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01+Introduction

L'article explore les représentations littéraires de l'environnement et les relations entre l'homme et la nature à travers le prisme de l'écocritique et de l'écopoétique. Il souligne l'importance d'examiner à la fois la littérature contemporaine et les textes plus anciens à la lumière des préoccupations écologiques actuelles. Les auteurs discutent également de l'évolution de l'écocritique en France et de son lien avec le romantisme, tout en plaidant pour une approche qui valorise les formes littéraires et l'interdépendance entre l'homme et son milieu.

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01+Introduction

L'article explore les représentations littéraires de l'environnement et les relations entre l'homme et la nature à travers le prisme de l'écocritique et de l'écopoétique. Il souligne l'importance d'examiner à la fois la littérature contemporaine et les textes plus anciens à la lumière des préoccupations écologiques actuelles. Les auteurs discutent également de l'évolution de l'écocritique en France et de son lien avec le romantisme, tout en plaidant pour une approche qui valorise les formes littéraires et l'interdépendance entre l'homme et son milieu.

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L’homme qui lit (à Nara, les cerfs sont rois)

Aude Jeannerod, Université Catholique de Lyon ✉


Pierre Schoentjes, Université de Gand ✉
Olivier Sécardin, Université d’Utrecht ✉

RELIEF – Revue électronique de littérature française


Vol. 16, no 1 : « Littératures francophones & écologie :
regards croisés », dir. Aude Jeannerod, Pierre Schoentjes
et Olivier Sécardin, juillet 2022

ISSN 1873-5045, publié par Radboud University Press


Site internet : [Link]
Cet article est publié en libre accès sous la licence CC-BY 4.0

Pour citer cet article

Aude Jeannerod, Pierre Schoentjes et Olivier Sécardin,


« L’homme qui lit (à Nara, les cerfs sont rois) », RELIEF – Revue
électronique de littérature française, vol. 16, n0 1, 2022, p. 1-8.
[Link]/10.51777/relief12336

s
L’homme qui lit (à Nara, les cerfs sont rois)

AUDE JEANNEROD, Université Catholique de Lyon


PIERRE SCHOENTJES, Université de Gand
OLIVIER SECARDIN, Université d’Utrecht

Résumé
L’enjeu est de s’interroger sur les représentations littéraires de l’environnement, c’est-à-dire sur le discours que
tient l’homme dans ses productions littéraires au sujet de la nature qui l’entoure et des relations qu’il entretient
avec elle. À une époque qui voit les textes tournés vers les enjeux environnementaux se multiplier une double
exigence s’impose : explorer les littératures française et francophone contemporaines, mais aussi revenir à des
textes plus anciens pour les examiner à la lumière de notre sensibilité écologique contemporaine.

FIG. 1. Hans Silvester, Man reading a book with sika deers, Nara Park, Japan, 1960.

Fonction magique de l’œil.


J’ai passé́ ma journée devant la télé́, boîte à souvenirs. J’étais à Nara en compagnie
des cerfs sacrés, je prenais une photo sans savoir qu’au XVIIe siècle Bashō avait écrit :
« Le saule contemple à l’envers l’image du héron » 1.

C’eût pu être une introduction savante à l’histoire des représentations écologiques du XIXe au
XXIe siècles. On en retiendra peut-être d’abord cette image liminaire. Comme celle de trois
enfants sur une route, en Islande, en 1965 dans Sans Soleil, le chef-d’œuvre de Chris Marker

1. Chris Marker, « Sans Soleil », Trafic, n° 6, 1993, p. 83.

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RELIEF, vol. 16, n° 1

immortalisé par la voix de Florence Delay. Là aussi, l’éloignement des pays répare en quelque
sorte la trop grande proximité des temps : Islande, Japon.
Ce sont encore deux (trois, quatre…) pays qui se touchent quand Laurent Mauvignier
écrit Autour du monde (2014), en écho au séisme du 11 mars 2011 et au tsunami qui ravagèrent
les côtes japonaises :

La vague, elle, continuera sa route avec indifférence. Dans un an, le tsunami continuera de frapper –
presque sans force, presque exténué –, de l’autre côté de la planète. Pourtant, il aura encore assez de
puissance pour se jeter contre des icebergs en pleine mer du Nord. Il aura parcouru la Terre comme
pour rappeler que tous les objets du monde sont reliés entre eux d’une manière ou d’une autre et qu’ils
se touchent les uns les autres 2.

