Chapitre 5 : Le Poids du Passé
La lumière bleutée du liquide stagnait sur les parois de verre, projetant des reflets ondoyants
sur le visage de Julien. Il s'approcha, la main tremblante, jusqu'à ce que ses doigts effleurent
la surface froide de la sphère.
La réplique miniature de la berline noire suspendue dans le fluide était d'un réalisme
perturbant. Il pouvait apercevoir l'impact violent sur le pare-chocs avant, les rayures
profondes sur la portière conducteur, et même le petit pendentif en forme de boussole qui
pendait au rétroviseur intérieur — celui-là même qu'il avait offert à son père pour son
anniversaire, quelques mois avant l'accident.
— Sept ans... murmura Julien, sa voix n'étant plus qu'un souffle enrayé dans le silence de la
pièce. On m'a toujours dit que c'était une sortie de route. Un moment d'inattention sous la
pluie.
Hélène s'avança à ses côtés, posant une main hésitante mais ferme sur son épaule.
— C'est la version officielle d'en bas, dit-elle d'un ton emprunt d'une sincère compassion.
Celle que le Directoire t'a donnée pour que tu puisses continuer à te lever chaque matin et
réparer leurs ascenseurs sans poser de questions. Mais la mémoire ne s'efface pas si
facilement, Julien. Elle se déplace.
Julien détourna son regard du véhicule pour la fixer droit dans les yeux. La douleur, qui était
restée enfouie sous des années de routine et de résignation, refaisait surface comme une
brûlure vive.
— Qu'est-ce qui s'est réellement passé cette nuit-là ? demanda-t-il, les poings serrés dans les
poches de sa combinaison. Pourquoi le souvenir de mon père se trouve-t-il enfermé dans les
archives secrètes de la tour Aetheris ?
Hélène prit une profonde inspiration, réajustant le grand registre qu'elle tenait sous son bras.
Elle jeta un coup d'œil vers la lourde porte en acier. Au-dehors, les grattements métalliques de
la créature s'étaient estompés, mais la menace restait omniprésente. Le silence était redevenu
lourd, presque suffocant.
— Ton père ne s'est pas simplement endormi au volant, expliqua-t-elle en se tournant vers le
registre. Il était l'un des premiers ingénieurs en chef de ce bâtiment. C'est lui qui a conçu la
structure de captation émotionnelle de la tour. Mais quand il a compris que le Directoire
comptait l'utiliser non pas pour soulager la souffrance des gens, mais pour leur arracher
leurs souvenirs et contrôler la population, il a voulu tout détruire.
Elle feuilleta rapidement les pages jaunies de son livre jusqu'à s'arrêter sur un schéma
complexe annoté d'une écriture fine et nerveuse. Julien reconnut immédiatement la patte de
son père.
— Il a tenté de pirater le système central pour libérer la mémoire collective de la ville,
continua Hélène. Le Directoire l'a découvert. L'accident n'était pas un drame fortuit, Julien.
C'était une purge. Et pour s'assurer que personne ne chercherait à venger sa mort, ils ont
extrait le fragment de mémoire lié à ses dernières révélations directement de ton esprit, alors
que tu n'étais qu'un adolescent.
Un silence pesant s'installa. Julien sentit le sol se dérober sous ses pieds. Toutes ces années
passées à douter de lui-même, à ressentir un vide incompréhensible au fond de la poitrine,
trouvaient enfin une explication. Ce n'était pas un deuil mal fait. C'était un vol.
« Ils m'ont volé ma propre histoire, » cracha-t-il, les dents serrées, une colère noire
commençant à remplacer la peur dans ses veines.
— Ils t'ont volé bien plus que ça, dit Hélène. Ils t'ont volé la vérité. Mais maintenant que tu es
ici, le réseau est perturbé. La présence d'un héritier direct dans le secteur des Souvenirs
Traumatiques crée une résonance.
Soudain, le liquide à l'intérieur de la sphère commença à bouillonner. Des bulles d'air
remontèrent à la surface dans un glouglou précipité, et le modèle réduit du véhicule se mit à
émettre une lueur dorée, semblable à celle qui éclairait le couloir principal.
