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Revolution

Histoire de France durant la révolution

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ditions du Boucher

Histoire de la socit franaise


pendant la Rvolution
Edmond & Jules de Goncourt
CONTRAT DE LICENCE DITIONS DU BOUCHER
Le chier PDF qui vous est propos est protg par les lois sur les copyrights & reste
la proprit de la SARL Le Boucher diteur. Le chier PDF est dnomm livre
numrique dans les paragraphes qui suivent.
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utiliser le livre numrique des ns personnelles.
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modier les codes sources ou crer un produit driv du livre numrique.
NOTE DE LDITEUR
Le texte reproduit ici est issu de ldition de 1889, Paris, Maison Quantin.

2002 ditions du Boucher
16, rue Rochebrune 75011 Paris
site internet : [Link]
courriel : contacts@[Link]
tlphone & tlcopie : (33) (0)1 47 00 02 15
conception & ralisation : Georges Collet
en couverture : Le 21 janvier 1793 (dtail), Monnet
& Helmann, coll. G. Collet (droits rservs)
ISBN : 2-84824-014-8
EDMOND & JULES DE GONCOURT
3
Chapitre I
La conversation en 1789. Les salons. La rue. Le jeu.
La Rvolution franaise commena dans lopinion publique du
dix-huitime sicle : elle commena dans les salons.
Lentement, depuis la mort de Louis XIV, les salons ont
march linfluence. Ils ont eu lEncyclopdie pour htesse; et
de leurs portes mi-fermes, une arme dides, la philosophie,
sest rpandue dans la ville et dans la province, conqurant les
intelligences la nouveaut, les familiarisant davance avec
lavenir.
Et pendant que le trne de France diminue, et apprend lirres-
pect aux peuples, les salons tirent eux le regard et loccupation
du public. Dans linterrgne des grandeurs royales, ils sexercent
rgner. Au temps de Louis XVI, cette domination latente, non
officielle, mais rellement et quotidiennement agissante a grandi
dans la volontaire abdication dune cour purifie, mais sans clat
comme sans initiative. Ce nest plus alors Versailles qui est linsti-
tuteur et le tyran de Paris : cest Paris qui fait penser Versailles, et
les ministres prennent conseil des socits, avant douvrir un avis
lil-de-buf
1
.
Ds que la Rvolution commence mouvoir le royaume, ds
quelle jette aux inquitudes et aux aspirations les tressaillements
prcurseurs des grands changements, les salons dpouillent leur
1. Du gouvernement, des murs, etc., par Snac de Meilhan. Hambourg, 1795.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
4
lgret, leur agrment; ils renoncent leur charme dcole de la
politesse, du langage et de la galanterie : ils deviennent salons
dtat. Les bureaux desprit se mettent distribuer la popularit;
et la politique, faisant dsormais les lendemains de la socit
franaise, rglant dsormais lavenir des fortunes et jusqu la
dure des existences, la politique entre en victorieuse dans les
esprits, les envahit, les asservit, chassant brutalement la conver-
sation comme une femme chasserait une fe.
Ce nest plus alors ce jugement des hommes et des choses, vol-
tigeant, vif, profond parfois, mais toujours sauv par le sourire :
cest une mle de voix pesantes, o chacun apporte non le sel
dun paradoxe, mais la guerre dun parti.
Les femmes, qui devaient des grces si prcieuses au train de
socit du vieux temps, ont dsert la conversation; et elles ont
us vis--vis delle de toute lingratitude quelles mettent dordi-
naire quitter une mode embellissante, mais vieille, pour une
mode dsavantageuse, mais nouvelle. Comme tout lheure,
elles taient affoles de montgolfires, de Mesmer, de Figaro,
elles sont maintenant prises de la Rvolution. Elles se font
sourdes ces conseils de lexprience qui leur disent de ne point
se commettre en de si grands intrts; que ni la nature ni ldu-
cation ne les ont faites mres pour ces disputes, apanages et
soucis virils; quelles ne voient dans les choses que les per-
sonnes, et que cest de leur affection quelles tirent leurs prin-
cipes que de leur socit elles font une secte, de lesprit public
un esprit de parti, et quelles ne vont mme au bien que par
lintrigue.
1
On ne voit plus que femmes jouant srieusement
avec labstrait et la mtaphysique des institutions dempires
2
.
Aujourdhui, persifle lchapp du Palais, tout le beau sexe est
politique, ne traite que de la politique, et tourne tout en
politique; et il nest pas jusquaux soubrettes, ces Agns dsint-
resses, qui nen raisonnent pertinemment daprs leurs ma-
tresses.
3
Une matresse de maison nest plus cette modratrice
dun cercle tranquille, et qui, en son hospitalire impartialit,
accueillait chaque dire dune oreille patiente. Cest, dit une
1. Lettres de la comtesse de *** au chevalier de ***.
2. Lettres de ces dames M. Necker.
3. Lchapp du Palais ou le Gnral Jacquot.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
5
femme, une Penthsile assise prs dune table th, tremblante
de fureur, et, au milieu des violents dbats, se brlant les doigts,
et rpandant une tasse de th sur sa robe.
1
Les femmes ont bientt fait les jeunes gens leur image; les
jeunes gens ne rient plus, ne courtisent plus : ils rcitent les
gazettes : La mme loi, qui oblige aujourdhui avoir le gilet
court et la culotte courte, commande la dmocratie. Il vaudrait
autant avoir les bas rouls sur les genoux que de ne pas appeler le
roi : le Pouvoir excutif.
2
Toute lambition des jeunes gens est
de jeter en entrant dans un salon bien garni : Je sors du club de
la Rvolution ; et sils peuvent conter quils se sont levs
jusqu une petite motion, ils ont, pour toute une soire, tous les
yeux et tous les curs
3
. Car ce nest plus pour lcrivain, plus
pour le peintre, plus pour le musicien, que sont toutes les prve-
nances daccueil : cest pour le dput, le confident de la Consti-
tution, qui raconte le journal avant quil nait paru. Cest le
Bathylle grave dont les femmes raffolent; et de quelles voix elles
lui commandent : Ds ce soir, je veux que vous me rcitiez
votre motion, je veux vos mmes gestes, vos mmes accents!
Et des jeunes femmes aux jeunes hommes, les tranges mots qui
schangent en ces annes : Je nai pas oubli la brochure que
vous mavez recommande : Quest-ce que le Tiers? Ce matin,
pendant ma toilette, une de mes femmes men a lu une
partie ou bien encore : Savez-vous que depuis que vous
tes dans le Tiers, je ne gronde plus mes gens?
4
Alors, dans les boudoirs discrets et secrets, le rose tendre du
meuble disparat sous le noir de mille follicules parses et de bro-
chures circonstancielles . Alors les lgantes manquent le spec-
tacle pour lAssemble nationale; si bien que les billets de tribune
schangent contre des billets dOpra ou des Bouffons franais,
et encore avec six livres de retour
5
.
Presque toutes, les femmes adoptent lopinion de lOpinion.
Ces curs que Rousseau avait, suivant lexpression de
1. Aperu de ltat des murs, par H. Maria Williams, an IX, vol. II.
2. Mes amis, voil pourquoi tout va si mal.
3. Id.
4. Lettres de la comtesse de *** au chevalier de ***.
5. Djeuner du mardi ou la Vrit bon march.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
6
dEscherny, fondus et liqufis, se lancent au mouvement avec la
vivacit dardeur passionne et sans rgle de la nature fminine.
Femmes de banquiers, femmes davocats embrassent la Rvo-
lution, pour remercier la fortune de leurs maris
1
. De ces
duchesses, de ces marquises, de ces comtesses, que leurs titres,
leurs intrts, leurs traditions de famille, devaient tenir attaches
au pass, devaient faire rserves pour le prsent, beaucoup sau-
tent par-dessus leur nom, et applaudissent les vnements qui se
droulent. Celles-l qui taient jeunes ont t entranes, lches
et sans rsistance contre un engouement si gnral. Plus dune
que les annes avertissaient de mourir aux plaisirs de la socit,
et de se rconcilier, sinon avec Dieu, du moins avec un directeur,
et qui allaient, ne pouvant mieux, se ranger aux coquetteries de
conscience et aux tendresses de la foi, se vouent la Rvolution
comme une religion rajeunissante, et un salut mondain.
Grand nombre aussi de dames nobles de noblesse peu
ancienne ont gard rancune la royaut des preuves de noblesse
jusqu lan 1400 sans trace danoblissement, rcemment exi-
ges, la sollicitation du marchal de Duras, pour monter dans
les carrosses du roi ; et elles font accueil au Tiers tat comme
une vengeance, et une satisfaction de leur amour-propre bless.
Bien peu de femmes sont dassez bonne foi pour convenir
que des trois Pouvoirs dont on leur parle sans cesse, il ny en a
pas un qui leur fasse plaisir; et quun temps de rvolution est un
trs mauvais temps; et quon les ruine et quon les ennuie.
2
Et
chaque jour, sur cette socit tombe en politique et en caco-
phonie, Gorgy voit de petits diablotins bien hargneux, bien
ergoteux, bien chamailleux, jeter une pomme de discorde sur
laquelle est crit : Question du jour
3
.
En ce temps, le premier salon de Paris se tenait chez une
femme sans naissance, bienfaisante sans charit, vertueuse sans
grce, ayant une grande vanit et un petit orgueil, spirituelle,
mais de cet esprit raisonnable et froid qui prside une conversa-
tion plutt quil ne lavive; une femme dominatrice en ses rap-
ports, voulant plus le courtisan que lhabitu, et le protg que
1. Mes amis, voil pourquoi tout va si mal.
2. Id.
3. Ann quin Bredouille ou le Petit Cousin de Tristram Shandy, Paris, 1792.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
7
lami. Cette femme tait M
me
Necker. Ce salon tait tout plein du
dieu du logis. La fortune et le gnie rvrs de M. Necker y tr-
naient gostement et sans modestie. La femme de M. Necker
navait ni cette habitude, ni cet usage des grandeurs, qui fait
seffacer lamphitryon devant lhte : elle recevait du haut de son
mari.
Au reste, jeudis courus que les jeudis du Contrle gnral : les
politiques sy mlent aux lettrs; on sy entretient, mais on y
raisonne; on y mdit, mais on y discute; et, dans les voix mon-
tes, il se cherche parfois des effets de tribune. Labb Sieys
coute, se tait, se repose, et se tait encore. Parny rve, silencieux
et modeste. Condorcet argumente. Et Grimm fait ses adieux
cette France, qui nest plus une jolie terre de petits scandales,
mais un vilain pays de gros vnements.
Au milieu de tous, une femme au visage lonin, empourpr,
bourgeonn la lvre aride va, vient, brusque de corps et dides,
le geste mle, jetant avec une voix de garon une phrase robuste
ou enfle : M
me
de Stal
1
. Puis, prs de la chemine, lui-mme,
M. Necker, manuvrant pesamment sa lourde personne de
commis
2
, entretient lvque dAutun, qui sourit pour ne pas
parler. Cest un pote quon prsente, qui a gliss dans un cou-
plet de vaudeville quelque allusion au roi de lopinion; ou bien
un dput du Tiers conquis lauteur du compte rendu, qui pro-
teste de la sincrit de son admiration et de la soumission de son
vote
3
.
Ces grands jeudis de M
me
Necker, ce sont, pour ainsi dire, les
rceptions publiques. Lintime runion est le petit souper des
mardis de douze ou quinze couverts. L on est admis en frac, et
les voitures de place vont jusqu lentre du vestibule de lhtel.
Dans le fond du petit salon de M
me
de Stal, la chambre
ardente , disait-on, mes dlices, disait M
me
de Stal
4
, cest
labb Delille, chez lequel le pote applaudi distrait le bnfi-
ciaire menac, qui dclame son pisode des catacombes de
Rome, les bougies teintes; cest la duchesse de Lauzun, de
1. Mes rcapitulations, par J.-N. Bouilly, Paris, Janet, vol. I.
2. Mmorial de Gouverneur Morris, 1842, vol. II.
3. Mes rcapitulations.
4. Grands Tableaux magiques.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
8
toutes les femmes la plus douce et la plus timide , et que pour-
tant on a vue, lors du renvoi de M. Necker, attaquer dans un
jardin public un inconnu qui parlait mal de cette idole, et lui dire
des injures; cest Lemierre, le pote dun vers, et qui sen tient l,
disant que maintenant la tragdie court les rues. Un moment, les
bouts-rims mettent tout le monde en joie, et le vieux duc de
Nivernois est couronn
1
.
Mais ceci est la petite pice. onze heures, les domestiques
retirs, quelque convive, qui est rest muet, se lve, et la posie
se tait et lesprit sendort. Cest un orateur de lAssemble natio-
nale, un comte de Clermont-Tonnerre, qui dclame le discours
quil doit prononcer la prochaine sance, consultant, selon
lusage devenu gnral, la bienveillance de la socit, avant de se
livrer au jugement du public. Lorateur lit son uvre tout au long
cet aropage qui est M
me
de Stal, essayant ses phrases et sa
voix en cette rptition gnrale de son loquence
2
.
ct du salon de M
me
Necker, il y avait le grand et puissant
salon des Beauvau, qui, furieusement attachs M. Necker,
essayaient de rgner derrire sa popularit. Ctait l quavaient
t trames toutes les intrigues pour le rappel du ministre, l que
se formait, la voix de la marchale, la chaleur de la parole de
Diderot, toute une jeunesse dopposition qui allait rpandre,
dans les autres socits, les principes et les agitations de ce salon
passionn. Pauvre vieille marchale, qui croyait gouverner ltat
et lopinion publique avec ce Tiers quelle choyait, quelle cares-
sait, quelle pensait toujours tenir au-dessous delle et distance,
et qui dj, par les doigts de Target, prend familirement du
tabac dans la bote quelle tenait ouverte et quelle manque de
laisser tomber dindignation
3
!
1. Mes rcapitulations.
2. Mmorial de Gouverneur Morris, vol. II. Dans ses Dix annes dpreuves pen-
dant la Rvolution, Lacretelle dit : Je crois que M
me
de Stal fut la premire qui
introduisit lloquence dans la conversation. Les gens de lettres staient piqus
dimiter les ngligences des gens du monde. Ils chargeaient leur locution
dexpltives insignifiantes et triviales, telles que des comme a, des voyez-vous, et
autres choses comme a Tout allait bien pourvu quil y et du trait, aussi beau-
coup dhommes cits en faisaient bonne provision le matin, pour lheure du
souper.
3. Lettres indites de la marquise de Crqui, publies par . Fournier.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
9
Vient un salon o les invits sont plus chez eux quils ne le sont
chez M
me
Necker, le salon de M
me
de Beauharnais. Lgalit et
la libert y prsident : la libert et lgalit sont les dames
datours de M
me
de Beauharnais, ses conseillres les plus assi-
dues, les plus intimes.
1
M
me
de Beauharnais avait alors lge de M
me
Geoffrin, je veux
dire lge o lon prend son parti des autres et de soi, en se don-
nant toute la socit, et o le bel esprit quon a et le bel esprit
quon reoit consolent de la cinquantaine. Lauteur de la Fausse
inconstance, des Amants dautrefois ne tendait pas, comme M
me
de
Stal, une de ces grandes gloires viriles, toujours un peu mons-
trueuses chez la femme; elle avait un de ces petits talents bien
fminins et enjuponns qui noffusquent rien de lamour-propre
de lautre sexe, et laissent voir dans la Sapho, comme une grce
de faiblesse et un coin dve. La littrature passait en visite au
Contrle gnral, elle avait vraiment ses entres rue de Tournon.
M
me
de Beauharnais avait la dlicatesse et lhabilet de ne point
seulement recevoir, mais encore daccueillir. Elle savait couter,
et paratre couter quand elle ncoutait pas. Elle avait dit en sa
vie deux ou trois jolis mots, et ne les redisait que de loin en loin.
ce charme, une camaraderie caressante, elle joignait une
bonne table, et des dners, le mardi et le jeudi
2
. Son salon tait
une excellente auberge, et ctait une mdisance bien vraisem-
blable que son cuisinier la faisait lire.
Il y a beaucoup dombres danciens amis et de vieilles gloires
chez M
me
de Beauharnais. Dans ce salon, Dorat, Colardeau,
Coll, Pezay, Bonnard, Crbillon ont apport leur muse ou leur
esprit, leur madrigal ou leur badinage. Les Gudin, les Dusaulx,
les Bitaub, les Cailhava sasseyent o sassirent Jean-Jacques,
Mably, Buffon, rvant ensemble les utopies de la raison. Bailly et
labb Barthlemy sont encore l, se rappelant la place o ces
grands esprits sentretenaient
3
.
Celui-ci a couronn Voltaire : cest Brizard, de la Comdie
franaise, vnrable Anchise dont les cheveux sont devenus tout
1. Les tats gnraux du Parnasse, par Dorat Cubires. Paris, 1792.
2. Mmorial de Gouverneur Morris, vol. I.
3. Dictionnaire nologique des hommes et des choses. Paris, 1795-1800.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
10
blancs, en une nuit, une nuit que le Rhne emporta sa barque
1
.
Ces deux amis, cest Mercier qui vient de peindre le Paris du
XVIII
e
sicle, ainsi, on fait le catalogue dune collection avant
quelle ne soit disperse, et Rtif de la Bretonne, le patriarche
du roman de murs, qui sort de chez le comte de Tilly, qui il
demandait des anecdotes de sa vie, pour une srie de Nouvelles
projetes
2
. Et voil Vicq dAzir, Rabaut Saint-tienne
3
.
Quelquun passe, tourne et virevolte dans le salon, comme un
matre des crmonies. Il range cette table; il drange celle-ci ; il
allume des bougies; il se recueille pour donner des ordres : il
parle bas M
me
de Beauharnais, puis haut, et lui fait quelque
loge grossier comme un compliment de pote : cest le chevalier
Michel de Cubires
4
, le secrtaire, le complaisant de M
me
de
Beauharnais; cest ce talent btard du btard talent de Dorat,
ce ciron en dlire qui veut imiter la fourmi , comme disait
Rivarol ; Cubires, qui bientt prendra son matre pour patron,
Marat pour Apollon, et qui, dans deux ans, va crire M
me
de
Beauharnais : Faites des hymnes lAmour et ne chantez point
les hymnes de lglise; ne vous donnez point la discipline sur-
tout, et croyez Voltaire au lieu de croire au pape.
5
Vous verrez encore chez M
me
de Beauharnais le prince de
Gonzague Castiglione, qui parle avec feu de restaurer la libert
dans ses tats quil na plus, et de leur donner une constitution
la franaise, sitt que la Providence les lui aura rendus; et le
baron prussien Jean-Baptiste Clootz, un athe gourmand, qui
jure quil va renvoyer son patron en Palestine et ses armoiries en
Prusse.
Ce jeune homme, dun srieux prcoce, est le neveu de la
maison, Alexandre de Beauharnais, qui va tre choisi deux fois
par le snat le plus auguste de lunivers, et lev deux fois lhon-
neur de le prsider .
1. Chronique de Paris. Fvrier 1791.
2. Mmoires du comte de Tilly, 1828. T. I.
3. Monsieur Nicolas ou le Cur humain dvoil. Neuvime poque, 1797.
4. Dictionnaire nologique.
5. Les tats gnraux du Parnasse.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
11
Franoise de Beauharnais cherche en son monde plus les
renommes que les titres : son salon est ferm ces petits
nobles dun jour que lorgueil gare, et ces nobles de deux ou
trois sicles qui pensent quun grand nom doit dispenser de
talents ; et il mrite, ce petit salon bleu et argent, quon
lappelle un peu plus tard luf de lAssemble nationale, uf
do sont sortis les germes qui, fconds par lopinion publique,
ont produit les fruits de la libert
1
.
Cest encore en un appartement bleu que nous entrons :
bleu avec des baguettes dores et orn de dix-huit mille livres
de glaces
2
. Et cest encore le salon dune femme auteur, le
salon de M
me
de Sillery-Genlis, dame dhonneur de la duchesse
de Chartres.
M
me
de Genlis nest plus jeune. Elle a crit sur toutes choses,
et principalement sur la morale, ce qui prouve toute son imagina-
tion et sa facilit suppler lexprience par le style, et dis-
serter sur ou-dire; et, les annes lui apportant conseil, elle sest
jete si soudainement et si rsolument dans une carrire nou-
velle, lhonntet, quelle est tombe en plein pays de pruderie.
Aujourdhui elle soccupe de religion, et elle vient de dcouvrir
quil faut sauver lglise en la dpouillant, et en la ramenant, de
gr ou de force, sa primitive pauvret. M
me
de Genlis rgente
son salon, faisant autour delle un mensonge daustrit, et
Laclos mme rserv. Elle a pris le ton haut, et lassurance dans
le prcepte, depuis quelle a tenu, comme veilleuse, les soires de
M
me
de Chartres, les samedis, lorsque M
me
de Chartres se reti-
rait minuit
3
; et sans laisser-aller, sans navet, pdante et
mchante, comme si elle avait se venger du martyre dune
longue vertu, elle nest au-dessus delle-mme que lorsquelle
se loue elle-mme, ou lorsquelle dit du mal dautrui
4
.
Ce salon, au reste, nest que le salon dattente du Palais-Royal ;
il tire son importance, non de la femme qui le tient, mais de celui
qui le fait tenir; et les hommes qui y viennent remplacer Bernar-
din de Saint-Pierre brouill avec Sillery, les Ducrest, les Simon,
1. Les tats gnraux du Parnasse.
2. Mmoires indits sur le dix-huitime sicle, par M
me
de Genlis. Paris, 1825.
3. Id.
4. Galerie des tats gnraux, 1789.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
12
les Brissot, les Camille Desmoulins, savent quil nest quun
passage
1
.
Il y avait auprs de Paris comme une chapelle o lon gardait
souvenir des Saints de lEncyclopdie : ctait Auteuil, chez la
veuve dHelvtius, en cette maison champtre o M
me
Helvtius
trouvait tant de bonheur dans quatre arpents de terre , o
Franklin avait pass, et donn un nouveau baptme aux filles de
M
me
Helvtius, M
me
de Meun et M
me
dAndlau, quil appelait les
toiles
2
.
Chez M
me
Helvtius se runissaient labb Sieys, Volney, Ber-
gasse, Manuel
3
, qui tout lheure portait un habit noir si rp
quun pou ferr glace ny aurait pu tenir
4
. Chamfort, alors en
toute sa ferveur rvolutionnaire, y apportait sa verve impitoyable
et prodigieuse. Labb Laroche, le commensal de la maison, se
promenait, regardant par les fentres les beaux jardins de M
me
de
Boufflers, sur lesquels M
me
Helvtius avait vue
5
; Cabanis jetait
sa parole ardente, et M
me
Helvtius, le regardant, disait : Si la
doctrine de la transmigration tait vraie, je serais tente de croire
que lme de mon fils est passe dans le corps de Cabanis.
6
Puis encore Paris une htellerie de gens de lettres :
M
me
Panckoucke, et ses dners du jeudi o sasseyaient quelques-
uns de lAcadmie
7
: Marmontel qui craignait les orages, entre
Sedaine qui les attendait et La Harpe qui les appelait; puis, Fon-
tanes, Arnaud-Baculard, Garat, et Barrre qui devait appeler la
Terreur une diplomatie acerbe
8
, toujours poli pour les vne-
ments, et leur cherchant des qualifications dcentes.
Deux petits potes, MM. de Boufflers et de Sgur, rgnaient
en un salon qui se tenait sur la lisire de la politique : chez M
me
de
Sabran. M. de Sgur y lisait ses pomes, son Art de Plaire, et
quand M
me
de Sabran donnait la comdie au prince Henri de
1. Le Gnral Lapique. Mmoires de Barrre, vol. I.
2. Mmoires de Morellet, vol. I.
3. deux liards.
4. Lettres du pre Duchne, par Hbert.
5. Mmoires de Morellet, vol. II.
6. Aperu de ltat des murs, par Maria Williams, an IX, vol. II.
7. LApocalypse.
8. Souvenirs de la Rvolution, par Maria Williams.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
13
Prusse et M
me
la duchesse dOrlans, M. de Boufflers cousait
des scnes d-propos au Bourgeois Gentilhomme
1
.
Quelques salons ntaient que des confrences, et ressem-
blaient des tragdies sans femmes. Le conseiller au parlement,
Adrien Duport, tenait chez lui le plus hardi des clubs de 1789,
Mirabeau, Target, Rderer, Dupont y htaient les catastrophes.
Labb Morellet, spar de M
me
Helvtius la suite dune que-
relle politique avec Cabanis, avait repris ses runions des diman-
ches o venaient jadis, pour couter le concert ou pour y prendre
part, M
me
Suard, M
me
Saurin, Suard, Saurin, dAlembert, le che-
valier de Chastellux, Marmontel, Delille et Grtry; o vien-
nent maintenant pour discuter et discourir, Laborde Merville,
Pastoret, Trudaine le jeune, Lacretelle
2
.
Un salon souvre bientt, plus gay, moins svre, le salon de
lintime amie de M
me
de Condorcet, de celle quon appelait tout
lheure Julie Soubise, qui est maintenant Julie Talma, et qui
amne toute sa socit au joli htel de la rue de Chanteraine.
Dans la galerie de la maison, toute garnie de yatagans, de flches
et darmes anciennes, de ces trophes dont David a donn le
got Talma, vous verrez passer les potes de la Rvolution : Ver-
gniaud, Ducis, Roger Ducos, Chnier. Cet homme aux longs che-
veux boucls
3
, cest Greuze qui, insoucieux des temps, passe ces
annes agites peindre Marie lgyptienne
4
. Lavoisier cause
avec Roucher : ils ne se retrouveront quau cimetire de la Made-
leine. Puis ce sont : Roland, Lebrun, Legouv, Lemercier,
Bitaub et Riouffe, qui redemandera ces heures, si courtes des
soires de Julie Talma, aux heures si longues des prisons de
Robespierre.
La Rvolution va encore chez M
me
Dauberval, la femme du
danseur
5
. Elle a aussi son couvert mis ces mauvais, mais
1. Mmoires pour servir lhistoire de lanne 1789. Paris, 1790.
2. Mmoires de Morellet, vol. I.
3. Souvenirs de M
me
Vige-Lebrun. Fournier, 1835, vol. III.
4. Chronique de Paris. Mars 1791.
5. Chronique scandaleuse. 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
14
fameux soupers de Sophie Arnould, o labb Lamourette a pour
voisin le comte de Sainte-Aldegonde, et o les voyageurs ubi-
quistes briguent dtre admis
1
; soupers auxquels on peut appli-
quer le mot de Lauraguais sur les repas de M
me
dAligre : En
vrit, si avec son pain lon ne mangeait pas ici le prochain, il y
faudrait mourir de faim.
2
Quels salons citer encore?
Le salon Target, aux soupers la fois dlicats et frugaux, et o
se rencontraient Camille Desmoulins, que nous peint Lacretelle
avec sa pauvre logique, son bredouillement, ajoutant encore la
confusion de ses ides, et loriginalit de son esprit dsordonn;
Barrre, affectant, au commencement de la Rvolution, de
prendre pour type Grandisson, le modle de la froide perfection,
en le saupoudrant lexcs de sentiment et de philanthropie; et
cet original, nomm Martin, qui avait repris le rle de Diogne,
et portait, dans le monde du XVIII
e
sicle, le dbraill et lironie
du cynique.
Le salon de M
me
Broutin que clbrent aussi des couplets de
La Harpe, dans les Mmoires de Condorcet :
Dans ce petit appartement
Logent la grce et lenjouement,
Et ces Dieux sont toujours les ntres;
Broutin ne nous a pas tromps;
Ma foi, je suis pour les soups,
O lon est les uns sur les autres.
L se runissent Saurin, labb Delille, appel en cette maison
Follet, Devaines (menant lamiti, les bureaux et les beaux-arts),
Garville, Fornier, Morellet, Suard qui recueillait lhritage de
cette socit.
Le salon de M
me
Robert, la fille de Kralio, une petite femme
spirituelle et intrigante, marie Robert, ce mari face de
chanoine et brillante de sant, et faisant, avec le gros homme, le
Mercure national, et deux jours de la semaine, tenant assemble,
o venaient, dit M
me
Roland, Antoine, petit homme bon
1. Mmoires du comte de Tilly, vol. II.
2. Correspondance de Grimm. 1788.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
15
mettre sur une toilette, et des dputs patriotes la toise, dcents
comme Chabot, et quelques femmes ardentes en civisme .
Outre tous ces foyers, la Rvolution a encore gagn les mai-
sons aristocrates, dont elle a converti les matresses lillusion
du bonheur de lhumanit . Lingnieuse marquise de Laval, la
piquante M
me
dAstorg, lintressante baronne dEscars ne divi-
nisent-elles pas par leur esprit et leurs grces les garements du
jour?
1
. La Rvolution tient elle le salon de M
me
de Coigny, de
M
me
de Simiane, de M
me
de Vauban, de M
me
de Murinet, de
M
me
Berchyni que le royalisme dit, dmocrates comme une anti-
chambre, de M
me
de Gontaut, de M
me
de Vauban, le laideron de
la dmagogie
2
. La princesse de Hohenzollern reoit tous les
membres du ct gauche prsents par Beauharnais et le prince
de Salm; la belle M
me
de Gouvernet, tous les amis de labb
Dillon, le Coquillart tant moqu; la frache M
me
de Broglie, Bar-
nave et les Lameth
3
.
La Rvolution va encore dans le salon de M
me
dAngivilliers, ce
salon si couru du XVIII
e
sicle, et si plein de la fermentation co-
nomique, o maintenant la matresse de maison, vieillie, sauve et
cache son ge, sa mise grotesque, le ridicule de ses fleurs et de ses
panaches, avec sa verve toujours jeune. Hier, ctait M. de
Bivre; aujourdhui, cest Laclos qui tient chez elle le haut bout
4
.
La comtesse de Tess, quune brochure raille ainsi : Ima-
ginez que, depuis vingt ans, elle soccupe de constitution; quelle
a prvu tout ce qui arrive; quelle verserait jusqu la dernire
goutte de son sang pour que son plan ft excut. Son corps est
faible, sa poitrine est allume, ses nerfs misrables, son me
remdie tout, suffit tout
5
; M
me
de Tess, qui fait aux
Tuileries mille compliments Bailly, le lendemain de la constitu-
tion du Tiers, ouvre toutes grandes les portes de son salon aux
ides nouvelles et leurs reprsentants
6
.
1. Actes des Aptres, n 82.
2. Chronique scandaleuse. 1791.
3. Id.
4. Souvenirs et portraits, par M. de Lvis. 1813.
5. Correspondance de Grimm. 1789.
6. Chronique scandaleuse. 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
16
Paris comptait encore un salon singulier, o le plaisir tait la
srieuse affaire, et o tous les rvolutionnaires avaient accs. Un
Anglais, le duc de Bedford, donnait des bals qui avaient le reten-
tissement des fameux soupers de Grimod de la Reynire
1
. La
Rvolution ne lavait point chass de Paris, et il se distrayait la
regarder, fort engou de jacobinisme, et fort curieux, comme un
spectateur qui ne court point risque de payer sa place. Le duc de
Bedford invitait toutes sortes de gens ses ftes somptueuses,
dont le marquis de Villette tait lornement et le prsident. Le
monde se promettait de ne pas aller chez lui, et il y allait. Ctait
une curiosit parmi les femmes de savoir quelles toilettes y
avaient portes la duchesse dArenberg et M
me
de Sainte-Ama-
rante, et les merveilles racontes des ambigus de Bedford, et de
la profusion des primeurs, et des bouquets de fleurs formant des
nuds et des guirlandes attaches aux draperies, faisaient dune
invitation aux bals de cet Anglais, une ambition et un rve des
Parisiens et des Parisiennes dalors
2
.
La socit aristocratique, qui avait lutter contre tous ces
salons de la Rvolution, tait dsorganise. Que de monde en
fuite! Le prince de Lambesc ne donnera plus ses grands dners!
Que de matresses de maisons, haut nommes, migrant! Com-
bien aussi, regrettant cette patrie absente qui est la socit per-
due, pensaient de leur lieu dexil, ce que la marquise de Champ-
cenetz crivait de Naples, le 16 novembre1789 : LItalie est un
paradis terrestre avant la cration de lhomme.
3
Il reste encore les soires de M
me
de Montoissieux
4
, les sou-
pers du marchal de Duras qui va mourir, le salon de M. de
Crqui, et le salon de cette comtesse de Seignelay, lamie de la
comtesse de Durfort, o se tint, dit un pamphlet, le conciliabule
pour le blocus de Paris
5
. Il reste encore le vaillant salon de la
marquise de Chambonas, rieuses Thermopyles de la socit aris-
tocratique. Cest chez la marquise de Chambonas que les rdac-
teurs des Actes des Aptres tiennent conseil, et essayent leurs
1. Journal de la Cour et de la Ville. Mars 1791.
2. La Circulaire des districts.
3. Correspondance de Grimm. 1789.
4. Mmorial de Gouverneur Morris, vol. I.
5. La Circulaire des districts.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
17
railleries; chez la marquise de Chambonas, que Rivarol, que
Champcenetz, que le vicomte de Mirabeau, que le comte de
Tilly, crivent en saillies endiables, le Testament de la conversa-
tion franaise
1
.
Dans la rue, mille voix, mille cris, mille gueules; tout un
peuple enfivr, allant, venant et coudoyant; toute une ville
murmurante, fourmillante, mouvante comme une ville tout
lheure morte, soudain frappe de vie; les foyers dserts, le
travail qui chme, la faim qui gronde, tous les yeux tourns vers
les menaces des travaux de Montmartre
2
; le ruisseau, le pav,
langle des maisons, le coin de borne, passant tribunes
3
; des
loquences simprovisant au plein vent des carrefours, des chan-
teurs, des Diognes : lorateur Gonchon, le chansonnier
Dduit
4
, et le cynique Quatorze-Oignons, fendant la foule
comme une caricature de Misre
5
; toutes fraches peintes, les
enseignes : au Grand Necker, lAssemble nationale, hisses au
front des devantures, dans lapplaudissement populaire; par-
tout un nuage de poussire blanche, qui monte des ceinturons
que les gardes nationaux blanchissent la porte de leurs
boutiques
6
; le commerce libre qui envahit et conquiert trot-
toirs, ponts, places, campant sous ses choppes, ses planches, ses
baraques, ses parasols
7
; une, deux, trois, cent, cent mille affi-
ches, rouges, bleues, blanches, jaunes, vertes, clatant le long des
murs comme une trane de poudre, poses, dchires, grimpant
lune sur lautre, muets orateurs, aristocrates, patriotes, appelant
lil des foules; ici tranes les longs arbres de Libert toutes
branches
8
; un cor qui sveille, cent cors veills lun aprs
lautre dans le lointain, rpondant, signal et correspondance;
les motions du Palais-Royal partant au galop pour la Grve ou les
1. Souvenirs de Louise Fusil, vol. I.
2. Pices justificatives des crimes commis par le ci-devant Roi, par Valaz. Second
recueil. 1793.
3. Le Consolateur. Juin 1792.
4. Petit Dictionnaire des grands hommes et des grandes choses.
5. Chronique du mois. Novembre 1791.
6. Dpart de M
me
Necker et de M
me
de Gouges.
7. Le Consolateur. Fvrier 1792.
8. Id. Juin 1792.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
18
Halles; chaque heure, chaque minute, chaque seconde,
lerreur, limposture, la calomnie, la vrit, jetes en pture
lesprance, la crainte, lenthousiasme, la haine, lamour;
et lmeute qui passe, un buste populaire promen, les bouti-
ques qui ferment, les trpidations, leffarement, la patrouille qui
disperse lmeute, lmeute reforme, et les chants patriotiques
qui montent, et les pas qui se prcipitent; et dans cette tour-
mente dvnements, dalertes, dopinions, la rue, un forum, o
les ordonnances de Tronchin ont habitu la femme descendre;
le Palais-Royal, antre dole ; cet ancien jardin dt de la
bonne compagnie, devenu le Jardin des Oliviers des aristocrates ;
la terrasse des Feuillants, ce ci-devant parloir des amours, main-
tenant arne des passions, antichambre du Mange, prtant aux
hurleurs ses chaises, qui sont les rostres de Royal-Guenille; la ter-
rasse des Feuillants, qui plus tard dun ruban tricolore indiquera
lespace laiss aux pas enchans du roi
1
.
Si loin que vous alliez de ces cabaleurs patriotes qui passeront
tout lheure lAssemble et seront son public quarante sols
la journe, toujours mme tumulte. L-bas, au vieux Luxem-
bourg vient dtre arrache la dernire pancarte de cuivre
faisant dfense aux gueux, mendiants, servantes et aux gens
mal vtus dentrer dans le jardin, sous peine de prison, de carcan
et autres punitions plus graves, si le cas chait
2
. En cette
ombreuse et silencieuse alle des Chartreux, abri et repos de tous
clercs
3
, les canonniers de la milice y roulent leurs canons, disper-
sant les causeries. Dans lalle des Carmes, ce promenoir de la
vieille noblesse, la huaille clame
4
.
Au plus matin, du quai des Augustins, les colporteurs, hrauts
enrous de la discorde, slancent et vont criant par la ville qui
sveille, les batailles de lopinion : Vl du nouveau donn tout
lheure! Vl les Rvolutions de Paris, par M. Prudhomme! Vla
lAmi du peuple, par M. Marat! Vl mon reste, deux liards, deux
liards!
5
Six mille, ils sont, qui sillonnent Paris ainsi.
1. Le Nouveau Paris, vol. I.
2. Petite Histoire de France, par Martin, vol. II.
3. Chronique de Paris. Septembre 1791.
4. Lettres b patriotiques, par Lemaire.
5. Id. N 39.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
19
Les monts-de-pit semplissent des pauvres vtements, que
louvrier ste du corps, des parures, dont la coquette se prive
pour dvorer les Grandes colres patriotiques, ou le Superbe assas-
sinat du rgiment de Beauvoisis, par les Jacobins; et ces cris par
toutes les rues : Grand complot dcouvert! Aristocrate empri-
sonn! Arrt du district des Cordeliers! Arrt de la Commune!
Don patriotique! Partie de trictrac du Roi avec un garde national!
Navet du Dauphin! Combat mort !
1
La nuit tombe; la foule en veille se grossit de ceux que le tra-
vail du jour rend la rue; les faubourgs affluent au Palais-Royal
demander le lendemain
2
; et autour de ce palais et des Tuileries
sans clairage, et pour lesquels ldilit rclame quelques-unes
des cent-soixante-huit lanternes de lavenue de Versailles Paris
et propose des terrines de suif poses terre
3
, monte, des tn-
bres, le pas grandisonnant de Paris dans la rue. Et partout, sur ces
quais, sur ces places, sur ces boulevards, des hommes, sortant de
petits tabourets pliants de dessous leur redingote, dploient un
jeu qui se referme comme une carte de gographie, tandis que
dautres hommes ct agitent un sac dargent
4
. Au titillement,
un cercle se forme; les liards, les sous, bientt les pices blanches
vont au sac; le joueur ruin, la police parat; hommes, jeu, tout
senvole. Souris, le faencier des Galeries de Bois, baille les fonds
toutes ces banques ambulantes du parapet du quai Pelletier,
des boulevards du Temple, de la place Louis XV
5
. Le biribi est
ici, l, partout, dans cette rue, dans celle-ci, sur cette borne, sur
cette autre. Et voil que, pour mieux dpister la police, les ban-
quiers dessinent leurs jeux sur des pierres de taille, et font une
table jouer des murailles de la rue
6
.
De la rue, le jeu monte dans les maisons.
Et dans ce Paris, capitale du monde, le Palais-Royal devient la
capitale du jeu : creps, passe-dix, trente-et-un, biribi. Les N
os
14,
1. Djeuner du mardi ou la Vrit bon march.
2. La Lanterne magique ou Flaux des aristocrates. 1790.
3. Chronique de Paris. Octobre 1789.
4. Id. Septembre 1789.
5. Dnonciation faite au public sur les dangers du jeu.
6. Chronique de Paris. Janvier 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
20
18, 26, 29, 33, 36, 40, 44, 50, 55, 65, 80, 101, 113, 121, 123, 127,
145, 167, 190, 191, 192, 193, 200, 201, 203, 209, 210, 232, 233,
256 sont tous, au Palais-Royal, maisons de jeu
1
. Le citoyen
Charon, lorateur de la Commune auprs de lAssemble natio-
nale, peut estimer quatre mille le nombre des maisons de jeu
tablies Paris.
Il est des tripots tous les tages de la socit, et des maisons
de jeu, pour les derniers comme pour les premiers de lchelle
sociale. Le jeu se fait pour tous; pour les gens riches, dans les
salons dors du n
o
33, o taille Dumoulin, ci-devant laquais de la
Dubarry; pour les gens voiture, rue Traversire-Saint-
Honor, 35, ou la banque de 2 000 louis de la rue Vivienne, 10;
et encore, rue de Clry, chez la baronne de Monmony qui vient
de ruiner le peintre Hall, quelle ne quittera qu la besace ;
pour les trangers, rue des Petits-Pres, chez M
me
de Linires,
peu jolie, ayant de lesprit comme Ninon et lesprit dordre de
la Guimard
2
; ou la partie de la baronne, qui commence
cinq heures, rue Richelieu, 18, ou mieux encore chez M
me
Lafare,
dont les ths et les djeuners froids langlaise sont le prtexte
dun biribi.
Les lgislateurs vont chez M
me
Jullien, ancienne actrice de la
Comdie italienne, dont on cite les soupers exquis; au Pavillon
de Hanovre; au bal de M
lle
Huet, rue Notre-Dame-des-Vic-
toires
3
. Cazals, Chapelier, dAndr, Malouet, passent pour les
habitus des tables de la Provenale suranne Chteaumi-
nois, rue de Richelieu; et lon conte que Riquetti, chez la baronne
de Lisembac, grande hrone de coulisses, sexagnaire moustaches
grises, a t vol dun tui dor plein dassignats
4
.
La rouge et la noire roulent pour les jeunes gens chez
M
me
Lacour, place des Petits-Pres, qui a les vins les plus
capiteux, les femmes les plus agaantes de Paris; au Palais-Royal,
1. Liste des maisons de jeu, acadmies, tripots. Dnonciation faite au public sur les
dangers du jeu.
2. Ami du peuple. Fvrier 1791.
3. Liste des maisons de jeu, acadmies, tripots.
4. Ami du peuple. Fvrier 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
21
au-dessus du Caveau, chez M
me
Saint-Romain, toujours appa-
rente de charmantes nices et cousines
1
; chez M
me
Villier, rue
Chabannais, dont les boudoirs cherchent imiter les petits
appartements de M. le duc dOrlans
2
.
Les laquais vont jouer chez Chocolat, de chocolatier ruin
devenu tailleur. Les escrocs de tout grade tiennent leurs assises
lhtel Radziwill, chez un ci-devant marquis, et rue Montorgueil,
lHtel de Londres, depuis que Boulanger, qui tenait lHtel
dAngleterre, sest ruin; et chez Didier, cafetier et vendeur
dargent, au coin de la rue Vivienne; et de prfrence, aux
parties nocturnes des frres du Quercy, rue de Rohan
3
; de
Cadet, rue Saint-Honor, prs du caf du Lyce; de Labreton-
nire, dit Trompette, au coin de la rue Fromenteau; des sieurs
Verdun et Dubucq, la porte Saint-Martin, vis--vis de lOpra.
Les plus gueux montent au biribi des Vertus, quai de la Ferraille.
Mme les joueurs de pices de six liards ont leur maison, rue
Richelieu, 18, trange taudion, o lon dne avec des haricots et
du fromage de cochon, et o les bancs servent de lits pour la nuit
aux perdants
4
.
Le jeu, qui navait lui, avant la Rvolution, que lHtel
dAngleterre, le Jeu de Paume de Charrier, quelques salons
dambassadeurs, celui du comte de Modne, du chevalier Zno,
quelques boudoirs, entre autres le boudoir de la matresse du
prsident dAligre, de la Lacour
5
, le jeu dborde, prend Paris
tout entier.
Cette fameuse permission de jeu, de si difficile obtention sous
MM. de Sartine et Lenoir, tout le monde la prend et se larroge.
Qui ne tenterait la fortune de banquier? Ne sont-ce pas dencou-
rageants souvenirs! la petite Lacour qui vendait 1 200 livres, par
an, la ferme seule des cartes froisses et jetes par terre
6
,
lambassadeur de Venise payant toutes ses dettes avec son jeu, et
1. Liste des maisons de jeu.
2. Dnonciation faite au public sur les dangers du jeu.
3. Id.
4. Id. Apologie de messire Jean-Charles Pierre Le Noir. 1789.
5. Les joueurs et M. Dussault. 1781.
6. Liste des maisons de jeu.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
22
lambassadeur de Sude aussi heureux que lambassadeur de
Venise
1
? Et qui ne serait tent par les exemples prsents de
subits et normes enrichissements? Qui ne serait tent, voyant le
luxe qutalent tous ces heureux sur leur petit individu, les
pierreries et lor de leurs concubines amenes de la rue du Poi-
rier, et du Port au bl
2
, tous ces sans-souliers dhier passs Bou-
rets en quelques semaines, financiers de hasard? Cest un
Malmazet, chass de la gendarmerie pour dettes, maintenant un
des riches capitalistes du trente-et-un; les deux Amyot, redouta-
bles aux pontes, courant les petites banques avec 600 000 livres,
et par leur martingale les dbanquant en quelques coups;
dArguin se promenant toujours entre Lise et Chloris, la blonde
droite, la brune gauche. Ce riche est Taffetas, cet ancien coif-
feur du marquis de Villette, encore tout vtu de laumne de ses
habits; voici les Destival, les Daull, qui, dit-on, ont absorb plus
dor que la luxure nen avait mis aux mains des filles de Paris
pendant trente ans ; et le dcrotteur Tison, que largent a fait
inexorable, qui jadis prtait de quoi souper aux malheureux quil
ruinait, et qui maintenant, auriez-vous perdu 20 000 livres, ne
vous avancerait pas un cu.
Voyez-les tous, ces millionnaires de la chance, se promenant
en robe de chambre dans le Palais-Royal, o ils sont chez eux,
suivis de la troupe embrigade des recruteurs, des racoleurs, des
embaucheurs, des distributeurs de cartes, entours de la garde
prtorienne des bouledogues, souteneurs gags par les banquiers,
bande dHercules o marche le petit Ligeois, le premier bton-
niste de France
3
!
Ne sont-ils pas, tous ces hommes, de vivants conseils criant
tous que le plus court chemin de la fortune est de louer lappar-
tement dune fille au Palais-Royal, dy solder par jour un tailleur
adroit, 24 livres, des compteurs de jetons 30 livres, un porteur
de scie 9 livres, six assommeurs 48 livres, deux portiers
12 livres, quatre garons prsidant aux cuillers 12 livres, huit
embaucheurs 36 livres, un garon de buffet 6 livres, et le
1. Dnonciation faite au public sur les dangers du jeu.
2. Id.
3. Id.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
23
savoir-faire dune htesse 96 livres
1
? Ces frais et dautres
montant journellement une somme totale de 504 livres nont-
ils pas log le frater Delsenne en son htel rue Sainte-Apolline?
nont-ils pas donn trois voitures au postillon de louage
Chavigny, et empli de 900 000 livres le portefeuille du valet de
chambre Garnel
2
?
Lambassadeur dAngleterre se plaint de ce quon a gagn en
une soire, au Palais-Royal, 11 000 louis un de ses compa-
triotes
3
. On tue un homme au biribi des Vertus; un autre est jet
chez Lecomte au bas de lescalier; un autre est retir sanglant des
mains du banquier Lasson qui crie : Si on met laiss faire, je
lui eusse arrach la tte de dessus les paules!
4
Les dnoncia-
tions des ruins, les dpositions des assomms veillent la sur-
veillance et la rpression de la municipalit. Les banquiers ou
propritaires de maisons de jeu sont frapps damendes de
3 000 livres. Mais que font ces rpressions? Le jeu est incorri-
gible. Il est devenu les imaginations surexcites un besoin,
une tyrannie.
Comme si lHistoire, qui fait tenir des sicles dans les jours de
ces annes, comme si la politique, avec toutes ses fivres, ne ras-
sasiaient pas la ville dimprvu, dagitations, de joies, de dses-
poirs, il semble que chacun veuille vivre double dans ce Paris en
soif dmotions. Dans le jeu, la noblesse dpossde cherche ses
revenus; dans le jeu, les dputs reprennent haleine des fatigues
de la sance et se reposent des dcrets de la journe parmi les
brutalits du hasard. Barnave a t vu perdant 30 000 livres dans
une soire
5
.
Mourant, le chevalier Bouju, le terrible ponte, se fait porter au
trente-et-un, et, dans les bras de ses amis, agonisant, crispant ses
mains sur le tapis vert, comme sur les draps de son lit de mort, il
se gagne, ce cadavre joueur, de superbes funrailles
6
! Le comte
de Genlis, ruin, se fait banquier. Les boutiquiers louent un louis
1. Ami du peuple. Fvrier 1791.
2. Id.
3. Chronique de Paris. Octobre 1791.
4. Dnonciation faite au public.
5. Journal de la Cour et de la Ville. Mars 1791.
6. Dnonciation faite au public.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
24
aux joueurs leur arrire-boutique. Toute fille qui a des meubles
donne jouer. tout dtour de rue, tout coin obscur, les distri-
buteurs vous abordent, vous proposant une jolie socit.
La municipalit fait des affiches : on les dchire; des visites :
une sonnette intrieure avertit les joueurs, et largent est dj
disparu lorsque entre la figure de police. Une partie de ladminis-
tration est corrompue : on nomme des commissaires de section,
pays jusqu deux louis par jour, pour ne pas dnoncer. Quel-
ques maisons se dguisent avec une appellation
1
. Les N
os
137 et
145 du Palais-Royal prennent le titre de Club de la Libert et Club
Polonais
2
. Au milieu de ce Palais-Royal, de ces centaines de
maisons quatre tages de tripots, le Cirque ajoute son spec-
tacle et son bal vingt tables de jeu. Poixmenu, le bijoutier, et ses
confrres Labat, Lavigne, Bradires, rdent tout autour, atten-
dant le joueur dsargent qui leur vend sa montre et ses bijoux
pour en jouer le prix, comme jadis, les malheureux que Soupiron
recrutait pour le rgiment de Noailles, jouaient largent de leur
enrlement
3
.
La municipalit svit. Rose, le banquier du Cirque, a sa recette
saisie
4
; le passage Radziwill est dbloqu, les tables de lhtel
brises
5
; la bande qui sy tait tapie, emporte le tableau, les
cuillers, un jeu de biribi moins volumineux, trente-cinq
numros, ses ds plombs
6
. En camp volant, tranant sa suite
les courtisanes Franco, la Durosel, Peau dne, escorte de
lhabile escamoteur Benot Sinet, elle promne ses piperies insai-
sissables. Malgr lavis de Camille Desmoulins oppos la peine
infamante, Malmazet est condamn un an de Bictre, les
demoiselles Moza et Bfroid, lune six mois, lautre trois mois
dHpital
7
.
1. Le Consolateur. Janvier 1792.
2. Chronique de Paris. Aot 1781.
3. Dnonciation faite au public.
4. Feuille du jour. Novembre 1791.
5. Chronique de Paris. Juillet 1791.
6. Dnonciation faite au public.
7. Chronique de Paris. Janvier 1792.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
25
Le jeu se cache et persiste. Esprant le parquer, Clootz
propose dtablir Paris une Redoute, comme Spa, Venise,
Genve
1
. Lide est rejete. Bailly avait surveill le jeu; Ption le
recherche et le poursuit : aux poursuites, aux rigueurs, aux
condamnations, le jeu survit, et survivra jusqu la Terreur.
1. Chronique de Paris. Octobre 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
26
Chapitre II
La Maison du roi. La Bastille. Mort de Bordier. Le Salon de
peinture. Charles IX ou lcole des rois. La tragdie nationale.
Si prs des jours o la royaut ne sera plus, le souvenir sattarde
ces pompes, ce faste qui lentouraient, cette belle reprsenta-
tion, ce ton de dignit de la vieille cour de France. Et la Maison
du roi, haute et noble domesticit dclat et de parade tradi-
tionnelle, gardienne ne des purilits grandioses et ncessaires
de ltiquette, la Maison du roi se retrace vous.
Ingnieusement organise en charges vnales, cotant de
800 000 livres 6 000, payes par lintrt du prix dachat, une
liste civile de 31 millions suffisait au roi pour lentretenir
1
. Plus
paye en grces, en faveurs, en honneurs quen argent, presque
toujours la Maison du roi voyait, sans murmurer la royaut, en
retard avec elle de trois annes de payement, et parfois de sept,
en temps de guerre.
Aux temps qui prcdent la Rvolution, malgr les conomies
et les rformes faites par M. de Saint-Germain dans la maison
militaire et par M. Necker dans la maison-bouche, la Maison du
roi, dont vivent, dit-on, soixante mille personnes, est encore la
gloire de la cour et limage majestueuse de la majest royale,
ordonne, dessine, rgle par Colbert, pour la sret du trne et
le respect des peuples : Grand-matre de France et de la
1. Maison du roi, ce quelle tait, ce quelle est, ce quelle devrait tre. 1789.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
27
Maison du roi, grand chambellan de France, grand matre de la
garde-robe, grand-cuyer de France, premier pannetier, premier
chanson, premier tranchant, grand veneur de France, grand
marchal des logis, grand prvt de France, premier matre
dhtel du roi, grand matre des crmonies, toutes fonctions
dont les serviles mmes sont releves et ennoblies par les noms
de Liancourt, de Boisgelin, de Chauvelin, de Brissac, de Ver-
neuil, de la Chesnaye, de Penthivre, de la Suze, dEscars;
Chapelle oratoire, o est un psalmiste ordinaire du roi ; Grande
chapelle, o est un noteur; Musique du roi, matres de musique-
chapelle, matres de musique-chambre; avertisseurs prenant
lordre du roi pour la messe; porteurs dinstruments; Ballet du
roi; la Bouche du roi, les chefs-travailleurs, les aides; lhuissier
de la bouche; la panneterie-bouche, lchansonnerie- bouche,
fruiterie, fourrire
1
; coureurs de vin, sommiers chargs de
fournir leau de Ville-dAvray, matres queux, officiers serdeaux,
aides pour les fruits de Provence, galopins ordinaires
2
; vague-
mestre des quipages de la Maison du roi ; porte-manteau,
porte-arquebuse, valets de chambre horlogers, valets de chambre
barbiers, valets de chambre tapissiers, feutiers; capitaine de
lquipage des mulets; peintre de la chambre et du cabinet du
roi ; artilleur ordinaire, et garde du cabinet des armes du roi ;
coffretiers, malletiers, gainiers de la chambre et de la
garde-robe du roi ; paumiers du roi ; les Logements de la
cour; la Facult, avec oprateur du roi pour la pierre au petit
appareil, et oprateur du roi pour la pierre au grand appareil ;
les Crmonies; le Cabinet du roi; le Garde-meuble de la
couronne; les Menus plaisirs et affaires de la chambre du roi, o
est un inspecteur gnral pour les habits et dcorations; les
curies du roi, un juge darmes et de la noblesse de France;
un secrtaire gnral des curies, haras et livres de Sa Majest;
un roi darmes de France, des hrauts darmes, des porte-
pes de parement, des chevaucheurs et courriers de cabinet;
la Vnerie du roi, avec commandant de la meute du chevreuil, et
1. Maison du roi.
2. LObservateur. Septembre 1789.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
28
aumnier de la vnerie; la Fauconnerie, avec un commandant
gnral, un lieutenant pour vol pour corneille, un lieutenant-aide
pour vol pour pie, un pour vol pour champs, un pour vol pour
mrillon, un pour vol pour livres; et encore la Maison mili-
taire du roi, les gardes du corps du roi, la compagnie cossaise, la
compagnie des cent gardes suisses ordinaires du roi, la compa-
gnie des gardes de la prvt de lhtel du roi ; les Suisses et
Grisons; imaginez toute cette Maison du roi, avec ses pages,
ses huissiers, ses premiers gentilshommes de la chambre; ses
cuyers cavalcadours, ses gentilshommes ordinaires du roi, ses
gentilshommes servants du roi ; cette Maison du roi, o taient
jusqu des pousse-fauteuils, et un charg de prsenter la Gazette
au roi, la reine et la famille royale
1
!
La reine avait aussi sa maison avec chapelle, chambre, chevalier
dhonneur, porte-manteau ordinaire, perruquier-baigneur-tu-
viste, baigneuse, femme de garde-robe des atours, porte-chaise
daffaires.
Monseigneur le dauphin le petit Louis-Joseph qui allait
mourir avait sa maison : Facult, chambre, garde-robe, lecteur et
secrtaire des commandements. Les almanachs nommaient son
gouverneur, le duc dHarcourt; et Dieu dj nommait, en sur-
vivance du dauphin, le duc de Normandie; en survivance du duc
dHarcourt, le savetier Simon
2
!
Quelque riche que soit encore cette reprsentation, ce nest
plus la reprsentation des rgnes prcdents. Louis XVI avait
laiss ses ministres rogner dans cette pompe des offices de la
royaut, et dans cet appareil du culte humain; et ces diminutions
de la cour, ces amoindrissements du roi, que le cardinal de
Fleury, roi de France sous la minorit de Louis XV, que labb
Terray, avaient voulus et navaient pas oss, un banquier genevois
les avait hardiment tents, heureusement raliss. Cest que le
roi, roi de gots mdiocres et bourgeois, qui les conomies sou-
riaient, navait ni lintelligence, ni le respect de cette comdie,
la royaut, intelligence et respect gards par son aeul jusque
1. La Maison du roi.
2. Id.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
29
dans les fanges de sa vie prive. Louis XVI, dans les dmembre-
ments successifs et consentis de sa maison, neut point de ces res-
souvenirs et de ces dignits la Louis le Grand, qui faisaient
rpondre au roi du Parc aux Cerfs, redevenant le roi de Ver-
sailles : Rformer ma maison militaire? Quon ne men parle
jamais! Ce serait bien mal payer les journes de Fontenoy et
dEttingue. Et une autre fois : Si jai des officiers dont je nai
pas besoin, je suis sr quils ont besoin de moi.
1
La petite curie du duc de Coigny avait t runie la grande;
la direction gnrale de la poste aux chevaux du royaume la
poste aux lettres; lquipage du sanglier, lquipage du loup, le
vautrait avaient t rforms; les mousquetaires, les chevau-
lgers, les gendarmes, les gardes de la porte avaient eu le mme
sort, sans une opposition du roi. Hlas! murmuraient les cour-
tisans menacs dans leurs charges, il est pourtant affreux de vivre
dans un pays o lon nest pas sr de possder le lendemain ce
quon avait la veille; cela ne se voyait quen Turquie!
2
Et
lorsque lAssemble nationale mettra la hache dans cette vieille
et antique Maison du roi, dans ces formes honorifiques, dans
cette discipline dtiquette tablie la cour de Versailles depuis
tantt deux cents ans, Louis XVI se soumettra; et pour sa maison
militaire, il nhsitera pas penser que le nombre des troupes
destines la garde du roi doit tre dtermin par un rglement
constitutionnel
3
.
Mais ce ntaient pas encore ces retranchements des ministres
de 1780, de 1787, de 1788, qui avaient fait misrable la reprsen-
tation du trne : ctait la cour mme.
Dpays dans les grandeurs de son mtier, rpugnant son
faste ncessaire, timide et presque gn devant le luxe oblig de
reprsentation, modeste plus quil nest permis un roi, ami de la
solitude par la conscience du peu quil avait dimposant, le roi
nexigeait nulle prsence, nulle exactitude du service de sa
noblesse. Il navait en rien hrit de son pre et de sa mre, de
feu M
gr
le dauphin et de M
me
la dauphine, de cette dignit nces-
saire aux abords de la royaut, qui les firent tous deux, tous les
1. Maison du roi.
2. Mmoires du baron de Bezenval. Paris, 1805.
3. Lettre crite de la main du roi M. le Prsident, le 9 juin 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
30
jours de leur vie, dner et souper en public, entours de leurs
grands officiers et de tout lappareil de leur service
1
. Lassiduit
des courtisans, loin dtre demande par la nouvelle cour, avait
t ds le principe laisse la libert de chacun, presque mme
rebute. Les dners de 1 000 livres du mardi, table habituelle
Versailles des ambassadeurs et ministres trangers, Louis XVI en
avait laiss tomber lusage, comme il avait rduit autour de lui le
service au strict ncessaire. Les jours ordinaires de la semaine,
toutes les cours du palais, les galeries intrieures, lil-de-buf
et les appartements de Versailles, jadis orns, peupls dun
monde magnifique, taient tellement dserts, quun tranger
aurait pu juger que la famille du roi tait absente . peine les
dimanches, ctaient les ministres ou quelques personnes prsen-
tes, meublant les salons vastes
2
.
Puis la mode avait encore attrist cette cour appauvrie : la jeu-
nesse autrefois superbement vtue dtoffes de Lyon a tellement
adopt le noir, quon croirait, en traversant les appartements les
jours de rception, la cour perptuellement en deuil. Jadis, le
gouverneur de Paris, les grands seigneurs ne venaient la cour
quescorts de pages, de gentilshommes, dcuyers. Cette habi-
tude de se faire honneur de ses richesses nest plus. Contraire-
ment leurs statuts, les chevaliers des ordres du roi nen portent
plus la dcoration extrieure en frac; il y a vingt ans, nul ne serait
entr dans les appartements du roi avec un manchon, une canne,
ou sans pe : on va aujourdhui faire sa cour en bottes, les jours
de chasse
3
.
Cette libert, ce sans-faon, cet abandon des essentiels
dogmes de ltiquette royale, la reine les avait autoriss et
encourags comme le roi. Marie-Antoinette se sauvait de la
royaut de Versailles, Trianon
4
.
La Bastille est prise. La forteresse, dit Bezenval, et avec
Bezenval la cour humilie, la forteresse est livre des avo-
cats. Le peuple promne en triomphe, tir des cachots de la
1. Maison du roi.
2. Mmoires de Bezenval.
3. Maison du roi.
4. Voir notre Histoire de Marie-Antoinette. Troisime dition, 1863.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
31
Bastille, un vieillard barbe blanche. Ils sont montrs au doigt, et
salus, les vainqueurs de la Bastille, pars de leurs pompons
aurore. Les hommes de lettres sourient : Voil donc les
hommes de lettres sans logement dans Paris. La Bastille va tre
dmolie, la Bastille,
O par un bel ordre du roi
Parti le matin de Versailles,
Ainsi que des oiseaux malignement jaseurs,
On encageait le soir des sages, des penseurs.
1
Trois thtres de Londres, Astley
2
, Sadlers-Wels, le Royal-
Circus, prparent la Prise de la Bastille, avec une mise en scne
emprunte aux Rvolutions de Prudhomme
3
. Ruggieri monte sa
grande pantomime de la Prise de la Bastille, o il promet, pour
figurants, les gardes-franaises qui ont combattu au sige
mme
4
. Quand ouvrira le Thtre-Franais de la rue de Riche-
lieu, il dpensera 15 000 livres pour mettre la scne une Prise de
la Bastille, et chaque soir une somme de 2 000 livres en poudre et
artifices
5
.
Le sieur Pommey se met excuter dans les proportions dune
ligne par pied le modle de la Bastille; et ce pltre, du cot de
48 livres, va ornementer tous les appartements. Les jolies
femmes, promenes dans la Bastille par M. le comte de Mira-
beau, prennent une pierre sur la plate-forme, et la jettent au loin
en criant : Libert!
6
En bas des tours, tout Paris ramasse la
pierre prcieuse. La livre de pierres de la Bastille se vend aussi
cher que la meilleure livre de viande.
7
La chevalire don
envoie quelques livres de ces reliques lord Stanhope; et le
maon Palloy presse sollicitations sur sollicitations pour la dmo-
lition de la Bastille; et en son zle il lentreprend avec tous ses
1. Voyage la Bastille fait le 16 juillet 1789 et adress M
me
de G, par Michel de
Cubires, citoyen et soldat.
2. La Grande Dcouverte.
3. Correspondance de Grimm. 1789.
4. Petites Affiches. Juillet 1790.
5. Chronique de Paris. Mars 1792.
6. Voyage la Bastille. 1789.
7. Chronique de Paris. Aot 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
32
ouvriers, avant la permission accorde. Le 1
er
dcembre 1789,
la place mme o fut la Bastille, on vend les matriaux provenant
de la dmolition, plomb, fer, batterie de cuisine, plats et
assiettes
1
; et les enchres patriotiques se disputent les restes de
la bote cailloux
2
.
Palloy est le grand marchand de pierres de la Bastille. Il orga-
nise son commerce sur une large chelle; il dpche, pour le
dbit de cette sainte pierraille par le monde, des courtiers qui
sont des missionnaires; il a secrtaires, agents, ambassadeurs; et
il forme des compagnies de jeunes gens quil distribue par la
France, les poches remplies de ses dmolitions, la bouche pleine
des discours quil leur a fait rpter. Il envoie tous les chefs-
lieux des dpartement le modle de la Bastille, excut avec des
pierres de la Bastille. Chaque envoi de trois caisses est accom-
pagn dun dtachement de la garde nationale, et les voituriers
sont porteurs de lettres de voitures, signes Palloy
3
. Palloy fait
des pierres de la Bastille des bonbonnires, des cornets, de petits
chteaux; il en fait des encriers, suivant lide que lui donne un
homme dimagination
4
. Avec les chanes de la Bastille, il fait des
mdailles patriotiques destines reposer sur le sein dhommes
libres
5
, et quand Lepelletier Saint-Fargeau sera tu, Palloy
enverra la famille Lepelletier la lettre crite par le prsident de
la Convention, grave sur une pierre de la Bastille, encadre avec
le bois dune porte de la Bastille
6
.
Paris, qui ne possdait plus la Bastille, possdait encore un
Arlequin, un Arlequin qui le consolait de Carlin mort.
Il avait, cet Arlequin, une mobilit, une adresse, une agilit,
une gaiet, un clat de rire, une batte si rapide, si vive, si divertis-
sante, que le boulevard et donn deux Le Kain, sil les avait eus,
pour son Arlequin. Il semblait, cet Arlequin, prdestin tre
lArlequin de toutes les arlequinades prsentes et futures de la
1. Petites Affiches. Dcembre 1789.
2. Quatrime lettre b patriotique du pre Duchne aux mcontents.
3. Anecdotes indites de la fin du dix-huitime sicle, par Serieys. 1801.
4. Journal de la Mode et du Got, par M. Lebrun. Mars 1790.
5. Lettres b patriotiques.
6. Courrier de lgalit. Janvier 1793.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
33
Rvolution : Arlequin Hulla, Arlequin odalisque, Arlequin ainsi
soit-il, Arlequin sentinelle, Arlequin tout seul, Arlequin doge de
Venise, Arlequin incombustible, Arlequin journaliste, dcorateur,
bon fils, beau-fils, tailleur, afficheur, jokei, Jacob, perruquier, rece-
veur de loterie, etc.
Cet Arlequin sans pair, le thtre des Varits amusantes
lavait enlev au thtre dAudinot, moyennant un engagement
de 12 000 livres. Voil donc lArlequin, dont Mayeur de Saint-
Paul avait dit en 1782 : Cest un libertin, un rouleur de nuit, un
ribotteur qui doit Dieu et au diable , devenu un Arlequin au-
dessus du besoin. Mais lArlequin tait joueur : sa maison devint
un tripot; et Bordier lArlequin se mit perdre chez lui, comme
un amphitryon, sendettant autant quavant, devant au banquier
Pinet, devant au directeur Gaillard.
Or, comme Bordier continuait perdre, et ne payait pas Pinet,
et ne payait pas Gaillard, la Rvolution arriva. Les acteurs devin-
rent des hommes, puis des citoyens actifs, puis des gardes natio-
naux, puis tout de suite aprs de grands personnages. Larive,
Brizard, Grammont sont nomms commandants de bataillon;
Naudet devient prsident de district. Ctait de quoi mettre
toute la population dramatique, toute la population comique en
veine dambition. On avait deux patronnes : Thalie et Melpo-
mne; on en prend une troisime : la Rvolution, et lon se met
servir les trois dabord; et tout doucement lon arrive nen plus
servir quune. Lexemple, le dbit facile, lhabitude du public,
une mmoire qui tait quasi une loquence, une tenue qui jouait
lorateur, qui et rsist tant dappels et tant dinvitations,
du temps, du mtier, de loccasion? Que font les railleries aristo-
crates? Vous, citoyens? et les trois rvrences? Quand Gram-
mont a t nomm capitaine, un plaisant a dit : Messieurs, je
suis trs fier davoir pour commandant Orosmane ou Tancrde;
mais, pour lhonneur du district, je fais la motion quil soit
dfendu aux cinquante-neuf autres de siffler notre capitaine.
1
Histrions hier, Franais aujourdhui, les acteurs ont dj la
dignit de ne pas entendre. Cest un Tiers tat non reprsent,
1. Discours de la Lanterne aux Parisiens, lan premier de la libert, 1789.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
34
que les acteurs : et pour un peu ils diraient : Quest-ce quun
acteur? rien. Que doit-il tre? tout.
Arlequin avait suivi la foule; et un beau soir, pressentait-il
des destines la Collot? il se mit en tte de se conqurir une
position, de tirer fortune des discordes civiles, dexploiter non le
public, mais la Rvolution, dabdiquer Arlequin, et de se rvler
le citoyen Bordier
1
. Il relevait dune maladie pendant laquelle
ses derniers bijoux avaient t engags. Il courut chez Gaillard,
lui demanda 30 louis, et partit pour les eaux de Forges. Quelques
jours se passent; les vnements deviennent un tel spectacle que
Paris ne pense plus Arlequin, quand tout coup le bruit se
rpand quune insurrection combine, organise, vient dclater
dans toute la Normandie; les farines sont jetes la rivire; les
mcaniques des manufactures brises au mot dordre : Carabo
2
;
et dans Gisors lintendant est menac et assig par Bordier la
tte de la populace ameute.
Cette pice dArlequin chef de parti neut quun acte, Bordier,
arrt, men Rouen, parla de sa maladie, cause de son voyage,
et sexcusa sur le choix que les brigands lui avaient offert dtre
pendu ou de leur accorder le secours de son loquence. Bordier
fut relch; mais la perspective de la potence ne le gurit ni ne
lavertit
3
. peine libre, il se met en relation avec lavocat Jour-
dain, le chef du parti rvolutionnaire de Rouen, qui commandait
une compagnie de volontaires. Il rdige avec lui une affiche qui
demande, au nom du peuple, les ttes du premier prsident
Pontcarr, de Belbuf, procureur gnral du parlement, de
lintendant de Manssion, et de Durand, procureur du roi la
ville. La proclamation affiche au carrefour de la Crosse
4
,
larme rvolutionnaire assemble, Jourdain, suivi de Bordier,
escalade, dans la nuit du 3 au 4 aot, lhtel de lIntendance, pr-
cd dune sorte de hraut qui portait comme symbole de lexp-
dition une pique et un sabre. Lintendant stait sauv sous
lhabit de son cocher. Le pillage parpille la troupe; livresse la
dsarme; des troupes surviennent qui semparent de Bordier et
1. Bordier aux enfers.
2. Mercure de France, 1789.
3. La Mort subite du sieur Bordier, acteur des Varits.
4. Petite Histoire de France, par Marlin, vol. II.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
35
de Jourdain
1
. Une partie de la jeunesse rouennaise sinsurrec-
tionne.
Bordier est encore une fois sauv. Il a pris la diligence, il est
sur la route de Paris, lorsque des volontaires rouennais indigns,
qui ont demand la permission de courir aprs lui, le rattrapent.
Il est ramen, et en repassant sur le quai, il voit dj plante la
potence en de du pont. Le procs sinstruit. Quelques pillards
de la localit sont pendus tout dabord. Pour Bordier, cest une
grave affaire et qui embarrasse les juges. Les clubs de Paris
menacent Rouen dun envoi de trente mille hommes, et dune
formidable artillerie. Saint-Huruges doit marcher la tte de
cette arme
2
. Il y a dailleurs, dans ce procs, des voiles quil est
dlicat de soulever. Le procs se trane et languit. Mais les
preuves sont trop accablantes pour permettre que Bordier soit
acquitt. Dailleurs Rouen, qui a dans ses murs ce tableau symbo-
lique, o les rois de France sont peints en mdaillon avec les attri-
buts de leur rgne, et o le mdaillon, qui succde celui de
Louis XV, ne montre point de roi, mais un trne renvers, un
sceptre et une main de justice foudroye par des carreaux
3
,
Rouen, pour se rassurer contre ces menaces mystrieuses,
demande une rpression. Jourdain et Bordier sont condamns
la peine de mort. Bordier, qui croyait son acquittement, se
trouve mal la lecture de la sentence. Jourdain prend son parti
hroquement, et crit sa femme : Lorsque tu recevras ma
lettre, je ne serai plus. Un arrt trop prcipit vient dordonner la
fin de ma vie, je meurs victime de linjustice et de lerreur.
4
Et
comme Bordier, la charrette amene, se livre aux rcriminations :
Ce nest pas le temps des reproches, lui dit Jourdain, nous
allons mourir.
5
Tout Rouen est dans les rues. La garnison consigne, les volon-
taires sous les armes, les portes de la ville fermes, les rues barri-
cades, le canon braqu. Les deux condamns ont obtenu daller
au supplice la tte dcouverte. Ils ne sont ni ples ni faiblissants.
1. La Mort subite du sieur Bordier, acteur des Varits, 1789.
2. Petite Histoire de France, vol. II.
3. Mmoires de Lombard de Langres, vol. II.
4. Chronique de Paris. Octobre 1789.
5. Petite Histoire de France, vol. II.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
36
Bordier joue courageusement la mort devant le public rouennais.
Il salue droite et gauche les personnes quil reconnat, et les
comdiennes et les comdiens de la ville qui sont au balcon du
thtre. Au pied de lchelle, Bordier embrasse Jourdain, et
quand il met le pied sur le premier chelon, un habitu du par-
terre des Varits ricane cruellement : Monterai-je ty? mon-
terai-je ty pas?
1
ce mot que lArlequin pauvret disait si
plaisamment dans un de ses plus joyeux rles.
La Rvolution assise au chevalet de David; le petit-neveu du
peintre de M
me
de Pompadour se faisant le peintre des vertus,
des austrits et des svrits rpublicaines; le petit-neveu de
Boucher, peignant Brutus recevant le corps de ses fils dcapits,
et les licteurs portant les deux ttes : tel est lvnement de lart,
et loffrande patriotique que la nouvelle cole de peinture
apporte lanne 1789.
M. dAngivilliers, dont les gots avaient t bercs dans la pas-
torale de Louis XV et les salons couleur de rose
2
, M. dAngivilliers,
qui avait dj mis toute la mauvaise humeur dun courtisan de
Watteau ne pas accepter les Horaces, tenta de fermer la porte
du Louvre ce rappel sanglant et opinitre de la lgende rpubli-
caine. David put lire dans les journaux que le gouverneur du
salon de peinture ordonnait M. Cuvilier, gouverneur de la
Samaritaine, de prescrire M. Vien, premier peintre du roi, de
dfendre au sieur David dexposer les Deux fils de Brutus.
3
Ce
ne fut l quune bravade, un dsir dautorit, un essai dintimida-
tion, bien vite abandonn. M. dAngivilliers tait trop faible, et
trop mal soutenu par lopinion publique en sa surintendance des
btiments, pour oser jusquau bout. ce poste lev dinterm-
diaire entre la cour et lart, ce gros homme navait apport ni
laptitude naturelle, qui fait digne dune place, ni le got qui fait
lautorit du fonctionnaire, ni lconomie, qui est auprs du
public lexcuse dun pauvre desprit. Llphant
4
, pour parler
comme parlait lirrvrence des peintres, avait jusqualors empli
1. Petite Histoire de France, vol. II.
2. Rapport et projet de dcret, etc., par Bouquier.
3. LObservateur. Aot 1789.
4. Annales patriotiques et littraires de Mercier. Avril 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
37
bonnement sa place, sans autre souci que de penser comme la
cour, un petit peu avant elle, dtre bas quand elle lui disait dtre
favorable, et brutal quand le mot dordre tait dtre svre. Avec
les artistes, M. dAngivilliers stait rarement fait pardonner une
rigueur par une politesse, un refus par laffabilit de la manire.
Aux runions de lhtel dAngivilliers, dont les murs avaient
inspir tant de pointes au marquis de Bivre, les qualits aima-
bles de M
me
dAngivilliers, htesse subalterne avec les grands,
sessayaient lesprit dpigrammes avec les sujets de son mari.
Aide du mordant marquis de Crqui, elle avait presque autant
desprit que dennemis
1
.
De plus, M. dAngivilliers tait le bouc missaire. Il hritait, et
des dettes de ses prdcesseurs, et des dnis de justice de la cour
et de lAcadmie, depuis Colbert. Toutes les inimitis, toutes les
attaques prennent voix avec la Rvolution. Un crancier des bti-
ments du roi crit de Versailles : Il nest personne ici ni Paris
qui ne sache quindpendamment dune somme annuelle de
3 millions, qui lui est alloue sur le trsor royal, il doit au moins
20 millions. Il est ici tel entrepreneur des btiments du roi, et ils
sont plusieurs, qui il est d 500 000 livres et davantage.
2
La
veille, le Vu des Artistes avait dit : Le public sait que les
artistes sont gouverns par un chef quon appelle gouverneur des
monuments Depuis Colbert, lignorance, lineptie, cette hau-
teur si commode pour couvrir la nullit, ont t constamment les
seules qualits quont dployes les directeurs des btiments.
Protecteurs aveugles de la mdiocrit rampante, ils crasent
impitoyablement ceux des artistes qui, pntrs de la noblesse de
leur art, ddaignent de leur faire une cour assidue. Suit une
demande au roi pour donner aux artistes un chef digne
deux
3
. La place devenait mauvaise; M. dAngivilliers la
dserta, chargeant son dpart M. de Laborde, son beau-frre,
de gravir jusqu la demeure des artistes, et den obtenir un
dsaveu
4
; et lhiver arriva, que les rclamants et les plaignants
1. Souvenirs et portraits, par M. de Lvis.
2. LObservateur. Novembre 1789.
3. Id. Septembre 1789.
4. Id.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
38
furent fort tonns de le voir sobstiner continuer son sjour
aux eaux des Pyrnes.
Lennemi loin de Paris, la rgnration de lart, ainsi disaient
les artistes, faisait son chemin. David rassur pressait son
tableau, faisant la journe du 22 juillet, le sacrifice des ttes
coupes portes par les licteurs.
Le Salon ouvre bientt, clair par le comble, amlioration qui
dtruit les privilges du milieu ou des coins
1
. Ce Salon fut lcho
des ides du jour. Les choses dhier sy pressrent, retraces par
des mains promptes. Durameau y envoya une esquisse des tats
gnraux; Moreau, deux dessins : lOuverture des tats gnraux de
France, et la Constitution de lAssemble nationale du 17 juin;
Vestier, le Portrait du chevalier de Latude; M. de lEspinasse, une
Vue de la Halle au bl, monument que la disette faisait national.
ct de ces images toutes chaudes des vnements vivants,
lhistoire romaine, lhistoire grecque, la vogue desquelles
concourait le Voyage du jeune Anacharsis, vnement et triomphe
littraire du moment, avaient tenu les brosses de MM. Vien,
Lagrene, Vincent, Taillasson, Le Barbier, Peyron, Monsiau,
Lemonnier. peine dans tout ce paganisme rpublicain, quel-
ques tableaux de saintet, la Descente de croix, commande
M. Regnault, pour la chapelle de Fontainebleau. Les regards ne
sarrtent pas l; ils ne sarrtent pas aux portraits de
MM
mes
Lebrun et Guyard, aux fleurs de Van Spaendonck, aux
paysages de Robert, aux miniatures de Hall ; ils passent, rapides,
sur la dernire toile de Joseph Vernet, le Naufrage de Virginie; ils
glissent sur les deux toiles de Carle Vernet, renferm dans le
travail et la retraite depuis son premier grand prix; ils courent aux
n
os
88 et 89. ct des Amours de Pris et dHlne, rptition
dun tableau command pour les appartements du comte
dArtois, o, comme un voyageur avant de prendre la route, qui
se retourne une dernire fois vers le chemin de traverse fleuri,
David fait son adieu aux Grces, stale, brutal, lhrosme du
consul romain. cette rupture brusque, clatante, terrible, avec
la peinture de chambre de la monarchie branle, ce pan
1. LObservateur. Aot 1789.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
39
sanglant de la toge de Rome, jet la face des passions en
meute, cest un cri dadmiration dans le public de lart, dans le
public de la politique. Les mes prennent feu ce tableau qui est
un coup dtat; lenthousiasme proclame David un prcurseur
de la libert, David, dont le patriotisme dirigeait les ides de la
Rvolution, avant la Rvolution Les Lettres b patriotiques
vont dire : David en a dit plus avec son tableau des Horaces et
celui de Brutus, que les crivains qui se sont fait brler par le gros
libertin Sguier. Cest un livre que ces tableaux, un livre respect
par le grand brleur, un livre mis sans crainte sous le nez des rois,
qui, sans sen douter, payaient ces loquentes leons de libert,
ces chefs-duvre de fiert rpublicaine.
1
Et la reconnaissance de certains pourrait bien aller jusqu
prter David lintention davoir voulu mettre sous les yeux du
roi la glorification du chtiment des tratres, quils soient fils,
comme Rome, ou frres, comme Versailles!
Ce fut un jeune homme de vingt-cinq ans qui conquit le
thtre la Rvolution : Marie-Joseph de Chnier.
Un jour viendra sans doute, crivait Voltaire en 1764, o
nous mettrons les papes sur le thtre; un temps viendra o la
Saint-Barthlemy sera un sujet de tragdie. Une moiti de la
prdiction de Voltaire se ralisait dj; lautre allait bientt
saccomplir. La tragdie du jeune Chnier sappelait Charles IX.
Le marquis de Luchet dit, le 13 janvier 1789 : M. Chnier a lu
chez M. le vicomte de Sgur une tragdie intitule Charles IX.
M
me
la duchesse dOrlans et M. le prince Henri ont assist
cette sance fort longue, et fort nombreuse. Personne na t
mu, beaucoup ont bill, et tous se sont cris que ctait admi-
rable. Une dputation dvques sorbonistes na pu obtenir du
roi de dfendre Charles IX
2
; le district des Carmes sest vaine-
ment oppos sa reprsentation : lordre du district des Corde-
liers est excut; et comme il est des fatalits dans lhistoire, ce
fut la Comdie franaise, que la Rvolution devait proscrire, qui
joua, le 4 novembre 1789, cette tragdie rvolutionnaire. La
1. Lettres patriotiques, par Lemaire.
2. Rvolutions de Paris. 1789.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
40
reprsentation fut bruyante, tumultueuse. Le public enthou-
siasm, dlirant, lectris, comme au couronnement dun buste
plus populairement glorieux que celui de Voltaire : le buste de la
Libert. M
me
de Genlis y parut avec les fils du duc dOrlans.
Tous les patriotes y taient.
Ctait, ce Charles IX, la tribune inaugure sur le thtre, les
passions du jour trouvant la satisfaction et lassouvissement sur
les planches de la scne, le patriotisme enseign par le spectacle,
le pote devenant lgislateur des penses humaines, et poussant
ou reprenant les curs aux haines et aux amours qui volaient
dans lair de 1789. Quels applaudissements cette peinture
pompeuse et dclamatoire des tratrises dune cour et des forfaits
dun roi, ces vers :
Ces murs baigns sans cesse et de sang et de pleurs,
Ces tombeaux des vivants, ces bastilles affreuses,
Scrouleront alors sous des mains gnreuses!
Quelles vengeances savoures par la foule voir un cardinal
prcher les meurtres, commander les bourreaux, bnir les
poignards! et cette mre usurpant pour les ordres de sang les
volonts de son fils! Et ce roi qui nest capable que de remords!
Quels bravos cette sentence :
Les attentats des rois ne sont pas impunis!
Cette cloche, qui tinte lugubrement, pendant que Guise et les
courtisans, un genou en terre, leurs pes croises, courbent la
tte sous les mains tendues du cardinal de Lorraine :
Au nom du Dieu vengeur, je conduirai vos coups,
le public frmissant veut que ce soit la mme que celle qui sonna
lheure de la Saint-Barthlemy, passe de Saint-Germain-
lAuxerrois dans les combles du chteau des Tuileries, de l
lhtel des Invalides, et de lhorloge des Invalides aux coulisses
du Thtre-Franais
1
.
1. Journal de la Cour et de la Ville. Janvier 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
41
Chnier avait atteint son but. Il avait, comme il dit, inculqu
aux hommes des vrits importantes pour leur inspirer la haine
de la tyrannie et de la superstition, lhorreur du crime, et lamour
de la vertu et de la libert, le respect pour les lois et pour la
morale, cette religion universelle
1
.
La soire du 4 novembre le sacrait le Corneille de la rvolu-
tion. Charles IX, lcole des rois , devenait le divertissement
sacr du peuple; et dans les crimes des aristocrates, on mettait en
compte un nouveau crime, le crime de lse-Charles IX. Vous
pouvez lire dans linterrogatoire de Favras cette trange
demande : Si la troisime reprsentation de Charles IX, il na
pas conu le projet de faire tomber la pice? laquelle incul-
pation Favras rpond quil na jamais t cette tragdie quil
trouve trs mauvaise
2
. Les partisans de la cour, et quelques
esprits dlicats, essayrent de faire un reproche au jeune pote
davoir tran sur la scne cette page toute sanglante de nos
annales : Le massacre de la Saint-Barthlemy, rpondait Ch-
nier, nest point le crime de la nation, cest le crime de vos rois ;
et il crivait dans une lettre quil oublia sans doute, en de cer-
taines annes de sa vie : En peignant la rage des guerres civiles,
cette tragdie ne peut quen inspirer lhorreur. En peignant un roi
perfide, sanguinaire et bourreau de son peuple, cette tragdie
doit faire aimer plus que jamais le gouvernement dun monarque
dont la franchise et la bont sont connues, dun monarque
second pre du peuple et restaurateur de la libert franaise,
digne hritier de cet Henri IV dont jai voulu prsenter la jeu-
nesse lamour dune nation gnreuse et libre.
3
Charles IX est le drapeau de la Rvolution. Certains prtres
ont compris sa porte et son influence, qui refusent labsolution
aux fidles qui le vont voir. Il est des districts qui veulent voter
une couronne civique Chnier. Le succs de Charles IX dpasse
toute mesure. Les loges sont loues pour onze reprsentations;
les cinq premires valent 30 000 livres aux comdiens. la pre-
mire reprsentation, des hommes avides copient la pice
pour senrichir avec une contrefaon. Les ditions que Chnier
1. Charles IX. Discours prliminaire.
2. Journal de la Cour et de la Ville. Janvier 1790.
3. Catalogue dautographes. 8 avril 1844.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
42
en donne aussitt avec ptre ddicatoire la nation, discours
prliminaire, notes historiques, sont immdiatement enleves.
Charles IX, lorsquil y aura la libert des thtres, sur la pice
exige et applaudie dans tous les petits thtres, Charles IX atti-
rera tous les casques de laine et tous les bonnets gras des
boulevards au thtre des Associs, dont le directeur sera
oblig dafficher la porte le placard suivant : Vous tes pris,
messieurs, dter vos bonnets, et de ne pas faire vos ordures dans les
loges.
1
Apportant beaucoup la Rvolution, peu la posie drama-
tique, la pice de Chnier rvla Talma, qui joua le rle de
Charles IX, dont Saint-Phal navait pas voulu, avec les terreurs
saisissantes dun Oreste. Charles IX fit encore une chose : il dota
le thtre dun nouveau genre, la tragdie nationale, et ce fut
sans doute une grande audace, et une grande victoire sur les
oreilles du XVIII
e
sicle que ce Monsieur substitu lternel
Seigneur. Et comme tout se tient, la tragdie nationale contribua
dtrner les anachronismes de costume. Pour le peu quil y a
que Pyrrhus portait un chapeau plumet, et Monime des gants,
les costumes historiques de Charles IX sont beaucoup mieux
concordants aux temps quon ne croirait. Sils nont pas tout le
caractre exig depuis, ils nont rien des ridicules tolrs tout
lheure. Charles IX a les cheveux noirs, sans poudre; il porte des
moustaches, et au menton un petit bouquet de barbe
lescopette; fraise de gaze blanche gros plis, manteau de velours
noir galonn dor, pourpoint de satin blanc petits carreaux
galonn dor, trousse de satin blanc, bas de soie blanc formant le
pantalon. Catherine de Mdicis a le toquet de satin noir, les
cheveux simplement crps, la fraise de gaze blanche, le manteau
et la robe de velours noir galonns dor, et deux rangs de
boutons dor
2
.
Voltaire, disait avec un ton dorgueil Chnier dans le dis-
cours prliminaire de Charles IX, a fait quelques tragdies, o le
public franais entendait au moins prononcer des noms franais;
mais parmi ces tragdies, dailleurs fondes sur des faits invents,
1. Journal de la Cour et de la Ville. Janvier 1791.
2. Journal de la Mode et du Got, par Lebrun. Avril 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
43
Zare est la seule qui soit admire des connaisseurs : les Franais
ny sont quaccessoires. Jai du moins saisi la seule gloire o il
mtait permis daspirer, celle douvrir la route, et de composer le
premier une tragdie vraiment nationale.
1
Chnier navait pas
eu toute laudace et toute linitiative quil disait. La tragdie
pure, la tragdie grecque et romaine, si florissante, si rgnante, et
si vnre quelle semblt au XVIII
e
sicle, avait t discute par
des esprits irrespectueux pour la routine, et nopinant quavec
eux-mmes. Un amateur des lettres, un bel esprit du monde,
navait-il pas, en 1747, compos cinq actes, un Franois II en
prose? Le prsident Hnault navait-il pas courageusement crit
en tte de cette tentative : Ne faut-il donc rien hasarder? et les
genres sont-ils tellement puiss quil ne puisse plus y en avoir de
nouveaux? Lexemple mme de Shakespeare ne doit-il pas
encourager? On se plat voir ensemble Sertorius et Pompe
discutant les plus grands intrts, Auguste dlibrant avec Cinna
et Maxime sil quittera lempire. Pourquoi ne trouverait-on pas
dans notre histoire daussi grands intrts traiter et daussi
grandes passions peindre? Il est vrai que lon nest point accou-
tum voir sur nos thtres lamiral de Coligny, Catherine de
Mdicis, le duc de Guise. Mais ce serait une habitude bientt
prise Croira-t-on que lon ne vit pas avec plaisir ces person-
nages mis ensemble? Est-ce que le cardinal de Lorraine, et le duc
de Guise mditant la perte du prince de Cond, ne sont pas aussi
intressants que les confidents de Ptolme dlibrant sur la
mort de Pompe? Est-ce que Catherine de Mdicis ne vaut pas
bien la Cloptre de Rodogune, et lAgrippine de Nron?
2
Cet Italien qui avait tant desprit en franais, laumnier de la
philosophie, cet abb de taille aux causeries de Diderot, labb
Galiani navait-il pas crit en 1772 M
lle
dpinay ces lignes, o
la rflexion sagace se joue en badinages, moquant ce monde
thtral qui nexiste quau thtre, ces hommes, ces vices, ce lan-
gage, ces vnements, ce dialogue qui lui sont particuliers : Il
sest fait une convention parmi les hommes que cela serait ainsi,
que le thtre aurait ce monde, et lon est convenu de trouver
1. Charles IX. Discours prliminaire.
2. Nouveau Thtre-Franais. Franois II, roi de France, en 5 actes, par le prsident
Hnault. 1747.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
44
cela beau. Les raisons de cette convention seraient difficiles
retrouver : lacte en est fort ancien, et na pas t insr au
greffe Je crois que les causes qui ont produit cet loignement
de la nature qui a lieu dans le thtre au point de crer un monde
entier tout fait nouveau, ont t la difficult de sapprocher de
la vrit en gardant son langage vulgaire, et la dfense dy placer
les vnements modernes Sil ne vous est pas permis de rendre
en tragdie la chute du duc de Choiseul, ni mme celle du car-
dinal de Bernis, comment peut-on peindre la socit?
1
Lanne suivante, Louis-Sbastien Mercier publiait Du Thtre
ou Nouvel Essai sur lart dramatique. Mercier avait lintelligence
brave, lhrosme de ses opinions, la conscience de lesprit, la
pense vive, active, libre. Ctait une de ces ttes qui veulent
connatre des traditions avant de les accepter, sagenouiller
devant le gnie, et non devant la renomme, lire avant de
sincliner, penser en dehors de ce quon dit, battre les nouvelles
voies et tendre le flambeau de lavenir.
Mercier dans son livre formulait la rvolution du thtre.
Voyant dans le thtre le moyen le plus actif et le plus prompt
darmer invinciblement les forces de la raison humaine et de jeter
tout coup sur un peuple une grande masse de lumire , Mer-
cier appelait un pote qui serait le chantre de la vertu, le flagella-
teur du vice, lhomme de lunivers ; non plus un dclamateur
bouffi, quteur des applaudissements de chambres, mais un ori-
ginal, un puissant assez fort pour bouleverser cette scne qui lui
semblait un bel arbre de la Grce, transplant et dgnr dans
nos climats . En cette tragdie si vante, Mercier ne voyait
quun fantme vtu de pourpre et dor; et il disait ces amplifica-
tions superbes des pices muettes pour la multitude. Elles nont
point lme, la vie, la simplicit, la morale et le langage qui pour-
raient servir les faire goter comme les faire entendre.
Arrire, disait Mercier, les mthodes, les rgles, les potiques qui
ont gt et gtent tous les jours les esprits les plus inventifs. Mon
thtre largi avec la pense, je le fais aussi grand que celui de
lunivers, ses personnages seront aussi varis que ceux des indi-
vidus que jy aperois. Mercier appelait la royaut du thtre
1. Correspondance de Galiani.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
45
quil rvait, le drame en prose, cette tragdie, cette comdie qui
a, comme la vie, le rire et les pleurs. Et ddaigneux des moque-
ries, il prdisait firement : Quand la vrit a dpos une fois
son germe, il peut tre foul aux pieds; mais il prend racine; il
crot en silence; il slve; il pousse des branches
Si les temps ntaient pas encore mrs en 1789 pour la rvo-
lution du thtre, entrevue par Mercier, le Charles IX de Chnier
en prparait lavnement : la Tragdie nationale venait de tuer la
Tragdie.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
46
Chapitre III
Le pain. La Lanterne. La milice nationale. Les dons
patriotiques. Les toilettes patriotiques. Les armoiries. La livre.
Les paysans.
Le pain qui manque, cest le fond de tous ces premiers drames de
la Rvolution. Le peuple est oblig dattendre la porte des bou-
langers souvent une matine, une aprs-midi, quelquefois plus.
Combien vaut le pain? disait dernirement un tranger
une femme douvrier. Trois livres douze sols les quatre livres.
Il est fix douze sols les quatre livres; mais on ne peut pas en
avoir. Il faut que mon mari passe un jour entier la porte dun
boulanger. Il perd sa journe de trois livres, le pain revient donc
trois livres douze sols les quatre livres.
1
Parfois les restaurateurs du Palais-Royal ne sont fournis que
de la moiti de leur pain.
Le pain monte 14 sous et demi les quatre livres. Sur les
ponts, sur les places, des hommes passent, un pain sous le bras,
faisant le commerce de le revendre 20 sols aux ouvriers. Il
faut de la poudre pour nos perruques, avait dit Jean-Jacques;
voil pourquoi les pauvres nont pas de pain ; et les jeunes
femmes de ne presque plus porter de poudre, toutes les actrices
ou peu prs den abandonner lusage
2
, les amidonniers dtre
somms demployer de la farine dorge au lieu de farine de bl; le
1. Quand aurons-nous du pain?
2. Chronique de Paris. Aot 1789.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
47
collge Louis-le-Grand de prendre la rsolution de manger du
riz, et doffrir vingt-huit sacs de bl; Louis XVI de ne pas faire
jouer les eaux, mme le jour de la saint Louis, pour les dtourner
vers les ruisseaux des moulins des environs de Versailles
1
; un
inconnu de demander, au lieu de processions interminables
Sainte-Genevive, la construction dimmenses greniers dans les
plaines avoisinant la capitale prs de la Seine; Curtius de pro-
poser la cration dun corps de garons boulangers, sous le titre
de Volontaires du comit des subsistances dans Paris en armes et en
alarmes
2
, et de vouloir la foire Saint-Germain supprime et rem-
place par un Temple Crs, une halle nouvelle
3
. Dans les
Observations relatives la subsistance de Paris, un particulier dsire
que les boulangers ajoutent au pain mollet, demi-mollet et pte
ferme, la fabrication du pain bis.
Paris sans pain! quand sous labb Terray, en 1770, lorsque la
disette tait dans toute la France, le pain ny valait que deux sous
la livre! Point de bls sur les marchs aprs une rcolte
abondante! le setier de bl depuis 1764 mont de huit livres
douze, puis quinze, puis de quinze vingt, puis de vingt
cinquante! les moulins chmant! la disette aprs dix annes de
bonnes moissons
4
!
