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Analyse de "René" de Chateaubriand

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René et le mal du siècle

1
René et le mal du siècle

Lorsque Chateaubriand ébauche René dans le parc de Kensington de l'exil


londonien, il ne soupçonne pas l'influence qu'il exercera sur la première génération
romantique. René n'est alors destiné qu'à illustrer un chapitre du Génie du
Christianisme, chapitre intitulé " le vague des passions ", passions que l'auteur
condamne même s'il les peint si brillamment. Avec le père Souël, Chateaubriand voulait
condamner ces « inutiles rêveries »1 en leur opposant la vie chrétienne et la pratique des
vertus sociales. Cependant le public ne retiendra pas la condamnation mais uniquement
les passions elles-mêmes, leur charme poétique et les élans lyriques de cette âme
sensible. La génération de 1815 se retrouvera dans René, dans son oisiveté et sa
douleur, dans sa révolte et sa désillusion. Le mal de René deviendra le " Mal du Siècle
".

Mais comment ce phénomène a-t-il pu se produire? Quels éléments de René ont


pu permettre cette identification? Comment le mal de René est-il devenu le mal du
siècle? Pour répondre à ces questions, il faut d'abord examiner les traits de caractères
que l'auteur prête à son héros et dégager les principales manifestations de son mal. Puis,
on envisagera le voyage comme palliatif au mal. Enfin, on posera la question de la mort
comme solution ultime2.

1

Toutes les citations de René sont extraites de l’édition de Maurice Regard, Bibliothèque de la Pléiade,
Gallimard, 1994. Nous nous limiterons donc à indiquer la page de l’ouvrage de référence.
2
Pour qu’il n’y ait pas de confusion, René renvoie à l’œuvre et René au personnage

2
RENE ET SON MAL

1) Le caractère de René

René est avant tout un héros moderne, d’un style nouveau qui permettra à la
génération de 1815 de se reconnaître en lui. Si Chateaubriand l’avait peint selon une
méthode classique et avec un caractère romanesque classique, il n’aurait certainement
pas eu cet impact. René est décrit comme un jeune homme sensible, amoureux de la
nature. Il est au centre de l’œuvre ; il remet en cause les valeurs et les idées reçues et
critique la vie sociale. Chateaubriand développe ainsi le romantisme de l’individu avec
un caractère propre. Il est difficile de dire si c’est le caractère de René qui l’amène au
mal ou si c’est le mal qui détermine son caractère. L’interaction entre les deux est très
forte. Mais il est certain que le caractère que Chateaubriand prête à son héros joue un
grand rôle. Il est à la fois simple et complexe : simple, car les traits dominants sont
facilement identifiables et complexe dans l’interaction de ces mêmes traits.

a) L’inconstance

L’inconstance est le trait de caractère dominant de René. « tour à tour bruyant et


joyeux, silencieux et triste » (p 119), il ne sait jamais ce qu’il veut réellement et change
d’avis presque aussitôt après avoir pris une décision. Chaque acte de René résulte de la
déception consécutive à l’acte précédent. Il en est de même pour les sentiments.
Chateaubriand a fait de son personnage un jeune homme aux multiples sentiments
contradictoires. L’analyse succincte d’un extrait fera mieux comprendre ceci :
«  Cette vie, qui m’avait d’abord enchanté, ne tarda pas à me devenir
insupportable. Je me fatiguai de la répétition des mêmes scènes et des mêmes idées. Je
me mis à sonder mon cœur, à me demander ce que je désirais. Je ne le savais pas, mais
je crus tout à coup que les bois me seraient délicieux. Me voilà soudain résolu
d’achever, dans un exil champêtre, une carrière à peine commencée et dans laquelle
j’avais déjà dévoré des siècles.

3
J’embrassai ce projet avec l’ardeur que je mets à tous mes desseins ; je partis
précipitamment pour m’ensevelir dans une chaumière, comme j’étais parti autrefois
pour faire le tour du monde.
On m’accuse d’avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir jouir longtemps de la
même chimère, d’être la proie d’une imagination qui se hâte d’arriver au fond de mes
plaisirs, comme si elle était accablée de leur durée : hélas ! je cherche seulement un
bien inconnu, dont l’instinct me poursuit. Est-ce ma faute, si je trouve partout des
bornes, si ce qui est fini n’a pour moi aucune valeur  ? Cependant je sens que j’aime la
monotonie des sentiments de la vie, et si j’avais encore la folie de croire au bonheur, je
le chercherais dans l’habitude.  » (p 128)
Le mot même est présent dans l’expression « goûts inconstants ». René est conscient de
sa nature. Il ne cherche pas à la corriger mais à la justifier. Elle est le fait de sa soif
d’infini formulée dans l’interrogation du dernier paragraphe. L’absolu de cette soif est
marqué par l’article « aucune » qui ne tolère pas d’exception. De surcroît, René rejette
la responsabilité de ceci avec « ma faute ». D’un autre côté, il dit aimer la « monotonie
des sentiments ». Quelle contradiction ! Cet esprit versatile est inscrit dans la première
phrase tant au plan syntaxique que sémantique. La proposition relative contient le
marqueur positif, l’enchantement et la principale le marqueur négatif, l’insupportable.
Ces deux pôles sont reliés par le verbe « ne pas tarder à » qui souligne la quasi
immédiateté du changement. L’inconstance inscrite dès la première phrase est amplifiée
dans la deuxième grâce au champ lexical de l’itératif contenu dans « mêmes » et
« répétition » et grâce au parallèle de construction entre les propositions « mêmes
scènes » et « mêmes idées ». Ceci montre également que cette inconstance se situe aussi
bien au niveau intellectuel (idées) que social et pratique (scènes).
Nous avons vu que ce défaut est justifié par la soif d’infini mais il s’explique
également par le caractère entier et passionné de René : il ne supporte pas la médiocrité
et ne semble pouvoir faire les choses que dans leur totalité. Que ces choses soient
positives ou négatives, il montre la même volonté de les accomplir. Nous en avons ici
un exemple avec l’ «exil champêtre ». René veut être complètement seul. La force
sémantique du verbe « s ‘ensevelir » marque l’intensité de cette volonté. Chateaubriand
va jusqu'à employer le terme « ardeur ». Mais comme toutes les victimes du mal du
siècle, René subit quelque peu le divorce entre la pensée et l’action ; sa volonté n’est
que dans ses intentions, ses « desseins ». Il ne peut tenir sa résolution. Le verbe

4
« croire » annonce déjà la désillusion, la déception. Une nouvelle fois, l ‘action est
vaine, décevante comme lorsqu’il « étai[t] parti autrefois pour faire le tour du monde » 
et entraîne le changement.
René est donc un « inconstant », un indécis autant dans ses actes que dans ses
sentiments. Il ne sait que faire, que ressentir et le reconnaît en disant : « Je me mis à
sonder mon cœur, à me demander ce que je désirais. Je ne le savais pas... ». Cette
inconstance est le fait de ce caractère entier, passionné et de cette soif d’infini à laquelle
le pousse sa richesse d’imagination.

