C239
C239
Mélanie ROUSTAN
Avec la collaboration de Raphaël BERGER
DECEMBRE 2007
Département « Consommation »
dirigé par Pascale HEBEL
Pour vous procurer la version papier, veuillez contacter le Centre Infos Publications,
Tél. : 01 40 77 85 01 , e-mail : publications@[Link]
Sommaire
SYNTHÈSE ................................................................................................................ 3
I. INTRODUCTION................................................................................................. 6
VIII. BIBLIOGRAPHIE.............................................................................................. 73
1. Références ................................................................................................................................... 73
2. Bibliographie complémentaire ...................................................................................................... 75
SYNTHESE
Achats et ventes de produits d’occasion sur Internet semblent être des stades ultimes du
comportement d’internaute. Un premier niveau, largement généralisé, consiste en la pratique
d’Internet : environ 30 millions de Français de 18 ans et plus sont considérés comme
internautes. Devenir un cyber-acheteur est le deuxième niveau, concernant tout de même
63% d’internautes, soit 19 millions de Français. Enfin, acheter puis revendre des produits
d’occasion en ligne seraient la preuve d’une excellente pratique d’Internet, concernant 30,1%
des internautes pour l’achat et 17,7% pour la vente, soit 7,7 et 4,4 millions d’individus adultes
(source : CRÉDOC).
C’est une pratique distinctive, à l’image de l’usage d’Internet à ses débuts : ce sont les plus
technophiles mais aussi les plus éduqués – les plus diplômés, souvent aux revenus les plus
importants – qui en sont les plus importants utilisateurs. Les personnes aux revenus faibles
(entre 750 et 1220 € par ménage et par mois) sont 19% à avoir déjà acheté en ligne des
produits d’occasion, contre 40% pour les membres des ménages dont les revenus mensuels
dépassent 5 490 € : la forte pratique du marché de l’occasion par des individus aisés montre
donc que l’usage de ce marché ne répond pas qu’à des contraintes économiques.
Il n’y a pas une mais plusieurs logiques conduisant au marché de l’occasion sur Internet.
En premier lieu, la logique économique et utilitaire répond à des contraintes financières, mais
avec deux types de comportements différents. Ce sera l’esprit « débrouille » de personnes
aux revenus limités, cherchant sur Internet comme ailleurs à bénéficier des prix les plus bas.
A l’opposé, des personnes aux revenus confortables utiliseront le marché de l’occasion afin
d’améliorer leur consommation quotidienne avec des produits plus haut de gamme, qu’ils
n’auraient pas nécessairement pu s’offrir neufs. Ce mode de consommation « malin »
répond à une diversification des modes d’approvisionnement, qui permet de maximiser les
possibilités financières. Enfin, la connaissance du marché de l’occasion peut être
l’opportunité pour certains de gagner de l’argent en revendant plus chers certains produits
achetés ailleurs : nous sommes dans un esprit de « business ».
Les logiques esthétique et patrimoniale conduisent aussi au marché de l’occasion sur
Internet : ce sera le collectionneur à la recherche d’une pièce rare ou le chineur, achetant
des objets au gré de ses envies.
Enfin, le plaisir de l’achat, tout simplement, peut conduire au marché de l’occasion sur
Internet. L’accès à une galerie marchande quasi illimitée, ouverte en permanence, aux prix
nécessairement plus bas que ceux des produits neufs, peut procurer un grand plaisir à
certains internautes. Le plaisir ludique du shopping y est alors multiplié.
S’il existait autrefois des réseaux d’occasion distincts – antiquaires, seconde main,
collections en particulier –, Internet fédère tous ces marchés en un seul. Précédemment,
chaque objet possédait son statut : objet de collection, rareté, vieillerie sans importance, etc.
Le marché global qu’est Internet, en fusionnant différents circuits de distribution jusqu’alors
séparés, multiplie les statuts pour chaque objet : une vieille lampe des années 1930 peut
être à la fois lampe de collection pour un acheteur et vieillerie sans importance pour le
vendeur. De plus, tous les objets, quel que soit leur statut, se retrouveront confondus sur une
même plateforme d’échange : d’où l’importance de l’information concernant le produit
recherché – qualité, statut, etc. Cela est d’autant plus important que la majorité du marché
de l’occasion sur Internet fonctionne sur le principe de la vente aux enchères : le prix,
principal référentiel pour l’acheteur néophyte, est absent.
La connaissance du marché de l’objet, tant pour le vendeur que l’acheteur, est ainsi
nécessaire pour en déterminer le juste prix. La bonne transaction se fera en jouant sur le
déficit d’information de l’une ou l’autre des parties : plus que jamais, l’information a une
valeur marchande – celle de la bonne affaire. Cette connaissance du marché devra être
développée par les parties pour éviter la « mauvaise » affaire.
I. INTRODUCTION
Ces évolutions s’inscrivent dans la continuité des changements apportés par la montée en
puissance des technologies de l’information et de la communication, qui réforment en
profondeur l’organisation des échanges, notamment marchands1.
1
ROUSTAN Mélanie, LEHUEDE Franck, HEBEL Pascale, Qu’est-ce qu’Internet a changé aux modes d’achat des
Français ?, Paris, CREDOC, Cahier de recherche n°213, 2005. Les principaux résultats de ce rapport étaient les
suivants : Internet constitue une révolution en termes d’information, plus qu’en termes d’achat ; Internet contribue
au développement de l’expertise des consommateurs ; Internet développe une approche différente du marché en
facilitant l’achat de produits « particuliers » (rares, étrangers, d’occasion) par des canaux différents (entre
particuliers notamment) ; Internet modifie profondément la nature de la relation commerciale entre le vendeur et
l’acheteur ; Internet offre de nouvelles possibilités d’échanges commerciaux. Les sites d’enchères notamment
modifient considérablement la relation des consommateurs au bien ; Internet s’articule au commerce
« traditionnel » : il crée des formes hybrides de distribution (le « click and mortar ») et encourage le recours à la
« multi-modalité » dans le processus de consommation. Voir également : BADOT Olivier, BENOUN Marc (dir.)
Commerce et Distribution : Prospective et Stratégies, Paris, Economica, Coll. « Recherche en Gestion », 2005.
D’un point de vue économique, elles questionnent la dynamique des liens unissant marchés
du neuf, de l’occasion et de la collection et enjoignent à décoder cette expansion de la
seconde main. Du côté des comportements de consommation, elles redéfinissent les
frontières de la professionnalisation marchande, tout en interrogeant ce nouveau mode de
relation aux objets matériels, à leurs usages et à leurs valorisations : goût pour l’authenticité
et les produits ayant déjà vécu ? Nouvelle version du « système D » ? Forme de « loisir
consommatoire » ? Manière de participer à une communauté virtuelle ?
