La littérature contemporaine se présente aujourd'hui comme un espace
privilégié d'observation des profondes mutations qui affectent les sociétés
modernes. Loin d'être un simple reflet du réel, elle constitue un lieu
d'élaboration symbolique où s'articulent les transformations historiques,
culturelles, politiques et technologiques qui caractérisent le monde actuel.
Depuis la seconde moitié du XXᵉ siècle, les processus de mondialisation,
l'accélération des échanges culturels, le développement des technologies
de l'information ainsi que l'essor des médias numériques ont
profondément modifié les conditions de création, de diffusion et de
réception des œuvres littéraires. Dans ce contexte, la littérature ne peut
plus être envisagée comme un système autonome, régi exclusivement par
ses propres règles esthétiques, mais comme une pratique culturelle en
interaction constante avec d'autres formes de production symbolique.
Comme le rappelle Michel Foucault (1969), tout discours s'inscrit dans une
formation historique qui détermine les conditions de son émergence, de sa
circulation et de sa légitimation. La littérature contemporaine participe
ainsi à une vaste reconfiguration des savoirs et des imaginaires, où les
frontières entre les disciplines, les cultures et les médias deviennent de
plus en plus perméables. Cette évolution conduit les chercheurs à
renouveler leurs outils d'analyse afin d'appréhender la complexité
croissante des productions littéraires contemporaines.
Cette transformation s'accompagne d'une remise en question profonde
des catégories traditionnelles qui structuraient jusqu'alors le champ
littéraire. Les distinctions établies entre les genres, entre la fiction et le
document, entre la littérature savante et les productions médiatiques, ou
encore entre les arts visuels et l'écriture tendent progressivement à
s'estomper. La littérature contemporaine se caractérise désormais par une
dynamique d'ouverture, de circulation et d'hybridation qui remet en cause
les classifications héritées de la modernité. Roland Barthes affirmait déjà
que « le texte est un tissu de citations » (Barthes, 1973, p. 78), soulignant
ainsi que toute œuvre se construit à partir d'une pluralité de discours
antérieurs. Cette conception relationnelle du texte sera ensuite prolongée
par de nombreux chercheurs qui voient dans l'écriture contemporaine un
espace de dialogue permanent entre différentes mémoires culturelles,
différents langages artistiques et différents systèmes sémiotiques. Dans
cette perspective, la création littéraire ne consiste plus seulement à
produire un récit original, mais à organiser une constellation de
références, de voix et de formes qui participent collectivement à la
construction du sens.
Parallèlement, les phénomènes de mondialisation culturelle ont
profondément renouvelé la circulation des œuvres et des imaginaires. Les
écrivains évoluent désormais dans un espace transnational où les
influences esthétiques dépassent largement les frontières nationales. Les
œuvres dialoguent avec des traditions multiples, empruntent à différents
patrimoines culturels et mettent en scène des identités de plus en plus
mobiles et plurielles. Paul Ricoeur (2000) souligne que toute identité se
construit dans une dialectique permanente entre mémoire, altérité et
interprétation. Cette réflexion permet de comprendre que les textes
contemporains ne représentent plus uniquement une culture particulière,
mais participent à un vaste réseau d'échanges où les références locales
s'articulent aux imaginaires mondiaux. Les travaux de David Damrosch
(2003) sur la littérature mondiale confirment cette évolution en montrant
que les œuvres contemporaines acquièrent de nouvelles significations à
mesure qu'elles circulent entre différents espaces culturels. Dès lors, la
littérature devient un lieu privilégié de négociation entre le particulier et
l'universel, entre les héritages nationaux et les dynamiques de la
mondialisation.
L'évolution des pratiques artistiques contribue également à transformer la
nature même de la création littéraire. Les progrès des technologies
numériques, le développement des médias audiovisuels, l'essor des
réseaux sociaux et la multiplication des supports de diffusion favorisent
l'émergence d'œuvres hybrides qui associent texte, image, photographie,
cinéma, musique ou encore dispositifs interactifs. Umberto Eco (1965)
observait déjà que « l'œuvre est ouverte » parce qu'elle appelle une
pluralité d'interprétations et demeure inachevée sans la participation
active du lecteur. Cette ouverture prend aujourd'hui une dimension
nouvelle avec le développement de l'intermédialité, qui étudie les
interactions entre différents médias au sein d'une même œuvre. L'objet
littéraire cesse alors d'être exclusivement verbal pour devenir un espace
complexe où coexistent plusieurs modes de représentation. Cette
évolution oblige la théorie littéraire à dépasser les approches strictement
textualistes afin d'intégrer les interactions entre les différents systèmes
sémiotiques qui participent à la production du sens.
Ces transformations expliquent le renouvellement profond des approches
critiques au cours des dernières décennies. Les travaux de Hans Robert
Jauss (1978) sur l'esthétique de la réception, ceux de Paul Ricoeur (1986)
sur l'herméneutique, les réflexions de Jean-Marie Schaeffer (2011) sur la
spécificité de la fiction ainsi que les recherches plus récentes consacrées à
l'intermédialité témoignent de la volonté de construire des modèles
théoriques capables de rendre compte de la complexité des œuvres
contemporaines. Ces approches privilégient désormais les notions de
dialogue, de circulation, d'interprétation, de mémoire et de relation plutôt
que celles d'autonomie ou de clôture textuelle. Elles montrent que la
littérature contemporaine constitue un champ de recherche profondément
interdisciplinaire, où convergent les apports de la philosophie, de la
sémiotique, de l'histoire culturelle, de la sociologie de la littérature et des
études médiatiques.