Secousse mentale : n’y a-t-il pas une sorte de paradoxe à comprendre l’interconnexion de
toutes les choses du monde quand on constate aussi partout le plus grand anonymat ? Et que
retiendra-t-on de cette image liminaire de Hans Silvester ? Un homme qui lit – anonyme –
dans le parc où les cerfs Sika sont comme des rois. Que lit-il pour être davantage captivé
par le texte que par le spectacle de ces cerfs assis autour de lui ? Tient-il une cigarette dans
la main ? Ou tient-il à prudente distance un cerf Sika ? Quoi qu’il en soit, l’œil du photo-
graphe saisit un moment où les regards ne se croisent pas. Mystère de ce lecteur sauvage
mais la lecture a aussi quelque chose d’impartageable et de terriblement opaque. Faut-il y
voir la domination de l’intellect sur l’expérience sensible ou la simple coexistence d’un
savoir livresque et d’une expérience dans le monde, qui est aussi celui des animaux ?
C’est une vieille histoire que celle-ci : Pline le Jeune racontait à Tacite les derniers
instants de son oncle qui, cherchant à voir de plus près l’éruption du Vésuve, mourut sur la
plage de Stabies. Alors que la terre tremble et que la nuit épaisse recouvre déjà tout, Pline le
Jeune étudie : Tite-Live ou la mort. Un événement, deux existences. Si chez Pline le Jeune, la
nature est fatale ; au parc de Nara, elle est sans danger et pour ainsi dire domestiquée. Ainsi,
adossé au pin silvestre et entouré des animaux, le lecteur aura certainement trouvé un lieu
pour lire.

Critique littéraire et écologie


Né aux États-Unis à la fin du XXe siècle, le courant critique dénommé ecocriticism ou parfois
green studies s’inscrit d’abord dans la lignée des cultural studies. Dans l’introduction d’un texte
qui a fait date – The Ecocriticism Reader. Landmarks in Literature Ecology –, Cheryll Glotfelty
retrace l’histoire du mouvement afin de le fonder en tant que discipline. Elle écrit :

l’écocritique est l’étude du rapport entre la littérature et l’environnement naturel. Tout comme la
critique féministe examine le langage et la littérature d’une perspective consciente du genre, tout

2. Laurent Mauvignier, Autour du monde, Paris, Minuit, 2014, p. 39.

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RELIEF, vol. 16, n° 1

comme la critique marxiste apporte une conscience des rapports de classe et des modes de production
à sa lecture des textes, l’écocritique amène une approche centrée sur la Terre aux études littéraires 3.

La comparaison avec féminisme et marxisme souligne bien le militantisme écologique qui


sous-tend à sa naissance cette approche critique.
D’emblée, l’écocritique américaine affirme donc sa volonté de porter un regard neuf
sur les textes littéraires, à travers le prisme des préoccupations écologiques qui nous sont
contemporaines. Comme l’indique le titre de cet ouvrage fondateur – The Ecocriticism Rea-
der –, il s’agit bien de proposer un mode de lecture et non de constituer un corpus exprimant
un souci écologique. L’écocritique se distingue ainsi de la « critique environnementale »
(environmental criticism) de Lawrence Buell, qui entend poser les critères d’identification et
de délimitation d’une « littérature environnementale » dont le centre d’intérêt principal serait
la nature et non l’homme 4. Comme l’écrit Thomas Pughe : « En parodiant le titre de l’étude
de Buell, Writing for an Endangered World, on pourrait dire que la critique écologique devrait
plutôt se définir comme l’exercice de reading for an endangered world 5. »
L’enjeu est donc de s’interroger sur les représentations littéraires de l’environnement,
c’est-à-dire sur le discours que tient l’homme dans ses productions littéraires au sujet de la
nature qui l’entoure et des relations (d’admiration, de crainte, de conquête, de domination,
etc.) qu’il entretient avec elle. Mais ces deux termes – nature et environnement – sont lourds
de sens, voire minés par la somme d’impensés qu’ils véhiculent ; le mot nature réunit tout un
faisceau de significations, convoque un réseau d’oppositions et d’analogies qu’il convient de
mettre au jour afin de repenser la crise environnementale actuelle. De même, l’écocritique
substitue volontiers à la notion anthropocentrée d’environnement le concept d’oikos qui
implique plutôt des relations d’interdépendance entre l’homme et le milieu qu’il habite.
Mode de lecture axé sur les relations entre littérature et environnement naturel,
l’écocritique américaine connaît des inflexions notables lorsqu’elle s’acclimate dans les pays
européens, d’abord en Angleterre puis en France 6. À la dimension engagée voire militante
des green studies américaines, l’écocritique à la française va préférer une approche davantage
tournée vers l’étude des formes littéraires : « les écocritiques littéraires francophones font
ressortir les stratégies narratives et les structures poétiques […] dans une démarche qui leur