L’analyse des transactions de biens de seconde main sur Internet fait aujourd’hui apparaître
les traits suivants :
L’usage d’Internet dans la consommation s’est routinisé et normalisé ;
La tendance est à la singularisation des parcours, des objets comme des
consommateurs ;
Le « pur produit » cède le pas à l’objet singulier dans le domaine de la marchandise ;
Le statut de client est détrôné par le rôle d’acheteur-revendeur ;
Le consommateur devient suffisamment « entrepreneur » pour que son expertise du
marché l’emmène de l’achat à la revente ;
Etre acheteur-revendeur d’objets d’occasion en ligne revient à « consommer du
marché », à en être un usager expert ;
Les sites marchands sont des prestataires d’usage : ils vendent l’accès au marché
sans agir comme intermédiaires, ils agissent comme méta-dispositif de médiation ;
L’information devient un enjeu économique, géré par les sites marchands
d’occasion ;
L’esprit « P to P » s’articule à la logique « C to C » du marché.
Dans une première partie du rapport, plutôt économique, le point est fait sur les marchés de
l’occasion sur Internet. Cet état des lieux dresse un bilan du e-commerce et de ses acteurs,
puis fournit des informations chiffrées sur les internautes et les acheteurs en ligne, tout
particulièrement concernant les produits de seconde main. Cette partie repose sur une
enquête quantitative du CRÉDOC, réalisée par téléphone auprès de 1013 Français âgés de
18 ans et plus durant le printemps 2007. Celle-ci a permis de déterminer la proportion de
Français et d’internautes2 ayant déjà acheté ou vendu un produit d’occasion sur Internet.
Une analyse plus fine, selon des critères sociodémographiques, a soulevé quelques
hypothèses concernant l’usage des marchés d’occasion sur Internet. Ce sont ces pistes de
réflexion qui sont l’objet de notre approche qualitative.
2
Selon la définition du CREDOC : « individus ayant accès à Internet, à domicile, sur son lieu de travail ou ailleurs
(amis, cyber-café, bibliothèque, etc.).»
3
ROUSTAN Mélanie, Sous l’emprise des objets ? Culture matérielle et autonomie, Paris, L’Harmattan, coll.
« Logiques sociales », 2007.
4
Nos plus chaleureux remerciements au professeur Olivier Badot (ESCP-EAP), ainsi qu’à Jean-Baptiste Clais,
conservateur au musée du Louvre.
Le marché de l’occasion sur Internet est encore peu étudié d’un point de vue économique. Si
les indicateurs du e-commerce se multiplient, il semble que le e-commerce de l’occasion
reste un sous-marché d’un grand ensemble.
a. Evolution du e-commerce
Le e-commerce est aujourd’hui le moteur de la vente à distance (VAD) : avec 11,9 milliards
d’euros en 2006, il pèse pour 66% du total de la VAD, qui représente un total de 18 milliards
d’euros.
12 6,6
10
7,3
8
7,7
6 11,9
4 8,7
5,7
2 3,7
0
2003 2004 2005 2006
Source : FEVAD
D’après le baromètre Médiamétrie / Net Ratings, les dix principaux acteurs du e-commerce
en France sont les suivants :
Dans le cadre de l’achat / vente, eBay est le symbole de ce nouveau marché entre
consommateurs ; son succès est tel qu’il est devenu le premier site de e-commerce en
France en nombre de visiteurs uniques. Ce commerce est un commerce d’occasion et de
collection mais pas seulement : on peut trouver sur eBay des produits neufs mais
appartenant à des particuliers (l’hypothèse peut être faite que l’appartenance à un particulier
altère la caractéristique de « produit neuf » du bien, même s’il l’est, effectivement).
D’autre part, le marché de l’occasion n’est pas le fait uniquement de transactions entre
particuliers : les entreprises, de biens culturels en particulier, proposent aussi des produits
d’occasion. Mais ces produits sont pris en charge et proposés par les sites Internet – ils
bénéficient de la caution de la marque du distributeur. L’acheteur ne paye pas directement le
vendeur mais le distributeur.
Le marché de l’occasion auquel ce rapport s’intéresse concerne les échanges entre
particuliers, entre consommateurs : c’est l’analyse du modèle eBay qui prime, plateforme de
vente entre particuliers sur un modèle d’enchères. L’utilisation d’un modèle d’enchères pour
déterminer le prix est essentielle, car il n’existe pas de « juste prix » d’un objet d’occasion,
mais la rencontre d’une offre et d’une demande (cf. partie suivante).
15 13,4 30%
10,6
10 8,3 20%
5 10%
- 0%
2003 T4 2004 T4 2005 T4 2006 T4 2007 T2
Avec 19 millions d’internautes ayant déjà acheté en ligne au moins une fois, le taux
d’internautes acheteurs atteint aujourd’hui 63%, chiffre quasi stable depuis la fin 2006.
Dans le cadre de cette recherche, l’information concernant la connexion à Internet a été
recueillie auprès d’un échantillon représentatif de la population française, reprenant une
question déjà posée en 2005 : la part des Français disposant d’un accès à Internet, quel qu’il
soit (domicile, travail, amis ou autre) est passée de 58,8% en 2005 à 87,7% en 20075. Cette
très forte hausse signifie une progression de l’usage occasionnel d’Internet (pas
nécessairement durant les trente derniers jours). Cela pourrait être le fait de personnes se
connectant chez des proches – personnes âgés chez un parent, par exemple. Il paraît
possible d’affirmer que 87,7% de la population française s’est déjà connectée à Internet.
Une gradation semble exister pour parvenir au marché de l’occasion sur Internet : un premier
passage du marché physique au e-commerce est délicat à réaliser – problème de confiance
sur Internet, lié au mode de paiement en ligne. Il sera ensuite relativement facile, pour
certains acheteurs, de passer du marché du neuf au marché de l’occasion. Enfin, devenir un
vendeur d’objets – d’occasion – serait le stade ultime du comportement commercial de
l’internaute (cf. la partie V, une approche qualitative des parcours de consommateur).
Ceci explique logiquement une proportion plus faible de vendeurs que d’acheteurs de
produits d’occasion sur Internet (voir figure 4).
5
Etudes réalisées par le CREDOC auprès de plus de 1000 Français âgés de 18 ans et plus en juin 2005 et en
juin 2007.
30,9%
30%
25%
20%
17,7%
15%
10%
5%
0%
Avez-vous déjà acheté un produit d'occasion Avez-vous déjà vendu un produit d'occasion par
par Internet ? Internet ?
Si 63% des internautes ont déjà acheté sur Internet, ils sont presque 31% à avoir déjà
acheté un produit d’occasion, et près de 18% à être devenus vendeurs. Peut s’en déduire
une population de 19 millions d’acheteurs et de 4,4 millions de vendeurs sur Internet.
D’après notre estimation, 7,7 millions de Français ont déjà acheté un produit d’occasion sur
Internet, et 3,9 millions d’entre eux sont devenus des vendeurs d’occasion. La différence
entre les acheteurs et les vendeurs correspond à la gradation du e-commerce d’occasion.
Elle repose aussi sur le fait que sont présents sur Internet des vendeurs amateurs
spécialisés, peu nombreux mais mettant en vente beaucoup d’objets, et fréquemment.