b) Imagination et sensibilité

René est un jeune homme à l’imagination fertile qui vit plus dans un rêve que
dans la réalité comme le lui reprochera le Père Souël à la fin du récit en ces mots : « Je
vois un jeune homme entêté de chimères (...) ». Les manifestations de cette imagination
sont nombreuses dans l’œuvre. La plus fameuse et celle que l’on retrouvera
ultérieurement dans les Mémoires d’Outre-Tombe est celle de la « Sylphide », ce
fantôme féminin, cet être idéal créé par René pour alimenter ses fantasmes. Le mot
même de « Sylphide » n’est pas dans le texte mais la périphrase utilisée à la page 128
est suffisamment explicite. René décrit ses sentiments pour « l’idéal objet d’une flamme
future », pour cet objet qu’il embrasse « dans les vents », qu’il croit « entendre dans les
gémissements du fleuve ». Pour lui, « tout était ce fantôme imaginaire, et les astres dans
les cieux et le principe même de la vie dans l’univers ». René a conscience de son
imagination et l’auteur insiste sur la non matérialité de cette femme avec l’expression
quelque peu redondante (du point de vue sémantique) de « fantôme imaginaire ». Ce
« fantôme » n’a pas de traits précis mais René l’imagine comme « une Eve tirée de
[lui]-même ». Il veut « une femme selon [ses] désirs », une « Beauté céleste ». Tout
dans ce texte montre que la « Sylphide » n’a aucun point d’ancrage dans la réalité ; elle
ne prend sa source dans aucune femme réelle connue de René. Tout n’est qu’une
question de perception ; René est le jouet de son imagination avec la complicité des
éléments naturels comme le vent ou le fleuve.
Cette imagination débordante va de pair chez René avec une sensibilité extrême
qui s’exprime principalement à travers les manifestations physiques de son mal qui est
avant tout psychologique. Si le héros n’était pas aussi sensible, il ne réagirait de façon

5
physique à ce trouble qui l’anime. Il a souvent le « cœur ému » (p 121) et la moindre
chose est pour lui source d’une réaction excessive. Cette sensibilité atteint son apogée
lors de la prononciation des voeux d’Amélie. Il est vrai que cette décision provoque la
colère de son frère mais les sentiments qui l’animent lors de la cérémonie apparaissent
comme disproportionnés par rapport à l’événement. Ils sont d’une extrême violence,
exacerbée par cette sensibilité presque pathologique. René est tout d’abord au comble
de la « fureur » puis il est atteint par les grâces de la religion. Même ses gestes sont
excessifs lors de cette même cérémonie ; il ne tombe pas à genoux mais « se précipite à
genoux » (p 138). Sentiments et mouvements sont dictés dans la même démesure par
cette sensibilité maladive qui caractérise le personnage en toutes circonstances.

Ainsi Chateaubriand dépeint son personnage principal avec ce « caractère


inégal » (p 119), cette richesse d’imagination et cette sensibilité qui en font un héros
moderne. L’interaction entre ces différents traits est si grande qu’il est difficile de dire
laquelle détermine les autres. Est-ce l’imagination qui est cause d’une telle sensibilité
ou la sensibilité cause d’une pareille imagination ? L’inconstance est-elle due à son
imagination, à sa sensibilité ou aux deux ? Peu importe ; seul compte le tout qu’ils
forment, à savoir une âme propice à « subir » le mal.

2) La solitude

Le lien entre l’âme de René et son mal s’effectue grâce à la solitude ; à la fois
trait de caractère et manifestation du mal, elle occupe une place particulière dans
l’œuvre. Elle est le fil conducteur ; elle permet le va-et-vient entre l’âme et le mal. « un
penchant mélancolique l’entraînait au fond des bois ; il y passait seul des journées
entières (...) » (p 117). Dès les premières lignes, René est présenté comme un solitaire.
Tour à tour subie ou choisie, la solitude est ce qui constitue le personnage.
Dès sa naissance, il est marqué par la solitude. Il coûte « la vie à [sa] mère en
venant au monde » (p119) et est mis en nourrice « loin du toit paternel » (ibid.). Il a très
peu de relation avec son père trop occupé au soin de son fils aîné. Ce schéma familial
serait le même que celui décrit par Jean-Jacques Rousseau dans ses Confessions sans la
présence de la sœur bien-aimée Amélie. Le contraste entre son comportement face à son
père et celui qu’il adopte à l’égard de sa sœur est significatif. Il est « timide et contraint

6
face à [son] père » alors qu’il agit avec « aise » et « contentement » avec sa sœur
(ibid.). Amélie le sauve temporairement de la solitude à laquelle il semble voué depuis
sa naissance. Au plan textuel, ceci est visible dans l’usage des pronoms. Chateaubriand
emploie le « je » tout au long du récit de René. Les seules fois où il l’abandonne c’est
pour évoquer les moments que René passe avec sa sœur. Dans ces passages, au lieu
d’utiliser le « je +elle », il emploie le « nous » qui crée un couple uni dans une certaine
intimité et renvoie la solitude du « je » à plus tard.
Pourtant, malgré cette complicité, le sentiment de solitude reprend ses droits à
certains moments : le jeune René abandonne soudainement ses amis pour aller
s’ « asseoir à l’écart » (ibid.). Ainsi apparaît déjà en filigranes ce qui sera explicite plus
loin : René aime voire idolâtre la solitude. Elle est la compagne de toujours, celle qui ne
trahit jamais. A certains moments, René la recherche, comme dans le passage avec ses
amis. A d’autres, il la subit, comme dans son « exil champêtre ». Mais en aucune
circonstance, il ne cherche à la combattre car il s’y complaît et l’accentue
volontairement. Lorsque son père meurt, il va « dérober sa vie » dans un monastère.
Lorsqu’Amélie s’isole dans son secret, il court se « retirer dans un faubourg pour y
vivre totalement ignoré. » (p 127). Dès qu’un événement le touche, il se réfugie dans la
solitude ... peut-être pour cultiver sa douleur.
Si le héros recherche autant la solitude, c’est que celle-ci a un sens pour lui. Elle
anoblit ; elle est ce qui confère un prestige inconnu aux autres hommes. Pour son
malheur et pour sa gloire, l’être solitaire apparaît aux yeux de René comme un être
d’exception. La solitude révèle et fortifie les grandes âmes au même titre que la douleur
comme le pense Chactas pour qui « une grande âme doit contenir plus de douleur
qu’une petite » (p 125). Le sentiment d’ « être seul sur la terre » est le privilège des
poètes comme le revendiqueront les romantiques de 1815. L’épisode du barde dans
René porte en germe cette revendication. A la page 123, Chateaubriand peint un poète
seul (si ce n’est la présence de René qui n’est ici qu’une oreille attentive). Ce « barde »
est empreint de divinité ; il est celui qui dispense la parole du ciel. La solitude est
également le privilège du contemplateur comme René lors de son ascension de l’Etna.
La solitude se retrouve dans les lieux qui accueillent René. Il visite les monastères
« retentissants et solitaires » (p 121) et se promène des les rues vides. Même la nature
prend des airs de solitude. Le personnage erre dans les montagnes, dans les forêts, les
coteaux. Ces décors qu'il affectionne lui rappellent son enfance et surtout les

