Quel Horizon Pour Les Sciences de Gestion ? Vers Une Théorie de L'action Collective
Quel Horizon Pour Les Sciences de Gestion ? Vers Une Théorie de L'action Collective
Introduction-résumé
Si les sciences de gestion sont inséparables de l’histoire des entreprises, l’universalité de
leur message ne s’est dégagée que difficilement1. Pour clarifier aujourd’hui les
fondements et l’horizon de ces disciplines, il nous faut retrouver les singularités
historiques et scientifiques de ce cheminement,. Nous verrons que l’histoire des sciences
de gestion peut être décrite comme le passage progressif d’un projet éducatif et critique
à un projet scientifique original encore en quête de consolidation et d’unification. Or, à la
lumière des recherches contemporaines, ce projet peut être aujourd’hui mieux fondé et
spécifié avec rigueur. Nous montrerons que l’objet des sciences de gestion est une
théorie axiomatique et généalogique de l’action collective ; une théorie dont on peut
préciser les concepts fondamentaux, les propositions invariantes et l’originalité dans le
champ des Sciences sociales. Ce point de vue a plusieurs conséquences importantes que
nous développerons dans ce texte :
1
Les Sciences de Gestion sont ainsi totalement absentes d’un rapport de 1986 sur « L’état des Sciences sociales en
France » (Guillaume 1986).
2
b) Un élargissement de leur portée scientifique : nous verrons que les sciences de Gestion ainsi
repensées contribuent à une transition scientifique plus générale : celle qui mène des
« métaphysiques de l’action » à des théories axiomatiques de l’action collective. Nous appellons
« métaphysiques de l’action », les théories qui résument l’action collective soit à un principe
totalisateur (par exemple le profit ou la stratégie), soit à l’action d’un sujet totalisateur (par
exemple « le chef », « l’ expert », ou un groupe particulier). Or, la nécessité d’une telle transition se
manifeste aussi dans les autres sciences sociales ou dans les courants philosophiques contemporains
comme le signale la place accrue de la référence à la notion d’action .
c) Une relecture de la nature de l’« entreprise » : Si les sciences de gestion peuvent contribuer à
cette mutation transversale des sciences sociales, cela tient à ce que « l’entreprise » dont elles ont
fait, un temps, leur objet principal constitue l’une des formes les moins naturelles et les plus
abstraites de la vie collective. Dans les entreprises, plus qu’ailleurs, la survie dépend du
renouvellement des doctrines et des techniques, mais elle tient plus encore à la compréhension du
rôle particulier des doctrines et des techniques dans l’action collective.
d) Une axiomatique inédite de l’action collective : au delà donc d’une théorie de l’entreprise 2,
nous soutiendrons que l’objet des sciences de gestion est une théorie de l’action collective qui ne
réduit cette dernière ni à un savoir totalisateur (utilitarisme) ni à une relation totalisatrice
(sociologisme). Une telle théorie repose au contraire sur un « principe de non-séparabilité entre
savoirs et relations » qui forme son invariant central. Ce principe ne « totalise » pas l’action
collective. Il ne la détermine pas. Il éclaire une condition essentielle d’existence et fournit un critère
d’inconsistence.
De ces avancées, on peut attendre deux retombées.D’une part une meilleure compréhension
de la généalogie des formes de l’action collective ; d’autre part, un soutien à l’invention des formes
de l’action collective, y compris entrepreneriales, adaptées à l’ accomplissement des valeurs
émancipatrices de notre temps.
Pourquoi revint-il à des hommes forgés par l’expérience, et non à des savants, d’ouvrir ces
nouveaux horizons ? La question est encore à instruire. Mais pour éclairante que soit une telle
investigation, elle ne changerait rien au fait que ces doctrines furent reçues comme le socle d’un
nouveau projet éducatif destiné aux patrons d’usines et aux hommes d’affaires ; comme le moyen
d’une véritable initiation à l’organisation et à la vie des entreprises. Le chemin qui devait mener,
2
Rappellons que pour les sciences de gestion, une « bonne » théorie de l’entreprise est necessairement une théorie des
formes de l’action pertinente dans l’entreprise.
3
plus tard, de l’initiation des chefs d’entreprise à un programme universel de connaissance n’avait
donc rien de naturel et il ne s’est dégagé, on va le voir, que très progressivement..
. Pour retrouver le sens des premiers enseignements de Gestion, nous évoquerons deux
textes importants de cette époque. Publiés à quelques années de distance, ils traitent tous deux de la
culture nécessaire au responsable d’entreprise. Les approches diffèrent considérablement, mais
elles expriment une même conviction : au tournant du vingtième siècle, de nouvelles doctrines et de
nouvelles réalités imposent une redéfinition des anciennes figures de « l’entrepreneur » ou du
« patron ».
Le plus ancien des deux textes est celui de Pierre Pezeu. Ancien officier devenu ingénieur
et chef d’entreprise, son ouvrage, « Les hommes qu’il nous faut », paraît en 1918 sous la forme
d’une série d’articles dans la Revue de Mécanique que dirige Henry Le Châtelier. A l’instar de ce
dernier, l’auteur se réclame d’abord des nouveaux courants tayloriens : « Taylor a montré en quoi
consiste l’art du Chef : savoir ce qu’il faut et savoir le faire executer par des collaborateurs
qualifiés ». Mais il veut adjoindre aux principes de l’organisation scientifique une réflexion sur l’art
du commandement et la direction des hommes. Caractéristique de l’époque, le texte de Pezeu mêle
les nouvelles doctrines de l’organisation à une morale du « bon chef ». Morale ancienne ou sans âge
qui le pousse souvent à l’exhortation : « Pour conduire les hommes, il faut agir avec fermeté, mais
il faut que cette fermeté soit empreinte de bonté et qu’elle soit réglée par le tact » ou encore « Il (le
chef) doit aimer ses hommes et s’attacher à eux ; …Il ne s’appartient pas ; il appartient au
personnel qui lui consacre le meilleur de sa vie et qui doit être en droit de compter sur lui".
Le ton n’est plus le même, en 1933, lorsque Pierre Jolly publie « L’éducation du chef
d’entreprise » 4. Il reprend la même question que Pezeu, mais cette fois, la visée éducative n’est plus
une morale du chef. Il s’agit de professionaliser une pratique de dirigeant. « De même ne convient-
il pas d’éviter que ceux qui se destinent aux affaires, avec la légitime ambition d’y remplir les
fonctions dirigeantes, passent brusquement, sans transition aucune, de la théorie à la pratique, et
qu’ils aient ainsi à traverser une periode d’adaptation, plus ou moins longue, quelque fois pénible,
pendant laquelle beaucoup de leurs efforts risquent de demeurer improductifs, durant laquelle
aussi, ils seront quelques fois appellés à constater que ce qu’ils avaient appris ne s’applique plus
exactement aux évènements ? ». Pierre Jolly insiste donc sur la necessité d’une methode de
préparation à la vie des affaires. Celle qu’il préconise s’appuie sur un dispositif pédagogique qui va
faire école, « la méthode des cas », développée à Harvard, Jolly en sera d’ailleurs l’un des
initiateurs en France. En plaidant pour que l’on prépare avec méthode à la direction des entreprises
et qu’on ne fasse plus confiance au seul talent individuel ou à l’acquisition de recettes, Jolly
prolonge clairement le message Fayolien. .
Ces deux ouvrages signalent une évolution sensible des idées. De l’exhortation de Pezeu à la
méthode d’un Jolly, on mesure le chemin parcouru en peu d’années. Mais tous deux ont la même
visée, le même horizon : initier une nouvelle classe de dirigeants à des conceptions nouvelles de la
Direction des affaires. A aucun moment il ne s’agit de forger un universel de la connaissance
même si l’idée d’une « science du commandement » est parfois évoquée.
Les années qui suivent la seconde guerre mondiale manifestent une évolution rapide de cette
première perspective. Il ne s’agit plus de former une nouvelle élite de « chefs » ou d’hommes
3
Dans ce qui suit nous nous limiterons au contexte français, mais on doit pouvoir montrer, qu’au prix d’une
périodisation différente, les étapes que nous décrivons se retrouvent dans d’autres pays.
4
Jolly P. (1933), « L’éducation du chef d’entreprise » Librairie de l’enseignement technique Léon Eyrolles Paris.
4
d’affaires. Entre temps, les entreprises ont encore changé : l’ère des cols blancs et des managers a
commencé (Calhoon 1947, Whyte 1959). Ingénieurs et cadres forment dès la fin des années
cinquante une part non négligeable des effectifs. Les taches de ces nouveaux personnels sont
difficiles à cerner. Ils développent les systemes techniques et les organisations humaines des
entreprises. Or, ces interventions exigent un nouveau point de vue sur l’action collective. Les « cols
blancs » ne peuvent s’identifier aux « chefs » même s’ils doivent créer un sentiment d’autorité et
prescrire l’action. Sans être des dirigeants, ils doivent prendre en compte la multiplicité des
problémes de l’entreprise, qu’il s’agisse du personnel, des clients ou du contexte compétitif. Les
sciences de Gestion des années 50-60 s’adresseront à ces nouvelles catégories d’agents en nombre
grandissant et dont la place dans l’entreprise dépendait d’une qualification reconnue. Elles se
penseront alors comme une «Ingénierie», qui tire sa légitimité de doctrines reconnues et de
pratiques validées en entreprise.