Figure 5 : Achat et vente de produit d'occasion sur Internet, répartition par sexe
(base : 888 individus ayant accès à Internet)
40%
36,0%
35%
Moyenne Homme
30% Femme
25,8%
25% 23,0%
20% Moyenne
15%
12,5%
10%
5%
0%
Avez-vous déjà acheté un produit d'occasion Avez-vous déjà vendu un produit d'occasion par
par Internet ? Internet ?
Les hommes sont plus actifs que les femmes sur le marché de l’occasion en ligne, comme
sur Internet en général. Une différence de 10 points en termes de pratiques d’achats et de
ventes de produits d’occasion distingue les hommes des femmes.
Plus une pratique technologique paraît complexe, et plus elle est masculine : les hommes
représentent 48% de la population française, 53% de la population internautes, 58% des
acheteurs de produits d’occasion en ligne et enfin 64% des vendeurs de produits d’occasion.
La répartition par âge montre de même une large diffusion de ces pratiques de e-commerce
au sein des populations les plus jeunes.
Figure 6 : Achat et vente de produits d'occasion sur Internet, répartition par âge
(base : 888 individus ayant accès à Internet)
50% 18 à 24 ans
43,7%
25 à 34 ans
45%
42,1% 35 à 44 ans
40% 45 à 54 ans
36,6% 55 à 64 ans
35% 65 ans et plus
Moyenne
30%
25,3% 25,0% 24,3%
25% 22,4%
21,6%
20% Moyenne
14,7%
15%
11,2% 11,0%
10%
4,6%
5%
0%
Avez-vous déjà acheté un produit d'occasion Avez-vous déjà vendu un produit d'occasion par
par Internet ? Internet ?
L’achat de produits d’occasion est fortement pratiqué par les 18-34 ans, avec un taux de
pratique de 42,1% à 43,7% en moyenne, alors que les personnes de 45 ans et plus sont au
mieux 25% à l’avoir déjà fait. Très logiquement, les jeunes adultes, au pouvoir d’achat limité,
se tournent vers le marché de l’occasion afin de réaliser des économies sur des produits
dont le caractère usagé ne nuit pas à l’utilisation – les meubles, par exemple. C’est aussi
une pratique générationnelle : l’usage d’Internet, pour toute activité (commerce, information,
pratique média….) est plus forte au sein de cette classe d’âge.
La tendance est beaucoup moins marquée pour les pratiques de vente : de manière
empirique, des taux de l’ordre de 30% à 35% de vendeurs devraient s’observer chez les 18-
34 ans (environ 10 points de moins que pour l’achat, sur les résultats généraux), or le chiffre
se situe entre 22% et 26%. Le différentiel pourrait s’expliquer, chez les jeunes, par une
dynamique d’installation et d’accumulation d’objets matériels, et non de rééquipement (dont
témoignerait la revente de biens).
Comme cela a été évoqué, la vente d’un produit d’occasion sur Internet constitue un niveau
élevé de pratique Internet : la surreprésentation des diplômés du supérieur parmi les
personnes l’ayant pratiquée semble aller dans cette direction.
Figure 7 : Achat et vente de produits d'occasion sur Internet, répartition par niveau d’étude
(base : 888 individus ayant accès à Internet / Internautes / population française)
100%
7,0%
90% 9,0%
80% 38,6%
50,1% Diplôme du
55,5% supérieur
70%
Bac 40,0%
60%
40%
Aucun, cep
22,2% 30,2%
30%
32,5% 44,0%
20%
18,0%
10% 17,4%
4,3% 7,2%
0% 2,4%
Source : CRÉDOC, enquêtes « Consommation » 2007 / ( *): « Condition de vie et Aspiration des Français » 2006
La rationalité économique des agents devrait logiquement montrer une utilisation plus
importante du marché de l’occasion sur Internet par les individus aux revenus les plus faibles
et pourtant ce n’est pas le cas.
Figure 8 : Achat et vente de produits d'occasion sur Internet, répartition par revenu du ménage
(base : 888 individus ayant accès à Internet)
Moins de 750€
50%
De 750€ à 1220€
45,0% De 1220€ à 1830€
45%
De 1830€ à 3660€
40,3% De 3660€ à 5490€
40% 37,7% Plus de 5490€
Ne sait pas, non réponse
35% 33,4%
30,7% Moyenne
30%
25,5% 25,8%
24,1%
25%
19,1%
20% 18,4% 17,8%
Moyenne
15%
11,4%
9,5%
10%
4,8%
5%
0%
Avez-vous déjà acheté un produit d'occasion par Avez-vous déjà vendu un produit d'occasion par
Internet ? Internet ?
La catégorie des ménages dont les revenus sont inférieurs à 750 € par mois regroupe
différentes populations : étudiants, personnes inactives et n’ayant jamais travaillé (personnes
seules, femmes au foyer, veuves, etc.) ou demandeurs d’emploi. Il est difficile de la
considérer comme un tout homogène, mais on y constate une très forte propension (45%) à
avoir déjà acheté en ligne des produits d’occasion. Ce comportement d’achat peut être
fortement lié à l’effet « étudiant » de cette population.
Cette enquête quantitative permet de mieux comprendre les motivations d’achat et de vente
de produits d’occasion sur Internet.
En premier lieu, c’est une pratique complexe sur Internet qui nécessite une certaine habitude
de l’outil technologique, et surtout une pratique dans l’achat en ligne. C’est une pratique
sélective, voire distinctive, et en cela, liée à l’éducation de l’internaute, et donc à son niveau
de diplôme – au moins partiellement.
Le deuxième point concerne la motivation à acheter et à vendre des produits d’occasion.
Rentrer sur le marché de l’occasion peut être un choix ou une contrainte : dans la « vraie
vie » – in real life (irl), par opposition à Internet – les deux circuits coexistent. La chaîne de
magasins Cash Converters propose tous types de produits d’occasions, mais dans leur
grande majorité, il s’agit de biens de bas de gamme, au mieux de moyenne gamme ; la cible
de clientèle est clairement une population aux moyens financiers limités.
A l’opposé, les antiquaires proposent aussi des produits d’occasion, mais à destination de
consommateurs avertis, recherchant un objet de collection.
Les deux univers semblent coexister sur Internet. Mais nous y observons plus
particulièrement une propension à acheter un produit d’occasion progressant avec le
revenu : il s’agirait alors d’un marché d’amateurs, de chineurs ou de collectionneurs,
réservés à une population plus aisée.
Il n’existe pas un, mais des marchés entremêlés de l’occasion, de l’« affaire », de la
« trouvaille » et de la collection sur Internet, aux objets et aux motivations commerciales
différentes. L’analyse sociologique et anthropologique permet d’approfondir ce premier
constat.
6
SILVERSTEIN Michael, La chasse au trésor. Dans la peau du nouveau consommateur, Paris, Eyrolles, 2006.
Les offres proposées sur les sites d’achat-vente d’occasion sur Internet sont les
descendantes naturelles des petites annonces, dans la mesure où l’objet n’est pas
physiquement présent mais représenté par une combinaison de textes et éventuellement
d’images.
7
ROUSTAN Mélanie (dir.), La pratique du jeu vidéo : réalité ou virtualité ?, Paris, L’Harmattan, coll. « Dossiers
Sciences humaines et sociales », série « Consommations et société », 2003 ; ROUSTAN Mélanie, Peut-on parler
d’une dématérialisation de la consommation ?, Paris, CREDOC, Cahier de recherche n°203, 2004.