7
promenades qu’il faisait en compagnie de sa sœur Amélie telles qu’elles sont évoquées
au début du récit. Ces lieux ont tous en commun de ressembler à René : ils sont
solitaires. Et les astres qui les éclairent achèvent cette harmonie : le soleil est couchant
donc mourant et la lune est mortellement pâle.
Mais le René qui encense la solitude n’est pas Chateaubriand. L’opinion de
l’auteur se trouve dans les paroles du Père Souël. Ce dernier condamne avec véhémence
la solitude qui selon lui « est mauvaise à celui qui n’y vit pas avec Dieu ; elle redouble
les puissances de l’âme, en même temps qu’elle leur ôte tout sujet pour s’exercer. » (p
145).La place de l’homme n’est pas « seul au fond des forêts » (ibid.) mais parmi les
autres hommes. Ce sont les romantiques de 1815 qui n’ont retenu que la parole du
personnage et ont fait leur sa vision. Ainsi peut-on observer le rôle prépondérant de la
solitude. Ce qui n’est au début qu’un penchant, un trait de caractère se métamorphose
au fil de l’œuvre en véritable mal et au fil du temps en philosophie littéraire.

3) le mal de René

Chateaubriand lui-même a parfaitement diagnostiqué le mal dont souffre René


dans son ouvrage le Génie du Christianisme, IIème partie, livre III, chapitre IX : « On
est détrompé sans avoir joui ; il reste encore des désirs, et l’on a plus d’illusions.
L’imagination est riche, abondante et merveilleuse ; l’existence pauvre, sèche et
désenchantée. On habite, avec un cœur plein, un monde vide ; et, sans avoir usé de rien,
on est désabusé de tout. » 1 . Il faut rappeler que René n’était destiné qu’à illustrer le
chapitre « Du vague des passions ». Chateaubriand voyait la nécessité de faire appel à
l’imagination du lecteur dans son ouvrage. Aussi déclare-t-il que « l’auteur du Génie du
Christianisme, obligé de faire entrer dans le cadre de son apologie quelques tableaux
pour l’imagination , a voulu dénoncer cette espèce de vice nouveau et peindre les
funestes conséquences de l ‘amour outré de la solitude. »2 dans la Défense du Génie du
Christianisme.
Si l’on ouvre un manuel de littérature du XIXème siècle, on trouve cette
définition du mal de René : « la peinture d’une âme inquiète, torturée par un besoin
tyrannique de s’abandonner à la violence des passions et incapable de fixer sur un objet
cette « surabondance de vie » : elle sait d’avance que rien dans la réalité ne saurait
1
Génie du Christianisme, édition Maurice Regard, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1978 p 714
2
Ibid. . page 1103

8
répondre à l’infini de ses aspirations et à la richesse de son imagination. Aussi, rassasié
sans avoir goûté et « détrompé sans avoir joui », René ne croit plus au bonheur et sa vie
n’a plus de sens. Pour dissiper l’ennui qui le tourmente, il se lance dans les voyages,
change d’existence, recherche les sensations étranges ; mais il n’aboutit qu’à une
conscience plus aiguë du néant des choses terrestres, à l’idée du suicide. ». On note que
dans cette définition les principaux éléments sont présents.3 et que ces mêmes éléments
se retrouveront dans la définition du « mal du siècle » que l’ont peur résumer ainsi :
ennui, inquiétude, désespérance.

a) les symptômes du mal

Ces symptômes sont à la fois psychologiques et physiques. Tout d’abord, il faut


rappeler que ce mal est favorisé par le caractère que Chateaubriand prête à son
personnage. Le mal est avant tout psychologique et se manifeste par un ennui que rien
ne semble pouvoir dissiper. Rien ne l’intéresse et il passe le plus clair de son temps à
errer dans la nature. Ce sentiment est engendré par la désillusion, le sentiment que rien
ne dure. La jeunesse de 1815 éprouvera ce sentiment après la chute de l’Empire. Il ne
reste alors rien de la bravoure et de la fougue des années napoléoniennes et la
médiocrité de la Restauration ne fera que renforcer ce sentiment. Dans le cas de René,
les causes de cette désillusion sont inconnues. Nous ne connaissons que cette
« tristesse » tant de fois mentionnée, tristesse résultat de cet ennui. Le héros est
mélancolique, tourmenté, inquiet. Il décrit lui-même cet « état de calme et de trouble,
d’indigence et de richesse » (p 129) dans cette espèce de jouissance morbide à analyser
son propre ennui. L’angoisse qui caractérise René trouve toute sa force dans la
comparaison avec le roi et la révolution : « Un jour je m’étais amusé à effeuiller une
branche de saule sur un ruisseau, et à attacher une idée à chaque feuille que le courant
entraînait. Un roi qui craint de perdre sa couronne par une révolution subite, ne ressent
pas des angoisses plus vives, à chaque accident qui menaçait les débris de mon
rameau. » (ibid.). Le terme « angoisse » est employé. De plus, la comparaison est
disproportionnée : on ne peut comparer un roi menacé par une révolution et René
inquiet pour sa feuille de saule.

