0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
49 vues15 pages

Usages du français dans le rap algérien

Ce document décrit le mouvement du rap algérien, en particulier le groupe Double Canon. Il explique l'histoire et l'évolution du rap algérien, ainsi que l'utilisation de différentes langues comme l'arabe, le français et l'anglais dans les textes de rap. Le document est long et contient de nombreux détails sur le groupe Double Canon et le rap algérien.
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
49 vues15 pages

Usages du français dans le rap algérien

Ce document décrit le mouvement du rap algérien, en particulier le groupe Double Canon. Il explique l'histoire et l'évolution du rap algérien, ainsi que l'utilisation de différentes langues comme l'arabe, le français et l'anglais dans les textes de rap. Le document est long et contient de nombreux détails sur le groupe Double Canon et le rap algérien.
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

DE QUELQUES USAGES DU FRANÇAIS DANS LE RAP ALGÉRIEN

L’EXEMPLE DE « DOUBLE CANON »

Marie Virolle
Anthropologue, chargée de recherche au CNRS
(UMR 6039, Nice)

Le mouvement Rap de l’Algérie est sans doute le plus important du monde


arabe et du monde musulman, quantitativement mais aussi qualitativement. Le Rap
algérien a fait son apparition au milieu des années 90. Les groupes sont maintenant
légion, et l’on peut avancer que ce genre musical est devenu l’expression favorite de
la jeunesse, notamment urbaine. Parti de jeunes des classes moyennes, le Rap s’est
démocratisé et a enflammé les milieux pauvres : il rassemble désormais toutes les
couches sociales.

1. Le Rap algérien
Il a supplanté le Raï, qui avait mobilisé les jeunes Algériens dans les années
80 autour d’une révolte existentielle1. Si le Raï portait, par l’émotion et la
sensualité, le mal-être de toute une génération, et correspondait à un désir de liberté
individuelle face à une société étouffante parce que puritaine et trop « collective »,
le Rap, lui, a radicalisé le propos et l’a hissé à un niveau plus élevé, mais surtout
plus direct, de critique sociale et politique.
Le Rap politique — révolte pure et dure — des années 90, la « décennie
noire » de la guerre civile et des « terros »2 (chansons dénonçant la duplicité de
l’armée, chansons sur les « disparus », etc.), a cédé la place à un Rap plus social,
certes critique mais moins contestataire, tourné vers les problèmes du quotidien et
du « système ». Le chômage, la corruption, la drogue, les parvenus, les privilèges, la
« haine », l’injustice sociale, le mal de vivre, la délinquance, les visas, le divorce, les
droits de la femme, l’imitation de l’Occident, mais aussi la situation internationale
sont ses thèmes de prédilection.
De plus, aucune image du petit écran satellitaire n’échappe aux rappeurs :
écologie, guerres, show-business, sida, pub… Tout est réutilisé, détourné dans les
vers qu’ils enregistrent, souvent très difficilement, en studio. Car leurs conditions de
production sont à l’image de leurs conditions de vie. Mais ces enfants de l’école

1 Voir Marie Virolle, La chanson raï. De l’Algérie profonde à la scène internationale. Paris :
Karthala, 1995.
2 Les terroristes.
56 Marie Virolle

sans perspective, de la télé parabolique sans réalité et de la paupérisation sans fin


savent pratiquer le système D, même s’ils aspirent tous, en vain, à des infrastructures
culturelles qui pourraient les soutenir. D’où la tentation parfois de faire du Rap
« commercial ». Par exemple, dans le souci de plaire, trouver le bon refrain, mêler
au Rap les sonorités du Raï et, surtout, éviter les mots qui fâchent, afin de pouvoir
être diffusé sur les ondes…
Deux groupes d’Alger, MBS (« le Micro Brise le Silence ») et Intik
(« impec », « impeccable », en argot algérien), ont déjà publié en France. De même
y est distribué un recueil de quelques formations oranaises, Wahrap (contraction de
Wahran, « Oran » en arabe, et de Rap). Mais le public hexagonal est plus attiré par
les rappeurs français d’origine algérienne, comme Freeman et Imhotep du groupe
marseillais IAM, ou Rimka du collectif 113.
Le groupe de Rap dont certains textes constituent le corpus de la présente
étude, « Double Canon » (variante « Double Kanon »3), tente aussi une percée
internationale, puisque son leader, Lotfi, maintenant lancé en solo, s’est installé en
France pour y poursuivre ses études.
2. Le groupe Double Canon
Ce groupe s’est formé en 1996 à Annaba, capitale de l’extrême Est
algérien, où Lotfi est né, en 1974, dans un milieu modeste (père ouvrier, mère au
foyer, quatre enfants). Poussé par une soif de savoir et de réussite, il devient
ingénieur en géologie en 1998. C’est par des petits boulots de toutes sortes qu’il a pu
s’équiper et réaliser ses premières maquettes avec un matériel très archaïque pour se
présenter à la radio locale, se faire connaître dans le milieu musical et monter
quelques scènes, avec son ami Waheb.
Le premier album, Kamikaz (1997) consacre Double Canon4. Il a été suivi
de 16 autres5. Pionnier du genre « Gangsta Rap » en Algérie, Double Canon a su
durer et équilibrer des sources d’inspiration. Lotfi, auteur-compositeur-interprète, est
très vite reconnu par les jeunes de sa région, puis de toute l’Algérie, comme leur

