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Le chapitre aborde l'importance de la communication authentique, qui nécessite non seulement de s'exprimer mais aussi d'écouter véritablement l'autre. Il souligne que de nombreuses difficultés relationnelles proviennent d'un manque d'écoute et de compréhension mutuelle, souvent exacerbées par des peurs et des comportements de dépendance. La communication non violente est présentée comme un moyen de surmonter ces obstacles en favorisant la confiance et l'autonomie dans les relations.

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Le chapitre aborde l'importance de la communication authentique, qui nécessite non seulement de s'exprimer mais aussi d'écouter véritablement l'autre. Il souligne que de nombreuses difficultés relationnelles proviennent d'un manque d'écoute et de compréhension mutuelle, souvent exacerbées par des peurs et des comportements de dépendance. La communication non violente est présentée comme un moyen de surmonter ces obstacles en favorisant la confiance et l'autonomie dans les relations.

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CHAPITRE 3

Prendre conscience de
ce que l’autre vit vraiment

Quand on se parle à demi-mot, on ne se comprend


qu’à moitié.

DICTON POPULAIRE
1. Communiquer, c’est exprimer et recevoir un message

Tout se dire, tout écouter

J e constate tous les jours que pour de nombreuses personnes,


communiquer c’est arriver à s’exprimer soi-même et à laisser l’autre
s’exprimer. Et quand chacun s’est exprimé on croit qu’on a
communiqué. Mais combien ne se plaignent-ils pas de difficultés de relation
en disant: «Mais pourtant, nous communiquons beaucoup mon conjoint et
moi, ou mes enfants et moi, nous nous disons tout… je ne comprends pas
pourquoi nous ne nous entendons pas mieux.»
On se dit tout! Oui, mais est-ce qu’on écoute tout?
La clé est souvent là: nous ne nous entendons pas parce que nous ne
nous écoutons pas. Le titre du livre de Jacques Salomé, Si je m’écoutais, je
m’entendrais12, est éloquent à ce propos. Si nous avons souvent appris à
nous exprimer, ne serait-ce qu’un peu, à l’école ou en observant les autres,
il est bien rare que nous ayons appris à écouter, écouter sans rien faire, sans
rien dire.
Ce n’est pas facile pour ces personnes qui arrivent en disant «Je
communique très bien avec mon conjoint, mes enfants…» d’accepter de
prendre conscience qu’elles sont très à l’aise pour tout dire, pour parler de
ce qu’elles ont sur le cœur, moraliser l’autre ou lui donner des conseils,
mais moins à l’aise, sinon incapables de tout entendre, de simplement
écouter ce que l’autre a sur le cœur, de se demander quels sont ses
sentiments et ses besoins, et d’exprimer à leur tour leurs sentiments et leurs
besoins sans jugement.
Communiquer, c’est exprimer et écouter; c’est s’exprimer et laisser
l’autre s’exprimer, s’écouter soi, écouter l’autre et souvent s’assurer qu’on
s’est bien écoutés mutuellement. Beaucoup de difficultés de relation
viennent de ce que nous ne prenons pas la peine de nous assurer que nous
avons bien entendu l’autre et que l’autre nous a bien entendu. Répéter ou
reformuler au besoin ce que l’autre a dit nous permettra souvent de vérifier
que nous l’avons bien compris. De même, inviter l’autre à répéter ou à
reformuler ce que nous avons dit nous permettra souvent de vérifier que
nous sommes bien compris par lui.
Si nous voulons représenter la communication entre les êtres sur un
graphique, nous pouvons le dessiner comme ceci:

L’échange d’un message comporte donc deux aspects: l’émission et la


réception. La plupart du temps, comme nous avons appris à être un bon
garçon ou une bonne fille qui ne fait pas trop de bruit, qui ne dérange pas,
qui ne prend pas trop de place, qui «n’incommode pas les autres avec ses
petits problèmes», nous nous exprimons bien sûr un peu, mais pas trop,
pour ne pas susciter de critique, pour ne pas nous rendre vulnérables, pour
ne pas montrer à quel point nous sommes sensibles et délicats. Sur le
graphique, nous nous situons en bas à gauche.
Par ailleurs, lorsqu’il s’agira d’écouter l’autre, de recevoir son message,
comme nous avons appris à bien être à l’écoute des besoins de tout le
monde sauf des nôtres et à jouer au saint-bernard pour combler les besoins
de tous, sauf les nôtres, nous aurons tendance à penser: «Je veux bien
t’écouter un peu, mais pas trop. Parce que ça commence à me
taper sur les nerfs d’être toujours à l’écoute des autres et j’ai d’autres
choses plus importantes à faire.» Sur le graphique, notre faculté de
réception du message de l’autre se situera souvent également dans la zone
de gauche en bas.
Il existe aussi des extrêmes. De temps en temps, nous n’en pouvons plus
du tout de même tenter d’écouter l’autre, et nous lui imposons alors
complètement notre vision. Nous nous exprimons, nous, complètement,
mais nous coupons tout à fait le bouton «Réception». À la limite, nous
agissons comme un tyran, un despote. Nous imposons notre besoin sans être
à l’écoute de celui de l’autre. Notre attitude est l’autorité, le pouvoir sur
l’autre, le contrôle.
Sur le graphique, cela donne ceci:

À d’autres moments, nous sommes parfois tellement épuisés d’avoir


tenté de faire valoir nos besoins en vain, de les avoir exprimés sans obtenir
ni reconnaissance ni considération aucune, que nous abandonnons, nous
renonçons. Nous nous soumettons à l’attitude de l’autre sans plus réagir.
Nous démissionnons.
À l’extrême, nous agissons comme un esclave, une victime. Notre
attitude est la soumission, la résignation, la démission.
Sur le graphique cela donne ceci:
Remarquez que nous pouvons être tantôt l’un, tantôt l’autre: tyran à la
maison, esclave au travail, ou l’inverse, ou un peu des deux, tyran et
victime, selon les moments de la journée ou les circonstances. Dans un
même moment, dans une même phrase, nous pouvons être à la fois
complètement tyranniques et tout à fait victimisés: «Va ranger ta chambre
tout de suite et sans discussion. Mon Dieu! qu’est-ce que je vous ai fait pour
mériter des enfants comme cela.»

Tyran, victime, ou les deux


Nous pouvons donc passer d’un extrême à l’autre régulièrement, et la
plupart du temps nous mijotons dans une zone de méfiance que nous
pouvons représenter comme ceci:
Tant que nous évoluons dans cette zone, nous avons peur de nous
exprimer, de nous dévoiler, de nous montrer tels que nous sommes, avec
notre richesse et notre pauvreté, avec nos contradictions, nos faiblesses,
notre vulnérabilité, peur de développer nos talents, notre identité, notre
créativité, notre fantaisie, notre multiplicité. Nous portons un masque pour
bien cacher tout cela, pour nous protéger du regard de l’autre.
De même, nous avons peur d’écouter l’autre, d’entendre ses histoires et
ses difficultés. Nous enfermons ou réduisons au minimum notre capacité
d’écoute et d’accueil parce que la différence ou la souffrance de l’autre
nous insécurise, nous fragilise, nous donne l’impression que nous allons
devoir cesser d’être nous-même ou devoir correspondre à des attentes
extérieures, à un projet que d’autres auraient sur nous.