Dans cette perspective, il apparaît indispensable de replacer l'étude de
Les Djellabas vertes se suicident d'Abdellah Baïda dans le contexte
général des mutations qui caractérisent la littérature contemporaine. En
effet, cette œuvre participe pleinement de ces nouvelles dynamiques
esthétiques en mobilisant une écriture marquée par la pluralité des
références culturelles, l'hybridation des formes narratives et le dialogue
permanent entre texte, mémoire et médias. Avant d'aborder les
spécificités de la littérature marocaine contemporaine, il convient donc
d'examiner les principaux facteurs qui ont contribué à transformer les
pratiques littéraires au cours des dernières décennies. Cette mise en
perspective permettra de mieux comprendre les enjeux théoriques de la
présente recherche et de justifier le recours aux concepts d'intertextualité
et d'intermédiarité comme outils privilégiés d'analyse.
La littérature marocaine d'expression française occupe aujourd'hui une
place importante dans le champ des littératures francophones. Née dans
un contexte marqué par la colonisation, elle s'en est progressivement
affranchie pour construire un espace littéraire autonome, caractérisé par
une grande richesse esthétique et thématique. Cette littérature se
distingue notamment par son rapport singulier à la pluralité linguistique et
culturelle : le Maroc étant un espace où coexistent l'arabe classique,
l'arabe dialectal, l'amazighe, le français et, dans une moindre mesure,
l'espagnol, cette configuration plurilingue constitue, comme le souligne
Mohamed Berrada (1981), un puissant moteur de création plutôt qu'une
simple donnée sociolinguistique. Dans cette perspective, la langue
française cesse d'être perçue comme le signe d'un héritage colonial subi
pour devenir un espace de traduction culturelle et de dialogue
intercivilisationnel, une idée que rejoint la conception d'Abdelkébir Khatibi
(1983) d'une culture marocaine fondée sur la complémentarité des
appartenances plutôt que sur leur exclusion mutuelle. Après
l'indépendance, les préoccupations littéraires se sont diversifiées pour
intégrer des problématiques telles que la mémoire historique, la condition
féminine, les mutations urbaines ou les effets de la mondialisation,
témoignant ainsi, selon Charles Bonn (2009), d'une capacité constante de
renouvellement formel face aux réalités postcoloniales. Cette évolution
s'accompagne d'une hybridation des formes narratives, où se mêlent
oralité, autobiographie, patrimoine religieux et expérimentation formelle,
dans une dynamique intertextuelle que rappelle la formule d'Abdelfattah
Kilito selon laquelle « la littérature vit de ses lectures » (1985). Les travaux
d'Edward Said (1978) et la notion de « troisième espace » développée par
Homi K. Bhabha (1994) permettent enfin de comprendre cette littérature
non comme la reproduction d'un héritage local ni comme l'imitation d'un
modèle occidental, mais comme une construction identitaire dynamique,
issue de la rencontre et de la négociation entre plusieurs traditions
culturelles. C'est dans ce contexte historique et théorique que s'inscrit
l'œuvre d'Abdellah Baïda, dont le roman *Les Djellabas vertes se
suicident* prolonge cette tradition de dialogue entre héritage et modernité
tout en proposant une réflexion originale sur les mutations du Maroc
contemporain.
L'étude d'une œuvre littéraire ne peut être dissociée de la trajectoire intellectuelle de
son auteur ni du contexte esthétique dans lequel elle s'inscrit. Si la critique
contemporaine a progressivement remis en question la conception traditionnelle de
l'auteur comme unique détenteur du sens – Roland Barthes (1968) allant jusqu'à
proclamer « la mort de l'auteur » –, il n'en demeure pas moins que la connaissance du
parcours intellectuel, des choix esthétiques et des prises de position d'un écrivain
constitue un élément essentiel pour comprendre les logiques qui structurent son
univers romanesque. Comme le rappelle Pierre Bourdieu (1992), toute œuvre est
également le produit d'un « champ littéraire » dans lequel interagissent institutions,
pratiques culturelles, stratégies éditoriales et positionnements intellectuels. Dès lors,
analyser l'œuvre d'Abdellah Baïda suppose de replacer celle-ci dans l'espace de
production littéraire marocain contemporain, afin de mieux saisir les enjeux
esthétiques, culturels et idéologiques qui la traversent.
Depuis les années 1990, la littérature marocaine d'expression française connaît un
profond renouvellement. Les préoccupations liées à la construction nationale ou à la
dénonciation de la domination coloniale, caractéristiques des premières générations
d'écrivains, cèdent progressivement la place à des questionnements plus complexes
portant sur les mutations sociales, la mondialisation, les nouvelles formes de
subjectivité, les crises identitaires, la mémoire, les transformations urbaines ou encore
les effets des technologies contemporaines sur les pratiques culturelles. Cette
évolution favorise l'émergence d'une nouvelle génération d'écrivains qui privilégient
des formes narratives plus fragmentaires, plus réflexives et plus ouvertes aux
dialogues interculturels. C'est dans ce contexte qu'apparaît Abdellah Baïda, dont
l'œuvre témoigne d'une volonté constante d'interroger les métamorphoses de la société
marocaine tout en renouvelant les formes de l'écriture romanesque.
