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L'article examine le rôle du Tribunal international du droit de la mer dans la protection du milieu marin, en se concentrant sur son application de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer. Bien que son activité soit encore limitée, le Tribunal a eu l'occasion d'affirmer des principes de droit international environnemental, notamment à travers des procédures urgentes pour préserver l'environnement marin. La contribution du Tribunal dépend de l'étendue de sa juridiction et de l'utilisation qui en est faite par les États concernés.

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L'article examine le rôle du Tribunal international du droit de la mer dans la protection du milieu marin, en se concentrant sur son application de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer. Bien que son activité soit encore limitée, le Tribunal a eu l'occasion d'affirmer des principes de droit international environnemental, notamment à travers des procédures urgentes pour préserver l'environnement marin. La contribution du Tribunal dépend de l'étendue de sa juridiction et de l'utilisation qui en est faite par les États concernés.

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Revue québécoise de droit international


Quebec Journal of International Law
Revista quebequense de derecho internacional

LE RÔLE DU TRIBUNAL INTERNATIONAL DU DROIT DE LA MER


DANS LA PROTECTION DU MILIEU MARIN
Christophe Nouzha

Volume 18, numéro 2, 2005 Résumé de l'article


Au moment où le Tribunal international du droit de la mer fête le dixième
URI : [Link] anniversaire de sa mise en place, il peut être intéressant de se pencher sur son
DOI : [Link] rôle dans le domaine de la protection du milieu marin. Amené à appliquer et à
interpréter un instrument, la Convention des Nations unies sur le droit de la
Aller au sommaire du numéro mer, dans lequel l’environnement occupe une place de première importance, la
contribution du Tribunal est d’abord fonction de l’étendue de sa juridiction et
de l’utilisation qui en est faite par ceux qui peuvent le saisir. Bien que l’activité
du tribunal soit encore modeste, il n’en a pas moins eu l’occasion, à plusieurs
Éditeur(s)
reprises, d’affirmer et de développer certains principes de droit international
Société québécoise de droit international de l’environnement.

ISSN
0828-9999 (imprimé)
2561-6994 (numérique)

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Citer cet article


Nouzha, C. (2005). LE RÔLE DU TRIBUNAL INTERNATIONAL DU DROIT DE LA
MER DANS LA PROTECTION DU MILIEU MARIN. Revue québécoise de droit
international / Quebec Journal of International Law / Revista quebequense de
derecho internacional, 18(2), 65–90. [Link]

Tous droits réservés © Société québécoise de droit international, 2005 Ce document est protégé par la loi sur le droit d’auteur. L’utilisation des
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LE RÔLE DU TRIBUNAL INTERNATIONAL
DU DROIT DE LA MER DANS LA
PROTECTION DU MILIEU MARIN

Par Christophe Nouzha∗

Au moment où le Tribunal international du droit de la mer fête le dixième anniversaire de sa mise en place,
il peut être intéressant de se pencher sur son rôle dans le domaine de la protection du milieu marin. Amené
à appliquer et à interpréter un instrument, la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, dans
lequel l'environnement occupe une place de première importance, la contribution du Tribunal est d'abord
fonction de l'étendue de sa juridiction et de l'utilisation qui en est faite par ceux qui peuvent le saisir. Bien
que l'activité du tribunal soit encore modeste, il n'en a pas moins eu l'occasion, à plusieurs reprises,
d'affirmer et de développer certains principes de droit international de l'environnement.

As the International Tribunal for the Law of the Sea celebrates its tenth anniversary, it could be interesting
to consider its role in the protection of the marine environment. Called upon to apply and interpret the
United Nations Convention on the Law of the Sea of December 10, 1982, in which the environment is of
primary importance, the Tribunal’s contribution is based on the extent of its jurisdiction and on the use that
is made by those who can seize it. Although the Tribunal’s activity is still modest, it had the opportunity, in
some occasions, to affirm and develop certain principles of international environmental law.


Docteur en droit (Université Robert-Schuman de Strasbourg); DÉA en droit international; diplômé de
l’Institut d’études politiques de Strasbourg; lauréat de l’Institut de France. Actuellement, avocat au
Barreau de Strasbourg. Contact : cnouzha@[Link].
66 (2005) 18.2 Revue québécoise de droit international

Introduction
Lorsqu’il est question de protection du milieu marin, la Convention des
Nations unies sur le droit de la mer (ci-après la Convention) apparaît comme un
instrument incontournable, non seulement du fait des règles qu’elle contient, mais
également en raison de la fonction de traité-cadre qu’elle assume1. Qualifiée de
véritable « constitution des mers et des océans », la Convention a pour objectif, selon
son préambule, de régler l’ensemble des « problèmes concernant le droit de la mer »
en établissant « un ordre juridique pour les mers et les océans ». Les questions liées à
la protection du milieu marin figurent à cet égard en bonne place dans le texte de la
Convention, qui y consacre de nombreuses dispositions, que ce soit dans le domaine
de la lutte contre les différentes formes de pollution ou encore de la conservation des
ressources biologiques. La partie XII de la Convention, intitulée « Protection et
préservation du milieu marin », contient d’ailleurs la plupart des articles concernant
l’environnement, même si ce n’est pas la seule à s’en préoccuper. D’autres
dispositions ayant trait à ce sujet sont en effet parsemées dans l’ensemble de la
Convention, qu’il s’agisse des droits de l’État côtier de prendre des mesures destinées
à prévenir la pollution (parties II à IX), ou bien des règles relatives à l’exploration ou
à l’exploitation des ressources minérales de la Zone internationale des fonds marins
(partie XI et Accord de 1994 modifiant cette partie de la Convention), ou encore des
règles concernant la recherche scientifique marine (partie XIII)2.
Afin de régler les différends qui pourraient naître de l’interprétation et de
l’application de ces dispositions, la Convention prévoit par ailleurs un mécanisme à la
fois complexe et innovateur. En effet, l’idée générale est de faire en sorte que le
règlement d’un différend soit obligatoire et, en même temps, que les parties au litige
aient le choix du moyen permettant de régler pacifiquement celui-ci. La partie XV de
la Convention détaille ainsi les règles concernant le règlement des différends, et son
article 287 énumère les instances juridictionnelles auxquelles les parties peuvent ou
doivent recourir, à savoir le Tribunal international du droit de la mer, la Cour
internationale de justice, un tribunal arbitral à compétence générale constitué en vertu
de l’annexe VII de la Convention et un tribunal arbitral à compétence spéciale
constitué en vertu de l’annexe VIII de la Convention pour certains types de différends.
Pour la première fois depuis 1922, date de la naissance de la Cour
permanente de justice internationale, une convention internationale prévoit la création

1
Convention des Nations unies sur le droit de la mer, 10 décembre 1982, 1834 R.T.N.U. 3 (entrée en
vigueur : 16 novembre 1994) [Convention].
2
Accord relatif à l'application de la partie XI de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer
du 10 décembre 1982, 28 juillet 1994, 1836 R.T.N.U. 34 (entrée en vigueur : 16 novembre 1994)
[Accord de 1994]. Voir notamment Claude Douay, « Le droit de la mer et la préservation du milieu
marin » dans Daniel Bardonnet et Michel Virally, dir., Le nouveau droit international de la mer, Paris,
A. Pedone, 1983 aux pp. 231-267; Alan E. Boyle, « Marine Pollution Under the Law of the Sea
Convention » (1985) 79:2 A.J.I.L. 347; Pierre-Marie Dupuy et Martine Rémond-Gouilloud, « La
préservation du milieu marin » dans René Jean Dupuy et Daniel Vignes, dir., Traité du nouveau droit
de la mer, Paris, Economica, 1985, 1005; Moira L. McConnell et Edgar Gold, « The Modern Law of
the Sea: Framework for the Protection and Preservation of the Marine Environment? » (1991) 23:1
Case W. Res. J. Int’l L. 83.
Protection du milieu marin 67

d’une nouvelle juridiction internationale à vocation universelle. Mis en place en 1996,


le Tribunal, dont le siège est à Hambourg, est donc une jeune juridiction chargée
d’interpréter et d’appliquer les dispositions de la Convention de 1982. Pour l’heure,
les vingt et un juges du Tribunal n’ont encore eu que peu d’occasions de se prononcer
sur une affaire, puisque le Tribunal n’a été saisi qu’à treize reprises. Malgré cela, la
dimension environnementale est bien présente dans la plupart des différends soumis
au Tribunal; plusieurs affaires concernent ainsi la pêche et les problèmes posés par la
surexploitation des ressources halieutiques3. Une autre affaire porte sur les risques de
pollution de la mer par des substances radioactives4. Enfin, une dernière affaire a
notamment trait aux conséquences pour le milieu marin des travaux de poldérisation
menés par un État5.
Dans ce contexte, la question qui se pose est alors de savoir quel est le rôle,
potentiel et effectif, du Tribunal en matière de protection du milieu marin. À cet
égard, il convient tout d’abord de déterminer dans quelle mesure les règles qui
régissent la compétence du Tribunal lui permettent d’œuvrer dans ce domaine (I)
avant d’évaluer sa contribution (II).

I. La compétence du Tribunal en matière de protection du


milieu marin
Si, jusqu’à présent, ce sont essentiellement les procédures urgentes qui, dans
la pratique, ont servi de fondement à la saisine du Tribunal dans des différends ayant
une portée environnementale certaine (A), il n’en demeure pas moins que la
Convention offre également, du point de vue de la compétence au fond, de
nombreuses potentialités permettant à la juridiction de contribuer à la protection du
milieu marin (B).

3
Affaire du « Volga » (Fédération de Russie c. Australie), Affaire no 11, Arrêt du 23 décembre 2002,
[2002] Recueil des arrêts, avis consultatifs et ordonnances du Tribunal international du droit de la mer
10; Affaire du « Grand Prince » (Belize c. France), Affaire no 8, Arrêt du 20 avril 2001, [2001] Recueil
des arrêts, avis consultatifs et ordonnances du Tribunal international du droit de la mer 17; Affaire du
« Monte Confurco » (Seychelles c. France), Affaire no 6, Arrêt du 18 décembre 2000, [2000] Recueil
des arrêts, avis consultatifs et ordonnances du Tribunal international du droit de la mer 86; Affaire du
« Camouco » (Panama c. France), Affaire no 5, Arrêt du 7 février 2000, [2000] Recueil des arrêts, avis
consultatifs et ordonnances du Tribunal international du droit de la mer 10; Affaires du thon à nageoire
bleue (Nouvelle-Zélande c. Japon; Australie c. Japon), Affaires no 3 et 4, Ordonnance du 27 août 1999,
[1999] Recueil des arrêts, avis consultatifs et ordonnances du Tribunal international du droit de la mer
280.
4
Affaire de l’usine MOX (Irlande c. Royaume-Uni), Affaire no 10, Ordonnance du 3 décembre 2001,
[2001] Recueil des arrêts, avis consultatifs et ordonnances du Tribunal international du droit de la mer
95 [Affaire de l’usine MOX].
5
Affaire relative aux travaux de poldérisation par Singapour à l’intérieur et à proximité du détroit de
Johor (Malaisie c. Singapour), Affaire no 12, Ordonnance du 8 octobre 2003, [2003] Recueil des
arrêts, avis consultatifs et ordonnances du Tribunal international du droit de la mer 10 [Détroit de
Johor].
68 (2005) 18.2 Revue québécoise de droit international

A. Le recours aux procédures urgentes pour protéger le milieu marin


L’urgence de la situation peut amener des parties en litige à saisir le Tribunal
afin d’obtenir une décision dans de brefs délais. De ce point de vue, il ressort de la
jurisprudence que, sous l’angle de la protection du milieu marin, les mesures
conservatoires jouent un rôle privilégié (1), alors que la procédure de prompte
mainlevée de l’immobilisation d’un navire n’a, quant à elle, qu’une portée limitée (2).

