LA FERMENTATION — Exposé Scientifique Complet
Plan
I. Introduction
II. Biochimie générale — glycolyse, équations bilan, tableau comparatif des 7 types
de fermentation
III. Vin de bissap
IV. Applications industrielles — pharmacie, bioénergie, fermentation de précision
V. Conclusion
VIII. Bibliographie
Page 4 / 22
LA FERMENTATION — Exposé Scientifique Complet
I. Introduction à la fermentation
La fermentation est l'un des procédés biotechnologiques les plus anciens exploités par
l'humanité. Avant même de comprendre les mécanismes biochimiques impliqués, les
civilisations du Néolithique utilisaient empiriquement la fermentation pour conserver et
transformer les aliments. C'est Louis Pasteur qui, en 1857, démontra rigoureusement le rôle
central des micro-organismes vivants dans ces transformations, réfutant définitivement les
théories chimiques purement abiotiques.
Sur le plan biochimique, la fermentation est un processus métabolique anaérobie ou
microaérobie par lequel des enzymes microbiennes dégradent des substrats organiques
(principalement des glucides) en composés plus simples, avec régénération indispensable du
coenzyme NAD+ qui permet la continuité de la glycolyse. Ce n'est pas simplement une
réaction chimique, mais une activité biologique orchestrée par des enzymes spécifiques
exprimées par des micro-organismes sélectionnés.
1.1 Définitions fondamentales
Terme Définition scientifique
Fermentation Processus catabolique anaérobie où des enzymes microbiennes
transforment des substrats organiques en produits simples, avec bilan
énergétique faible (2 ATP) et régénération du NAD+.
Substrat Molécule organique dégradée (glucose, fructose, saccharose, lactose,
amidon hydrolysé...). Sa nature détermine le type de fermentation et les
micro-organismes impliqués.
Ferment / Starter Culture microbienne pure ou mixte inoculée délibérément dans un
substrat pour initier et contrôler la fermentation. Ex : levains, ferments
lactiques commerciaux.
Glycolyse Voie métabolique centrale (10 réactions enzymatiques) dégradant le
glucose en 2 pyruvates avec production de 2 ATP et 2 NADH. Point de
départ universel de toutes les fermentations.
NAD+ / NADH Couple rédox essentiel. Le NADH produit par la glycolyse doit être
réoxydé en NAD+ pour que la glycolyse se poursuive — c'est le rôle
principal de la fermentation.
Anaérobiose Absence d'oxygène moléculaire, condition typique de la fermentation
stricto sensu. Certaines fermentations tolèrent de faibles concentrations
en O₂ (microaérobiose).
Page 5 / 22
LA FERMENTATION — Exposé Scientifique Complet
II. Biochimie générale de la fermentation
2.1 La glycolyse — voie centrale commune
Toutes les fermentations débutent par la glycolyse, séquence de 10 réactions enzymatiques
se déroulant dans le cytoplasme cellulaire. Elle transforme une molécule de glucose (6
carbones) en deux molécules de pyruvate (3 carbones), produisant un gain net de 2 molécules
d'ATP par phosphorylation au niveau du substrat et 2 molécules de NADH. Ce NADH
représente le problème central que chaque voie de fermentation doit résoudre différemment.