Renoncer à la peur et basculer dans la confiance


Je suis personnellement frappé de voir combien la peur a longtemps
imprégné la plupart de mes rapports, de mes relations humaines: peur de ce
que l’autre pense, peur de ce qu’il ne pense pas, peur de ce qu’il dit, peur de
ce qu’il ne dit pas, peur d’un excès de paroles, peur d’un silence trop long,
peur d’un manque d’amour, peur d’un excès d’amour, peur de parler, peur
de taire, peur d’être seul, peur d’entrer en relation, peur de n’avoir rien à
faire, peur d’être débordé de travail, peur de plaire, peur de déplaire, peur
de séduire… Bon sang, que de peurs! Et que d’énergie consacrée à
combattre ces peurs!
Il m’a fallu longtemps pour réaliser que toute cette énergie «bouffée»
par la peur n’était donc plus disponible pour l’action, la création, pour être,
simplement. Tétanisé plus ou moins par la peur, je cessais d’être en
mouvement, en évolution, je cessais d’être. J’étais comme coagulé dans ma
peur, collé, identifié à ma peur la plupart du temps, n’ayant seulement que
par moments des élans de confiance et de création.
Je me souviens précisément de cette séance d’analyse où ce
«fonctionnement» (si l’on peut dire, pour un tel dysfonctionnement!) m’a
comme explosé au visage: toutes ces petites peurs côte à côte, accumulées
l’une après l’autre depuis tant d’années, m’apparurent d’un coup comme un
cancer grouillant.
Je les avais explorées une par une, gentiment, pendant des années
d’analyse: «J’ai peur de ceci, je suis inquiet pour cela, telle chose me
préoccupe.» Examinées séparément, elles paraissaient bénignes,
inoffensives, accidentelles.
En un éclair, par une percée de la conscience dans la nébuleuse de
l’inconscient, permise par le travail thérapeutique, je les percevais soudain
comme un tout, comme une entité grouillante, un réseau tentaculaire. Je
prenais en un instant la mesure de ce qu’elles n’étaient pas accidentelles ou
occasionnelles mais structurelles, c’est-à-dire représentant vraiment ma
façon de fonctionner. Dans l’instant, j’ai pris conscience que j’étais en
danger de mort. Oh! peut-être pas en danger de mort physique dans
l’immédiat, mais en danger de mort psychique, en danger de devenir ce que
Marshall Rosenberg appelle a nice dead person, une gentille personne
morte, souriante et polie, mais morte à l’intérieur, morte de peurs. Cette
prise de conscience a réveillé mon instinct de survie: il était urgent de
changer, il était urgent de quitter la peur et de basculer dans la confiance.
Fatigué de la peur, j’ai voulu tester la confiance. C’était nouveau, la
confiance, c’était l’inconnu, donc ça fait peur! Tant pis, cette fois c’est
assez! Je mise sur la confiance, je table dessus, je calme en moi toutes les
voix intérieures qui chahutent et protestent: «Fais attention, ça va mal se
passer, fais gaffe», et je me répète: «Fais confiance, qu’est-ce que tu as à
perdre, la peur n’était pas satisfaisante, au pire la confiance ne sera pas
satisfaisante non plus. Il n’y a rien à perdre. Dans cette vie tétanisée, je
mourais d’ennui.»
C’est un des enjeux de notre vie: rester dans du connu qui nous pèse ou
même nous torture, mais qui est rassurant puisque connu, familier comme
un vieux paletot ou un vieux jean, ou basculer dans l’inconnu qui peut être
infiniment plus réjouissant, infiniment plus riche mais qui implique un
passage, un changement.
Ah, changer! Cesser de faire du même, dire du même, penser du même,
pour faire du nouveau, dire du nouveau, penser de façon nouvelle, prier de
façon nouvelle!
Si je ne change pas, je meurs, si je ne me renouvelle pas, je meurs.
Christian Bobin13 exprime cette peur de l’inconnu ainsi:
Trois mots donnent la fièvre. Trois mots vous clouent au lit: changer de vie. Cela, c’est le
but. Il est clair, simple. Le chemin qui mène au but, on ne le voit pas. La maladie c’est
l’absence de chemin, l’incertitude des voies. On n’est pas devant une question, on est à
l’intérieur. On est soi-même la question. Une vie neuve, c’est ce que l’on voudrait mais la
volonté, faisant partie de la vie ancienne, n’a aucune force. On est comme ces enfants qui
tendent une bille dans leur main gauche et ne lâchent prise qu’en étant assurés d’une monnaie
d’échange dans leur main droite: on voudrait bien d’une vie nouvelle mais sans perdre la vie
ancienne. Ne pas connaître l’instant du passage, l’heure de la main vide.

Dès que j’ai décidé de basculer dans la confiance et d’apprivoiser mes


peurs, toute mon énergie a changé. Plus précisément, toute l’énergie que je
consacrais précédemment à combattre et à tenter de gérer mes peurs, je
pouvais à présent l’engager dans le changement, dans l’accueil de la
nouveauté. Et, en quelques années, ma vie professionnelle et ma vie
affective ont radicalement changé, et d’une façon qui me comble au-delà de
toute attente. En deux ou trois ans, toute ma vie a plus évolué qu’en trente-
cinq ans.
J’ai souvent cette impression que l’on peut connaître lorsqu’on navigue
à la voile: après un long temps d’arrêt, durant lequel le bateau clapote en
tournant sur lui-même voiles faseyantes, ce qui procure une certaine nausée,
le vent se lève et prend dans les voiles, le bateau s’incline, s’oriente et
démarre, voiles gonflées, cap au large. C’est ce sentiment d’être emmené,
porté joyeusement en avant qui m’habite aujourd’hui le plus souvent.
Si j’ai bien observé et fait l’expérience de ma propre méfiance,
j’observe aussi beaucoup celle des autres dans mon travail. Que ce soit à
l’occasion d’ateliers de groupes ou d’entretiens individuels, je constate que
le sentiment qui domine dans les rapports humains, c’est la peur, la
méfiance.