La mise en vente est une simple mise en ligne de l’offre : description de l’objet, de ses
caractéristiques intrinsèques (marque, modèle, état…) et extrinsèques (lieu d’enlèvement ou
frais de port associés, modes de paiement acceptés), indication du prix (ou du prix de départ
des enchères et, le cas échéant, d’un prix d’achat immédiat). D’éventuelles photographies
peuvent accompagner ce descriptif, ainsi que diverses améliorations de la page constituée
(toutes options payantes pour le vendeur). Il peut également y avoir une « galerie »
rassemblant l’ensemble des objets proposés par le vendeur, sorte de boutique virtuelle,
professionnelle ou non ; ce dernier point dépend du statut du vendeur, non du contenu de
son achalandage.
Le marché de l’occasion sur Internet a deux emblèmes : PriceMinister, le site le plus ancien,
et eBay, le site aujourd’hui numéro un.
Professionnels et particuliers
Encadrés par une structure avant tout technique – une plateforme payante de mise en
relation entre offreurs et acheteurs – des particuliers sont mis en contact autour de divers
objets proposés à la vente (aux enchères), comme dans une gigantesque brocante virtuelle,
relevant autant de la vente de garage à l’américaine (« garage sale ») que du magasin d’arts
Le site eBay, qui rassemble la majorité des transactions, par un effet de métonymie, en est
venu à symboliser le phénomène « occasion sur Internet » dans son ensemble. C’est un site
Internet qui se déploie au plan mondial, tout en offrant des fenêtres locales à l’échelon
national : à côté d’eBay monde, se déploient eBay France, eBay Italia, eBay Grande-
Bretagne, etc.
Sa particularité tient au mode de fixation des prix qui s’y opère : les enchères sont la norme,
bien que subsiste exceptionnellement la possibilité de l’« achat immédiat » à un prix fixé
initialement par l’offreur lors de la mise en ligne/en vente de l’objet. Autre spécificité, le « prix
de réserve », qui permet au vendeur ayant choisi (payé) cette option de garantir un montant
minimal à sa transaction : si le prix de réserve n’est pas atteint lors des enchères, le vendeur
n’est pas tenu d’opérer la transaction. Signalons également que les enchères en vigueur sur
le site sont limitées dans le temps, se rapprochant sur ce point des traditionnelles enchères
« à la bougie » – mais conservant par ailleurs la propriété des enchères classiques,
s’effectuant à la hausse. Enfin, elles sont limitées et progressives, c’est-à-dire que l’enchère
proposée est une enchère maximale : si j’enchéris à 10 euros un objet actuellement à 6
euros, il passe à 6,50 euros – toutefois, si un autre enchérisseur mise sur 9 euros, l’objet
passe à 9,50 et j’en serais l’acquéreur si personne d’autre ne se manifeste avant le délai
limite.
a. Le magasinage en ligne
En outre, la temporalité est elle aussi touchée par le passage sur Internet d’une partie de
l’univers marchand. Le changement le plus frappant est l’absence totale d’horaires sur le net.
Les habitudes de magasinage sont complètement dérégulées, et l’espace nocturne se trouve
notamment ouvert par ces nouveaux horizons marchands.
Il est notable toutefois que l’internationalisation liée à Internet recadre la temporalité des
échanges selon d’autres critères, comme les fuseaux horaires – qui correspondent
finalement à une prise en compte des rythmes sociaux classiques, dans leur multi-spatialité.
En outre, la contrainte temporelle est également réintégrée sur le net sous la forme de
durée, le plus souvent considérée comme délai : délai de réponse, délai de livraison.
b. Le paiement en ligne
Une première possibilité de résolution de la tension liée à l’usage d’un moyen dématérialisé
de paiement réside en son évitement. Les sites marchands de produits d’occasion tendent à
mettre en relation les particuliers entre eux, sans forcément les exhorter à passer par
Internet pour la dimension monétaire de la transaction.
Ainsi, de nombreux échanges de marchandises demeurent dans le cadre classique de la
vente entre particuliers, au sens où ils s’engagent sur Internet, qui fait alors office de simple
moyen de communication, et se concluent par les méthodes « traditionnelles » de paiement :
liquide de la main à la main ou envoi de chèque par la poste.
La « révolution » PayPal
Une autre façon d’échapper à l’« angoissante » phase de paiement par carte bancaire en
ligne consiste en l’usage d’un compte PayPal (organisme lié à eBay) : le compte est rattaché
à un individu et à une carte bancaire et fonctionne comme une carte de crédit, mais l’acte de
paiement est simplifié à l’extrême. Nul besoin de sortir sa carte bancaire, d’en déchiffrer et
reproduire les multiples chiffres identificateurs, il suffit de cliquer et d’entrer un mot de
passe : une procédure proche de l’ouverture d’une messagerie, qui rend impalpable et
« indolore » l’acte de paiement en ligne.
Sur eBay, l’invisibilité de l’achat en tant que tel est renforcé par la volatilité des prix, auxquels
les enchères donnent une apparence changeante et imprévisible.
Le contrôle social propre aux communautés, notamment virtuelles, fonctionne à plein sur les
sites marchands d’occasion. Par exemple sur eBay, une grande importance est accordée au
système de notation des transactions, aussi bien par le site en tant que structure de
coordination que par les usagers rencontrés. Il est primordial que chaque transaction fasse
l’objet d’une évaluation de la part de ses acteurs et que la somme des évaluations
individuelles produise un pourcentage acceptable de satisfaction vis-à-vis du vendeur. Ce
phénomène rassemble la tendance actuelle à l’évaluation de la performance en général, et à
l’évaluation de la satisfaction dans le domaine de la consommation en particulier. Ce qui
apparaît comme spécifique, c’est l’horizontalité de la procédure, ainsi que sa réciprocité. Le
contrôle social n’est pas confié à des experts extérieurs mandatés soit par l’organisme
surplombant, soit par ses usagers. Il est d’autant plus efficace qu’il est exercé par les acteurs
entre eux et sur eux, impliquant tout un chacun dans la bonne marche de sa communauté.
La compétence, au lieu d’être concentrée entre quelques mains, est « rapatriée » chez les
consommateurs eux-mêmes et partagée par tous.
8
ROCHEFORT Robert, Le consommateur entrepreneur. Les nouveaux modes de vie, Paris, Odile Jacob, 1997.
technologies. Il y a bien un coût d’entrée cognitif au marché de l’occasion sur Internet, dans
la mesure où il requiert a minima un usage de l’ordinateur incluant la maîtrise des activités
en ligne. Ce savoir-faire technique peut constituer une barrière à l’accès au marché, mais
également un motif secondaire d’intérêt. En effet, certains usagers, d’eBay par exemple, se
sont mis à Internet pour profiter du site et en améliorent leur connaissance « à l’usage ».
