Chapitre 5 : Le Spectre de la Vérité
La lumière bleutée du liquide stagnait sur les parois de la sphère de verre, projetant des reflets
ondoyants sur le visage de Julien. Il s'approcha lentement, comme hypnotisé, jusqu'à ce que
ses gants viennent frôler la surface glacée du réservoir.
La carcasse du véhicule suspendue dans le fluide d'éther semblait figée au moment précis de
l'impact. La tôle noire était tordue en accordéon, les vitres de sécurité réduites en une
constellation d'éclats suspendus dans le liquide visqueux. Mais ce qui arracha une bouffée
d'air rauque à la poitrine de Julien, ce ne fut pas la violence de la carrosserie broyée.
Ce fut ce petit objet qui dérivait doucement près du volant affaissé : une boussole en laiton
massif, gravée de trois entailles sur le cadran.
— « C'est la sienne... » murmura Julien, les yeux grands ouverts. « Il ne la quittait jamais. Il
m'expliquait que dans une ville où les bâtiments changent de nom et où les rues sont effacées
par les décrets, seule une aiguille magnétique dit toujours la vérité. »
Hélène s'arrêta un pas derrière lui, s'appuyant contre le rebord de pierre. La lueur bleutée
adoucissait les traits stricts de son visage, révélant une fatigue ancienne enfouie sous sa
posture d'archiviste.
— « Ton père ne s'est pas crashé par imprudence, Julien, » dit-elle d'une voix grave qui
résonna dans la rotonde. « Cette nuit-là, il avait réussi à extraire la matrice de contrôle du 74ᵉ
étage. Il transportait dans ce véhicule le composant central du système — celui qui permet au
Directoire d'ordonner au Noyau quels souvenirs effacer et quelles consciences modifier. »
Julien se tourna brusquement vers elle, les poings serres.
— « Si mon père avait cette matrice... alors l'accident... »
— « Une impulsion électromagnétique de forte puissance envoyée depuis les antennes du toit
de la tour, » le coupa Hélène sans détour. « Ils ont grillé les commandes de son véhicule à
distance alors qu'il franchissait le pont de la Basse-Ville. Le véhicule a traversé le garde-
corps. Quand la sécurité du Directoire a repêché l'épave, ils ont récupéré la matrice, scellé la
carcasse dans cette sphère pour éviter toute contamination mnémotique dans la ville, et ils
sont venus chercher l'enfant de dix ans que tu étais. »
« Ils ne m'ont pas juste volé un souvenir, » cracha Julien, une colère noire et glacée
remplaçant la terreur de la traque dans ses veines. « Ils m'ont vidé de toute la vérité sur qui
était mon père. Ils m'ont poussé à croire qu'il était un irresponsable mort au volant ! »
— « C'est ainsi que le Directoire maintient la paix, » répondit Hélène. « En transformant les
martyrs en martyrs ridicules et la douleur des victimes en une amnésie confortable. Mais
regarde bien la boussole, Julien. »
Julien reporta son regard sur la sphère. L'aiguille de la boussole en laiton ne pointait pas le
nord. Elle oscillait frénétiquement, attirée par le champ magnétique d'un petit boîtier
rectangulaire glissé sous le siège conducteur du véhicule calciné. Le boîtier émettait une
pulsation dorée très faible, presque imperceptible sous la lumière bleue du fluide.
— « Il a caché un double, » comprit soudain Julien, son cœur faisant un bond dans sa
poitrine. « Mon père savait qu'ils allaient le intercepter. Il n'a pas pris la matrice principale
avec lui... il a laissé un leurre et caché la véritable clé de déverrouillage ici ! »
— « Et c'est pour cela que la serrure de la boîte de dérivation du puits B3 a réagi à ton
passe-partout, » dit Hélène avec un fin sourire. « La clé que tu portes à la ceinture n'est pas
un outil de maintenance. C'est l'empreinte mécanique que ton père a moulée avant de mourir.
»
Soudain, une vibration sourde ébranla les fondations de la rotonde de pierre.
Le liquide bleuté à l'intérieur de la sphère se mit à bouillonner violemment, formant des
colonnes de bulles qui remontèrent à la surface dans un choc hydraulique. Les câbles de
cuivre tressés qui soutenaient la sphère gémirent sous la tension.
Sur les murs de la pièce, des gyrophares de secours jusqu'alors éteints s'allumèrent en
crachant une lumière rouge et stridente. Une sirène de confinement, dont le son ressemblait au
hurlement d'une bête de fer, déchira le silence.
— « La résonance ! » cria Hélène en se précipitant vers la console de la porte. « La présence
de l'empreinte de ton père à proximité de l'épave a déclenché l'auto-nettoyage du secteur ! Le
Directoire est en train de purger la rotonde ! »
Du plafond de la rotonde, plusieurs vannes industrielles s'ouvrirent dans un sifflement de
vapeur. Un fluide d'éther concentré, vert et corrosif, commença à se déverser le long des
parois, dissolvant la pierre et le métal sur son passage.
— « Il faut qu'on récupère ce boîtier ! » hurla Julien en désignant la sphère.
— « On n'a pas le temps de vider le réservoir ! » répliqua Hélène, les yeux fixés sur les
vannes qui gouttaient déjà au-dessus de leurs têtes. « Si cet éther te touche la peau, il
dissoudra ton corps et ta mémoire en quelques secondes ! »
Julien ne l'écouta pas. Il détacha la lourde clé à molette de sa ceinture, grimpa sur le rebord en
pierre du bassin et s'élança vers le câble de suspension le plus proche.
On continue avec le Chapitre 6 pour voir s'il parvient à s'emparer du boîtier avant la
destruction de la rotonde ?