1. LE RÔLE PRIVILÉGIÉ DES MESURES CONSERVATOIRES


De manière classique, le Tribunal peut prescrire, en vertu de l’article 290 et
si l’urgence de la situation le justifie, des mesures conservatoires pour préserver les
droits respectifs des parties au litige. Par cet intermédiaire, un État craignant une
atteinte à son environnement du fait des actions ou des omissions d’un autre État
pourrait s’adresser au Tribunal pour lui demander de prescrire des mesures en
attendant le règlement du différend au fond. À cet égard, la préservation des droits
respectifs des parties conduit les juges à prendre en compte, d’une part, les risques de
préjudice à ces droits et, d’autre part, la question de l’aggravation ou de l’extension
du différend. La première de ces notions apparaît dans l’affaire de l’Usine MOX, le
Tribunal mentionnant le fait que « des actes préjudiciables aux droits de l’une ou
l’autre partie pourraient se produire »6. La caractérisation du préjudice fait cependant
encore défaut, par comparaison avec la jurisprudence bien établie de la Cour
internationale de justice dans laquelle le préjudice doit être qualifié d’irréparable pour
donner lieu à l’indication de mesures conservatoires7. Certains juges du Tribunal
avaient pour leur part estimé que le critère du préjudice « irréparable » n’était « pas
toujours pertinent » dans le contexte de la Convention8. D’autres juges, en revanche,
se sont plus nettement placés sur ce terrain9. Le Tribunal a finalement consacré cette
dernière approche dans l’affaire relative aux Travaux de poldérisation par Singapour
à l’intérieur et à proximité du détroit de Johor. En effet, dans le dispositif de son
ordonnance, le Tribunal « enjoint à Singapour de ne pas mener ses travaux de

6
Affaire de l’usine MOX, supra note 4 au para. 64.
7
Voir par ex. Jean-Marc Sorel, « Le contentieux de l’urgence et l’urgence dans le contentieux devant les
juridictions interétatiques (C.I.J. et T.I.D.M.) » dans Hélène Ruiz Fabri et Jean-Marc Sorel, dir., Le
contentieux de l’urgence et l’urgence dans le contentieux devant les juridictions internationales :
regards croisés, Paris, A. Pedone, 2001, 7 aux pp. 33-35. Pour une étude prenant en compte la pratique
initiale du Tribunal par rapport à celle de la Cour, voir Edward A. Laing, « A Perspective on
Provisional Measures under UNCLOS » (1998) 29 Netherlands Yearbook of International Law 45 aux
pp. 64-65.
8
Voir Affaire du Navire « SAIGA » (no 2) (Saint-Vincent-et-les-Grenadines c. Guinée), opinion
individuelle du juge Laing, [1998] Recueil des arrêts, avis consultatifs et ordonnances du Tribunal
international du droit de la mer 46 au para. 28; Affaires du thon à nageoire bleue, supra note 3 au
para. 3.
9
Voir Affaire de l’usine MOX, opinion individuelle du juge Anderson, [2001] Recueil des arrêts, avis
consultatifs et ordonnances du Tribunal international du droit de la mer 124 aux pp. 5-6; Affaire de
l’usine MOX, opinion individuelle du juge Mensah, [2001] Recueil des arrêts, avis consultatifs et
ordonnances du Tribunal international du droit de la mer 118 à la p. 122; Affaires du thon à nageoire
bleue, opinion individuelle du juge Treves, [1999] Recueil des arrêts, avis consultatifs et ordonnances
du Tribunal international du droit de la mer 316 au para. 5.
Protection du milieu marin 69

poldérisation d’une manière qui pourrait porter un préjudice irréparable aux droits de
la Malaisie »10. [Nos italiques] Or, du point de vue de la protection du milieu marin,
la détermination de ce qui est ou non irréparable peut assurément soulever de
nombreuses difficultés d’appréciation.
Cette hypothèque pourrait néanmoins être levée si l’on considère que le
Tribunal a encore à sa disposition un autre motif permettant de justifier son
intervention. L’article 290(1) introduit en effet une innovation dans le domaine des
mesures conservatoires en autorisant la juridiction à prescrire de telles mesures « pour
empêcher que le milieu marin ne subisse de dommages graves en attendant la
décision définitive »11. Sur ce fondement, et une fois saisi d’une demande par un État
partie, le Tribunal peut donc adopter des mesures dès lors qu’il estime qu’elles
seraient appropriées pour empêcher des dommages graves au milieu marin. Cela
inclut, en vertu de sa jurisprudence, les dommages graves aux ressources biologiques
de la mer12. Les pouvoirs que le Tribunal détient ainsi apparaissent, au demeurant,
plus vastes que ceux qui sont attribués à la Cour internationale de justice par l’article
41 de son Statut13, même si la conception que celle-ci se fait de la préservation des
droits des parties a évoluée au fil de sa jurisprudence14. Il semble, en effet, ressortir de
la logique même de l’article 290 que le Tribunal est en mesure d’agir
indépendamment de la prise en compte des droits des parties, à la condition d’avoir
été préalablement saisi. Selon le juge Treves, « [l]es parties peuvent ainsi fonctionner
comme défenseurs de l’environnement même si elles n’y ont pas un intérêt direct »15.
Pour prescrire des mesures conservatoires dans ce cadre, le Tribunal a
toutefois l’obligation de qualifier préalablement le dommage au milieu marin, qui,

10
Détroit de Johor, supra note 5 au para. 106.2.
11
Convention, supra note 1.
12
Voir Affaires du thon à nageoire bleue, supra note 3 au para. 70 : « la conservation des ressources
biologiques de la mer constitue un élément essentiel de la protection et de la préservation du milieu
marin ».
13
Statut de la Cour internationale de justice, 26 juin 1945, R.T. Can. 1945 n° 7 (entrée en vigueur : 24
octobre 1945) [Statut].
14
Voir Alan E. Boyle, « Settlement of Disputes Relating to the Law of the Sea and the Environment »
dans Kalliopi Koufa, dir., International Justice, Thessaloniki, Sakkoulas Publications, 1997, 295 à la
p. 324. Voir également Barbara Kwiatkowska, « Inauguration of the ITLOS Jurisprudence: The Saint
Vincent and the Grenadines v. Guinea M/V Saiga Cases » (1999) 30 Ocean Dev. & Int’l L. 43 à la
p. 69 (qui estime toutefois que les objectifs liés à l’environnement pourraient être couverts par l’article
41 du Statut de la Cour. Mais l’auteure ne semble pas considérer que ces objectifs se verraient pris en
compte indépendamment de la notion de préservation des droits des parties).
15
Voir Tullio Treves, « Le Règlement du Tribunal international du droit de la mer entre tradition et
innovation » (1997) 43 A.F.D.I. 341 à la p. 361. Dans le même sens, voir Alan E. Boyle, « The
Proliferation of International Jurisdictions and its Implications for the Court » dans Derek W. Bowett
et al., dir., The International Court of Justice: Process, Practice and Procedure, London, Brit. Inst.
Int’l & Comp. L., 1997, 124 à la p. 129; Budislav Vukas, « Le Règlement du Tribunal international du
droit de la mer : Questions choisies » (1998) 12 Rev. esp. et ress, maritimes 15 à la p. 19. Sur cette
question, voir également Philippe Gautier, « Interim Measures of Protection Before the International
Tribunal for the Law of the Sea » dans John N. Moore et Myron H. Nordquist, dir., Current Marine
Environmental Issues and the International Tribunal for the Law of the Sea, La Haye, Martinus
Nijhoff, 2001, 243 aux pp. 249-250.
70 (2005) 18.2 Revue québécoise de droit international

sans être irréparable, doit cependant présenter un certain degré de gravité16. Cette
évaluation de la situation en fonction des preuves qui sont apportées par les parties
n’est cependant pas approfondie au stade des mesures conservatoires, ce qui laisse au
Tribunal une importante marge de manœuvre pour définir et développer sa politique
judiciaire en la matière. Dans la pratique, le Tribunal a déjà fait référence à des
mesures devant empêcher que le milieu marin ne subisse des dommages graves.
Cependant, il ne fait pas toujours usage avec une clarté suffisante de la notion de
prévention de ces dommages graves en tant que critère à part entière justifiant la
prescription de mesures conservatoires. Aussi, dans les affaires du Thon à nageoire
bleue, les juges ont-ils estimé que « les parties devraient […] veiller à ce que des
mesures de conservation efficaces soient prises dans le but d’empêcher que le stock
du thon à nageoire bleue ne subisse des dommages graves »17. Dans cette optique, le
Tribunal semble employer le critère des dommages graves au milieu marin davantage
en tant qu’objet des mesures conservatoires qu’en tant que condition de leur
prescription18. Par la suite, dans l’affaire relative aux Travaux de poldérisation par
Singapour à l’intérieur et à proximité du détroit de Johor, la position du Tribunal a
quelque peu évolué, les juges motivant leur décision de prescrire des mesures
conservatoires en mentionnant « l’impact négatif sur le milieu marin » que pourraient
avoir les activités envisagées19.

2. LES LIMITES INHÉRENTES À LA PROCÉDURE DE PROMPTE MAINLEVÉE


Les dispositions de la Convention en matière de prompte mainlevée de
l’immobilisation d’un navire et de libération de son équipage constituent une
contrepartie jugée nécessaire à la reconnaissance d’une extension des droits de l’État
côtier, tant dans le domaine de l’exploration, de l’exploitation, de la conservation et
de la gestion des ressources biologiques (article 73), que dans celui de la protection de
l’environnement marin (articles 220 et 226), sur des espaces appartenant désormais à
la zone économique exclusive. La procédure de l’article 292 est ainsi destinée à

16
Accord aux fins de l'application des dispositions de la Convention des Nations unies sur le droit de la
mer du 10 décembre 1982 relatives à la conservation et à la gestion des stocks de poissons dont les
déplacements s'effectuent tant à l'intérieur qu'au-delà de zones économiques exclusives (stocks
chevauchants) et des stocks de poissons grands migrateurs, 4 août 1995, 2167 R.T.N.U. 40, 34 I.L.M.
1542 (entrée en vigueur : 11 décembre 2001) [Accord de 1995] à l’art. 31.2 (en vertu de cet article, le
Tribunal peut également prescrire des mesures conservatoires « pour préserver les droits respectifs des
parties en litige ou prévenir tout dommage aux stocks en question ». [Nos italiques.] Dans ce cadre, les
exigences liées au dommage sont donc moindres que dans l’article 290 de la Convention).
17
Affaires du thon à nageoire bleue, supra note 3 au para. 77. Voir également Détroit de Johor, supra
note 5 au para. 106.2 (le Tribunal « enjoint à Singapour de ne pas mener ses travaux de poldérisation
d’une manière qui pourrait […] causer des dommages graves au milieu marin […] »). [Nos italiques]
18
Voir Affaires du thon à nageoire bleue, opinion individuelle du juge Treves, supra note 9 au para. 6.
Voir également Barbara Kwiatkowska, « Southern Bluefin Tuna Case (New Zealand v. Japan;
Australia v. Japan) » (2000) 94 A.J.I.L. 150 à la p. 155 : « it appears that the standard of preventing
[serious harm to the marine environment] served as the Tribunal’s overriding objective, to which its
treatment of prima facie jurisdiction, urgency, and other procedural issues was subordinated ».
19
Détroit de Johor, supra note 5 au para. 96. Voir également Philippe Gautier, « Le Tribunal
international du droit de la mer, le règlement des différends relatifs à la Convention des Nations unies
de 1982 et la protection de l’environnement » (2004) 16 L'Observateur des Nations unies 45 à la p. 60.
Protection du milieu marin 71

protéger les intérêts des autres États concernant la liberté de la navigation et les autres
utilisations légitimes de la mer dans cet espace et, plus généralement, à préserver les
équilibres entre les États côtiers et les autres États, tels qu’ils sont inscrits dans la
Convention20. Par crainte d’un abus de la part des États côtiers qui, en mettant en
œuvre leur réglementation applicable à la zone économique exclusive, pourraient être
conduits à immobiliser des navires étrangers se livrant notamment à des activités de
pêche, occasionnant de la sorte des préjudices économiques importants pour les
propriétaires et les exploitants des navires de même que des risques de détention plus
ou moins longue pour les membres de leur équipage, la Convention prévoit alors des
situations dans lesquelles la mainlevée de l’immobilisation du navire et la libération
de son équipage doit intervenir dès le dépôt d’une caution raisonnable ou d’une autre
garantie financière. Pour cette procédure, la caution occupe par conséquent une place
centrale. La question est alors de déterminer ce qui peut être considéré comme une
caution raisonnable. Le Tribunal a donc développé une jurisprudence énumérant un
certain nombre de critères devant permettre d’apprécier son caractère
« raisonnable »21. Au nombre de ces critères figure la gravité de l’infraction reprochée
au navire et des sanctions encourues, un critère qui entretient un rapport étroit avec la
protection du milieu marin.
Pour apprécier la gravité des infractions, les sanctions encourues jouent en
effet un rôle de premier plan. Ceci se manifeste particulièrement lorsque la législation
nationale a été conçue pour lutter contre les activités de pêche illicite dans la zone
économique exclusive de l’État. La question qui se pose alors est de savoir dans
quelle mesure le Tribunal peut prendre en considération l’argumentation développée
par le défendeur, qui justifie le montant élevé de la caution fixée par sa volonté de
dissuader ceux qui se livrent à un « piratage halieutique »22 de grande ampleur et qui
font courir un danger d’épuisement rapide à plusieurs espèces de poissons23. Il en est
notamment ainsi de la légine de l’océan Austral, dont la surexploitation par des
flottilles ne respectant aucune des réglementations applicables et attirées par des
perspectives de gains pour le moins substantiels est au cœur de la plupart des affaires

