Notes explication de texte : Rousseau, Du contrat social, III, 15, Sitt que la service public
cesseltat est perdu .
Remarques introductives
Regarder le dbut et la fin, puisque la premire et la dernire phrase se font cho : Sitt que
le service public cesse dtre ltat est dj prs de sa ruine / : Sitt que quelquun dit
des affaires de ltat, que mimporte ? on doit compter que lEtat est perdu : dans la premire
phrase, ltat tait au bord du gouffre, proche de la ruine, l est dfinitivement perdu. Donc :
quest-ce qui se passe entre les deux ?
Au fond, lexplication doit prendre la mesure de prendre de lcart qui spare ces deux formules.
Enjeux :
Critique de la reprsentation = citoyennet active, soucieuse du service public vs passivit de
lhomme occup par son seul gain financier individuel. Critique de lindividualisme au profit
dune rflexion sur le commun). Grand enjeu de ce texte serait la sparation public/priv, qui
permet Rousseau de dfinir la vie publique comme vie politique en commun, au travers
de la volont gnrale. En particulier, Rousseau sintresse ici au pouvoir dltre de
largent. On retrouve ici certains thmes dvelopps dans le Discours sur les sciences et les
arts (1751), dans lequel R prsente la corruption morale de ses contemporains, par le luxe et
loisivet, qui dcoule notamment de la pratique du commerce, lequel suit le dveloppement
des sciences et des arts.
Du point de vue interne luvre de Rousseau, ce texte est intressant car il articule la
dimension politique du Contrat social (rflexion sur les principes du droit politique) et la
dimension morale tout fait centrale dans la pense de Rousseau et mme sa pense politique.
Lobjectif de R est ici dopposer lintrt priv lintrt public, savoir celui de ltat. Cette
opposition prend la forme dune alternative : ou bien payer (dimension de mdiation de la
monnaie, mise en parallle avec la mdiation de la reprsentation politique, rejete elle aussi)
ou bien prendre part la vie publique. Cest une opposition du mdiat et de limmdiat
(compris comme prsence), de laction par la personne vs action par largent (qui est une forme
dinaction).
Question du service public : les citoyens ne doivent jamais dlguer ce devoir, qui est celui de
la participation. Participation physique (faire avec ses bras) qui invite comprendre quil faut
tre l, tre prsent (voler aux assembles) ; participation dcisionnelle (au travers de la volont
gnrale), participation militaire (marcher au combat).
Mais 2e dimension du problme, caractristique de la rflexion rousseauiste dans le Contrat
social, pour que les citoyens aiment servir ltat en y impliquant lensemble de leur
personne (on retrouve la double dimension physique et morale la personne cest
lensemble de ces deux dimensions), encore faut-il que ltat soit bien constitu . On voit
donc le caractre circulaire du problme : il faut que ltat soit bien constitu (c'est--dire pens
selon les bons principes du droit politique, que le Contrat Social se donne prcisment pour
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tche de prsenter), mais il faut aussi que les citoyens fasse marcher pratiquement la machine
institutionnelle en simpliquant et en donnant de leur personne. Ici lordre du raisonnement est
plutt de dire que si ltat est correctement constitu, les citoyens aimeront mieux payer
de leur personne que de leur bourse.
Mais la IIIe partie du Contrat Social, dont le texte est extrait, est justement attentive la
dimension de vie concrte du corps politique. R est bien conscient que de bons principes ne
suffisent pas et quil faut aussi que les citoyens soient attachs au service de ltat et permettent
son bon fonctionnement (cf. la rflexion sur les institutions dopinion public). Il peut toujours
y avoir des glissements, et lintrt public peut toujours tre sacrifi au profit de lintrt priv.
Do ce texte.
En quoi la recherche de lintrt priv conduit une forme dasservissement politique qui
menace lexistence mme de lEtat ?
Comment, partir dune critique de lintrt financier individuel, R parvient une redfinition
de la volont gnrale comme activit de la personne en vue du commun ?
Dveloppement
I ( sitt quepour la vendre )
Dans le premier moment du texte, Rousseau commence par formuler la condition principale
dune destruction imminente de ltat. Quest-ce qui menace lexistence de ltat ? Deux
causes sont avances : la diminution de lintrt des citoyens pour le service public et la
substitution dune forme de service une autre.