3. Cheryll Glotfelty, « Introduction : Literary studies in an age of environmental crisis », dans The Ecocriticism
Reader. Landmarks in Literature Ecology, Cheryll Glotfelty et Harold Fromm (dir.), Athens, University of
Georgia Press, 1996, p. XVIII ; traduction française dans Nathalie Blanc, Denis Chartier et Thomas Pughe,
« Littérature et écologie : vers une écopoétique », Écologie & politique, n° 36, 2008, p. 18.
4. Lawrence Buell, The Environmental Imagination. Thoreau, Nature Writing, and the Formation of American
Culture, Cambridge, Harvard University Press, 1995 ; Writing for an Endangered World. Literature, Culture,
and Environment in the U.S. and Beyond, Cambridge, Harvard University Press, 2001.
5. Thomas Pughe, « Réinventer la nature : vers une éco-poétique », Études anglaises, vol. 58, n° 1, 2005, p. 79.
6. À propos de la difficile implantation de ce courant critique sur le sol français, voir Pierre Schoentjes, Ce qui
a lieu. Essai d’écopoétique, Paris, Wildproject, 2015, p. 22, et Stephanie Posthumus, « Engaging with Cultural
Differences : The Strange Case of French écocritique », dans Daniel Finch-Race et Stephanie Posthumus
(dir.), French Ecocriticism. From the Early Modern Period to the Twenty-First Century, Francfort, Peter Lang,
2017, p. 253-273.

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est vite considérée comme spécifique. L’écocritique francophone est alors conçue comme
dotée d’un attachement et d’une particularité poétiques 7. »
En effet, si l’ambition écocritique est de montrer que la littérature est capable de tenir
un discours sur le monde contemporain, voire d’avoir une action sur celui-ci, elle court aussi
le risque de nier la spécificité des textes littéraires si elle ne les aborde qu’en tant que docu-
ments permettant de retracer l’histoire de la pensée écologique. Aussi le terme d’écocritique
se voit-il concurrencé par celui d’écopoétique, qui met l’accent sur « l’écriture et la forme
même des textes comme une incitation à faire évoluer la pensée écologique, voire comme
une expression de cette pensée 8 ». Autrement dit, si l’écopoétique interroge l’histoire des
idées et des sensibilités, elle invite également à repenser l’histoire des genres et des formes ;
il s’agit de se demander non pas seulement quel est le contenu du discours sur la nature,
l’animal, le végétal, l’environnement, etc., mais aussi et surtout quelle est la forme de ce
discours.
Par là, l’écopoétique rejoint certaines des préoccupations de la géopoétique française,
représentée principalement par Kenneth White, Michel Deguy et Michel Collot. L’une comme
l’autre procèdent en effet du spatial turn, tournant spatial ou géographique des années 1980,
et « se concentrent sur les rapports entre la création littéraire et l’espace mais aussi sur la
façon dont ils sont mis en forme 9 ». Comme l’écrit Claire Jaquier : « Au plan philosophique,
écopoétique et géopoétique se rejoignent autour du constat, partagé par nombre de pen-
seurs au XXe siècle, d’une perte de solidarité entre l’homme et son environnement 10 ». Dans
ses travaux sur le paysage, Michel Collot a ainsi montré que les enjeux de celui-ci sont « éco-
logiques au sens large d’une écologie symbolique » parce qu’il témoigne d’une « interaction
constante entre le dedans et le dehors », même si sa géopoétique « ne se réduit pas au seul
souci écologique, et moins encore à une option écologiste 11 ».

