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Le document explore l'importance de l'observation neutre dans les interactions humaines, en soulignant la distinction entre faits et interprétations. Il illustre comment des malentendus peuvent découler d'interprétations erronées et propose une méthode d'observation et de communication qui respecte les sentiments et les besoins de chacun. En adoptant une approche non-judgmentale, les individus peuvent améliorer leurs relations et favoriser une meilleure compréhension mutuelle.

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Le document explore l'importance de l'observation neutre dans les interactions humaines, en soulignant la distinction entre faits et interprétations. Il illustre comment des malentendus peuvent découler d'interprétations erronées et propose une méthode d'observation et de communication qui respecte les sentiments et les besoins de chacun. En adoptant une approche non-judgmentale, les individus peuvent améliorer leurs relations et favoriser une meilleure compréhension mutuelle.

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2.

Observer sans juger ni interpréter


Pour le philosophe indien Krishnamurti, distinguer l’observation d’un fait
de son interprétation est l’un des stades les plus élevés de l’intelligence
humaine. C’est certainement l’une des choses les plus difficiles et les plus
inhabituelles: différencier le fait tel qu’il est de l’émotion qu’il suscite en
nous. Souvent, nous teintons complètement notre lecture des faits. Notre
décodage des faits prend la couleur des peurs, des espoirs, des projections
qui nous habitent. Nous ne sommes donc pas en relation avec la réalité,
c’est-à-dire avec la vérité du fait, mais avec nos préoccupations, notre
interprétation, avec le cinéma plus ou moins fictif que nous nous faisons à
propos de cette réalité — et nous pouvons bâtir toute notre vie là-dessus,
toutes nos attitudes, toutes nos réflexions, sur une lecture subjective de la
réalité; et cela sans comprendre dans quelle misère de quiproquos et de
malentendus cette attitude peut nous entraîner.
Je veux au contraire inviter à sortir de ce piège de l’interprétation-
projection par la vérification des faits.

Du ping-pong à la spirale
Je crois faire l’observation suivante: «Mon ami me fait la tête depuis des
jours.» Je risque fort de réagir en lui en voulant de cette attitude, en râlant
contre lui ou peut-être en lui faisant la tête à mon tour, en tout cas, en me
faisant un sang d’encre sans doute sans aucune raison. J’enclenche alors un
processus de violence au départ d’une interprétation.
Au fond, qu’est-ce que j’en sais s’il me fait la tête? Peut-être qu’il est
triste ou préoccupé pour de tout autres raisons: peut-être qu’il a des crises
de migraine. Mais moi, parce que cette attitude m’attriste ou m’inquiète, je
décide qu’il me fait la tête sans prendre la peine de le vérifier auprès de lui,
et je me fais tout un cinéma déconnecté de la réalité. Ce cinéma comporte
deux risques: 1) je me mets dans tous mes états inutilement, ce qui brûle
toute mon énergie; 2) je risque d’agresser l’autre et de générer moi-même
de la violence; je peux en effet l’aborder en lui disant quelque chose
comme: «J’en ai marre que tu me fasses la gueule». Ce à quoi il risque bien
de répondre: «Mais non, je ne fais pas la gueule.» «Mais si.» «Mais non.»
Ou, ce qui est assez courant aussi: «Bien sûr que je te fais la gueule et c’est
à cause de toi, évidemment», et nous risquons d’engager la partie de ping-
pong de l’argumentation: «Tu as tort, j’ai raison» «Mais si» «Mais non» qui
mène souvent à la spirale de la violence.
La pierre angulaire de la méthode est donc l’observation la plus neutre
possible: relever les faits (paroles, attitudes du corps, expressions du visage,
ton de la voix) comme une caméra le ferait. Nous devons donc être très
attentifs à la façon d’«entrer» en communication avec l’autre.

