Dr Omar DIOP
Docteur en traductologie, sciences de la traduction et sciences cognitives.
Université de Caen Basse Normandie
fiila2003@[Link]
Traduction: Déverbalisation-Reformulation
D'abord Danica Seleskovitch voit le processus d'interprétation, qui est le même
que celui de la traduction, en trois étapes:
1. audition d’un signifiant linguistique chargé de sens; appréhension
(domaine de la langue) et compréhension (domaine de la pensée et de la communication)
du message par analyse et exégèse.
2. Oubli immédiat et volontaire du signifiant pour ne retenir que l'image
mentale du signifié (concept, idées, etc.).
3. production d'un nouveau signifiant dans l'autre langue, qui doit
répondre à un double impératif: exprimer tout le message original, et être adapté au
destinataire. (Seleskovitch, 1968: 35).
Ces principes dégagés sont susceptibles de s'appliquer à la traduction orale et écrite.
Le schéma sera triptyque: Compréhension-Déverbalisation-Réexpression. Par
déverbalisation nous comprenons l'extraction du message de sa forme linguistique
pour une réexpression dégagée de l'influence de la langue source. Il s’agit bien
d’Interpréter pour traduire; dans cette œuvre, les auteurs essaient de montrer que les
mots sont insuffisants pour saisir le sens du texte et qu’on ne doit pas faire des mots
des moyens de compréhension de texte. C’est la théorie interprétative1.
Dans cette théorie la signification linguistique est le sens des mots en dehors de
l’usage tandis que le sens appartient au contexte, au discours et à la parole. Mais, cela
ne veut pas dire que la signification linguistique n’est pas importante, au contraire,
seulement la théorie interprétative ne s’y limite pas. Ce processus relève plus d’une
opération de compréhension et de réexpression que d’une comparaison entre deux
langues. Il est utile de rappeler qu’en théorie interprétative, la traduction est une
1
Cette théorie que l’on appelle aussi théorie du sens ou théorie de l’école de Paris est établie et défendue par
Danica Seleskovitch (1921-2001). Pour elle la traduction n’est pas un travail sur la langue, sur les mots, c’est un
travail sur le message, sur le sens.
opération pragmatique et cognitive; elle propose également l’enquête et la recherche
documentaire, car il ne suffit pas d’être spécialiste d’un domaine donné pour traduire
un texte de ce domaine. Dans cette perspective interprétative, l’aspect culturel n’est
pas absent dans les travaux des traductologues. Ils sont de plus en plus conscients des
difficultés d’ordre culturel.
Parmi les difficultés de la traduction les plus souvent mentionnées, on trouve les
problèmes dits culturels. Les objets ou les notions appartenant exclusivement à une
culture donnée ne possèdent pas de correspondances lexicales dans la civilisation
d’accueil et si on arrive à les exprimer néanmoins, on ne peut compter sur le lecteur de la
traduction pour connaître avec précision la nature de ces objets et de ces notions; les
habitudes vestimentaires ou alimentaires, les coutumes religieuses et traditionnelles
mentionnées par l’original ne sont pas évidentes pour le lecteur de la traduction. Il ne
s’agit pas seulement de savoir quel mot placer dans la langue d’arrivée en
correspondance à celui de la langue de départ, mais aussi et surtout de savoir comment
faire passer au maximum le monde implicite que recouvre le langage de l’autre.
(Lederer, 1994 : 122).
Le grand mérite de Danica Seleskovitch et de Marianne Lederer est d’avoir
démontré l’importance et le caractère naturel d’un processus dans lequel le traducteur
doit disposer d’un certain savoir notamment d’un savoir sur la culture du texte source,
la compréhension du sujet, la maîtrise de la langue de rédaction, mais aussi une
méthode qui va lui permettre d’adopter à l’égard du texte l’attitude qui aboutira
au meilleur résultat par la recherche d’équivalences ou d’adaptations, sans se laisser
enfermer dans de simples correspondances.