Romantisme et écologie
Si les travaux écocritiques et écopoétiques se sont d’abord concentrés sur un corpus contem-
porain, cette approche critique a rapidement gagné les études dix-neuviémistes et mis en
évidence « les prémices romantiques d’une pensée écologique 12 ». À tel point que, selon
Claire Jaquier, l’on peut « se demander si le romantisme ne constitue pas l’horizon indépas-
sable de l’écopoétique 13 », au sens où cette tendance critique ne serait elle-même qu’une
déclinaison contemporaine de la vision romantique de la nature. En témoigne par exemple le

7. Nathalie Blanc, Clara Breteau et Bertrand Guest, « Pas de côté dans l’écocritique francophone », L’Esprit
Créateur, vol. 57, n° 1, 2017, p. 124.
8. Nathalie Blanc, Denis Chartier et Thomas Pughe, « Littérature et écologie », art. cit., p. 17.
9. Michel Collot, Pour une géographie littéraire, Paris, Corti, coll. « Les Essais », 2014, p. 11.
10. Claire Jaquier, « Écopoétique : un territoire critique », Fabula, atelier de théorie littéraire, 2015.
11. Michel Collot, Paysage et poésie, du romantisme à nos jours, Paris, Corti, coll. « Les Essais », 2005, p. 7, 138
et 7.
12. Justine de Reyniès, « Éditorial », Loxias, n° 52, (Re)lectures écocritiques : l’histoire littéraire européenne à
l’épreuve de la question environnementale, 2016.
13. Claire Jaquier, « Écopoétique, un territoire critique », art. cit.

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titre du collectif dirigé en 2000 par Laurence Coupe, qui instaure une continuité entre ces
deux modes de pensée : The Green Studies Reader. From Romanticism to Ecocriticism 14.
Mais a contrario, certains tenants de l’écocritique semblent faire le procès du lyrisme
romantique (et post-romantique) qui ne verrait, dans le monde qui l’environne, que le reflet
de sa propre conscience narcissique : « l’écrivain romantique trouve dans la nature un écho à
ses états d’âme, le poète symboliste y voit un monde à déchiffrer. La nature devient
rapidement une abstraction, une réalité livresque à travers laquelle l’homme parle d’abord de
lui-même 15. » Il s’agirait alors d’opposer à cet anthropocentrisme, si ce n’est à cet égo-
centrisme, une écriture écocentrique qui rendrait au monde non-humain sa spécificité et son
autonomie : « L’idéal d’une poétique écologique serait donc de dire l’altérité de la nature (de
ce qui est sauvage) sans la civiliser, sans la cultiver 16. »
Il y a donc lieu de réinterroger le rapport du romantisme à la nature, pour l’étudier à
nouveaux frais. Aussi peut-on se demander quelles sont les formes littéraires qui, au XIXe
siècle, mettent en œuvre cette poétique écologique et qui permettent, par les jeux de l’écri-
ture et de l’imaginaire, de « réinventer continuellement les façons par lesquelles la nature
humaine s’inscrit dans la nature non humaine 17 ». En tant qu’expression d’une idéologie, le
discours militant privilégie de nos jours les genres non fictionnels : les textes engagés dans la
lutte pour la protection de l’environnement adoptent les codes formels de la littérature
d’idées, notamment dans la tradition anglo-saxonne du nature writing. Et au XIXe siècle, alors
que le discours écologique est en voie de constitution, c’est le genre de l’essai qui permet, en
raison de sa forme « mêlée, fragmentaire et ouverte 18 », d’interroger la place de l’homme
dans la nature qui l’entoure.
Cependant, d’autres genres littéraires tiennent également un discours sur le rapport
de l’homme à la nature, et ce parfois comme à leur insu, en trahissant les préconceptions de
l’auteur à ce sujet. Ainsi, dans les genres narratifs du XIXe siècle, on trouve surtout la geste
héroïque de l’homme en lutte avec les éléments naturels, dans le but de s’en rendre « maître
et possesseur » (Descartes). Ces récits exploitent largement l’opposition topique entre nature
et culture : soit au détriment de la nature (dans une perspective conforme à la perfectibilité
de l’homme héritée des Lumières et à l’idéologie du progrès qui domine le XIXe siècle), soit
aux dépens de la culture (dans des récits où la Nature reprend ses droits après que l’homme a
transgressé un ordre naturel, souvent par hybris). On peut penser à Frankenstein (1818) de
Mary Shelley comme aux Travailleurs de la mer (1866) de Victor Hugo. Autrement dit, pour
qu’il y ait récit, pour qu’il se passe quelque chose, il faut généralement que le rapport entre
l’homme et son environnement soit disharmonieux. Les textes narratifs montrant une co-
habitation heureuse entre humain et non-humain sont donc plus rares, à l’exception des