Abdellah Baïda occupe aujourd'hui une place singulière dans le paysage littéraire
marocain. À la différence de nombreux romanciers, son parcours conjugue de manière
étroite création littéraire, recherche universitaire et critique académique. Enseignant-
chercheur en littérature française, francophone et comparée à l'Université Mohammed
V de Rabat, il développe parallèlement une œuvre romanesque reconnue pour sa
richesse stylistique, sa densité symbolique et son originalité narrative. Cette double
appartenance au monde de la recherche et à celui de la création confère à son écriture
une profondeur réflexive particulière. Comme l'observe Marc Gontard (2012),
plusieurs écrivains marocains contemporains construisent désormais leurs œuvres à
partir d'une conscience aiguë des enjeux théoriques de la littérature, faisant de leurs
romans de véritables espaces de réflexion sur l'acte d'écrire lui-même. L'œuvre de
Baïda s'inscrit pleinement dans cette dynamique où création et critique dialoguent
continuellement.
La singularité de l'écriture baïdienne réside également dans sa capacité à articuler
différentes traditions culturelles, différentes mémoires et différents systèmes de
représentation. Ses romans mettent en scène des personnages confrontés aux tensions
entre héritage et modernité, entre mémoire et oubli, entre réalité et imaginaire. Loin
d'adopter une écriture linéaire ou réaliste, Abdellah Baïda privilégie des structures
narratives fragmentées, une forte dimension symbolique et une esthétique de l'allusion
qui sollicitent constamment la participation interprétative du lecteur. Cette démarche
rejoint les analyses d'Umberto Eco (1979), pour qui l'œuvre contemporaine demeure
fondamentalement « ouverte », laissant au lecteur une part essentielle dans la
construction du sens. Elle s'accorde également avec la conception de l'intertextualité
développée par Julia Kristeva (1969), selon laquelle tout texte se construit dans un
dialogue permanent avec d'autres textes et d'autres discours.
L'intérêt scientifique que présente l'œuvre d'Abdellah Baïda tient aussi au fait qu'elle
demeure encore relativement peu étudiée par la critique universitaire, contrairement à
celles d'Abdelkébir Khatibi, d'Abdelfattah Kilito, de Mohammed Khaïr-Eddine ou de
Tahar Ben Jelloun. Pourtant, ses romans offrent un terrain particulièrement fécond
pour analyser les nouvelles orientations de la littérature marocaine contemporaine. Ils
mobilisent un vaste réseau de références culturelles, littéraires, historiques et
artistiques qui témoignent d'une écriture profondément dialogique. Cette richesse
justifie pleinement le choix de Les Djellabas vertes se suicident comme corpus de la
présente recherche, dans la mesure où cette œuvre illustre de manière exemplaire les
phénomènes d'intertextualité et d'intermédialité qui caractérisent les pratiques
narratives contemporaines.
Dans cette perspective, il convient d'examiner successivement le parcours intellectuel
d'Abdellah Baïda, sa contribution à la critique littéraire, les principales caractéristiques
de sa production romanesque, les fondements esthétiques de son écriture, la réception
de son œuvre par la critique ainsi que la place qu'il occupe aujourd'hui dans le champ
littéraire marocain. Cette analyse permettra de mieux comprendre les conditions de
production de Les Djellabas vertes se suicident et de mettre en évidence les raisons
pour lesquelles cette œuvre constitue un corpus particulièrement pertinent pour une
étude consacrée aux interactions entre intertextualité et intermédialité.
Le choix d'un corpus constitue une étape déterminante dans toute
recherche en littérature, puisqu'il conditionne la pertinence des analyses
ainsi que la portée scientifique des résultats obtenus. Comme le souligne
Jean-Marie Schaeffer (2011), un corpus ne se réduit pas à un simple
support d'analyse ; il représente un objet de connaissance dont les
caractéristiques formelles, esthétiques et culturelles doivent être
précisément définies afin de justifier les orientations méthodologiques
adoptées. Dans cette perspective, le roman Les Djellabas vertes se
suicident d'Abdellah Baïda apparaît comme un corpus particulièrement
fécond pour l'étude des interactions entre intertextualité et intermédialité.
Par son écriture fragmentaire, son importante densité symbolique, la
pluralité des références culturelles qu'il mobilise et les multiples dialogues
qu'il entretient avec d'autres formes artistiques, ce roman constitue un
terrain privilégié pour analyser les nouvelles modalités de construction du
sens dans la littérature marocaine contemporaine. Loin de se limiter à une
narration réaliste, l'œuvre propose une réflexion originale sur les
transformations culturelles du Maroc actuel, tout en interrogeant les
mécanismes de représentation de la mémoire, de l'identité et du
patrimoine. Cette richesse justifie pleinement son choix comme corpus
principal de la présente recherche.
4.1. Contexte de publication
Publié en 2020, Les Djellabas vertes se suicident s'inscrit dans une
période marquée par d'importantes mutations sociales, culturelles et
médiatiques au Maroc. Cette période se caractérise par une accélération
des transformations urbaines, une redéfinition des rapports entre tradition
et modernité ainsi qu'une intensification de la circulation des images, des
discours et des pratiques culturelles sous l'effet de la mondialisation et des
technologies numériques. Dans ce contexte, la littérature marocaine
connaît un renouvellement important de ses formes narratives, privilégiant
des écritures fragmentaires, polyphoniques et ouvertes aux dialogues
interculturels. Le roman de Baïda participe pleinement à cette évolution en
proposant une réflexion sur les crises contemporaines de l'identité, les
métamorphoses du patrimoine et les recompositions de l'imaginaire
collectif. Le choix du motif de la djellaba, vêtement emblématique de la
culture marocaine, illustre cette volonté de réinterroger les symboles
traditionnels à la lumière des mutations actuelles.