3 Le « k » est presque systématiquement substitué au « c », pour transcrire l’occlusive, dans la


graphie des titres de Double Canon, mais aussi pour d’autres groupes. Cela correspond à une
« marque » générique du Rap, mais aussi à la pratique courante des SMS (courts messages
écrits envoyés par téléphone) et du « Tchat » (conversations sur Internet) dans l’usage
francophone. Quelques exemples, puisés dans les titres de Double Canon : « Amérika »,
« Kobaye », « Kamisole », « La Kamora », « Koupable », « Kanibal », « Kondamné »…
4 Canon : gros « pétard ». C’est un univers à la fois guerrier et « stupéfiant » qui est ainsi
évoqué par le nom provocateur du groupe, parfaitement adapté au genre « gangsta » (de
« gangster ») dans lequel il s’inscrit à l’origine.
5 Discographie de Double Canon titre des albums : Kamikaz (avec Wahab), 1997 ; Kondamné
(avec Wahab), 1999 ; Kanibal (avec Wahab) 1998 ; La Kamora 1 (solo), 1999 ; Solitaire
(Waheb solo), 2000 ; Kamikas 2 (Waheb solo), 2002 ; La Kamora 2 (solo), 2000 ;
Breakdance (solo), 2001 ; Mrabta hamra (Cherif, Nabil, Lotfi) Douga douga, 2001 ;
Mrabta hamra 2 (Cherif, Nabil, Lotfi) Douga douga, 2002 ; Mrabta hamra 3 (Cherif, Nabil,
Lotfi) Douga douga, 2003 ; Bad boy (solo), 2002 ; Fonklor (Lotfi, Zinou, Mouna),
2001 ; Annaba Rap (Lotfi, Adoula, Antar, Baida-clan city…), 2002 ; Virus (Hamdi),
2002 ; Dangereux (solo), 2003 -Kobaye (solo), 2004.
De quelques usages du français dans le rap algérien 57

porte-parole, le représentant d’une expression libre. Lors d'une prestation « live » sur
la scène du Théâtre de verdure à Annaba pendant l'été 1997, les pouvoirs publics ont
interrompu le spectacle de Double Canon, mettant en cause des textes « trop
expressifs ». La foule s’est enflammée et s’est heurtée aux forces de l'ordre, ce qui a
valu à Lotfi l’étiquette de chanteur « Rebel ». Il a su préserver ce contact avec le
public, tout en donnant à ses textes une dimension intellectuelle et poétique
consistante.

« Il faut élever le niveau (…) Le but, c’est de faire des recherches.


C’est cela l’avenir du Rap. Une culture limitée, c’est le piège dans lequel
sont tombés des groupes. » (Interview de Lotfi Double Canon par le
quotidien algérien El Watan, 22 mars 2005)

« On va dire que c'est de la poésie urbaine. En dépit du fait qu'on


utilise des mots de la rue, certains n'ont pas encore saisi que c'est vraiment
de la poésie, ou l'on peut trouver la métaphore, l'ellipse, qui existent dans la
poésie universelle. » (Interview de Lotfi par le quotidien algérien
L'Express, 19 mars 2005)

Ce poète, témoin de son temps, autodidacte musical, vise à composer de


véritables chansons-gazettes. Ses armes : l’humour d’une part, parfois féroce ; la
diversification des thèmes, d’autre part :

« La cassette est devenue aujourd'hui comme le journal. Elle a sa


page rire ou détente. C'est obligé. Il y a la page qui te raconte ce qui se
passe dans le pays, que ce soit dans le domaine économique ou politique, il
y a la page mondiale, il y a la page culturelle, il y a la page cuisine à l'instar
de Bouraka6. » (Interview de Lotfi au quotidien algérien L'Express, 19
mars 2005)

3. La langue du Rap
Quant à la langue utilisée, comme précise Lotfi, ce sont « les mots de la
rue ». Tous les auditeurs doivent pouvoir s’identifier à ce qui est dit, le comprendre
d’emblée. C’était déjà la revendication du Raï que d’utiliser une langue vernaculaire
au plus près des auditeurs (el-rabya d-derña l-wahranya nta na « l’arabe
populaire oranais bien à nous »). Le Rap va plus loin en ce sens, car la langue
citadine algérienne du XXIe siècle est une langue composite. Et sans aucun souci
normatif, les rappeurs puisent dans cette matière plurilingue les outils de leur
expressivité.
Tout comme les locuteurs ordinaires, ils sont de fervents adeptes du
« switching » et passent, pourrait-on dire extérieurement, « d’une langue à l’autre »
(le français, l’anglais, les « deux » arabes, le « classique » et le « dialectal »). En

6 Titre d’une chanson de Double Canon sur la nourriture, la table, les repas (écrite en période
de Ramadhan !).
58 Marie Virolle

fait, il s’agit d’une seule et même langue : celle que pratique, en situation de
communication interne, la jeunesse citadine algérienne actuelle. C’est une langue
qui s’invente chaque jour car elle est tributaire des mots et images reçus du monde
entier par les canaux satellitaires. Mais c’est une langue ancrée dans le quotidien et
qui s’acquiert et se transmet comme un virus d’appartenance.
Les rappeurs et leurs millions d’auditeurs n’en utilisent pas d’autre entre
eux et elle perfuse continuellement et efficacement dans la société globale. C’est le
langage « branché » par excellence, sans aucune connotation élitiste, puisque c’est la
langue du peuple jeune, dans laquelle les moins jeunes qui se tiennent informés de la
réalité du monde se reconnaissent aussi7. C’est une langue à la fois très dialectale et
très planétaire où les trouvailles et les retrouvailles, les raccourcis, les allusions, les
(ré)appropriations et les détournements, en même temps que les secousses ou les
harmonies phoniques, accordances et discordances, fusion, fission, évoquent les
mécanismes de vie complexes d’un bouillon de culture en laboratoire… Les groupes
de Rap récitent leurs strophes dans ce « drôle de langage », un « esperanto élastique
et ironique »8 où se télescopent les sons et les sens appropriés au moment approprié.
Le français y joue un rôle majeur (emprunts anciens ou récents,
néologismes, passages figés, passages arabisés, langue mixte) que nous allons tenter
de spécifier à travers un corpus de textes de chansons du groupe Double Canon.
4. Le corpus
Il se compose de 1368 vers représentant la transcription de 16 chansons
choisies dans les différents albums qui couvrent les 7 ans de production du groupe.
La sélection a été faite en fonction de l’audience des titres. Cette dernière a été
« mesurée » de deux manières :
- par une enquête auprès de jeunes Algériens à qui a été posée la question
suivante : « Quelles sont les trois chansons que vous préférez du groupe Double
Canon ? » ;
- par la consultation du site Internet de Double Canon où les « fans »
donnent les titres des chansons qu’ils aiment (ils tentent parfois de les transcrire en
partie9).