Les premiers manuels universitaires de Gestion témoignent d’un tel point de vue. Publié
dans la collection Thémis en 1962, l’ouvrage « Gestion de l’Entreprise » de Jane Aubert-Krier
(Aubert-Krier 1962) expose clairement cette nouvelle philosophie. Un examen des principaux
chapitres éclaire sa logique pédagogique. Après avoir caractérisé les entreprises par leurs fonctions
les plus universelles ou leurs grands types, l’auteur étudie les moyens d’information et de décision
necessaires à la mise en œuvre des grandes politiques manageriales (produits, vente,
infrastructures…). Nous sommes loin de l’appel d’un Pezeu ou de la pédagogie de Jolly. Les
sciences de Gestion veulent guider l’étudiant dans un univers préalablement reconnu et lui proposer
les outils necessaires à une action réfléchie et systématique. L’introduction du livre de J. Aubert-
Krier est éclairante : « Les problèmes de gestion et d’administration des entreprises sont des
problèmes complexes qui se fondent sur des techniques elle-mêmes de plus en plus perfectionnées.
Cependant l’importance relative des instruments de gestion et l’attention qu’on leur porte peuvent
être extrêmement différentes suivant les entreprises. Parfois ces différences proviennent de la façon
dans les entreprises sont gérées ; en d’autres termes elles seraient le signe d’une bonne ou d’une
mauvaise gestion. Mais en réalité il faut être très prudent pour porter un pareil jugement car les
différences de modes de gestion peuvent s’expriquer souvent par les différences entre les
entreprises. ». On ne saurait mieux dire le souci d’une ingénierie légitime et circonspecte.
Constitué comme une ingénierie le champ de la gestion pouvait penser son développement
comme un perfectionnement continu de techniques. C’était prendre le risque d’un éclatement en
métiers étanches, en spécialités éclatées. On sait aujourd’hui que cet éclatement a bien eu lieu, et
que la spécialisation utile au professionnel allait engager, au plan scientifique, une longue crise
d’identité.
A nos yeux, cette période est d’abord marquée par l’interrogation sur les fondements et par
la multiplication des perspectives academiques (formelles, politiques, culturelles, critiques,
5
économiques…). Ce foisonnement que l’on peut considérer comme une étape necessaire explique
aussi le regain d’intérêt pour les approches épistémologiques (Martinet 1988, Lemoigne 1997,
Sorge 1997) en quête de clarification et de synthèse. Mais le doute sur les fondements conduit
certains auteurs à une autocritique prononcée non dénuée d’une dose de nihilisme (Mintzberg
1994). Ces interrogations nourriront aussi certains courants critiques s’inspirant des philosophies
post-modernistes ou « déconstructionnistes » (Legge 1997). D’autres trouveront chez Michel
Foucault une interprétation des techniques de gestion comme « dispositifs de savoir/pouvoir »
(Starkey et McKinlay 1998, Hatchuel 1999)
Parallèlement, les méthodes de recherche qualitatives ont connu une ample mobilisation.
Elles n’étaient pas exemptes de problèmes méthodologiques et parfois elles se confondaient avec de
simples recensions monographiques. Elles répondaient souvent au souci de mieux approcher les
pratiques des entreprises. Plus rarement, elles découlaient de la volonté de mettre à l’épreuve les
savoirs academiques5. Ces approches ont mis les chercheurs au contact des processus historiques de
formation des entreprises. Elles leur ont imposé aussi de tenir compte des doctrines ou des
connaissances ordinaires (Calori 1999) que mobilisent les acteurs.
Ces recherches ont favorisé le développement d’un ensemble de thèses que l’on peut appeler
« théories de l’apprentissage collectif6 ». Malgré une littérature inégale et disparate, malgré un
manque d’unité théorique, ces approches ont joué, selon nous, un rôle transitionnel important. Elles
ont attiré l’attention sur la dynamique des savoirs dans les entreprises et donc sur la capacité de
celles-ci à réinventer leur fonctionnement. Cette perspective déjà présente chez Taylor ou Fayol
avait été occultée par la distinction entre la notion de « structure » et celle « d’instrument de
gestion » (nous reviendrons plus loin sur cette séparation et sa critique ) qui se développe dans les
années 60.
Or, à partir de 1975, d’importantes transformations des entreprises ont eu lieu. Les plus
célèbres tiennent d’abord à l’impact international des doctrines japonaises de la production (flux-
tendus, qualité totale…). Fondée sur la logique de la variété des produits, elle s’accompagnent de
fortes mutations de l’emploi et des modes de gestion des ressources humaines dans de nombreux
pays. Mais ces changements sont aussi des retombées des transformations plus cachées des activités
de recherche et de , des produits (Clark et Wheelwright 1992, Moisdon et Weil 1992, Hatchuel
1994, Midler 1993 et 1994, Nakhla et Soler 1996, Sardas 1998) qui répondent à un régime de
concurrence où la variété des produits est régulièrement renouvelée par des innovations
« intensives » et « répétées » (Hatchuel 1997, Chapel 1997). Les doctrines de « l’ apprentissage
collectif » se sont donc développées conjointement à un mouvement profond de reconstruction des
entreprises : un mouvement qui s’accompagne de « rationalisations » inédites et fortement
déstabilisantes puisqu’elles visent les processus de régénération des compétences et les processus
de conception de l’entreprise (Hatchuel 1994, 1997).
. Ainsi, la recherche de fondements plus universels n’a-t-elle jamais été aussi necessaire et aussi
utile. Necessaire parce qu’il faut dépasser une crise d’identité aujourd’hui mieux comprise. Utile,
parce qu’il nous faut penser des formes d’entreprises sans véritables précèdents. Mais une telle
recherchee suscite des crises récurrentes et une multitude apparente de perspectives. La tentation est
grande de continuer à voir les sciences de gestion comme un champ pluridisciplinaire où se croisent
de multiples courants. Mais quel peut être l’horizon d’une discipline pensée comme un
« carrefour » ? Tout cela ne plaide-t-il pas la necessaire révision des fondements ou du projet
5
Sous la dénomination d’approches qualitatives on entend généralement soit les monographies ou les enquêtes
longitudinales soit les démarches de « recherche-action ». On doit noter que ces dernières ont été profondèment
rediscutées depuis une trentaine d’années, notamment en France, avec le développement de la « recherche-
intervention » (voir la contribution de Albert David dans ce même ouvrage).
6
Nous réunissons sous la dénomination de « théories de l’ apprentissage collectif », les travaux que l’on désigne soit
par « théories de l’apprentissage organisationnel » (cf. la synthèse proposée par Cohen et Sproull 1996), les différentes
approches de la production des connaissance dans les organisations (« Knowledge management »), les théories de la
« firme apprenante », y compris le « Garbage can model » (March, Cohen, et Olson 1972) qui en est une forme limite :
car toutes ces approches nous semblent s’appuyer sur un même modèle de base que nous avons appelé « apprentissage
collectif » ( Hatchuel 1994).
6
d’ensemble ? Comme bien souvent dans l’Histoire des sciences, la multiplication des énigmes ou la
récurrence des débats peut signifier soit l’épuisement d’un programme de recherches soit un
« aggiornamento » que les difficultés accumulées rendent inévitable.
C’est dans cette seconde hypothèse que s’inscrivent les thèses de ce texte, mais elles résultent
aussi d’un itinéraire que nous allons maintenant évoquer parce qu’il éclaire une controverse
théorique aux conséquences importantes.
A la fin des années 70, la question de l’efficacité des instruments de Gestion, déja entrevue par
Aubert-Krier, avait pris un tour exacerbé. Les techniques quantitatives de gestion (planification,
recherche opérationnelle, aide à la décision…) furent au centre de ce débat parce qu’elles
constituaient la forme la plus sophistiquée des savoirs gestionnaires alors que leur efficacité était
difficile à appréhender. Dans le sillage des critiques de l’optimisation, du « one best way »
managerial (Woodward 1965) ou de la décision « rationnelle » (Simon), les techniques de gestion
étaient accusées d’être à la source de l’inertie bureaucratique ou de servir d’instrument aux
changements illusoires et autoritaires. (collectif 1983,Berry 1983, Villette 86).
Mais la sophistication des techniques visées à l’époque masquait le fond universel du débat :
Quelle était la nature des « techniques de gestion » ? Pouvait-on définir cette notion sans s’appuyer
sur une conception de l’action collective ? Clairement non. Or, cette conception était le plus souvent
implicite ou peu discutée dans l’analyse de ces techniques y compris pour les plus simples d’entre
elles (un bilan comptable par exemple). On peut utiliser une règle de trois ou un calcul abscons pour
établir le « plan de fabrication » dans un atelier. Il reste qu’au delà des différences qu’entraîne la
méthode de calcul, il faut se demander ce que l’on entend par « établir un plan de production », si
l’idée de « plan » est acceptable par ceux à qui elle est destinée, et ce que l’on faira des surprises
que cette idée nous réservera en pratique. Plusieurs expériences en entreprise confirmèrent
l’importance de ces remarques. Elles nous conduisirent à la notion d’ « interaction outil-structure »
qui explicitait l’intrication inévitable des outils de gestion et des formes de l’organisation
(Hatchuel et Molet 1986). Ou encore repensait le concept de « technique de gestion » en montrant
ses liens implicites à des notions plus anciennes : division du travail, délégation, missions, roles
etc.. A l’idée classique selon laquelle une technique de gestion est mise en place pour répondre à un
« problème », nous opposions l’idée que quelque soit l’origine du changement engagé, il suppose la
conduite d’ « interactions outil-structure ». Car c’est dans la compréhension de ces interactions que
se forgent des apprentissages collectifs « enrichissants », ou non générateurs d’antagonismes
destructeurs. Cette perspective constitue toujours le socle théorique des approches récentes des
outils de Gestion (Hatchuel et Weil 1992, Moisdon 1997).
