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Isis Devoilee

isis

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LA VOCATION DE L’ARBRE D’OR

est de partager ses admirations avec les lecteurs, son admiration pour les
grands textes nourrissants du passé et celle aussi pour l’œuvre de contem-
porains majeurs qui seront probablement davantage appréciés demain
qu’aujourd’hui.
Trop d’ouvrages essentiels à la culture de l’âme ou de l’identité de chacun
sont aujourd’hui indisponibles dans un marché du livre transformé en
industrie lourde. Et quand par chance ils sont disponibles, c’est financiè-
rement que trop souvent ils deviennent inaccessibles.
La belle littérature, les outils de développement personnel, d’identité et
de progrès, on les trouvera donc au catalogue de l’Arbre d’Or à des prix
résolument bas pour la qualité offerte.

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confiance en vous.
Ernest Bosc

Isis Dévoilée
ou
L’Égyptologie sacrée
Hiéroglyphes
Papyrus, Livre d’Hermès, R eligion
Mythes, Symboles,
Psychologie, Philosophie
Morale, Art Sacré, Occultisme
Mystères, Initiation
Musique

© Arbre d’Or, Genève, avril 2005


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Tous droits réservés pour tous pays
Avant-propos

Quand vous traitez un sujet, il n’est pas nécessaire de l’épuiser,


il suffit de faire penser.
Montesquieu, Esprit des Lois.

Le sujet que nous traitons dans ce volume est très étendu ; par certains
côtés, il touche à une question des plus attachantes, à la psychologie et n’a
pas encore été abordé par aucun auteur français. Il n’existe pas, en effet,
de livre sur « l’Égyptologie sacrée », cependant on se met aujourd’hui à
étudier l’Égypte, comme on ne l’avait jamais fait jusqu’ici, surtout en ce
qui concerne sa philosophie.
Autrefois, au commencement du siècle, on ne s’occupait que des arts et
de la civilisation de l’antique Égypte ; quant à sa Mythologie, à sa Mystique,
à son Art sacré, à sa Religion, on ne s’en préoccupait guère, on n’y atta-
chait aucune importance, parce qu’on supposait, bien à tort, comme nous
allons voir, que la religion Égyptienne consistait uniquement à adorer des
chats, des chiens, des ibis, des éperviers, des bœufs et même des oignons ;
de pareils dieux ne méritaient certes pas de fixer l’attention !
Les prêtres de diverses religions, de même que les Pères de l’Église qui
ne voulaient pas que les mythes de leur propre religion fussent, en grande
partie du moins, dérivés des mythes égyptiens, ne sont pas tout à fait
étrangers aux fables et aux absurdités débitées sur la religion égyptienne.
Ainsi, Clément d’Alexandrie, peut servir d’exemple, de témoin à ce que
nous venons de rapporter.
Après avoir dit que les temples égyptiens étaient de superbes édifices,
tout resplendissants d’or, d’argent et de pierreries, il ajoute : « Les sanctuai-
res sont ombragés de voiles, tissus d’or ; mais si vous allez au fond du tem-
ple et que vous cherchiez la statue, un fonctionnaire du Temple s’avance
vers vous en chantant d’un air grave, un hymne en langue égyptienne ; il
soulève ensuite un peu le voile comme pour vous montrer le Dieu : que
voyez-vous alors ? Un chat, un crocodile, un serpent indigène, ou quel-

4
AVANT-PROPOS

qu’autre animal dangereux ! Le Dieu des Égyptiens paraît !… C’est une


bête sauvage se vautrant sur un tapis de pourpre !… »
Nous avons cité ce passage pour bien démontrer que chaque sanctuaire
contenait, en effet, un animal vivant ; mais, comme nous le verrons dans
la suite de notre étude, ce n’était pas l’animal qu’adorait l’Égyptien, mais
la divinité, dont il était consacré le vivant symbole.
Les exclamations de Clément d’Alexandrie, sont donc fort déplacées et
ne prouvent rien, ceci cependant : c’est que les Égyptiens pensaient qu’il
était plus digne d’adorer leurs Dieux dans des symboles animés par le
souffle du Créateur, que de les adorer dans des fétiches, dans des simula-
cres ou des idoles faites en matières inertes, en des sculptures polychro-
mes quelconques. Ils croyaient du reste, que l’intelligence des animaux les
liait, pour ainsi dire, par un lien de parenté, avec les Dieux et les hommes ;
de plus, cette représentation des divinités par des animaux, rendait le peu-
ple plus humain envers les animaux qu’ils considéraient comme nos frères
inférieurs
Aujourd’hui, grâce aux travaux d’éminents égyptologues, on revient de
cette fausse donnée ; on ne croit plus que les Égyptiens fussent assez insen-
sés pour adorer des animaux et même des oignons. Ces grands civilisés ne
sont plus la grande énigme d’autrefois, surtout depuis que nous commen-
çons à pouvoir, non seulement déchiffrer, mais lire encore couramment
les innombrables papyrus de l’antique Égypte. Aussi nous commençons à
avoir une tout autre idée de la philosophie religieuse de cette belle et noble
contrée, et apportons-nous beaucoup plus de soin et d’attention à l’étude
de cette religion, parce que nous la voyons sous un tout autre jour que ce-
lui sous lequel on nous avait jusqu’ici habitués, en un mot, parce que nous
comprenons l’Ésotérisme, ou sens caché de la Religion égyptienne.
C’est cet Ésotérisme que nous nous proposons de révéler dans le présent
volume dont le titre : Isis Dévoilée ou l’Égyptologie sacrée, est, comme
on voit, caractéristique.
On connaît beaucoup de faits positifs certains, sur l’Égyptologie sa-
crée, mais on en ignore un bien plus grand nombre ; ce sont ces faits que
nous allons divulguer. Nous connaissons ce que sont les Petits Mystères
de l’Initiation, mais nous sommes persuadés que les Grands Mystères ne
sont pas aussi connus que quelques auteurs veulent bien le supposer.
Qu’étaient en réalité, les Mystères de la Grande Initiation ?
Personne ne saurait le dire exactement ; ils comprenaient, sans aucun

5
AVANT-PROPOS

doute, avec des épreuves matérielles à subir, un ensemble d’études et de


connaissances que devait parfaitement savoir l’Adepte ou Initié, pour ob-
tenir le haut grade de Sar ou Mage.
Ces études, qui duraient de longues années, étaient considérables, les
connaissances exigées, très approfondies ; elles embrassaient toutes les
sciences, que les anciens désignaient sous le terme générique de Science
occulte.
Aujourd’hui, des esprits éminents recherchent cette science, on com-
mence à la comprendre, à la discuter à en formuler, nous n’osons dire cer-
taines lois, mais certains principes. Mais quel immense labeur faudra-t-il
accomplir encore pour arriver à des conclusions ; pour établir dans toute
sa vérité, dans son entière lumière, cette science occulte, cet Art sacré des
Anciens Initiés. Ce sera là une vaste tâche il est vrai, mais non impossible
à parfaire.
Pour la mener à bien, il faudra la réunion d’un grand nombre de tra-
vailleurs déterminés.
C’est pour fournir notre contingent à ces nobles études, que nous avons
entrepris le présent travail, qui nous a demandé des recherches longues et
pénibles et une somme d’efforts constants. Ce que nous avons fouillé de
livres, de manuscrits, de matériaux de toute sorte, est considérable ; nous
avons relevé de tous côtés, à droite et à gauche des documents et maté-
riaux ; puis, nous les avons réunis, condensés, commentés et expliqués.
Il nous a fallu faire, pour ainsi dire, œuvre de mosaïste, mais enfin notre
œuvre est terminée et toute résumée qu’elle est, nous pensons avoir pro-
duit une belle, brillante et solide mosaïque, c’est-à-dire une œuvre sinon
parfaite, du moins d’une utilité incontestable.
Puisse le lecteur, en fermant ce livre, après sa dernière lecture, partager
cette opinion ! S’il en était ainsi nous serions doublement récompensés
de notre travail : par le plaisir de l’avoir produit et de le voir quelque peu
apprécié ensuite.
E. B.
Le Val-des-Roses à Nice, 5 décembre 1891

6
PREMIÈRE PARTIE :

Les Égyptologues,
Les Hiéroglyphes, Les Écritures,
Les Papyrus, Les Livres d’Hermès
Chapitre premier :
Champollion et les égyptologues

Il y a cinquante ou soixante ans, on ne se doutait guère, pas du tout


même, que sous les mythes et les symboles égyptiens se cachaient de gran-
des idées philosophiques et une morale des plus saines, des plus parfaites
et des plus avancées aussi.
Que pouvait nous apprendre en effet, le P. Kircher ? Fort peu de choses,
d’énormes faussetés même ; ce n’est pas nous qui avançons le fait, mais un
homme dont personne ne saurait nier la haute compétence ; cet homme,
c’est Champollion.
Or voici ce que disait le père de l’Égyptologie dans le discours d’ouver-
ture de son Cours au collège de France1 : « Le Jésuite Kircher, ne gardant aucu-
ne réserve, abusa de la bonne foi de ses contemporains, en publiant, sous
le titre d’Œdipus Æg yptiacus de prétendues traductions de légendes hiéro-
glyphiques sculptées sur les obélisques de Rome, traductions auxquelles
il ne croyait pas lui-même, car souvent il osa les étayer sur des citations
d’auteur qui n’existèrent jamais. Du reste, ni l’archéologie, ni l’histoire ne
pouvaient recueillir aucun fruit des travaux de Kircher. Qu’attendre en
effet, d’un homme affichant la prétention de déchiffrer des textes hiéro-
glyphiques a priori, sans aucune espèce de preuves ! D’un interprète qui
présentait comme la teneur fidèle d’inscriptions égyptiennes des phrases
incohérentes remplies du mysticisme le plus obscur et le plus ridicule. »
Par cette simple citation de Champollion, on peut voir que ce fameux
jésuite, si célèbre par son érudition, a été un homme funeste en ce qui
concerne la science égyptologique, disons toutefois à la décharge du P.
Kircher, qu’il écrivit son Œdipus Æg yptiacus de 1648 à 16502, c’est-à-dire à
1
  10 mai 1831, l’Ordonnance royale créant la nouvelle chaire d’Egyptologie est datée
du 12 mars 1831.  – Malheureusement le savant professeur ne put exercer longtemps
ses fonctions, car il mourut à l’âge de 43 ans, le 4 mars 1832, c’est-à-dire dix mois après
l’ouverture de son cours, à Vineuil (Oise).
2
  Œdipus Æg yptiacus, hoc est universalis doctrinæ hieroglyphicœ instauratio, a été publié en
1652-55, en 3 vol. in-fol. ; c’est le tome III qui contient les inscriptions trouvées sur
les principaux obélisques alors connus, ainsi que divers détails sur les momies et les
idoles égyptiennes. Pour donner une idée de l’aplomb du célèbre jésuite allemand, nous

8
ISIS DÉVOILÉE

une époque où il était bien difficile de dire quelque chose de raisonnable


sur les hiéroglyphes ; ensuite dans son mysticisme obscur, nous trouvons
des observations parfois intéressantes ; mais passons à d’autres travaux.
— On mentionne comme promoteurs des études archéologiques égyp-
tiennes, le P. Montfaucon et le comte de Caylus ; les essais de ceux-ci ne
furent pas d’une grande utilité. Les travaux réellement profitables n’ont
guère commencé qu’avec le grand ouvrage de Zoëga sur les obélisques.
Il soupçonna le premier l’élément phonétique dans le système de l’écriture
sacrée ; tandis qu’avant les travaux du savant Danois, on admettait que les
inscriptions hiéroglyphiques fournissaient des textes ne traitant que de
sujets mystérieux, connus seulement d’une caste privilégiée, parce que ces
textes roulaient uniquement sur les doctrines occultes de la philosophie
Égyptienne. On croyait du reste alors, que la masse entière des signes
composant l’écriture sacrée des Égyptiens était d’une nature purement
idéographique, c’est-à-dire que les caractères n’avaient aucun rapport direct
avec le son des mots de la langue parlée ; qu’ils représentaient seulement
chacun une idée distincte.
Les travaux de Saumaise, de Wilkins, de la Croze, de Jablonsky firent
faire un pas en avant à la science Égyptologique ; mais le premier ouvrage
vraiment utile et important fut la Description de l’Ég ypte par la commission
française instituée par Bonaparte pour accompagner l’armée française en
Égypte, publié Paris de 1820 à 1830 et comportant 36 volumes de texte ou
de planches.
Ce fut également le monument bilingue trouvé à Rosette, en août 1799,
par un officier du génie, Bouchard, qui occupait la ville de Rosette, alors
qu’il exécutait des fouilles à l’ancien fort. Ce monument épigraphique se
compose d’un bloc de granit noir de forme rectangulaire ; il porte sur l’une
de ses faces trois inscriptions superposées en trois caractères différents, ce
qui l’a fait dénommer aussi Inscription trilingue de Rosette.
L’inscription supérieure, en partie fracturée, est en écriture hiéroglyphi-
que ; le texte intermédiaire appartient à une écriture cursive égyptienne ; en-
fin, la troisième est en langue et en caractères grecs.

mentionnerons la mystification suivante commise à son égard par un certain André


Müller. Celui-ci barbouilla sur un vieux parchemin des caractères baroques, de son
invention. Il adressa ledit parchemin au P. Kircher en lui insinuant que ces caractères
pourraient bien être égyptiens. Kircher répondit sur-le-champ que c’étaient bien des
hiéroglyphes, et il en donna ex abrupto une traduction, Ab und disce omnes !

9
ISIS DÉVOILÉE

Chacune de ces inscriptions exprime un même décret rendu à Memphis


par la caste sacerdotale, pour décerner des honneurs magnifiques au roi
Ptolémée V : Épiphane.
C’est en comparant ces textes que Champollion trouva la clef des hiéro-
glyphes. Dès qu’il fut en présence de ce monument, il fut persuadé que les
deux inscriptions égyptiennes n’étaient que l’expression fidèle du même
décret en langue égyptienne de deux écritures différentes ; en effet, l’une
était l’écriture sacrée ou hiératique et l’autre l’écriture vulgaire ou démoti-
que.
La possession de ces textes égyptiens avec leur traduction en langue
grecque connue venait permettre à la fin de pouvoir établir des points
nombreux de comparaison certains et indiscutables. On pouvait dès lors
abandonner le champ des hypothèses et se circonscrire dans la recherche
des faits. Aussi depuis cette découverte les études égyptiennes marchèrent
lentement peut-être, mais sûrement ; on était persuadé d’obtenir des résul-
tats positifs, incontestables. C’est ce qui arriva. — Ajoutons néanmoins que
longtemps avant François Champollion, c’est-à-dire vers 1802, Silvestre de
Sacy qui avait reçu un fac-simile de l’inscription de Rosette, avait examiné
le texte démotique et l’avait comparé avec le texte grec ; il publia même
bientôt le résumé de ses observations et de ses recherches dans une lettre
adressée au ministre de l’Instruction publique d’alors, Chaptal.
Plus tard, en 1844, l’Allemand Lepsius trouva un nouvel exemplaire de
la même inscription sur un obélisque de Philœ, laquelle inscription ne fit
que confirmer ce qu’on savait déjà, mais cette nouvelle preuve avait bien
son importance3.
Champollion avait ouvert la voie et une pléiade d’égyptologues pour-
suivit l’œuvre du maître. Nous donnerons une mention spéciale à Ch.
Lenormant, Prisse, Hector Horeau, Girault de Prangey, Mariette-Bey,
Maspéro, Chabas, de Rougé, Grébaut, Pierret et d’autres encore, mais de
tous les égyptologues français, celui qui a contribué le plus à la lecture des
hiéroglyphes, c’est Champollion ; il mérite bien le nom de déchiffreur des hié-
roglyphes que lui décerne Georges Ebers dans son bel ouvrage sur l’Égypte
moderne4 : « Les leviers dont avait besoin la science pour forcer la porte
3
  On peut voir l’inscription de Rosette avec un commentaire par Letronne, in Fragmenta
historicorum Grœcorum, I vol. in‑8°, Paris, F. Didot, 1848.
4
  L’Eg ypte, du Caire à Philœ, par Georges Ebers, traduction de G. Maspéro ; Paris ;
Firmin-Didot 1881, p.46 et 47.

10
ISIS DÉVOILÉE

derrière laquelle était resté caché si longtemps le secret du sphinx étaient


trouvés. Deux grands hommes, l’anglais Thomas Young, qui s’était déjà
distingué dans des sciences diverses, et François Champollion, en France,
se mirent au travail en même temps, mais indépendamment l’un de l’autre.
Le succès couronna leurs efforts à tous deux, mais Champollion mérite
à meilleur droit que son rival le titre de déchiffreur des hiéroglyphes : ce que
Young conquit par instinct, il le gagna par des procédés méthodiques et
le poursuivit avec tant de bonheur qu’à sa mort, en 1832, il pouvait laisser
une grammaire et un dictionnaire fort riches de l’ancien égyptien. Nous
ne pouvons manquer de rappeler les belles paroles que Chateaubriand (ce
n’est pas peu dire) prononça au sujet du savant passé trop tôt à l’immor-
talité : « Ses admirables travaux auront la durée du monument qu’il nous a
fait connaître. »
Voici le chemin que prit Champollion pour arriver à son but. Les noms
hiéroglyphiques de Ptolémée et de Cléopâtre, s’ils rendaient réellement
lettre par lettre les noms de Ptolémée et de Cléopâtre, devaient renfermer
plusieurs lettres communes. Dans Ptolémée le premier signe, un carré,
devait signifier P, et il se retrouvait en effet dans c-l-e-o-Patra au cinquième
rang, c’est-à-dire à la place, où on s’attendait à le rencontrer. De même, le
troisième signe (le nœud de corde) de P-t-O-lémée devait être un O, et qua-
trième (le lion) un L ; et ces hypothèses furent reconnues exactes.
Le suédois Akerblad parvint au moyen des noms de Ptolémée Bérénice
et Alexandre, à décomposer les groupes de lettres, qui les formaient et lire
ainsi un certain nombre de mots dont la langue copte lui fournit une ex-
plication, ce qui lui permit de dresser une sorte d’alphabet que Young prit
pour point de départ de ses recherches, et qui permit à celui-ci de conclure
à la possibilité d’un alphabet semblable utilisé pour écrire des noms étran-
gers dans les hiéroglyphes.
« Mais, dit E. de Rougé5, de cette idée si juste et si ingénieuse en elle-
même, il ne sut tirer aucun parti. N’ayant pu saisir les règles qui avaient
été suivies dans l’écriture de ces noms propres, il manqua complètement
l’analyse des cartouches de Ptolémée. Si l’on ajoute à cette première idée
d’alphabet sacré, des progrès assez notables dans la connaissance de l’écri-
ture vulgaire, la part d’Young sera faite avec justice. Le peu de place que

5
  Mémoire sur l’inscription du tombeau d’Akmès, chef des nautoniers, Paris, 1851 in-4, 3 fig.
color, et 1 tableau.

11
ISIS DÉVOILÉE

sa méthode tient dans la science hiéroglyphique se prouve clairement par


sa stérilité ; elle ne produisit pas la lecture d’un seul nom propre nouveau,
et l’on peut affirmer hardiment que tous les sceaux du livre mystérieux
étaient encore fermés quand Champollion étendit la main pour les briser.
« Young n’avait reconnu que deux sortes d’écritures ; Champollion en
distingue trois dans les manuscrits et il détermine immédiatement leurs
principaux caractères. Il reconnaît d’abord l’enchaînement qui lie les hié-
roglyphes, signe par signe avec une très ancienne écriture abréviative cur-
sive qu’il nomme écriture hiératique. Il signale les différences plus tranchées
qui séparent de celle-ci, l’écriture démotique ou vulgaire, et c’est lorsqu’il
a la mémoire toute pleine de ces formes diverses et de l’esprit même de
ces textes encore incompris qu’un nouveau point vient tomber entre ses
mains : l’obélisque de Philœ lui est communiqué.
« La découverte des lettres égyptiennes employées pour écrire les noms
étrangers n’étaient qu’un premier pas ; il suffit à Champollion pour ouvrir
toutes les portes de l’écriture sacrée, à l’aide de nouvelles lettres hiéro-
glyphiques, et lire quelques mots de l’inscription de Rosette ; le sens lui
est connu par le texte grec ; l’interprétation de ces mots se trouve natu-
rellement dans la langue copte, et l’antique idiome de l’Égypte est ainsi
déterminé.
Nous avons voulu mentionner ici, l’opinion d’un allemand et celle d’un
français pour bien démontrer ce que la science doit à Champollion, dont
les travaux ont été le point de départ de tous les autres égyptologues deve-
nus ses véritables disciples.

12
Chapitre II :
Écriture égyptienne

Les caractères égyptiens ont ceci de particulier, qu’ils imitent avec plus
ou moins d’exactitude des objets existant dans la nature ; c’est ce gen-
re de caractères qui compose l’écriture hiératique ou sacrée des anciens
Égyptiens, écriture dénommée par les anciens Grecs grammata hiera, et
mieux encore grammata hieroglyphica, d’où le terme de caractères hiéroglyphiques,
sous lesquels, nous les désignons aujourd’hui.
A la grande rigueur, le nom de hiéroglyphiques ne doit être appliqué
qu’aux seuls caractères sacrés peints, sculptés ou gravés, lesquels représentent
des objets naturels, caractères dessinés avec le plus grand soin et qu’on
distingue des hiéroglyphes linéaires et des signes abréviatifs.
écriture hiéroglyphique
Cette écriture était ordinairement employée pour les inscriptions mo-
numentales, soit dans les édifices publics, soit dans les belles demeures
privées ; ces signes étaient, nous venons de le voir, de vrais dessins par-
fois assez complexes ; aussi dans les manuscrits, pour faciliter la rapidité
de l’écriture, on substitua aux hiéroglyphes dessinés un abrégé de l’objet
représenté ; ce n’était plus pour ainsi dire que la structure, la carcasse de
cet objet, ce qui permettait d’effectuer très rapidement, mais de façon très
reconnaissable cependant, l’objet que le scribe voulait représenter. C’est ce
genre d’écriture qu’on nomme, hiéroglyphes linéaires.
Les hiéroglyphes sont l’écriture primitive égyptienne. Tous les monu-
ments égyptiens, depuis le colosse jusqu’à la plus petite amulette, tous à
peu d’exception près, portent des hiéroglyphes ; il est donc facile d’y étu-
dier les caractères, l’écriture, et par suite les arts et la civilisation de l’an-
tique Égypte, car ces inscriptions sont pour ainsi dire l’histoire même du
peuple égyptien gravée, tant sont variées les représentations figurées.
Les hiéroglyphes linéaires des manuscrits étaient écrits à l’encre noire
ou rouge sur des feuilles de papyrus lissées et collées bout à bout ; nous en
parlerons plus loin, dans un chapitre spécial (chap. V).

13
ISIS DÉVOILÉE

En résumé, les hiéroglyphes linéaires servaient pour l’écriture usuelle,


celle des manuscrits, absolument comme l’écriture démotique ; tandis que
les grands hiéroglyphes correctement dessinés, furent toujours employés
pour les inscriptions monumentales, et souvent comme moyen décoratif,
comme nous le verrons plus loin.
écriture hiératique
Cette écriture présentait la forme abrégée des objets représentés ; cette
forme était parfois si abrégée qu’elle constituait une véritable tachygraphie
hiéroglyphique. Il fallait donc pour l’écrire une grande sûreté de main, une
longue pratique du dessin, ce qui nous explique en partie l’habileté et la
haute valeur des artistes dessinateurs de l’Égypte, qui apprenaient ainsi à
dessiner en même temps qu’à écrire, c’est-à-dire dès leur enfance. Il fal-
lait donc s’exercer longtemps et longuement pour esquisser rapidement
et sans confusion possible de si nombreux caractères, qui souvent ne se
distinguaient entre eux que par de légères différences.
La caste sacerdotale soumit les caractères linéaires à une abréviation
plus grande encore ; elle simplifia tellement la forme des caractères qu’elle
créa pour ainsi dire une écriture nouvelle qui racheta par son extrême
facilité à tracer les signes, l’élégance et la richesse de l’écriture hiéroglyphi-
que primitive. Cette seconde abréviation fut désignée par les Grecs sous
le nom de hiératique, parce qu’elle fut imaginée probablement par la classe
sacerdotale, ou du moins principalement employée par elle.
Les caractères hiératiques sont généralement disposés en lignes hori-
zontales et se succèdent de gauche à droite, et très rarement en colonnes
verticales. Parfois, certains manuscrits funéraires présentent à la fois dans
le même texte, un mélange de caractères hiéroglyphiques proprement dits
et de signes hiératiques.
écriture démotique
Cette écriture bien que la plus répandue puisqu’elle était employée
pour tous les actes civils : naissances, morts, mariages ; contrats, ventes
et achats, etc., cette écriture disons-nous, est celle, dont il reste le moins
de spécimens ; aussi est-elle moins connue. M. Brugsch a ouvert la voie à
son déchiffrement par une grammaire et un recueil de textes démotiques,
c’est avec cette écriture qu’on établissait les textes magiques et même les

14
ISIS DÉVOILÉE

romans ; il existe un roman rédigé sous forme de conversation entre deux


momies.
L’écriture démotique, dérivée de l’écriture hiératique, qui est elle-même
l’abréviation première de l’écriture hiéroglyphique, est fondée sur les mê-
mes principes que celle-ci ; elle comporte le même mélange d’éléments
phonétiques et symboliques. Les décrets de Canope et de Rosette nom-
ment l’écriture démotique, l’écriture des livres ; elle est fort difficile à déchif-
frer pour plusieurs raisons ; d’abord parce que souvent une même ligature
répond à des groupes hiératiques différents, ensuite parce que généra-
lement ces textes sont tracés avec de gros kasch ou kaschamphâti (roseau,
calame ou pinceau), de sorte que les caractères sont gras et empâtés, ce qui
rend très difficile l’analyse et la séparation des éléments de chaque mot.
A quelle époque remonte l’invention de l’écriture égyptienne ? II est
bien difficile d’assigner une date et de rien préciser à cet égard ; mais par
la perfection des formes des caractères de divers monuments, il est per-
mis de conclure, que cette invention remonte très avant dans l’histoire du
peuple égyptien ; elle a dû survenir dans les premiers temps de son origine
même, si toutefois elle n’a pas été importée par les premiers habitants du
pays ayant émigré de l’Asie en Afrique. Au début les images représentées
devaient être des plus naïves, elles étaient loin d’avoir la finesse et la per-
fection que nous remarquons par exemple, sur les grands sarcophages de
basalte ou de granit du Musée du Louvre, ce n’est que par une longue pra-
tique que cette écriture a dû atteindre la perfection que nous connaissons
et qui est si admirablement consignée sur les beaux monuments de la belle
époque de l’art égyptien.
des différentes espèces de signes
Après avoir décrit les divers genres d’écriture, il nous faut revenir à
l’écriture hiératique pour dire qu’elle comporte trois classes de caractères
nettement tranchées :
A. Les caractères figuratifs ;
B. Les caractères symboliques ;
C. Les caractères phonétiques ;
Chacune de ces classes de caractères procède par des moyens différents
à la notation des idées.
Les caractères figuratifs expriment l’objet, dont ils présentent à la vue une

15
ISIS DÉVOILÉE

image plus ou moins fidèle, ainsi le soleil est figuré par une circonférence
avec un point central ; la lune par un croissant ; l’homme, la femme, les
animaux par leur représentation respective.
Cette méthode de peinture des idées, la plus ancienne de toutes a été
désignée par les auteurs grecs sous le nom de curuola giché cata mimesin ou
méthode mimique méthode s’exprimant au propre par imitation6.
Les caractères symboliques, dit aussi tropiques (de tropé, forme), se formaient
suivant des méthodes diverses, par lesquelles le signe se trouvait plus ou
moins ressemblant à l’objet servant à noter l’idée.
On procède à la formation des signes tropiques par synedoche, c’est-à-
dire en peignant la partie pour le tout : ainsi deux bras tenant l’un un
trait l’autre un bouclier signifiaient une armée ou le combat7 ; une tête de
cheval, un cheval ; une tête de chacal, cet animal ; les prunelles de l’œil
signifiaient les yeux ou même la tête entière.
Ou bien encore l’écrivain procédait par métonymie, c’est-à-dire qu’on
représentait l’effet pour la cause, l’instrument du travail pour le travail
produit, la cause pour l’effet ; par exemple, le feu était représenté par un
réchaud ou par une colonne de fumée ; le jour par le Soleil, la nuit par la
Lune et les Étoiles ; l’écriture par le roseau à écrire (calamus) ou par un pin-
ceau réunis à la palette du scribe ou à une écritoire.
On procédait encore par énigmes en utilisant pour exprimer une idée,
la représentation d’un objet n’ayant que des rapports éloignés avec l’idée
à exprimer, ainsi une feuille de palmier représentait l’année, parce qu’on
supposait que cet arbre ne donnait que douze feuilles par an ; une plume
d’aile d’autruche représentait la justice, parce que toutes les plumes de l’aile
de cet animal sont, dit-on, égales ; une tige de lis ou de glaïeul signifiait la
région haute ou la Haute Ég ypte, tandis que la tige ou la houpette du souchet
( papyrus) désignait la région basse ou Basse Ég ypte, parce que le souchet ou
papyrus croissait surtout, dans les bas-fonds, dans les marécages du delta
de l’embouchure du Nil.
Enfin, on procédait par métaphores ; on peignait un objet qui avait quel-
que similitude plus ou moins réelle avec l’objet qu’il s’agissait de désigner :
ainsi, on indiquait les airs, l’élévation par un épervier ; la priorité, la supé-
riorité, la prééminence par la partie antérieure du lion ; la pureté, la vertu,

  Clément d’Alexandrie, Stromates, liv. V, p. 657.  Ed. Potter.


6

  Horapollon, liv. II, hiérogl. 5.


7

16
ISIS DÉVOILÉE

la tendresse, par une tête de coucoupha, parce qu’on croyait que cet ani-
mal nourrissait ses parents devenus vieux ou infirmes ; le scribe sacré, le
hiérogrammate était figuré par un chacal sur ses pieds ou posé sur un socle,
parce que ce fonctionnaire devait garder comme un chien fidèle les choses
sacrées et les écrits qu’on lui confiait8.
Les caractères phonétiques procédaient par la notation de la voix ( phôné) ou
des articulations isolément exprimées, au moyen de caractères particuliers
et non par l’annotation des syllabes, de sorte que la série des signes pho-
nétiques constituait non un syllabaire, mais un véritable alphabet. — Les
caractères phonétiques, considérés dans leur forme matérielle, furent des
représentations, des images d’objets matériels, plus ou moins développés ;
le principe fondamental de la méthode phonétique consiste à représenter une
voix ou une articulation par la représentation d’un objet physique dont le
nom en langue égyptienne avait pour initiale la voix, le son, ou l’articula-
tion qu’il s’agissait de noter.
Que les caractères fussent idéographiques ou phonétiques, on lisait un
texte égyptien, comme nous lisons une page d’algèbre.
Disons en terminant ce chapitre qu’il y avait également des noms com-
muns exprimés symboliquement ; dans ce cas, des signes symboliques ou
tropiques remplaçaient souvent dans l’écriture un grand nombre de noms
communs ; les caractères phonétiques ne notaient donc pas ici les sons de
ces mots : ainsi, le miel était noté par une abeille et un vase ; la soif par un
veau courant, au-dessus duquel se trouvait le signe eau ; le mois par le crois-
sant de la lune renversé, au-dessous duquel se trouvait une étoile, etc.

  Horapollon, liv. I, hiérogl. 38.


8

17
Chapitre III :
Signification de diverses figures ;
groupements hiéroglyphiques

Après avoir exposé la signification des divers caractères égyptiens, il


nous paraît utile d’expliquer la signification de diverses figures.
Le Roi est représenté par un personnage ayant la tête couverte de la
coiffure nommé Pschent, symbole de la domination sur les régions supé-
rieure et inférieure de l’Égypte ; il tient dans la main un sceptre. — Ou
bien encore par un personnage sur le front duquel, on voit attaché sur sa
coiffure, l’aspic ou serpent royal nommé Urœus, insigne du pouvoir suprê-
me. Ce serpent nommé en égyptien Hajé, « a la queue repliée sous le reste
du corps, nous dit Horapollon9 ; les Égyptiens l’appellent Ouranos les grecs
Basiliscos et son image en or est placé sur la tête des Dieux. »
Ce même personnage peut être assis à l’égyptienne, le front toujours
orné de l’Urœus et tenant dans sa main un pedum ou bâton recourbé et un
fouet ; le premier de ces attributs divins est l’emblème de la modération, et
le second de l’excitation.
Une troisième représentation du roi consiste en un personnage portant
la coiffure du Dieu Ptah, instituteur de la royauté, coiffure commune à ce
dieu et aux souverains de l’Égypte.
Une R eine est représentée par une femme coiffée du Pschent et tenant
dans la main un fouet, disons en passant que le fouet est le pedum (bâton
pastoral) lorsqu’ils sont employés isolément dans les textes hiéroglyphi-
ques, expriment l’idée de roi, de chef ou directeur suprême.
Un chef, un Commandant, un aîné, en un mot le premier personnage
d’une hiérarchie quelconque, est figuré par un homme debout tenant un
sceptre dans sa main droite et une bourse dans sa main gauche ; et, réci-
proquement une commandante, une aînée par une femme portant les
mêmes insignes.
Le Prêtre chargé de faire des libations est figuré par un homme debout,

  Liv. I hiérogl. I.
9

18
ISIS DÉVOILÉE

toujours à tête rasée, tenant dans sa main droite un vase à libations, duquel
s’écoule de l’eau.
Le scribe sacré Grammate ou Hiérogrammate est représenté par un hom-
me accroupi à tête rasée qui tient dans sa main droite ramenée sur sa poi-
trine une palette d’écrivain, dénommée canon chez les Grecs, parce qu’elle
servait aussi de règle10.
Le Soldat, Guerrier, un membre de la caste militaire sont figurés par un
homme accroupi portant en bandoulière, un carquois rempli de flèches,
tenant dans sa main gauche une lance.
Nous ne mentionnerons pas d’autres exemples, car on le conçoit, cela
nous entraînerait fort loin, et nous passerons au groupement des objets fi-
gurés par les hiéroglyphes ; ces objets ont été groupés par les Égyptologues
en seize genres principaux.
1.  — Corps célestes : soleil, lune, étoiles, ciel.
2.  — Hommes ou femmes de tout âge, dans des positions et des attitudes
diverses ;
3.  — Divers membres ou parties du corps humain : tête, yeux, oreilles, bouche,
bras, mains, cuisses, jambes, pieds, etc. ;
4.  — Animaux domestiques ou sauvages : bœuf, taureau, vache, veau, cheval,
cynocéphale, chacal, gazelle, lion, etc. ;
5.  — Oiseaux : aigle, épervier, chouette, hirondelle, ibis, geai, pluvier, etc.
6.  — Reptiles : céraste, couleuvre, serpent, vipère, crocodile, grenouille,
lézard, etc. ;
7.  — Certains insectes : scarabée, scorpion, mente ou religieuse, libellule,
abeille, etc. ;
8.  — Poissons : Latus, lépidote, oxyrynchus, etc. ;
9.  — Végétaux : lotus et sa fleur, palmier et sa fronde, perséa et son fruit,
papyrus, (souchet), etc. ;
10.  — Objets du costume ou vêtements : diverses coiffures ; pschent, couronne,
mitre, bracelet, collier, pagne, sandales, etc. ;
11.  — Armes, insignes divers : arc, flèches, traits, pedum, sceptre, fouet ; lit
funèbre, trône, coffre, sièges, etc. ;
12.  — Vases et ustensiles divers : vase à brûler l’encens (amschir) vase à par-
fums, vase à libations, bassin, corbeille, natte, van, etc. ;
13.  — Instruments et ustensiles divers : théorbe, palette d’écrivain, écritoire,

  Horapollon, Liv. I. hiérogl. 31.


10

19
ISIS DÉVOILÉE

calame ou roseau à écrire, papyrus vierge, couteau ou grattoir, scie,


hache, croix, ovoïdée faussement, dénommée ansée ;
14.  — Édifices et constructions diverses : Obélisques, statues, stèles, autels,
naos, bari, (barque sacrée) propylons, pylônes, etc. ;
15.  — Formes géométriques et mesures : carré, triangle, rectangle, pyramide,
coudée, cercle, quart de cercle, etc. ;
16.  — Enfin des monstres : sphinx, bélier à corps humain ; Urœus, etc.

Ajoutons que dans chacun des groupes que nous venons de mention-
ner, il y avait des subdivisions, de sorte qu’on peut dire que les signes figu-
rés étaient au nombre de près de deux milles.

20
Chapitre IV :
Les hiéroglyphes, motifs de décoration

Nous avons vu précédemment que l’écriture hiéroglyphique était desti-


née aux monuments, nous ajouterons qu’elle était également utilisée pour
leur décoration. Aussi les Égyptiens, en grands artistes qu’ils étaient, ne
négligèrent rien pour augmenter l’effet décoratif des hiéroglyphes ; ils em-
ployèrent la couleur pour enluminer les colonnes et les chapiteaux, les
plafonds et les murs, sur lesquels se trouvaient les sortes de bas-reliefs,
formés par les inscriptions ; celles-ci étaient tantôt peintes simplement sur
une paroi lisse, tantôt gravées en creux avec ou sans couleur, enfin en re-
lief méplat dans le creux même de la sculpture, ce qui indique un bas-relief
tout à fait plat.
En résumé, l’écriture hiéroglyphique monumentale fut exécutée de
quatre manières :
1o  sculptée et sans couleurs ;
2o  gravée avec ou sans couleurs ;
3o  sculptée et peinte monochrome ou polychrome ;
4o  dessinée sur des parois lisses à fond blanc ou de couleur, et peinte
ensuite en peinture polychrome.
C’était seulement au moyen de teintes plates que les Égyptiens enlumi-
naient leurs hiéroglyphes ; il y a lieu d’observer ici, que certaines couleurs
ou teintes étaient toujours employées d’une manière conventionnelle pour
représenter certains objets ; par exemple, le bleu représentait le ciel, le jaune
la lune, le rouge la terre, un bleu vert ( pers) ou vert pâle (eau du Nil) l’eau.
Dans la figure humaine, les chairs sont en rouge d’un ton plus ou moins
foncé, la tunique est blanche ; la coiffure quand elle se compose unique-
ment d’une perruque est bleue. Quant aux plis des draperies, ils sont re-
présentés par des traits rouges d’une grande ténuité dans les lumières et de
traits renforcés, épais dans les ombres ou les noirs.
Chez la femme, les carnations sont jaunes ; leurs vêtements sont tantôt
blancs, tantôt verts ou rouges.
Quand les signes hiéroglyphiques reproduisent les différents membres
du corps humain, ils sont toujours colorés en rouge.

21
ISIS DÉVOILÉE

Les objets de bronze sont peints en vert, ceux de fer en minium, brun
Van-Dyck11 ou rouge brun ; les objets en bois, les charpentes sont peintes
en jaune ; quant au bleu, cette couleur paraît avoir été surtout réservée aux
formes géométriques et aux plans des édifices.
Nous n’insisterons pas davantage ici sur la coloration des hiéroglyphes
et leur emploi décoratif ; nous aurons occasion d’en parler incidemment en
traitant des boîtes à momies, ainsi que des hypogées qui les renferment, et
nous terminerons ce court chapitre en disant que rien n’égalait la richesse
décorative des monuments égyptiens, temples, pylônes, hypogées, palais
décorés de toute part de ces peintures hiéroglyphiques, qui non seulement
charmaient la vue, mais qui souvent encore présentait à l’esprit du penseur
et du philosophe de grandes et nobles pensées.

11
  Ce terme est bien moderne appliqué à l’Égypte, mais il a le mérite de bien définir
le ton employé par les Égyptiens, c’est pourquoi nous n’avons pas hésité à nous en
servir.

22
Chapitre V :
Le papyrus et les papyrus

Le cyperus papyrus ou Souchet croissait naturellement dans les contrées


marécageuses de l’Égypte.
Voici comment s’y prenaient les Égyptiens pour obtenir à l’aide de cet-
te plante ce qui remplaçait chez eux notre papier à écrire. Ils coupaient
les deux extrémités de la tige du papyrus, puis ils détachaient les fines
membranes concentriques qui enveloppent la moelle de la plante. Sur une
planche, ils posaient à plat une première couche de ces membranes dans
un sens, puis une seconde couche au-dessus de la première dans un sens
contraire, elles étaient agglutinées ensemble au moyen d’une eau légère-
ment gommée.
Les Romains, qui à Pompéi nous ont laissé des spécimens de pareils
papyrus, nommaient la première couche subtamen (la trame) et la seconde
stamen (la chaîne) ; ils considéraient donc ce papier comme une sorte de
tissu, ce qui était vrai jusqu’à un certain point.
La feuille ainsi obtenue par des fragments de papyrus collés bouts à
bouts, était comprimée par un moyen quelconque, puis lissée au moyen
d’un ustensile en ivoire. Plusieurs de ces feuilles nommées plagulœ étaient
collées latéralement à la suite les unes des autres, au moyen d’une colle
liquide, probablement de la gomme arabique, les plus fines d’abord, les
moins fines au milieu et les plus fortes ou plus grossières à la fin ; car les
couches de papyrus sont de plus en plus rugueuses, au fur et à mesure
qu’elles s’éloignent du cœur de la plante.
Au moyen de ces plagulœ, on formait des volumes de hauteur et de lon-
gueur diverses. Vingt plagulœ environ formaient un scapus ou rouleau.
Les Égyptiens écrivaient aussi sur toile, sur une sorte de nankin, sur
peau et sur parchemin ; ils faisaient même des comptes et des additions sur
des morceaux de terre cuite, des fragments de poteries ; on nommait ceux-
ci ostraca ; les textes écrits sur les ostraca sont généralement des notes ou
des brouillons exécutés par des scribes ; on en voit dans un grand nombre
de musées, notamment au Louvre.
Le roseau (en copte kasch) ou le pinceau (kaschamphati) servaient à tracer

23
ISIS DÉVOILÉE

les caractères à l’encre sur le papyrus, qui était de trois qualités : le royal,
l’hiératique, le démotique, sous Auguste, on nomma le premier, papyrus
Augustus pour flatter l’empereur.
Le plus beau papyrus, le plus fin, le papyrus dit royal, servait naturel-
lement aux rois et aux prêtres pour tous les actes relevant de leur minis-
tère ; le papyrus hiératique servait pour les livres et les écritures religieu-
ses, enfin le dernier, le papyrus démotique, était employé pour rédiger
les contrats, les actes concernant la vie civile et militaire. — Avant de les
écrire, on enduisait les papyrus avec une huile tirée du cèdre, afin de les
préserver de la pourriture, du piquage des vers et de la corruption. Du
reste, on prenait les plus grands soins pour assurer leur conservation, on
les plaçait dans des étuis ou cylindres de bois durcis au feu, qu’on revêtait
de bitume de tous les côtés, afin d’empêcher l’humidité de les pénétrer ; on
les enfermait ensuite dans des jarres en terre cuite, dont le couvercle était
soigneusement luté.
Les momies ont souvent auprès d’elles des papyrus ; ils sont placés sous
les bandelettes, soit le long du corps entre les cuisses, le long des jambes,
sous leurs bras, sur leur poitrine. Ce sont ces manuscrits qui nous sont
parvenus les premiers, les seuls dont la conservation soit parfaite ; leur
longueur est variable ; un des plus long que nous connaissions est celui du
Musée de Turin qui ne mesure pas moins de 21 m 75 de longueur.
Généralement, le haut de la page est occupé par une ligne de figures de
divinités que l’âme visite successivement ; le reste du manuscrit est rempli
par des colonnes perpendiculaires d’hiéroglyphes linéaires ou hiératiques ;
ce sont les prières que l’âme du défunt adresse aux Dieux. Vers la fin du
papyrus, on voit souvent la scène du jugement de l’âme, dont voici une
description : Un grand Dieu est assis sur son trône, à ses pieds se voit un
énorme crocodile femelle la gueule ouverte ; derrière le Dieu se trouvent
suspendues des balances divines surmontées du cynocéphale, emblème
de la justice universelle. On pèse les bonnes et les mauvaises actions du
défunt : Thoth écrit les résultats des pesées.
En général, les papyrus sont des copies du Livre des morts improprement
appelé Rituel funéraire ; ce livre est plus ou moins développé, c’est-à-dire
complet, suivant que la qualité ou la position du défunt permettait à ses
héritiers de dépenser plus ou moins pour son achat.
Aussi, suivant l’extrait plus ou moins long du Livre des morts que contient
le papyrus placé auprès de la momie, on peut préjuger presque de l’impor-

24
ISIS DÉVOILÉE

tance du personnage. Les momies royales contenaient dans tout son entier
le Livre des morts.
Beaucoup de manuscrits en question sont écrits non en hiéroglyphes
linéaires, mais en hiératiques, c’est-à-dire nous l’avons déjà vu au moyen de
la tachygraphie hiéroglyphique. Le haut de la page qui contient comme
nous venons de le voir, une ligne de figures, fait toujours distinguer des
autres genres de manuscrits, le Livre des morts. Ces papyrus donnent un
grand intérêt aux Momies ; malheureusement, rien ne peut faire distinguer
extérieurement les boîtes de momie qui renferme des papyrus de celles qui
n’en ont pas. Il faut donc les ouvrit ; pour cela, on attaque le cartonnage à
l’envers, de cette façon, on ne le détériore pas, ou du moins fort peu.
Voici les signes distinctifs auxquels on peut reconnaître l’âge des papy-
rus : les plus anciens connus sont d’une écriture large, ferme, solide, mas-
sive, si l’on peut dire ; ils décèlent la lourdeur de la main qui les a écrits. Bien
qu’il soit difficile d’assigner une date précise à certains manuscrits, on peut
dire que ceux qui ont été composés sous la XVIe dynastie ont des vignettes
finement dessinées, les groupes de lettres très rapprochées, très ramassées,
parce que les caractères sont d’une grande finesse — Les exemplaires hiéro-
glyphiques du Livre des morts d’une écriture rétrograde, d’un fort beau style
sont originaires de la XVIIIe dynastie ; ceux de la XIXe et XXe dynastie sont
très facilement reconnaissables par la belle et grosse carrure de leurs lettres
hautes et hardiment tracées ; enfin dans les papyrus de la XXIIe dynastie,
les lettres sont moins hautes bien que fortes et larges, aussi les groupes
de lettres sont moins ramenés, moins rapprochés, moins ramassés à côté
les uns des autres ; ils différent donc du tout au tout des manuscrits de la
XVIe dynastie. Les manuscrits de l’époque Romaine sont d’un style des plus
médiocres, l’écriture hiératique y est haute, maigre, anguleuse même et un
peu penchée ; enfin sous les dominations persane et grecque, l’écriture est
tout à fait lourde, épaisse, compacte, empâtée même.
Nous possédons de nombreux papyrus égyptiens qui forment un vé-
ritable recueil de recettes pharmaceutiques, parmi eux mentionnons un
papyrus de Leyde12 un autre du Musée Britannique13 et un troisième du
musée de Berlin14.

12
  Pleyte, Études, I, 348 verso.
13
  Birch, Zeitsckrift, 1871, p. 61.
14
  Baugsch, Monuments, L, 101 ; Chabas, Mélanges Eg yptologiques, 1ere série.

25
ISIS DÉVOILÉE

M. Georges Ebers a découvert un papyrus qui d’après cet égyptologue


donne un aperçu de la médecine telle qu’on l’exerçait vers la XVIIIe dynastie
et dans laquelle, on utilise non seulement des médicaments composés de la
Flore Égyptienne, mais également de celle des pays voisins de la Phénicie
et de la Syrie par exemple. Généralement dans tous ces manuscrits, la
médecine est associée à la magie, presque toutes les recettes pharmaceuti-
ques y sont accompagnées d’incantations spéciales qui devaient en assurer
le succès ; ajoutons que les Égyptiens n’attachaient pas au mot magie, le
même sens que nous15.
Les papyrus égyptiens parvenus jusqu’à nous sont fort nombreux, nous
nous bornerons à désigner les plus célèbres par les noms sous lesquels ils
sont connus ; ce sont par ordre alphabétique : Abbott (Enquête judiciai-
re), Amhurst (id), Anastasi (lettres, rapports, etc.), Cadet (Livre des morts),
Casati (manuscrit grec), G. Ebera (papyrus médical), Harris (papyrus ma-
gique), Lee (acte d’accusation), Lepsius (Livre des Morts), Leemans, Orbiney
(Roman), Prisse d’Avesne (Traité de morale), Rhind, Sellier (trois ou quatre
portent ce nom) judiciaire de Turin, enfin les nombreux papyrus du Louvre
catalogués par Th. Déveria, etc.