7 L’écrivain algérien Aziz Chouaki, né en 1949, auteur de plusieurs romans publiés dans de
grandes maisons d’éditions françaises (Gallimard, Balland…) et de pièces de théâtre montées
notamment au Théâtre des Amandiers de Nanterre par Jean-Louis Martinelli, ne s’y est pas
trompé qui a utilisé, lui aussi, cette matière linguistique dans ses romans L’Etoile d’Alger,
Aigle ou Arobase et sa pièce Une virée. Il a ainsi, inspiré par ce laboratoire des quartiers
populaires, élaboré une esthétique contemporaine du composite et du raccourci planétaire (à
l’image des pratiques de communication et de création telles que tag, pub, zap, rap, web, clip,
tchat…). Voir M. Virolle, “Aziz Chouaki : portrait dialogué”, Pages, n° spécial L’Algérie et
ses littératures, 2003.
8 Ces expressions sont de Bouziane Daoudi, spécialiste de la « worldmusic » et du Rap,
Journaliste à Libération.
9 A ce sujet, mais cela ferait l’objet d’une autre étude, il est très intéressant de voir comment
les jeunes Algériens transcrivent l’arabe en caractères latins et comment, aussi, ils transcrivent
les mots ou passages en français (arabisés ou non), notamment par l’emploi des nouveaux
codes de l’orthographe « de communication rapide ». Voir à ce sujet l’article de D. Caubet :
De quelques usages du français dans le rap algérien 59

La transcription d’une chanson n’est jamais aisée, les mots étant souvent
« distordus » phonétiquement et mis au service de la musique, qui, parfois, les
« recouvre » aussi partiellement. Le Rap complique les choses par son phrasé rapide,
saccadé et haché. Il faut donc une écoute patiente et répétitive10. Le système de
transcription utilisé est celui des dialectologues « orientalistes », simplifié11.
Quant à la traduction, je l’ai voulue « littérale », c’est-à-dire le plus près
possible du texte arabe, ou « francarabe », même si certaines tournures de phrases,
en particulier des topicalisations propres à l’arabe dialectal, n’ont pas toujours été
rendues en français car j’ai estimé qu’elles n’y auraient pas été expressives.
Le compte des vers d’une chanson s’est fait en prenant en considération
une seule fois le refrain s’il était répété à l’identique, autant de fois que nécessaire
s’il était différent (s’il était à variantes, seuls les vers variants ont été comptabilisés).
5. Les occurrences de mots en français
Le comptage des occurrences de mots en français s’est fait de la manière
suivante :
- ils ont été comptabilisés à l’unité, même s’ils étaient pris dans un
syntagme, voire une phrase ou un passage plus long ;
- ont été comptés les substantifs, verbes, adjectifs, adverbes, prépositions,
conjonctions ; n’ont pas été comptés les articles, les pronoms personnels, les
pronoms ou adjectifs possessifs (ce choix est fait par homologie avec la syntaxe de
l’arabe dialectal qui ne dissocie pas l’article ou l’adjectif possessif du nom, ni le
pronom personnel du verbe) ;
- ils ont été comptabilisés, qu’ils aient gardé leur forme « française »
d’origine ou qu’ils aient été arabisés, à des degrés divers (substitution ou
suppression de l’article, prononciation arabisée, ajout des marques arabes du féminin
ou du pluriel, conjugaison dans les formes de l’arabe, etc) ;
- les noms propres (anthroponymes, noms de marques, toponymes, etc.)
n’ont pas été pris en compte ; une hésitation a porté sur les noms de marques (de
voitures, de vêtements, etc.) qui sont souvent traités par les locuteurs comme des
substantifs, aussi bien dans l’usage que dans la forme, mais ces marques
appartiennent à la sphère de désignation internationale, même s’ils sont le plus
souvent utilisés dans leur prononciation francophone.
Voici comment se répartit la fréquence des occurrences selon les textes, par
rapport au nombre de vers :

« L’intrusion des téléphones portables et des “SMS” dans l’arabe marocain en 2002-2003 »,
in : Parlers jeunes ici et là-bas, pratiques et représentations (Caubet D. / J. Billiez / Bulot T. /
I. Leglise / Miler C. eds). Paris : L’Harmattan, 2004.
10 Khadidja m’a aidée dans cette tâche, qu’elle soit ici remerciée profondément.
11 La longueur des voyelles n’est pas marquée. Le point souscrit à la consonne marque
l'emphatisation Le trait souscrit à la consonne marque la spirantisation.
š = ch — ñ = dj — ɣ = gh (r grasseyé) — x = kh (fricative uvulaire sourde) — Ñ transcrit la
fricative pharyngale sourde — ɛ transcrit la fricative pharyngale sonore — q transcrit
l'occlusive uvulaire sourde — ‘ marque le hamza ou attaque vocalique.
Le e transcrit aussi bien la voyelle "neutre" que la voyelle d'appui, de transition ou certaines
fermetures du a, fréquentes dans les parlers maghrébins.
60 Marie Virolle

Bnat bladi « Les filles de mon pays » 52 mots pour 54 vers


La Kamora « La Camora » 59 mots pour 66 vers
Kamizole « Camisole » : 100 mots pour 105 vers
Ndir Rap « Je fais du Rap » 35 mots pour 73 vers
Kobaye « Cobaye » : 121 mots pour 112 vers
Elli gaæed yemut « Qui reste meurt » 50 mots pour 81 vers
Wayn wayn « Où ça, où ça ? » 47 mots pour 74 vers
Mama « Maman » 15 mots pour 55 vers
Science fe •-•ass « Science dans la tête » 64 mots pour 50 vers
Bâtard 151 mots pour 163 vers
Science de vie : 111 mots pour 78 vers
L-gaæda fe l-blad « Le séjour au pays » 34 mots pour 70 vers
Koupable 86 pour 150 vers
æilm el-kebir « Le grand savoir » 43 mots pour 86 vers
Msaken gangsta « Pauvres gangstas » 56 mots pour 54 vers
Kamikaze 11 mots pour 97 vers