Équation bilan de la glycolyse
Glucose (C₆H₁₂O₆) + 2 NAD⁺ + 2 ADP + 2 Pᵢ
⬇
2 Pyruvate + 2 NADH + 2 H⁺ + 2 ATP + 2 H₂O
Bilan énergétique : +2 ATP (très faible vs respiration = 36–38 ATP)
2.2 Synthèse comparée des grands types de fermentation
Type Micro-organismes Produits finaux Équation simplifiée Applications
Alcoolique Saccharomyces Éthanol + CO₂ C₆H₁₂O₆ → 2 C₂H₅OH Vin, bière,
cerevisiae, S. + 2 CO₂ pain,
carlsbergensis bioéthanol
Lactique Lactococcus, Acide lactique C₆H₁₂O₆ → 2 Yaourt,
homo. Streptococcus, (100 %) CH₃CHOHCOOH choucroute,
Lactobacillus fromage
Lactique Leuconostoc, L. Acide lactique + C₆H₁₂O₆ → Choucroute,
hétéro. brevis EtOH + CO₂ CH₃CHOHCOOH + kéfir, olives
C₂H₅OH + CO₂
Acétique Acetobacter aceti, Acide acétique C₂H₅OH + O₂ → Vinaigre
Gluconobacter CH₃COOH + H₂O
Propionique Propionibacterium Ac. propionique + 3 Pyruvate → 2 Ac. Emmental,
freudenreichii CO₂ propionique + gruyère
CH₃COOH + CO₂
Butyrique Clostridium Acide butyrique + C₆H₁₂O₆ → Ensilage,
butyricum CO₂ + H₂ CH₃CH₂CH₂COOH + biocarburants
2 CO₂ + 2 H₂
Méthanique Methanobacterium, Méthane + CO₂ CO₂ + 4 H₂ → CH₄ + 2 Biogaz,
Methanosarcina H₂O méthanisation
Page 6 / 22
LA FERMENTATION — Exposé Scientifique Complet
III. Les micro-organismes de la fermentation —
Fiches détaillées
Les micro-organismes fermentaires sont au cœur de tout processus de fermentation. Chaque
espèce possède un équipement enzymatique spécifique, des besoins physiologiques précis
et un mode d'action biochimique unique. La maîtrise de ces paramètres est essentielle pour
contrôler la qualité et la reproductibilité des produits fermentés.
3.1 Leuconostoc mesenteroides
Figure : Leuconostoc mesenteroides — bactérie lactique hétérofermentaire initiatrice de la choucroute
Leuconostoc mesenteroides
Classification : Bactérie | Firmicutes | Lactobacillales | Leuconostocaceae | Gram positif
Réaction(s) biochimique(s) clé(s)
C₆H₁₂O₆ → CH₃CHOHCOOH + C₂H₅OH + CO₂ + 1 ATP
Page 7 / 22
LA FERMENTATION — Exposé Scientifique Complet
(Glucose → Acide lactique + Éthanol + Dioxyde de carbone)
Bilan : 1 mole de glucose = 1 lactate + 1 éthanol + 1 CO₂ (voie hétérofermentaire)
Applications alimentaires et industrielles
• Choucroute (phase initiale J1–J3) : amorce de la fermentation
• Kimchi coréen, olives de table fermentées
• Levain de boulangerie (flore secondaire)
• Production industrielle de dextrane (épaississant alimentaire E511)
• Fermentation de légumes : cornichons, poivrons, betteraves
3.2 Lactobacillus plantarum
Figure : Lactobacillus plantarum — bactérie lactique homofermentaire responsable de la phase
principale de la choucroute
Lactobacillus plantarum
Classification : Bactérie | Firmicutes | Lactobacillales | Lactobacillaceae | Gram positif
Réaction(s) biochimique(s) clé(s)
C₆H₁₂O₆ → 2 CH₃CHOHCOOH + 2 ATP
(Glucose → 2 Acide L(+)-lactique — voie homofermentaire, rendement 100 %)
Pyruvate + NADH + H⁺ → L-Lactate + NAD⁺ [L-LDH]
Applications alimentaires et industrielles
Page 8 / 22
LA FERMENTATION — Exposé Scientifique Complet
• Choucroute (phase principale J4–J21) : acidification dominante
• Kimchi, olives, cornichons, miso
• Saucissons et charcuteries fermentées (contrôle acidité, sécurité)
• Probiotique : amélioration flore intestinale, immunomodulation
• Bioconservation : production de bactériocines (plantaricines)
3.3 Saccharomyces cerevisiae
Figure : Saccharomyces cerevisiae — levure fermentaire responsable de la fermentation alcoolique
du vin de bissap
Saccharomyces cerevisiae
Classification : Levure | Eucaryote | Fungi | Ascomycota | Saccharomycetaceae
l.