Le terme de service public nest pas explicitement dfini, mais on peut raisonnablement
supposer quil sagit de lensemble des actions accomplies ayant pour finalit le bien commun
des citoyens dun mme tat. Ces actions qui permettent de servir le public peuvent donc
tre opposes aux actions que chaque citoyen accomplirait en vue de servir seulement son
intrt priv ou particulier.
La deuxime cause consiste prfrer servir les affaires publiques par son argent (sa bourse )
que par sa personne.
On peut donc affirmer pour linstant que les deux causes de la ruine prochaine de ltat sont
donc : une hirarchie des objets dintrt et la prfrence dune modalit de service une
autre.
On peut galement remarquer que la menace de la ruine prochaine de ltat ne prend pas la
forme spectaculaire dun conflit violent, qui opposerait ltat un tat voisin dans une guerre
extrieure, ou des groupes de citoyens entre eux dans une guerre civile. Le problme de la
ruine (entendue ici comme effondrement dune construction et non comme perte de biens
financiers) se joue donc au niveau de la disposition morale singulire de chaque citoyen.
Le constat est nuanc : avant mme un dsintrt complet, il suffit que le service public ne soit
plus la principale affaire , cest--dire, loccupation premire, la priorit de lactivit des
individus et quils prfrent faire usage de leur argent que de le personne pour que ltat soit,
dj gravement menac. Ladverbe dj insiste sur cette suffisance : il nen faut pas
davantage pour que ltat soit sur le point de disparatre ( prs de sa ruine, mais pas encore
ruin).
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On apprend donc dans cette premire phrase que du simple intrt des citoyens et de la manire
de le servir dpend finalement rien de moins que la survie mme de ltat.
Deux questions restent nanmoins en suspens : quelles sont exactement ces autres affaires qui
ont relgu le service public une occupation secondaire des citoyens, et en quoi consiste
lopposition entre le service de la bourse et celui de la personne ? Cest la seconde question
que la suite du texte permet de fournir des lments de rponse.
Rousseau propose deux exemples qui tmoignent de la dsaffection du service public, sous la
forme dune double suite de questions et rponses. Les deux questions se ressemblent dans leur
nonc = des expressions dun certain devoir ( faut-il ? ). On comprend ainsi que le service
public prsente dsormais comme le devoir du citoyen. Or, Rousseau montre quil y a des
manires dtournes de sacquitter de son devoir civique.
Exemples de 2 types de services du citoyen, le devoir militaire et le devoir lgislatif. Le premier
concerne le citoyen en tant que dfenseur de la patrie, et engage la vie extrieure de ltat, dans
sa relation dautres tats qui risqueraient de lui nuire. Le devoir consiste alors marcher au
combat . Le second concerne le citoyen en tant que membre du souverain, cest--dire du
peuple uni en corps et producteur des lois. Il concerne donc le fonctionnement interne de ltat,
qui impose daller au conseil , lieu de discussion public o sont labores les lois.
la lecture de ces devoirs, on peut remarquer un second niveau de paralllisme, qui concerne
les verbes employs par Rousseau : il sagit bien de marcher et d aller , ce qui suppose
une action physique, un dplacement du corps dans lespace. Le combat et le conseil
sont donc les lieux communs vers lesquels le dplacement du citoyen doit tre orient.
Or, ces deux injonctions dagir une mme rponse est fournie : les citoyens prfrent rester
chez eux . Au lieu de se dplacement activement dans des lieux communs, les hommes
prfrent demeurer passivement dans leur rsidence prive. Le dsintrt du service public
procde ainsi dun repli sur soi qui se manifeste dj par les lieux frquents.
Cest donc le repli passif sur le priv qui menace en premier lieu lexistence de ltat. Pour
pouvoir justement rester chez eux au lieu daller au combat ou au conseil, les citoyens vont
alors faire accomplir leur services par dautres individus.
Laction directe ou immdiate est donc remplace par une action indirecte ou mdiate, qui
nest plus effectue par le citoyen lui-mme, mais par des tiers (troupes de soldats pour le
combat, dputs ou reprsentants pour le conseil).