15
  Cf. à ce sujet, M aspero, Histoire ancienne des peuples de l’Orient, page 81 et suiv.

26
Chapitre VI :
Les livres d’hermès

Hermès trismégiste (trois fois grand) auteur supposé de nombreux


ouvrages grecs, n’est autre que le Thoth égyptien. Dès le temps de Platon,
Hermès fut identifié à ce personnage fabuleux qui passait pour l’inventeur
du langage, de l’alphabet, de l’écriture et de toutes les sciences. De tous
les écrivains de l’ancienne Égypte, le Dieu Thoth a été le plus fécond, par
la bonne raison que c’est sous ce nom collectif qu’écrivait la caste sacer-
dotale, ce qui explique la variété et la valeur des nombreux ouvrages dits
hermétiques, attribués à Hermès, lesquels ne sont parvenus jusqu’à nous que
par leur traduction grecque et avec de nombreuses interpolations. Les li-
vres de Thoth sont au nombre de quarante-deux ; ils renfermaient toutes
les règles, préceptes et document relatifs aux arts, aux sciences, à la reli-
gion et au gouvernement de l’Égypte ; dans leur ensemble ces livres sacrés
embrassaient toutes les connaissances humaines, et formaient pour ainsi
dire une vaste Encyclopédie ég yptienne, dépositaire de tout savoir. Les Livres de
Thoth étaient conservés dans les sanctuaires des temples16, n’étaient jamais
ouvert pour le peuple, on les lui montrait seulement dans les fêtes solen-
nelles pendant les cérémonies religieuses.
Que contenaient les principaux livres d’Hermès ? Clément d’Alexan-
drie17 nous l’apprend. Deux renfermaient des hymnes en l’honneur des
Dieux, et les règles de conduite pour les rois ; quatre étaient relatifs à l’As-
trologie, enfin dix livres nommés sacerdotaux, traitaient de l’art sacré, de la
religion, du culte, du sacerdoce.
Les termes dans lesquels Clément d’Alexandrie parle de ces livres, lais-
sent supposer qu’il y avait un grand nombre de livres hermétiques ; nous le sa-
vons du reste par divers auteurs, quelques-uns vont jusqu’à prétendre qu’il
en existait jusqu’à vingt mille et Jamblique jusqu’à trente-six mille ; c’est-
à-dire un nombre analogue à celui des années de la grande période sacrée
de l’Égypte. Ce dernier chiffre n’a pas paru acceptable pour beaucoup

  Jomard. Description de l’Ég ypte, I, c. v, p. 24.


16

  Stromates, I, VI.
17

27
ISIS DÉVOILÉE

d’auteurs, qui ont pensé que ce chiffre de trente-six mille représentait le


nombre de vers ou de distiques qui composaient les livres hermétiques.
Pour nous ce chiffre n’a rien de surprenant, puisque nous connaissons
la longue, très longue antiquité de l’Égypte et puis l’activité et le savoir
des prêtres Égyptiens ; surtout, si nous ajoutons que les livres sur papyrus
n’étaient pas comme les nôtres, des volumes de 1000 ou 1200 pages, mais
de simples brochures. Dès lors, il est bien admissible que la Bibliothèque
sacrée égyptienne pût contenir 35 000 volumes, peut-être même davan-
tage à l’époque de Jamblique18.
Étudions maintenant le surnom de Trismégiste, qui signifie trois fois
grand ; il aurait été donné à ce personnage d’Hermès, soit à cause de sa
triple qualité de philosophe, de prêtre et de roi, ou bien parce que Thoth
symbolisait l’Intelligence divine, la Pensée incarnée et le Verbe vivant. Aussi le
Dieu suprême, l’Inconnaissable, ne nomme Thoth que : Âme de mon âme,
Intelligence sacrée de mon intelligence, c’est-à-dire Celui qui connaît tout.
Et voilà pourquoi, il fallait beaucoup de livres pour contenir la pro-
fonde science de Thoth, et pourquoi chaque prêtre se spécialisait dans une
étude particulière, comme nous l’apprend Clément d’Alexandrie en ces
termes19 : « Les Égyptiens suivent une philosophie particulière à leur pays ;
c’est dans les cérémonies religieuses surtout qu’on peut le remarquer, on y
voit d’abord marchant le premier, le chanteur portant un symbole musical ;
il est obligé de savoir (par cœur) deux livres de Thoth, l’un contenant les
hymnes en l’honneur des Dieux, l’autre les règles de la vie royale, après
ce chanteur, vient l’Horoscope ; il porte dans ses mains une horloge (sablier)
et une palme (feuille de palmier), il faut qu’il ait toujours à l’esprit quatre
livres (de Thoth qui traitent des astres), l’un des astres errants, l’autre de la
conjonction de la lune et du soleil, les derniers de leur lever. Vient ensuite,
le prêtre hiérogrammate reconnaissable aux plumes (d’autruche) qui ornent
sa tête ; il a dans ses mains un livre (rouleau de papyrus) et une palette avec
l’encre et les calames (roseaux) nécessaires pour écrire. L’hiérogrammate
doit posséder les connaissances hiéroglyphiques (interprétative des livres
anciens) lesquelles comprennent la cosmographie, la géographie, les phases
du soleil et de la lune ; celle des cinq planètes, la chorographie de l’Égypte,
le cours du Nil et ses phénomènes, l’état de possession des temples et

  De mysteriis Eg ypt.
18

  Stromat.
19

28
ISIS DÉVOILÉE

des lieux qui en dépendent. Le stoliste vient ensuite portant la coudée (ma)
emblème de la justice et le vase des purifications. Le stoliste sait tout ce
qui concerne l’art d’enseigner et l’art de marquer du sceau sacré les jeunes
victimes. Dix livres sacerdotaux sont relatifs au culte des Dieux (nous
l’avons vu plus haut) et aux préceptes de la religion ; c’est le Prophète, mar-
chant après tous les prêtres et portant le sceau qui apprend ces dix livres
(sacerdotaux). Il y a en tout, quarante-deux livres principaux d’Hermès (re-
marquez principaux) dont trente-six, où est exposée toute la philosophie
des Égyptiens, sont appris par des prêtres des classes qui viennent être
désignées, les six autres livres sont étudiés par les Pastophores, comme ap-
partenant à l’art de guérir et ces livres parlent en effet, de la construction
du corps humain, de ses maladies, des instruments et médicaments, des
yeux, enfin des maladies des femmes. »
Par ce qui précède, on voit combien devaient être intéressants les livres
d’Hermès, les livres véritables, devrions-nous dire, car à l’époque où l’on a
sophistiqué ces livres, c’est-à-dire au commencement du christianisme, il a
paru des traductions d’une authenticité des plus douteuses, aussi il est in-
contestable que le nom d’Hermès étant entouré d’une grande vénération,
les sophistiqueurs furent certainement tentés de soumettre ses œuvres à
des interpolations et des travestissements nombreux ; on a même été à
une certaine époque jusqu’à contester l’authenticité de leur existence ; et
cependant nous lisons dans Augustin20 : « Véritablement Trismégiste dit
beaucoup de choses du vrai Dieu créateur de l’Univers qui sont conformes
à la vérité… »
Cette courte citation d’un auteur peu suspect, prouve bien l’existence
sinon d’Hermès, du moins des livres parus sous son nom.
Le plus ancien peut-être des livres d’Hermès, que nous possédions est
le Logos téleios, dont l’original grec cité par Lactance21 est perdu ; nous n’en
possédons qu’une traduction latine qui porte ce titre : Asclepius ou Hermetis
Trimegisti Asclepius, sive de natura deorum dialogus ; cette traduction est attri-
buée à Apulée de Madaure ; c’est un dialogue entre Hermès et Asclépios,
son disciple, dialogue qui traite de Dieu de l’Univers, de la nature, etc. En
voici un fragment : « Aucune de nos pensées, dit Thoth à son disciple, ne
saurait concevoir Dieu, ni aucune langue le définir. Ce qui est incorporel,

  Cité de Dieu, liv. VIII, ch. XXIII p. 288, 50, Ed. Didot.


20

  Div. Instit., VII, 18.


21

29
ISIS DÉVOILÉE

invisible, sans forme, ne peut être saisi par nos sens ; ce qui est éternel ne
peut pas être mesuré par la courte règle du temps : Dieu est donc ineffable.
Il est la vérité absolue, le pouvoir absolu ; et l’immuable absolu ne peut être
compris sur la terre.
« Dieu peut, il est vrai, communiquer à quelques élus la faculté de s’éle-
ver au-dessus des choses naturelles, pour percevoir quelques rayonnements
de sa perfection suprême ; mais ces élus ne trouvent point de paroles pour
traduire en langue vulgaire l’immatérielle vision qui les a fait tressaillir. Ils
peuvent expliquer devant l’humanité les causes secondaires des créations
qui passent sous nos yeux comme des images de la vie universelle : mais la
cause première demeure voilée et nous ne parviendrons à la comprendre
qu’en traversant la mort.
« Cette mort est pour beaucoup d’hommes, un épouvantable fantôme ;
et cependant, ce n’est pas autre chose que notre délivrance des liens de
la matière. Le corps n’est qu’un vêtement d’infériorité qui nous empêche
de monter dans les mondes du progrès ; c’est une chrysalide qui s’ouvre
quand nous sommes mûrs à une vie plus large et plus haute. Voyez la fleur
qui charme nos yeux en nous enivrant de ses parfums : elle est née d’une
graine tombée dans la terre. De même, notre corps quand il retourne à
cette terre, d’où il a été tiré, l’esprit qu’il retenait captif s’exhale comme un
parfum vers les cieux, car l’esprit était contenu dans le corps, comme le
parfum dans le germe de la fleur. »

« La mort est pour certains hommes un mal qui les frappe d’une terreur
profonde, c’est bien là le résultat de l’ignorance, de l’agnoscence. La mort ar-
rive par la débilité et la dissolution des membres du corps ; le corps meurt
parce qu’il ne peut plus porter l’être : ce qu’on appelle mort, c’est seule-
ment la destruction des organes corporels (l’esprit et l’âme ne meurent
point)… »
Voici comment Hermès définit la vérité et en parle : « La vérité, c’est ce
qui est éternel et immuable, la vérité est le premier des biens, la vérité n’est
pas et ne peut être sur la terre ; il se peut que Dieu ait donné à quelques
hommes, avec la faculté de penser aux choses divines, celle de penser
aussi à la vérité ; mais rien n’est la vérité sur la terre, parce que toute chose
est une matière revêtue d’une forme corporelle, sujette au changement,
à l’altération, à la corruption, à la transformation. L’homme n’est pas la
vérité, parce qu’il n’y a de vrai que ce qui a tiré son essence de soi-même,

30
ISIS DÉVOILÉE

et qui reste ce qu’il est. Ce qui change au point de n’être pas reconnu,
comment cela pourrait-il être la vérité ? — La vérité est donc ce qui est
immatériel, qui n’est point enfermé dans une enveloppe matérielle, qui est
sans couleur, et sans forme, exempt de changement et d’altération, en un
mot, ce qui est éternel. Toute chose qui périt est mensonge et fausseté ; la
terre n’est que corruption et génération, et toute génération procède d’une
corruption ; les choses matérielles ne sont que des apparences et des imi-
tations de la vérité, ce que la reproduction est à la réalité ; aussi les choses
de la terre ne sont pas la vérité. »
La méthode d’enseignement dite socratique, c’est-à-dire par dialogues
vient de l’Égypte. Nous venons de voir ce qu’Hermès dit à Asclépios, nous
allons donner un autre morceau des livres hermétiques, c’est un dialogue
qui renferme encore des traces évidentes des doctrines cosmologiques et
psychologiques égyptiennes. Cet ouvrage grec, souvent publié, mais trop
peu connu, passe, pour avoir été traduit de l’égyptien.
Le dialogue en question a lieu entre Poimandrès, l’intelligence suprême et
Thoth, le Seigneur des divines paroles, le seigneur des écrits sacrés, c’est-à-dire le seul
juge digne parmi les hommes, de recevoir les conseils de la divinité ; en
un mot Thoth représente l’intelligence humaine. Le dialogue a donc lieu
entre l’Intelligence divine et l’intelligence humaine ; la première révélant à
la seconde l’origine de son âme, sa destinée, sa mission, sa récompense.
Voici quelques courts extraits de ce livre intéressant à tant de titres.
Hermès nous dit que réfléchissant un jour sur la nature des choses, il
s’efforçait d’élever son entendement vers les hauteurs de l’espace et que ses
sens matériels complètement assoupis, comme il arrive dans un profond
sommeil, il lui sembla voir un être d’une stature très élevée, qui l’inter-
pella en ces termes :
« Tu souffres, ô fils de la terre et je viens te fortifier, car tu aimes la jus-
tice et tu cherches la vérité. Je suis Poimandrès, la Pensée du tout puissant ;
forme un vœu et tu seras exaucé.
— Seigneur, dit Hermès, donnez-moi un rayon de science divine.
— Tu as bien choisi, répond Poimandrès, que ton vœu soit exaucé. »
Tout à coup, Hermès est ravi, il est dans une sorte d’extase, dans un émer-
veillement ; environné ou plutôt enserré au milieu de formes et de magni-
ficences d’une richesse inouïe et tout cela éclairé d’une éclatante lumière.
— Puis celle-ci pâlit insensiblement, tandis qu’Hermès est tout entier
absorbé par le charme du spectacle qui s’offre à sa vue. Toutes les images

31
ISIS DÉVOILÉE

du brillant Kaléidoscope, qui viennent de défiler devant ses yeux tout cela
s’efface insensiblement par degrés et finit par disparaître dans une nuit ca-
hotique ; Hermès est rempli d’effroi. De cette nuit s’échappe un bruit dis-
cordant rappelant les plus violents éclats de la foudre et du milieu de cette
tempête, une voix sonore, tonitruante, dominant tout le fracas du milieu
duquel elle paraît sortir, parle à Hermès qui, traduisant l’impression qu’il
a ressentie, nous dit : « Il me sembla que cette grande voix était celle de la
Lumière disparue et le Verbe en sortit. — Ce Verbe était comme porté
sur l’eau dont je sentais la fraîcheur et il en jaillit un feu pur et léger qui se
dispersa dans l’air. Cet air (feu) subtil, semblable à l’Esprit flotte entre l’eau
et le feu ; et dans les ondes de cet air ambiant, notre monde se balançait
en équilibre comme une masse de substance encore informe qui attend
l’œuvre créatrice. — Et le Verbe qui planait au-dessus de ces eaux céles-
tes agita ce monde22 et à mesure qu’il s’agitait, la lumière se refaisait et les
innombrables manifestations de la forme apparaissaient de nouveau l’une
après l’autre et Hermès nous dit : « Il me sembla que je voyais toutes ces
choses dans le miroir de ma pensée et alors la voix divine de Poimandrès
se fit encore entendre avec douceur, et dit :
— As-tu bien compris ce que signifie ce spectacle ?
— Je le connaîtrai, dis-je.
— La Pensée est Dieu le père ; la Parole est son fils ; ils sont indissolu-
blement unis dans l’Éternité et leur union, c’est la Vie.
— Médite d’abord sur la Lumière et arrive à la connaître.
Quand ces choses furent dites, Hermès pria longtemps Poimandrès,
afin qu’il tournât sa face vers lui. Dès qu’il l’eût fait, Hermès aperçut dans
sa pensée une lumière environnée de puissances innombrables, brillant
sans limites, le feu contenu dans un espace par une force invincible se
maintenait au-dessus de sa propre base. — Hermès vit toutes ces choses
par l’effet du Verbe de Poimandrès, qui le trouvant plongé dans la stupeur
lui parla ainsi :
« La Pensée et la Parole créent les Actes de la Toute-Puissance.
« De cette Toute-Puissance émanent sept esprits qui agissent dans les
sept cercles ; et dans ces cercles sont contenus tous les êtres dont se com-
pose l’Univers ; et l’action des sept esprits dans les cercles se nomme le

  On sait depuis fort longtemps que certains magnétiseurs ont le pouvoir de faire
22

bouillonner l’eau placée dans un bassin en imposant les mains au-dessus de l’eau.

32
ISIS DÉVOILÉE

Destin, et ces cercles eux-mêmes sont enfermés dans la Pensée divine qui
les pénètre éternellement.
« Dieu a commis aux sept esprits l’empire des éléments et la création de
leurs composés ; mais il a procréé l’homme à son image et s’étant complu
dans cette image, il lui a concédé le pouvoir d’agir sur la nature terrestre.
« Or l’homme ayant vu dans son père le créateur de toute chose, con-
çut une fois l’ambition de s’égaler à sa Toute-Puissance et voulut pénétrer
dans les cercles, dont l’empire ne lui était pas accordé. En troublant ainsi
l’harmonie divine il se rendit coupable et son châtiment fut de devenir
l’esclave de son corps. Immortel par son âme qui est l’image de Dieu, il
s’est fait mortel par l’amour des choses changeantes et périssables.
« Toutefois, la liberté lui a été laissée, afin qu’il pût par un courageux
effort, se relever à sa hauteur originelle, en s’affranchissant de la servitude
du corps et reconquérir son immortalité.
« Dieu veut donc que tout homme apprenne à se connaître lui-même
et à distinguer son être supérieur invisible, de la forme visible qui n’est
que l’écorce. Lorsqu’il s’est reconnu dans la dualité de sa création, il ne
se laisse plus séduire par l’attrait des formes changeantes ; sa pensée n’a
plus de regards pour chercher et poursuivre, à travers l’infini, la beauté
absolue dont la contemplation est le souverain bien promis à l’intelligence
réhabilitée.
« L’homme qui triomphe des tentations sensuelles agrandit ses facultés
mentales ; Dieu lui mesure la lumière en proportion de ses mérites, et l’ad-
met progressivement à pénétrer, dès cette vie, les plus profonds mystères
de la nature.
« Celui au contraire qui succombe aux séductions de la chair tombe
peu à peu sous l’empire des lois fatales qui régissent les éléments, et, en
devenant leur proie, il se voue à l’ignorance perpétuelle qui est la mort de
l’esprit.
« Bienheureux le fils de la Terre qui a conservé pure l’image de Dieu, et
qui ne l’a point assombrie sous le voile d’infâmes concupiscences. Lorsque
vient pour lui l’heure de quitter ce bas monde, son corps est rendu au do-
maine de la matière ; mais l’esprit dégagé de cette écorce usée par le temps,
s’élève dans les sept cercles concentriques qui enveloppent le système ter-
restre.
« Dans le cercle de la Lune, il se reconnaît immortel ; dans celui de
Mercure, il se sent impassible ; dans celui de Vénus, il se revêt d’innocence ;

33
ISIS DÉVOILÉE

dans celui du Soleil, il reçoit la force de supporter sans défaillir l’éclat des
divines splendeurs ; dans celui de Jupiter, il prend possession des trésors de
l’intelligence divinisée et dans celui de Saturne, il voit la vérité de toutes
choses dans son immuable beauté.
« Au-delà de ces cercles, règne l’infini des mondes, concourant à son
pèlerinage de cieux en cieux vers le Dieu suprême dont il approchera sans
cesse, éternelle asymptote, sans l’atteindre jamais.23 »
Après avoir ainsi parlé, Poimandrès (la Pensée du Tout-Puissant) s’ar-
rêta et la vision divine se prolongea dans l’Aither, mais l’âme d’Hermès
était illuminée et dès lors, elle pouvait faire le plus grand bien au milieu
des hommes en leur révélant le mystère de la vocation des âmes.
Remarquons en passant, que ce passage de Poimandrès confirme la
croyance égyptienne en un Dieu-Unique invisible, ineffable, tout-puissant,
infini et au-dessous de cette Divinité ou plutôt, de cette M ajesté Suprême
se trouvent sept esprits messagers de cette providence, agents de cette
haute Volonté.
Ces sept esprits de la théogonie égyptienne sont les sept Dévas de l’In-
de antique, les sept Amschaspands de la Perse, les sept grands anges de
la Chaldée, les sept Sephirath de la Kabbalah hébraïque, enfin les sept
archanges de l’Apocalypse de Saint-Jean, au pied du trône de l’Ancien des
jours.
Nous aurions bien voulu pousser plus loin encore notre étude sur les
livres d’Hermès, mais il faut savoir se borner ; nous pensons du reste que
l’exposé très sommaire que nous venons de faire suffira pour donner un
aperçu au lecteur des dogmes psychologiques égyptiens dont nous aurons
l’occasion de parler du reste plus longuement dans d’autres chapitres.

  Hermou tou trismegistou Poimandrès seu Mercurii Trimegistii, liber de potestate et sapientià Dei,
23

Venetiis, in-fol. 1841.

34
Chapitre VII :
Art sacré — Occultisme

Avec le présent chapitre, nous abordons un des sujets les plus obscurs
de la science égyptienne, sujet qui n’a jamais été traité par aucun auteur
d’une façon un peu développée.
Disons en commençant, qu’indépendamment de la religion, du culte
et des cérémonies religieuses que nous allons bientôt étudier, il existait en
Égypte une science hermétique occulte qu’à tort ou à raison, on a nommé
Art sacré.
L’origine de cet art se perd dans la nuit des temps, on ne pourrait donc
nommer son promoteur, son inventeur, mais dès l’époque historique, cet
art eut pour premiers adeptes les prêtres de l’Égypte, les initiés de Thèbes
et de Memphis. C’est dans les dépendances du temple, qu’ils avaient leurs
laboratoires, car l’art sacré de l’Égypte, n’est que l’Alchimie du moyen-
âge, notre chimie moderne. A cette époque lointaine la philosophie et la
science marchaient ensemble la main dans la main, le laboratoire fournis-
sait le fait, la science du prêtre créait la théorie. L’initié à l’art sacré avait
des pouvoirs très étendus sur les forces de la nature, c’était une sorte de
Démiurge ou Dieu créateur.
Dans l’antiquité, de même qu’au moyen-âge toutes les connaissances
humaines étaient englobées sous le terme générique de Philosophie, d’où,
les alchimistes, astrologues, hermétistes, occultistes sont désignés sous
le nom de philosophes. Ils l’étaient en réalité, puisque nous voyons par
exemple, l’initié égyptien reconnaître dans toutes les opérations qu’il
pratiquait, la transmutation des corps. Ainsi, l’eau chauffée dans un vase
ouvert quelconque, se transformait pour l’artiste sacré, en air (vapeur) et en
terre blanchâtre ( fin de l’opération) en une matière pulvérulente ; donc, l’eau
se changeait en air et en terre.
L’Initié brûlait-il à l’air libre (calcination) du plomb ou tout autre métal
(or et argent exceptés), ce métal perdait ses qualités premières, il se trans-
formait en cendres ou en une espèce de substance terreuse pulvérulente
désignée au moyen-âge sous le nom de métal mort, et, si l’Initié chauffait
à nouveau ce métal soi-disant mort dans un creuset avec des grains de

35
ISIS DÉVOILÉE

froment, de la farine, des graines de la plante dite Belle de nuit24, ou d’une


semence quelconque, il voyait bientôt le métal renaître de ses cendres et
reprendre sa forme et ses propriétés premières. Devant ce résultat, l’initié
devait conclure certainement que le métal censé détruit par le feu était
rendu vivant (redivivus), revivifié par le blé et l’action de la chaleur, d’où
l’image du phénix renaissant de ses cendres25.
Voilà pourquoi dans le symbolisme égyptien les grains de froment re-
présentaient la vie et par extension la vie de l’au-delà, la résurrection, la vie
éternelle, parce que ces grains avaient revivifié le métal mort.
Tout ce qui précède, pourra-t-on nous objecter est une simple hypo-
thèse. Le blé symbolisait la vie, parce qu’il nourrit l’homme ; la résurrec-
tion parce que la plante morte ressuscite par sa graine. Nous pourrions
répondre que, toutes les graines nutritives étant dans le même cas, il peut
paraître au moins singulier que les Égyptiens soient allés chercher préci-
sément, celle qui revivifie le mieux, le plus sûrement, le métal mort ; mais
nous n’insisterons point sur ce point. Nous avons en effet à soumettre au
lecteur des preuves autrement sérieuses des connaissances chimiques des
anciens Égyptiens. En effet, dans des questions aussi graves on ne saurait
fournir que des preuves incontestables, nous les fournirons bientôt.
Aujourd’hui, nous savons ou croyons savoir du moins, beaucoup de
chimie, mais qui nous dit que les Égyptiens n’en savaient pas plus que
nous. Quel serait le chimiste moderne assez osé pour prétendre que les
Égyptiens ne connaissaient pas les procédés de la coupellation, eux dont
les rois vivaient au milieu de la profusion de l’or et de l’argent comme nous
le savons. S’ils connaissaient la coupellation, ils savaient comme nous que
si l’on calcine dans des coupelles (faites en os pulvérisé) du plomb ar-
gentifère par exemple, le plomb se réduit en cendres et disparaît dans la
substance même de la coupelle, et, à la fin de l’opération, il reste un petit
résidu, un petit macaron ou lingot d’argent pur, de l’argent coupellé.
24
  Le mirabilis galapa de Linné, le Nyctago hortensis, de Jussieu a une graine noire de la
grosseur d’un petit pois de clamart, elle renferme une fine farine très blanche.
25
  Le Phénix était chez les Égyptiens, le Bennou, c’est-à-dire l’oiseau consacré à Osiris
et l’emblème de la résurrection. Le bennou était notre vanneau moderne, ce morceau
si fin et si recherché des gourmets qui a donné lieu à ce dicton populaire.
Qui n’a pas mangé de vanneau
N’a pas mangé de bon morceau.
L’antiquité Gréco-Egyptienne a transformé le bennou en phénix, qui renaissait, dit-on,
de ses cendres, comme tous nos lecteurs le savent.

36
ISIS DÉVOILÉE

Or une simple opération telle que nous venons de la décrire, faite dans
le laboratoire d’un temple, cette opération devait aux yeux de l’initié, pas-
ser pour une transmutation véritable.
Du reste dans les résultats de leur distillation et de tous leurs travaux
du laboratoire, les Égyptiens ne voyaient que la réalisation de cette théo-
rie, à savoir que la terre, l’eau, l’air et le feu formaient les quatre éléments du
monde, tous susceptibles de transformations. Le résidu de la distillation,
résidu solide (charbon) représentait la terre, les liquides, l’eau et les esprits
(gaz), l’air.
Quant au feu, ils le considéraient soit comme action ou moteur de l’opéra-
tion, soit comme purificateur, soit enfin comme l’âme ou lien invisible de tous
les corps en général.
L’Art sacré était entouré d’un grand respect ; ce qui contribuait à aug-
menter, à exagérer même ce profond respect, c’est que les prêtres d’Isis
et les initiés en général entouraient de mystères les expériences ; de plus,
le langage symbolique en usage pour les travaux rendait obscures, pour le
profane, les opérations à l’aide desquelles on les accomplissait. Aussi ces
travaux n’étaient-ils compris que des seuls initiés et il était défendu sous
peine de mort de révéler ces mystères aux profanes.
Nous sommes intimement convaincu que les Pharaons et les grands
Prêtres égyptiens connaissaient la pierre philosophale, cela seul peut expli-
quer l’énorme profusion d’or que possédaient ces souverains orientaux.
A l’appui de notre conviction, nous mentionnerons les écrits d’un
homme le P. Kircher qui a toujours combattu l’opinion accréditée que les
hermétistes du moyen-âge possédaient la pierre philosophale. En ce qui
concerne la question, ce même auteur prétend26 qu’ils faisaient de l’or sans
le secours de cette pierre, mais par une quintessence cachée dans tous les mixtes,
imprégnée de l’Esprit universel.
Comme ce passage a une grande importance, nous allons le consigner
ici. « Les Égyptiens n’avaient pas en vue la pratique de cette pierre (phi-
losophale) ; et s’ils touchaient quelque chose de la pratique des métaux et
qu’ils dévoilaient les trésors les plus secrets des minéraux, ils n’entendaient
pas pour cela ce que les alchimistes anciens et modernes entendent ; mais
ils indiquaient une certaine substance du monde inférieur analogue au
soleil ; douée d’excellentes vertus et de propriétés si surprenantes, qu’elles
26
  Œdipus Æg ypt., tome II, p. z de alchym. c. I.

37
ISIS DÉVOILÉE

sont fort au-dessus de l’intelligence humaine, c’est-à-dire une quintessen-


ce cachée dans tous les mixtes, imprégnée de la vertu de l’esprit universel
du monde, que celui qui, inspiré de Dieu et éclairé de ses divines lumiè-
res, trouverait le moyen d’extraire, deviendrait par son moyen exempt de
toutes infirmités et mènerait une vie pleine de douceur et de satisfaction.
Ce n’était donc pas de pierre philosophale qu’ils parlaient mais de l’élixir
dont je viens de parler. »
Le P. Kircher joue ici sur les mots ; en effet, comment peut-il savoir si
les Égyptiens faisaient de l’or avec un élixir ou avec une pierre ? Pour nous
il suffit qu’il constate le fait. Or le P. Kircher le constate formellement
dans le même passage de son Œdipe, quand il dit : « il est constant, que ces
premiers hommes (les Égyptiens) possédaient l’art de faire de l’or, soit
en le tirant de toute sorte de matières, soit en transmuant les métaux, que
celui qui en douterait ou qui voudrait le nier se montrerait parfaitement ignorant en
histoire. (C’est nous qui avons souligné ces lignes)… « Les prêtres, les Rois,
les chefs de famille en étaient seuls instruits. Cet art fut toujours conservé
dans un grand secret, et ceux qui en étaient possesseurs gardèrent toujours
un profond silence à cet égard, de peur que les laboratoires et les sanc-
tuaires les plus cachés de la Nature étant découvert au peuple ignorant il
ne tournât cette connaissance au détriment et à la ruine de la République.
L’ingénieux et prudent Hermès, prévoyant ce danger qui menaçait l’État,
eut donc raison de cacher cet art de faire de l’or sous les mêmes voiles et
les mêmes obscurités hiéroglyphiques, dont il se servait pour cacher au
peuple profane la partie de la philosophie qui concernait Dieu, les Anges
et l’Univers. »
Ainsi que ce soit au moyen d’une pierre ou au moyen d’un élixir, le P.
Kircher reconnaît parfaitement que les Égyptiens pouvaient faire de l’or.
Mais un auteur, Haled, dans ses Commentaires sur Hermès est encore
plus explicite ; il nous dit en effet : « qu’il y a une essence radicale primor-
diale, inaltérable dans tous les mixtes, qu’elle se trouve dans toutes les
choses et en tous lieux ; heureux celui qui peut comprendre et découvrir
cette secrète essence et la travailler comme il faut ! Hermès dit aussi que
l’eau est le secret de cette chose, et l’eau reçoit sa nourriture des hommes.
Marcuna ne fait pas difficulté d’assurer que tout ce qui est dans le monde
se vend plus cher que cette eau ; car tout le monde la possède ; tout le
monde en a besoin. Abuamil dit en parlant de cette eau qu’on la trouve
en tous lieux, dans les plaines, les vallées, sur les montagnes, chez le riche

38
ISIS DÉVOILÉE

et le pauvre, chez le fort et le faible. Telle est la parabole d’Hermès et des


Sages touchant leur pierre ; c’est une eau, un esprit humide, dont Hermès a
enveloppé les connaissances sous des figures symboliques les plus obscu-
res et les plus difficiles à expliquer. »
Cette matière, cette essence provenant d’un feu caché et d’un esprit
humide, il ne faut pas s’étonner que Hermès nous l’ait représentée hiéro-
glyphiquement sous le symbole d’Osiris, qui veut dire feu caché, car il est
roi de la région inférieure (regio inferna) et d’Isis qui, considérée comme
identification de la Lune, signifie Nature humide.
Nous conclurons donc en disant que l’art sacré égyptien est devenu au
moyen-âge l’alchimie et de nos jours la chimie. Ce qui démontre une fois
de plus que la science, toujours une, toujours la même, revêt des formes
diverses pour chacune des périodes qu’elle traverse. Cette filiation montre
aussi combien notre chimie moderne doit à l’alchimie, et par suite à l’art
égyptien. Cependant, une certaine coterie n’a pas assez de sarcasme pour
ce moyen-âge auquel nous devons tant.
En effet, en feuilletant l’histoire, nous voyons livre en main, que du
IXe au XVIe siècle, si les artistes et les savants n’étaient pas aussi nom-
breux qu’à notre époque, ils furent la plupart des hommes très illustres ;
ce sont eux qui ont créé notre architecture nationale, peuplé nos musées,
malgré tout ce qui a péri, d’un très grand nombre d’œuvres d’art ; ensuite
nous sommes bien obligés de reconnaître que les alchimistes ont été les
créateurs, les pères de notre chimie moderne27.  Ces pauvres alchimistes
ne clamaient pas leurs découvertes par-dessus les toits, mais ils les consi-
gnaient dans les livres et ils les enveloppaient de symboles et d’allégories
que seuls pouvaient, comprendre les initiés. S’ils cachaient avec tant de
soin leur science, c’est qu’ils avaient de bonnes raisons pour agir ainsi, il
pouvait leur en coûter la vie ou tout au moins la liberté.
Ensuite les alchimistes du moyen-âge avaient une grande qualité : la
patience. Jamais un insuccès ne les rebutait. Un philosophe hermétiste
27
  A propos des chimistes ég yptiens, voici ce que nous disons dans notre Dictionnaire
Raisonné d’Architecture Tome II, Verbe égyptien, (art.) « Peinture. – Si les Égyptiens ne
furent pas de grands peintres, ils furent jusqu’à un certain point coloristes ; en tout cas,
leurs préparations colorantes pourraient les faire passer pour d’excellents chimistes,
car après quatre mille ans, les tons qu’ils ont employés se sont conservés, dans beau-
coup de locaux fermés, aussi vifs et aussi brillants que le jour de leur emploi. C’était
aux prêtres qu’était réservée la charge de peintre... etc. » 4 vol. in 8e Jésus. Paris. Firmin-
Didot et Cie.

39
ISIS DÉVOILÉE

en train d’opérer venait-il à mourir au milieu de l’opération du Grand


Œuvre ; son fils la continuait, car il n’était pas rare de voir un père léguer
par testament à son fils les secrets d’une expérience incomplète.
Quant à nous, au lieu de nous moquer de ces alchimistes, nous les ad-
mirons et loin d’être surpris du peu de valeur des travaux alchimiques
du moyen-âge, nous sommes plutôt étonné du peu de progrès accomplis
par notre chimie moderne. Il ne faut pas perdre de vue en effet, que si
aujourd’hui une découverte rapporte à son auteur honneur, gloire et pro-
fits, c’était tout le contraire au moyen-âge. Puis, nos chimistes ont eu à
leur disposition des matériaux, ceux que leur ont légués les alchimistes ;
ceux-ci n’avaient rien, il leur a fallu créer de toutes pièces l’art sacré des
Égyptiens ; ils ont eu le grand mérite de renouer la chaîne rompue entre
l’antiquité et les temps modernes.
Honneur donc aux alchimistes, les dignes disciples de l’Art sacré égyp-
tien !
Que de découvertes par eux faites, qu’ils ont été obligés d’entourer de
mystères si épais, que la plupart ont été perdues, pas peut-être par tous les
savants ! L’illustre et regretté Chevreul, notre grand chimiste contempo-
rain, l’auteur de si nombreuses découvertes a beaucoup puisé dans l’alchi-
mie, l’admirable bibliothèque hermétique qu’il a laissée à notre Muséum
d’histoire naturelle prouve, sinon qu’il doit beaucoup à l’alchimie, du
moins qu’il en appréciait la haute valeur.
Revenant à l’Art sacré des Égyptiens, nous dirons en manière de con-
clusion qu’il est aujourd’hui parfaitement démontré que les prêtres de
l’Égypte connaissaient l’alchimie et la transmutation des métaux, ou tout
au moins le moyen de faire de l’or. L’histoire nous apprend que Dioclétien,
comme tous les empereurs romains du reste, abusant de sa victoire en
Égypte, y fit rechercher et brûler tous les anciens livres de chimie qui
traitaient de la fabrication de l’or, afin d’appauvrir les rois égyptiens qui
ne soutenaient la lutte contre Rome qu’à cause du secret qu’ils possédaient
de faire de l’or.

40
DEUXIÈME PARTIE :

Religion, Mythes, Symboles, Prêtres,


Prêtresses, Juges, Cérémonies, Fêtes
Chapitre VIII :
R eligion, Dieu unique

De toutes les religions, l’une des plus commentées, des plus discutées et
cependant des moins connues, c’est la religion de l’antique Égypte.
Aujourd’hui même, où les mœurs et la civilisation de ce grand pays sont
pourtant si étudiées, il n’existe pas en France un travail, nous ne dirons pas
complet, mais de quelque étendue sur la religion, les mythes et les symbo-
les égyptiens, en ce qui concerne l’interprétation de leur ésotérisme.
On a cru trop longtemps, et bien à tort, que cette religion n’était qu’une
réunion, un ramassis de cultes locaux ; c’est là une grave erreur dans la-
quelle sont tombés beaucoup d’archéologues éminents, des hommes même
de la valeur de M. le vicomte de Rougé.
Il faut bien plutôt admettre que cette multitude de divinités adorées en
Égypte ne représente que des types divers d’un seul et même Dieu ; nous
le verrons bientôt, désigné suivant les localités, sous des noms divers.
Ce qu’on a débité de fables, de sottises, de niaiseries au sujet du culte
égyptien est incalculable. Et, fait digne de remarque, le fondateur de la
religion égyptienne, en profond Voyant qu’il était, avait parfaitement prévu
la chose.
Nous lisons, en effet, dans un des livres de Thoth (Hermès-Trismégiste) :
« O Égypte ! ô Égypte ! Un temps sera où, au lieu d’une religion pure et
d’un culte pur, tu n’auras plus que des fables ridicules, incroyables à la
postérité et qu’il ne te restera plus que des mots gravés sur la pierre, seuls
monuments pouvant attester ta réelle piété. »
Ces paroles sont non seulement prophétiques, mais elles résument en-
core fort bien ce que le gros public, la foule pense de nos jours de la reli-
gion égyptienne, la plus belle, la plus pure, la plus avancée des religions ou
plutôt des philosophies, celle à laquelle seront obligées de se rallier un jour
les civilisations avancées. Il n’est donc pas étonnant que l’Écriture sainte ait
vanté la Sagesse des anciens Ég yptiens.
Mais Hermès, ne l’oublions pas, nous dit aussi : « Il ne te restera plus que
des mots gravés sur la pierre, seuls monuments pouvant attester ta réelle
piété ».

42
ISIS DÉVOILÉE

C’est à l’aide de ces mots gravés sur la pierre et grâce aussi aux manus-
crits, que nous allons essayer de restituer en partie, cette belle religion.
Le travail que nous allons soumettre au lecteur est neuf et plein d’aper-
çus nouveaux ; comme on va voir, mais ils sont très exacts.
On a dit et répété à satiété que la religion égyptienne était panthéistique.
C’est là une grosse, très grosse erreur, malheureusement trop accréditée ;
voilà pourquoi il importe de la réfuter avant tout.
Il existe un Panthéon Égyptien, c’est là un fait incontestable, mais ce
Panthéon ne contient des Dieux que dans l’imagination de ceux qui ne
l’ont pas compris, ou de ceux qui ont voulu détruire la religion Égyptienne
et la ruiner sous le ridicule.
Les mythes et les symboles que nous allons bientôt analyser, tous les
habitants de ce qu’on nomme à tort Panthéon, ne sont que des rôles ( personœ
divinœ) de l’Un Unique qui est sans second28, seul Dieu adoré en Égypte.
Dans une remarquable étude sur l’Hymne d’Ammon-Ra des papyrus du
Musée de Boulaq, M. Eugène Grébaut29 a parfaitement démontré que
« l’ensemble des dieux forme la collection des personnes ( personnœ rôles,
ne l’oublions pas), dans laquelle réside le Dieu Un qui est sans second.
— Ces mots sont la traduction littérale du texte même de l’hymne.
Dans cette étude sur Ammon, M. Grébaut nous donne la véritable con-
ception égyptienne de la Divinité :
« L’Égypte monothéiste a considéré les dieux dans son panthéon com-
me les noms qu’un être unique recevait dans ses divers rôles, en conser-
vant dans chacun, avec son identité, la plénitude de ses attributs. Dans son
rôle d’Éternel, antérieur à tous les êtres sortis de lui, puis dans son rôle de
Providence qui, chaque jour, conserve son œuvre, c’est toujours le même
être réunissant dans son essence les attributs divins. Cet être qui en soi,
un et immuable, mais aussi mystérieux et inaccessible aux intelligences,
n’a ni formes ni nom, se révèle par ses actes, se manifeste dans ses rôles,
dont chacun donne naissance à une forme divine qui reçoit un nom et est
un dieu. »

28
  C’est l’hymne à Ammon-Ra, qui emploie cette expression : qui est sans second. p. 7, li-
gnes 21 et 22.  Voir ci-après la note bibliographique sur cet hymne.
29
  Hymne à Ammon-Ra, par Eug. Grébaut, Paris 1873 in-8o br., 2e édition. Hymne à
Ammon-Ra des papyrus égyptiens du musée de Boulaq traduit et commenté. Paris
1875, in-8 br., la première citation est de la première édition, les suivantes de la deuxiè-
me, sauf indication contraire.

43
ISIS DÉVOILÉE

Et le même auteur ajoute plus loin avec raison, après nous avoir dit que
les diverses formules égyptiennes nous présentent les dieux soient comme
engendrés par le Dieu unique, soit comme étant ses propres membres,
M. Eugène Grébaut, nous dit : « Il faut remarquer que, loin d’être une ex-
pression de polythéisme, ces formules avaient précisément pour but d’en
écarter l’idée. Ce ne sont pas les dieux qu’on adore, au contraire, on leur
dénie l’existence personnelle ; on adore sous le nom d’un dieu quelconque,
le dieu caché qui, en se transformant lui-même, en s’enfantant pour de
nouveaux rôles, engendre les dieux, ses formes et ses manifestations… Le
Dieu qui n’a pas de formes et dont le nom est un mystère, est une âme agissante,
qui remplit de nombreux rôles personnifiés par les dieux ; ceux-ci sont
des formes procréées, c’est-à-dire animées par l’âme qui les revêt ou pour
nous servir de l’expression de l’hymne même, qui les habite. Elle circule
de rôle en rôle, sans perdre jamais une seule des qualités qui sont de son
essence divine. De quelque nom qu’il l’appelle, sous quelque forme qu’il
la cherche, quelle que soit la manifestation sous laquelle il la reconnaît, le
croyant la proclame toujours l’âme de tous les dieux, le Dieu unique qui n’a
pas de second, et lui attribue toutes les perfections divines. »
On voit donc par ce qui précède que, loin d’adorer plusieurs dieux, les
Égyptiens n’en reconnaissaient qu’un seul, qui, suivant les temps a pu
changer de nom ou être identifié à une divinité secondaire quelconque.
A l’appui de notre thèse, nous mentionnerons des textes et même des
expressions de légendes sacrées ; nous lisons par exemple à propos de ce
dieu Un : « Il est le seul être vivant en vérité !
« Il a donné naissance à tous les êtres et à tous les dieux inférieurs.
« Il a tout fait et n’a pas été fait ; il s’engendre lui-même.
« Forme unique qui produit toutes choses.
« Hommage à toi, auteur de toutes les formes ! Être Un, qui est seul… »
Il y a lieu de remarquer cette expression : il s’engendre lui-même ; cette as-
sertion est peut-être le fait le plus curieux de la doctrine égyptienne. —
Ainsi : le dieu R a (Soleil) s’engendre lui-même ; à Saïs, par exemple, où il
était considéré comme le fils de la déesse Neith30, on disait qu’il était enfanté,
30
  Neith ou Neit personnifiait l’espace céleste ; elle était appelée la Vache génératrice
ou mère génératrice du Soleil. — Diodore nous apprend que dans la haute antiquité,
l’air (aither) était appelé Minerve ; c’est sans doute pour cela qu’on la considérait aussi
comme la déesse de la Sagesse, déesse qui a joué un grand rôle dans toutes les religions.
Chez les Hébreux, nous voyons dans le Livre de la Sagesse (VII, 21.) que c’est une per-

44
ISIS DÉVOILÉE

mais n’avait pas été engendré, parce qu’il descendait lui-même dans le sein de
sa mère par sa propre vertu.
Voilà donc l’opération du Saint-Esprit, bien mieux expliquée que dans
la religion chrétienne ; il est bien évident que Jésus a été aussi enfanté par
sa mère, mais il n’a été également engendré que par sa propre vertu.
Revenant à la doctrine religieuse des Égyptiens, nous donnerons com-
me nouvelle preuve de leur croyance en un seul Dieu le fait suivant : c’est
qu’Aménophis IV, roi très religieux (quoique certains prétendent) ne vou-
lut en montant sur le trône (et ceci à l’instigation de sa mère Taïa) admet-
tre dans son pays que le culte de R a (Soleil) représenté par un disque lumi-
neux dont les rayons se terminent par des mains. Ce grand réformateur fit
même marteler sur les monuments antérieurs à son avènement, les noms
des divinités, autres que Ra. Il n’hésita pas à transporter sa résidence de
Thèbes à Tell-el-Amarna, afin de pouvoir donner un libre développement
à la Réforme religieuse qu’il avait entreprise.
L’histoire nous apprend qu’Aménophis IV : fut un puissant roi ; les tri-
buts que lui apportaient les Asiatiques et les Éthiopiens, de même que les
vastes constructions qu’il fit ériger à Thèbes, à Saleb et à Tell-el-Amarna,
peuvent témoigner de la grande puissance de ce Pharaon. Mais, comme
tous les réformateurs, il s’aliéna la caste sacerdotale ; aussi après sa mort, les
prêtres voulurent effacer son nom de la liste des souverains nationaux31.
Aux précédents témoignages en faveur d’un Dieu Unique chez
les Égyptiens, nous ajouterons ceux d’Hérodote, de Porphyre et de
Jamblique.
Hérodote dit que les Thébains avaient l’idée d’un Dieu Unique, qui n’avait
jamais eu de commencement et qui était immortel.
Porphyre affirme également que les Égyptiens ne connaissaient autre-
fois qu’un Dieu Unique.
Jamblique, grand scrutateur des philosophies anciennes, savait, d’après

sonnalité distincte de Dieu, mais que c’est elle qui a tout créé et tout enseigné. C’est le
souffle de la force divine, c’est une émanation du Tout-Puissant, émanation si pure que
sa pureté lui permet de tout savoir, de tout pénétrer. Elle est souvent représentée assise
auprès de Dieu sur son trône même. IX, 4.  Le chapitre XXIV : de l’Ecclésiaste nous
présente la sagesse divine comme toujours présente dans les conseils du Seigneur, et le
verset 14 de ce même chapitre nous dit : « J’ai été créée dès le commencement et avant
les siècles ; je ne cesserai point d’être dans la suite de tous les âges, et j’ai exercé devant
Lui (Dieu) mon ministère dans la maison sainte. »
31
  Sur le règne d’Aménophis IV, Cf. Les Monuments de Lepsius T. III, 91 et 107.