Réaction(s) biochimique(s) clé(s)
C₆H₁₂O₆ → 2 C₂H₅OH + 2 CO₂ + 2 ATP
(Glucose → Éthanol + Dioxyde de carbone)
Pyruvate → Acétaldéhyde + CO₂ [Pyruvate décarboxylase, PDC, cofacteur TPP]
Acétaldéhyde + NADH + H⁺ → Éthanol + NAD⁺ [Alcool déshydrogénase, ADH]
Applications alimentaires et industrielles
Page 9 / 22
LA FERMENTATION — Exposé Scientifique Complet
• Vin de bissap et vins de fruits tropicaux (fermentation alcoolique)
• Vin de raisin, bière, cidre, hydromel
• Pain, viennoiseries (le CO₂ fait lever la pâte)
• Bioéthanol (carburant de 2e génération)
• Production industrielle de protéines recombinantes, d'insuline, de vaccins (génie
génétique)
• Modèle d'étude en biologie cellulaire (organisme eucaryote modèle)
3.4 Acetobacter aceti
Acetobacter aceti
Classification : Bactérie | Proteobacteria | Rhodospirillales | Acetobacteraceae | Gram variable
Réaction(s) biochimique(s) clé(s)
C₂H₅OH + O₂ → CH₃COOH + H₂O (ΔG = -492 kJ/mol)
(Éthanol + Oxygène → Acide acétique + Eau)
Étape 1 : C₂H₅OH → CH₃CHO + 2H⁺ + 2e⁻ [mADH membranaire]
Page 10 / 22
LA FERMENTATION — Exposé Scientifique Complet
Étape 2 : CH₃CHO + H₂O → CH₃COOH + 2H⁺ + 2e⁻ [ALDH membranaire]
Applications alimentaires et industrielles
• Vinaigre de vin, de cidre, de malt, de riz (acide acétique 5–8 %)
• Production industrielle d'acide acétique (acidifiant alimentaire E260)
• Vinaigrette, condiments, cornichons au vinaigre
• Bioconversion industrielle (vitamine C via oxydation du D-sorbitol en L-sorbose)
3.5 Streptococcus thermophilus
Figure : Streptococcus thermophilus — bactérie lactique thermophile essentielle à la fabrication du
yaourt
Streptococcus thermophilus
Classification : Bactérie | Firmicutes | Lactobacillales | Streptococcaceae | Gram positif
Réaction(s) biochimique(s) clé(s)
Lactose → Glucose + Galactose [β-galactosidase, LacZ]
C₆H₁₂O₆ → 2 CH₃CHOHCOOH + 2 ATP (voie homofermentaire)
(Glucose → 2 Acide L-lactique — abaissement pH 6,8 → 4,2 en 4–8h à 42°C)
Applications alimentaires et industrielles
• Yaourt nature et aromatisé (association obligatoire avec L. bulgaricus)
• Fromages à pâte cuite (gruyère, emmental, comté) — fermentation à haute
température
• Crème fraîche, lait fermenté, fromage blanc
• Probiotique : effets bénéfiques sur le microbiote intestinal, réduction intolérance au
lactose
• Production industrielle d'acide lactique (pour PLA — polylactide bioplastique)
Page 11 / 22
LA FERMENTATION — Exposé Scientifique Complet
Page 12 / 22
LA FERMENTATION — Exposé Scientifique Complet
IV. Cas d'étude n°1 — La Choucroute
Présentation
La choucroute (Sauerkraut en allemand, Choucroute en alsacien de 'sûrkrût') est un
aliment fermenté traditionnel d'Alsace (France) et d'Europe centrale obtenu par lacto-
fermentation spontanée du chou blanc (Brassica oleracea var. capitata). Reconnue pour
ses vertus de conservation longue durée (6 à 12 mois), elle est aujourd'hui plébiscitée
pour ses propriétés probiotiques et sa richesse en vitamines C, K et en acides
organiques.