Dans le premier cas, on peut penser au fait de payer des mercenaires qui combattront leur
place, dans le second, au fait de dlguer le pouvoir de faire les lois. Or Rousseau estime quon
peut dlguer certains le pouvoir dexcuter les lois cest la fonction de ce quil appelle le
gouvernement mais pas celui de participer llaboration des lois qui est la fonction propre
du souverain.
Lemploi du verbe nommer = implique que le citoyen donne sa voix au dput et que ce
dernier puisse ainsi parler en son nom. Lexpression de la volont gnrale requiert pourtant
lexpression de lensemble des voix des citoyens unis (Du contrat social, I, 6). Nommer un
dput consisterait en un acte de parole qui serait paradoxalement un renoncement sa propre
parole.
Rousseau oppose une conception active de la citoyennet, sans cesse soucieux daccomplir
elle-mme, par sa personne , le service public, et une conception passive de la citoyennet
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qui se contente dagir indirectement, en payant ou en nommant dautres hommes pour
accomplir sa place le service public qui a cess dtre son principal intrt. Cette citoyennet
passive : mme pas vraiment une citoyennet. On comprend alors que quand Rousseau
parlait de service de la personne , il sagissait dinsister sur limportance de lengagement
moral (intrt) et physique (aller, marcher).
Or, dans la situation menaante dcrite par Rousseau, les citoyens ont transfr leur force aux
soldats, et leur volont aux dputs.
- paresse et argent = les deux causes principales de la situation prilleuse dans laquelle se trouve
ltat. Diffrence de nature des causes : paresse = une tendance individuelle linaction,
largent = une valeur socialement institue en vue de rendre commensurable des produits
distincts. Plus prcisment, on peut comprendre que largent constitue linstrument social qui
permet daccomplir cette tendance individuelle linaction : largent donne les moyens au
citoyen dtre paresseux, puisquil permet au citoyen de payer quelquun pour agir sa place,
cest--dire, de dlguer dautres son pouvoir de servir le bien public. Cette paresse entretenue
par largent engendre deux risques distincts au deux niveaux du service public dj relevs :
lasservissement de la patrie par les soldats, et sa vente par les reprsentants. (asservissement
car soldats disposent seuls de la force / vente : cder ltat aux intrts privs, aux plus offrant,
et aussi aux mercenaires rmunrs).
Autrement dit, le dsintrt lgard du service public, engendr par la paresse et entretenu par
largent, peut conduire une usurpation du pouvoir par les dputs, aids de soldats. Les
reprsentants peuvent aussi vendre la patrie en ce sens quils peuvent librement faire prvaloir
leur intrt propre dans lexcution des lois, puisquils nont plus de compte rendre aux
citoyens qui prfrent rester chez eux que de sintresser llaboration et lapplication des
lois.
Tout se passe comme si ltat ne pouvait subsister que si et seulement si il tait la principale
affaire des citoyens. Or, la paresse et largent ont rendu cet intrt secondaire, ce qui annonce
la faillite venir de ltat. Mais, une fois ce constat formul, il reste savoir ce qui a pu conduire
une telle situation. Quels sont les facteurs historiques, dordre non plus seulement politique,
mais anthropologiques qui ont plac ltat au bord de sa ruine ?
II ( cest le tracas du commerceque les taxes )
Dans le deuxime temps du texte, Rousseau reprend le mouvement gnral du premier
paragraphe, mais dplace son analyse vers une explication anthropologique et historique.
- numration des causes de la substitution dj repre au dpart : le service de largent au
lieu du service de sa personne. Une certaine progression se donne toutefois lire, par lemploi
du verbe changer : alors que dans le premier paragraphe il sagissait dune prfrence
( aimer mieux ) pour le service de la bourse au dtriment de celui de la personne, cette fois-
ci, la substitution semble acheve : le service personnel est bien remplac par le service largent.
Il ny a plus une alternative mais une transformation, le service public est devenu une simple
dpense dargent. Quelles sont les causes dun tel changement ?