Au total 1035 mots français pour 1368 vers. Si l’on considère que les vers
sont constitués en moyenne de 6 mots (donnée établie par comptage), le taux de
français est d’environ 13%, en moyenne. L’on remarque que certaines chansons
présentent un taux beaucoup plus faible : par exemple Kamikaze, qui est la première
chanson du groupe (1996), ou Mama qui traite de l’amour porté à la mère.
Dans l’ensemble, les premières chansons, qui datent de dix ans maintenant,
comportaient moins de mots français, et cette constatation est valable pour d’autres
groupes de Rap, ce qui tendrait à prouver que la « langue mixte » progresse.
Par ailleurs, le thème de la chanson induit aussi un degré plus ou moins fort
de recours au français : plus la chanson est politique (notamment si elle traite de
politique internationale), plus elle a recours au français (par exemple Kobaye ou
Bâtard) ; plus la chanson est didactique, plus elle a recours au français (par exemple
Science de vie ou Science fe •-•ass « Science dans la tête ») ; plus la chanson
renvoie à la sphère privée ou culturelle intime, moins elle a recours au français (par
exemple Mama ou ilm el-kebir « Le grand savoir »).
Ce résultat (13 % de mots en français en moyenne) pourrait, je pense, au-
delà de la chanson Rap, être assez représentatif de l’usage général des jeunes
citadins. Ce qui m’amène à formuler l’hypothèse que l’arabe dialectal est à l’heure
actuelle une langue « mixte », à dominante francarabe. Dit autrement, on assiste
depuis la colonisation à un contact de langues français/arabe (je n’évoquerai pas ici
la question du berbère (tamazight) qui ne concerne pas le présent corpus), qui a
produit des effets successifs sur l’arabe dialectal que l’on pourrait, très sché-
matiquement, spécifier comme suit12 :
- jusqu’à l’indépendance : des emprunts lexicaux ponctuels et

12 Pour une analyse plus poussée, je renvoie le lecteur à la somme de Ambroise Quéffelec,
Yacine Derradji, Valéry Debov, Le français en Algérie. Lexique et dynamique des langues.
De Boeck Université, 2002.
De quelques usages du français dans le rap algérien 61

« techniques » (la plupart arabisés), qui subsistent jusqu’à maintenant (j’en donne
quelques exemples tirés du corpus), les locuteurs n’ayant pas à leur disposition
l’équivalent arabe ;
- depuis l’indépendance : des emprunts lexicaux plus massifs, par l’effet de
la scolarisation généralisée et de l’enseignement du français13 (redoublé par
l’existence d’importants medias francophones et par les va-et-vient de l’émi-
gration) ; l’apparition de l’usage du mot français à la place du mot arabe ou en
redoublement ; l’utilisation de syntagmes en français et de « marqueurs » gram-
maticaux, notamment des adverbes ; ces processus visent tous à l’expressivité ;
- la naissance d’un arabe dialectal rénové, processus qui s’est accéléré chez
les jeunes citadins avec l’apparition des paraboles pour la télévision (années 80) et
d’Internet (années 2000).
La pratique du Rap, qui sert de caisse de résonance au langage de la rue, ne
fait qu’ancrer et développer l’usage de cet arabe « mixte » sur base d’arabe dialectal.
D’autres pratiques linguistiques mixtes existent, et interagissent avec cet
usage. Par exemple, la posture « inverse » (ou complémentaire) du locuteur algérien
francophone (un cadre moyen par exemple) qui, tenant un discours majoritairement
en français, se met à « switcher » lui aussi allègrement selon d’autres règles, souvent
symétriques inverses14.
Il est à noter qu’en France, les jeunes issus de l’immigration et, autour
d’eux, la jeunesse des quartiers, pratiquent un français où les emprunts à l’arabe
dialectal deviennent de plus en plus nombreux15. Là aussi, la pratique du Rap sert de
caisse de résonance à ce processus de mixage des deux langues. Certains groupes
algériens sont maintenant bien connus des jeunes en France (notamment MBS) ; de
même, les jeunes Algériens écoutent beaucoup le Rap français (mais tous les
rappeurs professionnels, de France ou d’Algérie, sont tournés vers le Rap américain
qui sert largement de modèle). On assiste donc à des dialectiques entre ces diverses
pratiques linguistiques de création ou de communication.
Ajoutons, pour terminer, que l’anglais fait son apparition depuis quelques
années dans le Rap algérien (ainsi que dans le Rap français). Les occurrences restent
encore très limitées mais tendent à se multiplier en même temps que cette langue

13 A titre d’exemple, « en 95/96 sur les 4.617.728 élèves inscrits dans le cycle fondamental
de l’école algérienne où il y a obligation de suivre un enseignement de langue étrangère au
choix entre le français et la langue anglaise, seuls 59.007 suivaient les enseignements
d’anglais à la place du français, soit 01,27% de la population scolarisée dans ce cycle »
(Derradji Yacine, La langue française en Algérie. Étude sociolinguistique et particularités
lexicales,Thèse de Doctorat d'État, Université de Constantine, 2000).
14 Voir à ce sujet : Yasmina Kara Attika, « L’alternance codique comme stratégie langagière
dans la réalité algérienne », pp. 31-38, in : Langues et contacts de langues dans l’aire
méditerranéenne. Pratiques, représentations, gestions (Boyer H. / R. Lafont éd.). Paris :
L’Harmattan, 2004.
15 Dans un ouvrage récent, des artistes d’origine maghrébine témoignent de leurs créations et
de leurs pratiques linguistiques dans un ouvrage très instructif sur le multiculturel et le mixte
linguistique : Les mots du bled. Création contemporaine en langues maternelles, les artistes
ont la parole (ss la direct. de D. Caubet, Fellag, H. Miliani, F. Benaïd). Paris : L’Harmattan,
2004.
62 Marie Virolle

devient la langue de référence du développement technique et de la mondialisation.