3
Ces différents éléments sont indiqués en italiques.

9
Au-delà de ces manifestations morales, le mal de René s’exprime de façon
physique, dans sa chair. Le mal est douloureux et s’extériorise grâce à la rougeur. René
est un jeune homme qui « rougissai[t] subitement » ( p 128). La rougeur est le signe
extérieur de son trouble intérieur. Ce trouble remonte à la surface également grâce aux
« cris involontaires » (ibid.). Cependant le lexique indique que ces signes ne dépendent
pas de la volonté de René ; ils sont « involontaires » et « soudains ». Tout se passe
comme si le personnage était en proie à une force supérieure. Chateaubriand ne les
nomme pas mais ce sont les passions qui sont ici mises en cause. Cet état est
douloureux pour René du fait de son extrême sensibilité et de son imagination fertile.
Néanmoins, il se complaît dans celui-ci comme le montre l’emploi du mot
« charmes » dans l’extrait suivant : « Toutefois cet état de calme et de trouble,
d’indigence et de richesse, n’était pas sans quelques charmes » (p 128). René a la
conviction que son mal est source de richesse, richesse de l’âme et de l’imagination. Au
même titre que la solitude, la douleur place l’homme atteint du trouble au-dessus des
autres et lui confère ce sentiment de prestige. A la différence des autres héros
romantiques comme le Werther de Goethe ou l’Oberman de Sénancour, René est plus
orgueilleux qu’accablé de son état car « une grande âme doit contenir plus de douleur
qu’une petite » (p 125). Il s’enchante des chimères imposées par son imagination trop
fertile. Il se drape dans sa douleur et dans cette attitude d’homme fatal qui porte avec
lui le malheur.

b) Les causes de ce mal

L’auteur n’apporte pas de précision quant aux causes générales du mal qui ronge
René car le roman n’est qu’une illustration. Ces causes sont données dans le chapitre du
Génie du Christianisme intitulé « du vague des passions »1 . Chateaubriand cite d’abord
le désoeuvrement des hommes dans la société. Pour les Anciens, « une grande existence
politique, les jeux du gymnase et du Champ-de-Mars, les affaires du Forum et de la
place publique, remplissaient leurs moments (...) ». On observe que ces occupations
sont avant tout politiques et sociales et qu’elles n’accordaient aucun temps à
l’introspection. Selon Chateaubriand, le désengagement est cause du mal. Le bien-fondé
1
Edition du Génie du Christianisme citée précédemment pages 714-715-716

10
de cette idée se vérifiera après 1815 lorsque les jeunes romantiques verront dans
l’engagement politique un remède au mal. Puis l’auteur incrimine les femmes qui
« rendent [leur] caractère d’homme moins décidé ; et [leurs] passions, amollies par le
mélange des leurs, prennent à la fois quelque chose d’incertain et de tendre. ». Cette
idée est répandue à l’époque. Madame de Staël, dans De la Littérature, en 1800, avait la
première allégué cette idée selon laquelle les Grecs n’ont pas connu la mélancolie parce
que les femmes n’avaient guère de place dans la société. De surcroît, si Chateaubriand
met en cause la féminisation de la société, c’est parce qu’au moment où il rédige ces
lignes, il est très amoureux de Pauline de Beaumont. Ensuit l’auteur évoque la religion.
D’après lui, les Grecs ne se préoccupaient pas de leur salut et ne voyaient « point de
plaisirs plus parfaits que ceux de ce monde ». La société moderne s’inquiète tellement
de son éternité qu’elle ne considère plus la vie sur terre que comme un passage obligé
avant les délices de l’au-delà. Ceci va de pair avec le sentiment de plus en plus aigu de
l’éphémère de la condition humaine. Ce sentiment prend sa source dans les premiers
temps de la chrétienté, lorsque « les persécutions qu’éprouvèrent les premiers fidèles
augmentèrent en eux ce dégoût des choses de la vie ». Il explique la « nécessité des
abris du cloître pour certaines calamités de la vie auxquelles il ne resterait que le
désespoir et la mort... », ce que René montre parfaitement.
Ainsi Chateaubriand met en cause aussi bien l’individu que la société. Cet état
est néfaste aussi bien pour l’individu que pour la société. L’individu s’enferme dans sa
solitude, se ronge de l’intérieur et dépérit. Le mal produit l’autodestruction. René
pensera sans cesse à la mort et une fois au suicide (sans toutefois aller jusqu ‘au bout du
geste). Le mal est dangereux également pour la société car il engendre un
individualisme forcené qui amène alors à l’anéantissement d e la société. A ce
sujet, le jugement du Père Souël est éclairant. Ce dernier déclare que la place des
hommes est parmi les autres hommes et qu’ « il vaut mieux (...) ressembler un peu plus
au commun des hommes et avoir un peu moins de malheur. » (p 134). Ces « âmes
ardentes », « dégoûtées par leur siècle, effrayées par leur religion » « sont restées dans
le monde, sans se livrer au monde : alors elles sont devenues la proie de mille
chimères ; alors on a vu naître cette coupable mélancolie qui s’engendre au milieu des
passions, lorsque ces passions, sans objet, se consument d’elles-mêmes dans un cœur
solitaire. ».Si l’homme ne peut se réfugier ni dans la société ni dans la religion, il ne lui
reste plus rien et il peut alors succomber au mal.

11
c) La nature transformée par le mal de René

Nous avons exposé dans le chapitre précédent les causes du mal ; les propos de
Chateaubriand se trouvent dans le cadre d’un essai et par conséquent sont théoriques.
Le but de René est d’illustrer cette théorie, de frapper l ‘imagination du lecteur grâce à
différents tableaux. Afin parvenir à ce résultat, il a créé un lien entre l’état de son
personnage et la nature. Le monde n’est qu’un reflet de l’âme de René. La mer et la
tempête sont un tissu d’images illustrant le « vague des passions » comme les scènes de
montagnes qui ont une valeur symbolique. Il y a une mise en rapport du paysage avec le
moi.
Ces paysages ont tous en commun de placer le héros au centre. Il doit être le
centre d’intérêt. L’exemple de l’ascension de l’Etna est significatif :
«  Un jour, j’étais monté au sommet de l’Etna, volcan qui brûle au milieu d’une
île. Je vis le soleil se lever dans l’immensité de l’horizon au-dessous de moi, la Sicile
resserrée comme un point à mes pieds, et la mer déroulée au loin dans les espaces.
Dans cette vue perpendiculaire du tableau, les fleuves ne me semblaient plus que des
lignes géographiques tracées sur une carte  ; mais tandis que d’un côté mon œil
apercevait ces objets, de l’autre il plongeait dans le cratère de l’Etna, dont je
découvrais les entrailles brûlantes, entre les bouffées d’une noire vapeur. » (p 124)
Dans cette description, tout se rapporte à René, tout converge vers lui. Tout
d’abord, la description est faite avec à ses yeux ; sa subjectivité joue. Textuellement, il
est directement ou indirectement le sujet des verbes. La réalité s’estompe pour devenir
un « point », des « lignes » ; les reliefs et les contours s’effacent. L’attention est fixée
sur le moi au sommet, ce moi grandi par sa position (en haut de l’Etna). Ce tableau fait
ressortir la qualité de contemplateur que Chateaubriand prête à son personnage. Il en est
de même pour tous les tableaux.
En plus de cette mise ne valeur du personnage, on remarque la correspondance
entre cette nature et l’état de René. Revenons sur le tableau du volcan. Avant tout, il
convient de rappeler la symbolique que la tradition littéraire donne au volcan. Il
symbolise le feu, mais celui de l’âme, un sentiment qui couve, prêt à exploser. Dans le
cadre de René, il est la métaphore parfaite du trouble qui habite l’âme de René. Comme
le volcan, le personnage a les « entrailles brûlantes » ; ses passions sont menacent de