14. Laurence Coupe (dir.), The Green Studies Reader. From Romanticism to Ecocriticism, Londres / New York,
Routledge, 2000.
15. Pierre Schoentjes, Ce qui a lieu. Essai d’écopoétique, op. cit., p. 25.
16. Nathalie Blanc, Denis Chartier et Thomas Pughe, « Littérature et écologie », art. cit., p. 21.
17. Ibid., p. 23.
18. Bertrand Guest, « L’essai, forme-sens de l’écologie littéraire naissante ? Humboldt, Thoreau, Reclus »,
Romantisme, n° 164, 2014, p. 73.

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RELIEF, vol. 16, n° 1

passages descriptifs célébrant les beautés de la nature, souvent qualifiés de « poèmes en


prose » comme les paysages chez Chateaubriand.
Dans une perspective écologique, la poésie semble en effet offrir une vision moins
pessimiste des relations de l’homme à son environnement. Parce que, contrairement au
roman, il n’a pas à tenir en haleine son lecteur par une série de péripéties, le genre poétique
semble plus propice à l’expression d’une harmonie entre le moi et le monde. Michel Deguy
voit ainsi une « affinité 19 » entre poésie et écologie, opinion que partagent Daniel Finch-Race
et Julien Weber : « Poetry offers fruitful ground for ecocritical reflections, since it provides a
distilled form of human expression that engages with the environment in numerous ways 20 ».
Et aux reproches, évoqués plus haut, adressés à la conception romantique de la nature,
Michel Collot répond : « Loin d’enfermer le sujet dans l’intériorité, elle l’ouvre aux influences
du dehors21. » La poésie symboliste, quant à elle, semble reconfigurer la relation de l’homme
à la nature en opérant un décentrement du regard : en témoignent la « disparition élocu-
toire » du poète mallarméen et le lyrisme impersonnel de Verlaine qui montre le sujet agi par
le monde. L’approche écopoétique doit ainsi nous permettre d’appréhender les textes
littéraires d’une manière plurielle, complexe et stimulante, tant du point de vue de l’histoire
des idées et des sensibilités, que du point de vue des formes et des genres littéraires.

Nouveaux enjeux environnementaux et littéraires


Pour autant, le XXe siècle n’est pas en reste : l’hyper-promotion de corpus sensibles aux enjeux
de la dégradation écologique de la planète indique et permet de repenser un certain nombre
de problématiques fondamentales non seulement quant aux rapports aux mondes animal,
végétal et minéral mais aussi quant aux organisations sociales, économiques et politiques
héritières de l’industrialisation et de l’impérialisme colonial. Comme l’écrit Pierre Schoentjes,
« les textes n’oublient jamais de montrer comment les problèmes environnementaux ont
partie liée avec les injustices sociales, le sort des animaux, les rapports Nord-Sud, l’immigra-
tion, la santé publique, la violence envers les femmes, la manière de penser l’appartenance à
une communauté 22 ». Le comportement dysfonctionnel des humains envers la biosphère –
l’être humain est la seule espèce capable de détruire son environnement – et la probabilité de
basculements multiples, jusqu’à l’effondrement de nos civilisations nourrissent désormais de
multiples récits et représentations. En Europe, si la réflexion sur la nature apparaît singulière-
ment au XVIIIe siècle, la conscience de la précarité de la nature et surtout la conscience de
l’impact néfaste des industries humaines sur la planète est naturellement plus récente. Or, le
caractère global des altérations et des risques écologiques, la circulation des pollutions et des
contaminations, la répartition inégale des « ressources » engagent nécessairement des