Le code-switching arabe-français (mais aussi arabe-anglais) devient donc
un phénomène de plus en plus fréquent, tant en diaspora que chez les locuteurs plus
jeunes. Il implique une bonne compétence bilingue et joue un rôle symbolique et
social important. Ses règles évoluent avec les générations. Pour faire bref, il apparaît
que les générations antérieures tendaient à traiter l’arabe et le français comme deux
langues séparées, et donc le CS était une alternance de séquences en matrice
française ou arabe, alors que les nouvelles générations utilisent une matrice mixte16.
6. Les exemples extraits du corpus
Nous allons examiner maintenant quelques exemples tirés du corpus,
depuis les « classiques » emprunts « techniques », parfois anciens, souvent arabisées
jusqu’à ce que je nomme « langue mixte » où seule la syntaxe reste arabe, et où
même parfois elle cède la place à une syntaxe « francarabe ». Je n’ai utilisé qu’une
très faible part des occurrences du français dans le corpus, et ce plutôt à titre
d’illustration.
6.1. Les emprunts « classiques »
6.1.1 Emprunts anciens
Lorsque j’ai pu le faire, j’ai tenté de les dater, en me fiant à ma
connaissance du terrain et de la tradition orale et à mes connaissances livresques.
• Emprunts à l’identique : reprenant la prononciation « standard » avec
seulement introduction du « r » roulé, et inflexion des voyelles, et avec introduction
ou non de l’article.
- truÑ tÜor fe l-boulvard fe llil « Elle va tourner sur le boulevard
la nuit » (bnat bladi « Les filles de mon pays »)
- be champagne (années 60) « avec du champagne » (La
Kamora).
- hiyya tgulu ya Ñabibi w yegulha mon amour (années 20, avec
l’appartion de la chanson « bilingue ») « Elle, elle lui dit “mon aimé” [en
arabe] et il lui dit “mon amour” [en français] » (ilm el-kebir « Le grand
savoir »).
- meliun ou noëë šahid matu bah nebniw l-blad / maš bah
nebniw les bars (début du XXe siècle, avec l’émigration) « Un million et
demi de martyrs sont morts pour qu’on construise le pays / Pas pour
qu’on construise les bars » (Kamikaz).
• Emprunts arabisés, par la prononciation, par les articles ou d’autres
marques syntaxiques.
- bnat el-lissi (années 60, avec la scolarisation massive) « les
filles du Lycée » (bnat bladi « Les filles de mon pays »)

16 Voir à ce sujet le travail minutieux de Jake et Myers Scotton sur les modalités du CS
arabe-anglais aux USA dans le cadre d’analyse du Matrix Language Frame Model,
notamment leur contribution dans Aleya Rouchdy (ed). Language Contact and Language
Conflict Phenomena in Arabic, London : Routledge Curzon, 2002.
De quelques usages du français dans le rap algérien 63

- fug eí-íabla (XIXe siècle) « sur la table » (la kamora « La


Camora »).
- l-bira « la bière » (début du XXe siècle) (la kamora « La
Camora »).
- l-gira (début XXe, sans doute avec la guerre de Madagascar,
puis la 1ère guerre mondiale) « la guerre [au sens « moderne », exogène
du combat] » (la kamora).
- yebiæ f zalamat, ûemma u l-Gauloise « Il vend les allumettes,
la chique et les Gauloises » (kamizol).
- blastu fuq el-kursi « sa place sur la chaise » (Koupable).
- rah yesufri « Il souffre » (La Kamora « La Camora »).
6.1.2. Emprunts récents
• Emprunts à l’identique : Ce sont en général des substantifs qui sont
empruntés, plus rarement des adjectifs. La prononciation « standard » est en général
préservée, mis à part le « r » roulé et les inflexions vocaliques de l’arabe ; l’article
arabe est ou non présent devant les substantifs. L’usage de l’article : reprise de
l’article défini français ou substitution de l’article arabe (e)l et ses « solarisations »
(devant certaines consonnes : d, r, s, s, n, t), ou abandon de tout article, défini ou
indéfini, nécessiterait une étude plus pointue, que je n’entreprendrai pas dans le
cadre du présent article. Je constate, à ce niveau d’observation, que l’article français,
défini ou non, et surtout au pluriel, est le plus souvent préservé. L’article défini
s’arabise en général lorsqu’il présente une matière phonétique adéquate, proche de
l’article arabe : « l’ », « le ».
- baba-ha intik alia bÑar pacifique / w šra l-ha body w zid jean
élastique « Son père est super, il a l’esprit large comme l’Océan
pacifique / Et il lui a acheté un body et un jean élastique » (bnat bladi
« Les filles de mon pays »)
- paladium smin wa xšin fih des étages « Des [chaussures]
Paladium grosses et épaisses, où il y a des étages » (bnat bladi « Les
filles de mon pays »)
- tÑab ladidas beëëaÑ tekrah les godasses « Elle aime les
[chaussures] Adidas, mais elle déteste les godasses » (bnat bladi « Les
filles de mon pays »)
- bnat el-lissi wallaw des actrices « Les filles du Lycée sont
devenues des actrices » (bnat bladi « Les filles de mon pays »)
- tûuf drari s¶ar b les cartables fe l’autoroute / yediru feh stop
bah yeruÑu yeqraw « Tu vois les petits gosses avec les cartables sur
l’autoroute / Ils y font du stop pour aller étudier » (La Kamora).
- kulldû bin yeddin la mafia politique « Tout est entre les mains
de la mafia politique » (La Kamora).
- les balles perdues dima yñiw f dִ̲har « Les balles perdues
arrivent toujours dans le dos » (Kamizol).
- manruÑ l les classes « Je n’irai pas [faire] les classes
[militaires] » (Kamizol).
64 Marie Virolle

