d’autres se démodent et d’autres s’inscrivent durablement française mais des langues françaises, acclimatées aux dif-
dans le paysage linguistique. Ce sont ces dernières qui, férents espaces sur lesquels elles se sont répandues, au nord
en général, entrent dans les dictionnaires. Mais ceux-ci se (France, Belgique, Canada, etc.) comme au sud (dans les
démodent aussi. Chaque année le Petit Robert ou le Larousse anciennes colonies, en Afrique). Le français y a pris d’une
communiquent à la presse la liste des nouveaux mots qu’ils part des couleurs locales (on parle d’ailleurs du français
ont introduits dans leurs colonnes. Mais comme ils ont tou- québécois ou du français sénégalais) et, d’autre part, se
jours à peu près le même volume, chaque année également trouve inséré dans un processus de sélection naturelle
des mots sortent du dictionnaire. Et la chambre froide est face à d’autres langues, l’anglais au Canada, le bambara au
donc elle aussi traversée par le mouvement, par l’histoire. Mali, le lingala au Congo, etc.
Disons que l’on peut, mutatis mutandis, appliquer aux
T. P. : Qu’appelles-tu « écologie des langues » ? langues dans la vie sociale (c’est d’ailleurs une tautologie :
L.-J. C. : C’est une approche des langues qui prend en les langues sont toujours dans la vie sociale, c’est même
compte leur milieu. On considère en écologie qu’une niche le seul lieu où elles se trouvent et où on peut les décrire,

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Des frontières et des langues

les étudier), on peut donc appliquer aux langues dans la sûr, pas d’académie de la langue hébraïque, mais cela ne
vie sociale ce que Darwin expliquait à propos des espèces. les empêchait pas de massacrer allègrement ceux qui ne
prononçaient pas comme eux. Il s’agit évidemment d’une
T. P. : En quoi les langues sont-elles utilisées par des États histoire mythique, mais les mythes ont beaucoup à nous
comme armes de guerre ? dire. Les langues ne se font pas la guerre et ne sont pas
L.-J.  C. : Il y a dans la Bible une histoire intéres- des « armes de guerre », mais elles ont leur place dans les
sante, un moment de l’histoire sainte qui est à l’origine conflits sociaux. On peut ici évoquer le black English aux
de la notion de schibboleth, ces pièges linguistiques qui États-Unis, mais aussi la fracture linguistique que connaît
comme nous allons le voir peuvent parfois être mortels. Il la France, fracture entre la langue des beaux quartiers et
s’agit d’une guerre entre deux tribus d’Israël. La tribu de celle des banlieues, fracture linguistique dont nous payons
Galaad avait défait celle d’Ephraïm. Or, le mot qui signifie la facture sociale.
en hébreu un épi n’était pas prononcé de la même façon
par les membres des deux tribus, ce qui permettait de les T. P. : La diversité des langues est-elle source de paix ou de
reconnaître. Voici le passage de la Bible qui narre ce qui guerre ?
arriva : L.-J. C. : Elle est d’abord, c’est une tautologie, source
de diversité. Et cette diversité peut produire une coexis-
Puis Galaad s’empara des gués du Jourdain, vers
tence pacifique, ce qui est la situation la plus souhaitable.
Ephraïm. Lors donc qu’un des fuyards d’Ephraïm
L’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la
disait : « Je veux passer ! », les hommes de Galaad lui
science et la culture (Unesco) l’a bien compris qui, dans sa
disaient : « Es-tu d’Ephraïm ? » Et s’il disait : Non !
déclaration sur la diversité culturelle, associe cette diversité
Ils lui disaient : « Prononce donc Shibboléth ! » et il
à la diversité linguistique, se proposant de « sauvegarder
prononçait Sibboléth, car il ne réussissait pas à parler
le patrimoine linguistique de l’humanité et soutenir l’ex-
correctement. Alors on le saisissait et on l’égorgeait
pression, la création et la diffusion dans le plus grand
aux gués du Jourdain. Il tomba, en ce temps-là, qua-
nombre possible de langues » et « d’encourager la diversité
rante-deux mille hommes d’Ephraïm. (Les Juges,
linguistique – dans le respect de la langue maternelle – à
XII, 5-6)
tous les niveaux de l’éducation, partout où c’est possible,
Cela faisait beaucoup de morts pour une légère diffé- et stimuler l’apprentissage du plurilinguisme dès le plus
rence de prononciation, « s » ou « ch »… Mais cette anecdote jeune âge ».
nous apprend beaucoup de choses. Tout d’abord que bien Mais la diversité des langues peut aussi jouer un rôle
avant la modélisation de la phonologie l’on était conscient dans des conflits qui ne sont pas à l’origine linguistiques,
de l’existence de différents points et modes d’articulation. constituer le versant linguistique de conflits ethniques
Elle nous montre ensuite que le refus de l’usage de la diver- ou politiques. La haine de l’autre peut aussi se manifester
sité face à la diversité des usages n’est pas récent. Elle nous dans la haine de la langue de l’autre. Il suffit d’évoquer
montre enfin que le pouvoir peut aller très loin dans ce la Belgique et le conflit entre Flamands et Wallons. Cette
refus. Le schibboleth est de ce point de vue un témoignage volonté de nier l’autre et sa langue peut également débou-
sur la variation, une prise en compte de la variation, en cher sur l’invention de langues, et nous retrouvons ici la
même temps qu’une utilisation sociale de cette varia- question des frontières. Les conflits entre hindouistes et
tion. Les membres de la tribu de Galaad n’avaient, bien musulmans en Inde ont mené à la création d’un nouveau

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pays, le Pakistan, mais aussi à l’éclatement d’une langue 45 %, pendant que d’autres langues voyaient leurs « parts
– hindi d’un côté, ourdou de l’autre – avec des alphabets de marché » s’accroître. Par exemple, entre 2003 et 2005,
différents, un lexique qui se différencie. Apparition d’une l’anglais est passé de 49 % à 45 % des pages Web tandis que
frontière, donc, et de nouvelles langues. Il s’est produit un le français passait de 4,32 % à 4,93 %, l’italien de 2,59 %
peu la même chose avec l’ex-Yougoslavie. On y parlait une à 3,05 %. Aujourd’hui l’anglais baisse encore – en pour-
langue, le « serbo-croate », on y trouve aujourd’hui des centage bien sûr, pas en valeur absolue – et c’est le chinois
frontières, de nouveaux pays, mais aussi de nouvelles lan- qui monte.
gues, le serbe, le bosniaque, le croate, etc. Ainsi, non seulement Internet modifie le poids des
langues, mais il est devenu un espace de concurrence et
T. P. : En quoi Internet modifie-t-il le poids des langues ? de liberté. N’importe qui peut par exemple écrire, dans sa
L.-J.  C. : Question très intéressante. À la création langue, fût-elle très minoritaire, peu parlée, un article dans
d’Internet, nombreux étaient ceux qui disaient : « Bof, c’est Wikipedia, article qui franchira les « frontières » et pourra
un truc inventé par les Américains et pour les Américains, être lu par quelqu’un parlant la même langue et vivant
il n’y aura que de l’anglais ». Et il est vrai qu’au début, à l’autre bout du monde. Il est impossible aujourd’hui
Internet était à 100 % anglophone. Depuis, les choses ont de penser la diversité linguistique, de réfléchir aux poli-
changé de façon spectaculaire. Sans entrer dans les détails, tiques linguistiques, sans considérer la situation mondiale
disons qu’entre 1998 et 2005, l’anglais est passé de 75 % à comme le versant linguistique de la mondialisation.

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