4.2. Résumé analytique
Contrairement à un résumé descriptif, la lecture analytique du roman met
en évidence une intrigue construite autour d'un événement à la fois
énigmatique et hautement symbolique : une série de suicides de femmes
vêtues de djellabas vertes. Ce fait divers constitue moins le véritable sujet
du récit qu'un point de départ permettant d'explorer les fractures sociales,
culturelles et identitaires qui traversent la société marocaine
contemporaine. L'enquête menée par l'inspecteur Driss organise la
progression narrative tout en révélant progressivement la complexité des
enjeux symboliques du texte. Chaque épisode contribue à enrichir un
réseau de significations où se croisent mémoire collective, croyances
populaires, discours médiatiques, références historiques et interrogations
existentielles. Le récit dépasse ainsi les codes du roman policier pour
devenir une méditation sur la crise des valeurs, la fragilité des identités et
les transformations du patrimoine culturel.
Le choix d'un sujet de recherche ne relève jamais d'une simple préférence
personnelle ; il procède d'une réflexion scientifique fondée sur
l'identification d'un objet d'étude susceptible d'apporter une contribution
originale aux connaissances existantes. Dans le domaine des études
littéraires, la pertinence d'une recherche dépend autant de l'intérêt de
l'œuvre étudiée que de la capacité du cadre théorique à renouveler les
approches critiques. Comme le souligne Antoine Compagnon (1998), la
théorie littéraire ne prend véritablement sens que lorsqu'elle permet
d'éclairer des œuvres concrètes et d'en révéler les mécanismes de
signification. C'est dans cette perspective que s'inscrit la présente
recherche, qui propose une lecture croisée de l'intertextualité et de
l'intermédialité dans Les Djellabas vertes se suicident d'Abdellah Baïda. Le
choix de ce sujet répond à plusieurs considérations complémentaires
d'ordre scientifique, culturel et méthodologique, qui justifient pleinement
l'orientation adoptée dans ce mémoire.
.1. Pourquoi Abdellah Baïda ?
Le choix d'Abdellah Baïda repose d'abord sur la place singulière qu'il
occupe dans le paysage de la littérature marocaine contemporaine.
Écrivain, critique littéraire et universitaire, Baïda appartient à une
génération d'auteurs qui contribuent au renouvellement des formes
narratives tout en développant une réflexion approfondie sur les
transformations culturelles de la société marocaine. Sa double qualité de
créateur et de chercheur confère à son œuvre une densité intellectuelle
particulière, où les préoccupations esthétiques dialoguent constamment
avec les interrogations théoriques. Contrairement à plusieurs figures
majeures de la littérature marocaine d'expression française, telles
qu'Abdelkébir Khatibi, Abdelfattah Kilito ou Mohammed Khaïr-Eddine, dont
les œuvres ont fait l'objet de nombreuses recherches universitaires,
Abdellah Baïda demeure relativement peu étudié, malgré l'importance
croissante de sa production littéraire. Cette situation révèle un
déséquilibre dans la recherche critique et justifie l'intérêt scientifique
porté à son œuvre. Étudier Abdellah Baïda revient ainsi non seulement à
contribuer à une meilleure connaissance de la littérature marocaine
contemporaine, mais également à enrichir un champ critique encore en
construction.
5.2. Pourquoi Les Djellabas vertes se suicident ?
Le choix de Les Djellabas vertes se suicident répond à la richesse
exceptionnelle de cette œuvre, tant sur le plan esthétique que sur le plan
culturel. Le roman ne se réduit pas à une intrigue policière ou à un simple
récit fictionnel ; il constitue une réflexion complexe sur les mutations de la
société marocaine contemporaine, la mémoire collective, les
représentations symboliques et les transformations des identités
culturelles. À travers une écriture fragmentée, une importante densité
métaphorique et un vaste réseau de références culturelles, Abdellah Baïda
construit un univers romanesque particulièrement propice à l'analyse des
mécanismes de production du sens. Le texte mobilise simultanément des
éléments issus du patrimoine oral marocain, de l'histoire nationale, de la
tradition religieuse, de la littérature mondiale ainsi que de différents
médias artistiques. Cette pluralité de références confère au roman une
profondeur interprétative qui dépasse largement le cadre d'une lecture
strictement narrative. Dès lors, cette œuvre apparaît comme un corpus
particulièrement pertinent pour étudier les interactions entre mémoire
culturelle, intertextualité et intermédialité.
5.3. Pourquoi l'intertextualité ?
Le choix de l'intertextualité s'explique par sa capacité à mettre en
évidence les multiples relations que le roman entretient avec d'autres
textes, d'autres traditions narratives et d'autres formes de mémoire
culturelle. Depuis les travaux fondateurs de Julia Kristeva (1969), enrichis
par les analyses de Gérard Genette (1982), l'intertextualité est devenue
un concept central des études littéraires contemporaines. Elle permet de
dépasser une conception autonome de l'œuvre pour montrer que tout
texte se construit dans un dialogue permanent avec d'autres discours.
Dans Les Djellabas vertes se suicident, les références à la tradition orale
marocaine, aux récits religieux, aux textes historiques, aux légendes
populaires ainsi qu'à la littérature universelle constituent un réseau
complexe qui participe pleinement à la construction du sens.
