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L'ARGENT
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LES ROUGON - MACQUART
HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND EMPIRE
L'ARGENT
PAR
ÉMILE ZOLA
QUATRE - VINGT - TROISIÈME MILLE
PARIS
BIBLIOTHÈQUE - CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11 , RUE DE GRENELLE , 11
1897
Tous droits réservés .
680051 - B18
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on -
Wien
L'ARGENT
Onze heures venaient de sonner à la Bourse, lorsque
Saccard entra chez Champeaux , dans la salle blanc et
or, dont les deux hautes fenêtres donnent sur la place.
D'un coup d'œil , il parcourut les rangs de petites tables,
où les convives affairés se serraient coude à coude ; et il
parut surpris de ne pas voir le visage qu'il cherchait.
Comme, dans la bousculade du service, un garçon pas-
sait, chargé de plats :
Dites donc, monsieur Huret n'est pas venu?
Non, monsieur, pas encore.
Alors, Saccard se décida, s'assit à une table que quit-
tait un client, dans l'embrasure d'une des fenêtres. Il se
croyait en retard; et, tandis qu'on changeait la serviette,
ses regards se portèrent au dehors, épiant les passants du
trottoir. Même, lorsque le couvert fut rétabli, il ne com-
manda pas tout de suite, il demeura un moment les yeux
sur la place, toute gaie de cette claire journée des pre-
miers jours de mai. A cette heure où le monde déjeunait,
elle était presque vide : sous les marronniers, d'une ver-
dure tendre et neuve, les bancs restaient inoccupés ; le
long de la grille, à la station de voitures, la file des fiacres
s'allongeait, d'un bout à l'autre; et l'omnibus de la Bas-
tille s'arrêtait au bureau, à l'angle du jardin, sans laisser
1
2 LES ROUGON-MACQUART.
ni prendre de voyageurs. Le soleil tombait d'aplomb, le
monument en était baigné, avec sa colonnade, ses deux
statues, son vaste perron , en haut duquel il n'y avait
encore que l'armée des chaises, en bon ordre .
Mais Saccard, s'étant tourné, reconnut Mazaud, l'agent
de change, à la table voisine de la sienne. Il tendit la
main.
Tiens ! c'est vous. Bonjour !
Bonjour ! répondit Mazaud, en donnant une poignée
de main distraite .
Petit, brun, très vif, joli homme, il venait d'hériter de
la charge d'un de ses oncles, à trente-deux ans. Et il sem-
blait tout au convive qu'il avait en face de lui , un gros
monsieur à figure rouge et rasée, le célèbre Amadieu, que la
Bourse vénérait, depuis son fameux coup sur les Mines de
Selsis . Lorsque les titres étaient tombés à quinze francs,
et que l'on considérait tout acheteur comme un fou, il
avait mis dans l'affaire sa fortune, deux cent mille francs ,
au hasard, sans calcul ni flair, par un entêtement de brute
chanceuse. Aujourd'hui que la découverte de filons réels
et considérables avait fait dépasser aux titres le cours de
mille francs, il gagnait une quinzaine de millions ; et son
opération imbécile qui aurait dû le faire enfermer autre-
fois, le haussait maintenant au rang des vastes cerveaux
financiers. Il était salué, consulté surtout. D'ailleurs, il ne
donnait plus d'ordres, comme satisfait, trônant désormais
dans son coup de génie unique et légendaire. Mazaud
devait rêver sa clientèle .
Saccard, n'ayant pu obtenir d'Amadieu même un sou-
rire, salua la table d'en face, où se trouvaient réunis trois
spéculateurs de sa connaissance , Pillerault , Moser et
Salmon .
Bonjour ! ça va bien ?
- Oui, pas mal ... Bonjour !
Chez ceux-ci encore, il sentit la froideur, l'hostilité
presque. Pillerault pourtant, très grand, très maigre , avec
des gestes saccadés et un nez en lame de sabre, dans un
visage osseux de chevalier errant, avait d'habitude la fami
L'ARGENT . 3
liarité d'un joueur qui érigeait en principe le casse-cou,
déclarant qu'il culbutait dans des catastrophes , chaque
fois qu'il s'appliquait à réfléchir. Il était d'une nature exu-
bérante de haussier, toujours tourné à la victoire, tandis
que Moser, au contraire, de taille courte, le teint jaune,
ravagé par une maladie de foie, se lamentait sans cesse,
en proie à de continuelles craintes de cataclysme . Quant
à Salmon, un très bel homme luttant contre la cinquan-
taine, étalant une barbe superbe , d'un noir d'encre , il
passait pour un gaillard extraordinairement fort. Jamais
il ne parlait, il ne répondait que par des sourires, on ne
savait dans quel sens il jouait, ni même s'il jouait ; et sa
façon d'écouter impressionnait tellement Moser , que
souvent celui-ci, après lui avoir fait une confidence, cou-
rait changer un ordre, démonté par son silence.
Dans cette indifférence qu'on lui témoignait, Saccard
était resté les regards fiévreux et provocants, achevant le
tour de la salle. Et il n'échangea plus un signe de tête
qu'avec un grand jeune homme, assis à trois tables de
distance, le beau Sabatani, un Levantin, à la face longue et
brune, qu'éclairaient des yeux noirs magnifiques, mais
qu'une bouche mauvaise, inquiétante, gâtait. L'amabilité
de ce garçon acheva de l'irriter : quelque exécuté d'une
Bourse étrangère, un de ces gaillards mystérieux aimés
des femmes, tombé depuis le dernier automne sur le
marché, qu'il avait déjà vu à l'œuvre comme prête-nom,
dans un désastre de banque, et qui peu à peu conquérait
la confiance de la corbeille et de la coulisse, par beau-
coup de correction et une bonne grâce infatigable, même
pour les plus tarés.
Un garçon était debout devant Saccard.
Qu'est-ce que monsieur prend ?
- Ah ! oui... Ce que vous voudrez, une côtelette, des
asperges .
Puis, il rappela le garçon.
Vous êtes sûr que monsieur Huret n'est pas venu
avant moi et n'est pas reparti ?
Oh ! absolument sûr !
4 LES ROUGON -MACQUART.
Ainsi , il en était là, après la débâcle qui, en octobre,
l'avait forcé une fois de plus à liquider sa situation, à
vendre son hôtel du parc Monceau, pour louer un appar-
tement : les Sabatanis seuls le saluaient, son entrée dans
un restaurant, où il avait régné, ne faisait plus tourner
toutes les têtes, tendre toutes les mains. Il était beau
joueur, il restait sans rancune , à la suite de cette dernière
affaire de terrains, scandaleuse et désastreuse, dont il
n'avait guère sauvé que sapeau. Mais une fièvre de revanche
s'allumait dans son être ; et l'absence d'Huret qui avait
formellement promis d'être là, dès onze heures, pour
lui rendre compte de la démarche dont il s'était chargé
près de son frère Rougon, le ministre alors triomphant,
l'exaspérait surtout contre ce dernier. Huret , député
docile, créature du grand homme , n'était qu'un com-
missionnaire. Seulement, Rougon, lui qui pouvait tout,
était-ce possible qu'il l'abandonnât ainsi? Jamais il ne
s'était montré bon frère. Qu'il se fût fâché après la cata-
strophe, qu'il eût rompu ouvertement pour n'être point
compromis lui-même, cela s'expliquait ; mais, depuis six
mois, n'aurait-il pas dû lui venir secrètement en aide ?
et, maintenant , allait - il avoir le cœur de refuser le
suprême coup d'épaule qu'il lui faisait demander par un
tiers, n'osant le voir en personne, craignant quelque crise
de colère qui l'emporterait ? Il n'avait qu'un mot à dire,
il le remettrait debout, avec tout ce lâche et grand Paris
sous les talons .
Quel vin désire monsieur ? demanda le sommelier.
- Votre bordeaux ordinaire .
Saccard, qui laissait refroidir sa côtelette, absorbé, sans
faim, leva les yeux, en voyant une ombre passer sur la
nappe. C'était Massias, un gros garçon rougeaud, un remi-
sier qu'il avait connu besogneux, et qui se glissait entre
les tables, sa cote à la main. Il fut ulcéré de le voir filer
devant lui, sans s'arrêter, pour aller tendre la cote à
Pillerault et à Moser. Distraits, engagés dans une dis-
cussion, ceux-ci y jetèrent à peine un coup d'œil : non,
ils n'avaient pas d'ordre à donner, ce serait pour une
L'ARGENT . 5
autre fois. Massias, n'osant s'attaquer au célèbre Amadieu,
penché au-dessus d'une salade de homard, en train de
causer à voix basse avec Mazaud, revint vers Salmon , qui
prit la cote , l'étudia longuement, puis la rendit, sans un
mot. La salle s'animait. D'autres remisiers , à chaque
minute, en faisaient battre les portes. Des paroles hautes
s'échangeaient de loin, toute une passion d'affaires montait,
à mesure que s'avançait l'heure. Et Saccard, dont les
regards retournaient sans cesse au dehors, voyait aussi la
place se remplir peu à peu, les voitures et les piétons
affluer; tandis que, sur les marches de la Bourse, écla-
tantes de soleil, des taches noires, des hommes se mon-
traient déjà, un à un .
Je vous répète, dit Moser de sa voix désolée, que
ces élections complémentaires du 20 mars sont un sym-
ptôme des plus inquiétants... Enfin, c'est aujourd'hui
Paris tout entier acquis à l'opposition.
Mais Pillerault haussait les épaules. Carnot et Garnier-
Pagès de plus sur les bancs de la gauche, qu'est-ce que ça
pouvait faire ?
C'est comme la question des duchés, reprit Moser,
eh bien ! elle est grosse de complications... Certainement!
vous avez beau rire. Je ne dis pas que nous devions faire
la guerre à la Prusse, pour l'empêcher de s'engraisser aux
dépens du Danemark ; seulement, il y avait des moyens
d'action ... Oui, oui, lorsque les gros se mettent à manger
les petits, on ne sait jamais où ça s'arrête... Et, quant au
Mexique ...
Pillerault, qui était dans un de ses jours de satisfaction
universelle, l'interrompit d'un éclat de rire .
Ah ! non, mon cher, ne nous ennuyez plus, avec vos
terreurs sur le Mexique... Le Mexique, ce sera la page
glorieuse du règne... Où diable prenez-vous que l'empire
soit malade ? Est-ce qu'en janvier l'emprunt de trois cents
millions n'a pas été couvert plus de quinze fois ? Un
succès écrasant... Tenez ! je vous donne rendez- vous en 67,
oui , dans trois ans d'ici, lorsqu'on ouvrira l'Exposition
universelle que l'empereur vient de décider.
1.
6 LES ROUGON- MACQUART.
Je vous dis que tout va mal ! affirma désespéré-
ment Moser .
- Eh ! fichez-nous la paix, tout va bien !
Salmon les regardait l'un après l'autre, en souriant
de son air profond. Et Saccard, qui les avait écoutés,
ramenait aux difficultés de sa situation personnelle cette
crise où l'empire semblait entrer. Lui, une fois encore,
était par terre : est-ce que cet empire, qui l'avait fait,
allait comme lui culbuter, croulant tout d'un coup de la
destinée la plus haute à la plus misérable ? Ah ! depuis
douze ans, qu'il l'avait aimé et défendu, ce régime où il
s'était senti vivre, pousser, se gorger de sève, ainsi que
l'arbre dont les racines plongent dans le terreau qui lui
convient ! Mais, si son frère voulait l'en arracher, si on le
retranchait de ceux qui épuisaient le sol gras des jouis-
sances, que tout fût donc emporté, dans la grande débâcle
tinale des nuits de fête !
Maintenant, il attendait ses asperges, absent de la salle
où l'agitation croissait sans cesse, envahi par des souvenirs.
Dans une large glace, en face, il venait d'apercevoir son
image ; et elle l'avait surpris. L'âge ne mordait pas sur
sa petite personne, ses cinquante ans n'en paraissaient
guère que trente-huit, il gardait une maigreur, une viva-
cité de jeune homme. Même, avec les années, son visage
noir et creusé de marionnette, au nez pointu, aux minces
yeux luisants, s'était comme arrangé, avait pris le charme
de cette jeunesse persistante, si souple, si active, les che-
veux touffus encore, sans un fil blanc. Et, invinciblement,
il se rappelait son arrivée à Paris, au lendemain du coup
d'État, le soir d'hiver où il était tombé sur le pavé, les
poches vides, affamé, ayant toute une rage d'appétits à
satisfaire . Ah ! cette première course à travers les rues,
lorsque, avant même de défaire sa malle, il avait eu le
besoin de se lancer par la ville , avec ses bottes écu-
lées , son paletot graisseux , pour la conquérir ! Depuis
cette soirée, il était souvent monté très haut, un fleuve de
millions avait coulé entre ses mains, sans que jamais il
eût possédé la fortune en esclave, ainsi qu'une chose à
L'ARGENT . 7
soi, dont on dispose, qu'on tient sous clef, vivante, maté-
rielle. Toujours le mensonge, la fiction avait habité ses
caisses, que des trous inconnus semblaient vider de leur
or. Puis, voilà qu'il se retrouvait sur le pavé, comme à
l'époque lointaine du départ, aussi jeune, aussi affamé,
inassouvi toujours, torturé du même besoin de jouissances
et de conquêtes. Il avait goûté à tout, et il ne s'était pas
rassasié, n'ayant pas eu l'occasion ni le temps, croyait-
il , de mordre assez profondément dans les personnes et
dans les choses . A cette heure, il se sentait cette misère
d'être , sur le pavé, moins qu'un débutant , qu'auraient
soutenu l'illusion et l'espoir. Et une fièvre le prenait de
tout recommencer pour tout reconquérir, de monter plus
haut qu'il n'était jamais monté, de poser enfin le pied
sur la cité conquise. Non plus la richesse menteuse de
la façade, mais l'édifice solide de la fortune , la vraie
royauté de l'or trônant sur des sacs pleins !
La voix de Moser qui s'élevait de nouveau, aigre et
très aiguë, tira un instant Saccard de ses réflexions.
L'expédition du Mexique coûte quatorze millions par
mois , c'est Thiers qui l'a prouvé... Et il faut vraiment être
aveugle pour ne pas voir que, dans la Chambre, la majo-
rité est ébranlée. Ils sont trente et quelques maintenant,
à gauche. L'empereur lui-même comprend bien que le
pouvoir absolu devient impossible, puisqu'il se fait le pro-
moteur de la liberté.
Pillerault ne répondait plus, se contentait de ricaner
d'un air de mépris .
Oui, je sais, le marché vous paraît solide, les affaires
marchent. Mais attendez la fin... On a trop démoli et
trop reconstruit, à Paris, voyez-vous ! Les grands travaux
ont épuisé l'épargne. Quant aux puissantes maisons de
crédit qui vous semblent si prospères , attendez qu'une
d'elles fasse le saut, et vous les verrez toutes culbuter à
la file... Sans compter que le peuple se remue. Cette
Association internationale des travailleurs, qu'on vient de
fonder pour améliorer la condition des ouvriers, m'effraye
beaucoup, moi. Il y a, en France, une protestation, un
8 LES ROUGON- MACQUART .
mouvement révolutionnaire qui s'accentue chaque jour...
Je vous dis que le ver est dans le fruit. Tout crèvera.
Alors, ce fut une protestation bruyante. Ce sacré Moser
avait sa crise de foie, décidément Mais lui-même, en
parlant, ne quittait pas des yeux la table voisine, où Mazaud
et Amadieu continuaient, dans le bruit, à causer très bas.
Peu à peu, la salle entière s'inquiétait de ces longues
confidences. Qu'avaient-ils à se dire, pour chuchoter ainsi ?
Sans doute, Amadieu donnait des ordres, préparait un
coup. Depuis trois jours, de mauvais bruits couraient sur
les travaux de Suez. Moser cligna les yeux, baissa égale-
ment la voix.
-
Vous savez, les Anglais veulent empêcher qu'on tra-
vaille là-bas . On pourrait bien avoir la guerre.
Cette fois, Pillerault fut ébranlé, par l'énormité même
de la nouvelle. C'était incroyable, et tout de suite le mot
vola de table en table, acquérant la force d'une certitude :
l'Angleterre avait envoyé un ultimatum, demandant la
cessation immédiate des travaux. Amadieu, évidemment,
ne causait que de ça avec Mazaud, à qui il donnait l'ordre
de vendre tous ses Suez. Un bourdonnement de panique
s'éleva, dans l'air chargé d'odeurs grasses, au milieu du
bruit croissant des vaisselles remuées. Et, à ce moment,
ce qui porta l'émotion à son comble, ce fut l'entrée brusque
d'un commis de l'agent de change, le petit Flory, un gar-
çon à figure tendre, mangée d'une épaisse barbe châtaine.
Il se précipita, un paquet de fiches à la main , et les
remit au patron, en lui parlant à l'oreille.
Bon ! répondit simplement Mazaud, qui classa les
fiches dans son carnet.
Puis , tirant sa montre :
参
- Bientôt midi! Dites à Berthier de m'attendre . Et
soyez là vous-même , montez chercher les dépêches.
Lorsque Flory s'en fut allé, il reprit sa conversation avec
Amadieu, tira d'autres fiches de sa poche, qu'il posa sur la
nappe, à côté de son assiette ; et, à chaque minute, un
client qui partait, se penchait au passage, lui disait un
mot , qu'il inscrivait ravidement sur un des bouts de
L'ARGENT . 9
papier, entre deux bouchées. La fausse nouvelle, venue
on ne savait d'où, née de rien, grossissait comme une nuée
d'orage.
- Vous vendez, n'est-ce pas ? demanda Moser à Sal-
mon.
Mais le muet sourire de ce dernier fut si aiguisé de
finesse, qu'il en resta anxieux, doutant maintenant de cet
ultimatum de l'Angleterre, qu'il ne savait même pas avoir
inventé.
Moi, j'achète tant qu'on voudra, conclut Pillerault,
avec sa témérité vaniteuse de joueur sans méthode.
Les tempes chauffées, par la griserie du jeu, que
fouettait cette fin bruyante de déjeuner, dans l'étroite
salle, Saccard s'était décidé à manger ses asperges, en
s'irritant de nouveau contre Huret, sur lequel il ne
comptait plus. Depuis des semaines, lui, si prompt à se
résoudre , il hésitait, combattu d'incertitudes. Il sentait
bien l'impérieuse nécessité de faire peau neuve, et il avait
rêvé d'abord une vie toute nouvelle, dans la haute admi-
nistration ou dans la politique. Pourquoi le Corps législatif
ne l'aurait-il pas mené au conseil des ministres, comme
son frère ? Ce qu'il reprochait à la spéculation, c'était la
continuelle instabilité, les grosses sommes aussi vite per-
dues que gagnées : jamais il n'avait dormi sur le million
réel, ne devant rien à personne. Et, à cette heure où il
faisait son examen de conscience, il se disait qu'il était
peut-être trop passionné pour cette bataille de l'argent,
qui demandait tant de sang-froid. Cela devait expliquer
comment, après une vie si extraordinaire de luxe et de
gêne, il sortait vidé, brûlé, de ces dix années de formi-
dables trafics sur les terrains du nouveau Paris, dans les-
quels tant d'autres, plus lourds, avaient ramassé de colos-
sales fortunes. Oui, peut-être s'était-il trompé sur ses
véritables aptitudes, peut-être triompherait-il d'un bond,
dans la bagarre politique , avec son activité , sa foi
1
ardente. Tout allait dépendre de la réponse de son frère.
Si celui-ci le repoussait, le rejetait au gouffre de l'agio,
eh bien ! ce serait sans doute tant pis pour lui et les
10 LES ROUGON-MACQUART.
autres, il risquerait le grand coup dont il ne parlait
encore à personne , l'affaire énorme qu'il rêvait depuis
des semaines et qui l'effrayait lui-même, tellement elle
était vaste, faite, si elle réussissait ou si elle croulait,
pour remuer le monde.
Pillerault avait élevé la voix.
Mazaud, est-ce fini, l'exécution de Schlosser ?
Oui, répondit l'agent de change, l'affiche sera mise
aujourd'hui... Que voulez-vous ? c'est toujours ennuyeux,
mais j'avais reçu les renseignements les plus inquiétants,
et je l'ai escompté le premier. Il faut bien, de temps à
autre, donner un coup de balai.
On m'a affirmé, dit Moser, que vos collègues, Jaco-
by et Delarocque, y étaient pour des sommes rondes .
L'agent eut un geste vague.
Bah ! c'est la part du feu... Ce Schlosser devait être
d'une bande, et il en sera quitte pour aller écumer la
Bourse de Berlin ou de Vienne.
Les yeux de Saccard s'étaient portés sur Sabatani, dont
un hasard lui avait révélé l'association secrète avec Schlos-
ser : tous deux jouaient le jeu connu, l'un à la hausse,
l'autre à la baisse sur une même valeur, celui qui per-
dait en étant quitte pour partager le bénéfice de l'autre,
et disparaître. Mais le jeune homme payait tranquillement
l'addition du déjeuner fin qu'il venait de faire. Puis, avec
sa grâce caressante d'Oriental mâtiné d'Italien , il vint
serrer la main de Mazaud, dont il était le client. Il se
pencha, donna un ordre, que celui-ci inscrivit sur une
fiche.
Il vend ses Suez, murmura Moser.
Et, tout haut, cédant à un besoin, malade de doute :
Hein ? que pensez-vous du Suez ?
Un silence se fit dans le brouhaha des voix, toutes les
têtes des tables voisines se tournèrent. La question résu-
mait l'anxiété croissante. Mais le dos d'Amadieu, qui avait
simplement invité Mazaud pour lui recommander un de
ses neveux, restait impénétrable, n'ayant rien à dire ; tan-
dis que l'agent, que les ordres de vente qu'il recevait
L'ARGENT. 11
commençaient à étonner, se contentait de hocher la tête,
par une habitude professionnelle de discrétion.
Le Suez , c'est très bon ! déclara de sa voix chan-
tante Sabatani, qui, avant de sortir, se dérangea de son
chemin, pour serrer galamment la main de Saccard.
Et Saccard garda un moment la sensation de cette poi-
gnée de main, si souple, si fondante, presque féminine.
Dans son incertitude de la route à prendre, de sa vie à
refaire, il les traitait tous de filous, ceux qui étaient là.
Ah ! si on l'y forçait, comme il les traquerait, comme il
les tondrait, les Moser trembleurs, les Pillerault van-
tards, et ces Salmon plus creux que des courges, et ces
Amadieu dont le succès a fait le génie ! Le bruit des
assiettes et des verres avait repris, les voix s'enrouaient,
les portes battaient plus fort, dans la hâte qui les dévorait
tous d'être là-bas, au jeu, si une débâcle devait se pro-
duire sur le Suez. Et, par la fenêtre, au milieu de la place
sillonnée de fiacres, encombrée de piétons , il voyait
les marches ensoleillées de la Bourse comme mouchetées
maintenant d'une montée continue d'insectes humains,
des hommes correctement vêtus de noir, qui peu à peu
garnissaient la colonnade ; pendant que , derrière les
grilles , apparaissaient quelques femmes, vagues, rôdant
sous les marronniers .
Brusquement, au moment où il entamait le fromage
qu'il venait de commander, une grosse voix lui fit lever
la tête.
Je vous demande pardon, mon cher, il m'a été im-
possible de venir plus tôt.
Enfin , c'était Huret, un Normand du Calvados, une
figure épaisse et large de paysan rusé, qui jouait l'homme
simple. Tout de suite, il se fit servir n'importe quoi, le
plat du jour, avec un légume.
Eh bien ? demanda sèchement Saccard, qui se con-
tenait.
Mais l'autre ne se pressait pas, le regardait en homme
finassier et prudent. Puis, se mettant à manger, avançant
la face et baissant la voix :
12 LES ROUGON - MACQUART .
Eh bien ! j'ai vu le grand homme... Oui, chez lui,
ce matin... Oh ! il a été très gentil, très gentil pour vous.
Il s'arrêta, but un grand verre de vin, se remit une
pomme de terre dans la bouche.
Alors ?
- Alors, mon cher, voici... Il veut bien faire pour vous
tout ce qu'il pourra, il vous trouvera une très jolie situa-
tion, mais pas en France... Ainsi, par exemple, gouver-
neur dans une de nos colonies, une des bonnes. Vous y
seriez le maître, un vrai petit prince.
Saccard était devenu blême .
Dites donc, c'est pour rire, vous vous fichez du
monde ! ... Pourquoi pas tout de suite la déportation ?....
Ah ! il veut se débarrasser de moi. Qu'il prenne garde que
je finisse par le gêner pour tout de bon !
Huret restait la bouche pleine, conciliant.
Voyons, voyons, on ne veut que votre bien, laissez-
nous faire .
Que je me laisse supprimer, n'est-ce pas ? ... Tenez !
tout à l'heure, on disait ici que l'empire n'aurait bientôt
plus une faute à commettre. Oui, la guerre d'Italie, le
Mexique, l'attitude vis-à-vis de la Prusse. Ma parole, c'est
la vérité ! ... Vous ferez tant de bêtises et de folies, que
la France entière se lèvera pour vous flanquer dehors.
Du coup, le député, la fidèle créature du ministre,
s'inquiéta, pâlissant, regardant autour de lui.
Ah ! permettez, permettez, je ne peux pas vous
suivre... Rougon est un honnête homme, il n'y a pas de
danger, tant qu'il sera là... Non, n'ajoutez rien, vous le
méconnaissez , je tiens à le dire.
Violemment, étouffant sa voix entre ses dents serrées,
Saccard l'interrompit.
Soit, aimez-le, faites votre cuisine ensemble... Oui
ou non, veut-il me patronner ici, à Paris ?
A Paris, jamais !
Sans ajouter un mot, il se leva, appela le garçon, pour
payer, tandis que, très calme, Huret, qui connaissait ses
colères, continuait à avaler de grosses bouchées de pain
L'ARGENT . 13
et le laissait aller, de peur d'un esclandre. Mais, à ce
moment, dans la salle, il y eut une forte émotion .
Gundermann venait d'entrer, le banquier roi, le maître
de la Bourse et du monde, un homme de soixante ans,
dont l'énorme tête chauve, au nez épais, aux yeux ronds,
à fleur de tête, exprimait un entêtement et une fatigue
immenses. Jamais il n'allait à la Bourse, affectant même
de n'y pas envoyer de représentant officiel ; jamais non
plus il ne déjeunait dans un lieu public. Seulement, de
loin en loin, il lui arrivait, comme ce jour-là, de se
montrer au restaurant Champeaux, où il s'asseyait à une
des tables pour se faire simplement servir un verre d'eau
de Vichy, sur une assiette. Souffrant depuis vingt ans
d'une maladie d'estomac, il ne se nourrissait absolument
que de lait.
Tout de suite, le personnel fut en l'air pour apporter le
verre d'eau, et tous les convives présents s'aplatirent. Mo-
ser, l'air anéanti, contemplait cet homme qui savait les
secrets, qui faisait à son gré la hausse ou la baisse, comme
Dieu fait le tonnerre. Pillerault lui-même le saluait,
n'ayant foi qu'en la force irrésistible du milliard. Il était
midi et demi , et Mazaud qui lâchait vivement Amadieu,
revint, se courba devant le banquier, dont il avait parfois
l'honneur de recevoir un ordre. Beaucoup de boursiers
étaient ainsi en train de partir, qui restèrent, debout,
entourant le dieu, lui faisant une cour d'échines respec-
tueuses , au milieu de la débandade des nappes salies ;
et ils le regardaient avec vénération prendre le verre
d'eau, d'une main tremblante, et le porter à ses lèvres
décolorées .
Autrefois, dans les spéculations sur les terrains de la
plaine Monceau, Saccard avait eu des discussions, toute
une brouille même avec Gundermann. Ils ne pouvaient
s'entendre , l'un passionné et jouisseur, l'autre sobre et
de froide logique. Aussi le premier, dans sa crise de
colère, exaspéré encore par cette entrée triomphale, s'en
allait-il, lorsque l'autre l'appela.
-
Dites donc, mon bon ami, est-ce vrai? vous quittez
2
14 LES ROUGON-MACQUART.
les affaires... Ma foi, vous faites bien, ça vaut mieux.
Ce fut, pour Saccard, un coup de fouet en plein visage.
Il redressa sa petite taille, il répliqua d'une voix nette,
aiguë comme une épée :
-Je fonde une maison de crédit au capital de vingt-
cinq millions, et je compte aller vous voir bientôt.
Et il sortit, laissant derrière lui le brouhaha ardent de
la salle, où tout le monde se bousculait, pour ne pas man-
quer l'ouverture de la Bourse. Ah ! réussir enfin, remettre
le talon sur ces gens qui lui tournaient le dos, et lutter de
puissance avec ce roi de l'or, et l'abattre peut-être un
jour! Il n'était pas décidé à lancer sa grande affaire, il
demeurait surpris de la phrase que le besoin de répondre
lui avait tirée. Mais pourrait-il tenter la fortune ailleurs,
maintenant que son frère l'abandonnait et que les hommes
et les choses le blessaient pour le rejeter à la lutte, comme
le taureau saignant est ramené dans l'arène ?
Un instant, il resta frémissant, au bord du trottoir.
C'était l'heure active où la vie de Paris semble affluer sur
cette place centrale, entre la rue Montmartre et la rue
Richelieu , les deux artères engorgées qui charrient la
foule. Des quatre carrefours, ouverts aux quatre angles de
la place, des flots ininterrompus de voitures coulaient,
sillonnant le pavé, au milieu des remous d'une cohue
de piétons. Sans arrêt, les deux files des fiacres de la
station, le long des grilles, se rompaient et se refor-
maient; tandis que, sur la rue Vivienne, les victorias des
remisiers s'allongeaient en un rang pressé, que dominaient
les cochers, guides en main, prêts à fouetter au premier
ordre. Envahis, les marches et le péristyle étaient noirs
d'un fourmillement de redingotes ; et, de la coulisse,
installée déjà sous l'horloge et fonctionnant, montait la
clameur de l'offre et de la demande, ce bruit de marée de
l'agio, victorieux du grondement de la ville. Des passants
tournaient la tête, dans le désir et la crainte de ce qui se
faisait là, ce mystère des opérations financières où peu de
cervelles françaises. pénètrent, ces ruines, ces fortunes
brusques, qu'on ne s'expliquait pas, parmi cette gesticu-
L'ARGENT. 15
lation et ces cris barbares. Et lui, au bord du ruisseau,
assourdi par les voix lointaines, coudoyé par la bous-
culade des gens pressés, il rêvait une fois de plus la
royauté de l'or, dans ce quartier de toutes les fièvres, où
la Bourse, d'une heure à trois, bat comme un cœur
énorme, au milieu.
Mais, depuis sa déconfiture, il n'avait point osé rentrer
à la Bourse ; et, ce jour-là encore, un sentiment de vanité
souffrante, la certitude d'y'être accueilli en vaincu , l'em-
pêchait de monter les marches. Comme les amants chassés
de l'alcôve d'une maîtresse, qu'ils désirent davantage,
même en croyant l'exécrer, il revenait fatalement là, il
faisait le tour de la colonnade sous des prétextes, traver-
sant le jardin, marchant d'un pas de promeneur, à l'ombre
des marronniers . Dans cette sorte de square poussiéreux,
sans gazon ni fleurs, où grouillait sur les bancs, parmi les
urinoirs et les kiosques à journaux, un mélange de spécu-
lateurs louches et de femmes du quartier, en cheveux,
allaitant des poupons, il affectait une flânerie désinté-
ressée , levait les yeux , guettait , avec la furieuse pensée
qu'il faisait le siège du monument, qu'il l'enserrait d'un
cercle étroit, pour y rentrer un jour en triompha-
teur .
Il pénétra par l'angle de droite , sous les arbres qui
font face à la rue de la Banque, et tout de suite il tomba
sur la petite bourse des valeurs déclassées, les « Pieds
humides », comme on appelle avec un ironique mépris
ces joueurs de la brocante, qui cotent en plein vent , dans
la boue des jours pluvieux, les titres des compagnies
mortes. Il y avait là, en un groupe tumultueux, toute une
juiverie malpropre, de grasses faces luisantes, des profils
desséchés d'oiseaux voraces, une extraordinaire réunion
de nez typiques, rapprochés les uns des autres, ainsi que
sur une proie, s'acharnant au milieu de cris gutturaux, et
comme près de se dévorer entre eux. Il passait, lorsqu'il
aperçut un peu à l'écart un gros homme, en train de
regarder au soleil un rubis, qu'il levait en l'air, délica-
tement, entre ses doigts énormes et sales.
16 LES ROUGON -MACQUART.
Tiens, Busch ! ... Vous me faites songer que je vou-
lais monter chez vous .
Busch, qui tenait un cabinet d'affaires, rue Feydeau, au
coin de la rue Vivienne, lui avait, à plusieurs reprises,
été d'une utilité grande, en des circonstances difficiles.
Il restait extasié, à examiner l'eau de la pierre précieuse,
sa large face plate renversée, ses gros yeux gris comme
éteints par la lumière vive ; et l'on voyait, roulée en
corde, la cravate blanche qu'il portait toujours ; tandis
que sa redingote d'occasion, anciennement superbe, mais
extraordinairement râpée et maculée de taches, remon-
tait jusque dans ses cheveux pâles, qui tombaient en
mèches rares et rebelles de son crâne nu. Son chapeau,
roussi par le soleil , lavé par les averses, n'avait plus
d'âge .
Enfin , il se décida à redescendre sur terre.
-
Ah ! monsieur Saccard, vous faites un petit tour
par ici.
-
Oui ... C'est une lettre en langue russe, une lettre
d'un banquier russe, établi à Constantinople. Alors, j'ai
pensé à votre frère, pour me la traduire.
Busch , qui, d'un mouvement inconscient et tendre,
roulait toujours le rubis dans sa main droite, tendit la
gauche , en disant que, le soir même, la traduction serait
envoyée. Mais Saccard expliqua qu'il s'agissait seulement
de dix lignes.
Je vais monter, votre frère me lira ça tout de suite...
Et il fut interrompu par l'arrivée d'une femme énorme,
madame Méchain, bien connue des habitués de la Bourse,
une de ces enragées et misérables joueuses, dont les
mains grasses tripotent dans toutes sortes de louches
besognes. Son visage de pleine lune, bouffi et rouge, aux
minces yeux bleus, au petit nez perdu, à la petite bouche
d'où sortait une voix flûtée d'enfant , semblait déborder
du vieux chapeau mauve, noué de travers par des brides
grenat; et la gorge géante, et le ventre hydropique, cre-
vaient la robe de popeline verte, mangée de boue, tour-
née au jaune . Elle tenait au bras un antique sac de cuir
L'ARGENT . 17
noir, immense, aussi profond qu'une valise, qu'elle ne
quittait jamais. Ce jour-là, le sac, gonflé, plein à crever,
la tirait à droite, penchée comme un arbre.
- Vous voilà, dit Busch qui devait l'attendre .
-
Oui, et j'ai reçu les papiers de Vendôme, je les
apporte .
- Bon ! filons chez moi... Rien à faire aujourd'hui, ici .
Saccard avait eu un regard vacillant sur le vaste sac de
cuir. Il savait que, fatalement, allaient tomber là les titres
déclassés , les actions des sociétés mises en faillite , sur
lesquelles les Pieds humides agiotent encore, des actions
de cinq cents francs qu'ils se disputent à vingt sous, à dix
sous , dans le vague espoir d'un relèvement improbable,
ou plus pratiquement comme une marchandise scélérate,
qu'ils cèdent avec bénéfice aux banqueroutiers désireux
de gonfler leur passif. Dans les batailles meurtrières de la
finance, la Méchain était le corbeau qui suivait les armées
en marche ; pas une compagnie, pas une grande maison de
crédit ne se fondait, sans qu'elle apparût, avec son sac,
sans qu'elle flairât l'air, attendant les cadavres, même aux
heures prospères des émissions triomphantes ; car elle
savait bien que la déroute était fatale, que le jour du mas-
sacre viendrait, où il y aurait des morts à manger, des
titres à ramasser pour rien dans la boue et dans le sang.
Et lui, qui roulait son grand projet d'une banque, eut un
léger frisson, fut traversé d'un pressentiment , à voir ce
sac, ce charnier des valeurs dépréciées, dans lequel pas-
sait tout le sale papier balayé de la Bourse.
Comme Busch emmenait la vieille femme, Saccard le
retint..
Alors, je puis monter, je suis certain de trouver
votre frère ?
Les yeux du juif s'adoucirent, exprimèrent une sur-
prise inquiète.
Mon frère , mais certainement ! Où voulez-vous qu'il
soit?
Très bien, à tout à l'heure !
Et Saccard, les laissant s'éloigner, poursuivit sa marche
2.
18 LES ROUGON- MACQUART.
lente, le long des arbres, vers la rue Notre-Dame-des-
Victoires. Ce côté de la place est un des plus fréquentés,
occupé par des fonds de commerce , des industries en
chambre , dont les enseignes d'or flambaient sous le
soleil . Des stores battaient aux balcons, toute une famille
de province restait béante, à la fenêtre d'un hôtel meublé.
Machinalement, il avait levé la tête, regardé ces gens dont
l'ahurissement le faisait sourire, en le réconfortant par
cette pensée qu'il y aurait toujours, dans les départe-
ments, des actionnaires. Derrière son dos, la clameur de
la Bourse, le bruit de marée lointaine continuait, l'obsé-
dait , ainsi qu'une menace d'engloutissement qui allait
le rejoindre.
Mais une nouvelle rencontre l'arrêta .
- Comment, Jordan, vous à la Bourse ? s'écria-t-il, en
serrant la main d'un grand jeune homme brun, aux
petites moustaches, à l'air décidé et volontaire.
Jordan, dont le père, un banquier de Marseille, s'était
autrefois suicidé, à la suite de spéculations désastreuses,
battait depuis dix ans le pavé de Paris, enragé de littéra-
ture, dans une lutte brave contre la misère noire. Un de
ses cousins, installé à Plassans, où il connaissait la famille
de Saccard , l'avait autrefois recommandé à ce dernier,
lorsque celui-ci recevait tout Paris, dans son hôtel du parc
Monceau.
Oh ! à la Bourse, jamais ! répondit le jeune homme,
avec un geste violent, comme s'il chassait le souvenir tra-
gique de son père.
Puis, se remettant à sourire :
Vous savez que je me suis marié... Oui, avec une
petite amie d'enfance. On nous avait fiancés aux jours où
j'étais riche, et elle s'est entêtée à vouloir quand même
du pauvre diable que je suis devenu.
Parfaitement, j'ai reçu la lettre de faire part, dit
Saccard. Et imaginez-vous que j'ai été en rapport, autre-
fois, avec votre beau-père, monsieur Maugendre, lorsqu'il
avait sa manufacture de bâches, à la Villette. Il a dû y
gagner une jolie fortune.
L'ARGENT. 19
Cette conversation avait lieu près d'un banc, et Jordan
l'interrompit, pour présenter un monsieur gros et court, à
l'aspect militaire, qui se trouvait assis, et avec lequel il
causait, lors de la rencontre.
Monsieur le capitaine Chave , un oncle de ma
femme... Madame Maugendre, ma belle-mère, est une
Chave, de Marseille .
Le capitaine s'était levé, et Saccard salua. Celui-ci con-
naissait de vue cette figure apoplectique, au cou raidi par
l'usage du col de crin, un de ces types d'infimes joueurs
au comptant, qu'on était certain de rencontrer tous les
jours là, d'une heure à trois. C'est un jeu de gagne-petit,
un gain presque assuré de quinze à vingt francs, qu'il faut
réaliser dans la même Bourse .
Jordan avait ajouté avec son bon rire, expliquant sa
présence :
Un boursier féroce, mon oncle, dont je ne fais, par-
fois, que serrer la main en passant .
Dame ! dit simplement le capitaine , il faut bien
jouer, puisque le gouvernement, avec sa pension, me
laisse crever de faim .
Ensuite, Saccard, que le jeune homme intéressait par
sa bravoure à vivre, lui demanda si les choses de la litté-
rature marchaient. Et Jordan, s'égayant encore, raconta
l'installation de son pauvre ménage à un cinquième de
l'avenue de Clichy ; car les Maugendre, qui se défiaient
d'un poète, croyant avoir beaucoup fait en consentant au
mariage, n'avaient rien donné, sous le prétexte que leur
fille, après eux, aurait leur fortune intacte, engraissée
d'économies . Non, la littérature ne nourrissait pas son
homme, il avait en projet un roman qu'il ne trouvait pas
le temps d'écrire, et il était entré forcément dans le jour-
nalisme, où il bâclait tout ce qui concernait son état,
depuis des chroniques, jusqu'à des comptes rendus de tri-
bunaux et même des faits divers .
Eh bien ! dit Saccard, si je monte ma grande affaire,
j'aurai peut-être besoin de vous. Venez donc me voir.
Après avoir salué, il tourna derrière la Bourse. Là,
20 LES ROUGON- MACQUART.
enfin, la clameur lointaine, les abois du jeu cessèrent,
ne furent plus qu'une rumeur vague, perdue dans le
grondement de la place. De ce côté, les marches étaient
également envahies de monde; mais le cabinet des agents
de change, dont on voyait les tentures rouges par les
hautes fenêtres, isolait du vacarme de la grande salle la
colonnade, où des spéculateurs, les délicats, les riches,
s'étaient assis commodément à l'ombre , quelques-uns
seuls, d'autres par petits groupes, transformant en une
sorte de club ce vaste péristyle ouvert au plein ciel.
C'était un peu, ce derrière du monument, comme l'envers
d'un théâtre, l'entrée des artistes, avec la rue louche
et relativement tranquille, cette rue Notre-Dame-des-
Victoires occupée toute par des marchands de vin, des
cafés, des brasseries , des tavernes , grouillant d'une
clientèle spéciale, étrangement mêlée . Les enseignes
indiquaient aussi la végétation mauvaise , poussée au
bord du grand cloaque voisin : des compagnies d'assu-
rance mal famées, des journaux financiers de brigan-
dage, des sociétés , des banques , des agences, des com-
ptoirs, la série entière des modestes coupe-gorge, installés
dans des boutiques ou à des entresols, larges comme la
main. Sur les trottoirs, au milieu de la chaussée, partout,
des hommes rôdaient , attendaient, ainsi qu'à la corne
d'un bois .
Saccard s'était arrêté à l'intérieur des grilles, levant les
yeux sur la porte qui conduit au cabinet des agents de
change , avec le regard aigu d'un chef d'armée examinant
sous toutes ses faces la place dont il veut tenter l'assaut,
lorsqu'un grand gaillard, qui sortait d'une taverne, tra-
versa la rue et vint s'incliner très bas .
Ah ! monsieur Saccard, n'avez-vous rien pour moi ?
J'ai quitté définitivement le Crédit mobilier, je cherche
une situation .
Jantrou était un ancien professeur, venu de Bordeaux
à Paris , à la suite d'une histoire restée louche. Obligé de
quitter l'Université, déclassé, mais beau garçon , avec sa
barbe noire en éventail et sa calvitie précoce , d'ailleurs
L'ARGENT . 21
lettré, intelligent et aimable, il était débarqué à la Bourse
vers vingt-huit ans, s'y était traîné et sali pendant dix an-
nées comme remisier, en n'y gagnant guère que l'argent
nécessaire à ses vices. Et, aujourd'hui, tout à fait chauve,
se désolant ainsi qu'une fille dont les rides menacent le
gagne-pain, il attendait toujours l'occasion qui devait le
lancer au succès, à la fortune.
Saccard, à le voir si humble, se rappela, avec amertume,
le salut de Sabatani, chez Champeaux : décidément, les
tarés et les ratés seuls lui restaient. Mais il n'était pas sans
estime pour l'intelligence vive de celui-ci, et il savait bien
qu'on fait les troupes les plus braves avec les désespérés,
ceux qui osent tout, ayant tout à gagner. Il se montra bon
homme.
Une situation, répéta-t-il. Eh ! ça peut se trouver.
Venez me voir.
Rue Saint-Lazare, maintenant, n'est-ce pas ?
Oui, rue Saint-Lazare. Le matin.
Ils causèrent. Jantrou était très animé contre la Bourse,
répétant qu'il fallait être un coquin pour y réussir, avec la
rancune d'un homme qui n'avait pas eu la coquinerie
chanceuse. C'était finı, il voulait tenter autre chose, il lui
semblait que, grâce à sa culture universitaire , à sa con-
naissance du monde, il pouvait se faire une belle place
dans l'administration. Saccard l'approuvait d'un hoche-
ment de tête. Et, comme ils étaient sortis des grilles,
longeant le trottoir jusqu'à la rue Brongniart, tous deux
s'intéressèrent à un coupé sombre, d'un attelage très
correct, qui était arrêté dans cette rue, le cheval tourné
vers la rue Montmartre. Tandis que le dos du cocher, haut
perché, demeurait d'une immobilité de pierre , ils avaient
remarqué qu'une tête de femme, à deux reprises, parais-
sait à la portière et disparaissait, vivement. Tout d'un
coup, la tête se pencha, s'oublia, avec un long regard
d'impatience en arrière, du côté de la Bourse .
-
La baronne Sandorff, murmura Saccard.
C'était une tête brune très étrange, des yeux noirs brû-
lants sous des paupières meurtries, un visage de passion
22 LES ROUGON-MACQUART .
à la bouche saignante, et que gâtait seulement un nez
trop long. Elle semblait fort jolie, d'une maturité précoce
pour ses vingt-cinq ans, avec son air de bacchante habillée
par les grands couturiers du règne .
Oui, la baronne, répéta Jantrou. Je l'ai connue,
quand elle était jeune fille, chez son père , le comte de
Ladricourt. Oh ! un enragé joueur, et d'une brutalité
révoltante ! J'allais prendre ses ordres chaque matin, il a
failli me battre un jour. Je ne l'ai pas pleuré, celui-là,
quand il est mort d'un coup de sang, ruiné, à la suite
d'une série de liquidations lamentables ... La petite alors
a dû se résoudre à épouser le baron Sandorff, conseiller
à l'ambassade d'Autriche, qui avait trente-cinq ans de plus
qu'elle, et qu'elle avait positivement rendu fou, avec ses
regards de feu.
Je sais , dit simplement Saccard.
De nouveau, la tête de la baronne avait replongé dans
le coupé. Mais, presque aussitôt, elle reparut, plus
ardente, le cou tordu pour voir au loin, sur la place.
Elle joue, n'est-ce pas ?
Oh ! comme une perdue ! Tous les jours de crise, on
peut la voir là, dans sa voiture, guettant les cours, prenant
fiévreusement des notes sur son carnet, donnant des
ordres... Et, tenez ! c'était Massias qu'elle attendait : le
voici qui la rejoint.
En effet, Massias courait de toute la vitesse de ses
jambes courtes, sa cote à la main, et ils le virent qui
s'accoudait à la portière du coupé, y plongeant la tête à
son tour, en grande conférence avec la baronne. Puis,
comme ils s'écartaient un peu, pour ne pas être surpris
dans leur espionnage, et comme le remisier revenait,
toujours courant, ils l'appelérent. Lui , d'abord, jeta un
regard de côté, s'assurant que le coin de la rue le cachait ;
ensuite, il s'arrêta net, essoufflé, son visage fleuri conges-
tionné, gai quand même, avec ses gros yeux bleus d'une
limpidité enfantine.
-
Mais qu'est-ce qu'ils ont ? cria-t-il. Voilà le Suez
qui dégringole . On parle d'une guerre avec l'Angleterre .
L'ARGENT . 23
Une nouvelle qui les révolutionne, et qui vient on ne
sait d'où... Je vous le demande un peu, la guerre ! qui
est-ce qui peut bien avoir inventé ça? A moins que ça ne
se soit inventé tout seul... Enfin, un vrai coup de chien .
Jantrou cligna les yeux.
La dame mord toujours?
Oh ! enragée ! Je porte ses ordres à Nathansohn.
Saccard, qui écoutait, fit tout haut une réflexion .
Tiens ! c'est vrai, on m'a dit que Nathansohn était
entré à la coulisse.
Un garçon très gentil, Nathansohn, déclara Jantrou ,
et qui mérite de réussir. Nous avons été ensemble au
Crédit mobilier... Mais il arrivera , lui , car il est juif.
Son père, un Autrichien, est établi à Besançon, horloger,
je crois... Vous savez que ça l'a pris un jour, là-bas, au
Crédit, en voyant comment ça se manigançait. Il s'est dit
que ce n'était pas si malin, qu'il n'y avait qu'à avoir une
chambre et à ouvrir un guichet ; et il a ouvert un guichet...
Vous êtes content, vous, Massias ?
Oh ! content ! Vous y avez passé, vous avez raison
de dire qu'il faut être juif ; sans ça, inutile de chercher à
comprendre, on n'y a pas la main, c'est la déveine noire...
Quel sale métier ! Mais on y est, on y reste. Et puis, j'ai
encore de bonnes jambes, j'espère tout de même .
Et il repartit, courant et riant. On le disait fils d'un
magistrat de Lyon, frappé d'indignité, tombé lui-même à
la Bourse, après la disparition de son père, n'ayant pas
voulu continuer ses études de droit.
Saccard et Jantrou, à petits pas, revinrent vers la rue
Brongniart ; et ils y retrouvèrent le coupé de la baronne ;
mais les glacés étaient levées, la voiture mystérieuse
paraissait vide, tandis que l'immobilité du cocher semblait
avoir grandi , dans cette attente qui se prolongeait souvent
jusqu'au dernier cours .
Elle est diablement excitante, reprit brutalement
Saccard. Je comprends le vieux baron .
Jantrou eut un sourire singulier.
-Oh ! le baron, il y a longtemps qu'il en a assez, je
24 LES ROUGON-MACQUART .
crois. Et il est très ladre, dit-on ... Alors, vous savez avec
qui elle s'est mise, pour payer ses factures, le jeu ne
suffisant jamais ?
Non .
Avec Delcambre.
Delcambre , le procureur général ! ce grand homme
sec, si jaune, si rigide ! ... Ah ! je voudrais bien les voir
ensemble !
Et tous deux, très égayés, très allumés, se séparèrent
avec une vigoureuse poignée de main, après que l'un eut
rappelé à l'autre qu'il se permettrait d'aller le voir pro-
chainement.
Dès qu'il se retrouva seul, Saccard fut repris par la voix
haute de la Bourse, qui déferlait avec l'entêtement du flux
à son retour. Il avait tourné le coin, il redescendait vers
la rue Vivienne, par ce côté de la place, que l'absence de
cafés rend sévère. Il longea la Chambre de commerce, le
bureau de poste, les grandes agences d'annonces, de plus
en plus assourdi et enfiévré, à mesure qu'il revenait de-
vant la façade principale ; et, quand il put enfiler le
péristyle d'un regard oblique, il fit une nouvelle pause,
comme s'il ne voulait pas encore achever le tour de la
colonnade, cette sorte d'investissement passionné dont il
l'enserrait. Là, sur cet élargissement du pavé, la vie
s'étalait, éclatait un flot de consommateurs envahissait
les cafés, la boutique du pâtissier ne désemplissait pas,
les étalages attroupaient la foule, celui d'un orfèvre sur-
tout, flambant de grosses pièces d'argenterie. Et, par les
quatre angles, les quatre carrefours, il semblait que le
fleuve des fiacres et des piétons augmentât, dans un enche-
vêtrement inextricable; tandis que le bureau des om-
nibus aggravait les embarras et que les voitures des remi-
siers, en ligne , barraient le trottoir, presque d'un bout à
l'autre de la grille. Mais ses yeux s'étaient fixés sur les
marches hautes, où des redingotes s'égrenaient, au plein
soleil . Puis , ils remontèrent vers les colonnes, dans la
masse compacte, un grouillement noir, à peine éclairé
par les taches pâles des visages. Tous étaient debout, on
L'ARGENT. 25
ne voyait pas les chaises, le rond que faisait la coulisse,
assise sous l'horloge, ne se devinait qu'à une sorte de
bouillonnement, une furie de gestes et de paroles dont
l'air frémissait. Vers la gauche , le groupe des banquiers
occupés à des arbitrages, à des opérations sur le change
et sur les chèques anglais, restait plus calme, sans cesse
traversé par la queue de monde qui entrait, allant au
télégraphe. Jusque sous les galeries latérales, les spé-
culateurs débordaient, s'écrasaient ; et, entre les colonnes,
appuyés aux rampes de fer, il y en avait qui présentaient
le ventre ou le dos, comme chez eux, contre le velours
d'une loge. La trépidation, le grondement de machine
sous vapeur , grandissait, agitait la Bourse entière, dans
un vacillement de flamme. Brusquement, il reconnut le
remisier Massias qui descendait les marches à toutes
jambes, puis qui sauta dans sa voiture, dont le cocher
lança le cheval au galop.
Alors, Saccard sentit ses poings se serrer. Violemment,
il s'arracha, il tourna dans la rue Vivienne, traversant la
chaussée , pour gagner le coin de la rue Feydeau, où se
trouvait la maison de Busch. Il venait de se rappeler
la lettre russe qu'il avait à se faire traduire. Mais, comme
il entrait, un jeune homme, planté devant la boutique
du papetier qui occupait le rez-de-chaussée, le salua ; et
il reconnut Gustave Sédille, le fils d'un fabricant de soie
de la rue des Jeûneurs, que son père avait placé chez
Mazaud, pour étudier le mécanisme des affaires financières.
Il sourit paternellement à ce grand garçon élégant, se
doutant bien de ce qu'il faisait là, en faction. La pape-
terie Conin fournissait de carnets toute la Bourse, depuis
que la petite madame Conin y aidait son mari, le gros
Conin, qui, lui, ne sortait jamais de son arrière-boutique,
s'occupant de la fabrication, tandis qu'elle, toujours, allait
et venait, servant au comptoir, faisant les courses dehors.
Elle était grasse, blonde, rose, un vrai petit mouton frisé,
avec des cheveux de soie pâle, très gracieuse, très câline,
et d'une continuelle gaieté. Elle aimait bien son mari,
disait-on, ce qui ne l'empêchait pas, quand un3boursier
26 LES ROUGON- MACQUART .
de la clientèle lui plaisait, d'être tendre ; mais pas pour de
l'argent, uniquement pour le plaisir, et une seule fois,
dans une maison amie du voisinage, à ce que racontait la
légende. En tous cas, les heureux qu'elle faisait devaient
se montrer discrets et reconnaissants, car elle restait
adorée, fêtée, sans un vilain bruit autour d'elle. Et la
papeterie continuait de prospérer, c'était un coin de vrai
bonheur. En passant, Saccard aperçut madame Conin qui
souriait à Gustave, à travers les vitres. Quel joli petit
mouton ! Il en eut une sensation délicieuse de caresse .
Enfin, il monta.
Depuis vingt ans, Busch occupait tout en haut, au
cinquième étage, un étroit logement composé de deux
chambres et d'une cuisine. Né à Nancy, de parents alle-
mands, il était débarqué là de sa ville natale, il y avait
peu à peu étendu son cercle d'affaires, d'une extraordi-
naire complication, sans éprouver le besoin d'un cabinet
plus grand, abandonnant à son frère Sigismond la pièce
sur la rue, se contentant de la petite pièce sur la cour,
où les paperasses, les dossiers, les paquets de toutes sortes
s'empilaient tellement, que la place d'une unique chaise,
contre le bureau, se trouvait réservée. Une de ses grosses
affaires était bien le trafic sur les valeurs dépréciées ; il
les centralisait, il servait d'intermédiaire entre la petite
Bourse des « Pieds humides » et les banqueroutiers, qui
ont des trous à combler dans leur bilan ; aussi suivait-il les
cours, achetant directement parfois, alimenté surtout par
les stocks qu'on lui apportait. Mais, outre l'usure et tout
un commerce caché sur les bijoux et les pierres pré-
cieuses , il s'occupait particulièrement de l'achat des
créances . C'était là ce qui emplissait son cabinet à en
faire craquer les murs, ce qui le lançait dans Paris, aux
quatre coins , flairant , guettant , avec des intelligences
dans tous les mondes. Dès qu'il apprenait une faillite, il
accourait, rôdait autour du syndic, finissait par acheter
tout ce dont on ne pouvait rien tirer de bon immédiate-
ment. Il surveillait les études de notaire, attendait les
ouvertures de successions difficiles , assistait aux adjudi
L'ARGENT. 27
cations des créances désespérées. Lui-même publiait des
annonces, attirait les créanciers impatients qui aimaient
mieux toucher quelques sous tout de suite que de courir
le risque de poursuivre leurs débiteurs. Et, de ces sources
multiples, du papier arrivait, de véritables hottées, le tas
sans cesse accru d'un chiffonnier de la dette : billets
impayés, traités inexécutés, reconnaissances restées vaines,
engagements non tenus. Puis, là dedans, commençait le
triage, le coup de fourchette dans cet arlequin gâté, ce
qui demandait un flair spécial , très délicat. Dans cette
mer de créanciers disparus ou insolvables, il fallait faire
un choix, pour ne pas trop éparpiller son effort. En prin-
cipe, il professait que toute créance, même la plus com-
promise, peut redevenir bonne, et il avait une série de
dossiers admirablement classés, auxquels correspondait
un répertoire des noms, qu'il relisait de temps à autre,
pour s'entretenir la mémoire. Mais, parmi les insolvables,
il suivait naturellement de plus près ceux qu'il sentait
avoir des chances de fortune prochaine : son enquête
dénudait les gens, pénétraitles secrets des familles, prenait
note des parentés riches, des moyens d'existence, des
nouveaux emplois surtout, qui permettaient de lancer des
oppositions. Pendant des années souvent, il laissait ainsi
mûrir un homme, pour l'étrangler au premier succès.
Quant aux débiteurs disparus, ils le passionnaient plus
encore , le jetaient dans une fièvre de recherches conti-
nuelies, l'œil sur les enseignes et sur les noms que les
journaux imprimaient, quêtant les adresses comme un
chien quête le gibier. Et, dès qu'il les tenait, les dispa-
rus et les insolvables, il devenait féroce, les mangeait de
frais , les vidait jusqu'au sang , tirant cent francs de ce
qu'il avait payé dix sous, en expliquant brutalement ses
risques de joueur, forcé de gagner avec ceux qu'il empoi-
gnait ce qu'il prétendait perdre sur ceux qui lui filaient
entre les doigts, ainsi qu'une fumée.
Dans cette chasse aux débiteurs, la Méchain était une
des aides que Busch aimait le mieux à employer ; car, s'il
devait avoir ainsi une petite troupe de rabatteurs à ses
28 LES ROUGON- MACQUART.
ordres, il vivait dans la défiance de ce personnel, mal
famé et affamé ; tandis que la Méchain avait pignon sur
rue, possédait derrière la butte Montmartre toute une cité,
la Cité de Naples, un vaste terrain planté de huttes bran-
lantes qu'elle louait au mois : un coin d'épouvantable
misère , des meurt-de-faim en tas dans l'ordure, des trous
à pourceau qu'on se disputait et dont elle balayait sans
pitié les locataires avec leur fumier, dès qu'ils ne payaient
plus . Ce qui la dévorait, ce qui lui mangeait les bénéfices
de sa cité, c'était sa passion malheureuse du jeu. Et elle
avait aussi le goût des plaies d'argent, des ruines, des
incendies, au milieu desquels on peut voler des bijoux
fondus. Lorsque Busch la chargeait d'un renseignement à
prendre, d'un débiteur à déloger, elle y mettait parfois du
sien, se dépensait, pour le plaisir. Elle se disait veuve,
mais personne n'avait connu son mari. Elle venait on ne
savait d'où , et elle paraissait avoir eu toujours cinquante
ans, débordante, avec sa mince voix de petite fille .
Ce jour-là, dès que la Méchain se trouva assise sur
l'unique chaise, le cabinet fut plein, comme bouché par
ce dernier paquet de chair, tombé à cette place. Devant
son bureau , Busch , prisonnier, semblait enfoui, ne lais-
sant émerger que sa tête carrée, au-dessus de la mer des
dossiers .
- Voici , dit-elle en vidant son vieux sac de l'énorme
tas de papiers qui le gonflait, voici ce que Fayeux m'envoie
de Vendôme... Il a tout acheté pour vous, dans cette
faillite Charpier que vous m'aviez dit de lui signaler...
Cent dix francs .
Fayeux, qu'elle appelait son cousin, venait d'installer
là-bas un bureau de receveur de rentes. Il avait pour
négoce avoué de toucher les coupons des petits rentiers
du pays ; et, dépositaire de ces coupons et de l'argent, il
jouait frénétiquement.
Ça ne vaut pas grand chose, la province, murmura
Busch , mais on y fait des trouvailles tout de même .
Il flairait les papiers , les triait déjà d'une main experte ,
les classait en gros d'après une première estimation, à
L'ARGENT . 29
l'odeur. Sa face plate se rembrunissait, il eut une moue
désappointée .
Hum ! il n'y a pas gras, rien à mordre. Heureuse-
ment que ça n'a pas coûté cher... Voici des billets...
Encore des billets... Si ce sont des jeunes gens, et s'ils
sont venus à Paris, nous les rattraperons peut-être ...
Mais il eut une légère exclamation de surprise .
Tiens ! qu'est-ce que c'est que ça ?
Il venait de lire, au bas d'une feuille de papier timbré,
la signature du comte de Beauvilliers, et la feuille ne
portait que trois lignes, d'une grosse écriture sénile : « Je
m'engage à payer la somme de dix mille francs à made-
moiselle Léonie Cron, le jour de sa majorité . »
- Le comte de Beauvilliers, reprit-il lentement, réflé-
chissant tout haut, oui, il a eu des fermes, tout un
domaine, du côté de Vendôme... Il est mort d'un accident
de chasse, il a laissé une femme et deux enfants dans la
gêne. J'ai eu des billets autrefois, qu'ils ont payés diffici-
lement... Un farceur, un pas grand chose...
Tout d'un coup, il éclata d'un gros rire, reconstruisant
l'histoire .
Ah ! le vieux filou, c'est lui qui a fichu dedans la
petite ! ... Elle ne voulait pas, et il l'aura décidée avec ce
chiffon de papier, qui était légalement sans valeur. Puis,
il est mort... Voyons, c'est daté de 1854, il y a dix ans. La
fille doit être majeure, que diable ! Comment cette recon-
naissance pouvait-elle se trouver entre les mains de
Charpier ?... Un marchand de grains, ce Charpier, qui prê-
tait à la petite semaine. Sans doute la fille lui a laissé ça
en dépôt pour quelques écus ; ou bien peut-être s'était-il
chargé du recouvrement...
Mais , interrompit la Méchain, c'est très bon, ça, un
vrai coup !
Busch haussa dédaigneusement les épaules.
Eh ! non, je vous dis qu'en droit ça ne vaut rien...
Que je présente ça aux héritiers, et ils peuvent m'envoyer
promener, car il faudrait faire la preuve que l'argent est
réellement dû... Seulement, si nous retrouvons la fille,
3.
30 LES ROUGON-MACQUART .
j'espère les amener à être gentils et à s'entendre avec
nous, pour éviter un tapage désagréable... Comprenez-vous ?
cherchez cette Léonie Cron, écrivez à Fayeux pour qu'il
nous la déniche là-bas. Ensuite, nous verrons à rire.
Il avait fait des papiers deux tas qu'il se promettait
d'examiner à fond, quand il serait seul, et il restait immo-
bile, les mains ouvertes , une sur chaque tas.
Après un silence, la Méchain reprit :
-
Je me suis occupée des billets Jordan... J'ai bien cru
que j'avais retrouvé notre homme. Il a été employé quel-
que part, il écrit maintenant dans les journaux. Mais on
vous reçoit si mal, dans les journaux ; on refuse de vous
donner les adresses. Et puis, je crois qu'il ne signe passes
articles de son vrai nom .
Sans une parole, Busch avait allongé le bras pour pren-
dre, à sa place alphabétique, le dossier Jordan. C'étaient
six billets de cinquante francs, datés de cinq années déjà
et échelonnés de mois en mois, une somme totale de trois
cents francs, que le jeune homme avait souscrite à un
tailleur, aux jours de misère. Impayés à leur présentation,
les billets s'étaient grossis de frais énormes, et le dossier
débordait d'une formidable procédure. A cette heure, la
dette atteignait sept cent trente francs quinze centimes.
Si c'est un garçon d'avenir, murmura Busch, nous
le pincerons toujours.
Puis, une liaison d'idées se faisant sans doute en lui, il
s'écria :
Et dites donc, l'affaire Sicardot, nous l'abandonnons ?
La Méchain leva au ciel ses gros bras éplorés. Toute sa
monstrueuse personne en eut un remous de désespoir.
Ah ! Seigneur Dieu ! gémit-elle de sa voix de flûte,
j'y laisserai ma peau !
L'affaire Sicardot était toute une histoire romanesque
qu'elle aimait conter. Une petite-cousine à elle, Rosalie
Chavaille, la fille tardive d'une sœur de son père, avait été
prise à seize ans, un soir, sur les marches de l'escalier,
dans une maison de la rue de la Harpe, où elle et sa mère
occupaient un petit logement, au sixième. Le pis était que
L'ARGENT. 31
le monsieur, un homme marié, débarqué depuis huit jours
à peine, avec sa femme , dans une chambre que sous-louait
une dame du second, s'était montré si amoureux, que la
pauvre Rosalie, renversée d'une main trop prompte contre
l'angle d'une marche , avait eu l'épaule démise. De là,
juste colère de la mère, qui avait failli faire un esclandre
affreux, malgré les larmes de la petite, avouant qu'elle
avait bien voulu, que c'était un accident et qu'elle aurait
trop de peine, si l'on envoyait le monsieur en prison.
Alors, la mère, se taisant, s'était contentée d'exiger de
celui-ci une somme dè six cents francs, répartie en douze
billets, cinquante francs par mois, pendant une année ; et il
n'y avait pas eu de marché vilain, c'était même modeste,
car sa fille, qui finissait son apprentissage de couturière,
ne gagnait plus rien, malade, au lit, coûtant gros, si mal
soignée d'ailleurs, que, les muscles de son bras s'étant
rétractés, elle devenait infirme. Avant la fin du premier
mois, le monsieur avait disparu , sans laisser son adresse.
Et les malheurs continuaient, tapaient dru comme grêle :
Rosalie accouchait d'un garçon, perdait sa mère, tombait
à une sale vie, à une misère noire. Échouée à la Cité de
Naples , chez sa petite-cousine, elle avait traîné les rues
jusqu'à vingt-six ans, ne pouvant se servir de son bras,
vendant parfois des citrons aux Halles, disparaissant pen-
dant des semaines avec des hommes, qui la renvoyaient
ivre et bleue de coups. Enfin, l'année d'auparavant, elle
avait eu la chance de crever, des suites d'une bordée plus
aventureuse que les autres. Et la Méchain avait dû garder
l'enfant, Victor ; et il ne restait de toute cette aventure
que les douze billets impayés, signés Sicardot. On n'avait
jamais pu en savoir davantage : le monsieur s'appelait
Sicardot .
D'un nouveau geste, Busch prit le dossier Sicardot, une
mince chemise de papier gris. Aucun frais n'avait été
fait, il n'y avait là que les douze billets .
Encore si Victor était gentil ! expliquait lamentable-
ment la vieille femme. Mais imaginez-vous, un enfant
épouvantable... Ah ! c'est dur de faire des héritages pa-
32 LES ROUGON -MACQUART.
reils , un gamin qui finira sur l'échafaud, et ces morceaux
de papier dont jamais je ne tirerai rien !
Busch tenait ses gros yeux pâles obstinément fixés sur
les billets. Que de fois il les avait étudiés ainsi , espérant,
dans un détail inaperçu, dans la forme des lettres, jusque
dans le grain du papier timbré, découvrir un indice ! Il
prétendait que cette écriture pointue et fine ne devait pas
lui être inconnue.
C'est curieux, répéta-t-il une fois encore, j'ai certai-
nement vu déjà des a et des o pareils, si allongés , qu'ils
ressemblent à des i.
Juste à ce moment, on frappa ; et il pria la Méchain
d'allonger la main pour ouvrir ; car la pièce donnait di-
rectement sur l'escalier. Il fallait la traverser, si l'on
voulait gagner l'autre, celle qui avait vue sur la rue.
Quant à la cuisine, un trou sans air, elle se trouvait de
l'autre côté du palier.
Entrez, monsieur.
Et ce fut Saccard qui entra. Il souriait, égayé intérieu-
rement par la plaque de cuivre, vissée sur la porte et por-
tant en grosses lettres noires le mot : Contentieux .
Ah ! oui, monsieur Saccard, vous venez pour cette
traduction ... Mon frère est là, dans l'autre pièce... Entrez,
entrez donc .
Mais la Méchain bouchait absolument le passage, et
elle dévisageait le nouveau venu, l'air de plus en plus
surpris. Il fallut toute une manœuvre : lui recula dans
l'escalier, elle-même sortit, s'effaçant sur le palier, de
façon qu'il pût entrer et gagner enfin la chambre voisine,
où il disparut. Pendant ces mouvements-compliqués, elle
ne l'avait pas quitté des yeux.
Oh ! souffla-t-elle, oppressée, ce monsieur Saccard,
je ne l'avais jamais tant vu... Victor est tout son portrait.
Busch, sans comprendre d'abord, la regardait. Puis,
une brusque illumination se fit, il eut un juron étouffé.
Tonnerre de Dieu ! c'est ça, je savais bien que j'a-
vais vu ça quelque part !
Et, cette fois, il se leva, bouleversa les dossiers, finit
L'ARGENT. 33
par trouver une lettre que Saccard lui avait écrite, l'année
précédente , pour lui demander du temps en faveur d'une
dame insolvable. Vivement, il compara l'écriture des bil-
lets à celle de cette lettre : c'étaient bien les mêmes a et
les mêmes o, devenus avec le temps plus aigus encore ; et
il y avait aussi une identité de majuscules évidente.
C'est lui , c'est lui, répétait-il. Seulement, voyons,
pourquoi Sicardot, pourquoi pas Saccard ?
Mais, dans sa mémoire, une histoire confuse s'éveillait,
le passé de Saccard, qu'un agent d'affaires, nommé Lar-
sonneau , millionnaire aujourd'hui, lui avait conté : Sac-
card tombant à Paris au lendemain du coup d'État, venant
exploiter la puissance naissante de son frère Rougon, et
d'abord sa misère dans les rues noires de l'ancien quar-
tier latin, et ensuite sa fortune rapide, à la faveur d'un
louché mariage, quand il avait eu la chance d'enterrer sa
femme. C'était lors de ces débuts difficiles qu'il avait
changé son nom de Rougon contre celui de Saccard, en
transformant simplement le nom de cette première
femme, qui se nommait Sicardot .
Oui, oui, Sicardot, je me souviens parfaitement,
murmura Busch. Il a eu le front de signer les billets du
nom de sa femme. Sans doute le ménage avait donné ce
nom, en descendant rue de la Harpe. Et puis, le bougre
prenait toutes sortes de précautions, devait déménager à
la moindre alerte ... Ah ! il ne guettait pas que les écus, il
culbutait aussi les gamines dans les escaliers ! C'est bête,
ça finira par lui jouer un vilain tour.
Chut ! chut ! reprit la Méchain. Nous le tenons, et on
peut bien dire qu'il y a un bon Dieu. Enfin, je vas donc
être récompensée de tout ce que j'ai fait pour ce pauvre
petit Victor, que j'aime bien tout de même, allez ! quoi-
qu'il soit indécrottable .
Elle rayonnait, ses yeux minces pétillaient dans la
graisse fondante de son visage.
Mais Busch, après le coup de fièvre de cette solution,
longtemps cherchée, que le hasard lui apportait, se refroi-
dissait à la réflexion, hochait la tête. Sans doute Saccard,
34 LES ROUGON-MACQUART.
bien que ruiné pour le moment, était encore bon à
tondre. On pouvait tomber sur un père moins avantageux.
Seulement, il ne se laisserait pas ennuyer, il avait la dent
terrible . Et puis, quoi ? il ne savait certainement pas lui-
même qu'il avait un fils, il pourrait nier, malgré cette
ressemblance extraordinaire qui stupéfiait la Méchain. Du
reste, il était une seconde fois veuf, libre, il ne devait
compte de son passé à personne, de sorte que, même s'il
acceptait le petit, aucune peur, aucune menace n'était à
exploiter contre lui. Quant à ne tirer de sa paternité que
les six cents francs des billets, c'était en vérité trop misé-
rable, ça ne valait pas la peine d'avoir été si miraculeuse-
ment aidé par le hasard. Non, non ! il fallait réfléchir,
nourrir ça, trouver le moyen de couper la moisson en
pleine maturité.
Ne nous pressons pas, conclut Busch. D'ailleurs, il
est par terre, laissons-lui le temps de se relever.
Et, avant de congédier la Méchain, il acheva d'examiner
avec elle les menues affaires dont elle était chargée, une
jeune femme qui avait engagé ses bijoux pour un amant,
un gendre dont la dette serait payée par sa belle-mère, sa
maîtresse, si l'on savait s'y prendre, enfin les variétés les
plus délicates du recouvrement si complexe et si difficile
des créances.
Saccard, en entrant dans la chambre voisine, était resté
quelques secondes ébloui par la clarté blanche de la
fenêtre, aux vitres ensoleillées, sans rideaux. Cette pièce,
tapissée d'un papier pâle à fleurettes bleues, était nue :
simplement un petit lit de fer dans un coin, une table de
sapin au milieu, et deux chaises de paille. Le long de la
cloison de gauche, des planches à peine rabotées ser-
vaient de bibliothèque , chargées de livres, de brochures,
de journaux, de papiers de toutes sortes. Mais la grande
lumière du ciel , à ces hauteurs, mettait dans cette nudité
comme une gaieté de jeunesse, un rire de fraîcheur ingé-
nue. Et le frère de Busch, Sigismond, un garçon de trente-
cinq ans, imberbe, aux cheveux châtains, longs et rares,
se trouvait là, assis devant la table, son vaste front bossu
L'ARGENT . 35
dans sa maigre main, si absorbé par la lecture d'un ma-
nuscrit, qu'il ne tourna point la tête, n'ayant pas entendu
la porte s'ouvrir.
C'était une intelligence, ce Sigismond, élevé dans les
universités allemandes, qui, outre le français, sa langue
maternelle , parlait l'allemand , l'anglais et le russe.
En 1849, à Cologne, il avait connu Karl Marx, était devenu
le rédacteur le plus aimé de sa Nouvelle Gazette rhé-
nane ; et, dès ce moment, sa religion s'était fixée, il pro-
fessait le socialisme avec une foi ardente, ayant fait le don
de sa personne entière à l'idée d'une prochaine rénovation
sociale, qui devait assurer le bonheur des pauvres et des
humbles. Depuis que son maître, banni d'Allemagne,
forcé de s'exiler de Paris à la suite des journées de Juin,
vivait à Londres, écrivait, s'efforçait d'organiser le parti,
lui végétait de son côté, dans ses rêves, tellement insou-
cieux de sa vie matérielle, qu'il serait sûrement mort de
faim, si son frère ne l'avait recueilli, rue Feydeau, près
de la Bourse, en lui donnant la pensée d'utiliser sa con-
naissance des langues pour s'établir traducteur. Ce frère
aîné adorait son cadet, d'une passion maternelle, loup
féroce aux débiteurs, très capable de voler dix sous dans le
sang d'un homme, mais tout de suite attendri aux larmes,
d'une tendresse passionnée et minutieuse de femme ,
dès qu'il s'agissait de ce grand garçon distrait, resté en-
fant. Il lui avait donné la belle chambre sur la rue, il le
servait comme une bonne, menait leur étrange ménage,
balayant, faisant les lits, s'occupant de la nourriture qu'un
petit restaurant du voisinage montait deux fois par jour.
Lui, si actif, la tête bourrée de mille affaires, le tolérait
oisif, car les traductions ne marchaient pas, entravées de
travaux personnels ; et il lui défendait même de travailler,
inquiet d'une petite toux mauvaise ; et , malgré son dur
amour de l'argent, sa cupidité assassine qui mettait dans
la conquête de l'argent l'unique raison de vivre, il sou-
riait indulgemment des théories du révolutionnaire, il lui
abandonnait le capital comme un joujou à un gamin,
quitte à le lui voir briser.
36 LES ROUGON-MACQUART.
Sigismond, de son côté, ne savait même pas ce que son
frère faisait dans la pièce voisine. Il ignorait tout de cet
effroyable négoce sur les valeurs déclassées et sur l'achat
des créances, il vivait plus haut, dans un songe souverain
de justice. L'idée de charité le blessait, le jetait hors de
lui : la charité , c'était l'aumône, l'inégalité consacrée par
la bonté ; et il n'admettait que la justice, les droits de
chacun reconquis, posés en immuables principes de la
nouvelle organisation sociale. Aussi, à la suite de Karl
Marx, avec lequel il était en continuelle correspondance,
épuisait-il ses jours à étudier cette organisation, modi-
fiant, améliorant sans cesse sur le papier la société de
demain, couvrant de chiffres d'immenses pages, basant
sur la science l'échafaudage compliqué de l'universel
bonheur. Il retirait le capital aux uns pour le répartir
entre tous les autres, il remuait les milliards, déplaçait
d'un trait de plume la fortune du monde ; et cela, dans
cette chambre nue, sans une autre passion que son rêve,
sans un besoin de jouissance à satisfaire, d'une frugalité
telle, que son frère devait se fâcher pour qu'il bût du
vin et mangeât de la viande. Il voulait que le travail de
tout homme, mesuré selon ses forces, assurât le conten-
tement de ses appétits : lui, se tuait à la besogne et vivait
de rien. Un vrai sage, exalté dans l'étude, dégagé de la
vie matérielle, très doux et très pur. Depuis le dernier
automne, il toussait de plus en plus, la phtisie l'envahis-
sait, sans qu'il daignât même s'en apercevoir et se
soigner.
Mais Saccard ayant fait un mouvement, Sigismond enfin
leva ses grands yeux vagues, et s'étonna, bien qu'il connût
le visiteur.
C'est pour une lettre à traduire.
La surprise du jeune homme augmentait, car il avait
découragé les clients, les banquiers, les spéculateurs, les
agents de change, tout ce monde de la Bourse, qui reçoit,
particulièrement d'Angleterre et d'Allemagne, une cor-
respondance nombreuse, des circulaires, des statuts de
société .
L'ARGENT . 37
Oui, une lettre en langue russe. Oh ! dix lignes seu-
lement.
Alors, il tendit la main, le russe étant resté sa spécia-
lité, lui seul le traduisant couramment, au milieu des
autres traducteurs du quartier, qui vivaient de l'allemand
et de l'anglais . La rareté des documents russes, sur le mar
ché de Paris, expliquait ses longs chômages.
Tout haut, il lut la lettre, en français. C'était, en trois
phrases, une réponse favorable d'un banquier de Constan-
tinople, un simple oui, dans une affaire.
Ah ! merci, s'écria Saccard, qui parut enchanté.
Et il pria Sigismond d'écrire les quelques lignes de la
traduction au revers de la lettre. Mais celui-ci fut pris
d'un terrible accès de toux, qu'il étouffa dans son mou-
choir, pour ne pas déranger son frère, qui accourait, dès
qu'il l'entendait tousser ainsi. Puis, la crise passée, il se
leva, alla ouvrir la fenêtre toute grande, étouffant, vou-
lant respirer à l'air. Saccard, qui l'avait suivi, jeta un
coup d'œil dehors, eut une légère exclamation.
- Tiens ! vous voyez la Bourse. Oh ! qu'elle est drôle,
d'ici!
Jamais, en effet, il ne l'avait vue sous un si singulier
aspect, à vol d'oiseau, avec les quatre vastes pentes
de zinc de sa toiture, extraordinairement développées,
hérissées d'une forêt de tuyaux. Les pointes des para-
tonnerres se dressaient, pareilles à des lances gigan-
tesques menaçant le ciel. Et le monument lui-même
n'était plus qu'un cube de pierre, strié régulièrement par
les colonnes, un cube d'un gris sale, nu et laid, planté
d'un drapeau en loques. Mais, surtout, les marches et le
péristyle l'étonnaient, piquetés de fourmis noires, toute
une fourmilière en révolution, s'agitant, se donnant un
mouvement énorme, qu'on ne s'expliquait plus, de si
haut, et qu'on prenait en pitié.
Comme ça rapetisse! reprit-il. On dirait qu'on va
les tous prendre dans la main, d'une poignée .
Puis, connaissant les idées de son interlocuteur, il
ajouta en riant :
38 LES ROUGON-MACQUART.
Quand balayez-vous tout ça, d'un coup de pied ?
Sigismond haussa les épaules .
A quoi bon ? vous vous démolissez bien vous-mêmes .
Et, peu à peu, il s'anima, il déborda du sujet dont il
était plein. Un besoin de prosélytisme le lançait, au
moindre mot, dans l'exposition de son système.
Oui, oui, vous travaillez pour nous, sans vous en
douter... Vous êtes là quelques usurpateurs, qui expro-
priez la masse du peuple, et quand vous serez gorgés,
nous n'aurons qu'à vous exproprier à notre tour... Tout
accaparement, toute centralisation conduit au collecti-
visme. Vous nous donnez une leçon pratique, de même
que les grandes propriétés absorbant les lopins de terre,
les grands producteurs dévorant les ouvriers en chambre,
les grandes maisons de crédit et les grands magasins
tuant toute concurrence, s'engraissant de la ruine des
petites banques et des petites boutiques, sont un ache-
minement lent, mais certain, vers le nouvel état social...
Nous attendons que tout craque, que le mode de produc-
tion actuelle ait abouti au malaise intolérable de ses der-
nières conséquences. Alors, les bourgeois et les paysans
eux-mêmes nous aideront .
Saccard, intéressé, le regardait avec une vague inquié-
tude, bien qu'il le prêt pour un fou.
Mais enfin, expliquez-moi, qu'est-ce que c'est que
votre collectivisme ?
- Le collectivisme, c'est la transformation des capitaux
privés, vivant des luttes de la concurrence, en un capital
social unitaire, exploité par le travail de tous... Imaginez
une société où les instruments de la production sont la
propriété de tous, où tout le monde travaille selon son
intelligence et sa vigueur, et où les produits de cette
coopération sociale sont distribués à chacun, au prorata
de son effort. Rien n'est plus simple, n'est-ce pas ? une
production commune dans les usines, les chantiers, les
ateliers de la nation; puis, un échange, un payement en
nature . S'il y a un surcroît de production, on le met dans
des entrepôts publics , d'où il est repris pour combler les
L'ARGENT. 39
déficits qui peuvent se produire. C'est une balance à
faire... Et cela, comme d'un coup de hache, abat l'arbre
pourri. Plus de concurrence, plus de capital privé, donc
plus d'affaires d'aucune sorte, ni commerce, ni marchés,
ni Bourses . L'idée de gain n'a plus aucun sens. Les
sources de la spéculation , des rentes gagnées sans travail,
sont taries.
Oh ! oh ! interrompit Saccard, ça changerait diable-
ment les habitudes de bien du monde ! Mais ceux qui ont
des rentes aujourd'hui, qu'en faites-vous ? ... Ainsi, Gun-
dermann, vous lui prenez son milliard?
Nullement, nous ne sommes pas des voleurs. Nous
lui rachèterions son milliard , toutes ses valeurs, ses titres
de rente, par des bons de jouissance, divisés en annuités.
Et vous imaginez-vous ce capital immense remplacé ainsi
par une richesse suffocante de moyens de consomma-
tion : en moins de cent années, les descendants de votre
Gundermann seraient réduits, comme les autres citoyens,
au travail personnel ; car les annuités finiraient bien par
s'épuiser, et ils n'auraient pu capitaliser leurs économies
forcées, le trop-plein de cet écrasement de provisions, en
admettant même qu'on conserve intact le droit d'héri-
tage... Je vous dis que cela balaye d'un coup, non seule-
ment les affaires individuelles, les sociétés d'actionnaires,
les associations de capitaux privés, mais encore toutes les
sources indirectes de rentes, tous les systèmes de crédit,
prêts, loyers, fermages... Il n'y a plus, comme mesure de
la valeur, que le travail. Le salaire se trouve naturelle-
ment supprimé, n'étant pas, dans l'état capitaliste actuel,
équivalent au produit exact du travail, puisqu'il ne repré-
sente jamais que ce qui est strictement nécessaire au
travailleur pour son entretien quotidien. Et il faut recon-
naître que l'état actuel est seul coupable, que le patron
le plus honnête est bien forcé de suivre la dure loi de la
concurrence, d'exploiter ses ouvriers, s'il veut vivre. C'est
notre système social entier à détruire... Ah ! Gundermann
étouffant sous l'accablement de ses bons de jouissance !
les héritiers de Gundermann n'arrivant pas à tout manger,
40 LES ROUGON-MACQUART .
obligés de donner aux autres et de reprendre la pioche
ou l'outil, comme les camarades !
Et Sigismond éclata d'un bon rire d'enfant en récréa-
tion, toujours debout près de la fenêtre, les regards sur
la Bourse , où grouillait la noire fourmilière du jeu. Des
rougeurs ardentes montaient à ses pommettes , il n'avait
d'autre amusement que de s'imaginer ainsi les plaisantes
ironies de la justice de demain .
Le malaise de Saccard avait grandi. Si ce rêveur éveillé
disait vrai, pourtant? s'il avait deviné l'avenir? Il expli-
quait des choses qui semblaient très claires et sensées.
Bah ! murmura-t-il pour se rassurer, tout ça n'arri-
vera pas l'année prochaine.
Certes! reprit le jeune homme, redevenu grave et
las. Nous sommes dans la période transitoire, la période
d'agitation. Peut-être y aura-t-il des violences révolution-
naires, elles sont souvent inévitables. Mais les exagéra-
tions, les emportements sont passagers... Oh ! je ne me
dissimule pas les grandes difficultés immédiates. Tout cet
avenir rêvé semble impossible , on n'arrive pas à donner
aux gens une idée raisonnable de cette société future,
cette société de juste travail , dont les mœurs seront si
différentes des nôtres. C'est comme un autre monde dans
une autre planète... Et puis, il faut bien le confesser :
la réorganisation n'est pas prête, nous cherchons encore.
Moi, qui ne dors plus guère, j'y épuise mes nuits. Par
exemple, il est certain qu'on peut nous dire : « Si les
choses sont ce qu'elles sont, c'est que la logique des
faits humains les a faites ainsi. » Dès lors, quel labeur
pour ramener le fleuve à sa source et le diriger dans une
autre vallée ! ... Certainement, l'état social actuel a dû sa
prospérité séculaire au principe individualiste, que l'emu-
lation, l'intérêt personnel rend d'une fécondité de pro-
duction sans cesse renouvelée. Le collectivisme arrive-
ra-t-il jamais à cette fécondité, et par quel moyen activer
la fonction productive du travailleur, quand l'idée de gain
sera détruite? Là est, pour moi, le doute, l'angoisse, le
*errain faible où il faut que nous nous battions, si nous
L'ARGENT . 41
voulons que la victoire du socialisme s'y décide un jour...
Mais nous vaincrons, parce que nous sommes la justice.
Tenez ! vous voyez ce monument devant vous... Vous le
voyez?
-
La Bourse ? dit Saccard. Parbleu ! oui, je la vois !
- Eh bien ! ce serait bête de la faire sauter, parce
qu'on la rebâtirait ailleurs... Seulement, je vous prédis
qu'elle sautera d'elle-même, quand l'État l'aura expro-
priée , devenu logiquement l'unique et universelle banque
de la nation; et, qui sait? elle servira alors d'entrepôt
public à nos richesses trop grandes, un des greniers
d'abondance où nos petits-fils trouveront le luxe de leurs
jours de fête !
D'un geste large , Sigismond ouvrait cet avenir de bon-
heur général et moyen. Et il s'était tellement exalté, qu'un
nouvel accès de toux le secoua, revenu à sa table, les
coudes parmi ses papiers, la tête entre les mains, pour
étouffer le râle déchiré de sa gorge. Mais, cette fois, il
ne se calmait pas. Brusquement, la porte s'ouvrit, Busch
accourut, ayant congédié la Méchain, l'air bouleversé,
souffrant lui-même de cette toux abominable. Tout de
suite, il s'était penché, avait pris son frère dans ses grands
bras, comme un enfant dont on berce la douleur.
Voyons, mon petit, qu'est-ce que tu as encore, à
t'étrangler ? Tu sais, je veux que tu fasses venir un médecin.
Ce n'est pas raisonnable... Tu auras trop causé, c'est sûr.
Et il regardait d'un œil oblique Saccard, resté au
milieu de la pièce, décidément bousculé par ce qu'il
venait d'entendre, dans la bouche de ce grand diable, si
passionné et si malade, qui de sa fenêtre, là-haut, devait
jeter un sort sur la Bourse, avec ses histoires de tout
balayer pour tout reconstruire.
Merci , je vous laisse, dit le visiteur, ayant hâte
d'être dehors. Envoyez-moi ma lettre, avec les dix lignes
de traduction... J'en attends d'autres, nous réglerons le
tout ensemble .
Mais, la crise étant finie, Busch le retint un instant
encore .
4.
42 LES ROUGON- MACQUART .
A propos, la dame qui était là tout à l'heure, vous a
connu autrefois, oh ! il y a longtemps.
Ah ! où done ?
Rue de la Harpe, en 52.
Si maître qu'il fût de lui, Saccard devint pâle. Un tic
nerveux tira sa bouche . Ce n'était point qu'il se rappelât,
à cette minute, la gamine culbutée dans l'escalier : il ne
l'avait même pas sue enceinte, il ignorait l'existence
de l'enfant. Mais le rappel des misérables années de
ses débuts lui était toujours très désagréable.
- Rue de la Harpe, oh ! je n'y ai habité que huit
jours, lors de mon arrivée à Paris, le temps de chercher
un logement .. Au revoir !
Au revoir ! accentua Busch, qui se trompa, voyant
-
un aveu dans cet embarras, et qui déjà cherchait de
quelle façon large il exploiterait l'aventure.
De nouveau dans la rue, Saccard retourna machinale-
ment vers la place de la Bourse. Il était tout frissonnant,
il ne regarda même pas la petite madame Conin, dont la
jolie figure blonde souriait, à la porte de la papeterie. Sur
la place, l'agitation avait grandi, la clameur du jeu venait
battre les trottoirs grouillant de monde, avec la violence
débridée d'une marée haute. C'était le coup de gueule de
trois heures moins un quart, la bataille des derniers
cours , l'enragement à savoir qui s'en irait les mains
pleines. Et, debout à l'angle de la rue de la Bourse, en
face du péristyle, il croyait reconnaître, dans la bouscu-
lade confuse, sous les colonnes, le baissier Moser et le
haussier Pillerault, tous les deux aux prises ; tandis qu'il
s'imaginait entendre, sortie du fond de la grande salle, la
voix aiguë de l'agent de change Mazaud, que couvraient
par moments les éclats de Nathansohn , assis sous
l'horloge, à la coulisse. Mais une voiture, qui rasait le
ruisseau, faillit l'éclabousser. Massias sauta, avant même
que le cocher eût arrêté, monta les marches d'un
bond, apportant hors d'haleine le dernier ordre d'un
client.
Et lui , toujours immobile et debout, les yeux sur la
L'ARGENT. 43
mêlée, là-haut, remâchait sa vie, hanté par le souvenir de
ses débuts, que la question de Busch venait de réveiller.
Il se rappelait la rue de la Harpe, puis la rue Saint-
Jacques, où il avait traîné ses bottes éculées d'aventurier
conquérant, débarqué à Paris pour le soumettre ; et une
fureur le reprenait, à l'idée qu'il ne l'avait pas soumis
encore, qu'il était de nouveau sur le pavé, guettant la for-
tune, inassouvi, torturé d'une faim de jouissance telle,
que jamais il n'en avait souffert davantage. Ce fou de
Sigismond le disait, avec raison : le travail ne peut
faire vivre, les misérables et les imbéciles travaillent
seuls, pour engraisser les autres. Il n'y avait que le jeu,
le jeu qui, du soir au lendemain, donne d'un coup
le bien-être, le luxe, la vie large, la vie tout entière.
Si ce vieux monde social devait crouler un jour, est-ce
qu'un homme comme lui n'allait pas encore trouver le
temps et la place de combler ses désirs, avant l'effondre-
ment ?
Mais un passant le coudoya, qui ne se retourna même
pas pour s'excuser. Il reconnut Gundermann faisant sa
petite promenade de santé, il le regarda entrer chez un
confiseur, d'où ce roi de l'or rapportait parfois une boîte
de bonbons d'un franc à ses petites-filles. Et ce coup de
coude, à cette minute, dans la fièvre dont l'accès montait
en lui, depuis qu'il tournait ainsi autour de la Bourse, fut
comme le cinglement, la poussée dernière qui le décida.
Il avait achevé d'enserrer la place, il donnerait l'assaut.
C'était le serment d'une lutte sans merci : il ne quitterait.
pas la France, il braverait son frère, il jouerait la
partie suprême, une bataille de terrible audace, qui lui
mettrait Paris sous les talons, ou qui le jetterait au ruis-
seau, les reins cassés.
Jusqu'à la fermeture, Saccard s'entêta, debout à son
poste d'observation et de menace. Il regarda le péristyle
se vider, les marches se couvrir de la lente débandade de
tout ce monde échauffé et las. Autour de lui, l'encombre-
ment du pavé et des trottoirs continuait, un flot ininter-
rompu de gens, l'éternelle foule à exploiter, les action-
44 LES ROUGON-MACQUART.
naires de demain, qui ne pouvaient passer devant cette
grande loterie de la spéculation, sans tourner la tête, dans
le désir et la crainte de ce qui se faisait là, ce mystère
des opérations financières, d'autant plus attirant pour les
cervelles françaises , que très peu d'entre elles le
pénètrent.
Après sa dernière et désastreuse affaire de terrains,
lorsque Saccard dut quitter son palais du parc Monceau,
qu'il abandonnait à ses créanciers, pour éviter une cata-
strophe plus grande, son idée fut d'abord de se réfugier
chez son fils Maxime. Celui-ci, depuis la mort de sa femme,
qui dormait dans un petit cimetière de la Lombardie,
occupait seul un hôtel de l'avenue de l'Impératrice , où il
avait organisé sa vie avec un sage et féroce égoïsme ; il y
mangeait la fortune de la morte, sans une faute, en garçon
de faible santé que le vice avait précocement mûri ; et,
d'une voix nette, il refusa à son père de le prendre chez
lui, pour continuer à vivre tous deux en bon accord,
expliquait-il de son air souriant et avisé.
Dès lors, Saccard songea à une autre retraite. Il allait
louer une petite maison à Passy, un asile bourgeois de
commerçant retiré, lorsqu'il se souvint que le rez-de-
chaussée et le premier étage de l'hôtel d'Orviedo , rue
Saint-Lazare , n'étaient toujours pas occupés, portes et
fenêtres closes. La princesse d'Orviedo, installée dans
trois chambres du second, depuis la mort de son mari,
n'avait pas même fait mettre d'écriteau à la porte cochère,
que les herbes envahissaient. Une porte basse, à l'autre
bout de la façade, menait au deuxième étage, par un esca-
lier de service. Et, souvent, en rapport d'affaires avec la
princesse, dans les visites qu'il lui rendait, il s'était étonné
de la négligence qu'elle apportait à tirer un parti con-
venable de son immeuble. Mais elle hochait la tête, elle
avait sur les choses de l'argent des idées à elle. Pourtant,
46 LES ROUGON-MACQUART .
lorsqu'il se présenta pour louer en son nom, elle con-
sentit tout de suite, elle lui céda, moyennant un loyer
dérisoire de dix mille francs, ce rez-de-chaussée et ce
premier étage somptueux, d'installation princière, qui en
valait certainement le double.
On se souvenait du faste affiché par le prince d'Orviedo .
C'était dans le coup de fièvre de son immense fortune
financière , lorsqu'il était venu d'Espagne , débarquant à
Paris au milieu d'une pluie de millions , qu'il avait acheté
et fait réparer cet hôtel, en attendant le palais de marbre
et d'or dont il rêvait d'étonner le monde . La construction
datait du siècle dernier, une de ces maisons de plaisance,
bâties au milieu de vastes jardins par des seigneurs galants;
mais , démolie en partie, rebâtie dans de plus sévères pro-
portions , elle n'avait gardé, de son parc d'autrefois, qu'une
large cour bordée d'écuries et de remises, que la rue
projetée du Cardinal- Fesch allait sûrement emporter. Le
prince la tenait de la succession d'une demoiselle Saint-
Germain , dont la propriété s'étendait jadis jusqu'à la rue
des Trois-Frères, l'ancien prolongement de la rue Tait-
bout. D'ailleurs, l'hôtel avait conservé son entrée sur la
rue Saint-Lazare, côte à côte avec une grande bâtisse de
la même époque, la Folie-Beauvilliers d'autrefois, que
les Beauvilliers occupaient encore, à la suite d'une ruine
lente ; et eux possédaient un reste d'admirable jardin , des
arbres magnifiques, condamnés aussi à disparaître, dans le
bouleversement prochain du quartier.
Au milieu de son désastre, Saccard traînait une queue
de serviteurs, les débris de son trop nombreux personnel,
un valet de chambre, un chef de cuisine et sa femme,
chargée de la lingerie, une autre femme restée on ne
savait pourquoi, un cocher et deux palefreniers ; et il
encombra les écuries et les remises, y mit deux chevaux,
trois voitures, installa au rez-de-chaussée un réfectoire
pour ses gens. C'était l'homme qui n'avait pas cinq cents
francs solides dans sa caisse, mais qui vivait sur un pied
de deux ou trois cent mille francs par an. Aussi trouva-
t-il le moyen de remplir de sa personne les vastes apparte-
L'ARGENT. 47
ments du premier étage, les trois salons, les cinq chambres
à coucher, sans compter l'immense salle à manger, où l'on
dressait une table de cinquante couverts. Là, autrefois, une
porte ouvrait sur un escalier intérieur, conduisant au
second étage, dans une autre salle à manger, plus petite ;
et la princesse, qui avait récemment loué cette partie du
second à un ingénieur, M. Hamelin, un célibatairė vivant
avec sa sœur, s'était contentée de faire condamner la porte,
à l'aide de deux fortes vis . Elle partageait ainsi l'ancien
escalier de service avec ce locataire, tandis que Saccard
avait seul la jouissance du grand escalier. Il meubla en
partie quelques pièces de ses dépouilles du parc Mon-
ceau, laissa les autres vides, parvint quand même à
rendre la vie à cette enfilade de murailles tristes et nues,
dont une main obstinée semblait avoir arraché jusqu'aux
moindres bouts de tenture, dès le lendemain de la mort
du prince. Et il put recommencer le rêve d'une grande
fortune.
La princesse d'Orviedo était alors une des curieuses
physionomies de Paris. Il y avait quinze ans, elle s'était
résignée à épouser le prince, qu'elle n'aimait point, pour
obéir à un ordre formel de sa mère, la duchesse de Com-
beville. A cette époque, cette jeune fille de vingt ans avait
un grand renom de beauté et de sagesse, très religieuse,
un peu trop grave, bien qu'aimant le monde avec passion .
Elle ignorait les singulières histoires qui couraient sur
le prince, les origines de sa royale fortune évaluée à trois
cents millions, toute une vie de vols effroyables, non plus
au coin des bois, à main armée, comme les nobles aven-
turiers de jadis, mais en correct bandit moderne, au clair
soleil de la Bourse, dans la poche du pauvre monde cré-
dule, parmi les effondrements et la mort. Là-bas en
Espagne , ici en France, le prince s'était, pendant vingt
années, fait sa part du lion dans toutes les grandes canail-
leries restées légendaires. Bien que ne soupçonnant rien
de la boue et du sang où il venait de ramasser tant de
millions, elle avait éprouvé pour lui, dès la première
rencontre, une répugnance que sa religion devait rester
48 LES ROUGON - MACQUART.
impuissante à vaincre ; et, bientôt, une rancune sourde,
grandissante, s'était jointe à cette antipathie, celle de
n'avoir pas un enfant de ce mariage subi par obéissance.
La maternité lui aurait suffi, elle adorait les enfants, elle
en arrivait à la haine contre cet homme qui, après avoir
désespéré l'amante, ne pouvait même contenter la mère.
C'était à ce moment qu'on avait vu la princesse se jeter
dans un luxe inouï, aveugler Paris de l'éclat de ses fêtes,
mener un train fastueux, que les Tuileries, disait-on ,
jalousaient. Puis, brusquement, au lendemain de la mort
du prince, foudroyé par une apoplexie, l'hôtel de la rue
Saint- Lazare était tombé à un silence absolu, à une nuit
complète. Plus une lumière, plus un bruit, les portes et
les fenêtres demeuraient closes, et la rumeur se répan-
dait que la princesse, après avoir déménagé violemment
le rez-de-chaussée et le premier étage, s'était retirée,
comme une recluse, dans trois petites pièces du second,
avec une ancienne femme de chambre de sa mère, la
vieille Sophie, qui l'avait élevée. Quand elle avait reparu,
elle était vêtue d'une simple robe de laine noire, les
cheveux cachés sous un fichu de dentelle, petite et grasse
toujours, avec son front étroit, son joli visage rond aux
dents de perles entre des lèvres serrées, mais ayant déjà
le teint jaune, le visage muet, enfoncé dans une volonté
unique, d'une religieuse cloîtrée depuis longtemps. Elle
venait d'avoir trente ans, elle n'avait plus vécu depuis lors
que pour des œuvres immenses de charité.
Dans Paris, la surprise était grande, et il circula toutes
sortes d'histoires extraordinaires. La princesse avait hérité
de la fortune totale, les fameux trois cents millions dont
la chronique des journaux eux-mêmes s'occupait. Et la
légende qui finit par s'établir, fut romantique. Un homme,
un inconnu vêtu de noir, racontait-on, comme la prin-
cesse allait se mettre au lit, était un soir apparu tout
d'un coup dans sa chambre, sans qu'elle eût jamais com-
pris par quelle porte secrète il avait pu entrer ; et ce que
cet homme lui avait dit, personne au monde ne le savait ;
mais il devait lui avoir révélé l'origine abominable des
L'ARGENT . 49
trois cents millions, en exigeant peut-être d'elle le ser-
ment de réparer tant d'iniquités, si elle voulait éviter
d'affreuses catastrophes. Ensuite, l'homme avait disparu .
Depuis cinq ans qu'elle se trouvait veuve, était-ce en effet
pour obéir à un ordre venu de l'au-delà, était-ce plutôt
dans une simple révolte d'honnêteté, lorsqu'elle avait eu
en main le dossier de sa fortune ? la vérité était qu'elle
ne vivait plus que dans une ardente fièvre de renoncement
et de réparation. Chez cette femme qui n'avait pas été
amante et qui n'avait pu être mère, toutes les tendresses
refoulées, surtout l'amour avorté de l'enfant, s'épanouis-
saient en une véritable passion pour les pauvres, pour les
faibles, les déshérités, les souffrants, ceux dont elle croyait
détenir les millions volés, ceux à qui elle jurait de les
restituer royalement, en pluie d'aumônes. Dès lors, l'idée
fixe s'empara d'elle, le clou de l'obsession entra dans son
crâne : elle ne se considéra plus que comme un banquier,
chez qui les pauvres avaient déposé trois cents millions,
pour qu'ils fussent employés au mieux de leur usage ; elle
ne fut plus qu'un comptable, un homme d'affaires, vivant
dans les chiffres, au milieu d'un peuple de notaires,
d'ouvriers et d'architectes. Au dehors, elle avait installé
tout un vaste bureau, avec une vingtaine d'employés.
Chez elle, dans ses trois pièces étroites, elle ne recevait
que quatre ou cinq intermédiaires, ses lieutenants ; et
elle passait là les journées, à un bureau, comme un
directeur de grandes entreprises, cloîtrée loin des impor-
tuns, parmi un amoncellement de paperasses qui la
débordait. Son rêve était de soulager toutes les misères,
depuis l'enfant qui souffre d'être né, jusqu'au vieillard
qui ne peut mourir sans souffrance. Pendant ces cinq
années, jetant l'or à pleines mains, elle avait fondé, à
la Villette, la Crèche Sainte-Marie, avec des berceaux
blancs pour les tout petits, des lits bleus pour les plus
grands, une vaste et claire installation que fréquentaient
déjà trois cents enfants ; un orphelinat à Saint-Mandé,
l'Orphelinat Saint-Joseph, où cent garçons et cent filles
recevaient une éducation et une instruction, telles qu'on
5
50 • LES ROUGON-MACQUART.
les donne dans les familles bourgeoises ; enfin, un asile
pour les vieillards à Châtillon , pouvant admettre cin-
quante hommes et cinquante femmes, et un hôpital de
deux cents lits dans un faubourg, l'Hôpital Saint-Marceau,
dont on venait seulement d'ouvrir les salles. Mais son
œuvre préférée, celle qui absorbait en ce moment tout
son cœur, était l'Œuvre du Travail, une création à elle,
une maison qui devait remplacer la maison de correction,
où trois cents enfants, cent cinquante filles et cent cin-
quante garçons, ramassés sur le pavé de Paris, dans la
débauche et dans le crime, étaient régénérés par de bons
soins et par l'apprentissage d'un métier. Ces diverses fon-
dations, des dons considérables, une prodigalité folle dans
la charité, lui avaient dévoré près de cent millions en cinq
ans. Encore quelques années de ce train, et elle serait
ruinée, sans avoir réservé même la petite rente nécessaire
au pain et au lait dont elle vivait maintenant. Lorsque
sa vieille bonne, Sophie, sortant de son continuel silence,
la grondait d'un mot rude, en lui prophétisant qu'elle
mourrait sur la paille, elle avait un faible sourire, le seul
qui parût désormais sur ses lèvres décolorées, un divin
sourire d'espérance.
Ce fut justement à l'occasion de l'Œuvre du Travail que
Saccard fit la connaissance de la princesse d'Orviedo. Il
était un des propriétaires du terrain qu'elle acheta pour
cette Œuvre, un ancien jardin planté de beaux arbres, qui
touchait au parc de Neuilly et qui se trouvait en bordure,
le long du boulevard Bineau. Il l'avait séduite par la
façon vive dont il traitait les affaires, elle voulut le revoir,
à la suite de certaines difficultés avec ses entrepreneurs.
Lui- même s'était intéressé aux travaux , l'imagination
prise, charmé du plan grandiose qu'elle imposait à l'ar-
chitecte : deux ailes monumentales, l'une pour les garçons,
l'autre pour les filles, reliées entre elles par un corps de
logis , contenant la chapelle, la communauté, l'adminis-
tration, tous les services ; et chaque aile avait son préau
immense , ses ateliers, ses dépendances de toutes sortes.
Mais surtout ce qui le passionnait, dans son propre goût
L'ARGENT . 51
du grand et du fastueux, c'était le luxe déployé, la con-
struction énorme et faite de matériaux à défier les siècles ,
les marbres prodigués, une cuisine revêtue de faïence où
l'on aurait fait cuire un bœuf, des réfectoires gigantesques
aux riches lambris de chêne, des dortoirs inondés de
lumière, égayés de claires peintures, une lingerie, une
salle de bains, une infirmerie installées avec des raffine-
ments excessifs; et, partout, des dégagements vastes, des
escaliers , des corridors, aérés l'été, chauffés l'hiver ; et la
maison entière baignant dans le soleil, une gaieté de jeu-
nesse, un bien-être de grosse fortune. Quand l'architecte,
inquiet, trouvant toute cette magnificence inutile, parlait
de la dépense, la princesse l'arrêtait d'un mot : elle avait
eu le luxe, elle voulait le donner aux pauvres, pour qu'ils
en jouissent à leur tour, eux qui font le luxe des riches .
Son idée fixe était faite de ce rêve, combler les misérables,
les coucher dans les lits, les asseoir à la table des heu-
reux de ce monde, non plus l'aumône d'une croûte de
pain, d'un grabat de hasard, mais la vie large au travers
de palais où ils seraient chez eux, prenant leur revanche,
goûtant les jouissances des triomphateurs. Seulement,
dans ce gaspillage, au milieu des devis énormes, elle était
abominablement volée ; une nuée d'entrepreneurs vivaient
d'elle, sans compter les pertes dues à la mauvaise sur-
veillance ; on dilapidait le bien des pauvres. Et ce fut
Saccard qui lui ouvrit les yeux, en la priant de le laisser
tirer les comptes au clair, absolument désintéressé d'ail-
leurs, pour l'unique plaisir de régler cette folle danse de
millions qui l'enthousiasmait. Jamais il ne s'était mon-
tré si scrupuleusement honnête. Il fut, dans cette affaire
colossale et compliquée, le plus actif, le plus probe des
collaborateurs , donnant son temps, son argent même,
simplement récompensé par cette joie des sommes consi-
dérables qui lui passaient entre les mains. On ne connais-
sait guère que lui à l'Œuvre du Travail, où la princesse
n'allait jamais , pas plus qu'elle n'allait visiter ses autres
fondations , cachée au fond de ses trois petites pièces ,
comme la bonne déesse invisible ; et lui, adoré, il y était
52 LES ROUGON-MACQUART.
béni, accablé de toute la reconnaissance dont elle sem-
blait ne pas vouloir.
Sans doute, depuis cette époque, Saccard nourrissait un
vague projet, qui, tout d'un coup, lorsqu'il fut installé dans
l'hôtel d'Orviedo comme locataire, prit la netteté aiguë
d'un désir. Pourquoi ne se consacrerait-il pas tout entier
à l'administration des bonnes œuvres de la princesse ?
Dans l'heure de doute où il était, vaincu de la spéculation,
ne sachant quelle fortune refaire, cela lui apparaissait
comme une incarnation nouvelle, une brusque montée
d'apothéose : devenir le dispensateur de cette royale cha-
rité, canaliser ce flot d'or qui coulait sur Paris. Il restait
deux cents millions, quelles œuvres à créer encore, quelle
cité du miracle à faire sortir du sol ! Sans compter que,
lui, les ferait fructifier, ces millions, les doublerait, les
triplerait, saurait si bien les employer qu'il en tirerait un
monde. Alors, avec sa passion, tout s'élargit, il ne vécut
plus que de cette pensée grisante, les répandre en au-
mônes sans fin, en noyer la France heureuse ; et il s'atten-
drissait, car il était d'une probité parfaite, pas un sou
ne lui demeurait aux doigts. Ce fut, dans son crâne de
visionnaire, une idylle géante, l'idylle d'un inconscient, où
ne se mêlait aucun désir de racheter ses anciens brigan-
dages financiers. D'autant plus que, tout de même, au
bout, il y avait le rêve de sa vie entière, la conquête de
Paris . Être le roi de la charité, le Dieu adoré de la multi-
tude des pauvres, devenir unique et populaire, occuper de
lui le monde, cela dépassait son ambition. Quels prodiges
ne réaliserait-il pas, s'il employait à être bon ses facultés
d'homme d'affaires, sa ruse, son obstination, son manque
complet de préjugés ! Et il aurait la force irrésistible qui
gagne les batailles , l'argent , l'argent à pleins coffres,
l'argent qui fait tant de mal souvent et qui ferait tant de
bien, le jour où l'on mettrait à donner son orgueil et son
plaisir!
Puis, agrandissant encore son projet, Saccard, en arriva
å se demander pourquoi il n'épouserait pas la princesse
d'Orviedo . Cela fixerait les positions , empêcherait les
L'ARGENT . 53
interprétations mauvaises. Pendant un mois, il manœuvra
adroitement, exposa des plans superbes, crut se rendre
indispensable ; et un jour, d'une voix tranquille, redevenu
naïf, il fit sa proposition, développa son grand projet.
C'était une véritable association qu'il offrait, il se donnait
comme le liquidateur des sommes volées par le prince, il
s'engageait à les rendre aux pauvres , décuplées. D'ail-
leurs, la princesse, dans son éternelle robe noire, avec
son fichu de dentelle sur la tête, l'écouta attentivement,
sans qu'une émotion quelconque animât sa face jaune.
Elle était très frappée des avantages que pourrait avoir
une association pareille, indifférente , du reste, aux autres
considérations. Puis, ayant remis sa réponse au lende-
main, elle finit par refuser : sans doute elle avait réfléchi
qu'elle ne serait plus seule maîtresse de ses aumônes, et
elle entendait en disposer en souveraine absolue, même
follement. Mais elle expliqua qu'elle serait heureuse de
le garder comme conseiller, elle montra combien pré-
cieuse elle estimait sa collaboration, en le priant de con-
tinuer à s'occuper de l'Œuvre du Travail, dont il était le
véritable directeur.
Toute une şemaine, Saccard éprouva un violent cha-
grin, ainsi qu'à la perte d'une idée chère ; non pas qu'il se
sentît retomber au gouffre du brigandage ; mais, de même
qu'une romance sentimentale met des larmes aux yeux
des ivrognes les plus abjects, cette colossale idylle du
bien fait à coups de millions avait attendri sa vieille âme
de corsaire. Il tombait une fois encore, et de très haut : il
lui semblait être détrôné . Par l'argent, il avait toujours
voulu, en même temps que la satisfaction de ses appétits,
la magnificence d'une vie princière ; et jamais il ne l'avait
eue, assez haute. Il s'enrageait, à mesure que chacune de
ses chutés emportait un espoir. Aussi, lorsque son projet
croula devant le refus tranquille et net de la princesse, se
trouva-t-il rejeté à une furieuse envie de bataille. Se
battre, être le plus fort dans la dure guerre de la spécula-
tion, manger les autres pour ne pas qu'ils vous mangent,
c'était, après sa soif de splendeur et de jouissance, la
5.
54 LES ROUGON-MACQUART.
grande cause, l'unique cause de sa passion des affaires.
S'il ne thesaurisait pas, il avait l'autre joie, la lutte des
gros chiffres, les fortunes lancées comme des corps d'ar-
mée, les chocs des millions adverses, avec les déroutes,
avec les victoires , qui le grisaient. Et tout de suite
reparut sa haine de Gundermann, son effréné besoin de
revanche : abattre Gundermann, cela le hantait d'un désir
chimérique, chaque fois qu'il était par terre, vaincu. S'il
sentait l'enfantillage d'une pareille tentative, ne pourrait-
il du moins l'entamer, se faire une place en face de lui, le
forcer au partage, comme ces monarques de contrées voi-
sines et d'égale puissance, qui se traitent de cousins ? Ce
fut alors que, de nouveau, la Bourse l'attira, la tête
emplie d'affaires à lancer, sollicité en tous sens par des
projets contraires, dans une telle fièvre, qu'il ne sut que
décider, jusqu'au jour où une idée suprême, démesurée,
se dégagea des autres et s'empara peu à peu de lui tout
entier.
Depuis qu'il habitait l'hôtel d'Orviedo, Saccard aper-
cevait parfois la sœur de l'ingénieur Hamelin qui
habitait le petit appartement du second, une femme
d'une taille admirable, madame Caroline, comme on la
nommait familièrement. Surtout, ce qui l'avait frappé, à
la première rencontre, c'était ses cheveux blancs superbes ,
une royale couronne de cheveux blancs, d'un si singulier
effet sur ce front de femme jeune encore, âgée de trente-
six ans à peine. Dès vingt-cing ans, elle était ainsi devenue
toute blanche. Ses sourcils, restés noirs et très fournis,
gardaient une jeunesse, une étrangeté vive à son visage
encadré d'hermine. Elle n'avait jamais été jolie, avec son
menton et son nez trop forts, sa bouche large dont les
grosses lèvres exprimaient une bonté exquise. Mais,
certainement, cette toison blanche , cette blancheur
envolée de fins cheveux de soie, adoucissait sa physionomie
un peu dure, lui donnait un charme souriant de grand'-
mère , dans une fraîcheur et une force de belle amoureuse.
Elle était grande, solide, la démarche franche et très
noble.
L'ARGENT . 55
Chaque fois qu'il la rencontrait, Saccard, plus petit
qu'elle, la suivait des yeux, intéressé, enviant sourdement
cette taille haute, cette carrure saine. Et, peu à peu, par
l'entourage, il connut toute l'histoire des Hamelin. Ils
étaient, Caroline et Georges, les enfants d'un médecin de
Montpellier, savant remarquable, catholique exalté, mort
sans fortune. Lorsque le père s'en alla, la fille avait dix-
huit ans, le garçon dix-neuf; et, comme celui-ci venait
d'entrer à l'École polytechnique, elle le suivit à Paris,
où elle se plaça institutrice. Ce fut elle qui lui glissa des
pièces de cent sous, qui l'entretint d'argent de poche, pen-
dant les deux années de cours ; plus tard, lorsque, sorti
dans un mauvais rang, il dut battre le pavé, ce fut elle
encore qui le soutint, en attendant qu'il trouvât une situa-
tion. Ces deux enfants s'adoraient, faisaient le rêve de ne
se quitter jamais. Pourtant, un mariage inespéré s'étant
présenté, la bonne grâce et l'intelligence vive de la jeune
fille ayant conquis un brasseur millionnaire, dans la
maison où elle était en place , Georges voulut qu'elle
acceptât ; ce dont il se repentit cruellement, car, au bout
de quelques années de ménage, Caroline fut obligée d'exi-
ger une séparation pour ne pas être tuée par son mari, qui
buvait et la poursuivait avec un couteau, dans des crises
d'imbécile jalousie. Elle était alors âgée de vingt-six ans,
elle se retrouvait pauvre, s'étant obstinée à ne réclamer
aucune pension de l'homme qu'elle quittait. Mais son frère
avait enfin, après bien des tentatives, mis la main sur une
besogne qui lui plaisait : il allait partir pour l'Égypte,
avec la Commission chargée des premières études du
canal de Suez ; et il emmena sa sœur, elle s'installa
vaillamment à Alexandrie, recommença à donner des
leçons, pendant que lui courait le pays. Ils restèrent ainsi
en Égypte jusqu'en 1859, ils assistèrent aux premiers
coups de pioche sur la plage de Port- Saïd : une maigre
équipe de cent cinquante terrassiers à peine, perdue au
milieu des sables, commandée par une poignée d'ingé-
nieurs. Puis, Hamelin, envoyé en Syrie pour assurer les
approvisionnements, y resta, à la suite d'une fâcherie avec
56
LES ROUGON-MACQUART.
ses chefs . Il fit venir Caroline à Beyrout, où d'autres élèves
l'attendaient, il se lança dans une grosse affaire, patronnée
par une compagnie française, le tracé d'une route car-
rossable de Beyrout à Damas, la première, l'unique voie
ouverte à travers les gorges du Liban ; et ils vécurent
encore trois années là, jusqu'à l'achèvement de la route,
lui visitant les montagnes, s'absentant deux mois pour un
voyage à Constantinople, à travers le Taurus, elle le
suivant dès qu'elle pouvait s'échapper, épousant les pro-
jets de réveil qu'il faisait, à battre cette vieille terre ,
endormie sous la cendre des civilisations mortes . Il avait
amassé tout un portefeuille débordant d'idées et de plans,
il sentait l'impérieuse nécessité de rentrer en France,
s'il voulait donner un corps à ce vaste ensemble d'entre-
prises, former des sociétés, trouver des capitaux. Et, après
neuf années de séjour en Orient, ils partirent, ils eurent
la curiosité de repasser par l'Égypte, où les travaux
du canal de Suez les enthousiasmèrent : une ville avait
poussé en quatre ans dans les sables de la plage de Port-
Saïd, tout un peuple s'agitait là, les fourmis humaines
s'étaient multipliées, changeaient la face de la terre.