Commentaires
Voici une formulation simplifiée des choses qui a pour but de faciliter la
compréhension du processus.
1. J’observe que mon ami n’a pas pris la parole pendant le repas et qu’il a
quitté la pièce sans parler (O).
2. Cette observation génère chez moi un sentiment: je me sens préoccupé,
impuissant (S).
3. Ce sentiment indique mon besoin: j’ai besoin de savoir s’il y a quelque
chose qui ne va pas, besoin de comprendre et peut-être besoin d’aider (B).
4. Concrètement, ma demande, mon action, sera d’aller vérifier comment il
se sent, s’il a des préoccupations et si je peux faire quelque chose pour
soulager ses préoccupations (D).

Je l’aborde alors en disant: «Quand je vois que tu quittes la pièce


pendant le repas sans parler (O), je suis inquiet (S) et je voudrais savoir si
quelque chose te préoccupe et si je peux t’aider (B + D).»
Cette formulation peut paraître naïve et peu praticable dans la vie
quotidienne! On pourra la rendre plus plausible et moins académique en
langage courant, en disant par exemple: «Tu ne dis rien, est-ce que quelque
chose ne va pas?» J’observe en tout cas que cette façon d’«ouvrir»
l’entretien, d’aborder le sujet sans juger, sans interpréter, non seulement
nous met dans une meilleure disposition de cœur pour écouter l’autre, mais
également invite l’autre à une meilleure disposition de cœur pour nous
parler vraiment de ce qu’il ressent sans se sentir critiqué.

Tu laisses toujours tout traîner


Autre exemple que je «teste» souvent avec des enfants dans des écoles.
Disons que vous êtes un enfant de douze ans, vous rentrez de l’école vers
16 h, il pleut, le bus avait du retard et votre mère vous accueille comme
ceci: «Attention, tu laisses toujours traîner tes chaussures dans l’escalier, tu
as de nouveau jeté ton anorak sur le canapé et largué ton cartable en plein
milieu du salon! Comme si tu étais le seul dans cette maison! Va ranger tout
cela et vite! Et d’ailleurs, ta chambre est un vrai champ de bataille, range-la
également tout de suite!» Demandez-vous maintenant comment vous vous
sentez et quel est votre état d’esprit.
Avec les enfants, je reçois souvent les deux réactions suivantes.

«Ben, si elle gueule comme ça, je vais sûrement pas le faire, je vais
m’énerver et ça va pas être marrant et c’est parti pour râler tous les
deux toute la soirée.»
«Ben, j’aurai pas le choix, je vais ranger mes trucs, mais t’inquiète que
je vais claquer toutes les portes, faire résonner toutes les marches
jusqu’à ma chambre et mettre la musique à fond (celle qu’elle déteste)
dans ma chambre pour me venger.»

Alors, je leur propose à la place la formulation suivante. Les


circonstances sont les mêmes, il est 16 h, il pleut, le bus avait du retard,
votre mère vous accueille comme ceci: «Quand je vois tes chaussures sur
l’escalier, ton anorak sur le canapé et ton cartable sur le tapis du salon
(Observation), je me sens triste et découragée (Sentiment) parce que j’ai
pris soin de mettre de l’ordre dans la maison et que j’ai besoin de respect
pour le travail que je fais et de collaboration pour la propreté de la maison
(Besoin). Je voudrais savoir si tu serais d’accord pour ranger tes affaires
maintenant (Demande concrète et négociable)?»
J’obtiens d’habitude ces deux réactions.

«Ben, si ma mère me demandait toujours les choses comme ça, je les


ferais tout de suite.

— Pourquoi?
— Ben parce que j’ai horreur qu’on m’impose des trucs sans raison,
mais si on me dit pourquoi et qu’on me laisse le choix, souvent je le fais
avec plaisir. J’aime que la maison soit propre et en ordre quand je rentre.»
«Ben, c’est plus agréable à entendre que la première fois. C’est
chouette que la maison soit propre et je veux bien aider. Mais moi,
quand je rentre de l’école, j’ai surtout envie qu’on me foute la paix un
moment pour manger mon goûter à l’aise.»

Alors nous faisons un jeu de rôle, et je joue la mère.