L'intertextualité apparaît ainsi comme un outil théorique particulièrement
pertinent pour analyser la manière dont Abdellah Baïda réactive,
transforme et réinterprète le patrimoine culturel afin de produire une
lecture critique du Maroc contemporain.
5.4. Pourquoi l'intermédialité ?
Si l'intertextualité permet d'étudier les relations entre les textes, elle ne
suffit cependant pas à rendre compte de l'ensemble des procédés
mobilisés par Abdellah Baïda. Le roman entretient également un dialogue
constant avec d'autres médias, notamment la photographie, le cinéma, la
peinture, la presse écrite et les images issues de la culture médiatique
contemporaine. Cette ouverture vers d'autres systèmes de représentation
relève de l'intermédialité, concept développé notamment par Irina
Rajewsky (2005), Lars Elleström (2010) et Claus Clüver (2007).
L'intermédialité permet d'analyser la manière dont les différents médias
interagissent au sein de l'œuvre littéraire afin de produire des effets de
sens spécifiques. Dans le cas du roman de Baïda, ces interactions
contribuent à construire une esthétique de l'hybridation qui reflète les
profondes mutations culturelles de la société contemporaine. L'étude de
ces phénomènes apparaît donc indispensable pour appréhender
pleinement la complexité de l'œuvre.
5.5. Intérêt scientifique de la recherche
L'intérêt scientifique de cette étude réside principalement dans son
caractère novateur. À ce jour, peu de recherches universitaires se sont
consacrées à Les Djellabas vertes se suicident, et plus rares encore sont
celles qui proposent une approche articulant simultanément intertextualité
et intermédialité. La plupart des travaux disponibles privilégient soit une
lecture thématique, soit une approche sociocritique, sans interroger de
manière approfondie les interactions entre les différents systèmes de
représentation mobilisés par le roman. Cette recherche entend ainsi
contribuer à combler cette lacune en proposant un cadre d'analyse
susceptible d'enrichir les études consacrées à la littérature marocaine
contemporaine. Elle participe également au développement des
recherches interdisciplinaires qui associent théorie littéraire, sémiotique,
études culturelles et intermédialité.
5.6. Intérêt culturel
Au-delà de son apport scientifique, cette recherche présente un intérêt
culturel évident. En étudiant une œuvre profondément enracinée dans le
patrimoine marocain tout en étant ouverte aux influences universelles,
elle contribue à mieux comprendre les transformations actuelles de
l'identité culturelle marocaine. Le roman met en scène des symboles, des
pratiques sociales et des représentations collectives qui témoignent de la
richesse de l'imaginaire marocain tout en révélant les tensions suscitées
par la mondialisation, la modernisation et les nouvelles formes de
communication. Cette analyse participe ainsi à la valorisation du
patrimoine littéraire national et met en évidence la capacité de la
littérature à préserver, réinterpréter et renouveler la mémoire culturelle.
5.7. Intérêt méthodologique
Enfin, cette recherche présente un intérêt méthodologique dans la mesure
où elle propose une démarche fondée sur l'articulation de plusieurs
approches complémentaires. L'analyse textuelle s'appuie sur la théorie de
la transtextualité de Gérard Genette, sur les travaux de Julia Kristeva
relatifs à l'intertextualité, sur les recherches consacrées à l'intermédialité
ainsi que sur les apports de l'herméneutique de Paul Ricoeur. Cette
complémentarité permet d'appréhender l'œuvre dans toute sa complexité
en articulant les dimensions textuelle, culturelle, symbolique et
médiatique. Une telle démarche illustre l'évolution récente des études
littéraires vers des approches interdisciplinaires capables de rendre
compte de la diversité des pratiques d'écriture contemporaines.
. Les recherches consacrées à Abdellah Baïda
Les travaux consacrés à Abdellah Baïda demeurent relativement limités si
on les compare à ceux portant sur des figures majeures de la littérature
marocaine d’expression française comme Abdelkébir Khatibi, Abdelfattah
Kilito, Mohammed Khaïr-Eddine ou Tahar Ben Jelloun. Baïda est surtout
reconnu comme écrivain, universitaire et critique littéraire, notamment à
travers ses ouvrages consacrés à la littérature marocaine contemporaine.
Ses travaux critiques, tels que Les Voix de Khaïr-Eddine et Au fil des
livres : Chroniques de littérature marocaine de langue française,
témoignent d’une connaissance approfondie du champ littéraire marocain
et d’un intérêt constant pour les écritures francophones du Maroc. Cette
dimension critique est importante, car elle montre que Baïda n’est pas
seulement un créateur, mais également un lecteur théoricien de la
littérature marocaine. Son œuvre romanesque et nouvellistique, quant à
elle, a suscité des présentations médiatiques et culturelles, mais elle n’a
pas encore donné lieu à un ensemble abondant d’analyses universitaires
spécialisées. Cette situation rend l’étude de Les Djellabas vertes se
suicident particulièrement pertinente, dans la mesure où elle permet de
contribuer à la reconnaissance critique d’une œuvre encore
insuffisamment explorée.