20
Voir notamment Bernard H. Oxman, « Observations on Vessel Release Under the United Nations
Convention On the Law of the Sea » (1996) 11:2 Int’l J. Mar. & Coast. L. 201 aux pp. 202-204; Joseph
Akl, « La procédure de prompte mainlevée du navire ou de prompte libération de son équipage devant
le Tribunal international du droit de la mer » (2001) 6 Annuaire du droit de la mer 219 aux pp. 220-
221.
21
Affaire du « Camouco », supra note 3 au para. 67 : « Le Tribunal considère qu'un certain nombre
d'éléments sont pertinents pour l'évaluation du caractère raisonnable d'une caution ou d'une autre
garantie financière. Au nombre de ces éléments, il y a : la gravité des infractions imputées, les
sanctions imposées ou pouvant l'être en vertu des lois de l'État qui a immobilisé le navire, la valeur du
navire immobilisé et celle de la cargaison saisie, le montant de la caution imposée par l'État qui a
immobilisé le navire, ainsi que la forme sous laquelle la caution est exigée ».
22
Nathalie Ros, « La pêche… hier, aujourd’hui, demain » (2000) 5 Annuaire du droit de la mer 359 à la
p. 366.
23
Pour une étude des causes et des conséquences de ces activités ainsi que des réponses apportées par les
États, individuellement et collectivement, voir notamment Nathalie Ros, « Halte au piratage
halieutique » (2002) 7 Annuaire du droit de la mer 347; Rachel Baird, « Illegal, Unreported and
Unregulated Fishing: An Analysis of the Legal, Economic and Historical Factors Relevant to its
Development and Persistence » (2004) 5:2 Melbourne Journal of International Law 299.
72 (2005) 18.2 Revue québécoise de droit international

de prompte mainlevée soumises au Tribunal24. Les États côtiers touchés par les
pillages des mers auxquels se livrent des navires passant d’un pavillon de
complaisance à un autre ont donc réagi en renforçant leur législation, en alourdissant
les sanctions et en coordonnant leurs efforts de lutte contre la pêche illégale, non
déclarée et non réglementée au sein des organismes internationaux agissant au niveau
mondial ou régional25. Attraits devant le Tribunal dans le cadre de la procédure de
prompte mainlevée visant ces navires peu scrupuleux, les États côtiers concernés ont
avancé l’argument selon lequel il conviendrait de prendre en compte le contexte
général de la pêche illicite pour apprécier le caractère raisonnable de la caution fixée
par les juridictions nationales26. Dans ses décisions, le Tribunal est toutefois resté en
retrait par rapport à ce que lui demandaient les États côtiers, même si la motivation de
ses arrêts traduit une évolution de sa position dans ce domaine, vraisemblablement
sous l’influence de certains juges27. Ainsi, alors qu’il s’était initialement contenté de

24
C’est le cas de Affaire du « Volga », supra note 3; Affaire du « Grand Prince », supra note 3; Affaire
du « Camouco », supra note 3; Affaire du « Monte Confurco », supra note 3. La légine (dissostichus
eleginoides) est un poisson vivant dans les eaux froides de l’océan Austral, dont la taille peut atteindre
près de 2,15 mètres, dont le poids peut dépasser 80 kilogrammes et dont la longévité peut dépasser 35
ans. La pêche de cette espèce a connu un développement spectaculaire au courant des années 1990,
essentiellement du fait des captures illégales effectuées par des palangriers venus chercher des profits
considérables dans les vastes zones de l’océan Austral où les réglementations adoptées par les États
côtiers sont particulièrement difficiles à mettre en œuvre. Outre les menaces d’extinction que cette
pêche fait peser sur l’espèce, elle a également un impact écologique désastreux qui se manifeste
notamment par les captures accidentelles d’oiseaux de mer, estimées à un total de 278 000 à 700 000
individus entre 1996 et 2002 par le Comité scientifique mis en place dans le cadre de la Convention sur
la conservation de la faune et la flore marines de l’Antarctique, 20 mai 1980, 1329 R.T.N.U. 47, R.T.
Can. 1988 no 37 (entrée en vigueur : 7 avril 1982) [CCAMLR, selon l’acronyme anglais utilisé]. Voir
Rapport du comité scientifique de la Convention sur la conservation de la faune et la flore marines de
l'Antarctique, SC-CAMLR-XXI-2002 au para. 5.17. Sur l’ensemble de ces problèmes, voir Dean
Bialek, « Sink or Swim: Measures under International Law for the Conservation of the Patagonian
Toothfish in the Southern Ocean » (2003) 34:2 Ocean Dev. & Int’l L. 105; Guy Duhamel, « La légine,
pêcherie conflictuelle – Pêche légale et braconnage organisé : Cas du secteur indien de l’océan
Austral » dans Alain Aspect et al., Exploitation et surexploitation des ressources marines vivantes,
Paris, Lavoisier, 2003, 177.
25
Des mesures ont été adoptées notamment dans le cadre de la FAO et de la CCAMLR. Chaque année, le
rapport du Secrétaire général des Nations unies consacre des développements aux mesures prises pour
lutter contre la pêche illégale, non réglementée et non contrôlée. Voir par ex. Rapport du Secrétaire
général sur les océans et le droit de la mer, Doc. off. AG NU, 56e sess., Doc. A/56/58 (2001) aux
para. 245-271; Rapport du Secrétaire général sur les océans et le droit de la mer, Doc. off. AG NU,
59e sess., supp. no 1, Doc. A/59/62 (2004) aux para. 210-211. De même, l’Assemblée générale des
Nations unies exprime régulièrement ses préoccupations à ce sujet dans sa résolution annuelle sur les
océans et le droit de la mer. Voir par ex. Les océans et le droit de la mer, Rés. AG 59/24, Doc. off. AG
NU, 59e sess., Doc. NU A/RES/59/24 (2005) aux para. 45-46. Voir également David J. Agnew, « The
Illegal and Unregulated Fishery for Toothfish in the Southern Ocean, and the CCAMLR Catch
Documentation Scheme » (2000) 24:5 Marine Policy 361; William Edeson, « The International Plan of
Action on Illegal, Unreported and Unregulated Fishing: The Legal Context of a Non-Legally Binding
Instrument » (2001) 16:4 Int’l J. Mar. & Coast. L. 603; Erik J. Molenaar, « CCAMLR and Southern
Ocean Fisheries » (2001) 16:3 Int’l J. Mar. & Coast. L. 465; Deirdre Warner-Kramer, « Control Begins
at Home: Tackling Flags of Convenience and IUU Fishing » (2004) 34:3 Golden Gate U.L. Rev. 497.
26
Pour un résumé de l’argumentation de la France dans l’affaire du Monte Confurco, voir Affaire du
« Monte Confurco », supra note 3 au para. 79. Pour les arguments de l’Australie, voir Affaire du
« Volga », supra note 3 aux para. 61, 67.
27
Voir Affaire du « Camouco », opinion individuelle du vice-président Nelson, [2000] Recueil des arrêts,
avis consultatifs et ordonnances du Tribunal international du droit de la mer 46 à la p. 50; Affaire du
Protection du milieu marin 73

prendre note « de la gravité des infractions imputées »28, il a ensuite déclaré qu’il
« pren[ait] note de [l]’argument » concernant la pêche illicite, sans indiquer
clairement cependant l’importance qu’il comptait attribuer à cet élément29. Par la
suite, et dans la logique d’une jurisprudence qui se précise, le Tribunal a consacré de
nouveaux développements à ce problème qui avait semblé trop rapidement éludé.
Prenant acte, une fois encore, de cet argument, le Tribunal a en effet ajouté qu’il
comprend les préoccupations que suscite, au niveau international, la pêche
illégale, non réglementée et non déclarée et [qu’] il apprécie les objectifs
auxquels répondent les mesures prises par les États, et notamment les États
parties à la CCAMLR, pour faire face à ce problème.30

Pour autant, le Tribunal ne peut faire de l’appréciation du caractère


raisonnable de la caution un critère à part entière, ni même un critère direct et
déterminant dans l’évaluation de la gravité des infractions, sous peine de dépasser le
cadre restreint de la procédure de prompte mainlevée et d’interférer avec le fond du
différend. En prenant soin de rappeler l’objet limité de l’article 292, le Tribunal donne
en effet à penser que le contexte de la pêche illicite peut, tout au plus, contribuer à
éclairer la gravité des infractions31, sachant par ailleurs que « le montant d’une
caution ne devrait pas être excessif et sans rapport avec la gravité des infractions
alléguées »32. Le fait que le Tribunal prenne en considération les sanctions encourues,
dont le montant maximal des amendes, pour évaluer le caractère raisonnable de la
caution et que la Convention ne comporte aucune disposition visant à limiter les
amendes qui peuvent être imposées par l’État côtier pourrait permettre de contourner
les difficultés rencontrées lorsqu’il s’agit de prendre en compte le contexte de la

« Camouco », Opinion dissidente du juge Anderson, [2000] Recueil des arrêts, avis consultatifs et
ordonnances du Tribunal international du droit de la mer 50 aux pp. 59-60; Affaire du « Camouco »,
Opinion dissidente du juge Wolfrum, [2000] Recueil des arrêts, avis consultatifs et ordonnances du
Tribunal international du droit de la mer 66 au para. 17; Affaire du « Monte Confurco », Opinion
dissidente du juge Anderson, [2000] Recueil des arrêts, avis consultatifs et ordonnances du Tribunal
international du droit de la mer 127 aux pp. 130-134.
28
Affaire du « Camouco », supra note 3 au para. 68.
29
Affaire du « Monte Confurco », supra note 3 au para. 79. Voir Nathalie Ros, « La France, le TIDM et
les légines : Acte III : À propos de l’arrêt rendu le 20 avril 2001 dans l’affaire du Grand Prince »
(2000) 5 Annuaire du droit de la mer 245 à la p. 262.
30
Affaire du « Volga », supra note 3 au para. 68. Voir également Affaire du « Volga », Opinion
dissidente du juge Anderson, [2002] Recueil des arrêts, avis consultatifs et ordonnances du Tribunal
international du droit de la mer 57 aux para. 1-2. Voir aussi Tullio Treves, « The International Tribunal
for the Law of the Sea » (2002) 12 The Italian Yearbook of International Law 211 (selon lequel la
décision du Tribunal témoigne d’une évolution de l’attitude de la juridiction concernant l’arrière-plan
des affaires de prompte mainlevée et qui note, au sujet des arguments développés par les États côtiers
au sujet de la protection des ressources halieutiques, que « [t]he Tribunal was more sensitive to this
appeal than it had been in previous cases. Its response was, nevertheless, rather restrained »).
31
Affaire du « Volga », supra note 3 au para. 69. Voir Affaire du « Volga », opinion individuelle du juge
Cot, [2002] Recueil des arrêts, avis consultatifs et ordonnances du Tribunal international du droit de la
mer 50 au para. 3 : « Le contexte de la pêche illicite dans la région éclaire la gravité de l’infraction
relevée par les autorités australiennes contre le Volga et son équipage ».
32
Affaire du « Monte Confurco », supra note 3 au para. 73.
74 (2005) 18.2 Revue québécoise de droit international

pêche illicite33. Dans son approche, fondée sur le souci de préserver un équilibre
délicat entre les différents intérêts en présence, le Tribunal demeure néanmoins
prudent et, sans doute, en retrait par rapport aux attentes qui peuvent s’exprimer au
sujet de la préservation de l’environnement et des ressources naturelles, étant donné
non seulement la place qu’occupe cet aspect dans la Convention elle-même, mais
aussi les évolutions qu’a connues le droit international dans ce domaine depuis
l’adoption de la Convention34. Toutefois, et quelle que soit la pertinence de ces
arguments, la procédure de l’article 292 n’apparaît pas nécessairement comme la plus
adéquate pour une participation du Tribunal à la lutte contre la pêche illicite35. Sa
marge de manœuvre est en effet étroite s’il veut prendre en compte à la fois les
compromis inscrits dans la Convention, les limites inhérentes à la procédure de
l’article 292 qui lui interdit d’empiéter sur le fond du différend et les préoccupations
sociales légitimement exprimées, tout en se préservant un certain degré de liberté
lorsqu’il est amené à interpréter la notion de caution « raisonnable », par essence
« confuse » et « fuyante »36, en définissant ses éléments constitutifs37. Du reste, la
Convention recèle d’autres dispositions pouvant permettre au Tribunal d’apporter sa
contribution à la protection du milieu marin.