«Tu veux dire que tu veux bien ranger mais que t’as eu une journée
fatigante (S) et tu voudrais bien souffler un peu d’abord (B)?
— C’est ça, je veux prendre mon goûter et je rangerai après.
— Au fond, j’ai surtout besoin d’être rassurée (S) que tu y penseras
après et donc que je ne suis pas la seule qui veille à l’ordre dans cette
maison (B). Tu peux comprendre cela?
— Oui, oui.
— Quand tu dis “oui, oui” en partant déjà vers la cuisine, je ne suis pas
sûre (S) que tu as compris mes besoins (B). Je voudrais donc savoir si tu
serais d’accord pour les répéter (D).
— O.K., tu veux être sûre que j’oublie pas de ranger tout et que tu n’es
pas la seule à tout faire dans la maison, c’est ça?
— C’est ça, merci.»

Commentaires
1. Les enfants sont souvent particulièrement sensibles à la façon dont
s’ouvre l’entretien. Ils ne se sont pas encore blindés contre la brusquerie de
nos rapports habituels. Ainsi, dans la première version, lorsque la mère
utilise des mots comme «Tu laisses toujours traîner tes chaussures…, Tu as
de nouveau jeté ton anorak sur le canapé…», ils ont envie de répondre
«C’est pas vrai, il y a deux jours j’avais rangé mes chaussures et l’anorak,
je l’ai jamais posé là avant!» De nouveau, nous sommes repris par le «Mais
si», «Mais non» et nous risquons de partir dans le ping-pong de
l’argumentation («C’est toujours la même chose avec toi», «Tu n’en as que
contre moi», «Ma sœur, elle peut tout faire», «Tu ne vois jamais que ce qui
ne va pas!»)
L’observation neutre de la seconde version («Quand je vois tes
chaussures dans l’escalier et ton anorak sur le canapé…») sans jugement,
sans interprétation, sans reproche ni critique dans le ton de la voix ou
l’expression du visage (attention! c’est difficile, le non-verbal est puissant)
permet d’ouvrir le dialogue d’une manière qui:

nous permet d’exprimer clairement nos sentiments et nos besoins de


façon audible pour l’autre;
permet à l’autre d’être disponible pour nous écouter et nous
comprendre, de sorte que nous pouvons cheminer ensemble vers une
solution satisfaisante pour chacune des parties, et pas seulement pour
la mère, comme cela aurait été le cas si elle avait imposé son besoin
d’ordre sans être à l’écoute du besoin de répit de l’enfant, ni seulement
pour l’enfant, comme cela aurait été le cas si la mère avait fait taire son
besoin d’ordre et de collaboration pour être «gentille» avec l’enfant.