6.2. Les études sur l’intertextualité
L’intertextualité constitue l’un des concepts les plus importants de la
critique littéraire contemporaine. Ses fondements remontent aux travaux
de Mikhaïl Bakhtine sur le dialogisme, selon lesquels tout énoncé s’inscrit
dans une relation avec d’autres énoncés. Julia Kristeva reprend cette idée
dans Séméiotikè en affirmant que « tout texte se construit comme une
mosaïque de citations » (Kristeva, 1969), formule devenue centrale dans
les études littéraires. Gérard Genette systématise ensuite cette notion
dans Palimpsestes, en l’intégrant à une théorie plus large de la
transtextualité. Il distingue notamment l’intertextualité, l’hypertextualité,
la paratextualité, la métatextualité et l’architextualité, ce qui permet
d’analyser de manière plus précise les différentes relations qu’un texte
entretient avec d’autres textes. Roland Barthes, de son côté, insiste sur la
pluralité du texte et sur la circulation des citations dans l’écriture. Ces
approches ont profondément renouvelé l’analyse littéraire en montrant
qu’une œuvre ne peut jamais être considérée comme totalement
autonome. Dans le cadre de ce mémoire, l’intertextualité permet
d’analyser les références religieuses, historiques, culturelles, populaires et
littéraires présentes dans Les Djellabas vertes se suicident.
6.3. Les études sur l’intermédialité
L’intermédialité s’est imposée plus récemment comme un champ de
recherche majeur dans les études littéraires et culturelles. Elle désigne les
relations entre différents médias au sein d’une même œuvre ou d’un
même dispositif de signification. Les travaux d’Irina Rajewsky ont joué un
rôle décisif dans la clarification de cette notion, notamment en distinguant
plusieurs formes d’intermédialité : la transposition médiatique, la
combinaison de médias et les références intermédiales. Claus Clüver, Lars
Elleström et Werner Wolf ont également contribué à élargir ce champ en
montrant que les œuvres contemporaines ne peuvent plus être analysées
uniquement comme des objets textuels fermés. La littérature dialogue
aujourd’hui avec le cinéma, la photographie, la peinture, la musique, la
presse, les médias numériques et les formes visuelles de la culture
contemporaine. Dans Les Djellabas vertes se suicident, cette perspective
est particulièrement féconde, car le texte mobilise des effets visuels, des
procédés proches du cinéma, des références médiatiques et une forte
dimension picturale. L’intermédialité permet donc d’éclairer la manière
dont l’écriture baïdienne dépasse le cadre strictement verbal pour
construire un univers esthétique hybride.
6.4. Les recherches sur la littérature marocaine contemporaine
La littérature marocaine d’expression française a fait l’objet de nombreux
travaux universitaires portant sur son histoire, ses générations d’écrivains,
ses enjeux identitaires et ses formes esthétiques. Les recherches de
Charles Bonn, Marc Gontard, Najib Redouane, Abdelkébir Khatibi,
Abdelfattah Kilito et Mohamed Berrada ont permis de mieux comprendre
la spécificité de cette littérature née dans un contexte colonial, mais
progressivement devenue un espace autonome de création et de
réflexion. Ces études montrent que la littérature marocaine francophone
se caractérise par une pluralité linguistique, culturelle et symbolique. Elle
est traversée par des tensions entre tradition et modernité, oralité et
écriture, mémoire locale et ouverture universelle. Dans une perspective
postcoloniale, les travaux d’Edward Said et de Homi K. Bhabha permettent
également d’analyser les effets de domination, de traduction culturelle et
d’hybridité qui marquent les littératures issues de contextes coloniaux.
Ces approches sont particulièrement utiles pour comprendre les œuvres
marocaines contemporaines, qui ne se limitent plus à la dénonciation
coloniale, mais interrogent aussi les mutations internes de la société, les
crises identitaires, les transformations urbaines et la mondialisation
culturelle.
6.5. La lacune scientifique
L’examen des travaux existants permet de dégager une lacune
importante. D’un côté, les théories de l’intertextualité et de
l’intermédialité sont abondamment développées dans la critique littéraire
contemporaine. De l’autre, la littérature marocaine d’expression française
a fait l’objet de nombreuses études générales, historiques et
postcoloniales. Cependant, l’œuvre d’Abdellah Baïda, et plus précisément
Les Djellabas vertes se suicident, demeure encore peu étudiée dans une
perspective universitaire approfondie. Les références disponibles
présentent souvent l’auteur, son parcours ou ses publications, mais elles
n’analysent pas suffisamment les mécanismes internes de son écriture. De
plus, rares sont les études qui articulent simultanément intertextualité et
intermédialité pour comprendre la construction du sens dans son œuvre.
C’est cette absence d’une lecture croisée, à la fois textuelle, culturelle et
médiatique, qui justifie pleinement la présente recherche.
Toutefois, l'examen de l'état de la recherche montre que les études
consacrées à Abdellah Baïda demeurent encore relativement peu
nombreuses et portent essentiellement sur des aspects thématiques ou
stylistiques. Les travaux existants analysent rarement les mécanismes par
lesquels l'intertextualité et l'intermédialité contribuent conjointement à la
construction du sens. Plus encore, aucune étude ne semble avoir proposé
une lecture intégrée de ces deux approches afin d'éclairer les processus
de représentation de la mémoire culturelle, de l'identité et des mutations
sociales dans Les Djellabas vertes se suicident. Cette absence constitue
une lacune scientifique qui justifie pleinement la présente recherche.
La problématique centrale de ce mémoire peut dès lors être formulée de
la manière suivante :
Comment l'articulation de l'intertextualité et de l'intermédialité
contribue-t-elle à la construction du sens, à la représentation de
la mémoire culturelle et à l'élaboration de l'esthétique
romanesque dans Les Djellabas vertes se suicident d'Abdellah
Baïda ?