B. Les potentialités de la compétence au fond


Qu’il s’agisse de ses formations plénières ou camérales, le Tribunal dispose
d’une compétence potentiellement étendue et qui peut lui permettre d’affirmer son
rôle dans le domaine de la protection de l’environnement marin. Ainsi, en vertu de
l’article 287, tout État partie est libre de choisir, par le biais d’une déclaration écrite
faite au moment où il signe ou ratifie la Convention, y adhère ou bien à n’importe
quel moment par la suite, un ou plusieurs moyens de règlement des différends prévus

33
Voir Affaire du « Volga », opinion individuelle du juge Cot, supra note 31 aux para. 11-12.
34
Voir Affaire du « Volga », Opinion dissidente du juge ad hoc Shearer, [2002] Recueil des arrêts, avis
consultatifs et ordonnances du Tribunal international du droit de la mer 66 aux para. 9-13, 19. Voir
également Jean-Pierre Quéneudec, « À propos de la procédure de prompte mainlevée devant le
Tribunal du droit de la mer » (2002) 7 Annuaire du droit de la mer 79 aux pp. 91-92; Donald R.
Rothwell et Tim Stephens, « The "Volga" Case (Russian Federation v. Australia): Prompt Release and
the Right and Interests of Flag and Coastal States » dans Harry N. Scheiber et Kathryn J. Mengerink,
dir., Multilateralism and International Ocean Resources Law, Berkeley, Law of the Sea Institute, Earl
Warren Legal Institute, 2004, chap. 9 aux pp. 7-9; Adrienne J. Oppenheim, « The Plight of the
Patagonian Toothfish: Lessons From the Volga Case » (2004) 30 Brook. J. Int’l L. 293 aux pp. 309-
322.
35
Voir P. Chandrasekhara Rao, « ITLOS: The First Six Years » (2002) 6:1 Max Planck Yearbook of
United Nations Law 183 aux pp. 235-236; Gautier, supra note 19 à la p. 65; Philippe Weckel,
« Chronique de jurisprudence internationale » (2003) 107 R.G.D.I.P. 183.
36
Jean J.A. Salmon, « Le concept de raisonnable en droit international public » dans Le droit
international : unité et diversité. Mélanges offerts à Paul Reuter, Paris, A. Pedone, 1981, 447 aux
pp. 447-448.
37
Il faut rappeler à cet égard que, selon le Tribunal, l’énumération des éléments qu’il estime pertinents
pour l’évaluation du caractère raisonnable de la caution « ne saurait nullement être considérée comme
exhaustive. Le Tribunal n'entend pas non plus déterminer des règles rigides concernant l'importance
relative qui doit être attachée à l'un ou l'autre de ces éléments ». Voir Affaire du « Monte Confurco »,
supra note 3 au para. 76.
Protection du milieu marin 75

par la Convention, c’est-à-dire le Tribunal, la Cour internationale de justice, un


tribunal arbitral constitué conformément à l’annexe VII ou encore un tribunal arbitral
spécial constitué conformément à l’annexe VIII pour une ou plusieurs catégories de
différends qui y sont spécifiés, à savoir la pêche, la protection et la préservation du
milieu marin, la recherche scientifique marine ou la navigation, y compris la pollution
par les navires ou par immersion38. À défaut de déclaration ou bien en présence de
déclarations divergentes, le différend sera soumis à un tribunal arbitral mis en place
sur le fondement de l’annexe VII. L’article 287 offre ainsi aux États parties la
possibilité, toutefois encore peu utilisée, d’exprimer leur choix en faveur du Tribunal
pour régler des différends ayant trait à la protection du milieu marin. Cette liberté
peut toutefois susciter certaines difficultés dès lors qu’il s’agit de déterminer si les
choix effectués par les États parties coïncident ou non39.
Par ailleurs, les rédacteurs de la Convention, animés, selon son préambule,
du désir de régler « tous les problèmes concernant le droit de la mer », ont choisi
d’étendre, autant que faire se peut, la portée du mécanisme de règlement des
différends en conférant aux instances énumérées à l’article 287(1), les moyens de se
prononcer sur des litiges qui ne portent pas nécessairement sur l’interprétation ou
l’application de la Convention. Ils ont prévu à cet effet plusieurs mécanismes qui,
selon l’interprétation des règles conventionnelles qui sera retenue, pourraient profiter
au Tribunal en élargissant les bases de sa compétence.
Le texte de la Convention, dans son article 288(2), mentionne ainsi le fait
[qu’]une cour ou un tribunal visé à l’article 287 a aussi compétence pour
connaître de tout différend qui est relatif à l’interprétation ou à
l’application d’un accord international se rapportant aux buts de la
Convention et qui lui est soumis conformément à cet accord.40
Cet article pose donc trois conditions. La première, c’est-à-dire que l’accord
soit « international », ne semble pas, a priori, poser de difficultés. Pour que l’accord
soit considéré comme international, les parties doivent être des États ou bien d’autres
entités qui y sont autorisées en vertu du droit international. En second lieu, il importe
de vérifier qu’il s’agit bien d’un accord « se rapportant aux buts de la Convention »41.
Cette caractéristique de l’accord laisse toutefois une marge d’interprétation
relativement importante. La Convention elle-même mentionne un certain nombre de
ces accords42. Elle n’est cependant pas exhaustive dans ce domaine, et la formule

38
Convention, supra note 1 à l’art. 287(8) (toute déclaration ou notification faite en vertu de l’article 287
doit être déposée auprès du Secrétaire général des Nations unies).
39
Voir notamment Giovanni Carlo Bruno, « Declarations by State Parties Concerning Choice of
Procedure under Article 287 of the 1982 Convention » dans Giuseppe Cataldi, dir., La Méditerranée et
le droit de la mer à l’aube du 21e siècle, Bruxelles, Bruylant, 2002, 369; Emmanuel Decaux, « Les
eaux mêlées de l’arbitrage et de la justice (droit de la mer et règlement des différends) » dans Laurent
Lucchini et Jean-Pierre Quéneudec, La mer et son droit. Mélanges offerts à Laurent Lucchini et J.-P.
Quéneudec, Paris, A. Pedone, 2003, 159 aux pp. 165-167.
40
Convention, supra note 1 à l’art. 288(2).
41
Ibid.
42
Il en va ainsi, par exemple, de la partie XII, qui renvoie aux règles et normes internationales
applicables dans le domaine de la prévention, de la réduction et de la maîtrise de la pollution du milieu
marin.
76 (2005) 18.2 Revue québécoise de droit international

contenue dans l’article 288(2), par la référence qu’elle fait aux buts de la Convention,
permet d’englober bien d’autres instruments internationaux. De ce point de vue, il
n’est pas nécessaire que l’objet de l’accord international soit stricto sensu le droit de
la mer, dès lors qu’il peut être rattaché aux objectifs de la Convention, tels que les
énonce le préambule. Enfin, selon la troisième condition à remplir, le différend doit
être soumis à la juridiction conformément à l’accord conclu. L’article 288(2) ne pose,
en revanche, aucune condition supplémentaire, comme, par exemple, le fait que les
parties en différend soient liées par la Convention sur le droit de la mer. Par
conséquent, rien n’interdit à des États qui n’ont pas ratifié la Convention, ou même à
d’autres entités, de soumettre leur litige au Tribunal.
Illustrations de la diversité des domaines concernés et des nombreuses
potentialités qu’offre l’article 288(2), plusieurs instruments adoptés avant et surtout
après l’entrée en vigueur de la Convention appartiennent à la catégorie des accords se
rapportant aux buts de la Convention et prévoient la possibilité d’un recours au
Tribunal pour régler les différends portant notamment sur la protection du milieu
marin contre la pollution et sur la conservation et la gestion des ressources
halieutiques.
Le Protocole de 1996 à la Convention de 1972 sur la prévention de la
pollution des mers résultant de l’immersion de déchets entre dans la première
catégorie43. Selon ce texte, les différends concernant l’interprétation ou l’application
du Protocole peuvent être soumis au Tribunal, dès lors que les parties en conviennent.
Ainsi, l’article 16(2) du Protocole précise qu’au-delà d’un délai déterminé, une
procédure d’arbitrage prévue par le Protocole peut être mise en œuvre par voie de
requête « à moins que les parties au différend ne conviennent d’avoir recours à l’une
des procédures énumérées au paragraphe 1 de l’article 287 de la Convention des
Nations unies sur le droit de la mer (1982). Les parties au différend peuvent en
convenir ainsi, qu’elles soient ou non également États parties à la Convention des
Nations unies sur le droit de la mer (1982) »44. La combinaison du Protocole et du
consentement donné par les parties est alors assimilable à ce que l’article 288(2)
qualifie d’accord international45.
Dans le domaine de la conservation et de la gestion des ressources
halieutiques où s’opposent traditionnellement les intérêts économiques liés à
l’exploitation, voire à la surexploitation des stocks, et les préoccupations quant à la
préservation des ressources, plusieurs instruments permettent également de recourir
au Tribunal en cas de litige. Il en va ainsi, tout d’abord, de l’Accord visant à favoriser
le respect par les navires de pêche en haute mer des mesures internationales de
conservation et de gestion, conclu le 24 novembre 1993, soit avant l’entrée en vigueur

43
Protocole de 1996 à la Convention de 1972 sur la prévention de la pollution des mers résultant de
l’immersion de déchets, 7 novembre 1996, 36 I.L.M. 1 (entrée en vigueur : 24 mars 1996) [Protocole
de 1996]. Voir notamment Erik. J. Molenaar, « The 1996 Protocol to the 1972 London Convention »
(1997) 12:3 Int’l J. Mar. & Coast. L. 396.
44
Protocole de 1996, Ibid. à l’art. 287(1).
45
Voir Tullio Treves, « Le Tribunal international du droit de la mer : Débuts et perspectives » (1996) 1
Annuaire du droit de la mer 27 à la p. 38.
Protection du milieu marin 77

de la Convention, sous l’égide de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation


et l’agriculture46. Son article (9)3 prévoit, en effet, qu’un différend portant sur
l’interprétation ou l’application des dispositions de l’Accord peut être soumis au
Tribunal, mais uniquement avec le consentement de toutes les parties. Sur le même
modèle, l’Accord-cadre pour la conservation des ressources biologiques marines de
la haute mer de l’océan Pacifique Sud-Est, conclu le 14 août 2000, permet aux parties
de s’accorder pour saisir le Tribunal d’un différend qui les oppose (article 14(3))47.
D’autres instruments appartenant à la même catégorie intègrent des
mécanismes bien plus complexes, dont la mise en œuvre peut conduire à une saisine
unilatérale ou par voie de compromis du Tribunal. C’est principalement le cas de
l’Accord aux fins de l’application des dispositions de la Convention des Nations unies
sur le droit de la mer du 10 décembre 1982 relatives à la conservation et à la gestion
des stocks de poissons dont les déplacements s’effectuent tant à l’intérieur qu’au-delà
de zones économiques exclusives (stocks chevauchants) et des stocks de poissons
grands migrateurs, adopté le 4 décembre 1995 (ci-après l’Accord de 1995)48. L’une
des particularités de ce texte est de procéder à un renvoi au système de règlement des
différends prévu par la Convention dans sa partie XV, dont les dispositions
s’appliquent mutatis mutandis, que les États parties à l’Accord de 1995 aient ou non
ratifié la Convention (article 30(1)). En outre, l’Accord procède encore à une
extension supplémentaire et, pour le moins, importante du système de la partie XV en
ajoutant qu’il s’applique :
mutatis mutandis à tout différend entre États parties au présent Accord
concernant l’interprétation ou l’application des accords sous-régionaux,
régionaux ou mondiaux de gestion des pêcheries de stocks de poissons
chevauchants ou de stocks de poissons grands migrateurs auxquels ils sont
parties, y compris tout différend concernant la conservation et la gestion
desdits stocks, que lesdits États soient ou non parties à la Convention.49