Exprimer notre observation de façon neutre ne veut donc pas dire que
nous refoulons nos sentiments. Cela veut dire que nous ouvrons l’entretien
d’une façon qui respecte la réalité et la vision que l’autre en a (qui peut être
bien différente de la nôtre), et qui nous permet de communiquer à l’autre
notre sentiment avec toute sa force, sans juger ni agresser.
2. Quand je fais l’exercice avec des enfants, la réponse sur la contrainte est
quasi constante. Au fond, adulte ou enfant, nous détestons tous faire les
choses par obligation. Nous avons besoin 1) d’en comprendre le sens et 2)
d’être libre de nos actes. Le sens est ici donné par la mention des besoins:
«J’ai pris soin de mettre de l’ordre dans la maison et j’ai besoin de respect
pour le travail que je fais.»
La liberté, elle, est assurée par la formulation de la demande qui est
toujours exprimée de façon négociable (sinon ce n’est plus une demande
mais une exigence et nous sortons alors de la qualité de relation que nous
souhaitons atteindre): «Je voudrais savoir si tu serais d’accord pour ranger
tes affaires maintenant?» Ça, c’est le plus difficile: accepter que l’autre ne
soit pas d’accord! Rappelez-vous que, souvent, pour peu que nos besoins ne
soient pas reconnus, nous les imposons: «Va ranger ta chambre tout de
suite!» Ce n’est pas une demande ouverte mais une exigence qui ne laisse
pas de liberté à l’autre; l’autre va donc soit se soumettre, soit se rebeller,
mais certainement pas agir dans le goût et la joie de contribuer à notre bien-
être! Vous direz peut-être «Mais il faut parfois imposer les choses, mettre
des limites, on ne peut pas tout laisser faire», et j’entends bien votre besoin
de structure, de donner des repères solides. Nous évoquerons davantage cet
aspect plus loin.
À ce stade, je peux dire que je n’ai pas encore rencontré de personne,
adulte ou enfant, qui n’ait pas fondamentalement le goût de contribuer au
bien-être des autres, même si ce goût est parfois bien caché, bien enfoui
dans un recoin du cœur ou bien rebellé par l’amertume. Ainsi, j’ai vu des
jeunes spécialisés dans l’agression des personnes, particulièrement des
personnes âgées, parler la larme à l’œil de leurs parents ou grands-parents
malades ou en difficulté. J’ai donc confiance que nous avons largement la
capacité de nous rejoindre dans ce besoin-là: contribuer au bien-être de
l’autre. L’expérience m’enseigne aussi que ce besoin peut être empêché ou
étouffé si d’autres besoins, peut-être plus vitaux pour la personne en
question, ne sont pas satisfaits: être reconnu, être accueilli et bienvenu,
avoir sa place, être aimé pour ce que l’on est, pas pour ce que l’on fait, être
respecté, considéré comme un être humain à part entière… De nombreuses
attitudes de refus seront l’expression du fait que l’un de ces besoins est
insatisfait. Par exemple, l’enfant ne veut pas ranger ses affaires parce que
c’est la seule façon qu’il a trouvée de s’exprimer, d’exprimer sa différence
ou son identité, d’attirer l’attention, de recevoir davantage de considération
que sa petite sœur ou son grand frère. Comme l’évoque Guy Corneau4 dans
sa conférence intitulée Le drame des bons garçons et des bonnes filles: «Si
je n’ai pas appris à faire des bons coups ou si je ne suis pas reconnu pour
cela, je fais des mauvais coups.»
3. Quand je fais l’exercice avec des mères, je constate qu’elles sont
pratiquement toujours disposées à écouter et à respecter le besoin de
l’enfant de souffler un peu et de prendre une collation avant de ranger en
autant que leurs propres besoins de respect de l’ordre et de soutien dans
l’organisation de la maison soient reconnus, partagés et pris concrètement
en considération. Au fond, ce n’est pas qu’elles veuillent vraiment que le
rangement soit fait tout de suite, c’est plutôt qu’elles sont fatiguées d’être
les seules à ramasser les chaussures, les cahiers, les jouets de tout le monde
et les seules à se sentir concernées par l’ordre. Et la plupart du temps, elles
n’ont pas trouvé d’autre façon d’obtenir ce qu’elles souhaitent que de
l’imposer.
J’observe ainsi des changements radicaux dans le fonctionnement de
systèmes familiaux ou conjugaux dès que les individus prennent soin de
clarifier leurs besoins respectifs avec bienveillance vis-à-vis de l’autre et
confiance en soi, en s’assurant que l’autre les a compris.
4. Dans l’expression «Tu laisses toujours tout traîner» que beaucoup croient
être une observation objective, il n’y a pas un mot objectif, sauf peut-être le
«tu». Et encore, il est prononcé comme une accusation.

Le mot «laisses» juge l’attitude au lieu d’observer le comportement:


moi je suis fatigué de voir les objets de l’autre là où je voudrais voir
autre chose, donc je considère qu’il les abandonne, alors que l’autre est
peut-être très heureux et satisfait de cette disposition.
Le mot «toujours» va laisser paraître la même fatigue. Évidemment
que ce n’est pas toujours, et l’autre, bien sûr, ne va pas louper
l’occasion de répondre «Mais non, hier j’ai tout rangé», et il sera
furieux que je l’aie injustement jugé et que je n’aie pas reconnu ses
efforts de la veille.
Le mot «tout» est ici incorrectement utilisé. Ce n’est évidemment pas
tout et l’autre, bien sûr, ne manquera pas de me faire remarquer «Mais
non, hier j’ai rangé toutes mes BD», et il sera furieux que je n’aie pas
apprécié ce geste, même si les jouets, les chaussures, les accessoires de
sport agrémentent par ailleurs divers endroits de la maison.
Le mot «traîner» est trop fort, pensera-t-il vigoureusement. «Je vis, je
joue, j’invente, je suis vivant quoi, et toi tu trouves que “ça traîne”.
Z’êtes pas un peu sclérosés, vous les adultes?!»