Figure : Choucroute (Sauerkraut) — chou blanc lacto-fermenté, aliment probiotique traditionnel
d'Alsace
4.1 Microbiologie de la choucroute — succession microbienne
Page 13 / 22
LA FERMENTATION — Exposé Scientifique Complet
La fermentation de la choucroute est une fermentation spontanée orchestrée par la microflore
naturellement présente sur les feuilles de chou. Elle suit une dynamique de succession
écologique microbienne en 3 phases :
Phase Durée Espèces pH Rôle
dominantes atteint
Phase 1 J1 – J3 Leuconostoc 6,0 → 4,5 Amorce de l'acidification,
(Initiation) mesenteroides production de CO₂ créant
(hétérofermentaire) l'anaérobiose, sélection de la
flore lactique
Phase 2 J4 – J14 Lactobacillus 4,5 → 3,8 Acidification majeure, production
(Acidification plantarum exclusive d'acide lactique,
principale) (homofermentaire) inhibition des pathogènes
Phase 3 J15 – Lactobacillus brevis 3,8 → 3,2 Affinage aromatique, stabilisation
(Maturation J28+ Lactobacillus finale, disparition progressive de
finale) pentosus la flore actionnée
4.2 Rôle du sel et paramètres physico-chimiques
Rôle du NaCl (2–2,5 %) Paramètres critiques de contrôle
• Effet osmotique : extraction du jus • Température : 18–22°C optimal (<
cellulaire du chou (saumure 15°C = fermentation lente ; > 25°C =
naturelle riche en sucres) risque flore indésirable)
• Sélection microbienne : inhibe • Anaérobiose stricte : le chou DOIT
entérobactéries et Clostridium, rester sous saumure — contact avec
favorise bactéries lactiques l'air → moisissures
halotolérantes • pH final : 3,2–3,5 = bonne
• Contrôle de texture : sel < 1,5 % = conservation, 3,8–4,0 = choucroute
chou ramolli ; sel > 3 % = douce
fermentation ralentie • Durée : 3–4 semaines minimum ; 6–
• Conservation complémentaire : 8 semaines = choucroute acidulée
synergie sel + acide lactique traditionnelle
4.3 Mode opératoire — Fabrication artisanale de la choucroute
Matériels et ingrédients (pour 1 kg de choucroute)
• 1 kg de chou blanc frais, ferme (variétés Quintal d'Alsace ou Langendijk
recommandées)
• 20–25 g de sel non iodé, non fluoré (iode = bactéricide → inhibe la fermentation
lactique)
• Optionnel : 5 g graines de cumin, 5 baies de genièvre, 1 feuille de laurier
• Matériel : mandoline ou couteau tranchant, balance, grand saladier, bocal en
verre (1–2 L) avec joint caoutchouc, pilon ou presse, poids lestant
SÉLECTION DU Choisir un chou blanc ferme, compact, sans tache ni zone nécrotique.
1 CHOU Retirer les 2–3 feuilles extérieures abîmées. Réserver 1–2 grandes
Page 14 / 22
LA FERMENTATION — Exposé Scientifique Complet
feuilles pour couvrir en fin de bocal. Retirer le trognon central (riche en
sucres mais peu adapté à la fermentation uniforme).
Émincer finement le chou en lanières de 1–2 mm d'épaisseur à l'aide
ÉMINCAGE
2 PRÉCIS
d'une mandoline. Une épaisseur uniforme garantit une fermentation
homogène. Peser précisément le chou émincé.
Calculer la quantité de sel : 2 à 2,5 % du poids du chou (ex : 20–25 g
SALAGE pour 1 kg). Répartir le sel en plusieurs couches dans un grand saladier.
3 CALIBRÉ Ne jamais utiliser de sel iodé ou fluoré (bactericide → empêche la
fermentation).
Masser vigoureusement le chou salé à mains nues (propres) pendant
MASSAGE ET 10–15 minutes. La pression rompt les cellules végétales, libérant le jus
4 LACÉRATION cellulaire (eau + sucres) qui constitue la saumure naturelle. La texture
doit devenir souple, translucide, avec un jus abondant visible.
Transférer par couches dans un bocal stérilisé à l'eau bouillante ou à
l'alcool. Tasser énergiquement chaque couche au pilon pour chasser les
5 MISE EN BOCAL bulles d'air. Le niveau de saumure doit monter au-dessus du chou. Placer
une feuille de chou repliée sur le dessus, puis un poids (galet lavé, sachet
de sel).
