Réflexions solsticiales
1. Commençons par un rapide rappel historique.
Nous sommes le 24 juin, fête de St Jean le Baptiste, celui qui avait
annoncé la proche venue de Jésus. Pourquoi évoqué-je cela, alors que ce
qui concerne la religion ne devrait pas avoir de place en loge ? Parce qu’il
n’en a pas toujours été ainsi, et que cette date a toujours été celle de la
principale festivité des maçons.
Pourquoi en effet les Loges maçonniques sont-elles appelées Loges de St-
Jean ? Tout simplement parce que, au Moyen-âge, le patron de toutes les
corporations était Saint Jean (sans d’ailleurs faire toujours la distinction
entre les deux St-Jean, le Baptiste en juin et l’Evangéliste en décembre).
Quand la maçonnerie opérative s’est transformée en spéculative, on a
donc conservé l’habitude de se réunir pour faire la fête ces jours-là, le 24
juin et le 27 décembre.
D’ailleurs, la fameuse réunion constitutive de la Grande Loge de Londres
en 1717, considérée comme marquant la naissance de la FM spéculative,
eut lieu, il y a 303 ans jour pour jour, un 24 juin – si du moins elle eut
réellement lieu, ce que contestent les recherches historiques les plus
récentes.
Et la Tradition s’est perpétuée : on garde le souvenir des prestigieuses
Fêtes de l’Ordre du GOdF au XIXe, qui étaient en même temps (on ne
parlait pas de Convent à l’époque) des sortes d’assemblées générales
avant la lettre ; simultanément, les Loges organisaient des Fêtes de
l’Ordre, qui souvent à cette occasion, en province, réunissaient toutes les
Loges du même Orient, habitude qui s’est conservée par endroits.
La référence à Saint-Jean a cependant perdu de son importance quand la
maçonnerie s’est laïcisée. A ce moment c’est un autre symbolisme, très
voisin par les dates (le 21 ou le 22 des mois concernés) qui s’est imposé,
celui des solstices ; voilà un thème commun à beaucoup de cultures, y
compris les plus primitives si l’on en croit les exégètes de Stonehenge et
autres mégalithes ; en plus, il a le gros avantage d’être centré sur la
Lumière et sur le Soleil, thèmes qui cadrent beaucoup plus avec le
symbolisme maçonnique.
Et on a empilé là-dessus quelques autres couches de symbolisme.
Par exemple, celui du dieu romain Janus, le dieu du passage du temps, le
dieu aux deux visages tournés l’un vers le passé l’autre vers l’avenir –
dont, heureux hasard, on pouvait rapprocher le nom et la double
personnalité de nos deux Jean. Justement, Janus se fêtait le 1er janvier (le
mot janvier vient d’ailleurs de Janus), c’est-à-dire, à quelques jours près,
au solstice d’hiver.
Celui aussi du cycle agricole qui dépend de celui des saisons : mort et
renaissance, si le grain ne meurt, etc … Et, bien entendu, l’égyptomanie
étant très à la mode au XIXe, le culte solaire égyptien, parfois assaisonné
d’une touche de mithraïsme : combien de fois n’ai-je pas entendu en Loge
dévotement réciter l’Hymne au soleil d'Akhenaton ! N’oublions pas les feux
de la Saint-Jean permettant de rappeler les rites celtes et germaniques de
bénédiction des moissons et, toujours en Scandinavie (où les solstices
sont beaucoup plus marqués que chez nous), la Sainte-Lucie proche du
solstice d’hiver (Lucie vient de lux qui signifie la lumière).
Et enfin, en remarquant que dans nos régions le solstice de juin coïncide
avec les vacances d’été et la fin de l’année scolaire (dont certaines
Obédiences comme le DH ont voulu faire également la fin de l’année
maçonnique), on a développé le thème du mélange, curieusement
contradictoire, du temps maçonnique où l’on exalte le triomphe de la
lumière, avec le temps profane où l’on procède en grande pompe, sinon à
l’extinction des feux, du moins à leur réduction pour cause d’interruption
des travaux.