J’agis dans la joie d’aimer ou dans la peur


de ne pas être aimé?

Même au sein du couple où l’on pourrait rêver que tout soit confiance,
sécurité affective, abandon dans l’amour, que de peurs! Que de doutes! «Si
je fais ceci, que va-t-il croire ou dire? Si je m’engage là-dedans, que va-t-
elle penser? Il faut que je fasse ceci ou cela, sinon il ou elle va être triste,
fâché(e), déçu(e), etc.» Tant de comportements sont guidés non pas par la
joie d’aimer, mais par la peur de ne plus être aimé, non pas par la joie de
donner, mais par la peur de ne pas recevoir en retour. J’achète l’amour,
j’achète l’intégration, j’achète l’appartenance. Ce n’est pas l’échange
généreux d’amour dans un esprit d’abondance, c’est l’économie de
subsistance.
Beaucoup de personnes vivent dans un rapport de projection et de
dépendance: «Je ne peux pas vivre seul, tu ne peux pas vivre seul. Je meurs
si tu t’en vas, tu meurs si je m’en vais. Je m’appuie sur toi, tu es le père (ou
la mère) que je n’ai pas eu, je suis l’enfant à qui tu as besoin de prodiguer
tous les soins que tu n’as pas reçus. J’attends que tu me protèges et me
rassures éternellement, tu attends de pouvoir me consoler éternellement.
Ensemble, nous tentons de combler nos manques, insatiablement.»
Il me paraît que bien peu de gens vivant en couple sont vraiment en
relation, de personne à personne, dans un rapport de responsabilité,
d’autonomie et de liberté, dans lequel chacun se sente la force et la
confiance de dire: «Je suis à même de vivre et de trouver la joie sans toi, tu
es à même de vivre et de trouver la joie sans moi, nous avons l’un et l’autre
cette force et cette autonomie, et en même temps, nous aimons être
ensemble parce que c’est encore plus joyeux de partager, d’échanger et
d’être ensemble. Ensemble nous ne tentons pas de combler nos manques,
mais d’échanger de la plénitude!»
La pratique de la communication non violente nous invite à vivre dans
la confiance, à entrer en confiance dans la relation. Elle nous invite à
trouver suffisamment de sécurité et de solidité intérieures, de confiance et
d’estime de nous pour oser prendre notre place sans crainte d’empiéter sur
celle de quelqu’un d’autre, confiant qu’il y a de la place pour tout le monde;
pour oser dire ce que nous voulons dire, et être celui que nous voulons être,
sans craindre la critique, la moquerie, le rejet ou l’abandon. Elle nous
permet donc d’oser maximaliser l’expression de nous-même.
De même, en nous aidant à trouver plus de sécurité et de solidité
intérieures, à nourrir davantage de confiance et d’estime de nous, elle nous
encourage à oser écouter l’autre le plus complètement possible, à oser
l’accueillir dans sa complexité ou sa détresse, sans pour autant nous
considérer comme responsable de ce qui lui arrive ni de la façon dont il va
en sortir, sans pour autant avoir l’impression que nous devons «faire
quelque chose» d’autre qu’écouter et tenter de comprendre. Elle nous invite
à aimer que l’autre prenne sa place sans crainte qu’il empiète sur la nôtre,
confiant que nous savons mettre nos limites et qu’il y a de la place pour tout
le monde.
Sur notre graphique, cette qualité de présence à soi et de présence à
l’autre, d’écoute et d’expression de soi, d’écoute de l’expression de l’autre,
peut se représenter comme ceci: maximalisation de l’expression et de la
réception indiquée par une croix dans le haut du graphique à droite, zone de
confiance.
Nous tendons donc à maximaliser notre capacité d’expression de ce que
nous ressentons et de ce que nous souhaitons et à maximaliser notre faculté
de réception des sentiments et besoins des autres.
Nous vivons donc de plus en plus dans la confiance que nous pouvons
être au monde sans craindre de «déranger» l’autre, et que l’autre peut être
au monde sans crainte que nous soyons «dérangés» par lui.
Vous voyez que j’ai indiqué une flèche entre la zone de méfiance et la
zone de confiance, et que cette flèche n’est pas droite. Elle représente le
chemin que nous sommes invités à parcourir — pour autant que nous le
voulions — pour passer de la zone de méfiance à la zone de confiance.