Ce premier point mérite d’être souligné, tant son évidence masque parfois sa réalité. Toutes
les actions prennent appui sur des objets matériels. Ceci reste vrai dans le domaine des
médias, supports du stockage et du transport de l’information. Si la miniaturisation des
technologies et la portabilité des terminaux ont quelque peu transformé les habitudes, celles-
ci demeurent des conduites motrices s’appuyant sur des objets matériels9.
Sur un autre plan, les produits échangés demeurent, dans la quasi-totalité des cas, des
biens matériels, et même ceux qui correspondent à des services et à des biens immatériels
gardent un support concret (tickets et billets). De façon générale, c’est dans tout ce qui
touche au stockage et au transport que ressort de la façon la plus saillante la dimension
matérielle des choses.
Du côté du vendeur, qui met en ligne des descriptions, sont certes mobilisées des capacités
à la représentation, textuelle et photographique. Mais les contenus sont avant tout des
données nécessitant l’appréhension de l’objet proposé dans sa matérialité : encombrement
et poids y sont centraux, car ils définissent les conditions de retrait ou de livraison relatives
au bien, et ont parfois, en amont, présidé à sa mise au rebut, puis en circulation. Les
conditions de transport relèvent à la fois d’éléments physiques (l’emballage, relatif à la
fragilité) et d’éléments financiers (frais de port). Les uns et les autres sont l’objet d’une
attention toute particulière de la part des vendeurs, mais aussi des sites marchands en tant
que structures de mise en relation : il est demandé à tous de porter un soin particulier à
l’emballage des objets envoyés, et il semble acquis que chacun puisse indiquer, a priori, les
frais de port correspondant à ses envois. Le conditionnement et l’expédition sont des phases
très concrètes de l’activité de vendeur en ligne : faire un paquet, l’emmener à La Poste, le
porter en faisant la queue, puis le déposer sur le comptoir, régler les frais et le laisser
partir…
De même, quand il s’agit, pour l’acquéreur, d’aller lui aussi faire la queue à La Poste pour
aller retirer son paquet ou de parcourir cinquante kilomètres en camionnette pour aller
9
ROUSTAN, Peut-on parler d’une dématérialisation… op. cit.
Du côté des marchandises échangées, se constate une perte de vitesse du « pur » produit
(fabriqué en série, marketé et distribué par des professionnels, dont le prix répond à une
logique de valorisation par l’offre). Ce dernier se voit détrôné par des « objets » au statut
moins clair, artefacts à la vie déjà plus ou moins marquée par leurs propriétaires et usagers
successifs, et au parcours ponctuellement jalonné de retours au stade de la marchandise.
10
KOPYTOFF Igor, « The cultural biography of things : commoditization as process », in Arjun APPADURAI (dir.), The social
life of things. Commodities in cultural perspective, Cambridge, Cambridge University Press, 1986.
La sphère des choses vendables est donc limitée – au moins en théorie – d’un côté par la
singularité (notamment du vivant), de l’autre par la communauté (notamment mémorielle et
patrimoniale).
En comparant les différents traitements réservés à ces questions délicates selon les pays et
les époques, il apparaît clairement que le statut de marchandise est une construction sociale
et culturelle, dont l’évolution est observable selon les lieux et les époques (les limites
fluctuent, de ce qui est vendable/achetable ou non), mais aussi à l’échelle d’une biographie
d’objets, selon les circonstances et les mises en situation.
Déballage et domestication
En premier lieu, le déballage du produit permet de « lui ôter son goût d’argent »12, de le
« désactiver en tant que marchandise »13.
Eliminer le packaging revient à débarrasser l’objet acquis des oripeaux de la marchandise :
l’étiquette comportant le prix, l’emballage indiquant la marque, donnant le contenu, mais
aussi les arguments de mise en valeur et les labels éventuels. Cette transformation
matérielle agit comme une transformation symbolique. C’est un premier pas vers la
domestication, au sens d’une recomposition de l’univers sémantique de l’objet. Ce dernier
passe des rayons du point de vente, où il existe en tant que marchandise, chargée en
« équipement » pour le consommateur (design, packaging, publicité, merchandising…)14 et
reliée aux autres produits offerts à la vente par un imaginaire commun, celui de la
consommation15, aux étagères de la maison. Là, il se trouve replacé dans un autre ensemble
d’objets et de représentations, cette fois-ci domestiques : celles que partagent ses usagers,
faites de mémoires et d’habitudes individuelles et familiales mêlées16.
En outre, le régime de valeurs auquel il est soumis change aussi. D’abord évalué comme
marchandise, selon des critères spécifiques, largement fondés sur un traditionnel ratio
11
WARNIER Jean-Pierre, Construire la culture matérielle. L’homme qui pensait avec ses doigts, Paris, PUF, coll. « Sciences
sociales et sociétés », 1999.
12
WARNIER Jean-Pierre, 1994, (dir.) Le paradoxe de la marchandise authentique. Imaginaire et consommation de
masse, Paris, L’Harmattan, coll. « Dossiers Sciences Humaines et Sociales », p.21.
13
Litt. : To deactive it as a commodity [KOPYTOFF, op. cit., p. 76].
14
COCHOY Franck, Une sociologie du packaging ou l’âne de Buridan face au marché, Paris, PUF, coll. « Sciences
sociales et sociétés », 2002.
15
BAUDRILLARD Jean, La société de consommation, Paris, Gallimard, 1970.
16
MUXEL Anne, Individus et mémoire familiale, Paris, Nathan, coll. « Essais & Recherches », 1996.
Bricolage et customisation
Une transformation encore plus poussée est amenée par le bricolage et la customisation, qui
consistent, pour le premier, en un assemblage à domicile et par soi-même (« do-it-yourself »)
d’éléments matériels produits et vendus séparément, et pour la seconde, en une
personnalisation qui vaut amélioration d’un produit acheté, selon le même état d’esprit.
Le bricolage revêt une importance grandissante dans le processus d’appropriation des
marchandises, comme en témoigne son extension en tant que secteur économique. On peut
y voir un signe du désir des consommateurs de déposer dans les objets achetés du savoir-
faire et de la mémoire, de la personnalité, autrement dit, un peu de la singularité de l’humain.
Pour Jean-Pierre Warnier (1999), le bricolage « pousse la domestication des marchandises
très loin, puisque le bricoleur contribue en personne à produire son cadre de vie. La
consommation prolonge jusque chez-soi la phase de production. C’est la production
terminale d’un cadre domestique particularisé, par l’intégration dans une configuration
singulière d’éléments de série produits ailleurs »18. On peut en outre souligner que cet
engouement s’enracine dans l’idéal bourgeois datant des débuts de la société de
consommation moderne, autour de l’articulation entre famille, maison et propriété privée.
17
Cette expression est entendue comme l’ensemble des phénomènes de co-construction des sujets, du social et de la
culture dans le rapport aux objets matériels (et par extension comme une certaine vision de l’anthropologie chaussant ces
« lunettes » de décryptage du réel). Cf. WARNIER, Construire la culture matérielle… op. cit. ; JULIEN Marie-Pierre et
ROSSELIN Céline, La culture matérielle, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2005.