Cette interrogation principale se décline en plusieurs questions
complémentaires qui orientent l'analyse :
Comment les références intertextuelles mobilisées par Abdellah
Baïda participent-elles à la construction de la mémoire culturelle et
de l'identité marocaine ?
Quels sont les principaux médias convoqués dans le roman et
quelles fonctions esthétiques, narratives et symboliques
remplissent-ils ?
De quelle manière l'interaction entre les références textuelles et les
références médiatiques renouvelle-t-elle les modalités de production
du sens dans le roman ?
En quoi cette articulation entre intertextualité et intermédialité
participe-t-elle au renouvellement des formes narratives de la
littérature marocaine contemporaine ?
Comment cette écriture hybride permet-elle de représenter les
tensions entre tradition et modernité, patrimoine et mondialisation,
mémoire et présent ?
Première hypothèse
La première hypothèse repose sur l'idée que l'intertextualité constitue
l'un des principaux mécanismes de construction du sens dans le
roman. L'écriture d'Abdellah Baïda semble s'appuyer sur un vaste réseau
de références empruntées à la littérature, à l'histoire, au patrimoine
religieux, à la culture populaire et à la mémoire collective marocaine. Ces
références ne jouent pas un rôle décoratif ; elles participent à l'élaboration
d'une lecture critique de la société contemporaine et invitent le lecteur à
interpréter le texte à travers une pluralité de discours. L'intertextualité
apparaît ainsi comme un procédé fondamental de réactivation de la
mémoire culturelle et de relecture du patrimoine.
Deuxième hypothèse
La deuxième hypothèse postule que l'intermédialité contribue à
renouveler les formes narratives et l'esthétique du roman. Les
nombreuses interactions entre le texte et d'autres médias – photographie,
cinéma, presse, image ou arts visuels – semblent dépasser la simple
illustration pour participer activement à la construction de l'univers
romanesque. Ces emprunts médiatiques instaurent une écriture hybride
où différents systèmes sémiotiques dialoguent afin de produire des effets
de sens spécifiques. L'intermédialité apparaît ainsi comme un principe
d'organisation esthétique qui traduit les mutations culturelles de la
littérature contemporaine.
Troisième hypothèse
La troisième hypothèse considère que l'articulation de l'intertextualité
et de l'intermédialité constitue la principale originalité esthétique
de Les Djellabas vertes se suicident. Le roman ne juxtapose pas
simplement des références textuelles et médiatiques ; il les fait interagir
au sein d'une même dynamique narrative. Cette complémentarité
contribue à enrichir la polysémie de l'œuvre, à multiplier les niveaux de
lecture et à construire une représentation complexe des réalités
culturelles marocaines. L'hybridation des références textuelles et
médiatiques devient ainsi un élément constitutif de l'écriture baïdienne.
Quatrième hypothèse
La quatrième hypothèse suppose que le roman propose une réflexion
sur la mémoire culturelle à travers une esthétique de l'hybridité.
Les symboles, les figures historiques, les croyances populaires et les
références patrimoniales présents dans l'œuvre semblent participer à une
reconfiguration de la mémoire collective. L'écriture ne vise pas
uniquement à conserver un héritage culturel ; elle le transforme, le
réinterprète et le confronte aux réalités contemporaines. La mémoire
apparaît ainsi comme un processus dynamique où tradition et modernité
se rencontrent dans une tension permanente.
Cinquième hypothèse
Enfin, cette recherche repose sur l'hypothèse selon laquelle l'œuvre
d'Abdellah Baïda participe au renouvellement de la littérature
marocaine contemporaine. Par son écriture fragmentaire, son dialogue
constant avec d'autres textes et d'autres médias, ainsi que par la richesse
de son imaginaire symbolique, Les Djellabas vertes se suicident illustre les
nouvelles orientations esthétiques de la création romanesque marocaine.
L'œuvre témoigne d'une évolution des pratiques narratives où les
frontières entre les genres, les arts et les médias deviennent de plus en
plus perméables. Elle contribue ainsi à inscrire la littérature marocaine
d'expression française dans les grands débats contemporains relatifs à
l'intertextualité, à l'intermédialité et à la mondialisation culturelle.
10.1. L'approche herméneutique
L'herméneutique constitue le premier fondement méthodologique de cette
recherche. Héritière des travaux de Hans-Georg Gadamer et de Paul
Ricoeur, elle considère que le texte littéraire ne livre jamais un sens
unique ou définitif ; il appelle au contraire une interprétation fondée sur le
dialogue entre l'œuvre, son contexte et son lecteur. Selon Ricoeur (1986),
l'interprétation consiste à dépasser le sens immédiat du texte afin d'en
dégager les significations profondes. Cette perspective est
particulièrement adaptée au roman d'Abdellah Baïda, dont l'écriture
symbolique, les références culturelles et la richesse métaphorique exigent
une lecture attentive des différents niveaux de signification. L'approche
herméneutique permettra ainsi d'analyser la manière dont les symboles,
les images et les références culturelles participent à la construction de la
mémoire et de l'identité dans le roman.
