Commandement dans l'armée de Terre
Commandement dans l'armée de Terre
commandement
da n s
l’armée de Terre
COMMANDEMENT
ET FRATERNITÉ
Le général
chef d’état-major de l’armée de Terre
En toute logique s’est alors développée, dans l’armée de Terre, une riche littérature
autour de la relation entre le soldat et le corps guerrier auquel il appartient.
Cette sociologie, qui fait référence au-delà même du monde de la Défense, a
notamment structuré trois sujets fondamentaux : l’identité militaire, l’esprit de
corps et le commandement. Le présent ouvrage est dédié à ce dernier, à cette
relation singulière qui s’établit entre un chef et ses subordonnés.
Commander n’est pas inné même si l’exercice peut être facilité par des
prédispositions naturelles. C’est, comme l’écrivait le général de Gaulle dans
Vers l’armée de métier, « l’aboutissement d’un travail de longue haleine ».
Pour permettre ce travail et offrir à chaque chef l’opportunité de s’approprier
l’expérience collective accumulée au cours des siècles, j’ai décidé de remettre
à l’honneur le Livre Bleu sur l’exercice du commandement. La dernière version
datait de 2003. Elle avait été écrite au lendemain de la profonde révolution
entrainée par la fin du service militaire. Le présent ouvrage en est une réédition
augmentée.
illustration : en 1102, l’armée de Valence, aux prises avec les Almoravides, suivit
avec entrain le cadavre de son chef. La silhouette lointaine de la dépouille du Cid,
montée sur un cheval et brandissant une épée, véhiculait une autorité intacte,
tant celle-ci résidait davantage dans ceux qui la reconnaissaient que dans celui
qui la possédait.
D’un autre côté, l’année porte en elle les stigmates de la contingence. Vingt
ans après la professionnalisation de 1996, l’armée de Terre affronte aujourd’hui
le tumulte du monde et les fortes mutations, tant sociétales que stratégiques,
portées par le temps présent. Ce contexte justifie pleinement que les modes
d’expression du commandement soient rafraîchis.
d’autorité
qualités adaptées
P
ourquoi un exercice de
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Le combat constitue la raison d’être de toute armée, celle vers laquelle doivent
converger les efforts de tous. Certes, l’engagement opérationnel ne fait pas le
quotidien de tous : une partie du personnel servant au sein de l’armée de Terre
peut, à un moment ou à un autre, exercer des activités d’administration, de sou-
tien ou d’instruction générale qui ne la différencient guère, dans la pratique cou-
rante du métier, de ses homologues civils exerçant des activités de même nature.
Néanmoins, l’action collective s’articulant dans l’armée autour de la préparation
et de la participation au combat, il importe que tous développent des sentiments
communs et trouvent, dans l’exercice quotidien de l’autorité, l’application des
mêmes principes, l’exécution des mêmes modalités, et se sentent l’objet de la
même considération. Les formes peuvent varier pour des raisons statutaires ou
conjoncturelles ; les principes et les modalités générales doivent être les mêmes
pour tous. C’est la condition essentielle pour que cette communauté demeure
soudée et universellement tendue vers son but ultime, l’engagement au combat.
Le présent document vise à poser les principes et les modalités générales d’un
exercice du commandement propre à conforter le caractère spécifique d’une
relation humaine qui trouve son sens dans les finalités et les exigences de l’acti-
vité opérationnelle. Il entretient un lien direct avec le document « L’exercice du
métier des armes dans l’armée de Terre : fondements et principes » , en par-
faite convergence avec ses textes d’application, notamment le code du soldat.
Il s’applique à tout le personnel de l’armée de Terre, quels que soient son niveau
hiérarchique et son statut. Que l’on soit général ou caporal, administrateur civil
ou technicien, on est placé, en permanence ou dans certaines circonstances,
dans une position d’autorité, en position de chef. Les modalités particulières du
commandement peuvent varier en fonction de ces situations. Le style de com-
mandement est ainsi nécessairement très divers, puisqu’il est l’expression de la
personnalité et de la situation particulière de chacun ; toutefois son exercice,
sublimé au moment de l’engagement et de la prise de risque, demeure régi au
quotidien par des principes fondamentaux constants.
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Responsabiliser, c’est aussi valoriser les individus, donc les pousser à donner
toujours davantage d’eux-mêmes en développant en eux la claire conscience
de ce qu’ils apportent et sont susceptibles d’apporter à la collectivité. C’est bien
la valorisation des individus qui fait naître, au-delà de la responsabilité individuelle,
le sentiment d’une responsabilité collective, celle-ci constituant l’un des fonde-
ments de la cohésion.
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A
u sujet de l’exercice de
l’autorité...
La Bruyère :
chef.
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Le chef est celui qui décide et commande. Il est celui vers qui les regards se
tournent dans la difficulté. Il est celui qui, devant ses hommes, peut dire
« en avant ! » en étant certain d’être suivi. Il est aussi celui qui, au milieu de ses
hommes, aide chacun à se dépasser et fédère les énergies. Ce degré d’exigence
justifie à lui seul que le chef militaire soit habité par les principes du commande-
ment qui constituent le cœur de sa vocation : l’exigence, la compétence, l’esprit
de décision, l’humanité, la justice et la confiance.
L’EXIGENCE
De même que l’élève observe instinctivement son maître et se trompe rarement
dans son jugement inconscient, tout subordonné regarde son chef, parce qu’il
cherche un modèle susceptible de lui inspirer son propre comportement. Ain-
si le chef enrichit-il sans cesse ses subordonnés à travers ce qu’il change en
eux et qui doit les grandir. L’observation du comportement de celui qui détient
l’autorité doit conduire insensiblement ceux qui la reconnaissent à se donner de
nouveaux repères propres à repousser les limites qu’ils se supposaient.
Celui qui commande est investi, de fait, d’une certaine grandeur. Il ne s’agit
pas là d’une grandeur formelle, affichée et factice, mais de la manifestation
d’une conscience aiguë de sa dignité d’homme et de chef. En d’autres termes,
un bon chef est d’abord un homme qui se respecte parce qu’il a
conscience que sa fonction l’exige.
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La moitié du chemin est ainsi parcourue grâce à l’exigence que le chef s’impose.
L’autre moitié relève de son exigence vis-à-vis de ses subordonnés. Cette exi-
gence est dictée par l’enjeu qui s’attache, au combat, à la bonne exécution des
missions reçues. Si l’on observe dans l’armée une tendance à la sacralisation de
la mission, c’est bien parce que sa non-exécution ou son exécution approxima-
tive peut avoir des conséquences dramatiques. Le métier des armes ne saurait
s’accommoder de résultats en demi-teinte. Un chef qui supporte l’approximation
sans raison se compromet.
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LA COMPÉTENCE
La compétence est une des sources essentielles de la confiance que le subor-
donné nourrit à l’égard de son chef. Toutefois, l’accent mis sur la compétence
peut conduire à un travers pernicieux : trop de chefs estiment que le dévelop-
pement de leur compétence technique les met à l’abri de toute critique, et qu’ils
sont fondés à commander comme ils l’entendent, « puisqu’ils savent… ». La
compétence est certes essentielle, mais elle est insuffisante à asseoir l’autorité.
On a vu bien des chefs, remarquablement compétents sur le plan technique,
incapables de susciter l’adhésion de leurs subordonnés. On a vu aussi souvent
des chefs jeunes et encore inexpérimentés que leurs subordonnés aimaient pro-
fondément, parce qu’il y avait dans leur comportement généreux une dimension
humaine irrésistible.
En tout état de cause, c’est une erreur de considérer que la compétence d’un
chef réside dans la maîtrise au plus haut degré de tous les savoir-faire de ses su-
bordonnés. L’action militaire est essentiellement collective. L’art du commande-
ment suppose donc une forte aptitude à déléguer les responsabilités et à fédérer
les compétences individuelles, par nature complémentaires, des subordonnés.
C’est dire que la première compétence attendue d’un chef est celle de son
propre niveau d’emploi. C’est à ce niveau que doit se manifester une excellence
incontestée. Cette excellence repose sur la maîtrise des savoir- faire à mettre en
œuvre dans l’appréciation des situations et l’élaboration des ordres ainsi que sur
une bonne connaissance de l’environnement et des enjeux du niveau supérieur.
Certes, le chef doit avoir une connaissance des savoir-faire de ses subordonnés
propre à lui permettre d’apprécier le niveau atteint par chacun d’eux et à ordon-
ner des actions effectivement réalisables. Mais nul n’attend de lui une maîtrise
de ces savoir-faire telle qu’il pourrait se substituer à eux dans l’exécution. Ce ni-
veau de connaissance doit être suffisant pour permettre au chef de définir les
marges et les voies de la progression de ses subordonnés. En d’autres termes, le
subordonné n’attend pas de son chef qu’il fasse les choses à sa place, mais qu’il
optimise ses actions en restant à la sienne.
C’est la compétence collective qui importe. C’est elle qu’il convient de déve-
lopper. Il s’agit donc d’éviter l’erreur consistant à confier les missions difficiles à
ceux – toujours les mêmes – dont on connaît le niveau d’excellence, et à évincer,
dans l’action, ceux dont on sait que, à défaut d’expérience, ils n’ont pas encore
atteint ce niveau. C’est une faute contre l’esprit, qui aboutit à ne pas développer
l’efficacité collective des hommes dont on a la responsabilité.
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L’ESPRIT DE DÉCISION
Pour que puisse s’exprimer pleinement l’efficacité collective, les chefs doivent
posséder au plus haut degré la compétence dont ils sont, à chaque niveau de la
hiérarchie, les seuls détenteurs : l’esprit de décision.
Rien de pire, en effet, que l’indécision de celui qui commande. Elle décourage
les subordonnés qui ne savent plus dans quelle direction précise, vers quel
objectif clairement assigné, ils doivent tendre leurs efforts. Elle entraîne
flottements, contradictions et incohérences au gré de l’oscillation des ordres
et des contre-ordres. Sous un chef pusillanime, chacun, sentant obscurément
qu’il faut remédier à l’absence de décision, tente d’imposer son propre point de
vue, de fixer la direction qu’en son for intérieur il juge la seule convenable. Il en
résulte inévitablement des tensions internes, la division et bientôt l’éclatement
du groupe. Or, l’esprit de décision repose principalement sur deux formes de
courage. Le courage moral grâce auquel on ose déplaire parfois, à ses chefs
autant qu’à ses subordonnés, en faisant des choix pleinement fondés et pour
lesquels on accepte d’assumer des risques personnels. Le courage intellectuel
qui permet de dépasser les idées communément répandues et d’imaginer des
solutions hardies et novatrices. Un chef, pour bien commander, doit donc être
doublement courageux.