Rousseau donne trois groupes de causes : le tracas du commerce et des arts , lavide
intrt du gain et la mollesse et lamour des commodits . Une mme structure est
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reprable dans ces trois groupes, il sagit chaque dune disposition affective (tracas, intrt,
mollesse et amour) jointe un objet particulier (commerce et arts, gain, commodits).
1) La premire cause recense est dordre civilisationnel : reprise de la critique du dbut du
Discours sur les sciences et les arts (1751), dans lequel ces deux activits taient condamnes
du point de vue de leurs effets sur les murs, et notamment de leur tendance anmier le sens
civique. Mais dans cet extrait du Contrat social, ce le commerce a remplac les sciences :
on passe de la critique des produits du luxe celle du principal systme de production du luxe,
le commerce. Au lieu dagir pour le service public les hommes sont agits (le terme de
tracas dsigne lagitation) par les plaisirs lis aux pratiques commerciales et la
frquentation des uvres dart.
2) La seconde cause relve de la passion humaine pour largent. Le terme davidit renvoie au
caractre illimit ou immodr du dsir de richesse. Cest parce quil est avide que lintrt
du gain financier individuel occupe la premire place dans lesprit des citoyens, relguant
larrire plan lintrt commun, quand il ne le fait pas radicalement disparatre.
3) La troisime cause enfin est double, et concerne un tat affectif de lhomme = dimension
proprement morale. Le terme de mollesse est intressant = ltat du corps dun citoyen
inactif et paresseux, ce citoyen qui ne va ni ne marche plus, qui ne sert plus de son corps
physique, ce qui lui fait perdre sa vigueur et sa vitalit. Pour employer un lexique financier, on
pourrait dire que ce citoyen prfre toujours pargner ses efforts, plutt que de se dpenser
dans le service public : il conomise ses forces.
Les commodits = lensemble des procdures qui permettent une telle pargne de son effort
et qui engendre justement la mollesse. Cette dernire est le signe dun affaiblissement du corps,
qui peut tre interprt comme lquivalent corporel du dsintrt moral pour le service public.
Dans les trois cas mobiliss, cest bien largent qui peut tre dsign comme la cause, non pas
de la bonne sant du corps politique, mais plutt de son dprissement. Or, cest sur ce point
que la suite du texte insiste : loin de librer le citoyen en lui permettant de vaquer ses
occupations particulires, largent asservit le citoyen car il le rend inactif et touffe la voix de
la volont gnrale.
Dabord = logique de laccumulation financire doit consentir des pertes ponctuelles pour
pouvoir persvrer. On paie dautres hommes (soldats ou dputs) afin de sexempter de ses
devoirs et ainsi dtre libre de faire de se consacrer entirement la recherche du gain. Dpenser
une partie de son argent permet ainsi de disposer de tout le temps libre pour en gagner
davantage. Lexpression son aise peut se comprendre comme une dfinition implicite de
la libert, entendue au sens ngatif dabsence dobstacles. Le citoyen ne rencontre aucun
obstacle dans la recherche son bien particulier, surtout pas la ncessit de servir le bien public.
Or, cette prtendue libert daisance du citoyen accapar par lintrt financier priv fait lobjet
dune critique sans appel de la part de Rousseau.
La phrase suivante dvoile la ralit de lchange auquel se livre le citoyen : donnez de
largent, et bientt vous aurez des fers . Le troc semble en effet bien trange et peu profitable,
car le citoyen y perd bien davantage que ce quil pense gagner : en donnant de largent, il ne se
libre pas mais sasservit au contraire. Avoir des fers, cest tre enchan, tel un esclave. On
comprend ainsi que lopration prcdente (cder une partie de son profit pour laugmenter
son aise), tait tout un acte de libration, comme pouvait le croit celui qui laccomplissait.
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La prsence de ladverbe bientt pouvait galement tre relev, car il fait cho aux deux
sitt que qui ouvrent et clturent lextrait. Tout le texte est en effet rythm par la temporalit
de lasservissement progressif des citoyens et la ruine de lEtat quil entrane, tout cela tant
li li leur dsintrt pour le service public et leur intrt priv pour largent. On commence
en effet par donner de largent car on sintresse moins au service public qu sa bourse, puis
on finit avec des fers et ltat est perdu parce quon se dsintresse entirement des affaires
publiques. Cette phrase occupe ainsi une position centrale dans lextrait propos.