Elle permit aussi de reprendre des interrogations plus générales sur la nature de la
discipline. Dès le début des années 80, l’épistémologie des sciences de gestion se heurtait à un
dilemme : s’agissait-il de sciences de « l’organisation » (au sens d’activité organisatrice) ou de
sciences « des organisations » ( donc de groupes humains particuliers) ? Ce débat touchait aussi
bien les informaticiens que les spécialistes des sciences sociales (cf. Collectif 1982) ? Or, en
établissant un lien direct entre les approches centrées sur les « outils » (instruments des spécialistes
de l’organisation) et les approches centrées sur les « structures » (concepts indispensables à
l’analyse des organisations) nous affirmons l’unité de ces deux alternatives et la necessité de leur
donner une définition conjointe :
- l’ « organisation » (comme activité organisatrice) est une classe d’actions, dont les
techniques de gestion font partie, mais l’effet de ces actions dépend de la réflexivité des
acteurs et des collectifs où elles s’exercent,
- Les « organisations » sont des collectifs historiquement repèrables (Sorge 1997) par
leurs actions passées et présentes (dont les techniques de gestion) : ces actions ont
7
Unifier véritablement ces deux points de vue exigeait cependant de nouveaux concepts. Pour
restituer la logique profonde de l’action collective, il ne suffit pas de juxtaposer ces deux
définitions, il faut recomposer les notions elles mêmes. Les concepts d’ « outils de gestion » et de
« structure organisationnelle » provenaient, on l’a vu, de l’Histoire de la discipline. La notion de
« structure » découlait de la pensée du « bon chef » ou de la « bonne délégation » qui prévaut dans
les années 30. La notion « d’outil de gestion » est naturelle à la conception des sciences de Gestion
comme ingénierie qui a dominé dans les années 60. Comment penser ces deux notions
simultanèment ? Comment clarifier la notion d’ « apprentissage collectif » si utile à l’analyse des
transformations tout en lui donnant un socle théorique solide ? Un retour aux fondements
s’imposait et ce qui pouvait passer pour des problèmes propres aux sciences de gestion cachait, on
va le voir, des questions plus universelles.
Cette difficulté, on ne peut l’oublier, atteint aussi la plupart des sciences sociales. Pour
autant, la crise y prend une forme différente. Elle se traduit par l’éclatement ou la remise en cause
d’un « centre » conceptuel, d’un « cœur scientifique» de la discipline. Quoique soumis à des
critiques sévères, voire abandonné, ce « cœur » subsiste cependant comme le symbole unificateur
du champ ou comme terrain de dispute entre anciens et modernes. Un tel modèle, commun à la
Sociologie (avec la définition Durkheimienne des faits sociaux) ou à l’Economie (avec la théorie
walrasienne du marché), est donc inverse de celui auquel font face les sciences de gestion. En effet,
celles-ci, on l’a vu, ne sont pas nées d’un projet théorique qui fasse référence : elles se sont
développées à partir d’un projet éducatif et d’un ancrage dans les besoins renouvelés des
entreprises.
L’enjeu des sciences de gestion s’énonce donc à rebours de celui des autres sciences
sociales : sortir de la crise exige des processus d’unification théorique. Mais les processus
d’unification ne sont pas sans dangers. Il ne s’agit pas d’affirmer des dogmes stérilisants mais
d’instaurer un travail de conceptualisation et de réflexivité qui ouvre de nouvelles floraisons de la
recherche, de nouveaux champs d’investigations ou de nouvelles méthodes de travail.
7
Les encyclopédies et les traités de gestion ont toujours eu du mal à intégrer ces deux points de vue ; il faut attendre
des encyclopédies récentes (Warner et Sorge 1997) pour que le croisement de ces problématiques soient plus
systématiquement traité.
8
On ne compte plus les éditoriaux inquiets, ou les numeros speciaux de revue consacrées à interroger le statut des
sciences de Gestion.
9
Mêmes ces emprunts peuvent être sources de difficultés : en adoptant récemment des perspectives culturalistes (Ott
1989), les sciences de Gestion n’ont fait qu’importer des difficultés supplémentaires : doit-on voir la culture dans les
structures ? dans les outils, dans les connaissances ? Dans tout cela à la fois ? Le débat est inextricable parce que ces
notions proviennent d’une épistémologie interprétative qui ne fournit pas une théorie de l’action collective (voir
paragraphes suivants)
8
Les sciences de gestion pouvaient reprendre ce modèle tant il est vrai que l’étude des
entreprises fut leur domaine d’élection. Mais l’étude de cet objet singulier posait des problèmes
épistémologiques inattendus et peu perçus. Car, qu’est-ce que « l’entreprise » ? Quelle est la nature
de ces collectifs, si variés dans leur ampleur ou leur activité et qui déterminent une part capitale de
l’Histoire moderne ?
12
Certes, un sociologue peut considérer que tous les phénomènes collectifs l’intéressent, car c’est son regard
de sociologue qu’il exerce (Bourdieu, chamboredon, Passeron 1968). Une telle posture exige une clarification des
spécificités de ce regard, ne serait-ce que par différence à celui de l’économiste. Il en résulte que l’affirmation de ces
spécificités réintroduit inévitablement une forme de restriction des phénomènes étudiés.
9
l’on séparait encore, il y a peu, le règne animal du règne végétal négligeant ainsi toutes les
symbioses indispensables à leur survie. Mais il y a plus : « l’entreprise » se constitue comme action
collective « artefactuelle » et non comme un phénomène social naturel ou comme une donnée
anthropologique. Et c’est précisèment parce qu’elle n’a rien de naturel ou de traditionnel que
l’entreprise participe, pour le meilleur et pour le pire, à la transformation et à la production des
sociétés. Elle relie donc ce que l’on croit séparé et dévoile par son action que l’on ne peut isoler a
priori et définitivement des phénomènes collectifs.
- P1 : Il est historiquement vrai que les sciences de gestion naissent des questions et des
difficultés de l’action dans les « entreprises » .
- P.2. L’« entreprise » n’est pas un collectif comme les autres : elle a pour particularité
d’être éphèmère et de n’admettre aucune définition naturelle. Un royaume, une ville, une
famille ou un couvent ont une identité relativement précise. Et, si une Ville, une famille
et un couvent doivent aussi mettre en place des « pratiques de gestion », ces pratiques ne
définissent pas la nature de ces collectifs (sauf en situation de crise, nous y reviendrons
plus loin).
- P.3. L’«entreprise » est confrontée dès son origine à une liberté inédite : il lui revient de
définir ce qu’elle va faire et la manière dont cette définition sera conduite ! Aucune autre
« institution » ne connaît une telle liberté à se définir elle-même ! De ce fait, les
entreprises se confondent avec leurs actions et peuvent connaître des métamorphoses
radicales après lesquelles ne subsistent ni un nom ni une marque (par exemple, lors de
rachats)
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- P.4. Les sciences de gestion prennent leur essor à l’époque moderne dans le sillage d’une
forme d’action collective qui n’est ni naturelle, ni traditionnelle, ni territoriale ni
légitimée par une quelconque transcendance : elles doivent donc penser la forme la plus
artefactuelle de l’action collective .
Une remarque s’impose néanmoins : « l’ entreprise » n’a pas l’apanage de l’action collective
réfléchie et l’on réfléchit aussi activement dans une famille ou dans un couvent. Mais l’entreprise
donnera à cette réflexion, un statut d’activité collective à part entière. Aucune forme d’action
collective n’a autant éprouvé la necessité de se définir par sa propre activité de définition : d’où sa
capacité à incorporer des activites d’études, de conception et de recherche . « L’entreprise » n’était
donc pas une classe particulière de phénomènes collectifs, mais plutôt l’une des formes les plus
universelles de l’action collective.
Cette invocation est souvent inadéquate : l’Etat, une famille ou une communauté n’existent
qu’en affirmant une part « d’éternité » ou d’immutabilité. Et même si nous savons que les
civilisations ou les familles sont mortelles, le propre d’une civilisation ou d’une famille est de ne
pas en tenir compte. Mais dès qu’une organisation perd sa « naturalité », dès que l’action collective
n’y va plus « de soi » ou que certains de ses membres veulent engager sa mutation, un examen
critique des pratiques devient inévitable. Ce collectif doit alors dévoiler son artefactualité et
accepter, parfois dans le conflit, que la réflexivité devienne une activité collective légitime. A cet
instant, puis durant le temps de la transformation, tout collectif peut se voir comme une
« entreprise ». Cela ne veut pas dire que les entreprises ont été historiquement des lieux ouverts de
débat, loin s’en faut. Mais le chef d’entreprise le plus autoritaire ne peut nier que ses choix sont
précaires, fragiles, et soumis au jugement de multiples acteurs.
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Cela dépend on le sait bien de la définition qui est donnée de la Nation dans la conception de la République.
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Cette thèse est cruciale pour notre analyse. Elle rétablit une continuité historique des
sciences de gestion bien en deça de l’Histoire moderne et des sciences sociales. On a souvent oublié
que l’ « Economique » de Xénophon est un traité de gestion. Malgré son célèbre titre, l’ouvrage ne
ressemble pas à un traité d’Economie Politique du 18 ème ou du 19è siècle. Il est destiné aux
Athéniens propriétaires de domaines où se pratique, grâce au savoir-faire de quelques esclaves, une
« polyactivité » intensive (agriculture, élevage et artisanats multiples). L’ouvrage serait
incompréhensible s’il s’adressait aux petits paysans qui formaient alors la majorité de la population
d’Athènes. Xénophon veut parler à une nouvelle classe de propriétaires. Ceux qui ne peuvent
trouver dans les règles communes du « foyer » familial, les schémas d’action adaptés aux tensions
nouvelles qu’ils doivent affronter. Et c’est l’universalité nouvelle de ces problèmes qui conduit
l’auteur à proposer une pensée systématique de leur traitement. L’ « oikos » de Xénophon n’exigeait
donc un nouveau « nomos », une nouvelle pensée « organisatrice », que parce qu’il n’était plus le
foyer familial traditionnel de son temps.
