V.
D la photographie d’art
Trois artistes photographes de Dakar
Au sein du paysage artistique dakarois, nous avons choisi de présenter plus en détail
trois artistes-photographes, tous plus ou moins de la même génération, qui reflètent
tout particulièrement la vitalité de la photographie dans la ville depuis plusieurs
décennies, bien qu’elle reste encore minoritaire et sous-représentée.
- Boubacar Touré Mandémory
- Ousmane Ndiaye Dago
- Touré Béhan
Boubacar Touré Mandémory est l’un des photographes artistiques les plus
reconnus au Sénégal. Il a réalisé de nombreux projets artistiques individuels ou
collectifs. Sa première grande exposition date de 1986 à Gorée sur le thème des « fous
de Dakar ».
En 1989, avec Touré Béhan, il crée un collectif et une plate-forme pour que la
photographie soit enfin reconnue au Sénégal et que les artistes puissent s’exprimer. En
1990, avec le soutien du Centre culturel français, il lance avec un groupe d’amis
photographes, le « Mois de la photo » à Dakar, qui est devenu plus tard les Rencontres
africaines de la photographie de Bamako, au Mali.
Le déplacement à Bamako est dû au fait qu’il y avait déjà la Biennale des arts à Dakar.
En 1992, Mandémory réalise un grand reportage sur des groupes ethniques du Sénégal
(Bassaris, Bedik, Diolas) et de Sierra Léone (Timinis).
En 2008, il accomplit un travail sur l’immigration clandestine dans le village de
pêcheurs de Thiaroye-sur-mer, une ville dans laquelle plus de 200 jeunes hommes sont
partis en mer avec comme objectif de rejoindre l’Europe et ne sont jamais revenus. La
même année, Mandémory voyage et séjourne dans de nombreux pays africains avec
son projet « Villes, capitales d’Afrique ».
Mandémory a l’habitude de photographier les villes, avec toutes les difficultés que
cela comporte. S’il utilise un objectif trop serré, il risquera de tronquer l’image qu’il
veut faire, dit-il. Afin de restituer exactement l’environnement dans lequel il se trouve,
il utilise des objectifs très grand angle et ne travaille pas avec les ombres.
Quand il fait son cadrage, il l’effectue manuellement : soit il avance, soit il recule afin
de maîtriser exactement son espace et son cadrage. Au début de sa carrière,
Mandémory travaillait avec un objectif de 35mm, mais au fil du temps, il a voulu élargir
son approche de l’espace, une fois réglés certains problèmes de cadrage et de mise au
point. L’essentiel à photographier maintenant est dans sa tête et c’est ce qui fait son
style personnel.
Il a commencé à travailler avec des objectifs très grand angle jusqu’à acheter des
appareils panoramiques qui pouvaient embrasser jusqu’à 120 degrés. Puis il a
commencé à réaliser des panoramiques sur 360 degrés, ce qui finalement lui a posé un
problème de restitution, car la réalisation des tirages devenait compliquée et il fallait
trouver la technique la mieux adaptée.
Après cet épisode, Mandémory a commencé à travailler avec le « fish eye » (œil de
poisson), lequel se révèle cependant problématique en argentique, parce qu’il crée
dans l’image des rondeurs impossibles à supprimer. La technique aidant et le
numérique faisant des prouesses, Mandémory commence à travailler avec un appareil
numérique et peut retoucher ses images.
L'appareil photo argentique est appelé ainsi car sa pellicule est recouverte de sel
d'argent ce qui lui permet de fixer la lumière et d'ainsi obtenir un négatif (noir &
blanc).
Qu’il avait gagné lorsqu’il eu le premier prix de la catégorie Magazine de Fuji avec un
sujet sur les orpailleurs clandestins de Kédougou en 2002. Il s’était rendu à Paris pour
recevoir son prix, qui marque son entrée dans l’ère numérique.
Les possibilités de maîtrise de l’espace sont ainsi décuplées, notamment grâce à
l’immédiateté des images. Le photographe peut se rendre compte tout de suite si ce
qu’il a photographié correspond à ce qu’il recherche ou non, et rectifier le tir ensuite.
En travaillant avec le numérique et le « fish eye » (le poisson voit à 180 degrés),, il
prend une autre mesure idoine pour le photographier dans son environnement.
