Depuis son enfance, Nathan avait toujours eu l’impression que le temps allait trop vite.
Quand il était petit, il voulait grandir rapidement. Il regardait les adultes autour de lui et imaginait
que leur vie devait être incroyable. Ils pouvaient conduire une voiture, choisir ce qu’ils mangeaient,
sortir quand ils le voulaient et prendre leurs propres décisions. Pour Nathan, être adulte signifiait être
libre.
Puis les années passèrent.
À quinze ans, il commença à comprendre que grandir n’était pas exactement comme il l’avait imaginé.
Les journées étaient remplies de devoirs, de responsabilités, de problèmes et de décisions. Ses amis
changeaient. Certains déménageaient, d’autres s’éloignaient sans véritable raison. Même les
personnes qu’il pensait connaître depuis toujours semblaient évoluer.
Un vendredi soir, après une longue journée, Nathan rentra chez lui et jeta son sac sur son lit. Il
regarda l’heure sur son téléphone.
19 h 42.
Il avait l’impression que la journée venait à peine de commencer.
Sa mère l’appela pour venir manger, mais Nathan répondit qu’il n’avait pas faim. Il s’allongea sur son
lit et fixa le plafond.
Il pensa à son enfance.
Il se souvenait des vacances chez ses grands-parents, des après-midi passés dehors avec ses amis, des
jeux auxquels il jouait pendant des heures sans jamais regarder l’heure. À cette époque, une journée
semblait durer une éternité.
Aujourd’hui, les semaines disparaissaient sans qu’il ait le temps de les remarquer.
Nathan ferma les yeux.
— J’aimerais pouvoir arrêter le temps, murmura-t-il.
Il ne s’attendait évidemment pas à ce que quelque chose arrive.
Pourtant, quelques secondes plus tard, sa chambre devint complètement silencieuse.
Nathan ouvrit les yeux.
L’horloge affichait toujours 19 h 42.
Il attendit.
Une minute passa.
L’aiguille ne bougea pas.
Nathan se leva brusquement.
Il regarda son téléphone.
19 h 42.
Il ouvrit la fenêtre.
Dans la rue, une voiture était arrêtée au milieu de la chaussée. Un oiseau semblait immobile dans le
ciel. Une feuille était suspendue dans l’air comme si elle avait oublié de tomber.
Nathan comprit alors ce qui venait de se produire.
Le temps s’était arrêté.
Au début, il fut émerveillé.
Il sortit de chez lui et marcha dans les rues silencieuses. Personne ne bougeait. Les voitures étaient
immobiles, les magasins figés, les lumières des feux de circulation arrêtées.
Il pouvait aller partout.
Il entra dans une bibliothèque, visita des endroits qu’il n’avait jamais eu le temps de découvrir et
s’assit au milieu d’un parc désert.
C’était incroyable.
Pour la première fois de sa vie, il n’avait aucune raison de se dépêcher.
Mais après quelques heures, quelque chose commença à le déranger.
Il n’y avait aucun bruit.
Aucun rire.
Aucune conversation.
Aucun mouvement.
Tout était parfaitement immobile.
Nathan retourna chez lui.
Sa mère était toujours dans la cuisine, figée au même endroit.
Il la regarda longtemps.
Il réalisa alors qu’il avait passé une grande partie de sa vie à souhaiter que les moments passent plus
vite ou moins vite, sans jamais vraiment apprécier ceux qu’il vivait.
Il s’assit devant elle.
— Maman…
Évidemment, elle ne répondit pas.
Nathan sentit une boule dans sa gorge.
Il comprit quelque chose qu’il n’avait jamais voulu accepter : le temps n’était pas son ennemi.
Ce qu’il regrettait réellement, ce n’était pas que le temps passe.
C’était de ne pas avoir suffisamment profité du temps qui lui avait été donné.
Il retourna dans sa chambre et regarda l’horloge.
19 h 42.
— Je veux que le temps recommence.
Rien ne se passa.
Nathan réfléchit.
Puis il dit :
— Je promets de ne plus attendre que les bons moments arrivent. Je vais essayer de les créer.
L’aiguille bougea.
19 h 43.
Tout recommença.
La voiture continua sa route.
L’oiseau poursuivit son vol.
La feuille tomba sur le trottoir.
Et, dans la cuisine, sa mère termina sa phrase comme si rien ne s’était passé.
— …et après, tu pourrais sortir les poubelles ?
Nathan éclata de rire.
Sa mère le regarda avec surprise.
— Pourquoi tu ris ?
Nathan s’approcha d’elle et la prit dans ses bras.
— Pour rien.
— Tu es bizarre aujourd’hui.
— Peut-être.
Ce soir-là, Nathan mangea avec sa famille sans regarder son téléphone.
Il écouta les histoires de sa mère.
Il plaisanta avec son frère.
Après le repas, il sortit se promener.
Il retrouva quelques amis et resta avec eux jusqu’à la tombée de la nuit.
Il ne regarda pas l’heure une seule fois.
Les jours suivants, rien ne devint miraculeusement parfait.
Il avait toujours des devoirs.
Il connaissait toujours des journées difficiles.
Il y avait encore des problèmes qu’il ne pouvait pas résoudre.
Mais sa manière de voir les choses avait changé.
Il comprit que le bonheur n’était pas forcément caché dans un événement extraordinaire.
Il pouvait se trouver dans un repas partagé avec quelqu’un que l’on aime, dans une conversation qui
fait rire, dans une promenade sous la pluie, dans une musique écoutée au bon moment ou
simplement dans quelques minutes de tranquillité.
On passe parfois tellement de temps à attendre le futur que l’on oublie de vivre le présent.
On pense : « Quand j’aurai plus de temps, je ferai ceci. »
« Quand j’aurai plus d’argent, je serai heureux. »
« Quand mes problèmes seront terminés, je profiterai de ma vie. »
Mais les problèmes ne disparaissent jamais complètement.
Il y aura toujours quelque chose à faire, quelque chose à améliorer, quelque chose à attendre.
La vie n’est pas une destination où tout devient parfait.
C’est une succession de petits instants.
Certains sont magnifiques.
D’autres sont difficiles.
Certains nous font rire.
D’autres nous font pleurer.
Mais chacun d’entre eux possède quelque chose que nous ne pouvons jamais récupérer : son
caractère unique.
Nathan ne pouvait pas réellement arrêter le temps.
Et finalement, il n’en avait plus envie.
Il avait compris que si le temps était précieux, ce n’était pas parce qu’il fallait essayer de le contrôler.
C’était parce qu’il fallait apprendre à le vivre.
Des années plus tard, lorsqu’on lui demanda quelle était la chose qu’il aurait voulu changer dans sa
vie, Nathan réfléchit quelques secondes avant de répondre :
— J’aurais aimé comprendre plus tôt que je n’avais pas besoin d’attendre un moment parfait. J’avais
seulement besoin de regarder autour de moi et de réaliser que certains des meilleurs moments
étaient déjà en train de se produire.
Puis il sourit.
L’horloge continuait de tourner.
Et, pour la première fois, cela ne lui faisait plus peur.