Laisser ouvert ou légèrement entrouvert à T° ambiante (18–22°C) les 3
premiers jours. Le CO₂ dégagé par Leuconostoc doit pouvoir s'échapper.
FERMENTATION
6 J1–J3
Observer l'apparition de bulles et d'une légère mousse blanche — signe
d'une fermentation active. Vérifier que le chou reste sous saumure
(rajouter de l'eau salée si besoin).
Fermer le bocal (joint caoutchouc crée une valve unidirectionnelle) et
FERMENTATION laisser à 18–22°C pendant 3 à 4 semaines. À partir du J14, déplacer en
7 J4–J28 cave fraîche (15°C) pour ralentir la fermentation et affiner les arômes.
Goûter à partir de J21 pour ajuster la durée selon le goût recherché.
Une fois le goût satisfaisant atteint, conserver au réfrigérateur (4°C) ou
en cave fraîche (< 10°C). Durée de conservation : 3–6 mois en bocal
8 CONSERVATION
fermé, 3–4 semaines au réfrigérateur après ouverture. Toujours garder
le chou sous saumure.
4.4 Valeur nutritionnelle et intérêt santé
Nutriment Chou frais (100 Choucroute (100 Apport santé
g) g)
Énergie 25 kcal 19 kcal Aliment peu calorique
Vitamine C 36 mg 14–21 mg Maintien malgré la fermentation
(Pasteur le confirmait)
Vitamine K 76 µg 13 µg Coagulation sanguine, santé
osseuse
Fibres 2,5 g 2,9 g Légèrement augmentées par la
fermentation
Probiotiques Absent 10⁷–10⁹ UFC/g Microbiote intestinal, immunité,
digestion
Acide lactique Absent 1–2 g Régulation pH intestinal,
antiseptique digestif
Page 15 / 22
LA FERMENTATION — Exposé Scientifique Complet
Glucosinolates + Transformés Précurseurs de composés anti-
cancérigènes (isothiocyanates)
Figure : Hibiscus sabdariffa — calices séchés utilisés comme substrat du vin de bissap
Page 16 / 22
LA FERMENTATION — Exposé Scientifique Complet
V. Cas d'étude n°2 — Le Vin de Bissap
Présentation de Hibiscus sabdariffa (Bissap)
Le bissap (Hibiscus sabdariffa L., famille des Malvacées) est cultivé au Sénégal, au Mali,
au Burkina Faso, en Guinée, au Nigeria, en Égypte, en Inde et au Mexique. Ses calices
charnus et rouge vif sont riches en anthocyanes (hibiscine, sabdaritine), acides
organiques (citrique, malique, tartrique), polyphénols, vitamines C et minéraux. Le vin de
bissap est une boisson alcoolisée fermentée, originale et de plus en plus valorisée dans
la filière des vins de fruits tropicaux.
5.1 Composition chimique des calices de bissap
Composé Teneur (calices Rôle dans le vin
secs)
Anthocyanes totales 1,5–2,5 g/100 g Couleur rouge-bordeaux, antioxydants
puissants (DPPH)
Acide citrique 12–17 % pH naturellement acide (3,5–4,0) favorable à S.
cerevisiae
Acide malique 3–8 % Arômes fruités, acidité persistante
Acide tartrique 1–4 % Stabilisation de la couleur (complexes avec
anthocyanes)
Sucres totaux (glucose + 10–18 % Substrat principal de la fermentation alcoolique
fructose)
Protéines 7–10 % Source d'azote assimilable pour les levures
Polyphénols totaux 10–15 mg EAG/g Tanins, flavonoïdes — astringence, corps du vin
Vitamine C 12–15 mg/100 g Antioxydant (se dégrade partiellement lors de la
fermentation)
5.2 Microbiologie de la fermentation du vin de bissap
La fermentation alcoolique du bissap est réalisée principalement par Saccharomyces
cerevisiae. Selon le procédé (spontané ou dirigé), la microflore peut être plus complexe :
• Fermentation spontanée : levures indigènes (Hanseniaspora uvarum, Kloeckera,
Candida) en début de fermentation, puis S. cerevisiae prend le relais grâce à sa
tolérance à l'éthanol et à sa vigueur fermentaire.