Mandémory a obtenu des rondeurs qu’il a cherché à atténuer, comme on peut le voir
sur l’image ci-dessous.
Avec le « fish eye », Mandémory obtient un angle de 180 degrés qu’il redresse pour
avoir des photos aux angles de 90 et 180 degrés. Ce procédé de redressement a créé
ces images très dynamiques de Mandémory. Au raz du sol, cela donne des images
époustouflantes. Pour la mesure de la lumière, Mandémory se base sur la lumière à
pondération centrale, qui est différente de la lumière que lui donne son appareil photo.
C’est une technique spéciale. Il prend la lumière incidente parce que ce qui l’intéresse,
c’est l’environnement et non l’homme qui est dans son environnement. S’il veut
travailler sur l’homme
Gueye Ndeye Rokhaya, « Boubacar Touré Mandémory, un regard de
photographe », Africultures 2/2009 (n° 77-78) , p. 233-235
« Un globe-trotter mordu d’images anecdotiques, de scènes de rue, d’ambiances
lumineuses ».
« Son travail nous séduit par la remarquable maîtrise de l’espace, à travers ses
cadrages et compositions »
« L’authenticité de cet artiste réside d’une part, dans le soin méticuleux apporté au
choix de ses films, à la finesse de ses cadrages et à la préparation de ses
encadrements, de style « Marie-Louise ». Sa démarche est à la fois artistique et
journalistique ».
« ces photos, nous y découvrons, entre autres, les crises écologiques causées par
l’homme, avide de dompter l’environnement et d’exploiter démesurément les
ressources naturelles du monde ».
© Mandémory
©Mandémory
Aujourd’hui, beaucoup de photographes ne sont pas de bons photographes parce
qu’ils sont entrés dans le métier sans apprendre la photographie. Or pour
photographier correctement, il faut apprendre à maîtriser le béaba de la technique
photographique, si le photographe veut faire du filé ou de l’open flash par exemple.
Cet apprentissage est nécessaire dans le cas de l’appareil argentique, mais aussi
dans le cas de l’appareil numérique, car la connaissance du premier conditionne
celle du second.
Ousmane Ndiaye Dago est photographe, graphiste et designer sénégalais. Il a étudié
à l’Institut National des Beaux-arts de Dakar (Sénégal), puis à l’Académie Royale des
Beaux-arts d’Anvers, où il a suivi un cursus en art graphique. Comme graphiste, Dago
réalise des commandes et se plie aux volontés des clients. Dans son travail de
photographe, il se dévoue entièrement au thème de la femme. Sa première exposition a
lieu en 1996 à la Galerie Nationale d’Art de Dakar. Ses œuvres ont été exposées en
France, en Italie et en Espagne. Il est le deuxième sénégalais après Moustapha Dimé à
participer à la Biennale de Venise en juin 2001.
Après ses études en Belgique, Dago rentre à Dakar pour mener une carrière de
photographe comme artiste. Il se rend vite compte que les Sénégalais n’achètent
pas de photographies d’art. Ils achètent leur propre photographie ou celle du
marabout, et non les photographies d’un artiste. Dans ce contexte, il est difficile
d’organiser une exposition.
Finalement, Dago décide de produire des photographies qui ressemblent à de la
peinture. Pour ce faire, il développe des personnages qui existent mais qui sont en
même temps abstraits, car Dago ne montre pas leur visage et présente leur corps
maquillé de boue. Il use même parfois de perruques pour couvrir leur tête ou leur
applique du charbon, de la cendre, de la couleur sur le corps et le visage. Il use
ainsi de différents artifices pour leurrer le public et masquer les corps nu qu’il
photographie. L’image d’une personne nue est acceptée au Sénégal, seulement si
elle n’a pas d’identité.
© Ousmane Ndiaye Dago
Le corps féminin est au centre de la recherche esthétique de Dago. Il sculpte des
corps de femmes qu'il enduit de boue et recouvre de perruques pour les
dépersonnaliser. Au Sénégal, m’a-t-il dit au cours d’une interview, le corps nu
dérange à cause de la religion. Il explique toute la difficulté de représenter ces
corps nus dans une culture musulmane : « J'ai décidé de ne jamais montrer le
visage des modèles, et de les habiller de matières différentes : terre, sable,
boue… ».