Payer des soldats et des reprsentants nest pas un moyen dtre libre mais au contraire de
sasservir eux. Cest la raison pour laquelle Rousseau peut dire que le mot de finance est un
mot desclave . Le terme de finance dsigne lart de grer les changes conomiques de
manire augmenter son gain. Quand elle est loccupation principale des citoyens, elle les
conduit remettre leur pouvoir dans les mains dautrui. Or, remettre son pouvoir un autre
cest bien sasservir lui.
Noter que Rousseau parle du mot de finance. Pourquoi cette mention du mot et pas
seulement de la finance seule ? Suggre que, justement, le mot se distingue de la ralit et quil
ne la dsigne que de manire imparfaite, voire trompeuse. Or, on peut se demander si le mot
finance nest pas une manire de nommer de manire faussement positive et valorisante,
lavide intrt du gain personnel, qui nest pas autre chose que la cause du dsintrt lgard
de ltat et conduit lasservissement. Masquant ainsi la ralit des fers dans lesquels
lhomme se place en servant de sa bourse et non de sa personne, le mot de finance est un mot
desclave car il en vient jusqu supprimer le dsir de sortir de cet asservissement, et ainsi
perptuer leur tat en croyant rechercher librement leur bien propre.
Si mot de finance est inconnu dans la cit , cela ne veut pas dire quil ny a pas un terme
pour dsigner lactivit conomique en Grce antique, mais que la finance ne constituait pas un
champ privilgi de lactivit des citoyens : lhomme ne se dfinit avant tout par son action
publique. Derrire le terme de cit, cest le modle grec dune citoyennet active qui est vis,
dont Sparte constitue lexemple canonique. La citoyennet ne peut tre quactive : une
citoyennet passive serait une contradiction. Or, le systme de la finance fait croire en
lexistence dune telle citoyennet passive, dont le pouvoir militaire ou lgislatif, par exemple,
pourrait tre dlgue des tiers.
Contre la mollesse produite par lunique et avide intrt du gain = dimension corporelle de cette
activit qui est souligne : aux citoyens asservis qui agissent par leur argent sopposent les
citoyens libres qui agissent avec leurs bras. Laction des bras rpond ici laction des jambes
mentionne plus haut dans le texte ( aller , marcher ) et se prsente comme une action
libre. Au contraire, faire avec de largent est lopration spcifique de ceux qui, plus haut,
restaient dj chez eux : il ne sagit pas dun acte libre mais dune servitude. Do fait que=
dans un tat libre, largent ne servirait pas aux citoyens pour se dispenser de leurs devoirs, il
leur servirait au contraire se donner le droit de les accomplir eux-mmes. Mons largent en
gnral qui est critiqu, que largent comme substitut principal de lengagement personnel
dans le service public.
Cest cette conception dorigine antique de la citoyennet et de la libert qui place Rousseau
selon ses dires, bien loin des ides communes , mais qui nous permet de comprendre lide
paradoxale, selon laquelle les corves sont moins contraires la libert que les taxes .
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Lide peut paratre tonnante (corve= travail impos et non rmunr, souvent assorti dune
contrainte physique, alors que les taxes = forme obligatoire de prlvement financier, mais qui
ne contraint pas le corps de lindividu), mais faut comprendre que corves sont moins
contraires libert que taxes car elles impliquent une action individuelle et sopposent la
mollesse. Elles supposent un engagement rel du citoyen, contre un dsengagement qui prend
la forme du paiement. Mme si elle est action contrainte, la corve est encore une action, elle
engage le citoyen agir personnellement pour le service public, alors que les taxes permettent
au contraire de sexempter dagir, de rester chez soi , dans linaction.
Pour servir ltat, il ne suffit donc pas de payer des taxes : Rousseau critique la rduction
possible du citoyen au simple contribuable. Plutt = la contribution du citoyen est irrductible
la contribution financire (car cest un moyen de ne pas agir), elle doit prendre la forme dune
activit personnelle, dun accomplissement rel de ses devoirs. Le citoyen libre nest pas le
citoyen oisif, mais citoyen actif, engag dans la conduite de ce qui fait de lui un membre du
corps politique. La volont gnrale, qui est lme de ltat, a donc besoin, pour tre active,
de la vigueur individuelle de chaque citoyen.
