Chapitre 7
Se planter pour bien démarrer
JE LE PENSE vraiment en le disant : j’ai eu du bol.
J’ai obtenu mon diplôme universitaire en 2007, juste à temps pour
la crise financière et la Grande Récession. J’ai ainsi eu le plaisir et
l’avantage d’entrer sur le marché du travail le plus désastreux depuis
plus de quatre-vingts ans.
À peu près au même moment, j’ai découvert que la nana à qui je
sous-louais l’une des pièces de mon appart n’avait pas versé un sou
depuis trois mois. Confrontée à sa malhonnêteté, elle a versé des
larmes de crocodile et puis l’oiseau s’est envolé, nous laissant
l’ardoise à moi et mon autre coloc. Bye bye, les économies ! J’ai
passé les six mois suivants à enchaîner les petits boulots tout en
dormant sur le canapé d’un pote afin de contenir au maximum mon
endettement, tout en cherchant un « vrai job ».
Je dis que j’ai eu du bol parce que j’ai mis les pieds dans le monde
des adultes en étant déjà dans la merde. Je touchais déjà le fond
avant de commencer. C’est ce qui fout les jetons à tout le monde,
quand une fois installé dans la vie, tu dois lancer une nouvelle
activité, un business, ou démissionner d’un boulot qui ne te convient
plus. Moi j’ai vécu ça au démarrage. Les choses ne pouvaient
qu’aller en s’améliorant.
Alors ouais, une veine de cocu. Quand tu dois roupiller sur un futon
malodorant, recompter ta petite monnaie pour voir si tu peux te
permettre un McDo cette semaine et que tu as envoyé cinquante
C.V. sans le moindre accusé de réception, ouvrir un blog et monter
une activité sur Internet bête comme chou ne te fait pas plus peur
que ça. C’est pour ainsi dire du gâteau. Si par malheur mes projets
se cassaient la figure, si mes articles n’étaient lus par personne, je
reviendrais à la case départ. Y avais-je quelque chose à perdre ?
Alors pourquoi ne pas tenter le coup ?
L’échec est en soi un concept relatif. Si mon critère de mesure avait
été de devenir un révolutionnaire, un anar, un coco, alors ma totale
incapacité à gagner le moindre centime entre 2007 et 2008 aurait
signé une réussite éblouissante. Mais si, comme pour la plupart des
gens, mon critère avait simplement été de décrocher un premier job
sérieux pour pouvoir régler quelques factures dès la sortie de mes
études, j’aurais pu à bon droit me considérer comme un bon à rien.
J’ai grandi dans une famille aisée où l’argent n’avait jamais été un
problème. Non, je la refais : j’ai grandi dans une famille aisée où
l’argent était plus souvent utilisé pour éviter les problèmes que pour
les résoudre. J’ai encore eu du pot sur ce coup-là, parce que ça m’a
appris très tôt que faire du fric pour faire du fric était un critère à la
con. Tu pouvais être pété de thune et malheureux comme les pierres
tout comme tu pouvais être fauché comme les blés et heureux
comme un pape. Alors quelle pertinence de mesurer sa valeur
personnelle à l’aune du fric ?
Ma valeur à moi se situerait résolument ailleurs. Plutôt dans la
liberté, l’autonomie. L’idée de devenir un chef d’entreprise me
branchait dans la mesure où j’ai toujours détesté qu’on me dise ce
que j’avais à faire et aussi parce que je préférais n’en faire qu’à ma
tête. Et le principe d’une activité sur Internet m’attirait pour la liberté
que ça procure de travailler n’importe où et n’importe quand.
Je me suis alors posé cette question toute conne : « Est-ce que je
préférerais gagner correctement ma vie dans un boulot qui me sort
par les yeux ou jouer les entrepreneurs sur Internet quitte à rester
dans la dèche pendant un petit moment ? » En toute spontanéité et
sans réserve aucune, c’est la seconde option qui avait ma
préférence. Puis je me suis posé une deuxième question : « Si je
tente le coup, si je me plante d’ici deux à trois ans et si donc je me
retrouve contraint et forcé de rechercher un boulot salarié, est-ce
que j’aurai vraiment perdu quelque chose ? » La réponse était non.