• Fermentation dirigée (recommandée) : inoculation avec une souche sélectionnée de
S. cerevisiae (EC-1118, Lalvin K1, RC-212) garantissant régularité, arômes contrôlés
et taux d'alcool reproductible.
• Fermentation malolactique secondaire possible : des bactéries lactiques
(Oenococcus oeni) peuvent convertir l'acide malique en acide lactique + CO₂,
réduisant l'acidité et assouplissant le vin (technique d'affinage).
Page 17 / 22
LA FERMENTATION — Exposé Scientifique Complet
5.3 Mode opératoire — Fabrication du vin de bissap
Matériels et ingrédients (pour 5 litres de vin)
• 200–250 g de calices secs de bissap (ou 500 g de calices frais)
• 5 L d'eau de source ou eau déchlorée (le chlore inhibe les levures)
• 800–1000 g de sucre de canne (ajustement à 18–22 °Brix selon l'alcool
souhaité)
• 1 sachet de levures sèches actives vinaires (S. cerevisiae, ex : Lalvin EC-1118)
• 3–5 g de nutriments pour levures (sulfate d'ammonium + vitamines B — azote
assimilable)
• 1–2 g de métabisulfite de potassium (K₂S₂O₅ — antiseptique, antioxydant, 50
ppm SO₂)
• Matériel : casserole inox, densimètre (réfractomètre ou mustimètre), cuve de
fermentation 10 L avec barboteur, thermomètre, siphon, bouteilles en verre,
bouchons
Porter 5 L d'eau à 80°C (ne pas bouillir pour préserver les anthocyanes).
Ajouter les calices de bissap et laisser infuser 30–45 min à couvert.
1 EXTRACTION
Filtrer en pressant bien les calices. Laisser refroidir à 25°C maximum.
L'infusion est d'un rouge bordeaux intense, pH 2,8–3,5.
Mesurer le degré Brix au réfractomètre. Objectif : 18–22 °Brix
CORRECTION (correspondant à ~10–12° d'alcool final). Ajouter le sucre en remuant
2 SUCRIÈRE jusqu'à dissolution totale. Règle approximative : 17 g de sucre/L
augmentent d'environ 1° d'alcool.
Dissoudre 1–2 g de métabisulfite de potassium dans 10 mL d'eau froide
et ajouter au moût. Le SO₂ libéré (~50 ppm) inhibe les levures sauvages
3 SULFITAGE
et bactéries indésirables sans tuer S. cerevisiae qui est plus résistant.
Attendre 12–24h avant d'ensemencer.
Dans 50 mL d'eau à 35–40°C (JAMAIS au-dessus de 45°C), réhydrater
RÉHYDRATATION les levures pendant 15–20 min. Ajouter progressivement du moût pour
4 DES LEVURES accoutumer les levures à l'acidité et aux sucres. Observer le démarrage
(mousse, bulles).
Transférer les levures réhydratées dans la cuve de fermentation
INOCULATION ET contenant le moût (T° ≤ 28°C). Ajouter les nutriments pour levures.
5 NUTRIMENTS Fermer la cuve avec le barboteur rempli d'eau sulfitée. L'activité
démarrera en 6–24h.
Maintenir à 20–25°C. Le barboteur gargouille activement (dégagement
FERMENTATION
de CO₂). Remuer doucement 1–2 fois/jour (délestage) pour
6 TUMULTEUSE
homogénéiser et libérer le CO₂ dissous. Mesurer la densité tous les 2
(J1–J7)
jours : elle chute de ~1090 vers 1020.
L'activité ralentit. Densité descend vers 995–998 (vin sec) ou 1005–
FERMENTATION 1010 (vin légèrement moelleux). Le vin commence à se clarifier.
7 LENTE (J8–J21) Maintenir T° constante. Surveiller l'absence d'odeur acétique (vinaigre
= contamination Acetobacter).
