Chapitre 7 : La Projection du Noyau
Julien resta figé, la lampe torche tremblant légèrement dans sa main. L'homme devant lui
avait cette même posture un peu courbée, le même pli soucieux entre les sourcils qu'il se
rappelait. Il portait la veste de travail d'Aetheris, exactement comme dans ses vagues
souvenirs d'enfance.
— Julien... regarde-toi, murmura l'homme en faisant un pas vers lui. Tu as grandi. Tu es
devenu un bon technicien. Mais tu ne devrais pas être ici. Cet endroit est trop dangereux pour
toi.
Pendant une fraction de seconde, Julien voulut se jeter dans ses bras. La tentation était
immense, presque irrésistible : retrouver enfin ce père disparu depuis sept ans, entendre sa
voix, s'abriter derrière sa certitude.
Mais alors qu'il avançait la main, Julien remarqua un détail.
Le petit pendentif en forme de boussole — celui-là même qu'il avait vu quelques minutes plus
tôt dans la sphère du secteur traumatique — pendait au col de la veste de l'homme. Sauf que
les aiguilles de la boussole ne se contentaient pas d'indiquer le nord : elles tournaient à une
vitesse folle, en cliquetant au même rythme mécanique que le moteur pas-à-pas du Nettoyeur.
Julien s'arrêta net. La douleur au fond de sa poitrine se mua instantanément en une lucide
méfiance.
— Tu n'es pas mon père, dit Julien, la voix fermée. Mon père est mort sur la route il y a sept
ans. Et le souvenir de cette nuit-là est verrouillé dans la sphère du secteur 4.
La silhouette de l'homme vacilla. Son sourire chaleureux se figea, devenant un masque d'une
rigidité cadavérique. La lumière blafarde autour de lui se mit à grésiller, révélant de légères
interférences numériques qui balayaient son corps de haut en bas.
— Julien, ne fais pas ça... reprit la voix, mais elle était désormais altérée, parasitée par des
bruits de friture métallique. Il est plus simple d'oublier. La mémoire est une charge inutile.
Abandonne tes questions, et tu pourras repartir d'ici en paix.
« Je préfère porter ma peine plutôt que de vivre dans le mensonge qu'on m'a fabriqué, »
répliqua Julien.
Il attrapa la clé à molette suspendue à sa ceinture d'outils et la frappa de toutes ses forces
contre le gros tuyau de cuivre qui longeait le mur à sa gauche. Le choc libéra un jet de vapeur
brûlante sous haute pression.
Le nuage de vapeur traversa la silhouette. L'humidité chaude perturba immédiatement le
système de projection holographique caché au plafond. La figure du père se déforma, grésilla
violemment, avant de se dissoudre dans un crépitement d'étincelles bleutées, laissant
apparaître un petit capteur de la taille d'un poing, accroché à la voûte de la pièce.
Un fracas retentit au-dessus de sa tête. Une grille d'aération fut arrachée et tombât au sol.
Hélène sauta hors du conduit, atterrissant de manière acrobatique sur ses pieds, son registre
sous le bras et un extincteur à CO2 à la main.
— Julien ! Tu vas bien ? cria-t-elle en balayant la pièce du regard. J'ai entendu le jet de
vapeur depuis la gaine !
— Ça va, dit Julien en essuyant la suie sur sa joue avec le revers de sa manche. Le système
essayait de m'intercepter avec un leurre mnémotique. Mais j'ai pigé le truc.
Hélène esquissa un vrai sourire, empreint d'un profond respect.
— Tu es vraiment le fils de ton père, dit-elle en désignant une lourde porte à double battant en
acier brossé au fond de la salle des machines. Regarde. On y est.
Sur les panneaux de la porte en acier, une inscription était gravée en lettres de bronze
surmontées d'un numéro bien particulier :
« NOYAU CENTRAL – ÉTAGE 74 »
Chapitre 8 : Le Cœur de la Tour
Hélène et Julien poussèrent ensemble la double porte en acier. Celle-ci céda dans un sourd
gémissement hydraulique, s'ouvrant sur une cavité d'une immensité vertigineuse.
Ils se trouvaient sur une passerelle métallique suspendue au-dessus d'un gouffre sans fond.
Tout autour d'eux, les parois du puits géant étaient tapissées de millions de petites alvéoles
lumineuses, chacune abritant une sphère de verre semblable à celle que Julien avait vue plus
tôt. Des kilomètres de câbles en fibre optique et de conduits de fluide cuivré convergeaient
vers le centre de la pièce.
Là, flottant au milieu du vide, se tenait le Noyau.
C'était une structure cylindrique monumentale, haute de plus de dix étages, composée de
milliers de disques de verre qui tournaient sur eux-mêmes dans un bourdonnement basse
fréquence. À chaque rotation d'un disque, une vague d'énergie dorée traversait la structure,
illuminant l'obscurité du puits.
— C'est le cerveau de la ville, murmura Hélène, s'avançant jusqu'au garde-corps de la
passerelle. Toutes les nuits, pendant que les gens dorment, la tour Aetheris aspire leurs
chagrins, leurs deuils, leurs traumatismes et leurs remords. Tout est stocké ici, classé,
compressé, neutralisé.
— Et le Directoire s'en sert pour quoi ? demanda Julien, s'approchant de la console de
contrôle située au bout de la passerelle.
— Contrôle social, répondit Hélène. Une population sans mémoire de ses épreuves est une
population dociles, incapable de tirer les leçons du passé, incapable de se révolter. On leur
vend du bonheur synthétique en leur enlevant ce qui fait leur humanité.
Julien inspecta la console. C'était un chef-d'œuvre d'ingénierie hybride, mêlant circuits
électroniques modernes et mécanismes d'horlogerie complexe. Au centre du pupitre se
trouvait un emplacement circulaire de la taille d'une paume de main, scellé par une serrure à
six gorges.
— Mon père m'a laissé quelque chose pour ça, comprit soudain Julien.
Il porta la main à sa poche et en sortit le vieux passe-partout de technicien qu'il avait utilisé
pour activer le bouton 74 dans l'ascenseur. Mais cette fois, il observa la clé sous un autre
angle : le manche en cuivre pouvait se déplier en six petites tiges articulées.
— Ce n'était pas un passe-partout de maintenance, dit-il, la voix tremblante d'émotion.
C'était la clé de déverrouillage du Noyau.
Mais alors qu'il s'apprêtait à insérer la clé dans le pupitre, une lumière blafarde et glaciale
envahit la passerelle.
Un claquement de talons retentit derrière eux.
— Je vous déconseille fortement de faire cela, Monsieur Gallo.
Julien et Hélène se retournèrent d'un bond.
À l'autre bout de la passerelle, entourée de quatre Nettoyeurs aux bras armés d'aiguilles et aux
objectifs braqués, se tenait une femme aux cheveux tirés en un chignon parfait, vêtue d'un
tailleur noir impeccable. La maire de la ville en personne.
— Hélène... dit la maire d'une voix polie mais dénuée de toute chaleur. Je vois que tu
continues de jouer les gardiennes des causes perdues. Et toi, Julien... tu as hérité de la même
obstination stupide que ton père.
On continue avec le Chapitre 9 pour le face-à-face final ?