Au lieu d’être un gars de vingt-deux ans sans le sous, sans emploi ni
expérience, je serais le gars de vingt-cinq ans ne roulant pas sur l’or,
au chomdu et ne sachant rien faire de ses dix doigts. Où était le
problème ?
Je me foutais bien de manquer de fric dans l’immédiat, de squatter
l’appartement d’un pote ou d’un cousin (ce que j’ai continué de faire
pendant deux bonnes années) et de ne pas être en mesure de
rajouter la moindre ligne à mon C.V. En suivant mon raisonnement,
c’est de renoncer à mon projet qui aurait véritablement signifié
l’échec à mes yeux.
LE PARADOXE DE L’ÉCHEC ET DU SUCCÈS
Attablé dans un café de son pays natal, Pablo Picasso – alors dans
la dernière partie de sa vie – tuait le temps à gribouiller sur une
serviette en papier. Il dessinait nonchalamment, croquant ce qu’il
s’amusait à observer à quelques mètres – un peu comme ces ados
qui dessinent des pénis dans les toilettes publiques – sauf qu’il était
Picasso et que les habiles coups de crayon traçaient de ces motifs
cubistes ayant fait son renom d’immense artiste.
Une femme installée à une table voisine contemplait ce spectacle,
n’en perdant pas une miette. Au bout d’un moment, Picasso avala sa
dernière goutte de café et froissa la serviette pour la jeter en partant.
La femme l’arrêta. « Attendez, lui dit-elle. Puis-je avoir la serviette
sur laquelle vous venez de dessiner ? Je vous l’achète. »
« Bien sûr, répondit-il. Ça fera vingt mille dollars. »
La femme rejeta brusquement la tête en arrière comme si l’artiste
avait lancé une brique dans sa direction. « Quoi ? Il vous a fallu
seulement deux minutes pour dessiner ça. »
« Non, chère Madame, lui répondit Picasso avant de fourrer la
serviette dans sa poche et de sortir du café. Il m’a fallu plus de
soixante ans. »
Les progrès, dans quelque domaine que ce soit, passent par des
milliers de minuscules échecs, le degré de ta réussite étant fonction
du nombre de fois où tu t’es planté. Si quelqu’un se montre meilleur
que toi dans l’un d’eux, c’est probablement parce qu’il s’y est planté
plus de fois que toi. Si à l’inverse quelqu’un y est moins bon, c’est
certainement qu’il ne s’est pas livré aux diverses expériences que tu
as cumulées, toi.
Si tu y penses, un jeune enfant qui apprend à marcher ne manque
pas de tomber et de se faire mal des centaines de fois. Pourtant, à
aucun moment il ne s’arrête en se disant : « Oh ! Je crois que la
marche n’est pas faite pour moi. Je ne suis pas trop bon là-
dedans. »
Plus tard, la vie nous apprend à éviter l’échec. Le système scolaire
en est largement responsable : tout y est rapporté à la performance,
les individus sont évalués sur cette base, et ceux qui ne se
conforment pas au cadre sont sanctionnés. Démesurément
autoritaires ou passablement réprobateurs, les parents ne sont pas
en reste et ne lâchent pas suffisamment la bride à des enfants sous
cloche aseptisée, trop contraints dans leurs initiatives. Et puis il y
tous les médias de masse qui nous abreuvent de réussites
spectaculaires sans nous montrer les milliers d’heures
d’entraînement nécessaires pour les atteindre.
Arrive un moment où nous faisons pour la plupart face à la peur de
nous ramasser ; du coup, nous évitons d’instinct l’échec potentiel,
nous en tenant à ce qui est devant nous ou à ce que nous savons
faire.