La renaissance et l’expansion des marchands au Moyen âge (Gourevitch 1989) est aussi un
des moments forts de ce processus progressif d’abstraction et de « dénaturalisation » de l’action
collective. Le marchand échappe à l’immuabilité affichée des ordres et des Etats : il n’a pas de place
claire dans la société et craint pour son Salut. Mais ce faisant il affirme déjà une définition récursive
de lui-même : il n’est que ce qu’il a construit et cette construction déterminera en retour sa propre
identité. L’entreprise, on le sait, appartient à la lignée du marchand. Mais bientôt l’entrepreneur ne
sera plus seulement un marchand. Au milieu du 17é siècle, il entre dans l’Histoire par une nouvelle
démarche subversive (Vérin 1989) : il invente avec ses associés, ses personnels et les pouvoirs
publics de nouveaux modèles d’action collective (la manufacture, la « maison », l’usine, les
bureaux…). Ces nouvelles formes d’action donneront à leur tour naissance à de nouvelles
définitions de l’entrepreneur.
Les sciences de Gestion sont donc inséparables d’une certaine conception de la liberté. Elles
supposent une civilisation où les conditions de l’action collective peuvent être renouvelées et
créatrices. Mais les sciences de gestion ne se réduisent pas à une métaphysique du libéralisme. Elles
en explorent même les limites en s’opposant aux illusions de l’autofondation ou de l’entrepreneur
vu comme un « deus ex machina ». La longue généalogie des techniques comptables témoigne, avec
d’autres, qu’un tel acte « autofondateur » (créer une entreprise) n’est possible que s’il
s’accompagne d’un apprentissage collectif (l’entrepreneur n’est jamais seul : il a des clients, des
fournisseurs, des créanciers… !). De même, est-ce au sein des sciences de gestion que l’on a pu
interroger les concepts les plus communs de l’action volontaire et planifiée. Parce que l’action du
planificateur peut stimuler l’action collective mais il ne la remplace pas. Les sciences de gestion
n’acceptent donc ni un principe totalisateur de l’action comme « la liberté », ni un sujet totalisateur
capable de « planifier » l’action collective. Ces élèments vont nous permettre maintenant de
proposer une nouvelle qualification de leur objet.
La position scientifique qui nous semble convenir aux sciences de gestion s’éclaire mieux
encore si on l’oppose à la notion de « métaphysiques de l’action » qui caractérise les théories
classiques de l’action collective. Pour comprendre ce que nous entendons par « métaphysique de
l’action », prenons un exemple bien connu. Notre ordre « légal » repose sur la proposition
évidemment fausse que « nul n’est censé ignorer la Loi ». Nous qualifions de « métaphysique de
l’action » cette proposition. D’où vient une telle transgression du sens commun ? De la nécessité
« pratique » d’interdire un échappatoire trop facile aux contrevenants à la Loi. Mais pourquoi le
Droit repose-t-il sur une hypothèse restrictive inacceptable ailleurs ? Un entrepreneur ou un maître
d’Ecole croirait-il que les règlements de sécurité qu’il établit sont connus de tous par le seul fait
qu’ils sont énoncés ou écrits ? Dans ces deux cas, le point de vue serait inverse de celui que retient
le Droit. Pour l’entrepreneur ou le maître d’Ecole la connaissance des règles n’est pas seulement
une condition sine qua non de son action, elle est aussi un résultat de celle-ci. En posant que « nul
n’est censé ignorer la Loi », le Droit révèle qu’il doit séparer la « Loi » comme norme édictée et la
« Loi » comme connaissance reçue, même si l’action collective n’est possible qu’en considérant que
ces deux natures de la Loi sont indissociables.
1) Définitions :
- Nous désignerons par « métaphysique de l’action » toute théorie qui résume l’action
collective à un principe ou à un sujet totalisateur (Hatchuel 1998)15.
- Par «principe totalisateur » nous désignons un « principe » qui explique le cours de
l’action collective mais dont on ne sait pas comment il est mobilisé ( par qui ?où ?
quand ? comment ?)
- par « sujet totalisateur » nous désignons un sujet qui déterminerait l’action collective à
lui seul et dont on ne saurait expliciter les capacités necessaires à son action.
- On remarquera que les principes ou les sujets totalisateurs forment des
« naturalisations » de l’action collective : ces notions permettent d’interprèter l’action
collective mais redeviennent opaques dès lors que l’on veut les utiliser dans l’action.
Dans l’exemple du Droit, le citoyen est constitué en « sujet totalisateur » car il devrait
connaître « toute la Loi » sans que l’on sache comment.
15
Le terme de « métaphysique », nous le savons, est d’un usage problématique. Trois indications supplémentaires
aideront à cerner notre usage de ce terme : i) nous conservons l’idée classique qu’une métaphysique a pour projet de
décrire « l’ être » des choses, ici des « ontologies de l’action ». Ii) l’expression « métaphysique de l’action » est
restrictivement définie et nous nous limiterons dans nos développements aux seules conséquences de cette définition.
Iii) la notion de métaphysique de l’action peut rappeller la notion « d’idéologie » si débattue il y a quelque années (Aron
1966), et l’on peut dire que les métaphysiques de l’action sont des « idéologies » de l’action, mais uniquement celles
qui correspondent à un projet « ontologique » et qui répondent à notre définition. Ainsi, la plupart des mythologies
peuvent être considérées comme des idéologies, mais peu d’entre elles sont des « métaphysiques de l’action » au sens
des définitions données ici.
13
Ainsi en matière d’action collective n’y a-t-il peut-être aucune notion aussi commune et aussi
indispensable que celle du « chef ». Nous l’utilisons dans des situations aussi différentes que celles
de « chef d’Etat », de « chef d’entreprise », ou de « chef d’orchestre ». Certes, tous ces chefs sont
censés « décider » et devraient être « obéis ». Mais en disant cela nous ne faisons qu’énoncer une
tautologie . Or, c’est une métaphysique du « chef » que les Sciences de Gestion ont contesté au
début du vingtième siècle. Les œuvres de Taylor et de Fayol étaient tendues vers un même but :
montrer qu’être « chef d’entreprise » dans un contexte industriel aussi dynamique que celui des
machines-outils pour Taylor ou celui de la metallurgie pour Fayol exigeait des apprentissages
nouveaux. Ce n’était plus être un « chef » comme on l’était dans l’Armée (Taylor) ou comme un
propriétaire des lieux (Fayol)16. Les Sciences de Gestion affirment donc leur autonomie au début du
Vintième siècle en contestant les définitions que l’on croyait naturelles et universelles du « chef »
(donc des métaphysiques du chef) et en affirmant la necessité de réinventer de nouvelles manières
d’être « Chef » à mesure qu’apparraissent de nouvelles formes d’action collective. On voit ainsi la
double tâche d’une théorie de l’action collective :
- d’autre part, contester l’idée selon laquelle la notion de « Chef » serait un « invariant »
de l’action collective (« il y aura toujours des chefs »). Car, une telle notion doit être en
permanence reconstruite17.
Quels seraient alors les « invariants » d’une théorie de l’action collective ? On comprend que
de tels invariants, s’ils existent, constitueront necessairement des concepts fondamentaux pour les
Sciences de Gestion. Mais sur quoi appuyer une telle théorie de l’action collective ? Et comment
s’articule ce développement des Sciences de Gestion à l’évolution plus générale des Sciences
sociales ou humaines ? Nous allons maintenant montrer que cette recherche recoupe des travaux
philosophiques et sociologiques contemporains qui accordent une place désormais centrale à
« l’action » ; ils expriment donc inévitablement une reconnaissance nouvelle de l’approche
gestionnaire de l’action collective.
16
Il a souvent été remarqué que les premières compagnies de chemin de fer ont adopté une conception militaire de la
hiérarchie. A vrai dire, ces compagnies doivent déjà amender ce modèle au début du 19èsiècle, mais la véritable critique
du modèle militaire n’est formulée qu’à la fin du siècle.
17
Nous pourrions de même montrer que l’échange marchand est compris usuellement selon la métaphysique du « juste
prix » d’un produit. Or toute l’histoire des techniques de gestion (marketing, publicité, commerce…) rappelle que
l’échange marchand exige des apprentissages réciproques, instables, multiples et couteux entre offreurs et acheteurs
(Hatchuel 1995, 1997) .
14
Une autre approche de la genèse des techniques a été développée par des sociologues de
l’innovation à partir d’études portant sur les recherches scientifiques (Callon 1994). Ces auteurs
opposent au modèle linéaire classique de l’innovation, un modèle plus « tourbillonaire » dans lequel
la stabilisation des techniques résulte du déploiement simultané de « réseaux d’humains et de non-
humains ». Ces « réseaux » résultent, selon ces auteurs, de processus d’« intéressements » et
d’«enrôlements » qui permettent le développement et la survie d’une innovation. Quoique
développée par des sociologues, l’essence de cette approche, nous semble résider dans le passage
d’une étude du « fait social » (l’innovation) à celle d’un « agir social » (les actions productrices de
l’innovation). La question de « l’action » est d’ailleurs centrale dans ces travaux. Ainsi la Science
n’est plus considérée comme une institution mais « en action » (Latour 1989), elle n’est pas étudiée
15
« déjà faite » mais « telle qu’elle se fait »18. Néanmoins, « l’action » ainsi invoquée comme référent
principal de l’analyse n’est pas pour autant posée comme problème théorique dans ces travaux.