45
ISIS DÉVOILÉE

les Égyptiens eux-mêmes, qu’ils adoraient un seul Dieu, maître et créateur


de l’Univers, supérieur aux éléments, incorporel, immatériel, incréé, invi-
sible, indivisible ; et ce philosophe ajoute : « La doctrine symbolique nous
enseigne que par le grand nombre des divinités, elle ne montra qu’un seul
Dieu, et par la variété des pouvoirs émanés de lui, l’unité de son pouvoir.
C’est ainsi que parlaient les philosophes égyptiens eux-mêmes et qu’ils
s’exprimaient dans les livres sacrés. »
De pareils témoignages ont, ce nous semble, une tout autre autorité que
les plaisanteries plus ou moins grotesques de sectaires intéressés à ternir
la religion égyptienne et à réserver à la leur, les révélations de l’esprit et les
grandes et nobles inspirations de l’âme.
Ajoutons que l’étude récente des monuments de l’Égypte, les peintures
qui couvrent ses édifices, ses sarcophages et ses boîtes de momies, enfin
l’interprétation des textes écrits, confirment pleinement ce que nous ve-
nons de rapporter.
Donc, il ne faut considérer les personnages du Panthéon égyptien que
comme des êtres, des divinités secondaires, servant d’intermédiaires entre
le Dieu Unique et ses adorateurs.
Dans les Entretiens du comte de Gabalis, nous trouvons un curieux passage
qui vient corroborer en tout point ce qui précède32 : « Ceux-là, dit-il, ont
rendu un grand service à la Philosophie (occulte) qui ont estably des créa-
tures mortelles entre les Dieux et l’homme, ausquelles on peut rapporter
tout ce qui surpasse la faiblesse humaine et qui n’approche pas de la gran-
deur divine.
« Cette opinion est de toute l’ancienne philosophie. Les Platoniciens
et les Pythagoriciens l’avoient prise des Égyptiens et ceux-ci de Joseph le
Sauveur et des Hébreux qui habitèrent en Égypte avant le passage de la
mer Rouge. Les Hébreux appelaient ces substances qui sont entre l’An-
ge et l’homme Sadaim ; et les Grecs transposant les sillabes et n’ajoutant
qu’une lettre, les ont appelez Daimonas. Ces démons sont chez les anciens
Philosophes (Hermétistes) une gente aérienne dominante sur les éléments,
mortelle, engendrante, méconnue dans ce siècle par ceux qui recherchent
peu la vérité dans son ancienne demeure, c’est-à-dire dans la théologie

32
  Abbé de Montfaucon de Villars, Le comte de Gabalis ou Entretiens sur les sciences secrètes ;
rééd. [Link], 2002.

46
ISIS DÉVOILÉE

des Hébreux, lesquels avaient par devers eux l’Art particulier d’entretenir
cette nation aérienne et de converser avec tous ses habitants de l’air.
« Le Théraphim des Juifs n’estoit que la cérémonie qu’il falloit observer
pour ce commerce ; et ce juif Michas qui se plaint, dans le Livre des juges,
qu’on lui a enlevé les dieux, ne pleure que la perte de sa petite statue dans
laquelle les sylphes l’entretenoient. Le dieu que Rachel déroba à son père
étoit un Théraphim. Michas ni Laban ne sont repris d’idolâtrie ; et Jacob
n’eût garde de vivre quatorze ans avec une idolâtre, ni d’en épouser la fille ;
ce n’estoit qu’un commerce de sylphes et nous scavons par tradition que la
cynagogue tenoit ce commerce permis et que l’idole de la femme de David
n’estoit que le Théraphim à la faveur duquel, elle entretenoit les peuples
élémentaires : car vous jugez bien que le prophète du cœur de Dieu n’eût
pas souffert l’idolâtrie dans sa maison. »
Dans la citation que nous venons de donner, nous ne trouvons qu’un
fait erroné : c’est que le comte de Gabalis croit que les Égyptiens tenaient
leur philosophie des Hébreux, ce qui est tout le contraire ; mais ceci n’in-
firme en rien les idées exprimées dans notre citation.
Après cette digression, disons que de tout temps, l’homme a employé
pour communiquer avec Dieu de saints personnages. Cette coutume est
constante chez un très grand nombre de peuples et se retrouve encore de
nos jours, par exemple en Algérie, à Alger même, où l’on voit quantité de
femmes dans les Zaouia33 autour de la koubba (tombeau) d’un marabout.
Les femmes lui racontent leurs petites affaires : soucis, disputes, griefs en-
vers le mari ; enfin, elles lui exposent tous leurs sentiments intimes, afin
qu’il leur suggère de bons conseils.
Là, autour de la koubba, dans la demeure de leur saint, ces femmes sont
bien chez elles. Aussi il faut voir comme est parée la demeure du person-
nage, de l’intermédiaire avec Dieu, qui est trop loin d’elles pour leur esprit
étroit et borné et qui est surtout dans ce même esprit, trop grand pour
s’occuper de leur humble personne.
Revenant aux Égyptiens, disons qu’ils n’adoraient qu’un seul Dieu ; c’est
là un fait certain, incontestable.

  On nomme Zaouia une petite mosquée réunie à une koubba ou tombeau d’un
33

Marabout (Saint-Personnage). Très souvent une école et un cours de haut enseigne-


ment pour les musulmans sont joints à la Zaouia. Une des plus pittoresques et des plus
originales que nous connaissions est la Zaouia à Abd-er-Rahman-el-Tealbi à Alger, elle
est située à l’extrémité de la ville arabe.

47
ISIS DÉVOILÉE

Mais ce Dieu unique, quel est-il ?


C’est le Dieu inconnaissable, l’innommé, celui qui a toujours été, le Dieu
de toute éternité, celui auquel les prêtres égyptiens durent donner une
forme, une figure, afin que le vulgaire pût le comprendre, se représenter et
saisir en un mot cet Être inconnaissable, qui n’a jamais eu de commen-
cement et n’aura jamais de fin. C’est pour cela qu’ils créèrent Ra (le Soleil)
qui est le plus ancien Dieu de l’Égypte. Sa naissance quotidienne, quand
il sort du sein de la nuit, est le symbole naturel des idées de l’éternelle gé-
nération de la Divinité. C’est pourquoi l’espace céleste infini est identifié
avec la mère divine Neith. Le soleil, en réveillant chaque matin, de ses
rayons lumineux, la nature entière, semble donner pour ainsi dire la vie à
tous les êtres vivants ; il n’était donc pas de meilleur emblème pour l’Être
suprême, Ra étant le créateur par excellence, celui en un mot qui s’approche
le plus près du Dieu unique par les bienfaits qu’il accorde à l’homme.

48
Chapitre IX :
Divinités ; leurs formes – Le soleil

Après ce Dieu unique, venaient des divinités ou rôles, lesquelles étaient


représentées, sous trois formes différentes : la forme humaine et des attri-
buts spéciaux ; le corps humain, mais avec la tête de l’animal spécialement
consacré à la divinité ; troisièmement enfin, l’animal lui-même avec les
attributs de la divinité qu’il représentait.
Les figures des divinités sont faites de matières très diverses : argile,
cire, bois, terre cuite, crue, vernissée, émaillée, porcelaine, pierres dures,
pierres tendres, pierres fines ou précieuses, bronze, argent, or. Les figures
et figurines de bois et de bronze sont parfois dorées, souvent celles de
bois sont peintes avec les couleurs conventionnelles, consacrées. Du reste,
comme rien n’est laissé à l’arbitraire de l’artiste, on retrouve toujours les
mêmes principes et pour ainsi dire une unité constante, ce qui permet
d’expliquer, sans hésitation possible, les scènes représentées. Ce qui facilite
encore cette interprétation, c’est que les mêmes attributs indiquent tou-
jours les mêmes personnages divins. Ceux-ci ont beau être très nombreux
dans ce qu’on dénomme faussement le Panthéon égyptien, leurs caractères
et attributs permettent toujours de les reconnaître à première vue.
Voici du reste, les caractères généraux communs à tous les personnages
divins : 1e ils portent à la main la croix ovoïdée (croix ansée), symbole de la
vie en général et de la vie divine en particulier ; 2e le sceptre, c’est parfois
le Pedum (bâton recourbé) ou bien un long bâton surmonte d’une tête de cou-
coupha pour les personnages masculins. Le coucoupha, nous l’avons vu
précédemment, symbolise la bienfaisance. Les personnages divins fémi-
nins portent bien le même bâton, mais terminé par une fleur de lotus ou
par la graine de cette plante aquatique.
Ces divinités sont assises sur un trône ou bien encore debout. Souvent
les hommes portent la barbe tressée. On reconnaît ces mêmes divinités à
leurs coiffures spéciales et à d’autres signes particuliers ; nous avons eu et
nous aurons encore occasion de parler des uns et des autres dans le cours
de cette étude.
Jusqu’ici, les Égyptologues qui ont étudié la religion égyptienne n’ont

49
ISIS DÉVOILÉE

pu le faire avec profit et utilité pour la science, et cela pour plusieurs mo-
tifs. D’abord parce que le fond de cette religion se cache sous des symbo-
les et des mythes profonds que les manuscrits et tout ce qui nous reste de
l’Égypte ne permettent pas d’interpréter d’une manière certaine, positive.
Ensuite, parce que tous ceux qui se sont occupés de cette importante
question n’ont pas assez confronté les rites, les coutumes et cérémonies
religieuses de l’Égypte avec les mêmes rites, coutumes et cérémonies de
l’ancienne religion des Védas ; or, nous estimons que ce n’est que lorsque
celle-ci sera suffisamment connue, que nous pourrons mieux comprendre
et interpréter l’ésotérisme de la religion de l’antique Égypte. Et de même
que certains passages de la kabbalah, rapprochés de certains textes de la
haute Égypte, nous permettent d’heureuses interprétations, nous suppo-
sons aussi que la religion des anciens Védas, mieux connue, nous donnera
la clef de certains points très obscurs de l’égyptologie sacrée.
Le culte du Soleil chez les anciens Parsis, sectateurs de la religion de
Zoroastre pourrait aussi fournir d’utiles renseignements ; car le Soleil chez
les Égyptiens n’était pas seulement une planète34, c’était encore une éma-
nation directe de la Divinité unique ; aussi après Dieu, il était la première
divinité, de même que, dans la religion juive, Dieu n’était que le premier
des Ælohim, qui sont les divinités personnifiant les forces créatrices de
l’Univers35.
Les Égyptiens croyaient, du reste, que cet astre est formé par l’agglomé-
ration d’une quantité innombrable de purs esprits, de ceux qui approchent
le plus près de la Divinité unique. Ils croyaient que toutes ces émanations,
corps très brillants, formaient par leur agglomération, la lumière solaire
qui a tout créé, tout vivifié et a partout répandu la vie.
Tout existant par cet astre, rien ne pouvant vivre sans lui, il était logique
d’en faire la représentation directe du Dieu Un.
Quand nous parlerons de l’âme, nous espérons démontrer que la con-

34
  Dans L’astronomie ancienne, on nommait planètes, les astres errants, par opposi-
tion aux étoiles fixes : le Soleil, la Lune, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne. Dans
l’astronomie moderne, la planète est un astre qui se meut autour du soleil et emprunte
de lui sa lumière, Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Jupiter, Saturne,Uranus, Neptune.
35
  Ra aurait été chez les Hébreux la manifestation : En-Soph, laquelle manifestation
s’appelle : la Blanche lumière. Si Ra était considéré comme émanation du Dieu Unique,
Thoth avait un rôle de conciliateur ; on le nomme souvent Hotep-Nuturu, c’est-à-dire
« celui qui unit harmonieusement les divinités ».

50
ISIS DÉVOILÉE

ception du soleil ainsi comprise, n’est peut-être pas aussi déraisonnable


qu’elle en a l’air de prime abord.
Mais dans ce pays si fortement hiérarchisé, le culte ne pouvait pas, ne
pas l’être également. Il y avait donc : 1e   e Dieu unique, l’Un inconnu,
inconcevable, l’En-Soph de la Kabbalah ; 2e  les personnages divins, attri-
buts du Dieu unique ; 3e  les animaux divins symbolisant les attributs des
attributs du Dieu unique.
Ajoutons que, dans tout ce qui va suivre, on ne devra considérer les
mots : Divinités, Personnages divins, non comme des synonymes de Dieu,
mais comme des intermédiaires entre Dieu et l’homme. Si nous employons
le mot Divinités, c’est parce que nous n’avons pas d’autres expressions pour
remplacer ce terme que l’usage a consacré ; mais il demeure, bien entendu,
que Dieu seul est Dieu et que les Divinités sont les premiers purs esprits,
ses intermédiaires, ses ministres, ses agents actifs et obéissants, si l’on
veut.
En résumé, nous pouvons déjà conclure, que l’Égypte croyait à un seul
Dieu, enveloppé peut-être à dessein par la caste sacerdotale de formes
panthéistiques et polythéistes ; mais la religion égyptienne est, dans son
ésotérisme, un monothéisme pur se manifestant, dans son exotérisme, par un
polythéisme symbolique.
La religion égyptienne comportait trois divisions principales : le dogme
ou morale ; la hiérarchie désignant le rang et l’autorité des prêtres ; enfin le
culte qui comprenait les fonctions des prêtres, les rites et cérémonies sacrées
pratiquées soit en public soit dans le plus profond secret du sanctuaire

51
Chapitre X :
Les mythes et les symboles

1.  Le Soleil. — L’un des grands mythes égyptiens, le plus grand même
pourrions-nous dire, après Isis : c’est le soleil Ra ou Phré, qui se lève à
l’Est sous le nom d’Horus ; et se couche à l’Ouest sous les noms de Toum,
Atoum et de Aw. Ce dernier considéré comme le soleil nocturne, signifie
en égyptien, chair, matière animale, parce qu’il est le prototype des évolutions
mystérieuses de la matière organique entre la mort et le retour à la vie. Aw
est représenté avec une tête de bélier.
L’espace du ciel compris entre l’Est et l’Ouest représente, l’hémisphère
inférieur, que traverse le soleil nocturne pendant les douze heures de la
nuit.
2.  Ammon-Ra. — Ammon signifie en égyptien caché, invisible, mystérieux,
et Ra soleil, nous venons de le voir ; donc Ammon-Ra, personnage divin,
représente le Dieu invisible, mais qui se rend visible aux hommes, sous la
forme du Soleil. C’est à Thèbes, à partir de la XIe dynastie qu’a été adopté
pour la première fois le mythe d’Ammon-Ra.
3.  Ptah. — Ammon descend de Ptah, c’est-à-dire que dans la généalo-
gie divine, le rôle d’Ammon a succédé à celui de Ptah comme l’indique
M. Eugène Grébaut dans la traduction de son Hymne d’Ammon-Ra.
« En comparant, dit cet auteur36, les titres de Ptah et ceux qui sont don-
nés à Ammon, on ne tarde pas à s’apercevoir que, si ces deux dieux pos-
sèdent chacun les mêmes attributs, ils se distinguent cependant par leurs
actes. Ptah agit avant, et Ammon depuis, la création. Ptah représente Dieu
dans son rôle d’Être, qui a précédé tous les êtres ; il crée bien les étoiles
et l’œuf du Soleil et de la Lune, il semble préparer la matière, mais là s’ar-
rête son action, là aussi commence celle d’Ammon. Ammon organise toute
chose, il soulève le ciel et refoule la terre ; il donne le mouvement aux choses qui
existent (ar-ta, choses faites) dans les espaces célestes37 ; il produit, tous les
êtres hommes et animaux, et le mot qui marque cette production (keman)

  P. 10 et 11 de l’Hymne d’Ammon-Ra, br., in-8e, Paris, 1873.


36

  Il s’agit sans doute des astres créés par Ptah.


37

52
ISIS DÉVOILÉE

est le même qui sert à désigner les productions de la terre. Enfin après
avoir organisé tout l’Univers, Ammon le maintient chaque jour par sa pro-
vidence38 ; chaque jour il donne au monde la lumière qui vivifie la nature,
il conserve les espèces animales et végétales et maintient toutes choses. »
« On ne s’étonnera plus qu’Ammon soit le fils de Ptah, puisqu’il en
est le continuateur. Conclure de là que Ptah et Ammon ne sont que des
noms différents donnés au même dieu, selon le rôle particulier dans lequel
on voulait l’honorer, et chose d’autant plus naturelle, qu’Ammon étant,
« l’auteur de l’éternité », n’a pu commencer après Ptah, ni, étant le « Un
unique » coexister avec lui. Loin d’être un obstacle au monothéisme, la
plénitude des qualités divines et l’indépendance attribuée à chaque dieu
en deviennent au contraire la conséquence naturelle. C’est le même dieu
toujours identique à lui-même dans le développement de son action éter-
nelle et infinie. »
Ptah est le dieu suprême de Memphis, ses représentations figurées sont
fort diverses ; dans son rôle de Ptah-Patèque ou Embryon, il est coiffé du sca-
rabée, symbole de la transformation ; il foule aux pieds, le crocodile qui est
l’emblème des ténèbres ; dans son rôle de Ptah-Sokar-Osiris, il est représenté
sous la forme de momie, parce qu’il symbolise la force inerte d’Osiris qui
va se transformer en soleil levant.
4.  Les Triades. — Quel est le point de départ de la mythologie égyptien-
ne ? C’est la triade formée de trois parties d’Ammon Ra, savoir : Ammon
(le mâle ou le père). Maut (la femelle ou la mère) et Khons (le fils en-
fant). La manifestation de cette triade sur la terre se résout en Osiris, Isis,
Horus ; mais dans cette triade la parité n’est pas complète, puisque Osiris
et Isis sont frères. A Calapsché, au contraire, comme nous allons le voir
bientôt, nous avons la triade finale c’est-à-dire celle dont trois membres se
fondent exactement dans trois membres de la triade initiale.
Horus, en effet, y porte le titre de mari de sa mère et le fils qu’il eut de
celle-ci se nomme Malouli. C’est, nous dit Champollion39, le dieu principal
de Calapsché, et cinquante bas-reliefs nous donnent sa généalogie. Ainsi,
la triade finale se formait d’Horus, de sa mère Isis et de leur fils Malouli,
personnages qui entrent exactement dans la triade initiale Ammon, sa
mère Maut et leur fils Khons.
38
  « Il exauce la prière de l’opprimé, doux de cœur, quand on l’invoque. »
39
  Lettres d’Ég ypte.

53
ISIS DÉVOILÉE

Chaque nome ou province avait sa triade, et chaque temple était spé-


cialement consacré à l’une d’elles, quelquefois à deux, comme au grand
temple d’Ombos par exemple. Chaque triade résidait dans la moitié d’un
temple divisé longitudinalement ; à droite, c’était : Sawek-Ra (la forme pri-
mordiale de Saturne) à tête de crocodile, de Hathor (Vénus-Égyptienne)
et de Khons-hor ; à gauche étaient : Aroëris, la déesse Enénoufré et leur
fils Pnethèvo.
Le temple de Calapsché en Nubie montrait autrefois, au dire de
Champollion40, une nouvelle génération de dieux qui complétait le cercle
des formes d’Ammon-Ra, point de départ de toutes les essences divines.
Ammon-Ra l’être suprême et primordial et qualifié de mari de sa mère
Maut ; « sa portion féminine renfermée en sa propre essence à la fois mâle
et femelle (arse-nothelos). Tous les autres dieux égyptiens ne sont que des for-
mes de ces deux principes constituants considérés sous différents rapports
pris isolément ; ce ne sont que de pures abstractions du grand Être. Ces
formes secondaires, tertiaires, etc., établissent une chaîne ininterrompue
qui descend des cieux et se matérialise jusqu’aux incarnations sur la terre
et sous forme humaine. La dernière de ces incarnations est Horus, et cet
anneau extrême de la chaîne divine forme sous le nom d’Horammon,
l’Oméga des dieux, dont Ammon-Ra, le grand Ammon est l’Alpha. »
Nous ne pouvons ici passer longuement en revue tous les mythes de
l’Égypte, il y faudrait consacrer un gros volume, mais nous donnerons ci-
après les principaux.
Pour mettre quelque ordre dans notre nomenclature, nous les classe-
rons à partir d’ici alphabétiquement.
5.  Aah. — C’est le dieu Lunus ; il préside au renouvellement, au rajeu-
nissement, à la renaissance.
6 Aither. — Ce terme signifie littéralement abîme du ciel ; c’est le nom
(nous l’avons déjà vu) du fluide primordial, le principe créateur de toutes
choses, père de toutes les divinités.
7.  Amen-T. — Cette déesse n’est qu’une forme de Maut, c’est le second
membre de la triade thébaine qui comprend Ammon générateur, Amen-t,
et Her-ka, ne pas confondre Amen-t avec la déesse de l’Amenti, la première
porte le titre de celle qui réside à Thèbes.
8.  Anhour. — Le nom de ce dieu signifie celui qui amène le ciel ; c’est une

  Ibid., 7 janvier 1829.


40

54
ISIS DÉVOILÉE

forme du dieu solaire Shou. On le représente debout, vêtu d’une longue


robe, dans l’attitude d’un homme qui marche ; sa coiffure est une perru-
que surmontée de l’Uræus et d’un bouquet de quatre plumes. Il tient dans
sa main une corde, allusion à son rôle de conducteur.
9.  Ank, Anouké. — Troisième membre de la triade nubienne : Noum,
Sati, Anouké ; on représente Ank, avec une figure humaine, coiffée de la
couronne blanche et d’un bouquet de plumes.
10.  Anta. — Déesse guerrière d’importation asiatique comme Bâl,
Soutekh, Astarté, Reshep, Bès et Rannou ; on la représente assise coiffée
de la mitre blanche, ornée de deux plumes d’autruche ; dans sa main droite
elle tient une lance et un bouclier, de la gauche une massue ; c’est, on le voit,
une sorte de Minerve. Les représentations de cette déesse sont extrême-
ment rares. Toutefois, les divinités d’importation Asiatique et Africaine,
que nous venons de nommer symbolisent la fureur guerrière.
11.  Anubis. — Son nom égyptien est Anêpou ; il est le fils de Nephtys
et le dieu principal de plusieurs nomes (provinces) de la haute Égypte. Il
préside à l’ensevelissement, aussi le représente-t-on souvent penché sur un
lit funèbre et entourant la momie de ses bras. Il a la tête de chacal sur un
corps humain et porte les titres suivants : Chef de sa montagne, c’est-à-dire
de la montagne funéraire ; maître des ennemis ; vainqueur des ennemis de son père
Osiris, car il passe pour le fils d’Isis ; présidant à l’embaumement ; enfin, Guide
des chemins, car en préparant au mort son voyage dans la vie extra-terrestre,
il lui fraye les chemins de l’Amenti.
12.  Apophis. — Apap en Égyptien est un grand serpent qui personnifie
les ténèbres, il symbolise également la sécheresse et la stérilité ; c’est en
un mot le génie du mal. Le chapitre XXXIX du Livre des morts, dont nous
parlons plus loin, et dont le titre est : « faire obstacle à Refref » nous raconte
la lutte du dieu (du Soleil) contre Apap, lutte dans laquelle le soleil levant
(Horus) doit combattre dans l’hémisphère inférieur, afin de pouvoir pa-
raître après sa victoire, à l’Orient ; le combat avait lieu, dit-on, pendant la
septième heure de la nuit.
13.  Astès. — Dieu dont l’identification est peu connue ; il préside aux
chemins des morts ; il en est question dans le Livre des morts où il est dit sei-
gneur de l’Amenti41 grand divin chef des chemins des morts42… Dans

  Chapitre XVII.
41

  Chapitre XVIII.
42

55
ISIS DÉVOILÉE

un chapitre43 le défunt dit : « Je me suis purifié dans l’eau où s’est purifié
Astés, lorsqu’il est entré pour rendre hommage à Set, dans l’intérieur de la
demeure cachée. » Dans la fin du même chapitre, le défunt dit : « Je pénètre
dans la demeure d’Astès. »
14.  Athor, Hathor. — Nom de la déesse qui personnifie l’espace céleste
que parcourt le Soleil et dont Horus (Soleil levant) symbolise le départ à
l’Orient. Ce nom signifie littéralement demeure du Soleil ; d’où son rôle de
mère du Soleil (d’Horus) symbolisée par la vache Isis, sous les traits de la-
quelle on la représente allaitant son enfant. On nomme également Athor,
Noub qui veut dire Or, et déesse de l’or, à cause des reflets du ciel à l’Occident,
au coucher du Soleil (Atoum).
15.  Bast. — Déesse à tête de chatte, une des formes de Sekhet ; on la
nomme aussi Beset.
16.  Bouto, Ouadj. — Une des formes de Sekhet, qui symbolise le Nord,
comme la déesse Nekheb symbolise le Midi.
17.  Harpocrate. — Horus désigné sous ce nom, est considéré comme le
fils d’Isis et d’Osiris et successeur de son père, c’est la traduction grecque
du terme égyptien Har-pa-krat, qui veut dire, Horus enfant (Soleil levant).
18.  Har-Shewi. — Ce terme signifie littéralement le Supérieur de l’ardeur
guerrière et très-valeureux ; c’est Horus guerrier. Dans son Traité d’Isis et d’Osi-
ris44, Plutarque nomme ce dieu, Arsaphès, c’est-à-dire, dont le nom signifie
valeur.
19.  Horammon. — Forme d’Harpocrate ou d’Horus enfant (Ammon)
qui symbolise la faculté qu’avait ce dieu de s’engendrer lui-même et de
devenir son propre fils.
20.  Horus. — La mythologie égyptienne comporte plusieurs Horus :
Horus enfant ou Harpocrate, nous venons de le voir ; Horus l’aîné ou
Haroëris, celui-ci né de Seb et de Nout45 et frère d’Osiris ; il se nomme
Ounnowré, c’est-à-dire être bon ; il est alors considéré comme fils et vengeur
de son père Osiris.
Mentionnons également : Hor-sam-to-ui ou Hermakhis qui signifie Horus
des deux horizons. (Voy. ci-après § 24, Khem.).
21.  Imhotep. — Dieu de la médecine, fils de Ptah. On le représente assis

43
  Chapitre CXLV
44
  Plutarque, Isis et Osiris, rééd. [Link], 2001.
45
  Cf. Plutarque, Isis et Osiris, XII.

56
ISIS DÉVOILÉE

et tenant sur ses genoux un papyrus déroulé (volumen) ; il est coiffé du serre-
tête, vêtu de la robe longue et chaussé de sandales.
22.  Isis est peut-être le plus grand mythe de l’Égypte, aussi lui consa-
crons-nous un chapitre spécial. (Voir le chapitre suivant).
23.  Jou-S-aas. — Déesse fille de Ra et dont le nom signifie littéralement
la Grande qui arrive ; le rôle de cette déesse est comme son nom même des
plus mystérieux ; on ne voit que très rarement des représentations de cette
déesse, qui porte la coiffure d’Isis et d’Athor. Nous pensons même que
c’est une forme d’Isis.
24.  Khem. — Dieu Ithyphallique, qui représente la Divinité dans son
double rôle de père et de fils : comme père, il est appelé Mari de sa mère, les
textes égyptiens emploient même un mot plus réaliste ; comme fils, il est
assimilé à Horus. Ce dieu symbolise la force génératrice, principe des nais-
sances et des renaissances, survivant à la mort, mais stationnant un cer-
tain temps dans un état d’engourdissement, qu’elle ne parvient à vaincre
que quand le dieu a recouvré l’usage de son bras gauche ; car nous devons
ajouter qu’on représente Khem ou Ammon générateur debout, le bras droit
élevé dans l’attitude du semeur, tandis que le bras gauche est enveloppé
comme tout son corps dans des bandelettes, comme une momie ; seul le
bras droit est dégagé, tandis que le gauche est censé serré sur le corps par
des bandelettes, ce qui explique très bien le passage du chapitre CLVIII,
du Livre des morts, dans lequel chapitre, le défunt s’écrie :
« O mon père, ma sœur, ma mère Isis ! Je suis dégagé de mes bandelettes, je vois et il
m’est accordé d’étendre le bras, (le bras gauche). Je vois Seb… »
D’après quelques archéologues, Khein symboliserait aussi la végéta-
tion ; nous ne saurions rien affirmer à ce sujet. Son rôle de générateur, au
contraire, est incontestable, car les représentations figurées ne permettent
pas de le mettre en doute ; les statuettes le prouvent surabondamment.
25.  Khepra. — Ce mythe symbolise l’existence, le devenir, c’est-à-dire
l’apparition à la vie et même la réincarnation.
26.  Khons. — C’est l’Harpocrate thébain, le troisième membre de la
triade thébaine : Ammon, Maut, Khons, nous l’avons vu ci-dessus.
Khons-Thoth joue un rôle lunaire. Il est vénéré sous les noms suivants :
Khons en thébaïde, bon protecteur ; Khons conseiller de la thébaïde, qui chasse les mau-
vais esprits, etc.
27.  Ma. — Déesse, fille du Soleil, qui personnifie le vrai et le juste ;
aussi son nom en égyptien s’écrit avec le terme coudée.

57
ISIS DÉVOILÉE

C’est Ma qui introduit le mort dans la salle, où Osiris rend son juge-
ment. On représente cette déesse accroupie, le corps enveloppé dans une
robe collante et la tête surmontée du disque solaire ou de l’hiéroglyphe
formé par la fronde du palmier qui est homophone de Ma (coudée).
28.  Maut. — Épouse du dieu Ammôn ; Maut signifie mère. — Maut,
dit M. de Rougé46, est ordinairement coiffée du pschent ou double diadème ;
quelquefois un vautour symbole de la maternité, montre sa tête sur le front
de la déesse ; les ailes forment sa coiffure. Elle est vêtue d’une longue robe
étroite et tient dans sa main le signe vie. Les principaux titres de Maut sont
ceux de « Dame du ciel, régente de tous les dieux. »
29.  Mentou ou Mout. — Dieu solaire adoré à Hermonthis ; c’est le dieu
de la guerre, aussi le représente-t-on tenant en main le glaive royal, nommé
Khopesh.
30.  Mer-Ster. — Déesse, forme d’Athor, dont le nom signifie : celle qui
aime le silence.
31.  Nebou-out. — Déesse qui ne paraît qu’une des formes d’Isis ; elle
était adorée principalement à Esneh.
32.  Néphthys. — Sœur d’Isis, épouse de Set, qui aida sa sœur dans ses
Incantations pour ressusciter Osiris ; aussi a-t-elle un rôle funéraire et la
surnomme-t-on comme Isis, la pleureuse, la couveuse.
33.  Noun, knoun. — Une des formes d’Ammon.
34.  Mout. — Déesse qui personnifie l’espace céleste, plus particuliè-
rement la voûte céleste ; aussi la représente-t-on le corps replié sur les reins
touchant la terre de ses pieds et de ses mains.
35.  Osiris. — Dieu du bien, le frère et l’époux d’Isis, le divin symbole
de toute mort (tout défunt était assimilé à Osiris) ; il est roi de la divine
région inférieure.
36.  Pacht ou Sekhet. — Déesse qui paraît symboliser l’ardeur dévorante
du soleil et chargée comme telle, du châtiment des âmes dans l’Amenti.
Bast, Menhit, Ouadj sont des formes de Sekhet.
37.  Quebou-Qeb. — Ce dieu paraît avoir les mêmes attributions que le
Chronos des Grecs, le Saturne des Latins.
38.  Seb. — Personnification de la terre : on la représente souvent cou-

  Notice sommaire des monuments ég yptiens exposés dans les galeries du Musée du Louvre ; Br.
46

In-8o Paris, 1855.

58
ISIS DÉVOILÉE

chée à terre, les membres couverts de feuillages, tandis que le corps de


Mout, déesse de la voûte du ciel se courbe au-dessus de Seb.
39.  Sebek. — Dieu solaire d’origine très ancienne, qu’on assimilait sou-
vent à Horus et qui était dès lors adoré comme tel à Ombos.
40.  Selk. — Une des formes d’Isis, préposé à la protection des entrailles
renfermées dans les vases dits Canopes ; on la figure généralement avec un
scorpion sur le front.
41.  Set. — Dieu du mal, le typhon des Grecs et dont le rôle mythique
est des plus obscurs.
42.  Shou. — Fils de Ra, un des noms du Soleil Levant, déification de la
lumière du disque solaire. Les représentations de ce dieu, nous le montrent
soulevant la voûte du ciel et la tête surmontée du signe Peh (force) ou bien
encore de la plume d’autruche, hiéroglyphe de son nom. Ce dieu est repré-
senté agenouillé et les bras en l’air, il est quelquefois avec la déesse Tewnout,
on les désigne dès lors sous le nom de couples de lions.
43.  Soupti ou Sept-Hor. — Une des formes d’Horus adorée sous l’em-
blème de l’épervier momifié ; il porte alors le titre de Seigneur de l’Orient.
44.  Tanen. — C’est une des formes de Ptah et même d’Athor ; du reste,
les noms et rôles de cette déesse sont des plus obscurs. Nous nous deman-
dons même, si les égyptologues n’auraient pas pris à tort pour une déesse
ce nom de Tanen qui est une région souvent mentionnée dans les textes
religieux.
45.  Tewnout, — Déesse dite Fille du Soleil ; on la représente avec une tête
de lionne, surmontée du disque solaire.
46.  Thouéris. — Quelques archéologues considèrent cette déesse, com-
me la compagne de Set ; d’autres l’identifient à Apset, la déesse nourrice,
surnommée la bonne nourrice ; on la dénomme également Ta-ouer, c’est-à-dire
la Grande.
Thouéris épouse de Set après la défaite de celui-ci fut sauvée du serpent
par Aroëris, qui l’épousa dit-on. En somme, c’est un mythe bien obscur.
Nous bornerons à ce qui précède la nomenclature des personnages my-
thiques de l’Égypte ; ce que nous en avons dit suffira pour la complète
intelligence de ce qui va suivre, et après avoir parlé de la croix ansée, nous
nous occuperons dans le chapitre suivant d’Isis, la nature primordiale,
puis des animaux et des plantes sacrées dans les deux autres chapitres, ce
qui terminera le symbolisme de l’antique Égypte.

59
ISIS DÉVOILÉE

la croix ansée
Parmi les signes symboliques égyptiens, il en est un dénommé par les
archéologues Croix ansée, qui a fourni matière à de longues discussions,
malheureusement les écrivains n’ont pu donner des conclusions certaines,
c’est pourquoi nous avons cru devoir en dire quelques mots à la fin de ce
chapitre pour bien démontrer ce que représente effectivement ce sym-
bole.
La Croix ansée symbolise la vie, l’homme ; la barre verticale de la croix
représente les forces actives où créatrices, tandis que la barre horizontale (les
bras de la croix) représente les forces passionnelles ou destructives chez l’homme.
On voit donc que la croix par sa barre verticale reproduit la valeur du
triangle ascendant dans la nature et la barre horizontale, la valeur du trian-
gle descendant.
Voilà ce qu’on sait et ce qu’on dit en général sur ce symbole :
En ce qui concerne l’anneau, cercle ou anse, dont est surmonté la croix,
qui lui a fait donner le qualificatif de ansée, l’explication est moins aisée.
Faut-il y voir un simple anneau de suspension, une sorte de bélière ou bien
un symbole ? L’hésitation n’est pas possible c’est évidemment un symbole ;
mais lequel ?
Et quelle est sa signification ?
M. Papus nous dit47 que le cercle placé au-dessus de cette croix « répond
à la tête de l’homme et il indique la création par lui-même de son immor-
talité, secret très insigne dévoilé par Wronski48. »
Nous pensons que Wronski et par suite, ceux qui adoptent son expli-
cation se trompent, non sur la signification véritable du symbole, mais sur
l’objet symbolisant. Ce n’est pas un emblème de la tête de l’homme en effet,
qu’il faut voir dans la courbe qui figure au sommet de la barre verticale,
mais une des parties du Lingham, ce n’est jamais un cercle parfait qu’on
voit dans les croix construites, d’après la véritable tradition, dans la croix
représentée sur les monuments égyptiens quels qu’ils soient (édifices ou ma-
nuscrits). Ce qui nous confirme dans notre supposition, c’est qu’il existe un
signe hiéroglyphique le Ménat ou contre poids du collier, qui symbolise
lui aussi la vie, la génération et qui affecte la forme du lingham ou phallus
  Revue théosophique, no  I, p. 26, année 1889.
47

  Hœné Wronski, Messianisme ou réforme absolue et définitive du savoir humain, 2e vol.


48

Introduction.

60
ISIS DÉVOILÉE

horizontal, lequel Ménat porte ce même signe que la Croix ansée. Ce qui
nous permet de dire que, si l’objet représenté n’est pas l’emblème de la
tête, le symbolisme a la même signification, c’est toujours la puissance
génératrice, la création, la reproduction et par suite la vie et l’immortalité
par la liqueur génératrice sans cesse renouvelée ; ce n’est donc que le dé-
placement d’un des réservoirs de la matière génératrice ; mais enfin, il y a
lieu de bien établir le fait.
Ainsi la croix ansée est un terme impropre ; il faudrait dire la croix lin-
gham, la croix ovoïdée, ou même la croix phallus, puisque nous venons de voir
que l’organe placé au-dessus de la croix n’est pas une anse, mais le même
organe qui comme dans le Ménat symbolise la vie, les forces génératrices
et reproductrices.
Il ne faut pas oublier non plus que le Ménat est un des emblèmes parti-
culiers de la déesse Hathor, mère du Soleil levant de Horus, le créateur par
excellence, et nous savons que le nom hiéroglyphique d’Hathor, signifie
littéralement Habitation d’Horus. On voit donc encore par là que l’idée de
création ne peut pas être plus fortement exprimée.
Ce qui prouverait encore en faveur de l’interprétation que nous venons
de donner, s’il nous fallait d’autres preuves, c’est que MM. les abbés qui
ont beaucoup écrit sur la croix, ont évité de parler de la Croix ansée ; ce-
pendant parmi eux se trouvent des érudits ; or, en parlant de la croix en
T (tau) qu’on désigne aussi sous le nom de Crux commissa, Crux patibulata49,
ces érudits se contentent la plupart de nous dire, que cette croix sert sou-
vent d’attribut dans l’Iconographie, à l’apôtre Philippe ; ils ajoutent qu’à cette
forme se rattache une idée mystique, mais sans la définir. — Ils disent
aussi, que suivant Tertullien, les chrétiens crurent reconnaître le Thau des
Hébreux dans le signe qu’Ezéchiel50 dit de mettre sur le front des hommes
qui gémissent, et quand ils observèrent aux mains des dieux de l’Égypte
une sorte de clef à anse51, « laquelle était dans cette contrée le symbole de la
vie, ils supposèrent que c’était là un signe prophétique de la Rédemption,
conservée par les Égyptiens. »
On voit que les archéologues catholiques, dont nous venons de résumer
les opinions en quelques lignes, tournent autour du problème et n’osent
49
  Paulin, Epist., : XXIV, 23 ; Lips. et Gretzer, De cruce ; Gallonius, De martyr. Cruciat,
etc.
50
  IX, 4.
51
  C’est la Croix ansée

61
ISIS DÉVOILÉE

l’aborder de front pour ne point parler des signes de la génération. Pour


nous laïcs, qui ne sommes pas astreint à la même réserve, nous nous avons
dû dire ce que représentait ce symbole.
Ce qui précède a paru dans une revue52 et a soulevé une polémique
au cours de laquelle nous avons réfuté notre contradicteur,53 mais nous
avouons avoir triomphé sans gloire, car nous l’avons vaincu sans péril ;
nous ne reproduirons ni l’attaque ni la riposte, ce serait faire perdre inu-
tilement le temps aux lecteurs, mais nous signalerons ici les auteurs qui
pensent comme nous, sur ce symbole ; nous trouvons le résumé suivant de
la question, dans l’Ég ypte pharaonique54.
« Un symbole d’un genre et d’une façon particulière, et sur lequel les
sentiments ont été divisés, c’est celui qu’on est convenu d’appeler la Croix
ansée, que tiennent ordinairement à la main toutes les divinités du Panthéon
égyptien. Véritable croix opérant des miracles suivant certains Pères de
l’Église, suivis par Saumaise, image du Phallus suivant Lacroze, Jablonski,
Visconti, Larcher, Heyne, Montfaucon ; clef du Nil suivant Zoëga et
Denon ; nilomètre suivant Pluche, il est considéré comme symbole de la
vie par Champollion. »
Ajoutons qu’aujourd’hui tous les Égyptologues sont du même avis que
celui-ci.
Par cette courte citation, que nous ne connaissions pas quand nous
avons répondu à notre interpellateur, on voit que l’idée que nous défen-
dions était partagée par des érudits éminents ; ceci doit clore toute discus-
sion et faire adopter à la Croix faussement dénommée Ansée, le nom de
Croix ovoïdée.

52
  L’Initiation, n° 10, juillet 1889, p. 54 et suiv., 4e année, 2e volume.
53
  Voir Initiation ; 5e vol., 2e année, n° I, oct. 1889, p.57 et suiv.
et notre réponse, 5e vol., 2e année, no  2, nov. 1889, p. 147 et suiv.
54
  Par J. Henry, Tome Ier, p. 233.  Paris, Didot, 1846.

62
Chapitre XI :
Isis, la nature primordiale

Isis est un des plus grands mythes de l’Égypte, plus grand que R a peut-
être, mais en tout cas, antérieur à lui. — D’après Diodore de Sicile55, Isis
signifie ancienne ; Zyaus (l’Isis-hindoue) qui veut dire, l’ancien des jours est
symbolisé dans le monosyllabe AUM ; c’est l’esprit type, le germe immor-
tel, comme Isis est la Nature primordiale, la Matrice universelle.
Dès les temps préhistoriques, l’Égypte est monothéiste, mais dans cette
très haute antiquité, le monothéisme de la Bonne Déesse, comme on dési-
gne Isis, ce monothéisme est mitigé par l’accession d’Apophis (en égyp-
tien Apap) le hideux serpent, dont Isis dompte la mauvaise influence qu’il
s’efforce d’exercer sur les humains pour balancer le pouvoir de la déesse
bienfaisante. Cette mauvaise influence est vaincue, mais non sans une vi-
goureuse résistance, qui témoigne d’un certain pouvoir de l’esprit du mal,
cette lutte introduit dans la théodicée égyptienne, un élément dithéiste,
qu’on retrouve toujours plus ou moins voilé dans toutes les religions qui
ont paru sur la terre depuis le commencement du monde.
Mais Isis finit toujours par écraser la tête du serpent !
La religion brahmanique hindoue qui est trithéiste (Brahma, Vishnou,
Çiva) finit par devenir dithéiste, puisque Brahma et Vishnou unissant leur
force créatrice et conservatrice finissent par avoir raison de Çiva qui frappe
tout de destruction ; puis leur tâche accomplie, Brahma et Vishnou ne font
plus qu’une seule et même personne ; celui-là retournant dans Vishnou qui
lui avait donné l’être par l’intermédiaire de la fleur du Lotus sortie de son
nombril.
Isis femme et sœur d’Osiris, après la lutte de celui-ci et de Set, parvint
à retrouver et réunir les membres de son époux-frère ; par ses incanta-
tions, elle rappela Osiris dans son corps, il put donc ressusciter et devenir
Horus, c’est-à-dire fils d’Isis.
Dans ce rôle, on la confond avec Hathor et on la représente assise allai-
tant son enfant. C’est de ce rôle de résurrectrice que dérivent ses fonctions
55
  Liv. I. § II.

63
ISIS DÉVOILÉE

funéraires ; on la voit alors, soit pleurant Osiris, soit au pied du sarcophage


de celui-ci, ou bien encore couvrant de ses ailes Osiris, en signe de pro-
tection.
Un papyrus du Musée de Berlin publié par M. J. de Horrach56 n’est
qu’une sorte de recueil des incantations récitées par Isis et Nephthys (les
deux couveuses, les deux pleureuses). Celle-ci aide sa sœur Isis, dans la tâche
entreprise de ramener Osiris à la vie.
Isis est aussi le symbole de la terre féconde et l’image du Soleil levant
(Horus).
Voici comment Apulée57 la fait se définir elle-même :
« Je suis la nature mère de toutes choses, la maîtresse des éléments, la
source et l’origine des siècles, la souveraine des divinités, la reine des mâ-
nes et la première des habitants des cieux. Je représente en moi seule, tous
les dieux et toutes les déesses ; je gouverne à mon gré les brillantes voûtes
du ciel, les vents salutaires de la mer et le triste silence des Enfers. Je suis
la seule divinité qui soit dans l’Univers, que toute la terre révère sous plu-
sieurs formes, avec des cérémonies diverses et sous des noms différents…
L’on m’appelle la mère des Dieux. »
Une inscription du temple de Saïs, nous définit ainsi Isis, c’est la déesse
elle-même qui parle :
« Je suis ce qui a été, ce qui est, ce qui sera ; et nul mortel n’a soulevé mon voile. »
Cette inscription nous a été conservée par Plutarque.
Diodore de Sicile58 nous apprend qu’on consacrait à Isis une génisse,
parce que l’utile fécondité de la vache était considérée comme un des bien-
faits de la déesse.
D’après Lucien59, on suppose que cette déesse présidait aux inondations
du Nil, qu’elle inspirait les vents et protégeait les navigateurs. Ce rôle de
protectrice des navigateurs a aussi un sens mystique qu’une légende gra-
vée sur un sarcophage du Musée du Louvre, nous fait comprendre, car
elle explique le sens de l’action d’Isis et de sa sœur Nepthys, qui tendent
des voiles enflées, symbole de l’haleine vitale. Voici la traduction de cette
56
  Les Lamentations d’Isis et de Nephthys, d’après un manuscrit hiératique du musée de
Berlin, publié en fac-simile avec traduction et analyse. I br. in-4, 2 pl., Paris, 1866.  Rééd.
[Link], 2005.
57
  L. Apuleli, Madaurensis Platonici, Metamorphoseos ; sive Lusus asini. T. II.
p. 361.  Parisiis, apud J. F. Bastien 1787.  Ed. Nova.
58
  Liv. I.
59
  Dialog. Deor., III, II.

64
ISIS DÉVOILÉE

légende : « Je viens à toi, dit Isis, je suis près de toi pour donner l’haleine à
tes narines, pour que tu respires les souffles sortis du dieu Ammon, pour
réjouir ta poitrine, pour que tu sois déifié ; que tes ennemis soient sous tes
sandales et que tu sois justifié dans la demeure céleste. »
Les représentations d’Isis sont très fréquentes ; elles sont peintes ou
sculptées sur les monuments, ou bien ce sont des statuettes et des figu-
rines faites en matières très diverses. Isis est souvent représentée debout,
mais plus souvent assise sur un trône allaitant le jeune Horus ; elle est coif-
fée d’un petit trône qui est le signe hiéroglyphique de son nom et qui sert
à écrire aussi le mot demeure, ce qui explique qu’Isis dans son rôle de mère
se confond avec Hathor, qui signifie habitation d’Horus.
La coiffure symbolique de la déesse est un disque avec deux cornes de
vache, ce qui a fait supposer à tort à quelques auteurs, qu’Isis était une déi-
fication de Diane, de la Lune, parce qu’ils ont pris le disque solaire pour
le disque lunaire.
Quand la déesse est représentée seule, elle est souvent debout, les bras
pendants ou ailés ; elle étend parfois ses ailes pour couvrir la momie d’Osi-
ris, au moment de l’opération mystique qui doit lui donner la vie. D’autres
représentations nous montrent Isis portant les mains à son front, en signe
de deuil, au moment où elle prononce les formules d’incantations qui doi-
vent rendre la vie à Osiris.
Le culte d’Isis avait un caractère de pureté et de chasteté qui exerça
toujours une grande influence sur la moralité des femmes égyptiennes, in-
fluence bienfaisante qui s’étendit même, bien au-delà de l’Égypte. Les fê-
tes ou Mystères d’Isis étaient célébrés au solstice d’hiver et avaient un carac-
tère funèbre pour rappeler la mort d’Osiris ; ils étaient célébrés dans toute
l’Égypte60, mais c’est principalement à Busiris que ces mystères avaient le
plus d’éclat et de solennité.
Nous venons de dire que le culte d’Isis étendit son influence bien au-
delà de l’Égypte ; en effet, il se répandit en Grèce, à Rome et jusque dans
la Gaule, mais une fois hors de l’Égypte, il ne tarda pas à dégénérer et à
perdre son caractère de grandeur et de simplicité originelles.
Le culte primitif considérait Isis, nous l’avons vu, comme la grande
Nature primordiale, emblème de l’esprit actif ayant écrasé le serpent Apap ou
Apophis, emblème de la matière passive. Dans les pays étrangers, Isis fut

  Hérodote II, lix.