Au risque de nous limiter voire de nous étouffer. On ne peut
vraiment réussir que là où on est prêt à échouer. Refuser
l’éventualité de l’échec revient à fermer la porte à toute possibilité de
réussir.
Cette peur bleue de la déconvenue a beaucoup à voir avec la
définition d’objectifs non pertinents car inatteignables. Ainsi, si j’en
viens à m’évaluer selon le critère « faire que tous les gens que je
rencontre m’apprécient », je risque fort d’aller dans le mur pied au
plancher : mon échec, plus que probable, aura pour l’essentiel
dépendu de ces personnes et non de moi-même. Quelle marge de
manœuvre me reste-t-il, en effet, si la valeur que je m’accorde est
tributaire du jugement des autres et indexée sur celui-ci ?
Si en revanche j’adopte le critère « améliorer ma vie sociale », je
peux espérer me hisser par mon seul comportement à la hauteur de
ma valeur, soit développer « de bonnes relations avec les autres »,
indépendamment de leurs réactions.
Les valeurs contre-productives, comme on l’a vu au chapitre 4,
impliquent des objectifs extérieurs tangibles qui échappent à notre
contrôle. La poursuite de ces objectifs constitue une source
d’anxiété considérable. Et les atteindre ne résout rien dans la
mesure où la disparition de l’objectif en tant que tel laisse place au
néant.
Les valeurs constructives, comme on l’a vu également, font
intervenir un processus. Par exemple, un truc du style « m’exprimer
sincèrement devant les autres » – soit un critère de mesure de la
valeur « sincérité » – correspond à une opération qui est toujours à
recommencer ; et ne sera jamais complètement achevée. Chaque
nouvelle conversation ou relation est porteuse de défis inédits et
d’occasions à saisir de nous exprimer sincèrement. La valeur en
question s’inscrit ainsi dans une opération continue.
Si ton critère de mesure de la valeur « réussite par le prestige
matériel » est « acheter une maison et une belle bagnole » et que tu
t’esquintes la santé à la tâche pendant vingt ans pour y satisfaire,
une fois l’objectif atteint, c’est terminé. Rideau. La crise de la
cinquantaine ? Tu ne la verras même pas passer. Pas plus d’ailleurs
que les occasions de progresser sur la voie de satisfactions
consistantes.
C’est que la part des objectifs courants – décrocher un diplôme
universitaire, acquérir une maison, perdre sept kilos – dans la
quantité de bonheur générée au cours d’une vie est des plus limitée.
Ils peuvent certes procurer des bénéfices à court terme, mais en tant
que guides sur la trajectoire de l’existence, ils se révèlent
terriblement insuffisants.
Picasso a vécu jusqu’à plus de quatre-vingt-dix ans, continuant à
produire presque jusqu’au bout. S’il avait ambitionné de « devenir
célèbre » ou bien de « faire fortune dans le monde de l’art » ou
encore de « peindre mille tableaux », il aurait fini par stagner, tôt ou
tard, rongé par le doute. Il ne serait pas devenu le Picasso
démultiplié des « périodes » successives, en perpétuel
renouvellement créatif.
La raison de son succès ? La valeur sans limite de l’« expression
sincère ». Celle qui au soir de la vie lui procurait encore une joie
d’enfant et qui a rendu cette serviette si précieuse.
LA DOULEUR FAIT PARTIE DU PROCESSUS
Dans les années 1950, un psychologue polonais du nom de
Kazimierz Dabrowski a mené des recherches relatives aux
survivants de la Seconde Guerre mondiale. Il s’agissait de
comprendre de quelles manières ils avaient surmonté les
expériences traumatiques de la période. C’était la Pologne,
cumularde de l’horreur à qui aucune tragédie n’avait été épargnée :
les rescapés en question avaient connu qui les famines, qui les
bombardements, qui la Shoah, qui la torture des prisonniers de
guerre et le viol et/ou le meurtre de membres de leur famille, soit par
les Nazis, soit par les Soviétiques quelques années plus tard. Et
ceux d’entre eux qui ne les avaient pas vécues eux-mêmes en
avaient été les témoins.