Ainsi, philosophes et sociologues des techniques accordent-ils une place nouvelle à une
pensée de l’action ou de l’organisation. Il n’est donc pas surprenant que cela les conduise à rendre
un hommage implicite aux concepts fondamentaux des théories gestionnaires. En effet,
« Organiser », « intéresser », « motiver », « enrôler », « commander », « agencer », ou
« coordonner » sont les termes mêmes du Fayolisme ou du Taylorisme ; et ils sont mobilisés par
les auteurs précèdents comme une grammaire fondamentale de l’agir collectif . C’est un exemple
supplémentaire de la tendance du langage de « l’entreprise » à être repris dans les sciences sociales
comme des universaux de l’action collective.
Au delà d’une telle convergence, nous pouvons aussi interroger ces travaux sur leur usage
des concepts bien connus des gestionnaires. En quoi les formulations des philosophes et des
sociologues des techniques ne forgent-elles pas de nouvelles métaphysiques de l’action? Nous
savons que pour éviter ce biais il faut à chaque fois spécifier les apprentissages collectifs implicites
aux notions mobilisées :par exemple, rechercher les rationalisations de l’action qui supportent les
processus d’ « intéressement » ou d’enrôlement que mobilisent les sociologues de l’innovation ? Tel
acteur à qui on propose d’acheter un brevet n’est « interessable » que dans la mesure où le concept
de « brevet » existe, qu’il lui est connu, qu’il croit qu’une Administration et une Justice des brevets
fonctionnent bien, que l’achat et la vente des brevets ont été rationalisés, c’est à dire codifiés et
intelligibles etc…Il ne suffit donc pas d’invoquer le « réseau » des fonctionnaires et des textes qui
permettent à la propriété industrielle d’exister, il faut aussi qu’ils soient connus et que l’idée qu’un
acteur se fait de leur fonctionnement l’invite à s’en servir. De même, la « concretisation » des
objets techniques analysée par Simondon n’a rien de naturel, elle ne peut exister qu’en présence
d’une activité et d’une organisation de conception capable de découvrir les interactions jugées
« utiles » ou « nuisibles » qui se forment dans un objet technique. Capable aussi, de reconcevoir cet
objet pour tirer parti de ces interactions.
Les études contemporaines des techniques soulignent donc le bien fondé des interrogations
gestionnaires. Les techniques ne peuvent être produites par des collectifs humains que dans la
mesure, et dans la mesure seulement, des rationalisations de l’action collective dont ils sont
capables. Le développement des techniques apparraît donc soit comme la conséquence des
rationalisations passées de l’action collective (Droit, techniques de gestion et d’organisation des
entreprises, organisation des systèmes éducatifs… ) soit comme la cause de nouveaux modèles de
l’action collective. L’Histoire de certains objets illustre parfaitement ce double mouvement : la
distribution de l’eau à domicile fut d’abord possible sans compteur d’eau (livraison périodique de
quantités fixes), mais elle suscita ensuite une vague de rationalisations qui rendit possible la
conception de compteurs d’eau 19; ces compteurs une fois installés déterminèrent ensuite une
nouvelle organisation de la distribution (Hatchuel 1998 ).
En croisant ces travaux, c’est un important processus d’unification que l’on confirme : ainsi,
« techniques de gestion », « objets technique s », « organisations », sont autant de synonimes ou de
modalités d’une même réalité : une rationalisation particulière de l’action collective. Ce constat
peut être étendu à l’analyse de l’action politique.
18
Cette mutation du regard n’est pas sans difficultés pour une recherche sociologique, car on ne passe pas sans solution
de continuité de l’action à sa signification « sociale » comme l’ont bien montré les travaux sur le mouvement social
(Touraine 1988).
19
On remarquera qu’un « compteur » (une balance, un thermomètre…) est simultanèment un objet technique au sens de
Simondon et un outil de gestion : mais ce qui est manifeste dans ce cas est toujours vrai si l’on accepte les propositions
de cet article.
16
Ces courants de recherche confortent l’idée qu’une théorie de l’action collective constitue à
la fois un projet légitime et necessaire, mais ni la philosophie politique ni la sociologie des
techniques n’en font leur objet central d’étude21. C’est là le travail des sciences de gestion tel que
nous l’envisageons, mais encore faut-il y adjoindre son indispensable dimension historique.
- Elargissement des références : ainsi les travaux récents sur le Taylorisme (Moutet 1997,
Hatchuel 1994, Nelson 1988) ou sur l’organisation du personnel ( Godelier 1999, Lefèbvre 1998)
conduisent à une vision différente du mouvement de rationalisation le plus célèbre du vingtième
siècle. Ce type d’avancées exige que le matériau historien soit interrogé à partir de problématiques
théoriques adaptées.
20
On est ici très proche de la notion de « rationalité interactive » développée par Ponssard et Tanguy comme une
approche de la coopération en situation d’incertitude et de division du travail précaire et révisable (Ponsard et Tanguy
(1993)).
21
On doit ajouter à ces références une source moins connue. Nous sommes convaincus de la place qu’il nous
faudra accorder au philosophe contemporain américain John William Miller, qui a consacré la totalité de ses recherches
à une théorie de l’action comme fondement des catégories de la conscience. Dans tous ces livres (notamment « the
midworld » ou « the definition of the thing ») Miller réfute les oppositions classiques entre idéalisme et pragmatisme,
apparence et réalité, cause et effet…Il substitue à ces distinctions une théorie de l’action (the « actual ») comme pensée
d’un « local control » qui ne résulte pas de l’application de concepts préexistants mais impose au contraire un nouveau
travail de conceptualisation. Cela revient à faire de « l’ idéal » (ce que nous avons appellé une métaphysique de
l’action) non un principe déterminant de l’action mais l’une de ses conséquences singulières : autrement dit, il n’y
aurait pas d’action accomplie qui ne soit pas une réinvention des idéaux qu’elle mobilise. La philosophie de J.W Miller
est donc particulièrement utile pour un projet fondamentaliste en sciences de gestion. Projet qu’il semble d’ailleurs
avoir lui-même entrevu mais sans l’avoir abordé.
22
Ce constat a fait l’objet de nombreuses manifestations en Gestion depuis une dizaine d’années
23
Cf. Sous la Direction d’Yves Cohen, les contributions au récent Colloque « le travail d’organiser » Centre d’Histoire
des Sciences et de techniques. Janvier 2000
17
- Transformation conjointe des doctrines et des formes de l’action collective : l’Histoire des
pratiques de gestion est particulièrement utile pour montrer que les doctrines de l’action ne sont pas
d’abord découvertes puis ensuite mise en application. Leur mise en œuvre est un processus qui
permet de dégager le concept utile et acceptable parmi un halo de notions en conflits ou confuses.
On ne peut donc pas confondre les doctrines et l’action collective (biais métaphysique), mais on ne
peut non plus étudier l’action collective sans référence aux doctrines qui la rendent possibles.
Cette mobilisation de l’Histoire à des fins théoriques est féconde, mais ne va pas sans
exigences. Il faut éviter une « philosophie de l’Histoire » trop facile. En revanche, l’histoire
conjointe des pratiques et des doctrines gestionnaires suggère l’existence de « vagues de
rationalisations » (Hatchuel and Weil 1995) communes à un grand nombre d’entreprises. La
diffusion, au debut des années 80, du « modèle de production japonais » illustre ce processus. Elle
est inséparable des problèmes posés par la montée en puissance d’un économie de la variété alors
que les stocks étaient devenus trop chers ou ingérables et que les ateliers avaient été conçus pour de
longues séries répétitives. La théories des vagues de rationalisation permet donc de lutter contre
l’isolement qui menace une « Business History » qui se limiterait à une histoire de chaque firme. On
retrouve ici, l’idée essentielle pour notre travail, que la vie des entreprises est inséparable de
l’histoire des théories de l’action collective mais ne se confond pas avec cette dernière.
On le voit bien avec le mécènat d’entreprise, la pratique des fondations ou l’utilisation de formes publicitaires
24
tautologique de l’idée de rationalité dès lors que l’on introduit la perception et les savoirs de
l’acteur (Hatchuel 1997, 1999). Car, l’action réfléchie, c’est à dire capable de revision, n’exige
aucune rationalité per se, qui préexisterait à l’action. Elle suppose, en revanche l’existence d’ un
processus de rationalisation, c’est à dire un effort d’intelligibilité et de contrôle dans un cadre
collectif particulier. En affaiblissant l’idée de rationalité au profit de la notion plus contextuelle de
« rationalisation », on s’approche du régistre de l’action. On se libère aussi des hypothèses fixistes
sur les acteurs, et on ouvre à l’action collective un espace toujours renouvelé de revisions et de
redéfinitions. Dès lors, un élèment de connaissance nouveau, une valeur, un point de vue, ou un
geste peuvent engager une rationalisation inédite. C’est ce qui rend possible l’introduction de
valeurs « émancipatrices » ou « humanistes» dans l’action des entreprises et interdit de poser ces
valeurs comme incompatibles a priori avec une « logique de profit ». Car ce ne sont jamais les
valeurs qui agissent (ou nous retournons dans une métaphysique de l’action) mais les
rationalisations particulières de l’action collective que l’on mobilise à leur propos.
Ce que vivent les acteurs prend alors le triple aspect d’une Histoire, d’une Mémoire, et d’un
potentiel d’apprentissage et d’invention. Le concept de « rationalisation », s’il est pensé dans sa
multiplicité, possède une grande puissance explicative et interprétative. Il rend compte à la fois des
processus de genèse et des processus d’obscolescence. Il permet aussi de relier la représentation de
l’action et l’action elle-même sans les superposer. La notion de « rationalisation » a d’important
liens avec celle d’ « enactment » (Weick 1979) qui désigne en quelque sorte la « mise en action ».