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Une fois la décision arrêtée, l’action s’engage. Son déroulement est toujours
soumis aux aléas, engendre parfois des situations imprévues qui paraissent
remettre en cause les choix initiaux, peuvent faire naître le doute dans l’esprit
du chef. Celui-ci doit alors résister à la tentation de la volte-face et ne revenir sur
sa résolution première que si les ordres qu’il a donnés lui semblent désormais
inadaptés à une situation très différente de celle qui prévalait à l’origine. Il ne
s’agit pas là d’entêtement stérile mais, bien au contraire, de ténacité fondée sur
la lucidité et le discernement. En d’autres termes, il s’agit bien pour le chef de
démontrer alors sa force de caractère.
L’HUMANITÉ
Les subordonnés sont d’abord et avant tout des hommes. À ce titre, ils ont un
droit imprescriptible à être considérés conformément aux exigences de la digni-
té humaine. Les subordonnés ne doivent donc jamais être traités comme on
n’admettrait pas de l’être soi-même. Observation d’évidence, mais qui souffre
tant d’entorses… Qui n’en a jamais fait l’expérience ?
Dans l’armée professionnelle, tous doivent être considérés comme égaux dans
l’engagement et les motivations. Subordonnés et chefs sont avant tout des frères
d’armes. Citoyens consentant à servir sous une autorité recevable et justifiée dans
la mesure où elle est indispensable à la mise en harmonie des efforts individuels,
les subordonnés seront d’autant plus prêts à obéir à leur chef qu’ils en auront fait
le choix délibéré, en hommes libres. Chefs et subordonnés sont des hommes
qui accomplissent ensemble une mission ou collaborent à l’édification d’une
œuvre commune. À ce titre, ils ont infiniment besoin les uns des autres et c’est
cette dépendance mutuelle qui fonde la fraternité d’armes, laquelle ne saurait
s’épanouir en dehors de l’expression sans faiblesse d’une profonde humanité, la
même pour tous. Celle-ci conduit le chef à ne pas réduire ses hommes à la seule
dimension de subordonnés et à ne pas se priver des richesses qu’ils portent en
eux. Elle ouvre la porte à la valorisation de chacun à l’occasion de ses initiatives
et des manifestations de son énergie propre.
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L’intérêt qu’on lui manifeste, l’affection qu’on lui porte et le respect qu’on lui
marque constituent aux yeux de tout subordonné les signes tangibles du prin-
cipe d’humanité.
Parce que le chef prépare ses hommes au combat, il doit les commander dans la
perspective de situations dans lesquelles ils seront séparés de ceux qu’ils aiment
et où ils auront besoin de reconstruire un réseau de liens affectifs forts. Il y a dès
lors atténuation de la distinction entre sphère professionnelle et sphère privée,
entre vie publique et vie personnelle. Ainsi, le chef, tout en prenant bien garde
d’éviter tout ce qui pourrait être interprété comme un déni de vie privée, doit
chercher à acquérir une connaissance personnelle de ses subordonnés. Il peut
ainsi, lorsque cela est nécessaire, trouver les mots et les gestes qui sont ordinai-
rement le fait des intimes.
Le métier militaire requiert une disponibilité qui dépasse largement le seul aspect
de l’aptitude à s’engager en tout temps et en tout lieu. Cette disponibilité est
aussi, à un niveau supérieur, l’aptitude à s’oublier soi-même, l’abnégation que
peut seule susciter une affection réciproque. Aussi le chef est-il celui qui observe,
fait parler et écoute dans un esprit de réelle sollicitude, sachant être là au mo-
ment opportun où le subordonné est disponible pour confier ses difficultés. De
ces échanges naît cette affection réciproque. Celle-ci ne nuit en rien à l’autorité.
Bien au contraire, elle transforme le pouvoir statutaire (ce qui peut) en autorité
(ce qui autorise) en enrichissant les sources réglementaires de la supériorité hié-
rarchique d’une reconnaissance intime du droit à exercer le commandement. Le
subordonné peut alors se dire : « ce n’est pas seulement mon supérieur ; c’est
mon chef. »
Un chef humain s’adresse à ses subordonnés avec les égards qu’il prodiguerait à
d’autres dans d’autres circonstances. Sans craindre de voir diminuer son autorité,
il accepte de rester proche de ses subordonnés, il leur tend la main, il leur offre
son amitié et son sourire. De ce chef, on peut dire qu’il est « obéi d’amitié ».
LA JUSTICE
Parce qu’ils sont des hommes, les subordonnés ont, comme les chefs, plaisir
à voir leurs mérites reconnus, et ce d’autant plus que leurs dévouements sont
souvent obscurs. Reconnu dans ses mérites et sa contribution à l’action com-
mune, l’individu se sent valorisé et est ainsi amené à jeter un regard plus positif
sur lui-même. Il prend progressivement conscience qu’il occupe sa juste place
au sein du groupe, qu’il y assume pleinement son rôle, ce qui lui permet de vivre
plus sereinement les liens de dépendance mutuelle dont découlent la cohésion
et la solidarité d’une unité.
que récompenser les réussites. Or, celles-ci sont souvent considérées comme
normales, au point de n’être que rarement récompensées. La notation et l’avan-
cement n’ont pas valeur de récompense mais sont la reconnaissance d’une per-
formance personnelle et d’un potentiel.
L’équité ne doit pas seulement être recherchée au sein d’un même niveau hiérar-
chique, mais aussi d’un niveau hiérarchique à l’autre. Nul en effet ne s’estime ré-
compensé dans la seule personne de ses chefs et chacun s’attend légitimement
à recevoir la marque de considération correspondant au rôle qu’il a joué dans la
réussite collective. Dans le même esprit, le chef ne doit pas manquer, lorsqu’il lui
faut sanctionner une faute, d’attribuer à chaque niveau la part de responsabilité
qui lui incombe et d’infliger les punitions en conséquence. Dans bien des cas,
en effet, ce souci d’équité ne conduira pas à multiplier les punitions, mais au
contraire à atténuer celle qui pèsera sur l’auteur identifié du manquement, lequel
n’est souvent que le dernier maillon d’une chaîne de responsabilités.
LA CONFIANCE
La confiance est la forme la plus haute de la relation qui unit les chefs et les
subordonnés parce qu’elle vient consacrer le fait que tous peuvent, en toute
circonstance, se fier les uns aux autres. Elle prend sa source dans la droiture des
chefs, laquelle se communique naturellement aux subordonnés qui y répondent
par la rectitude de leurs attitudes, par la rigueur avec laquelle ils s’acquittent de
leur devoir. Se montrer digne de la confiance offerte constitue, pour les chefs
comme pour les subordonnés, une obligation morale, puissant ferment de fran-
chise et de loyauté.
L’
exercice du comman-
groupe.
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L’INFORMATION
Toute action collective s’organise autour d’une intention, d’un objectif, d’un pro-
jet dans lesquels s’incarne la volonté du commandement. Chacun doit s’y re-
connaître. Ce projet fonde une œuvre commune, conjugaison d’efforts indivi-
duels consentis pour atteindre des objectifs qui doivent être clairement acceptés,
donc compris.
Pour exécuter la mission, pour conduire ce projet, le chef prend des décisions,
donne des ordres et organise les activités. Il est rare que celles-ci se déroulent
dans le respect rigoureux de ce qui avait été prévu, soit que les subordonnés ren-
contrent des difficultés qui n’avaient pas été anticipées, soit que des contraintes
externes obligent à modifier les plans. L’information permet au chef de prendre
connaissance de ces difficultés, et aux subordonnés de comprendre ces
contraintes, donc de les accepter. Elle permet au chef comme aux subordonnés
d’adapter sans délai leur action aux conditions nouvelles.
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LA PARTICIPATION
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issues d’une adéquation entre les aptitudes et les positions tenues, ainsi que par
le sentiment qu’ont les subordonnés d’être écoutés pour ce qu’ils savent et res-
pectés pour ce qu’ils sont.
*
Information et participation garantissent que chacun, au moment de l’engage-
ment, a parfaitement compris ce qu’il doit faire, individuellement, pour mener à
bien l’action collective, pour réaliser pleinement la mission. Cette compréhen-
sion profonde de l’esprit de la mission est une première condition indispensable
pour que s’exprime l’intelligence de situation et que s’instaure la discipline active
qui, seule, autorise l’initiative des subordonnés, forme la plus élaborée de la dis-
cipline.
Mais l’initiative tient à une seconde condition, tout aussi impérative : l’exercice
de la liberté de décider qui est concédée à chaque chef à hauteur du rang qu’il
occupe dans la hiérarchie. L’honneur et la fierté d’un chef résident, pour une
part importante, dans cette liberté exercée et assumée dans la solitude : liberté
de faire, seul, le choix final, de prendre, seul, la décision ultime, de donner, seul,
l’ordre qui engage autant celui qui le donne que celui qui le reçoit. Cette liberté
de décider est une charge bien plus qu’un avantage, un devoir avant d’être un
droit. Son existence constitue la première obligation de tout chef.
L’ACCOMPAGNEMENT INDIVIDUALISÉ DE
LA CARRIÈRE DES SUBORDONNÉS
Information et participation transforment chacun
en artisan d’une décision à laquelle il adhère
d’autant plus fortement qu’il sait qu’elle ne
dérive pas de l’expression abrupte d’un choix
rapide.
Si, à l’origine, les motivations de ceux qui choisissent d’être soldat peuvent pa-
raître très différenciées, elles sont surtout généralement imprécises. C’est donc
au fil des années que sera progressivement forgée la motivation des plus jeunes.
Le projet de carrière de celui ou celle qui a décidé que son destin professionnel,
pendant une durée plus ou moins longue, se confondrait avec le devenir de
l’armée de Terre est, sans conteste, le moyen le plus sûr d’amener les jeunes à
s’identifier toujours davantage aux ressorts les plus profonds de leur métier.
Pour tout chef, l’élaboration et le suivi des carrières de ses subordonnés consti-
tuent donc une priorité absolue. C’est à la fois l’intérêt collectif et la prise en
compte des aspirations individuelles qui doivent présider à la définition d’un pro-
jet de carrière. Il s’agit bien de déceler en chacun le potentiel et les talents qui
pourront être mis au service de la communauté ainsi que les voies et moyens
de leur meilleure exploitation possible. Un tel souci s’accommode mal d’une
simplification abusive qui consisterait à identifier par avance des filières rigides ou
des profils-types auxquels on tenterait de faire correspondre les déroulements
de carrière des individus. Cette simplification reviendrait à ignorer que la richesse
de toute ressource humaine est, pour une part essentielle, liée à son extrême
diversité. Il ne doit pas non plus conduire à définir des progressions automatiques
au terme desquelles tel ou tel ne pourrait accéder à un niveau de responsabilité
donné qu’au titre d’une compétence avérée dans l’exercice de la responsabilité
de niveau inférieur.