Mais , à Paris, une malechance noire attendait Hamelin .
Depuis quinze mois, il s'y débattait avec ses projets, sans
pouvoir communiquer sa foi à personne, trop modeste,
peu bavard, échoué à ce deuxième étage de l'hôtel d'Or-
viedo, dans un petit appartement de cinq pièces qu'il
louait douze cents francs, plus loin du succès que lorsqu'il
courait les monts et les plaines de l'Asie. Leurs écono-
mies s'épuisaient rapidement, le frère et la sœur en
arrivaient à une grande gêne.
Ce fut même ce qui intéressa Saccard, cette tristesse
croissante de madame Caroline, dont la belle gaieté
s'assombrissait du découragement où elle voyait tomber
son frère. Dans leur ménage, elle était un peu l'homme.
Georges, qui lui ressemblait beaucoup physiquement, en
plus frêle, avait des facultés de travail rares ; mais il
s'absorbait dans ses études, il ne fallait point l'en sortir.
Jamais il n'avait voulu se marier, n'en éprouvant pas le
L'ARGENT . 57
besoin , adorant sa sœur, ce qui lui suffisait. Il devait avoir
des maîtresses d'un jour, qu'on ne connaissait pas. Et
cet ancien piocheur de l'École polytechnique, aux concep-
tions si vastes, d'un zèle si ardent pour tout ce qu'il entre-
prenait, montrait parfois une telle naïveté, qu'on l'au-
rait jugé un peu sot. Élevé dans le catholicisme le plus
étroit, il avait gardé sa religion d'enfant, il pratiquait,
très convaincu ; tandis que sa sœur s'était reprise, par une
lecture immense, par toute la vaste instruction qu'elle
se donnait à son côté, aux longues heures où il s'en-
fonçait dans ses travaux techniques. Elle parlait quatre
langues, elle avait lu les économistes, les philosophes,
passionnée un instant pour les théories socialistes et évo-
lutionnistes ; mais elle s'était calmée, elle devait surtout
à ses voyages, à son long séjour parmi des civilisations
lointaines, une grande tolérance, un bel équilibre de
sagesse. Si elle ne croyait plus, elle demeurait très respec-
tueuse de la foi de son frère. Entre eux, il y avait eu une
explication , et jamais ils n'en avaient reparlé. Elle était
une intelligence, dans sa simplicité et sa bonhomie ; et,
d'un courage à vivre extraordinaire, d'une bravoure joyeuse
qui résistait aux cruautés du sort, elle avait coutume de
dire qu'un seul chagrin était resté saignant en elle, celui
de n'avoir pas eu d'enfant.
Saccard put rendre à Hamelin un service, un petit tra-
vail qu'il lui procura, des commanditaires qui avaient
besoin d'un ingénieur pour un rapport sur le rendement
d'une machine nouvelle. Et il força ainsi l'intimité du
frère et de la sœur, il monta fréquemment passer une
heure entre eux, dans leur salon, leur seule grande pièce,
qu'ils avaient transformée en cabinet de travail. Cette
pièce restait d'une nudité absolue, meublée seulement
d'une longue table à dessiner, d'une autre table plus
petite, encombrée de papiers, et d'une demi-douzaine de
chaises. Sur la cheminée, des livres s'empilaient. Mais,
aux murs, une décoration improvisée égayait ce vide : une
série de plans, une suite d'aquarelles claires, chaque
feuille fixée avec quatre clous. C'était son portefeuille de
58 LES ROUGON -MACQUART.
projets qu'Hamelin avait ainsi étalé, les notes prises
en Syrie, toute sa fortune future ; et les aquarelles étaient
de madame Caroline, des vues de là-bas, des types, des
costumes, ce qu'elle avait remarqué et croqué en accom-
pagnant son frère, avec un sens très personnel de colo-
riste, sans aucune prétention d'ailleurs. Deux larges
fenêtres, ouvrant sur le jardin de l'hôtel Beauvilliers,
éclairaient d'une lumière vive cette débandade de dessins,
qui évoquait une vie autre, le rêve d'une antique société
tombant en poudre, que les épures, aux lignes fermes et
mathématiques, semblaient vouloir remettre debout,
comme sous l'étayement du solide échafaudage de la
science moderne. Et, quand il se fut rendu utile, avec
cette dépense d'activité qui le faisait charmant, Saccard
s'oublia surtout devant les plans et les aquarelles, séduit,
demandant sans cesse de nouvelles explications. Dans sa
tête, tout un vaste lançage germait déjà.
Un matin, il trouva madame Caroline seule, assise à la
petite table dont elle avait fait son bureau. Elle était
mortellement triste, les mains abandonnées parmi les
papiers .
- Que voulez-vous ? cela tourne décidément mal... Je
suis brave pourtant. Mais tout va nous manquer à la fois ;
et ce qui me navre, c'est l'impuissance où le malheur
réduit mon pauvre frère, car il n'est vaillant, il n'a de
force qu'au travail ... J'avais songé à me replacer insti-
tutrice quelque part, pour l'aider au moins. J'ai cherché
et je n'ai rien trouvé... Pourtant, je ne puis pas me
mettre à faire des ménages.
Jamais Saccard ne l'avait vue ainsi démontée, abat-
tue.
Que diable ! vous n'en êtes pas là ! cria-t-il .
Elle hocha la tête, elle se montrait amère contre la vie,
qu'elle acceptait d'habitude si gaillardement, même mau-
vaise. Et Hamelin étant rentré à ce moment, rapportant
la nouvelle d'un dernier échec, elle eut de grosses larmes
lentes, elle ne parla plus, les poings serrés, à sa table,
les yeux perdus devant elle.
L'ARGENT. 59
Et dire, laissa échapper Hamelin, qu'il y a, là-bas,
des millions qui nous attendent, si quelqu'un voulait
seulement m'aider à les gagner !
Saccard s'était planté devant une épure représentant
l'élévation d'un pavillon construit au centre de vastes
magasins .
Qu'est-ce donc ? demanda-t-il .
Oh! je me suis amusé, expliqua l'ingénieur. C'est un
projet d'habitation, là-bas, à Beyrout, pour le directeur
de la Compagnie que j'ai rêvée, vous savez, la Compagnie
générale des Paquebots réunis.
Il s'animait, il donna de nouveaux détails. Pendant son
séjour en Orient, il avait constaté combien le service des
transports était défectueux. Les quelques sociétés, instal-
lées à Marseille, se tuaient par la concurrence, n'arrivaient
pas à avoir le matériel suffisant et confortable ; et une de
ses premières idées, à la base même de tout l'ensemble
de ses entreprises, était de syndiquer ces sociétés, de les
réunir en une vaste Compagnie, pourvue de millions, qui
exploiterait la Méditerranée entière et s'en assurerait la
royauté, en établissant des lignes pour tous les ports de
l'Afrique, de l'Espagne , de l'Italie , de la Grèce , de
l'Égypte, de l'Asie, jusqu'au fond de la mer Noire. Rien
n'était, à la fois, d'un organisateur de plus de flair, ni
d'un meilleur citoyen : c'était l'Orient conquis, donné à
la France, sans compter qu'il rapprochait ainsi la Syrie,
où allait s'ouvrir le vaste champ de ses opérations .
Les syndicats, murmura Saccard, l'avenir semble
être là, aujourd'hui... C'est une forme si puissante de
l'association ! Trois ou quatre petites entreprises, qui
végètent isolément, deviennent d'une vitalité et d'une
prospérité irrésistibles, si elles se réunissent... Oui ,
demain est aux gros capitaux, aux efforts centralisés des
grandes masses. Toute l'industrie, tout le commerce
finiront par n'être qu'un immense bazar unique, où l'on
s'approvisionnera de tout.
Il s'était arrêté encore, debout cette fois devant une
aquarelle qui représentait un site sauvage , une gorge
60 LES ROUGON -MACQUART.
aride, que bouchait un écroulement gigantesque de
rochers , couronnés de broussailles .
Oh ! oh ! reprit-il, voici le bout du monde. On ne
doit pas être coudoyé par les passants, dans ce coin-là.
-
Une gorge du Carmel, répondit Hamelin. Ma sœur
a pris ça, pendant les études que j'ai faites de ce côté.
Et il ajouta simplement :
Tenez ! entre les calcaires crétacés et les porphyres
qui ont relevé ces calcaires, sur tout le flanc de la mon-
tagne , il y a là un filon d'argent sulfuré considérable,
oui ! une mine d'argent dont l'exploitation, d'après mes
calculs, assurerait des bénéfices énormes.
Une mine d'argent, répéta vivement Saccard.
Madame Caroline, les yeux toujours au loin, dans sa
tristesse, avait entendu ; et, comme si une vision se fût
évoquée :
Le Carmel , ah ! quel désert, quelles journées dé
solitude ! C'est plein de myrtes et de genêts, cela sent
bon, l'air tiède en est embaumé. Et il y a des aigles, sans
cesse, qui planent très haut... Mais tout cet argent qui dort
dans ce sépulcre, à côté de tant de misère ! On voudrait
des foules heureuses, des chantiers, des villes naissantes,
un peuple régénéré par le travail .
Une route serait facilement ouverte du Carmel à
Saint-Jean-d'Acre , continua Hamelin. Et je crois bien
qu'on découvrirait également du fer, car il abonde dans
les montagnes du pays... J'ai aussi étudié un nouveau
mode d'extraction, qui réaliserait d'importantes écono-
mies. Tout est prêt, il ne s'agit plus que de trouver des
capitaux.
La Société des mines d'argent du Carmel ! murmura
Saccard.
Mais c'était maintenant l'ingénieur qui, les regards
levés, allait d'un plan à un autre, repris par ce labeur de
toute sa vie, enfiévré à la pensée de l'avenir éclatant qui
dormait là, pendant que la gêne le paralysait.
Et ce ne sont que les petites affaires du début, reprit-
il . Regardez cette série de plans, c'est ici le grand coup,
L'ARGENT . 61
tout un système de chemins de fer traversant l'Asie
Mineure de part en part... Le manque de communica-
tions commodes et rapides, telle est la cause première de
la stagnation où croupit ce pays si riche. Vous n'y trou-
veriez pas une voie carrossable, les voyages et les trans-
ports s'y font toujours à dos de mulet ou de chameau ...
Imaginez alors quelle révolution , si des lignes ferrées
pénétraient jusqu'aux confins du désert ! Ce serait l'in-
dustrie et le commerce décuplés, la civilisation victo-
rieuse, l'Europe s'ouvrant enfin les portes de l'Orient...
Oh ! pour peu que cela vous intéresse, nous en causerons
en détail. Et vous verrez, vous verrez !
Tout de suite, du reste, il ne put s'empêcher d'entrer
dans des explications. C'était surtout pendant son voyage
à Constantinople, qu'il avait étudié le tracé de son sys-
tème de chemins de fer. La grande, l'unique difficulté se
trouvait dans la traversée des monts Taurus ; mais il avait
parcouru les différents cols, il affirmait la possibilité d'un
tracé direct et relativement peu dispendieux. D'ailleurs,
il ne songeait pas à exécuter d'un coup le système complet.
Lorsqu'on aurait obtenu du sultan la concession totale,
il serait sage de n'entreprendre d'abord que la branche
mère , la ligne de Brousse à Beyrout par Angora et Alep.
Plus tard, on songerait à l'embranchement de Smyrne à
Angora, et à celui de Trébizonde à Angora, par Erzeroum
et/Sivas .
Plus tard, plus tard encore..., continua-t-il .
Et il n'acheva pas, il se contentait de sourire, n'osant
dire jusqu'où il avait poussé l'audace de ses projets. C'était
le rêve.
Ah! les plaines au pied du Taurus, reprit madame
Caroline de sa voix lente de dormeuse éveillée , quel
paradis délicieux! On n'a qu'à gratter la terre, les mois-
sons poussent, débordantes. Les arbres fruitiers , les
pêchers , les cerisiers, les figuiers, les amandiers, cassent
sous les fruits. Et quels champs d'oliviers et de mûriers,
pareils à de grands bois ! Et quelle existence naturelle et
facile, dans cet air léger, constamment bleu !
6
62 LES ROUGON- MACQUART.
Saccard se mit à rire, de ce rire aigu de bel appétit, qu'il
avait lorsqu'il flairait la fortune. Et, comme Hamelin par-
lait encore d'autres projets , notamment de la création
d'une banque à Constantinople , en disant un mot des
relations toutes-puissantes qu'il y avait laissées, surtout
près du grand vizir, il l'interrompit gaiement.
Mais c'est un pays de Cocagne, on en vendrait !
Puis, très familier, appuyant les deux mains aux épaules
de madame Caroline, toujours assise :
Ne vous désespérez donc pas, madame ! Je vous aime
bien, vous verrez que je ferai avec votre frère quelque
chose de très bon pour nous tous... Ayez de la patience ,
attendez .
Pendant le mois qui suivit, Saccard procura de nou-
veau à l'ingénieur quelques petits travaux ; et, s'il ne
reparlait plus des grandes affaires, il devait y penser
constamment, préoccupé, hésitant devant l'ampleur écra-
sante des entreprises. Mais ce qui resserra davantage le
lien naissant de leur intimité, ce fut la façon toute natu-
relle dont madame Caroline vint à s'occuper de son inté-
rieur d'homme seul, dévoré de frais inutiles, d'autant plus
mal servi qu'il avait davantage de serviteurs. Lui, si habile
au dehors , réputé pour sa main vigoureuse et adroite dans
le gâchis des grands vols, laissait aller chez lui tout à la
débandade , insoucieux du coulage effrayant qui triplait
ses dépenses ; et l'absence d'une femme se faisait aussi
cruellement sentir, jusque dans les plus petites choses.
Lorsque madame Caroline s'aperçut du pillage, elle lui
donna d'abord des conseils, puis finit par s'entremettre et
lui faire réaliser deux ou trois économies ; si bien qu'en
riant, un jour, il lui offrit d'être son intendante : pour-
quoi pas ? elle avait cherché une place d'institutrice, elle
pouvait bien accepter une situation honorable pour elle,
qui lui permettrait d'attendre. L'offre, faite en manière
de plaisanterie, devint sérieuse. N'était-ce pas une façon
de s'occuper, de soulager son frère, avec les trois cents
francs que Saccard voulait donner par mois ? Et elle
accepta, elle réforma la maison en huit jours, renvoya le
L'ARGENT, 63
chef et sa femme pour ne prendre qu'une cuisinière, qui,
avec le valet de chambre et le cocher, devait suffire au
service. Elle ne garda aussi qu'un cheval et une voi-
ture, prit la haute main sur tout, examina les comptes
avec un soin si scrupuleux, qu'à la fin de la première
quinzaine elle avait obtenu une réduction de moitié. Il
était ravi, il plaisantait en disant que c'était lui qui la
volait maintenant, et qu'elle aurait dû exiger un tant pour
cent sur tous les bénéfices qu'elle lui faisait faire.
Alors, une vie très étroite avait commencé. Saccard
venait d'avoir l'idée de faire enlever les vis qui condam-
naient la porte de communication entre les deux apparte-
ments, et l'on remontait librement, d'une salle à manger
dans l'autre, par l'escalier intérieur ; de sorte que, pendant
que son frère travaillait en haut, enfermé du matin au
soir pour mettre en ordre ses dossiers d'Orient, madame
Caroline, laissant son propre ménage aux soins de l'unique
bonne qui les servait, descendait à chaque heure de la
journée donner des ordres, comme chez elle. C'était
devenu la joie de Saccard, la continuelle apparition de
cette grande belle femme, qui traversait les pièces, de son
pas solide et superbe, avec la gaieté toujours inattendue
de ses cheveux blancs, envolés autour de son jeune visage.
Elle était de nouveau très gaie, elle avait retrouvé sa bra-
voure à vivre, depuis qu'elle se sentait utile, occupant
ses heures, continuellement debout. Sans affectation de
simplicité, elle ne portait plus qu'une robe noire, dans
la poche de laquelle on entendait la sonnerie claire du
trousseau de clefs ; et cela l'amusait certainement, elle la
savante, la philosophe, de n'être plus qu'une bonne
femme de ménage, la gouvernante d'un prodigue, qu'elle
se mettait à aimer, comme on aime les enfants mauvais
sujets. Lui, un instant très séduit, calculant qu'il n'y
avait après tout qu'une différence de quatorze ans entre
eux, s'était demandé ce qu'il arriverait, s'il la prenait un
beau soir entre ses bras. Était-il admissible que, depuis
dix ans, depuis sa fuite forcée de chez son mari, dont elle
avait reçu autant de coups que de caresses, elle eût vécu
64 LES ROUGON-MACQUART .
en guerrière voyageuse, sans voir un homme ? Peut-être
les voyages l'avaient-ils protégée. Cependant, il savait
qu'un ami de son frère, un M. Beaudoin, un négociant
resté à Beyrout, et dont le retour était prochain, l'avait
beaucoup aimée, au point d'attendre pour l'épouser la
mort de son mari , qu'on venait d'enfermer dans une mai-
son de santé, fou d'alcoolisme. Évidemment, ce mariage
n'aurait fait que régulariser une situation bien excusable,
presque légitime. Dès lors, puisqu'il devait y en avoir eu
un, pourquoi n'aurait-il pas été le second ? Mais Saccard
en restait au raisonnement, la trouvant si bonne camarade,
que la femme souvent disparaissait. Lorsque, à la voir pas-
ser, avec sa taille admirable, il se posait sa question :
savoir ce qu'il arriverait s'il l'embrassait, il se répondait
qu'il arriverait des choses fort ordinaires, ennuyeuses
peut-être ; et il remettait l'expérience à plus tard, il lui
donnait des poignées de main vigoureuses, heureux de
sa cordialité.
Puis, tout d'un coup, madame Caroline retomba à un
grand chagrin. Un matin, elle descendit abattue, très pâle,
les yeux gros ; et il ne put rien apprendre d'elle, il cessa
de l'interroger, devant son obstination à dire qu'elle n'a-
vait rien, qu'elle était comme tous les jours. Ce fut le
lendemain seulement qu'il comprit, en trouvant en haut
une lettre de faire part, la lettre qui annoncait le mariage
de M. Beaudoin avec la fille d'un consul anglais, très jeune
et immensément riche. Le coup avait dû être d'autant plus
dur, que la nouvelle était arrivée par cette lettre banale,
sans aucune préparation, sans même un adieu. C'était tout
un écroulement dans l'existence de la malheureuse femme,
la perte de l'espoir lointain où elle se raccrochait, aux
heures de désastre. Et, le hasard ayant, lui aussi, des
cruautés abominables, elle avait justement appris, l'avant-
veille, que son mari était mort, elle venait enfin de croire,
pendant quarante-huit heures, à la réalisation prochaine de
son rêve. Sa vie s'effondrait, elle en restait anéantie. Le
soir même, une autre stupeur l'attendait : comme, à son
habitude, avant de remonter se coucher, elle entrait chez
L'ARGENT. 65
Saccard causer des ordres du lendemain, il lui parla de
son malheur, si doucement, qu'elle éclata en sanglots ;
puis, dans cet attendrissement invincible, dans une sorte
de paralysie de sa volonté, elle se trouva entre ses bras,
elle lui appartint, sans joie ni pour l'un ni pour l'autre.
Quand elle se reprit, elle n'eut pas de révolte, mais sa
tristesse en fut accrue, à l'infini. Pourquoi avait-elle laissé
s'accomplir cette chose ? elle n'aimait pas cet homme, lui-
même ne devait pas l'aimer. Ce n'était point qu'il lui
parût d'un âge et d'une figure indignes de tendresse ; sans
beauté certes, et vieux déjà, il l'intéressait par la mobi-
lité de ses traits, par l'activité de toute sa petite personne
noire ; et, l'ignorant encore, elle voulait le croire servia-
ble, d'une intelligence supérieure, capable de réaliser les
grandes entreprises de son frère, avec l'honnêteté moyenne
de tout le monde. Seulement, quelle chute imbécile ! Elle,
si sage, si instruite par
Linla dure expérience, si maîtresse
d'elle-même, avoir ainsi succombé, sans savoir pour-
quoi ni comment, dans une crise de larmes, en grisette
sentimentale ! Le pis était qu'elle le sentait, autant qu'elle,
étonné, presque fâché de l'aventure. Lorsque, cherchant
à la consoler, il lui avait parlé de M. Beaudoin comme
d'un amant ancien, dont la basse trahison ne méritait
que l'oubli, et qu'elle s'était récriée, en jurant que jamais
rien ne s'était passé entre eux, il avait d'abord cru qu'elle
mentait, par une fierté de femme ; mais elle était revenue
sur ce serment avec tant de force, elle montrait des yeux
si beaux, si clairs de franchise , qu'il avait fini par être
convaincu de la vérité de cette histoire, elle par droi-
ture et dignité se gardant pour le jour des noces, l'homme
patientant deux années, puis se lassant et en épousant une
autre, quelque occasion trop tentante de jeunesse et de
richesse. Et le singulier était que cette découverte , cette
conviction qui aurait dû passionner Saccard, l'emplissait
au contraire d'une sorte d'embarras, tellement il compre-
nait la fatalité sotte de sa bonne fortune. Du reste, ils ne
recommencèrent pas, puisque ni l'un ni l'autre ne parais-
sait en avoir l'envie .
6.
36 LES ROUGON- MACQUART.
Pendant quinze jours, madame Caroline resta ainsi
affreusement triste. La force de vivre, cette impulsion
qui fait de la vie une nécessité et une joie, l'avait aban-
donnée. Elle vaquait à ses occupations si multiples, mais
comme absente, sans s'illusionner même sur la raison et
l'intérêt des choses . C'était la machine humaine travail-
lant dans le désespoir du néant de tout. Et, au milieu de
ce naufrage de sa bravoure et de sa gaieté, elle ne goû-
tait qu'une distraction, celle de passer toutes ses heures
libres le front aux vitres d'une fenêtre du grand cabinet
de travail, les regards fixés sur le jardin de l'hôtel voisin,
cet hôtel Beauvilliers, où, depuis les premiers jours de
son installation, elle devinait une détresse, une de ces
misères cachées, si navrantes dans leur effort à sauve-
garder les apparences. Il y avait là aussi des êtres qui
souffraient, et son chagrin était comme trempé de ces
larmes, elle agonisait de mélancolie, jusqu'à se croire
insensible et morte dans la douleur des autres .
Ces Beauvilliers, qui autrefois, sans compter leurs
immenses domaines de la Touraine et de l'Anjou, possé-
daient rue de Grenelle un hôtel magnifique, n'avaient
plus à Paris que cette ancienne maison de plaisance, bâtie
en dehors de la ville au commencement du siècle dernier,
et qui se trouvait aujourd'hui enclavée parmi les construc-
tions noires de la rue Saint-Lazare. Les quelques beaux
arbres du jardin restaient là comme au fond d'un puits, la
mousse mangeait les marches du perron, émietté et fendu.
On eût dit un coin de nature mis en prison, un coin doux
et morne , d'une muette désespérance, où le soleil ne des-
cendait plus qu'en un jour verdâtre, dont le frisson glaçait
les épaules. Et, dans cette paix humide de cave, en haut
de ce perron disjoint, la première personne que ma-
dame Caroline avait aperçue était la comtesse de Beauvil-
liers , une grande femme maigre de soixante ans, toute
blanche, l'air très noble, un peu surannée. Avec son
grand nez droit, ses lèvres minces, son cou particulière-
ment long, elle avait l'air d'un cygne très ancien, d'une dou-
ceur désolée. Puis, derrière elle, presque aussitôt, s'était
L'ARGENT. 67
montrée sa fille, Alice de Beauvilliers, âgée de vingt-cing
ans, mais si appauvrie, qu'on l'aurait prise pour une fil-
lette, sans le teint gâté et les traits déjà tirés du visage.
C'était la mère encore, chétive, moins l'aristocratique no-
blesse, le cou allongé jusqu'à la disgrâce, n'ayant plus que
le charme pitoyable d'une fin de grande race. Les deux
femmes vivaient seules, depuis que le fils, Ferdinand de
Beauvilliers, s'était engagé dans les zouaves pontificaux, à
la suite de la bataille de Castelfidardo, perdue par Lamori-
cière. Tous les jours, lorsqu'il ne pleuvait pas, elles appa-
raissaient ainsi, l'une derrière l'autre, elles descendaientle
perron, faisaient le tour de l'étroite pelouse centrale, sans
échanger une parole. Il n'y avait que des bordures de lierre,
les fleurs n'auraient pas poussé, ou peut-être auraient-elles
coûté trop cher. Et cette promenade lente, sans doute
une simple promenade de santé, par ces deux femmes si
pâles, sous ces arbres centenaires qui avaient vu tant de
fêtes et que les bourgeoises maisons du voisinage étouf-
faient, prenait une mélancolique douleur, comme si elles
eussent promené le deuil des vieilles choses mortes .
Alors, intéressée, madame Caroline avait guetté ses
voisines par une sympathie tendre, sans curiosité mau-
vaise ; et, peu à peu, dominant le jardin, elle pénétra leur
vie, qu'elles cachaient avec un soin jaloux, sur la rue. Il
y avait toujours un cheval dans l'écurie, une voiture sous
la remise, que soignait un vieux domestique, à la fois
valet de chambre, cocher et concierge; de même qu'il y
avait une cuisinière , qui servait aussi de femme de
chambre ; mais, si la voiture sortait de la grand'porte,
correctement attelée, menant ces dames à leurs courses,
si la table gardait un certain luxe, l'hiver, aux dîners de
quinzaine où venaient quelques amis, par quels longs
jeûnes, par quelles sordides économies de chaque heure
était achetée cette apparence menteuse de fortune !
Dans un petit hangar, à l'abri des yeux, c'étaient de conti-
nuels lavages, pour réduire la note de la blanchisseuse,
de pauvres nippes usées par le savon, rapiécées fil à fil ;
c'étaient quatre légumes épluchés pour le repas du soir,
68 LES ROUGON- MACQUART.
du pain qu'on faisait rassir sur une planche, afin d'en
manger moins ; c'étaient toutes sortes de pratiques avari-
cieuses, infimes et touchantes, le vieux cocher recousant
les bottines trouées de mademoiselle, la cuisinière noir-
cissant à l'encre les bouts de gants trop défraîchis de ma-
dame ; et les robes de la mère qui passaient à la fille après
d'ingénieuses transformations, et les chapeaux qui duraient
des années, grâce à des échanges de fleurs et de rubans.
Lorsqu'on n'attendait personne, les salons de réception,
au rez-de-chaussée, étaient fermés soigneusement, ainsi
que les grandes chambres du premier étage ; car, de toute
cette vaste habitation, les deux femmes n'occupaient plus
qu'une étroite pièce, dont elles avaient fait leur salle à
manger et leur boudoir. Quand la fenêtre s'entr'ouvrait,
on pouvait apercevoir la comtesse raccommodant son linge,
comme une petite bourgeoise besogneuse ; tandis que la
jeune fille, entre son piano et sa boîte d'aquarelle, trico-
tait des bas et des mitaines pour sa mère. Un jour de gros
orage, toutes deux furent vues descendant au jardin,
ramassant le sable que la violence de la pluie emportait.
Maintenant, madame Caroline savait leur histoire. La
comtesse de Beauvilliers avait beaucoup souffert de son
mari, qui était un débauché, et dont elle ne s'était jamais
plainte. Un soir, on le lui avait rapporté, à Vendôme, râ-
lant, avec un coup de feu au travers du corps. On avait
parlé d'un accident de chasse : quelque balle envoyée par
un garde jaloux, dont il devait avoir pris la femme ou la
fille . Et le pis était que s'anéantissait avec lui cette for-
tune des Beauvilliers , autrefois colossale, assise sur des
terres immenses, des domaines royaux, que la Révolution
avait déjà trouvée amoindrie, et que son père et lui ve-
naient d'achever. De ces vastes biens fonciers, une seule
ferme demeurait, les Aublets, à quelques lieues de Ven-
dôme, rapportant environ quinze mille francs de rente,
l'unique ressource de la veuve et de ses deux enfants.
L'hôtel de la rue de Grenelle était depuis longtemps
vendu, celui de la rue Saint-Lazare mangeait la grosse
part des quinze mille francs de la ferme, écrasé d'hypo-
L'ARGENT . 69
thèques, menacé d'être mis en vente à son tour, si l'on ne
payait pas les intérêts ; et il ne restait guère que six ou
sept mille francs pour l'entretien de quatre personnes , ce
train d'une noble famille qui ne voulait pas abdiquer. Il y
avait déjà huit ans, lorsqu'elle était devenue veuve, avec
un garçon de vingt ans et une fille de dix-sept, au milieu
de l'écroulement de sa maison, la comtesse s'était raidie
dans son orgueil nobiliaire, en se jurant qu'elle vivrait de
pain et d'eau plutôt que de déchoir. Dès lors, elle n'avait
plus eu qu'une pensée, se tenir debout à son rang, marier
sa fille à un homme d'égale noblesse, faire de son fils un
soldat . Ferdinand lui avait causé d'abord de mortelles in-
quiétudes, à la suite de quelques folies de jeunesse, des
dettes qu'il fallut payer; mais, averti de leur situation
en un solennel entretien, il n'avait pas recommencé, cœur
tendre au fond, simplement oisif et nul, écarté de tout
emploi, sans place possible dans la société contemporaine.
Maintenant, soldat du pape, il était toujours pour elle une
cause d'angoisse secrète, car il manquait de santé, délicat
sous son apparence fière, de sang épuisé et pauvre, ce
qui lui rendait le climat de Rome dangereux. Quant au
mariage d'Alice, il tardait tellement, que la triste mère
en avait les yeux pleins de larmes,quand elle la regardait,
vieillie déjà, se flétrissant à attendre. Avec son air d'insi-
gnifiance mélancolique, elle n'était point sotte, elle aspi-
rait ardemment à la vie, à un homme qui l'aurait aimée,
à du bonheur ; mais, ne voulant pas désoler davantage la
maison, elle feignait d'avoir renoncé à tout, plaisantant
le mariage, disant qu'elle avait la vocation d'être vieille
fille ; et, la nuit, elle sanglotait dans son oreiller, elle
croyait mourir de la douleur d'être seule. La comtesse,
par ses miracles d'avarice, était pourtant arrivée à mettre
de côté vingt mille francs, toute la dot d'Alice ; elle avait
également sauvé du naufrage quelques bijoux, un bra-
celet, des bagues, des boucles d'oreilles, qu'on pouvait
estimer à une dizaine de mille francs; dot bien maigre,
corbeille de noces dont elle n'osait même parler, à peine
de quoi faire face aux dépenses immédiates, si l'épouseur
70 LES ROUGON- MACQUART.
attendu se présentait. Et, cependant, elle ne voulait pas
désespérer, luttant quand même, n'abandonnant pas un
des privilèges de sa naissance, toujours aussi haute et de
fortune convenable, incapable de sortir à pied et de re-
trancher un entremets un soir de réception, mais rognant
sur sa vie cachée, se condamnant à des semaines de
pommes de terre sans beurre, pour ajouter cinquante
francs à la dot éternellement insuffisante de sa fille.
C'était un douloureux et puéril héroïsme quotidien, tan-
dis que, chaque jour, la maison croulait un peu plus sur
leurs têtes.
Cependant, jusque-là, madame Caroline n'avait point eu
l'occasion de parler à la comtesse et à sa fille. Elle finis-
sait par connaître les détails les plus intimes de leur vie,
ceux qu'elles croyaient cacher au monde entier, et il n'y
avait eu encore entre elles que des échanges de regards,
ces regards qui se tournent dans une brusque sensation de
sympathie, derrière soi. La princesse d'Orviedo devait les
rapprocher. Elle avait eu l'idée de créer, pour son Œuvre
du Travail, une sorte de commission de surveillance,
composée de dix dames, qui se réunissaient deux fois par
mois, visitaient l'Œuvre en détail, contrôlaient tous les
services. Comme elle s'était réservé de choisir elle-même
ces dames, elle avait désigné parmi les premières madame
de Beauvilliers, une de ses grandes amies d'autrefois,
devenue simplement sa voisine, aujourd'hui qu'elle s'était
retirée du monde. Et il était arrivé que, la commission
de surveillance ayant brusquement perdu son secrétaire,
Saccard, qui gardait la haute main dans l'administration
de l'établissement, venait d'avoir l'idée de recommander
madame Caroline, comme un secrétaire modèle, qu'on ne
trouverait nulle part : en effet, la besogne était assez
pénible, il y avait beaucoup d'écritures, même des soins
matériels qui répugnaient un peu à ces dames ; et, dès le
début, madame Caroline s'était révélée une hospitalière
admirable, que sa maternité inassouvie, son amour déses-
péré des enfants , enflammait d'une tendresse active pour
tous ces pauvres êtres, qu'on tâchait de sauver du ruis
L'ARGENT . 71
seau parisien. Donc, à la dernière séance de la commis-
sion , elle s'était rencontrée avec la comtesse de Beau-
villiers ; mais celle-ci ne lui avait adressé qu'un salut un
peu froid, cachant sa secrète gêne, ayant sans doute la
sensation qu'elle avait en elle un témoin de sa misère.
Toutes deux, maintenant, se saluaient, chaque fois que
leurs yeux se rencontraient et qu'il y aurait eu une trop
grosse impolitesse à feindre de ne pas se reconnaître.
Un jour, dans le grand cabinet, pendant qu'Hamelin
rectifiait un plan d'après de nouveaux calculs, et que Sac-
card, debout, suivait son travail, madame Caroline devant
la fenêtre, comme à son habitude, regardait la comtesse
et sa fille faire leur tour de jardin. Ce matin-là, elle leur
voyait, aux pieds, des savates qu'une chiffonnière n'aurait
pas ramassées contre une borne.
Ah ! les pauvres femmes ! murmura-t-elle, que cela
doit être terrible, cette comédie du luxe qu'elles se croient
forcées de jouer !
Et elle se reculait, se cachait derrière le rideau de
vitrage, de peur que la mère ne l'aperçût et ne souffrît
davantage d'être ainsi guettée. Elle-même s'était apaisée,
depuis trois semaines qu'elle s'oubliait, chaque matin, à
cette fenêtre : le grand chagrin de son abandon s'endor-
mait, il semblait que la vue du désastre des autres lui
fît accepter plus courageusement le sien, cet écroulement
qu'elle avait cru être celui de toute sa vie. De nouveau,
elle se surprenait à rire.
Un instant encore, elle suivit les deux femmes dans le
jardin vert de mousse , d'un air de profonde songerie. Puis,
se retournant vers Saccard, vivement :
Dites-moi donc pourquoi je ne peux pas être triste...
Non, ça ne dure pas, ça n'a jamais duré, je ne peux pas
être triste, quoi qu'il m'arrive... Est-ce de l'égoïsme ?
Vraiment, je ne crois pas. Ce serait trop vilain, et d'ail-
leurs j'ai beau être gaie, j'ai le cœur fendu tout de même
au spectacle de la moindre douleur. Arrangez cela, je suis
gaie et je pleurerais sur tous les malheureux qui passent,
si je ne me retenais, comprenant que le moindre mor
72 LES ROUGON -MACQUART.
ceau de pain ferait bien mieux leur affaire que mes larmes
inutiles .
En disant cela, elle riait de son beau rire de bravoure,
en vaillante qui préférait l'action aux apitoiements bavards.
-
Dieu sait pourtant, continua-t-elle, si j'ai eu lieu
de désespérer de tout. Ah ! la chance ne m'a pas gâtée
jusqu'ici... Après mon mariage, dans l'enfer où je suis
tombée, injuriée, battue, j'ai bien cru qu'il ne me restait
qu'à me jeter à l'eau. Je ne m'y suis pas jetée, j'étais
vibrante d'allégresse, gonflée d'un espoir immense, quinze
jours après, quand je suis partie avec mon frère pour
l'Orient ... Et, lors de notre retour à Paris, lorsque tout a
failli nous manquer, j'ai eu des nuits abominables, où je
nous voyais mourant de faim sur nos beaux projets. Nous
ne sommes pas morts, je me suis remise à rêver des choses
énormes, des choses heureuses qui me faisaient rire
parfois toute seule... Et, dernièrement, quand j'ai reçu
ce coup affreux dont je n'ose parler encore, mon cœur
a été comme déraciné ; oui, je l'ai positivement senti qui
ne battait plus ; je l'ai cru fini, je me suis crue finie,
anéantie moi-même. Puis, pas du tout ! voici que l'exis-
tence me reprend, je ris aujourd'hui, demain j'espérerai,
je voudrai vivre encore, vivre toujours... Est-ce extraordi-
naire, de ne pas pouvoir être triste longtemps !
Saccard, qui riait lui aussi, haussa les épaules .
Bah ! vous êtes comme tout le monde . C'est l'exis-
tence, ça.
- Croyez-vous ? s'écria-t-elle, étonnée. Il me semble, à
moi, qu'il y a des gens si tristes, qui ne sont jamais gais ,
qui se rendent la vie impossible, tellement ils se la pei-
gnent en noir... Oh ! ce n'est pas que je m'abuse sur
la douceur et la beauté qu'elle offre. Elle a été trop dure,
je l'ai trop vue de près, partout et librement. Elle est
exécrable , quand elle n'est pas ignoble. Mais, que voulez-
vous ! je l'aime. Pourquoi ? je n'en sais rien . Autour de
moi, tout a beau péricliter, s'effondrer, je suis quand
même, dès le lendemain, gaie et confiante sur les ruines...
J'ai pensé souvent que mon cas est, en petit, celui de
L'ARGENT. 73
l'humanité , qui vit, certes, dans une misère affreuse, mais
que ragaillardit la jeunesse de chaque génération. A la
suite de chacune des crises qui m'abattent, c'est comme
une jeunesse nouvelle, un printemps dont les promesses
de sève me réchauffent et me relèvent le cœur. Cela est
tellement vrai, que, après une grosse peine, si je sors
dans la rue, au soleil, tout de suite je me remets à aimer,
à espérer, à être heureuse. Et l'âge n'a pas de prise sur
moi, j'ai la naïveté de vieillir sans m'en apercevoir...
Voyez-vous, j'ai beaucoup trop lu pour une femme, je ne
sais plus du tout où je vais, pas plus, d'ailleurs, que ce
vaste monde ne le sait lui-même. Seulement, c'est malgré
moi , il me semble que je vais, que nous allons tous à
ouelque chose de très bien et de parfaitement gai .
Elle finissait par tourner à la plaisanterie, émue pour-
tant, voulant cacher l'attendrissement de son espoir ; tandis
que son frère, qui avait levé la tête, la regardait avec une
adoration pleine de gratitude.
Oh ! toi, déclara-t-il, tu es faite pour les cata-
strophes, tu es l'amour de la vie !
Dans ces quotidiennes causeries du matin, une fièvre
s'était peu à peu déclarée, et si madame Caroline retour-
nait à cette joie naturelle, inhérente à sa santé même,
cela provenait du courage que leur apportait Saccard,
avec sa flamme active des grandes affaires. C'était chose
presque décidée, on allait exploiter le fameux portefeuille.
Sous les éclats de sa voix aiguë, tout s'animait, s'exagé-
rait. D'abord, on mettait la main sur la Méditerranée, on
la conquérait, par la Compagnie générale des Paquebots
réunis ; et il énumérait les ports de tous les pays du lit-
toral où l'on créerait des stations, et il mêlait des souve-
nirs classiques effacés à son enthousiasme d'agioteur,
célébrant cette mer, la seule que le monde ancien eût
connue, cette mer bleue autour de laquelle la civilisation
a fleuri, dont les flots ont baigné les antiques villes,
Athènes, Rome, Tyr, Alexandrie, Carthage, Marseille,
toutes celles qui ont fait l'Europe. Puis, lorsqu'on s'était
assuré ce vaste chemin de l'Orient, on débutait là-bas, en
7
74 LES ROUGON-MACQUART .
Syrie, par la petite affaire de la Société des mines d'argent
du Carmel, rien que quelques millions à gagner en pas-
sant, mais un excellent lançage, car cette idée d'une mine
d'argent, de l'argent trouvé dans la terre, ramassé à la
pelle, était toujours passionnante pour le public, surtout
quand on pouvait y accrocher l'enseigne d'un nom prodi-
gieux et retentissant comme celui du Carmel. Il y avait
aussi là-bas des mines de charbon, du charbon à fleur de
roche, qui vaudrait de l'or, lorsque le pays se couvrirait
d'usines ; sans compter les autres menues entreprises qui
serviraient d'entr'actes, des créations de banques, des
syndicats pour les industries florissantes, une exploita-
tion des vastes forêts du Liban, dont les arbres géants
pourrissent sur place, faute de routes. Enfin, il arrivait
au gros morceau, à la Compagnie des chemins de fer
d'Orient, et là il délirait, car ce réseau de lignes ferrées,
jeté d'un bout à l'autre sur l'Asie Mineure, comme un
filet, c'était pour lui la spéculation, la vie de l'argent,
prenant d'un coup ce vieux monde, ainsi qu'une proie
nouvelle, encore intacte , d'une richesse incalculable,
cachée sous l'ignorance et la crasse des siècles. Il en flai-
rait le trésor, il hennissait comme un cheval de guerre,
à l'odeur de la bataille .
Madame Caroline, d'un bon sens si solide, très réfrac-
taire d'habitude aux imaginations trop chaudes, se laissait
pourtant aller à cet enthousiasme, n'en voyait plus nette-
ment l'outrance. A la vérité, cela caressait en elle sa ten-
dresse pour l'Orient, son regret de cet admirable pays , où
elle s'était crue heureuse ; et, sans calcul, par un contre-
effet logique , c'était elle, ses descriptions colorées, ses
renseignements débordants, qui fouettaient de plus en
plus la fièvre de Saccard. Quand elle parlait de Beyrout,
où elle avait habité trois ans, elle ne tarissait pas : Bey-
rout, au pied du Liban, sur sa langue de terre, entre
des grèves de sable rouge et des écroulements de rochers ,
Beyrout avec ses maisons en amphithéâtre, au milieu
de vastes jardins, un paradis délicieux planté d'orangers,
de citronniers et de palmiers. Puis, c'étaient toutes les
L'ARGENT . 75
villes de la côte, au nord Antioche, déchue de sa splen-
deur, au sud Saïda, l'ancienne Sidon, Saint-Jean-d'Acre,
Jaffa, et Tyr, la Sour actuelle, qui les résume toutes, Tyr
dont les marchands étaient des rois, dont les marins
avaient fait le tour de l'Afrique, et qui, aujourd'hui, avec
son port comblé par les sables, n'est plus qu'un champ de
ruines, une poussière de palais, où ne se dressent, misé-
rables et éparses, que quelques cabanes de pêcheurs. Elle
avait accompagné son frère partout, elle connaissait Alep,
Angora, Brousse, Smyrne, jusqu'à Trébizonde ; elle avait
vécu un mois à Jérusalem, endormie dans le trafic des
lieux saints, puis deux autres mois à Damas, la reine de
l'Orient, au centre de sa vaste plaine, la ville commer-
merçante et industrielle, dont les caravanes de la Mecque
et de Bagdad font un centre grouillant de foule. Elle con-
naissait aussi les vallées et les montagnes, les villages
des Maronites et des Druses perchés sur les plateaux,
perdus au fond des gorges, les champs cultivés et les
champs stériles. Et, des moindres coins, des déserts muets
comme des grandes villes, elle avait rapporté la même
admiration pour l'inépuisable, la luxuriante nature, la
même colère contre les hommes stupides et mauvais. Que
de richesses naturelles dédaignées ou gâchées ! Elle disait
les charges qui écrasent le commerce et l'industrie, cette
loi imbécile qui empêche de consacrer les capitaux à
l'agriculture, au delà d'un certain chiffre, et la routine
qui laisse aux mains du paysan la charrue dont on se ser-
vait avant Jésus-Christ, et l'ignorance où croupissent
encore de nos jours ces millions d'hommes, pareils à des
enfants idiots, arrêtés dans leur croissance. Autrefois, la
côte se trouvait trop petite, les villes se touchaient ; main-
tenant, la vie s'en est allée vers l'Occident, il semble
qu'on traverse un immense cimetière abandonné . Pas
d'écoles, pas de routes, le pire des gouvernements, la
justice vendue, un personnel administratif exécrable, des
impôts trop lourds, des lois absurdes, la paresse, le fana-
tisme ; sans compter les continuelles secousses des guerres
civiles, des massacres qui emportent des villages entiers.
76 LES ROUGON -MACQUART.
Alors, elle se fâchait, elle demandait s'il était permis de
gâter ainsi l'œuvre de la nature, une terre bénie, d'un
charme exquis, où tous les climats se retrouvaient, les
plaines ardentes, les flancs tempérés des montagnes, les
neiges éternelles des hauts sommets. Et son amour de la
vie, sa vivace espérance la faisaient se passionner, à l'idée
du coup de baguette tout-puissant dont la science et la
spéculation pouvaient frapper cette vieille terre endormie,
pour la réveiller.
Tenez ! criait Saccard, cette gorge du Carmel , que
vous avez dessinée là, où il n'y a que des pierres et des
lentisques , eh bien! dès que la mine d'argent sera en
exploitation , il y poussera d'abord un village, puis une
ville... Et tous ces ports encombrés de sable, nous les
nettoierons, nous les protégerons de fortes jetées. Des
navires de haut bord stationneront où des barques n'osent
s'amarrer aujourd'hui... Et, dans ces plaines dépeuplées,
ces cols déserts, que nos lignes ferrées traverseront, vous
verrez toute une résurrection, oui! les champs se défri-
cher, des routes et des canaux s'établir, des cités nou-
velles sortir du sol, la vie enfin revenir comme elle revient
à un corps malade, lorsque, dans les veines appauvries,
on active la circulation d'un sang nouveau... Oui ! l'argent
fera ces prodiges .
Et, devant l'évocation de cette voix perçante, madame
Caroline voyait réellement se lever la civilisation prédite.
Ces épures sèches, ces tracés linéaires s'animaient, se
peuplaient : c'était le rêve qu'elle avait fait parfois d'un
Orient débarbouillé de sa crasse, tiré de son ignorance,
jouissant du sol fertile, du ciel charmant, avec tous les
raffinements de la science. Déjà, elle avait assisté au
miracle, ce Port-Saïd qui, en si peu d'années, venait de
pousser sur une plage nue, d'abord des cabanes pour
abriter les quelques ouvriers de la première heure, puis
la cité de deux mille âmes, la cité de dix mille âmes, des
maisons, des magasins immenses, une jetée gigantesque,
de la vie et du bien-être créés avec entêtement par les
fourmis humaines. Et c'était bien cela qu'elle voyait se
L'ARGENT . 77
dresser de nouveau, la marche en avant, irrésistible, la
poussée sociale qui se rue au plus de bonheur possible, le
besoin d'agir, d'aller devant soi, sans savoir au juste où
l'on va, mais d'aller plus à l'aise, dans des conditions
meilleures ; et le globe bouleversé par la fourmilière qui
refait sa maison, et le continuel travail, de nouvelles
jouissances conquises, le pouvoir de l'homme décuplé,
la terre lui appartenant chaque jour davantage. L'argent,
aidant la science, faisait le progrès .
Hamelin, qui écoutait en souriant, avait eu alors un mot
sage .
Tout cela, c'est la poésie des résultats, et nous n'en
sommes pas même à la prose de la mise en œuvre.
Mais Saccard ne s'échauffait que par l'outrance de
ses conceptions, et ce fut pis, le jour où, s'étant mis
à lire des livres sur l'Orient, il ouvrit une histoire de
l'expédition d'Égypte. Déjà, le souvenir des Croisades le
hantait, ce retour de l'Occident vers l'Orient, son ber-
ceau, ce grand mouvement qui avait ramené l'extrême
Europe aux pays d'origine, en pleine floraison encore, et
où il y avait tant à apprendre. Seulement, la haute figure
de Napoléon le frappa davantage, allant guerroyer là-bas,
dans un but grandiose et mystérieux. S'il parlait de con-
quérir l'Égypte, d'y installer un établissement français,
de donner ainsi à la France le commerce du Levant, il ne
disait certainement pas tout;et Saccard voulait voir, dans
le côté de l'expédition qui est resté vague et énigmatique,
il ne savait au juste quel projet de colossale ambition,
un immense empire reconstruit, Napoléon couronné à
Constantinople, empereur d'Orient et des Indes, réalisant
le rêve d'Alexandre, plus grand que César et Charle-
magne . Ne disait-il pas, à Sainte-Hélène, en parlant de
Sidney, le général anglais qui l'avait arrêté devant Saint-
Jean-d'Acre : « Cet homme m'a fait manquer ma fortune. >>>
Et ce que les Croisades avaient tenté, ce que Napoléon
n'avait pu accomplir, c'était cette pensée gigantesque de
la conquête de l'Orient qui enflammait Saccard, mais une
conquête raisonnée, réalisée par la double force de la
7.
78 LES ROUGON-MACQUART .
science et de l'argent. Puisque la civilisation était allée
de l'est à l'ouest, pourquoi donc ne reviendrait-elle pas
vers l'est , retournant au premier jardin de l'humanité, à
cet Eden de la presqu'île hindoustanique, qui dormait
dans la fatigue des siècles ? Ce serait une nouvelle jeu-
nesse , il galvanisait le paradis terrestre, le refaisait habi-
table par la vapeur et l'électricité, replaçait l'Asie Mineure
comme centre du vieux monde, comme point de croise-
ment des grands chemins naturels qui relient les conti-
nents. Ce n'étaient plus des millions à gagner, mais des
milliards et des milliards .
Dès lors, chaque matin, Hamelin et lui eurent de lon-
gues conférences. Si l'espoir était vaste, les difficultés se
présentaient, nombreuses, énormes. L'ingénieur, quijuste-
ment était à Beyrout, en 1862, pendant l'horrible bou-
cherie que les Druses firent des chrétiens maronites, et qui
nécessita l'intervention de la France, ne cachait pas les
obstacles qu'on rencontrerait parmi ces populations en
continuelle bataille, livrées au bon plaisir des autorités
locales. Seulement, il avait, à Constantinople, de puissantes
relations, il s'était assuré l'appui du grand vizir, Fuad-
Pacha , homme de réel mérite, partisan déclaré des
réformes ; et il se flattait d'obtenir de lui toutes les conces-
sions nécessaires. D'autre part, bien qu'il prophétisât la
banqueroute fatale de l'empire ottoman, il voyait plutôt
une circonstance favorable dans ce besoin effréné d'argent,
ces emprunts qui se suivaient d'année en année : un
gouvernement besogneux, s'il n'offre pas de garantie per-
sonnelle , est tout prêt à s'entendre avec les entreprises
particulières, dès qu'il y trouve le moindre bénéfice . Et
n'était-ce pas une manière pratique de trancher l'éter-
nelle et encombrante question d'Orient, en intéressant
l'empire à de grands travaux civilisateurs, en l'amenant
au progrès, pour qu'il ne fût plus cette monstrueuse
borne, plantée entre l'Europe et l'Asie. Quel beau rôle
patriotique joueraient là des Compagnies françaises !
Puis, un matin, tranquillement, Hamelin aborda le
programme secret auquel il faisait parfois allusion, ce
L'ARGENT . 79
qu'il appelait, en souriant, le couronnement de l'édifice.
-Alors , quand nous serons les maîtres, nous referons
le royaume de Palestine, et nous y mettrons le pape...
D'abord, on pourra se contenter de Jérusalem, avec Jaffa
comme port de mer. Puis, la Syrie sera déclarée indé-
pendante, et on la joindra... Vous savez que les temps
sont proches où la papauté ne pourra rester dans Rome,
sous les révoltantes humiliations qu'on lui prépare. C'est
pour ce jour-là qu'il nous faudra être prêts .
Saccard, béant, l'écoutait dire ces choses d'une voix
simple, avec sa foi profonde de catholique. Lui-même ne
reculait pas devant les imaginations extravagantes, mais
jamais il ne serait allé jusqu'à celle-ci. Cet homme de
science , d'apparence si froide, le stupéfiait. Il cria :
C'est fou ! La Porte ne donnera pas Jérusalem.
Oh! pourquoi? reprit paisiblement Hamelin. Elle a
tant besoin d'argent ! Jérusalem l'ennuie, ce sera un bon
débarras. Souvent, elle ne sait quel parti prendre, entre
les diverses communions qui se disputent la possession
des sanctuaires... D'ailleurs, le pape aurait en Syrie un
véritable appui parmi les Maronites, car vous n'ignorez
pas qu'il a installé, à Rome, un collège pour leurs prêtres...
Enfin, j'ai bien réfléchi, j'ai tout prévu, et ce sera l'ère
nouvelle , l'ère triomphale du catholicisme. Peut-être
dira-t-on que c'est aller trop loin, que le pape se trouvera
comme séparé, désintéressé des affaires de l'Europe . Mais
de quel éclat, de quelle autorité ne rayonnera-t-il pas,
lorsqu'il trônera aux lieux saints, parlant au nom du
Christ, de la terre sacrée où le Christ a parlé ! C'est là
qu'est son patrimoine, c'est là que doit être son royaume.
Et, soyez tranquille , nous le ferons puissant et solide,
ce royaume, nous le mettrons à l'abri des perturbations
politiques, en basant son budget, avec la garantie des
ressources du pays, sur une vaste banque dont les catho-
liques du monde entier se disputeront les actions.
Saccard, qui s'était mis à sourire, déjà séduit par l'énor-
mité du projet, sans être convaincu, ne put s'empêcher
de baptiser cette banque, dans un cri joyeux de trouvaille.
80 LES ROUGON-MACQUART.
- Le Trésor du Saint-Sépulcre, hein ? superbe ! l'affaire
est là!
Mais il rencontra le regard raisonnable de madame
Caroline, qui souriait elle aussi, sceptique, un peu fâchée
même ; et il eut honte de son enthousiasme.
- N'importe, mon cher Hamelin, nous ferons bien de
tenir secret ce couronnement de l'édifice, comme vous
dites. On se moquerait de nous. Et puis, notre programme
est déjà terriblement chargé, il est bon d'en réserver les
conséquences extrêmes, la fin glorieuse, aux seuls initiés.
Sans doute, telle a toujours été mon intention,
déclara l'ingénieur. Ceci sera le mystère.
Et ce fut sur ce mot, ce jour-là, que l'exploitation du
portefeuille, la mise en œuvre de toute l'énorme série des
projets fut définitivement résolue. On commencerait par
créer une modeste maison de crédit pour lancer les pre-
mières affaires ; puis, le succès aidant, peu à peu on se
rendrait maître du marché, on conquerrait le monde.
Le lendemain, comme Saccard était monté chez la
princesse d'Orviedo, pour prendre un ordre au sujet de
l'Œuvre du Travail , le souvenir lui revint du rêve qu'il
avait caressé un moment, d'être le prince époux de cette
reine de l'aumône, simple dispensateur et administrateur
de la fortune des pauvres. Et il sourit, car il trouvait cela
un peu niais, à cette heure. Il était bâti pour faire de la
vie et non pour panser les blessures que la vie a faites.
Enfin, il allait se retrouver sur son chantier, en plein
dans la bataille des intérêts, dans cette course au bonheur
qui a été la marche même de l'humanité, de siècle en
siècle, vers plus de joie et plus de lumière.
Ce même jour, il trouva madame Caroline seule, dans
le cabinet aux épures. Elle était debout devant une des
fenêtres, retenue là par une apparition de la comtesse de
Beauvilliers et de sa fille, dans le jardin voisin , à une
heure inaccoutumée. Les deux femmes lisaient une lettre,
d'un air de grande tristesse : sans doute une lettre du fils,
de Ferdinand, dont la situation ne devait pas être bril-
lante, à Rome.
L'ARGENT. 81
Regardez, dit madame Caroline, en reconnaissant
Saccard. Encore quelque chagrin pour ces malheureuses.
Les pauvresses, dans la rue, me font moins de peine.
-
Bah ! s'écria-t-il gaiement, vous les prierez de venir
me voir. Nous les enrichirons , elles aussi, puisque nous
allons faire la fortune de tout le monde .
Et, dans sa fièvre heureuse, il chercha ses lèvres, pour
les baiser. Mais, d'un mouvement brusque, elle avait retiré
la tête, devenue grave et pâlie d'un involontaire malaise.
Non, je vous en prie.
C'était la première fois qu'il tentait de la reprendre,
depuis qu'elle s'était abandonnée à lui, dans une minute
de complète inconscience. Les affaires sérieuses arrangées ,
il pensait à sa bonne fortune, voulant aussi, de ce côté,
régler la situation. Ce vif mouvement de recul l'étonna.
-
Bien vrai, cela vous ferait de la peine ?
- Oui, beaucoup de peine.
Elle se calmait, elle souriait à son tour.
-
D'ailleurs, avouez que vous-même n'y tenez guère.
Oh ! moi, je vous adore.
Non, ne dites pas ça, vous allez être si occupé ! Et
puis, je vous assure que je suis prête à avoir de la vraie
amitié pour vous, si vous êtes l'homme actif que je crois,
et si vous faites toutes les grandes choses que vous dites...
Voyons, c'est bien meilleur, l'amitié !
Il l'écoutait, souriant toujours, gêné et combattu pour-
tant. Elle le refusait, c'était ridicule de ne l'avoir eue
qu'une fois, par surprise. Mais sa vanité seule en souffrait.
- Alors , amis seulement ?
Oui, je serai votre camarade, je vous aiderai... Amis,
grands amis !
Elle tendit les joues, et, conquis, trouvant qu'elle avait
raison, il y posa deux gros baisers.
III
La lettre du banquier russe de Constantinople, que
Sigismond avait traduite, était une réponse favorable ,
attendue pour mettre à Paris l'affaire en branle ; et, dès
le surlendemain, Saccard, à son réveil, eut l'inspiration
qu'il fallait agir ce jour-là même, qu'il devait avoir, d'un
coup, avant la nuit, formé le syndicat dont il voulait être
sûr, pour placer à l'avance les cinquante mille actions de
cinq cents francs de sa société anonyme, lancée au capi-
tal de vingt-cinq millions.
En sautant du lit, il venait de trouver enfin le titre de
cette société, l'enseigne qu'il cherchait depuis longtemps.
Les mots : la Banque Universelle, avaient brusquement
flambé devant lui, comme en caractères de feu, dans la
chambre encore noire .
La Banque Universelle, ne cessa-t-il de répéter,
tout en s'habillant, la Banque Universelle, c'est simple,
c'est grand, ça englobe tout, ça couvre le monde... Oui,
oui, excellent ! la Banque Universelle !
Jusqu'à neuf heures et demie, il marcha à travers les
vastes pièces, absorbé, ne sachant par où il commencerait
sa chasse aux millions, dans Paris. Vingt-cinq millions,
cela se trouve encore au tournant d'une rue ; même,
c'était l'embarras du choix qui le faisait réfléchir, car il
y voulait mettre quelque méthode. Il but une tasse de
lait, il ne se fàcha pas, lorsque le cocher monta lui expli-
quer que le cheval n'était pas bien, à la suite d'un refroi-
dissement sans doute, et qu'il serait plus sage de faire
venir le vétérinaire .
L'ARGENT . 83
C'est bon, faites... Je prendrai un fiacre.
Mais, sur le trottoir, il fut surpris par le vent aigre qui
soufflait : un brusque retour de l'hiver, dans ce mai si
doux la veille encore. Il ne pleuvait pourtant pas, de gros
nuages jaunes montaient à l'horizon. Et il ne prit pas de
fiacre, pour se réchauffer en marchant ; il se dit qu'il
descendrait d'abord à pied chez Mazaud, l'agent de change,
rue de la Banque ; car l'idée lui était venue de le sonder
sur Daigremont, le spéculateur bien connu, l'homme
heureux de tous les syndicats. Seulement, rue Vivienne,
du ciel envahi de nuées livides, une telle giboulée creva,
mêlée de grêle, qu'il se réfugia sous une porte cochère.
Depuis une minute, Saccard était là, à regarder tomber
l'averse, lorsque, dominant le roulement de l'eau, une
claire sonnerie de pièces d'or lui fit dresser l'oreille. Cela
semblait sortir des entrailles de la terre, continu, léger
et musical , comme dans un conte des Mille et une
Nuits. Il tourna la tête, se reconnut, vit qu'il se trouvait
sous la porte de la maison Kolb, un banquier qui s'occu-
pait surtout d'arbitrages sur l'or, achetant le numéraire
dans les États où il était à bas cours, puis le fondant, pour
vendre les lingots ailleurs, dans les pays où l'or était
en hausse ; et, du matin au soir, les jours de fonte, mon-
tait du sous-sol ce bruit cristallin des pièces d'or, remuées
à la pelle, prises dans des caisses, jetées dans le creuset.
Les passants du trottoir en ont les oreilles qui tintent,
d'un bout de l'année à l'autre. Maintenant, Saccard sou-
riait complaisamment à cette musique, qui était comme
la voix souterraine de ce quartier de la Bourse. Il y vit
un heureux présage .
La pluie ne tombait plus, il traversa la place, se trouva
tout de suite chez Mazaud. Par une exception, le jeune
agent de change avait son domicile personnel, au premier
étage, dans la maison même où les bureaux de sa charge
étaient installés, occupant tout le second. Il avait simple-
ment repris l'appartement de son oncle, lorsque, à la
mort de celui-ci, il s'était entendu avec ses cohéritiers
pour racheter la charge.
84 LES ROUGON-MACQUART.
Dix heures sonnaient, et Saccard monta directement
aux bureaux, à la porte desquels il se rencontra avec
Gustave Sédille .
Est-ce que monsieur Mazaud est là?
Je ne sais pas, monsieur, j'arrive .
Le jeune homme souriait, toujours en retard, prenant
à l'aise son emploi de simple amateur, qu'on ne payait
pas, résigné à passer là un an ou deux pour faire plaisir
à son père, le fabricant de soie de la rue des Jeûneurs.
Saccard traversa la caisse, salué par le caissier d'argent
et par le caissier des titres ; puis, il entra dans le cabinet
des deux fondés de pouvoirs, où il ne trouva que Berthier,
celui des deux qui était chargé des relations avec les
clients et qui accompagnait le patron à la Bourse .
Est-ce que monsieur Mazaud est là?
Mais je le pense, je sors de son cabinet... Tiens !
non, il n'y est plus... C'est qu'il est dans le bureau du
comptant.
Il avait poussé une porte voisine, il faisait du regard le
tourd'une assez vaste pièce, où cinq employés travaillaient,
sous les ordres du premier commis.
Non, c'est particulier ! ... Voyez donc vous-même à
la liquidation, là, à côté .
Saccard entra dans le bureau de la liquidation. C'était
là que le liquidateur, le pivot de la charge, aidé de sept
employés, dépouillait le carnet que lui remettait l'agent,
chaque jour, après la Bourse, puis appliquait aux clients
les affaires faites selon les ordres reçus, en s'aidant des
fiches , conservées pour savoir les noms ; car le carnet ne
porte pas les noms, ne contient que l'indication brève
de l'achat ou de la vente : telle valeur, telle quantité,
tel cours, de tel agent .
Est-ce que avez vu monsieur Mazaud? demanda
Saccard.
Mais on ne lui répondit même pas. Le liquidateur étant
sorti, trois employés lisaient leur journal, deux autres
regardaient en l'air ; tandis que l'entrée de Gustave
Sédille venait d'intéresser vivement le petit Flory, qui, le
L'ARGENT . 85
matin, faisait des écritures, échangeait des engagements,
et qui, l'après-midi, à la Bourse, était chargé des télé-
grammes. Né à Saintes, d'un père employé à l'enregis-
trement, d'abord commis à Bordeaux chez un banquier,
tombé ensuite à Paris chez Mazaud, vers la fin du dernier
automne, il n'y avait d'autre avenir que d'y doubler
peut-être ses appointements, en dix années. Jusque-là, il
s'y était bien conduit, régulier, consciencieux. Seulement,
depuis un mois que Gustave était entré à la charge, il se
dérangeait, entraîné par son nouveau camarade, très élé-
gant, très lancé, pourvu d'argent, et qui lui avait fait
connaître des femmes. Flory, le visage mangé de barbe,
avait là-dessous un nez à passions, une bouche aimable,
des yeux tendrés ; et il en était aux petites parties fines,
pas chères, avec mademoiselle Chuchu, une figurante des
Variétés, une maigre sauterelle du pavé parisien, la fille
ensauvée d'une concierge de Montmartre, amusante avec
sa figure de papier mâché, où luisaient de grands yeux
bruns admirables .
Gustave, avant même d'ôter son chapeau, lui contait sa
soirée.
Oui, mon cher, j'ai bien cru que Germaine me flan-
querait dehors, parce que Jacoby est venu. Mais c'est lui
qu'elle a trouvé le moyen de mettre à la porte, ah ! je ne
sais comment, par exemple ! Et je suis resté.
Tous deux s'étouffèrent de rire. Il s'agissait de Ger-
maine Cœur, une superbe fille de vingt-cinq ans, un peu
indolente et molle, dans l'opulence de sa gorge, qu'un
collègue de Mazaud, le juif Jacoby, entretenait au mois.
Elle avait toujours été avec des boursiers, et toujours au
mois, ce qui est commode pour des hommes très occupés,
la tête embarrassée de chiffres, payant l'amour comme le
reste, sans trouver le temps d'une vraie passion. Elle
était agitée d'un souci unique, dans son petit appartement
de la rue de la Michodière, celui d'éviter les rencontres
entre les messieurs qui pouvaient se connaître.
Dites donc, questionna Flory, je croyais que vous
vous réserviez pour la jolie papetière ?
8
86 LES ROUGON-MACQUART.
Mais cette allusion à madame Conin rendit Gustave
sérieux. Celle-ci, on la respectait : c'était une femme
honnête ; et, quand elle voulait bien, il n'y avait pas
d'exemple qu'un homme se fût montré bavard, tellement
on restait bons amis. Aussi, ne voulant pas répondre,
Gustave posa-t-il à son tour une question.
Et Chuchu, vous l'avez menée à Mabille ?
Ma foi , non ! c'est trop cher. Nous sommes rentrés,
nous avons fait du thé .
Derrière les jeunes gens, Saccard avait entendu ces
noms de femme, qu'ils chuchotaient d'une voix rapide. Il
eut un sourire, il s'adressa à Flory.
Est-ce que vous n'avez pas vu monsieur Mazaud ?
Si, monsieur, il est venu me donner un ordre, et il
est redescendu à son appartement... Je crois que son petit
garçon est malade, on l'a averti que le docteur était là...
Vous devriez sonner chez lui, car il peut très bien sortir,
sans remonter .
Saccard remercia, se hâta de descendre un étage.
Mazaud était un des plus jeunes agents de change, comblé
par le sort, ayant eu cette chance de la mort de son
oncle, qui l'avait rendu titulaire d'une des plus fortes
charges de Paris, à un âge où l'on apprend encore les
affaires. Dans sa petite taille, il était de figure agréable,
avec de minces moustaches brunes, des yeux noirs per-
çants; et il montrait une grande activité, l'intelligence
très alerte, elle aussi. On le citait déjà, à la corbeille,
pour cette vivacité d'esprit et de corps, si nécessaire dans
le métier, et qui, jointe à beaucoup de flair, à une intuition
remarquable, allait le mettre au premier rang ; sans
compter qu'il avait une voix aiguë, des renseignements de
Bourses étrangères de première main, des relations chez
tous les grands banquiers, enfin un arrière-cousin, disait-
on , à l'agence Havas. Sa femme, épousée par amour,
lui avait apporté douze cent mille francs de dot, une
jeune femme charmante dont il avait déjà deux enfants,
une fillette de trois ans et un petit garçon (de dix-huit
mois.
L'ARGENT . 87
Justement, Mazaud reconduisait jusqu'au palier le doc-
teur, qui le rassurait, en riant.
Entrez donc, dit-il à Saccard. C'est vrai, avec ces
petits êtres, on s'inquiète tout de suite, on les croit perdus
pour le moindre bobo .
Et il l'introduisit ainsi dans le salon, où sa femme se
trouvait encore, tenant le bébé sur ses genoux, tandis que
la petite fille, heureuse de voir sa mère gaie, se haussait
pour l'embrasser. Tous les trois étaient blonds, d'une
fraîcheur de lait, la jeune mère d'air aussi délicat et
ingénu que les enfants. Il lui mit un baiser sur les che-
veux .
Tu vois bien que nous étions fous.
Ah ! ça ne fait rien, mon ami, je suis si contente
qu'il nous ait rassurés !
Devant ce grand bonheur, Saccard s'était arrêté, en
saluant. La pièce, luxueusement meublée, sentait bon la
vie heureuse de ce ménage, que rien encore n'avait
désuni : à peine, depuis quatre ans qu'il était marié,
donnait-on à Mazaud une courte curiosité pour une chan-
teuse de l'Opéra-Comique. Il restait un mari fidèle, de
même qu'il avait la réputation de ne pas encore trop jouer
pour son compte, malgré la fougue de sa jeunesse. Et
cette bonne odeur de chance, de félicité sans nuage, se
respirait réellement dans la paix discrète des tapis et des
tentures, dans le parfum dont un gros bouquet de roses,
débordant d'un vase de Chine, avait imprégné toute la
pièce.
Madame Mazaud, qui connaissait un peu Saccard, lui
dit gaiement :
N'est-ce pas, monsieur, qu'il suffit de le vouloir pour
être toujours heureux ?
J'en suis convaincu, madame, répondit-il . Et puis , il
y a des personnes si belles et si bonnes, que le malheur
n'ose jamais les toucher.
Elle s'était levée, rayonnante. Elle embrassa à son tour
son mari, elle s'en alla, emportant le petit garçon, suivie
de la fillette, qui s'était pendue au cou de son père. Celui
88 LES ROUGON-MACQUART .
ci, voulant cacher son émotion, se retourna vers le visi-
teur, avec un mot de blague parisienne.
Vous voyez, on ne s'embète pas, ici.
Puis, vivement :
-Vous avez quelque chose à me dire ? ... Montons, vou-
lez-vous ? nous serons mieux.
En haut, devant la caisse, Saccard reconnut Sabatani,
qui venait toucher des différences ; et il fut surpris de la
poignée de main cordiale que l'agent échangea avec son
client. D'ailleurs, dès qu'il fut assis dans le cabinet, il ,
expliqua sa visite, en le questionnant sur les formalités,
pour faire admettre une valeur à la cote officielle. Négli-
gemment, il dit l'affaire qu'il allait lancer, la Banque
Universelle, au capital de vingt-cinq millions. Oui, une
maison de crédit créée surtout dans le but de patronner
de grandes entreprises, qu'il indiqua d'un mot. Mazaud
l'écoutait, ne bronchait pas ; et, avec une obligeance
parfaite, il expliqua les formalités à remplir. Mais il
n'était pas dupe, il se doutait que Saccard ne se serait pas
dérangé pour si peu. Aussi, lorsque ce dernier prononça
enfin le nom de Daigremont, eut-il un sourire invo-
lontaire. Certes, Daigremont avait l'appui d'une fortune
colossale ; on disait bien qu'il n'était pas d'une fidélité
très sûre ; seulement, qui était fidèle, en affaires et en
amour ? personne ! Du reste, lui, Mazaud, se serait fait
un scrupule de dire la vérité sur Daigremont, après leur
rupture, qui avait occupé toute la Bourse. Celui-ci, main-
tenant, donnait la plupart de ses ordres à Jacoby, un juif
de Bordeaux, un grand gaillard de soixante ans, à large
figure gaie, dont la voix mugissante était célèbre, mais
qui devenait lourd, le ventre empâté ; et c'était comme
une rivalité qui se posait entre les deux agents, le jeune
favorisé par la chance, le vieux arrivé à l'ancienneté,
ancien fondé de pouvoirs à qui des commanditaires avaient
enfin permis d'acheter la charge de son patron, d'une
pratique et d'une ruse extraordinaires, perdu malheureu-
sement par sa passion du jeu, toujours à la veille d'une
catastrophe, malgré des gains considérables. Tout se fon-
L'ARGENT. 89
dait dans les liquidations. Germaine Cœur ne lui coûtait
que quelques billets de mille francs , et on ne voyait
jamais sa femme .
- Enfin , dans cette affaire de Caracas, conclut Mazaud,
cédant à la rancune, malgré sa grande correction, il est
certain que Daigremont a trahi et qu'il a raflé les béné-
fices... Il est très dangereux.
Puis, après un silence :
-
Mais pourquoi ne vous adressez-vous pas à Gunder-
mann ?
Jamais ! cria Saccard, que la passion emportait.
A ce moment, Berthier, le fondé de pouvoirs, entra et
chuchota quelques mots à l'oreille de l'agent. C'était la
baronne Sandorff qui venait payer des différences et qui
soulevait toutes sortes de chicanes, pour réduire son
compte. D'habitude, Mazaud s'empressait, recevait lui-
même la baronne ; mais, quand elle avait perdu, il l'évi-
tait comme la peste, certain d'un trop rude assaut à sa
galanterie . Il n'y a pas pires clientes que les femmes,
d'une mauvaise foi plus absolue, dès qu'il s'agit de payer.
- Non, non, dites que je n'y suis pas, répondit-il avec
humeur. Et ne faites pas grâce d'un centime, entendez-
vous!
Et , lorsque Berthier fut parti , voyant au sourire de
Saccard qu'il avait entendu :
C'est vrai, mon cher, elle est très gentille, celle-là,
mais vous n'avez pas idée de cette rapacité... Ah ! les
clients, comme ils nous aimeraient, s'ils gagnaient tou-
jours ! Et plus ils sont riches, plus ils sont du beau .
monde, Dieu me pardonne ! plus je me méfie, plus je
tremble de n'être pas payé... Oui, il y a des jours où, en
dehors des grandes maisons, j'aimerais mieux n'avoir
qu'une clientèle de province .
La porte s'était rouverte, un employé lui remit un dos-
sier qu'il avait demandé le matin, et sortit.
Tenez ! ça tombe bien. Voici un receveur de rentes,
installé à Vendôme, un sieur Fayeux... Eh bien ! vous
n'avez pas idée de la quantité d'ordres que je reçois de ce
8.
90 LES ROUGON-MACQUART .
correspondant. Sans doute, ces ordres sont de peu d'im-
portance, venant de petits bourgeois, de petits commer-
çants, de fermiers. Mais il y a le nombre ... En vérité,
le meilleur de nos maisons, le fond même est fait des
joueurs modestes, de la grande foule anonyme qui joue.
Une association d'idées se fit, Saccard se rappela Saba-
tani au guichet de la caisse.
Vous avez donc Sabatani , maintenant ? demanda-t-il.
Depuis un an, je crois, répondit l'agent d'un air d'ai-
mable indifférence. C'est un gentil garçon, n'est-ce pas ?
Il a commencé petitement, il est très sage et il fera quel-
que chose.
Ce qu'il ne disait point, ce dont il ne se souvenait même
plus, c'était que Sabatani avait seulement déposé chez lui
une couverture de deux mille francs. De là, le jeu si
modéré du début. Sans doute, comme tant d'autres, le
Levantin attendait que la médiocrité de cette garantie fût
oubliée ; et il donnait des preuves de sagesse, il n'aug-
mentait que graduellement l'importance de ses ordres, en
attendant le jour où, culbutant dans une grosse liquida-
tion, il disparaîtrait. Comment montrer de la défiance
vis-à-vis d'un charmant garçon dont on est devenu l'ami?
comment douter de sa solvabilité, lorsqu'on le voit gai,
d'apparence riche, avec cette tenue élégante qui est indis-
pensable, comme l'uniforme même du vol à la Bourse ?
- Très gentil , très intelligent, répéta Saccard, qui prit
soudain la résolution de songer à Sabatani, le jour où
il aurait besoin d'un gaillard discret et sans scrupules.
Puis, se levant et prenant congé :
- Allons, adieu! ... Lorsque nos titres seront prêts ,
je vous reverrai, avant de tâcher de les faire admettre à
la cote.
Et, comme Mazaud, sur le seuil du cabinet, lui serrait
la main, en disant :
- Vous avez tort, voyez donc Gundermann pour votre
syndicat.
Jamais ! cria-t-il de nouveau, l'air furieux .
Enfin, il sortait, lorsqu'il reconnut devant le guichet
L'ARGENT . 91
de la caisse Moser et Pillerault : le premier empochait
d'un air navré son gain de la quinzaine, sept ou huit bil-
lets de mille francs ; tandis que l'autre, qui avait perdu,
payait une dizaine de mille francs, avec des éclats de voix,
l'air agressif et superbe , comme après une victoire.
L'heure du déjeuner et de la Bourse approchait, la charge
allait se vider en partie ; et, la porte du bureau de la
liquidation s'étant entr'ouverte, des rires s'en échappé-
rent, le récit que Gustave faisait à Flory d'une partie de
canot, dans laquelle la barreuse, tombée à la Seine, avait
perdu jusqu'à ses bas .
Dans la rue, Saccard regarda sa montre. Onze heures,
que de temps perdu ! Non, il n'irait pas chez Daigremont ;
et, bien qu'il se fût emporté au seul nom de Gundermann,
il se décida brusquement à monter le voir. D'ailleurs, ne
l'avait-il pas prévenu de sa visite , chez Champeaux, en
lui annonçant sa grande affaire, pour lui clouer aux lèvres
son mauvais rire ? Il se donna même comme excuse qu'il
n'en voulait rien tirer, qu'il désirait seulement le braver,
triompher de lui, qui affectait de le traiter en petit gar-
çon. Et, une nouvelle giboulée s'étant mise à battre le
pavé d'un ruissellement de fleuve, il sauta dans un fiacre,
il cria l'adresse au cocher, rue de Provence.
1
Gundermann occupait là un immense hôtel , tout juste
assez grand pour son innombrable famille. Il avait cinq
filles et quatre garçons, dont trois filles et trois garçons
mariés, qui lui avaient déjà donné quatorze petits-enfants .
Lorsque, au repas du soir, cette descendance se trou-
vait réunie, ils étaient, en les comptant sa femme et
lui , trente-un à table. Et, à part deux de ses gendres
qui n'habitaient pas l'hôtel, tous les autres avaient là
leurs appartements, dans les ailes de gauche et de droite,
ouvertes sur le jardin; tandis que le bâtiment central
était pris entièrement par l'installation des vastes bureaux
de la banque. En moins d'un siècle, la monstrueuse for-
tune d'un milliard était née, avait poussé, débordé dans
cette famille, par l'épargne, par l'heureux concours aussi
des événements. Il y avait là comme une prédestination,
92 LES ROUGON-MACQUART.
aidée d'une intelligence vive, d'un travail acharné, d'un
effort prudent et invincible, continuellement tendu vers le
même but. Maintenant, tous les fleuves de l'or allaient
à cette mer, les millions se perdaient dans ces millions,
c'était un engouffrement de la richesse publique au fond
de cette richesse d'un seul, toujours grandissante ; et Gun-
dermann était le vrai maître, le roi tout-puissant, redouté
et obéi de Paris et du monde .
Pendant que Saccard montait le large escalier de pierre,
aux marches usées par le continuel va-et-vient de la foule,
plus usées déjà que le seuil des vieilles églises, il se sen-
tait contre cet homme un soulèvement d'une inextinguible
haine. Ah ! le juif! il avait contre le juif l'antique ran-
cune de race, qu'on trouve surtout dans le midi de la
France ; et c'était comme une révolte de sa chair même,
une répulsion de peau qui, à l'idée du moindre contact,
l'emplissait de dégoût et de violence, en dehors de tout
raisonnement, sans qu'il pût se vaincre. Mais le singulier
était que lui, Saccard, ce terrible brasseur d'affaires, ce
bourreau d'argent aux mains louches, perdait la conscience
de lui-même, dès qu'il s'agissait d'un juif, en parlait avec
une âpreté, avec des indignations vengeresses d'honnête
homme, vivant du travail de ses bras, pur de tout négoce
usuraire. Il dressait le réquisitoire contre la race, cette
race maudite qui n'a plus de patrie, plus de prince, qui
vit en parasite chez les nations, feignant de reconnaître
les lois, mais en réalité n'obéissant qu'à son Dieu de vol,
de sang et de colère ; et il la montrait remplissant partout
la mission de féroce conquête que ce Dieu lui a donnée,
s'établissant chez chaque peuple, comme l'araignée au
centre de sa toile, pour guetter sa proie, sucer le sang de
tous, s'engraisser de la vie des autres. Est-ce qu'on a ja-
mais vu un juif faisant œuvre de ses dix doigts ? est-ce
qu'il y a des juifs paysans, des juifs ouvriers ? Non, le
travail déshonore, leur religion le défend presque, n'exalte
que l'exploitation du travail d'autrui. Ah ! les gueux !
Saccard semblait pris d'une rage d'autant plus grande,
qu'il les admirait, qu'il leur enviait leurs prodigieuses
L'ARGENT . 93
facultés financières, cette science innée des chiffres, cette
aisance naturelle dans les opérations les plus compliquées,
ce flair et cette chance qui assurent le triomphe de tout ce
qu'ils entreprennent. A ce jeu de voleurs, disait-il, les
chrétiens ne sont pas de force, ils finissent toujours par se
noyer ; tandis que prenez un juif qui ne sache même pas
la tenue des livres, jetez-le dans l'eau trouble de quelque
affaire véreuse , et il se sauvera, et il emportera tout le
gain sur son dos. C'est le don de la race, sa raison d'être
à travers les nationalités qui se font et se défont. Et il
prophétisait avec emportement la conquête finale de tous
les peuples par les juifs, quand ils auront accaparé la
fortune totale du globe, ce qui ne tarderait pas, puisqu'on
leur laissait chaque jour étendre librement leur royauté,
et qu'on pouvait déjà voir, dans Paris, un Gundermann
régner sur un trône plus solide et plus respecté que celui
de l'empereur .
En haut, au moment d'entrer dans la vaste antichambre,
Saccard eut un mouvement de recul, en la voyant
pleine de remisiers, de solliciteurs, d'hommes, de femmes,
de tout un grouillement tumultueux de foule. Les remi-
siers surtout luttaient à qui arriverait le premier, dans
l'espoir improbable d'emporter un ordre ; car le grand
banquier avait ses agents à lui ; mais c'était déjà un hon-
neur, une recommandation que d'être reçu, et chacun
d'eux voulait pouvoir s'en vanter. Aussi l'attente n'était-
elle jamais longue, les deux garçons de bureau ne servaient
guère qu'à organiser le défilé, un défilé incessant, un véri-
table galop, par les portes battantes. Et, malgré la foule,
Saccard presque tout de suite fut introduit, dans le flot.
Le cabinet de Gundermann était une immense pièce,
dont il n'occupait qu'un petit coin, au fond, près de la
dernière fenêtre. Assis devant un simple bureau d'acajou,
il se placait de façon à tourner le dos à la lumière, il avait
le visage complètement dans l'ombre. Levé dès cinq
heures, il était au travail, lorsque Paris dormait encore ; et
quand, vers neuf heures, la bousculade des appétits se
ruait, galopant devant lui, sa journée déjà était faite. Au
94 LES ROUGON - MACQUART .
milieu du cabinet, à des bureaux plus vastes, deux de ses
fils et un de ses gendres l'aidaient, rarement assis, s'agi-
tant au milieu des allées et venues d'un monde d'employés .
Mais c'était là le fonctionnement intérieur de la maison .
La rue traversait toute la pièce, n'allait qu'à lui, au
maître, dans son coin modeste; tandis que, durant des
heures, jusqu'au déjeuner, l'air impassible et morne, il
recevait, souvent d'un signe, parfois d'un mot, s'il voulait
se montrer très aimable .
Dès que Gundermann aperçut Saccard, sa figure s'éclaira
d'un faible sourire goguenard.
Ah ! c'est vous, mon bon ami... Asseyez-vous donc
un instant, si vous avez quelque chose à me dire. Je suis
à vous tout à l'heure .
Ensuite, il affecta de l'oublier. Saccard, du reste, ne
s'impatientait pas, intéressé par le défilé des remisiers,
qui, les uns sur les talons des autres, entraient avec le
même salut profond, tiraient de leur redingote correcte le
même petit carton, leur cote portant les cours de la Bourse,
qu'ils présentaient au banquier du même geste suppliant
et respectueux. Il en passait dix, il en passait vingt. Le
banquier , chaque fois, prenait la cote, y jetait un coup
d'œil, puis la rendait ; et rien n'égalait sa patience, si ce
n'était son indifférence complète, sous cette grêle d'offres .
Mais Massias se montra, avec son air gai et inquiet de
bon chien battu. On le recevait si mal parfois, qu'il en
aurait pleuré. Ce jour-là, sans doute, il était à bout d'hu-
milité, car il se permit une insistance inattendue.
Voyez donc, monsieur, le Mobilier est très bas...
Combien faut-il que je vous en achète ?
Gundermann, sans prendre la cote, leva, ses yeux
glauques sur ce jeune homme si familier. Et, rudement :
Dites donc, mon ami, croyez-vous que ça m'amuse
de vous recevoir ?
Mon Dieu ! monsieur, reprit Massias devenu pâle, ça
m'amuse encore moins de venir chaque matin pour rien,
depuis trois mois.
Eh bien ! ne revenez pas.
L'ARGENT. 95
Le remisier salua et se retira, après avoir échangé, avec
Saccard, le coup d'œil furieux et navré d'un garçon qui avait
la brusque conscience qu'il ne ferait jamais fortune.
Saccard se demandait, en effet, quel intérêt Gunder-
mann pouvait avoir à recevoir tout ce monde. Évidemment,
il avait une faculté d'isolement spéciale, il s'absorbait, il
continuait de penser ; sans compter qu'il devait y avoir là
une discipline, une façon de procéder chaque matin à une
revue du marché, dans laquelle il trouvait toujours un
gain à faire, si minime fût-il. Très âprement, il rabattit
quatre-vingts francs à un coulissier, qu'il avait chargé d'un
ordre la veille, et qui le volait d'ailleurs. Puis, un mar-
chand de curiosités arriva, avec une boîte en or émaillé
du dernier siècle, un objet refait en partie, dont le ban-
quier flaira immédiatement le truquage. Ensuite, ce furent
deux dames, une vieille à nez d'oiseau de nuit, une jeune,
brune, très belle, qui avaient à lui montrer, chez elles,
une commode Louis XV, qu'il refusa nettement d'aller
voir. Il vint encore un bijoutier avec des rubis, deux
inventeurs , des Anglais, des Allemands, des Italiens, toutes
les langues, tous les sexes. Et le défilé des remisiers se
poursuivait quand même, coupant les autres visites, s'éter-
nisant, avec la reproduction du même geste, la présentation
mécanique de la cote ; pendant que le flot des employés, à
mesure que l'heure de la Bourse approchait, traversait la
pièce plus nombreux, apportant des dépêches, venant de-
mander des signatures.
Mais ce fut le comble au tapage : un petit garçon de
cinq ou six ans, à cheval sur un bâton, fit irruption dans
le cabinet en jouant de la trompette ; et, coup sur coup,
il vint encore deux enfants, deux fillettes, l'une de trois
ans, l'autre de huit, qui assiégèrent le fauteuil du grand-
père, lui tirèrent les bras, se pendirent à son cou ; ce qu'il
laissa faire placidement, les baisant lui-même avec cette
passion juive de la famille, de la lignée nombreuse qui
fait la force et qu'on défend.
Tout d'un coup, il parut se souvenir de Saccard.
Ah ! mon bon ami, vous m'excusez, vous voyez que
96 LES ROUGON - MACQUART.
je n'ai pas une minute à moi... Vous allez m'expliquer
votre affaire .
Et il commençait à l'écouter, lorsqu'un employé, qui
avait introduit un grand monsieur blond, vint lui dire un
nom à l'oreille. Il se leva aussitôt, sans hâte pourtant,
alla conférer avec le monsieur devant une autre des
fenêtres, tandis qu'un de ses fils continuait à recevoir les
remisiers et les coulissiers à sa place.
Malgré sa sourde irritation, Saccard commençait à être
envahi d'un respect. Il avait reconnu le monsieur blond,
le représentant d'une des grandes puissances, plein de
morgue aux Tuileries, ici la tête légèrement inclinée,
souriant en solliciteur. D'autres fois, c'étaient de hauts
administrateurs, des ministres de l'empereur eux-mêmes,
qui étaient reçus ainsi debout dans cette pièce, publique
comme une place, emplie d'un vacarme d'enfants. Et là
s'affirmait la royauté universelle de cet homme qui avait
des ambassadeurs à lui dans toutes les cours du monde,
des consuls dans toutes les provinces, des agences dans
toutes les villes et des vaisseaux sur toutes les mers . Il
n'était point un spéculateur, un capitaine d'aventures,
manœuvrant les millions des autres, rêvant, à l'exemple
de Saccard, des combats héroïques où il vaincrait, où il
gagnerait pour lui un colossal butin, grâce à l'aide de l'or
mercenaire , engagé sous ses ordres ; il était, comme il le
disait avec bonhomie, un simple marchand d'argent, le
plus habile, le plus zélé qui pût être. Seulement, pour
asseoir sa puissance, il lui fallait bien dominer la Bourse ;
et c'était ainsi, à chaque liquidation, une nouvelle bataille,
où la victoire lui restait infailliblement, par la vertu dé-
cisive des gros bataillons. Un instant, Saccard, qui le
regardait, resta accablé sous cette pensée que tout cet
argent qu'il faisait mouvoir était à lui, qu'il avait à lui,
dans ses caves, sa marchandise inépuisable, dont il tra-
fiquait en commerçant rusé et prudent, en maître absolu,
obéi sur un coup d'œil, voulant tout entendre, tout voir,
tout faire par lui-même. Un milliard à soi, ainsi manœuvré,
est une force inexpugnable.
L'ARGENT . 97
-Nous n'aurons pas une minute, mon bon ami, revint
dire Gundermann. Tenez ! je vais déjeuner, passez donc
avec moi dans la salle voisine . On nous laissera tran-
quilles peut-être.
C'était la petite salle à manger de l'hôtel, celle du
matin, où la famille ne se trouvait jamais au complet. Ce
jour-là, ils n'étaient que dix-neuf à table, dont huit
enfants. Le banquier occupait le milieu , et il n'avait
devant lui qu'un bol de lait.
Il resta un instant les yeux fermés, épuisé de fatigue,
la face très pâle et contractée, car il souffrait du foie et des
reins ; puis, lorsqu'il eut, de ses mains tremblantes, porté
le bol à ses lèvres et bu une gorgée, il soupira.
Ah ! je suis éreinté, aujourd'hui !
- Pourquoi ne vous reposez-vous pas ? demanda Sac-
card.
Gundermann tourna vers lui des yeux stupéfaits; et,
naïvement :
Mais je ne peux pas !
En effet, on ne le laissait pas même boire son lait tran-
quille, car la réception des remisiers avait repris, le galop
maintenant traversait la salle à manger, tandis que les
personnes de la famille, les hommes, les femmes, habi-
tués à cette bousculade, riaient, mangeaient fortement
des viandes froides et des pâtisseries, et que les enfants,
excités par deux doigts de vin pur, menaient un vacarme
assourdissant.
Et Saccard, qui le regardait toujours, s'émerveillait de
le voir avaler son lait à lentes gorgées, d'un tel effort,
qu'il semblait ne devoir jamais atteindre le fond du bol.
On l'avait mis au régime du lait, il ne pouvait même plus
toucher à une viande, ni à un gâteau. Alors, à quoi bon
un milliard ? Jamais non plus les femmes ne l'avaient
tenté : durant quarante ans, il était resté d'une fidélité
stricte à la sienne ; et, aujourd'hui, sa sagesse était forcée,
irrévocablement définitive. Pourquoi donc se lever dès cinq
heures , faire ce métier abominable, s'écraser de cette
fatigue immense, mener une vie de galérien que pas
9
98 LES ROUGON -MACQUART.
un loqueteux n'aurait acceptée, la mémoire bourrée de
chiffres, le crâne éclatant de tout un monde de préoc-
supations ? Pourquoi cet or inutile ajouté à tant d'or, lors-
qu'on ne peut acheter et manger dans la rue une livre de
cerises , emmener à une guinguette du bord de l'eau la
fille qui passe , jouir de tout ce qui se vend, de la paresse
et de la liberté? Et Saccard, qui, dans ses terribles appé-
tits, faisait cependant la part de l'amour désintéressé de
l'argent, pour la puissance qu'il donne, se sentait pris
d'une sorte de terreur sacrée, à voir se dresser cette figure,
non plus de l'avare classique qui thésaurise, mais de l'ou-
vrier impeccable, sans besoin de chair, devenu comme
abstrait dans sa vieillesse souffreteuse, qui continuait à
édifier obstinément sa tour de millions, avec l'unique rêve
de la léguer aux siens pour qu'ils la grandissent encore,
jusqu'à ce qu'elle dominât la terre .
Enfin , Gundermann se pencha, se fit expliquer à demi-
voix la création projetée de la Banque Universelle. D'ail-
leurs, Saccard fut sobre de détails, ne fit qu'une allusion
aux projets du portefeuille d'Hamelin, ayant senti, dès
les premiers mots, que le banquier cherchait à le con-
fesser, résolu d'avance à l'éconduire ensuite.
Encore une banque, mon bon ami, encore une
banque ! répéta-t-il de son air narquois. Mais une affaire
où je mettrais plutôt de l'argent, ce serait dans une
machine , oui, une guillotine à couper le cou à toutes ces
banques qui se fondent... Hein ? un râteau à nettoyer la
Bourse. Votre ingénieur n'a pas ça, dans ses papiers ?
Puis, affectant de se faire paternel, avec une cruauté
tranquille :
Voyons , soyez raisonnable, vous savez ce que je vous
ai dit... Vous avez tort de rentrer dans les affaires , c'est
un vrai service que je vous rends, en refusant de lancer
votre syndicat... Infailliblement, vous ferez la culbute,
c'est mathématique, ça ; car vous êtes beaucoup trop pas-
sionné , vous avez trop d'imagination ; puis , ça finit tou-
jours mal, quand on trafique avec l'argent des autres...
Pourquoi votre frère ne vous trouve-t-il pas une bonne
L'ARGENT . 99
place, hein ? une préfecture, ou bien une recette ; non,
pas une recette, c'est encore trop dangereux... Méfiez-vous,
méfiez-vous, mon bon ami.
Saccard s'était levé, frémissant.
C'est bien décidé, vous ne prendrez pas d'actions,
vous ne voulez pas être avec nous?
-
Avec vous , jamais de la vie! ... Vous serez mangé
avant trois ans .
Il y eut un silence, gros de batailles, un échange aigu
de regards qui se défiaient.
-
Alors, bonsoir... Je n'ai pas encore déjeuné et j'ai
très faim . Faudra voir qui est-ce qui sera mangé .
Et il le laissa, au milieu de sa tribu qui finissait de se
bourrer bruyamment de pâtisseries, recevant les derniers
courtiers attardés, fermant par instants les yeux de lassi-
tude, pendant qu'il achevait son bol à petits coups, les
lèvres toutes blanches de lait .
Saccard se jeta dans son fiacre, en donnant l'adresse de
la rue Saint-Lazare. Une heure sonnait, c'était une journée
perdue, il rentrait déjeuner, hors de lui. Ah ! le sale juif!
en voilà un, décidément, qu'il aurait eu du plaisir à casser
d'un coup de dents, comme un chien casse un os ! Certes,
le manger, c'était un morceau terrible et trop gros. Mais
est-ce qu'on savait ? les plus grands empires s'étaient bien
écroulés, il y a toujours une heure où les puissants suc-
combent. Non, pas le manger, l'entamer d'abord, lui arra-
cher des lambeaux de son milliard ; ensuite, le manger,
oui ! pourquoi pas ? les détruire, dans leur roi incontesté,
ces juifs qui se croyaient les maîtres du festin ! Et ces
réflexions, cette colère qu'il emportait de chez Gunder-
mann, soulevaient Saccard d'un furieux zèle, d'un besoin
de négoce, de succès immédiat : il aurait voulu bâtir d'un
geste sa maison de banque, la faire fonctionner, triom-
pher, écraser les maisons rivales. Brusquement, le sou-
venir de Daigremont lui revint; et, sans discuter, d'un
mouvement irrésistible, il se pencha, il cria au cocher
de monter la rue Larochefoucauld. S'il voulait voir Dai-
gremont, il devait se hâter, quitte à déjeuner plus tard,
100 LES ROUGON - MACQUART.
car il savait que celui-ci sortait vers une heure . Sans doute,
ce chrétien-là valait deux juifs, et il passait pour un ogre
dévorateur des jeunes affaires qu'on mettait en garde chez
lui. Mais, à cette minute, Saccard aurait traité avec Car-
touche, pour la conquête, même à la condition de partager.
Plus tard, on verrait bien, il serait le plus fort.
Cependant, le fiacre, qui montait avec peine la rude
côte de la rue, s'arrêta devant la haute porte monumentale
d'un des derniers grands hôtels de ce quartier, qui en a
compté de fort beaux. Le corps de bâtiments, au fond
d'une vaste cour pavée, avait un air de royale grandeur ;
et le jardin qui le suivait, planté encore d'arbres cente-
naires , restait un véritable parc, isolé des rues populeuses.
Tout Paris connaissait cet hôtel pour ses fêtes splendides,
surtout pour l'admirable collection de tableaux, que pas
un grand-duc en voyage ne manquait de visiter. Marié à
une femme célèbre par sa beauté, comme ses tableaux,
et qui remportait dans le monde de vifs succès de canta-
trice, le maître du logis menait un train princier, était
aussi glorieux de son écurie de course que de sa galerie,
appartenait à un des grands clubs, affichait les femmes
les plus coûteuses, avait loge à l'Opéra, chaise à l'hôtel
Drouot et petit banc dans les lieux louches à la mode. Et
toute cette large vie, ce luxe flambant dans une apothéose
de caprice et d'art, était uniquement payé par la spécula-
tion, une fortune sans cesse mouvante, qui semblait infinie
comme la mer, mais qui en avait le flux et le reflux, des
différences de deux et trois cent mille francs, à chaque
liquidation de quinzaine.
Lorsque Saccard eut gravi le majestueux perron, un
valet l'annonça, lui fit traverser trois salons encombrés
de merveilles, jusqu'à un petit fumoir, où Daigremont
achevait un cigare, avant de sortir. Agé déjà de quarante-
cinq ans, celui-ci luttait contre l'embonpoint, de haute
taille, très élégant avec sa coiffure soignée, ne portant
que les moustaches et la barbiche, en fanatique des Tui-
leries. Il affectait une grande amabilité, d'une confiance
absolue en lui, certain de vaincre.
L'ARGENT, 101
Tout de suite, il se précipita.
Ah ! mon cher ami, que devenez-vous ? Je pensais
encore à vous, l'autre jour... Mais n'êtes-vous pas mon
voisin ?
Pourtant, il se calma, renonça à cette effusion qu'il
gardait pour le troupeau, lorsque Saccard, jugeant les
finesses de transition inutiles, aborda immédiatement le
but de sa visite. Il dit sa grande affaire, expliqua qu'avant
de créer la Banque Universelle, au capital de vingt-cinq
millions, il cherchait à former un syndicat d'amis, de
banquiers, d'industriels, qui assurerait à l'avance le succès
de l'émission, en s'engageant à prendre les quatre cin-
quièmes de cette émission, soit quarante mille actions au
moins. Daigremont était devenu très sérieux, l'écoutait,
le regardait, comme s'il l'eût fouillé jusqu'au fond de la
cervelle, pour voir quel effort, quel travail utile à lui-
même, il pourrait encore tirer de cet homme, qu'il avait
connu si actif, si plein de merveilleuses qualités, dans sa
ſièvre brouillonne. D'abord, il hésita.
Non, non, je suis accablé, je ne veux rien entre-
prendre de nouveau.
Puis, tenté pourtant, il posa des questions, voulut con-
naître les projets que patronnerait la nouvelle maison de
crédit, projets dont son interlocuteur avait la prudence
de ne parler qu'avec la plus extrême réserve. Et, lorsqu'il
connut la première affaire qu'on lancerait, cette idée de
syndiquer toutes les Compagnies de transports de la
Méditerranée, sous la raison sociale de Compagnie géné-
rale des Paquebots réunis, il parut très frappé, il céda
toutd'un coup.
Eh bien ! je consens à en être. Seulement, c'est à
une condition ... Comment êtes-vous avec votre frère le
ministre ?
Saccard, surpris, eut la franchise de montrer son amer-
tume.
Avec mon frère... Oh ! il fait ses affaires , et je fais
les miennes. Il n'a pas la corde très fraternelle, mon
frère.
9
102 LES ROUGON-MACQUART .
- Alors, tant pis ! déclara nettement Daigremont. Je
ne veux être avec vous que si votre frère y est aussi...
Vous entendez bien, je ne veux pas que vous soyez
fâchés .
D'un geste colère d'impatience, Saccard protesta. Est-ce
qu'on avait besoin de Rougon ? est-ce que ce n'était pas
aller chercher des chaînes, pour se lier pieds et mains ?
Mais, en même temps, une voix de sagesse, plus forte que
son irritation, lui disait qu'il fallait au moins s'assurer
de la neutralité du grand homme. Cependant, il refusait
brutalement.
Non, non, il a toujours été trop cochon avec moi.
Jamais je ne ferai le premier pas.
Écoutez, reprit Daigremont, j'attends Huret, à
cinq heures, pour une commission dont il s'est chargé ...
Vous allez courir au Corps législatif, vous prendrez Huret
dans un coin, vous lui conterez votre affaire, il en parlera
tout de suite à Rougon, il saura ce que ce dernier en
pense, et nous aurons la réponse ici, à cinq heures...
Hein ! rendez-vous à cinq heures ?
La tête basse , Saccard réfléchissait.
Mon Dieu ! si vous y tenez !
-Oh ! absolument ! sans Rougon, rien ; avec Rougon,
tout ce que vous voudrez .
C'est bon, j'y vais .
Il partait, après une vigoureuse poignée de main, lorsque
l'autre le rappela.
Ah ! dites donc, si vous sentez que les choses s'em-
manchent, passez donc, en revenant, chez le marquis de
Bohain et chez Sédille, faites-leur savoir que j'en suis et
demandez-leur d'en être... Je veux qu'ils en soient.
A la porte , Saccard retrouva son fiacre, qu'il avait gardé,
bien qu'il n'eût qu'à descendre le bout de la rue, pour
être chez lui. Il le renvoya, comptant qu'il pourrait faire
atteler , l'après-midi ; et il rentra vivement déjeuner.
On ne l'attendait plus, ce fut la cuisinière qui lui servit
elle-même un morceau de viande froide , qu'il dévora,
tout en se querellant avec le cocher; car, celui-ci, qu'il
L'ARGENT . 103
avait fait monter, lui ayant rendu compte de la visite du
vétérinaire, il en résultait qu'il fallait laisser le cheval se
reposer trois ou quatre jours. Et, la bouche pleine, il
accusait le cocher de mauvais soins, il le menaçait de ma-
dame Caroline, qui mettrait ordre à tout ça. Enfin, il lui
cria d'aller au moins chercher un fiacre. De nouveau, une
ondée diluvienne balayait la rue, il dut attendre plus d'un
quart d'heure la voiture, dans laquelle il monta, sous des
torrents d'eau, en jetant l'adresse :
- Au Corps législatif !
Son plan était d'arriver avant la séance, de façon à
prendre Huret au passage et à l'entretenir tranquillement.
Par malheur, on redoutait ce jour-là un débat passionné,
car un membre de la gauche devait soulever l'éternelle
question du Mexique ; et Rougon, sans doute, serait forcé
de répondre.
Comme Saccard entrait dans la salle des Pas-Perdus, il
eut la chance de tomber sur le député. Il l'entraîna au
fond d'un des petits salons voisins, ils s'y trouvèrent seuls,
grâce à la grosse émotion qui régnait dans les cou-
loirs . L'opposition devenait de plus en plus redoutable, le
vent de catastrophe commençait à souffler, qui devait
grandir et tout abattre. Aussi , Huret , préoccupé , ne
comprit-il pas d'abord, et se fit-il expliquer à deux reprises
la mission dont on le chargeait. Son effarement s'en aug-
menta .
Oh ! mon cher ami, y pensez-vous ! parler à Rougon
en ce moment ! Il m'enverra coucher, c'est sûr.
Puis, l'inquiétude de son intérêt personnel se fit jour. Il
n'existait, lui, que par le grand homme, à qui il devait sa
candidature officielle, son élection, sa situation de domes-
tique bon à tout faire, vivant des miettes de la faveur du
maître . A ce métier, depuis deux ans, grâce aux pots de
vin, aux gains prudents ramassés sous la table , il arron-
dissait ses vastes terres du Calvados, avec la pensée de s'y
retirer et d'y trôner après la débâcle. Sa grosse face de
paysan malin s'était assombrie, exprimait l'embarras où le
jetait cette demande d'intervention, sans qu'on lui donnât
104 LES ROUGON-MACQUART.
le temps de se rendre compte s'il y aurait là, pour lui, bé-
néfice ou dommage.
Non, non ! je ne peux pas... Je vous ai transmis la
volonté de votre frère, je ne peux pas aller le relancer
encore. Que diable ! songez un peu à moi. Il n'est guère
tendre, quand on l'embête ; et, dame ! je n'ai pas envie de
payer pour vous, en y laissant mon crédit.
Alors, Saccard, comprenant, ne s'attacha plus qu'à le
convaincre des millions qu'il y aurait à gagner, dans le
lancement de la Banque Universelle. A larges traits, avec
sa parole ardente qui transformait une affaire d'argent en
un conte de poète, il expliqua les entreprises superbes , le
succès certain et colossal. Daigremont, enthousiasmé, se
mettait à la tête du syndicat. Bohain et Sédille avaient
déjà demandé d'en être. Il était impossible que lui, Huret,
n'en fût pas : ces messieurs le voulaient absolument avec
eux, à cause de sa haute situation politique. Même on
espérait bien qu'il consentirait à faire partie du conseil
d'administration, parce que son nom signifiait ordre et
probité.
A cette promesse d'être nommé membre du conseil, le
député le regarda bien en face.
Enfin, qu'est-ce que vous désirez de moi, quelle
réponse voulez-vous que je tire de Rougon ?
Mon Dieu ! reprit Saccard, moi, je me serais passé
volontiers de mon frère. Mais c'est Daigremont qui exige
que je me réconcilie. Peut-être a-t-il raison... Alors, je
crois que vous devez simplément parler de notre affaire
au terrible homme, et obtenir, sinon qu'il nous aide, du
moins qu'il ne soit pas contre nous.
Huret, les yeux à demi fermés, ne se décidait toujours
pas.
-
Voilà ! si vous apportez un mot gentil, rien qu'un
mot gentil, entendez-vous ! Daigremont s'en contentera,
et nous bâclons ce soir la chose à nous trois .
Eh bien ! je vas essayer, déclara brusquement le
député , en affectant une rondeur paysanne ; mais il faut
que ce soit pour vous, car il n'est pas commode, oh ! non,
L'ARGENT . 105
surtout quand la gauche le taquine... A cinq heures !
- A cinq heures !
Saccard resta près d'une heure encore, très inquiet des
bruits de lutte qui couraient. Il entendit un des grands
orateurs de l'opposition annoncer qu'il prendrait la pa--
role. A cette nouvelle, il eut un instant l'envie de
retrouver Huret, pour lui demander s'il ne serait pas sage
de remettre au lendemain l'entretien avec Rougon. Puis,
fataliste, croyant à la chance , il trembla de tout compro-
mettre, s'il changeait ce qui était arrêté. Peut-être, dans
la bousculade, son frère lâcherait-il plus facilement le
mot attendu. Et, pour laisser aller les choses, il partit,
il remonta dans son fiacre, qui reprenait déjà le pont
de la Concorde, lorsqu'il se souvint du désir exprimé par
Daigremont.
Cocher, rue de Babylone .
C'était rue de Babylone que demeurait le marquis de
Bohain . Il occupait les anciennes dépendances d'un grand
hôtel , un pavillon qui avait abrité le personnel des écu-
ries, et dont on avait fait une très confortable maison
moderne. L'installation était luxueuse, avec un bel air
d'aristocratie coquette. On ne voyait, du reste, jamais sa
femme, souffrante , disait-il, retenue dans son apparte-
ment par des infirmités. Cependant, la maison, les meu-
bles étaient à elle, il logeait en garni chez elle, n'ayant à
lui que ses effets, une malle qu'il aurait pu emporter sur
un fiacre, séparé de biens depuis qu'il vivait du jeu. Dans
deux catastrophes déjà, il avait refusé nettement de payer
ses différences, et le syndic, après s'être rendu compte de
la situation, ne s'était pas même donné la peine de lui
envoyer du papier timbré. On passait l'éponge, simple-
ment. Il empochait, tant qu'il gagnait. Puis, dès qu'il
perdait, il ne payait pas : on le savait et on s'y résignait.
Il avait un nom illustre, il était extrêmement décoratif
dans les conseils d'administration ; aussi les jeunes com-
pagnies, en quête d'enseignes dorées, se le disputaient-
elles : jamais il ne chômait. A la Bourse, il avait sa chaise,
du côté de la rue Notre-Dame-des-Victoires, le côté de la
106 LES ROUGON-MACQUART.
spéculation riche, qui affectait de se désintéresser des
petits bruits du jour. On le respectaft, on le consultait
beaucoup. Souvent il avait influencé le marché. Enfin ,
tout un personnage .
Saccard, qui le connaissait bien, fut quand même im-
pressionné par la réception hautement polie de ce beau
vieillard de soixante ans, à la tête très petite posée sur
un corps de colosse, la face blême, encadrée d'une per-
ruque brune, du plus grand air.
- Monsieur le marquis,je viens en véritable solliciteur...
Il dit le motif de la visite, sans entrer d'abord dans les
détails. D'ailleurs, dès les premiers mots, le marquis
l'arrêta.
Non, non, tout mon temps est pris, j'ai en ce mo-
ment dix propositions que je dois refuser.
Puis, comme Saccard, souriant, ajoutait :
C'est Daigremont qui m'envoie, il a songé à vous.
Il s'écria aussitôt :
-Ah ! vous avez Daigremont là dedans... Bon ! bon ! si
Daigremont en est, j'en suis. Comptez sur moi.
Et le visiteur ayant alors voulu lui fournir au moins
quelques renseignements, pour lui apprendre dans quelle
sorte d'affaire il allait entrer, il lui ferma la bouche,
avec la désinvolture aimable d'un grand seigneur qui ne
descend pas à ces détails et qui a une confiance naturelle
dans la probité des gens.
Je vous en prie, n'ajoutez pas un mot... Je ne veux
pas savoir. Vous avez besoin de mon nom, je vous le
prête, et j'en suis très heureux, voilà tout... Dites seule-
ment à Daigremont qu'il arrange ça comme il lui plaira.
En remontant dans son fiacre, Saccard, égayé, riait
d'un rire intérieur .
Il nous coûtera cher, pensait-il, mais il est vraiment
très bien.
Puis, à voix haute :
- Cocher, rue des Jeûneurs.
La maison Sédille avait là ses magasins et ses bureaux,
tenant, au fond d'une cour, tout un vaste rez-de-chaussée.
L'ARGENT. 107
Après trente ans de travail, Sédille, qui était de Lyon
et qui avait gardé là-bas des ateliers, venait enfin de faire
de son commerce de soie un des mieux connus et des
plus solides de Paris, lorsque la passion du jeu , à la suite
d'un incident de hasard, s'était déclarée et propagée en lui
avec la violence destructive d'un incendie. Deux gains
considérables, coup sur coup, l'avaient affolé. A quoi bon
donner trente ans de sa vie, pour gagner un pauvre
million, lorsque, en une heure, par une simple opération
de Bourse, on peut le mettre dans sa poche? Dès lors, il
s'était désintéressé peu à peu de sa maison qui marchait
par la force acquise ; il ne vivait plus que dans l'espoir
d'un coup d'agio triomphant ; et, comme la déveine était
venue, persistante, il engloutissait là tous les bénéfices de
son commerce. A cette fièvre, le pis est qu'on se dégoûte
du gain légitime, qu'on finit même par perdre la notion
exacte de l'argent. Et la ruine était fatalement au bout,
si les ateliers de Lyon rapportaient deux cent mille
francs , lorsque le jeu en emportait trois cent mille.
Saccard trouva Sédille agité, inquiet, car celui-ci était
un joueur sans flegme, sans philosophie. Il vivait dans le
remords, toujours espérant, toujours abattu, malade d'in-
certitude, et cela parce qu'il restait honnête au fond. La
liquidation de la fin d'avril venait de lui être désastreuse.
Pourtant, sa face grasse , aux gros favoris blonds, se colora,
dès les premières paroles.
Ah! mon cher, si c'est la chance que vous m'appor-
tez, soyez le bienvenu !
• Ensuite, il fut pris d'une terreur.
Non, non ! ne me tentez pas. Je ferais mieux de
m'enfermer avec mes pièces de soie et de ne plus bouger
de mon comptoir.
Voulant le laisser se calmer, Saccard lui parla de son
fils Gustave , qu'il dit avoir vu le matin, chez Mazaud
Mais c'était, pour le négociant, un autre sujet de chagrin
car il avait rêvé de se décharger de sa maison sur c
fils, et celui-ci méprisait le commerce, âme de joie e
de fête, apportant les dents blanches des fils de parvenu,
108 LES ROUGON-MACQUART.
bonnes seulement à croquer les fortunes faites. Son père
l'avait mis chez Mazaud, pour voir s'il mordrait aux ques-
tions de finance .
Depuis la mort de sa pauvre mère, murmura-t-il, il
m'a donné bien peu de satisfaction. Enfin, peut-être
apprendra-t-il là-bas, à la charge, des choses qui me
seront utiles.
Eh bien ! reprit brusquement Saccard, êtes-vous
avec nous? Daigremont m'a dit de venir vous dire qu'il
en était.
Sédille leva au ciel des bras tremblants. Et, la voix alté-
rée de désir et de crainte :
-
Mais oui, j'en suis ! vous savez bien que je ne peux
pas faire autrement que d'en être ! Si je refusais et que
votre affaire marchât, j'en serais malade de regret... Dites
à Daigremont que j'en suis.
Lorsque Saccard se retrouva dans la rue , il tira sa
montre et vit qu'il était à peine quatre heures. Le temps
qu'il avait devant lui, l'envie qu'il éprouvait de marcher
un peu , lui firent lâcher son fiacre. Il s'en repentit
presque tout de suite , car il n'était pas au boulevard ,
qu'une nouvelle averse, un déluge mêlé de grêle, le força
de nouveau à se réfugier sous une porte. Quel chien de
temps, lorsqu'on avait Paris à battre ! Après avoir regardé
l'eau tomber pendant un quart d'heure, l'impatience le
prit, il héla une voiture vide qui passait. C'était une vic-
toria, il eut beau ramener sur ses jambes le tablier de
cuir, il arriva trempé rue Larochefoucauld, et en avance
d'une grande demi-heure.
Dans le fumoir où le valet le laissa, en disant que mon-
sieur n'était pas rentré encore, Saccard marcha à petits
pas, regardant les tableaux. Mais une voix de femme
superbe, un contralto d'une puissance mélancolique et
profonde, s'étant élevée dans le silence de l'hôtel, il
s'approcha de la fenêtre restée ouverte, pour écouter :
c'était madame qui répétait, au piano, un morceau
qu'elle devait sans doute chanter le soir, dans quelque
salon . Puis, bercé par cette musique, il en vint à songer
L'ARGENT . 109
aux histoires extraordinaires que l'on contait de Daigre-
mont : l'histoire de l'Hadamantine surtout, cet emprunt
de cinquante millions dont il avait gardé en main le stock
entier, le faisant vendre et revendre cinq fois par des
courtiers à lui, jusqu'à ce qu'il eût créé un marché, établi
un prix; puis, la vente sérieuse, la dégringolade fatale
de trois cents francs à quinze francs, les bénéfices énormes
sur tout un petit monde de naïfs, ruinés du coup. Ah ! il
était fort, un terrible monsieur ! La voix de madame con-
tinuait, exhalant une plainte de tendresse, éperdue, d'une
ampleur tragique ; tandis que Saccard, revenu au milieu
de la pièce, s'était arrêté devant un Meissonier, qu'il esti-
mait cent mille francs .
Mais quelqu'un entra, et il fut surpris de reconnaître
Huret.
Comment, c'est déjà vous? Il n'est pas cinq heures...
La séance est donc finie ?
Ah ! oui, finie... Ils se chamaillent.
Et il expliqua que, le député de l'opposition parlant
toujours, Rougon, certainement, ne pourrait répondre
que le lendemain. Alors, quand il avait vu ça, il s'était
risqué à relancer le ministre , pendant une courte suspen-
sion de séance, entre deux portes.
Eh bien ! demanda Saccard, nerveusement, qu'a-t-il
dit, mon illustre frère ?
Huret ne répondit pas tout de suite.
-
Oh ! il était d'une humeur de dogue... Je vous avoue
que je comptais sur l'exaspération où je le voyais, espé-
rant bien qu'il allait simplement m'envoyer promener...
Donc, je lui ai lâché votre affaire, je lui ai dit que vous
ne vouliez rien entreprendre sans son approbation .
Etalors ?
Alors, il m'a saisi par les deux bras, il m'a secoué,
en me criant dans la figure : « Qu'il aille se faire
: bendre ! » Et il m'a planté là.
コピ Saccard, devenu blême, eut un rire forcé.
e
-
C'est gentil.
-
Dame ! oui, c'est gentil, reprit le député, d'un ton
10
110 LES ROUGON-MACQUART.
convaincu. Je n'en demandais pas tant... Avec ça, nous
pouvons marcher.
Et, comme il entendit, dans le salon voisin, le pas de
Daigremont qui rentrait, il ajouta tout bas :
Laissez-moi faire.
Évidemment, Huret avait la plus grande envie de voir
se fonder la Banque Universelle, et d'en être . Sans doute,
il s'était déjà rendu compte du rôle qu'il y pourrait jouer.
Aussi, dès qu'il eut serré la main de Daigremont, prit-il
un visage rayonnant, en agitant un bras en l'air.
Victoire ! cria-t-il , victoire !
Ah ! vraiment. Contez-moi donc ça.
Mon Dieu ! le grand homme a été ce qu'il devait
être. Il m'a répondu : « Que mon frère réussisse ! »
Du coup, Daigremont se pâma, trouva le mot char-
mant. « Qu'il réussisse ! » ça contenait tout : qu'il ne fasse
pas la bêtise de ne pas réussir, ou je le lâche ; mais qu'il
réussisse , je l'aiderai. Exquis, en vérité !
Et, mon cher Saccard, nous réussirons, soyez tran-
quille... Nous allons faire tout ce qu'il faudra pour ça.
Puis, comme les trois hommes s'étaient assis, afin d'ar-
rêter les points principaux, Daigremont se releva et alla
fermer la fenêtre ; car la voix de madame, peu à peu
enflée, jetait un sanglot d'une désespérance infinie, qui
les empêchait de s'entendre. Et, même la fenêtre close,
cette lamentation étouffée les accompagna, pendant qu'ils
décidaient la création d'une maison de crédit, la Banque
Universelle , au capital de vingt-cinq millions, divisé en
cinquante mille actions de cinq cents francs. Il était en
outre entendu que Daigremont, Huret, Sédille, le mar-
quis de Bohain et quelques-uns de leurs amis, formaient
un syndicat, qui, d'avance, prenait et se partageait les
quatre cinquièmes des actions, soit quarante mille ; de
sorte que le succès de l'émission était assuré, et que, plus
tard, détenant les titres, les rendant rares sur le marché,
ils pourraient les faire monter à leur gré. Seulement,
tout faillit être rompu, lorsque Daigremont exigea une
prime de quatre cent mille francs, à répartir sur les qua
L'ARGENT . 111
rante mille actions, soit dix francs par action. Saccard se
récria, déclara qu'il n'était pas raisonnable de faire crier
la vache avant même que de la traire. Les commence-
ments seraient difficiles, pourquoi embarrasser la situa-
tion davantage? Pourtant, il dut céder, devant l'attitude
d'Huret qui, tranquillement, trouvait la chose toute natu-
relle, disant que ça se faisait toujours.