12
s’extérioriser à tout moment. Il est tourmenté par ce feu intérieur qui le brûle. Mais il y
a un au-delà de la tradition littéraire. On remarque dans le tableau deux mouvements,
deux visions : il y a un mouvement ascensionnel qui résulte en une vue de la « création
à la fois immense et imperceptible » et un mouvement de chute, une vue plongeante
vers « un abîme » (p 125). Le mouvement ascensionnel est engendré par la présence de
René au sommet du volcan, contemplant le monde à ses pieds. Il se rattache à une
symbolique de « l’idéal moral et de la complétude métaphysique »1 d’ordinaire mais
dans le cas de René il renvoie plutôt à une « contemplation monarchique »2 . Entre ces
deux vues, celle de la profondeur reçoit toute l’attention car à l’opposé de l’immensité
décrite en termes géométriques, le cratère est matérialisé ; il devient une réalité vivante
soulignée par « entrailles brûlantes ». C’est la thématique de la chute, de la violence des
profondeurs. Lorsque Chateaubriand peint le séjour de René à la campagne, il décrit
ses sentiments avec un vocabulaire appartenant au champ lexical du volcan : le héros
sent « couler dans [son] cœur comme des ruisseaux d’une lave ardente » (p 128).
De même, sa mélancolie se reflète dans la nature automnale ; il entre « avec
ravissement dans le mois des tempêtes » (p 129) . Le choix de ce cadre n’est pas
anodin ; l’automne est une saison triste, une saison dans laquelle la nature meurt. Elle
convient parfaitement aux penchants de René et les exacerbe. Tempêtes et orages sont
la manifestation naturelle de ce qui agite René ; ses sentiments s’entremêlent et font
cette tempête intérieure qui ébranle le personnage. A ce sujet, le dernier tableau de
l’œuvre est évocateur : à la page 143, chateaubriand peint la dernière vision qu’a René
du couvent où est sa sœur. Ce tableau met en relief les aspects contraires : l’agitation du
monde et le calme du monastère ; les murs du couvent semblent rejoindre le ciel, le
phare s’élève au-dessus des eaux mais l’image de l’abîme apparaît sous celle de la mer,
de la tempête et du naufrage.
Dans René, le choix des décors et des paysages n’est pas arbitraire. Il correspond
à une volonté de la part de l’auteur. En effet, Chateaubriand veut frapper l’imagination
de son lecteur. Pour ce faire, il introduit une correspondance entre ces paysages et l’état
de son personnage. Ce procédé lui permet d’insister sans lourdeur sur certains aspects.

1
Gilbert Durand les Structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, Presses Universitaires de
France, 1963, page 128
2
Gaston Bachelard La terre et les rêveries de la volonté, Paris, Corti, 1948, page 380

13
Le mal de René apparaît don au premier abord comme un ennui, une angoisse,
une sensibilité maladive qui en font un adolescent perpétuel. Mais si l’on y regarde d’un
peu plus près, on voit que le « vague des passions » , cette maladie moderne, résultat de
la lecture, de la société des femmes et de la soif d’infini introduit une fissure entre
l’homme et le monde. D’où la position ambiguë de René, à la fois sommet et
profondeur, ascension et chute. La déchirure intime de son être provoque un état
d ‘esprit troublé, une vie sans direction ni but : « de la hauteur du génie, du respect pour
la religion, de la gravité des moeurs, tout était subitement descendu à la souplesse de
l’esprit, à l’impiété, à la corruption » (p 126). Il faut donc chercher son salut quelque
part. Le voyage serait-il une solution ?

LE VOYAGE COMME PALLIATIF AU MAL

René est un grand voyageur, aussi bien physiquement qu’un rêve. C’est le
moyen pour lui de sortir de soi, d’échapper à la solitude qui le tenaille sans toutefois
s’en séparer complètement. René recherche l’Ailleurs. Ce dernier est avant tout destiné
à compenser l’absence de l’Autre. En effet, René n’a pas de point d’ancrage, pas de
« port d’attache » auquel se ramener. En ce sens, le voyage se transforme en errance
d’où le côté douloureux exprimé en ces mots : « Heureux ceux qui ont fini leur voyage
sans avoir quitté le port. » (p 122). La cause première du voyage pour René est la
solitude sous laquelle on peut supposer le regret de l’être aimé : Amélie est inaccessible
et la « Sylphide » n’est qu’un « fantôme imaginaire ».

1) La rêverie

Signe d’une grande imagination, la rêverie est le premier type de voyage évoqué
par René. Sa primauté s’explique par sa simplicité : quel que soit le lieu ou l’instant,
rien ne l’empêche. Dès le plus jeune âge, le personnage de Chateaubriand a eu cette
tendance à l’évasion comme il le narre dans l’épisode de l’abandon de ses camarades
« pour contempler la nue fugitive, ou entendre la pluie tomber sur les feuillages »
(p119). Il échappe alors à l’humain. Il suffit d’un rien pour amorcer cet état de rêverie,

14
« une feuille séchée que le vent chassait devant [lui}], une cabane dont la fumée
s’élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du nord
sur le tronc d’un chêne, un étang désert où le jonc flétri murmurait » (p 129-130). Le
moindre élément naturel mobile attire l ‘attention de René et crée la rêverie. Notons au
passage que les seuls objets auxquels le regard de René s’attache sont les choses de la
nature automnale ou hivernale : des feuilles « séchées », une cime « dépouillée », un
jonc « flétri ». Il faut que la nature soit en harmonie avec l’état de René pour que ce
dernier se laisse aller au rêve. De surcroît ces éléments doivent être en mouvement. Ce
mouvement est engendré  par le vent qui a une place très importante : il fédère les
différents éléments et leur confère une existence autonome susceptible d’amorcer la
rêverie de René.
Cette rêverie importe d’abord beaucoup à René comme le montre la métaphore
du roi et de la révolution évoquée précédemment. Le droit à l’imagination et au rêve
sont la couronne de René. La révolution en ce qui le concerne pourrait prendre les traits
de la société. En effet, la faculté de rêver du héros ne s’exprime pleinement que dans la
solitude la plus complète. L’intrusion de la société aurait pour conséquence de briser le
rêve, le voyage entrepris. La rêverie est importante pour René car elle lui permet de
devenir quelqu’un d’autre. Il se voit comme « un de ces guerriers errant au milieu des
vents, des nuages et des fantômes » ou il envie le « sort du pâtre qu’[il] voyai[t]
réchauffer ses mains à l’humble feu de broussailles qu’il avait allumé au coin d’un
bois » (p 129). Le choix du guerrier n’a rien de surprenant. Il est motivé par l’héroïsme.
Le statut de héros plaît à René dans la mesure où il lui permet de se distinguer de la
masse. Il a aussi une certaine attirance pour le combat car il lui permettrait de chasser
ses démons-« fantômes »-passions. Le « pâtre » renvoie plutôt à la proximité de la
nature et à l’humilité. Le seul point commun entre les deux statuts est leur solitude.
Ceci montre la diversité des rêveries de René et sa faiblesse. Rien ne l ‘empêche de
devenir berger au bien militaire mais encore une fois, il subit le divorce entre la pensée
et l’action qui caractérise les êtres atteints du mal. Il se contente alors de rêver.
Cette rêverie a une musique tout au long de l’œuvre. Du murmure des étangs au
déchaînement des tempêtes, la majorité des sons dans René suggèrent l’ailleurs qui fait
naître les songes. La nature tout d’abord a ce rôle de déclencheur. Son agent le plus
actif s’avère être le vent. Il est l’élément moteur qui apporte à René la douce musique
de la Nature. Ensuite vient l’action des hommes. Le chant est très présent dans l’œuvre.

