Chapitre 2 : L'Ombre de la Tempête
Le vent s’était levé d’un coup, hurlant à travers les jointures usées des grands vitraux. En l’espace de
deux heures, le ciel breton avait basculé du gris de plomb à un noir d’encre. À l’intérieur de la
chapelle, la lumière déclinait dangereusement.
Éléonore, installée au pied du panneau latéral, tenait sa loupe d’une main et son scalpel d’inspection
de l’autre. Concentrée, elle grattait délicatement la couche de suie accumulée sur le manteau d’une
Vierge à l’Enfant.
Un bruit sourd la fit sursauter.
Clac. Clac. Bam !
La lourde porte de bois venait de claquer brusquement sous une rafale particulièrement violente,
immédiatement suivie par le crépitement sec de la foudre. L'ampoule de chantier suspendue au-
dessus de sa tête grésilla deux fois avant de s'éteindre complètement. Le silence retomba, troublé
uniquement par le martèlement frénétique de la pluie sur le toit.
— Ne bougez pas, lança la voix de Julien depuis le fond de la nef.
Une étincelle restaqua l'obscurité, puis la flamme dorée d'un briquet éclaira les traits sculptés de
l'ébéniste. Il tenait une vieille lanterne à pétrole qu'il alluma en un coup de main expert. Une lumière
chaude, vacillante, enveloppa la pierre froide.
— La tempête a dû couper la ligne du village, expliqua-t-il en s'approchant, la lanterne à la main. Le
réseau électrique ici a au moins quarante ans.
— Super... murmura Éléonore en soupirant. C'est parfait pour travailler la précision.
— Vous ne pourrez plus toucher à votre fresque ce soir de toute façon, dit Julien en posant la
lanterne sur la table de travail en bois. La route de la côte est sous les eaux à cette heure-ci. Vous ne
remonterez pas à votre gîte avant demain matin.
Éléonore se redressa, la gorge soudain serrée.
— Pardon ? Mais je n'ai rien pris avec moi ! Pas de vêtements de rechange, pas de nourriture...
— J'ai du thé chaud, du pain de seigle et un poêle à bois allumé dans l'atelier adjacent, répondit-il
d'un ton neutre, sans une once de moquerie. C'est ça ou vous dormez sur un banc de prière.
Éléonore le fixa. Sous la lumière dorée de la lanterne, ses yeux gris semblaient moins durs, presque
bienveillants. Elle ravala sa fierté. La fraîcheur de la chapelle commençait d'ailleurs à lui engourdir les
doigts.
— Je prends le thé, concéda-t-elle à demi-mot.
L'atelier de Julien était un havre de chaleur. Une odeur réconfortante de bois brûlé, d'huile de lin et
de cannelle y régnait. Au centre de la pièce, un vieux poêle en fonte rougeoyait doucement.
Julien lui tendit un mug en terre cuite fumant. Leurs doigts se frôlèrent un bref instant — une
décharge subtile mais électrique que tous deux feignirent d'ignorer.
Éléonore serra la tasse entre ses mains pour se réchauffer et laissa son regard errer dans la pièce. Au
milieu des rabots, des ciseaux à bois et des blocs de chêne, un objet attira son attention sur un établi
au fond. Il était recouvert d'un drap sombre, mais la forme laissa deviner une sculpture imposante.
— Vous ne faites pas que restaurer des bancs, à ce que je vois, observa-t-elle doucement pour briser
le silence.
Julien se figea, la théière encore suspendue au-dessus de sa propre tasse. Son regard se durcit
légèrement.
— C'est personnel, coupa-t-il froidement.
— Je suis désolée, je ne voulais pas être indiscrète. C'est juste que... la structure du bois sous ce drap
a une ligne magnifique.
Un silence pesant s'installa. Julien prit une gorgée de thé, observant la jeune femme. Éléonore avait
ce genre de beauté sans artifice qui ne cherchait pas à plaire : des cheveux châtains attachés en un
chignon flou, quelques taches de peinture sur sa veste en toile, et un regard d'une sincérité
désarmante.
— Ce n'est pas terminé, finit-il par lâcher d'une voix plus douce. Je n'aime pas montrer ce qui est
inaccompli.
— En restauration d'art, nous passons notre temps à travailler sur ce qui est brisé ou incomplet,
répondit-elle avec un faible sourire. On apprend à y voir la beauté avant les autres.
Julien la regarda longuement, surpris par la profondeur de ses mots. Pour la première fois depuis son
arrivée, l'ombre d'un sourire effleura le coin de ses lèvres.
— Vous êtes bien philosophe pour quelqu'un qui a failli faire tomber tous ses pinceaux en me voyant
ce matin, rétorqua-t-il avec une pointe de malice.
— C'était de la surprise ! Et puis, vous êtes descendu de votre échafaudage comme un ombre
sauvage !
Pour la première fois, un rire court et chaleureux s'échappa de la poitrine de Julien. Un son rare,
presque oublié, qui fit monter une vague de chaleur aux joues d'Éléonore.
Alors que le vent continuait de hurler dehors, le piège de la tempête venait de les isoler du reste du
monde. Et sans qu'aucun des deux ne l'admette encore, la glace entre eux venait de se briser.
Veux-tu passer au Chapitre 3 ?
(Dis-moi si tu souhaites qu'ils fassent une découverte dans la chapelle le lendemain, ou si tu veux
approfondir le passé mystérieux de Julien !)