Ils se séparaient, en prenant un rendez-vous pour le
lendemain, rendez-vous auquel l'ingénieur Hamelin devait
assister, lorsque Daigremont se frappa brusquement le
front, d'un air de désespoir.
- Et Kolb que j'oubliais ! Oh ! il ne me le pardonnerait
pas, il faut qu'il en soit... Mon petit Saccard, si vous étiez
gentil , vous iriez chez lui tout de suite. Il n'est pas six
heures, vous le trouveriez encore... Oui, vous-même, et
pas demain, ce soir, parce que ça le touchera et qu'il peut
nous être utile.
Docilement, Saccard se remit en marche, sachant que
les journées de chance ne se recommencent pas. Mais il
avait de nouveau renvoyé son fiacre, espérant rentrer chez
lui, à deux pas ; et, la pluie ayant l'air enfin de cesser, il
descendit à pied , heureux de sentir sous ses talons ce
pavé de Paris, qu'il reconquérait. Rue Montmartre, quel-
ques gouttes d'eau lui firent prendre par les passages. Il
enfila le passage Verdeau, le passage Jouffroy ; puis, dans
le passage des Panoramas, comme il suivait une galerie
latérale pour raccourcir et tomber rue Vivienne, il fut
surpris de voir sortir d'une allée obscure Gustave Sédille,
qui disparut, sans s'être retourné. Lui, s'était arrêté,
regardant la maison, un discret hôtel meublé, lorsque,
dans une petite femme blonde, voilée, qui sortait à son
tour, il reconnut positivement madame Conin, la jolie
papetière. C'était donc là, quand elle avait un coup de
tendresse, qu'elle amenait ses amants d'un jour, tandis
que son bon gros garçon de mari la croyait en course pour
des factures ! Ce coin de mystère, au beau milieu du quar-
tier, était fort gentiment choisi, et un hasard seul venait
de livrer le secret. Saccard souriait, très égayé, enviant
112 LES ROUGON -MACQUART.
Gustave : Germaine Cœur le matin, madame Conin l'après-
midi , il mettait les morceaux doubles, le jeune homme !
Et, à deux reprises, il regarda encore la porte, afin de la
bien reconnaître, tenté d'en être, lui aussi.
Rue Vivienne, au moment où il entrait chez Kolb,
Saccard tressaillit et s'arrêta de nouveau. Une musique
légère, cristalline, qui sortait du sol, pareille à la voix
des fées légendaires, l'enveloppait ; et il reconnut la
musique de l'or, la continuelle sonnerie de ce quartier
du négoce et de la spéculation, entendue déjà le matin.
La fin de la journée en rejoignait le commencement. Il
s'épanouit, à la caresse de cette voix, comme si elle lui
confirmait le bon présage.
Justement, Kolb se trouvait en bas, à l'atelier de fonte ;
et, en ami de la maison, Saccard descendit l'y rejoindre.
Dans le sous-sol nu, que de larges flammes de gaz éclai-
raient éternellement, les deux fondeurs vidaient à la pelle
les caisses doublées de zinc, pleines, ce jour-là, de pièces
espagnoles, qu'ils jetaient au creuset, sur le grand four-
neau carré. La chaleur était forte, il fallait parler haut
pour s'entendre, au milieu de cette sonnerie d'harmonica,
vibrante sous la voûte basse. Des lingots fondus, des
pavés d'or, d'un éclat vif de métal neuf, s'alignaient le
long de la table du chimiste-essayeur, qui en arrêtait
les titres . Et, depuis le matin, plus de six millions avaient
passé là, assurant au banquier un bénéfice de trois ou
quatre cents francs à peine ; car l'arbitrage sur l'or, cette
différence réalisée entre deux cours, étant des plus mi-
nimes , s'appréciant par millièmes , ne peut donner un
gain que sur des quantités considérables de métal fondu.
De là, ce tintement d'or, ce ruissellement d'or, du matin
au soir, d'un bout de l'année à l'autre, au fond de cette
cave, où l'or venait en pièces monnayées, d'où il partait
en lingots, pour revenir en pièces et repartir en lingots,
indéfiniment, dans l'unique but de laisser aux mains du
trafiquant quelques parcelles d'or.
Dès que Kolb, un homme petit, très brun, dont le nez
en bec d'aigle, sortant d'une grande barbe, décelait l'ori
L'ARGENT . 113
gine juive, eut compris l'offre de Saccard, que l'or cou-
vrait d'un bruit de grèle, il accepta.
Parfait ! cria-t-il . Très heureux d'en être, si Daigre-
mont en est ! Et merci de ce que vous vous êtes dérangé !
Mais ils s'entendaient à peine, ils se turent, restèrent là
un instant encore, étourdis, béats dans cette sonnerie si
claire et exaspérée, dont leur chair frémissait toute,
comme d'une note trop haute tenue sans fin sur les vio-
lons, jusqu'au spasme.
Dehors, malgré le beau temps revenu, une limpide
soirée de mai, Saccard, brisé de fatigue, reprit un fiacre
pour rentrer. Une rude journée, mais bien remplie !
10.
IV
Des difficultés surgirent , l'affaire traîna , cinq mois
s'écoulèrent sans que rien pût se conclure. On était
déjà aux derniers jours de septembre, et Saccard enra-
geait de voir que, malgré son zèle, de continuels obstacles
renaissaient, toute une série de questions secondaires,
qu'il fallait résoudre d'abord , si l'on voulait fonder
quelque chose de sérieux et de solide. Son impatience
devint telle, qu'il fut un moment sur le point d'envoyer
promener le syndicat, hanté et séduit par la brusque
idée de faire l'affaire avec la princesse d'Orviedo, toute
seule. Elle avait les millions nécessaires au premier lan-
cement , pourquoi ne les mettrait-elle pas dans cette
opération superbe, quitte à laisser venir la petite clien-
tèle , lors des futures augmentations du capital , qu'il
projetait déjà ? Il était d'une bonne foi absolue, il avait
la conviction de lui apporter un placement où elle
décuplerait sa fortune, cette fortune des pauvres, qu'elle
répandrait en aumônes plus larges encore.
Donc, un matin, Saccard monta chez la princesse, et,
en ami doublé d'un hommme d'affaires, il lui expliqua la
raison d'être et le mécanisme de la banque qu'il rêvait.
Il dit tout, étala le portefeuille d'Hamelin, n'omit pas une
des entreprises d'Orient. Même, cédant à cette faculté qu'il
avait de se griser de son propre enthousiasme, d'arriver
à la foi par son désir brûlant de réussir, il lâcha le rêve
fou de la papauté à Jérusalem , il parla du triomphe
définitif du catholicisme , le pape trônant aux lieux
saints, dominant le monde, assuré d'un budget royal,
L'ARGENT . 115
grâce à la création du Trésor du Saint - Sépulcre. La
princesse, d'une ardente dévotion, ne fut guère frappée
que de ce projet suprême, ce couronnement de l'édifice ,
dont la grandeur chimérique flattait en elle l'imagination
déréglée qui lui faisait jeter ses millions en bonnes œu-
vrès d'un luxe colossal et inutile. Justement, les catho-
liques de France venaient d'être atterrés et irrités de la
convention que l'empereur avait conclue avec le roi
d'Italie, par laquelle il s'engageait , sous de certaines
conditions de garantie , à retirer le corps de troupes
français occupant Rome ; il était bien certain que c'était
Rome livrée à l'Italie , on voyait déjà le pape chassé,
réduit à l'aumône, errant par les villes avec le bâton des
mendiants ; et quel dénouement prodigieux, le pape se
retrouvant pontife et roi à Jérusalem, installé là et sou-
tenu par une banque dont les chrétiens du monde entier
tiendraient à honneur d'être les actionnaires ! C'était si
beau, que la princesse déclara l'idée la plus grande du
siècle, digne de passionner toute personne bien née ayant
de la religion. Le succès lui semblait assuré, foudroyant.
Son estime s'en accrut pour l'ingénieur Hamelin, qu'elle
traitait avec considération, ayant su qu'il pratiquait. Mais
elle refusa nettement d'être de l'affaire, elle entendait
rester fidèle au serment qu'elle avait fait de rendre ses
millions aux pauvres, sans jamais plus tirer d'eux un
centime d'intérêt, voulant que cet argent du jeu se perdît,
fût bu par la misère, comme une eau empoisonnée qui
devait disparaître. L'argument que les pauvres profite-
raient de la spéculation, ne la touchait pas, l'irritait
même. Non, non ! la source maudite serait tarie, elle ne
s'était pas donné d'autre mission.
Saccard, déconcerté, ne put qu'utiliser sa sympathie
pour obtenir d'elle une autorisation, vainement sollicitée
jusque-là. Il avait eu la pensée, dès que la Banque Uni-
verselle serait fondée, de l'installer dans l'hôtel même ;
ou du moins c'était madame Caroline qui lui avait soufflé
cette idée ; car, lui, voyait plus grand, aurait voulu tout
de suite un palais. On se contenterait de vitrer la cour,
116 LES ROUGON- MACQUART.
pour servir de hall central ; on aménagerait en bureaux
tout le rez-de chaussée, les écuries, les remises ; au pre-
mier étage, il donnerait son salon qui deviendrait la
salle du conseil , sa salle à manger et six autres pièces
dont on ferait des bureaux encore, ne garderait qu'une
chambre à coucher et un cabinet de toilette, quitte à
vivre en haut avec les Hamelin, mangeant, passant les
soirées chez eux; de sorte qu'à peu de frais on instal-
lerait la banque d'une façon un peu étroite, mais fort
sérieuse . La princesse, comme propriétaire, avait d'abord
refusé, dans sa haine de tout trafic d'argent : jamais son
toit n'abriterait cette abomination. Puis, ce jour-là, met-
tant la religion dans l'affaire, émue de la grandeur du
put, elle consentit. C'était une concession extrême, elle
se sentait prise d'un petit frisson, lorsqu'elle songeait à
cette machine infernale d'une maison de crédit, d'une
maison de Bourse et d'agio , dont elle laissait ainsi établir
sous elle les rouages de ruine et de mort.
Enfin, une semaine après cette tentative avortée, Sac-
card eut la joie de voir l'affaire, si empêtrée d'obstacles,
se bâcler brusquement, en quelques jours. Daigremont
vint un matin lui dire qu'il avait toutes les adhésions,
qu'on pouvait marcher. Dès lors, on étudia une dernière
fois le projet des statuts, on rédigea l'acte de société. Et
il était grand temps aussi pour les Hamelin, à qui la vie
commençait à redevenir dure. Lui, depuis des années, n'a-
vait qu'un rêve, être l'ingénieur conseil d'une grande
maison de crédit : comme il le disait, il se chargeait d'a-
mener l'eau au moulin. Aussi, peu à peu, la fièvre de
Saccard l'avait-elle gagné , brûlant du même zèle et de
la même impatience. Au contraire , madame Caroline,
après s'être enthousiasmée à l'idée des belles et utiles
choses qu'on allait accomplir, semblait plus froide, l'air
songeur, depuis qu'on entrait dans les broussailles et
les tondrières de l'exécution. Son grand bon sens, sa
nature droite flairaient toutes sortes de trous obscurs et
malpropres ; et elle tremblait surtout pour son frère,
qu'elle adorait, qu'elle traitait parfois en riant de « grosse
L'ARGENT . 117
bête » , malgré sa science ; non qu'elle soupçonnât le
moins du monde l'honnêteté parfaite de leur ami , qu'elle
voyait si dévoué à leur fortune ; mais elle avait une
singulière sensation de terrain mouvant, une inquié-
tude de chute et d'engloutissement, au premier faux
pas .
Ce matin-là, Saccard, lorsque Daigremont l'eut quitté,
monta rayonnant à la salle des épures.
Enfin, c'est fait ! cria-t-il.
Hamelin, saisi, les yeux humides, vint lui serrer les
mains, à les briser. Et, comme madame Caroline s'était
simplement tournée vers lui, un peu pâle, il ajouta :
Eh bien ! quoi donc, c'est tout ce que vous me dites ?...
Ça ne vous fait pas plus de plaisir, à vous ?
Elle eut alors un bon sourire .
-
Mais si, je suis très contente, très contente, je vous
assure .
Puis, quand il eut donné à son frère des détails sur le
syndicat, définitivement formé, elle intervint de son air
paisible.
Alors, c'est permis, n'est-ce pas ? de se réunir ainsi à
plusieurs, pour se distribuer les actions d'une banque,
avant même que l'émission soit faite ?
Violemment, il eut un geste d'affirmation .
- Mais, certainement, c'est permis ! ... Est-ce que vous
nous croyez assez niais, pour risquer un échec ? Sans
compter que nous avons besoin de gens solides, maîtres
du marché, si les débuts sont difficiles... Voilà toujours
les quatre cinquièmes de nos titres placés en des mains
sûres. On va pouvoir aller signer l'acte de société chez
le notaire .
Elle osa lui tenir tête .
-
Je croyais que la loi exigeait la souscription inté-
grale du capital social .
Cette fois, très surpris, il la regarda en face.
-
Vous lisez donc le Code ?
Et elle rougit légèrement, car il avait deviné : la veille,
cédant à son malaise, cette peur sourde et sans cause pré
118 LES ROUGON -MACQUART.
cise, elle avait lu la loi sur les sociétés. Un instant, elle
fut sur le point de mentir. Puis, avouant, riant :
-
C'est vrai, j'ai lu le Code, hier. J'en suis sortie, en
tâtant mon honnêteté et celle des autres, comme on
sort des livres de médecine, avec toutes les maladies.
Mais lui se fàchait, car ce fait d'avoir voulu se rensei-
gner, la lui montrait méfiante, prête à le surveiller, de
ses yeux de femme, fureteurs et intelligents.
- Ah ! reprit-il avec un geste qui jetait bas les vains
scrupules, si vous croyez que nous allons nous conformer
aux chinoiseries du Code ! Mais nous ne pourrions faire
deux pas, nous serions arrêtés par des entraves, à chaque
enjambée, tandis que les autres, nos rivaux, nous devan-
ceraient, à toutes jambes ! ... Non, non, je n'attendrai cer-
tainement pas que tout le capital soit souscrit ; je préfère,
d'ailleurs , nous réserver des titres , et je trouverai un
homme à nous auquel j'ouvrirai un compte, qui sera notre
prête-nom enfin.
C'est défendu, déclara-t-elle simplement de sa belle
voix grave.
Eh ! oui, c'est défendu, mais toutes les sociétés le
font.
-
Elles ont tort, puisque c'est mal.
Saccard, se calmant par un brusque effort de volonté,
crut alors devoir se tourner vers Hamelin, qui, gêné,
écoutait, sans intervenir.
Mon cher ami, j'espère que vous ne doutez pas de
moi... Je suis un vieux routier de quelque expérience,
vous pouvez vous remettre entre mes mains, pour le côté
financier de l'affaire. Apportez-moi de bonnes idées, et je
me charge de tirer d'elles tout le bénéfice désirable, en
courant le moins de risques possible. Je crois qu'un homme
pratique ne peut pas dire mieux.
L'ingénieur, avec son fond invincible de timidité et de
faiblesse, tourna la chose en plaisanterie, pour éviter de
répondre directement.
Oh ! vous aurez , dans Caroline, un vrai censeur. Elle
est née maître d'école .
L'ARGENT . 119
Mais je veux bien aller à sa classe, déclara galam-
ment Saccard .
Madame Caroline elle-même s'était remise à rire . Et la
conversation continua sur un ton de familière bienveil-
lance.
- C'est que j'aime beaucoup mon frère, c'est que je
vous aime vous-même plus que vous ne pensez, et cela
me ferait un gros chagrin de vous voir vous engager dans
des trafics louches, où il n'y a, au bout, que désastre et
que tristesse... Ainsi, tenez ! puisque nous en sommes
là-dessus , la spéculation, le jeu à la Bourse, eh bien! j'en
ai une terreur folle. J'étais si heureuse, dans le projet de
statuts, que vous m'avez fait recopier, d'avoir lu, à l'ar-
ticle 8, que la société s'interdisait rigoureusement toute
opération à terme. C'était s'interdire le jeu, n'est-ce pas ?
Et puis, vous m'avez désenchantée, en vous moquant de
moi , en m'expliquant que c'était là un simple article
d'apparat, une formule de style que toutes les sociétés
tenaient à honneur d'inscrire et que pas une n'observait...
Vous ne savez pas ce que je voudrais, moi? ce serait qu'à
la place de ces actions, ces cinquante mille actions que
vous allez lancer, vous n'émettiez que des obligations .
Oh ! vous voyez que je suis très forte, depuis que je lis le
Code, je n'ignore plus qu'on ne joue pas sur une obliga-
tion, qu'un obligataire est un simple prêteur qui touche
tant pour cent sur son prêt, sans être intéressé dans les
bénéfices, tandis que l'actionnaire est un associé courant
la chance des bénéfices et des pertes... Dites, pourquoi
pas des obligations, ça me rassurerait tant, je serais si
heureuse !
Elle outrait plaisamment la supplication de sa requête,
pour cacher sa réelle inquiétude. Et Saccard répondit sur
le même ton, avec un emportement comique .
-
Des obligations, des obligations ! mais jamais ! ... Que
voulez-vous fiche avec des obligations? C'est de la matière
morte... Comprenez donc que la spéculation, le jeu est le
rouage central, le cœur même, dans une vaste affaire comme
la nôtre. Oui ! il appelle le sang, il le prend partout par
120 LES ROUGON-MACQUART.
petits ruisseaux, l'amasse, le renvoie en fleuves dans tous
les sens, établit une énorme circulation d'argent, qui est
la vie même des grandes affaires. Sans lui, les grands
mouvements de capitaux, les grands travaux civilisateurs
qui en résultent, sont radicalement impossibles... C'est
comme pour les sociétés anonymes, a-t-on assez crié contre
elles, a-t-on assez répété qu'elles étaient des tripots et des
coupé-gorge ! La vérité est que, sans elles, nous n'aurions
ni les chemins de fer, ni aucune des énormes entreprises
modernes, qui ont renouvelé le monde ; car pas une for-
tune n'aurait suffi à les mener à bien, de même que pas
un individu , ni même un groupe d'individus , n'aurait
voulu en courir les risques. Les risques, tout est là, et la
grandeur du but aussi. Il faut un projet vaste , dont
l'ampleur saisisse l'imagination; il faut l'espoir d'un gain
considérable, d'un coup de loterie qui décuple la mise de
fonds, quand elle ne l'emporte pas ; et alors les passions
s'allument, la vie afflue, chacun apporte son argent, vous
pouvez repétrir la terre. Quel mal voyez-vous là ? Les
risques courus sont volontaires, répartis sur un nombre
infini de personnes, inégaux et limités selon la fortune
et l'audace de chacun. On perd, mais on gagne , on
espère un bon numéro, mais on doit s'attendre toujours
à en tirer un mauvais, et l'humanité n'a pas de rêve plus
entêté ni plus ardent, tenter le hasard, obtenir tout de
son caprice, être roi, être dieu !
Peu à peu , Saccard ne riait plus, se redressait sur ses
petites jambes, s'enflammait d'une ardeur lyrique, avec
des gestes qui jetaient ses paroles aux quatre coins du ciel.
-
Tenez ! nous autres, avec notre Banque Universelle,
n'allons-nous pas ouvrir l'horizon le plus large, toute une
trouée sur le vieux monde de l'Asie, un champ sans limite
à la pioche du progrès et à la rêverie des chercheurs d'or.
Certes, jamais ambition n'a été plus colossale, et, je
l'accorde, jamais non plus conditions de succès ou d'in-
succès n'ont été plus obscures. Mais c'est justement pour
ela que nous sommes dans les termes mêmes du pro-
lème, et que nous déterminerons, j'en ai la conviction,
L'ARGENT . 121
un engouement extraordinaire dans le public, dès que
nous serons connus... Notre Banque Universelle , mon
Dieu ! elle va être d'abord la maison classique qui traitera
de toutes affaires de banque , de crédit et d'escompte ,
recevra des fonds en comptes courants, contractera, négo-
ciera ou émettra des emprunts. Seulement, l'outil que
j'en veux faire surtout, c'est une machine à lancer les
grands projets de votre frère : là sera son véritable rôle , ses
bénéfices croissants, sa puissance peu à peu dominatrice.
Elle est fondée, en somme, pour prêter son concours à
des sociétés financières et industrielles, que nous établi-
rons dans les pays étrangers, dont nous placerons les
actions, qui nous devront la vie et nous assureront la
souveraineté... Et, devant cet avenir aveuglant de con-
quêtes, vous venez me demander s'il est permis de se syn-
diquer et d'avantager d'une prime les syndicataires, quitte
à la porter au compte de premier établissement ; vous
vous inquiétez des petites irrégularités fatales, des actions
non souscrites, que la société fera bien de garder, sous le
couvert d'un prête-nom ; enfin, vous partez en guerre
contre le jeu, contre le jeu, Seigneur ! qui est l'âme
même, le foyer, la flamme de cette géante mécanique que
je rêve ! ... Sachez donc que ce n'est rien encore, tout ça!
que ce pauvre petit capital de vingt-cinq millions est un
simple fagot jeté sous la machine, pour le premier coup
de feu ! que j'espère bien le doubler, le quadrupler, le
quintupler, à mesure que nos opérations s'élargiront !
qu'il nous faut la grêle des pièces d'or, la danse des
millions, si nous voulons, là-bas, accomplir les prodiges
annoncés ! ... Ah ! dame ! je ne réponds pas de la casse,
on ne remue pas le monde, sans écraser les pieds de
quelques passants.
Elle le regardait, et, dans son amour de la vie, de tout
ce qui était fort et actif, elle finissait par le trouver beau,
séduisant de verve et de foi. Aussi, sans se rendre à ses
théories qui révoltaient la droiture de sa claire intelli-
gence, feignit-elle d'être vaincue .
-
C'est bon, mettons que je ne sois qu'une femme et
11
122 LES ROUGON-MACQUART .
que les batailles de l'existence m'effraient... Seulement,
n'est-ce pas ? tâchez d'écraser le moins de monde possible,
et surtout n'écrasez personne de ceux que j'aime.
Saccard, grisé de son accès d'éloquence, et qui triom-
phait de ce vaste plan exposé, comme si la besogne était
faite, se montra tout à fait bonhomme .
- N'ayez donc pas peur ! Je fais l'ogre, c'est pour rire...
Tout le monde sera très riche.
Ils causèrent ensuite tranquillement des dispositions à
prendre, et il fut convenu que, le lendemain même de la
constitution définitive de la société, Hamelin se rendrait
à Marseille , puis de là en Orient, pour hâter la mise en
œuvre des grandes affaires .
Mais déjà, sur le marché de Paris, des bruits se répan-
daient, une rumeur ramenait le nom de Saccard, du fond
trouble où il s'était noyé un instant ; et les nouvelles,
d'abord chuchotées, peu à peu dites à voix plus haute,
sonnaient si clairement le succès prochain, que, de nou-
veau, comme au parc Monceau jadis, son antichambre
s'emplissait de solliciteurs, chaque matin. Il voyait Mazaud
monter, par hasard, pour lui serrer la main et causer
des nouvelles du jour ; il recevait d'autres agents de
change, le juif Jacoby, avec sa voix tonitruante, et son
beau-frère Delarocque , un gros roux, qui rendait sa femme
si malheureuse. La coulisse venait aussi, dans la personne
de Nathansohn, un petit blond très actif, que la chance
portait. Et quant à Massias, résigné à sa dure besogne de
remisier malchanceux, il se présentait déjà chaque jour,
bien qu'il n'y eût pas encore d'ordres à recevoir. C'était
toute une foule montante .
Un matin, dès neuf heures, Saccard trouva l'anti-
chambre pleine. N'ayant pas arrêté encore de personnel
spécial, il était fort mal secondé par son valet de chambre ;
et, le plus souvent, il se donnait la peine d'introduire
les gens lui-même. Ce jour-là, comme il ouvrait la
porte de son cabinet, Jantrou voulut entrer; mais il
avait aperçu Sabatani, qu'il faisait chercher depuis deux
jours.
L'ARGENT. 123
- Pardon, mon ami, dit-il en arrêtant l'ancien pro-
fesseur, pour recevoir d'abord le Levantin.
Sabatani, avec son inquiétant sourire de caresse, sa
souplesse de couleuvre, laissa parler Saccard, qui, très
nettement d'ailleurs, en homme qui le connaissait, lui fit
sa proposition.
Mon cher, j'ai besoin de vous... Il nous faut un
prête-nom. Je vous ouvrirai un compte, je vous ferai
acheteur d'un certain nombre de nos titres, que vous
payerez simplement par un jeu d'écritures... Vous
voyez que je vais droit au but et que je vous traite en
ami.
Le jeane homme le regardait de ses beaux yeux de
velours, si doux dans sa longue face brune.
-
La loi, cher maître, exige d'une façon formelle le
versement en espèces... Oh ! ce n'est pas pour moi que je
vous dis ça. Vous me traitez en ami, et j'en suis très
fier... Tout ce que vous voudrez !
Alors, Saccard, pour lui être agréable, lui dit l'estime
où le tenait Mazaud, qui avait fini par prendre ses ordres,
sans être couvert. Puis, il le plaisanta sur Germaine
Cœur, avec laquelle il l'avait rencontré la veille , faisant
allusion crûment au bruit qui le douait d'un véritable pro-
dige, une exception géante, dont rêvaient les filles du
monde de la Bourse, tourmentées de curiosité. Et Saba-
tani ne niait pas, riait de son rire équivoque sur ce sujet
scabreux : oui, oui ! ces dames étaient très drôles à courir
après lui, elles voulaient voir.
Ah ! à propos, interrompit Saccard, nous aurons
aussi besoin de signatures , pour régulariser certaines
opérations , les transferts par exemple... Pourrai -je
envoyer chez vous les paquets de papiers à signer ?
Mais certainement, cher maître. Tout ce que vous
voudrez !
Il ne soulevait même pas la question de payement,
sachant que cela est sans prix, lorsqu'on rend de pareils
services; et, comme l'autre ajoutait qu'on lui donnerait
un franc par signature, pour le dédommager de sa perte
124 LES ROUGON-MACQUART.
de temps, il acquiesça d'un simple mouvement de tête.
Puis, avec son sourire :
J'espère aussi, cher maître, que vous ne me refu-
serez pas des conseils. Vous allez être si bien placé, je vien-
drai aux renseignements.
C'est ça, conclut Saccard, qui comprit. Au revoir...
Ménagez-vous, ne cédez pas trop à la curiosité des dames.
Et, s'égayant de nouveau, il le congédia par une porte
de dégagement, qui lui permettait de renvoyer les gens,
sans leur faire retraverser la salle d'attente .
Ensuite , Saccard, étant allé rouvrir l'autre porte, appela
Jantrou. D'un coup d'œil, il le vit ravagé, sans ressources,
avec une redingote dont les manches s'étaient usées sur
les tables des cafés, à attendre une situation. La Bourse
continuait d'être une marâtre, et il portait beau pourtant,
la barbe en éventail, cynique et lettré, lâchant encore
de temps à autre une phrase fleurie d'ancien universitaire.
Je vous aurais écrit prochainement, dit Saccard.
Nous dressons la liste de notre personnel, où je vous ai
inscrit un des premiers, et je crois bien que je vous
appellerai au bureau des émissions.
Jantrou l'arrêta d'un geste .
Vous êtes bien aimable, je vous remercie... Mais j'ai
une affaire à vous proposer.
Il ne s'expliqua pas tout de suite, débuta par des géné-
ralités, demanda quelle serait la part des journaux, dans le
lancement de la Banque Universelle. L'autre prit feu aux
premiers mots, déclara qu'il était pour la publicité la plus
large, qu'il y mettrait tout l'argent disponible. Pas une
trompette n'était à dédaigner, même les trompettes de
deux sous, car il posait en axiome que tout bruit était bon,
en tant que bruit. Le rêve serait d'avoir tous les journaux
à soi ; seulement, ça coûterait trop cher.
Tiens ! est-ce que vous auriez l'idée de nous orga-
niser notre publicité?... Ce ne serait peut-être pas bête.
Nous en causerons .
Oui, plus tard, si vous voulez... Mais qu'est-ce que
vous diriez d'un journal à vous, complètement à vous,
L'ARGENT . 125
dont je serais le directeur. Chaque matin, une page vous
serait réservée , des articles qui chanteraient vos louanges,
de simples notes rappelant l'attention sur vous, des allu-
sions dans des études complètement étrangères aux
finances, enfin une campagne en règle, à propos de tout
et de rien, vous exaltant sans relâche sur l'hécatombe de
vos rivaux... Est-ce que ça vous tente ?
Dame ! si ça ne coûtait pas les yeux de la tête.
Non, le prix serait raisonnable .
Et il nomma enfin le journal : l'Espérance, une feuille
fondée, depuis deux ans, par un petit groupe de personna-
lités catholiques, les violents du parti, qui faisaient à
l'empire une guerre féroce. Le succès était, d'ailleurs,
absolument nul, et le bruit de la disparition du journal
courait chaque semaine .
Saccard se récria.
-
Oh ! il ne tire pas à deux mille !
Ça, ce sera notre affaire, d'arriver à un plus gros
tirage.
Et puis, c'est impossible : il traîne mon frère dans
la boue, je ne peux pas me fâcher avec mon frère dès le
début.
Jantrou haussa doucement les épaules.
Il ne faut se fâcher avec personne... Vous savez
comme moi que, lorsqu'une maison de crédit a un journal,
peu importe qu'il soutienne ou attaque le gouvernement :
s'il est officieux, la maison est certaine de faire partie de
tous les syndicats que forme le ministre des finances pour
assurer le succès des empruntsde l'Étatetdes communes;
s'il est opposant, le même ministre a toutes sortes d'égards
pour la banque qu'il représente, un désir de le désarmer
et de l'acquérir, qui se traduit souvent par plus de faveurs
encore... Ne vous inquiétez donc pas de la couleur de
l'Espérance. Ayez un journal, c'est une force.
Un instant silencieux. Saccard, avec cette vivacité d'in-
telligence qui lui faisait d'un coup s'approprier l'idée d'un
autre, la fouiller, l'adapter à ses besoins, au point qu'il la
rendait complètement sienne, développait tout un plan :
11.
126 LES ROUGON -MACQUART.
il achetait l'Espérance, en éteignait les polémiques
acerbes, la mettait aux pieds de son frère qui était bien
forcé de lui en avoir de la reconnaissance, mais lui con-
servait son odeur catholique, la gardait comme une
menace, une machine toujours prête à reprendre sa ter-
rible campagne, au nom des intérêts de la religion. Et, si
l'on n'était pas aimable avec lui, il brandissait Rome, il
risquait le grand coup de Jérusalem . Ce serait un joli
tour, pour finir.
Serions-nous libres ? demanda-t-il brusquement.
Absolument libres. Ils en ont assez, le journal est
tombé entre les mains d'un gaillard besogneux qui nous
le livrera pour une dizaine de mille francs. Nous en ferons
ce qu'il nous plaira.
Une minute encore, Saccard réfléchit.
Eh bien ! c'est fait. Prenez rendez-vous, amenez-
moi votre homme ici... Vous serez directeur, et je verrai
à centraliser entre vos mains toute notre publicité, que je
veux exceptionnelle, énorme , oh ! plus tard, quand nous
aurons de quoi chauffer sérieusement la machine.
Il s'était levé. Jantrou se leva également, cachant sa
joie de trouver du pain, sous son rire blagueur de déclassé,
las de la boue parisienne .
- Enfin, je vais donc rentrer dans mon élément, mes
chères belles-lettres !
N'engagez personne encore, reprit Saccard en le
reconduisant. Et, pendant que j'y songe, prenez donc
note d'un protégé à moi, de Paul Jordan, un jeune homme
à qui je trouve un talent remarquable, et dont vous ferez
un excellent rédacteur littéraire. Je vais lui écrire d'aller
vous voir.
Jantrou sortait par la porte de dégagement, lorsque
cette heureuse disposition des deux issues le frappa.
Tiens ! c'est commode, dit-il avec sa familiarité. On
escamote le monde... Quand il vient de belles dames,
comme celle que j'ai saluée tout à l'heure dans l'anti-
chambre, la baronne Sandorff...
Saccard ignorait qu'elle fût là; et d'un haussement
L'ARGENT. 127
d'épaules, il voulut dire son indifférence ; mais l'autre
ricanait, refusait de croire à ce désintéressement. Les
deux hommes échangèrent une vigoureuse poignée de
main.
Lorsqu'il fut seul, Saccard, instinctivement, se rapprocha
de la glace, releva ses cheveux, où pas un fil blanc
n'apparaissait encore. Il n'avait pourtant pas menti, les
femmes ne le préoccupaient guère, depuis que les affaires
le reprenaient tout entier ; et il ne cédait qu'à l'involon-
taire galanterie qui fait qu'un homme, en France, ne peut
se trouver seul avec une femme, sans craindre de passer
pour un sot, s'il ne la conquiert pas. Dès qu'il eut fait
entrer la baronne, il se montra très empressé.
-Madame, je vous en prie, veuillez vous asseoir...
Jamais il ne l'avalt vue si étrangement séduisante, avec
ses lèvres rouges, ses yeux brûlants, aux paupières meur-
tries, enfoncés sous les sourcils épais. Que pouvait-elle
lui vouloir? et il demeura surpris, presque désenchanté,
lorsqu'elle lui eut expliqué le motif de sa visite.
Mon Dieu ! monsieur, je vous demande pardon de
vous déranger, inutilement pour vous ; mais, entre gens
du même monde, il faut bien se rendre de ces petits ser-
vices... Vous avez eu dernièrement un chef de cuisine, que
mon mari est sur le point d'engager. Je viens donc tout
simplement aux renseignements .
Alors, il se laissa questionner, répondit avec la plus grande
obligeance, tout en ne la quittant pas du regard ; car il croyait
deviner que c'était là un prétexte : elle se moquait bien du
chef de cuisine, elle venait pour autre chose, évidemment.
Et, en effet, elle manœuvra, finit par nommer un ami
commun, le marquis de Bohain, qui lui avait parlé de la
Banque Universelle. On avait tant de peine à placer son
argent, à trouver des valeurs solides ! Enfin, il comprit
qu'elle prendrait volontiers des actions, avec la prime de
dix pour cent abandonnée aux syndicataires ; et il comprit
mieux encore que, s'il lui ouvrait un compte, elle ne
payerait pas.
-
J'ai ma fortune personnelle, mon mari ne s'en mêle
128 LES ROUGON - MACQUART .
jamais. Ça me donne beaucoup de tracas, ça m'amuse aussi
un peu, je l'avoue... N'est-ce pas ? lorsqu'on voit une femme
s'occuper d'argent, surtout une jeune femme, ça étonne,
on est tenté de l'en blâmer... Il y a des jours où je suis
dans le plus mortel embarras, n'ayant pas d'amis qui
veuillent me conseiller. L'autre quinzaine encore, faute
d'un renseignement, j'ai perdu une somme considérable...
Ah ! maintenant que vous allez être en si bonne position
pour savoir, si vous étiez assez gentil, si vous vouliez...
La joueuse perçait sous la femme du monde, la joueuse
âpre, enragée, cette fille des Ladricourt dont un ancêtre
avait pris Antioche, cette femme d'un diplomate saluée
très bas par la colonie étrangère de Paris, et que sa pas-
sion promenait en solliciteuse louche chez tous les gens
de finance. Ses lèvres saignaient, ses yeux flambaient da-
vantage, son désir éclatait, soulevait la femme ardente
qu'elle semblait être. Et il eut la naïveté de croire qu'elle
était venue s'offrir, simplement pour être de sa grande
affaire et avoir, à l'occasion, d'utiles renseignements de
Bourse.
Mais , cria-t-il, je ne demande pas mieux, madame,
que de mettre à vos pieds mon expérience.
Il avait rapproché sa chaise, il lui prit la main. Du coup,
elle parut dégrisée. Ah ! non, elle n'en était pas encore
là, il serait toujours temps qu'elle payât d'une nuit la
communication d'une dépêche. C'était déjà, pour elle,
une corvée abominable que sa liaison avec le procureur
général Delcambre, cet homme si sec et si jaune, que la
ladrerie de son mari l'avait forcée d'accueillir. Et son
indifférence sensuelle, le mépris secret où elle tenait
l'homme, venait de se montrer en une lassitude blême,
sur son visage de fausse passionnée, que l'espoir du jeu
seul enflammait. Elle se leva, dans une révolte de sa
race et de son éducation, qui lui faisaient encore manquer
des affaires .
-
Alors, monsieur, vous dites que vous étiez content
de ce chef de cuisine ?
Étonné, Saccard se mit debout à son tour. Qu'avait-elle
L'ARGENT. 129
donc espéré ? qu'il l'inscrirait et la renseignerait pour
rien ? Décidément, il fallait se méfier des femmes, elles
apportaient dans les marchés la plus insigne mauvaise foi.
Et, bien qu'il eût envie de celle-ci, il n'insista pas, il s'in-
clina avec un sourire qui signifiait : « A votre aise, chère
madame , quand il vous plaira, » tandis que, tout haut, il
disait :
Très content, je vous le répète. Une question de
réforme intérieure m'a seule décidé à me séparer de lui.
La baronne Sandorff eut une hésitation d'une seconde
à peine, non qu'elle regrettât sa révolte, mais sans doute
elle sentait combien il était naïf de venir chez un Saccard,
avant d'être résignée aux conséquences. Cela l'irritait
contre elle-même, car elle avait la prétention d'être une
femme sérieuse. Elle finit par répondre d'une simple incli-
naison de tête au respectueux salut dont il la congédiait;
et il l'accompagnait jusqu'à la petite porte, lorsque celle-
ci fut brusquement ouverte, d'une main familière. C'était
Maxime, qui déjeunait chez son père, ce matin-là, et qui
arrivait en intime, par le couloir. Il s'effaça, salua égale-
ment, pour laisser sortir la baronne. Puis, quand elle fut
partie, il eut un léger rire.
- Ça commence, ton affaire ? tu touches tes primes ?
Malgré sa grande jeunesse encore, il avait un aplomb
d'homme d'expérience, incapable de se dépenser inutile-
ment dans un plaisir hasardeux. Son père comprit son
attitude de supériorité ironique .
- Non, justement, je n'ai rien touché du tout, et ce
n'est point par sagesse, car, mon petit, je suis aussi fier
d'avoir toujours vingt ans que tu parais l'être d'en avoir
soixante .
Le rire de Maxime s'accentua, son ancien rire perlé de
fille, dont il avait gardé le roucoulement équivoque, dans
l'attitude correcte qu'il s'était faite de garçon rangé,
désireux de ne pas gâter sa vie davantage. Il affectait la
plus grande indulgence, pourvu que rien de lui ne fût
menacé,
- Ma foi, tu as bien raison, du moment que ça ne te
130 LES ROUGON-MACQUART.
fatigue pas... Moi, tu sais, j'ai déjà des rhumatismes.
Et, s'installant à l'aise dans un fauteuil, prenant un
journal :
Ne t'occupe pas de moi, finis de recevoir, si je ne te
gêne pas ... Je suis venu trop tôt, parce que j'avais à passer
chez mon médecin et que je ne l'ai pas trouvé.
A ce moment, le valet de chambre entrait dire que ma-
dame la comtesse de Beauvilliers demandait à être reçue.
Saccard, un peu surpris, bien qu'il eût déjà rencontré à
l'Œuvre du Travail sa noble voisine, comme il la nommait,
donna l'ordre de l'introduire immédiatement; puis, rappe-
lant le valet, il lui commanda de renvoyer tout le monde,
fatigué, ayant très faim.
Lorsque la comtesse entra, elle n'aperçut même pas
Maxime, que le dossier du grand fauteuil cachait. Et Sac-
card s'étonna davantage, en voyant qu'elle avait amené
avec elle sa fille Alice. Cela donnait plus de solennité à la
démarche : ces deux femmes si tristes et si pâles, la mère
mince, grande , toute blanche , à l'air suranné , la fille
vieillie déjà , le cou trop long , jusqu'à la disgrâce. Il
avança des sièges, d'une politesse agitée, pour mieux
montrer sa déférence .
-Madame, je suis extrêmement honoré... Si j'avais le
bonheur de pouvoir vous être utile...
D'une grande timidité, sous son allure hautaine, la
comtesse finit par expliquer le motif de sa visite.
-Monsieur, c'est à la suite d'une conversation avec
mon amie, madame la princesse d'Orviedo, que la pensée
m'est venue de me présenter chez vous... Je vous avoue
que j'ai hésité d'abord, car on ne refait pas facilement ses
idées à mon âge, et j'ai toujours eu grand'peur des choses
d'aujourd'hui que je ne comprends pas... Enfin, j'en ai
causé avec ma fille, je crois qu'il est de mon devoir de pas-
ser sur mes scrupules pour tenter d'assurer le bonheur des
miens.
Et elle continua, elle dit comment la princesse lui avait
parlé de la Banque Universelle, certes une maison de cré-
dit telle que les autres, aux yeux des profanes, mais qui,
L'ARGENT. 131
aux yeux des initiés, allait avoir une excuse sans réplique,
un but tellement méritoire et haut, qu'il devait imposer
silence aux consciences les plus timorées. Elle ne pro-
nonça ni le nom du pape ni celui de Jérusalem : c'était là
ce qu'on ne disait pas, ce qu'on chuchotait à peine entre
fidèles, le mystère qui passionnait; mais, de chacune de
ses paroles, de ses allusions et de ses sous-entendus, un
espoir et une foi se dégageaient, qui mettaient toute une
flamme religieuse dans sa croyance au succès de la nou-
velle banque.
Saccard lui-même fut étonné de son émotion contenue,
du tremblement de sa voix. Il n'avait encore parlé de Jéru-
salem que dans l'excès lyrique de sa fièvre, il se méfiait au
fond de ce projet fou, y flairant quelque ridicule, disposé
à l'abandonner et à en rire, si des plaisanteries l'accueil-
laient. Et la démarche émue de cette sainte femme qui
amenait sa fille, la façon profonde dont elle donnait à
entendre qu'elle et tous les siens, toute la noblesse fran-
çaise croirait et s'engouerait, le frappait vivement, donnait
un corps à une rêverie pure, élargissait à l'infini son
champ d'évolution. C'était donc vrai qu'il y avait là un
levier, dont l'emploi allait lui permettre de soulever le
monde ! Avec son assimilation si rapide, il entra d'un coup
dans la situation, parla lui aussi en termes mystérieux de
ce triomphe final qu'il poursuivrait en silence ; et sa parole
était pénétrée de ferveur, il venait réellement d'être tou-
ché de la foi, de la foi en l'excellence du moyen d'action
que la crise traversée par la papauté lui mettait aux
mains. Il avait la faculté heureuse de croire, dès que l'exi-
geait l'intérêt de ses plans.
Enfin, monsieur, continua la comtesse, je suis déci-
dée à une chose qui m'a répugnée jusqu'ici... Oui, l'idée
de faire travailler de l'argent, de le placer à intérêts, ne
m'est jamais entrée dans la tête des façons anciennes
d'entendre la vie, des scrupules qui deviennent un peu
sots, je le sais ; mais, que voulez-vous ? on ne va point aisé-
ment contre les croyances qu'on a sucées avec le lait, et je
m'imaginais que la terre seule, la grande propriété devait
132 LES ROUGON-MACQUART.
nourrir des gens tels que nous... Malheureusement, la
grande propriété...
Elle rougit faiblement, car elle en arrivait à l'aveu de
cette ruine qu'elle dissimulait avec tant de soin.
La grande propriété n'existe plus guère... Nous
autres avons été très éprouvés... Il ne nous reste plus
qu'une ferme.
Saccard, alors, pour lui éviter toute gêne, renchérit,
s'enflamma.
Mais, madame, personne ne vit plus de la terre...
L'ancienne fortune domaniale est une forme caduque de
la richesse, qui a cessé d'avoir sa raison d'être. Elle était
la stagnation même de l'argent, dont nous avons décuplé
la valeur, en le jetant dans la circulation, et par le papier-
monnaie, et par les titres de toutes sortes , commerciaux
et financiers. C'est ainsi que le monde va être renouvelé,
car rien n'était possible sans l'argent, l'argent liquide qui
coule, qui pénètre partout, ni les applications de la science,
ni la paix finale, universelle ... Oh ! la fortune domaniale!
elle est allée rejoindre les pataches. On meurt avec un
million de terres, on vit avec le quart de ce capital placé
dans de bonnes affaires, à quinze, vingt et même trente
pour cent.
Doucement , avec sa tristesse infinie, la comtesse hocha
la tête.
Je ne vous entends guère, et, je vous l'ai dit, je suis
restée d'une époque où ces choses effrayaient, comme des
choses mauvaises et défendues ... Seulement , je ne suis pas
seule, je dois surtout songer à ma fille. Depuis quelques
années, j'ai réussi à mettre de côté, oh ! une petite somme...
Sa rougeur reparaissait.
- Vingt mille francs, qui dorment chez moi, dans un
tiroir. Plus tard, j'aurais peut-être un remords de les avoir
laissés ainsi improductifs ; et, puisque votre œuvre est
bonne, ainsi que me l'a confié mon amie, puisque vous
allez travailler à ce que nous souhaitons tous, de nos vœux
les plus ardents, je me risque... Enfin je vous serai recon-
naissante, si vous pouvez me réserver des actions de votre
L'ARGENT . 133
banque, pour une somme de dix à douze mille francs. J'ai
tenu à ce que ma fille m'accompagnât, car je ne vous
cache pas que cet argent est à elle.
Jusque-là, Alice n'avait pas ouvert la bouche, l'air effacé,
malgré son vif regard d'intelligence. Elle eut un geste de
reproche tendre.
Oh ! à moi ! maman, est-ce que j'ai quelque chose à
moi qui ne soit pas à vous ?
Et ton mariage, mon enfant ?
Mais vous savez bien que je ne veux pas me marier!
Elle avait dit cela trop vite, le chagrin de sa solitude
criait dans sa voix grêle. Sa mère la fit taire d'un coup
d'œil navré ; et toutes deux se regardèrent un instant, ne
pouvant se mentir, dans le partage quotidien de ce qu'elles .
avaient à souffrir et à cacher.
Saccard était très ému .
Madame, il n'y aurait plus d'actions, que j'en trou-
verais quand même pourvous. Oui, s'il le faut, j'en pren-
drai sur les miennes ... Votre démarche me touche infi-
niment, je suis très honoré de votre confiance...
Et, à cet instant, il croyait réellement faire la fortune de
ces malheureuses, il les associait, pour une part, à la pluie
d'or qui allait pleuvoir sur lui et autour de lui.
Ces dames s'étaient levées et se retiraient. A la porte
seulement, la comtesse se permit une allusion directe à
la grande affaire dont on ne parlait pas.
J'ai reçu de mon fils Ferdinand, qui est à Rome, une
lettre désolante sur la tristesse produite là-bas par l'an-
nonce du retrait de nos troupes.
Patience ! déclara Saccard avec conviction, nous
sommes là pour tout sauver.
Il y eut de profonds saluts, et il les accompagna jusqu'au
palier, en passant cette fois à travers l'antichambre, qu'il
croyait libre. Mais, comme il revenait, il aperçut, assis
sur une banquette, un homme d'une cinquantaine d'an-
nées, grand et sec, vêtu en ouvrier endimanché, qui avait
avec lui une jolie fille de dix-huit ans, mince et pale.
Quoi? que voulez-vous ?
12
134 LES ROUGON- MACQUART.
La jeune fille s'était levée la première, et l'homme,
intimidé par cet accueil brusque, se mit à bégayer une
explication confuse.
J'avais donné l'ordre de renvoyer tout le monde !
Pourquoi êtes-vous là ? ... Dites-moi votre nom, au moins.
- Dejoie, monsieur, et je viens avec ma fille Nathalie...
De nouveau, il s'embrouilla, si bien que Saccard, im-
patienté, allait le pousser à la porte, lorsqu'il comprit
enfin que c'était madame Caroline qui le connaissait depuis
longtemps et qui lui avait dit d'attendre.
-
Ah ! vous êtes recommandé par madame Caroline
Il fallait le dire tout de suite... Entrez et dépêchez-vous ,
car j'ai très faim.
Dans le cabinet, il laissa Dejoie et Nathalie debout, ne
s'assit pas lui-même, pour les expédier plus vite. Maxime,
qui, à la sortie de la comtesse, avait quitté son fauteuil,
n'eut plus la discrétion de s'écarter, dévisageant les
nouveaux venus, l'air curieux. Et Dejoie, longuement,
racontait son affaire .
Voici, monsieur... J'ai fait mon congé, puis je suis
entré comme garçon de bureau chez monsieur Durieu, le
mari de madame Caroline, quand il vivait et qu'il était
brasseur. Puis, je suis entré chez monsieur Lamberthier, le
facteur à la halle. Puis, je suis entré chez monsieur Blaisot,
un banquier que vous connaissez bien : il s'est fait sauter
la cervelle, il y a deux mois, et alors je suis sans place...
Il faut vous dire, avant tout, que je m'étais marié. Oui,
j'avais épousé ma femme Joséphine, quand j'étais juste-
ment chez monsieur Durieu, et qu'elle était, elle, cuisi-
nière chez la belle-sœur de monsieur, madame Lévêque,
que madame Caroline a bien connue. Ensuite, quand j'ai
été chez monsieur Lamberthier, elle n'a pas pu y entrer,
elle s'est placée chez un médecin de Grenelle, mon-
sieur Renaudin. Ensuite, elle est allée au magasin des
Trois-Frères, rue Rambuteau, où, comme par un guignon,
il n'y a jamais eu de place pour moi...
-
Bref ! interrompit Saccard, vous venez me demander
un emploi, n'est-ce pas ?
L'ARGENT. 135
Mais Dejoie tenait à expliquer le chagrin de sa vie, la
mauvaise chance qui lui avait fait épouser une cuisinière.
sans que jamais il eût réussi à se placer dans les mêmes
maisons qu'elle. C'était quasiment comme si l'on n'avait
pas été marié, n'ayant jamais une chambre à tous les deux,
se voyant chez les marchands de vin, s'embrassant der-
rière les portes des cuisines. Et une fille était née, Nathalie,
qu'il avait fallu laisser en nourrice jusqu'à huit ans, jus-
qu'au jour où le père, ennuyé d'être seul, l'avait reprise
dans son étroit cabinet de garçon. Il était ainsi devenu la
vraie mère de la petite, l'élevant, la menant à l'école, la
surveillant avec des soins infinis, le cœur débordant d'une
adoration grandissante .
-Ah ! je puis bien dire, monsieur, qu'elle m'a donné
de la satisfaction. C'est instruit, c'est honnête... Et, vous
la voyez, il n'y a pas sa pareille pour la gentillesse.
En effet, Saccard la trouvait charmante, cette fleur
blonde du pavé parisien, avec sa grâce chétive, ses larges
yeux sous les petits frisons de ses cheveux pâles. Elle
se laissait adorer par son père, sage encore, n'ayant eu
aucun intérêt à ne pas l'être, d'un féroce et tranquille
égoïsme, dans cette clarté si limpide de ses yeux.
Alors donc, monsieur, la voici en âge de se marier,
et il y a justement un beau parti qui se présente, le fils
du cartonnier, notre voisin. Seulement, c'est un garçon
qui veut s'établir, et il demande six mille francs. Ça n'est
pas trop, il pourrait prétendre à une fille qui aurait
davantage... Il faut vous dire que j'ai perdu ma femme, il
y a quatre ans, et qu'elle nous a laissé des économies, ses
petits bénéfices de cuisinière, n'est-ce pas ?... J'ai quatre
mille francs ; mais ça ne fait pas six mille, et le jeune
homme est pressé, Nathalie aussi...
La jeune fille qui écoutait, souriante, avec son clair
regard si froid et si décidé, eut une brusque affirmation
du menton.
-
Bien sûr... Je ne m'amuse pas, je veux en finir, d'une
manière ou d'une autre.
De nouveau , Saccard les interrompit. Il avait jugé
136 LES ROUGON-MACQUART.
l'homme, borné, mais très droit, très bon, rompu à la
discipline militaire. Puis, il suffisait qu'il se présentât au
nom de madame Caroline .
C'est parfait, mon ami... Je vais avoir un journal, je
vous prends comme garçon de bureau... Laissez-moi votre
adresse, et au revoir.
Cependant, Dejoie ne s'en allait point. Il continua
avec embarras :
Monsieur est bien obligeant, j'accepte la place avec
reconnaissance, parce qu'il faudra que je travaille, quand
j'aurai casé Nathalie... Mais j'étais venu pour autre chose.
Oui, j'ai su, par madame Caroline et par d'autres per-
sonnes encore, que monsieur va se trouver dans de grandes
affaires et qu'il pourra faire gagner tout ce qu'il voudra à
ses amis et connaissances... Alors, si monsieur voulait
bien s'intéresser à nous, si monsieur consentait à nous
donner de ses actions ...
Saccard, une seconde fois, fut ému, plus ému qu'il
ne venait de l'être, la première, lorsque la comtesse lui
avait confié, elle aussi, la dot de sa fille. Cet homme
simple, ce tout petit capitaliste aux économies grattées
sou à sou, n'était-ce pas la foule croyante, confiante, la
grande foule qui fait les clientèles nombreuses et solides,
l'armée fanatisée qui arme une maison de crédit d'une
force invincible ? Si ce brave homme accourait ainsi, avant
toute publicité, que serait-ce, lorsque les guichets seraient
ouverts ? Son attendrissement souriait à ce premier petit
actionnaire, il voyait là le présage d'un gros succès.
Entendu, mon ami, vous aurez des actions.
La face de Dejoie rayonna, comme à l'annonce d'une
grâce inespérée .
Monsieur est trop bon... N'est-ce pas ? en six mois,
je puis bien, avec mes quatre mille, en gagner deux mille,
de façon à compléter la somme... Et, puisque monsieur y
consent, j'aime mieux régler ça tout de suite. J'ai apporté
l'argent.
Il se fouilla, tira une enveloppe, qu'il tendit à Saccard,
immobile, silencieux, saisi d'une admiration charmée, à
L'ARGENT. 137
ce dernier trait. Et le terrible corsaire, qui avait déjà
écumé tant de fortunes, finit par éclater d'un bon rire,
résolu honnêtement à l'enrichir aussi, cet homme de foi.
Mais, mon brave, ça ne se fait point ainsi... Gardez
votre argent, je vous inscrirai, et vous payerez én temps
et lieu.
Cette fois, il les congédia, après que Dejoie l'eut fait
remercier par Nathalie, dont un sourire de contentement
éclairait les beaux yeux durs et candides.
Lorsque Maxime se retrouva enfin seul avec son père,
il dit, de son air d'insolence moqueuse :
-
Voilà que tu dotes les jeunes filles, maintenant.
Pourquoi pas ? répondit gaiement Saccard. C'est un
bon placement que le bonheur des autres.
Il rangeait quelques papiers, avant de quitter son cabi-
net. Puis, brusquement :
Et toi, tu n'en veux pas, des actions ?
Maxime, qui marchait à petits pas, se retourna d'un
sursaut, se planta devant lui.
- Ah ! non, par exemple ! Est-ce que tu me prends
pour un imbécile ?
Saccard eut un geste de colère, trouvant la réponse
d'un irrespect et d'un esprit déplorables, prêt à lui crier
que l'affaire était réellement superbe, qu'il le jugeait vrai-
ment trop bête, s'il le croyait un simple voleur, comme
les autres. Mais, en le regardant, une pitié lui vint de son
pauvre garçon, épuisé à vingt-cinq ans, rangé, avare même,
si vieilli de vices, si inquiet de sa santé, qu'il ne ris-
quait plus une dépense ni une jouissance, sans en avoir
réglementé le bénéfice. Et, tout consolé, tout fier de
l'imprudence passionnée de ses cinquante ans, il se remit
à rire, il lui tapa sur l'épaule.
-
Tiens ! allons déjeuner, mon pauvre petit, et soigne
tes rhumatismes .
Ce fut le surlendemain, le 5 octobre, que Saccard,
assisté d'Hamelin et de Daigremont, se rendit chez maître
Lelorrain, notaire, rue Sainte-Anne ; et l'acte fut reçu,
qui constituait, sous la dénomination de société de la
12.
138 LES ROUGON -MACQUART
Banque Universelle, une société anonyme, au capital de
vingt-cinq millions, divisé en cinquante mille actions de
cinq cents francs chacune, dont le quart seul était exigible .
Le siège de la société était fixé rue Saint-Lazare, à l'hôtel
d'Orviedo. Un exemplaire des statuts, dressés suivant
l'acte, fut déposé en l'étude de maître Lelorrain. Il fai-
sait, ce jour-là, un très clair soleil d'automne, et ces
messieurs, lorsqu'ils sortirent de chez le notaire, allu-
mèrent des cigares, remontèrent doucement par le bou-
levard et la rue de la Chaussée-d'Antin, heureux de vivre,
s'égayant comme des collégiens échappés .
L'assemblée générale constitutive n'eut lieu que la
semaine suivante, rue Blanche, dans la salle d'un petit
bal qui avait fait faillite, et où un industriel tâchait d'or-
ganiser des expositions de peinture. Déjà, les syndica-
taires avaient placé celles des actions souscrites par eux,
qu'ils ne gardaient pas ; et il vint cent vingt-deux action-
naires , représentant près de quarante mille actions, ce
qui aurait dû donner un total de deux mille voix, le chiffre
de vingt actions étant nécessaire pour avoir le droit de
siéger et de voter. Cependant, comme un actionnaire ne
pouvait exprimer plus de dix voix, quel que fût le chiffre
de ses titres, le nombre exact des suffrages fut de seize
cent quarante-trois.
Saccard tint absolument à ce qu'Hamelin présidât. Lui,
s'était volontairement perdu dans le troupeau. Il avait
inscrit l'ingénieur, et s'était inscrit lui-même, chacun
pour cinq cents actions, qu'il devait payer par un jeu
d'écritures . Tous les syndicataires étaient là : Daigre-
mont , Huret , Sédille , Kolb , le marquis de Bohain,
chacun avec le groupe d'actionnaires qui marchait sous
ses ordres. On remarquait également Sabatani, un des
plus gros souscripteurs, ainsi que Jantrou, au milieu de
plusieurs des hauts employés de la banque, en fonctions
depuis l'avant-veille. Et toutes les décisions à prendre
avaient été si bien prévues et réglées d'avance, que jamais
assemblée constitutive ne fut si belle de calme, de simpli-
cité et de bonne entente. A l'unanimité des voix, on
L'ARGENT. 139
reconnut sincère la déclaration de la souscription inté-
grale du capital, ainsi que celle du versement des cent
vingt-cinq francs par action. Puis, solennellement, on
déclara la société constituée. Le conseil d'administration
fut en suitenommé : il devait se composer de vingt membres
qui, outre les jetons de présence, chiffrés à un total
annuel de cinquante mille francs, auraient à toucher,
d'après un article des statuts, le dix pour cent sur les
bénéfices. Cela n'étant pas à dédaigner, chaque syndica-
taire avait exigé de faire partie du conseil ; et Daigre-
mont, Huret, Sédille, Kolb, le marquis de Bohain, ainsi
qu'Hamelin, que l'on voulait porter à la présidence, pas-
sèrent naturellement en tête de la liste, avec quatorze
autres de moindre importance, triés parmi les plus obéis-
sants et les plus décoratifs des actionnaires. Enfin, Sac-
card, resté dans l'ombre jusque-là, apparut, lorsque, le
moment de choisir un directeur étant arrivé, Hamelin le
proposa. Un murmure sympathique accueillit son nom, il
obtint lui aussi l'unanimité. Et il n'y avait plus qu'à élire
les deux commissaires censeurs, chargés de présenter à
l'assemblée un rapport sur le bilan et de contrôler ainsi
les comptes fournis par les administrateurs : fonction
délicate autant qu'inutile , pour laquelle Saccard avait
désigné un sieur Rousseau et un sieur Lavignière, le
premier complètement inféodé au second, celui-ci grand,
blond, très poli, approuvant toujours, dévoré de l'envie
d'entrer plus tard dans le conseil, lorsqu'on serait content
de ses services. Rousseau et Lavignière nommés, on allait
lever la séance, lorsque le président crut devoir parler de
la prime de dix pour cent accordée aux syndicataires,
en tout quatre cent mille francs, que l'assemblée, sur sa
proposition, passa aux frais de premier établissement.
C'était une vétille, il fallait bien faire la part du feu; et,
laissant la foule des petits actionnaires s'écouler avec le
piétinement d'un troupeau, les gros souscripteurs res-
tèrent les derniers, échangèrent encore sur le trottoir
des poignées de main, l'air souriant.
Dès le lendemain, le conseil se réunit à l'hôtel d'Or-
140 LES ROUGON-MACQUART.
viedo, dans l'ancien salon de Saccard, transformé en salle
des séances. Une vaste table, recouverte d'un tapis de
velours vert, entourée de vingt fauteuils tendus de la
même étoffe , en occupait le centre ; et il n'y avait pas
d'autres meubles que deux corps de bibliothèque, aux
vitres garnies à l'intérieur de petits rideaux de soie égale-
ment verte. Les tentures d'un rouge foncé assombrissaient
la pièce, dont les trois fenêtres ouvraient sur le jardin de
l'hôtel Beauvilliers. Il ne venait de là qu'un jour crépus-
culaire, comme une paix de vieux cloître, endormi sous
l'ombre verte de ses arbres. Cela était sévère et noble, on
entrait dans une honnêteté antique.
Le conseil se réunissait pour former son bureau ; et il
se trouva presque tout de suite au grand complet, comme
sonnaient quatre heures. Le marquis de Bohain, avec sa
grande taille, sa petite tête blême et aristocratique, était
vraiment très vieille France ; tandis que Daigremont,
affable, représentait la haute fortune impériale, dans son
succès fastueux. Sédille, moins tourmenté que de cou-
tume, causait avec Kolb d'un mouvement imprévu qui
venait de se produire sur le marché de Vienne ; et, autour
d'eux, les autres administrateurs, la bande, écoutaient,
tâchaient de saisir un renseignement, ou bien s'entre-
tenaient aussi de leurs occupations personnelles, n'étant
là que pour faire nombre et pour ramasser leur part,
les jours de butin. Ce fut, comme toujours, Huret qui
arriva en retard, essoufflé, échappé à la dernière minute
d'une commission de la Chambre. Il s'excusa, et l'on
s'assit sur les fauteuils, entourant la table .
Le doyen d'âge, le marquis de Bohain, avait pris place
au fauteuil présidentiel, un fauteuil plus haut et plus doré
que les autres. Saccard, comme directeur, s'était placé
en face de lui. Et, immédiatement, lorsque le marquis eut
déclaré qu'on allait procéder à la nomination du président,
Hamelin se leva, pour décliner toute candidature : il
croyait savoir que plusieurs de ces messieurs avaient songé
à lui pour la présidence ; mais il leur faisait remarquer qu'il
devait partir dès le lendemain pour l'Orient, qu'il était en
L'ARGENT. 141
outre d'une inexpérience absolue en matière de compta-
bilité , de banque et de Bourse, qu'enfin il y avait là une
responsabilité dont il ne pouvait accepter le poids. Très
surpris, Saccard l'écoutait, car, la veille encore, la chose
était entendue ; et il devinait l'influence de madame
Caroline sur son frère, sachant que, le matin, ils avaient
eu une longue conversation ensemble. Aussi, ne voulant
pas d'un autre président qu'Hamelin, quelque indépen-
dant qui le gênerait peut-être, se permit-il d'intervenir,
en expliquant que la fonction était surtout honorifique,
qu'il suffisait que le président fit acte de présence, au
moment des assemblées générales , pour appuyer les
propositions du conseil et prononcer les discours d'usage.
D'ailleurs, on allait élire un vice-président, qui donnerait
les signatures. Et, pour le reste, pour la partie purement
technique, la comptabilité, la Bourse , les mille détails
intérieurs d'une grande maison de crédit, est-ce qu'il ne
serait pas là, lui, Saccard, le directeur, justement nommé
à cet effet ? Il devait, d'après les statuts, diriger le travail
des bureaux, effectuer les recettes et les dépenses, gérer
les affaires courantes, assurer les délibérations du conseil,
être en un mot le pouvoir exécutif de la société. Ces rai-
sons semblaient bonnes. Hamelin ne s'en débattit pas
moins longtemps encore, il fallut que Daigremont et Huret
insistassent eux-mêmes de la manière la plus pressante.
Majestueux, le marquis de Bohain se désintéressait. Enfin,
l'ingénieur céda, il fut nommé président, et l'on choisit
pour vice-président un obscur agronome, ancien conseiller
d'État, le vicomte de Robin-Chagot, homme doux et ladre,
excellente machine à signatures. Quant au secrétaire, il
fut pris en dehors du conseil, dans le personnel des
bureaux de la banque, le chef du service des émissions.
Et, comme la nuit venait, dans la grande pièce grave, une
ombre verdie d'une infinie tristesse, on jugea la besogne
bonne et suffisante, on se sépara après avoir réglé les
séances à deux par mois, le petit conseil le quinze, et le
grand conseil le trente.
Saccard et Hamelin remontèrent ensemble dans la salle
142 LES ROUGON - MACQUART .
des épures, où madame Caroline les attendait. Elle vit
bien tout de suite, à l'embarras de son frère, qu'il venait
de céder une fois encore, par faiblesse ; et, un instant,
elle en fut très fâchée .
- Mais, voyons , ce n'est pas raisonnable ! cria Saccard.
Songez que le président touche trente mille francs, chiffre
qui sera doublé, lorsque nos affaires s'étendront. Vous
n'êtes pas assez riches pour dédaigner cet avantage... Et
que craignez-vous, dites ?
- Mais je crains tout, répondit madame Caroline. Mon
frère ne sera pas là, moi-même je n'entends rien à l'ar-
gent... Tenez ! ces cinq cents actions que vous avez inscrites
pour lui, sans qu'il les paye tout de suite, eh bien, n'est-ce
pas irrégulier, ne serait-il pas en faute, si l'opération tour-
nait mal ?
Il s'était mis à rire .
Une belle histoire ! cinq cents actions, un premier
versement de soixante-deux mille cinq cents francs ! Si,
au premier bénéfice, avant six mois, il ne pouvait rem-
bourser cela, autant vaudrait-il nous aller jeter sur-le-
champ à la Seine, plutôt que de nous donner le souci de
rien entreprendre... Non, vous pouvez être tranquille, la
spéculation ne dévore que les maladroits .
Elle restait sévère, dans l'ombre croissante de la pièce.
Mais on apporta deux lampes, et les murs furent largement
éclairés, les vastes plans, les aquarelles vives, qui la fai-
saient si souvent rêver des pays de là-bas. La plaine
encore était nue, les montagnes barraient l'horizon, elle
évoquait la détresse de ce vieux monde endormi sur ses
trésors, et que la science allait réveiller dans sa crasse et
dans son ignorance. Que de grandes et belles et bonnes
choses à accomplir ! Peu à peu, une vision lui montrait
des générations nouvelles, toute une humanité plus forte
et plus heureuse poussant de l'antique sol, labouré à nou-
veau par le progrès.
La spéculation, la spéculation, répéta-t-elle machi-
nalement, combattue de doute. Ah ! j'en ai le cœur trou-
blé d'angoisse.
L'ARGENT. 143
Saccard, qui connaissait bien ses habituelles pensées,
avait suivi sur son visage cet espoir de l'avenir.
- Oui, la spéculation. Pourquoi ce mot vous fait-il
peur? ... Mais la spéculation, c'est l'appât même de la vie,
c'est l'éternel désir qui force à lutter et à vivre ... Si j'osais
une comparaison, je vous convaincrais...
Il riait de nouveau, pris d'un scrupule de dé[Link],
il osa tout de même, volontiers brutal devant les femmes.
Voyons, pensez-vous que sans... comment dirai-je ?
sans la luxure, on ferait beaucoup d'enfants ?... Sur
cent enfants qu'on manque de faire, il arrive qu'on en
fabrique un à peine. C'est l'excès qui amène le nécessaire,
n'est-ce pas ?
- Certes, répondit-elle, gênée.
-
Eh bien ! sans la spéculation, on ne ferait pas d'af-
faires, ma chère amie... Pourquoi diable voulez-vous que
je sorte mon argent, que je risque ma fortune, si vous ne
me promettez pas une jouissance extraordinaire , un
brusque bonheur qui m'ouvre le ciel ?... Avec la rému-
nération légitime et médiocre du travail, le sage équilibre
des transactions quotidiennes, c'est un désert d'une pla-
titude extrême que l'existence, un marais où toutes les
forces dorment et croupissent; tandis que, violemment,
faites flamber un rêve à l'horizon, promettez qu'avec un
sou on en gagnera cent, offrez à tous ces endormis de se
mettre à la chasse de l'impossible, des millions conquis
en deux heures, au milieu des plus effroyables casse-cou ;
et la course commence, les énergies sont décuplées, la
bousculade est telle, que, tout en suant uniquement pour
leur plaisir, les gens arrivent parfois à faire des enfants,
je veux dire des choses vivantes, grandes et belles ... Ah !
dame ! il y a beaucoup de saletés inutiles, mais certaine-
ment le monde finirait sans elles .
Madame Caroline s'était décidée à rire, elle aussi ; car
elle n'avait point de pruderie.
- Alors, dit-elle, votre conclusion est qu'il faut s'y
résigner, puisque cela est dans le plan de la nature...
Vous avez raison, la vie n'est pas propre.
144 LES ROUGON -MACQUART.
Et une véritable bravoure lui était venue, à cette idée
que chaque pas en avant s'était fait dans le sang et la
boue. Il fallait vouloir. Le long des murs, ses yeux
n'avaient pas quitté les plans et les dessins, et l'avenir
s'évoquait, des ports, des canaux, des routes, des chemins
de fer, des campagnes aux fermes immenses et outillées
comme des usines, des villes nouvelles, saines, intelli-
gentes, où l'on vivait très vieux et très savant.
- Allons, reprit-elle gaiement, il faut bien que je cède,
comme toujours... Tâchons de faire un peu de bien pour
qu'on nous pardonne.
Son frère, resté silencieux, s'était approché et l'em-
brassait. Elle le menaça du doigt.
Oh ! toi, tu es un câlin. Je te connais... Demain,
quand tu nous auras quittés, tu ne t'inquiéteras guère de
savoir ce qui se passe ici ; et, là-bas, dès que tu te seras
enfoncé dans tes travaux, tout ira bien, tu rêveras de
triomphe, pendant que l'affaire craquera sous nos pieds
peut-être.
- Mais, cria plaisamment Saccard, puisqu'il est en-
tendu qu'il vous laisse près de moi comme un gendarme,
pour m'empoigner, si je me conduis mal !
Tous trois éclatèrent.
Et vous pouvez y compter, que je vous empoigne-
rais ! ... Rappelez-vous ce que vous nous avez promis, à
nous d'abord, puis à tant d'autres, par exemple à mon
brave Dejoie, que je vous recommande bien... Ah ! et à
nos voisines aussi, ces pauvres dames de Beauvilliers, que
j'ai vues aujourd'hui surveillant le lavage de quelques
nippes, fait par leur cuisinière, sans doute pour diminuer
1
le compte de la blanchisseuse.
Un instant encore, ils causèrent très amicalement tous
trois, et le départ d'Hamelin fut réglé d'une façon défi-
nitive .
Comme Saccard redescendait à son cabinet, le valet de
chambre lui dit qu'une femme s'était obstinée à l'attendre ,
bien qu'il lui eût répondu qu'il y avait conseil et que
monsieur ne pourrait sans doute pas la recevoir. D'abord,
L'ARGENT . 145
fatigué, il s'emporta, donna l'ordre de la renvoyer ; puis,
la pensée qu'il se devait au succès, la crainte de changer
la veine, s'il fermait sa porte, le firent se raviser. Le flot
des solliciteurs augmentait chaque jour, et cette foule lui
apportait une ivresse.
Une seule lampe éclairait le cabinet, il ne voyait pas
bien la visiteuse .
-
C'est monsieur Busch qui m'envoie, monsieur...
La colère le tint debout, et il ne lui dit même pas de
s'asseoir. Cette voix grêle, dans ce corps débordant, venait
de lui faire reconnaître madame Méchain. Une jolie
actionnaire , cette acheteuse d'actions à la livre !
Elle, tranquillement, expliquait que Busch l'envoyait
pour avoir des renseignements sur l'émission de la Banque
Universelle. Restait-il des titres disponibles ? Pouvait-on
espérer en obtenir, avec la prime accordée aux syndica-
taires ? Mais ce n'était là, sûrement, qu'un prétexte, une
façon d'entrer, de voir la maison, d'espionner ce qu'il s'y
faisait, et de le tâter lui-même ; car ses yeux minces,
percés à la vrille dans la graisse de son visage, furetaient
partout, revenaient sans cesse le fouiller jusqu'à l'âme.
Busch , après avoir patienté longtemps , mûrissant la
fameuse affaire de l'enfant abandonné, se décidait à agir
et l'envoyait en éclaireur.
-
Il n'y a plus rien, répondit brutalement Saccard
Elle sentit qu'elle n'en apprendrait pas davantage, qu'il
serait imprudent de tenter quelque chose. Aussi, ce jour-là,
sans lui laisser le temps de la pousser dehors, fit-elle
d'elle-même un pas vers la porte .
Pourquoi ne me demandez-vous pas des actions pour
vous ? reprit-il, voulant être blessant.
De sa voix zézayante, sa voix pointue qui avait l'air
de se moquer, elle répondit :
Oh ! moi, ce n'est pas mon genre d'opérations... Moi,
j'attends.
Et, à cette minute, ayant aperçu le vaste sac de cuir
usé, qui ne la quittait point, il fut traversé d'un frisson.
Un jour où tout avait marché à souhait, le jour où il
13
146 LES ROUGON- MACQUART .
était si heureux de voir naître enfin la maison de crédit
tant désirée, est-ce que cette vieille coquine allait être la
fée mauvaise, celle qui jette un sort sur les princesses au
berceau ? Il le sentait plein de valeurs dépréciées, de
titres déclassés, ce sac qu'elle venait promener dans les
bureaux de sa banque naissante ; il croyait comprendre
qu'elle menaçait d'attendre aussi longtemps qu'il serait
nécessaire , pour y enterrer à leur tour ses actions à lui ,
quand la maison croulerait. C'était le cri du corbeau qui
part avec l'armée en marche, la suit jusqu'au soir du car-
nage, plane et s'abat, sachant qu'il y aura des morts à
manger.
Au revoir, monsieur, dit la Méchain en se retirant,
essoufflée et très polie.
Un mois plus tard, dans les premiers jours de novembre,
l'installation de la Banque Universelle n'était pas ter-
minée. Il y avait encore des menuisiers qui posaient des
boiseries,des peintres qui achevaient de mastiquer l'énorme
toiture vitrée dont on avait couvert la cour .
Cette lenteur venait de Saccard, qui, mécontent de la
mesquinerie de l'installation, prolongeait les travaux par
des exigences de luxe ; et, ne pouvant repousser les murs,
pour contenter son continuel rêve de l'énorme, il avait fini
par se fâcher et par se décharger sur madame Caroline
du soin de congédier enfin les entrepreneurs. Celle-ci
surveillait donc la pose des derniers guichets. Il y avait
un nombre de guichets extraordinaire ; la cour, trans-
formée en hall central, en était entourée : guichets gril-
lagés, sévères et dignes, surmontés de belles plaques de
cuivre, portant les indications en lettres noires. En somme,
l'aménagement, bien que réalisé dans un local un peu
étroit, était d'une disposition heureuse : au rez-de-chaus-
sée , les services qui devaient être en relation suivie
avec le public, les différentes caisses , les émissions,
toutes les opérations courantes de banque ; et, en haut,
le mécanisme en quelque sorte intérieur, la direction, la
correspondance, la comptabilité, les bureaux du conten-
tieux et du personnel. Au total, dans un espace si res-
serré, s'agitaient là plus de deux cents employés. Et ce
qui frappait déjà, en entrant, même au milieu de la bous-
culade des ouvriers, finissant de taper leurs clous, pendant
que l'orį sonnait au fond des sébiles, c'était cet air de
148 LES ROUGON-MACQUART.
sévérité, un air de probité antique, fleurant vaguement la
sacristie, qui provenait sans doute du local, de ce vieil
hôtel humide et noir, silencieux à l'ombre des arbres du
jardin voisin . On avait la sensation de pénétrer dans
une maison dévote.
Une après-midi, revenant de la Bourse, Saccard lui-
même eut cette sensation, qui le surprit. Cela le consola
des dorures absentes. Il témoigna son contentement à
madame Caroline .
-
Eh bien ! tout de même, pour commencer, c'est
gentil. On a l'air en famille, une vraie petite chapelle.
Plus tard, on verra... Merci, ma belle amie, de la peine
que vous vous donnez, depuis que votre frère est absent.
Et, comme il avait pour principe d'utiliser les circon-
stances imprévues , il s'ingénia dès lors à développer
cette apparence austère de la maison, il exigea de ses
employés une tenue de jeunes officiants, on ne parla plus
que d'une voix mesurée, on reçut et on donna l'argent
avec une discrétion toute cléricale .
Jamais Saccard, dans sa vie si tumultueuse, ne s'étaif
dépensé avec autant d'activité. Le matin, dès sept heures,
avant tous les employés, avant même que le garçon de
bureau eût allumé son feu, il était dans son cabinet, à
dépouiller le courrier, à répondre déjà aux lettres les
plus pressées. Puis, c'était, jusqu'à onze heures, un inter-
minable galop, les amis et les clients considérables, les
agents de change, les coulissiers, les remisiers, toute
la nuée de la finance ; sans compter le défilé des chefs
de service de la maison, venant aux ordres. Lui-même,
dès qu'il avait une minute de répit, se levait, faisait une
rapide inspection des divers bureaux, où les employés
vivaient dans la terreur de ses apparitions brusques, qui
se produisaient à des heures sans cesse différentes. A onze
heures, il montait déjeuner avec madame Caroline, man-
geait largement, buvait de même , avec une aisance
d'homme maigre, sans en être incommodé ; et l'heure
pleine qu'il employait là, n'était pas perdue, car c'était
le moment où, comme il le disait, il confessait sa belle
L'ARGENT. 149
amie, c'est-à-dire où il lui demandait son avis sur les
hommes et sur les choses, quitte à ne pas savoir le plus
souvent profiter de sa grande sagesse. A midi, il sortait,
allait à la Bourse, voulant y être un des premiers, pour
voir et causer. Du reste, il ne jouait pas ouvertement, se
trouvait là ainsi qu'à un rendez-vous naturel, où il était
certain de rencontrer les clients de sa banque. Pourtant,
son influence s'y indiquait déjà, il y était rentré en vic-
torieux, en homme solide, appuyé désormais sur de vrais
millions ; et les malins se parlaient à voix basse en le
regardant, chuchotaient des rumeurs extraordinaires, lui
prédisaient la royauté. Vers trois heures et demie, il
était toujours rentré, il s'attelait à la fastidieuse besogne
des signatures, tellement entraîné à cette course méca-
nique de la main, qu'il mandait des employés, donnait
des réponses, réglait des affaires, la tête libre et parlant
à l'aise, sans discontinuer de signer. Jusqu'à six heures, il
recevait encore des visites, terminait le travail du jour,
préparait celui du lendemain. Et, quand il remontait
près de madame Caroline, c'était pour un repas plus
copieux que celui de onze heures, des poissons fins et du
gibier surtout, avec des caprices de vins qui le faisaient
dîner au bourgogne, au bordeaux, au champagne , selon
l'heureux emploi de sa journée .
Dites que je ne suis pas sage ! s'écriait-il parfois, en
riant. Au lieu de courir les femmes, les cercles, les
théâtres, je vis là, en bon bourgeois, près de vous... Il
faut écrire cela à votre frère, pour le rassurer.
Il n'était pas si sage qu'il le prétendait, ayant eu, à
cette époque, la fantaisie d'une petite chanteuse des
Bouffes ; et il s'était même un jour oublié, à son tour, chez
Germaine Cœur, où il n'avait trouvé aucune satisfaction.
La vérité était que, le soir, il tombait de fatigue. Il vivait,
d'ailleurs, dans un tel désir, dans une telle anxiété du
succès, que ses autres appétits allaient en rester comme
diminués et paralysés, tant qu'il ne se sentirait pas triom-
phant, maître indiscuté de la fortune.
Bah ! répondait gaiement madame Caroline, mon
13.
150 LES ROUGON-MACQUART .
frère a toujours été si sage, que la sagesse est pour lui
une condition de nature, et non un mérite... Je lui ai écrit
hier que je vous avais déterminé à ne pas faire redorer
la salle du conseil. Cela lui fera plus de plaisir.
Ce fut donc par une après-midi très froide des premiers
jours de novembre, au moment où madame Caroline don-
nait au maître peintre l'ordre de lessiver simplement
les peintures de cette salle, qu'on lui apporta une carte,
en lui disant que la personne insistait beaucoup pour la
voir. La carte, malpropre, portait le nom de Busch, im-
primé grossièrement. Elle ne connaissait pas ce nom, elle
donna l'ordre de faire monter chez elle, dans le cabinet
de son frère, où elle recevait.
Si Busch, depuis bientôt six grands mois, patientait,
n'utilisait pas l'extraordinaire découverte qu'il avait faite
d'un fils naturel de Saccard, c'était d'abord pour les rai-
sons qu'il avait pressenties, le médiocre résultat qu'il y
aurait à tirer seulement de lui les six cents francs des bil-
lets souscrits à la mère, la difficulté extrême de le faire
chanter pour en obtenir davantage, une somme raison-
nable de quelques milliers de francs. Un homme veuf,
libre de toutes entraves, que le scandale n'effrayait guère,
comment le terroriser, lui faire payer cher ce vilain cadeau
d'un enfant de hasard, poussé dans la boue, graine de
souteneur et d'assassin ? Sans doute, la Méchain avait labo-
rieusement dressé un gros compte de frais , environ
six mille francs : des pièces de vingt sous prêtées à
Rosalie Chavaille, sa cousine, la mère du petit, puis ce
que lui avait coûté la maladie de la malheureuse , son
enterrement , l'entretien de sa tombe, enfin ce qu'elle
dépensait pour Victor lui-même depuis qu'il était tombé
à sa charge, la nourriture, les vêtements, un tas de choses.
Mais, dans le cas où Saccard n'aurait point la paternité
tendre, n'était-il pas croyable qu'il allait les envoyer
promener? car rien au monde ne la prouverait, cette
paternité, sinon la ressemblance de l'enfant ; et ils ne
tireraient toujours de lui que l'argent des billets, encore
s'il n'invoquait pas la prescription .
L'ARGENT. 151
D'autre part, si Busch avait tant tardé, c'était qu'il
venait de passer des semaines d'affreuse inquiétude,
près de son frère Sigismond, couché, terrassé par la phti-
sie. Pendant quinze jours surtout, ce terrible remueur
d'affaires avait tout négligé, tout oublié des mille pistes
enchevêtrées qu'il suivait, ne paraissant plus à la Bourse,
ne traquant plus un débiteur, ne quittant pas le chevet
du malade, qu'il veillait, soignait, changeait, comme une
mère. Devenu prodigue, lui d'une ladrerie immonde, il
appelait les premiers médecins de Paris , aurait voulu
payer les remèdes plus cher au pharmacien, pour qu'ils
fussent plus efficaces ; et, comme les médecins avaient
défendu tout travail, et que Sigismond s'entêtait, il lui
cachait ses papiers, ses livres. Entre eux, c'était devenu
une guerre de ruses. Dès que, vaincu par la fatigue, son
gardien s'endormait, le jeune homme, trempé de sueur,
dévoré de fièvre , retrouvait un bout de crayon , une
marge de journal , se remettait à des calculs, distribuant
la richesse selon son rêve de justice , assurant à chacun
sa part de bonheur et de vie. Et Busch, à son réveil,
s'irritait de le voir, plus malade, le cœur crevé de ce
qu'il donnait ainsi à sa chimère le peu qu'il lui restait
d'existence. Faire joujou avec ces bêtises-là , il le lui
permettait, comme on permet des pantins à un enfant,
lorsqu'il était en bonne santé ; mais s'assassiner avec des
idées folles , impraticables , vraiment c'était imbécile !
Enfin, ayant consenti à être sage, par affection pour son
grand frère, Sigismond avait repris quelque force, et il
commençait à se lever.
Ce fut alors que Busch, se remettant à ses besognes,
déclara qu'il fallait liquider l'affaire Saccard, d'autant
plus que Saccard était rentré en conquérant à la Bourse et
qu'il redevenait un personnage d'une solvabilité indiscu-
table. Le rapport de madame Méchain, qu'il avait envoyée
rue Saint-Lazare , était excellent. Cependant , il hésitait
encore à attaquer son homme de face, il temporisait en
cherchant par quelle tactique il le vaincrait, lorsqu'une
parole échappée à la Méchain sur madame Caroline, cette
152 LES ROUGON -MACQUART.
dame qui tenait la maison, dont tous les fournisseurs du
quartier lui avaient parlé, le lança dans un nouveau plan
de campagne . Est-ce que, par hasard, cette dame était la
vraie maîtresse, celle qui avait la clef des armoires et du
cœur? Il obéissait assez souvent à ce qu'il appelait le
coup de l'inspiration, cédant à une divination brusque,
partant en chasse sur une simple indication de son flair,
quitte ensuite à tirer des faits une certitude et une réso-
lution. Et ce fut ainsi qu'il se rendit rue Saint-Lazare,
pour voir madame Caroline.
En haut, dans la salle des épures, madame Caroline
resta surprise devant ce gros homme mal rasé, à la figure
plate et sale, vêtu d'une belle redingote graisseuse et cra-
vaté de blanc. Lui-même la fouillait jusqu'à l'âme, la
trouvait telle qu'il la souhaitait, si grande, si saine, avec
ses admirables cheveux blancs, qui éclairaient de gaieté
et de douceur son visage resté jeune ; et il était surtout
frappé par l'expression de la bouche un peu forte, une
telle expression de bonté, que tout de suite il se décida.
Madame, dit-il, j'aurais désiré parler à monsieur
Saccard, mais on vient de me répondre qu'il était absent...
Il mentait, il ne l'avait même pas demandé, car il savait
fort bien qu'il n'y était point, ayant guetté son départ pour
la Bourse .
Et je me suis alors permis de m'adresser à vous,
préférant cela au fond, n'ignorant pas à qui je m'adresse ...
Il s'agit d'une communication si grave, si délicate ...
Madame Caroline, qui, jusque-là, ne lui avait pas dit
de s'asseoir, lui indiqua un siège, avec un empressement
inquiet.
- Parlez, monsieur, je vous écoute.
Busch, en relevant avec soin les pans de sa redingote,
qu'il semblait craindre de salir, se posa à lui-même,
comme un point acquis, qu'elle couchait avec Saccard.
C'est que, madame, ce n'est point commode à dire ,
et je vous avoue qu'au dernier moment je me demande si
je fais bien de vous confier une pareille chose... J'espère
que vous verrez, dans ma démarche, l'unique désir de
L'ARGENT . 153
permettre à monsieur Saccard de réparer d'anciens torts...
D'un geste, elle le mit à l'aise, ayant compris de son
côté à quel personnage elle avait affaire, désirant abréger
les protestations inutiles. Du reste, il n'insista pas, conta
longuement l'ancienne histoire, Rosalie séduite rue de
la Harpe , l'enfant naissant après la disparition de Saccard,
et la mère morte dans la débauche, et Victor laissé à la
charge d'une cousine trop occupéepour le surveiller,
poussant au milieu de l'abjection . Elle l'écouta, étonnée
d'abord par ce roman qu'elle n'attendait point, car elle
s'était imaginé qu'il s'agissait de quelque louche aventure
d'argent; puis , visiblement, elle s'attendrit, émue du
triste sort de la mère et de l'abandon du petit, profondé-
ment remuée dans sa maternité de femme restée stérile .
-Mais, dit-elle, êtes-vous certain, monsieur, des faits
que vous me racontez ?... Il faut des preuves bien fortes,
absolues, dans ces sortes d'histoires.
Il eut un sourire .
-
Oh ! madame, il y a une preuve aveuglante, la res-
semblance extraordinaire de l'enfant... Puis, les dates
sont là, tout s'accorde et prouve les faits jusqu'à la der-
nière évidence .
Elle demeurait tremblante, et il l'observait. Après un
silence, il continua :
Vous comprenez maintenant , madame , compien
j'étais embarrassé pour m'adresser directement à mon-
sieur Saccard. Moi, je n'ai aucun intérêt là dedans, je ne
viens qu'au nom de madame Méchain, la cousine, qu'un
hasard seul a mise sur la trace du père tant cherché ; car
j'ai eu l'honneur de vous dire que les douze billets de
cinquante francs, donnés à la malheureuse Rosalie, étaient
signés du nom de Sicardot, chose que je ne me permets
pas de juger, excusable, mon Dieu ! dans cette terrible
vie de Paris. Seulement, n'est-ce pas ? monsieur Saccard
aurait pu se méprendre sur le caractère de mon interven-
tion ... Et c'est alors que j'ai eu l'inspiration de vous voir
la première, madame, pour m'en remettre complètement
à vous sur la marche à suivre, sachant quel intérêt vous
154 LES ROUGON-MACQUART.
portez à monsieur Saccard... Voilà ! vous avez notre
secret, pensez-vous que je doive l'attendre et lui tout
dire, dès aujourd'hui ?
Madame Caroline montra une émotion croissante .
Non, non, plus tard !
Mais elle-même ne savait que faire, dans l'étrangeté de
la confidence. Il continuait de l'étudier, satisfait de la
sensibilité extrême qui la lui livrait, achevant de bâtir
son plan, certain désormais de tirer d'elle plus que Sac-
card n'aurait jamais donné.
C'est que, murmura-t-il, il faudrait prendre un
parti .
Eh bien ! j'irai... Oui, j'irai à cette cité, j'irai voir
cette madame Méchain et l'enfant... Cela vaut mieux,
beaucoup mieux que je me rende d'abord compte des
choses.
Elle pensait tout haut, la résolution lui venait de faire
une soigneuse enquête, avant de rien dire au père. En-
suite, si elle était convaincue, il serait temps de l'avertir.
N'était-elle pas là pour veiller sur sa maison et sur sa
tranquillité ?
-Malheureusement, ça presse, reprit Busch, l'amenant
peu à peu où il voulait. Le pauvre gamin souffre. Il est
dans un milieu abominable .
Elle s'était levée .
Je mets un chapeau et j'y vais à l'instant
Ason tour, il dut quitter sa chaise, et négligemment :
Je ne vous parle pas du petit compte qu'il y aura à
régler. L'enfant a coûté, naturellement; et il y a aussi de
l'argent prêté, du vivant de la mère ... Oh ! moi, je ne sais
pas au juste. Je n'ai voulu me charger de rien. Tous les
papiers sont là-bas.
Bon ! je vais voir.
Alors, il parut s'attendrir lui-même.
Ah ! madame, si vous saviez toutes les drôles de
choses que je vois, dans les affaires ! Ce sont les gens les
plus honnêtes qui ont à souffrir plus tard de leurs pas-
sions, ou, ce qui est pis, des passions de leurs parents...
L'ARGENT. 155
Ainsi, je pourrais vous citer un exemple. Vos infortunées
voisines, ces dames de Beauvilliers ...
D'un mouvement brusque, il s'était approché d'une des
fenêtres, il plongeait ses regards ardemment curieux dans
le jardin voisin. Sans doute, depuis qu'il était entré, il
méditait ce coup d'espionnage, aimant à connaître ses
terrains de bataille. Dans l'affaire de la reconnaissance
de dix mille francs, signée par le comte à la fille Léonie
Cron, il avaitdevinéjuste, les renseignements envoyés de
Vendôme disaient l'aventure prévue : la fille séduite, restée
sans un sou, à la mort du comte, avec son chiffon de
papier inutile, et dévorée de l'envie de venir à Paris, et
finissant par laisser le papier en nantissement à l'usurier
Charpier, pour cinquante francs peut-être. Seulement, s'il
avait tout de suite retrouvé les Beauvilliers , il faisait
battre Paris depuis six mois par la Méchain, sans pouvoir
mettre la main sur Léonie. Elle y était tombée bonne à
tout faire, chez un huissier, et il la suivait dans trois
places ; puis, chassée pour inconduite notoire, elle dispa-
raissait, il avait en vain fouillé tous les ruisseaux. Cela
l'exaspérait d'autant plus, qu'il ne pouvait rien tenter sur
la comtesse, tant qu'il n'aurait pas la fille comme une
menace vivante de scandale. Mais il n'en nourrissait pas
moins l'affaire , il était heureux, debout devant la fenêtre,
de connaître le jardin de l'hôtel, dont il n'avait vu encore
que la façade, sur la rue.
Est-ce que ces dames seraient également menacées
de quelque ennui? demanda madame Caroline, avec une
inquiète sympathie.
Il fit l'innocent.
- Non, je ne crois pas... Je voulais parler simplement
de la triste situation où les a laissées la mauvaise con-
duite du comte ... Oui, j'ai des amis à Vendôme, je sais
leur histoire .
Et, comme il se décidait enfin à quitter la fenêtre, il
eut, dans l'émotion qu'il jouait, un brusque et singulier
retour sur lui-même .
- Encore, quand ce ne sont que des plaies d'argent!
156 LES ROUGON -MACQUART.
mais c'est lorsque la mort entre dans une maison !
Cette fois, de vraies larmes mouillaient ses yeux. Il
venait de songer à son frère, il étouffait. Elle crut qu'il
avait récemment perdu un des siens, elle ne le questionna
pas, par discrétion. Jusque-là, elle ne s'était pas trompée
sur les basses besognes du personnage, à la répugnance
qu'il lui inspirait ; et ces larmes inattendues la détermi-
naient davantage que la plus savante des tactiques : son
désir s'accrut de courir tout de suite à la cité de Naples.
Madame, je compte donc sur vous.
Je pars à l'instant.
Une heure plus tard, madame Caroline, qui avait pris
une voiture, errait derrière la butte Montmartre, sans
pouvoir trouver la cité. Enfin, dans une des rues désertes
qui se relient à la rue Marcadet, une vieille femme la
désigna au cocher. C'était, à l'entrée, comme un chemin
de campagne, défoncé, obstrué de boue et de détritus,
s'enfonçant au milieu d'un terrain vague ; et l'on ne dis-
tinguait qu'après un coup d'œil attentif les misérables
constructions, faites de terre, de vieilles planches et de
vieux zinc, pareilles à des tas dé démolitions, rangés
autour de la cour intérieure. Sur la rue, une maison à un
étage, bâtie en moellons celle-là, mais d'une décrépitude
et d'une crasse repoussantes, semblait commander l'en-
trée, ainsi qu'une geôle. Et, en effet, madame Méchain
demeurait là, en propriétaire vigilante, sans cesse aux
aguets, exploitant elle-même son petit peuple de loca-
taires affamés .
Dès que madame Caroline fut descendue de voiture,
elle la vit apparaître sur le seuil, énorme, la gorge et le
ventre coulant dans une ancienne robe de soie bleue,
limée aux plis, craquée aux coutures, les joues si bouffies
et si rouges, que le nez petit, disparu, semblait cuire
entre deux brasiers. Elle hésitait , prise de malaise,
lorsque la voix très douce, d'un charme aigrelet de pipeau
champêtre, la rassura.
Ah ! madame, c'est monsieur Busch qui vous envoie,
vous venez pour le petit Victor... Entrez, entrez donc.
L'ARGENT. 157
Oui, c'est bien ici la cité de Naples. La rue n'est pas
classée, nous n'avons pas encore de numéros... Entrez,
Il faut causer de tout ça d'abord. Mon Dieu ! c'est si en-
nuyeux, c'est si triste !
Et madame Caroline dut accepter une chaise dépaillée,
dans une salle à manger noire de graisse, où un poêle
rouge entretenait une chaleur et une odeur asphyxiantes-
La Méchain, maintenant, se récriait sur la chance que la
visiteuse avait de la rencontrer, car elle avait tant d'af-
faires dans Paris, elle ne remontait guère avant six
heures. Il fallut l'interrompre .
Pardon, madame, je venais pour ce malheureux
enfant.
- Parfaitement, madame, je vais vous le montrer...
Vous savez que sa mère était ma cousine . Ah ! je puis dire
que j'ai fait mon devoir... Voici les papiers, voici les
comptes.
D'un buffet, elle tirait un dossier, bien en ordre, classé
dans une chemise bleue, comme chez un agent d'affaires.
Et elle ne tarissait plus sur la pauvre Rosalie : sans doute
elle avait fini par mener une vie tout à fait dégoûtante,
allant avec le premier venu, rentrant ivre et en sang,
après des bordées de huit jours ; seulement, n'est-ce pas?
il fallait comprendre, car elle était bonne ouvrière avant
que le père du petit lui eût démis l'épaule, le jour où il
l'avait prise sur l'escalier ; et ce n'était pas, avec son infir-
mité , en vendant des citrons aux Halles, qu'elle pouvait
vivre sage.
- Vous voyez, madame, c'est par vingt sous, par qua-
rante sous, que je lui ai prêté tout ça. Les dates y sont :
le 20 juin, vingt sous ; le 27 juin, encore vingt sous ; le
3 juillet, quarante sous. Et, tenez ! elle a dû être malade
à cette époque, parce que voici des quarante sous à n'en
plus finir... Puis, il y avait Victor que j'habillais. J'ai mis
un V devant toutes les dépenses faites pour le gamin ...
Sans compter que, lorsque Rosalie a été morte , oh ! bien
salement, dans une maladie qui était une vraie pourriture,
il est tombé complètement à ma charge. Alors, regardez !
14
158 LES ROUGON-MACQUART.
j'ai mis cinquante francs par mois. C'est très raison-
nable. Le père est riche, il peut bien donner cinquante
francs par mois pour son garçon... Enfin, ça fait cinq mille
quatre cent trois francs ; et, si nous ajoutons les six cents
francs des billets, nous arrivons au total de six mille
francs... Oui, tout pour six mille francs, voilà!
Malgré la nausée qui la pâlissait, madame Caroline fit
une réflexion .
-
Mais les billets ne vous appartiennent pas, ils sont la
propriété de l'enfant.
Ah ! pardon, reprit la Méchain aigrement,j'ai avancé
de l'argent dessus. Pour rendre service à Rosalie, je les
lui ai escomptés. Vous voyez derrière mon endos... C'est
encore gentil de ma part de ne pas réclamer des inté-
rêts ... On réfléchira, ma bonne dame, on ne voudra pas
faire perdre un sou à une pauvre femme comme moi.
Sur un geste las de la bonne dame, qui acceptait le
compte, elle se calma. Et elle retrouva sa petite voix
flûtée pour dire :
Maintenant, je vais faire appeler Victor.
Mais elle eut beau envoyer coup sur coup trois mioches
qui rôdaient, se planter sur le seuil, faire de grands
gestes : il fut acquis que Victor refusait de se déranger.
Un des mioches rapporta même, pour toute réponse, un
mot ignoble. Alors, elle s'ébranla, disparut comme pour
aller le chercher par une oreille. Puis, elle reparut seule,
ayant réfléchi, trouvant bon sans doute de le montrer
dans toute son horreur.
Si madame veut bien prendre la peine de me suivre.
Et, en marchant, elle fournit des détails sur la cité
de Naples, que son mari tenait d'un oncle. Ce mari devait
être mort, personne ne l'avait connu, et elle n'en parlait
jamais que pour expliquer la provenance de sa propriété.
Une mauvaise affaire qui la tuerait, disait-elle, car elle
y trouvait plus de soucis que de profits, surtout depuis
que la préfecture la tracassait, lui envoyait des inspec-
teurs qui exigeaient des réparations, des améliora-
tions, sous le prétexte que les gens crevaient chez elle
L'ARGENT . 159
comme des mouches. D'ailleurs, elle se refusait énergi-
quement à dépenser un sou. Est-ce qu'on n'allait pas
bientôt exiger des cheminées ornées de glaces, dans des
chambres qu'elle louait deux francs par semaine ! Et ce
qu'elle ne disait point, c'était son âpreté à toucher ses
loyers, jetant les familles à la rue, dès qu'on ne lui don-
nait pas d'avance ses deux francs, faisant elle-même sa
police , si redoutée, que les mendiants sans asile n'au-
raient osé dormir pour rien contre un de ses murs.
Le cœur serré, madame Caroline examinait la cour, un
terrain ravagé, creusé de fondrières, que les ordures
accumulées transformaient en un cloaque. On jetait tout
là, il n'y avait ni fosse ni puisard, c'était un fumier sans
cesse accru , empoisonnant l'air; et heureusement qu'il
faisait froid, car la peste s'en dégageait, sous les grands
soleils. D'un pied inquiet, elle cherchait à éviter les
débris de légumes et les os, en promenant ses regards aux
deux bords, sur les habitations, des sortes de tanières sans
nom, des rez-de-chaussée effondrés à demi, masures en
ruines consolidées avec les matériaux les plus hétéro-
clites. Plusieurs étaient simplement couvertes de papier
goudronné. Beaucoup n'avaient pas de porte, laissaient en-
trevoir des trous noirs de cave, d'où sortait une haleine
nauséabonde de misère. Des familles de huit et dix per-
sonnes s'entassaient dans ces charniers, sans même avoir
un lit souvent, les hommes, les femmes, les enfants en
tas, se pourrissant les uns les autres, comme les fruits
gâtés, livrés dès la petite enfance à l'instinctive luxure
par la plus monstrueuse des promiscuités. Aussi des bandes
de mioches, hâves, chétifs, mangés de la scrofule et de la
syphilis héréditaires, emplissaient-elles sans cesse la cour,
pauvres êtres poussés sur ce fumier ainsi que des cham-
pignons véreux, dans le hasard d'une étreinte, sans qu'on
sût au juste quel pouvait être le père. Lorsqu'une épi-
démie de fièvre typhoïde ou de variole soufflait, elle ba-
layait d'un coup au cimetière la moitié de la cité.
-
Je vous expliquais donc, madame, reprit la Méchain,
que Victor n'a pas eu de trop bons exemples sous les
160 LES ROUGON-MACQUART.
yeux, et qu'il serait temps de songer à son éducation, car
le voilà qui achève ses douze ans... Du vivant de sa mère,
n'est-ce pas ? il voyait des choses pas très convenables,
attendu qu'elle ne se gênait guère, quand elle était soûle.
Elle amenait les hommes, et tout ça se passait devant
lui... Ensuite, moi, je n'ai jamais eu le temps de le sur-
veiller d'assez près, à cause de mes affaires dans Paris.
Il courait toute la journée sur les fortifications. Deux fois,
j'ai dû aller le réclamer, parce qu'il avait volé, oh ! des
bêtises seulement. Et puis, dès qu'il a pu, ç'a été avec les
petites filles, tant sa pauvre mère lui en avait montré.
Avec ça, vous allez le voir, à douze ans, c'est déjà un
homme... Enfin, pour qu'il travaille un peu, je l'ai donné
à la mère Eulalie, une femme qui vend à Montmartre des
légumes au panier. Il l'accompagne à la Halle, il lui porte
un de ses paniers. Le malheur est qu'en ce moment elle
a des abcès à la cuisse... Mais nous y voici, madame,
veuillez entrer .
Madame Caroline eut un mouvement de recul . C'était,
au fond de la cour, derrière une véritable barricade d'im-
mondices, un des trous les plus puants, une masure écra-
sée dans le sol, pareille à un tas de gravats que des bouts
de planches soutenaient. Il n'y avait pas de fenêtre. Il
fallait que la porte, une ancienne porte vitrée, doublée
d'une feuille de zinc, restât ouverte, pour qu'on vit clair;
et le froid entrait, terrible. Dans un coin, elle aperçut
une paillasse, jetée simplement sur la terre battue. Aucun
autre meuble n'était reconnaissable, parmi le pêle-mêle
de tonneaux éclatés, de treillages arrachés, de corbeilles
à demi pourries, qui devaient servir de sièges et de tables.
Les murs suintaient, d'une humidité gluante. Une cre-
vasse, une fente verte dans le plafond noir, laissait couler
la pluie, juste au pied de la paillasse. Et l'odeur, l'odeur
surtout était affreuse, l'abjection humaine dans l'absolu
dénuement.
-
Mère Eulalie , cria la Méchain, c'est une dame qui
veut du bien à Victor... Qu'est-ce qu'il a, ce crapaud, à ne
pas venir, quand on l'appelle ?
L'ARGENT. 161
Un paquet de chair informe grouilla sur la paillasse,
dans un lambeau de vieille indienne qui servait de drap ;
et madame Caroline distingua une femme d'une quaran-
taine d'années, toute nue là dedans, faute de chemise,
semblable à une outre à moitié vide, tant elle était molle
et coupée de plis. La tête n'était point laide, fraîche en-
core, encadrée de petits cheveux blonds frisés .
-
Ah ! geignit-elle, qu'elle entre, si c'est pour notre
bien, car il n'est pas Dieu possible que ça continue ! ...
Quand on pense, madame, que voilà quinze jours que je
n'ai pas pu me lever, à cause de ces saletés de gros bou-
tons qui me font des trous dans la cuisse ! ... Alors, il n'y
a plus un sou, naturellement. Impossible de continuer le
commerce. J'avais deux chemises que Victor est allé
vendre ; et je crois bien que, ce soir, nous serions claqués
de faim.
Puis, haussant la voix :
C'est bête, à la fin! sors donc de là, petit! ... La
dame ne veut pas te faire du mal.
Et madame Caroline tressaillit, en voyant se dresser
d'un panier un paquet, qu'elle avait pris pour un tas de
loques. C'était Victor, vêtu des restes d'un pantalon et
d'une veste de toile, par les trous desquels sa nudité pas-
sait. Il se trouvait en plein dans la clarté de la porte, elle
restait béante, stupéfiée de son extraordinaire ressem-
blance avec Saccard. Tous ses doutes s'en allèrent, la
paternité était indéniable.
Je veux pas, moi , déclara-t-il , qu'on m'embête pour
aller à l'école.
Mais elle le regardait toujours, envahie d'un malaise
croissant. Dans cette ressemblance qui la frappait, il était
inquiétant, ce gamin, avec toute une moitié de la face
plus grosse que l'autre, le nez tordu à droite, la tête
comme écrasée sur la marche où sa mère, violentée, l'avait
conçu . En outre, il paraissait prodigieusemnt développé
pour son âge, pas très grand, trapu, entièrement formé
à douze ans, déjà poilu, ainsi qu'une bête précoce. Les
yeux hardis , dévorants, la bouche sensuelle, étaient d'un
14.
162 LES ROUGON -MACQUART.
homme. Et, dans cette grande enfance, au teint si pur
encore, avec certains coins délicats de fille, cette virilité,
si brusquement épanouie, gênait et effrayait, ainsi qu'une
monstruosité .
L'école vous fait donc bien peur, mon petit ami ?
finit par dire madame Caroline. Vous y seriez pourtant
• mieux qu'ici... Où couchez-vous ?
D'un geste, il montra la paillasse .
Là, avec elle.
Contrariée de cette réponse franche, la mère Eulalie
s'agita, cherchant une explication .
Je lui avais fait un lit avec un petit matelas ; et puis,
il a fallu le vendre... On couche comme on peut, n'est-ce
pas? quand tout a filé.
La Méchain crut devoir intervenir, bien qu'elle n'ignorât
rien de ce qui se passait.
Ce n'est tout de même pas convenable, Eulalie...
Et toi , garnement, tu aurais bien pu venir coucher chez
moi, au lieu de coucher avec elle .
Mais Victor se planta sur ses courtes et fortes jambes,
se carrant dans sa précocité de mâle.
Pourquoi donc, c'est ma femme !
Alors, la mère Eulalie, vautrée dans sa molle graisse,
prit le parti de rire, tâchant de sauver l'abomination, en
en parlant d'un air de plaisanterie. Et une admiration
tendre perçait en elle .
Oh ! ça, bien sûr que je ne lui confierais pas ma
fille , si j'en avais une... C'est un vrai petit homme.
Madame Caroline frémit. Le cœur lui manquait, dans
une nausée affreuse. Eh quoi ? ce gamin de douze ans, ce
petit monstre, avec cette femme de quarante, ravagée et
malade, sur cette paillasse immonde, au milieu de ces
tessons et de cette puanteur ! Ah ! misère, qui détruit et
pourrit tout !
Elle laissa vingt francs, se sauva, revint se réfugier
chez la propriétaire, pour prendre un parti et s'entendre
définitivement avec celle-ci. Une idée s'était éveillée en
elle, devant un tel abandon, celle de l'Œuvre du Travail :
L'ARGENT . 133
n'avait-elle pas été justement créée, cette œuvre, pour
des déchéances pareilles, les misérables enfants du ruis-
seau qu'on tâchait de régénérer par de l'hygiène et un
métier ? Au plus vite, il fallait enlever Victor de ce
cloaque , le mettre là-bas , lui refaire une existence.
Elle en était restée toute tremblante. Et, dans cette déci-
sion, il lui venait une délicatesse de femme : ne rien dire
encore à Saccard, attendre d'avoir décrassé un peu le
monstre, avant de le lui montrer ; car elle éprouvait
comme une pudeur pour lui de cet effroyable rejeton,
elle souffrait de la honte qu'il en aurait eue. Quelques
mois suffiraient sans doute, elle parlerait ensuite, heureuse
de sa bonne action .
La Méchain comprit difficilement.
- Mon Dieu ! madame, comme il vous plaira... Seule-
ment, je veux mes six mille francs tout de suite. Victor
ne bougera pas de chez moi, si je n'ai pas mes six mille
francs.
Cette exigence désespéra madame Caroline. Elle n'avait
pas la somme, elle ne voulait pas la demander au père,
naturellement. En vain, elle discuta, supplia.
Non, non ! Si je n'avais plus mon gage, je pourrais
me fouiller. Je connais ça.
Enfin, voyant que la somme était grosse et qu'elle
n'obtiendrait rien, elle fit un rabais.
Eh bien ! donnez-moi deux mille francs tout de
suite. J'attendrai pour le reste.
Mais l'embarras de madame Caroline restait le même,
et elle se demandait où prendre ces deux mille francs,
lorsque la pensée lui vint de s'adresser à Maxime. Elle
ne voulut pas la discuter. Il consentirait bien à être du
secret, il ne refuserait pas l'avance de ce peu d'argent,
que certainement son père lui rembourserait. Et elle
s'en alla, en annonçant qu'elle reviendrait prendre Victor
le lendemain.
Il n'était que cinq heures, elle avait une telle fièvre
d'en finir, qu'en remontant dans son fiacre, elle donna au
cocher l'adresse de Maxime, avenue de l'Impératrice.
164 LES ROUGON -MACQUART.
Quand elle arriva, le valet de chambre lui dit que mon-
sieur était à sa toilette, mais qu'il allait tout de même
l'annoncer .
Un instant, elle étouffa, dans le salon où elle atten-
dait. C'était un petit hôtel installé avec un raffinement
exquis de luxe et de bien-être. Les tentures, les tapis s'y
trouvaient prodigués ; et une odeur fine, ambrée, s'exha-
lait, dans le tiède silence des pièces. Cela était joli, tendre
et discret, bien qu'il n'y eût pas là de femme ; car le
jeune veuf, enrichi par la mort de la sienne, avait réglé
sa vie pour l'unique culte de lui-même, fermant sa porte,
en garçon d'expérience, à tout nouveau partage. Cette
jouissance de vivre, qu'il devait à une femme, il n'enten-
dait pas qu'une autre femme la lui gâtât. Désabusé du
vice, il ne continuait à en prendre que comme d'un dessert
qui lui était défendu, à cause de son estomac déplorable .
Il avait abandonné depuis longtemps son idée d'entrer au
conseil d'État, il ne faisait même plus courir, les chevaux
l'ayant rassasié comme les filles. Et il vivait seul, oisif,
parfaitement heureux, mangeant sa fortune avec art et
précaution, d'une férocité de beau fils pervers et entre-
tenu, devenu sérieux.
Si madame veut me suivre, revint dire le valet.
Monsieur la recevra tout de suite dans sa chambre .
Madame Caroline avait avec Maxime des rapports fami-
liers, depuis qu'il la voyait installée en intendante fidèle,
chaque fois qu'il allait dîner chez son père. En entrant
dans la chambre, elle trouva les rideaux fermés, six
bougies brûlant sur la cheminée et sur un guéridon,
éclairant d'une flamme tranquille ce nid de duvet et de
soie, une chambre trop douillette de belle dame à vendre,
avec ses sièges profonds, son immense lit, d'une mollesse
de plumes. C'était la pièce aimée, où il avait épuisé les
délicatesses, les meubles et les bibelots précieux, des
merveilles du siècle dernier, fondus, perdus dans le plus
délicieux fouillis d'étoffes qui se pût voir.
Mais la porte donnant sur le cabinet de toilette était
grande ouverte, et il parut, disant :
L'ARGENT. 165
- Quoi donc, qu'est-il arrivé ? ... Papa n'est pas mort?
Au sortir du bain, il venaitde passer un élégant costume
de flanelle blanche, la peau fraîche et embaumée , avec sa
jolie tête de fille, déjà fatiguée, les yeux bleus et clairs
sur le vide du cerveau. Par la porte, on entendait encore
l'égouttement d'un des robinets de la baignoire, tandis
qu'un parfum de violente fleur montait, dans la douceur
de l'eau tiède .
- Non, non, ce n'est pas si grave, répondit-elle, gênée
par le ton tranquillement plaisant de la question. Et ce
que j'ai à vous dire pourtant m'embarrasse un peu... Vous
m'excuserez de tomber ainsi chez vous ...
C'est vrai , je dîne en ville, mais j'ai bien le temps de
m'habiller... Voyons, qu'y a-t-il ?
Il attendait, et elle hésitait maintenant, balbutiait,
saisie de ce grand luxe, de ce raffinement jouisseur,
qu'elle sentait autour d'elle. Une lâcheté la prenait, elle
ne retrouvait plus son courage àtout dire. Était-ce possible
que l'existence, si dure à l'enfant de hasard, là-bas, dans
le cloaque de la cité de Naples, se fût montrée si prodigue
pour celui-ci, au milieu de cette savante richesse ? Tant
de saletés ignobles, la faim et l'ordure inévitable d'un
côté, et de l'autre une telle recherche de l'exquis , l'abon-
dance, la vie belle ! L'argent serait-il donc l'éducation, la
santé, l'intelligence ? Et, si la même boue humaine restait
dessous, toute la civilisation n'était-elle pas dans cette
supériorité de sentir bon et de bien vivre ?
Mon Dieu ! c'est une histoire. Je crois que je fais
bien en vous la racontant... Du reste, j'y suis forcée, j'ai
besoin de vous.
Maxime l'écouta, d'abord debout ; puis, il s'assit devant
elle, les jambes cassées par la surprise. Et, lorsqu'elle
se tut:
-
Comment ! comment ! je ne suis pas tout seul de
tils, voilà un affreux petit frère qui me tombe du ciel, sans
crier gare !
Elle le crut intéressé, fit une allusion à la question
d'héritage.
166 LES ROUGON-MACQUART.
-
Oh ! l'héritage de papa !
Et il eut un geste d'insouciance ironique, qu'elle ne
comprit pas. Quoi ? que voulait-il dire ? Ne croyait-il pas
aux grandes qualités, à la fortune certaine de son père ?
- Non, non, mon affaire est faite, je n'ai besoin de
personne... Seulement, en vérité, c'est si drôle, ce qui
arrive, que je ne puis m'empêcher d'en rire.
Il riait, en effet, mais vexé, inquiet sourdement, ne
songeant qu'à lui, n'ayant pas encore eu le temps d'exa-
miner ce que l'aventure pouvait lui apporter de bon ou de
mauvais. Il se sentit à l'écart, il lacha un mot où, bruta-
lement, il se mit tout entier.
Au fond, je m'en fiche, moi !
S'étant levé, il passa dans le cabinet de toilette, en
revint tout de suite avec un polissoir d'écaille, dont il se
frottait doucement les ongles .
Et qu'est-ce que vous allez en faire, de votre mons-
tre ? On ne peut pas le mettre à la Bastille, comme le
Masque de fer.
Elle parla alors des comptes de la Méchain, expliqua
son idee de faire entrer Victor à l'Œuvre du Travail, et
lui demanda les deux mille francs .
- Je ne veux pas que votre père sache rien encore,
je n'ai que vous à qui m'adresser, il faut que vous fassiez
cette avance .
Mais il refusa net.
A papa, jamais de la vie ! pas un sou! ... Écoutez,
c'est un serment, papa aurait besoin d'un sou pour
passer un pont, que je ne le lui prêterais pas... Com-
prenez donc ! il y a des bêtises trop bêtes, je ne veux pas
être ridicule .
De nouveau , elle le regardait, troublée des choses
vilaines qu'il insinuait. En ce moment de passion, elle
n'avait ni le désir ni le temps de le faire causer.
Et à moi, reprit-elle d'une voix brusque, me les
prêterez-vous, ces deux mille francs ?
A vous, à vous...
11 continuait de se polir les ongles, d'un mouvement
L'ARGENT . 167
joli et léger, tout en l'examinant de ses yeux clairs, qui
fouillaient les femmes jusqu'au sang du cœur.
A vous, tout de même, je veux bien... Vous êtes une
gobeuse, vous me les ferez rendre .
Puis, quand il fut allé chercher les deux billets dans
un petit meuble, et qu'il les lui eut remis, il lui prit les
mains, les garda un instant entre les siennes, d'un air
de gaieté amicale, en beau-fils qui a de la sympathie
pour sa belle-maman.
-
Vous avez des illusions sur papa, vous ! ... Oh ! ne
vous en défendez pas, je ne vous demande pas vos
affaires ... Les femmes, c'est si bizarre, ça se distrait
parfois à se dévouer ; et, naturellement, elles ont bien
raison de prendre leur plaisir où elles le trouvent...
N'importe, si un jour vous en étiez mal récompensée,
venez donc me voir, nous causerons.
Lorsque madame Caroline se retrouva dans son fiacre,
étouffée encore par la tiédeur molle du petit hôtel, par
le parfum d'héliotrope qui avait pénétré ses vêtements,
elle était frissonnante comme au sortir d'un lieu suspect,
effrayée aussi de ces réticences, de ces plaisanteries du
fils sur le père, qui aggravaient son soupçon de l'ina-
vouable passé. Mais elle ne voulait rien savoir, elle avait
l'argent, elle se calma en combinant sa journée du lende-
main, de façon que, dès le soir, l'enfant fût sauvé de
son vice.