Marcher tout doucement vers une fontaine


L’image qui pour moi illustre ce chemin, je l’ai trouvée dans Le Petit
Prince, de Saint-Exupéry14, lecture qui garde sa fraîcheur à tout âge.
Rappelez-vous: le Petit Prince se promène de planète en planète. À un
moment donné, il rencontre un marchand qui a trouvé une pilule qui permet
de ne plus jamais avoir soif. Et le marchand est tout fier, il vante sa pilule
en disant: «Grâce à cela, il ne faut plus aller au puits ou tirer de l’eau à la
fontaine, et j’ai calculé que cela permet d’économiser jusqu’à cinquante-
trois minutes par semaine!» Entendant cela, le Petit Prince est consterné et
répond: «Moi, si j’avais cinquante-trois minutes, je marcherais tout
doucement vers une fontaine.» Autrement dit, je prendrais le temps d’aller
tout doucement vers ce qui va m’abreuver, me revitaliser. Je me réjouirais
de la fraîcheur de l’eau avant même d’y avoir goûté, je me rafraîchirais de
sa mélodie avant même d’y avoir trempé les mains. Je prendrais le temps
d’être là où la vie me nourrit, me désaltère vraiment.
Mais nous vivons dans une époque où nous communiquons tous de plus
en plus vite et de plus en plus mal. Nous avons des téléphones cellulaires,
des répondeurs, des courriers électroniques, des autoroutes de
l’information… Nous échangeons beaucoup d’informations, ça oui, mais
nous rencontrons-nous? Entretenons-nous des contacts nourrissants,
pleinement satisfaisants?
Nous nous échangeons souvent des pilules pour ne plus avoir soif. J’ai
travaillé pour une entreprise dans laquelle une femme, une mère de famille
qui occupait un poste de responsabilité, téléphonait régulièrement à son
enfant vers 19 h: «Mon petit chou, Maman travaille beaucoup et ce soir elle
a encore une réunion, elle rentrera plus tard, il y a une bonne pizza pour toi
dans le congélateur. Tu la mets cinq minutes dans le micro-ondes et tu auras
un bon repas.» Pilule! J’ai pas le temps pour toi mon petit chou, cela te
tiendra lieu de dîner en famille. Ou: «Mon chéri, Papa doit partir cet après-
midi pour une réunion importante, il y a deux cassettes vidéo dans l’armoire
de la télé, passe un bon moment, je t’embrasse, à ce soir.» Pilule! J’ai pas le
temps pour toi mon chéri, ma partie de golf, de tennis ou ma réunion
d’anciens est plus importante. Regarde ces cassettes, cela te tiendra lieu de
week-end en famille! Ou, plus subtil encore: «Mon petit chou, je comprends
que tu es très malheureux, une bonne nuit là-dessus et tout ira mieux
demain.» Pilule! «Tu sais, t’écouter me fatigue et m’énerve, j’ai autre chose
à faire et d’abord il est tard et je suis fatigué. Ce conseil te tiendra lieu
d’écoute et de compréhension de ma part.»
Et nous courons et nous courons, de choses à faire en choses à faire, de
pilule en pilule, et nous nous étonnons d’avoir toujours si soif, d’être
insatiablement en route et en quête, toujours insatisfaits, la gorge et le cœur
secs! Nous sommes assis, sans le savoir, sur le seul puits qui puisse nous
désaltérer vraiment. Il s’appelle présence à soi, présence à l’autre, présence
au monde.

12. Jacques Salomé, Si je m’écoutais, je m’entendrais, Montréal, Les Éditions de l’Homme,


1990.
13. Christian Bobin, Le Très-Bas, Paris, Folio.
14. Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, Paris, Gallimard, 2000.

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