- raÑu les boussoles « Les boussoles sont parties (il n’y a plus
de repères) » (Kamizol).
- yetstena la paie « Il attend la paye » (Kamizole « Camisole »)
- haduk les doués ntaæ er-rsas « Ceux-là, les doués de la balle
[de fusil] » (Kamizol).
- Ñaí l-micro « Prends le micro » (Ndir Rap « Je fais du Rap »)
- dork kulleû tbedel f had l’époque « Maintenant tout change
dans cette époque-ci » ( ndir Rap « Je fais du Rap »)
- nexdem mæa la mafia russe « Je travaille avec la mafia russe »
(Kobaye).
- ana racaille / ana ëaÑ kamikaze / beëëaÑ maniš cobaye « Je
suis une racaille / Je suis vraiment un kamikase / Mais je ne suis pas un
cobaye » (Kobaye).
- l’architecte w l’ingénieur haw lhih yekali lÑit « L’architecte et
l’ingénieur, les voilà là-bas qui « calent » le mur (ils restent appuyés
contre le mur à ne rien faire) » (wayn wayn « Où ça, où ça ? »)
- æemmar el-petrole fe les barils « Il a rempli les barils de
pétrole » Litt. : « Il a rempli le pétrole dans les barils » (Koupable)
- fe ë-ëif les voyages w les soirées mayeÑbsuš saæa saæa partie
golf fe r-ranch taæ George Bush « En éte les voyages et les soirées ne
s’arrêtent pas. Et de temps en temps une partie de golf dans le ranch de
George Bush » (Koupable).
- elli yaÑrak el-feu rouge « Celui qui brûle le feu rouge »
(msaken gangsta « Pauvres gangstas »).
- qrit f el-Kor’an æerš Bliss fug elma / we ngulek ahna win fug
les rochers taæ s-semš lÑamra « J’ai lu dans le Coran que la tribu d’Iblis
était sur les eaux / Et je vous demande où nous sommes : sur les rochers
du soleil rouge ? » (Kamikaze).
- kutluh be r-rsas w menbeæd galu Elih voyou « Ils l’ont tué par
balles et ensuite ils ont dit de lui que c’était un voyou » (škun elli gaæed
yemut « Celui qui reste, il meurt »)
- yešufuna f les photos « Ils nous ont vus sur les photos » (škun
elli gaæed yemut « Celui qui reste, il meurt »)
- le-¶na commerciale « La chanson commerciale » (ndir Rap
« Je fais du Rap »)
- ani juste « Je suis juste » (Kamizole).

• Emprunts arabisés
- la kamora tcontroli « La Camora contrôle » (La Kamora).
- dima mebloki l’avenir « L’avenir toujours bloqué » (La
Kamora).
6.2. Les emprunts « grammaticaux »
D’apparition plus récente, ce type d’emprunts de mots comme des
adverbes, conjonctions, prépositions marque l’irruption en arabe d’éléments de la
syntaxe française, même s’ils ne remettent pas en cause fondamentalement la
De quelques usages du français dans le rap algérien 65

syntaxe arabe. Ils ont leur équivalent en arabe mais sont souvent « choisis » dans un
contexte textuel (ou discursif) oú les emprunts lexicaux sont déjà nombreux (induits
par contamination ?). Parfois, ils sont redoublés par l’équivalent arabe dans une
expressivité pléonasmatique.
- Même (très fréquent) / Même [si]
- même elli yedir en-nesba rah yesufri « Même celui qui se
marie, il souffre » (La Kamora).
- même fi Alger mabqaû problème ntaæ klaû « Même à Alger il
ne subsiste plus de problème de Kalashnikov » (La Kamora).
- même lukan nmutu chaæb yeûfa belli gulna « Même si nous
mourrons, le peuple se souviendra que nous avons parlé » [même si =
lukan : pléonasme] ndir Rap).
- même truÑ l el-Ñañ w ddir rebæin æomra « Même si tu vas à la
Mecque et si tu fais quarante pélerinages » (mama « Maman »)
- Jamais (très fréquent)
- æala l-Ñogra lli srat jamais nensa-ha « La haine qui se
manifesta, jamais je ne l’oublierai » (Ndir Rap « Je fais du Rap »)
- jamais yeÑakmuni « Jamais ils ne m’attraperont » (Kobaye).
- Après (fréquent)
- yeæeytu šwiyya après yergdu bed yumin « Ils crient un peu,
après ils dorment pendant deux jours » [après = beæd : pléonasme]
(Koupable).
- Pourtant (fréquent)
- pourtant fi zuñ ulad eû-ûeæb « Pourtant les deux étaient des
fils du peuple » (Kobaye).
- et pourtant jamais ûket « Et pourtant elle ne s’est jamais
plainte » (mama « Maman »).
- Surtout (fréquent) / Surtout [que]
- surtout el-′um fi had leÑyat « Surtout la mère dans cette vie »
(mama « Maman »).
- mabqatû l-bent æarusa/ surtout kifak baha fi fumha/ ændha
senna msawsa « Il n’y a plus de fille à marier/ surtout que dans sa
bouche. Elle a une dent cariée » (æilm el-kebir « Le grand savoir »)
- En plus (fréquent).
- dima yerakkebha fe les bus/ en plus fakret bih belli ændu
portable bla la puce « Tout le temps il la fait monter dans les bus/. En
plus elle a pensé qu’il avait un portable sans la puce » (æilm el-kebir « Le
grand savoir »)
- Dommage (fréquent).
- dommage kayen æbed mayeæarfuû el-qima taæ-ha « Dommage,
il y a des gens qui ne connaissent pas sa valeur » (mama « Maman »)
- Tellement (fréquent).
- w el-gelb tellement bred « Et le cœur, tellement froid » (wayn
wayn « Où ça, où ça ? »)
-
66 Marie Virolle