Vous voyez que chaque mot de cette expression a suscité chez l’autre
une résistance, une révolte, un rejet. En ouvrant le dialogue de cette façon,
nous nous assurons de la non-collaboration de l’autre parce que se sentant
d’emblée jugé et critiqué, il va mettre toute son énergie à se justifier, à
tenter de nous faire face plutôt qu’à être à l’écoute de notre besoin.
Effectivement, dans notre quête souvent désespérée de l’approbation de
l’autre, nous avons tendance, en cas de divergence, à tenter de rétablir
d’urgence l’unanimité soit par l’argumentation, soit par le contrôle ou
encore par la soumission.
Au contraire, si nous ouvrons le dialogue par une référence neutre à
l’objet de notre préoccupation (observation neutre: «Je vois tes BD sur le
tapis du salon, tes chaussures sur le tapis du hall et tes jouets dans
l’escalier»), nous nous donnons l’occasion de renseigner l’autre sur notre
besoin. Et, afin qu’il ne l’entende pas comme un reproche ou une contrainte
vis-à-vis de laquelle il n’aurait pas de liberté d’action, nous prenons soin de
formuler une demande qui est ouverte et négociable, par exemple: «Je me
sens triste et découragée parce que j’ai besoin d’ordre et d’aide dans
l’entretien de la maison (S - B). Et je voudrais savoir si tu serais d’accord
pour remettre tes affaires dans ta chambre (D).»
Dans cette démarche, notre tête pensante nous est bien précieuse, avec
son intelligence, pour faire une lecture des faits qui soit neutre et nous
permettre ainsi, soit d’attirer l’attention de l’autre sur ce qui nous préoccupe
sans l’irriter d’emblée, soit de nous donner l’occasion pour nous-même de
remettre les choses à leur juste place sans partir dans un délire
d’interprétation souvent plus ou moins «parano», si vous me permettez ce
petit jugement en passant!
Le simple fait de relever les faits tels qu’ils sont, le plus objectivement
possible, nous permet souvent de recadrer les choses et de dégonfler les
baudruches que sont les préjugés, les croyances, les a priori qui ont vite
tendance à prendre toute la place, à occuper tout notre espace mental et
toutes nos conversations. Combien de discussions, de réunions, de repas
passés à commenter des faits non vérifiés, à partir dans des conjonctures et
des projections, souvent négatives d’ailleurs, sur la base de simples
hypothèses. Nous ferions l’économie de bien des soucis et de bien de
l’énergie si nous acceptions de parler davantage de ce que nous connaissons
pour l’avoir vérifié que de ce que nous craignons et que nous n’avons pas
vérifié.

Exercice
Je vous invite à faire l’exercice suivant: observez sans juger, puis écoutez ce
qui se passe en vous en termes de sentiments et de besoins.

Ne dites pas: Dites plutôt:


«Tu es en retard. C’est toujours la «Nous avions rendez-vous à 8 h, il est 10 h 30
même chose avec toi! On ne peut (O).
vraiment jamais compter sur toi.» • Je me sens fâché et inquiet (S).
• J’ai besoin de comprendre ce qui se passe,
d’être rassuré sur le fait que je pourrai compter
sur toi à l’avenir (B).
• Est-ce que tu es d’accord pour m’en parler
maintenant (D)?»
«Je suis dans la m… la plus totale. «Je viens de perdre mon emploi et mon conjoint
Rien ne va plus. C’est le b… dans m’annonce qu’il veut se séparer de moi (O).
ma vie, je suis juste bonne à aller • Je me sens paniquée, impuissante, révoltée
me jeter sous un train.» comme je n’avais jamais imaginé pouvoir l’être
(S).
• J’ai vraiment besoin de temps pour y voir plus
clair, et j’ai l’immense besoin de me faire
confiance et de penser que je suis à même de
traverser cette épreuve (B).
• Je vais me donner le temps d’intégrer tout cela
avant de décider quoi que ce soit (D).»
«Je suis nul. Je suis vraiment bon «Je n’ai pas obtenu les points nécessaires pour
à rien. Je vais d’échec en échec. passer mes examens (O).
Je n’y arriverai jamais!» • Je suis à la fois découragé et en rage (S).
• J’ai vraiment besoin, d’une part que mes efforts
soient reconnus et, d’autre part, d’avoir confiance
que j’ai ma valeur même si je ne la connais pas
bien encore (B).
• Je vais me donner le temps de me demander
intérieurement si je fais vraiment les études qui
me conviennent et qui me permettent de
développer mes talents (D).»
«Tu es nul! Tu n’y arriveras jamais. «Quand je lis ton rapport scolaire et que je vois
Tu es un fichu bon à rien!» les
notes 5/10 en mathématiques et 6/10 en chimie
(O)…
• je me sens vraiment très inquiet (S).
• J’ai besoin d’être rassuré, de savoir que tu
perçois le sens qu’il y a à étudier ces matières,
que tu trouves du plaisir à apprendre et que tu te
sens bien intégré dans ta classe (B)…
• et je voudrais savoir si tu serais d’accord pour
que nous prenions le temps de parler de ce que
tu ressens et de ce que tu veux à ce propos (D).»
«Je suis très émotive.» «Quand je vis une émotion forte (O)…
• je me sens bouleversée et mal à l’aise (S)…
• parce que j’ai besoin de mieux comprendre mes
sentiments afin d’être à même d’en faire un
usage plus satisfaisant et d’avoir plus de maîtrise
de moi (B).
• La prochaine fois que je ressentirai une émotion
forte, je prendrai le temps de l’accueillir
intérieurement et d’écouter ce qu’elle me
dit sur moi-même et sur les besoins qu’elle me
signale (D).»