15
Lorsqu’il est profane, il entraîne la nostalgie comme l’expriment les lignes suivantes :
« dans tout pays, le chant naturel de l’homme est triste, lors même qu’il exprime le
bonheur. Notre cœur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes, et
nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs. »
(p 129) , nostalgie qui est source chez René de songe. Le phénomène se répète avec
l’épisode du « barde », qualifié de « chantre » qui  « chanta des poèmes » (p 123).
Lorsque le chant est religieux, sacré, il crée le ravissement, l’extase. Il suffit d’observer
la réaction de René face aux cantiques des monastères, il est plongé dans une « sainte
extase » (p142). Mais cette musique atteint son apogée lorsque René entend les cloches.
Alors son âme s’élève et célèbre avec ferveur leur pouvoir d’évocation : « Chaque
frémissement de l’airain portait à [son] âme naïve l’innocence des moeurs champêtres,
le calme de la solitude, le charme de la religion, et la délectable mélancolie des
souvenirs de première enfance. » (p 120).

2) Le voyage physique

Par la suite, la rêverie ne suffit plus au héros ; il lui faut l’évasion du corps aussi
bien que celle de l’esprit. Le voyage est évoqué deux fois dans le récit de René ; la
première fois au début lorsque le personnage cherche à tromper son ennui en parcourant
le monde et la seconde lors de l’exil définitif qui conduira René en Louisiane auprès de
Chactas parmi les Indiens, les « Sauvages ».
Après la mort de son père, René est un instant tenté par la vie religieuse mais
« soit inconstance naturelle, soit préjugé contre la vie monastique », il décide de
voyager. Dès ce moment, le voyage apparaît comme une fuite, une solution pour
échapper à la société et à soi-même car ce que René redoute dans la retraite religieuse
n’est ni la solitude ni le retrait de la société mais les contraintes liées au culte. Le
voyage lui paraît alors plus agréable pour satisfaire ses aspirations. La vision que René
a du monde explique bien le but de ces voyages : il voit le monde comme un « orageux
océan » (p 122). Seul importe l ‘élément liquide et sa force qui entraîne le personnage
sans qu’il puisse y opposer de résistance : d’un pays à un autre, d’une civilisation morte
à une civilisation vivante. Lorsqu’il visite la Grèce et Rome, berceau de notre
civilisation, il ne voit pas la grandeur passée de ces civilisations mais le résultat présent
c’est-à-dire des ruines ; la gloire n’est rien face au temps qui passe. Malgré tout, ces

16
« ruines » renouvellent son pouvoir d’imagination et il peut « voir le Génie des
souvenirs, assis tout pensif à [ses] côtés. » (p 122). De nombreux romantiques suivront
les traces de René et les ruines de Rome et de Grèce seront pleines de ces jeunes
hommes pensifs contemplant leur malheur et leur ennui au clair de lune. Le voyage est
aussi pour René l’occasion de faire une incursion dans le monde des « vivants » mais ce
qu’il cherche ne s’y trouve pas non plus. Lors d’un séjour à Londres, il est frappé par
l’éphémère de l’homme en regardant la statue de Charles II selon Chateaubriand (en
réalité, il s’agissait de celle de Jacques II). C’est ainsi qu’il découvre qu’il n’a rien
« appris jusqu’alors avec tant de fatigue (...). Rien de certain parmi les anciens, rien de
beau parmi les modernes ». Pour lui, « le passé et le présent sont deux statues
incomplètes : l’une a été retirée toute mutilée du débris des âges ; l’autre n’a pas encore
reçu sa perfection de l’avenir. » (p 124). On observe ainsi que le voyage que fait le
personnage n’est pas tant à travers le monde que dans le temps. En écoutant le barde, il
fait renaître un passé héroïque et païen. En plongeant dans « l’ancienne et riante
Italie », il ressuscite les chefs-d’œuvre de l’art. En contemplant les ruines, il fait
resurgir le « Génie des souvenirs ». Il cherche grâce au passé à combler le vide du
présent mais il ne s’en satisfait pas.

3) La quête de l’infini

L’insatisfaction de René n’est guère étonnante. Le voyage qu’il soit physique ou


spirituel ne saurait combler le vide que ressent le personnage. Ce vide est occasionné
par cette soif d’absolu, d’infini que nous avons succinctement évoquée précédemment.
L’image des colonnes à la page 122 le suggère très bien : « Quelquefois une haute
colonne se montrait seule debout dans un désert, comme une grande pensée s’élève, par
intervalles, dans une âme que le temps et le malheur ont dévastée. » . Deux
interprétations sont possibles : soit on reste au niveau du texte et la colonne est une
pensée soit on extrapole et alors la colonne symbolise René seul sans « parent ni ami »,
qui cherche à s’élever au-dessus de la masse pour atteindre l’inaccessible, l’infini. Il
voudrait être comme ces oiseaux migrateurs évoqués à la page 130, ces oiseaux qui
s’envolent vers « les bords ignorés, les climats lointains ».
Rien dans le voyage ne pourra satisfaire cet appétit ; René n’est qu’un voyageur.
Seul le poète aurait pu trouver grâce à ses yeux et combler ce manque car

17
«  Ces chantres sont de race divine, ils possèdent le seul talent incontestable
dont le ciel ait fait présent à la terre. Leur vie est à la fois naïve et sublime  ; ils
célèbrent les dieux avec une bouche d’or, et ce sont les plus simples des hommes ; ils
causent comme des immortels ou comme de petits enfants ; ils expliquent les lois de
l’univers, et ne peuvent comprendre les affaires les plus innocentes de la vie  ; ils ont
des idées merveilleuses de la mort, et meurent sans s’en apercevoir, comme des
nouveau-nés. » (p 123).
La parole poétique permet de toucher au divin et donc dans une optique
chrétienne à l’absolu. Le poète est pour Chateaubriand celui qui est en communion avec
l’univers. Il représente l’homme complet qui remplit une fonction sacramentelle (en
communion avec lui-même et avec le monde). Son essence est divine comme le montre
toutes les premières propositions de chaque phrase de l’extrait. René est conscient que
la poésie peut être le remède au mal car « jeune, [il] cultivai[t] les Muses(...) » (p 119).
Mais il refuse la réconciliation poétique comme l’indique les deuxièmes propositions
des phrases. Dans tout le passage, la symétrie grammaticale est parfaite. Chaque phrase
comporte une proposition contenant un élément laudatif immédiatement contrebalancé
par l’élément péjoratif de la proposition suivante. La parole poétique n’a pas un pouvoir
suffisamment absolu et ne procure pas l’infini.