46
Accord visant à favoriser le respect par les navires de pêche en haute mer des mesures internationales
de conservation et de gestion, 24 novembre 1993, 860 R.T.N.U. 148, 33 I.L.M. 968 (entrée en
vigueur : 24 avril 2003). Voir Patricia Birnie, « New Approaches to Ensuring Compliance at Sea: The
FAO Agreement to Promote Compliance with International Conservation and Management Measures
by Fishing Vessels on the High Seas » (1999) 8:1 R.E.C.I.E.L. 48; Gerald Moore, « The FAO
Compliance Agreement » dans Myron H. Nordquist et John N. Moore, dir., Current Fisheries Issues
and the Food and Agriculture Organization of the United Nations, La Haye, Martinus Nijhoff, 2000,
77.
47
Accord-cadre sur la conservation des ressources biologiques en haute mer du Pacifique Sud-Est, 14
août 2000 [Accord des Galapagos].
48
Accord de 1995, supra note 16. Voir par ex. Djamchid Momtaz, « L’Accord relatif à la conservation et
à la gestion des stocks de poissons chevauchants et grands migrateurs » (1995) 41 A.F.D.I. 676.
49
Accord de 1995, Ibid. à l’art. 30(2) Sur le règlement des différends dans l’Accord de 1995, voir Peter
Örebech et al., « The 1995 United Nations Straddling and Highly Migratory Fish Stocks Agreement:
Management, Enforcement and Dispute Settlement » (1998) 13:2 Int’l J. Mar. & Coast. L. 119 aux
pp. 133-140; Alan E. Boyle, « Problems of Compulsory Jurisdiction and the Settlement of Disputes
Relating to Straddling Fish Stocks » (1999) 14:1 Int’l J. Mar. & Coast. L. 1; Tullio Treves, « The
Settlement of Disputes According to the Straddling Stocks Agreement of 1995 » dans Alan E. Boyle et
David Freestone, dir., International Law and Sustainable Development, Oxford, Oxford University
Press, 1999, 253.
78 (2005) 18.2 Revue québécoise de droit international

Sur ce fondement, les juridictions énumérées à l’article 287(1), au nombre


desquelles figure le Tribunal, peuvent être saisies par voie de requête50. L’Accord de
1995 adopte, en effet, le même mécanisme de choix que l’article 287(1). D’une part,
lorsqu’un État partie à l’Accord et à la Convention a opté, dans le cadre de cette
dernière, pour une juridiction déterminée par le biais d’une déclaration fondée sur
l’article 287(1), cette juridiction sera également compétente pour les différends
concernant l’interprétation ou l’application de l’Accord, à moins que l’État n’accepte
une autre procédure prévue à l’article 287(1), au moment où il signe ou ratifie
l’Accord ou y adhère, ou à n’importe quel moment par la suite (article 30(3)). Par
conséquent, le choix du Tribunal effectué par un État partie à la Convention est, en
quelque sorte, importé et s’imposera également sous le régime de l’Accord de 1995.
Cette disposition pourrait, toutefois, compliquer quelque peu la tâche des juges dans
l’hypothèse où un État fait des choix divergents en vertu de l’Accord et de la
Convention et que le différend porte à la fois sur l’interprétation ou l’application de la
Convention et de l’Accord ou d’un autre instrument conventionnel relatif à la gestion
des pêcheries. D’autre part, lorsqu’un État partie à l’Accord n’a pas ratifié la
Convention, il peut, lors de la signature, de la ratification, de l’adhésion ou à tout
moment par la suite, déclarer par écrit qu’il choisit un ou plusieurs modes
juridictionnels de règlement des différends figurant à l’article 287(1) (article 30(4))51.
À défaut de choix ou bien dans l’hypothèse de choix divergents faits par les parties en
litige, le mécanisme prévu par l’article 287 s’applique également. Le recours à
l’arbitrage de l’annexe VII de la Convention constitue donc, là encore, la procédure
par défaut.
Le modèle, complexe, ainsi offert par l’Accord de 1995, a été repris dans le
cadre régional par une série d’instruments conventionnels régissant les ressources
halieutiques. Certains d’entre eux procèdent uniquement par renvoi à la partie de
l’Accord de 1995 consacrée au règlement des différends. C’est le cas de la
Convention relative à la conservation et à la gestion des stocks de poissons grands
migrateurs dans le Pacifique Occidental et Central, conclue le 5 septembre 200052.
Le mécanisme de la partie XV de la Convention s’applique alors, par le biais d’un
renvoi en cascade, à des États qui peuvent n’avoir ratifié que la Convention ou bien
l’Accord de 1995, voire ni l’un, ni l’autre. Le système du choix qui peut être effectué
en vertu de l’article 287(1) de la Convention est également intégré dans les
instruments en question, ce qui permettrait au Tribunal de jouer un rôle dès lors que
les déclarations des parties en litige coïncident pour le désigner, autorisant ainsi une

50
Du fait de l’intégration mutatis mutandis du système de la partie XV, rien n’empêche les parties à un
différend de saisir le Tribunal par voie de compromis.
51
Certains États ont fait une telle déclaration en vertu de l’article 30(4). Ainsi, le Canada, avant de
devenir partie à la Convention, et les États-Unis, qui n’ont toujours pas ratifié la Convention, ont choisi
respectivement un tribunal arbitral de l’Annexe VII et un tribunal arbitral spécial de l’Annexe VIII.
52
Voir Convention relative à la conservation et à la gestion des stocks de poissons grands migrateurs
dans le Pacifique occidental et central, 5 septembre 2000, à l’art. 31, en ligne : Secretariat of the
Pacific Community <[Link]
Sur cette Convention, voir Laurence Cordonnery, « A Note on the 2000 Convention for the
Conservation and Management of Tuna in the Western and Central Pacific Ocean » (2002) 33:1 Ocean
Dev. & Int’l L. 1.
Protection du milieu marin 79

saisine unilatérale, ou bien s’il se voit confier le règlement du différend à la suite d’un
accord entre les parties. D’autres instruments, comme la Convention du 20 avril 2001
sur la conservation et la gestion des ressources halieutiques dans l’océan Atlantique
du Sud-est53, intègrent par une référence directe à la fois les mécanismes établis par
l’Accord de 1995 et ceux de la partie XV de la Convention, tout en opérant une
distinction suivant que le différend concerne la question des stocks chevauchants ou
bien tout autre différend. Dans le premier cas, le litige est soumis aux procédures de
l’Accord de 1995, alors que dans le second, les procédures de la partie XV de la
Convention s’appliqueront54. Quelle que soit l’hypothèse, toutefois, et à condition que
le Tribunal ait été préalablement choisi selon les modalités prévues par ces
instruments, les juges de Hambourg pourront être saisis de manière unilatérale.
La compétence du Tribunal, fondée sur le consentement des parties en litige,
connaît une extension supplémentaire, dont l’origine se situe cette fois dans les
articles 20(2) et 21 de son Statut. Elle soulève, toutefois, des difficultés quant à
l’interprétation de sa portée. En effet, deux dispositions du Statut mentionnent la
situation dans laquelle la compétence du Tribunal trouverait sa source dans un
« accord ». L’utilisation du simple terme d’accord dans le Statut, sans autre
qualificatif, pourrait permettre d’englober à la fois les accords internationaux
mentionnés à l’article 288(2), et d’autres accords, auxquels des entités n’entrant pas
dans la catégorie de celles qui peuvent ratifier la Convention seraient parties. Il
pourrait ainsi s’agir, en premier lieu, d’entités dont le statut est contesté55.
Relèveraient également de cette catégorie des entités qui ne sont pas des sujets de
droit international, et qui n’ont donc pas la capacité de conclure des traités, comme
des organisations non gouvernementales, des personnes morales telles que des
entreprises ou encore des personnes physiques56. Les potentialités ainsi offertes

53
Convention sur la conservation et la gestion des ressources halieutiques dans l’océan Atlantique du
Sud-Est, 20 avril 2001, 41 I.L.M. 257 (entrée en vigueur : 13 avril 2003) [Convention de la SEAFO].
54
Voir Convention de la SEAFO, Ibid. à l’art. 24(4). Voir également Andrew Jackson, « The Convention
on the Conservation and Management of Fishery Resources in the South East Atlantic Ocean, 2001:
An Introduction » (2002) 17:1 Int’l J. Mar. & Coast. L. 33 aux pp. 33-49.
55
Taïwan entrerait, par exemple, dans cette catégorie. Une telle ouverture du Tribunal permettrait ainsi à
une entité, dont le statut au regard du droit international demeure controversé, d’accéder au juge pour
le règlement de ses différends, sans pour autant qu’il faille se prononcer sur son statut ou qu’un tel
accès ait des conséquences en ce qui concerne la reconnaissance pour la partie adverse. Voir Boyle,
supra note 15 à la p. 128. De ce point de vue, il faut d’ailleurs relever que l’Accord de 1995 prévoit, à
l’article 1(3), qu’il « s’applique mutatis mutandis aux autres entités de pêche dont les navires se livrent
à la pêche en haute mer ». Derrière cette expression apparemment énigmatique se cache en fait
Taïwan, qui représente une part très importante des captures de poissons et dont le poids économique
n’est donc pas négligeable. Voir, sur cette dernière question, Marcus Haward et Anthony Bergin,
« Taiwan’s Distant Water Tuna Fisheries » (2000) 24:1 Marine Policy 33. Voir généralement Andrew
Serdy, « Bringing Taiwan into the International Fisheries Fold: The Legal Personality of a Fishing
Entity » (2004) 75 Brit. Y. B. Int’l L. 183. Sur l’article 1(3) de l’Accord de 1995, voir notamment
Treves, supra note 49 à la p. 261.
56
Une telle interprétation est avancée par plusieurs auteurs. Voir par ex. Alan E. Boyle, « The
International Tribunal for the Law of the Sea and the Settlement of Disputes » dans Joseph J. Norton et
al., dir., The Changing World of International Law in the Twenty-First Century. A Tribute to the Late
Kenneth [Link], La Haye, Kluwer Law International, 1998, 119; John E. Noyes, « The
International Tribunal for the Law of the Sea » (1998) 32:1 Cornell Int’l L.J. 109 aux pp. 132-133;
Budislav Vukas, « The International Tribunal for the Law of the Sea: Some Features of the New
80 (2005) 18.2 Revue québécoise de droit international

pourraient permettre au Tribunal de jouer un rôle dans la protection du milieu marin.


La portée exacte de l’expression utilisée par les articles 20(2) et 21 reste néanmoins
incertaine, comme le montre la prudence de certains auteurs57, et est subordonnée à
l’interprétation qu’en donnera le Tribunal.
Il convient enfin de souligner que les préoccupations liées à la protection du
milieu marin ne sont pas absentes, tant s’en faut, du régime applicable aux fonds
marins pour lequel l’une des formations camérales du Tribunal, la Chambre pour le
règlement des différends relatifs aux fonds marins, dispose en vertu de la partie XI de
la Convention et des annexes qui s’y rapportent d’une compétence obligatoire voire,
dans certains cas, exclusive. La Chambre peut être saisie, en effet, de différends
concernant les atteintes à l’environnement dans la Zone internationale des fonds
marins ayant pour origine les activités d’exploration et d’exploitation des ressources
qui s’y trouvent58. À cet égard, l’article 145 de la Convention, complété par l’article
17(2)f), de l’annexe III, prévoit que l’Autorité internationale des fonds marins doit
adopter des règles, règlements et procédures afin de prévenir, réduire et maîtriser la
pollution dans la Zone, d’y protéger et conserver les ressources naturelles et de
prévenir les dommages à la faune et à la flore marines. Sur ce fondement, l’Autorité a
adopté un code minier qui contient des règles destinées à protéger l’environnement
dans la Zone59. Il est, par conséquent, fort probable que des litiges porteront sur