- Puisque (fréquent).
- Puisque l-mus tÑat ou raÑ yuktelna « Puisque le couteau est
tombé et va nous tuer » (ndir Rap « Je fais du Rap »).
- Malgré (fréquent).
- l-commerce aw mort / malgré selæa fe les containers m el-port
« Le commerce est mort / malgré les marchandises dans les containers du
port » (La Kamora).
- Par rapport [à]
- la paye par rapport l el-xadma « La paye par rapport au
travail » (ûkun elli gaæed yemut « Celui qui reste, il meurt »).
-Composés adverbiaux
- comme d'habitude l-æalam kamel haw hzin « Comme
d’habitude, les intellectuels étaient tous en deuil » (Bâtard).
- el-æar mxebi fe í-írab comme d’habitude « Le mal est caché
sous la terre comme d’habitude » (Koupable).
- naÑkiulek æal ed-denia beû tefhemha bien bien « Nous allons
te parler de la vie pour que la comprennes très bien » (msaken gangsta
« Pauvres gangstas »).
6.3. Néologismes et création d’expressions
- dégoûtage nteæ les jeunes « Le dégoûtage (fait d’être dégoûté
de tout) des jeunes » (La Kamora).
- yebiznes « Il fait du business » (wayn wayn « Où ça, où
ça ? »).
- yekali lÑit « Il cale le mur (il reste contre le mur à ne rien
faire) » (wayn wayn « Où ça, où ça ? »).
- ëëbat-talon « les chaussures à talon [haut] » (bnat bladi « Les
filles de mon pays »).
- welad l-nord welad l-sud c’est pas facile « Enfant du Nord,
enfant du Sud, c’est pas facile » (l-gaæda f l-blad « Le séjour au pays »).
6.4. Passages intensifs de mots français dans une chaîne syntaxique arabe
Ce sont des substantifs, des adjectifs, des adverbes, éventuellement des
syntagmes, qui ne remettent pas en cause la syntaxe arabe, qui se coulent en elle. La
prononciation « standard » est en général préservée, mis à part le « r » roulé et les
inflexions vocaliques de l’arabe ; l’article arabe est ou non présent devant les
substantifs.
- aæklia taæ hum fezdat me les films taæ la six parabole « Leur
esprit a été pourri par les films de la [chaîne] six [par la] parabole » (bnat
bladi « Les filles de mon pays »).
- les combats, les dégâts we les embuscades fe télé : les
combats, les dégâts et les embuscades à la télé" (La Kamora).
- les histoires d'amour dima fi hum les problèmes « Dans les
histoires d’amour, il y a toujours des problèmes » (æilm el-kebir « Le
grand savoir »).
De quelques usages du français dans le rap algérien 67

- raÑ l-farq maæbin le bien u le mal / bin le fou u le normal /


bin le triste u l-ferÑan « Il n’y a plus de distinction entre le bien et le mal,
le fou et le normal, le triste et le joyeux » (Kamizole).
- les jeunes xlas, portable wella Ñbibhum / fih des images ntaæ
les marines « Ça y est, les jeunes, le portable est devenu leur ami /
Dessus, il y a des images des Marines [américains] » (Kamizole).
- el-fakr yeqtel aks≠ar me les bombes Tomahoke / l-choc ña kbir
tqil même sæib / daru les paroles ntaæi floues fihum læib « La pensée tue
mieux que les bombes Tomahoke / Le choc est grand, lourd, et même dur
/ Ils ont rendu mes paroles floues et honteuses » (ndir Rap « Je fais du
Rap »).
- smaæ-ha mliÑ hadia ¶naya taæ vengeance / fi-ha des violents
be les paroles be la violence / Rap wella risque mešni hna touriste
« Ecoute-la bien, cette chanson de vengeance / En elle il y a des violents,
par les paroles, par la violence / Le Rap devient un risque et je ne suis
pas là en touriste » (ndir Rap « Je fais du Rap »)
- beëëaÑ la fin ma fi-ha Ñata doute « Mais pour la fin, il n’y a
aucun doute » (ûkun elli gaæed yemut « Celui qui reste, il meurt »).
- kulleû permis xetrak makenš les interdits « Tout est permis
puisqu’il n’y a pas d’interdits » (wayn wayn « Où ça, où ça ? »).
- waû yesra fug essamû/ kul yum chaque seconde/ l-fissionel
des millions de noyaux "qu'arrive-t-il sur le soleil ? tout le temps à
chaque seconde le fissionel des millers de noyaux". (science f e•-•ass
« La science dans la tête »).
- tellement Ñkemhum stress / wellaw smane be la graisse / nssa
ntaæhum æandhum lehbal ntaæ les riches / mayewalduš les bébés yrebiw
les caniches / kul yum operations visage / camouflées be bronzage / kul
kdab be les rayons ultra-violets « Tellement le stress les tient / Qu’ils
deviennent gros pleins de graisse / Leurs femmes ont la folie des riches /
Elles ne font plus d’enfants, elles élèvent les caniches / Tout le temps des
opérations du visage / Camouflées par le bronzage / Tout est mensonge
avec les rayons ultra-violets » (l-gaæda f l-blad « Le séjour au pays »).
- vive demoqratiya taæ les princes w les rois / el-vote deruh be
l’armée w les coups íeffi el-camera / w íeffi mæah el-poste nÑkiw
fibaædana « Vive la démocratie des princes et des rois / Le vote ils l’ont
fait avec l’armée et les coups / Eteins la caméra et aussi le poste, on vous
racontera après » (Koupable).
6.5. Vers une langue mixte
Dans les exemples qui suivent, les passages en français charrient leur
propre syntaxe qui vient en côtoiement de la syntaxe arabe, en concurrence pourrait-
on dire. On notera la fréquence de l’emprunt de la formule de topicalisation
française « c’est… », de même que l’appropriation de l’expression figée « ça y est ».
Toutes les formes d’assimilation du français sont présentes dans ces exemples et,
notamment, bien sûr, l’emprunt lexical, arabisé ou non :
- xatak lqima ntaæ l-æabd c'est la science lli f e•-•as « Car la
68 Marie Virolle