Pour Danica Seleskovitch le principe fondamental est que le processus de la
traduction est le même, quelles que soient les langues et quels que soient les genres de
texte. Le passage d'un texte à une pensée non-verbale et de celle-ci à un autre texte est
indépendant des langues; il n'est pas différent de celui de l'énonciation ou de la
compréhension d'une parole dans la communication unilingue. Toutefois, son
observation est plus facile à travers la réexpression du vouloir dire dans une autre
langue qu'il ne l'est dans une même langue. Il nous semble que si nous défendons
l’idée selon laquelle toute pensée humaine est exprimable dans toutes les langues du
monde c’est parce que l’on se focalise sur le vouloir dire des énoncés. Ainsi on ne
manquera pas l’intelligibilité et la fidélité du texte source.
Le vouloir dire a une intention de communication qui se concrétise en une pulsion de dire
préverbale. Nous avons écrit (1979) qu'il est le «reflet d'un état de conscience du sens à
communiquer», et qu'il précède une réaction comportementale à cet état de conscience,
qui se traduit par une activité procursive qui programme les thèmes et les termes de
l'énoncé verbal. (Seleskovitch et Lederer, 1989: 260).
Dans cette même perspective et voulant montrer la distinction avec la théorie
linguistique, Christine Durieux postule ainsi :
Selon la théorie linguistique, l’objet de la traduction est le dire. Le traducteur doit
s’attacher à analyser les formes linguistiques du texte original et à en rechercher les
correspondances dans la langue d’arrivée. L’idée sous-jacente est que le texte à traduire
est composé de mots eux-mêmes combinés en phrases et c’est la seule matière sur
laquelle le traducteur peut travailler.
Selon la théorie interprétative/adaptative, l’objet de la traduction est le vouloir-dire.
Quel que soit le paradigme théorique adopté, le traducteur ne dispose certes que du texte
à traduire, mais au lieu d’en rester à l’expression brute, il va chercher au-delà des mots et
des phrases -du dire- pour en extraire le vouloir-dire et ainsi accéder au sens. C’est le
sens ainsi appréhendé qu’il va exprimer dans l’autre langue. (Durieux, 1998 c: 8).
Elle ajoute:
D’une part, la théorie linguistique de la traduction qui privilégie un rapport étroit à la
forme du texte original (le dire) et, d’autre part, la théorie interprétative de la traduction
qui retient les représentations mentales résultant de la compréhension du texte original
(le vouloir dire) pour en faire l’objet de la traduction. (Durieux, 2000a: 49).
Ce qui nous attire dans ses textes c’est sa vision du traducteur en tant que
médiateur multilingue. Cela permet au lecteur de s’approcher au maximum du
contexte culturel du texte source. Christine Durieux2 voit la traduction comme une
prise de décision pour faire comprendre le sens. Et comme elle le souligne «Dans ce
cadre, l’objet de la traduction n’est plus le dire, n’est plus la langue, n’est plus
l’expression linguistique, mais le vouloir-dire, désignant ce que veut dire le texte.»
(Durieux, 2009: 361). Son schéma que nous reprenons ici montre de façon
satisfaisante une démarche adéquate à la traduction de textes comme nos contes
wolof:
Traducteur
↓
Perception
↓
Appréciation
↓
Emotion
↓
Attention sélective
↓
Traitement de l’information
↓
Décision
Dans «Le contexte : filtre ou membrane ?»3 Elle évoque une thèse de
dépendance contextuelle qui est d’une importance capitale pour nous, parce que cela
nous permet de mieux ficeler notre stratégie de traduction des contes wolof. Son idée
est que le contexte joue le rôle de filtre ou passoire pour ne retenir que la signification
pertinente où il joue le rôle de membrane en se focalisant sur la signification des sens
des mots et le sens des mots aussi joue sur la construction du sens global. Ici, il est
question de préciser que la signification des éléments culturels de nos textes peut
dépendre du contexte. Il est vrai que le contexte est l’un des facteurs de la
communication qui influent sur le sens d’un message. Cependant il s’avère nécessaire
2
Christine Durieux est dans la même perspective que Danica Seleskovitch et ses écrits nous montre qu’elle
adhère à la théorie interprétative de la traduction qu’elle soit orale ou écrite, technique ou littéraire.