*
2. Parmi tous ces symbolismes, il en est un sur lequel j’aimerais
maintenant partager avec vous mon ressenti personnel.
Je connais une Loge où les Compagnons sont invités chaque année à
réinventer ex nihilo le rituel de solstice. A moi qui espère que la
maçonnerie soit un mouvement plus qu’une institution, cet appel
permanent à la créativité me plaît bien, il me semble très maçonnique –
en tout cas dans l’esprit maçonnique du 21e siècle – et conforme à l’esprit
de Lithos et surtout d’Agora, bien plus que la répétition cyclique d’un rituel
figé.
Car il y aurait tant de choses à dire sur les solstices, et il serait beau de
chercher à en évoquer qui soient, sinon nouvelles, du moins différentes de
celles qu’on ressasse inlassablement !
Ne faudrait-il pas par exemple creuser cette étonnante constatation que
les maçons attachent plus d’importance, dans leurs célébrations, aux
solstices qu’aux équinoxes ? Pourtant, notre pavé mosaïque est formé de
carreaux blancs et de carreaux noirs d’égale surface. Cela ne veut-il pas
dire que l’équilibre maçonnique, ce n’est pas la victoire du noir sur le blanc
ou la victoire du blanc sur le noir comme aux solstices, mais bien leur
équilibre, leur pondération ? Le noir et le blanc sont certes des opposés,
mais faut-il pour autant en faire des adversaires qui prennent
alternativement l’avantage (lequel sera de toute manière inéluctablement
détruit) ? Toute la méthode maçonnique ne consiste-t-elle pas
précisément à faire dialoguer les opposés, à discuter tout et son contraire
comme nous le rappelait l’autre jour notre F Cornil ?
Il arrive parfois qu’on entende en Loge, ou même qu’on trouve dans la
littérature maçonnique, l’opposition du blanc et du noir décrite comme
celle du Bien et du Mal, des bons et des méchants, du positif et du négatif,
le choc de la Vérité versus l’obscurantisme. Le symbolisme maçonnique
serait bien pauvre s’il n’avait à nous proposer que des vues aussi
simplettes et aussi manichéennes. Laissons cela à MM. Bush et Trump,
craignons l'uniformisation de la pensée en mode binaire que voudraient
nous imposer les réseaux sociaux1, et ne tombons surtout pas, comme
certains rituels, dans le piège de considérer le solstice d’été comme la
victoire du bien sur le mal.
Rappelons-nous plutôt que l’opposition blanc-noir, c’est simplement
l’opposition des complémentaires, l’expression de la richesse de nos
différences. Et si le blanc et le noir représentent le positif et le négatif, ce
n’est pas dans le sens du langage courant, qui oppose les attitudes
positives aux comportements négatifs. Mais dans le sens qu’on leur donne
en électricité, quand on parle de pôles positif et négatif : des
complémentaires indispensables, sans la féconde opposition desquels il
serait impossible de faire fonctionner l’éclairage (la lumière) et les
moteurs électriques (le mouvement).
Et voilà qui devrait nous amener à questionner cette lumière maçonnique
dont il est convenu de célébrer la plénitude au solstice d’été. Au moment
de l’initiation, on nous a selon le terme consacré donné la lumière que
nous espérions dans les ténèbres du bandeau. L’initiation consiste-t-elle
donc à recevoir la lumière comme un cadeau du ciel, une illumination, un
don reçu ?
« C'est ainsi que je me rendis à Damas, écrit Saint Paul … En chemin je
vis, venant du ciel et plus éclatante que le soleil, une lumière qui
resplendit autour de moi » Une fulgurante grâce du ciel est descendue sur
lui. Il en est beaucoup qui attendent de l’initiation une telle illumination,
qui les transformera, à l’insu de leur plein gré et comme d’un coup de
baguette magique, en initiés plus clairvoyants parce que plus éclairés.