À densité stable depuis 3 jours, soutirer au siphon en laissant le dépôt
SOUTIRAGE ET
8 CLARIFICATION
de levures mortes (lies). Transvaser dans un récipient propre sulfité.
Laisser reposer 7–14 jours en cave fraîche pour décantation naturelle.
Page 18 / 22
LA FERMENTATION — Exposé Scientifique Complet
Contrôler la densité finale, le taux d'alcool (par distillation ou
STABILISATION
aréomètre), le pH (3,2–3,8 idéal) et l'acidité totale (4–7 g/L en tartrique).
9 ET MISE EN
Ajouter 0,5 g/L de métabisulfite de potassium avant embouteillage.
BOUTEILLE
Embouteiller, boucher et stocker à 12–15°C.
5.4 Contrôle de la fermentation et paramètres analytiques
Paramètre Valeur initiale Valeur finale Méthode de mesure
souhaitée
Densité (g/mL) 1,080–1,095 0,995–1,005 Mustimètre / densimètre
Degré Brix (°Brix) 18–22 <3 Réfractomètre
pH 2,8–3,5 3,2–3,8 pH-mètre
Acidité totale 6–8 g/L 4–7 g/L éq. Titrimétrie (NaOH 0,1N)
tartrique
Titre alcoométrique 0% 10–14 % Ébulliomètre ou distillation
SO₂ libre 40–50 ppm 20–30 ppm Méthode Ripper
Anthocyanes ~200 mg/L ~80–120 mg/L Spectrophotométrie (520
nm)
5.5 Défauts possibles et corrections
Défaut Cause Symptôme Correction
Démarrage lent Levures inhibées, Pas de bulles après Réchauffer à 25°C, ré-
T° trop basse, SO₂ 48h ensemencer, attendre
excessif
Odeur acétique Contamination Odeur de vinaigre Prévention : anaérobiose stricte,
Acetobacter (air) sulfitage
Couleur terne Oxydation des Rouge orangé au lieu Sulfitage préventif, éviter l'air
anthocyanes de rouge vif
Fermentation Carence en azote, Densité stable > Ajouter nutriments, levures
bloquée éthanol > 14 % 1,010 résistantes
Trouble Levures, pectines, Vin laiteux Collage à la bentonite, filtration
persistant protéines sur kieselguhr
Page 19 / 22
LA FERMENTATION — Exposé Scientifique Complet
VI. Applications industrielles et perspectives
6.1 Fermentation et industrie pharmaceutique
La fermentation dépasse largement le cadre alimentaire. L'industrie pharmaceutique l'utilise
massivement pour produire des molécules d'intérêt thérapeutique impossibles à synthétiser
chimiquement à grande échelle ou trop coûteuses.
Produit Micro-organisme Application médicale Procédé
Pénicilline G Penicillium Antibiotique (infections Fermentation
chrysogenum bactériennes) immergée aérobie
Streptomycine Streptomyces griseus Anti-tuberculeux Fermentation en milieu
complexe
Insuline humaine E. coli (OGM) / S. Diabète de type 1 Fermentation +
cerevisiae extraction protéique
Acide hyaluronique Streptococcus Ophtalmologie, Fermentation lactique
zooepidemicus rhumatologie + purification
Vitamine B12 Pseudomonas Anémies, troubles Fermentation aérobie
denitrificans neurologiques
Acide citrique Aspergillus niger Acidifiant, anticoagulant Fermentation sur
substrats amylacés
6.2 Fermentation et bioénergie
Face aux enjeux climatiques, la fermentation est au cœur du développement des
biocarburants et du biogaz :
• Bioéthanol de 1ère génération : fermentation alcoolique de canne à sucre, betterave,
maïs par S. cerevisiae — produit du bioéthanol carburant (E10, E85 en France et au
Brésil).
• Bioéthanol de 2ème génération (lignocellulosique) : prétraitement enzymatique de la
cellulose (paille, déchets agricoles) puis fermentation avec des levures ou bactéries
thermophiles — enjeu majeur de la bioéconomie.