18
WARNIER, Construire la culture matérielle… op. cit., p. 145-6.
de leur statique dans les conduites motrices du sujet »19. L’objet usuel est intégré aux
habitudes et routines d’un ou plusieurs individus, incorporé aux conduites motrices de
chacun en tant que prothèse au mouvement, mobilisé au sein des rituels du quotidien. Il
entre dans une dynamique où il change ses usagers, qui le changent en retour : aux plans
physique et symbolique. Il devient partie intégrante de la « mise-en-objets » des individus et
de la culture matérielle de la maisonnée.
Mémoire et patrimonialisation
De plus, le temps qui passe alimente une sédimentation mémorielle des sujets vers les
objets. Certains d’entre eux viennent cristalliser des souvenirs, voire incarner le souvenir
(d’un événement, d’une époque, d’une personne). Le mouvement de patrimonialisation est
alors entamé.
La patrimonialisation, tout comme la marchandisation, est un processus social, une
construction culturelle qui s’opère par « rupture » avec le reste des objets en circulation20. Sa
mise en œuvre à l’échelle locale se retrouve, dans les grandes lignes, à celle de la nation,
voire de l’humanité. Elle repose sur la séparation de certains éléments matériels du flot banal
des marchandises mais aussi du maelström des objets en usage au quotidien, pour les
inscrire dans une durabilité.
Cette séparation est symbolique mais s’appuie toujours sur une séparation physique : par
exemple, les œuvres acquises par une institution patrimoniale prennent un statut légal
spécifique, qui les rend inaliénables, et dans le même temps se trouvent manipulées de
façon à devenir des objets-de-musées (restaurés, conservés, inventoriés,
21
photographiés…) . Dans le contexte privé, les choses se font de façon plus souple, mais la
mise en vitrine, par exemple, peut être mentionnée comme une procédure se retrouvant
dans différentes situations, plus ou moins formelles. Recontextualisation matérielle d’un
objet, elle sert sa transformation symbolique : c’est un dispositif contraignant l’usage à se
faire posture admirative.
19
WARNIER, Construire la culture matérielle… op. cit., p. 146.
20
RAUTENBERG Michel, La rupture patrimoniale, Paris, A la croisée, 2003.
21
JULIEN et ROSSELIN, La culture matérielle, op. cit.
Prenons l’exemple le plus trivial, exposé par l’anthropologue Jean-Pierre Warnier (1999)
dans son ouvrage Construire la culture matérielle. L’homme qui pensait avec ses doigts22,
pour montrer la révocabilité du statut de marchandise. Un baril de lessive, du linéaire du
supermarché à son passage en caisse, est considéré par son acquéreur comme une
marchandise, un « OCNI » (objet de consommation non identifié)23. Une fois ramené à la
maison, assimilé à l’univers domestique de la cuisine ou de la salle de bains où se trouve le
lave-linge, ancré dans les habitudes motrices de la ménagère ou de son homologue
masculin, il intègre un peu de ce que sont et ce que font les habitants de la maisonnée. En
aucun cas, il ne peut être revendu24. Il est « dé-marchandisé ». Une fois vidé de son contenu
initial, la boîte pourra par exemple être décorée d’autocollants et servir de rangement à des
jouets, entamant ainsi une nouvelle vie en dehors de tout système marchand. Ceci n’exclut
pas la circulation du bien : transmise de l’aîné au cadet, puis au cousin, la boîte ainsi
« chargée » des activités humaines qui l’ont transformée poursuivra son parcours,
changeant de mains autant que de statuts. Elle pourra aussi bien finir « déchet », ce qui
arrive à la plupart des objets qui nous entourent, voués à la mise au rebut, voire à la
destruction, ou devenir un support de mémoire familiale, pourquoi pas transgénérationnel,
jusqu’à faire partie prenante d’une forme de patrimoine. Décoré, gribouillé, manipulé,
personnalisé… le baril de lessive autrefois semblable à tant d’autres lorsqu’il était
marchandise est devenu un objet singulier. Dans ce cas précis, il est peu probable qu’il
puisse revenir sur un circuit marchand, sauf à imaginer dans quelques décennies qu’il se
fasse le témoin d’une époque révolue et prenne une quelconque valeur, comme les boîtes à
biscuits en fer d’antan, ou les boîtes à camembert en bois, qui ont fini par trouver leur cercle
d’amateurs. On peut alors souligner l’ambivalence du lien unissant marchandise et
patrimoine : d’un côté, l’accès d’un objet au statut de patrimoine (extraction de l’univers du
tout-venant, approche taxinomique, idée de représentativité, de symbolisation d’une culture,
d’une identité, volonté de transmission verticale plutôt qu’horizontale…) tend à éloigner
l’objet concerné de la sphère de la marchandise, de l’autre, il tend à le réintégrer au marché
à une valeur supérieure, comme pour actualiser l’enrichissement de sa valeur symbolique en
valeur monétaire.
22
WARNIER, Construire la culture matérielle… op. cit.
23
Un « Objet de Consommation Non Identifié » désigne « le tout-venant » de la marchandise « standardisée, vendue
dans l’anonymat de la grande distribution » pour WARNIER [Construire la culture matérielle, op. cit., p. 147], qui s’inspire de
l’« Objet Comestible Non Identifié » de Claude FISCHLER, [L’homnivore. Le goût, la cuisine et les corps, Paris, Odile Jacob,
coll. « Points », 1990, p. 218].
24
Nous évoquons ici le contexte occidental. En Afrique par exemple, la remarchandisation serait possible, totale
ou partielle, sous forme de petits sachets de lessive revendus au sein du commerce informel de la rue.
Les objets usuels s’inscrivent au plus proche de la singularité des individus : ils en révèlent
l’unicité et l’identité, constituant une mise-en-objets des individus à la fois physique
(appropriation des objets comme prothèses à l’action, incorporation aux habitudes motrices,
routinisation des usages) et symbolique (domestication des objets, « dialogues »
sémantiques entre les assemblages ou séries constitués, dispositifs de cristallisation de
connaissances, d’émotions et de mémoires).
Les objets patrimoniaux se trouvent eux aussi du côté du pôle de la singularité, doublement,
si l’on peut dire : singuliers, ils singularisent ceux qui les possèdent. Cette singularité se
rapporte à une certaine « authenticité » de l’objet, aux deux sens du terme d’« originalité » :
celui qui connote le vrai, par opposition au faux ou à l’imitation, celui qui connote
l’exceptionnel, du moins l’inhabituel, une forme de rareté, sinon d’unicité. Cette rareté est
produite en relation à un ensemble qui fait référence : la pièce unique par rapport au produit
fabriqué industriellement, la série limitée par rapport à la grande série, la marchandise dans
son emballage d’origine par rapport à l’objet usité, etc. Un lien au passé est également tissé,
d’où ressort le rôle mémoriel de l’objet mis à part, qui en vient à symboliser une époque, un
événement ou une caractéristique – d’un individu ou d’un groupe, de la famille à la nation.
De leur côté, le déchet et la marchandise relèvent de statuts plutôt indifférenciés, soit que la
valorisation par l’argent et la sérialisation de la production rendent anonymes et
interchangeables les produits échangés (pour considérer ici l’archétype de la marchandise
moderne), soit que la dévalorisation complète de l’objet neutralise toute affiliation, matérielle
ou symbolique.