Aussi, le matin, dut-elle se mettre en course, car elle
avait toutes sortes de formalités à remplir, pour être
certaine que son protégé serait accueilli à l'Œuvre du
Travail . Sa situation de secrétaire du conseil de surveil-
lence, que la princesse d'Orviedo, la fondatrice, avait
composé de dix dames du monde, lui facilita d'ailleurs
ces formalités ; et, l'après-midi, elle n'eut plus qu'à aller
chercher Victor à la cité de Naples. Elle avait emporté
des vêtements convenables, elle n'était pas au fond sans
inquiétude sur la résistance que le petit allait leur
opposer, lui qui ne voulait pas entendre parler de l'école.
Mais la Méchain, à qui elle avait envoyé une dépêche et
168 LES ROUGON -MACQUART.
qui l'attendait, lui apprit dès le seuil une nouvelle, dont
elle était bouleversée elle-même : dans la nuit, brusque-
ment, la mère Eulalie était morte, sans que le médectn
eût pu dire au juste de quoi, une congestion peut-être,
quelque ravage du sang gâté ; et l'effrayant, c'était que le
gamin, couché avec elle, ne s'était aperçu de la mort,
dans l'obscurité, qu'en la sentant contre lui devenir toute
froide. Il avait fini sa nuit chez la propriétaire, hébété de
ce drame, travaillé d'une sourde peur, si bien qu'il se
laissa habiller et qu'il parut content, à l'idée de vivre
dans une maison qui avait un beau jardin. Rien ne le
retenait plus là, puisque la grosse, comme il disait, allait
pourrir dans le trou.
Cependant, la Méchain, en écrivant son reçu des deux
mille francs, posait ses conditions.
C'est bien entendu, n'est-ce pas ? vous compléterez
les six mille en un seul payement, à six mois ... Autre-
ment, je m'adresserai à monsieur Saccard.
Mais, dit madame Caroline, c'est monsieur Saccard
lui-même qui vous payera... Aujourd'hui, je le remplace,
simplement.
Les adieux de Victor et de la vieille cousine furent
sans tendresse : un baiser sur les cheveux, une hâte du
petit à monter dans la voiture, tandis qu'elle, grondée
par Busch d'avoir consenti à ne recevoir qu'un acompte,
continuait à mâcher sourdement son ennui de voir ainsi
son gage lui échapper.
Enfin , madame , soyez honnête avec moi , au-
trement je vous jure que je saurai bien vous en faire re-
pentir.
De la cité de Naples à l'Œuvre du Travail, boulevard
Bineau, madame Caroline ne put tirer que des mono-
syllabes de Victor, dont les yeux luisants dévoraient la
route , les larges avenues, les passants et les maisons
riches. Il ne savait pas écrire, à peine lire, ayant tou-
jours déserté l'école pour des bordées sur les fortifi-
cations ; et, de sa face d'enfant mûri trop vite, ne sortaient
que les appétits exaspérés de sa race, une hâte, une
L'ARGENT. 169
violence à jouır, aggravées par le terreau de misère et
d'exemples abominables, dans lequel il avait grandi .
Boulevard Bineau, ses yeux de jeune fauve étincelèrent
davantage, lorsque, descendu de voiture, il traversa la
cour centrale, que le bâtiment des garçons et celui des
filles bordaient à droite et à gauche. Déjà, il avait fouillé
d'un regard les vastes préaux plantés de beaux arbres,
les cuisines revêtues de faïence, dont les fenêtres ouvertes
exhalaient des odeurs de viandes, les réfectoires ornés
de marbre, longs et hauts comme des nefs de chapelle,
tout ce luxe royal que la princesse, s'entêtant à ses resti-
tutions, voulait donner aux pauvres. Puis, arrivé au fond,
dans le corps de logis que l'administration occupait,
promené de service en service pour être admis avec les
formalités d'usage, il écouta sonner ses souliers neufs le
long des immenses corridors, des larges escaliers , de
ces dégagements inondés d'air et de lumière, d'une déco-
ration de palais. Ses narines frémissaient, tout cela allait
être à lui.
Mais, comme madame Caroline, redescendue au rez-
de-chaussée pour la signature d'une pièce, lui faisait
suivre un nouveau couloir, elle l'amena devant une
porte vitrée, et il put voir un atelier où des garçons de
son âge, debout devant des établis, apprenaient la sculp-
ture sur bois.
Vous voyez, mon petit ami, dit-elle, on travaille
ici, parce qu'il faut travailler, si l'on veut être bien por-
tant et heureux... Le soir, il y a des classes, et je compte,
n'est-ce pas ? que vous serez sage, que vous étudierez
bien... C'est vous qui allez décider de votre avenir, un
avenir tel que vous ne l'avez jamais rêvé.
Un pli sombre avait coupé le front de Victor. Il ne
répondit pas, et ses yeux de jeune loup ne jetèrent plus
sur ce luxe étalé, prodigué, que des regards obliques de
bandit envieux : avoir tout ça, mais sans rien taire ; le
conquérir, s'en repaître, à la force des ongles et des
dents . Dès lors, il ne fut plus là qu'en révolté, qu'en
prisonnier qui rêve de vol et d'évasion.
170 LES ROUGON-MACQUART .
Maintenant, tout est réglé, reprit madame Caroline.
Nous allons monter à la salle de bains .
L'usage était que chaque nouveau pensionnaire, à son
entrée, prenait un bain; et les baignoires se trouvaient
en haut, dans des cabinets attenant à l'infirmerie, qui
elle-même, composée de deux petits dortoirs, l'un pour
les garçons , l'autre pour les filles, était voisine de la
lingerie. Les six sœurs de la communauté régnaient là,
dans cette lingerie superbe, tout en érable verni, à trois
étages de profondes armoires, dans cette infirmerie
modèle, d'une clarté, d'une blancheur sans tache, gaie et
propre comme la santé. Souvent aussi, des dames du
conseil de surveillance venaient y passer une heure de
l'après-midi, moins pour contrôler que pour donner à
l'œuvre l'appui de leur dévouement.
Et, justement, la comtesse de Beauvilliers se trouvait
là, avec sa fille Alice, dans la salle qui séparait les deux
infirmeries. Souvent, elle l'amenait ainsi pour la distraire,
en lui donnant le plaisir de la charité. Ce jour-là, Alice
aidait une des sœurs à faire destartines de confiture, pour
deux petites convalescentes, à qui on avait permis de
goûter.
Ah ! dit la comtesse, à la vue de Victor qu'on venait
de faire asseoir en attendant son bain, voici un nouveau.
D'habitude , elle restait cérémonieuse à l'égard de ma-
dame Caroline, ne la saluant que d'un signe de tête, sans
jamais lui adresser la parole, de crainte peut-être d'avoir
à lier avec elle des relations de voisinage. Mais ce gar-
çon que celle-ci amenait, l'air d'active bonté dont elle
s'occupait de lui, la touchaient sans doute, la faisaient
sortir de sa réserve . Et elles causèrent à demi-voix .
Si vous saviez, madame, de quel enfer je viens de
le tirer ! Je le recommande à votre bienveillance, comme
je l'ai recommandé à toutes ces dames et à tous ces mes-
sieurs.
Est-ce qu'il a des parents ? Est-ce que vous les con-
naissez?
- Non, sa mère est morte... Il n'a plus que moi.
L'ARGENT. 171
Pauvre gamin ! ... Ah ! que de misère !
Pendant ce temps, Victor ne quittait pas des yeux les
tartines. Ses regards s'étaient allumés d'une féroce convoi-
tise ; et, de cette confiture que le couteau étalait, il re-
montait aux fluettes mains blanches d'Alice, à son cou
trop mince, à toute sa personne de vierge chétive, qui
s'émaciait dans l'attente vaine du mariage. S'il s'était
trouvé seul avec elle, d'un bon coup de tête dans le
ventre, comme il l'aurait envoyée rouler contre le mur,
pour les lui prendre, ses tartines ! Mais la jeune fille avait
remarqué ses regards gloutons ; et, d'un coup d'œil, ayant
consulté la religieuse :
Est-ce que vous avez faim, mon petit ami ?
Oui.
Et vous ne détestez pas la confiture ?
Non.
Alors, ça vous irait, si je vous faisais deux tartines,
que vous mangeriez en sortant du bain ?
Oui.
Beaucoup de confiture sur pas beaucoup de pain,
n'est-ce pas ?
Oui.
Elle riait, plaisantait, mais lui restait grave et béant,
avec ses yeux dévorateurs qui la mangeaient, elle et ses
bonnes choses.
A ce moment, des cris de joie, tout un violent tapage
monta du préau des garçons, où la récréation de quatre
heures commençait. Les ateliers se vidaient, les pension-
naires avaient une demi-heure pour goûter et se dégour-
dir les jambes .
Vous voyez, reprit madame Caroline, en l'amenant
près d'une fenêtre, si l'on travaille, on joue aussi... Vous
aimez travailler ?
Non.
Mais vous aimez jouer ?
Oui .
Eh bien ! si vous voulez jouer, il faudra travailler..
Tout celas'arrangera, vous serez raisonnable, j'en suis sûre
172 LES ROUGON-MACQUART .
Il ne répondit pas. Une flamme de plaisir lui avait
chauffé la face, à la vue de ses camarades lâchés, sautant
et criant; et ses regards revinrent vers ses tartines que la
jeune fille achevait et posait sur une assiette. Oui ! de la
liberté, de la jouissance, tout le temps, il ne voulait rien
d'autre . Son bain était prêt, on l'emmena.
-
Voilà un petit monsieur qui ne sera guère commode,
je crois, dit doucement la religieuse. Je me défie d'eux,
quand ils n'ont pas la figure d'aplomb .
Il n'est pourtant pas laid, celui-ci, murmura Alice,
et on lui donnerait dix-huit ans, à le voir vous regarder.
C'est vrai, conclut madame Caroline avec un léger
frisson, il est très avancé pour son âge .
Et, avant de s'en aller, ces dames voulurent se donner
le plaisir de voir les petites convalescentes manger leurs
tartines. L'une surtout était très intéressante, une blonde
fillette de dix ans, avec des yeux savants déjà, un air de
femme, la chair hâtive et malade des faubourgs parisiens.
C'était, d'ailleurs, la commune histoire : un père ivrogne,
qui amenait ses maîtresses ramassées sur le trottoir, qui
venait de disparaître avec une d'elles ; une mère qui avait
pris un autre homme, puis un autre, tombée elle-même
à la boisson ; et la petite, là dedans, battue par tous ces
mâles, quand ils n'essayaient pas de la violer. Un matin,
la mère avait dû la retirer des bras d'un maçon, ramené
par elle, la veille. On lui permettait pourtant, à cette
mère misérable, de venir voir son enfant, car c'était elle
qui avait supplié qu'on la lui enlevât, ayant gardé dans
son abjection un ardent amour maternel. Et elle se
trouvait précisément là, une femme maigre et jaune,
dévastée, avec des paupières brûlées de larmes, assise
près du lit blanc , où sa gamine , très propre , le dos
appuyé contre des oreillers, mangeait gentiment ses tar-
tines.
Elle reconnut madame Caroline, étant allée chez Sac-
card chercher des secours .
- Ah ! madame, voilà encore ma pauvre Madeleine
sauvée une fois. C'est tout notre malheur qu'elle a dans
L'ARGENT. 173
le sang, voyez-vous, et le médecin m'avait bien dit
qu'elle ne vivrait pas, si elle continuait à être bouscu-
lée chez nous ... Tandis qu'ici elle a de la viande, elle a
du vin ; et puis, elle respire, elle est tranquille... Je vous
en prie, madame, dites bien à ce bon monsieur que je ne
vis pas une heure de mon existence sans le bénir.
Un sanglot la suffoqua, son cœur se fondait de recon-
naissance . C'était de Saccard qu'elle parlait, car elle ne
connaissait que lui, comme la plupart des parents qui
avaient des enfants à l'Euvre du Travail. La princesse
d'Orviedo ne paraissait point, tandis que lui s'était long-
temps prodigué, peuplant l'œuvre, ramassant toutes les
misères du ruisseau pour voir plus vite fonctionner cette
machine charitable qui était un peu sa création, se pas-
sionnant du reste comme toujours, distribuant des
pièces de cent sous de sa poche aux tristes familles dont
il sauvait les petits. Et il restait le seul et vrai bon Dieu,
pour tous ces misérables .
-
N'est-ce pas ? madame, dites-lui bien qu'il y a quel-
que part une pauvre femme qui prie pour lui... Oh ! ce
n'est pas que j'aie de la religion, je ne veux point men-
tir, je n'ai jamais été hypocrite. Non, les églises et nous,
c'est fini, parce que nous n'y songeons seulement plus,
tout ça ne servait à rien, d'aller y perdre son temps...
Mais ça n'empêche qu'il y a tout de même quelque chose
au-dessus de nous, et alors ça soulage, quand quelqu'un
a été bon, d'appeler sur lui les bénédictions du ciel.
Ses larmes débordèrent, coulèrent sur ses joues flétries .
-
Écoute-moi, Madeleine, écoute...
La fillette, si pâle dans sa chemise de neige, et qui
léchait la confiture de sa tartine d'un petit bout de langue
gourmande, avec des yeux de bonheur, leva la tête, devint
attentive, sans cesser son régal .
Chaque soir, avant de t'endormir dans ton lit, tu
joindras tes mains comme ça, et tu diras : « Mon Dieu,
faites que monsieur Saccard soit récompensé de sa bonté,
qu'il ait de longs jours et qu'il soit heureux... » Tu
entends, tu me le promets ?
15.
174 LES ROUGON -MACQUART.
-0
-Oui, maman .
Les semaines qui suivirent, madame Caroline vécut
dans un grand trouble moral. Elle n'avait plus sur Sac-
card d'idées nettes . L'histoire de la naissance et de
l'abandon de Victor, cette triste Rosalie prise sur une
marche d'escalier, si violemment, qu'elle en était restée
infirme , et les billets signés et impayés, et le malheureux
enfant sans père grandi dans la boue, tout ce passé lamen-
table lui donnait une nausée au cœur. Elle écartait les
images de ce passé, de même qu'elle n'avait pas voulu
provoquer les indiscrétions de Maxime : certainement, il
y avait là des tares anciennes, qui l'effrayaient, dont elle
aurait eu trop de chagrin. Puis, c'était cette femme en
pleurs, joignant les mains de sa petite fille, la faisant prier
pour ce même homme ; c'était Saccard adoré comme le
Dieu de bonté, et véritablement bon, et ayant réelle-
ment sauvé des âmes, dans cette activité passionnée de
brasseur d'affaires, qui se haussait à la vertu, lorsque la
besogne était belle. Aussi arriva-t-elle à ne plus vouloir
le juger, en se disant, pour mettre en paix sa conscience
de femme savante, ayant trop lu et trop réfléchi, qu'il y
avait chez lui, comme chez tous les hommes, du pire et
du meilleur.
Cependant, elle venait d'avoir un réveil sourd de honte,
à la pensée qu'elle lui avait appartenu . Cela la stupéfiait
toujours, elle se tranquillisait en se jurant que c'était
fini, que cette surprise d'un moment ne pouvait recom-
mencer. Et trois mois s'écoulèrent , pendant lesquels,
deux fois par semaine, elle allait voir Victor ; et, un soir,
elle se retrouva dans les bras de Saccard, définitivement
à lui, laissant s'établir des relations régulières. Que se
passait-il donc en elle? Était-elle, comme les autres,
curieuse ? ces troubles amours de jadis , remués par
elle, lui avaient-ils donné le sensuel désir de savoir ? Ou
plutôt n'était-ce pas l'enfant qui était devenu le lien, le
rapprochement fatal entre lui, le père, et elle, la mère de
rencontre et d'adoption ? Oui, il ne devait y avoir eu là
qu'une perversion sentimentale. Dans son grand chagrin
L'ARGENT. 175
de femme stérile , cela certainement l'avait attendrie
jusqu'à la débâcle de sa volonté, de s'être occupée du fils
de cet homme, au milieu de si poignantes circonstances.
Chaque fois qu'elle le revoyait, elle se donnait davantage,
et une maternité était au fond de son abandon. D'ailleurs,
elle était femme de clair bon sens, elle acceptait les faits
de la vie, sans s'épuiser à tâcher de s'en expliquer les
mille causes complexes. Pour elle, dans ce dévidage du
cœur et de la cervelle, dans cette analyse raffinée des
cheveux coupés en quatre, il n'y avait qu'une distraction
de mondaines inoccupées, sans ménage à tenir, sans
enfant à aimer, des farceuses intellectuelles qui cher-
chent des excuses à leurs chutes, qui masquent de leur
science de l'âme les appétits de la chair, communs aux
duchesses et aux filles d'auberge. Elle, d'une érudition
trop vaste, qui avait perdu son temps, autrefois, à brûler
de connaître le vaste monde et à prendre parti dans les
querelles des philosophes, en était revenue avec le grand
dédain de ces récréations psychologiques, qui tendent à
remplacer le piano et la tapisserie, et dont elle disait en
riant qu'elles ont débauché plus de femmes qu'elles n'en
ont corrigé. Aussi, les jours où des trous se produisaient
en elle, où elle sentait une cassure dans son libre arbitre,
préférait-elle avoir le courage d'accepter le fait, après
l'avoir constaté ; et elle comptait sur le travail de la vie
pour effacer la tare, pour réparer le mal , de même que la
sève qui monte toujours ferme l'entaille au cœur d'un
chêne, refait du bois et de l'écorce. Si elle était maintenant
à Saccard, sans l'avoir voulu, sans être certaine qu'elle
l'estimait, elle se relevait de cette déchéance en ne le
jugeant pas indigne d'elle, séduite par ses qualités
d'homme d'action, par son énergie à vaincre, le croyant
bon et utile aux autres. Sa honte première s'en était allée,
dans ce besoin que l'on a de purifier ses fautes, et rien
n'était en effet plus naturel ni plus tranquille que leur
liaison : un ménage de raison simplement, lui heureux
de l'avoir là, le soir, quand il ne sortait pas, elle presque
maternelle, d'une affection calmante, avec sa vive intelli
176 LES ROUGON - MACQUART.
gence et sa droiture. Et c'était vraiment, pour ce forban
du pavé de Paris, brûlé et tanné dans tous les guet-
apens financiers, une chance imméritée, une récompense
volée comme le reste, que d'avoir à lui cette adorable
femme, si jeune et si saine à trente-six ans, sous la neige
de son épaisse chevelure blanche , d'un bon sens si brave
et d'une sagesse si humaine, dans sa foi à la vie, telle
qu'elle est, malgré la boue que le torrent emporte .
Des mois se passèrent, et il faut dire que madame
Caroline trouva Saccard très énergique et très prudent,
durant tous ces pénibles débuts de la Banque Univer-
selle . Ses soupçons de trafics louches , ses craintes
qu'il ne les compromît, elle et son frère, se dissipèrent
même entièrement, à le voir sans cesse en lutte avec les
difficultés, se dépensant du matin au soir pour assurer le
bon fonctionnement de cette grosse mécanique neuve,
dont les rouages grinçaient, près d'éclater ; et elle lui en
eut de la reconnaissance, elle l'admira. L'Universelle, en
effet, ne marchait pas comme il l'avait espéré, car elle
avait contre elle la sourde hostilité de la haute banque :
de mauvais bruits couraient, des obstacles renaissaient,
immobilisant le capital, ne permettant pas les grandes
tentatives fructueuses . Aussi s'était-il fait une vertu de
cette lenteur d'allures, à laquelle on le réduisait, n'avan-
çant que pas à pas sur un terrain solide, guettant les fon-
drières, trop occupé à éviter une chute pour oser se lancer
dans les hasards du jeu. Il se rongeait d'impatience,
piétinant comme une bête de course réduite à un petit
trot de promenade ; mais jamais commencements d'une
maison de crédit ne furent plus honorables ni plus cor-
rects ; et la Bourse en causait, étonnée .
Ce fut de la sorte qu'on atteignit l'époque de la pre-
mière assemblée générale . Elle avait été fixée au 25 avril.
Dès le 20, Hamelin débarqua d'Orient, tout exprès pour
la présider, rappelé en hâte par Saccard, qui étouffait dans
la maison trop étroite. Il rapportait, d'ailleurs, d'excel-
lentes nouvelles : les traités étaient conclus pour la for-
mation de la Compagnie générale des Paquebots réunis, et
L'ARGENT. 177
d'autre part il avait en poche les concessions qui assu-
raient à une société française l'exploitation des mines
d'argent du Carmel ; sans parler de la Banque nationale
turque, dont il venait de jeter les bases à Constantinople,
et qui serait une véritable succursale de l'Universelle.
Quant à la grosse question des chemins de fer de l'Asie
Mineure, elle n'était pas mûre, il fallait la réserver ; du
reste , il devait retourner là-bas, pour continuer ses
études, dès le lendemain de l'assemblée. Saccard, ravi,
eut avec lui une longue conversation, à laquelle assistait
madame Caroline, et il leur persuada aisément qu'une
augmentation du capital social était d'une nécessité abso-
lue, si l'on voulait faire face à ces entreprises. Déjà, les
forts actionnaires, Daigremont, Huret, Sédille, Kolb,
consultés, avaient approuvé cette augmentation ; de sorte
qu'en deux jours la proposition put être étudiée et pré-
sentée au conseil d'administration, la veille même de la
réunion des actionnaires .
Ce conseil d'urgence fut solennel, tous les administra-
teurs y assistèrent, dans la salle grave, verdie par le voi-
sinage des grands arbres de l'hôtel Beauvilliers. D'ordi-
naire, il y avait deux conseils par mois : le petit, vers
le 15, le plus important, celui auquel ne paraissaient que
les vrais chefs, les administrateurs d'affaires ; et le grand,
vers le 30, la réunion d'apparat, où tous venaient, les
muets et les décoratifs, approuver les travaux préparés
d'avance et donner des signatures. Ce jour-là, le marquis
de Bohain, avec sa petite tête aristocratique, arriva un
des premiers, apportant avec lui, dans son grand air fati-
gué, l'approbation de toute la noblesse française. Et le
vicomte de Robin-Chagot, le vice-président, homme doux
et ladre, avait charge de guetter les administrateurs qui
n'étaient point au courant,les prenait à part et leur com-
muniquait d'un mot les ordres du directeur, le vrai
maître . Chose entendue, tous promettaient d'obéir, d'un
signe de tête.
Enfin, on entra en séance . Hamelin fit connaître au
conseil le rapport qu'il devait lire devant l'assemblé géné
178 LES ROUGON-MACQUART.
rale. C'était le gros travail que Saccard préparait depuis
longtemps, qu'il venait de rédiger en deux jours, aug-
menté des notes apportées par l'ingénieur, et qu'il écoutait
modestement, d'un air de vif intérêt, comme s'il n'en avait
pas connu un seul mot. D'abord, le rapport parlait des
affaires faites par la Banque Universelle, depuis sa fon-
dation : elles n'étaient que bonnes, de petites affaires au
jour le jour, réalisées de la veille au lendemain, le cou-
rant banal des maisons de crédit. Pourtant, d'assez gros
bénéfices s'annonçaient sur l'emprunt mexicain, qui
venait d'être lancé le mois d'auparavant, après le départ
de l'empereur Maximilien pour Mexico : un emprunt de
gâchis et de primes folles, dans lequel Saccard regrettait
mortellement de n'avoir pu barboter davantage, faute
d'argent. Tout cela était ordinaire, mais on avait vécu.
Pour le premier exercice, qui ne comprenait que trois
mois, du 5 octobre, date de la fondation, au 31 décembre ,
l'excédent des bénéfices était seulement de quatre cent
et quelques mille francs, ce qui avait permis d'amortir
d'un quart les frais de premier établissement, de payer
aux actionnaires leur cinq pour cent et de verser dix
pour cent aux fonds de réserve ; en outre , les adminis-
trateurs avaient prélevé le dix pour cent que leur accor-
daient les statuts, et il restait une somme d'environ
soixante-huit mille francs, qu'on avait portée à l'exercice
suivant. Seulement, il n'y avait pas eu de dividende. Rien
à la fois de plus médiocre ni de plus honorable. C'était
comme pour les cours des actions de l'Universelle en
Bourse, ils avaient lentement monté de cinq cents à six
cents francs, sans secousse, d'une façon normale, ainsi
que les cours des valeurs de toute banque qui se respecte ;
et, depuis deux mois, ils demeuraient stationnaires,
n'ayant aucune raison de s'élever davantage, dans le petit
train journalier où semblait s'endormir la maison nais-
sante .
Puis, le rapport passait à l'avenir, et ici c'était un
brusque élargissement, le vaste horizon ouvert de toute
une série de grandes entreprises . Il insistait particulière
L'ARGENT. 179
ment sur la Compagnie générale des Paquebots réunis,
dont l'Universelle allait avoir à émettre les actions : une
compagnie au capital de cinquante millions, qui mono-
poliserait tous les transports de la Méditerranée, et où
se trouveraient syndiquées les deux grandes sociétés
rivales, la Phocéenne, pour Constantinople, Smyrne et
Trébizonde, par le Pirée et les Dardanelles, et la Société
Maritime, pour Alexandrie, par Messine et la Syrie, sans
compter des maisons moindres qui entraient dans le syn-
dicat, les Combarel et Cie, pour l'Algérie et la Tunisie, la
veuve Henri Liotard, pour l'Algérie également, par
l'Espagne et le Maroc, enfin les Féraud-Giraud frères,
pour l'Italie, Naples et les villes de l'Adriatique , par
Civita-Vecchia. On conquérait la Méditerranée entière, en
faisant une seule compagnie de ces sociétés et de ces
maisons rivales qui se tuaient les unes les autres. Grâce
aux capitaux centralisés, on construirait des paquebots
types, d'une vitesse et d'un confort inconnus, on multiplie-
rait les départs, on créerait des escales nouvelles, on ferait
de l'Orient le faubourg de Marseille ; et quelle impor-
tance prendrait la Compagnie, lorsque, le canal de
Suez achevé, il lui serait permis de créer des services
pour les Indes, le Tonkin, la Chine et le Japon ! Jamais
affaire ne s'était présentée, d'une conception plus large
ni plus sûre. Ensuite, viendrait l'appui donné à la Banque
nationale turque, sur laquelle le rapport fournissait de
longs détails techniques, qui en démontraient l'iné-
branlable solidité. Et il terminait cet exposé des opéra-
tions futures, en annonçant que l'Universelle prenait
encore sous son patronage la Société française des mines
d'argent du Carmel, fondée au capital de vingt millions.
Des analyses de chimistes indiquaient, dans les échantil-
lons du minerai, une proportion considérable d'argent.
Mais, plus encore que la science, l'antique poésie des
lieux saints faisait ruisseler cet argent en une pluie
miraculeuse , éblouissement divin que Saccard avait mis
à la fin d'une phrase, dont il était très content.
Enfin, après ces promesses d'un avenir glorieux, le
180 LES ROUGON-MACQUART .
rapport concluait à l'augmentation du capital. On te dou-
blait, on l'élevait de vingt-cinq à cinquante millions.
Le système d'émission adopté était le plus simple du
monde, pour qu'il entrât aisément dans toutes les cer-
velles : cinquante mille actions nouvelles seraient créées,
et on les réserverait titre pour titre aux porteurs des
cinquante mille actions primitives ; de façon qu'il n'y
aurait pas même de souscription publique. Seulement,
ces actions nouvelles seraient de cinq cent vingt francs,
dont une prime de vingt francs, formant au total une
somme d'un million, qu'on porterait au fonds de réserve.
Il était juste et prudent de frapper les actionnaires de ce
petit impôt, puisqu'on les avantageait. D'ailleurs, le quart
seul des actions était exigible, plus la prime.
Lorsque Hamelin cessa de lire, il se produisit un
brouhaha d'approbation. C'était parfait, pas une obser-
vation à faire . Pendant tout le temps qu'avait duré la
lecture, Daigremont, très intéressé par un examen soi-
gneux de ses ongles, avait souri à des pensées vagues ;
et le député Huret, renversé dans son fauteuil, les yeux
clos, sommeillait à demi, se croyant à la Chambre ; tan-
dis que Kolb, le banquier, tranquillement, sans se
cacher, s'était livré à un long calcul, sur les quelques
feuilles de papier qu'il avait devant lui, ainsi que chaque
administrateur. Pourtant, Sédille, toujours anxieux et
méfiant, voulut poser une question : que deviendraient
les actions abandonnées par ceux des actionnaires qui ne
voudraient pas user de leur droit ? la société les garde-
rait-elle à son compte, ce qui était illicite, puisque la
déclaration légale ne pouvait avoir lieu, chez le notaire,
que lorsque le capital était intégralement souscrit ? et, si
elle s'en débarrassait, à qui et comment comptait-elle
les céder ? Mais, dès les premiers mots du fabricant de
soie, le marquis de Bohain, voyant l'impatience de Sac-
card, lui coupa la parole, en disant, de son grand air
noble, que le conseil s'en remettait de ces détails à son
président et au directeur, tous les deux si compétents et
si dévoués. Et il n'y eut plus que des congratulations, la
L'ARGENT . 181
séance fut levée au milieu du ravissement de tous .
Le lendemain , l'assemblée générale donna lieu à des
manifestations vraiment touchantes. Elle se tint encore
dans la salle de la rue Blanche, où un entrepreneur de
bals publics avait fait faillite ; et, avant l'arrivée du prési-
dent, dans cette salle déjà pleine , couraient les meilleurs
bruits, un surtout qu'on se chuchotait à l'oreille : vio-
lémment attaqué par l'opposition grandissante, [Link]
ministre, le frère du directeur, était disposé à favoriser
l'Universelle, si le journal de la société, l'Espérance , un
ancien organe catholique, défendait le gouvernement. Un
député de la gauche venait de lancer le terrible cri : « Le
2 décembre est un crime ! » qui avait retenti d'un bout de
la France à l'autre, comme un réveil de la conscience
publique. Il était nécessaire de répondre par de grands
actes, la prochaine Exposition universelle décuplerait le
chiffre des affaires, on allait gagner gros au Mexique et
ailleurs, dans le triomphe de l'empire à son apogée. Et,
parmi un petit groupe d'actionnaires, qu'endoctrinaient
Jantrou et Sabatani, on riait beaucoup d'un autre député
qui, lors de la discussion sur l'armée, avait eu l'extraordi-
naire fantaisie de proposer d'établir en France le système
de recrutement de la Prusse. La Chambre s'en était amu-
sée : fallait-il que la terreur de la Prusse troublât cer-
taines cervelles, à la suite de l'affaire du Danemark et
sous le coup de la rancune sourde que nous gardait l'Ita-
lie, depuis Solférino ! Mais le bruit des conversations par-
ticulières, le grand murmure de la salle, tomba brus-
quement, lorsque Hamelin et le bureau parurent. Plus
modeste encore que dans le conseil de surveillance, Sac-
card s'effaçait, perdu au milieu de la foule ; et il se con-
tenta de donner le signal des applaudissements, approu-
vant le rapport qui soumettait à l'assemblée les comptesdu
premier exercice, revus et acceptés par les commissaires-
censeurs, Lavignière et Rousseau, et qui lui proposait
de doubler le capital. Elle seule était compétente pour
autoriser cette augmentation, qu'elle décida d'ailleurs
d'enthousiasme, absolument grisée par les millions de la
16
182 LES ROUGON- MACQUART.
Compagnie générale des Paquebots réunis et de la Banque
nationale turque, reconnaissant la nécessité de mettre
le capital en rapport avec l'importance que l'Universelle
allait prendre . Quant aux mines d'argent du Carmel, elles
furent accueillies par un frémissement religieux. Et,
lorsque les actionnaires se furent séparés, en votant des
remerciements au président, au directeur et aux admi-
nistrateurs, tous rêvèrent du Carmel, de cette miracu-
leuse pluie d'argent, tombant des lieux saints, au milieu
d'une gloire.
Deux jours après, Hamelin et Saccard, accompagnés
cette fois du vice-président, le vicomte de Robin-Chagot,
retournèrent rue Sainte-Anne, chez maître Lelorrain,
pour déclarer l'augmentation du capital, qu'ils affirmaient
avoir été intégralement souscrit. La vérité était que trois
mille actions environ, refusées par les premiers action-
naires à qui elles appartenaient de droit, restaient aux
mains de la société, laquelle les passa de nouveau au
compte Sabatani, par un jeu d'écritures. C'était l'ancienne
irrégularité, aggravée, le système qui consistait à dissi-
muler dans les caisses de l'Universelle une certaine
quantité de ses propres valeurs, une sorte de réserve de
combat, qui lui permettrait de spéculer, de se jeter en
pleine bataille de Bourse, s'il le fallait, pour soutenir les
cours, au cas d'une coalition de baissiers.
D'ailleurs, Hamelin, tout en désapprouvant cette tac-
tique illégale, avait fini par s'en remettre complètement à
Saccard, pour les opérations financières ; et il y eut une
conversation à ce sujet, entre eux et madame Caroline,
relative seulement aux cinq cents actions qu'il les avait
forcés de prendre, lors de la première émission, et que la
seconde, naturellement, venait de doubler : mille actions
en tout, représentant, pour le versement du quart et la
prime, une somme de cent trente-cinq mille francs, que
le frère et la sœur voulurent absolument payer, un héri-
tage inattendu d'environ trois cent mille francs leur étant
tombé d'une tante, morte dix jours après son fils unique,
tous deux emportés par la même fièvre. Saccard les laissa
L'ARGENT. 183
faire, sans s'expliquer lui-même sur la manière dont il
comptait libérer ses propres actions .
Ah ! cet héritage, dit en riant madame Caroline,
c'est la première chance qui nous arrive... Je crois bien
que vous nous portez bonheur. Mon frère avec ses trente
mille francs de traitement, ses frais de déplacement consi-
dérables, et tout cet or qui tombe sur nous, parce que nous
n'en avons plus besoin sans doute... Nous voilà riches .
Elle regardait Saccard, avec sa gratitude de bon cœur,
vaincue désormais, confiante en lui, perdant chaque jour
de sa clairvoyance, dans la tendresse croissante qu'il lui
inspirait. Puis, emportée tout de même par sa gaie fran-
chise, elle continua :
- N'importe, si je l'avais gagné, cet argent, je vous
réponds que je ne le risquerais pas dans vos affaires ...
Mais une tante que nous avons à peine connue, un argent
auquel nous n'avions jamais pensé, enfin de l'argent trouvé
par terre, quelque chose qui ne me semble même pas
très honnête et dont j'ai un peu honte... Vous compre-
nez, il ne me tient pas au cœur, je veux bien le perdre.
- Justement, dit Saccard, plaisantant à son tour, il
va grossir et vous donner des millions. Il n'y a rien de
tel pour profiter comme l'argent volé... Avant huit jours,
vous verrez, vous verrez la hausse !
Et, en effet, Hamelin, ayant dû retarder son départ,
assista avec surprise à une hausse rapide des actions de
l'Universelle . A la liquidation de la fin de mai, le cours
de sept cents francs fut dépassé. Il y avait là l'ordinaire
résultat que produit toute augmentation de capital : c'est
le coup classique, la façon de cravacher le succès, de
donner un temps de galop aux cours, à chaque émission
nouvelle. Mais il y avait aussi la réelle importance des
entreprises que la maison allait lancer ; et de grandes
affiches jaunes, collées dans tout Paris, annonçant la
prochaine exploitation des mines d'argent du Carmel,
achevaient de troubler les têtes, y allumaient un commen-
cement de griserie, cette passion qui devait croître et
emporter toute raison. Le terrain était préparé, le terreau
184 LES ROUGON - MACQUART .
impérial , fait de débris en fermentation, chauffé des appé-
tits exaspérés, extrêmement favorable à une de ces pous-
sées folles de la spéculation, qui, toutes les dix à quinze
années, obstruent et empoisonnent la Bourse, ne laissant
après elles que des ruines et du sang. Déjà, les sociétés
véreuses naissaient comme des champignons, les grandes
compagnies poussaient aux aventures financières, une
fièvre intense du jeu se déclarait, au milieu de la pro-
spérité bruyante du règne, tout un éclat de plaisir et de
luxe, dont la prochaine Exposition promettait d'être la
splendeur finale, la menteuse apothéose de féerie. Et,
dans le vertige qui frappait la foule, parmi la bousculade
des autres belles affaires s'offrant sur le trottoir, l'Uni-
verselle enfin se mettait en marche, en puissante machine
destinée à tout affoler, à tout broyer, et que des mains
violentes chauffaient sans mesure, jusqu'à l'explosion.
Lorsque son frère fut reparti pour l'Orient, madame
Caroline se retrouva seule avec Saccard, reprenant leur
étroite vie d'intimité, presque conjugale. Elle s'entêtait
à s'occuper de sa maison, à lui faire réaliser des éco-
nomies, en intendante fidèle, bien que leur fortune à
tous deux eût changé. Et, dans sa paix souriante, son
humeur toujours égale, elle n'éprouvait qu'un trouble,
son cas de conscience au sujet de Victor, l'hésitation de
savoir si elle devait cacher plus longtemps au père l'exis-
tence de son fils. On était très mécontent de ce dernier,
à l'Œuvre du Travail, qu'il ravageait. Les six mois d'expé-
rience étant écoulés, allait-elle produire le petit monstre,
avant de l'avoir décrassé de ses vices ? Elle en ressentait
parfois une vraie souffrance .
Un soir, elle fut sur le point de parler. Saccard, que
l'installation mesquine de l'Universelle désespérait,
venait de décider le conseil à louer le rez-de-chaussée
de la maison voisine, pour agrandir les bureaux, en atten-
dant qu'il osât proposer la construction de l'hôtel luxueux
de ses rêves. De nouveau, il faisait percer des portes de
communication, abattre des cloisons, poser encore des
guichets . Et, comme elle revenait du boulevard Bineau,
L'ARGENT . 185
désespérée d'une abomination de Victor, qui avait presque
mangé l'oreille à un camarade, elle le pria de monter avec
elle, chez eux.
-Mon ami, j'ai quelque chose à vous dire.
Mais, en haut, quand elle le vit, une épaule couverte
de plâtre, enchanté d'une nouvelle idée d'agrandisse-
ment qu'il venait d'avoir, celle de vitrer aussi la cour de
la maison voisine, elle n'eut pas le courage de le boule-
verser, avec le déplorable secret. Non, elle attendrait
encore, il faudrait bien que l'affreux vaurien se corri-
geât. Elle était sans force devant la peine des autres .
Eh bien ! mon ami, c'était pour cette cour. J'avais
eu justement la même idée que vous.
16.
VI
Les bureaux de l'Espérance, le journal catholique en
détresse que, sur l'offre de Jantrou, Saccard avait acheté,
pour travailler au lancement de l'Universelle, se trou-
vaient rue Saint-Joseph, dans un vieil hôtel noir ethumide,
dont ils occupaient le premier étage, au fond de la cour.
Un couloir partait de l'antichambre, où le gaz brûlait
éternellement ; et il y avait, à gauche, le cabinet de Jantrou,
le directeur, puis une pièce que Saccard s'était réservée ,
tandis que s'alignaient, à droite, la salle commune de la
rédaction, le cabinet du secrétaire, des cabinets destinés
aux différents services. De l'autre côté du palier, étaient
installées l'administration et la caisse, qu'un couloir inté-
rieur, tournant derrière l'escalier, reliait à la rédaction.
Ce jour-là, Jordan, en train d'achever une chronique,
dans la salle commune, où il s'était installé de bonne
heure pour n'être pas dérangé, en sortit comme quatre
heures sonnaient, et vint trouver Dejoie, le garçon de
bureau, qui, à la flamme large du gaz, malgré la radieuse
journée de juin qu'il faisait dehors, lisait avidement le
bulletin de la Bourse, qu'on apportait et dont il prenait
le premier connaissance .
-
Dites donc, Dejoie, c'est monsieur Jantrou qui vient
d'arriver ?
-
- Oui, monsieur Jordan.
Le jeune homme eut une hésitation, un court malaise
qui l'arrêta pendant quelques secondes. Dans les commen
cements difficiles de son heureux ménage, des dettes
anciennes étaient tombées ; et, malgré sa chance d'avoir
L'ARGENT. 187
trouvé ce journal où il plaçait des articles, il traversait
une atroce gêne, d'autant plus qu'une saisie-arrêt était mise
sur ses appointements et qu'il avait à payer, cejour-là, un
nouveau billet, sous la menace de voir ses quatre meubles
vendus. Déjà, deux fois, il avait demandé vainement une
avance au directeur, qui s'était retranché derrière la
saisie- arrêt, faite entre ses mains.
Pourtant, il se décidait, s'approchait de la porte, lorsque
le garçon de bureau reprit :
-
C'est que monsieur Jantrou n'est pas seul.
Ah ! ... Avec qui est-il?
-
Il est arrivé avec monsieur Saccard, et monsieur Sac-
card m'a bien dit de ne laisser entrer que monsieur Huret,
qu'il attend.
Jordan respira, soulagé par ce délai, tant les demandes
d'argent lui étaient pénibles .
C'est bon, je vais finir mon article. Avertissez-moi,
quand le directeur sera libre .
Mais, comme il s'en allait, Dejoie le retint, avec un
éclat de jubilation extrême .
Vous savez que l'Universelle a fait 750.
D'ungeste, le jeune homme dit qu'il s'en moquait bien,
et il rentra dans la salle de rédaction .
Presque chaque jour, Saccard montait ainsi au journal,
après la Bourse, et souvent même il donnait des rendez-
vous dans la pièce qu'il s'était réservée, traitant là der
affaires spéciales et mystérieuses. Jantrou, du reste, bien
qu'officiellement il ne fût que directeur de l'Espérance,
où il écrivait des articles politiques d'une littérature uni-
versitaire soignée et fleurie, que ses adversaires eux-
mêmes reconnaissaient « du plus pur atticisme », était
son agent secret, l'ouvrier complaisant des besognes déli-
cates. Et, entre autres choses, c'était lui qui venait d'or-
ganiser toute une vaste publicité autour de l'Universelle.
Parmi les petites feuilles financières qui pullulaient, il
en avait choisi et acheté une dizaine . Les meilleures
appartenaient à de louches maisons de banque, dont la
tactique, très simple, consistait à les publier et à les
188 LES ROUGON-MACQUART.
donner pour deux ou trois francs par an, somme qui ne
représentait même pas le prix de l'affranchissement; et
elles se rattrapaient d'autre part, trafiquaient sur l'ar-
gent et les titres des clients que leur amenait le journal.
Sous le prétexte de publier les cours de la Bourse, les
numéros sortis des valeurs à lots, tous les renseigne-
ments techniques, utiles aux petits rentiers, peu à peu des
réclames se glissaient, en forme de recommandations
et de conseils, d'abord modestes, raisonnables, bientôt
sans mesure, d'une impudence tranquille, soufflant la
ruine parmi les abonnés crédules. Dans le tas, au milieu
des deux ou trois cents publications qui ravageaient ainsi
Paris et la France, son flair venait d'être de choisir celles
qui n'avaient pas trop menti encore, qui n'étaient point
trop déconsidérées. Mais la grosse affaire qu'il méditait,
c'était d'acheter une d'elles, la Cote financière, qui avait
déjà douze ans de probité absolue ; seulement, ça me-
naçait d'être très cher, une probité pareille ; et il atten-
dait que l'Universelle fût plus riche et se trouvât dans
une de ces situations où un dernier coup de trompette
détermine les sonneries assourdissantes du triomphe . Son
effort, d'ailleurs, ne s'était pas borné à grouper un ba-
taillon docile de ces feuilles spéciales, célébrant dans
chaque numéro la beauté des opérations de Saccard ; il
traitait aussi à forfait avec les grands journaux politiques
et littéraires, y entretenait un courant de notes aimables,
d'articles louangeurs, à tant la ligne, s'assurait de leur
concours par des cadeaux de titres, lors des émissions
nouvelles. Sans parler de la campagne quotidienne menée
sous ses ordres par l'Espérance, non point une campagne
brutale, violemment approbative, mais des explications,
de la discussion même, une façon lente de s'emparer du
public et de l'étrangler, correctement.
Ce jour-là, c'était pour causer du journal que Saccard
s'enfermait avec Jantrou. Il avait trouvé, dans le numéro
du matin, un article d'Huret d'un éloge si outré sur un
discours de Rougon, prononcé la veille à la Chambre, qu'il
était entré dans une violente colère, et qu'il attendait le
L'ARGENT. 189
député, pour s'en expliquer avec lui. Est-ce qu'on le
croyait à la solde de son frère? est-ce qu'on le payait pour
qu'il laissat compromettre la ligne du journal par une
approbation sans réserve des moindres actes du ministre ?
Lorsqu'il l'entendit parler de la ligne du journal, Jantrou
eut un muet sourire. D'ailleurs, il l'écoutait, très calme,
en s'examinant les ongles, du moment que l'orage ne
menaçait pas de crever sur ses épaules. Lui, avec son
cynisme de lettré désabusé, avait le plus parfait dédain
pour la littérature, pour la une et la deux, comme il
disait en désignant les pages du journal où paraissaient
les articles, même les siens ; et il ne commençait à s'émou-
voir qu'aux annonces. Maintenant, il était tout flambant
neuf, serré dans une élégante redingote, la boutonnière
fleurie d'une rosette panachée de couleurs vives, por-
tant l'été sur le bras un mince pardessus de nuance
claire, enfoncé l'hiver dans une fourrure de cent louis,
soignant surtout sa coiffure, des chapeaux irréprochables,
d'un luisant de glace . Avec cela, il gardait des trous dans
son élégance, la vague impression d'une malpropreté
persistant en dessous, l'ancienne crasse du professeur dé-
classé, tombé du lycée de Bordeaux à la Bourse de Paris,
la peau pénétrée et teinte des saletés immondes qu'il y
avait essuyées pendant dix ans; de même que, dans l'ar-
rogante assurance de sa nouvelle fortune, il avait de
basses humilités, s'effaçant, pris de la peur brusque de
quelque coup de pied au derrière, ainsi qu'autrefois. Il
gagnait cent mille francs par an, en mangeait le double,
on ne savait à quoi, car il n'affichait pas de maîtresse,
tenaillé sans doute par quelque ignoble vice, la cause
secrète qui l'avait fait chasser de l'Université. L'absinthe,
du reste, le dévorait peu à peu, depuis ses jours de
misère, continuant son œuvre, des infâmes cafés de jadis
au cercle luxueux d'aujourd'hui, fauchant ses derniers
cheveux, plombant son crâne et sa face, dont sa barbe
noire en éventail demeurait l'unique gloire, une barbe de
bel homme qui faisait illusion encore . Et Saccard, ayant
de nouveau invoqué la ligne du journal, il l'avait arrêté
190 LES ROUGON-MACQUART.
d'un geste, de l'air fatigué d'un homme qui, n'aimant
point perdre son temps en passion inutile, se décidait
à lui parler d'affaires sérieuses, puisque Huret se faisait
attendre .
Depuis quelque temps, Jantrou nourrissait des idées
neuves de publicité. Il songeait d'abord à écrire une bro-
chure, une vingtaine de pages sur les grandes entreprises
que lançait l'Universelle, mais en leur donnant l'intérêt
d'un petit roman, dramatisé en un style familier ; et il
voulait inonder la province de cette brochure, qu'on dis-
tribuerait pour rien, au fond des campagnes les plus recu-
lées. Ensuite, il projetait de créer une agence qui rédi-
gerait et ferait autographier un bulletin de la Bourse,
pour l'envoyer à une centaine des meilleurs journaux
des départements : on leur ferait cadeau de ce bulletin,
ou ils le payeraient un prix dérisoire, et l'on aurait bien-
tôt ainsi dans les mains une arme puissante, une force avec
laquelle toutes les maisons de banque rivales seraient
obligées de compter. Connaissant Saccard, il lui soufflait
ainsi ses idées, jusqu'à ce que ce dernier les adoptât,
les fît siennes, les élargît au point de les recréer réelle-
ment. Les minutes s'écoulaient, tous deux en étaient
venus à régler l'emploi des fonds de la publicité pour
le trimestre, les subventions à payer aux grands journaux,
le terrible bulletinier d'une maison adverse dont il fallait
acheter le silence, une part à prendre dans la mise aux
enchères de la quatrième page d'une très ancienne feuille,
très respectée. Et, de leur prodigalité, de tout cet argent
qu'ils jetaient de la sorte en vacarme, aux quatre coins
du ciel, se dégageait surtout leur dédain immense du
public, le mépris de leur intelligence d'hommes d'affaires
" pour la noire ignorance du troupeau, prêt à croire tous
lès contes, tellement fermé aux opérations compliquées
de la Bourse, que les raccrochages les plus éhontés allu-
maient les passants et faisaient pleuvoir les millions .
Comme Jordan cherchait encore cinquante lignes pour
arriver à ses deux colonnes, il fut dérangé par Dejoie,
qui l'appelait.
L'ARGENT . 191
Ah ! dit-il, monsieur Jantrou est seul ?
Non, monsieur Jordan, pas encore... C'est votre
dame qui est là et qui vous demande.
Très inquiet, Jordan se précipita. Depuis quelques
mois, depuis que la Méchain avait enfin découvert qu'il
écrivait sous son nom dans l'Espérance , il était traqué
par Busch, pour les six billets de cinquante francs, signés
autrefois à un tailleur. La somme de trois cents francs
que représentaient les billets, il l'aurait encore payée ;
mais ce qui l'exaspérait, c'était l'énormité des frais, ce
total de sept cent trente francs quinze centimes, auquel
était montée la dette. Pourtant, il avait pris un arrange-
ment, s'était engagé à donner cent francs par mois ; et,
comme il ne le pouvait pas, son jeune ménage ayant des
besoins plus pressants , chaque mois les frais montaient
davantage, les ennuis recommençaient, intolérables. En
ce moment, il en était de nouveau à une crise aiguë.
Quoi donc? demanda-t-il à sa femme, qu'il trouva
dans l'antichambre .
Mais elle n'eut pas le temps de répondre, la porte du
cabinet du directeur s'ouvrait violemment, et Saccard
paraissait, criant :
Ah ! çà, à la fin ! Dejoie, et monsieur Huret?
Interloqué, le garçon de bureau bégaya :
Dame ! monsieur, il n'est pas là, je ne peux pas le
faire venir plus vite, moi
La porte fut refermée avec un juron, et Jordan, qui
avait emmené sa femme dans un des cabinets voisins, put
l'interroger à l'aise.
Quoi donc ? chérie.
Marcelle, si gaie et si brave d'habitude, dont la petite
personne grasse et brune, le clair visage aux yeux rieurs,
à la bouche saine, exprimait le bonheur, même dans les
heures difficiles, semblait complètement bouleversée .
Oh! Paul, si tu savais, il est venu un homme, oh !
un vilain homme affreux, qui sentait mauvais et qui avait
bu, je crois... Alors, il m'a dit que c'était fini, que la
vente de nos meubles était pour demain... Et il avait une
192 LES ROUGON-MACQUART.
affiche qu'il voulait absolument coller en bas, à la porte...
Mais c'est impossible ! cria Jordan. Je n'ai rien reçu,
il y a d'autres formalités .
-Ah ! oui , tu t'y connais encore moins que moi . Quand
il vient des papiers, tu ne les lis seulement pas... Alors,
pour qu'il ne collât pas l'affiche, je lui ai donné deux
francs, et j'ai couru, et j'ai voulu te prévenir tout de
suite.
Ils se désespèrent. Leur pauvre petit ménage de l'ave-
nue de Clichy, ces quatre meubles d'acajou et de reps
bleu qu'ils avaient payés si difficilement à tant par mois,
dont ils étaient si fiers, bien qu'ils en riaient parfois , le
trouvant d'un goût bourgeois abominable ! Ils l'aimaient,
parce qu'il avait fait partie de leur bonheur, dès la nuit
des noces, dans ces deux étroites pièces, si ensoleillées,
si ouvertes à l'espace, là-bas, jusqu'au Mont-Valérien ; et
lui qui avait planté tant de clous, et elle qui s'était ingé-
niée à draper de l'andrinople, pour donner au logement
un air artiste ! Était-ce possible qu'on allait leur vendre
tout ça, qu'on les chasserait de ce coin gentil, où même
la misère leur était délicieuse ?
Ecoute, dit-il , je comptais demander une avance, je
vais faire ce que je pourrai, mais je n'ai pas beaucoup
d'espoir .
Alors, hésitante, elle lui confia son idée.
Moi, voici à quoi j'avais songé... Oh ! je ne l'aurais
pas fait sans que tu veuilles bien; et la preuve, c'est que
je suis venue pour en causer avec toi... Oui, j'ai envie de
m'adresser à mes parents .
Vivement, il refusa.
- Non, non, jamais ! Tu sais que je ne veux rien leur
devoir.
Certes, les Maugendre restaient très convenables. Mais
il gardait sur le cœur leur attitude refroidie, lorsque,
après le suicide de son père, dans l'écroulement de sa
fortune, ils n'avaient consenti au mariage depuis long-
temps projeté de leur fille, que sur la volonté formelle
de cette dernière, et en prenant contre lui des précau
L'ARGENT . 193
tions blessantes, entre autres celle de ne pas donner un
sou, convaincus qu'un garçon qui écrivait dans les jour-
naux devait tout manger. Plus tard, leur fille hériterait.
Et tous deux, elle autant que lui d'ailleurs, avaient mis
jusque-là une coquetterie à crever de faim, sans rien
demander aux parents, en dehors du repas qu'ils faisaient
chez eux, une fois par semaine, le dimanche soir.
- Je t'assure, reprit-elle, c'est ridicule, notre réserve.
Puisqu'ils n'ont que moi d'enfant, puisque tout doit me.
revenir un jour ! ... Mon père répète à qui veut l'entendre
qu'il a gagné quinze mille francs de rentes, dans son com-
merce de bâches, à la Villette ; et, en plus, il y a leur
petit hôtel, avec ce beau jardin, où ils se sont retirés...
C'est stupide de nous faire tant de peine, lorsqu'ils
regorgent de tout. Ils n'ont jamais été méchants, au fond.
Je te dis que je vais aller les voir !
Elle avait une bravoure souriante, l'air décidé, très
pratique dans son désir de rendre heureux son cher
mari, qui travaillait tant, sans avoir trouvé encore, chez
la critique et dans le public, autre chose que beaucoup
d'indifférence et quelques gifles. Ah ! l'argent, elle aurait
voulu en avoir des baquets pour les lui apporter, et il
aurait été bien bête de faire le délicat, puisqu'elle l'aimait
et qu'elle lui devait tout. C'était son conte de fées, sa
Cendrillon à elle : les trésors de sa royale famille, 1
qu'elle mettait, de ses petites mains, aux pieds de son
prince ruiné, pour l'aider dans sa marche vers la gloire,
à la conquête du monde.
Voyons, dit-elle gaiement, en l'embrassant, il faut
bien que je te serve à quelque chose, tu ne peux pas avoir
toute la peine.
Il céda, il fut convenu qu'elle allait tout de suite
remonter aux Batignolles, rue Legendre, où ses parents
demeuraient, et qu'elle reviendrait apporter l'argent,
afin qu'il pût encore essayer de payer, le soir même. Et,
comme il l'accompagnait jusqu'au palier, aussi ému que
si elle était partie pour un grand danger, ils durent
s'effacer et laisser passer Huret, qui arrivait enfin. Quand
17
194 LES ROUGON -MACQUART .
il retourna finir sa chronique dans la salle de rédaction,
il entendit un violent fracas de voix sortir du cabinet de
Jantrou .
Saccard, puissant à cette heure, redevenu le maître,
voulait être obéi, sachant qu'il les tenait tous par l'espoir
du gain et la terreur de la perte, dans la partie de colos-
sale fortune qu'il jouait avec eux.
Ah ! vous voilà donc, cria-t-il en apercevant Huret.
Est-ce que c'est pour offrir au grand homme votre article
encadré, que vous vous êtes attardé à la Chambre ?... J'en
ai assez, vous savez, des coups d'encensoir dont vous lui
cassez la figure, et je vous ai attendu pour vous dire que
c'est fini, qu'il faudra, à l'avenir, nous donner autre chose.
Interloqué, Huret regarda Jantrou. Mais celui-ci, bien
décidé à ne pas s'attirer des ennuis en le secourant,
s'était mis à passer les doigts dans sa belle barbe, les
yeux perdus.
- Comment, autre chose ? finit par répondre le député,
mais je vous donne ce que vous m'avez demandé ! ...
Quand vous avez pris l'Espérance, cette feuille avancée
du catholicisme et de la royauté, qui menait une si rude
campagne contre Rougon, c'est vous qui m'avez prié
d'écrire une série d'articles élogieux, pour montrer à
votre frère que vous n'entendiez pas lui être hostile, et
pour bien indiquer ainsi la nouvelle ligne du journal.
La ligne du journal, précisément, reprit Saccard
avec plus de violence, c'est la ligne du journal que je
vous accuse de compromettre... Est-ce que vous croyez
que je veux m'inféoder à mon frère ? Certes, je n'ai jamais
marchandé mon admiration et mon affection reconnais-
santes à l'empereur, je n'oublie pas ce que nous lui
devons tous, ce que je lui dois, moi, en particulier. Seu-
lement, ce n'est pas attaquer l'empire, c'est faire au con-
traire son devoir de sujet fidèle, que de signaler les fautes
commises... La voilà, la ligne du journal : dévouement à
la dynastie, mais indépendance entière à l'égard des
ministres, des personnalités ambitieuses qui s'agitent et
qui se disputent la faveur des Tuileries !
L'ARGENT . 195
Et il se livra à un examen de la situation politique,
pour prouver que l'empereur était mal conseillé. Il accu-
sait Rougon de n'avoir plus son énergie autoritaire, sa foi
de jadis au pouvoir absolu, de pactiser enfin avec les
idées libérales, dans l'unique but de garder son porte-
feuille. Lui, se tapait du poing contre la poitrine, en se
disant immuable, bonapartiste de la première heure,
croyant du coup d'État, convaincu que le salut de la France
était, aujourd'hui comme autrefois, dans le génie et la
force d'un seul. Oui, plutôt que d'aider à l'évolution de
son frère, plutôt que de laisser l'empereur se suicider
par de nouvelles concessions, il rallierait les intransi-
geants de la dictature, il ferait cause commune avec les
catholiques, pour enrayer la chute rapide qu'il prévoyait.
Et que Rougon prît garde, car l'Espérance pouvait
reprendre sa campagne en faveur de Rome !
Huret et Jantrou l'écoutaient, stupéfaits de sa colère,
n'ayant jamais soupçonné en lui des convictions politiques
si ardentes. Le premier s'avisa de vouloir défendre les
derniers actes du gouvernement.
Dame ! mon cher, si l'empire va à la liberté, c'est
que toute la France est là qui le pousse ferme... L'empe-
reur est entraîné, Rougon se trouve bien obligé de le
suivre.
Mais Saccard, déjà, sautait à d'autres griefs, sans se sou-
cier de mettre quelque logique dans ses attaques.
Et, tenez ! c'est comme notre situation extérieure,
eh bien ! elle est déplorable... Depuis le traité de Villa-
franca, après Solférino, l'Italie nous garde rancune de ne
pas être allés jusqu'au bout de la campagne et de ne pas
lui avoir donné la Vénétie ; si bien que la voici alliée avec
la Prusse , dans la certitude que celle-ci l'aidera à battre
l'Autriche ... Lorsque la guerre éclatera, vous allez voir
la bagarre, et quel ennui sera le nôtre ; d'autant plus que
nous avons eu grand tort de laisser Bismarck et le roi
Guillaume s'emparer des duchés, dans l'affaire du Dane-
mark, au mépris d'un traité que la France avait signé :
c'est un soufflet, il n'y a pas à dire, nous n'avons plus
196 LES ROUGON-MACQUART .
qu'à tendre l'autre joue... Ah ! la guerre, elle est cer-
taine, vous vous rappelez la baisse du mois dernier sur
les fonds français et italiens, quand on a cru à une inter-
vention possible de notre part dans les affaires d'Alle-
magne. Avant quinze jours peut-être, l'Europe sera en
feu..
De plus en plus surpris, Huret se passionna, contre son
habitude .
- Vous parlez comme les journaux de l'opposition,
vous ne voulez pourtant pas que l'Espérance emboîte le
pas derrière le Siècle et les autres... Il ne vous reste plus
qu'à insinuer, à l'exemple de ces feuilles, que, si l'empe-
reur s'est laissé humilier, dans l'affaire des duchés, et s'il
permet à la Prusse de grandir impunément, c'est qu'il a
immobilisé tout un corps d'armée , pendant de longs mois,
au Mexique. Voyons, soyez de bonne foi, c'est fini, le
Mexique, nos troupes reviennent... Et puis, je ne vous
comprends pas, mon cher. Si vous voulez garder Rome
au pape, pourquoi avez-vous l'air de blâmer la paix
hâtive de Villafranca ? La Vénétie à l'Italie, mais c'est les
Italiens à Rome avant deux ans, vous le savez comme moi ;
et Rougon le sait aussi, bien qu'il jure le contraire à
la tribune ...
Ah ! vous voyez que c'est un fourbe ! cria superbe-
ment Saccard. Jamais on ne touchera au pape, entendez-
vous ! sans que la France catholique entière se lève pour
le défendre... Nous lui porterions notre argent, oui ! tout
l'argent de l'Universelle . J'ai mon projet, notre affaire est
là, et vraiment, à force de m'exaspérer, vous me feriez dire
des choses que je ne veux pas dire encore !
Jantrou, très intéressé, avait brusquement dressé
l'oreille, commençant à comprendre, tâchant de faire son
profit d'une parole surprise au passage .
Enfin, reprit Huret, je désire savoir à quoi m'en
tenir, moi, à cause de mes articles, et il s'agit de nous
entendre... Voulez-vous qu'on intervienne, voulez-vous
qu'on n'intervienne pas? Si nous sommes pour le prin-
cipe des nationalités, de quel droit irions-nous nous
L'ARGENT. 197
mêler des affaires de l'Italie et de l'Allemagne ?... Voulez-
vous que nous fassions une campagne contre Bismarck ?
oui ! au nom de nos frontières menacées ....
Mais Saccard, hors de lui, debout, éclata.
-
Ce que je veux, c'est que Rougon ne se fiche pas de
moi davantage ! ... Comment ! après tout ce que j'ai fait !
J'achète un journal, le pire de ses ennemis, j'en fais un
organe dévoué à sa politique, je vous laisse pendant des
mois y chanter ses louanges. Et jamais ce bougre-là ne
nous donnerait un coup d'épaule, j'en suis encore à
attendre un service de sa part !
Timidement, le député fit remarquer que, là-bas, en
Orient, l'appui du ministre avait singulièrement aidé
l'ingénieur Hamelin, en lui ouvrant toutes les portes, en
exerçant une pression sur certains personnages .
Laissez-moi donc tranquille ! Il n'a pas pu faire
autrement... Mais est-ce qu'il m'a jamais averti, la veille
d'une hausse ou d'une baisse, lui qui est si bien placé
pour tout savoir? Souvenez-vous ! vingt fois je vous ai
chargé de le sonder, vous qui le voyez tous les jours,
et vous en êtes encore à m'apporter un vrai renseigne-
ment utile... Ce ne serait pourtant pas si grave, un simple
mot que vous me répéteriez .
-
Sans doute, mais il n'aime pas ça, il dit que ce sont
des tripotages dont on se repent toujours.
Allons donc ! est-ce qu'il a de ces scrupules avec
Gundermann ! Il fait de l'honnêteté avec moi, et il ren-
seigne Gundermann.
-
Oh ! Gundermann, sans doute ! Ils ont tous besoin de
Gundermann, ils ne pourraient pas faire un emprunt
sans lui .
Du coup, Saccard triompha violemment, tapant dans
ses mains.
Nous y voilà donc, vous avouez ! L'empire est vendu
aux juifs, aux sales juifs. Tout notre argent est condamné
à tomber entre leurs pattes crochues. L'Universelle n'a
plus qu'à crouler devant leur toute-puissance.
Et il exhala sa haine héréditaire, il reprit ses accusa-
17.
198 LES ROUGON-MACQUART.
tions contre cette race de trafiquants et d'usuriers, en
marche depuis des siècles à travers les peuples, dont ils
sucent le sang, comme les parasites de la teigne et de la
gale, allant quand même, sous les crachats et les coups,
à la conquête certaine du monde, qu'ils posséderont un
jour par la force invincible de l'or. Et il s'acharnait
1
surtout contre Gundermann, cédant à sa rancune ancienne,
au désir irréalisable et enragé de l'abattre, malgré le pres-
sentiment que celui-là était la borne où il s'écraserait,
s'il entrait jamais en lutte. Ah ! ce Gundermann ! un
Prussien à l'intérieur, bien qu'il fût né en France ! car
il faisait évidemment des vœux pour la Prusse, il l'aurait
volontiers soutenue de son argent, peut-être même la
soutenait-il en secret ! N'avait-il pas osé dire, un soir,
dans un salon, que, si jamais une guerre éclatait
entre la Prusse et la France, cette dernière serait
vaincue !
- J'en ai assez, comprenez-vous, Huret ! et mettez-vous
bien ça dans la tête : c'est que, si mon frère ne me sert à
rien, j'entends ne lui servir à rien non plus... Quand vous
m'aurez apporté de sa part une bonne parole, je veux dire
un renseignement que nous puissions utiliser, je vous
laisserai reprendre vos dithyrambes en sa faveur. Est-ce
clair ?
C'était trop clair. Jantrou, qui retrouvait son Saccard,
sous le théoricien politique, s'était remis à peigner sa
barbe du bout de ses doigts. Mais Huret, bousculé dans
sa finasserie prudente de paysan normand, paraissait fort
ennuyé, car il avait placé sa fortune sur les deux frères,
et il aurait bien voulu ne se fâcher ni avec l'un ni avec
l'autre .
Vous avez raison, murmura-t-il, mettons une sour-
dine, d'autant plus qu'il faut voir venir les événements...
Et je vous promets de tout faire pour obtenir les confi-
dences du grand homme. A la première nouvelle qu'il
m'apprend, je saute dans un fiacre et je vous l'apporte .
Déjà , ayant joué son rôle, Saccard plaisantait.
-
C'est pour vous tous que je travaille, mes bons
L'ARGENT. 199
amis... Moi, j'ai toujours été ruiné et j'ai toujours mangé
un million par an.
Et, revenant à la publicité :
Ah ! dites donc, Jantrou, vous devriez bien égayer
un peu votre bulletin de la Bourse... Oui, vous savez
des mots pour rire, des calembours. Le public aime ça
rien ne l'aide comme l'esprit à avaler les choses... N'est-
ce pas ? des calembours !
Ce fut le tour du directeur à être contrarié. Il se
piquait de distinction littéraire. Mais il dut promettre.
Et, comme il inventa une histoire, des femmes très bien
qui lui avaient offert de se faire tatouer des annonces aux
endroits les plus délicats de leur personne, les trois
hommes, riant très fort, redevinrent les meilleurs amis
du monde.
Cependant, Jordan avait enfin terminé sa chronique, et
l'impatience le prenait de voir revenir sa femme. Des
rédacteurs arrivaient, il causa, puis retourna dans l'anti-
chambre . Et, là, il était resté un peu scandalisé, de sur-
prendre Dejoie, l'oreille collée contre la porte du direc-
teur, en train d'écouter, tandis que sa fille Nathalie
faisait le guet.
N'entrez pas, balbutia le garçon de bureau, mon-
sieur Saccard est toujours là... Je croyais qu'on m'avait
appelé...
La vérité était que, mordu d'un apre désir de gain,
depuis qu'il avait acheté huit actions entièrement libérées
de l'Universelle, avec les quatre mille francs d'économies
laissées par sa femme, il ne vivait plus que pour l'émo-
tion joyeuse de voir monter ces actions ; et, à genoux
devant Saccard, recueillant ses moindres mots, comme
des paroles d'oracle, il ne pouvait résister, quand il le
savait là, au besoin de connaître le fond de ses pensées,
ce que disait le dieu dans le secret du sanctuaire. D'ail-
leurs, cela était encore dégagé de tout égoïsme, il ne
songeait qu'à sa fille, il venait de s'exalter en calculant
que ses huit actions, au cours de sept cent cinquante francs,
lui donnaient déjà un gain de douze cents francs : ce qui,
200 LES ROUGON-MACQUART.
joint au capital, lui faisait cinq mille deux cents francs.
Plus que cent francs de hausse, et il avait les six mille
trancs rêvés , la dot que le cartonnier exigeait pour
laisser son fils épouser la petite. A cette idée, son cœur
se fondait, il regardait avec des larmes cette enfant qu'il
avait élevée, dont il était la vraie mère, dans le petit
ménage si heureux qu'ils menaient ensemble, depuis le
retour de nourrice .
Mais il continua, très troublé, lâchant des paroles
quelconques, pour cacher son indiscrétion .
Nathalie, qui est montée me dire un petit bonjour,
vient de rencontrer votre dame, monsieur Jordan .
- Oui, expliqua la jeune fille, elle tournait dans la
rue Feydeau . Oh ! elle courait !
Son père la laissait sortir à sa guise, certain d'elle,
disait-il . Et il avait raison de compter sur sa bonne con-
duite, car elle était trop froide au fond, trop résolue à
faire elle-même son bonheur, pour compromettre par
une sottise le mariage si longuement préparé. Avec sa
taille mince, ses grands yeux dans son joli visage pâle,
elle s'aimait, d'une égoïste obstination, l'air souriant.
Jordan, surpris, ne comprenant pas, s'écria :
- Comment, dans la rue Feydeau?
Et il n'eut pas le temps de questionner davantage, car
Marcelle entra, essoufflée. Tout de suite, il l'emmena
dans le cabinet voisin, y trouva le rédacteur des tribu-
naux, dut se contenter de s'asseoir avec elle sur une ban-
quette, au fond du couloir.
Eh bien ?
-
Eh bien ! mon chéri, c'est fait, mais ça n'a pas été
sans peine .
Dans son contentement, il voyait qu'elle avait le cœur
gros ; et elle lui dit tout, d'une voix basse et rapide, car
elle avait beau se promettre de lui cacher certaines choses,
elle ne pouvait avoir de secrets .
Depuis quelque temps, les Maugendre changeaient à
l'égard de leur fille . Elle les trouvait moins tendres, préoc-
cupés, lentement envahis d'une passion nouvelle, le jeu.
L'ARGENT. 201
C'était la commune histoire : le père, un gros homme
calme et chauve, à favoris blancs, la mère, sèche, active,
ayant gagné sa part de la fortune, tous deux vivant trop
grassement dans leur maison, de leurs quinze mille francs
de rentes, s'ennuyant à ne plus rien faire. Lui, n'avait eu,
dès lors, d'autre distraction que de toucher son argent. A
cette époque, il tonnait contre toute spéculation, il haus-
sait les épaules de colère et de pitié, en parlant des
pauvres imbéciles qui se font dépouiller, dans un tas de
voleries aussi sottes que malpropres. Mais, vers ce temps-
là, une somme importante lui étant rentrée, il avait eu
l'idée de l'employer en reports : ça, ce n'était pas de la
spéculation, c'était un simple placement ; seulement,
à partir de ce jour, il avait pris l'habitude, après
son premier déjeuner, de lire avec soin, dans son
journal, la cote de la Bourse, pour suivre les cours. Et le
mal était parti de là, la fièvre l'avait brûlé peu à peu, à
voir la danse des valeurs, à vivre dans cet air empoisonné
du jeu, l'imagination hantée de millions conquis en une
heure, lui qui avait mis trente années à gagner quelques
centaines de mille francs. Il ne pouvait s'empêcher d'en
entretenir sa femme, pendant chacun de leurs repas :
quels coups il aurait faits, s'il n'avait pas juré de ne
jamais jouer! et il expliquait l'opération, il manœuvrait
ses fonds avec la savante tactique d'un général en chambre ,
il finissait toujours par battre triomphalement les parties
adverses imaginaires, car il se piquait d'être devenu de
première force dans les questions de primes et de reports .
Sa femme , inquiète, lui déclarait qu'elle aimerait mieux
se noyer tout de suite, plutôt que de lui voir hasarder
un sou ; mais il la rassurait, pour qui le prenait-elle ?
Jamais de la vie ! Pourtant, une occasion s'était présentée,
tous deux depuis longtemps avaient la folle envie de faire
construire, dans leur jardin, une petite serre de cinq ou
six mille francs ; si bien qu'un soir, les mains tremblantes
d'une émotion délicieuse, il avait posé, sur la table à
ouvrage de sa femme, les six billets, en disant qu'il
venait de gagner ça à la Bourse : un coup dont il était
202 LES ROUGON - MACQUART.
sûr, une débauche qu'il promettait bien de ne pas recom-
mencer, qu'il avait risquée uniquement à cause de la
serre. Elle, partagée entre la colère et le saisissement de
1
sa joie, n'avait point osé le gronder. Le mois suivant, il
se lançait dans une opération à primes, en lui expliquant
qu'il ne craignait rien, du moment où il limitait sa perte.
Puis, que diable! dans le tas, il y avait tout de même de
bonnes affaires, il aurait été bien sot de laisser le voisin
en profiter. Et, fatalement, il s'était mis à jouer à terme,
petitement d'abord , s'enhardissant peu à peu, tandis
qu'elle, toujours agitée par ses angoisses de bonne ména-
gère, les yeux en flammes pourtant au moindre gain,
continuait à lui prédire qu'il mourrait sur la paille.
Mais, surtout, le capitaine Chave, le frère de madame
Maugendre, blamait son beau-frère. Lui qui ne pouvait
se suffire avec les dix-huit cents francs de sa retraite,
jouait bien à la Bourse ; seulement, il était le malin
des malins, il allait là comme un employé va à son
bureau, n'opérant que sur le comptant, ravi quand il
emportait sa pièce de vingt francs le soir : des opérations
quotidiennes , faites à coup sûr, d'une modestie telle,
qu'elles échappaient aux catastrophes . Sa sœur lui avait
offert une chambre chez elle, dans la maison trop vaste,
depuis que Marcelle était mariée ; mais il avait refusé,
tenant à être libre, ayant des vices, occupant une seule
pièce, au fond d'un jardin de la rue Nollet, où continuel-
ment se glissaient des jupes. Ses gains devaient passer en
bonbons et en gâteaux pour ses petites amies. Toujours
il avait mis en garde Maugendre, lui répétant de ne pas
jouer, de faire la vie plutôt ; et, quand ce dernier lui
criait : « Mais vous? » il avait un geste énergique : oh !
lui, c'était différent, il n'avait pas quinze mille francs de
rente , sans ça ! S'il jouait, la faute en était à cette saleté
de gouvernement qui marchandait aux vieux braves la
joie de leur vieillesse . Son grand argument contre le jeu
était que, mathématiquement, le joueur devait toujours
perdre : s'il gagne, il a à déduire le courtage et le droit
de timbre; s'il perd, il a en plus à payer les mêmes
L'ARGENT. 203
droits ; de sorte que, même en admettant qu'il gagne
aussi souvent qu'il perd, il sort encore de sa poche le
timbre et le courtage. Annuellement, à la Bourse de 1
Paris, ces droits produisent l'énorme total de quatre-
vingts millions. Et il brandissait ce chiffre, quatre-vingts
millions que ramassent l'État, les coulissiers et les agents
de change !
Sur la banquette, au fond du corridor, Marcelle confes-
sait à son mari une partie de cette histoire.
-Mon chéri, il faut dire que je suis mal tombée.
Maman faisait une querelle à papa, à cause d'une perte
qu'il a éprouvée à la Bourse... Oui, il paraît qu'il n'en
sort plus. Ça m'a l'air si drôle, lui qui autrefois n'admet-
tait que le travail... Enfin, ils se disputaient, et il y avait
là un journal , la Cote financière, que maman lui agitait
sous le nez, en lui criant qu'il n'y entendait rien, qu'elle
avait bien prévu la baisse, elle. Alors, il est allé chercher
un autre journal, justement l'Espérance, et il a voulu lui
montrer l'article où il avait pris son renseignement...
Imagine-toi , c'est plein de journaux chez eux, ils sont
fourrés là dedans du matin au soir, et je crois, Dieu me
pardonne ! que maman commence à jouer, elle aussi,
malgré son air furieux.
Jordan ne put s'empêcher de rire, tellement elle était
amusante, dans son chagrin, à mimer la scène .
- Bref, je leur ai dit notre gêne, je les ai priés de
nous prêter deux cents francs, pour arrêter les pour-
suites. Et si tu les avais entendus alors se récrier : deux
cents francs, lorsqu'ils en perdaient deux mille à la
Bourse ! est-ce que je me moquais d'eux? est-ce que je
voulais les ruiner ?... Jamais je ne les ai vus comme ça.
Eux qui étaient si gentils pour moi, qui auraient tout
dépensé pour me faire des cadeaux ! Il faut vraiment
qu'ils deviennent fous, car ça n'a pas de bon sens de se
gâter ainsi la vie, lorsqu'ils sont si heureux dans leur
belle maison, sans un tracas, n'ayant plus qu'à manger à
l'aise la fortune si durement gagnée.
- J'espère bien que tu n'as pas insisté, dit Jordan.
204 LES ROUGON -MACQUART.
- Mais si, j'ai insisté, et alors ils sont tombés sur toi...
Tu vois que je te dis tout, je m'étais tant promis de garder
ça pour moi, et puis ça m'échappe... Ils m'ont répété qu'ils
l'avaient bien prévu, que ce n'est pas un métier d'écrire
dans les journaux, que nous finirions à l'hôpital... Enfin,
comme je me mettais en colère à mon tour, j'allais par-
tir, lorsque le capitaine est arrivé. Tu sais qu'il m'a tou-
jours adorée, l'oncle Chave. Et, devant lui, ils sont deve-
nus raisonnables, d'autant plus qu'il triomphait, qu'il
demandait à papa s'il allait continuer à se faire voler...
Maman m'a prise à l'écart, m'a glissé cinquante francs
dans la main, en me disant qu'avec ça nous obtiendrions
quelques jours, le temps de nous retourner.
- Cinquante francs ! une aumône ! et tu les as accep-
tés?
Marcelle lui avait tendrement saisi les mains, le cal-
mant de toute sa tranquille raison.
Voyons, ne te fâche pas... Oui, je les ai acceptés, et
j'ai si bien compris que jamais tu n'oserais les porter à
l'huissier, que j'y suis allée tout de suite moi-même, chez
cet huissier, tu sais, rue Cadet. Mais figure-toi qu'il a
refusé de les prendre, en m'expliquant qu'il avait des
ordres formels de monsieur Busch, et que monsieurBusch
seul pouvait arrêter les poursuites... Oh ! ce Busch ! je
ne hais personne, mais ce qu'il m'exaspère et me dégoûte,
celui-là ! Ça ne fait rien, j'ai couru chez lui, rue Feydeau,
et il a bien fallu qu'il se contentât des cinquante francs,
et voilà ! nous en avons pour quinze jours à ne pas être
tourmentés.
Une grosse émotion avait contracté le visage de Jordan,
tandis que des larmes qu'il retenait mouillaient le bord
de ses yeux.
Tu as fait cela, petite femme, tu as fait cela !
-
Mais oui, je ne veux pas qu'on t'ennuie davantage,
moi ! Qu'est-ce que ça me fait de recevoir des sottises, si
on te laisse travailler tranquille !
Et elle riait maintenant, elle racontait son arrivée chez
Busch, dans la crasse de ses dossiers, la façon brutale
L'ARGENT. 205
dont il l'avait accueillie, ses menaces de ne pas leur lais-
ser une nippe,s'il n'était pas payé à l'instant de toute la
dette. Le drôle était qu'elle avait pris le régal de le
mettre hors de lui, en lui contestant la légitime propriété
de cette dette, ces trois cents francs de billets, montés
avec les frais à sept cent trente francs quinze centimes, et
qui ne lui avaient peut-être pas coûté cent sous, dans
quelque lot de vieux chiffons. Il étranglait de fureur :
d'abord, il les avait justement achetés três cher, ceux-là ;
puis, et son temps perdu, et la fatigue des courses qu'il
avait faites pendant deux ans pour retrouver le signataire,
et l'intelligence qu'il lui fallait déployer dans cette chasse
à l'homme, est-ce qu'il ne devait pas se rembourser de
tout ça ? Tant pis pour ceux qui se laissaient pincer ! En-
fin, il avait tout de même pris les cinquante francs, parce
que son système de prudence était de transiger toujours.
-Ah ! petite femme, que tu es brave et que je t'aime !
dit Jordan, qui se laissa aller à embrasser Marcelle, bien
qu'à ce moment le secrétaire de la rédaction passât.
Puis, baissant la voix :
-
Combien te reste-t-il à la maison ?
-Sept francs .
Bon ! reprit-il , très heureux, nous avons de quoi
aller deux jours, et je ne vais pas demander une avance,
qu'on me refuserait d'ailleurs. Ça me coûte trop... De-
main, j'irai voir si l'on veut me prendre un article au
Figaro ... Ah ! si j'avais fini mon roman, si ça se vendait
un petit peu !
Marcelle à son tour l'embrassait.
- Oui , va, ça marchera très bien ! .. Tu remontes avec
moi, n'est-ce pas ? Ce sera gentil, et nous achèterons,
pour demain matin, un hareng saur, au coin de la rue de
Clichy, où j'en ai vu de superbes. Ce soir, nous avons
des pommes de terre au lard.
Jordan, après avoir prié un camarade de revoir ses
épreuves, partit avec sa femme. D'ailleurs, Saccard et
Huret s'en allaient, eux aussi. Dans la rue, un coupé
s'arrêtait justement devant la porte du journal ; et ils en
18
1
206 LES ROUGON-MACQUART.
virent descendre la baronne Sandorff, qui les salua d'un
sourire, puis qui monta lestement. Parfois, elle ren-
dait ainsi visite à Jantrou. Saccard, qu'elle excitait beau-
coup, avec ses grands yeux meurtris, fut sur le point
de remonter.
En haut, dans le cabinet du directeur, la baronne ne
voulut même pas s'asseoir. Un petit bonjour en passant,
uniquement l'idée de lui demander s'il ne savait rien.
Malgré sa brusque fortune, elle le traitait toujours comme
à l'époque où il venait chaque matin chez son père,
M. de Ladricourt, avec l'échine basse du remisier en quête
d'un ordre. Son père était d'une brutalité révoltante, elle
ne pouvait oublier le coup de pied dont il l'avait jeté à la
porte, dans la colère d'une grosse perte. Et, maintenant
qu'elle le voyait à la source des nouvelles, elle était rede-
venue familière, elle tâchait de le confesser.
Eh bien ! rien de nouveau ?
-
Ma foi, non, je ne sais rien.
Mais elle continuait de le regarder en souriant, persuadé
qu'il ne voulait rien dire. Alors, pour le forcer aux confi-
dences, elle parla de cette bête de guerre qui allait
mettre aux prises l'Autriche, l'Italie et la Prusse. La spé-
culation s'affolait, une terrible baisse se déclarait sur les
fonds italiens, ainsi que sur toutes les valeurs du reste.
Et elle était fort ennuyée, car elle ignorait jusqu'à quel
point elle devait suivre ce mouvement , ayant d'assez
grosses sommes engagées pour la liquidation prochaine .
Votre mari ne vous renseigne donc pas ? demanda
plaisamment Jantrou. Il est pourtant bien placé, à l'am-
bassade .
-
Oh ! mon mari , murmura-t-elle avec un geste dédai-
gneux, mon mari, je n'en tire plus rien.
Il s'égaya davantage, il poussa les choses jusqu'à faire
allusion au procureur général Delcambre, l'amant qui,
disait-on, payait ses différences, quand elle se résignait à
les payer.
-
Et vos amis, ils ne savent donc rien, ni à la cour,
ni au palais ?
L'ARGENT . 207
Elle affecta de ne pas comprendre, elle reprit, sup-
pliante, sans le quitter des yeux :
Voyons, vous, soyez aimable... Vous savez quelque
chose.
Déjà une fois, dans son enragement après toutes les
jupes, malpropres ou élégantes, qui l'effleuraient, il avait
songé à se la payer, comme il disait brutalement, cette
joueuse, si familière avec lui. Mais, au premier mot, au
premier geste, elle s'était redressée, si répugnée, si mé-
prisante, qu'il avait bien juré de ne pas recommencer.
Avec cet homme que son père recevait à coups de pied,
ah ! jamais ! Elle n'en était pas encore là.
Aimable, pourquoi le serais-je ? dit-il en riant d'un
air gêné. Vous ne l'êtes guère avec moi.
Tout de suite, elle redevint grave, les yeux durs. Et elle
lui tournait le dos pour s'en aller, lorsque, de dépit,
cherchant à la blesser, il ajouta :
Vous venez de rencontrer Saccard à la porte, n'est-
ce pas ? Pourquoi ne l'avez-vous pas interrogé, lui, puis-
qu'il n'a rien à vous refuser ?
Elle revint brusquement.
Que voulez-vous dire ?
-
Dame ! ce qu'il vous plaira de comprendre ... Voyons,
ne faites donc pas la cachottière, je vous ai vue chez lui,
je le connais !
Une révolte la soulevait, tout l'orgueil de sa race,
vivant encore, remontait du fond trouble, de la boue où
sa passion la noyait un peu plus chaque jour. D'ailleurs,
elle ne s'emporta pas, elle dit simplement d'une voix
nette et rude :
Ah ! çà, mon cher, pour qui me prenez-vous ? Vous
êtes fou... Non, je ne suis pas la maîtresse de votre Sac-
card, parce que je n'ai pas voulu .
Et lui, alors, avec sa politesse fleurie de lettré, la salua
d'une révérence .
Eh bien ! madame, vous avez eu le plus grand tort...
Croyez-moi, si c'est à recommencer, ne manquez pas
l'affaire, parce que, vous qui êtes toujours à la chasse des
208 LES ROUGON -MACQUART.
renseignements, vous les trouveriez, sans tant de peine,
sous le traversin de ce monsieur-là... Oh ! mon Dieu ! oui,
le nid y sera bientôt, vous n'aurez qu'à y fourrer vos
jolis doigts.
Elle prit le parti de rire, comme résignée à faire la
part de son cynisme. Quand elle lui serra la main, il
sentit la sienne toute froide. Vraiment, s'en serait-elle
tenue à sa corvée avec le glacial et osseux Delcambre, cette
femme aux lèvres si rouges, que l'on disait insatiable ?
Le mois de juin s'écoula, l'Italie avait déclaré le 15 la
guerre à l'Autriche. D'autre part, la Prusse, en deux
semaines à peine, par une marche foudroyante, venait
d'envahir le Hanovre, de conquérir les deux Hesses, Bade,
la Saxe, en surprenant en pleine paix des populations
désarmées. La France n'avait pas bougé, les gens bien
informés chuchotaient tout bas, à la Bourse, qu'une entente
secrète la liait à la Prusse, depuis que Bismarck s'était
rendu près de l'empereur, à Biarritz ; et l'on parlait
mystérieusement des compensations qui devaient payer sa
neutralité. Mais la baisse ne s'en accentuait pas moins,
d'une désastreuse façon . Lorsque, le 4 juillet, arriva la
nouvelle de Sadowa, ce coup de tonnerre si brusque,
ce fut un effondrement de toutes les valeurs. On croyait à
une continuation acharnée de la guerre ; car, si l'Au-
triche était battue par la Prusse, elle avait vaincu l'Italie,
à Custozza ; et l'on disait déjà qu'elle rassemblait les dé-
bris de son armée, en abandonnant la Bohême. Les ordres
de vente pleuvaient à la corbeille, on ne trouvait plus
d'acheteurs .
Le 4 juillet, Saccard, qui était monté au journal très
tard, vers six heures, n'y trouva pas Jantrou, que ses pas-
sions, depuis quelque temps, dérangeaient : des dispari-
tions brusques, des bordées, d'où il revenait anéanti, les
yeux troubles, sans qu'on pût savoir qui, des filles ou de
l'alcool , le ravageait davantage . A ce moment-là, lejour-
nal se vidait, il ne restait guère que Dejoie, dînant sur
le coin de sa table , dans l'antichambre . Et Saccard, après
avoir écrit deux lettres, allait partir, lorsque, le sang au
L'ARGENT . 209
visage , muret entra en tempête, sans même prendre le
temps de refermer les portes.
Mon bon ami , mon bon ami...
Il étouffait, il mit les deux mains sur sa poitrine .
Je sors de chez Rougon... J'ai couru, parce que je
n'avais pas de fiacre. Enfin, j'en ai trouvé un... Rougon &
reçu une dépêche de là-bas. Je l'ai vue... Une nouvelle,
une nouvelle...
D'un geste violent, Saccard l'arrêta, et il se précipita
pour fermer la porte, ayant aperçu Dejoie qui rôdait déjà,
l'oreille tendue .
-
Enfin, quoi ?
Eh bien ! l'empereur d'Autriche cède la Vénétie à
l'empereur des Français, en acceptant sa médiation, et ce
dernier va s'adresser aux rois de Prusse et d'Italie pour
amener un armistice .
Il y eut un silence.
C'est la paix, alors ?
Evidemment.
Saccard, saisi, sans idée encore, laissa échapper un
juron.
Tonnerre de Dieu ! et toute la Bourse qui est à la
baisse !
Puis, machinalement :
-
Et cette nouvelle, pas une âme ne la sait ?
Non, la dépêche est confidentielle, la note ne paraîtra
pas même demain matin au Moniteur . Paris ne saura sans
doute rien avant vingt-quatre heures.
Alors, ce fut le coup de foudre, l'illumination brusque.
Il courut de nouveau à la porte, l'ouvrit pour voir si per-
sonne n'écoutait. Et il était hors de lui, il revint se planter
devant le député, le saisit par les deux revers de sa
redingote .
Taisez-vous ! pas si haut ! ... Nous sommes les maî-
tres, si Gundermann et sa bande ne sont pas avertis...
Entendez-vous ! pas un mot, à personne au monde ! ni à
vos amis, ni à votre femme ! ... Justement, une chance !
Jantrou n'est pas là, nous serons seuls à savoir, nous
18.
210 LES ROUGON-MACQUART.
aurons le temps d'agir... Oh ! je ne veux pas travailler
que pour moi . Vous en êtes, nos collègues de l'Universelle
en sont aussi . Seulement, un secret ne se garde point à
plusieurs. Tout est perdu, si la moindre indiscrétion se
commet demain, avant la Bourse .
Huret, très ému, bouleversé de la grandeur du coup
qu'ils allaient tenter, promit d'être absolument muet. Et
ils se distribuèrent la besogne, ils décidèrent qu'il fallait
tout de suite entrer en campagne. Saccard avait déjà son
chapeau , quand une question lui vint aux lèvres .
Alors, c'est Rougon qui vous a chargé de m'apporter
cette nouvelle ?
-
Sans doute .
Il avait hésité, il mentait : la dépêche, simplement,
traînait sur le bureau du ministre, où il avait eu l'indis-
crétion de la lire, étant resté seul une minute. Mais, son
intérêt se trouvait dans une entente cordiale des deux
frères, ce mensonge lui parut ensuite très adroit, d'autant
plus qu'il les savait peu désireux de se voir et de causer de
ces choses.
Allons, déclara Saccard, il n'y a pas à dire, il a été
gentil, cette fois... En route !
Dans l'antichambre, il n'y avait toujours que Dejoie,
qui s'était efforcé d'entendre, sans rien saisir de distinct.
Ils le sentirent pourtant fiévreux, ayant flairé la proie
énorme qui passait dans l'air, si agité de cette odeur
d'argent, qu'il se mit à la fenêtre du palier, pour les voir
traverser la cour.
La difficulté était d'agir vivement, avec la plus grande
prudence. Aussi se quittèrent-ils dans la rue : Huret se
chargeait de la petite Bourse du soir, tandis que Saccard,
malgré l'heure tardive, se lançait à la recherche des
remisiers, des coulissiers, des agents de change, pour
donner des ordres d'achat. Seulement, ces ordres, il dési-
rait les diviser, les éparpiller le plus possible, par crainte
d'éveiller un soupçon ; et, surtout, il voulait avoir l'air
de rencontrer les gens, au lieu d'aller les relancer chez
eux, ce qui aurait paru singulier. Le hasard le servit
L'ARGENT . 211
heureusement, il aperçut sur le boulevard l'agent de
change Jacoby, avec qui il plaisanta, et qu'il chargea d'une
forte opération, sans trop l'étonner. Cent pas plus loin,
il tombait sur une grande fille blonde, qu'il savait être la
maîtresse d'un autre agent, Delarocque, le beau-frère de
Jacoby ; et, comme elle disait justement qu'elle l'attendait,
cette nuit-là, il la chargea de lui remettre deux mots
écrits au crayon sur une carte. Puis, sachant que Mazaud
se rendait le soir à un banquet d'anciens condisciples, il
s'arrangea pour se trouver au restaurant, il changea les
positions qu'il l'avait chargé de prendre, le jour même.
Mais sa plus grande chance, au moment où il rentrait,
vers minuit, ce fut d'être accosté par Massias, qui sortait
des Variétés . Ils remontèrent ensemble vers la rue Saint-
Lazare, il eut le temps de se poser en original qui croyait
à la hausse, oh ! pas tout de suite ; si bien qu'il finit par
le charger d'ordres d'achat multiples pour Nathansohnet
d'autres coulissiers, en disant qu'il agissait au nom d'un
groupe d'amis, ce qui était vrai en somme. Quand il se
coucha, il avait pris position à la hausse, pour plus de
cinq millions de valeurs
Le lendemain matin, dès sept heures, Huret était chez
Saccard, lui racontant comment il avait opéré, à la petite
Bourse, devant le passage de l'Opéra, sur le trottoir, où
il avait fait acheter le plus possible, avec mesure cepen-
dant, pour ne pas trop relever les cours. Ses ordres mon-
taient à un million, et tous deux, jugeant le coup beau-
coup trop modeste encore , résolurent de rentrer en
campagne. Ils avaient la matinée. Mais, auparavant, ils se
jetèrent sur les journaux, tremblant d'y trouver la nou-
velle, une note, une simple ligne qui ferait crouler leur
combinaison . Non ! la presse ne savait rien, elle était
toute à la guerre, encombrée par des dépêches, par de
longs détails sur la bataille de Sadowa. Si aucun bruit
ne transpirait avant deux heures de l'après-midi, s'ils
avaient à eux une heure de Bourse, une demi-heure seu-
lement, le coup était fait, ils opéraient la grande rafle sur
la juiverie, comme disait Saccard. Et ils se séparèrent de
212 LES ROUGON -MACQUART .
nouveau, chacun courut de son côté engager d'autres
millions dans la bataille .
Cette matinée-là, Saccard la passa à battre le pavé,
flairant l'air, ayant un tel besoin de marcher, qu'il avait
renvoyé sa voiture, après sa première course faite. Il
entra chez Kolb, où le tintement de l'or lui fut délicieux
à l'oreille, ainsi qu'une promesse de victoire ; et il eut la
force de ne rien dire au banquier, qui ne savait rien. 11
monta ensuite chez Mazaud, non pour donner un nouvel
ordre, simplement pour feindre d'être inquiet au sujet de
celui qu'il avait donné la veille. Là aussi, on ignorait
tout encore. Le petit Flory seul lui causa quelque inquié-
tude, par la persistance avec laquelle il tournait autour
de lui : la cause unique en était la profonde admiration
du jeune employé pour l'intelligence financière du direc-
teur de l'Universelle ; et, comme mademoiselle Chuchu
commençait à lui coûter gros, il risquait quelques petites
opérations, il rêvait de connaître les ordres de son grand
homme et de se mettre dans son jeu.
Enfin, après un déjeuner rapide chez Champeaux, ou
il avait eu la joie profonde d'entendre les doléances pes-
simistes de Moser et de Pillerault lui-même, pronosti-
quant une nouvelle dégringolade des cours, Saccard, dès
midi et demi, se trouva sur la place de la Bourse. Il
désirait, selon son expression, voir arriver le monde. La
chaleur était accablante, un soleil ardent tombait d'aplomb,
blanchissant les marches, dont la réverbération chauffait
le péristyle d'un air lourd et embrasé de four ; et les
chaises vides craquaient dans ces flammes, tandis que
les spéculateurs, debout, cherchaient les minces raies
d'ombre des colonnes. Sous un arbre du jardin, il aper-
çut Busch et la Méchain, qui se mirent à causer vive-
ment, en le voyant ; même il lui sembla que tous deux
étaient sur le point de l'aborder, puis qu'ils se ravi-
saient : savaient-ils donc quelque chose, ces bas chif-
fonniers des valeurs tombées au ruisseau, en continuelle
quête ? un instant, il en eut le frisson. Mais une voix
l'appela, et il reconnut sur un banc Maugendre et le
L'ARGENT . 21
capitaine Chave, tous les deux en querefte, car le pre-
mier, maintenant, était plein de moqueries pour le petit
jeu misérable du capitaine, ce louis gagné sur le comp-
tant, comme au fond d'un café de province , après des
parties de piquet acharnées : voyons, ce jour-là, ne pou-
vait-il risquer à coup sûr une opération sérieuse ? la baisse
n'était-elle pas certaine , aussi éclatante que le soleil ? Et
il appelait Saccard à témoin : n'est-ce pas qu'on baisse-
rait ? Lui , avait pris à la baisse une forte position, si
convaincu, qu'il y aurait mis sa fortune. Ainsi interrogé
directement, Saccard répondit par des sourires, des
hochements de tête vagues, avec le remords de ne pas
avertir ce pauvre homme qu'il avait connu si laborieux,
d'esprit si net, lorsqu'il vendait des bâches ; mais il s'était
juré le silence absolu, il avait la férocité du joueur qui
ne veut pas déranger la chance. Puis, à ce moment, il
eut une distraction : le coupé de la baronne Sandorff pas-
sait, il le suivit des yeux, le vit s'arrêter cette fois rue de
la Banque. Tout d'un coup, il songea au baron Sandorff,
conseiller à l'ambassade d'Autriche : la baronne savait
sûrement, elle allait tout perdre, par quelque maladresse
de femme. Déjà, il avait traversé la rue, il rôdait autour
du coupé, immobile, muet, l'air mort, avec le cocher raidi
sur le siège. Pourtant une des glaces s'abaissa, et il salua,
s'approcha galamment.
-
Eh bien ! monsieur Saccard, nous baissons encore ?
Il crut à un piège.
-
Mais oui, madame.
Puis, comme elle le regardait anxieusement, avec un
vacillement des yeux qu'il connaissait bien chez les
joueurs, il comprit qu'elle non plus ne savait rien. Un
flot de sang tiède lui remonta au crâne, l'inonda de
délices .
Alors, monsieur Saccard, vous n'avez rien à me
dire?
Ma foi, madame, rien que vous ne sachiez déjà sans
doute.
Et il la quitta en pensant : « Toi, tu n'as pas été gen
214 LES ROUGON-MACQUART.
tille, ça m'amusera que tu boives un coup. Peut-être, une
autre fois, ça te rendra-t-il plus aimable. » Jamais elle
ne lui avait paru plus désirable, il était certain de l'avoir,
à son heure .
Comme il revenait sur la place de la Bourse, la vue de
Gundermann, au loin, débouchant de la rue Vivienne,
lui donna un nouveau frisson au cœur. Si rapetissé qu'il
fût par l'éloignement, c'était bien lui, avec sa marche
lente, sa tête qu'il portait droite et blême, sans regarder
personne, comme seul, dans sa royauté, au milieu de la
foule. Et il le suivait avec terreur, interprétait chacun de
ses mouvements. L'ayant vu aborder par Nathansohn,
il crut tout perdu. Mais le coulissier se retirait, l'air
déconfit, et il reprit espoir. Il trouvait décidément au
banquier son air de tous les jours. Puis, brusquement,
son cœur sauta de joie : Gundermann venait d'entrer chez
le confiseur faire son achat de bonbons pour ses petites
filles ; et c'était là un signe certain, jamais il n'y entrait,
les jours de crise .
Une heure sonna, la cloche annonça l'ouverture du mar-
ché. Ce fut une Bourse mémorable, une de cesgrandesjour-
nées de désastre, d'un de ces désastres à la hausse, si rares,
dont le souvenir reste légendaire. Dans l'accablante cha-
leur, au début, les cours baissèrent encore. Puis, des
achats brusques, isolés, comme des coups de feu de
tirailleurs avant que la bataille s'engage, étonnèrent. Mais
les opérations restaient lourdes quand même, au milieu
de la méfiance générale. Les achats se multiplièrent,
s'allumèrent de toutes parts, à la coulisse, au parquet ;
on n'entendait plus que les voix de Nathansohn sous la
colonnade, de Mazaud, de Jacoby, de Delarocque à la
corbeille, criant qu'ils prenaient toutes les valeurs, à tous
les prix ; et ce fut alors un frémissement, une houle
croissante, sans que personne pourtant osât se risquer,
dans le désarroi de ce revirement inexplicable. Les cours
avaient légèrement monté, Saccard eut le temps de
donner de nouveaux ordres à Massias, pour Nathansohn.
Il pria également le petit Flory qui passait en courant, de
L'ARGENT. 215
remettre à Mazaud une fiche, où il le chargeait d'acheter,
d'acheter toujours ; si bien que Flory, ayant lu la fiche,
frappé d'un accès de foi, joua le jeu de son grand homme,
acheta lui aussi pour son compte. Et ce fut à cette minute,
à deux heures moins un quart, que le tonnerre éclata en
pleine Bourse : l'Autriche cédait la Vénétie à l'empereur,
la guerre était finie. D'où venait cette nouvelle ? personne
ne le sut, elle sortait de toutes les bouches à la fois, des
pavés eux-mêmes. Quelqu'un l'avait apportée, tous la
répétaient dans une clameur, qui grossissait avec la voix
haute d'une marée d'équinoxe. Par bonds furieux, les
cours se mirent à monter, au milieu de l'effroyable
vacarme. Avant le coup de cloche de la clôture, ils
s'étaient relevés de quarante, de cinquante francs. Ce fut
une mêlée inexprimable, une de ces batailles confuses où
tous se ruent, soldats et capitaines, pour sauver leur peau,
assourdis, aveuglés, n'ayant plus la conscience nette de la
situation. Les fronts ruisselaient de sueur, l'implacable
soleil qui tapait sur les marches, mettait la Bourse dans
un flamboiement d'incendie .
Et, à la liquidation, lorsqu'on put évaluer le désastre,
il apparut immense. Le champ de bataille restait jonché
de blessés et de ruines. Moser, le baissier, était parmi les
plus atteints. Pillerault expiait durement sa faiblesse,
pour l'unique fois qu'il avait désespéré de la hausse. Mau-
gendre perdait cinquante mille francs, sa première perte
sérieuse . La baronne Sandorff eut à payer de si grosses
différences, que Delcambre, disait-on, se refusait à les
donner ; et elle était toute blanche de colère et de haine,
au seul nom de son mari, le conseiller d'ambassade, qui
avait eu la dépêche entre les mains avant Rougon lui-
même, sans lui en rien dire. Mais la haute banque, la
banque juive, surtout, avait essuyé une défaite terrible,
un vrai massacre. On affirmait que Gundermann, simple-
ment pour sa part, y laissait huit millions. Et cela stupé-
fiait, comment n'avait-il pas été averti ? lui le maître in-
discuté du marché, dont les ministres n'étaient que les
commis et qui tenait les États dans sa souveraine dépen
216 LES ROUGON- MACQUART.
dance ! Il y avait eu là un de ces concours de circon-
stances extraordinaires qui font les grands coups du hasard.
C'était un effondrement imprévu, imbécile, en dehors de
toute raison et de toute logique.
Cependant, l'histoire se répandit, Saccard passa grand
homme. D'un coup de râteau, il venait de ramasser la
presque totalité de l'argent perdu par les baissiers. Per-
sonnellement, il avait mis en poche deux millions. Le
reste allait entrer dans les caisses de l'Universelle, ou
plutôt se fondre aux mains des administrateurs. A
grand'peine, il finit par persuader à madame Caroline
que la part d'Hamelin, dans ce butin si légitimement con-
quis sur les juifs, était d'un million. Huret, lui, ayant été
à la besogne, s'était taillé son morceau, royalement. Quant
aux autres, les Daigremont, les marquis de Bohain, ils ne
se firent nullement prier. Tous votèrent des remercie-
ments et des félicitations à l'éminent directeur. Et un
cœur surtout brûlait de gratitude pour Saccard, celui de
Flory, qui avait gagné dix mille francs, une fortune, de
quoi habiter avec Chuchu un petit logement de la rue
Condorcet et aller ensemble, le soir, rejoindre Gustave
Sédille et Germaine Cœur dans des restaurants chers. Au
journal, il fallut donner une gratification à Jantrou, qui
s'emportait de ce qu'on ne l'avait pas prévenu. Seul,
Dejoie demeurait mélancolique, car il devait garder
l'éternel regret d'avoir senti, un soir, la fortune passer
dans l'air, mystérieuse et vague, inutilement.
Ce premier triomphe de Saccard sembla être comme
une floraison de l'empire à son apogée. Il entrait dans
l'éclat du règne, il en était un des reflets glorieux. Le
soir même où il grandissait parmi les fortunes écroulées,
à l'heure où la Bourse n'était plus qu'un champ morne de
décombres, Paris entier se pavoisait, s'illuminait, ainsi
que pour une grande victoire ; et des fêtes aux Tuileries,
des réjouissances dans les rues, célébraient Napoléon III
maître de l'Europe, si haut, si grand, que les empereurs
et les rois le choisissaient comme arbitre dans leurs que-
relles, et lui remettaient des provinces pour qu'il en dis
L'ARGENT . 217
posât entre eux. A la Chambre, des voix avaient bien
protesté, des prophètes de malheur annonçaient confusé-
ment le terrible avenir, la Prusse grandie de tout ce que
la France avait toléré, l'Autriche battue, l'Italie ingrate.
Mais des rires, des cris de colère étouffaient ces voix
inquiètes, et Paris, centre du monde, flambait par toutes
ses avenues et tous ses monuments, au lendemain de
Sadowa, en attendant les nuits noires et glacées, les nuits
sans gaz, traversées par la mèche rouge des obus. Ce soir-
là, Saccard, débordant de son succès, battit les rues, la
place de la Concorde, les Champs-Élysées, tous les trot-
toirs où brûlaient des lampions. Emporté dans le flot
montant des promeneurs, les yeux aveuglés par cette clarté
de plein jour, il pouvait croire qu'on illuminait pour le
fêter : n'était-il pas, lui aussi, le vainqueur inattendu,
celui qui s'élevait au milieu des désastres ? Un seul ennui
venait de gâter sa joie, la colère de Rougon, qui, ter-
rible, avait chassé Huret, quand il avait compris d'où
venait le coup de Bourse. Ce n'était donc pas le grand
homme qui s'était montré bon frère, en lui envoyant
la nouvelle ? Faudrait-il qu'il se passat de ce haut patro-
nage, même qu'il attaquât le tout-puissant ministre ?
Brusquement, en face du palais de la Légion d'honneur,
que surmontait une gigantesque croix de feu, braisillant
dans le ciel noir, il en prit la résolution hardie, pour le
jour où il se sentirait les reins assez forts. Et, grisé par les
chants de la foule et les claquements des drapeaux, il
revint rue Saint-Lazare, au travers de Paris en flammes.
Deux mois après, en septembre, Saccard, que sa victoire
sur Gundermann rendait audacieux, décida qu'il fallait
donner un nouvel élan à l'Universelle . Dans l'assemblée
générale qui avait eu lieu à la fin d'avril, le bilan pré-
senté portait, pour l'année 1864, un bénéfice de neuf
millions, en y comprenant les vingt francs de prime sur
chacune des cinquante mille actions nouvelles, lors du
doublement du capital. On avait amorti complètement le
compte de premier établissement, servi aux actionnaires
leur cinq pour cent et aux administrateurs leur dix pour
19
218 LES ROUGON-MACQUART .
cent, laissé à la réserve une somme de cinq millions,
outre le dix pour cent réglementaire ; et, avec le million
qui restait, on était arrivé à distribuer un dividende de
dix francs par action. C'était un beau résultat, pour une
société qui n'avait pas deux ans d'existence. Mais Saccard
procédait par coups de fièvre, appliquant au terrain finan-
cier la méthode de la culture intensive, chauffant, sur-
chauffant le sol, au risque de brûler la récolte ; et il fit
accepter, d'abord par le conseil d'administration, ensuite
par une assemblée générale extraordinaire, qui se réunit
le 15 septembre, une seconde augmentation du capital :
on le doublait encore, on l'élevait de cinquante à cent
millions, en créant cent mille actions nouvelles, exclusi-
vement réservées aux actionnaires, titre pour titre. Seule-
ment, cette fois, les titres étaient émis à 675 francs, soit
une prime de 175 francs, destinée à être versée au fonds de
réserve. Les succès croissants, les affaires heureuses déjà
faites, surtout les grandes entreprises que l'Universelle
allait lancer, étaient les raisons invoquées pour justifier
cette énorme augmentation du capital, doublé ainsi coup
sur coup; car il fallait bien donner à la maison une
importance et une solidité en rapport avec les intérêts
qu'elle représentait. D'ailleurs, le résultat fut immédiat :
les actions qui, depuis des mois, restaient stationnaires,
à la Bourse, au cours moyen de sept cent cinquante,
montèrent à neuf cents, en trois jours.
Hamelin n'avait pu revenir d'Orient, pour présider
l'assemblée générale extraordinaire, et il écrivit à sa
sœur une lettre inquiète, où il exprimait des craintes sur
cette façon de mener l'Universelle au galop, d'un train
fou. Il devinait bien qu'on avait fait encore, chez maître
Lelorrain , des déclarations mensongères. En effet, toutes
les actions nouvelles n'avaient pas été légalement sou-
scrites, la société était restée propriétaire des titres que
refusaient les actionnaires ; et, les versements n'étant
point exécutés, un jeu d'écritures avait passé ces titres
au compte Sabatani. En outre, d'autres prête-noms, des
employés , des administrateurs, lui avaient permis de
L'ARGENT. 219
souscrire elle -même à sa propre émission; de sorte
qu'elle détenait alors près de trente mille de ses actions,
représentant une somme de dix-sept millions et demi.
Outre qu'elle était illégale, la situation pouvait devenir
dangereuse, car l'expérience a démontré que toute mai-
son de crédit qui joue sur ses valeurs, est perdue. Mais
madame Caroline n'en répondit pas moins gaiement à
son frère, le plaisantant de ce qu'il devenait le trembleur
aujourd'hui, au point que c'était elle, jadis soupçonneuse,
qui devait le rassurer. Elle disait veiller toujours, ne
rien voir de louche, être émerveillée, au contraire, des
grandes choses, claires et logiques, auxquelles elle assis-
tait. La vérité était qu'elle ne savait naturellement rien
de ce qu'on lui cachait, et que, sur le reste, son admira-
tion pour Saccard, l'émotion de sympathie où la jetaient
l'activité et l'intelligence de ce petit homme, l'aveuglaient.
En décembre, le cours de mille francs fut dépassé. Et
alors, en face de l'Universelle triomphante, la haute
banque s'émut, on rencontra Gundermann, sur la place
de la Bourse , l'air distrait, entrant acheter des bonbons
chez le confiseur, de son pas automatique. Il avait payé
ses huit millions de perte sans une plainte, sans qu'un
seul de ses familiers eût surpris sur ses lèvres une parole
de colère et de rancune . Quand il perdait ainsi, chose
rare, il disait d'ordinaire que c'était bien fait, que cela
lui apprendrait à être moins étourdi; et l'on souriait,
car l'étourderie de Gundermann ne s'imaginait guère.
Mais, cettefois, la dure leçon devait lui rester en travers
du cœur, l'idée d'avoir été battu par ce casse-cou de
Saccard, ce fou passionné, lui si froid , si maître des faits
et des hommes, lui était assurément insupportable. Aussi,
dès cette époque, se mit-il à le guetter, certain de sa
revanche. Tout de suite, devant l'engouement qui accueil-
lait l'Universelle, il avait pris position, en observateur
convaincu que les succès trop rapides, les prospérités
mensongères menaient aux pires désastres. Cependant,
le cours de mille francs était encore raisonnable, et il
attendait pour se mettre à la baisse . Sa théorie était qu'on
220 LES ROUGON - MACQUART .
ne provoquait pas les événements à la Bourse, qu'on pou-
vait au plus les prévoir et en profiter, quand ils s'étaient
produits. La logique seule régnait, la vérité était, en spé-
culation comme ailleurs, une force toute-puissante. Dès que
les cours s'exagéreraient par trop, ils s'effondreraient :
la baisse alors se ferait mathématiquement, il serait sim-
plement là pour voir son calcul se réaliser et empocher
son gain . Et, déjà, il fixait au cours de quinze cents francs
son entrée en guerre. A quinze cents, il commença donc
à vendre de l'Universelle, peu d'abord, davantage à chaque
liquidation, d'après un plan arrêté d'avance . Pas besoin
d'un syndicat de baissiers, lui seul suffirait, les gens
sages auraient la nette sensation de la vérité et joue-
raient son jeu. Cette Universelle bruyante, cette Univer-
selle qui encombrait si rapidement le marché et qui se
dressait comme une menace devant la haute banque juive,
il attendait froidement qu'elle se lézardât d'elle-même,
pour la jeter par terre d'un coup d'épaule.
Plus tard, on raconta que ce fut même Gundermann
qui, en secret, facilita à Saccard l'achat d'une antique
bâtisse, rue de Londres, que celui-ci avait l'intention de
démolir, pour élever à la place l'hôtel de ses rêves, le
palais où il logerait fastueusement son œuvre. Il était
parvenu à convaincre le conseil d'administration , les
ouvriers se mirent au travail, dès le milieu d'octobre.
Le jour même où la première pierre fut posée, en
grande cérémonie, Saccard se trouvait au journal, vers
quatre heures, à attendre Jantrou, qui était allé porter
des comptes rendus de la solennité dans les feuilles
amies, lorsqu'il reçut la visite de la baronne Sandorff.
Elle avait d'abord demandé le rédacteur en chef, puis
était tombée, comme par hasard, sur le directeur de
l'Universelle , qui s'était mis galamment à sa disposition
pour tous les renseignements qu'elle désirerait, en l'em-
menant dans la pièce réservée, au fond du corridor. Et là,
à la première attaque brutale, elle céda, sur le divan,
ainsi qu'une fille, d'avance résignée à l'aventure.
Mais une complication se produisit, il arriva que ma
L'ARGENT . 221
dame Caroline, en course dans le quartier Montmartre,
monta au journal . Elle y tombait parfois de la sorte, pour
donner une réponse à Saccard , ou simplement pour
prendre des nouvelles. D'ailleurs, elle connaissait Dejoie
qu'elle y avait placé, elle s'arrêtait toujours à causer une
minute, heureuse de la gratitude qu'il lui témoignait. Ce
jour-là , ne l'ayant pas trouvé dans l'antichambre, elle
enfila le couloir, se heurta contre lui, comme il revenait
d'écouter à la porte. Maintenant, c'était une maladie, il
tremblait de fièvre, il collait son oreille à toutes les ser-
rures, pour surprendre les secrets de Bourse . Seulement,
ce qu'il avait entendu et compris, cette fois, l'avait un peu
gêné ; et il souriait d'un air vague.
Il est là, n'est-ce pas ? dit madame Caroline, en vou-
lant passer outre .
Il l'avait arrêtée, balbutiant, n'ayant pas le temps de
mentir.
- Oui, il est là, mais vous ne pouvez pas entrer.
Comment, je ne peux pas entrer ?
Non, il est avec une dame.
Elle devint toute blanche, et lui, qui ne savait rien de
la situation, clignait les yeux, allongeait le cou, indi-
quait, par une mimique expressive, l'aventure .
Quelle est cette dame ? demanda-t-elle d'une voix
brève .
Il n'avait aucune raison de lui cacher le nom, à elle,
sa bienfaitrice . Il se pencha à son oreille .
La baronne Sandorff... Oh ! il y a longtemps qu'elle
tourne autour !
Madame Caroline resta immobile un instant. Dans
l'ombre du couloir, on ne pouvait distinguer la pâleur
livide de son visage. Elle venait d'éprouver, en plein
cœur, une douleur si aiguë, si atroce, qu'elle ne se sou-
venait pas d'avoir jamais tant souffert; et c'était la stu-
peur de cette affreuse blessure qui la clouait là. Qu'al-
lait-elle faire à présent, enfoncer cette porte, se ruer sur
cette femme, les souffleter tous les deux d'un scandale ?
Et, comme elle demeurait sans volonté encore, étourdie,
19.
222 LES ROUGON -MACQUART .
elle fut gaiement abordée par Marcelle, qui était montée
pour prendre son mari. La jeune femme avait dernière-
ment fait sa connaissance .
Tiens ! c'est vous, chère madame... Imaginez-vous
que nous allons au théâtre , ce soir. Oh ! c'est toute une
histoire, il ne faut pas que ça coûte cher... Mais Paul a
découvert un petit restaurant où nous nous régalons pour
trente-cinq sous par tête ...
Jordan arrivait, il interrompit sa femme en riant.
Deux plats, un carafon de vin, du pain à discrétion.
- Et puis, continua Marcelle, nous ne prenons pas de
voiture, c'est si amusant de rentrer à pied, quand il est
très tard! ... Ce soir, comme nous sommes riches, nous
remonterons un gâteau aux amandes de vingt sous... Fête
complète, noce à tout casser !
Elle s'en alla, enchantée, au bras de son mari. Et
madame Caroline, qui était revenue avec eux dans l'anti-
chambre, avait retrouvé la force de sourire.
Amusez-vous bien, murmura-t-elle, la voix trem-
blante.
Puis, elle partit à son tour. Elle aimait Saccard, elle en
emportait l'étonnement et la douleur, comme d'une plaie
honteuse qu'elle ne voulait pas montrer.
VII
Deux mois plus tard, par une après-midi grise et douce
de novembre, madame Caroline monta àla salle des épures,
tout de suite après le déjeuner, pour se mettre au tra-
vail . Son frère, alors à Constantinople, où il s'occupait
de sa grande affaire des chemins de fer d'Orient, l'avait
chargée de revoir toutes les notes prises autrefois par
lui, dans leur premier voyage, puis de rédiger une sorte
de mémoire, qui serait comme un résumé historique de la
question ; et, depuis deux grandes semaines, elle tâchait
de s'absorber tout entière dans cette besogne . Ce jour-là,
il faisait si chaud, qu'elle laissa mourir le feu et ouvrit
la fenêtre, d'où elle regarda un instant, avant de s'as-
seoir, les grands arbres nus de l'hôtel Beauvilliers, vio-
lâtres sur le ciel pâle.
Il y avait près d'une demi-heure qu'elle écrivait,
lorsque le besoin d'un document l'égara dans une longue
recherche, parmi les dossiers entassés sur sa table. Elle
se leva, alla remuer d'autres papiers, revint s'asseoir, les
mains pleines ; et, comme elle classait des feuilles
volantes, elle tomba sur des images de sainteté, une vue
enluminée du Saint-Sépulcre, une prière encadrée des
instruments de la Passion, souveraine pour assurer le
salut, dans les moments de détresse où l'âme est en dan-
ger. Alors, elle se souvint, son frère avait acheté ces
images à Jérusalem, en grand enfant pieux. Une émotion
soudaine la saisit, des larmes mouillèrent ses joues. Ah !
ce frère, si intelligent, si longtemps méconnu, qu'il était
heureux de croire, de ne pas sourire devant ce Saint-
224 LES ROUGON-MACQUART.
Sépulcre naïf pour boîte à bonbons, de puiser une
sereine force dans sa foi à l'efficacité de cette prière,
rimée en vers de confiseur ! Elle le revoyait trop confiant,
trop facile à se laisser duper peut-être, mais si droit, si
tranquille, sans une révolte, sans une lutte même. Et
elle qui, depuis deux mois, luttait et souffrait, elle qui
ne croyait plus, brûlée de lectures, dévastée de raison-
nements, avec quelle ardeur elle souhaitait, aux heures
de faiblesse, d'être restée simple et ingénue comme lui,
au point de pouvoir endormir son cœur saignant, en
répétant trois fois, matin et soir, l'oraison enfantine que
les clous et la lance, la couronne et l'éponge de la Pas-
sion entouraient !