En conclusion à cette partie sur l’importance d’observer sans juger, je


partage trois réflexions.
1. Distinguer la narration des faits de leur interprétation est pratique
courante dans les enquêtes policières et dans les procédures judiciaires.
Avant de confronter les faits aux valeurs de la société exprimées par les lois,
il y a lieu, pour toutes les parties concernées (autorités de police, cours et
tribunaux, agresseurs et victimes, partie demanderesse et partie
défenderesse, partie tiers impliquée, etc.) de s’entendre sur les faits d’abord.
Même exercice à l’armée. Quand j’ai fait mon service militaire, j’ai suivi un
cours de message-radio qui s’appelait Observe and Report: observer et
rapporter. Pour être sûr de décrire les faits tels qu’ils sont, on ne s’encombre
pas de sentiments!
Imaginez qu’en temps de guerre un observateur rapporte: «Nous
sommes envahis de tous côtés, l’ennemi déferle sur nous avec les plus gros
moyens, c’est l’invasion.» Ce ne sera pas facile de trouver la réaction
appropriée. En revanche, si l’observateur indique ce qu’il observe vraiment
(«Une colonne de 15 chars se dirige du sud vers le nord à 10 kilomètres du
front, une troupe d’une centaine d’hommes remonte la rive gauche du
fleuve, trois avions de type XY survolent la côte vers l’est»), sans doute y
aura-t-il un peu plus de chances que l’attitude adoptée soit appropriée! Je ne
fais certainement pas ici l’apologie de l’armée. Je relève simplement un
principe de sécurité et de clarté fondamental pour l’efficacité de l’action:
établir les faits et s’entendre sur leur déroulement pour savoir de quoi nous
parlons exactement avant d’interpréter ou de réagir.
Par respect des mêmes valeurs de sécurité et d’efficacité, il nous sera
bien utile de travailler notre façon d’observer. Non pour nous couper de nos
sentiments et besoins mais pour donner à ceux-ci leur pleine portée.
2. Le jugement encage l’autre, la réalité nous encage nous-même. Il nous
coupe de l’autre, de la réalité et de nous, emballant son objet sous
cellophane comme l’est une denrée sous vide, en en faisant un petit paquet
clos, isolé, prêt pour le congélateur des idées toutes faites, des croyances et
des préjugés. Lorsque je juge, je ne m’interroge ni sur moi-même ni sur
l’autre. Au contraire, je me sépare de mon être profond et de l’être profond
de l’autre en restant dans mon espace mental. Le jugement fige, congèle la
réalité. Il l’enferme dans un de ses aspects et l’arrête dans son cours.
Or, la vie est mouvement. Depuis le mouvement infiniment grand des
planètes et du cosmos jusqu’au mouvement infiniment petit des atomes et
des électrons, tout est toujours en mouvement. La seule chose fixe sur cette
planète, c’est l’homme qui l’a inventée: c’est l’homme qui a inventé l’idée
fixe! Dans la nature, il n’existe rien de fixe. C’est l’homme qui a inventé les
jugements définitifs! Dans la nature, il n’y a rien de définitif. Tout y est
saison, passage et transformation. Même les montagnes sont en chemin.
Au fond, la seule chose qui soit constante, c’est le changement, tout le
reste est provisoire, précaire, saisonnier. Tout est processus, tout est
mouvement: nouvelle lune/lune montante/pleine lune/lune descendante -
marée haute/marée basse - printemps/été/automne/hiver –
naissance/vie/mort – ouverture/mouvement/fin (en musique) – avant-
propos/thème/conclusion – enfance/adolescence/âge adulte/grand âge –
débutant/amateur/spécialiste/expert/prix Nobel – graine/
germe/pousse/plant/plante/éclosion/maturité/fruit/graine/
germe/pousse/plant/plante/éclosion/maturité/fruit/graine, à l’infini.
Répétez quelquefois à voix haute: «Graine/germe/ pousse/plant/plante!»
Outre le divertissant exercice d’élocution que cela permet, vous sentirez
peut-être de façon palpable le mouvement apparaître, la rotation,
l’enchaînement et, à travers cela, le tissage et le métissage de la vie même,
l’amitié, l’élan de la graine pour le germe, de la pousse pour le plant.
Constatez comme la dynamique s’enclenche, comme le processus vivant est
en route: entre les deux lectures proposées dans l’exemple précédent («Je
suis dans la m… la plus totale… juste bonne à me jeter sous le train» et «Je
vais me donner le temps d’intégrer ce qui se passe avant de décider quoi
que ce soit»), n’y a-t-il pas la même différence qu’entre être éteint et
allumé, anesthésié et éveillé, mort et en vie, la même différence qu’entre la
destruction et la création, le rejet et l’accueil, la mort et le mouvement?
3. Au fond, en tant qu’êtres conscients, nous avons profondément besoin de
nous situer par rapport aux choses et aux êtres et d’exercer notre
discernement. Par «nous situer par rapport aux choses», j’entends: savoir où
nous en sommes, si nous apprécions ou n’apprécions pas, si ce que nous
vivons ou voyons correspond à nos valeurs, à notre vision du monde, si
nous voulons continuer ou changer, ce que nous pouvons faire pour
changer. Nous avons profondément besoin de partager des valeurs, et
principalement celle du sens. Nous avons besoin que la vie ait du sens.
Or, pour satisfaire ces deux besoins, nous avons pris la vieille et
fâcheuse habitude de juger mentalement plutôt que d’accueillir les choses
avec notre cœur.
Mon souhait, dans ce livre, est d’indiquer comment nous pouvons nous
situer sans juger, discerner les enjeux, les valeurs et les priorités sans
critiquer, sans agresser, sans imposer; trouver et partager du sens sans
contraindre ni rejeter. La première étape de ce processus consistera donc
souvent à vérifier ce qui se passe: quelle est la réalité, quels sont les faits?