• Biogaz (méthanisation) : fermentation méthanique de matière organique (lisier,
déchets alimentaires) par des consortiums bactériens et archées méthanogènes en 4
étapes (hydrolyse, acidogenèse, acétogenèse, méthanogenèse) — production de
biogaz (55–70 % CH₄).
• Hydrogène biologique : certaines bactéries (Clostridium, Thermotoga) fermentent
des sucres en H₂ + CO₂ — carburant du futur.
6.3 Perspectives — Fermentation de précision
La fermentation de précision (precision fermentation) est une technologie émergente
combinant génie génétique et fermentation à grande échelle. Des micro-organismes OGM
(levures, E. coli, Trichoderma) sont programmés pour produire des protéines animales
(lactosérum sans vache, ovalbumine sans poule), des arômes, des colorants ou des graisses
structurées. Cette approche révolutionne l'industrie alimentaire et est considérée comme un
levier majeur pour réduire l'impact environnemental de l'élevage.
Page 20 / 22
LA FERMENTATION — Exposé Scientifique Complet
Page 21 / 22
LA FERMENTATION — Exposé Scientifique Complet
VII. Conclusion
La fermentation constitue un domaine d'une richesse exceptionnelle, à l'intersection de la
biochimie, de la microbiologie, de la technologie alimentaire et de l'écologie microbienne. Au
travers de cet exposé, nous avons vu que derrière chaque produit fermenté — une choucroute
alsacienne ou un vin de bissap sénégalais — se cachent des mécanismes enzymatiques
précis, des dynamiques microbiennes sophistiquées et des siècles de savoir-faire empirique
aujourd'hui éclairés par la science.
Les micro-organismes fermentaires (Leuconostoc mesenteroides, Lactobacillus plantarum,
Saccharomyces cerevisiae, Acetobacter aceti, Streptococcus thermophilus) ne sont pas de
simples catalyseurs passifs : ce sont des acteurs biologiques complexes, dotés d'équipements
enzymatiques spécifiques, de mécanismes de régulation sophistiqués et de capacités
d'adaptation remarquables. Leur mode d'action — de la phosphocétolase hétérofermentaire
à l'alcool déshydrogénase des levures — détermine directement la qualité, la sécurité et les
propriétés nutritionnelles des aliments produits.
Aujourd'hui, la fermentation connaît un renouveau extraordinaire : redécouverte en
alimentation saine (probiotiques, lacto-fermentation), valorisée dans l'économie circulaire
(biogaz, bioéthanol), et projetée vers l'avenir avec la fermentation de précision. Maîtriser ses
fondements scientifiques est indispensable pour tout professionnel des sciences alimentaires,
de la biotechnologie ou de la diététique.
VIII. Références bibliographiques
• Larpent, J.-P. (1997). Biotechnologie des fermentations. Techniques et
Documentation Lavoisier, Paris.
• Caplice, E. & Fitzgerald, G.F. (1999). Food fermentations: role of microorganisms in
food production and preservation. International Journal of Food Microbiology, 50(1–
2), 131–149.
• Tamang, J.P. et al. (2016). Functional Properties of Microorganisms in Fermented
Foods. Frontiers in Microbiology, 7, 578.
• Soro-Yao, A.A. et al. (2014). The Use of Lactic Acid Bacteria Starter Cultures during
the Processing of Fermented Cereal-based Foods in West Africa. BioMed Research
International.
• Nout, M.J.R. & Motarjemi, Y. (1997). Assessment of fermentation as a household
technology for improving food safety: a joint FAO/WHO workshop. Food Control,
8(5–6), 221–226.
• Pasteur, L. (1857). Mémoire sur la fermentation alcoolique. Comptes Rendus de
l'Académie des Sciences, 45, 1032–1036.
• Obafemi, Y.D. et al. (2022). Hibiscus sabdariffa: A Review of Phytochemistry,
Pharmacology, and Industrial Applications. Plants, 11(10), 1323.
• Battcock, M. & Azam-Ali, S. (1998). Fermented Fruits and Vegetables — A Global
Perspective. FAO Agricultural Services Bulletin No. 134, Rome.
Page 22 / 22