Au lendemain du hasard brutal qui lui avait appris la
liaison de Saccard et de la baronne Sandorff, elle s'était
1
raidie de toute sa volonté, pour résister au besoin de les
surveiller et de savoir. Elle n'était point la femme de
cet homme, elle ne oulait point être sa maîtresse pas-
sionnée , jalouse jusqu'au scandale ; et sa misère était
qu'elle continuait à ne pas se refuser, dans leur intimité
de chaque heure . Cela venait de la façon paisible, sim-
plement affectueuse, dont elle avait d'abord considéré
leur aventure : une amitié ayant abouti fatalement au don
de la personne, comme il arrive entre homme et femme.
Elle n'avait plus vingt ans, elle était devenue d'une
grande tolérance, après la dure expérience de son ma-
riage . A trente-six ans, étant si sage, se croyant sans
illusions, ne pouvait-elle donc fermer les yeux, se con-
duire plus en mère qu'en amante, à l'égard de cet ami
auquel elle s'était résignée sur le tard, dans une minute
d'absence morale, et qui, lui aussi, avait singulièrement
dépassé l'âge des héros ? Parfois, elle répétait qu'on accor-
dait trop d'importance à ces rapports des sexes, simples
rencontres souvent, dont on embarrassait ensuite l'exis-
tence entière. D'ailleurs, elle souriait la première de
l'immoralité de sa remarque, car n'étaient-ce pas alors
toutes les fautes permises, toutes les femmes à tous les
hommes ? Et, pourtant, que de femmes sont raisonnables
L'ARGENT . 225
en acceptant le partage avec une rivale ! que la pratique
courante l'emporte en heureuse bonhomie sur la jalouse
idée de la possession unique et totale! Mais ce n'étaient
là que des façons théoriques de rendre la vie supportable,
elle avait beau se forcer à l'abnégation, continuer à être
l'intendante dévouée, la servante d'intelligence supé-
rieure qui veut bien donner son corps, quand elle a
donné son cœur et son cerveau : une révolte de sa
chair, de sa passion la soulevait, elle souffrait affreuse-
ment de ne pas tout savoir, de ne pas rompre violemment,
après avoir jeté à la face de Saccard l'affreux mal qu'il
lui faisait . Elle s'était domptée cependant, au point de
se taire, de rester calme et souriante ; et jamais, dans
son existence si rude jusque-là, elle n'avait eu besoin de
plus de force .
Encore un instant, elle regarda les images de sainteté,
qu'elle tenait toujours, avec son sourire douloureux d'in-
crédule, tout ému de tendresse. Mais elle ne les voyait
plus, elle reconstruisait ce que Saccard avait pu faire
la veille, ce qu'il faisait ce jour-là même, par un travail
involontaire et incessant de son esprit, qui retournait d'in-
stinct à cet espionnage, dès qu'elle ne l'occupait plus.
Saccard, d'ailleurs, semblait mener sa vie accoutumée,
le matin les tracas de sa direction, l'après-midi la Bourse,
le soir les invitations à dîner, les premières représen-
tations, une vie de plaisirs, des filles de théâtre dont
elle n'était point jalouse. Et, cependant, elle sentait bien
un nouvel intérêt en lui, une chose qui lui prenait des
heures occupées auparavant d'une autre façon, sans doute
cette femme, des rendez-vous dans quelque endroit qu'elle
se défendait de connaître . Cela la rendait soupçonneuse
et méfiante, elle se remettait malgré elle à « faire le gen-
darme » , comme disait son frère en riant, même au sujet
des affaires de l'Universelle, qu'elle avait cessé de sur-
veiller, tant sa confiance un moment était devenue grande.
Des irrégularités la frappaient et la chagrinaient. Puis,
elle était toute surprise de s'en moquer au fond, de ne
pas trouver la force de parler ni d'agir, tellement une
226 LES ROUGON-MACQUART.
seule angoisse la tenait au cœur, cette trahison qu'elle
aurait voulu accepter, qui l'étouffait. Et, honteuse de sentir
les larmes la gagner de nouveau , elle cacha les images,
avec le mortel regret de ne pouvoir aller s'agenouiller et
se soulager dans une église, en pleurant pendant des
heures toutes les larmes de son corps .
Depuis dix minutes, madame Caroline, calmée, s'était
remise à rédiger le mémoire, lorsque le valet de chambre
vint lui dire que Charles, un cocher renvoyé la veille,
voulait absolument parler à madame . C'était Saccard qui,
après l'avoir engagé lui-même, l'avait surpris volant sur
l'avoine. Elle hésita, puis consentit à le recevoir.
Grand, beau garçon, avec la face et le cou rasés, se
dandinant de l'air assuré et fat des hommes que les
femmes payent, Charles se présenta insolemment.
Madame, c'est pour les deux chemises que la blan-
chisseuse m'a perdues et dont elle refuse de me tenir
compte. Sans doute, madame ne pense pas que je puisse
faire une perte pareille... Et, comme madame est respon-
sable, je veux que madame me rembourse mes chemises...
Oui, je veux quinze francs.
Sur ces questions de ménage, elle était très sévère.
Peut-être aurait-elle donné les quinze francs, pour éviter
toute discussion. Mais l'effronterie de cet homme, pris la
veille la main dans le sac, la révolta.
Je ne vous dois rien, je ne vous donnerai pas un
sou... D'ailleurs, monsieur m'a mise en garde et m'a
absolument défendu de faire quelque chose pour vous.
Alors, Charles s'avança, menaçant.
-Ah ! monsieur a dit ça, je m'en doutais, et il a eu
tort, monsieur, parce que nous allons rire... Je ne suis
pas assez bête pour ne pas avoir remarqué que madame
était la maîtresse ...
Rougissante , madame Caroline se leva, voulant le
chasser. Mais il ne lui en laissa pas le temps, il continuait
plus haut :
Et peut-être que madame sera contente de savoir
où va monsieur, de quatre à six, deux et trois fois par
L'ARGENT. 227
semaine, quand il est sûr de trouver la personne seule...
Elle était devenue brusquement très pâle, tout son sang
refluait à son cœur. D'un geste violent, elle tenta de lui
rentrer dans la gorge ce renseignement qu'elle évitait
d'apprendre depuis deux mois.
Je vous défends bien ...
Seulement, il criait plus fort qu'elle.
C'est madame la baronne Sandorff... Monsieur Del-
cambre l'entretient et a loué, pour l'avoir à son aise, un
petit rez-de-chaussée de la rue Caumartin, presque au
coin de la rue Saint-Nicolas, dans une maison où il y a
une fruitière ... Et monsieur y va donc prendre la place
toute chaude...
Elle avait allongé le bras vers la sonnette, pour qu'on
jetât cet homme dehors ; mais il aurait certainement
continué devant les domestiques .
- Oh ! quand je dis chaude ! ... J'ai une amie là dedans,
Clarisse, la femme de chambre, qui les a regardés
ensemble, et qui a vu sa maîtresse, un vrai glaçon, lui
taire un tas de saletés ...
-
Taisez-vous, malheureux ! ... Tenez ! voici vos
quinze francs !
Et, d'un geste d'indicible dégoût, elle lui remit l'argent,
comprenant que c'était la seule façon de le renvoyer.
Tout de suite, en effet, il redevint poli .
- Moi, je ne veux que le bien de madame... La mai-
son où il y a une fruitière. Le perron au fond de la cour...
C'est aujourd'hui jeudi, il est quatre heures, si madame
veut les surprendre ...
Elle le poussait vers la porte, sans desserrer les lèvres,
livide.
D'autant plus qu'aujourd'hui madame assisterait
peut-être bien à quelque chose de rigolo... Plus souvent
que Clarisse resterait dans une boîte pareille ! Et, quand
on a eu de bons maîtres, on leur laisse un petit souvenir,
n'est-ce pas ? ... Bonsoir, madame .
Enfin, il était parti . Madame Caroline resta quelques
econdes immobile, cherchant, comprenant qu'une scène
228 LES ROUGON - MACQUART.
pareille menaçait Saccard. Puis, sans force, avec un long
gémissement, elle vint s'abattre sur sa table de travail ;
et les larmes qui l'étouffaient depuis si longtemps, ruisse-
lèrent.
Cette Clarisse, une maigre fille blonde, venait simple-
ment de trahir sa maîtresse, en offrant à Delcambre de
la lui faire surprendre avec un autre homme, dans le
logement même qu'il payait. Elle avait d'abord exigé
cinq cents francs ; mais, comme il était fort avare, elle
dut, après marchandage, se contenter de deux cents francs,
payables de la main à la main, au moment où elle lui
ouvrirait la porte de la chambre. Elle couchait là, dans
une petite pièce, derrière le cabinet de toilette. La
baronne l'avait prise, par une délicatesse, pour ne pas
confier le soin du ménage à la concierge. Le plus souvent,
elle vivait oisive, n'ayant rien à faire entre les rendez-
vous, au fond de ce logement vide, s'effaçant du reste,
disparaissant, dès que Delcambre ou Saccard arrivait.
C'était dans la maison qu'elle avait connu Charles, qui
longtemps était venu, la nuit, occuper avec elle le grand
lit des maîtres, encore ravagé par la débauche de la
journée ; et même c'était elle qui l'avait recommandé à
Saccard, comme un très bon sujet, très honnête. Depuis
son renvoi, elle épousait sa rancune, d'autant plus que
sa maîtresse lui faisait des « crasses » et qu'elle avait
une place où elle gagnerait cinq francs de plus par mois.
D'abord, Charles voulait écrire au baron Sandorff; mais
elle avait trouvé plus drôle et plus lucratif d'organiser.
avec Delcambre, une surprise. Et, ce jeudi-là, ayant tout
préparé pour le grand coup, elle attendit.
A quatre heures, lorsque Saccard arriva, la baronne
Sandorff était déjà là, allongée sur la chaise longue, devant
le feu. Elle se montrait d'habitude très exacte, en femme
d'affaires qui sait le prix du temps. Les premières fois, il
avait eu la désillusion de ne pas trouver l'ardente amou-
reuse qu'il espérait, chez cette femme si brune, aux pau-
pières bleues, à la provocante allure de bacchante en
folie . Elle était de marbre, lasse de son inutile effort à
L'ARGENT. 229
la recherche d'une sensation qui ne venait point, tout
entière prise par le jeu, dont l'angoisse au moins lui
chauffait le sang. Puis, l'ayant sentie curieuse, sans
dégoût, résignée à la nausée, si elle croyait y découvrir un
frisson nouveau, il l'avait dépravée, obtenant d'elle toutes
les caresses. Elle causait Bourse, lui tirait des renseigne-
ments ; et, comme , le hasard aidant sans doute, elle gagnait
depuis sa liaison, elle traitait un peu Saccard en fétiche,
l'objet ramassé que l'on garde et que l'on baise, même
malpropre, pour la chance qu'il vous porte.
Clarisse avait fait un si grand feu, ce jour-là, qu'ils ne
se mirent pas au lit, par un raffinement de rester devant
les hautes flammes, sur la chaise longue . Dehors, la nuit
allait se faire . Mais les volets étaient fermés, les rideaux
soigneusement tirés ; et deux grosses lampes, aux globes
dépolis, sans abat-jour, les éclairaient d'une lumière
crue .
A peine Saccard était-il entré, que Delcambre, à son
tour, descendit de voiture. Le procureur général Del-
cambre, personnellement lié avec l'empereur, en passe
de devenir ministre, était un homme maigre et jaune de
cinquante ans, à la haute taille solennelle, à la face rase,
coupée de plis profonds, d'une auștère sévérité. Son nez
dur, en bec d'aigle, semblait sans défaillance comme
sans pardon . Et, lorsqu'il monta le perron, de son pas
ordinaire, mesuré et grave, il avait toute sa dignité, son
air froid des grands jours d'audience. Personne ne le con-
naissait dans la maison, il n'y venait guère qu'à la nuit
tombée .
Clarisse l'attendait dans l'étroite antichambre .
Si monsieur veut me suivre, et je recommande bien
a monsieur de ne pas faire de bruit.
Il hésitait, pourquoi ne pas entrer par la porte qui
ouvrait directement sur la chambre ? Mais, à voix très
basse, elle lui expliqua que le verrou était mis sûrement,
qu'il faudrait briser tout et que madame, avertie, aurait
le temps de s'arranger. Non ! ce qu'elle voulait, c'était
la lui faire surprendre telle qu'elle l'avait vue, un jour,
20
230 LES ROUGON - MACQUART .
en risquant un œil au trou de la serrure. Pour cela, elle
avait imaginé quelque chose de bien simple. Sa chambre,
autrefois, communiquait avec le cabinet de toilette par
une porte , aujourd'hui fermée à clef; et, la clef ayant été
ensuite jetée au fond d'un tiroir, elle avait eu seulement
à la reprendre là, puis à rouvrir ; de sorte que, grâce à
cette porte condamnée, oubliée, on pouvait maintenant
pénétrer sans bruit dans le cabinet de toilette, qui lui-
même n'était séparé de la chambre que par une portière .
Certainement, madame n'attendait personne de ce côté .
- Que monsieur se confie entièrement à moi . J'ai
intérêt, n'est-ce pas ? à la réussite.
Elle se glissa par la porte entre-baillée, disparut un
instant, laissant Delcambre seul, dans son étroite chambre
de bonne, au lit en désordre, à la cuvette d'eau savon-
neuse, et dont elle avait déjà déménagé sa malle, le matin,
pour filer, dès que le coup serait fait. Puis, elle revint,
referma doucement la porte sur elle.
Il faut que monsieur attende un petit peu. Ce n'est
pas encore ça. Ils causent.
Delcambre restait digne, sans un mot, debout et immo-
bile sous les regards vaguement blagueurs de cette fille
qui le dévisageait. Cependant, il se lassait, un tic nerveux
tirait toute la moitié gauche de son visage, dans la rage
contenue dont le flot montait à son crâne . Le furieux
mâle, aux appétits d'ogre , qu'il y avait en lui, caché
derrière la glaciale sévérité de son masque professionnel,
commençait à gronder sourdement, irrité de cette chair
qu'on lui volait .
Faisons vite , faisons vite , répéta-t-il , sans savoir ce
qu'il disait, les mains fiévreuses.
Mais, lorsque Clarisse, disparue de nouveau, revint un
doigt sur les lèvres, elle le supplia de patienter encore .
Je vous assure, monsieur, soyez raisonnable, autre-
ment vous perdrez le plus beau... Dans un moment, ça
y sera en plein.
Et, Delcambre, les jambes brusquement cassées, dut
s'asseoir sur le petit lit de bonne . La nuit tombait, il resta
L'ARGENT. 231
ainsi dans l'ombre, tandis que la femme de chambre,
aux écoutes, ne perdait aucun des bruits légers qui
venaient de la chambre, et qu'il entendait, lui, décuplés
par un tel bourdonnement de ses oreilles, qu'ils lui
paraissaient être le piétinement d'une armée en
marche.
Enfin, il 'sentit la main de Clarisse tâtonnant le long
de son bras. Il comprit, lui donna, sans une parole, une
enveloppe, où il avait glissé les deux cents francs promis .
Et elle marcha la première, écarta la portière du cabinet,
le poussa dans la chambre, en disant :
-
Tenez ! les v'là !
Devant le grand feu, aux braises ardentes, Saccard était
sur le dos, couché au bord de la chaise longue, n'ayant
gardé que sa chemise, qui, roulée, remontée jusqu'aux
aisselles, découvrait, de ses pieds à ses épaules, sa peau
brune, envahie avec l'âge d'un poil de bête; tandis que
la baronne, entièrement nue, toute rose des flammes qui
la cuisaient, était agenouillée; et les deux grosses lampes
les éclairaient d'une clarté si vive, que les moindres
détails s'accusaient, avec un relief d'ombre excessif.
Béant, suffoqué par ce flagrant délit anormal, Del-
cambre s'était arrêté, pendant que les deux autres, comme
foudroyés, stupides de voir entrer cet homme par le
cabinet, ne bougeaient pas, les yeux élargis et fous.
-
Ah ! cochons ! bégaya enfin le procureur général,
cochons ! cochons !
Il ne trouvait que ce mot, il le répéta sans fin, l'ac-
centua du même geste saccadé, pour lui donner plus de
force. Cette fois, d'un bond, la femme s'était levée, éperdue
de sa nudité, tournant sur elle-même, cherchant ses vête-
ments, qu'elle avait laissés dans le cabinet de toilette, où
elle ne pouvait aller les reprendre ; et, ayant mis la
main sur un jupon blanc resté là, elle s'en couvrit les
épaules, garda les deux bouts de la ceinture entre les
dents, afin de le serrer autour de son cou, contre sa poi-
trine. L'homme, qui avait quitté aussi la chaise longue,
rabattit sa chemise, l'air très ennuyé.
232 LES ROUGON-MACQUART.
Cochons ! répéta encore Delcambre, cochons ! dans
cette chambre que je paye !
Et, montrant le poing à Saccard, s'affolant de plus en
plus, à l'idée que ces ordures se faisaient sur un meuble
acheté avec son argent, il délira.
Vous êtes ici chez moi, cochon que vous êtes ! Et
cette femme est à moi, vous êtes un cochon et un voleur !
Saccard, qui ne se fâchait pas, aurait voulu le calmer,
fort embarrassé d'être ainsi en chemise, et tout à fait
contrarié de l'aventure . Mais le mot de voleur le blessa .
Dame ! monsieur, répondit-il, quand on veut avoir
une femme à soi tout seul, on commence par lui donner
ce dont elle a besoin .
Cette allusion à son avarice acheva d'enrager Delcambre .
Il était méconnaissable, effroyable, comme si le bouc
humain, tout le priape caché lui sortait de la peau. Ce
visage, si digne et si froid, avait brusquement rougi, et
il se gonflait, se tuméfiait, s'avançait en un muſle furieux.
L'emportement lâchait la brute charnelle, dans l'affreuse
douleur de cette fange remuée .
Besoin, besoin, balbutia-t-il, besoin du ruisseau ...
Ah ! garce !
Et il eut vers la baronne un geste si violent, qu'elle
prit peur. Elle était restée debout, immobile, ne parve-
nant à se voiler la gorge, avec le jupon, qu'en laissant à
découvert le ventre et les cuisses. Alors, ayant compris que
cette nudité coupable, ainsi étalée, l'exaspérait davantage,
elle recula jusqu'à une chaise, s'y assit en serrant les
jambes, en remontant les genoux, de façon à cacher tout
ce qu'elle pouvait. Puis, elle demeura là, sans un geste,
sans un mot, la tête un peu basse, les yeux obliques et
sournois sur la bataille, en femelle que les mâles se dis-
putent, et qui attend, pour être au vainqueur.
Saccard, courageusement, s'était jeté devant elle.
Vous n'allez pas la battre, peut-être !
Les deux hommes se trouvèrent face à face .
Enfin, monsieur, reprit-il, il faut en finir. Nous ne
pouvons pas nous disputer comme des cochers... C'est
L'ARGENT . 233
très vrai, je suis l'amant de madame. Et je vous répète
que, si vous avez payé les meubles ici, moi j'ai payé ...
Quoi ?
Beaucoup de choses : par exemple, l'autre jour, les
dix mille francs de son ancien compte chez Mazaud, que
vous aviez absolument refusé de régler... J'ai autant de
droits que vous. Un cochon, c'est possible ! mais un vo-
leur, ah ! non ! Vous allez retirer le mot.
Hors de lui, Delcambre cria :
- Vous êtes un voleur, et je vais vous casser la tête,
si vous ne déguerpissez pas à l'instant.
Mais Saccard, à son tour, s'irritait. Tout en remettant
son pantalon, il protesta.
Ah ! çà, dites donc, vous m'embêtez, à la fin ! Je
m'en irai si je veux... Ce n'est pas encore vous qui me
ferez peur, mon bonhomme !
Et, quand il eut enfilé ses bottines, il tapa résolument
des pieds sur le tapis, en disant :
- La, maintenant, je suis d'aplomb, je reste.
Étouffant de rage, Delcambre s'était rapproché, le
mufle en avant.
Sale cochon, veux-tu filer !
Pas avant toi, vieille crapule !
Et si je te flanque ma main sur la figure !
Moi , je te plante mon pied quelque part !
Nez à nez, les crocs dehors, ils aboyaient. Oublieux
d'eux-mêmes, dans cette débâcle de leur éducation, dans
ce flot de vase immonde du rut qu'ils se disputaient, le
magistrat et le financier en vinrent à une querelle de
charretiers ivres, à des mots abominables, qu'ils se lan-
çaient avec un besoin croissant de l'ordure, comme des
crachats. Leurs voix s'étranglaient dans leur gorge, ils
écumaient de la boue .
Sur sa chaise, la baronne attendait toujours que l'un
des deux eût jeté l'autre dehors. Et, calmée déjà, arran-
geant l'avenir, elle n'était plus gênée que par la pré-
sence de la femme de chambre, qu'elle devinait derrière
la portière du cabinet de toilette, restée là pour se faire
20.
234 LES ROUGON-MACQUART.
un peu de bon sang. Cette fille, en effet, ayant allongé la
tête, avec un ricanement d'aise, à entendre des messieurs
se dire des choses si dégoûtantes, les deux femmes s'aper-
curent, la maîtresse accroupie et nue, la servante droite
et correcte, avec son petit col plat; et elles échangèrent
un flamboyant regard, la haine séculaire des rivales, dans
cette égalité des duchesses et des vachères, quand elles
n'ont plus de chemise.
Mais Saccard, lui aussi, avait vu Clarisse. Il achevait
de s'habiller violemment, enfilait son gilet et revenait
lâcher une injure dans la figure de Delcambre, passait la
manche gauche de sa redingote et en criait une autre,
passait la manche droite et en trouvait d'autres, d'autres
toujours, à pleins baquets, à la volée. Puis, tout d'un
coup, pour en finir :
Clarisse, venez donc ! ... Ouvrez les portes, ouvrez les
fenêtres, pour que toute la maison et toute la rue enten-
dent ! ... Monsieur le procureur général veut qu'on sache
qu'il est ici, et je vais le faire connaître, moi !
Palissant, Delcambre recula, en le voyant se diriger
vers une des fenêtres, comme s'il voulait en tourner la
crémone. Ce terrible homme était très capable d'exécuter
sa menace, lui qui se moquait du scandale.
Ah ! canaille, canaille ! murmura le magistrat. Ça
fait bien la paire, vous et cette catin. Et je vous la
laisse ...
C'est ça, décampez ! On n'a pas besoin de vous...
Au moins, ses factures seront payées, elle ne pleurera
plus misère... Tenez ! voulez-vous six sous, pour prendre
l'omnibus ?
Sous l'insulte, Delcambre s'arrêta un instant, au seuil
du cabinet de toilette. Il avait de nouveau sa haute taille
maigre, sa face blême, coupée de plis rigides. Il étendit
le bras, il fit un serment.
Je jure que vous me payerez tout ça... Oh ! je vous
retrouverai, prenez garde !
Puis, il disparut. Tout de suite, derrière lui, on en-
tendit la fuite d'une jupe : c'était la femme de chambre
L'ARGENT . 235
qui, par crainte d'une explication, se sauvait, très égayée,
à l'idée de la bonne farce .
Saccard, secoué encore, piétinant, alla fermer les portes,
revint dans la chambre, où la baronne était restée, clouée
sur sa chaise . Il se promena à grands pas, repoussa dans
la cheminée un tison qui s'écroulait ; et, la voyant seule-
ment alors, si singulière et si peu couverte, avec ce jupon
sur les épaules, il se montra très convenable.
Habillez-vous donc, ma chère... Et ne vous émo-
tionnez pas. C'est bête, mais ce n'est rien, rien du tout...
Nous nous reverrons ici, après-demain, pour nous arranger,
n'est-ce pas ? Moi, il faut que je file, j'ai un rendez-vous
avec Huret.
Et, comme elle remettait enfin sa chemise, et qu'il
partait, il lui cria de l'antichambre :
Surtout, si vous achetez de l'Italien, pas de bêtise !
ne le prenez qu'à prime .
Pendant ce temps, à la même heure, madame Caroline,
la tête abattue sur sa table de travail, sanglotait. Le brutal
renseignement du cocher, cette trahison de Saccard
qu'elle ne pouvait ignorer désormais, remuait en elle
tous les soupçons, toutes les craintes qu'elle avait voulu
y ensevelir. Elle s'était forcée à la tranquillité et à l'espoir,
dans les affaires de l'Universelle, complice, par l'aveu-
glement de sa tendresse, de ce qu'on ne lui disait pas, de
ce qu'elle ne cherchait pas à apprendre. Aussi, mainte-
nant, se reprochait-elle, avec un violent remords, la lettre
rassurante qu'elle avait écrite à son frère, lors de la der-
nière assemblée générale ; car elle le savait, depuis que
sa jalousie lui ouvrait de nouveau les yeux et les oreilles,
les irrégularités continuaient, s'aggravaient sans cesse :
ainsi le compte Sabatani avait grossi, la société jouait
de plus en plus, sous le couvert de ce prête-nom, sans
parler des réclames énormes et mensongères, des fonda-
tions de sable et de boue qu'on donnait à la colossale
maison, dont la montée si prompte, comme miraculeuse,
la frappait de plus de terreur que de joie. Ce qui surtout
l'angoissait, c'était ce terrible train, ce galop continu
236 LES ROUGON -MACQUART.
:
dont on menait l'Universelle, pareille à une machine,
bourrée de charbon, lancée sur des rails diaboliques,
jusqu'à ce que tout crevât et sautât, sous un dernier choc .
Elle n'était point une naïve, une nigaude, que l'on pût
tromper ; même ignorante de la technique des opérations
de banque, elle comprenait parfaitement les raisons de ce
surmenage, de cet enfièvrement, destiné à griser la foule,
à l'entraîner dans cette épidémique folie de la danse des
millions. Chaque matin devait apporter sa hausse, il fallait
faire croire toujours à plus de succès, à des guichets
monumentaux, des guichets enchantés qui absorbaient
des rivières, pour rendre des fleuves, des océans d'or.
Son pauvre frère, si crédule, séduit, emporté, allait-elle
donc le trahir, l'abandonner à ce flot qui menaçait, un
jour, de les noyer tous ? Elle était désespérée de son
inaction et de son impuissance .
Cependant, le crépuscule assombrissait la salle des
épures, que le foyer éteint n'éclairait même pas d'un
reflet ; et, dans ces ténèbres accrues, madame Caroline
pleurait plus fort. C'était lâche de pleurer ainsi, car elle
sentait bien que tant de larmes ne venaient point de son
inquiétude sur les affaires de l'Universelle . Saccard, cer-
tainement, menait à lui seul le terrible galop, fouaillait la
bête avec une férocité, une inconscience morale extraor-
dinaire, quitte à la tuer. Il était l'unique coupable, elle
avait un frisson à tâcher de lire en lui, dans cette âme
obscure d'un homme d'argent, ignorée de lui-même, où
l'ombre cachait de l'ombre, l'infini boueux de toutes les
déchéances. Ce qu'elle n'y distingucit pas encore nette-
ment, elle le soupçonnait, elle en tremblait. Mais la
découverte lente de tant de plaies, la crainte d'une cata-
strophe possible, ne l'auraient pas ainsi jetée sur cette
table, pleurante et sans force, l'auraient au contraire
redressée, dans un besoin de lutte et de guérison. Elle se
connaissait, elle était une guerrière . Non ! si elle sanglo-
tait si fort, telle qu'une enfant débile, c'était qu'elle aimait
Saccard et que Saccard, à cette minute même, se trouvait
avec une autre femme. Et cet aveu qu'elle était obligée
L'ARGENT . 237
de se faire, l'emplissait de honte, redoublait ses pleurs,
au point de l'étouffer.
N'avoir pas plus de fierté, mon Dieu ! balbutiait-elle
à voix haute . Etre à ce point fragile et misérable ! Ne pas
pouvoir, quand on veut !
A ce moment, dans la pièce noire, elle eut l'étonnement
d'entendre une voix. C'était Maxime qui, en familier de
la maison, venait d'entrer.
Comment ! vous êtes sans lumière, et vous pleurez !
Confuse d'être ainsi surprise, elle s'efforça de maîtriser
ses sanglots, pendant qu'il ajoutait :
Je vous demande pardon, je croyais mon père revenu
de la Bourse... Une dame m'a prié de le lui amener à
dîner.
Mais le valet de chambre apportait une lampe, et il se
retira, après l'avoir posée sur la table. Toute la vaste
pièce s'était éclairée de la calme lumière qui tombait de
l'abat-jour.
-
Ce n'est rien, voulut expliquer madame Caroline,
un bobo de femme, moi qui suis pourtant si peu nerveuse.
Et, les yeux secs, le buste droit, elle souriait déjà, de
son air héroïque de combattante. Un instant, le jeune
homme la regarda, si fièrement redressée, avec ses
grands yeux clairs, ses fortes lèvres, son visage de bonté
virile, que l'épaisse couronne de ses cheveux blancs avait
adouci et pénétré d'un grand charme ; et il la trouvait
jeune encore, toute blanche ainsi, les dents également
très blanches, une femme adorable, devenue belle . Puis,
il songea à son père, il eut un haussement d'épaules plein
d'une méprisante pitié .
- C'est lui, n'est-ce pas ? qui vous met dans un état
pareil .
Elle voulut nier, mais elle étranglait, des larmes
remontaient à ses paupières .
Ah ! ma pauvre madame, je vous disais bien que
vous aviez des illusions sur papa et que vous en seriez mal
récompensée... C'était fatal, qu'il vous mangeât, vous
aussi !
238 LES ROUGON- MACQUART .
Alors, elle se souvint du jour où elle était allée lui
emprunter les deux mille francs, pour l'acompte sur la
rançon de Victor. Ne lui avait-il pas promis de causer
avec elle, lorsqu'elle voudrait savoir ? l'occasion ne
s'offrait-elle pas de tout apprendre du passé, en le ques-
tionnant ? Et un irrésistible besoin la poussait : maintenant
qu'elle avait commencé de descendre, il lui fallait tou-
cher le fond. Cela seul était brave, digne d'elle, utile à
tous .
Mais elle répugnait à cette enquête, elle prit un détour,
ayant l'air de rompre la conversation .
Je vous dois toujours deux mille francs, dit-elle.
Vons ne m'en voulez pas trop, de vous faire attendre ?
Il eut un geste, pour lui donner tout le temps désirable.
Puis, brusquement :
-
Apropos, et mon petit frère, ce monstre ?
Il me désole, je n'ai encore rien dit à votre père...
Je voudrais tant décrasser un peu le pauvre être, pour
qu'on pût l'aimer !
Un rire de Maxime l'inquiéta, et comme elle l'interro-
geait des yeux :
Dame ! je crois que vous prenez encore là un souci
bien inutile. Papa ne comprendra guère toute cette peine ...
Il en a tant vu, des ennuis de famille !
Elle le regardait toujours, si correct dans son égoïste
jouissance de la vie, si joliment désabusé des liens
humains, même de ceux que crée le plaisir. Il avait souri,
goûtant seul la méchanceté cachée de sa dernière phrase .
Et elle eut conscience qu'elle touchait au secret de ces
deux hommes .
-
Vous avez perdu votre mère de bonne heure ?
Oui , je l'ai à peine connue... J'étais encore à Plas-
sans, au collège, lorsqu'elle est morte, ici, à Paris...
Notre oncle, le docteur Pascal, a gardé là-bas avec lui ma
sœur Clotilde, que je n'ai jamais revue qu'une fois.
Mais votre père s'est remarié ?
Il eut une hésitation. Ses yeux si clairs, si vides, s'étaient
troublés d'une petite fumée rousse.
L'AR ENT . 239
Oh ! oui, oui, remarié... La fille d'un magistrat, une
Béraud du Châtel... Renée, pas une mère pour moi, une
bonne amie ...
Puis, d'un mouvement familier, s'asseyant près d'elle :
-
Voyez-vous, il faut comprendre papa. Il n'est pas,
mon Dieu ! pire que les autres . Seulement, ses enfants,
ses femmes, enfin tout ce qui l'entoure, ça ne passe pour
lui qu'après l'argent... Oh ! entendons-nous, il n'aime pas
l'argent en avare, pour en avoir un gros tas, pour le cacher
dans sa cave. Non ! s'il en veut faire jaillir de partout, s'il
en puise à n'importe quelles sources, c'est pour le voir
couler chez lui en torrents, c'est pour toutes les jouis-
sances qu'il en tire, de luxe, de plaisir, de puissance...
Que voulez-vous ? il a ça dans le sang. Il nous vendrait,
vous, moi, n'importe qui, si nous entrions dans quelque
marché . Et cela en homme inconscient et supérieur, car
il est vraiment le poète du million, tellement l'argent le
rend fou et canaille, oh ! canaille dans le très grand !
C'était bien ce que madame Caroline avait compris, et
elle écoutait Maxime, en approuvant d'un hochement de
tête. Ah ! l'argent, cet argent pourrisseur, empoisonneur,
qui desséchait les âmes, en chassait la bonté, la tendresse,
l'amour des autres ! Lui seul était le grand coupable,
l'entremetteur de toutes les cruautés et de toutes les
saletés humaines. A cette minute, elle le maudissait,
l'exécrait, dans la révolte indignée de sa noblesse et de sa
droiture de femme. D'un geste, si elle en avait eu le pou-
voir, elle aurait anéanti tout l'argent du monde, comme
on écraserait le mal d'un coup de talon, pour sauver la
santé de la terre .
Et votre père s'est remarié, répéta-t-elle au bout
d'un silence, d'une voix lente et embarrassée, dans un
éveil confus de souvenirs .
Qui donc, devant elle, avait fait allusion à cette
histoire ? Elle n'aurait pu le dire : une femme sans doute,
quelque amie, aux premiers temps de son installation
rue Saint-Lazare, lorsque le nouveau locataire était venu
habiter le premier étage. Ne s'agissait-il pas d'un ma-
240 LES ROUGON -MACQUART .
riage d'argent, de quelque marché honteux conclu? et,
plus tard, le crime n'était-il pas tranquillement entré
dans le ménage, toléré et vivant là, un adultère mons-
trueux, touchant à l'inceste ?
- Renée, reprit Maxime très bas, comme malgré lui,
n'avait que quelques années de plus que moi...
Il avait levé la tête, il regardait madame Caroline ; et,
dans un abandon subit, dans une confiance irraisonnée
en cette femme, qui lui semblait si bien portante et si
sage, il conta le passé, non pas en phrases suivies,
mais par lambeaux, par aveux incomplets, comme invo-
lontaires, qu'elle devait coudre. Était-ce une ancienne
rancune contre son père qu'il soulageait, cette rivalité qui
avait existé entre eux, qui les faisait étrangers, aujour-
d'hui encore, sans intérêts communs ? Il ne l'accusait
pas, semblait incapable de colère ; mais son petit rire
tournait au ricanement, il parlait de ces abominations
avec la joie mauvaise et sournoise de le salir, en remuant
tant de vilenies .
Et ce fut ainsi que madame Caroline apprit tout au
long l'effrayante histoire : Saccard vendant son nom,
épousant pour de l'argent une fille séduite ; Saccard, par
son argent, sa vie folle et éclatante, achevant de détra-
quer cette grande enfant malade ; Saccard, dans un
besoin d'argent, ayant à obtenir d'elle une signature,
tolérant chez lui les amours de sa femme et de son fils,
fermant les yeux en bon patriarche qui veut bien qu'on
s'amuse . L'argent, l'argent roi, l'argent Dieu, au-dessus
du sang, au-dessus des larmes, adoré plus haut que les
vains scrupules humains, dans l'infini de sa puissance !
Et, à mesure que l'argent grandissait, que Saccard se
révélait à elle avec cette diabolique grandeur, madame
Caroline se trouvait prise d'une véritable épouvante,
glacée, éperdue, à l'idée qu'elle était au monstre, après
tant d'autres.
Voilà ! dit en finissant Maxime . Vous me faites de la
peine, il vaut mieux que vous soyez prévenue... Et que
cela ne vous fâche pas avec mon père. J'en serais désolé,
L'ARGENT. 241
parce que ce serait encore vous qui en pleureriez, et pas
lui... Comprenez-vous maintenant pourquoi je refuse de
lui prêter un sou?
Comme elle ne répondait point, la gorge serrée,
frappée au cœur, il se leva, donna un coup d'œil à une
glace, avec la tranquille aisance d'un joli homme, cer-
tain de sa correction dans la vie. Puis, il revint devant
elle.
N'est-ce pas ? des exemples pareils vous vieillissent
vite... Moi , je me suis rangé tout de suite, j'ai épousé
une jeune fille qui était malade et qui est morte, je jure
bien aujourd'hui qu'on ne me fera pas refaire des bêtises...
Non ! voyez-vous, papa est incorrigible, parce qu'il n'a
pas de sens moral .
Il lui prit la main, la garda un instant dans la sienne,
en la sentant toute froide .
Je m'en vais, puisqu'il ne rentre pas... Mais ne
vous faites donc pas de chagrin ! Je vous croyais si
forte ! Et dites-moi merci, car il n'y a qu'une chose de
bête : c'est d'être dupe.
Enfin, il partait, lorsqu'il s'arrêta à la porte, riant,
ajoutant encore :
J'oubliais, dites-lui que madame de Jeumont veut
l'avoir à dîner... Vous savez, madame de Jeumont, celle
qui a couché avec l'empereur, pour cent mille francs ...
Et n'ayez pas peur, car, si fou que papa soit resté, j'ose
espérer qu'il n'est pas capable de payer une femme ce
prix-là.
Seule, madame Caroline ne bougea pas. Elle demeu-
rait anéantie sur sa chaise, dans la vaste pièce tombée à
un lourd silence, regardant fixement la lampe, de ses
yeux élargis . C'était comme un brusque déchirement du
voile : ce qu'elle n'avait pas voulu distinguer nettement
jusque-là, ce qu'elle ne faisait que soupçonner en trem-
blant, elle le voyait à cette heure dans sa crudité affreuse,
sans complaisance possible. Elle voyait Saccard à nu,
cette âme dévastée d'un homme d'argent, compliquée et
trouble dans sa décomposition. Il était en effet sans
21
242 LES ROUGON-MACQUART.
liens ni barrières, allant à ses appétits avec l'instinct
déchaîné de l'homme qui ne connaît d'autre borne que
son impuissance. Il avait partagé sa femme avec son fils,
vendu son fils, vendu sa femme, vendu tous ceux qui lui
étaient tombés sous la main ; il s'était vendu lui-même, et
il la vendrait elle aussi, il vendrait son frère, battrait
monnaie avec leurs cœurs et leurs cerveaux. Ce n'était
plus qu'un faiseur d'argent, qui jetait à la fonte les choses
et les êtres pour en tirer de l'argent. Dans une brève
lucidité, elle vit l'Universelle suer l'argent de toutes
parts, un lac, un océan d'argent, au milieu duquel, avec
un craquement effroyable, tout d'un coup, la maison
coulait à pic. Ah ! l'argent, l'horrible argent, qui salit et
dévore!
D'un mouvement emporté, madame Caroline se leva.
Non, non ! c'était monstrueux, c'était fini, elle ne pouvait
rester davantage avec cet homme. Sa trahison, elle la lui
aurait pardonnée ; mais un écœurement la prenait de
toute cette ordure ancienne, une terreur l'agitait devant
la menace des crimes possibles du lendemain . Elle
n'avait plus qu'à partir sur-le-champ, si elle ne voulait
pas elle-même être éclaboussée de boue, écrasée sous
les décombres. Et le besoin lui venait d'aller loin, très
loin, de rejoindre son frère au fond de l'Orient, plus
encore pour disparaître que pour l'avertir. Partir, partir
tout de suite ! Il n'était pas six heures, elle pouvait
prendre le rapide de Marseille, à sept heures cinquante-
cinq, car cela lui semblait au-dessus de ses forces de
revoir Saccard. A Marseille, avant de s'embarquer, elle
ferait ses achats. Rien qu'un peu de linge dans une
malle , une robe de rechange, et elle partait. En un
quart 'dheure, elle allait être prête. Puis, la vue de son
travail, sur la table, le mémoire commencé, l'arrêta un
instant. A quoi bon emporter cela, puisque tout devait
erouler, pourri à la base ? Elle se mit pourtant à ranger
avec soin les documents, les notes, par une habitude de
bonne ménagère qui ne voulait rien laisser en désordre
derrière elle. Cette besogne lui prit quelques minutes,
L'ARGENT. 243
calma la première fièvre de sa décision. Et c'était dans
la pleine possession d'elle-même qu'elle donnait un
dernier coup d'œil autour de la pièce, avant de la quitter,
lorsque le valet de chambre reparut et lui remit un
paquet de journaux et de lettres.
D'un coup d'œil machinal, madame Caroline 'regarda
les suscriptions et, dans le tas, reconnut une lettre de
son frère, qui lui était adressée. Elle arrivait de Damas,
où Hamelin se trouvait alors, pour l'embranchement
projeté, de cette ville à Beyrout. D'abord, elle commença
à la parcourir, debout, près de la lampe, se promettant
de la lire lentement, plus tard, dans le train. Mais chaque
phrase la retenait, elle ne pouvait plus sauter un mot,
elle finit par se rasseoir devant la table et par se donner
tout entière à la lecture passionnante de cette longue
lettre, qui avait douze pages.
Hamelin, justement, était dans un de ses jours de
gaieté. Il remerciait sa sœur des dernières bonnes nou-
velles qu'elle lui avait adressées de Paris, et il lui
envoyait des nouvelles meilleures encore de là-bas, car
tout y marchait à souhait. Le premier bilan de la Com-
pagnie générale des Paquebots réunis s'annonçait superbe,
les nouveaux transports à vapeur réalisaient de grosses
recettes, grâce à leur installation parfaite et à leur vitesse
plus grande. En plaisantant, il disait qu'on y voyageait
pour le plaisir, et il montrait les ports de la côte envahis
par le monde de l'Occident, il racontait qu'il ne pou-
vait faire une course à travers les sentiers perdus, sans
se trouver nez à nez avec quelque Parisien du boulevard.
C'était réellement, comme il l'avait prévu, l'Orient ouvert
à la France. Bientôt, des villes repousseraient aux flancs
fertiles du Liban. Mais, surtout, il faisait une peinture
très vive de la gorge écartée du Carmel, où la mine
d'argent était en pleine exploitation. Le site sauvage
s'humanisait, on avait découvert des sources dans l'écrou-
lement gigantesque de rochers qui bouchait le vallon au
nord ; et des champs se créaient, le bé remplaçait les
lentisques, tandis que tout un village déjà s'était bâti
244 LES ROUGON-MACQUART .
près de la mine, d'abord de simples cabanes de bois,
un baraquement pour abriter les ouvriers, maintenant
de petites maisons de pierre avec des jardins, un com-
mencement de cité qui allait grandir, tant que les filons
ne s'épuiseraient pas. Il y avait là près de cinq cents
habitants, une route venait d'être achevée, qui reliait le
village à Saint-Jean-d'Acre. Du matin au soir, les ma-
chines d'extraction ronflaient, des chariots s'ébranlaient
au claquement des fouets sonores, des femmes chantaient,
des enfants jouaient et criaient, dans ce désert, dans ce
silence de mort où seuls les aigles autrefois mettaient le
bruit lent de leurs ailes. Et les myrtes et les genêts
embaumaient toujours l'air tiède, d'une délicieuse pureté.
Enfin, Hamelin ne tarissait pas sur la première ligne
ferrée qu'il devait ouvrir, de Brousse à Beyrout, par
Angora et Alep. Toutes les formalités étaient terminées
à Constantinople ; certaines modifications heureuses qu'il
avait fait subir au tracé, pour le passage difficile des
cols du Taurus, l'enchantaient ; et il parlait de ces cols,
des plaines qui s'étendaient au pied des montagnes, avec
le ravissement d'un homme de science qui y avait trouvé
de nouvelles mines de charbon et qui croyait voir le pays
se couvrir d'usines. Ses points de repère étaient posés,
les emplacements des stations choisis, quelques-uns en
pleine solitude : une ville ici, une ville plus loin, des
villes naîtraient autour de chacune de ces stations, au
croisement des routes naturelles. Déjà la moisson des
hommes et des grandes choses futures était semée, tout
germait, ce serait avant quelques années un monde nou-
veau . Et il finissait en embrassant bien tendrement sa
sœur adorée, heureux de l'associer à cette résurrection
d'un peuple, lui disant qu'elle y serait pour beaucoup,
elle qui depuis si longtemps l'aidait de sa bravoure et
de sa belle santé .
Madame Caroline avait achevé sa lecture , la lettre
restait ouverte sur la table, et elle songeait, les yeux de
nouveau sur la lampe. Puis, machinalement, ses regards
se levèrent, firent le tour des murs, s'arrêtant à chacun
L'ARGENT . 245
des plans, à chacune des aquarelles. A Beyrout, le pavil-
lon pour le directeur de la Compagnie des Paquebots
réunis était à cette heure construït , au milieu de vastes
magasins. Au mont Carmel, c'était ce fond de gorge sau-
vage, obstrué de broussailles et de pierres, qui se peu-
plait, pareil au nid gigantesque d'une population nais-
sante. Dans le Taurus , ces nivellements, ces profils,
changeaient les horizons, ouvraient un chemin au libre
commerce . Et , devant elle , de ces feuilles aux lignes
géométriques , aux teintes lavées , que quatre pointes
simplement clouaient, toute une évocation surgissait du
lointain pays parcouru autrefois, tant aimé pour son beau
ciel éternellement bleu, pour sa terre si fertile . Elle
revoyait les jardins étagés de Beyrout, les vallées du
Liban aux grands bois d'oliviers et de mûriers, les plaines
d'Antioche et d'Alep , immenses vergers de fruits déli-
cieux. Elle se revoyait avec son frère en continuelles
courses par cette merveilleuse contrée, dont les richesses
incalculables se perdaient , ignorées ou gâchées , sans
routes, sans industrie ni agriculture, sans écoles, dans la
paresse et l'ignorance . Mais tout cela, maintenant , se
vivifiait, sous une extraordinaire poussée de sève jeune.
L'évocation de cet Orient de demain dressait déjà devant
ses yeux des cités prospères, des campagnes cultivées,
toute une humanité heureuse. Et elle les voyait, et elle
entendait la rumeur travailleuse des chantiers, et elle
constatait que cette vieille terre endormie, réveillée
enfin, venait d'entrer en enfantement.
Alors, madame Caroline eut la brusque conviction que
l'argent était le fumier dans lequel poussait cette huma-
1
nité de demain. Des phrases de Saccard lui revenaient,
des lambeaux de théories sur la spéculation. Elle se rap-
pelait cette idée que, sans la spéculation, il n'y aurait pas
de grandes entreprises vivantes et fécondes, pas plus
qu'il n'y aurait d'enfants, sans la luxure. Il faut cet excès
de la passion, toute cette vie bassement dépensée et per-
due, à la continuation même de la vie. Si, là-bas, son
frère s'égayait, chantait victoire, au milieu des chantiers
21.
246 LES ROUGON-MACQUART.
qui s'organisaient, des constructions qui sortaient du sol,
c'était qu'à Paris l'argent pleuvait, pourrissait tout, dans
la rage du jeu. L'argent, empoisonneur et destructeur,
devenait le ferment de toute végétation sociale, servait
de terreau nécessaire aux grands travaux dont l'exécution
rapprocherait les peuples et pacifierait la terre. Elle avait
maudit l'argent, elle tombait maintenant devant lui dans
une admiration effrayée : lui seul n'était-il pas la force
qui peut raser une montagne, combler un bras de mer,
rendre la terre enfin habitable aux hommes, soulagés du
travail, désormais simples conducteurs de machines?
Tout le bien naissait de lui, qui faisait tout le mal. Et
elle ne savait plus, ébranlée jusqu'au fond de son être,
décidée déjà à ne pas partir, puisque le succès parais-
sait complet en Orient et que la bataille était à Paris ,
mais incapable encore de se calmer , le cœur saignant
toujours.
Madame Caroline se leva, vint appuyer son front à la
vitre d'une des fenêtres qui donnaient sur le jardin de
l'hôtel Beauvilliers. La nuit s'était faite, elle ne distin-
guait qu'une faible lueur dans la petite pièce écartée où
la comtesse et sa fille vivaient, pour ne rien salir et ne
pas dépenser de feu. Vaguement, derrière la mince mous-
seline des rideaux, elle distinguait le profil de la com-
tesse, raccommodant elle-même quelque nippe, tandis
qu'Alice peignait des aquarelles, bâclées à la douzaine,
qu'elle devait vendre en cachette. Un malheur leur était
arrivé, une maladie de leur cheval, qui pendant deux
semaines les avait clouées chez elles, entêtées à ne pas
être vues à pied, et reculant devant une location. Mais,
dans cette gêne si héroïquement cachée, un espoir désor-
mais les tenait debout , plus vaillantes, la hausse continue
des actions de l'Universelle , ce gain déjà très gros,
qu'elles voyaient resplendir et tomber en pluie d'or, le
jour où elles réaliseraient, au cours le plus élevé. La
comtesse se promettait une robe vraiment neuve, rêvait
de donner quatre dîners par mois, l'hiver, sans se mettre
pour cela au pain et à l'eau pendant quinze jours. Alice
L'ARGENT . 247
ne riait plus, de son air d'indifférence affectée, lorsque sa
mère lui parlait mariage, l'écoutait avec un léger trem-
blement des mains, en commençant à croire que cela se
réaliserait peut-être, qu'elle pourrait avoir, elle aussi,
un mari et des enfants. Et madame Caroline, à regarder
brûler la petite lampe qui les éclairait, sentait monter
vers elle un grand calme, un attendrissement, frappée de
cette remarque que l'argent encore , rien qu'un espoir
d'argent, suffisait au bonheur de ces pauvres créatures. Si
Saccard les enrichissait, ne le béniraient-elles pas, ne
resterait-il pas, pour elles deux, charitable et bon? La
bonté était donc partout, même chez les pires, qui sont
toujours bons pour quelqu'un, qui ont toujours, au milieu
de l'exécration d'une foule, d'humbles voix isolées les
romerciant et les adorant. A cette réflexion, sa pensée,
tandis que ses yeux s'aveuglaient sur les ténèbres du
jardin, s'en était allée vers l'Œuvre du Travail. La veille,
de la part de Saccard, elle y avait distribué des jouets et
des dragées, en réjouissance d'un anniversaire ; et elle
souriait involontairement, au souvenir de la joie bruyante
des enfants . Depuis un mois, on était plus content de
Victor, elle avait lu des notes satisfaisantes chez la prin-
cesse d'Orviedo, avec laquelle, deux fois par semaine,
elle causait longuement de la maison. Mais, à cette
image de Victor, qui tout d'un coup apparaissait, elle
s'étonnait de l'avoir oublié, dans sa crise de désespoir,
lorsqu'elle voulait partir. Aurait-elle pu l'abandonner
ainsi, compromettre la bonne action menée avec tant de
peine ? De plus en plus pénétrante, une douceur mon-
tait de l'obscurité des grands arbres, un flot d'ineffable
renoncement, de tolérance divine qui lui élargissait le
cœur; tandis que la petite lampe pauvre des dames de
Beauvilliers continuait à briller là-bas, comme une étoile.
Lorsque madame Caroline revint devant sa table, elle
eut un léger frisson. Quoi donc ? elle avait froid ! Et cela
l'égaya, elle qui se vantait de passer l'hiver sans feu. Elle
était comme au sortir d'un bain glacé, rajeunie et forte, le
pouls très calme. Les matins de belle santé, elle se levait
248 LES ROUGON - MACQUART.
ainsi . Puis, elle eut l'idée de remettre une bûche dans la
cheminée ; et, en voyant que le feu était mort, elle s'amusa
à le rallumer elle-même, sans vouloir sonner le domes-
tique. Ce fut tout un travail, elle n'avait pas de petit bois,
elle parvint à embraser les bûches, simplement avec de
vieux journaux, qu'elle brûlait un à un. A genoux devant
l'âtre, elle en riait toute seule. Un instant, elle resta là,
heureuse et surprise. Voilà donc qu'une de ses grandes
crises était encore passée, elle espérait de nouveau, quoi?
elle n'en savait toujours rien, l'éternel inconnu qui était
au bout de la vie, au bout de l'humanité. Vivre, cela
devait suffire, pour que la vie lui apportât sans cesse la
guérison des blessures que la vie lui faisait. Une fois de
plus, elle se rappelait les débâcles de son existence, son
mariage affreux, sa misère à Paris, son abandon par'le
seul homme qu'elle eût aimé ; et, à chaque écroulement,
elle retrouvait la vivace énergie, la joie immortelle qui
la remettait debout, au milieu des ruines. Tout ne venait-
il pas de crouler ? Elle restait sans estime pour son amant,
en face de son effroyable passé, comme de saintes femmes
sont devant des plaies immondes qu'elles pansent matin
et soir, sans compter les cicatriser jamais. Elle allait
continuer à lui appartenir, en le sachant à d'autres, en
ne cherchant même pas à le leur disputer. Elle allait
vivre dans un brasier, dans la forge haletante de la spé-
culation, sous l'incessante menace d'une catastrophe
finale , où son frère pouvait laisser son honneur et son
sang. Et elle était quand même debout, presque insou-
ciante, ainsi qu'au matin d'un beau jour, goûtant à faire
face au danger une allégresse de bataille. Pourquoi ?
pour rien raisonnablement, pour le plaisir d'être ! Son
frère le lui disait, elle était l'invincible espoir.
Saccard, lorsqu'il rentra, vit madame Caroline enfon-
cée dans son travail, achevant, de sa ferme écriture, une
page du mémoire sur les chemins de fer d'Orient. Elle
leva la tête, lui sourit d'un air paisible, tandis qu'il effleu-
rait des lèvres sa belle et rayonnante chevelure blanche.
- Vous avez beaucoup couru, mon ami?
L'ARGENT . 249
Oh! des affaires à n'en plus finir! J'ai vu le ministre
des travaux publics, j'ai fini par rejoindre Huret, j'ai dû
retourner chez le ministre, où il n'y avait plus qu'un
secrétaire ... Enfin, j'ai la promesse pour là-bas .
En effet, depuis qu'il avait quitté la baronne Sandorff,
il ne s'était plus arrêté, tout aux affaires, dans son empor-
tement de zèle accoutumé . Elle lui remit la lettre d'Ha-
melin, qui l'enchanta; et elle le regardait exulter du
prochain triomphe, en se disant que, désormais, elle
le surveillerait de près, afin d'empêcher les folies cer-
taines. Pourtant, elle ne parvenait pas à lui être sévère.
Votre fils est venu vous inviter, au nom de madame
de Jeumont .
Il se récria.
Mais elle m'a écrit! ... J'ai oublié de vous dire que
j'y allais ce soir... Ce que cela m'assomme, fatigué comme
je suis !
Et il partit, après avoir de nouveau baisé ses cheveux
blancs. Elle se remit à son travail, avec son sourire ami-
cal , plein d'indulgence . N'était-elle pas seulement une
amie qui se donnait? La jalousie lui causait une honte,
comme si elle eût sali davantage leur liaison. Elle vou-
lait être supérieure à l'angoisse du partage, dégagée de
l'égoïsme charnel de l'amour. Être à lui, le savoir à
d'autres, cela n'avait pas d'importance. Et elle l'aimait
pourtant, de tout son cœur courageux et charitable.
C'était l'amour triomphant, ce Saccard, ce bandit du
trottoir financier, aimé si absolument par cette adorable
femme, parce qu'elle le voyait, actif et brave, créer un
monde, faire de la vie.
VIII
Ce fut le 1 " avril que l'Exposition universelle de 1867
ouvrit, au milieu de fêtes, avec un éclat triomphal. La
grande saison de l'empire commençait, cette saison de
gala suprême, qui allait faire de Paris l'auberge du
monde, une auberge pavoisée, pleine de musiques et de
chants, où l'on mangeait, où l'on forniquait dans toutes
les chambres. Jamais règne, à son apogée, n'avait convo-
qué les nations à une si colossale ripaille. Vers les Tui-
leries flamboyantes, dans une apothéose de féerie, le long
défilé des empereurs, des rois et des princes, se mettait
en marche, des quatre coins de la terre .
Et ce fut à là même époque, quinze jours plus tard, que
Saccard inaugura l'hôtel monumental qu'il avait voulu,
pour y loger royalement l'Universelle . Six mois venaient
de suffire, on avait travaillé jour et nuit, sans perdre une
heure, faisant ce miracle qui n'est possible qu'à Paris ;
et la façade se dressait, fleurie d'ornements, tenant du
temple et du café-concert, une façade dont le luxe étalé
arrêtait le monde sur le trottoir. A l'intérieur, c'était une
somptuosité, les millions des caisses ruisselant le long
des murs. Un escalier d'honneur conduisait à la salle du
conseil, rouge et or, d'une splendeur de salle d'opéra.
Partout, des tapis, des tentures, des bureaux installés
avec une richesse d'ameublement éclatante . Dans le sous-
sol, où se trouvait le service des titres, des coffres-forts
étaient scellés, immenses, ouvrant des gueules profondes
de four, derrière les glaces sans tain des cloisons, qui
permettaient au public de les voir, rangés comme les ton
L'ARGENT . 251
neaux des contes, où dorment les trésors incalculables
des fées. Et les peuples avec leurs rois, en marche vers
l'Exposition, pouvaient venir et défiler là : c'était prêt,
l'hôtel neuf les attendait, pour les aveugler, les prendre
un à un à cet irrésistible piège de l'or, flambant au grand
soleil .
Saccard trônait dans le cabinet le plus somptueusement
installé, un meuble Louis XIV, à bois doré, recouvert de
velours de Gênes. Le personnel venait d'être augmenté
cncore, il dépassait quatre cents employés ; et c'était
maintenant à cette armée que Saccard commandait, avec
un faste de tyran adoré et obéi, car il se montrait très
large de gratifications. En réalité, malgré son simple
titre de directeur, il régnait, au-dessus du président du
conseil, au-dessus du conseil d'administration lui-même,
qui ratifiait simplement ses ordres. Aussi madame Ca-
roline vivait-elle désormais dans une continuelle alerte,
très occupée à connaître chacune de ses décisions, pour
tâcher de se mettre en travers, s'il le fallait. Elle dés-
approuvait cette nouvelle installation, beaucoup trop
magnifique , sans pouvoir cependant la blâmer en prin-
cipe, ayant reconnu la nécessité d'un local plus vaste,
aux beaux jours de tendre confiance, lorsqu'elle plai-
santait son frère qui s'inquiétait. Sa crainte avouée,
son argument, pour combattre tout ce luxe, était que la
maison y perdait son caractère de probité décente, de
haute gravité religieuse. Que penseraient les clients,
habitués à la discrétion monacale, au demi-jour recueilli
du rez-de-chaussée de la rue Saint-Lazare, lorsqu'ils
entreraient dans ce palais de la rue de Londres, aux grands
étages égayés de bruits, inondés de lumière ? Saccard ré-
pondait qu'ils seraient foudroyés d'admiration et de res-
pect, que ceux qui apportaient cinq francs, en tireraient
dix de leur poche, saisis d'amour-propre, grisés de con-
fiance. Et ce fut lui, dans sa brutalité du clinquant, qui
eut raison. Le succès de l'hôtel était prodigieux, dépas-
sait en vacarme efficace les plus extraordinaires réclames
de Jantrou . Les petits rentiers dévots des quartiers tran
252 LES ROUGON- MACQUART .
quilles, les pauvres prêtres de campagne débarqués le
matin du chemin de fer, bâillaient de béatitude devant
la porte, en ressortaient rouges du plaisir d'avoir des
fonds là dedans .
A la vérité, ce qui contrariait surtout madame Caroline,
c'était de ne plus pouvoir être toujours dans la maison
même, à exercer sa surveillance. A peine lui était-il per-
mis de se rendre rue de Londres, de loin en loin, sous
un prétexte . Elle vivait seule à présent, dans la salle des
épures, elle ne voyait guère Saccard que le soir. Il avait
gardé là son appartement, mais tout le rez-de-chaussée
restait fermé, ainsi que les bureaux du premier étage ; et
la princesse d'Orviedo , heureuse au fond de ne plus
avoir le sourd remords de cette banque, cette boutique
d'argent installée chez elle, ne cherchait pas même à
louer, avec son insouciance voulue de tout gain, même
légitime. La maison vide, résonnante à chaque voiture
qui passait, semblait un tombeau . Madame Caroline n'en-
tendait plus, au travers des plafonds, monter que ce
silence frissonnant des guichets clos, d'où, sans relâche,
pendant deux années, il lui était venu un léger tintement
d'or. Les journées lui en paraissaient plus lourdes et
plus longues. Elle travaillait pourtant beaucoup, toujours
occupée par son frère, qui, d'Orient, lui envoyait des
tâches d'écritures. Mais, parfois, dans son travail, elle
s'arrêtait, écoutait, prise d'une anxiété instinctive, ayant
besoin de savoir ce qui se passait en bas ; et rien, pas
un souffle, l'anéantissement des salles déménagées, vides,
noires, fermées à double tour. Alors, un petit froid la
prenait, elle s'oubliait quelques minutes, inquiète. Que
faisait-on, rue de Londres ? n'était-ce point à cette seconde
précise , que se produisait la lézarde dont périrait l'édi-
fice?
Le bruit se répandit, vague et léger encore, que Sac-
card préparait une nouvelle augmentation du capital. De
cent millions, il voulait le porter à cent cinquante. C'était
une heure de particulière excitation, l'heure fatale où
toutes les prospérités du règne, les immenses travaux
L'ARGENT . 253
qui avaient transformé la ville, la circulation enragée
de l'argent, les furieuses dépenses du luxe , devaient
aboutir à une fièvre chaude de la spéculation. Chacun
voulait sa part, risquait sa fortune sur le tapis vert, pour
la déeupler et jouir, comme tant d'autres, enrichis en une
nuit. Les drapeaux de l'Exposition qui claquaient au
soleil, les illuminations et les musiques du Champ de
Mars, les foules du monde entier inondant les rues, ache-
vaient de griser Paris, dans un rêve d'inépuisable richesse
et de souveraine domination. Par les soirées claires,
de l'énorme cité en fête, attablée dans les restaurants
exotiques, changée en foire colossale où le plaisir se
vendait librement sous les étoiles, montait le suprême
coup de démence, la folie joyeuse et vorace des grandes
capitales menacées de destruction. Et Saccard, avec son
flair de coupeur de bourses, avait tellement bien senti
chez tous cet accès, ce besoin de jeter au vent son argent,
de vider ses poches et son corps, qu'il venait de doubler
les fonds destinés à la publicité, en excitant Jantrou au
plus assourdissant des tapages. Depuis l'ouverture de
l'Exposition, tous les jours, c'étaient, dans lapresse, des
volées de cloche en faveur de l'Universelle. Chaque matin
amenait son coup de cymbales, pour faire retourner le
monde : un fait divers extraordinaire, l'histoire d'une
dame qui avait oublié cent actions dans un fiacre ; un
extrait d'un voyage en Asie Mineure, où il était expliqué
que Napoléon avait prédit la maison de la rue de
Londres ; un grand article de tête, où, politiquement, le
rôle de cette maison était jugé par rapport à la solution
prochaine de la question d'Orient ; sans compter les
notes continuelles des journaux spéciaux, tous embri-
gadés, marchant en masse compacte. Jantrou avait ima-
giné, avec les petites feuilles financières, des traités à
l'année, qui lui assuraient une colonne dans chaque
numéro ; et il employait cette colonne , avec une fécon-
dité, une variété d'imagination étonnantes, allant jusqu'à
attaquer, pour le triomphe de vaincre ensuite. La fa-
meuse brochure qu'il méditait, venait d'être lancée par
2
254 LES ROUGON-MACQUART.
le monde entier, à un million d'exemplaires. Son agence
nouvelle était également créée, cette agence qui, sous le
prétexte d'envoyer un bulletin financier aux journaux
de province, se rendait maîtresse absolue du marché
dans toutes les villes importantes. Et l'Espérance enfin,
habilement conduite, prenait de jour en jour une impor-
tance politique plus grande. On y avait beaucoup remar-
qué une série d'articles, à la suite du décret du 19 janvier,
qui remplaçait l'adresse par le droit d'interpellation,
nouvelle concession de l'empereur, en marche vers la
liberté. Saccard, qui les inspirait, n'y faisait pas encore
attaquer ouvertement son frère, resté ministre d'État
quand même, résigné, dans sa passion du pouvoir, à
défendre aujourd'hui ce qu'il condamnait hier ; mais on
l'y sentait aux aguets, surveillant la situation fausse de
Rougon, pris à la Chambre entre le tiers parti, affamé
de son héritage, et les cléricaux, ligués avec les bonapar-
tistes autoritaires contre l'empire libéral ; et les insinua-
tions commençaient déjà, le journal redevenait catholique
militant, se montrait plein d'aigreur, à chacun des actes
du ministre. L'Espérance passée à l'opposition, c'était la
popularité, un vent de fronde achevant de lancer le nom
de l'Universelle aux quatre coins de la France et du
monde.
Alors, sous cette poussée formidable de publicité, dans
ce milieu exaspéré, mûr pour toutes les folies, l'augmen-
tation probable du capital, cette rumeur d'une émission
nouvelle de cinquante millions, acheva d'enfiévrer les
plus sages. Des humbles logis aux hôtels aristocratiques,
de la loge des concierges au salon des duchesses, les têtes
prenaient feu, l'engouement tournait à la foi aveugle,
héroïque et batailleuse. On énumérait les grandes choses
déjà faites par l'Universelle, les premiers succès fou-
droyants, les dividendes inespérés, tels qu'aucune autre
société n'en avait distribués à ses débuts. On rappelait
l'idée sı heureuse de la Compagnie des Paquebots réunis,
si prompte en magnifiques résultats, cette Compagnie dont
les actions faisaient déjà cent francs de prime; et la mine
L'ARGENT. 255
d'argent du Carmel, d'un produit miraculeux, à laquelle
un orateur sacré, lors du dernier carême de Notre-Dame,
avait fait une allusion, en parlant d'un cadeau de Dieu à
la chrétienté confiante ; et une autre société créée pour
l'exploitation d'immenses gisements de houille, et celle
qui allait mettre en coupes réglées les vastes forêts du
Liban, et la fondation de la Banque nationale turque, à
Constantinople, d'une solidité inébranlable. Pas un échec,
un bonheur croissant qui changeait en or tout ce que la
maison touchait, déjà un large ensemble de créations
prospères donnant une base solide aux opérations
futures, justifiant l'augmentation rapide du capital. Puis,
c'était l'avenir qui s'ouvrait devant les imaginations sur-
chauffées, cet avenir si gros d'entreprises plus considé-
rables encore, qu'il nécessitait la demande des cinquante
millions, dont l'annonce suffisait à bouleverser ainsi les
cervelles. Là, le champ des bruits de Bourse et de sa-
lons était sans limite, mais la grande affaire prochaine
de la Compagnie des chemins de fer d'Orient se déta-
chait au milieu des autres projets, occupait toutes les
conversations, niée par les uns, exaltée par les autres.
Les femmes surtout se passionnaient, faisaient en faveur
de l'idée une propagande enthousiaste. Dans des coins
de boudoir, aux diners de gala, derrière les jardinières
en fleur, à l'heure tardive du thé, jusqu'au fond des al-
côves, il y avait des créatures charmantes, d'une câlinerie
persuasive, qui catéchisaient les hommes : « Comment,
vous n'avez pas de l'Universelle ? Mais il n'y a que ça!
achetez vite de l'Universelle, si vous voulez qu'on vous
aime ! » C'était la nouvelle Croisade, comme elles di-
saient, la conquête de l'Asie, que les croisés de Pierre
l'Ermite et de saint Louis n'avaient pu faire, et dont
elles se chargeaient, elles, avec leurs petites bourses
d'or. Toutes affectaient d'être bien renseignées, parlaient
en termes techniques de la ligne mère qu'on allait ouvrir
d'abord, de Brousse à Beyrout, par Angora et Alep.
Plus tard, viendrait l'embranchement de Smyrne à An-
gora; plus tard, celui de Trébizonde à Angora, par Erze
256 LES ROUGON- MAC QUART .
roum et Sivas ; plus tard encore, celui de Damas à Bey-
rout. Et là, elles souriaient, clignaient les yeux, chu-
chotaient qu'il y en aurait un autre peut-être, oh ! dans
longtemps, de Beyrout à Jérusalem, par les anciennes
villes du littoral, Saïda, Saint-Jean-d'Acre, Jaffa, puis,
mon Dieu ! qui sait? de Jérusalem à Port-Saïd et à Alexan-
drie. Sans compter que Bagdad n'était pas loin de Damas,
et que, si une ligne ferrée était poussée jusque-là, ce serait
un jour la Perse, l'Inde, la Chine, acquises à l'Occident.
Il semblait que, sur un mot de leurs jolies bouches, les
trésors retrouvés des califes resplendissaient, dans un
conte merveilleux des Mille et une Nuits. Les bijoux,
les pierreries du rêve, pleuvaient dans les caisses de la
rue de Londres, tandis que fumait l'encens du Carmel,
un fond délicat et vague de légendes bibliques, qui divi-
nisait les gros appétits de gain. N'était-ce pas l'Éden
reconquis, la Terre sainte délivrée, la religion triom-
phante, au berceau même de l'humanité ? Et elles s'arrê-
taient, refusaient d'en dire davantage, les regards brillant
de ce qu'il fallait cacher. Cela ne se confiait même pas
à l'oreille. Beaucoup d'entre elles l'ignoraient, affectaient
de le savoir. C'était le mystère, ce qui n'arriverait peut-
être jamais, et qui peut-être éclaterait un jour comme
un coup de foudre : Jérusalem rachetée au sultan, donnée
au pape, avec la Syrie pour royaume ; la papauté ayant un
budget fourni par une banque catholique, le Trésor du
Saint-Sépulcre, qui la mettrait à l'abri des perturbations
politiques ; enfin, le catholicisme rajeuni, dégagé des
compromissions , retrouvant une autorité nouvelle, domi-
nant le monde, du haut de la montagne où le Christ a
expiré.
Maintenant, le matin, Saccard, dans son luxueux cabi-
net Louis XIV, était obligé de défendre sa porte, lorsqu'il
voulait travailler; car c'était un assaut, le défilé d'une
cour venant comme au lever d'un roi, des courtisans,
des gens d'affaires, des solliciteurs, une adoration et une
mendicité effrénées autour de la toute-puissance. Un ma-
tin des premiers jours de juillet surtout, il se montra
L'ARGENT. 257
impitoyable, ayant donné l'ordre formel de n'introduire
personne. Pendant que l'antichambre regorgeait de
monde, d'une foule qui s'entêtait, malgré l'huissier,
attendant, espérant quand même, il s'était enfermé avec
deux chefs de service, pour achever d'étudier l'émisssion
nouvelle. Après l'examen de plusieurs projets, il venait
de se décider en faveur d'une combinaison qui, grâce à
cette émission nouvelle de cent mille actions, devait per-
mettre de libérer complètement les deux cent mille ac-
tions anciennes, sur lesquelles cent vingt-cinq francs seu-
lement avaient été versés ; et, afin d'arriver à ce résultat,
l'action réservée aux seuls actionnaires à raison d'un titre
nouveau pour deux titres anciens, serait émise à huit cent
cinquante francs, immédiatement exigibles, dont cinq cents
francs pour le capital et une prime de trois cent cin-
quante francs pour la libération projetée. Mais des com-
plications se présentaient, il y avait encore tout un trou à
boucher, ce qui rendait Saccard très nerveux. Le bruit des
voix, dans l'antichambre l'irritait. Ce Paris à plat ventre,
ces hommages qu'il recevait d'habitude avec une bonhomie
de despote familier, l'emplissaient de mépris, ce jour-
là. Et Dejoie, qui parfois lui servait d'huissier le matin,
s'étant permis de faire le tour et d'apparaître par une
petite porte du couloir, il l'accueillit furieusement.
Quoi ? Je vous ai dit personne, personne, entendez-
vous ! ... Tenez ! prenez ma canne, plantez-la à ma porte,
et qu'ils la baisent !
Dejoie, impassible, se permit d'insister.
- Pardon, monsieur, c'est la comtesse de Beauvilliers .
Elle m'a supplié, et comme je sais que monsieur veut lui
être agréable ...
Eh ! cria Saccard emporté, qu'elle aille au diable
avec les autres !
Mais tout de suite il se ravisa, d'un geste de colère
contenue .
Faites-la entrer, puisqu'il est dit qu'on ne me fichera
pas la paix ! ... Et par cette petite porte, pour que le trou-
peau n'entre pas avec elle.
20
100
258 LES ROUGON- MACQUART .
L'accueil que Saccard fit à la comtesse de Beauvilliers
fut d'une brusquerie d'homme tout secoué encore. La
vue d'Alice, qui accompagnait sa mère, de son air muet
et profond, ne le calma même pas. Il avait renvoyé les
deux chefs de service, il ne songeait qu'à les rappeler
pour continuer son travail.
- Je vous en prie, madame, dites vite, car je suis hor-
riblement pressé.
La comtesse s'arrêta, surprise, toujours lente, avec sa
tristesse de reine déchue .
Mais, monsieur, si je vous dérange ...
Il dut leur indiquer des sièges; et la jeune fille, plus
brave, s'assit la première, d'un mouvement résolu, tandis
que la mère reprenait :
-Monsieur, c'est pour un conseil... Je suis dans l'hé-
sitation la plus douloureuse, je sens que je ne me déci-
derai jamais toute seule...
Et elle lui rappela qu'à la fondation de la banque, elle
avait pris cent actions, qui, doublées lors de la première
augmentation du capital, et doublées encore lors de la
seconde, faisaient aujourd'hui un total de quatre cents
actions, sur lesquelles elle avait versé, primes comprises,
la somme de quatre-vingt-sept mille francs. En dehors de
ses vingt mille francs d'économies, elle avait donc dû,
pour payer cette somme, emprunter soixante-dix mille
francs sur sa ferme des Aublets .
Or, continua-t-elle, je trouve aujourd'hui un acqué-
reur pour les Aublets... Et, n'est-ce pas ? il est question
d'une émission nouvelle, de sorte que je pourrais peut-
être placer toute notre fortune dans votre maison.
Saccard s'apaisait, flatté de voir les deux pauvres
femmes, les dernières d'une grande et antique race, si
confiantes, si anxieuses devant lui. Rapidement, avec des
chiffres, il les renseigna.
-
Une nouvelle émission, parfaitement, je m'en oc-
cupe... L'action sera de huit cent cinquante francs, avec
la prime... Voyons, nous disons que vous avez quatre
cents actions. Il va donc vous en être attribué deux cents,
L'ARGENT. 259
ce qui vous obligera à un versement de cent soixante-dix
mille francs . Mais tous vos titres seront libérés, vous aurez
six cents actions bien à vous, ne devant rien à personne.
Elles ne comprenaient pas, il dut leur expliquer cette
libération des titres, à l'aide de la prime ; et elles restaient
un peu pâles, devant ces gros chiffres, oppressées à l'idée
du coup d'audace qu'il fallait risquer.
- Comme argent, murmura enfin la mère, ce serait
bien cela... On m'offre deux cent quarante mille francs
des Aublets, qui en valaient autrefois quatre cent mille ; de
sorte que, lorsque nous aurions remboursé la somme em-
pruntée déjà, il nous resterait juste de quoi faire le ver-
sement... Mais, mon Dieu ! quelle terrible chose, cette
fortune déplacée, toute notre existence jouée ainsi !
Et ses mains tremblaient, il y eut un silence, pendant
lequel elle songeait à cet engrenage qui lui avait pris
d'abord ses économies , puis les soixante-dix mille francs
empruntés, et qui menaçait maintenant de lui prendre la
ferme entière . Son ancien respect de la fortune doma-
niale, en labours, en prés, en forêts, sa répugnance pour
le trafic sur l'argent, cette basse besogne de juifs, indigne
de sa race, revenaient et l'angoissaient, à cette minute
décisive où tout allait être consommé. Muette, sa fille la
regardait, de ses yeux ardents et purs.
Saccard eut un sourire encourageant.
Dame ! il est bien certain qu'il faut que vous ayez
confiance en nous... Seulement, les chiffres sont là. Exa-
minez-les, et toute hésitation me semble dès lors impos-
sible ... Admettons que vous fassiez l'opération, vous avez
donc six cents actions, qui, libérées, vous ont coûté la
somme de deux cent cinquante-sept mille francs. Or, elles
sont aujourd'hui au cours moyen de treize cents francs,
ce qui vous fait un total de sept cent quatre-vingt mille
francs. Déjà, vous avez plus que triplé votre argent... Et
ça continuera, vous verrez la hausse, après l'émission ! Je
vous promets le million avant la fin de l'année .
- Oh ! maman ! laissa échapper Alice, dans un soupir,
comme malgré elle.
260 LES ROUGON-MACQUART.
Un million ! L'hôtel de ia rue Saint-Lazare débarrassé
de ses hypothèques, nettoyé de sa crasse de misère ! Le
train de maison remis sur un pied convenable, tiré de ce
cauchemar des gens qui ont voiture et qui manquent
de pain ! La fille mariée avec une dot décente, pou-
vant avoir enfin un mari et des enfants, cetie joie que
, se permet la dernière pauvresse des rues ! Le fils, que le
climat de Rome tuait, soulagé là-bas, mis en état de tenir
son rang, en attendant de servir la grande cause, qui
l'utilisait si peur La mère rétablie en sa haute situation,
payant son cocher, ne lésinant plus pour ajouter un plat
à ses dîners du mardi, et ne se condamnant plus au jeûne
pour le reste de la semaine! Ce million flambait, était le
salut, le rêve.
La comtesse, conquise, se tourna vers sa fille, pour
l'associer à sa volonté .
Voyons, qu'en penses-tu ?
Mais celle-ci ne disait plus rien, fermait lentement les
paupières, éteignant l'éclat de ses yeux.
C'est vrai, reprit la mère, souriante à son tour,
j'oublie que tu veux me laisser maîtresse absolue... Mais
je sais combien tu es brave et tout ce que tu espères ...
Et, s'adressant à Saccard :
- Ah ! monsieur, on parle de vous avec tant d'éloges ! ..
Nous ne pouvons aller nulle part, sans qu'on nous ra-
conte des choses très belles, très touchantes. Ce n'est pas
seulement la princesse d'Orviedo, ce sont toutes mes
amies qui sont enthousiastes de votre œuvre. Beaucoup
me jalousent d'être de vos premières actionnaires, et si
on les écoutait, on vendrait jusqu'à ses matelas, pour
prendre de vos actions .
Elle plaisantait doucement.
Je les trouve même un peu folles, oui ! un peu folles,
en vérité. C'est sans doute que je ne suis plus assez jeune...
Mais ma fille est une de vos admiratrices. Elle croit en
votre mission, elle fait de la propagande dans tous les
salons où je ia mene.
Charmé, Saccard regarda Alice, et elle était en ce mo
L'ARGENT . 261
ment si animée, si vibrante de foi, qu'elle lui parut vrai-
ment très jolie, malgré son teint jaune et son cou trop
mince, déjà fané. Aussi se trouvait-il grand et bon, à l'idée
d'avoir fait le bonheur de cette triste créature, que l'es-
poir d'un mari suffisait à embellir.
Oh ! dit-elle d'une voix très basse et comme loin-
taine, c'est si beau, cette conquête, là-bas... Oui, une
ère nouvelle, la croix rayonnante...
C'était le mystère, ce que personne ne disait ; et sa voix
baissait encore, se perdait en un souffle de ravissement.
Lui, d'ailleurs, la faisait taire d'un geste amical ; car il
ne tolérait pas qu'on parlat en sa présence de la grande
chose, le but suprême et caché. Son geste enseignait
qu'il fallait toujours y tendre, mais n'en jamais ouvrir les
lèvres. Dans le sanctuaire, les encensoirs se balançaient,
aux mains des quelques initiés.
Après un silence attendri, la comtesse se leva enfin.
Eh bien ! monsieur, je suis convaincue, je vais écrire
à mon notaire que j'accepte l'offre qui se présente pour
les Aublets ... Que Dieu me pardonne si je fais mal !
Saccard, debout, déclara avec une gravité émue :
C'est Dieu lui-même qui vous inspire, madame,
soyez-en certaine .
Et, comme il les accompagnait jusque dans le couloir,
évitant l'antichambre , où l'entassement continuait , il
rencontra Dejoie, qui rôdait, l'air gêné.
Qu'y a-t-il ? Ce n'est pas quelqu'un encore, j'imagine ?
Non, non, monsieur... Si j'osais demander un avis à
monsieur... C'est pour moi ...
Et il manœuvrait de telle façon que Saccard se retrouva
dans son cabinet, tandis que lui restait sur le seuil, très
déférent.
- Pour vous ?... Ah ! c'est vrai, vous êtes actionnaire,
vous aussi... Eh bien ! mon garçon, prenez les nouveaux
titres qui vont vous être réservés, vendez plutôt vos che-
mises pour les prendre. C'est le conseil que je donne à
tous nos amis .
- Oh ! monsieur, le morceau est trop gros, ma fille et
262 LES ROUGON- MACQUART .
moi n'avons pas tant d'ambition... Au début, j'ai pris huit
actions , avec les quatre mille francs d'économies que ma
pauvre femme nous a laissés ; et je n'ai toujours que ces
huit-là, parce que, n'est-ce pas ? aux autres émissions,
lorsqu'on a doublé deux fois le capital, nous n'avons pas
eu l'argent, pour accepter les titres qui nous revenaient...
Non, non, il ne s'agit pas de ça, il ne faut pas être si gour-
mand. Je voulais seulement demander à monsieur, sans
l'offenser, si monsieur est d'avis que je vende .
Comment ! que vous vendiez ?
Alors , Dejoie, avec toutes sortes de circonlocutions
inquiètes et respectueuses, exposa son cas. Au cours de
treize cents francs, ses huit actions représentaient dix mille
quatre cents francs. Il pouvait donc largement donner
à Nathalie les six mille francs de dot que le cartonnier
exigeait. Mais, devant la hausse continue des titres, un
appétit d'argent lui était venu, l'idée vague d'abord, puis
tyrannique, de se faire sa part, d'avoir à lui une petite
rente de six cents francs, qui lui permettrait de se retirer.
Seulement, un capital de douze mille francs ajouté aux
six mille francs de sa fille, cela faisait l'énorme total de
dix-huit mille francs ; et il désespérait d'arriver jamais à
ce chiffre, car il avait calculé que, pour cela, il lui faudrait
attendre le cours de deux mille trois cents francs .
Vous comprenez, monsieur, que si ça ne doit plus
monter, j'aime mieux vendre , parce que le bonheur
de Nathalie avant tout, n'est-ce pas ?... Tandis que, si
ça monte encore , j'aurai un tel crève-cœur d'avoir
vendu ...
Saccard éclata.
Ah ! çà, mon garçon, vous êtes stupide ! ... Est-ce
que vous croyez que nous allons nous arrêter à treize
cents ? est-ce que je vends, moi ?... Vous les aurez vos
dix-huit mille francs, j'en réponds. Et décampez ! et
flanquez-moi dehors tout ce monde qui est là, en disant
que je suis sorti !
Quand il se retrouva seul, Saccard put rappeler les
deux chefs de service et terminer son travail en paix.
L'ARGENT . 263
Il fut décidé qu'une assemblée générale extraordinaire
aurait lieu en août, pour voter la nouvelle augmentation
du capital. Hamelin, qui devait la présider, débarqua à
Marseille, dans les derniers jours de juillet. Sa sœur,
depuis deux mois, à chacune de ses lettres, lui conseillait
de revenir, d'une façon de plus en plus pressante. Elle
avait, au milieu du succès brutal qui se déclarait chaque
jour davantage, la sensation d'un danger sourd, une
crainte irraisonnée, dont elle n'osait même parler ; et
elle préférait que son frère fût là, à se rendre compte des
choses par lui-même, car elle en arrivait à douter d'elle,
craignant d'être sans force contre Saccard, de se laisser
aveugler, au point de trahir ce frère qu'elle aimait tant.
N'aurait-il pas fallu lui avouer sa liaison, qu'il ne soupçon-
nait certainement pas, dans son innocence d'homme de
foi et de science, traversant la vie en dormeur éveillé ?
Cette idée lui était extrêmement pénible ; et elle se laissait
aller aux capitulations lâches, elle discutait avec le
devoir, qui , très net, lui ordonnait, maintenant qu'elle
connaissait Saccard et son passé, de tout dire, pour qu'on
se méfiât. Dans ses heures de force, elle se faisait la
promesse d'avoir une explication décisive, de ne pas aban-
donner sans contrôle le maniement de sommes d'argent
si considérables à des mains criminelles, entre lesquelles
tant de millions déjà avaient craqué, s'étaient effondrés,
écrasant le monde . C'était le seul parti à prendre, viril et
honnête, digne d'elle. Puis, sa lucidité se troublait, elle
faiblissait, temporisait, ne trouvait plus, comme griefs,
que des irrégularités, communes à toutes les maisons de
crédit, affirmait-il. Peut-être avait-il raison de lui dire en
riant que le monstre dont elle avait peur, c'était le succès,
ce succès à Paris qui retentit et frappe en coup de
foudre, et qui la laissait tremblante, ainsi que sous l'im-
prévu et l'angoisse d'une catastrophe. Elle ne savait plus,
il y avait même des heures où elle l'admirait davantage,
pleine de cette infinie tendresse qu'elle lui gardait, tout
en ayant cessé de l'estimer. Jamais elle n'aurait cru son
cœur si compliqué, elle se sentait femme, elle redoutait
264 LES ROUGON -MACQUART.
de ne plus pouvoir agir. Et c'est pourquoi elle se montra
très heureuse du retour de son frère .
Ce fut, dès le soir du retour d'Hamelin, que Saccard ,
dans la salle des épures où ils étaient certains de n'être
pas dérangés, voulut lui soumettre les résolutions que le
conseil d'administration aurait à approuver, avant de les
faire voter par l'assemblée générale. Mais le frère et la
sœur devancèrent l'heure du rendez-vous, d'un tacite
accord, et ils se trouvèrent un instant seuls, ils purent
causer. Hamelin revenait très gai, ravi d'avoir mené à bien
l'affaire complexe des chemins de fer, dans ce pays
d'Orient, si endormi de paresse, si obstrué d'obstacles
politiques, administratifs et financiers. Enfin, le succès
était complet, les premiers travaux allaient commencer,
des chantiers s'ouvriraient, de toutes parts, aussitôt que
la société aurait achevé de se constituer à Paris. Et il se
montrait si enthousiaste, si confiant en l'avenir, que ce
fut pour madame Caroline une nouvelle cause de silence,
tellement cela lui coûtait de gâter cette belle joie. Cepen-
dant, elle exprima des doutes, le mit en garde contre
l'engouement qui emportait le public. Il l'arrêta, la
regarda en face : savait-elle quelque chose de louche ?
pourquoi ne parlait-elle pas ? Et elle ne parla pas, elle ne
trouvait à articuler rien de net.
Saccard, qui n'avait pas encore revu Hamelin, lui sauta
au cou, l'embrassa, avec son exubérance méridionale .
Puis, lorsque ce dernier lui eut confirmé ses dernières
lettres, en lui donnant des détails sur l'absolue réussite
de son long voyage, il s'exalta .
Ah ! mon cher, cette fois, nous allons être les maîtres
de Paris, les rois du marché... Moi aussi, j'ai bien tra-
vaillé, j'ai une idée extraordinaire . Vous allez voir.
Tout de suite, il lui expliqua sa combinaison, pour
porter le capital de cent à cent cinquante millions, en
émettant cent mille actions nouvelles, et pour libérer du
même coup tous les titres, aussi bien les anciens que les
nouveaux. Il lançait l'action à huit cent cinquante francs,
se faisait ainsi, avec les trois cení cinquante francs de
L'ARGENT . 265
prime, une réserve qui, augmentée des sommes déjà
mises de côté à chaque bilan, atteignait le chiffre de vingt-
cinq millions ; et il ne lui restait qu'à trouver une pareille
somme, pour obtenir les cinquante millions nécessaires à
la libération des deux cent mille actions anciennes. Or,
c'est ici qu'il avait eu son idée extraordinaire, celle de
faire dresser un bilan approximatif des gains de l'année
courante , gains qui, selon lui, monteraient à un minimum
de trente-six millions. Il y puisait tranquillement les
vingt-cinq millions qui lui manquaient. Et l'Universelle
allait ainsi, à partir du 31 décembre 1867, avoir un capital
définitif de cent cinquante millions, divisé en trois cent
mille actions entièrement libérées. On unifiait les actions,
on les mettait au porteur, de façon à faciliter leur libre
circulation sur le marché. C'était le triomphe définitif,
l'idée de génie.
-
Oui, de génie ! cria-t-il, le mot n'est pas trop fort !
Un peu étourdi, Hamelin feuilletait les pages du projet,
examinait les chiffres .
Je n'aime guère ce bilan si hâtif, dit-il enfin. Ce
sont de véritables dividendes que vous allez donner là à
vos actionnaires, puisque vous libérez leurs titres ; et il
faut être certain que toutes les sommes sont bien acquises :
autrement, on nous accuserait avec raison d'avoir distri-
bué des dividendes fictifs .
Saccard s'emporta.
Comment ! mais je suis au-dessous de l'estimation !
Voyez donc si je n'ai pas été raisonnable : est-ce que les
Paquebots, est-ce que le Carmel, est-ce que la Banque
turque ne vont pas donner des gains supérieurs à ceux
que j'ai inscrits ? Vous m'apportez de là-bas des bulletins
de victoire, tout marche, tout prospère, et c'est vous qui
me chicanez sur la certitude de notre succès !
Souriant, Hamelin le calma d'un geste. Si, si ! il avait
la foi . Seulement, il était pour le cours régulier des
choses .
- En effet, dit doucement madame Caroline, à quoi bon
se presser ? Ne pourrait-on attendre avril pour cette
23
266 LES ROUGON - MACQUART .
augmentation de capital ?... Ou encore, puisque vous avez
besoin de vingt-cinq millions de plus, pourquoi n'émettez-
vous pas les actions à mille ou douze cents francs tout de
suite, ce qui vous éviterait d'anticiper sur les gains du
prochain bilan ?
Un instant interloqué, Saccard la regardait, en s'éton-
nant qu'elle eût trouvé cela.
-
Sans doute, à onze cents francs, au lieu de huit cent
cinquante, les cent mille actions produiraient juste les
vingt-cinq millions.
Eh bien ! c'est tout trouvé, alors, reprit-elle. Vous
ne craignez pas que les actionnaires regimbent. Ils don-
neront aussi bien onze cents francs que huit cent cin-
quante .
Ah ! oui, certes ! ils donneront tout ce qu'on voudra !
et ils se battront encore, à qui donnera davantage ! ... Les
voilà en folie, ils démoliraient l'hôtel pour nous apporter
leur argent .
Mais, brusquement, il revint à lui, il eut un sursaut de
violente protestation.
Qu'est-ce que vous me chantez là ? Je ne veux pas
leur demander onze cents francs, à aucun prix ! Ce serait
vraiment trop bête et trop simple... Comprenez donc que,
dans ces questions de crédit, il faut toujours trapper
l'imagination. L'idée de génie, c'est de prendre dans la
poche des gens l'argent qui n'y est pas encore. Du coup,
ils s'imaginent qu'ils ne le donnent pas, que c'est un
cadeau qu'on leur fait. Et puis, vous ne voyez pas l'effet
colossal de ce bilan anticipé paraissant dans tous les
journaux, de ces trente-six millions de gain annoncés
d'avance, à toute fanfare! ... La Bourse va prendre feu,
nous dépassons le cours de deux mille, et nous montons,
et nous montons, et nous ne nous arrêtons plus !
Il gesticulait, il était debout, se grandissant sur ses
petites jambes ; et, en vérité, il devenait grand, le geste
dans les étoiles, en poète de l'argent que les faillites et
les ruines n'avaient pu assagir. C'était son système
instinctif, l'élan même de tout son être, cette façon de
L'ARGENT . 267
fouailler les affaires, de les mener au triple galop de sa
fièvre. Il avait forcé le succès, allumé les convoitises par
cette foudroyante marche de l'Universelle : trois émis-
sions en trois ans, le capital sautant de vingt-cinq, à cin-
quante, à cent, à cent cinquante millions, dans une
progression qui semblait annoncer une miraculeuse pros-
périté. Et les dividendes, eux aussi, procédaient par bonds :
rien la première année, puis dix francs, puis trente-trois
francs, puis les trente-six millions, la libération de tous
les titres ! Et. cela dans le surchauffement mensonger de
toute la machine, au milieu des souscriptions fictives,
des actions gardées par la société pour faire croire au
versement intégral, sous la poussée que le jeu déterminait
à la Bourse, où chaque augmentation du capital exagérait
la hausse !
Hamelin, toujours enfoncé dans l'examen du projet,
n'avait pas soutenu sa sœur. Il hocha la tête, il revint
aux observations de détail .
N'importe ! c'est incorrect, votre bilan anticipé, du
moment que les gains ne sont pas acquis... Je ne parle
même plus de nos entreprises, bien qu'elles soient à la
merci des catastrophes , comme toutes les œuvres
humaines... Mais je vois là le compte Sabatani, trois
mille et tant d'actions qui représentent plus de deux mil-
lions. Or, vous les mettez à notre crédit, et c'est à notre
débit qu'il faudrait les mettre, puisque Sabatani n'est
que notre homme de paille. N'est-ce pas ? nous pouvons
nous dire cela, entre nous... Et, tenez ! je reconnais éga-
lement ici plusieurs de nos employés, même quelques-
uns de nos administrateurs, tous des prête-noms, oh ! je
le devine, vous n'avez pas besoin de me le dire ... Cela
me fait trembler, de voir que nous gardons un si grand
nombre de nos actions. Non seulement, nous n'encaissons
pas, mais nous nous immobilisons, et nous finirons par
nous dévorer un jour.
Du regard, madame Caroline l'encourageait, car il
disait enfin toutes ses craintes, il trouvait la cause de ce
sourd malaise, qui grandissait en elle, avec le succès.
268 LES ROUGON-MACQUART.
Ah ! le jeu ! murmura-t-elle .
Mais nous ne jouons pas ! cria Saccard . Seulement,
il est bien permis de soutenir ses valeurs, et nous serions
vraiment ineptes de ne pas veiller à ce que Gundermann
et les autres ne déprécient pas nos titres en jouant contre
nous à la baisse. S'ils n'ont point trop osé encore, cela
peut venir. C'est pourquoi je suis assez content d'avoir en
main un certain nombre de nos actions ; et, je vous en
préviens, si l'on m'y force, je suis même prêt à en acheter,
oui ! j'en achèterai, plutôt que de les laisser tomber d'un
centime !
Il avait prononcé ces derniers mots avec une force
extraordinaire, comme s'il eût prêté le serment de
mourir plutôt que d'être battu. Puis, il s'apaisa d'un
effort, il se mit à rire, de son air de bonhomie un peu
grimaçante .
Voyons, voilà que ça va recommencer, la méfiance !
Je croyais que nous nous étions expliqués une fois pour
toutes sur ces choses . Vous aviez consenti à vous remettre
entre mes mains, laissez-moi donc agir ! Je ne veux que
votre fortune, une grande, grande fortune !
Il s'interrompit, baissa la voix, comme effrayé lui-
même de l'énormité de son désir.
Vous ne savez pas ce que je veux? Je veux le cours
de trois mille francs .
D'un geste, il l'indiquait dans le vide, il le voyait
monter comme un astre, incendier l'horizon de la Bourse,
ce cours triomphal de trois mille francs.
-
C'est fou ! dit madame Caroline .
Dès que le cours aura dépassé deux mille francs,
déclara Hamelin, toute hausse nouvelle deviendra un
danger; et, quant à moi, je vous avertis que je vendrai,
pour ne pas tremper dans une pareille démence .
Mais Saccard se mit à chantonner. On dit toujours
qu'on vendra, et puis on ne vend pas. Il les enrichirait
malgré eux. De nouveau, il souriait, très caressant, légè-
rement moqueur.
- Confiez-vous à moi, il me semble que je n'ai pas
L'ARGENT. 269
trop mal conduit vos affaires... Sadowa vous a rapporté
un million .
C'était vrai, les Hamelin n'y songeaient plus : ils avaient
accepté ce million, pêché dans les eaux troubles de la
Bourse. Ils restèrent un moment silencieux, pâlissants,
avec ce trouble au cœur des gens honnêtes encore, qui
ne sont plus certains d'avoir fait leur devoir. Est-ce
qu'eux-mêmes étaient pris de la lèpre du jeu? est-ce
qu'ils se pourrissaient, dans ce milieu enragé de l'argent,
où leurs affaires les forçaient à vivre ?
-
Sans doute, finit par murmurer l'ingénieur, mais si
j'avais été là...
Saccard ne voulut pas le laisser achever .
Laissez donc, n'ayez aucun remords : c'est de
l'argent reconquis sur ces sales juifs !
Tous les trois s'égayèrent. Et madame Caroline, qui
s'était assise, eut un geste de tolérance et d'abandon. Pou-
vait-on se laisser manger et ne pas manger les autres?
C'était la vie. Il aurait fallu des vertus trop sublimes ou
la solitude sans tentation d'un cloître .
Voyons, voyons ! continuait-il gaiement, n'ayez pas
l'air de cracher sur l'argent : c'est idiot d'abord, et
ensuite il n'y a que les impuissants qui dédaignent une
force... Ce serait illogique de vous tuer au travail pour
enrichir les autres, sans vous tailler votre légitime part.
Autrement, couchez-vous et dormez !
Il les dominait, ne leur permettait plus de placer un mot.
Savez-vous que vous allez bientôt avoir en poche
une jolie somme ! ... Attendez !
Et, avec une pétulance d'écolier, il s'était précipité à la
table de madame Caroline, avait pris un crayon et une
feuille de papier, sur laquelle il alignait des chiffres.
Attendez ! Je vais vous faire votre compte. Oh ! je
le connais... Vous avez eu, à la fondation, cinq cents
actions, doublées une première fois, puis doublées
encore, ce qui vous en fait actuellement deux mille.
Vous en aurez donc trois mille, après notre émission
prochaine. 23.
270 LES ROUGON-MACQUART .
Hamelin tenta de l'interrompre.
Non, non! je sais que vous avez de quoi les payer,
avec les trois cent mille francs de votre héritage d'une
part, et avec votre million de Sadowa de l'autre ... Re-
gardez ! vos deux mille premières actions vous ont coûté
quatre cent trente-cinq mille francs, les mille autres
vous coûteront huit cent cinquante mille francs, en tout
douze cent quatre-vingt-cinq mille francs ... Donc, il vous
restera encore quinze mille francs pour faire le jeune
homme, sans compter vos appointements de trente mille
francs, que nous allons porter à soixante mille.
Étourdis, tous deux l'écoutaient, finissaient par s'inté-
resser violemment à ces chiffres .
Vous voyez bien que vous êtes honnêtes, que vous
payez ce que vous prenez... Mais tout ça, c'est des baga-
telles. J'en voulais venir à ceci...
Il se releva, brandit la feuille de papier, d'un air de
victoire .
Au cours de trois mille, vos trois mille actions vous
donneront neuf millions .
Comment! au cours de trois mille ! s'écrièrent-ils,
protestant du geste contre cette obstination dans la folie.
Eh ! sans doute ! Je vous défends bien de vendre
plus tôt, je saurai vous en empêcher, oui ! par la force,
par le droit qu'on a d'empêcher ses amis de faire des bê-
tises... Le cours de trois mille, il me le faut, je l'aurai !
Que répondre à ce terrible homme, dont la voix per-
çante, pareille à une voix de coq, sonnait le triomphe?
Ils rirent de nouveau, en affectant de hausser les épaules.
Et ils déclarèrent qu'ils étaient bien tranquilles, que le
fameux cours ne serait jamais atteint. Lui, venait de se
remettre à la table, où il faisait d'autres calculs, son
compte à lui. Avait-il payé, payerait-il ses trois mille
actions ? cela restait vague. Il devait même posséder un
chiffre d'actions beaucoup plus fort; mais il était difficile
de le savoir ; car, lui aussi, servait de prête-nom à la
société, et comment distinguer, dans le tas, les titres qui
lui appartenaient ? Le crayon allongeait les lignes de
L'ARGENT . 271
chiffres , à l'infini. Puis, il biffa tout d'un trait fulgurant,
froissa le papier. Ça et les deux millions ramassés dans la
boue et le sang de Sadowa, c'était sa part.
J'ai un rendez-vous, je vous laisse, dit-il en repre-
nant son chapeau. Mais tout est bien convenu, n'est-ce
pas? Dans huit jours, le conseil d'administration, et,
immédiatement après , l'assemblée générale extraordi-
naire, pour voter.
Lorque madame Caroline et Hamelin se retrouvèrent
seuls, effarés et las, ils demeurèrent un moment muets,
en face l'un de l'autre .
Que veux-tu ? déclara-t-il enfin , répondant aux
secrètes réflexions de sa sœur, nous y sommes, il faut
bien y rester. Il a raison de dire que ce serait niais à
nous de refuser cette fortune ... Moi, je ne me suis jamais
considéré que comme un homme de science qui amène
de l'eau au moulin ; et je l'y ai amenée, je crois, claire,
abondante, des affaires excellentes, auxquelles la maison
doit sa prospérité si rapide... Alors, puisque aucun
reproche ne peut m'atteindre, ne nous décourageons pas,
travaillons !
Elle avait quitté sa chaise, chancelante, balbutiante.
Oh ! tout cet argent... tout cet argent...
Et, étranglée d'une émotion invincible , à l'idée de ces
millions qui allaient tomber sur eux, elle se pendit à son
cou, elle pleura. C'était de la joie sans doute, le bonheur
de le voir enfin dignement récompensé de son intelligence
et de ses travaux ; mais c'était de la peine aussi , une
peine dont elle n'aurait pu dire au juste la cause, où il y
avait comme de la honte et de la peur. Il la plaisanta, ils
affectèrent de s'égayer encore, et pourtant un malaise leur
restait, un sourd mécontentement d'eux-mêmes, le re-
mords inavoué d'une complicité salissante .
Oui, il a raison, répéta madame Caroline, tout le
monde en est là. C'est la vie .
Le conseil d'administration eut lieu dans la nouvelle
salle du somptueux hôtel de la rue de Londres. Ce n'était
plus le salon humide que verdissait le pâle reflet d'un
272 LES ROUGON- MACQUART .
jardin voisin, mais une vaste pièce, éclairée sur la rue
par quatre fenêtres, et dont le haut plafond, les murs
majestueux, décorés de grandes peintures, ruisselaient
d'or. Le fauteuil du président était un véritable trône,
dominant les autres fauteuils, qui s'alignaient superbes et
graves, ainsi que pour une réunion de ministres royaux,
autour de l'immense table , recouverte d'un tapis de
velours rouge. Et, sur la monumentale cheminée de
marbre blanc, où, l'hiver, brûlaient des arbres, était un
buste du pape, une figure aimable et fine, qui semblait
sourire malicieusement de se trouver là.
Saccard avait achevé de mettre la main sur tous les
membres du conseil, en les achetant simplement, pour la
plupart. Grâce à lui, le marquis de Bohain, compromis
dans une histoire de pot de vin frisant l'escroquerie, pris
lamain au fond du sac, avait pu étouffer le scandale, en
désintéressant la compagnie volée ; et il était devenu ainsi
son humble créature, sans cesser de porter haut la tête,
fleur de noblesse, le plus bel ornement du conseil. Huret,
de même, depuis que Rougon l'avait chassé, après le vol
de la dépêche annonçant la cession de la Vénétie, s'était
donné tout entier à la fortune de l'Universelle, la repré-
sentant au Corps législatif, pêchant pour elle dans les
eaux fangeuses de la politique, gardant la plus grosse
part de ses effrontés maquignonnages, qui pouvaient, un
beau matin, le jeter à Mazas. Et le vicomte de Robin-
Chagot, le vice-président , touchait cent mille francs de
prime secrète pour donner sans examen les signatures,
pendant les longues absences d'Hamelin; et le banquier
Kolb se faisait également payer sa complaisance passive,
en utilisant à l'étranger la puissance de la maison, qu'il
allait jusqu'à compromettre , dans ses arbitrages ; et
Sédille lui-même, le marchand de soie, ébranlé à la suite
d'une liquidation terrible, s'était fait prêter une grosse
somme, qu'il n'avait pu rendre. Seul, Daigremont gardait
son indépendance absolue vis-à-vis de Saccard ; ce qui
inquiétait ce dernier, parfois, bien que l'aimable homme
restât charmant, l'invitant à ses fêtes, signant tout l'ui
L'ARGENT . 273
aussi sans observation, avec sa bonne grâce de Parisien
sceptique qui trouve que tout va bien, tant qu'il gagne .
Ce jour-là, malgré l'importance exceptionnelle de la
séance , le conseil fut d'ailleurs mené aussi rondement
que les autres jours. C'était devenu une affaire d'habi-
tude : on ne travaillait réellement qu'aux petites réunions
du 15, et les grandes réunions de la fin du mois sanction-
naient simplement les résolutions, en grand apparat. L'in-
différence était telle chez les administrateurs, que, les
procès-verbaux menaçant d'être toujours les mêmes, d'une
constante banalité dans l'approbation générale, il avait
fallu prêter à des membres des scrupules, des observa-
tions, toute une discussion imaginaire, qu'aucun ne s'éton-
nait d'entendre lire, à la séance suivante, et qu'on signait,
sans rire .
Daigremont s'était précipité, avait serré les mains d'Ha-
melin, sachant les bonnes, les grandes nouvelles qu'il
apportait .
Ah ! mon cher président, que je suis heureux de
vous féliciter !
Tous l'entouraient, le fêtaient , Saccard lui-même,
comme s'il ne l'eût pas encore vu; et, lorsque la séance
fut ouverte, lorsqu'il eut commencé la lecture du rapport
qu'il devait présenter à l'assemblée générale, on écouta,
ce qu'on ne faisait jamais. Les beaux résultats acquis, les
magnifiques promesses d'avenir, l'ingénieuse augmenta-
tion du capital qui libérait en même temps les anciens
titres, tout fut accueilli avec des hochements de tête
admiratifs . Et pas un n'eut l'idée de provoquer des expli-
cations. C'était parfait. Sédille ayant relevé une erreur
dans un chiffre, on convint même de ne pas insérer sa
remarque au procès-verbal, pour ne pas déranger la belle
unanimité des membres, qui signèrent tous rapidement, à
la file, sous le coup de l'enthousiasme, sans observation
' aucune .
Déjà la séance était levée, on était debout, riant, plai-
santant, au milieu des dorures éclatantes de la salle. Le
marquis de Bohain racontait une chasse à Fontainebleau ;
274 LES ROUGON - MACQUART .
tandis que le député Huret, qui était allé à Rome, disait
comment il en avait rapporté la bénédiction du pape.
Kolb venait de disparaître, courant à un rendez-vous . Et
les autres administrateurs, les comparses, recevaient de
Saccard des ordres à voix basse, sur l'attitude qu'ils de-
vaient prendre à la prochaine assemblée .
Mais Daigremont , que le vicomte de Robin-Chagot
ennuyait par ses éloges outrés du rapport d'Hamelin,
saisit au passage le bras du directeur, pour lui souffler à
l'oreille :
Pas trop d'emballement, hein !
Saccard s'arrêta net, le regarda. Il se rappelait com-
bien il avai hésité, au début, à le mettre dans l'affaire,
le sachant d'un commerce peu sûr.
Ah ! qui m'aime me suive ! répondit-il très haut, de
façon à être entendu de tout le monde .
Trois jours plus tard, l'assemblée générale extraordi-
naire fut tenue dans la grande salle des fêtes de l'hôtel
du Louvre. Pour une telle solennité, on avait dédaigné la
pauvre salle nue de la rue Blanche, on voulait une galerie
de gala, encore toute chaude, entre un repas de corps et
un bal de mariage. Il fallait être, d'après les statuts,
possesseur d'au moins vingt actions, pour être admis, et il
vint plus de douze cents actionnaires, représentant quatre
mille et quelques voix. Les formalités de l'entrée, la pré-
sentation des cartes et la signature sur le registre deman-
dèrent près de deux heures. Un tumulte de conversations
heureuses emplissait la salle, où l'on reconnaissait tous
les administrateurs et beaucoup des hauts employés de
l'Universelle . Sabatani était là, au milieu d'un groupe,
parlant de l'Orient, son pays, avec des caresses de voix
languissantes, racontant de merveilleuses histoires, comme
si l'on n'avait eu qu'à s'y baisser pour ramasser l'argent,
l'or et les pierres précieuses ; et Maugendre, qui s'était,
en juin, décidé à acheter cinquante actions de l'Univer-
selle à douze cents francs, convaincu de la hausse, l'écou-
tait bouche béante, ravi de son flair; tandis que Jantrou,
tombé décidément dans une noce crapuleuse, depuis qu'il
L'ARGENT . 275
était riche, ricanait en dessous, la bouche tordue d'ironie,
dans l'accablement d'une débauche de la veille. Après la
nomination du bureau, lorsque Hamelin, président de
droit, eut ouvert la séance, Lavignière, réélu commissaire-
censeur, et qu'on devait hausser après l'exercice au titre
d'administrateur, son rêve, fut invité à lire un rapport sur
la situation financière de la société, telle qu'elle serait
au 31 décembre prochain : c'était, pour obéir aux statuts,
une façon de contrôler d'avance le bilan anticipé dont il
allait être question. Il rappela le bilan du dernier exercice,
présenté à l'assemblée ordinaire du mois d'avril, ce bilan
magnifique qui accusait un bénéfice net de onze millions
et demi, et qui avait permis, après les prélèvements du
cinq pour cent des actionnaires, du dix pour cent des
administrateurs et du dix pour cent de la réserve, de dis-
tribuer encore un dividende de trente-trois pour cent. Puis,
il établissait, sous un déluge de chiffres, que la somme
de trente-six millions, donnée comme total approximatif
des bénéfices de l'exercice courant, loin de lui paraître
exagérée, se trouvait au-dessous des plus modestes espé-
rances. Sans doute, il était de bonne foi, et il devait avoir
examiné consciencieusement les pièces soumises à son
contrôle ; mais rien n'est plus illusoire, car pour étudier à
fond une comptabilité, il faut en refaire une autre, entiè-
rement. D'ailleurs, les actionnaires n'écoutaient pas.
Quelques dévots, Maugendre et d'autres, les petits qui
représentaient une voix ou deux, buvaient seuls chaque
chiffre, au milieu du murmure persistant des conversa-
tions. Le contrôle des commissaires-censeurs, cela n'avait
pas la moindre importance. Et un silence religieux ne
s'établit que lorsque Hamelin, enfin, se leva. Des ap-
plaudissements éclatèrent même avant qu'il eût ouvert
la bouche, en hommage à son zèle, au génie obstiné et
brave de cet homme qui était allé si loin chercher des
tonneaux d'or pour les éventrer sur Paris. Ce ne fut plus,
dès lors, qu'un succès croissant, tournant à l'apothéose.
On acclama un nouveau rappel du bilan de l'année pré-
cédente , que Lavignière n'avait pu faire entendre. Mais
276 LES ROUGON-MACQUART.
les estimations sur le prochain bilan excitèrent surtout la
joie : des millions pour les Paquebots réunis, des millions
pour la Mine d'argent du Carmel , des millions pour la
Banque nationale turque ; et l'addition n'en finissait plus,
les trente-six millions se groupaient d'une façon aisée,
toute naturelle, tombaient en cascade, avec un bruit re-
tentissant. Puis, l'horizon s'élargit encore, sur les opéra-
tions futures. La Compagnie générale des chemins de fer
d'Orient apparut, d'abord la grande ligne centrale dont
les travaux étaient prochains, ensuite les embranchements,
tout le filet de l'industrie moderne jeté sur l'Asie, le
retour triomphal de l'humanité à son berceau, la résur-
rection d'un monde; tandis que, dans le lointain perdu,
entre deux phrases, se levait la chose qu'on ne disait pas,
le mystère, le couronnement de l'édifice qui étonnerait les
peuples. Et l'unanimité fut absolue, lorsque, pour con-
clure, Hamelin en arriva à expliquer les résolutions qu'il
allait soumettre au vote de l'assemblée : le capital porté
à cent cinquante millions, l'émission de cent mille actions
nouvelles à huit cent cinquante francs, les anciens titres
libérés, grâce à la prime de ces actions et aux bénéfices
du prochain bilan, dont on disposait d'avance. Un ton-
nerre de bravos accueillit cette idée géniale . On voyait,
par-dessus les têtes , les grosses mains de Maugendre
tapant de toute leur force. Sur les premiers bancs, les
administrateurs, les employés de la maison, faisaient rage,
dominés par Sabatani qui, s'étant mis debout, lançait des :
brava ! brava ! comme au théâtre . Toutes les résolutions
furent votées d'enthousiasme .
Cependant, Saccard avait réglé un incident, qui se pro-
duisit alors. Il n'ignorait pas qu'on l'accusait de jouer, il
voulait effacer jusqu'aux moindres soupçons des action-
naires défiants, s'il s'en trouvait dans la salle .
Jantrou , stylé par lui, se leva. Et, de sa voix pâteuse :
Monsieur le président, je crois me faire l'interprète
de beaucoup d'actionnaires en demandant qu'il soit bien
établi que la société ne possède pas une de ses actions .
Hamelin, n'étant point prévenu, demeura un instant
L'ARGENT . 277
gêné. Instinctivement, il se tourna vers Saccard, perdu
à sa place jusque-là, et qui se haussa tout d'un coup, pour
grandir sa petite taille, en répondant de sa voix perçante :
Pas une, monsieur le président !
Des bravos, on ne sut pourquoi, éclatèrent de nouveau,
à cette réponse. S'il mentait au fond, la vérité était pour-
tant que la société n'avait pas un seul titre à son nom,
puisque Sabatani et d'autres la couvraient. Et ce fut tout,
on applaudissait encore, la sortie fut très gaie et très
bruyante.
Dès les jours suivants, le compte rendu de cette séance,
publié dans les journaux, produisit un effet énorme à la
Bourse et dans tout Paris. Jantrou avait réservé pour ce
moment-là une poussée dernière de réclames, la plus
tonitruante des fanfares qu'on eût soufflée depuis long-
temps dans les trompettes de la publicité ; et il courut
même une plaisanterie, on raconta qu'il avait fait tatouer
ces mots : Achetez de l'Universelle, aux petits coins les
plus secrets et les plus délicats des dames aimables, en
les lançant dans la circulation. D'ailleurs, il venait d'exé-
cuter enfin son grand coup, l'achat de la Cote financière,
ce vieux journal solide, qui avait derrière lui une honnê-
teté impeccable de douze ans. Cela avait coûté cher, mais
la sérieuse clientèle, les bourgeois trembleurs, les grosses
fortunes prudentes, tout l'argent qui se respecte se trou-
vait conquis. En quinze jours, à la Bourse, on atteignit le
cours de quinze cents ; et, dans la dernière semaine d'août,
par bonds successifs, il était à deux mille. L'engouement
s'était encore exaspéré, l'accès allait en s'aggravant à
chaque heure , sous l'épidémique fièvre de l'agio. On
achetait, on achetait, même les plus sages, dans la convic-
tion que ça monterait encore, que ça monterait sans fin.
C'étaient les cavernes mystérieuses des Mille et une Nuits
qui s'ouvraient, les incalculables trésors des califes qu'on
livrait à la convoitise de Paris. Tous les rêves, chuchotés
depuis des mois, semblaient se réaliser devant l'enchan-
tement public : le berceau de l'humanité réoccupé, les
antiques cités historiques du littoral ressuscitées de leur
24
278 LES ROUGON-MACQUART .
sable, Damas, puis Bagdad, puis l'Inde et la Chine exploi-
tées, par la troupe envahissante de nos ingénieurs. Ce que
Napoléon n'avait pu faire avec son sabre, cette conquête
de l'Orient, une Compagnie financière le réalisait, en y
lançant une armée de pioches et de brouettes. On conqué-
rait l'Asie à coups de millions, pour en tirer des milliards.
Et la croisade des femmes surtout triomphait, aux petites
réunions intimes de cinq heures, aux grandes réceptions
mondaines de minuit, à table et dans les alcôves. Elles
l'avaient bien prévu : Constantinople était prise, on aurait
bientôt Brousse, Angora et Alep, on aurait plus tard
Smyrne, Trébizonde, toutes les villes dont l'Universelle
faisait le siège, jusqu'au jour où l'on aurait la dernière,
la ville sainte, celle qu'on ne nommait pas, qui était
comme la promesse eucharistique de la lointaine expédi-
tion. Les pères, les maris, les amants, que violentait cette
ardeur passionnée des femmes, n'allaient plus donner
leurs ordres aux agents de change qu'au cri répété de :
Dieu le veut ! Puis, ce fut enfin l'effrayante cohue des
petits, la foule piétinante qui suit les grosses armées,
la passion descendue du salon à l'office, du bourgeois à
l'ouvrier et au paysan, et qui jetait, dans ce galop fou des
millions, de pauvres souscripteurs n'ayant qu'une action,
trois, quatre, dix actions, des concierges près de se retirer,
des vieilles demoiselles vivant avec un chat, des retraités
de province dont le budget est de dix sous par jour, des
prêtres de campagne dénudés par l'aumône, toute la
masse have et affamée des rentiers infimes, qu'une cata-
strophe de Bourse balaye comme une épidémie et couche
d'un coup dans la fosse commune .
Et cette exaltation des titres de l'Universelle, cette
ascension qui les emportait comme sous un vent reli-
gieux, semblait se faire aux musiques de plus en plus
hautes qui montaient des Tuileries et du Champ de Mars,
des continuelles fêtes dont l'Exposition affolait Paris. Les
drapeaux claquaient plus sonores dans l'air lourd des
chaudes journées, il n'y avait pas de soir où la ville en
feu n'étincelật sous les étoiles, ainsi qu'un colossal palais
L'ARGENT . 279
au fond duquel la débauche veillait jusqu'à l'aube. La
joie avait gagné de maison en maison, les rues étaient une
ivresse, un nuage de vapeurs fauves, la fumée des festins,
la sueur des accouplements, s'en allait à l'horizon, rou-
lait au-dessus des toits la nuit des Sodome, des Babylone
et des Ninive. Depuis mai, les empereurs et les rois étaient
venus en pèlerinage des quatre coins du monde, des cor-
tèges qui ne cessaient point, près d'une centaine de sou-
verains et de souveraines, de princes et de princesses.