Famine trange, qui semble amene plutt que venue. Dans
ce Paris affam, dans ce coassement des entrailles , les bro-
chures, les dnonciations, les excitations clatent tous les jours.
cent mille exemplaires, on jette dans les faubourgs, les marchs,
chez les boulangers, les charcutiers, les fruitires, les vendeurs
deau-de-vie, lEffet des assignats sur le prix du pain : Ceux qui
proposent de faire pour 2 milliards dassignats, ont pour objet de
faire monter le prix du pain de quatre livres 20 sols .
5
Le Pre-
mier pas faire sindigne : Quoi donc! le prix du pain absorbera
le prix de la journe du malheureux ouvrier? Il lgalera, il le sur-
passera mme si sa famille est nombreuse.
6
Dans les Pourquoi
1. Chronique de Paris. Aot 1789.
2. LObservateur. Novembre 1789.
3. Le Vridique. Dcembre 1789.
4. Quand aurons-nous du pain?
5. LObservateur. Septembre 1789.
6. Le Premier Pas faire, ou le Cri de lindigence.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
48
du mois de septembre 1789 : Pourquoi, lpoque dune rcolte
abondante, au moment o des magasins immenses de grains ont
t dcouverts, Paris est-il sur le point den manquer? Dans la
Rponse aux pourquoi du mois de septembre 1789 : Nest-il pas
indigne qu ce moment o la rcolte de tous les grains est
acheve, o ces grains abondent, o les moulins, occups jour et
nuit, peuvent en vingt-quatre heures fabriquer des farines pour
deux jours au moins, nous trouvions toutes les boutiques des
boulangers fermes ou vides, ds quatre heures du soir, tandis
quon devrait y trouver du pain jusqu onze heures? Dans le
Pain bon march : Le gouvernement fait venir deux cent mille
setiers de ltranger; mais pourquoi ne pas stre prononc sur
lexportation, quand le Soissonnais, la Beauce et la Picardie don-
nent trois fois plus de grains quil nen faut pour nourrir eux-
mmes et la capitale?
Chaque parti se jette lodieux dun horrible calcul : ceux-ci
veulent-ils dompter Paris, et ceux-l lexasprer, les uns le
rduire, les autres le dchaner, sachant que plus le pain est cher,
moins la populace cote? Et quelles horribles mains travaillent
dans lombre, enfouissant le bl dans les carrires de Senlis et de
Chantilly, ou mlant la mort au pain? Les grains sont mlangs
de mille parties htrognes et malsaines. Les bls empoisonns
donnent la dysenterie la moiti de Paris : Le petit peuple, dit
la Chasse aux monopoleurs sur le pain, se dispute les grenailles des-
tines la nourriture des bestiaux. Et les hpitaux sont remplis
de scorbutiques : Le comit, crit-on, affiche que des bour-
geois indiscrets sont entrs dans les greniers de la Halle o il y a
de la farine corrompue, incapable dentrer dans le corps humain,
quon ne vend pas mme aux colleurs. Quen fait-on donc, si on
ne la vend pas? Pourquoi ne pas la jeter dans la rivire?
1
La
famine est la cantonade, pendant que les lanternes de 1789
jouent; elle dispose pour linsurrection de tous les ventres creux.
De la pendaison dun boulanger, elle lance Paris aux tumultes
menaants.
1. Quand aurons-nous du pain?
EDMOND & JULES DE GONCOURT
49
Du pain! du pain! cest le cri de guerre des hordes
doctobre. Du pain! dira dans lil-de-buf un ministre
la citoyenne Raulin, bouquetire et marchande dhutres de la
rue Richelieu; mesdames, du vivant de MM. Berthier et de
Flesselles, vous aviez du pain!
Illustre lanterne! ayez piti de nous!
Illustre lanterne! coutez-nous!
Illustre lanterne! exaucez-nous!
Vengeresse de la nation franaise, vengez-nous! pou-
vantail des sclrats, vengez-nous! Effroi des aristocrates,
vengez-nous
1
Elle a ses litanies, la lanterne, comme la ci-
devant Vierge. Elle a, favorite du peuple, ses Bernis et ses
Voltaire en un pote, M. Lieutaud qui lappelle
Des vengeances du peuple et de la libert,
Monument la fois glorieux et funbre.
2
Elle a fait venir un bel esprit dAthnes pour tre son procureur
gnral : Camille Desmoulins
3
. Elle improvise la justice. Elle a
eu Foulon, elle a manqu Berthier; elle attend La Fayette, et elle
est toute prte lui donner le branle de lamour . Elle fait des
comptes rendus son peuple. Braves Parisiens, vous mavez
jamais rendue clbre, et bnie entre toutes les lanternes!
Quest-ce que la lanterne de Sosie ou la lanterne de Diogne en
comparaison de moi ? Ils cherchaient un homme, et moi jen ai
trouv vingt mille! Les trangers ne peuvent revenir de leur
surprise quune lanterne ait fait plus en deux jours que tous leurs
hros en cent ans. Elle juge si vite, elle condamne sitt, elle
punit si net, que le bourreau, dit un railleur, abdique en sa faveur.
Jugeant ses mrites indignes auprs des brillantes expditions
du peuple-bourreau , reconnaissant quil na t jusquici
quun privilgi, un monopoleur, une manire daristocrate , le
bourreau se joint la noblesse et au clerg, renonce ses exemp-
tions pcuniaires, tous ses droits honorifiques , et notamment
1. Prires pour les aristocrates agonisants avec loffice des morts et les litanies de la
Lanterne.
2. ptre la Lanterne, par M. Lieutaud.
3. Discours de la Lanterne aux Parisiens.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
50
au privilge exclusif dcarteler, rouer, brler, pendre, dca-
piter , exhortant les honorables amateurs conserver prcieu-
sement lusage de la lanterne
1
. La premire lanterne de Paris, la
lanterne mre, sige en face lHtel de Ville, au coin de la maison
de lpicier, au-dessus de lauvent, au-dessous dun buste de
Louis XIV
2
! Et sa belle branche de fer est si attractive pour les
aristocrates, que le Petit Journal du Palais-Royal crit, en 1789 :
Maison du coin du roi, dite htel du Rverbre, vendre. Le
propritaire de cette maison ne veut plus coucher journellement
prs dune potence.
Le rquisitoire de la lanterne est le a ira. Il venait du nouveau
monde, ce refrain. Franklin, ce bon sens en lunettes, lavait
apport dans une poche de son habit brun. Comme chaque jour
on lui demandait des nouvelles de la Rvolution amricaine, et
que cela tait devenu un acquit de politesse, et une question
dhabitude, le bonhomme conomiste rpondait dans un sou-
rire : a ira, a ira
3
. La Rvolution ramassa le mot, elle le fit
hymne. Et dj en 91, le a ira fait une rputation labb Poi-
rier, qui compose pour son refrain national un accompagnement
de harpe; le a ira scandalise dj un orgue de couvent sous des
doigts patriotes, en attendant quil tonne et rugisse comme lAlle-
luia du sang
4
!
Mais que sont tous ces uniformes, divers, voyants, clatants,
qui courent la ville? Ici, la grenade et le bonnet de poil ; l, la cri-
nire de cheval retombant derrire la tte. Dans cette arme
volontaire, la milice parisienne, cest une fantaisie dajustement
sans prcdent : chaque division a ses couleurs, chaque district sa
mode. paulettes vertes, paulettes rouges; tel bataillon a le cha-
peau ganses dor sur les trois faces; tel autre le casque orn par
devant de peau de tigre : que de libert laisse aux coquetteries
masculines! et quel flatteur uniforme que celui dofficier!
cocarde de trois couleurs, vert, rouge et blanc; plumet rouge et
1. La Dmission du bourreau de Paris.
2. Rvolutions de Paris. Juillet 1789.
3. Souvenirs de la Rvolution, par Maria Williams.
4. Lettres b patriotiques, par Lemaire, n 13.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
51
vert; hausse-col de bronze dor, gilet blanc, paulettes dor;
petits cors de chasse or et vert aux pans de lhabit; pantalon de
drap bleu galonn dor
1
.
Comment cette milice parisienne offrant, en son ordonnance
peu svre, un champ si vaste aux jeunes lgants , naurait-
elle pas t accueillie par lenthousiasme? Rpondant dailleurs
aux besoins dfensifs de ces temps agits, flattant les ides
nouvelles par limage de lgalit militaire, la garde nationale
prend les Parisiens son attrait tout nouveau. Cest un engoue-
ment civique sans exemple et presque unanime; si bien que le
chasublier du roi passe aux drapeaux et aux flammes, tout ce
qui concerne la milice nationale. Ce nest plus dans toutes les
bouches que les mots : sabre, caserne, mot dordre, paulettes. Il
semble que le canon de la Bastille ait veill, dans chaque bour-
geois paisible et tranquille, un hros qui signorait. Lmotion des
jeux de guerre se fait contagieuse, monte, descend les ges et la
socit. Des vieillards veulent former un bataillon de vtrans,
dont le moins g aura soixante ans accomplis
2
. Ils demandent,
dans le cas o il faudrait marcher contre les ennemis de la libert
et de la patrie, tre posts la tte de larme parisienne pour
recevoir les premiers coups. Huit enfants schappent de la Piti,
et vont demander du service lHtel de Ville. Les chers petits
obtiennent dtre placs comme tambours dans les districts
3
.
Jugez par l lardeur des hommes faits sinscrire sur les rles
de la milice et grossir les soixante bataillons. Toutes les distinc-
tions dhabit de lancien rgime abolies, quoi dautre que luni-
forme citoyen pour avoir les saluts du peuple? Cordons bleus,
croix de Saint-Louis, mitre, robe parlementaire, jusqu la canne
corbin du contrleur des finances, tout cela supprim, il ne
reste plus dhonorifique que les paulettes dor
4
. Cest le beau
temps alors et la prime-fleur des admirations des pouses, et des
parades srieuses. Tant est grande cette nave envie de paratre,
que, dans un district, les simples fusiliers disputent longtemps
pour porter des paulettes dofficier.
1. Journal de la Mode et du Got, par M. Lebrun. Mars, avril 1790.
2. Le Modrateur. Dcembre 1789.
3. LObservateur. Aot 1780.
4. Nouveau Tableau de Paris, par Mercier, vol. I.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
52
Puis le corps de garde, cest la libert pour les maris, et le
plaisir pour les clibataires. Que trouvez-vous en un corps de
garde? dit lAlmanach des grands hommes et des grandes choses : au
dedans, des bouteilles, des verres, des fauteuils, des jeux de
cartes, des dominos, des flacons deau-de-vie, des filles; la
porte une sentinelle poudre, frise, musque. Un corps de
garde, souvent cest un concert. La milice nationale aime la
musique, et les districts les plus conomes dpensent
12 000 livres pour la leur
1
. Cest un concert, comme lAbbaye
quand montent leur garde M. Dubois, violon de lOpra et
sous-lieutenant de grenadiers, M. Godichon, contrebasse de
Nicolet et capitaine de chasseurs, et M. Jolicur, ancien fifre de
Vintimille.
2
Cest au corps de garde quon organise les ban-
quets fraternels pour lesquels Laiter, rue du Petit-Pont, au bas de
celle Saint-Jacques, vient douvrir un grand salon de quatre-
vingts couverts.
Le commerce, menac, soublie en ces amusements guerriers;
le marchand ne garde ni souci ni inquitude, en sa souverainet
sous les armes.
On entend dire lun de ces fanatiques de luniforme : Si
cela continue, je suis ruin; mais, au moins, on a du temps
donner la milice!
3
Aussi, par ce zle, quelle belle chose que
les exercices! Jamais Candide chez les Bulgares ne fit des pro-
grs aussi rapides, aussi tonnants. Tel homme qui de sa vie na
mani que laune ou le balai, sait tourner aujourdhui droite,
gauche, charge, tire de manire tonner les coryphes de
larme prussienne. Quand on en sera la guerre, tel milicien
se fera martialement raser dans un clat de bombe apport de
Lille ou de Valenciennes
4
.
La cour, laristocratie navaient garde de ne pas rire un peu de
cette belle pousse dhrosme. Assez haut, lon moquait ces sol-
dats improviss, ces blouses bleues, comme on les appelait, aux
ordres dun acadmicien, M. Bailly. On regardait cela peu prs
comme un Mardi gras; et croyez que le marquis Blondinet, qui
1. Le Djeuner du mardi, ou la Vrit bon march, n 2.
2. Le Gnral Lapique.
3. Journal de la Cour et de la Ville. Janvier 1791.
4. Le Nouveau Paris, vol. IV.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
53
menait tout le carnaval, ntait pas pargn. Dans les salons, qui
ne transigeaient pas, ctaient parfois des tonnements et des
colres quon cachait demi sous la politesse : M. dOrmesson,
le contrleur gnral dOrmesson, entrant chez M
me
de Mont-
morin en habit de garde milicien, les sourires moussaient mal les
pigrammes
1
. Au compositeur Leberton se prsentant chez lui
dans le costume du jour, le duc de Richelieu disait : Vous tes
aussi de a? Fi ! fi ! quittez! faites plutt de bonne musique!
2
Un fermier gnral menaait le prcepteur de ses enfants de le
chasser sil ne laissait l luniforme. la vue de son professeur de
fort-piano, Plantade, vtu du costume national, une belle com-
tesse tombait en syncope
3
. Le comte de Caraman et quelques
autres, jouant leur vie pour mieux jouer le mpris, ne rpon-
daient pas aux : Qui vive? de cette garde quils ne reconnais-
saient pas, et avanaient sur les sentinelles, sans se soucier de la
consigne, avec une insolence de courage
4
. Et ceux-l des aristo-
crates qui staient soumis lhabit bleu, tiraient souvent de leur
soumission, de narquoises vengeances. Mettez-vous donc
au pas? Vous marchez comme un chanoine! disait lofficier.
Cest votre faute, mon capitaine, rpondait le soldat-
citoyen, faites attention que jai aux pieds les souliers que vous
mavez faits, et quils me gnent horriblement.
5
Mais tout, moqueries, bravades, ce sont vaines protestations.
La milice a pour elle ce que dEscherny appelle le torrent de
lopinion . Un notaire renvoie-t-il un clerc coupable de stre
enrl chasseur, son tude est dserte
6
. Longchamps, laristo-
cratie fait mettre ses domestiques en queue, par drision de la
milice, les domestiques sont battus; et les gardes nationaux en
sont quittes pour couper les queues et se faire friser en rond
7
.
Un M. Moneron met son valet de chambre dans sa voiture et
1. Tableau historique de la Rvolution, par dEscherny, vol. I. 1815.
2. LObservateur. Dcembre 1789.
3. Id. Fvrier 1790.
4. Id. Juin 1790.
5. Journal du diable. Mai 1790.
6. LObservateur. Aot 1789.
7. Id. Avril 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
54
conduit lui-mme en costume de garde national, il manque
dtre massacr.
Dans les alcves fminines le portrait du gnral La Fayette
resplendit, entour dun ruban tricolore
1
. Lon annonce qu
lassemble du district de Saint-Roch, viennent de se prsenter
en habit de milicien les ducs de Chartres, de Montpensier et de
Beaujolais, et quils ont fait cadeau dun uniforme leur prcep-
teur. Le comdien mme fait passer avant les plaisirs du public le
service de la cit; et au beau milieu dune reprsentation un
acteur vient annoncer, dans les applaudissements, quun cama-
rade ne peut jouer, tant de garde
2
. Les femmes nont plus de
complaisances, de regards que pour luniforme national, et, par
une mode patriotique, elles faonnent leurs chapeaux en casques.
Que les rvolutionnaires prennent un moment ombrage de
cette arme de lopinion, qui pourrait devenir une force de
rsistance? Quon dnonce dix mille espions dans la milice et
soixante joueurs du tripot de lhtel dAngleterre parmi les
officiers
3
? Que dinjurieux soupons soient sems contre elle
par lcouteur aux portes? Quimporte la trs illustre milice pari-
sienne. Plantations darbres de libert, crmonies au Champ de
mars, la milice est la garde dhonneur du peuple; elle est lme
des ftes! Elle marche bien gutre, bien culotte, bien coiffe,
bien poudre . Elle se montre, elle triomphe derrire son La
Fayette, le gnral des bluets, sur son cheval blanc
4
, avanant len-
tement dans lovation, modeste, agitant son chapeau, savant
dans lart des formes populaires , et comme multipliant ses
mains pour serrer toutes les mains tendues, mme se penchant
pour une embrassade, cueillant au petit pas les bravolets de la
foule!
Enivre, la milice se lance aux expditions et aux arrestations.
Une journe, Paris voit le boulet qui servait au tourne-broche de
lObservatoire royal emport, triomphalement suspendu dans un
1. Journal de la Cour. Avril 1790.
2. Id. Dcembre 1789.
3. Les Rvolutions de Paris, n 12.
4. Lettre de M. Cerutti.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
55
filet, par une cohorte citoyenne
1
. Une nuit, Ruggieri voit
enfoncer ses portes et tomber une cohorte citoyenne au milieu
dun bal et dune honnte bouillotte; ou bien ce sont quelques
filles en contravention que la milice parisienne fouette sur les
boulevards.
Ces essais de justice martiale, cet apptit de police, lenfance
les prend en exemple. Luniforme, la Rvolution, les petites
guerres lavaient sduite tout dabord. En dcembre 1789, le
sieur Juhel, marchand ordinaire des Enfants de France, rue
Saint-Denis, AUX ARMES DE FRANCE, navait vendu que bijoux
denfants dun nouveau genre : pices de fortifications, cita-
delles, forteresses, bastions avec batteries de canons, armements
de guerre
2
. Lenfance joue la patrouille; elle promne des ttes
de chats sur des btons. Mme une bande de ces jeunes miliciens
pend un camarade qui avait vol des pommes une femme de la
halle. La municipalit est oblige de prendre un arrt contre ce
pouvoir excutif en herbe
3
.
Si les gardes nationaux ne se pendent pas encore entre eux, ils
se rossent : le fameux bataillon des Filles-Saint-Thomas, qui
chasse ses lieutenants convaincus de jacobinisme, soufflette
Carra, maltraite Rivire-Smur, bat le perruquier Thom
4
. Mais
le dernier mot reste aux Jacobins, qui assomment presque
M. Hamelin, commandant du bataillon des Rcollets, comme il
sortait du club de la constitution monarchique. Bientt les oppo-
sitions se taisent ou sommeillent! la milice dmocratise prend
toute la royaut de la rue. Cest une surveillance et une inquisi-
tion exerces par cette garde ne des liberts
5
. coutez les
plaintes : Allez-vous danser, un grenadier inspecte vos
cabrioles. Allez-vous manger, un caporal vous coupe les mor-
ceaux. Allez-vous acheter une bote de pastilles chez le bonbon-
nier, un sergent vous mne aux balances. Allez-vous faire un tour
de promenade, la sentinelle vous montre la carte du pays. Allez-
vous couter la parole de Dieu, un sous-lieutenant vous exhorte
1. Le Rgne de Louis XVI mis sous les yeux de lEurope.
2. Petites Affiches. Dcembre 1789.
3. LObservateur. Aot 1789.
4. Les Sabbats jacobites. 1791.
5. LEspion patriote Paris.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
56
la componction. Demandez-vous le viatique, deux grenadiers
viennent se fourrer dans votre ruelle.
1
Cest une nouvelle
lieutenance de police, cest une autocratie collective, dont un
membre a dj essuy ses bottes la robe de la reine
2
, et dont un
autre, le boucher Legendre, mand daller monter sa garde au
Luxembourg, a rpondu : Que Monsieur vienne dabord la
monter devant mon tal !
3
Il y eut en ce temps un entranement aussi populaire que lins-
titution de la milice : les dons patriotiques. Douze citoyennes,
femmes et filles dartistes de la ville de Paris, apportent
lAssemble nationale, et donnent la nation, le 7 septembre
1789, en une cassette, quatre-vingt-treize jetons dargent, trois
gobelets dargent, vingt-quatre boutons dargent, quatre paires
de bracelets en or, trois mdaillons en or, cinq botes de montres
en or, huit bagues en or, trois paires danneaux doreilles, cinq
ds coudre, deux coulants de bourse, un cordon de montre, un
souvenir, cinq tuis, une aiguille tambour, deux botes de
femmes, une mdaille de Frdric V, roi de Danemark, le tout en
or, et une bourse renfermant 16 louis dor. Ces gnrosits
grand spectacle allument lenthousiasme. Les beaux esprits
recourent aux ges hroques de la vieille rpublique dItalie
pour donner MM
mes
Vien, Moitte, Lagrene la jeune, Suve,
Fragonard, David la jeune, et leurs compagnes, un digne bou-
quet de louanges, et les couronner Romaines du XVIII
e
sicle. Un
galant veut que la postrit hrite de ces douze physionomies, et
de leur expression sainte. prsent que le physionotrace de
Quenedey vous reproduit comme une magie, et si peu de frais,
ne pourrait-on obtenir des douze citoyennes qui ont donn la
premire impulsion la gnrosit publique, quelles accordent
chacune un quart dheure lart qui nous transmettra leurs traits
adorables?
Bientt la contagion du sacrifice gagne toutes les conditions,
tous les ges, tous les tats. Les femmes se dvouent avec ce zle
quelles mettent toujours au dvouement; plus patriotes que
1. Rvolutions de Paris. Janvier 1791.
2. LObservateur. Juillet 1790.
3. Les Sabbats jacobites. 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
57
coquettes, mdaillons, chanes, colliers, boucles doreilles,
botes mouches et rouge, tuis, crayons, anneaux, curs,
croix, ufs, myrzas dor, diamants, bijoux, elles jettent tout
la caisse patriotique. Et vite, aux souliers des hommes, des
boucles de cuivre , des boucles la Nation; et les boucles
dargent en dons patriotiques! M. Knapen fils, matre imprimeur,
commence; les ministres, les dputs, tout le monde suit
1
. Voil
les statisticiens valuer les boucles dargent de tous les soldats-
citoyens 600 000 livres, et 40 millions de livres toutes les
boucles dargent du royaume
2
. Le marquis de Villette, qui a
apport en brochette toutes les boucles dargent de sa maison; le
marquis de Villette, qui a maintenant des botes de cuivre ses
montres, demande au roi sil ne lui serait pas convenant de
revenir aux bouffettes du bon Henri IV. Lauteur de Faublas, fils
dun marchand de papier, donne lide de convertir en dons
patriotiques ces gros almanachs royaux relis en maroquin
rouge, avec de lor antipatriotique sur tous les bouts , que son
pre tait oblig de donner au premier, deuxime, troisime et
vingtime commis
3
.
Cest un enivrement, un entrain, une furia franese se
dpouiller de ses flambeaux, ou de sa timbale dargent! Cest
une sincre pidmie doffrandes sur lautel de la banqueroute.
Le roi envoie la Monnaie 9 442 marcs de vaisselle dargent et
230 marcs de vaisselle dor, la superbe vaisselle de Saint-
Cloud, si bellement ouvrage, cisele sous le dernier rgne, et
dont chaque pice portait tout au long la signature du fameux
Germain pre
4
. La reine renonce 3 607 marcs de vaisselle
dargent; et les manches mme de couteau de la table du roi sont
fondus en un lingot de 281 marcs. Nombre de grands retirent
leur vaisselle du mont-de-pit pour loffrir la nation
5
. Lenvoi
de M. de Breteuil est de 1 007 marcs dargent. Communauts et
corporations, Jacobins, Carmes, Bndictins, Augustins, curs et
1. Rendez-moi mes boucles.
2. Chronique de Paris. Septembre 1789.
3. Id. Dcembre 1789.
4. Courrier de Versailles Paris. Septembre 1789.
5. Journal de la Cour. Septembre 1789.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
58
marguilliers, religieuses, coliers irlandais, communaut des sal-
ptriers, la compagnie de MM. les porteurs de la chsse de
Sainte-Genevive, les limonadiers, entre autres Haquin, tenant
le caf de la Rgence, cest qui apportera son contingent
de vertu civique . Les loueurs de carrosses de Paris donnent
largenterie composant le service de leur autel ; les clercs de
notaire se cotisent pour 7 437 livres
1
. Les matres darmes de la
ville de Paris apportent, avec leur don, ce discours : Deux
mtaux composent nos pes : largent et le fer. Agrez le pre-
mier pour les besoins pressants du moment. Nous jurons
demployer le second au service de la nation, au maintien de la
libert.
2
M. Necker donne 100 000 livres; cela excde le
quart de son revenu
3
; un anonyme 40 000 livres en argenterie
et bijoux; la Comdie franaise, 23 000 livres; les comdiens ita-
liens, 12 000 livres; M
lle
Darigeville, pensionnaire du roi, sa toi-
lette en argent du poids de 65 marcs 6 deniers 18 gros; sous
Louis XV, la Deschamps avait envoy sa baignoire dargent. M. et
M
me
Nicolet, entrepreneurs du spectacle des grands Danseurs du
roi, 1 once de bijoux dor; lacteur Beaulieu offre un contrat de
rentes de 400 livres quil tient des Varits, et verse les trois pre-
mires annes. Le duc de Charost fait hommage la nation
dune somme de 100 000 livres, dont moiti en argenterie, pour
augmenter le numraire. La marquise de Sillery-Genlis offre la
toilette dargent de M
me
de Valence, sa fille; et, dans la ferveur de
son zle, elle crit M
me
Pajou : Ma fille et moi aurions eu
lhonneur de vous porter nous-mmes cette caisse, si mon devoir
me permettait de quitter Mademoiselle, et si M
me
de Valence, au
moment daccoucher, ntait pas dans son lit.
4
Du haut en bas, la socit fouille ses poches. Un cultivateur de
Touraine envoie lAssemble nationale 24 livres
5
; un domes-
tique, 48 livres. Jusquaux enfants, jusquaux coliers du collge
de Saint-Omer, jusqu un enfant de sept ans de Crespy-en-
1. Journal de la Cour. Septembre 1789.
2. Journal de Paris. Janvier 1790.
3. Journal de la Cour. Septembre 1789.
4. Journal de Paris. Septembre 1789.
5. Journal de la Cour. Septembre 1789.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
59
Valois, qui se mettent en mulation et en prcocit de dvoue-
ment. Un marmot envoie les 48 livres quil destinait sacheter
une montre. M
lle
Lucie dArlaise, ge de neuf ans, envoie dans
une lettre lAssemble son d dor, sa chane et une petite
boussole; et les enfants de M. le Coulteux du Moley envoient la
Monnaie leurs joujoux, trois onces dor.
Les dangers de la chose publique ne font quaccrotre les
gnrosits de la nation, et les plus pauvres se pressent pour
donner, tout fiers de figurer au procs-verbal, de discourir, et de
lancer leur sacrifice dans une belle phrase, comme ce cordonnier
de Poitiers, apportant deux paires de boucles dargent : Celles-
ci ont servi tenir les tirants de mes souliers; elles serviront
combattre les tyrans ligus contre la libert!
De leurs diamants, de leurs bijoux, de leurs atours brillants
sacrifis, les belles Franaises se vengent par des bijoux simples
1
,
non de prix, mais de souvenir; bijoux la Constitution, quon
appelle aussi rocamboles
2
, bagues faites avec des pierres de la
Bastille enchsses; alliances civiques et nationales mailles bleu,
blanc et or, avec cette devise : la Nation, la Loi et le Roi
3
; taba-
tires de faence aux trois couleurs, avec charnires en terre cuite
nationale, sur tous les cts desquelles on lit : la Patrie; boucles
doreilles constitutionnelles en verre blanc jouant le cristal de
roche et portant crit : la Patrie
4
.
Et quand M
me
de Genlis devient M
me
Brulard, elle sorne
comme parure, dune petite pierre de la Bastille polie, monte,
couronne de lauriers, et niche dans une fort de rubans aux
trois couleurs
5
.
La Mode est en rvolution; et la voil variable comme une opi-
nion publique, ayant comme elle ses journaux, dun jour lautre
se brouillant avec le got, et se rconciliant avec lui chez la
1. Journal de la Mode. Juillet 1790.
2. LObservateur. Aot 1789.
3. Journal de la Mode. Juin 1790.
4. Nouvelles Lunes du cousin Jacques. Juin 1791.
5. Souvenirs de la Rvolution, par Maria Williams.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
60
clbre M
lle
Cafaxe, de la rue Saint-Honor
1
. Jusqu la Rvo-
lution, les manifestations fminines ntaient gure descendues
plus bas que le bonnet : bonnet la Belle Poule, la Grenade, la
dEstaing, au compte rendu de M. Necker. Avec la libert, il semble
quil se soit tabli, ce snat du vtement que les femmes vou-
laient obtenir de lempereur Hliogabale; et cest un concert
pour faire rgner du haut en bas de lhabit la profession de foi du
jour. Leurs parures parties la Monnaie, les Parisiennes courent
aux fleurs du fleuriste de la reine, et arborent fort haut, au ct
gauche, un bouquet trs gros, compos de fleurs des trois cou-
leurs et entremles dune grande quantit de myrte : cest le
bouquet la Nation, qui sajuste si bien sur une robe la Camille
franaise, de M
me
Teillard
2
. Les couleurs de la nation, cela est le
fond mme de la mode patriotique : bonnets de gaze, flanqus
de la cocarde nationale; derrire la tte, un gros nud de rubans
des trois couleurs; robes la Circassienne, rayes des trois cou-
leurs de la nation; souliers mme aux trois couleurs : le bleu, le
rouge et le blanc, cest le nouveau thme la mode; et cest
dguiser le drapeau dans la robe et la cocarde dans la coiffure
quelle sapplique et soccupe
3
.
Voulez-vous le programme dune mise la Constitution?
Bonnet demi-casque de gaze noire, fichu en chemise de linon
allant se perdre dans une ceinture nacarat, dont les franges sont
aux couleurs de la nation, et robe dindienne trs fine, seme de
petits bouquets blancs, bleus et rouges
4
.
Cette femme qui badine avec un ventail en came de la
fabrique dArthur
5
, est en nglig la patriote : redingote natio-
nale de drap fin bleu de roi, collet montant carlate avec un liser
blanc, double rotonde bleu lisere de rouge, liser rouge tout
autour de la redingote en forme de passepoil, ainsi quautour des
bavaroises, parements blancs avec un passepoil rouge, et jupe
blanche.
1. Journal de la Mode. Aot 1790.
2. Journal de la Cour. Dcembre 1789.
3. Journal de la Mode. 1789, 1790. Passim.
4. Id. Avril 1790.
5. Id. Mai 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
61
Celle-l a nou sa taille une ceinture en arabesques fleurs
roses et bleues, frange aux trois couleurs; elle porte un jupon de
satin blanc, orn au bas de petits carrs bleus, bord dun ruban
rouge.
Cette autre a le nouvel uniforme, le chapeau de feutre noir
avec bourdaloue et cocarde de ruban aux trois couleurs de la
nation, les cheveux sans poudre, un coureur de drap bleu de roi,
et un collet blanc liser de rouge.
peine une mode ou deux scartent-elles de la rgle
gnrale : les bonnets la citoyenne de gaze blanche, dont les
rosettes, barbes, papillons sont bords de violet
1
, et le dshabill
la dmocrate, qui comporte un pierrot de petit satin feuille
morte
2
.
Lcarlate est le seul vritable rival du tricolore, mais un rival
vaincu jusquici, en dpit des talages du Palais-Royal, ajoutant,
leurs chantillonnages de nuances rouges, la nuance sang de
Foulon.
Pendant ce voyage de la mode autour de la trinit des couleurs
nationales, ceux que M. Lebrun, dans son Journal de la Mode et
du Got, nomme les aristocrates dcids, mles et femelles , ne
se mettent quen noir, faisant profit de la mort de lempereur
pour porter le deuil du roi et deux-mmes. Les jeunes aristo-
crates et nobles non endurcis prennent un costume qualifi de
demi-converti ; cest un chapeau rond, ceint dun bourdaloue de
soie lisse, cravate de taffetas noir termine par une dentelle,
habit carlate avec des boutons dacier dAngleterre, gilet de
poult et de soie noire, culotte de casimir noir, bas de soie noire
3
.
La mode masculine, dpouille, elle aussi, des habits de drap
dor et dargent et de velours, se console avec ses collets de
toutes couleurs criardes debout sur des habits de couleurs tout
autres
4
, avec ses cheveux dpoudrs, coups et friss comme
ceux dune tte antique
5
, avec ses redingotes et ses habits de
drap noir la Rvolution, cannel par deux petites raies lisses, et
1. Journal de la Mode. Septembre 1790.
2. Id. Dcembre 1790.
3. Id. Avril 1790.
4. Id. Mai 1790.
5. Id. Novembre 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
62
avec ses cannes ficeles de cordes boyaux, poignes vertes,
dans lesquelles est un sabre
1
.
Et sur tout ce monde lternelle cocarde : la cocarde de basin
ou la cocarde en cuir verni de linvention du chapelier Beau, rue
Saint-Denis, prs de lApport-Paris : la cocarde tricolore est
lornement indispensable depuis ce 13 juillet 1789 o les Pari-
siens, les boutiques fermes, criaient par les rues : Ruban
national ! ruban national ! depuis ce lundi de juillet o, des bal-
cons et des fentres, les femmes lanaient leurs robes, leurs pier-
rots, et jusqu leurs jarretires devises, pour improviser tout
Paris la dcoration nouvelle.
Le mois de juin 1790 jette bas les armoiries
2
. Alors le mar-
teau travaille dans tout le faubourg Saint-Germain; et du front
de ces vieux htels, vieux et nobles comme des morceaux de
lHistoire, tombent, dans les ruisseaux, les blasons, les blasons de
tant de grandes et antiques maisons. beaucoup le cur saigne
de laisser abattre, comme un fruit pourri, cette couronne de
famille : le duc de Brissac rsiste et ne cde qu lordre.
Aprs les portes, les voitures : et ces panneaux o les armes
sentouraient de peintures brillantes, ces panneaux, tableaux pr-
cieux o Lucas, Dutour, Crpin, avaient accompagn des mer-
veilles fleuries de leurs pinceaux les timbres, lambrequins et
tenants, il faut les gratter. Quelques-uns les cachent sous un
papier dargent ou sous une jalousie. Sur son cu, un duc fait
peindre un brouillard et la devise : Ce nuage nest quun passage
3
.
Sur les panneaux dpouills de cette marchale, cest une tte de
mort assise sur deux os en sautoir qui prend la place des fleurs de
Huet vernies par Martin
4
. Et le sieur Crussaire, dessinateur
darmoiries sans ouvrage, est rduit annoncer dans les journaux
quil excute toute espce de sujets srieux ou agrables relatifs
aux diverses circonstances de la Rvolution, pour botes, bon-
bonnires, boutons, mdaillons
5
. Puis la livre a son tour : un
1. Journal de la Mode. Mai 1790.
2. Journal de la Cour. Juillet 1790.
3. Nouveau Paris. Vol. IV.
4. Journal de la Cour. Juillet 1790.
5. Chronique de Paris. Fvrier 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
63
matre parat-il Longchamps, un laquais a sa livre derrire son
carrosse, lgalit fait prendre au matre la place du laquais, et au
laquais la place du matre. Et pour les quelques Crispins pr-
jug, qui sobstinent ne pas se respecter et porter brodes sur
leur dos les marques honteuses de leur servitude, lgalit leur per-
suade, coups de btons quelquefois, quils sont ns
citoyens, enfants de la patrie.
1
Les matres obissent, mais avec toutes sortes de mauvaises
grces. M. Bachois, forc de dgalonner ses domestiques, dfend
expressment au tailleur de retourner les habits, afin quon voie
la trace du galon. M
me
Bachois voulait mme que les points ne
fussent pas tirs
2
. Elle ne reparatra, la livre, que quand il y aura
un premier consul et une madame Bonaparte.
On commence empcher les carrosses, et dans le faubourg
Saint-Germain on fait descendre du sien la duchesse dOrlans
qui allait voir ses enfants : Les fiacres seuls, lui dit-on, ont le
droit de marcher dans le quartier.
3
La fodalit tue dans le symbole et limage, la guerre se
tourne contre ses appellations. Les titres, les noms seigneuriaux
sont abolis, dfendus. Les noms dorigine sont reports. La
confusion nat de ce nouveau baptme. Avec votre Riquetti,
vous avez dsorient lEurope pendant trois jours! crie Mira-
beau la tribune des journalistes
4
. La belle aubaine se moquer
pour les royalistes purs, des nobles qui ont embrass au dbut le
parti de la Rvolution! Le duc dAiguillon, cest maintenant
M. Vignerot; la marquise de Coigny, cest M
me
Franquetot, et le
duc de Caraman, cest M. Riquet
5
.
On dit que cette dpossession du titre cota tant aux femmes,
que les maris dputs qui votrent ce sacrifice galitaire, furent
menacs dune conspiration doreillers. Un instant fut prise la
rsolution hroque quAristophane prte aux Athniennes de
1. Journal de la Cour. Juin 1790.
2. LObservateur. Septembre 1790.
3. Journal de la Cour. Septembre 1790.
4. Mmorial de Gouverneur Morris. Vol. II.
5. Journal de la Cour. Juin 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
64
son Assemble de femmes. Un instant les femmes, pour faire rvo-
quer cette nouvelle loi Appia, menacrent de laisser la France
steindre
1
. Mais force resta la loi.
Et pendant que les armoiries tombent, et que les Rohan nont
plus le droit de leur nom, voyez les matres de paume effaant
lpithte de noble au jeu de billard annonc sur leur porte
2
. Lui-
mme le noble jeu de loie a beau se dire quil est renouvel des
Grecs, il passe ci-devant, et on le rebaptise jeu de la Rvolution
franaise. Dans ce nouveau jeu, les oies sont les parlements, le
n 19 est lhtellerie, ou le Caveau du Palais-Royal, principal foyer
des motions; le n 31, le puits, ou les rfugis en pays tranger; le
n 58, la mort des Delaunay, Foulon, Berthier, etc., et le n 63, le
numro gagnant, lAssemble nationale, ou palladium de la
libert
3
. De ces coups la noblesse, un malheureux prend
loffense; un plbien fait la protestation de ces aristocraties
dcouronnes : Luxembourg, laboyeur du Thtre-Franais, lui
qui a appel vingt ans les gens de ces ducs, de ces marquis, de ces
comtes, qui tous avaient une page des chroniques de France
signe de leurs aeux, Luxembourg, le stentor et le hros de ces
titrs et de ces fameux, donne sa dmission, ne voulant pas
rouler dans sa bouche toute sonore de noms sans pair, ces nou-
velles appellations, sobriquets de tant de gloires
4
.
Il ny eut que quelques vieux valets pour regretter la livre
quils tranaient et le nom que leur matre portait. Toute la livre
applaudit cette rvolution qui le venge de ceux qui le payent, et
ds les premiers jours, la livre, prive par son tat de toute
influence, de toute voix dans les assembles des paroisses , la
livre dshrite de tout droit
5
, du droit mme dentrer, o entre
lartisan, rdige en sa tte, elle aussi, son cahier de dolances.
Confidente du matre toutes heures, complice de ses vices, de
ses faiblesses, de ses folies, elle rcapitule ses ressentiments. Elle
ne voit plus le matre, mais lhomme, une poupe quil faut
habiller, lever, coucher, conduire, mignarder comme un enfant
1. Discours de la Lanterne aux Parisiens.
2. Journal de la Cour. Aot 1790.
3. Bibliothque nationale. Cabinet des Estampes. Histoire de France.
4. Journal de la Cour. Juin 1790.
5. Qui est-ce donc qui gagne la Rvolution?
EDMOND & JULES DE GONCOURT
65
de trois ans.
1
elle-mme, elle se peint lhumiliant, le fatigant
de ses fonctions : courir la pluie, la neige, au soleil, pour
porter et rapporter des poulets, sautiller tout le matin, derrire le
cabriolet, accroche deux courroies, spoumoner crier :
gare! tre battue si on ne la pas entendue, faire la toilette et
rester au dner jusquau dessert, assouvir sa faim la gargote,
comme un sanglier qui donne la vigne, senivrer dun vin dur
qui sent encore le pressoir ; Monsieur va-t-il au spectacle,
lattendre sur le pav, trois heures les pieds dans la boue; Mon-
sieur va-t-il souper, aprs le spectacle, ou chez les femmes, ou au
jeu, veiller dans lantichambre; et pour le tout tre trait de drle,
de coquin, de gredin; et, ct de ce dur mange, le sybaritisme
de Monseigneur! soupers fins, nuits voluptueuses, soyeux duvet,
vins fumeux, les aisances et les satisfactions
2
!
Voil le valet se rappelant tout du long sa vie de Tantale. Et
aussitt commence, contre le noble et le riche, une guerre servile,
sourde en ses commencements et inapparente, mais qui porte en
germe les dlations et les dpositions mortelles qui se presseront,
les grandes annes denvie venues. la fidlit, qui senvieillissait
dans les familles, succde peu peu un service nouveau, consti-
tutionnel, pour ainsi dire. Les frres servants se mettent recon-
natre que les affaires dtat sont un peu les leurs, et que leurs
affaires sont un peu celles de ltat. Ils sassemblent tous les jours
lHtel de Ville, o ils forment un club en trois classes : la
bouche, lcurie et la chambre, demandant la ville de renvoyer
tous les Savoyards, jusqu ce que le comit de police leur
dfende de sassembler. Le parti populaire les travaille. Journel-
lement ils sont mis en garde contre ceux qui les nourrissent;
habilement ils sont avertis quil est de certains cas o ils sont de
droit dispenss dobir, le cas prsum, par exemple, o les ma-
tres voudraient leur faire prendre des armes et les jeter devant
eux, dans la guerre civile, contre le peuple : esse sat est servum, jam
nolo vicarius esset
3
. L-dessus, les valets se dcouvrent une cons-
cience politique. Enhardis, ils se rvlent intimes ennemis.
Nous sommes de ce Tiers tat qui fait tout , crit lun deux.
1. Avis la livre par un homme qui la porte. 1790.
2. Dissertation critique et philosophique sur la nature du peuple. 1789.
3. Avis la livre.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
66
Lobissance raisonne. Le cuisinier de Mesdames fait avaler
deux prtres le serment civique dans de petits billets, quil
enferme dans de petits pts
1
.
Le 19 juillet 1789, Versailles, M. de Bezenval entrant chez le
roi, tout ministre absent, afin de lui faire signer un ordre, un valet
de pied se place familirement entre M. de Bezenval et le roi
pour voir ce quil crivait
2
. Un autre jour, cest un autre valet de
chambre qui passe au roi son habit sans le cordon bleu, et, sur la
demande du roi, rpond : Sire, jai cru devoir le retrancher :
lAssemble nationale vient de supprimer les ordres.
3
Six mois aprs, un domestique nomm Villette, nourri de lec-
tures depuis la Rvolution, motivera les motifs de son suicide
dans un dialogue de son me avec Dieu, par les raisons quil a
trouves dans Snque et dans Rousseau. Il fera ses adieux au
magnanime Tiers tat, flicitera la noblesse de la clmence de ses
vainqueurs, exhortera le clerg quitter ses costumes et ses
superstitions
4
. En 92, les domestiques nont plus besoin de se
tuer pour parler. Une dame causant avec un visiteur de M. de
Montmorin, est soudain interrompue par lhomme qui frotte
lappartement : Qui ? Montmorin? Montmorin est un gueux!
un contre-rvolutionnaire. Jamais les Franais ne pardonneront
Montmorin! Les tmoins du tribunal rvolutionnaire taient
prts
5
.
Sous le rgne du comit de salut public, les domestiques sont
la bouche de fer o Hron ramasse ses dnonciations. Dans
Hron, les domestiques trouvent le serviteur de leurs ressenti-
ments; et cest alors que des cuisinires, renvoyes pour leur
absence de toute la journe, le jour de lexcution des Girondins,
viennent se plaindre aux membres de comit de sret gnrale,
et font emprisonner leur matresse sur cette phrase : La
citoyenne trouve redire que jaille voir guillotiner, et que je ne
revienne pas aprs la deuxime!
6
1. Nouveau Paris. Vol. II.
2. Mmoires de Bezenval.
3. Chronique scandaleuse. 1791.
4. Chronique de Paris. Avril 1790.
5. Le Consolateur. Juin 1792.
6. Dnonciation de quelques sclrats, par Santerre.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
67
Que comptez-vous demander lAssemble? disait
M. de Coigny, en 1789, un paysan de son bailliage, lu dput.
La suppression des pigeons, des lapins et des moines. Voil
un rapprochement assez singulier!
Il est fort simple, monseigneur : les premiers nous mangent
en grains, les seconds en herbe, et les troisimes en gerbe.
1
Le paysan a obtenu tout ce quil demandait
2
: plus de pigeons
seigneuriaux! la nuit du 4 aot les a tus, plus de lapins! un
peintre ddie la nation lestampe : La Libert du Braconnier.
Plus de moines! Oh, Pierre, la dme est abolie! Oh,
Jean; oh, Paul ; oh, Jacques! la dme est abolie! Cloches de
branler; faucilleurs, rteleurs fourcheurs, et batteurs daller gaie-
ment, moissonneurs de moissonner en cocardes tricolores
3
; gla-
neuses de trotter et de fredonner; municipalits en charpes de
se dployer; lglise, le cur patriote, qui nencense plus le sei-
gneur du village, ainsi quil le faisait tout lheure, chante :
Domine, salvam fac gentem! Domine perpetuam fac legem
4
!
coutez au cabaret la joie de ces nourriciers du genre
humain, de ces grands prtres de la nature, de ces crateurs du
pain et du vin qui payaient avant 1789 les six huitimes des
impts, et qui on prenait chaque mutation le treizime du
capital de leurs fonds : Vive la loi ! vive lAssemble
nationale! vau leau la gabelle! Le sacr chien que tout le
monde vendra! et, mille milliers de tonneaux dfoncs, plus
dimpt sur le vin du bon Dieu! et toutes les mangeries, suceries,
voleries, grapilleries des grugeurs, tondeurs! Vive la loi ! Plus
de taille! et nous pourrons nous mettre une bonne blaude de
toile sur le corps, cravate, chapeau neuf, une bonne jupe dcar-
late rouge, et belle coiffe la mnagre, sans que les b nous
criblent! Vive lAssemble nationale! Plus de capitation au
marc la livre! Plus de fouages, vingtimes, dcimes et le reste!
Plus de procs-verbaux pour une livre de sel ! Et la treizime
gerbe que nous rentrerons dans la grange avec les autres; et
1. Correspondance de Grimm. 1788-1789.
2. Rponse la lettre de M
me
la duchesse de Polignac.
3. LObservateur. Octobre 1789.
4. Lettres patriotiques, par Lemaire.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
68
venez-y nous y faire obstacle, nous vous ferons accueil, four-
ches, faux, btons, pierres
1
! Vive la loi ! Je ne sommes
plus de la canaille; je sommes matre et seigneur dans notre
champ, dans notre vigne; on nous coutera, quand je parlerons;
on nous mnagera, quand je plaiderons. Et plus de carcans, de
poteaux cussons, et de fourches patibulaires
2
, toutes droites
dans nos champs, pouvantails vilains! Plus dintendant! et de
grands laquais se gaussant de vous, quand son audience on se
sera cass le nez sur son plancher cir, avec ses sabots
3
! Nous
aurons des juges de paix qui nous sauveront de la griffe des
procureurs; des districts qui se mleront de nos affaires; des
dpartements qui nous jugeront Je pourrons donc vendre
notre vin sans chamaillis, cultiver notre bl sans craindre le
dmeux!
4
Plus de galres si on braconne; et pour en cas que
lon murmure, on ne nous tirera plus comme btes fauves, pour
aller, comme au temps jadis, mettre 10 cus sur la fosse pour toute
punition jarniquoi!
5
Plus de milice si nous cultivons notre
femme , et que nous poussions ligne! Je salerons le cochon
sans craindre le gabloux; jemploierons tous nos jours sans crain-
dre les corves! Je serons municipal ; je porterons lcharpe; je
serons autant que ce biau monsieur qui mappelait : toi,
comme un chien, quand il tait notre seigneur!
6
Vive la loi !
Vive lAssemble nationale! Vive la nation!
quelque temps de l, le paysan sige au banc du seigneur
lglise. Il a un cousin grenadier dans la garde nationale, et un
cousin germain en chemin dtre vque la premire fabri-
cation .
La Rvolution a fait son tour de France : elle a fond une
patrie nouvelle sur le patriotisme des intrts.
1. Lettres patriotiques, par Lemaire.
2. LObservateur. Fvrier 1790.
3. Lettre dun laboureur des environs dAlenon.
4. Lettres patriotiques.
5. Lettre dun laboureur.
6. Lettres patriotiques.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
69
Chapitre IV
Madame et monsieur Bailly. La fdration. Le mobilier.
Les coulisses du Thtre-Franais.
Cest un coin de comdie, dans cette rvolution si grave, que
ltourdissement et linexprience des grandeurs chez les bour-
geois qui arrivent. Les lvations sont si soudaines! la popularit,
cette Armide nouvelle, lance si haut ceux quelle touche de sa
baguette!
De cette robinocratie, cest le sobriquet royaliste, si na-
vement gonfle en son triomphe, et qui se laisse si facilement
blouir par ces pompes subites, M. Bailly est le type le plus
complet; le pauvre homme est de tous celui qui apporte oublier
son pass dhier le plus de ridicule et la meilleure bonne foi.
Adieu, globes, astrolabes, sphres et les temples de Clio!
Maire de Paris, Sylvain Bailly! Ce nest plus ce mme Bailly
qui, il y a quelques jours, allait de Paris Passy, les mains dans ses
poches, un parapluie sous le bras, les yeux levs aux astres.
1
Il ncrit plus, il ne lit plus; il ddaigne jetons, fauteuil aca-
dmique; il sige en sa chaise curule; il donne audience, ce roi
dYvetot de la bonne ville, le roi Sylvain, comme dit le Veni
Creator. Elle est mairesse, la petite M
me
Bailly! Il est le secrtaire
des secrtaires, le confident de Sylvain Bailly, M. Boucher, que
jadis on voyait sur un bateau, vtu cru dune redingote, laver
1. Journal de M. Jean Sylvain Bailly. 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
70
le matin sa seule chemise , M. Boucher, qui maintenant sarroge
au foyer du Thtre-Franais la dictature dun ancien gentil-
homme de la chambre. Sylvain Bailly, il a un cocher qui conduit
tombeau ouvert, et manque dcraser les gens, tout comme un
honnte cocher daristocrate.
Les joies! quand Bailly revient de Saint-Cloud, enorgueilli, et
un peu conquis la cour, et quil conte, et laccueil reu, et son
beau discours, la petite M
me
Bailly, qui lui ourle des mouchoirs
par habitude, les yeux grands ouverts sur son homme , son
manteau court, son chapeau en clabaud, et sa cravate large et
plate
1
! La petite M
me
Bailly qui disait tout lheure, inquite sur
son mari sorti : Dame! jen ai dj perdu un!
2
ne veut plus le
laisser sortir maintenant quaccompagn de deux domestiques
3
.
Le lit du couple est comme un trne. Tout nest, autour de la
petite M
me
Bailly en extase, quor et azur, et la mairesse saute de
joie devant ses chenets travaills comme une chane de
montre.
Ainsi lami de Sylvain Bailly, Peuchet, pass rdacteur de la
Gazette de France, saute dans sa petite cuisine, devant sa grosse
servante, en criant : Marie! Marie! jaurai donc un cabriolet!
jaurai un cabriolet!
4
ce couple, n, lev sous la tuile, la tte tourne en ce rve
dHassan : la petite M
me
Bailly nen reconnat plus ses anciennes
amies, si bien que les amies se fchent.
Le maire de Fontenay vient-il voir son ancien compre, Syl-
vain Bailly, et attache-t-il lne sur lequel il est venu campagnar-
dement, devant lHtel de Ville, tout proche le carrosse de M. le
maire, voil une fentre qui souvre, une tte en colre qui se
montre, et un homme descendu, lternel M. Boucher, qui tem-
pte, et tapage, et semporte sur ce sans-faon villageois
5
. Le
1. LObservateur. Septembre 1790.
2. Journal de la Cour. Avril 1791.
3. La Babiole, ou le Colporteur chez son libraire.
4. LObservateur. Septembre 1790.
5. Id.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
71
pauvre Sylvain Bailly! il a ri de ce quatrain quil a trouv sous sa
serviette, lors de sa rlection :
Monsieur Bailly maire sera,
Sa femme ne consultera,
Et son Boucher il renverra;
Et a ira!
1

Il ne sait gure combien tous ces gens, le petit faquin de
Boucher, et lpais Dufour , ces secrtaires qui se croient presque
son manteau, lui font de tort et le discrditent! et que les mcon-
tents lui reprochent dj haut les patrouilles qui dispersent les
conversations dans les jardins; et cette police toute militaire et
toute ministrielle, la place dune police civile et constitu-
tionnelle
2
, et ses buffets pliant sous la vaisselle plate, quand le
savetier a port son unique tasse dargent la Monnaie. Le bon-
homme entend-il tout cela? Le Carnaval politique la surpris
essayer dans sa glace les anciens airs de Lenoir
3
. Voil quon le
demande. Il passe, en saluant, entre deux haies de soldats provin-
ciaux. Sculpteurs, graveurs, tous multiplient linfini les portraits
et les statues de Sylvain Bailly
4
. Les tabatires rptent toutes
ses traits mmorables. Parcourt-il les galeries de la mairie, il se
mire en son buste. Puis ce sont les dneurs de lHtel de Ville,
Schmitt et Barrre de Vieuzac, et le prince de Salm, et labb
Nol, et dArnaud-Baculard qui fournit M. Bailly de compli-
ments, et M
me
Bailly dorthographe. Tous baisent respectueuse-
ment la main de la petite M
me
Bailly. Vient le dner; et la petite
M
me
Bailly, place vis--vis de son mari, le couvant de lil, le gar-
dant du regard, directrice de son estomac, veillant ce que la
plus petite incontinence ne drange pas ce cerveau qui dirige
ltonnante subdivision des machines nationales ; aprs le
dner, le bonhomme, en convoitise du petit verre de vin de Bor-
deaux vers la ronde dune main conome, le bonhomme allon-
geant le bras pour le prendre; pendant que la petite M
me
Bailly,
1. LObservateur. Aot 1790.
2. Id.
3. Le Carnaval politique en 1790.
4. Journal de la Cour. Novembre 1789.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
72
sur la main tendue du jeune Bailly, griffonne, comme sur un
bureau, son petit nom sur des billets de petites loges tous les
thtres!
Pauvre, pauvre Sylvain Bailly! si bonnement pris de tant de
dlices, et les oreilles si bien bouches ce que te disait le Mar-
forio de Paris : Songe que nous te donnons 60 000 livres, non
pas pour nous faire ce que tu voudras, mais pour faire toi-mme
ce que nous voudrons; sinon fiat voluntas la lanterne!
La fdration du 14 juillet 1790! Un champ de Mars cr
en trois semaines! Le serment dunion de la grande famille des
Franais bni par deux cents prtres en surplis! Sous la pluie,
des centaines de mille hommes acclamant la Nation, la Loi, le
Roi ! tout un peuple qui jure la libert
1
! Quel accueil Paris fait
cette province qui vient mettre la main dans la sienne! Muses,
monuments, tout est ouvert ces frres en visites. Cest qui
leur fera goter le vin, les bals, les illuminations, les plaisirs, les
vivats, les spectacles et le patriotisme de la capitale. Lauberge est
pour eux en chaque maison de la ville. M. dAngivilliers se fait
inscrire pour loger trois dputs au pacte fdratif; et
M
lle
Arnould, ci-devant actrice de lOpra, entend en hberger
quatre. Paris leur veut un lieu de runion un club de la conf-
dration quelle leur installera lArchevch et dans les jardins.
On les garde, on les veille; on a trembl pour eux le jour de la
fdration : si de la mnagerie prs du Champ de Mars, le lion et
le lopard staient chapps!
Et la sollicitude est pousse si loin pour les voyageurs civiques,
quun Guide de ltranger tout nouveau est imagin pour eux et
leur est ddi. Ce guide, ou plutt ce journal, car il se promet-
tait dtre priodique, slve dabord, au nom de lhospitalit
due des frres de province contre le prix exorbitant mis par les
matres dhtel garnis leurs loyers, dans un temps o tant de
citoyens se distinguent par la grandeur de leurs sacrifices. Le
journal poursuit : Ce que les matres dhtel ont fait, les demoi-
selles le font. Et il sindigne sur ces prix surfaits, sur cette
hausse des commerantes de Cythre; et le dvou anonyme, tout
1. Tableau historique, par dEscherny. Vol. II.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
73
au service quil va rendre aux patriotes des dpartements,
nhsite pas faire suivre le tarif des filles du Palais-Royal, lieux cir-
convoisins et autres quartiers avec leurs noms et leurs demeures. Et
ce cynique tarif de soixante-douze noms, ctaient de petites
filles de sept huit ans qui le criaient dans les rues! Je ne
sais pas dit un tmoin de cette crie monstrueuse, je ne sais pas
ce qui se passait aux bacchanales du peuple romain; personne
na fait le tableau de Rome; mais aucune ville du monde ancien,
aucun peuple, que je sache, na offert ce genre de corruption.
Au lendemain de cette fdration, il y eut une grande insur-
rection, une insurrection brutale et dplorable, quoique peine
visible, importante pour lhistoire, non de lhomme, mais de sa
vie environnante, pour ainsi parler, et dont nul historien na
entretenu ses lecteurs. Cette insurrection, qui, une ou deux
annes de l, devint un triomphe et une rvolution, ne se fit point
contre ce qui restait de royaut la France, mais contre ce qui lui
restait de bon got. Je veux parler de lintroduction du got grec
et du got romain dans lameublement.
Le monde de Louis XV stait voulu un entour sa guise. Ses
tapissiers avaient, pour lasseoir, le coucher, et lui rjouir le
regard, puis larabesque et le contourn. Pour ce monde falot,
ils staient ingnis en artistes, trouvant pour tout dcor un
caprice, une chimre nouvelle, dans le serpentement, la moulure
ondulante, le profil ventru. Ils avaient cr, ces meubliers dun
esprit bizarre et enchant, pour cette socit daise et daristocra-
tique passe-temps, les extravagances exquises, tous les orne-
ments de caprice de la rocaille.
Nous avons chang tout cela , disait au mois de juillet 1790
un marchand tapissier de la rue de la Verrerie, M. Boucher. La
libert, consolide en France, a ramen le got antique et pur,
quil ne faut pas confondre avec le got ancien et gothique
1
,
crit un journaliste sortant de ses magasins. Alors cachez-vous,
marqueteries de Boule! nuds de ruban et rosettes de bronze
dors dor moulu, surdors et perluisants! Cachez-vous! cachez-
1. Journal de la Mode et du Got, ou les Amusements des salons et de la toilette, par
M. Lebrun. Quatorzime cahier. Juillet 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
74
vous, merveilles de Bernard! cest lheure des objets analo-
gues aux circonstances prsentes . Le boudoir lui-mme, ce
sanctuaire des coquetteries, le boudoir est devenu un cabinet
politique. Les charmants sujets de Boucher, les jolies gaiets de
Fragonard, les petites liberts de Laureince, les compositions
rotiques de Lagrene ont fait place des caricatures aussi plates
que rvoltantes sur les vnements du jour, caricatures dont
lesprit de parti a charbonn les traits. Une reprsentation de
citadelle dtruite a remplac le groupe de Lda. Un autel ser-
mentaire a succd la gentille chiffonnire sur laquelle on
signait des billets la Chtre.
1
la suite du lit la Rvolution, tenant le milieu entre la forme
des lits la polonaise et en chaire prcher, et orn de franges
trusques
2
, lenvahissement se fait quotidien de tout le suppel-
lectile romain, bourgeoisement, dplaisamment, appropri aux
besoins modernes. Lil, au lieu de ces contours rondissants de la
vieille ornementation, ne heurte que lignes roides, droites, mal
hospitalires, inexorables. Pendant que David chasse le sourire
de lart, lacajou, qui joue, dans lordre des bois, le rle du Tiers
dans lordre des classes, attend, bien prs de dtrner lbne et
le bois de rose.
Le mobilier va tre une leon et un rappel de lantiquit; il y
aura en lui comme une pdanterie uniforme et maussade; des
murs, on chassera les galantes boiseries; et lappartement, qui
tait une rcration de lil et une complicit charmeresse du
nonchaloir, deviendra un pdagogue comme cet appartement de
Bellechasse, auquel M
me
de Genlis avait, pour linstitution des
jeunes princes, fait raconter lhistoire romaine en ses mdaillons,
paravents, dessus de portes
3
. Les rpubliques anciennes ne sont-
elles pas les inspirations et les sources de toutes choses dalors,
des plus petites comme des plus grandes? Quand Hrault de
Schelles est charg de btir en quelques jours un plan de cons-
titution, ne prie-t-il pas le citoyen Dusaulchoy de lui procurer
sur-le-champ les lois de Minos dont il a un besoin urgent? Les
1. Annquin Bredouille.
2. Journal de la Mode. Aot 1790.
3. Mmoires de M
me
de Genlis.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
75
tapissiers feront comme Hrault de Schelles : ils remonteront
les sicles pour imaginer; ils traduiront pour renouveler.
La France va vivre dans un dcor de tragdie. Son piderme
spartiate, elle lassoira sur des chaises trusques en bois dacajou,
dont le dossier sera en forme de pelles et orn de cames, ou bien
compos de deux trompettes et dun thyrse lis ensemble. Elle se
reposera de ses chaises dans des fauteuils antiques, dont le bois,
ainsi que le dos, sera de couleur bronze
1
. Lheure? elle lenten-
dra sonner cette pendule civique, avec les attributs de la libert,
colonnes de marbre et de bronze dor reprsentant lautel fd-
ratif du Champ de Mars. Elle se couchera dans les lits patrio-
tiques; en place de plumets, ce sont des bonnets au bout de
faisceaux de lances qui forment les colonnes du lit; ils reprsen-
tent larc de triomphe lev au Champ de Mars le jour de la
confdration.
2
Ou bien encore dans le lit la Fdration,
compos de quatre colonnes en forme de faisceaux, canneles
et peintes en gris blanc, vernies, avec les liens des faisceaux
dors, ainsi que les haches et les branches de fer qui soutiennent
limpriale
3
. Ce nest plus Caffieri qui dessinera ses lustres et
ses bras dor moulu : elle aura des candlabres en porcelaine qui
reprsenteront Apollon et Daphn; les nus de ces deux figures
sont couleur de chair; le milieu du corps de Daphn se couvre
dune corce de laurier, la tte est verdoyante, et les deux mains,
changes en rameaux, supportent deux bobches dores.
4
Sur les panneaux gomtriques des salons nouveaux, il rgne
ce brun trs fonc, mlang de plusieurs couleurs, quon nomme
genre trusque. Voyez ce cliquetis de tons : au plafond est une
rosace en forme de parasol brun rougetre; une frise bleu de ciel,
sur laquelle des cornes dabondance blanches; aux cts de la
glace deux pilastres, bordure violette, fond bleu de ciel, feuilles
de vigne blanches, formant ornement; grands et petits panneaux
brun clair, bordures violettes, orns de petits parasols verts et de
cames fond bleu, figures blanches, ornements brun
1. Journal de la Mode. Juillet 1790.
2. Id.
3. Id. Aot 1790.
4. Id. Janvier 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
76
rouge
1
; et dans ce tapage de chocolat o dtonnent le rouge
et le vert, essayez de vous rappeler les nuances rompues de jadis,
les dgradations rose, amarante, lilas gris, vert dmeraude, vert
de mousse, aventurine, citron, paille, soufre, douce gamme qui
chantait moelleusement sur les meubles, sur les murs du temps
pass! douce gamme que les misrables oublieront pour les
toffes tricolores, pour les papiers peints avec les signes distinc-
tifs de lgalit et de la libert de la fabrique rpublicaine de
Dugoure, place du Carrousel, au ci-devant htel de Longueville.
Puis le got rvolutionnaire ira se fournir la manufacture de la
rue Saint-Nicaise, place de la Runion, de tableaux avec lins-
cription civique prts tre placs au-dessus des portes de
chaque citoyen et portant ces mots : Unit, Indivisibilit de la
Rpublique, Libert, Fraternit ou la Mort
2
.
Puis, au bout de ces barbaries des tapissiers de la Rpublique,
il y aura un petit almanach qui prdira : Nous avons tant
pluch les modes, tant raffin sur les gots, tant retourn les
meubles et les ajustements, que, rassasis, puiss de jolies
choses, nous redemandons le gothique comme quelque chose de
neuf, nous ladopterons; et nous voil revenus tout naturelle-
ment au XIV
e
sicle.
Avec Charles IX, la discorde est entre au foyer des acteurs de
la Comdie franaise. Au lendemain de Charles IX, dans la
maison de Molire, deux partis se dclarent, et les passions poli-
tiques amnent lclat des rivalits ou des antipathies person-
nelles. Dans lassemble mimique, aussi travaille de dissensions
intestines que la grande assemble, le ct droit est reprsent
par Naudet, Dazincourt, M
lles
Contat et Raucourt; le ct
gauche, par Talma, Dugazon, M
lles
Sainval cadette, Desgarcins.
Au milieu de tous, le semainier Florence temporise, attend
loccasion pour avoir une opinion, et le temps pour la montrer,
mnage Talma et soutient Naudet.
1. Journal de la Mode. Fvrier 1791.
2. Petites Affiches. Aot 1793.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
77
La lutte commence implacable; cest que ce Charles IX nest
pas le mot de la guerre. Il sagit bien des tendances rvolution-
naires de la pice de Chnier et du succs quelle a fait Talma!
La querelle entre les acteurs vient dun motif plus puissant, plus
grand, plus important que dune blessure leur sentiment poli-
tique, ou mme leur amour-propre : autour de Charles IX, cest
la grande bataille du privilge contre la libert thtrale que don-
nent les comdiens. Naudet, M
lles
Contat et Raucourt ne veulent
et ne peuvent rsigner la dominante suzerainet du vieux thtre
Saint-Germain; et les privilges de lOpra tant frres des privi-
lges de la Comdie franaise, ils les dfendent avec les leurs,
lOpra se taisant.
Les Italiens condamns jouer des pices o lacteur pouvait
svanouir, se blesser, mais ne pouvait mourir; le thtre de Mon-
sieur condamn ne jouer que des traductions dopras italiens;
les Varits condamnes ne jouer que des pices de trois actes;
Nicolet condamn conserver les danseurs de corde; les lves
de lOpra condamns ne jouer que des pantomimes; le thtre
des Beaujolais condamn des chants mims par les acteurs sur
la scne et chants dans la coulisse; les Dlassements et les
Bluettes condamns une gaze entre lacteur et le spectateur,
gaze dont le public vient de faire justice
1
; un thtre damateurs
de la rue Saint-Antoine condamn nouvrir ses portes qu sept
heures, une heure aprs lentre de tous les spectacles; les petits
spectacles des boulevards condamns garder leur porte les
trteaux de la parade, comme des affranchis leurs anneaux
desclave aux pieds. ces droits superbes sur les rivaux, ajoutez
pour la Comdie franaise la proprit de toutes les pices des
auteurs morts, considres comme son douaire exclusif
2
; les
privilges taient trop beaux, la seigneurie trop riche doppres-
sion, pour que la Comdie ft sa nuit du 4 aot.
Que lui importait ce prix la tyrannie des gentilshommes de la
chambre? Que lui faisait le droit du seigneur exerc par eux sur
les dbutantes, forces de passer, pour un ordre de dbut, des
bras goutteux du vieux duc de Duras aux bras du joli Desentelle,
1. Chronique de Paris. Aot 1789.
2. Id. Septembre 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
78
et des bras du joli Desentelle dans ceux de lhbt Camrani,
quand la petite personne convoitait les Italiens, du charmant
semainier Florence, quand elle voulait le Thtre-Franais, du
parvenu Morel, quand elle ambitionnait lAcadmie de
musique
1
? La Comdie navait rien voir dans ces redevances
dusage; et dailleurs ntait-ce pas chez les gentilshommes de la
chambre quelle trouvait secours et appui, quand quelquune de
ses gloires prenait ombrage de quelque avenir grandissant trop
vite ct delle? De par eux, Brizard navait-il pas fait expulser
le modeste Aufrne
2
! De par eux, la Comdie ne laissait-elle pas
ignorer Paris les talents de la province, nappelant personne
elle, ni Dumge de Toulouse, ni Neuville, ni Luville, ni Monval
de Montpellier, ni Ducroissy de Marseille, ni Baptiste, ni Garnier
de Rouen, ni M
me
Fleury de Lyon, ni Rzicourt de Lille, ni Chazel
de Nantes
3
? De par eux, la Comdie navait-elle pas exil
M
lle
Sainval lane, et fait insulter, dans Orosmane, Larive qui
stait retir
4
?
Larbitraire des gentilshommes de la chambre tait trop
accommod ses petites vengeances, pour que la Comdie
dsirt sa ruine. Ntait-ce point pertinemment renseigne sur
tout leur bon vouloir son gard que la matresse du comte
dArtois, M
lle
Contat, faisait dire par la bouche de Florence
ladmirable M
lle
Laveau : On vient de mordonner de ne plus
vous laisser jouer de grands rles, parce que vous tes toujours
bien accueillie du public ? Ntait-ce point, appuye sur leur
omnipotence, que la mme Contat dclarait Beaumarchais,
M
lle
Olivier morte, quelle ne jouerait plus Suzanne, sil ne don-
nait le rle de page sa sur
5
?
Les succs des patriotes Talma et Dugazon, la perte de
160 000 livres de location de petites loges depuis la Rvolution,
ntaient gure faits pour rallier les bnficiers royalistes de la
Comdie. Aussi sallient-ils avec le ministre Saint-Priest; se
1. Journal de la Cour. Mars 1790.
2. Id.
3. La Lanterne magique, par M. Dorfeuille, acteur tragique.
4. Journal de la Cour. Mars 1790.
5. Id.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
79
liguent-ils avec les gentilshommes de la chambre qui font le tra-
vail du partage des parts et signent les retraites, se croyant encore
en avril 89. Sils pensent devoir quelques concessions aux cir-
constances, lHtel de Ville, au public, sils tchent dabord de
ne se compromettre que prudemment, ils nen gardent pas moins
leurs attaches leurs droits et leur rpertoire contre-rvolu-
tionnaire; et Mol, la sance publique de lHtel de Ville, un
jour que les spectacles sont lobjet de la confrence, sen vient
demander, en son nom et en celui de ses camarades, lexclusi-
vit des privilges que Louis XIV a accords sa compagnie
1
.
Ctait presque une bravade.
De toutes parts, les imprims faisaient feu sur le rglement de
1780; de toutes parts, le privilge tait attaqu; de toutes parts
tombaient de petites brochures, de quatre ou six pages, sur la
libert du thtre; lopinion appelant la concurrence; les Discours
et motions sur les spectacles demandant quaprs la mort des
auteurs la rtribution appartnt aux pauvres et aux hpitaux;
dautres demandant, linstar des thtres de Drury-Lane et de
Covent-Garden, ltablissement dun second Thtre-Franais;
dautres se rcriant sur les relches quoccasionnent les voyages
la cour de MM. les comdiens ordinaires
2
; dautres voulant le
parquet 1 livre 10 sols
3
; ceux-ci se plaignant que les comdiens
franais portent encore toutes les semaines leur rpertoire la
cour; ceux-l, quils naient pas suivi lexemple du thtre de
Monsieur, mettant sur son affiche le nom des acteurs, et quils
continuent tromper le public avec des doublures; La Harpe
rclamant la barre de lAssemble nationale que la proprit ne
soit plus exclusive, dclamant, la socit des Amis de la Consti-
tution, contre lavidit orgueilleuse de la troupe usurpatrice
4
; Cail-
hava dnonant le privilge exclusif accord aux comdiens
franais sur les choses les plus libres, les plus respectes de toutes
les nations, le plaisir du public, le talent, le gnie ; le public sol-
licitant un directeur de jouer une pice de Molire pour quun
1. Chronique de Paris. Fvrier 1790.
2. Id. Dcembre 1789.
3. Id. Mars 1790.
4. Id. Aot 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
80
procs ait lieu et que les comdiens soient dbouts de leurs pr-
tentions au grand jour de la justice; aux Parisau, aux Desfon-
taine, aux Hoffmann, aux Dantilly, aux Radet, aux Ducray-
Duminil, le public ripostant avec les grands noms de Beaumar-
chais, de Chamfort, de La Harpe, de Sedaine, de Mercier, de
Ducis, de Chnier, de Fabre-dglantine
1
; partout on se promet-
tait dj bien haut que le rapport de la Commune dclarera le
privilge destructif de tout talent et de toute industrie
2
. Et les
Varits montent Tancrde pour le dbut de Beaulieu, ce
Beaulieu qui sest dmis de son grade en faveur du frre des deux
Agasse
3
.
Pour dsarmer lopinion, les comdiens ordinaires de se bap-
tiser Thtre de la Nation; M
lle
Contat dannoncer, dans le Nou-
veau rglement projet par les comdiens franais contenant la
rforme des abus, que jugeant que son talent, si agrable au
public, nest point en activit, elle renonce ses loges aux autres
spectacles; elle promet de jouer un rle nouveau et de remettre
une ancienne pice chaque mois. Ce travail lui cotera peu, ayant
une mmoire trs belle et bien repose depuis plusieurs mois
4
.
Les concessions animent le public plutt quelles ne le cal-
ment. Chaque soir il crie : Larive! Sainval lane! La rentre!
la rentre! Et les cris clatent plus entts et plus hostiles, le
jour o une lettre de M
lle
Sainval est jete dans la publicit des
journaux. Rappelant dabord que, reue avec une demi-part avec
promesse du troisime quart lanne suivante, et successivement
du quatrime lanne daprs, elle avait attendu dix ans pour
complter cette part; continuant ainsi : Pauvre, jai vcu de priva-
tions, pour fournir aux besoins de mon pre, de ma sur, de mon
frre. Que de fois jai t oblige de dtacher de mes vtements tragi-
ques des morceaux de galons et de broderies pour vivre! Quand je
demandais des rles, les intendants des Menus mimposaient silence,
et si je parlais de mes droits, on me menaait de me jeter dans un cul
de basse-fosse; elle se plaignait que la dlicatesse factice de
M
mes
Contat et Vestris lavait voulu faire rayer du tableau comme
1. Chronique de Paris. Octobre 1790.
2. Id. Avril 1790.
3. Journal de la Cour. Janvier 1790.
4. Chronique de Paris. Janvier 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
81
sujet fautif et dangereux, elle, lhabitante du presbytre de la
paroisse Saint-Andr! Son exil lui avait t signifi par lettre de
cachet; il lui avait t fait dfense de se remontrer Paris; et tout
avait t employ pour lempcher de jouer en province. Elle ter-
minait en dclarant ne vouloir pas rentrer la Comdie
1
. Cette
rsolution, assez dcide pour rsister aux empressements dun
district dchirant le passeport quelle prenait pour Genve, et
voulant la ramener militairement au thtre du faubourg Saint-
Germain, sauva une humiliation la Comdie.
Mais avec Larive, Larive maintenant prsident dun district
2
,
Larive, dont le chteau, au Gros-Caillou, orn de grilles magnifi-
ques, entour de fosss, avec son immense jardin, ses curies, sa
valetaille galonne, ses appartements dors, semble la seigneurie
dun fermier gnral, Larive le magnifique, qui a envoy M. de
La Fayette la chane dor de Bayard, il lui faut capituler, et de
bien bas. Et Larive, aprs avoir longtemps fait de sa sant le
prtexte de ses exigences, le Larive chass dictera ses anciens
matres ces conditions dune ddaigneuse dlicatesse :
1 M. Larive refuse absolument sa part; il refuse mme
davance toute gratification dtourne, prsents, attentions; 2 il
ne jouera quune fois par semaine; 3 il ne jouera que ce quil
sait; 4 il sera dclar quil na cd quaux sollicitations de la
socit, pour soutenir la tragdie dfaillante.
3
Ces abaissements, lhostilit nouvelle de ce parterre, hier si
applaudisseur, le pressentiment de la dfaite, les attaques journa-
lires de la Chronique de Paris, haineuse dpositaire des haines de
Talma, chauffaient Naudet, qui oubliait son nouvel tat pour se
rappeler son ancien mtier de soldat; et ses colres contenues ne
cherchaient qu se dpenser, brutales, sur un Camille Desmou-
lins. Loccasion ne tarda pas. La clture de lanne thtrale
stait faite, le 29 mars 1790, par un discours plein de craintes, de
plaintes, de douleur, de ressentiments mi-voix; il y tait parl
dune jalouse cupidit qui voulait slever sur les dbris de la
Comdie
4
. la rouverture, le 12 avril, la Comdie, seule
1. Chronique de Paris. Octobre 1789.
2. Journal de la Cour. Fvrier 1790.
3. LObservateur. Mai 1790.
4. Chronique de Paris. Mai 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
82
de tous les thtres, avait gard du pass lancien usage de ferme-
ture pendant les trois semaines de Pques et les ftes de la
Vierge, ce qui faisait, dans lancien rgime thtral, trente-trois
jours de relche, Talma savance, un discours en main. Cest
un plaidoyer en faveur de la libert thtrale, crit par Chnier
1
.
Naudet se jette devant Talma, et aux gens qui demandent
grands cris la lecture du discours de Chnier qui leur a t distri-
bu la porte, Naudet, faisant front lorage, lance ces mots :
Leffervescence qui rgne parmi vous mempche de connatre
votre dsir , toute la salle lui jette, au milieu des hues, cette
phrase du discours de Chnier : Vous plaignez ces Franais timides
qui semblent ne plus vouloir tre Franais
2
. quelques jours de l,
une reprsentation de Tancrde, Naudet clate tout coup, et,
sans provocation, Talma est frapp
3
.
Ds lors, la Comdie franaise est un champ clos. Naudet fait
de sa loge un arsenal. La toge cache des pistolets, et les rois de
tragdie ont de vrais poignards; et cest dans ces alertes et ces
prcautions militaires des coulisses que Talma et Chnier cri-
vent, celui-ci : Je me suis vu contraint de porter des pistolets au
moment o Charles IX ma fait des ennemis de tous les vils
esclaves ; celui-l : Connaissant la haine des noirs, je pris le
parti de marcher bien arm pour prvenir une insulte . Armes,
prtes tout, les hostilits vont saigrissant; et chaque fois que les
cris de la salle montent jusqu la loge de Naudet, chaque fois
que recommencent, inapaises, les clameurs de ce public qui
demande avec Mirabeau, Charles IX aux ftes de la Fdration,
Charles IX au 24 aot, comme une expiation de la Saint-Barth-
lemy, qui demande Les Horaces, Brutus, La Mort de Csar, Barne-
velt, Guillaume Tell; chaque fois quil se fait dans le parterre une
protestation contre le rpertoire royaliste, auquel est revenue la
Comdie, Talma vient lesprit de Naudet, responsable de ces
cris, de ces clameurs et du dchanement de ces exigences.
Conciliabules entre Naudet, Raucourt, Contat; on se concerte,
on machine; la calomnie appele au conseil, on fait annoncer
dans les journaux amis que Talma va tre renvoy de la compa-
1. Journal de la Cour. Avril 1790.
2. Chronique de Paris. Avril 1790.
3. Id. Aot 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
83
gnie des anciens chasseurs volontaires de lancien district des
Cordeliers. Talma est dnonc Bailly, son arrestation deman-
de, sous de spcieux prtextes
1
; mais calomnies et sollicitations
chouent auprs du maire de Paris. Alors runion de la Comdie
en comit; avis ouvert de rayer Talma du tableau, Talma reu
comdien du roi par les anciens suprieurs de la Comdie. Tout
anims quils sont, Naudet, Raucourt, Contat ne peuvent
limpos-sible; aussi Talma reste-t-il au tableau; mais rsolution
est prise par les comdiens du roi de ne plus jouer avec lui.
Talma cart du rpertoire, le public le demande avec fureur.
La cabale paye par les comdiens pour crier : Non! a le dessous.
Fleury alors, Fleury qui des cris de : Charles IX! avait
demand si on affranchissait ses camarades et lui des lois quils
taient accoutums respecter depuis deux cents ans ,
Fleury sexprime ainsi le mardi 21 septembre 1790 : Mes-
sieurs, ma socit, persuade que Talma a trahi ses intrts et
compromis la tranquillit publique, a dcid lunanimit quelle
naurait plus aucun rapport avec lui, jusqu ce que lautorit ait
dcid. tonnement, cris, injures de la salle. Dugazon, le
patriote Dugazon, connu par ses ajoutes et ses parodies des rv-
rences de Versailles, dans son rle du Muet, slance de la
coulisse : Je dnonce toute la Comdie! Il est faux que
M. Talma ait trahi la socit! Tout son crime est davoir dit quon
pouvait jouer Charles IX! Quon prenne la mme dlibration
contre moi ! Dans le tumulte de la salle, la garde dbouche,
Bailly apparat. Les comdiens sont mands la Commune; ils
restent chez eux. Mands une seconde fois, ils apprennent au
maire de Paris, que leur camarade Grammont est all rendre
compte aux gentilshommes de la chambre. Il est trange, dit
M. Bailly, que les gentilshommes de la chambre prennent
connaissance dun fait de police qui concerne le thtre de la
Nation. Et il exhorte les comdiens jouer et communiquer
avec Talma. Vous nous forcerez, rpond lun, porter les cls
de notre salle au roi.
2
La Comdie avait jet le gant la
1. Chronique de Paris. Aot 1790.
2. Id. Septembre 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
84
Commune. La jeunesse royaliste quitte un moment lAcadmie
royale de musique pour apporter la Comdie ses bravos, ses
btons, ses plumets blancs.
Bientt, dlibration de la ville portant ordre de communi-
quer et de jouer avec Talma, imprime, affiche dans Paris; et le
29 septembre 1790, les comdiens jouent Charles IX, et font pr-
cder la pice dune protestation de soumission et de respect
pour la municipalit.
Cette soumission laissait toutes vives et debout les haines
contre Talma. Pour empoisonner la victoire de Talma, Naudet
publie lExpos de la conduite et des torts du sieur Talma envers les
comdiens franais. M
lle
Contat, retire de la Comdie avec
M
lle
Raucourt, crit aux comdiens et fait lire en plein thtre :
Les nouveaux chagrins qui vous ont t suscits par
M. Talma ne peuvent me paratre un motif pour revenir sur ma
rsolution, et pour consentir le regarder jamais comme mon
associ, comme mon camarade. Son existence la Comdie fran-
aise compromet toutes les autres.
1
Avant M
lle
Contat, Saint-
Prix, appel par Talma au secours de sa bravoure msestime et
calomnie par Naudet, avait tmoign que la Rvolution ne
devait lhrosme de M. Talma quune garde de trois heures
chez Monsieur, une faction la fentre de lhtel de Tours, rue
du Paon, et un jour de danger, le refus de marcher
2
.
Talma, qui se voyait vaincre, trouvait beau de ne pas garder
rancune ces colres de vaincus, et de leur tre gnreux.
une reprsentation gratis du 8 janvier 1791, o reparais-
saient M
lles
Raucourt et Contat, Dugazon sort des rangs de la
troupe qui attaque la Bastille, et sadressant aux spectateurs :
Vous voyez que nous sommes tous bons citoyens. Nous avons
eu quelques querelles; permettez-nous de nous embrasser.
Aprs ces mots de Dugazon, Talma se hte de dire : Messieurs,
les vnements se sont trouvs tels que je me suis trouv la cause
involontaire des chagrins auxquels la Comdie a t en butte, et
particulirement M. Naudet qui, dans le moment, je me fais un
1. Petites Affiches. Novembre 1790.
2. Chronique de Paris. Octobre 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
85
devoir rigoureux de rendre toute la justice qui lui est due.
1
En
ce moment, Dazincourt pousse Talma dans les bras de Naudet.
Naudet se refuse aux embrassades, et tient la rconciliation
distance.
La cabale de Talma crie, Naudet crie plus fort quelle :
Messieurs, ce nest point dsobissance, mais force de
caractre. Quil lembrasse! genoux! rugit le parterre.
Naudet demeure impassible. Un peu de calme se fait. Je
nai que deux mots dire, prononce lentement Naudet : la per-
sonne qui demande se rconcilier avec moi, et il parat que cest
le vu public, fait devant vous une dmarche fort au-dessous de
tout ce quelle me doit. Vous lordonnez : je nai plus de volont.
Je fais vous seuls le sacrifice de mon ressentiment. Et Naudet
embrasse froidement Talma et Dugazon
2
.
Ce jour, les anciens comdiens du roi avaient jou La Libert
conquise; le lendemain, ils devaient donner Rome sauve, et le
surlendemain Brutus.
1. Chronique de Paris. Janvier 1791.
2. Journal de la Cour. Janvier 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
86
Chapitre V
Les duels. Lmigration. Lmigrette. Une scne indite du
Mariage de Figaro. Petite guerre de la jeunesse. Le commerce des
comestibles.
Dans lmeute des opinions autour de la chose publique, bientt
se dclara les pamphlets ne suffisant plus aux haines, les
calomnies aux ressentiments une pre soif des satisfactions
exiges et des luttes personnelles. Avec les discussions tout
bout de dialogue, par ce rgne desprit public, les colres
semportrent aux vengeances corporelles. Impatients de lheure
des vnements, les individus se pressrent, apportant chacun,
pour le tmoignage de leur foi, leur part dnergie et de courage
physique; et comme au temps de Bayard o le champ clos
souvrait sous les murs dune ville prendre, de 1790 1791,
quelques mois de la grande bataille des partis, la guerre civile
dhomme homme souvrit au bois de Boulogne, guerre civile
quotidienne, o chaque camp envoyait un tenant, et dont chaque
bulletin tait jet, soir et matin, la ville haletante par les mille
voix des crieurs. On et dit que le XVI
e
sicle recommenait, et
chaque jour se rvlaient des hritiers des Sourdiac, des Millaud,
des barons de Vitteaux.
Mille bonnes occasions dailleurs aux ombrages et aux
susceptibilits : un mot, une cocarde, et mille lieux de conflit :
lOpra, le club de Valois. Gervais, le matre darmes du vicomte
de Mirabeau, passe ses nuits improviser, pour le lendemain
EDMOND & JULES DE GONCOURT
87
matin, des chevaliers de Saint-Georges
1
. Tous les drapeaux,
toutes les classes, ont leurs martyrs et leurs hros promens
morts sur le bouclier, dans les apothoses de la presse. La socit
de la Constitution accueille dacclamations ses champions saufs.
Les nobles, les membres du corps diplomatique, courent chez le
noble bless; et M. de Villequier y envoie de la part du roi. Quel-
quefois aussi le peuple y lance sa dputation de saccageurs. Et,
bientt des hommes de nom et dintelligence, cette furie et cet
exemple descendent dans le bas de larme et dans le peuple, pris
de ce je ne sais quoi dagressif et dhomicide que lui donnent les
rvolutions. Toulon, deux rgiments scharpent sur les rem-
parts, par troupes, dix contre dix; et, cela plusieurs jours; et cela
rpondent-ils aux bourgeois qui les interrogent sans trop
savoir pourquoi
2
.
Paris, le 30 janvier 1790, cest Talma et Naudet;
Le 25 fvrier 1790, M. de Sainte-Luce et Leblanc;
Le 2 mars 1760, M. de Rivarol blesse au cou son adversaire;
Le 8 mars 1790, M. de Bouill tue M. de la Tour dAuvergne
dun coup de pistolet;
Le 23 avril 1790, Allyman, adjudant de la compagnie gnrale
des Suisses et Grisons, est bless par Oswald, lieutenant dune
compagnie solde de chasseurs;
Le 15 mai 1790, cest Barnave et le vicomte de Noailles;
Le 25 mai 1790, Cazals reoit de Lameth un coup dpe;
Le 28 mai 1790, Montrond, qui avait reu quelques jours
avant deux coups dpe de Champagne, le tue;
Des gardes nationaux tus en duel sont relevs sur le quai du
jardin du roi, et jusque dans le jardin des Tuileries;
Le 28 juillet 1790, Sarr, lieutenant de chasseurs de la troupe
solde, est tu au pistolet par un matre darmes;
Le 12 aot 1790, Barnave blesse Cazals la tte, dun coup
de pistolet;
Le 30 septembre 1790, M. de Bazancourt est tu par M. de
Saint-Elme;
Le 12 novembre 1790, M. de Castries blesse M. de Lameth;
1. Journal de la Cour. Dcembre 1789.
2. Id. Mars 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
88
Le 20 dcembre 1790, le vicomte de Mirabeau est bless
1
.
ces jeux sanglants, ces gentils combats , comme dirait
Brantme, la galerie ne faisait pas dfaut; et les plus galantes et
les plus jolies se prenaient cette curiosit de la mort. Le bois de
Boulogne, avec son spectacle dmotions, stait fait le rendez-
vous des coquetteries et des dsuvrements
2
. Les petites-ma-
tresses trouvaient l remde leurs vapeurs, comme des
Romaines de dcadence au Cirque. Leur me alanguie se retrem-
pait voir se battre les dputs de tout parti ; et peut-tre tait-ce
providentiel : beaucoup de ces ttes qui se penchaient, regardant
de-ci de-l, ntaient-elles pas promises aux fournes androgynes
de 93?
La nouveaut du duel au pistolet, duel dimportation anglaise,
en pleine anglomanie, touchait de trop prs la mode pour
navoir pas son Longchamps; et les jours de belle reprsentation,
la compagnie tait charmante et du meilleur air : cinquante car-
rosses attendaient les cervelles qui allaient sauter . Ctaient
tantt des gentilshommeries de dfi, et qui faisaient applaudir
M. de Rivarol, proposant son adversaire de tirer le premier
quatre pieds de distance; tantt une tragdie outrance : M. de
Bazancourt et M. de Sainte-Luce rglant ainsi les conditions
dune rencontre lpe et au pistolet : On tirera volont, on se
servira de lpe volont; celui qui tombera, et ne tombera que
bless, pourra tre brl ou gorg par lautre sans misricorde et
quoique sans dfense. Et pour une belle sensible qui disait au
retour : Dhonneur! ils mont fait un mal horrible. Je ny
retournerais pas, quand je serais sre quils y resteraient tous les
deux , toutes les lgantes revenaient avides et invinciblement
attires
3
. Mais jamais les carrosses ne se pressrent davan-
tage, jamais le public des carrosses ne sonda plus longtemps de
lil la route de Paris que le fameux jour o la mystification
promit la curiosit le duel de labb Maury et de labb
Fauchet
4
.
1. Journal de la Cour. Anne 1790. Passim.
2. Id. Fvrier 1790.
3. Id.
4. Id. Avril 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
89
En vain la logique se gendarme contre les duels. En vain on
sattaque au prjug, au nom de Rousseau. Rien ny fait : ni la
prose de M
me
de Genlis, cette bavarde de morale, ni le dilemme
de Grouvelle : Point de duel ou point de Constitution. Celle-l a
beau se jeter entre les combattants; celui-ci a beau dclarer
lamour des combats singuliers un reste de fodalit, une tache
aristocratique , les moqueurs sont l pour plaisanter lHersilie
du Palais-Royal, et pour rpondre Grouvelle que se faire
casser la tte est un trange droit ; et le rire emporte lopinion.
Cependant le parti rvolutionnaire salarme; lui, qui a mis son
enjeu sur quelques hommes de lAssemble, lui dailleurs moins
rompu lescrime, il craint ces jugements de Dieu de gens de
robe gens dpe. Ces sept ou huit ttes qui ont son avenir en
elles, il ne lui faut pas quil les trouve diminues dune, un matin,
tout coup; ces quelques avocats qui portent la Rvolution sur
leur loquence, il ne veut pas les laisser se mettre la merci mala-
droite dune balle ou dun coup dpe. Il ne lui faut pas, la
tribune du peuple, une absence : un mort ou un bless. Aussi,
dans toutes les feuilles du ct gauche, au lendemain des jours o
Barnave et Lameth ont risqu en eux un peu de la patrie, quelles
rprimandes maternelles ensemble et pdantes pour navoir pas
imit le comte de Mirabeau qui enregistre ses duels! ces
courages, comme elles voudraient mettre un veto! Elles scrient,
lune, que le meilleur citoyen, le plus honnte homme sera
toujours lesclave du premier vaurien, du premier valet-tueur
quon lchera contre lui ; lautre, que le duel est une institu-
tion barbare, qui ne doit pas survivre la destruction de laristo-
cratie . La section Grange-Batelire prie lAssemble nationale
de dcrter que quiconque proposera ou acceptera un duel
sera exclu de tous emplois civils et militaires . Le Spectateur
publie le projet de dcret suivant : 1 Nous dcrtons que tout
membre qui sera convaincu de duel, sera banni pour toujours de
lAssemble nationale; 2 que sil a fait auparavant des discours
remplis dloquence et de savoir, ils seront enlevs des archives
et brls publiquement. Enfin un jour, voici quon propose :
Les assassins duellistes seront dsigns dans le texte des lois
sous le nom de gladiateurs, titre qui portera infamie, et lorsquune
place de bourreau vaquera, et quil ny aura pas daspirant, le
premier gladiateur sera requis par les tribunaux comptents den
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
90
exercer les fonctions sous peine de mort
1
; et Feydel demande
quon applique avec un fer rouge la lettre A sur la face des
duellistes
2
.
On accorde les honneurs du journal une bravoure de para-
doxe et toute nouvelle : celle de refus de duel. On encadre
dloges cette lettre dun dput un insulteur : Vous faites le
spadassin : le spadassinage est lhonneur de ceux qui nen ont
pas. Je vous prviens que je porte deux pistolets pour les assas-
sins.
3
La section de la Grange-Batelire ptitionne lAssemble :
Nous vous prions, messieurs, de dcrter que la vie dun
citoyen ne pourra tre fltrie par le refus dun combat singulier,
et que tout citoyen entrant dans les assembles primaires, aprs
avoir prt son serment civique, prtera celui de ne jamais provo-
quer, accepter, ni favoriser aucun combat de cette nature.
Mais, tout en parlant ainsi, les patriotes sentaient eux-mmes
la tradition plus forte queux. Ils sentaient, comme plusieurs le
leur disaient mchamment, toute la peine quon a persuader un
peuple national quon na pas besoin dhonneur pour tre libre; et en
envoyant la barre de lAssemble le maire de Paris, la tte du
corps municipal, supplier les dputs de rendre le plus tt pos-
sible une loi qui rappelle les citoyens aux rgles de la morale ,
une loi contre les duels, ils insraient bien haut dans leurs
colonnes larrt de la compagnie des chasseurs du bataillon de
Sainte-Marguerite : Tout chasseur se portera son tour vers le
lieu des sances de lAssemble nationale; il regardera comme
personnelle toute querelle suscite aux dputs patriotes, et il les
dfendra jusqu la dernire goutte de son sang.
Cest alors quun homme, le citoyen Boyer, eut lassez bizarre
et vaillante ide de monopoliser son profit tous les risques de
ses amis politiques. Il se mit tenir, lui tout seul, pour toutes les
affaires dhonneur des patriotes, un bureau de courage gratuit,
offrant tout venant de se battre en son lieu et place, et dclarant
toute injure faite un bon citoyen rversible sur lui. Ce singulier
et dsintress condottiere crivait aux journaux du temps des
1. Chronique de Paris. Fvrier 1791.
2. LObservateur. Juillet 1790.
3. Journal de la Mode et du Got. Neuvime cahier. Mai 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
91
sortes de manifestes dun style terrible : Jai fait serment de
dfendre les dputs contre leurs ennemis. Je jure que la terre
sagrandirait en vain pour soustraire un homme qui aurait bless
un dput Jai des armes que les mains du patriotisme se sont
plu me fabriquer : toutes me sont familires; je nen adopte
aucune : toutes me conviennent pourvu que le rsultat soit la
mort.
1
Sur ce, il se prsenta chez M. de Sainte-Luce, le provo-
cateur de M. Rochambeau fils; M. de Sainte-Luce le mit la
porte. Cela ne causa pas un dcouragement au citoyen Boyer; il
fit cole; il monta un bataillon de cinquante spadassinicides,
rcrivit aux journaux sa profession de courage, et redonna au
monde son adresse : passage du Bois de Boulogne, faubourg
Saint-Denis
2
.
Mais bientt les hommes furent si peu devant les vnements
grandis, que le duel disparut pour un moment des habitudes
franaises, et Desmoulins, tran dans la boue par Desessarts et
Naudet
3
, put, sans se dshonorer aux yeux du public, dire ses
adversaires quil ne se battrait pas. Quon maccuse de lchet
si lon veut Je crains bien que le temps ne soit pas loin o les
occasions de prir plus utilement et plus glorieusement ne nous
manqueront pas.