60

65
ISIS DÉVOILÉE

tour à tour la personnification de toutes les déesses : Cérès, Cybèle, Astarté,


comme du reste, elle le dit elle-même61 : « Les Athéniens originaires de leur
propre pays me nomment Minerve Cécropienne. Chez les habitants de
l’île de Chypre mon nom est Vénus Paphos. Chez les Candiotes, habiles
à tirer de l’arc, Diane Dictinne. Chez les Siciliens, qui parlent trois lan-
gues, Proserpine Stigienne. Dans la ville d’Eleusis, on m’appelle l’ancien-
ne déesse Cérès, d’autres me nomment Junon, d’autres Bellone, d’autres
Hécate, d’autres Nemésis Rhamnusienne ; et les Ethiopiens, que le soleil à
son lever éclaire de ses premiers rayons, les peuples de l’Ariane, aussi bien
que les Égyptiens qui sont les premiers savants du monde, m’appellent par
mon véritable nom, Isis et m’honorent avec les cérémonies qui sont les
plus convenables. »
Ces lignes expliquent fort bien pourquoi dans les inscriptions grecques
et latines, la déesse reçut les surnoms qu’on donnait aux divinités avec les-
quelles elle était confondue. De tous ces surnoms, nous n’en retiendrons
qu’un seul, celui de Mater Salutaris, c’est-à-dire Mère qui donne la santé et
qui fait allusion au caractère médical qu’Isis avait en Égypte, de même
que Sérapis62 aussi consultait-on la déesse pour la guérison des maladies.
Les malades se rendaient dans ses sanctuaires pour y passer une nuit et
dormir ; la déesse se montrait en songe aux malades et leur indiquait les
remèdes qu’ils devaient employer pour guérir, c’est ce qui se passe encore
de nos jours, seulement au lieu du nom d’Isis, le sanctuaire porte celui de
Lourdes ou de la Salette.
On voit que si les noms changent, les superstitions restent !
En somme, la Théodicée Isiaque est la mère, la génératrice de bien de
religions modernes, l’Isianisme n’a du reste, succombé que sous l’hypo-
crisie et l’immoralité de ses prêtres qui se sont successivement nommés :
Cabires, Curètes, Corybantes, Bacchants, Dactyles, Galles, Métragyrtes,
Druides, etc.
61
  Apulée. Métamorph. II, L. XI, p. 363.  Édition de François Bastien, 1787.
62
  Nous ne voulons pas discuter sur l’origine du dieu Sérapis ; son culte est-il ancien,
est-il moderne ? Tacite en parle, Hérodote n’en parle pas, etc. Notre opinion est que
Sérapis est un dieu très ancien et sans insister davantage sur ce sujet, nous dirons que
ce dieu était surtout célèbre par la puissance qu’on lui supposait de guérir les maladies.
Tacite nous apprend que c’est par sa vertu que Vespasien guérissait les écrouelles. Nous
savons que le culte de Sérapis-Soter (le sauveur) avait une grande extension et que
l’Égypte comptait au second siècle de notre ère quarante-trois temples (Sérapées) de ce
Dieu.

66
ISIS DÉVOILÉE

L’Isianisme ne s’est définitivement éteint que vers la fin du VIe siècle de


l’ère vulgaire. Rome avait élevé de nombreux temples à la déesse ; Pompeï
montre encore les débris d’un temple Isiaque, ruiné par la terrible éruption
du 29 août de l’an 79.
Nous ne saurions terminer ce chapitre sans ajouter que la ville de Paris
montre dans ses armes la Bari ou barque sacrée d’Isis, adorée par les Parisii,
nom dérivé par syncope de Bari-Isis, le vaisseau symbolique de la bonne
Déesse63.
Qu’étaient les Parisii ? Une peuplade celtique venue des confins de
la Belgique, leur ville principale était primitivement dénommée Lutetia
Parisiiorum ; la cité marécageuse des adorateurs de la Bari ou Barque sacrée
d’Isis. Les Parisii étaient probablement un rameau nomade de ces Suèves,
dont nous parle Tacite et qui adoraient Isis, sous la forme symbolique d’un
vaisseau : « Une partie des Suèves, dit cet auteur64, sacrifie à Isis. Quelle est
la cause et l’origine de ce culte étranger. Je n’ai pu le savoir si ce n’est que
l’image même de la déesse, figurée par un vaisseau, semble une religion
apportée par mer. Du reste, ne point tenir les dieux enfermés dans les
murs et ne leur prêter aucun des traits de l’homme, leur paraît plus con-
forme à la grandeur des divinités. »
Ce vaisseau, nous le savons, était la Bari sacrée des dieux égyptiens, mais
plus particulièrement la Barque sacrée d’Isis qui flotte et ne peut être sub-
mergée, ( fluctuat nec mergitur) des Armes de la ville de Paris.
Clovis fondateur de l’église Sainte-Geneviève65 bâtie probablement sur
les ruines d’un temple d’Isis donna à cette église une portion des biens
des prêtres d’Isis ou du territoire situé entre le Mons Leucotius (montagne
Sainte-Geneviève) et le village d’Issy, altération visible du nom d’Isis par
répétition d’un S. Le reste du territoire fut donné par Childebert à l’ab-
baye qui porte aujourd’hui le nom de Saint-Germain-des-Prés. En 1514,

63
  Cf. D. Ricard, note A, 12 de sa traduction d’Isis et d’Osiris.
64
  Mœurs des Germains, § IX. « Nisi signum ipsum in modum liburniœ figuratum docet
advectam religionem. »
65
  Icelui Clovis, monarque des Gaules et Clotilde sa femme (que nous nommons sainte
Clote) à la requeste de sainte Geneviève alors vivante, édifièrent hors les murs (de
Paris) au mont de Paris, une église à l’honneur des apôtres saint Pierre et sain Paul en
l’an quatre cent quatre-vingt-dix-neuf, laquelle église est aujourd’hui nommée Sainte-
Geneviève, au mont de Paris, parce que ladite Sainte y fut enterrée l’an cinq cent qua-
torze, (aujourd’hui Saint-Etienne du Mont). Les antiquités de Paris, par Gilles Corrozet ;
p. II verso, ch. III. I vol. in-12, 1586.

67
ISIS DÉVOILÉE

on voyait dans l’église de cette abbaye, la figure de la déesse Isis, mais le


cardinal Briçonnet la brisa parce que le peuple l’adorait encore66.
L’arche sacrée d’Isis donna l’idée aux Hébreux de transporter leur
Jéhova dans une arche, lors de leur sortie d’Égypte et le Dieu d’Israël,
d’Isaac et de Jacob, n’eût pas d’autre temple jusqu’au jour où l’affermisse-
ment des Hébreux en Palestine, leur permit d’en ériger un à Jérusalem. Ils
firent donc en cela, comme les émigrants Aryas qui colonisèrent l’Égypte
6 000 ans avant l’ère vulgaire ; ils avaient transporté par mer dans une Bari
la bonne déesse Isis, jusqu’au delta du Nil, où ils lui érigèrent le célèbre
temple de Saïs.

66
  Cf. Dubreul, Antiquités de Paris.

68
Chapitre XII :
Les animaux sacrés

Les Égyptiens éprouvaient pour Dieu, un si profond respect que non


seulement, ils ne l’adoraient, comme nous venons de le voir, que par l’in-
termédiaire des divinités secondaires symbolisant le Dieu unique, mais en-
core ils n’imploraient ces divinités mêmes, que par l’intermédiaire des
animaux sacrés ; ceux-ci seuls recevaient les adorations directes.
Les prêtres ne furent pas sans doute étrangers à cette substitution, par-
ce qu’ils savaient fort bien que le peuple a toujours mieux compris un culte
morphique. Cependant, le peuple égyptien savait certainement que, quand
il se prosternait devant une lionne, un cynocéphale, un cheval, un bélier,
une chatte ou devant d’autres animaux, ce peuple savait fort bien qu’il
adorait en réalité Sekhet, Thoth, Anubis, Noum, Bast, etc., c’est-à-dire
encore des représentations de la divinité, du Dieu unique.
Il est résulté de cet état de choses, que peut-être le peuple a pu se livrer
à des pratiques superstitieuses à l’égard des animaux sacrés, pratiques qui
furent sans doute largement exploitées par la caste sacerdotale ; mais jamais
les classes instruites, les classes élevées (sauf à une époque de complète dé-
cadence) jamais ces classes n’ont adoré les animaux, pas plus qu’elles ont
jamais pu supposer qu’un jour, après leur mort leur âme pourrait transmi-
grer dans le corps d’un animal. Les prêtres égyptiens, dans un but facile à
comprendre, pouvaient bien laisser supposer au peuple que l’homme ayant
mal agi pendant sa vie, pourrait après sa mort habiter le corps d’un animal
quelconque ; mais cela ne prouve rien en faveur de cette croyance, et le
bon prêtre pouvait le dire, mais n’y croyait certainement pas.
Par l’étude approfondie que nous avons faite de la religion égyptienne,
nous pouvons affirmer qu’on ne peut admettre un seul instant que ce
peuple, dont les anciens peuples sont unanimes à louer, à vanter même la
haute sagesse, ait jamais pu adorer les animaux, c’est une fable qui n’a pas
le sens commun.
Ainsi les Grecs, qui dans l’Antiquité représentent la civilisation avan-
cée, ces Grecs s’efforçaient d’imiter, de copier les Égyptiens ; ils s’ingé-
niaient surtout à comprendre leur philosophie. Ajoutons qu’ils n’y sont

69
ISIS DÉVOILÉE

jamais parvenus, parce qu’il leur manquait une clef, celle de l’Initiation, de
la Grande Initiation.
Quelques Grecs croyaient la posséder, en partie du moins ; ils se trom-
paient, ils avaient tout au plus reçu la gnose de la petite Initiation ; c’est-
à-dire qu’ils connaissaient fort peu la science occulte des Égyptiens. —
Platon était un de ces petits Initiés, et malgré ce peu de connaissance qu’il
possédait au sujet des mystères, il avait une si haute opinion de la sagesse
Égyptienne et de son antique origine que dans son Timée, il prête ces pa-
roles au vieux prêtre de Saïs :
« O Solon, Solon, vous autres Grecs, estes tousiours enfans : il n’y a
aucun en Grèce qui soit viel. »
« Comment l’entendez-vous, dit-il ?
« D’autant respondit le vieux prestre, que vous êtes tous jeunes d’enten-
dement, sans avoir aucune vieille opinion prinse de l’antiquité ; ni science
chenue. »67
Que faut-il entendre par ce terme de science chenue, c’est-à-dire de
science blanche, de vieillesse, si ce n’est l’ancienne science, la science oc-
culte ?
Un archéologue moderne, très versé dans les choses de l’antiquité, ex-
prime dans un fort beau livre68 une pensée qui mérite de fixer l’attention :
« On connaît, dit M. Bunsen, l’attrait que l’étude de la sagesse et des anti-
quités des Égyptiens exerçait sur les plus grands esprits des anciens Grecs,
et comment, depuis Hérodote, ils cherchèrent toujours à pénétrer sous les
formes bizarres des Dieux et le culte des animaux jusqu’à ces fêtes et ces
cérémonies dans lesquelles un sens plus profond et plus intime se révélait
à leur esprit. De l’Égypte leur venait déjà le sphinx, dont la figure humaine
expressive et méditative les poussait à analyser le mystère de la vie. »
Ces deux citations, l’une ancienne, l’autre toute moderne, contempo-
raine même, montrent bien l’estime que les Grecs professaient pour la
sagesse antique égyptienne et peuvent également témoigner que jamais,
au grand jamais, l’Égypte n’a pu adorer des animaux ou des fétiches quel-
conques.
Nous pensons que, si les artistes égyptiens ont affublé leurs divinités

67
  Platon, Le Timée, page 14.  Ed. de Michel Vascosan M. D. LI. — C’est la 1re édition
de cette traduction, la 2e est de 1581.
68
  La place de l’Ég ypte dans l’histoire, vol. I. pag. 92.

70
ISIS DÉVOILÉE

de têtes d’animaux consacrés, c’était pour différencier d’une manière in-


dubitable, sans hésitation possible, les très nombreuses représentations du
Dieu unique.
Ces têtes d’animaux, de même que la diversité des coiffures, ne sont
autre chose que des symboles qui facilitent l’écriture des hiéroglyphes.
Dans une statue grandeur naturelle, l’artiste peut exprimer sur la figure
de son personnage la bonté, la douceur, la méchanceté ou la violence, en
un mot, un sentiment humain quelconque ; mais dans un tout petit signe
hiéroglyphique, l’artiste et l’écrivain ne pouvaient caractériser leur per-
sonnage que par un signe conventionnel : de là, les personnages humains
à tête d’animaux. Nous sommes très surpris qu’aucun égyptologue n’ait
jamais dit jusqu’ici, ce que nous venons d’écrire.
Après cette digression utile, passons en revue quelques animaux sacrés
en indiquant le caractère divin qu’ils symbolisent.
La Lionne symbolise Sekhet ; le Chacal, Anubis ; l’Hippopotame, Taouer ;
le Chat et la Chatte, Bast ; le Bennou (vanneau), Osiris ; le Scorpion, Selk ;
le Scarabée, Kephra ; l’Urœus (hajé) était à la fois un symbole divin et
royal ; le Vautour était l’emblème de Maut et de la Maternité.
Le Cynocéphale, sorte de singe était consacré à Thoth-Lunus, parce que
cet animal, nourri dans les temples avait les yeux voilés pendant la con-
jonction du soleil et de la lune. On voit le cynocéphale accroupi sur le fléau
de la balance pendant le jugement ou la pesée de l’âme (Psychostasie ; Livre
des morts, chapitre CXXV) Le cynocéphale paraît symboliser également
l’équilibre ; cet animal était consacré à l’adoration du Soleil levant.
Thoth était encore symbolisé par l’Ibis, parce que cet oiseau marche
avec mesure et gravité et que son pas était un étalon métrique.
Le Bélier symbolisait Ammon-Ra, le grand dieu de l’Égypte, parce
que sa principale force réside dans sa tête et parce qu’il marche en tête du
troupeau et le conduit, enfin parce qu’il représente l’ardeur génératrice.
L’Épervier, l’oiseau d’Horus, symbolise la renaissance de la Divinité,
sous la forme du soleil levant : c’est pour cela que Ra est représenté avec
une tête d’épervier coiffé du disque. Les Pharaons étant des Horus, leur
bannière est surmontée de l’épervier ; quand cet oiseau porte une tête hu-
maine, il est l’hiéroglyphe de l’âme. Il symbolise aussi le Soleil parce qu’il
peut comme l’aigle fixer son regard sur cet astre.
Le Phénix (sorte de Bennou) symbolisait l’Astrologie, la science sa-

71
ISIS DÉVOILÉE

crée. Voici ce que nous dit Hérodote69 au sujet de cet oiseau merveilleux :
« Il existe un autre oiseau sacré, mais dont je n’ai vu que la peinture ; on le
nomme Phénix.
Il ne paraît que fort rarement en Égypte : tous les cent cinq ans, suivant
le dire des habitants d’Héliopolis, et on ne le voit que lorsque son père
vient à mourir. Si la peinture que j’ai vue est fidèle, voilà comment il serait :
ses plumes seraient rouge et or, sa taille et sa forme approchent de celles de
l’aigle. Du reste, on raconte de lui des choses qui me paraissent tout à fait
incroyables. On dit que cet oiseau partant de l’Arabie, transporte le corps
de son père enduit de myrrhe dans le temple du Soleil pour l’enterrer,
etc. » Car Hérodote poursuivant son récit nous raconte en effet, des choses
incroyables pour nous servir de son expression. Il n’est pas hors de propos
de dire ici, une fois pour toutes, que ce que rapporte Hérodote sur les
Égyptiens est empreint d’une grande exagération. Nous supposons même
que les prêtres de l’Égypte se sont moqués de l’historien et lui ont fourni
à dessein de nombreux renseignements tout à fait erronés. Nous allons en
donner une preuve en mentionnant ce que nous apprend l’écrivain grec
sur les serpents ailés 70 : « Du côté de l’Arabie, en face de la ville de Buto est
un lieu, où je me suis rendu moi-même pour prendre des renseignements
sur les serpents ailés. Lorsque j’y suis arrivé, on me fit voir une quantité
d’os et d’arêtes de serpents si considérable qu’il est impossible d’en donner
une idée ; elle formait des amas, les uns plus ou moins grands, les autres
très petits, mais le nombre en était immense. Le lieu où ces débris étaient
répandus se trouve au débouché d’un défilé étroit des montagnes, dans
une vaste plaine contiguë aux champs de l’Égypte. On assure qu’au com-
mencement du printemps un grand nombre de ces serpents ailés volent de
l’Arabie sur l’Égypte, mais que les Ibis, allant au-devant d’eux à la sortie
du défilé, ne les laissent pas passer et les détruisent complètement. Les ara-
bes prétendent que c’est en reconnaissance de ce service que les Égyptiens
ont l’Ibis en si grand honneur, et les Égyptiens conviennent avec eux, que
c’est là réellement le motif de leur grande vénération pour cet oiseau. »
Il est probable que c’était des dépôts de restes de serpents employés
comme engrais pour l’agriculture ; dans tous les cas, il est fâcheux que

69
  I, ii, 73.
70
  I, ii, 74.

72
ISIS DÉVOILÉE

Hérodote ne nous apprenne rien au sujet des ailes de ces fameux serpents ;
par exemple, comment la structure des ailes était attachée au corps.
En dehors des animaux sacrés, les Égyptiens utilisaient les figures d’ani-
maux pour symboliser les vices : ainsi le bouc était l’emblème de la luxure,
le crocodile de la voracité, la tortue de la paresse, etc.
De ce symbolisme animal naquit la vénération que les Égyptiens avaient
pour les animaux en général ; et quand ceux-ci avaient longtemps figuré
dans les temples ou sur l’autel même, où ils avaient reçu l’adoration au lieu
et place de la divinité qu’ils représentaient, quand ces animaux venaient à
mourir, on les embaumait et leurs momies étaient placées par reconnais-
sance dans les sanctuaires vénérés, dans des chambres sépulcrales cons-
truites exprès pour les recevoir.
Ainsi les Apis, qui symbolisaient Osiris étaient l’objet de la plus grande
vénération ; à leur mort ils étaient enterrés en grande pompe ; le Sérapéum
de Memphis renfermait dans ses souterrains soixante-quatre Apis.

73
Chapitre XIII :
Les végétaux sacrés

L’arboriculture et la flore égyptiennes ne comportent pas un grand


nombre de végétaux ; cela se conçoit sans peine. En effet, un pays sorti
pour ainsi dire du sein des eaux, et régulièrement envahi par elles, ne peut
pas fournir une grande variété de végétaux terrestres ; au contraire, les
plantes aquatiques y pullulent et poussent avec un luxe végétation tout à
fait extraordinaire.
Nous n’avons à nous occuper ici que des végétaux sacrés, soit terrestres,
soit aquatiques.
Au premier rang des premiers, figure le Persea. Cet arbre que quelques
archéologues ont confondu avec le pêcher, le saule et même le sycomore
était consacré à Isis la bonne déesse. Les Égyptiens considéraient cet arbre
comme tout à fait sacré ; Plutarque le dit formellement : « Parmi les plantes
égyptiennes, le Persea d’Isis doit être principalement sanctifié, car son
fruit ressemble au cœur et sa feuille à la langue. »
Cet arbre était d’origine éthiopienne, il fut transplanté en Égypte à une
époque très reculée, aujourd’hui il en a disparu. Ce serait ce que Moïse
qualifie dans sa Cosmogonie d’arbre de vie, arbre de la science du bien et du mal,
l’arbre en un mot planté dans l’Eden et qu’on retrouve hiéroglyphique-
ment sous ce même nom d’arbre de vie dans un tableau du Rhamesseum
de Thèbes71.  — On en trouve également de nombreuses représentations
chez les Assyriens et les Babyloniens. Chez les Égyptiens, le Persea figure
sur les monuments dès la XIIe dynastie, ce qui prouve que ce n’est pas
Cambyse qui aurait introduit le premier cet arbre en Égypte, comme le
prétend Diodore.
Les Égyptiens ont comparé les personnalités dans lesquelles s’incarne
l’essence primordiale, à cet arbre dont le tronc prend racine en terre, s’élè-
ve vers le divin Soleil et produit rameaux et fruits. Cette allusion tendrait
à prouver que les Égyptiens croyaient à la réincarnation et expliquerait

  Cf. Caillaud, Voy. Méroè, Tome III, p. 22 et 28 ; cet arbre porte le nom de Baobab
71

d’après quelques-uns ?

74
ISIS DÉVOILÉE

ainsi un autre motif pour lequel ils prenaient tant de soins du corps du
défunt, autour duquel, le périsprit du défunt se tient constamment, car, le
corps une fois entièrement dissous, le périsprit peut s’éloigner et l’âme se
réincarner.
Le persea est aussi désigné dans les manuscrits sous le nom de Sahu, de
l’arbre Aschat et de vert sycomore. — On croit que le persea est le Laurus
persea de Linnée ou Persea gratissima, l’avocatier, le laurier des avocats de la
famille des Laurinées. Cet arbre a douze ou quinze mètres de hauteur ; sa
forme est pyramidale, ses feuilles persistantes, oblongues, glauques au-
dessous ; ses fleurs sont jaunâtres en groupes axilliaires ; le fruit vert ou
violet affecte la forme d’une poire. Cet arbre pousse en Provence en pleine
terre, ainsi qu’en Algérie.
Quelques botanistes, Delille entre autres, l’assimilent au Banalites
Æg yptiaca. Pline72 nous parle du Persea : « L’Égypte, dit-il, a encore un ar-
bre particulier, le Persea semblable au poirier et conservant ses feuilles…
Le fruit plus long qu’une poire est dans une coquille et une peau verte le
recouvre comme le fruit de l’amandier ; mais l’intérieur au lieu d’être une
amande est une prune, seulement petite et molle. Ce fruit quoiqu’excellent
par son exquise douceur, n’incommode pas. »
Dans un autre passage du même auteur73 il a l’air de le confondre avec
le prunier, voici son récit : « C’est du persea que les auteurs ont dit cela,
arbre absolument différent, dont le fruit est semblable aux sébestes qui
rougissent et qui ne croît pas en dehors de l’Orient… Le persea a toujours
des feuilles et des fruits qui naissent au fur et à mesure. Quoi qu’il en soit,
il est manifeste que les prunes n’ont commencé à se répandre qu’après
Caton. »
Les chapitres XVII et CXXV : du Livre des morts, mentionnent une loca-
lité mystique dénommée : Bassin du Persea. — On voit assez souvent Thoth,
Sawekh et autres dieux promettre l’immortalité aux rois en inscrivant leur
nom sur l’écorce du persea ou sur le fruit de cet arbre.
Sawekh, dénommée aussi Safek est la déesse de l’architecture et des
livres, c’est-à-dire la protectrice des bibliothèques ; elle était adorée à
Memphis dès la IVe dynastie. C’était également la déesse du Septénaire,
comme nous l’apprend le Livre des morts 74 ; c’est elle qui construit à l’homme
72
  Hist. naturelle, Livre XIII, ch. xvii.
73
  Hist. naturelle, Chap. XIII, liv. xv.
74
  Ch. lvii.

75
ISIS DÉVOILÉE

sa demeure : septuple est donc sa maison et de même que celle-ci forme un


tout, de même le septénaire de l’homme ; celui-ci est mortel par son corps
et immortel par son essence divine ( paou nuturu) ; nous l’avons déjà vu en
parlant des livres d’Hermès-Trismégiste.
Après le Persea ; nous voyons figurer parmi les arbres sacrés divers aca-
cias, dont le nom hiéroglyphique est Shen. Le bois de l’acacia était utilisé
comme bois de charpente et son écorce comme tannin pour le tannage
des peaux. C’était surtout une variété d’acacias à écorce rouge et non l’aca-
cia commun, faux robinier. Les Égyptiens extrayaient de ce même acacia
une gomme ; ils cultivaient l’acacia nilotica, le lebeck et le fistula, ces deux
derniers originaires de l’Inde.
Parmi les plantes, la plus sacrée était le lotus ou Nelumbo (nelumbium
speciosum) ; il en existe de trois couleurs ; l’un à fleur blanche, un autre à
fleur bleue et le troisième à fleur rose. Nous avons longtemps cultivé dans
notre jardin du Val-des-Roses à Nice, ces deux dernières variétés. Celui à
fleurs roses a une odeur sui generis des plus caractéristiques et des plus sua-
ves ; c’est un mélange de fleurs d’oranger, de vanille et d’amande amère ; la
graine noire affecte la forme d’une petite olive.
Le papyrus ou Souchet était aussi une plante sacrée ; on en faisait un
grand usage pour les manuscrits, elle remplaçait le papier comme nous
avons vu (Chapitre V). — Mentionnons enfin le byssus qui servait à fa-
briquer le linge de corps et des vêtements.
Divers monuments authentiques, entre autres l’inscription de Rosette,
prouvent que les temples fournissaient au fisc royal des toiles de byssus.
Or, à l’occasion du couronnement de Ptolémée Épiphane, ce prince fit
remise aux Temples, non-seulement des toiles dont la fourniture était en
retard depuis huit années, mais encore des indemnités que le fisc royal
était en droit de réclamer pour une partie de ces toiles qui se trouvaient
de qualité inférieure à l’échantillon-type convenu. Ceci prouve donc, que
les temples possédaient des manufactures de ces toiles, dont la consom-
mation était considérable chez la caste sacerdotale. Au dire d’Hérodote,
c’est avec des bandelettes de byssus qu’on enveloppait les membres de la
momie ; nous pouvons justifier de la vérité de cette affirmation.
Qu’était ce byssus ?
D’après les uns, c’était une espèce de lin plus blanc que le lin ordinaire ;
d’après les autres, c’était une espèce de laine et même de coton. — Nous
savons aujourd’hui, que le byssus était originaire de l’Inde, que ce n’était

76
ISIS DÉVOILÉE

ni du lin ni de la laine, mais une sorte de coton jaune dont l’étoffe de nos
jours appelée Nankin des Indes peut donner une idée fort juste, c’est celui-ci
qui servait à confectionner les bandes employées pour empaqueter les mo-
mies ; mais il y avait aussi un byssus blanc qui servait à fabriquer les beaux
vêtements et qui ressemblait à notre batiste de fil.
« La partie arabique de l’Égypte, dit Pline, engendre des arbres qui por-
tent une laine que les uns appellent gossypium et les autres Xylon. » Ce n’était
pas un arbre, mais une plante bisanuelle, une sorte de cotonnier (gossypium).
De son côté Hérodote, nous apprend que dans l’Inde il y avait un arbre
sauvage qui avait pour fruit une sorte de laine supérieure par sa beauté et
ses qualités à celle que fournit la toison du mouton, et c’est avec cette laine
que les Hindous fabriquent leurs vêtements.
Cette fabrication du byssus remonte à une haute antiquité, puisque nous
voyons que le Pharaon, très satisfait des sages avis de Joseph, lui donna
en témoignage de sa gratitude, le gouvernement de l’Égypte, un anneau
royal, et le fit revêtir d’une tunique de fin byssus. Mais certainement la
fabrication de cette toile a une origine beaucoup plus ancienne, elle re-
monterait à l’époque où par l’intermédiaire des Phéniciens, les Égyptiens
firent du commerce avec l’Asie.
Il y a lieu d’ajouter qu’il ne faut pas confondre ce byssus avec celui pro-
venant d’une sorte de mousse, de duvet qui recouvre la pinne marine et
quelques espèces de moules, avec lequel on fabrique encore aujourd’hui à
Tarente, par exemple, des étoffes très fines et très recherchées.
En dehors des végétaux sacrés, dont nous venons de parler, les Égyptiens
cultivaient des palmiers, des mimosas, des grenadiers, le tamarin, le syco-
more. Les lits des prêtres étaient faits avec du bois de palmier.
On désigne dans bien des manuscrits, l’Égypte, sous le nom de pays des
sycomores.
C’est placé dans les branches d’un de ces arbres que Mout verse à l’âme
du défunt le breuvage de l’immortalité (l’Amrita de la Mythologie hin-
doue).
Dans des inscriptions de Deïr-el-bahari, on nomme le sycomore, arbre
à encens.

77
Chapitre XIV :
La caste sacerdotale – Les prêtres

Après la religion, les mythes et les symboles, nous nous occuperons de


la classe sacerdotale.
De même que tous les autres citoyens, les prêtres étaient circoncis ; ils
devaient en outre, se raser la tête et la barbe et s’épiler le corps, au moins
tous les trois jours ; c’était là une obligation stricte. Il entrait dans cet-
te prescription une idée de propreté et de pureté corporelles nécessitées
par le commerce des prêtres et des choses sacrées. Ceux-ci devaient être
exempts de toute difformité corporelle ; ils ne devaient revêtir que des cos-
tumes de lin, l’usage de la laine leur était formellement interdit, parce que
la laine, le poil et le crin, provenant d’un animal, ont une origine impure,
contrairement au lin qui naît de la terre immortelle.
La démarche, les paroles et la physionomie habituelle des prêtres avaient
quelque chose de grave et d’imposant, que complétait le bel aspect de vê-
tements blancs d’une grande finesse de tissu, ainsi que le repos forcé des
bras et des mains cachés sous d’amples vêtements. Le schenti sorte de pa-
gne fixée sur les hanches au moyen d’une ceinture, était leur habillement
habituel ; c’était une courte tunique et le vêtement de l’intérieur de la mai-
son. Quand le prêtre sortait de sa demeure, il passait par dessus le schenti,
la calasiris, vêtement de même forme, mais beaucoup plus long et beaucoup
plus ample. Les prêtres d’Osiris jetaient sur leur tunique de lin une peau
de panthère, insigne de leur rang. D’autres prêtres se distinguaient par des
ornements divers ; des pectoraux en forme de petits naos ou édicule, qui
renfermaient des scarabées sacrés ; par des bari (barques) symboliques, par
des emblèmes de la vie, de la stabilité, par des figures d’animaux sacrés.
Les prêtres portaient en outre à leurs doigts des bagues d’une grande ri-
chesse et valeur ; et de superbes colliers à leur cou. Ils avaient pour chaus-
sures des tatebs, c’est-à-dire des sandales affectant la forme de la plante
des pieds ; elles étaient en palmier ou en papyrus, terminées en longues
pointes recourbées, qui se rabattaient sur le cou-de-pied.
La classe sacerdotale était la partie la plus instruite de la nation, parce
qu’elle était plus spécialement vouée que les autres classes de la société à

78
ISIS DÉVOILÉE

l’étude des arts et des sciences. Les prêtres professaient la médecine et la


chirurgie, mais chaque médecin devait s’adonner à l’étude d’un genre de
maladie seulement, afin de la mieux connaître et pouvoir ainsi guérir ; les
médecins étaient donc des spécialistes.
La classe sacerdotale était chargée, non seulement des cérémonies et de
l’administration de la justice, mais encore de l’établissement des impôts,
de leur recette et de toutes les autres branches de l’administration civile.
Au début de la civilisation égyptienne, la classe sacerdotale était abso-
lument souveraine du gouvernement de l’État ; mais une révolution de
la classe militaire l’obligea de céder au roi la première place. Elle con-
serva toutefois une très grande influence, parce que celle-ci était fondée
sur d’immenses richesses consistant en vastes possessions territoriales ;
elle était fondée aussi sur d’énormes privilèges : par exemple les prêtres
ne payaient aucun impôt pour leurs vastes domaines, et ils recevaient en
outre, des particuliers, des produits de toute nature : taxe en blé, taxe en
métaux, taxe en vin, en fourrages, etc. ; enfin, ils encaissaient des revenus
sur les morts, des droits de gîte sur les momies déposées dans les catacom-
bes publiques, etc
Diodore de Sicile rapporte sur les prêtres ce qui suit : « Ils exercent les
enfants dans l’étude de l’arithmétique et de la géométrie, car les inonda-
tions du Nil détruisent chaque année les limites des terres ; des contes-
tations s’élèvent alors entre les propriétaires et ce n’est qu’à l’aide de la
géométrie qu’on peut vider ces différends très fréquents.
« L’arithmétique sert aussi pour les usages sociaux et pour les spécula-
tions de la géométrie. Elle est surtout utile à ceux qui cultivent l’astrologie,
car les Égyptiens comme d’autres peuples observent les lois et les mou-
vements des astres et conservent une série d’observations qui remonte à
un nombre incroyable d’années, cette étude était cultivée chez eux dès
l’antiquité la plus reculée. Ils ont aussi soigneusement décrit les mouve-
ments, la marche et la station des planètes, l’influence bonne et mauvaise
de chacune d’elles sur la naissance des êtres, et ils en tirent souvent des
prédictions sur les évènements de la vie des hommes. »
De son côté, Porphyre, nous apprend que les prêtres égyptiens em-
ployaient les nuits, une partie à faire des ablutions et une autre à observer
les astres.
Strabon nous dit avoir vu à Héliopolis, un vaste édifice qui était l’habi-
tation des prêtres adonnés spécialement à l’étude de l’astronomie et de la

79
ISIS DÉVOILÉE

philosophie ; et Diodore ajoute que les prêtres égyptiens prédisaient l’ave-


nir, tant par la science des choses sacrées, que par celle des astres.
Une même personne pouvait remplir plusieurs fonctions sacerdotales ;
les serviteurs des prêtres n’étaient pas prêtres, mais ils participaient à tous
leurs privilèges.
Voici qu’elle était à peu près la hiérarchie dans la caste sacerdotale75 ; il
y avait :
1.  Le Grand-Prêtre (Sam) attaché à la fois au culte d’un dieu et à celui
d’un roi ; certains rois étaient revêtus du titre de Grand-Prêtre d’une divi-
nité76 ; mais tout roi était le premier de tous les prêtres. A Memphis, le Sam
était le chef du sacerdoce ; on le nommait également archiprêtre et parfois
Sotem.
2.  Le Her-sesheta était le prêtre qui avait atteint le plus haut grade de
l’initiation.
3.  Le Ker-heb était le maître des cérémonies ; il était assisté du Sotem
(auditeur).
4.  Le Soten ou Sotem était chargé de diverses fonctions liturgiques, qui
ne sont pas clairement définies.
5.  Les Gardiens des temples ou Attachés aux temples, les Préposés aux temples
occupaient un rang très élevé ; c’étaient les supérieurs dans divers rangs.
6.  Les Prophètes ou Pères-Prêtres présidaient au détail du culte et des cé-
rémonies ; ils devaient savoir par cœur les dix livres sacerdotaux traitant
des devoirs des prêtres envers les dieux. Chaque dieu avait son prophète.
Souvent les prophètes, ceux d’Ammon par exemple, se divisaient en plu-
sieurs classes, c’était parmi les prêtres de la première classe qu’on recrutait
les Juges.
7.  Les Hiérogrammates ou Scribes sacrés étaient chargés de l’administra-
tion des revenus sacrés. Ils tiraient leur titre du dieu honoré dans le tem-
ple qu’ils desservaient ; chargés des affaires temporelles des temples et de
celles de l’État, ils devaient connaître l’Écriture sacrée, la cosmographie, la
géographie, le système solaire, les systèmes lunaire et planétaire, la choro-

75
  Nous disons à peu près, en effet, il n’est pas possible dans l’état actuel de la scien-
ce égyptotogique de déterminer d’une manière positive la hiérarchie sacerdotale, car
aucun monument jusqu’ici n’a permis de pouvoir contrôler les détails que Diodore (I,
73) nous a fournis sur les prérogatives sacerdotales et la présence des prêtres dans les
cérémonies.
76
  N. L’hôte (Lettres, p. 176) a trouvé des Pharaons-prêtres.

80
ISIS DÉVOILÉE

graphie de l’Égypte et la topographie du Nil. Toutes ces sciences étaient


englobées sous le terme générique de l’Astrologie.
Les hiérogrammates pouvaient être prêtres d’une ville, comme Soutimès
par exemple, qui était à la fois hiérogrammate du temple de Thèbes et prê-
tre de la même ville. On peut voir le cercueil de Soutimès au Louvre ; ce
personnage se qualifiait non seulement de prêtre de Thèbes, mais encore
il était chargé des offrandes faites à Ammon et à d’autres dieux.
8.  Les Hiéracophores ou prêtres royaux étaient chargés de présenter les
offrandes funéraires.
9.  Les Libanophores étaient des prêtres chargés d’offrir l’encens aux
dieux.
10.  Les Sphragistes ou Scribes des victimes étaient ceux qui marquaient
d’un grand sceau ou d’un petit sceau, les victimes propres aux sacrifices.
11.  Les Horologues ou Prêtres horoscopes étaient placés bien au-dessus de la
foule des prêtres soit pastophores, soit néochores ; ceux-ci n’étaient pas soumis
à d’aussi complètes purifications.
Les horoscopes étaient non seulement chargés d’annoncer l’heure dans
les temples, mais encore de lire dans l’avenir en dressant des horoscopes.
Clément d’Alexandrie nous apprend qu’ils figuraient dans les cérémo-
nies tenant d’une main une clepsydre et de l’autre une feuille de palmier ;
nous l’avons du reste vu précédemment.
Par le papyrus magique Harris, traduit et interprété par Chabas,
nous trouvons au sujet des horoscopes les renseignements que voici :
« Indépendamment des observances, dont ils avaient amené l’usage, les
anniversaires mythologiques frappaient d’une marque heureuse ou mal-
heureuse l’heure de la naissance : par exemple, l’enfant qui était né le 21 de
Thoth devait mourir dans la faveur ; si c’était dans le 9 de Paophi qu’avait
eu lieu la naissance, il atteignait la vieillesse ; le 4 de Tobi, il parvenait aux
honneurs et sa vie avait une longue durée. — Les marques néfastes sont
plus nombreuses : venu au monde le 20 de Thoth, l’enfant ne pouvait vi-
vre, si c’était le 5 de Paophi, il serait tué par un taureau, le 27, mordu par
un serpent, né le 4 d’Athyr, il périrait sous les coups, etc. »
Cette citation sert à montrer une partie de ce que devaient connaître
les prêtres horoscopes. Maintenant, ces mêmes prêtres étaient-ils chargés
d’observer et d’annoncer les heures dans les temples, comme nous l’an-
noncions plus haut ? Nous ne le pensons pas. C’est sur un passage d’Ho-
rapollon (I, 42) que certains archéologues s’appuient pour affirmer le fait.

81
ISIS DÉVOILÉE

Cet auteur dit que l’horoscope est un homme qui mange les heures : anthropon tas
horas esthionta ; or, d’après Th. Déveria77 il aurait fallu traduire le groupe de
lettres formant le mot Horoscope par celui qui est dans les heures.
Clément d’Alexandrie place dans l’ordre des prêtres et avant le scribe
sacré (l’hiérogrammate), le prêtre qui remplit la fonction d’horoscope. Il te-
nait dans sa main, d’après cet auteur, une clepsydre et un phénix, lequel
phénix, symbole de l’Astrologie, portait toujours, suspendus à son bec, les
livres astrologiques de Thoth, qui sont au nombre de quatre : le premier trai-
tant de l’ordre des étoiles errantes et visibles ; le second des conjonctions
et de l’illumination du Soleil et de la Lune ; et les deux autres du lever des
astres.
Toutes les traditions de l’antiquité placent l’origine de l’astrologie dans
la Chaldée et en Égypte ; ce dernier pays avait étudié cette science depuis
une époque fort reculée.
Cicéron nous dit en effet que : « les Égyptiens passent comme connais-
sant depuis un grand nombre de siècles cette science des Chaldéens, qui,
fondée sur l’observation journalière des astres, permet de prédire l’avenir
et la destinée des hommes. »
Du reste, bien avant le prince des orateurs, Hérodote avait dit : « Les
Égyptiens sont les auteurs de plusieurs inventions, telles que celles de dé-
terminer d’après le jour où un homme est né, quels événements, il rencon-
trera dans sa vie, comment il mourra et quels seront son caractère et son
esprit. »
Après les horoscopes, venaient les purificateurs, les divins pères, enfin
les simples prêtres.
12.  Les Pastophores étaient les membres de la classe sacerdotale qui, dans
les cérémonies ou les processions, portaient sur leurs épaules les édicu-
les (naos) qui renfermaient souvent une divinité recouverte parfois d’un
voile, quand l’édicule ou sanctuaire, n’était pas fermé par une porte. Or,
le terme grec pastos signifie également édicule et voile, d’où le nom de pasta-
phore, donné à celui qui portait l’édicule (naos) ou le voile ( pallium). Écrit
en hiéroglyphe, ce même terme signifie gardien de la maison, parce que les
pastophores étaient aussi gardiens du temple.
13.  Les Chlochytes étaient les prêtres embaumeurs chargés de terminer le
travail accompli sur la momie.

  Catalogue du Musée du Louvre, p. 121.


77

82
ISIS DÉVOILÉE

14.  Les Paraschites étaient les inciseurs du corps du défunt : ils lui
ouvraient le flanc. Nous verrons plus loin, quand nous parlerons du traite-
ment de la momie, leur manière de procéder pour en extraire les intestins
et les viscères.
15.  Les Taricheutes préparaient le cadavre avec le natron et l’envelop-
paient des premières, bandelettes.
16.  Les Stolistes étaient chargés de soigner les statues des dieux, de figu-
rer aux sacrifices et aux leçons.
17.  Les Spondites étaient chargés des libations. C’étaient des fonction-
naires inférieurs attachés au service des prêtres.
18.  Les Flabellifères ou porteurs de Flabella ou éventails pour les dieux.
Enfin, il y avait les Néochores ou domestiques, serviteurs du temple et des
prêtres, mais qui n’étaient pas prêtres ; nous l’avons dit au commencement
de ce chapitre.
Les prêtres se mariaient et leurs enfants mâles leur succédaient très sou-
vent dans leurs fonctions, de sorte que la classe sacerdotale était comme
une vaste famille, possédant un héritage transmissible suivant certaines
conditions déterminées et connues à l’avance. C’est même ce droit d’hé-
ritage qui rendait obligatoire l’hérédité des fonctions, parce que celles-ci
déterminaient la part afférente à chaque membre de la famille ; c’est ce
principe fondamental qui donnait une si grande puissance, une si haute
influence à la classe sacerdotale et la faisait pour ainsi dire maîtresse du
Pharaon, qui devait toujours compter avec elle.

83
Chapitre XV :
Des prêtresses et des prophétesses

On a longtemps contesté l’existence des prêtresses dans le culte égyp-


tien ; aujourd’hui ce fait n’est plus contestable : l’inscription de Rosette,
celle en texte égyptien, nomme expressément des femmes prêtresses :
« Pyrrha qui remplit les fonctions d’Athlophore de la reine Bérénice-
Evergète ; Areia, canéphore d’Arsinoé Philipator, enfin Irène, prêtresse de
la même Arsinoé. »
On pourra objecter que l’inscription de Rosette date de l’Égypte grec-
que, mais qu’importe, ce monument étant d’origine égyptienne confirme
notre thèse. Nous avons aussi la stèle du Musée du Louvre, dans laquelle
le roi Thoutmès III de la XVIIIe dynastie, est suivi de sa sœur ou de sa
fille la princesse Mouthétis, laquelle est qualifiée de prêtresses des déesses
Mouthis et Hathor ; cette princesse est représentée faisant ses adorations
à la déesse Mouthis. Du reste, dans un grand nombre de monuments du
Louvre et d’autres musées, les femmes et les filles des prêtres sont quali-
fiées de prêtresses. Il est du reste très certain aussi que, dans les familles
royales et sacerdotales, les jeunes filles, dès leur plus bas âge, étaient vouées
au culte des divinités et que les reines prenaient le titre d’épouses d’Am-
mon ; les sépultures de plusieurs reines, ainsi qualifiées, existaient dans la
vallée de Thèbes, tout auprès du Ramesseum.
Les jeunes princesses pouvaient être pallacides, dès l’âge de treize à qua-
torze ans, enfin, dès les premières dynasties, il y avait des prophétesses,
c’est-à-dire des prêtresses, car il ne faut pas prendre ce terme de prophètes
dans le sens qu’y attachaient les Hébreux.
Nous savons ensuite, par des actes du règne des Lagides, que diverses
prêtresses de diverses reines obtinrent après leur mort les honneurs di-
vins.
Enfin, des manuscrits et des inscriptions mentionnent souvent des pro-
phétesses, puis des pallacides et des assistantes, celles-ci étaient représen-
tées avec un sistre à la main ; les pallacides et les assistantes peuvent être
considérées comme étant les premiers degrés, conduisant à la prêtrise.
Strabon nous parle de ces pallacides ou pallades, il nous dit que c’étaient

84
ISIS DÉVOILÉE

des jeunes vierges remarquables par leur beauté, qui assistaient aux céré-
monies religieuses, comme musiciennes et danseuses, qu’elles résidaient
dans les temples et le même auteur donne à entendre que leur vertu n’était
pas très sévère, mais rien ne peut justifier ce reproche, dont Strabon a
voulu salir leur mémoire.78 Le même auteur nous apprend aussi, que les
chambres du Labyrinthe qui recevaient chaque année les députations des
différents nomes, recevaient également les prêtres et les prêtresses qui ac-
compagnaient ordinairement ces députations.
Ainsi donc, rien ne peut faire supposer, sauf le récit d’Hérodote que
nous allons donner, que les femmes fussent exclues de la prêtrise ; au con-
traire, tout démontre que les femmes parcouraient une hiérarchie de fonc-
tions, qui les élevait au rang des prêtresses pour les déesses, comme pour
les reines divinisées. Et ceci est si vrai que, lors de l’introduction dans le
monde romain du culte d’Isis et des cérémonies isiaques, les femmes y
figuraient comme prêtresses.
Voici maintenant le passage d’Hérodote79 : « les femmes n’exercent de
sacerdoce, ni près d’un dieu, ni près d’une déesse : ce sont toujours les
hommes qui remplissent ces fonctions pour toutes les divinités. »
Cette citation est une nouvelle preuve de l’inexactitude du récit d’Hé-
rodote, en ce qui concerne les Égyptiens ; du reste, nous n’ignorons pas
aujourd’hui que les femmes étaient initiées aux Mystères et que celles qui
avaient reçu l’Initiation avaient la tête rasée comme les prêtres ; ceci pour-
rait donc fournir un nouvel argument en faveur de l’existence de prêtres-
ses chez les Égyptiens, car pourquoi aurait-on initié des femmes, si ce n’est
pour leur apprendre l’ésotérisme de la religion, et leur permettre de l’en-
seigner à leur tour à celles de leurs compagnes qui se montraient dignes
d’acquérir la science cachée.
78
  Du temps de Strabon, l’Égypte était romaine et le culte national était complètement
dégénéré : le culte grec y avait pénétré et s’était mêlé au culte primitif égyptien. C’est
alors, et alors seulement que les fonctions religieuses remplies par des femmes dégéné-
rèrent en libertinage, qui nous rappellent les Ménades en fureur. Nous voyons en effet,
sur des monuments, des femmes uniquement vêtues d’un simple lumbaré, d’autres avec
un jupon partant sous le sein et descendant jusqu’à la cheville, mais fait d’une étoffe de
byssus tellement fine, qu’elles paraissent entièrement nues. Ces mêmes prêtresses dans
certaines cérémonies découvraient les plus secrètes parties de leur corps ; elles avaient
des robes disposées dans ce but ; ces vêtements étaient fendus sur le devant et un ta-
blier voilait la fente, de sorte, que lorsqu’elles le relevaient en dansant, elles montraient
ce que ce tablier devait cacher.
79
  Hérodote, II, 35.