III ( mieux ltat est constitultat est perdu )
Dans le troisime et dernier temps du texte, Rousseau en revient au niveau des principes et
cherche traduire lopposition entre la citoyennet active et le dsintrt des citoyens partir
de la distinction entre une bonne et une mauvaise constitution.
Rousseau commence par une formule qui renverse la premire phrase du texte : mieux ltat
est constitu, plus les affaires publiques lemportent sur les prives dans lesprit des citoyens .
= rapport proportionnel entre la bonne constitution de ltat et la prpondrance des affaires
publiques sur les affaires prives, dans lesprit des citoyens contre les prives. Le principal
ressort de la constitution se joue ainsi dans lesprit des citoyens : la bonne constitution dun
tat ne cherche finalement qu susciter une certaine prfrence affective, morale, dans lesprit
de chaque citoyen, et cest par cette corde que tient tout ldifice tatique. Cf. Du contrat social,
II, 12 : les murs font la vritable constitution de ltat et reprsentent la plus importante sorte
de lois qui existe ( ct des lois politiques, des lois civiles et des lois criminelles), une loi
inscrite dans les curs des citoyens . Ici, cest bien dans lesprit des citoyens que se
joue toute la question de la ruine ou de la survie de ltat. Le drame qui se joue dans ce texte
est un finalement un drame mental.
Mais il reste savoir comment une bonne constitution peut elle-faire prvaloir le bien public
sur le bien priv comme occupation principale des citoyens.
Montrer que ce partage apparemment si net entre le priv et public sestompe dans les tats
dots dune bonne constitution. Si les affaires prives dominent moins lesprit des citoyens,
cest tout simplement parce quil y en dj beaucoup moins. Comment une telle diminution est-
elle possible ? cf. sorte darithmtique du bonheur : il y a mme beaucoup moins daffaires
prives, parce que la somme du bonheur commun fournissant une portion plus considrable
celui de chaque individu, il lui en reste moins chercher dans les soins particuliers .
. Tout se passe comme si Rousseau prenait acte de lexistence irrductible de cet avide intrt
du gain de lhomme moderne pour en subvertir le raisonnement conomique, et procdait
ainsi un retournement du principe de la logique financire contre elle-mme. En effet, la
somme du bonheur commun va fournir la part la plus grande du bonheur particulier de chacun,
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ce qui signifie que seule une petite portion de bonheur restera combler par les affaires prives.
Il devient donc plus profitable pour le bonheur individuel de chacun de chercher servir le
bonheur public, qui fournit la plus grande part du bonheur individuel, que de chercher
satisfaire ses affaires strictement prives car seule une faible portion du bonheur individuel en
dpend. Une bonne constitution doit tendre vers la rduction de lcart entre la recherche du
bonheur priv et celle du bonheur commun, dans la mesure o le citoyen se rjouit presque
entirement de lensemble du bonheur des autres citoyens.
- Dans un tat si bien constitu, le citoyen sactive pleinement pour le service public. Rousseau
prcise en effet que dans une cit bien conduite, chacun vole aux assembles . Le verbe
voler est mtaphorique : il suggre lide dun dplacement ais et rapide dans lespace,
dun dplacement qui ne rencontre aucun obstacle. Il permet dinsister sur la dimension active
du citoyen et sa participation lapplication des lois, en opposition aux citoyens dsintresss
qui restent chez eux, mais en ajoutant un degr de vivacit supplmentaire par rapport au fait
daller ou de marcher au conseil. La prsence aux assembles nest plus perue comme un
devoir accablant, une corve dont on voudrait se dispenser tout prix, mais comme un objet de
dsir vers lequel on se rend avec plaisir, spontanment , avec une facilit comparable au vol
dun oiseau dans les airs. Or, un tel vol vers les assembles nest leffet dune nature
particulire de certains hommes, mieux disposs lgard du service public que dautres, mais
bien dun bon gouvernement de la cit.
Dans le cas contraire, la marche vers lassemble est justement vcue comme une contrainte
pnible : nul naime faire un pas pour sy rendre .