La Rvolution, ensanglante dans ses langes mmes, ces
piques qui promenaient des ttes coupes, cette rouge aurore o
la libert se levait, ces barbaries, ces multitudes supplant le
bourreau, ces dvastations inoues, la rpression, Bailly, La
Fayette, la Garde nationale, semblables larc-en-ciel, et narri-
vant, disait une femme desprit, quaprs lorage
4
, le Comit
des recherches inquisiteur, la dlation partout, les blanchisseurs
fouillant les poches des marquises et remettant leurs lettres au
Comit, lavenir promettant en ses menaces de passer le prsent :
tout poussait le noble hors de cette France ennemie. Il fallait
quil ft bien ami de ses habitudes, de ses terres, dune collec-
tion, dun souvenir ou dun sentiment pour ne pas quitter lhtel
1. Rvolutions de Paris. Dcembre 1790.
2. Id. Janvier 1791.
3. Journal de la Cour. Aot 1790.
4. Feuille du jour. Fvrier 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
92
ou le chteau de ses pres. Le roi, le roi ! sabandonnant lui-
mme, et semblant prt dsavouer tout hrosme qui se serait
compromis en rsistance, les royalistes labandonnaient, pensant
tout bas ce quun des leurs lui crivait : Vous navez pas voulu tre
mon roi, je ne veux plus tre votre sujet ; et ils emportaient toute
leur patrie dans leur cocarde blanche.
Chacun part
1
. LItalie, la Savoie, lAngleterre, reoivent tous
ces grands noms qui ne sont plus franais.
De Rome, de grandes dames crivent quon renvoie leurs
domestiques et quon mette leurs filles au couvent
2
. La Suisse, et
surtout le canton de Berne, est tellement peuple de fugitifs que
le prix du loyer des maisons excde dj, avant la fin de 1789, le
prix de leur capital
3
. Les jeunes, les bouillants vont prendre
Coblentz lhabit bleu, la veste rouge, les culottes jaunes, les
boutons fleurs de lis de larme des migrs
4
. Ceux-l restent
seuls qui sont si vieux quils ne veulent pas se dranger pour
mourir, ou les fils qui se dvouent garder les biens de la famille,
passs sous leur nom, et en faire parvenir les revenus leurs
risques. Par jour, des 500 000 cus, en numraire, se vendent la
porte du Palais-Royal, emports par les enleveurs dargent
dans ces cannes qui contiennent 600 louis. Par jour, la municipa-
lit donne deux cents passeports. Vers septembre 1789,
M. Necker se plaint de six mille passeports dlivrs en quinze
jours aux plus riches habitants
5
. Les trangers remportent leur
fortune chez eux, comme M
me
lInfantado qui dpensait
800 000 livres par an, et qui senfuit
6
. Paris, on ne compte plus
que trois Anglais, contents au reste comme trois vrais Anglais de
cette rvolution qui ne lsine pas avec le dramatique.
Peintres, sculpteurs, graveurs, lart migre. La danse migre
aussi : dAuberval, Didelot passent Londres
7
; et Paris smeut
voyant le grand Vestris les suivre, laissant mi-succs le ballet de
1. LAbus des mots. 1790.
2. LObservateur. Octobre 1789.
3. Journal de la Cour. Septembre 1789.
4. Journal de Suleau. Vol. II.
5. LObservateur. Septembre, 1789.
6. Adresse aux Provinces.
7. Petites Affiches. Mars 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
93
Gardel
1
. Les marchandes de modes ont prcd les acteurs,
Paris na plus que des fagotires; il est oblig de tirer ses modes de
la province, qui lui envoie bonnets, rubans et fleurs jaunes, dits
malicieusement au teint de la Constitution
2
.
Quest-ce que ldit de Nantes ct de ces pertes et de cette
dpopulation? La consommation de Paris diminue de plus de
quatre cents bufs, par semaine. Comptez les grands dpensiers
passs ltranger : M. le comte dArtois, M
me
la comtesse
dArtois, M. le prince de Cond, M. le duc de Bourbon, M
me
la
princesse Louise de Cond, et la suite immense de ces princes;
M. le baron de Breteuil et toute sa famille, M. le marchal de
Broglie, M. le prince de Lambesc, larchevque de Paris, M. le
prince de Vaudemont, M. le prsident dAligre, M. le prince de
Monaco, M
me
de Polignac, M. le duc de Luxembourg, M. le
comte dEscars, M. de Barentin, M. le prsident Mol, M
me
de
Lamoignon, M. de Narbonne, M
mes
de Champltreux, de Cau-
mont, de Basville
3
.
La municipalit arrte quon ne dlivrera plus de passeports
sans certificat de mdecin. Les ci-devant de simuler des mala-
dies, ou dobtenir des certificats de complaisance. Nouveau
rglement et visa du commissaire de la section qui confronte le
visage de la personne avec le certificat
4
, et dcide parfois,
comme pour larchevque de Reims, attaqu de consomption,
que les mdecins sont des alarmistes, et que le candidat lexil
peut garder la France
5
; toutes svrits nempchant pas les
htels des rues de lUniversit, de Grenelle, de Saint-Dominique
dtre abandonns, et lanne 1791 de montrer chaque porte,
chaque balcon, chaque fentre du faubourg dsert : Maison
vendre, maison ou appartement louer
6
.
Et savez-vous comment les Parisiens se vengent et se conso-
lent de 30 millions de revenus perdus? avec un jeu : une roulette
de bois ou divoire, vide comme une navette, et o un long
1. Petites Affiches. Janvier 1791.
2. Journal de la Cour. Aot 1792.
3. Feuille du jour. Mai 1791. Adresse aux Provinces.
4. Id. Septembre 1791.
5. Id. Juillet 1791.
6. Id. Mars 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
94
cordon introduit par la rainure sattache laxe de la roulette qui
monte et redescend par un mouvement que la main dtermine
avec plus ou moins dadresse. Ce jeu sappelle Coblentz ou
lmigrette. Cest une vogue. LE SINGE-VERT, rue des Arcis, en
fait fabriquer vingt-cinq mille
1
; et, Paris ruin, le Parisien
chante, son Coblentz montant et redescendant :
Quelquun qui dit sy bien connatre
Lappelle jeu des migrants,
Et sur ce nom chacun saccorde,
Lon y trouve la fois et la roue et la corde
2
!
Si bien que dans le Mariage de Figaro, Figaro entre roulant une
migrette, et que Beaumarchais envoie la Chronique de Paris, en
janvier 1792, la petite scne d-propos sur la manie du jour,
intercale par lui dans sa comdie :
BRIDOISON, Figaro.
On on dit que tu fais ici des tiennes?
FIGARO.
Monsieur est bien bon! Ce nest l quune misre.
BRIDOISON.
On nest pas plus us idiot que a.
FIGARO, riant.
Idiot, moi ? Je fais trs bien monter et descendre (Il roule.)
BRIDOISON, tonn.
quoi cest-il bon lmigrette?
BARTHOLO, brusquement.
Cest un noble jeu qui dispense de la fatigue de penser.
BRIDOISON.
Ba ah! moi cte fatigue-l ne me fatigue pas du tout.
FIGARO, riant.
Jeu favori dun peuple libre! quil mle tout avec succs.
1. Feuille du jour. Octobre 1791.
2. Lettres patriotiques.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
95
BARTHOLO, brusquement.
migrette et Constitution, le beau mlange quils font l
1
!
La jeunesse aristocrate, qui nest pas Coblentz, a mont
Paris une petite guerre, coups de collets, de devises, de bou-
tons, contre la Rvolution : taquinerie plutt que protestation,
qui serait ridicule, si elle ntait courageuse; et, gaiement, les
jeunes gens compromettent leur parti sans le servir, en jouant
individuellement leur vie sur une pigramme de modes, et une
provocation dhabit. Le frac ouvert, le gilet monarchique achet
aux TROIS-PIGEONS, montrant en plein ses petits cussons aux
trois fleurs de lis couronnes sems sur le basin blanc
2
, ils para-
dent aux promenades, appelant, dfiant les btons patriotes qui
voudraient les habiller de bois. Cravate blanche, la main une
petite marotte qui indique, dit lordre du Jour, quils sont les mas-
siers de laristocratie, redingote courte taille carre, culotte bien
serre, petites bottes rabattues sur les talons, ou chausss de
cette nouvelle espce de mules, dont la charmante invention est
dune fille du Palais-galit
3
, ils sabordent; la main quils
pressent, la main quils tendent, ayant la petite bague en caille
avec : Domine, salvum fac regem
4
, qui cotait tout lheure
1 livre 4 sous, et quils font maintenant se vendre 7 livres
5
. Sils
jouent aux dominos, ils sortent de leur poche un jeu de dominos
monarchique o des lettres crites sur chacun forment par leur
runion : Vivent le Roi, la Reine, et monseigneur le Dauphin!
6

Prisez-vous? Et si vous tirez une tabatire ronde, dun ct
reprsentant le blocus et la prise du couvent des Annonciades, et
de lautre M. dAlbert de Rioms se battant sur le Pluton contre
IV vaisseaux, vous tes leur ami et leur second contre les Jaco-
quins
7
.
1. Chronique de Paris. Janvier 1792.
2. Feuille du jour. Mars 1791.
3. LOrdre du jour.
4. Lettres patriotiques.
5. Feuille du jour. Septembre 1791.
6. Id. Novembre 1791.
7. Chronique de Paris. Avril 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
96
Ils prennent un temps, un uniforme de ralliement : habit vert,
collet rose; veste, culotte, souliers boucles, le tout noir. Mais,
cest esquiver la cocarde quils singnient le plus. Ils ont des
cocardes antipatriotiques, petits flocons forms dun seul ruban
ray. Ils en ont de mcaniques qui, de tricolores Paris, passent
blanches dans leurs cavalcades aux environs de Bagatelle
1
. Ils
organisent un ordre, dont les croix sont huit pointes, espaces
de fleurs de lis surmontes de la couronne de France, reprsen-
tant en leurs mdaillons le marquis de Favras sortant du tom-
beau : lordre de la Rsurrection de la contre-rvolution, auquel les
patriotes songent opposer un ordre de la Lanterne, portant un
rverbre les ailes dployes
2
.
La haute socit, le salon noble, prend part et sassocie aux
petites vengeances de ces jeunes gens terribles. un grand bal,
chez une grande dame, un neveu de M
me
de Sillery stant pr-
sent les cheveux noirs et plats, les gens le prennent, ou font
comme sils le prenaient pour un jockey : il est refus. Il insiste,
dcline son nom, sa parent : il obtient dtre reu; mais les dan-
seuses, dont quelques-unes portent sous leurs robes une cocarde
blanche pose nu sur le cur
3
, sarrangent de faon ne point
danser avec lui
4
; et le neveu de M
me
de Genlis passe la soire
dans un coin, dsign, lorgn, voir toutes les femmes qui lont
refus, navoir que sourires pour les cavaliers coiffs la contre-
rvolution, en grand crp termin par deux boucles en demi-
cercle, les cheveux du haut du toupet rabattus sur le front, et
spars la naissance de lpi
5
. Et ceux-l sont les rois du bal,
qui ajoutent la coiffure, des boutons dhabits, quon se baisse
pour regarder, et qui font rire, des boutons dont la gravure tra-
duit ainsi le fameux Vivre libre ou mourir : Ventre libre ou
mourir
6
.
1. Journal de Perlet. Mai 1792. Considrations sur la noblesse de France, par
M. de La Croix.
2. LObservateur. Octobre 1790.
3. Chronique de Paris. Dcembre 1790.
4. Feuille du jour. Fvrier 1791.
5. Id. Juin 1791.
6. LObservateur. Avril 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
97
Un seul commerce grandit et prospre dans les afflictions et la
ruine de la socit : le commerce de la gueule. Cest le grand com-
merce des rvolutions, soit que le besoin dtourdissement de
lestomac et de la tte soit plus vif en ces temps, soit que les nou-
veaux parvenus aux banquets des jouissances se htent la
pture.
1790, 1791, toutes funbres annes quelles soient, donnent
essor aux imaginations du bien boire, et du bien manger, appr-
cies et encourages. Le roi, la monarchie, tout croule; les
renommes de la gourmandise se fondent.
Et dabord, les gosiers largis par trois fois la cave de
Beauvilliers est vide, avant la fin de 1790, par ses habitus, le
comte de Mirabeau, Bureau de Puzy, Chapelier, et les autres.
Quimporte? M. Marais est l qui vient dacheter 1 million
100 00 francs cette royale proprit de moines, ce clos bni : le
Clos Vougeot
1
. Et qui viderait les magasins de Cherblanc,
LHTEL DALIGRE, rue Saint-Honor, et ceux de Lemoine, au
MAGASIN DE CONFIANCE, Palais-Royal, 104 : vin dOrlans
rouge et blanc, vin de Champagne de 1779, vin de la Basse-Bour-
gogne, vin de Langon et de Barsac, vin de Hongrie, de Tokay,
Vermout de 1760, vin du Rhin de 1766, vin du Cap, Vosne et
Chassaigne de 1784; Rota, Tinto, Rancio, Macabeo, Muscat
rouge de Toulon, Malaga don Pdro de 1764, Chypre, Maras-
quin, eau-de-vie dOrlans et dAndae, et velours en bouteille?
Qui viderait le dpt des vins de Bordeaux, rue Saint-Denis, 158,
prs celle du Petit-Hurleur : Saint-Julien, cru dAbadie, de
lanne 1786, et, cru de Grau la Rose, mme anne; Hautbrion,
cru de Chollet de 1786; vin de Cannet-Pauillac, cru de Poulet de
1786; vin de Margaux, cru de Desmirial et Lamouroux de 1785,
cru de M. Copmartin de 1785; vin blanc de Soterne, du cru
unique de Suduirant dit cru du roi
2
?
Jamais le ventre neut tant et de si bons serviteurs : LHTEL
DES AMRICAINS, chez Labour, successeur de Delavoiepierre
3
,
jambons de neige, cuisses doie nouvelles, pts de veau de Pon-
toise, jambons de Bayonne, dits de primeur, gorges de Vierzon,
1. Feuille du jour. Fvrier 1791.
2. Petites Affiches. Janvier 1793.
3. Id. Fvrier 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
98
beurre de la Prvalais en petits pots, pts de veau de Rouen du
sieur Clie, pts dAmiens du sieur Antoine de Gand
1
, anchois
de Frjus, perdrix rouges du Dauphin et du Quercy, bartavelles
de Corse que le vin de Condrieux si bien arrose!
La chasse permise tous, la tuerie faite par tous vilains, en
tous bois et toutes plaines, jette chevreuils, cerfs, livres, perdrix,
perdreaux, aux tournebroches actifs.
Vnua commence sa gloire, rue de Richelieu, au GRAND
HTEL DES TATS GNRAUX, avec ses trois tables dhte en
particulier : lune, de douze couverts, 1 livre 16 sols pour deux
heures, une 2 livres 5 sols pour trois heures, et la grande
3 livres pour trois heures et demie
2
. Cest Louis Lalanne, au
SOLEIL DOR, rue du Four Saint-Honor et ses jambons; Lesage,
le ptissier de Mesdames, rue de la Harpe en face le collge
dHarcourt, et ses pts de jambon, et ses gteaux de pte ferme
au beurre de Gournay
3
, Delormel, LA BASOCHE, et ses farces
lessence de jambon; Gautherot, AU CHAPEAU ROUGE, rue Gre-
netat, et ses gteaux aux pistaches de Pithiviers. Toutain se fait
un nom avec ses tourtes aux rognons, tourtes dpinards, de
godiveau, ses pts la ciboule, ses petits pts la Mazarine, ses
pts de lgumes, de lapereau, de riz de veau; le sieur Monniot,
seul lve et seul successeur du sieur Duth, demeurant dans le
logement que ce fameux traiteur a toujours habit rue Neuve-
Saint-Eustache, prs celle des Petits-Carreaux, n 23, au fond de
lalle, LA RENOMME DES BONNES LANGUES FOURRES ,
vous offre langues de buf mayences, andouilles de fraise de
veau, au riz de veau, au palais de buf, la Dauphine; boudins
de blancs de chapons aux truffes, aux pistaches, aux crevisses;
pieds la Choisi, panaches farcis la braise; le sieur Lafon an,
demeurant prs la manufacture Prigueux, possdant seul la
composition de Villeregnier, son oncle, continue de fournir la
France et ltranger de pts de Prigueux truffs raison de
12 livres la perdrix, et de galantine de cochon de lait truffe. Le
sieur Nagel, charcutier, est en renom pour le schevardemag de
1. Petites Affiches. Dcembre 1789.
2. Id. Mars 1790.
3. Chronique de Paris. Janvier 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
99
Francfort, les cervelas dItalie et de Braunschweig; et pour
dexcellente choucroute dAllemagne, vous en trouverez au
SALON DES FIGURES, boulevard du Temple.
Pour les hutres, il nest que le choix des renommes : hutres
de Cancale et de Courseulles, chez Ficquet, rue Montorgueil, AU
ROCHER DE CANCALE; hutres de Lebaron, propritaire des
parcs pour les hutres de Dieppe, mme rue, htel Montmo-
rency; hutres anglaises, vertes et blanches, tires des ctes de
Jersey, venues de Saint-Malo, en poste, chez Frmont, mme
rue, lHTEL DES TROIS MAURES
1
, lhutre de drague
7 livres 4 sols le panier de trois cents; lhutre parque 10 livres
5 sols; lhutre anglaise, 15 livres
2
.
Chocolat de Meunier, de Millerand, de Velloni, et douillets
petits pains dEspagne pour laccompagner; chocolats mousseux
et non mousseux de Messiaux.
Chez Grandmaison, du Fort-Royal de lle de la Martinique,
rue de la Chausse-dAntin, liqueurs de la veuve Amphoux,
crme de cannelle, baume humain, mirobolenti, crme de crole,
de bois dInde, de caf, de cleri, de menthe; liqueurs de
M
me
Chassevent de la Martinique, ratafia dananas, sirop de
calebasses; crme des Barbades, de girofle
3
; chez Thron, dis-
tillateur de LL. AA. RR. le prince de Galles et feu duc de Cum-
berland, rue Saint-Martin, ratafias des quatre fruits, crme de
macaroni, ratafias de Louvres, briolet dAlsace, liqueur nationale
aux trois couleurs, eau divine de Saint-Pierre-sur-Dive, eau sto-
macale de llecteur, liqueurs de Trieste, marasquin de Zara,
rosolio de Bologne, non-lo-sapraye, crme de cdrat de Florence,
crme de fleur dorange grille au vin de Champagne
4
, toutes
fines saveurs, onctueux bouquets, couronnes des desserts!
Pour le dessert, pour la fin du dner ouvert par une soupe la
cocarde, o des rosettes de choux font les trois couleurs
5
, fro-
mage de Glocester et de double Glocester de Dubourg, AU
DPT DE PROVENCE, fromages de Cambaubert, Livaro, Pont-
1. Petites Affiches. Aot 1790.
2. Chronique de Paris. Dcembre 1790.
3. Petites Affiches. Octobre 1790.
4. Chronique de Paris. Janvier 1791.
5. Lettres patriotiques.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
100
lvque, Neufchtel, et migots la crme, de M
me
Leudet, de
Normandie, rue Coquillire, prs celle J.-J. Rousseau; et picho-
lines, prunes fleurettes, figues gendresses dtienne, fruits
dAimez, caf de Bourbon et de Moka de Soldato, drages fines
de Verdun de Lefer. Finet, rue du Coq, AU ROI DES FRANAIS,
envoie sa crme la fleur dorange
1
; Rat, ses petits paniers la
crme la Chantilly, son craquelin de Bordeaux, ses biscuits la
reine
2
; Paulard, ses biscuits la fcule de pomme de terre et de
reinette
3
; Bonat, ses amandes en coques, dites princesses;
Offroy, ses gteaux la Madeleine
4
; Rousseau, le gendre et le
successeur de Ravois, confiseur de la reine, AU FIDLE
BERGER, rue des Lombards, son tabac de caf la crme
5
, ses
barges doranges tapes
6
, ses coffrets de confitures sches de
Tours, ses botes et marmelades dAlberges, son pine-vinette de
Dijon
7
. Sur les tables, Berthellemot, rue de la Vieille-Boucherie,
verse ses galantes pastilles, ses pistaches lAurore, lImpa-
tience, lEsprance, la Portugaise, dont il est linventeur; et
bonbons de Vnus, de lamour des Dieux, de Pomone, la Bailly,
la La Fayette, et la cocarde nationale, et les trois ordres runis,
et bonbons du Roi et de la Reine, et de Fortune et de
Bonaventure
8
.
Et Noleau, lpicier-confiseur de la Vieille rue du Temple,
vous a fait venir par eau, pour lui garder sa fracheur, un vritable
fromage la crme de Viry, du sieur Montprofit, auquel il joint
un de ses pts de marrons de Lyon piqus de citron, bards de
melon deau, et dont la crote est damandes
9
.
1. Petites Affiches. Dcembre 1789.
2. Id. Fvrier 1790.
3. Id. Janvier 1790.
4. Id. Janvier 1791.
5. Id. Avril 1790.
6. Id. Janvier 1793.
7. Id. Octobre 1790.
8. Id. Dcembre 1790.
9. Id. Dcembre 1789.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
101
Chapitre VI
Maury. Grgoire. Lvque dAutun. Labb Fauchet. Sortie des
couvents. La rsistance. Le mysticisme. Le serment. La Journe du
Vatican ou Le Mariage du Pape. Mariage des prtres.
Dpouill de ses biens, frapp dans sa puissance temporelle, le
clerg avait encore sur les esprits dimmenses moyens daction et
de grandes influences. Ce fut lui qui se chargea de rsister et de
lutter. La noblesse, divise, dbande, irrsolue, embarrasse,
toute neuve dans les batailles de la parole et dans les campagnes
de parlement, le clerg se jeta au premier rang, anim
jusquau bout des espoirs de la victoire.
Labb Maury fut le vaillant qui conduisit la guerre. Violent,
brutal mme, port aux colres de la Bible plutt quaux mansu-
tudes persuasives du Nouveau Testament, labb Maury avait la
menace, il avait lemportement, il avait la vigueur. Robuste de
corps et dme, sans crainte aux pugilats de la rue comme aux
duels de la dialectique, il y avait dans ce dfenseur du clerg,
jetant des cartels dloquence Mirabeau, impatient dans sa
fougue, quelque chose de frre Jean des Entommeures. Ctait
lui qui, cette question : Comment se fait-il que vous hassiez
si fort la Rvolution? faisait cette rponse : Pour deux
raisons : la premire, et cest la meilleure, cest quelle menlve
mes bnfices; la seconde, cest que, depuis trente ans, jai
trouv les hommes si mchants, en particulier et pris un un, que
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
102
je nattends rien de bon deux en public et pris collecti-
vement.
1
Ctait lui qui ralliait la petite arme noire, couvrant
les retraites, les dfections, en sonnant les charges sonores, sou-
vent seul sur la brche, mais sauvant la dfaite par limposant
clairon de sa voix et la pompe mle de sa parole.
Laide de camp de labb Maury tait un gros et gras viveur,
buveur, mangeur, fort rieur, fort malin, courageux jusque par
del limprudence, une gaie caricature dhrosme, un Falstaff
brave : le vicomte de Mirabeau; et tous deux, ce fils de savetier,
que les pamphlets entourent dun cortge de recarreleurs de
souliers
2
, et le Mirabeau-tonneau, ils courent les hasards de la
tribune du Mange, la fortune des journaux, les prils du dehors,
dfendant la royaut par lglise, forts contre les emportements
des tribuns, audacieux contre les lois et la marche des choses.
Ce fut en lui-mme que le parti du clerg trouva sa dfaite, et
ce furent quelques-uns de ses membres qui lui portrent les
coups les plus rudes, les blessures les moins gurissables. Ces
membres furent labb Grgoire, lvque dAutun et labb Fau-
chet. Labb Grgoire apportait la philosophie les armes de
lglise : les habilets et les expriences de la dialectique. Lv-
que dAutun apportait moins : il apportait sa conscience. Une
caricature le reprsentait, en Cupidon boiteux, la toilette de
M
me
de Stal, en Vnus, promenant son regard des beaux yeux du
tarif des assignats la gorge de lambassadrice
3
. Labb Fauchet
tait un transfuge plus redoutable.
Imagination tendre, esprit tout nourri de lvangile, et se plai-
sant de prfrence la simplicit des premiers temps de lglise,
cur faible, sduit par lambition de jouer un grand rle de cha-
rit, tte sans dfense contre lutopie, presbytrien sensible, Fau-
chet semblait un Fnelon rvolutionnaire. Bonhomme mme aux
tentations, et sen confessant au prochain pour tre aid sen
dfendre, labb Fauchet, invit venir travailler la terre de Vil-
lette par M
me
la marquise de Grouchy, fort engoue de ses ser-
mons, eut une si forte distraction de M
me
de Condorcet, alors
M
lle
de Grouchy, quil saperut que lamour lui venait. Il avoua
1. Mmoires de Lombard de Langres. Vol. II.
2. LOmbre de Mardi gras ou les Mascarades de la Cour.
3. LApocalypse.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
103
son tat M
lle
de Grouchy, lui demandant protection contre lui-
mme, et fut renvoy par elle : Cela ferait, disait-il nave-
ment de son aventureuse surprise, un beau sermon sur le
purgatoire.
1
Prdicateur du roi, mais mal laise Versailles, dans les poli-
tesses des cours o les curs ne se donnent pas, il crivait, au
mois davril 1775 : Jai fait mon coup dessai la cour, il a eu
tout le succs que je pouvais dsirer. Je suis revenu de ce pays-l
fort content dy avoir t, de pouvoir y retourner, et de ny rester
jamais. Ces gens sont fort honntes, mais Dieu garde un pauvre
homme de fixer son sjour parmi eux. Les compliments ne leur
cotent rien, mais des vertus il nen est pas question. Lennui
sige l au milieu du faste et le sentiment y est touff par la poli-
tesse. Vivent la nature, la simplesse, la candeur et lamiti!
2
Parole doue donction, parole daptre plutt que dorateur,
attendrie, mouvante, et nouvelle aprs le bel esprit qui avait
rapetiss la chaire, parole trouvant le chemin des convictions
fminines, labb Fauchet apportait la Rvolution un enthou-
siasme, une loquence et un paradoxe. Il voulait rattacher Dieu
son sicle, lvangile la Rvolution, et la Pque la libert. La
philosophie, selon lui, tait lallie de la Providence, et il la rv-
rait, comme le saint instrument mis en uvre par elle, pour lav-
nement de lhumanit aux droits de lhomme et du citoyen. Dans
ce systme de conciliation de la rvlation et de la raison, et de
dduction de lune lautre, il trouvait dans les livres saints
lexcuse, que dis-je? la gloire des rsistances prsentes. Un plai-
sant appelait ses prcheries plbiocratiques le Ciel et la
Halle. Jusquaux plus oss hasards de la traduction, il allait ainsi,
traduisant beati pauperes spiritu par bienheureux ceux qui ont
lesprit de pauvret, cest--dire dgalit et de libert
3
. Au reste,
attach la religion catholique, croyant avec toutes les illusions,
mais aussi avec toutes les sincrits dune bonne intention, le
mariage ou mieux linceste quil lui imaginait avec la raison. Il
saluait la pense comme la vierge nouvelle du monde nouveau.
Lhumanit tait morte par la servitude; elle sest ranime par
1. Feuille du jour. Novembre 1791.
2. Catalogue dautographes. 8 avril 1844.
3. LObservateur. Septembre 1789.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
104
la pense , disait-il Notre-Dame. Il tait le Pierre lErmite des
croisades de la libert.
Et il avait pris tellement le peuple, que les districts deman-
daient que labb Fauchet ft nomm grand aumnier de la com-
mune, et quun journal patriotique motionnait pour labb
Fauchet un srail dune trentaine de femmes dun patriotisme
et dune vertu avrs, afin davoir des petits Fauchet, dont on
fera des prtres pour quils soient bons
1
.
Ctait labb Fauchet qui pleurait lglise paroissiale de
Saint-Jacques et des Innocents les vainqueurs morts la Bastille.
Il bnissait les drapeaux Notre-Dame, et, retraant la corrup-
tion, le rgime sacerdotal, le scandale pass, il appelait ses frres
la plnitude de la vie morale . Et Paris accourait, buvant ces
paroles tranges, ces sermons qui montraient la Rvolution assise
dans la main de Dieu. un sermon de Fauchet les chaises
cotrent 24 sous
2
.
Enfin il arrivait un jour o, emport par le mouvement, du
haut de sa chaire, Fauchet couronnait le Peuple-Christ : Cest
laristocratie qui a crucifi le Fils de Dieu!
3
Tout pouvoir
vient du peuple
4
, disait-il encore.
Il croyait branler si peu la religion, que les apostasies lui
taient un chagrin et une occasion de proslytisme. Clootz
stant de Jean-Baptiste dbaptis en Anacharsis, Fauchet cou-
rait chez Clootz, proposant de lui dmontrer sans rplique que la
religion catholique est sainte et vraie, sengageant, sil succom-
bait, se dbaptiser, mais demandant, sil avait lavantage, que
Clootz reprt son nom chrtien. Il lanait la France le projet
dune religion nationale, catholicisme rationnel, main tendue
tous ceux qui souffrent, code impossible de vertus, non bti sur
ce quest lhomme, mais rv sur ce quil devrait tre.
Clubs, banquets, glises, tout retentissait de la voix inspire et
sans lassitude de ce terrible ennemi du clerg, cout des foules,
des femmes et des intelligences, de ce Fauchet rassurant les cons-
ciences timores, accommodant la dvotion aux ides nouvelles,
1. Je men f conseils ou penses de Jean Bart. Vol. II.
2. Journal de Paris. Aot 1789.
3. La Guerre des districts ou la Fuite de Marat.
4. Chronique de Paris. Novembre 1789.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
105
promettant le paradis au patriotisme, ralliant les pits tonnes
et effarouches autour du Dieu du 14 juillet, tournant la croix
contre la contre-rvolution.
Cependant les vux sont abolis, la porte des couvents est
ouverte; cela est une grande dfaite du clerg.
Le pape et les moines finiront sans doute, crivait le roi de
Prusse Voltaire, le 12 juillet 1777; leur chute ne sera pas
louvrage de la raison, mais ils priront mesure que les finances
des grands tats se drangeront. En France, quand on aura
puis tous les expdients pour avoir des espces on sera forc
de sculariser les couvents et les abbayes. La prdiction du roi
philosophe est ralise. On sait le conseil que M
me
Roland cri-
vait Lanthenas, le 30 juin 1790 : Faites donc vendre des
biens ecclsiastiques. Jamais nous ne serons dbarrasss des
btes froces, tant quon ne dtruira pas leurs repaires. Adieu,
brave homme; je me moque du sifflement des serpents. Ils ne
sauraient troubler mon repos.
1
Le lundi, 18 octobre 1790, ladministration des biens natio-
naux adjuge, la bougie teinte, les trois premires maisons dont
les enchres et publications ont t faites selon les dcrets de
lAssemble nationale
2
. Les 21, 22 septembre 1791, rue et aux
ci-devant Petits-Augustins, a lieu la vente des ornements
dglises, chapes, chasubles, toles, dalmatiques, tuniques,
devants dautel, de diverses toffes et couleurs, partie brochs,
galonns en or et argent, aubes, rochets, surplis de chur et de
prdicateur, nappes dautels et amicts
3
.
Et tout un petit monde, hors du monde jusque-l, des joies,
des lois du monde, brusquement dli de sa vie, de son habitude,
de son vu, et jet au sicle, sans lexprience, transfuge tout
coup de la communaut, recrue de la socit.
Paris, cest une quarantaine de couvents dhommes, dans
lesquels la libert entre, dotant Augustins, Barnabites, Bernar-
dins, Capucins, Carmes, Clestins, Chartreux, Cordeliers,
Feuillants, Jacobins, Mathurins, Minimes, Oratoriens, Prmon-
1. Catalogue dautographes. Avril 1847.
2. Feuille du jour. Janvier 1791.
3. Petites Affiches. Septembre 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
106
trs, Rcollets, de la disposition deux-mmes, de laffranchisse-
ment de leur conscience, et dun avenir lac. Il ne reste dans ces
maisons, hier florissantes et peuples, que quelques vieillards
habitus ce train de discipline, vieillis entre ces vieux murs, et
qui ne veulent pas se rsigner porter dans le bruit et les nou-
veauts du monde le peu de jours que la vie leur promet. Mais
toutes ces jeunesses, dtournes de leur cours, voues Dieu
sans les grces efficaces et persistantes dune relle ferveur, ces
vocations attidies ou mortes, et ces scandaleux qui avaient pris
la robe monacale comme un manteau de luxure et de paresse,
saisissent loccasion offerte, et sortent en troupes dans les rues.
Le dcret de lAssemble nationale fait au peuple les joies
dune mascarade, et on aurait cru quune providence municipale
voulait remplacer le Carnaval dfendu. Il faudrait un Rabelais
pour dire cette moinante moinerie soudain dguise en cos-
tume humain; tous ces pres Didace faisant, dans le clotre, si
souvent arpent, leur dernire promenade, dj en culotte bleue
et en frac anglais
1
; tous ces macrs secouant leurs vux, pour
courir dun pas vif aux droits de leur nouvel tat de citoyens, et
ces pipes fumes sur les boulevards par de jeunes bndictins,
auxquels, hier encore, les vieux suprieurs ne voulaient pas
laisser couper la barbe.
Tel est le zle sortir, que le 13 fvrier 1790, huit heures
moins un quart, le soir, quand lAssemble se spare, aprs avoir
vot le dcret de suppression des vux monacaux, un dput est
abord par un capucin, dont le premier mot est : Saint Fran-
ois est-il f? Et quelque chose de plus reprend le dput.
Bon! vivent Jsus, le Roi et la Rvolution!
Sur les places, dans les rues, quels tranges dialogues : Eh!
que diable fais-tu donc avec ta robe? Je vais te faire donner un
habit et un sabre. Les barbiers sont envahis par les frres
barbus qui veulent se mettre au got du jour : Monsieur le
frater, ne lui coupez pas toute sa barbe, dit lun deux dj la
mode, laissez-lui deux moustaches.
2
1. LHermite sans soucis.
2. Id.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
107
Des capucins de la rue Saint-Honor, dsireux de se
conformer au dcret de lAssemble, implorent la protection de
la Commune. La Commune arrive, escorte de barbiers, et la
communaut, en prsence de la Commune, passe par le rasoir, le
peigne, la poudre, et le fer toupet. Les souliers apports sont
chausss; et la crmonie se termine par une procession aux
friperies des piliers des Halles, o les capucins tent leurs casa-
ques, et prennent, bon compte, la livre du sicle
1
. Ce ntait
pourtant point par lexagration des scrupules que pchaient les
capucins. Ctait un capucin qui paraissait au spectacle avec sa
longue barbe et lhabit de son tat, et que lon couvrait dapplau-
dissements. Ctaient des capucins qui sen allaient avec des
filles, au LYON DOR, ou Clichy, encore vtus de leurs
mandilles, baptisant leur vie nouvelle du vin de la dbauche
2
.
Des capucins sengageaient dans la milice nationale, comme
sapeurs, prenant les sobriquets de la Terreur, Tranche-Montagne,
pour complter leur mtamorphose. Et certaines belles patriotes
de leur reconnatre infiniment plus de grce sous la hache et le
bonnet de poil, quelles nen trouvaient autrefois aux petits-
matres sous la poudre rousse, et aux abbs minaudiers sous leurs
habits musqus
3
.
tous ces moines vads du bercail, la Rvolution, la grande
patronne du travail, offre mille gagne-pain, quils soient instruits
ou vigoureux : ils ont les arts, le commerce, lagriculture, ils
vont avoir la guerre, pour faire uvre de leur corps ou de leur
intelligence.
Le plus grand nombre dont lesprit avait vcu dans ltude, et
entre autres les bndictins de Saint-Maur, offrirent de se
charger dune ducation. Danciens suprieurs demandaient
tre placs dans une maison pour enseigner des enfants la lec-
ture, lcriture et la grammaire; dautres, tenir les livres de
comptes; dautres, tre la tte dune bibliothque. Presque
tous, contents de la petite rente vote par lAssemble, ne vou-
laient que la table et le logement
4
. Quelques-uns continurent le
1. Annales patriotiques. Avril 1790.
2. Journal de la Cour. Janvier 1791.
3. Journal de la Mode et du Got, par M. Lebrun. 2
e
cahier. Mars 1790.
4. Petites Affiches. 1790. Passim.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
108
commerce en vogue de la communaut : deux carmes firent
annoncer quils composaient toujours leau de mlisse, dite des
Carmes; dautres, quils fabriquaient, rue Trane-Saint-Eus-
tache, le sucre et le sirop dorge renomms de labbaye de
Moret
1
; un autre, quil cultivait toujours, et fournirait, comme
par le pass, la salade, dite des Petits-Pres
2
.
Il en fut un qui prit une carrire toute neuve. Laffiche du
thtre de Monsieur, du 10 juin 1790, annonce que dans les
Ruses de Frontin, opra franais, un acteur qui na jamais jou
sur aucun thtre, dbutera dans le rle de Gronte . Le
Gronte tait un moine
3
.
Pour les femmes, ce ne fut point le mme scandale ni le mme
clat. Plus faibles que les hommes en face des habitudes, plus
gardes et retenues par le pass, elles prouvrent un combat
plus long entre les voix du monde et les voix de la retraite, quoi-
que chez elles la vocation ft plus souvent impose que volon-
taire, et le vu un lien de ncessit plutt quune attache de
choix.
Familiarises toutes jeunes avec le couvent, elles avaient pli
leurs gots naissants ces jours sans plaisirs, mais sans chagrins,
cette vie terne et benote de petites prires, de petites priva-
tions, de douces et recueillies batitudes. Le couvent leur tait
devenu une famille; elles staient trouv la consolation de ntre
rien au sicle, en tant toutes un Dieu souriant et entour dune
gentille cour danges; et elles se laissaient vivre, dans les tranquil-
lits dune sre existence matrielle, frisant des chrubins,
dcoupant des agnus, ourlant des rabats, chantant des oremus,
bordant de petits lits pour de petits Jsus
4
. Douces filles! avant
de se jeter violemment dans ce sicle, parlant fort, parlant gros,
dans ce monde la Duchne, lhsitation ntait-elle pas natu-
relle ces pudiques raffines qui avaient invent de dire le
modeste dun artichaut, pour le cul dun artichaut
5
?
1. Petites Affiches. Dcembre 1790.
2. Remarques historiques et critiques sur les abbayes, par Jacquemart. 1792.
3. Chronique de Paris. Juin 1790.
4. Journal de la Mode. 6
e
cahier. 1790.
5. Dictionnaire nologique.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
109
Moins instruites dailleurs que les hommes des agitations, des
bruits du dehors, mieux dfendues contre les nouvelles, elles
navaient pas ces espoirs de libert, allums ds le commence-
ment de la Rvolution, et ces soifs de sortie, chaque jour accrues.
Puis les suprieures faisaient bonne garde autour de leur trou-
peau, et bonne guerre celles qui coutaient venir la ralisation
de leurs esprances mondaines. Pied pied, dans les soixante
couvents et communauts de filles, les mes chancelantes, et
penchant vers la socit, lui furent disputes. Ni rigueurs, ni
menaces, ne furent pargnes. Pour avoir imprudemment parl
de la possibilit de supprimer les ordres monastiques, trois reli-
gieuses de lAve-Maria taient condamnes manger leur riz
avec un cure-oreille
1
. Les alarmes furent jetes aux consciences :
lenfer fut promis celles qui sortiraient. La mre Saint-Clment,
religieuse professe de lHtel-Dieu de Paris, ayant laiss trans-
pirer le dsir de profiter des dcrets de lAssemble nationale,
tait enferme et maltraite
2
. beaucoup de religieuses, les
dcrets furent cachs. Une religieuse de la rue Neuve-Saint-
tienne crivait quelles navaient pas t consultes, et que, sur
vingt-deux, douze revendiquaient la libert
3
. Et si pas un journal
nentrait dans les couvents de femmes, on y rpandait avec
profusion : lAdresse aux Provinces, Ouvrez donc les yeux, Jsus-
Christ offens
4
. Entre les vques, les grands vicaires, les
abbesses, une coalition stait forme; et labsolution, refuse
par le confesseur celles qui se confessaient de vouloir profiter
des dcrets diaboliques de lAssemble nationale, les faisait
connatre aux suprieures pour mauvaises brebis, lors de la com-
munion.
En dehors de ces manuvres et de ces violences, une chose
retenait les femmes par-dessus tout : la pudeur, un dlicat dsir
dtre forces et non autorises seulement quitter leur rgle.
Peu sortirent dabord, malgr tous les appts de la vie sociale,
en dpit de la coquetterie autorise par les ftes du monde, de
lamour par le mariage, du bonheur par la maternit. Pour une
1. LObservateur. Aot 1789.
2. Journal de la Mode. 5
e
cahier. Avril 1790.
3. Chronique de Paris. Janvier 1790.
4. Journal de la Mode. 2
e
cahier. Mars 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
110
qui, en septembre 1789, tait venue du monastre dArgenteuil
rclamer contre ses vux devant la grandchambre, et parler
presque aussi longtemps que son avocat
1
; pour quelques-unes
qui se montrrent au Champ de Mars donnant le bras deux
officiers
2
; pour celles-l qui, aussitt le dcret rendu, coururent
occuper le logement quelles avaient retenu, deux mois davance,
dans limpatience de leurs prvisions
3
, un grand nombre de
religieuses continurent, quelque temps, leur mort au sicle.
Lemaire haranguait ces bgueules qui senveloppent la tte
avec des crpes , et leur disait quelles navaient pas reu deux
jolies gourdes de la nature pour tre ternellement ensevelies
sous une guimpe, mais bien pour alimenter de petits poupons,
mais pour tre pressures par de petites menottes bien tendres,
mais pour humecter des lvres innocentes couleur de rose, aux-
quelles il est bien doux dapprendre balbutier le beau nom de
maman et de libert
4
.
La soi-disant ex-religieuse de labbaye de Saint-Antoine,
M
me
de Verte-Allure, leur criait : Au diable grille et verrous! Au
diable lincommode guimpe! Mille fois puisse griller au feu
denfer, et bouillir dans lhuile, limpertinente et laide radoteuse
qui, par coquetterie, fonda la premire lusage du voile!
5
Les
vierges restaient voiles et ne quittaient pas encore lhabit saint
pour la lvite, la guimpe pour un pouf, les sandales pour les
mules, les matines pour lOpra, et lImitation pour lArt
daimer
6
.
Le thtre avait trop alors lautorit et les devoirs dun clai-
reur de lopinion pour ne pas parler : le thtre parla donc sur la
question des couvents et des vux, beaucoup, longtemps, en
prose, en vers, en ariettes et en vaudevilles.
Au thtre de la Nation, Le Couvent ou les Fruits du caractre
7
,
une comdie dun M. Laujon, avait la premire apport sur les
1. Chronique de Paris. Septembre 1789.
2. Journal de la Cour. Juillet 1790.
3. LObservateur. Janvier 1790.
4. Lettres de Duchne.
5. Au diable les jureurs.
6. LObservateur. Fvrier 1790.
7. Le Couvent ou les Fruits du caractre et de lducation, thtre de la Nation,
16 avril 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
111
planches la reprsentation exacte dun couvent, le parloir, les
grilles, lintrieur du clotre. Quelques mois aprs, Five donne
aux comdiens italiens les Rigueurs du clotre, pice prototypique
des pices de couvent : vux forcs de Lucile, Lucile amoureuse,
torches et processions funbres de la communaut, Lucile dans
un in-pace, o elle vivra de pain et deau jusqu la fin de ses
jours, Lucile dlivre par amant, et chur gnral
1
. la pre-
mire reprsentation des Victimes clotres au thtre de la
Nation, un spectateur, saisi dhorreur pour un personnage
odieux jou avec talent par Naudet, scrie : Aux enfers, ce
monstre-l! Son voisin apprend au public que linterrupteur est
une victime du clotre
2
; et Dulaure invite les spectateurs qui res-
teraient encore partisans du monachisme aller voir, dans la
maison des Capucins de la rue Saint-Honor, les deux oubliettes
gauche en entrant, o est encore le bois de lit dun malheureux
condamn y mourir
3
.
Plus tard, quand les couvents furent vides et la cause gagne,
le thtre laissa le dramatique pour le licencieux, et le plaidoyer
pour le rire. Dantilly crivit le Couvent de Copenhague o lvque
avait une intrigue avec la suprieure, le jardinier avec la novice, et
le directeur avec une religieuse
4
. Les Surs du pot ou le double
rendez-vous, le Mari directeur, la Partie carre, les Dragons et les
Bndictines, les Dragons en cantonnement, furent autant de
contes de La Fontaine grossiers comme des vaudevilles, des rves
de corps de garde, crits par des Gresset rpublicains, dont
lordinaire dcor tait dun ct un jardin de moines au fond
duquel est une grotte , et de lautre un jardin de nonnes dans
lequel est un banc de gazon
5
.
La milice nationale avait t tout mue et excite par le beau
rle de lamant de Lucile dans les Rigueurs du clotre, venant la
1. Les Rigueurs du clotre, comdie en deux actes et en prose, mle dariettes,
reprsente pour la premire fois par les comdiens italiens ordinaires du roi,
23 aot 1790.
2. Feuille du jour. Mars 1791.
3. Chronique de Paris. Mars 1791.
4. Id. 1790.
5. La Partie carre, opra-folie en un acte. Thtre de la rue Feydeau, 27 juin
1793.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
112
tirer de cachot en costume dofficier milicien, suivi dun dtache-
ment de son district. Une religieuse se mourait de consomption,
retenue au couvent de lAssomption, deux pas de la salle des
Feuillants. La garde du district des Jacobins, la tte de laquelle
marche Manuel, lve toutes les difficults, et donne vole
loiseau malade
1
; et ce fut par de pareilles librations armes que
les couvents de femmes achevrent de se vider.
La population voulut aussi hter les dmnagements; elle se
mit fouetter publiquement les religieuses, pour leur apprendre
tre citoyennes, et sans les gardes nationaux, toutes les pauvres
malheureuses, enttes dans lobservance de leurs vux, eussent
pass par les mains des poissardes et des forts de la Halle
2
. Il
est heureux, disait, de ces brutalits, un homme desprit indign,
quon sente quune religieuse timide ne mrite pas dtre pendue
pour craindre dtre damne.
3
Peu peu les couvents se dgarnirent. Les couturires firent
pour un peu sauvegarder du choc de la mode mondaine ces
nonnes dpayses, et les apprivoiser aux toilettes, des robes la
Vestale en linon
4
. Le mariage en convertit le plus grand nombre
la nation. Celles-l firent insrer dans les Petites Affiches : Une
demoiselle sortant du couvent, sachant blanchir, repasser et
coudre, demande une place prs dune dame seule, ou
demoiselle. Et ce fut alors que lon offrit aux tables des restau-
rants lptre du Cordelier qui sest fait comdien, la Carmlite
marchande de modes
5
.
Pour prvenir ce grand chec, labb Maury et ses partisans
avaient de longue main et petit bruit prpar les esprits un
grand coup. Les consciences avaient t travailles; et la chaire
recommenait les vhmences de la Ligue, animant les mcon-
tentements, et les poussant la rvolte. Le cur de Saint-Sulpice
prchait tout haut contre les innovations, disant la France et la
religion perdues. Le cur de Saint-tienne-du-Mont, celui-l
1. LObservateur. Juillet 1790.
2. Journal de la Cour. Avril 1791.
3. Feuille du jour. Avril 1791.
4. Journal de la Mode. Mars 1790.
5. Nouveau Paris, par Mercier. Vol. VI.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
113
que ses paroissiens avaient vu pendant quarante jours de lhiver
couch par terre, sur les dalles de lglise, exhortait les fidles
faire, pieds nus, une procession au mont Valrien, pour
demander Dieu de rhabiliter la religion et de rintgrer les
prtres dans le respect quon leur refusait. Notre-Dame, en
cette assemble annuelle de tous les matres et matresses de
pension, convoque par M. Le Chantre, coltre des coles des
deux sexes, un chanoine de Notre-Dame navait pas craint de
slever vivement contre le nouvel ordre de choses
1
.
Mais ctait surtout dans lintrieur des familles, dans le for de
la socit, que le clerg poussait sourdement son uvre, en qute
dappuis pour sa domination menace. Ayant pour lui lintrt
qui sattache au rle de perscut, il prenait, il envahissait, il
faisait toutes lui, les mes sans dcision, veillant les remords,
attisant, dans le mystre et lombre, les colres venues des frois-
sements de lintrt ou du rang, tournant vers sa cause et
recueillant dans sa main toutes ces hostilits armes contre la
Rvolution. Et surtout les femmes lui taient des allies faciles et
prcieuses : il entrait en leurs faiblesses pour les mieux conqurir,
rpandant en ces curs, ambitieux de dvouements et de sacri-
fices, les semences des hrosmes de la foi.
Le soir, les portes fermes, la famille au complet, les domesti-
ques runis, on rcite genoux : lAmende honorable Jsus-
Christ, pour dsarmer les colres clestes. Cest lAssociation des
quarante heures pour demander Dieu le rtablissement de la foi,
des murs et du rgne de Jsus-Christ en France, brochure
que colporte partout la comtesse de Carcados
2
. Cest une belle
prire quon distribue gratuitement dans lintrieur de Saint-
Gervais
3
. Apprend-on que labb Fauchet doit venir prcher le
carme Saint-Roch, les dvotes du haut monde signifient
leurs domestiques la dfense daller entendre aucun sermon
cette paroisse
4
. Elles se rendent au sermon des coles chr-
tiennes, o les frres ignorantins prchent lenfance le pangy-
rique du rgime pass.
1. LObservateur. Mai 1790.
2. Id.
3. Je men f Vol. I.
4. Chronique de Paris. Fvrier 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
114
On appelle la colre de Dieu sur labb Maug, qui vient de
faire soutenir ses lves une thse philosophique sur les droits
de lhomme et du citoyen, avec cette pigraphe : Suscitavit
Dominus judices qui liberarent eos de manu vastantium
1
. Quand le
principal du collge Louis-le-Grand accommode son enseigne-
ment selon les dcrets de lAssemble, le programme affich la
porte de la Sorbonne est dchir, et ce sont des neuvaines
Saint-Sulpice pour demander la Vierge quelle intercde auprs
de son divin Fils afin dobtenir une contre-rvolution
2
.
Les esprits ainsi prpars, alarms, au saint temps de ce
carme de 1790, o la confession donnait encore plus de ressort
aux influences, et o la communion tait faite des bons principes
politiques et religieux, labb Maury crut le moment venu, et
lana la tribune de lAssemble nationale lvque de Nancy,
qui proposa de dcrter que la religion catholique, apostolique et
romaine tait la religion de ltat. Nous les tenons! crie alors
triomphalement labb Maury, la motion sur la religion est une
mche allume sur un baril de poudre. Si elle est adopte, la vic-
toire est nous; et tout est remettre en question. Si elle ne lest
pas, nous protesterons et nous irons faire sanctionner cette pro-
testation par le roi ; sil est assez pusillanime pour refuser, nous
irons dans Paris; nous monterons jusque sur les toits pour crier
que la religion est perdue, que le roi trahit la cause de la religion,
et que lAssemble nationale trompe le peuple et perd la
France.
3
Mais, l encore, labb Maury trouva Grgoire et
lvque dAutun assez bons tacticiens pour comprendre la
porte de cette grande manuvre. LAssemble passa lordre
du jour.
Le clerg songea une dernire ressource : habile profiter de
la disposition des esprits, il imagina de les gagner lui par le mys-
ticisme que font natre et dveloppent chez lhomme les grandes
secousses des socits. Il voulut retourner contre ses ennemis
larme occulte de lilluminisme, et appela le merveilleux, le mira-
culeux mme, comme dernire raison, contre les dcrets philoso-
phiques du Mange.
1. Chronique de Paris. Mars 1791.
2. Id. Aot 1790.
3. LObservateur. Avril 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
115
Le terrain tait prpar : la secte des martinistes, migre de
Prusse avec Pernetty, comptait plus de dix mille personnes, fai-
sant chaque jour, Paris, des proslytes son dogme de
soumission : Linsurrection contre les rois est un crime : quand ils
sont bons, cest un prsent du ciel : quand ils sont mauvais, cest un
chtiment
1
. Les confesseurs de cet vangile de patience, age-
nouillant lhomme devant le matre, comme le chrtien devant
Dieu, tentaient dattnuer le retentissement et la persuasion des
prnes patriotiques de labb Fauchet; ils disaient que saint Jean-
Baptiste tait apparu labb Fauchet et lavait touch au front,
en prononant ces mots : Tu abandonnes la charit chrtienne
que je nai cess de prcher mes disciples; je te livre au dlire de
tes opinions, et elles auront si peu de suite, que personne ne te
croira et que tu deviendras la fable de la populace.
2
Les esprits mis en veil par le rcit de ces surhumaines aven-
tures et la propagation de ces doctrines mystrieuses, lvque de
Babylone fait venir du Prigord une paysanne prophtesse,
nomme Brousse. Le bruit stait fait autour de cette fille, qui,
disait-on, avait prdit en 1779 Dom Gerle, quil serait dput
en 1789, et qui mandait lAssemble nationale, en 1790, par la
plume dun prtre nomm Drevet, que si lon refusait demployer
les moyens quelle indiquerait, il en coterait notre nation la
plus terrible saigne. Les crits catholiques se rpandent alors en
lvation et glorification des prophties : La prophtie est une
des preuves les plus frappantes et les plus solides de la religion
chrtienne; elle porte par son accomplissement un caractre
dvidence auquel tout esprit raisonnable ne peut se refuser.
Aussi saint Pierre met-il cette preuve au-dessus mme des mira-
cles : Firmiorem habemus propheticum sermonem.
3
Ainsi
annonce, Brousse arrive; mais le trpied de la rue du Clotre-
Notre-Dame ne lui fut pas inspirateur
4
. Elle avait annonc quen
mai 1790, un grand signe paratrait au ciel ; que lAssemble
nationale, qui avait attent la religion et la gloire de Dieu,
1. Journal de la Cour. Janvier 1791.
2. Id.
3. Prophtie de M
lle
Suzette de La Brousse concernant la Rvolution franaise.
4. Journal de la Cour. Mars 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
116
serait dtruite, et toutes choses remises en place
1
. ces mer-
veilles, les femmes accouraient; elles sprenaient; elles tom-
baient soudain convaincues et croyantes, spectatrices dabord,
actrices ensuite de ces jongleries de bonne foi.
Le magntisme devenait linstrument des correspondances.
Des jugements peu assis, branls par les vnements, sexal-
taient jusquaux extrmes folies de lilluminisme monarchique et
religieux; et au mois de juillet 1790, on arrtait deux inspirs qui
prtendaient avoir vu la conjuration du duc dOrlans sur les
tapisseries de Saint-Cloud, et qui de leurs longues conversations
avec la mre de Dieu, procures par lentremise de M
mes
de
Jumilhac, Thomassin et Vassart, avaient tir la rsolution de
sauver la monarchie, en rcitant les paroles dun crit en carac-
tres bleus pos sur leur cur, pendant la messe, et en ordonnant
au roi de mettre son royaume sous la protection de la vierge
Marie, limitation de Louis XIII
2
. Vers le mme temps, Cazotte
voyait auprs de la famille royale une garde cleste, la mme
que celle qui environnait les rois dIsral marchant dans la voie
du Seigneur.
Autour du serment, retard, remis, ajourn, longue fut la rsis-
tance. Quand enfin elle devint rbellion, les prtres parisiens
furent forcs, pour monter en chaire, de jurer fidlit la Nation,
la Loi et au Roi ; ctait se lier cette rvolution ennemie et
maudite; ce fut presque une insurrection des consciences. Il y eut
des prtres qui se rvoltrent tout haut en chaire, et plusieurs se
prparrent, de bonne foi, au martyre. Saint-Sulpice, M. de
Pancemont montait en chaire, entour de cinquante prtres,
livrait aux peines de lglise ceux qui osaient attaquer les lois de
lglise, refusait le serment, et ne devait qu Danton de se
retirer vivant. Saint-Germain, le cur absent dfrait le ser-
ment. Saint-Roch, labb Thomas, dans les hues et les cris :
Quon le pende! fut plein dnergie; et le serment tait refus
par les curs de Saint-Germain-le-Vieux, de Pierre-le-Buf, de
Saint-Landry, de Saint-Pierre-des-Arcis, de Saint-Barthlemy, de
1. LObservateur. Avril 1790.
2. Id. Juillet 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
117
Saint-Roch, de Saint-Nicolas-des-Champs, de Saint-Jacques-du-
Haut-Pas, de Saint-Mdard, de Saint-Paul. Le refus de serment
du cur de Sainte-Marguerite avait t noble et avait touch les
spectateurs accourus ces pantomimes grand spectacle : Que
mtera-t-on? avait-il dit; ma cure? Cest vous quon dpouille,
puisque tout ce que jai vous appartient. La vie? Jai quatre-
vingt-deux ans, et ce qui me reste vivre ne vaut pas le sacrifice
de mes principes! et traversant le silence de la multitude
mue, le vieillard tait all prendre une chambre garnie au fau-
bourg Saint-Germain
1
.
Mais des curs et vicaires dmissionnaires, peu moururent si
compltement aux agitations que le cur de Sainte-Marguerite.
Les dvotes les accueillirent et les recueillirent, empresses et
joyeuses de ces prtres domicilis chez elles, de ces directeurs et
sous-directeurs tout porte de leurs consciences
2
; et de ces
maisons, o les menes des douairires taient maries aux
opinitrets de rancunes des prtres, partirent les attaques contre
les curs jureurs. Vrits, mdisances, calomnies, l furent
aiguises toutes les armes empoisonnes qui pouvaient tuer les
prtres nationaux dans lopinion publique, et infirmer leur minis-
tre. Cest de l, que des imprimeries clandestines jetaient
dans la rue, les Brefs du pape, et de la part de la Mre Duchne les
Anathmes trs nergiques contre les jureurs. Voici de la ngociante
en vieux chapeaux, le style de plainte : Ce que le bon Dieu a
fait une fois, na pas besoin dtre raccommod par des
hommes Les vl, disait-elle en parlant de la nouvelle orga-
nisation du clerg, les vl qui envoient faire f j nsais
combien de paroisses pour les remettre en plus petit nombre.
Aprs a, oui, faites votre religion! i faudra faire un chemin
d b pour trouver un prtre et une glise. Ce sont, murmurs
voix basse aux oreilles des femmes du peuple, des mfiances et
des discrdits rpandus : que le corps de Jsus-Christ ne passe
pas dans lhostie consacre par les prtres asserments; que le
cardinal de Lomnie refuse larchevque de Paris son visa,
1. Feuille du jour. Janvier 1791.
2. Annales patriotiques et littraires de Mercier. Janvier 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
118
formule ncessaire pour lgitimer lexercice des fonctions pisco-
pales; que recevoir la communion dun jureur, cest recevoir
lenfer dans son corps
1
; ainsi que disent aux malades les surs
de lhospice des Incurables; et que la Loire dborde, cest la
colre de Dieu contre les dcrets
2
.
Dans les chapelles de ces maisons de refuge, les vques des-
titus confrent lordination de jeunes ecclsiastiques
3
. Chez
les dvotes dpourvues de chapelle, cest quelquefois un trictrac
qui sert de table sainte pour dire la messe
4
.
Mille petites vengeances sont mises en jeu. Les jureurs ont
leurs carreaux assaillis de pierres, toutes leurs sonnettes carillon-
nantes; et lvque de Marolles nentend plus, quand il passe
dans le faubourg Saint-Germain, que marchands de fromages de
Marolles, criant leurs fromages sous son nom
5
.
Dans cette anarchie de lglise, le rite saltre. Les formules
du culte sont livres aux variantes des desservants patriotiques.
Ds octobre 1789, Versailles, une partie des troupes parisiennes
ayant t passer la nuit dans lglise Saint-Louis, un abb, dput
du clerg lAssemble nationale, survient le matin qui leur
demande la permission de dire une messe en actions de grces de
leur heureuse entre Versailles; et aprs le Credo, au lieu du
Dominus vobiscum, labb dit haute voix : Vivent le Roi et la
Nation
6
! Les prires sont mises aux pas , le Domine salvum
fac regem devient le Domine salvam fac gentem
7
: et ce sont
grandes colres contre les prtres feuillants, qui, la messe des
Tuileries, ont conserv lancien vu aristocrate
8
.
Lorsque lobligation du serment a dsorganis le clerg;
lorsque le grave doyen de la cathdrale, la tte du trs vn-
rable chapitre, est dlog ; lorsque toutes les petites cre-
visses, appeles enfants de chur, tondus comme des ufs et qui
chantaient fin comme des cheveux, sont dlogs, ayant leur tte
1. Chroniques de Paris. Juin 1791.
2. Lettres patriotiques. N 18.
3. Feuille du Jour. Mars 1791.
4. Lettres patriotiques.
5. Journal de la Cour. Mars 1791.
6. Id. Octobre 1789.
7. Annales patriotiques. Juillet 1790.
8. Id. Novembre 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
119
les serpents, les basses-tailles, les hautes-contre et les bedeaux, et
les baleiniers et le suisse
1
, les clbrateurs manquant aux
offices, les gardes nationales les remplacent. Ainsi, la
paroisse de Saint-Jean-en-Grve, comme il ne se trouve pas un
seul prtre pour commencer les vpres, on fait venir un religieux
pour officier, et les miliciens de service la maison commune
accourent chanter les psaumes. Saint-Gervais, Saint-Roch,
Saint-Sulpice, le chur est rempli par des soldats citoyens sans
armes qui entourent le lutrin, en chantant les louanges de
Dieu
2
.
La Rvolution, qui supple au clerg par la milice, rpond
ses hostilits par la force, la planche aux assignats, lironie. La
force agit, la planche aux assignats persuade, lironie dtache.
Cest au pape mme que vise la voltairienne moquerie. Leffigie
du pape brle, en son costume sacerdotal, au Palais-Royal, est
un suffisant spectacle dmancipation; mais ce nest pas une
satisfaction complte des ressentiments qui se rappellent,
larrive de M
me
de Polignac Rome, et les prires publiques, et
la plus grosse cloche sonnant une heure aprs le soleil couch, et
tout le peuple rcitant par lordre du pape, dans les glises, les
maisons, la rue, pendant une demi-heure, des Ave Maria pour le
salut de la France
3
.
La Journe du Vatican, ou le Mariage du Pape, comdie-parade en
trois actes, avec ses agrments, pice non encore joue, mais circu-
lant imprime, met le ricanement de Paris autour du trne de
saint Pierre. Ctait le pape Braschi dabord, ainsi monologuant :
Il faut que le pape se mle des affaires de lglise attaque de
tous cts. Quel nom donner cette Assemble nationale?
Encore si je pouvais si josais Oh! non Ils se moqueraient
de mes excommunications! Frappant du pied. Saviser de me
dpouiller des annates! ne me faire concourir rien! Mariage
des prtres, divorce, renvoi des moines, ils nen finiront pas!
Ctaient M
me
Lebrun et M
me
de Polignac, travesties en femmes
des Porcherons, soupant en dshabill de pudeur avec le Saint-
Pre, lui disant : Allons! papa, de la gaiet! sans faon
1. Lettres patriotiques. N 33.
2. Rvolutions de Paris. Janvier 1791.
3. LObservateur. Septembre 1789.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
120
demandant aux abbs-servants, gelinottes, ortolans et truffes,
sablant le champagne pre des bons mots , tutoyant Braschi
de lil, de la parole et du geste; ctait Bernis, chantant la
chanson rire; larchevque de Paris Juign, un peu inquiet du
scandale, et sinformant entre deux rasades : Avez-vous des
journalistes ici ? Ctait le pape ivre et libertin, le sacristain de
saint Pierre devenant philosophe , prsidant le saint-sige dans
les fumes du vin, acceptant la constitution et dansant, la der-
nire scne, une fandango avec la duchesse de Polignac
1
!
Le mariage de prtres! faisait dire au pape ltrange vau-
deville. En effet, les prtres se mariaient. Les clubs, aprs avoir
agit la question de faire gardes nationaux les prtres, avaient
lev celle de les faire citoyens, cest--dire, poux et pres. Au
club de Saint-tienne-du-Mont, labb Cournand, professeur de
littrature franaise au Collge royal, avait t le promoteur de
cet amendement. Le concile de Trente avait discut six mois pour
rsoudre cette question. Le club de Saint-tienne y consacra
trois sances, qui firent presque meute Paris, et remplirent
lamphithtre de Navarre dathltes et de spectateurs pas-
sionns. Ceux-ci invoquaient pour le mariage des prtres lintrt
public des bonnes murs et de la religion : Faut-il condamner
les prtres faire le vu antisocial, antipatriotique du clibat,
cest--dire de nullit, de strilit absolue, semblables ces fri-
ches honteuses qui couvrent une terre ingrate, ou qui attestent
lignorance et la paresse de ceux qui les possdent?
2
Ceux-l
rpondaient : Cest tomber dans la damnation que de violer la
foi conjugale donne Jsus-Christ , attestant la discipline de
lglise sur le mariage des prtres, attestant le concile dElvire,
concile de Nocsare, second concile de Carthage, doctrines de
saint piphane, de saint Jrme et de saint Syrice
3
. Les tenants
du mariage ripostaient par le canon des aptres, saint Paphnuce,
le concile de Nice en 325, le neuvime canon du concile
dAncyre. Dailleurs, disait un orateur jacobin, quest-ce quun
concile? Une assemble daristocrates! Un autre appuyait le
1. La Journe du Vatican, ou le Mariage du Pape, comdie-parade en trois actes,
avec ses agrments, joue Rome sur le thtre de la Libert, le 2 avril 1790.
2. Le Mariage des prtres.
3. Rclamation adresse aux vques de France.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
121
mariage pour imprimer la morale des prtres je ne sais quoi
de plus onctueux et de plus aimable. Un autre citait, contre les
pres de lglise, les pres de la philosophie : Voyez en France
surtout, ces tmraires, ces malheureux qui font vu de ntre
pas hommes : pour les punir davoir tent Dieu, Dieu les aban-
donne; ils se disent saints, et ils sont dshonntes.
1
Et un brutal, pour engager les prtres cultiver le monde, disait
du clibat que le grand faiseur danimaux la proscrit par un
prcepte b sage, en nous disant tous de pulluler lgale-
ment.
2

Tous ces arguments, ces discours, ces conseils, versaient lhuile
sur le feu intrieur des pauvres aiguillonns de la chair, tant et si
bien, quun aumnier de la garde nationale parisienne, labb
Bernet de Boislorette, crivait lAssemble nationale : Nos
seigneurs, nos vrais amis, je naurais que du pain et de leau, je
serai heureux si vous dclarez que je peux avoir une femme :
mon cur la choisie; pourquoi arrter ma main? Sa sagesse me
la demande, je ne puis la lui refuser. Comme je ne suis pas un
ange, je cde sagement au vu de la bonne nature.
3
Labb
Cournand avait pris lavance. Appuy sur les termes du dcret de
lAssemble nationale qui considrait le mariage comme un con-
trat civil, il faisait de M
lle
Dufresne sa lgitime pouse. Comme il
prsentait au secrtariat de la municipalit lacte de mariage, son
pouse au bras, survenait le pauvre Boislorette qui venait de faire
un sermon o il avait intercal une liste de tous les ecclsiastiques
pris en flagrant dlit
4
. M
lle
Dufresne tait jolie, et elle promettait
tant de bonheur, que laumnier de la garde nationale, pour sui-
vre lexemple de son confrre de Verberie, nattendit pas la
rponse de lAssemble
5
.
Sur ces deux mariages, Maury avait quitt la France.
1. Le Cri de la Nation ses pairs, ou Rendons les prtres citoyens, par Hugon de Bas-
seville.
2. Lettres patriotiques. N 52.
3. Lettre M. Rabaud de Saint-tienne, protestant, prsident de lAssemble
nationale, par labb Bernet de Boislorette.
4. Nouveau Paris, par Mercier. Vol. II.
5. Chronique de Paris. Septembre 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
122
Chapitre VII
Mort de Mirabeau, et justification de la danseuse Coulon. Dcret sur
la libert des thtres. Dcret sur la proprit des auteurs vivants.
Le Thtre-Franais de la rue Richelieu. Trente-cinq thtres Paris.
Le public aristocrate et le public jacobin.
toi ! matre des pauvres humains! que nas-tu bombard la
mort au moment o la b de camarde a gripp Riquetti ?
Maury, Jean-Franois, tu triomphes! La mort te venge des
coups de boutoir que ta donns le rude sanglier quand, cumant
de rage, tu cherchais le mordre en aboyant comme un limier.
1
Ainsi, un Pre Duchne avait pleur Mirabeau. Cest un
gmissement sourd, lugubre, immense, quand cet homme tombe
dans lternit. Soudain disparu, comme un acteur de prologue
sur lequel la toile baisse! Muet, le Mirabeau-Tonnerre, qui avait
raidi le Tiers tat sa voix redoutable! abattu, lhomme qui
masquait la Rpublique la Rvolution! Il passe, quand lme de
Mirabeau senvole, un grand vent de silence sur le monde : cest
lorage qui se recueille; les destins de la France nont plus de
contrepoids.
Paris, cest une meute de deuil. Au coin de la Chausse-
dAntin, on pend lcriteau : RUE MIRABEAU LE PATRIOTE. Et
dans la rue, la porte de la maison quhabitait Mirabeau, le buste
du Dmosthne franais est rig par la propritaire, Julie
1. Lettres patriotiques.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
123
Talma
1
. Houdon court mouler le mort, les Amis de la Constitu-
tion arrtent de porter quatre jours son deuil
2
. Le Lyce met sur
le tableau de ses sances : Les hommes prendront le noir, les
femmes le blanc pour la mort de Mirabeau. La Socit des Syl-
phes, cette socit de gaiet foltre , ajourne louverture de ses
bals
3
. Curtius le montre en cire. Labb dEspagnac donne
50 louis pour son buste en marbre. Girardin, au Palais-Royal,
expose la gravure du tombeau de Mirabeau. Un bon artiste,
excellent patriote. Claude Hoin, peintre de Monsieur, dessine
lapothose de Mirabeau
4
. Un thtre reprsente la Mort de
Mirabeau, suite de scnes historiques o paraissent Frochot,
Lamarck, Cabanis, tous les amis de Mirabeau. Olympe de
Gouges donne au Thtre-Italien lOmbre de Mirabeau aux
Champs-lyss quelle ne met que quatre heures composer .
Au commencement de mai, les ouvriers avaient dj fait cl-
brer vingt-huit services mortuaires pour Mirabeau
5
.
En Espagne mme, les ngociants franais lui rendent les hon-
neurs funraires sur tous les vaisseaux franais
6
. De Mirabeau, la
mort fait ce quelle faisait des premiers rois de Rome : un dieu.
Le caveau de Sainte-Genevive ne dsemplit pas de gens qui
viennent brler de petits cierges autour de la dpouille dHonor
Riquetti. En leur ferveur, les regrets du peuple semportent aux
menaces : on veut dmolir la maison o se donnait un bal peu de
jours aprs la mort de Mirabeau
7
.
Quelques-uns, qui avaient dabord lanc le peuple aux soup-
ons dempoisonnement, se rejettent sur une orgie meurtrire.
Le nom dune danseuse court de bouche en bouche. Le ressenti-
ment populaire sanime et grondre; Millin sexcuse auprs du
public davoir men Mirabeau ce souper quon fait homicide
8
,
et lactrice dsigne se voit oblige dcrire la Feuille du jour
pour se disculper de cette grande mort. Elle dclare que son
1. Chronique de Paris. Fvrier 1791.
2. Lettres patriotiques.
3. Chronique de Paris. Avril 1791.
4. Lettres patriotiques.
5. Feuille du jour. Mai 1791.
6. Lettres patriotiques.
7. Feuille du jour. Avril 1791.
8. Chronique de Paris. Avril 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
124
respect pour le public lui impose de rpondre des calomnies
atroces . Elle rappelle que M. de Mirabeau stait dclar le
protecteur de lOpra, et quinfiniment sensible la musique, il
venait quelquefois en couter chez M
me
Audinot, o elle tait ex-
cute par de virtuoses de premier ordre . Elle continue : Quelques
jours avant de tomber malade, il y a pass la soire avec plusieurs de
ses amis. Il y fut plus aimable que jamais. Mais rien de ce quon y fit,
ni de ce quon y dit, ne ressemblait une orgie. Jen appelle la bonne
compagnie qui sy trouva. Mes sentiments pour Honor Mirabeau
nont point ce caractre malhonnte que mimpute une basse jalousie,
et je nai point cherch mon plaisir aux dpens du bonheur public. Je
mourrais de douleur si les honntes gens pouvaient concevoir une
autre opinion de ma conduite. Cest bien assez davoir perdu celui sur
lequel les beaux-arts et les artistes fondaient toutes leurs esprances.
. . . . . . Oui, je laimais, Romains!
Oui, jaurais de mes jours prolong ses destins!
Hlas! je ne viens point clbrer sa mmoire :
La voix du monde entier parle assez de sa gloire.
Mais de mon dsespoir ayez quelque piti,
Et pardonnez du moins des pleurs lamiti.
COULON, de lAcadmie royale de Musique.
1
Nous avons dit M
lles
Raucourt et Contat rconcilies avec
M. Talma, et le baiser de paix de M. Talma M. Naudet, donn
sur le thtre.
Cinq jours aprs que Foucault Saint-Prix avait rcit au
thtre de la Nation pacifi ces vers de la concorde :
Enfin, par un accord heureux,
Nous voyons triompher Thalie et Melpomne.
Contat, Raucourt, en remplissant nos vux,
De leurs talents encor vont embellir la scne;
1. Feuille du jour. Avril 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
125
cinq jours aprs, le 13 janvier 1791, sur le rapport de M. Chape-
lier, lAssemble nationale rendait un dcret sur la libert des
thtres
1
.
Tout citoyen devenait libre dlever un thtre public et dy
faire reprsenter des pices de tout genre, en faisant, pralable-
ment ltablissement sa dclaration la municipalit. Les
ouvrages des auteurs morts depuis cinq ans et plus, taient
dclars proprit publique : Les ouvrages des auteurs vivants,
portait larticle IV, ne pourront tre reprsents sur aucun thtre
public dans toute ltendue de la France, sans le consentement
formel et par crit des auteurs, sous peine de confiscation du pro-
duit total des reprsentations au profit des auteurs. Les entre-
preneurs ou les membres des diffrents thtres, taient, raison
de leur tat, placs sous linspection des municipalits; ils ne
devaient recevoir dordres que des officiers municipaux qui
ajoutait le dcret ne pourront pas arrter, ni dfendre la repr-
sentation dune pice, sauf la responsabilit des auteurs et des
comdiens .
Quelque large que ft cette libert nouvelle, abolissant les pri-
vilges du genre et du rpertoire, permettant au commerce th-
tral toute concurrence, dlivrant lart de la censure, il y eut des
esprits peu satisfaits et naturellement inquiets, qui virent dans ce
sauf la responsabilit des auteurs et des comdiens, toute une inten-
tion de restauration du despotisme ancien. Ils trouvaient que
ctait pige la libert publique, inquisition absolue, injure la
nation, perfidie manifeste, que de rendre garants de leur pense
les auteurs qui la loi permet de tout dire, qui nulle loi nest
suffisante pour dterminer dans lenfantement des penses et
dans leur combinaison, ce qui est bon et ce qui est pernicieux
2
.
Appeler en garantie lauteur dont les penses auront produit la
fermentation et le tumulte, leur semblait une contre-rvolution.
Nest-il pas dmontr, disaient-ils, et nous en avons chaque
jour la preuve, que les ides les plus saines tant par leur nature
les plus tranges chez un peuple nagure esclave, il sensuit
1. Petites Affiches. Janvier 1791.
2. Rvolutions de Paris. Janvier 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
126
quelles doivent tre prcisment celles dont la publication cause
le plus deffervescence? Ctait substituer le jugement arbi-
traire dun magistrat au jugement de la nation entire , et les
dcisions de la municipalit aux dcisions du public, cest--dire
du peuple, juge admirable
1
.
Quoi quil en soit de ces colres et de ces craintes, le dcret fut
sanctionn le 19 janvier, et trois mois aprs, le 25 avril, une
seconde Comdie franaise, le Thtre-Franais de la rue Riche-
lieu, faisait son ouverture par lHenri VIII de M.-J. Chnier. La
prcieuse garde-robe du transfuge Talma, cache dans une cor-
beille porte par des licteurs, avait franchi le vestibule du thtre
de la Nation, et travers tout Paris sous la conduite de Dugazon,
costum en Achille, la lance au poing.
Un sieur Lcluse, ancien comdien, dou dun original talent
dimitation pour certains bruits, certains mtiers, certains per-
sonnages, un postillon claquant son fouet, un marchal battant
son fer, une fileuse, les cris de Paris, avait jadis obtenu la permis-
sion de jouer ces petites scnes la foire, puis dans une salle quil
fit construire rue de Bondy. De ses imitations, il avait presque fait
un spectacle, les assaisonnant de drleries imagines et de cou-
plets de gaiet. Pourtant le Thtre du sieur Lcluse tait mal en
point, et fort en besoin de succs, quand une factie : les Battus
payent lamende, fit courir tout Paris au coin de la rue de Bondy.
La fortune de Lcluse lui amena des jalousies. Les grands specta-
cles ne pouvaient voir sans envie ce petit aventurier leur prenant
leur public. Les gentilshommes de la chambre interdirent bientt
Lcluse de faire jouer aucune pice, si elle ntait censure et
rature volont par un acteur des grands thtres. Lcluse
sendetta, alla dit-on, en prison, et disparut. MM. Malterre et
compagnie succdrent Lcluse. Ils ne furent pas plus heureux
que lui. Le spectacle fut mis lenchre. MM. Gaillard et Dor-
feuille, alors directeurs du thtre de Bordeaux, couvrirent
toutes les offres, et une fois le thtre adjug, ils traitrent avec
M. le duc dOrlans pour un emplacement au Palais-Royal, et
1. Rvolutions de Paris. Janvier 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
127
obtinrent la permission dy fixer les Varits amusantes nou-
veau titre du thtre de Lcluse moyennant une redevance de
60 000 livres envers lOpra et de 50 000 livres envers les hpi-
taux
1
. La censure des autres thtres eut beau ne laisser passer
aux Varits que des pices sans nul danger, et ne menaant
daucun succs, les Varits attirrent la foule. Une pice inti-
tule Guerre ouverte fut le prtexte de la vogue. Les Barogos, qui
succdrent aux Pointus, qui eux-mmes avaient succd sur
cette scne aux Jeannot, de joyeuse mmoire, fixrent le rire aux
Varits.
la Rvolution, les directeurs traitrent avec Monvel, qui
leva le genre du thtre. LOrpheline, les Dfauts supposs, la
Joueuse, et, la fin de lhiver de 1790, la Journe de Louis XII, sor-
tirent le thtre de ce gros genre et des liesses populaires. Le
thtre fut alors rebti et prit le titre de Thtre du Palais-Royal.
la rentre de Pques, 1791, le Thtre du Palais-Royal prend le
titre de Thtre-Franais de la rue Richelieu. Il est le mont Aventin
des mcontents du thtre de la Nation. Il lui a pris M
mes
Vestris,
Desgarcins, Lange et Dugazon; et Grandmnil et Talma
2
. Les
comdiens de la Nation ont beau crire quils nabandonneront
leur tablissement, fond par Molire, que si le public laban-
donne et se venger par des lettres de cette grande dfection :
Nous aurions pu suivre lexemple de ceux qui ont mieux aim
tre pays pour travailler dtruire un thtre qui les forma,
quapplaudis pour lavoir dfendu contre tous les revers Ils
ont beau sunir et se jurer union, Mol, la Chassaigne, Deses-
sarts, Suin, Raucourt, Contat, Dazincourt, Fleury, Bellemont,
Vanhove, Florence, Thnard, Joly, Saint-Prix, Saint-Fal,
Devienne, milie Contat, Petit, Naudet, Dunant, la Rochelle.
M
lle
Contat, lve de Prville, a beau lui crire : Venez faire la
fois la gloire de notre thtre et la honte de ceux qui lont
abandonn ; Prville a beau revenir, toujours jeune, nouveau,
hritier du grand Poisson. La reine et la famille royale ont beau
1. Petites Affiches. Avril 1792.
2. Id. Novembre 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
128
venir voir Prville dans le Bourru bienfaisant ; et vainement Dazin-
court, dans le Mercure galant baise, dans un transport dadmira-
tion, un pan de lhabit de ce grand matre, comme il finissait le
rle de la Rissole
1
; le thtre de la Nation se meurt.
Le Thtre-Franais de la rue Richelieu a pour lui la muse de
Chnier, le jeu de Talma, le public patriote, la Rvolution, et il
peut mettre ses balcons 6 livres, et ses loges sur le thtre
4 livres 10 sols.
la fin de lanne 1790, les thtres de Paris taient : lOpra
ou Acadmie royale de Musique, boulevard et ct de la Porte
Saint-Martin; le thtre de la Nation, ou la Comdie-Franaise,
faubourg Saint-Germain, prs le Luxembourg; le Thtre-Italien
ou Opra-Comique, boulevard de la Chausse-dAntin, la
place de lancien htel Choiseul ; le thtre du Palais-Royal, rue
Richelieu, au coin de la rue Saint-Honor; le thtre de
M
lle
Montansier, au Palais-Royal ; le thtre des Beaujolais, ci-
devant au Palais-Royal, prsent boulevard de Mnilmontant, en
face la rue Charlot; les Grands Danseurs du roi, ou thtre du
sieur Nicolet, boulevard du Temple, entre la salle dAudinot et
celle des Associs; lAmbigu-Comique ou thtre du sieur
Audinot, boulevard du Temple, aprs la salle du Dlassement-
Comique; le Thtre-Franais comique et lyrique, rue de Bondy,
au coin de celle de Lancry, prs lOpra; le thtre des Associs,
ou Spectacle du sieur Sall, ct du Cabinet de Curtius; le
thtre du Dlassement-Comique, lentre du boulevard du
Temple, attenant lhtel de feu M. Foulon; et les Ombres-Chi-
noises qui avaient rouvert le 5 septembre 1790, sous les arcades
du Palais-Royal, au n 127, et qui bientt, suivant les passions du
temps, donnaient La Dmonseigneurisation
2
. Les thtres de
socit taient : celui du sieur Doyen, rue Notre-Dame-de-
Nazareth; celui de la rue Saint-Antoine, chez Mareux; celui de la
rue du Renard-Saint-Merry; celui du Mont-Parnasse et celui de
la rue des Martyrs, chez M. Dupr
3
. Le 6 janvier 1791, le thtre
1. Petites Affiches. Avril 1792.
2. Almanach gnral de tous les spectacles de Paris et des provinces pour lanne 1791.
Froull.
3. Almanach de Froull. Petites Affiches. 1791 et 1790. Passim.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
129
de Monsieur, ci-devant aux Tuileries, puis la foire Saint-Ger-
main, inaugurait par le Nozze di Dorina, sa nouvelle salle, rue Fey-
deau, ses loges en tribunes grilles, sa coupole hardie et sonore
due MM. Legrand et Molinos, les auteurs de la coupole de la
Halle au bl, ses colonnes blanches, ses frises fond trusque
1
.
Pour un seul spectacle, le Combat du Taureau, supprim par
Manuel, en 1790, comme dshonorant les lois et les murs dun
peuple libre
2
, chaque jour de 1791 voit louverture dun nouveau
thtre. Il y eut un moment jusqu soixante-dix-huit soumis-
sions de thtres la municipalit
3
!
En fvrier, la foire Saint-Germain, un nouveau thtre, le
Thtre de la Libert, donnait la Mtromanie, et les Jeux de lAmour
et du Hasard. Le mme mois, et encore la foire Saint-Germain,
une scne installe lancienne salle du sieur Audinot, sous le
titre de Varits comiques et lyriques, essayait de racoler un public
de 3 livres, de 30 sols, de 15 sols et de 10 sols. Le 28 du mme
mois, au Palais-Royal, sous les galeries au n 101, un sieur
Moreau, ancien Arlequin lAmbigu-Comique, appelle Paris aux
Petits Comdiens du Palais-Royal
4
. Le 2 mars, le Vauxhall dt, au
boulevard Saint-Martin, se fait thtre. Cest le temple du pro-
verbe, et des scnes dimitation joues par les farceurs en renom,
Boyer, Dorvigny, Thimet et Lelivre
5
. Rue Saint-Antoine, des
amateurs lvent le Thtre de la rue Saint-Antoine. Le 10 mars,
pour 30 sols aux premires places, le public peut se rgaler de
lAvocat Patelin au Thtre de la Concorde, rue du Renard-Saint-
Merry, ancien thtre de socit devenu payant, qui se baptise
bientt : Thtre de Jean-Jacques Rousseau
6
. Volange y emporte le
succs dans son fameux Jrme Pointu, o il est tour tour et
tout la fois procureur, ivrogne et patriote
7
, se donnant, pour
changer de voix, de visage, denveloppe, peine le temps de
changer de costume, se transformant, dans la coulisse, pendant la
1. Feuille du jour. Janvier 1791.
2. Chronique de Paris. Septembre 1790.
3. Feuille du jour. Novembre 1791.
4. Petites Affiches. Fvrier 1791.
5. Id. Mars 1791.
6. Id. Mars 1790.
7. Id. Novembre 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
130
moindre et la plus courte rplique; Volange, laeul des Familles
improvises, moquant le procureur, pre du bourgeois moderne,
le volage Volange sacheminant de thtre en thtre, jusquau
thtre de M
lle
Montansier.
Le Thtre-Franais de la rue Richelieu inaugur, voil le
Lyce dramatique au boulevard du Temple, attenant au caf
Godet, en face la rue Charlot, qui se pose comme son rival et
excute Mahomet, tragdie, dans la salle construite il y a quelques
annes pour les lves de lOpra. En mai, un Thtre dmula-
tion, rue Notre-Dame-de-Nazareth, reprsente la Servante ma-
tresse. Cest lancien thtre de socit de Doyen, devenu payant
et qui bientt redevient thtre de socit.
En juin, un Thtre-Lyrique du faubourg Saint-Germain donne
des opras-comiques lancienne salle de Monsieur. En juin, le
Thtre de Molire ouvre et joue le Pre de famille et le Procureur
arbitre, rue Saint-Martin; cest dans une cour assez vaste, qui
bordait lancien passage des Nourrices, que M. Boursault-Mal-
herbe la tabli, improvisant une salle vaste et agrable, en
recrant les alentours et garnissant de glaces les portes des loges.
Le rpertoire de Molire ny ayant pas eu de succs, cest
bientt la patrie des pices dsesprantes pour laristocratie :
Ronsin y donne la Ligue des fanatiques et des tyrans; Louvet, la
Revue des armes noire et blanche; dautres, le Pre Grard de
retour sa ferme, la Feuille des bnfices. Cest le directeur Bour-
sault qui est venu dire un jour sur la scne : Messieurs, puisque
les journalistes ne veulent pas absolument parler des pices
quon joue chez moi, je vous avertis que jen ferai afficher le
succs la porte de mon thtre.
1
Voidel et Sillery sont les
fidles spectateurs du thtre de Molire.
Le 16 aot, le Thtre de la rue de Louvois montre au public sa
salle absolument circulaire, ses galeries tournantes, ses quatre
rangs de loges, son parterre allant jusque sous la galerie, son
balcon de galerie pareil celui de la Comdie-Franaise, ses loges
ornes de balustres blancs relevs dor, et spares par des mas-
ques en or, son beau lustre portant des lampes la Quinquet, ses
1. Almanach de Froull. 1792.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
131
peintures de marbre blanc vein et ses draperies bleues
1
, et fait
applaudir larchitecte Brongniart, et M
me
Ducaire, comdienne
et chanteuse, dans les opras de Zllia et de Nantilde et Dagobert.
Mais la direction des Beaujolais, qui a fond ce thtre, compte
sans lennemi, sans cette active M
lle
Montansier, qui a dj chass
les Beaujolais du Palais-Royal. Bientt la Montansier arrive, et
pour faire meilleure guerre au thtre de la rue de Louvois, btit
en face, dans cette rue si troite quelle est insuffisante au
dbouch dun seul thtre, ce Thtre-National quelle ouvrira
en 1793
2
.
Le 31 aot, le Thtre du Marais, rue Culture-Sainte-Cathe-
rine, ouvre par la Mtromanie. Cest un dmembrement de la
Comdie-Italienne : les comdiens italiens ayant rsolu, pour
liquider leurs affaires, de se rduire vingt parts, et de mettre
tous les ans les six parts supprimes dans une caisse damortisse-
ment, les acteurs rforms se mettent songer quil y a eu autre-
fois un thtre du Marais, et relvent et recontinuent cet ancien
fils du thtre de lHtel de Bourgogne. La salle est demi-circu-
laire. Son genre est gothique, et cest absolument larchitecture
de nos anciennes chapelles . Douze colonnes, allant des pre-
mires loges jusquau plafond, supportent et dtachent quatre
rangs de loges, en rinceaux dornements gothiques. Le plafond
sphrique est peint en vitrage. Le fond rouge des loges est avan-
tageux aux toilettes fminines
3
. Le thtre du Marais se voue la
comdie et au drame, et aussi un peu la tragdie. Il pousse le
got pour M. de Beaumarchais, qui est un des principaux action-
naires, jusqu donner de lui des drames oublis : les Deux Amis
4
.
Sbastien Mercier est un de ses auteurs : son Jean Hennuyer, Art-
midore, tragdie dun jeune dbutant nomm Sourigures, et Tra-
sime et Timagne, font le thtre du Marais couru. Tour tour
restaurant, tribune aux homlies de Fauchet
5
, maison de jeu, le
Cirque du Palais-Royal devient thtre.
1. Feuille du jour. Aot 1791.
2. Petite Histoire de France, par Marlin, vol. II.
3. Petites Affiches. Septembre 1791.
4. Almanach de Froull. 1792.
5. Rvolutions de Paris. Octobre, novembre 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
132
Le sieur Franconi de Lyon ouvre le 1
er
novembre avec sa
demoiselle et ses jeunes fils, dans le mange dAstley, rue et fau-
bourg du Temple, tous les jours, except les mercredi et samedi,
ses exercices dquitation
1
. En novembre encore, Thtre de la
Folie du jour, lancienne salle du sieur Nicolet, donnant le Lga-
taire, comdie; et bientt, le thtre des Enfants Comiques, au
boulevard du Temple; et dans quelques mois Thtre des Varits
du faubourg Saint-Germain, ancienne salle de spectacle rouverte
par deux jeunes amateurs une foule damateurs; et larlequi-
nade italienne, et la pantomime varie, et Lazzari rappelant
limmortel Carlin; Lazzari, lArlequin dAriston et de lAmour
puni par Vnus, Lazzari qui possde tous les sauts de Dominique,
et qui coupe avec un sabre une orange sur la tte dun citoyen.
Sur le boulevard, voil des thtres denfants : le thtre des
Petits Comdiens franais, attenant au Dlassement-Comique, et
le thtre des lves de Thalie, prs du Lyce Dramatique,
lancien emplacement des Bluettes.
Le Thtre dHenri IV finit dtre bti dans la Cit, en face le
Palais de Justice, bientt prt rendre Paris ses connaissances
aimes des Varits, les Jeannot, les Beaulieu. Il est l o fut
lancienne glise de Saint-Barthlemy : Ah! mon Dieu!
disent les vieilles femmes du March-Neuf, quel sacrilge de
dtruire ainsi lglise dun aptre! Dites donc, la bonne, rpon-
dent les ouvriers du haut des chafaudages, est-ce quun bti-
ment la Henri IV ne vaut pas une glise la Saint-Barth-
lemy?
2
Jusqu deux thtres, deux salles en bois, qui se sont bties en
face lune de lautre, la place Louis XV, lentre de la grande
alle des Champs-lyses, et qui ont pour public les ouvriers
travaillant au pont Louis XVI et quelques curieux de Chaillot
3
!
La fortune ne sourit pas galement aux trente-cinq thtres
quun instant Paris compte en 1791. Le thtre de la Libert, la
foire de Saint-Germain, fait banqueroute. Le thtre des Varits
comiques et lyriques ne dure que quelques mois. Le thtre du
Mont-Parnasse, sur le boulevard Neuf, ferme. Il ferme aussi le
1. Petites Affiches. Novembre 1791.
2. Le Consolateur. Juin 1792.
3. Almanach de Froull, 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
133
thtre de lEstrapade, le thtre des Muses, qui payait ses auteurs
40 sous par acte
1
!
Et le thtre bientt ouvert au Panthon, fredonnera, dernier
venu de tous, ce pronostic aux diverses troupes nouvelles dans les
Mille et un Thtres, ou la Libert du Thtre :
Oui, tout dabord
Sur votre sort je tranche.
Ouverts vendredi,
Tombs samedis,
Vous serez ferms dimanche
2
!
Contre cette irruption de tant de thtres, abaissant plutt
que popularisant lart dramatique, un honnte homme de got
littraire, labb Aug, qui ne voulait que cinq thtres Paris,
avait protest, de meilleure faon que le couplet : il tait mort
3
.
Charles IX a rvolutionn le thtre. Ce nest plus ce doux
passe-temps, ce dlassement du got, cette chaire souriante de
lesprit; cest un cirque que le thtre, o les passions furieuses se
cherchent et se prennent corps corps; peine si lon y coute,
et ce que lon y entend nest quun prtexte au dchanement des
colres. Lart nest plus rien, parce que lart est ternel, et quil
na pas d-propos. Que fait ce public tout palpitant, tout mu,
dbordant des fivres du jour, le chant de la Morichelli, ou de la
Balletti, le jeu de Larive, ou les dbuts de M
lle
Lange, dbutant
dans le tragique et jouant Amnade
4
? Ce quil lui faut, ce nest
pas la Muse; cest la Furie brandissant les allusions, faisant
battre, dans les tumultes, les hues et les applaudissements.
Arne des gladiateurs o les factions sont aux prises
5
, le
thtre est le club o les deux opinions publiques se mesurent et
se dfient, armes, gourdins contre pes. Les rixes sont journa-
lires, et cest plutt une exagration quune plaisanterie, que la
proposition de Marchant daller au spectacle arm de fusils, cara-
bines, pistolets de poche, etc. : Quand les bravos dplairont
1. Almanach de Froull. 1792.
2. Petites Affiches. Fvrier 1792.
3. Id. Avril 1792.
4. Id. Mars 1792.
5. Feuille du jour. Fvrier 1792.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
134
un parti, il fusillera lautre, aprs quoi on dira froidement : Conti-
nuez la pice.
1
Et alors, cest le public qui devient le spectacle, la salle qui
devient la scne, le peuple qui devient lacteur; la voix de la tra-
gdie, le rire de la comdie, sont couverts par le tumulte des
motions, et le jeu des artistes cde aux poumons des orateurs
monts sur les bancs des parterres. Au mois de dcembre 1789,
comme on donnait lHomme en loterie, au thtre de Monsieur,
voil un individu, puis deux, puis le public qui crient : LHonnte
criminel ! lHonnte criminel ! Messieurs, on nous a dfendu
de le jouer, hasardent les comdiens. Qui ? M. le maire.
Aussitt une dputation M. le maire qui apprend lambassade
que M. Fenouillot, auteur de lHonnte criminel, en a gratifi le
Thtre-National
2
. Au Thtre-Italien le 18 mars 1790, le Dis-
trict de village, jou sans encombre, la toile baisse, le public fait
relever la toile. Un Mirabeau de parterre somme les comdiens
de jouer les Religieuses danoises. Lacteur Rosire : Mes-
sieurs, la pice reue par nous est arrte par des ordres sup-
rieurs. Le public : Point dordre! nous nen connaissons pas.
Lacteur Clairval, qui savance : Messieurs, la comdie que
vous nous faites lhonneur de nous demander est soumise la
municipalit. Le public : Point de censure! la municipalit na
que faire de cela! Clairval salue. La toile retombe. Les cris
redoublent. Lorateur du parterre reprend la parole, sembarrasse
dans une phrase, est hu, se rassied. La pice est conforme aux
rgles du thtre! clame un dAubignac qui lui succde : Elle
est dun auteur connu! La toile se relve et Rosire apaise un
peu les clameurs en annonant que le lendemain il sera fait une
dputation de ses camarades la municipalit pour lui porter le
vu du public, et quil sera rendu compte la reprsentation du
soir mme de la rponse de M. Bailly
3
.
Une couronne est jete Baptiste jouant le Glorieux au spec-
tacle du Marais. Un homme de loi, nomm Boistard, monte vite
1. Les Sabbats jacobites. 1792.
2. Journal de la Cour. Dcembre 1789.
3. Id. Mars 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
135
sur son sige : Je moppose, je moppose de toutes mes forces
ce que cette couronne soit donne. Eh! quelle rcompense don-
nerez-vous aux dfenseurs de la patrie, de la libert, de lhuma-
nit? Je le dis ici sans crainte, et laustre Boistard lve la
voix, je tiens pour le plus vil de tous les esclaves celui qui le
premier a jet cette couronne. Le public convaincu fait un
signe : Baptiste prudemment te sa couronne et la pose terre.