International Judicial Institution » (1997) 37 Indian Journal of International Law 372 aux pp. 380-381,
383; Thomas A. Mensah, « The International Tribunal for the Law of the Sea » (1998) 11:3 Leiden J.
Int’l L. 527 à la p. 539; Rüdiger Wolfrum, « Die Entwicklung des Seerechts zum Recht der marinen
Umwelt » dans Peter Ehlers et Wilfried Erbguth, dir., Aktuelle Entwicklungen im Seerecht –
Dokumentation der Rostocker Gespräche zum Seerecht 1996-1999, Baden-Baden, Nomos
Verlagsgesellschaft, 2000 à la p. 80.
57
Voir Gudmundur Eiriksson, The International Tribunal for the Law of the Sea, La Haye, Martinus
Nijhoff, 2000 à la p. 115. Voir également la prudence non exempte de doutes de Tullio Treves,
« Private Maritime Law Litigation and the International Tribunal for the Law of the Sea » (1999) 2
Rabels Zeitschrift für ausländisches und internationales Privatrecht 350 aux pp. 353-354.
58
Sur les problèmes environnementaux liés à l’exploitation des fonds marins, voir Joachim Koch, « Deep
Seabed Mining and the Protection of the Marine Environment » dans Rudolf Bernhardt et al., dir.,
Völkerrecht als Rechtsordnung, Internationale Gerichtsbarkeit, Menschenrechte. Festschrift für
Hermann Mosler, Berlin, Springer-Verlag, 1983, 495; Jean-Pierre Lenoble, « Les conséquences
possibles de l’exploitation des nodules polymétalliques sur l’environnement marin » dans Jean-Pierre
Beurier, Alexandre Charles Kiss et Said Mahmoudi, dir., New Technologies and Law of the Marine
Environment – Nouvelles technologies et droit de l’environnement marin, La Haye, Kluwer Law
International, 2000, 95; Michael Bothe, « Das Seerecht als Motor des internationalen Umweltrechts :
Gedanken zu neueren Entwicklungen im Bereich des Tiefseebergbaus » dans Nisuke Ando, Edward
McWhinney et Rüdiger Wolfrum, dir., Liber Amicorum Judge Shigeru Oda, vol. 2, La Haye, Kluwer
Law International, 2002, 1335.
59
Règlement relatif à la prospection et à l’exploration des nodules polymétalliques dans la Zone, Doc.
off. AG NU, 6e sess., 76e séance, Doc. NU ISBA/6/A/18 (2000) [Code minier] (la partie V du Code
minier est spécifiquement consacrée à la protection et à la préservation du milieu marin, son article
31(2) prévoyant qu’« [a]fin de protéger efficacement le milieu marin contre les effets nocifs pouvant
résulter d’activités menées dans la Zone, l’Autorité et les États qui patronnent ces activités leur
appliquent des mesures de précaution, conformément au principe 15 de la Déclaration de Rio »). Voir
également Tullio Scovazzi, « Mining, Protection of the Environment, Scientific Research and
Bioprospecting: Some Considerations on the Role of the International Sea-Bed Authority » (2004) 19:4
Int’l J. Mar. & Coast. L. 383 aux pp. 390-409; Jason C. Nelson, « The Contemporary Seabed Mining
Regime: A Critical Analysis of the Mining Regulations Promulgated by the International Seabed
Authority » (2005) 16:1 Colo. J. Int’l Envtl. L. & Pol’y 27.
Protection du milieu marin 81

l’exercice par l’Autorité des pouvoirs qui lui sont reconnus, ainsi que sur la
compatibilité de ce droit dérivé avec d’autres dispositions conventionnelles. La
Chambre des fonds marins peut alors être amenée à se prononcer sur les règles de
droit en cause, en application de l’article 187 de la Convention.

II. Le développement jurisprudentiel du droit international de


l’environnement
Si le Tribunal n’a eu, pour l’heure, que peu d’occasions de participer au
règlement d’un différend, il est néanmoins un secteur, à savoir celui de
l’environnement, dans lequel sa jurisprudence, bien que limitée, a pu se développer en
s’appuyant notamment sur les interactions qui existent entre les règles contenues dans
la Convention sur le droit de la mer et les règles de droit international général. Il tient
compte ainsi des progrès qu’a connus le droit international de l’environnement
parallèlement aux négociations de la troisième Conférence des Nations unies sur le
droit de la mer et, de manière plus foisonnante encore, après l’adoption de la
Convention60. Le Tribunal se sert de ces évolutions pour conforter son interprétation
des droits et obligations des parties à un différend et pour adapter ces derniers aux
exigences de la société internationale contemporaine. Toutefois, il est également
confronté à des incertitudes en présence desquelles il choisit la voie de la prudence. Il
ressort alors de sa jurisprudence que si le caractère fondamental de l’obligation de
coopération est clairement affirmé (A), des hésitations persistent au sujet du principe
de précaution (B).

A. L’affirmation du caractère fondamental de la coopération


La coopération innerve l’ensemble des règles de droit inscrites dans la
Convention et, plus généralement l’ensemble du droit international.
L’interdépendance toujours croissante des États rend en effet indispensable une
coopération de plus en plus étroite, et ce, particulièrement dans un domaine comme la
protection et la préservation de l’environnement marin, où les équilibres sont fragiles
et les menaces ne connaissent pas de frontières. Au demeurant, cette nécessité de
coopérer a été consacrée par l’émergence et l’affirmation constante d’une véritable
« obligation générale et permanente de coopération »61, que ce soit dans des
instruments conventionnels ou par le biais du droit programmatoire, de Stockholm à
Rio. La Convention, elle-même, ainsi que certains des instruments adoptés

60
Sur l’impulsion donnée par la Conférence de Rio de 1992 et son incidence sur les règles relatives à la
protection de l’environnement marin, voir par ex. Ulrich Beyerlin, « New Developments in the
Protection of the Marine Environment: Potential Effects of the Rio Process » (1995) 55 Zeitschrift für
ausländisches öffentliches Recht und Völkerrecht 544; Patricia Birnie, « The Challenges of Applying
UNCLOS in a Post UNCED Context » dans Joseph J. Norton et al., dir., The Changing World of
International Law in the Twenty-First Century. A Tribute to the Late Kenneth [Link], La Haye,
Kluwer Law International, 1998, 3.
61
Selon l’expression employée par Jochen Sohnle, Le droit international des ressources en eau douce :
solidarité contre souveraineté, Paris, La documentation française, 2002 à la p. 326.
82 (2005) 18.2 Revue québécoise de droit international

ultérieurement afin de la compléter, réservent à l’obligation de coopération pour la


protection de l’environnement une place centrale dans l’ensemble du dispositif qu’ils
prévoient62. Dans ce contexte, et fort logiquement étant donné l’importance qu’elle
revêt, le Tribunal a été amené à se prononcer dans différents cas de figure sur cette
obligation qui s’impose aux États, de sorte que le droit conventionnel tout comme le
droit international général en sont ressortis renforcés.
Les juges ont ainsi tout d’abord pu souligner le rôle que joue la coopération
dans le domaine de la conservation d’une espèce de poisson grand migrateur, le thon
à nageoire bleue. Saisissant l’occasion qui lui était donnée pour préciser, dans une
déclaration de principes, que « la conservation des ressources biologiques de la mer
constitue un élément essentiel de la protection et de la préservation du milieu
marin »63, le Tribunal a rappelé
[qu’]aux termes de l’article 64, conjointement avec les articles 116 à 119
de la Convention, les États parties ont l’obligation de coopérer, directement
ou par l’intermédiaire des organisations internationales appropriées, en vue
d’assurer la conservation des grands migrateurs et de promouvoir leur
exploitation optimale.64
De ce fait, et dès lors qu’il a été constaté par les juges que, de l’avis même
des parties en litige, l’état du stock de thons à nageoire bleue « se trouve dans un état
d’épuisement grave et aux niveaux les plus bas historiquement »65, l’obligation de
coopération s’est imposée aux parties. Bien plus clairement encore, le Tribunal a
contribué au renforcement et au développement de ce principe en affirmant que
« l’obligation de coopérer constitue, en vertu de la partie XII de la Convention et du
droit international général, un principe fondamental en matière de prévention de la
pollution du milieu marin »66. À cet égard, il peut être relevé que la mention du droit
international général, qui ne semblait pas indispensable, assure à l’obligation de
coopération une assise qui dépasse la seule Convention, certains juges y voyant même
« le principe fondamental du droit international de l’environnement, en particulier
lorsque les intérêts d’États voisins sont en jeu »67. Il y a bien là une confirmation de

62
Convention, supra note 1 aux art. 61, 64, 65 (sur la coopération concernant la conservation des
ressources biologiques, les grands migrateurs et les mammifères marins), 116-120 (sur la conservation
et la gestion des ressources biologiques de la haute mer), 197, 199-201 (sur la protection et la
préservation du milieu marin), 243 (sur la recherche scientifique marine). Voir également Accord de
1995, supra note 16 aux art. 5, 7, 8, 10, 13, 14, 16, 17, 20-22, 24 et 25 (sur « l’obligation de
coopérer »).
63
Affaires du thon à nageoire bleue, supra note 3 au para. 70. Voir Alexander Yankov, « Irregularities in
Fishing Activities and the Role of the International Tribunal for the Law of the Sea » dans Ando,
McWhinney et Wolfrum, dir., supra note 58, vol. 1, 773 à la p. 779. Voir généralement Marcos A.
Orellana, « Law on Highly Migratory Fish Stocks: ITLOS Jurisprudence in Context » (2004) 34:3
Golden Gate U.L. Rev. 459.
64
Affaires du thon à nageoire bleue, supra note 3 au para. 48.
65
Ibid. au para. 71.
66
Affaire de l’usine MOX, supra note 4 au para. 82. Voir également Détroit de Johor, supra note 5 au
para. 92.
67
Voir Affaire de l’usine MOX, opinion individuelle du juge Wolfrum, [2001] Recueil des arrêts, avis
consultatifs et ordonnances du Tribunal international du droit de la mer 131 aux pp. 137-138 (dans
laquelle l’auteur qualifie l’obligation de coopérer de « norme fondamentale de la partie XII de la
Protection du milieu marin 83

ce que la Convention « est imprégnée de l’idée fondamentale que les États doivent
coopérer en toutes circonstances »68. Cette obligation de coopérer apparaît ainsi
d’autant plus nécessaire qu’il existe des risques de dommages à l’environnement, que
ces derniers soient avérés ou éventuels. À l’évidence, elle est également essentielle
lorsque les parties en différend « partagent le même milieu marin »69. Une telle
formule n’est d’ailleurs pas sans rappeler la notion de ressource naturelle partagée
consacrée par des résolutions de l’Assemblée générale des Nations unies, par les
travaux de la Commission du droit international, par des traités et enfin, par la Cour
internationale de justice70. Par ce biais, le Tribunal met l’accent sur l’interdépendance
des États, a fortiori lorsqu’ils sont voisins, et souligne que l’utilisation du milieu
marin par l’un peut avoir des conséquences pour l’autre. Le fait de s’appuyer sur
l’idée d’un milieu marin partagé lui permet alors de renforcer les exigences de
coopération, la juridiction estimant, dans le dispositif de ses décisions, que les parties
au différend « doivent coopérer »71.
Le Tribunal ne s’est toutefois pas uniquement contenté d’insister sur le rôle
de ce principe général du droit. La coopération n’est évidemment pas une fin en soi.
Elle est un moyen au service d’un objectif, à savoir la protection et la préservation de
l’environnement, notamment par le biais de la prévention des dommages. La
coopération est, en réalité, une obligation de comportement qui demeure assez
générale et qu’il est nécessaire de préciser. Le Tribunal lui a donc donné un contenu
concret en y associant des corollaires à caractère procédural, tels que la consultation,
l’information, l’évaluation de l’impact des activités sur l’environnement et la
coordination pour l’adoption de mesures de prévention des atteintes au milieu marin
et de réaction face aux situations critiques72. Se plaçant dans la perspective d’une

Convention comme du droit international coutumier de la protection de l’environnement »). Voir


également Détroit de Johor, Déclaration du président Nelson, [2003] Recueil des arrêts, avis
consultatifs et ordonnances du Tribunal international du droit de la mer 30 au para. 7; Détroit de Johor,
opinion individuelle du juge Chandrasekhara Rao, [2003] Recueil des arrêts, avis consultatifs et
ordonnances du Tribunal international du droit de la mer 36 aux para. 13, 38.
68
Alexandre Kiss, « La protection de la mer dans la Convention des Nations unies sur le droit de la mer
(10 décembre 1982) » dans Société française pour le droit de l’environnement, Droit de
l’environnement marin : Développements récents, Paris, Economica, 1987, 24.
69
Détroit de Johor, supra note 5 au para. 91.
70
Voir Patricia W. Birnie et Alan. E. Boyle, International Law and the Environment, 2e éd., Oxford,
Oxford University Press, 2002 aux pp. 139-141. Voir également Affaire relative au projet Gabcikovo-
Nagymaros (Hongrie c. Slovaquie), [1997] C.I.J. rec. 5 au para. 85. Voir également Chusei Yamada,
Rapporteur spécial, Ressources naturelles partagées : premier rapport, Doc. off. Commission du droit
international, 55e sess., Doc. NU A/CN.4/533 (2003).
71
Affaire de l’usine MOX, supra note 4 au para. 89.1; Détroit de Johor, supra note 5 au para. 106.1.
72
Sur la qualification de principes procéduraux, voir Affaire de l’usine MOX, opinion individuelle du
juge Treves, [2001] Recueil des arrêts, avis consultatifs et ordonnances du Tribunal international du
droit de la mer 137 au para. 7; Affaire de l’usine MOX, opinion individuelle du juge Mensah, [2001]
Recueil des arrêts, avis consultatifs et ordonnances du Tribunal international du droit de la mer 118.
Voir également Toru Iwama, « Emerging Principles and Rules for the Prevention and Mitigation of
Environmental Harm » dans Edith Brown Weiss, dir., Environmental Change and International Law:
New Challenges and Dimensions, Tokyo, United Nations University Press, 1992, 110; Phoebe N.
Okowa, « Procedural Obligations in International Environmental Agreements » (1996) 67 Brit. Y.B.
Int’l L. 275.
84 (2005) 18.2 Revue québécoise de droit international