René envisage d’abord le voyage comme une échappatoire. Mais très vite il se
rend compte que son mal le poursuivra partout et que rien ne saurait combler ce besoin
d’infini. Il ressent si fortement ce besoin qu’il ne peut empêcher son transfert sur les
autres et va jusqu'à prêter ce sentiment à Amélie. Il se rend alors à l’évidence qu’il ne
reste que la mort comme ultime solution.

LA MORT COMME SOLUTION ULTIME ?

La mort apparaît tout au long du roman sous les formes les plus diverses. René
ne trouve pas de quoi combler « l’abîme de [son] existence » (p 128), comment soigner
« l’étrange blessure de [son] cœur » (p 131). Aussi la mort peut-elle sembler la
« véritable délivrance ».

18
1) L’éphémère de l’homme

Le drame de René provient avant tout de sa conscience de l’éphémère de l’être


humain. Le roman est jalonné de ces allusions quant à la précarité de l’existence
terrienne et aux ravages du temps. Ce sujet est évoqué pour la première fois au moment
de la mort du père de René. Le héros s’attriste de ce que « le soir même l’indifférent
passait sur sa tombe ; hors pour sa fille et pour son fils, c’était déjà comme s’il n’avait
jamais été. » (p 121). Le phénomène touche d’autant plus René qu’il s’agit d’un proche
parent. Puis le cercle s’élargit à la page 123 lorsque René demande quel est le
personnage de la statue et que personne ne peut lui répondre. Il réalise alors que
l’éphémère touche également les acteurs de l’histoire. Il n’y a pas de distinction entre
les hommes ; « le temps a fait un pas, et la face de la terre a été renouvelée ». Enfin la
troisième occurrence se trouve dans un récit d’Amélie. Cette dernière narre la fin du
« jeune M... qui fit naufrage à l’Isle-de-France ». Lorsque René reçut « sa dernière
lettre, quelques mois après sa mort, sa dépouille terrestre n’existait même plus(...) » (p
135). Autant que son frère, Amélie a conscience de cette condition de la nature
humaine. Alors pourquoi vivre ?

2) L’ « ensevelissement »

La solitude fait partie du caractère de René mais elle est aussi une forme de
fuite, de mort première. Le frère et la sœur chercheront à devancer l’appel mais leurs
conclusions sont différentes. Amélie invite son frère à se consacrer à Dieu et René
songe à quitter le monde.

a) Amélie

N'oublions pas que Chateaubriand voulait que René soit une oeuvre didactique.
Le mal de René perdure car il ne cherche pas le salut. A ce sujet, les remontrances du
Père Souël à la fin de l'oeuvre correspondent aux conseils d'Amélie. Comme le dit
l’ecclésiastique, "quiconque a reçu des forces doit les consacrer au service de ses
semblables" (p 145). René s'oppose ainsi à ceux qui ont atteint la paix grâce à la
religion : le Père Souël, Chactas et surtout Amélie.

19
En effet, Amélie n'est pas différente de René car « une douce conformité
d’humeurs et de goûts [l]’unissait à cette sœur » (p 119) et son rôle dans le roman n'est
pas uniquement de traverser le récit de René. Il est vrai qu'elle n'est connue que par
l'intermédiaire de lettres et de références indirectes. On peut citer les lettres qu'elle écrit
à son frère et la lettre de la Supérieure du couvent annonçant sa mort. Mais Amélie n'en
est pas moins l'autre protagoniste de l'oeuvre, le pendant de René. Comme nous l’avons
vu précédemment, elle et son frère forment un couple victime de ses passions; ils ont la
même personnalité, celle décrite plus haut. Le contraste s'opère quant à la façon de
traiter le mal, ce mal qui deviendra le mal du siècle. Alors que René le cultive, Amélie
tente d'échapper à son emprise. Elle a donc recours à la religion pour surmonter sa
dualité et reconquérir l'unité de son être.
Le schéma de la transformation d'Amélie est celui de l'ascension, de l'élévation
comme le montre le passage de la page 142 :
" Quand j'entends gronder les orages, et que l'oiseau de mer vient battre des ailes à ma
fenêtre, moi, pauvre colombe du ciel, je songe au bonheur que j'ai eu de trouver un abri
contre la tempête. C'est ici la sainte montagne, le sommet élevé d'où l'on entend les
derniers bruits de la terre et les premiers concerts du ciel; c'est ici que la religion
trompe doucement une âme sensible : aux plus violentes amours elle substitue une sorte
de chasteté brûlante où l'amante et la vierge sont unies; elle épure les soupirs; elle
change en une flamme incorruptible une flamme périssable; elle mêle divinement son
calme et son innocence à ce reste de trouble et de volupté d'un coeur qui cherche à se
reposer, et d'une vie qui se retire."
Tout ce passage, cette lettre d'Amélie à son frère met en valeur la
transformation; les verbes surtout : on trouve "substitue" et "change". Le fait que ce soit
des verbes accentue le rôle actif d'Amélie. Elle seule peut se sortir du mal ... mais
uniquement avec le concours de la religion, sujet des verbes. Cette transformation est
une élévation comme le suggère l'image de la "sainte montagne". Cette dernière
s'oppose alors à l'image du volcan, analysée précédemment. Ces deux images, en tant
que symboles des sentiments qui animent les protagonistes montrent à quel point leur
réaction face au mal est différente. Amélie est parvenue à redevenir une et une seule.
Elle est à la fois "l'amante et la vierge". Les sentiments antinomiques sont joints : dans
la même proposition, "violentes amours" et "chasteté brûlante" se rejoignent dans un

20
chiasme pour symboliser l'unité de l'être retrouvée. Même la flamme, traditionnellement
symbole des passions est épurée, "incorruptible".

b) René

La solution choisie par Amélie est un exemple de la possibilité de salut. René en


est conscient car il l'envisage au début de son récit. La première fois, il mentionne la
"tentation d'y cacher [sa] vie" (p 121). puis il accorde à la retraite religieuse une
certaine valeur en généralisant ses propos :
"Ces hospices de mon pays, ouverts aux malheureux et aux faibles sont souvent
cachés dans des vallons qui portent au coeur le vague sentiment de l'infortune et
l'espérance d'un abri; quelquefois aussi on les découvre sur de hauts sites où l'âme
religieuse, comme une plante des montagnes, semble s'élever vers le ciel pour lui offrir
ses parfums." (p 121).
Selon René, les monastères offrent l'espoir et la possibilité de s'élever et donc
d'échapper à ses passions. Mais il refuse ce schéma ascensionnel (celui pour lequel
Amélie optera) soit par "inconstance naturelle" soit par "préjugé contre la vie
monastique" (p 122). Il préférera dans un premier temps un ensevelissement profane,
son « exil champêtre ». Tout comme pour Amélie, ce sera une mort au monde mais
dans laquelle il jouira d’une certaine liberté.