Elle permet cependant de mieux insister sur l’importance de la conceptualisation et des savoirs
disponibles pour la constitution de l’action. L’idée de rationalisation, inscrite dans l’histoire des
entreprises, fut l’une des notions les plus décriées des sciences de gestion. Mieux comprise, elle
contient en fait un concept de portée universelle. Cependant celui-ci n’apparaît que si nous quittons
le dogmatisme de la rationalité pour aller vers des processus d’apprentissages dans, par, et pour
l’action.
Par ailleurs, les conflits sont partie intégrante des processus d’apprentissages collectifs : le
conflit est une modalité, parfois inévitable, de se faire « connaître » donc d’imposer à autrui un
apprentissage de ce que l’on est. Ainsi, le concept d’ « apprentissage collectif » n’est-il pas un
avatar lénifiant de la « conscience collective » et ne suppose pas l’existence d’un « sujet collectif »
apprenant (Hatchuel 1994) . Il désigne la necessité pour chacun d’apprendre « de et par » les autres
sans pouvoir stipuler à priori les connaissances communes entre acteurs. Il permet même de penser
que des différends irréconciliables n’obèrent pas necessairement l’action collective si la coopération
19
est restreinte à des espaces acceptables pour les parties. Il répond bien à cette necessité interne des
Sciences de Gestion de ne postuler aucun a priori dogmatique sur la forme « idéale » des collectifs.
Du point de vue d’une théorie de l’action collective, la forme des collectifs n’est pas une
condition mais une conséquence de l’action. Cette proposition conduit à une nouvelle lecture de la
« contingence structurelle » si chère aux sciences de gestion.
Les Sciences de Gestion ont été longtemps prisonnières des paradigmes de la « décision » ou
de la « structure ». Le paradigme de la décision s’est progressivement éloigné d’une
« métaphysique du décideur » qui résume l’action en la concentrant sur le « chef » ; il s’efforce de
voir la décision comme un processus où l’analyste peut trouver sa place (Roy 1990 et dans cet
ouvrage). Le paradigme de la « structure » résumait l’action à un plan. Il a suscité par opposition
20
l’idée de « structure émergente », notion qui rend l’action collective aveugle25. La théorie des
apprentissages collectifs permet d’échapper à ses difficultés : elle intégre l’idée de processus et
donne à chacun une capacité à penser « le collectif » mais sans pouvoir imposer sa vision à d’autres,
sinon par des efforts d’apprentissages réciproques (pas de sujet totalisateur).
Dés lors on dispose d’un cadre particulièrement puissant pour penser une généalogie des
collectifs. Généalogie qui rend compte aussi bien des immobilismes que des processus
d’innovation. Son principal atout reside dans ce qu’elle permet de comprendre comment les
doctrines de l’action collective influencent l’action, sans que le déroulement de l’action collective
ne soit la simple mise en application de ces doctrines. L’Histoire des Sciences de Gestion, on l’ a
vu, est inséparable de ces théories de l’action collective que sont les doctrines de management. Or,
l’impact de celles-ci, dans une entreprise, dépend des apprentissages collectifs réalisés autour de ces
doctrines. L’indétermination de l’impact des doctrines de management n’est pas une limite des
Sciences de Gestion : elle souligne au contraire leur véritable perspective. Il ne s’agit pas seulement
de générer des doctrines de management, mais d’éclairer les processus par lesquels nous apprenons
à mobiliser des doctrines de l’action collective sans que ces doctrines ne déterminent l’action.
Cette vision mérite de sérieux amendements dès qu’il s’agit d’action collective .Toute
l’histoire de la comptabilité ou l’histoire industrielle est là pour nous en convaincre. On peut donner
une définition universelle du « profit », mais celle-ci sera toujours insuffisante pour procéder à son
évaluation. Car, comme pour toute technique de gestion, on ne peut déterminer un « profit » sans
spécifier les conditions de l’action collective qui permettent de l’évaluer. Il faudra notamment fixer
les périodes de référence, le périmètre du calcul, accepter d’y inclure ou non les promesses
d’autrui, apprécier relativement l’importance du résultat etc…En fixant ces élèments, nous faisons
bien plus que « préciser les hypothèses du calcul » : nous concevons et prenons en compte le cadre
de l’action collective. Pour cette raison, il a toujours été vain de chercher à savoir si l’idée de profit
détermine l’action collective (le profit comme appât du gain) ou si la notion de profit est une
conséquence de l’action collective (necessité de garantir le paiment des dettes, de produire des
différences entre membres d’un groupe…). Chacune des positions est inséparable de l’autre : la
notion de « profit » comme celle de « dette » sont les produits d’une généalogie et d’une co-
évolution des rationalisations successives de notre action.
Ce que nous venons de dire sur le « profit » s’étend à tout principe d’efficacité et à la notion
d’efficacité elle-même. Cela peut étonner tant cette notion semble mériter depuis Max Weber une
définition immuable. Après tout, l’efficacité n’est-ce pas la meilleure adaptation des ressources aux
fins que poursuit une action ? Mais qu’est-ce qui nous permet de penser que la notion même
d’adaptation ne dépend pas de la nature des fins ou de celle des ressources mobilisées. La seule
introduction du risque dans l’action modifie considérablement la définition de ce qu’est cette
adaptation : l’idée d’optimisation disparaît et chacun doit définir son attitude face à l’incertain. Ce
qui hier était un risque acceptable peut devenir demain insupportable.
Il revient donc à une théorie de l’action collective de refuser l’immuabilité des pensées de
l’action efficace. Les Sciences de Gestion ont constitué sur ce point un terrain dé recherche
privilégié. Contraintes de définir, d’opérationaliser, ou d’évaluer les concepts communs de l’action
(hiérarchie, performance, coordination…), elles ont découvert que leurs efforts ouvraient la boîte de
Pandore des interrogations et des difficultés. Mais les quatre thèses que nous venons d’énoncer
25
Voir pour les débats sur ces questions (Sorge et Warner 1997)
21
établissent une perspective que nous croyons émancipatrice : il suffit de rétablir la généalogie des
notions classiques de l’action, de les réinsèrer dans des rationalisations et des apprentissages
collectifs pour que ces interrogations loin d’être paralysantes ouvrent au contraire des espaces
d’innovation et de renouvellement.
L’Histoire de ce point de vue nous est indispensable : entre les premiers marchands
florentins et les managers d’une multinationale contemporaine bien des redéfinitions ont eu lieu !.
Les quatre thèses précèdentes installent la dynamique des concepts et des apprentissages au
cœur de l’action collective. Elles tendent à limiter les invariants caractéristiques de l’action
collective au minimum possible ; elles favorisent plutôt une vision généalogique et relativiste des
formes de l’action. Quels sont alors les invariants de l’action collective ? On devine sans doute
qu’ils résident dans les notions mêmes « d’ action », de « collectif », « d’ apprentissage » etc…
C’est à leur explicitation que nous allons procéder, abordant alors une démarche axiomatique qui
consolidera le socle théorique de notre recherche.
22
Il n’est donc pas anodin que la distinction entre théorie économique et théorie sociologique
s’organise en opposant deux opérateurs distincts de conception de l’action. Chacune de ces visions
ne se définissant que par un seul opérateur de conception de l’action, respectivement les « savoirs »
ou les « relations » L’individualisme propre à la pensée économique conduit à concevoir l’action
23
comme l’exercice d’un savoir « privé » (sur soi, sur autrui, ou sur les choses) ; à l’inverse les
traditions sociologiques pensent l’action comme l’expression d’un lien ou d’une « relation » (de soi
à soi, aux autres ou aux choses). Les sciences de gestion, on l’a vu, ont toujours mêlé ces deux
visions : elles devaient penser à la fois les savoirs necessaires à la construction d’outils de gestion et
d’autre part la formation de « structures », c’est-à dire, de relations de dépendance ou de
complémentarité.
Or, en examinant ces opérateurs nous allons confirmer qu’ils sont bien des fondamentaux de
toute théorie de l’action collective. Surtout, nous allons voir qu’ils sont axiomatiquement
inséparables et que cette inséparabilité nous livre, en définitive, l’invariant principal de ces
théories.
24
- l’opérateur « savoir » : Dès lors que nous parlons d’action, il faut introduire une notion
de réflexivité, donce de révision. Cette réflexivité, qu’elle précède l’action ou qu’elle la suive,
qu’elle s’appuie sur le processus de l’action ou sur ses conséquences suppose un opérateur qui soit
modifié par la réflexion : c’est cet opérateur que nous appellons « savoir ». Renonçons à l’idée que
l’auteur d’une action « sait » quelque chose de cette action et nous n’aurons plus ni action, ni
auteur, ni acteur. Renonçons à l’idée que ce qu’il sait puisse être révisable et l’action disparaît dans
la répétition immuable. La pierre qui tombe « n’agit » pas. Certes, sa chute peut déterminer le cours
de l’Histoire, mais elle ne sait pas qu’elle tombe ni ce qu’est l’Histoire. De même, nous n’agissons
pas en laissant notre corps effectuer de lui même des millions de réactions chimiques. L’opérateur
« savoir » est donc une condition axiomatique de l’action. Et comme on ne saurait ni « tout
savoir », ni « rien » savoir, l’idée de « limite » est totalement inhérente à l’opérateur « savoir.
C’est alors que se dévoile une conséquence capitale de cette premisse : dire que l’action de A
est « rationnelle » ou « intéressante » ou « juste », suppose un moyen d’apprécier par autrui le
savoir de A. L’opérateur « savoir » débouche donc sur la necessité d’un second opérateur qui lui est
corrélatif : il n’y a pas de jugement de l’action de A, sans un acteur B, qui puisse construire (et par
quels moyens ?) « un savoir (de B) sur le savoir de A ».
mécanismes implicites de l’action collective. Prenons l’exemple d’une relation du type : « A est un
maître et B son esclave » . Que devient cette proposition si nous ajoutons que « A et B ignorent que
leur relation est du type maître-esclave » ou que « l’un sait qu’il est le maître (ou l’esclave) et
l’autre ne le sait pas » ? Dans tous ces cas, on voit que la proposition initiale doit être redéfinie en
tenant compte de ce que savent A ou B. On peut imaginer que « A et B ne savent pas qu’ils sont
maître et esclave , tout en l’étant », mais il faudrait alors introduire un tiers C qui « sait » sur A et B,
ce que A et B ne savent pas eux-mêmes ! Mais alors comment les sait-il ? Quelles sont les relations
entre C et A ou B qui rendent ces savoirs possibles ?