Au même moment, une alarme stridente retentit dans toute la structure du 74ᵉ étage. Des
gyrophares de lumière rouge balayèrent la pièce sombre.
— La résonance a déclenché le protocole de verrouillage global ! s'écria Hélène en refermant
précipitamment son registre. Les Nettoyeurs ne sont plus les seuls à nous chercher. Le
Directoire est en train d'isoler complètement l'étage pour le purger définitivement !
— Qu'est-ce qu'on fait ? demanda Julien, injecté d'une adrénaline nouvelle. On ne peut pas
laisser tout ça être détruit !
Hélène pointa du doigt un conduit de ventilation industrielle dissimulé derrière un faisceau de
tuyaux de cuivre, au fond de la pièce.
— On va au cœur du réseau : la Salle du Grand Noyau, déclara-t-elle avec une détermination
nouvelle. Si tu veux récupérer la mémoire de ton père et la rendre à cette ville, c'est là-bas
qu'il faut frapper. Mais prépare-toi, Julien... le trajet va exiger de toi que tu affrontes tes pires
cauchemars.
Chapitre 6 : Les Conduit des Échos
Le conduit de ventilation était étroit, sombre et saturé d'une poussière d'ozone qui piquait les
yeux. Julien progressait à quatre pattes, emboîtant le pas à Hélène dont le registre venait
frapper régulièrement le métal de la gaine avec un choc sourd.
À mesure qu'ils s'enfonçaient dans les entrailles de la tour, les parois métalliques du conduit
ne renvoyaient pas seulement le bruit de leurs mouvements. Des voix s'échappaient des grilles
d'aération qu'ils croisaient.
« Je t'aime... mais je dois partir. »
« Si seulement je n'avais pas signé ce contrat... »
« Pardonne-moi, je n'ai pas pu te sauver... »
C'était une symphonie de regrets et d'adieux, le murmure incessant de millions d'âmes
dépouillées de leur passé. Chaque grille traversée projetait de petites lueurs fugaces sur le
visage de Julien : des images d'anniversaires oubliés, de visages effacés, d'embrassades sous
la pluie.
— Ne t'arrête pas de contempler les échos ! prévint Hélène sans se retourner. Si tu te laisses
absorber par le chagrin des autres, le conduit te consommera. Reste concentré sur ta propre
respiration.
Julien fixa les épaules d'Hélène et força ses muscles à continuer d'avancer. La fatigue
accumulée commençait à alourdir ses membres, mais la colère et la quête de réponses le
maintenaient éveillé.
Soudain, la gaine de ventilation sous les genoux de Julien s'affaissa avec un craquement
sinistre.
— Hélène ! cria-t-il.
Avant qu'elle ne puisse se retourner, la tôle d'acier céda sous son poids. Julien bascula dans le
vide, chutant de plusieurs mètres à travers une obscurité totale, avant d'atterrir lourdement sur
une pile de cartons et de vieux câbles souples.
Le choc lui coupa le souffle. Il resta allongé quelques secondes, étourdi, crachant la poussière
qui lui remplissait la bouche. Lorsqu'il parvint enfin à se relever et à allumer sa torche de
technicien, il découvrit qu'il se trouvait dans une vaste salle des machines abandonnée.
Mais il n'était pas seul.
Devant lui, baigné dans une lumière blafarde, se tenait une silhouette familière. Un homme
d'une cinquantaine d'années, vêtu d'une veste de travail identique à la sienne, le regard doux
mais empreint d'une tristesse infinie.
— Julien ? murmura l'homme.
Le cœur de Julien s'arrêta presque de battre. La voix était identique à celle qui berçait ses
souvenirs d'enfance.
— Papa ? balbutia-t-il, faisant un pas en avant, incapable de retenir la larme qui glissait le
long de sa joue.
Doit-on enchaîner directement avec le Chapitre 7 pour découvrir si cette apparition est réelle
ou s'il s'agit d'un piège tendu par le système ?