3
In Actes des septièmes journées scientifiques du réseau LTT-AUF, Mots, Textes et Contextes. Paris : Editions
des archives contemporaines, p. 121-128.
de rappeler que parfois le contexte ne joue ni le rôle de filtre ni le rôle de membrane.
Dans ce cas la négociation4 s’impose pour une compréhension avant le « faire
comprendre ». Cette négociation se comprend en une synthèse entre la raison, la
sensibilité du traducteur et le vouloir dire du texte à traduire. Umberto Eco a beaucoup
fait à ce niveau.
C’est l’idée du «presque» et de la «négociation» qui retient particulièrement
notre attention. Le concept est clairement posé dans l’introduction de l’ouvrage Dire
presque la même chose: Expériences de traduction. Pour lui, il n’y a pas de règle, les
solutions doivent être négociées dans chaque cas, en fonction des possibilités et des
choix initiaux du traducteur.
On a déjà dit, et l’idée est établie, qu’une traduction ne concerne pas seulement un
passage entre deux langues, mais entre deux cultures, ou deux encyclopédies. Un
traducteur tient compte des règles linguistiques, mais aussi d’éléments culturels, au sens
le plus large du terme. (Eco, 2006: 190 ).
Dans notre hypothèse nous ne pouvons échapper à la notion de traduction
comme négociation. Dans l’interprétation des textes oraux il est indispensable de
tenir compte des aspects verbaux (la sémantique, les structures syntaxiques), le
marquage énonciatif, des éléments non-verbaux (prosodiques et gestuels).
Nous avons constaté que les travaux réunis ici ont pour objectif d’analyser
comment le traducteur doit ou peut gérer, ce qui est susceptible de ne pas être compris
par le destinataire du texte cible, l'implicite culturel, ou le sens complet du texte oral
ou écrit qui doit tendre vers la perfection lors de son interprétation. Ainsi, face à un
texte d'un sous-ensemble culturel, quelle langue devons-nous privilégier pour
s’assurer de la compréhensibilité du texte d’arrivée, langue de départ ou langue
d’arrivée? Ces diverses approches permettent de mieux cerner le rôle de la traduction
comme instrument de communication entre les cultures. La traduction et sa dimension
culturelle constituent un objet majeur des transferts culturels, s’ouvrant à différents
types de textes. Ces textes vont constituer un support qui va nous permettre de mieux
4
Un concept dans la traductologie que nous devons à Umberto Eco qui pense que traduire ce n’est pas trahir
mais négocier un compromis.
saisir le sens des éléments culturels de nos contes et de les faire comprendre à notre
lecteur.
BIBLIOGRAPHIE
Durieux, Christine (1998). «La traduction, transfert linguistique ou transfert culturel?» Revue des
lettres et de traduction, Liban, Université St-Esprit, Kaslik, N°4 pp 13-29.
Durieux, Christine (2000). «Linguistique, traductologie, traductique: une évolution singulière» In la
Traduction: diversité linguistique et pratiques courantes. Acte du colloque international «Traduction
humaine, traduction automatique, interprétation», Salah Mejri et al. 47-55. Tunis, centre d'Études et
de recherche Économiques et Sociales, série linguistique 11.
Durieux, Christine (2009). «Vers une théorie décisionnelle de la traduction,», La Revue LISA/ LISA
e-journal, Vol. VII/ n°3: pp 349-367 “[Link] ISSN 1762- 6153.
Eco, Umberto (2006). Dire presque la même chose, Paris, Grasset.
Lederer, Marianne (1994). La traduction aujourd’hui, Paris, Hachette.
Seleskovitch, Danica (1968). L'interprète dans les conférences internationales: problèmes de langage
et de communication, Paris, Minard.
Seleskovitch Danica et Marianne Lederer (2001). Interpréter pour traduire, Paris, Didier Erudition.
Seleskovitch Danica et Marianne Lederer (1989). Pédagogie raisonnée de l’interprétation, Paris,
Didier Erudition.