85
Chapitre XVI :
Les juges, fêtes et cérémonies
Intronisation royale

Grâce à leur haute influence, les prêtres pouvaient occuper toutes les
fonctions civiles et même militaires. C’était dans la classe sacerdotale, que
se recrutaient les Conseillers du Roi, les principaux officiers de l’État et par-
mi eux les Juges.
Les juges secondaires étaient tirés des nomes, mais les magistrats revê-
tus des plus hautes fonctions étaient recrutés parmi les prêtres de Thèbes,
de Memphis et d’Héliopolis, ce qui s’explique facilement, puisque c’est
dans ces trois villes que se trouvaient les trois principaux collèges sacer-
dotaux, de chacun desquels on tirait dix juges.
Voici comment était organisé le pouvoir judiciaire : il y avait à Thèbes
un Tribunal suprême composé de trente magistrats qui choisissaient par-
mi eux un président, celui-ci portait au cou, comme insigne de sa haute
fonction, une chaîne en or à l’extrémité de laquelle était fixée une pierre
précieuse représentant la déesse Saté (la Vérité).
Le président élu désignait pour le suppléer en cas de nécessité, un autre
prêtre tiré du même collège que lui ; le tribunal se composait donc de 31
magistrats, tous instruits et capables, car les hiérogrammates, nous l’avons
déjà vu, devaient connaître l’écriture sacrée, la cosmographie, l’astrologie,
la géographie, la chorographie de l’Égypte et la topographie du Nil.
Les magistrats siégeaient en robe blanche de lin ; devant le président se
trouvait une table sur laquelle était placé le Livre de Thoth, contenant les dix
livres de la Loi.
Bien que les juges fussent rémunérés par la cassette royale, ils juraient,
en acceptant leurs fonctions de désobéir au Roi, s’il leur commandait ja-
mais une action injuste.
Ces magistrats jouissaient auprès du peuple d’une très grande considé-
ration « parce qu’il leur était permis de voir le roi nu » c’est-à-dire de le voir
à n’importe quelle heure du jour et de la nuit.
Étudions maintenant la procédure suivie dans une affaire portée devant
le Tribunal : la demande faisait l’objet d’une requête écrite ; le défendeur

86
ISIS DÉVOILÉE

répondait par le même moyen, et chacun (demandeur et défendeur), avait


droit à une réplique écrite.
Les Juges consultaient ensuite le Livre de Thoth, qui décidait du point
litigieux. Après s’être concerté avec les juges, le président faisait connaître
le jugement en tournant la figure de Saté (la Vérité) du côté de celui des
plaideurs qui avait gain de cause. Il n’y avait donc ni avocats, ni avoués,
ni plaidoiries, ni tout le fatras de notre jurisprudence. Sur la simple pro-
duction des placets, les Juges prononçaient et échappaient ainsi aux séduc-
tions de l’orateur plus ou moins habile à manier les passions humaines et
à s’en servir pour sa cause.
cérémonies et fêtes
Les cérémonies et fêtes toujours religieuses, étaient fort nombreuses
en Égypte. — Grâce au calendrier gravé sur la muraille extérieure du
Palais de Médinet-Abou, nous connaissons un grand nombre de fête de
l’année ; elles y figurent mois par mois. On y lit : mois de Thoth, néoménie
(nouvelle lune, plus ordinairement le premier du mois), manifestation de
l’étoile Sothis (Sirius) ; ce jour-là, l’image d’Ammon-Ra sortait procession-
nellement du sanctuaire, accompagnée par le roi Ramsès, ainsi que par les
autres images du temple ; mois de Paôphi, le 19, jour de la principale panégy-
rie d’Ammon-Ra, l’image de ce dieu sort du sanctuaire, ainsi que celles de
tous les autres dieux synthrônes ; mois d’Athyr, etc.
On a recueilli des renseignements suffisants pour reconstituer en en-
tier tout le calendrier civil et religieux des anciens Égyptiens ; mais les
plus importants documents à ce sujet ont été trouvés dans le Palais de
Médinet-Abou et dans le grand temple d’Esneh, sur les murs duquel on
lit, ou plutôt on lisait, il y a trente ou quarante ans, l’ordre des principales
fêtes célébrées en l’honneur des trois divinités suivantes : Chnouphis, Neith
et Haké ou Herka.
Au même palais de Médinet-Abou, se trouve également sculptée une
grande cérémonie ; c’est l’intronisation d’un Roi ; nous en parlerons bientôt
après avoir dit que les Panégyries étaient de grandes assemblées politiques
et religieuses, ordinairement présidées par le Roi ou par l’un des Princes
ses fils. Plusieurs monuments attestent que c’était un devoir essentiel de la
royauté que de présider à cette célébration.
Le décret de Canope les donne comme des fêtes dites populaires ; c’était

87
ISIS DÉVOILÉE

une sorte de Jubilé, auquel participait le pays tout entier et qui avait pour
but de célébrer le trentième anniversaire de l’avènement du Souverain en
exercice.
Des panégyries moins solennelles avaient lieu dans les temples, aussi
les dénommait-on Panég yries des temples ; le décret de Rosette, nous parle de
celles-ci, ainsi que de deux autres genres de fêtes :
1e Les fêtes à exode, à l’occasion desquelles, on promenait en procession
des chapelles (naos) de dieux, ce que les textes dénomment : sortie du dieu
un tel ;
2e Les Jours éponymes du Roi ; ces fêtes avaient lieu le 1er, le 6 et le 15 de
chaque mois.
Mentionnons parmi d’autres nombreuses fêtes, celle du lever de Sothis,
point de départ de l’année ; la fête des ancêtres (Uga) la fête de Ptah-Sokari,
de Haker, etc. ; car, à part les fêtes générales, il y avait les fêtes locales très
nombreuses, ainsi, rien que pour Ammon à Thèbes, il y avait plus de qua-
rante fêtes annuelles ou décennales.
intronisation royale
On instruisait les jeunes princes dans les principes et les préceptes de
la religion, dans les arts et les sciences qui relevaient du reste tous de la
religion ; enfin, des exercices gymnastiques complétaient leur éducation
morale et leur permettait de posséder le Mens sana in corpore sano : ce qui leur
était du reste non seulement nécessaire, mais indispensable, car le poste de
roi n’était pas, tant s’en faut, une sinécure80.
Les princes occupaient dans l’État des fonctions diverses, une loi leur
réservait ces fonctions. Ils portaient un costume particulier, le pedum et
un éventail formé d’une longue plume d’autruche emmanchée dans une
élégante poignée. Généralement le fils aîné a les titres de porte-éventail à la
gauche du roi, secrétaire du roi, commandant en chef de l’armée ; le second fils
80
  La Loi, dont le roi était le premier serviteur, réglait toutes les heures de la journée
royale. La première heure après le lever était consacrée à l’ouverture des dépêches re-
latives aux affaires publiques ; le roi revêtu de ses insignes et d’habits magnifiques se
rendait ensuite au temple ; après diverses cérémonies, le grand prêtre tirait, du Rituel,
un précepte religieux dont il développait le sens et l’application devant le roi et l’audi-
toire. Le reste de la journée était également réglé par la Loi qui prescrivait l’heure du
bain, celle des repas, la qualité et la quantité des mets, la ration de vin, la durée du
repas, enfin le temps du repos royal.

88
ISIS DÉVOILÉE

était également porte-éventail à la gauche du roi, secrétaire royal et commandant


en chef de la garde royale ; le troisième fils joignait à ses titres de porte-éventail
et de secrétaire, celui de commandant en chef de la cavalerie, c’est-à-dire des
chars ; enfin, les princes avaient des titres sacerdotaux et des fonctions
civiles ; ils étaient prophètes, chefs suprêmes, etc.
Quand le prince par ordre de primogéniture parvenait au trône pater-
nel, une grande cérémonie (panégyrie) consacrait son avènement ; c’étaient
les dieux mêmes qui donnaient l’investiture royale.
La reine assistait au sacre du roi, assise à ses côtés ; du reste, dans toutes
les cérémonies, elle figurait à côté de son époux et ses fils et ses filles y
avaient également une place assignée, suivant leur rang.
Au palais de Médinet-Abou, il y a parfaitement dessinée et représentée
une intronisation royale, celle du Pharaon Ramsès Melamoun. On y voit
deux autels surmontés de deux enseignes sacrées ; deux prêtres reconnais-
sables à leur tête rasée, sont devant le Sam (grand prêtre) qui préside à la
cérémonie et qui tient en main le sceptre, insigne de ses hautes fonctions ;
un troisième prêtre sur l’ordre du Sam, lâche quatre oiseaux qui s’envolent
dans différentes directions ; le lâcher a lieu au moment où le Président dit :
« Donnez l’essor aux quatre vies : Amset, Sis, Soumants et Kebhsniv ; di-
rigez-vous vers le Midi, le Nord, l’Occident et l’Orient, et dites aux dieux
de ces contrées qu’Horus, fils d’Isis et d’Osiris, s’est coiffé de la couronne
royale et que le Roi Ramsès s’est également coiffé de la couronne royale. »

89
TROISIÈME PARTIE :

Psychologie, Philosophie, Morale,


Deuils, Funérailles, Momies,
Monuments funéraires
Chapitre XVII :
L’immortalité, la métempsycose

Les Égyptiens croyaient à l’immortalité de l’âme ; c’est là un fait cer-


tain, indubitable. D’après leur doctrine, les âmes existaient primitivement
au sein de Dieu ; elles désobéirent à leur créateur en quittant la sphère de
l’air et en se précipitant sur la terre pour s’unir à la matière. De cette union
naquirent des corps charnels, qui devinrent, pour ainsi dire, les prisons de
l’âme.
« D’une seule âme, celle du Tout-Puissant, dit Stobée81, proviennent
toutes ces âmes qui, comme distribuées, se répandent dans le monde.
Ces âmes subissent maintes transformations ; celles qui sont déjà créatu-
res rampantes se transforment en animaux aquatiques ; de ces animaux
aquatiques dérivent les animaux terrestres et de ceux-ci, les oiseaux. Des
créatures, qui vivent élevées dans l’air, naissent les hommes. Comme les
hommes, les âmes reçoivent le principe de l’immortalité, deviennent gé-
nies, puis parviennent dans le chœur des Dieux. »
Nous avons tenu à rapprocher ce passage de la doctrine égyptienne sur
l’âme, car il nous montre deux choses : la première, la commune origine
de l’âme ; la seconde, la transformation de l’âme animale en âme humaine,
une sorte de métempsycose renversée, la seule admise par les Égyptiens ;
car d’après les lois de l’évolution, l’âme humaine peut s’élever, mais jamais
descendre.
La doctrine égyptienne professée par les prêtres nous apprend que
souillées par leur séjour terrestre, ces âmes vont en expiation habiter le
corps des animaux ; puis des sphères célestes, elles reviennent enfin à leur
premier séjour.
La raison pour laquelle les Égyptiens prennent tant de soin pour con-
81
  Eclogœ physicœ. — J. Stobée est un écrivain grec qui vivait au IVe siècle de l’ère vul-
gaire. Il nous a laissé une sorte d’Encyclopédie ou d’Anthologie de près de 500 frag-
ments célèbres, sous le nom de Eclogœ physicœ. — Nous ignorons de quel auteur est le
fragment d’hermétisme que nous venons de mentionner, mais il nous paraît avoir, très
certainement, une origine fort ancienne, car cette expression, chœur des Dieu, rappelle
tout à fait les Dyans choans de l’Inde brahmanique.

91
ISIS DÉVOILÉE

server le corps du mort sera bientôt exposée ; pour l’instant, nous dirons
qu’il semblerait, d’après ce qui précède, que les Égyptiens croyaient à la
métempsycose ; nous pensons que c’est là une erreur, surtout accréditée
par ce passage d’Hérodote82 : « Ils (les Égyptiens) ont aussi, les premiers,
avancé que l’âme des hommes est immortelle et qu’après la destruction du
corps, elle entre dans un autre animal toujours prêt à naître ; qu’elle par-
court ainsi tous les animaux qui vivent sur la terre et dans les eaux ou qui
volent dans les airs, et qu’enfin elle retourne de nouveau dans le corps d’un
homme naissant. Ce retour a lieu après une période de trois mille ans.
Quelques Grecs ont adopté cette doctrine, les uns dans les temps reculés,
les autres plus récemment, et l’ont donnée comme étant la leur. Je connais
bien leurs noms, mais je ne les écrirai pas. »
Nous pouvons nommer ceux qu’Hérodote ne veut pas désigner : c’est
Phérécyde, Pythagore et Anaxagore, ce dernier contemporain d’Hérodo-
te ; après Anaxagore, nous mentionnerons Archelaüs son disciple, Socrate
et Platon, postérieurs à Hérodote.
Dans le passage que nous venons de mentionner, il y a lieu de remar-
quer cette expression de corps d’un homme naissant, expression qui prouverait
que les Égyptiens n’admettaient pas que l’âme dût reprendre son ancien
corps. Ainsi donc, le motif que l’on attribuait à l’embaumement n’était pas
comme on l’a prétendu jusqu’ici, afin de permettre au mort de retrouver son
corps dans une résurrection quelconque ; en effet, les Égyptiens se faisaient
embaumer, parce qu’ils supposaient que la transmigration de leur âme ne
commençait que quand celle-ci était absolument privée de la présence de
son corps, c’est-à-dire, quand il était entièrement détruit, oxydé, réduit en
poussière ; or, tant qu’il restait, même des parcelles de ce corps, l’âme avait
la faculté de rester près de lui, et par conséquent de ne point se réincarner.
Voilà pourquoi les Égyptiens s’efforçaient avec tant de soins et de re-
cherche de retarder le plus possible le moment de l’entière destruction du
corps et utilisaient tous les moyens en leur pouvoir dans ce but, et tout
particulièrement l’embaumement qui garantissait le corps de la pourriture,
principe de la destruction finale et irréparable.
Servius83 nous dit formellement ce qui précède, et faute de documents
82
  T. II. Liv. ii. § 123.
83
  Æg yptii periti sapientià condita diutius reservant cadavero, scillicet ut anima multo tempore per-
duret et corpori sit obnoxia nec cito alio transeat. Romani contra faciebant, comburentes cadavero, ut
statim anima generalitatem, id est, in suam naturam rediret. Servius, In Virgil., III, v. 68.

92
ISIS DÉVOILÉE

plus anciens, nous sommes bien obligé d’étayer notre affirmation sur cet
auteur : « Les sages Égyptiens, dit-il, cachent leurs cadavres pour les con-
server le plus longtemps possible, afin que l’âme attachée au corps un
long espace de temps ne puisse de sitôt passer dans d’autres corps. Les
Romains, au contraire, brûlaient les cadavres, afin que l’âme pût retourner
dans le grand tout, c’est-à-dire dans la nature. »
Pour aller au-devant d’une objection que pourrait faire le lecteur, nous
devons ajouter que de nombreux Égyptologues, ne comprenant nullement
l’ésotérisme contenu dans le Livre des Morts, en ont faussement interprété
un grand nombre de passages, notamment celui qui concerne l’arrivée
de l’âme dans les champs d’Aarou, dans le chapitre lxxx, on peut lire
ce qui suit : « Dans le cours de ses pérégrinations l’âme ne revêtait que
l’image de son corps », c’est-à-dire le périsprit, le corps astral, « mais quand
l’âme s’approche des champs d’Aarou, elle devait se réunir à son corps. »
S’étayant sur ce passage, certains égyptologues ont affirmé que l’embau-
mement n’avait pour but que de conserver le corps pour cette sorte de
résurrection. Or, rien n’est plus faux. Ce passage signifie tout simplement
que le mort devait matérialiser son corps astral pour se présenter corps et
âme à l’état d’agénère dans les champs d’Aarou. On ne saurait donner une
autre explication, ou plutôt une autre interprétation à ce passage sans le
fausser. C’est de la dernière évidence, puisque beaucoup de corps d’hom-
mes justes, n’ayant pas été embaumés ou ayant été détruits pour un motif
quelconque, n’auraient jamais pu arriver à la béatitude finale, ce qui serait
d’autant plus injuste qu’ils ne pouvaient être rendus responsables de la
destruction de leur cadavre.
Du reste, le même Livre des Morts va nous fournir encore une preuve
de la justesse de notre interprétation. Nous y lisons, en effet, que le mort
ayant franchi la porte (la première porte du ciel), s’avance illuminé par
la lumière divine qui l’instruit. « Le mort entre alors dans une série de
transformations ; il se change successivement en épervier84, en lotus85, en
héron86, en grue87, en oiseau à tête humaine88, image de l’homme, en hiron-

84
  Ch. 78.
85
  Ch. 85.
86
  Ch. 83.
87
  Ch. 84.
88
  Ch. 85.

93
ISIS DÉVOILÉE

delle89, en serpent90, en crocodile91. Or, il est bien évident que le défunt


n’a pas besoin, pour opérer les transformations, qui précèdent d’avoir été
les animaux énumérés et d’avoir conservé leur cadavre par la momifica-
tion ; c’est donc par la seule force de sa volonté (par sa force psychique) que
le défunt revêt toutes les formes qu’il lui plaît92 ; C’était même une faculté
accordée aux justes. Nous revenons plus loin sur ce sujet, en analysant
d’autres passages du Livre des Morts, dans le chapitre suivant.
Telles sont les idées qu’un trop grand nombre d’Égyptologues n’ont pas
connues, ne connaissent pas et n’ont pu, dès lors, mentionner dans leurs
travaux ; de là des passages tout à fait incompréhensibles pour eux et pour
leurs lecteurs.
la métempsycose
Les Égyptiens croyaient-ils à la métempsycose c’est-à-dire à la transmi-
gration de l’âme humaine dans le corps d’animaux ? Nous l’avons déjà dit,
nous ne le pensons pas. — Les prêtres pouvaient bien dans un but inté-
ressé professer cette doctrine pour inspirer au peuple une crainte salutaire
et servir ainsi la politique des gouvernements. On conçoit très bien aussi
que les Égyptiens frappés par cette terreur cherchaient, soit dans l’exercice
des vertus, soit dans des pratiques superstitieuses, à échapper par tous les
moyens aux humiliantes transmigrations dans le corps des animaux. Ils
devaient, afin de pouvoir éviter ce châtiment en expiation de leurs fautes,
faire de larges aumônes aux prêtres. Les Égyptiens instruits, au contraire,
croyaient non à la métempsycose, mais à la métensomatose, c’est-à-dire non à la
transmigration de l’âme dans des corps d’animaux, mais en de nouveaux
corps humains.
La doctrine de l’immortalité de l’âme et de ses transmigrations avait
bien eu pour origine dans l’Antiquité, l’Égypte, et c’est bien de ce pays
que l’idée passa en Grèce et de là dans le monde occidental, importée par
Platon qui avait été le premier disciple étranger des prêtres Égyptiens.
Pausanias93 nous apprend même à ce sujet que : « Platon modifia les idées de
89
  Ch. 86.
90
  Ch. 87.
91
  Ch. 88.
92
  Dans un très grand nombre de chapitres du Livre des Morts, le défunt (l’Osiris) de-
mande « la faculté de revêtir toutes les formes qui lui plairont ».
93
  Liv, IV, ch xxxii.

94
ISIS DÉVOILÉE

métempsycose et de transmigrations venues originairement des Égyptiens


ou des Chaldéens et des mages de l’Inde. »
De son temps, Platon passa même chez ses contemporains pour l’in-
venteur du dogme de l’immortalité. Mais les Pères de l’Église admettaient
seulement que le philosophe grec avait, le premier, fait connaître aux Grecs
le dogme de l’immortalité de l’âme, mais qu’il l’avait emprunté aux livres
de Moïse et des prophètes94, assertion absolument fausse et insoutenable.
Du reste même de son vivant, on avait dénié à Platon d’avoir le premier
parlé du dogme de l’immortalité. Cinq siècles après lui, Athénée a parfai-
tement démontré que Platon n’était nullement l’auteur, l’inventeur de ce
dogme95, puisque Homère96 avait dit dans l’Iliade, en parlant de la mort de
Patrocle : « Son âme, s’envolant de ses membres, se rend aux enfers, déplo-
rant le sort fatal qui la forçait à abandonner la vigueur et la jeunesse. »
On voit donc par les expressions d’Homère que l’âme survivait au
corps.
Nous n’insisterons pas davantage sur ce sujet, car dans la suite de notre
œuvre, notamment dans le chapitre suivant, nous aurons occasion d’étu-
dier la doctrine psychologique des Égyptiens nous l’étudierons surtout
dans deux ouvrages très intéressants, tout à fait incompréhensibles pour
la majeure partie des archéologues, nous voulons parler du Livre des Morts
faussement dénommé Rituel funéraire et du Livre des Respirations.

94
  V. Justin, martyr, Apolog. pour la chrét. Collect. des œuvres polémiques des Pères,
Wurtzbourg, 1777, tome I, p. 127.
95
  Athéné, Deinosoph., XI, ch. xv
96
  XVIe Liv. de l’Iliade : v. 856, 857.

95
Chapitre XVIII :
Le livre des morts

De tous les livres religieux de l’antique Égypte, le Livre des Morts est le
plus important, il contient en effet, l’exposé de la doctrine des Égyptiens
sur la destinée de l’âme après la mort. Il existe de ce livre des variantes en
grande quantité, parce que presque toutes les momies en possèdent auprès
d’elles un exemplaire, qui était plus ou moins complet, disons même plus
ou moins abrégé, suivant la fortune de celui dans le cercueil duquel, on le
trouve ; car il ne faut pas oublier que les manuscrits sur papyrus revenaient
à un prix très élevé et proportionnel, naturellement, à leur longueur.
De tous les Livres des Morts trouvés jusqu’ici dans les momies ou dans
leur boîte, le plus complet est celui du Musée de Turin, qui a été publié par
Lepsius et dont nous donnons ci-dessous une analyse fort courte.
Le livre débute par un important dialogue97 de l’âme, au moment où elle
vient de quitter le corps du défunt ; celui-ci s’adresse à la divinité infernale,
il énumère tous les titres qu’il croit avoir à produire, afin d’être admis dans
l’Amenti. Le chœur des âmes glorifiées, qui assiste au débat, intervient en
faveur du défunt et appuie sa prière. En ce moment, le prêtre, qui est sur
la terre, joint sa voix au chœur des âmes et implore la clémence céleste.
Osiris se laisse fléchir et dit au mort : « Ne crains rien en m’adressant ta
prière pour la pérennité de ton âme, afin que j’ordonne que tu franchisses
le seuil. »
Ainsi rassurée par la divine parole, l’âme du défunt autorisée pour ainsi
dire, pénètre alors dans l’Amenti, mais elle poursuit ses invocations. Les
chapitres de ii à xiV : nous fournissent brièvement des détails relatifs à la
mort et aux premières cérémonies des funérailles. Après avoir franchi les
portes de l’Amenti, l’âme à son entrée dans la région infernale se trouve
éblouie par l’éclatante lumière du soleil, qu’elle aperçoit pour la première
fois dans l’hémisphère inférieur ; aussi entonne-t-elle un hymne de louan-
ges au Soleil, sous forme d’invocation à laquelle se mêle parfois une sorte
de litanie (Ch. xv).
97
  Ch. i.

96
ISIS DÉVOILÉE

Du chapitre Ier au chap. xvi, règne au-dessus du texte une vignette qui
nous montre une procession funèbre : lamentation des parents et des as-
sistants, transport de coffrets funéraires et de la momie dans une Bari,
prêtres offrant des libations et des offrandes, revêtus de leurs insignes
sacerdotaux, etc. Le chapitre xvi n’est qu’une vignette en quatre registres
qui montrent successivement un prêtre faisant une libation, Shou98 qui
soulève le disque solaire, au milieu de cynocéphales ; soleil qui plane dans
l’espace ; enfin le défunt adorant le Soleil.
Ici se termine la première partie du Livre ; dans la seconde nous allons
assister aux diverses pérégrinations de l’âme dans l’hémisphère inférieur.
Pour voyager sur notre terre, il faut de l’argent ; pour parcourir les ré-
gions de l’Amenti, il faut de la nourriture, c’est-à-dire de la science ; or ces
deux termes égyptiens sont synonymes, nous allons le voir, et fréquemment
employés, identifiés même dans le Livre des Morts. Ceci justifie bien ce que
dit Horapollon dans ses Hiéroglyphes : « Les Égyptiens appellent la science
Sho, qui signifie plénitude de nourriture. Or la science sacrée des choses re-
ligieuses est bien la seule nourriture mystique que l’âme puisse emporter
pour la soutenir dans ses longues pérégrinations après la mort. L’âme qui
ne posséderait pas une quantité de cette science sacrée ne pourrait parve-
nir au but final de son voyage et par conséquent obtenir grâce auprès du
tribunal d’Osiris ; il lui faut donc, avant d’entreprendre son voyage, faire
une ample provision de nourriture ou de science sacrée. C’est à cela qu’est
consacré en grande partie le chapitre xvii qui inaugure la seconde partie
du livre. Mais combien peu de lecteurs qui parcourent ce livre xvii en
comprennent la signification ! Ainsi, l’exégèse de ce chapitre nous apprend
que le mot Aanrou, aarou est le champ des moissons divines « celui qui pro-
duit l’alimentation des dieux qui sont derrière le sarcophage. » Ce champ
est cultivé par les mânes, qui y séjournent et s’y promènent ; aussi les che-
mins, qui conduisent à ce grand champ entouré de murs en fer, étaient-ils
mystérieux et aboutissaient à des portes percées dans ce mur.
Les chapitres de xviii jusqu’à xx inclusivement nous fournissent une
série de prières qu’on récitait pendant l’embaumement du défunt, tandis
qu’on enroulait le corps dans ses bandelettes. Ces prières sont adressées au
dieu Thoth, qui remplit le rôle de psychopompe, c’est-à-dire de Conducteur
des âmes. Ces invocations présentent un grand intérêt, car elles font allu-

  Shou symbolise la force du soleil.


98

97
ISIS DÉVOILÉE

sion à la grande épopée d’Osiris et à sa lutte contre Set. Le défunt, s’adres-


sant au dieu, le supplie de lui rendre le même service qu’il a rendu autrefois
à Osiris et à son fils Horus, vengeur de son père.
C’est dans ce chapitre xviii, qu’on trouve le nom du dieu Astès99 qui
préside au chemin des morts ; il se termine par ces mots : « Celui qui réci-
tera ce chapitre pour le défunt (étant dit chapitre purificateur) sera sain et sauf
sur terre et passera à travers le feu sans qu’il lui arrive aucun mal, en vérité.
Ce chapitre a pour but de donner au défunt le Ma-khérou, c’est-à-dire le pri-
vilège de faire la vérité par la bouche, comme l’a fait Osiris par sa seule parole
qui prévaut toujours contre les éléments.
Malgré l’intérêt que comportent tous les chapitres de ce Livre des Morts,
nous sommes bien obligés d’en passer beaucoup sous silence et de ne
mentionner que très brièvement le contenu de certains autres.
Si nous poursuivons notre étude dans ce livre intéressant, nous voyons
que le corps une fois transformé en momie et l’âme munie de science
(nourriture spirituelle), le défunt va commencer ses pérégrinations (Ch.
xxx). Encore en ce moment, il est immobile et comme en catalepsie. Pour
recouvrer l’usage de ses membres, il doit s’adresser aux dieux. Ceux-ci lui
rendent bientôt toutes les facultés qu’il avait durant sa vie ; il peut succes-
sivement se tenir debout, marcher, parler, prendre sa nourriture et surtout
combattre ; car le combat ne finit point avec la vie, comme on va voir.
En effet, dès son entrée dans la vie d’outre-tombe, de grands obstacles
se présentent devant le désincarné ; il trouve sur son chemin des monstres
terribles, serviteurs dévoués de Set100, le meurtrier d’Osiris. Ces monstres
sont d’autant plus dangereux qu’ils sont généralement amphibies : ce sont
des crocodiles, d’énormes tortues à dure carapace, des serpents et autres
reptiles, qui tous se jettent sur le désincarné pour le dévorer (Ch. xxxi à
xli). Si ce défunt n’a pas de nourriture mystique en quantité suffisante,
c’est-à-dire, comme nous l’avons déjà vu de la science, il éprouve de vérita-
bles effrois ; il peut même croire qu’il est dévoré ; il ne peut alors parvenir
à la fin de ses épreuves. Au contraire, s’il possède une provision suffisante
de science, il fixe ses regards sur les yeux de ces animaux, il les hypnotise
et, dès lors, il n’a plus rien à craindre d’eux (ils fuient, ils disparaissent, ils
fondent) ; tel le dompteur moderne que nous voyons entrer dans la cage

99
  Ce dieu Astès est plusieurs fois mentionné, notamment au chapitre cxlv.
100
  Le typhon des Grecs.

98
ISIS DÉVOILÉE

des lions et autres fauves ; s’il se montrait timide et craintif, il serait bien
vite perdu, dévoré.
Mais la fixité du regard n’empêche pas toujours les combats, dans les-
quels, ajoute le Livre des Morts, le désincarné et les monstres s’injurient.
Enfin, le défunt, qui après sa victoire va se nommer l’Osiris, parvient
à renverser tous ses ennemis et à forcer le passage ; il entonne alors des
chants de victoire, dans lesquels il s’assimile à tous les dieux, dont les
membres sont devenus siens. (Ch. xlii).
« Mes cheveux, dit-il, sont ceux de l’abîme céleste, ma face celle du so-
leil, mes yeux ceux d’Athor », et ainsi de suite de toutes les parties du
corps. (Ch. xlii).
Après ces luttes, et ces travaux de toute sorte, l’Osiris a besoin de re-
pos ; aussi s’arrête-t-il quelque temps pour reprendre des forces et repaître
sa fin mystique.
Après ses combats, il lui a fallu éviter de grands dangers : il a échappé au
billot, sur lequel on décapite les damnés ; il ne s’est pas égaré dans le désert
sans limites, dans lequel on meurt de faim et de soif. Du haut de l’arbre
de vie, la déesse Nout lui verse une eau salutaire et réconfortante, qui le
rafraîchit et lui permet ainsi de reprendre sa route, afin d’arriver à la pre-
mière porte du ciel. Là, un dialogue s’engage entre le défunt et la lumière
divine, qui l’instruit ; ce dialogue, que nous regrettons de ne pouvoir re-
produire est un des beaux morceaux du livre ; il présente des analogies avec
le dialogue engagé entre Poimandrès et la lumière divine. Enfin, le mort
a franchi la Porte, il continue ses pérégrinations, il avance, mais cette fois
illuminé par cette nouvelle lumière, à laquelle il a adressé ses invocations.
Il passe alors ( lxv-lxx) par une série de transformations et revêt la forme
de symboles divins de plus en plus élevés et s’identifie avec eux ; plus haut
nous avons déjà dit quelques mots sur ces transformations. Le mort arrive
bientôt à la demeure de Thoth ; il la traverse et celui-ci lui remet un livre,
qui contient des instructions pour poursuivre sa route, ainsi que de nou-
velles leçons de science, qui lui seront indispensables (xc).
Il arrive en effet sur les bords du fleuve infernal, qui le sépare des
champs Élysées ; ici, un nouveau piège l’attend. Un nautonier, envoyé par
Set, est embusqué sur son passage, et il essaie par des paroles insidieuses,
de l’attirer dans sa barque, afin de l’égarer et de l’emporter à l’Orient, c’est-
à-dire l’opposé de sa course, où il doit rejoindre le Soleil Infernal (xciii).
Le défunt sort vainqueur de cette épreuve, il démasque la perfidie du nau-

99
ISIS DÉVOILÉE

tonier, et il le repousse en l’agonisant d’injures. Alors il arrive devant une


autre barque ; celle-ci est la bonne, c’est celle qui le conduira sûrement au
port (xcviii) ; mais avant de prendre place dans cette barque, il faut qu’on
sache s’il est réellement en état d’y monter et s’il est capable d’y naviguer,
s’il possède, en un mot, à un suffisant degré, la science indispensable à son
salut. Le nautonier divin lui fait subir un examen ; cet interrogatoire est
une sorte d’initiation. Le défunt passe l’examen de capitaine (xcix), et, fait
curieux, chaque partie de la barque paraît successivement s’animer, pour
demander le nom qu’elle porte, et quel est le sens mystique de son nom.
« Dis-moi le nom du piquet pour amarrer la barque ? — Le Seigneur des
mondes, dans son enveloppe, est ton nom — Dis-moi le nom de la corde ?
du nœud attaché au piquet ? — Anubis, dans les circonvolutions du lien,
est ton nom. — Dis-moi le nom du maillet ? — L’adversaire d’Apis est ton
nom, etc. »
Le défunt ayant soutenu victorieusement cet examen peut alors s’em-
barquer ; il traverse le fleuve infernal et prend pied sur l’autre rive, de
l’autre côté de l’eau, et il arrive dans les champs Élysées, au sein de la
vallée d’Aarou ou de Balot, dont voici la description : « Est cette vallée de
Balot à l’Orient du ciel de 370 perches en longueur et 140 coudées en lar-
geur. Est un crocodile, seigneur de Balot, à l’Orient de cette vallée ; dans
sa demeure divine au-dessus de l’enceinte est un serpent en tête de cette
vallée, long de 30 coudées, le corps gros de 8 coudées de tour (cviii)… Au
midi est le lac des principes sacrés, et le Nord est formé par les eaux de la
matière primordiale. (cix).
Un grand dessin montrant cette vallée ouvre le chapitre cx ; on y voit
l’Osiris se livrer aux travaux des champs, labourer, semer, moissonner
et récolter dans ces champs divins une ample provision de ce blé de la
science qui va lui devenir d’une nécessité absolue, car plus l’Osiris (le dé-
funt) avance, plus il a besoin de science. Il ne lui reste plus qu’une épreuve
à subir, mais c’est aussi la plus difficile, la plus terrible. — Conduit par
Anubis, il traverse le labyrinthe et, à l’aide d’un fil conducteur qui le guide
dans les vastes dédales du labyrinthe, il arrive enfin à pénétrer dans le pré-
toire où l’attend Osiris assis sur son trône et entouré de ses quarante-deux
assesseurs. C’est le moment solennel où va être prononcée la sentence défi-
nitive qui admettra l’Osiris dans la béatitude ou l’en exclura pour toujours
(cxxv). Alors commence le dernier et le plus solennel interrogatoire. Il lui
faudra montrer une dose de science assez considérable pour lui donner le

100
ISIS DÉVOILÉE

droit de partager le sort des âmes glorieuses. Chacun des quarante-deux


juges portant un nom mystique va interroger le défunt, et à chacun il doit
dire son nom et sa signification ; il doit ensuite rendre compte des actes
de toute sa vie, et cette confession commence par être négative. Le mort
en effet, s’adressant tour à tour à chacun de ses juges, doit lui dire et lui
déclarer hautement qu’il n’a pas commis tel ou tel autre méfait ; cette con-
fession contient tout le code de la conscience égyptienne.
« Je n’ai pas commis de fautes, s’écrie le défunt, je n’ai pas blasphémé ;
je n’ai pas trompé ; je n’ai pas volé ; je n’ai pas divisé les hommes entre eux
par mes ruses. Je n’ai traité personne avec cruauté. Je n’ai excité aucun
trouble. Je n’ai pas été paresseux. Je ne me suis pas enivré. Je n’ai pas fait
de commandements injustes. Je n’ai pas eu une curiosité indiscrète. Je n’ai
jamais bavardé. Je n’ai frappé personne. Je n’ai causé de crainte à personne.
Je n’ai jamais médit d’autrui. Je n’ai pas rongé mon cœur (c’est-à-dire je n’ai
pas eu à me repentir de quelques mauvaises actions). Je n’ai mal parlé ni
du roi, ni de mon père. Je n’ai pas intenté de fausses accusations. Je n’ai pas
pratiqué d’avortement. Je n’ai pas retiré le lait de la bouche du nourrisson,
etc. »
On voit par cette dernière citation que les vices infâmes de Rome étaient
expressément réprouvés en Égypte.
Le défunt poursuit et dit : Je n’ai pas fait de mal à mon esclave en abu-
sant de ma supériorité sur lui101.  Enfin, le défunt arrive à énumérer le bien
qu’il a fait pendant sa vie.
« J’ai fait aux dieux les offrandes qui leur étaient dues. J’ai donné à man-
ger à celui qui avait faim ; j’ai donné à boire à celui qui avait soif ; j’ai fourni
des vêtements à celui qui était nu, etc. »
L’Osiris s’étant pleinement justifié, son cœur étant placé dans la balance
avec la justice comme contrepoids, il n’a pas été trouvé plus lourd ; alors
les quarante-deux juges ont reconnu au mort la science nécessaire. Osiris
rend la sentence sur l’osiris (le défunt) ; Thoth, comme greffier du tribu-
nal, l’inscrit sur le registre et le mort entre dans la béatitude.
C’est ici que s’ouvre la troisième partie du Livre des Morts ; c’est la plus
belle de l’œuvre et la moins comprise, parce que son mysticisme est tout à
  Une inscription d’un tombeau à Beni-Hassan dit : « Aucun orphelin n’a été maltraité
101

par moi ; aucune veuve n’a été violentée par moi ; aucun mendiant n’a été bâtonné par
mes ordres ; aucun pâtre n’a été frappé par moi ; aucun chef de famille n’a été opprimé
par moi ; je n’ai pas enlevé des gens à des travaux. »

101
ISIS DÉVOILÉE

fait obscur pour les archéologues qui ne connaissent pas un mot de l’éso-
térisme égyptien. — Nous voyons en effet l’osiris identifié au Soleil ; avec
lui il parcourt les diverses demeures du ciel et le lac de feu, source de toute
lumière. — Nous nous arrêterons là, nous réservant de faire un jour une
étude toute spéciale de cette partie du livre, car nous trouvons qu’elle mé-
rite une étude très approfondie, qui serait certainement ici hors de propos
par son développement, et nous insistons sur ce fait que l’osiris s’identifie
avec le Soleil, c’est-à-dire devient un corps lumineux une âme-lumière.

102
Chapitre XIX :
L’âme lumière

L’âme, étant immatérielle, n’a pas de forme tangible ; cependant un


grand nombre de psychologues admettent que l’âme rayonne comme une
lampe, un corps lumineux.
Les Égyptiens admettaient également ce fait, puisqu’ils représentaient
l’âme comme un disque lumineux porté par des ailes ; celles-ci symbolisent
sa marche rapide à travers l’espace. Cette lumière est parfois dénommée
flamme, comme dans le passage suivant102 : « Parle-moi, Amsat, dieu des té-
nèbres ! Chaque démon, chaque ombre qui habite le monde souterrain doit
obtenir que ceux qui sont morts s’éveillent à ma voix : certaines âmes pour
vivre, les autres pour respirer ! Cette conjuration doit faire jaillir la flamme
aujourd’hui éteinte qu’appelait la conjuration de la grande Isis, alors que
par Sa elle assignait son époux, que par Sa elle réclamait son frère… Parle,
ô toi… Un million de fois, je t’en conjure ! Tu as parlé au petit enfant. Dis
ce qu’elle a commandé. Parle-moi : loin de moi, ténèbres ; viens à moi, ô
lumière ! » Un peu plus loin, nous lisons : « Maintenant, fais bien attention,
et, jusqu’à ce que les dieux apparaissent pour te parler, ne cesse pas de
recommencer (la conjuration). »
Il nous faut ajouter ici que, dans ce mot flamme, il faut toujours voir un
synonyme de lumière, et non la flamme qui se dégage au-dessus des tom-
bes pendant les chaleurs de l’été et qui n’est que le résultat de gaz se déga-
geant de la décomposition cadavérique, gaz qui s’enflamment au contact
de l’air. Ce n’est ici qu’un phénomène physique dénommé, par le vulgaire,
feux-follets ; tout autre est la lumière provenant d’une âme.
L’idée que nous émettons ici n’est pas nouvelle : indépendamment des
Égyptiens, nous pourrions citer les Babyloniens, les Chanaéens, les Perses
qui professaient la même croyance.
Les Juifs, eux aussi, dans la Kabbalah, font le rapprochement suivant
entre l’âme et la lumière :
« Les kabbalistes disent que l’âme se partage en étincelles et que par
102
  Livre des respirations.

103
ISIS DÉVOILÉE

chaque partie il en est exactement de même que lorsqu’on allume une


lumière à une autre ; que de même chaque étincelle peut se communi-
quer à un corps autant de fois qu’il se trouve de corps pour recevoir une
âme103. »
Eliphas Lévi est plus explicite encore ; il dit104 : « Car nos âmes sépa-
rées de nos corps ressemblent à des étoiles filantes : ce sont des globules105
de lumière animée qui cherchent toujours leur centre pour retrouver leur
équilibre et leur mouvement ; mais elles doivent avant tout se dégager des
étreintes du serpent, c’est-à-dire de la lumière astrale non épurée qui les
entoure et les captive106 tant que la force de leur volonté ne les élève pas
au-dessus. L’immersion de l’étoile vivante dans la lumière morte est un
affreux supplice, comparable à celui de Mézence. L’âme y gèle et y brûle
à la fois et n’a d’autre moyen de se dégager que de rentrer dans le courant
des formes extérieures et de prendre une enveloppe de chair, etc. »
Par tout ce qui précède et par la quantité d’autres travaux que nous
pourrions mentionner, on voit que l’âme humaine est généralement con-
sidérée comme un brillant foyer, comme une flamme échauffante et éclai-
rante. Ceci explique jusqu’à un certain point que de toute antiquité, chez
un très grand nombre de peuples, on ait adoré le Soleil soit comme Dieu,
soit comme intermédiaire de la Divinité.
Le Soleil, en effet, pourrait bien n’être que la réunion, l’agglomération
de purs esprits. Cette hypothèse, qui peut paraître bien osée en la présen-
tant ex abrupto et sans commentaires, devient admissible, logique même, si
on veut bien l’étudier.
L’âme humaine, bien des personnes aujourd’hui le savent, est compo-
sée, formée de l’aither ou substance primordiale (akasa) sorte d’électricité
qui éclaire et qui réchauffe ; de tout temps, les initiés ont connu ce fait
que l’âme, dans certaines circonstances, peut se montrer, se mouvoir sous
la forme d’une boule ou plutôt d’un disque lumineux. Donc une grande
réunion d’âmes peut former un puissant foyer de lumière et de chaleur ;
dès lors, on peut très bien admettre que le Soleil, composé d’une agglo-
mération de purs esprits, beaucoup plus épurés et partant beaucoup plus
lumineux que l’âme humaine, soit un monde supérieur au nôtre. L’âme
103
  Einsenmenger, II, p. 954.
104
  Tome Ier, Dogme, l’Astrologie, p. 319 (2e éd.), 1861.
105
  Il faut attacher à ce mot le sens de petit globe.
106
  Il faut attacher à ce terme le sens de capter, prendre.

104
ISIS DÉVOILÉE

humaine, en effet, serait un intermédiaire entre les âmes des esprits des
eaux et des âmes des esprits du feu. Ceux-ci seraient même les créatures
les plus élevées dans l’échelle des êtres.
« Le feu a été la cause première du Cosmos. Dieu, a dit l’initié Moïse,
Dieu est un feu consumant. Ce feu, bien différent du feu élémentaire, qui
n’est que son symbole, a une nature visible et une nature mystérieuse. Cette
nature occulte, secrète, se dérobe sous l’apparence visible, sous la manifes-
tation matérielle. L’apparence visible, à son tour, se dérobe sous la nature
occulte. Autrement l’Invisible est visible aux Voyants. Le Visible est invi-
sible aux profanes. C’est-à-dire que les profanes ne savent pas distinguer
l’Esprit sous la forme. Les Védas enseignaient déjà ce dogme originaire,
quand ils parlaient d’Agni, le feu suprême. Ce feu de Simon (le Mage), c’est
le feu d’Empédocle ; c’est celui de l’antique Iran. C’est le buisson ardent
de la Genèse. C’est encore l’Intelligible et le sensible du divin Platon, la
Puissance et l’acte du profond Aristote. C’est enfin l’Étoile flamboyante
des Loges maçonniques.
« Dans les manifestations extérieures du Feu primordial sont renfer-
mées toutes les semences de la matière. Dans sa manifestation intérieure
évolue le monde de l’Esprit. Donc, ce feu contenant l’Absolu et le Relatif,
la Matière et l’Esprit, est à la fois l’Un et le Multiple, Dieu et ce qui émane
de Dieu. Ce Feu, cause éternelle, se développe par émanation. Il devient
éternellement. Mais se développant, il demeure, il est stable, il est per-
manent. Il est celui qui est, qui a été et qui sera, l’Immuable, l’Infini, la
Substance107 !
Cette idée que Dieu et le Feu revient trop souvent dans toutes les théo-
gonies pour ne pas mériter de fixer notre attention, disons mieux pour ne
pas être prise en sérieuse considération.
Mais nous n’insisterons pas en ce moment sur cette grave question qui
mériterait de très longs développements pour être élucidée, et nous nous
occuperons de pérégrinations de l’âme et de la doctrine de la réincarna-
tion chez les Égyptiens.
Le Livre des Morts nous a donné déjà des renseignements fort utiles au
sujet des pérégrinations de l’âme ; le Livre des respirations nous en fournira
sur la Réincarnation.

107
  Jules Doinel dans la Revue théosophique, t. II, p. 245.

105
Chapitre XX :
R éincarnation

Le dogme de l’Immortalité de l’âme et celui des transmigrations étaient


tout à fait distincts chez les Égyptiens. La réincarnation dans des exis-
tences successives est exposée d’une manière évidente dans le Sin-sin (en
égyptien Sha-en), c’est-à-dire dans le Livre des respirations, composition reli-
gieuse, écrite en écriture hiératique et qui a été publiée par Vivant Denon
dans son Voyage en Ég ypte, pl. 136108.  Comme le lecteur va le voir par l’ana-
lyse succincte d’une partie que nous allons en donner, cet écrit a des ana-
logies frappantes avec le Livre des Morts, principalement avec les chapitres
lii à lxx. On plaçait le Sin-sin auprès de la momie avec un exemplaire du
Livre des Morts et du Livre des étapes de l’éternité.
« Ce livre (le Sin-sin), dit le texte, fut composé par Isis pour Osiris, afin
de ranimer son corps et rendre la vigueur de la jeunesse à tous les membres
divins du corps de son frère, afin qu’il fût réuni au Soleil son père, la lumiè-
re divine, que son âme s’élève au ciel dans le disque même de la Lune et que
son corps resplendisse dans la voûte du ciel, comme la constellation Sahu
(c’est-à-dire Orion). Que par lui, le prophète d’Ammon-Ra, Hor-sa-Aset,
prenne une forme, de même que s’il était dans les champs Élysées. Cache
ce Livre. Cache-le ! Ne le communique à quiconque. Son éclat est seulement
destiné au mort dans l’Amenti, afin qu’il revive des vies très nombreuses
dans le vêtement de l’innocence (c’est-à-dire dans sa forme astrale).
« Allons, Osiris Hor-sa-Aset, tu es pur, ton cœur est pur, tes parties an-
térieures sont pures et ta partie postérieure purifiée ; ton intérieur est lui-
même rempli de matières purifiantes (c’est-à-dire d’aromates, de natron,
d’huile de cèdre, etc.)
« Osiris Hor-sa-Aset a été purifié par la lotion des Champs de Notep,
située au nord des champs de Sanehemu.

  Le Sin-sin a été écrit par un prêtre d’Ammon du nom de Hor-sa-Aset (Horus, fils
108

d’Isis) ; il a été réédité et traduit par Brugsch sous le titre de Sai an Sin-sin et publié à
Berlin en 1851.  J. de Horrack a traduit le même texte et l’a analysé en un volume in-
4o, avec 7 pl. (Paris, 1877). Ajoutons que cet auteur a fait son étude d’après le papyrus
même du Musée du Louvre. La rédaction de cet écrit est attribuée à Thoth même.

106
ISIS DÉVOILÉE

« Les déesses Uati et Necheb l’ont purifié dans la huitième heure du jour
et la huitième heure de la nuit. Ainsi arrive, Osiris Hor-sa-Aset, entre dans
la salle de la double vérité ; tu es purifié de tout péché et de toute mauvaise
action : Pierre de Vérité est ton nom109.
« Allons, Osiris Hor-sa-Aset, entre au Duaut, entre dans ta grande pu-
reté. Les deux déesses de Vérité t’ont purifié dans la salle du Dieu de la
terre, tes membres l’ont été dans la salle du Dieu de l’air. Tu as la faculté
de contempler comment Ra, en tant que Toum, se livre au repos. Ammon
te donne le souffle, Ptah la forme, et avec Ra, tu t’avances vers l’horizon
(vers l’Occident). Ton âme est divinisée dans la demeure de Qeb (le dieu
Temps, le Chronos des Grecs), tu es bien heureux.
« Allons, Osiris Hor-Sa-Aset, ton nom et ton corps restent et ton Sahu
divin germe !… Tu es ressuscité… Les parties de ton corps se matériali-
sent dans ta forme corporelle ; tu manges avec ta bouche, tu vois avec tes
yeux, tu entends avec tes oreilles, tu parles avec ta bouche, tu marches
avec tes jambes. Ton âme est divinisée dans le ciel pour accomplir toutes
les existences (les transformations) qui te plairont. Tu peux respirer sous
l’arbre sacré, sous le Perséa, etc. »
Ce livre avec la prière des morts, qui le termine, témoigne d’une façon
évidente de la croyance des Égyptiens dans la réincarnation ; les passages
suivant le prouveront à nos lecteurs :
« Dans tous les lieux qui te plairont, ton âme de nouveau respirera…
Ton âme vit, tu accompagnes Osiris. De nouveau tu respires dans Rosta
(?)… Ton âme vit tous les jours dans Tatton et dans Sensaour, ton âme vit
tout le jour dans la région supérieure…
« Allons, Osiris Hor-sa-Aset, ton âme vit par le livre de la résurrec-
tion… Ton cœur t’appartient ; tes yeux t’appartiennent, et chaque jour ils
s’ouvrent ! Qu’Osiris Hor-sa-Aset soit reçu dans l’autre monde, que son
âme puisse y vivre encore et toujours ; que le Ka110 soit récompensé dans
son lieu de repos ; qu’enfin, il reçoive le Livre de résurrection, afin qu’il
puisse se ranimer. »
109
  Dans la morale égyptienne, la Vérité joue un très grand rôle. « La lumière, dit
Eugène Grébault (Hymne à Ammon-Ra), est l’instrument dont le dieu se sert pour com-
muniquer à la matière inerte ce vrai, dont il est la source unique. Comme en venant
dans son soleil pour vivifier le monde et lui apporter la vérité (Ma), il le divise en deux
régions, la vérité est double : il y a la Ma du Midi et la Ma du Nord. La double vérité est
identifiée quelquefois avec les deux yeux du soleil, desquels jaillit la lumière du Midi et
la lumière du Nord. » Ceci explique donc parfaitement cette expression : « Entre dans la
salle de la double vérité, » ainsi que ce qui suit de notre analyse du Livre des respirations.
110
  Ce terme égyptien Ka signifie périsprit, corps astral.