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Parce qu’ils inscrivent leur engagement dans la durée, les professionnels de l’ar-
mée de Terre, quels que soient leur grade et leur statut, se sentent véritablement
intégrés à une communauté dont ils ont le sentiment de partager le destin. Cette
intégration est, en outre, la condition essentielle d’une motivation et d’une vo-
lonté de dépassement d’autant plus fécondes qu’elles visent le bien commun
autant, sinon plus, que leur intérêt personnel.
1 Ce dialogue, naturel au niveau du chef de section, est codifié au niveau du commandant d’unité. Il
doit aussi s’exercer par le biais des revues de catégorie au niveau du corps.
35
professionnelle arrivée à
maturité.
de la professionnalisation.
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Dans son contenu comme dans sa forme, cette directive a peu vieilli, ce qui
montre bien la pérennité des principes qu’elle contient, donc l’opportunité d’y
revenir toujours.
Les principes et les modalités qui ont été précisés ici donneront à tous les chefs
les éléments de réflexion grâce auxquels ils peuvent être assurés de développer
un commandement efficace et humain, efficace parce qu’humain.
Tous les chefs ne sont pas placés dans la même situation. Au bas de la hiérarchie,
les cadres de contact vivent et travaillent en permanence auprès des plus jeunes,
qui sont les plus vulnérables et, pour certains, les plus fragiles. L’élévation dans
la hiérarchie amenuise ce contact pour le réduire à quelques rencontres qu’il
convient de rechercher. La pression du quotidien est donc plus forte à la base
qu’au sommet. L’exercice du commandement est un art d’autant plus délicat
que le chef se trouve de façon permanente sous l’œil des subordonnés dans
l’action et la vie quotidienne. Ces cadres, qui sont en général jeunes, doivent
être aidés, conseillés, guidés, soutenus par ceux qui ont la chance de bénéfi-
cier de plus de recul.
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*
Au-delà des principes, au-delà des idées, que chaque chef soit persuadé que ce
qu’il a de plus beau à recevoir de ses subordonnés, c’est la confiance qu’il lira
dans leurs yeux, l’adhésion qu’il discernera dans leurs attitudes, parce qu’il aura
appris à les connaître, parce qu’il les aura écoutés, respectés, parce qu’il les aura
aimés.
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lesquels il s’exerce ».
43 43
Les 6 principes fondamentaux qui ont servi à forger notre armée professionnelle
sont donc déclinés en 20 qualités de chef, présentées et illustrées sous forme
de fiches à vocation pédagogique. Ces qualités peuvent servir de guide pour
« commander aujourd’hui » : l’ambition de cette nouvelle version du Livre bleu
est d’incarner le lien entre les fondements posés dès 2003 et la réalité pratique
de l’exercice du commandement, telle qu’elle se vit aujourd’hui.
44
SEGMENTATION DE LA SOCIÉTÉ
Les démocraties constitutionnelles et libérales ont développé, au cours du XXe
siècle, une culture qui se traduit par l’uniformisation des comportements et tend
à gommer les particularités des goûts et des modes de vie.
Outre qu’elle rend plus difficile l’affirmation d’une identité singulière, cette relative
uniformisation facilite les comparaisons et rend chacun très attentif à déceler
des différences de traitement et de condition matérielle facilement considérées
comme autant d’injustices.
La technicité croissante des métiers entraîne une certaine fragmentation de
l’activité de production. Elle rend ainsi plus aléatoire la perception de l’œuvre
commune à laquelle aboutit cette activité.
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incompatible avec les principes républicains et peut rompre le pacte national par
une segmentation de la société.
À l’inverse, le patriotisme et l’esprit de corps qui contribuent à forger l’identité,
sont de puissants leviers à utiliser par le chef militaire dans l’exercice du
commandement, pour lutter contre ce type de dérives. Le style de vie militaire,
fait de solidarités puissantes entretenues au sein d’une communauté que
transcende le service de la Nation, constitue donc naturellement une alternative
à la tentation du repli communautaire. Pour que l’alternative ainsi proposée
rencontre un écho favorable, le chef doit tenir compte d’exigences fortes qui
accompagnent aujourd’hui l’expression de ce besoin renouvelé de socialisation.
Beaucoup de ces exigences sont à relier aux évolutions récentes de la société.
PARADOXE DE LA FORCE
Après avoir été identifiée à la vertu du courage face aux violences les plus extrêmes,
la virilité guerrière s’est trouvée associée aux débordements totalitaires dont le
rappel contribue à traumatiser et inhiber la mémoire des Européens. Chacun
admet la nécessité d’encadrer l’action militaire et de la soumettre à des règles
strictes comme un fait de civilisation irréversible. Mais un nouveau paradoxe se
fait jour. Alors que l’impératif de civilisation de la guerre conduit à aligner l’action
sur le plus bas niveau de la violence permise, l’adversaire imagine en tirer profit :
il affiche l’irrégularité même de ses choix comme la marque d’une virilité choisie
pour sa brutalité et revendique la violence totale comme sa marque spécifique.
LA JUDICIARISATION DE LA SOCIÉTÉ
Le militaire n’échappe pas à cette autre évolution majeure.
Le droit s’est toujours imposé à nos soldats mais il est devenu une donnée plus
structurante. Cette tendance confirme un principe fondamental : celui du droit
pour tout citoyen d’accéder à la justice. En apparence, la judiciarisation peut
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sembler peu compatible avec l’action militaire toujours soumise à des contingences
fortes, c’est-à-dire à des évènements imprévisibles, liés au « brouillard de la guerre ».
Il n’y a pourtant dans les faits aucune raison d’appréhender l’intervention a posteriori
d’un juge dans la conduite tactique des opérations, au point de s’en trouver inhibé
au combat. La véritable issue à la judiciarisation se situe dans le champ de l’éthique
et de l’action : agissant en opération en expert du combat, dans le strict respect d’un
corpus de règles de droit qu’il maîtrise, le chef militaire doit intégrer la dimension
juridique comme une donnée supplémentaire, faute de quoi elle sera exploitée
comme une vulnérabilité par l’adversaire.
Sécuriser les actes de commandement en intégrant en amont les règles juridiques
dans tous les domaines (financiers, opérationnels) implique donc un minimum
de connaissances. Il y a là un enjeu majeur pour l’exercice du commandement,
en métropole comme en opération extérieure1. Ni les soldats ni leurs chefs ne
doivent se sentir au-dessus des lois, car celles-ci les protègent tout autant qu’elles
les obligent et leur permettent de conserver leur capacité d’agir.
1 À ce jour, aucun militaire n’a été condamné pour une mission légitime accomplie dans le respect des
lois et du cadre des règles d’engagement. L’article L423-12-II du code de la Défense précise que : « n’est
pas pénalement responsable le militaire qui exerce des mesures de coercition ou fait usage de la force
lorsque cela est nécessaire à l’exercice de sa mission. »
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LA MIXITÉ
Les dernières décennies ont été celles d’une féminisation importante de l’armée
de Terre. Celle-ci, dont la force est aussi de refléter le pays dans sa diversité,
a toujours eu à cœur de suivre les évolutions de la société française. Depuis
longtemps en effet, les femmes ont leur pleine place dans le monde du travail.
Cette modification de la composition de la ressource humaine constitue un
enrichissement. Richesse nouvelle qui procède d’une diversité et d’une altérité
inédites dans les modèles militaires anciens. Altérité elle-même qui constitue
un facteur d’exigence de dignité pour chacun, puisqu’il agit désormais sous le
regard d’un être différent.
Pour être réussie, cette féminisation doit bien sûr intégrer les contraintes
particulières du métier de soldat, où l’organisation de la vie opérationnelle,
notamment, est souvent caractérisée par une grande proximité. C’est pourquoi
elle requiert de l’ensemble des chefs une attention particulière, tant aux relations
qui s’établissent entre leurs subordonnés qu’à leurs conditions de vie et d’intimité.
CONTESTATION DE L’AUTORITÉ
Le commandement reste une relation de personne à personne encore au-
jourd’hui. Pour autant, le caractère unilatéral de la prise de décision est plus fa-
cilement contesté par une génération d’acteurs au rapport décomplexé avec la
hiérarchie. Cette tendance est portée par un besoin d’égalité qui apparaît comme
une valeur s’identifiant à la société moderne. Elle est aussi à relier à un fort besoin
de reconnaissance individuelle qui est un autre trait marquant de la jeunesse.
Le chef doit y répondre au quotidien dans l’exercice du commandement. Incar-
ner personnellement l’autorité est donc l’un des défis permanents auquel il est
confronté. Une telle posture implique de savoir se situer quelles que soient les
circonstances et donc de rester attentif aux exigences de son état de cadre de
l’armée de Terre, en excluant notamment toute forme de démagogie.
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Être reconnu. Lorsqu’il décide de servir par les armes et qu’il accepte
implicitement le risque de donner sa vie, le soldat engage ses proches autant que
lui-même, implique dans son choix la totalité de son environnement affectif et
humain. Dès lors un chef qui ne considèrerait ses subordonnés que comme des
spécialistes militaires, individus dont il faut garantir la compétence technique afin
qu’elle s’articule harmonieusement avec celle du groupe entier, se tromperait
gravement.
Le soldat n’est pas un simple technicien du combat, il est avant tout une personne.
Son chef doit le considérer comme tel. Le commandement qu’il exerce doit
être tendu par l’exigence du respect de la dignité de cette personne, grandi par
la considération de tous les aspects de la vie et de l’histoire intime de celui qui
consacre son existence à son pays, bien au-delà d’une expertise qu’il n’exercerait
que dans le cadre strict des horaires de service.
Ainsi, les contraintes imposées et les ordres donnés devront toujours être
confrontés avec la pleine conscience que doit entretenir chaque chef de l’impact
de ses décisions sur la vie privée de ses hommes.
49
Ce jugement porté sur l’action permet enfin d’apprécier l’adéquation des moyens
qui y sont consacrés autant que le degré d’efficience de l’effort fourni et du
temps consenti, le gaspillage en la matière étant considéré comme d’autant
moins tolérable que la préservation d’un juste équilibre entre les temps de vie
professionnelle et de vie privée est considérée comme essentielle.
50
UN OBJECTIF
L’exercice du commandement dans l’armée de Terre a pour principal objectif
la réussite de la mission. Il demeure marqué par une forte spécificité
intrinsèquement liée à l’action de combat et à la notion de risque physique
partagé.
Le commandement, exercice de l’autorité dans le monde militaire, s’incarne
donc tout particulièrement dans l’ordre donné au combat.
TROIS DIMENSIONS
Le commandement s’exerce en permanence dans trois dimensions distinctes
mais complémentaires. Elles font aujourd’hui du décideur militaire, à la fois :
- un meneur d’hommes ;
- un responsable ;
- un gestionnaire.