À l’étonnement de Dabrowski, bon nombre d’entre eux
reconnaissaient à ces traumatismes accumulés le mérite d’avoir fait
d’eux des individus plus matures et même plus heureux. Oui, plus
heureux. Évoquant leur existence d’avant-guerre, ils parlaient d’eux-
mêmes comme de personnes autres, se jugeant a posteriori ingrats
et indifférents envers leur entourage, paresseux, surtout préoccupés
par de menus tracas et sûrs de leur bon droit. Des profils
dépréciatifs à cent lieues de leur nouvelle identité pétrie de tranquille
assurance et d’empathie.
Le degré d’horreur de leur vécu d’alors était au-delà de
l’imaginable, et, tous autant qu’ils étaient, ces survivants se seraient
bien passés de l’avoir connu. Beaucoup d’entre eux souffraient
d’ailleurs encore de séquelles psychologiques. Mais certains étaient
parvenus à rebondir, à prendre élan de ces années d’épreuves et
gagner en résilience.
Et ils ne sont pas les seuls dans ce cas. Pour beaucoup d’entre
nous, les plus belles victoires, celles dont on est les plus fiers, sont
celles que nous avons remportées de haute lutte contre l’adversité.
Celles pour lesquelles on en a vraiment chié des ronds de chapeau.
L’expérience de la souffrance endurée contribue à accroître la
capacité de résistance. Les personnes qui ont eu à subir un cancer,
par exemple, et qui, ayant lutté pour leur survie, en ont réchappé, en
témoignent. Il en va de même des nombreux militaires concernés
par la confrontation aux milieux hostiles.
Selon Dabrowski, la peur, l’anxiété et la tristesse ne sont pas des
états nécessairement ou systématiquement perturbateurs ou
inutiles, au contraire. De la même manière que l’épreuve physique
vient fortifier l’organisme, ils fonctionnent comme autant de moteurs,
de vecteurs de l’évolution psychoaffective, provoquant à l’occasion
des virages à 180 degrés.
Rien comme la souffrance aiguë pour nous confronter à nos
valeurs – qui semblent parfois nous trahir – et les soumettre à la
question. On a besoin de crises existentielles, sous une forme ou
sous une autre, pour considérer en toute objectivité ce qui a fait sens
dans notre vie et éventuellement envisager de changer de direction.
« Toucher le fond », « traverser une crise existentielle », appelle ça
comme tu voudras. Moi je préfère dire « en baver » ou « en chier ».
Peut-être que tu es concerné par ce genre de chose, là, en ce
moment. Peut-être que tu sors tout juste la tête de l’eau et que tu ne
sais pas encore trop où tu en es parce que tout ce que tu croyais
vrai, normal ou bien s’est avéré tout le contraire.
C’est bon signe – et ce n’est que le début. Je ne le répéterai jamais
assez : la souffrance fait partie du processus. La ressentir compte
beaucoup. Chercher à s’en abstraire, la masquer, se complaire dans
la pensée positive revient à se priver de la motivation indispensable
à toute métamorphose.
Quand j’étais enfant, à chaque fois que mes parents investissaient
dans un nouveau magnétoscope ou une nouvelle chaîne stéréo, je
testais tous les boutons, je branchais et débranchais sans fin tous
les fils, les câbles, juste pour voir ce que ça faisait. Au bout d’un
moment, j’avais compris comment tout ça fonctionnait, et j’étais
souvent le seul à la maison à m’en servir.
Un peu comme tous les gamins de ma génération, je passais pour
un authentique petit génie aux yeux de papa-maman. Savoir
programmer le magnéto sans regarder le mode d’emploi suffisait à
faire de moi la réincarnation de Tesla.
C’est un peu facile de les charrier à propos de leur technophobie.