Les sites marchands d’occasion favorisent les retours à l’état de marchandise d’objets
usuels, d’objets patrimonialisés mais aussi d’objets devenus déchets.
25
Enseignement du Pr. Dominique Desjeux, université Paris 5-Descartes.
En mettant en relations des particuliers entre eux, les sites marchands d’occasion
suppriment un maximum d’intermédiaires entre vendeurs et acquéreurs potentiels. C’est
souvent le principe sur les marchés d’occasion – du moins ceux qui relèvent de la seconde
main plus que de l’antiquité ou de la collection. Ce qu’Internet apporte, c’est une
maximisation du phénomène, un élargissement des acteurs et objets concernés par effet de
raccourcissement des distances physiques et symboliques entre personnes. La « culture
Internet » est également particulièrement propice au « P to P ».
Cette « convivialité » d’emblée – ou plus exactement ce « pied d’égalité » qui donne le ton
aux communications en ligne – ôte un coût symbolique à l’entrée dans le champ des
transactions commerciales sur Internet. La prévalence du mode informel, forme de détente
en termes statutaires, autorise une grande fluidité dans la prise de rôle. Combinée à une
certaine transparence de l’information, qui facilite les comportements d’imitation, elle
encourage à passer le pas de la vente. L’offre est ainsi encouragée.
De plus, la dimension matérielle (physique et financière) entre ici en ligne de compte. On
pourrait même dire qu’elle joue à plein : la somme d’énergie – et d’argent – dépensée pour
une mise en vente « en dur » n’a rien à voir avec celle engagée pour une mise en vente en
ligne. Qui voudrait se lever à quatre heures le dimanche matin, pour aller « déballer » à la
brocante, en payant son emplacement tout en prenant le risque de ne rien vendre, alors qu’il
peut mener son affaire bien au chaud, chez lui, aux horaires qui lui conviennent et pour un
coût relativement modique ? C’est certainement dans cette comparaison que réside une des
clefs du succès des seconds marchés en ligne. Les marchés « en dur » ne souffrent pas la
comparaison, tout du moins côté vendeur, d’autant que la rencontre avec la demande est
démultipliée quasiment à l’infini.
Une visibilité maximale est offerte à l’objet, et, sans tomber dans l’angélisme de la vision
d’un « village global », force est de reconnaître que la mise en ligne permet de toucher
virtuellement – ici au sens strict du terme – un nombre illimité d’acquéreurs potentiels.
L’exposition du produit proposé est maximale au plan quantitatif. En outre, au plan qualitatif,
la richesse sociale présente sur le net autorise le bien offert à rencontrer, dans un seul et
même mouvement, une demande complexe et variée. Par sa simple présence en ligne,
autrement dit par sa représentation visuelle et textuelle sur le réseau, l’objet à la vente peut
se trouver convoité par des spécialistes et autres amateurs du monde entier. Son exposition
est telle qu’il atteint des niches commerciales, de collectionneurs notamment, dont son
propriétaire actuel ne soupçonne peut-être même pas l’existence. Du même coup, sa valeur
peut changer du tout au tout, et de quasi-déchet, passer, en changeant de contexte, au
statut de patrimoine…
L’existence d’un immense marché de l’occasion sur Internet décourage le statut de déchet.
La rentabilité du recyclage
Si tout objet trouve – ou crée – son marché sur le net, mieux vaut faire d’une pierre deux
coups et s’en débarrasser tout en empochant un gain. Le rétrécissement des distances
spatiales et sociales sur Internet permet de toucher des sphères d’appréhension des objets
matériels tout à fait originales, qui constituent autant de marchés, et autorise du même coup
des biens usagés, voire défectueux, à trouver preneurs, chez les bricoleurs ou chez les
collectionneurs. La possibilité d’entrer en contact avec ces univers particuliers, voire la
simple conscience de leur existence, n’eut pas été possible auparavant.
Le phénomène d’ouverture des seconds marchés en ligne tend ainsi à repousser la fin de vie
des objets en remettant dans le circuit des échanges marchands un certain nombre de biens
qui seraient devenus déchets dans des circonstances où le coût (matériel et immatériel)
d’entrée sur un marché aurait été plus élevé.
De l’abondance au déstockage
niveau d’abondance des objets produits et vendus atteindrait, selon certains auteurs26, un
palier correspondant à la nécessité de les remettre en circulation, avant tout par un pur effet
de matérialité : l’entassement et le volume occupé subséquent. C’est ainsi que s’expliquerait
le succès des seconds marchés, certes favorisés par le média Internet et sa double capacité,
quasi-infinie, de mise en relation des individus et d’accumulation/circulation de l’information.
Cette importance est aussi qualitative : elle s’inscrit dans la continuité d’une société de
consommation favorisant un amour des objets qui, combiné à l’érection de l’argent en valeur,
tantôt confine au fétichisme de la marchandise27, tantôt relève d’une forme de matérialisme
identitaire plus propice à la combinaison d’éléments singuliers.
c. Un encouragement à la collection
Les collectionneurs sont des représentants actifs de cet amour des objets. Ils produisent du
statut de patrimoine en faisant des objets matériels des objets de connaissance, sur le
modèle artistique ou scientifique. Par leur approche savante de certaines catégories de
biens, ils leur donnent une légitimité culturelle se transformant bientôt en valeur marchande.
Les sites tels que eBay facilitent les comportements des amateurs, collectionneurs et autres
passionnés. D’abord, ils simplifient énormément la localisation des pièces manquantes à
telle ou telle série, localisation qui constitue la ressource rare sur ce type de marchés.
Ensuite, ils « mécanisent » la relation entre valorisation tout court et valorisation marchande,
en rendant systématiquement publiques les transactions. Dans un même mouvement, ils
offrent gratuitement la connaissance des marchés « cachés », des niches, via un catalogue
raisonné de tous les systèmes de valorisation locaux constitués par les groupes d’experts ou
de « fans ». De plus, ils mettent en contact ces communautés de goût, les renforçant dans
leurs choix, leurs catégorisations et leurs classifications.
Accumulation et classification
26
NISSANOFF Daniel, Futureshop. How the New Auction Culture Will Revolutionize How We Buy, Sell, And Get
Things We Really Want, Penguin Press, 2006.
27
BAUDRILLARD, La société de consommation, op. cit.
et l’assurance, toute nouvelle, de trouver facilement des futurs acheteurs aux pièces
acquises, poussent à l’accumulation des objets, qui, combinée aux dispositifs de
connaissance et de jugement drainés par les marchés, aboutit là aussi à des logiques de
collection et de patrimonialisation.
Sur les sites de vente en ligne, la catégorisation des objets par « familles », leur
regroupement par thèmes, constituent l’équivalent de la mise en rayons en magasin, voire
de la mise en boutiques dans une galerie marchande ou même une ville. En effet, au-delà
des mondes matériels ainsi constitués, ce sont des univers de référence qui se dessinent, et
encore au-delà, des types de marchés. Le regroupement des objets, leur insertion a priori
dans des classifications, participe de la construction de leur statut. Un processus similaire à
celui de la stratification sociale est opérant pour les objets : une lampe sera-t-elle considérée
comme un élément de « Mobilier et décoration » ou comme une pièce d’« Art et
antiquités » ?