LITICO-
ON PO MI
SI LI
N
TA
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DIM
IRE
RESPONSABLE
LEADERSHIP
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S
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TP
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INTE
LLECTUEL
ORGANISATIONNELLE
IO
LE
NS
E
DIM
51
GESTIONNAIRE RESPONSABLE
MENEUR D’HOMMES
53
QUATRE ÉTAPES
L’exercice du commandement est un exercice intellectuel à fins d’action. Il
s’exerce selon un processus cyclique qui se déroule en quatre étapes et décrit un
cycle : l’ordre est toujours précédé d’une phase de réflexion avant l’action, elle-
même suivie d’un contrôle. Ces notions sont indissociables du commandement,
quel que soit le niveau considéré.
1. Analyser :
La durée de cette étape varie
en fonction du volume et de
la qualité de l’information à
traiter, de la connaissance de
l’environnement, des risques et
des menaces.
4. Contrôler : 2. Délibérer/Orienter :
Cette composante est indisso- Cette composante prend en
ciable de l’exercice du comman- compte la culture, les structures
dement et reste impérative. Le et les modes de gouvernance
contrôle est de la responsabilité en place. Elle implique toujours
du chef et prend en compte le un travail d’équipe mobilisant les
cadre juridique, les relations hié- compétences de chacun pour
rarchiques ou fonctionnelles. faire face à un problème de la
Il structure les relations hiérar- façon la plus efficace possible.
chiques et doit permettre de Durant cette phase, le chef mo-
mesurer l’efficacité du cycle des bilise les ressources humaines
ordres en cours. C’est l’ultime disponibles et cherche à donner
étape qui sanctionne la fin du cy- du sens à l’action. Cette étape du
cle et permet de réaliser un bilan processus fait appel à son pou-
de l’action menée. Le contrôle est voir de conviction mais aussi à sa
ainsi un véritable gage de progrès. capacité d’écoute.
3. Décider/Agir :
C’est l’étape d’expression des
ordres, elle varie aussi dans sa
forme en fonction des moyens
humains et technologiques dis-
ponibles, de la nature de l’enga-
gement, du niveau de l’unité. Elle
concrétise la phase de réflexion.
Elle nécessite un effort de clarté
et de synthèse pour formaliser
son message. Ce dernier doit
également être délivré avec toute
la force de conviction du chef
soucieux d’emporter l’adhésion.
Par ailleurs, cette phase requiert
un esprit de discipline affirmé des
subordonnés.
54
Cette éthique de l’action ne va pas sans la capacité à faire prendre toutes leurs
responsabilités aux échelons hiérarchiques subordonnés, en vertu du principe
fondateur de subsidiarité.
55
56
L’EXERCICE DU COMMANDEMENT :
UN RÈGLEMENT, DES PRINCIPES PÉRENNES
ET DES QUALITÉS ADAPTÉES
Traités
internationaux
Tout citoyen
Constitution de 1958
et
préambule de 1946
Lois
Code de la Défense
Militaires des armées Statut Général des militaires
Règlements
Militaires de
l’armée de Terre
Exercice du métier des armes - 1999
professionnelle
Militaires de Exercice du commandement - 2003
l’armée de Terre
Au contact Exercice du commandement - 2016 - Au contact
57
LE PRINCIPE D’EXIGENCE
LE PRINCIPE DE COMPÉTENCE
LE PRINCIPE DE DÉCISION
Rien n’est pire qu’une absence de décision qui crée le doute, génère des
dissensions et sape la cohésion du groupe. La décision est donc le premier
devoir du chef, la justification de son autorité et sa contribution directe à la
survie du groupe. Elle exige d’abord de la force de caractère pour imposer sa
volonté, sans souci de plaire. Elle requiert également le sens des responsabilités
58
LE PRINCIPE D’HUMANITÉ
LE PRINCIPE DE JUSTICE
Ce principe est garanti par la hauteur de vue du chef qui conditionne la réussite
de l’action collective.
Etre juste requiert aussi de l‘équité, car c’est autant sanctionner avec fermeté les
manquements que récompenser les réussites. Cette qualité appelle une grande
attention aux autres et une connaissance profonde de ses subordonnés. C’est
bien le sens de l’équité qui permet, associée à l’éthique, de dépasser la simple
application du droit. Cette qualité entretient également un lien direct avec le
discernement qui est une des conditions qui permet au chef d’être juste.
LE PRINCIPE DE CONFIANCE
59
62
63
66
Le régiment que le roi vient de vous donner est un des meilleurs de l’armée : son
lieutenant-colonel est un militaire respectable par de longs et excellents services ;
tous les capitaines qui le composent sont plus âgés que vous, et il n’est aucun
d’eux qui, si l’on eût considéré que les services personnels, n’eût mérité plus que
vous d’être nommé colonel ; cependant, c’est vous qui allez être leur chef, que
cette première réflexion ne sorte jamais de votre mémoire.
Je ne vous dirai point : cherchez à mériter l’estime du corps que vous allez
commander ; cette maxime est trop triviale ; mais je vous dirai : cherchez à en
mériter l’amour. Tout colonel qui s’est concilié ce sentiment précieux, obtient
avec facilité les choses même les plus difficiles, tandis que celui qui ne l’a point
acquis, n’obtient qu’avec de grandes difficultés les choses même les plus aisées.
Faites-vous donc aimer et le rôle difficile de colonel deviendra pour vous un jeu
agréable. Vous vous tromperiez grossièrement si vous vous imaginiez que pour
obtenir l’amour de votre régiment vous devez laisser fléchir la discipline ou af-
fecter une complaisance extrême pour les désirs de chacun des officiers qui le
composent ; ce moyen ne serait ni sûr ni glorieux. Vous vous tromperiez encore
si vous vous imaginiez qu’une seule vertu, quelque heureuse et brillante, qu’elle
soit pût vous concilier ce sentiment comme ce ne sont point les yeux seuls
d’une femme qui vous captivent mais l’ensemble, l’accord de ses traits. Ce n’est
de même que la réunion des vertus et des connaissances dont je vous parlerai
dans le cours de ce mémoire qui vous conciliera l’amour de votre régiment. Ayez
pour votre lieutenant-colonel la déférence la plus grande ; ne donnez aucun
ordre sans le consulter ; je vous ai souvent donné ce conseil, cet ordre ; je le re-
nouvellerai chaque fois que j’en trouverai l’occasion ; si, à l’exemple de quelques
jeunes chefs, vous manquiez d’égards ou de considération pour votre lieute-
nant-colonel, vous me feriez concevoir de vous l’opinion la plus défavorable et
vous deviendriez bientôt la victime de votre imprudence ; votre régiment, divisé
entre vous et lui, serait en proie aux partis, aux cabales, et dès lors vous ne pour-
riez plus espérer faire le bien. Ayez pour les anciens capitaines des égards mar-
qués, consultez-les fréquemment, témoignez-leur de l’amitié et de la confiance.
Soyez le soutien, l’ami, le père des jeunes officiers, aimez les vieux bas-officiers
et les anciens soldats ; parlez-leur souvent et toujours avec bonté consultez-les
même quelquefois. Etudiez, connaissez à fond tous les officiers de votre régi-
ment. Dépourvu de cette connaissance, vous seriez chaque jour trompé, vous
confondriez la modestie avec le manque de talent, la confiance que donne la
persuasion de ses forces avec une vaine suffisance, le désir du bon ordre avec
une critique maligne, l’amour de la justice et du bien avec la délation, l’envie
67
Ne vous servez jamais de punitions que la loi réprouve, que l’esprit national
condamne ; quand vous serez forcé de punir, qu’on lise sur votre figure toute
la peine que vous éprouvez d’être obligé d’en venir à cette dure extrémité (...)
L’emploi de colonel exige les connaissances les plus variées et les plus éten-
dues. Pourrez-vous juger des talents de vos caporaux, si vous ne connaissez
pas, aussi bien que le plus instruit d’entre eux, quelle est la progression qu’il faut
suivre pour former un homme de recrue, de l’instruction et de l’exactitude des
sergents, si vous ne connaissez pas, dans toute leur étendue les devoirs dont
ils sont chargés ? Ce que je vous dis du sergent est également applicable au
lieutenant, au capitaine, au major, au lieutenant-colonel ; oui, ce n’est qu’en
vous rendant capable d’occuper les différentes places qui sont au-dessous de
la vôtre que vous pourrez dignement remplir celle qui vous est confiée et forcer
les autres à s’acquitter de tous leurs devoirs. Respectez aussi les usages introduits
depuis longtemps, si vous en trouvez pourtant quelqu’un abusif il le faut abo-
lir, mais procédez à son abolition avec prudence et avec sagesse, préparez par
votre conduite et par vos discours les changements que vous voudrez opérer,
faites-en sentir les avantages. N’entreprenez jamais de détruire plusieurs abus à
la fois ; attachez-vous d’abord au plus important, au plus essentiel. Si l’on attaque
en même temps toutes les parties d’un édifice qu’on veut rétablir, on l’ébranle
toujours et quelquefois on le renverse : ne démolissez qu’après avoir préparé
ce qui doit être mis à la place de ce que vous voulez renverser. Souvenez-vous
qu’on fait toujours plus de mal que de bien quand on propose inconsidérément
les changements même les plus avantageux et quand on emploie la violence
68
pour les faire adopter. Consultez les anciens officiers sur les réformes que vous
voudrez faire ; ils entraînent, par leur opinion, celle du corps entier.
(...) Vous êtes brave, vous l’avez prouvé, mais gardez-vous de l’être avec excès.
La bravoure, qui est la première des qualités pour un soldat, doit dans le colo-
nel, être subordonnée à la prudence. J’aimerais cependant mieux avoir à pleurer
votre mort que votre gloire, que votre honneur. Souvenez-vous que les hommes
qui vous conseillent le plus hautement de ménager votre personne, seraient les
premiers à vous blâmer, si vous suiviez leurs conseils.
(...) Aimez la gloire, que le désir de l’obtenir soit toujours ardent. Cette passion
de la gloire m’a soutenu dans la carrière difficile que j’ai parcourue ; elle m’a fait
oublier que j’étais né avec une santé délicate et un corps faible.
(...) Ayez un régiment meilleur et plus instruit que les autres ; cet amour-propre
est permis à un colonel mais ne cherchez pas à le rendre plus beau et surtout à
le surcharger de pompons.
(...) Assistez à tous les services que fera votre régiment ; soyez toujours le premier
au rendez-vous que vous lui aurez assigné ; paraissez uniquement occupé de
vos devoirs ; soyez actif, vigilant, exact et vos officiers seront ponctuels, attentifs,
zélés ; dans le cas contraire, vous verrez une triste et froide apathie s’emparer
de votre régiment ; tout colonel négligent entraîne tout son corps vers l’oubli de
ses devoirs. Ne vous laissez jamais emporter par l’impatience ou la colère : on
se repent toujours d’avoir obéi aux premiers mouvements des passions. VOU-
LEZ-VOUS FAIRE UNE SOTTISE ? a dit avec raison un de nos poètes, PRENEZ
CONSEIL DE LA COLERE. C’est en l’écoutant qu’un chef de corps compromet
quelquefois son honneur, quelquefois sa vie et plus souvent encore celles des
hommes qui lui sont soumis.