meilleure protection de l’environnement marin, le Tribunal a ainsi mis à la charge des


parties en litige une obligation de « procéder sans retard à des consultations »73.
À cet effet, les parties doivent tout d’abord procéder à un échange
d’informations concernant les conséquences environnementales possibles des
activités menées sur leur territoire74. Le Tribunal n’a toutefois pas indiqué
explicitement les domaines sur lesquels devait porter l’échange d’information. La
traduction pratique de cette obligation relève en dernière instance des États eux-
mêmes, ce qui peut soulever certaines difficultés, en particulier lorsque sont en cause
des activités politiquement ou économiquement sensibles et que cela peut conduire à
de nouvelles oppositions entre les États concernés75. Par ailleurs, elles peuvent être
également tenues de mener des consultations afin « d’adopter, le cas échéant, des
mesures pour prévenir une pollution du milieu marin pouvant résulter » des activités
menées sur le territoire de l’une d’entre elles76. Enfin, le Tribunal a estimé nécessaire
d’associer à la coopération et à la consultation une obligation d’évaluation des
risques. Il avait initialement choisi, à cet égard, d’imposer aux parties de « surveiller
les risques ou les effets qui pourraient découler ou résulter », pour le milieu marin
concerné, des activités envisagées ou entreprises, sans pour autant mentionner
explicitement le devoir d’évaluer les incidences de ces activités sur l’environnement,
qui comporte une dimension plus contraignante que la seule surveillance77.
Par la suite, cependant, le Tribunal a apporté davantage de précisions au
contenu de l’obligation de coopération et de consultation en imposant aux parties
« d’évaluer les risques ou effets » que pourraient entraîner les travaux faisant l’objet
du différend porté devant la juridiction78. Il faut noter à cet égard que le Tribunal a
relevé qu’aucune évaluation de l’impact de ces travaux n’avait été menée, faisant
ainsi référence au principe de l’étude d’impact sur l’environnement, présent dans la
Convention et affirmé par de nombreux autres instruments juridiques. La formulation
retenue, qui ne fait aucune référence à une règle issue de la Convention, et la place
qu’elle occupe dans la motivation de la décision adoptée par le Tribunal, pourraient
accréditer l’idée que l’obligation de procéder à une étude d’impact en ressort
renforcée et que son appartenance à la catégorie des principes généraux de droit se
voit implicitement confortée, même si les juges ne vont pas jusqu’à en détailler le
contenu et ne se prononcent pas davantage sur le caractère continu de l’évaluation
requise79. Les juges lui ont donné, malgré tout, une dimension concrète en estimant

73
Affaire de l’usine MOX, supra note 4 au para. 89.1; Détroit de Johor, supra note 5 au para. 106.1.
74
Affaire de l’usine MOX, Ibid. au para. 84.
75
Sur ces problèmes rencontrés dans l’affaire de l’Usine MOX, voir les remarques critiques de Maka
Tanaka, « Lessons from the Protracted Mox Plant Dispute: A Proposed Protocol on Marine
Environmental Impact Assessment to the United Nations Convention on the Law of the Sea » (2004)
25 Mich. J. Int’l L. 337 aux pp. 382-393.
76
Affaire de l’usine MOX, supra note 4 aux para. 84, 89.1c.
77
Ibid. au para. 89.1b.
78
Détroit de Johor, supra note 5 au para. 106.1b.
79
Ibid. aux para. 95-96 : « Considérant que Singapour n’a pas procédé à une évaluation de l’impact des
travaux de poldérisation sur les eaux relevant de la juridiction de la Malaisie; Considérant qu’on ne
saurait exclure que, dans les circonstances particulières de l’espèce, les travaux de poldérisation
puissent avoir un impact négatif sur le milieu marin ».
Protection du milieu marin 85

que les parties devaient se consulter afin de mettre en place un groupe d’experts
indépendants chargé de mener, dans un délai fixé par le Tribunal, « une étude visant à
déterminer l’impact des travaux […] et de proposer, le cas échéant, des mesures pour
faire face à tout impact négatif éventuel de ces travaux »80. Dépassant la simple
affirmation du caractère fondamental d’une obligation qui « sous-tend tout le droit
international de l’environnement »81, la juridiction identifie ainsi progressivement les
caractéristiques propres de l’obligation de coopération, auxquelles se rattachent des
conséquences directes pour la prévention des atteintes à l’environnement et la
sauvegarde des intérêts communs.

B. Les hésitations persistantes au sujet de la précaution


L’émergence de la précaution en tant que notion destinée à encadrer les
activités humaines ne cesse de soulever d’importantes difficultés de définition et de
mise en œuvre, comme l’illustrent bien les innombrables débats et études qu’elle
suscite82. Dans un contexte où l’on fait un usage intensif de cette notion et étant donné
les évolutions qu’elle a connues au cours de ces vingt dernières années et la place
qu’elle occupe désormais dans les différents accords internationaux, résolutions ou
déclarations adoptés par les États, il apparaît inévitable que le Tribunal soit, tôt ou
tard, appelé à se prononcer sur sa formulation, sur son contenu et sur ses
conséquences. De surcroît, en raison du fait que le principe de précaution a connu ses
premières formulations au niveau international dans des instruments destinés à
protéger et à préserver l’environnement marin, il semble logique de considérer que les
juges de Hambourg sont dans une position favorable pour contribuer à sa
clarification83.
Le Tribunal a été à plusieurs reprises en présence de requérants se fondant
sur le principe de précaution, que ce soit pour préserver des ressources halieutiques de
la surexploitation, pour prévenir une pollution du milieu marin par des substances
radioactives ou encore pour éviter une dégradation de l’environnement marin et une
atteinte aux ressources naturelles du fait de travaux de poldérisation84. La Convention,
adoptée à une période où le principe de précaution dans sa formulation actuelle était
encore en gestation, ne comporte toutefois pas de référence explicite à ce principe, le

80
Détroit de Johor, supra note 5 au para. 106.1a.i.
81
Alexandre C. Kiss, Droit international de l’environnement, Paris, A. Pedone, 1989 à la p. 82.
82
Parmi l’abondante littérature sur le principe de précaution, plus particulièrement au niveau
international, voir par ex. David Freestone, « The Precautionary Principle » dans Robin Churchill et
David Freestone, dir., International Law and Global Climate Change: International Legal Issues and
Implications, Londres, Graham & Trotman, 1991, 21; Pascale Martin-Bidou, « Le principe de
précaution en droit international de l’environnement » (1999) 103 R.G.D.I.P. 631; David
Vanderzwaag, « The Precautionary Principle and Marine Environmental Protection: Slippery Shores,
Rough Seas, and Rising Normative Tides » (2002) 33:2 Ocean Dev. & Int’l L. 165.
83
Sur l’émergence du principe de précaution dans le cadre régional de la mer du Nord et de l’Atlantique
du Nord-Est, voir notamment Ellen Hey, « The Precautionary Approach: Implications of the Revision
of the Oslo and Paris Conventions » (1991) 15:4 Marine Policy 244.
84
Détroit de Johor, supra note 5 aux para. 74-75; Affaire de l’usine MOX, supra note 4 aux para. 71, 75;
Affaires du thon à nageoire bleue, supra note 3 au para. 34.
86 (2005) 18.2 Revue québécoise de droit international

terme « précaution » n’apparaissant que très rarement dans le texte. Il n’est cependant
pas exclu qu’il soit présent, en filigrane, dans plusieurs dispositions de la Convention,
notamment celles qui portent sur la conservation et l’exploitation des ressources
biologiques85. Par ailleurs, la Convention peut être lue à la lumière des
développements qu’a connus le droit international depuis sa conclusion,
conformément à l’une des méthodes d’interprétation prévues par l’article 31 de la
Convention de Vienne de 1969 sur le droit des traités86. De ce point de vue, il faut
notamment rappeler que l’un des principaux textes à portée universelle, conçu comme
un instrument d’application de la Convention, à savoir l’Accord de 1995 sur les stocks
chevauchants, mentionne expressément la précaution dans son article 6, qui détaille
de surcroît les obligations à la charge des États en vue de sa mise en œuvre87. En
outre, il est toujours possible pour les parties à un différend porté devant le Tribunal
de se fonder sur les règles de droit international qui ne sont pas incompatibles avec la
Convention, comme l’indique l’article 293.
De tels arguments ont été présentés au Tribunal pour obtenir de lui une
affirmation jurisprudentielle du principe. La juridiction n’a toutefois pas pris
explicitement position sur les problèmes épineux qui se posent. Le Tribunal a choisi,
en effet, d’introduire dans ses décisions une formule qui n’éclaire que partiellement le
débat. Ainsi, dans les affaires du Thon à nageoire bleue, où il était confronté au
problème de la préservation d’une espèce classée parmi les grands migrateurs et
menacée par la surexploitation, le Tribunal a estimé que les parties en litige
« devraient, dans ces conditions, agir avec prudence et précaution et veiller à ce que
des mesures de conservation efficaces soient prises dans le but d’empêcher que le
stock du thon à nageoire bleue ne subisse de dommages graves »88. Les conditions
auxquelles le Tribunal fait référence et qu’il rappelle dans son ordonnance ont
principalement trait, d’une part, à l’état du stock, qui n’est pas contesté par les parties
et qui « se trouve dans un état d’épuisement grave et aux niveaux les plus bas
historiquement, ce qui est source d’une grave préoccupation sur le plan biologique »
et, d’autre part, aux incertitudes scientifiques au sujet des conséquences de la mise en
œuvre du programme de pêche expérimentale prévu par le défendeur89. L’expression
« prudence et précaution » ainsi employée par le Tribunal afin de justifier la
prescription de mesures conservatoires ne brille pas par sa clarté. Le Tribunal a
choisi, en définitive, de ne pas faire explicitement appel au principe de précaution,
mais de privilégier davantage une notion plus souple, à savoir celle d’ « approche de

85
Voir Véronique Labrot, « Précaution et pêche raisonnable : plus qu’une affaire de mots… » (2001) 14
Rev. esp. et ress, maritimes 181.
86
Convention de Vienne sur le droit des traités, 23 mai 1969, 1155 R.T.N.U. 331 (entrée en vigueur : 27
janvier 1980). Voir Patricia Birnie, « Are Twentieth-Century Marine Conservation Conventions
Adaptable to Twenty-First Century Goals and Principles? Part I » (1997) 12:3 Int’l J. Mar. & Coast. L.
307 à la p. 314.
87
Sur cet aspect de l’Accord de 1995 et, plus généralement, sur l’application du principe de précaution à
la conservation et à l’exploitation des ressources halieutiques, voir David Freestone, « International
Fisheries Law Since Rio: The Continued Rise of the Precautionary Principle » dans Boyle et Freestone,
dir., supra note 49, 135; Jay Ellis, « The Straddling Stocks Agreement and the Precautionary Principle
as Interpretive Device and Rule of Law » (2001) 32:4 Ocean Dev. Int’l L. 289.
88
Affaires du thon à nageoire bleue, supra note 3 au para. 77.
89
Ibid. aux para. 71-74.
Protection du milieu marin 87

précaution » qui, aussi insatisfaisante qu’elle puisse paraître du point de vue de la


rigueur terminologique90, n’en est pas moins présente dans de nombreux instruments
internationaux, notamment dans le domaine de la protection des ressources
halieutiques, comme l’Accord de 1995, dont elle constitue l’un des éléments
essentiels. En se fondant sur l’approche plutôt que sur le principe de précaution, les
juges ont évité de se prononcer sur le contenu et le statut de ce dernier en droit
international, sans avoir pour autant à se priver d’un outil conceptuel qui leur permet
de souligner l’importance que revêt la protection de l’environnement marin et la
préservation de ses ressources biologiques. Le choix de l’approche de précaution
semble en effet offrir au Tribunal une plus grande marge de manœuvre et lui donne la
possibilité de contourner les difficultés d’application du principe de précaution91.
Dans cette perspective, l’approche présenterait davantage de souplesse et offrirait des
solutions mieux adaptées qu’un principe de précaution synonyme d’interdiction ou de
moratoire. Elle serait donc plus aisée à mettre en œuvre, car elle n’intégrerait pas
l’élément de contrainte que comporte le principe et favoriserait alors la
recommandation par rapport au commandement92. Les mesures à adopter n’ont dès