Un rle vous met-il la bouche des paroles de mpris contre la
majorit du public, il faut bien vite sen excuser auprs de ses
susceptibilits; et comme cet acteur charg du personnage du
cardinal, dans la Nuit de Charles V, aprs avoir dit des manants :
Ces animaux! prier les spectateurs de bien distinguer son
rle aristocrate de ses sentiments patriotes
1
.
Le public ainsi devenu censeur passe bientt inquisiteur. Le
3 aot 1792 la seconde reprsentation de Lodoska, la Com-
die-Italienne, des patriotes veulent brler, au milieu du spectacle,
le numro des Petites Affiches o M. Ducray-Dumnil avait atta-
qu la pice. Un juge de paix les harangue, et obtient quils
aillent le brler sur la place de lOpra-Italien
2
. Barr, dans
lAuteur du moment au Vaudeville, ayant lanc quelques plaisan-
teries contre Chnier et Palissot, sera moins heureux : sa pice
sera brle sur le thtre mme par ceux-l qui tonnent contre les
infmes brlures de Sguier
3
!
La reprise de Brutus a commenc la guerre. Quelle joie, quelle
ivresse dans laccueil que les patriotes font au pre de la libert
romaine! Ce Voltaire gentilhomme et gentilhomme ordinaire du
roi, traant, en 1730, des maximes de droit politique avec une
nergie digne du 14 juillet 1789 , quelle victoire! Comme ils
supposent, ds quune loge chuchote, ce dialogue dbahisse-
ment entre les aristocrates : Eh! mais! mon Dieu, cest
inquoyable en vit, cest inimaginable mais il ny avait donc
pas de yeutenant gnal de poce dans ce temps-l? Quelles
hues pour ce Messala, ce maraud daristocrate, qui parle de la
libert et du peuple comme les courtisans parlaient lil-de-
1. Je men f ou Penses de Jean Bart. Vol. II.
2. Les Sabbats jacobites. 1791.
3. Petites Affiches. Mars 1792.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
136
buf le jour de la sance royale! Messala-Maillebois
1
! M. de
Mirabeau, M. de Menou sont l, assistant cette grande repr-
sentation; et le parterre, voyant Mirabeau aux troisimes, dpute
vers lui et le fait descendre aux galeries, pour quil soit mieux pr-
sent aux applaudissements
2
. Chaque vers met le feu la salle :
Arrter un Romain sur de simples soupons,
Cest agir en tyrans, nous qui les punissons;
ces deux vers, le public excellent professeur et correcteur tout
ensemble , les fait recommencer pour linstruction municipale
3
.
Un hmistiche fait un orage. Aux mots :
Vivre libre et sans roi
quelques applaudissements clatent; aux loges aussitt les mou-
choirs en lair et le cri de vive le Roi! Le parterre le fait taire dun
vive la Nation! Et sitt les tratres, commencer par le fils du
maire de Rome, pendus par ordre du maire lui-mme
4
, aux
cris de vive Voltaire! on apporte sur la scne du foyer le buste de
Voltaire. Le plancher de la scne allant en pente, le buste man-
quant daplomb, et le public voulant lavoir toujours devant les
yeux pendant tout le temps de la comdie de la Feinte par amour,
deux grenadiers le soutiennent au fond du thtre. la seconde
reprsentation le buste de Brutus, rapport dItalie et prt aux
acteurs par David, faisait face au buste de Voltaire. Au lever du
rideau, un portefeuille tombait sur le thtre. Vanhove en tirait
ces vers et en donnait lecture au public :
buste rvr de Brutus, dun grand homme,
Transport dans Paris, tu nas point quitt Rome.
et, la dernire scne du cinquime acte, les acteurs retraaient
le populaire tableau de Brutus
5
.
1. Rvolutions de Paris. Novembre 1790.
2. Petites Affiches, Novembre 1790.
3. Rvolutions de Paris. Novembre 1790.
4. Id.
5. Petites Affiches. Novembre 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
137
Cest une de ces reprsentations de Brutus quun spectateur
se lve dans le silence. Cest M. Charles Villette, le neveu de Vol-
taire. Messieurs, dit lex-marquis, je demande, au nom de la
patrie, que le cercueil de Voltaire soit transport Paris. Cette
translation sera le dernier soupir du fanatisme Les charlatans
dglise et de robe ne lui ont point pardonn de les avoir dmas-
qus : aussi lont-ils perscut jusqu son dernier soupir
1
Et sur cette scne, encore chaude du public de Brutus,
rugissant sur le pass, sagitant de courage sur le prsent
2
, la
Libert conquise ou le Despotisme renvers, drame en cinq actes,
apporte les souvenirs de la victoire dhier. Et tout un peuple,
content de lui-mme, va sy rjouir de son ouvrage plus encore
que de son bonheur
3
. Les fragments de discours historiques,
lassaut, tout enivre la foule. Aux tirades qui se terminent par
libre, libert, le public crie : Oui, libre, libert
4
! Quand vient le
serment civique, tous les spectateurs le prtent. On chante : a
ira, on bat la mesure on remue en cadence dune manire dli-
cieusement bruyante , on entonne la chanson : Aristocrates, vous
voil confondus
5
. Lauteur, M. Harny, un vieillard, auteur, triom-
phateur dun jour, est couronn par M
lle
Sainval cadette. Une
voix crie : Messieurs, on dit que le brave Arn, lun des vain-
queur de la Bastille, est ici. Le brave Arn est entran sur le
thtre. Il ny a plus de couronne. M
lle
Sainval prend le bonnet
gris dun homme du peuple de la pice, et le pose sur la tte
dArn. La salle croule sous les applaudissements
6
.
Mais le lendemain de ces dfaites, les aristocrates prennent
leur revanche ce thtre mme, ce thtre de la Nation, qui
bientt ne donne plus que des pices o lidoltrie triomphe .
Ils courent Cinna, ils courent Athalie o la libert est pour
ainsi dire sous les genoux dun Dazincourt, qui marche dans
1. Annales patriotiques. Dcembre 1790.
2. Rvolutions de Paris. Janvier 1791.
3. Id.
4. Petites Affiches. Janvier 1791.
5. Lettres patriotiques. N 33.
6. Petites Affiches. Janvier 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
138
cette posture devant un roi de coulisses
1
; ils courent saisir
imptueusement lallusion de ces vers de ldipe de La Harpe :
. . . . . . . . . Ce roi plus grand que sa fortune
Ddaignait comme vous une pompe importune.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Comme il tait sans crainte, il marchait sans dfense
2
.
Et dans la salle, des pamphlets contre la Constitution sont
cris; dans la salle, lun arbore la cocarde blanche et foule aux
pieds la cocarde tricolore. Pendant que le a ira ronfle dans tous
les spectacles patriotiques et quau thtre de la rue Richelieu
les violons, les basses, les hautbois, les fltes et bassons partent
tous la fois pour le jouer
3
; les aristocrates fredonnent dans
les loges lair des Chemises Gorsas, ou la Constitution en vaude-
ville, mise en musique par Couperin; ils font jouer aux orches-
tres, quand ils sont en nombre, leurs airs de guerre : Vive Henri-
Quatre! Charmante Gabrielle, Richard! mon roi! et le chur
de la comdie des Deux Pages Chantons un roi quon aime, ou lair
du Dserteur Le roi passait, et le tambour battait aux champs
4
. Ils se
vengent en criant bis! dans lAnglais Bordeaux la marquise :
Et je veux tre la premire
bien crier vive le Roi !
Vive le Roi! vive le Roi! crie la salle entire
5
. Toutes les applica-
tions quoffre la Partie de chasse taient saisies avec le mme
enthousiasme
6
. Un jour, Dazincourt, qui jouait Lucas, improvi-
sait des couplets : Avant de nous quitter, mamzelle Catau,
jallons vous chanter quatre couplets que notami Richard a faits
sur notbon roi , et Dazincourt chantait M
lle
Mzerai :
1. Lettres patriotiques.
2. Journal de la Cour. Mai 1790.
3. Lettres patriotiques.
4. Les Sabbats jacobites. 1792.
5. Petites Affiches. Septembre 1791.
6. Lettres patriotiques.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
139
Not bon roi na voulu que l bien :
Ces chiens d ligueux nen disont rien,
Cest ce qui me dsole!
et toute la salle trpignait denthousiasme
1
. Le Roi, la Reine, le
Prince royal, Madame lisabeth paraissent lOpra, lorchestre
joue : O peut-on tre mieux quau sein de sa famille, toute la salle
applaudit, et ce vers de Pollux Castor : Rgne sur un peuple
fidle, ce ne sont que cris : Vive le Roi ! vive la Reine
2
! Joue-
t-on Didon au thtre de la Nation, les aristocrates courent battre
hautement des mains au fameux hmistiche :
Si ltranger lemporte
Il y a des gens, crit propos de ces manifestations la Chro-
nique de Paris, qui assurent que la contre-rvolution est faite
parce que des polissons pays aristocratisent les thtres. Ils
croient que la nation franaise est reprsente par les secondes
loges des Italiens et par les premires du Panthon.
3
Les
patriotes nont garde de ne pas dmocratiser les thtres. Ils crient
bravo au compliment de rentre prononc par M. Solier au
Thtre-Italien : Le comdien, autrefois victime dun prjug
cruel, dont le poids, fatiguait son me, a repris lusage libre de
toutes ses facults intellectuelles. Ils applaudissent, dans le
Journaliste des ombres, ce vers sur Lekain :
Sil et vcu plus tard, il mourait citoyen.
Dans le Procs de Socrate, de Collot dHerbois, par-dessus la
tte de Socrate, ils applaudissent Mirabeau; par-dessus la tte du
chef de la justice, qui deux fois ils font rpter :
Les voil donc connus, ces secrets pleins dhorreur,
1. Petites Affiches. Septembre 1791.
2. Id.
3. Chronique de Paris. Fvrier 1792.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
140
ils sifflent Boucher dArgis et le Chtelet
1
; ils applaudissent au
Thtre-Italien, le Jean-Jacques Rousseau ses derniers moments; et
ce Genevois leau de rose que leur donne Bouilly arrivant sur la
scne tenant un nid de fauvettes, et les donnant sa femme,
non pour les mettre en cage quand ils auront des ailes, mais
pour leur donner la libert ; ils applaudissent sur trois, quatre,
cinq thtres, ces moines dfroqus dansant et chantant ce
refrain galant :
Si nous sortons desclavage,
Mes amis de ce bienfait
Aux femmes rendons hommage,
Car les femmes ont tout fait
2
.
Ils applaudissent lHenri VIII, la Prise de la Bastille au Thtre-
Franais de la rue Richelieu; ils applaudissent Robert, chef de bri-
gands, ses dclamations contre lingalit des fortunes et linjus-
tice des hommes : et quand les brigands, investis par les groupes,
crient : La libert ou la mort ! ils semblent si bien rgnrs aux
patriotes par ce seul cri, quils sont applaudis comme des pre-
neurs de bastilles
3
.
Tantt ce sont les victimes de la tyrannie des gentilshommes de
la chambre que ftent les bravos patriotes; M
lle
Sainval lane,
dans Mrope, au thtre de Montansier, ou le mnage Chron
rentr lOpra, et M. Chron disant dans dipe Colonne le
Comme ils mont trait! ce mot qui semble un souvenir des
perscutions de lancienne administration
4
.
Les patriotes emplissent ces nouvelles salles, qui deviennent
presque toutes des porte-voix de la Rvolution. Ils emplissent ces
thtres de boulevards, honors de la prsence des preneurs de
roi, Drouet et Guillaume, empresss dtaler sur leurs affiches les
noms des deux spectateurs populaires. Ils applaudissent, au
thtre de Molire, la France rgnre, le prologue entre la Gloire
et le Temps :
1. Petites Affiches. Novembre 1790.
2. Le Mari directeur. Petites Affiches. Mars 1791.
3. Petites Affiches. Mars 1792.
4. Journal de la Cour. Avril 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
141
. . . . . . La raison arrive, et le jour se prpare.
Ces gnreux Francs ntaient leur berceau
Quune horde servile, un servile troupeau,
. . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
De brigands couronns la proie hrditaire!
ce thtre, ils applaudissent la Ligue des fanatiques et des tyrans,
cette inepte et dclamatoire tragdie nationale de Ronsin, et ces
vers contre celle que Desmoulins appelle la femme du roi :
Une femme a caus les maux de la patrie
Ah! nous devions prvoir ce dsastre fatal,
Quand des bords du Danube, un gnie infernal
Est venu sur ce trne entour de ruines
Secouer le flambeau des guerres intestines!
Et dans le cur dun roi, par le crime assig,
Rpandre tout le fiel dont le sien est rong!
Et cette image :
La libert franaise est un torrent rapide,
Qui, sur les mauvais rois tendant son courroux,
Dans ses flots orageux va les submerger tous
1
!
font toute la salle debout et dlirante despoir civique.
Malheur, quand les deux partis se rencontrent en face lun de
lautre! Cest la guerre civile. Vos espigleries, criait un dmo-
crate lennemi, feront sortir les piques de leurs tuis, et gare les
chatouillements des faubourgs!
2
la quarante-quatrime
reprsentation du Club des bonnes gens, mdiocre comdie de ce
bonhomme insipide, Beffroi de Reigny, une vingtaine de mal
peigns, groups au fond de parquet, sous les premires
galeries , demandent le a ira. Lorchestre le joue, puis il joue
lair Vive Henri IV! Les cris de a ira! recommencent cinq fois, et
cinq fois lorchestre est forc dobir. Les patriotes sont debout
dans le parquet, presss autour dune sorte de pique qui porte un
1. La Ligue des fanatiques et des tyrans, tragdie nationale, en trois actes et en vers,
par Ch. Ph. Ronsin. 18 juin 1791. Thtre de Molire, rue Saint-Martin.
2. Lettres patriotiques.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
142
bonnet rouge, toisant les loges, foudroyant du regard ceux qui ne
se dcouvrent point par respect pendant le a ira. La toile leve,
un drapeau aux trois couleurs mis larbre du jardin du cur,
ces mots du cur : Il faut que le peuple soit clair, mais non
pas gar , les hues se mlent aux applaudissements.
Quon napplaudisse pas, nous ne sifflerons pas , hurle le par-
terre. Vous tes des factieux! vous tes des gueux! rpond
une loge. Voil tous les gourdins en lair. Amenez-nous ici le
directeur, crient les patriotes, quil nous promette de ne plus
jouer le Club des bonnes gens. Un officier municipal, du nom de
Salior, veut rtablir lordre. On le siffle coups de pomme de
terre. Cest un tratre, nous le dnoncerons M. le maire
M. Manuel le saura. la police!
1
La reine parat la Comdie-
Italienne, un manant garde son chapeau, un autre crie : Vive la
Nation! foin de la Reine! Ils sont tous deux assomms. Un renfort
de dmocrates arrive. Au duo des vnements imprvus :
Jaime mon matre tendrement,
Ah! comme jaime ma matresse!
les aristocrates battent des mains. a ira! a ira! crient les
dmocrates et le a ira est jou dans le bruit
2
.
Quelques jours aprs, lcole des amis, o quelques journa-
listes rvolutionnaires taient ridiculiss, une voix crie au milieu
de la reprsentation : bas les Jacobins! assommez les Jacobins!
puis un : Vive le Roi ! part de la salle entire. Les pes sont
tires; les patriotes, en petit nombre ce soir-l, senfuient. la
sortie, le peuple ameut, attendait les royalistes : il fond sur eux,
les maltraite, sacharne sur les jeunes pages, et trane des
femmes, belles et pares, dans les ruisseaux de la rue
3
.
1. Le Consolateur. Fvrier 1792.
2. LArgus patriote. 1792.
3. Chronique de Paris. Fvrier 1792.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
143
Chapitre VIII
Pariside, AnnQuin Bredouille, etc. Chamfort et lAcadmie.
M. Gros Louis et la fuite de Varennes. Les cafs. La patrie en
danger.
Fontenelle naimait pas la guerre parce quelle gtait la conversa-
tion. Les lettres naiment pas les rvolutions parce quelles gtent
les livres. Aux poques de bouleversement et de luttes civiles,
lcrivain na plus cette possession de lui-mme, ce dtachement
des hommes et des faits, qui lve son esprit, libre des inimitis
prives et des opinions particulires, jusqu la vue de lhuma-
nit. Il quitte son temps, dans les tranquilles loisirs, le devance ou
plane au-dessus de lui. Les rvolutions le ramnent, lenchanent
aux petites passions des partis; et les lettres tombent servir de
misrables intrts; elles tombent occuper le jour, lheure, le
moment, au lieu de pousser au durable, lternel, la postrit.
Ainsi, en 1789, la tragdie sest faite politique; la comdie
devient satire; le livre libelle. En mourant, le sicle emportera
toutes ces choses qui ne sont point recommandes aux autres si-
cles, et qui ont tout vcu dans leur prsent.
Cependant, je voudrais de ces petites brochures, de ces petits
volumes, de ces petits riens qui ne revivront plus, montrer un ou
deux qui mritent mieux que les autres, et qui ont respect leurs
ironies, leur verve et leur agrment, tout en les mettant au service
de la politique.
Ne faut-il pas indiquer dun mot cet clat de rire venu de
Candide : la Pariside, ou les Amours dun jeune patriote et dune
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
144
belle aristocrate, pome hro-comi-politique, en prose natio-
nale? Badinage dun patriote desprit qui a lu Boccace, La
Fontaine, le Sopha et Tanza; petite moquerie la Bernin de laris-
tocratie des valets de chambre du roi et du patrouillotisme des
bons citoyens. Ptronille et Chrysostome traverss en leurs
tendresses par cette fe mauvaise : la Rvolution, comdie de la
tragdie de Romo et Juliette! Petite posie qui vole sans laile des
rimes, qui passe au-dessus des canons, des alarmes, des meur-
tres, sans laisser tomber son sourire, avec lunique souci de faire
Chrysostome ridicule, comme un hros de la milice, et Ptronille
aussi infortune quune Cungonde, passant de Bulgares de
corps de garde des Bulgares en petit collet. Le pillage de la
maison de Saint-Lazare nest pour lauteur quune occasion dun
chant la Gresset; et ce sont les journes doctobre qui marient,
sanglantes entremetteuses, les deux amants.
Une autre uvre veut quon parle un peu plus longuement
delle, et quon en donne une image plus indique. Cest un petit
roman sous linvocation de Sterne. Dj, cet Anglais, dont
lhumour est dpouill de ce got de terroir qui rebute dans
Swift, auteur de Tristram Shandy et du Voyage sentimental, avait
fait cole en France. Et comme le bonnet de llgante, les
courses de chevaux, lallure peuple du petit-matre, taient venus
de Londres sous Louis XVI, le roman stait peu peu laiss
conqurir langlomanie; il stait plu aux contes de Yorick, ce
voile dlicat autour de lesprit, qui est comme la pudeur de
lpigramme, cette cole buissonnire de la pense, cette
badauderie qui ne se perd jamais et se retrouve et arrive toujours,
ce tour de rcit humain o lattendrissement voisine avec la
saillie; et il stait essay, avec la faveur du public, marcher plus
ou moins gauchement dans le gai sentier de toutes les aventures
de limagination.
La Rvolution venue, le roman la Sterne ntait-il point un
cadre bien trouv, o lon pouvait tout indiquer au lecteur sans le
lui dire? En ces temps de suspicion, lallusion, la rticence, la
page blanche, les points, tous les demi-mots que comporte le
genre, ntaient-ils point une bonne fortune pour un courage
habile? Cela fut compris; et en 1792, parut Annquin Bredouille,
ou le Petit cousin de Tristram Shandy, joli et vritablement spirituel
EDMOND & JULES DE GONCOURT
145
roman de polmique politique, dun style de plaisanterie
agrable et raffin.
Les imaginations y taient srieuses sous leur masque rieur. La
scne du rcit, ctait le pays des Nomanes , baptme la
Rabelais dun peuple en rvolution; et loncle Jean-Claude
Bredouille courait, six petits volumes durant, tous les spectacles
de ltrange pays, Adule sa gauche et M
me
Jernifle sa droite,
lauteur laissant entrevoir, un petit instant, que les deux
compagnons de Bredouille pourraient bien tre des tres
moraux, Adule ayant nom lAmour-propre, et M
me
Jernifle, la
Raison. Et tout ainsi se laissait deviner grave en ces railleries
de peu dapparence, en ces fantaisies de caprice. Ne voil-t-il pas
dans ce petit tableau : les Plumaliers, une grosse satire contre la
presse? dans cet autre la Gargote febrifre o Tamar traite en ami le
Tiers et le Quart avec sa cuisine de sel, de poivre, de moutarde,
dpices, mettant la bouche et les entrailles en feu, une grati-
gnure lAmi du peuple? Ces autres restaurateurs qui tout en
riant, montrent des dents ne laissant pas que dtre aigus et qui
mordillent sans cesse , ne sont-ce pas les Aptres et leurs fameux
Actes? La grande querelle pour les pompes, des Altidors avec les
Surtalons, nest-ce pas un dessin visible de la lutte du peuple et
de la noblesse autour des privilges? Jacques-Christophe
Ndebas, sur son plancher coup, parti, taill, tranch, car-
tel, losang, aux quartiers dor, de sinople, de vair, avec des
dragons lampasss , marchant avec ses sabots pleins de fumier
et pitinant, nest-ce pas la Rvolution? peine une phrase
dtourne, lance pour la dfense de llphant blanc, le roi
ou contre le Mange de Babel, le tonneau de la grande parlerie,
lauteur plongeait sous un pisode inattendu : dans le larmoyant
et lmouvant, comme lhistoire de Javotte Frelue, dans le
grotesque, comme lHistoire du petit Gomorinet.
Tout coup, au dtour dune page la Broalde de Verville,
apparaissait l-propos dune grande page de la Bible : Ensuite
ils posent sur sa tte une couronne dpines et ils mettent dans
ses mains un roseau emblme de faiblesse et ils lui disent Je
te salue, roi des Juifs! Il noubliait point, le petit livre, la prise
ridicule du couvent des Annonciades; et il mettait dans la bouche
du chef qui va prendre la taupinire : Que vingt mille seulement
de vos plus braves consentent maccompagner, et je rponds du
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
146
succs! Cest, tout du long, une moquerie qui se gare, une
ironie qui se joue, se cache, se venge, et fuit; cest une guerre
curieuse suivre, dun homme de lettres, dun got moderne,
dune aristocratie raisonnable, qui, la qualit remplace par le
nombre, la justice par la force, les demandes par des menaces, les
arguments par des torches, les jugements par des excutions ,
pleure entre deux sourires cette ci-devant patronne de France, la
Pauvre chre dame de Liesse, mre des gaiets douces et soute-
nues. vieille Gauloise! lui dit Gorgy, le cousin de Tristram
Shandy, est-ce donc pour toujours que vous avez abandonn ce
peuple, lenfant de votre prdilection?
Les jurandes, les matrises sont abolies. Les corporations sont
dtruites; le privilge est partout frapp, le monopole meurt. Ds
septembre 1789, les fiacres ont fait insurrection contre les privi-
lges des fiacres, accords par lettres patentes de 1779 au sieur
Preau
1
. Toutes voitures publiques vont et roulent de Paris
Versailles, et de Versailles Paris, moquant le directeur privilgi
des Pots de chambre
2
.
Tout le monde est libre de prendre tel tat quil voudra; tout le
monde peut cuisiner, frotter, raser, coiffer, sescrimer dans tous les
genres
3
. Aviez-vous une place privilgie de donneur deau
bnite? Le premier venu peut vous faire concurrence, pour peu
quil ait la vocation de cet tat; et le privilge na plus un coin o
demeurer. Enfin, mme Benot, le fameux marchand de marrons
du Palais-Royal, voit mille rtisseurs de marrons, sans pass, sans
titre, sans autorisation, tablir leurs poles insolentes autour de
sa pole, monarchie quil avait fonde
4
!
LAcadmie franaise, cette matrise desprit avec privilge du
roi Louis XIV, ne devait pas tre plus respecte que Benot; et il
advint quelle fut attaque, puis menace, puis suspecte, puis
supprime.
Il ny avait pas quinze jours, dit le Mercure, que la Rvolution
tait faite, et lon criait dj dans les rues : la suppression de toutes
1. Journal de la Cour. Septembre 1789.
2. LObservateur, par Feydel. Aot 1789.
3. Je men f ou Penses de Jean Bart. Vol. II.
4. Feuille du jour. Avril 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
147
les Acadmies!
1
Et du public lAcadmie sengage un dialogue
o le public parlait toujours, o lAcadmie rpondait quelque-
fois. LAssemble nationale a dcrt la suppression des cha-
noines. Les acadmiciens sont les chanoines des sciences, de la
littrature et des arts Les Acadmies sont des espces de
mnageries o lon rassemble grands frais, comme autant dani-
maux rares, les charlatans ou les pdants lettrs les plus
fameux
2
Un acadmicien mange dans son fauteuil de velours,
et lui seul, la nourriture de quarante mnages de campagne.
Plus dacadmiciens rents tant quil y aura des travailleurs
salarier, des pauvres nourrir, des cranciers satisfaire. De
quoi nourrir quarante mnages de campagne! hasardait lAcad-
mie, 1 200 livres par an! Lhonneur seul, poursuivait le public
sans reprendre haleine, est la monnaie courante du gnie trop
dembonpoint amaigrit le gnie. La plupart des chefs-duvre
sortent du grenier
3
. Cest un vieux proverbe, rpondait lAca-
dmie, quil faut nourrir les artistes et quil ne faut pas les
engraisser : alendi, non saginandi. Mais cest aussi une vieille
vrit, les vers connus de Juvnal :
Quorum conatibus obstat
Res angusta domi.
Les Acadmies, finissait alors par crier le public, ont toujours
t les lanternes sourdes des tyrans.
4
Ici les acadmiciens,
daccord pour dfendre leur traitement, diffraient dopinion et
se divisaient en deux camps : ceux-ci demandaient pardon au
public du peu de patriotisme de leurs prdcesseurs; ceux-l ne
croyaient pas avoir dfendre auprs de lui ce respect et cette
glorification des rois, qui leur semblaient la fin mme de lAca-
dmie. Ces derniers sappelaient Marmontel, Maury, Gaillard, le
marchal de Beauveau, Brecquigny, Barthlemy, Rulhires,
Suard, Saint-Lambert, Delille, Vicq dAzir, Morellet. Leurs
1. Mercure de France. Octobre 1790.
2. LAmi du peuple. Mars 1791.
3. Mercure de France. Octobre 1790.
4. Id.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
148
adversaires taient La Harpe, Target, Ducis, Sedaine, Lemierre,
Chamfort, Condorcet, Chabanon, Beauze, Bailly.
Dans cette dissension le coup mortel fut port lAcadmie
par un acadmicien.
Il y avait alors lAcadmie franaise un homme plus spirituel
quune comdie de Beaumarchais, causant mieux quune lettre
de Voltaire, un homme dune verve unique, limmortel grand
homme de lpigramme, Nicolas Chamfort. Tout tait esprit en
lui ; et il semait tout autour de lui, non pas une petite monnaie,
mais de merveilleuses pices dont quelques-unes seront des
mdailles pour la postrit. N au monde jeune, tout naf desp-
rances et de confiance, Chamfort avait vite vu la vie. Il avait vite
jug que calomnier lhumanit, cest en mdire. Accueilli, ft
dans les salons nobles, lecteur de M. le comte dArtois, biblioth-
caire de Madame, gratifi de 7 8 000 livres de pension, Cham-
fort, sous ses prosprits, garda le deuil de ses premires penses
de jeunesse. Une sorte de lpre lui vint sur le corps, qui le fit plus
aigri et moins charitable. Il continua de vivre, de rire, dtre
Chamfort, chaque bassesse, chaque honte, chaque infamie
qui lui passaient sous les yeux, affermi en ses mpris et gotant
tous bas damres joies en sa conscience dsespre, se vengeant
des nobles quil amusait, en les faisant petits devant sa moquerie,
inconsolable des misres de lhomme, et portant noblement sa
misanthropie comme la loyaut dun galant cur. Quand il cau-
sait, et il causait toujours, ctait un bourreau avec une pe de
cour. Il mest arriv vingt fois, rapporte un de ses auditeurs, de
men aller de sa conversation lme attriste comme si je fusse
sorti du spectacle dune excution.
1
Soudain, quand la Rvolution clate, Chamfort est renouvel.
Tout palpitant, lhte du comte de Vaudreuil ouvre sa bourse
de cuir et en tire 1 000 cus pour la Rvolution
2
. Il reprend foi.
Le peuple le libre des bienfaits des nobles, et Mirabeau
conquiert lui cet esprit hautain. Pauvre Chamfort! belle me
qui on na pas pardonn! tu devais revenir de ton dernier rve
1. Mmoires de Morellet. Vol. II.
2. Id. Vol. I.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
149
les veines coupes, la face mutile, survivant ton suicide, cou-
tant monter les huissiers de la guillotine, jetant, toi aussi, dans
ton dernier rle : Libert, tu nes quun nom!
Mais, en lanne 1791, Chamfort coute, attend, espre.
Aprs une sance acadmique, il dit alors Marmontel bahi,
dans un coin du salon du Louvre : Eh bien! vous ntes donc
pas dput? En effet, on fait bien de vous rserver une autre
lgislature; excellent pour difier, vous ne valez rien pour
dtruire Ldifice est si dlabr que je ne serais pas tonn
quil fallt le dmolir de fond en comble Place nette! Place
nette, fait Marmontel, et le trne et lautel ? Et le trne et
lautel tomberont ensemble; ce sont deux arcs-boutants appuys
lun sur lautre, et que lun des deux soit bris, lautre va
flchir.
1
Cest lanne o, cherchant quelque ennemi de la Rvolution
persifler, Chamfort trouve qui ? lAcadmie! et il
publie sa petite brochure : Des Acadmies.
Quest-ce que lAcadmie franaise? disait Chamfort, quoi sert-
elle? Et il remontait son origine. Il citait les inconnus de sa
fondation, les Granier, les Salomon, les Porchres, les Colomby,
les Boissat, les Bordin, les Beaudoin, les Balesdens, qui avaient
bien voulu laisser asseoir Corneille ct deux. Il slevait
contre ladoption de quelques gens en place et dun assez grand
nombre de gens de la cour, ce mlange de courtisans et de gens
de lettres, cette prtendue galit acadmique qui, dans linga-
lit publique et civile, ne pouvait tre quune vraie drision. Il
se refusait reconnatre proprit acadmique la gloire de tous
les grands hommes de la France. Il disait lauteur dAndromaque,
de Britannicus, de Brnice, de Bajazet, de Mithridate, reu sur
lordre de Louis XIV. Il disait : La Fontaine, acadmicien
soixante-trois ans, et cela grce la mort de Colbert, perscuteur
de Fouquet. Il disait le mpris dHelvtius, de Rousseau, de Dide-
rot, de Mably, de Raynal, pour ce corps qui na point fait grands
ceux qui honorent sa liste, mais qui les a reus grands et les a
rapetisss quelquefois .
1. Mmoires de Marmontel. Vol. II.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
150
Il attaquait ce fameux dictionnaire dont Voltaire, aux der-
nires annes de sa vie, voulait bouleverser le plan; il dfinissait
les discours acadmiques : Un homme lou en sa prsence par
un autre homme quil vient de louer lui-mme, en prsence du
public qui samuse de tous les deux.
Il montrait linutilit des compliments aux rois, reines, etc.,
devant le dcret de lassemble qui ne laissait plus en France que
des citoyens venant aux prix dloquence et de posie, il rappelait
le fameux sujet de prix propos par lAcadmie de Louis XIV:
Laquelle des vertus du roi est la plus digne dadmiration? Aux prix
de vertu destins aux citoyens dans la classe indigente, il
demandait : Payez-vous la vertu ou bien lhonorez-vous?
Rendez la vertu cet hommage de croire que le pauvre aussi peut
tre pay par elle, quil a comme le riche une conscience opulente
et solvable. Il accusait lAcadmie, en ayant effac le nom de
labb de Saint-Pierre de sa liste, davoir vot solennellement pour
lternit de lesclavage national.
Et pour lAcadmie des inscriptions et belles-lettres, il se bor-
nait la montrer fonde par M
me
de Montespan, institue
authentiquement pour la gloire du roi , et ne servant qu don-
ner au public la batterie de cuisine de Marc-Antoine. Lextinction
de ces deux corps, finissait par dire Chamfort, nest que la cons-
quence ncessaire du dcret qui a dtach les esclaves enchans
dans Paris la statue de Louis XIV. Et sadressant lAssem-
ble nationale : pargnez, lui disait-il, lAcadmie une mort
naturelle!
En dpit du trait malin dun libraire, qui fit imprimer le dis-
cours de rception de Chamfort lAcadmie en tte de son
pamphlet
1
, le pamphlet de Chamfort tua lAcadmie dans lopi-
nion publique. LAcadmie agonisa jusquau 5 aot 1793. Ce
jour elle convint dinterrompre ses assembles. Le directeur mit
en sret les douze volumes in-folio contenant les titres de lAca-
dmie, les lettres patentes de son tablissement en 1635, un
volume manuscrit de remarques de lAcadmie sur la traduction
de Quinte-Curce par Vaugelas, et le manuscrit du dictionnaire,
dont la copie pour une nouvelle dition venait dtre termine.
1. Feuille du jour. Octobre 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
151
Une soixantaine de portraits dacadmiciens furent entasss dans
une des tribunes de la salle des assembles publiques.
Le 8 aot, les Acadmies taient supprimes, les scells mis
sur les salles du Louvre. Les deux commissaires envoys pour
rapporter les clefs de lAcadmie franaise sappelaient lun
Domergue, lautre Dorat-Cubires
1
.
La royaut se mit mourir avant lAcadmie. Larbre fut
dpouill avant quon ne chasst ceux qui, depuis si longtemps,
dormaient son ombre.
Lanne mme o parut le libelle de Chamfort, un pamphlet
doutre-France, le Grand Dnoment de la Constitution, parodie
politico-tragi-comique, se disant imprim Bruxelles, donnait de
la situation du roi et de la captivit de la royaut une vive et cari-
caturale peinture.
Le roi, qui ne peut plus remuer que la mchoire pour
mcher et les doigts pour signer , cest Gros-Louis, matre de
lauberge, lenseigne de LA NATION ci-devant du GRAND
MONARQUE. Miralaid balayeur du club des Jacobins , Touvin
et Rude entrent dans la grande salle o M. Gros-Louis est assis
sur un grand fauteuil bras, immobile comme un paralytique.
Allons, monsieur Gros-Louis, vite, du vin, voil la Nation qui
arrive chez vous; nous allons nous constituer ici en assemble
buvante, mangeante, dvorante Papa Gros-Louis nous vous
constituons jusqu nouvel ordre notre pouvoir excuteur. Mille
bombes! que vous allez tre heureux et puissant! Vous dispo-
serez notre fantaisie de toutes les bouteilles de votre cave; vous
boirez quand nous voudrons, vous verserez quand nous vous
lordonnerons. Eh bien? pouvoir excuteur, acceptez-vous?
Mais, Messieurs, dit le pauvre Soliveau, dune voix tremblante,
vous voyez bien que, dans ltat o je suis, je ne puis rien ex-
cuter. Depuis que cette bande davocats, de procureurs et de
pousse-c a mis ma maison en dcrets; depuis que cette troupe
de sclrats a manqu dassassiner ma femme, et ma si rude-
ment brigand, a ma fait une telle rvolution que je ne puis
plus remuer ni pied ni patte de tout le corps La voix du
1. Mlanges de littrature, par Morellet. Vol. I.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
152
pauvre Gros-Louis baisse alors, et avec un accent de confidence
et de terreur : Ils me font des peurs, des peurs!
Lessentiel est que vous soyez libre, lui rpond Miralaid.
Ventrebleu! lui dit-il tout bas loreille, sur un ton menaant,
nallez pu dire le contraire; ils sont l une bande de dtermins
tout prts se rvolter. Et tout haut, inclin et respectueux :
Eh bien! monsieur Gros-Louis, nest-il pas vrai que pour le
bonheur de la nation buvante vous acceptez librement tout ce
que nous avons fait, faisons, ferons dans votre maison? un
Cependant que hasarde timidement Gros-Louis, Miralaid
clame : moi, la Nation! Nous sommes trahis! et
secouant brutalement la tte et les bras de limpotent, il lapos-
trophe dune voix terrible : Nest-il pas vrai que vous
dclarez librement que vous tes bien libre? Et le bonhomme
Gros-Louis essouffl, tout essouffl : Oh! oh! oui, Mes-
sieurs, je vous en rponds; je le dclare tout haut; oh! comme je
suis libre!
1
Quelques mois aprs ce pamphlet, Louis XVI fuyait
Varennes; et Varennes ramenait Paris celui qui allait mourir.
La fuite Varennes fit plus encore motionner et se dchaner
les cafs que le veto ne les avait fait discuter et argumenter; et
prvenant les temps futurs, le jugement du roi commence dj
sinstruire en ces milliers de cafs.
peine ne, la Rvolution pousse les hommes les uns vers les
autres, les assemble, frotte les ides contre les ides, les paroles
contre les paroles, pour, de ces associations et de ces chocs, faire
jaillir la flamme, lclair, la vrit, la justice. Un grand besoin de
communications quotidiennes, une fraternit nouvelle, une
pente lpanchement, la manifestation, une curiosit et une
impatience dapprendre, mlent les individus aux individus
2
, et
avec la gazette, qui devient le journal, et qui de chronique passe
pouvoir, et de passe-temps le pain mme de la France, les cafs
1. Le Grand Dnoment de la Constitution, jou Bruxelles le 1
er
janvier 1790.
2. Finissez-donc, cher pre. Entrevue de Hyacinthe la bgueule, poissarde, avec le
Roi, la Reine et les principaux de ltat.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
153
grandissent et se font clubs; leurs tables sont tribunes, leurs habi-
tus orateurs, leurs bruits motions. Puis lt pluvieux de 1789
fait les cafs pleins.
Les cafs quon disait tout lheure des manufactures
desprit, tant bonnes que mauvaises deviennent la presse
parle de la Rvolution. Les cafs ont un drapeau; et lon juge de
lopinion dun homme Paris, dit M
lle
Boudon, par le caf dont il
est lhabitu, comme vous savez que lon jugeait Athnes
quun citoyen professait les sentiments dAristote ou de Znon,
suivant quil frquentait le Lyce ou le Portique
1
. La milice
nationale, dans tout lattrait de sa nouveaut, tenant le Parisien
hors de chez lui, et le faisant son matre pendant de grands jours,
contribue encore cette vogue et cette fortune des cafs. Avec
lhabit bleu, lhabitude du moka et du petit verre est prise; et les
cafs, dont lintrieur avait jusqualors t interdit aux femmes
par lusage, si bien que ctait un vnement rare de voir une pro-
vinciale ou une trangre prendre une bavaroise au dedans du
caf Foi, et non sous la lanterne
2
, les cafs souvrent, avec la
Rvolution, aux femmes des miliciens qui ne veulent pas quitter
leurs maris, ou que leurs maris ne veulent pas quitter, et leur
suite toutes les autres femmes.
coutez toutes ces nouvelles dont les cafs retentissent
bientt, tous ces contes bleus gravement colports. Le fameux on
a le dos large et porte soupons et billeveses : quand le roi est
Saint-Cloud, on creuse un canal de Saint-Cloud la frontire,
par o se sauvera la famille royale
3
; quand le roi est au Temple,
on fait fabriquer des masques ressemblant Louis XVI et ses
conseils pour le faire vader
4
; et lors de la guerre, chaque caf
a son stratgiste imaginatif : il fait un crachat qui reprsente une
ville quelconque, trace autour avec sa canne les plans dattaque
et la prend en un tour de main.
5
1. Lettres dEme de Boon Lacbe (M
lle
Boudon). Troyes, 1791.
2. Id.
3. Journal de la Cour. Juin 1790.
4. Courrier de lgalit. Janvier 1793.
5. Journal deux liards.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
154
Que de fils dj clbres, que de fils naissant, tous les jours,
ce pauvre petit caf de la rue Saint-Denis, au coin de la rue du
Petit-Lion, la premire boutique du caf de Paris!
Dbouchez dans les galeries du Palais-Royal, par le passage du
Perron, le Palais-Royal, district des quarante mille trangers
sans district logs en htel garni
1
! Voyez votre droite toute
cette foule bourdonnante, murmurante, discourante, assigeant
jusqu deux heures lentre de ce caf du Caveau, dont le fonds
a t vendu, en 1786, 90 000 livres
2
. Autrefois, ctait un tom-
beau o les preneurs de cette liqueur noire ensevelissaient cha-
que jour leurs paroles oisives.
3
Aujourdhui, cest une belle
galerie. Un moment abandonn sur le bruit que son matre ven-
dait de largent, le caf du Caveau a repris vogue. Sous les tentes
du Caveau que de proreurs, auxquels commande le proreur en
chef Langlade, qui ne se cache pas de souhaiter la Rpublique
4
!
que de Jacobins en feu sous le buste de Philidor, pendant qu la
porte du Caveau un parti dagents de change escarmouche sur
lagiotage, et ne jette en lair que les mots action des Indes, borde-
reaux, quittances, caisse descompte, demi-caisse, assignats, papier
monnaie
5
! Dans le caf mme, o nest pas un jeu de dames ni
dchecs, que de bras levs, de voix enfles, deffervescents, de
stentoriens assourdissant les bustes de Gluck, de Sacchini, de
Piccini et de Grtry qui ornent les murs
6
, de tous les nologismes
inharmoniques de la langue rvolutionnaire! Avant le 10 aot, le
Caveau est le lieu de runion de tous les fdrs; et Lanthenas,
lami de Roland, les y rgale de bire et de liqueurs
7
.
En face le spectacle de la Montansier, jadis le spectacle des
Beaujolais, lencoignure du vestibule du ct de la rue Riche-
lieu, au caf de Conti ou de Chartres, mme foule, mmes voix,
mmes rumeurs; mme bruit, mme monde autour des bou-
teilles de bire anglaise de la Grotte-Flamande, rendez-vous des
1. Rvolutions de Paris. Aot 1789.
2. Correspondance de Mtra. 1789.
3. Le Spectateur.
4. Le Babillard.
5. Le Spectateur.
6. Tableau du nouveau Palais-Royal. 1788.
7. Journal deux liards.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
155
acteurs de la Montansier
1
; mmes nouvellistes, mmes mde-
cins de la chose publique, se dmenant autour du pole en forme
de globe arostatique du caf Italien
2
. Du ct de la rue des
Bons-Enfants, cest le caf de Valois o se rassemblent les
Feuillantins, o les fdrs font irruption et dchirent le Journal
de Paris
3
. Cest, au coin de la rue de Montpensier, le caf
Mcanique, o le service se fait par les colonnes creuses des
tables. Et Tanrs, le matre du caf Mcanique, le successeur de
Belleville, ne peut plus, comme en 1788, supprimer les gazettes
quand ses tables sont remplies, les supprimer les dimanches pour
activer la consommation, sans la laisser distraire par la lecture
4
;
les gazettes sont plus essentielles que le moka mme aux cafs de
la Rvolution. Cest ce caf que le propritaire, voulant
sopposer ce quon chante le a ira, reoit un coup de sabre au
bras, tandis que sa femme enceinte est peu prs ventre
5
.
Plus loin, cest le caf Corazza, o continue toutes les nuits la
sance des Jacobins, entre Varlet, Destieux, Gusman, Proly, et les
deux conventionnels Chabot et Collot dHerbois, caf do
sortiront les journes du 31 mai et du 27 juin.
Allez-vous dans le jardin, un pavillon souvre vous, o
lhonnte Jousserand vous offre un petit verre de sa com-
position
6
que vous acceptez si vous navez pas lu la mdisance de
Tout ce qui me passe par la tte : On vous vend de leau-de-vie
dAndaye faite Suresne, de leau de noyau de Phalsbourg ou
des liqueurs des les faites au faubourg Saint-Germain.
7
Mais voici le pavillon du caf de Foi, et, sous la galerie, le
fameux caf de Foi, le doyen des cafs du Palais-Royal, jadis
ouvert dans la rue de Richelieu, et servant de passage pour des-
cendre au jardin, tabli au nouveau palais depuis la construction
des nouveaux btiments
8
. Tout lheure ctait le seul caf qui
1. Petites Affiches. Janvier 1791.
2. Tableau du Palais-Royal.
3. Journal deux liards.
4. Tableau du Palais-Royal.
5. Journal de Perlet. Mars 1792.
6. Le Spectateur.
7. Tout ce qui me passe par la tte. 1789.
8. Tableau du Palais-Royal.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
156
et le privilge davoir des tables et de servir dans le jardin
1
; tout
lheure ctait le caf de bel air, le rendez-vous des vieux cheva-
liers de Saint-Louis, des vieux militaires, des financiers
grosses perruques, cannes pomme dor et souliers carrs .
Dans le jardin, le caf de Foi tait un salon dlgantes moquant
les femmes qui passaient, et de badins chevaliers balanant le
pied sur leur chaise penche, jouant avec lventail de leurs
belles
2
. Au mois de juillet 1789, les sept arcades de Foi sont le
portique de la Rvolution. Cest mont sur une table du caf de
Foi, quun soudain orateur, un pistolet dune main et de lautre la
nouvelle de lexil de Necker, crie : Aux armes! Cest du caf de
Foi que part la bande qui va ouvrir les portes de lAbbaye aux
gardes franaises enfermes et Richer-Srisy dtenu pour
dettes
3
. Pendant ces mois mus, le caf de Foi est au Palais-
Royal ce que le Palais-Royal est Paris : une petite capitale dagi-
tation, dans le royaume de lagitation; et contre ses boiseries aux
prcieuses sculptures se pressent tous les bouillants, les
dchans, les impatients, les marquis de Sainte-Huruges,
applaudis dun public de rentiers, patriotes ardents depuis le
dcret de lAssemble nationale qui promet payement exact aux
cranciers de ltat. Cest un comit dloquence publique; l,
un courrier apporte tous les jours le bulletin des sances de
lassemble dont on fait lecture dans les commentaires et les
interruptions de chacun; l, descendent spurer les superbes
motions qui se rdigent au troisime tage
4
; l, on chasse hon-
teusement tous les espions de lancienne police; l, chaises,
tables de marbre, tout est pidestal pour crier de plus haut
5
; l,
brochures, pamphlets politiques sont dclams haute voix; de
l les ordres partent; de l les proscriptions sortent, qui jettent
celui-ci au bassin, ou font btonner celui-l; l, le timide prend
lhabitude dun auditoire, et essaye une catilinaire
6
.
1. Lettres de M
lle
Boudon.
2. Tableau du Palais-Royal.
3. Anecdotes, par Serieys.
4. Actes des Aptres. Vol. X.
5. Aspasie tous les comits du Palais-Royal.
6. Vie prive de M. Jean-Sylvain Bailly. 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
157
Puis peu peu ce caf de Foi, berceau des grandes motions du
Palais-Royal, devient monarchien et constitutionnel. Il a hauss
le prix de ses glaces et les a mises 20 sols, ce qui a fait dabord
un mcontentement, puis un purement; et bientt le royalisme
linvestit, le gagne, lemplit, et le caf de Foi fait volte-face
comme un tribun; et bientt, la voil, cette rotonde encore reten-
tissante des fureurs dmocratiques du grand parleur Billard, de
lavocat Rosin, et du chanoine de Nantes, labb de six pieds, toute
peuple de batailleurs, dimpertinents fleurdeliss sur tous les
boutons, arms de gourdins, de cannes dards, de btons plom-
bs, lisent leur tour tous les pamphlets de leur parti, et se
dcouvrant chaque fois que le roi est nomm
1
. Les nouveaux
habitus font la motion de ne plus aller au spectacle jusqu ce
que le roi rentre dans lexercice de son pouvoir. Lun demande :
Pourquoi Brissot ne parle-t-il presque jamais lassemble?
et lautre rpond : Vous savez, Messieurs, qu la comdie les
machinistes restent dans la coulisse.
2
Le Babillard raconte que,
se croyant jous, et voyant Riquetti-Pandour trs maltrait dans
lHtellerie de Worms, reprsente au thtre de la rue de Riche-
lieu, les habitus de Foi menacent lauteur. La trs petite cocarde
derrire le chapeau par mpris, ils arborent encore croix de Malte
et dcorations. Puis, un beau jour, ils imaginent darriver en
demandant si lon na rien appris des frontires, si larme jaune
et noire na pas fait de mouvement; sur la rponse ngative, lun
deux monte au sommet du pavillon de Foi, regarde au loin
comme sil voulait voir jusqu Coblentz, et scrie : Hlas! il
ne vient point encore! Tous les jeunes habitus du caf rp-
tent trois fois : Hlas! et la plaisanterie leur parat si gaie
quils la recommencent quotidiennement
3
.
On plante alors devant le caf une potence aux couleurs
nationales
4
. Et ce sont presque tous les jours dans la rotonde des
prises darmes : les Jacobins donnent lassaut, et quand ils sont
vainqueurs, quand ils ont pris ce nouvel antre de Gattey, ils
1. Chronique de Paris. Aot 1791.
2. Le Consolateur. Juin 1792.
3. Le Babillard. Aot 1791.
4. Le Petit Gautier. Juillet 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
158
purifient le caf en grande pompe avec de lencens et du
genivre
1
. Dans une de ces expditions, un habitu de Foi, le
sieur Sgur, est moiti tu
2
. Le caf ferme souvent tout un jour.
Un temps, il nouvre plus le soir. La garde nationale y passe la
nuit et en dfend lapproche. Jousserand, le matre du caf, laisse
passer lorage, et sen va tranquillement dnoncer les propos
anarchiques tenus par les vainqueurs, quil fallait deux cents
Jourdan comme celui dAvignon pour mettre Paris la raison .
Allez, disent les Jacobins Jousserand, qui est coiff la
Rvolution, les cheveux courts, noirs et plats, allez, Monsieur,
vous dshonorez votre perruque!
3
leur dernire irruption
chez le maussade marchand de bavaroises, les patriotes se born-
rent accrocher le bonnet de la libert au mur, en rendant le
distributeur deau chaude responsable de ce signe respectable
4
.
Lanne 1792 commenait : Jousserand ne jugea pas -propos de
jouer sa tte contre un bonnet.
Au patriote qui ne veut pas payer la tasse de caf 6 sols, le
verre deau-de-vie 6 sols, comme cela cote au caf du Palais-
Royal, mille cafs sont ouverts sur tous les points de la capitale,
qui ne lui demandent que 5 sols pour la premire de ces consom-
mations et 4 pour la seconde.
Au faubourg Saint-Germain, il y a le caf Procope, devenu le
caf Zoppi, ce pont jet du patriotisme dune rive de la Seine au
patriotisme de lautre. Ce caf, tout lheure tribunal de lOpra,
de la Comdie, de lauteur du jour, o se runissait la fleur du
parterre du XVIII
e
sicle, tous ces jugeurs, ces moqueurs, ces
hommes mchants comme un public, cest prsent le point de
runion pour les zls enfants de la libert triomphante
5
.
tire-daile lpigramme sen envole, pleurant ses grands combats
autour dun couplet de tragdie, pleurant ses tranquilles insurrec-
tions damour-propre et ses victoires sans larmes. Cest un
bureau de rdaction dadresses et de communications aux jour-
naux patriotiques. Les habitus du caf Zoppi Charles Villette.
1. LObservateur. Mai 1790.
2. Lettres du pre Duchne.
3. Feuille du jour. Novembre 1791.
4. Lettres b patriotiques.
5. Lettres patriotiques. N 13.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
159
Nous regardons comme juste de donner aux gouts de notre ville
les noms de Mallet du Pan, abb Royou, Montjoie, Durosoy, Pel-
letier, Gautier, Meude-Monpas, Rivarol et autres : la voirie
sappellerait Suleau.
1
la mort de Franklin, les amis de la
Rvolution et de lhumanit, assembls au caf Procope, tenu par
M. Zoppi , couvrent de crpes tous les lustres, tendent de noir
la seconde salle, mettent sur la porte dentre : Franklin est mort;
couronnent de feuilles de chne, entourent de cyprs son buste,
au bas duquel on lit : Vir Deus; lornent daccessoires symbo-
liques, de sphres, de cartes, de serpents se mordant la queue, et
pleurent lAmricain avec des torrents dloquence
2
. cinq
heures, tous les jours, les habitus du caf Zoppi se forment en
club dlibrant
3
. Ils dputent vingt des leurs pour aller rendre
visite au journal des Actes des aptres les bons aptres du
despotisme ; ils dputent des commissaires du peuple chez le
petit Gautier et chez tous les barbouilleurs de papier du ct
de la droiture . Quand viennent les menaces de guerre, les habi-
tus du caf Zoppi se cotisent pour composer une caisse de
fusils, et pour en faire une offrande sur lautel de la Patrie, dans
le temple des lois
4
. Le dj fameux Hbert est des habitus de
Zoppi. Zoppi rige une de ses salles en salle des Hommes illus-
tres. Il promet incessamment une statue de Mucius Scvola, pour
faire pendant au bas-relief de Mirabeau couronn par deux
gnies qui pleurent
5
.
Parfois, neuf heures du soir, le caf Zoppi allume un feu
devant sa porte et y jette les Petites Affiches ou quelque autre
feuille modre, tandis que l-bas, lautre bout de la ville, rue
Saint-Honor, devant un autre caf, le caf Marchand, flambe
un feu pareil, et quun secrtaire du caf lit dans la rue : Nous,
soussigns, citoyens habitus du caf Marchand, tous dment
assembls, aprs lecture faite dun exemplaire du Journal gnral
de la Cour et de la Ville, avons livr le prsent article aux voix, de
la majorit desquelles il est rsult que ladite feuille a t
1. Chronique de Paris. Avril 1791.
2. Id. Juin 1790.
3. Le Babillard.
4. Lettres patriotiques.
5. Le Babillard.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
160
condamne tre lacre et brle publiquement devant la porte
dudit caf.
1
Rue de Tournon, le patriote a le caf des Arts, o, en juillet
1791, lon annonce pour la semaine prochaine la fuite de Bailly et
de La Fayette. Si le patriote nest que patriote et non jacobin, il a,
rue de Svres, le caf de la Victoire, o lon moque le sapeur-
journaliste Audouin, et en repassant leau le caf de la Monnaie,
rue du Roule, o lon brle la Vie prive du gnral des Bleuets; le
caf Manoury, place de lcole, dont les vieux habitus naffi-
chent point de principes exagrs, et o sassied Rtif de la Bre-
tonne avant de prendre son envole pour le Paris nocturne; le
caf des Bains-Chinois, tenu par M
me
Boudray, boulevard Choi-
seul ; le caf de la Rgence, qui croit aux checs et M. de La
Fayette, et dont le matre, qui pratique une galit de casuiste,
chasse les gens mal vtus, tout en se disant dmocrate; le caf
Amelot, qui fait comme le caf de la Rgence, et do lon
expulse les orateurs incendiaires; le caf Conti, au coin de la
place Dauphine, qui ne demande la tte de personne; le caf de
la Porte Saint-Martin, dont les politiques sont sages et ne dcla-
ment que contre les ouvriers insurgeants qui pillent, se solent et
ne travaillent pas
2
.
Les dsastres des colonies, qui forcent daugmenter dun sol la
tasse de caf, arrtent un instant la fortune des cafs
3
. Tout
Paris est en rvolution pour son caf au lait. Quelques citoyens
font serment de ne plus prendre de caf. Il est de mme des
salons o ce serment est prt. Les Jacobins jurent de sen abs-
tenir. Ils entrent alors dans les cafs, demandent un verre deau
et les gazettes, sen vont, et ne jugent pas propos de payer une si
mince consommation
4
.
Mais cette austrit ne tient pas contre le temps. Le caf rede-
vient populaire et usit; et les cafs ressaisissent leur influence.
Quelques-uns deviennent les intermdiaires entre un journal et
le public, et un bureau de correspondance ou mme de distribu-
tion. Le Journal du diable, de Labenette, prie les personnes qui
1. Chronique de Paris. Octobre 1790.
2. Le Babillard. Juillet 1791.
3. Journal deux liards.
4. Id.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
161
dsireraient entretenir une correspondance utile avec le diable,
denvoyer leurs rflexions et leurs dcouvertes chez MM. Lenoir
et Leboucher, au caf de La Fayette, rue des Mauvais-
Garons ; et voil un journal qui se distribue les mardi, jeudi et
samedi chez Dailly, au caf du Hasard, rue de la Juiverie, n 5.
Pourtant, dans tous ces cafs qui sont un parti, l-bas, en face
le boulevard de la Porte-Saint-Denis, quel est ce caf qui cause et
ne rugit pas, qui parle et ne motionne pas, qui rit et ne sindigne
pas? Quel est ce coin heureux, gar des bruits de lassemble, de
la rue, de Paris, du monde, o pas un ne songe tre martyr de la
libert ou bien sauver la France! Petit troupeau dpicure
essayant de garder sa vie sauve, son esprit libre, sa gaiet franche
en dpit de la Rvolution! Cest le caf de Flore, ce coin
heureux; et ces sages, dtachs dambition et de dvouement, ce
sont les habitus du caf de Flore, lis entre eux par le vu de ne
plus parler politique, sous le titre de Socit des Amis des Lois. Les
Jacobins, pour ne gure savoir dhistoire ancienne, faisaient ds
lors grand usage dune loi de Solon, qui ordonnait aux citoyens
de prendre parti dans les dissensions civiles sous peine de mort.
De par les Jacobins, le caf de Flore fut bientt dbarrass de ses
premiers htes
1
; et la Socit des Amis des Lois apprit quil est des
pouvoirs qui exigent plus encore que le silence.
Hors un caf sans opinion, le Parisien a des cafs de tous
genres. Est-il partisan de dOrlans? il a le caf Nancy, rue Saint-
Antoine, le caf de Chevalier, porte Saint-Antoine, et le caf du
Rendez-vous, place du Carrousel, do Laclos crivait au duc
dOrlans en croire un pamphlet : Je vous cris dun caf
do, comme de la tente dun gnral, partent tous les ordres
ncessaires. Lit-il Le Pre Duchne? Dans la rue du Temple, au
coin de la rue Notre-Dame-de-Nazareth, voil un caf qui a crit
sur son enseigne en belles lettres jaunes : Caf de Jean-Bart et du
Pre Duchne
2
. Est-il maratiste? il sera le bienvenu au caf de
lchelle-du-Temple; au caf de Choiseul, place de la Comdie-
Italienne, dont le limonadier, le sieur Chrtien, est connu pour
ses discours au Champ de Mars, et lardent caf du Pont-Saint-
1. Dictionnaire nologique.
2. Je men f ou Penses de Jean Bart. Vol. II.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
162
Michel dont le matre, Cuisinier, mnera Charlotte Corday
lAbbaye. Tient-il pour la ci-devant noblesse? son caf est le caf
de Bourbon, rue Saint-Dominique; le caf de Mirabeau, au coin
des rues Richelieu et Saint-Honor, o tout lheure un cheva-
lier de Saint-Louis prtendait quon ne pourrait forcer lui et les
siens monter la garde
1
; ou encore le caf du Grand-Amiral, rue
Neuve-des-Petits-Champs, o des chevaliers de Saint-Louis, au
rapport du journal : Je men f, ont complot darracher la croix
tous les chevaliers qui taient dans la milice nationale. Est-il
lennemi de Brissot? le caf Littraire de la rue Saint-Antoine
commente les attaques de lArgus de Thvenot de Morande
contre le Girondin, ennemi de Robespierre? le caf du Com-
merce, rue des Blancs-Manteaux, gouaille ses discours. Est-il ami
de Robespierre, le caf Beauquesne est l, le rival en patriotisme
du caf Procope, et o, dit Camille Desmoulins, Roland envoie
son camp volant dorateurs pour prsenter la bataille aux cham-
pions de Robespierre. Est-il dantoniste? il sera en pays de sympa-
thie la porte Saint-Antoine, au caf Gibet
2
; ou en bas du Pont-
Neuf, au caf de Charpentier, dont la ville a pay avec sa dot la
charge davocat au conseil de Danton
3
.
Sil veut brailler ou entendre brailler, il a le caf Hottot sur la
terrasse des Feuillants, que le roi avait fait murer du ct du
jardin, pour empcher les irruptions populaires dans les Tuileries.
L des mgres en cornettes et en jupons; l un certain La
Montagne, Flon, ancien sacristain de Saint-Honor, et Cordier,
sergent-major et facteur des Invalides, argumentent, sgosillent,
et exhortent aux violences civiques
4
, ce quil y a, dit le Journal
deux liards, de plus sclrat parmi les factieux; et tel est le
bruit et le tumulte enrou et ignoble de ce caf, quil fait dserter
les Tuileries aux honntes gens, et que les femmes sen vont
respirer lair charg de poussire des contre-alles des Champs-
lyses.
1. Le Babillard. Juillet 1791.
2. Id.
3. Monument en lhonneur de Louis XVI.
4. Le Babillard.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
163
Le boulevard du Temple, ce boulevard qui tait la foire Saint-
Germain du Marais, et le Longchamps de tous les jours de la
ville, o deux triples ranges de chaises reposaient les jolies
paresseuses, o quatre rangs de voitures promenaient les belles
toilettes, en 1788
1
; ce boulevard de rcration, encore tout
anim de spectacles parlants, de spectacles muets, de figures de
cire, de spectacles rugissants danimaux froces de lAfrique et de
lAsie, des spectacles dillusions et des tours du sieur Nol
2
; le
boulevard du Temple ne pouvait bouder le got nouveau du
public. Il ouvre de nouveaux cafs qui esprent succder la
vogue du caf Sergent, du caf Gaussin, du caf Armand et du
caf Alexandre. Lexemple du vieux caf Turc, qui ntait patriote
qu son corps dfendant, et que le crdit fait ses habitus Jaco-
bins a si bien ruin que la justice vient de faire vendre ses meu-
bles, et de mettre en prison le propritaire
3
, ne dcourage pas les
limonadiers qui ont confiance en cette terre sacre de la
dissipation : le boulevard du Temple. Le caf Chinois souvre. Le
caf du Grand-Guillaume accueille les patriotes qui y viennent
dclamer contre laffiche du Chant du Coq, prtendant que
loiseau franais est pay par la liste civile, quil chante trop haut
et que lon va lui rogner bec et ongles
4
. Les cafs du boulevard
du Temple appellent eux la musique et lart dramatique, et ils
sont les pres des cafs chantants. Le caf des Arts, qui a dj
chang trois fois de matre, essaye de faire taire les sottises
patriotiques et les querelles dont il est le rendez-vous, en instal-
lant un thtre o lon entre sans payer, cest--dire en payant la
bire 10 sols
5
. Au caf Yon souvre un autre thtre o Dduit,
chansonnier national, donne un Nicodme dans le soleil
6
.
lev au milieu des arbres du boulevard, le caf Godet
devient, aussitt fond, larne des fayettistes et des maratistes
que naccorde point lharmonie de son orchestre. Un petit dessin
1. Journal deux liards.
2. Tout ce qui me passe par la tte.
3. Journal deux liards.
4. Le Babillard. Juillet 1791.
5. Nouvelles Lunes du cousin Jacques. Juin 1791.
6. Almanach de Froull. 1792.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
164
de Swebach, qui le reprsente, ne donne pas grande ide du luxe
de dehors dun caf de la Rvolution. Cest une rustique galerie
de rez-de-chausse, construite en bois surmonte dun toit de
tuiles, largement claire par de grands chssis petits carreaux.
Un auvent, appuy sur des poteaux grossiers, garni de jalousies,
abrite les consommateurs attabls. Des bouquetires, des mar-
chands doublies, de petits joueurs de vielle en garnissent les
abords
1
.
Le limonadier Godet est un chaud patriote; il a obtenu le
grade de capitaine dans le bataillon des Pres de Nazareth; au
reste, bonhomme en qui lofficier-citoyen nte rien du dbitant
empress. Capitaine, lui disent les soldats de son bataillon le
voyant avec ses paulettes son comptoir, viens frotter la table et
apporte-moi un verre de rogomme. Et le capitaine se hte de
servir. Mais quiconque ne paye pas Godet est pour Godet un
mouchard de Motti. Un certain Lhuillier, capitaine de chasseurs,
ayant oubli de sacquitter dun punch, et lui demandant de la
bire : Qui payera? dit tout haut Godet. Lhuillier se
fche. Le patriote Godet semporte. Un duel au pistolet est
convenu. Godet reoit une balle dans le ventre
2
. Le limonadier
au lit, le caf ne devient pas plus calme. Lhuillier et ses amis
linvestissent, un matin, demandent la citoyenne Godet : Est-
il mort? renversent le pole du caf, sont pris et relchs par un
commissaire fayettiste.
Quelques jours aprs, Marchand, qui chantait lorchestre de
Godet, et qui avait dpos contre Lhuillier, est envelopp dans
une patrouille, et condamn quinze jours de la Force
3
. Le caf
Godet se vengea bientt : Lhuillier fut dnonc lAmi du
peuple.
La patrie est en danger. Le 22 juillet 1792, la municipalit
de Paris fait solennellement proclamer : La patrie est en
danger! Les quatre grands spectacles de Paris ferment. Coups
de canon, promenades militaires, municipaux en charpe dans
les carrefours, harangues, lectures haute voix, tambours
1. Collection de dessins de Goncourt.
2. Petites Affiches. Novembre 1790.
3. LAmi du peuple. Dcembre 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
165
battants
1
, tout ce qui allume un peuple, toutes les images visi-
bles de la guerre, de la gloire, le bruit, le fracas, le mouvement, la
musique, le trteau, tout est bon qui jettera aux bouches de la
Victoire les foules enivres. La patrie est en danger! Plus de
foyer priv : la rue, large foyer o la nation se tient debout!
Mallet jette au papier cette aquarelle gouache : le pre dans
son lit, levant les bras au ciel, les surs se jetant devant le frre,
essayant de lenchaner de caresses et de larmes, le vieux chien
aboyant; lui, le jeune homme, le volontaire, sarrachant la
famille et au mur la proclamation : La patrie est en danger!
Sur les places publiques, btis en quelques heures, des th-
tres o se jouent au pas de course les Racoleurs, lEnrlement du
bcheron, lenrlement dArlequin pantomimes, dialogues
2
, -
propos versant aux spectateurs en plein vent les fivres martiales,
tyrtdes de poudre et de sacr-chien, o le peuple trempe sa
lvre ardente, vaudevilles qui sont vigiles des batailles!
Celles-l qui restent, ceux-l qui partent, hommes, femmes,
chantent par les rues sonores. Le soleil teint, aux guinguettes de
la nuit, les mntriers crient sur les violons, dune voix qui
domine le branle des danses :
La patrie est en danger,
Affligez-vous, jeunes fillettes.
Le rond des dames!
La patrie est en danger,
Tous les garons vont sengager;
Ne croyez pas que ltranger
Vienne pour vous conter fleurettes.
Il vient pour vous gorger
En avant la queue du chat!
La patrie est en danger!
3
1. Journal de la Cour. Juillet 1792.
2. Id.
3. Dictionnaire nologique.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
166
Chapitre IX
Suppression des entres. Ruine du commerce. Disette dargent.
Le Vaudeville. Prostitution. Les Pornographes. Arrts de
la Commune. Immoralit.
Grande joie! Dabord, la veille, le dernier jour davril 1791, plan-
tation dun mai au roi, avec linscription amphigourique : Sous le
rgne de Louis XVI le Bien-Aim, la Nation nous a donn notre
libert; puis, lAssemble nationale, second mai la Nation,
pavois comme le premier de tous les rubans des rues au Fer et
Saint-Denis.
minuit, un coup de canon : cest le dcret de la suppression
des droits dont leffet commence; troupeaux de bufs et de
moutons, voitures de vin et de marchandises, qui attendaient
depuis quelques jours, dbondent dans les faubourgs, couron-
nes de branchages; tout coule, tous boivent. Un peuple entier
se gogaille, apaisant, mme des tonneaux, sa soif insatiable.
Vive lAssemble nationale! cest une longue clameur qui
monte, dans la nuit, de cent mille lvres, toutes rouges et
humides de gros vin. Jusquau matin durent les saturnales, o le
Bacchus populaire fte la libert des cabarets. Au vent frais du
matin, toute la plbe va aux ports : les bateaux, entrs en fran-
chise, couvrent la rivire, orns de rameaux verts entremls de
rubans. Et livresse refouette de ripope, repart. Sur le soir, elle
remonte la barrire dEnfer, la Courtille, au port Saint-Paul,
aux Halles. Aux buffets des Ramponeaux, gorge de viande, de
EDMOND & JULES DE GONCOURT
167
cervelas, de pain et de vin, elle se rue par la ville, hurlant, repre-
nant haleine avec leau-de-vie, plantant des arbres, accrochant
des lanternes aux branches, lanant des ptards dans les jambes
des bourgeois, kermesse de la Rvolution
1
!
Voil la bire 3 sols le pot, et le vin 6 sols la pinte; voil,
dautre part, pour la pipe du peuple, cent dbits o le tabac,
affranchi de droits, cote : bout huit longueurs, Hollande pur,
38 sols la livre; Virginie pur, 35 sols; moiti Hollande, moiti Vir-
ginie, 34 sols; tabac fumer en rle, 32 sols; tabac Scaferlaty
fris fumer, en paquets de demi-livres, 34 sols
2
; Et dj
Preyra et Compagnie ont ouvert, AU BONNET DE LA LIBERT,
rue Saint-Denis, 413, leur magasin de cigares de La Havane et de
la Martinique
3
.
Or donc le peuple content de sa vie moins chre, savise fort
peu comment lon pourra payer lanternes, guet et pavs
Ctait le point capital des dolances du peuple, louverture des
tats gnraux, que ces droits de barrires : tre obligs de
payer une pauvre bouteille de vin 12 sous! Une s bouteille de
misrable vin de Suresne ou dArgenteuil baptis, et frelat de
mille histoires par-dessus le march, paye aussi cher quune bou-
teille de leur bon vin de Beaume! Nest-il pas encore bien
endvant de ne pouvoir se mettre sur la conscience un pauvre
poisson de rogomme sans dbourser 4 sous? Faut-il pas sravi-
goter le cur en avalant la goutte de ctaffaire! Pas moins faut
vous parler dun autre droit; ils lappellent comme a le pied
fourch; avec cette invention, ils font sur la viande comme pour le
pain. Cest ben heureux quand le boucher nous la pse pour
10 sous la livre Et le beurre, les ufs, le poisson sal, etc.,
etc.
4
Le procs est gagn. Les rats de cave, messieurs les volon-
taires du royal souterrain de prendre leur sac et leurs quilles , et
la mine de messieurs les millionnaires de la place Vendme de
1. Les Sabbats jacobites. 1791.
2. Petites Affiches. Fvrier 1792.
3. Id. Avril 1792.
4. Cahier des plaintes et dolances des dames de la Halle.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
168
sallonger
1
. Un calcul ayant pour base 50 millions, rsultat
prsum de la population de Paris estime six cent mille mes,
tablit que chaque contribuable gagnera 100 livres par an la
suppression de loctroi. Le mur denceinte, ce mur qui rendait
Paris comme Clamart , ce mur dj menac par les combats des
contrebandiers et des chasseurs, est promis la dmolition; et les
quatre-vingt-seize panthons, ces biaux chteaux de pierre
quon y a mis tout lentour, chaque pas , un patriote danti-
thses veut que, vendus comme biens nationaux la clture de la
Constitution, ils deviennent des maisons de campagne, des guin-
guettes, et que la caverne de limpt devienne la maison de
joie
2
.
Le commerce est mort. Tout lheure il y avait en France une
noblesse superbement riche, rentant la mode, couvrant dor
toutes les nouveauts de son got, imposant lEurope obis-
sante les caprices de ses dpenses, dversant en magnifiques pro-
digalits les pensions de la cour, salariant sans compter ce cortge
de tous les arts et de tous les luxes, qui tait sa compagnie et son
milieu; de ses centaines de 1 000 livres de rente, de ses fortunes
immenses, alimentant jusquau grand commerce de petites
choses de Paris, qui nexistaient que par elle et pour elle; faisant
vivre vingt mille ouvriers avec le galon de ses livres et la peinture
de ses armoiries
3
; puisant pour ses femmes, pour ses ma-
tresses, la cration, linvention des fabricants de la France.
Quest maintenant cette noblesse, prive de ses pensions,
dpouille de ses privilges, chasse de ses charges, oblige de
veiller sur ses revenus, somme dtre conome par les circons-
tances?
Il y avait tout lheure un clerg fort de dix-huit archevques,
de cent dix-huit vques, de onze mille huit cent cinquante
chanoines, de quatorze mille bnficiers, de quatre mille enfants
de chur, de quarante-quatre mille curs, de cinquante mille
vicaires, de soixante mille employs aux sminaires et collges,
1. Cahier des plaintes et dolances des plaintes et dolances de messieurs les commis de
la volaille. Jrmiades des fermiers gnraux.
2. Chronique de Paris. Fvrier 1791.
3. Bon Dieu, quils sont btes, ces Franais !
EDMOND & JULES DE GONCOURT
169
de dix-sept mille moines mendiants, de quatre-vingt mille reli-
gieuses; un clerg possesseur de six cent vingt-deux abbayes,
rapportant depuis 1200 jusqu 400 000 livres de rente
1
; un
clerg dont le revenu annuel tait estim plus dun milliard
2
; un
clerg propritaire dune partie du territoire de la France; par
Brienne, tenant larchevch de Sens, labbaye de Moissac,
labbaye de Saint-Ouen de Rouen, de Corbie, de Saint-Wandrille
et labbaye de Basse-Fontaine; par la Rochefoucauld, tenant
larchevch de Rouen, labbaye de Cluny, labbaye de Fcamp;
par Jarente, lvch dOrlans, labbaye dAisnay, de Saint-loi
de Nyon. O sont-ils maintenant tous ces prlats grands
laquais, voitures dores, filles entretenues, subventionneurs
de lOpra avec cette feuille des bnfices, sur laquelle il y avait
quelquefois 2 millions de revenus distribuer en une seule
matine
3
? O sont-ils ces abbs Maury, quun journaliste surpre-
nait par une matine dlicieuse, en un djeuner charmant, au
milieu de ces beaux fauteuils, de ces tapisseries de point
personnages gracieux, couchs sur des chaises longues que
Vnus aurait imagines , le regard voluptueusement chatouill
par ces nudits de la plus fine porcelaine de Svres, ce mobilier
colifichet recherch du plus bel acajou, cette pendule dore dor
moulu, et reprsentant Vnus contemplant Adonis expirant
4
? Il y
avait, sur les molles bergres coussinet ddredon, tout un
monde dabbs et de grands vicaires, arbitres de la toilette, de la
mise, du mobilier, de la voiture, tout un monde de dlicats
faiseurs de modes, pratiques sonnantes du Palais-Royal, accrdi-
tant prs du public toute nouveaut de got, habitus du parfu-
meur Mailhe : ctaient des raffins, des mrites de point et de
dentelle, des professeurs de folle dpense, une cole de la vie
coquette, du plaisir des yeux, du facile emploi de largent, un
vivant pangyrique des mille commerces de la civilisation et de la
1. Les Contemporains, de 1789 1790, par Luchet. Vol. I.
2. Le Clerg dvoil.
3. Vie prive des ecclsiastiques, prlats et autres fonctionnaires publics qui nont point
prt leur serment sur la constitution civile du clerg. LObservateur. Octobre
1789. Lettre de Rabelais aux quatre-vingt-quatorze rdacteurs des Actes des
Aptres. Les ufs de Pques des demoiselles du Palais-Royal au clerg. Les
Mouches cantharides nationales.
4. Les Souliers de labb Maury.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
170
corruption. O est-il le clerg? Ses hauts dignitaires sont
prsent des vques constitutionnels traitement. La jolie meute
des abbs, des grands vicaires, les dcrets de lAssemble natio-
nale lont faite se dbander. Et ces gentils sermonneurs de sopha,
ces mignons abbs de Pouponville, ils sont condamns faire
tomber la jolie frisure sous les ciseaux dordonnance, quitter le
manteau court pour la soutane de laine, apprendre le cat-
chisme quils ne savent pas, et le rpter aux enfants de la
campagne
1
. Mme le casuel, cette bourse toujours pleine o
puisaient deux mains les bombanciers, le casuel et ses mille
impts, dixmes, baise-main, baptmes, messes basses, mariages,
obit, et les anniversaires, et lacquit des fondations, ce puteus
viventium qui rapportait lglise mtropolitaine, par an, plus de
50 000 cus
2
, le casuel est en grande souffrance
3
.
Il y avait encore une finance chez laquelle le Mcne avait fait
pardonner le Plutus, et qui avait rhabilit ses richesses, en les
faisant servir lencouragement de lart, du commerce et de
lindustrie. Elle avait rajeuni le vieux Paris avec ses demeures
royales, ses htels belles faades, tout cisels et tout dors en
leurs curieux appartements. La suppression de la gabelle, des
entres, lavenir, font trembler la finance : ses deux larges mains
de Jupiter, laissant couler lor, subitement se ferment et bientt
disparaissent les Versailles de ces Turcarets de got. Dj, dit
un almanach de 1790, les magnifiques escaliers rampe sont
dtruits, les superbes glaces brises, les boiseries revtues de
vieux lacq ont disparu, et, en place des meubles prcieux qui
excitaient lindignation des sages, on ne voit plus que des chaises
de paille et des murs.
4
Tout lheure il y avait la robe. En haut, la grande magistra-
ture, les fortunes princires des dAligre et des Mol; au-dessous,
la robinocratie, tout doucement parvenue aux habitudes de
dpense; enrichis du Palais, conseiller tout agrable, prsident
tout lgant, avocat tout ambr, et le procureur belles
manires, tous vivant honorablement et tranchant du marquis,
1. Les Financiers rduits la mdiocrit.
2. Remarques historiques et critiques sur les abbayes, par Jacquemart. 1792.
3. coutez et croyez, bons habitants des casuels.
4. Les Financiers rduits la mdiocrit.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
171
comme mesdames leurs pouses tranchaient de la marquise. La
conseillre avait loge lOpra, au thtre des Varits, aux
Bouffons-Italiens et baignoire au Dlassement-Comique
1
. Et
pour la procureuse : O est Madame? demandait-on.
Elle est dans son appartement qui fait son reversi avec labb.
2
Mortiers, hermines, robes clatantes, revenus, sacs et pices,
tout est vau-leau. Bourses plates, cordons serrs; lavocat ren-
voie son laquais, sa femme renvoie sa gouvernante et sa femme
de chambre. M. le procureur garde un seul clerc domestique, des
dix quil avait; la procureuse ne porte plus que des bonnets dun
cu
3
. M. le procureur ne donne plus de galas, et garde les
restes prcieux du bourgogne, du champagne, du malaga, que les
clients dautrefois lui prodiguaient.
4
Et tous ceux-l qui vivaient de Versailles et par Versailles, que
de fortunes taries! que de dpensiers la portion congrue!
Andouill, le chirurgien du roi, qui, outre sa pension de
9 900 livres, en qualit de grand matre de la barberie prlevait
62 000 livres sur le produit des coups de rasoir donns chaque an
sur tous les mentons du royaume
5
; et le dentiste qui, nettoyer
les quinze bouches du chteau chaque semaine, se gagnait
30 000 livres et cent quatre serviettes de fine toile de Hollande
toute neuve
6
; et le perruquier Lonard, quon avait vu crever six
chevaux pour aller mettre des papillotes Versailles, et perdre
50 000 livres sur la caution de son peigne
7
! et tous les autres!
La riche bourgeoisie, dont un contemporain dit : Rien ne lui
chappe ni les fleurs dItalie, ni les sapajoux dAmrique, ni les
figures chinoises , la bourgeoisie qui par les infiniment petits
allait au grand
8
, la bourgeoisie qui payait dans la socit son large
cot de dpenses, est rduite la misre et subsiste de son mobi-
lier quelle vend.
1. Le Trpas de la reine Chicane.
2. Le Dmnagement des Robinocrates.
3. Les Financiers rduits la mdiocrit.
4. Aux voleurs! aux voleurs!
5. LObservateur. Dcembre 1789.
6. Id. Janvier 1790.
7. Discours de la Lanterne aux Parisiens.
8. Dissertation critique et philosophique sur la nature du peuple.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
172
Le commerce parisien est donc tu
1
. Ce commerce du super-
flu, de linutile, de la fantaisie, du rien, de la rcration de lil,
de la distraction des sens fatigus, est brusquement arrt par
cette disposition de tous, volontaire ou force, conserver,
suppler, mais ne plus acqurir
2
. Dailleurs, quelques-uns ne
veulent-ils pas que la nuit du 4 aot ait aboli les privilges
dinvention? Et lindustrie ne rclame-t-elle pas de lAssemble
nationale, sans quon daigne lui rpondre, une lgislation
conforme celle des patentes anglaises? La fabrique ne renou-
velle rien. Le petit commerce porte ses effets au mont-de-pit.
Il y a dj au mont-de-pit, le 10 octobre 1789, 3 millions
dobjets au-dessous dun louis
3
. Il aura en 1790 soixante mille
contraintes par corps prononces laudience des consuls,
depuis juillet 1789
4
. Et ouvriers tailleurs, tapissiers, selliers,
ventaillistes, enlumineurs, bijoutiers, orfvres, joailliers, gaziers,
peintres, doreurs, passementiers, batteurs dor, galonniers, perru-
quiers, tuvistes, chapeliers, marchandes de modes et de soie,
horlogers, plumassiers, mdaillonistes, miroitiers, sculpteurs,
bnistes, papetiers
5
sont rduits prendre une pioche et une
pelle pour aller travailler sur les grands chemins, et y gagner
20 sols par jour
6
. Les orfvres se font ouvriers en sabres. Un
patriote en prend son parti, se demandant si les mains qui
travaillent le luxe, les mains aristocratiques qui peignent un char
voluptueux, qui montent un diamant avec got, qui ajustent une
mode nouvelle, si les mains de ces artisans manirs sont les
mains du peuple
7
. Et non seulement le commerce du luxe,
mais le commerce tout entier sarrte court. Latelier de charit
ouvert Montmartre monte de deux mille individus dix-huit
mille. La place Vendme est tumultueusement occupe par des
ouvriers qui demandent de louvrage.
1. Je perds mon tat, faites-moi vivre.
2. Correspondance de quelques gens du monde sur les affaires du temps. 1790.
3. Chronique de Paris. Octobre 1789.
4. LObservateur. Juillet 1790.
5. Rendez-moi mes boucles. Journal de la Cour. Mars 1791.
6. Eustache Ramponeau aux Franais.
7. Dissertation critique sur la nature du peuple.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
173
Cest que lindustrie franaise, cette industrie qui opposait vic-
torieusement aux lainages et aux cotonnades de lAngleterre ses
produits manufacturs Sedan, Louviers, Elbeuf, Marseille,
Rouen, Amiens, Abbeville; cette industrie qui rivalisait avec les
fers, les aciers, les cuivres, les mtaux travaills de toute lEurope
par la fabrication du faubourg Saint-Antoine, de la Charit, de
Saint-tienne; cette industrie qui fournissait le monde des toiles
peintes de Jouy, de lAlsace, de Rouen; cette industrie qui
habillait, coiffait, parait, gantait la civilisation europenne des
linons et des batistes de Valenciennes, de Saint-Quentin, des
soieries de Lyon, des chamoiseries de Grenoble et de Chaumont,
de la chapellerie et de la rubannerie de Paris; cette industrie qui
avait fait dOrlans lendroit de la terre o se raffinait le mieux le
sucre, de Dunkerque lendroit o se prparait le mieux le tabac;
cette industrie franaise, si proche voisine de lart aux Gobelins
et Svres, qui royalement pourvoyait les cours trangres de
leurs tapis et de leurs porcelaines; cette industrie entre en une
longue saison morte. Contre les Gobelins il slve une voix qui
se plaint que 100 000 cus soient donns pour enrichir des fri-
pons, des intrigants, et vingt-cinq ouvriers qui emploient douze
livres de soie au travail dune tapisserie qui reste quelquefois
quinze ans sur le mtier. La manufacture de Svres qui, sa der-
nire exposition au Louvre, en 1789, avait envoy cette admi-
rable chemine
1
qui pourrait bien tre la chemine paye
18 000 livres par Mirabeau et offertes M
me
le Jay
2
la manufac-
ture de Svres tait accuse de coter la France 200 000 livres
pour quelques services de porcelaine que le roi offrait aux
ambassadeurs .
Dans toute la Normandie, la fabrication des rouenneries inter-
rompue, les mtiers briss lors du passage de Bordier : lAngle-
terre qui lemporte dj sur nous pour le blanc et le satin du
basin poussant les ouvriers cette dvastation pour tuer la
concurrence de nos toiles et de nos cotonnades. Lodve, la
manufacture de draps de livres qui employait elle seule cinq
mille ouvriers, ferme, et les cinq mille ouvriers sur le pav. Les
1. Feuille du jour. Janvier 1791.
2. Mirablique.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
174
fabriques de batistes de Valenciennes et de Saint-Quentin sus-
pendant leurs travaux
1
. Le dficit des assignats faisant perdre
aux manufacturiers leur gain dans le prix du transport, toutes les
manufactures chmant; un peuple douvriers sans pain des-
cend vers Paris. Mille avis souvrent : on propose de leur faire
desscher et dfricher les cinq cent mille arpents dtangs, dont
le poisson nourrissait les monastres, les jours maigres.
Le carnaval dfendu
2
, cette folie qui animait et avivait le
commerce : tous ceux qui avaient lhabitude de gagner leur pain
chez Lambert et Renaudin, les fameux costumiers, ne savent o
le trouver; et la caricature reprsente lartisan maigre au travers
dun vtement transparent dusure, avec cette lgende : Je suis
libre
3
.
Vainement le patriotisme tentait de rveiller le commerce en
proscrivant les objets dimportation anglaise; vainement les
femmes sengageaient dans les journaux ne plus se servir que
dobjets de fabrique franaise, exhortant des hommes les
imiter; vainement, pour combattre la vogue des papiers peints
anglais, lattention publique tait appele sur les papiers peints
de Hubert, dfaut de ceux de Rveillon, le commerce ne renais-
sait point. Dailleurs, en dehors de la crise rvolutionnaire, il avait
reu de labolition des matrises et des jurandes un trop complet
branlement, pour sitt se rasseoir. Ce subit bouleversement du
mode de lancienne industrie, ce trouble dans la main-duvre,
un journaliste qui nest pas suspect en cette question, Marat, le
dplorait; et voici comme il apprciait cette mesure, juge par lui
dsastreuse : Avec cette dispense de tout noviciat, les ouvriers
ne sembarrassent plus du solide, du fini les ouvrages courus,
fouetts je ne sais si je mabuse, mais je ne serais pas tonn
que, dans vingt ans, on ne trouvt pas un seul ouvrier Paris, qui
st faire un chapeau ou une paire de souliers.
4
1. Dictionnaire nologique.
2. Le Gnral Lapique.
3. Journal de la Cour. Fvrier 1791.
4. LAmi du peuple. Mars 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
175
Ce nest dabord quun susurrement timide, et un murmure
loreille : Vous faut-il de largent, monsieur? venez par ici sur le coin
de la borne. Et les cus compts, six pour cent de retenue
1
.
Dans les derniers mois de 1790, le murmure est une grande
voix, et la question discrte un commerce au plein jour, et la rue
Vivienne est le coin de la borne. Le discrdit des assignats auquel
poussent des mains mystrieuses, le besoin de numraire de ceux
qui partent, tout est fortune pour cette banque usuraire de la
Rvolution. Et le quartier des Arabes, comme on appelle la rue
Vivienne, devient le plus vivant, le plus agit, le plus remuant
quartier de Paris. Les filous se mlent aux marchands dargent, et
parmi tous ces habiles, des brutaux vont par trop au devant des
poches , ce qui donne Collot dHerbois lide de sa petite
comdie des Portefeuilles, joue au thtre de Monsieur le
10 fvrier 1791.
Au perron de la rue Vivienne, les marchands rgnent
2
; et
malheur qui dirait l : Largent haussera toujours jusqu ce
quon ait pendu un marchand dargent! il serait assassin
comme ce bijoutier quils ont poignard
3
. Ils rgnent si bien que
le ptissier Gendron faisant lencoignure du perron, qui, sur ses
plaintes quils obstruaient sa boutique, est menac par eux,
tremble et vend son fonds
4
. La panique, les menes font baisser
lassignat, monter largent. Aux cabarets des villages, des
hommes quon ne connat pas et qui ne sont pas de lendroit,
racontent mille histoires de portefeuilles brls, et jettent
lalarme sur ces chiffons de papier quune tincelle peut
dvorer
5
. Les gros fermiers sont conseills davoir deux prix
pour le btail et le bl, lun en argent lautre en assignats, avec
20 pour 100 de plus pour ce dernier mode de payement. Voil
des moqueurs qui distribuent le prospectus dune compagnie qui
changera les assignats en monnaie sans aucune perte, sous le nom de
1. Les Vendeurs dargent ou les deux portefeuilles, comdie en deux actes. Thtre
de Monsieur, rue Feydeau. 10 fvrier 1791.
2. Aux voleurs! aux voleurs!
3. Rvolutions de Paris. Janvier 1791.
4. Dictionnaire nologique.
5. LAmi du peuple. Octobre 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
176
Compagnie dallgeance, avec le protectorat de Necker et la direc-
tion du cardinal de Rohan, du vicomte de Mirabeau, du duc de
Chaulnes, et des demoiselles Bertin, Adeline, Contat et
Gavaudan. Beaucoup de riches ralisent en argent leurs billets de
caisse. Aux barrires, des gens aposts se prsentent aux conduc-
teurs de chariots, leur donnent du papier contre leur numraire
pour payer les entres, et un cu de 6 livres en outre pour cet
change
1
. Les sieurs Mercier neveu et Chret, fondeurs AU
CHARIOT DOR, rue Saint-Germain-lAuxerrois, fondent nuit et
jour, dit le public, de largent en lingot
2
, et en septembre 1790,
Marat fait monter un milliard largent disparu depuis la
Rvolution
3
.
Ds les dbuts de la crise, le louis se payait 30 sols; et les rv-
lations des ouvriers de la Monnaie, disant que les nouvelles
pices de 15 et 30 sols ne valent pas plus de 6 12 sols, ne sont
pas de nature le faire moins valoir.
Chaque jour les espces montent; et ce serait le meilleur des
commerces que celui de vendeur dargent, sans le peuple qui,
sen prenant la rue Vivienne du peu de confiance aux assignats
et de la raret des espces, assaille, de temps autre, le club des
louis et des cus. Largent est 12 pour 100. Les menaces de lan-
terne deviennent si vives, les motions de corde si nergiques,
la milice nationale a tant de peine arriver tout juste avant leur
excution, que, en 91, les vendeurs dargent se sauvent rue des
Vieux-Augustins. L, tapis dans des alles noires, ils vous
offrent de largent avec le mme mystre que les demoiselles en
demandent
4
.
Largent est 17 pour 100
5
; et un officier gnral allemand dit
assez plaisamment : Jai perdu 25 louis en or, jen ai gagn 50
en assignats; je ne sais pas si jai gagn. Alors les domestiques
payent les fournisseurs avec du papier et vendent les cus donns
par le matre
6
. Beaucoup de marchands en dtail livrent chaque
1. Chronique de Paris. Janvier 1790.
2. LAmi du peuple. Novembre 1790.
3. Id. Septembre 1790.
4. Feuille du jour. Fvrier 1791.
5. Id. Octobre 1791.
6. Les Vendeurs dargent.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
177
soir le produit de leur vente aux vendeurs dargent
1
. LObserva-
teur accuse un M. Dupuis, marchand de bas, vis--vis la rue
Vivienne, davoir vendu 4 5 millions despces 12 livres le
sac
2
. Tout cet argent qui fuit, exaspre le peuple; et sitt quun
acheteur lui dnonce un vendeur qui porte largent plus haut que
ses confrres, le peuple empoigne le malheureux, le porte la
grille des Petits-Pres, prpare le nud coulant, et ne se dessaisit
de sa victime qu larrive dun dtachement duniformes
bleus
3
. Il nest pas mieux dispos pour ceux qui font baisser les
papiers. Le 8 avril 1791, le public prsent la Bourse stant
aperu que les soixante agents de change privilgis jouaient la
baisse sur les papiers ou effets nationaux, et qu chaque minute
ils en diminuaient la valeur sans raison, a interrompu le jeu :
la porte, ces brigands, ces coquins! Et alors, ils ont jou la
hausse.
Le 10 aot 1791, le thtre de la rue de Feydeau, ci-devant de
Monsieur, affichait : Attendu la raret de la monnaye et la difficult
de sen procurer, le public est prvenu que le billet pris, on ne rendra
pas largent
4
.
Louis dor, gros et petits cus disparaissent : Firmin Didot est
oblig de payer ses ouvriers avec des billets portant sa signa-
ture
5
: en vain lassignat descend aux petites coupures; en vain
des billets de caisse patriotique de 15, 10 et 5 livres sont mis, en
mme temps que des billets de section; les malveillants prtent
ce dialogue aux papiers rivaux : Les billets patriotiques.
Gueux que vous tes, o est votre caution, vous? Qui sont ceux
qui vous signent? Ils nont pas 4 sols vaillants. Les billets de sec-
tion. Quest-ce qui connat votre Vitalis? Ne savons-nous pas
quavec les assignats de 50 et 100 livres, les vtres accaparent les
suifs, les sucres, les cafs, pour y mettre ensuite le prix quils
voudront?
6
1. Feuille du jour. Fvrier 1791.
2. LObservateur. Janvier 1790.
3. Feuille du jour. Mai 1791.
4. Petites Affiches. Aot 1791.
5. Chronique de Paris. Mai 1791.
6. deux liards.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
178
Les faux assignats viennent encore augmenter le discrdit de
lassignat. Ltranger en jette en France une masse norme,
lAngleterre surtout qui bientt les affichera : 35 francs les
1 000 livres. En France, il est mille fabriques en pleine activit :
Passy, il en est saisi pour 15 millions, prts tre mis
1
; et les
faussaires sont de tels artistes, que la planche de Guillot, de
Verdun, le libraire excut, est employe et sert la Monnaie
2
.
Et les Prophties pour les huit derniers mois de lanne 1792 trou-
vent presque crdit prophtiser que les assignats en mai per-
dront 60 pour 100, et continueront perdre tellement, ds les
derniers jours de juillet, que, pour un cu, on en aura une tenture
dappartement .
En janvier 1792, les marchands dargent sont relgus sur la
place des Victoires.
En aot, largent est 30 pour 100, et les marchands refusent
de prendre un assignat quand il y a un appoint rendre. Ds
1789, coutez les dolances des ngociants : Il y a quinze jours,
crit lun qui dclare ne plus vouloir continuer son tat, jai
t oblig de donner 30 livres pour avoir en argent comptant un
billet de 1 000 livres, et pendant dcembre mes comptes mon-
tent, pour change de billets, 336 livres
3
; et figurez-vous les
embarras, le malaise, la ruine du commerce dont on proteste la
signature quand il noffre que du papier pour payer, dans cette
baisse et cette hausse contraire des deux signes reprsentatifs de
la fortune publique!
Et tandis que la France courait la banqueroute; tandis que
tout allait en senvilainissant, disait une dame
4
; que le prsent
alarmait, que lavenir menaait, voil, cest une providence,
une gaiet qui est venue. Une muse arrive, muse leste, jupe
courte, lutine personne, la muse pied dHorace, papiers de
famille si mal en rgle, que le nom de son pre nest pas bien net,
et que les uns le lisent : Molire, et les autres : Turlupin. sa
1. Annales patriotiques. Mars 1792.
2. Mmoires de Fauche Borel. 1829.
3. Le Diable boiteux Paris.
4. Mmoires de Lombard de Langres. Vol. II.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
179
venue, tous les yeux se lvent des gazettes : elle fait presque
oublier la peur aux uns, la colre aux autres, la politique la
France. Un joyeux fredon aux lvres, une ironie dans lil, la
belle a le singe de la Comdie ses pieds, et les grelots de la Folie
en main. Cest Piis, cest Barr, les potes lgers des Quatre Sai-
sons, qui lamnent et la prsentent aux Parisiens, la petite muse
pune de Thalie : le Vaudeville
1
!
La musique italienne, le drame, les pices sentiments, ont
usurp toutes les scnes; et nous, disent Piis et Barr, la
musique italienne a fait son temps, le drame est dans la rue et le
sentiment est un ci-devant, nous fondons le thtre du Vaude-
ville! Opras, vaudevilles, pices vaudevilles de la gaie confr-
rie, de Piron, de Panard, dAnseaume, de Dorneval, de Vad,
triomphateurs de la foire Saint-Laurent! nous, nous, lanec-
dote du jour, la chanson joue, le ridicule dhier quon fustigera
tour de marotte! la nouvelle, lpigramme dont nous ferons un
refrain? le Vaudeville, comdie fleur de rire, libre fantaisie,
raillerie-impromptu soutenue de musique! Quand la France
mourrait, gayons son lit de mort du dernier couplet de la der-
nire chanson! Aux drames noirs, tout assaisonns dhorreurs,
aille qui veut! Badinons le monde, les inquitudes, les anxits
sociales! Chantons dans lorage; et peut-tre aprs, petit vaude-
ville, seras-tu la consolation et la vengeance!