Paris était repu de Majestés et d'Altesses ; il avait acclamé
l'empereur de Russie et l'empereur d'Autriche, le sultan
et le vice-roi d'Égypte ; et il s'était jeté sous les roues des
carrosses pour voir de plus près le roi de Prusse, que
M. de Bismarck suivait comme un dogue fidèle. Conti-
nuellement, des salves de réjouissance tonnaient aux
Invalides, tandis que la foule qui s'écrasait à l'Exposition,
faisait un succès populaire aux canons Krupp, énormes et
sombres, que l'Allemagne avait exposés. Presque chaque
semaine , l'Opéra allumait ses lustres pour quelque gala
officiel. On s'étouffait dans les petits théâtres et dans les
restaurants, les trottoirs n'étaient plus assez larges pour
le torrent débordé de la prostitution. Et ce fut Napo-
léon III qui voulut distribuer lui-même les récompenses
aux soixante mille exposants, dans une cérémonie qui
dépassa en magnificence toutes les autres, une gloire
brûlant au front de Paris, le resplendissement du règne,
où l'empereur apparut, dans un mensonge de féerie, en
maître de l'Europe, parlant avec le calme de la force et
promettant la paix. Le jour même, on apprenait aux Tui-
leries l'effroyable catastrophe du Mexique, l'exécution de
Maximilien, le sang et l'or français versés en pure perte ;
et l'on cachait la nouvelle, pour ne pas attrister les fêtes.
Un premier coup de glas, dans cette fin de jour superbe,
éblouissante de soleil .
Alors, il sembla, au milieu de cette gloire, que l'astre
de Saccard, lui aussi, montât encore, à son éclat le plus
grand. Enfin, comme il s'y efforçait depuis tant d'années,
il la possédait donc, la fortune, en esclave, ainsi qu'une
280 LES ROUGON-MACQUART .
chose à soi, dont on dispose, qu'on tient sous clef,
vivante, matérielle ! Tant de fois le mensonge avait habité
ses caisses, tant de millions y avaient coulé, fuyant par
toutes sortes de trous inconnus ! Non, ce n'était plus la
richesse menteuse de la façade, c'était la vraie royauté de
l'or, solide, trônant sur des sacs pleins ; et, cette royauté,
il ne l'exerçait pas comme un Gundermann, après
l'épargne d'une lignée de banquiers, il se flattait orgueil-
leusement de l'avoir conquise par lui-même, en capitaine
d'aventure qui emporte un royaume d'un coup de main.
Souvent, à l'époque de ses trafics sur les terrains du
quartier de l'Europe, il était monté très haut ; mais
jamais il n'avait senti Paris vaincu si humble à ses
pieds. Et il se rappelait le jour où, déjeunant chez Cham-
peaux, doutant de son étoile, ruiné une fois de plus, il
jetait sur la Bourse des regards affamés, pris de la fièvre
de tout recommencer pour tout reconquérir, dans une
rage de revanche. Aussi, à cette heure qu'il redevenait le
maître, quelle fringale de jouissances ! D'abord, dès qu'il
se crut tout-puissant, il congédia Huret, il chargea Jan-
trou de lancer contre Rougon un article où le ministre,
au nom des catholiques, se trouvait nettement accusé de
jouer double jeu, dans la question romaine. C'était la
déclaration de guerre définitive entre les deux frères.
Depuis la convention du 15 septembre 1864, surtout
depuis Sadowa, les cléricaux affectaient de montrer de
vives inquiétudes sur la situation du pape ; et, dès lors,
l'Espérance, reprenant son ancienne politique ultramon-
taine, attaqua violemment l'empire libéral, tel qu'avaient
commencé à le faire les décrets du 19 janvier. Un mot
de Saccard circulait à la Chambre : il disait que, malgré
sa profonde affection pour l'empereur, il se résignerait
à Henri V, plutôt que de laisser l'esprit révolutionnaire
mener la France à des catastrophes. Ensuite, son audace
croissant avec ses victoires, il ne cacha plus son plan de
s'attaquer à la haute banque juive, dans la personne de
Gundermann, dont il s'agissait de battre en brèche le
milliard, jusqu'à l'assaut et à la capture finale. L'Uni
L'ARGENT. 281
verselle avait si miraculeusement grandi, pourquoi cette
maison, soutenue par toute la chrétienté, ne serait-elle
pas, en quelques années encore, la souveraine maîtresse
de la Bourse ? Et il se posait en rival, en roi voisin, d'une
égale puissance, plein d'une forfanterie batailleuse ; tan-
dis que Gundermann, très flegmatique, sans même se
permettre une moue d'ironie, continuait à guetter et à
attendre, l'air simplement très intéressé par la hausse
continue des actions, en homme qui a mis toute sa force
dans la patience et la logique .
C'était sa passion qui élevait ainsi Saccard, et sa pas-
sion qui devait le perdre. Dans l'assouvissement de ses
appétits, il aurait voulu se découvrir un sixième sens, pour
le satisfaire. Madame Caroline, qui en était arrivée à sou-
rire toujours, même lorsque son cœur saignait, restait
une amie, qu'il écoutait avec une sorte de déférence con-
jugale. La baronne Sandorff, dont les paupières meur-
tries et les lèvres rouges mentaient décidément, commen-
çait à ne plus l'amuser, d'une froideur de glace, au
milieu de ses curiosités perverses. Et, d'ai eurs, lui-même
n'avait jamais connu de grandes passions, étant de ce
monde de l'argent, trop occupé, dépensant autre part ses
nerfs, payant l'amour au mois. Aussi, lorsque l'idée de la
femme lui vint, sur le tas de ses nouveaux millions, ne
songea-t-il qu'à en acheter une très cher, pour l'avoir
devant tout Paris, comme il se serait fait cadeau d'un
très gros brillant, simplement vaniteux de le piquer à sa
cravate. Puis, n'était-ce pas là une excellente publicité?
un homme capable de mettre beaucoup d'argent à une
femme, n'a-t-il pas dès lors une fortune cotée ? Tout de
suite son choix tomba sur madame de Jeumont, chez qui
il avait dîné deux ou trois fois avec Maxime. Elle était
encore fort belle à trente-six ans, d'une beauté régulière
et grave de Junon, et sa grande réputation venait de ce
que l'empereur lui avait payé une nuit cent mille francs,
sans compter la décoration pour son mari, un homme cor-
rect qui n'avait d'autre situation que ce rôle d'être le mari
de sa femme. Tous deux vivaient largement, allaient par
24.
282 LES ROUGON- MACQUART .
tout, dans les ministères, à la cour, alimentés par des
marchés rares et choisis, se suffisant de trois ou quatre
nuits par an. On savait que cela coûtait horriblement
cher, c'était tout ce qu'il y avait de plus distingué. Et
Saccard, qu'excitait particulièrement l'envie de mordre
à ce morceau d'empereur, alla jusqu'à deux cent mille
francs, le mari ayant d'abord fait la moue sur cet ancien
financier louche, le trouvant trop mince personnage et
d'une immoralité compromettante .
Ce fut vers cette même époque que la petite madame
Conin refusa carrément de prendre du plaisir avec Sac-
card. Il fréquentait beaucoup la papeterie de la rue Fey-
deau, ayant toujours des carnets à acheter, très séduit
par cette adorable blonde, rose et potelée, aux cheveux
de soie pâle, en neige, un petit mouton frisé, et gra-
cieuse, et câline, toujours gaie .
- Non, je ne veux pas, jamais avec vous !
Quand elle avait dit jamais, c'était chose réglée, rien
ne la faisait revenir sur son refus .
Mais pourquoi ? Je vous ai bien vue avec un autre,
un jour que vous sortiez d'un hôtel, passage des Panora-
mas...
Elle rougit, mais sans cesser de le regarder bravement
en face. Cet hôtel , tenu par une vieille dame, son amie,
lui servait en effet de lieu de rendez-vous, lorsqu'un
caprice la faisait céder à un monsieur du monde de la
Bourse, aux heures où son brave homme de mari collait
ses registres et où elle battait Paris, toujours dehors pour
les courses de la maison .
-
Vous savez bien, Gustave Sédille, ce jeune homme,
votre amant.
D'un joli geste, elle protesta. Non, non ! elle n'avait
pas d'amant. Pas un homme ne pouvait se vanter de
l'avoir eue deux fois. Pour qui la prenait-il? Une fois,
oui ! par hasard, par plaisır, sans que ça tirât autrement
a conséquence ! Et tous restaient ses amis, très recon-
naissants, très discrets .
- C'est donc parce que je ne suis plus jeune ?
L'ARGENT . 283
Mais, d'un nouveau geste, avec son continuel rire, elle
sembla dire qu'elle s'en moquait bien, qu'on fût jeune !
Elle avait cédé à des moins jeunes, à des moins beaux
encore, à de pauvres diables souvent.
- Pourquoi alors, dites pourquoi ?
- Mon Dieu ! c'est simple... Parce que vous ne me
plaisez pas. Avec vous, jamais!
Et elle restait tout de même très aimable, l'air désolé
de ne pouvoir le satisfaire.
- Voyons , reprit-il brutalement, ce sera ce que vous
voudrez... Voulez-vous mille, voulez-vous deux mille,
pour une fois, une seule fois ?
A chaque surenchère qu'il mettait, elle disait non de la
tête, gentiment.
Voulez-vous... Voyons, voulez-vous dix mille, vou-
lez-vous vingt mille ?
Doucement, elle l'arrêta, en posant sa petite main sur
la sienne .
-
Pas dix, pas cinquante, pas cent mille ! Vous pour-
riez monter longtemps comme ça, ce serait non, toujours
non... Vous voyez bien que je n'ai pas un bijou sur moi.
Ah ! on m'en a offert, des choses, de l'argent, et de tout !
Je ne veux rien, est-ce que ça ne suffit pas, quand ça fait
plaisir ? ... Mais comprenez donc que mon mari m'aime
de tout son cœur, et que je l'aime aussi beaucoup, moi.
C'est un très honnête homme, mon mari . Alors, bien sûr
que je ne vais pas le tuer, en lui causant du chagrin...
Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse, de votre argent,
puisque je ne peux pas le donner à mon mari ? Nous ne
sommes pas malheureux, nous nous retirerons un jour avec
unejolie fortune; et, si ces messieurs me font tous l'amitié
de continuer à se fournir chez nous, ça je l'accepte... Oh !
je ne me pose pas pour plus désintéressée que je ne suis.
Si j'étais seule, je verrais. Seulement, encore un coup,
vous ne vous imaginez pas que mon mari prendrait vos
cent mille francs, après que j'aurais couché avec vous...
Non, non ! pas pour un million !
Et elle s'entêta. Saccard exaspéré par cette résistance
284 LES ROUGON - MACQUART.
inattendue , s'acharna de son côté pendant près d'un mois.
Elle le bouleversait , avec sa figure rieuse , ses grands
yeux tendres, pleins de compassion . Comment ! l'argent
ne donnait donc pas tout ? Voilà une femme que d'autres
avaient pour rien, et qu'il ne pouvait avoir, lui, en y
mettant un prix fou ! Elle disait non, c'était sa volonté.
Il en souffrait cruellement, dans son triomphe, comme
d'un doute à sa puissance, d'une désillusion secrète sur
•
la force de l'or, qu'il avait crue jusque-là absolue et sou-
veraine .
Mais, un soir, il eut pourtant la jouissance de vanité la
plus vive. Ce fut la minute culminante de son existence.
Il y avait bal au ministère des affaires étrangères, et il
avait choisi cette fête, donnée à propos de l'Exposition,
pour prendre acte publiquement de son bonheur d'une
nuit, avec madame de Jeumont; car, dans les marchés
que passait cette belle personne, il entrait toujours que
l'heureux acquéreur aurait, une fois, le droit de l'affi-
cher, de façon que l'affaire eût pleinement toute la publi-
cité voulue. Donc, vers minuit, dans les salons où les
épaules nues s'écrasaient parmi les habits noirs, sous la
clarté ardente des lustres, Saccard entra, ayant au bras
madame de Jeumont ; et le mari suivait. Quand ils paru-
rent, les groupes s'écartèrent, on ouvrit un large passage
à ce caprice de deux cent mille francs qui s'étalait, à ce
scandale fait de violents appétits et de prodigalité folle.
On souriait, on chuchotait, l'air amusé, sans colère, au
milieu de l'odeur grisante des corsages, dans le bercement
lointain de l'orchestre. Mais, au fond d'un salon, tout un
autre flot de curieux se pressait autour d'un colosse, vêtu
d'un uniforme de cuirassier blanc, éclatant et superbe.
C'était le comte de Bismarck, dont la grande taille domi-
nait toutes les têtes, riant d'un rire large, les yeux gros, le
nez fort, avec une mâchoire puissante, que barraient des
moustaches de conquérant barbare. Après Sadowa, il
venait de donner l'Allemagne à la Prusse ; les traités d'al-
liance, longtemps niés, étaient depuis des mois signés
contre la France ; et la guerre, qui avait failli éclater en
L'ARGENT . 285
mai, à propos de l'affaire du Luxembourg, était désormais
fatale. Lorsque Saccard, triomphal, traversa la pièce,
ayant à son bras madame de Jeumont, et suivi du mari,
le comte de Bismarck s'interrompit de rire un instant,
en bon géant goguenard, pour les regarder curieusement
passer.
IX
Madame Caroline, de nouveau, se trouva seule. Hamelin
était resté à Paris jusqu'aux premiers jours de novembre,
pour les formalités que nécessitait la constitution défi-
nitive de la société, au capital de cent cinquante mil-
lions; et ce fut encore lui, sur le désir de Saccard,
qui alla faire, chez maître Lelorrain, rue Sainte-Anne ,
les déclarations légales , affirmant que toutes les actions
étaient bien souscrites et le capital versé, ce qui n'était
pas vrai. Ensuite, il partit pour Rome, où il devait
passer deux mois, ayant à y étudier de grosses affaires,
qu'il taisait, sans doute son fameux rêve du pape à Jéru-
salem, ainsi qu'un autre projet, plus pratique et consi-
dérable, celui de la transformation de l'Universelle en
une banque catholique, s'appuyant sur les intérêts chré-
tiens du monde entier, toute une vaste machine des-
tinée à écraser, à balayer du globe la banque juive; et,
de là, il comptait retourner une fois encore en Orient,
où l'appelaient les travaux du chemin de fer de Brousse à
Beyrout. Il s'éloignait heureux de la rapide prospérité de
la maison, absolument convaincu de sa solidité inébran-
lable, n'ayant même au fond que la sourde inquiétude
de ce succès trop grand. Aussi, la veille de son départ,
dans la conversation qu'il eut avec sa sœur, ne lui fit-il
qu'une recommandation pressante, celle de résister à
l'engouement général et de vendre leurs titres, si le
cours de deux mille deux cents francs était dépassé ,
parce qu'il entendait protester personnellement contre
cette hausse continue, qu'il jugeait folle et dangereuse.
L'ARGENT. 287
Dès qu'elle fut seule, madame Caroline se sentit plus
troublée encore par le milieu surchauffé où elle vivait.
Vers la première semaine de novembre, on atteignit le
cours de deux mille deux cents; et c'était, autour d'elle,
un ravissement, des cris de remerciement et d'espoir
illimité : Dejoie venait se fondre en gratitude, les dames
de Beauvilliers la traitaient en égale, en amie du dieu
qui allait relever leur antique maison. Un concert de
bénédictions montait de la foule heureuse des petits et
des grands, les filles enfin dotées, les pauvres brus-
quement enrichis, assurés d'une retraite, les riches brûlant
de l'insatiable joie d'être plus riches encore. Au lende-
main de l'Exposition, dans Paris grisé de plaisir et de
puissance, l'heure était unique, une heure de foi au
bonheur, la certitude d'une chance sans fin . Toutes les
valeurs avaient monté, les moins solides trouvaient des
crédules, une pléthore d'affaires véreuses gonflait le
marché , le congestionnait jusqu'à l'apoplexie , tandis
que, dessous, sonnait le vide, le réel épuisement d'un
règne qui avait beaucoup joui, dépensé des milliards en
grands travaux, engraissé des maisons de crédit énormes,
dont les caisses béantes s'éventraient de toutes parts. Au
premier craquement, dans ce vertige, c'était la débâcle.
Et madame Caroline, sans doute, avait ce pressentiment
anxieux, lorsqu'elle sentait son cœur se serrer, à chaque
nouveau bond des cours de l'Universelle . Aucune rumeur
mauvaise ne courait , à peine un léger frémissement
des baissiers, étonnés et domptés. Pourtant, elle avait
bien conscience d'un malaise, quelque chose qui déjà
minait l'édifice ; mais quoi? rien ne se précisait ; et elle
était forcée d'attendre, devant l'éclat du triomphe gran-
dissant, malgré ces légères secousses d'ébranlement qui
annoncent les catastrophes.
D'ailleurs, madame Caroline eut alors un autre ennui.
A l'Œuvre du Travail, on était enfin satisfait de Victor,
devenu silencieux et sournois ; et, si elle n'avait pas
déjà tout conté à Saccard, c'était par un singulier sen-
timent d'embarras, reculant de jour en jour son récit,
288 LES ROUGON-MACQUART .
souffrant de la honte qu'il en aurait. D'autre part, Maxime,
à qui, vers ce temps, elle rendit, de sa poche, les deux
mille francs, s'égaya au sujet des quatre mille que Busch
et la Méchain réclamaient encore : ces gens la volaient,
son père serait furieux. Aussi, désormais, repoussait-elle
les demandes réitérées de Busch, qui exigeait le com-
plément de la somme promise. Après des démarches
sans nombre , celui-ci finit par se fâcher, d'autant plus
que son ancienne idée de faire charter Saccard re-
naissait , depuis la situation nouvelle de ce dernier,
cette haute situation où il le croyait à sa merci , devant
la peur du scandale. Un jour donc, exaspéré de ne rien
tirer d'une affaire si belle, il résolut de s'adresser direc-
tement à lui, il lui écrivit de bien vouloir passer à son
bureau , pour prendre connaissance d'anciens papiers
trouvés dans une maison de la rue de la Harpe . Il don-
nait le numéro, il faisait une allusion si claire à la vieille
histoire, que Saccard , saisi d'inquiétude, ne pouvait
manquer d'accourir. Justement , cette lettre, portée rue
Saint-Lazare, tomba entre les mains de madame Caroline,
qui reconnut l'écriture. Elle trembla, elle se demanda
un instant si elle n'allait pas courir chez Busch , afin de
le désintéresser. Puis, elle se dit qu'il écrivait peut-être
pour tout autre chose , et qu'en tous cas c'était une
façon d'en finir, heureuse même dans son émoi qu'un
autre eût l'embarras de la confidence. Mais, le soir,
lorsque Saccard rentra et que, devant elle, il ouvrit la
lettre, elle le vit simplement devenir grave, elle crut à
quelque complication d'argent. Pourtant, il avait éprouvé
une profonde surprise, sa gorge s'était serrée, à l'idée de
tomber entre de si sales mains, flairant quelque igno-
minie. D'un geste tranquille, il mit la lettre dans sa
poche, il décida qu'il irait au rendez-vous.
Des jours s'écoulèrent, la seconde quinzaine de no-
vembre arriva, et Saccard remettait chaque matin la visite,
étourdi par le torrent qui l'emportait. Le cours de deux
mille trois cents francs venait d'être dépassé, il en était
ravi, tout en sentant, à la Bourse, une résistance se
L'ARGENT . 289
faire, s'accentuer, à mesure que s'affolait la hausse : évi-
demment, il y avait un groupe de baissiers qui prenaient
position, engageant la lutte, timides encore, dans de
simples combats d'avant-poste. Et, à deux reprises, il se
crut obligé de donner lui-même des ordres d'achat, sous
des prête-noms, pour que la marche ascensionnelle des
cours ne fût pas arrêtée. Le système de la société ache-
tant ses propres titres, jouant sur eux, se dévorant, com-
mençait.
Un soir, tout secoué de sa passion, Saccard ne put
s'empêcher d'en parler à madame Caroline .
- Je crois bien que ça va chauffer. Oh ! nous voici trop
forts, nous les gênons trop... Je flaire Gundermann, c'est
sa tactique : il va procéder à des ventes régulières, tant
aujourd'hui, tant demain, en augmentant le chiffre,
jusqu'à ce qu'il nous ébranle...
Elle l'interrompit de sa voix grave.
S'il a de l'Universelle, il a raison de vendre.
Comment ! il a raison de vendre ?
-
Sans doute , mon frère vous l'a dit : les cours, à
partir de deux mille, sont absolument fous .
Il la regardait, il éclata, hors de lui .
Vendez donc alors, osez donc vendre vous-même ...
Oui, jouez contre moi, puisque vous voulez ma défaite.
Elle rougit légèrement, car, la veille, elle avait préci
sément vendu mille de ses actions, pour obéir aux ordres
de son frère, soulagée, elle aussi , par cette vente, comme
par un acte tardif d'honnêteté. Mais, puisqu'il ne la ques-
tionnait pas directement, elle ne lui en fit pas l'aveu,
d'autant plus gênée, qu'il ajouta :
Ainsi, hier, il y a eu des défections, j'en suis sûr.
Il est arrivé tout un paquet de valeurs sur le marché, les
cours auraient certainement fléchi, si je n'étais intervenu...
Ce n'est pas Gundermann qui fait de ces coups-là. Il a une
méthode plus lente, plus écrasante à la longue... Ah !
ma chère, je suis bien rassuré, mais je tremble tout de
même, car ce n'est rien de défendre sa vie, le pis est de
défendre son argent et celui des autres.
25
290 LES ROUGON-MACQUART.
En effet, à partir de ce moment, Saccard cessa de s'ap-
partenir. Il fut l'homme des millions qu'il gagnait ,
triomphant, et sans cesse sur le point d'être battu. Il ne
trouvait même plus le temps d'aller voir la baronne
Sandorff, dans le petit rez-de-chaussée de la rue Cau-
martin. A la vérité, elle l'avait lassé par le mensonge de
ses yeux de flamme, cette froideur que ses tentatives per-
verses ne parvenaient pas à échauffer. Puis, un désagré-
ment lui était arrivé, le même qu'il avait fait subir à Del-
cambre : un soir, par la bêtise d'une femme de chambre,
cette fois, il était entré au moment où la baronne se
trouvait entre les bras de Sabatani. Dans l'orageuse expli-
cation qui avait suivi, il ne s'était calmé qu'après une
confession entière, celle d'une simple curiosité, coupable
sans doute, mais si explicable. Ce Sabatani, toutes les
femmes en parlaient comme d'un tel phénomène, on chu-
chotait sur cette chose si énorme, qu'elle n'avait pu résister
à l'envie de voir. Et Saccard pardonna, lorsque, à une
question brutale, elle eut répondu que, mon Dieu ! après
tout, ce n'était pas si étonnant. Il ne la voyait plus guère
qu'une fois par semaine, non pas qu'il lui gardât ran-
cune, mais parce qu'elle l'ennuyait, simplement.
Alors, la baronne Sandorff, qui le sentait se détacher,
retomba dans ses ignorances et ses doutes d'autrefois.
Depuis qu'elle le confessait aux heures intimes, elle
jouait presque à coup sûr, elle gagnait beaucoup, de
moitié dans sa chance. Aujourd'hui, elle voyait bien qu'il
ne voulait plus répondre, elle craignait même qu'il ne
lui mentît ; et, soit que la chance tournât, soit qu'il se fût
en effet amusé à la lancer sur une piste fausse, il arriva
un jour qu'elle perdit, en suivant un de ses conseils. Sa
foi en fut ébranlée. S'il l'égarait ainsi, qui donc allait la
guider maintenant ? Et le pis était que le frémissement
d'hostilité, à la Bourse, d'abord si léger, augmentait de
jour en jour contre l'[Link] n'étaient encore que
des rumeurs, on ne formulait rien de précis, aucun fait
n'entamait la solidité de la maison. Seulement, on laissait
entendre qu'il devait y avoir quelque chose, que le ver
L'ARGENT . 291
se trouvait dans le fruit. Ce qui, d'ailleurs, n'empêchait
pas la hausse des titres de s'accentuer, formidable.
A la suite d'une opération manquée sur l'Italien , la
baronne, décidément inquiète, résolut de se rendre aux
bureaux de l'Espérance, pour tâcher de faire causer Jan-
trou .
Voyons, qu'y a-t-il ? vous devez savoir, vous...
L'Universelle, tout à l'heure, a encore monté de vingt
francs, et pourtant un bruit courait, personne n'a pu me
dire lequel, enfin quelque chose de pas bon.
Mais Jantrou était dans une égale perplexité. Placé à la
source des bruits, les fabriquant lui-même au besoin, il se
comparait plaisamment à un horloger, qui vit au milieu
de centaines de pendules, et qui ne sait jamais l'heure
exacte. Grâce à son agence de publicité, s'il était dans
toutes les confidences, il n'y avait plus pour lui d'opinion
unique et solide, car ses renseignements se contrecar-
raient et se détruisaient.
Je ne sais rien, rien du tout.
Oh ! vous ne voulez pas me dire.
-
Non, je ne sais rien, parole d'honneur ! Et moi qui
projetais d'aller vous voir pour vous questionner ! Saccard
n'est donc plus gentil ?
Elle eut un geste, qui le confirma dans ce qu'il avait
deviné : une fin de liaison par lassitude mutuelle, la
femme maussade, l'amant refroidi, ne causant plus. Il
regretta un instant de n'avoir pas joué le rôle de l'homme
bien informé, pour se la payer enfin, comme il disait,
cette petite Ladricourt, dont le père le recevait à coups
de botte . Mais il sentait que son heure n'était pas venue ;
et il continuait de la regarder, réfléchissant tout haut.
- Oui , c'est embêtant, moi qui comptais sur vous...
Parce que, n'est-ce pas ? s'il doit y avoir quelque cata-
strophe, il faudrait être prévenu, afin de pouvoir se retour-
ner... Oh ! je ne crois pas que ça presse, c'est très solide
encore. Seulement, on voit des choses si drôles...
A mesure qu'il la regardait ainsi, un plan germait dans
sa tête.
292 LES ROUGON-MACQUART .
Dites donc, reprit-il brusquement, puisque Saccard
vous lâche, vous devriez vous mettre bien avec Gunder-
nann .
Elle resta un moment surprise .
Gundermann, pourquoi ?... Je le connais un peu, je
l'ai rencontré chez les de Roiville et chez les Keller.
Tant mieux, si vous le connaissez... Allez le voir
sous un prétexte, causez avec lui, tâchez d'être son amie ...
Vous imaginez-vous cela : être la bonne amie de Gunder-
mann , gouverner le monde !
Et il ricanait, aux images licencieuses qu'il évoquait du
geste, car la froideur du juif était connue, rien ne devait
être plus compliqué ni plus difficile que de le séduire.
La baronne, ayant compris, eut un sourire muet, sans se
fâcher .
Mais, répéta-t-elle, pourquoi Gundermann ?
Il expliqua alors que, certainement, ce dernier était à
la tête du groupe de baissiers qui commençaient à manœu-
vrer contre l'Universelle. Ça, il le savait, il en avait la
preuve. Puisque Saccard n'était pas gentil, la simple pru-
dence n'était-elle pas de se mettre bien avec son adver-
saire, sans rompre avec lui d'ailleurs ? On aurait un pied
dans chaque camp, on serait assuré d'être, le jour
de la bataille, en compagnie du vainqueur. Et, cette
trahison, il la proposait d'un air aimable, simplement en
homme de bon conseil. Si une femme travaillait pour lui,
il dormirait bien tranquille.
Hein ? voulez-vous ? soyons ensemble... Nous nous
préviendrons, nous nous dirons tout ce que nous aurons
appris .
Comme il s'emparait de sa main, elle la retira d'un
mouvement instinctif, croyant à autre chose.
-
Mais non, je n'y songe plus, puisque nous sommes
camarades... Plus tard, c'est vous qui me récompenserez.
En riant, elle lui abandonna sa main, qu'il baisa. Et
elle était déjà sans mépris, oubliant le laquais qu'il avait
été, ne le voyant plus dans la crapuleuse fête où il tom-
bait, le visage ruiné, avec sa belle barbe qui empoisonnait
L'ARGENT. 293
l'absinthe, sa redingote neuve souillée de taches, son
chapeau luisant tout éraflé du plâtre de quelque escalier
immonde .
Dès le lendemain, la baronne Sandorff se rendit chez
Gundermann. Celui-ci, depuis que les titres de l'Uni-
verselle avaient atteint le cours de deux mille francs,
menait en effet toute une campagne à la baisse, dans la
discrétion la plus grande , n'allant jamais à la Bourse, n'y
ayant pas même de représentant officiel . Son raisonne-
ment était qu'une action vaut d'abord son prix d'émis-
sion, ensuite l'intérêt qu'elle peut rapporter, et qui
dépend de la prospérité de la maison, du succès des
entreprises. Il y a donc une valeur maximum qu'elle ne
doit raisonnablement pas dépasser ; et, dès qu'elle la dé-
passe, par suite de l'engouement public, la hausse est fac-
tice, la sagesse est de se mettre à la baisse, avec la cer-
titude qu'elle se produira. Dans sa conviction, dans son
absolue croyance à la logique, il restait pourtant sur-
pris des rapides conquêtes de Saccard, de cette puis-
sance tout d'un coup grandie, dont la haute banque juive
commençait à s'épouvanter. Il fallait au plus tôt abattre
ce rival dangereux, non seulement pour rattraper les huit
millions perdus au lendemain de Sadowa, mais surtout
pour ne pas avoir à partager la royauté du marché avec
ce terrible aventurier, dont les casse-cou semblaient
réussir, contre tout bon sens, comme par miracle. Et
Gundermann, plein du mépris de la passion, exagérait
encore son flegme de joueur mathématique, d'une obsti-
nation froide d'homme chiffre, vendant toujours malgré la
hausse continue, perdant à chaque liquidation des sommes
de plus en plus considérables, avec la belle sécurité d'un
sage qui met simplement son argent à la caisse
d'épargne.
Lorsque la baronne put enfin entrer, au milieu de la
bousculade des employés et des remisiers, de la grêle des
pièces à signer et des dépêches à lire, elle trouva le ban-
quier souffrant d'un horrible rhume qui lui arrachait la
gorge. Cependant, il était là depuis six heures du matin,
25.
294 LES ROUGON-MACQUART.
toussant et crachant, exténué de fatigue, solide quand
même. Ce jour-là, à la veille d'un emprunt étranger, la
vaste salle était envahie par un flot de visiteurs plus
pressé encore, que recevaient en coup de vent deux de
ses fils et un de ses gendres ; tandis que, par terre, près
de l'étroite table qu'il s'était réservée au fond, dans
l'embrasure d'une fenêtre, trois de ses petits-enfants,
deux fillettes et un garçon, se disputaient avec des
cris aigus une poupée dont un bras et une jambe gisaient
déjà, arrachés.
Tout de suite la baronne donna son prétexte.
-
Cher monsieur, j'ai voulu avoir en personne la bra-
voure de mon importunité... C'est pour une loterie de
bienfaisance ...
Il ne la laissa pas achever, il était fort charitable, et
prenait toujours deux billets, surtout lorsque des dames,
rencontrées par lui dans le monde, se donnaient ainsi la
peine de les lui apporter.
Mais il dut s'excuser, un employé venait lui soumettre
le dossier d'une affaire. Des chiffres énormes furent rapi-
dement échangés .
Cinquante-deux millions, dites-vous? Et le crédit
était?
De soixante millions, monsieur.
Eh bien ! portez-le à soixante-quinze millions.
Il revenait à la baronne, lorsqu'un mot surpris dans
une conversation que son gendre avait avec un remisier,
le fit se précipiter.
Mais pas du tout! Au cours de cinq cent quatre-
vingt-sept cinquante, cela fait dix sous de moins par
action.
Oh! monsieur, dit le remisier humblement, pour
quarante-trois francs que ça ferait en moins !
Comment, quarante-trois francs ! mais c'est énorme !
Est-ce que vous croyez que je vole l'argent? Chacun son
compte, je ne connais que ça !
Enfin, pour causer à l'aise, il se décida à emmener la
baronne dans la salle à manger, où le couvert était déjà
L'ARGENT. 295
mis . Il n'était pas dupe du prétexte de la loterie de bien-
faisance, car il savait sa liaison, grâce à toute une police
obséquieuse qui le renseignait, et il se doutait bien qu'elle
venait, poussée par quelque intérêt grave. Aussi ne se
gêna-t-il pas.
Voyons, maintenant, dites-moi ce que vous avez à
me dire .
Mais elle affecta la surprise. Elle n'avait rien à lui dire,
elle avait à le remercier simplement de sa bonté.
Alors, on ne vous a pas chargée d'une commission
pour moi ?
Et il parut désappointé, comme s'il avait cru un instant
qu'elle venait avec une mission secrète de Saccard, quelque
invention de ce fou .
A présent qu'ils étaient seuls, elle le regardait en
souriant, de son air ardent et menteur, qui excitait si
inutilement les hommes .
Non, non, je n'ai rien à vous dire ; et, puisque vous
êtes si bon, j'aurais plutôt quelque chose à vous demander.
Elle s'était penchée vers lui, elle effleurait ses genoux
de ses fines mains gantées. Et elle se confessait, disait
son mariage déplorable avec un étranger qui n'avait rien
compris à sa nature, ni à ses besoins, expliquait comment
elle avait dû s'adresser au jeu pour ne pas déchoir de sa
situation. Enfin , elle parla de sa solitude, de la nécessité
d'être conseillée, dirigée, sur cet effrayant terrain de la
Bourse, où chaque faux pas coûte si cher.
- Mais, interrompit-il, je croyais que vous aviez quel-
qu'un.
-
Oh! quelqu'un, murmura-t-elle avec un geste de
profond dédain. Non, non, ce n'est personne, je n'ai per-
sonne ... C'est vous que je voudrais avoir, le maître, le
dieu. Et cela, vraiment, ne vous coûterait guère d'être
mon ami, de me dire un mot, rien qu'un mot, de loin en
loin. Si vous saviez comme vous me rendriez heureuse,
comme je vous serais reconnaissante , oh ! de tout mon
être !
Elle s'approchait encore, l'enveloppait de sa tiède ha
296 LES ROUGON-MACQUART.
leine, de l'odeur fine et puissante qui sexhalait d'elle
tout entière . Mais il restait bien calme, et il ne se recula
même pas, la chair morte, sans un aiguillon à réprimer.
Tandis qu'elle parlait, lui dont l'estomac était également
détruit, et qui vivait de laitage, il prenait un à un, dans
an compotier, sur la table, des grains de raisin qu'il
mangeait d'un geste machinal, l'unique débauche qu'il se
permettait parfois, aux grandes heures de sensualité,
quitte à la payer par des journées de souffrance.
Il eut un sourire narquois, en homme qui se sait invin-
cible, lorsque la baronne, d'un air d'oubli, dans le feu
de sa prière, lui posa enfin sur le genou sa petite main
tentatrice, aux doigts dévorants, souples comme un nœud
de couleuvres. Plaisamment, il prit cette main, l'écarta en
disant merci d'un signe de tête, ainsi que pour un cadeau
inutile qu'on refuse. Et, sans perdre son temps davan-
tage, allant droit au but :
Voyons, vous êtes bien gentille, je voudrais vous
être agréable ... Ma belle amie, le jour où vous m'appor-
terez un bon conseil, je m'engage à vous en donner un
aussi. Venez me dire ce qu'on fait, et je vous dirai ce que
je ferai ... Affaire conclue, hein ?
Il s'était levé, et elle dut rentrer avec lui dans la grande
salle voisine . Elle avait parfaitement compris le marché
qu'il proposait, l'espionnage, la trahison. Mais elle ne
voulut pas répondre , elle affecta de reparler de sa loterie
de bienfaisance; tandis que lui, de son hochement de
tête goguenard, semblait ajouter qu'il ne tenait pas à être
aidé, que le dénouement logique, fatal, arriverait quand
même, un peu plus tard peut-être . Et, lorsqu'elle partit
enfin, il était déjà repris par d'autres affaires, dans
l'extraordinaire tumulte de cette halle aux capitaux, au
milieu du défilé des gens de Bourse, de la galopade de
ses employés, des jeux de ses petits-enfants, qui venaient
d'arracher la tête de la poupée, avec des cris de triomphe.
Il s'était assis à son étroite table, il s'absorba dans
l'étude d'une idée soudaine, n'entendit plus rien.
Deux fois , la baronne Sandorff retourna aux bureaux
L'ARGENT . 297
de l'Espérance, pour rendre compte de sa démarche à
Jantrou, sans le rencontrer. Dejoie enfin l'introduisit,
un jour que sa fille Nathalie causait avec madame
Jordan, sur une banquette du couloir. Il tombait,
depuis la veille, une pluie diluvienne ; et, par ce temps
humide et gris, l'entresol du vieil hôtel, au fond du pui-
sard assombri de la cour, était d'une mélancolie affreuse.
Le gaz brûlait dans un demi-jour boueux. Marcelle, qui
attendait Jordan, en chasse pour donner un nouvel acompte
à Busch, écoutait d'un air triste Nathalie caquetant
comme une pie vaniteuse, avec sa voix sèche, ses gestes
aigus de fille de Paris poussée trop vite.
Vous comprenez, madame, papa ne veut pas vendre...
Il y a une personne qui le pousse à vendre, en tâchant
de lui faire peur. Je ne la nomme pas, cette personne,
parce que son rôle, bien sûr, n'est guère d'effrayer le
monde ... C'est moi, maintenant, qui empêche papa de
vendre. Plus souvent que je vende, quand ça monte ! Fau-
drait être joliment godiche, n'est-ce pas ?
-
Certes ! répondit simplement Marcelle.
Vous savez que nous sommes à deux mille cinq cents,
continua Nathalie. Je tiens les comptes, moi, car papa
ne sait guère écrire... Alors, avec nos huit actions, ça
nous donne déjà vingt mille francs. Hein ? c'est joli ! ...
Papa voulait d'abord s'arrêter à dix-huit mille , ça faisait
son chiffre : six mille francs pour ma dot, et douze mille
pour lui, une petite rente de six cents francs, qu'il aurait
bien gagnée, avec toutes ces émotions... Mais est-ce heu-
reux, dites ? qu'il n'ait pas vendu, puisque voilà encore
deux mille francs de plus ! ... Alors, maintenant, nous
voulons davantage, nous voulons une rente de mille francs
au moins. Et nous l'aurons, monsieur Saccard nous l'a
bien dit... Il est si gentil, monsieur Saccard !
Marcelle ne put s'empêcher de sourire.
Vous ne vous mariez donc plus ?
Si, si, lorsque ça aura fini de monter... Nous étions
pressés, le père de Théodore surtout, à cause de son com-
merce . Seulement, que voulez-vous ? on ne peut pas bou
298 LES ROUGON-MACQUART.
cher la source, quand l'argent arrive. Oh ! Théodore
comprend très bien, attendu que si papa a davantage de
rente , c'est davantage de capital qui nous reviendra un
jour. Dame ! c'est à considérer... Et voilà, tout le monde
attend. On a les six mille francs depuis des mois, on
pourrait se marier ; mais on aime mieux leur laisser faire
des petits... Est-ce que vous lisez les articles sur les
actions, vous ?
Et, sans attendre la réponse :
Moi, je les lis, le soir. Papa m'apporte les journaux...
Il les a déjà lus, etil faut que je les lui relise... Jamais
on ne s'en lasserait, tant c'est beau, tout ce qu'ils promet-
tent. Quand je me couche, j'en ai la tête pleine, j'en rêve
lanuit. Et papa me dit aussi qu'il voit des choses qui sont
un très bon signe. Avant-hier, nous avons fait le même
songe, des pièces de cent sous que nous ramassions à la
pelle, dans la rue. C'était très amusant.
De nouveau, elle s'interrompit pour demander :
Combien avez-vous d'actions, vous?
Nous, pas une ! répondit Marcelle.
La petite figure blonde de Nathalie, avec ses mèches
pâles envolées, prit un air de commisération immense.
Ah! les pauvres gens qui n'avaient pas d'actions ! Et, son
père l'ayant appelée, pour la charger de remettre un
paquet d'épreuves à un rédacteur, en remontant aux Bati-
gnolles , elle s'en alla, avec une importance amusante
de capitaliste, qui, presque tous les jours , maintenant,
descendait au journal, afin de connaître plus tôt le cours
de la Bourse .
Restée seule sur la banquette, Marcelle retomba dans
une songerie mélancolique, elle si gaie et si brave d'habi-
tude. Mon Dieu ! qu'il faisait noir, qu'il faisait triste ! et
son pauvre mari qui courait les rues par cette pluie
diluvienne ! Il avait un tel mépris de l'argent, un tel ma-
laise à la seule idée de s'en occuper, cela lui coûtait un
si gros effort d'en demander, même à ceux qui lui en
devaient ! Et, absorbée , n'entendant rien, elle revivait sa
journée depuis son réveil, cette journée mauvaise ; tan
L'ARGENT. 299
dis que, autour d'elle, se faisait le travail fiévreux du
journal , le galop des rédacteurs, le va-et-vient de la
copie, au milieu des battements de porte et des coups de
sonnette .
D'abord, dès neuf heures, comme Jordan venait de
partir pour toute une enquête sur un accident dont il
devait rendre compte, Marcelle, à peine débarbouillée,
encore en camisole, avait eu la stupeur de voir tomber
chez eux Busch, en compagnie de deux messieurs très
sales, peut-être des huissiers, peut-être des bandits, ce
qu'elle n'avait jamais pu décider au juste. Cet abominable
Busch, sans doute abusant de ce qu'il ne trouvait là
qu'une femme, déclarait qu'ils allaient tout saisir, si elle
ne le payait pas sur-le-champ. Et elle avait eu beau se
débattre, n'ayant eu connaissance d'aucune des formalités
légales : il affirmait la signification du jugement , l'appo-
sition de l'affiche, avec une telle carrure, qu'elle en était
restée éperdue, finissant par croire à la possibilité de ces
choses , sans qu'on les sache. Mais elle ne se rendait point,
expliquait que son mari ne rentrerait même pas déjeuner,
qu'elle ne laisserait toucher à rien, avant qu'il fût là.
Alors, entre les trois louches personnages et cette jeune
femme, à moitié dévêtue, les cheveux sur les épaules,
avait commencé la plus pénible des scènes, eux inven
toriant déjà les objets, elle fermant les armoires, se jetant
devant la porte, comme pour les empêcher de rien sortir.
Son pauvre petit logement dont elle était si fière , ses
quatre meubles qu'elle faisait reluire, la tenture d'an-
drinople de la chambre qu'elle avait clouée elle-même !
Ainsi qu'elle le criait avec une bravoure guerrière, il fau-
drait lui marcher sur le corps ; et elle traitait Busch de
canaille et de voleur, à la volée : oui ! un voleur, qui
n'avait pas honte de réclamer sept cent trente francs
quinze centimes, sans compter les nouveaux frais, pour
une créance de trois cents francs, une créance achetée
par lui cent sous, au tas, avec des chiffons et de la vieille
ferraille ! Dire qu'ils avaient déjà, par acomptes, donné
quatre cents francs , et que ce voleur-là parlait d'empor-
300 LES ROUGON-MACQUART.
ter leurs meubles, en paiement des trois cents et tant de
francs qu'il voulait leur voler encore ! Et il savait parfai-
tement qu'ils étaient de bonne foi, qu'ils l'auraient payé
tout de suite, s'ils avaient eu la somme. Et il profitait de
ce qu'elle était seule, incapable de répondre, ignorante
de la procédure, pour l'effrayer et la faire pleurer.
Canaille ! voleur ! voleur ! Furieux, Busch criait plus haut
qu'elle , se tapait violemment la poitrine : est-ce qu'il
n'était pas un honnête homme ? est-ce qu'il n'avait pas
payé la créance de bel et bon argent ? Il était en règle
avec la loi, il entendait en finir. Cependant, comme un
des deux messieurs très sales ouvrait les tiroirs de la
commode, à la recherche du linge, elle avait eu une atti-
tude si terrible, menaçant d'ameuter la maison et la rue,
que le juif s'était un peu radouci . Enfin, après une demi-
heure encore de basse discussion, il avait consenti à
attendre jusqu'au lendemain, avec l'enragé serment qu'il
prendrait tout, le lendemain, si elle lui manquait de
parole. Oh ! quelle honte brûlante dont elle souffrait
encore, ces vilains hommes chez eux, blessant toutes ses
tendresses, toutes ses pudeurs, fouillant jusqu'au lit,
empestant la chambre si heureuse, dont elle avait dû
laisser la fenêtre grande ouverte, après leur départ !
Mais un autre chagrin, plus profond, attendait Marcelle,
ce jour-là. L'idée lui était venue de courir tout de suite
chez ses parents, pour leur emprunter la somme : de
cette manière, lorsque son mari rentrerait, le soir, elle
ne le désespérerait pas, elle pourrait le faire rire avec
la scène du matin. Déjà, elle se voyait lui racontant la
grande bataille, l'assaut féroce donné à leur ménage, la
façon héroïque dont elle avait repoussé l'attaque. Le
cœur lui battait très fort, en entrant dans le petit hôtel
de la rue Legendre, cette maison cossue où elle avait
grandi et où elle croyait ne plus trouver que des étran-
gers, tellement l'air lui semblait autre, glacial. Comme
ses parents se mettaient à table, elle avait accepté à
déjeuner, pour les disposer mieux. Tout le temps du
repas , la conversation était restée sur la hausse des
L'ARGENT . 301
actions de l'Universelle, dont, la veille encore,
encore, le cours
avait monté de vingt francs ; et elle s'étonnait de trouver
sa mère plus enfiévrée, plus âpre que son père, elle qui,
au commencement, tremblait à la seule idée de spécula-
tion : maintenant, avec une violence de femme conquise,
c'était elle qui le gourmandait de sa timidité, acharnée
aux grands coups du hasard. Dès les hors-d'œuvre ,
elle s'était emportée, saisie de ce qu'il parlait de vendre
leurs soixante-quinze actions à ce cours inespéré de deux
mille cinq cent vingt francs, ce qui leur aurait fait
cent quatre-vingt-neuf mille francs, un joli gain, plus de
cent mille francs sur le prix d'achat. Vendre ! quand la
Cote financière promettait le cours de trois mille francs !
est-ce qu'il devenait fou ? Car, enfin, la Cote financière
était connue pour sa vieille honnêteté, lui-même répétait
souvent qu'avec ce journal-là on pouvait dormir sur ses
deux oreilles ! Ah ! non par exemple, elle ne le laisse-
rait pas vendre ! elle vendrait plutôt l'hôtel, pour acheter
encore ! Et Marcelle, silencieuse, le cœur serré, à en-
tendre voler passionnément ces gros chiffres, cherchait
comment elle allait oser demander un prêt de cinq
cents francs, dans cette maison envahie par le jeu, où elle
avait vu monter peu à peu le flot des journaux financiers,
qui la submergeaient aujourd'hui du rêve grisant de leur
publicité. Enfin, au dessert, elle s'était risquée : il leur
fallait cinq cents francs, on allait les vendre, ses parents
ne pouvaient les abandonner dans ce désastre . Le père,
tout de suite, avait baissé la tête, avec un coup d'œil em-
barrassé vers sa femme. Mais déjà la mère refusait, d'une
voix nette. Cinq cents francs ! où voulait-on qu'elle les
trouvat ? Tous leurs capitaux étaient engagés dans des
opérations ; et, d'ailleurs, ses anciennes diatribes reve-
naient : quand on avait épousé un meurt-de-faim, un
homme qui écrivait des livres, on acceptait les consé-
quences de sa sottise, on n'essayait pas de retomber à la
charge des siens. Non ! elle n'avait pas un sou pour les
paresseux qui, avec leur beau mépris affecté de l'argent,
ne rêvent que de manger celui des autres. Et elle avait
26
302 LES ROUGON-MACQUART .
laissé partir sa fille, et celle-ci s'en était allée désespé-
rée, le cœur saignant de ne plus reconnaître sa mère,
elle si raisonnable et si bonne autrefois .
Dans la rue, Marcelle avait marché, inconsciente,
regardant si elle ne trouverait pas de l'argent par terre.
Puis, l'idée brusque lui était venue de s'adresser à l'oncle
Chave; et, immédiatement , elle s'était présentée au
discret rez-de-chaussée de la rue Nollet, pour ne pas le
manquer, avant la Bourse. Il y avait eu des chuchotements,
des rires de fillettes. Pourtant, la porte ouverte , elle
avait aperçu le capitaine seul , fumant sa pipe, et il
s'était désolé, l'air furieux contre lui-même, en criant
qu'il n'avait jamais cent francs d'avance, qu'il mangeait
au jour le jour ses petits gains de Bourse, comme un sale
cochon qu'il était. Ensuite, en apprenant le refus des
Maugendre, il avait tonné contre eux, de vilains bougres
encore ceux-là, qu'il ne voyait plus d'ailleurs, depuis
que la hausse de leurs quatre actions les rendait fous.
Est-ce que, l'autre semaine, sa sœur ne l'avait pas traité
de liardeur, comme pour tourner en ridicule son jeu
prudent, parce qu'il lui conseillait amicalementde vendre?
En voilà une qu'il ne plaindrait pas, lorsqu'elle se casse-
rait le cou !
Et Marcelle, de nouveau dans la rue, les mains vides,
avait dû se résigner à se rendre au journal, pour avertir
son mari de ce qui s'était passé, le matin. Il fallait abso-
lument payer Busch. Jordan, dont le livre n'était encore
accepté par aucun éditeur, venait de se lancer à la chasse
de l'argent, au travers du Paris boueux de cette journée
de pluie, sans savoir où frapper, chez des amis, dans les
journaux où il écrivait, au hasard de la rencontre. Bien
qu'il l'eût suppliée de rentrer chez eux, elle était telle-
ment anxieuse, qu'elle avait préféré rester là, sur cette
banquette, à l'attendre.
Après le départ de sa fille, lorsqu'il la vit seule, Dejoie
lui apporta un journal.
Si madame veut lire, pour prendre patience.
Mais elle refusa du geste, et comme Saccard arrivait,
L'ARGENT. 303
elle fit la vaillante, elle expliqua gaiement qu'elle avait
envoyé son mari dans le quartier, une course ennuyeuse
dont elle s'était débarrassée. Saccard , qui avait de
l'amitié pour le petit ménage, comme il les nommait,
voulait absolument qu'elle entrât chez lui attendre à
l'aise. Elle s'en défendit, elle était bien là. Et il cessa
d'insister, dans la surprise qu'il éprouva à se trouver nez
à nez, brusquement, avec la baronne Sandorff, qui sortait
de chez Jantrou. D'ailleurs, ils se sourirent, d'un air
d'aimable intelligence, en gens qui échangent un simple
salut, pour ne pas s'afficher.
Jantrou, dans leur conversation, venait de dire à la
baronne qu'il n'osait plus lui donner de conseil. Sa per-
plexité augmentait, devant la solidité de l'Universelle,
sous les efforts croissants des baissiers : sans doute
Gundermann l'emporterait, mais Saccard pouvait durer
longtemps, et il y avait peut-être gros à gagner encore
avec lui. Il l'avait décidée à temporiser, à les ménager
tous deux. Le mieux était de tâcher d'avoir toujours les
secrets de l'un, en se montrant aimable, de manière à
les garder pour elle et à en profiter, ou bien à les vendre
à l'autre, selon l'intérêt. Et cela sans complot noir,
arrangé par lui d'un air de plaisanterie, tandis qu'elle-
même lui promettait en riant de le mettre dans l'af-
faire.
-Alors, elle est sans cesse fourrée chez vous , c'est
votre tour ? dit Saccard avec sa brutalité, en entrant dans
le cabinet de Jantrou .
Celui-ci joua l'étonnement.
-Qui donc ?... Ah ! la baronne ! ... Mais, mon cher
maître, elle vous adore. Elle me le disait encore tout à
l'heure .
D'un geste d'homme qu'on ne trompe pas, le vieux cor-
saire l'avait arrêté. Et il le regardait, dans sa déchéance
de basse débauche, en pensant que, si elle avait cédé à la
curiosité de savoir comment Sabatani était fait , elle
pouvait bien vouloir goûter au vice de cette ruine.
-
Ne vous défendez pas, mon cher. Quand une femme
304 LES ROUGON -MACQUART.
joue, elle tomberait au commissionnaire du coin, qui lui
porterait un ordre.
Jantrou fut très blessé, et il se contenta de rire, en
s'obstinant à expliquer la présence chez lui de la baronne,
qui était venue, disait-il , pour une question de publi-
cité.
D'ailleurs, Saccard, d'un haussement d'épaules, avait
déjà jeté de côté cette question de femme, sans intérêt,
selon lui. Debout, allant et venant, se plantant devant la
fenêtre pour regarder tomber l'éternelle pluie grise, il
exhalait sa joie énervée. Oui, l'Universelle avait encore
monté de vingt francs, la veille ! Mais comment diable se
faisait-il que des vendeurs s'acharnaient ? car la hausse
serait allée jusqu'à trente francs, sans un paquet de titres
qui était tombé sur le marché, dès la première heure.
Ce qu'il ignorait, c'était que madame Caroline avait de
nouveau vendu mille de ses actions, luttant elle-même
contre la hausse déraisonnable, ainsi que son frère lui
en avait laissé l'ordre. Certes, Saccard ne pouvait se
plaindre devant le succès grandissant, et cependant il
était agité, ce jour-là, d'un tremblement intérieur, fait
de sourde crainte et de colère . Il criait que les sales juifs
avaient juré sa perte et que cette canaille de Gundermann
venait de se mettre à la tête d'un syndicat de baissiers
pour l'écraser. On le lui avait affirmé à la Bourse, on y
parlait d'une somme de trois cents millions, destinée par
le syndicat à nourrir la baisse. Ah ! les brigands ! Et ce
qu'il ne répétait pas ainsi tout haut, c'étaient les autres
bruits qui couraient , plus nets de jour en jour, des
rumeurs contestant la solidité de l'Universelle, alléguant
déjà des faits, des symptômes de difficultés prochaines,
sans avoir encore, il est vrai, ébranlé en rien l'aveugle
confiance du public.
Mais la porte fut poussée, et Huret entra, de son air
d'homme simple .
Ah! vous voilà donc, Judas ! dit Saccard.
Huret, en apprenant que Rougon allait décidément
abandonner son frère, s'était remis avec le ministre ; car
L'ARGENT. 305
il avait la conviction que, le jour où Saccard aurait Rou-
gon contre lui, ce serait la catastrophe inévitable . Pour
obtenir son pardon, il était rentré dans la domesticité du
grand homme, faisant de nouveau ses courses, risquant
à son service les gros mots et les coups de pied au
derrière .
Judas , répéta-t-il avec le fin sourire qui éclairait
parfois sa face épaisse de paysan, en tout cas un Judas
brave homme qui vient donner un avis désintéressé au
maître qu'il a trahi.
Mais Saccard, comme s'il ne voulait pas l'entendre,
cria, simplement pour affirmer son triomphe :
Hein ? deux mille cinq cent vingt hier, deux mille
cinq cent vingt-cinq aujourd'hui.
-
Je sais, j'ai vendu tout à l'heure.
Du coup, la colère qu'il dissimulait sous son air de
plaisanterie, éclata.
- Comment, vous avez vendu ? ... Ah bien ! c'est com-
plet, alors ! Vous me lâchez pour Rougon et vous vous
mettez avec Gundermann !
Le député le regardait, ébahi.
-
Avec Gundermann, pourquoi?... Je me mets avec
mes intérêts, oh ! simplement ! Moi, vous savez, je ne suis
pas un casse-cou . Non, je n'ai pas tant d'estomac, j'aime
mieux réaliser tout de suite, dès qu'il y a un joli béné-
fice. Et c'est peut-être bien pour cela que je n'ai jamais
perdu .
Il souriait de nouveau en Normand prudent et avisé,
qui, sans fièvre, engrangeait sa moisson.
Un administrateur de la société ! continuait Saccard
violemment. Mais qui voulez-vous donc qui ait confiance ?
que doit-on penser, à vous voir vendre ainsi, en plein
mouvement de hausse ? Parbleu ! je ne m'étonne plus, si
l'on prétend que notre prospérité est factice et que le jour
de la dégringolade approche... Ces messieurs vendent,
vendons tous. C'est la panique !
Huret, silencieux, eut un geste vague. Au fond, il s'en
moquait, son affaire était faite. Il n'avait à présent que le
26.
306 LES ROUGON-MACQUART.
souci de remplir la mission dont Rougon l'avait chargé,
le plus proprement possible, sans avoir trop à en souffrir
lui-même .
-
Je vous disais donc, mon cher, que j'étais venu
pour vous donner un avis désintéressé... Le voici. Soyez
sage, votre frère est furieux, il vous abandonnera carré-
ment, si vous vous laissez vaincre.
Saccard, refrénant sa colère, ne broncha pas .
C'est lui qui vous envoie me dire ça ?
Après une hésitation , le député jugea préférable
d'avouer.
Eh bien! oui, c'est lui... Oh ! vous ne supposez pas
que les attaques de l'Espérance soient pour quelque
chose dans son irritation. Il est au-dessus de ces bles-
sures d'amour-propre... Non ! mais en vérité, songez
combien la campagne catholique de votre journal doit
gêner sa politique actuelle. Depuis ces malheureuses
complications de Rome, il a tout le clergé à dos, il vient
encore d'être forcé de faire condamner un évêque comme
d'abus... Et, pour l'attaquer, vous allez justement choisir
le moment où il a grand'peine à ne pas se laisser débor-
der par l'évolution libérale, née des réformes du 19 jan-
vier, qu'il a consenti à appliquer, comme on dit, dans
l'unique désir de les endiguer sagement... Voyons, vous
êtes son frère, croyez-vous qu'il soit content ?
En effet, répondit Saccard railleur, c'est bien vilain
de ma part... Voilà ce pauvre frère, qui, dans sa rage de
rester ministre, gouverne au nom des principes qu'il
combattait hier, et qui s'en prend à moi, parce qu'il ne
sait plus comment se tenir en équilibre, entre la droite,
fâchée d'avoir été trahie, et le tiers état, affamé du pouvoir.
Hier encore , pour calmer les catholiques, il lançait son
fameux : Jamais ! il jurait que jamais la France ne lais-
serait l'Italie prendre Rome au pape. Aujourd'hui, dans sa
terreur des libéraux, il voudrait bien leur donner aussi un
gage, il daigne songer à m'égorger pour leur plaire...
L'autre semaine, Émile Ollivier l'a secoué vertement
à la Chambre ...
L'ARGENT. 307
- Oh ! interrompit Huret, il a toujours la confiance
des Tuileries, l'empereur lui a envoyé une plaque de
diamants .
Mais, d'un geste énergique, Saccard disait qu'il n'était
pas dupe.
L'Universelle est désormais trop puissante, n'est-ce
pas ? Une banque catholique, qui menace d'envahir le
monde, de le conquérir par l'argent comme on le con-
quérait jadis par la foi, est-ce que cela peut se tolérer ?
Tous les libres penseurs, tous les francs-maçons, en
passe de devenir ministres , en ont froid dans les os...
Peut-être aussi a-t-on quelque emprunt à tripoter avec
Gundermann. Qu'est-ce qu'un gouvernement deviendrait,
s'il ne se laissait pas manger par ces sales juifs ?... Et
voilà mon imbécile de frère qui, pour garder le pouvoir
six mois de plus, va me jeter en pâture aux sales juifs,
aux libéraux, à toute la racaille, dans l'espérance qu'on
le laissera un peu tranquille , pendant qu'on me dévo-
rera... Eh bien ! retournez lui dire que je me fous de
lui...
Il redressait sa petite taille, sa rage crevait enfin son
ironie, en une fanfare batailleuse de clairon .
Entendez-vous bien, je me fous de lui ! C'est ma
réponse , je veux qu'il le sache.
Huret avait plié les épaules. Dès qu'on se fâchait, dans
les affaires, ce n'était plus son genre. Après tout, il n'était
là dedans qu'un commissionnaire.
Bon, bon ! on le lui dira... Vous allez vous faire
casser les reins. Mais ça vous regarde.
Il y eut un silence. Jantrou, qui était resté absolument
muet, en affectant d'être tout entier à la correction d'un
paquet d'épreuves, avait levé les yeux , pour admirer
Saccard. Était-il beau, le bandit, dans sa passion ! Ces
canailles de génie parfois triomphent, à ce degré d'in-
conscience, lorsque l'ivresse du succès les emporte. Et
Jantrou, à ce moment, était pour lui, convaincu de sa
fortune.
-Ah ! j'oubliais, reprit Huret. Il paraît que Del
308 LES ROUGON- MACQUART.
cambre, le procureur général, vous exècre... Et, ce que
vous ignorez encore, l'empereur l'a nommé ce matin
ministre de la justice .
Brusquement, Saccard s'était arrêté. Le visage assom-
bri, il dit enfin :
-
Encore de la propre marchandise ! Ah ! on a fait un
ministre de ça. Qu'est-ce que vous voulez que ça me
fiche ?
Dame ! reprit Huret en exagérant son air simple, si
un malheur vous arrivait, comme ça arrive à tout le
monde, dans les affaires, votre frère veut que vous ne
comptiez pas sur lui, pour vous défendre contre Del-
cambre .
Mais, tonnerre de Dieu ! hurla Saccard, quand je
vous dis que je me fous de toute la clique, de Rougon,
de Delcambre, et de vous par-dessus le marché !
Heureusement, à cette minute, Daigremont entra. Il
ne montait jamais au journal, ce fut une surprise pour
tous, qui coupa court aux violences. Très correct, il
distribua des poignées de main en souriant, d'une ama-
bilité flatteuse d'homme du monde . Sa femme allait
donner une soirée, où elle chanterait; et il venait sim-
plement inviter en personne Jantrou, pour avoir un bon
article. Mais la présence de Saccard parut le ravir.
Comment va, grand homme ?
Dites donc, vous n'avez pas vendu, vous ? demanda
celui-ci, sans répondre.
Vendre, ah ! non, pas encore ! Et son éclat de rire fut
très sincère, il était réellement de solidité plus grande.
Mais il ne faut jamais vendre, dans notre situation !
s'écria Saccard .
Jamais ! c'est ce que je voulais dire. Nous sommes
tous solidaires, vous savez que vous pouvez compter sur
moi.
Ses paupières avaient battu, il venait d'avoir un regard
oblique, tandis qu'il répondait des autres administra-
teurs, de Sédille, de Kolb, du marquis de Bohain, comme
de lui-même. L'affaire marchait si bien, c'était vraiment
L'ARGENT. 309
un plaisir d'être tous d'accord, dans le plus extraordi-
naire succès que la Bourse eût vu depuis cinquante ans .
Et il eut un mot charmant pour chacun, il s'en alla en
répétant qu'il comptait sur eux trois, pour sa soirée.
Mounier, le ténor de l'Opéra, y donnerait la réplique à
sa femme . Oh ! un effet considérable !
Alors, demanda Huret partant à son tour, c'est tout
ce que vous avez à me répondre ?
Parfaitement ! déclara Saccard, de sa voix sèche .
Et il affecta de ne pas descendre avec lui, comme à son
habitude. Puis, lorsqu'il se retrouva seul avec le direc-
teur du journal :
- C'est la guerre, mon brave ! Il n'y a plus rien à
ménager, tapez-moi sur toutes ces fripouilles ! ... Ah !
je vais donc pouvoir enfin mener la bataille comme je
l'entends !
Tout de même, c'est raide ! conclut Jantrou, dont
les perplexités recommençaient.
Dans le couloir, sur la banquette, Marcelle attendait
toujours. Il était à peine quatre heures, et Dejoie venait
déjà d'allumer les lampes, tellement la nuit tombait vite,
sous le ruissellement blafärd et entêté de la pluie.
Chaque fois qu'il passait près d'elle, il trouvait un petit
mot, pour la distraire. Du reste, les allées et venues des
rédacteurs s'activaient, des éclats de voix sortaient de la
salle voisine, toute cette fièvre qui montait, à mesure que
se faisait le journal .
Marcelle, brusquement, en levant les yeux, aperçut
Jordan devant elle. Il était trempé, l'air anéanti, avec
ce tressaillement de la bouche, ce regard un peu fou des
gens qui ont couru longtemps derrière quelque espoir,
sans l'atteindre . Elle avait compris .
Rien , n'est-ce pas? demanda-t-elle, pâlissante .
-
Rien, ma chérie, rien du tout... Nulle part, pas
possible ...
Et elle n'eut alors qu'une plainte basse, où tout son
cœur saignait.
Oh ! mon Dieu !
310 LES ROUGON-MACQUART .
A cemoment, Saccard sortait du bureau de Jantrou, et
il s'étonna de la trouver là encore .
- Comment, madame, votre coureur de mari ne fait
que de revenir ? Je vous disais bien d'entrer l'attendre
dans mon cabinet.
Elle le regardait fixement, une pensée soudaine s'était
éveillée dans ses grands yeux désolés. Elle ne réfléchit
même pas, elle céda à cette bravoure qui jette les
femmes en avant, aux minutes de passion.
Monsieur Saccard, j'ai quelque chose à vous deman-
-
der... Si vous vouliez bien, maintenant, que nous pas-
sions chez vous...
Mais certainement, madame.
Jordan, qui craignait d'avoir deviné, voulut la retenir.
Il lui balbutiait à l'oreille des : non ! non ! entrecoupés,
dans l'angoisse maladive où le jetaient toujours ces ques-
tions d'argent. Elle s'était dégagée, il dut la suivre.
Monsieur Saccard, reprit-elle, dès que la porte fut
refermée, mon mari court inutilement depuis deux
heures pour trouver cinq cents francs, et il n'ose pas vous
les demander... Alors, moi, je vous les demande...
Et, de verve, avec ses airs drôles de petite femme gaie
et résolue , elle conta son affaire du matin, l'entrée bru-
tale de Busch, l'envahissement de sa chambre par les trois
hommes, comment elle était parvenue à repousser l'as-
saut, l'engagement qu'elle avait pris de payer le jour
même. Ah ! ces plaies d'argent pour le petit monde, ces
grandes douleurs faites de honte et d'impuissance, la vie
remise sans cesse en question, à propos de quelques mi-
sérables pièces de cent sous !
-
Busch, répéta Saccard, c'est ce vieux filou de Busch
qui vous tient dans ses griffes ...
Puis, avec une bonhomie charmante, se tournant vers
Jordan, qui restait silencieux, blême d'un insupportable .
malaise :
Eh bien ! je vais vous les avancer, moi, vos cinq
cents francs. Vous auriez dû me les demander tout de
suite.
L'ARGENT . 311
Il s'était assis à sa table, pour signer un chèque, lors-
qu'il s'arrêta, réfléchissant. Il se rappelait la lettre qu'il
avait reçue, la visite qu'il devait faire et qu'il reculait
de jour en jour, dans l'ennui de l'histoire louche qu'il
flairait. Pourquoi n'irait-il pas tout de suite rue Fey-
deau, profitant de l'occasion, ayant un prétexte ?
Ecoutez, je le connais à fond, votre gredin... Il
vaut mieux que j'aille en personne le payer, pour voir si
je ne pourrai pas ravoir vos billets à moitié prix.
Les yeux de Marcelle, à présent, luisaient de gratitude.
Oh ! monsieur Saccard, que vous êtes bon !
Et, s'adressant à son mari :
Tu vois, grosse bête, que monsieur Saccard ne nous
a pas mangés !
Il lui sauta au cou, d'un mouvement irrésistible, il l'em-
brassa, car c'était elle qu'il remerciait d'être plus éner-
gique et plus adroite que lui, dans ces difficultés de la
vie qui le paralysaient.
-
Non ! non ! dit Saccard, lorsque le jeune homme
lui serra enfin la main, le plaisir est pour moi, vous êtes
très gentils tous les deux de vous aimer si fort ... Allez-
vous-en tranquilles !
Sa voiture, qui l'attendait, le mena en deux minutes
rue Feydeau, au milieu de ce Paris boueux, dans la
bousculade des parapluies et l'éclaboussement des
flaques. Mais, en haut, il eut beau sonner à la vieille
porte dépeinte, où une plaque de cuivre étalait le mot :
Contentieux, en grosses lettres noires : elle ne s'ouvrit
pas, rien ne bougeait à l'intérieur. Et il se retirait,
lorsque, dans sa contrariété vive , il l'ébranla violemment
du poing. Alors, un pas traînard se fit entendre, et
Sigismond parut.
Tiens ! c'est vous ! ... Je croyais que c'était mon
frère qui remontait et qui avait oublié sa clef. Moi, jamais
je ne réponds aux coups de sonnette... Oh ! il ne tardera
pas, vous pouvez l'attendre, si vous tenez à le voir.
Du même pas pénible et chancelant, il retourna, suivi
du visiteur, dans la chambre qu'il occupait, sur la place
312 LES ROUGON-MACQUART.
de la Bourse. Il y faisait encore plein jour, à ces hauteurs,
au-dessus de la brume dont la pluie emplissait le fond
des rues. La pièce était d'une nudité froide, avec son
étroit lit de fer, sa table et ses deux chaises, ses quelques
planches encombrées de livres, sans un meuble. Devant
la cheminée, un petit poêle, mal entretenu, oublié, venait
de s'éteindre .
Asseyez-vous , monsieur. Mon frère m'a dit qu'il ne
faisait que descendre et remonter .
Mais Saccard refusait la chaise en le regardant, frappé
des progrès que la phtisie avait faits chez ce grand garçon
pâle, aux yeux d'enfant, des yeux noyés de rêve, singuliers
sous l'énergique obstination du front. Entre les longues
boucles de ses cheveux, son visage s'était extraordinaire-
ment creusé, comme allongé et tiré vers la tombe .
Vous avez été souffrant ? demanda-t-il, ne sachant
que dire.
Sigismond eut un geste de complète indifférence .
Oh ! comme toujours. La dernière semaine n'a pas
été bonne , à cause de ce vilain temps... Mais ça va bien
tout de même... Je ne dors plus, je puis travailler, etj'ai
un peu de fièvre, ça me tient chaud... Ah ! on aurait tant
à faire !
Il s'était remis devant sa table, sur laquelle un livre,
en langue allemande, se trouvait grand ouvert. Et il
reprit :
Je vous demande pardon de m'asseoir, j'ai veillé
toute la nuit, pour lire cette œuvre que j'ai reçue hier...
Une œuvre, oui ! dix années de la vie de mon maître,
Karl Marx, l'étude qu'il nous promettait depuis longtemps
sur le capital ... Voici notre Bible, maintenant, la voici !
Curieusement, Saccard vintjeter un regard sur le livre;
mais la vue des caractères gothiques le rebuta tout de
suite.
J'attendrai qu'il soit traduit, dit-il en riant.
Le jeune homme, d'un hochement de tête, sembla dire
que, même traduit, il ne serait guère pénétré que par les
seuls initiés. Ce n'était pas un livre de propagande. Mais
L'ARGENT . 313
quelle force de logique, quelle abondance victorieuse de
preuves , dans la fatale destruction de notre société
actuelle, basée sur le système capitaliste ! La plaine
était rase, on pouvait reconstruire.
-Alors, c'est le coup de balai ? demanda Saccard,
toujours plaisantant.
En théorie, parfaitement ! répondit Sigismond. Tout
ce que je vous ai expliqué un jour, toute la marche de
l'évolution est là. Reste à l'exécuter en fait... Mais vous
êtes aveugles, si vous ne voyez point les pas considérables
que l'idée fait à chaque heure. Ainsi, vous qui, avec
votre Universelle, avez remué et centralisé en trois
ans des centaines de millions, vous ne semblez abso-
lument pas vous douter que vous nous conduisez tout
droit au collectivisme ... J'ai suivi votre affaire avec pas-
sion, oui ! de cette chambre perdue, si tranquille, j'en ai
étudié le développement jour par jour, et je la connais
aussi bien que vous, et je dis que c'est une fameuse
leçon que vous nous donnez là, car l'État collectiviste
n'aura à faire que ce que vous faites, vous exproprier en
bloc, lorsque vous aurez exproprié en détail les petits,
réaliser l'ambition de votre rêve démesuré , qui est,
n'est-ce pas ? d'absorber tous les capitaux du monde,
d'être l'unique banque, l'entrepôt général de la fortune
publique... Oh ! je vous admire beaucoup, moi ! je vous
laisserais aller, si j'étais le maître, parce que vous com-
mencez notre besogne, en précurseur de génie.
Et il souriait, de son pâle sourire de malade, en
remarquant l'attention de son interlocuteur, très surpris
de le trouver si au courant des affaires du jour, très
flatté aussi de ses éloges intelligents .
Seulement, continua-t-il, le beau matin où nous
vous exproprierons au nom de la nation, remplaçant vos
intérêts privés par l'intérêt de tous, faisant de votre
grande machine à sucer l'or des autres la régulatrice
même de la richesse sociale, nous commencerons par
supprimer ça.
Il avait trouvé un sou parmi les papiers de sa table, il
27
314 LES ROUGON-MACQUART.
le tenait en l'air, entre deux doigts, comme la victime
désignée.
L'argent ! s'écria Saccard, supprimer l'argent ! la
bonne folie !
Nous supprimerons l'argent monnayé... Songez
donc que la monnaie métallique n'a aucune place, aucune
raison d'être, dans l'État collectiviste. Atitre de rému-
nération, nous le remplaçons par nos bons de travail ;
et, si vous le considérez comme mesure de la valeur,
nous en avons une autre qui nous en tient parfaite-
ment lieu, celle que nous obtenons en établissant la
moyenne des journées de besogne, dans nos chantiers...
Il faut le détruire, cet argent qui masque et favorise
l'exploitation du travailleur, qui permet de le voler, en
réduisant son salaire à la plus petite somme dont il a
besoin, pour ne pas mourir de faim. N'est-ce pas épou-
vantable , cette possession de l'argent qui accumule les
fortunes privées, barre le chemin à la féconde circulation,
fait des royautés scandaleuses, maîtresses souveraines du
marché financier et de la production sociale ? Toutes
nos crises, toute notre anarchie vient de là... Il faut tuer,
tuer l'argent !
Mais Saccard se fachait. Plus d'argent, plus d'or, plus
de ces astres luisants, qui avaient éclairé sa vie ! Toujours
la richesse s'était matérialisée pour lui dans cet éblouis-
sement de la monnaie neuve, pleuvant comme une averse
de printemps, au travers du soleil, tombant en grêle sur
la terre qu'elle couvrait, des tas d'argent, des tas d'or,
qu'on remuait à la pelle, pour le plaisir de leur éclat et
de leur musique. Et l'on supprimait cette gaieté, cette
raison de se battre et de vivre !
C'est imbécile, oh ! ça, c'est imbécile ! ... Jamais,
entendez-vous !
Pourquoi jamais ? pourquoi imbécile ?... Est-ce que,
dans l'économie de la famille, nous faisons usage de
l'argent ? Vous n'y voyez que l'effort en commun et que
l'échange ... Alors, à quoi bon l'argent, lorsque la société ne
sera plus qu'une grande famille, se gouvernant elle-même ?
L'ARGENT . 315
Je vous dis que c'est fou ! ... Détruire l'argent, mais
c'est la vie même, l'argent ! Il n'y aurait plus rien, plus
rien !
Il allait et venait, hors de lui. Et, dans cet empor-
tement, comme il passait devant la fenêtre, il s'assura
d'un regard que la Bourse était toujours là, car peut-être
ce terrible garçon l'avait-il, elle aussi, effondrée d'un
souffle. Elle y était toujours, mais très vague au fond de
la nuit tombante, comme fondue sous le linceul de pluie,
un pâle fantôme de Bourse près de s'évanouir en une
fumée grise .
D'ailleurs, je suis bien bête de discuter. C'est im-
possible... Supprimez donc l'argent, je demande à voir
ça.
Bah ! murmura Sigismond, tout se supprime, tout se
transforme et disparaît... Ainsi, nous avons bien vu la
forme de la richesse changer déjà une fois, lorsque la
valeur de la terre a baissé, que la fortune foncière, doma-
niale, les champs et les bois, a décliné devant la fortune
mobilière, industrielle, les titres de rente et les actions ,
et nous assistons aujourd'hui à une précoce caducité de
cette dernière, à une sorte de dépréciation rapide , car il
est certain que le taux s'avilit , que le cinq pour cent
normal n'est plus atteint... La valeur de l'argent baisse
donc, pourquoi l'argent ne disparaîtrait-il pas, pourquoi
une nouvelle forme de la fortune ne régirait-elle pas les
rapports sociaux? C'est cette fortune de demain que nos
bons de travail apporteront.
Il s'était absorbé dans la contemplation du sou, comme
s'il eût rêvé qu'il tenait le dernier sou des vieux âges, un
sou égaré, ayant survécu à l'antique société morte. Que
de joies et que de larmes avaient usé l'humble métal ! Et
il était tombé à la tristesse de l'éternel désir humain.
Oui, reprit-il doucement, vous avez raison, nous ne
verrons pas ces choses. Il faut des années , des années .
Sait-on même si jamais l'amour des autres aura en soi
assez de vigueur pour remplacer l'égoïsme, dans l'organi-
sation sociale... Pourtant, j'ai espéré le triomphe plus
316 LES ROUGON-MACQUART.
prochain , j'aurais tant voulu assister à cette aube de la
justice !
Un instant, l'amertume du mal dont il souffrait, brisa sa
voix. Lui qui, dans sa négation de la mort, la traitait
comme si elle n'était pas, eut un geste, pour l'écarter.
Mais, déjà, il se résignait.
J'ai fait ma tâche, je laisserai mes notes, dans le
cas où je n'aurais pas le temps d'en tirerl'ouvrage complet
de reconstruction que j'ai rêvé. Il faut que la société de
demain soit le fruit mûr de la civilisation, car, si l'on ne
garde le bon côté de l'émulation et du contrôle, tout
croule... Ah ! cette société, comme je la vois nettement à
cette heure, créée enfin, complète, telle que je suis par-
venu, après tant de veilles, à la mettre debout ! Tout est
prévu, tout est résolu, c'est enfin la souveraine justice,
l'absolu bonheur. Elle est là, sur le papier, mathéma-
tique, définitive.
Et il promenait ses longues mains émaciées parmi les
notes éparses, et il s'exaltait, dans ce rêve des milliards
reconquis, partagés équitablement entre tous, dans cette
joie et cette santé qu'il rendait d'un trait de plume à
l'humanité souffrante, lui qui ne mangeait plus, qui ne
dormait plus , qui achevait de mourir sans besoins, au mi-
lieu de la nudité de sa chambre .
Mais une voix rude fit tressaillir Saccard .
Qu'est-ce que vous faites là ?
C'était Busch qui rentrait et qui jetait sur le visiteur un
regard oblique d'amant jaloux, dans sa continuelle crainte
qu'on ne donnât une crise de toux à son frère, en le fai-
sant trop parler. D'ailleurs, il n'attendit pas la réponse,
il grondait maternellement , désespéré.
Comment ! tu as encore laissé mourir ton poêle ! Je
te demande un peu si c'est raisonnable, par une humidité
pareille!
Déjà , pliant les genoux , malgré la lourdeur de son
grand corps, il cassait du menu bois, il rallumait le feu.
Puis, il alla chercher un balai, fit le ménage, s'inquiéta
de la potion que le malade devait prendre toutes les deux
L'ARGENT . 317
heures. Et il ne se montra tranquille que lorsqu'il eut
décidé celui-ci à s'allonger sur le lit, pour se reposer.
-
Monsieur Saccard, si vous voulez passer dans mon
cabinet...
Madame Méchain s'y trouvait, assise sur l'unique chaise.
Elle et Busch venaient de faire, dans le voisinage, une
visite importante, dont la pleine réussite les enchantait.
C'était enfin, après une attente désespérée, l'heureuse
mise en marche d'une des affaires qui les tenaient le plus
au cœur. Pendanttrois ans, la Méchain avait battu le pavé,
en quête de Léonie Cron, cette fille séduite, à laquelle
le comte de Beauvilliers avait signé une reconnaissance
de dix mille francs, payable le jour de sa majorité.
Vainement, elle s'était adressée à son cousin Fayeux, le
receveur de rentes de Vendôme, qui avait acheté pour
Busch la reconnaissance , dans un lot de vieilles
créances, provenant de la succession du sieur Charpier,
marchand de grains, usurier à ses heures : Fayeux ne
savait rien, écrivait seulement que la fille Léonie Cron
devait être en service chez un huissier, à Paris, qu'elle
avait quitté depuis plus de dix ans Vendôme, où elle
n'était jamais revenue et où il ne pouvait même ques-
tionner un seul de ses parents, tous étant morts. La Mé-
chain avait bien découvert l'huissier, et elle était arrivée à
suivre de là Léonie chez un boucher, chez une dame
galante, chez un dentiste ; mais, à partir du dentiste, le
fil se cassait brusquement, la piste s'interrompait, une
aiguille dans une botte de foin, une fille tombée, perdue
dans la boue du grand Paris. Sans résultat , elle avait
couru les bureaux de placement, visité les garnis borgnes,
fouillé la basse débauche, toujours aux aguets, tournant
la tête, interrogeant, dès que ce nom de Léonie frappait
ses oreilles. Et cette fille, qu'elle était allée chercher bien
loin, voilà qu'elle venait, ce jour-là, par un hasard, de
mettre la main sur elle, rue Feydeau, dans la maison
publique voisine, où elle relançait une ancienne loca-
taire de la cité de Naples, qui lui devait trois francs.
Un coup de génie la lui avait fait flairer et reconnaître,
27.
318 LES ROUGON- MACQUART.
sous le nom distingué de Léonide , au moment où madame
l'appelait au salon d'une voix perçante. Tout de suite,
Busch, averti, était revenu avec elle à la maison, pour
traiter ; et cette grosse fille, aux durs cheveux noirs tom-
bant sur les sourcils, à la face plate et molle, d'une bas-
sesse immonde , l'avait d'abord surpris ; puis, il s'était
rendu compte de son charme spécial, surtout avant ses
dix années de prostitution, ravi d'ailleurs qu'elle fût
tombée si bas, abominable. Il lui avait offert mille
francs, si elle lui abandonnait ses droits sur la reconnais-
sance. Elle était stupide, elle avait accepté le marché avec
une joie d'enfant. Enfin, on allait donc pouvoir traquer
la comtesse de Beauvilliers, on avait l'arme cherchée,
inespérée même, à ce point de laideur et de honte !
- Je vous attendais, monsieur Saccard. Nous avons à
causer... Vous avez reçu ma lettre, n'est-ce pas ?
Dans l'étroite pièce, bondée de dossiers, déjà noire,
qu'une maigre lampe éclairait d'une lumière fumeuse,
la Méchain, immobile et muette, ne bougeait pas de
l'unique chaise. Et, resté debout, ne voulant point avoir
l'air d'être venu sur une menace, Saccard entama tout de
suite l'affaire Jordan, d'une voix dure et méprisante.
-
Pardon, je suis monté pour régler une dette d'un
de mes rédacteurs... Le petit Jordan, un très charman.
garçon, que vous poursuivez à boulets rouges, avec une
férocité vraiment révoltante... Ce matin encore, paraît-il,
vous vous êtes conduit envers sa femme comme un galant
homme rougirait de le faire...
Saisi d'être attaqué de la sorte, lorsqu'il s'apprêtait à
prendre l'offensive, Busch perdit pied, oublia l'autre his-
toire, s'irrita sur celle-ci.
Les Jordan, vous venez pour les Jordan... Il n'y a
-
pas de femme, il n'y a pas de galant homme, dans les
affaires . Quand on doit, on paie, je ne connais que ça...
Des bougres qui se fichent de moi depuis des années, dont
j'ai eu une peine du diable à tirer quatre cents francs,
sou à sou ! ... Ah ! tonnerre de Dieu, oui ! je les ferai
vendre, je les jetterai à la rue demain matin, si je n'ai
L'ARGENT . 319
pas ce soir, là, sur mon bureau , les trois cent trente
francs quinze centimes qu'ils me doivent encore.
Et Saccard, par tactique, pour le mettre hors de lui,
ayant dit qu'il était déjà payé quarante fois de cette
créance, qui ne lui avait sûrement pas coûté dix francs,
il s'étrangla en effet de colère.
Nous y voilà ! vous n'avez tous que ça à dire... Et il
y a aussi les frais, n'est-ce pas ? cette dette de trois cents
francs qui est montée à plus de sept cents... Mais est-ce
que ça me regarde, moi ? On ne me paie pas, je poursuis.
Tant pis si la justice est chère, c'est sa faute ! ... Alors,
quand j'ai acheté une créance dix francs, je devrais me
faire rembourser dix francs, et ce serait fini. Eh bien ! et
mes risques, et mes courses, et mon travail de tête, oui !
mon intelligence ? Justement, tenez ! pour cette affaire
Jordan, vous pouvez consulter madame, qui est là. C'est
elle qui s'en est occupée. Ah ! elle en a fait des pas et des
démarches, elle en a usé, de la chaussure, à monter les
escaliers de tous les journaux, d'où on la flanquait à la
porte comme une mendiante, sans jamais lui donner
l'adresse. Cette affaire, mais nous l'avons nourrie pendant
des mois, nous y avons rêvé, nous y avons travaillé
comme à un de nos chefs-d'œuvre, elle me coûte une
somme folle, à dix sous l'heure seulement !
Il s'exaltait, il montra d'un grand geste les dossiers
qui emplissaient la pièce.
J'ai ici pour plus de vingt millions de créances, et
de tous les âges, de tous les mondes, d'infimes et de
colossales ... Les voulez-vous pour un million ? je vous les
donne ... Quand on pense qu'il y a des débiteurs que je
file depuis un quart de siècle ! Pour obtenir d'eux quel-
ques misérables centaines de francs, même moins
parfois, je patiente des années,j'attends qu'ils réussissent
ou qu'ils héritent... Les autres , les inconnus, les plus
nombreux, dorment là, regardez ! dans ce coin, tout ce
tas énorme. C'est le néant, ça, ou plutôt c'est la matière
brute, d'où il faut que je tire la vie, je veux dire ma vie,
Dieu sait après quelle complication de recherches et
320 LES ROUGON-MACQUART.
d'ennuis ! ... Et vous voulez que, lorsque j'en tiens un
enfin, solvable , je ne le saigne pas ? Ah ! non, vous me
croiriez trop bête, vous ne seriez pas si bête, vous !
Sans s'attarder à discuter davantage, Saccard tira son
portefeuille.
Je vais vous donner deux cents francs, et vous allez
me rendre le dossier Jordan, avec un acquit de tout compte.
Busch sursauta d'exaspération .
Deux cents francs, jamais de la vie ! ... C'est trois
cent trente francs quinze centimes. Je veux les cen-
times .
Mais, de sa voix égale , avec la tranquille assurance de
l'homme qui connaît la puissance de l'argent, montré,
étalé, Saccard répéta à deux, à trois reprises :
Je vais vous donner deux cents francs...
Et le juif, convaincu au fond qu'il était raisonnable de
transiger, finit par consentir, dans un cri de rage, les
larmes aux yeux.
Je suis trop faible. Quel sale métier ! .... Parole
d'honneur ! on me dépouille, on me vole... Allez !
pendant que vous y êtes, ne vous gênez pas , prenez-en
d'autres, oui ! fouillez dans le tas, pour vos deux cents
francs !
Puis, lorsque Busch eut signé un reçu et écrit un mot
pour l'huissier, car le dossier n'était plus chez lui , il
souffla un moment devant son bureau, tellement secoué,
qu'il aurait laissé partir Saccard, sans la Méchain, qui
n'avait pas eu un geste ni une parole.
Et l'affaire ? dit-elle .
Il se souvint brusquement, il allait prendre sa revan-
che. Mais tout ce qu'il avait préparé , son récit, ses
questions, la marche savante de l'entretien, se trouva
emporté d'un coup, dans sa hâte d'arriver au fait.
L'affaire , c'est vrai ! ... Je vous ai écrit , mon-
sieur Saccard. Nous avons maintenant un vieux compte à
régler ensemble...
Il avait allongé la main , pour prendre le dossier
Sicardot, qu'il ouvrit devant lui.
L'ARGENT . 321
En 1852, vous êtes descendu dans un hôtel meublé
de la rue de la Harpe, vous y avez souscrit douze billets
de cinquante francs à une demoiselle Rosalie Chavaille,
âgée de seize ans, que vous avez violentée, un soir, dans
l'escalier... Ces billets, les voici. Vous n'en avez pas payé
un seul, car vous êtes parti sans laisser d'adresse, avant
l'échéance du premier. Et le pis est qu'ils sont signés
d'un faux nom, Sicardot , le nom de votre première
femme ...
Très pâle , Saccard écoutait , regardait. C'était, au
milieu d'un saisissement inexprimable, tout le passé qui
s'évoquait, une sensation d'écroulement, une masse
énorme et confuse qui retombait sur lui. Dans cette peur
de la première minute, il perdit la tête, il bégaya .
Comment savez-vous ?... Comment avez-vous ça ?
Puis, de ses mains tremblantes, il se hâta de tirer de
nouveau son portefeuille, n'ayant que l'idée de payer, de
rentrer en possession de ce dossier fâcheux.
Il n'y a pas eu de frais, n'est-ce pas ?... C'est six
cents francs ... Oh ! il y aurait beaucoup à dire , mais
j'aime mieux payer, sans discussion.
Et il tendait six billets de banque .
Tout à l'heure ! cria Busch, qui repoussa l'argent.
Je n'ai pas terminé... Madame, que vous voyez là, est la
petite-cousine de Rosalie, et ces papiers sont à elle, c'est
en son nom que je poursuis le remboursement... Cette
pauvre Rosalie est restée infirme, à la suite de votre
violence . Elle a eu beaucoup de malheurs, elle est morte
dans une misère affreuse , chez madame , qui l'avait
recueillie ... Madame , si elle voulait, pourrait vous
raconter des choses ...
Des choses terribles ! accentua de sa petite voix la
Méchain, rompant son silence.
Effaré, Saccard se tourna vers elle, l'ayant oubliée,
tassée là comme une outre dégonflée à demi. Elle l'avait
toujours inquiété, avec son louche commerce d'oiseau
de carnage sur les valeurs déclassées ; et il la retrouvait,
mêlée à cette histoire désagréable .
322 LES ROUGON -MACQUART.
Sans doute, la malheureuse, c'est bien fâcheux,
murmura-t-il. Mais, si elle est morte, je ne vois vraiment
pas... Voici toujours les six cents francs.
Une seconde fois, Busch refusa de prendre la somme.
Pardon, c'est que vous ne savez pas encore tout,
c'est qu'elle a eu un enfant... Oui, un enfant qui est dans
sa quatorzième année, un enfant qui vous ressemble à un
tel point, que vous ne pouvez le renier.
Abasourdi , Saccard répéta à plusieurs reprises :
-
Un enfant, un enfant...
Puis, replaçant d'un geste brusque les six billets de
banque dans son portefeuille, tout d'un coup remis
d'aplomb et très gaillard :
- Ah! çà, dites donc, est-ce que vous vous moquez de
moi? S'il y a un enfant, je ne vous fiche pas un sou... Le
petit a hérité de sa mère, c'est le petit qui aura ça et tout
ce qu'il voudra par-dessus le marché... Un enfant, mais
c'est très gentil, mais c'est tout naturel, il n'y a pas de
mal à avoir un enfant. Au contraire, ça me fait beaucoup
de plaisir, ça me rajeunit, parole d'honneur ! ... Où est-il,
que j'aille le voir ? Pourquoi ne me l'avez-vous pas amené
tout de suite ?
Stupéfié à son tour, Busch songeait à sa longue hési-
tation, aux ménagements infinis que madame Caroline
prenait pour révéler l'existence de Victor à son père. Et,
démonté, il se jeta dans les explications les plus vio-
lentes, les plus compliquées, lâchant tout à la fois, les six
mille francs d'argent prêté et de frais d'entretien que la
Méchain réclamait, les deux mille francs d'acompte don-
nés par madame Caroline, les instincts épouvantables de
Victor, son entrée à l'Œuvre du Travail. Et, de son côté,
Saccard sursautait, à chaque nouveau détail. Comment,
six mille francs ! qui lui disait qu'au contraire on n'avait
pas dépouillé le gamin ? Un acompte de deux mille
francs ! on avait eu l'audace d'extorquer à une dame de
ses amies deux mille francs ! mais c'était un vol, un abus
de confiance ! Ce petit, parbleu ! on l'avait mal élevé, et
l'on voulait qu'il payât ceux qui étaient responsables de
L'ARGENT. 323
cette mauvaise éducation ! On le prenait donc pour un
imbécile !
Pas un sou ! cria-t-il, entendez-vous, ne comptez
pas tirer un sou de ma poche !
Busch, blême, s'était mis debout devant sa table.
C'est ce que nous verrons. Je vous traînerai en
justice.
Ne dites donc pas de bêtises. Vous savez bien que
la justice ne s'occupe pas de ces choses-là... Et, si vous
espérez me faire chanter, c'est encore plus bête, parce
que, moi, je me fiche de tout. Un enfant ! mais je vous
dis que ça me flatte !
Et, comme la Méchain bouchait la porte, il dut la bous-
culer, l'enjamber, pour sortir. Elle suffoquait, elle lui
jeta dans l'escalier, de sa voix de flûte :
Canaille ! sans cœur !
-
Vous aurez de nos nouvelles ! hurla Busch, qui
referma la porte à la volée.
Saccard était dans un tel état d'excitation, qu'il donna
l'ordre à son cocher de rentrer directemeat, rue Saint-
Lazare. Il avait hâte de voir madame Caroline, il l'aborda
sans une gêne, la gronda tout de suite d'avoir donné les
deux mille francs .
-Mais , ma chère amie, jamais on ne lâche de l'ar-
gent comme ça... Pourquoi diable avez-vous agi sans me
consulter ?
Elle, saisie qu'il sût enfin l'histoire, demeurait muette.
C'était bien l'écriture de Busch qu'elle avait reconnue, et
maintenant elle n'avait plus rien à cacher, puisqu'un
autre venait de lui éviter le souci de la confidence. Cepen-
dant, elle hésitait toujours, confuse pour cet homme qui
l'interrogeait si à l'aise.
J'ai voulu vous éviter un chagrin... Ce malheureux
enfant était dans une telle dégradation ! ... Depuis long-
temps, je vous aurais tout raconté, sans un sentiment...
- Quel sentiment ?... Je vous avoue que je ne com-
prends pas.
Elle n'essaya pas de s'expliquer, de s'excuser davan
324 LES ROUGON- MACQUART .
tage, envahie d'une tristesse, d'une lassitude de tout, elle
si courageuse à vivre ; tandis que lui continuait à s'excla-
mer, enchanté, vraiment rajeuni .
- Ce pauvre gamin ! je l'aimerai beaucoup, je vous
assure ... Vous avez très bien fait de le mettre à l'Œuvre
du Travail, pour le décrasser un peu. Mais nous allons le
retirer de là , nous lui donnerons des professeurs ... De-
main , j'irai le voir, oui ! demain, si je ne suis pas trop pris.
Le lendemain, il y eut conseil, et deux jours se pas-
sèrent, puis la semaine, sans que Saccard trouvât une
minute . Il parla de l'enfant souvent encore, remettant sa
visite, cédant au fleuve débordé qui l'emportait. Dans
les premiers jours de décembre, le cours de deux
mille sept cents francs venait d'être atteint, au milieu de
l'extraordinaire fièvre dont l'accès maladif continuait à
bouleverser la Bourse. Le pis était que les nouvelles
alarmantes avaient grandi, que la hausse s'enrageait, dans
un malaise croissant, intolérable : désormais, on annon-
çait tout haut la catastrophe fatale, et on montait quand
même, on montait sans cesse, par la force obstinée d'un
de ces prodigieux engouements qui se refusent à l'évi-
dence . Saccard ne vivait plus que dans la fiction exagérée
de son triomphe, entouré comme d'une gloire par cette
averse d'or qu'il faisait pleuvoir sur Paris, assez fin cepen-
dant pour avoir la sensation du sol miné, crevassé, qui
menaçait de s'effondrer sous lui. Aussi, bien qu'à chaque
liquidation il restât victorieux, ne décolérait-il pas contre
les baissiers, dont les pertes déjà devaient être effroyables.
Qu'avaient donc ces sales juifs à s'acharner ? N'allait-il
pas enfin les détruire ? Et il s'exaspérait surtout de ce
qu'il disait flairer, à côté de Gundermann, faisant son
jeu , d'autres vendeurs , des soldats de l'Universelle ,
peut-être, des traîtres qui passaient à l'ennemi, ébranlés
dans leur foi , ayant la hâte de réaliser.
Un jour que Saccard exhalait ainsi son mécontente-
ment devant madame Caroline , celle-ci crut devoir lui
tout dire.
-
Vous savez, mon ami, que j'ai vendu, moi... Je viens
L'ARGENT . 325
de vendre nos dernières mille actions au cours de deux
mille sept cents.
Il resta anéanti, comme devant la plus noire des tra-
hisons .
Vous avez vendu, vous! vous, mon Dieu !
Elle lui avait pris les mains, elle les lui serrait, vrai-
ment peinée, lui rappelant qu'elle et son frère l'avaient
averti. Ce dernier, qui était toujours à Rome, écrivait des
lettres pleines d'une mortelle inquiétude sur cette hausse
exagérée, qu'il ne s'expliquait pas, qu'il fallait enrayer à
tout prix, sous peine d'une culbute en plein gouffre . La
veille encore , elle en avait reçu une, lui donnant l'ordre
formel de vendre . Et elle avait vendu .
Vous, vous ! répétait Saccard. C'était vous qui me
combattiez, que je sentais dans l'ombre ! Ce sont vos
actions que j'ai dû racheter !
Il ne s'emportait pas, selon son habitude, et elle souf-
frait davantage de son accablement, elle aurait voulu le
raisonner, lui faire abandonner cette lutte sans merci
qu'un massacre seul pouvait terminer.
Mon ami, écoutez-moi... Songez que nos trois mille
L
titres ont produit plus de sept millions et demi. N'est-ce
point un gain inespéré, extravagant ? Moi, tout cet argent
m'épouvante, je ne puis pas croire qu'il m'appartienne...
Mais ce n'est d'ailleurs pas de notre intérêt personnel
qu'il s'agit. Songez aux intérêts de tous ceux qui ont remis
leur fortune entre vos mains, un effrayant total de mil-
lions que vous risquez dans la partie. Pourquoi soutenir
cette hausse insensée, pourquoi l'exciter encore ? On me
dit de tous les côtés que la catastrophe est au bout, fatale-
ment... Vous ne pourrez monter toujours, il n'y a aucune
honte à ce que les titres reprennent leur valeur réelle, et
L'est la maison solide, c'est le salut.
Mais, violemment, il s'était remis debout.
Je veux le cours de trois mille ... J'ai acheté et
j'achèterai encore, quitte à en crever... Oui ! que je crève,
que tout crève avec moi, si je ne fais pas et si je ne
maintiens pas le cours de trois mille !
326 LES ROUGON -MACQUART .
Après la liquidation du 15 décembre , les cours mon-
tèrent à deux mille huit cents, à deux mille neuf cents . Et
ce fut le 21 que le cours de trois mille vingt francs fut
proclamé à la Bourse, au milieu d'une agitation de foule
démente. Il n'y avait plus ni vérité, ni logique, l'idée de
la valeur était pervertie , au point de perdre tout sens
réel. Le bruit courait que Gundermann, contrairement
à ses habitudes de prudence, se trouvait engagé dans
d'effroyables risques ; depuis des mois qu'il nourrissait la
baisse , ses pertes avaient grandi à chaque quinzaine, au
fur et à mesure de la hausse, par sauts énormes ; et l'on
commençait à dire qu'il pourrait bien avoir les reins
cassés. Toutes les cervelles étaient à l'envers, on s'at-
tendait à des prodiges.
Et, à cette minute suprême, où Saccard, au sommet,
sentait trembler la terre, dans l'angoisse inavouée de la
chute, il fut roi. Lorsque sa voiture arrivait rue de
Londres , devant le palais triomphal de l'Universelle, un
valet descendait vivement, étalait un tapis , qui des
marches du vestibule se déroulait sur le trottoir, jusqu'au
ruisseau ; et Saccard alors daignait quitter la voiture, et
il faisait son entrée , en souverain à qui l'on épargne le
commun pavé des rues.
X
A cette fin d'année, le jour de la liquidation de dé-
cembre, la grande salle de la Bourse se trouva pleine dès
midi et demi , dans une extraordinaire agitation de voix
et de gestes. Depuis quelques semaines , d'ailleurs,
l'effervescence montait, et elle aboutissait à cette der-
nière journée de lutte, une cohue fiévreuse où grondait
déjà la décisive bataille qui allait s'engager. Dehors, il
gelait terriblement; mais un clair soleil d'hiver péné-
trait, d'un rayon oblique, par le haut vitrage, égayant tout
un côté de la salle nue, aux sévères piliers, à la voûte
triste, que glaçaient encore des grisailles allégoriques ;
tandis que des bouches de calorifères, tout le long des
arcades, soufflaient une haleine tiède, au milieu du cou-
rant froid des portes grillagées, continuellement bat-
tantes .
Le baissier Moser, plus inquiet et plus jaune que de
coutume, se heurta contre le haussier Pillerault, arro-
gamment planté sur ses hautes jambes de héron.
Vous savez ce qu'on dit...
Mais il dut élever la voix, pour se faire entendre, dans
le bruit croissant des conversations, un roulement régu-
lier, monotone, pareil à une clameur d'eaux débordées,
coulant sans fin.
-
On dit que nous aurons la guerre en avril ... Ça ne
peut pas finir autrement, avec ces armements formi-
dables. L'Allemagne ne veut pas nous laisser le temps
d'appliquer la nouvelle loi militaire que va voter la
Chambre ... Et, d'ailleurs, Bismarck...
328 LES ROUGON-MACQUART .
Pillerault éclata de rire .
Fichez - moi donc la paix, vous et votre Bis-
marck! ...Moi qui vous parle, j'ai causé cinq minutes avec
lui, cet été, quand il est venu. Il a l'air très bon garçon ...
Si vous n'êtes pas content , après l'écrasant succès de
l'Exposition, que vous faut-il ? Eh ! mon cher, l'Europe
entière est à nous.
Moser hocha désespérément la tête. Et, en phrases
que coupaient à chaque seconde les bousculades de la
foule, il continua à dire ses craintes. L'état du marché
était trop prospère, d'une prospérité pléthorique qui
ne valait rien, pas plus que la mauvaise graisse des
gens trop gras. Grâce à l'Exposition, il avait poussé trop
d'affaires, on s'était trop engoué, on en arrivait à la pure
démence du jeu. Est-ce que ce n'était pas fou, par exemple,
l'Universelle à trois mille trente ?
Ah ! nous y voilà ! cria Pillerault.
Et, de tout près, en accentuant chaque syllabe :
-
Mon cher, on finira ce soir à trois mille soixante...
Vous serez tous culbutés, c'est moi qui vous le dis.
Le baissier, facilement impressionnable pourtant, eut
un petit sifflement de défi. Et il regarda en l'air, pour
marquer sa fausse tranquillité d'âme, il resta un moment
à examiner les quelques têtes de femme, qui se penchaient,
là-haut, à la galerie du télégraphe, étonnées du spectacle
de cette salle, où elles ne pouvaient entrer. Des écussons
portaient des noms de villes, les chapiteaux et les cor-
niches allongeaient une perspective blême, que des infil-
trations avaient tachée de jaune.
Tiens ! c'est vous ! reprit Moser en baissant la tête et
en reconnaissant Salmon, qui souriait devant lui, de son
éternel et profond sourire.
Puis, troublé, voyant dans ce sourire une approbation
donnée aux renseignements de Pillerault :
-
Enfin , si vous savez quelque chose , dites - le...
Moi, mon raisonnement est simple. Je suis avec Gun-
dermann, parce que Gundermann, n'est-ce pas ? c'est
Gundermann... Ça finit toujours bien, avec lui.
L'ARGENT . 329
Mais, dit Pillerault ricanant, qui vous dit que Gun-
dermann est à la baisse ?.
Du coup, Moser arrondit des yeux effarés. Depuis long-
temps, le gros commérage de la Bourse était que Gunder-
mann guettait Saccard, qu'il nourrissait la baisse contre
l'Universelle , en attendant d'étrangler celle-ci , à quelque
fin de mois, d'un effort brusque, lorsque l'heure serait
venue d'écraser le marché sous ses millions ; et, si cette
journée s'annonçait si chaude, c'était que tous croyaient,
répétaient que la bataille allait enfin être pour ce jour-
là, une de ces batailles sans merci où l'une des deux
armées reste par terre , détruite . Mais est-ce qu'on était
jamais certain, dans ce monde de mensonge et de ruse ?
Les choses les plus sûres, les plus annoncées à l'avance,
devenaient, au moindre souffle, des sujets de doute pleins
d'angoisse .
Vous niez l'évidence, murmura Moser. Sans doute,
je n'ai pas vu les ordres, et on ne peut rien affirmer...
Hein ? Salmon, qu'est-ce que vous en dites ? Gundermann
ne peut pas lâcher, que diable !
Et il ne savait plus que croire devant le sourire silen-
cieux de Salmon qui lui semblait s'amincir, d'une finesse
extrême . 7
Ah ! reprit-il , en désignant du menton un gros
homme qui passait , si celui-là voulait parler , je ne
serais pas en peine. Il voit clair.
C'était le célèbre Amadieu, qui vivait toujours sur sa
réussite , dans l'affaire des mines de Selsis, les actions
achetées à quinze francs, en un coup d'entêtement imbé-
cile, revendues plus tard avec un bénéfice d'une quin-
zaine de millions, sans qu'il eût rien prévu ni calculé,
au hasard. On le vénérait pour ses grandes capacités
financières, une véritable cour le suivait, en tâchant de
surprendre ses moindres paroles et en jouant dans le
sens qu'elles semblaient indiquer.
Bah ! s'écria Pillerault, tout à sa théorie favorite du
casse-cou, le mieux est encore de suivre son idée, au petit
bonheur... Il n'y a que la chance . On a de la chance ou l'on
28.
330 LES ROUGON -MACQUART.
n'a pas de chance. Alors, quoi ? il ne faut pas réfléchir.
Moi, chaque fois que j'ai réfléchi, j'ai failli y rester... Te-
nez ! tant que je verrai ce monsieur-là solide à son poste,
avec son air de gaillard qui veut tout manger, j'achèterai.
D'un geste, il avait montré Saccard,qui venait d'arriver
et qui s'installait à sa place habituelle, contre le pilier de
la première arcade de gauche. Comme tous les chefs de
maison importante, il avait ainsi une place connue, où
les employés et les clients étaient certains de le trouver,
les jours de Bourse. Gundermann seul affectait de ne
jamais mettre les pieds dans la grande salle ; il n'y
envoyait même pas un représentant officiel ; mais on y
sentait une armée à lui, il y régnait en maître absent et
souverain, par la légion innombrable des remisiers, des
agents qui apportaient ses ordres, sans compter ses
créatures, si nombreuses, que tout homme présent était
peut-être le mystérieux soldat de Gundermann. Et c'était
contre cette armée insaisissable et partout agissante que
luttait Saccard, en personne, à front découvert. Derrière
lui, dans l'angle du pilier, il y avait un banc, mais il ne
s'y asseyait jamais, debout pendant les deux heures du
marché , comme dédaigneux de la fatigue. Parfois,
aux minutes d'abandon , il s'appuyait simplement du
coude à la pierre, que la salissure de tous les contacts,
à hauteur d'homme, avait noircie et polie; et, dans la
nudité blafarde du monument, il y avait même là un
détail caractéristique, cette bande de crasse luisante,
contre les portes, contre les murs, dans les escaliers,
dans la salle, un soubassement immonde, la sueur accu-
mulée des générations de joueurs et de voleurs. Très
élégant, très correct, ainsi que tous les boursiers, avec
son drap fin et son linge éblouissant, Saccard avait la
mine aimable et reposée d'un homme sans préoccupa-
tions, au milieu de ces murs bordés de noir.
Vous savez, dit Moser en étouffant sa voix, qu'on
l'accuse de soutenir la hausse par des achats considé-
rables . Si l'Universelle joue sur ses propres actions, elle
est fichue.
L'ARGENT. 331
Mais Pillerault protestait.
Encore un cancan ! ... Est-ce qu'on peut dire au juste
qui vend et qui achète ? ... Il est là pour les clients de sa
maison, ce qui est bien naturel. Et il y est aussi pour
son propre compte, car il doit jouer.
Moser, d'ailleurs, n'insista pas. Personne encore, à la
Bourse , n'aurait osé affirmer la terrible campagne menée
par Saccard, ces achats qu'il faisait pour le compte de la
société, sous le couvert d'hommes de paille, Sabatani,
Jantrou, d'autres encore, surtout des employés de sa
direction. Une rumeur seulement courait, chuchotée à
l'oreille, démentie, toujours renaissante, quoique sans
preuve possible. D'abord, il n'avait fait que soutenir les
cours avec prudence, revendant dès qu'il pouvait, afin
de ne pas trop immobiliser les capitaux et encombrer les
caisses de titres. Mais il était maintenant entraîné par la
lutte, et il avait prévu, ce jour-là, la nécessité d'achats
exagérés, s'il voulait rester maître du champ de bataille.
Ses ordres étaient donnés, il affectait son calme souriant
des jours ordinaires , malgré son incertitude sur le
résultat final et le trouble qu'il éprouvait, à s'engager
ainsi de plus en plus dans une voie qu'il savait effroya-
blement dangereuse .
Brusquement, Moser, qui était allé rôder derrière le
dos du célèbre Amadieu, en grande conférence avec un
petit homme chafouin, revint très exalté, bégayant :
Je l'ai entendu, entendu de mes oreilles... Il a dit
que les ordres de vente de Gundermann dépassaient dix
millions ... Oh ! je vends , je vends, je vendrais jusqu'à
ma chemise !
Dix millions , fichtre ! murmura Pillerault, la voix
un peu altérée. C'est une vraie guerre au couteau.
Et, dans la clameur roulante qui croissait, grossie de
toutes les conversations particulières, il n'y avait plus
que ce duel féroce entre Gundermann et Saccard. On ne
distinguait pas les paroles, mais le bruit en était fait,
c'était cela seul qui grondaitsi haut, l'entêtement calme et
logique de l'un à vendre, l'enfièvrement de passion à tou
332 LES ROUGON-MACQUART
jours acheter, qu'on soupçonnait chez l'autre. Les nou-
velles contradictoires qui circulaient, murmurées d'abord,
finissaient dans des éclats de trompette. Dès qu'ils ou-
vraient la bouche, les uns criaient, pour se faire en-
tendre , au milieu du vacarme ; tandis que d'autres, pleins
de mystère, se penchaient à l'oreille de leurs interlocu-
teurs, parlaient très bas, même quand ils n'avaient rien
à dire .
Eh ! je garde mes positions à la hausse ! reprit Pil-
lerault, déjà raffermi. Il fait un soleil trop beau, tout va
monter encore .
Tout va crouler, répliqua Moser avec son obstina-
tion dolente . La pluie n'est pas loin, j'ai eu une crise
cette nuit.
Mais le sourire de Salmon, qui les écoutait à tour de
rôle, devint si aigu, que tous deux restèrent mécontents,
sans certitude possible. Est-ce que ce diable d'homme,
si extraordinairement fort, si profond et si discret, avait
trouvé une troisième façon de jouer, en ne se mettant ni
à la hausse ni à la baisse ?
Saccard, à son pilier, voyait grossir autour de lui la
cohue de ses flatteurs et de ses clients. Continuellement,
des mains se tendaient, et il les serrait toutes, avec la
même facilité heureuse, mettant dans chaque étreinte de
ses doigts une promesse de triomphe. Certains accou-
raient, échangeaient un mot, repartaient ravis. Beaucoup
s'entêtaient, ne le lâchaient plus, glorieux d'être de son
groupe . Souvent il se montrait aimable, sans se rappeler
le nom des gens qui lui parlaient. Ainsi, il fallut que le
capitaine Chave lui nommât Maugendre, pour qu'il re-
connût celui-ci. Le capitaine , remis avec son beau-
frère , le poussait à vendre ; mais la poignée de main du
directeur suffit à enflammer Maugendre d'un espoir sans
limite. Ensuite, ce fut Sédille, l'administrateur, le grand
marchand de soie, qui voulut avoir une consultation
d'une minute . Sa maison de commerce périclitait, toute
sa fortune était liée à celle de l'Universelle, à ce point
que la baisse possible devait être pour lui un écrou
L'ARGENT. 333
lement ; et, anxieux, dévoré de sa passion, ayant d'au-
tres ennuis du côté de son fils Gustave qui ne réus-
sissait guère chez Mazaud, il éprouvait le besoin d'être
rassuré , encouragé. D'une tape sur l'épaule, Saccard
le renvoya plein de foi et d'ardeur. Puis, il y eut tout
un défilé : Kolb, le banquier, qui avait réalisé depuis
longtemps, mais qui ménageait le hasard ; le marquis de
Bohain, qui , avec sa condescendance hautaine de grand
seigneur , affectait de fréquenter la Bourse, par curio-
sité et désœuvrement; Huret lui-même, incapable de
rester fàché, trop souple pour n'être pas l'ami des gens
jusqu'au jour de l'engloutissement final, venant voir s'il
n'y avait plus rien à ramasser. Mais Daigremont parut,
tous s'écartèrent. Il était très puissant, on remarqua son
amabilité, la façon dont il plaisanta, d'un air de camara-
derie confiante. Les haussiers en rayonnaient, car il avait
la réputation d'un homme adroit, qui savait sortir des
maisons aux premiers craquements des planchers ; et
il devenait certain que l'Universelle ne craquait pas
encore. D'autres enfin circulaient , qui échangeaient
simplement un coup d'œil avec Saccard, les hommes à
lui, les employés chargés de donner les ordres, achetant
aussi pour leur propre compte , dans la rage de jeu dont
l'épidémie décimait le personnel de la rue de Londres,
toujours aux aguets , l'oreille aux serrures , en chasse des
renseignements. Ce fut ainsi que, deux fois , Sabatani
passa, avec sa grâce molle d'Italien matiné d'Oriental, en
affectant de ne pas même voir le patron ; tandis que
Jantrou , immobile à quelques pas , tournant le dos ,
semblait tout à la lecture des dépêches des Bourses
étrangères , affichées dans des cadres grillagés. Le remi-
sier Massias, qui, toujours courant, bouscula le groupe ,
eut un petit signe de la tête, pour rendre sans doute une
réponse, quelque commission vivement faite. Et, à me-
sure que l'heure de l'ouverture approchait, le piétine-
ment sans fin, le double courant de foule, sillonnant la
salle, l'emplissait des secousses profondes et du retentis-
sement d'une marée haute .
334 LES ROUGON -MACQUART .
On attendait le premier cours.
A la corbeille, Mazaud et Jacoby, sortant du cabinet
des agents de change , venaient d'entrer, côte à côte,
d'un air de correcte confraternité. Ils se savaient pour-
tant adversaires, dans la lutte sans merci qui se livrait
depuis des semaines, et qui pouvait finir par la ruine
de l'un d'eux. Mazaud, petit , avec sa taille mince de
joli homme, était d'une vivacité gaie , où se retrou-
vait sa chance si heureuse jusque - là , cette chance
qui l'avait fait hériter, à trente-deux ans, de la charge
d'un de ses oncles ; tandis que Jacoby, ancien fondé
de pouvoir , devenu agent à l'ancienneté , grâce à des
clients qui le commanditaient, avait le ventre épaissi
et le pas lourd de ses soixante ans, grand gaillard gri-
sonnant et chauve, étalant une large face de bon diable
jouisseur. Et tous deux, leurs carnets à la main, cau-
saient du beau temps, comme s'ils n'avaient pas tenu là,
sur ces quelques feuilles, les millions qu'ils allaient
échanger, ainsi que des coups de feu, dans la meurtrière
mêlée de l'offre et de la demande.
Hein ? une jolie gelée !
-
Oh ! imaginez-vous, je suis venu à pied, tant c'était
charmant !
Arrivés devant la corbeille, le vaste bassin circulaire,
encore net des papiers inutiles, des fiches qu'on y jette,
ils s'arrêtèrent un instant, appuyés à la rampe de velours
rouge qui l'entoure, continuant à se dire des choses
banales et interrompues, tout en guettant du coin de
l'œil les alentours .
Les quatre travées, en forme de croix, fermées par
des grilles, sorte d'étoile à quatre branches ayant pour
centre la corbeille, étaient le lieu sacré interdit au public ;
et, entre les branches, en avant, il y avait d'un côté un
autre compartiment, où se trouvaient les commis du
comptant, que dominaient les trois coteurs, assis sur de
hautes chaises, devant leurs immenses registres; tandis
que, de l'autre côté, un compartiment plus petit, ouvert
celui-là, nommé « la guitare » , à cause de sa forme sans
L'ARGENT . 335
doute, permettait aux employés et aux spéculateurs de se
mettre en contact direct avec les agents. Derrière, dans
l'angle formé par deux autres branches, se tenait, en
pleine foule, le marché des rentes françaises, où chaque
agent était représenté, ainsi qu'au marché du comptant,
par un commis spécial, ayant son carnet distinct ; car les
agents de change, autour de la corbeille, ne s'occupent
exclusivement que des marchés à terme, tout entiers à la
grande besogne effrénée du jeu.
Mais, apercevant, dans la travée de gauche, son fondé
de pouvoir Berthier, qui lui faisait un signe, Mazaud alla
échanger avec lui quelques mots à demi-voix, les fondés
de pouvoir n'ayant que le droit d'être dans les travées, à
distance respectueuse de la rampe de velours rouge,
qu'aucune main profane ne saurait toucher. Chaque jour,
Mazaud venait ainsi à la Bourse avec Berthier et ses deux
commis, celui du comptant et celui de la rente, auxquels
se joignait le plus souvent le liquidateur de la charge ;
sans compter l'employé aux dépêches, qui était toujours
le petit Flory, la face de plus en plus enfouie dans son
épaisse barbe, d'où ne sortait que l'éclat de ses yeux
tendres. Depuis son gain de dix mille francs, au len-
demain de Sadowa , Flory , affolé par les exigences
de Chuchu, devenue capricieuse et dévorante, jouait
éperdument pour son compte, sans calcul aucun d'ail-
leurs, tout au jeu de Saccard qu'il suivait avec une foi
aveugle. Les ordres qu'il connaissait, les télégrammes
qui lui passaient par les mains, suffisaient à le guider.
Et, justement, comme il descendait en courant du télé-
graphe , installé au premier étage, les deux mains pleines
de dépêches, il dut faire appeler par un garde Mazaud,
qui lâcha Berthier, pour venir contre la guitare .
- Monsieur, faut-il aujourd'hui les dépouiller et les
classer ?
-
Sans doute , si elles arrivent ainsi en masse...
Qu'est-ce que c'est que tout ça?
Oh ! de l'Universelle, des ordres d'achat, presque
toutes.
336 LES ROUGON-MACQUART.
L'agent, d'une main exercée, feuilletait les dépêches,
visiblement satisfait. Très engagé avec Saccard, qu'il
reportait depuis longtemps pour des sommes consi-
dérables , ayant encore reçu de lui, le matin même, des
ordres d'achat énormes, il avait fini par être l'agent en
titre de l'Universelle. Et, quoique sans grosse inquiétude
jusque-là , cet engouement persistant du public , ces
achats entêtés, malgré l'exagération des cours, le rassu-
raient. Un nom le frappa, parmi les signataires des
dépêches , celui de Fayeux, ce receveur de rentes de
Vendôme, qui devait s'être fait une clientèle extrême-
ment nombreuse de petits acheteurs, parmi les fermiers ,
les dévotes et les prêtres de sa province, car il ne se
passait pas de semaine, sans qu'il envoyât ainsi télé-
grammes sur télégrammes.