107
Chapitre XXI :
Deuils, funérailles, embaumement

Au sujet du deuil, des funérailles et de l’embaumement des cadavres


chez les Égyptiens, voici ce que nous apprend Hérodote111 : « Ils obser-
vent dans les deuils et dans les funérailles diverses cérémonies singulières ;
quand un homme quelque peu important vient à mourir, toutes les fem-
mes de la maison se couvrent la tête et même la figure de boue112 ; ensuite
abandonnant le corps du défunt, elles sortent pour parcourir la ville, le
haut de leurs robes replié dans la ceinture, le sein découvert et se frappant
la poitrine ; toutes les parentes du mort se joignent à elles. Les hommes
font la même chose de leur côté, avec leurs vêtements également relevés
dans la ceinture, et après cette première cérémonie, portent le corps à
embaumer. »
Ce récit d’Hérodote constituait chez les Égyptiens la scène dite : Première
manifestation de la douleur, après laquelle le corps du défunt était livré aux
embaumeurs, artisans qui appartenaient à la classe sacerdotale ; c’était les
Chlochytes, les Paraschites et les Taricheutes, ils occupaient un rang inférieur
dans la hiérarchie sacerdotale, nous l’avons vu précédemment.
Les Taricheutes lavaient et nettoyaient le corps, les Paraschites ouvraient
le ventre pour en extraire les viscères et les intestins, enfin les Chlochytes
terminaient la préparation de la momie et plaçaient les dernières bandelet-
tes, les yeux en émail et le masque, s’il y avait lieu.
La famille du défunt traitait avec ces artisans du prix de l’embaume-
ment, car suivant la simplicité ou la magnificence de celui-ci le prix était
extrêmement variable.
Le procédé le plus simple consistait à purger avec des drogues à bas prix,
l’intérieur du ventre, à le vider, à faire dessécher le corps entier pendant
soixante-dix jours en le plongeant dans le Natron, ensuite on enveloppait
le corps dans un linceul de toile grossière, cousue à grands points autour

  Liv. II, lxxv.
111

  Cet usage est tellement enraciné qu’encore aujourd’hui, les femmes coptes ont l’ha-
112

bitude dans le deuil de se barbouiller la figure de boue.

108
ISIS DÉVOILÉE

du cadavre desséché, qui était alors déposé dans les catacombes publiques.
Cet embaumement rudimentaire ne représentait guère que la fosse com-
mune de nos jours. Parfois, on étendait le même cadavre sur une planche
de sycomore enveloppée également d’une toile.
Pour un embaumement supérieur, on employait l’huile de cèdre pour
vider et nettoyer l’intérieur du cadavre ; c’était avec du natron qu’on le des-
séchait, puis on enveloppait chaque membre de bandelettes imprégnées
d’huile de cèdre et le corps était ensuite enfermé dans une caisse à momie
ou cercueil plus ou moins historié suivant le prix que les parents voulaient
y mettre.
Lorsque le mort est remis aux prêtres nous dit Hérodote113 : « Ils présen-
tent à ceux qui l’apportent des modèles en bois peints de corps arrangés
de diverses façons, ils leur montrent d’abord la façon la plus parfaite em-
ployée pour celui dont il n’est pas permis de prononcer le nom114 ; ensuite
ils font voir la seconde manière plus simple, puis la troisième plus simple
encore, et demandent qu’elle est celle que l’on veut qu’on emploie pour
préparer le mort ». Quand les parents sont convenus du prix, ils se retirent.
Les embaumeurs procèdent alors à la préparation ; je vais décrire la plus
parfaite : « Ils commencent par se servir d’un fer recourbé pour retirer par
les narines la cervelle, qu’ils font sortir entièrement soit par ce moyen,
soit en versant quelques drogues pour la faire écouler. Puis les inciseurs
(Paraschites) fendent, avec une pierre d’Éthiopie très aiguë, le ventre vers
la partie des flancs et retirent par cette ouverture la totalité des intestins.
Ils nettoient avec un grand soin la cavité abdominale, la lavent avec du vin
de palme et l’essuient avec des aromates pilées ; ils la remplissent ensuite
le plus complètement possible avec de la myrrhe très pure et broyée de
cassie115 et de toute sorte de parfums, excepté de l’encens, puis ils cousent
la peau pour fermer l’ouverture pratiquée par l’incision. Ce travail accom-
pli, ils placent le corps pour le dessécher dans une saumure de natron ; le
corps y séjourne soixante-dix jours116 il n’est pas permis de l’y laisser plus
113
  Liv. II, lxxxvi.
114
  N’étant pas tenu à la même réserve, nous le dirons ce nom, c’est celui d’Osiris.
115
  Le cassie est la fleur d’un mimosa très odorant (acacia farnesiana) qu’on dénomme en-
core aujourd’hui en Provence cassie ; il fleurit d’octobre en janvier.
116
  Hérodote commet ici une erreur évidente. — Nous savons en effet, qu’un mode
d’embaumement consistait à laisser le corps dans un bain de natron pendant soixante-
dix jours. Or, ce laps de temps suffisait pour détruire complètement les chairs et la
graisse et ne laissait subsister que la peau sur les os. Les opérations de l’embaumement

109
ISIS DÉVOILÉE

longtemps. Après ce laps de temps, les embaumeurs lavent de nouveau le


corps et l’enveloppent de bandelettes de byssus trempées dans une sorte
de gomme que les Égyptiens emploient au lieu de colle117.  Les parents
viennent alors recevoir le corps et font faire une caisse affectant la forme
humaine, dans laquelle ils placent la momie. Après avoir fermé cette caisse
à clé, ils la déposent précieusement dans la chambre sépulcrale de la fa-
mille, ou bien ils la rangent debout le long du mur. »
Au chapitre lxxxix, Hérodote nous dit : « Quant aux femmes mariées
à des hommes d’une classe distinguée, on ne les livre pas immédiatement
après la mort, mais on attend trois ou quatre jours avant de les livrer aux
embaumeurs et l’on observe le même délai pour celles qui ont quelque
réputation de beauté ; cette précaution a pour but d’empêcher les embau-
meurs d’en abuser, et elle a été prescrite depuis que l’on en a surpris un,
outrageant le corps d’une femme morte récemment. Son crime avait été
découvert par un de ses compagnons de travail. »
Le récit d’Hérodote n’est pas suffisamment explicite en ce qui concerne
tous les détails de l’embaumement. Aujourd’hui grâce aux études et aux
recherches égyptologiques, nous pouvons fournir à nos lecteurs des ren-
seignements beaucoup plus complets et par suite plus intéressants.
Voici comment, on procédait à l’embaumement des corps des grands
personnages, des hauts fonctionnaires de l’État.
Les embaumeurs avaient chacun des attributions spéciales : les taricheu-
tes après avoir lavé le corps, nous l’avons vu, étaient chargés d’extraire
entièrement le cerveau par les narines ; ils employaient à cet effet un fer
recourbé ou de toutes petites pinces courbes fabriquées spécialement pour
cet usage.
Les mêmes embaumeurs sortaient également les viscères et les intestins,
au moyen d’une incision pratiquée sur le côté (flanc gauche). — Ajoutons
que cette incision pour extraire les entrailles n’était pas de rigueur pour les
embaumements de première classe ; en effet, de riches momies n’en mon-
trent aucune trace ; tandis que parfois des embaumements très ordinaires
témoignent de cette incision dans leur momie.

du corps du patriarche Jacob ne durèrent d’après la Genèse (ch. I, 3) que quarante jours
et les Égyptiens en firent le deuil 70 jours. Évidemment, ce chiffre de soixante-dix jours
d’Hérodote, doit se rapporter à la durée du deuil.
117
  Cette sorte de gomme était le Bitume de Judée.

110
ISIS DÉVOILÉE

Le scribe avait soin de tracer à l’encre la place et la longueur de cette


incision qui était pratiquée par le Paraschite (opérateur) au moyen d’une
pierre d’Éthiopie tranchante118.
Le Taricheute qui était chargé de retirer les entrailles et les intestins
du cadavre était revêtu du costume symbolique ; il avait la tête coiffée par
celle du chacal, emblème d’Anubis gardien de l’hémisphère inférieur ; il
plongeait son bras droit dans le bas-ventre et la poitrine pour en retirer les
intestins qui recevaient ultérieurement une préparation et étaient placés
dans des vases (canopes), mais avant de les y mettre, l’un des Taricheutes,
en élevant ces entrailles vers le Soleil, prononçait une prière que nous a
conservée Porphyre119.  Le mort en s’adressant au Soleil disait que sa vie
avait été exempte de crimes et que s’il avait péché en quelque chose en
mangeant et en buvant, c’était par cette partie de lui-même, sortie main-
tenant de son corps.
D’autrefois, suivant Hérodote, les entrailles du cadavre étaient enfer-
mées dans un coffret, qu’on jetait dans le Nil ; c’est ce qui explique l’ab-
sence de canopes dans bien des tombeaux.
Pour opérer leurs travaux, les embaumeurs étendaient le cadavre sur
un banc de bois dont les pieds et le dossier affectaient la forme de jambes
et de tête de lion. Ils commençaient par épiler minutieusement le corps,
ils le lavaient à grande eau et le soumettaient ainsi préparé à l’action de
sels chimiques, dont nous ne connaissons guère que le principal, le nitre
(natron) qui avait la propriété de dessécher les muscles et la chair ; avant de
pratiquer cette dessiccation, on introduisait dans les cavités de l’abdomen
et de l’estomac, de la myrrhe, de la cannelle et d’autres aromates ; on injec-
tait dans la boîte crânienne du bitume liquide très chaud, qui durcissait en
se refroidissant. Ces diverses opérations accomplies, on plongeait le corps
dans un bain de natron ; puis on badigeonnait tout le corps avec du bitume
liquide, afin de le soustraire aux variations de température et surtout à
l’humidité. C’est après ces diverses opérations que les chlochytes com-
mençaient à poser les bandelettes qui baignaient, avant leur emploi, dans
un liquide odoriférant et insecticide. Ils enveloppaient d’abord chaque
doigt des pieds et des mains, après avoir recouvert d’une couche d’or ou
seulement de henné les ongles. Parfois même, les doigts des mains étaient

118
  Hérodote, II, lxxxvx : cette pierre d’Éthiopie était l’Obsidienne.
119
  De abstinentia.

111
ISIS DÉVOILÉE

enfermés dans de véritables étuis d’or. Ils posaient ensuite les bandelettes
aux pieds, aux mains, aux bras, aux jambes, aux cuisses, sur tout le corps
enfin ; de ces bandelettes, quelques-unes mesuraient plusieurs mètres de
longueur, elles enveloppaient de leurs circonvolutions, le corps tout entier
et par leur épaisseur distribuée avec art, elles rétablissaient les formes du
corps détruites par la dessiccation. Les momies thébaïnes se distinguent
des autres par un entrelacs de bandelettes fort bien agencé.
Généralement les embaumeurs paraissent avoir attaché une grande im-
portance aux bandelettes ; c’étaient elles, en effet, qui devaient préserver
le plus efficacement les momies contre la destruction par suite de leur
immersion dans des liquides insecticides. — Aussi voit-on des momies et
des plus riches, enveloppées d’une si grande quantité de bandelettes que la
forme du corps disparaît entièrement ; ce n’est plus qu’une sorte de pyra-
mide quadrangulaire tronquée.
Dans certaines momies, l’étoffe employée pour ces bandelettes ne me-
surait pas moins pour une seule momie de 250 à 300 mètres carrés et la
longueur des bandes de 7 à 8 centimètres de largeur, atteignait 380 mètres,
le poids total de la momie, ainsi empaquetée pesait jusqu’à 105 ou 106
kilogrammes.
Dans les sépultures de la xxie et de la xxiie dynastie, on trouve placées
sur la poitrine des momies, au-dessus des bandelettes, des étoles ou bretelles
en cuir gauffré.
Ces bretelles de momie sont en relation évidente avec Khem, ce dieu de
la génération, puisque les dessins estampés sur leur cuir montrent cons-
tamment des scènes d’adoration et d’offrande à cette divinité ithyphal-
lique, dénommée également Ammon-Générateur, comme nous l’avons
déjà vu souvent.
Souvent les couvercles des cartonnages et des caisses à momies portent
des figures ou reproductions de ces bretelles ; on les voit soit croisées sur la
poitrine, soit formant sous l’aspect d’un ruban flottant une sorte d’appen-
dice au pectoral, qui encadre quelque représentation religieuse, au centre
desquelles se trouve souvent un scarabée ; celui-ci est en terre cuite ou en
pierre émaillée120.
  Les momies renferment des scarabées en grand nombre, soit comme châton de
120

bagues, soit comme colliers ; souvent à la place du cœur, on retrouve de gros scara-
bées en pierre dure, sur lequel est gravé le chapitre xxx du Livre des Morts, ainsi conçu :
« Mon cœur qui me vient de ma mère, mon cœur nécessaire à mon existence sur terre,

112
ISIS DÉVOILÉE

Parfois, les yeux d’émail, cerclés de bronze étaient placés dans l’orbite
des yeux de la momie, la figure était entièrement dorée, ou portait un
léger masque d’or. Ajoutons qu’on retrouve souvent sur les momies des
masques en cartonnages (toiles agglutinées) en cire, en verroteries, en bois
peint, en bois noirci, avec des yeux de verre, on cherchait même à donner
à ces masques, si nous nous en reportons à de Rougé, la ressemblance du
défunt, cet auteur ajoute121 : « les cercueils du roi Anthem montrent que dès
la plus haute antiquité, quelques-uns de ces masques furent dorés, ornés
d’yeux incrustés en émail. L’usage des masques composés d’une feuille
d’or, remonte au moins à la xviiie dynastie. Les masques, en cartonnage
doré furent usités dans tous les temps. Les masques, auxquels on a donné
à la peau une couleur rose, sont beaucoup plus récents ; plusieurs masques
de femmes de cette couleur sont coiffés d’ornements étrangers à l’Égypte ;
ce sont des monuments gréco égyptiens, ainsi que les masques en carton-
nage doré du même style. Des portraits peints remplacèrent les masques
de l’époque romaine. »
Les masques de momies étaient parfois recouverts de plusieurs doubles
d’une fine toile de lin ; le premier morceau de toile était agglutiné sur la
peau même de la face à l’aide du bitume, les autres étaient collés au-des-
sus les uns des autres ; cette superposition avait pour but de renforcer les
traits de la momie amoindris par la dessiccation. Du reste au-dessus de
ces toiles superposées, on modelait souvent au plâtre, la figure du défunt.
Quand la momie est celle d’un homme, on voit une barbe tressée attachée
au menton, quand la momie au contraire, est celle d’une femme ou d’un
adolescent, naturellement elle ne porte pas de barbe.
Beaucoup de momies ont des colliers, des bagues aux mains et des bra-
celets aux bras ; elles sont entourées de scarabées en terre cuite vernissée
ou émaillée, en porcelaine, en améthyste, en jade ou autres pierres précieu-

ne te dresse pas contre moi, ne témoigne pas en adversaire contre moi parmi les divins
chefs, au sujet de ce que je fais devant les Dieux, ne te sépare pas de moi devant le
dieu grand Seigneur de l’Amenti. Salut à toi, ô cœur d’Osiris, résidant de l’Ouest ; salut à
vous entrailles, salut à vous Dieux à la barbe tressée, augustes par vôtre sceptre, etc. Ce
qui explique la fréquence des scarabées parmi les momies, c’est que ce coléoptère est
considéré comme le symbole de la transformation, du reste en écriture hiéroglyphique,
le scarabée représente le mot kheper (devenir, prendre forme). Les anciens Égyptiens
voyaient dans cet emblème la négation de la mort. C’est ce qui explique les énormes
quantités de scarabées trouvés au milieu des momies.
121
  Notice des monuments du Louvre.

113
ISIS DÉVOILÉE

ses, enfin en or et en argent. Les Égyptiens nommaient ce dernier métal


or blanc, il reçut aux basses époques des dénominations diverses122.  — Sur
ces riches momies, les colliers sont généralement en or, sur les momies
de conditions ordinaires, ces mêmes colliers sont composés de grains et
de cylindres de verroteries, d’ambre, le tout entremêlé de scarabées ou de
figures de divinités en terre cuite émaillée.
La position des bras de la momie était déterminée par une règle à peu
près constante, ce qui permet de reconnaître encore à première vue, le
sexe de la momie ; les hommes et les jeunes enfants avaient assez géné-
ralement les bras placés le long des flancs et la bouche entr’ouverte, les
femmes d’un certain âge avaient les bras croisés sur la poitrine ou bien
un bras replié sur la poitrine (le bras gauche) et le bras droit allonge le
long du corps ; les bras des jeunes filles, des vierges, étaient étendus sur le
ventre, les mains croisées au-dessous du pubis. — Les mains des momies
sont souvent allongées, c’est-à-dire ouvertes, mais quand l’une d’elles est
fermée, elle contient presque toujours des amulettes.
Les momies dans leurs boîte ou gaine ont le cou appuyé sur un chevet ;
c’est une sorte de demi-carcan monté sur un pied, ces chevets sont encore
en usage dans bien des contrées orientales, notamment à Alexandrie, au
Caire, et dans bien des régions africaines.
La momie ainsi conditionnée était placée dans un cartonnage en forme
de gaine, lequel cartonnage était fait au moyen de papier ( papyrus) et de
toile, recouverts de plâtre blanc, sur lequel, on appliquait de la peinture
et de la dorure ; les représentations peintes ont trait aux obligations de
l’âme, à ses visites aux Divinités, à ses pérégrinations dans les champs de
l’Amenti, etc. ; sur le milieu de la boîte se trouve souvent une inscription
hiéroglyphique perpendiculaire, qui contient le nom du défunt accompa-
gné quelquefois de lui de son père, mais
toujours de celui de sa mère ou de sa femme ; ainsi que les titres ou qua-
lités du défunt. Le cartonnage enveloppe au-dessus la momie tout entière
et au-dessous une cordelette ou lacet rapproché maintient les extrémités
du cartonnage. Ainsi disposée, la momie était placée dans un cercueil. —
Ceux-ci sont ordinairement en bois de cèdre ou de sycomore, ou souvent
en simple cartonnage très épais ; ils sont faits de deux pièces : le fond et un
couvercle. Des peintures intérieures et extérieures les décorent, elles repré-
122
  En sanscrit le nom de ce métal signifie blanc, son nom grec arguros vient d’argos.

114
ISIS DÉVOILÉE

sentent les scènes funéraires, dans lesquelles le nom du défunt se trouve


fréquemment écrit. On y voit aussi l’âme faire des offrandes à la divinité.
Ces cercueils sont enfermés dans un second et parfois dans un troisième
de grandes dimensions, ils sont tous recouverts d’inscriptions et décorés
de peintures. La momie ainsi triplement enfermée était placée dans une
chambre sépulcrale et parfois celle des rois ou autres grands personnages
reposait dans un sarcophage de granit ; mais, dans tous les cas, on plaçait
auprès de la momie des offrandes et parfois les images de la dignité ou les
instruments de la profession du défunt : des coudées pour les architectes
ou les géomètres, des palettes ou des écritoires pour les scribes, etc.
Dans le cercueil de la reine Aah-hotep, Mariette Bey a découvert une bar-
que en or massif, dont il donne cette description : « Portée sur un chariot
à roues de bronze, sa forme rappelle celle des caïks de Constantinople et
des gondoles de Venise. Les rameurs sont en argent massifs. Au centre,
se tient un petit personnage armé d’une hache et d’un bâton recourbé. A
l’arrière est le timonier qui dirige la barque au moyen d’un gouvernail ; à
l’avant, un chanteur debout, règle la cadence des rameurs. »
Cette barque était un symbole destiné à rappeler le voyage que le dé-
funt devait accomplir par eau dans l’autre monde. On plaçait également
dans les cercueils des vases et des figurines, principalement des figures de
Répondants. On nommait ainsi, ou figures d’omission, des représentations en
diverses matières de l’image d’un mort enveloppé dans sa momie. On dé-
posait ces emblèmes également dans les tombeaux comme compensation
des cérémonies, offrandes et prières que la famille avait négligé d’accom-
plir à l’égard du défunt. — Quand ces figures sont de petites proportions,
on n’y lit que le nom et la profession du défunt, accompagnés souvent de
la formule mystique : Illumination de l’Osiris N, ou bien que l’Osiris N de-
vienne bientôt pur esprit.
Ces figurines sont en terre cuite émaillée d’un beau vert bleu ( pers),
parfois rose très pâle ; les premières peuvent remonter à une très haute
antiquité. Quand ces figurines sont au contraire d’assez grandes propor-
tions, on y lit, souvent ce fragment du chapitre vi du Livre des Morts, qu’on
trouve également inscrit sur certaines gaines des représentations d’Isis, qui
chasse les mauvais esprits.
« O répondant que voici, comptez en faveur de l’Osiris N. pour toutes
les offrandes qui n’ont pas été faites dans le tombeau. Ne punissez pas les
fautes de chacun jusqu’à sa confusion. Permettez que je vous parle et que

115
ISIS DÉVOILÉE

je vous prie ; toujours de bonne volonté ; ne changez pas en poussière des


champs et en herbe des eaux, les libations, tout en détournant l’encens de
l’Occident à l’Orient. Permettez que je vous parle en faveur de l’Osiris
N. »
Mais il nous faut ajouter, que cette formule varie suivant l’exemplaire
du Livre des Morts ; ainsi dans la traduction faite par M. Pierret, on lit pour
le même chapitre vi : « O métamorphosés ! Si cet Osiris N., est jugé digne
de faire dans la région inférieure, tous les travaux qui s’y font, alors lui est
enlevé tout principe mauvais comme à un homme maître de ses facultés.
Or moi je vous dis : Jugez-moi digne pour chaque journée qui s’accomplit
ici de fertiliser les champs, d’inonder les ruisseaux, de transporter le sable
de l’Ouest à l’Est ; or, je vous dis cela, moi, l’Osiris N. »
On plaçait auprès des momies, des amulettes ou talismans, parmi ceux-
ci, nous devons mentionner une colonnette s’épanouissant en fleur de lo-
tus, colonnette en feldspath ( pierre verte) ou en pâte de verre vert, car cette
amulette reproduit l’hiéroglyphe exprimant toute idée de végétation verte
ou verdoyante, c’est-à-dire florissante et prospère. Souvent ces colonnet-
tes sont recouvertes d’inscriptions dont le texte est emprunté au Livre des
Morts, par exemple au chapitre clx ; ainsi conçu : « Je suis la colonnette de
spath vert que donne Thoth à ses adorateurs et qui déteste le mal. Elle est
saine, je suis comme elle… Elle ne blesse pas. Thoth dit : Le Grand est
venu en paix dans Pa Shou marche vers lui, en son nom de Spath vert. Sa
demeure est achevée, le dieu grand y repose… Les membres de l’Osiris N.
ne seront pas attaqués (des vers). — A dire sur une colonnette de spath
vert sur laquelle ce chapitre sera écrit et qui sera placée au cou du défunt.
Pour donner une idée de la richesse qui entourait les momies royales,
nous ne saurions mieux faire que de consigner ici quelques détails très
authentiques sur l’aspect que présentait une momie royale antérieure aux
rois pasteurs
(Hycsos) ; ils nous sont fournis par un papyrus judiciaire, connu sous le
nom de Papyrus Amhurst ; c’est le récit d’Égyptiens qui avaient pillé une
tombe royale, M. Chabas en a donné dans ses Mélanges123, la traduction
suivante : « Nous ouvrîmes les cercueils et les coffres funéraires, dans les-
quels ils étaient. Nous trouvâmes la momie auguste du roi qui était près de
la Khopesch divine, et un nombre considérable de talismans et d’ornements
123
  Mélanges Eg yptologiques, 4 vol. In-8, Châlons-sur-Saône et Paris 1862-74.

116
ISIS DÉVOILÉE

d’or étaient à son cou. La tête était recouverte d’or par dessus et la momie
auguste du roi était entièrement garnie d’or. Les cercueils étaient revêtus
d’or et d’argent en dedans et en dehors et couverts de toute espèce de
pierreries. »
Cette sorte d’inventaire d’époque pharaonique peut témoigner que les
violateurs de sépultures égyptiennes datent de fort loin et que celles que
nous avons violées dans ces derniers temps ne sont pas, tant s’en faut,
d’une richesse approchante.
Sur les caisses et sur les cercueils peints, le défunt est très souvent repré-
senté portant sur ses épaules, une houe, un sarcloir ; parfois une couffe ou
sac en sparterie lui pendait derrière le dos. Ce récipient servait à recueillir
le grain ; c’était avec ces instruments agricoles que l’Osiris devait cultiver,
dans les champs d’Aarou, le blé mystique de la science divine, que tout
Osiris doit recueillir avant d’arriver à la perfection que nous montrent les
chapitres cxli et cxlii du Livre des Morts, dont voici les titres :
« Livre donnant la perfection aux mânes par la connaissance des noms
des dieux du ciel du Midi et du ciel du Nord, des dieux de la double re-
traite, des dieux qui traversent le Tiaou124, à l’usage du défunt, en l’honneur
de son père ou de sa mère pour les fêtes de l’Amenti ; il lui donne la perfec-
tion dans l’esprit de Ra et des dieux, avec lesquels il doit se trouver. »
« Livre donnant la perfection aux mânes leur accordant de marcher dans
la grande salle, de sortir le jour dans toutes les formes qui leur plairont,
donnant la connaissance des noms d’Osiris, dans toutes les demeures où
il lui plaît d’être. »
Arrivons aux Canopes. Nous avons dit précédemment que les intestins
étaient souvent placés après leur immersion dans une préparation bitu-
mineuse liquide, dans des Canopes. Ces vases au nombre de quatre et faits
de diverses matières étaient placés aux quatre angles du cercueil. Il y avait
des canopes en albâtre, en pierre calcaire, en onyx oriental, en granit, en
porphyre et en terre cuite. Ces vases affectaient la forme de cônes ren-
versés ; ils étaient surmontés d’un couvercle formé d’une tête de femme,
d’épervier, de chacal, de cynocéphale. Leur panse comporte souvent un
cartouche carré avec plusieurs colonnes perpendiculaires d’hiéroglyphes ;
ce sont des prières que le mort (l’Osiris) adresse aux quatre divinités,
124
  C’est-à-dire le champ de la course nocturne du soleil, ou hémisphère inférieur,
c’est-à-dire l’espace compris entre l’horizon occidental et l’horizon oriental du ciel.

117
ISIS DÉVOILÉE

sous la protection desquelles sont placés les vases — canopes et qui sont :
Isis, Nephthys, Neith et Selk ; quatre génies étaient également considé-
rés comme protecteurs des mêmes vases, on les nomme : Amset, Hapi,
Duamantew et Kebshennow ; Amset à tête d’homme était le gardien de
l’estomac et des gros intestins ; Hapi à tête de cynocéphale était le gardien
des petits intestins, Duamantew ou Tiammantef qui avait une tête d’éper-
vier gardait le cœur et les poumons, tandis que Kebshennow à tête de
chacal gardait le foie.
Indépendamment de l’idée religieuse qui s’attachait à la conservation
du cadavre, nous devons dire ici, que la momification présentait encore
cet avantage qu’elle empêchait les épidémies et les pestes de naître et de se
propager sous ce climat brûlant.
La peste, en effet, comme le fait observer le docteur Pariset, n’a été
connue en Égypte qu’à partir du VIe siècle de l’ère vulgaire jusqu’à la fin
du XVIIIe siècle ; or c’est depuis le VIe siècle que les Égyptiens ont cessé
de momifier leurs morts par suite des prédications chrétiennes des Pères
du Désert dans la vallée du Nil. Antoine dit le saint, qui mourut en l’an
356, défendit aux chrétiens, et cela sous peine de damnation éternelle,
d’embaumer les corps de leurs parents comme le faisaient leurs ancêtres ;
on ne momifie plus, aussi la peste à bubon fit son apparition en Égypte,
en l’an 543, et ravagea toute l’Europe ; et chaque année elle sévissait avec
une grande intensité, après la retraite des eaux de l’inondation. — On
voit donc que la religion égyptienne secondait l’hygiène et la salubrité en
ordonnant la momification des cadavres.
Aujourd’hui, si l’Égypte ne donne plus la peste à l’Europe, c’est que le
pays a été très assaini par de nombreux travaux notamment par le canal de
Suez, cependant quand le choléra éclate en Europe, son point de départ
est souvent l’Égypte. Incinérons donc les morts, c’est encore le plus sûr
moyen à employer contre les pestilences cadavériques.
Après cette digression, revenons aux funérailles égyptiennes.
Après l’embaumement, le défunt était livré à sa famille, qui accomplis-
sait alors les cérémonies funèbres. La première opération consistait dans
l’ouverture de la bouche et des yeux de la momie ; cet acte s’accomplis-
sait sous la direction du ker-heb, sorte de maître des cérémonies du culte ;
c’était lui qui dans les cérémonies religieuses prenait la parole ; dans celle
des funérailles, il lisait des extraits du Livre des Morts.
Quand le corps était embaumé selon les prescriptions liturgiques et

118
ISIS DÉVOILÉE

sauvegardé par les prières et cérémonies religieuses, le défunt disait par la


bouche du Ker-heb : « J’arrive ayant fait embaumer mes chairs. Mon corps
ne se décomposera pas. Je suis intact, aussi intact que mon père Osiris-khé-
pra, dont l’image est l’homme dont le corps ne se décompose pas. Viens
former mon corps en maître de mes souffles, puisque tu es le Seigneur des
souffles, aussi bien que pour… Établis moi, fais-moi maître de la sépul-
ture »125.
Le grand Prêtre (Sam) ou l’assistant du ker-heb Sotem accomplissait la
cérémonie de l’ouverture de la bouche à l’aide du Nou, un instrument à
lame de fer plusieurs fois coudée, qui avait un manche en ivoire ou en bois.
Cet ustensile était consacré à Anubis (en Égyptien Anepou), Dieu funé-
raire, comme Osiris, mais qui lui était supérieur dans la hiérarchie divine.
Anubis, Dieu de l’ensevelissement était dit : Présidant à l’embaumement, Guide
des chemins, qui fraye les chemins d’outre-tombe.
Pourquoi ouvrait-on la bouche de la momie ? C’était pour permettre au
défunt de proférer le Ma-kherou, c’est-à-dire la vérité de la parole.
C’était alors (après l’ouverture de la bouche) que souvent, on plaçait sur
la tête du défunt une couronne funéraire de paille, la couronne de vérité, afin
de l’investir du Ma-kherou, cet attribut divin que lui conférait le chapitre
XIX du Livre des Morts, dont voici une partie : « Dit l’Osiris N : ton père
Toum a disposé cette belle couronne de vérité de parade à ton front ; tu vis
aimé des Dieux et vivras toujours, car Osiris résident de l’Ouest a fait ta
parole être vérité contre tes ennemis ; ton père Seb t’a transmis tout son
héritage. Va, commande par la vérité de la parole d’Horus, fils d’Isis et
d’Osiris sur le trône de ton père Ra pour le renversement de tes enne-
mis…
« L’homme qui dira ce chapitre126 après s’être purifié dans l’eau de
Natron, sortira avec le jour après l’ensevelissement, il fera toutes les trans-
formations que lui suggérera son cœur, il passera à travers le feu en vé-
rité. »
Cette première cérémonie accomplie à la maison mortuaire, la momie
était déposée dans ses gaines ou cercueils et le cortège se mettait en mar-
che pour se rendre au lieu de la sépulture. Les parents et les pleureuses

125
  Ch. CLIV, du Livre des Morts, trad. Pierret. — A partir d’ici nous suivrons dans ce
qui suit la traduction du même auteur.
126
  Chap. XX, du même livre.

119
ISIS DÉVOILÉE

ouvraient la marche ; c’était ensuite le coffret funéraire, ou les vases cano-


pes, la barque montée sur des roues, et dans laquelle reposait le cercueil.
Devant ou derrière la barque, on voyait les sacrificateurs conduisant une
génisse et un veau ; ce dernier, symbole de la nouvelle naissance qui devait
donner au défunt la vie éternelle. Il y avait ensuite huit personnages ou
prêtres portant des enseignes sacrées, enfin la foule des invités. Arrivé au
lieu de la sépulture, les prêtres offraient un sacrifice aux Dieux et de nom-
breuses offrandes. Chaque prêtre lisait à tour de rôle certains passages du
Livre des Morts, et l’un d’eux faisait des libations en l’honneur de la momie
qu’il confiait à Anubis.
Dans les funérailles, le deuil se manifestait par des danses particulières ;
un bas-relief de Saqqarah nous montre une scène que Mariette-Bey décrit
ainsi127 : « des femmes sautent avec les plus étranges contorsions ; d’autres
font retentir une sorte de tympanum. Des hommes marchent à grands pas
en agitant une tige de roseau. Ces danses funèbres sont encore pratiquées
de nos jours dans la plupart des villages de la haute Égypte. Ce que le bas-
relief de Saqqarah n’a pu rendre, ce sont les ululations discordantes, dont
ces danses sont accompagnées. »
Ces cérémonies accomplies, le cercueil était déposé dans son tombeau,
il était soit adossé à l’une des parois de la chambre sépulcrale, soit enfermé
dans un sarcophage de porphyre ou de granit. — Quand le défunt était
un roi ou un personnage de la famille royale, c’était une pyramide qui lui
servait de tombeau ; quand la momie était celle d’un haut fonctionnaire
seulement, on la plaçait dans un hypogée.

127
  Sur les tombes de l’ancien empire que l’on trouve à Saqqarah, in-8, Paris, 1868.

120
Chapitre XXII :
Hypogées, pyramides, nécropoles, Sphinx

Parmi les monuments de l’Égypte, ceux qui frappent le plus d’éton-


nement le voyageur par leur masse imposante, ce sont les pyramides.
— Leur destination a fourni matière à de nombreuses dissertations, mais
aujourd’hui, on sait fort bien que ces constructions purement funéraires
étaient destinées à des sépultures royales.
Hérodote qui confirme cette destination, nous donne à l’égard de ces
édifices des renseignements que nous allons reproduire ici en partie, pour
permettre au lecteur de se faire une idée de l’immense travail qu’il a fallu
accomplir pour ériger ces constructions gigantesques.
Voici ce qu’Hérodote nous apprend relativement à la pyramide de
Chéops128 : « Il (Chéops) condamna indistinctement les Égyptiens aux tra-
vaux publics. Les uns furent contraints à tailler les pierres, dans les carriè-
res de la chaîne arabique et de les traîner jusqu’au Nil ; d’autres à recevoir
ces pierres qui traversaient le fleuve sur des barques et à les conduire dans
la montagne du côté de la Lybie. Cent mille hommes relevés tous les trois
mois, étaient continuellement occupés à ces travaux ; et dix années pen-
dant lesquelles, le peuple ne cessa d’être accablé de fatigues de tout genre,
furent employées à faire seulement un chemin pour voiturer les pierres,
ouvrage qui ne paraît pas inférieur à l’élévation même de la pyramide…
qui coûta vingt années
de travaux… Sur une des faces de la pyramide, on a marqué en carac-
tères égyptiens, la quantité de raves, d’oignons et d’aulx qui ont été con-
sommés par les ouvriers ; et si je me rappelle bien ce que mon interprète
m’a dit en me traduisant l’inscription, la dépense pour ces seuls aliments
a été de mille six cents talents d’argent129… Chéops pour subvenir à ces
dépenses en vint de tels excès, que manquant de ressources, il exigea de
sa fille qu’elle se prostituât, et qu’elle lui procurât de cette manière autant
128
  T. I. liv. ii, p. 246 trad. Miot, Edition Didot.
129
  Bien qu’il soit difficile de déterminer exactement cette valeur en francs, on peut
l’évaluer à 8 800 000 francs, le talent attique représentant une valeur de 5 500 fr ; c’est
probablement le talent attique qu’Hérodote vise dans son texte.

121
ISIS DÉVOILÉE

d’argent qu’elle le pourrait. On ne m’a pas dit quelle somme, elle amassa
par ce moyen d’après les ordres de son père, mais on m’a assuré qu’ayant
formé le projet de laisser après elle, un monument sous son propre nom,
elle avait exigé que chacun de ceux avec qui elle avait eu commerce lui fit
don d’une pierre, propre à être employée dans les ouvrages, qui s’exécu-
taient alors, et qu’elle avait fait élever avec ces pierres, la pyramide qui se
trouve au milieu des trois, en face de la grande. »
Nous ne poursuivrons pas ce récit d’Hérodote, qui nous paraît un
peu bien fantaisiste. Il nous paraît difficile d’admettre qu’un Pharaon ait
pu exiger la prostitution de sa fille pour se procurer des ressources, sur-
tout quand il s’agit de trouver des vingtaines de millions, car si les radis,
les oignons et les aulx consommés par les ouvriers s’élevaient à près de
neuf millions de francs, combien faut-il compter de millions pour payer
l’outillage, la machinerie, les vêtements et autres dépenses nécessitées par
ces travaux130.
Et quel contingent aurait pu fournir la pauvre fille du Pharaon dans
tout cela ?
On doit donc ranger parmi les fables ce petit conte d’Hérodote, de même
que la haine que s’était attirée d’après cet auteur, Chéops, Chephrem et
Mycérinus, en imposant aux Égyptiens de ces corvées considérables pour
la construction de leur pyramide, nous savons au contraire que ces trois
pharaons furent honorés après leur mort d’un culte tout spécial ; probable-
ment à cause des travaux qu’ils avaient exécutés.
Mais n’insistons pas plus longtemps sur ce récit et parlons des pyrami-
des, qui font partie de la vaste Nécropole de Memphis131 qui s’étend des
pyramides de Gizeh aux tombeaux de Saqqarah, village arabe, dont les
principaux monuments sont la pyramide à degrés, les tombeaux de Ti 132
de Ptah-Hotep133 enfin le Sérapéum, c’est-à-dire le lieu de sépulture des Apis
morts pendant une longue suite de siècles.
La Pyramide de Saqqarah daterait de la seconde dynastie, de la première
130
  Un papyrus de la fin de la XXe dynastie, nous informe qu’on payait les ouvriers en
nature, mais il nous apprend aussi qu’indépendamment des raiforts et des oignons, on
leur distribuait également du blé, de la viande, des poissons, des légumes et certaine-
ment des vêtements, quoique le papyrus n’en fasse pas mention.
131
  D’après de Rougé, le nom populaire de Memphis était Menefer, c’est-à-dire le bon Port
mais ce terme ne figure pas dans les textes antiques.
132
  Haut fonctionnaire de la Ve dynastie.
133
  Rédacteur du Papyrus Prisse d’Avesne, qui était fils d’un roi de la Ve dynastie.

122
ISIS DÉVOILÉE

même, suivant Mariette134 sa construction bien que remontant à plus de


6 000 ans, témoigne cependant d’un art très avancé, soit par sa superbe
taille, soit par l’appareillage exact de ses énormes blocs.
La plus grande pyramide de Gizeh, dont la base est un carré de 227
mètres de côté devait mesurer primitivement 146 mètres de hauteur ; cet
ensemble donne en chiffres ronds un cube de 2 577 000 mètres qui aurait
pu fournir des pierres pour construire un mur de deux mètres de hauteur,
un mètre d’épaisseur et 1 288 kilomètres ou 322 lieues de longueur et cette
énorme masse ne servait qu’à abriter une momie !
La pyramide renfermait plusieurs chambres sépulcrales et un ou plu-
sieurs couloirs qui avaient des directions diverses, afin de déjouer les cal-
culs coupables de ceux qui auraient été tentés de violer les sépultures.
Les matériaux employés pour la construction sont des calcaires, mais
parfois l’intérieur de la chambre principale a les revêtements de ses parois
en granit ; c’est dans cette chambre que se trouve la momie pour laquelle
le monument a été érigé.
L’entrée de la pyramide est toujours cachée avec le plus grand soin sur
le parement extérieur qui était en pierre polie.
Parfois les couloirs qui vont d’une chambre à l’autre communiquent
entre eux, mais ils sont toujours coupés dans leur parcours par des puits
très profonds, creusés dans le roc même qui sert d’assise à la pyramide.
D’après Manéthon, certaines pyramides de Memphis seraient les plus an-
ciens monuments de l’Égypte, ce qui confirmerait l’opinion de Mariette.
Nous venons de voir que dans la Basse Égypte, les pyramides étaient la
dernière demeure des rois et des grands fonctionnaires de l’État.
Dans la Haute Égypte, les mêmes personnages ainsi que les divers
membres de leur famille étaient enterrés dans des hypogées ou immenses
excavations creusées dans les flancs des montagnes. L’entrée de ces hypo-
gées était parfois visible, mais plus souvent cachée ; un simple simulacre de
porte était taillé sur le flanc même du rocher. Un grand nombre de couloirs
conduisait par des issues dissimulées dans la grande chambre sépulcrale,
dans laquelle se trouvait ordinairement un sarcophage en granit ou en ba-
salte. Bien des hypogées ont leurs parois latérales et même leurs plafonds
  Itinéraire des invités du Khédive : « Si les traditions sont vraies, si le lieu dont cette pyra-
134

mide occupe le centre s’appelle kokomé et si le roi Ounnéphès fit bâtir cette pyramide
en ce lieu, il s’ensuivrait que la pyramide à degrés remonte à la première dynastie et
qu’elle est par conséquent le plus ancien monument de l’Égypte et du monde. »

123
ISIS DÉVOILÉE

couverts de sculptures intaillées et coloriées ; ces mêmes parois sont sou-


vent décorées d’inscriptions hiéroglyphiques. Ces peintures représentent
des cérémonies funèbres, des détails sur l’inhumation, la pompe des fu-
nérailles, la visite de l’âme du mort aux divinités principales, les offrandes
aux Dieux, la présentation de l’âme du défunt par son génie protecteur au
Dieu suprême de l’Amenti, enfin l’apothéose de cette même âme.
Très souvent les scènes de la vie civile figurent concurremment avec les
scènes funéraires ; ce sont les travaux de l’agriculture, les occupations do-
mestiques, des réunions de musiciens et de danseurs ; quant aux plafonds,
ils sont généralement décorés de sujets astronomiques.
Dans un ouvrage intitulé : Livre de ce qui est dans l’hémisphère inférieur 135
nous voyons avec la description de cette région des scènes et des légendes
qui étaient gravées sur les parois des tombes royales et quelquefois sur les
sarcophages mêmes.
Les figures se terminent généralement à droite du spectateur par une
représentation du soleil et du mort passant d’un hémisphère dans l’autre,
c’est-à-dire une image du lever de l’astre et de la réincarnation de l’âme, de
l’être ; celui-ci avant sa renaissance est figuré sous la forme d’une momie
(Sahou)136.
Les riches particuliers se faisaient également inhumer dans les hypo-
gées, leur tombeau se composait d’une ou plusieurs salles funéraires, mais
c’était toujours dans la dernière qu’on plaçait le sarcophage de la momie.
On parvenait à la première salle par un puits de plusieurs mètres de pro-
fondeur, l’entrée des chambres était placée sur un des côtés du puits, mais
toujours dissimulée soigneusement, car le même appareil en pierre régnait
sur les faces du puits carré ou sur le pourtour du puits circulaire. — De
cette entrée on pénétrait dans la première chambre ; de celle-ci, une se-
conde porte également cachée donnait accès dans une seconde ou une
troisième chambre, dans la dernière se trouvait, comme nous venons de le
dire, un sarcophage qui contenait deux ou trois cercueils s’emboîtant l’un

135
  Ce livre est divisé en douze sections correspondantes aux douze heures de la nuit,
durant lesquelles le Soleil qualifié par le texte de Dieu grand, parcourt dans sa barque
divine, un certain espace des eaux de l’Ouer‑nès. A cet espace céleste correspond le
champ dénommé de l’Aanrou (Elysées-Égyptiens) cultivé par les mânes ou Esprits,
lequel champ mesure 309 atrou de long sur 120 de large.
136
  Sahou était aussi le nom de la constellation Orion, à laquelle devait être identifié,
l’Osiris ou défunt, d’ou le nom de Sahou donné à la momie.

124
ISIS DÉVOILÉE

dans l’autre ; deux étaient en bois et le dernier, en carton, constituait ce


qu’on nomme la boîte de la momie.
Indépendamment des peintures décoratives, qui ornaient les chambres
sépulcrales, on y voyait encore des figurines en bois hautes de 0,80 cent., à
1 mètre ; elles représentaient la femme ou la fille du défunt apportant des
offrandes dans un coffret chargé sur leur tête et dans une amphore portée
à la main. Ces figures avaient, chacune à côté d’elles, des barques de 0,60
à 0,65 cent., de longueur ; l’une décorée d’un baldaquin attend la momie
et pour occuper leur loisir jusqu’à l’arrivée de celle-ci, l’une des femmes
coule la lessive dans une grande jarre, l’autre lave une tunique sur une
planchette inclinée, à la manière de celle de nos lavandières modernes.
La seconde barque montre la momie déjà placée sous le baldaquin ;
autour d’elle, on voit la femme et la fille du mort, la face inclinée sur la
momie elles versent des larmes abondantes et leur chevelure couvre leur
visage. Leur attitude exprime la plus profonde douleur137 ; la barque va
partir sous l’effort vigoureux que se préparent à donner seize rameurs
armés de leur aviron. Ils vont commencer le voyage qui doit conduire la
momie à travers le lac noir qui aboutit à l’Amenti. — enfin, d’autres repré-
sentations montrent des scènes des plus variées.
L’Intérieur des tombeaux était garni de meubles et d’ustensiles ayant
appartenu au défunt, et pour lesquels il avait témoigné, pendant sa vie,
une prédilection marquée ; c’étaient de petits meubles, des figurines ou
statuettes d’offrandes, dont nous venons de parler.
On a trouvé dans quelques tombeaux, des boîtes pour cosmétiques,
onguents, aromates, enfin de menus objets de toilette qui nous montrent
des spécimens de l’ébénisterie antique. Les coffrets ou boîtes sont ouverts
ou pourvus de couvercles, qui pivotaient sur une cheville ; quelques boîtes
sont en ivoire sculpté ou gravé.
On voit également dans les tombeaux auprès des boîtes à momie, des
écritoires et des palettes de scribe de diverses matières ; nous avons vu
précédemment que les mêmes objets étaient placés parfois auprès de la
momie même ; ceux-ci étaient déposés auprès du défunt, pour satisfaire à
un devoir que nous trouvons consigné dans le chapitre XCIV : du Livre des
Morts, lequel chapitre contient une prière à Thoth, dieu de l’écriture, prière

  Dans la collection de M. Ern. Gambart, on voit un tableau d’Alma Tadéma, qui


137

représente une femme égyptienne se lamentant ainsi sur le sarcophage de son époux.