N’est-ce pas là un relief de la pensée magique qui a tant sévi dans la
maçonnerie du XVIIIe ?
Je tombais ce matin sur un texte2 inspiré par un ancien Grand Maître de la
Grande Loge de France (cette Obédience qui se dit libérale mais dont
certains dirigeants voient d’un mauvais œil la présence d’athées dans
leurs rangs), dont je vous cite certains passages particulièrement
croquignolets (dans le même texte, on trouve aussi : face au pavé
mosaïque symbole du bien et du mal …) :
Le vénérable, à l'Orient, possède la lumière qu'il va partager et
transmettre à ses frères ... Le vénérable possède surtout la qualité
essentielle de savoir transmettre, de pouvoir relier ses frères, la loge
et le Temple à un étage supérieur de la création lumineuse ... Le
Vénérable est le serviteur, le plus humble et le plus actif de la
lumière mystérieuse que tous ses frères sont venus chercher ... Le
Vénérable est ce serviteur absolument transparent qui reçoit la
lumière et la transmet telle quelle au coeur de la loge pour illuminer
tous ses frères ... le face-à-face avec Dieu ne se réalise jamais dans
1
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2
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ce monde tridimensionnel sauf peut-être pour Moïse qui a vu le
buisson ardent l'espace d'un moment … Entre Dieu et l'homme il y a
une lumière intermédiaire naturelle qui n'est pas la lumière de Dieu
mais qui y participe. Si l'homme ne communique pas directement
avec Dieu, il peut malgré tout suffisamment se purifier, s'élever pour
entrer activement en contact avec Sa Lumière, celle qui éclaire
l'esprit et le coeur.
Je pense que, tout au contraire, l’Initiation ne consiste pas pour la Loge à
donner la Lumière comme si le Vénérable était un thaumaturge, elle ne
consiste pas pour l’impétrant à recevoir la lumière comme un
catéchumène.
D’ailleurs la lumière maçonnique, ce n’est pas l’éblouissement du soleil de
midi, du chemin de Damas ou du buisson ardent, un éblouissement qui
s’impose, une lumière si éclatante qu’elle anéantit les nuances : nous
travaillons entre midi et minuit, (le minuit de chez nous et non le minuit
scandinave du soleil de minuit) ; c’est le contraste entre la lumière et
l’ombre, qui sculpte les objets en leur donnant plus de relief et en nous
permettant d’en mieux percevoir les aspects contrastés. C’est le jeu
changeant de la lumière et de l’ombre, du noir et du blanc du pavé
mosaïque, qui nous permet de multiplier les points de vue afin de mieux
percevoir et de mieux comprendre.
Cette lumière, d’où nous vient-elle donc ?
La lumière maçonnique n’est pas une lumière transcendante qui nous
irradie, qui nous est accordée par une force ou un être supérieur, c’est
une lumière immanente, celle que nous devons trouver par nos propres
forces.
L’initiation dès lors, ce n’est pas une illumination, c’est se voir proposer
quelques outils symboliques qui permettront, à celui qui voudra apprendre
à les manier, de faire lui-même plus de Lumière en lui et autour de lui.
L’initiation, ce n’est pas un don que l’on reçoit, c’est une conquête qu’on
entreprend.
Voilà pourquoi, à Agora, et contrairement à ce qui se passe dans la
majorité des autres Loges, on se donne à soi-même la lumière en retirant
son bandeau plutôt qu’en se le laissant retirer. Car on doit s’initier soi-
même.
J’ai dit …
(Jean-Pierre Bouyer, le 24 juin 2020, pour une téléréunion fraternelle de
la R L Agora (Lithos CL) à l’Or de Bruxelles ; NB : les notes de bas de
page sont un ajout a posteriori).