Donnez ça au comptant, dit Mazaud à Flory. Et
n'attendez pas qu'on vous descende les dépêches, n'est-ce
pas ? Restez là-haut, prenez-les vous-même .
Flory alla s'accouder à la balustrade du comptant,
criant à toute voix :
Mazaud ! Mazaud !
Et ce fut Gustave Sédille qui s'approcha ; car, à la Bourse ,
les employés perdent leur nom , n'ont plus que le nom de
l'agent qu'ils représentent. Flory , lui aussi, s'appelait
Mazaud. Après avoir quitté la charge pendant près de
deux ans, Gustave venait d'y rentrer, afin de décider son
père à payer ses dettes ; et, ce jour-là, en l'absence du
commis principal, il se trouvait chargé du comptant, ce
qui l'amusait. Flory s'étant penché à son oreille, tous deux
convinrent de n'acheter pour Fayeux qu'au dernier cours,
après avoir joué pour eux sur ses ordres, en achetant et
en revendant d'abord au nom de leur homme de paille
habituel , de façon à toucher la différence, puisque la
hausse leur semblait certaine .
Cependant, Mazaud revint vers la corbeille. Mais, à
chaque pas, un garde lui remettait, de la part de quelque
client qui n'avait pu s'approcher, une fiche , où un ordre
était griffonné au crayon. Chaque agent avait sa fiche
L'ARGENT. 337
particulière, d'une couleur spéciale, rouge , jaune, bleue,
⚫ verte, afin qu'on pût la reconnaître aisément. Celle de
Mazaud était verte, couleur de l'espérance ; et les petits
papiers verts continuaient à s'amasser entre ses doigts,
dans le continuel va-et-vient des gardes, qui les pre-
naient au bout des travées, de la main des employés et
des spéculateurs, tous pourvus d'une provision de ces
fiches, de façon à gagner du temps. Comme il s'arrêtait
de nouveau devant la rampe de velours, il y retrouva
Jacoby, qui, lui également, tenait une poignée de fiches,
sans cesse grossie, des fiches rouges , d'un rouge frais de
sang répandu : sans doute des ordres de Gundermann
et de ses fidèles , car personne n'ignorait que Jacoby, dans
le massacre qui se préparait, était l'agent des baissiers,
le principal exécuteur des hautes œuvres de la banque
juive. Et il causait maintenant avec un autre agent, Dela-
rocque, son beau-frère, un chrétien qui avait épousé une
uive, un gros homme roux et trapu, très chauve, lancé
dans le monde des cercles, connu pour recevoir les ordres
de Daigremont, lequel s'était fâché depuis peu avec Jacoby,
comme autrefois avec Mazaud. L'histoire que Delarocque
racontait, une histoire grasse de femme rentrée chez son
mari sans chemise, allumait ses petits yeux clignotants,
tandis qu'il agitait, dans une mimique passionnée, son
carnet, d'où débordait le paquet de ses fiches, bleues
celles-ci, d'un bleu tendre de ciel d'avril.
Monsieur Massias vous demande, vint dire un garde
àMazaud .
Vivement, ce dernier retourna au bout de la travée.
Le remisier, complètement à la solde de l'Universelle,
lui apportait des nouvelles de la coulisse, qui fonctionnait
déjà sous le péristyle, malgré la terrible gelée. Quelques
spéculateurs se risquaient quand même , rentraient par
moments se chauffer dans la salle ; pendant que les cou-
lissiers, au fond d'épais paletots, les collets de fourrure
relevés , tenaient bon , en cercle comme d'habitude ,
au-dessous de l'horloge, s'animant, criant, gesticulant si
fort, qu'ils ne sentaient pas le froid. Et le petit Nathan
29
338 LES ROUGON-MACQUART .
sohn se montrait parmi les plus actifs, en train de devenir
un gros monsieur, favorisé de la chance, depuis le jour,
où , simple petit employé démissionnaire du Crédit Mobi-
lier, il avait eu l'idée de louer une chambre et d'ouvrir
un guichet.
D'une voix rapide , Massias expliqua que, les cours
ayant l'air de fléchir, sous le paquet de valeurs dont les
baissiers accablaient le marché, Saccard venait d'avoir
l'idée d'opérer à la coulisse, pour influer sur le premier
cours officiel de la corbeille. L'Universelle avait clôturé,
la veille , à 3030 francs ; et il avait fait donner l'ordre à
Nathansohn d'acheter cent titres, qu'un autre coulissier
devait offrir à 3035. C'était cinq francs de majoration.
Bon ! le cours nous arrivera, dit Mazaud.
Et il revint, parmi les groupes des agents, qui se
trouvaient au complet. Les soixante étaient là, faisant
déjà entre eux, malgré le règlement, les affaires au cours
moyen, en attendant le coup de cloche réglementaire.
Les ordres donnés à un cours fixé d'avance n'influaient pas
sur le marché, puisqu'il fallait attendre ce cours ; tandis
que les ordres au mieux, ceux dont on laissait la libre
exécution au flair de l'agent, déterminaient la continuelle
oscillation des cotes différentes. Un bon agent était fait
de finesse et de prescience, de cervelle prompte et de
muscles agiles, car la rapidité assurait souvent le succès ;
sans compter la nécessité des belles relations dans la
haute banque, des renseignements ramassés un peu par-
tout, des dépêches reçues des Bourses françaises et étran-
gères, avant tout autre. Et il fallait encore une voix
solide, pour crier fort.
Mais une heure sonna, la volée de la cloche passa en
coup de vent sur la houle violente des têtes ; et la der-
nière vibration n'était pas éteinte, que Jacoby, les deux
mains appuyées sur le velours, jetait d'une voix mugis-
sante, la plus forte de la compagnie :
J'ai de l'Universelle ... J'ai de l'Universelle ...
Il ne fixait pas de prix, attendant la demande. Les
soixante s'étaient rapprochés et formaient le cercle autour
L'ARGENT. 339
de la corbeille, où déjà quelques fiches jetées faisaient
des taches de couleurs vives. Face à face, ils se dévisa-
geaient tous, se tâtaient comme les duellistes au début
d'une affaire, très pressés de voir s'établir le premier
cours .
J'ai de l'Universelle, répétait la basse grondante de
Jacoby. J'ai de l'Universelle.
A quel cours , l'Universelle ? demanda Mazaud d'une
voix mince, mais si aiguë, qu'elle dominait celle de son
collègue, comme un chant de flûte s'entend au-dessus
d'un accompagnement de violoncelle.
Et Delarocque proposa le cours de la veille.
A 3030, je prends l'Universelle.
Mais, tout de suite, un autre agent renchérit.
A 3035, envoyez l'Universelle.
C'était le cours de la coulisse qui arrivait, empêchant
l'arbitrage que Delarocque devait préparer : un achat à
la corbeille et une vente prompte à la coulisse, pour em-
pocher les cinq francs de hausse. Aussi Mazaud se
décida-t-il , certain d'être approuvé par Saccard.
A 3040 , je prends... Envoyez l'Universelle à
3040.
Combien ? dut demander Jacoby.
Trois cents .
Tous deux écrivirent un bout de ligne sur leur carnet,
et le marché était conclu, le premier cours se trouvait
fixé, avec une hausse de dix francs sur le cours de la
veille. Mazaud se détacha, alla donner le chiffre à celui
des coteurs qui avait l'Universelle sur son registre. Alors,
pendant vingt minutes, ce fut une véritable écluse lâchée :
les cours des autres valeurs s'étaient également établis,
tout le paquet des affaires apportées par les agents, se
concluait, sans grandes variations. Et, cependant, les
coteurs, haut perchés, pris entre le vacarme de la cor-
beille et celui du comptant, qui fonctionnait fiévreuse-
ment lui aussi, avaient grand'peine à inscrire toutes les
cotes nouvelles que venaient leur jeter les agents et les
commis . En arrière, la rente également faisait rage .
340 LES ROUGON -MACQUART.
Depuis que le marché était ouvert, la foule ne ronflait
plus seule, avec le bruit continu des grandes eaux; et,
sur ce grondement formidable , s'élevaient maintenant
les cris discordants de l'offre et de la demande, un gla-
pissement caractéristique, qui montait, descendait, s'ar-
rêtait pour reprendre en notes inégales et déchirées,
ainsi que des appels d'oiseaux pillards dans la tem-
pête.
Saccard souriait, debout près de son pilier. Sa cour
avait augmenté encore, la hausse de dix francs sur l'Uni-
verselle venait d'émotionner la Bourse , car on y pronos-
tiquait depuis longtemps une débâcle pour le jour de la
liquidation. Huret s'était rapproché avec Sédille et Kolb ,
en affectant de regretter tout haut sa prudence, qui lui
avait fait vendre ses actions, dès le cours de 2500 ;
tandis que Daigremont, l'air désintéressé, promenant à
son bras le marquis de Bohain, lui expliquait gaiement la
défaite de son écurie, aux courses d'automne. Mais ,
surtout, Maugendre triomphait, accablait le capitaine
Chave , obstiné quand même dans son pessimisme, disant
qu'il fallait attendre la fin. Et la même scène se repro-
duisait entre Pillerault vantard et Moser mélancolique,
l'un radieux de cette folie de la hausse, l'autre serrant
les poings, parlant de cette hausse têtue, imbécile, comme
d'une bête enragée qu'on finirait pourtant bien par
abattre .
Une heure se passa, les cours restaient à peu près les
mêmes , les affaires continuaient à la corbeille, moins
drues, au fur et à mesure que les ordres nouveaux et les
dépêches les apportaient. Il y avait ainsi, vers le milieu
de chaque Bourse, une sorte de ralentissement, l'accal-
mie des transactions courantes , en attendant la lutte
décisive du dernier cours. Pourtant, on entendait toujours
le mugissement de Jacoby, que coupaient les notes aiguës
de Mazaud, engagés l'un et l'autre dans des opérations à
prime . « J'ai de l'Universelle à 3040, dont 15... Je prends
de l'Universelle à 3040, dont 10 ... Combien ? ... Vingt-
cinq... Envoyez ! » Ce devaient être des ordres de Fayeux
L'ARGENT . 341
que Mazaud exécutait, car beaucoup de joueurs de pro-
vince, pour limiter leur perte, avant d'oser se lancer
dans le ferme, achetaient et vendaient à prime. Puis,
brusquement, une rumeur courut, des voix saccadées
s'élevèrent : l'Universelle venait de baisser de cinq
francs; et, coup sur coup, elle baissa de dix francs, de
quinze francs, elle tomba à 3025.
Justement, à ce moment-là, Jantrou, qui avait reparu ,
après une courte absence, disait à l'oreille de Saccard
que la baronne Sandorff était là, rue Brongniart, dans
son coupé, et qu'elle lui faisait demander s'il fallait
vendre. Cette question, tombant au moment où les cours
fléchissaient, l'exaspéra. Il revoyait le cocher immobile,
haut perché sur le siège, la baronne consultant son carnet,
comme chez elle, glaces closes. Et il répondit :
Qu'elle me fiche la paix ! et si elle vend , je
l'étrangle !
Massias accourait, à l'annonce des quinze francs de
baisse, ainsi qu'à un appel d'alarme, sentant bien qu'il
allait être nécessaire. En effet, Saccard , qui avait préparé
un coup pour enlever le dernier cours, une dépêche qu'on
devait envoyer de la Bourse de Lyon, où la hausse était
certaine, commençait à s'inquiéter, en ne voyant pas arri-
ver la dépêche; et cette dégringolade de quinze francs,
imprévue, pouvait amener un désastre .
Habilement, Massias ne s'arrêta pas devant lui, le
heurta du coude, puis reçut son ordre, l'oreille tendue.
Vite, à Nathansohn, quatre cents, cinq cents, ce
qu'il faudra.
Cela s'était fait si rapidement, que Pillerault et Moser
seuls s'en aperçurent. Ils se lancèrent sur les pas de
Massias, pour savoir. Massias, depuis qu'il était à la solde
de l'Universelle, avait pris une importance énorme. On
tâchait de le confesser, de lire par-dessus son épaule les
ordres qu'il recevait. Et lui-même, maintenant, réalisait des
gains superbes . Avec sa bonhomie souriante de malchan-
ceux, que la fortune avait rudement traité jusque-là, il
s'étonnait, il déclaraiť supportable cette vie de chien de
29.
342 LES ROUGON-MACQUART .
la Bourse, où il ne disait plus qu'il fallait être juif pour
réussir.
A la coulisse, dans le courant d'air glacé du péristyle,
que le pâle soleil de trois heures ne chauffait guère,
l'Universelle avait baissé moins rapidement qu'à la cor-
beille. Et Nathansohn, averti par ses courtiers, venait
de réaliser l'arbitrage que n'avait pu réussir Delarocque,
au début : acheteur dans la salle à 3025, il avait revendu
sous la colonnade à 3035. Cela n'avait pas demandé trois
minutes, et il gagnait soixante mille francs. Déjà l'achat
faisait, à la corbeille, remonter la valeur à 3030 , par
cet effet d'équilibre que les deux marchés, le légal et le
toléré, exercent l'un sur l'autre. Un galop de commis ne
cessait pas, de la salle au péristyle, jouant des coudes à
travers la cohue. Pourtant, le cours de la coulisse allait
fléchir, lorsque l'ordre que Massias apportait à Nathan-
sohn le soutint à 3035, le haussa à 3040; tandis que,
par contre-coup, la valeur retrouvait aussi, au parquet,
son premier cours. Mais il était difficile de l'y main-
tenir, car la tactique de Jacoby et des autres agents
opérant au nom des baissiers, était, évidemment, de
réserver les grosses ventes pour la fin de la Bourse, afin
d'en écraser le marché et d'amener un effondre-
ment, dans le désarroi de la dernière demi-heure.
Saccard comprit si bien le péril, que, d'un signe con-
venu, il avertit Sabatani, en train de fumer une ciga-
rette, à quelques pas, de son air détaché et alangui
d'homme à femmes ; et, tout de suite, se faufilant avec
une souplesse de couleuvre, ce dernier se rendit dans la
guitare, où , l'oreille aux aguets , suivant les cours , il ne
s'arrêta plus d'envoyer à Mazaud des ordres , sur des
fiches vertes, dont il avait une provision. Malgré tout,
l'attaque était si rude, que l'Universelle, de nouveau,
baissa de cinq francs .
Les trois quarts sonnèrent, il n'y avait plus qu'un quart
d'heure, avant le coup de cloche de la fermeture. A ce
moment, la foule tournoyait et criait, comme flagellée
par quelque tourment d'enfer ; la corbeille aboyait, hur
L'ARGENT . 343
lait, avec des retentissements fêlés de chaudronnerie
qu'on brise ; et ce fut alors que se produisit l'incident si
anxieusement attendu par Saccard.
Le petit Flory, qui, depuis le commencement, n'avait
cessé de descendre du télégraphe, toutes les dix minutes,
les mains pleines de dépêches, reparut encore, fendant la
foule, lisant cette fois un télégramme, dont il semblait
enchanté.
Mazaud ! Mazaud ! appela une voix.
Et Flory, naturellement, tourna la tête, comme s'il eût
répondu à l'appel de son propre nom. C'était Jantrou qui
voulait savoir. Mais le commis le bouscula, trop pressé,
tout à la joie de se dire que l'Universelle finirait en
hausse ; car la dépêche annonçait que la valeur montait à
la Bourse de Lyon, où des achats s'étaient produits, si
importants, que le contre-coup allait se ressentir à la
Bourse de Paris. En effet, d'autres télégrammes arri-
vaient déjà, un grand nombre d'agents recevaient des
ordres . Le résultat fut immédiat et considérable .
A 3040, je prends de l'Universelle, répétait Mazaud,
de sa voix exaspérée de chanterelle.
Et Delarocque, débordé par la demande, renchérissait
de cinq francs.
A 3045, je prends ...
J'ai , à 3045 , mugissait Jacoby. Deux cents , à
3045 .
Envoyez !
Alors, Mazaud monta lui-même.
-
Je prends à 3050.
Combien?
Cinq cents... Envoyez !
Mais l'effroyable vacarme devenait tel, au milieu d'une
gesticulation épileptique, que les agents eux-mêmes ne
s'entendaient plus. Et, tout à la fureur professionnelle
qui les agitait, ils continuèrent par gestes, puisque les
basses caverneuses des uns avortaient, tandis que les
flûtes des autres s'amincissaientjusqu'au néant. On voyait
s'ouvrir les bouches énormes, sans qu'un bruit distinct
344 LES ROUGON- MACQUART .
parût en sortir, et les mains seules parlaient : un geste
du dedans en dehors, qui offrait, un autre geste du dehors
en dedans, qui acceptait; les doigts levés indiquaient les
quantités , les têtes disaient oui ou non , d'un signe.
C'était, intelligible aux seuls initiés, comme un de ces
coups de démence qui frappent les foules. En haut, à la
galerie du télégraphe, des têtes de femme se penchaient,
stupéfiées, épouvantées, devant l'extraordinaire spectacle .
A la rente, on aurait dit une rixe, un paquet central,
acharné et faisant le coup de poing, tandis que le double
courant de public dont ce côté de la salle était traversé,
déplaçait les groupes, déformés et reformés sans cesse, en
de continuels remous. Entre le comptant et la corbeille,
au-dessus de la tempête déchaînée des têtes, il n'y avait
plus que les trois coteurs, assis sur leurs hautes chaises,
qui surnageaient ainsi que des épaves, avec la grande
tache blanche de leur registre, tiraillés àgauche , tiraillés
à droite, par la fluctuation rapide des cours qu'on leur
jetait. Dans le compartiment du comptant surtout, la
bousculade était à son comble, une masse compacte
de chevelures, pas même de visages, un grouillement
sombre qu'éclairaient seulement les petites notes claires
des carnets, agités en l'air. Et, à la corbeille, autour
du bassin que les fiches froissées emplissaient main-
tenant d'une floraison de toutes les couleurs , des cheveux
grisonnaient, des crânes luisaient, on distinguait la pâleur
des faces secouées, des mains tendues fébrilement, toute
la mimique dansante des corps, plus au large, comme
près de se dévorer, si la rampe ne les eût retenus. Cet
enragement des dernières minutes avait d'ailleurs gagné
le public, on s'écrasait dans la salle, un piétinement
énorme, une débandade de grand troupeau lâché dans un
couloir trop étroit; et seuls, au milieu de l'effacement des
redingotes, les chapeaux de soie miroitaient, sous la
lumière diffuse, qui tombait du vitrage.
Mais, brusquement, une volée de cloche perça le
tumulte. Tout se calma, les gestes s'arrêtèrent, les voix
se turent, au comptant, à la rente, à la corbeille . Il ne
L'ARGENT . 345
restait que le grondement sourd du public, pareil à la
voix continue d'un torrent rentré dans son lit, qui achève
de s'écouler. Et, dans l'agitation persistante, les der-
niers cours circulaient, l'Universelle était montée à 3 060,
en hausse encore de trente francs sur le cours de la
veille. La déroute des baissiers était complète, la liqui-
dation allait une fois de plus être désastreuse pour eux,
car les différences de la quinzaine se solderaient par des
sommes considérables .
Un instant, Saccard, avant de quitter la salle, se haussa,
comme pour mieux embrasser la foule autour de lui,
d'un coup d'œil. Il était réellement grandi, soulevé d'un
tel triomphe, que toute sa petite personne se gonflait,
s'allongeait, devenait énorme. Celui qu'il semblait ainsi
chercher, par-dessus les têtes, c'était Gundermann absent,
Gundermann qu'il aurait voulu voir abattu, grimaçant,
demandant grâce ; et il tenait au moins à ce que toutes les
créatures inconnues du juif, toute la sale juiverie qui se
trouvait là, hargneuse, le vît lui-même, transfiguré, dans
la gloire de son succès. Ce fut sa grande journée , celle
dont on parle encore, comme on parle d'Austerlitz et de
Marengo . Ses clients, ses amis s'étaient précipités. Le mar-
quis de Bohain, Sédille, Kolb, Huret, lui serraient les
deux mains, tandis que Daigremont, avec le sourire faux
de son amabilité mondaine, le complimentait, sachant bien
qu'on meurt, àla Bourse, de pareilles victoires. Maugendre
l'aurait embrassé sur les deux joues, exalté, exaspéré, en
voyant le capitaine Chave hausser quand même les épaules.
Mais l'adoration complète , religieuse , était celle de
Dejoie, qui, venu du journal en courant, pour connaître
tout de suite le dernier cours, restait à quelques pas,
immobile, cloué par la tendresse et l'admiration, les
yeux luisants de larmes. Jantrou avait disparu, portant
sans doute la nouvelle à la baronne Sandorff. Massias et
Sabatani soufflaient, rayonnants, comme au soir triomphal
d'une grande bataille.
Eh bien ! qu'est-ce que je disais ? criait Pillerault
ravi.
346 LES ROUGON-MACQUART.
Moser, le nez allongé, grognait de sourdes menaces.
Oui, oui, au bout du fossé la culbute... La carte du
Mexique à payer, les affaires de Rome qui s'embrouillent
encore depuis Mentana, l'Allemagne qui va tomber sur
nous un de ces quatre matins... Oui, oui, et ces imbéciles
qui montent encore, pour culbuter de plus haut. Ah ! tout
estbien fichu, vous verrez !
Puis, comme Salmon, cette fois, demeurait grave, en
le regardant :
-
C'est votre avis, n'est-ce pas ? Quand tout marche
trop bien, c'est que tout va craquer.
Cependant, la salle se vidait, il n'allait y rester, en
l'air, que la fumée des cigares, une nuée bleuâtre, épais-
sie et jaunie de toutes les poussières envolées. Mazaud et
Jacoby , redevenus corrects , étaient rentrés ensemble
dans le cabinet des agents de change, le second plus ému
par de secrètes pertes personnelles que par la défaite
de ses clients ; tandis que le premier, qui ne jouait pas,
était tout à la joie du dernier cours, si vaillamment enlevé.
Ils causèrent quelques minutes avec Delarocque, pour des
échanges d'engagements, tenant à la main leurs carnets
pleins de notes, que leurs liquidateurs devaient dépouil-
ler dès le soir, afin d'appliquer les affaires faites. Pen-
dant ce temps, dans la salle des commis, une salle basse,
coupée de gros piliers, pareille à une classe mal tenue,
avec des rangées de pupitres et un vestiaire tout au fond,
Flory et Gustave Sédille, qui étaient allés chercher leurs
chapeaux, s'égayaient bruyamment, en attendant de con-
naître le cours moyen, que les employés du syndicat, à
un des pupitres, établissaient d'après le cours le plus
haut et le cours le plus bas. Vers trois heures et demie,
lorsque l'affiche eut été collée sur un pilier, tous deux
hennirent, gloussèrent, imitèrent le chant du coq, dans
le contentement de la belle opération qu'ils avaient réa-
lisée, en trafiquant sur les ordres d'achat de Fayeux.
C'était une paire de solitaires pour Chuchu qui tyranni-
sait maintenant Flory de ses exigences, et un semestre
d'avance pour Germaine Cœur que Gustave avait fait la
L'ARGENT. 347
bêtise d'enlever définitivement à Jacoby, lequel venait de
prendre au mois une écuyère de l'Hippodrome . D'ail-
leurs, le vacarme continuait dans la salle des commis,
des farces ineptes, un massacre des chapeaux, au milieu
d'une bousculade d'écoliers en récréation. Et, d'autre
part, sous le péristyle, la coulisse finissait de bâcler
des affaires , Nathansohn se décidait à descendre les
marches , enchanté de son arbitrage, parmi le flot des
derniers spéculateurs, qui s'attardaient, malgré le froid
devenu terrible. Dès six heures, tout ce monde de joueurs,
d'agents de change, de coulissiers et de remisiers , après
avoir, les uns établi leur gain ou leur perte, les autres
arrêté leurs notes de courtage, allaient se mettre en habit,
pour finir d'étourdir leur journée, avec leur notion per-
vertie de l'argent, dans les restaurants et les théâtres,
les soirées mondaines et les alcôves galantes .
Ce soir-là, Paris qui veille et qui s'amuse, ne parla que
du duel formidable engagé entre Gundermann et Saccard.
Les femmes, tout entières au jeu par passion et par mode,
affectaient de se servir des mots techniques de liqui-
dation, prime, report, déport, sans toujours les com-
prendre. On causait surtout de la position critique des
baissiers qui, depuis tant de mois, payaient, à chaque
liquidation nouvelle, des différences de plus en plus
fortes, à mesure que l'Universelle montait, dépassant
toute limite raisonnable. Certainement, beaucoup jouaient
à découvert et se faisaient reporter, ne pouvant livrer
les titres ; ils s'acharnaient, continuaient leurs opérations
à la baisse , avec l'espoir d'une débâcle prochaine des
actions ; mais , malgré les reports qui tendaient à s'élever
d'autant plus que l'argent se faisait plus rare, les bais-
siers épuisés, écrasés, allaient être anéantis, si la hausse
continuait. A la vérité, la situation de Gundermann, du chef
tout-puissant qu'on leur donnait, était différente, car lui
avait dans ses caves son milliard, d'inépuisables troupes
qu'il envoyait au massacre, si longue et meurtrière que
fût la campagne. C'était l'invincible force , pouvoir
rester vendeur à découvert, avec la certitude de toujours
348 LES ROUGON- MACQUART .
payer ses différences, jusqu'au jour où la baisse fatale
lui donnerait la victoire.
Et l'on causait, on calculaitles sommes considérables qu'il
devait déjà avoir englouties, à faire avancer ainsi, le 15 et
le 30 de chaque mois, pareils à des rangées de soldats que
les boulets emportent, des sacs d'écus qui fondaient au feu
de la spéculation. Jamais encore, il n'avait subi, en Bourse,
une si rude attaque à sa puissance, qu'il y voulait souve-
raine , indiscutable ; car, s'il était, comme il aimait à le
répéter, un simple marchand d'argent, et non un joueur,
il avait la nette conscience que, pour rester ce marchand,
le premier du monde, disposant de la fortune publique,
il lui fallait être le maître absolu du marché ; et il se
battait, non pour le gain immédiat, mais pour sa royauté
elle-même, pour sa vie. De là, l'obstination froide, la
farouche grandeur de la lutte. On le rencontrait sur les
boulevards, le long de la rue Vivienne, avec sa face blême
et impassible, son pas de vieillard épuisé, sans que rien
en lui décelât la moindre inquiétude. Il ne croyait qu'à la
logique. Au-dessus du cours de deux mille francs, la folie
commençait pour les actions de l'Universelle ; à trois
mille, c'était la démence pure, elles devaient retomber,
comme la pierre lancée en l'air retombe forcément ; et il
attendait. Irait-il jusqu'au bout de son milliard ? On fré-
missait d'admiration autour de Gundermann, du désir
aussi de le voir enfin dévorer ; tandis que Saccard, qui
soulevait un enthousiasme plus tumultueux, avait pour lui
les femmes, les salons, tout le beau monde des joueurs,
lesquels empochaient de si belles différences, depuis
qu'ils battaient monnaie avec leur foi, en trafiquant sur
le mont Carmel et sur Jérusalem. La ruine prochaine de
la haute banque juive était décrétée, le catholicisme
allait avoir l'empire de l'argent, comme il avait eu celui
des âmes. Seulement , si ses troupes gagnaient gros ,
Saccard se trouvait à bout d'argent, vidant ses caisses
pour ses continuels achats. De deux cents millions dispo-
nibles , près des deux tiers venaient d'être ainsi immo-
bilisés : c'était la prospérité trop grande, le triomphe
L'ARGENT. 349
asphyxiant, dont on étouffe. Toute société qui veut être
maîtresse à la Bourse, pour maintenir le cours de ses
actions, est une société condamnée. Aussi, dans les com-
mencements, n'était-il intervenu qu'avec prudence . Mais
il avait toujours été l'homme d'imagination, voyant trop
grand, transformant en poèmes ses trafics louches d'aven-
turier; et, cette fois, avec cette affaire réellement colos-
sale et prospère, il en arrivait à des rêves extravagants
de conquête, à une idée si folle, si énorme, qu'il ne se la
formulait même pas nettement à lui-même. Ah ! s'il avait
eu des millions, des millions toujours, comme ces sales
juifs ! Le pis était qu'il voyait la fin de ses troupes, encore
quelques millions bons pour le massacre. Puis , si la
baisse venait, ce serait son tour à payer des différences ;
et lui, ne pouvant lever les titres , serait bien forcé de se
faire reporter. Dans sa victoire, le moindre gravier devait
culbuter sa vaste machine . On en avait la sourde con-
science, même parmi les fidèles , ceux qui croyaient
à la hausse comme au bon Dieu. C'était ce qui ache-
vait de passionner Paris, la confusion et le doute où
l'on s'agitait, ce duel de Saccard et de Gundermann dans
lequel le vainqueur perdait tout son sang, ce corps à corps
des deux monstres légendaires, écrasant entre eux les
pauvres diables qui se risquaient à jouer leur jeu, mena-
çant de s'étrangler l'un l'autre, sur le monceau des ruines
qu'ils entassaient.
Brusquement, le 3 janvier, le lendemain même du
jour où venaient d'être réglés les comptes de la dernière
liquidation , l'Universelle baissa de cinquante francs. Ce
fut une forte émotion. A la vérité, tout avait baissé ; le
marché, surmené depuis trop longtemps, gonflé outre
mesure , craquait de toutes parts ; deux ou trois affaires
véreuses s'effondraient avec bruit ; et , d'ailleurs , on
aurait dû être habitué à ces sautes violentes des cours,
qui parfois variaient de plusieurs centaines de francs dans
une même Bourse, aſſolés, pareils à l'aiguille de la bous-
sole au milieu d'un orage. Mais, au grand frisson qui
passa, tous sentirent le commencement de la débâcle.
30
350 LES ROUGON-MACQUART.
L'Universelle baissait, le cri en courut, se propagea, dans
une clameur de foule, faite d'étonnement, d'espoir et
de crainte .
Dès le lendemain, Saccard, solide et souriant à son
poste, relevait le cours d'une hausse de trente francs,
grâce à des achats considérables. Seulement, le 5, malgré
ses efforts , la baisse fut de quarante francs. L'Univer-
selle n'était plus qu'à trois mille. Et, dès lors, chaque jour
amena sa bataille. Le 6, l'Universelle remontait. Le 7,
le 8, elle baissait de nouveau. C'était un mouvement
irrésistible, qui l'entraînait peu à peu, dans une chute
lente . On allait la prendre pour le bouc émissaire , lui
taire expier la folie de tous, les crimes des autres affaires
moins en vue, de ce pullulement d'entreprises louches,
surchauffées de réclames , grandies comme des champi-
gnons monstrueux dans le terreau décomposé du règne.
Mais Saccard, qui ne dormait plus , qui chaque après-
midi reprenait sa place de combat, près de son pilier,
vivait dans l'hallucination de la victoire toujours pos-
sible . En chet d'armée convaincu de l'excellence de
son plan , il ne cédait le terrain que pas à pas, sacrifiant
ses derniers soldats, vidant les caisses de la société de
5 Meurs derniers sacs d'écus, pour barrer la route aux
assaillants . Le 9, il remporta encore un avantage signalé :
les baissiers tremblèrent, reculèrent, est-ce que la liqui-
dation du 15 s'engraisserait une fois de plus de leurs dé-
pouilles ? Et lui , déjà sans ressources, réduit à lancer du
papier de circulation , osait maintenant, comme ces affamés
qui voient des festins immenses dans le délire de leur faim,
s'avouer à lui-même le but prodigieux et impossible où
il tendait, l'idée géante de racheter toutes les actions,
pour tenir les vendeurs à découvert, pieds et poings liés,
à sa merci. Cela venait d'être fait pour une petite com-
pagnie de chemins de fer, la maison d'émission avait tout
ramassé sur le marché ; et les vendeurs, ne pouvant
livrer, s'étaient rendus en esclaves, forcés d'offrir leur
tortune et leur personne. Ah ! s'il avait traqué, effaré Gun-
dermann jusqu'à le tenir , impuissant, à découvert ! S'il
L'ARGENT. 351
l'avait ainsi vu, un matin, apportant son milliard, en le
suppliant de ne pas le prendre tout entier, de lui laisser
les dix sous de lait dont il vivait par jour ! Seulement,
pour ce coup-là, il fallait sept à huit cents millions. Il en
avait déjà jeté deux cents au gouffre, c'était cinq ou six
cents encore qu'il s'agissait de mettre en ligne. Avec
six cents millions, il balayait les juifs, il devenait le roi
de l'or, le maître du monde. Quel rêve ! et c'était très
simple, l'idée de la valeur de l'argent se trouvait abolie
à ce degré de fièvre, il n'y avait plus que des pions que
l'on poussait sur l'é[Link] ses nuits d'insomnie, il
levait l'armée des six cents millions et les faisait tuer
pour sa gloire, victorieux enfin au milieu des dé-
sastres, sur les ruines de tout .
Saccard, le 10, eut malheureusement une terrible
journée. A la Bourse, il était toujours superbe de gaieté
et de calme. Et jamais guerre pourtant n'avait eu cette
férocité muette, un égorgement de chaque heure, le guet-
apens embusqué partout. Dans ces batailles de l'argent,
sourdes et lâches, où l'on éventre les faibles, sans bruit,
il n'y a plus de liens, plus de parenté , plus d'amitié :
c'est l'atroce loi des forts, ceux qui mangent pour ne pas
être mangés. Aussi se sentait-il absolument seul , n'ayant
d'autre soutien que son insatiable appétit, qui le tenait
debout, sans cesse dévorant. Il redoutait surtout lajournée
du 14, où devait avoir lieu la réponse des primes. Mais il
trouva encore de l'argent pour les trois jours qui précé-
dèrent, et le 14, au lieu d'amener une débâcle, raffer-
mit l'Universelle, qui, le 15, finit en liquidation à 2860,
en baisse seulement de cent francs sur le dernier cours
de décembre. Il avait craint un désastre, il affecta de
croire à une victoire. En réalité, pour la première fois ,
les baissiers l'emportaient, touchaient enfin des diffé-
rences , eux qui en payaient depuis des mois ; et, la situa-
tion se retournant, lui dut se faire reporter chez Mazaud,
lequel se trouva dès lors fortement engagé. La seconde
quinzaine de janvier allait être décisive.
Depuis qu'il luttait de la sorte, dans ces secousses quo
352 LES ROUGON-MACQUART.
tidiennes qui le jetaient et le reprenaient à l'abîme,
Saccard avait, chaque soir, un besoin effréné d'étourdis-
sement. Il ne pouvait rester seul, dînait en ville, ache-
vait ses nuits au cou d'une femme . Jamais il n'avait ainsi
brûlé sa vie, se montrant partout, courant les théâtres et
les cabarets où l'on soupe , affectant une dépense exagérée
d'homme trop riche . Il évitait madame Caroline, dont les
remontrances le gênaient, toujours à lui parler des lettres
inquiètes qu'elle recevait de son frère, désespérée elle-
même de sa campagne à la hausse, d'un effrayant danger.
Et il revoyait davantage la baronne Sandorff, comme si
cette froide perversion, dans le petit rez-de-chaussée
inconnu de la rue Caumartin, l'eût dépaysé, en lui don-
nant l'heure d'oubli, nécessaire à la détente de son cer-
veau surmené de fatigue. Parfois, il s'y réfugiait pour
examiner certains dossiers, réfléchir à certaines affaires,
heureux de se dire que personne au monde ne l'y déran-
gerait. Le sommeil l'y terrassait, il y dormait une heure
ou deux, les seules heures délicieuses d'anéantissement ;
et la baronne, alors, ne se faisait aucun scrupule de fouiller
ses poches, de lire les lettres de son portefeuille ; car il
était devenu complètement muet, ellen'en tirait plus un
seul renseignement utile, convaincue même qu'il mentait,
quand elle lui arrachait un mot, au point qu'elle n'osait
plus jouer sur ses indications. C'était en lui volant ainsi
ses secrets, qu'elle avait acquis la certitude des embarras
d'argent où commençait à se débattre l'Universelle,
tout un vaste système de papier de circulation, des billets
de complaisance que la maison escomptait à l'étranger,
prudemment. Saccard, un soir, s'étant réveillé trop tôt et
l'ayant trouvée en train de visiter son portefeuille, l'avait
giflée comme une fille qui pêche des sous dans le gilet
des messieurs ; et, depuis lors, il la battait, ce qui les
enrageait, puis les brisait et les calmait tous les deux.
Cependant, après la liquidation du 15, qui lui avait
emporté une dizaine de mille francs, la baronne se mit à
nourrir un projet. Elle en était obsédée, elle finit par con-
sulter Jantrou .
L'ARGENT . 350
Ma foi , lui répondit celui-ci , je crois que vous avez
raison, il est temps de passer à Gundermann... Allez
donc le voir, et contez-lui l'affaire, puisqu'il vous a pro-
mis, le jour où vous lui apporteriez un bon conseil , de
vous en donner un autre en échange .
Gundermann, le matin où la baronne se présenta, était
d'une humeur de dogue. La veille encore , l'Universelle
avait remonté. On n'en finirait donc pas, avec cette bête
vorace, qui lui avait mangé tant d'or et qui s'entêtait à ne
pas mourir ! Elle était bien capable de se relever, de finir
de nouveau en hausse, le 31 du mois ; et il grondait de
s'être engagé dans cette rivalité désastreuse , lorsque peut-
être il aurait mieux valu faire sa part à la maison nou-
velle. Ébranlé dans sa tactique ordinaire, perdant sa foi
dans la logique fatalement triomphante, il se serait, à
cette minute, résigné à battre en retraite, s'il avait pu
reculer sans tout perdre. Ils étaient rares chez lui, ces
moments de découragement que les plus grands capi-
taines ont connus, à la veille même de la victoire, lorsque
les hommes et les choses veulent leur succès. Et ce
trouble d'une vue puissante, si nette d'habitude, venait du
brouillard qui se produit à la longue, de ce mystère des
opérations de Bourse, sous lesquelles il n'est jamais pos-
sible de mettre un nom à coup sûr. Certes, Saccard
achetait, jouait. Mais était-ce pour des clients sérieux,
était-ce pour la société elle-même ? Il finissait par ne
plus le savoir, au milieu des commérages qu'on lui rap-
portait de toutes parts. Les portes de son cabinet immense
claquaient, tout son personnel tremblait de sa colère, il
accueillait les remisiers si brutalement, que leur défilé
accoutumé se tournait en un galop de déroute.
Ah ! c'est vous, dit Gundermann à la baronne, sans
politesse aucune. Je n'ai pas de temps à perdre avec les
femmes , aujourd'hui.
Elle en fut déconcertée, au point qu'elle supprima
toutes les préparations et lâcha d'un coup la nouvelle
qu'elle apportait.
-
Si l'on vous prouvait que l'Universelle est à bout
30.
354 LES ROUGON- MACQUART.
d'argent, après les achats considérables qu'elle a faits, et
qu'elle en est réduite à escompter, à l'étranger, du papier
de complaisance , pour continuer la campagne ?
Le juif avait réprimé un tressaillement de joie. Son
œil restait mort, il répondit de la même voix grondeuse :
Ce n'est pas vrai.
-
Comment! pas vrai ? Mais j'ai entendu de mes
oreilles, j'ai vu de mes yeux.
Et elle voulut le convaincre, en lui expliquant qu'elle
avait eu entre les mains les billets signés par des hommes
de paille. Elle nommait ces derniers, elle disait aussi les
noms des banquiers, qui, à Vienne, à Francfort, à Berlin,
avaient escompté les billets. Ses correspondants pour-
raient le renseigner, il verrait bien qu'elle ne lui appor-
tait pas un cancan en l'air. De même, elle affirmait que
la société avait acheté pour elle, dans l'unique but de
maintenir la hausse, et que deux cents millions déjà
étaient engloutis.
Gundermann, qui l'écoutait de son air morne, réglait
déjà sa campagne du lendemain, d'un travail d'intelli-
gence si prompt, qu'il avait en quelques secondes réparti
ses ordres, arrêté les chiffres. Maintenant, il était certain
de la victoire, sachant bien de quelle ordure lui venaient
les renseignements, plein de mépris pour ce Saccard
jouisseur, stupide au point de s'abandonner à une femme
et de se laisser vendre .
Quand elle eut fini, il leva la tête, et, la regardant de
ses gros yeux éteints :
Eh bien ! qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse,
tout ce que vous me racontez là ?
Elle en resta saisie, tellement il paraissait désintéressé
et calme.
Mais il me semble que votre situation à la baisse...
-
Moi ! qui vous a dit que j'étais à la baisse ? Je ne
vais jamais à la Bourse, je ne spécule pas... Tout ça m'est
bien égal !
Et sa voix était si innocente, que la baronne, ébranlée,
effarée, aurait fini par le croire, sans certaines inflexions
L'ARGENT . 355
d'une naïveté trop goguenarde. Évidemment, il se mo-
quait d'elle, dans son absolu dédain, en homme fini,
sans désir aucun.
Alors, ma bonne amie, comme je suis très pressé,
si vous n'avez rien de plus intéressant à me dire...
Il la mettait à la porte. Alors, furieuse, elle se ré-
volta.
J'ai eu confiance en vous, j'ai parlé la première...
C'est un guet-apens véritable... Vous m'aviez promis, si
je vous étais utile, de m'être utile à votre tour, de me
donner un conseil...
Se levant, il l'interrompit. Lui qui ne riait jamais, il
eut un petit ricanement, tellement cette duperie brutale
à l'égard d'une femme jeune et jolie, l'amusait.
-
- Un conseil, mais je ne vous le refuse pas, ma bonne
amie... Écoutez-moi bien. Ne jouez pas, ne jouez
jamais. Ça vous rendra laide, c'est très vilain, une femme
qui joue.
Et, quand elle s'en fut allée, hors d'elle, il s'enferma
avec ses deux fils et son gendre, distribua les rôles,
envoya tout de suite chez Jacoby et chez d'autres agents
de change, pour préparer le grand coup du lendemain.
Son plan était simple : faire ce que la prudence l'avait
empêché de risquer jusque-là, dans son ignorance de la
véritable situation de l'Universelle ; écraser le marché
sous des ventes énormes, maintenant qu'il savait cette
dernière à bout de ressources, incapable de soutenir les
cours . Il allait faire avancer la réserve formidable de son
milliard, en général qui veut en finir et que ses espions
ont renseigné sur le point faible de l'ennemi. La logique
triompherait, toute action est condamnée, qui monte
au delà de la valeur vraie qu'elle représente.
Justement, ce jour-là, vers cinq heures, Saccard, averti
du danger par son flair, se rendit chez Daigremont. Il
était fiévreux, il sentait que l'heure devenait pressante de
porter un coup aux baissiers, si l'on ne voulait se lais-
ser battre définitivement par eux. Et son idée géante le
travaillait , la colossale armée de six cents millions
356 LES ROUGON -MACQUART.
å lever encore, pour la conquête du monde. Daigremont
le reçut avec son amabilité ordinaire, dans son hôtel prin-
cier, au milieu de ses tableaux de prix, de tout ce luxe
éclatant, que payaient, chaque quinzaine, les différences
de Bourse, sans qu'on sût au juste ce qu'il y avait de solide
derrière ce décor, toujours sous la menace d'être emporté
par un caprice de la chance. Jusque-là, il n'avait pas
trahi l'Universelle, refusant de vendre , affectant de mon-
trer une confiance absolue, heureux de cette attitude de
beau joueur à la hausse, dont il tirait du reste de gros
profits ; et même il s'était plu à ne pas broncher, après la
liquidation mauvaise du 15, convaincu, disait-il partout,
que la hausse allait reprendre, l'œil aux aguets pourtant,
prêt à passer à l'ennemi , dès le premier symptôme
grave. La visite de Saccard, l'extraordinaire énergie dont
il faisait preuve, l'idée énorme qu'il lui développa de
tout ramasser sur le marché, le frappèrent d'une véri-
table admiration. C'était fou, mais les grands hommes de
guerre etde finance ne sont-ils pas souvent que des fous qui
réussissent ? Et il promit formellement de se porter à
son secours , dès la Bourse du lendemain : il avait
déjà de fortes positions , il passerait chez Delarocque,
son agent , pour en prendre de nouvelles ; sans
compter ses amis qu'il irait voir, toute une sorte de syn-
dicat dont il amènerait le renfort. On pouvait, selon lui,
chiffrer à une centaine de millions ce nouveau corps
d'armée, d'un emploi immédiat. Cela suffirait. Saccard,
radieux, certain de vaincre, arrêta sur-le-champ le plan
de la bataille , tout un mouvement tournant d'une
rare hardiesse, emprunté aux plus illustres capitaines :
d'abord , au début de la Bourse , une simple escar-
mouche pour attirer les baissiers et leur donner
confiance ; puis , quand ils auraient obtenu un pre-
mier succès, quand les cours baisseraient, l'arrivée de
Daigremont et de ses amis avec leur grosse artillerie,
tous ces millions inattendus, débouchant d'un pli de ter-
rain, prenant les baissiers en queue et les culbutant. Ce
serait un écrasement, un massacre. Les deux hommes se
L'ARGENT. 357
séparèrent avec des poignées de main et des rires de
triomphe.
Une heure plus tard, comme Daigremont, qui dînait
en ville, allait s'habiller, il reçut une autre visite, celle
de la baronne Sandorff. Dans son désarroi , elle venait
d'avoir l'inspiration de le consulter. On l'avait un
instant dite sa maîtresse ; mais, réellement, il n'y avait
eu entre eux qu'une camaraderie très libre d'homme
à femme. Tous deux étaient trop félins, se devinaient
trop, pour en arriver à la duperie d'une liaison. Elle
conta ses craintes , la démarche chez Gundermann, la
réponse de celui-ci , en mentant d'ailleurs sur la fièvre
de trahison qui l'avait poussée. Et Daigremont s'é-
gaya, s'amusa à l'effarer davantage, l'air ébranlé, près
de croire que Gundermann disait vrai, quand il jurait
qu'il n'était pas à la baisse; car est-ce qu'on sait jamais ?
c'est un vrai bois que la Bourse, un bois par une nuit
obscure, où chacun marche à tâtons. Dans ces ténèbres,
si l'on a le malheur d'écouter tout ce qu'on invente
d'inepte et de contradictoire, on est certain de se casser
la figure.
Alors, demanda-t-elle anxieusement, je ne dois pas
vendre?
- Vendre, pourquoi ? En voilà une folie ! Demain,
nous serons les maîtres, l'Universelle remontera à trois
mille cent. Et tenez bon, quoi qu'il arrive : vous serez
contente du dernier cours... Je ne puis pas vous en
dire davantage.
La baronne était partie, Daigremont s'habillait enfin,
lorsqu'un coup de timbre annonça une troisième visite .
Ah ! celui-là, non ! il ne le recevrait pas. Mais, lorsqu'on
lui eut remis la carte de Delarocque, il cria tout de suite
de faire entrer ; et, comme l'agent, l'air très ému, atten-
dait pour parler, il renvoya son valet de chambre, ache-
vant lui-même de mettre sa cravate blanche, devant une
haute glace.
-
Mon cher, voilà ! dit Delarocque, avec sa familiarité
d'homme du même cercle. Je m'en remets à votre amitié,
358 LES ROUGON -MACQUART.
n'est-ce pas ? parce que c'est assez délicat... Imaginez-
vous que Jacoby, mon beau-frère, vient d'avoir la gentil-
lesse de me prévenir d'un coup qui se prépare. A la
Bourse de demain, Gundermann et les autres sont dé-
cidés à faire sauter l'Universelle. Ils vont jeter tout le
paquet sur le marché... Jacoby a déjà les ordres, il est
accouru ...
Fichtre ! lâcha simplement Daigremont, devenu
pâle.
Vous comprenez, j'ai de très fortes positions à la
hausse engagées chez moi, oui! pour une quinzaine de
millions , de quoi y laisser bras et jambes... Alors,
n'est-ce pas ? j'ai pris une voiture et je fais le tour de mes
clients sérieux. Ce n'est pas correct, mais l'intention est
bonne...
Fichtre ! répéta l'autre.
Enfin, mon bon ami, comme vous jouez à découvert,
je viens vous prier de me couvrir ou de défaire votre
position.
Daigremont eut un cri :
- Défaites, défaites, mon cher... Ah ! non, par exem-
ple ! je ne reste pas dans les maisons qui croulent,
c'est de l'héroïsme inutile... N'achetez pas, vendez ! J'en
ai pour près de trois millions chez vous, vendez, vendez
tout!
Et, comme Delarocque se sauvait, en disant qu'il avait
d'autres clients à voir, il lui prit les mains, les serra éner-
giquement.
Merci, je n'oublierai jamais. Vendez, vendez tout !
Resté seul , il rappela son valet de chambre, pour se
faire arranger la chevelure et la barbe. Ah ! quelle école !
il avait failli, cette fois, se laisser jouer comme un
enfant. Voilà ce que c'était que de se mettre avec un
fou!
Le soir, à la petite Bourse de huit heures, la panique
commença. Cette Bourse se tenait alors sur le trottoir
du boulevard des Italiens , à l'entrée du passage de
l'Opéra ; et il n'y avait là que la coulisse,opérant au milieu
L'ARGENT . 359
d'une cohue louche de courtiers, de remisiers, de spécu-
lateurs véreux. Des camelots circulaient, des ramasseurs
de bouts de cigare se jetaient à quatre pattes , au milieu
du piétinement des groupes. C'était, barrant le boulevard,
un entassement obstiné de troupeau, que le flot des pro-
meneurs emportait, séparait, et qui se reformait toujours.
Ce soir-là, près de deux mille personnes stationnaient
ainsi , grâce à la douceur du ciel couvert et fumeux,
qui annonçait de la pluie, après des froids terribles. Le
marché était très actif, on offrait l'Universelle de tous
côtés, les cours tombaient rapidement. Aussi , bientôt, des
rumeurs coururent, toute une anxiété naissante. Que se
passait-il donc ? A demi-voix, on se nommait les vendeurs
probables, selon le remisier qui donnait l'ordre, ou le
coulissier qui l'exécutait. Puisque les gros vendaient de
la sorte, il se préparait quelque chose de grave, sûre-
ment. Et, de huit heures à dix heures, ce fut une bous-
culade, tous les joueurs de flair défirent leurs posi-
tions, il y en eut même qui, d'acheteurs, eurent le
temps de se mettre vendeurs. On alla se coucher dans
un malaise de fièvre, comme à la veille des grands
désastres .
Le lendemain, le temps fut exécrable. Il avait plu toute
lanuit, une petite pluie glaciale noyait la ville, changée
par le dégel en un cloaque de boue, jaune et liquide. La
Bourse, dès midi et demi, clamait dans ce ruissellement.
Réfugiée sous le péristyle et dans la salle, la foule était
énorme ; et la salle, bientôt, avec les parapluies mouillés
qui s'égouttaient, se trouva changée en une immense
flaque d'eau bourbeuse. La crasse noire des murs suin-
tait, il ne tombait du toit vitré qu'un jour bas et roussâtre,
d'une désespérée mélancolie.
Au milieu des mauvais bruits qui couraient, des his-
toires extraordinaires détraquant les têtes, tous les re-
gards, dès l'entrée, cherchaient Saccard, ledévisageaient.
Il était à son poste, debout, près du pilier accoutumé;
et il avait l'air des autres jours , des jours triom-
phants, son air de gaieté brave et d'absolue confiance. Il
360 LES ROUGON- MACQUART.
n'ignorait pas que l'Universelle avait baissé de trois cents
francs la veille, à la petite Bourse du soir ; il flairait un
danger immense, il s'attendait à un furieux assaut des
baissiers ; mais son plan de bataille lui semblait inat-
taquable, le mouvement tournant de Daigremont, l'arrivée
imprévue d'une armée fraîche de millions devait tout
emporter et lui assurer une fois de plus la victoire. Lui,
désormais, se trouvait sans ressources ; les caisses de
l'Universelle étaient vides, il en avait gratté jusqu'aux cen-
times ; et il ne désespérait pourtant pas, il s'était fait repor-
ter par Mazaud, il l'avait conquis à un tel point, en luicon-
fiant l'appui du syndicat de Daigremont, que l'agent, sans
couverture , venait encore d'accepter des ordres d'achat
pour plusieurs millions. La tactique arrêtée entre eux
était de ne pas trop laisser tomber les cours, au début de
la Bourse, de les soutenir, de guerroyer, en attendant
l'armée de renfort. L'émotion était si vive, que Massias et
Sabatani , renonçant à des ruses inutiles, maintenant que
la vraie situation faisait l'objet de tous les commérages,
vinrent causer ouvertement avec Saccard, puis coururent
porter ses recommandations dernières, l'un à Nathansohn,
sous le péristyle, l'autre à Mazaud, encore dans le cabinet
des agents de change .
Il était une heure moins dix, et Moser qui arrivait,
blême d'une crise de foie, dont la morsure l'avait em-
pêché de fermer l'œil , la nuit précédente, fit remarquer à
Pillerault que tout le monde, ce jour-là, était jaune et
avait l'air malade. Pillerault, que l'approche des désastres
redressait dans des fanfaronnades de chevalier errant,
partit d'un éclat de rire.
Mais c'est vous, mon cher, qui avez la colique. Tout
le monde est très gai. Nous allons vous flanquer une de
ces tripotées dont on se souvient longtemps.
La vérité était que, dans l'anxiété générale, la salle res-
tait morne, sous le jour roussâtre, et cela se sentait sur-
tout au grondement affaibli des voix. Ce n'était plus l'éclat
tumultueux des grands jours de hausse, l'agitation , le va-
carme d'une marée, débordant de toutes parts en conqué
L'ARGENT . 361
rante. On ne courait plus, on ne criait plus, on se glis-
sait, on parlait bas, comme dans la maison d'un malade.
Bien que la foule fût considérable, et que l'on s'étouffât
pour circuler, un murmure seulement s'élevait, navré,
le chuchotement des craintes qui couraient, des nouvelles
déplorables qu'on échangeait à l'oreille. Beaucoup se
taisaient, livides , la face contractée, avec des yeux élargis,
qui interrogeaientdésespérément les autres visages.
Salmon, vous ne dites rien? demanda Pillerault,
plein d'une ironie agressive .
-
Parbleu! murmura Moser, il est comme les autres,
il n'a rien à dire, il a peur.
En effet, ce jour-là, les silences de Salmon n'inquié-
taient plus personne, dans l'attente profonde et muette
de tous.
Mais c'était autour de Saccard que se pressait surtout
un flot de clients , frémissants d'incertitude, avides d'une
bonne parole. On remarqua plus tard que Daigremont ne
s'était pas montré, pas plus que le député Huret, averti
sans doute, redevenu le chien fidèle de Rougon. Kolb , au
milieu d'un groupe de banquiers, affectait d'être pris par
une grosse affaire d'arbitrage. Le marquis de Bohain, au-
dessus des vicissitudes du sort, promenait tranquillement
sa petite tête pâle et aristocratique, certain de gagner
quand même, ayant donné à Jacoby l'ordre d'acheter
autant d'Universelle qu'il avait chargé Mazaud d'en vendre.
Et Saccard, assiégé par la foule des autres, les croyants,
les naïfs, se montra particulièrement aimable et rassurant
pour Sédille et pour Maugendre, qui, les lèvres trem-
blantes, les yeux humides de supplications, quêtaient l'es-
poir du triomphe. Il leur serra vigoureusement la main,
en mettant dans son étreinte l'absolue promesse de
vaincre. Puis, en homme constamment heureux, à l'abri
de tout péril, il se lamenta d'une misère.
- Vous me voyez consterné. Par ces grands froids, on
a oublié un camélia dans ma cour, et il est perdu.
Le mot courut, on s'attendrit sur le camélia. Quel
homme, ce Saccard ! d'une assurance impassible, le visage
31
362 LES ROUGON-MACQUART.
toujours souriant, sans qu'on pût savoir si ce n'était là
qu'un masque, posé sur les effroyables préoccupations qui
auraient torturé tout autre !
L'animal ! est-il beau ! murmura Jantrou à l'oreille
de Massias, qui revenait.
Justement, Saccard appelait Jantrou, envahi d'un sou-
venir à cette minute suprême, se rappelant l'après-midi,
où , avec ce dernier, il avait vu le coupé de la baronne
Sandorff, arrêté rue Brongniart. Est-ce qu'il était la en-
core, dans cette journée de crise ? est-ce que le cocher,
haut perché, gardait sous la pluie battante son immobilité
de pierre, pendant que la baronne, derrière les glaces
closes, attendait les cours ?
Certainement, elle est là, répondit Jantrou, à demi-
voix, et de tout cœur avec vous, bien décidée à ne pas
reculer d'une semelle... Nous sommes tous là, solides à
notre poste .
Saccard fut heureux de cette fidélité, bien qu'il doutât
du désintéressement de la dame et des autres . D'ail-
leurs , dans l'aveuglement de sa fièvre, il croyait en-
core marcher à la conquête, avec tout son peuple d'ac-
tionnaires derrière lui, ce peuple des humbles et du beau
monde, engoué, fanatisé, les jolies femmes mêlées aux
servantes, en un même élan de foi.
Enfin , le coup de cloche retentit, passa avec une
lamentation de tocsin sur la houle effarée des têtes . Et
Mazaud, qui donnait des ordres à Flory, revint vivement
vers la corbeille, pendant que le jeune employé se pré-
cipitait au télégraphe, très ému pour lui-même ; car, en
perte depuis quelque temps, s'entêtant à suivre la for-
tune de l'Universelle, il risquait ce jour-là un coup déci-
sif, sur l'histoire de l'intervention de Daigremont, surprise
à la charge, derrière une porte. La corbeille était tout
aussi anxieuse que la salle, les agents sentaient bien,
depuis la dernière liquidation, le sol trembler sous eux,
au milieu de symptômes si graves, que leur expérience
s'en alarmait. Déjà, des écroulements partiels s'étaient
produits, le marché exténué, trop chargé, se lézardait
L'ARGENT . 363
de toutes parts. Allait-ce donc être un de ces grands cata-
clysmes, comme il en survient un tous les dix à quinze
ans, une de ces crises mortelles du jeu à l'état de fièvre
aiguë, qui décime la Bourse, la balaye d'un vent de mort?
A la rente, au comptant, les cris semblaient s'étrangler,
la bousculade se faisait plus rude , dominée par les
hautes silhouettes noires des coteurs, qui attendaient, la
plume aux doigts. Et, tout de suite, Mazaud, les mains
serrant la rampe de velours rouge, aperçut Jacoby, de
l'autre côté du bassin circulaire, criant de sa voix profonde :
J'ai de l'Universelle... A 2800, j'ai de l'Universelle...
C'était le dernier cours de la petite Bourse de la veille ;
et, pour enrayer immédiatement la baisse, il crut prudent
de prendre à ce prix. Sa voix aiguë s'éleva, domina toutes
les autres .
-A 2800, je prends ... Trois cents Universelle, envoyez !
Le premier cours se trouva ainsi fixé. Mais il lui fut
impossible de le maintenir. De toutes parts, les offres
affluaient. Il lutta désespérément pendant une demi-heure,
sans autre résultat que de ralentir la chute rapide. Sa
surprise était de ne pas être plus soutenu par la coulisse .
Que faisait donc Nathansohn, dont il attendait des ordres
d'achat ? et il ne sut que plus tard l'adroite tactique de
ce dernier, qui, tout en achetant pour Saccard, vendait
pour son propre compte, averti de la vraie situation par
son flair de juif. Massias, très engagé lui-même comme
acheteur, accourut, essoufflé, dire la déroute de la cou-
lisse à Mazaud, qui perdit la tête et brûla ses dernières
cartouches, en lâchant d'un coup les ordres qu'il se réser-
vait d'échelonner, jusqu'à l'arrivée des renforts. Cela fit
remonter un peu les cours : de 2500, ils revinrent à 2650,
affolés, avec les sauts brusques des jours de tempête ; et,
un instant encore, l'espoir fut sans bornes chez Mazaud,
chez Saccard, chez tous ceux qui étaient dans la confi-
dence du plan de bataille. Puisque cela remontait dès
maintenant, la journée était gagnée, la victoire allait être
foudroyante, lorsque la réserve déboucherait sur le flanc
des baissiers et changerait leur défaite en une effroyable
364 LES ROUGON- MACQUART.
déroute. Il y eut un mouvement de joie profonde, Sédille
et Maugendre auraient baisé les mains de Saccard, Kolb
se rapprocha, tandis que Jantrou disparut, courant porter
à la baronne Sandorff la bonne nouvelle. Et l'on vit à ce
moment le petit Flory, radieux, chercher partout Saba-
tani, qui lui servait maintenant d'intermédiaire, pour lui
donner un nouvel ordre d'achat.
Mais deux heures venaient de sonner, et Mazaud, sur
qui portait l'effort de l'attaque, faiblissait de nouveau .
Sa surprise augmentait, du retard que les renforts met-
taient à entrer en ligne. Il était grand temps, qu'atten-
daient-ils donc pour le dégager de la position intenable
où il s'épuisait? Bien que, par fierté professionnelle, il
montrât un visage impassible, il sentait un grand froid
monter à ses joues , il craignait de pâlir. Jacoby, toni-
truant, continuait de lui jeter, par paquets méthodiques,
ses offres, qu'il cessait de relever. Et ce n'était plus lui
qu'il regardait, ses yeux s'étaient tournés vers Delarocque,
l'agent de Daigremont, dont il ne comprenait pas le silence.
Gros et trapu, avec sa barbe rousse, l'air béat et souriant
d'une noce de la veille, celui-ci restait paisible, dans son
attente inexplicable. Est-ce qu'il n'allait pas ramasser
toutes ces offres, tout sauver, par les ordres d'achat dont
devaient déborder les fiches qu'il avait en main ?
Tout d'un coup, de sa voix gutturale, légèrement en-
rouée, Delarocque se jeta dans la lutte.
J'ai de l'Universelle ... J'ai de l'Universelle ...
Et, en quelques minutes, il en offrit pour plusieurs
millions. Des voix lui répondaient. Les cours s'effon-
draient .
J'ai à 2400... J'ai à 2300... Combien ? ... Cinq cents,
six cents ... Envoyez !
Que disait-il donc? que se passait-il ? Au lieu des
secours attendus, était-ce une nouvelle armée ennemie qui
débouchait des bois voisins ? Comme à Waterloo , Grouchy
n'arrivait pas, et c'était la trahison qui achevait la déroute.
Sous ces masses profondes et fraîches de vendeurs, ac-
courant au pas de charge, une effroyable paniquese déclarait .
L'ARGENT . 365
A cette seconde, Mazaud sentit passer la mort sur sa
face. Il avait reporté Saccard pour des sommes trop con-
sidérables, il eut la sensation nette que l'Universelle
lui cassait les reins en s'écroulant. Mais sa jolie figure
brune, aux minces moustaches, resta impénétrable et
brave. Il acheta encore, épuisa les ordres qu'il avait reçus,
de sa voix chantante de jeune coq, aiguë comme dans le
succès. Et, en face de lui , ses contre - parties, Jacoby
mugissant, Delarocque apoplectique, malgré leur effort
d'indifférence , laissaient percer plus d'inquiétude ; car
ils le voyaient désormais en grand danger, et les paye-
rait-il, s'il sautait ? Leurs mains étreignaient le velours
de la rampe, leurs voix continuaient à glapir, comme
mécaniquement, par habitude de métier, pendant que,
dans leurs regards fixes, s'échangeait toute l'affreuse
angoisse du drame de l'argent.
Alors , pendant la dernière demi -heure, ce fut la
débâcle, la déroute s'aggravant et emportant la foule en
un galop désordonné. Après l'extrême confiance, l'engoue-
ment aveugle, arrivait la réaction de la peur, tous se
ruant pour vendre, s'il en était temps encore. Une grêle
d'ordres de vente s'abattit sur la corbeille, on ne voyait
plus que des fiches pleuvoir ; et ces paquets énormes de
titres, jetés ainsi sans prudence, accéléraient la baisse,
un véritable effondrement. Les cours, de chute en chute,
tombèrent à 1500, à 1200, à 900. Il n'y avait plus d'ache-
teurs, la plaine restait rase, jonchée de cadavres. Au-
dessus du sombre grouillement des redingotes, les trois
coteurs semblaient être des greffiers mortuaires, enregis-
trant des décès. Par un singulier effet du vent de désastre
qui traversait la salle, l'agitation s'y était figée, le va-
carme s'y mourait, comme dans la stupeur d'une grande
catastrophe. Un silence effrayant régna, lorsque, après
le coup de cloche de la clôture, le dernier cours de
830 francs fut connu. Et la pluie entêtée ruisselait tou-
jours sur le vitrage, qui ne laissait plus îltrer qu'un
crépuscule louche ; la salle était devenue un cloaque,
sous l'égouttement des parapluies et le piétinement de la
31.
366 LES ROUGON-MACQUART.
foule, un sol fangeux d'écurie mal tenue, où traînaient
toutes sortes de papiers déchirés ; tandis que, dans la
corbeille, éclatait le bariolage des fiches, les vertes , les
rouges, les bleues, jetées à pleines mains, si abondantes
ce jour-là, que le vaste bassin débordait.
Mazaud était rentré dans le cabinet des agents de
change, en même temps que Jacoby et Delarocque.. Il
s'approcha du buffet, but un verre de bière, dévoré d'une
soif ardente, et il regardait l'immense pièce, avec son ves-
tiaire, sa longue table centrale autour de laquelle étaient
rangés les fauteuils des soixante agents, ses tentures de
velours rouge, tout son luxe banal et défraîchi qui la fai-
sait ressembler à une salle d'attente de première classe,
dans une grande gare ; il la regardait de l'air étonné d'un
homme qui ne l'aurait jamais bien vue. Puis, comme il
partait, sans une parole, il serra les mains de Jacoby et
de Delarocque, de l'étreinte accoutumée, tous les trois
pâlissant, sous leur attitude correcte de chaque jour. Il
avait dit à Flory de l'attendre à la porte ; et il l'y trouva,
en compagnie de Gustave, qui avait définitivement quitté
la charge depuis une semaine, et qui était venu en simple
curieux, toujours souriant, menant la vie de fête, sans
se demander si son père, le lendemain, pourrait encore
payer ses dettes; tandis que Flory, blême, avec de petits
ricanements imbéciles, s'efforçait de causer, sous l'ef-
froyable perte d'une centaine de mille francs, qu'il ve-
nait de faire , en ne sachant pas où en prendre le premier
sou. Mazaud et son employé disparurent au milieu de
l'averse .
Mais, dans la salle, la panique venait surtout de souffler
autour de Saccard, et c'était là que la guerre avait fait ses
ravages. Sans comprendre au premier moment, il avait
assisté à cette déroute, faisant face au danger. Pourquoi
donc cette rumeur ? n'étaient-ce pas les troupes de Daigre-
mont qui arrivaient ? Puis, lorsqu'il avait entendu les
cours s'effondrer, tout en ne s'expliquant pas la cause du
désastre , il s'était raidi pour mourir debout. Un froid de
glace montait du sol à son crâne, il avait la sensation de
L'ARGENT . 367
'irréparable , c'était sa défaite, à jamais ; et le regret
bas de l'argent, la colère des jouissances perdues n'en-
traient pour rien dans sa douleur : il ne saignait que de
son humiliation de vaincu, que de la victoire de Gunder-
mann , éclatante, définitive, qui consolidait une fois de
plus la toute-puissance de ce roi de l'or. A cette minute,
il fut vraiment superbe, toute sa mince personne bravait
la destinée, les yeux sans un battement, le visage têtu,
seul contre le flot de désespoir et de rancune qu'il sen-
tait déjà monter contre lui. La salle entière bouillonnait,
débordait vers son pilier ; des poings se serraient, des
bouches bégayaient des paroles mauvaises ; et il avait gardé
aux lèvres un inconscient sourire, qu'on pouvait prendre
pour une provocation.
D'abord, au milieu d'une sorte de brouillard, il dis-
tingua Maugendre, d'une pâleur mortelle, que le capitaine
Chave emmenait à son bras, en lui répétant qu'il l'avait
bien prédit, avec une cruauté de joueur infime, ravi de
voir les gros spéculateurs se casser les reins. Puis, ce fut
Sédille, la face contractée, avec l'air fou du commerçant
dont la maison croule, qui vint lui donner une poignée
de main vacillante, en bon homme, comme pour lui dire
qu'il ne lui en voulait point. Dès le premier craquement,
le marquis de Bohain s'était écarté, passant à l'armee
triomphante des baissiers, racontant à Kolb, qui se mettait
prudemment à part, lui aussi, quels doutes fâcheux ce
Saccard lui inspirait, depuis la dernière assemblée géné-
rale. Jantrou, éperdu, avait disparu de nouveau, à toutes
jambes, pour porter le dernier cours à la baronne Sandorff,
qui allait sûrement avoir une attaque de nerfs dans son
coupé, comme la chose lui arrivait les jours de grosse
perte.
Et c'était encore, en face de Salmon toujours muet et
énigmatique, le baissier Moser et le haussier Pillerault,
celui-ci provocant, la mine fière, malgré sa ruine,
l'autre, qui gagnait une fortune, se gâtant la victoire par
de lointaines inquiétudes.
- Vous verrez qu'au printemps nous aurons la guerre
368 LES ROUGON- MACQUART.
avec l'Allemagne. Tout ça ne sent pas bon, et Bismarck
nous guette.
Eh ! fichez-nous la paix ! J'ai encore eu tort, cette
fois, de trop réfléchir... Tant pis ! c'est à refaire, tout ira
bien.
Jusque-là, Saccard n'avait pas faibli. Le nom de Fayeux,
prononcé derrière son dos, ce receveur de rentes de Ven-
dôme, avec lequel il se trouvait en rapport, pour toute
une clientèle d'infimes actionnaires, venait seulement de
lui causer un malaise, en le faisant songer à la masse
énorme des petits, des capitalistes misérables qui allaient
être broyés sous les décombres de l'Universelle. Mais,
brusquement, la vue de Dejoie, livide, décomposé, porta
ce malaise à l'aigu, en personnifiant toutes les humbles
et lamentables ruines dans ce pauvre homme qu'il con-
naissait. En même temps, par une sorte d'hallucination,
s'évoquèrent les pâles, les désolés visages de la comtesse
de Beauvilliers et de sa fille, qui le regardaient éperdument
de leurs grands yeux pleins de larmes. Et, à cette minute,
Saccard, ce corsaire au cœur tanné par vingt ans de bri-
gandage, Saccard dont l'orgueil était de n'avoir jamais
senti trembler ses jambes, de ne s'être jamais assis sur le
banc qui était là, contre le pilier, Saccard eut une défail-
lance et dut s'y laisser tomber un instant. La cohue re-
fluait toujours, menaçait de l'étouffer. Il leva la tête, dans
un besoin d'air, et il fut tout de suite debout, en recon-
naissant en haut, à la galerie du télégraphe, penchée au-
dessus de la salle, la Méchain qui dominait de son énorme
personne grasse le champ de bataille. Son vieux sac de
cuir noir était posé près d'elle, sur la rampe de pierre.
En attendant d'y entasser les actions dépréciées, elle
guettait les morts, telle que le corbeau vorace qui suit les
armées , jusqu'au jour du massacre .
Saccard, alors, d'un pas raffermi, s'en alla. Tout son
être lui semblait vide ; mais, par un effort de volonté
extraordinaire, il s'avançait solide et droit. Ses sens seu-
lement s'étaient comme émoussés, il n'avait plus la sen-
sation du sol, il croyait marcher sur un tapis de haute
L'ARGENT . 369
laine. De même, une brume noyait ses yeux, une cla-
meur faisait bourdonner ses oreilles. Tandis qu'il sortait
de la Bourse et qu'il descendait le perron, il ne recon-
naissait plus les gens, c'étaient des fantômes flottants qui
l'entouraient, des formes vagues, des sons perdus. N'avait-
il pas vu passer la large face grimaçante de Busch? Ne
s'était-il pas arrêté un instant pourcauser avec Nathansohn,
très à l'aise, et dont la voix affaiblie lui paraissait venir
de loin ? Sabatani et Massias ne l'accompagnaient-ils pas,
au milieu de la consternation générale? Il se revoyait
entouré d'un groupe nombreux, peut-être Sédille et Mau-
gendre encore, toutes sortes de figures qui s'effaçaient, se
transformaient. Et, comme il allait s'éloigner, se perdre
dans la pluie, dans la boue liquide dont Paris était sub-
mergé, il répéta d'une voix aiguë à tout ce monde fanto-
matique, mettant sa gloire dernière à montrer sa liberté
d'esprit :
-
Ah ! que je suis donc contrarié de ce camélia qu'on
a oublié dans ma cour, et qui est mort de froid !
XI
Madame Caroline, épouvantée, envoya le scir même
une dépêche à son frère, qui était à Rome pour une
semaine encore ; et, trois jours après, Hamelin débarquait
à Paris , accourant au danger.
L'explication fut rude, entre Saccard et l'ingénieur,
rue Saint-Lazare, dans cette salle des épures, où l'affaire,
autrefois , avait été discutée et résolue avec tant d'enthou-
siasme. Pendant les trois jours, la débâcle à la Bourse
venait de s'aggraver terriblement, les actions de l'Uni-
verselle étaient tombées, coup sur coup, au-dessous du
pair, à 430 francs ; et la baisse continuait, l'édifice cra-
quait et s'écroulait, d'heure en heure.
Silencieuse, madame Caroline écouta, évitant d'inter-
venir. Elle était pleine de remords, car elle s'accusait
de complicité, puisque c'était elle qui , après s'être promis
de veiller, avait laissé tout faire. Au lieu de se contenter
de vendre ses titres, simplement, afin d'entraver 1.
hausse , n'aurait-elle pas dû trouver autre chose, pré-
venir les gens, agir enfin ? Dans son adoration pour son
frère, son cœur saignait, à le voir ainsi compromis, au
milieu de ses grands travaux ébranlés, de toute l'œuvre
de sa vie remise en question ; et elle souffrait d'autant
plus, qu'elle ne se sentait pas libre de juger Saccard :
ne l'avait-elle pas aimé, n'était-elle pas à lui, de ce lien
secret, dont elle sentait davantage la honte ? C'était,
placée ainsi entre ces deux hommes, tout un combat
qui la déchirait. Le soir de la catastrophe, elle avait
accablé Saccard, dans un bel emportement de franchise,
L'ARGENT. 371
vidant son cœur de ce qu'elle y amassait depuis long-
temps de ( reproches et de craintes. Puis, en le voyant
sourire, tenace, invaincu quand même, en songeant à la
force dont il avait besoin pour rester debout, elle s'était
dit qu'elle n'avait pas le droit, après s'être montrée faible
avec lui, de l'achever, de le frapper ainsi à terre. Et,
réfugiée dans le silence, apportant seulement le blâme
de son attitude, elle ne voulait être qu'un témoin.
Mais Hamelin , cette fois, s'emportait, lui si conciliant
d'ordinaire, désintéressé de tout ce qui n'était pas ses
travaux. Il attaqua le jeu avec une violence extrême,
l'Universelle succombait à la folie du jeu, une crise
d'absolue démence. Sans doute, il n'était pas de ceux qui
prétendaient qu'une banque peut laisser fléchir ses titres,
comme une compagnie de chemins de fer par exemple :
la compagnie de chemins de fer a son immense matériel ,
qui fait ses recettes ; tandis que le vrai matériel d'une
banque est son crédit, elle agonise , dès que son crédit
chancelle. Seulement, il y avait là une question de
mesure . S'il était nécessaire et même sage de maintenir
le cours de 2000 francs, il devenait insensé et complè-
tement criminel de le pousser, de vouloir l'imposer à
3000 et davantage. Dès son arrivée, il avait exigé la
vérité, toute la vérité. On ne pouvait plus lui mentir
maintenant, lui dire, comme il avait toléré qu'on le
déclarât en sa présence, devant la dernière assemblée ,
que la société ne possédait pas une de ses actions. Les
livres étaient là, il en pénétrait aisément les mensonges.
Ainsi, le compte Sabatani, il savait que ce prête-nom
cachait les opérations faites par la société ; et il pouvait
y suivre, mois par mois, depuis deux ans, la fièvre crois-
sante de Saccard, d'abord timide, n'achetant qu'avec
prudence, poussé ensuite à des achats de plus en plus
considérables, pour arriver à l'énorme chiffre de vingt-
sept mille actions ayant coûté près de quarante-huit
millions . N'était-ce pas fou , d'une impudente folie qui
avait l'air de se moquer des gens, un pareil chiffre
d'affaires mis sous le nom d'un Sabatani ! Et ce Sabatani
372 LES ROUGON-MACQUART.
n'était pas le seul, il y avait d'autres hommes de paille,
des employés de la banque, des administrateurs même,
dont les achats, portés au compte des reports, dépassaient
vingt mille actions, représentant elles aussi près de qua-
rante-huit millions de francs. Enfin, tout cela n'était
encore que les achats fermes, auxquels il fallait ajouter
les achats à terme , opérés dans le courant de la dernière
liquidation de janvier; plus de vingt mille actions pour
une somme de soixante-septmillions et demi, dont l'Uni-
verselle avait à prendre livraison ; sans compter, à la
Bourse de Lyon, dix mille autres titres, vingt-quatre mil-
lions encore. Ce qui, en additionnant tout, démontrait
que la société avait en main près du quart des actions
émises par elle,et qu'elle avait payé ces actions de l'ef-
froyable somme de deux cents millions. Là était le gouffre,
où elle s'engloutissait.
Des larmes de douleur et de colère étaient montées
aux yeux d'Hamelin. Lui qui venait de jeter si heureuse-
ment, à Rome , les bases de sa grande banque catholique,
le Trésor du Saint-Sépulcre, pour permettre , aux jours
prochains de la persécution, d'installer royalement le
pape à Jérusalem, dans la gloire légendaire des lieux
saints : une banque destinée à mettre le nouveau royaume
de Palestine à l'abri des perturbations politiques, en
basant son budget, avec la garantie des ressources du
pays, sur toute une série d'émissions dont les chrétiens du
monde entier allaient se disputer les titres ! Et tout cela
croulait d'un coup, dans cette imbécile démence du jeu!
Il était parti laissant un bilan admirable, des millions à
la pelle, une société dans une prospérité si prompte et
si haute, qu'elle faisait l'étonnement du monde ; et,
moins d'un mois après, lorsqu'il revenait, les millions
étaient fondus, la société était par terre, en poudre, il n'y
avait plus rien qu'un trou noir, où le feu semblait avoir
passé. Sa stupeur croissait, il exigeait violemment des
explications, voulait comprendre quelle puissance mys-
térieuse venait de pousser Saccard à s'acharner ainsi
contre l'édifice colossal qu'il avait élevé, à le détruire
L'ARGENT . 373
pierre par pierre d'un côté, tandis qu'il prétendait l'a-
chever de l'autre .
Saccard , très nettement, sans se fâcher, répondit. Après
les premières heures d'émotion et d'anéantissement, il
s'était retrouvé, debout, solide, avec son indomptable
espoir. Des trahisons avaient rendu la catastrophe ter-
rible, mais rien n'était perdu, il allait tout relever. Et,
d'ailleurs, si l'Universelle avait eu une prospérité si
rapide et si grande, ne la devait-elle pas aux moyens
qu'on lui reprochait ? la création du syndicat, les augmen-
tations successives du capital, le bilan hatif du dernier
exercice, les actions gardées par la société et plus tard
les actions achetées en masse, follement. Tout cela faisait
corps. Si l'on acceptait le succès, il fallait bien accepter
les risques. Quand on chauffe trop une machine, il arrive
qu'elle éclate. Du reste, il n'avouait aucune faute, il avait
fait, simplement avec plus de carrure intelligente, ce
que tout directeur de banque fait ; et il ne lâchait pas son
idée géniale , son idée géante, de racheter la totalité des
titres , d'abattre Gundermann. L'argent lui avait manqué,
voilà tout. Maintenant, c'était à recommencer. Une assem-
blée générale extraordinaire venait d'être convoquée pour
le lundi suivant, il se disait absolument certain de ses
actionnaires , il obtiendrait d'eux les sacrifices indispen-
sables, convaincu que, sur un mot de lui, tous apporte-
raient leur fortune. En attendant, on vivrait, grâce aux
petites sommes que les autres maisons de crédit, les
grandes banques, avançaient chaque matin pour les
besoins pressants de la journée, dans la crainte d'un trop
brusque effondrement, qui les aurait ébranlées elles-
mêmes. La crise passée, tout allait reprendre et resplen-
dir de nouveau .
- Mais , objecta Hamelin , que calmait déjà cette tran-
quillité souriante , ne voyez-vous pas, dans ces secours
fournis par nos rivaux, une tactique, une idée de se garer
d'abord et de rendre ensuite notre chute plus profonde, en
la retardant ? ... Ce qui m'inquiète, c'est de voir Gunder-
mann là dedans .
32
374 LES ROUGON-MACQUART.
En effet, Gundermann, un des premiers, s'était offert,
pour éviter l'immédiate déclaration de faillite, avec l'ex-
traordinaire sens pratique d'un monsieur, qui, forcé de
mettre le feu chez un voisin, se hâterait ensuite d'ap-
porter des seaux d'eau, afin que le quartier entier ne
fût pas détruit. Il était au-dessus de la rancune, il n'avait
d'autre gloire que d'être le premier marchand d'argent du
monde, le plus riche et le plus avisé, ayant réussi à
sacrifier toutes ses passions à l'accroissement continu de
sa fortune .
Saccard eut un geste d'impatience, exaspéré par cette
preuve que le vainqueur donnait de sa sagesse et de son
intelligence.
Oh ! Gundermann, il fait la grande âme, il croit
qu'il me poignarde, avec sa générosité.
Un silence régna, et ce fut madame Caroline, restée
jusque-là muette, qui reprit enfin :
Mon ami, j'ai laissé mon frère vous parler comme il
devait le faire, dans la légitime douleur qu'il a éprouvée,
en apprenant toutes ces déplorables choses... Mais notre
situation, à nous autres, me semble claire, et, n'est-ce
pas? il me paraît impossible qu'il se trouve compromis,
si l'affaire tournait décidément mal. Vous savez à quel
cours j'ai vendu, on ne pourra pas dire qu'il a poussé à la
hausse, pour tirer un plus gros profit de ses titres. Et,
d'ailleurs, si la catastrophe arrive, nous savons ce que
nous avons à faire... Je n'ai point, je l'avoue, votre espoir
entêté. Seulement, vous avez raison, il faut lutter jusqu'à
la dernière minute, et ce n'est pas mon frère qui vous
découragera, soyez-en sûr.
Elle était émue, reprise par sa tolérance pour cet
homme si obstinément vivace , ne voulant pas cependant
montrer cette faiblesse, car elle ne pouvait plus s'aveu-
gler sur l'exécrable besogne qu'il avait faite, qu'il aurait
sûrement faite encore, avec sa passion voleuse de cor-
saire sans scrupules.
Certainement, déclara à son tour Hamelin, las et à
bout de résistance, je ne vais pas vous paralyser, lorsque
L'ARGENT . 375
vous vous battez pour nous sauver tous. Comptez sur
moi, si je puis vous être utile.
Et, une fois de plus, à cette heure dernière, sous les
plus effroyables menaces, Saccard les rassura, les recon-
quit, en les quittant sur ces paroles, pleines de pro-
messes et de mystère :
Dormez tranquilles... Je ne puis encore parler, mais
j'ai l'absolue certitude de tout remettre à flot avant la
fin de l'autre semaine .
Cette phrase, qu'il n'expliquait pas, il la répéta à tous
les amis de la maison, à tous les clients qui vinrent,
effarés , terrifiés, lui demander conseil. Depuis trois
jours, le galop ne cessait pas, rue de Londres, au travers
de son cabinet. Les Beauvilliers, les Maugendre, Sédille,
Dejoie, accoururent à la file. Il les recevait, très calme,
d'un air militaire , avec des mots vibrants qui leur remet
taient du courage au cœur ; et, quand ils parlaient de
vendre, de réaliser à perte, il se fâchait, leur criait de ne
pas faire une pareille bêtise , s'engageant sur l'honneur
à rattraper les cours de 2000 et même de 3000 francs.
Malgré les fautes commises, tous gardaient en lui une foi
aveugle : qu'on le leur laissât, qu'il fût libre de les voler
encore, et il débrouillerait tout, il finirait par tous les
enrichir, ainsi qu'il l'avait juré. Si aucun accident ne
se produisait avant le lundi , si on lui donnait le temps de
réunir l'assemblée générale extraordinaire , personne ne
doutait qu'il ne tirât l'Universelle saine et sauve des
décombres.
Saccard avait songé à son frère Rougon, et c'était là ce
secours tout-puissant dont il parlait, sans vouloir s'expli-
quer davantage. S'étant trouvé face à face avec Daigre-
mont, le traître, et lui ayant fait d'amers reproches, il
n'en avait obtenu que cette réponse : « Mais, mon cher,
ce n'est pas moi qui vous ai lâché, c'est votre frère ! >>
Evidemment, cet homme était dans son droit : il n'avait
fait l'affaire qu'à la condition que Rougon en serait, on
lui avait promis Rougon formellement, rien d'étonnant à
ce qu'il se fût retiré, du moment où le ministre, loin
376 LES ROUGON-MACQUART .
d'en être, vivait en guerre avec l'Universelle et son direc-
teur. C'était au moins une excuse sans réplique. Très
frappé , Saccard venait de sentir sa faute immense, cette
brouille avec ce frère qui seul pouvait le défendre, le
rendre à ce point sacré, que personne n'oserait achever
sa ruine, lorsqu'on saurait le grand homme derrière lui.
Et ce fut, pour son orgueil, une des heures les plus
dures, celle où il se décida à prier le député Huret d'in-
tervenir en sa faveur. Du reste, il gardait une attitude de
menace , refusait toujours de disparaître , exigeait comme
une chose due l'aide de Rougon, qui avait plus d'intérêt
que lui à éviter le scandale. Le lendemain, comme il
attendait la visite promise d'Huret, il reçut simplement
un billet, dans lequel, en termes vagues, on lui faisait
dire de ne pas s'impatienter et de compter sur une bonne
issue , si les circonstances ne s'y opposaient pas, plus
tard. Il se contenta de ces quelques lignes, qu'il regarda
comme une promesse de neutralité.
Mais la vérité était que Rougon venait de prendre
l'énergique parti d'en finir, avec ce membre gangrené de
sa famille, qui, depuis des années, le gênait, dans d'éter-
nelles terreurs d'accidents malpropres, et qu'il préférait
enfin trancher violemment. Si la catastrophe arrivait, il
était résolu à laisser aller les choses. Puisqu'il n'obtien-
drait jamais de Saccard son exil, le plus simple n'était-il
pas de le forcer à s'expatrier lui-même, en lui facilitant
la fuite, après quelque bonne condamnation ? Un brusque
scandale, un coup de balai, ce serait fini. D'ailleurs, la
situation du ministre devenait difficile, depuis qu'il avait
déclaré au Corps législatif, dans un mouvement d'élo-
quence mémorable, que jamais la France ne laisserait
l'Italie s'emparer de Rome . Très applaudi par les catho-
liques, très attaqué par le tiers état de plus en plus
puissant, il voyait arriver l'heure où ce dernier, aidé
des bonapartistes libéraux, allait le faire sauter du pou-
voir, à moins qu'il ne leur donnât aussi un gage. Et le
gage, si les circonstances le voulaient, allait être l'aban-
don de cette Universelle, patronnée par Rome, deve
L'ARGENT . 377
nue une force inquiétante. Enfin, ce qui avait achevé de
le décider, c'était une communication secrète de son
collègue des finances, qui, sur le point de lancer un
emprunt, avait trouvé Gundermann et tous les banquiers
juifs très réservés , donnant à entendre qu'ils refuseraient
leurs capitaux, tant que le marché resterait incertain
pour eux, livré aux aventures. Gundermann triomphait.
Plutôt les juifs, avec leur royauté acceptée de l'or, que
les catholiques ultramontains maîtres du monde, s'ils
devenaient les rois de la Bourse !
On raconta plus tard que le garde des sceaux Del-
cambre, acharné dans sa rancune contre Saccard, ayant
fait pressentir Rougon sur la conduite à suivre vis-à-vis de
son frère, au cas où la justice aurait à intervenir, en avait
simplement reçu ce cri du cœur : « Ah ! qu'il m'en
débarrasse donc, je lui devrai un fameux cierge ! » Dès
lors, du moment où Rougon l'abandonnait, Saccard était
perdu. Delcambre, qui le guettait depuis son arrivée au
pouvoir, le tenait enfin sur la marge du Code, au bord
même du vaste filet judiciaire, n'ayant plus qu'à trouver
le prétexte pour lancer ses gendarmes et ses juges .
Un matin, Busch, furieux de n'avoir pas agi encore, se
rendit au palais de justice. S'il ne se hâtait pas, jamais
maintenant il ne tirerait de Saccard les quatre mille francs
qui restaient dus à la Méchain, sur le fameux compte de
frais, pour le petit Victor. Son plan était simplement de
soulever un abominable scandale, en l'accusant de séques-
tration d'enfant, ce qui permettrait d'étaler les détails
immondes du viol de la mère et de l'abandon du gamin.
Un pareil procès fait au directeur de l'Universelle, dans
l'émotion soulevée par la crise que traversait cette banque,
cela remuerait certainement tout Paris ; et Busch espérait
encore que Saccard, à la première menace, payerait. Mais
le substitut qui se trouva chargé de le recevoir, un propre
neveu de Delcambre, écouta son histoire d'un air d'impa-
tience et d'ennui : non ! non ! rien à faire de sérieux avec
de pareils commérages, ça ne tombait sous le coup d'aucun
article du Code. Déconcerté, Busch s'emportait, parlait
32.
378 LES ROUGON-MACQUART.
de sa longue patience, lorsque le magistrat l'interrompit
brusquement, en lui entendant dire qu'il avait poussé la
bonhomie, vis-à-vis de Saccard, jusqu'à placer des fonds en
report, à l'Universelle. Comment ! il avait des fonds com-
promis dans la déconfiture certaine de cette maison, et il
n'agissait pas ! Rien n'était plus simple, il n'avait qu'à
déposer une plainte en escroquérie, car la justice, dès
maintenant, se trouvait avertie de manœuvres fraudu-
leuses, qui allaient entraîner la banqueroute. C'était là le
coup terrible à porter, et non l'autre histoire, le mélo-
drame d'une fille morte d'ivrognerie et d'un enfant grandi
dans le ruisseau. Busch écoutait, la face attentive et
grave, lancé sur cette nouvelle voie, entraîné à un acte
qu'il n'était pas venu faire, dont il devinait les décisives
conséquences : Saccard arrêté, l'Universelle frappée à
mort. La seule peur de perdre son argent l'aurait décidé
tout de suite. Il ne demandait d'ailleurs que désastres,
pour pêcher en eau trouble. Cependant, il hésita, il disait
qu'il réfléchirait, qu'il reviendrait, et il fallut que le
substitut lui mît la plume aux doigts, lui fit écrire, dans
son cabinet même, sur son bureau, la plainte en escro-
querie, qu'immédiatement, l'homme congédié, il porta,
tout bouillant de zèle, à son oncle le garde des sceaux.
L'affaire était bâclée .
Le lendemain , rue de Londres, au siège de la société,
Saccard eut une longue entrevue avec les commissaires-
censeurs et avec l'administrateur judiciaire, pour arrêter
le bilan qu'il désirait présenter à l'assemblée générale.
Malgré les sommes prêtées par les autres établissements
financiers, on avait dû fermer les guichets, suspendre
les payements, devant les demandes croissantes. Cette
banque qui, un mois plus tôt, possédait près de deux
cents millions dans ses caisses, n'avait pu rembourser, à
sa clientèle affolée, que les quelques premières cen-
taines de mille francs. Un jugement du tribunal de com-
merce avait déclaré d'office la faillite, à la suite d'un
rapport sommaire, remis la veille par un expert, chargé
d'examiner les livres. Malgré tout, Saccard, inconscient,
L'ARGENT . 379
promettait encore de sauver la situation, avec un aveu-
glement d'espoir, un entêtement de bravoure extraordi-
naires . Et précisément, ce jour-là, il attendait la réponse
du parquet des agents de change, pour la fixation d'un
cours de compensation, lorsque l'huissier entra lui dire
que trois messieurs le demandaient, dans un salon voisin.
C'était le salut peut-être, il se précipita, très gai, et il
trouva un commissaire de police, aidé de deux agents,
qui procéda à son arrestation immédiate. Le mandat d'a-
mener venait d'être lancé, sur la lecture du rapport de
l'expert, dénonçant des irrégularités d'écritures, et par-
ticulièrement sur la plainte en abus de confiance de
Busch, qui prétendait que des fonds, confiés par lui pour
être placés en report, avaient reçu une destination autre.
A la même heure, on arrêtait également Hamelin, à son
domicile, rue Saint-Lazare. Cette fois, c'était bien la fin,
comme si toutes les haines, toutes les malechances aussi
se fussent acharnées. L'assemblée générale extraordinaire
ne pouvait plus se réunir, la Banque Universelle avait
vécu .
Madame Caroline n'était pas chez elle, au moment de
l'arrestation de son frère, qui ne put que lui laisser
quelques lignes écrites à la hâte. Lorsqu'elle rentra, ce
fut une stupeur. Jamais elle n'avait cru qu'on songeât
même une minute à le poursuivre, tellement il lui appa-
raissait pur de tout trafic louche, innocenté par ses lon-
gues absences . Dès le lendemain de la faillite, le frère
et la sœur s'étaient dépouillés de tout ce qu'ilspossédaient,
en faveur de l'actif, voulant rester nus, au sortir de cette
aventure, comme ils y étaient entrés nus ; et la somme
était forte, près de huit millions, dans lesquels se trou-
vaient engloutis les trois cent mille francs qu'ils avaient
hérités d'une tante. Tout de suite, elle se lança en dé-
marches, en sollicitations, elle ne vécut plus que pour
améliorer le sort, préparer la défense de son pauvre
Georges, reprise de crises de larmes, malgré sa vaillance.
chaque fois qu'elle se l'imaginait innocent et sous les
verrous, éclaboussé de cet affreux scandale, la vie dévas
380 LES ROUGON -MACQUART .
tée, salie à jamais. Lui si doux, si faible, d'une dévotion
d'enfant, d'une ignorance de « grosse bête » , comme
elle disait, en dehors de ses travaux techniques ! Et,
d'abord, elle s'était emportée contre Saccard, l'unique
cause du désastre, l'ouvrier de leur malheur, dont elle
reconstruisait et jugeait nettement l'œuvre exécrable,
depuis les jours du début, lorsqu'il la plaisantait si gaie-
ment de lire le Code, jusqu'à ces jours de la fin, où, dans
les sévérités de l'insuccès, devaient se payer toutes les
irrégularités, qu'elle avait prévues et laissé commettre.
Puis, torturée par ce remords de complicité qui la han-
tait, elle s'était tue, elle évitait de s'occuper ouvertement
de lui , avec la volonté d'agir comme s'il n'était pas.
Quand elle devait prononcer son nom, elle semblait
parler d'un étranger, d'unepartie adverse dont les intérêts
étaient différents des siens. Elle, qui visitait presque quoti-
diennement son frère à la Conciergerie, n'avait pas même
demandé une autorisation, pour aller voir Saccard. Et elle
était très brave, elle campait toujours dans leur apparte-
ment de la rue Saint-Lazare , recevant tous ceux qui se pré-
sentaient, même ceux qui venaient l'injure à la bouche,
transformée ainsi en une femme d'affaires résolue à sau-
ver ce qu'elle pourrait de leur honnêteté et de leur
bonheur.
Durant les longues journées qu'elle passait de la sorte,
en haut, dans ce cabinet des épures, où elle avait vécu de
si belles heures de travail et d'espoir, un spectacle sur-
tout la navrait. Lorsqu'elle s'approchait d'une fenêtre et
qu'elle jetait un regard sur l'hôtel voisin , elle ne pouvait
y voir sans un serrement de cœur, derrière les vitres de
l'étroite pièce où les deux pauvres femme se tenaient, les
profils pâles de la comtesse de Beauvilliers et de sa fille
Alice. Ces journées de février étaient très douces , elle les
apercevait souvent aussi marchant à pas ralentis, la tête
basse, le long des allées du jardin moussu, ravagé par
l'hiver. L'écroulement venait d'être effroyable dans ces
deux existences. Les malheureuses qui, quinze jours plus
tôt, possédaient dix-huit cent mille francs avec leurs six
L'ARGENT . 381
cents actions, n'en auraient tiré que dix-huit mille,
aujourd'hui que le titre était tombé de trois mille francs
à trente francs . Et leur fortune entière se trouvait fon-
due, emportée du coup : les vingt mille francs de la dot,
mis si péniblement de côté par la comtesse, les soixante-
dix mille francs empruntés d'abord sur la ferme des
Aublets, les Aublets eux-mêmes vendus ensuite deux
cent quarante mille francs, lorsqu'ils en valaient quatre
cent mille. Que devenir, quand les hypothèques dont
l'hôtel était écrasé, mangeaient déjà huit mille francs par
an, et qu'elles n'avaient jamais pu réduire le train de la
maison à moins de sept mille, malgré leur ladrerie, les
miracles d'économie sordide qu'elles accomplissaient,
pour sauver les apparences et garder leur rang ? Même
en vendant leurs actions, comment vivre désormais , com-
ment faire face à tous les besoins, avec ces dix-huit mille
francs, l'épave dernière du naufrage ? Une nécessité
s'imposait, que la comtesse n'avait pas voulu encore envi-
sager résolument : quitter l'hôtel , l'abandonner aux
créanciers hypothécaires, puisqu'il devenait impossible de
payer les intérêts, ne pas attendre que ceux-ci le fissent
mettre en vente, se retirer tout de suite au fond de
quelque petit logement, pour y vivre une vie étroite et
effacée , jusqu'au dernier morceau de pain. Mais, si la
comtesse résistait, c'était qu'il y avait là un arrachement
de toute sa personne, la mort même de ce qu'elle avait cru
être, l'effondrement de l'édifice de sa race que, depuis
des années , elle soutenait de ses mains tremblantes, avec
une obstination héroïque. Les Beauvilliers en location,
n'ayant plus le toit des ancêtres, vivant chez les autres,
dans la inisère avouée des vaincus : est-ce que, vraiment,
ce ne serait pas à mourir de honte ? Et elle luttait
toujours.
Un matin, madame Caroline vit ces dames, sous le
petit hangar du jardin, qui lavaient leur linge . La vieille
cuisinière, presque impotente, ne leur était plus d'un
grand secours ; pendant les derniers froids, elles avaient
dû la soigner ; et il en était de même du mari, à la fois
382 LES ROUGON-MACQUART.
concierge, cocher et valet de chambre, qui avait grand'
peine à balayer la maison et à tenir debout l'antique
cheval , trébuchant et ravagé comme lui. Aussi ces dames
s'étaient-elles mises résolument au ménage, la fille
lâchant parfois ses aquarelles pour faire les maigres
soupes dont vivaient chichement les quatre personnes, la
mère époussetant les meubles, raccommodant les vête-
ments et les chaussures, avec cette idée d'économie
infime qu'on usait moins les plumeaux, les aiguilles et le
fil, depuis que c'était elle qui s'en servait. Seulement,
dès que survenait une visite, il fallait les voir toutes deux
fuir, jeter le tablier, se débarbouiller violemment, repa-
raître en maîtresses de maison, aux mains blanches et
paresseuses. Sur la rue, le train n'avait pas changé,
l'honneur était sauf le coupé sortait toujours correcte-
ment attelé, menant la comtesse et sa fille à leurs
courses, les dîners de quinzaine réunissaient toujours
les convives de chaque hiver, sans qu'il y eût un plat de
moins sur la table, ni une bougie dans les candélabres.
Et il fallait, comme madame Caroline, dominer le jardin,
pour savoir de quels terribles lendemains de jeûne était
payé tout ce décor, cette façade mensongère d'une for-
tune disparue. Lorsqu'elle les voyait, au fond de ce puits
humide , étranglé entre les maisons voisines, promenant
leur mortelle mélancolie, sous les squelettes verdâtres
des arbres centenaires, elle était prise d'une pitié
immense, elle s'écartait de la fenêtre, le cœur déchiré
de remords, comme si elle s'était sentie la complice de
Saccard, dans cette misère.
Puis, un autre matin, madame Caroline eut une tris-
tesse plus directe, plus douloureuse encore. On lui
annonça la visite de Dejoie, et elle tint bravement à le
recevoir.
-
Eh bien ! mon pauvre Dejoie...
Mais elle s'arrêta, effrayée, en remarquant la pâleur
de l'ancien garçon de bureau. Les yeux semblaient morts,
dans sa face décomposée ; et lui, très grand, avait rape-
tissé, comme plié en deux.
L'ARGENT, 383
- Voyons, il ne faut pas vous laisser abattre, à l'idée
que tout cet argent est perdu .
Alors, il parla d'une voix lente.
Oh ! madame , ce n'est pas ça... Sans doute, dans le
premier moment, j'ai reçu un rude coup, parce que je
m'étais habitué à croire que nous étions riches. Ça vous
monte à la tête , on est comme si l'on avait bu, quand on
gagne ... Mon Dieu ! j'étais déjà résigné à me remettre au
travail, j'aurais tant travaillé, que je serais parvenu à
refaire la somme... Seulement, vous ne savez pas...
De grosses larmes roulèrent sur ses joues.
Vous ne savez pas... Elle est partie.
- Partie, qui donc ? demanda madame Caroline, sur-
prise.
-
Nathalie , ma fille... Son mariage était manqué,
elle a été furieuse, quand le père de Théodore est venu
nous dire que son fils avait trop attendu et qu'il allait
Spouser la demoiselle d'une mercière, qui apportait près
de huit mille francs. Ça, je comprends qu'elle se soit
mise en colère , à l'idée de ne plus avoir le sou et de rester
fille... Mais moi qui l'aimais tant ! L'hiver dernier encore,
je me relevais la nuit, pour border ses couvertures. Et je
me passais de tabac afin qu'elle eût de plus jolis cha-
peaux, et j'étais sa vraie mère, je l'avais élevée, je ne
vivais que du plaisir de la voir, dans notre petit logement.
Ses larmes l'étranglèrent, il sanglota .
- Aussi , c'est la faute de mon ambition... Si j'avais
vendu, dès que mes huit actions me donnaient les six
mille francs de la dot, elle serait mariée à cette heure.
Seulement, n'est-ce pas ? ça montait toujours, et j'ai songé
à moi , j'ai voulu d'abord six cents, puis huit cents, puis
mille francs de rente ; d'autant plus que la petite aurait
hérité de cet argent-là, plus tard ... Dire qu'un moment,
au cours de trois mille, j'ai eu dans la main vingt-quatre
mille francs, de quoi lui constituer sa dot de six mille
francs et de me retirer moi- même avec neuf cents francs
de rente. Non ! j'en voulais mille, est-ce assez bête ! Et,
maintenant, ça ne représente seulement pas deux cents
384 LES ROUGON-MACQUART .
francs... Ah ! c'est ma faute, j'aurais mieux fait de me
flanquer à l'eau !
Madame Caroline, très émue de sa douleur, le laissait
se soulager. Elle aurait pourtant voulu savoir.
- Partie, mon pauvre Dejoie, comment partie ?
Alors, il eut un embarras, tandis qu'une faible rougeur
montait à sa face blême .
Oui, partie, disparue, depuis trois jours... Elle avait
fait la connaissance d'un monsieur, en face de chez nous,
oh ! un monsieur très bien, un homme de quarante ans...
Enfin, elle s'est sauvée.
Et, tandis qu'il donnait des détails, cherchant les mots ,
la langue embarrassée, madame Caroline revoyait Natha-
lie, mince et blonde, avec sa grâce frêle de jolie fille du
pavé parisien. Elle revoyait surtout ses larges yeux, au
regard si tranquille et si froid, d'une extraordinaire lim-
pidité d'égoïsme. L'enfant s'était laissé adorer par son père,
en idole heureuse, sage aussi longtemps qu'elle avait eu
intérêt à l'être, incapable d'une chute sotte, tant qu'elle
espérait une dot, un mariage, un comptoir dans une petite
boutique où elle aurait trôné. Mais continuer une vie de
sans-le-sou , vivre en torchon avec son bonhomme de
père, obligé de se remettre au travail, ah ! non, elle en
avait assez de cette existence pas drôle, désormais sans
espoir ! Et elle avait filé, elle avait mis froidement ses
bottines et son chapeau, pour aller ailleurs .
- Mon Dieu ! continuait à bégayer Dejoie, elle ne
s'amusait guère chez nous, c'est bien vrai ; et, quand on
est gentille , c'est agaçant de perdre sa jeunesse à s'en-
nuyer... Mais, tout de même, elle a été bien dure. Son-
gez donc ! sans me dire seulement adieu , pas un mot de
lettre, pas la plus petite promesse de venir me revoir de
temps à autre... Elle a fermé la porte, et ç'a été fini.
Vous voyez, mes mains tremblent, j'en suis resté comme
une bête. C'est plus fort que moi, je la cherche toujours,
chez nous. Après tant d'années, mon Dieu ! est-ce possible
que je ne l'aie plus, que je ne 'l'aurai plus jamais, ma
pauvre petite enfant !
L'ARGENT. 385
Il avait cessé de pleurer, et sa douleur ahurie était si
navrante, que madame Caroline lui saisit les deux mains,
ne trouvant d'autre consolation que de lui répéter :
Mon pauvre Dejoie , mon pauvre Dejoie...
Puis, pour le distraire, elle revint à la déconfiture de
l'Universelle . Elle s'excusait de lui avoir laissé prendre
des actions, elle jugeait sévèrement Saccard, sans le nom-
mer. Mais, tout de suite, l'ancien garçon de bureau se
ranima. Mordu par le jeu, il se passionnait encore.
-
Monsieur Saccard, eh ! il a eu bien raison de m'em-
pêcher de vendre. L'affaire était superbe, nous les aurions
mangés tous, sans les traîtres qui nous ont lâchés ... Ah !
madame, si monsieur Saccard était là, ça marcherait
autrement. Ç'a été notre mort, qu'on le mette en prison.
Et il n'y a encore que lui qui pourrait nous sauver... Je
l'ai dit au juge : « Monsieur, rendez-le-nous, et je lui
confie de nouveau ma fortune, et je lui confie ma vie,
parce que cet homme-là, c'est le bon Dieu, voyez-vous !
Il fait tout ce qu'il veut.>>>
Stupéfaite, madame Caroline le regardait. Comment !
pas une parole de colère, pas un reproche ? C'était la foi
ardente d'un croyant. Quelle puissante action Saccard
avait-il donc eue sur le troupeau, pour le discipliner sous
un tel joug de crédulité ?
Enfin, madame, j'étais venu seulement vous dire
ça, et il faut m'excuser, si je vous ai parlé de mon cha-
grin, à moi, parce que je n'ai plus la tête très solide...
Quand vous verrez monsieur Saccard, répétez-lui bien
que nous sommes toujours avec lui.
Il s'en alla de son pas vacillant, et, restée seule, elle
eut un instant horreur de l'existence . Ce malheureux lui
avait fendu le cœur. Elle avait contre l'autre, contre
celui qu'elle ne nommait pas, un redoublement de colère,
dont elle renfonçait l'éclat en elle. D'ailleurs, des visites
lui arrivaient, elle était débordée, ce matin-là.
Dans le flot, les Jordan surtout l'émurent encore. Ils
venaient, Paul et Marcelle, en bon ménage qui risquait
toujours à deux les démarches graves, lui demander si
33
386 LES ROUGON-MACQUART.
leurs parents, les Maugendre, n'avaient réellement plus
rien à tirer de leurs actions de l'Universelle. De ce côté,
c'était aussi un désastre irréparable. Avant les grandes
batailles des deux dernières liquidations, l'ancien fabri-
cant de bâches possédait déjà soixante-quinze titres, qui
lui avaient coûté environ quatre-vingt mille francs :
affaire superbe, puisque, à un moment, au cours de trois
mille francs, ces titres en représentaient deux cent vingt-
cinq mille. Mais le terrible était que, dans la passion de
la lutte, il avait joué à découvert, croyant au génie de
Saccard, achetant toujours ; de sorte que d'effroyables
différences à payer, plus de deux cent mille francs,
venaient d'emporter le reste de sa fortune, ces quinze
mille francs de rente gagnés si rudement par trente
années de travail. Il n'avait plus rien, c'était à peine s'il
en sortirait complètement acquitté, lorsqu'il aurait vendu
son petit hôtel de la rue Legendre, dont il se montrait si
fier. Et, dans ce désastre, madame Maugendre était cer-
tainement plus coupable que lui.
Ah ! madame, expliqua Marcelle avec son aimable
figure, qui, même au milieu des catastrophes, restait
fraîche et riante, vous ne vous imaginez pas ce qu'était
devenue maman ! Elle , si prudente , si économe, la
terreur de ses bonnes, toujours sur leurs talons, à éplu-
cher leurs comptes, elle ne parlait plus que par cen-
taines de mille francs , elle poussait papa , oh ! lui,
beaucoup moins brave, au fond, tout prêt à écouter l'oncle
Chave, si elle ne l'avait pas rendu fou, avec son rêve de
décrocher le gros lot, le million... D'abord, ça les avait
pris en lisant les journaux financiers ; et papa s'était pas-
sionné le premier, si bien qu'il se cachait dans les com-
mencements ; puis, lorsque maman s'y est mise, après
avoir longtemps professé contre le jeu une haine de bonne
ménagère , tout a flambé, ça n'a pas été long. Est-il pos-
sible que la rage du gain change à ce point de braves
gens !
Jordan intervint, égayé lui aussi par la figure de l'oncle
Chave, qu'un mot de sa femme venait d'évoquer.
L'ARGENT. 387
Et si vous aviez vu le calme de l'oncle , au milieu
de ces catastrophes ! Il l'avait bien prédit, il triomphait,
serré dans son col de crin... Pas un jour il n'a manqué la
Bourse, pas un jour il n'a cessé de jouer son jeu infime,
sur le comptant, satisfait d'emporter sa pièce de quinze à
vingt francs , chaque soir, ainsi qu'un bon employé qui a
bravement rempli sa journée . Autour de lui, les millions
croulaient de toutes parts, des fortunes géantes se fai-
saient et se défaisaient en deux heures, l'or pleuvait à
pleins seaux parmi les coups de foudre, et il continuait,
sans fièvre, à gagner sa petite vie, son petit gain pour ses
petits vices... Il est le malin des malins, les jolies filles
de la rue Nollet ont eu leurs gâteaux et leurs bonbons.
Cette allusion, faite de belle humeur, aux farces du
capitaine, acheva d'amuser les deux femmes. Mais, tout
de suite, la tristesse de la situation les reprit.
- Héias ! non, déclara madame Caroline, je ne crois
pas que vos parents aient rien à tirer de leurs actions.
Tout me paraît bien fini. Elles sont à trente francs, elles
vont tomber à vingt francs, à cent sous... Mon Dieu ! les
pauvres gens, à leur âge, avec leurs habitudes d'aisance,
que vont-ils devenir ?
-
Dame ! répondit simplement Jordan, il va falloir
s'occuper d'eux... Nous ne sommes pas bien riches encore,
mais enfin ça commence à marcher, et nous ne les lais-
serons pas dans la rue.
Il venait d'avoir une chance . Après tant d'années de
travail ingrat, son premier roman, publié d'abord dans
un journal, lancé ensuite par un éditeur, avait pris brus-
quement l'allure d'un gros succès ; et il se trouvait riche
de quelques milliers de francs, toutes les portes ouvertes
devant lui désormais, brûlant de se remettre au travail,
certain de la fortune et de la gloire.
Si nous ne pouvons les prendre, nous leur louerons
un petit logement. On s'arrangera toujours, parbleu !
Marcelle, qui le regardait avec une tendresse éperdue,
fut agitée d'un léger tremblement.
Oh ! Paul, Paul, que tu es bon !
388 LES ROUGON-MACQUART.
Et elle se mit à sangloter.
Mon enfant, calmez-vous , je vous en prie, répéta à
plusieurs reprises madame Caroline, qui s'empressait,
étonnée. Il ne faut pas vous faire de la peine .
- Non, laissez-moi, ce n'est pas de la peine... Mais,
en vérité, c'est tellement bête, tout ça ! Je vous demande
un peu, lorsque j'ai épousé Paul, si maman et papa
n'auraient pas dû me donner la dot dont ils avaient tou-
jours parlé ! Sous prétexte que Paul ne possédait plus un
sou et que je faisais une sottise en tenant quand même
ma promesse , ils n'ont pas lâché un centime... Ah ! les
voilà bien avancés, aujourd'hui ! Ils la retrouveraient, ma
dot, ce serait toujours ça que la Bourse n'aurait pas
mangé !
Madame Caroline et Jordan ne purent s'empêcher de
rire. Mais cela ne consolait pas Marcelle, elle pleurait
plus fort .
Et puis, ce n'est pas encore ça... Moi, quand Paul a
été pauvre, j'ai fait un rêve . Oui ! comme dans les contes
de fées, j'ai rêvé que j'étais une princesse et qu'un jour
j'apporterais à mon prince ruiné beaucoup, beaucoup
d'argent, pour l'aider à être un grand poète ... Et voilà
qu'il n'a pas besoin de moi, voilà que je ne suis plus
rien qu'un embarras, avec ma famille ! C'est lui qui aura
toute la peine, c'est lui qui fera tous les cadeaux... Ah !
ce que mon cœur étouffe !
Vivement, il l'avait prise dans ses bras .
Qu'est-ce que tu nous racontes, grosse bête ? Est-ce
que la femme a besoin d'apporter quelque chose ! Mais
c'est toi que tu apportes, ta jeunesse, ta tendresse, tà
belle humeur, et il n'y a pas une princesse au monde qui
puisse donner davantage !
Tout de suite , elle s'apaisa, heureuse d'être aimée
ainsi, trouvant en effet qu'elle était bien sotte de pleurer.
Lui, continuait :
-
Si ton père et ta mère veulent, nous les installerons
à Clichy, où j'ai vu des rez-de-chaussée avec des jardins
pour pas cher... Chez nous, dans notre trou empli de
L'ARGENT. 389
nos quatre meubles, c'est très gentil, mais c'est trop
étroit ; d'autant plus qu'il va nous falloir de la place...
Et, souriant de nouveau, se tournant vers madame
Caroline, qui assistait très touchée à cette scène de mé-
nage :
- Eh ! oui, nous allons être trois, on peut bien l'avouer,
maintenant que je suis un monsieur qui gagne sa vie ! ...
N'est-ce pas ? madame , encore un cadeau qu'elle va me
faire, elle qui pleure de ne m'avoir rien apporté !
Madame Caroline, dans l'incurable désespoir de sa
stérilité, regarda Marcelle un peu rougissante et dont elle
n'avait pas remarqué la taille déjà épaissie. A son tour,
elle eut des larmes plein les yeux.
-Ah ! mes chers enfants, aimez-vous bien, vous êtes
les seuls raisonnables et les seuls heureux !
Puis, avant de prendre congé, Jordan donna des détails
sur le journal , l'Espérance . Gaiement, avec son horreur
instinctive des affaires, il en parlait comme de la plus
extraordinaire caverne, toute retentissante des marteaux
de la spéculation. Le personnel entier, depuis le direc-
teur jusqu'au garçon de bureau, spéculait, et lui seul,
disait-il en riant, n'y avait pas joué, très mal vu, accablé
sous le mépris de tous. D'ailleurs, l'écroulement de
l'Universelle, surtout l'arrestation de Saccard, venaient
de tuer net le journal. Il y avait eu une débandade des
rédacteurs, tandis que Jantrou s'entêtait, aux abois, se
cramponnant à cette épave, pour vivre encore des débris
du naufrage. Il était fini, ces trois années de prospérité
l'avaient dévasté, dans un monstrueux abus de tout ce
qui s'achète, pareil à ces meurt-de-faim qui crèvent d'in-
digestion , le jour où ils s'attablent. Et la chose curieuse,
logique du reste, c'était la déchéance finale de la baronne
Sandorff, tombée à cet homme, au milieu du désarroi de
la catastrophe, enragée et voulant rattraper son argent.
Au nom de la baronne, madame Caroline avait légère-
ment pâli, pendant que Jordan, qui ignorait la rivalité des
deux femmes, complétait son récit.
- Je ne sais pourquoi elle s'est donnée. Peut-être a-t-elle
33.
90 LES ROUGON -MACQUART.
ru qu'il la renseignerait, grâce à ses relations d'agent de
ublicité. Peut-être n'a-t-elle roulé jusqu'à lui que par
es lois mêmes de la chute, toujours de plus en plus bas.
l y a, dans la passion du jeu, un ferment désorganisateur
que j'ai observé souvent, qui ronge et pourrit tout, qui
fait de la créature de race la mieux élevée et la plus
fière une loque humaine, le déchet balayé au ruisseau...
En tous cas, si cette fripouille de Jantrou avait gardé sur
le cœur les coups de pied au derrière que lui allongeait,
dit-on, le père de la baronne, quand il allait jadis qué-
mander ses ordres, il est bien vengé aujourd'hui ; car,
moi qui vous parle , comme j'étais retourné au journal pour
tâcher d'être payé, je suis tombé sur une explication en
poussant trop vivement une porte, j'ai vu, de mes yeux
vu, Jantrou giflant la Sandorff, à la volée... Oh ! cet
homme ivre, perdu d'alcool et de vices, tapant avec une
brutalité de cocher sur cette dame du monde !
D'un geste de souffrance , madame Caroline le fit taire.
Il lui semblait que cet excès d'abaissement l'éclaboussait
elle-même.
Très caressante, Marcelle lui avait pris la main, sur le
point de partir.
Ne croyez pas au moins, chère madame, que nous
soyons venus pour vous ennuyer. Paul au contraire défend
beaucoup monsieur Saccard.
-
Mais certainement! s'écria le jeune homme. Il a
toujours été gentil avec moi. Je n'oublierai jamais la
façon dont il nous a débarrassés du terrible Busch. Et
puis, c'est tout de même un monsieur très fort... Quand
vous le verrez, madame, dites-lui bien que le petit ménage
lui garde une vive reconnaissance .
Lorsque les Jordan furent partis, madame Caroline
eut un geste de muette colère. De la reconnaissance,
pourquoi ? pour la ruine des Maugendre ! Ces Jordan
étaient comme Dejoie, s'en allaient avec les mêmes
paroles d'excuse et de bons souhaits. Et pourtant ils
savaient, ceux-là ! ce n'était pas un ignorant, cet écrivain
qui avait traversé le monde de la finance, plein d'un si
L'ARGENT. 391
beau mépris de l'argent. En elle, la révolte continuait,
grandissait. Non ! il n'y avait point de pardon possible, la
boue était trop profonde. Cela ne la vengeait pas, la gifle
de Jantrou à la baronne. C'était Saccard qui avait tout
pourri.
Ce jour-là, madame Caroline devait aller chez Mazaud,
au sujet de certaines pièces qu'elle voulait joindre au dos-
sier de son frère. Elle désirait également savoir quelle serait
son attitude, dans le cas où la défense le citerait comme
témoin. Le rendez-vous pris n'était que pour quatre heures,
après la Bourse ; et, seule enfin, elle passa plus d'une
heure et demie à classer les renseignements qu'elle avait
obtenus déjà. Elle commençait à voir clair, dans le mon-
ceau des ruines. De même, au lendemain d'un incendie,
quand la fumée s'est dissipée et que le brasier s'est éteint,
on déblaie les matériaux, avec le vivace espoir de trou-
ver l'or des bijoux fondus.