Un conte chinois
Pour illustrer combien nous avons toutes les chances de nous tromper
complètement tant que nous jugeons, je propose la lecture d’un conte
chinois. Ce conte éclaire le premier stade du processus, soit l’observation,
soit l’accueil de la réalité telle qu’elle est (toujours en devenir) et non telle
que je crains qu’elle soit ou que je crois qu’elle est. Ce conte ne rend
toutefois pas compte des aspects sentiment, besoin et demande qui
constituent la façon de se situer par rapport aux choses et aux événements
sans les juger. Le vieux Chinois peut en effet paraître froid et sans émotion.
J’aime malgré cela citer ce conte parce que le vieux Chinois n’accepte pas
de se laisser enfermer dans une vision sclérosée et sclérosante de la réalité.
Il demeure toujours dans le mouvement, dans l’accueil de ce qui vient et
son attitude, par rapport à celle des villageois tout agités et bruyants, est
d’une grande paix silencieuse et confiante. Voici une histoire que Lao Tseu
aimait raconter5.
Un pauvre Chinois suscitait la jalousie des plus riches du pays parce
qu’il possédait un cheval blanc extraordinaire. Chaque fois qu’on lui
proposait une fortune pour l’animal, le vieillard répondait: «Ce cheval est
beaucoup plus qu’un animal pour moi, c’est un ami, je ne peux pas le
vendre.»
Un jour, le cheval disparut. Les voisins rassemblés devant l’étable vide
donnèrent leur opinion: «Pauvre idiot, il était prévisible qu’on te volerait
cette bête. Pourquoi ne l’as-tu pas vendue? Quel malheur!» Le paysan se
montra plus circonspect: «N’exagérons rien, dit-il. Disons que le cheval ne
se trouve plus dans l’étable. C’est un fait. Tout le reste n’est qu’une
appréciation de votre part. Comment savoir si c’est un bonheur ou un
malheur? Nous ne connaissons qu’un fragment de l’histoire. Qui sait ce
qu’il adviendra?»
Les gens se moquèrent du vieil homme. Ils le considéraient depuis
longtemps comme un simple d’esprit. Quinze jours plus tard, le cheval
blanc revint. Il n’avait pas été volé, il s’était tout simplement mis au vert et
ramenait une douzaine de chevaux sauvages de son escapade. Les
villageois s’attroupèrent de nouveau:
«Tu avais raison, ce n’était pas un malheur, mais une bénédiction.
— Je n’irais pas jusque-là, fit le paysan. Contentons-nous de dire que le
cheval blanc est revenu. Comment savoir si c’est une chance ou une
malchance? Ce n’est qu’un épisode. Peut-on connaître le contenu d’un livre
en ne lisant qu’une phrase?»
Les villageois se dispersèrent, convaincus que le vieil homme
déraisonnait. Recevoir douze beaux chevaux était indubitablement un
cadeau du ciel. Qui pouvait le nier? Le fils du paysan entreprit le dressage
des chevaux sauvages. L’un d’eux le jeta à terre et le piétina. Les villageois
vinrent une fois de plus donner leur avis:
«Pauvre ami! Tu avais raison, ces chevaux sauvages ne t’ont pas porté
chance. Voici que ton fils unique est estropié. Qui donc t’aidera dans tes
vieux jours? Tu es vraiment à plaindre.
— Voyons, rétorqua le paysan, n’allez pas si vite. Mon fils a perdu
l’usage de ses jambes, c’est tout. Qui dira ce que cela nous aura apporté?
La vie se présente par petits bouts, nul ne peut prédire l’avenir.»
Quelque temps plus tard, la guerre éclata et tous les jeunes gens du
village furent enrôlés dans l’armée, sauf l’invalide.
«Vieil homme, se lamentèrent les villageois, tu avais raison, ton fils ne
peut plus marcher, mais il reste auprès de toi tandis que nos fils vont se
faire tuer.
— Je vous en prie, répondit le paysan, ne jugez pas hâtivement. Vos
jeunes sont enrôlés dans l’armée, le mien reste à la maison, c’est tout ce
que nous puissions dire. Dieu seul sait si c’est un bien ou un mal.»

4. Guy Corneau, auteur et psychanalyste jungien, auteur de Père manquant, fils manqué, L’amour
en guerre (N’y a-t-il pas d’amour heureux?) et La guérison du cœur.
5. Extrait du Tao de Rajneesh.

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