19. Michel Deguy, L’Envergure des comparses. Écologie et poétique, Paris, Hermann, coll. « Le Bel aujourd’hui »,
2017.
20. Daniel Finch-Race et Julien Weber, « The Ecocritical Stakes of French Poetry from the Industrial Era », Dix-
Neuf, vol. 19, n° 3, 2015, p. 161.
21. Michel Collot, Paysage et poésie, op. cit., p. 43-44.
22. Pierre Schoentjes, Littérature et écologie. Le Mur des abeilles, Paris, Corti, 2020, p. 418.

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RELIEF, vol. 16, n° 1

regards croisés sinon transversaux. Ainsi que le note ZoneZadir dans un texte ayant valeur de
manifeste, la transculturalité est une dimension essentielle de « toute poétique des lieux en
souffrance écologique ». Il est par conséquent nécessaire « d’appréhender le local dans ses
espace-temps multiples, avec les échappées et interactions qui le façonnent, autant qu’elles
sont façonnées par lui » 23. Comment penser autrement cette jonction du local et du global
que comme une éthique de l’interconnexion des mondes et des substances ? Dans la section
« Paysages » des Petites proses (1986), Michel Tournier agglomérait déjà des souvenirs de
Méditerranée et d’Égypte, de Tunisie, de Germanie, des prairies de Normandie et des moulins
de Beauce, puis de Weimar et de Californie dans Célébrations (1999). Pensons aussi à Chemins
d’eau (1980) de Jean Rolin qui de l’Ille-et-Vilaine à la Bourgogne en passant par le Midi, s’ar-
rache du « lieu unique » et des régionalismes pour envisager les métamorphoses constantes
et les hybridations parfois menaçantes des territoires. Chez Chamoiseau, Raphaël Confiant,
Dany Laferrière et Daniel Maximim, l’agrégation des paysages soumis de la terre natale et les
horizons ouverts du monde défont potentiellement toute frontière et tout territoire de
prescription : en ce sens, « écrire en pays dominé » implique véritablement un dialogue des
cultures et une éthique environnementale.
Cette confrontation des points de vue, ces fondus enchaînés de paysages et de
rivières, de chemins et d’arbres en toute saison signent parfois davantage qu’une sensibilité
environnementale : une façon de s’impliquer, quand ce n’est pas un militantisme. Si l’éco-
poétique est « l’étude de la littérature dans ses rapports avec l’environnement naturel », cette
livraison de Relief part de cette définition liminaire large pour envisager quelques probléma-
tiques complexes, dans une perspective transculturelle : comment les littératures franco-
phones permettent-elles de traduire l’expérience d’un monde sensible menacé ? Quelles stra-
tégies d’écriture permettent-elles de repenser les relations entre humains et non-humains ?
Comment les littératures peuvent-elles contribuer à la prise de conscience des injustices
environnementales ? À une époque qui voit les textes tournés vers les enjeux environnemen-
taux se multiplier une double exigence s’impose : explorer la littérature en train de se faire,
mais aussi revenir à des textes plus anciens pour les examiner à la lumière de notre sensibilité
écologique contemporaine.

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 Nos regards se sont croisés. La scène de la rencontre avec un animal, Marseille, Le mot et le reste, 2022.
SUBERCHICOT Alain, Littérature et environnement. Pour une écocritique comparée, Paris, Honoré Champion, 2012.
VINCENT Julien (dir.), Romantisme, n° 189, Les écologies du XIXe siècle, 2020. [Link]/revue-romantisme-
2020-3

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