Le jeudi 12 janvier 1792, dans la salle leve rue de Chartres,
par M. Lenoir, larchitecte de lOpra de la Porte-Saint-Martin,
dans la salle quatre rangs de loges, fond bleu trs fonc, les
mdaillons des pilastres de lavant-scne sourient au public
accouru; ce sont les parrains du Vaudeville : Anacron, Horace,
les Troubadours, matre Adam, et Marot
2
. Il nest quOlivier
Basselin doubli. Tout un Olympe fripon descend dans la pice
douverture les Deux Panthons
3
, lappel de Piis et Barr;
Momus y promet guerre ouverte lennui ; et au mai enguirland
1. Feuille du jour. Avril 1791.
2. Petites Affiches. Janvier 1792.
3. Les Deux Panthons ou lInauguration du thtre du Vaudeville, par M. de Piis,
fragments en 3 actes et en vers mls de couplets. Vaudeville de la rue de Char-
tres. Janvier 1792.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
180
du dnoment, voici quil accroche le portrait de Piron, la mre
Saumon le portrait de Vad, et le Vaudeville le portrait
dHenri IV, tous gais rimeurs, gais chanteurs, rois ou
potes!
La Police, toute aux affaires politiques, toute aux rapports de
conspirations aristocratiques, laisse grandir et rgner la prostitu-
tion. La Vnus vnale, dlivre de la tyrannie des Quidor, prend
la rue, elle prend le pav, elle prend la promenade, elle prend
lentresol, elle prend la boutique, elle prend la maison, et lros
populaire aux servantes innombrables racole partout lhomme
qui passe
1
. Le sang vers tous les jours, lincertitude de vivre un
lendemain, fouettent dans les veines les fivres lubriques, limpa-
tience des volupts, jetant la fortune aux castors et aux demi-
castors. Et dans Paris ensanglant et hennissant, les jardins
publics deviennent un salon de filles, les fentres une enseigne.
On distribue des adresses douvrires en linge ou en modes, qui
mnent aux lieux de vice. De la rue Croix-des-Petits-Champs des
invitations pour voir des tableaux de Hollande ou dItalie sont
donnes aux tout jeunes gens, qui trouvent une Hollandaise ou
une Italienne.
Prs de lOpra, un srail de filles de douze, treize et quatorze
ans, quon chasse, quand elles en ont quinze. Sous les arcades,
les charmes au vent, tals; aux entresols mal ferms, des
femmes demi-nues, dansant, et quon voit de lalle. Les petits
spectacles, un repaire de petites prostitues gangrenes ; des
loges grilles, des boudoirs tablis tous les spectacles, o lon
trouve des lits et des poles ; les actrices et baladines indcem-
ment dshabilles en travestissement couleur de chair; les
acteurs, poussant bout les traductions exactes du collant, tra-
ductions qui avaient fait fuir de leurs loges, au commencement
de la Rvolution, les familles honntes abonnes
2
. Partout les
estampes, les reliefs libidineux, la ptisserie mme, prchant
lordure; les brochuriers des boulevards promenant dans leur
petit coffre secret ferm clef, les listes dadresses, les almanachs
1. Ptition de 2 100 filles du Palais-Royal lAssemble nationale.
2. Le Consolateur. Janvier 1792.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
181
de filles, dont lun cause la mort dune jeune fille qui allait se
marier
1
; et les alphabets de cynisme, auxquels sabonnent les
filles dartisans du Marais, o vient puiser la courtisane ou le coif-
feur de la courtisane. Aux armes de la Rpublique comme
celles qui suivront, Justine, cette monstrueuse priape, activant
chez le soldat les brutalits de linstinct, et le poussant aux rali-
sations de ses tableaux sans nom. Le violon Bellerose courant les
rues de Paris, avec ses refrains obscnes
2
. Les magasins de
mode, et le premier de tous, le magasin AU TRAIT GALANT, rue
Saint-Honor, vritables acadmies de prostitution. Rue Saint-
Honor, des filles se disant ex-religieuses, contant aux patriotes
sensibles un beau roman de vux forcs
3
. Les Tuileries, le
Luxembourg, les marchands de vin, les maisons des restaura-
teurs, les baigneurs, pleins de filles; et les balcons meubls de
filles en jupons courts, les jambes croises, retenant leur sein
pour y attirer les regards!
Au cur de Paris, le jardin galit, o lon voyait tout
lheure laccouplement de lIllinois et de lAlgonquine, et le tarif
affich dans la salle immonde
4
, le jardin galit est le jardin-
lupanar.
L se tient le grand march de la chair; l, depuis neuf heures
du soir jusquau milieu de la nuit, des centaines de filles, de
douze quarante ans, recrutent, lil effront, lventail en jeu,
et font tal de leurs appas, de leurs mines, de leurs toilettes. Elles
rodent dans les alles, en surs promeneuses; elles emplissent les
galeries; elles font leur quartier gnral des fameux promenoirs
en bois , quon appelait tout lheure le Camp des Tartares. Les
deux alles des promenoirs, cest une foire riante et continuelle;
et le long des boutiques de fripiers, de libraires, de marchands de
1. Dictionnaire nologique. Dans une vente faite par Charavay en avril 1867,
passait une curieuse lettre de Manuel, procureur de la Commune, au sujet du
libelle du sieur Wber : Rien de plus funeste que des libelles comme les
trennes aux grisettes. Jai vu des mres inquites pleurer sur lhonneur de leurs
filles quelles nont peut-tre pas mrit de perdre Nous nous flattons que vous
voudrez bien continuer votre surveillance sur ce Palais-Royal o se trouvent
toutes les ordures des mauvais gnies.
2. Chronique de Paris. Fvrier 1792.
3. LHoroscope. Journal de la Cour. Mars 1790.
4. Feuille du jour. Avril 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
182
jouets denfants, de papetiers, de marchands de saucissons, de
faences, de lingres, de fruitiers, de marchandes de modes, le
long de tous ces portiques orns de draperies feintes, resplendis-
sants de lumires, il se fait chaque soir un coudoiement norme.
Deux deux et se donnant le bras, les libertins fendent, riant et
foltrant, la cohue des prostitues, dont les unes tranent leurs
cts une vieille ou une servante, dont beaucoup se pavanent, et
marchent seules, dans les insolences de leur jeunesse pourrie.
Une rare et charmante gravure de 1787 reprsente ce bazar et
montre la procession des impures en beaux fourreaux , en
pelisses de satin bleu, bordes dhermine. La gravure na pas
vieilli, et limage est encore fidle aux annes dont nous parlons,
hors en une chose : la Rvolution a dcouronn le front des filles
de ces chapeaux chargs de plumes et de fleurs; elle les a faites
plus simples en leur mise; et au lieu de ces robes tranantes
vrais balais du Palais-Royal dont elles senharnachaient
nagure, les htares en renom, la multresse Bersi, lItalienne, la
Paysanne, Papillon, Georgette, Fanchon, Dupuis la Chevalire, la
Blonde lance, le chevalier Boulliote, les trois Tniers, quon
nomme ainsi parce quelles ont trois Hollandais pour amants;
Thvenin, la Colombe, la Chevalier, fille du bourreau de Dijon,
portent des caracos simples, et leurs cheveux nous avec un
ruban bleu
1
.
Mais toutes ces filles en troupeau ntaient que la honte du
jardin galit. Elles mettaient comme une loyaut impudique
se rvler, et ne pas se cacher dtre une marchandise. Les cour-
tisanes de second et de premier ordre, qui ne frayaient pas avec
ces compagnes indignes; cette douzaine de femmes, qui se fai-
saient courtiser pour se vendre, et qui se tenaient modestement
assises dans le jardin, principalement aux environs du caf Foi,
taient le vritable danger du jardin. Ces femmes, quon nom-
mait par une antiphrase singulire femmes du monde, taient
lcueil de la jeunesse. Elles usaient, pour quon sy attacht
davantage ou mieux pour quon les achett plus, de tous les
1. Almanach des adresses des demoiselles de Paris de tout genre et de toutes les classes,
ou Calendrier du plaisir. Paphos, etc., etc.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
183
ragots de la prostitution; elles jouaient le convenant du main-
tien et de la compagnie, et le dcent de lentretien; et elles fai-
saient mentir tout leur corps et toute leur personne dans un
paratre dhonntet, donnant leur mtier un vernis de ten-
dresse, la dbauche un semblant dintrigue. Une dizaine de ces
courtisanes releves tait alors au jardin galit. Occupant
dordinaire un petit appartement au second tage des galeries
1
,
elles menaient grand train, avaient bonne table, beaux meubles,
domestiques, un ngrillon pour les accompagner, et dpensaient
environ 50 000 livres par an. Elles comptaient de vingt trente
ans, vivaient avec une amie moins jolie quelles, ou une matrone,
se montraient rarement aux petits spectacles, mais frquentaient
lOpra, le Thtre-Franais o elles allaient, dont elles reve-
naient en remise. Les trangers taient la conqute quune
femme de cette classe ambitionnait le plus, et laquelle elle rus-
sissait le mieux; elle tait leur providence tant par jour, ou par
semaine, ou par mois, ou par quart danne. coutez un
Allemand : Elle sarrange avec un, deux, trois ou quatre tran-
gers pour une certaine somme, sattache exclusivement eux;
elle visite avec eux les thtres, les campagnes aux environs, les
curiosits de la capitale, et devient une compagne de voyage
amusante et exprimente. Elle forme, comme en un collge, les
jeunes gens, en les prservant des autres filles de son tat, tient
lil leur garde-robe et leurs achats, et les instruit du prix des
choses : en un mot, elle lche les jeunes ours dAngleterre, bou-
chonne les rouges jouvenceaux de lAllemagne, et donne du sang
et de la souplesse aux animaux amphibies de la Hollande.
2
Ces reines publiques, ctaient Latierce, la brune Saint-Mau-
rice, la taille svelte, au pied pointu, quon accusait dtre fidle
un trs illustre marmiton de Hur, traiteur renomm; la Sultane
et lOrange.
En ce petit groupe clbre, en cette phalange des fes du vice,
marchent au premier rang, dans le cortge des dsirs, la Bac-
chante et la Vnus. La Bacchante a reu son nom de la ressem-
blance quon a voulu trouver entre elle et un tableau de
1. Meine Flucht nach Paris im Winter 1790, von August von Kotzebue.
2. eber Paris und die Pariser, von Friedrich Schulz. 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
184
bacchante expos au Salon. Une charit a beaucoup servi sa
fortune. Au thtre des Petits-Comdiens, un jeune acteur
stant bless dun coup de pistolet, la Bacchante slance de sa
loge sur le thtre, prend lenfant dans ses bras, lemmne chez
elle, et le fait panser. Le lendemain, tout Paris savait lanecdote;
et les deux louis dor que la Bacchante jeta dans un chapeau qui
servait faire une qute au profit du bless, lui en rapportrent
mille autres . La Bacchante est une femme grande, brune,
taille lance, avec des yeux damazone et une chevelure dune
abondance que je navais encore jamais vue. Ses cheveux noirs
comme lbne frisent naturellement; ils couvrent volont son
sein et ses paules, et son chignon est si pais quil laisse peine
voir son cou. Elle est plus grasse que maigre, mais bien faite et
rgulirement proportionne, avec de petites mains et des bras
ronds et potels, la figure ple, les dents blanches, la bouche
petite, la toilette toujours nouvelle, toujours pleine de got.
1
La rivale de la Bacchante, la Vnus, avait fond sa popularit
sur un nenni. Elle avait refus, disait-on, le comte dArtois. La
Vnus nest pas indigne de ce nom : cest une brune frache, dli-
cate Elle se montrait cet t dans un lgant nglig de la plus
fine mousseline, qui la couvrait lgrement, et permettait, cha-
cun de ses mouvements, dadmirer le jeu gracieux dune taille
dlie, des hanches et des jambes. Son appartement compte
parmi les plus lgants; ses adorateurs sont les plus riches et les
plus beaux. Elle chante et joue trs bien; elle danse ravir.
2
Cette prostitution, ctait la plaie du XVIII
e
sicle, toute vive et
agrandie par la licence des temps. Le XVIII
e
sicle, avec son van-
gile de jouissance, et les facilits de sa morale passes de la petite
maison du grand seigneur au plus bas peuple, avait sem le mal.
En 1784, le pre lie Harel, dans les Causes du dsordre public
comptait Paris soixante mille filles de prostitution, auxquelles
on en ajoute dix mille privilgies, ou qui font la contrebande en
secret , et il attribuait cette immense population un revenu de
143 800 000 livres.
1. eber Paris und die Pariser, von Friedrich Schulz. 1790.
2. Id.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
185
Les penseurs du XVIII
e
sicle, effrays des progrs du vice, en
avaient cherch le remde. De ceux-l qui crurent que, devant le
service de lhumanit, je ne sais quelles pudeurs affectes doivent
cder, que le rformateur est mdecin, et que la pornognomonie
est un rve de raison, un code de lois essentiel la vie des
socits humaines, et la sant mme physique et morale des
socits, le premier fut Rtif de la Bretonne, cette tte, cette
plume fcondes, ce Scudry du ruisseau, cet impatient du bien
public. Faisant la part de lhomme, le Pornographe nabolit pas le
publicisme des filles. Il laccepte, mais il veut le rgler. Il tente de
faire natre de cette corruption mme un bien par un rglement
pour les prostitues qui procurerait leur squestration, sans les
mettre hors de la porte de tous les tats, et qui rendrait leur
commerce sr et moins outrageant pour la nature . Il veut les
filles publiques enfermes dans des maisons commodes et sans
trop dapparence , maisons places sous la protection du gou-
vernement, et quil nomme parthnion; chaque parthnion, un
conseil compos de douze citoyens remplis de probit, qui
auront t honors de lchevinage dans la ville de Paris, du capi-
toulat ou de la qualit de maire dans les autres grandes villes; au-
dessous des douze citoyens du conseil, des gouvernantes, qui rece-
vront chaque jour de la suprieure des sommes ncessaires
lentretien des filles, et aux rparations intrieures; toute fille
reue au parthnion, sans aucune information sur sa famille; le
parthnion, un asile inviolable : Les parents ne pourront en
retirer leur fille malgr elle.
Ces prmisses poses, Rtif se perd en mille enfantillages de
dtail, en des conjectures dun ingnieux raffin et sans porte,
en une numration de minuties dune risible purilit. Ce sont
chaque parthnion une cour et deux jardins, o il se trouvera
diffrentes entres masques par des arbres, des bosquets et des
treillages, afin quon puisse se glisser sans tre remarqu aux
endroits o se trouveront des bureaux semblables ceux de nos
spectacles , et portant un tarif. Chaque article du Pornographe
est ainsi plein dinventions romancires, plaisantes ou bizarres,
dimaginations impraticables et ridicules! Ici, les filles les plus
belles occuperont le ct du corridor chiffr I; l, toutes les filles
devront tre rassembles huit heures par jour dans deux salles :
Elles y seront, dit Rtif, assises, tranquilles, occupes de la
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
186
lecture ou du travail leur choix : chaque place sera marque par
une fleur diffrente, qui donnera son nom la fille qui loccu-
pera : ainsi celles dont les places seront dsignes par une rose,
une amaranthe, du muguet, des narcisses, etc., se nommeront
Rose, Amaranthe, etc. Le parthnion imagin par Rtif ne
dparerait pas lutopique Salente de Fnelon. Autre part, il est
interdit aux filles davoir jamais aucunes odeurs, de mettre du
blanc ou du rouge, de se servir de pommades pour adoucir la
peau, tant reconnu que tout cela ne donne quun clat factice,
et dtruit la beaut naturelle . Autre part, ce sont des recom-
mandations pour que les filles soient conduites aux thtres de la
capitale en voitures exactement fermes, et les loges quelles
occuperont garnies dune gaze .
Revenant un moment au srieux de sa thse, aux filles aux-
quelles les exercices de la maison lveraient lme, et qui
formeraient le dessein de vivre dsormais en filles dhonneur,
Rtif les faisait encourager par le conseil dans cette bonne rso-
lution. Ladministration devait leur servir de parents, ou les
rconcilier avec les leurs et leur rendre enfin tous les bons offices
que la raison et lhumanit prescriront .
Mercier, dans lObservateur de Paris, se payant moins dillusion,
cherchant plus faire le vice inoffensif qu le faire honnte,
nayant pas, comme Rtif, la bonhomie de descendre ces dtails
de danses, de concerts, de leons de musique, qui feraient dun
Parthnion aux heures dassemble une abbaye de Thlme;
Mercier, se berant moins avec des rveries doccupations et de
passe-temps galants pour les tombeaux affreux qui dvorent des
tres vivants, allumait un falot numrot sur la fentre de ces
trente mille filles publiques de Paris, flau des jeunes gens, per-
dant les hommes de tous les ges, de tous les tats, appauvrissant
leur esprit, puisant leur fortune et leur sant . Le numro de
chaque fille sera crit en gros caractre la porte de la vue sur sa
chemine ou sa croise. toute dnonciation dun particulier,
indiquant le numro de la fille, et jete dans une des botes de la
grande poste, la police enverra un chirurgien en visite et,
jusquau certificat de gurison du chirurgien, le falot de la fille
restera teint.
En 1789, un ami des murs contre les dbordements du scan-
dale, quelques mois du 14 juillet, rclame une lgislation
EDMOND & JULES DE GONCOURT
187
svre. Il demande dabord, par une ide habituelle des uto-
pistes, qui font rsider la sauvegarde de la socit dans luni-
forme ordonn certaines de ces classes, il demande quon
affecte aux demoiselles une couleur particulire, le noir avec un
cordon vert lisr de rouge, les grandes plumes et le rouge.
Citant, de ou-dire, certaines chambres de la rue des Petits-
Champs, quon ne souffre pas, dit lami des murs, que les salons
de ces misrables entrepreneuses soient dcors de tout ce que
Lampsaque pouvait imaginer de plus obscne aux mystres de
Cotyto. Raser et renfermer toutes les dvergondes qui font
montre de leurs seins nus; supprimer le salon des Beaujolais
qui nest quun salon public de coureuses , o le vice en che-
veux blancs choisit et marchande; fermer Audinot, Nicolet, qui
ouvrent tous les soirs une cole de mauvais got et de lubricit
qui dprave le peuple ; interdire aux filles les deuils de cour et
les diamants; forcer toute demoiselle en chambre garnie ou dans
ses meubles avoir un mtier, sous peine de six mois de
Salptrire; leur interdire la livre ou le manteau aux panneaux
de leurs voitures, et frapper de 1 000 cus damende celles qui
oseraient se parer des armes de leurs amants ; fouetter la Sal-
ptrire les malheureuses qui favorisent la prostitution des filles
qui nont pas encore quinze ans; retenir jamais celles qui se ser-
vent de breuvages et de fauteuils; enfermer pour la vie la mre
qui vend sa fille; fermer les Tuileries et le Luxembourg, la chute
du jour, en toute saison; punir de prison ou de confiscation toute
fille qui donnera jouer; faire donner le fouet par la femme du
bourreau aux morveuses de dix douze ans qui sintroduisent au
Palais-Royal ; faire promener une sentinelle dans les corridors des
spectacles, les portes des loges ouvertes, ainsi quil se fait Mar-
seille
1
; obliger le commissaire lire tout haut aux filles un prcis
des maux de toute espce qui les attendent au sein des plaisirs,
sans oublier un tableau de la Salptrire, laquelle, ajoute
lami des murs, je voudrais quelles fissent une visite de
prcaution ; tablir un hospice des Repenties, o les filles lasses
du vice trouveraient occupation, instruction, indulgence; inter-
dire lentre des cafs, des restaurateurs et des tavernes, toute
1. Petites Affiches. Novembre 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
188
personne du sexe; dfendre les bals champtres qui sont le
rendez-vous de toutes les grisettes de la banlieue, o vont
recruter les embaucheuses; enlever aux filles leurs enfants; enfin
assigner dans chaque faubourg un quartier aux filles, afin que
nos femmes et nos filles naient pas, en sortant de loratoire
Saint-Eustache , le spectacle de leurs manges et de leurs
agaceries
1
; tel est lensemble du projet des mesures, dont
lami des murs rclame lapplication, projet draconien en
quelques-unes de ses parties, mais pratique et ralisable.
Fermez linstant les maisons de dbauche! crie un autre
qui ne veut pas que la loi avoue lhomme. Jetez dans les
ateliers de basse justice les misrables cratures qui empoison-
nent le crime et vendent le double venin des mes et des corps
Balayez toute cette crapuleuse lie de vos villes infmes!
Cest labb Fauchet qui parle ainsi dans sa Religion nationale.
Nul des pornographes nest cout; et la prostitution sans frein,
ronge le Paris de 1791, de 1792, de 1793, talant son triomphe
toutes les vitres, se jouant de la proclamation de la municipalit
du 21 janvier 1791
2
, montrant aux devantures des boutiques la
Marchande de pommes de terre et mille autres crayonnages
obscnes.
La libre corruption de la grande cit devient si norme et si
apparente, que la Rvolution salarme des publics dfis de
limpudeur. En 1792, pendant que Manuel fait ordonner Audi-
not, par le commissaire de police, dexpurger ses pices dind-
cences, le conseil gnral rend les propritaires responsables des
dlits commis par les filles dans la rue, et les frappe dune
amende de 25 livres.
En juillet 1793, un moment, on croit que le jardin galit va
tre vid. Les grilles du jardin fermes, Henriot a rassembl
toutes les nymphes autour de lui. Citoyennes, dit le gnral,
tes-vous bonnes citoyennes? Oui ! oui ! notre gnral !
tes-vous bonnes rpublicaines? Oui ! oui ! Nauriez-vous
pas, par hasard, cachs dans vos cabinets, quelque prtre
1. De la Prostitution. Cahier et dolances dun ami des murs.
2. Petites Affiches. Janvier 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
189
rfractaire, quelque Autrichien, quelque Prussien? Fi ! fi !
nous ne recevons que des sans-culottes!
1
Ces patriotiques
rponses dsarment, quelques mois, les svrits toutes prtes
svir, et jusqu Chaumette, qui voulait dj toutes les filles
conduites Plagie et occupes des travaux utiles
2
.
Au Club rvolutionnaire des Arts, Wicar dnonce les estampes
qui reprsentent des sujets contraires aux murs, et demande
quelles soient brles au pied de larbre de la Libert. Le citoyen
Boilly, lauteur des nudits dnonces, comparat et se justifie,
disant quil na jamais dict les titres qui sont au bas de ces
estampes; que cela a t compos avant la Rvolution; quil a
expi les erreurs dune composition un peu libre en exerant son
pinceau dune manire plus digne, et invite les artistes venir
vrifier dans son atelier
3
.
Le Club rvolutionnaire des Arts avait dnonc les images de
la prostitution. Cest le procureur de la Commune qui dnonce la
prostitution elle-mme, en octobre 1793, non point au nom de la
moralit sociale, mais au nom de la libert et de la Rvolution,
quelle branle et compromet, non comme un mal grandi dans
linattention de la municipalit et les bouleversements de ltat,
mais comme un effort des corrupteurs du cur humain, les
seuls et les plus fermes soutiens du royalisme et de laristo-
cratie . Ces progrs rapides et effrayants du libertinage, ce sont
ces monstres qui lexcitent sans cesse en offrant aux regards
des rpublicains le vice couronn de fleurs, assassinant de ses
mains immondes les murs des citoyens sur les autels du despo-
tisme et de la royaut . Sur lavis du procureur de la Commune,
le conseil, considrant que cest sauver la patrie que de purifier
latmosphre de la libert du souffle contagieux du libertinage ;
considrant que sil ne travaille pas sans relche consolider les
murs, bases essentielles du systme rpublicain, il se rend cri-
minel aux yeux de la postrit, qui la gnration prsente doit
tous ses efforts pour anantir les restes de la corruption monar-
chique et de lavilissement de quatorze cents ans desclavage et
1. Courrier de lgalit. Juillet 1793.
2. Id. Octobre 1793.
3. Journal de la Socit populaire et rpublicaine des Arts, par Detournelle. 9 floral
an II.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
190
dimmoralit ; le conseil de la Commune nettoie grands coups
les curies dAugias.
Il fait les rues, promenades, places publiques nettes de toute
fille ou femme de mauvaise vie, quil menace darrestation et de
traduction au tribunal de police centrale, comme corruptrice des
murs et perturbatrice de lordre public. Il dfend tous mar-
chands de livres et tableaux, bas-reliefs, dexposer au public des
objets indcents, et qui choquent la pudeur, sous peine de saisie
et danantissement desdits objets; il prescrit aux commissaires
de police une surveillance active dans les quartiers infects de
libertinage; il commande aux patrouilles darrter toutes les filles
et femmes de mauvaise vie quelles trouveront excitant au
libertinage; et, instituant une police civile, o la rquisition de
lindividu sera comme le zle de la loi, le conseil appelle son
aide, pour lexcution et le maintien de son arrt, les rpubli-
cains austres et amis des murs, les pres et mres de famille,
toutes les autorits constitues, les instituteurs de la jeunesse,
invite les vieillards, comme ministres de la morale, veiller ce
que les murs ne soient point choques en leur prsence et
requrir le commissaire de police et autres autorits constitues
toutes les fois quils le jugeront ncessaire, enjoint la force
arme de prter main-forte pour le maintien du prsent arrt,
lorsquelle en sera requise mme par un citoyen .
1
Comme complment aux murs rigoureuses de la Commune,
Nicolet, directeur du thtre de la Gat, et un acteur sont
arrts par ordre du comit de salut public, lun comme coupable
davoir fait jouer, lautre comme coupable davoir jou une pice
obscne
2
.
Mais ce fut vainement que les bonnes murs furent dcrtes,
vainement que la Montagne mit les vertus lordre du jour,
limmortelle prostitution survcut, et Rtif, qui avait fait son rve
de la rforme de linfme commerce, crivait, dsesprant de la
victoire : Aprs avoir soigneusement examin nos institu-
tions, nos prjugs, nos mariages, aprs avoir vu lessai de sup-
pression absolue de la prostitution quont fait deux hommes bien
1. Journal des Spectacles. Octobre 1793.
2. Journal de Perlet. Janvier 1794.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
191
diffrents, Joseph II, en Allemagne, et Chaumette, procureur de
la Commune, lors de la terreur de 1793 et 1794, une cons-
quence fatale, dshonorante pour notre rgime, sest prsente.
Malgr moi jai pens : il faut des filles. triste vrit! me suis-je
cri avec douleur. Quoi ! il faut! Jai recommenc mon
examen : il faut des filles! Et je me suis rendu lvidence en
gmissant.
1
Toutes les grandes immoralits triomphantes au plus haut
chelon de la socit, lexemple de ces Gracques lenchre, de
ces consciences vnales qui font monnaie du gnie ou de la
popularit, de ces gloires courtisanes, de ces hommes en vue
dont si peu se font respecter par lor de la cour ou les assignats de
la Rvolution; les conseils et le spectacle de lassouvissement
facilit des passions et des dpenses dpraves de la vie,
dfrayes par de secrets et honteux marchs, avaient, ds le com-
mencement de la Rvolution, encourag le peuple au sans-
pudeur de la dpravation; et cette cole mauvaise des probits
lches devant la corruption, et absoutes par la fortune, le cynisme
des tribuns tait descendu dans les foules; et la licence dfie et
moque la rpression.
Les crimes se multiplient. Il entre la Conciergerie en 1790,
comme prvenus de crimes et de fraude, quatre cent quatre-
vingt-dix prisonniers; il en entre, en 1791, onze cent quatre-
vingt-dix-huit
2
. Le vol grandit dmesurment. La compagnie de
Charlemagne des brissoteurs de portefeuilles tend ses opra-
tions
3
. Des enfants deviennent les aides des voleurs; et, rpan-
dus par bandes de trente quarante dans les galeries et le jardin
du Palais-Royal, ils courent et bousculent les passants dont on
dgarnit les poches
4
. Le vol dit lAmricaine prend naissance.
Les voleurs deviennent impudents, et, pris sur le fait, ils crient :
laristocrate
5
! Sils sont arrts, ils gouaillent les juges; marqus
1. Catalogue dautographes. 13 mars 1843.
2. Petites Affiches. Janvier 1792.
3. Feuille du jour. Aot 1791.
4. deux liards.
5. Le Nouveau Paris. Vol. II.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
192
en place de Grve des lettres G L A, ils discutent dun ton gogue-
nard avec le bourreau leurs deux heures de sance au carcan,
prtendant que lhorloge de la ville retarde, et quand lheure
sonne : Bravo, camarade! finissons. Puis marqus et rha-
bills, le chapeau de liards plac leurs pieds, vitement ramass,
ils font signe un fiacre et lui crient dun ton allgre et railleur :
Vaugirard! au CADRAN BLEU!
1
Il y eut mme des femmes que la Rvolution jeta hors de leur
sexe. La pudeur tait dj bien petite en celles qui, en 1791, rem-
plirent la salle du Chtelet, lors dune cause de viol
2
. Elle tait
morte en ces malheureuses, qui plus tard, on fut oblig de lier
les mains pendant leur exposition pour les empcher de se
trousser; morte en ces jeunes filles, condamnes pour assassinat,
qui vont la guillotine en chantant des chansons immondes
3
!
1. Feuille du jour. Dcembre 1791.
2. Id. Juin 1791.
3. Le Nouveau Paris. Vol. II.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
193
Chapitre X
Journaux. Pamphlets. Caricatures.
Il fait petit jour peine. Ils sont dj l, dans cette troite rue
Perce
1
, la porte du libraire Chevalier, serrs et frissonnants,
les mendiants ambulants que la charit ne nourrit plus, les
femmes et les filles sans condition, les laquais supprims, les
manuvres sans ouvrage, les gagne-deniers sans occupation de
Paris et des alentours. Ils sont l, attendant la grande distribution
du journalisme. La boutique ouverte, les feuilles enleves,
chaque borne devient un comptoir o les gros accapareurs font
une distribution; et toute la grande famille des proclamateurs se
lance dans la ville, lemplissant de ses mille voix; et un gros des
siens, laiss sur le pont Neuf, ct de lne charg doranges
2
,
la bte aux mille voix va, beuglant, cornant, hurlant , toutes
rues, ruelles, places, les triomphes quotidiens de la Rvolution
3
.
Plus tard, Gattey ouvre au Palais-Royal sa boutique fameuse;
et de lantre infernal de laristocratie senvole une nue ennemie,
que rpand dans une autre arme de colporteurs.
Le journalisme est sorti tout arm du cerveau de la Rvo-
lution; peine n, il est larne des grandes batailles. Fils de 89,
le journal na pas denfance; comme ces fleuves grands ds leurs
1. Le Contre-poison. Fvrier 1791.
2. Le Nouveau Paris, vol. V.
3. Lettres b patriotiques du pre Duchne, n 2.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
194
sources, il surgit rgent de lopinion. Avec des plumes, dit
Lemaire, on a fait f bas les plumets des preux; avec des
plumes on a balay des boulets, enclou des canons; avec des
plumes on a fait danser une gavotte dame Bastille; avec des
plumes on a branl les trnes des tyrans, remu le globe et piqu
tous les peuples pour marcher la libert.
1
Le journal ! cest le cri de guerre, la provocation, lattaque, la
dfense; lAssemble nationale o tout le monde parle et rpond,
et qui fournit le thme lautre Assemble nationale; cest la
parole fixe et aile; tribune de papier, plus coute, plus ton-
nante, plus rgnante, que la tribune o Mirabeau apostrophe, o
Maury rplique! Cest un drapeau qui parle, et toute cause
arbore un journal. Chaque jour de ces annes de tempte en jette
un nouveau, le lendemain en jette un autre, le jour qui suit un
autre encore; vagues sonores de chiffons noircis que font taire
les vagues survenantes!
Le parti des rsistances la presse, bris; M. Maisemy menac
du fouet et de lincendie de sa maison; Mitouflet, un second
Sguier, non rlu; les types et les poinons dimprimerie, venus
dAngleterre, soustraits la consignation du garde des Sceaux
2
,
le privilge des trente-six imprimeurs bas, la Rvolution qui
gagne, la contre-rvolution qui perd, et se dfend : toutes ces
choses font du journalisme de ce temps un journalisme immense,
vari, assourdissant, hroque comme lhistoire des nations nen
a jamais montr, comme peut-tre elle nen montrera jamais.
Et remarquez que dans cette animosit et ce dchanement
bavard o fraillent des haines, ce ne sont pas les grandes feuilles
qui mnent la guerre; ce sont ces petites feuilles quon appelle
aujourdhui la petite presse. Elles ont, ces petites feuilles, la
colre, laudace, linitiative brave; elles sont les premires au feu,
les dernires la retraite; et le srieux de la lutte est en elles. La
presse aristocratique appelle elle et gage la moquerie, lironie,
les vraisemblances amres de la calomnie, les colres dun salon
qui ne se respecte plus, les personnalits qui valent pis quun
1. Lettres b patriotiques du pre Duchne, n 199.
2. LObservateur. Fvrier 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
195
soufflet sans doute, mais sur des joues du monde; et elle rit et
elle mord comme sil lui suffisait dattaquer la Rvolution, peu
prs comme un homme de lettres mal n et sditieux, quon vou-
drait empcher darriver lAcadmie.
Les intelligents du journal rvolutionnaire prennent le contre-
pied de cette polmique. Ils rpondent par le style des halles, par
une langue quils ramassent dans le ruisseau, et quils assouplis-
sent sans lalanguir, quils fort maniable et docile, sans lui ter de
sa coloration solide, de ses allures robustes et fortes. Ne vous
laissez pas tromper laspect premier de ces journaux, ces b,
ces f, qui nen sont, pour ainsi parler, quune manire de
ponctuation : surmontez le dgot, et vous trouverez, au-del de
ce parler de la Rpe, une tactique habile, un adroit allchement
pour le populaire, une mise sa porte des thses gouvernemen-
tales, et des propositions abstraites de la politique. Vous trou-
verez par del un idiome, pouss de ton, nourri, vigoureux, rabe-
laisien, aid tous moments de termes comiques ou grossiers
venant bien un timbre juste, un esprit de saillies remarquable,
une dialectique serre, un gros bon sens carr et plbien.
Un jour viendra, quand, pour juger les uvres on ne se rap-
pellera plus quelles mains ont tenu les plumes, o lon recon-
natra esprit, originalit, loquence mme, peut-tre la seule
vritable loquence de la Rvolution, aux Pre Duchne et surtout
Hbert. Dans toute cette presse, qui se baisse, comme dit Mon-
taigne, jusqu lestime guenilleuse de lextrme infriorit, et qui,
pour mieux tenir les passions, caresse les instincts, il est chant
un hosannah jordanesque toutes les grosses et bruyantes joies
du peuple, gaies litanies de la bouteille, du brindzingue, de
livresse, du petit verre, et du cabaret de Poirier, AU PETIT
TAMBOUR
1
, et Jean Bart, ce peuple qui commence avoir la
pipe en bouche, noublie jamais de faire quelque petite flatterie
lendroit du tabac, et de chatouiller agrablement les gots du
matre.
Linfluence dune presse prenant lhabit, les amours et la fleur
de langage de la canaille, les royalistes lavaient comprise; et ils
1. Journal deux liards.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
196
avaient commenc avant les Duchne mettre aux polmiques le
langage de la rue; mais larme avait bientt t tourne contre
eux : leur Journal des Halles navait eu que huit numros, et le
succs et la popularit taient rests aux puissants Vads de la
Rvolution.
Dans la presse royaliste, qui est le refuge du courage civil
pendant la Rvolution, la Chronique scandaleuse ouvre la
grande guerre par lescarmouche. Cest un petit feu vif, nourri,
serr; chaque mot court droit au but en sifflant. Il y a dans ces
trente-trois numros une malice qui nest jamais longue, une
mchancet alerte, une mdisance impitoyable, mais exquise.
Rivarol, Tilly, Champcenets ddaignent la colre comme une
abdication de lesprit, linjure crue comme une arme de manant;
et ils mprisent les gens coups dpigrammes, dune grce, dun
bon air et dune verve dont nul na hrit. Sils ont quelque
inconvenance dire, ils la font franaise par le tour, et de faon
que les dames aient le droit de comprendre sans rougir. Ils badi-
nent aussi loin, ils se vengent aussi cruellement que le permettent
les usages de socit; et ils tranent en souriant leurs ennemis
dans la boue, sans salir leurs manchettes, ni clabousser les
salons qui les regardent parfois derrire lventail. Ce ntaient
gure l des journalistes de leur temps; et la fin le prouva. Des
galants tirailleurs, lun se mit tre amoureux de celle-ci, lautre
de celle-l; Pierre demanda grce pour lun, Paul pour lautre; et
au trente-troisime numro de la Chronique scandaleuse, les spiri-
tuels anonymes contrent lembarras au public, et lui firent
excuse de se dbander.
La Chronique, en mourant, livrait les chers concitoyens au
bras sculier du triste petit Gautier, dont les fades couleurs nont
jamais barbouill que de profil un vice ou un ridicule . Telle
tait dj la confraternit des volontaires marchant sous le mme
drapeau, confraternit qui faisait dans son camp traiter le roya-
liste Pariseau, le rdacteur de la Feuille du jour, plus mal quun
Jacobin. Le Petit Gautier recueille la succession ainsi lgue, et le
journal appel Journal gnral de la Cour et de la Ville, rdig par
Gautier et Brune, auxquels sadjoignent ici Jourgniac de Saint-
Mard et tous les anecdotiers mchamment indiscrets de la capi-
tale, devient le rendez-vous de toutes les personnalits sans
merci. La provocation, linsulte, lobscnit, lexagration, la
EDMOND & JULES DE GONCOURT
197
calomnie, tout lui est bon; et il ne songe pas chtier ses moyens
de lutte. Cest lesprit de la Chronique, mais dboutonn, violent,
injurieux. Le petit Gautier ne respecte ni la vie prive, ni les
femmes; et il conte, sur les pouses patriotes, les mchancets les
plus libres. Fort rpandu, fort lu, le Journal de la Cour et de la
Ville, qui compte six mille abonns parmi les vingt mille abonns
des journaux royalistes
1
, gagne encore nombre de lecteurs avec
ses numros pour les colporteurs, dont le programme est men-
teur comme lannonce dun canard. ce journal, la cour prfre
le Journal deux liards, quelle trouve moins ordurier. la suite
du petit Gautier, cest le Journal Pie, tout piquant de dtails
dalcves et de coulisses.
ct de ceux-l, voil les Actes des Aptres, lApocalypse, qui,
par la plume de Lauraguais, de Rivarol, de Rgnier, de Langlois,
de Bergasse, de Rulhires, dArtaud, dAubonne, de Berville, du
comte de Langeron, de Mounier, de Lally-Tollendal, versent
flots le ridicule sur lAssemble nationale, jettent le gros sel
pleines mains dans leurs allgories grotesques et leurs allusions
sans voile, mais se moquent plus quils ne diffament, et lancent
leurs traits non tant contre les hommes que contre les politiques.
La faon de composition de ce journal est assez singulire. Une
fois par semaine, les aptres font ce quils appellent leur dner
vanglique aux tables du restaurateur Mafs, au Palais-Royal
2
.
Maury, Montlausier, Mirabeau le jeune, qui dpense toute la
verve quil na pas puise dans ses journaux les Djeuners du
Mardi, les Quatre repas, le Coucher ou la Vrit toute nue, la Mou-
tarde aprs dner, la Tasse de caf sans sucre, sont du festin. Tous
causent : les aptres crivent la conversation sur un coin de table,
et, dit-on, le numro ainsi fait est laiss sur la carte de Mafs, et de
Mafs passe chez Gattey
3
.
Tous ces journaux soutenus par la cour, tombent lun aprs
lautre. Le Petit Gautier survit jusquau 10 aot 1792. Il lgue les
dangers de sa polmique au Journal Franais, qui meurt le
7 fvrier 1793, et cette Feuille du matin dont la publication et le
1. Journal de la Cour. Juillet 1791. Lettres du pre Duchne, n 137.
2. LObservateur. Mars 1790.
3. Le Rdeur franais, n 10. Dcembre 1789.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
198
ton jusquau 24 avril 1793, sont une nigme inexplique, inexpli-
cable, et vritablement prodigieuse.
En lanne 1793, la Feuille du matin chante :
Allons, enfants de la Courtille,
Le jour de boire est arriv.
Cest pour nous que le boudin grille
Chaque jour, la Feuille du matin fait une pitaphe son roi
guillotin. Le 6 fvrier 1793, la Feuille du matin raconte que le
traiteur de la rue Saint-Honor qui avait pris pour enseigne AU
GRAND MARAT, a t oblig de fermer boutique parce que tout
le monde tait persuad quon y mangeait de la chair humaine,
depuis quon en avait vu sortir Marat ivre, accompagn des
citoyens Tallien, Sergent, Panis. La Feuille du matin raconte
quun homme vtu en mendiant a dit une dame, qui lui repro-
chait de ne pas travailler : Hlas! madame, je suis brigand, et
depuis le 2 septembre nous sommes ne rien faire. La Feuille
du matin trouve dans Jacobin lanagramme Job et Can. Elle
appelle Condorcet le plus doux des assassins , Brissot le
plus instruit des filous . Et elle rdige ainsi, en mars 1793, les
commandements lordre du jour :
V. Tout bon Franais gorgeras
Ou le pendras pareillement
X. Bien dautrui tu nenvras,
Mais le prendras ouvertement.
Cependant mille petites gupes envenimes se sont mises
voleter dans les orages : Les Sottises de la semaine, le Contre-
poison, le Rdeur ou Rambler, lAgonie des trois bossus, journal
ingnieux qui contait gaiement ce quil savait et ne savait pas ;
des gupes de tous camps, de toutes couleurs et de tous noms,
dont quelques-unes durent ce que durent les phmres, un
soleil : le Pot pourri politique, les ufs de Pques, ufs frais
de Besanon, qui assurent que Throigne va dnoncer le cheval
blanc de La Fayette comme aristocrate, et demander quil soit
peint aux trois couleurs, le Dclin du jour, le Rogomiste
national, le Fouet national, le Martyrologe national, la
Lanterne magique nationale, qui fait dire lvque Clochant,
EDMOND & JULES DE GONCOURT
199
lvque dAutun, consolant un prince : Rassurez-vous, mon-
seigneur, je nai jamais march droit; jai deux mauvaises jambes;
jai fait bien des faux pas en ma vie; cela ne mempche pas
dattraper les autres ; le Dnonciateur national, la Lanterne
de Diogne, le Tonneau de Diogne ou les Rvolutions du clerg,
le Tailleur patriote ou les Habits des Jean F, le Nouveau
Nostradamus ou les Tableaux prophtiques, le Club des Halles,
avec lpigraphe : Sous le bon plaisir des piques et des
baonnettes , dont les dialogueurs furibonds sappellent Pan-
gloss, le pre Jean de Domfront, Paquette, y Merlinos, y Cha-
botos, y Entortillos, y Brissoto di Barbillo; lObjet du jour, par
un politique de la rue Popincourt ; le Journal de la savon-
nette rpublicaine, par Labenette, le Diable boiteux ou Anecdotes
secrtes de Paris et des provinces, le Plumpudding ou Rcration
des cuyers du roi, qui, aprs le retour de Varennes, flagelle de ses
vaudevilles les rvolutionnaires; la Rocambole des Journaux, ou
Histoire aristo-capucino-comique de la Rvolution, rdige par Don
Rgius; Anti-Jacobinus et compagnie, qui appelle Fauchet
lvque par la colre de Dieu ; le Journal des amis, o Fau-
chet, lancien crivain de la Bouche de fer, fait le portrait suivant
de Bernard de Saintes : Cest un squelette anim, cest la mort
vivante; une bile trois fois recuite entoure son cur dune espce
de silex. Quand le briquet de lanarchie frappe sa fibre cordiale, il
lance du feu; une de ses lvres livides qui slve pour laisser
chapper un souffle de mort, parat souriante de cette sorte de
rire quon peut imaginer dans un excuteur des hautes uvres
qui voit faire la grimace son pendu.
Et plus tard, le Journal de lautre monde ou Conversation vrai-
ment fraternelle du diable avec saint Pierre, dont le frontispice sera
un trou de guillotine enguirland de ttes coupes, portant pour
lgende : Tableau dhistoire naturelle du diable. Avis aux intri-
gants.
Dans cette sollicitation de tous les gots et de toutes les sortes
de public, les femmes ne sont pas oublies. Des journaux se fon-
dent pour elles. Le Vritable Ami de la Reine, ou Journal des
Dames par une socit de citoyennes, dbute ainsi :
Quand nos compagnes taient les pouses dlgants talons
rouges, de jolis magistrats qui quittaient lcole pour vtir la
simarre, quand elles taient lme des socits o figuraient de
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
200
petits prlats qui taient de vraies miniatures, quand elles avaient
briller dans des cercles o elles devaient parler sans rien dire,
ou sentretenir de la pluie et du beau temps, dun histrion ou
dun wiski, elles ne lisaient alors que des chansonnettes ou de
petits romans. Le Journal des Dames, qui ne contenait que de ten-
dres idylles, que de jolis madrigaux, de charmants riens, tait
pour elles un ouvrage aussi prcieux quindispensable. Mais
depuis que les poux de nos campagnes sont des hommes, et que
dans leurs enfants elles ont des hommes lever, former, la
bote rouge et les pompons sont ngligs, le tendre Dorat, le
Gentil Bernard, ne sont plus sur leur toilette, cest le Moniteur,
cest quelque morceau de politique quon y trouve, et le Journal
des Dames pour leur plaire doit tre dsormais un ouvrage
srieux. Et le Journal des Dames est bientt suivi de lObserva-
teur fminin.
Derrire ces journaux, que lhistoire na pas encore traduits
sa barre, et dont les rvlations curieuses ou piquantes, dorment,
sans tre interroges, marchent en ligne dans le parti monar-
chique : lAmi du Roi, qui se double, se triple et devient lAmi du
Roi, de Royou, de Montjoie, de Crapart, la Gazette de France, la
Gazette de Paris, les Annales monarchiques, le Journal de la
noblesse, le Journal de France, le Vieux Mercure de France, o la
partie politique, rdige par Mallet du Pan, contraste avec la
partie littraire, rdige par La Harpe et Chamfort dune
paresse si soutenue, dit un plaisant, que faire des riens lui semble
un travail citer ; et avec ces journaux, tous les journaux du
clerg.
En face de ces journaux ce sont dabord le Moniteur, qui dit
que la Rvolution doit stendre jusquau madrigal ; les Rvo-
lutions de France et de Brabant, de ce polmiste rpublicain, de cet
Athnien qui bgaye comme Dmosthne, mais qui, la plume en
main, a le style net, vivant, nourri dimages et de souvenirs anti-
ques, Desmoulins, dont un autre journaliste entretient ainsi le
public : Il a de lesprit, mais encore plus de hardiesse que
desprit, avec une teinte de cynisme et doriginalit mordante; et
puis des citations, des comparaisons, et toujours des frais
normes drudition qui vous rjouissent et forment la bonne
page du journaliste Des choses, des raisonnements, du patrio-
tisme, du jugement, de lnergie, et il y a de tout a dans la page
EDMOND & JULES DE GONCOURT
201
de notre Desmoulins. Connaissez-vous ce mets solide de mnage
dans lequel on mle force navets, pommes de terre et pices avec
un peu de viande? On appelle a, je crois, un arricot; tenez, voil
vritablement larricot littraire de Camile Desmoulins, appel
Rvolutions de France et de Brabant.
1
Ce sont les Rvolutions de Paris, de Prudhomme, qui Lous-
talot dit avoir vendu sa tte; le Modrateur, rdig par le romancier
Luchet, qui fait chambre avec la Chronique de Paris , dont les
rdacteurs sont Villette, labb Nol et Millin de Grandmaison,
le plus grand furet de Paris . La Chronique de Paris est la
feuille des salons bourgeois et rpublicains. Cest elle qui
annonce, dun ton de contentement, le 13 janvier 1792, quau
bagne de Brest le nomm Jean Gilbert, dit le Chevalier, a t
condamn, pour propos aristocratiques, le bagne form en
comit dlibrant, cinquante coups de planche sur les reins
2
.
Cest lObservateur, qui a pris Bailly son pigraphe : La publi-
cit est la sauvegarde du peuple, journal tout plein de faits, dirig
par le patriote Feydel ; le Spectateur national, que le rdacteur
portait lui-mme dans les cafs, en croire le Correspondance de
quelques gens du monde; le Patriote franais, de Brissot de War-
ville, qui met dans sa feuille ce quil a dit dans son district, et a
dit son district ce quil a mis dans sa feuille ; le Courrier de
Madon; le Courrier de Versailles et de Paris, de Gorsas, ce
Figaro trapu, rabougri, mais tout herculen; le Journal de Paris,
quun aristogriffonneur appelle la philanthropie en dmence
3
;
le Logographe, le Journal de Perlet et le Point du jour, qui ne sont
que des catalogues de dcrets; les Annales patriotiques, de
Mercier et de Carra; le Babillard, curieuse feuille qui, parmi
toutes ces feuilles envahies par la politique sche et grave, relve
jour jour les cancans colports et donne ltat moral de la bonne
ville de Paris; le Courrier franais, que lira Charlotte Corday;
lOrateur du Peuple, de Martel-Frron, qui ne prvoit gure
1. Au voleur! au voleur!
2. Chronique de Paris. Janvier 1796.
3. Mes amis, voil pourquoi tout va si mal.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
202
que la Rvolution, dont il est une des voix les plus oses, guilloti-
nera sa chre Bouli-Boula, la femme de Desmoulins, et qui, pour
recette de salut public, indique deux coups de fusil par village,
lun sur le cur, lautre sur le seigneur
1
.
Puis toute la dynastie des Pre Duchne : le Duchne qui
sappelle Hbert, dont la marque est deux fourneaux, lun ren-
vers, lautre debout, peut-tre en mmoire du rchaud, cou-
ronne du roi des gueux, du grand Couart de France; le Pre
Duchne qui signe ses grandes colres, ses grandes indignations, ses
grandes rjouissances de deux croix de Malte; le Duchne qui
sappelle Lemaire, qui commence en 1790, et bientt, imit par
Hbert, dit jalousement : Cette concurrence neffraye que mon
got
2
; les Duchne qui intitulent leur journal Jean-Bart, ou je
men fous, Journal de la Rpe; et ce journal, qui seul balance la
popularit des journaux forts en gueule : lAmi du peuple, par
Marat, dont quelquefois le numro de 1 sol se vend 18 livres
3
.
coutez toutes ces voix : bruissement, murmure, fanfare, cri,
chanson, colre, rire, discours, sermon, pense, conseil, hurle-
ment; ces milliers, ces millions de voix soudain lches, dcha-
nes, grandissantes, temptueuses, montant de Paris toute
heure, ces millions de voix ennemies et heurtes, dont chacune
est grle, peut-tre, mais dont le faisceau de vacarmes tourdit la
France de discordes.
Pamphlet! arme courte, stylet franais! tu fais battre, tout
naissant, les ironies contre les ironies, les injures contre les
injures, les menaces contre les menaces! Sitt que ta patrie, la
France, a dli sa langue, elle se jette toi pour plus vite impro-
viser haines, vengeances, opinions! et alors une vole, un tour-
billon pais et brouill de mots et dides! Chacun, dans
lavnement de la libert, veut parler, raisonner, guider : et le
bavardage a tant de prtextes et tant davenir dbattre! Plaintes
particulires, rclamations de princes et pairs, dtats provin-
ciaux, de corps de municipalits, davocats, de mdecins, de
1. Le Contre-poison. Fvrier 1791.
2. Courrier de lgalit. Avril 1793.
3. LAmi du peuple. Mai 1792.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
203
notaires, de bourgeois, de plbiens, du clerg, de la noblesse,
manies dcrire, dpositions, tmoignages, dlations au tribunal
de lhistoire, tout se tourne en brochures
1
.
Et dailleurs, un pamphlet qui russit, nest-ce pas une for-
tune? Quel mrite avez-vous tre patriote, dira plus tard
Saint-Just, quand un pamphlet vous rapporte 30 000 livres de
rente? Et cest qui lancera la foule un titre qui fasse tapage
ou scandale. Ltrange, le familier, linou, lodieux, lobscne,
tout est recherch qui accroche lil : Si jai tort, quon me pende!
Prenez votre petit verre, Ah! a nira pas! le Parchemin en
culotte, Bon Dieu! quils sont btes ces Franais! la Botte de
foin, ou mort tragique du sieur Foulon, les Demoiselles du Palais-
Royal aux tats gnraux; et celui-l, le Mlange, quon ne peut
mme nommer jusquau bout. Contre les couvents, cest la Che-
mise leve; contre le clerg, les Mouches cantharides nationales;
contre la justice, le Trpas de Dame Chicane; contre les assignats,
la Papillote; contre Mirabeau, la Mirablique; contre les parle-
ments, Agonie, mort et descente aux enfers des treize parlements.
Les haines rient dabord. Cest la Lettre de Rabelais : Vol-au-
vent aux dcrets de lAssemble, boudin la Barnave, dindon la
Robespierre , Ordonnance de police de trs-haut et trs-puissant
seigneur Sancho Pana, gouverneur de lisle Barataria; le patois est
jug de bonne comdie : Dialogue entre deux charretiers :
Tu ne s point que tous les corps,
Jusquaux berneux et aux recors,
Vont arrter des remontranches
Et faire leurs condolanches?
Le Marchal des logis des trois ordres samuse loger la noblesse
rue du Puits-qui-parle, la chanoinesse de Polignac, rue des
Quatre-Fils, et les fermiers gnraux, quai des Morfondus.
Ceux-ci, font des prophties : les tats gnraux de 1999; ceux-l,
des chansons rotiques : la Culotte. Dautres prennent lapo-
logue, comme dans le Dernier cri du monstre, conte indien;
dautres adoptent le Dialogue; dautres les Pourquoi.
1. Faon de voir dune bonne vieille.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
204
Les royalistes intitulent un pamphlet : Domine, salvum fac
regem, un autre Veni creator Spiritus, un autre Apocalypse de saint
Jean, un autre Sexte, Nones, Vpres, Complies. Les rvolution-
naires appellent un prcis de leur victoire de juillet : lOuvrage de
six jours, et un autre la Passion, la mort et la rsurrection du peuple.
Un ingnieux imagine une allgorie patriotique sous les Travaux
dHercule : les deux serpents quil crasa son berceau, ce sont la
noblesse et le clerg; et Calp spar par lui dAbyla signifie la
nouvelle division de la France; et les pommes dor des Hesp-
rides les coffres-forts des capitalistes qui doivent souvrir pour
aider la chose publique. Un gai vivant, sous le titre de lAutorit
de Rabelais dans la rvolution prsente et dans la constitution civile
du clerg, crit : Lducation des rois na pas beaucoup chang.
Elle se fait prsent comme celle de Gargantua, qui apprit
boire, manger, dormir; manger, dormir et boire; dormir,
boire et manger.
Les contradictions senveniment : les Vies prives deviennent
des calomnies la mode. Les dissensions se font brutales; le rire
est oubli : le Coup de grce des aristocrates, Prire pour les agoni-
sants avec loffice des morts, qui commence : Que Belzbuth
ratisse les aristocrates avec ses griffes ; Adresse de remercment
de monseigneur Belzbuth sur lenvoi des tratres extermins les 14 et
22 juillet ; lAudience aux enfers entre MM. de Launay, Flesselles,
Sauvigny, Foulon. Viennent les Confessions, les Testaments sup-
poss. La Confession gnrale des princes du sang royal vautre la
calomnie dans lalcve des frres du roi.
Un peu encore, et lon arrive au fond terrible de la question.
Tous, comprenant que la lutte est mortelle, dpouillent la pudeur
du sang, et il sveille, dans les imaginations enfivres de canni-
balisme, des rves et des espoirs dpouvantables supplices. Un
royaliste annonce qu la contre-rvolution on dcrtera que la
potence sera permanente sur la place de Grve pendant un an :
car chaque jour on y fera quelque petite excution
1
. Le Juge-
ment national rpond. Il veut le prince de Lambesc conduit sur
la place de Grve pour y avoir les bras, jambes et cuisses coups
de la largeur de trois pouces, de six en six minutes, son corps
1. Les Sabbats jacobites. 1792.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
205
ouvert, le cur arrach pour lui tre mis dans sa bouche, les
sieurs de Guiche et dHnin conduits sur la place de Grve pour
y avoir chacun le bras droit coup au-dessus de la jointure du
coude, et chacun le bras gauche brl avec une torche ardente
jusquau-dessus du coude, et ensuite tre pendus et trangls.
Le gnie de la France nest point caricatural. La France aime
mieux sourire que rire, et elle est plus prs de sentir le sel menu
et dlicat de Trence que les images fortement grotesques dAris-
tophane. Le monstrueux, lhyperbolique du comique lui rpu-
gne; et elle sarrte au plaisant, timide devant la farce grandiose.
Puis les mchancets quelle crayonne dordinaire sont parti-
culires et du moment; elles ne sont point une grande satire,
moquant un coin ou un temps de lhumanit; elles sont simple-
ment une raillerie petite et enjoue de lactuel et du personnel ; et
elles nimaginent gure de mettre dans la caricature une grande
et saisissante ide, une haute vengeance, un style original et
surhumain, une invention dironies sans rgle, o linstinct du
dessinateur, mme inhabile, et peu rompu aux procds, jette sur
un carr de papier le tableau vif et populaire de lopinion, de
lvnement, du gouvernant, du gouvern, des choses, des
hommes, des catastrophes. La France, qui a le flair des ridicules,
na point lentente des charges; elle a le got et lesprit. Sa cari-
cature nest pas la caricature, elle est lpigramme.
Feuilletez toutes ces caricatures de la Rvolution; allez de
celles de ses premiers jours celles de ses derniers; de celle-l qui
montre le clerg jouant du serpent, la noblesse en habit militaire,
de la clarinette, le Tiers en habit de Colin, du violon, au Congrs
des rois coaliss, o le bonnet de la libert, rayonnant, pos sur la
carte gographique de la Rpublique franaise, blouit de son
clat et surprend tous les tyrans rassembls, vous ne trouverez, en
ces images parlantes des victoires populaires, ni le jet puissant ni
le crayon trange, ni la tournure magistrale, ni la hardiesse, ni la
bizarrerie des inventions rieuses.
Ce sont presque toutes de plats refrains de vaudeville, des
pointes ramasses dans les rues, mises en scne par des dessina-
teurs moutonniers, qui se calquent, se copient et retournent de
tous les cts une ironie misrable. Plus la caricature franaise
marche, plus elle savance dans la Terreur, plus vous la voyez
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
206
rabaisse et pauvre, plus vous la voyez mesquine devant lpoque
pouvantable, dont elle essaye de flatter les rires. Non seulement
lagrment de la gravure, non seulement le formul convenable
de la ligne disparat alors, non seulement ce mode ravissant de
gravure en couleur, doux et comme lav des Debucourt de 1788,
se change en un pointill dur, sec et dplaisant; non seule-
ment ces estampes patriotiques vont aux canards et aux colo-
riages ignobles; mais laccent mme et la vie se retirent du
dessin; et la caricature nest plus quune empreinte sans vigueur,
sans couleur, teinte et uniforme des grands crimes et des
grandes luttes.
Cest au coin de la rue Saint-Jacques et de la rue des Mathu-
rins que la Rvolution tablit le muse de ses caricatures. Basset
le matre de cette boutique qui a pris pour enseigne un calem-
bour. AU BASSET, est celui dont un almanach de 1790 parle
ainsi : Basset, marchand destampes, a servi la patrie en faisant
des caricatures contre les aristocrates; dabord maigre et blme,
comme un abb daujourdhui, il a trouv le moyen de devenir
gros et gras, comme un abb dautrefois.
1
Au coin de rue
quoccupe Basset, tout le jour le peuple stationne. La montre de
Basset est une grande allie de la Rvolution : cest le journal des
gens qui ne savent pas lire. Cest lcole du peuple.
L, donnent leurs leons gratuites, des professeurs caricatitro-
patriotiques, clairant les amateurs de caricatures, estampes
morales et spirituelles dans le sens de la Rvolution .
Voyez-vous cette femme, dit lun, et ce loup qui la tient par la
gorge : voyez-vous comme elle se plat le nourrir, comme elle le
tient attach son sein. La martre! Et cet enfant qui prit ses
cts, faute daliments; cest son propre fils, messieurs et dames,
cest son fils quelle abandonne pour nourrir le loup emblme de
la frocit de laristocratie, cest clair! Tenez, savez-vous
langlais? dit lautre, lisez linscription : Political affection. Affec-
tion, prfrence, passion, Political, de la Polignac La gueuse!
Il a raison, fait tout le monde, cest ma foi la Polignac, ha,
ha, ha, hi, hi, hi !
1. Petit Dictionnaire des grands hommes et des grandes choses.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
207
Mais que de caricatures nationales, et qui instruisent le peuple
sans quil soit besoin de commentaires! La Nouvelle taille,
M. Necker, derrire un rideau, tient un niveau sous lequel il fait
passer les trois ordres, et rabaisse le clerg et la noblesse la
hauteur du Tiers tat, reprsent par un corch; ct, deux
membres du peuple dont lun arm dune scie coupe lexcdent,
et dont lautre attend le produit dans sa hotte; Le temps prsent
veut que chacun supporte le grand fardeau; les trois ordres suppor-
tent lnorme fardeau sur lequel est crit : Impt territorial, dette
nationale; bas les impts; deux paysans en sabots enfoncent
un coin dans lhydre de limpts; Ah! a ira, a ira, a ira, le
Tiers tat cocard, en main une pe sur laquelle est crit :
Remplie de courage; au bout de lpe un livre pend; le Tiers est
cheval-fondu sur la noblesse, et se soutient sur le clerg; La
Nuit du 4 au 5 aot ou le Dlire patriotique; des hommes du
peuple brisent avec un flau tiares, mitres, croix, armures, cus-
sons, chapeaux de cardinal ; une autre caricature sur la nuit du
4 aot : des paons mitrs, des livres portant une pe; et au
bas : Mes chers collgues, le peuple souffre, que lui sacrifie-
rons-nous; Rponse : Tout except n 1, mes tourelles; 2, ma
dme; 3, mon orgueil ; 4, mon gibier; 5, mon droit sur mes
vassaux. Et le fermier gnral reprsent par un cochon dit :
Je veux garder mon lard. Le temps pass; le Tiers tat est
reprsent en squelette tenant la bche et lpe la main;
Belphgor recteur de lUniversit; un sapeur buvant de lanti-aristo-
cratie, tandis quon fait voir sur le quai Royal un esturgeon, sous
le nom de Veto royal, tandis que lon colporte le pamphlet :
Arrt rendu par le peuple qui condamne Boniface, Basile, Ignace,
Blaise, Lubin, Isaac, Gilles, Innocent, Cyr, Ovide, Serapion,
Loup Veto tre rompu vif et jet au feu, atteint et convaincu de
vouloir rgner sur un peuple qui veut tre libre . toutes les
vitrines des imagiers, Veto est montr en gant, des clairs lui
sortant de la bouche :
Quel est donc le seigneur Veto
Qui, plus bruyant que Figaro,
Sans tre du canton de Berne,
Veut du peuple faire un zro,
Sans redouter ce numro?
Menez-le vite la lanterne!
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
208
Voici Mounier, travesti en jockey, dsertant lAssemble
nationale :
La lanterne est en croupe et galope avec lui ;
Messieurs Delaunay, Flesselles, Berthier, Foulon, les deux
gardes du corps dcolls par le peuple, tenant leurs ttes au bout
dune pique; sur les bords du Styx, Caron refuse de les laisser
passer : il ne reoit que le pendu Remy Franois; Calas et
dautres viennent le recevoir sur lautre bord.
Au lendemain du jour o les journaux de la Rvolution ont
publi : Vous tes pris dassister aux convoi, service et enter-
rement de trs-haut, trs-puissant et trs-magnifique Clerg,
dcd en lAssemble nationale le jour des Morts de lan 1789.
Son corps sera port au trsor royal, en caisse nationale, par le
comte de Mirabeau, Chapelier, Thouret et Alexandre de
Lameth
1
, voici la pompe de trs-haut et trs-puissant et
magnifique Clerg de France qui dfile devant Notre-Dame
dans un grand char plein de religieuses, men par un squelette;
un perruquier rasant un abb : Vous tes ras M. labb; labb
commandataire dguis en petit caddis rduit la portion
congrue; labb San-sur (Maury) sen retournant Pronne.
Le Grand mal de cur de Monseigneur, le Tiers tient la tte dun
prlat qui vomit un prieur de 20 000 livres, un bnfice de
30 000, une abbaye de 50 000, et une autre de 80 000 livres :
Courage, monseigneur, vous allez vous purger de choses bien
utiles pour votre salut ; le Pressoir, le Tiers et le peuple ser-
rant le clerg dans une norme brodequin, lui font rendre une
pluie dor; le clerg arrive gras; on le lamine; il sort tique.
Le Tiers tat mariant les religieuses avec les religieux; les
Religieuses et lAmour; lAmour, un mantelet noir jet sur les ailes,
frappe la porte conduisant une religieuse, une lanterne sourde
la main; dans limage qui fait pendant, et o rit une pense
dAnacron, lAmour est le Ganymde dun souper de reli-
gieuses. Religieux entrant chez les barbiers dont lenseigne
1. Chronique de Paris. Novembre 1789.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
209
porte : Ici on scuralise proprement ; et disant : On me rase ce
matin. Je me marie ce soir. La Soire du Palais-Royal, ou les
Religieuses en bonnes fortunes, coutant les propos galants derrire
lventail, et le Dpart de la Sainte Famille, et le Dmnagement
des abbs, et tant dautres.
Et si le pape envoie des bulles, vite les Bulles du pape. Le
pape samuse souffler des bulles de savon; labb Royou bat le
savon apostolique avec un poignard et des plumes. Les femmes
aristocrates soutiennent les globes volants sur leur ventail, et la
France, appuye sur la constitution les crve dune chiquenaude,
tandis que labb Maury ramasse les lunettes du pape qui lui rend
casses. En une autre, le Triomphe de labb Royou; labb
Royou est mont sur un ne. On le reconnat ses yeux
hagards, ses regards lascifs, son teint bourgeonn, cramoisi,
sa face de satyre. Il a le chef couvert dune mitre de papier rouge;
sur le devant, crucifix et poignard en sautoir; sur le derrire,
flammes et diables arms de griffes. Le noble Montjoie marche
pied, face face, la queue de lne entre ses mains; Pelletier, par
dun bonnet vert, des lettres de change sortant de sa poche;
Durosoy, habill de la tte aux pieds du pome des Sens et de
Richard III, orns dune paire doreilles de Midas, tiennent
lanimal par une jolie petite chane dor Le cortge est suivi de
dames de la Halle armes de bouleau. Suit une longue file de
petits abbs en pleureuses, le chapeau rabattu.
1
Aprs le clerg, laristocratie a son tour : les Aristocrates
Lanternopolis; lAssemble des Aristocrates, ou lHarmonie des
Aristocruches; derrire un rideau, un bras de femme tendant sa
baguette sur lassemble; au fauteuil labb Maury, qui prside
avec une sonnette et une bourse; tout autour des cruches noires,
blanches, avec cordon bleu et crachat; pour secrtaire, une
cruche qui se renverse; Consultation de la Facult sur la maladie
de la princesse de laristocratie juge incurable; le Gant Iscariote
aristocrate; un aristocrate maigre et au bas de limage : Ah!
Dieu, le vent memporte! la Libert, ceinture tricolore,
1. Chronique de Paris. Janvier 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
210
bonnet rouge, lie mi-corps la royaut en grand costume : a
ira, a nira pas.
Cest le Dpart des apothicaires patriotes du faubourg Saint-
Antoine munis dune provision de pilules pour purger les deux
chambres de vacations du parlement de Rennes . Les pilules
sont quatre lanternes quon trane dans un chariot.
Puis les centaines de caricatures contre ce Riquetti-Cravatte,
qui la pice Le Vicomte de Barjoleau ou le Souper des noirs prtait
ces sentiments :
Malgr les calembours, les brocards, les dictons,
Je veux mes repas vider mes deux flacons.
Le vin charme lennui, dsopile la rate.
Je trouve cela sain pour un aristocrate
1
.
Mirabeau-Tonneau : une barrique est son corps, ses cuisses
sont des tonnelets, ses jambes des bouteilles, ses bras des
cruches
2
; Mirabeau dans un tonneau de bire, Aristocrate
moussant de rage; le vicomte de Mirabeau, gros-major de larme
noire, et des ttes de mort brodes sur la manche; la Matresse
de Mirabeau-Tonneau, vivandire de larme; Mirabeau, chef dune
lgion de larme noire et jaune, en uniforme, roulant une migrette
sur laquelle on lit veto, et au bas : Se vend Coblentz, htel de
Mirabeau, et Paris, chez le sieur Laqueille, charg daffaires
pour les migrants.
La lettre de cette caricature parat fort comique, et on la lit en
grande crmonie dclats de rires : lOnguent national, pour
dtruire les cors. Prenez deux livres de graisse de rble de
chanoine, trois onces de fiel de prsident, quatre onces de crne
de conseiller aux enqutes, greffier, procureur, deux dragmes de
cervelle de duc, comte, baron, marquis, quatre gigiers de finan-
ciers, etc.
Les entres supprimes, voici le Doyen des fermiers gnraux
port par quatre commis aux barrires, conduit par les troupes de son
1. Le Vicomte de Barjoleau ou le Souper des noirs, ddi au club des Jacobins,
comdie en 2 actes et en vers.
2. Journal de la Mode et du Got. Neuvime cahier. Mai 1790. Vie prive du
vicomte de Mirabeau.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
211
corps faisant route vers le nant ; voici une matresse de maison qui
harangue les rats de cave en ces vers civiques :
Halte-l! contrleur, tu es pour moi un monstre infernal.
Je ne craindrons plus vos sondes, vos rouanes, ni vos bougies.
Vive jamais la Constitution et au diable laristocratie!
Mais contre lmigration que la Rvolution tourne toutes les
foudres de ses moqueries. Cest contre lmigration quelle
dpense le plus desprit. La contre-rvolution reprsente toute
larme des migrs processionnant le long du Rhin, en face le
rocher de la Constitution franaise
1
. Celui-l qui porte une mitre
plume, cest son altesse contre-rvolutionnaire, le petit Cond,
courant, comme dit le patriote Dorfeuille, la mascarade chez
ltranger; il a lou chez un fripier dItalie lhabit de Coriolan; il
le porte comme un laquais porte lhabit de son matre.
2
Antoine Sguier tenant dans ses mains le rquisitoire contre la
nation; Calonne le coffret du trsor de larme; le cardinal Col-
lier, tambour-major prcd de sa petite famille du grand
chapitre ; Mirabeau-Tonneau arm en guerre; deux capucins
sauvages, sapeurs de lavant-garde, groupe de fuyards formant
lavant-garde, et le chevalier de va-ten voir sils viennent, premier
aide de camp du gnral . Cest encore la Foire de Coblentz,
ou les grands fantoccini franais et le mannequin Cond en
Mezzetin; le Topalch Lambesc, ou larracheur de dents; les
Aristocrates en Suisse; le comte de *** et le marquis de *** fai-
sant danser des chiens pour subsister . Le Gazetier de
Coblentz vous donne voir un caf de Coblentz, le dput de la
cour de Vienne annonant la guerre, la petite demoiselle va-
nouie cette nouvelle; la Calotte rouge et lex-Suisse et Grison la
soutiennent, et Trompe-la-Mort est prt boire de joie.
Une caricature un peu plus heureuse est celle intitule la
Grande Arme du ci-devant prince de Cond. M. Cond dans son
boudoir au chteau de Worms, passant en revue larme formi-
dable qui lui a t envoye de Strasbourg par la diligence. On le
1. Feuille du jour. Mars 1791.
2. La Lanterne magique, par Dorfeuille, acteur tragique.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
212
voit fumant sa pipe de laquelle sexhalent en fume les armes
destines accomplir ses vastes projets. ct du prince de
Cond est dAutichamp, mditant lattaque, un Don Quichotte
ct de lui. Des heiduques physionomie terrible jouent du fla-
geolet sur des barils de munition. Une caisse est sur le devant qui
porte comme adresse : M. le prince de Cond, et plus bas :
10 000 hommes. Mademoiselle Cond, jadis abbesse de Remi-
remont, aide-major , dballe les petits soldats de bois, et les
passe au duc dEnghien qui les dresse et les range en bataille; et
lalignement serait fort beau, si le chien Buttord ne renversait un
escadron en pissant dessus.
En juin 91, vous verrez expos : Silne voyage mont sur Mira-
beau-Tonneau qui meurt. Son poids norme lui fait rendre le
dernier soupir. La Folie conduit le char ayant sa marotte pour
fouet. Les crevisses, ses coursiers, le ramnent au point de
dpart. Le guide de la Folie, comme un cureuil enferm dans sa
cage, court toute bride, et se trouve toujours au mme point, et
lui-mme sonne le tocsin. Et le Promenoir royal ou la Fuite en
Empire, le roi, dans un promenoir denfant et tenant un petit
moulin vent, se laisse conduire par la reine.
Lanne 1792 montre le Cauchemar de laristocratie. Cest un
niveau surmont dun bonnet rouge; petite gravure de Copia, le
graveur de Prudhon, que lon vend aussi monte en ventail ou
sur tabatire; Louis jouant avec un sans-culotte : Jai cart les
curs, il a les piques, et je suis capot. Marat foulant aux
pieds les serpents, dfendu par un bouclier reprsentant la tte
de Mduse, pare avec sa plume tous les boulets des armes
royalistes; la plume de Marat est la mchoire de Samson; le
mdaillon du roi et de la reine, le mdaillon de Frdric
Guillaume, roi de Prusse, dans un rverbre : Si tu ne crains pas
la dchance, crains la suspension ; la Rception de Louis Capet
aux enfers : gardes du corps, femmes, journalistes, tenant leur
tte la main ou au bout dune pique, saluent leur roi qui entre,
sa tte sous le bras; et llectricit rpublicaine donnant aux des-
potes une commotion qui renverse leurs trnes; un rpublicain
tourne une pile lectrique, o est grave la dclaration des droits,
et de dessous un bonnet rouge sort le conducteur de llectricit
rpublicaine, nou de distance en distance avec de gros nuds
EDMOND & JULES DE GONCOURT
213
dont chacun porte : Libert, galit, fraternit, unit, indivisi-
bilit Vers ce temps, la guillotine parle si haut que la caricature
se tait.
ces barbouillages, cette imagerie, ces caricatures, ces
allgories botiennes de la Rvolution, un peuple rpondit par de
grands, de forts, de puissants dessins qui furent une flagellation
superbe de la dictature du Massacre et de la Mort : le peuple
anglais.
La caricature est lart de lAngleterre, un art inimitable, prime-
sautier, unique, qui a la fantaisie, ltranget, le drglement, la
philosophie, le rire, la majest railleuse de Shakespeare. LAngle-
terre, qui dj avait fait lors dOctobre, du roi, un cerf couronn
de la couronne de la France, aux abois, haletant, poursuivi par
une meute ttes dhommes hurlant et jappant; qui lors de
Varennes avait trouv pour les physionomies des dputs, au
dpart et au retour, de si divers et de si risibles masques; qui,
lorsque Louis XVI avait mis le bonnet rouge, lavait coiff dun
bonnet de coton; lAngleterre, dont le caricaturiste michelan-
glesque Gilrray moque la France en une suite admirable deaux-
fortes, dune pointe tantt moelleuse et estompe, tantt sau-
vage et dlibre, lAngleterre imagina, pour punir dans la
mmoire des peuples, les massacres de Septembre, une admi-
rable caricature.
Dans un coin, une populace danse autour du pidestal de la
statue du Meurtre, o des festons pendent des ttes de morts.
Sur le premier plan, un bcher flambe, o lon jette outils,
plumes, palettes, les lettres, lart, le commerce, lagriculture!
et des sans-culottes chassent coups de pied ouvriers et
artistes. L-bas, la mer toute charge de vaisseaux emportant les
transfuges de cette patrie sanglante. Ici, une porte o les assas-
sins guettent, poignards levs, la proie qui sort; une jeune fille,
fermant les yeux, les bras croiss, prte la mort; au-dessus de la
porte, la libert en arlequin voltigeant, tandis que des diablotins
noirs lui font une aurole de bulles de savon quils soufflent dans
des pipes; et dans le fond, aux portes de lAbbaye, une grande
affiche de saltimbanque stale, portant : Massacre de Paris; et
toute une foule se prcipite au boum boum du spectacle pante-
lant.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
214
Une autre caricature anglaise peint aussi magnifiquement,
aussi terriblement le royaume de Fouquier Tinville; elle sinti-
tule : le Znith de la gloire franaise, le Pinacle de la libert.
Une place fourmillante de bonnets rouges; des femmes aux
fentres, lincendie dune glise en flammes pour soleil ; au milieu
de la place, la guillotine; une couronne royale incruste sur le
couteau; un homme boucl, couch dessous; le bourreau en
bonnet rouge; lun des cts de la place, un juge en robe rouge
est pendu, le glaive de la loi, les balances pendues ses cts. Au
bout de la branche dun rverbre, un homme est assis, raillant et
se moquant, sa chair passant travers sa chemise dchire,
quelques tortillons de paille enrouls autour des jambes; une
corde qui est sa ceinture, deux poignards passs en croix dgout-
tent de sang; il a le bonnet rouge, une cocarde o est crit : a
ira; dun pied il appuie sur la tte dun prtre pendu en habits
sacerdotaux la branche du rverbre, avec un couple de
moines; et lhomme racle allgrement du violon, ct dune
niche, o sur un Christ en croix, on a coll une bande de papier
portant : Bonsoir, Monsieur.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
215
Chapitre XI
Le 10 aot. Massacre de Suleau. Destruction des emblmes royaux.
Le calendrier. Le roi et la reine au Temple. Ce quon imprime.
La sance du 17 janvier 1793. Mot. Les migrs.
Le 10 aot, huit heures et demie du matin, un jeune homme de
trente ans, en bonnet et en uniforme de garde national, est pris et
men par le peuple la section des Feuillants. Il rclame contre
son arrestation. Il exhibe un ordre ainsi conu : Le garde national
porteur du prsent ordre se rendra au chteau pour y vrifier ltat des
choses et en faire son rapport M. le procureur gnral syndic du
dpartement. Sign Borie et Leroulx, officiers municipaux
1
. Th-
roigne, qui prsidait aux colres populaires, en son amazone
carlate
2
, le sabre en bandoulire, entre dans la cour des
Feuillants
3
. Elle monte au comit demander des ttes. Une
plieuse des Actes des Aptres dsigne lhomme Throigne. Th-
roigne pousse lui sabre au poing. Lhomme arrache le sabre, se
dfend. On le massacre
4
.
Cet homme dont le sang inaugurait la journe tait un
gazetier : ctait Suleau qui, dans les Actes des Aptres, avait tant
et si souvent ridiculis les amours de Throigne et du dput
Populus.
1. Le Dernier Tableau de Paris, par Peltier. Londres, 1792.
2. Actes des Aptres, vol. II.
3. Le Dernier Tableau de Paris.
4. Id.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
216
Ctait, ce Suleau, un esprit bien portant, toujours en dpense
de saillies et de forts clats de rire, une gaiet drgle mais
contagieuse, une verve bouillante de bon sens, un mridional du
Nord, aimant le pril pour le pril, tordant sans peur les ironies
cres sur les ttes des Mirabeau, des Barnave, des La Fayette et
des Robespierre, joyeux complice des causes perdues; de son
indignation faisant de sanglants vaudevilles, gai comme sa
plume, vivant vite, prfrant la ceinture des Grces lcharpe
de la mairie
1
, le cur rjoui quand il avait piqu le Minotaure
jusquau sang, tout plein de forfanteries braves, un polmiste de
lazzis et de caricatures, ne triant gure ses drleries, les jetant
belles poignes dans les jambes des colosses, bouffonnant sur
une rvolution! Ctait ce Suleau dominant de sa moquerie
norme la Mnippe gauloise de lApocalypse et du Journal de la
Dmocratie royale.
Chose trange! dans ce Marignan o la noblesse a tout perdu,
la presse royaliste le vieil esprit de la France, parlant des
Franais laisse les pleureuses Durosoy et Royou; pour ven-
geance et pour dfense, elle secoue les grelots de la Folie; contre
le canon de la Bastille, elle ne veut que larme blanche des
plaisanteries; elle proteste contre la Rvolution par la parodie; et
elle sen va pleurant la monarchie mourante avec les quolibets et
les joyeusets enrages!
Les temps avaient beau se rembrunir, lavenir se faire prvoir,
les Arlequins se faire anthropophages, le peuple prendre des
lanternes pour des lois
2
, Suleau gardait sa libre gaiet. Des
Jacobins brlaient les Actes des Aptres, saccageaient le libraire
Gattey; lui, il rossait les colporteurs de la Correspondance de la
reine, et crivait un prsident de district pour avoir lhonneur
de lui apprendre quil venait de se donner le passe-temps dun
nouveau crime de lse-nation
3
. Et tout cela avec une grce
dinsolence, et une fleur de provocation toute plaisante.
Arrt, emprisonn cinq mois en son htel du Chtelet, o il
avait toujours son domicile de droit et souvent de fait , il ne tarit
1. Actes des Aptres, vol. III.
2. Id. Vol. II et V.
3. Id. Vol. III.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
217
pas de sarcasmes et dimaginations insultantes. Jamais accus ne
railla laccusation dune faon plus ose. ce Chtelet, qui lais-
sait mettre dans la balance de la justice le poids des vnements,
il apportait, des cachots dAmiens, ses sarcasmes picards, amu-
sant toute la prison et le dehors, de ses pantomimes et de ses
bons mots. Sil venait linstruction, il demandait une carafe
dorgeat, mettait un quart dheure la prendre, sortait, rentrait,
se promenait dans laudience, riait, chantait, disait au magistrat :
Ah! cest bien dommage que le comit des Recherches ne
vous ait pas envoy telle ou telle autre brochure! Elles sont bien
meilleures que celles que vous me prsentez. Elles vous auraient
beaucoup plus amus. Il saluait le public : Bien des par-
dons, messieurs, si je ne vous divertis pas davantage.
1
laccu-
sateur, quand on lemmenait de laudience : Voulez-vous
venir dans la carrire? Au porte-clefs il demandait une contre-
marque pour sortir
2
. un chevalier de Laisert, coupable dune
brochure incendiaire, et qui lui disait tre cousin de M. de La
Fayette : Ah! monsieur, que me dites-vous l? Vous tes
perdu! Votre parent na plus besoin pour devenir conntable que
dun pendu dans sa famille! Une autre fois, de la prison de
lAbbaye, il crivait ses abonns quil transfrait son bureau de
souscription au comit des Recherches, et son bureau de distri-
bution dans la prison
3
.
Ces brocards et ces extravagances de Suleau captif taient la
nouvelle de tout le Paris aristocrate, qui soupait encore. Du salon
de la marquise de Ranne, ses fredaines se colportaient chez
toutes les petites-matresses dopinion orthodoxe
4
.
Pourtant, ne croyez pas que ce gazetier ft seulement un
gayeur de soupers. Au moment o le bourreau avait pris Favras,
la voix qui avait cri tout haut Favras une promesse de ven-
geance, avait t la voix de Suleau. Les guerres dpigrammes
dalors ntaient point seulement une question dencre, Suleau
savait tout ce quil jouait avoir de lesprit, et cela ne lui en tait
1. Chronique de Paris. Fvrier 1790.
2. Journal de la Cour. Fvrier 1790.
3. Actes des Aptres, vol. III.
4. Journal de Suleau. 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
218
point. Chaque jour ctaient des lettres anonymes qui le prve-
naient dun projet dassassinat tram contre lui ; et Suleau allait
toujours son chemin tout droit. Mon existence crivait-il en
persiflant est un miracle continuel de la fe tutlaire de laristo-
cratie; moi quun rverbre ne voit jamais sans un mouvement de
convoitise
1
Et comme aiguillonn, il lanait dune fronde plus raide le
caillou de David. Il entendait roder la bte autour de lui. Il
raillait : Mon sang? Eh! quen veulent-ils faire, bon Dieu! le
veulent-ils boire
2
? Quand il sagira de me sparer de ma tte, je
ferai comme saint Mirabeau, je la lguerai mon valet de
chambre
3
. Il souriait la couronne prvue de ses audaces; et
comme un gladiateur qui salue sa mort, il scrie quelque part :
Serai-je tumultuairement dchir par la rage dune multi-
tude? Eh bien! cest le sang des martyrs! il fera des pros-
lytes!
4
De cet homme, les adversaires mmes reconnaissent la
loyaut de controverse; cet homme, Loustalot a dit, sans le
faire rflchir, en sortant un jour de chez le garde des Sceaux :
Monsieur Suleau, il ny a pas de leau boire avec tous ces
gens-l. Si la cour ne vous a pas assur 1 000 louis de pension,
vous faites un mtier de dupe.
Cet homme fait son mtier de dupe sans aucune consid-
ration dintrt ni prochain ni indirect. Cet homme se vante de
seize quartiers de roture
5
, et il sacrifie gratuitement son repos, sa
sant, sa vie la cause des opprims. Dans labdication des rsis-
tances, cet homme est seul debout.
Eh bien, ce noble cur, ce vaillant rieur qui na pour cortge
que son courage, sa plume et son pe , qui se risque toutes
les heures, laristocratie labandonne dans son courage! Oui,
ceux-l qui lui doivent tant de titres estime et reconnaissance,
ne veulent de son hrosme que sous bnfice dinventaire, tout
prts loublier sil vit, ne pas se le rappeler sil meurt!
1. Actes des Aptres, vol. V.
2. Id. Vol. III.
3. Journal de Suleau. 1791.
4. Actes des Aptres, vol. III.
5. Journal de Suleau, vol. II.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
219
Cest une tte exalte dont il est prudent de se garer
1
; et
dans laristocratie mme on lappelle le Marat de laristocratie! Et
le bravache de Meude-Monpas le baptise de Suleau-Camlon!
Alors Suleau, vad de prison, pass en Allemagne, abreuv
de dgots, harcel de reproches, demandant vainement au roi
de la Constitution le successeur dHenri le Grand; odieux aux
lches, comme un vivant reproche, aux indiffrents comme un
remords, dsillusionn sur la contre-rvolution parce quil a vu
Coblentz des intrigues de M
me
de Balby et des querelles de
MM. de Cardo et de Jaucourt, dsesprant de voir la Provi-
dence se justifier
2
; levant, dans le journal qui porte son
nom, la vue de son esprit mri par les chagrins aux plus hautes et
aux plus amples considrations dtat, Suleau laisse tomber
ct dune prophtie de dsespoir, sur la France en dissolution,
ces amres paroles : Jai mis ma conscience aux prises avec ma
raison, et la rflexion ma convaincu autant que lexprience, que
tout individu qui se sacrifie sans ncessit pour des intrts
vagues et collectifs, nest quun animal dun instinct dprav qui
tt ou tard sera corrig par la double preuve de linjustice et de
lingratitude.
Cela est son testament de Brutus. Il revient mourir Paris, et
de la poigne de sable que Suleau jette en lair, dans la cour des
Feuillants, le matin du 10 aot, naissent et natront les plumes
hroques, qui croient, qui parlent, quand on se tait, qui osent,
quand on tremble, et qui meurent, quand on se vend!
Les Tuileries prises, un vainqueur jouant du violon sur les
cadavres des Suisses
3
, la fureur populaire alla aux images et
aux reprsentations de la royaut maudite. Elle tombe, la statue
de Louis XIV; elle tombe, la statue de Louis XV, brise, et sa
main de bronze est donne par le peuple au chevalier Latude, le
prisonnier de M
me
de Pompadour. La statue de Henri IV, celle-l
quon avait pavoise dcharpes tricolores au 14 juillet 1790 est
1. Journal de Suleau. 1791.
2. Id. Vol. II.
3. Le Nouveau Paris, par Mercier. Vol. I.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
220
bas. Nous nous sommes rappel quil ntait pas roi consti-
tutionnel , vient dire la barre de lAssemble la section
Henri IV, un moment, arrte par lhistorique popularit du roi
de la poule-au-pot
1
. Toutes ces statues bas, voil quon les
trouve creuses! Adieu ces infinies missions de pices de six
liards tant rves
2
!
Dsappoint, on se venge, et le populaire iconoclaste
semporte au bris de tout ce qui est roi ou insigne de royaut.
Ordonne, la Commune de Paris : les portes Saint-Denis et Saint-
Martin seront abattues comme monuments dadulation et de
bassesse
3
. Dussault intercde pour les deux portes, et il obtient
grand-peine leur grce, sous condition deffacement de tous les
signes de la monarchie
4
. La sainte ampoule est brise Reims
sur le pidestal du dernier des rois .
Le mot royal, cet adjectif dun pithtisme si large, qui allait
des monuments la cuisine, des perruques aux acadmies, et qui
descendait jusquaux dcrotteurs, dans la France toute la
royale
5
; le mot royal est poursuivi, traqu, effac, dmoli,
dtruit, dchir, lacr, ananti. En tout ce qui tient la famille
ou lascendance auguste des Bourbons, royal est biff. Bureaux
de loteries, enseignes, tout est purifi du mot royal ; jusqu
lenseigne du BUF COURONN quon rgnre. Linnocente
royaut du gteau des rois est abolie Bourbon lArchambault,
ce nest plus Bourbon-lArchambault, cest Burges-les-Bains; Port-
Louis, Port de la Libert; les places Dauphine, Henri IV,
Louis XV, Royale, Louis-le-Grand, ce sont les places de Thion-
ville, du Parc dArtillerie, de la Rvolution, des Fdrs, des Piques.
La rue de Bourbon devient la rue de Lille; de la Comtesse
dArtois, Montorgueil; du Dauphin, de la Convention; des deux
rues Saint-Louis, lune devient la rue Rvolutionnaire, lautre la
rue de la Fraternit; des trois rues Royales, lune est faite rue de la
1. Annales patriotiques. Aot 1792.
2. Le Nouveau Paris, vol. I.
3. Annales patriotiques. Aot 1792.
4. Courrier de lgalit, par Lemaire. Aot 1792.
5. Annales patriotiques. Novembre 1792.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
221
Rvolution, lautre de la Rpublique, lautre des Moulins; et la rue
du roi de Sicile, cest maintenant la rue des Droits de lHomme.
Les citoyens appels Leroi sont invits changer de nom; beau-
coup se rebaptisent Laloi. Le citoyen Prier, artiste, demeurant
rue des Poitevins, n 5, prvient ses concitoyens quil remplace le
mot de roi qui se trouve sur le cadran des pendules et horloges
sans endommager lmail et sans dranger les objets de place, par
celui du peuple ou de la nation, volont
1
.
Les images agrables aux rvolutionnaires, si elles sont enta-
ches darmoiries princires, ne trouvent pas grce auprs deux :
une gravure de la mort de Charles I
er
est dchire par les
patriotes.
Elles-mmes, les Monarchies de Gringoneur sont abolies! Les
rois de carreau, de cur, de pique, de trfle, passent pouvoirs ex-
cutifs de carreau, de cur, de pique, de trfle
2
; et lon entend
dans les tripots : Je fais six fiches, brelan de pouvoirs
excutifs , ou : Jai le vingt et un, et le voici : as de cur et
veto de trfle.
3
Puis Urbain Jaume et Jean Dmosthne
Dugoure, dclarant dans le Journal de Paris, quun rpublicain
ne peut se servir, mme en jouant, dexpressions qui rappellent
sans cesse le despotisme et lingalit des conditions , convertis-
sent en leur fabrique de la rue Saint-Nicaise, les rois en gnies,
gnie de cur ou de la guerre, de trfle ou de la paix, gnie de pique
ou des arts, gnie de carreau ou du commerce; les dames deviennent
des liberts : libert de trfle ou du mariage, carte qui porte le simu-
lacre de la Vnus pudique, et une enseigne sur laquelle est crit le
mot divorce, libert de carreau ou des professions, libert de cur ou
des droits, libert de pique ou des rangs. Les valets passent des ga-
lits, et les as des lois
4
.
Enfin les naturalistes avaient nomm une certaine abeille la
reine abeille. Vite la Rvolution de rayer la qualification aristo-
crate. La reine abeille est appele par elle labeille pondeuse
5
.
1. Petites Affiches. Brumaire an X.
2. Dictionnaire nologique.
3. Le Consolateur. Juin 1792.
4. Journal de Paris. Mars 1793.
5. Dcade philosophique. An III.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
222
Le 21 septembre 1792, la Convention nationale prononce
labolition de la royaut; et le 22 au matin, lheure o le soleil
arrivait lquinoxe vrai dautomne en entrant dans le signe de la
Balance, la Rpublique tait proclame dans tout Paris.
Lgalit des jours et des nuits, dit lEleuthrophile Millin,
tait marque dans le ciel au moment mme, o lgalit civile et
morale tait proclame par les reprsentants franais ; et
lre vulgaire, presque accepte par les deux mondes, cette re,
entre pour les usages politiques et civils dans les habitudes de la
civilisation entire, on larrte au milieu du sicle qui marche, et
le calendrier grgorien est remplac par le calendrier rpublicain,
inaugur le 22 septembre 1792, neuf heures dix-huit minutes
trente secondes du matin, mais qui ne date la Rvolution quau
22 septembre 1793
1
.
Nous ne pouvions plus compter les annes o les rois nous
opprimaient, crivait Fabre dglantine, comme un temps o
nous avions vcu. Les prjugs du Trne et de lglise, les men-
songes de lun ou de lautre souillaient chaque page du calendrier
dont nous nous servions.
2
Le calendrier grgorien tait le
calendrier de la catholicit. L tait le crime; et les rgnrateurs
comprenaient que sils pouvaient appliquer le calcul dcimal la
mesure du temps, introduire la dcade, dtruire le dimanche : la
messe, cette conscration hebdomadaire des ides religieuses et
monarchiques, nayant plus sa place dans le nouvel ordre des
jours, disparaissait, sans quil leur en cott le labeur dun effort
ou lodieux dune perscution. Aussi le rapport de Fabre dglan-
tine, qui veut faire du nouveau calendrier un enseignement
dconomie rurale, un thermomtre de la temprature, un chro-
nomtre plus juste pour les sciences et lhistoire, nest au fond
quun long et illogique plaidoyer contre lre sacerdotale. Ici il
accuse les prtres davoir choisi pour la grande succession des
ftes de lglise, et les frimas, et le ciel triste, et la nature en deuil
afin de nous inspirer le dgot des jouissances terrestres et den
1. Annuaire ou Calendrier pour la seconde anne de la Rpublique franaise.
2. Annuaire du rpublicain ou Lgende physico-conomique, par lleuthrophile
Millin.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
223
jouir plus abondamment eux-mmes ; l il leur impute davoir
choisi le joli mois de mai, et de se servir du prestige de la nature
pour traner enchanes et asservies leur suite les peuplades
villageoises pendant les ftes des Rogations .
Cependant, dautres faisaient reproche lancien calendrier
de compter des mois sous invocations paennes, de placer les
ftes de saint Jacques et de saint Philippe en tte dun mois
consacr Castor et Pollux
1
; davoir des mois de septembre,
doctobre, de novembre, de dcembre qui ne correspondaient ni
au septime, ni au huitime, ni au neuvime, ni au dixime mois
de lanne, tous griefs chargs de faire nombre et de venir
lappui du calcul dcimal qui prparait dj les jours, les pendules
et les montres de vingt heures. Malheureusement il avait plu au
soleil, depuis quil clairait le monde, de parcourir en un an ce
que nous appelons les douze signes du zodiaque; et le systme
dcimal, qui pouvait la rigueur sappliquer aux jours, se trouvait
infirm dans sa base devant ces douze mois accueillir. Les
semaines de dix jours avaient bien aussi contre elles cette habi-
tude de repos du septime jour, qui nappartenait pas seulement
la religion romaine, mais la religion musulmane et la religion
juive.
En dpit de ceci et dautres choses encore, on passa outre et
lon commena lanne en automne, ce qui ne parut gure raison-
nable quelques esprits; mais la rforme avait pour elle lre de
Sleucus, qui avait aussi commenc lquinoxe dautomne,
312 ans avant lre vulgaire. Les mois, forcs dtre douze,
eurent chacun trente jours, et sappelrent vendmiaire, brumaire,
frimaire pour lautomne, nivse, pluvise, ventse pour lhiver, ger-
minal, floral, prairial pour le printemps, messidor, thermidor, fruc-
tidor pour lt. En fructidor, lhmisphre mridional au-del du
Capricorne pouvait tre couvert de neige; le nouveau calendrier
oublia dy songer. Les noms des nouveaux mois affectaient la
mlope : Nous avons cherch, continuait le rapport, mettre
profit lharmonie imitative de la langue crue dans la composi-
tion et la prosodie de ses mots, de manire que les noms des mois
qui composent lautomne ont un son grave et une mesure
1. Le Nostradamus moderne.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
224
moyenne, ceux de lhiver un son lourd et une mesure longue,
ceux du printemps un son gai et une mesure brve, ceux de lt
un son sonore et une mesure grave.