Obéissez aux lois et aux hommes que le prince a choisis pour en être les or-
ganes ; l’insubordination est le premier, le plus grand des vices militaires ; il se
communique avec une rapidité extrême et il acquiert des forces à mesure qu’il
se propage. Tout colonel qui n’obéit point à ses supérieurs peut-il espérer que ses
subordonnés lui obéissent ?
69
(...) Réduisez vos équipages au pur nécessaire ; vous devez donner l’exemple de
la simplicité, de la modestie, parce que vous êtes colonel et parce que vous êtes
mon fils. Cette modération vous coûtera d’autant moins que j’ai eu l’attention
de bannir loin de vous cette mollesse voluptueuse qui transforme en femmes
délicates la plupart de nos jeunes militaires.
(...) Vous n’avez jamais vu un être souffrant sans désirer vivement faire cesser ses
maux ou les alléger, conservez cette sensibilité précieuse ; elle pourra bien quel-
quefois vous causer des peines, mais elle vous procurera encore plus souvent
des plaisirs vifs et purs. C’est autant pour votre gloire que pour votre bonheur
que je vous recommande de vous montrer humain et généreux ; l’humanité, la
libéralité nous gagnent et nous conservent le cœur des hommes avec qui nous
vivons, auxquels nous commandons.
(...) Ne laissez passer aucune semaine sans visiter une ou deux fois les malades
de votre régiment, parlez à chacun d’eux avec bonté ; écoutez leurs plaintes
et faites-les cesser ; écoutez même le récit de leurs maux, cette complaisance
contribuera autant que les remèdes à hâter leur guérison. Visitez souvent les
prisonniers de votre régiment ; l’homme coupable doit être puni, mais non ren-
fermé dans un endroit malsain. Je ne vous dirai pas de ménager à la guerre le
sang et les peines de vos soldats ; celui-là est indigne du nom d’homme qui, pour
se faire une renommée, les expose à des maux, à des périls superflus ; sachez
d’ailleurs que la gloire qu’on obtient à ce prix n’est ni belle, ni durable.
(...) La plupart des colonels ne sont polis qu’avec les femmes, leurs supérieurs et
leurs égaux ; vous, vous le serez avec vos inférieurs. VOUS NE PARLEREZ JAMAIS
AUX OFFICIERS DE VOTRE REGIMENT ET JAMAIS VOUS NE PARLEREZ D’EUX
AVEC CE TON IMPERIEUX ET LEGER QU’AFFECTENT QUELQUES CHEFS DE
CORPS.
70
Si jamais vous commettez des fautes, hâtez-vous d’en convenir et surtout de les
réparer. Quoique cette manière d’agir soit bien naturelle et quoiqu’elle ne mérite
pas d’être louée, elle vous attirera cependant des louanges et vous fera pardon-
ner des fautes ; je l’ai souvent éprouvé moi-même.
(...) Occupez-vous beaucoup des jeunes officiers de votre régiment ; veillez vous-
même sur leur conduite, sur leur instruction et sur leurs mœurs ; soyez, comme
je vous l’ai dit, leur père, leur soutien et, s’il le faut, leur instituteur. Vous n’aurez un
bon régiment qu’autant que vos officiers seront très instruits et que le zèle pour
le service sera vif et constant ; croyez bien que vous n’obtiendrez ces précieux
avantages qu’en donnant une attention extrême aux jeunes officiers et qu’en
leur faisant contracter de bonne heure l’habitude d’une conduite régulière. Faites
en sorte que les vieux officiers conçoivent pour les jeunes la tendresse qu’un
père a pour ses enfants, ou du moins qu’un mentor a pour son pupille ; faites
que les jeunes officiers aient pour les anciens les égards, la condescendance
et le respect que des enfants tendres et bien élevés ont pour leur père. Veillez
à faire naître et à maintenir l’union dans votre régiment ; hâtez-vous d’étouffer
les divisions naissantes, de déraciner les inimitiés, ou du moins d’en prévenir les
effets destructeurs ; c’est là une des premières et des plus essentielles obligations
imposées aux colonels.
Sachez tout ce qui se passera dans votre régiment, mais n’employez jamais pour
y parvenir le vil moyen de l’espionnage ; celui qui a fait le métier de délateur ou
d’espion de ses camarades est un malhonnête homme et ne mérite aucune
confiance. Ne recourez à d’autres yeux, à d’autres bras, que lorsqu’il vous sera ab-
solument impossible de tout voir, de tout faire par vous-même, descendez dans
tous les détails ; on ne sait bien les choses que lorsqu’on en connaît les plus pe-
tites particularités ; ce n’est pas aux colonels à voir en grand. Ne cherchez cepen-
dant point à attirer à vous les détails que la loi confie à vos subordonnés : conten-
tez-vous de les surveiller tous et de faire remplir à chacun ses devoirs.
Voici enfin mon dernier précepte : souvenez-vous sans cesse que ce n’est point
pour vous que vous avez été fait colonel, mais pour le bien du service et l’avan-
tage du régiment qui vous est confié ; que la gloire de l’Etat soit donc votre
grande occupation. Si vous réussissez à prouver à votre régiment que vous êtes
animé par ces motifs, chacun des hommes qui le composent se fera un devoir,
un plaisir de concourir à vos vues ; alors toutes les difficultés disparaîtront ; vous
obtiendrez une gloire pure, parce que vous l’aurez méritée.
71
Le but de la discipline est de faire combattre les gens souvent malgré eux. C’est
une naïveté que de dire qu’il n’y a pas d’armée digne de ce nom sans discipline.
Il n’y a pas de discipline sans organisation et toute l’organisation est défectueuse,
qui néglige le moindre des moyens pouvant rendre plus réelle et plus forte la soli-
darité entre les combattants. Et les moyens ne sauraient être partout les mêmes ;
la discipline est d’institution sociale, ou bien elle doit prendre pour point d’appui
les qualités et les défauts dominants de la nation. La discipline ne se commande,
ne se crée pas du jour au lendemain. C’est l’affaire d’institution, de tradition.
Il faut que le chef ait confiance absolue dans son droit de commander, ait l’habi-
tude de commander, l’orgueil du commandement.
(...) Une des singulières anomalies de la discipline française, c’est qu’en route, en
campagne surtout, les moyens de répression des fautes deviennent illusoires,
nuls, impraticables.
(...) Il est à remarquer qu’aujourd’hui, par une tendance dont il faudrait rechercher
la cause, mais qui remonte loin et qui est en outre aidée par la manie du com-
mandement, inhérente au caractère français, il y a un empiètement général de
haut en bas, de l’autorité du chef supérieur sur le chef inférieur ; on amoindrit
ainsi l’autorité de celui-ci dans l’esprit du soldat et c’est chose grave, car l’autorité
solide, le prestige des chefs inférieurs, font seuls la discipline.
A force de peser sur eux, de vouloir en toute chose imposer son appréciation
personnelle, de ne pas admettre les erreurs de bonne foi, de les réprimer et re-
prendre comme des fautes, et de faire sentir à tous, jusqu’au soldat, qu’il n’y a
absolument qu’une autorité infaillible celle du colonel, par exemple, de montrer
à tout venant que le colonel seul a du jugement et de l’intelligence, on enlève à
tous toute initiative, on jette tous les grades inférieurs dans l’inertie, provenant de
la méfiance de soi-même, de la peur d’être vertement repris.
Que cette main unique, si ferme, qui tient toute chose, vienne à manquer un
instant tous les chefs inférieurs, qu’elle a tenus d’aplomb jusque-là dans une po-
sition qui ne leur est pas naturelle, font comme des chevaux toujours et trop fort
tenus en bride : quand la bride vient à manquer, ils se relâchent.
Ils n’y sont plus, ils ne retrouvent pas à l’instant cette confiance en eux-mêmes
qu’on s’est trop longtemps pour ainsi dire appliqué à leur enlever (sans le vouloir).
Que, dans pareil moment, les circonstances deviennent difficiles et le soldat bien
vite sent la faiblesse et les hésitations de ceux qui le mènent.
72
CAPITAINE MOREL
Cette recherche tenace de leur individualité, à laquelle tous les hommes sont
sensibles, elle se traduit dans les rapports quotidiens par ce que, faute de mieux,
nous appellerons une sorte de courtoisie, courtoisie qui n’est pas extérieure et
verbale. Elle n’a rien d’une fade et mondaine politesse qui sent la timidité ou le
mépris. Elle peut aller, suivant les tempéraments, avec la brusquerie ou la froideur.
Elle consiste essentiellement à donner à chacun l’impression que nous lui recon-
naissons une individualité propre, que nous ne le confondons avec personne,
que nous savons déjà, ou par avance, qu’il est lui et pas un autre, qu’il a une exis-
tence singulière, irréductible, parmi l’infinité de ses semblables. Cette courtoisie
profonde est la plus grande habileté et la source du plus grand pouvoir : c’est le
secret des illustres meneurs d’hommes d’avoir su donner, par comédie ou par
sincérité, l’illusion ou l’impression qu’ils distinguaient chaque homme entre tous
les autres (« toi, je t’ai vu à MARENGO ! », oreille tirée du grognard).
L’homme qui ne se sent pas devant vous comme un nom ou comme un numé-
ro, qui sait ou croit que vous avez saisi cette chose profonde et subtile que nous
avons, par commodité, nommé âme, cet homme se donne à vous : savoir les
noms n’est pas nécessaire. Il y a tel regard qui va bien plus profond.
Si nous avons employé le mot courtoisie, c’est parce que nous pensons qu’une
telle attitude ne peut aller avec une certaine sorte de brutalité et de grossière-
té. Une politesse anonyme peut être discourtoise et l’on peut dire : « espèce
d’idiot », ou employer quelque plus vert qualificatif sans froisser. Mais, brusque ou
calme, celui qui reconnait à chaque homme une individualité qui fait sa richesse
et son orgueil, ne peut pas ne pas mettre secrètement dans le ton comme la so-
lennité voilée d’un appel, appel d’un homme à un homme, comme le sentiment,
malgré les différences et la hiérarchie nécessaires, d’une profonde et fondamen-
tale égalité.
Nous ne parlons pas de cette égalité insultante, de ces tapes sur le ventre, de ce
bon garçonnisme qui n’inspire que dégoût à celui que l’on flatte. Mais de ces fiers
rapports d’un homme à un homme, d’un à un, l’un suzerain, l’autre vassal, liés par
le devoir nécessaire du commandement et de l’obéissance. Ainsi, sous le monde
de la féodalité, hiérarchisé à l‘extrême et plein de célèbres et tragiques obéis-
sances, coulait le flot souterrain et vivifiant de la fraternité chrétienne des âmes
égales devant Dieu, malgré les inégalités salutaires, universellement acceptées.