Plus j’avance en âge, en effet, plus je réalise qu’on se retrouve tous
face à ce genre de situation : on est là, comme des cons, à se dire
« mais comment ça marche, ce truc ? » Alors qu’en fait il suffit de le
faire marcher.
Je reçois régulièrement des mails de gens qui me posent ce genre
de questions. Et pendant des années, je n’ai pas su quoi leur
répondre.
Il y a la fille dont les parents sont immigrés et ont économisé
pendant des années pour lui payer des études de médecine. Mais
maintenant qu’elle est à la fac, elle voit bien que la médecine lui
répugne. Elle ne souhaite pas devenir médecin et a envie
d’interrompre le cursus. Alors elle se sent coincée. Tellement qu’elle
finit par envoyer un mail à un étranger sur Internet (moi) en lui
posant une question aussi idiote qu’évidente : « Comment je fais
pour abandonner mes études médicales ? »
Il y a aussi l’étudiant qui a flashé sur sa prof. Chaque signe, chaque
sourire, chaque banalité échangée le met dans un état pas possible.
Alors il m’envoie un mail fleuve de vingt-huit pages qui se termine
par cette interrogation : « Comment je fais pour lui demander si elle
serait d’accord pour sortir avec moi ? »
Et puis il y a cette mère célibataire dont les enfants adultes et
diplômés s’incrustent, à squatter son domicile, vider son frigo et son
porte-monnaie. Elle souhaiterait les voir prendre leur envol et
débarrasser son plancher par la même occasion, mais elle flippe de
les pousser dehors au point de me demander : « Comment je fais
pour leur dire de partir ? »
C’est du pareil au même que mes parents avec leur « comment se
servir d’un magnéto ». Vu de l’extérieur, il n’y a pas à tortiller. La
réponse est simple : fermez-la et agissez.
Vu du dedans, pourtant, à bien considérer chaque situation dans sa
complexité, bonjour les poupées russes d’énigmes existentielles et
les casse-tête chinois.
Ces questions paraissent d’autant plus comiques dans leur
formulation que les réponses s’avèrent aussi difficiles pour ceux qui
se les posent qu’elles semblent faciles à ceux qui n’ont pas à se les
poser.
La souffrance n’y attend que le signal pour tout submerger. Remplir
les papiers nécessaires pour dire bye-bye à l’école de médecine est
aisé ; briser le cœur de tes parents ne l’est pas. Pour savoir si ta prof
accepterait de sortir avec toi, il suffit de le lui demander. Fastoche.
Mais risquer de te faire jeter… Demander à tes Tanguy de mettre les
voiles est une décision qui s’impose ; avoir l’impression de les
abandonner tout en leur envoyant un coup de pied au derrière est
beaucoup moins facile à vivre.
L’anxiété sociale m’a déglingué l’adolescence et le début de l’âge
adulte. Je passais le plus clair de mes journées à la console et
l’essentiel de mes soirées à picoler ou fumer des joints. La seule
idée de parler à une personne étrangère – surtout si elle était par
ailleurs particulièrement
séduisante/intéressante/populaire/intelligente – me donnait des
sueurs froides. Pendant des années je me suis donc posé ces
mêmes questions à la con : « Comment ? Comment je fais pour me
lever de mon siège et aller parler à cette personne ? Comment peut-
on faire ça ? »
Je me faisais des tas d’idées à côté de la plaque par rapport à ça,
du style « tu n’as pas le droit de parler à quelqu’un sans avoir une
bonne raison de le faire » ou « cette nana va croire que tu veux la
sauter illico si tu vas la voir ».
Le souci, c’est que mon ressenti dessinait à lui tout seul les
contours de ma réalité, s’y substituant intégralement. Du sentiment
que les gens ne voulaient pas me parler, par exemple, j’induisais
qu’ils ne voulaient effectivement pas me parler. D’où ma question
bien conne de l’extérieur mais prise de tête de l’intérieur :
« Comment tu fais pour juste aller parler à quelqu’un ? » J’étais
incapable de sortir de moi-même.