90
Voir Laurent Lucchini, « Le principe de précaution en droit international de l’environnement : ombres
plus que lumières » (1999) 45 A.F.D.I. 710 aux pp. 716-717.
91
Voir Affaires du thon à nageoire bleue, opinion individuelle du juge Laing, [1999] Recueil des arrêts,
avis consultatifs et ordonnances du Tribunal international du droit de la mer 305 au para. 18 : « il
apparaît clairement que le Tribunal a bien adopté une approche de précaution pour la prescription des
mesures conservatoires en l’espèce. De mon point de vue, adopter une approche, plutôt qu’un principe,
offre judicieusement une certaine marge de manœuvre et tend, même si ce n’est pas volontairement, à
marquer une réticence à se prononcer de manière prématurée sur les structures normatives
souhaitables ». Voir également Affaires du thon à nageoire bleue, opinion individuelle du juge Treves,
supra note 9 au para. 8 : « étant donné qu’il existe une incertitude scientifique sur le point de savoir si
l’état du stock a connu récemment une amélioration, le Tribunal doit évaluer l’urgence qu’il y a à
prescrire des mesures que dictent la prudence et la précaution. Cette approche, qui peut être appelée de
précaution, est évoquée de manière allusive dans l’ordonnance, en particulier au paragraphe 77 ». Voir
également Affaires du thon à nageoire bleue, opinion individuelle du juge ad hoc Shearer, [1999]
Recueil des arrêts, avis consultatifs et ordonnances du Tribunal international du droit de la mer 320 à la
p. 330 : « Le Tribunal a jugé qu’il n’y avait pas lieu d’entrer dans la discussion du principe/approche
de précaution. Je suis d’avis, toutefois, que les mesures prescrites par le Tribunal sont fondées à juste
titre sur des considérations découlant de l’approche de précaution ».
92
Au demeurant, l’utilisation par le Tribunal au paragraphe 77 de son ordonnance sur les Affaires du thon
à nageoire bleue du terme « devraient » et non pas « doivent » semble confirmer ce point de vue. Dans
ce sens, voir Barbara Kwiatkowska, « The Southern Bluefin Tuna (New Zealand v Japan; Australia v
Japan) Cases » (2000) 15:1 Int’l J. Mar. & Coast. L. 1 aux pp. 24-25. Sur la distinction entre principe
et approche, voir Laurence Boisson de Chazournes, « Le principe de précaution : nature, contenu et
limites » dans Charles Leben et Joe Verhoeven, dir., Le principe de précaution : Aspects de droit
international et communautaire, Paris, A. Pedone, 2002, 65 à la p. 88 : « [l]a précaution comme
approche conduirait à lui bannir tout caractère normatif. Elle serait tout simplement une méthode
d’élaboration et de mise en œuvre des politiques. Rien dans la terminologie relative à l’approche ne
laisse entendre l’existence d’une quelconque obligation juridique même minimale. Si on prend en
compte les défis auxquels est confrontée l’humanité il est difficile de concevoir que la précaution
puisse être écartée des processus décisionnels des acteurs internationaux en raison de l’absence de
toute juridicité. L’intérêt serait plutôt de consolider l’assise juridique dont bénéficie déjà la précaution
dans bon nombre d’instruments internationaux, pour que cette approche prenne corps dans la texture
du droit international ». Voir également Labrot, supra note 85 aux pp. 182-187; Nicholas de Sadeleer,
« Le statut du principe de précaution en droit international » dans Michel Pâques et Michaël Faure,
dir., La protection de l’environnement au cœur du système juridique international et du droit interne :
Acteurs, valeurs et efficacité, Bruxelles, Bruylant, 2003, 373 à la p. 394; Jacqueline Peel, « Precaution:
88 (2005) 18.2 Revue québécoise de droit international

lors pas la même portée et laissent davantage de latitude aux États intéressés, dans le
respect toutefois de l’objectif de préservation de l’environnement93. La philosophie
qui sous-tend le principe ou l’approche de précaution n’en est pas moins présente, en
partie, dans la démarche du Tribunal, qui fait référence à plusieurs de ses
composantes, à savoir l’incertitude quant aux effets de l’activité envisagée, de même
que le risque de dommage, qualifié de grave et non pas d’irréversible en l’espèce.
Lorsque les juges emploient l’expression « prudence et précaution », dans la version
française de la décision, et celle de « prudence and caution » dans la version anglaise,
ils se fondent en réalité sur le contenu du principe de précaution. Sans prendre
position sur la valeur juridique de la précaution, la juridiction « ne réfute nullement
l’esprit ni la démarche qu’elle implique »94.
L’ambiguïté n’a pas été levée par la suite, lorsque le Tribunal a, une fois de
plus, invoqué la « prudence et la précaution », dans l’affaire de l’Usine Mox, pour
protéger non pas les droits substantiels, mais les droits procéduraux des parties en
litige. Il a en effet estimé que
la prudence et la précaution exigent que l’Irlande et le Royaume-Uni
coopèrent en échangeant des informations relatives aux risques ou effets
qui pourraient découler ou résulter des opérations de l’usine MOX et qu’ils
élaborent des moyens permettant, le cas échéant, d’y faire face.95
Là encore, le Tribunal a évité de se positionner par rapport à la discussion
portant sur l’application possible du principe ou de l’approche de précaution et sur la

A Matter of Principle, Approach or Process? » (2004) 5:2 Melbourne Journal of International Law 483;
Howard S. Schiffman, « The Precautionary Approach at the International Tribunal for the Law of the
Sea: The Southern Bluefin Tuna Cases » (2005) 5:1 International Journal of Global Environmental
Issues 78.
93
Voir Francisco Orrego Vicuña, « From the Bering Sea Fur-Seals Case to the 1999 Southern Bluefin
Tuna Cases: A Century of Efforts at Conservation of the Living Resources of the Sea » (1999) 10 Y.B.
Int’l Env. L. 40 à la p. 43 (qui estime que la différence entre le principe de précaution et l’approche de
précaution réside dans le fait que « [t]he former entails the risk of leading to a ban or a moratorium on
economic activities, while the latter provides the necessary flexibility to allow for the undertaking of
activities within the restraints mandated by the needs of conservation »). Voir également Simon Marr,
« The Southern Bluefin Tuna Cases: The Precautionary Approach and Conservation and Management
of Fish Resources » (2000) 11:4 E.J.I.L. 815 aux pp. 821-822; Shigeki Sakamoto, « The Unsettled
Issue of "The Southern Bluefin Tuna Cases": Can the Precautionary Principle Apply to High Seas
Fisheries? » dans Chi Carmodi, Yuji Iwasawa et Sylvia Rhodes, dir., Trilateral Perspectives on
International Legal Issues: Conflict and Coherence, Irvington, Transnational Publishers, 2003, 369.
Voir également Jean-Pierre Beurier et Christine Noiville, « La Convention sur le droit de la mer et la
diversité biologique » dans Colloque international en hommage à Cyrille de Klemm : La diversité
biologique et le droit de l’environnement, Strasbourg, Conseil de l’Europe, 2001, 102 à la p. 109 (qui
notent que « l’approche de précaution présente ici cet intérêt d’être déclinée sous une forme
pragmatique : en matière de pêche, les tergiversations sur un éventuel renversement de la charge de la
preuve ou sur la légitimité de l’innovation technologique laissent la place à la définition de concepts
pratiques pour mettre en œuvre concrètement la précaution, ce qui mérite d’être relevé, la définition
pratique et concrète du principe de précaution faisant souvent défaut dans les autres domaines où ce
principe a vocation à s’appliquer »).
94
Pierre-Marie Dupuy, « Le principe de précaution et le droit de la mer » dans Lucchini et Quéneudec,
supra note 39, 205 à la p. 217. Dans le même sens, voir David Freestone, « Caution or Precaution:
‘rose by any other name…’? » (1999) 10 Y.B. Int’l Env. L. 25.
95
Affaire de l’usine MOX, supra note 4 au para. 84.
Protection du milieu marin 89

question d’un éventuel renversement de la charge de la preuve qu’il impliquerait96. La


question demeure toutefois de savoir si le principe ou l’approche peut toujours être
considéré comme une source d’inspiration pour le Tribunal. L’ordonnance adoptée
par la juridiction ne donne pas d’indication suffisamment claire à cet égard et les
opinions des quelques juges qui se sont prononcés sur le problème ne permettent pas
davantage d’aboutir à une conclusion tranchée97. Il paraît toutefois difficile de suivre
l’avis selon lequel le Tribunal ferait application du principe de précaution dans sa
décision98. Au demeurant, il faut relever que la formule employée par le Tribunal,
c’est-à-dire « la prudence et la précaution », qui semblait devenir rituelle a été
remplacée par une expression ne faisant plus référence à la précaution dans l’affaire
relative aux Travaux de poldérisation par Singapour à l’intérieur et à proximité du
détroit de Johor, à savoir « la circonspection et la prudence »99. Le dénominateur
commun demeure certes la prudence, mais la précaution qui avait posé des problèmes
d’interprétation finit par disparaître, du moins dans la version française de
l’ordonnance, car la version anglaise maintient quant à elle la formule habituelle de
« prudence and caution »100. Pour autant, cela n’empêche pas la juridiction de prendre
en compte l’importance que revêt la prévention des dommages à l’environnement
dans laquelle s’inscrit sa démarche. Dans l’ensemble, le Tribunal fait donc preuve
d’hésitation ou, pour reprendre les termes qu’il emploie lui-même, de prudence et de
précaution, au sujet d’un principe aux « visages multiples »101 et sur lequel il garde un
silence éloquent. Son contenu et son statut, de même que la distinction entre principe
et approche n’en ressortent certes pas précisés. L’explication peut cependant tenir aux
circonstances dans lesquelles le Tribunal a été amené à se prononcer. Il n’est en effet
pas certain qu’une procédure visant à obtenir des mesures conservatoires lui permette
de trancher une question aussi complexe sans empiéter sur le fond de l’affaire, qu’il
n’avait pas à examiner dans le cadre restreint de son intervention. Il n’en demeure pas
moins qu’en ces différentes occasions, le Tribunal a pris en compte les évolutions du
droit international et les préoccupations qui s’y manifestent eu égard à la préservation
de l’environnement par une application souple des exigences liées à la précaution102.

96
Voir néanmoins Affaire de l’usine MOX, opinion individuelle du juge Wolfrum, supra note 67 à la
p. 69.
97
Voir Ibid. à la p. 70; Affaire de l’usine MOX, opinion individuelle du juge Treves, supra note 72 aux
para. 8-9.
98
Voir cependant Philippe Weckel, « Chronique de jurisprudence internationale » (2002) 106 R.G.D.I.P.
175 à la p. 204.
99
Détroit de Johor, supra note 5 au para. 99.
100
Selon Tim Stephens, « The Limits of International Adjudication in International Environmental Law:
Another Perspective on the Southern Bluefin Tuna Case » (2004) 19:2 Int’l J. Mar. & Coast. L. 177
aux pp. 193-194 (l’ordonnance du Tribunal fait à nouveau allusion au principe de précaution).
101
Boisson de Chazournes, supra note 92 à la p. 87.
102
Voir Rüdiger Wolfrum, « The Precautionary Principle » dans Beurier, Kiss et Mahmoudi, dir., supra
note 58, 207 à la p. 211.
90 (2005) 18.2 Revue québécoise de droit international

***

Le Tribunal dispose des moyens qui lui permettraient de s’imposer comme


une juridiction capable de régler des différends ayant trait à la protection du milieu
marin, tout en oeuvrant, à cette occasion, à la clarification et au développement du
droit international de l’environnement. Il a d’ailleurs déjà manifesté à plusieurs
reprises sa volonté d’occuper une place de première importance dans le règlement des
différends ayant une dimension environnementale. En développant, lorsqu’il en a les
moyens et la latitude, une jurisprudence tenant compte des préoccupations liées à la
préservation du milieu marin, le Tribunal fait la démonstration qu’il entend jouer un
rôle dans ce domaine. Il se positionne, de la sorte, en tant qu’alternative crédible non
seulement aux juridictions arbitrales, mais aussi à la Cour internationale de justice.
Il lui reste toutefois encore à apporter la confirmation qu’il est réellement à
même de contribuer à la protection du milieu marin. Le véritable test ne pourra en
effet intervenir que lorsque le Tribunal sera amené à se prononcer non plus
uniquement dans le cadre de procédures urgentes comme cela a été le cas jusqu’à
présent, mais lors de l’examen au fond, par voie contentieuse ou consultative, d’une
affaire soulevant des questions de droit international de l’environnement. Ce n’est que
dans une telle hypothèse que pourront être évaluées à la fois sa politique
jurisprudentielle et les limites qui s’imposent à lui du fait des règles conventionnelles
qui encadrent sa compétence. Encore faudrait-il, cependant, que l’occasion lui en soit
donnée.

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