valeur de l’être c’est la science qu’il a dans sa tête » (science fe•-•ass


« La science dans la tête »).
- La loi est la loi kim-aka pour toujours « La loi est la loi, c’est
comme ça pour toujours » (La Kamora).
- c’est bon, ça y est ! (Kamikaze).
- ça y est rana hna kul face à la mort « Ça y est nous sommes
tous face à la mort » (Kamizole).
- il faut contrôler el-combat contre el-Ñogra / ça y est tsigna l-
contrat « Il faut contrôler le combat contre la haine / Ça y est tu as signé
le contrat » (ndir Rap « Je fais du Rap »).
- Trente sna men Ñayati æadaw noires / yeëibuna des cobayes l-
blad wella laboratoire / la première étape c’est l’école
fondamentale /kanet fou monumental / daru ëaÑ fawíamental / c’est
trop tard xatak ñabuna la civière « Trente ans de ma vie ont été noires /
La première étape c’est l’école fondamentale / C’était fou monumental /
ils ont fait vraiment une fouta [pièce d'étoffe dont traditionnellement les
femmes se ceignent les reins] mentale [jeu de mot : fondamentale = fouta
mentale]. C’est trop tard, ils nous ont apporté la civière » (Kobaye).
- arwaÑ næalmek kif terbaÑ des millions / sans action juste le
temps de la transaction / sransfert direct men l-compte Ñta l-compte /
lazmtek des complices fe la poste u fe la banque « Viens, je vais
t’apprendre comment gagner des millions /… / Transfert direct de
compte à compte / Il te faut des complices à la poste et à la banque »
(Kobaye).
- yešri w yebiæ les cartes grises / les pneus, la pièce, la plaque
dentée, w les pare-brises / yebiznes les licences teæ moudjahid / w yedir
æand notaire procurations bla šahed « Il achète et il vend les cartes
grises /… / Il fait du business avec les licences [de taxi] de Moudjahid
(anciens combattants) / Et il fait devant notaire des procurations sans
serment » (wayn wayn « Où ça, où ça ? »).
- ki l-flash c’est le même principe li xadmu bih la bombe
« C’est comme le flash : c’est le même principe que celui avec lequel il
ont fabriqué la bombe » (science f e•-•ass « La science dans la tête »). Ce
texte dans son ensemble est en langue mixte (emprunts massifs au
lexique et aux expressions scientifiques).
- Üorka nebdaw les sujets lli zaæma danger / le genre lli
généralement yedirangi « Maintenant nous abordons les sujets qui
représentent, comme on dit, un danger / le genre [de sujets] qui
généralement dérange[nt] » (Bâtard).
- yexadmu les neurones lli fe la boite crânienne / nbdaw sec le
2 avril 2005 « Ils travaillent, les neurones qui sont dans la boîte
crânienne / nous commençons « sec » (directement) le 2 avril 2005 »
(Bâtard).
- kul fhamtu au fond ûkun le roi / fe la guerre du Golfe tfekkar
mars 2003 / læar lekbir yeban be les missiles / l'ONU galet c'est sûr
memnuæ l-Ñarb tsir / Kofi Annan dar rapport yeûki fih / Bush galo :
De quelques usages du français dans le rap algérien 69

dossier taæek mdsaÑ bih « Vous avez tous compris au fond qui est le roi /
pendant la guerre du Golfe rappelle-toi mars 2003 / le grand mal s’est
montré avec les missiles / L’ONU avait dit c’est sûr la guerre de doit pas
avoir lieu / Kofi Anan a fait un rapport dans lequel il se plaignait / Bush
lui a dit : ton dossier tu peux te torcher avec » (Bâtard).
- le¶na ntai science de vie / la puissance ta ma voix c’est ma
lotfilosophie « Ma chanson : science de vie / La puissance de ma voix,
c’est ma Lotfilosophie (jeu de mot avec le prénom du compositeur-
chanteur, Lotfi) » (Science de vie).
- (…) les globules rouges yetransportiw l'oxygène/ yeñibuh me
les poumons yerña le l-circulation/ yesmyuha Üawra damawiyya/ hada
lkul hiyya matière organique/ huwwa le cerveau le puissant micro-poste
biologique,/ consience virtuelle sensation 64 bits/ transmition code
binaire, décodage numérique « (…) Les globules rouges transportent
l’oxygène./ Ils l’apportent depuis les poumons et il repart dans la
circulation. Ce qu’on appelle la circulation sanguine. /Tout ça, c’est de la
matière organique./ Le cerveau, lui, c’est le puissant micro-poste
biologique… » (Science de vie)
Cette chanson est, elle aussi (comme science f e•-•ass « La
science dans la tête », vue plus haut), très encline à utiliser une langue
mixte : passages de références scientifiques, cette fois issues des
domaines de la biologie et de la physique.
- sÑabu yegululu roÑ l la blonde fazi fonce/ w hiyya yegululha
ruÑi bayan bogosse « Ses amis lui disent va vers la blonde, “vas-y
fonce !”. Et elle, elles lui disent, allez vas-y, il a l’air beau gosse » (æilm
el-kebir « Le grand savoir »)
- ûkun elli ñek instrument mizan w parole comme il faut / xatar
madabiya tefhem les défauts / maæa bæadna fe l-parole waÑdi fe l-music
wahdi fe l-mixage wahdi fe s-scratch / kelmet w adִ̲an w sæab yaæmlou
combat kima l-catch « A qui viennent à la fois l’instrument, le rythme et
les paroles comme il faut ? / Car vous connaissez bien les défauts / Pour
la plupart d’entre nous, c’est les paroles, pour l’un c’est la musique, pour
l’autre le mixage, pour un autre le scratch / Les paroles sont un appel les
gens en font un combat comme le catch » (msaken gangsta « Les pauvres
gangstas »).

Vous aimerez peut-être aussi