1
Une autre ide sur le baptme des mois stait produite :
Romme voulait un mois de la Bastille, un mois du Jeu de paume,
un mois de la Montagne, un mois de la Rgnration, qui aurait t
le mois de mai ; et penchait conserver juin qui lui rappelait
Brutus chassant les Tarquins
2
. Ces mois de trente jours laissaient
pour la fin de lanne cinq jours : les prosodistes les appelrent
sans-culottides. Pourquoi les nomma-t-on sans-culottides? Le sylla-
baire du citoyen Piat, instituteur, rpond par la bouche des petits
enfants : Cest le nom le plus analogue au rassemblement des
diverses portions du peuple franais qui viendront de toutes les
parties de la Rpublique clbrer cette poque la libert et
lgalit.
Le premier de ces cinq jours devait tre une fte du Gnie, le
second la fte du Travail, le troisime la fte des Actions, le qua-
trime la fte des Rcompenses, le cinquime la fte de lOpinion,
ressouvenir des saturnales, devait permettre, un jour, la carica-
ture, la chanson, la libert franaise, et traduire le magistrat
mme ce tribunal railleur, ces dnonciations de lpigramme.
Si lanne tait bissextile, le sixime jour tait une grande fte la
Rvolution. Et de lautre ct de la Manche, le Morning-Chronicle
trouvait que les sans-culottides avaient lavantage de prsenter
lesprit de grandes ides
3
.
Les jours de la dcade, baptiss primidi, duodi, tridi, quartidi,
quintidi, sextidi, septidi, octidi, nonidi, dcadi, le snat franais ra-
lisa lide de faire tal de la richesse nationale, de consacrer
limportance de lagriculture, de grouper autour de la Rpublique
les intrts agricoles flatts et reconnaissants, et deffacer avec le
catalogue de la production franaise la commmoration des
saints. Cette ide, tant raille depuis, ne manquait ni de grandeur
ni dhabilet; mais cette rationnelle imagination de mettre
1. Rapport de Fabre dglantine.
2. Rapport de Romme.
3. Journal des hommes libres. Nivse an II.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
225
chaque quintidi lanimal domestique dutilit le jour, chaque
dcadi, linstrument aratoire de service le lendemain, dnu-
mrer, tout le long de lan, les productions diverses du rgne
animal, du rgne vgtal, du rgne minral, allait se briser contre
une habitude de dix-huit sicles, et le rire dun peuple catho-
lique, trouvant la place de ses canoniss : potiron, ne, topinam-
bour, salsifis, cochon, pioche, fumier, chiendent, serpette, laitue,
muguet, haricot, melon.
Quelques Mathieu Laensberg du parti rpublicain, redoutant
linsuccs de cette tentative, se rappelant lAlmanach des honntes
gens, publi en 1788, alors condamn comme scandaleux et comme
tendant nous replonger dans lidoltrie, essayrent, lexemple de
Sylvain Marchal, de peupler le calendrier des grands hommes,
de bienfaiteurs de lhumanit, de martyrs de la libert; et dans un
almanach de Blain et de Bouchard, instituteurs Franciade (ci-
devant Saint-Denis), Triptolme et Gutenberg se partagrent une
dcade, Diogne et Confucius une autre, Washington et Jsus une
autre, Marat et Guillaume Tell une autre
1
.
La Vende eut aussi son almanach : saint Louis de Bourbon
tait le saint du 21 janvier; sainte lisabeth de France tait la sainte
du 11 mars. Il y avait la fte des martyrs de Paris, et le mois de sep-
tembre sappelait le Mois des Crimes
2
.
La misre du linge, et la misre des vtements, et la misre des
aliments, et la misre des remdes dans la maladie, taient
venues bien vite la famille royale enferme au Temple. Toutes
les douleurs, toutes les souffrances, toutes les angoisses de la vie
dshrite, la Rvolution de ses deux larges mains ouvertes les
laissa tomber sur ces ttes rabaisses, impitoyablement.
Puis ce nest pas assez, ces misrables injures de la pauvret,
faites, avec dessein et intention, ces malheureux qui avaient t
le roi, la reine, madame lisabeth, les enfants de France. Ces
femmes qui nont plus de larmes, ce rsign qui regarde indiff-
remment avec une lunette les travaux de maonnerie qui scellent
1. Almanach dAristote ou du vertueux rpublicain. An III.
2. Dictionnaire nologique.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
226
sa dernire prison
1
, il faut quils aient les crachats, la fange, les
calomnies, leur chemin de la guillotine. Et de toute la France,
tourne vers le Temple, il slve des voix confuses, des cris, des
ricanements, une clameur quotidienne, obstine, sans misri-
corde et sans trve. Il semble, y prter loreille, entendre un de
ces chants de mort de Peaux-Rouges, insultant au vaincu avant
de le martyriser, et qui, avant de tuer le corps, crucifient le cur.
Eh quoi ! ntait-ce pas hier que les feuilles patriotes, donnant
lassaut la royaut, se dcouvraient devant le roi ? Hier, que le
Dfenseur du peuple disait ce roi : Votre Majest est tellement
chrie de nous, que sil fallait des bains de sang humain pour
conserver votre sant, ce serait qui le premier rpandrait le sien
pour sauver les jours de notre souverain! Elles tranent mainte-
nant sur les tables et sur les chemines des cachots du Temple,
apportes par fait exprs, mais jetes comme par mgarde, et
oublies aux endroits apparents pour tenter la curiosit des
prisonniers, ces brochures, aujourdhui toutes sales dobscnits,
aujourdhui toutes dbordantes des vocifrations de la haine
2
!
Qui pourra dire, si jamais, depuis quil est des nations civili-
ses, le dmon de la calomnie inventa, imprima des ordures plus
normes, des dires plus monstrueux, des barbaries plus odieuses,
quen ces mille feuilles noircies dont la Rvolution soufflette les
htes du Temple? Qui pourra dire les imaginations froces, les
fils de lupanar et de guillotine, les de Sade jacobins, les garons
des chaudoirs des boucheries dgouttants de sang et de
fange
3
qui claboussrent de leur plume, non une reine,
une femme!
pouvante, un jour la bibliographie frmira devant le cata-
logue immonde de cette uvre lche, devant ces libelles canni-
bales, devant ce cynique thtre destin aux petits appartements
de la Rvolution, devant cette longue liste danecdotes infmes
1. Courrier de lgalit, par Lemaire. Aot 1792.
2. Journal de Clry.
3. La Vie et la mort de Louis Capet, dit DE BOURBON, seizime du nom et dernier
roi de France, et celle dAntoinette dAutriche, sa femme, par Pithoud. Lan II de la
Rpublique.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
227
que semble, en une Capre retrouve, avoir crites un Tibre, les
pieds dans le sang, les lvres en dbauche!
Cest tout cela qui trane sur les meubles du Temple, qui trane
tout ouvert. Louis XVI lit ces quelques pages dont la premire
reprsente la guillotine, le panier, le bourreau, les aides, et porte
ces mots : Jattends la tte de lassassin Louis XVI sous mon tran-
chant. Il lit encore; il lit la rclamation dun canonnier qui
demande la tte du tyran Louis XVI, pour en charger sa pice et
lenvoyer lennemi !
Et vous, Marie-Antoinette, si vous lisez ce quon crit de vous,
quelles vous semblent aujourdhui convenables presque, et bien
leves et de bonne compagnie, les vengeances de la Dubarry
imprimes Londres, et le scandale que la matresse de
Louis XV essayait de faire autour de vous! Pauvre mre! qui avez
cru devoir, pour respecter les droits de votre enfant, et vos droits
de reine, rester la tte haute, au milieu mme des soumissions,
lisez! Voil les Prophties franaises : Sortez, paraissez, Agrip-
pine, Cloptre, Messaline, venez courber votre front orgueilleux
devant votre reine et la ntre! et le misrable qui crit ces
choses vous fait malade du mal des courtisanes! Lisez, Marie-
Antoinette : ct de votre poux en Bacchus, vous voil pro-
mene en bacchante, la gorge, les bras, les cuisses et les jambes
nus, et le dauphin, votre enfant, ce btard adultrin lgitim
par limposture, est Cupido
1
. Lisez, car il faut que vous
buviez la lie mme du calice, lisez cette liste, Marie-Antoi-
nette, cette longue liste de complices que la nation associe aux
dbauches quelle vous prte, qui commence dArtois, qui finit
Dugazon! Cette liste, la Liste civile, elle court la France! et la
France la permis! Lisez, Marie-Antoinette, les Soires amoureuses
du gnral Mottier, par le petit pagneul de lAutrichienne! Lis,
mre douloureuse! cette biographie, publie chez la Montansier,
htel des courtisanes, o Hbert va bientt ramasser ces accusa-
tions devant lesquelles toutes les fltrissures de lhistoire reculent
insuffisantes Lis, quils taccusent davoir empoisonn ton pre-
mier enfant; lis encore, fille de Marie-Thrse, lOrateur du
1. LOmbre de Mardi gras ou les Mascarades de la cour.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
228
peuple, o Martel tappelle : Monstre dgobill de la bouche
dAlecto
1

Il faut la Rvolution quils meurent; il faut aux rvolution-


naires quils souffrent. Et quand lennemi a t repouss, quand
la guillotine simpatiente dattendre, ne croyez pas que la satit
se soit faite dans le public ou que la pudeur vienne aux insul-
teurs : celui-l dit le mnage au Temple sinjuriant, se battant, se
souffletant, et le roi traitant la reine de g et de p
2
. Oui, on
les torture, on les promne sur la claie des pamphlets ignobles,
aux veilles mmes de ces jours que la mort promise fait sacrs; et
pendant que des geliers dessinent sur les murs, pour les enfants
de ce pre et de cette mre : M. Veto crachant dans le sac, dautres
geliers peut-tre jettent dans la chambre du roi et de la reine
cette notification populaire de larrt de mort quils attendent.
Charles libre. Tes sujets vont la guillotine. Louis lesclave.
ciel ! quoi ! Laporte, Durosoy, Royou Charles libre
Viennent de te servir de courriers ainsi qu Madame. Louis
lesclave. ciel ! voyez-vous, monsieur Charles, vous tes cause
que ma femme vient de svanouir! Charles libre. Eh bien!
f-lui une jatte deau par la figure, elle reviendra
3
Ce nest plus cette salle de Versailles soutenue par vingt
colonnes doriques o, dans les niches des voussures, des Renom-
mes couronnent les globes fleurdliss; ce nest plus, droite, le
clerg en son plus riche costume, gauche, les dputs de la
noblesse, chapeaux plumes ondoyantes, manteaux noirs cla-
tants de dorure, tous lpe au ct; l-bas, au fond de la salle,
sur six rangs, une foule noire, le Tiers tat, en habit,
manteau de laine, cravate blanche, chapeau rabattu, sans pe.
Et dominant nobles, prtres, Tiers tat, lestrade royale; domi-
nant lestrade, le trne sous un dais blouissant; dominant le
trne, le roi couvert, la reine une marche au-dessous de lui. Ce ne
1. Petit Dictionnaire des grands hommes de la Rvolution, par un citoyen actif ci-
devant rien.
2. Le Mnage royal en droute.
3. Grande Entrevue dans la Tour du Temple entre Charles libre, patriote sans mousta-
ches, avec Louis Veto lesclave et sa famille.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
229
sont plus ces hrauts darmes, debout devant le Tiers, en leur
manteau court, forme de tonnelet, appuyant sur la hanche leur
bton parsem, comme leur manteau, de fleurs de lis
1
. O donc
toutes ces femmes de la cour, clatantes de gaze, dor, dargent,
de broderies? O donc ce public des entrecolonnements poudr
et coquet, ces curieuses en coiffure la libert? O donc
M. Necker, droit devant la table des ministres, en habit de ville,
pluie dargent sur fond cannelle
2
? Ce nest plus le 5 mai 1789.
Cest aujourdhui la salle du mange aux Feuillants. Voil les
deux longues tribunes latrales, la grande tribune du fond, les
banquettes vertes en amphithtre, et les poles hydrauliques
presque ras de terre
3
; cest bien la salle o les pamphlets roya-
listes de 1790
4
espraient lentre subite dun Louis XIV, bott,
peronn, fouaillant tous les insolents et brisant la tribune du
manche de son fouet de chasse. Lon reconnat encore toutes les
places et tous les coins : le canton du clerg, le Charnier des
Innocents; le quartier de la noblesse, le Faubourg Saint-Germain;
entre la noblesse et le clerg, le Trou denfer et ses violences; l,
les tranquilles, le Marais; l, le Palais-Royal; et autour de la tri-
bune, les Pntrs
5
. Mais o donc est ce monde de lAssemble
constituante? O donc Barnave, son gilet court, sa longue
lvite, son chapeau rond, ses cheveux rouls et retrousss sous
son chapeau
6
? O donc les deux Lameth, en fracs bien pincs,
une badine la main? O donc le foudroyant Mirabeau, cos-
tum en petit-matre, coiff en aile de pigeon
7
? Qui sont ces
dputs misrablement vtus, et quels sont ces drapeaux trous,
brls, cicatriss, pendus la vote de cette assemble nouvelle?
Cette assemble est la Convention; cette crinire noire, cest
Billaud-Varennes
8
; ce pantalon de coutil, cest Granet; ce bonnet
1. Tableau historique de la Rvolution, par dEscherny, vol. I.
2. Mmoires de Ferrires, vol. I.
3. Lettre de Rabelais aux 94 rdacteurs des Actes des Aptres.
4. Louis XIV au mange.
5. Chronique de Paris. Octobre 1789.
6. Veni Creator spiritus, par un citoyen passif.
7. Grand Tableau magique.
8. La Vrit tout entire sur les vrais acteurs de la journe du 2 septembre 1792.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
230
rouge, cest Armonville; cet habit neuf, cest Marat
1
; ces dra-
peaux, ce sont les drapeaux de lAutriche et de la Prusse; et ce
jour, cest le 17 janvier 1793 : Louis Capet est coupable de conspi-
ration contre la libert de la Nation et dattentat la sret gnrale.
La Convention va ordonner de lhomme; elle vote sa vie ou sa
mort. Voil soixante-douze heures quelle est en sance. Mille
rumeurs, des bouffes de bruit qui, par instants, entrent dans
la salle du dehors et du caf Payen; les glapissements touffs
des colporteurs qui crient le Procs de Charles I
er
, toutes les ave-
nues de lassemble
2
; une clef qui grince dans une serrure de
tribune; mille bruits que scande, de moment en moment, une
voix grle : la mort! une voix forte : la mort ! une voix
mue : la mort! une voix ferme : la mort!
Il est nuit; les lueurs vagues promenes sur les coins de la salle
rendent la scne trange. Des hommes qui votent, on ne voit que
le front, et les clarts ples des flambeaux le font blanc. Le som-
meil pse sur les yeux; la fatigue courbe les ttes. Voici un votant
qui dort; on lveille. Il monte la tribune : la mort ! puis il bille
et descend. La salle rit : cest Duchastel qui, malade, vient en
bonnet de nuit voter contre la mort. Cependant, dans les tri-
bunes rserves, ce ne sont que gaies cavalires, minces vertus,
frais minois tout entricolors de rubans; elles caquettent, grigno-
tant des oranges pendant le ballottage de la tte dun roi. Un
conventionnel apparat, salue, les liqueurs arrivent, les demoi-
selles de humer; puis elles regardent, se rejettent au fond de la
loge, font la moue, disent : Combien encore? se remet-
tent sur le devant, et coutent tomber dans les demi-tnbres : la
mort!
Au-dessus delles, l-haut, dans les tribunes publiques, le
peuple boit vin, eau-de-vie, et trinque chaque fois que vibre
sourdement : la mort! et les aboyeuses qui y ont, rvlera plus
tard Frron, leurs places marques, font avec la robuste mre
Duchne de gros ha! ha! quand elles nentendent pas bien : la
mort!
1. Journal dun voyage en France, par Moore. Philadelphie, 1794.
2. Id.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
231
Et, tandis que la France dcide si elle tuera, des femmes de la
socit avec des pingles piquent des cartes chaque vote :
elles ont pari le rgicide! la tribune dit : la mort! lpingle
pique; la carte avance
1
.
Mais dans le cur de ce Paris lamentable, que sont donc ces
chemines toujours fumantes? Quest cette forge toujours en
haleine, veillant toute la nuit, toutes les nuits? Cest Mot, le res-
taurateur Mot; ce sont les fourneaux de Mot. Paris, cerveau
et cuisine du monde! La mort vendange dans tes rues : Mot te
reste, et tu oublies avec le ventre! Il semble quIsae ait crit pour
les Franais de ce temps : Vous ne penserez qu vous rjouir et
vous divertir, tuer des veaux et gorger des moutons,
manger de la chair et boire du vin : Mangeons et buvons, direz-
vous, nous mourrons demain.
Mot! dans cet angle de la rue des Bons-Enfants, un paradis
oubli dans la cit dolente! Des cassolettes dor, autour des
tables o se versent les prcieuses liqueurs, lencens schappe et
monte en nuages odorants
2
.
Voici la Chambre verte, bientt historique, o va se rdiger une
constitution, le contrat dun peuple, la Constitution de 1793, la
constitution Mot, comme on dira
3
. Salles dApollon, o
Lucullus se reconnatrait chez lui ! Les crus opimiens, surprises et
recherches exquises de la gourmandise! vaisselle plus prcieuse
que lairain de Corinthe, et leau la neige que les esclaves ver-
saient sur les mains des convives antiques! Soudain, comme
du sanglier fendu de Trimalcion, laissant senvoler une vole de
grives, du plafond qui sentrouvre descend, pare de myrthe,
la Cypris de Cnide sur son char attel de colombes, ou bien cest
la Chasseresse, fille de Jupiter et de Latone, portant la peau dun
tigre sur ses paules nues, ou lAurore, semant les roses : desses
qui se font humaines, une fois le pied sur le tapis des festins
nocturnes!
1. Le Nouveau Paris, vol. VI.
2. Id. Vol. III.
3. LAccusateur public.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
232
Plus loin, un salon abandonn : cest l quautrefois des mains
fminines vous massaient dans une cuve de vin
1
.
Chez ce Mot, au bout dune de ces orgies de Bas-Empire,
parfums, de fumets de viandes, de volupts, Fouquier-Tinville,
Dumas, Renaudin causeront :
Ce Mot est plaisant son fourneau, dira Dumas, il serait
curieux de lenvoyer chercher un matin avec son tablier, de le
faire monter sur les gradins, et de le faire guillotiner tout de suite.
Il faut le mettre dans une fourne le lendemain dune
dcade, ripostera Renaudin, se passant sa serviette sur les
lvres, ntant pas de ses juges, je viendrai dner chez lui pour
rire.
2
Pendant ce temps, voyez-vous dans ces tristes villes, Coblentz,
Worms, Mayence, Ath, ces maigres et hves trangers? Ils sont
heureux, quand un lecteur charitable leur fait laumne du
logement dans un vieil hpital en ruine! En quelque basse
auberge, ici LAIGLE, l au PAN DOR, ils mangent table
dhte, ne faisant quun repas, dvorant une soupe, un bouilli et
du jardinage, arross dune chopine de bire; le soir, si la faim
revient, ils auront la tartine et la tasse de th. Les voyez-vous, par
la nuit, par dcembre, se promenant sur quelque petite place
froide dune petite ville allemande, soufflant dans leurs doigts,
le bois est cher, en sabots, en capote brune, un mouchoir noir
au cou, sans poudre, ces gentilshommes, officiers de larme de
Cond
3
!
1. Le Nouveau Paris, vol. III.
2. Mmoires de Senart. Beaudoin. 1824.
3. Lettres b patriotiques du pre Duchne.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
233
Chapitre XII
Le 21 janvier 1793. La Tte ou loreille du cochon. Allons, a va.
Le thtre complice de la terreur. Buzot, roi du Calvados. Les migrs
aux terres australes. Le Jugement dernier des rois. La Folie de
Georges, etc. LOpra sans-culottis. Corneille, Racine, Molire,
Piron rvolutionns. La chaste Suzanne. LAmi des lois. Pamla. Les
prisons. La Comdie franaise aux Madelonnettes.
Le 21 janvier 1793, dix heures un quart du matin, Louis de
Bourbon, XVI
e
du nom, n Versailles le 23 aot 1754, nomm
Dauphin le 20 dcembre 1765, roi de France et de Navarre le
10 mai 1774, sacr et couronn Reims le 11 juin 1776, est
guillotin sur la place de la Rvolution. Un homme, du nom de
Romeau, dans une brochure aujourdhui presque introuvable,
proposera bientt tous les citoyens de clbrer dans leur
famille la commmoration du 21 janvier, en y mangeant une tte
ou une oreille de cochon.
Le septime jour du deuxime mois de lan second de la rpu-
blique, la toile se lve au thtre de la rue Feydeau sur la pice :
Allons, a va. Sur la scne, des femmes, des hommes louvrage;
les femmes cousant, filant; les hommes htant les souliers, souf-
flant la forge, battant le fer; et dans cette fivre de travail et cet
enthousiasme dactivit, les voix clatent, lorchestre jouant en
ritournelle aprs chaque couplet les huit premires mesures du
a ira :
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
234
Cousons, filons, forgeons bien
Soldats de la Rpublique,
Vous nmanquerez de rien
1
.
Entendez tout le public qui chante avec Nicodme, tout Paris
qui fait cho la rue Feydeau, toute la France qui coud, qui file,
qui forge, qui fond, qui aiguise, toute la France qui rugit :
Soldats de la Rpublique,
Vous nmanquerez de rien.
Et les cloches dgringolent dans le grand creuset national, aux
applaudissements du prtre Junius, qui crivait en septembre
1789 : Les cloches leves par toute la France, si elles sont
volumineuses, semblables au tonnerre qui fait faonner les biches,
font frmir les productions de la nature jusque dans le sein de
leurs mres, do naissent des pileptiques, des enfants contre-
faits et privs dune partie de leurs sens
2
Elles sont
conduites aux fonderies, les breloques monstrueuses du Pre
ternel
3
. Une seule cloche est laisse chaque commune, pour
servir de timbre son horloge. La Commune de Paris a agit la
question de descendre et de fondre les deux bourdons de Notre-
Dame, lEmmanuel-Louis, de trente-deux mille livres, et la Marie-
Thrse, de vingt-huit mille
4
. la fonte, la fonte, le nanan des
oreilles religieuses!
5
, la fonderie de la ci-devant glise Saint-
loi des Barnabites, dans la Cit! La Rpublique na pas de
bronze laisser dormir! Je vous fais canons , dit-elle aux
cloches de France; je vous fais soldats , dit-elle aux paysans;
et les cloches fondues dtre le tonnerre de la Terreur, les paysans
de suivre par lEurope lairain de leur clocher!
Paris, quatre cents milliers de poudre : trois cents che-
vaux ne seraient pas en tat de traner la mitraille ramasse en
1. Allons, a va, par le Cousin Jacques.
2. LObservateur. Septembre 1789.
3. Lettres b patriotiques.
4. Remarques historiques et critiques sur les abbayes, par Jacquemart, 1792.
5. Le Consolateur. Janvier 1792.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
235
deux jours
1
; la Bourse ferme; la plaine des Sablons, une
cole de Mars pour les jeunes gens de seize dix-sept ans; le
thtre de la Montansier ferm, tous ses acteurs larme
2
; les
barrires fermes; sur la Seine, des soldats sur les bateaux de
blanchisseuses
3
; le rappel qui bat, le tocsin qui roule; tous les
chevaux de luxe larme! carrosses, voitures, quipages,
larme! tous les ouvriers larme! un atelier de canons dans le
Luxembourg; lalle qui ctoie le mur des Chartreux, une forge
trente foyers; la manufacture du citoyen Perrier livrant vingt
canons par semaine
4
; des fourneaux place Royale; lglise des
Filles-du-Calvaire une fabrique daffts de canons
5
; le drapeau
noir sur les tours de Notre-Dame
6
; le drap en rquisition pour
les uniformes; leurs sections toutes les femmes fabriquant gu-
tres, habits, tentes, sacs
7
:
Cousons, filons, cousons bien.
Vl des habits de notfabrique
Pour lhiver qui vient
Soldats de la Rpublique,
Vous nmanquerez de rien
8
.
Valenciennes est lAutrichien; Toulon lAnglais; la Vende,
quatre-vingt-dix lieues de pays, aux Vendens; Landau va
tre au roi de Prusse; Dumouriez a trahi. Et voil que dans cette
France, o ltranger essaye dj son camp, quelques centaines
dhommes, des mdecins, des avocats, des clercs de procureurs,
ont rsolu que la France vivrait!
Ils veulent; et soudain, comme si Dieu sanctionnait leurs vou-
loirs, ces gnraux, compagnons de Frdric, sont battus par des
gnraux conscrits, simples sergents tout lheure! Ils veulent; et
la banqueroute, dit Burke, devient le capital avec lequel ils
1. Courrier de lgalit. Septembre 1792.
2. Id.
3. Almanach des honntes gens. 1793.
4. Courrier de lgalit. Septembre 1793.
5. Id. Octobre 1793.
6. Id. Mars 1793.
7. Id. Septembre 1792.
8. Allons, a va.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
236
essayent de trafiquer le monde
1
! Ils veulent; et soixante mille
hommes senrlent en vingt-quatre heures! Ils veulent; et dans
ce sang et cette ruine, la France souvre : il en jaillit quatorze
armes!
Terminons, crie dans ce camp de vingt-six millions
dhommes lun de ces prodigieux Titans, terminons avant
lhiver toute querelle entre nous et les rois; que tout homme,
depuis dix-huit ans jusqu cinquante, sorte arm de ses foyers;
quon fasse dix armes dun million dhommes chacune; quon
entre comme une mer dborde chez tous nos ennemis! Tout
le plomb, en balles! les cercueils des anciens et trs hauts et trs puis-
sants, en balles
2
! Le fer des glises, le fer des chapelles, le fer des
mines de Champagne, en piques
3
!
Forgeons, forgeons, forgeons bien.
Vl quon vous fait sabre et pique
Pour aller grand train
Soldats de la Rpublique,
Vous nmanquerez de rien.
La Rpublique est une manufacture de poudre, de salptre, de
charpie, de canons : la Convention a dcrt lhrosme. Et le
savetier mme, qui travaille chausser nos victoires aux pieds
nus, chante :
Tirons, tirons la manique.
Travaillons grand train
Soldats de la Rpublique,
Vous nmanquerez de rien.
La terreur fait du thtre son complice. Par lui elle injurie ceux
quelle tue. Par lui, elle ridiculise les armes quelle bat. Entre ses
mains, le thtre devient une tribune sans pudeur comme sans
dignit, quelle emplit toute, et o elle ensevelit dans la boue ses
1. Actes des Aptres, par Barruel Beauvert.
2. Courrier de lgalit. Septembre 1792.
3. Id. Septembre 1793.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
237
ennemis encore chauds, aux applaudissements des populaces
vaudevillires. Cest le Panthon o elle couronne ses grands
hommes dune dcade; cest lgout des Gmonies o elle trane
un soir les Girondins quelle fait fous, un autre soir les migrs
quelle fait lches : cest le royaume joyeux, bruyant, brutal,
odieux du v victis!
Les thtres de Paris ont entendu larticle 2 du dcret de la
Convention du 2 aot 1793 : Tout thtre sur lequel seraient
reprsentes des pices tendant dpraver lesprit public et
rveiller la honteuse superstition de la royaut sera ferm, et les
directeurs arrts et punis selon la rigueur des lois.
Ce sont sur toutes les scnes, des pices de couvent, des atel-
lanes qui font dire un courageux : Eh quoi ! le sauvage res-
pecte son ennemi dsarm, et un Franais ose samuser aux
dpens de malheureux accabls sous le poids de linfortune!
1
Un thtre, un grand thtre ne va-t-il pas jusqu jouer le Tom-
beau des imposteurs, et lInauguration du temple de la Vrit, o lon
chante en parodie une grandmesse avec autel, chandeliers, cru-
cifix, calice, ornements sacerdotaux; o lacteur entonne ridicu-
lement le Pater noster, o churs et accompagnements mettent
tout en uvre pour faire plus grotesque la comique musique du
citoyen Grtry, ce ci-devant censeur de la musique de lancien
rgime
2
!
Pendant quun thtre monte la pantomime la Guillotine
damour
3
, ce ne sont, sur tous les autres, que faits historiques et
patriotiques, que divertissements patriotiques, que comdies patrioti-
ques, quimpromtus rpublicains, que tableaux patriotiques, scnes
patriotiques, sans-culottides, opras, comdies, vaudevilles patrio-
tiques : la Veuve du rpublicain; Wenzel ou le Magistrat du peuple;
le Sige de Lille; les Volontaires en route ou la Descente des cloches;
la Mort de Dampierre; Mucius Scvola; la Mort de Marat ; Marat
dans le souterrain des Cordeliers; les Peuples et les Rois; le Rpubli-
cain lpreuve; Lepelletier Saint-Fargeau; la Prise de Toulon par les
1. Journal des Spectacles. Juillet 1793.
2. Journal de Perlet. Dcembre 1793.
3. Journal des Spectacles. Juillet 1793.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
238
Franais, par Duval ; la Prise de Toulon, par Picard; la Royaut
abolie; Jean-Jacques Rousseau au paraclet ; la Libert des ngres, au
thtre du Lyce-des-Arts; la Libert des ngres, au thtre des
Varits amusantes; la Journe de Marathon; lIntrieur dun
mnage rpublicain; Manlius Torquatus; picharis et Nron ou
Conspiration pour la Libert; la Famille patriotique; le Dpart des
volontaires pour larme; Encore un cur; lmigrante ou le Pre
jacobin; le District de village; le Campagnard rvolutionnaire; le
Cong des volontaires; lHeureuse dcade; les Crimes de la fodalit;
le Cri de la Patrie, par Moussard; le Cri de la Patrie, par
Desfontaines; le Vritable Ami des lois; le Chne patriotique ou la
Matine du 14 Juillet ; les Brigands de la Vende; le Corps de garde
patriotique; lAlarmiste; lHrone de Mithier; le Retour Bruxelles;
lApothose du jeune Barra; la Fte civique, toutes pices dont
le mrite rpond la chaleur du patriotisme , toutes pices
dignes dtre joues ce Thtre du Peuple que le comit de salut
public, dlibrant sur la ptition prsente par les sections de
Marat, de Mucius Scvola, du Bonnet-Rouge et de lUnit, va
ouvrir gratuitement aux patriotes, trois fois par dcade, dans le
Thtre ci-devant Franais, uniquement consacr aux reprsen-
tations populaires; toutes pices dignes dclairer les provinces et
de former le rpertoire des spectacles civiques donns au peuple
gratuitement, chaque dcade, dans les communes de France
1
.
Ici, cest un hirodrame pantomi-lyrique. Lgalit sort dune
trappe. Il descend sur sa tte deux grandes Renommes, tenant
dune main leurs trompettes, de lautre, un coin dun grand dra-
peau, o est crit en transparent : Point de socit sans galit.
Quatre citoyens, un gnral darme, un sans-culotte, un juge de
district, un municipal, arrivent prs de lautel. La desse pose son
niveau sur la tte des quatre personnages qui le prennent de la
main gauche avec le plus grand respect ; puis sur leurs
paules ils soulvent la table, o debout lgalit se tient; ils
apportent sur ce pavois la divinit jusquau devant de la scne, et,
1. Les Spectacles de Paris et de toute la France. 43
e
partie pour lanne 1794. Paris,
Duchesne.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
239
aux furieuses acclamations du public, ils jettent leurs chapeaux
en lair : Vive la libert! vive lgalit
1
!
L, cest lApothose du jeune Viala, o le jeune hros de la
Durance reoit comme cadeau de noces dIsidore, lpouseur
de sa cousine Ptronille, un bonnet rouge
2
. Partout, sur toutes
les scnes, cest la chanson :
Dansons la carmagnole,
Vive le son, vive le son,
Dansons la carmagnole,
Vive le son du canon!
3
Voici Buzot, roi du Calvados, nommant Guadet son premier
ministre, Gorsas son chancelier, Ption son surintendant des
finances, Wimpfen gnralissime de ses armes; voici le roi
Buzot amoureux de Falaisinette, la nice de laubergiste Ride-
veau, la promise de Gargotin, son cuisinier. Il est tout heureux, le
roi Buzot : il vient de trouver chez Falaisinette de vieux parche-
mins qui la font hritire unique du dernier roi dYvetot. Falaisi-
nette va tre la reine Buzot. Alors Gargotin distribue larme et
au peuple des exemplaires de la nouvelle Constitution; tous les
figurants crient : Vive la Constitution! bas le fdralisme! et
quelles joies de ce bas public voir Buzot et Guadet se prcipi-
tant dans le trou du souffleur! Quels rires entendre Gorsas
recommander ses fameuses chemises avant de disparatre
4
!
Voil les migrs aux terres australes, du citoyen Gamas; et cest
plaisir de voir huer le prince, le baron, le prsident, labb, le
financier, la prsidente, la marquise, lvque, la religieuse, les
moines, toute la ci-devant socit. Comme il est le hros, comme
1. La Fte de lgalit, hirodrame pantomi-lyrique en un acte et en vers. Thtre
de la Cit. 24 brumaire an II.
2. Agricol Viala, ou le Jeune Hros de la Durance, fait historique et patriotique.
Thtre des Amis de la patrie. 13 messidor an II.
3. Les brigands de Vende, opra-vaudeville en deux actes. Thtre des Varits
amusantes, boulevard du Temple, ci-devant lves de lOpra. 3 octobre 1793,
lan II de la Rpublique.
4. Buzot, roi du Calvados, comdie-parade en prose et en vaudevilles. 9 aot
1793. Journal des Spectacles. Aot 1793.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
240
il est lintrt de la pice, le laboureur Mathurin, qui, apitoy sur
le sort des migrs, a bien voulu les suivre avec sa charrue! Quel
atticisme de fines railleries en ces Nues rpublicaines! labb,
rest seul avec les deux femmes, leur proposant demployer leurs
charmes sur le cur des colons pour le faire nommer roi, leur
promettant toutes deux dtre les dispensatrices de ses grces
et de ses faveurs; puis Mathurin, que les sauvages veulent
nommer chef des migrs, refusant de changer son bonnet rouge
contre la couronne de chne, et, pour terminer la pice, tonnant
les terres geles de lair des Marseillais
1
!
Cest encore le Jugement dernier des rois, par Sylvain Marchal.
Un citoyen, victime de la tyrannie, exil dans une le dserte, a
lev les sauvages de cette le dserte dans la haine des rois, char-
mant ses loisirs en crivant en trs gros caractres sur le plus dur
rocher : Il vaut mieux avoir pour voisin un voleur quun roi. Libert,
galit. Soudain un vaisseau dbarque, en cette le rpublica-
nise, tous les souverains de lEurope, depuis le pape jusqu
limpratrice de Russie; et alors commencent les transports du
public, qui clatent chaque scne de ce sujet lunisson des
dsirs des spectateurs, glorieux pour les Franais, et dun intrt
gnral
2
. chaque tyran amen par un sans-culotte de sa
nation, et montr comme en une foire, le roi dAngleterre, le roi
de Prusse, lempereur Franois, le roi dEspagne, le roi de
Pologne, la salle bat des mains, ivre de joie. Pour un morceau de
pain noir quon leur jette, Sylvain Marchal peint tous les rois se
battant comme des crocheteurs : et le public rit homriquement
de ses milliers de bouches. Il rit de toutes les impudeurs que
Michaud ajoute au rle de limpratrice de Russie, madame
lEnjambe . Il rit quand de son sceptre, elle donne par le nez
du Pape-Dugazon, qui semporte plaisamment aux violences. Il
applaudit avec les hurrahs de la rage forcene au discours du
sans-culotte qui les quitte : Monstres couronns! vous auriez
d, sur des chafauds, mourir tous de mille morts; mais o se
1. Les migrs aux terres australes, ou le Dernier Chapitre dune grande rvolution,
par Gamas. Thtre des Amis de la patrie. 24 novembre 1792.
2. Journal des Spectacles. Octobre 1793.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
241
serait-il trouv des bourreaux qui eussent consenti souiller leurs
mains dans votre sang vil et corrompu? Et quand commence
lruption du volcan, ruption dont le sans-culotte sest bien
gard davertir les rois; quand elle les engloutit tous dans sa
lave rvolutionnaire, le parterre et la salle, dit une feuille du
temps, paraissent tre composs dune lgion de tyrannicides,
prts slancer sur lespce honnie connue sous le nom de
rois .
Il y en eut un, le citoyen Desbarreaux, qui ne fut pas entire-
ment satisfait de la pice patriotique et prophtique de
Sylvain Marchal, et qui, en en gardant lintrigue et la conception
premire, en chargea les dtails de coups de pied, et en enjoliva
le style de propos de halle impossibles citer, dans une sorte de
paraphrase intitule : les Potentats foudroys par la Montagne et la
Raison.
En tout ce fatras, peine une pice qui vaille une ligne de la
critique, peine quelques vers heureux, vifs et francs dallure,
comme ceux-ci, de la Veuve du Rpublicain, de Lesur :
Le jour luisait peine, et nous sortions dj.
Il ne faisait pas chaud, mon cher, dans ce temps-l.
On se range en bataille; on se met louvrage.
Les canons sont braqus; pan, pan, pan, le tapage!
Nous entonnons en chur lhymne des Marseillais,
Et le bruit du canon fut touff trois fois!
1
Dans La Folie de Georges, par Lebrun-Tossa, le peintre,
llve de David, il passe par instants un souffle de
Shakespeare; et Georges, en robe de chambre, un fouet la
main, criant : Taaut! taaut! forcez la bte! la voil! la
voil! Il tait beau ce cerf! Toulon pris et repris en douze
heures cest incroyable Ils nous ont tu beaucoup de
monde, selon toute apparence Lchez la meute! tait,
en ce drame, une figure nouvelle, et quon navait pas encore
ose sur la scne franaise. Je ne sais quoi de tristement grand
1. La Veuve du Rpublicain, trois actes, en vers, par le citoyen Lesur. Thtre
comique, 3 frimaire an II.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
242
plane sur cet acte, o Georges IV, ce roi Lear, en plein parlement
dAngleterre assembl, bgayait tout coup au milieu de son
discours appris, jetait un strident clat de rire, foulait aux pieds
son manteau royal, et se dbattait, emport dans les bras de ses
gardes, comme un enfant en colre. Mais la Rvolution reprend
bien vite sa proie : les Anglais se rassemblent en communes.
Lebrun-Tossa montre Grey, Shridan en bonnets rouges, le
peuple anglais criant : Vive la nation! Calonne portant criteau
devant et derrire : faux monnayeur, voleur public, conduisant par
le licou un ne couvert du manteau royal. Fox engage le peuple
le renvoyer dans sa patrie pour quil aille porter son don patrio-
tique sur cette place, o plusieurs de ses complices lont dj
prcd . La Tour de Londres est prise comme une Bastille,
lAngleterre se dclare rpublique une et indivisible, et la toile
tombe sur ces mots de Fox : Si le roi vient recouvrer la raison,
je serai le premier demander quil meure. Apprenons lunivers
que la justice du peuple, immuable, ternelle, atteint tt ou tard
et frappe les tyrans. Jurons tous, mes amis, jurons quil prira!
1
Tout ce thtre est si bas, si pauvre, si inepte, que ceux mmes
qui lemploient le mprisent, et que le Moniteur voit, dans cette
irruption barbare douvrages pitoyables dont nos thtres sont
inonds depuis quelques mois, une conspiration paye par Pitt et
Cobourg pour faire tomber dans lavilissement le thtre
franais
2
.
Et dans ce thtre, qui, tout de circonstance, ne mrite rien de
lHistoire, dans ce thtre raval flatter, sous peine de mort, les
vnements du jour, il est des -propos dans l-propos mme.
Ainsi, dans la Vraie Rpublicaine, ou la Voix de la Patrie, quand
lacteur qui joue Dumont dit laristocrate dApreville et au cur
Doucin : Adieu, messieurs dautrefois! je vous souhaite pros-
prit et gaiet! il ajoute dordinaire en ces termes, ou en des
termes approchants : Il faut que je mamuse un peu leurs
dpens : Citoyens Doucin et dApreville, vous aimez sans doute
1. La Folie de Georges, comdie en trois actes, en prose, par Lebrun-Tossa.
Thtre de la Cit. 4 pluvise an II.
2. Le Moniteur. 18 nivse an II.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
243
les nouvelles intressantes pour la Rpublique; je vais vous faire
part de celles que je viens de recevoir , et il chante des couplets
relatifs au fait de la journe
1
. Sur un autre thtre, au milieu
dune pice, un acteur savance et annonce une grande nouvelle,
une victoire, une prise de Charleroi.
Quand le comdien est un chaud patriote, dun rien, dun
mot, dun geste, il remmore au peuple frocis la guillotinade
du jour. Dans Marat dans le souterrain des Cordeliers, lacteur
Menier, apprenant au moment dentrer en scne que Philippe-
galit a vcu, change une phrase de son rle, et la tourne en un
rappel du sang non encore tanch sur la place de la Rvolution.
Le thtre ainsi sans-culottis, les acteurs perdent le respect et
le soin de leur talent; ils sont patriotes avant dtre artistes, et ils
cherchent plus les gros applaudissements du parterre que la satis-
faction deux-mmes. Ils rejettent cette dcence qui fait les
Roscius; ils vont lexagr, loutr. Ils tombent aux inconve-
nances et la farce; ils ngligent jusquaux traditions des entres
et des sorties. Au thtre de la Rpublique, pendant le Mercure
galant, dans la dcoration dite la chambre de Molire, les acteurs
entrent et sortent, tantt travers une glace, tantt travers le
mur, et presque toujours par la fentre. Dans le Faux Savant, un
soir, le comique entre plusieurs fois par la chemine
2
. Au reste,
depuis lavnement de la libert, les dtails et lexactitude de la
mise en scne ntaient plus trop respects. la fin de 1790,
Kotzebue naffirme-t-il pas avoir vu au thtre de Monsieur, dans
le Procs de Socrate, des pipes sur la chemine de la prison de
Socrate
3
?
Le got dans le jeu nest plus gard. Dugazon disant dans un
rle : Quand je songe que trois annes de peines et de soins ne
mauraient pas valu ce que je viens de gagner en un quart dheure
dambassade amoureuse, je ne mtonne piou si tant dhonntes
gens font ce mtier ; il promne longuement, aprs ces mots, les
1. La Vraie Rpublicaine, ou la Voix de la patrie, comdie en un acte et en prose
avec des vaudevilles, par le citoyen Louis. Thtre du Lyce-des-Arts. Messidor
an II.
2. Journal des Spectacles. Juillet 1793.
3. Meine Flucht nach Paris im Winter, 1790.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
244
yeux sur toutes les loges. Il semble chercher y reconnatre les
honntes gens qui gagnent de largent aussi facilement que
Timantoni.
1
ces inconvenances des acteurs parlants, joignez les liberts
incongrues des acteurs muets
2
. Il y a des thtres o les cory-
phes sur la scne tirent tranquillement une lunette dopra de
leur poche, et se mettent lorgner dans la salle. Plus de comdie
ni de comique. La vogue est aux nicaiseries , aux Amours de
Cuir-Vieux et de la citoyenne Beurre-Fort. Le royaume du Rire est
devenu la rpublique de la Farce. Cest le grotesque, le grossier
Tiercelin qui dsopile les rates plbiennes. Tiercelin, pour qui
un critique dalors voulait quon ajoutt notre langue une nou-
velle faon de parler. On a dit jusqu prsent : Cet acteur
charge, il fait des caricatures de tous ses rles; il faudra dire
dsormais, si M. Tiercelin persiste : Cet artiste charge les carica-
tures, cest--dire charge les charges.
La Convention nationale sourit au fond ce thtre rgnr.
Elle dbarrasse les acteurs patriotes du thtre de la Rpublique
du modr Dorfeuille, lassoci de Gaillard, qui voulait faire du
thtre, dont il avait la moiti de lentreprise, un tranquille gym-
nase aux portes duquel les passions politiques sarrteraient. Une
lettre de Dorfeuille, adresse lintendant de la liste civile, est
trouve dans les papiers de Laporte. Dorfeuille, dnonc aux
recherches du comit de surveillance de la Commune, senfuit,
et, pour 100 000 livres, il cde sa part de proprit, dont il a
refus 500 000 livres, ses anciens pensionnaires, Monvel,
Grandmnil, Dugazon, Talma, Michot, Baptiste, Desrozires
3
.
Ds lors, les acteurs-socitaires-entrepreneurs du thtre de la
Rpublique se montrent compltement dignes de leur nom.
Outre que chacun deux na jamais laiss douter de son patrio-
tisme, chacun deux sempresse de cooprer par ses talents
laccroissement des lumires et lextension des principes de
notre heureuse Rvolution.
4
1. Journal des Spectacles. Juillet 1793.
2. Id. Aot 1793.
3. Id. Juillet 1793.
4. Les Spectacles de Paris et de toute la France, 43
e
partie. 1794.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
245
La Convention nationale reoit sa barre ces acteurs, qui
viennent, avec la section de 1792, lui notifier quils acceptent
lacte constitutionnel ; elle accueille le citoyen Chnard, acteur de
lOpra-Comique, chantant la montagne :
Montagne, montagne chrie,
Du peuple les vrais dfenseurs,
Par vos travaux la Rpublique
Reoit la Constitution;
Notre libre acceptation
Vous sert de couronne civique.
Elle accueille le citoyen Vallire, acteur du thtre de la rue
Feydeau, qui chante ensuite :
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Sortez dune nuit profonde,
Peuples, esclaves des rois.
La France aux deux bouts du monde
Vient de proclamer vos droits,
Briser vos vieilles idoles
Et leur culte dtest,
En plantant sur les deux ples
Larbre de la libert!
1
Comprenant quel aiguillon de patriotisme ce peut tre que
lOpra, ce superbe monstre lyrique
2
, qui parle tous les
sens, la Convention ne se laisse pas effrayer par le dficit annuel
de 362 977 livres, 10 sols, 17 deniers, que le citoyen Roux fait
remonter lanne 1778
3
. Elle subventionne et fait protger
lOpra par le conseil gnral de la Commune; les deux adminis-
trateurs Francur et Cellerier arrts comme suspects, les
acteurs de lOpra, sur lengagement formel de purger la scne
lyrique de tous les ouvrages qui blesseraient les principes de la
1. Journal des Spectacles. Juillet 1793.
2. Washington, ou la Libert du Nouveau Monde, tragdie en quatre actes.
13 juillet 1791. Thtre de la Nation.
3. Chronique de Paris. Octobre 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
246
libert et de lgalit que la Constitution a consacrs, et de leur
substituer des ouvrages patriotiques , les acteurs de lOpra
sont mis en possession des magasins et autres dpendances de
lOpra; et ladministration des tablissements publics reoit
lordre de leur fournir dcorations, machines, habits, accessoires
et ustensiles
1
.
LOpra rvolutionn, le dispute en patriotisme au thtre de
la Rpublique. LApothose de Beaurepaire, le Camp de Grand-Pr,
Fabius, Horatius Cocls, la Journe du 10 aot ou lInauguration de
la Rpublique franaise, Miltiade Marathon, le Sige de Thion-
ville, Toute la Grce, ou Ce que peut la libert; lOpra sest fait
bien vite un rpertoire des pomes des Quinault du a ira, mis
en musique par des Lully de Carmagnole. Cest lOpra qui a fait
entrer tout un tableau symbolique de la Rvolution dans un
divertissement ajout Tarare, lopra de Beaumarchais.
Cest lOpra que Vestris fait applaudir, dans le ballet du
Jugement de Paris, le fameux Corno, le bonnet phrygien, lanctre
du bonnet rouge. Cest lOpra qui joue le plus souvent au profit
des volontaires partis pour les frontires, et des infortuns de la
section de Bondy
2
. Cest lOpra qui lectrise les mes, cha-
cune de ses reprsentations, par la scne lyrique des citoyens
Gardel et Gossec, LOffrande la libert; cest lhymne des Mar-
seillais mis en action, entour de toutes les pompes de la mise en
scne, agenouillant guerriers, enfants, jeunes filles charges
doffrandes devant le temple de la Libert, cette strophe :
Amour sacr de la patrie, faisant la fin de cette autre : Que nos
ennemis expirants voient ton triomphe et notre gloire, ronfler les
canons et battre les tambours
3
. Cest lOpra qui, pour la fte
fameuse de linauguration des bustes de Marat et de Lepelletier
la section de Bondy, change sa faade en une montagne, o
repose au sommet le temple des Arts et de la Libert et qui des-
cend jusquau milieu du boulevard. Les cnotaphes, les bustes
des deux martyrs, les arbres analogues cette fte , ornent la
1. Journal des Spectacles. Septembre 1793.
2. Les Spectacles de Paris. 1794.
3. Fragments sur Paris, par Meyer, vol. I.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
247
montagne. Les deux desses, descendant de leur char, la Libert,
lgalit montent jusquau temple, aux fanfares de lorchestre
qui joue la marche des prtresses de lopra dAlceste : du
temple, des cohortes de jeunes filles, vtues de tuniques blan-
ches, ceintes de rubans tricolores, sortent et attachent leurs guir-
landes aux bustes et aux arbres pendant que les enfants des
Arts chantent :
Marat, Marat nest plus, ainsi que Saint-Fargeau
1
.
Cest lOpra que se jouent, la toile baisse, Les Bacchanales
catilinaires. Cest lOpra, dont les coulisses sont le lupanar des
Hbert et des Chaumette, qui quatre fois par semaine soupent
avec les rois, popularisent les desses, sans-culottisent les nym-
phes, et font souffler les fourneaux du Pre Duchne par les Jeux
et les Plaisirs, tandis que les Amours de Psych lui allument sa
pipe . Cest lOpra dont Lopard Bourdon courtise lOlympe
fminin, menaant les Junon, les Minerve, si lon ne sempresse
de jouer son chef-duvre rvolutionnaire, de faire dresser une
guillotine sur lavant-scne.
Adieu lOpra galant et cythren, et le public des petits-ma-
tres, et les tenants parfums de Gluck et des Piccini ! Le public
sans-culotte est roi l; il est roi au thtre de la rue Richelieu,
quil baptise thtre de la Rpublique; il est roi mme ce
dbonnaire spectacle, o lanne 1788 allait voir le Gnral Jac-
quot et les scnes divertissantes du Tailleur anglais ce cirque o
Franconi lui offre aujourdhui le superbe tableau de lOffrande
la libert, dont les cuyers et les chevaux excuteront plusieurs
attitudes au moindre signal
2
.
Cest pour le public sans-culotte quon donne trois fois par
semaine sur les thtres de Paris, Brutus, Guillaume Tell, Caus
Gracchus et autres pices dramatiques qui retracent les glorieux
vnements de la Rvolution et les vertus des dfenseurs de la
Rpublique.
3
Cest pour lui quune de ces reprsentations est
1. Les Spectacles de Paris.
2. Journal des Spectacles. Juillet 1793.
3. Les Spectacles de Paris.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
248
donne chaque semaine aux frais de la Rpublique. Cest pour
lui, pour les reprsentations pour et par le peuple, que le ministre
de lIntrieur, le quartidi, 4 pluvise, lan second de la Rpu-
blique franaise, distribue aux thtres une somme de
100 000 livres dont lOpra-National touche 8 500, le Thtre-
National 7 000, le thtre de la Rpublique 7 500, le thtre de la
rue Feydeau 7 000, le thtre de la rue ci-devant Louvois 5 500,
et ainsi en diminuant jusquau thtre de la Rpublique de la
foire Saint-Germain 2 100 livres. Cest jour lui que Dugazon
ajoute des couplets patriotiques au Marchand de Smyrne
1
. Cest
pour lui que le citoyen la Harpe, aprs la reprsentation de Sa
Virginie, vient lire une ode sur la scne, dont les expressions
parurent plus patriotiques certains que pindariques
2
. Cest
pour lui que les jeunes canonniers montent sur le thtre et rci-
tent le pome de Dorat Cubires sur la mort de Marat.
Cest pour le public sans-culotte que les salles sont repeintes,
que les amphithtres sont joints aux premires loges, que les
loges de lavant-scne sont supprimes et remplaces par deux
statues de lgalit et de la Libert; cest pour lui que les rideaux
sont rays de rayures tricolores o se dtache une figure de la
Nature peinte en bronze; pour lui que les pilastres reprsentent
des faisceaux de piques lies de distance en distance par des
rubans tricolores; pour lui enfin que le fond des loges est peint
en tricolore
3
.
Cest le public sans-culotte qui reoit les pices. Cest lui que
lacteur du thtre de lAmbigu-Comique, Cammaille Saint-
Aubin, crit : Marat est mort assassin, et les tratres quil a
dnoncs existent! Jai fait un drame intitul lAmi du peuple,
ou les Intrigants dmasqus. Ma pice, faite il y a deux mois, est
depuis huit jours entre les mains du citoyen Monvel. Si ma pice
et t donne plus tt, peut-tre naurions-nous pas regretter
un des plus courageux dfenseurs de lgalit politique.
4
Le
public sans-culotte fait jouer la pice du citoyen Cammaille
1. Journal des Spectacles. Aot 1793.
2. Id. Aot 1793.
3. Dcade philosophique. An II. Vol. I
4. Journal des Spectacles. Juillet 1793.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
249
Saint-Aubin et y conspue Forcerame, la caricature de Roland, et
Csaret, la moquerie de Dumouriez.
Le public sans-culotte devient un comit de lecture. Voici
quun citoyen des quatrimes loges demande lagrment des
spectateurs pour chanter une chanson civique. La chanson finie :
Citoyens, la chanson que je viens de vous chanter est extraite
dune pice civique, refuse sous de mauvais prtextes par les
thtres aristocrates des Varits, du Palais et de Molire.
Elle sera joue , crie le public. Cest le public-roi envahissant
les salles ds louverture, cinq heures et demie, qui hurle, avec
le citoyen Albitte, aux applaudisseurs de lhmistiche de Gaus
Cracchus : Des lois et non du sang; qui hurle Cette maxime
est le dernier retranchement du feuillantisme
1
! Cest le public-
roi qui est le comit de salut public des thtres. Cest lui quon
dnonce lAdle de Sacy du thtre du Lyce-des-Arts, comme
un tableau de la ci-devant cour, o lon reconnat visiblement les
ci-devant Monsieur et le comte dArtois, et o lon reprsente,
sans employer de tournure bien emblmatique, Antoinette et son
fils dans une tour qui ressemble au Temple. Le public-roi court
vrifier, et il se trouve, heureusement pour le thtre, que
dabord la pice est une pantomime; que la malheureuse Adle
est poursuivie par un tyran; que le Temple est une ville fortifie,
et que le dauphin est une fille
2
. Cest au public-roi quon
dnonce lauteur de la comdie patriotique le Modr, Dugazon,
comme ayant t lui-mme le Modrantin dont il se moque,
lorsquil osa se permettre, en soupant avec linfme Dumou-
riez, les singeries et les ironies les plus coupables contre Marat.
Cest au public-roi quon dnonce le Fnelon, ou les Religieuses
de Cambrai de Chnier, comme coupable de montrer un riche
prlat en rochet et en camail, ayant une cour dans son anti-
chambre et des gardes sa porte, et se laissant monseigneuriser,
puis reprsenter comme le modle de toutes les vertus . Cest
1. Journal des Spectacles. Octobre 1793.
2. Id. Septembre 1793.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
250
ce public-roi qui ne peut voir de sang-froid Timophane, dans
Timolon, recevoir la couronne sans que le peuple corinthien
sindigne. Cest au public-roi que Chnier immole sa tragdie et
la brle, ainsi quun pote brle un manuscrit, en en gardant une
copie.
Cest au public-roi que des zls dun rpublicanisme exigeant
et mfiant dnoncent jusqu cet opra si bien au pas, et dont le
patriote Las est le premier sujet. Ils accusent lOpra de blesser
les oreilles des rpublicains par les noms fastueux des rois.
Comment souffre-t-on que lon clbre encore sur le thtre de
la Rpublique les excrables exploits de la famille des Atrides;
que les noms dAgamemnon et dAchille soient offerts aux accla-
mations publiques; que lon joue cette Iphignie en Aulide, monu-
ment honteux de lantique adoration franaise, qui faisait
agenouiller le peuple devant la veuve Capet? Voici donc le
rsultat des promesses civiques que lOpra est venu faire la
Commune! Iphignie est la pice patriote quils ont tire de leur
magasin!
1
Le public-roi fait du pouce le signe dont le Romain
tuait le gladiateur : Iphignie disparat; et les rhabilleurs intelli-
gents changent les rois en gnraux rpublicains : dans Admte,
on met la Thessalie en rpublique, dont le tyran Admte nest
plus que le Santerre
2
!
Ctait en 1792, par une plaisanterie royaliste, quon soccu-
pait dsanoblir les Contes de fes. Plus de roi, de reine, de belle
princesse, de chevalier valeureux! Serpentin vert sera Serpentin
aux trois couleurs, le vert tant la couleur des aristocrates; et la
Belle aux cheveux dor deviendra la Belle aux cheveux en assignats,
lor tant la monnaie de lancien rgime
3
. La raillerie est devenue
une ralit. Et si lon ne sen est pris aux Perrault et aux livres qui
causent tout bas, on a arrang patriotiquement les auteurs dra-
matiques qui parlent tout haut. Dabord, les appellations, mar-
quis, baron, bas, le mme jour que les plumets tombent sur la
scne. Pour marquis, Damis est l; et pour baron, Clon; deux
1. Journal des Spectacles. Septembre 1793.
2. Dictionnaire nologique des hommes et des choses.
3. Le Consolateur. Fvrier 1792.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
251
remplaants parfaits, de mme nombre pour le vers, et de mme
dsinence. Corneille est suspect, depuis quun patriote a cri
une reprsentation de Cinna : la lanterne! lauteur! Aussi,
voyez comme on le rgnre. Jadis Cliton disait dans le Menteur :
Elle loge la place, et se nomme Lucrce
Quelle place? Royale.
Aujourdhui, au lieu de Royale, Cliton dit la place des Piques.
La prosodie est un tantinet viole, mais la Rpublique est sauve!
Racine na pas chapp, non plus que Corneille, la fatale
toilette :
Dtestables flatteurs, prsent le plus funeste,
Que puisse faire aux rois la colre cleste!
Aux rois! Limagination patriotique avait l carrire. Les
esprits borns mirent dabord que puisse faire lhomme .
Dautres se sont compromis jusqu un que puisse faire au
peuple . Le parti de la prudence a eu le dessus; et la version offi-
cielle est :
Que puisse faire, hlas !
Un journaliste avait mieux corrig queux tous :
Dtestables flatteurs, prsent le plus funeste,
Que mais lisez Racine, et vous saurez le reste!
On a oubli lloge que les Rvolutions de Paris faisaient tout
lheure de Molire : Oblig, forc de se taire dans un temps de
servitude horrible, la libert lui sortait par tous les pores. Forc
de louer Louis XIV, il faisait ses prologues mauvais et dtestables
plaisir. Il y brisait les rgles de la versification. Les platitudes,
les lieux communs les plus vulgaires, il les employaient avec une
intention marque, comme pour avertir la postrit du dgot et
de lhorreur quil avait pour un travail que lui imposaient les cir-
constances, son tat, et la soif de rpandre ses talents et sa philo-
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
252
sophie.
1
Lacteur Mol, qui a crit la porte de sa maison, rue
du Spulcre : Ici demeure le rpublicain Mol, corrige Molire,
tout comme Corneille et Racine
2
.
Dans le Tartufe :
Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude
il a ainsi retourn le vers contre-rvolutionnaire :
Ils sont passs ces jours dinjustice et de fraude.
La guerre aux mots a t patiente, pousse au plus loin, sans
merci. Dans la Mtromanie, il y avait :
Et moi, je vous soutiens quun ouvrage dclat
Ennoblit tout autant que le capitoulat.
Les acteurs de la libert disent :
Vaut cent mille fois mieux que le capitoulat.
Et tant pis pour ennoblit ! Et puis, marquis, barons, je veux
dire Clon, Damis, tout le monde ci-devant a arbor la large
cocarde tricolore. Le petit-matre, habit dor, manchettes de
point, en cocarde! en cocarde, Tartufe! en cocarde, les femmes!
en cocarde, les valets! en cocarde, tout le monde! jusquaux sau-
vages, en cocarde dans la pice des Illinois
3
! Il ne croyait pas si
bien prdire, le Petit Gautier, le 16 aot 1790 : Les dmons et
les zphyrs auront des cocardes et les nymphes ne pourront
porter des habits blancs qu la condition dtre nous avec les
couleurs nationales. On en verra sur la robe dAndromaque et
sur le casque de Minerve.
Qui croirait quen cette tyrannie pousse jusquaux dtails,
quen ce dbordement de ce peuple quon appelait il y a deux ans
1. Les Rvolutions de Paris. Du 13 au 20 novembre 1790.
2. Mmoires de Lombard de Langres. Vol. I.
3. Journal deux liards.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
253
Sa Majest Canaille, deux thtres osent appeler de mdiocres
pices, qui sont de courageuses protestations, ce qui reste
Paris de ci-devants encore vivants.
Deux semaines avant le 21 janvier, le Vaudeville donne cette
Chaste Suzanne o beaucoup voient la reine, o Azarias dit aux
Accarons : Vous avez t ses dnonciateurs; vous ne sauriez tre ses
juges. cette imprudence si brave, toute la salle sassocie; elle se
lve toute, et applaudit. Le lendemain Azarias tait billonn, la
phrase dfendue. Bientt Lger, acteur et auteur du Vaudeville,
tait arrt, deux des trois triumvirs du Vaudeville, Radet et Des-
fontaines, taient arrts, Lemonnier tait arrt, et Barr, le
directeur du thtre, effray, faisait insrer dans les journaux :
Persuad que le genre du Vaudeville peut servir autant que
tout autre propager les principes rpublicains et maintenir
lesprit public, puisque le soldat sous la tente, lartisan dans son
atelier, peut avoir continuellement la bouche un refrain patrio-
tique, javertis que tous les thtres de Paris et de la Rpublique
pourront reprsenter, sans aucune rtribution, les pices pure-
ment patriotiques que je ferai soit seul, soit en socit, com-
mencer par lHeureuse dcade, qui a eu le bonheur de russir.
1
Le thtre de la Nation, tout en jouant de loin en loin, et sans
got, quelque rapsodie patriotique pour ne pas dfier la Rvolu-
tion trop en face, avait gard ses ressentiments, ses haines, son
bon ton modr, son public brissotin de bonne compagnie, et
encore une queue dune centaine de voitures. LAmi des lois, du
citoyen Laya, avait dchan sur lui les colres jacobines. En
Nomophage, en Duricrne, Robespierre, Marat, avaient vite t
devins; et les vers :
On doit pour son grand bien bouleverser la France
Dans votre rpublique un pauvre, btement,
Demande au riche! Abus! Dans la mienne il lui prend.
Tout est commun; le vol nest plus vol, cest justice.
Jabolis la vertu pour mieux punir le vice!
1. Journal des Spectacles. Octobre 1793.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
254
avaient dfil dans les bravos ironiques. Ceux-ci :
Guerre, guerre ternelle aux faiseurs danarchie!
Royalistes tyrans, tyrans rpublicains,
Tombez devant les lois, voil vos souverains!
Honteux davoir t, plus honteux encor dtre.
Brigands, lombre a pass, songez disparatre
1
!
avaient enflamm la salle entire, qui se vengea longuement,
bruyamment, frntiquement, toutes ses mains frappant de
grandes minutes lune contre lautre, des matres de la guillo-
tine. Aussitt ptition de la section de la Runion au conseil
gnral de la Commune pour suspendre lAmi des lois, pice
nouvelle qui excite des troubles . Le conseil gnral de la
commune suspend lAmi des lois. Santerre, en uniforme, vient
avec un dtachement de rserve pour faire excuter larrt de la
commune. Le parterre le hue : La pice ou la mort! crie-t-il
dune voix formidable. Une quarantaine de Feuillants, de
marquis, le prince dHnin en tte, proposent de jeter Santerre
dans la rue. Ctait le peuple de Coblentz qui tait l ,
dit Santerre le lendemain
2
. Quelques jours aprs, le tumulte
recommence, ladministrateur de police Vigner est injuri, trait
de gueux du 2 septembre, et bouscul dans les corridors, tandis
quun individu dans la salle fait tout haut la lecture de la pice
dfendue. Le 12 janvier 1793, sur la rclamation nergique de
Laya, la Convention, par un de ses rares dcrets de libert,
rendait lAmi des lois au thtre de la Nation
3
.
Ds lors la mort du thtre de la Nation, de ce thtre qui
sloignait tous les jours de la hauteur des principes rvolu-
tionnaires , tait devenue une question damour-propre pour les
patriotes brlants et clairs. Pamla, de Franois de Neufchteau,
fut la dernire bataille de lancienne Comdie-Franaise. Ctait
une innocente pice langlaise, dont lauteur, qui ne se croyait
gure appel branler la Rpublique par son pauvre drame,
avait envoy le principal rle M
lle
Lange, avec de petits vers trs
1. LAmi des lois.
2. Journal de Paris. Janvier 1793.
3. Les Spectacles de Paris. 1794.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
255
peu conspirateurs. Lexemple de Pygmalion lencourageait,
disait-il, lui offrir sa Pamla :
Cest ma statue, animez-la,
Vous ferez vivre mon ouvrage
1
.
La statue anime avait t fort gote. Fleury avait jet le nom
de Franois de Neufchteau aux applaudissements, lorsque, le
29 aot 1793, tous ceux qui a cinq heures du soir taient entrs
dans la salle furent pris den sortir
2
. Un ordre du comit de
salut public venait darrter Pamla.
Jeudi, cinq heures du soir, crit lauteur, la reprsentation
de ma pice de Pamla a t suspendue par un ordre du comit
de salut public de la Convention nationale; et il ny a pas eu de
spectacle ce soir au Thtre-Franais. Je changeai de suite ce qui,
en 1793, avait paru prter des allusions que je navais pu pr-
voir lorsque je composai ma pice en 1788, lue au Lyce en 1789.
Le vendredi matin, le comit a vu et approuv ma pice. Je me
suis rendu aux dsirs de plusieurs patriotes qui paraissaient
fchs que Pamla se trouvt noble. Elle sera donc roturire et
sans doute y gagnera Ce changement dtruit une seconde
comdie en cinq actes et en vers que jtais tout prt donner
daprs celle de Goldoni (Pamela maritata) La libert est
ombrageuse, un amant doit avoir gard aux scrupules de sa
matresse; et jai dailleurs fait aux principes de notre Rvolution
tant dautres sacrifices dun genre plus srieux que celui de deux
mille vers nest pas digne dtre compt.
3
Cette lettre narquoise ntait gure faite pour calmer les irrita-
tions. Le lundi 2 septembre, on donnait Pamla avec les change-
ments. ces vers de lord Arthur :
Ah! les perscuteurs sont les plus condamnables,
Et les plus tolrants sont les plus pardonnables!
1. Journal des Spectacles. Aot 1793.
2. Id. Septembre 1793.
3. Id.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
256
Point de tolrance politique! cest un crime! scrie
un patriote en uniforme. La salle entire se lve contre lui
1
. La
Feuille du Salut public crit le lendemain : Un patriote vient
dtre insult dans une salle o les croassements prussiens et
autrichiens ont toujours prdomin, o le dfunt Veto trouva les
adorateurs les plus vils, o le poignard qui a frapp Marat a t
aiguis lors du faux Ami des lois. Je demande en consquence :
Que ce srail impur soit ferm pour jamais.
que pour le purifier on y substitue un club de sans-culottes des
faubourgs; que tous les histrions du thtre de la Nation qui ont
voulu se donner les beaux airs de laristocratie, dignes par leur
conduite dtre regards comme des gens trs suspects, soient
mis en tat darrestation dans les maisons de force.
2
Le
patriote insult Pamla tait all faire sa dnonciation la
socit des Jacobins, et le 3 septembre 1793, dix heures du
matin, on arrtait Franois de Neufchteau et tous les acteurs et
actrices du thtre de la Nation, qui tait ferm sur-le-champ
3
.
La comdie de Pamla, comme celle de lAmi des lois, disait le
rapporteur du comit de salut public la Convention, ne pouvait
que troubler la tranquillit publique. On y a fait apparatre tous
les signes de laristocratie; on ny voit que cordons rouges et
autres distinctions proscrites par lgalit. Le gouvernement
anglais y est prconis et honor; les plus belles maximes de
morale y sont mises dans la bouche des lords : tout cela au
moment o le duc dYork ravage le territoire de la Rpublique!
Les comdiens ordinaires du roi, criaient joyeusement les
feuilles patriotes, sont enfin mis en tat darrestation et vont
subir la peine tardive que provoquaient depuis si longtemps leurs
crimes collectifs et individuels envers la Rvolution. Trop
longtemps, disaient dautres papiers publics, la vengeance natio-
nale est reste suspendue sur la tte des coupables, des com-
diens. Ces messieurs, force dendosser le costume de
1. Les Spectacles de Paris. 1794.
2. Journal des Spectacles. Septembre 1793.
3. Les Spectacles de Paris. 1794.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
257
Vendme, de Bayard, ou lhabit brillant du Glorieux, et de
chausser lescarpin talons rouges des petits marquis, se sont
btement identifis avec leurs rles; et comme ils avaient fort
bien saisi les ridicules de cour, les honntes gens couraient en
foule voir singer les airs pitoyables des bas valets dun roi, sexta-
siaient la vue dun plumet, et se disaient en pleurant de
tendresse : Vive le bon vieux temps! Que nexiste-t-il encore? Oh!
il reviendra! Et mes imbciles de crier : Bravo! bravo!
Le 3 septembre, les citoyens Dazincourt, Fleury, Bellemont,
Vanhove, Florence, Saint-Prix, Saint-Fal, Naudet, Dunant, La
Rochelle, Champville, Dupont, Marsy, Grard, Ernest Vanhove,
Duval, Jules Fleury, couchaient aux Madelonnettes; les
citoyennes La Chassaigne, Suin, Raucourt, Contat, Petit, Fleury,
Lange, Mezeray, Montgaultier et Ribou, Sainte-Plagie. Rau-
court crivait au prince dHnin que la Comdie stait leve en
masse pour aller en prison
1
. Larive, arrt, tait relch au bout
de quelques jours, quoique ses relations avec lassassin du Champ
de Mars, Bailly, qui, dit-on, il avait donn asile, et son talent
dploy Bordeaux dans lAmi des lois, lui fussent bien des titres
la perscution.
Le 25 septembre, les citoyennes lisabeth Lange et Josphine
Mezeray sortaient de Sainte-Plagie; la prison garda onze mois
leurs camarades.
Les prisons! quel anim petit tableau! quel comit intime!
quelle confession des instincts, des caractres, des courages!
Que de gens mls, amitis dun jour! que de curs hts
de vivre! que de femmes debout devant la mort! Et que de sou-
rires entre deux larmes, et que de gaiet nerveuse! et que de joies
prises en courant!
Du Luxembourg, de Port-Libre, des Carmes, des Bndictins
anglais, de Saint-Lazare, des Anglaises du faubourg Saint-
Antoine, ne montent chaque soir que chansons, pots-pourris.
Voyages Provins
2
, fredonns par des Nicolas Montjourdain, qui
composent la moiti dune romance avant leur condamnation, et
1. Journal des Spectacles. Septembre 1793.
2. Almanach des bizarreries humaines, par Bailleul. Paris. 1796.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
258
lautre moiti au sortir du tribunal, sur lair : Cest aujourdhui
mon jour de barbe! Do schappe ce quatuor de Pleyel ? des
Madelonnettes, cet air de viole? de Port-Libre. Qui chante, aux
rpons de tous les verres :
Trinquez, retrinquez encore,
Et les verres bien unis,
Chantez dune voix sonore
Le destin de vos amis!
Nos reconnaissantes ombres,
Planant au milieu de vous,
Rempliront ces votes sombres
De frmissements bien doux?
Un condamn!
Et des voix qui reprennent le refrain de chaque soir, qui font
loffice, comme disent les prisonniers, aucune voix ne tremble;
mes troubles peut-tre, mais lvres chantantes! fronts joyeux!
comme ces mornes cachots de la Conciergerie au-dessus des-
quels rient les Folies-boutiques, gayes de modes et de parures.
Ils crivent, ceux qui peuplent ces antichambres de la mort :
Nous vivons avec la mort! Chacun se montre. Lamourette
dit : Quest-ce que la guillotine? Une chiquenaude sur le
cou! Bailly, dont on a remis le supplice, rpte, se frottant les
mains : Petit bonhomme vit encore. Le hussard Gosnay
allume sa pipe avec cet acte daccusation que les plaisants bapti-
sent ici dextrait mortuaire, et l de journal du soir. Les curs rci-
tent leurs brviaires avant de se coucher. Les jeunes gens
chantent avec got lariette du jour, ou font une pigramme
contre les bourreaux.
Camille Desmoulins lit les Nuits dYoung et les Mditations
dHervey. Est-ce que tu veux mourir davance? lui dit Ral ;
tiens, voil mon livre, moi, cest la Pucelle dOrlans
1
! Dus-
sault, Hrault de Schelles jouent la galoche
2
; Grammont le
1. Almanach des prisons, an III. Tableau des prisons de Paris sous le rgne de
Robespierre. Second tableau des prisons. Troisime tableau des prisons.
2. LAgonie de dix mois, ou Historique des traitements essuys par les dputs dtenus
et les dangers quils ont courus pendant leur captivit.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
259
fils, en courant aux barres, samuse jeter par terre les vieillards
ci-devant qui se promnent. Danton, dans ses quatre pieds
carrs, la Conciergerie, parle des arbres, de la campagne, de la
nature. Fabre dglantine sentretient de la comdie quil a
laisse entre les mains du comit de salut public, et de ses
craintes que Billaud-Varennes ne la lui vole
1
. Philippeaux lit Hel-
vtius. Roucher donne des leons son fils mile. Ducos fume,
et danse comme Didelot. Hubert Robert, enfoui en ces cata-
combes de Paris, dans le creux des grossires assiettes de faence
de la prison, dessous bruns, peint des paysages et des moulins
entours de verdure
2
. Vergniaud cite des vers plaisants. Girey-
Dupr, rdacteur du Patriote franais, revoit un exemplaire de son
journal, et biffe les quelques expressions dmagogiques quil a
laiss passer. Andr Chnier se tourne vers la postrit, et lui
parle. Un Laval-Montmorency fait des bouts-rims; et Osselin,
qui a rdig les rapports sur les migrs, lit et relit les articles qui
le concernent, et essaye de les commenter pour sauver sa tte
3
.
O trouver dans lhistoire des peuples de pareils et de si poi-
gnants contrastes, tant de douleurs, dhrosmes, dinsouciances,
de dsespoirs, un acheminement au supplice si vari, un rgime
de prisons si divers, des compagnonnages si tranges, des for-
tunes, des misres, des ironies, des fatalits, des agonies, tant de
comdies dans une si grande, une si terrible, une si pouvantable
tragdie? Daucuns crivant pour en finir avec leur vie mortelle
des lettres Fouquier-Tinville, ainsi adresses : lExterminateur
public; au collge du Plessis, devenu la prison de lgalit,
dix-neuf cents personnes remplaant les coliers, des septuag-
naires cheveux blancs en sixime, des sourds et muets, des
enfants, des femmes et des jeunes filles en rhtorique ; des
geliers qui ont fait lapprentissage de leur mtier promener
des mnageries africaines
4
; ici, les journaux pays jusqu
1. Mmoires sur les prisons, vol. I
2. Collections de MM. Marcille et Walferdin.
3. Almanach des bizarreries.
4. Almanach des prisons. Tableau des prisons.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
260
100 livres
1
; l, un chef de bureau prisonnier, requis tous les
matins pour faire un travail de liquidation, et rapportant tous les
soirs le Journal des Dbats et Dcrets; des guichetiers qui ne
permettent aux filles de voir leurs mres qu deux conditions : la
premire de manger du chat, la seconde de boire dans leur verre;
des adjudants de larme rvolutionnaire pleurant comme des
enfants
2
; des millionnaires, un matre des comptes, un Ogi,
avare encore si prs de ntre plus, ramassant les restes de
soupe
3
; une desse de la Raison sous les verrous; un admi-
nistrateur de police crivant par moquerie sur les palissades dun
prau : Rite de la Libert ; ici un rpublicain, pris dhallucina-
tion voir au travers des barreaux de sa fentre le dme du Pan-
thon, le Temple de lImmortalit, voulant graver la dcoration des
droits de lhomme sur une table de porphyre garnie de diamants
quil sen ira qurir Golconde; dans les inquitudes et le tra-
vail de limagination, les prisonniers se laissant aller croire
quon leur donne manger de la viande de guillotine; le
cynique, le hideux rapiotage qui met les femmes nues, pour
sassurer quelles ne cachent ni bijoux, ni assignats; un barbier
rasant tous les jours une prison : Le mme bassin, le mme
savon, le mme rasoir, servaient aux galeux, aux teigneux, aux
dartreux ; le soir un fracas : les chariots dans la cour, les
bires roulantes, disent les dtenus; trente, quarante, cinquante
prisonniers appels par lhuissier, qui partent et ne reviennent
pas; le marquis Saint-Huruges, suspect; le marquis de
Talaru, le premier matre dhtel de la reine, oblig de payer,
jusquau jour de sa mort, une pauvre chambre 18 livres par jour,
en son magnifique htel rue de Richelieu; ct des farou-
ches geliers accompagns de leurs chiens Ravage, le compatis-
sant gelier Schmidt, suivi dun gros mouton qui ne le quitte pas
et qui le fait plutt ressembler saint Jean qu saint Roch ;
quelquefois prisonniers, des gnraux rpublicains, en grand
uniforme, le collet brod, le chapeau galonn et orn de plumes;
le chevalier de Florian en prison; le baron de Trenck
1. Agonie de Saint-Lazare, par Dusaulchoy.
2. Almanach des prisons. Tableau des prisons.
3. Almanach des bizarreries humaines. An V.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
261
encore en prison; les dtenus cachant le journal quils crivent
derrire la grosse bche du fond de leur feu; des charades
ct de ce cachot, quon appelle depuis les assommades de sep-
tembre la Bche nationale; la femme de Philippe le
guillotin loge entre Bazire et Chabot; des femmes qui
sourient, de lopium dans les boutons de leurs manches; quel-
ques dtenus, des briques ramasses dans le prau, des fleurs
apportes du dehors, faisant un autel la bonne desse Nature;
dans le greffe des condamns mort, des condamns qui
chantent; dans le cachot n 13, la Conciergerie, le jeu de la
guillotine dmontr aux nouveaux arrivants par une chaise quon
bascule; la rptition du jugement et de lexcution; ici les
cartes, les dames, le ballon, la mdisance occupant ces jours qui
attendent la mort, pendant que sous les fentres des misrables
crient la liste des gagnants la loterie de sainte Guillotine;
M
me
Roland crivant ses Mmoires, spare par une cloison des
gais propos, du choc des verres, du souper joyeux des actrices du
Thtre-Franais avec un officier de paix; des princesses qui
sont mres, tirant de leur sein, remettant aux guichetiers, un
paquet de leurs cheveux hachs avec un morceau de vitre
casse
1
!
Miracle franais! les prisons sont des salons. La grande porte a
beau tre ouverte sur la place de la Rvolution, ce sont des lieux
de compagnie plaisante. Port-Libre, un petit monde rpubli-
cain dont Vige est le pote, dont un M. Matras est le vice-pote,
dont M
lle
Btisy est la cantatrice. M
me
Lachabeaussire la Sapho;
un petit monde qui a son caf, trois promenades, celle des Palis-
sades, qui est le prau des larmes et des tristesses, des affligs et
des veuves, la promenade de la cour du Clotre, et la promenade
de lAcacia, qui est son arbre de Cracovie. Sil fait froid le soir,
lon se runit en ce grand foyer, au fond du corridor du premier,
le salon. Chacun apporte sa lumire. Les hommes se mettent
autour de la table, crivent ou lisent; les femmes, la petite table,
tricotent ou brodent. Puis chacun met le couvert, et Vige cou-
ronne le souper-ambigu dune lecture de lptre Contat, ou de
1. Almanach des prisons. Tableau des prisons. Almanach des bizarreries.
Mmoires de M
me
Roland.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
262
lOde la Libert, moins que le baron de Wittersbach ne rgale
la socit dun peu de musique. Si cest la fte de ltre Suprme,
les dames entonnent les strophes dune hymne de Vige; on
danse la carmagnole en grande ronde, grands churs; puis
cest lair : Si vous aimez la danse, puis la Marseillaise.
Plagie les patriotes dtenus au secret forment entre eux
une espce de club quils ouvrent huit heures du soir. Dun
bout du corridor lautre, ils correspondent en criant un peu
haut. Tout nouveau dtenu est candidat au club. Pour y tre
admis, il faut quil ne soit ni faux tmoin, ni fabricateur de faux
assignats. Une fois quil a dclar au prsident de la socit son
nom, sa qualit, sa demeure et un motif darrestation politique, le
prsident lui envoie laccolade fraternelle travers le mur
1
.
Enferme aux Madelonnettes, la maison darrt de la rue de
Svres, au Plessis, au Luxembourg, la vieille socit de France
nabdique pas. Elle se maintient, elle se conserve ce quelle tait.
Elle demeure, toutes ses ttes voues la guillotine, la confrrie
bien ne des hautes politesses. La Rvolution, la prison, la ruine,
Sanson qui attend, ne lui font oublier ni une grce, ni un salut, ni
le pas, ni la visite. Elle garde, elle gardera dans le pli de robe de la
dernire marquise la tradition des courtoisies; et quand un de
ses membres est condamn au tribunal rvolutionnaire, il envoie
faire des compliments ses amis.
Qui penserait que ce Luxembourg est marqu pour mourir,
entendre en cette prison ces flatteuses causeries, ces titres quon
se donne un peu plus haut quhier : Madame la comtesse? Mon-
sieur le marquis
2
? Aujourdhui lon reoit chez M. le duc,
demain chez M
me
la marquise; et si la vieille marchale de Lvi
est incommode, chacun dy porter un billet de visite
3
, ainsi
quaux beaux temps o le soleil de la France se levait Versailles.
Et ne vous semble-t-il pas que ce sont des voyageurs la suite de
la cour, une nuit de hasard mchamment logs, M. le prsident
1. Tableau des prisons de Paris sous le rgne de Robespierre. Second tableau.
Troisime tableau.
2. Almanach des prisons. An III.
3. Almanach des bizarreries.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
263
Nicola, M. de la Fert, M. le duc de Lvi, M. le comte de Mire-
poix, M. le marquis de Fleury? Le matin, de main en main pas-
sent les lunettes dapproche, et chacun regarde son htel de la
rue de Grenelle, de la rue Saint-Dominique, quil ne verra plus le
soir peut-tre
1
!
Dans les prisons, les ci-devant nobles nourrissent les prison-
niers besoigneux, les pailleux; cest leurs derniers domestiques;
et, dit un rpublicain, ils estiment leur fortune rciproque par
le nombre de patriotes quils nourrissent, comme ils faisaient
jadis dans le monde par le nombre de leurs chevaux, de leurs
matresses, de leurs chiens et de leurs laquais . Si les patriotes
dtenus avec eux se runissent pour fter la nouvelle dune vic-
toire rpublicaine, les nobles senferment chez eux, se dsignant
eux-mmes ainsi aux moutons des prisons, ne daignant pas mentir
devant les dnonciations, ni jouer le mensonge dune conversion
subite en face de la mort
2
.
Aux Madelonnettes, ltiquette est aussi bien suivie quau
Luxembourg : le ci-devant lieutenant de police, perruque bien
poudre, souliers bien cirs, chapeau sous le bras, se rend chez
les ci-devant ministres, Latour du Pin, Saint-Priest, puis chez les
Boulainvilliers, puis chez les ci-devant conseillers au parlement.
Quand il est rentr chez lui, Boulainvilliers, Latour du Pin et les
ex-conseillers en grande crmonie viennent lui rendre sa visite
3
.
Dans une autre prison, un malheureux picier du nom de Cortey,
accus de complicit avec le ci-devant comte de Laval-Montmo-
rency, lex-marquis de Pons, et le ci-devant gouverneur des Inva-
lides Sombreuil, stant oubli faire des signaux travers la
fentre du corridor la ci-devant princesse de Monaco, et lui
envoyant des baisers : Il faut que vous soyez bien mal lev
monsieur Cortey, lui dit froidement le marquis de Pons, pour
vous familiariser avec une personne de ce rang-l; il nest pas
tonnant quon veuille vous guillotiner avec nous, puisque vous
nous traitez en gal. La belle grce dans le respect de soi-
mme, en toutes ces femmes nobles qui se doivent leur nom! et
1. Almanach des prisons. An III.
2. Almanach des prisons.
3. Tableau des prisons.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
264
nauront pas les yeux rougis le jour suprme! Que de charme en
ce mot, en ce sourire de la princesse de Saint-Maurice prie par
un guichetier de quitter le bras dun ami : Oh! mon Dieu! ceci
ressemble au collge!
1
En prison, la Comdie-Franaise ne drogea pas non plus.
Elle ne soublia ni ne sattrista. Pendant les quelques jours que
Larive passa Port-Libre, il charma le salon en dclamant quel-
ques tirades de Guillaume Tell et un hymne de Chnier
2
. Aux
Madelonnettes, les acteurs de la Comdie apportent presque
tous, dans leur petit paquet fait la hte, la gaiet de leurs beaux
jours, la Plaisanterie et la Folie.
Une triste demeure pourtant, un laid sjour que cette
ancienne maison de refuge des filles de mauvaise vie, que gou-
vernaient des Ursulines, les Madelonnettes de la rue des Fon-
taines, prs du Temple. Cest un Fort-Lvque bien srieux pour
des comdiens, que ce svre btiment de briques deux tages,
aux fentres encadres dun cordon de pierre de taille.
Une curieuse gravure du temps nous montre ses dix fentres
chaque faade, ses mansardes, et les tabatires qui sont au-
dessus des mansardes, toutes garnies de barreaux de fer. Sur la
crte du toit, une petite terrasse est tablie, o un fonctionnaire
se promne jusqu une petite guette en pierre, do slve un
paratonnerre termin en pique, et surmont dun bonnet rouge.
En bas, dans cette cour qui ne fut ouverte aux prisonniers que le
18 frimaire, quelques prisonniers emmaillots dans de vieux
habits sappuient contre les arcades. Dautres prisonniers en
manches de chemise samusent courir; des geliers en carma-
gnole et en bonnet rouge se promnent; des molosses,
dnormes chiens mouflards sont, et l, couchs, ou aboyant
contre un prisonnier qui fume sa pipe sur un banc, devant une
grande table, le dos ce mur o, sous les ordonnances de police
de la Rpublique, de vieilles affiches laissent voir demi un : Au
nom du Roi.
Cest en cette maussade demeure quils sont et quils restent
les Frontins et les Agamemnons, ple-mle avec des gnraux,
1. Troisime tableau des prisons.
2. Tableau des prisons.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
265
des grands seigneurs, danciens ministres, danciens lieutenants
de police, avec les de Crosne et les Fleurieux. Je vous
enverrai un fermier gnral pour vous nourrir , leur a dit nar-
quoisement ladministrateur de police. Une pidmie se dclare
dans la prison; daprs lavis du mdecin Dupontet, les dtenus
prennent la rsolution de faire lexercice deux fois par jour, et
voyez le singulier rgiment que commande lacteur Saint-Prix!
Son meilleur soldat est loctognaire Angrand dAlleray, qui ne
manque pas une volution et marche au pas, sa bougie en main,
sans un tremblement
1
. Entre les exercices, Saint-Prix samuse
dessiner la maison du misricordieux concierge Vaubertrand.
Puis il balaie sa chambre, et il rflchit plaisamment : mal-
heureux empereur! qui et jamais pens que tu dusses tre
rduit balayer! Quand son camarade de chambre,
Duchemin, ci-devant procureur au parlement, tombe dangereu-
sement malade, Saint-Prix se fait son garde-malade. Il lui donne
bouillon et mdecine. Et aprs trois nuits de veille son chevet, il
arrive au Samaritain de la tragdie franaise de sortir dauprs de
Duchemin les lvres aussi noires que du charbon .
ct de Fleury, dont le cur se brise voir sa fentre, sa
petite fille de quatre ans, lui disant bonjour de la rue, et carte
par les gendarmes, La Rochelle clate en drleries. ct de
Saint-Fal qui songe son vieux pre, et se laisse parfois aller
pleurer, Vanhove le cadet semploie tout distraire ses compa-
gnons. Champville spanouit en facties grasses et rabelai-
siennes. Dazincourt passe son temps amuser le petit ange, le
petit Vaubertrand, et lui faire, avec des cartes, de petits chats,
des nes, des chiens, des oiseaux. Puis il rit de ce rire qui lui valut
tant dapplaudissements dun public qui nest plus. Il rit des
autres, il rit de lui, et jovialement il philosophe : Quon
retienne ici des empereurs, des rois, des tyrans, des ducs et des
marquis, cela se conoit; mais que je me voie en leur compagnie,
moi qui ne suis quun pauvre valet sans culottes, oh! certes, il y a
de linjustice!
2
1. Tableau des prisons de Paris sous le rgne de Robespierre.
2. Id.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
266
Chapitre XIII
Suppression de lAcadmie de peinture. Lart en 1793. David.
Retour social la nature. Les soupers fraternels. Vandalisme.
Le bruit, lmotion qui avaient eu lieu autour du Salon de 1789,
la marche de lopinion publique, la royale place que David stait
conquise dans cette opinion, limportance de jour en jour accrue
du parti de lopposition dans le camp acadmique, les orages du
dehors passant dans les sances de cette Acadmie, si calme
autrefois, le chemin gagn dans les esprits par la libert et
lmancipation de lart, la jeunesse qui se dclare, la presse qui se
dchane contre le privilge des expositions : tout menace lAca-
dmie.
Le premier coup port lAcadmie est un mmoire revtu de
la signature de treize acadmiciens et agrs.
crit sous linfluence des vnements du mois de juillet 1789,
ce mmoire, hostile aux privilgis, va jusqu la menace, et
demande sil sera tolr plus longtemps quun tribunal autocra-
tique et permanent reoive, place, juge des hommes, des artistes
minents, et si lon consacrera cette subordination sans exemple
dhommes de trente cinquante ans
1
.
Ce parti de treize rebelles, qui avait David sa tte, ne tarda
pas se fractionner; les plus violents cherchent en dehors de
lAcadmie leurs soutiens, et forment la Commune des Arts, qui
1. Lettre dun artiste M***, dput lAssemble nationale.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
267
demande purement et simplement la suppression de lAcadmie;
les autres, qui ne veulent quune Acadmie modifie, rajeunie,
mise lordre des besoins nouveaux, rallient autour deux les
opposants timides, profitent des mcontentements des agrs
qui nont pas voix dlibrante, et, assembls plusieurs mois dans
les salles de lAcadmie, rdigent : Adresse et projet de statuts et
rglements pour lAcadmie centrale de peinture, sculpture, gravure,
architecture, et portent lAssemble nationale ce plan de
rforme de lancienne Acadmie.
Le Projet de statuts appelait lAcadmie de peinture et de
sculpture la gravure et larchitecture. Il augmentait le nombre des
professeurs, des concours, des encouragements de lAcadmie,
supprimait les jetons, ouvrait une nouvelle cole pour ltude de
lantique, ouvrait un cours de lhistoire des murs, des usages,
du costume, et tablissait des prix danatomie, des prix de gra-
vure. Pour fermer la bouche aux calomnies, les dissidents, qui
voulaient tout autant au fond la conservation de lAcadmie que
les entts
1
, publiaient le livre rouge de lAcadmie, la justifiant
en faisant le jour sur son budget. Le revenu de lAcadmie, com-
pos de 11 330 livres, prises sur les btiments du roi, plus
17 100 livres produit des diffrents objets accords successive-
ment par le roi, plus 1 399 livres provenant des fondations parti-
culires dont lemploi tait prescrit par les fondateurs, plus
1 000 livres environ provenant de la vente des estampes, dont les
planches appartenaient lAcadmie, montait avant la Rvolu-
tion 30 829 livres. Il tait tabli que ce revenu tait devenu
presque nul, depuis, par la perte successive dune partie des ren-
tes de lAcadmie et le retard du payement de la somme annuelle
de 11 330 livres sur le trsor royal ; il tait tabli quil tait inf-
rieur prsentement la somme des dpenses de lAcadmie; et
que ce ntait quen prenant sur ses anciennes conomies que
lAcadmie suffisait aux frais denseignement, de bois, de
lumire, lacquittement des deux pensions de la demoiselle
Leprince et de la demoiselle Flipart. Cet expos financier tait
suivi dune demande de crdit.
1. Considrations sur lart du dessin, par Quatremre. 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
268
LAcadmie, la vritable majorit de lAcadmie, les trente-
six officiers, les seize amateurs, les soixante-quatorze acadmi-
ciens, quelques-uns prs, avait gard le silence sur le premier
mmoire : elle stait contente de consigner lenvoi sur ses regis-
tres, la date du 5 septembre 1789, avec mention que ledit crit
tait un libelle plutt quun mmoire.
En mme temps, elle rejetait la proposition daccueillir les
agrs dans les assembles acadmiques avec voix dlibrative,
et consentait tout au plus nommer une commission compose
mi-partie de professeurs, mi-partie dacadmiciens, chargs
dexaminer ce que ses statuts pouvaient avoir de contraire la
libert des arts.
Quand lAcadmie vit une seconde leve de boucliers dans
son sein, la dsertion grossir les rangs du parti rformateur qui
avait sa tte Pajou, Le Barbier lan, Vincent; quand elle vit ce
parti ennemi se faire lavocat de ses propres intrts auprs de
lAssemble nationale, elle emprunta la plume de Renou et
publia : Esprit des statuts et rglements de lAcadmie royale de pein-
ture et de sculpture, pour servir de rponse aux dtracteurs de son
rgime. Ctait une revendication hardie de tout ce qui tait, un
maintien insolent du corps dominant et administrateur, unique et
permanent, soutenu par linfluence immdiate du directeur
gnral des btiments. LAcadmie entendait continuer se
rserver la nomination exclusive des membres qui composeront
lAcadmie, donner seule les places, jouir seule des prroga-
tives honorifiques. Elle posait audacieusement que les artistes les
plus habiles depuis lentre dans lAcadmie, devaient tre tenus
comme des coliers dans un collge perptuellement en exercice, ou
comme des soldats dans un corps militaire sous des rgents pars
du titre dofficiers. Les agrs, auxquels on ne pardonnait pas
lappui quils donnaient la rvolution de lart, et que lEsprit des
statuts qualifiait de classe somnifre , taient menacs dtre
expulss, sils navaient mrit dici trois ans le titre dacadmi-
ciens. Cest ainsi que lAcadmie rpondait au dcret de lAssem-
ble nationale qui ordonnait toutes les socits savantes
dapporter un plan de rforme. Le plan de rforme des acadmi-
ciens tait pour eux tout entier contenu dans un alina qui
consentait dlier la langue des acadmiciens .
EDMOND & JULES DE GONCOURT
269
Et pour la grande question lordre du jour, lentre libre du
salon du Louvre, entre que Pajou, Vincent, Le Barbier eux-
mmes navaient pas accueillie dans leur projet, soucieux de ne
pas rompre tout fait avec leurs confrres, lon pense bien quil
ne pouvait en tre fait mention dans le manifeste acadmique.
LEsprit des statuts de lAcadmie fut suivi dun Prcis motiv,
critique spciale du plan des dissidents. LAcadmie estimait ridi-
cule que la gravure, que larchitecture qui aime les lignes paral-
lles, laplomb, le compas, la rgle, la symtrie, fussent accouples
la peinture, la sculpture, o des caprices heureux produisent des
beauts; et tout en soutenant le principe de linamovibilit dans
les places administratives et les dignits, accusait le plan de la
nouvelle Acadmie dtablir une aristocratie dans lart, quand elle
tendait le systme damovibilit.
En cet tat des hostilits, un nouveau champion de la rforme
acadmique rentrait dans larne. Quatremre de Quincy, tout
en laissant debout le pouvoir ministriel, tout en respectant lina-
movibilit, disait au public : Il existe encore une souverainet
dartistes connue sous le nom dAcadmie royale de peinture et
de sculpture; son rgime intrieur semble dmocratique, mais il
lest comme celui de laristocratie de Venise. Dispensateur
unique de toutes les gloires, propritaire exclusif de tous les pri-
vilges dhonneur, de tous les moyens de rputation, de tous les
encouragements publics, il force tous les talents briguer sa
faveur, il tyrannise tous les gots, matrise toutes les dispositions
et dirige imprieusement vers lui toutes les inclinations Smi-
naire ternel dincurables prjugs, il proscrit toute espce de
lutte dopinions; frappe dinterdiction tout esprit novateur.