125
ISIS DÉVOILÉE

que devait réciter le défunt en présentant à ce dieu une écritoire et une


palette ; voici d’après M. Pierret le texte de ce chapitre : « O grand voyant
qui voit son père ! O gardien des Livres de Thoth, je me présente, j’arrive,
j’ai mon intelligence, j’ai mon âme, je prévaux, je suis muni des écrits de
Thoth. Le serpent Aker de Set, recule. J’apporte la palette, j’apporte l’écri-
toire, mes mains tiennent les Livres de Thoth, les mystérieuses archives
des Dieux. Me voici. Je suis scribe en vertu de ce que j’ai écrit. J’apporte les
impuretés d’Osiris. Les livres que j’ai faits, Thoth dit que ce sont de bons
livres chaque jour. »
Toute sépulture égyptienne possédait une chapelle extérieure (Oratoire)
ouverte à certains anniversaires ; elle contenait des bas-reliefs, des stèles,
des statues, des tables d’offrandes, etc. Les pyramides avaient des temples
dans leur voisinage ; les Colchytes étaient préposés à la garde des hypogées,
des pyramides et de leurs dépendances. C’étaient eux qui étaient chargés
d’accomplir les rites funéraires, tels que libations, offrandes, etc. ; ces of-
frandes expliquent pourquoi on a trouvé dans des tombeaux, des dattes,
des grenades, des pains, des figues, des lentilles, des mâcres ou châtaignes
d’eau et des fruits dénommés kuku, provenant de l’arbre nommé sesilikiki,
qui ne serait autre, selon nous que le cocotier (cocos).
Nous ne saurions terminer ce chapitre sans parler du Sphinx, non seu-
lement parce que les avenues conduisant aux temples étaient décorées par-
fois de ces animaux symboliques, mais surtout à cause de celui situé au
sud-est de la grande pyramide de Gizeh, dénommé Grand Sphinx et qui a
fourni matière à de nombreuses fables, qu’il est indispensable de réfuter.
Ainsi, le petit conte d’Œdipe et du Sphinx est une puérilité sans nom,
qui n’a servi qu’à dénaturer le magnifique symbole que la Philosophie
grecque ne connut que du temps de Platon.
Le Sphinx, nous ne l’ignorons plus aujourd’hui, est une clef de la scien-
ce occulte, dont voici l’explication : c’est un composé qui dans son unité,
renferme quatre symboles : Savoir, vouloir, oser, se taire, qui forme un quater-
naire occulte. C’est pourquoi le Sphinx est représenté avec une tête et une
poitrine de femme : Savoir (intelligence), un corps de taureau : vouloir (avoir
la force), les pattes et les griffes du lion : oser (audace), enfin, des ailes re-
couvrant les flancs de l’animal : se taire (voiler ses desseins jusqu’au moment
propice)138.

  Eliphas Lévy, Fables et Symboles.


138

126
ISIS DÉVOILÉE

Le Grand Sphinx est un rocher naturel auquel on a donné grossiè-


rement la forme de l’animal, seule la tête a été sculptée. La hauteur du
colosse mesure près de 20 mètres (exactement 19 m 97) ; sa longueur est
de 39 mètres environ ; la tête a 8 m 50 de hauteur et la figure dans sa plus
grande largeur, 4 m 20 ; l’oreille a 1 m 80 de hauteur, le nez 1 m 85 et la
bouché 2 m 32 de largeur. Le contour de la tête mesure au niveau du front
26 mètres 40 de circonférence. — On ne saurait se faire une idée du co-
losse sans l’avoir vu, l’effet est fantastique, même aujourd’hui, ou il est si
fortement ruiné. Quand le colosse devait être neuf, qu’un revêtement de
granit modelait son corps, il devait briller au soleil d’un vif éclat, de même
que les ornements symboliques qui ornaient sa tête. C’était sans doute une
merveille laissant bien loin derrière elle tous les grands monuments de
notre ferronnerie créés pourtant si remarquables par le puissant outillage
de notre chaudronnerie moderne.
Ce colosse avait un emploi, Jamblique139 nous l’apprend et voici ce qu’en
dit Champollion-Figeac140 : « le sphinx des pyramides a été étudié, le sable
qui l’encombrait momentanément détourné, et il a été reconnu que ses
colossales dimensions avaient permis de pratiquer entre le haut de ses jam-
bes antérieures et son cou, une entrée qu’indiquent d’abord les montants
d’une porte ; celle-ci conduisait à des galeries souterraines creusées dans le
rocher sur une très grande distance, et enfin on se trouvait en communi-
cation avec la grande pyramide. Ce qui expliquerait :
1o  Ce que disent les écrivains arabes, savoir : qu’il y avait plusieurs puits
et galeries souterrains dépendant de la grande pyramide ;
2o  Qu’il y avait dans la tête du sphinx, une ouverture qui menait à ces
galeries et à la pyramide ; enfin, on comprend pourquoi on ne pouvait
entrer dans la pyramide par une porte extérieure, et comment les galeries
qui y étaient pratiquées étaient extérieurement fermées par une porte, et
comment les galeries qui y étaient pratiquées étaient extérieurement fer-
mées par des blocs de granit. »

  Jamblique, de Mysteriis Æg yptiorum, in-fol. Oxonii, 1678.


139

  Ég ypte ancienne p. 282.


140

127
Chapitre XXIII :
Les mystères, l’initiation

L’acte le plus important de la religion Égyptienne consistait dans la


Célébration des Mystères, c’est-à-dire dans la révélation aux personnes très
instruites et éprouvées d’avance, des vérités tenues cachées dans le plus
profond secret des sanctuaires, c’était là, l’initiation proprement dite, la
Grande Initiation.
Qu’étaient au juste ces Mystères, cette grande Initiation ? Malgré tout
ce qu’on a écrit sur ce sujet, nous sommes bien obligés d’avouer que nous
n’en savons presque rien, en tout cas, fort peu de choses.
Il est probable que la vérité révélée à l’Initié était d’abord le Dogme de
l’Unité de Dieu.
Nous en donnerons comme preuve ce qui suit. Orphée, le plus ancien
des initiés que nous connaissions et qui ai écrit sur la matière, dit dans ses
vers sur les Orgyes (mystères) qu’il va parler à ceux qui peuvent le com-
prendre, les profanes étant exclus, car il va proclamer une grande vérité :
« Considère, dit-il, le Logos ou Verbe divin ; ne cesse de le contempler ;
dirige ton cœur et ton esprit dans la droite voie et regarde le maître du
monde seul immortel, seul engendré de lui-même. Toutes choses provien-
nent de lui seul et il réside en elles. Invisible à tous les mortels, lui au con-
traire les voit tous141. »
Dans un autre fragment, Orphée nous dit que : « tout est dans JoV :
(Jovis, Jéhovah, Thoth, etc.) l’étendue éthérée et son élévation lumineuse,
la mer, les terres, l’océan, l’abîme du Tartare, les fleuves, tous les Dieux et
toutes les déesses immortelles ; tout ce qui est né et tout ce qui doit naître,
tout est renfermé dans le sein de ce Dieu. »
Pythagore déclare que c’est dans l’Initiation qu’il a appris à connaître
l’unité de la cause Première et Universelle142.
Thalès de Milet que « Dieu est l’esprit qui forma tout de l’eau, parce que
dans sa doctrine l’eau était le principe de toutes choses »143.
141
  In Clément d’A lexandrie, Admonit. contra Gent.
142
  In Jamblique, de mysteriis Æg yptiorum.
143
  In Ciceron, de nat. Deor., 107-43.

128
ISIS DÉVOILÉE

Platon prétend que c’est bien à tort que la foule du peuple adore les
grands dieux ; que ces dieux sont des substances animées, distincts de la
matière par leur propre essence, et dont le créateur de tout n’a nul souci à
prendre144.
D’après ce même philosophe, il n’est pas d’expression qui puisse don-
ner une idée de la grandeur immense et de l’ineffable majesté de ce dieu
créateur que les sages peuvent à peine comprendre en y appliquant toute
leur intelligence.
Les philosophes dont nous venons de mentionner les opinions passent
tous pour avoir reçu l’Initiation ; Platon avait été initié aux Mystères par
les prêtres de Memphis, on pourrait donc conclure de ce qui précède que
l’Initiation Ég yptienne enseignait tout simplement le dogme de l’Unité de
Dieu, on y faisait aussi connaître le dogme de l’immortalité de l’âme et les
divins principes de la Cosmogonie universelle, ainsi que des notions de
saine morale et de Philosophie occulte.
Cicéron qui parle de l’Initiation en d’excellents termes, dit que c’est à
bon droit qu’on désignait ces mystères, sous le nom d’Initia, puisqu’on y
montrait les vrais principes de l’existence, qu’on y apprenait à vivre dans
une douce joie et à mourir avec des espérances meilleures145.
Mais il est permis de se demander quel genre d’initiation avaient reçu
ces étrangers, car l’Initiation comprenait les grands et les petits Mystères ; nous
pensons que Moïse, Platon, Pythagore et autres personnages de l’antiquité,
étrangers à l’Égypte n’ont jamais été initiés qu’aux petits mystères.
On a bien dit que les Vers dorés de Pythagore146 contenaient d’une manière
succincte, l’initiation aux Grands Mystères, mais nous ne le pensons pas.
Ces vers, comme le lecteur va pouvoir lui-même s’en convaincre, exposent
tout simplement une partie de la doctrine religieuse et de la morale des
Égyptiens, sous la double forme exotérique et ésotérique ; mais ils ne font
rien connaître de la grande initiation ; nous en faisons juge le lecteur ; les
voici en effet, d’après la traduction de Fabre d’Olivet, qui a eu soin de nous
dire : « J’ai suivi dans ma traduction, le texte grec, tel qu’il est rapporté en
tête du Commentaire d’Hiéroclès, commenté par le fils Casaubon et interprété
en latin par J. Curterius, édition de Londres, 1673 :
144
Apulée, Du démon de Socrate.
145
  Cicéron, de Legibus, III
146
  Pythagore, Les Vers dorés, traduits et commentés par Fabre d’Olivet ; rééd. arbredor.
com, 2002.

129
ISIS DÉVOILÉE

VERS DORÉS DE PYTHAGORE


PRÉPARATION
Rends aux dieux immortels le culte consacré ;
Garde ensuite ta foi : Révère la mémoire
Des héros bienfaiteurs, des Esprits demi-dieux.
PURIFICATION
Sois bon fils, frère juste, époux tendre et bon père
Choisis pour ton ami l’ami de la vertu,
Cède à ses doux conseils, instruis-toi par sa vie,
Et pour un tort léger ne le quitte jamais,
Si tu le peux du moins ; car une loi sévère
Attache la Puissance à la nécessité,
Il t’est donné pourtant de combattre et de vaincre
Tes folles passions : apprends à les dompter,
Sois sobre, actif et chaste ; évite la colère.
En public en secret ne te permets jamais
Rien de mal, et surtout respecte-toi toi-même.
Ne parle et n’agis point sans avoir réfléchi.
Sois juste. Souviens-toi qu’un pouvoir invincible
Ordonne de mourir ; que les biens, les honneurs
Facilement acquis, sont faciles à perdre.
Et quant aux maux qu’entraîne avec soi le Destin,
Juge-les ce qu’ils sont ; supporte-les et tâche
Autant que tu pourras, d’en adoucir les traits :
Les dieux, aux plus cruels, n’ont pas livré les sages.
Comme la vérité, l’erreur a ses amants :
Le philosophe approuve ou blâme avec prudence ;
Et, si l’erreur triomphe, il s’éloigne ; il attend.
Écoute et grave bien en ton cœur mes paroles :
Ferme l’œil et l’oreille à la prévention ;
Crains l’exemple d’autrui ; pense d’après toi-même
Consulte, délibère et choisis librement.
Laisse les fous agir et sans but et sans cause
Tu dois dans le présent consulter l’avenir.
Ce que tu ne sais pas, ne prétends point le faire.

130
ISIS DÉVOILÉE

Instruis-toi : tout s’accorde à la constance au temps,


Veille sur ta santé : dispense avec mesure
Au corps les aliments, à l’esprit le repos,
Trop ou trop peu de soins sont à fuir ; car l’envie
A l’un et l’autre excès s’attache également,
Le luxe et l’avarice ont des suites semblables
Il faut choisir en tout un milieu juste et bon.
PERFECTION
Que jamais le soleil ne ferme ta paupière
Sans t’être demandé : Qu’ai-je omis ? Qu’ai-je fait ?
Si c’est mal abstiens-toi : Si c’est bien persévère.
Médite mes conseils ; aime-les ; suis les tous :
Aux divines vertu ils sauront te conduire.
J’en jure par celui qui grava dans nos cœurs
La Tétrade sacrée immense et pur symbole,
Source de la nature et modèle des dieux.
Mais qu’avant tout ton âme, à son devoir fidèle,
Invoque avec ferveur ces dieux dont les secours
Peuvent seuls achever tes œuvres commencées.
Instruits par eux, alors rien ne t’abuseras :
Des êtres différents, tu sonderas l’essence ;
Tu connaîtras de tout le principe et la fin.
Tu sauras, si le ciel le veut, que la nature,
Semblable en toutes choses, est la même en tout lieu ;
En sorte qu’éclairé sur tes droits véritables,
Ton cœur de vains désirs ne se repaîtra plus.
Tu verras que les maux qui dévorent les hommes
Sont le fruit de leur choix ; et que ces malheureux
Cherchent loin d’eux les biens, dont ils portent la source.
Peu savent être heureux : jouets des passions,
Tour à tour ballotés par des vagues contraires,
Sur une mer sans rive, ils roulent aveuglés,
Sans pouvoir résister, ni céder à l’orage.
Dieu ! vous les sauveriez en dessillant leurs yeux…
Mais non : c’est aux humains, dont la race est divine,
A discerner l’erreur, à voir la vérité.

131
ISIS DÉVOILÉE

La nature les sert. Toi qui l’as pénétrée,


Homme sage, homme heureux, respire dans le port,
Mais observe mes lois, en t’abstenant des choses
Que ton âme doit craindre, en les distinguant bien ;
En laissant sur le corps régner l’intelligence.
Afin que, t’élevant dans l’éther radieux,
Au sein des immortels, tu sois un dieu toi-même.

Voici ce que dit au sujet de ces vers, Fabre d’Olivet, au début de ses
explications : « Les anciens avaient l’habitude de comparer à l’or tout ce
qu’ils jugeaient sans défauts et beau par excellence : ainsi, par l’Age d’or, ils
entendaient l’âge des vertus et du bonheur ; et par les Vers dorés, les vers où
la doctrine la plus pure était renfermée147.  Ils attribuaient constamment
ces vers à Pythagore, non qu’ils crussent que ce philosophe les eût compo-
sés lui-même, mais parce qu’ils savaient que celui de ses disciples dont ils
étaient l’ouvrage y avait exposé l’exacte doctrine de son maître, et les avait
tous fondés sur des maximes sorties de sa bouche148.  Ce disciple recom-
mandable par ses lumières, et surtout par son attachement aux préceptes
de Pythagore, se nommait Lysis149.  Après la mort de ce philosophe, et lors-
que ses ennemis, momentanément triomphants, eurent élevé à Crotone et
à Mésapont cette terrible persécution qui coûta la vie à un si grand nombre
de pythagoriciens, écrasés sous les débris de leur école incendiée, ou con-
traints de mourir de faim dans le temple des Muses150.  Lysis heureusement
échappé à ces désastres, se retira en Grèce, où voulant répandre la secte de
Pythagore, dont on s’attachait à calomnier les principes, il crut nécessaire
de dresser une sorte de formulaire qui contient les bases de la morale, et
les principales règles de conduite données par cet homme célèbre. »
Pourquoi ces vers dont Lysis est le véritable auteur, sont-ils connus et
dénommés Vers dorés de Pythagore, c’est qu’à l’époque où ils ont été écrits
par le disciple de Pythagore, l’ancien usage subsistait encore de considérer
l’œuvre en elle-même et non l’individu. En effet, en ce temps-là, les dis-
ciples des grands hommes ne portaient d’autres noms que celui de leurs

147
  Hierocl., Comment. in Aur. Carmin. Prœm.
148
  Fabric., Bibl. Grœc., p. 460.  Dacier, Remarq. sur les comment. d’Hiéroclès.
149
  Jamblique, De Vita Pythag., c. 30 et 33.  Plutarch., de Gen. Socr., Plutarch., De Republ.
Stoïc., Diog. Laërt., I, viii, § 39.
150
  Polyb. I, ii, Justin, I, xx, C. 4.  Vossius, De Phil. sect., c. 6.

132
ISIS DÉVOILÉE

maîtres ; dès lors par suite de cet usage, tous les ouvrages étaient attribués
à celui-ci ; c’est ce qui explique comment Vyasa dans l’Inde, Thoth en
Égypte, Orphée et Homère en Grèce, ont été supposes les auteurs de
quantité d’ouvrages, que la plus longue vie humaine n’aurait pas permis
de composer.
Revenant à l’Initiation, nous dirons que même beaucoup d’Égyptiens
ne pouvaient la recevoir.
Est-ce à dire que quelques privilégiés (rois et principaux prêtres) avaient
seuls droit à être initiés aux grands Mystères ?
Non, tout le monde en Égypte, comme nous allons le voir, pouvait être
admis à la connaissance des grands Mystères, mais non pas les étrangers,
nous le supposons du moins.
Du reste, comme le fait observer Fabre d’Olivet151 : « On ne prodiguait
pas les mystères, parce que ces mystères étaient quelque chose de sacré ;
on ne profanait pas la connaissance de la divinité, parce que cette connais-
sance existait ; et pour conserver la vérité à plusieurs, on ne la donnait pas
vainement à tous. »
Ce qui veut dire qu’on ne l’accordait qu’à ceux qui la méritaient et qui
pouvaient la conquérir par leur valeur personnelle. Mais tout homme, quel
que fût son rang dans cette société si fortement hiérarchisée, pouvait se
présenter à l’Initiation ; tous les sanctuaires lui étaient ouverts, il devait
d’abord se faire instruire sur les petits mystères puis, d’étape en étape,
c’est-à-dire de révélation en révélation, il parvenait jusqu’aux grands mys-
tères et les plus grands secrets physiques et psychiques lui étaient révélés.
« Il pouvait, nous dit Fabre d’Olivet152, descendre chez les morts, s’éle-
ver jusqu’aux Dieux et tout pénétrer dans la nature élémentaire, car la re-
ligion embrassait toutes ces choses, et rien de ce qui composait la religion
ne restait inconnu au souverain pontife. »
Bien que l’Initiation fut accordée tous les Égyptiens qui la demandaient,
on ne la communiquait pas indifféremment à tout le monde, pas même à
tous les prêtres Égyptiens. Il existait, en effet, au sein du collège sacré, une
sorte de hiérarchie, hiérarchie d’aptitude (échelle de grades) à chacun desquels
était attachée une épreuve. Chaque épreuve donnait la mesure, la quantité
d’intelligence et de force morale que possédait le postulant ou néophyte qui

151
  Fabre d’Olivet, Langue hébraïque restituée, V. II. p.7.
152
  Ibidem.

133
ISIS DÉVOILÉE

ne pouvait passer d’un degré à un autre, c’est-à-dire d’un grade à un grade


supérieur, sans avoir complètement satisfait aux épreuves successives aux-
quelles il était astreint.
L’aspirant qui avait succombé dans une de ses épreuves ne pouvait la
subir une seconde fois ; il fallait être admis haut la main, n’avoir aucune
hésitation dans ses réponses ou dans les épreuves.
Tant pis pour l’hésitant, une épreuve déclarée douteuse l’empêchait de
poursuivre la série, et l’accès aux dignités supérieures lui était interdit à
jamais ; il n’avait dans le sacerdoce que l’emploi ou grade que lui avait con-
féré l’épreuve de laquelle il était sorti victorieux.
En ce qui concerne les étrangers, quand l’un d’eux se présentait à l’Ini-
tiation il était soumis à une enquête rigoureuse sur ses antécédents ; si le
résultat de l’enquête lui était favorable, le collège des Initiés autorisait ou
refusait par un vote secret l’admission aux épreuves initiatiques.
Nous résumant sur l’Initiation, nous dirons que son origine se perd
dans la nuit des temps, qu’il existait deux initiations : la petite et la grande ;
que les épreuves devaient être nombreuses et qu’elles étaient subdivisées
en trois sections : épreuves physiques, épreuves morales, épreuves intellectuelles
ou psychiques.
Les Égyptiens à quelle classe qu’ils appartinssent, pouvaient recevoir
communication des grands Mystères, mais jamais les étrangers n’étaient
admis à les étudier, bien que nous sachions que Pythagore ait eu pour maî-
tre l’archiprophète Sonchis et que Platon, d’après Proclus ait suivi pendant
treize ans les enseignements des mages de Memphis qui se nommaient :
Pathémeitb, Ochoaps, Etymon de Sebennithis et Sechtnouphis.
Ce qui nous confirme dans cette dernière hypothèse, c’est qu’Apulée
dans ses Métamorphoses, nous dit fort bien que les petits mystères compre-
naient l’Initiation isiaque et les grands l’Initiation des secrets d’Osiris ; mais il
observe le plus profond silence sur ce qui se passait dans cette seconde
initiation.
Ne voulait-il pas, ou ne pouvait-il pas la révéler ? Ou bien encore ne la
connaissait-il pas ?
Nous pensons que son silence doit être attribué à son ignorance ; il ne
la connaissait pas !
Divers auteurs contemporains ont cependant fait de magnifiques des-
criptions d’une grande initiation ; d’autres ont dit que les initiations ma-
çonniques sont pour ainsi dire calquées sur l’Initiation égyptienne ; toutes

134
ISIS DÉVOILÉE

ces affirmations sont loin d’être démontrées, et jusqu’ici aucun auteur n’a
pu appuyer sur des preuves certaines, sur des textes authentiques, les resti-
tutions plus ou moins heureuses de l’Initiation antique ég yptienne.
Tout ce qui a été fait ou dit sur ce sujet est du domaine de la fantaisie
pure.
Ainsi, dans un livre bien écrit, très intéressant, mais faux d’un bout à
l’autre : Histoire de la magie, par P. Christian, il existe, d’après Jamblique, une
restitution de l’Initiation fort bien imaginée, si bien composée pourrions-
nous dire, qu’on pourrait croire qu’elle est exacte, véritable et cependant
tout cela n’est que rêveries d’un auteur. Du reste, P. Christian fausse non
seulement l’histoire dans la première partie de son livre, mais encore dans
tout ce qui suit, il induit complètement en erreur son lecteur. Rien que ce
qu’il a écrit sur l’astrologie prouve surabondamment notre affirmation.
Donc, voilà un livre très intéressant, bien fait en tant que livre, mais
faux d’un bout à l’autre, par conséquent une œuvre très dangereuse pour
ceux qui ne connaissent point les matières traitées dans ce volume.
Ceci bien entendu, nous allons dire sommairement comment on pro-
cédait aux initiations. Nous nous servirons des renseignements fournis
par Jamblique dans son Traité des Mystères ég yptiens, après avoir observé ce-
pendant que le philosophe de Chalcis vivait dans la première moitié du
quatrième siècle de l’ère vulgaire, c’est-à-dire qu’il est presque un de nos
contemporains pour ce qui concerne la Science occulte des Égyptiens.
Le néophyte admis aux épreuves était conduit la nuit par deux
Thesmothètes153 devant le sphinx de la grande pyramide, mais il ignorait
où il était, car dès sa sortie de Memphis, on lui avait couvert les yeux d’un
épais bandeau, afin qu’il ne pût se rendre compte, ni de la distance qu’il
parcourait, ni du lieu dans lequel on le conduisait. Il devait du reste s’en
remettre à la discrétion pleine et entière de ses deux guides ou conduc-
teurs. Il était amené aux pieds du Sphinx colossal et l’un des guides ouvrait
la porte placée entre les pattes de l’animal154 et creusée dans son poitrail
même. Une fois entrés nos trois personnages se trouvaient dans un vesti-

153
  C’étaient les premiers initiés par rang d’âge qui portaient ce nom, qui signifie : gar-
diens de Rites.
154
  P. Christian nous dit que cette porte poussée par un ressort secret par un des thes-
mothètes pivotait sur ses gonds ! Comment peut-on le savoir ! simple hypothèse ; en
tout cas, cette manière d’ouvrir une porte n’est pas aussi banale que d’user d’une simple
clef.

135
ISIS DÉVOILÉE

bule creusé dans le corps de l’animal ; de là ils parvenaient dans une vaste
salle où commençaient les épreuves qui toutes étaient de plus en plus ter-
ribles, au fur et à mesure que le néophyte s’engageait dans le monument,
nous ne raconterons point toutes ces épreuves, c’étaient celles qu’on fait
subir aujourd’hui en partie aux francs-maçons à quelques variantes près.
Les francs-maçons par exemple, ne font point subir l’épreuve dernière qui
consistait chez les Égyptiens à entourer, à enlacer le néophyte de superbes
jeunes filles qui dansaient les danses les plus lascives avec des costumes
de la plus grande transparence et légèreté. Ces épreuves duraient plusieurs
jours, une fois le néophyte initié, l’Hiérophante lui disait : « Sache voir avec
justesse et vouloir avec justice, sache oser ensuite, mais sache surtout taire tes
desseins jusqu’au moment de leur exécution. »
« Si devant ta persévérance le lendemain n’est que la continuation des
efforts de la veille, marche droit à ton but. Alors, les sept génies155 gardiens
de la clef sacrée qui ferme le passé et ouvre l’avenir, placeront sur ton front
la couronne des maîtres. »

  Dans la Chaldée, les sept génies se nommaient : Oriphiel, Zachariel, Samaël,


155

Michaël, Anaël, Raphaël et Gabriel.

136
Chapitre XXIV :
R éception ou sacre d’une Pallacide156

Je me nomme Mouna-Seheré. Je suis une des filles de Pamaï157 qui suc-


céda à Sheshank, qui régna cinquante et un ans.
Dès ma plus tendre enfance mon père me destina au culte de Bapst.
— Je fus élevée dans le temple de la déesse avec d’autres filles de mon âge,
et quand j’eus atteint ma treizième année, je fus sacrée Pallacide de cette
déesse solaire qui porte le titre de Végétation des deux pays.
Le jour de ma consécration à la déesse adorée surtout dans Bubastite158,
je pénétrais avec la grande prêtresse dans le sanctuaire ; je fus saisie d’éton-
nement à l’aspect de la forme figurée de la déesse. C’était une statue haute
de cinq grandes coudées159 ; elle était vêtue de la robe collante, tenait dans
sa main droite le sistre et dans la main gauche une égide avec Ousekh160,
à son bras était passé un seau d’eau lustrale161.  La tête de la déesse était
156
  Nous supposons que nous avons trouvé dans un manuscrit, écrit par la jeune fille
elle-même, le récit de sa réception ; bien que ce chapitre soit une œuvre d’imagination,
il ne renferme que des vérités et des connaissances exactes et pour ainsi dire histori-
ques.
157
  Prénom d’un Pharaon de la XXIIe dynastie qu’on place généralement entre Sheshank
III et Sheshank IV : que Chabas nomme Shëskond.
158
  Un des nomes de la Basse-Égypte.
159
  La grande coudée ou coudée royale mesure 525 millimètres, soit 7 palmes ou 28 doigts ;
la petite coudée au contraire, ne mesurait que 450 millimètres soit 6 palmes ou 24 doigts ;
Champollion même ne lui donne que 444 millimètres ; mais c’est là une erreur.
160
  Ousekh, signifie collier ; les égides étaient de petits monuments en bronze formés
de colliers ornementés surmontés d’une tête de déesse, leur poignée était contournée
en ménat (ou contrepoids) sur lequel étaient gravées des représentations religieuses ; il y
avait des égides en or, en argent, en cornaline, etc.
161
  Les seaux à libations jouent un grand rôle dans la religion égyptienne ; ils étaient gé-
néralement en bronze fort ornés et parfois de grandes dimensions. Il y a au Louvre un
seau remarquable par les sculptures qui le décorent. Sur sa panse on y voit représenté
un prêtre scribe d’Ammon et d’Osiris nommé Chapokhmis fils de Psammétichus ; ce
prêtre reçoit les honneurs funèbres rendus par son fils, prêtre d’Ammon, lequel offre
l’encens à son père, lui fait les libations et récite une prière. Celle-ci est gravée à côté
de la scène représentée, elle comporte plusieurs lignes, elle est en écriture hiéroglyphi-
que. Ces seaux à libations portent aussi des légendes et des représentations tracées à
la pointe sur le métal. On y voit assez souvent un arbre (le perséa) du haut duquel la
déesse du ciel verse à l’âme du mort un breuvage régénérateur.

137
ISIS DÉVOILÉE

coiffée de la perruque à boucles carrées162, ses oreilles portaient des pen-


deloques en or, auprès d’elle se trouvaient sur un piédestal des statuettes
de Nowré-Toum et d’Har-pa-Khrat.
Le Dieu Nowré-Toum, fils jeune de Ptah et de Seket, le grand protec-
teur de ce qui végète était debout sur un lion ; il était coiffé d’une fleur
de lotus, d’où sortaient deux longues plumes ; sur son épaule, il portait le
Ourkekaou163.
Le Dieu de l’éternelle jeunesse toujours renaissante Har-pa-K hrat portait le
doigt à sa bouche, ce qui exprime sa qualité d’Horus enfant.
J’étais émerveillée de la richesse du sanctuaire, tout ruisselant d’or, et
je ne pouvais détacher mes yeux des bas-reliefs gravés et peints sur les
murs qui représentaient des scènes intéressantes que je n’aurais pu suppo-
ser exister sur les parois d’un sanctuaire. Tout le mur du fond de la cella
(temple, sanctuaire) était occupé par un bas-relief représentant la déesse
Ritho164 femme du Dieu Mandou accouchant du Dieu Harphré. La gisante
(accouchée) est soutenue par diverses déesses de premier ordre qui la ser-
vent avec empressement : l’accoucheuse divine tire l’enfant du sein de sa mère ;
la nourrice divine tend les mains pour le recevoir, tandis qu’une berceuse l’as-
siste. Le père du Dieu A mmon-R a est accompagné de la déesse Soven165.
Une autre paroi de la cella montre l’allaitement et l’éducation du jeune
Dieu nouveau-né, enfin sur les parois latérales sont figurées les douze heu-
res du jour et les douze heures de la nuit ; ce sont de jolies femmes portant
sur la tête le houd166.
162
  Sous l’ancien empire les perruques étaient ainsi ; sous le nouvel empire les perru-
ques étaient au contraire longues, le sommet bouclé, mais la partie qui descend sur les
épaules était nattée. — Les perruques servaient de turbans véritables dans l’ancienne
Égypte, car les cheveux paraissaient au-dessous d’elles ; on les voyait sur le front des
femmes et des hommes, c’est ce qui explique dans les représentations les hommes et
les femmes qui sont sans coiffures (couvre-chef) en plein soleil.
163
  Nom du bâton magique.
164
  On la nomme aussi Ra-toui, elle est coiffée du disque et des cornes d’Hathor ; sou-
vent elle est associée à Mandou, qu’on nomme aussi Mentou et Mout, dieu solaire ayant
une tête d’épervier surmontée du disque et de deux longues plumes droites. C’est un
dieu guerrier aussi a-t-il dans la main le khopesh ou poignard à lame courbe, ainsi dé-
nommé à cause de la ressemblance de sa forme avec la cuisse du bœuf en Égyptien
khopesh ; c’était l’emblème de la vaillance.
165
  La déesse qui présidait aux accouchements, la Lucine des Grecs et des Romains.
166
  Ou disque ailé, qui symbolise la marche du soleil dans le ciel ; c’est un cercle avec
un point au centre, il symbolise les idées de lumière, quelques auteurs traduisent à tort
houd par disque étoilé.

138
ISIS DÉVOILÉE

Le grand prêtre qui devait me consacrer au culte de la déesse entra par


une petite porte placée à gauche dans le sanctuaire ; il était vêtu d’une robe
de lin167 d’une finesse, d’une légèreté et d’une blancheur incomparables ;
elle avait une bordure brodée d’un dessin or et pourpre. La physionomie
du grand prêtre était grave et sa démarche imposante ; quand il entra dans
le sanctuaire, ses bras et ses mains étaient cachés sous les plis de son vê-
tement ; sa tête était entièrement rasée ; il portait au cou, un collier d’or,
formé au moyen de petites figures représentant des dieux et des déesses.
— A ses côtés, il avait à sa droite un prêtre qui portait la palette de scribe168
le kasch (roseau taillé, calamus), un papyrus vierge roulé169 : c’était le hiéro-
grammate170.
A la gauche du grand prêtre, il y avait un autre assistant qui portait sur sa
poitrine un pectoral en forme de naos171 renfermant le scarabée sacré ; puis,
derrière le grand prêtre et les assesseurs, suivait une foule d’autres prêtres
tous vêtus de lin et qui, eux aussi, portaient sur la poitrine divers attributs
la bari172, des images de Dieu, des emblèmes de la génération173 et des figu-
res d’animaux sacrés ; d’autres avaient de riches colliers à plusieurs rangs,
qui ajoutaient encore à l’éclat de leurs brillants costumes ; des bagues or-
naient les doigts de leurs mains, enfin ils étaient chaussés de tabtebs174.
Parmi ces prêtres, les uns portaient les amschirs175 ; d’autres des coffrets
167
  L’usage des étoffes de laine était interdit aux prêtres, car la laine, le poil, le crin
provenant d’un animal étaient de source impure, tandis que le lin naît de la terre im-
mortelle.
168
  Ces palettes étaient ordinairement en bois et de forme rectangulaire, à leur sommet
se trouvait creusés plusieurs godets destinés aux pains d’encre noire ou de couleur ; une
entaille pratiquée dans le bas de la palette permettait d’y placer les roseaux ou plumes
(calami).
169
  C’est-à-dire neuf, n’ayant pas servi.
170
  Ou scribe sacré ; c’est aux prêtres de cet ordre, qu’était réservée l’administration des
choses sacrées. Souvent sur des bas-reliefs, on représente le scribe, le calamus à l’oreille
droite ; il était revêtu du schenti (tunique courte) sur lequel il mettait quand il sortait du
temple, la calasiris vêtement plus ample et plus long.
171
  Chapelle.
172
  Barque sacrée.
173
  Organes génitaux.
174
  Chaussures en papyrus ou en palmier ayant la forme de la plante des pieds qui se
terminaient en longue pointe recourbée qu’on attachait sur le coup de pied.
175
  L’amschir, brûle-parfums, encensoir, était formé par le corps d’une coupe posée sur
une main sortant d’une tige de lotus. Le manche des amschirs était en bois sculpté et le
bout ou poignée était orné d’une tête d’épervier ou de tout autre animal sacré. Il y avait
des amschirs en bronze, en argent et en or.

139
ISIS DÉVOILÉE

en bronze incrustés d’ivoire, ou en bois précieux plaqués de bois de diver-


ses couleurs naturelles. Ces coffrets renfermaient des parfums ; leurs por-
teurs avaient auprès d’eux des servants qui, avec des cuillers176, puisaient
les parfums en poudre pour les répandre sur les brûle-parfums.
Après cette classe de prêtres, venaient les Sphraghistes177 ; les uns por-
taient des sceaux en bois servant à marquer les bœufs-mondes, reconnus pro-
pres aux sacrifices ; d’autres portaient des sceaux en terre émaillée ser-
vant à marquer les victimes de petites tailles, les oies, les veaux, etc., puis
c’étaient les prêtres porteurs des couteaux de sacrifices, des tables, des va-
ses à libation178.  Enfin en dernier lieu, on voyait les prêtres qui portaient
les vans en bronze ou en substances ligneuses naturelles, vans qui servent
à transporter l’eau du Nil utilisée dans les cérémonies religieuses. Il y avait
de grands et de petits vans, mais tous également ornés.
Quand la procession des prêtres eût pénétré dans le temple au grand
complet, chaque assistant vint se placer devant le siège qu’il devait occu-
per. Alors, le grand-prêtre regardant de mon côté (j’étais en face de lui)
invoqua dans une brève prière la déesse et demanda aux dieux de répandre
la lumière dans l’esprit de toutes les personnes de l’assemblée.
Après cette courte invocation, il m’adressa la parole en ces termes :
« Ma fille vous voici arrivée à un degré suffisant d’instruction, ce qui a
permis la grande prêtresse sur le rapport favorable de votre sœur-profes-
seur de vous proposer à l’Initiation.
« Le collège des prêtres tout entier, et moi son chef aimé, avons été heu-
reux de la bonne nouvelle, aussi nous sommes-nous empressés d’accéder à
la demande de la Grande-Prêtresse et de fixer votre initiation au plus pro-
chain jour, nous avons décidé que vos épreuves seraient subies à partir de
ce jour, premier de la décade du mois de Tybi179 au signe d’Orion qui do-
mine et influe sur l’oreille gauche, celle qui porte la parole le plus près du
cœur, car tous ici désirons que vous sortiez victorieuse, déclarée savante du
savoir acquis avant l’Initiation. Vos épreuves sont longues, mais pour vous

176
  Ces cuillers en bois, en ivoire, en serpentine, en terre émaillée ou en pâte d’émail
affectaient des formes diverses ; c’étaient des bouquets, des boutons de fleurs, des
fleurs, des feuilles ou corolles de lotus, une femme cueillant cette fleur ; d’autres enfin
affectaient la forme d’animaux divers ; tels que chiens, oies, gazelles, oryx, etc.
177
  Ou Scribes qui marquaient d’un sceau les victimes.
178
  Ils servaient surtout à répandre l’eau sacrée dans un grand nombre de cérémonies.
179
  Ce mois qu’on décrit aussi Tyby, Toby, etc. faisait partie de la tétraménie de l’hiver.

140
ISIS DÉVOILÉE

faciles à accomplir. Vous pouvez donc commencer par où il vous plaira,


après avoir toutefois expliqué pour les étudiants — écoutants, les heures
de ce jour heureux et leur influence. Ayez confiance ! Par Maut !180 »
Ainsi encouragée et sans émotion aucune, je dis :
—  Dans l’heure première, la constellation de Sahou (Orion) (influe)
sur le bras gauche ;
—  Dans l’heure deuxième, la constellation de l’Étoile d’Isis (Sirius)
(influe) sur le cœur ;
—  Dans l’heure troisième, le commencement des deux étoiles (les gé-
meaux) (Castor et Pollux) (influe) sur le cœur ;
—  Dans l’heure quatrième, les constellations des deux étoiles (influent)
sur l’oreille gauche ;
—  Dans l’heure cinquième, les étoiles du fleuve (influent) sur le cœur ;
—  Dans l’heure sixième, la tête du lion (influe) sur le cœur ;
—  Dans l’heure septième, la flèche (influe) sur l’œil droit ;
—  Dans l’heure huitième, les longues étoiles (influent) sur le cœur ;
—  Dans l’heure neuvième, les serviteurs des parties antérieures (du
quadrupède) Menté (Lion)181 (influent) sur le bras gauche ;
—  Dans l’heure dixième, le quadrupède Menté (ou Ménit, le lion) (in-
flue) sur l’œil gauche ;
—  Dans l’heure onzième, les serviteurs de Menté (influent sur le bras
gauche ;
—  Dans l’heure douzième, le pied de la Truie (influe) sur le bras gau-
che182.
180
  Par Maut ! Sorte d’exclamation qui signifie, j’ai fini de parler, j’ai dit. Maut nous ne
l’ignorons pas, était la Dame du Ciel et Régente de tous les Dieux, la femme du Dieu Ammon.
Ainsi donc, l’exclamation par Maut, est analogue à par Dieu, par le ciel, puisque Maut,
nous venons de le voir, est la dame du ciel. Cette déesse est vêtue de la robe longue et
collante, elle tient en main le signe de la vie (croix ovoïdée) ; elle est ordinairement coiffée
du Pschent ou double diadème, qui est l’emblème de la souveraineté sur les deux ré-
gions. Dans les circonstances usuelles de la vie, au lieu d’employer la formule par Maut.
On disait par Sesennou (par les huit) c’est-à-dire par les dieux élémentaires, dénommés
les très grands de la première fois, les augustes qui étaient avant les Dieux, enfants de
Ptah sortis de lui, créateurs de la création, etc.
181
  Le Lion représentait en Égypte le courage royal, principalement sous la XVIIIe dy-
nastie où beaucoup de chatons de bague de cette époque nous montrent des représen-
tations de Lion dans des poses différentes. Il paraît du reste que divers pharaons ont eu
des lions apprivoisés, dressés pour la chasse de certains quadrupèdes et qui suivaient
leur maître à la guerre. — Il existait même en Égypte une décoration dite : Collier du
Lion. — Hobs, dieu à tête de lion ne paraît qu’à une basse époque.
182
  Ces heures donnent une sorte de récapitulation des influences, qui a une certai-

141
ISIS DÉVOILÉE

Pour compléter les idées sur les influences je dirai donc qu’en général
les corps des hommes de races distinguées sont soumis aux influences
suivantes :
Leur chevelure appartient au Nil céleste, leur tête au dieu Ra (soleil)183,
leurs yeux à Nout184 ou bien à Hathòr 185, leurs oreilles au Dieu Aphérou, gar-
dien des tropiques, adoré à Lycopolis ; leur tempe gauche à l’esprit vivant
dans le soleil ; leur tempe droite à l’esprit d’Ammon ; leur nez à Anépou fils
de Néphtys, guide des chemins ; leurs lèvres au même Anépou ; leurs dents
à la déesse Selk186, leur barbe au Dieu Ap‑hérou ; leur cou à Isis, leurs bras à
Osiris, leurs genoux à Neith, dame de Saïs ; leurs coudes au dieu seigneur de
Ghel ; leur dos à Sischoi, leurs parties génitales à Osiris ou à la déesse Koht ;
leurs cuisses au dieu Bulhòr (l’œil d’Horus) ; leurs jambes à Netphé ; leurs
pieds à Ptah ; enfin leurs doigts aux Bonnes déesses.
Ceci dit, je dépeindrai le Houd (disque ailé) qui, dans l’ordre général,
symbolise Ra (le soleil) soit quand il est Horus (soleil levant), soit quand il
est Toum (soleil couchant) ; il est aussi le dieu Shou (lumière) ; c’est le soleil
qui apparut au commencement et qui gouverne ce qu’il fait, de sorte qu’en
somme le Houd est la marche du soleil de l’Orient à l’Occident, c’est-à-dire
d’un bout du monde à l’autre bout.
Dans l’ordre astral et dans l’ordre planétaire, le disque est l’âme même
de l’homme ; que de fois l’ai-je vu quand éveillée, mes compagnes dor-

ne analogie avec la table des influences gravées sur le fameux cercle doré du célèbre
Monument dénommé à tort : Monument d’Osymandias, qui suivant ce que nous apprend
Diodore de Sicile, donnait les heures de levers des constellations avec les influences de
chacune d’elles. — On voit par ce qui précède que l’astronomie antique ég yptienne était liée à
l’astrologie ; il n’y a rien de surprenant dans ce fait, puisque dans ce pays la religion était
la base immuable de toute organisation sociale.
183
  R a signifie faire, préparer, disposer ; c’est Ra en effet qui a organisé le monde avec la
matière que lui a donné Ptah le dieu primordial, aussi le confond-on, très souvent avec
la création. — Dans son rôle de Ptah-Sokar-Osiri, il symbolise la force inerte d’Osiris
qui va se transformer en soleil levant.
184
  Nout déesse qui personnifie l’espace céleste, mais plus particulièrement la voûte étoi-
lée ; il ne faut pas confondre Nout avec Noubt ou Noubti qui est un des noms de Set,
seigneur de la région inférieure.
185
  Mère du Soleil, on la représente nourrissant de son lait Horus et dans ce rôle, on
la confond avec Isis ; mais quand elle personnifie le beau et le bien, on l’assimile avec la
Vénus Aphrodite des Grecs.
186
  Une des formes d’Isis ; la tête de cette déesse est surmontée d’un scorpion, c’est une
des quatre déesses protectrices des entrailles contenues dans les vases Canopes ; les trois
autres déesses protectrices de ces mêmes entrailles, sont : Isis, Nepthys et Neith.

142
ISIS DÉVOILÉE

maient auprès de moi. Sa couleur est comme l’eau du Hapi moyen187 ; sui-
vant que cette âme appartient à telle ou telle autre personnalité, à un corps
oudja (en pleine santé), ou à un corps débile, ses dimensions sont diverses ;
mais il n’est jamais rond comme une boule ; sa forme est lenticulaire, du
reste il croît et décroît sans cesse, suivant le milieu dans lequel il vole et
s’agite ; il est de dimension plus ou moins considérable suivant l’état de
force et de vigueur du corps terrien qu’il anime ; mais son diamètre ne
dépasse jamais un demi-doigt de la petite coudée188.  Il est lumineux et il
éclaire, sa lumière est semblable à la phosphorescence de la mer.
La première fois que j’ai vu une âme se dégager de son enveloppe ter-
rienne, c’était le premier jour de la deuxième décade de Paôni ; ma sœur
Bira dormait auprès de moi, fatiguée qu’elle était par la chaleur du jour ;
son disque (âme) vint près de moi et me dit :
« Bonjour sœur, pourquoi rester ainsi dans le plan planétaire, tandis
que je te cherche dans le plan sidéral. Viens donc voir les merveilles des
espaces, tes amies de tes anciennes existences, tes parents, tous ceux enfin,
qui, t’ayant aimé et n’habitant pas les sphères au-delà du septième cercle,
peuvent vivre dans le cercle sidéral de notre monde terrien.
J’avoue que je fus très surprise de voir cette sorte de disque lumineux,
me parler sans voix et cependant je comprenais parfaitement ce que me
disait Bira, car son essence fluidique pénétrait pour ainsi dire mon corps,
devinait mes pensées, enfin je comprenais et j’entendais sa voix, bien
qu’aucun bruit ne fut perceptible pour aucune oreille ; mais, fait pour moi
fort curieux, je l’entendais tantôt par le front, tantôt par le creux entre
mes deux seins, tantôt par l’oreille, mais dans ce dernier cas, cette voix me
troublait le cerveau.
J’étais fort étonnée et je vivrai l’espace de nombreux Henti189, que je
n’oublierai mon admiratif étonnement.

187
  Le nom sacré du Nil est Hapi, son nom profane est aour, atour c’est-à-dire fleuve, le
fleuve par excellence. On le peignait sur les monuments de trois couleurs : rouge dans
son débordement, vert pâle (aigue-marine) dans son inondation moyenne et bleu au re-
pos, dans son état normal.
188
  Voir la note I, p. 241.
189
  Les Égyptiens avaient des cycles très variés pour compter des espaces de temps ;
nous ne connaissons pas la valeur numérique du cycle Henti, mais il devait être sans
doute fort considérable, il devait embrasser une période de plusieurs milliers d’années,
si nous en jugeons par le célèbre Papyrus de Turin, ou ce terme henti est employé pour
résumer de longs règnes mythologiques (Cf. E. Rougé, Chrestomathie ii, 129).