Cest bien la relation morale ltat qui dtermine les conditions de sa survie.
Trois raisons sont alors invoques pour expliquer cette absence de dsir pour se rendre aux
assembles : le dsintrt, lanticipation de lusurpation du pouvoir, et enfin la polarisation
exclusive de lactivit vers les affaires prives.
1) Le dsintrt suppose que les citoyens ne se sentent pas concerns par llaboration de lois
(=seules leurs affaires prives peuvent les satisfaire). soins domestiques = cho au fait de
rester chez soi, dans sa maison lieu qui consacre lisolement individuel du propritaire , au
lieu daller aux assembles ou au conseil lieux communs o sexerce la volont gnrale.
Rousseau propose ainsi dans ce texte une gographie du dsintrt politique.
2) la prvision de limpossible mergence de la volont gnrale, vient du renoncement
exercer soi-mme la citoyennet et du fait de lavoir confie des reprsentants. Il faut ici
prciser que la volont gnrale nest pas la simple volont de tous, car cette dernire peut
trs bien ntre quune somme de volonts particulires. La volont gnrale = llment
gnralisable que contient chaque volont particulire. Cf. II, 41. Or la volont gnrale ne
peut pas tre reprsente, car en ne participant plus au processus dlibratif, le citoyen ne peut
plus reconnatre que ce qui importe le plus pour lui est lintrt commun, il est rduit ntre
plus quun individu priv.
Puis : deux relations circulaires, lune vertueuse, lautre vicieuse : les bonnes lois en font faire
de meilleures, les mauvaises en amnent de pires . = importance cruciale des constitutions,
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On doit concevoir par l, que ce qui gnralise la volont est moins le nombre des voix que lintrt commun
qui les unit .
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ou lois des murs, qui rglent la disposition affective du citoyen lgard de lintrt commun
ainsi que des devoirs civiques, et constituent la clef de voute de ltat. Cest de la qualit des
constitutions que dpend la qualit des lois politiques qui seront ensuite labores. Si la
constitution est faite de telle sorte que la volont gnrale sexprime en permanence, le peuple
uni en corps participera llaboration de lois qui viseront le bien commun. linverse, si la
constitution est mal faite et que la volont gnrale ne domine jamais, chacun se dsintressera
de ce qui se passe au conseil et lassemble, et les lois ne seront plus quune manire, pour
les reprsentants, de faire valoir leurs intrts privs en lieu et place de lintrt commun. On
peut alors comprendre que les citoyens finissent par se dsintresser des affaires publiques,
dont il estime quelles ne le concernent plus.
Enfin, un tel dsintrt, lorsquil devient radical, nest plus seulement le signe de la ruine
prochaine de ltat, cest dj le signe de sa mort avre. La dernire phrase du texte reprend
et dplace la premire : sitt que quelquun dit des affaires de ltat, que mimporte, on doit
compter que ltat est perdu . Au dbut de lextrait, Rousseau se contentait de dire que le
service public ntait plus la principale affaire des citoyens, ce qui signalait que ltat tait
proche de sa ruine. Dsormais, au terme du dveloppement, les affaires publiques nintressent
plus du tout les citoyens. Dire que mimporte ? , ce nest pas exprimer une simple
diminution de lintrt pour le service public, cest entriner sa disparation. Lirruption
finale du discours direct est intressante car, cette voix citoyenne est une voix qui sexprime
pour ne plus rien dire, pour seffacer elle-mme comme parole citoyenne derrire le simple
nonc de sa question laisse sans rponse. Cest ici la prsence centrale du moi , sous la
forme du pronom personne, qui est remarquable : limportance des choses est mesure laune
du moi : quimportent les affaires publiques, pour moi ? Le moi a tout absorb, il est devenu
lunique ple de rfrence (cf. le moi tyrannique fustig par Pascal, ce moi qui se fait sans cesse
centre de tout ), il a fait disparatre lintrt commun derrire lintrt priv : ltat est donc
perdu.
Tout ce texte montre que la citoyennet suppose un engagement moral de la personne des
citoyens pour lintrt commun, et cest de cet engagement, qui seul fait exister la volont
gnrale, que dpend la survie de ltat.