Une « relation » est donc à la fois un savoir sur ce qui « relie » des acteurs et une condition
pesant sur les savoirs détenus par chacun. Les techniques de communication sont de bons exemples
de « relations ». Elles exigent à la fois un savoir d’usage et la compréhension de la relation qui
conditionne l’échange des savoirs par ces techniques : par exemple « ne pas parler en même temps
que l’autre ». De même, les concepts sociaux classiques qui caractérisent des groupes (« peuple »,
« nation », « tribu », « clan », association..) forgent des concepts « relationnels », qui prennent un
sens si nous disons quels savoirs doivent être supposés chez les membres de ces groupes pour qu’ils
reconnaissent leur propre appartenance et celle d’autrui à ces groupes. Il n’y a donc pas de « fait
social naturel » ni de « construction sociale de la réalité » : tout « social » renvoie à son tour à un
savoir qui le détermine comme « social ». Ainsi, les règles usuelles de l’addition des nombres sont-
elles peut-être le produit historiques de certaines relations, mais ces règles une fois posées
transforment les collectifs.
Ce principe récuse l’autonomie de la connaissance par rapport aux relations, ce qui est
classique. Mais il nie symétriquement la possibilité de reconnaître des relations, indépendamment
des savoirs détenus et cette proposition est beaucoup moins courante. Nous refusons donc
l’existence d’une connaissance qui serait indépendante de la manière dont les humains se perçoivent
les uns les autres28. Mais nous rejetons symétriquement qu’il y ait une sociologie ou une économie
universelle indépendante des connaissances disponibles.
Le principe S/R est un principe constitutif de toute action collective humaine qui affirme
qu’il n’y a pas de savoir absolu (indépendante des relations) ou de société absolue (indépendante
des savoirs). On devine que ce principe n’est énonçable que lorsque la réflexion collective est
constitutive de l’action. Or, ce point de vue est aussi celui qui rend possible « l’entreprise », c’est à
dire une action collective dont nous pouvons dire qu’étant la forme la plus universelle de l’action
collective, elle n’a pour seule limite ou condition d’existence que le respect du principe S/R.29
28
Remarquons que si nous pensions que tout le monde est corrompu, il n’y aurait plus de mathématiques possibles
puisque celles-ci reposent exclusivement sur l’honnêteté des mathématiciens.
29
L’action politique peut-être aussi évoquée comme espace d’expression du principe S/R. La question mérite
cependant plus qu’une mention. Les sciences de Gestion et les Sciences Politiques ont de nombreux traits communs,
mais on doit se demander qui du « politique » entendu comme « action publique » ou de l’entreprise entendue comme
« dynamique de l’action collective réflexive » permet de mieux comprendre les actions collectives contemporaines. On
devra dans ce débat s’appuyer sur la théorie des « systèmes de légitimité » (Laufer 1990) qui est née de réflexions
critiques sur le management et qui pense l’ordre politique à partir des crises de l’action collective. En se plaçant elle
aussi au delà d’une métaphysique de l’action politique elle a été particulièrement éclairante pour notre propos (voir
26
Remarquons aussi que le principe S/R n’est pas une métaphysique de l’action ! Il n’est pas
« totalisateur » de l’action collective : il se limite à formuler sa condition d’existence. Il ne dit rien
qui puisse déterminer substantiellement les savoirs ou les relations. En ce sens, il est bien un
« invariant axiomatique ».
On doit d’abord remarquer qu’il n’y a que deux mouvements possibles pour une action
collective : i) reconstruire des relations compatibles avec une modifications des savoirs ou ii)
reconstruire des savoirs compatibles avec une modification des relations. Toute tentative de faire
l’un sans l’autre est vouée à mettre en danger les apprentissages collectifs necessaires : c’est à dire,
susciter l’incompréhension ou la dérive vers des formes extrêmes et autoritaires de l’action.
Donnons un exemple simple de cette dynamique : considérons un chef d’entreprise qui « veut » que
ses clients soient servis plus rapidement. Cette phrase dans son apparente banalité cache la
dynamique de l’action collective qui la sous-tend :
- Le point de départ est bien un nouveau savoir : le chef d’entreprise « sait » que ses
clients veulent être mieux servis.
- Le verbe « veut » est une expression qui signifie que ce savoir est mobilisable dans le
cadre des relations que ce chef entretient avec ses collaborateurs. Si de telles relations
(hiérarchie, missions, rapport salarial, division du travail) n’existaient pas l’expression
« veut » n’aurait aucun sens.
- La mobilisation de ce savoir va être reçue à travers ces relations mais elle peut conduire
à une modification de celle-ci : par exemple l’analyse du chef d’entreprise est mal perçue
parce qu’elle est reçue comme un reproche ; un débat peut s’engager mais il faut
instaurer des relations propices à la discussion etc..
Une telle propagation constitue l’essence même de l’action collective. Lorsque Alfred
Chandler rapporte dans Stratégie et Structure la naissance de la forme « divisionnalisée » des
entreprises, son récit nous livre un processus analogue qui se déroule parmi les dirgeants de
Dupont de Nemours de 1918 à 1920. La nouvelle « forme d’organisation », est initiée à travers le
savoir acquis par certains dirigeants et à mesure qu’ils expérimentent eux-même un nouveau type
de relations au sein de la companie.
Ce processus pose donc deux grandes questions : comment le savoir d’un acteur peut-il
influer sur le savoir d’un autre ? Qu’est-ce qui met en mouvement de telles propagations ? Ces
questions conduisent à relire deux concepts : la notion de rapport de prescription, et la notion de
« mythe rationnel ».Ces concepts universalisent des notions plus anciennes en sciences de gestion.
Nous allons voir qu’elles sont particulièrement compatibles avec le principe S/R.
- certaines configurations de savoirs et de relations rendent possibles l’« impact » d’une partie
du savoir de A (noté SA) vers B . Nous dirons alors qu’il y a « rapport de prescription de A vers
B pour SA ».
formes de l’action collective : relations et savoirs interfèrent ici pour créer une grande
variété de rapports. Si la hiérarchie est un rapport extrême, l’expertise est au contraire une
posture très variable, dans laquelle tout le monde peut entrer et sortir. Paradoxalement,
l’expertise constitue un rapport de prescription plus conforme à l’essence de l’action
collective : on comprend qu’elle constitue l’un des attracteurs les plus forts des
rationalisations gestionnaires contemporaines .
Nous savons que l’action collective se déploie toujours comme mouvement conjoint des savoirs
et des relations. Aucun acteur ne peut donc à lui seul déterminer le cours d’une action collective :
cela signifierait qu’il dispose d’un savoir infini et que les relations qu’il entretient avec les autres
fondent des rapports de prescription extrêmes. En bref, le pire des tyrans ne peut déterminer un
processus collectif dans sa totalité. Il ne s’agit pas ici de l’idée morale ancienne selon laquelle la
liberté est toujours possible. Notre analyse est formelle et non pas morale : le totalitarisme peut être
recherché, on peut hélas s’en rapprocher, mais il ne peut être atteint. Ce que l’on a pu reconnaître
comme des « totalitarismes » désigne bien plus le projet de certains des responsables de ces régimes
que la réalité de ces systèmes.
Ce qui vaut pour ces situations extrêmes vaut aussi pour des notions plus courantes : la théorie
de l’action collective réfute les visions communes du plan ou du programme lorsqu’elles sont
utilisées comme des métaphysiques de l’action. On dit usuellement qu’une action collective se
déroule selon un plan prévu à l’avance. Cet énoncé est acceptable en pratique mais formellement il
est toujours abusif puisque l’action collective ne peut se réduire à un plan : c’est à dire au savoir
d’une partie des acteurs. Les « plans » sont des savoirs que certains acteurs tentent de prescrire à
autrui comme des « stimulations » du cours de l’action collective. Et lorsque nous disons que le
plan a été tenu nous limitons la description de ce qui s’est passé au seuls aspects planifiés. Car, nous
ne pouvons penser notre action qu’en opérant des réductions ou des restrictions (Hatchuel 1998)
30
On trouve chez Foucault, notamment dans « Surveiller et punir » une notion de « dispositifs de savoir/pouvoir » qui
nous a été très utile. Foucault veut montrer que le « pouvoir » se nourrit de tous les dispositifs du savoir et qu’il
participent de leur exetension. Notre approche permet d’inverser aussi l’analyse : la production de savoir peut se
retourner contre le pouvoir qui lui a donné naissance : les variations du savoir modifient les relations. Cette perspective
est aussi prise en compte par Foucault mais dans des textes postérieurs (cf les textes sur « la gouvernementalité »).
29
qui nous permettent de décrire nos propres actions et d’apprendre d’autrui. Nous retrouvons ici la
notion de « rationalisation » introduite plus haut, encore faut-il espèrer que les restrictions que nous
opérons soient compatibles avec les savoirs d’autrui et avec nos relations à autrui.