1
Quand ces lignes scrivaient, le procs de lAcadmie tait
dj perdu pour tous les esprits; et la voix impuissante de
Desenne, faisant de lancienne Acadmie et de la dclaration du
15 mars 1777 le palladium de lart, allait se perdre dans le
tumulte des voix accusatrices. Ce nest plus seulement davoir
accapar places et honneurs quon accuse les pauvres
acadmiciens; on les accuse encore davoir, dans les tableaux de
saintet et de martyrs, puis les roues, les croix, les chevalets en
1. Seconde suite aux considrations sur les arts du dessin, par Quatremre. 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
270
dignobles reprsentations; davoir prostitu leurs talents des
portraits flatts des puissants du jour, des monuments
dorgueil et de bassesse ; dtre les esclaves de la supers-
tition ; dtre coupables du style de commande du XVIII
e
sicle,
et davoir aminci les jambes en fuseaux, et davoir allong invrai-
semblablement les tailles
1
.
On les accuse encore davoir laiss dprir dans loubli et les
greniers ces magnifiques morceaux de peinture, appels par eux
tableaux noirs
2
, et quand lAcadmie porte son Projet lAssem-
ble nationale, la caricature reprsente les Arts sortant du temple
du Got, trans par des nes aux croupes masques par de
vieilles peaux de lions. Le dieu de la musique est le multicolore
Arlequin, qui porte la lyre des divines mlodies, et le dieu de la
peinture, cest Polichinelle, palette en main, tous deux cortgs
de grotesques, chargs de figurer labtardissement de lart par la
Frivolit et la Mode
3
.
Partout clate, simprime, se crie la demande dune exposition
publique annuelle libre et gnrale des arts, o la facult
dexposer ne soit pas le privilge dune compagnie, mais le
droit de tous les artistes, celui du public , pendant que David
fait dposer par la Commune des Arts une ptition qui dclare
que toutes les Acadmies ayant un rgime dtermin par des
statuts pleinement aristocratiques, et tant entirement opposes
tous les principes constitutionnels, ne peuvent subsister avec la
libert
4
.
La jeunesse tait alle ds le principe aux ennemis de lAca-
dmie. Des lves que lAcadmie avait en Italie, presque tous
taient pris de lesprit nouveau et faisaient un accueil incivil la
visite de M
me
de Polignac leur cole Rome. LAcadmie
darchitecture recevait une ptition de ses lves, o ils expri-
maient le dsir de renoncer leurs privilges, pour partager avec
tous leurs concitoyens le droit dobtenir le prix du concours. Les
architectes effrays seffaaient timidement derrire le refus de
1. La Dcade philosophique et politique, par une socit de rpublicains, an II, t. I.
2. Rapport et projet de dcret relatif la restauration des tableaux et autres monuments
des arts formant la collection du Musum, par Bouquier.
3. Bibliothque nationale. Cabinet des Estampes. Histoire de France.
4. Ptition motive de la Commune des Arts lAssemble nationale.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
271
M. dAngivilliers : Monseigneur ne veut pas
1
. Pour prvenir jus-
qu la rception de semblables ptitions, et le renouvellement
des conspirations de Pajou, Vincent, Le Barbier, lAcadmie de
peinture et de sculpture ordonnait la fermeture de ses salles et
faisait dfense aux Acadmiciens de sassembler.
Cependant de ces discordes de lart, du chmage croissant des
industries du superflu, lart souffrait. Les peintres, rduits
tracer pour les tapissiers les dessins grecs du mobilier rgnr,
les sculpteurs menuiser des bois de fusil, et le magasin du sieur
Constantin, marchand de tableaux en face le Pont-Neuf, prt
fermer, une loterie 50 livres le billet sorganise, qui promet
chaque souscripteur quatre estampes dont les planches seront
brises aprs un tirage de douze cents et la chance, sur dix billets,
de gagner un tableau dhistoire, une statue en bronze, un bas-
relief, une terre cuite, le tout excut par les meilleurs artistes de
la capitale, et devant tre expos salle du Louvre, Cour des
Pairs
2
. Organise sans le concours de lAcadmie, la loterie
russit en dehors delle; et lAcadmie, qui, par des mesures de
sage et bienveillante protection, aurait pu encore rallier des par-
tisans autour delle, se venge au lieu de mnager ce qui lui reste
de crdit, et pousse M. dAngivilliers dire tout haut que le roi
naccordait pas, pour lanne 1791, les 60 000 livres dusage pour
lachat de dix tableaux nouveaux, attendu que la liste civile ne
suffisait pas pour nourrir les animaux de la mnagerie de Sa
Majest et quil ny aurait pas, cette anne, dexposition, pour
punir tous les artistes qui savisaient de devenir patriotes
3
.
Tandis que lAcadmie mle aux protestations de la colre de
petites intrigues, et aux petites intrigues des soumissions inter-
mittentes, plus impuissante, plus discrdite, plus annihile
chaque jour, et que dj, en mai 1791, lopinion publique est si
dtache delle quelle sentretient de sa suppression; tandis
quun mois aprs, saisie est faite des biens meubles et immeubles
du protecteur de lAcadmie, M. dAngivilliers, migr, arrive
lexposition de 1791.
1. Chronique de Paris. Mai 1790.
2. Id. Aot 1790.
3. Annales patriotiques et littraires. Avril 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
272
Longtemps dbattu, le principe de lexposition libre et univer-
selle est reconnu et adopt par lAssemble lgislative, qui dcide
que pour lexposition de cette anne, qui commencera le
8 septembre, tous les artistes franais ou trangers, membres ou
non de lAcadmie de peinture et de sculpture, seront galement
admis exposer leurs ouvrages dans la partie du Louvre destine
cet objet . Talleyrand-Prigord, membre du directoire du
dpartement de Paris, est charg de la direction et surveillance
gnrale de lexposition. Pajou, Legrand, Berwick, David, Vin-
cent, Quatremre de Quincy, sont les six commissaires
1
.
Ctait l toute une rvolution, et comme la dposition de
lAcadmie. Jusqu ce jour, les artistes qui ntaient pas acad-
miciens ne pouvaient exposer quun jour, le jour de loctave
de la Fte-Dieu, deux heures seulement de ce jour, le matin;
et encore exposer en plein air, en plein vent, place Dauphine,
quil plt ou quil ft beau. Ce fut seulement en 1789 que
M. Lebrun, rue de Clry, recueillit dans sa salle, et dans un local
ferm, cette exposition pendant deux jours. Lanne suivante,
comme il ny eut pas de grande exposition au Louvre, la salle
Lebrun montra huit jours lexposition non officielle
2
.
LAcadmie ne sabusa pas sur la porte de ce coup terrible.
Elle lut son arrt dans le nouveau mode dexposition, et elle vit
venir sa mort avec les lucidits de lagonie. Un moment elle avait
voulu tenter une rsistance dsespre. On lit dans la Chronique
du 28 aot, que les commissaires nomms pour lexposition trou-
vrent aux salles du Louvre un cadenas, pos, leur dit-on, par
M. Laporte. Cette protestation purile na pas de suite.
On passe outre; le Salon ouvre, et montre le portrait de M. de
Robespierre, avec des vers, au bas de son cadre, sur un morceau
de papier quon est bientt oblig dallonger, les potes faisant
queue
3
. David, propos dune ptition adresse par des artistes
non privilgis, pour exposer au salon du Louvre ct des
artistes privilgis, avait crit le 16 aot 91 : Comme je ne
doute pas que lAssemble nationale favorise leur ptition dj
1. Chronique de Paris. Aot 1791.
2. Id. Juillet 1791.
3. Feuille du jour. Octobre 1791.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
273
dcrte par un des articles de la Constitution qui supprime
toutes les corporations et tous les privilges, et comme je veux
satisfaire en mme temps au dsir de ceux des membres de
lAssemble nationale qui voudraient revoir les anciens ouvrages,
je crois devoir dclarer que je ne me prterai cette exposition
quautant quelle ne prjudiciera pas au droit quont tous les
artistes de concourir une exposition gnrale et commune,
dans le palais quun dcret de lAssemble nationale a dj rendu
national. En consquence, moins que la ptition des artistes ne
reoive de lAssemble nationale un refus formel, je nexposerai
mes anciens ouvrages que dans un lieu quon assignera tous
ceux dont les tableaux ont t dj vus du public, pour quil ne
soit pas dit que je me sois prt laccaparement dexposition
que mdite la socit privilgie de lAcadmie de peinture.
1
David triomphe. ct de Brutus, il expose le Serment des
Horaces dj expos en 1784, et le Socrate prt boire la cigu dj
expos en 1787; et de cette exposition libre et rpublicaine, il fait
une grande conqute sur le privilge, une grande excitation du
patriotisme, presque une victoire de la Rvolution.
David, le citoyen David, qui a fait sa popularit par lopinion
de sa peinture, npargne ni un mpris ni une humiliation lAca-
dmie terre; et quand lAcadmie, vaincue, perdue, essayera
de se raccrocher son grand nom et le sollicitera de venir pro-
fesser au milieu delle, David lui crira Je fus autrefois de lAca-
dmie. David, membre de la Convention.
2
David est une Acadmie lui tout seul, lAcadmie qui se lve
en face de lAcadmie qui se couche. Cest vers lui que font route
tous les vux, tous les projets rvolutionnaires. Son atelier ne
dsemplit pas de la foule qui vient admirer son beau dessin au
bistre du Serment du jeu de paume
3
. On se presse, on veut voir
lhomme du peuple pour lequel a pos le charbonnier Rousseau;
ce charbonnier patriote, qui, lorsque David a voulu le payer de sa
peine, lui a fait cette fire rponse : Fi donc! monsieur. Ce
tableau est pour la nation; vous lui faites cadeau de votre
ouvrage; je ne veux pas de votre argent; mettez seulement ma
1. Chronique de Paris. Aot 1791.
2. Archives de lArt franais.
3. Feuille du jour. Juin 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
274
mdaille et son numro je serai content quon sache dans cent
ans que Rousseau, charbonnier, tait bon patriote.
1
En une
heure de concession aux dieux du jour, Louis XVI songe-t-il se
faire peindre transmettant la Constitution au jeune hritier du
trne? Cest aux pinceaux ennemis du patriote David quil est
forc de sadresser. Les journaux royalistes hsitent toucher
ce talent acclam, ils demandent respectueusement David si un
aussi grand peintre que lui peut tre un jacobin?
Le Rambler est presque le seul dire : Quel talent! il pille
tous ses sujets dans Poussin et Lesueur! et lui faire procs en
rgle, sur le ton de brique du Serment des Horaces
2
, et de cette
Mort de Socrate, dont le Socrate nest que le portrait du modle
Lacouture, cet anctre des bohmiens de lart du XIX
e
sicle, qui
leur lgue la tradition de dmnager par les fentres
3
. Il lincri-
mine de contresens perptuels : En un mot, il faudrait avoir de
limagination, du got, de la composition, du dessin, de la cou-
leur, lentente de la perspective : et tout cela manque ici.
4
Il faut que David se permette des propos bien rpublicains
contre le roi, pour que le Journal deux liards semporte jusqu
linjure, et que le peintre ne lui fasse pas respecter lhomme :
Jai vu ce David si bte, si mchant et si vritablement marqu
du sceau de la rprobation. On nest pas plus hideux et plus
diaboliquement laid. Sil nest pas pendu, il ne faut pas croire aux
physionomies.
5
Lordonnateur de la fte des soldats de Chteauvieux est
membre de la Convention. Son influence est pouvoir; son crdit,
initiative des lois. Le 18 aot 1792, il remercie la Convention de
son logement conserv au Louvre, du logement conserv ses
amis, Lagrene, Duvivier, Campmas. Le 11 novembre, il appuie
et fait renvoyer au comit dinstruction publique la ptition des
artistes dessinateurs demandant la suppression de lAcadmie.
La tribune retentit par sa voix des plaintes de Topino Lebrun sur
1. Lettres b patriotiques.
2. Journal de la Cour. Juillet 1790.
3. Mmoires et souvenirs de Ch. Pougens, t. I.
4. Journal de la Cour. Juillet 1792.
5. Journal deux liards, t. II.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
275
les perscutions exerces par la cour de Rome contre Chinard.
Quand Romme vient demander la Convention la suppression
de la place de directeur de lAcadmie franaise de peinture, de
sculpture, darchitecture, tablie Rome, il nest que lcho et le
porte-rancune de David, qui Roland vient dapprendre la nomi-
nation de Suve, en remplacement de Mnageot, de lhorrible
aristocrate Suve, de lignare Suve , comme crit David; et
David est derrire le dcret qui ordonne que lcole, refaite
daprs les principes de libert et dgalit qui dirigent la Rpu-
blique franaise, sera mise sous la surveillance de lagent de
France. Non content de ce trne bris dans le palais de lcole
par les lves de lAcadmie
1
, David demande la destruction des
bustes de Louis XV et de Louis XVI quon a respects. Basseville
assassin Rome, cest David qui fait fixer un traitement pour les
lves chasss de lcole.
Ce meurtre de Basseville prcipita la ruine de lAcadmie.
Dans le dmissionnaire Mnageot qui avait illumin lors de la
fuite de Varennes, les esprits exalts prtaient un complice
lAcadmie; un complice dans M
me
Lebrun, en relation Naples
avec Mesdames; des complices dans ce Corneille, ce Gouflier, ce
Tierce pre, ce Tierce fils, qui arboraient la cocarde blanche
Livourne; des complices dans les artistes franais qui, Florence,
prtaient serment Louis XVII, entre les mains de lord Hervey,
ambassadeur dAngleterre
2
; un complice dans Doyen, qui aban-
donnait sa petite maison de campagne, pour migrer en Russie.
Au mois de fvrier, une multitude dartistes envahit le local de
la vieille Acadmie, criant : La voil donc renverse, cette bas-
tille acadmique!
Le 8 aot 1793, le dput du dpartement de Paris monte la
tribune de la Convention, apportant son rquisitoire contre
toutes les Acadmies, dernier refuge de toutes les aristo-
craties . Le tort rel que les Acadmies font lart mme par la
jalousie de leurs membres, la tyrannie de leur esprit de corps,
gnralement exposs, David pousse lAcadmie de peinture et
1. Courrier de lgalit. Janvier 1793.
2. Journal de la Socit populaire et rpublicaine des Arts, sante au Louvre, salle du
Laocoon, par Dtournelle. Du 1
er
ventse au 1
er
prairial an II.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
276
sculpture. Il attaque son mode dducation, ces douze profes-
seurs par anne, cest--dire un pour chaque mois, qui appren-
nent douze fois lart llve. Il peint de couleurs vives cette
politique des Acadmies de maintenir lquilibre des talents, et
de tcher dtouffer lartiste tmraire qui dpasse le cercle de
Popilius ; il raille ces vieillards dont la lthargique assiduit a
us tous les siges de lAcadmie, depuis le tabouret jusquau
grand fauteuil . Il pleure ces promesses de talent auxquelles
lAcadmie a barr le chemin; mnes ddaigns, parce que lAca-
dmie sest mise devant leur gloire. Il sindigne de ces amours-
propres qui ne voient rien queux dans ltat; qui, lorsque lui, le
patriote David est tout srieux et attrist de la guerre de Vende,
nont dans la tte et dans le cur que lavenir et la question de
leur Acadmie; et qui montrent enfin, dans toute sa turpitude,
lesprit de lanimal quon nomme acadmicien .
Mais David la dit : il veut dcider le jugement de la Conven-
tion, en intressant sa sensibilit, et il conte, pour que lattendrisse-
ment emporte les votes de la raison, la lgende dplorable du
jeune Snchal, sculpteur, premier prix de lAcadmie. Snchal,
de retour de Rome, devait obtenir la main de la fille dun particu-
lier ais, sil tait agr de lAcadmie sur le morceau quil pr-
sentait. Lamour dirige sa main. Il fait un chef-duvre. Son
matre, Falconnet, est des trois commissaires nomms par lAca-
dmie pour lexamen du chef-duvre. Ce Falconnet, dit
David, est celui qui a fait six gros volumes pour prouver que le
cheval de Marc-Aurle, Rome (chef-duvre reconnu de lAnti-
quit), ne vaut pas celui quil a fait en Russie. Jeune
homme, dit Falconnet son lve, votre ouvrage na pas le sens
commun. La fiance, qui tait prsente, sattriste. Snchal dis-
parat. Mais lamour qui veille toujours, lamour qui cherche
partout, la jeune fille le trouva enfin; mais o le trouva-t-elle?
Noy dans le puits de la maison de son pre!
La Convention se hta de venger lombre du jeune Snchal :
et David peine descendu de la tribune, il est dcrt que toutes
les Acadmies sont supprimes.
LAcadmie de peinture et sculpture supprime, la Commune
des Arts est ouverte tous les artistes; les vieux acadmiciens sy
rfugient, puis y passent bientt majorit, et y restaurent comme
un semblant dAcadmie.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
277
Alors les ardents se dclarent Socit populaire et rpublicaine
des Arts
1
. La proposition dune puration met en fuite les mem-
bres tides et presque tous les acadmiciens
2
. La Socit appelle
elle, raison de 3 livres par trimestre, les professeurs des quatre
arts libraux qui ont pour base la peinture, la sculpture, la gra-
vure, larchitecture, et les citoyens qui, sans professer, ont des
connaissances thoriques, ce qui tait appeler peu prs tout
le monde. La Socit arrte que les citoyens au-dessous de dix-
huit ans nauront que voix consultative. Elle organise son comit
dpuration, quelle compose de huit membres chargs de
demander aux candidats leur carte de citoyen, la justification de
lexercice de la garde nationale et des contributions patriotiques.
Le prsident les interpelle ainsi : As-tu sign quelque pti-
tion ou fait quelques crits anticiviques? As-tu t membre
daucun club proscrit par lopinion publique? As-tu accept la
Constitution dcrte par lAssemble nationale? Constitue,
la socit envoie une adresse aux socits populaires; et dans
cette adresse, qui ne reconnatrait linspiration de David? La
Socit populaire et rpublicaine des Arts vient vous demander
votre affiliation Si des artistes ont avili leurs pinceaux, nous
devons beaucoup celui qui, lorsquun roi asservissait encore la
France, traa dune main hardie le gnreux Brutus immolant ses
fils sa patrie, aprs avoir renvers le trne des Tarquin.
3
La
Socit a sa salle de sances au Louvre, salle du Laocoon, et elle
a son journal : le Journal de la Socit rpublicaine des Arts.
La Socit soccupe beaucoup du got du peuple; elle vou-
drait le gurir et le purifier des images aristocratiques : elle le
dsirerait gar des atteintes de la boutique de Curtius, de ces
figurations affreusement mconnaissables de Voltaire, de Rous-
seau, de Franklin, de ces Brutus affubls, en guise de draperie
consulaire, dun fichu de satin mouchet et ray
4
. Pendant que le
Club rvolutionnaire des Arts appelle, lui aussi, lart dans les
1. Dcade philosophique, an II, t. I.
2. Journal de la Socit populaire et rpublicaine des Arts. Du 1
er
ventse au
1
er
prairial an II.
3. Id.
4. Id.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
278
chaumires, par la voix dHassenfratz, et exhorte limagination
humaine aux dcouvertes populaires, en lui proposant lexemple
dEustache Dubois, limmortel auteur du couteau qui a pris son
nom, et que Prudhon y dveloppe les ides de Jean-Jacques
Rousseau sur les arts, la Socit rpublicaine des Arts rve et
agite la cration dexdres, la construction dun thtre de
patriotes, assez vaste pour reprsenter le serment du Jeu de
paume, la prise de la Bastille
1
, et met lide de ne plus faire servir
dsormais les arts que daliment la vertu. Toutes ces tendances ont
pour cho le Journal des Hommes libres, qui veut diriger tout ce
qui est art vers les habitations rurales : Voyez lgalit applaudir
au spectacle de la ferme rajeunie, talant un luxe utile, une
beaut modeste, et venge enfin de lardoise orgueilleuse des
chteaux Toute la maison offrirait la morale en action par les
dispositions des inscriptions.
2
Plus srieusement, plus utilement parfois, le procs tait fait
aux restaurateurs de tableaux, qui, au rapport de David, avaient
profan dune main louche et barbare un Raphal : Vous ne
reconnatrez plus lAntiope, disait-il ; les glacis, les demi-teintes,
tout ce qui caractrise plus particulirement le Corrge et le met
si fort au-dessus des plus grands peintres, tout a disparu. La
Vierge du Guide, vulgairement appele la Couseuse, na point t
nettoye, mais use. Vous chercherez le Mose foulant aux pieds la
couronne de Pharaon, trs beau tableau du peintre philosophe, du
Poussin, et vous ne trouverez plus quune toile abme de rouge
et de noir, perdue de restauration. Le Port de Messine, ce chef-
duvre dharmonie, o le soleil de Claude Lorrain blouissait
les regards, noffre plus quune couleur terne de brique et
perdue. Je vous parlerai de Vernet : les barbares! ils lont dj cru
assez ancien pour le gter; tous ses ports sont dj rentoils,
brls, couverts par la crasse dun vernis qui drobe aux yeux le
mrite que ses amateurs cherchent en lui.
Mais o linfluence de David se montre plus nette et prend un
caractre plus tranch, cest dans la formation de ce jury, charg
de juger le concours des prix de sculpture, peinture, architecture
1. Sance du Club rvolutionnaire des Arts. 14 germinal an II.
2. Journal des hommes libres. Nivse an II.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
279
de lanne 1793. Cest lui qui propose ce jury la Convention,
dans un rapport qui est loraison funbre de lAcadmie. David y
dit : Trop longtemps les tyrans, qui redoutent jusquaux
images des vertus, avaient, en enchanant jusqu la pense,
encourag la licence des murs. Les arts ne servaient plus qu
satisfaire lorgueil et le caprice de quelques sybarites gorgs dor;
et des corporations circonscrivaient le gnie dans le cercle troit
de leurs penses, proscrivaient quiconque se prsentait avec les
ides pures de la morale et de la philosophie Votre comit a
pens qu cette poque o les arts doivent se rgnrer comme
les murs, abandonner aux artistes seuls le jugement des pro-
ductions du gnie, ce serait les laisser dans lornire de la routine,
o ils se sont trans devant le despotisme quils encensaient.
Suivait la liste des jurs proposs par David, trange mle de
quelques sculpteurs, de quelques peintres, comme Fragonard,
Prudhon, Naigeon, Grard, avec des mathmaticiens, des
acteurs, des hommes de lettres et des architectes, des commis-
saires de larme rvolutionnaire et des substituts de laccusateur
public, des cultivateurs, des jardiniers, et jusqu des cor-
donniers! Cette singulire liste est adopte, et loriginal jury
entre en fonctions
1
.
Le programme du prix de sculpture tait le Matre dcole des
Falisques renvoy dans la ville par Camille, qui ce tratre avait
voulu livrer ses disciples. Le moment est celui o les pres et
mres des jeunes Falisques viennent au-devant des enfants qui
ramnent leur matre dcole en le fustigeant. La discussion
souvre. Caraffe demande dabord que les artistes concurrents
mettent ct de leurs talents ce quils auront fait pour la rvo-
lution. Les bas-reliefs, dit le substitut de laccusateur public,
Fleuriot, ne sont pas imprgns du gnie que fomentent les
grands principes de la Rvolution. Eh! dailleurs, fait-il en sani-
mant, quest-ce que des hommes qui soccupent de sculpture,
pendant que leurs frres versent leur sang pour la patrie? Mon
opinion est quil ny ait pas de prix. La mienne aussi ,
clame Hbert. Je vais parler franchement, cest Hassenfratz
qui saisit la parole, tout le talent de lartiste est dans son cur; ce
1. Journal de la Socit populaire et rpublicaine des Arts.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
280
quon acquiert par la main est petit. cette hrsie du math-
maticien, le groupe des quelques artistes du jury ose un chucho-
tement. Neveu senhardit presque jusqu lobjection : Je
dois dire Hassenfratz quil faut avoir gard au faire et
lexpression. Hassenfratz : Citoyen Neveu, le faire de la
main nest rien. On ne doit pas juger sur le faire de la main. Et
Jouvenet! crie Dufourny, le vice-prsident, ralliant lopinion de
Hassenfratz, et Jouvenet, na-t-il pas perdu un bras sans perdre
son gnie? Il a peint du bras gauche, voil tout! Nous ne don-
nons pas de prix lhabitude, nous en donnons au mrite. Sur
cet emportement de logique et dloquence, la discussion ferme,
et sur quarante et un votants, quarante dcident quil ny aura
pas de prix de sculpture
1
.
Le sujet de peinture tait : Brutus tu dans un combat. Les lves
retraceront le moment o les chevaliers romains transportent son
corps Rome, et o les consuls vont au-devant pour le recevoir.
la seconde sance du jury national des arts, Pache, prsi-
dent, pose la question : Y a-t-il lieu accorder des prix de peinture?
On ne rpond que par un long silence, chacun se regarde. Les
artistes, voyant bien que lart nest pas laffaire du jury, et que le
talent nest gure ce que cherchent les couronnes de la Conven-
tion, se taisent. Les autres jurs attendent.
Fatigu de cette persistance de mutisme, le bouillant Hassen-
fratz se jette la tribune. Puisque personne nose parler,
jestime que lon peut donner des prix. Les sujets me sem-
blent traits dune manire rpublicaine , hasarde Dorat-
Cubires, qui se hte davoir un avis aprs un autre. Fleuriot
reprend son dithyrambe sur les citoyens artistes qui se battent, et
opine pour quil ny ait quun second prix. La discussion va et
vient, buttant de-ci de-l. Au bout de quoi une voix crie que les
concurrents sont aux frontires . Mais, riposte une autre
voix, sont-ils rquisitionnaires ou enrls? Oui, ajoute une
autre, supportent-ils les fatigues de la guerre depuis six mois ou
depuis dix-huit mois? L-dessus, lavis de Fleuriot adopt, la
discussion commence sur les n
os
1, 2, 3. Hassenfratz reprend
dassaut la tribune : Je suis peut-tre un sot, commence-t-il
1. Journal de la Socit populaire et rpublicaine des Arts.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
281
modestement, cependant jai senti une plus forte impression
laspect du n 2 qu laspect des deux autres. Il nexiste dans les
tableaux aucune obissance aux lois de la perspective, si ce nest
dans le n 2. Jai lhabitude de la rgle et du compas, et jai une
intime conviction que tous les objets de peinture peuvent tre
faits avec la rgle et le compas.
cet aperu original, le ct des hommes spciaux de lassem-
ble part dun clat de rire. Oui, reprend le Winckelmann
de la gomtrie avec plus de chaleur, les peintres ne mriteront
ce nom que quand ils rendront lexpression avec le compas, que
lide seule ne peut rendre avec autant de justesse. Les rires
recommencent, et, aprs une grande apprciation des n
os
2 et 3
faite par Fleuriot, qui confesse : Mon me nprouve rien
quand je vois un tableau , le n
o
3 obtient quarante-quatre
voix sur quarante-sept votants. Lauteur tait un nomm Har-
riette, lve de David. Comme il tait larme, Michot crie
dune faon assez romaine : A-t-il un pre? Harriette pre
monte au bureau et reoit laccolade pour son fils.
la sance pour le prix darchitecture, le sujet du concours
tait une caserne devant contenir six cents hommes de cavalerie,
Dufourny met cette vue rpublicaine : Il faut que les
monuments soient simples comme la vertu. Larchitecture doit se
rgnrer par la gomtrie. Talma, qui, quoique supplant,
prend part toutes les sances, demande ses collgues
daccorder seulement un second prix, un encouragement, et le
jeune canonnier Protin est larchitecte couronn.
Le sextidi 26 pluvise, le jury se rend la Convention natio-
nale, accompagnant Harriette et Protin. Chacun des membres
porte le tableau, le plan, la coupe ou llvation. Le dfil a lieu
dans la salle. Monvel, orateur de la dputation, savance la
barre et lit une adresse, o le jury exprime ses regrets de navoir
pas eu de grands prix distribuer : Quelle rcompense plus
flatteuse pour ces jeunes artistes, scrie Bourdon du Loiret, que
laccolade du prsident! Cette marque destime les honorera et
nous honorera.
1
1. Journal de la Socit populaire et rpublicaine des Arts.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
282
David alors est le Mcne du budget des arts de la Rpu-
blique, le commmorateur de tous les dvouements rpublicains,
le matre de crmonies des Panathnes de lanarchie, le Gardel
populaire des ballets normes marchs par la foule. Des dbris
tronqus des rois de France, arrachs de Notre-Dame, il veut
former sur le Pont-Neuf le pidestal dune statue gante du
peuple parisien.
David, comme un patricien de lancienne Rome, marche au
milieu de sa gens, les jeunes clients de lart, auxquels le peintre
des Horaces a fait adopter coutez lAmricain Moore une
veste et des brodequins bleus, un petit manteau flottant sur
lpaule, un chapeau plumes, deux pistolets la ceinture et un
grand sabre pendu au dos
1
.
La politique active usurpe tout son temps. Mme avant dtre
lgislateur, navait-il pas rpondu deux jeunes personnes qui
venaient un matin lui montrer des dessins et lui demander des
conseils : Je nai pas le temps; les Jacobins mentranent, je ne
puis me rsoudre manquer des sances dun si grand intrt.
2
Il ny a plus que la mort dun rpublicain qui remette les pin-
ceaux aux mains du conventionnel : le tableau des derniers
moments de Lepelletier Saint-Fargeau fini, Charlotte Corday
peut seule le faire revenir son chevalet. Il peint la hte Marat
ensanglant, jette au bas de la toile : Marat, David; dit la
Convention, en lui prsentant sa toile : Humanit, tu diras
ceux qui lappelaient buveur de sang, que jamais ton enfant
chri, que jamais Marat na fait verser de larmes ; et il revient
la politique, aux luttes, aux victoires de comit, aux satisfactions
de tribune.
Il dnonce la commission du Musum : il branle les colonnes
de cette petite Acadmie rforme. Quels sont les six mem-
bres, scrie-t-il : cest Jollain, ancien garde des tableaux du roi ;
Cossard, peintre, mais qui nen a que le nom; Pasquier, ami de
Roland; Renard, Vincent, qui ont du talent, mais un patriotisme
sans couleur; labb Bossut, gomtre. Lintention de la Conven-
tion na pas t que ces hommes fussent dispenss de cet amour
1. Journal dun voyage en France, par Moore. Philadelphie, 1794.
2. Les Grands Sabbats jacobites. 1792.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
283
brlant de la libert, sans lequel il est impossible de servir utile-
ment ni les arts ni la patrie. Et David leur fait reproche tous
de ne pas encore communiquer ces portefeuilles de dessins des
grands matres, jadis cachs, enfouis dans les cabinets de dAngi-
villiers, dtre complices des dplorables restaurations de
tableaux, de grossir le catalogue des Poussin, des Dominiquin,
des Raphal, dune quantit de productions qui ne mritent pas
de voir le jour, et de continuer enfin les abus de lancien rgime.
Il opine pour la suppression de la commission du Musum, et
propose pour la remplacer des artistes la plupart victimes de
lancien orgueil acadmique : Dardel, Julien, Delaunoy, Leroi,
Wicar, Varon, qui forment bientt le conservatoire du Musum,
sous la tutelle de David.
Ainsi le tribun de lart mne la surintendance de lart rpubli-
cain jusquau thermidor. Alors Louis David, qui avait brigu tout
haut la mort avec Marat, la cigu avec Robespierre; Louis David,
qui, le 3 septembre 1792, un crayon en main, dans les cours de la
Force, disait : Je saisis les derniers moments de la nature dans
ces sclrats
1
; Louis David, quun esprit faible et ouvert aux
surexcitations extrmes avait fait lami souple des rois sangui-
naires, Louis David renie les siens vaincus.
Il crit de prison : On ne peut que me reprocher une
exaltation dides qui ma fait illusion sur le caractre dun
homme, que beaucoup de mes collgues plus clairs que moi
regardaient comme la boussole du patriotisme Mes intentions
ont toujours t droites, je nai jamais coopr ni directement ni
indirectement aux trames criminelles que les conspirateurs our-
dissaient dans le silence, et bien mon insu.
Le jour nest pas plus pur que le fond de mon cur.
2
Le repentir de David vient trop tard. Cest un monstre, il
faut quil prisse! crie Chnier
3
; et David va mourir, quand ses
fils, Brutus, le Serment des Horaces, lamnistient avec leur gloire
Il fallait aux ironies des circonstances que le peintre de Marat
1. Histoire secrte de la Rvolution franaise, par Fr. Pags. 1790.
2. Catalogue dautographes. 4 novembre 1844.
3. Mmoires et souvenirs de Ch. Pougens.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
284
vct, pour quil se laisst faire le peintre ordinaire des couronne-
ments futurs, et le fournisseur des dessins du fauteuil dun
empereur.
Dun effort acharn, continu, incessant, quotidien, la rpu-
blique de lan II travaille lanantissement de la civilisation. Il
semble que toutes les enseignes apparentes de la prosprit des
empires, que les miracles de lindustrie, les splendeurs du luxe, la
montre des richesses, lagrment de la vie; ces progrs, ces
perfectionnements, ces dcouvertes qui enchantent et parent les
sicles, vieux, opulents et dlicats, il semble que toutes ces
conqutes de la vieille France soient crimes et dlits aux yeux des
gouvernants. Il semble que ces conomistes tout neufs, dans les
mille rpartitions de la main-duvre des objets raffins, ne
voient que le canal des larmes et du sang de la famille des
travailleurs . Il semble que ces rpublicains jugent mortels leur
rpublique, les plaisirs, les satisfactions, les jouissances, les cour-
toisies qui taient tout lheure lorgueil du morceau de terre o
ils rgnent; il semble quils veuillent renier toutes les victoires de
lhomme, depuis le jour o Dieu la jet nu, dsarm dans le
dsert du monde; quils veuillent ramener vingt-cinq millions de
Franais je ne sais quelle dmocratie inculte et primitive,
ombrageuse et misrable, dfendant chacun de ses membres le
bel usage de laisance et la dpense des nobles gots, abdiquant,
en sa masse, lclat, lornement, la magnificence et toutes les
gloires sociales. Il semble quils aient voulu lguer la barbarie
lavenir; et voir cette gnration sefforant dtruire, quoi
quil cote, les hritages admirs des gnrations prcdentes,
lesprit va de suite ce Panthon, o une arme de maons pique
laborieusement la nuit, le jour, les merveilleux bas-reliefs, et
dpense un travail de 1 500 000 livres faire du fruste
1
!
Oui, dit alors la grande voix du peuple, tonnant dans les
peurs du silence, les boutiques des marchandes de modes se
transformeront en ateliers; les cafs, le rendez-vous des fai-
nants, seront occups par des travailleurs. Les marchands de
1. Histoire du clerg pendant la Rvolution franaise, par labb Barruel. 1797.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
285
carrosses deviendront de bons charrons; les orfvres se feront
serruriers
1
. Mort tout ce qui nest pas de premire utilit, de
premire ncessit! mort aux mains blanches! Nous ne nous
servons pas de pte damande, le travail est crit sur nos mains
couvertes de poreaux et de durillons.
2
Mort tout ce qui fait la
vie intelligente, sensuelle! mort tout ce qui ladoucit, lennoblit,
lembellit, la polit! mort toutes ces choses qui sont lexprience
et la rsultante de six mille annes de recherches, de ttonne-
ments, de rencontres, dimaginations et de leons!
Il prend aux archontes de la Rpublique franaise, comme
Voltaire lisant Rousseau, il prend envie daller quatre
pattes; et lutopie o ils marchent reculons, cest le retour
ltat de nature.
Saint-Just ne fait pas mystre de ces aspirations : Nous vous
offrmes, dit-il dans un rapport, le bonheur de la vertu, celui de
laisance et de la mdiocrit; nous vous offrmes le bonheur qui
nat de la jouissance sans le superflu; nous vous offrmes pour
bonheur, la haine de la tyrannie, la volupt dune cabane et dun
champ fertile, cultiv par vos mains; nous offrmes au peuple le
bonheur dtre libre et tranquille, et de jouir en paix des fruits et
des murs de la Rvolution, celui de retourner la nature.
3
Dj dans les habits il y a une simplicit, et de prfrence une
misre, quont victorieusement prche les habits noirs rps de
Roland. Un bijou? une toffe de soie? certificat daristocratie!
La garde-robe 50 livres du vertueux Caton est dordonnance.
Et les patriciennes ont des robes dtamine. Ne vous rappelez-
vous point cette accusation de la Rvolution contre Ption, qui
tait, disait-elle, relich et retap comme tous les farauds de lancien
rgime
4
?
Le jour o une voix crie la Commune quon doit rougir
davoir deux habits, quand les soldats sont nus
5
, tous les posses-
seurs de deux habits tremblent du plus srieux; et il nest pas
1. Lettres du pre Duchne.
2. Id.
3. Notice des pices authentiques relatives aux principaux agents de la faction de
ltranger, par Saint-Just. An II de lre rpublicaine.
4. Lettres du pre Duchne.
5. Courrier de lgalit. Fvrier 1793.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
286
jusquaux proconsuls, qui ne portent, en leur toute-puissance, la
terreur de ce qui est beau, sant, convenable. Lisez les craintes
du sanguinaire Lebon, propos dun habit command par sa
mre : Voil prs de huit jours que je nai t Arras; je crains
bien qu ma premire apparition je naie quelques difficults
avec ma mre. Tu sais quelle devait macheter un habit de trs
fin drap, une veste de soie et une culotte de mme toffe. Dans le
premier moment, quoique tout interdit, je nai pas cru devoir la
brusquer sur une emplette faite; jai consenti ce quon me prt
mesure. Mais, tu me croiras si tu veux, voil dix nuits que je ne
dors presque pas cause de ce malheureux habillement. Moi,
philosophe, ami de lhumanit, me couvrir si richement, tandis
que des milliers de mes semblables meurent de faim sous de
tristes haillons! Comment, avec tout cet clat, me transporter
lavenir dans leur chaumire pour les consoler de leurs infor-
tunes? Comment plaider encore la cause du pauvre? Comment
mlever contre les vols des riches, en imitant leur luxe et leur
somptuosit? Comment, etc., etc. ? Toutes ces ides me poursui-
vent sans cesse, et je pense avec raison que mon me serait un
jour dvore de mille remords, si je passais outre et si javais la
faiblesse de condescendre la bont peu claire de ma mre.
1
bas depuis longtemps culottes troites et bottines de
muscadins; par ces temps sans-culottes, les jambes lgantes
sont entres en de larges pantalons, et les vestes courtes et
rondes ont chass tout habit. Les quelques talons rouges que
garde encore Paris affichent lair terrible pour sauver leurs ttes,
marchent en fiers--bras sur leurs talons culs, moustachus au
possible, balayant leur ombre dun grand sabre sonnant : aux
lvres le brle-gueule patriotique demeure, et le bonnet rouge
en tte
2
.
Une socit bourgeoise avait tent, la socit du
XVIII
e
sicle morte, non de lui succder, mais de vivre aprs
elle. Ctait une socit de parti, fort affaire, fort grave, presque
toute girondine, et qui semblait un complot dhonntes gens.
1. Catalogue dautographes. 8 avril 1844.
2. Lettres du pre Duchne.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
287
Des avocats parlementaires et des femmes politiques y faisaient
les grces masculines, lesprit srieux et le plaisir solennel. Cette
socit esprait faire dire lEurope quil tait encore des salons
Paris, ou du moins lui permettre de croire que les choses de la
mode et du got avaient encore quelques lieux choisis dans la
grande ville, o ils taient la nouvelle et lentretien.
M
me
Roland avait group la Gironde autour delle, et le bou-
doir de la femme du roi Coco tait une petite Athnes o les
conjurs dune libert timide et dune rpublique dimagination
changeaient leurs discours quils croyaient des plans, et leurs
rves quils estimaient des mesures.
Les dners de M
me
Panckoucke avaient continu et duraient,
gardant la table chaque jour resserre, les deux seuls ambassa-
deurs rests Paris aprs la mort du roi.
Le salon jaune de la rue Neuve-des-Mathurins tait encore
quelquefois frott de craie, par le vieux Sillery, en dpit de sa
goutte, et offrait un parquet sr aux danseuses brissotines.
M
me
Brulart y chantait sur la harpe un pangyrique de lincons-
tance, et M
lles
Pamla et Sercey excutaient des danses russes,
voluptueuses et charmeresses
1
.
Chez Lucile Desmoulins, entoure de ses deux jolies surs et
de la belle M
me
Kralio, lEnjouement, lAbandon, le Sans-faon
de lesprit, sattablaient petits dieux sans asile dans Paris
la table de th
2
; et comme lamour tait en cette maison, il y
appelait le Plaisir.
M
me
Talma, rue Chantereine, persistait en ses ftes dun autre
temps, conviant les artistes du Conservatoire, faisant tenir le
piano Julie Candeille
3
, rassemblant les clbrits pargnes,
souriant, en ces heures suprmes, aux arts et aux lettres; et mme
aprs la subite irruption de la menaante carmagnole de Marat
un joyeux souper
4
, laudacieuse matresse de maison crivait
Dumouriez, lpoque du procs du roi : Lorsquon a conspir
avec les gens, il me semble quon devrait leur donner au moins
1. Histoire des Brissotins, ou fragments de lhistoire secrte de la Rvolution, par
Camille Desmoulins. 1793.
2. Anecdotes relatives la Rvolution, par Harmand de la Meuse. 1820.
3. Mmoires dune actrice, par Louise Fusil, t. I.
4. LAmi du peuple. Octobre 1792.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
288
une marque de souvenir. Si lon savait que je nai point encore eu
la douceur de vous voir, que dirait-on? que dirait Marat? Vou-
lez-vous venir souper chez M
me
Condorcet vendredi, ou chez
moi ? elle sy trouvera.
1
Et au-dessous du salon Roland, du salon Desmoulins, du salon
Genlis, du salon Panckoucke, du salon Talma, tous les ths les
ths faisaient dj fureur tchaient dappeler, autour de leur
bouilloire, une gaiet, un amusement, une causerie, quelque
oubli du jour, quelque relchement des noires prvisions.
Ces distractions de la compagnie, de la table, de la musique, la
Rvolution les suspecte, de jour en jour, davantage. Tout repas
damis est dnonc comme une assemble de conspirateurs. Un
salon ouvert et peupl est une menace, un danger pour la
Rpublique
2
. Cette runion toute bouffonne et tout innocente
de Laujon, de Philippon de la Madelaine, de Vial pre, de Cailly,
ce raout de calembours qui se tenait de midi quatre heures, le
club de Midi Quatorze heures, se disperse, craignant dtre dis-
sous avec des mandats darrt, et ses rieurs ne se hasardent plus
qu rire tout seuls.
La presse de la Rvolution pousse la proscription de la
socit, des dpenses, des emplois agrables de largent. Elle crie
que les hommes qui ont des liqueurs fines dans leurs caves, que
les hommes qui soupent avec des muscadines, ne sont pas de
vrais rpublicains
3
. Dans lArcadie quelle a imagine, et quelle
voit au bout de la guillotine, elle veut des mariages, qui ne soient
plus des enrichissements; elle songe que, dans le mariage la dot
est une institution aristocratique et antinaturelle; elle se rappelle
la brochure de 1789 : Avis intressant concernant les jolies filles
marier, ou de lAbus des dots dans le mariage, et elle dit encore que
ceux-l ne sont pas rpublicains, qui pousent des hritires de
deux ou trois cent mille livres de dot.
Entre tous les journalistes, Hbert se distingue par lardeur et
la vivacit de ses attaques la civilisation; et cest contre les
Girondins, ces rvolutionnaires du monde, voulant que la France
reste France et ne devienne point Gothie, que se dchanent ses
1. Catalogue dautographes de M. Martin.
2. Courrier de lgalit. Fvrier 1793.
3. Lettres du pre Duchne.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
289
plus grandes colres : Que vont-ils faire, ces Girondins, ces
piqueurs dassiettes qui devenaient si gras et si dodus la cuisine
du b dIntrieur? Ce nest pas ta faute, honnte Barbaroux, si
la marmite est renverse. Pauvre Louvet, que vas-tu devenir?
lche tes babines maintenant, tu nauras plus de nanan, pleure les
crmes, les glaces que tu savourais avec tant de plaisir la table
de ton vertueux matre. Et encore contre les allumeurs de mar-
mites, contre le charlatan Condorcet, contre Ption, Vergniaud,
Gensonn, le futur snateur Barbaroux, qui ont transport leur
sabbat de chez la reine Coco chez Garat : Le cuisinier du
ministre Garat a remplac celui de son confrre Roland, et f,
toute la squelle sen flicite, car la bouffaille est encore plus
abondante, lexception du friand Louvet, qui regrette toujours
les crmes et les frangipanes de la vertueuse pouse du vertueux
Coco.
1
Les Girondins guillotins, cest Saint-Just qui accuse
ltranger de pousser la voracit des repas, depuis que la sim-
plicit des habits est tablie . Il donne en exemple aux Grimod
de la Reynire de lan II, le Puy-de-Dome, o le peuple ne vit que
de pain et de lgumes. Barrre cite le cri de ce ngre de Saint-
Domingue venu en France : La libert et des patates!
2
et
les journaux enregistrent avec fracas les lois somptuaires portes
en Sude, qui, outre les toffes de soie, les broderies en argent,
les gazes, le linon, dfendent limportation du caf et des vins de
qualit suprieure
3
.
Un cours de vertus rpublicaines slabore dans le sein de
ldilit parisienne; et tout autour du Palais de justice, le rappel
aux bonnes murs sera inscrit sur les criteaux tout neufs des
vieilles rues, quon baptisera : rue de la Temprance, de la Fruga-
lit, etc. Nest-ce pas avec des bruits de repas 100 livres par tte
quon tue Danton avant de le guillotiner
4
? Il serait ncessaire,
dit Couthon aux Jacobins, de faire des visites chez les traiteurs,
les restaurateurs, aubergistes, et de savoir quels sont ceux qui ont
1. Lettres du pre Duchne, n
o
211.
2. Rapport fait au Comit de salut public par Barrre sur les tableaux du maximum.
3. Journal de Perlet. Fvrier 1794.
4. Bulletin du Tribunal criminel rvolutionnaire.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
290
fait des repas 100 livres par tte. Ceux qui font de pareils repas
et ceux qui les donnent sont galement suspects.
1
Et Robes-
pierre dclame : Tout ce qui regrettait lancien rgime sest
appliqu, ds le commencement de la Rvolution, arrter les
progrs de la morale publique.
2
Alors toute la socit est dnonce; et ce sont les convives
dhier qui se font dnonciateurs aujourdhui. Desmoulins
dnonce le salon de M
me
Roland et de M
me
de Genlis
3
; le salon
de Lucile Desmoulins est dnonc par les espions de Robes-
pierre, que Robespierre y faisait inviter; et bientt le dnoncia-
teur gnral des fortunes, des socits, des plaisirs, le pre
Duchne lui-mme, est incrimin de dpenses et de luxe.
Alors la richesse est crime; la pauvret, devoir; la misre, pru-
dence. La sans-culotterie rgne sans partage; un peu de paille
dans ses sabots, de leau-de-vie dans sa cruche, un rognon de
pain, de quoi se repatre; et pour blasphmer le souper de
lancien rgime, sacr par lesprit de la vieille socit franaise,
elle assied, dans les boues des rues, les soupers fraternels!
Des tables, des tables par toute la ville. Rien ne les gne : plus
les laquais, plus les coureurs, plus les Danois; plus le mouve-
ment, plus le bruit, plus le tintamarre, plus les voitures; rien que
les charrettes qui passent entre les ranges de tables reprenant,
aussitt les charrettes passes, la chanson et les ris commencs!
Flammes tricolores toutes les maisons; toutes les maisons un
criteau bariol de rouge, de blanc, de bleu, de coqs, de bonnets
rouges, contenant les ges, les noms des locataires
4
: hommes,
femmes, et les marmots; toute porte, la devise peinturlure en
rouge : Unit, indivisibilit de la Rpublique, Libert, galit, Fra-
ternit, ou la mort
5
; cette devise qui stale partout, et jusque sur
les loges de la mnagerie du Jardin des plantes
6
! Bout bout, le
couvert de six cent mille hommes est mis sous le ciel, les pieds
1. Journal de Perlet. Mars 1794.
2. Rapport de Maximilien Robespierre sur les rapports des ides religieuses et morales
avec les principes rpublicains.
3. Histoire des Brissotins, par Camille Desmoulins. 1793.
4. Bibliothque nationale. Cabinet des Estampes. Histoire de France.
5. Courrier de lgalit. Aot 1793.
6. Actes des Aptres, par Barruel Beauvert, t. III.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
291
dans le ruisseau. Devant chaque maison, une table, o toute la
maisonne, lpoux, lpouse, la courtisane et lamant, louvrier,
la grisette, la richesse balbutiant dpouvante, la misre inso-
lentifie par le coudoiement, o toute la maisonne sans-culot-
tise. Aux lumires rougetres des chandelles vacillantes sur les
tables boiteuses, les bouteilles de laristocrate quon menace cir-
culent la ronde, arrosant les toasts jacobins qui se heurtent, qui
se rpondent, qui se croisent dune rue lautre. Agapes de
famille en ce pays de guillotine! La Terreur verse le vin dans le
mme verre au Paris qui tue, au Paris qui tremble. Le plus dgue-
nill, qui na apport au pique-nique que son eustache, est roi du
festin. De temps autre, une bande de buveurs aux yeux
allums, lloquence paisse, allant de table en table, tout le
long de trente rues, saccoudant chacune pour le doigt de vin
offert, passe, boit, jette aux soupeurs son cri : Vive la Rpublique!
saccoude et reboit
1
; plus loin, une porte de caf entrouverte,
toast aux bustes de Marat et de Lepelletier, qui ornent les murs,
cte cte avec des criteaux en lhonneur de Jean Debry; plus
loin, un carrefour, toast aux niches o la figure de lAmi du
peuple a remplac limage de la Vierge, et plus loin encore, la
bande titubante sinjurie et se bat, et montre, aux lueurs des
flambeaux remus au vent, des poings dhommes tombant sur
des faces de poissardes : bacchanales de la Sparte sanglante!
Puis, le pauvre se plaint que le riche lhumilie, quelque pauvre
que le riche ait fait sa table, et voil soudain les soupers fraternels
proclams suspects, et une machination de Pitt et Cobourg.
Le mobilier immense de la France, ce mobilier que Richer-
Srisy fait monter quatorze cents millions en 1788
2
; ces bois,
ces marbres, cet or qui paraient le Marais et le faubourg Saint-
Germain; ce milieu sans prix, dun soin, dun charme, dune l-
gance inimits, et que le XVIII
e
sicle avait fait amoureusement
sa vie civile; ces bibliothques merveilleuses, patiemment amas-
ses depuis des sicles par les congrgations religieuses; ces
bibliothques royales de particuliers, ces bibliothques des
1. Dictionnaire nologique des hommes et des choses.
2. LAccusateur public.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
292
Lamoignon, o trois gnrations successives avaient accumul
les richesses, chargeant les ambassadeurs de la France
ltranger des commissions de leur got; ces collections danti-
quits, de chinoiseries, de tableaux, de dessins, de gravures, de
porcelaines, par lesquelles le beau Paris de Louis XV et de
Louis XVI tait le muse sans pareil de la curiosit; ces cabinets
dantiquits, tout riches des marbres les plus rares, et des bronzes
opulents, cabinets du duc de Chaulnes et de labb Capmartin de
Chaupy; ces cabinets de tableaux et de dessins, Louvres privs,
cabinets du prince de Cond, du duc de Chabot, de Calonne, du
comte de Vaudreuil, du duc de Luynes, du duc de Montmorency,
du marchal de Sgur, du duc de Brissac, du baron de Bezenval,
de Lenoir, de Breteuil, de Dufresnoy, de Dutartre, de Pelletier de
Morfontaine, de Lebas de Courmont, de Chalut de Verin, de
Saint-Maurice, de la Reynire, de Coupry-Dupr, de M
me
Sorin
1
;
ces cabinets, montrant les magnificences des arts, transmis par
les grands-pres, gards par les enfants, enrichis par les petits-fils,
et auxquels certains ont pris tant dattache quils nmigrent pas,
et quils jouent, comme Champcenets, leur tte, pour rester
vivre avec eux
2
; ces htels si riches en leurs intrieurs, que les
possesseurs risquent la monarchie pour les garder, ainsi que
M. de Launay qui ne veut pas faire tirer le canon sur le peuple,
du ct de lArsenal, de peur dendommager une petite maison
quil avait fait btir de ce ct; ainsi que M. de Bezenval, gnral
des Suisses, qui, dit Rivarol, laisse prendre les Invalides, de peur
quon ne pille sa maison rue de Grenelle, o il avait fait peindre
depuis peu un appartement entier et construire des bains
charmants
3
; le mobilier de la couronne, runion de ce que
lartiste avait russi dans lor, largent, les pierres prcieuses,
choix dans les merveilles mmes, emplissant le Garde-Meuble,
dcorant les rsidences royales; ces glises, ces basiliques, ces
cathdrales, o lart des premiers sicles stait tout dpens sur
la pierre, le verre, lor, largent, les bijoux, et en qui tout tait
uvre admirable, des dentelles du portail aux niellures du
1. Paris tel quil tait avant la Rvolution, par Thierry.
2. Mmoires de Tilly, 1828. T. I.
3. Mmoires de Rivarol.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
293
reliquaire; ces trsors de la France royale, noble, catholique, fo-
dale, les dcrets qui proscrivent tout signe royal, fodal, et
plus tard tout emblme religieux, les condamnent et les
vouent, ceux-ci la fonte, ceux-ci au bcher, ceux-l au marteau.
Les glises sont mutiles; comme une ciselure de Benvenuto
Cellini, o le poing dun manant se serait gay, elles demeurent
honteuses, dpares, leurs faades cornes et dshonores,
leurs saints guillotins coups du maillet, leur argenterie fondue.
Le Garde-Meuble, appauvri par la prise de ses armures,
appauvri par la mise au feu des vieilles tapisseries pour en
recueillir les paillons dargent, appauvri par la vente de la collec-
tion inapprciable des perles de la couronne sous ladministra-
tion de Thierry, ainsi appauvri dj de prs de 1 300 00 francs
1
,
dpouill par les journes de septembre de pices irretrouvables,
le Garde-Meuble pleure, ruin, ses splendeurs perdues.
Dans les chteaux royaux, le feu brle, la brute saccage, le lar-
ron pille. Les htels de Paris, vides dhtes, sont vids de ce qui
les ornait. Du mobilier priv des migrs, des guillotins, des
confisqus, les patriotes font leur fortune ou leur feu. Les fdrs
arrachent, o ils campent, les dlicates boiseries pour se
chauffer; pendant que dautres dtachent des croises en verre
de Bohme les chssis de bois
2
. Le plomb quon prend o il se
trouve, le salptre quon recherche partout, font le toit ouvert, les
murs nus; et ce qui chappe de ces mobiliers sans matres, lhtel
Bullion le livre pour bien peu quelque ferrailleur de rencontre.
Cest ainsi quest vendue vil prix la pendule en malachite de
Breteuil, la seule quon connt dans le monde; cest ainsi que les
fameuses tables en bois ptrifi de Marie-Antoinette, valant plus
de 120 000 livres, sont livres pour 8 000; ainsi que lhorloge de
10 000 livres de la Sorbonne est vendue 1 500 livres; ainsi que le
tableau des Minimes de Chaillot est livr pour 200 livres un
acheteur qui en trouve 1 000 cus tout de suite
3
; ainsi que le
bouclier de Scipion, en argent, est vendu 1 500 livres et manque
de devenir la proie dun orfvre; ainsi quun fortpiano de
1. Chronique de Paris. Avril et mai 1790.
2. Feuille du matin. Janvier 1793.
3. Remarques historiques et critiques sur les abbayes, par Jacquemart. 1792.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
294
6 000 livres est vendu 100 cus
1
; ainsi que la prcieuse musique
de Boccherini, venant de Chantilly, nest pas vendue, mais
donne
2
. Dans les ventes des biens nationaux, le mobilier des
chteaux nest pas mis en compte destimation.
Dans les ventes mobilires, les experts, pour la plupart fripiers,
dpareillent les objets, de concert avec les marchands, et vendent
les livres en les dcompltant, ou un tlescope spar de son
objectif. ct de ces frauduleuses parodies de ventes, mettez
tout ce qui nest pas dfendu contre la rapacit par ces scells
drisoires, poss avec un sou ou un bouton. Do viennent, par
exemple, ces meubles, tout tonns de meubler les htels garnis
dEurope et de Provence, tenus par Lefebvre? Du chteau de
Chantilly
3
. O passent tous ces bijoux que gardaient les deux
grandes armoires des dpouilles des prisonniers tus en
septembre
4
? Ne les retrouverait-on pas des mains toutes san-
glantes, comme cette agate qui fit un sobriquet son possesseur
doccasion, Sergent-Agate
5
?
cet encan de la France, ce rapiotage dun sicle, les
hommes de proie accourent. Les marchands juifs, qui, il ny a
gure, ne pouvaient passer dun village dAlsace en un autre, sans
payer un kopstick, maintenant affranchis et librement circulant,
affluent, les mains tendues
6
, et font dun caf de la rue Saint-
Martin, bientt appel caf des Juifs, la bourse des dpouilles de la
France
7
.
Cest de l que partent pour Neufchtel ces ballots de
tableaux, de sculptures, de vases, dornements dautel, de mis-
sels, colports en Suisse et dans toute lAllemagne. Dans ces
juifs, lAngleterre, qui vient de nous enlever les galeries de
tableaux du duc dOrlans et de Laborde, a des commission-
naires. Ce sont eux qui embarquent pour lAngleterre la galerie
de Choiseul-Gouffier, qui nest sauve pour la France que par un
1. Rapports sur les destructions opres par le vandalisme et sur les moyens de le
rprimer. Premier, deuxime et troisime rapport, par Grgoire.
2. Annales patriotiques. Dcembre 1792.
3. Mmoires de Snart. 1824.
4. Le Nouveau Paris, par Mercier.
5. Mmoires de Snart.
6. Correspondance de quelques gens du monde sur les affaires du temps. 1790.
7. LObservateur. Octobre 1789.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
295
embargo sur le vaisseau prt faire voile; ce sont eux qui allaient
lui envoyer les deux Lorrain et le Van Dyck quelle attendait de
Paris, heureusement arrts par une saisie.
Mais pendant quon sauve ces quelques chefs-duvre,
Nancy, en quelques heures, il est brl pour 100 000 cus de
tableaux Verdun, et la populace danse en rond devant le feu de
joie qui fait des cendres de tous les objets dart que possdait la
ville! En pleine dmence dignorance, ici une plbe iconoclaste
brise le buste de Linn, quelle prend pour Charles IX! l,
Passy, elle casse des bas-reliefs paens, qui lui avaient sembl des
bas-reliefs chrtiens! et Paris, la pendule du beau-pre de Des-
moulins est confisque, parce que ses aiguilles sont termines en
trfles, et que les trfles imitent les fleurs de lis
1
!
Ce sont les Barbares dbords dans la France ternelle : ils
veulent briser un cerf en bronze au chteau dAnet, parce quils
limaginent une reprsentation du droit de chasse! ils veulent
dtruire chez le conventionnel Bouquier des tableaux de Carra-
che, parce que des objets du culte y sont reprsents! Ils veulent
livrer aux gargousses le curieux missel de la chapelle de Ver-
sailles! Ils demandent la fonte des deux boucliers votifs dargent
de la Monnaie! Ils demandent la fonte des mdailles des rois de
France, des cercles de Coronelli, de toute chose dart ayant
valeur montaire, quand elle serait signe Gilles lgar ou Ger-
main, ces Vandales qui enlvent la patine du bronze, la
croyant une tache!
Mais dans cette liste des choses perscutes ou dtruites par la
Rvolution, cest le livre qui doit avoir la premire place. Ds la
suppression des communauts, les commerants de livres ont
flair les bibliothques monacales, ont tourn autour, les ont
circonvenues; et, malgr les dcrets, les bibliothques de Saint-
Jean de Laon, de Saint-Faron de Meaux, sont vendues, daprs le
catalogue dun abb suppos, lhtel Bullion; la bibliothque
des Bndictins de lordre de Cluny, place Sorbonne, a le mme
sort
2
. Peu aprs, ce mme htel Bullion, toute la bibliothque
de Saint-Maur, achete 10 000 livres par le libraire Gueffier,
1. Le Vieux Cordelier. Nivse an II.
2. LObservateur. Novembre 1789.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
296
le nom de labbaye effac avec de leau seconde, passe aux
enchres; et ltranger lenlve presque tout entire. Dans les
btiments du couvent des Cordeliers, les livres sont vendus par
lots de vingt, trente et quarante milliers pesant. Aux ventes de
livres, il est des gardes nationaux qui, non contents denlever,
coups de sabre, les reliures armories aux tals des bouquinistes,
lardent de coups de baonnette les volumes jets sur la table par
lexpert, dont le maroquin rouge est aux armes!
En province, en dpit du dcret du 23 octobre 1790, qui
ordonnait dapposer les scells et dinventorier les livres, on les
jetait aux vieux papiers, on les entassait dans des tonneaux,
comme Arnay, ou bien on les laissait disparatre par dix mille,
comme la bibliothque Mjanes Aix. Alors, pour les livres, en
dehors des signes aristocratiques du dos ou des plats, une ddi-
cace, une mention du privilge, une vignette, un frontispice, un
cul-de-lampe, un fleuron, cela vaut le feu et y va. Daucuns
proposent darracher aux livres de lancien rgime leur couver-
ture, den arracher la ddicace, den arracher les privilges
dimprimeur, et de les garder ainsi. Cest le temps o Ameilhon
prside au brlement de six cent cinquante-deux botes de par-
chemins venant de la bibliothque Royale.
Cest le temps o Chabot dit quil naime pas les savants ;
o lon refuse des certificats de civisme aux faiseurs de livres; o
Dumas rpond Lavoisier que la Rpublique na pas besoin de
chimistes . Lintelligence est proscrite, la science est suspecte.
Que de livres brls! Et si la Commune de Paris ne lance pas
linvitation de les brler tous, cest quon vient lui dire une fois
quon peut en faire de la colle, une autre que la citoyenne Simon
a promis den faire du papier blanc
1
.
Bientt le vol se mle tellement au patriotisme dans la guerre
aux choses du pass; tant de fripons, comme dit spirituellement
Grgoire dans un de ses rapports sur le vandalisme, se disent :
Nous sommes la nation! tant de menaces sont faites tout ce
qui est la vie noble dun peuple, sa tradition crite ou reprsen-
te, le monument, la figuration, le rcit de son histoire, que dans
la Convention quelques hommes clairs smeuvent et font
1. Journal de Perlet. Frimaire an II.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
297
prendre larrt suivant, le troisime jour du second mois de
lan II :
I. Il est dfendu denlever, de dtruire, mutiler ni altrer en
aucune manire, sous prtexte de faire disparatre les signes de
fodalit ou de royaut, dans les bibliothques, les collections,
cabinets, muses publics ou particuliers, non plus que chez les
artistes, ouvriers, libraires ou marchands, les livres imprims ou
manuscrits, les gravures, les dessins, les tableaux, bas-reliefs, sta-
tues, mdailles, vases, antiquits, cartes gographiques, plans,
reliefs, modles, instruments et autres objets qui intressent les
arts, lhistoire et linstruction.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
III. Les propritaires de meubles ou ustensiles dun usage
journalier sont tenus den faire disparatre tous les signes pros-
crits sous peine de confiscation.
Les objets de ce genre qui sont en vente sont excepts, sans
que la vente en puisse tre retarde.
IV. Les objets indiqus dans les articles 1 et 3, qui auraient
t enlevs chez quelques citoyens, par une fausse application de
la loi du 18 du premier mois de lan II, seront restitus dans le
plus court dlai, sauf poursuivre ensuite les propritaires, sils
ne se conforment pas sur-le-champ au prsent dcret.
V. Les meubles, ustensiles et pices dorfvrerie, dposs
dans les monts-de-pit ou lombards, chez les notaires, mis en
squestre ou sous le scell, ne seront soumis la recherche
ordonne par le prsent dcret, que lorsquils seront remis dans
les mains du propritaire.
VI. Dans le cas de rimpression des livres, gravures, cartes
gographiques, des bibliothques publiques et particulires, il est
dfendu aux imprimeurs et diteurs de rimprimer les privilges
du roi ou des ddicaces des princes, seigneurs et altesses, non
plus que les vignettes, culs-de-lampe, frontispices, fleurons ou
ornements qui rappelleraient les signes proscrits.
VII. Les fabricants de papier ne pourront se servir dsormais
de formes fleurdelises ou armories; les imprimeurs, relieurs,
graveurs, sculpteurs, peintres, dessinateurs, ne pourront
employer comme ornement aucun de ces mmes signes.
VIII. Dans les bibliothques nationales, les livres relis
porteront R. F. et les emblmes de la Libert et de lgalit.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
298
IX. Le comit dinstruction publique et le comit des mon-
naies nommeront chacun un membre, pour examiner les
mdailles des rois de France, dposes dans la Bibliothque
nationale et dans les autres dpts publics de Paris, afin de
sparer et de conserver celles qui intressent les arts et lhistoire,
et livrer toutes les autres au creuset.
1
Cet arrt, tout en suspendant la dvastation et le pillage dans
les archives publiques, ne rprime pas les destructions de la peur.
Les possesseurs tremblants, les marchands eux-mmes, devien-
nent les premiers dvastateurs et les premiers brleurs des objets
compromettants. Les souvenirs qui demandent grce, les
portraits o revivaient les anctres et la famille qui nest plus,
douces figures qui souriaient gravement la gnration prsente,
ces livres qui taient tout vtres par le blason appos, ces
gravures o Gravelot, Eisen, Moreau faisaient chanter les grces
dun ge dor de boudoir, ces lettres qui auraient racont lanec-
dote lhistoire du XVIII
e
sicle, au feu! vite au feu! Et na-t-on
pas fait un motif daccusation contre la Dubarry davoir complt
une collection de gravures contre-rvolutionnaires
2
? La destruc-
tion est si gnrale, et tant de gens anantissent ces ornements
dintrieur, pouvant tre mortels, que Meyer, venant Paris en
1797, se plaint que les quais, autrefois si peupls destampes, ont
leurs talages nus
3
.
1. Journal de la Socit populaire des Arts, par Dtournelle.
2. Journal de Perlet. An II.
3. Fragments sur Paris, par Meyer, t. I.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
299
Chapitre XIV
Lamour et la Rvolution. La femme. Les femmes de la Halle.
Les femmes de la Rvolution manquent dune grce de ce quel-
que chose de leur sexe qui est le charme mme des actrices de
lhistoire : elles ne sont pas femmes; elles sont de cette mascula
proles, dont parle le pote.
Elles donnent croire quelles ont un rle ou une mission
plutt quun sentiment, en ce bouleversement de la France; et
elles portent en elles une rsolution grande et tendue, une pense
fixe ou une action dlibre qui prend toute lme, lapaise,
lemplit, et ny laisse place aucune au tumulte des passions et des
enivrements. Elles ddaignent dtre Franaises, et, comme des
statues de marbre, elles portent sur leur front serein les vertus de
la vieille Rome; si bien que, comme elles ont march sans plir ni
faiblir jusquau bout, leur mort mme intresse plus quelle
nattendrit, et que ces ttes cueillies jeunes et fraches par les
bourreaux hts ont plutt la couronne que laurole et attirent
mieux ltude quelles nattachent le souvenir.
Celle-ci, M
me
Roland, sest appris elle-mme la raison, avant
dcouter les rves dadolescence; et cest Plutarque qui lui a t
son catchisme. Charlotte Corday est une sorte de Brutus; et elle
a dpouill si compltement son caractre de jeune fille, quen sa
dernire lettre Barbaroux, elle tourne en une ironie presque
rieuse leffarouchement de sa pudeur. Olympe de Gouges, qui a
voulu dfendre Louis XVI, est un fou hroque comme un
Malesherbes.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
300
Toutes, elles dfendent lapitoiement la postrit : elles
veulent tre pleures en hommes. Femmes, elles abdiquent leur
sourire, leur enchantement, leur faiblesse : elles ont vcu sans
aimer.
Derrire eux, les hommes qui ont paru sur la scne de la Rvo-
lution nont pas laiss de ces grandes amours que lhistoire
recueille, et pour lesquelles elle semble adoucir son burin
dairain. leur vie, comme leur mort, ils nont pas associ la
femme. Sils napparaissent pas vierges, ils marchent clibataires.
Les voix du gynce ne parlent pas en ces voix du forum; et ils
agissent, et ils passent, ces hommes puissants, seuls.
peine Desmoulins a-t-il Lucile ct de lui, pauvre grisette,
gare et perdue en cette pope sanglante, figure petite, mais
aimable, qui sourit, pleure et meurt; Lucile, qui est un peu
une Manon de Restif, un peu la Juliette de Shakespeare.
Danton, la constitution duquel le plaisir allait mieux que les
amourettes, et pour qui le plaisir devait tre une orgie,
Danton mari nentretient point la postrit de la femme qui le
pleure, silencieuse.
Cet autre a pris femme devant le soleil, comme Jean-Jacques,
pour avoir une mnagre : Marie vrard balaye, ne drange
pas la copie pour le journal et se couche. Il est des hommes aux-
quels Dieu ne donne de lamour que laccouplement.
Barrre est le galantin de la Terreur
1
. Il dit des riens aux sup-
pliantes, aux qumandeuses qui emplissent son antichambre,
sourit, promet, avec les larmes ou les illades, et joue avec
lamour comme un chat avec un livre.
Robespierre tait chaste par temprament, libertin par ima-
gination
2
. Les regards des femmes taient un des chatouille-
ments de sa tyrannie. Il se dfiait de leur influence mystrieuse,
et il essayait de la capter. Il se plaisait les attirer; avec elles il
adoucissait sa voix naturellement aigre et criarde, et il gracieusait
son accent artsien. Il nallait pas aux liberts, il jouait aux
coquetteries; la froideur de sa constitution garait son ambition
1. Causes secrtes de la rvolution du 9 thermidor, par Vilate. 1795.
2. Dcade philosophique, t. II.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
301
des dangers de ce jeu. Et cet homme au profil sec, au teint
bilieux
1
, les mains crispes par une contraction de nerfs, aux
yeux clignants et garnis de conserves
2
, cet homme sans charme,
jetait dans lme de certaines femmes, de certaines illumines,
une impression, un sentiment qui tait une dvotion plutt quun
amour
3
.
Ce nest point dire que tout ce temps soit dshrit. Si les
grands personnages du drame se gardent tout entiers et ne don-
nent ou ne laissent prendre rien deux-mmes, bien des curs,
en ces mauvais jours, marchent deux deux, appuys, et ainsi
mieux affermis dans ces orages de crimes . La Rvolution a
fait les curs srieux; lamour nest plus badinage. Les Cupidons
roses de Boucher lisent prsent les Tristes dOvide. Le roma-
nesque succde au libertin, le roman anglais au papillotage fran-
ais. Cela commence tre une passion quune attache, et un
dvouement quune intrigue. Lamour quitte le XVIII
e
sicle et se
tourne vers le XIX
e
: ctait une comdie libre, et cest presque
dj un drame noir! et le passe-temps est devenu une grande
affaire dans la vie.
La Terreur mrit et fait graves toutes les affections de
lhomme; et lamour, qui passait joyeux, dsapprend le rire et se
fait prt aux regrets, voyant passer ct un amour vtu de deuil
et les lvres sur une mche de cheveux.
Lamour, cest alors une entire oblation du moi pour ltre
aim; cest une tte chre quune femme sauve avec lenjeu de la
sienne. Lamour, cest la veuve Le Jay, cachant, un an, le comte
Doulcet de Pontcoulant; cest la marchande de livres qui recle
Gorsas
4
. Lamour, cest la fille du Palais-galit se retrouvant
elle quelque chose quelle croyait avoir vendu : un lan, une
surprise de sentiment, une folie de sacrifice; la fille qui pousse
lmigr pour lequel elle tremble, dans lalcve, hier vnal,
aujourdhui ennobli par le tendre courage dune courtisane et le
salut dun homme
5
. Lamour, cest la matresse de ce beau
1. Merlin de Thionville, reprsentant du peuple ses collgues.
2. Mmoires de Barrre, t. I.
3. Dcade philosophique. An II, t. II.
4. Journal de Perlet. Octobre 1793.
5. Nouvelle Police dvoile. An V.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
302
prisonnier de vingt-cinq ans, pris dune fivre ardente, de ce
Sombreuil le fils, et qui dpouille les habits de son sexe, prend
ceux de son amant et passe trois nuits au chevet de son lit;
pauvre infortune! qui ne savait pas le soigner pour Sanson!
Lamour, cest le portrait qui efface labsence, o sarrtent les
yeux mouills du dtenu. Ces messieurs, disait ladministrateur
Pergot, des htes de Saint-Lazare, ces messieurs se consolent
avec des portraits dtre privs des originaux, et ne saperoivent
plus quils sont en prison.
1
Lamour, cest le mdaillon dor de
Baussancourt passant au tribunal rvolutionnaire limage de la
princesse Lubomiska pendue au cou.
Entendez l-bas, pass la Manche, lhpital Saint-Luc, la
pauvre folle doctobre qui chantonne tristement et doucement
les paroles dune romance franaise :
Il a vu couler le sang
De cette garde fidle
Elle est touchante, la pauvre Louise, en longue robe noire
serre dun large ruban bleu. Elle porte autour de son bras une
bandoulire, la bandoulire dun garde du corps du roi de
France. Sur la carte dEurope, quelle a dans sa cellule, la France
est toute barbouille de rouge. Et Louise rpte aux visiteurs, de
sa voix gare et tremblante : La France du bon Louis XVI
tait toute blanche, aujourdhui elle est toute rouge Le sang! le
sang! ah oui, le sang! Tiens, voil sa bandoulire, regarde son
sang, son beau sang! Et elle pleure, et elle rit. Puis, tout
bas, la Nina ajoute : Lorsque les tigres et les ours se seront
dtruits, ils ne feront jamais de petits, nest-ce pas, mon ami ?
Ah! je mchapperais dici, je sais mon chemin, et pendant la
nuit Oh! je sais bien o il est, mon ami ; oui, la porte de notre
bonne reine; oui, oui, mon ami, tout son sang y est encore!
2
Les morts, les victimes, lamour de la Rvolution les suit par-
fois jusque dans la mort. Il est des jeunes filles du peuple, des
coiffeuses, des marchandes de modes, des Marie-Madeleine
1. Agonie de Saint-Lazare, par Dusaulchoy.
2. Mes amis, voil pourquoi tout va si mal.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
303
Virolle, des Mlanie Hnouf qui, serrant dans leur cur le sou-
venir et le regret dont elles meurent, dclarent sans plir, sans fai-
blir, laccusateur public avoir fait le sacrifice dune existence
odieuse et bnir davance la main qui les en dlivrera .
La passion en de telles mes semble un Adam Lux allant la
guillotine les yeux hauts comme au rendez-vous suprme des
ternelles amours
1
.
Et sil nest pas toujours accroupi sur une tombe, lamour de la
Rvolution, pleurant sur quelque relique ensanglante, il est bien
souvent assis aux portes des prisons.
Il supplie les geliers avec ses larmes et de lor. Il passe de
longs jours assis contre cette corde tendue autour du Luxem-
bourg, limite fatale que ne peuvent franchir les baisers
2
! Il court
les hommes en place, les dictateurs de la guillotine, qui dun G
rouge marquent leurs victimes sur la liste des accuss. Il
embrasse leurs genoux, il shumilie, il implore. crme mon
pot , lui dit un Diogne de la Commune; et lamour obit et
supplie encore. Il assige les quelques misricordieux, les
Manuel, assez braves pour arracher ce quils peuvent de ttes
Fouquier ou au peuple. Il est des femmes qui de leurs robes
tirent un pistolet dont elles menacent de se tuer, si, mi-chemin
du dvouement, le protecteur apitoy recule devant la dlivrance
entreprise.
Arrts, les amants font jurer leurs matresses de leur dire si
elles apprennent quils doivent mourir. Les matresses crivent
alors de ces lettres hroques : Mon ami, prparez-vous la
mort. Vous tes condamn et demain Je marrache lme. Mais
vous savez ce que je vous ai promis.
3
Quel chroniqueur attendri dirait dignement avec une motion
douloureuse et charme, avec la modestie du respect et la com-
passion dcente, ces repas libres de lamour, ces derniers festins
des tendresses, les amours des prisons?
Jeunes captives accordant, dun regard quelles laissent
tomber, la lyre et le cur des potes! dlires! bonheurs, qui
nont pas de lendemain! toute la vie quon se promet deux
1. Bulletin du Tribunal criminel rvolutionnaire, 4
e
partie, n
os
71 et 72.
2. Almanach des bizarreries humaines, par Bailleul. An V.
3. Mon agonie de trente-huit heures, par Jourgniac de Saint-Mard.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
304
heures du tribunal ! La coupe des joies humaines quon se hte
de finir avant que ne sonne lheure funbre! Roses du matin des
jours, dont on presse le parfum en ces instants compts! Baiser
suspendu par lappel des bourreaux! Bouches qui se cherchent
encore dans le rouge panier!
Dans le prau de la Conciergerie, dans le guichet de la
Conciergerie, ce ne sont que femmes et maris, amants et
matresses, qui se dpchent daimer; ce ne sont que gaies
caresses, que mots loreille, que mains presses : travers les
grilles
1
, ce ne sont que douces causeries, charmants panche-
ments, lvres qui se tendent et qui se confessent dautres lvres
tendues
2
!
Dans les prisons quon appelle muscadines, aux prisons
joyeuses et tout enverdures de jardins, de vergers, de berceaux,
lamour fait son nid, et les curs senlacent. Au Luxembourg, les
Anglaises enfermes se laissent si bien distraire, quun beau jour
Marino, ladministrateur de la police, jette au cercle assembl de
cyniques paroles sur les heureux passe-temps que Paris prte la
prison.
Ici, que de rves, que de dsirs forms par les prisonniers pour
ces reines de la prison, Nathalie de La Borde, Sophie de Magni
aux yeux si doux, la jeune et langoureuse Barbantane, la lutine
Agla de Bail, la paresseuse de Saint-Haon, la brune et belle Des-
marest de Beaurains, la dernire veuve du dernier Buffon qui
songe aux plaisirs passs
3
!
Hlas! pauvre marquise de Charri, o est le temps o le
dput de Paris, Osselin, vous chantait sa romance, dont Plan-
tade avait fait la musique?
Te bien aimer, ma chre Zlie
Vous pleurez, et lui tremble
4
.
Schez vos larmes, madame de Charri ; chantez encore,
Osselin! laissez-vous persuader aux exemples damour.
1. Almanach des bizarreries.
2. Almanach des prisons. An III.
3. Troisime tableau des prisons sous le rgne de Robespierre.
4. Almanach des bizarreries humaines.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
305
lhospice de lvch, coutez ces doux serments : cest un
charmant cavalier, un victorieux clbre, un galant abb, labb
de La Trimouille, quune princesse polonaise aime, et dont elle
est aime. Les voila surpris, condamns tous deux
1
; et tous deux
se sourient lun lautre, et se disent en leur dernier regard ce
que Philippeaux crivait sa femme en sa dernire lettre : Il est
un autre sjour o les mes aimantes doivent se rencontrer.
2
La Femme, la Bastille prise, avait senti en elle une motion et
une fbrilit. Elle stait engoue de la libert, comme on
sengoue dune esprance, et elle stait mise aimer cette fe
naissante, pour lavenir quelle lui promettait, pour les grces et
les sourires futurs quelle lui rvait. Dans la libert, la femme
caressait, enivre et charme, ses illusions en veil. Quand la
libert fut grandie et se formula, la femme revint elle-mme,
humilie quun mot let joue. On eut beau lui dire : Quand le
patriotisme est enchss dans une belle crature, elle en retire un
nouvel clat; elle en est, morbleu! plus aimable, plus tendre, plus
parfaite, plus divine. Enfin, une laide devient belle lorsquelle est
patriote
3
, la femme ncoutait pas; elle cherchait sa cour : les
madrigaliers taient tous aux assembles primaires, la section,
au club; elle redemanda sa royaut : on lui rpondit de la rue que
la galanterie ntait plus franaise. La femme protesta en bou-
dant; et tout en assortissant les couleurs de la cocarde natio-
nale, elle soupira aprs les nuds ou le filet quelle tressait jadis,
en minaudant, sur son sofa .
4
Les ttes sanglantes promenes jusque dans les jardins des
plaisirs ntaient pas un spectacle propre rallier la femme.
Elle svanouit; et quand elle reprit connaissance, la femme,
qui Dieu a donn un cur privilgi, partial pour les vaincus,
toujours pench du ct des faibles, et revendiquant la cause des
opprims, comme la sienne propre, la femme tait conquise
au parti des victimes.
1. Almanach des bizarreries.
2. Almanach des prisons. An III.
3. Lettres b patriotiques.
4. Rvolutions de Paris, n
o
83.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
306
Luniforme galant des miliciens nationaux manqua la distraire;
les revues aux Champs-lyses, les ftes au Champ de Mars lui
donnrent cet tourdissement qui lui est un plaisir; mais ce fut
sur la cassette de sa parure que le mari prit les dpenses de son
quipement et ses belles paulettes
1
.
Son salon abandonn, son boudoir dsert, elle se jeta au
spectacle; mais elle ny trouva que spectateurs populaciers, indi-
gnes dtre le public de sa nouvelle robe ou de son dernier
bonnet.
La Rpublique vint : allait-elle, la femme, tre une partie dans
ltat? Allait-elle, comme dans les rpubliques antiques, toucher
aux fonctions publiques? Allait-elle tre compte dans lorgani-
sation de cette socit o elle na pas dexistence politique, et
que pourtant elle mne et conduit par la domination du foyer?
Allait-elle avoir droit au dveloppement de ses facults, non
seulement dans lenceinte de la maison particulire, mais encore
dans le cercle agrandi de la socit gnrale ? Allait-elle tre
mise enfin en possession de ce legs, comme dit Thremin, qui ne
lui a point t remis dans lhritage commun de la libert
2
? Non,
la Rpublique ne prit nul souci de ses aspirations : la femme avait
le divorce : sa part tait rgle; elle fut faite citoyenne : ses droits
taient satisfaits.
La femme jugea le lot petit : elle se trouvait dailleurs trop au
dpourvu de vertus lacdmoniennes pour ntre pas lennemie
de ce gouvernement sauvage, qui retournait droit aux navets de
Fabius.
La guillotine assise, la femme se vengea : elle proclama son
droit y monter; et, comme dit Maria Williams, elle se permit de
mourir
3
.
Mais la femme du peuple, qui est lhomme du mnage dans
le peuple, la femme du peuple se jeta la Rvolution, ardente,
furieuse.
Occasion leur tait venue de se venger, toutes ces femmes
besogneuses, trimant la galre, tirant le diable par la queue, ayant
1. Rvolutions de Paris, n 83.
2. De la condition des femmes dans une rpublique, par C. Thremin, 1799.
3. Souvenirs de la Rvolution.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
307
ben de la peine; et maugr tout a, regardes moins que des zros en
chiffres
1
. Les poissardes, qui la monarchie permettait le franc-
parler, et qui taient la dputation du peuple aux ftes de la
royaut; les poissardes qui avaient le coin de la reine aux repr-
sentations gratuites du XVIII
e
sicle, qui souhaitaient la bonne
anne au roi, qui apportaient leur bouquet aux naissances
royales, les poissardes furent ingrates comme la popularit.
Elles passrent la Rvolution armes et langues. Elles furent
de la Rvolution les vestales terribles, les bacchantes saoules du
nouveau dieu Liber. Elles prcipitrent les meutes, elles entra-
nrent les hommes, elles firent marcher les milices nationales,
elles se mirent entre les troupes royales et les hordes patriotiques,
elles lancrent lattaque, elles paralysrent la dfense. Les
hommes tuaient; elles massacrrent. Et le lendemain doctobre,
les furies des halles, les reines de Hongrie, les Audu, les Agns
Lefvre, les Genevive Dogan, les Denise Lefvre, les Petit, les
Marie-Louise Bouju, couraient les rues de Paris avec un tambour
de la garde solde; elles faisaient halte chaque carrefour; le
tambour battait lappel, et lune de ces citoyennes annonait au
public trs haute voix, quelles venaient dapporter Paris les
ttes de deux gardes du corps, et quon pouvait les aller voir au
Palais-Royal
2
.
Les poissardes, la Rvolution les honorait comme ses ama-
zones; elle leur donnait la mdaille patriotique; elle les faisait
placer sa droite dans toutes ses ftes. Les poissardes devenaient
un ordre rvolutionnaire : la Halle primait le Tiers. Aux presta-
tions du serment civique, elles occupaient les premires loges des
thtres; et entre les deux pices, elles descendaient sur la scne
danser une danse nationale, dans le tumulte et le brouhaha des
applaudissements.
Alors il ne suffit plus aux femmes du peuple dtre bourreaux,
dtre hrones, mdailles et flagelleuses; elles veulent aussi un
rle, les jours o les piques se reposent; et comme cette Th-
roigne, lHrodiade impitoyable, qui se rvle loquente et lgis-
latrice au club des Jacobins, elles veulent conseiller ltat,
1. Cahier des plaintes et dolances des dames de la Halle et des marchs de Paris,
rdig au grand salon des Porcherons. Aot 1789.
2. Journal de la Cour. Octobre 1789.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
308
gourmander les ralentissements du civisme, pousser coups de
motions le char de la Rvolution. Elles emplissent les rues, elles
inondent le jardin des Tuileries; elles rugissent comme des
lionnes prives de leur progniture , et sur la terrasse des
Feuillants, le caf Hottot devient un repaire de mgres et de
mnades, toutes puantes deau-de-vie, vomissant des philip-
piques cyniques. Une matrone de Paris, une femme Lallemant,
prside ce troupeau hurlant, et elle glapit plus haut que toutes
les autres, et elle jette aux dputs modrs de plus grosses et de
plus odieuses injures.
Villette avait demand, en 1790, que toute fille ou femme
majeure ft admise aux assembles primaires. Les femmes rvo-
lutionnaires ne tardent pas former des clubs, la Socit des Fem-
mes rpublicaines et rvolutionnaires, la Socit des Amies de la
Constitution, et elles composent la moiti du club Fraternel, qui
se tient au-dessus du club des Amis de la Constitution. Elles
jurent de ne jamais prendre un aristocrate pour mari. Elles veu-
lent dpasser les hommes en ardeur civique; et, considrant
quils sont assez lches pour navoir point fait sanctionner le
dcret sur la constitution civile du clerg , elles arrtent solen-
nellement que, si le dcret nest pas sanctionn sous huit jours,
quatre lgions de femmes de cur se mettront en marche pour
diffrentes expditions . Elles sassureront des ministres, elles
feront dfense Bailly demployer la garde nationale, elles force-
ront les Tuileries une sanction immdiate. Si un seul des mou-
chards sabreurs et coupe-jarrets du gnral osait montrer son
nez, on lui couperait le sifflet coups de coutelas, et leur hros
serait lantern ct de son cuistre municipal.
1
Laptre des excutions populaires, Marat, prit sous sa protec-
tion ce club fminin, dun patriotisme si logique, si affranchi de
prjugs, et si droit marchant au sang. Il flicita ces milliers de
Jeanne Hachette, les exhortant faire du ministre Guigniard, un
Abeilard
2
.
1. LAmi du peuple, par Marat. Dcembre 1790.
2. Id.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
309
Marat avait dailleurs une prdilection marque pour larme
des femmes, le poignard; et un dput girondin raconte quun
armurier nomm Gmard, chez qui Marat venait souvent dner,
fabriqua un millier de poignards, destins aux clubistes femelles,
au public fminin de la Convention. Huit mille femmes devaient
senrler chevalires du Poignard; mais, en sexerant, elles se
blessrent; Marat lui-mme tomba sous le poignard dune
femme, et le projet en resta l
1
.
Quand la Terreur se mit rgulariser sa tyrannie, que les allis
lui devinrent inutiles, partant dangereux, elle prit en suspicion
ces auxiliaires mobiles, plutt tourdies par la passion que
menes par lopinion, et chez qui le cur emporte la tte.
Ntaient-elles pas, ces amazones, vulnrables lamour, et
ntait-il pas prvoir et redouter que, comme leur prsidente
jacobine, la Rose Lacombe, elles ne sintressassent quelque
beau contre-rvolutionnaire emprisonn, et que le parti de
lamant ne devnt le parti de la matresse? Elles avaient beau
avoir t les porte-drapeau de la Rvolution, elles avaient beau
tre les tricoteuses inexorables, et les lcheuses de guillotine; o
tait la garantie que demain elles ne reviendraient pas leur sexe,
et que demain elles ne faibliraient pas jusqu la piti?
Dailleurs ces femmes groupes et runies, ces associations en
jupons, ntait-ce point un pouvoir organis, indisciplinable,
capable dun coup de rsolution dans un moment de crise?
Nallaient-elles pas jusqu demander, non une mancipation
vague et banale, mais le viril exercice de la justice? Elles ptition-
naient au Comit de sret gnrale pour quil leur ft permis
daller dans les prisons, de faire comparatre les dtenus, de les
interroger et de les faire relcher sous vingt-quatre heures sils
taient innocents. Camille Desmoulins avait-il t plus coupable
en demandant son tribunal de clmence?
La Terreur se hta de dsavouer ces complices de la Rvolu-
tion, devenues suspectes. La Convention nationale les avait
exclues de ses tribunes le 21 mai 1793. Aux Jacobins, Chabot et
1. Bergoenig, dput de la Gironde et membre de la commission des Douze, ses com-
mettants.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
310
Bazire dnoncrent la socit des Femmes rvolutionnaires
comme une influence usurpatrice. De toutes ses voix la Terreur
rappela aux femmes quelles taient faites pour lombre du
mnage et non pour le soleil du forum; quil ny avait point
motionner contre ce dcret de la nature; que le foyer devait tre
tout leur thtre, et que leurs seules vertus devaient tre leurs
vertus de tous les jours. Vainement Rose Lacombe protesta,
menaa mme dexposer au grand jour les mystres des Jacobins
et de la Montagne. Le 26 mai, la Convention nationale dfendait
aux femmes dassister aucune assemble politique; et Chau-
mette renvoyait assez brusquement celles qui se prsentaient en
bonnets rouges la Commune, leur disant, quon navait
besoin de Jeanne dArc que sous Charles VII .
EDMOND & JULES DE GONCOURT
311
Chapitre XV
Instruction. Catchismes rvolutionnaires. Les tu et les vous.
La civilit rpublicaine. Baptme. Mariage. Enterrement.
Aux bruits du dehors, lenfance, la jeunesse smurent. Au travers
des murs des collges et des pensions, la Rvolution passa. Lco-
lier sexera aux licences pour apprendre la libert; il fit des
insurrections et des 10 aot contre ses matres. Il motionna. Il lut
la Pucelle
1
. Il prit les permissions refuses, sortit sans autorisa-
tion et rentra aprs le spectacle, traitant la discipline de lcole en
tyrannie, le respect du professeur en prjug, bravant les frules,
rpression chancelante et menace, que Chaumette fera sup-
primer comme un reste de barbarie , au temps o la guillotine
sera en permanence.
Sainte-Barbe, six cents lves, sur un refus de cong, dcro-
chent une lanterne, prparent un grand dsespoir de filasse et pro-
posent au principal de le suspendre
2
. La mutinerie, la rvolte
prennent bientt un caractre politique et rvolutionnaire; et
pour un jeune disciple du collge dHarcourt qui crit labb
Royou, et dont la lettre est imprime dans lAmi du Roi
3
, pour un
collge qui reste attach et tenant pour le pass, presque toute la
pubert des collges applaudit et sassocie aux niches indcentes
1. Le Consolateur. Fvrier 1792.
2. Sottises de la semaine, par Sguier frres. 1790.
3. Chronique de Paris. Janvier 1791.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
312
que se permettent quelques petits audacieux du collge Mazarin,
sur le dos de labb Maury, en visite chez un professeur
1
.
Si les coliers ne portent pas encore le bonnet rouge, dont
Bourdon coiffera ses Enfants de la Patrie, ils emmnent, aprs
avoir fait leur premire communion Notre-Dame, leur institu-
teur au club des Jacobins, et prtent le serment civique. Quand
ils reviendront, deux ans aprs, dans cette salle des Amis de la
Libert et de lgalit, sant aux Jacobins, cette salle sera le sanc-
tuaire o se distribueront les prix de lUniversit, le Temple de
Mmoire o retentiront leurs noms couronns, proclams le soir
au thtre de la Rpublique.
Les matres de pension suivent les vnements. M. Rolin, qui
tenait depuis trente ans la maison dducation de la rue de
Svres, jaloux de se conformer aux intentions de lAssemble
nationale, prend un nouveau professeur, leffet denseigner
MM. ses lves la nouvelle constitution, qui doit tre le principal
objet de leur instruction, les droits de lhomme et le droit
public . De nouvelles pensions stablissent, annonant pour
but principal lenseignement et ltude de la nouvelle constitu-
tion. Tous les dcrets, disent les entrepreneurs, mans de cet
auguste snat, et dabord la dclaration des droits de lhomme et
du citoyen, seront analyss, motivs, expliqus et mis la porte
des lves.
M. Donon, qui succde son pre dans la maison dduca-
tion de la rue du Chaume au Marais, comme il ne respecte rien
tant que les sages et sublimes oprations de lAssemble natio-
nale, consacrera la majeure partie de son temps en expliquer les
dcrets ses lves et leur faire comprendre lutilit de se
conformer la saine raison dmontre par ces dcrets.
2
Les ides nouvelles prennent alors tous les jeunes cerveaux;
reconnaissants dailleurs la Rvolution du temps darrt que les
motions civiles apportent dordinaire aux tudes et du rel-
chement quelles amnent dans le labeur des classes, les patriotes
imberbes jouent de jour en jour plus srieusement aux protesta-
tions et aux meutes; ils sy enhardissent, et les professeurs
1. Faites beau cul, vous naurez quune claque.
2. Petites Affiches. Novembre 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
313
dsertent, pendant que slaborent les projets dducation
nationale.
Les hommes dtat de la Rvolution, les hommes aux vues
grandes, dont le prsent naccaparait pas le coup dil, et qui
pensaient par del le moment et l-propos du jour, avaient par-
couru vite, et avec la promptitude dune rflexion haute, ce vaste
domaine de linstruction que les vnements leur mettaient aux
mains. Ils entrevoyaient quelles superbes moissons davenir il y
avait semer sur le terrain renouvel de lenseignement. Ils com-
prenaient la puissance de cette institution de lhomme, de cette
doctrine qui le prend peine pensant pour le rendre apte et actif.
Ils savaient que si la Force peut bien tre le gouvernement du
jour, lInstruction est la puissance sourde, mais invincible, qui
prdestine les gnrations grandissantes au mode de lois que
plus tard elles choisissent. Aussi cherchrent-ils mriter de
lenseignement, pour sattacher les intelligences, et recrer
lducation franaise pour donner la Rpublique la gratitude,
les sympathies, la tte, et par la tte les bras de ces enfants qui
allaient tre le XIX
e
sicle.
Le XVIII
e
sicle avait t le rgne de lducation prive. La
danse, les saluts, le bel air, quelque latin, un peu de musique, un
rien de franais, voil quel tait le bagage des jeunes esprits.
Dans les collges, o nallaient presque que des enfants du
Tiers, les Bndictins, les Oratoriens et les Gnovfains don-
naient une ducation plus propre former des Santeuils qu
fournir la mre patrie des capacits originales
1
. Le latin, en
honneur, y faisait tort toutes les autres connaissances, mme au
grec. La langue franaise, la gographie, les mathmatiques ny
taient point enseignes. La philosophie tait relgue dans les
sminaires avec la thologie. Et pour lhistoire, un abrg, com-
pos par labb Le Ragois, en apprenait tout juste ce quil tait
bon quon en st.
Quel champ en friche ouvert la Rvolution! L, en faisant
uvre de destruction, elle fera uvre de providence. Elle a vu le
but, elle y tend. Elle slve dabord contre lexclusivit du latin :
quoi quelle lui doive, quoi quelle doive ltude de cette langue
1. Aux Franais, par un citoyen.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
314
morte qui faisait arriver le Franais au rle de sujet, tout nourri
de lexemple des Dcius, des Fabius, des Scipion, elle veut, en
son plan dducation, que cet outil drudition et de loisir ne soit
pas mis seul et sans dautres outils plus usuels aux mains de la
jeunesse. Elle veut que lenfant pense avant de croire : elle
dbarrasse lducation de toute monasticit, comme le voulait La
Chalotais : Le clibataire ne doit lever que des esclaves ,
disait la brochure Aux Franais, par un citoyen, et elle place au
seuil de ses penses naissantes la raison au lieu de la religion.
Le XVIII
e
sicle avait form lhomme pour la socit, la Rvo-
lution le forme pour ltat. Elle trace une large part aux langues
vivantes, une large part aux sciences appropries au commerce,
lagriculture et aux arts. Elle noublie ni lducation morale, que
Chnier appelait lducation du cur
1
, ni les sciences philosophi-
ques, dont elle fait la tutelle de la raison, ni cette ducation du
corps, ces exercices physiques, que les rpubliques anciennes ont
tenus en si grande estime; et elle base lducation nouvelle sur
ces lments pratiques prconiss par lmile. Elle va vouloir que
lducation fasse de lenfant : 1 Lhomme; 2 le citoyen;
3 lapte tel ou tel emploi de sa vie dans la socit : faire
lhomme par une sociabilit gnralise; le citoyen par des senti-
ments et des procds patriotiques; enfin lapte par une capacit
relative aux besoins gnraux de la socit, comme aux indivi-
duels ou particuliers de chacun de ses membres.