Comme il est tentant d’anesthésier la souffrance en soi, de la faire
taire par toutes sortes de subterfuges afin de retrouver au plus vite
l’état de bien-être antérieur.
Apprends à supporter la souffrance. Goûte-la comme un mets de
choix. Et agis malgré elle.
Je ne vais pas te mentir : ça va te sembler insurmontable, au
départ. Mais tu peux faire simple, pour commencer. Tu vas d’abord
te sentir démuni, à ne pas savoir quoi faire. Mais on en a déjà parlé :
tu ne sais rien, et même quand tu crois savoir, tu ne sais que dalle.
Alors bon, qu’as-tu à y perdre ?
La vie, c’est invariablement ne pas savoir et faire quand même
quelque chose. Toute l’existence ressemble à ça : quand tu es
heureux, quand tu te plantes, quand tu gagnes au loto et t’achètes
une petite flotte de Jet-Skis. Tu n’as pas la moindre idée de ce que
tu es en train de faire. N’oublie jamais ça. Et surtout : n’en aie jamais
peur.
FAIS D’ABORD QUELQUE CHOSE, LE RESTE SUIVRA
En 2008, après avoir tenu six semaines en tout et pour tout dans
un boulot, j’ai tout plaqué pour démarrer une activité sur Internet. À
l’époque, je ne prenais pas la pleine mesure de ce que j’étais en
train de fabriquer, mais je me disais que, quitte à être fauché et
malheureux, autant que ce soit en bossant pour ma pomme. Mais, la
vérité, ce qui m’intéressait vraiment, c’était les filles. Alors, ni une ni
deux, j’ai décidé d’ouvrir un blog traitant des hauts et des bas de ma
vie sentimentale.
Le premier jour où je me suis réveillé dans la peau d’un type à son
compte, c’était panique à bord. Je me suis retrouvé face mon ordi
portable à réaliser pour la première fois que j’étais entièrement
responsable de toutes mes décisions et de leurs conséquences.
C’était à moi de m’apprendre le Web design, le marketing Internet,
l’optimisation des moteurs de recherche et autres sujets encore bien
chinois pour moi à l’époque. Tout reposait sur mes épaules,
désormais. Alors j’ai fait ce que ferait n’importe quel mec de vingt-
quatre ans qui vient de quitter son job et n’a aucune idée de par où
commencer : j’ai téléchargé quelques jeux et fui la situation.
Puis, voyant les semaines défiler et mon compte bancaire virer au
rouge, je me suis dit qu’il me fallait absolument mettre au point une
stratégie pour m’astreindre à bosser douze à quatorze heures par
jour – le prix minimum à payer pour faire décoller une nouvelle
entreprise. Et cette stratégie m’est venue d’un endroit inattendu.
Quand j’étais au lycée, mon prof de maths, Monsieur Packwood,
nous conseillait la chose suivante : « Si vous séchez sur un
problème, ne restez pas assis à y réfléchir ; mettez-vous à travailler
dessus. Même si vous ne savez pas où vous allez, le seul fait de
travailler dessus finira par faire surgir les bonnes idées. »
Au cours de ces premiers mois de galère quotidienne, à errer,
terrifié de voir les résultats (ou plutôt leur absence), le tuyau de
Monsieur Packwood, tournant dans ma tête comme un mantra, a
commencé à faire son chemin :
Ne reste pas assis là. Fais quelque chose. Les réponses vont
suivre.
Le mettre en application chaque jour entretenait ma motivation. Il
m’a fallu près de huit ans pour assimiler complètement la leçon.
Mais, pendant ces longs mois éreintants faits de lancements de
produits ratés, de courriers du cœur pathétiques et de centaines de
milliers de mots tapés (la plupart non lus) j’ai compris que :
L’action n’est pas seulement l’effet de la motivation ; elle en est
aussi la cause.
Les gens ne se mettent pour la plupart en action que s’ils
ressentent une certaine motivation. Et ils ne ressentent de la
motivation que si leur vient une inspiration émotionnelle suffisante.