Or, cet espoir a nécessairement un aspect mythique et toute rationalisation peut passer pour
une tentative de « totalisation » ! L’action collective n’est donc elle-même que lorsqu’elle peut
réfléchir sur ses propres conditions : autrement dit lorsqu’elle peut prendre la mesure des
« totalisations » devenues inadéquates à son propre développement. Ce paradoxe a une importante
vertu : il permet de distinguer deux types de théories de l’action collective :
- Les théories métaphysiques de l’action collective : Dans ces théories, le mythe n’est pas
posé comme rationalisation, donc comme un inachevé, mais comme réalité ou comme substance.
Alors le récit de l’action est confondu avec l’action elle-même. Les collectifs qui reposent sur
l’affirmation de valeurs éternelles, immuables s’appuient necessairement sur des métaphysiques de
l’action ou sur des mythes non reconnus comme tels..
-Les théories axiomatiques de l’action collective : ces théories s’opposent aux précèdentes
parce que les rationalisations qui forgent l’action collective sont reconnues comme une
conceptualisation relative et provisoire. Relative, parce qu’initiées et proposées par certains acteurs
au nom de rapports de prescription. Provisoire, parce que l’action collective n’a pas de maître et
qu’il n’y a pas de savoir infini. La révision de la rationalisation est donc une condition formelle de
l’action collective. Dès lors le mythe ne peut plus être confondu à l’action elle-même. Il peut en être
l’un des catalyseurs mais non pas le sens ou la représentation. Il est un simple récit partiel et
révisable.
L’action collective n’est donc pas un récit ou une narration 31 : elle est le processus de
construction conjointe des savoirs et des relations par lequel les narrations deviennent possibles et
se transforment dans l’action. Les contes et les légendes n’existent que dans les civilisations où
chacun sait et accepte de l’autre qu’il utilise des fictions. Ailleurs, les contes sont des mythes qui se
confondent avec l’action qu’ils relatent. Dès lors, les théories axiomatiques de l’action collective,
invitent à reconnaître une forme différente de mythe : nous les appellons des mythes rationnels
(Hatchuel1997). On peut les définir comme la classe des récits qui peuvent être revisés par celui qui
les produit ou par quelqu’un d’autre dans le cadre de relations pensables et possibles.
Les mythes rationnels sont des « concepts » au sens le plus formel de cette notion. C’est à dire
des « conceptions » limitées du monde et d’autrui. Conceptions qui favorisent une dynamique de
l’action collective parce qu’ils expriment un savoir novateur et donc une nouvelle perception des
relations. Un modèle scientifique est clairement un « mythe rationnel », mais tous les mythes
rationnels n’ont pas necessairement la précision d’un modèle scientifique : ils peuvent être vagues
ou ambigus : il suffit qu’il soient revisables et ne soient pas perçus comme des métaphysiques de
l’action collective.
31
Contrairement aux thèses post-modernes les plus répandues (Myerson 1997)
30
C’est là un résultat clé de notre recherche : les sciences de gestion ne peuvent se suffire des
théories métaphysiques de l’action. La pensée même de toute dynamique organisationnelle devient
impossible dans le cadre de telles théories. Cela explique les ambiguités des approches culturelles
de l’entreprise (Ott 1989). Les entreprises, comme n’importe quel autre groupe humain, ont besoin
de symboles forts pour créer des apprentissages, soutenir des relations, et nourrir l’action
collective : mais elles ne peuvent ni demander que l’on meure pour une marque comme pour un
drapeau, ni jurer qu’elles n’abandonneront jamais ces symboles.
En affirmant l’inéluctable révision des symboles de leurs actions, les entreprises refusent toute
théorie métaphysique de l’action : y compris une métaphysique du profit, puisque cette notion n’a
aucun sens en dehors des techniques de son évaluation et ces techniques seront toujours revisables.
Mais les sciences de gestion ne se limitent pas la critique des métaphysiques de l’action. Elles
proposent aujourd’hui une théorie axiomatique de l’action collective comme horizon et comme
projet universel. Cette théorie, on l’a vu n’est ni un idéalisme pronant une rationalité universelle, ni
un pragmatisme sans principe ou sans dimension collective. Cela ne disqualifie pas pour autant les
métaphysiques de l’action, mais conteste simplement leur prétention à décrire l’action collective.
En ce sens, la théorie axiomatique de l’action collective peut avoir une portée scientifique
transdisciplinaire : Les métaphysiques de l’action ont trop pesé sur la recherche en sciences sociales
aussi bien que sur les comportements des dirigeants.
Mais nous le savons, un savoir n’engage l’action qu’au travers des relations qu’il mobilise ou
déplace. Le travail des chercheurs est ici un vecteur essentiel. Une théorie axiomatique de l’action
collective permet de penser des formes nouvelles de la recherche. Car le chercheur peut participer
aux processus collectifs sans pour autant partager les métaphysiques de l’action qui y ont cours : ce
faisant il invente simultanèment de nouvelles façons d’agir et donc de gouverner (cf les
contributions d’A. David dans ce même ouvrage ).
Au terme de cette relecture du mouvement des sciences de gestion plusieurs étapes ont ainsi
été franchies :
.
- Nous pouvons rendre compte de l’Histoire des Sciences de Gestion comme le dévoilement
progressif d’une problématique fondamentale. Ce dévoilement a débuté avec un projet éducatif,
a donné ensuite naissance à une Ingénierie inédite , avant que l’on puisse non sans difficultés
réaliser qu’il s’agissait de penser la nature de l’action collective au delà des conventions de
l’économique ou du sociologique.
pensée économique qu’à la pensée sociologique. Leur dynamique exigeait donc une
considération nouvelle des universaux de l’action.
- Les sciences de Gestion peuvent donc au terme de ce parcours, affirmer un objet scientifique de
portée universelle, proposer une axiomatique féconde pour constituer cet objet, et fonder des
pratiques de recherches consistentes avec cette axiomatique.
Les dictionnaires latins nous enseignent que « gestion » provient du verbe « gero » qui
signifie « porter », aussi bien dans le sens de « porter une pierre » (d’où notre « gestation » pour la
femme enceinte) que de « se charger d’une tache ». Mais le sens de ce terme s’étendait aussi dans
deux directions apparemment opposées. La première, la plus classique, recouvre « toute conduite
privée ou publique de l’action ». La seconde, moins commune, désigne l’action de « déférer aux
désirs de quelqu’un, complaire à quelqu’un ». Ainsi, la pensée Romaine associait-elle à « gestion »
une vision particulièrement riche de l'action collective. Gérer, ce n’était pas seulement « diriger »,
c’était aussi accepter les prescriptions d’autrui ou tenir compte de ses désirs. Après coup, comment
s’en étonner ? Prescrire à autrui, sans accepter à son tour d’être prescrit, c’est proprement refuser
l’action collective.
En soutenant que les sciences de gestion doivent désormais se définir comme une théorie
axiomatique de l’action collective, nous retrouvons la logique initiale de la « res gestae » (actions
acccomplies) : c’est à dire de l’action en tant qu’elle est un processus d’accomplissement critique
par lequel nous reconstruisons simultanèment nos savoirs et nos relations. Qu’il s’agisse de
concevoir une politique de « flux tendu », un nouveau « contrôle de gestion », ou une nouvelle
forme de « division du travail », on n’échappe pas à la necessité de retrouver la dynamique des
savoirs et des relations qui vont nourrir cette nouvelle figure de l’action collective. S’y refuser, c’est
prendre le risque d’accepter inconsciemment une métaphysique de l’action.
Le travail du chercheur y gagne en clarté. Il n’a pas pour objet de retrouver les lois éternelles
du succés, tout simplement parce que si de telles lois existaient elles violeraient le principe de non
séparabilité savoirs-relations. En formulant une théorie axiomatique de l’action, nous dégageons des
concepts invariants, comme « savoir » ou « relation ». Mais ces concepts ne décrivent pas l’action,
ils la constituent, la rendent pensable et possible. Sans eux, c’est la notion d’action collective elle-
même qui disparaît. Mais pour que cette théorie acquière une portée effective, le travail du
chercheur devra identifier, dans des contextes d’action, les savoirs critiques ou les relations
critiques qui imposent une dynamique nouvelle de l’action collective. Ainsi, voyons nous naître
aujourd’hui de nouvelles métaphysiques de « l’entreprise-réseau » ou de l’entreprise, simple
composition de compétences individuelles marchandables. Le travail du chercheur n’est pas de
reprendre aveuglèment ces néo-universaux. Il ne se suffirait pas non plus de leur opposer une vision
plus égalitaire et plus « sociale », ce serait simplement opposer une métaphysique à une autre32. La
tache du chercheur est d’identifier, en participant à l’action collective, lorsqu’il le peut, les tensions
dont ces métaphysiques ne sont que des symptômes. Une telle posture lui permettra de rechercher
deux résultats indissociables. D’une part une clarification des mythes rationnels qui guident les
apprentissages collectifs qu’il peut étudier. D’autre part, un accompagnement de ces transfomations
32
C’est la critique que nous faisons à l’ouvrage de Boltanski et Chiapello (1999) : à paraître in Sociologie du Travail
2000.
32
où il s’agira de réduire les mythologies en présence et de produire une part des savoirs constitutifs
des régimes de l’action collective les plus compatibles avec le respect du principe S/R.
Ainsi, les Sciences de Gestion peuvent–elles aujourd’hui penser une mutation essentielle
tant pour elles mêmes que pour les autres sciences sociales ou pour la société. Nous la résumerons
par un petit épilogue en forme de question-réponses.
A la question de leur objet, les sciences de gestion peuvent répondre qu’elle développe une
théorie axiomatique et réflexive de l’action collective qui veut échapper aux graves conséquences
qui résultent des visions métaphysiques de l’action
A la question de leur rapport aux faits, elles peuvent répondre qu’elles étudient
necessairement des mouvements historiques mais qu’elles cherchent dans ces mouvements à
identifier les processus de rationalisation qui mettent en crise l’action collective et contribuent à son
renouvellement.
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33
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