10.2. L'analyse textuelle
L'analyse textuelle constitue le deuxième axe méthodologique de cette
recherche. Elle consiste à examiner l'organisation interne du texte afin de
comprendre les procédés linguistiques, stylistiques et rhétoriques qui
contribuent à la production du sens. Cette démarche s'appuie notamment
sur les travaux de Roland Barthes, Vincent Jouve et Jean-Michel Adam, qui
montrent que le texte littéraire doit être étudié comme un système
organisé de signes et de relations. Dans cette recherche, l'analyse
textuelle portera sur les choix lexicaux, les figures de style, les procédés
narratifs, les réseaux symboliques ainsi que les mécanismes de répétition
et de variation qui structurent Les Djellabas vertes se suicident.
10.3. La transtextualité
La théorie de la transtextualité élaborée par Gérard Genette (1982)
constitue l'un des principaux outils d'analyse mobilisés dans cette étude.
En distinguant l'intertextualité, la paratextualité, la métatextualité,
l'hypertextualité et l'architextualité, Genette propose une grille de lecture
permettant d'identifier les multiples relations qu'une œuvre entretient
avec d'autres textes. Cette approche sera utilisée pour analyser les
références religieuses, historiques, littéraires, culturelles et patrimoniales
présentes dans le roman. Elle permettra de montrer comment Abdellah
Baïda construit un dialogue permanent avec différents héritages culturels
afin d'enrichir la signification de son œuvre.
10.4. L'approche sémiotique
L'analyse sémiotique complète cette démarche en étudiant les différents
systèmes de signes présents dans le roman. Selon Umberto Eco (1979),
toute œuvre littéraire constitue un dispositif sémiotique complexe où les
signes produisent des significations qui dépassent leur simple fonction
descriptive. Dans Les Djellabas vertes se suicident, les objets, les couleurs,
les lieux, les vêtements, les personnages et les images acquièrent une
forte valeur symbolique. L'approche sémiotique permettra d'examiner ces
éléments comme des signes culturels participant à la représentation de la
mémoire collective et des mutations de la société marocaine
contemporaine.
10.5. L'approche intermédiale
L'intermédialité occupe une place centrale dans cette recherche. Les
travaux d'Irina Rajewsky (2005), de Lars Elleström (2010), de Claus Clüver
(2007) et de Werner Wolf (1999) montrent que la littérature
contemporaine entretient des relations constantes avec d'autres médias.
Cette approche permettra d'analyser les interactions entre le texte
romanesque et la photographie, le cinéma, la presse, les arts visuels ou
encore les médias contemporains. L'objectif sera de montrer que ces
références ne constituent pas de simples ornements esthétiques, mais
qu'elles participent pleinement à la construction du sens et au
renouvellement des formes narratives.
10.6. L'approche narratologique
L'analyse narratologique permettra d'étudier les mécanismes internes de
la narration. Elle s'appuie principalement sur les travaux de Gérard
Genette, Mieke Bal et Vincent Jouve. Cette démarche portera sur la
structure du récit, l'organisation temporelle, les voix narratives, la
focalisation, les personnages ainsi que les modalités de construction de
l'intrigue. L'analyse de ces différents éléments permettra de mieux
comprendre la manière dont Abdellah Baïda organise la progression
narrative et construit une esthétique de la fragmentation.
10.7. La critique culturelle
Enfin, cette recherche mobilise la critique culturelle afin d'inscrire le
roman dans son contexte historique, social et culturel. Les travaux
d'Edward Said, de Homi K. Bhabha, de Stuart Hall et d'Abdelkébir Khatibi
montrent que les œuvres littéraires participent activement à la
construction des représentations culturelles. Cette approche permettra
d'analyser la manière dont Les Djellabas vertes se suicident interroge les
transformations de la société marocaine contemporaine, les tensions entre
tradition et modernité, les processus de mondialisation ainsi que les
nouvelles formes de construction identitaire.
Annonce du plan
Afin de répondre à la problématique posée et de vérifier les hypothèses
formulées, ce mémoire s'organise en trois parties. La première partie,
intitulée L'intertextualité comme principe de structuration textuelle, pose
les fondements théoriques de la notion — du dialogisme bakhtinien à la
typologie transtextuelle de Genette, en passant par ses liens avec la
mémoire culturelle — avant d'examiner ses manifestations concrètes dans
Les djellabas vertes se suicident (références à la tradition orale marocaine,
intertexte religieux et coranique, poésie arabe classique et moderne,
dialogue avec le roman maghrébin francophone) et d'en dégager les
fonctions : construction d'une mémoire textuelle collective, subversion
ironique et enrichissement polysémique de l'œuvre.
La deuxième partie, L'intermédialité ou le dépassement du texte, déplace
l'analyse vers les théories de l'intermédialité (Rajewsky, sémiotique des
médias) afin d'étudier la présence des arts visuels, du cinéma, de la
musique et de la culture médiatique contemporaine dans la nouvelle,
avant d'en interroger les enjeux esthétiques et interprétatifs —
fragmentation du réel, élargissement sensoriel du lecteur, critique de la
culture visuelle contemporaine.
Enfin, la troisième partie, Articulation complémentaire des deux
dimensions, propose une lecture croisée qui montre comment
intertextualité et intermédialité se combinent au sein de motifs centraux
du texte — la couleur verte, la figure du/de la suicidé(e), la voix narrative,
le corps et l'espace — avant de formaliser cette complémentarité sur le
plan théorique et d'en dégager la portée critique, à savoir une réflexion
sur la crise des symboles, les tensions identitaires et l'écriture baïdienne
comme forme de résistance esthétique dans le Maroc contemporain. Une
conclusion générale reviendra sur les principaux résultats de cette
recherche, sa portée théorique ainsi que ses limites et perspectives.