Ils partent ainsi du principe que les étapes successives se déroulent
dans une sorte de réaction en chaîne du style :
Inspiration émotionnelle → motivation → action désirable
Avec un tel schéma, si tu souhaites accomplir quelque chose mais
que tu ne te sens pas motivé ni inspiré, c’est foutu d’avance et il n’y
a rien à faire pour remédier. À moins qu’un épisode émotionnel
majeur fasse office de levier pour te tirer de ton canapé.
La motivation ne fonctionne pas uniquement comme une chaîne en
trois étapes. Elle s’inscrit aussi dans un cycle sans fin :
Inspiration → motivation → action → inspiration → motivation →
action → etc.
Les actions engendrant de nouvelles réactions émo-tionnelles et
inspirations qui elles-mêmes motivent de nouvelles actions, etc., il
s’agit donc de refaçonner son état d’esprit de la manière suivante :
Action → inspiration → motivation
Tu veux te lancer dans quelque chose et tu manques de
motivation ? Fais quelque chose – n’importe quoi, vraiment – et
exploite ta réaction à cette action pour te motiver.
J’ai baptisé ça le principe du « fais d’abord quelque chose, le reste
suivra ». Après me l’être appliqué à moi-même pour développer mon
business, je l’ai recommandé à des lecteurs complètement paumés
qui me posaient des questions du style « Comment je fais pour
poser ma candidature à un job ? » ou « Comment je fais pour dire à
ce mec que j’ai envie de sortir avec lui ? ».
Durant les deux ou trois premières années d’activité free-lance, je
n’en fichais pas une ramée. Pourquoi ? Parce qu’à patauger et
naviguer à vue, je stressais et finissais par procrastiner. Puis j’ai
appris qu’en me forçant à faire quelque chose, même des tâches
minimes, j’arrivais à en accomplir aisément de plus consistantes. Si
par exemple je devais reprendre l’architecture d’un site Web, je
m’obligeais à m’asseoir et je me disais : « Bon, là tout de suite, je
vais juste commencer par travailler sur l’en-tête. » Une fois l’en-tête
achevé, je me surprenais à cogiter sur d’autres éléments du site :
sans même m’en rendre compte, je m’étais motivé et j’étais à
présent à fond dans le projet.
L’écrivain et entrepreneur américain Tim Ferriss rapporte le propos
entendu un jour dans la bouche d’un confrère, déjà auteur de plus
de soixante-dix romans, à qui quelqu’un demandait comment il s’y
prenait pour publier aussi régulièrement et rester toujours inspiré et
motivé. Le romancier avait répondu : « Deux cents mots merdiques
par jour, c’est la clé. » Il se contraignait à pondre ces deux cents
mots, et l’acte même d’écrire générait progressivement l’inspiration ;
et les pages de se noircir les unes après les autres.
Si tu mets en œuvre ce principe du « fais d’abord quelque chose, le
reste suivra », te planter t’indiffère. Avec « agir » pour critère de
réussite, n’importe quel résultat se perçoit comme un progrès,
l’inspiration se fait récompense au lieu de n’être que la condition
préalable. Tu ne redoutes plus de te vautrer. Te voilà propulsé.
Tu nages en pleine crise, tu te sens dans l’impasse et es tenté de
tout envoyer promener ? La réponse est la même :
Fais quelque chose.
Pour être la plus infime action viable possible, ce « quelque
chose » n’en constitue pas moins un tremplin vers autre chose.
C’est souvent suffisant pour faire avancer le Schmilblick – il faut
juste une petite action de départ, même à titre de test, pour lancer
l’inspiration qui motive et alimente à son tour d’autres actions. Tu
peux aussi devenir ta propre source d’inspiration. Il est toujours à ta
portée d’agir. Mais à partir du moment où simplement faire quelque
chose devient ton seul critère de réussite, alors même l’échec te
pousse vers l’avant.