D'abord, elle s'était demandé où avait pu passer l'ar-
gent. Dans cet engloutissement de deux cents millions, il
tallait bien, si des poches s'étaient vidées, que d'autres se
fussent emplies. Cependant, il paraissait certain que le
râteau des baissiers n'avait pas ramassé toute la somme,
un effroyable coulage en avait emporté un bon tiers . A la
Bourse, les jours de catastrophe, on dirait que le sol boit
l'argent, il s'en égare, il en reste un peu à tous les doigts.
Gundermann devait, à lui seul, avoir empoché une cin-
quantaine de millions. Puis, venait Daigremont, avec
douze à quinze. On citait encore le marquis de Bohain,
dont le coup classique avait réussi une fois de plus : à la
hausse chez Mazaud, il refusait de payer, tandis qu'il
avait touché près de deux millions chez Jacoby, où il
était à la baisse ; seulement, cette fois, tout en sachant
que le marquis avait mis ses meubles au nom de sa
femme, en simple filou, Mazaud, affolé par ses pertes,
parlait de lui envoyer du papier timbré . Presque tous les
administrateurs de l'Universelle s'étaient, d'ailleurs, taillé
royalement leur part, les uns comme Huret et Kolb en
réalisant au plus haut cours, avant l'effondrement, les
392 LES ROUGON -MACQUART.
autres comme le marquis et Daigremont en passant aux
baissiers, par une tactique de traîtres ; sans compter que,
dans une de ses dernières réunions, lorsque la société
était déjà aux abois, le conseil d'administration avait fait
créditer chacun de ses membres de cent et quelques mille
francs. Enfin, à la corbeille, Delarocque et Jacoby surtout
passaient pour avoir gagné personnellement de grosses
sommes, déjà englouties du reste dans les deux gouffres
toujours béants, impossibles à combler, que creusaient
chez le premier l'appétit de la femme et chez l'autre la
passion du jeu. De même, le bruit courait que Nathansohn
devenait un des rois de la coulisse , grâce à un gain de
trois millions, qu'il avait réalisé en jouant pour son
compte à la baisse, tandis qu'il jouait à la hausse pour
Saccard; et la chance extraordinaire était qu'il aurait
sauté certainement, engagé pour des achats considérables
au nom de l'Universelle qui ne payait plus, si l'on n'avait
pas été forcé de passer l'éponge, de faire cadeau de ce
qu'elle devait, plus de cent millions, à la coulisse tout
entière , reconnue insolvable. Un homme décidément
heureux et adroit, ce petit Nathansohn! et quelle jolie
aventure, dont on souriait, garder ce qu'on a gagné, ne
pas payer ce qu'on a perdu!
Mais les chiffres restaient vagues, madame Caroline ne
pouvait arriver à une appréciation exacte des gains, car
les opérations de Bourse se font en plein mystère, et le
secret professionnel est strictement gardé par les agents
de change . Même on n'aurait rien su en dépouillant
les carnets, où les noms ne sont pas inscrits. Ainsi elle
tenta en vain de connaître la sommé qu'avait dû emporter
Sabatani, disparu à la suite de la dernière liquidation.
Encore une ruine, de ce côté, qui atteignait durement
Mazaud . C'était la commune histoire : le client louche
accueilli d'abord avec défiance, déposant une petite cou-
verture de deux ou trois mille francs, jouant sagement
pendant les premiers mois, jusqu'au jour où, la médio-
crité de la garantie oubliée, devenu l'ami de l'agent de
change, il prenait la fuite, au lendemain de quelque tour
L'ARGENT. 393
de brigand. Mazaud parlait d'exécuter Sabatani, ainsi
qu'il avait jadis exécuté Schlosser, un filou de la même
bande, de l'éternelle bande qui exploite le marché,
comme les voleurs d'autrefois exploitaient une forêt. Et
le Levantin, cet Italien mâtiné d'Oriental , aux yeux de
velours, qu'une légende douait d'un phénomène dont
chuchotaient les femmes curieuses, était allé écumer la
Bourse de quelque capitale étrangère , Berlin, disait-on,
en attendant qu'on l'oubliât à celle de Paris, et qu'il y
revînt, de nouveau salué, prêt à recommencer son coup,
au milieu de la tolérance générale .
Puis, madame Caroline avait dressé une liste des dé-
sastres. La catastrophe de l'Universelle venait d'être une
de ces terribles secousses qui ébranlent toute une ville.
Rien n'était resté d'aplomb et solide, les crevasses ga-
gnaient les maisons voisines, il y avait chaque jour de
nouveaux écroulements. Les unes sur les autres, les
banques s'effondraient, avec le fracas brusque des pans
de murs demeurés debout après un incendie. Dans une
muette consternation, on écoutait ces bruits de chute, on
se demandait où s'arrêteraient les ruines . Elle, ce qui la
frappait au cœur, c'était moins les banquiers, les sociétés,
les hommes et les choses de la finance détruits, emportés
dans la tourmente, que tous les pauvres gens, action-
naires, spéculateurs même, qu'elle avait connus et aimés,
et qui étaient parmi les victimes. Après la défaite, elle
comptait ses morts. Et il n'y avait pas seulement son
pauvre Dejoie, les Maugendre imbéciles et lamentables,
les tristes dames de Beauvilliers, si touchantes. Un autre
drame l'avait bouleversée, la faillite du fabricant de soie
Sédille, déclarée la veille . Celui-là, l'ayant vu à l'œuvre
comme administrateur, le seul du conseil, disait-elle , à
qui elle aurait confié dix sous, elle le déclarait le plus
honnête homme du monde. L'effrayante chose, que cette
passion du jeu ! Un homme qui avait mis trente ans à
fonder par son travail et sa probité une des plus solides
maisons de Paris, et qui, en moins de trois années, venait
de l'entamer, de la ronger, au point que, d'un coup, elle
394 LES ROUGON -MACQUART.
était tombée en poudre ! Quels regrets amers des jours
laborieux d'autrefois, lorsqu'il croyait encore à la fortune
gagnée d'un lent effort, avant qu'un premier gain de
hasard la lui eût fait prendre en mépris, dévoré par le
rêve de conquérir à la Bourse, en une heure, le million
qui demande toute la vie d'un commerçant honnête ! Et
la Bourse avait tout emporté, le malheureux restait fou-
droyé, déchu , incapable et indigne de reprendre les
affaires, avec un fils dont la misère allait peut-être faire
un escroc, ce Gustave, cette âme de joie et de fête, vivant
sur un pied de quarante à cinquante mille francs de dette,
déjà compromis dans une vilaine histoire de billets signés
à Germaine Cœur. Puis, c'était encore un autre pauvre
diable qui navrait madame Caroline, le remisier Massias,
et Dieu savait si elle se montrait tendre d'ordinaire à
l'égard de ces entremetteurs du mensonge et du vol ! Seu-
lement, elle l'avait connu aussi, celui-là, avec ses gros
yeux rieurs, son air de bon chien battu, quand il courait
Paris, pour arracher quelques maigres ordres. Si , un
instant, il s'était cru, à son tour enfin, un des maîtres du
marché, ayant violé la chance, sur les talons de Saccard,
quelle chute affreuse l'avait éveillé de son rêve, par terre,
les reins cassés ! Il devait soixante-dix mille francs, et il
il avait payé, lorsqu'il pouvait alléguer l'exception de
jeu, comme tant d'autres; il avait fait, en empruntant à
des amis, en engageant sa vie entière, cette bêtise sublime
et inutile de payer, car personne ne lui en savait gré,
on haussait même un peu les épaules derrière lui. Sa
rancune ne s'exhalait que contre la Bourse, retombé dans
son dégoût du sale métier qu'il y faisait, criant qu'il
fallait être juiť pour y réussir, se résignant pourtant à y
rester, puisqu'il y était, avec l'espoir entêté d'y gagner le
gros lot quand même, tant qu'il aurait l'œil vif et de
bonnes jambes. Mais les morts inconnus, les victimes sans
nom, sans histoire, emplissaient surtout d'une pitié infinie
le cœur de madame Caroline. Ceux-là étaient légion , jon-
chaient les buissons écartés, les fossés pleins d'herbe, et
il y avait ainsi des cadavres perdus, des blessés râlant
L'ARGENT. 395
d'angoisse , derrière chaque tronc d'arbre. Que d'effroya-
bles drames muets, la cohue des petits rentiers pauvres,
des petits actionnaires ayant mis toutes leurs économies
dans une même valeur, les concierges retirés, les pâles
demoiselles vivant avec un chat, les retraités de province
à l'existence réglée de maniaques, les prêtres de cam-
pagne dénudés par l'aumône, tous ces êtres infimes dont
le budget est de quelques sous, tant pour le lait, tant
pour le pain, un budget si exact et si réduit, que deux
sous de moins amènent des cataclysmes ! Et, brusque-
ment, plus rien, la vie coupée, emportée, de vieilles
mains tremblantes, éperdues, tâtonnantes dans les ténè-
bres, incapables de travail, toutes ces existences humbles
et tranquilles jetées d'un coup à l'épouvante du besoin !
Cent lettres désespérées étaient arrivées de Vendôme, où
le sieur Fayeux, receveur de rentes, avait aggravé le
désastre en levant le pied. Dépositaire de l'argent et des
titres des clients pour qui il opérait à la Bourse , il s'était
mis à jouer lui-même un jeu terrible ; et, ayant perdu , ne
voulant pas payer, il avait filé avec les quelques centaines
de mille francs qui se trouvaient entre ses mains. Autour
de Vendôme, dans les fermes les plus reculées, il laissait
la misère et les larmes. Partout, l'ébranlement avait
ainsi gagné les chaumières. Comme après les grandes
épidémies , les pitoyables victimes n'étaient-elles pas
cette population moyenne , la petite épargne, que les
fils seuls allaient pouvoir reconstruire après des années
de dur labeur ?
Enfin, madame Caroline sortit pour se rendre chez
Mazaud; et, tandis qu'elle descendait à pied vers la rue
de la Banque, elle pensait aux coups répétés qui attei-
gnaient l'agent de change, depuis une quinzaine de jours.
C'était Fayeux qui lui volait trois cent mille francs , Saba-
tani qui lui laissait un compte impayé de près du double,
le marquis de Bohain et la baronne Sandorff qui refu-
saient d'acquitter à eux deux plus d'un million de diffé-
rences , Sédille dont la faillite lui emportait environ la
même somme, sans compter les huit millions que lui
396 LES ROUGON-MACQUART .
devait l'Universelle, ces huit millions pour lesquels il
avait reporté Saccard, la perte effroyable, le gouffre où,
d'heure en heure , la Bourse anxieuse s'attendait à le voir
sombrer. A deux reprises déjà, le bruit avait couru de la
catastrophe. Et, dans cet acharnement du sort, un der-
nier malheur venait de se produire, qui allait être la
goutte d'eau faisant déborder le vase : on avait arrêté
l'avant-veille l'employé Flory, convaincu d'avoir détourné
cent quatre-vingt mille francs. Peu à peu, les exigences
de mademoiselle Chuchu, l'ancienne petite figurante, la
maigre sauterelle du trottoir parisien, s'étaient accrues :
d'abord de joyeuses parties pas chères, puis l'apparte-
ment de la rue Condorcet, puis des bijoux, des dentelles ;
et ce qui avait perdu le malheureux et tendre garçon,
c'était son premier gain de dix mille francs, après Sadowa,
cet argent de plaisir si vite gagné, si vite dépensé, qui
en avait nécessité d'autre, d'autre encore, toute une fièvre
de passion pour la femme si chèrement achetée . Mais l'his-
toire devenait extraordinaire, dans ce fait que Flory avait
volé son patron, simplement pour payer sa dette de jeu,
chez un autre agent : singulière honnêteté, effarement
devant la peur de l'exécution immédiate, espoir sans
doute de cacher le vol, de combler le trou par quelque
opération miraculeuse. En prison, il avait beaucoup
pleuré, dans un affreux réveil de honte et de désespoir;
et l'on racontait que sa mère, arrivée le matin même de
Saintes pour le voir, avait dû s'aliter chez les amis où
elle était descendue .
Quelle étrange chose que la chance ! songeait madame
Caroline, en traversant la place de la Bourse. L'extra-
ordinaire succès de l'Universelle, cette montée rapide
dans le triomphe, dans la conquête et la domination, en
moins de quatre années, puis cet écroulement brusque,
ce colossal édifice qu'un mois avait suffi pour réduire en
poudre, la stupefiaient toujours. Et n'était-ce pas là aussi
l'histoire de Mazaud ? Certes, jamais homme n'avait vu la
destinée lui sourire à ce point. Agent de change à trente-
deux ans, très riche déjà par la mort de son oncle, heu-
L'ARGENT .
397
reux mari d'une femme charmante qui l'adorait, qui lui
avait donné deux beaux enfants, il était en outre joli
homme , il prenait chaque jour à la corbeille une place
plus considérable, par ses relations, son activité, son flair
vraiment surprenant, sa voix aiguë même, cette voix de
fifre qui devenait aussi célèbre que le tonnerre de Ja-
coby. Et, soudainement, voilà que la situation craquait,
il se trouvait au bord de l'abîme, où il suffisait d'un souffle
maintenant pour le jeter. Lui, n'avait pas joué pour-
tant, protégé encore par sa flamme au travail , sa jeunesse
inquiète. Il était frappé en pleine lutte loyale, par inex-
périence et passion, pour avoir trop cru aux autres . D'ail-
leurs, les sympathies restaient vives, on prétendait qu'il
pourrait s'en tirer, avec beaucoup d'aplomb.
Lorsque madame Caroline fut montée à la charge, elle
sentit bien l'odeur de ruine, le frisson d'angoisse secrète,
dans les bureaux devenus mornes. En traversant la caisse,
elle aperçut une vingtaine de personnes, toute une foule
qui attendait, pendant que le caissier d'argent et le cais-
sier des titres faisaient encore honneur aux engagements
de la maison, mais d'une main ralentie, en hommes qui
vident les derniers tiroirs . Par une porte entr'ouverte, le
bureau de la liquidation lui apparut endormi, avec ses
sept employés lisant leur journal, n'ayant plus à appli-
quer que de rares affaires, depuis que la Bourse chômait.
Seul, le bureau du comptant gardait quelque vie. Et ce
fut Berthier, le fondé de pouvoir, qui la reçut, très
agité lui-même, le visage pâle, dans le malheur de la
maison .
Je ne sais pas, madame, si monsieur Mazaud pourra
vous recevoir ... Il est un peu souffrant, il a eu froid en
s'obstinant à travailler sans feu toute la nuit dernière, et
il vient de descendre chez lui, au premier étage, pour
prendre quelque repos.
Alors, madame Caroline insista .
Je vous en prie, monsieur, faites que je lui dise
quelques mots ... Il y va peut-être du salut de mon frère.
Monsieur Mazaud sait bien que jamais mon frère ne s'est
34
398 LES ROUGON-MACQUART.
occupé des opérations de Bourse, et son témoignage serait
d'une grande importance ... D'autre part, j'ai des chiffres
à lui demander, lui seul peut me renseigner sur certains
documents .
Berthier, plein d'hésitation, finit par la prier d'entrer
dans le cabinet de l'agent de change.
Attendez là un instant, madame, je vais voir.
Et, dans cette pièce, en effet, madame Caroline eut une
grande sensation de froid. Le feu devait être mort depuis
la veille, personne n'avait songé à le rallumer. Mais ce
qui la frappait plus encore, c'était l'ordre parfait, comme
si toute la nuit et la matinée entière venaient d'être
employées à vider les meubles, à détruire les papiers
inutiles, à classer ceux qu'il fallait conserver. Rien ne
traînait, pas un dossier, pas même une lettre. Sur le
bureau, il n'y avait, méthodiquement rangés, que l'encrier,
le plumier, un grand buvard, au milieu duquel était
seulement resté un paquet de fiches de la maison, des
fiches vertes, couleur de l'espérance. Dans cette nudité,
une tristesse infinie tombait avec le lourd silence .
Au bout de quelques minutes, Berthier reparut.
Ma foi ! madame, j'ai sonné deux fois, et je n'ose
insister... En descendant, voyez si vous devez sonner
vous-même . Mais je vous conseille de revenir.
Madame Caroline dut se résigner. Cependant, sur le
palier du premier étage, elle hésita encore, elle avança
même la main vers le bouton de la sonnette. Et elle
finissait par s'en aller, lorsque des cris, des sanglots,
toute une rumeur sourde, au fond de l'appartement,
l'arrêta. Brusquement, la porte fut ouverte, et un domes-
tique s'en élança, effaré, disparut dans l'escalier, en
bégayant :
Mon Dieu ! mon Dieu ! monsieur...
Elle était demeurée immobile, devant cette porte
béante, dont sortait, distincte maintenant, une plainte
d'affreuse douleur. Et elle devenait toute froide, devi-
nant, envahie par la vision nette de ce qui se passait là.
D'abord elle voulut fuir, puis elle ne le put, éperdue
L'ARGENT . 399
de pitié, attirée, ayant le besoin de voir et d'apporter ses
larmes, elle aussi. Elle entra, trouva toutes les portes
grandes ouvertes, arriva jusqu'au salon .
Deux servantes, la cuisinière et la femme de chambre
sans doute, y allongeaient le cou, avec des faces de ter-
reur, balbutiantes.
-
Oh ! monsieur, oh ! mon Dieu ! mon Dieu !
Le jour mourant de la grise journée d'hiver entrait
faiblement, par l'écartement des épais rideaux de soie.
Mais il faisait très chaud, de grosses bûches achevaient de
se consumer en braise dans la cheminée, éclairant les
murs d'un grand reflet rouge. Sur une table, une gerbe
de roses, un royal bouquet pour la saison, que, la veille
encore, l'agent de change avait apporté à sa femme,
s'épanouissait dans cette tiédeur de serre, embaumait
toute la pièce. C'était comme le parfum même du luxe
raffiné de l'ameublement, la bonne odeur de chance, de
richesse, de félicité d'amour, qui, pendant quatre années,
avaient fleuri là. Et, sous le reflet rouge du feu, Mazaud
était renversé au bord du canapé, la tête fracassée d'une
balle, la main crispée sur la crosse du revolver ; tandis
que, debout devant lui, sa jeune femme , accourue, pous-
sait cette plainte, ce cri continu et sauvage qui s'enten-
dait de l'escalier. Au moment de la détonation, elle avait
au bras son petit garçon de quatre ans et demi, dont les
petites mains s'étaient cramponnées à son cou, dans l'épou-
vante ; et sa fillette, âgée de six ans déjà, l'avait suivie,
pendue à sa jupe, se serrant contre elle ; et les deux
enfants criaient aussi, d'entendre crier leur mère, éper-
dument.
Tout de suite , madame Caroline voulut les emme-
ner.
Madame, je vous en supplie... Madame, ne restez
pas là...
Elle-même tremblait, se sentait défaillir. De la tête
trouée de Mazaud, elle voyait le sang couler encore, tom-
ber goutte à goutte sur le velours du canapé, d'où il ruis-
selait sur le tapis. Il y avait par terre une large tache qui
400 LES ROUGON -MACQUART .
s'élargissait. Et il lui semblait que ce sang la gagnait,
lui éclaboussait les pieds et les mains.
Madame, je vous en supplie, suivez-moi...
Mais , avec son fils pendu à son cou, avec sa fille serrée
à sa taille, la malheureuse n'entendait pas , ne bougeait
pas, raidie, plantée là, à ce point qu'aucune puissance au
monde ne l'en aurait déracinée . Tous les trois étaient
blonds, d'une fraîcheur de lait, la mère d'air aussi déli-
cat et ingénu que les enfants. Et, dans la stupeur de leur
félicité morte, dans ce brusque anéantissement du bon-
heur qui devait durer toujours, ils continuaient de jeter
leur grand cri , le hurlement où passait toute l'effroyable
souffrance de l'espèce .
Alors , madame Caroline tomba sur les deux genoux.
Elle sanglotait, elle balbutiait.
Oh ! madame, vous me déchirez le cœur... De grâce,
madame, arrachez-vous à ce spectacle, venez avec moi
dans la pièce voisine, laissez-moi tâcher de vous épargner
un peu du mal qu'on vous a fait...
Et toujours le groupe farouche et lamentable, la mère
avec les deux petits, comme entrés en elle, immobiles
dans leurs longs cheveux pâles dénoués. Et toujours ce
hurlement affreux, cette lamentation du sang, qui monte
de la forêt, quand les chasseurs ont tué le père .
Madame Caroline s'était relevée, ia tête perdue. Il y
eut des pas, des voix, sans doute l'arrivée d'un médecin,
la constatation de la mort. Et elle ne put rester davantage,
elle se sauva, poursuivie par la plainte abominable et sans
fin, que, même sur le trottoir, dans le roulement des
fiacres , elle croyait entendre toujours.
Le ciel pâlissait, il faisait froid, et elle marcha lente-
ment, de peur qu'on ne l'arrêtât, en la prenant pour une
meurtrière , à son air égaré. Tout remontait en elle,
toute l'histoire du monstrueux écroulement de deux cents
millions , qui amoncelait tant de ruines et écrasait tant
de victimes . Quelle force mystérieuse, après avoir édifié
si rapidement cette tour d'or, venait donc ainsi de la
détruire ? Les mêmes mains qui l'avaient construite, sem
L'ARGENT . 401 1
blaient s'être acharnées, prises de folie, à ne pas en
laisser une pierre debout. Partout, des cris de douleur
s'élevaient, des fortunes s'effondraient avec le bruit des
tombereaux de démolitions, qu'on vide à la décharge
publique . C'étaient les derniers biens domaniaux des
Beauvilliers , les sous grattés un à un des économies de
Dejoie, les gains réalisés dans la grande industrie par
Sédille, les rentes des Maugendre retirés du commerce,
qui, pêle-mêle, étaient jetés avec fracas au fond du même
cloaque , que rien ne comblait. C'était encore Jantrou
noyé dans l'alcool , la Sandorff noyée dans la boue , Mas-
sias retombé à sa misérable condition de chien rabatteur,
cloué pour la vie à la Bourse par la dette ; et c'était Flory
voleur, en prison, expiant ses faiblesses d'homme tendre,
Sabatani et Fayeux en fuite, galopant avec la peur des
gendarmes ; et c'étaient, plus navrantes et pitoyables, les
victimes inconnues, le grand troupeau anonyme de tous
les pauvres que la catastrophe avait faits, grelottant d'a-
bandon, criant de faim. Puis, c'était la mort, des coups
de pistolet qui partaient aux quatre coins de Paris, c'était
la tête fracassée de Mazaud, le sang de Mazaud qui, goutte
à goutte, dans le luxe et dans le parfum des roses, écla-
boussait sa femme et ses petits, hurlant de douleur.
Et, alors, tout ce qu'elle avait vu, tout ce qu'elle avait
entendu , depuis quelques semaines, s'exhala du cœur
meurtri de madame Caroline en un cri d'exécration
contre Saccard. Elle ne pouvait plus se taire, le mettre
à part comme s'il n'existait pas, pour s'éviter de le juger
et de le condamner. Lui seul était coupable, cela sor-
tait de chacun de ces désastres accumulés, dont l'effrayant
amas la terrifiait. Elle le maudissait, sa colère et son
indignation, contenues si longtemps , débordaient en une
haine vengeresse, la haine même du mal. N'aimait-elle
donc plus son frère, qu'elle avait attendu jusque-là, pour
haïr l'homme effrayant, qui était l'unique cause de leur
malheur ? Son pauvre frère, ce grand innocent, ce grand
travailleur, si juste et si droit, sali maintenant de la tare
ineffaçable de la prison, la victime qu'elle oubliait, plus
34.
402 LES ROUGON-MACQUART.
chère et plus douloureuse que toutes les autres ! Ah ! que
Saccard ne trouvât pas de pardon, que personne n'osât
plaider encore sa cause, même ceux qui continuaient à
croire en lui , qui ne connaissaient de lui que sa bonté, et
qu'il mourût seul, un jour, dans le mépris !
Madame Caroline leva les yeux. Elle était arrivée sur la
place, et elle vit, devant elle, la Bourse. Le crépuscule
tombait, le ciel d'hiver, chargé de brume, mettait der-
rière le monument comme une fumée d'incendie , une
nuée d'un rouge sombre, qu'on aurait crue faite des
flammes et des poussières d'une ville prise d'assaut. Et la
Bourse, grise et morne, se détachait, dans la mélancolie
de la catastrophe, qui, depuis un mois, la laissait déserte,
ouverte aux quatre vents du ciel, pareille à une halle
qu'une disette a vidée. C'était l'épidémie fatale, pério-
dique, dont les ravages balayent le marché tous les dix à
quinze ans, les vendredis noirs, ainsi qu'on les nomme,
semant le sol de décombres. Il faut des années pour que
la confiance renaisse, pour que les grandes maisons de
banque se reconstruisent, jusqu'au jour où, la passion du
jeu ravivée peu à peu , flambant et recommençant l'aven-
ture, amène une nouvelle crise, effondre tout, dans un
nouveau désastre. Mais, cette fois, derrière cette fumée
rousse de l'horizon, dans les lointains troubles de la ville,
il y avait comme un grand craquement sourd, la fin
prochaine d'un monde .
XII
L'instruction du procès marcha avec une telle lenteur,
que sept mois déjà s'étaient écoulés, depuis l'arrestation
de Saccard et d'Hamelin, sans que l'affaire pût être mise
au rôle. On était au milieu de septembre, et, ce lundi-là,
madame Caroline qui allait voir son frère deux fois par
semaine, devait se rendre vers trois heures à la Concier-
gerie. Elle ne prononçait jamais le nom de Saccard, elle
avait dix fois répondu par un refus formel, aux demandes
pressantes qu'il lui faisait transmettre de le venir visiter.
Pour elle, raidie dans sa volonté de justice, il n'était plus.
Et elle espérait toujours sauver son frère, elle était toute
gaie, les jours de visite, heureuse de l'entretenir de ses
dernières démarches et de lui apporter un gros bouquet
des fleurs qu'il aimait.
Le matin, ce lundi-là, elle préparait donc une botte
d'œillets rouges , lorsque la vieille Sophie, la bonne de la
princesse d'Orviedo, descendit lui dire que madame dési-
rait lui parler tout de suite. Étonnée, vaguement inquiète,
elle se hâta de monter. Depuis plusieurs mois, elle n'avait
pas vu la princesse, ayant donné sa démission de secré-
taire, à l'Œuvre du Travail, dès la catastrophe de l'Uni-
verselle. Elle ne se rendait plus, de loin en loin, boule-
vard Bineau, que pour voir Victor, que la sévère discipline
semblait dompter maintenant, l'œil en dessous, avec sa
joue gauche plus forte que la droite , tirant la bouche dans
une moue de férocité goguenarde. Tout de suite, elle eut
le pressentiment qu'on la faisait appeler à cause de Victor.
La princesse d'Orviedo, enfin, était ruinée. Dix ans à
404 LES ROUGON-MACQUART .
peine lui avaient suffi pour rendre aux pauvres les trois
cents millions de l'héritage du prince, volés dans les
poches des actionnaires crédules. S'il lui avait fallu
cinq années d'abord pour dépenser en bonnes œuvres
folles les cent premiers millions, elle était arrivée, en
quatre ans et demi, à engloutir les deux cents autres,
dans des fondations d'un luxe plus extraordinaire encore .
A l'Œuvre du Travail , à la Crèche Sainte-Marie , à l'Or-
phelinat Saint-Joseph, à l'Asile de Châtillon et à l'Hôpital
Saint-Marceau, s'ajoutaient aujourd'hui une Ferme mo-
dèle, près d'Évreux , deux Maisons de convalescence
pour les enfants, sur les bords de la Manche, une autre
Maison de retraite pour les vieillards , à Nice , des
Hospices, des Cités ouvrières, des Bibliothèques et des
Écoles, aux quatre coins de la France ; sans compter des
donations considérables à des œuvres de charité déjà
existantes. C'était, d'ailleurs, toujours la même volonté
de royale restitution, non pas le morceau de pain jeté
par la pitié ou la peur aux misérables , mais la jouis-
sance de vivre, le superflu, tout ce qui est bon et beau
donné aux humbles qui n'ont rien, aux faibles que les
forts ont volés de leur part de joie, enfin les palais des
riches grands ouverts aux mendiants des routes, pour
qu'ils dorment, eux aussi, dans la soie et mangent dans la
vaisselle d'or. Pendant dix années, la pluie des millions
n'avait pas cessé, les réfectoires de marbre, les dortoirs
égayés de peintures claires, les façades monumentales
comme des Louvres, les jardins fleuris de plantes rares,
dix années de travaux superbes, dans un gâchis incroyable
d'entrepreneurs et d'architectes ; et elle était bien heu-
reuse, soulevée par le grand bonheur d'avoir désormais les
mains nettes, sans un centime. Même elle venait d'at-
teindre l'étonnant résultat de s'endetter, on la poursuivait
pour un reliquat de mémoires montant à plusieurs cen-
taines de mille francs, sans que son avoué et son notaire
pussent réussir à parfaire la somme, dans l'émiettement
final de la colossale fortune , jetée ainsi aux quatre vents
de l'aumône. Et un écriteau , cloué au-dessus de la porte
L'ARGENT. 405
cochère, annonçait la mise en vente de l'hôtel , le coup de
balai suprême qui emporterait jusqu'aux vestiges de
l'argent maudit, ramassé dans la boue et dans le sang du
brigandage financier.
En haut, la vieille Sophie attendait madame Caroline
pour l'introduire. Elle, furieuse, grondait toute la
journée. Ah ! elle l'avait bien dit que madame finirait
par mourir sur la paille ! Est-ce que que madame n'aurait
pas dû se remarier et avoir des enfants avec un autre
monsieur, puisqu'elle n'aimait que ça au fond ? Ce n'était
pas qu'elle eût à se plaindre et à s'inquiéter, elle, car elle
avait reçu depuis longtemps une rente de deux mille
francs , qu'elle allait manger dans son pays, du côté d'An-
goulême . Mais une colère l'emportait, lorsqu'elle songeait
que madame ne s'était pas même réservé les quelques
sous nécessaires, chaque matin, au pain et au lait dont
elle vivait maintenant. Des querelles sans cesse éclataient
entre elles. La princesse souriait de son divin sourire
d'espérance, en répondant qu'elle n'aurait plus besoin, à
la fin du mois, que d'un suaire, lorsqu'elle serait entrée
dans le couvent où elle avait depuis longtemps marqué
sa place, un couvent de Carmélites muré au monde entier.
Le repos , l'éternel repos !
Telle qu'elle la voyait depuis quatre années, madame
Caroline retrouva la princesse, vêtue de son éternelle
robe noire, les cheveux cachés sous un fichu de dentelle,
jolie encore à trente-neuf ans, avec son visage rond aux
dents de perle, mais le teint jaune, la chair morte,
comme après dix ans de cloître. Et l'étroite pièce, pareillé
à un bureau d'huissier de province, s'était emplie d'un
encombrement de paperasses plus inextricable encore,
des plans, des mémoires, des dossiers, tout le papier
gâché d'un gaspillage de trois cents millions.
- Madame, dit la princesse, de sa voix douce et lente,
qu'aucune émotion ne faisait plus trembler, j'ai voulu
vous apprendre une nouvelle qui m'a été apportée ce
matin... Il s'agit de Victor, ce garçon que vous avez
placé à l'Œuvre du Travail
406 LES ROUGON- MACQUART
Le cœur de madame Caroline se mit à battre douloureu-
sement. Ah ! le misérable enfant, que son père n'était pas
même allé voir, malgré ses formelles promesses, pendant
les quelques mois qu'il avait connu son existence, avant
d'être emprisonné à la Conciergerie ! Que deviendrait-il
désormais ? Et elle qui se défendait de penser à Saccard,
était continuellement ramenée à lui, bouleversée dans sa
maternité d'adoption.
Il s'est passé hier des choses terribles, continua la
princesse , tout un crime que rien ne saurait réparer.
Et elle conta, de son air glacé, une épouvantable aven-
ture. Depuis trois jours, Victor s'était fait mettre à l'infir-
merie, en alléguant des douleurs de tête insupportables.
Le médecin avait bien flairé une simulation de paresseux ;
mais l'enfant était réellement ravagé par des névralgies
fréquentes. Or, cet après-midi-là , Alice de Beauvilliers
se trouvait à l'Œuvre sans sa mère, venue pour aider la
sœur de service à l'inventaire trimestriel de l'armoire aux
remèdes . Cette armoire était dans la pièce qui séparait
les deux dortoirs, celui des filles de celui des garçons,
où il n'y avait en ce moment que Victor couché, occupant
un des lits ; et la sœur, s'étant absentée quelques minutes,
avait eu la surprise de ne pas retrouver Alice, si bien
qu'après avoir attendu un instant, elle s'était mise à
la chercher. Son étonnement avait grandi en constatant
que la porte du dortoir des garçons venait d'être fermée
en dedans. Que se passait-il done ? Il lui avait tallu faire
le tour par le couloir, et elle était restée béante, terrifiée,
par le spectacle qui s'offrait à elle : la jeune fille à demi
étranglée, une serviette nouée sur son visage pour étouffer
ses'cris , ses jupes en désordre relevées, étalant sa nudité
pauvre de vierge chlorotique, violentée, souillée avec une
brutalité immonde. Par terre, gisait un porte-monnaie
vide . Victor avait disparu. Et la scène se reconstruisait :
Alice, appelée peut-être, entrant pour donner un bol de
lait à ce garçon de quinze ans, velu comme un homme,
puis la brusque faim du monstre pour cette chair frêle,
ce cou trop long, le saut du mâle en chemise, la fille
L'ARGENT. 407
étouffée, jeté sur le lit ainsi qu'une loque, violée, volée,
et les vêtements passés à la hate, et la fuite. Mais que
de points obscurs, que de questions stupéfiantes et inso-
lubles ! Comment n'avait-on rien entendu, pas un bruit
de lutte, pas une plainte ? Comment de si effroyables
choses s'étaient-elles passées si vite , dix minutes à
peine ? Surtout, comment Victor avait-il pu se sauver,
s'évaporer pour ainsi dire , sans laisser de trace ? car,
après les plus minutieuses recherches, on avait acquis
la certitude qu'il n'était plus dans l'établissement. Il
devait s'être enfui par la salle de bains, donnant sur le
corridor, et dont une fenêtre ouvrait au-dessus d'une
série de toits étagés, allant jusqu'au boulevard ; et encore
un tel chemin offrait de si grands périls, que beaucoup
se refusaient à croire qu'un être humain avait pu le
suivre. Ramenée chez sa mère, Alice gardait le lit,
meurtrie , éperdue, sanglotante, secouée d'une intense
fièvre.
Madame Caroline écouta ce récit dans un saisissement
tel, qu'il lui semblait que tout le sang de son cœur se
glaçait. Un souvenir s'était éveillé , l'épouvantait d'un
affreux rapprochement : Saccard, autrefois, prenant la
misérable Rosalie sur une marche, lui démettant l'épaule,
au moment de la conception de cet enfant qui en avait
gardé comme une joue écrasée ; et, aujourd'hui, Victor
violentant à son tour la première fille que le sort lui
livrait. Quelle inutile cruauté ! cette jeune fille si douce,
la fin désolée d'une race, qui était sur le point de se
donner à Dieu , ne pouvant avoir un mari, comme toutes les
autres ! Avait-elle donc un sens, cette rencontre imbécile
et abominable ? Pourquoi avoir brisé ceci contre cela ?
Je ne veux vous adresser aucun reproche, madame,
conclut la princesse, car il serait injuste de faire re-
monter jusqu'à vous la moindre responsabilité. Seule-
ment, vous aviez vraiment là un protégé bien terrible.
Et, comme si une liaison d'idées avait lieu en elle,
inexprimée, elle ajouta :
On ne vit pas impunément dans certains milieux...
408 LES ROUGON - MACQUART .
Moi-même, j'ai eu les plus grands troubles de conscience,
je me suis sentie complice, lorsque, dernièrement, cette
banque a croulé, en amoncelant tant de ruines et tant
d'iniquités . Oui, je n'aurais pas dû consentir à ce que ma
maison devînt le berceau d'une abomination pareille...
Enfin, le mal est fait, la maison sera purifiée, et moi,
oh ! moi, je ne suis plus, Dieu me pardonnera.
Son pâle sourire d'espoir enfin réalisé avait reparu ,
elle disait d'un geste sa sortie du monde, sa disparition à
jamais de bonne déesse invisible.
Madame Caroline lui avait saisi les mains, les serrait,
les baisait, tellement bouleversée de remords et de pitié,
qu'elle bégayait des paroles sans suite .
Vous avez tort de m'excuser, je suis coupable...
Cette malheureuse enfant, je veux la voir, je cours tout
de suite la voir...
Et elle s'en alla, laissant la princesse et sa vieille
bonne Sophie commencer leurs paquets, pour le grand
départ qui devait les séparer, après quarante ans de vie
commune .
L'avant-veille , le samedi , la comtesse de Beauvilliers
s'était résignée à abandonner son hôtel à ses créanciers.
Depuis six mois qu'elle ne payait plus les intérêts
des hypothèques, la situation était devenue intolérable,
au milieu des frais de toutes sortes, dans la continuelle
menace d'une vente judiciaire ; et son avoué lui avait
donné le conseil de lâcher tout, de se retirer au fond
d'un petit logement, où elle vivrait sans dépense,
tandis qu'il tâcherait de liquider les dettes. Elle n'aurait
pas cédé , elle se serait obstinée peut- être à garder
son rang, son mensonge de fortune intacte, jusqu'à
l'anéantissement de sa race, sous l'écroulement des pla-
fonds, sans un nouveau malheur qui l'avait terrassée.
Son fils Ferdinand, le dernier des Beauvilliers, l'inutile
jeune homme, écarté de tout emploi, devenu zouave pon-
tifical pour échapper à sa nullité et à son oisiveté, était
mort à Rome, sans gloire, si pauvre de sang, si éprouvé
par le soleil trop lourd, qu'il n'avait pu se battre à Men-
L'ARGENT.. 409
tana, déjà fiévreux, la poitrine prise. Alors, en elle, il y
avait eu un brusque vide, un effondrement de toutes ses
idées, de toutes ses volontés, de l'échafaudage laborieux
qui, depuis tant d'années, soutenait si fièrement l'honneur
du nom . Vingt-quatre heures suffirent, la maison s'était
lézardée, la misère apparut, navrante, parmi les décom-
bres. On vendit le vieux cheval, la cuisinière seule resta,
fit son marché en tablier sale, deux sous de beurre et un
litre de haricots secs, la comtesse fut aperçue sur le trot-
toir en robe crottée, ayant aux pieds des bottines qui pre-
naient l'eau. C'était l'indigence du soir au lendemain, le
désastre emportait jusqu'à l'orgueil de cette croyante des
jours d'autrefois, en lutte contre son siècle. Et elle s'était
réfugiée avec sa fille, rue de la Tour-des-Dames, chez
une ancienne marchande à la toilette , devenue dévote,
qui sous-louait des chambres meublées à des prêtres. Là,
elles habitaient toutes deux une grande chambre nue,
d'une misère digne et triste, dont une alcôve fermée occu-
pait le fond. Deux petits lits emplissaient l'alcôve, et
lorsque les châssis, tendus du même papier que les murs,
étaient clos, la chambre se transformait en salon. Cette
disposition heureuse les avait un peu consolées .
Mais il n'y avait pas deux heures que la comtesse de
Beauvilliers était installée, le samedi, lorsqu'une visite
inattendue , extraordinaire, l'avait rejetée dans une nou-
velle angoisse . Alice, heureusement, venait de descendre,
pour une course. C'était Busch, avec sa face plate et sale,
sa redingote graisseuse, sa cravate blanche roulée en
corde, qui , averti sans doute par son flair de la minute
favorable, se décidait enfin à réaliser sa vieille affaire de
la reconnaissance de dix mille francs, signée par le comte
à la fille Léonie Cron. D'un coup d'œil sur le logis, il avait
jugé la situation de la veuve : aurait-il tardé trop long-
temps ? Et, en homme capable, à l'occasion, d'urbanité
et de patience, il avait longuement expliqué le cas à la
comtesse effarée. C'était bien, n'est-ce pas ? l'écriture de
son mari, ce qui établissait nettement l'histoire : une
passion du comte pour la jeune personne, une façon de
35
410 LES ROUGON -MACQUART.
l'avoir d'abord, puis de se débarrasser d'elle . Même il ne
lui avait pas caché que, légalement, et après quinze
années bientôt, il ne la croyait pas forcée de payer. Seu-
lement, il n'était, lui , que le représentant de sa cliente,
il la savait résolue à saisir les tribunaux, à soulever le
plus effroyable des scandales, si l'on ne transigeait pas .
La comtesse, toute blanche, frappée au cœur par ce passé
affreux qui ressuscitait, s'étant étonnée qu'on eût attendu
si longtemps, avant de s'adresser à elle, il avait inventé
une histoire, la reconnaissance perdue, retrouvée au
fond d'une malle ; et, comme elle refusait définitivement
d'examiner l'affaire, il s'en était allé, toujours très poli,
en disant qu'il reviendrait avec sa cliente, pas le len-
demain, parce que celle-ci ne pouvait guère quitter le
dimanche la maison où elle travaillait, mais certainement
le lundi ou le mardi .
Le lundi, au milieu de l'épouvantable aventure arrivée
à sa fille, depuis qu'on la lui avait ramenée délirante, et
qu'elle la veillait, les yeux aveuglés de larmes, la comtesse
de Beauvilliers ne songeait plus à cet homme mal mis et
à sa cruelle histoire. Enfin, Alice venait de s'endormir, la
mère s'était assise, épuisée , écrasée par cet acharnement
du sort, quand Busch de nouveau se présenta , accompa-
gnée cette fois de Léonide.
Madame, voici ma cliente, et il va falloir en finir.
Devant l'apparition de la fille, la comtesse avait frémi.
Elle la regardait, habillée de couleurs crues, avec ses
durs cheveux noirs tombant sur les sourcils, sa face large
et molle, la bassesse immonde de toute sa personne, usée
par dix années de prostitution. Et elle était torturée, elle
saignait dans son orgueil de femme, après tant d'années
de pardon et d'oubli. C'était, mon Dieu ! pour des créatures
destinées à de telles chutes, que le comte la trahissait !
Il faut en finir, insista Busch, parce que ma cliente
est très tenue, rue Feydeau.
Rue Feydeau, répéta la comtesse sans comprendre.
Oui, elle est là... Enfin, elle est là en maison.
Éperdue, les mains tremblantes, la comtesse alla fer
L'ARGENT . 411
mer complètement l'alcôve, dont un seul des vantaux
était poussé. Alice, dans sa fièvre, venait de s'agiter sous
ia couverture. Pourvu qu'elle se rendormît, qu'elle ne
vît pas, qu'elle n'entendît pas !
Busch , déjà, reprenait :
Voilà ! madame, comprenez bien... Mademoiselle
m'a chargé de son affaire, et je la représente, simple-
ment. C'est pourquoi j'ai voulu qu'elle vînt en personne
expliquer sa réclamation... Allons, Léonide, expliquez-
vous .
Inquiète, mal à l'aise dans ce rôle qu'il lui faisait jouer,
celle-ci levait sur lui ses gros yeux troubles de chien
battu . Mais l'espoir des mille francs qu'il lui avait
promis , la décida. Et, de sa voix rauque, éraillée par
l'alcool , tandis que lui, de nouveau, dépliait, étalait la
reconnaissance du comte :
C'est bien ça, c'est le papier que monsieur Charles
m'a signé ... J'étais la fille au charretier, à Cron le cocu,
comme on disait, vous savez bien, madame ?... Et alors,
monsieur Charles était toujours pendu à mes jupes, à
me demander des saletés. Moi, ça m'ennuyait. Quand
on est jeune, n'est-ce pas ? on ne sait rien, on n'est pas
gentille pour les vieux... Et alors, monsieur Charles m'a
signé le papier, un soir qu'il m'avait emmenée dans
l'écurie ...
Debout, crucifiée, la comtesse la laissait dire , lorsqu'il
lui sembla entendre une plainte dans l'alcôve. Elle eut
un geste d'angoisse.
Taisez- vous !
Mais Léonide était lancée, voulait finir.
Ce n'est guère honnête tout de même, lorsqu'on ne
veut pas payer, d'aller débaucher une petite fille sage...
Oui, madame, votre monsieur Charles était un voleur.
C'est ce qu'en pensent toutes les femmes à qui je raconte
ça... Et je vous réponds que ça valait bien l'argent.
Taisez-vous ! taisez-vous ! cria furieusement la com-
tesse, les deux bras en l'air, comme pour l'écraser, si
elle continuait.
412 LES ROUGON-MACQUART.
Léonide eut peur, leva le coude, afin de se protéger la
figure , dans le mouvement instinctif des filles habituées
aux gifles . Et un effrayant silence régna, durant lequel
il sembla qu'une nouvelle plainte, un petit bruit étouffé
de larmes venait de l'alcôve.
Enfin , que voulez-vous ? reprit la comtesse, trem-
blante , baissant la voix.
Ici, Busch intervint.
Mais, madame , cette fille veut qu'on la paye. Et
elle a raison, la malheureuse , de dire que monsieur le
comte de Beauvilliers a fort mal agi avec elle. C'est de
l'escroquerie , simplement.
Jamais je ne payerai une pareille dette.
Alors, nous allons prendre une voiture , en sortant
d'ici, et nous rendre au Palais, où je déposerai la plainte
que j'ai rédigée d'avance, et que voici... Tous les faits que
mademoiselle vient de vous dire y sont relatés .
Monsieur, c'est un abominable chantage, vous ne
ferez pas cela.
Je vous demande pardon, madame, je vais le faire
à l'instant. Les affaires sont les affaires .
Une fatigue immense, un suprême découragement
envahit la comtesse . Le dernier orgueil qui la tenait
debout, venait de se briser; et toute sa violence, toute
sa force tomba. Elle joignit les mains, elle bégayait.
Mais vous voyez où nous en sommes. Regardez donc
cette chambre... Nous n'avons plus rien, demain peut-
être il ne nous restera pas de quoi manger... Où voulez-
vous que je prenne de l'argent, dix mille francs, mon
Dieu !
Busch eut un sourire d'homme accoutumé à pêcher
dans ces ruines .
Oh ! les dames comme vous ont toujours des res-
sources. En cherchant bien, on trouve .
Depuis un moment, il guettait, sur la cheminée, un
vieux coffret à bijoux, que la comtesse avait laissé là, le
matin, en achevant de vider une malle ; et il flairait des
pierreries, avec la certitude de l'instinct. Son regard
L'ARGENT . 413
brilla d'une telle flamme , qu'elle en suivit la direction et
comprit.
- Non, non ! cria-t-elle, les bijoux, jamais !
Et elle saisit le coffret, comme pour le défendre. Ces
derniers bijoux depuis si longtemps dans la famille, ces
quelques bijoux qu'elle avait gardés au travers des plus
grandes gênes, comme l'unique dot de sa fille, et qui
restaient à cette heure sa suprême ressource !
Jamais , j'aimerais mieux donner de ma chair !
Mais, à cette minute, il y eut une diversion, madame
Caroline frappa et entra. Elle arrivait bouleversée, elle
demeura saisie de la scène au milieu de laquelle elle
tombait. D'un mot, elle avait prié la comtesse de ne
point se déranger ; et elle serait partie, sans un geste
suppliant de celle-ci, qu'elle crut comprendre. Immo-
bile au fond de la pièce, elle s'effaça.
Busch venait de remettre son chapeau, tandis que, de
plus en plus mal à l'aise, Léonide gagnait la porte.
Alors , madame, il ne nous reste donc qu'à nous
retirer...
Pourtant, il ne se retirait pas. Il reprit toute l'histoire,
en termes plus honteux, comme s'il avait voulu humi-
lier encore la comtesse devant la nouvelle venue, cette
dame qu'il affectait de ne pas reconnaître , selon son
habitude, quand il était en affaire .
Adieu , madame, nous allons de ce pas au parquet.
Le récit détaillé sera dans les journaux, avant trois jours.
C'est vous qui l'aurez voulu.
Dans les journaux ! Cet horrible scandale sur les
ruines mêmes de sa maison ! Ce n'était donc pas assez
de voir tomber en poudre l'antique fortune, il fallait que
tout croulât dans la boue ! Ah ! que l'honneur du nom
au moins fût sauvé ! Et, d'un mouvement machinal, elle
ouvrit le coffret. Les boucles d'oreilles, le bracelet, trois
bagues apparurent, des brillants et des rubis, avec leurs
montures anciennes .
Busch, vivement, s'était approché. Ses yeux s'atten-
drissaient, d'une douceur de caresse.
35.
414 LES ROUGON- MACQUART .
Oh ! il n'y en a pas pour dix mille francs... Permet-
tez que je voie.
Déjà, un à un, il prenait les bijoux, les retournait, les
élevait en l'air, de ses gros doigts tremblants d'amou-
reux, avec sa passion sensuelle des pierreries. La pureté
des rubis surtout semblait le jeter dans une extase. Et ces
brillants anciens, si la taille en est parfois maladroite,
quelle eau merveilleuse !
-Six mille francs ! dit-il d'une voix dure de commissaire-
priseur, cachant son émotion sous ce chiffre d'estimation
totale. Je ne compte que les pierres, les montures sont
bonnes à fondre . Enfin , nous nous contenterons de six
mille francs .
Mais le sacrifice était trop rude pour la comtesse. Elle
eut un réveil de violence, elle lui reprit les bijoux, les
serra dans ses mains convulsées. Non, non ! c'était trop,
d'exiger d'elle qu'elle jetât encore au gouffre ces quelques
pierres, que sa mère avait portées, que sa fille devait
porter le jour de son mariage. Et des larmes brûlantes
jaillirent de ses yeux , ruisselèrent sur ses joues, dans
une telle douleur tragique, que Léonide, le cœur touché,
éperdue d'apitoiement, se mit à tirer Busch par sa redin-
gote, pour le forcer de partir. Elle voulait s'en aller, ça la
bousculait à la fin, de faire tant de peine à cette pauvre
vieille dame , qui avait l'air si bon. Busch, très froid, sui-
vait la scène , certain maintenant de tout emporter ,
sachant par sa longue expérience que les crises de larmes ,
chez les femmes, annoncent la débâcle de la volonté ; et
il attendait.
Peut- être l'affreuse scène se serait-elle prolongée, si, à
ce moment, une voix lointaine, étouffée, n'avait éclaté
en sanglots. C'était Alice qui criait du fond de l'alcôve :
-
Oh ! maman, ils me tuent ! ... Donne-leur tout, qu'ils
emportent tout ! ... Oh ! maman, qu'ils s'en aillent ! ils me
tuent, ils me tuent !
Alors , la comtesse eut un geste d'abandon désespéré, un
geste dans lequel elle aurait donné sa vie. Sa fille avait
entendu, sa fille se mourait de honte. Et elle jeta les
L'ARGENT. 415
bijoux à Busch, et elle lui laissa à peine le temps de poser
sur la table, en échange, la reconnaissance du comte, le
poussant dehors, derrière Léonide déjà disparue. Puis,
elle rouvrit l'alcôve , elle alla s'abattre sur l'oreiller
d'Alice, toutes les deux achevées, anéanties, mêlant leurs
larmes .
Madame Caroline, révoltée, avait été un moment sur le
point d'intervenir. Laisserait-elle donc le misérable dé-
pouiller ainsi ces deux pauvres femmes ? Mais elle venait
d'entendre l'ignoble histoire, et que faire pour éviter le
scandale ? car elle le savait homme à aller jusqu'au bout
de ses menaces . Elle-même restait honteuse devant lui,
dans la complicité des secrets qu'il y avait entre eux. Ah !
que de souffrances, que d'ordures ! Une gêne l'envahis-
sait, qu'était-elle accourue faire là, puisqu'elle ne trouvait
ni une parole à dire ni un secours à donner ? Toutes les
phrases qui lui montaient aux lèvres, les questions, les
simples allusions, au sujet du drame de la veille, lui
semblaient blessantes, salissantes , impossibles à ris-
quer devant la victime, égarée encore, agonisant de sa
souillure. Et quel secours aurait-elle laissé, qui n'aurait
pas paru une aumône dérisoire, elle ruinée également,
embarrassée déjà pour attendre l'issue du procès ? Enfin,
elle s'avança, les yeux pleins de larmes, les bras ouverts,
dans une infinie pitié, un attendrissement éperdu dont
elle tremblait toute .
Au fond de la banale alcôve d'hôtel meublé, ces deux
misérables créatures effondrées, finies, c'était tout ce qui
restait de l'antique race des Beauvilliers , autrefois si
puissante , souveraine. Elle avait eu des terres aussi
grandes qu'un royaume, vingt lieues de la Loire lui avaient
appartenu, des châteaux, des prairies, des labours, des
forêts . Puis, cette immense fortune domaniale peu à peu
s'en était allée avec les siècles en marche, et la comtesse
venait d'engloutir la dernière épave dans une de ces tem-
pêtes de la spéculation moderne, où elle n'entendait rien :
d'abord ses vingt mille francs d'économies, épargnés sou à
sou pour sa fille, puis les soixante mille francs empruntés
416 LES ROUGON-MACQUART.
sur les Aublets , puis cette ferme tout entière. L'hôtel de
la rue Saint-Lazare ne payerait pas les créanciers . Son fils
était mort loin d'elle et sans gloire. On lui avait ramené
sa fille blessée, salie par un bandit, comme on remonte,
saignant et couvert de boue, un enfant qu'une voiture
vient d'écraser. Et la comtesse, si noble naguère, mince,
haute, toute blanche, avec son grand air suranné, n'était
plus qu'une pauvre vieille femme détruite, cassée par
cette dévastation ; tandis que , sans beauté, sans jeunesse,
montrant la disgrâce de son cou trop long, dans le désor-
dre de sa chemise , Alice avait des yeux de folle, où se
lisait la mortelle douleur de son dernier orgueil, sa
virginité violentée. Et, toutes deux, elles sanglotaient
toujours , elles sanglotaient sans fin .
Alors, madame Caroline ne prononça pas un mot, les
prit simplement toutes deux, les serra étroitement sur
son cœur. Elle ne trouvait rien autre chose, elle pleurait
avec elles. Et les deux malheureuses comprirent, leurs
larmes redoublèrent, plus douces. S'il n'y avait pas de
consolation possible, ne faudrait-il pas vivre encore, vivre
quand même ?
Lorsque madame Caroline fut de nouveau dans la rue,
elle aperçut Busch en grande conférence avec la Méchain.
Il avait arrêté une voiture, il y poussa Léonide, et dis-
parut. Mais, comme madame Caroline se hâtait, la Mé-
chain marcha droit à elle. Sans doute, elle la guettait, car
tout de suite elle lui parla de Victor, en personne ren-
seignée déjà sur ce qui s'était passé la veille, à l'Œuvre
du Travail . Depuis que Saccard avait refusé de payer les
quatre mille francs, elle ne décolérait pas, elle s'ingéniait
à chercher de quelle façon elle pourrait encore exploiter
l'affaire ; et elle venait ainsi d'apprendre l'histoire, au
boulevard Bineau, où elle se rendait fréquemment, dans
l'espoir de quelque incident profitable. Son plan devait
être fait, elle déclara à madame Caroline qu'elle allait
immédiatement se mettre en quête de Victor. Ce mal-
heureux enfant, c'était trop terrible de l'abandonner de
la sorte à ses mauvais instincts, il fallait le reprendre, si
L'ARGENT. 417
l'on ne voulait pas le voir un beau matin en cour d'as-
sises . Et, tandis qu'elle parlait, ses petits yeux, perdus dans
la graisse de son visage, fouillaient la bonne dame,
heureuse de la sentir bouleversée, se disant que le jour
où elle aurait retrouvé le gamin, elle continuerait à tirer
d'elle des pièces de cent sous.
Alors, madame, c'est entendu, je vais m'en occuper...
Dans le cas où vous désireriez avoir des nouvelles, ne
prenez pas la peine de courir là-bas, rue Marcadet,
montez simplement chez monsieur Busch, rue Feydeau,
où vous êtes certaine de me rencontrer tous les jours,
vers quatre heures .
Madame Caroline rentra rue Saint-Lazare, tourmentée
d'une anxiété nouvelle. C'était vrai, ce monstre, lâché
par le monde, errant et traqué, quelle hérédité du mal
allait-il assouvir au travers des foules, comme un loup
dévorateur ? Elle déjeuna rapidement, elle prit une voi-
ture, ayani le temps de passer boulevard Bineau, avant
d'aller à la Conciergerie, brûlée du désir d'avoir des ren-
seignements tout de suite. Puis, en chemin, dans le trou-
ble de sa fièvre, une idée s'empara d'elle, la domina :
se rendre d'abord chez Maxime, l'emmener à l'Œuvre,
le forcer à s'occuper de Victor, dont il était le frère après
tout. Lui seul restait riche, lui seul pouvait intervenir,
s'occuper de l'affaire d'une façon efficace.
Mais, avenue de l'Impératrice, dès le vestibule du petit
hôtel luxueux, madame Caroline se sentit glacée . Des
tapissiers enlevaient les tentures et les tapis, des do-
mestiques mettaient des housses aux sièges et aux lustres ;
tandis que, de toutes les jolies choses remuées, sur les
meubles , sur les étagères, s'exhalait un parfum mou-
rant, ainsi que d'un bouquet jeté au lendemain d'un
bal . Et, au fond de la chambre à coucher, elle trouva
Maxime, entre deux énormes malles que le valet de
chambre achevait d'emplir de tout un trousseau mer-
veilleux, riche et délicat comme pour une mariée.
En l'apercevant, ce fut lui qui parla le premier, très
froid, la voix sèche.
418 LES ROUGON- MACQUART.
Ah ! c'est vous ! vous tombez bien, ça m'évitera de
vous écrire... J'en ai assez et je pars.
- Comment, vous partez?
Oui, je pars ce soir, je vais m'installer à Naples , où
je passerai l'hiver.
Puis , lorsqu'il eut, d'un geste, renvoyé le valet de
chambre :
Si vous croyez que ça m'amuse d'avoir, depuis six
mois, un père à la Conciergerie! Je ne vais certainement pas
rester pour le voir en correctionnelle... Moi qui dé-
teste les voyages! Enfin, il fait beau là-bas , j'emporte à
peu près l'indispensable, je ne m'ennuierai peut-être pas
trop.
Elle le regardait, si correct, si joli ; elle regardait les
malles débordantes, où pas un chiffon d'épouse ni de
maîtresse ne traînait, où il n'y avait que le culte de
lui-même ; et elle osa pourtant se risquer.
Moi qui venais encore vous demander un service...
Puis, elle conta l'histoire, Victor bandit, violant et vo-
lant, Victor en fuite, capable de tous les crimes .
Nous ne pouvons l'abandonner. Accompagnez-moi ,
unissons nos efforts ...
Il ne la laissa pas finir, livide, pris d'un petit tremble-
ment de peur, comme s'il avait senti quelque main meur-
trière et sale se poser sur son épaule .
Ah bien ! il ne manquait plus que ça ! ... Un père
voleur, un frère assassin ... J'ai trop tardé, je voulais par-
tir la semaine dernière. Mais c'est abominable, abomi-
nable, de mettre un homme tel que moi dans une situa-
tion pareille !
Alors, comme elle insistait, il devint insolent.
- Laissez-moi tranquille, vous ! Puisque ça vous amuse,
cette vie de chagrins, restez-y. Je vous avais prévenue,
c'est bien fait, si vous pleurez... Mais moi, voyez-vous ,
plutôt que de donner un de mes cheveux, je balayerais
au ruisseau tout ce vilain monde .
Elle s'était levée.
-
Adieu donc !
L'ARGENT. 419
-
Adieu !
Et, en se retirant, elle le vit qui rappelait le valet de
chambre et qui assistait au soigneux emballement de son
nécessaire de toilette, un nécessaire dont toutes les pièces
en vermeil étaient du plus galant travail, la cuvette sur-
tout, gravée d'une ronde d'Amours. Pendant que celui-ci
s'en allait vivre d'oubli et de paresse, sous le clair soleil
de Naples, elle eut brusquement la vision de l'autre,
rôdant un soir de noir dégel, affamé, un couteau au poing,
dans quelque ruelle écartée de la Villette ou de Cha-
ronne. N'était-ce pas la réponse à cette question de sa-
voir si l'argent n'est point l'éducation , la santé, l'intel-
ligence ? Puisque la même boue humaine reste dessous,
toute la civilisation se réduit-elle à cette supériorité de
sentir bon et de bien vivre ?
Lorsqu'elle arriva à l'Œuvre du Travail, madame Caro-
line éprouva une singulière sensation de révolte contre le
luxe énorme de l'établissement. A quoi bon ces deux
ailes majestueuses, le logis des garçons et le logis des
filles, reliés par le pavillon monumental de l'administra-
tion? à quoi bon les préaux grands comme des parcs, les
faïences des cuisines, les marbres des réfectoires, les
escaliers, les couloirs, vastes à desservir un palais ? à
quoi bon toute cette charité grandiose, si l'on ne pouvait,
dans ce milieu large et salubre, redresser un être mal
venu, faire d'un enfant perverti un homme bien por-
tant, ayant la droite raison de la santé ? Tout de suite, elle
se rendit chez le directeur, le pressa de questions, voulut
connaître les moindres détails . Mais le drame restait
obscur, il ne put que lui répéter ce qu'elle savait déjà
par la princesse. Depuis la veille, les recherches avaient
continué, dans la maison et aux alentours, sans amener
le moindre résultat. Victor, déjà, était loin, galopait là-
bas, par la ville, au fond de l'effrayant inconnu. Il ne
devait pas avoir d'argent, car le porte-monnaie d'Alice,
qu'il avait vidé, ne contenait que trois francs quatre sous.
Le directeur avait d'ailleurs évité de mettre la police dans
l'affaire, pour épargner à ces pauvres dames de Beauvilliers
420 LES ROUGON-MACQUART.
le scandale public; et madame Caroline l'en remercia,
promit qu'elle-même ne ferait aucune démarche à la pré-
fecture, malgré son ardent désir de savoir. Puis, déses-
pérée de s'en aller aussi ignorante qu'elle était venue,
elle eut l'idée de monter à l'infirmerie, pour interroger
les sœurs. Mais elle n'en tira non plus aucun renseigne-
ment précis, et elle ne goûta en haut, dans la petite pièce
calme qui séparait le dortoir des filles de celui des
garçons, que quelques minutes de profond apaisement. Un
joyeux vacarme montait, c'était l'heure de la récréation,
ellese sentit injuste pour les guérisons heureuses, obtenues
par le grand air, le bien-être et le travail. Il y avait cer-
tainement là des hommes sains et forts qui poussaient.
Un bandit sur quatre ou cinq honnêtetés moyennes ,
que cela serait beau encore, dans les hasards qui ag-
gravent ou qui amoindrissent les tares héréditaires !
Et madame Caroline, laissée seule un instant par la
sœur de service, s'approchait de la fenêtre, pour voir
les enfants jouer, en bas, lorsque des voix cristallines
de petites filles, dans l'infirmerie voisine, l'attirèrent.
La porte se trouvait à demi ouverte, elle put assister
à la scène, sans être remarquée. C'était une pièce
très gaie, cette infirmerie blanche, aux murs blancs,
avec les quatre lits drapés de rideaux blancs. Une
large nappe de soleil dorait cette blancheur, toute une
floraison de lis au milieu de l'air tiède. Dans le premier
lit, à gauche, elle reconnut très bien Madeleine, la fillette
qui était déjà là, convalescente, mangeant des tartines de
confiture , le jour où elle avait amené Victor. Toujours
elle retombait malade, dévastée par l'alcoolisme de sa
race, si pauvre de sang, qu'avec ses grands yeux de femme
faite, elle était mince et blanche comme une sainte de
vitrail. Elle avait treize ans, seule au monde désormais,
sa mère étant morte, un soir de soûlerie, d'un coup de
pied dans le ventre, qu'un homme lui avait allongé, pour
ne pas lui donner les six sous dont ils étaient convenus.
Et c'était elle, dans sa longue chemise blanche, age-
nouillée au milieu de son lit, avec ses cheveux blonds
L'ARGENT. 421
dénoués sur les épaules, qui enseignait une prière à trois
petites filles occupant les trois autres lits.
Joignez vos mains comme ça, ouvrez votre cœur
tout grand...
Les trois petites filles étaient, elles aussi, agenouillées
au milieu de leurs draps. Deux avaient de huit à dix ans,
la troisième n'en avait pas cinq. Dans les longues chemises
blanches, avec leurs frêles mains jointes, leurs visages
sérieux et extasiés, on aurait dit de petits anges .
Et vous allez répéter après moi ce que je vais dire .
Écoutez bien... Mon Dieu ! faites que monsieur Saccard
soit récompensé de sa bonté, qu'il ait de longs jours et
qu'il soit heureux.
Alors, avec des voix de chérubin, un zézaiement d'une
maladresse adorable d'enfance, les quatre fillettes répé-
tèrent ensemble, dans un élan de foi où tout leur petit
être pur se donnait :
Mon Dieu ! faites que monsieur Saccard soit récom-
pensé de sa bonté, qu'il ait de longs jours et qu'il soit
heureux.
D'un mouvement emporté, madame Caroline allait en-
trer dans la pièce, faire taire ces enfants, leur défendre
ce qu'elle regardait comme un jeu blasphématoire et
cruel . Non, non ! Saccard n'avait pas le droit d'être aimé,
c'était salir l'enfance que de la laisser prier pour son
bonheur ! Puis, un grand frisson l'arrêta, des larmes lui
montaient aux yeux. Pourquoi donc aurait-elle fait épou-
ser sa querelle, la colère de son expérience, à ces êtres
innocents, ne sachant rien encore de la vie ? Est-ce que
Saccard n'avait pas été bon pour eux, lui qui était un peu
le créateur de cette maison, qui leur envoyait tous les
mois des jouets ? Un trouble profond l'avait saisie, elle
retrouvait cette preuve qu'il n'y a point d'homme con-
damnable, qui, au milieu de tout le mal qu'il a pu faire,
n'ait encore fait beaucoup de bien. Et elle partit, pendant
que les fillettes reprenaient leur prière, elle emporta
dans son oreille ces voix angéliques appelant les bénédic-
tions du ciel sur l'homme d'inconscience et de catastrophe,
86
422 LES ROUGON-MACQUART .
dont les mains folles venaient de ruiner un monde.
Comme elle quittait enfin son fiacre , boulevard du
Palais, devant la Conciergerie, elle s'aperçut que, dans
son émotion, elle avait oublié, chez elle, la botte d'œillets
qu'elle avait préparée le matin pour son frère. Une mar-
chande était là, vendant des petits bouquets de roses de
deux sous, et elle en prit un, et elle fit sourire Hamelin,
qui adorait les fleurs, lorsqu'elle lui conta son étourderie.
Ce jour-là pourtant, elle le trouva triste. D'abord, pen-
dant les premières semaines de son emprisonnement, il
n'avait pu croire à des charges sérieuses contre lui. Sa
défense lui semblait si simple : on ne l'avait nommé pré-
sident que contre son gré, il était resté en dehors de toutes
les opérations financières, presque toujours absent de
Paris, ne pouvant exercer aucun contrôle. Mais les con-
versations avec son avocat, les démarches que faisait ma-
dame Caroline et dont elle lui disait l'inutile fatigue,
lui avaient ensuite fait entrevoir les effrayantes respon-
sabilités qui l'accablaient. Il allait être solidaire des
moindres illégalités commises, jamais on n'admettrait
qu'il en ignorât une seule, Saccard l'entraînait dans une
déshonorante complicité. Et ce fut alors qu'il dut à sa foi
un peu simple de catholique pratiquant une résignation,
une tranquillité d'âme, qui étonnaient sa sœur. Quand
elle arrivait du dehors, de ses courses anxieuses, de cette
humanité en liberté si trouble et si dure, elle restait sai-
sie de le voir paisible, souriant, dans sa cellule nue, où il
avait, en grand enfant pieux, cloué quatre images de sain-
teté, coloriées violemment, autour d'un petit crucifix de
bois noir. Dès qu'on se met dans la main de Dieu, il n'y a
plus de révolte, toute souffrance imméritée est un gage de
salut. Son unique tristesse, parfois, venait de l'arrêt dé-
sastreux de ses grands travaux. Qui reprendrait son
œuvre ? qui continuerait la résurrection de l'Orient, si
heureusement commencée par la Compagnie générale des
Paquebots réunis et par la Société des mines d'argent du
Carmel ? qui construirait le réseau de lignes ferrées, de
Brousse à Beyrout et à Damas, de Smyrne à Trébizonde,
L'ARGENT. 423
toute cette circulation de sang jeune dans les veines du
vieux monde ? Là d'ailleurs encore, il croyait, il disait que
l'œuvre entreprise ne pouvait mourir, il n'éprouvait que
la douleur de n'être plus celui que le ciel avait élu pour
l'exécuter. Surtout, sa voix se brisait, lorsqu'il cherchait
en punition de quelle faute Dieu ne lui avait pas permis
de réaliser la grande banque catholique destinée à trans-
former la société moderne, ce Trésor du Saint-Sépulcre
qui rendrait un royaume au pape et qui finirait par faire
une seule nation de tous les peuples, en enlevant aux
juifs la puissance souveraine de l'argent. Il la prédisait
aussi, cette banque, inévitable, invincible ; il annonçait le
Juste aux mains pures qui la fonderait un jour. Et si, cette
après-midi-là, il semblait soucieux, ce devait être simple-
ment que, dans sa sérénité de prévenu dont on allait faire
un coupable, il avait songé que, jamais, au sortir de pri-
son, il n'aurait les mains assez nettes pour reprendre la
grande besogne.
D'une oreille distraite, il écouta sa sœur lui expliquer
que, dans les journaux, l'opinion paraissait lui redevenir
un peu plus favorable. Puis, sans transition, la regardant
de ses yeux de dormeur éveillé :
Pourquoi refuses-tu de le voir ?
Elle frémit, elle comprit bien qu'il lui parlait de Sac-
card. D'un signe de tête, elle dit non, encore non. Alors,
il se décida, confus, à voix très basse .
Après ce qu'il a été pour toi, tu ne peux refuser, va
le voir !
Mon Dieu ! il savait, elle fut envahie d'une ardente
rougeur, elle se jeta dans ses bras pour cacher son visage ;
et elle bégayait, demandait qui avait pu lui dire, comment
il savait cette chose qu'elle croyait ignorée, ignorée de lui
surtout.
- Ma pauvre Caroline, il y a longtemps... Des lettres
anonymes, de vilaines gens qui nous jalousaient... Jamais
je ne t'en ai parlé, tu es libre, nous ne pensons plus de
même... Je sais que tu es la meilleure femme de la terre.
Va le voir.
424 LES ROUGON-MACQUART .
Et, gaiement, retrouvant son sourire, il reprit le petit
bouquet de roses qu'il avait déjà glissé derrière le crucifix,
il le lui remit dans la main, en ajoutant :
Tiens ! porte-lui ça et dis-lui que je ne lui en veux
pas non plus.
Madame Caroline , bouleversée de cette tendresse si
pitoyable de son frère, dans la honte affreuse et le déli-
cieux soulagement qu'elle éprouvait à la fois, ne résista
pas davantage . Du reste , depuis le matin, la sourde
nécessité de voir Saccard s'imposait à elle. Pouvait-elle
ne pas l'avertir de la fuite de Victor, de l'atroce aven-
ture dont elle était encore toute tremblante ? Dès le
premier jour, il l'avait faite inscrire parmi les personnes
qu'il désirait recevoir ; et elle n'eut qu'à dire son nom,
un gardien la conduisit tout de suite à la cellule du pri-
sonnier.
Lorsqu'elle entra, Saccard tournait le dos à la porte,
assis devant une petite table, couvrant de chiffres une
feuille de papier.
Il se leva vivement, il eut un cri de joie.
-
Vous ! ... Oh ! que vous êtes bonne , et que je suis
heureux !
Il lui avait pris une main entre les deux siennes, elle
souriait d'un air embarrassé, très émue, ne trouvant pas
la parole qu'il aurait fallu dire. Puis, de sa main restée
libre, elle posa son petit bouquet de deux sous parmi les
feuilles, sabrées de chiffres , qui encombraient la table.
Vous êtes un ange ! murmura-t-il, ravi, en lui
baisant les doigts.
Enfin, elle parla.
C'est vrai, c'était fini, je vous avais condamné dans
mon cœur. Mais mon frère veut que je vienne...
Non, non, ne dites pas cela ! Dites que vous êtes trop
intelligente, que vous êtes trop bonne, et que vous avez
compris, et que vous me pardonnez...
D'un geste, elle l'interrompit.
Je vous en conjure, ne me demandez pas tant. Je ne
sais pas moi-même... Cela ne vous suffit-il pas que je sois
L'ARGENT . 425
venue ?... Et puis, j'ai une chose bien triste à vous
apprendre.
Alors , d'un trait, à demi-voix, elle lui conta le sauvage
réveil de Victor, son attentat sur mademoiselle de Beau-
villiers, sa fuite extraordinaire, inexplicable, l'inutilité
jusque-là de toutes les recherches, le peu d'espoir qu'on
avait de le rejoindre. Il l'écoutait, saisi, sans une question,
sans un geste ; et, quand elle se tut, deux grosses larmes
gonflèrent ses yeux, ruisselèrent sur ses joues, pendant
qu'il bégayait :
-
Le malheureux ... le malheureux...
Jamais elle ne l'avait vu pleurer. Elle en resta profon-
dément remuée et stupéfaite, tellement ces larmes de
Saccard étaient singulières, grises et lourdes, venues de
loin, d'un cœur durci , encrassé par des années de brigan-
dage. Tout de suite, d'ailleurs, il se désespéra bruyam-
ment.
Mais c'est épouvantable, je ne l'ai seulement pas
embrassé, moi, ce gamin... Car vous savez que je ne l'ai
pas vu. Mon Dieu ! oui, je m'étais bien juré d'aller le voir,
et je n'ai pas eu le temps, pas une heure libre, avec ces
sacrées affaires qui me mangent... Ah ! c'est bien toujours
comme ça : lorsqu'on ne fait pas une chose tout de suite,
on est certain de ne jamais la faire... Et, alors, mainte-
nant, vous êtes sûre que je ne puis pas le voir ? On me
l'amènerait ici.
Elle hocha la tête .
Qui sait où il est, à cette heure, dans l'inconnu de
ce terrible Paris !
Un instant encore, il se promena violemment, en lâchant
des lambeaux de phrase.
-
On me retrouve cet enfant, et, voilà ! je le perds ...
Jamais je ne le verrai ... Tenez ! c'est que je n'ai pas de
chance, non ! pas de chance du tout ! ... Oh ! mon Dieu !
l'histoire est la même que pour l'Universelle.
Il venait de se rasseoir devant la table, et madame
Caroline prit une chaise, en face de lui. Déjà, les mains
errantes parmi les papiers, tout le dossier volumineux
36.
426 LES ROUGON -MACQUART .
qu'il préparait depuis des mois, il entamait l'histoire du
procès et l'exposé de ses moyens de défense, comme s'il
eût éprouvé le besoin de s'innocenter auprès d'elle. L'ac-
cusation lui reprochait : le capital sans cesse augmenté
pour enfiévrer les cours et pour faire croire que la société
possédait l'intégralité de ses fonds ; la simulation de sous-
criptions et de versements non effectués, grâce aux comptes
ouverts à Sabatani et aux autres hommes de paille, les-
quels payaient seulement par desjeux d'écritures ; la distri-
bution de dividendes fictifs, sous forme de libération des
anciens titres ; enfin, l'achat par la société de ses propres
actions, toute une spéculation effrénée qui avait produit
Ja hausse extraordinaire et factice, dont l'Universelle était
morte, épuisée d'or. A cela , il répondait par des explica-
tions abondantes, passionnées : il avait fait ce que fait tout
directeur de banque, seulement il l'avait fait en grand,
avec une carrure d'homme fort. Pas un des chefs des plus
solides maisons de Paris qui n'aurait dû partager sa cel-
ale, si l'on s'était piqué d'un peu de logique. On le
prenait pour le bouc émissaire des illégalités de tous.
D'autre part, quelle étrange façon d'apprécier les respon-
sabilités ! Pourquoi ne poursuivait-on pas aussi les admi-
istrateurs, les Daigremont, les Huret, les Bohain , qui,
atre leurs cinquante mille francs de jetons de présence,
ouchaient le dix pour cent sur les bénéfices, et qui
vaient trempé dans tous les tripotages ? Pourquoi encore
Vimpunité complète dont jouissaient les commissaires-
censeurs, Lavignière entre autres, qui en étaient quittes
pour alléguer leur incapacité et leur bonne foi ? Évidem-
ment, ce procès allait être la plus monstrueuse des ini-
quités, car on avait dû écarter la plainte en escroquerie
de Busch, comme alléguant des faits non prouvés, et le
rapport remis par l'expert, après un premier examen des
livres, venait d'être reconnu plein d'erreurs. Alors,
pourquoi la faillite, déclarée d'office à la suite de ces
deux pièces , lorsque pas un sou des dépôts n'avait été
détourné et que tous les clients devaient rentrer dans
Beurs fonds? Était-ce donc qu'onvoulait uniquement ruiner
L'ARGENT. 427
les actionnaires ? Dans ce cas, on avait réussi, le désastre
s'aggravait, s'élargissait sans limite. Et ce n'était pas lui
qu'il en accusait, c'était la magistrature, le gouvernement,
tous ceux qui avaient comploté de le supprimer, pour tuer
l'Universelle.
-
Ah ! les gredins, s'ils m'avaient laissé libre, vous
auriez vu , vous auriez vu !
Madame Caroline le regardait, saisie de son incon-
science, qui en arrivait à une véritable grandeur. Elle
se rappelait ses théories d'autrefois, la nécessité du
jeu dans les grandes entreprises, où toute rémunération
juste est impossible, la spéculation regardée comme l'excès
humain, l'engrais nécessaire, le fumier sur lequel pousse
le progrès . N'était-ce donc pas lui qui, de ses mains sans
scrupules, avait chauffé l'énorme machine follement,
jusqu'à la faire sauter en morceaux et à blesser tous ceux
qu'elle emportait avec elle ? Ce cours de trois mille francs,
d'une exagération insensée, imbécile, n'était-ce pas lui qui
l'avait voulu ? Une société au capital de cent cinquante
millions, et dont les trois cent mille titres, cotés trois
mille francs, représentent neuf cents millions : cela
pouvait-il se justifier, n'y avait-il pas un danger effroyable
dans la distribution du colossal dividende qu'une pareille
somme engagée exigeait, au simple taux de cinq pour
cent?
Mais il s'était levé, il allait et venait, dans l'étroite
pièce, d'un pas saccadé de grand conquérant mis en cage.
Ah ! les gredins, ils ont bien su ce qu'ils faisaient
en m'enchaînant ici... J'allais triompher, les écraser tous.
Elle eut un sursaut de surprise èt de protestation .
- Comment, triompher ? mais vous n'aviez plus un sou,
vous étiez vaincu !
Évidemment, reprit-il avec amertume, j'étais vaincu,
je suis une canaille... L'honnêteté, la gloire, ce n'est que
le succès. Il ne faut pas se laisser battre, autrement l'on
n'est plus le lendemain qu'un imbécile et un filou... Oh !
je devine bien ce qu'on peut dire, vous n'avez pas besoin
de me le répéter. N'est-ce pas ? on me traite couramment
428 LES ROUGON -MACQUART .
de voleur, on m'accuse d'avoir mis tous ces millions dans
mes poches, on m'égorgerait, si l'on me tenait ; et, ce qui
est pis, on hausse les épaules de pitié, un simple fou, une
pauvre intelligence... Mais, si j'avais réussi , imaginez-
vous cela ? Oui, si j'avais abattu Gundermann, conquis le
marché , si j'étais à cette heure le roi indiscuté de l'or,
hein ? quel triomphe ! Je serais un héros, j'aurais Paris à
mes pieds.
Nettement, elle lui tint tête.
Vous n'aviez avec vous ni la justice, ni la logique,
vous ne pouviez pas réussir.
Il s'était arrêté devant elle d'un mouvement brusque, il
s'emportait .
Pas réussir, allons donc ! L'argent m'a manqué,
voilà tout. Si Napoléon, le jour de Waterloo, avait eu
cent mille hommes encore à faire tuer, il l'emportait, la
face du monde était changée . Moi , si j'avais eu à jeter au
gouffre les quelques centaines de millions nécessaires , je
serais le maître du monde .
Mais c'est affreux ! cria-t-elle, révoltée. Quoi ? vous
trouvez qu'il n'y a pas eu assez de ruines, pas assez de
larmes, pas assez de sang! Il vous faudrait d'autres
désastres encore, d'autres familles dépouillées, d'autres
malheureux réduits à mendier dans les rues !
Il reprit sa promenade violente, il eut un geste d'indif-
férence supérieure, en jetant ce crii ::
Est-ce que la vie s'inquiète de ça ! Chaque pas que
l'on fait, écrase des milliers d'existences.
Et un silence régna, elle le suivit dans sa marche, le
cœur envahi de froid. Était-ce un coquin , était-ce un
héros ? Elle frémissait, en se demandant quelles pensées de
grand capitaine vaincu, réduit à l'impuissance, il pouvait
rouler depuis six mois qu'il était enfermé dans cette cel-
lule; et elle jeta seulement alors un regard autour
d'elle : les quatre murs nus, le petit lit de fer, la table
de bois blanc, les deux chaises de paille. Lui qui avait
vécu au milieu d'un luxe prodigué, éclatant !
Mais, tout d'un coup, il revint s'asseoir, les jambes
L'ARGENT. 429
comme brisées de lassitude. Et, longuement, il parla a
demi-voix, dans une sorte de confession involontaire.
Gundermann avait raison, décidément : ça ne vaut
rien, la fièvre , à la Bourse... Ah ! le gredin, est-il heu-
reux, lui, de n'avoir plus ni sang, ni nerfs, de ne plus
pouvoir coucher avec une femme, ni boire une bouteille
de bourgogne ! Je crois d'ailleurs qu'il a toujours été
comme ça, ses veines charrient de la glace... Moi, je suis
trop passionné, c'est évident. La raison de ma défaite
n'est pas ailleurs, voilà pourquoi je me suis si souvent
1
cassé les reins. Et il faut ajouter que, si ma passion me
tue, c'est aussi ma passion qui me fait vivre . Oui, elle
m'emporte , elle me grandit, me pousse très haut, et puis
elle m'abat, elle détruit d'un coup toute son œuvre.
Jouir n'est peut-être que se dévorer... Certainement,
quand je songe à ces quatre ans de lutte, je vois bien
que tout ce qui m'a trahi, c'est tout ce que j'ai désiré,
tout ce que j'ai possédé... Ça doit être incurable, ça. Je
A
suis fichu..
Alors, une colère le souleva contre son vainqueur.
Ah ! ce Gundermann, ce sale juif, qui triomphe
parce qu'il est sans désirs ! ... C'est bien la juiverie
entière, cet obstiné et froid conquérant, en marche pour
la souveraine royauté du monde, au milieu des peuples
achetés un à un par la toute-puissance de l'or. Voilà des
siècles que la race nous envahit et triomphe, malgré les
coups de pied au derrière et les crachats. Lui a déjà un
milliard, il en aura deux, il en aura dix, il en aura cent,
il sera un jour le maître de la terre... Je m'entête depuis
des années à crier cela sur les toits, personne n'a l'air de
m'écouter, on croit que c'est un simple dépit d'homme
de Bourse, lorsque c'est le cri même de mon sang. Oui,
la haine du juif, je l'ai dans la peau, oh ! de très loin,
aux racines mêmes de mon être !
-
Quelle singulière chose ! murmura tranquillement
madame Caroline, avec son vaste savoir, sa tolérance
universelle . Pour moi, les juifs, ce sont des hommes
comme les autres. S'ils sont à part, c'est qu'on les y a mis.
430 LES ROUGON-MACQUART .
Saccard, qui n'avait pas même entendu, continuait avec
plus de violence :
Et ce qui m'exaspère, c'est que je vois les gouver-
nements complices, aux pieds de ces gueux. Ainsi l'em-
pire est-il assez vendu à Gundermann ! comme s'il était
impossible de régner sans l'argent de Gundermann !
Certes , Rougon, mon grand homme de frère , s'est con-
duit d'une façon bien dégoûtante à mon égard ; car, je ne
vous l'ai pas dit, j'ai été assez lâche pour chercher à me
réconcilier, avant la catastrophe, et si je suis ici, c'est
qu'il l'a bien voulu. N'importe, puisque je le gêne , qu'il
se débarrasse donc de moi ! je ne lui en voudrai quand
même que de son alliance avec ces sales juifs... Avez-
vous songé à cela ? l'Universelle étranglée pour que Gun-
dermann continue son commerce ! toute banque catho-
lique trop puissante écrasée, comme un danger social,
pour assurer le définitif triomphe de la juiverie, qui nous
mangera, et bientôt !... Ah ! que Rougon prenne garde !
il sera mangé, lui d'abord, balayé de ce pouvoir auquel
se cramponne, pour lequel il renie tout. C'est très
malin, son jeu de bascule, les gages donnés un jour aux
libéraux, l'autre jour aux autoritaires ; mais, à ce jeu-là,
on finit fatalement par se rompre le cou... Et, puisque
tout craque, que le désir de Gundermann s'accomplisse
donc, lui qui a prédit que la France serait battue, si
nous avions la guerre avec l'Allemagne ! Nous sommes
prêts, les Prussiens n'ont plus qu'à entrer et à prendre
nos provinces.
D'un geste terrifié et suppliant, elle le fit taire , comme
s'il allait attirer la foudre .
Non, non ! ne dites pas ces choses. Vous n'avez pas
le droit de les dire... Du reste, votre frère n'est pour rien
dans votre arrestation. Je sais de source certaine que
c'est le garde des sceaux Delcambre qui a tout fait.
La colère de Saccard tomba brusquement, il eut un
sourire.
Oh ! celui-là se venge .
Elle le regardait d'un air d'interrogation, et il ajouta :
L'ARGENT. 431
Oui, une vieille histoire entre nous... Je sais
d'avance que je serai condamné .
Sans doute, elle se méfia de l'histoire, car elle n'in-
sista pas. Un court silence régna, pendant lequel il reprit
les papiers sur la table, tout entier de nouveau à son
idée fixe .
Vous êtes bien charmante , chère amie, d'être venue,
et il faut me promettre de revenir, parce que vous êtes
de bon conseil et que je veux vous soumettre des pro-
jets... Ah ! si j'avais de l'argent!
Vivement, elle l'interrompit, saisissant l'occasion pour
s'éclairer sur un point qui la hantait et la tourmentait
depuis des mois. Qu'avait-il fait des millions qu'il
devait posséder pour sa part ? les avait-il envoyés
l'étranger, enterrés au pied de quelque arbre connu de
lui seul ?
Mais vous en avez, de l'argent ! Les deux millions
de Sadowa, les neuf millions de vos trois mille actions, si
vous les avez vendues au cours de trois mille !
Moi, ma chère , cria-t-il , je n'ai pas un sou !
Et cela était parti d'une voix si nette et si désespérée, il
la regardait d'un tel air de surprise, qu'elle fut convain-
cue.
Jamais je n'ai eu un sou, dans les affaires qui ont
mal tourné... Comprenez donc que je me ruine avec les
autres ... Certes, oui , j'ai vendu ; mais j'ai racheté aussi ;
et où ils s'en sont allés, mes neuf millions, augmentés de
deux autres millions encore, je serais fort embarrassé
pour vous l'expliquer clairement... Je crois bien que mon
compte se soldait chez ce pauvre Mazaud par une dette de
trente à quarante mille francs... Plus un sou, le grand
coup de balai , comme toujours !
Elle en fut si soulagée, si égayée, qu'elle plaisanta sur
leur propre ruine , à elle et à son frère.
- Nous aussi, quand tout va être terminé, je ne sais
pas si nous aurons de quoi manger un mois... Ah ! cet
argent, ces neuf millions que vous nous aviez promis, vous
vous rappelez comme ils me faisaient peur ! Jamais je n'ai
432 LES ROUGON-MACQUART.
vécu dans un tel malaise, et quel soulagement, le soir du
jour où j'ai tout rendu en faveur de l'actif ! ... Même, les
trois cent mille francs de l'héritage de notre tante y ont
passe. Ça, ce n'est pas très juste. Mais, je vous l'avais dit,
de l'argent trouvé, de l'argent qu'on n'a pas gagné, on n'y
tient guère... Et vous voyez bien que je suis gaie et que je
ris maintenant !
Il l'arrêta d'un geste fiévreux, il avait pris les papiers,
sur la table, et les brandissait.
Laissez donc ! nous serons très riches ...
Comment ?
- Est-ce que vous croyez que je lâche mes idées ? ...
Depuis six mois, je travaille ici, je veille les nuits en-
tières, pour tout reconstruire. Les imbéciles qui me font
surtout un crime de ce bilan anticipé, en prétendant que ,
des trois grandes affaires, les Paquebots réunis, le Car-
mel et la Banque nationale turque, la première seule-
ment a donné les bénéfices prévus ! Parbleu ! si les deux
autres ont périclité, c'est que je n'étais plus là. Mais,
quand ils m'auront lâché, oui ! quand je redeviendrai le
maître vous verrez, vous verrez...
Suppliante , elle voulut l'empêcher de poursuivre. Il
s'était mis debout, il se grandissait sur ses petites jambes,
criant de sa voix aiguë : 4
- Les calculs sont faits, les chiffres sont là, regar-
dez ! ... Des amusettes simplement, le Carmel et la Banque
nationale turque ! Il nous faut le vaste réseau des chemins
de fer d'Orient, il nous faut tout le reste, Jérusalem,
Bagdad, l'Asie Mineure entière conquise, ce que Napo-
léon n'a pu faire avec son sabre, et ce que nous ferons,
nous autres, avec nos pioches et notre or... Comment
avez-vous pu croire que j'abandonnais la partie ? Napoléon
est bien revenu de l'île d'Elbe. Moi aussi, je n'aurai qu'à
me montrer, tout l'argent de Paris se lèvera pour me
suivre ; et il n'y aura pas, cette fois, de Waterloo, je vous
en réponds , parce que mon plan est d'une rigueur mathé-
matique , prévu jusqu'aux derniers centimes... Enfin, nous
allons donc l'abattre, ce Gundermann de malheur ! Je ne
L'ARGENT. 433
demande que quatre cents millions, cinq cents millions
peut-être, et le monde est à moi !
Elle avait réussi à lui prendre les mains, elle se serrait
contre lui.
- Non, non ! Taisez-vous, vous me faites peur !
Et, malgré elle, de son effroi, une admiration montait.
Brusquement, dans cette cellule misérable et nue, ver-
rouillée, séparée des vivants, elle venait d'avoir la sensation
d'une force débordante, d'un resplendissement de vie :
l'éternelle illusion de l'espoir, l'entêtement de l'homme
qui ne veut pas mourir. Elle cherchait en elle la colère,
l'exécration des fautes commises, et elle ne les trouvait
déjà plus. Ne l'avait-elle pas condamné, après les irrépa-
rables malheurs dont il était la cause ? N'avait-elle pas
appelé le châtiment, la mort solitaire, dans le mépris ?
Elle n'en gardait que sa haine du mal et sa pitié pour
la douleur. Lui, cette force inconsciente et agissante, elle
le subissait de nouveau, comme une des violences de la
nature, sans doute nécessaires. Et puis, si ce n'était là
qu'une faiblesse de femme, elle s'y abandonnait déli-
cieusement, toute à la maternité souffrante, toute à l'in-
fini besoin de tendresse, qui le lui avait fait aimer sans
estime , dans sa haute raison dévastée par l'expérience .
C'est fini, répéta-t-elle à plusieurs reprises, sans
cesser de lui serrer les mains dans les siennes. Ne pou-
vez-vous donc vous calmer et vous reposer enfin !
Puis, comme il se haussait, pour effleurer des lèvres ses
cheveux blancs, dont les boucles foisonnaient sur ses
tempes, avec une abondance vivace de jeunesse , elle le
maintint, elle ajouta d'un air d'absolue résolution et de
tristesse profonde , en donnant aux mots toute leur signifi-
cation :
Non, non ! c'est fini, fini à jamais... Je suis contente
de vous avoir vu une dernière fois, pour qu'il ne reste pas
de la colère entre nous ... Adieu !
Quand elle partit, elle le vit debout, près de la table,
véritablement ému de la séparation, mais reclassant déjà
d'une main instinctive les papiers, qu'il avait mêlés dans
37
434 LES ROUGON -MACQUART .
sa fièvre ; et, le petit bouquet de deux sous s'étant effeuillé
parmi les pages, il secouait celles-ci une à une, il balayait
des doigts les pétales de rose.
Ce ne fut que trois mois plus tard, vers le milieu de
décembre, que l'affaire de la Banque Universelle vint
enfin devant le tribunal . Elle tint cinq grandes audiences
de la police correctionnelle, au milieu d'une curiosité
très vive. La presse avait fait un bruit énorme autour de
la catastrophe, des histoires extraordinaires circulaient
sur les lenteurs de l'instruction. On remarqua beaucoup
l'exposé des faits que le parquet avait dressé, un chef-
d'œuvre de féroce logique, où les plus petits détails étaient
groupés, utilisés, interprétés avec une clarté impitoyable.
D'ailleurs, on disait partout que le jugement était rendu à
l'avance . Et, en effet, l'évidente bonne foi d'Hamelin,
l'héroïque attitude de Saccard qui tint tête à l'accusation
pendant les cinq jours, les plaidoiries magnifiques et
retentissantes de la défense, n'empêchèrent pas les juges
de condamner les deux prévenus à cinq années d'em-
prisonnement et à trois mille francs d'amende. Seule-
ment, remis en liberté provisoire sous caution, un mois
avant le procès, et s'étant ainsi présentés devant le tribu-
nal en qualité de prévenus libres, ils purent faire appel et
quitter la France dans les vingt-quatre heures. C'était
Rougon qui avait exigé ce dénouement, ne voulant pas
garder sur les bras l'ennui d'un frère en prison. La police
veilla elle-même au départ de Saccard, qui fila enBelgique,
par un train de nuit. Le même jour, Hamelin était parti
pour Rome .
Et trois nouveaux mois s'écoulérent, on était dans les
premiers jours d'avril , madame Caroline se trouvait en-
core à Paris, où l'avait retenue le règlement d'affaires
inextricables. Elle occupait toujours le petit appartement
de l'hôtel d'Orviedo, dont des affiches annonçaient la
vente. Du reste, elle venait enfin d'arranger les dernières
difficultés, elle pouvait partir, certes sans un sou en
poche, mais sans laisser aucune dette derrière elle ; et
elle devait quitter Paris le lendemain, pour aller à Rome
L'ARGENT . 435
rejoindre son frère, qui avait eu la chance d'y obtenir une
petite situation d'ingénieur. Il lui avait écrit que des
leçons l'y attendaient. C'était toute leur existence à re-
4
commencer .
En se levant, le matin de cette dernière journée qu'elle
passerait à Paris, un désir lui vint de ne pas s'éloigner
sans tenter d'avoir des nouvelles de Victor. Jusque-là,
toutes les recherches étaient restées vaines. Mais elle se
rappelait les promesses de la Méchain, elle se disait que
peut-être cette femme savait quelque chose ; et il était
facile de la questionner, en se rendant chez Busch, vers
quatre heures. D'abord, elle repoussa cette idée : à quoi
bon, tout cela n'était-il pas mort ? Puis, elle en souffrit
réellement , le cœur douloureux , comme d'un enfant
qu'elle aurait perdu, et sur la tombe duquel elle n'aurait
pas porté des fleurs, en s'en allant. A quatre heures, elle
descendit rue Feydeau.
Les deux portes du palier étaient ouvertes, de l'eau
bouillait violemment dans la cuisine noire, tandis que , de
l'autre côté, dans l'étroit cabinet, la Méchain qui occupait
le fauteuil de Busch , semblait submergée au milieu d'un
tas de papiers qu'elle tirait par liasses énormes de son
vieux sac de cuir.
Ah ! c'est vous, ma bonne madame ! Vous tombez
dans un bien vilain moment. Monsieur Sigismond est à
l'agonie. Et le pauvre monsieur Busch en perd la tête,
positivement, tant il aime son frère. Il ne fait que courir
comme un fou, il est encore sorti pour ramener un mé-
decin... Vous voyez, je suis obligée de m'occuper de ses
affaires , car voilà huit jours qu'il n'a seulement pas
acheté un titre ni mis le nez dans une créance . Heureu-
sement, j'ai fait tout à l'heure un coup, oh ! un vrai coup,
qui le consolera un peu de son chagrin, le cher homme,
quand il reviendra à la raison.
Madame Caroline, saisie, oubliait qu'elle était là pour
Victor, car elle avait reconnu des titres déclassés de
l'Universelle , dans les papiers que la Méchain tirait à
poignées de son sac. Le vieux cuir en craquait, et elle en
436 LES ROUGON- MACQUART.
sortait toujours, devenue bavarde, au milieu de sa joie.
-Tenez ! j'ai eu tout ça pourdeux cent cinquante francs,
il y en a bien cinq mille, ce qui les met à un sou... Hein ?
un sou, des actions qui ont été cotées trois mille francs !
Les voilà presque retombées au prix du papier, oui ! du
papier à la livre ... Mais elles valent mieux tout de même,
nous les revendrons au moins dix sous, parce qu'elles
sont recherchées par les gens en faillite. Vous comprenez,
elles ont eu une si bonne réputation, qu'elles meublent
encore. Elles font très bien dans un passif, c'est très
distingué d'avoir été victime de la catastrophe ... Enfin,
j'ai eu une chance extraordinaire, j'avais flairé la fosse
où, depuis la bataille , toute cette marchandise dor-
mait, un vieux fond d'abattoir qu'un imbécile , mal ren-
seigné, m'a lâché pour rien . Et vous pensez si je suis
tombée dessus ! Ah ! ça n'a pas traîné, je vous ai nettoyé
ça vivement !
Et elle s'égayait en oiseau carnassier des champs de
massacre de la finance , son énorme personne suait les
immondes nourritures dont elle s'était engraissée , tandis
que, de ses mains courtes et crochues, elle remuait les
morts, ces actions dépréciées, déjà jaunies et exhalant
une odeur rance .
Mais une voix ardente et basse s'éleva, venant de la
chambre voisine, dont la porte était grande ouverte,
comme les deux portes du palier.
-
Bon ! voilà monsieur Sigismond qui se remet à cau-
ser. Il ne fait que ça depuis ce matin... Mon Dieu ! et
l'eau qui bout ! l'eau que j'oublie ! C'est pour un tas de
tisanes ... Ma bonne madame, puisque vous êtes là, voyez
donc s'il ne demande pas quelque chose .
La Méchain fila dans la cuisine, et madame Caroline,
que la souffrance attirait, entra dans la chambre. La
nudité en était tout égayée par un clair soleil d'avril,
/ dont un rayon tombait droit sur la petite table de bois
blanc, encombrée de notes écrites, de dossiers volumineux,
d'où débordait le travail de dix ans ; et il n'y avait toujours
rien autre que les deux chaises de paille et les quelques
L'ARGENT . 437
volumes entassés sur des planches. Dans l'étroit lit de fer,
Sigismond , assis contre trois oreillers, vêtu jusqu'à mi-
corps d'une courte blouse de flanelle rouge, parlait, par-
lait sans relâche, sous la singulière excitation cérébrale,
qui précède parfois la mort des phtisiques. Il délirait,
avec des moments d'extraordinaire lucidité ; et, au milieu
de sa face amaigrie, encadrée de ses longs cheveux bou-
clés, ses yeux, élargis démesurément, interrogeaient le
vide.
Tout de suite, quand madame Caroline parut, il sembla
la reconnaître , bien que jamais ils ne se fussent rencon-
trés .
Ah ! c'est vous, madame... Je vous avais vue, je
vous appelais de toutes mes forces... Venez, venez plus
près, que je vous dise à voix basse...
Malgré le petit frisson de peur qui l'avait prise, elle
s'approcha, elle dut s'asseoir sur une chaise, contre le lit
même .
-
Je ne savais pas, mais je sais maintenant. Mon
frère vend des papiers, et il y a des gens que j'ai entendus
pleurer là, dans son cabinet... Mon frère, ah ! j'en ai eu
le cœur comme traversé d'un fer rouge. Oui, c'est ça qui
m'est resté dans la poitrine, ça me brûle toujours, parce
que c'est abominable, l'argent, le pauvre monde qui
souffre... Alors, tout à l'heure , quand je serai mort,
mon frère vendra mes papiers, et je ne veux pas, je ne
veux pas !
Sa voix s'élevait peu à peu, suppliante .
Tenez ! madame, ils sont là, sur la table. Donnez-
les-moi , que nous en fassions un paquet, et vous les em-
porterez , vous emporterez tout... Oh ! je vous appelais,
je vous attendais ! Mes papiers perdus ! toute ma vie de
recherches et d'effort anéantie !
Et, comme elle hésitait à lui donner ce qu'il deman-
dait, il joignit les mains.
- De grâce , que je m'assure qu'ils y sont bien tous,
avant de mourir... Mon frère n'est pas là, mon frère ne
dira pas que je me tue... Je vous en supplie...
37.
438 LES ROUGON- MACQUART.
Alors , elle céda, bouleversée par l'ardeur de sa prière.
Vous voyez que j'ai tort, puisque votre frère dit
que cela vous fait du mal.
Du mal, oh ! non. Et puis, qu'importe ! ... Enfin,
cette société de l'avenir, je suis parvenu à la mettre de-
bout, après tant de nuits passées ! Tout y est prévu,
résolu , c'est toute la justice et tout le bonheur possibles...
Quel regret de n'avoir pas eu le temps de rédiger l'œuvre,
avec les développements nécessaires ! Mais voici mes
notes complètes, classées. Et, n'est-ce pas ? vous allez
les sauver, pour qu'un autre, un jour, leur donne la
forme du livre définitif, lancé par le monde...
De ses longues mains frêles, il avait pris les papiers, il
les feuilletait amoureusement, tandis que, dans ses grands
yeux déjà troubles, se rallumait une flamme. Il parlait
très vite, d'un ton cassé et monotone , avec le tic tac d'une
chaîne d'horloge que le poids emporte ; et c'était le bruit
même de la mécanique cérébrale fonctionnant sans arrêt,
dans le déroulement de l'agonie .
Ah ! comme je la vois, comme elle se dresse là, nette-
ment, la cité de justice et de bonheur ! ... Tous ytravaillent,
d'un travail personnel , obligatoire et libre. La nation n'est
qu'une société de coopération immense, les outils de-
viennent la propriété de tous, les produits sont centralisés
dans de vastes entrepôts généraux. On a effectué tant de
labeur utile, on a droit à tant de consommation sociale .
C'est l'heure d'ouvrage qui est la commune mesure, un
objet nevaut que ce qu'il a coûté d'heures, il n'y a plus qu'un
échange, entre tous les producteurs, à l'aide des bons de
travail, et cela sous la direction de la communauté, sans
qu'aucun autre prélèvement soit fait que l'impôt unique
pour élever les enfants et nourrir les vieillards, renou-
veler l'outillage, défrayer les services publics gratuits...
Plus d'argent, et dès lors plus de spéculation, plus de
vol, plus de trafics abominables, plus de ces crimes que
la cupidité exaspère, les filles épousées pour leur dot,
les vieux parents étranglés pour leur héritage , les pas-
sants assassinés pour leur bourse ! ... Plus de classes hos
I.'ARGENT . 439
tiles, de patrons et d'ouvriers, de prolétaires et de bour-
geois, et dès lors plus de lois restrictives ni de tribunaux,
de force armée gardant l'inique accaparement des uns
contre la faim enragée des autres ! ... Plus d'oisifd'aucune
sorte, et dès lors plus de propriétaires nourris par le loyer,
de rentiers entretenus comme des filles par la chance,
plus de luxe enfin ni de misère ! ... Ah ! n'est-ce pas l'idéale
équité, la souveraine sagesse, pas de privilégiés, pas de
misérables, chacun faisant son bonheur par son effort, la
moyenne du bonheur humain !
Il s'exaltait , et sa voix devenait douce , lointaine,
comme si elle s'éloignait et se perdait très haut, dans
l'avenir dont il annonçait la venue .
-Etsij'entraisdans les détails... Vous voyez, cette feuille
séparée , avec toutes ces notes marginales : c'est l'organi-
sation de la famille, le contrat libre, l'éducation et l'en-
tretien des enfants mis à la charge de la communauté...
Pourtant, ce n'est point l'anarchie. Regardez cette autre
note : je veux un comité directeur pour chaque branche
de la production, chargé de proportionner celle-ci à la
consommation, en établissant les besoins réels... Et ici,
encore un détail d'organisation : dans les villes, dans les
champs, des armées industrielles, des armées agricoles
manœuvreront sous la conduite des chefs élus par elles,
obéissant à des règlements qu'elles auront votés... Tenez !
j'ai aussi indiqué là, par des calculs approximatifs , à
combien d'heures la journée de travail pourra être
réduite dans vingt ans. Grâce au grand nombre des bras
nouveaux, grâce surtout aux machines, on ne travaillera
que quatre heures , trois peut-être ; et que de temps on
aura pour jouir de la vie ! car ce n'est pas une caserne,
c'est une cité de liberté et de gaieté, où chacun reste libre
de son plaisir, avec tout le temps de satisfaire ses légi-
times appétits, la joie d'aimer, d'être fort, d'être beau,
d'être intelligent, de prendre sa part de l'inépuisable
nature .
Et son geste, autour de la misérable chambre, possé-
dait le monde. Dans cette nudité où il avait vécu, cette
37 ..
440 LES ROUGON - MACQUART.
pauvreté sans besoins où il se mourait, il faisait d'une
main fraternelle le partage des biens de la terre. C'était
l'universelle félicité, tout ce qui est bon et dont il n'avait
pas joui, qu'il distribuait de la sorte, en sachant qu'il n'en
jouirait jamais. Il avait hâté sa mort pour ce suprême ca-
deau à l'humanité souffrante . Mais ses mains s'égaraient,
tâtonnantes, parmi les notes éparses, tandis que ses yeux
qui ne voyaient déjà plus, emplis de l'éblouissement de
la mort, semblaient apercevoir l'infinie perfection, au delà
de la vie, dans un ravissement d'extase dont toute sa face
s'éclairait .
Ah ! que d'activités nouvelles, l'humanité entière
au travail, les mains de tous les vivants améliorant le
monde ! ... Il n'y a plus de landes, plus de marais, plus de
terres incultes. Les bras de mer sont comblés, les mon-
tagnes gênantes disparaissent, les déserts se changent en
vallées fertiles , sous les eaux qui jaillissent de toutes
parts. Aucun prodige n'est irréalisable, les anciens grands
travaux font sourire, tant ils semblent timides et enfan-
tins . La terre enfin est habitable ... Et c'est tout l'homme
développé, grandi, jouissant de ses pleins appétits, devenu
le vrai maître. Les écoles et les ateliers sont ouverts,
l'enfant choisit librement son métier, que les aptitudes
déterminent. Des années déjà se sont écoulées, et la
sélection s'est faite, grâce à des examens sévères. Il ne
suffit plus de pouvoir payer l'instruction, il faut en
profiter. Chacun se trouve ainsi arrêté, utilisé, au juste
degré de son intelligence, ce qui répartit équitablement
les fonctions publiques, d'après les indications mêmes de
la nature. Chacun pour tous, selon sa force... Ah ! cité
active et joyeuse, cité idéale de saine exploitation humaine ,
où n'existe plus le vieux préjugé contre le travail manuel ,
où l'on voit un grand poète menuisier, un serrurier grand
savant ! Ah ! cité bienheureuse , cité triomphale vers
qui les hommes marchent depuis tant de siècles, cité
dont les murs blancs resplendissent, là-bas ... Là-bas,
dans le bonheur, dans l'aveuglant soleil...
Ses yeux pâlirent, les derniers mots s'exhalèrent,
L'ARGENT. 441
indistincts, en un petit souffle ; et sa tête retomba, gardant
le sourire extasié de ses lèvres. Il était mort.
Bouleversée de pitié et de tendresse, madame Caroline
le regardait, lorsqu'elle eut, derrière elle, la sensation
d'une tempête qui entrait. C'était Busch, revenant sans
médecin , haletant, ravagé d'angoisse ; tandis que la
Méchain, sur ses talons, lui expliquait pourquoi elle
n'avait pu encore faire la tisane, l'eau s'étant renversée.
Mais il avait aperçu son frère, son petit enfant, comme
il le nommait, couché sur le dos, immobile , avec la
bouche ouverte, les yeux fixes ; et il comprit, et il poussa
un hurlement de bête égorgée . D'un bond, il s'était jeté
sur le corps, il l'avait soulevé dans ses deux grands bras,
comme pour lui souffler de la vie. Ce terrible mangeur
d'or, qui aurait tué un homme pour dix sous, qui avait si
longtemps écumé le Paris immonde, hurlait d'une abomi-
nable souffrance. Son petit enfant, mon Dieu ! Lui qui le
couchait, qui le dorlotait ainsi qu'une mère ! Il ne l'aurait
jamais plus, son petit enfant ! Et, dans une crise d'en-
ragé désespoir, il ramassa les papiers épars sur le lit,
il les déchira, les broya, comme s'il avait voulu anéantir
tout ce travail imbécile et jalousé, qui lui avait tué son
frère.
Madame Caroline, alors, sentit son cœur se fondre. Le
malheureux ! il ne l'emplissait plus que d'une divine
pitié. Mais où donc avait-elle entendu hurler ainsi ? Une
seule fois déjà, le cri de la douleur humaine l'avait
pénétrée d'un tel frisson. Et elle se souvint, c'était chez
Mazaud, le hurlement de la mère et des petits, devant le
cadavre du père. Comme incapable de se soustraire à
cette souffrance, elle resta encore un instant, rendit des
services. Puis, au moment de partir, se retrouvant seule
avec la Méchain, dans l'étroit cabinet d'affaires, elle se rap-
pela qu'elle était venue pour la questionner sur Victor.
Et elle l'interrogea. Ah bien ! Victor, il était loin, s'il cou-
rait toujours ! Elle avait battu Paris pendant trois mois ,
sans seulement découvrir une piste. Elle y renonçait, il
serait toujours temps de retrouver un jour ce bandit
142 LES ROUGON- MACQUART.
sur l'échafaud. Et madame Caroline l'écoutait, glacée
et muette. Oui, c'était fini, le monstre était lâché par
le monde , à l'avenir, à l'inconnu, ainsi qu'une bête
écumante du virus héréditaire , qui devait élargir le mal
à chacun de ses coups de dent.
Dehors, sur le trottoir de la rue Vivienne, madame
Caroline fut surprise de la douceur de l'air. Il était cinq
heures, le soleil se couchait dans un ciel d'une pureté
tendre, dorant au loin les enseignes hautes du boulevard.
Cet avril, si charmant d'une nouvelle jeunesse , était
comme une caresse à tout son être physique, jusqu'au
cœur. Elle respira fortement, soulagée, plus heureuse
déjà, avec la sensation de l'invincible espoir qui revenait
et grandissait. C'était sans doute la mort si belle de ce
rêveur, donnant son dernier souffle à sa chimère de jus-
tice et d'amour, qui l'attendrissait ainsi, dans le songe
qu'elle avait également fait d'une humanité purgée du
mal exécrable de l'argent ; et c'était encore le hurlement
de l'autre , la tendresse exaspérée et saignante du terrible
loup- cervier , qu'elle croyait sans cœur , incapable de
larmes. Non pourtant ! elle ne s'en était pas allée sous
l'impression consolante de tant de bonté humaine, au
milieu de tant de douleur ; elle avait au contraire emporté
la désespérance finale du petit monstre échappé, galo-
pant, semant par les routes le ferment de pourriture dont
jamais la terre n'arriverait à se guérir. Alors, pourquoi
donc cette gaieté renaissante qui l'envahissait toute ?
Lorsqu'elle fut au boulevard, madame Caroline tourna
à gauche , ralentit le pas, au milieu de l'animation de la
foule. Un instant, elle s'arrêta devant une petite voiture,
pleine de bottes de lilas et de giroflées, dont le fort
parfum l'enveloppa d'une bouffée de printemps. Et,
maintenant, en elle, tandis qu'elle reprenait sa marche,
le flot de la joie montait, comme d'une source bouillon-
nante , qu'elle aurait tenté vainement d'arrêter, de boucher
avecses deux mains. Elle avaitcompris, elle ne voulait pas .
Non, non ! les affreuses catastrophes étaient trop récentes,
elle ne pouvait être gaie, s'abandonner à ce jaillisse
L'ARGENT . 443
ment d'éternelle vie qui la soulevait. Et elle s'efforçait
de garder son deuil, elle se rappelait au désespoir par
tant de souvenirs cruels. Quoi ? elle aurait ri encore,
après, l'écroulement de tout, une si effrayante somme de
misères ! Oubliait-elle qu'elle était complice ? et elle se
citait les faits , celui-ci, celui-là, cet autre, qu'elle aurait dû
mettre tout son reste d'existence à pleurer. Mais, entre
ses doigts serrés sur son cœur, le bouillonnement de sève
devenait plus impétueux, la source de vie débordait,
écartait les obstacles pour couler librement, en rejetant
les épaves aux deux bords, claire et triomphante sous le
soleil .
Dès ce moment, vaincue, madame Caroline dut s'aban-
donner à la force irrésistible du continuel rajeunisse-
ment. Comme elle le disait en riant parfois, elle ne
pouvait être triste. L'épreuve était faite, elle venait de
toucher le fond du désespoir , et voici que l'espoir res-
suscitait de nouveau, brisé, ensanglanté, mais vivace quand
même , plus large de minute en minute. Certes, aucune
illusion ne lui restait, la vie était décidément injuste et
ignoble, comme la nature. Pourquoi donc cette déraison
de l'aimer, de la vouloir, de compter, ainsi que l'en-
fant à qui l'on promet un plaisir toujours différé, sur le
but lointain et inconnu vers lequel, sans fin, elle nous
conduit ? Puis, lorsqu'elle tourna dans la rue de la Chaussée-
d'Antin, elle ne raisonna même plus ; la philosophe, en
elle, la savante et la lettrée abdiquait, fatiguée de l'inutile
recherche des causes ; elle n'était plus qu'une créature
heureuse du beau ciel et de l'air doux, goûtant l'unique
jouissance de se bien porter, d'entendre ses petits pieds
fermes battre le trottoir. Ah ! la joie d'être , est-ce qu'au
fond il en existe une autre ? La vie telle qu'elle est, dans
sa force, si abominable qu'elle soit, avec son éternel
espoir!
Rentrée dans son appartement de la rue Saint-Lazare,
qu'elle quittait le lendemain, madame Caroline acheva ses
malles ; et, comme elle faisait le tour de la salle des
épures , vide déjà, elle aperçut, sur les murs, les plans et
444 LES ROUGON- MACQUART.
les aquarelles, qu'elle s'était promis de ficeler en un
rouleau unique, au dernier moment. Mais une songerie
l'arrêta, à chaque feuille de papier, avant d'arracher les
quatre pointes, aux quatre angles. Elle revivait ses
journées lointaines d'Orient, de ce pays tant aimé, dont
elle semblait avoir gardé en elle l'éclatante lumière ;
elle revivait les cinq années qu'elle venait de passer
à Paris, cette crise de chaque jour , cette activité
folle, le monstrueux ouragan de millions qui avait tra-
versé sa vie, en la saccageant ; et, de ces ruines chaudes
encore, elle sentait déjà germer, s'épanouir au soleil
toute une floraison. Si la Banque nationale turque s'était
effondrée à la suite de l'Universelle, la Compagnie géné-
rale des Paquebots réunis restait debout et prospère . Elle
revoyait la côte enchantée de Beyrout, où s'élevaient, au
milieu d'immenses magasins, les bâtiments de l'admi-
nistration, dont elle était en train d'épousseter le plan :
Marseille mise aux portes de l'Asie Mineure, la Médi-
terranée conquise, les nations rapprochées, pacifiées peut-
être. Et cette gorge du Carmel, cette aquarelle qu'elle
déclouait, ne savait-elle pas, par une lettre récente , que
tout un peuple y avait poussé ? Le village de cinq cents
habitants, né d'abord autour de la mine en exploitation,
était à présent une ville, plusieurs milliers d'âmes,
toute une civilisation, des routes, des usines , des écoles,
fécondant ce coin mort et sauvage. Puis , c'étaient
les tracés , les nivellements et les profils, pour la ligne
ferrée de Brousse à Beyrout par Angora et Alep, une
série de grandes feuilles, qu'une à une elle roulait : sans
doute, il s'écoulerait des années, avant que les cols du
Taurus fussent traversés à toute vapeur ; mais déjà la
vie affluait de partout, le sol de l'antique berceau venait
d'être ensemencé d'une nouvelle moisson d'hommes, le
progrès de demain y grandirait, avec une vigueur de
végétation extraordinaire, dans ce merveilleux climat,
sous les grands soleils. N'y avait-il pas là le réveil d'un
monde, l'humanité élargie et plus heureuse ?
Maintenant, madame Caroline , à l'aide d'une forte
L'ARGENT . 445
ficelle nouait le paquet des plans. Son frère, qui l'at-
tendait à Rome, où tous deux allaient recommencer une
existence, lui avait bien recommandé de les emballer avec
soin ; et, comme elle serrait les nœuds, l'idée lui vint de
Saccard, qu'elle savait en Hollande, lancé de nouveau
dans une affaire colossale, le desséchement d'immenses
marais , un petit royaume conquis sur la mer, grâce à
un système compliqué de canaux. Il avait raison : l'ar-
gent, jusqu'à ce jour, était le fumier dans lequel poussait
l'humanité de demain ; l'argent, empoisonneur et des-
tructeur, devenait le ferment de toute végétation sociale,
le terreau nécessaire aux grands travaux qui facilitaient
l'existence. Cette fois, voyait-elle clair enfin, son invin-
cible espoir lui venait-il donc de sa croyance à l'utilité de
l'effort ? Mon Dieu ! au-dessus de tant de boue remuée,
au-dessus de tant de victimes écrasées, de toute cette
abominable souffrance que coûte à l'humanité chaque
pas en avant, n'y a-t-il pas un but obscur et loin-
tain, quelque chose de supérieur , de bon , de juste, de
définitif, auquel nous allons sans le savoir et qui nous
gonfle le cœur de l'obstiné besoin de vivre et d'espérer ?
Et madame Caroline était gaie malgré tout , avec son
visage toujoursjeune, sous sa couronne de cheveux blancs,
comme si elle se fût rajeunie à chaque avril , dans la
vieillesse de la terre. Et, au souvenir de honte que lui
causait sa liaison avec Saccard, elle songeait à l'effroyable
ordure dont on a également sali l'amour. Pourquoi donc
faire porter à l'argent la peine des saletés et des crimes
dont il est la cause ? L'amour est-il moins souillé, lui qui
crée la vie ?
FIN
Nation
- Biball
iot
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