Ses photographies montrent de voiles dévoilant, dénudant, des corps voilés,
maculés d’éclaboussures, ornés de colliers de verroterie, de ceintures en perles, et
pétris dans la terre ocre ou l'argile blanche, mélangés à tel point qu’on se demande
s'il s'agit réellement de femmes noires. Propos extraits de l’interview qu’il m’a accordée le 04 décembre
2013
Voilà pourquoi, sans jamais montrer le visage de ses modèles, Dago les habille de
matières différentes : terre, sable, boue, charbon, cendre, peinture. Il recouvre les
corps des femmes de voile et d'argile, les peint ensuite avec de multiples couleurs
pour finir par les photographier. Ses femmes nues photographiées ressemblent à des
sculptures peintes. Ses œuvres sont des nus saisis dans toute leur pureté. L’artiste ne
s'arrête pas sur ces tableaux de femmes nues ou à demi-nues.
Il s’intéresse aussi à la lutte sénégalaise. Des scènes de luttes prises dans toute leur
splendeur et leur force. Les images d’Ousmane Ndiaye Dago ont attiré les
commissaires de la Biennale de Dakar, de Bamako, de Venise ou de la Havane, et le
constructeur automobile Porsche, par exemple, a pu organiser une exposition de ses
travaux.
© Ousmane Ndiaye Dago
Touré Béhan. Artiste photographe lauréat du « Prix Afriques en Créations » en
1997 à Antananarivo, il est auteur de plusieurs expositions internationales et a
participé à de nombreuses publications (Revue Noire, fondation Prince Claus (Pays-
Bas), le catalogue Sénégal Contemporain publié par le Musée Dapper (Paris). Touré
Béhan est un membre fondateur du groupe de recherche sur la peau noire et du « Mois
de la photographie » à Dakar.
Il est aussi photographe de presse. Il affirme que « La recherche sur les couleurs, la
force des compositions sont importantes dans [sa] photographie. La photo, c'est un
instant, un court instant où tout se passe. Voilà pourquoi je ne recadre jamais ». Il
s’intéresse aux problématiques urbaines et aux mutations sociales.
Propos recueillis par Brigitte Herbertz, extraits du catalogue « Scènes de vie. Parc des ballons et
villes portes ». Le texte est en ligne sur le lien suivant : [Link]
Dans une interview qu’il a accordée au journal Le Soleil le 1er août 2012, il affirme :
« Au Sénégal, le public ne connaît que les photos de baptêmes, de mariages. Quand vous
dites à quelqu’un que vous êtes photographe, il vous regarde en vous toisant ; les gens
ne comprennent pas que la photographie à d’autres types d’application », proteste-t-il.
« Je suis content que les gens qualifient mes photos d’œuvre artistique ».
Ses ballades photographiques sont des scènes de vie. La photographie est, pour lui, un
instant. « Chaque cliché, pense-t-il, résulte d’un bref instant où tous ces ingrédients sont
réunis. Ce ne sont ni des mises en scènes ni des préparations ; c’est une pêche aux
images, donc ce n’est qu’à la fin de chaque partie qu’on mesure ce qu’on a ou pas »*.
Voilà pourquoi, il pense qu’on ne doit pas retoucher la photographie ou la recadrer.
C’est une manière de voir, d’apporter son regard sur les choses ou les êtres de la nature
par une composition, un cadrage, une juxtaposition des formes et des couleurs.
Touré Béhan, propos recueillis par Serigne Mansour Sy Cissé, « La photographie a du mal à être reconnue comme discipline
artistique », Le Soleil daté du 01.08. 2012.
Propos de Touré Béhan, « Balades », mis en ligne sur son blog : [Link]
©Mamadou Touré dit Behan/DR
©Mamadou Touré dit Behan/DR
Nous avons choisi de parler de ces trois photographes sénégalais contemporains à titre
d’exemple, mais d’autres artistes tels que Bouna Médoune Sèye, Djibril Sy, Matar
Ndour ou Pap Ba ont aussi développé une recherche esthétique à travers leur travail.
Ils ont recueilli une certaine reconnaissance et leurs images sont diffusées. Parmi la
jeune génération, on peut citer Omar Victor Diop, layepro. Il existe aussi de
nombreux autres photographes tels que Willy Kemtan qui n’ont pas la chance de voir
leurs travaux diffusés.