2
Les tats gnraux de lan 1999 font le rve suivant : Nos
enfants commencent lire dans des livres de leur pays et des
choses de leur pays. Nous ne faisons plus consumer nos enfants
dix annes dun temps prcieux pour apprendre des langues
mortes, que la plupart ne savaient jamais quimparfaitement;
nous prfrons denseigner nos enfants leur langue, celle des
peuples avec lesquels ils doivent avoir des rapports dinstruction,
de commerce, dintrt gnral ou particulier. Nous apprenons
lhistoire nos enfants. Nous ne nous dissimulons point quils ne
sont pas en tat de connatre la vritable cause des vnements,
de leurs effets, dapercevoir les rapports moraux de lhistoire,
1. Journal de lInstruction publique, t. IV.
2. Le Vtran en civisme.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
315
que les faits historiques ne sont pour les enfants que des mots;
mais ces mots forment un rpertoire bien prcieux et deviennent
aisment des choses, lorsque les jeunes gens ont atteint lge de
la rflexion.
Ces ides, ces dsirs, Condorcet les formula dans un plan
remarquable. Voulant offrir tous les individus de lespce
humaine les moyens de pourvoir leurs besoins, dassurer leur
bien-tre, de connatre et dexercer leurs droits, dentendre et de
remplir leurs devoirs ; voulant, pour ce grand rsultat, lduca-
tion universelle, Condorcet demande, pour toute collection de
maisons renfermant quatre cents habitants, une cole primaire et
un instituteur qui expliquera, tous les dimanches, la Constitu-
tion, la dclaration des droits, non comme des tables descen-
dues du ciel, quil faut adorer , mais comme les produits de la
raison humaine. Dans les villes de quatre mille mes, linstitution
grandit et se complte; lcole secondaire donnera quelques
notions de mathmatiques, dhistoire naturelle, de chimie appli-
que aux arts, des dveloppements plus tendus de la morale et
de la science sociale. Au-dessus de lcole secondaire, Condorcet
projette cent quatorze instituts tablis dans les dpartements,
considrs comme partie de lducation gnrale et o linstruc-
tion sera absolument complte.
Pour peupler toutes ces coles primaires, secondaires, ter-
tiaires, neuf lyces formeront une ppinire de professeurs,
ctait lcole normale entrevue ; et au sommet de linstruction
publique, une socit nationale des Arts surveillera, dirigera, per-
fectionnera, encouragera les dcouvertes utiles
1
.
Quelques dtails du projet de Condorcet soulevrent des
objections et des critiques; le projet mme, en son ide mre,
applaudi comme le dessein heureux et simple de lducation civi-
que, allait aider la Convention lorganiser. Des coles primaires
sont distribues sur toute la surface de la France; les disciples,
promens au milieu des travaux de la campagne et des champs,
reoivent lducation physique, morale, intellectuelle. Ils appren-
nent les traits de la Rvolution les plus propres les rendre
1. Rapport et projet de dcret, par M. Condorcet. Avril 1792.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
316
dignes de la libert et de lgalit, les rudiments et les notions
premires des sciences exactes, lusage des nombres, du compas,
du niveau, des poids et mesures, du levier, de la poulie, et la
mesure du temps
1
.
Cette instruction, ainsi universalise, manque de se briser
contre le patois, cette dernire barrire et garde des provinces.
La Convention dcrte labolition du patois. Dans la France, non
plus morcele et divise en provinces dans lordre politique, en
gouvernements dans lordre militaire, en gnralits ou inten-
dances dans lordre administratif, en diocses dans lordre eccl-
siastique, et dans lordre judiciaire en bailliages ou snchausses
et en ressorts de parlements, dans la France une et indivisible,
dbarrasse des coutumes particulires, ayant mmes poids,
mmes mesures, mme justice, mme gouvernement, mme loi,
uniformise et relie elle-mme dun bout lautre, il ne faut
pas que le patois reste debout et vivace comme une survivance de
la dlimitation fodale. Il faut que la France, qui na plus quune
voix, nait plus quune langue. Tout le long du Rhin, de lOcan,
des Pyrnes, au midi, au nord, louest, lest, des instituteurs
sont jets pour tirer une seule langue de cette mle didiomes
que Grgoire appelle une Tour de Babel; et cela fut une belle
esprance et une belle illusion de la Rvolution, de vouloir le bas-
breton, le normand, le picard, le rouchi, le flamand, le champe-
nois, le messin, le lorrain, le franc-comtois, le bourguignon, le
bressan, le lyonnais, le dauphinois, lauvergnat, le poitevin, le
limousin, le provenal, le languedocien, le vilayen, le catalan,
litalien, lallemand, le barnais, le basque, le rouergat, et le
gascon parl sur une surface de soixante lieues en tous sens,
toutes langues diverses et contraires abmes et disparaissant
dans la langue de lle-de-France, victorieuse aux quatre coins de
la Rpublique.
Lducation tait dcrte obligatoire, la Rvolution faisait de
lintelligence de ses nourrissons le patrimoine du sicle venir
quelle portait en elle. Nul ntait admis drober son enfant aux
leons rpublicaines. La Convention ne reconnaissait pas ldu-
cation prive : elle exigeait pour tous lapplication des principes
1. Journal de lInstruction publique, t. II.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
317
de lducation publique, proclams par Helvtius. Charlier a
demand que les enfants soient conduits lcole ds lge de six
ans; et la proposition de Charlier a t adopte. Danton scrie :
Tout se rtrcit dans lducation commune. On nous parle
des affections paternelles. Certes, je suis pre aussi ; mais mon
fils nest pas moi, il est la Rpublique.
1
la famille, lenfant qui bgaye; la patrie, lenfant qui pelle.
Et le dcret du 30 frimaire de lan II frappe dune amende, gale
au quart de leur contribution, les pre, mre, tuteur et curateur
qui nenverront pas leur enfant ou pupille aux coles; dfre le
dlit aux tribunaux de police correctionnelle, punit de linterdic-
tion des droits civiques pendant dix ans, les pre, tuteur, curateur
des jeunes gens de vingt ans, qui, au sortir du premier degr
dinstruction, ne se seront pas occups de ltude de lagricul-
ture, dune science, dun art, et tend la mme peine aux jeunes
gens coupables doisivet. Savez-vous, disait Saint-Just,
quel est le dernier appui de la monarchie? Cest la classe qui ne
fait rien, qui ne peut se passer de luxe et de folie, qui, ne pensant
rien, pense mal, qui promne lennui, la fureur des jouissances
et le dgot de la vie commune.
Mais pour mieux populariser lenseignement, pour le des-
cendre la porte du peuple, ne manque-t-il pas ces livres l-
mentaires, ces traits sans ambition qui sabaissent aux
intelligences peu actives ou dormantes, et leur donnent de pr-
cises notions, courtes et commodes la mmoire? Diderot avait
rclam de ces livrets dducation, de ces paroissiens de cam-
pagne de la raison, humbles et prcieux instructeurs
2
. Le comit
dinstruction publique de la Convention appelait de tous ses
vux ltablissement dune commission dducation nationale
pour les livres lmentaires, semblable celle dj tablie en
Pologne. Appel tait fait toutes les bonnes volonts rpubli-
caines pour la rdaction de ces ABC patriotiques, de ces cat-
chismes de civisme dont lexorde tait invariablement la
dclaration des droits, lacte constitutionnel, et bientt la prire
tre Suprme.
1. Journal de Perlet. Aot 1793.
2. Journal de lInstruction publique, par Thibault et Borelly, t. I.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
318
Mille petits livres dducation nationale se mirent alors
courir le monde des enfants, sollicitant ces penses vierges, ambi-
tieux de semparer des premires impressions et des premiers
sentiments, et de jeter en ces cervelles toutes tendres, et quun
ancien disait de cire, les premires attaches aux nouvelles insti-
tutions.
Les petits livres ne ddaignent pas lenfant, si petit quil soit;
ils parlent des marmots de trois quatre ans, comme sils vou-
laient faire prcder de linitiation patriotique la venue de lintel-
ligence. peine lenfant sait-il ses lettres, peine assemble-t-il
des syllabes de trois lettres, quil trouve au verso de la page des
lettres et des syllabes de lAlphabet rpublicain : LE PEU-PLE
FRAN-AIS CON-VAIN-CU, et ainsi tous les droits de lhomme.
Lenfant sait-il peu prs lire? on lui met entre les mains le Cat-
chisme de la Constitution franaise, ncessaire lducation des
enfants de lun et lautre sexe, par le citoyen Richer, dont la pre-
mire ligne est : Quentend-on par le mot citoyen? Cher
enfant, commenait un autre, vous connaissez vos lettres, vous
pouvez les assembler pour en faire des syllabes et des mots; vous
avez lu et appris la dclaration des droits de lhomme et du
citoyen Dans cet pellement du grand pacte social, si peu
dannes du berceau, linstituteur ne se rappelle pas bien parfois
quel interlocuteur il a affaire. Il lui fait rpondre parfois des
maximes de tragdie. Ainsi le Catchisme rpublicain par le
citoyen Lachabeaussire demande lenfant : Qui es-tu? et il
veut que lenfant rponde :
Homme libre et pensant, n pour har les rois,
Naimer que mes gaux, et servir ma patrie,
Vivre de mon travail, ou de mon industrie,
Abhorrer lesclavage, et me soumettre aux lois.
Souvent linstituteur de lenfance, dans le zle de sa haine
pour les institutions du pass, noie son petit auditeur en pleine
mtaphysique et abstraite philosophie.
Ainsi, dans le Livre indispensable aux enfants de la libert, une
mre dit au jeune Fanfan : Il faut que tu saches que lhomme
tant le plus bel ouvrage sorti des mains de ltre Suprme, il
doit acqurir ds ses premiers ans la connaissance de lui-
EDMOND & JULES DE GONCOURT
319
mme. Et lapprenti citoyen en bguin ouvre de grands yeux.
La raison, continue la mre, est pour lme ce que le soleil est
pour le corps; elle le vivifie; elle claire, elle dirige, elle nous
guide dans les sentiers de la vertu.
Le Catchisme lmentaire de morale propre lducation de lun
et de lautre sexe veut faire de lenfant qui va encore, culotte
fendue, un homme dexprience et de bon conseil. Jeune
citoyen, lui dit-il, qui connais les droits de lhomme et du citoyen
et lacte constitutionnel, dis-moi quelles sont les prcautions
quune femme doit prendre lorsquelle saperoit quelle est
enceinte? et de la conception jusquau tombeau, en ce pr-
cieux livre, le petit citoyen trouve de quoi faire rponse tous les
vnements et accidents de ce bas monde, sil naime mieux lire
toute lhistoire de France en la dizaine de pages qui suit, et
apprendre que Louis XVI, aussi imbcile que Claudius, men
par une Messaline, Marie-Antoinette dAutriche, laissa passer la
plus grande partie de largent de la France dans les pays
trangers.
Les lments dinstruction rpublicaine par la citoyenne Desma-
rets, de Corbeil, font lenfant ces demandes et lui prescrivent
ces rponses : D. Qui es-tu? R. Je suis un enfant de la
patrie. D. Quelles sont tes richesses? R. La libert et lga-
lit. D. Quapportes-tu dans la socit? R. Un cur pour
aimer mon pays et des bras pour le dfendre.
Dans lducation ou Principes de morale, cest un Voltaire
jacobin qui prche, et la demande quil fait lcolier dentrer
dans quelques dtails des maux qua produits la religion catho-
lique , il dicte cette rponse mue : Labrg de ces dplora-
bles dtails va faire frmir!
Cest le mme langage dans la Philosophie des Sans-Culottes ou
Essai dun livre lmentaire pour servir lducation des enfants. Ce
ne sont que pamphlets et dclamations, outre le catholicisme,
comments au club des Enfants rouges, prsid par Tallien.
Dans lIntrieur dun mnage rpublicain, opra-comique jou
sur le thtre de lOpra-National de la rue Favart, lon voit la
rvolution de lducation sous ce ct; une mre y dit la gou-
vernante de ses enfants : Tu trouveras un peu de change-
ment dans lducation de mes enfants; mon mari et moi, nous
avons rsolu de laisser reposer quelque temps les livres de
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
320
religion. La gouvernante intercde pour quelques-uns.
Justement, reprend la mre, une mre qui a lu sans doute ce
que Mercier a dit avant dautres : Le Catchisme abtit lenfance,
justement ce sont ces sortes de livres que je ne me soucie plus
que mon fils lise prsent
Les livres saints remplis dobscurits,
Troublent la raison de lenfance,
En lui disant quil est des vrits,
Au-dessus de lintelligence.
1
Mais parmi tous ces petits livres, un petit livre montre mieux
que tous les autres le mode de sollicitations tentes sur lintelli-
gence de lenfance, en mme temps quil retrace, avec des traits
frappants, lbranlement et la fivre ardente que les leons inces-
santes des parents et de la Rvolution jettent en ces esprits
peine veills, les lanant aux passions viriles, avant quils en
aient lge et la capacit. Ce petit livre est un morceau de Plutar-
que destin tre lexemple des petits rpublicains; il sappelle :
la Vie et la mort rpublicaines du petit milien, par le citoyen
Frville.
dix-huit mois, lesprit de charit rpublicaine parle dj si
fort chez le jeune milien, quil veut donner manger aux figures
chinoises, peintes sur le paravent qui entoure son lit, disant :
Manze, nanan. Conduit Versailles, le petit milien voit le
dauphin jouant avec Moufflet, son petit chien. Il lui prend lenvie
de faire sa partie dans le jeu du dauphin, lorsquun vil esclave
du troupeau royal le fait retirer avec sa mre. Le jeune milien,
chez qui cette humiliation prpare les sentiments civiques,
demande alors sa mre si le roi fait tata? clair sur ce dtail, il
profite de lgalit de tous les hommes devant la garde-robe,
pour ne plus appeler le roi que M. Capet ; et ds lors, il ne
parcourt plus les mdaillons des rois de France, quen donnant
de grands coups de son petit poing sur Clovis, Clotaire, Childe-
bert, Charles IX, que sa mre lui dit avoir t des tyrans, criant
1. LIntrieur dun mnage rpublicain, opra-comique en un acte et en vaudeville.
Thtre comique de lOpra-National de la rue de Favart. 15 nivse an II.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
321
chacun : Messan, messan. Le petit milien est attaqu de la poi-
trine; il est bien souffrant dj, quand arrive le 20 brumaire, jour
de la premire fte de la Raison. Il se lve mourant, et, soutenu et
port demi par son petit camarade Chri , il se mle au
cortge et chante : Allons, enfants de la patrie. Il rentre, la
fivre le prend, la mdecine le condamne; ses parents pleurent
au pied de son lit; lui, il sinforme des affaires publiques, des
nouvelles de nos armes, et surtout du procs de Bailly quon
vient de condamner. Ne vient-il pas daller la guillotine?
demande sa mre le petit agonisant. Oui, mon ami.
Oh! il la bien mrit! Et le petit milien meurt quelques
minutes aprs avoir dit : Ce qui me fait le plus de peine, cest
de quitter maman et de ne pouvoir tre utile la Rpublique.
Alors, les petits miliens qui ne mouraient pas prononaient
la Commune de pareils discours : Au lieu daller collectivement
la messe, nous irons lexercice; au lieu dapprendre lvan-
gile, nous apprendrons les Droits de lhomme. Notre catchisme
sera la Constitution, nos confessionnaux seront des gurites; et
au lieu dy accuser nos fautes, nous y veillerons sur celles des
autres.
1
O sont maintenant, en cette France, en ce Paris, cole et
rendez-vous choisi du bel air, les civilits libres et aises, les belles
faons, la politesse! cette tiquette sans rgle des nations
charmantes et des sicles heureux, cet agrable acquit des
devoirs du monde, cet ornement et ce lien de la socit qui faisait
la vanit franaise. La politesse, dans le XVIII
e
sicle, ctait
une science de famille, une vertu transmise; ctait, dans tout ce
monde, quon appelait alors les honntes gens, un agrment, un
embellissement des rapports, une galantise! Et voir les jolies
gens de France se mouvoir artistement, se plier et se replier de si
bonne grce, et avec des paroles si convenantes, et avec tous ces
petits dehors anims, et tant et de si relles biensances, et un
dtail si soutenu de bonnes tournures, les trangers, tonns et
merveills de cette politesse, qui tait toute une langue quils ne
comprenaient pas, nous comparaient nos petits bijoux, nos
1. Journal de Perlet. Frimaire an II.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
322
petits meubles ressorts et charnires, curieusement fragiles,
runissant tous les prodiges exquis du poli, du fini, du recherch.
Ce vernis blouissant de belles apparences, le Franais lten-
dait jusqu lordinaire de sa vie; et son triomphe tait, non de le
montrer, mais de le laisser voir et dtre trouv civil, sans quon
st de quoi tait forme cette civilit. Par l, il donnait prix aux
moindres comme aux plus banales honntets : la main offerte,
un mouchoir ou un gant ramass. Il ennoblissait les obligeances
par le sant des manires, les inclinations par lassorti des rv-
rences. Il ne faisait une objection quen suite dun : Monsieur,
oserai-je, ou : Permettez-moi, monsieur. Il ne demandait quen
grce; tout tait honneur pour lui. Il avait lhonneur dcrire celui
qui il crivait, lhonneur dtre son serviteur, de ltre sans rserve,
avec beaucoup de considration et destime, trs particulirement, trs
vritablement, trs parfaitement, lhonneur de ltre avec un attache-
ment inviolable, avec un entier dvoilement, avec respect, avec un
respect trs profond, avec toutes sortes de respect, plus que personne et
plus quil ne saurait dire. Et mille autres tours de formules.
La Rvolution a boulevers tout cela. Toute notre tiquette
si machinale, toute notre civilisation si suspecte et si minutieuse,
toute notre galanterie si lourde et si fausse, toutes nos protesta-
tions de respect, dhumilit, dobissance et de servitude, doi-
vent tre effaces de notre langue , avait dit, ds les dbuts de la
libert, la Chronique de Paris
1
. Les pratiques et les formules de
politesse furent imagines par la crainte et par la servitude; cest
une superstition qui doit tre emporte par le vent de la libert et
de lgalit , opinaient les Annales patriotiques
2
.
Le philosophe patriote, Sanial, de Tournon en Vivarais, est
davis, en 1790, que nous ntions jamais le chapeau que
lorsque nous aurons trop chaud la tte, ou que nous voudrons
parler une assemble, ce qui annoncera que nous aurons une
motion faire; que nous perdions lhabitude des inclinations, qui
ne sont autre chose que des plis de lesclavage, rests dans les
reins des Franais; que ces phrases : Jai, jaurai, jai eu lhonneur,
vous me ferez lhonneur, soient bannies du style pistolaire ou de
1. Chronique de Paris. Janvier 1790.
2. Annales patriotiques. Janvier 1792.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
323
conversation, et que la finale des lettres, ainsi que les adieux
vocaux, qui se termine ordinairement par la trs plate et trs insi-
gnifiante parole : Votre trs humble et trs obissant serviteur, se ter-
mine simplement par un bonjour, un bonsoir, ou bien par les
mots : Je suis votre concitoyen, votre frre, votre ami, votre cama-
rade, votre gal
1
.
Vers ce temps, le sapeur Audouin, rdacteur du Journal Uni-
versel ou Rvolutions des royaumes, met cette opinion quil ne
faut pas quon baise la main dune femme, et quen se baissant
on perd cette attitude fire et mle que doit avoir tout bon
patriote
2
.
En 1791, la socit des Nomiphiles demande la suppression du
titre de Monsieur et de Madame
3
.
La Rpublique venue, une civilit rpublicaine est en honneur
qui donne des principes tout neufs de politesse et dlgance. Le
citoyen Chalier, dans son trait prsent la Convention, pose
ces prmisses : Autrefois la politesse et la fausset semblaient
ntre quune mme chose. La politesse du rpublicain est celle
de la nature. Suit une thorie de la dmarche civique o il est
dit quune dmarche ferme, bien prononce, est limage de la
libert . Venant parler des soins du corps : Une propret
affecte, dit Chalier, devient ridicule. Cest ce que les sans-
culottes ont appel ingnieusement la propret muscadine. Il
dsire que les jeunes citoyens ne recherchent pas une parure
affecte, cette espce de magie dont se servaient nos tyrans
pour nous en imposer et nous blouir , et il dclare que le
superflu des vtements chez des rpublicains est un vol fait
ltat
4
.
Du code de la nouvelle civilit prche par Chalier et par tous
les rpublicains, le tutoiement est le premier article. Il couronne
la ruine de la routine de lorgueil de la vieille et rude mthode
de limpertinence et de la tyrannie . Le 8 novembre 1793, le
tutoiement est ordonn toutes les administrations; et bientt
un pote vient faire hommage la Convention dun pome sur
1. Annales patriotiques. Juillet 1790.
2. Les Sabbats jacobites. 1791.
3. Feuille du jour. Mars 1791.
4. Vritable civilit rpublicaine lusage des jeunes citoyens des deux sexes.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
324
limproprit du mot vous, quand on parle une seule personne.
Le tutoiement nest-il pas une mode la romaine qui vaut bien
nos minauderies franaises
1
? Cest une manire et un ton qui
semble tre la Rpublique celui du cur; et cela assure
davantage les bases de la parfaite galit qui doit rgner entre des
rpublicains, des frres . Nest-ce pas un orgueil ridicule que
lhomme riche et puissant, se regardant comme quivalent lui
seul plusieurs moindres que lui en moyens, a imagin dengager
ses prtendus infrieurs lui donner cette dnomination de
vous? La France est tombe en tutoiement. Le domestique
tutoie le matre, louvrier le patron; et le fils tutoie le pre,
irrespect gard par notre sicle. Il ny a pas de vous dans la
Rpublique et tous les citoyens sont des toi
2
, voil le succinct
catchisme durbanit prch au peuple dans la comdie de Dor-
vigny, la Parfaite galit ou les Tu et les Toi.
La naissance, le mariage, la mort de lindividu, soumis la
toute-puissante conscration de la religion dtat de la France,
entours de son crmonial, allrent peu peu scartant de
lglise. Sous la Rpublique, le catholique fait citoyen, la nais-
sance, le mariage, la mort, affranchis du sacrement, devinrent des
vnements purement statistiques, constats plutt que consa-
crs par le pouvoir municipal.
Avant de disparatre, le baptme tait entr en conciliation
avec la Rvolution; et sur les fonts baptismaux, le parrain, sur la
tte de lenfant ondoy qui naissait la vie catholique, et en son
nom, prononait le serment civique qui lengageait la Nation,
la Loi et au Roi
3
, serment par provision qui fut bientt exig, et
sans lannexion duquel au dossier dune affaire, un procureur au
Chtelet, M. Gagneux de La Lande, refusait de plaider
4
.
1. Lettres b patriotiques, n 17.
2. La Parfaite galit ou les Tu et les Toi, comdie en trois actes en prose, par le
citoyen Dorvigny. Thtre-National. 3 nivse an II.
3. Almanach littraire. 1791.
4. LObservateur. Juin 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
325
Bientt les saints sont dchus de leurs droits de patronage.
Les saints? dit un petit pote de beaucoup desprit, Armand
Charlemagne :
Qutaient-ils aprs tout? oh! rien,
Tout uniment des gens de bien;
Et chacun deux dans sa manie
Poussait mme la bonhomie
Jusqu daigner tre chrtien
1
!
Cubires se rebaptise-t-il de Michel en Dorat
2
? Le malin de
continuer :
Chnier sappellera Voltaire,
Fauchet lvque Massillon,
Dglantine sera Molire,
Et Robespierre Cicron
3
.
Bientt les appellations civiques sont la mode. Une femme,
qui se nommait Reine, sintitule FraternitBonne-Nouvelle. Un
nomm Leturc, municipal Montmorency, fait baptiser son fils
Libre-Ption Leturc
4
; et la section du Pont-Neuf dnonce un
vicaire de la paroisse Notre-Dame qui a refus denregistrer un
enfant sous la dnomination dAlexandrePont-Neuf
5
.
Sous la Terreur, le calendrier des saints patriotes changeant
parfois dune semaine lautre de par la guillotine, il et t trop
dangereux de prendre un patron contemporain; on dpeupla
lhistoire romaine et lhistoire grecque pour se baptiser en famille
et sans prtres; et chacun saffubla, chacun crasa ses enfants de
quelque norme nom qui, aprs avoir eu le monde pour cho,
pesait tonn sur quelque rustre obscur.
1. Petites Affiches. Juillet 1792.
2. Les tats gnraux du Parnasse.
3. Petites Affiches. Juillet 1792.
4. Le Consolateur. Juin 1792. Les Sabbats jacobites, 1792.
5. Le Journal de Perlet. Dcembre 1792.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
326
Le mariage, devenu contrat civil, et affich en ces termes la
municipalit, en septembre 1792 : Mariage entre M, et made-
moiselle, lesquels entendent vivre en lgitime mariage et se prsen-
tent aujourdhui la municipalit de Paris, pour y ritrer la prsente
promesse, et y tre autoriss sous les lois de ltat
1
: ce mariage
trouva bientt la porte de lglise ferme.
Cest alors dans la grande salle de lHtel de Ville, sous
lestrade, o une statue de lHymen tient, en ses mains de pltre,
des couronnes de fleurs dItalie dcolories, que le mariage est
expdi. Un officier municipal, en carmagnole et en bonnet
rouge, lit la loi, et, la loi lue, reoit la hte le oui sacr de trente
couples assis, qui le lui jettent dune mme voix. Dans les propos
obscnes et les gestes cyniques de la foule qui rit, les trente cou-
ples vont signer aux registres, et sen retournent, maris en un
quart dheure, par cette place de Grve, o les heurtent les pro-
cessions fminines, dont les bannires disent : Citoyennes, donnez
des enfants la patrie, leur bonheur est assur
2
.
Quelquefois Chaumette, pour ce mariage que la loi du
20 septembre 1792 nassujettit plus qu une publication, un
dimanche avec affiches pendant huit jours, et dont le divorce fait
un bail rsiliable, Chaumette prend la parole et dit des
divorcs : Jeunes poux, quun tendre engagement a dj
unis, cest sur les autels de la libert que se rallument pour vous
les flambeaux de lhymen; le mariage nest plus un joug, une
chane; il nest plus que ce quil doit tre : laccomplissement des
grands desseins de la nature, lacquit dune dette agrable que
doit tout citoyen la patrie.
3
Le mariage en province, la pice du Mariage civique et la Vraie
Rpublicaine nous le montrent clbr sur la place, au pied de
lautel de la patrie enguirland; et sous la statue de la Libert, le
contrat de fidlit est pass
4
.
1. Annales patriotiques. Septembre 1792.
2. Rflexions sur le culte, les crmonies civiles et les ftes nationales, par
L. M. Rveillre-Lepaux. An VI.
3. Journal de Perlet. Octobre 1792.
4. Le Mariage civique, ou la Fte de la Libert, divertissement en un acte. 1796.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
327
Avec cette simplification des formalits, cette abolition des
sacrements, cette conclusion expditive des actes de la vie, les
funrailles prirent le caractre de clrit dun dbarras de voirie.
Les parents, tout enhaillonns par prudence et par peur
1
, hur-
lant la carmagnole, pour faire leur douleur patriote, escortent le
long de la route du Champ du repos, borde de jalons tricolores,
demi courant, dbands, se htant, le cercueil drap dun drap
mortuaire tricolore
2
, quon va enfouir grand train, tous le
bonnet rouge sur la tte, prcds dun commissaire en
bonnet rouge, menant le cortge bizarre au pas rapide.
1. Essai sur la propagation de la musique en France, sa conservation et ses rapports
avec le gouvernement, par Leclerc, 1796.
2. Journal de Perlet. Frimaire an II.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
328
Chapitre XVI
La pompe funbre de Marat. Marat. Le bon Dieu et la Rvolution.
Fte de la Raison. Fte ltre Suprme.
Dans la nuit du 16 juillet 1793, processionne et sallonge la
grande funraille sortie des Cordeliers; elle emplit, elle bat les
deux murs de la rue Thionville. Les Halles mnent le deuil, et
leurs femelles vont agitant les piques, secouant les torches
fumantes.
Sur les ttes nues lorage gronde, roule, et de leurs clarts
rapides les clairs fouettent lordonnance funbre du peintre
David. Le canon tonne : Marat a touch le Pont-Neuf.
Marat est couch sur un lit que portent douze hommes. Il est
nu jusqu la ceinture : le trou du coup de couteau a referm ses
lvres, et sur le cadavre verdissant du Csar, un enfant se penche
qui tient dune main un flambeau, de lautre une couronne
civique. Autour du putrfi, lencens fume. Et ainsi marchent
dans les colres de la nuit temptueuse, dans les dcharges du
canon, tout le long de la Seine noire, rougie de place en place par
les reflets des torches balayes au vent, ainsi marchent la pompe
de Marat, le mort, la baignoire de Marat, le billot o posait
lencrier de Marat. Il est promen, lassassin populaire, par le
Pont-Neuf, le quai de la Ferraille, le Pont-au-Change, la Maison
commune; puis, de l, il revient par les rues au Thtre-Franais.
Il sarrte aux reposoirs patriotiques; il stationne, il fait halte
aux musiques de mort. Il remarche, et il fait halte encore;
EDMOND & JULES DE GONCOURT
329
lencens manque, et pour le remplacer, on est all acheter de la
poix-rsine chez un picier.
Il retourne, il est revenu au banc de gazon des cordeliers qui
lattend. cor Jesu! cor Marat ! Sacr cur de Jsus! sacr
cur de Marat! va venir dire un orateur; et pour
lenchsser, le cur de Marat, le Garde-Meuble sera requis de
fournir ses joyaux les plus prcieux.
Sur la porte de la maison quhabitait Marat, une main grave :
Peuple, Marat est mort; lamant de la patrie,
Ton ami, ton soutien, lespoir de lafflig,
Est tomb sous les coups dune horde fltrie;
Pleure, mais souviens-toi quil doit tre veng
1
pendant que limprimeur de la Gazette Nationale compose :
Cette femme, Charlotte Corday, quon a dite fort jolie,
ne ltait pas. Ctait une virago plus charnue que frache, avec
un maintien hommasse et une stature garonnire, sans grce,
malpropre, comme le sont presque tous les philosophes et les
beaux esprits femelles Sa figure tait dure, insolente, rysi-
plateuse
Le silence des passions ne sest point encore fait autour des
hommes de la Rvolution. Ces hommes revivent tout chauds en
nous, ils sont les drapeaux des ides qui se disputent le sicle, et
soixante annes tombes dans le temps nont pas valu ces
bustes non refroidis, ces anctres contemporains, les impartia-
lits de lhistoire.
Ces hommes apparus dans la majest des catastrophes
empruntent la scne de la Terreur je ne sais quoi de surhumain
qui les sauve dtre mesurs. Ils bnficient de la guillotine et ils
passent gants dans les souvenirs mus, comme ces dieux que les
peuples enfants faisaient de leurs peurs. Pourtant, ouvrez ces
tombes, quun Alexandre semble avoir bties de sept pieds de
long, pour faire croire des colosses enfouis; vous y trouverez
1. Courrier de lgalit. Juillet 1793. Dpartement de Paris. Extrait du procs-
verbal de la sance tenue en la salle des lecteurs, du dimanche 21 juillet 1793. Impri-
merie de Ballard.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
330
des htes moyens et ordinaires. Du milieu de ces poussires cl-
bres, tez Danton, qui fait les destines de la patrie dsespres
pour les faire victorieuses, et jette au monde le dfi de
septembre, ces hommes sont petits. La Rvolution ne leur
attribue point sa force, ne les arme pas de sa vaillance, et elle les
laisse tre ses hrauts mdiocres, comme si elle voulait montrer
que les hommes lui sont peu, comme si elle ddaignait de mettre
ces esclaves et ces instruments, quelle brise son heure, dans la
confidence de ses desseins et la complicit de ces hrosmes. Ces
intelligences superbes semes par Dieu grands intervalles, ces
architectes qui de leurs mains puissantes treignent et remanient
les mondes qui vont mourir, ces prcurseurs des faits, ces cra-
teurs qui, de leur cervelle fconde, font jaillir les programmes des
socits qui vont renatre, o sont-ils? qui sont-ils?
Est-ce Robespierre? ce rhteur, ce phrasier, ce tacticien de
parlement, cet homme dtat qui prend la queue des vne-
ments, ce valet de Rousseau, copiant ses discours dans les livres
de son matre, y plagiant ses utopies de vertu, longuement dbi-
tes cette socit rgnre qui pille sur les derrires de larme
et fonde les fortunes modernes dans des dilapidations de
goujats! Robespierre! cette vanit qui, dans ses infatuations pu-
riles, se plat ces images partout rptes, lentourage de ses
portraits, dessins, gravs, sculpts
1
Robespierre! ce fanatique
misrable : un fanatique personnel ! Robespierre, qui na que ce
pidestal jusquici respect : lincorruptibilit!
Et cependant, qui pourra dire, si ce contempteur de largent,
ce contempteur de la corruption des antichambres, na pas t un
jour accessible la vnalit des honneurs? Qui pourra dire si sa
conscience rvolutionnaire na pas failli un jour? Ce journal, le
Dfenseur de la Constitution, venu au monde le 1
er
juin 1792, pr-
cdant de vingt jours linvasion des Tuileries, de deux mois lav-
nement prvu et visible pour tous de la Rpublique, ce journal,
quun autre journaliste annonait ainsi le 1
er
mai : On sait que
Robespierre va faire un journal intitul le Dfenseur de la Cons-
titution. Le libraire charg de cette entreprise lui donne
10 000 livres. On est tonn de cette libralit quand on connat
1. Mmoires de Barbaroux. Beaudouin, 1822.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
331
le libraire. Il se pourrait bien faire que la liste civile ft les frais de
lentreprise; et il serait rjouissant pour le comit autrichien de
compter au nombre de ses stipendis celui que le peuple avait
appel lincorruptible, sans que lincorruptible sen doutt.
1
Ce
journal, qui est une diversion habile contre la Rvolution, en
mme temps quune tentative non dissimule denrayer les
hommes et les choses, qui pourra dire si ce journal nest pas
une trahison convenue, et la condition mise par les Tuileries la
place de gouverneur du dauphin, dans le marchandage de Robes-
pierre?
Que Perlet ait t tromp, que lautorit dHarmand de la
Meuse soit suspecte et ne puisse peser dans la balance o lon
pse lhonneur dun homme, je le veux; mais il reste debout et
sans rponse, ce tmoin charge, ce tmoin irrcusable, ce pre-
mier numro se cantonnant dans les demi-victoires, ce prventif
rquisitoire du royalisme contre la rpublique du 10 aot qui
approche et se hte, pour le sacre de la Rvolution.
Au premier abord, Marat est un profil qui se dessine plus
grand que celui de Robespierre, au premier abord, Marat
conquiert le regard de lhistorien. Il vous vient croire que ce
ptitionneur de ttes, que ce chiffreur en grand, est un de ces
dpopulateurs qui se montrent debout dans leffroi des peuples,
figures gigantesques et monstrueuses qui mritent dusurper
lattention de la postrit. Il faut que la pense ait eu le temps
dcarter le prestige ordinaire aux bourreaux pour voir juste et
vrai dans Marat, ne pas lhonorer dinsultes, mais le prendre dans
sa main, le peser, le trouver lger, et, pour ainsi dire, le restituer
lhumanit.
Allez de page en page dans le journal de cet homme : il ne pal-
pite dans ces feuilles que la rancune mdiocre du mdecin sans
pratiques, de lcrivain siffl, de linventeur mconnu. Cet
homme, pour conqurir la France, lEurope, lavenir, la Rvolu-
tion, ninvente, ne dit, ne veut, quune ide, un moyen, une
mesure : des bravi giboyant aux passants dans des alles de
carrefours
2
! Un niais! dont ltroit cerveau ne comprend pas
1. Journal de Perlet. Mai 1792.
2. Mmoires de Barbaroux.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
332
quun peuple ne se laisse massacrer que trois jours, mais quil se
laisse dcimer deux ans avec le couteau dune guillotine et les
bouchers dun tribunal ! Impuissant qui sagite et se dmne,
aveugle, tournant sur sa petite envie! un chien drostrate, tou-
jours aboyant contre ce qui fait des triomphes la Rvolution!
Cet homme, ce rien, quelque chose la Rvolution! cet
homme dont la pense lche ne voulait pas la guerre et tremblait
que le canon ne tut sa rpublique
1
! Ce bouffon qui, lorsque la
Convention dcrte un lendemain la France, dont le monde
joue dj le manteau; lorsque quatorze France se lvent nos
frontires, nimagine contre lEurope que son bataillon de gens
arms de manchons dune certaine faon et de poignards dune
certaine forme
2
! Sans une ide, sans un plan, ce rabcheur de
dnonciations, ce scribaillon des cancans de Javard
3
, ce Marat,
cest peine lagent de police de la Terreur. Marat, matre de
la Rvolution au 10 aot, laissez-lui sa main, sa tte, sa plume,
la Rvolution naurait pas vcu trois semaines!
Le bon Dieu eut, aux premiers jours de la Rvolution, la popu-
larit dun Louis XVI. Ctait, aprs Louis XVI, le restaurateur
de la libert franaise. Ctait lennemi des bastilles, le complice
des peuples; et il eut, ce roi du ciel, lencens, les bndictions, les
vivats comme le roi de France.
La Rvolution lui rendit ses devoirs. Elle le mnageait, elle
lhonorait, elle le remerciait; elle rprimandait les impatients qui
voulaient dj boucaner jusquau Pre ternel
4
. Ainsi donc le bon
Dieu se vit quelque temps aussi patriotiquement fam en France
que quiconque. Dites-moi, sexclamait un journal dvou
au bon Dieu, si le pre des humains peut tre un aristocrate?
Larc-en-ciel qui couronne sa tte majestueuse nest-il pas une
assez belle cocarde patriotique et directement aux couleurs de la
nation?
5
Et sil ft alors descendu sur la terre, le bon Dieu, il
et t mis aux ftes du Champ de Mars en une fort belle place,
1. LAmi du peuple. Avril 1792.
2. Id. Novembre 1791.
3. Anecdotes indites de la fin du XVIII
e
sicle, par Serieys. Paris, 1801.
4. Lettre du vritable pre Duchne tous les soldats de larme.
5. Lettres b. patriotiques, n 33.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
333
peut-tre mme tout de suite aprs les vainqueurs de la Bastille
1
.
On entoure le saint-sacrement dun ruban tricolore, et comme
tout le monde est libre aujourdhui en France, disent les paysans
du Prigord, il ne faut pas que notre bon Dieu soit renferm;
nous voulons, par consquent, que les portes du tabernacle res-
tent toujours ouvertes .
Puis voil que le bon Dieu passe modr; il est rest le patriote
de 1789, et les vnements ont si vite couru quil nest plus au
pas. La Rvolution lui fait garder la chambre aux Ftes-Dieu.
Le bon Dieu tait tout lheure le bon Dieu de la France; il a t
baptis le bon Dieu des Franais; il est maintenant le bon Dieu
suspect. On a fait Octobre contre Versailles; on fait la constitu-
tion civile du clerg contre lglise. Camille Desmoulins, la
table du parfumeur Mailhe, lhtelier de la littrature, cette
table o il sasseyait entre Mercier et Restif de la Bretonne,
balbutiait : Est-ce donc que je ne puis faire un dieu national,
lab labb, b b Sieys fait fait bien une religion
nationale? Et dans un opuscule indit, Entretien de deux philo-
sophes, ncrit-il pas, en une prose embarrasse et pnible qui ne
promettait gure le journaliste vif, le cordelier alerte, cette demi-
apologie de la philosophie de Sylvain Marchal : On admire
cette pense de La Bruyre : Si ma religion est fausse, voil le pige
le mieux dress quil soit possible dimaginer. Ne serait-ce pas
nous nous crier avec plus de fondement : Si ma religion est
vraie, son Dieu est bien cruel, lui qui, lorsque je trouvais dj
dans mon esprit et dans mon cur galement rvolts des dog-
mes de cette religion, tant de raisons de la rejeter, au lieu de me
mettre du moins dans limpossibilit de ntre pas convaincu de
la vrit des miracles dont lvidence pouvait seule rendre raison-
nable la soumission aveugle de ma foi, ma laiss au contraire
tant de raisons de rvoquer en doute ces faits-l mmes et a
voulu que je me tranasse au tombeau dans lincertitude dso-
lante, si ma main essuierait dans une autre vie les larmes que
jaurais verses dans celle-ci.
2
1. Journal de la Cour. Juin 1790.
2. Catalogue dautographes. 13 mars 1843.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
334
Manuel dit chez Ption : Le moment est venu de dclouer
Jsus-Christ; si nous le laissons chapper, ses clous se riveront
pour longtemps encore.
1
Les esprits sbranlent peu peu vers
le grand nant de lathisme.
Le bon Dieu est surveill; la Rvolution se demande sil est de
bonne foi un Dieu constitutionnel, sil ne trahit pas, sil na pas de
correspondance avec les migrs, sil ne conspire pas.
Les massacres de lAbbaye sont le 10 aot contre la Pro-
vidence. Louis XVI en prison, la Rvolution proclame la
dchance de Dieu, casse la religion, dpose la foi, traque le
clerg inserment comme une Vende, et fait dclarer lautre
clerg : Je suis prtre; je suis cur, cest--dire charlatan,
jusquici charlatan de bonne foi ; je nai tromp que parce que
moi-mme jai t tromp; maintenant que je suis dcrass
2
Jsus-Christ est alors le sans-culotte Jsus, ou le ci-devant soi-disant
roi de Nazareth, ou dfunt Jsus-Christ, mort lpoque des rvolu-
tions de Jude pour avoir tent une contre-rvolution contradictoire
lautorit de lempereur
3
; et bientt la Rvolution appelle la
Raison non au trne, mais au fauteuil civique et la prsidence
du culte national.
La Rvolution fait des ftes le complment de lducation
civique. Par les ftes elle sessaye, dune main toute lgre,
dlier la servitude des ides. Par les ftes, du plaisir et de la sur-
prise des sens, elle tente daider la rgnration humaine. Les
ftes, dans les calculs et les intentions de la Rvolution, ne sont
pas seulement la rcration de linstruction nouvelle; elles sont
une animation, une matrialisation, une vivification de linstitu-
tion rpublicaine. Les ftes alors, par le triomphe sur les curs
mus, sur les yeux ravis, cherchent le triomphe sur la raison
mme des populations, et elles veulent surprendre et conqurir
une grande masse dintelligences par les jeux et les leons aima-
bles, visibles, palpables. La Rvolution traite le peuple comme les
femmes disposes ne cder qu ceux qui les meuvent et qui
leur plaisent ; et elle rassemble les sductions dans ces dcors
de la libert, o si souvent le peuple est appel comme acteur.
1. Les Grands Sabbats jacobites. 1792.
2. Journal de lInstruction publique, t. IV.
3. Lettre du Diable au Pape.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
335
Ds les commencements de la Rvolution, cest une imagina-
tion, un travail, un effort dtourner au profit des choses pr-
sentes et des choses venir, les vieilles adorations, voquer le
touchant, lmouvant, le pathtique, lide et laspect des cr-
monies civiles des premires rpubliques, les grandes parabases
des foules; et dans les ftes de son berceau, la Rvolution ne
nglige rien, noublie rien : ambitieuse du prestige des thories
antiques, habile profiter de la nouveaut du spectacle, de la
complicit de la nature, des motions fbriles de la musique, du
contact lectrique des multitudes, du mlange des sexes, de la
magie des souvenirs, de lenthousiasme autour des commmora-
tions hroques, du dramatique, de la mise en scne, du contraste
de lenfance et la vieillesse, des enivrements physiques des sensa-
tions morales. Doucement ainsi, la Rvolution mne le culte de
Dieu et du roi au culte de la chose publique : la Rpublique.
la Fdration de 1790 succde bien vite la fte en lhonneur
des frres darmes morts Nancy, o tambours draps de noirs,
trompettes touffes par les sourdines, drapeaux et tendards
garnis de crpes, o le bataillon Dauphin, o le corps des vt-
rans, o enfants et vieillards conduisent le grand deuil.
Lanne 1791 a la Translation des cendres de Voltaire, dont le
cot de 18 000 livres apprend quil tait plus dpens, aux ftes
de ce temps, dimagination que dargent
1
, elle a sa Fdration, et
le 18 septembre, la fte de la Constitution : toutes ftes qui, sous
le crayon de Roland, Moitte, David
2
, sont comme les pompes
dune rpublique grecque que guiderait le son du trigone.
Le 15 avril 1792, la fte en lhonneur des soldats de Chteau-
vieux, ces pauvres Chapeaux-vieux! disait le populaire
3
,
se forme, marche, saligne sous lpi de bl vert que tiennent en
main les ordonnateurs. La fte en lhonneur de Simonneau,
maire dtampes, a pour ordonnatrice une femme, Olympe de
Gouges. Puis, cest la Fdration du 14 juillet 1792, o les foules
ont crit la craie sur leurs bonnets : Vive Ption! puis la cr-
monie funbre des Tuileries en lhonneur de la journe du
10 aot.
1. Lettres b patriotiques.
2. Petites Affiches. Juin 1792.
3. Les Sabbats jacobites. 1792.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
336
Le 24 janvier 1793, ce sont les obsques de Michel Lepelletier,
autour du pidestal de la statue abattue de Louis XIV, obsques
o la socit des Jacobins a pour flamme et pour bannire, la
chemise, la veste, la culotte de Lepelletier, toutes rouges et
raidies de sang; et bientt ce sont les ftes du salptre, dont on
portait les pains dans des peaux de lion
1
.
Toutes ces ftes, lugubres ou riantes, par une conscration
allgorique des faits, par une canonisation historique des
hommes, font les esprits mrs pour une idoltrie nouvelle.
Le 10 aot 1793 inaugure la religion de la Nature.
Au milieu des ruines de la Bastille, sur lesquelles les sculpteurs
de Palloi ont grav, ici : La vertu conduisait ici; l : Le corrupteur
de ma femme ma plong dans ce cachot ; plus loin : Je ne dors plus,
se dressait droite, sortant des dcombres, une colossale statue,
de ses doigts de pierre pressant ses mamelles, do tombaient, en
un bassin, deux filets deau.
La Convention, entoure dun ruban tricolore et tenant la
main des bouquets de fleurs et de fruits, les membres des assem-
bles primaires portant une pique et une branche dolivier, les
ouvriers, les hrones doctobre montes sur des canons, les
lves de linstitution des Aveugles sur un plateau roulant, les
enfants trouvs, dans de blanches bercelonnettes
2
, sunissent
tous la voix du prsident de la Convention, tte nue devant la
statue, disant : Nature, reois lexpression de lattachement
ternel des Franais pour tes lois Son hymne la statue
termin, le prsident saisit une coupe, fait une libation, passe la
coupe un envoy de dpartement, qui son tour la vide et la
repasse dans lhosannah de la foule.
Le culte de la Raison, lagenouillement de lesprit humain
devant une crature, attendaient, pour oser tre, lessai de cette
dification de la Nature; et le 20 brumaire de lan II, Paris cl-
brait les Lupercales.
Hbert et Chaumette apportaient la France une religion sans
base, une religion qui, ntant fille daucune foi, ne procdant
daucune rvlation, tait la ngation absolue de toutes les
1. Journal de la Socit rpublicaine des Arts.
2. Mmoires de Barbaroux.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
337
religions : la religion de la Raison. Hbert, Chaumette voyaient
en leur invention le coup de grce de la religion catholique; ils y
voyaient aussi le germe et le moyen dune thocratie au profit des
dominateurs rvolutionnaires, engageant le peuple ce serment :
Je jure de navoir dautre religion que celle de la Nature,
dautre temple que celui de la Raison, dautres autels que ceux de
la Patrie, dautres prtres que nos lgislateurs, dautre culte que
celui de la Libert, de lgalit, de la Fraternit.
1
Alors, dans Notre-Dame, la grande basilique, sur le tabernacle
du matre-autel, est hisse non une statue morte, mais une image
vivante de la Divinit, un chef-duvre de la nature, comme la dit
le compre Chaumette
2
.
Dieu est la Maillard, lex-danseuse du thtre des Comdiens
du bois de Boulogne, lhumaine crature des soupers du duc de
Soubise Pantin. Elle est l, en bonnet rouge, draperies cour-
tes, pique en main, entoure de toutes les jolies damnes de
lOpra, qui leur tour excommunient la calotte, en chantant,
mieux que les anges, des hymnes patriotiques
3
.
Dans la cathdrale, lorgue mugissant, les tambours roulant,
les fanfares sonnant, le clair clat des trompettes, les cris, les
refrains obscnes, les vocifrations steignent, et meurent dans
la mesure norme de lnorme carmagnole, claquant de ses
sabots les tombes piscopales! Cest le sabbat qui sest oubli au
soleil : leau-de-vie emplit les ciboires courant les lvres enflam-
mes, et avec les fumes des brle-gueules montent vers la vote
tonne, les empuantissements des maquereaux grills sur les
patnes!
Et quand tout est bu, quand le vin et leau-de-vie manquent, il
se rue hors la cathdrale, par la place et les ruelles, une plbe
mitre, crosse, caparaonne, promenant fte des fous de la
fin dun monde le blasphme de ses dguisements, de mar-
chand de vin en marchand de vin, et sur les comptoirs faisant
emplir les calices bossels; puis, aux carrefours, entourant de sa
ronde chancelante le feu de joie des reliques
4
!
1. Le Pre Duchne, par Hbert.
2. Id.
3. Id.
4. Le Nouveau Paris, t. IV.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
338
Elles sont Dieu, la femme du libraire Momoro et lactrice Can-
deille, Momoro, peut-tre Saint-Eustache, o la Pque est pr-
pare sur lautel, tout charg dandouilles, de jambons, et o les
attabls ont pour entremets le dcor sylvain et champtre du fond
de lglise, et les praticables craquant sous le pas des satyres ivres,
poursuivant les femmes! Candeille, peut-tre Saint-Gervais,
transform en march aux poissons, o la Halle descendue,
ventaire au ventre, poing aux hanches, clbre les joies pois-
sardes!
Notre-Dame, les hommes de la Halle ont enlev Maillard et
lont triomphalement porte la Convention. Le prsident la
fait asseoir ses cts et lui a donn laccolade au nom de tout
le peuple franais. La Convention a dcrt que le peuple de
Paris et ses autorits avaient bien mrit de la patrie en donnant
ce grand exemple lunivers . Et la desse a t reconduite
son temple par la Convention pour la fte du soir, o les cha-
pelles, masques de tapisseries, laissaient entrevoir un coin des
tableaux de Tniers.
Quelques jours aprs, le 25 brumaire, tait prsente la
Convention nationale, qui lhonorait de linsertion au Bulletin et
de la mention honorable, une ptition qui disait :
Lhomme sclaire, et, dtruisant dune main les frivoles
jouets dune religion fausse, il lve de lautre un autel la plus
chre divinit de son cur Ce nest plus auprs du temple de
la Raison que nous pouvons encore rvrer des Sulpice ou des
Paul, des Madeleine ou des Catherine. Que lemblme dune
vertu morale soit plac dans chaque glise sur le mme autel, o
des vux inutiles sadressaient des fantmes, que la Pit
filiale, la Grandeur dme, le Courage, lgalit, la Bonne foi,
lAmour conjugal, la Bienfaisance, que toutes ces vertus, dis-je,
riges chacune dans un de nos anciens temples, deviennent
maintenant les seuls objets de nos hommages Alors la prosp-
rit gnrale, rsultat certain du bonheur de lindividu, stendra
aux rgions les plus loignes de lunivers, et partout lhydre
pouvantable de la superstition ultramontaine, poursuivie par les
flambeaux runis de la Raison et de la Vertu, nayant plus
dautres asiles que les repaires dgotants de laristocratie expi-
rante, ira prir prs delle, du dsespoir de sentir enfin triompher
la Philosophie sur la terre.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
339
Cette ptition tait signe : Sade
1
.
Malgr ladhsion de lauteur de Justine aux ftes de la Raison,
ces ftes scandalisrent. Elles firent comme les perscutions :
elles ranimrent la foi catholique; et ce rsultat fut si gnral et si
saisissable, que la Convention dsavoua, avec la guillotine,
Hbert et Chaumette, qui navaient t que ses instruments et
comme ses ambassadeurs prs des penses du peuple. LOpra
survcut la religion quil avait reprsente; seulement, de dieu,
il passa comparse; et il continua, au second rang, tre ml
toutes les ftes et y reprsenter le Plaisir, la Danse et le Chant,
sans un bien grand sentiment de pudeur.
la fte de Barra et de Viala, le 23 messidor an II, au milieu
des mres des citoyens morts pour la patrie qui portent lurne de
Barra, au milieu de ces enfants de onze treize ans qui reoivent
lurne de Viala, lOpra figure : Les danseuses dun pas joyeux
rpandent des fleurs sur les urnes et en font disparatre les
cyprs; les danseurs, par des attitudes martiales quaccompagne
la musique, clbrent la gloire des deux hros.
LOpra se glisse mme la fte de la translation des cendres
de Rousseau au Panthon. Il se glisse entre ces groupes de bota-
nistes, de mres vtues lantique; entre ces groupes dhabitants
de Franciade, de Groslay, de Montmorency, dErmenonville;
entre ces groupes de Genevois, lOpra se glisse ct du
Contrat social, ce phare des lgislateurs .
La Convention cependant avait retir son aveu au culte de la
Raison. Un de ses membres avait reconnu que le fanatisme est
une maladie chronique qui ne doit se traiter quavec beaucoup
dintelligence et de douceur; que les remdes violents ne peu-
vent quirriter cette maladie et peuvent occasionner des convul-
sions terribles .
La Rvolution comprenait quune nation nest pas assise qui
pose sur la ngation de toute foi, sur lapostolat du nant; elle
comprenait encore quil lui fallait une complicit plus haute et
plus vnrable que celle de lhumanit; et que ses fils et ses
1. Petites Affiches. Brumaire an II.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
340
reprsentants ne pouvaient mener les peuples quen les discipli-
nant un semblant de croyance, et quen compromettant une
espce de Dieu.
Ce fut Robespierre qui se chargea de venger le Tout-Puissant
dHbert et de restituer limmortalit de lme lhumanit. Il
logea au ciel dsert ltre Suprme, vague Jhovah, sans attribu-
tions, sans foudre, sans forme, un Herms roulant au-dessus des
mondes, un dgagement de philosophie, une abstraction, quel-
quun demi dsign, et dont le nom mme nest que la collec-
tive appellation des dieux sauvages : le grand tre, disent les
forts de lAmrique.
La Religion, qui remplaait la Raison, ctait le culte des ides
morales, divinits infrieures, mtaphysiques vassales de ltre
Suprme. La nouvelle religion comptait trente-six ftes : la fte
ltre Suprme; au Genre humain; au Peuple franais; aux Bien-
faiteurs de lhumanit; aux Martyrs de la libert; la Libert et
lgalit; la Rpublique; la Libert du monde; lAmour de
la patrie; la Haine des tyrans et des tratres; la Vrit; la
Justice; la Pudeur; la Gloire et lImmortalit; lAmiti; la
Frugalit; au Courage; la Bonne Foi ; lHrosme; au Dsin-
tressement; au Stocisme; lAmour; la Foi conjugale;
lAmour paternel ; la Tendresse maternelle; la Pit filiale;
lEnfance; la Jeunesse; lge viril ; la Vieillesse; au Malheur;
lAgriculture; lIndustrie; nos Aeux; la Postrit; au
Bonheur.
Toutes les ttes et toutes les plumes travaillent la liturgie de
ces ftes dcadaires. Merlin de Thionville soccupe du grand rle
que doit y jouer la musique. Mathieu de lOise songe aux hon-
neurs qui doivent y entourer le mariage, et se rappelant le prin-
cipe qui avait, lors de la fte de Chteauvieux, fait inscrire sur
une tribune : Respect aux femmes enceintes, lespoir de la patrie, il
propose de ne donner la parole dans les ftes nationales quaux
maris ou aux veufs.
Le reprsentant Opoix fait imprimer, par ordre de la Conven-
tion, le programme de la fte la Pudeur, o il sexprime ainsi
dans le prambule : Sous nos tyrans couronns, on voyait ces
roses, ces roses, ce sont les jeunes filles, qui auraient t
lhonneur du parterre, et que le zphyr aurait longtemps cares-
ses sans les ternir, tre dcolores en naissant et moissonnes
EDMOND & JULES DE GONCOURT
341
sans retour par les mains avides, dvorantes et dvastatrices des
satyres. Ces satyres taient les marquis. La fte du mtapho-
rique Opoix est une idylle de Florian, qui se joue entre des jeunes
filles vtues de blanc, le front demi-voil, avec une couronne de
roses sur la tte, mles des miliciens nationaux.
Robespierre, de son ct, rdige le programme de la fte
ltre Suprme.
Le tambour bat, appelant leurs sections hommes, femmes,
jeunes filles vtues de blanc, des couronnes de pampres sur la
tte, des roses la main. Aux fentres, aux portes, dans les rues
o le dfil passe, des guirlandes de fleurs, des rameaux de
chne
1
. Les sections, arrives au Jardin national, dansent sous
les arbres antiques, tmoins des tristes rjouissances ordonnes
par les despotes, lorsquil naissait un petit monstre de leur race .
Les trompettes sonnent : sur la vaste estrade au-devant du
palais, la Convention monte et parat
2
. Franais rpubli-
cains, dit au peuple le prsident de la Convention, Maximilien
Robespierre, nest-ce pas ltre Suprme qui, ds le commence-
ment des temps, dcrta la Rpublique? Au discours, lhymne
de Gossec succde. Les artistes de lInstitut national entonnent
les strophes de Dsorgues :
Ton temple est sur les monts, dans les airs, sur les ondes;
Tu nas point de pass, tu nas point davenir,
Et sans les occuper, tu remplis tous les mondes,
Qui ne peuvent te contenir!
Robespierre met, dune torche, le feu au monstre de
lathisme : la Sagesse apparat, dune main montrant le ciel, de
lautre tenant une couronne dtoiles. Les fanfares de Bruni
retentissent. La Convention sbranle; le peuple laccompagne,
rang sur deux lignes, les hommes droite, les femmes gauche;
et le dput dArras lentrane sa suite, marchant dans les vivats
populaires, comme un victorieux prcdant les rois vaincus.
Il va; et pendant que roulent, dans la poussire de son pas, la
Convention dompte, le char qui porte la Libert lombre dun
1. Dcade philosophique, an II, t. I.
2. Dtail de la vritable marche observer pour la fte de ltre Suprme.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
342
arbre, les taureaux aux cornes dor et le peuple, Maximilien voit
dj lev, aux lieux o il passe, le majestueux dcor de sa pro-
chaine dictature.
Il voit, comme sils taient dj raliss, ces embellissements
des Tuileries, quil a fait dcrter, le 25 floral, son Comit de
salut public pour les pompes futures. Sur cette terrasse des
Feuillants que la fte longe, Robespierre voit dj la palestre
quon tablira pour les jeux de corps de la jeunesse, et les porti-
ques orns de tableaux inspirateurs des gnreuses passions; au
bas de la terrasse du bord de leau, un bassin o la Seine montera
pour rafrachir les jeunes athltes. Dans les carrs entre les
arbres, il voit dj des exdres, jardins dAcadmus o les pripa-
tticiens de lgalit sentretiendront de la patrie sauver. Au
milieu des orangers apports de Versailles, de Meudon, de Saint-
Cloud, ce ne seront que groupes, bas-reliefs, racontant la Rvo-
lution. ce nouveau jardin, un palais rgnr! Larchitecte
Hubert le promet Robespierre ferm par un stylobate circu-
laire. La Dclaration des droits et la Constitution y seront crites
en lettres dor. La nuit, elles seront claires par les toiles flam-
boyantes attaches aux socles des Vertus rpublicaines. Sur le
dme du Capitole franais, une statue de bronze, la Libert,
debout, tiendra le drapeau tricolore dune main, la dclaration
des droits de lautre. Sur la place de la Rvolution, le prsident de
la Convention ralentit sa marche obie. Il songe larc triomphal
qui runira les deux colonnades du Garde-Meuble, laissant voir
l-bas la ci-devant glise de la Madeleine, temple de la Rvolu-
tion; il songe larc triomphal qui lui fera face, en tte du pont,
aux deux fontaines qui lanceront, aux cts de la statue de la
Libert, leurs eaux jaillissantes aux Champs-lyses agrandis,
aux chevaux de Marly qui se dresseront lentre, cabrs, mais
brids
1
!
Jusquau Champ de la Runion, Maximilien Robespierre
emporte en sa tte limage et la vue rves de ces arcs magni-
fiques, o les ovations passeront sans se courber.
1. Arrt du Comit de salut public du 25 floral an II, relatif lembellissement du
Jardin national et de ses environs.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
343
Au sommet de la montagne dresse au Champ de la Runion,
les reprsentants sont monts; les citoyens, les citoyennes de tout
ge lenvahissent et la couvrent. Ils lvent tous les bras, accla-
ment ltre Suprme
1
.
Le ciel est bleu, sans un nuage. Quand ce beau soleil
reviendra, ce sera le soleil de thermidor.
1. Dcade philosophique, t. I.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
344
Chapitre XVII
La guillotine. Sanson. La justice rvolutionnaire. Les fournes.
Le Prjug vaincu.
Air : Paris est au roi.
Monsieur Guillotin
Ce grand mdecin,
Que lamour du prochain
Occupe sans fin,
Un papier en main,
Savance soudain,
Prend la parole enfin,
Et dun air bnin :
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Air de lAmoureux de quinze ans.
En rvant la sourdine
Jai fait une machine,
Tralalala, lalala, lala, lalala, lala, lalala,
Qui met les ttes bas.
Air : Quand la mer rouge apparut.
Cest un coup que lon reoit,
Avant quon sen doute,
peine on sen aperoit,
Car on ny voit goutte.
Un certain ressort cach,
EDMOND & JULES DE GONCOURT
345
Tout coup tant lch,
Fait tomber, ber ber,
Fait sauter, ter, ter,
Fait tomber,
Fait sauter,
Fait voler la tte,
Cest bien plus honnte
1
.
Ainsi la chanson parodiait ce mot du discours du dput
Guillotin lAssemble nationale, le 1
er
dcembre 1789 : Avec
ma machine, je vous fais sauter la tte dun coup dil, et vous ne
souffrez point.
Un roman satirique travestissait en ces termes la proposition
de punir par le mme genre de peine les dlits du mme
genre et de substituer la main du bourreau une pice mca-
nique, qui trancht rapidement, srement, la tte du coupable :
Mes chers frres en patrie, cest Guillotin qui parle, il mest
tant mort de patients entre les mains, que je puis me vanter
dtre un des hommes les plus experts sur les moyens de partir de
ce monde Je suis parvenu inventer, avec mon machiniste, la
ravissante machine que vous voyez Sous lestrade est un jeu de
serinette mont pour des airs fort joyeux, comme celui-ci : Ma
commre, quand je danse; ou cet autre : Adieu donc, dame fran-
aise; ou bien celui-l : Bonsoir la compagnie, bonsoir, bonsoir la
compagnie. Arriv ici, lacteur se placera entre les deux colonnes,
on le priera dappuyer loreille sur ce stylobate sous le prtexte
quil entendra beaucoup mieux les sons ravissants que rendra le
jeu de serinette; et la tte sera si subtilement tranche, quelle-
mme, encore longtemps aprs avoir t spare, doutera quelle
le soit. Il faudra pour len convaincre les applaudissements, dont
retentira ncessairement la place publique.
2
Les Actes des Aptres navaient manqu si belle occasion de
plaisanter la Mirabelle, comme ils baptisaient parfois, du nom de
Mirabeau, le nouveau tranche-tte
3
. Ils avaient chant aussi en
des couplets sur lair du Menuet dExaudet linimitable machine
1. Prospectus dun nouveau journal.
2. Annquin Bredouille.
3. Actes des Aptres, n X.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
346
du mdecin Guillotin, dite de son nom Guillotine
1
, et ils se
gardaient doublier dans leurs caricatures du Mange, au milieu
de la salle, M. Guillotin expliquant sa machine nationale dont le
modle est sur le pole, et M. Barnave lui faisant des observa-
tions, et lui avouant quil craint que le sang ne coule pas assez
abondamment .
Pendant que la mode passait en Angleterre de couper le cou
aux poulets avec de petites guillotines
2
, un salon girondin de
Paris, riant et se moquant, jouait la guillotine avec un cran lev
et tombant. Dans lextrmement bonne compagnie, le souper
finissant, au dessert, une petite guillotine en bois dacajou tait
apporte sur la table. De jolies mains installaient sous le couteau
de petites poupes, dont la tte figurait quelque ennemi, un des
Lameth, ou M. de Robespierre, ou Bailly, ou La Fayette. La
poupe dcapite, il en sortait quelque chose de rouge o toutes
les dames trempaient leurs mouchoirs : la poupe tait un flacon,
et le sang une liqueur ambre
3
.
Ctait le temps o Louis XVI et sa cour faisaient des gorges
chaudes de M. Marat svadant par une chemine
4
; dans son
insouciance, la socit riait de ce qui allait tre son pouvante.
Le 21 janvier 1790, lAssemble nationale dcrte : Dans
tous les cas o la loi prononcera la peine de mort contre un
accus, le supplice sera le mme : le criminel sera dcapit.
Lexcuteur Sanson adresse aux administrateurs du dpartement
de Paris un Mmoire sur la nature des diffrents inconvnients que
prsente lexcution de la tte tranche avec lpe, mmoire termin
ainsi : Il est indispensable de trouver un moyen qui puisse fixer
le condamn au point que lexcution ne puisse devenir dou-
teuse, et par ces moyens viter les longueurs et en fixer la
certitude.
Une gravure de juin 1791 reprsente la machine propose
lAssemble nationale pour le supplice des criminels, par M. Guil-
lotin. Dans cette reprsentation de la guillotine, le patient est
genoux. Elle porte au bas : Les excutions se feront hors la
1. Actes des Aptres.
2. Journal de la Cour. Aot 1790.
3. Annales patriotiques. Septembre 1792.
4. Journal de la Cour. Janvier 1790.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
347
ville, dans un endroit destin cet effet. La machine sera envi-
ronne de barrires pour empcher le peuple dapprocher. Lint-
rieur de ces barrires sera gard par des soldats portant les armes
basses, et le signal de la mort sera donn au bourreau par le
confesseur dans linstant de labsolution. Le bourreau dtour-
nera les yeux, coupera, dun coup de sabre, la corde, aprs
laquelle sera suspendu un mouton arm dune hache. Nota.
Une semblable machine a servi au supplice de Titus, Manlius,
Romain.
1
Duport-Dutertre, ministre de la Justice, crit au prsident de
lAssemble lgislative, le 3 mars 1792 : Il rsulte des observa-
tions qui mont t faites par les excuteurs, que, sans des pr-
cautions du genre de celles qui ont fix lattention de lAssemble
constituante, le supplice de la dcollation sera horrible pour les
spectateurs : ou il dmontrera que ceux-ci sont atroces sils en
supportent le spectacle; ou lexcuteur, effray lui-mme, sera
expos toutes les suites de la colre du peuple devenu cruel et
injuste son gard par humanit ; et lAssemble adopte le
mcanisme indiqu par le docteur Louis.
Le 5 avril 1792, le procureur gnral syndic Rderer crit au
ministre des Contributions publiques, en lui envoyant le devis
dress par le sieur Guidon, charpentier, charg de la fourniture
des bois de justice, pour la construction de la machine destine
lexcution du supplice de la dcapitation, devis montant au prix
exorbitant de 5 660 livres : Un des motifs sur lesquels le sieur
Guidon fonde ses demandes est la difficult de trouver des
ouvriers pour des travaux, dont le prjug les loigne. Ce prjug
existe en effet; mais il sest prsent des ouvriers qui ont offert
dexcuter la machine un prix bien infrieur au sien, en deman-
dant seulement quon les dispenst de signer un devis, et tmoi-
gnant le dsir de ntre pas connus du public.
On sadressa alors un certain Schmidt, fabricant de clave-
cins, que le commissaire du roi prs le tribunal criminel du Bas-
Rhin, Laquiante, avait charg, ds le mois de fvrier, de faire le
modle dun nouveau mode de dcollation; le prix de la machine
dcapiter, excute par Schmidt, fut de 960 livres. Lestimation
1. Bibliothque nationale. Cabinet des Estampes. Histoire de France.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
348
quen fit faire Rderer par un architecte montait seulement
305 livres 7 sous 4 deniers, sans y comprendre le sac de peau, et
329 livres 7 sous 4 deniers en ly comprenant. Le 17 avril,
lexprience de la machine dcollation tait faite sur cinq cada-
vres Bictre. Le poids seul de la hache, dit un des tmoins de
lessai, Cabanis, sans le secours du mouton de 30 livres qui sy
adapte, tranchait les ttes avec la vitesse du regard; et les os
taient coups net.
Le 25 avril 1792, la guillotine dbutait en public : un coupable
de viol, nomm Pelletier, linaugura.
Vinrent les amliorations : la hache, dabord faonne en
croissant, reut une disposition oblique, et les rainures de bois o
elle glissait, se renflant par le sang, furent garnies de cuivre
1
.
LAllemagne du XVI
e
sicle avait eu son tranchoir, figur dans
trois gravures, lune de Pentz, lautre dAldegrever, lautre de
Lucas de Cranach; lItalie avait eu sa mannaia; lcosse, son
maiden : la Rvolution franaise avait sa guillotine.
Lhomme qui allait, cinquante, soixante fois en un jour, lcher
le bouton de la nouvelle machine, sappelait Charles-Henri
Sanson.
Il tait lan des dix enfants de Charles-Jean-Baptiste Sanson,
nomm, en 1726, excuteur des arrts et sentences criminelles
de la ville, prvt et vicomt de Paris; le petit-fils de Charles
Sanson, excuteur, larrire petit-fils de Charles Sanson, excu-
teur, successeur de Carlier, vers 1685.
Ctait quasiment une noblesse, quune succession, en la
mme charge, de trois gnrations. Charles-Henri Sanson se
plaisait la socit; il talait une fort belle argenterie ces
fameux soupers o tant dhonorables chevaliers de Saint-Louis
assistaient philosophiquement
2
. La qualification de bourreau lui
semblait injurieuse, et ses susceptibilits sen offensaient. Il
rappelait quil avait lhonneur dtre au rang des officiers de Sa
Majest, et quil faisait tous ses efforts pour en mriter le titre .
Tout le monde, ajoutait-il, nest pas destin tre du mme
1. Revue rtrospective, t. VI.
2. Dictionnaire national et anecdotique, par M. de lpithte, Politicopolis.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
349
tat. Le hasard ma procur celui-ci, je tche de lhonorer, et crois
par ce moyen tre labri dun pareil sobriquet qui ne devient
plus pour moi quune insulte.
1
Charles-Henri Sanson,
labb Maury ayant contest, le 23 dcembre 1789, les droits de
citoyen actif aux excuteurs, les rclamait auprs de lAssem-
ble nationale. Le Procureur gnral de la Lanterne, et Gorsas,
ayant imprim quil prtait sa maison de la rue Saint-Jean des
presses do sortaient des libelles incendiaires et des conventi-
cules aristocratiques, Charles-Henri Sanson rpondait quau
contraire les presses de sa maison imprimaient le Furet parisien et
autres productions civiques
2
; et, sur les plaidoiries de
M
e
Mathon de la Varenne, le dclarant un citoyen connu par son
patriotisme, il faisait condamner par le tribunal de police de la
ville de Paris Desmoulins 100 livres damende, applicables aux
pauvres du district Saint-Laurent
3
, et le rdacteur du Courrier de
Paris 20 livres de dommages-intrts et laffiche du jugement
200 exemplaires. Et Gorsas, condamn, jetait lironie la face
de lexcuteur : Je me rtracte, Charles-Henri Sanson, bour-
reau de Paris, mon concitoyen!!! Viens, Charles-Henri Sanson;
viens, parais dans une de nos assembles primaires, tu es
ligible!
Desmoulins, Gorsas, raillez! vos ttes lui sont promises! Les
dieux vont avoir soif
4
.
Et dj le 6 aot 1792, Sanson crit au procureur gnral du
dpartement, lui demandant, dans une lettre la curieuse ortho-
graphe, le payement de ses mmoires de dpenses et frais :
Le service et le nombre des tribunaux criminels me forcent
davoir un nombre de personnes en tat de remplir les ordres que
je reois. Moi, personnellement, ne pouvant tre partout. Il me
faut du monde sr. Car le public veut encore de la dcense. Cest
moi qui paye cela. Pour avoir du monde comme il le faut pour cet
ouvrage, ils veulent des gages doubles des autres annes ent-
rieures. Encore viennent-ils de me prvenir, samdi dernier, que
1. LObservateur. Novembre 1789.
2. Le Furet parisien.
3. LObservateur. Fvrier 1790.
4. Le Vieux Cordelier. Pluvise, an II.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
350
sy je ne les augmentais pas dun cart au moin, ils ne pouvaient
plus faire ce service. Les circonstances actuelles mon forcs de
promettre Jai quatorze personnes tous les jours nourrire,
dont huit sont gages, trois chevaux, trois chartiers, les
accessoirs
1
Collenot dAngremont inaugure, le 26 aot 1792, la guillotine
rvolutionnaire, tablie au ci-devant Carrousel, en expiation du
10 aot.
Encore quelques mois, et voil la guillotine Premier ministre
de la Rpublique! Ni repos ni chmage : voil quelle est la
colre de la Loi, lpe de la Rvolution, un Jourdain coupe-tte
infatigable et toujours travaillant! Elle voyage de la place de la
Rvolution au Champ de Mars, du Champ de Mars la barrire
Renverse, ci-devant barrire du Trne, de la barrire Renverse
la place Antoine, en face lemplacement de la Bastille, de la
place Antoine la place de Grve.
Voil quun gnral de larme rvolutionnaire fait graver la
guillotine sur son cachet. Voil que les femmes de Tours accro-
chent de petites guillotines dor leurs oreilles. Voil que le bour-
reau nest plus le bourreau, voil quil est le vengeur du peuple.
Voil que dans les provinces les reprsentants en mission le font
asseoir leur droite, aux festins de leurs proconsulats. Voil quils
lui font ouvrir le bal, en ces ftes que les villes pouvantes leur
donnent, o la peur requiert la danse les vierges ples. Voil que
la guillotine se fait fameuse, que son nom fatigue les chos du
monde, et que tout au loin, aux rives du Bosphore, dans les
chelles, Constantinople, un rpublicain franais, lex-marquis
Descorches, chante, avec ses amis :
La guillotine l-bas
Fait toujours merveille,
Le tranchant ne mollit pas.
La loi frappe et veille;
Mais quand viendra-t-elle ici
Travailler en raccourci,
Cette guillotine, gu,
Cette guillotine?
2
1. Revue rtrospective. Vol. II.
2. Catalogue de lettres autographes. Novembre 1844.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
351
Il y avait eu, ds le principe, des adversaires de la guillotine.
Labb Maury se montra oppos la dcapitation. Il craignait
que ce genre de supplice naccoutumt le peuple leffusion
du sang
1
. Verninac de Saint-Maur crivit aux rdacteurs du
Modrateur une lettre dont les apprhensions semblent un pres-
sentiment. Il reprochait la dcollation de ne point porter assez
de honte avec elle : Cette peine, rserve chez nous la haute
noblesse, a pris un certain air de qualit et un dehors de bonne
compagnie qui la rend presque honorable. Au lieu dlever la
roture lorgueil du billot, il faut faire descendre la noblesse la
modestie de la potence.
Une autre raison doit faire prfrer ce dernier supplice, cest
quil nen rsulte pas deffusion du sang. Lhabitude de voir du
sang rend lil froce et le cur dur.
Mon troisime motif nat du moyen dexcution lui-mme. La
nouveaut de cette machine savamment homicide, son admi-
rable jeu, ne manqueraient pas dattirer sur la place publique
lhorrible curiosit du peuple : distrait de la leon sanglante qui
se donnerait sous ses yeux, le peuple battrait des mains au coup
de thtre; que dis-je? il en viendrait peut-tre ce point
dimmoralit quil dsirerait la frquence de ces terribles repr-
sentations.
2
Aprs la Terreur, lorsque la guillotine lasse se reposa, il sleva
entre quelques mdecins physiologistes une grande querelle
scientifique. Ceux-ci voulaient que la dcollation par la guillotine
ft un atroce supplice, prolong par une sorte de survie et par
une sensation demeurant dans la tte aprs sa sparation du
corps : ils sappelaient Smmering et J.-J. Se. Ceux-l soute-
naient que la guillotine tait le plus doux des moyens mortifres,
que la douleur pouvait tre dite nulle, par la brivet de sa dure,
que la vie tait brusquement, compltement tranche, et que nul
sentiment ntait vraisemblable ni possible aprs la dcollation :
ils sappelaient Georges Wedekind, Le Pelletier, Sdillot le jeune,
Gastellier.
1. Du gouvernement et des murs, par Snac de Meilhan. Londres, 1788.
2. Le Modrateur. Dcembre 1789.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
352
Se disait la dcollation un des plus affreux supplices par la
dure . Lhomme guillotin, il attribuait un reste dexcitement
son cerveau qui, par le pouvoir extrme de lhabitude, croit
toujours tre en corrlation avec les membres sur lesquels il agis-
sait, ou qui agissaient sur lui . Il rapportait de curieuses exp-
riences faites par lui : la tte dun volatile dcoll en une seconde,
conservant ses mouvements une minute, son corps trois, son
cur battant quatre; un lapin dcoll, son corps conservant ses
mouvements une minute et demie, son cur battant quatre; un
vieux coq dcoll, agitant ses ailes aprs la dcollation, ses mou-
vements ayant le cachet dune douleur trs prononce dans les
diverses parties de son corps, sa facult vitale durant trois
minutes; la tte dun papillon spare de son corps, prolongeant
son mouvement quatre minutes, le papillon amput continuant
butiner vingt minutes, et marquant des mouvements paraissant
volontaires encore plus de quinze minutes; les ttes de vipres
coupes faisant des blessures mortelles; et la tte du cerf-volant,
aprs quarante-huit heures de sparation du corps, se ranimant
en quelques secondes, expose au soleil, et entrant ses cornes
dune demi-ligne dans lpiderme dun doigt offert.
Enfin, disait Se, daprs les expriences faites sur des
membres dhommes vivants et sur lesquels on a employ divers
moyens dirritation de Galvani, il parat prouv que la sensibilit
peut durer un quart dheure, et un peu plus dans les diffrentes
parties de la tte, vu que la tte, cause de son paisseur et de sa
forme, ne perd pas sitt de sa chaleur. Selon Se, lasphyxie
apporte un tat de collapsus ou daffaissement tant tout senti-
ment de douleur. Il attribuait un effet tout contraire aux moyens
meurtriers qui contondent, coupent ou brisent. Plus laction,
disait-il, a de clrit et de prcision, plus ceux qui y sont exposs
conservent longtemps la conscience de laffreux tourment quils
prouvent : la douleur locale la vrit est moins longue mais le
jugement du supplice a plus de dure, puisque alors limpression
de la douleur avertit avec la rapidit de lclair le centre de la
pense de ce qui se passe. Laction meurtrire prolonge partage
laffection de lme entre la douleur quelle prouve et le juge-
ment quelle en doit porter. Arguant des diffrents mouve-
ments des paupires, des yeux, des lvres, des convulsions mme
des mchoires, remarques dans les ttes, quand les bourreaux
EDMOND & JULES DE GONCOURT
353
les tenaient suspendues, Se avanait quaprs la dcollation la
pense, bien loin dtre teinte, vit tout entire. Je suis presque sr,
disait-il en terminant, qu travers tous ces dsordres nerveux,
vasculeux et musculaires, la puissance pensante, entend, voit,
sent et juge la sparation de tout son tre, en un mot, garde la
personnalit, le moi vivant.
Sdillot repoussa toute ide darrire-douleur. Il rpondit aux
expriences de Se en objectant la diffrence de la structure de
lhomme et de celle des animaux, reconnue par Smmering lui-
mme en ces termes : Je ne citerai pas les expriences sur les
animaux, parce que dans les animaux les rapports du cerveau et
de la tte diffrent trop du rapport quon a observ dans
lhomme entre ces mmes parties. Comment soutenir, disait
Sdillot, que lhomme physique et lhomme moral ne sont pas
anantis en mme temps? Comment attribuer la facult de
penser comme celle de sentir au cerveau, aprs cette section du
col qui entrane celle des carotides, des jugulaires et des vert-
brales, tous vaisseaux qui portent et rapportent le sang du cur
la tte et de la tte au cur? Comment penser que cette cons-
cience des sentiments qui cesse dans le simple sommeil, dans le
simple vanouissement, que cette perception de la douleur qui
est invariablement le rsultat des fonctions vitales dans leur tat
dintgrit parfaite survivent lanantissement de toutes les
fonctions vitales : action du cerveau et des nerfs, circulation du
sang, respiration?
Et Gastellier venait appuyer les arguments logiques de
Sdillot, et reprochait Se de confondre la sensibilit morale et
la douleur avec lirritabilit automatique des fibres.
Dans la guillotine, la science vit un plan horizontal quelques
pieds du sol sur lequel on a lev deux perpendiculaires, spares par
un triangle rectangle tombant, travers un cercle, sur une sphre,
reste plus tard isole par une scante.
Une salle vaste, claire dune grande fentre sur chaque ct.
Au fond, sur un papier mouchet, trois bustes au mur : Brutus,
Marat, Lepelletier. Deux quinquets hauteur dappui. Au-
dessous du Brutus, le prsident devant une table, laccusateur
public sa gauche, trois juges sa droite, tous cinq en chapeaux
plumes; au-dessous du prsident, le greffier. Du ct de
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
354
laccusateur public, deux grandes tables, parallles, soutenues
par des sphinx ails portant des carafes et des verres; aux deux
tables, les jurs; en face, une autre table pareille o se tient le
dfenseur. Derrire le dfenseur, des gradins six chelons pour
les accuss; et en haut, un fauteuil pour laccus principal. Dans
lhmicycle, de deux degrs plus bas que la salle, les huissiers
assis sur des bancs; et faisant face au prsident, le public. Cest le
Tribunal criminel rvolutionnaire tabli, au Palais, Paris, par la
loi du 10 mars 1793, pour juger sans appel les conspirateurs, et
sant salle de la Libert ou de lgalit.
manteau de la justice dont ils cachent moiti leurs carma-
gnoles de septembre! Ces hommes lgalisent lassassinat; ils
tuent avec des textes. Ils jouent le tribunal, et ils sont les entre-
metteurs de la guillotine! Ils permettent la dfense, et ils ont pris
davance la mesure des ttes! Ils se disent la hache de la socit,
et ils sont les proscripteurs de la France! Ci-devant girondins,
hbertistes, dantonistes, vous parlez encore ces juges, que ces
juges ont dj fait signe aux charrettes!
De soixante, de quatre-vingts lieues amenes en chariots
dcouverts, des victimes sont verses, toutes mouilles de pluie,
toutes geles de froid, dans ces antichambres de la mort.
Lescalier qui descend cette justice se nomme lescalier des
Parques.
Cette justice distribue laccus un acte daccusation dont la
marge porte : Tte guillotiner sans rmission. Cette justice,
quand elle craint des dsespoirs dloquence, fait lever quelque
Antonelle du banc des jurs : Je dclare que la conscience des
jurs est suffisamment claire. Cette justice, quand laccus se
dbat et ne veut pas mourir, lui dit : Vous insultez le tribunal.
Hors des dbats! Cette justice, Danton la persifle dun rica-
nement de lion : Allons! point de dlibration! nous avons
assez vcu pour nous endormir dans le sein de la gloire!
Cette justice, qui est la toilette de la mort, Girey-Dupr la
soufflette : il monte au tribunal chemise ouverte, col nu, prt au
couteau
1
. De cette justice, le vieux Magon tire en un mot des
1. Mmoires sur les prisons. Vol. I.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
355
vengeances immortelles; il dit : Je suis riche , et ddaigne
dajouter un mot
1
.
Ces hommes ont boulevers la conscience humaine : le crime
cest vertu! la vertu cest crime! le mot cest acte, lintention
complot, la suspicion preuve, lapitoiement forfait, lasile forfait,
le rang forfait, la naissance forfait! Lge? Quimporte!
Le sexe? Le sang qui coule na pas de sexe! Point de grce.
Au fond de la salle, ces hommes regardent souvent, et toujours ils
voient un spectateur qui prend des notes. Ce spectateur, que ces
hommes regardent pour se roidir impitoyables, ce spectateur,
cest lil du Comit de salut public ouvert sur eux : ce quil
crit, cest le rapport chaque jour adress au Comit sur les
sances, la salle, le tribunal, le prsident, laccusateur, les juges,
les jurs
2
.
Ces hommes se sentent dans la droite terrible de la Rvolu-
tion, et ils tuent : ils tuent, pour qu eux du moins la Terreur
pardonne de vivre.
Pour leurs parodies pouvantables, ces hommes ont cr un
parler. La tribune politique est tombe en une monotone rhto-
rique, langue misrable et petite, sentant lhuile, o rien de la
Rvolution nclate en lans inattendus, o rien ne vit du mons-
trueux et du dsordonn de ces temps, parole morte de ces jours
de feu : ces hommes, de la voix de la justice font une dclama-
tion. Ils drapent leurs massacres journaliers sous une pompe
dinjures, une amplification pdante, sous les priodes redon-
dantes, les pithtes outres, le fracas des mtaphores enfles et
des vulgarits cicroniennes.
Encore, disait M. de Malesherbes de ces rquisitoires
dassassins, si cela du moins avait le sens commun!
3
En ce temps-l, les jurs feu de file, rgals la buvette de la
Conciergerie, Antoine Fouquier-Tinville crivait dans la nuit
lexcuteur des jugements criminels, lordre du lendemain, le
nombre des charrettes du lendemain.
1. Mmoires de Marmontel. Vol. II.
2. Mmoires de Snart. 1824. Beaudouin.
3. Mmoires de Riouffe.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
356
Le lendemain, Sanson arrivait quatre heures, les charrettes
roulaient dans la cour de la prison, les huissiers du tribunal appe-
laient, les appels taient compts, et les charrettes pleines, les
chevaux taient fouetts.
Et les charrettes tombaient lourdes dans lornire dhier, et la
faisaient plus creuse pour lornire du jour suivant; et lentement,
charroyant ces agonies prolonges, elles gagnaient le Pont-Neuf,
et lentement la rue de la Monnaie, et lentement la rue Honor;
et l, o le pav de la rue montait, au coin de la rue Honor et de
la rue Florentin, la promenade se ralentissait encore; et long-
temps, des salons dHron, les rires et les insultes tombaient sur
les charrettes embourbes
1
.
lheure o le soleil allait laisser la ville aux tnbres, lheure
des firmaments rouges, dans le cliquetis de la ferraille et le galop
des chevaux, dbouchait, sur la place de la Rvolution, la grande
hcatombe.
Sur cette place, autour de la guillotine debout, autour de la
Libert de pltre, dj bronze par la vapeur du sang, des milliers
de ttes coiffes de rouge ondulaient comme un champ de
coquelicots. Toutes ces ttes regardaient; des grappes dhommes
accrochs au socle de la statue de Louis XV regardaient; des
Tuileries et des Champs-lysees, le Plaisir regardait; toutes
grandes ouvertes, les fentres du Garde-Meuble regardaient.
Les charrettes se vidaient, et ceux qui en descendaient gravis-
saient lescalier; ils taient sangls, boucls Le couteau
tombait; et chaque fois que le couteau tombait, le balayeur Jacot
mettait en branle ses grandes jambes, et grimaant sur son pi-
destal humide, la bouche fendue par le rire, de son balai rougi
jetait la foule des gouttelettes dun sang tout chaud. La foule,
clamante, agitait en lair cannes et chapeaux.
Sous la guillotine, les petits gteaux taient cris
2
, les
clochettes des marchands de tisane tintaient, le vol travaillait
3
,
dans les chemises rouges la mode se taillait des chles.
1. Dnonciation de quelques sclrats, par Santerre.
2. Le Nouveau Paris, par Mercier, t. III.
3. Coup dil sur Paris, suivi de la Nuit du 2 au 3 septembre. An III de la Rpu-
blique.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
357
La noblesse passait, et elle ne daignait pas entendre quon
linjuriait.
Les parlements passaient, portant la statue brise de la Loi.
Le pote passait, dsespr que la Postrit lui vnt au milieu
de son uvre, et jetant la foule ses manuscrits bauchs, et
criant quon lui volait lavenir.
La science passait, pleurant de ne pas lguer les dcouvertes
entrevues.
Lloquence passait, emportant, en son gosier sonore, les
foudres muettes.
Il y avait des hommes qui passaient, et qui taient pensifs;
dautres hommes qui rpondaient aux engueulements de la
foule; dautres hommes qui causaient entre eux et riaient.
Il y avait des hommes qui semblaient friands dune si belle
mort , et qui regardaient le ciel, comme sils y taient attendus
par la Libert, et qui chantaient au pied de lchafaud
1
.
Il y avait des hommes qui saluaient droite et gauche avant
de mourir.
Il y avait dautres hommes qui demandaient mourir les der-
niers, pour mourir mieux convaincus que lhomme nest que
matire; dautres encore qui sagenouillaient sur la premire
marche de lchafaud.
Et quelquefois une charrette suivait o rien ne remuait, o un
mort tait jet qui avait fait banqueroute au bourreau.
Il y avait des femmes qui mouraient mieux que des hommes. Il
y avait des femmes qui gayaient leurs compagnons pendant la
route
2
. Il y avait des femmes qui leur cdaient leur tour
larrive
3
.
Il y en avait qui taient toutes belles, toutes glorieuses de
jeunesse, qui tournaient en leur bouche un bouton de rose, et le
jetaient une larme mal essuye.
Il y en avait qui se serraient contre leurs vieux pres, pour
sabriter de leur vieillesse et de leurs longues vertus
4
.
1. Mmoires de Riouffe.
2. Bulletin du Tribunal criminel rvolutionnaire, 2
e
partie, n 76.
3. Histoire secrte de la Rvolution franaise, par Franois Pags. 1797.
4. Mmoires de Riouffe.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
358
Il y avait des femmes qui avaient quatre-vingts ans. Et il y en
avait de paralytiques, que les aides taient forcs daider
mourir, et quon portait bras sur la plate-forme de lchafaud
1
.
Il y avait, dans ces femmes, toutes sortes de femmes, spares
par leur vie, rapproches et voisines par leur mort : des femmes
dont le nom tait n avec la France, des brelandires anonymes,
dautres qui avaient tu, dautres qui avaient aim, des com-
diennes qui avaient conspir, des prostitues qui avaient cri :
Vive le Roi!
Et les hommes qui avaient promis dapprovisionner la guillo-
tine envoyaient vers les villes qui sont dans les plaines, vers les
villes qui sont sur les montagnes, vers les villes du Nord, vers les
villes du midi, chercher de quoi lui mettre sous son couteau. Et
ils envoyaient dans la ci-devant Bretagne, et ils envoyaient Cou-
lommiers, et ils envoyaient Troyes en Champagne, et ils
envoyaient Clamecy, et ils envoyaient Dijon, et ils envoyaient
Verdun, et ils envoyaient dans la Moselle, et ils envoyaient
Angers, et ils envoyaient Sedan, et ils envoyaient trois fois
Toulouse, et partout l, ils demandaient des ttes, et de partout l
on leur en envoyait
2
.
Tous les jours, un peu de la France tait men sur la place pour
saluer la statue de la Libert.
Tous les jours, lamour de la vie allait steignant dans les
hommes
3
.
Et Dieu promenait, par la place fumante, les mes de ceux qui
ont dit : Lhomme est bon. Et il lassait la vue de ces mes, de ces
foules applaudissant chaque fois que le sang les claboussait,
chaque fois quun homme avait vcu, chaque fois quune femme
tait morte, chaque fois que le bourreau navait pas cout
lenfance qui le suppliait : Monsieur le bourreau, je ne vous ai
rien fait; ne me tuez pas!
Et Dieu montrait longuement ces mes les contentements
de ces foules; et comme elles mettaient la joie de leur cur
regarder; et comme elles trouvaient longues les deux minutes qui
sparaient chacune des trente, quarante, cinquante tombes de
1. Agonie de Saint-Lazare, par Dusaulchoy.
2. Bulletin du Tribunal criminel rvolutionnaire. Passim.
3. Mmoires de Riouffe.
EDMOND & JULES DE GONCOURT
359
couteau; et comme les mres y menaient leurs petits, et comme
elles leur disaient : Vois-tu bien? et comme les pres les pre-
naient sur leurs paules pour quils fussent mieux; et comme les
meilleurs de ceux qui taient l, taient ceux qui ntaient que
lches.
La terre ne pouvait boire tout le sang de la guillotine. Ceux qui
revenaient de la place de la Rvolution tranaient par la ville deux
semelles sanglantes
1
.
Un architecte dessinait au compas le plan dun aqueduc qui
devait mener le sang la rivire
2
. Le procureur gnral syndic
crivait au citoyen Guidon : Je vous fais passer, citoyen, copie dune
lettre du citoyen Chaumette, procureur de la Commune, par laquelle
vous verrez que lon sy plaint quaprs les excutions publiques des
jugements criminels, le sang des supplicis demeure sur la place o il a
t vers, que des chiens viennent sen abreuver
3
Et la nuit venue, quelques-uns de ceux qui avaient vu ces
choses, de ceux qui par mgarde avaient heurt des yeux les char-
rettes, retrouvaient et revoyaient dans les troubles du sommeil ce
qui stait fait. En leur rve, poursuivis de souvenir, il leur sem-
blait, comme Fouquier-Tinville au sortir du tribunal, voir la
Seine couler du sang. De rouges visions les assaillaient, toutes
relles et toutes pleines dpouvantement; et ils en taient venus,
ces hommes, mettre entre eux et le cauchemar des nuits, une
corde qui les protget du somnambulisme de leur terreur
4
.
Un de ces hommes qui dormait ainsi, gard par une corde
tendue dun bout de son lit lautre, en une de ces nuits de
silence, o ne montaient de la ville morte que le bruit des crosses
de fusil contre les portes, et les derniers baisers des pres aux
enfants endormis, embrasss, veills orphelins; au temps de
messidor de lan II, un de ces hommes, perdu de fivre, se jeta
1. Almanach des gens de bien.
2. Mmoires de Riouffe. Le Nouveau Paris, t. II.
3. Revue rtrospective, t. II.
4. Mmoires de Morellet, t. II. Les Petites Affiches de lanne 1793 annoncent
parmi les spectacles courus : Spectacles, Fantasmagories, Apparitions de personnes
mortes.
HISTOIRE DE LA SOCIT FRANAISE
PENDANT LA RVOLUTION
360
de son lit sa table de travail. Une nuit, et lautre, et lautre
encore, il laissa sa lampe aller jusquau matin.
Ctait un abb, dont la plume crivait ainsi fivreuse. Et
quoi ? Ce philologue, ce dlicat, cette intelligence toute nourrie
de got, cet esprit de bonne famille, il crivait le Prjug vaincu,
ou Nouveau Moyen de subsistance pour la nation, propos au Comit
de salut public. Il proposait, cet homme qui tenait l, dans sa
mansarde, au faubourg Saint-Honor, en son secrtaire, ferm
triple tour, et qui gardait comme reliques, risquant sa tte pour
les garder, les papiers, les archives, lacte de naissance de lAca-
dmie franaise
1
; il proposait, ce malicieux de tradition et de
routine distingue, ce moqueur dont Voltaire avait bien voulu
prendre en parrainage deux ou trois moqueries; ce vieillard bou-
levers par le spectacle des temps, et allant au plus extrme dune
ironie la Swift, il proposait aux patriotes, qui font une bou-
cherie de leurs semblables, de manger la chair de leurs victimes.
Pour railler en lan II, il avait trouv tous les mots sans nergie,
toutes les expressions ternes, tous les moyens de style sans
effet ; et il apportait tout cru et saignant le festin de Thyeste, cet
ami de labb Delille et de labb Barthlemy, cet acadmicien!
Et suivant et divisant par chapitres son pigramme anthropo-
phage, poussant bout cette imagination monstrueuse qui
semble berce en un cabanon de Bictre, il proposait ltablisse-
ment dune boucherie nationale sur les plans du grand artiste et
du grand patriote David .
Il rclamait une loi qui obliget les citoyens sy pourvoir au
moins une fois chaque semaine, sous peine dtre emprisonns,
dports, gorgs comme suspects .
Il demandait, labb Morellet, que, dans toute fte patrio-
tique, il y et un plat de ce genre, qui serait la vraie communion
des patriotes, leucharistie des Jacobins
2
!
1. Mlanges de Morellet, t. I.
2. Id. T. II.

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