73
Préceptes et jugements
Commandement. Ici apparaît donc la nécessité, pour une armée qui veut vaincre
d’une grandeur de premier ordre, le COMMANDEMENT, et chez l’homme qui
veut entreprendre la bataille, la nécessité d’un don : celui du commandement.
« Penser et vouloir, l’esprit et le caractère, ne lui suffisent pas ; il lui faut encore le
fluide impératif (de Brack) ; le don de faire passer l’énergie suprême qui l’anime
dans les masses d’hommes qui sont son arme, car l’armée est au chef ce qu’est
l’épée au soldat. Elle ne vaut que par l’impulsion (direction et vigueur) qu’il lui
imprime. Ce ne sont pas les légions romaines qui ont conquis les Gaules, mais
César. Ce ne sont pas les soldats carthaginois qui ont fait trembler Rome, mais
Annibal. Ce n’est pas la phalange macédonienne qui pénétra jusque dans l’Inde,
mais Alexandre. Ce n’est pas l’armée française qui atteignit le Weser et l’lnn, mais
Turenne. Ce ne furent pas les soldats prussiens qui défendirent la Prusse sept
années durant, contre les trois plus redoutables puissances de l’Europe, ce fut
Frédéric Le Grand ».
Ainsi parle Napoléon, mais que n’aurait-il pas écrit et avec plus de raison, s’il avait
embrassé dans son énumération cette époque éblouissante dont le souvenir
prestigieux traversera les siècles sous le nom d’épopée et qu’il a tout entière ani-
mée de sa gigantesque personnalité.
(...) N’est-ce pas encore dans cette influence du commandement dans cet en-
thousiasme communiqué par lui, qu’il faut aller chercher l’explication de ces
mouvements inconscients de la masse humaine, dans ces moments solennels,
où sans savoir pourquoi, une armée sur le champ de bataille se sent portée en
avant, comme si elle glissait sur un plan incliné (expression de témoins oculaires) ?
(...) Quand vient l’heure des décisions à prendre, des responsabilités à encourir,
des sacrifices à consommer, où trouver les ouvriers de ces entreprises toujours
risquées et périlleuses, si ce n’est dans les natures supérieures, avides de res-
ponsabilités ? Celles-là, qui, profondément imprégnées de la volonté de vaincre,
trouvent dans cette volonté, comme aussi dans la vision nette des seuls moyens
qui conduisent à la victoire, l’énergie d’exercer sans hésitation les droits les plus
redoutables, d’aborder avec aplomb l’ère des difficultés et des sacrifices, l’énergie
de tout risquer, même leur honneur, car un général battu est un chef disqualifié.
74
Action personnelle dont les effets sont multiples d’ailleurs, car par l’usage de ces
dons (naturels ou acquis) elle trouve, dans l’emploi le plus illimité des forces, le
moyen d’en accroître la puissance, mais elle transforme ainsi l’outil, faisant naître
des lieutenants, des troupes de valeur, c’est à-dire des capacités et des dévoue-
ments qui, sans l’étincelle ou l’impulsion d’en haut, seraient sans doute restés
d’une banale médiocrité.
L’art de commander
(…) Le commandement est chose difficile mais simple et loyale. La question capi-
tale est de savoir se rendre soi-même apte au commandement, en se pénétrant
de ses principes qui sont des devoirs aussi clairs que durs.
75
Nul n’est mieux placé que l’officier pour exercer sur ses subordonnés une action
efficace. En contact avec eux, il partage entièrement leurs travaux, leurs fatigues
et n’en tire néanmoins aucun profit. Son gain ne dépend pas, comme celui des
industriels, de la peine de ses hommes. Leurs intérêts sont non plus opposés,
mais semblables. L’autorité dont il est investi repose sur la loi, elle a une sanction
légale, échappe à toute discussion, à tout compromis. Des règlements précis
fixent la limite de ses exigences professionnelles. Tout concourt à dégager son
indépendance personnelle et le désintéressement de son action.
C’est donc un merveilleux agent d’action sociale. Quel intérêt n’y aurait-il pas, si
l’on se place au point de vue d’où nous sommes partis, à ce qu’avant tout autre
il fût animé de l’amour personnel des humbles, pénétré des devoirs nouveaux
qui s’imposent à tous les dirigeants sociaux, convaincu de son rôle d’éducateur
résolu, sans rien modifier à la lettre des fonctions qu’il exerce, à les vivifier par
l’esprit de sa mission ?
76
(...) Pour que l’action que nous préconisons soit efficace, on comprend du reste
combien il importe avant tout d’en faire saisir la portée aux sous-officiers et de les
y associer d’une manière absolue.
(…) Au point de vue militaire, il nous semble que la prise morale de la troupe
est devenue une nécessité moderne. De la brièveté du temps de service et de
l’espacement croissant des guerres, il résulte que, lors de la prochaine lutte tout
soldat verra le feu pour la première fois. Et quel feu ! Le feu le plus meurtrier,
lancé d’une distance inconnue par une main invisible, la guerre la plus terrible
sans aguerrissement préparatoire. Ah ! Devant une telle violence faite à tous les
instincts naturels, l’instruction professionnelle, la discipline matérielle, les moyens
répressifs feront triste figure si l’officier n’a pas d’autre secret au service de son
autorité et si son regard, sa parole, son cœur n’ont pas su, dès le premier jour
de leur rencontre, trouver le chemin de ces yeux, de ces oreilles, de ces cœurs
d’enfants soumis brusquement à l’horreur d’une telle épreuve.
Chez l’officier, c’est dès la paix, qui est en somme devenue l’état normal, l’in-
troduction dans sa vie d’un élément du plus haut, du plus passionnant intérêt.
Convenons-en : l’officier ne se bat plus, pas plus souvent du moins que tout
autre citoyen, une ou deux fois dans sa carrière et c’est tout.
Si donc l’on s’en tient à la vieille notion (et nous en sommes encore imbus) de
l’état militaire, entendu comme synonyme d’état guerrier, la condition actuelle
d’officier ne serait qu’une anomalie et justifierait pleinement l’état d’esprit de
toute cette jeunesse qui maudit aujourd’hui l’inaction forcée, la paix prolongée,
l’arrêt complet de l’avancement et n’a pas assez d’anathèmes contre la vie de
garnison, sa monotonie, sa routine, sa stérilité. Envisager au contraire le rôle de
l’officier est, sous cet aspect nouveau d’agent social, appelé par la confiance de
la patrie moins encore à préparer pour la lutte les bras de tous ses enfants qu’à
discipliner leurs esprits, à former leurs âmes, à tremper leurs cœurs, n’est-ce pas,
loin de l’amoindrir, l’élever dans les vastes proportions, le faire presque plus grand
dans la paix que dans la guerre et proposer à son activité l’objet le plus digne de
l’enflammer ?
77
Civilisation
Le chef le plus remarquable et le plus savant sait bien qu’il ne peut pas être pré-
sent partout, qu’il ne peut plus guère voir, ni même parfois savoir, ce qui se passe
dans l’unité qu’il commande. Aussi s’il a habitué ses subordonnés à ne rien faire
que sur son ordre, comment ceux-ci pourront-ils agir hors de sa présence ? Une
telle méthode ne peut amener que des catastrophes au combat. Ce n’est plus
de la discipline, c’est de la tyrannie stupide.
(…) C’est dans le cœur des soldats qu’il faut chercher les règles de la vraie disci-
pline. Nous aurons ainsi non plus cette discipline de façade, nécessaire certes,
insuffisante à coup sûr au combat et qui pourtant satisfait trop de chefs en temps
normal, mais cette forte discipline de guerre qui atteint son maximum quand le
soldat obéit d’amitié, discipline sévère, empressée, active, dévouée, raisonnée,
débordant d’une initiative ordonnée en même temps qu’enthousiaste. Cette
discipline, les soldats français l’ont connue et pratiquée de tout temps, chaque
fois qu’ils ont eu à leur tête les chefs qui savaient le mieux leur combattant et
avaient appris, par l’expérience, que le dévouement ne se commande pas et
qu’on ne l’obtient des autres qu’en se dévouant soi-même et tout entier.
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Commandement
Quand Charles Xll pleurait au récit des exploits d’Alexandre, quand Bonaparte
se penchait sur les campagnes de Frédéric, quand Foch enseignait la manière
de Napoléon, c’est qu’ils étaient imprégnés du sentiment de cette permanence.
S’élever au-dessus de soi afin de dominer les autres et, par-là, les événements,
c’est un effort qui ne varie pas dans son essence. Mais les procédés en changent
radicalement.
A vrai dire, aussi longtemps que le fait de combattre n’était qu’une action mus-
culaire d’hommes et de chevaux, l’art du chef consistait, en somme, à tenir son
monde disposé, par rapport à l’ennemi, au terrain, au soleil, de telle sorte que
les gestes d’estoc, de taille ou de parade fussent autant que possible efficaces
et simultanés. Et, comme la vigueur des coups portés par une troupe dépendait
de sa résolution - puisque la peur paralyse le corps et que l’ardeur l’affermit - le
commandement devait par corollaire, provoquer chez les subordonnés les élans
psychiques qui multiplient l’énergie des chocs. Encore, la bataille se livrant à très
courte distance entre gens serrés et debout, chaque chef, jusqu’au plus grand,
découvrait-il à vues directes tout l’ensemble de l’engagement. C’est dire qu’il
pouvait commander sans recourir à des intermédiaires et agir par sa présence
sur la conduite des combattants. La tactique était coup d’œil, le prestige impres-
sion produite, Annibal gagnait ses victoires par le regard et par l’exemple.
L’apparition des armes à feu jeta dans un état d’évolution chronique la guerre qui,
depuis l’aube de l’Histoire, n’avait pas changé ses formes. Le progrès des mous-
quets, fusils, canons, ne cessait de se poursuivre. Or, ces engins n’étaient plus
seulement, comme l’épée ou comme la lance, le prolongement des membres
humains. Ils avaient indépendamment de l’habileté et du courage des soldats,
des propriétés intrinsèques qu’il fallait savoir mettre en œuvre et des servitudes
que l’on ne pouvait négliger. Leur portée, leur rasance, leur vitesse de tir, leur ravi-
taillement, devenaient, dans le choix des formations, des terrains, des moments,
les éléments essentiels. En outre, les intervalles et distances s’étendant avec le
rayon d’action des armes et les troupes se voyant contraintes à se cacher dans
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les couverts, il en résultait que le chef apercevait moins aisément ce qui se passait
dans son orbe. Ainsi, les données techniques relatives au matériel prenaient une
importance croissante et, d’autre part, l’action directe du maître sur l’exécutant al-
lait s’espaçant de bataille en bataille. Les meilleurs généraux étaient ceux dont les
dispositions assuraient aux armes à feu le plus grand rendement possible. Faute
de pouvoir être vus de tous, ils s’appliquaient à créer dans les rangs une grande
ardeur latente et, pour les chocs décisifs, apparaissaient en personne aux bons
endroits et moments. Tels Condé, Hoche, Napoléon.