143
ISIS DÉVOILÉE

Bira me disait : « Tu es surprise fillette de ce qui t’arrive, cela se con-


çoit, puisque c’est la première fois qu’une amie endormie vient près de
toi éveillée ; tu as mérité cet avancement spirituel par ton affection pour
moi, et c’est pourquoi, éveillée et songeant à moi, tu m’as attirée auprès de
toi. La grande déesse (Isis) l’ayant voulu, c’est avec un plaisir extrême que
je me suis rendue auprès de mon amie. Je vais te causer maintenant une
surprise plus étrange encore, pour toi s’entend, qui n’est pas initiée aux
connaissances des mystères de notre mère Isis, femme et sœur d’Osiris,
mère d’Horus.
« Je vais descendre et me placer dans ta main, je m’en irai ensuite et re-
viendrai près de toi ; tu me verras pénétrer les murs, entrer et sortir à ma
volonté, car dans l’état astral, les éléments matériels ne nous gênent point ;
nous traversons un mur comme un corps terrien (un être incarné) traverse
le seuil d’une porte. »
Elle dit et le disque lumineux qui était placé vis-à-vis de moi, un peu
plus haut que ma tête, descendit sur ma main gauche que je tenais ouverte
comme elle me l’avait commandé par intuition, et, à l’instant, je sentis
dans la paume de ma main comme un disque glacé, tout à fait semblable
à un disque en verre dépoli vert, lequel disque éclairait la chambre, car la
nuit commençait à se faire. Bientôt, le disque se dissipa, fondit pour ainsi
dire sur ma main et disparut totalement. Quelques instants après, je vis le
même disque sortir du mur ; il s’avança vers moi, décrivit des courbes au-
dessus de ma tête et se posa sur mon front. Je sentis alors dans tout mon
être comme un frisson de plaisir qui pénétra mon corps tout entier.
Et Bira me dit : « Tu vois, amie, combien il est agréable de vivre dans
l’espace sidéral ; ici, l’enveloppe charnelle ne gêne point nos mouvements ;
ensuite la distance n’existe pas ; une pensée et l’on arrive au lieu désiré, et
puis quel bonheur d’aspirer l’aither primordial principe de toutes choses.
C’est lui la seule force de l’Univers. »
Mais, dis-je à Bira, comment fais-tu pour entrer dans ton enveloppe
terrienne ?
C’est bien simple, répondit-elle, je n’ai qu’à vouloir. — Elle dit et je
vis le disque lumineux pénétrer au-dessous de son sein gauche dans son
corps ; celui-ci eut un léger mouvement comme un sursaut et Bira me dit
en s’éveillant tout-à-coup : « Tiens ma sœur, je te croyais bien loin de moi
et suis surprise de te voir ici. J’étais dans un pays étrange et superbe où
j’ai vu des merveilles. Il était peuplé de palais magnifiques, dont l’intérieur

144
ISIS DÉVOILÉE

était décoré avec un luxe inouï, les édifices étaient entourés de splendides
jardins dans lesquels la végétation avait un caractère tout particulier ; les
fleurs des arbres et des arbustes attiraient vivement mon attention par
leurs formes élégantes, leurs énormes proportions et les fines et suaves
odeurs qu’elles dégageaient.
— Ne te rappelles-tu rien de particulier lui dis-je ?
— N’es-tu pas venue me chercher !
— Que t’ai-je dit ? Réponds si tu sais ?
— Ah ! oui ! dit-elle. En rentrant dans mon corps j’avais oublié, mais tu
me remets en mémoire ceci : Je t’ai engagée à venir avec moi dans l’espace
sidéral, mais tu ne m’as pas écoutée et tu m’as forcée, pour ainsi dire, à
rentrer dans mon corps. Pourquoi m’avoir attirée ici, j’étais si heureuse là-
bas, » et des larmes s’échappèrent de ses yeux.
Elle me dit ensuite : « Mais toi ne te rappelles-tu pas certaines pérégri-
nations que tu as accomplies pendant ton sommeil ?
Non, dis-je, seulement quelquefois après mon premier sommeil, il me
semble que descendant l’escalier du temple, mon pied vient à heurter bien
fort contre une marche, alors je m’éveille en sursaut, tout apeurée et tout
mon corps est comme la chair de la pintade.
— C’est le moment précis, dit Bira, où ton âme rentre en ton corps,
après avoir voyagé plus ou moins longtemps à travers l’espace sidéral.
Aujourd’hui que tu sais, tu te rendras dorénavant fort bien compte de ce
que je viens de t’apprendre.
— C’est ce que j’ai pu vérifier les jours suivants et depuis j’ai toujours eu
souvenance de mes communes pérégrinations avec Bira.
Un coup de sistre, se fit entendre, c’était la dixième heure ; la suite de
mon examen fut renvoyée au lendemain à la huitième heure.
Avant de sortir du temple, le Grand-Prêtre adressa à la déesse une fer-
vente prière ; tandis que de jeunes enfants répandaient dans les amschirs
(brûle-parfums) le kyphi de Pount 190, l’atmosphère était embaumée pendant
que toute l’assemblée quittait le saint lieu.
Le lendemain, un peu avant la huitième heure, deux prêtres vinrent me
190
  Le kyphi était un parfum composé de 16 ingrédients, on le brûlait devant la statue
des Dieux. La recette de cette sorte d’encens est consignée dans le chapitre LXXX
du Traité d’Isis et d’Osiris attribué à Plutarque. On tirait kyphi du pays de Pount ; ce nom
hiéroglyphique embrasse la contrée qui comprend la partie du continent africain qui
s’étend du détroit de Bab-el-Mandeb au cap Gardaful.

145
ISIS DÉVOILÉE

chercher dans ma chambre et me conduisirent dans le véritable sanctuaire


du temple, car la veille je n’avais parlé que dans le mammisium191.
La décoration du sanctuaire était beaucoup plus riche que celle du mam-
misium et que j’aurais pu l’imaginer ; l’assistance était moins nombreuse
que celle de la veille, car ici, n’étaient admis que les Initiés, mais le collège
des prêtres était au grand complet ; il y avait, en effet, le Sam (grand pon-
tife ou grand prêtre) les archiprophètes, les Prophètes, les Stolistes, les
Scribes de la sainte Crytographie, les Hiérogrammates, les Saints-Pères,
les Pastophores, les Cholchytes, les Taricheutes et les Néocores.
Chacun, suivant son rang, se plaça devant le siège qui lui était destiné ;
le Pontife était sur son trône ; il éleva bientôt les bras au-dessus de l’as-
semblée et, tenant les mains dirigées sur elle, il invoqua en ces termes, la
Grande Déesse :
« O toi, grande et bonne mère, ô toi, la Protectrice, reçois favorablement
nos invocations.
« Indépendamment des biens et des bienfaits que tu te plais à nous ac-
corder chaque jour, chaque heure, chaque instant, nous te demandons plus
particulièrement en ce jour, d’aider et seconder dans sa dernière épreuve,
la noble Vierge, fille de Pamaï, …
« La noble Vierge désire, en effet, devenir Pallacide (servante de tes
autels)… Une fois sacrée Pallacide, elle sera ta fille et s’abstiendra de tout
acte qui n’aurait pas uniquement pour but ta glorification… Dirige enfin,
ô grande Protectrice, sur cette Vierge chaste et pure, ainsi que sur l’assem-
blée tout entière, les rayons lumineux nécessaires aux bonnes et nobles
actions.…
« Sans, ces rayons, point de directions…
Sans direction, point de Bonheur !…

191
  A côté de chaque temple, mais communiquant avec lui, il y avait un édifice nommé
Mammisium ; Champollion le nomme Mammisu. Il en existe partout en Égypte, on en
a retrouvé à Hermonthis, à Philæ, à Ombos ; celui d’Hermonthis a été construit sous
le règne de la dernière Cléopâtre, la fille de Ptolémée XIII Aulète, la maîtresse d’An-
toine et de Jules César. Cléopâtre VI, née 67 ans av. J.-C., épousa son frère Ptolémée
Dionysos et régna avec lui en 52.  Quand son mari eut péri dans la guerre d’Alexan-
drie, elle gouverna seule, mais elle fut bientôt obligée d’épouser son plus jeune frère
Ptolémée Néoteros, qu’elle empoisonna bientôt. En 42, après la bataille de Philippe,
Antoine la manda à Tarse pour qu’elle eût à se justifier d’avoir prêté du secours à
Brutus et à Cassius ; au lieu de se justifier, elle subjugua le général romain par sa beauté
et ses charmes.

146
ISIS DÉVOILÉE

Par Maut (J’ai dit). »


Le Sam ayant abaissé son bras gauche, les prêtres s’assirent ; puis toute
l’assistance en fit autant, quand il eut abaissé son bras droit ; mais lui, tou-
jours debout, fit des libations à la Déesse et ordonna de répandre le kyphi
de Pount dans les Amschirs et bientôt des chants retentirent.
Puis, se recueillant quelques instants, il m’adressa la parole en ces ter-
mes : « Ma fille, vous avez subi avec honneur la première épreuve pour
votre consécration ; le collège des prêtres tout entier et moi son chef aimé
en avons été heureux et charmés et avons décidé qu’aujourd’hui, deuxième
jour de la deuxième décade du mois de Tybi, vous subirez une dernière
épreuve, dont vous sortirez victorieuse avec le même bonheur, nous en
avons le ferme espoir. Nous avons hâte de connaître la thèse par vous
choisie, dans l’ordre scientifique. — Ayez confiance, les scribes sont à leur
siège, vous pouvez commencer.
Par Maut !
Il s’assit alors sur son trône. — Je pris la parole et je dis :
« Grands aimés des Dieux, maîtres honorés et respectés, je viens traiter
devant vos augustes personnes, un sujet bien délicat et bien difficile :
de l’aither primordial
Ce fluide universel, ignoré de la vile multitude, est fort peu connu même
de nos castes supérieures. Il me faut un certain courage pour aborder ce
vaste sujet devant vous, mais je suis certainement encouragée et soutenue
par la bonne Déesse, je le sais par des signes non équivoques de sa ma-
nifestation directe, car ce matin en me levant j’ai eu d’heureux présages :
l’oiseau Bennou192 a passé à ma droite et un néocore (serviteur du tem-

192
  Quelle que fut la variété de l’oiseau qui volait à la droite d’une personne, c’était là un
signe heureux ; ce présage était considéré comme très favorable, surtout quand c’était
un Bennou, c’est-à-dire l’oiseau consacré à Osiris et l’emblème de la résurrection. Le
Bennou était notre vanneau moderne, ce morceau si fin et si recherché des gourmets
qui a donné naissance à ce dicton populaire.
Qui n’a pas mangé de vanneau
N’a pas mangé de bon morceau.
L’antiquité Greco-Égyptienne a transformé le Bennou en Phénix qui renaissait comme
on sait de ses cendres ; c’était donc une véritable résurrection. Enfin, le Bennou était
un des noms de la Planète Vénus parce que cet astre par ses apparitions successives
donnait une idée véritable des périodes de renouvellement (Cf. E. de Rougé, Études sur
le Rit. funér. p. 46).

147
ISIS DÉVOILÉE

ple) a cligné de l’œil droit ; enfin, avant mon réveil planétaire, j’ai entendu
mon amie et compagne Bira me dire dans les sphères sidérales des cercles
terriens : « Je t’adjure au nom de ton père en Osiris de ne point craindre
d’aborder ce vaste sujet, car ayant parcouru en grande partie les princi-
paux papyrus hiératiques de notre première bibliothèque, celle que nous
désignons par ce titre expressif Médecine de l’âme 193, tu peux donc traiter ce
sujet avec confiance.
Tels sont les motifs qui m’ont encouragée à traiter aujourd’hui de l’Aither
primordial ou fluide Universel.
Je commencerai donc par dire qu’il n’existe dans les mondes qu’une
seule puissance ou force, c’est l’Aither ; c’est lui qui éclaire, c’est lui qui agit,
c’est lui qui transporte, c’est lui qui engendre, c’est lui qui fait végéter, c’est
lui qui agglomère, réunit et synthétise les molécules, quelles qu’elles soient,
enfin, en un mot, c’est ce fluide qui a fait tout ce qui est, qui fait tout ; sans
lui rien n’existerait et avec lui tout peut être produit.
Et, fait remarquable, lui qui est tout et partout, qui est le grand moteur,
le disque (l’âme) des mondes, il est invisible pour la plus grande partie de
l’animalité ; ce fluide impondérable est doué d’une force incalculable ; si les
hommes savaient l’emmagasiner, le conduire et le diriger, il pourrait mou-
dre son grain, malaxer sa farine, cuire son pain et donner la vie planétaire
(à tous les degrés ?)
Ce fluide éclaire les mondes, car les soleils ne sont que des émanations
de ce fluide ; enfin en médecine il est le remède universel (panacée). C’est
la seule partie du sujet que je vais esquisser aujourd’hui. (Toute la partie
technique de mon sujet ne pouvant être livrée à l’écriture, je ne puis la
transcrire ici). — Voici l’analyse succincte de la partie purement philo-
sophique : « Les castes populaires ont absolument besoin, pour guérir les
maux du corps qui les affligent d’user de simples (d’herbes diverses) mi-

  Généralement, on voyait gravé sur le linteau de la porte principale des Bibliothèques


193

égyptiennes, la palette des scribes. Il existait à Denderah une vaste chambre du temple
dénommée Bibliothèque. — Voici les titres des quelques ouvrages qui existaient dans
les Bibliothèques qui, toutes, étaient placées sous la protection de la Déesse Sawekh :
Instructions pour détourner les funestes effets du mauvais œil ; protection du roi dans sa
demeure ; l’art de guérir par l’influx du fluide universel : aither. Formulaire des prières
pour bénir (ou protéger) un tombeau, une maison, une ville, une contrée, un empire ;
Instructions pour le culte d’Horus ; Inventaire des objets qui se trouvent dans le tem-
ple de la Grande Déesse, etc.

148
ISIS DÉVOILÉE

néraux, etc., et tous ces remèdes doivent être accompagnés d’incantations


grossières, sans cela, elles ne se croiraient pas sérieusement traitées.
Dans les castes supérieures, comme je l’ai démontré, seule l’imposition
des mains d’un mage194 suffit amplement à guérir toutes les maladies qui
proviennent toutes d’une seule cause : la naissance de l’animalcule (micro-
bes et microzoaires des modernes) germe émis par les fluides secondaires,
tous malsains. La seule projection du fluide universel, aither, suffit à les
anéantir dans tous les corps quels qu’ils soient et par suite, il guérit tous
les maux.
Telle fut la conclusion de mon épreuve scientifique.
Après les chants du Rituel, accompagnés de musique, le Grand-Prêtre
me reçut Pallacide avec tous les rites et cérémonies d’usage ; je pris rang
immédiatement, au milieu de mes sœurs ; je fus placée à côté de mon amie
Bira. »

  La Magie, dit Déveria (Pap. judic. de Turin) était considérée comme une science
194

divine ou un art sacré inséparable de la religion, bien qu’elle se confondit avec des
pratiques que nous nommons sorcellerie, cette dernière observation de Déveria est
complètement fausse ; les Égyptiens distinguaient la M agie de la Goëtie.

149
Chapitre XXV :
De la musique

Le Philosophe est celui-là seul


qui est savant dans la science musicale.
Platon.

Le terme Musique avait chez les Égyptiens une très large acception ; cet
art en effet, comprenait non seulement les connaissances nécessaires aux
musiciens de profession, mais encore aux poètes, aux historiens et aux
géomètres ; du reste dans l’antiquité, la musique faisait partie de l’ensei-
gnement médical même195.
La musique égyptienne, justifiait bien la définition donnée par Quintilien,
c’est-à-dire, la connaissance de tout ce qui est beau et décent dans les corps et dans les
mouvements196 ; définition bien plus générale encore, que celle que donne J.-
J. Rousseau dans son Dictionnaire de Musique197.
Le cercle des sciences que les Égyptiens rattachaient à la musique était
très étendu ; aussi, enseigner la musique dans son intégralité, c’était don-
ner à l’étudiant une instruction tout-à-fait encyclopédique.
Pour se faire une idée de la vaste envergure de cette science, nous dirons
que la théorie de la science des Nombres harmoniques était basée sur la musi-
que et que les mêmes formules musicales exprimaient à la fois, le système
des sons et celui de l’Univers. L’intervalle des intonations était rapporté à
la distance des astres entre eux, de même que les mouvements de ceux-ci
étaient rapportés aux lois de la Musique. Les Égyptiens avaient reconnu
que la loi fondamentale des sons était en rapport avec les lois immuables
de la nature, dès lors, ils en avaient déduit que la nature, toujours cons-
tante dans sa marche, avait dû être soumise aux mêmes lois d’organisation
du système du monde, et c’est sur ce principe qu’était fondé le système des
proportions harmoniques, astronomiques et musicales.
195
  Cf. Fournier, Dictionn. des Sciences médicales, Vo musique.
196
  Gnosis tou prepontosen er Sômasi kai kinesesin ; (lib. I., p. 6)
197
  Vo Musique.

150
ISIS DÉVOILÉE

C’est sans doute, ce qui faisait dire à Platon198 : « L’astronomie et la mu-


sique sont semblables et de puissance égale ; les oreilles paraissent faites
pour le mouvement harmonique, comme les yeux pour le mouvement des
astres. »
Par les quelques lignes qui précèdent, on voit ce que pouvait embras-
ser l’enseignement d’une École, où la musique, l’astronomie et d’autres
sciences étaient intimement unies ; aussi l’enseignement et la pratique de
la musique étaient-ils l’apanage de la première classe du sacerdoce, seul le
chantre figurait le dernier dans la classe sacerdotale.
Homère avait reçu cet haut enseignement, aussi devint-il capable de
remplacer son maître ; l’œuvre du grand chantre peut témoigner qu’il
n’était étranger à aucune des connaissances humaines de son temps.
Ce n’est pas sans raison que nous venons de parler de l’immortel poète,
en effet, à l’origine de toutes les civilisations, nous voyons les éléments des
sciences écrits en vers et chantés, parfois avec accompagnements d’instru-
ments de musique.
Donc, le secours de la musique et du chant était également nécessaire au
maître et à l’élève. Ce mode d’instruction était indispensable pour appren-
dre toutes les sciences et justifiait bien ces paroles de Thoth à Asclépios :
« Savoir la musique, c’est connaître l’ordre de toutes choses, et la place
assignée à ces choses par la Divinité. »
Après cela, il n’est pas étonnant de voir que dans l’antiquité, ce terme
Musique eut une si grande acception, puisqu’il servait surtout en Égypte
à désigner d’une manière générale tout ce que l’homme devait connaître,
même en ce qui concernait l’hygiène de son corps et de son âme, ainsi que
de leur ornement.
Le respect pour la musique primitive était poussé à un tel point chez
les Égyptiens, que tout changement, toute innovation même légère, dans
les modes et les rythmes musicaux étaient considérés comme un crime
véritable ; car ces innovations auraient pu entraîner la foule dans des voies
funestes, à des secousses sociales violentes, à des révolutions.
C’est pour ce motif sans doute, que Platon, dans sa République idéale,
ne consentait à laisser pénétrer la musique, qu’à la condition d’y laisser
subsister un caractère d’immutabilité absolue. Il redoutait les effets prodi-
gieux qu’on pouvait y introduire et par suite l’abus qu’on pouvait en faire,

  De republica, VII.
198

151
ISIS DÉVOILÉE

et il s’en expliquait ainsi199 : « Il faut se garder de ceux qui se complaisent


dans de nouveaux chants ; il faut se garder d’introduire une nouvelle es-
pèce de musique, car ce serait le naufrage de tout ; jamais en effet, un
changement ne peut survenir dans les modes de la musique sans qu’il ne
survienne aussi de grands changements dans les lois civiles » ; c’est-à-dire
dans la politique.
C’est sans contredit, ces craintes de transformation qui a fait dire à
Dion Chrysostôme200 que « la musique avait été proscrite en Égypte ».
Strabon ne va pas aussi loin, mais il rapporte201 que les temples ne reten-
tissaient pas du son des instruments, et que les sacrifices s’accomplissaient
en silence. Ce sont là de très graves erreurs. Nous pouvons affirmer au
contraire, que les fêtes et cérémonies religieuses étaient toujours accom-
pagnées de chants soutenus par des instruments de musique, exemple :
procession du Bœuf Apis sur le Nil.
Ces instruments de musique très nombreux, étaient de trois sortes : à
cordes, à vent et à percussion. — Les instruments à cordes étaient dési-
gnés d’une manière collective sous le nom de Tebouni, ils offraient une
grande variété de formes qu’on peut ramener cependant à deux principa-
les : celui des harpes trigones ou cithares triangulaires, et celui des har-
pes hémicycles ; les premières étaient montées de treize cordes, tandis que
les dernières en possédaient onze seulement ; nous devons ajouter que le
nombre des cordes de ces instruments était très variable, puisqu’il par-
court tous les intervalles depuis trois jusqu’à vingt-quatre ; mais quel que
soit le nombre de leurs cordes, les harpes étaient toujours jouées à deux
mains. Beaucoup de harpes n’avaient pas de consoles comme les nôtres,
elles affectaient la forme de l’arc ; on en jouait dans les processions en
marchant, le bois de l’instrument posé sur l’épaule, et les cordes tournées
par conséquent, vers le ciel ; le Psaltérion était une harpe à cordes obliques,
qui servait à accompagner le chant.
Suivant le grammairien Apollodore, Thoth passait pour l’inventeur de
la lyre avec écaille de tortue, montée de nerfs de bœufs desséchés.
Les Égyptiens connaissaient aussi la flûte qu’Osiris, selon Athénée,
avait inventée ; ils en avaient de divers modèles collectivement désignés
sous le nom de Photina.
199
  De republica, VII.
200
  Orat., XI.
201
  Liv. XVII.

152
ISIS DÉVOILÉE

La flûte simple ou Moum, se jouait comme notre flageolet ; on la nom-


mait flûte droite ; faite souvent d’un roseau, les trous de son doigté étaient
fort éloignés de l’embouchure.
Les Égyptiens avaient aussi la flûte double, principalement jouée par les
femmes, et la flûte courte ou oblique nommée Siol ou Sebi qui n’aurait été,
suivant quelques musiciens, Fétis entre autres, que notre flûte traversière ;
ils avaient également des trompettes : la Sambuque par exemple, originaire
de la Phrygie.
Un instrument d’un fréquent usage et consacré à Isis, c’était le Sistre. Il
se composait d’une étroite bande d’airain, d’argent ou même d’or, courbée
en long fer à cheval, ajusté sur un manche lui servant de support. Cette
bande était traversée de trois ou quatre baguettes ou tringlettes de même
métal, terminées en crochets ; ces tringles passaient librement dans des
trous percés dans la lame courbe, ces baguettes retenaient prisonnières un
certain nombre d’anneaux métalliques. Le sistre, en égyptien Sescek, dont
on ne pouvait tirer des sons qu’en l’agitant en cadence, était le symbole du
mouvement qui tira l’univers du chaos et donna la vie aux êtres, mouve-
ment qui faisait la base de la Cosmogonie égyptienne202.
Enfin, les Égyptiens possédaient des cymbales, des tambours et des
tambourins (tympana).
Ayant des instruments de musique si nom­breux, nous pouvons en con-
clure que les Égyptiens devaient être grands amateurs de bonne musique,
bien que les monuments de tout genre qui nous restent, ne nous appren-
nent rien sur leur science musicale, qu’ils considéraient probablement comme
résumant tout l’art sacré ; de là peut-être cette absence d’airs notés et le
silence des monuments. Ils étaient du reste trop partisans des Nombres har-
moniques et du Rythme, pour ne pas être d’excellents musiciens.
Tout ce que nous venons d’avancer est pour ainsi dire confirmé par
Chabas qui nous dit203 :
202
  Un inventeur américain, M. Keely de Philadelphie a découvert un principe méca-
nique, basé sur la vibration de l’air, d’une puissance inouïe et qui comme force laisse
bien loin en arrière, la vapeur, la dynamite et la mélinite. Voici ce que dit à ce sujet un
témoin oculaire le Dr Franz Hartemann (Lotus, année 1888 p. 379) : « Je me rendis
à son laboratoire, il me montra un instrument qu’il appelait un désintégrateur ; la façon
dont il marche me convainquit que M. Keely est capable de faire tourner une roue au
moyen du son. Avec cet appareil M. Keely peut percer des montagnes, des isthmes et
des roches les plus dures avec une rapidité inconcevable (cf. Lotus, année 1888, p. 360
et suiv.)
203
  Ég yptologie, p. 49.

153
ISIS DÉVOILÉE

« Les Égyptiens étaient grands amateurs de chants, de la musique, de la


danse et des exercices du corps ; un fonctionnaire spécial était préposé à
ce département des plaisirs du roi ; il portait le titre d’Intendant du chant et de
la récréation du Roi.
« Les chants en l’honneur des dieux formaient une partie essentielle des
cérémonies du culte : à cet effet, des chanteurs et des chanteuses étaient
entretenus dans les temples. Ces détails que je puise dans les monuments
de la haute antiquité, sont corroborés par le décret Trilingue de Canope,
qui prescrit des chants en l’honneur d’une jeune princesse déifiée. »
Un auteur, Villoteau, nous apprend que204 « Par le chant rythmé, les
Égyptiens règlent si bien leurs mouvements dans leurs travaux les plus
pénibles, qui demandent un concours d’efforts réunis, que deux hom-
mes parmi eux, réussissent souvent à faire, avec une étonnante facilité,
ce qui ne pourrait être exécuté sans beaucoup de peine par quatre d’une
autre nation, où l’on ne sait point concerter les efforts avec la même pré-
cision. Soit qu’ils portent des fardeaux ou qu’ils fassent d’autres ouvrages
pénibles, pour lesquels ils sont obligés de se réunir plusieurs, et qui exigent
autant d’adresse que d’accord dans les mouvements, ils ne manquent ja-
mais de chanter ensemble ou alternativement en cadence, pour que cha-
cun d’eux, agisse en même temps uniformément et prête à propos son
concours à l’autre. »
L’on voit par là, que les modernes Égyptiens suivent la tradition de
leurs ancêtres, qui exécutaient tous les grands travaux en cadence et en
musique.
Et Villoteau n’est pas seul à professer cette théorie du mouvement, Fétis
a la même opinion que lui205.
Toutes les idées qui précèdent, sont confirmées par Plutarque qui, dans
la Vie d’Antoine, nous dit en parlant de Cléopâtre : « Elle navigua tranquil-
lement sur le Cydnus, dans un navire dont la poupe était d’or, les voiles de
pourpre et les avirons d’argent. Le mouvement des rameurs était cadencé
au son des flûtes qui se mariait à celui des chalumeaux et des lyres. »
Nous savons du reste, que bien longtemps avant Cléopâtre, les Égyptiens
avaient parmi leur répertoire musical, des chants portant ces titres caracté-
ristiques : le Chant des bateliers du Nil, le Chant pour passer l’écueil, le Chant pour

  De l’état actuel de l’art musical en Ég ypte.


204

  Histoire générale de la musique, Tome 1er.


205

154
ISIS DÉVOILÉE

virer de bord, le Chant des puiseurs d’eau, la Chanson des bœufs, etc. A propos de
cette dernière, Champollion dans sa douzième lettre écrite d’Égypte, nous
dit qu’elle accompagnait le dépiquage du blé, et il ajoute : « Toute manœu-
vre ou tout travail pénible était soutenu par un chant particulier. — Il ne
faudrait du reste, avoir jamais mis les pieds en Orient pour ignorer que
cette coutume de chanter en travaillant, s’est conservée jusqu’à nos jours
dans les pays Orientaux.
Il résulte donc clairement de ce qui précède, que les Égyptiens connais-
saient et pratiquaient la musique, c’est là un fait incontestable ; maintenant
si le lecteur demande pourquoi aucun motif musical n’est parvenu jusqu’à
nous ? Nous leur répondrons avec Platon que les motifs mu­sicaux se con-
servaient par tradition. Voici en effet, ce qu’a dit le philosophe grec : « Les
Égyptiens avaient certaines mélodies206 qu’il était expressément défendu
d’altérer en quoi que ce soit, et qui se conservaient par tradition seulement,
car il était défendu de les écrire. »
On voit par là, quelle profonde vénération les Égyptiens professaient
pour la musique, puisqu’elle faisait partie de l’Art sacré, qu’il n’était pas per-
mis d’écrire ; aussi nous n’insisterons pas davantage sur ce sujet.

206
  Des Chants sacrés probablement !

155
Conclusion

Dans la présente conclusion, nous allons résumer les principaux faits


de notre œuvre.
Ce qui frappe tout d’abord dans la doctrine religieuse égyptienne, c’est
qu’on voit que l’Égypte a été monothéiste, n’a adoré qu’un dieu unique, qui
n’a pas de second, dit l’Hymne à Ammon-Ra ; mais il y a lieu de distinguer
trois époques très différentes dans la religion égyptienne.
La première qui remonte aux temps préhistoriques et finit à Menès, le
premier législateur de l’Égypte (59 siècles avant J.-C.).
Platon nous apprend que dix mille ans avant Menès, il existait une civi-
lisation complète, dont il a pu de ses yeux constater des preuves.
Diodore est plus affirmatif que Platon, il nous dit en effet, que les prê-
tres de l’Égypte lui ont affirmé que bien avant Menès, il existait une civi-
lisation qui avait duré dix-huit mille ans.
Suivant la Chronique du prêtre égyptien Manéthon207, c’est pendant cette
période antérieure à Menès que la religion monothéiste existait dans toute
sa pureté, telle en un mot, que les plus anciens habitants de l’Égypte la
tenaient de leurs ancêtres.
La deuxième période finit à Mosché (Moïse), législateur des Hébreux
(XVIIe siècle avant J.-C). C’est pendant cette période que les prêtres égyp-
tiens ont fait dégénérer le culte primitif en une sorte de Panthéon, dont les
mythes introduits quelques siècles plus tard dans la théodicée hellénique,
créèrent les divinités Kabiriques. Pendant cette période, les prêtres n’ado-
raient bien qu’un dieu unique, mais ils laissaient croire au peuple que les
divers rôles divins, figurés sous le nom de divinités diverses étaient réelle-
ment des dieux différents.
Enfin, la troisième période religieuse comprend les temps postérieurs
à la sortie des Hébreux de l’Égypte ; c’est la période de décomposition
totale, décomposition survenue par suite de l’ignorance du peuple et de
la duplicité du sacerdoce qui avait supprimé jusqu’au souvenir de la belle

  Cette Chronique donne une chronologie de l’Égypte, qui remonte à environ 6,892
207

ans au-delà de la présente année.

156
ISIS DÉVOILÉE

religion primitive pour y substituer le culte des bœufs Apis et Mnœvis, du


bouc Mendès, du crocodile, de l’hippopotame, de l’ibis, des chats et autres
animaux.
Mais, même dans cette dernière période religieuse, le culte monothéiste
n’avait pas été délaissé, si nous en croyons un éminent égyptologue, car :
« J’ai eu occasion de faire voir, dit M. de Rougé208, que la croyance à l’unité
de l’Être suprême ne fut jamais complètement étouffée en Égypte par
le polythéisme. Une stèle de Berlin de la XIXe dynastie, le nomme le seul
vivant en substance. Une autre stèle du même musée et de la même époque,
l’appelle la substance seule éternelle, et plus loin le seul générateur dans le ciel et
sur la terre qui ne soit pas engendré. La doctrine d’un seul dieu dans le double
personnage du père et du fils était également conservée à Thèbes et à
Memphis, le nomme Dieu se faisant dieu, existant par lui-même, l’Être double,
générateur dès le commencement. La leçon Thébaine s’exprime dans des termes
presque identiques sur le compte d’Ammon dans le papyrus Harris : « Être
double, générateur dès le commencement, Dieu se faisant dieu, s’engendrant lui-même. »
Voilà pour la doctrine religieuse.
La science des Égyptiens, de même que leur sagesse, était réputée et
même fort vantée chez tous les peuples de l’antiquité ; cette science, de
même que la philosophie de l’Égypte, se montre sublime dans l’antiquité,
même la plus reculée, l’avis des écrivains est unanime sur ce point ; cette
science et cette philosophie désignées sous le nom générique d’Art sacré
étaient cachées au fond des sanctuaires.
L’art sacré commença à s’affaiblir à l’époque de Sésostris, il disparut
graduellement sous les Perses, les Grecs et les Romains. Sa décadence fut
même si rapide qu’un empereur ne voit plus dans les prêtres de l’Égypte
que des ignorants, imbus de la plus incroyable superstition et dans l’Égyp-
te elle-même, qu’une nation abrutie et presque totalement dégradée.
Et cet effondrement subit est survenu, parce que les Pharaons de la
XVIIIe dynastie, en portant leurs armées loin de la terre d’Égypte, avaient
appris aux barbares, le chemin de leur royaume ; or, dans les invasions
étrangères, les sanctuaires des temples furent livrés à la dévastation, au
pillage et à l’incendie et l’Art sacré héréditaire dans les maisons sacerdo-
tales, périt en même temps, que les prêtres qui l’enseignaient et le con-

  De Rougé, Étude sur le rituel funéraire des Ég yptiens, in R evue Archéologique, année
208

1860, p. 357.

157
ISIS DÉVOILÉE

servaient pieusement, soit par la tradition soit par les livres. La perte de
ceux-ci est à jamais regrettable, car elle est irréparable ; de combien de
découvertes aurait profité l’humanité et cela depuis de longs siècles peut-
être, sans cette perte !
Pour n’en citer qu’un exemple, il suffira de se représenter à l’esprit,
quelle énorme somme de travail a dû accomplir l’alchimie du moyen-âge
pour découvrir la pierre philosophale et certainement les Égyptiens pos-
sédaient l’art de transmuer les métaux ; la quantité d’or que possédaient les
Pharaons, à défaut d’autres preuves, pourrait en témoigner.
L’alchimie était bien connue des Égyptiens, nous en avons de nom-
breux témoignages et le passage suivant de Senèque, nous paraît tout-à-fait
concluant209 ; il nous dit, en effet, que « les Égyptiens jugeaient l’air mâle,
parce qu’il produit et le vent et femelle, parce qu’il est nébuleux et inerte ;
ils appellent la mer, Eau mâle et toute autre espèce d’eau, Eau femelle. Le
Feu mâle est celui qui brûle par la flamme, le Feu femelle, celui qui luit sans
nuire ; ils donnent à la terre la plus forte, le nom de Terre mâle et celui de
Terre femelle, à celle qui est propre à la culture ».
Ne dirait-on pas que ces lignes sont écrites par un alchimiste du xve siè-
cle. A cette époque, l’eau et le feu étaient aussi les deux éléments les plus
étudiés ; les alchimistes leur ont donné des noms si divers, qu’ils empli-
raient des pages entières ; voici une courte nomenclature en ce qui con-
cerne le feu, que Riplée distinguait en feu naturel, innaturel, feu contre nature et
feu élémentaire
Il y avait un feu de cendres, un feu de sable, un feu de limailles, un feu ouvert ou
libre, un feu de fusion, de charbon, de flamme, un feu métallique, un feu des sages,
externe, inné, excitant, un feu philosophique, puis suivant le degré du feu, ils le
nommaient feu de Perse, d’Ég ypte, des Indes, etc.
Du reste, ce mot de feu, était appliqué à des substances diverses et
même à des liquides, à des acides, ainsi il y avait le feu végétal ou tartre, le feu
corrodant ou mercure, le feu de la terre ou soufre, le feu de lion ou aither, etc.
Dans la première partie de notre livre, nous avons parlé de cet Art sacré,
de cet Hermétisme ou Occultisme, ainsi que des écritures, des papyrus et
des Livres d’Hermès, qui ne seraient que les livres de Thoth, traduits en
grec. L’origine de ces livres a été fort discutée, il est possible et même pro-
bable que tous les livres d’Hermès Trismégiste ne soient pas la traduction

  Natur. Quœstion. lib. III, 14.


209

158
ISIS DÉVOILÉE

littérale des Livres de Thoth, mais il est un fragment de ceux-ci qui a bien le
caractère égyptien, c’est celui qui a pour titre : La Vierge du Monde (Choré
cosmou), qu’on pourrait également traduire : l’Œil du monde, car le terme grec
choré signifie à la fois vierge ou prunelle, et par extension œil.
La Vierge du monde, c’est à peine besoin de le dire, est Isis, la Bonne
Déesse.
Dans le fragment du Livre sacré en question, après avoir versé, à son
merveilleux fils Horus, le breuvage d’immortalité que les âmes reçoivent
des dieux (l’amrita des hindous), Isis parle au divin Horus en ces termes :
« Le ciel parsemé d’étoiles est une pluie au-dessus de la nature universelle,
il ne lui manque rien, ô mon fils, de ce qui compose l’ensemble du monde.
La nature est complète par ce qui est au-dessus d’elle. La suprématie des
Grands Mystères sur les petits est nécessaire et l’ordre céleste l’emporte
sur l’ordre terrestre, comme étant fixe et inaccessible à toute idée de mort ;
c’est pour cela que les choses terriennes, saisies de crainte, gémirent de-
vant la beauté merveilleuse et l’éternité du monde supérieur. Car c’était un
spectacle digne de contemplation que ces magnificences célestes, révéla-
tion du dieu inconnu. »
Nous n’insisterons pas plus longuement sur ce fragment, si intéressant,
mais nous engagerons nos lecteurs à le lire, soit dans l’original, soit dans
la bonne traduction qu’en a donnée M. Louis Ménard, et nous nous occu-
perons de la Cosmogonie.
Voici ce qu’en dit Senèque210 :
« En ce qui concerne la Cosmogonie Égyptienne, le monde était com-
posé d’après celle-ci de quatre éléments : l’air, le feu, l’eau et la terre qui
répondaient au quaternaire sacré ; mais ensuite ces quatre éléments se dé-
doublaient à leur tour pour former un nouveau quaternaire et les deux
réunis ou huit, étaient l’expression de la loi naturelle et primitive de l’uni-
vers.
« Pour obtenir ce dédoublement, on attribuait aux quatre premiers
membres, la faculté d’hermaphrodisme et on les considérait comme mâle
et femelle à la fois. »
Ne croirait-on pas, nous le répétons, lire dans ces nouvelles lignes de
Senèque, un écrit alchimique du xve siècle, bien que le philosophe romain
soit encore fort incomplet en ce qui concerne la question.
210
  Ut supra.

159
ISIS DÉVOILÉE

Nous savons en effet que la Cosmogonie égyptienne distingue trois


espèces de feux et non deux :
1o  Un feu spirituel invisible, âme du monde, auteur de la création, Dieu
lui-même (Ammon-Ra) ; ce feu détaché de l’essence créatrice, forme un
personnage ( persona, rôle), spécial nommé Ptah ;
2°  Un feu pur également invisible détaché de l’essence de Ptah et qui,
produit, suivant Poimandrès, par l’incubation du Verbe sur la nature hu-
mide, se volatilise dans les hautes régions de l’atmosphère : c’est l’aither 211,
que l’ancienne physique considérait non sans raison, peut-être comme le
réservoir de l’électricité ;
3o  Enfin, un feu matériel visible dans le soleil et dans les astres.
Ptah, personnification du feu élémentaire spirituel détaché de l’essence,
de la volonté créatrice réunit en lui deux sexes, car il s’unit à sa forme fe-
melle, dénommée suivant les lieux : Bouto ou Anouké ; de cette union mys-
tique naquit Ptah-Sokari, sorte de Vulcain ou feu matériel existant à l’état
visible dans les astres et dans le soleil.
Ptah, feu spirituel, premier principe actif émanant d’Ammon-Ra et
identique à lui, avait pour emblème le feu terrestre.
Après le feu, l’élément qui jouait un grand rôle en Égypte, c’était l’eau.
L’effusion de l’eau en faveur des Mânes par exemple, avait une signi-
fication importante ; c’était le symbole de la fraîcheur, de l’humidité ren-
due aux momies desséchées par leur préparation même et par l’action du
temps. Les rites funéraires prescrivaient des libations fréquentes dans pres-
que toutes les cérémonies. — Ce fait ne doit pas surprendre le lecteur ; les
Égyptiens, en effet, sous leur brûlant climat, considéraient l’eau comme
la grande bienfaitrice ; elle était le principe de toutes choses, l’humidité
même était la mère et la nourrice des êtres. Les Égyptiens nommaient ce
principe Nil et donnèrent ce nom au grand fleuve, qui arrosait et fécondait
leur pays ; ils le qualifiaient aussi de : Très-Saint, de Père et de Conservateur du
pays ; c’était comme un fleuve sacré, comme l’image d’A mmon-R a la divi-
nité suprême, et c’est en cette qualité qu’il eut un culte et des prêtres. Ils
placèrent même dans le ciel leur fleuve bien-aimé ; ils eurent donc le Nil
céleste et le Nil terrestre. Le grand Chnouphis était considéré comme la source
  Nous avons adopté cette orthographe, afin de distinguer ce fluide de l’éther, liquide
211

volatil si connu. Il serait à désirer que les écrivains occulistes et spiritualistes, adoptas-
sent cette même forme, bien que les dictionnaires écrivent éther et définissent ce mot
air le plus pur, fluide hypothétique (?), etc.

160
ISIS DÉVOILÉE

et le régulateur du Nil terrestre ; aussi, les représentations de ce dieu nous le


montrent souvent sous une figure humaine, tenant dans ses mains un vase
duquel s’écoulent les eaux célestes.
Parfois, le Dieu-Nil-Céleste, avait à côté de lui trois vases, emblèmes de
l’inondation ; l’un représentait l’eau que l’Égypte produit elle-même ; le se-
cond, celle qui vient de l’Océan en Égypte, au temps de l’inondation ;
le troisième, les pluies torrentielles, qui amènent également les crues et
l’inondation du fleuve.
Le Nil terrestre était figuré par un personnage fort gros, les Égyptiens
le nommaient Hapi-Mou, c’est-à-dire celui qui a la faculté de cacher ou
retirer ses eaux.
Après la religion et les symboles, qui font la seconde partie de notre œu-
vre. Après la grande Isis, nous avons étudié les Animaux et les Végétaux
sacrés ; nous avons fourni des renseignements sur le Perséa, cet arbre
symbolique si peu connu et qui joue un si grand rôle dans la mythologie
Égyptienne, puis nous avons passé en revue la classe sacerdotale et mon-
tré la hiérarchie des prêtres ; mentionné l’existence de prêtresses qui ont
réellement existé, c’est aujourd’hui un fait parfaitement démontré. Nous
avons traité des juges, des cérémonies et des fêtes ; ces dernières étaient
très nombreuses.
Dans la troisième partie de notre œuvre, nous avons longuement ex-
posé la psychologie, la philosophie et la morale des Égyptiens ; nous avons
donné à ce sujet des aperçus occultes, tout-à-fait incompris avant nous.
Les deuils, les funérailles, nous ont permis d’exposer les divers systè-
mes d’embaumements en usage dans l’antique Égypte, ce qui nous a per-
mis également de faire connaître une partie de la haute morale contenue
dans le Livre des Morts, que tout bon Égyptien faisait placer à côté de lui
dans son cercueil.
Les pyramides, les hypogées, les nécropoles ont eu chez les Égyptiens
des aspects tout particuliers, notre étude résume tout ce qu’on sait de cer-
tain au sujet de ces monuments funéraires.
En ce qui concerne les Mystères et l’Initiation, nous pensons avoir dé-
montré que personne, aucun auteur ancien ou moderne, n’a pu nous dire,
en s’étayant sur des documents certains, sérieux, authentiques, en quoi
consistaient les Mystères et l’Initiation. Il y avait les grands et les petits
Mystères, c’est là un fait certain. Apulée nous a donné un aperçu de ceux-
ci, mais ne nous a rien appris sur ceux-là et notre conclusion à ce sujet est

161
ISIS DÉVOILÉE

que l’auteur des Métamorphoses ignorait absolument la Grande initiation, qui


d’après nous était donnée aux seuls Égyptiens, et nous pensons que les
philosophes étrangers, même les plus éminents, n’avaient pas reçu com-
munication des Grands Mystères.
Nous rappellerons ici pour mémoire, ce que nous avons dit des Vers
Dorés de Pythagore, ces vers ne contenaient qu’une faible partie de la doctri-
ne religieuse et de la morale Égyptienne et rien de plus ; mais nous devons
ajouter que celles-ci pouvaient faire partie des mystères de l’Initiation,
comme nous avons déjà eu l’occasion de le dire précédemment, mais en-
fin, cette doctrine ne constituait pas à elle seule tous les Mystères.
Un chapitre de fantaisie, pourrions-nous dire, le seul créé d’imagination,
nous fait assister à la réception d’une jeune pallacide ; cette étude nous a
permis de fournir une quantité de détails archéologiques qui n’avaient pas
figurés dans les précédents chapitres. Cette sorte d’initiation aux Petits
Mystères, joint à un chapitre sur la Musique, complète notre travail.
En résumé, nous pensons avoir ressuscité en grande partie cette vieille
momie, qu’on nomme l’Égypte Antique, si intéressante à tant de titres
divers ; si nous n’avons pas dévoilé en entier son Art sacré, son Occultisme,
c’est qu’il n’était pas possible de le faire dans l’état actuel de la science. Le
pourra-t-on jamais ?
Dans tous les cas, nous en avons dit à ce sujet, plus qu’aucun des auteurs
qui nous ont précédés.
Nous pensons aussi avoir bien compris tout ce qu’a écrit le plus grand
génie de l’Égypte, le grand Thoth, celui qui disait de son pays qu’il était
le temple du monde entier, comme nous allons le voir ; le Thoth qui est la per-
sonnification mythique du Sacerdoce Égyptien des premiers âges et qui
atteste dans son Traité dialogué, l’atteinte qu’avait déjà reçue de son temps,
la Théodicée de l’Égypte, Thoth, qui a déploré également, l’atteinte plus
profonde qui lui sera portée plus tard : « Ignores-tu, dit Thoth, (Hermès)
à son disciple Asclépios (§ IX), que l’Égypte est l’image du ciel, ou ce qui
est plus vrai, qu’elle est la transplantation et la descente de toutes les cho-
ses qui sont dirigées et qui s’élaborent dans le ciel ? Et s’il faut le dire plus
véritablement encore, notre terre d’Égypte est le Temple du monde entier. Et
cependant, car il convient que les sages sachent tout d’avance, il ne vous
est pas permis d’ignorer qu’il viendra un temps, où il apparaîtra que les
Égyptiens ont vainement conservé un esprit pieux, un culte zélé de la divi-
nité, et où toute leur vénération pour les choses saintes deviendra inutile et

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sera déçue, car la Divinité quittera la terre et remontera au ciel. L’Égypte


sera délaissée par elle et cette terre qui fut le siège de la Divinité, devenue
sans religion, sera privée de la présence des Dieux… Alors cette terre très
sainte sera un lieu d’idolâtrie, et elle sera pleine de temples ruinés, de tom-
beaux et de morts. »
C’est bien là l’Égypte moderne, l’Égypte des Anglais ; il n’y a plus que
monuments ruinés, tombeaux et morts ; l’Égypte ne sert plus de Temple
au monde entier, mais seulement de passage à ses navires, le steamer noir
fumant et soufflant a remplacé la Bari sacrée, celle qui transportait ses mo-
mies, ses prêtres, ses Pharaons, enfin la Bari Sacrée de la Bonne Déesse,
de la Bienfaisante Isis.

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Table des matières

Avant-propos. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 4
PREMIÈRE PARTIE :
Les Égyptologues, Les Hiéroglyphes,
Les Écritures, Les Papyrus, Les Livres d’Hermès

Chapitre premier : Champollion et les égyptologues. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 8


Chapitre II : Écriture égyptienne. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13
Écriture hiéroglyphique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13
Écriture hiératique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 14
Écriture démotique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 14
Des différentes espèces de signes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15
Chapitre III : Signification de diverses figures ;groupements hiéroglyphiques .18
Chapitre IV : Les hiéroglyphes, motifs de décoration. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21
Chapitre V : Le papyrus et les papyrus . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23
Chapitre VI : Les livres d’hermès. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 27
Chapitre VII : Art sacré — Occultisme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 35
DEUXIÈME PARTIE :
Religion, Mythes, Symboles,
Prêtres, Prêtresses, Juges, Cérémonies, Fêtes

Chapitre VIII : Religion, Dieu unique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 42


Chapitre IX : Divinités ; leurs formes – Le soleil. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 49
Chapitre X : Les mythes et les symboles. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 52
La croix ansée . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 60
Chapitre XI : Isis, la nature primordiale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 63
Chapitre XII : Les animaux sacrés . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 69
Chapitre XIII : Les végétaux sacrés . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 74
Chapitre XIV : La caste sacerdotale – Les prêtres. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 78
Chapitre XV : Des prêtresses et des prophétesses . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 84
Chapitre XVI : Les juges, fêtes et cérémonies Intronisation royale. . . . . . . . . . 86
Cérémonies et fêtes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 87
Intronisation royale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 88

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TROISIÈME PARTIE :
Psychologie, Philosophie, Morale,
Deuils, Funérailles, Momies, Monuments funéraires

Chapitre XVII : L’immortalité, la métempsycose. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 91


La métempsycose . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 94
Chapitre XVIII : Le livre des morts. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 96
Chapitre XIX : L’âme lumière. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
Chapitre XX : Réincarnation. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 106
Chapitre XXI : Deuils, funérailles, embaumement. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 108
Chapitre XXII : Hypogées, pyramides, nécropoles, Sphinx. . . . . . . . . . . . . . . 121
Chapitre XXIII : Les mystères, l’initiation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 128
Chapitre XXIV : Réception ou sacre d’une Pallacide . . . . . . . . . . . . . . . . . 137
De l’aither primordial . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 147
Chapitre XXV : De la musique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 150
Conclusion. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 156

© Arbre d’Or, Genève, avril 2005


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Illustration de couverture : Cérémonie isiaque. Fresques de Pompéi. D.R.
Composition et mise en page : © Athena Productions / DMi

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