3) La mort réelle

Comme la « terre n’offre rien qui soit digne de [lui] » (p 134), René songe à
quitter la vie. Il aborde une fois le sujet du suicide et se résout « à quitter la vie » (p
131). Mais une fois encore le divorce entre la pensée et l’action intervient, il ne va pas
au bout de son acte car il est trop orgueilleux de son mal.
Pourtant le « dégoût de la vie » est profondément ancré en lui ; il l’a « ressenti
dès [son] enfance » (p 130). La première fois qu’il voit la mort c’est sur le visage de
son père et l’image qu’il en a le séduit :
«  Cette impression fut grande  ; elle dure encore. C’est la première fois que
l’immortalité de l’âme s’est présentée clairement à mes yeux. Je ne pus croire que ce
corps inanimé était en moi l’auteur de la pensée : je sentis qu’elle me venait d’une

21
autre source  ; et dans une sainte douleur qui approchait la joie, j’espérai me rejoindre
un jour à l’esprit de mon père.
Un autre phénomène me confirma dans cette haute idée. Les traits paternels
avaient pris au cercueil quelque chose de sublime. Pourquoi cet étonnant mystère ne
serait-il pas l’indice de notre immortalité ? Pourquoi la mort, qui sait tout, n’aurait-
elle pas gravé sur le front de sa victime les secrets d’un autre univers  ? Pourquoi n’y
aurait-il pas dans la tombe quelque grande vision de l’éternité  ? » (p 120)
René voit au-delà de la mort physique ; il pressent l’immortalité  de l’âme et le
« sublime » de la mort. Dans ces conditions, qu’importe la vie. Ce qu’il cherche
désespérément c’est-à-dire l’infini se trouve dans la mort et il pensera sans cesse à cette
dernière sans toutefois avoir l’audace de devancer l’appel. C’est pour cette raison que
les images de la mort sont aussi nombreuses dans le texte. Elles prennent des formes
très diverses. Dans René, on entend souvent sonner le glas : c’est la voix de la mort.
René l’entend lorsqu’il est à bord du bateau et en route vers la Louisiane à la page 143.
Mais on voit surtout son visage à travers les nombreux cercueils, les tombeaux et les
ruines que fréquente le héros. Les mausolées des rois sont cachés sous les ronces ;
l’antique abbaye n’est plus qu’un champ de morts. De même, les feuilles mortes, le jonc
flétri sont le signe que la Mort est présente partout. Les paysages de René sont alors,
comme nous l’avons suggéré précédemment, hautement symboliques.

On peut ainsi remarquer l’omniprésence de la mort dans le roman. Elle prend


des formes variées : elle peut être une simple retraite au fond des bois mais elle peut
également se transformer en volonté de suicide. Elle prend toujours les traits et la voix
d’une séductrice qui cherche à attirer René. Cependant celui-ci, malgré son dégoût de la
vie et sa conscience de l’éphémère, résistera car c’est un personnage immobile, ancré
dans son mal et qui refuse tout secours. L’histoire de René se clôt sur une absence et le
néant.

22
René peut donc apparaître comme le grand frère des romantiques de 1815. Ils
ont en commun la révolte contre la condition humaine et la société, la désespérance du
voyage, la tentation du suicide et l'impatience de la mort et du néant. Le lien peut se
faire grâce aux conditions extérieures : c'est une génération en ruines après une
révolution, une génération partagée entre le désir de vivre et le sentiment de l'éphémère
de l'homme qui pousse au suicide.
Cette identification des romantiques à René sera telle que Chateaubriand
désavouera cette postérité dans les Mémoires d'Outre-Tombe ( IIème partie, XIII, 10 ) :
"Si René n'existait pas, je ne l'écrirais plus; s'il m’était possible de le détruire, je le
détruirais : il a infesté l'esprit d'une partie de la jeunesse, effet que je n'avais pas pu
prévoir, car j'avais voulu au contraire la corriger. Une famille de Renés poètes et de
Renés prosateurs a pullulé; on n'a plus entendu bourdonner que des phrases
lamentables et décousues; il n'a plus été question que de vents d'orage, de maux
inconnus livrés aux nuages et à la nuit; il n'y a pas de grimaud sortant du collège qui
n'ait rêvé d'être le plus malheureux des hommes, qui, à seize ans, n'ait épuisé la vie, qui
ne se soit cru tourmenté par son génie, qui, dans l'abîme de ses pensées, ne se soit livré
au vague de ses passions, qui n'ait frappé son front pâle et échevelé, qui n'ait étonné les
hommes stupéfaits d'un malheur dont il ne savait pas le nom, ni eux non plus" 1 1. Ce
désaveu est violent mais il est à la manière de René qui ne peut confesser ses erreurs
sans quelque fierté.
Au-delà de ces considérations, René est plus. Il est un des premiers héros
modernes dont la lignée se poursuit dans le XXème siècle. Le sentiment d'être "seul sur
la terre", de ne pas appartenir à ce monde, se retrouve dans la littérature
contemporaine : le Meursault de Camus, les personnages dérisoires de Beckett, les
héros pitoyables de Kafka; tous vivent en marge du monde et désespèrent d'être eux-
mêmes. Ils expriment sur un mode différent leur mal du siècle.

1
Mémoires d’Outre-Tombe, édition établie d’après l’édition originale de Maurice Levaillant et Georges
Moulinier, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1990. P 426 du tome I

23
TABLE DES MATIERES

RENE ET SON MAL

1) Le caractère de René
a) Inconstance
b) Imagination et sensibilité

2) La solitude

3) Le mal de René
a) Les symptômes du mal
b) Les causes du mal
c) La nature transformée par le mal

LE VOYAGE COMME PALLIATIF AU MAL

1) La rêverie
2) Le voyage physique
3) La quête de l’infini

LA MORT COMME SOLUTION ULTIME ?

1) L’éphémère de l’homme
2) L’ « ensevelissement »
a) René
b) Amélie

3) La mort dans le suicide

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