(...) Il est certain que, dans l’avenir, le maniement des unités composées d’engins
à moteur portera très profondément l’empreinte de la technicité. Les limites du
possible, de l’utile, de l’absurde seront plus rigides que jamais dans des systèmes
de forces auxquels le matériel dictera ses exigences. Inextensibles sont, en ef-
fet, les capacités des machines, incompressibles leurs besoins. Le coefficient
d’impondérable que le dévouement des soldats offrait naguère aux capitaines
pour suppléer aux moyens défaillants, il faut dorénavant, l’éliminer du problème.
Sambre-et-Meuse marchait sans pain ni souliers, la Grande Armée parcourait en
dix jours les vingt étapes de Boulogne à Mayence. Demain, les moteurs combat-
tants s’arrêteront, sitôt brûlée la dernière goutte d’essence, et refuseront d’aller
plus vite qu’ils ne le peuvent par construction. D’autre part, la complexité des
organismes postulera, chez ceux qui devront les mettre en œuvre, des capaci-
tés de pure technique de plus en plus étendues. On disait, autrefois, que le chef
n’agissait point efficacement sans faire corps avec ses hommes. On dira qu’il ne
vaut plus rien si la notion de ce que peut ou non donner le matériel ne lui est
devenue comme une seconde nature. Non, certes, qu’il lui soit nécessaire d’en-
tretenir dans son esprit les connaissances détaillées qui relèvent de l’ingénieur,
mais à coup sûr, il lui faudra le sentiment des combinaisons mécaniques.
Cependant, si la perfection des machines ne peut manquer d’accentuer le ca-
ractère technique de la guerre, en même temps, par un curieux retour, elle fera
reparaître dans l’exercice du commandement certaines conditions de hâte et
d’audace qui rendront tout son relief à la personnalité. En effet, les chefs de tous
grades auront à juger et à décider avec une promptitude extrême qui exclura les
conseils et les délais. Ils devront, en quelques instants, mesurer les circonstances,
arrêter leurs résolutions, donner leurs ordres. Sans doute demeureront possibles
- et d’ailleurs essentiels - les travaux de prévision et de préparation qui réduisent
la part du hasard.
Mais l’affaire, une fois engagée revêtira le plus souvent un tour si précipité que
les interventions du commandement auront à se produire très vite. Plus de
manœuvres montées d’avance, d’attaques réglées comme ballets qui s’impo-
saient pendant la Grande Guerre. Inacceptable cette rupture brutale entre la di-
rection et l’exécution que créait régulièrement l’heure H. Finies les permanences
souterraines, où le maitre bourrelé d’inquiétudes, attendait près d’un quinquet
que quatre bureaux attablés eussent centralisé pour lui des renseignements in-
certains. Mais un perpétuel imprévu, l’orientation rapide d’unités très mobiles,
des chefs ardents à voir ce qui se passe, circulant à travers le terrain ou survolant
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leur zone. Bref, l’action personnelle et instantanée érigée en principe à tous les
échelons du commandement. Une pareille transformation dans la manière de
mener les troupes n’aura pas seulement des conséquences d’ordre intellectuel.
Tandis que, pour le chef, le travail de l’esprit va se faire suivant un rythme nou-
veau, l’effort moral également deviendra plus grand et plus répété. Dans une
armée où l’action autonome sera la loi, le chef devra prendre nombre de déci-
sions qui, dans la guerre d’hier lui étaient épargnées ; plus moyen de se borner à
l’exécution littérale, de consulter avant d’agir l’autorité supérieure, de conformer
son attitude à celle des voisins. L’initiative, que les règlements vantaient mais dont
se défiaient les ordres, redeviendra souveraine. Le caractère, vénéré en bas mais
redouté d’en haut, remontera dans toute sa gloire sur le pavois des batailles.
Au surplus, on verra renaître dans l’armée d’élite cette connaissance réciproque
de la troupe et de ses chefs qu’avait altérée le système des masses. Les foules
passagères, dont après chaque hécatombe se remplissaient les rangs, de quoi
eussent-elles pu nourrir leur sympathie pour des généraux entrevus à peine et
qui les menaient à la mort par messages dactylographiés ? Sans doute, la bonne
volonté ambiante et la discipline imposée assuraient l’obéissance. Mais, entre
les hommes qui dirigeaient de si haut et de si loin et ceux qui formaient de leur
chair les lignes et les ronds portés sur les cartes, rien qui rappelât en somme, les
rapports familiers dont vibraient les anciennes armées. Plus d’hoplites avides d’un
regard d’Alexandre, de légionnaires mourant pour César, de vétérans pleurant sur
le corps de Turenne, de grognards criant : « Vive l’Empereur ! », de troupiers ac-
clamant la crinière de Canrobert. Cette lumière dans le respect, dans le dévoue-
ment, cette flamme qui faisaient au commandement une auréole chaleureuse,
où les trouver au milieu de la « grisaille du bon bétail » dont parlait Dragomiroff ?
Au contraire, sur les professionnels rivés à l’ordre militaire par idéal et par habitu-
de, quelle emprise prendront les grands chefs qu’ils auront le temps et le goût
de connaître ? Inversement, quel soutien, peut-être quelle secrète contrainte,
trouveront ceux-ci dans un prestige dûment acquis sur leurs subordonnés !
Influence réciproque, d’autant plus profonde que la forme des combats rap-
prochera davantage les soldats et les généraux. Ceux-ci, cherchant vers l’avant
l’impression rapide et personnelle qu’il leur faudra pour commander, se feront
voir constamment aux troupes. L’action de présence, que dans la plus sombre
des guerres ne pouvaient, en fait, exercer les plus ardents de nos chefs, la voilà
restaurée par le moteur roulant ou volant. Au lieu que les guides se tiennent,
comme naguère, à la poignée de l’éventail - puisque c’était le nœud des trans-
missions nécessaires -, ils seront à la tête des troupes, littéralement, non plus
par figure. Du même coup, vont grandir pour eux les dangers à courir, par suite
l’honneur de l’exemple. Les effets produits sur les combattants d’autrefois par
l’apparition sous le feu de l’écharpe de Condé, du costume doré de Murat, du
fanion de Mac-Mahon, se reproduiront sans doute, à l’aspect de la voiture ou de
l’avion de commandement. Et, si les futurs états de pertes débutent, comme à
d’autres époques, par une longue liste de généraux, peut-être sera-ce tant mieux
pour cette camaraderie des armes, qui par-delà étoiles et galons, demeure le
plus noble fleuron de la couronne militaire.
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(...) Pour préparer des maîtres à mener demain des troupes entièrement diffé-
rentes des lourdes masses de la Grande Guerre, un changement va s’imposer
dans la manière d’instruire les chefs. Celle-ci, au lieu de s’inspirer surtout de
l’acquis, enseigné en corps de doctrine par des chaires bien surveillées, devra
prendre pour loi le développement des personnalités. Ce n’est point évidem-
ment qu’il convienne dans les exercices d’encourager l’outrecuidance ni d’exalter
l’arbitraire. L’action militaire, quelle qu’en soit la forme, comporte d’abord l’étude
des éléments du problème, laquelle requiert une discipline d’esprit exclusive de
la fantaisie. D’ailleurs, les moyens ont des propriétés déterminées, dont le respect
dans l’emploi est une condition inflexible. Enfin, chaque entreprise guerrière pro-
cède d’une mission qui ne se choisit ni se discute. Mais la synthèse qui suit cette
analyse, au lieu qu’elle soit suggérée par des critères a priori, le chef ne doit plus
la chercher ailleurs que dans son propre fond. Exercer l’imagination, le jugement,
la décision, non point dans un certain sens, mais pour eux-mêmes et sans autre
but que de les rendre forts et libres, telle sera la philosophie de la formation des
chefs.
82
imposés aux chefs de tous grades. Si l’on proclame officiellement qu’on attend
d’eux des résultats, en fait ce qui est exigé c’est la stricte observation des circu-
laires en vigueur. Mais, à se compliquer trop, la loi devient contradictoire.
Aucune force humaine ne pourrait satisfaire à la fois toutes les prescriptions des
divers règlements. C’est pourquoi l’autorité, étouffante par ses exigences, n’est
même pas tutélaire. Et tandis qu’elle brise les élans et énerve les caractères, elle
perd peu à peu son prestige par trop d’abusives interventions.
(...) Fixer le but à atteindre, exciter l’émulation et juger des résultats, c’est à quoi
devra s’en tenir, vis-à-vis de chaque unité, l’autorité supérieure. Mais, quant à la
manière de faire, que chacun soit maître à son bord ! La seule voie qui conduise
à l’esprit d’entreprise, c’est la décentralisation.
Quel que puisse être, pourtant, quant à la valeur des chefs, l’effet d’une instruc-
tion plus libérale et d’une autonomie plus large, l’essentiel demeurera, comme
toujours, l’effort personnel et caché de ceux qui aspirent à commander. Car, si
les enseignements reçus et les quotidiennes occupations suffisent à façonner
la plupart de nos semblables, les puissants se forment eux-mêmes. Faits pour
imprimer leur marque, plutôt que d’en subir une, ils bâtissent dans le secret de
la vie intérieure l’édifice de leurs sentiments, de leurs concepts, de leur volonté.
C’est pourquoi, dans les heures tragiques où la rafale balaie les conventions et les
habitudes, ils se trouvent seuls debouts et par là, nécessaires. Rien n’importe plus
à l’État que de ménager dans les cadres ces personnages d’exception qui seront
son suprême recours.
Mais la tension de l’être, qu’implique une pareille préparation, comporte dans les
temps ordinaires peu de profits et beaucoup d’épreuves. Ce qu’il y a de profond,
de singulier, de solitaire dans l’homme fait pour ces hautes actions est mal goûté
hors des jours difficiles. Bien qu’à son contact, on discerne une élévation qui
force l’estime, il est rare qu’on le favorise. Au reste, ses facultés, pétries pour de
rudes exploits, se refusent à la plasticité, aux intrigues et aux parades, dont sont
faites pendant la paix la plupart des brillantes carrières. Aussi serait-il condamné
à s’étioler ou à se corrompre s’il lui manquait, pour le souvenir, l’âpre ressort de
l’ambition, non point que doivent l’animer la passion des grades et honneurs, qui
n’est rien que de l’arrivisme, mais oui, certes, l’espérance de jouer un grand rôle
dans de grands événements.
C’est là d’ailleurs, une des raisons qui rendent nécessaires aux soldats la convic-
tion quant à leur avenir guerrier. Une élite militaire qui ne vivrait pas avec le désir
de se battre tomberait vite en décadence. La seule idée de la revanche a suffi,
pendant quarante ans, à l’ardeur de nos officiers. Quels que soient les buts visés
au-dehors, il serait, pour l’état suprêmement impolitique de n’entretenir point
dans l’armée la pensée d’une grande tâche et le goût des vastes desseins. Faute
de quoi, le jour du danger, la patrie cherchera en vain des hommes dignes de la
victoire. Car la gloire se donne seulement à ceux qui l’ont toujours rêvée.
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COLONEL DE MAUD’HUY
Je vous quitte à regret ; je désirerais que vous ne m’oubliiez pas trop vite. Pour
cela, je veux vous léguer en partant, quelques remarques, fruit de notre collabo-
ration et de notre travail commun.
Pendant le temps trop court où j’ai eu le plaisir de vous commander, je n’ai eu
que des satisfactions. Jamais une histoire, jamais une réclamation, pas de fautes
graves, pas un sous-officier n’a été rétrogradé ni cassé.
A quoi cela-a-t-il tenu ? A votre excellent esprit militaire, à votre sentiment du
devoir. Vous avez su supporter mes défauts, vous plier à mes idées, à mes désirs.
De mon côté, j’ai toujours été convaincu que le supérieur doit respecter la per-
sonnalité de ses subordonnés, ceux-ci ne remplissant jamais évidemment son
idéal absolu. Mais nous devons nous servir de nos subordonnés tels qu’ils sont,
en utilisant leurs qualités et même leurs défauts, qui, souvent, ne sont que des
exagérations de qualités.
Efforçons-nous de commander et d’obéir avec bonne humeur : l’homme de
mauvaise humeur et l’homme en colère sont des malades, donc des êtres de
qualité momentanément inférieure. Soyons toujours polis avec nos subalternes ;
quand on est poli, on élève ceux à qui on s’adresse, quand on est grossier, on
se rabaisse soi-même. Vis-à-vis du supérieur, l’impolitesse est une faute contre la
discipline ; vis-à-vis de l’inférieur, elle est en outre une lâcheté. La politesse seule
rend supportable la dureté d’un reproche.
Parlons toujours doucement, ce qui n’empêche pas de parler avec fermeté ; en
donnant des ordres, en faisant des observations sur un ton trop élevé, on affole
les subordonnés, on les pousse eux-mêmes à crier, on enfièvre le service.
Punir n’est pas seulement un droit ; c’est surtout un devoir, souvent pénible mais
auquel on n’a pas le droit de se dérober. L’homme puni doit se rendre compte
que ce n’est pas nous qui les punissons, mais la loi et les règlements dont nous
sommes les représentants. Ne punissons jamais dans un moment d’irritation ; en
général, attendons le lendemain pour fixer la punition.
Entendons celui qui a fait une faute et recherchons de bonne foi, avec lui, les
circonstances qui peuvent être atténuantes. Quand nous sommes sûrs d’avoir
affaire à un mauvais sujet inaccessible aux bons procédés, frappons, frappons
sans relâche, jusqu’à ce qu’il change ou disparaisse. Efforçons-nous de ne jamais
laisser deux mauvais sujets réunis, car pour les mauvais comme pour les bons,
l’union fait la force.
Ne faisons jamais de reproches à un gradé devant ses subordonnés ; en le dimi-
nuant à leurs yeux, nous diminuerions le principe d’autorité. Ne doutons jamais
sans raison de la parole de nos subordonnés, ce serait une injure gratuite. Si nous
nous apercevons qu’il nous a menti, nous aurons le droit de le punir, d’autant
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plus sévèrement que nous lui aurons montré plus de confiance. Ne cherchons
pas à nous faire aimer de nos inférieurs, mais à nous faire estimer des meilleurs,
si nous les aimons, ils nous aimerons d’eux-mêmes. Nos inférieurs ont droit à la
justice absolue, faisons tous nos efforts pour la leur donner. Ne cherchons pas à
inspirer à nos subordonnés la terreur, mais la confiance ; qu’ils ne craignent pas,
mais désirent la présence du chef.
Couvrons-les toujours quand ils ont exécuté ou cru exécuter nos ordres. Pas
d’exigences inutiles. Les Français n’aiment pas à être perpétuellement ennuyés
pour des vétilles. Mais ce que nous exigeons, exigeons-le d’une façon absolue
et continue. Surtout, faisons saisir à nos inférieurs les raisons de nos exigences,
faisons leur comprendre que la discipline est nécessaire, non seulement pour
le service, mais pour le bien de chacun. Un colonel ne commande pas 3 000
hommes, un chef de bataillon 1 000, un capitaine 250. Un colonel commande
trois bataillons, le commandant quatre compagnies, le capitaine quatre sections,
le chef de section quatre escouades. Ne l’oublions pas. Instruisons nos subor-
donnés directs et commandons par leur intermédiaire, surtout ne faisons pas
leur métier ; nous ne ferions pas le nôtre.
Le chef au combat
Décider est le lot du chef. Au lieu d’emprunter une voie tracée par d’autres, il
lui revient de montrer le chemin. Homme, il doit forcer sa nature plus encline à
suivre qu’à guider, à attendre qu’à trancher, entraîner ses subordonnés, aiman-
ter leurs énergies, ressaisir les rênes sitôt que les circonstances les lui arrachent,
rester tendu vers son but. Il en est ainsi dans l’entreprise comme aux armées et,
dans celles-ci, en paix comme dans les conflits. Mais cet environnement n’est
pas indifférent. La guerre met à nu les caractères et accuse leurs traits : elle refuse
les palinodies et accélère les rythmes. Les masques tombent et beaucoup qui
se flattaient de monter sur le pavois des batailles ont pris le chemin de Limoges.
Traiter du chef au combat c’est entrer dans un monde à part. Celui où le courage,
l’abnégation et le sens de l’humain ont des résonnances particulières : Le chef s’y
révèle, à la fois plus grand et plus proche, comme un être humain soucieux de
ses hommes, endurant et résolu, connaissant parfaitement son métier, généreux
enfin, pour que s’accomplissent jusqu’au bout les missions qui lui sont confiées.
Il lui faut aussi de la chance. Peut-être n’est-elle au fond que le produit de ses
qualités la fortune, comme les hommes, s’attaquant au faible et ménageant le
fort. La guerre donc imprime sa marque. À bien la comprendre, les qualités né-
cessaires au chef dans l’épreuve apparaîtront tour à tour.
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(...) La première qualité qui vient à l’esprit, s’agissant du combat, est à l’évidence,
le courage. D’une façon générale, les hommes ne demandent qu’à admirer. Et
quoi de plus admirable à la guerre que de surmonter sa peur ? Il est difficile
de commander « en avant » pour celui qui reste derrière. Les Israéliens ont éri-
gé cette constatation en dogme intangible, en tout temps ; il convient de ne
pas le dénaturer le poussant aux extrêmes. Le courage n’est ni démesuré, ni
inconscience. Vingt fois blessé au cours de ses campagnes, Alexandre l’a tou-
jours été en commandant en chef, jamais en subordonné. Le chef de section
qui joue les voltigeurs, le maréchal qui, tel Bazaine, commande les compagnies,
sont courageux en pure perte.
La deuxième qualité, l’une des plus simples à acquérir, est l’endurance. Il ne sert
à rien d’avoir toutes les autres si la fatigue vous empêche de les exprimer. Les
hommes, le plus souvent, sont épuisés, le chef aussi. Mais, c’est de lui qu’on
attend la réaction. Il doit être plus frais que les autres ou, au moins, faire comme
si. Dans Pour une parcelle de gloire, le Général Bigeard montre bien qu’il a pu
dégager son bataillon de Tullé en 1952 parce qu’il était lui-même en excellente
forme physique. Il a pu imposer à ses paras pendant 1 50 kilomètres, un rythme
d’enfer leur permettant d’échapper à l’encerclement d’une division viet et, certai-
nement, à l’anéantissement.
La quatrième qualité est en effet la force de caractère. Non qu’il s’agisse de s’obs-
tiner à vouloir que les choses soient autres que ce qu’elles sont. Il convient au
sein des circonstances mouvantes qui s’emploient perpétuellement à déformer
les plans les mieux conçus, à rompre les cohésions très assurées, à poser les
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problèmes les plus inattendus, de ressaisir les fils pour parvenir au but que la
mission assigne.
C’est dans cette qualité que le chef puisera la force qui lui permettra d’ordonner
cet assaut dont il sait qu’il peut être meurtrier, de ramener à l’avant ceux qui se
coulent vers l’arrière, de relever ceux qui baissent les bras. Car « une bataille per-
due est une bataille que l’on croit perdue ».
Le Chef, disait Napoléon, est carré ; rien d’étonnant à ce qu’on lui trouve quatre
qualités. Mais, pour avoir des côtés, les quadrilatères ont aussi une surface. Il faut
bien que quelque chose tienne l’ensemble. Le chef, ainsi esquissé, est une belle
mécanique. Il lui manque encore ce qui vivifie et donne une chaleur humaine à
ces froides vertus. Cela lui serait-il réfuté, le décor ne ferait pas longtemps illusion.
L’exemple paraîtrait théâtral, le don forcé, le caractère inhumain, la compétence
tatillonne, le courage inconscience. Les grands chefs, qui savaient si bien faire
partager leurs soucis à leurs hommes, y parvenaient parce qu’ils leurs parlaient
une langue incompréhensible : non celle qui va de la bouche à l’oreille, du cer-
veau au cerveau, mais celle qui part du cœur et y arrive. La familiarité d’Alexandre
avec ses phalangistes, de César avec ses légionnaires, de Napoléon avec ses
grognards, ne s’explique pas autrement. Il n’y a pas de chef sans exigence ; il n’y
en a pas non plus sans générosité. Le colonel de Linares, commandant le 5e RTA
pendant les campagnes d’Italie, de France et d’Allemagne, disait à ses lieutenants,
le jour de son départ : « j’ai essayé de vous commander avec le cœur ».
L’action, selon le Général de Gaulle, ce sont des hommes au milieu des circons-
tances ». Le chef au combat est ainsi un homme au milieu de circonstances
cruelles. Il doit analyser, froidement, le temps qu’il faut. Courage, endurance et
compétence lui sont indispensables. Il convient ensuite qu’il tranche et trouve
dans son caractère la force nécessaire. Enfin, il réussit s’il insuffle à ses hommes
l’ardeur qui l’anime. L’élan du cœur seul permet ce transfert.
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DÉCISION
force de caractère
sens des responsabilités
initiative
tempérance
EXIGENCE COMPÉTENCE
exemplarité professionnalisme
volonté faculté d’adaptation
sens du devoir lucidité
HUMANITÉ CONFIANCE
dignité loyauté
fraternité d’armes humilité
disponibilité enthousiasme
JUSTICE
sens de l’équité
discernement
hauteur de vue
fermeté
Conception graphique : Kévin BÉNARD / Service d’information et de relations publiques de l’armée de Terre
Impression : EDIACA
Réalisation : État-major de l’armée de Terre
Illustrations : Colonel Thierry LAVAL
Crédits photos : armée de Terre
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