Entre utilitaire et esthétique, la qualification de l’objet, et sa valorisation subséquente, se
nouent à la jonction de l’offre et de la demande, à la rencontre d’une mise en scène
marchande et d’un projet d’usage.
Comme un inventaire à la Prévert, la liste des objets acquis et cédés par un individu dresse
un portrait composite de ses goûts, intérêts et (p)références : qui se spécialise dans le
mobilier industriel et les robes vintage des années 50 à 70, qui s’en tient exclusivement aux
cartes postales ou aux vinyles, qui papillonne entre électroménager, layette et bande
dessinée… Ces indices matériels constituent autant d’univers culturels : hétéroclites ou
homogènes, populaires ou « cultivés », ils indiquent autant l’éclatement des systèmes de
légitimité qui hiérachisent les objets et engendrent des valorisations différentielles selon les
groupes, que leur entrelacement à l’échelle des individus.
C’est sur cette base que peut s’élaborer une stratégie d’approche et d’enchérissement : a-t-
on affaire à un connaisseur ou à un néophyte ? A un spécialiste passionné ou à un
opportuniste dans l’air du temps ? – bref, à quelqu’un qui connaît la « vraie » nature de
l’objet proposé ou en ignore la valeur ?...
De plus, c’est également sur cette base que peut se construire la confiance : dans l’objet
(son authenticité) et dans le vendeur (son honnêteté) – confiance nécessaire à la
transaction, et que l’encadrement technique et éthique du site ne suffit pas toujours à
asseoir.
Enfin, c’est aussi sur cette base que peuvent s’instaurer des rapprochements entre usagers :
les passions se déclinent, les goûts communs s’affichent, les généalogies culturelles se
dessinent en ombres chinoises… Autant d’éléments propices aux phénomènes
d’identification ou d’agrégation entre individus : des communications non-marchandes
s’établissent entre amateurs homologues, des courriers ou des photographies s’échangent,
des rencontres ont parfois lieu, presque toujours autour de l’objet de la passion (ou du moins
de l’intérêt).
La circulation marchande des objets d’occasion s’appuie sur des réseaux sociaux passant
par Internet. Elle révèle une double singularisation des parcours : du côté des marchandises
échangées, dont le modèle se rapproche de l’objet singulier en s’éloignant du produit
fabriqué et distribué en série ; du côté des acteurs des transactions, qui se rapprochent des
statuts hybrides et singuliers propres aux individus, en s’éloignant de la figure du client. Les
seconds marchés s’adaptent à cette double singularisation, en individualisant l’évaluation
des objets et en personnalisant les transactions.
La réflexion autour de la circulation des objets d’occasion s’inscrit ainsi en droite ligne des
débats sur le caractère aliénant de la marchandise et la dimension créative de la
consommation28. S’y redéploie la question de l’argent comme « destructeur des formes »29
autant que celle de la culture matérielle comme support de construction des individus.
28
CERTEAU (DE) Michel, L’invention du quotidien, Tome I, Arts de faire, Paris, UGE, 1980.
29
SIMMEL Georg, La philosophie de l’argent, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2007 [1900].
30
Sciences de la société n°56 : Les figures sociales du client (dir. Franck COCHOY), 2002.
La notion sociologique de « carrière » permet de penser la façon dont les individus évoluent
concomitamment dans leurs modes d’actions et leurs systèmes de valeurs. Elle procède
d’un « modèle séquentiel » qui « renvoie à la suite des passages d’une position à une
autre » et englobe « aussi bien les faits objectifs relevant de la structure sociale que les
changements dans les perspectives, les motivations et les désirs des individus »32. Ici, elle
sert à envisager les transferts de modes opératoires d’un marché vers l’autre, voire d’une
pratique à l’autre, dans toute la complexité de leur dynamique, faite de continuité et de
ruptures, non seulement des compétences mais aussi des comportements dans leur
ensemble.
Deux parcours typiques, pour les consommateurs, peuvent être repérés en tant qu’usagers
des sites Internet d’achat-vente d’occasion. Le premier de ces parcours relève d’une logique
de produits. Il mène les amateurs d’objets d’occasion à suivre leurs réseaux de distribution
au fur et à mesure de leur transfert vers Internet. Le second répond à une logique de média.
Il correspond à un élargissement des usages du e-commerce du neuf vers l’occasion.
Du « dur » au virtuel
Une partie des utilisateurs des sites marchands d’occasion ont suivi les seconds marchés
lors de leur passage en ligne. Certains d’entre eux sont même venus à Internet en suivant
leurs univers de magasinage.
Les consommateurs de dépôt-vente, les amateurs de vide greniers, de brocantes,
d’antiquités, les collectionneurs et autres chineurs sont généralement très satisfaits des
bénéfices apportés par le transfert du marché sur Internet : les coûts d’entrée sur le marché
diminuent, le confort et la fluidité augmentent, les possibilités de transaction se démultiplient,
les intermédiaires disparaissent…
Plus qu’une hybridation, il semble bien ici qu’il y ait remplacement du « brick and mortar »
par le e-commerce. Certes, la multi-modalité demeure, et le jeu sur les marchés « durs » ou
virtuels peut engendrer des gains, mais on peut globalement parler de transfert du marché et
de ses usagers.
Du neuf à l’occasion
Une autre partie des consommateurs d’occasion sur Internet vient plutôt du e-commerce du
neuf, et a découvert les seconds marchés en ligne par « effet de proximité ». Cette proximité
est autant celle des marchandises, qui se trouvent de plus en plus sur les mêmes places de
marché virtuelles consacrées aux « bonnes affaires », que celle des pratiques de
31
ROCHEFORT, Le consommateur entrepreneur…, op. cit.
consommation. Les habitudes d’achat en ligne commencent par les biens culturels et de
loisirs, s’étendent vers d’autres sphères des produits neufs, pour aboutir aux domaines de
l’occasion. Les « barrières » concernant le paiement sur Internet ou la fiabilité de la vente à
distance sont alors déjà franchies, et servent de socle à l’élargissement de la consommation
en ligne.
b. De l’achat à la vente
Les consommateurs « issus » du neuf commencent généralement par acheter des objets
d’occasion. Ce sont des clients avant tout, experts de leurs pratiques d’achat et décidés à
élargir leurs zones de magasinage. Les pratiquants des transactions « non virtuelles »
d’objets d’occasion sont plus susceptibles d’exercer déjà leurs connaissances du marché
dans les domaines de l’achat comme de la vente.
Mais ce n’est pas forcément l’analyse de la « carrière » de consommateur qui offre
l’éclairage le plus pertinent sur la primauté des pratiques d’achat ou de vente d’objets
d’occasion sur Internet. Un déménagement, un deuil : toute situation induisant une
transformation de l’univers domestique est susceptible de bouleverser l’économie des objets
matériels d’un individu, de l’amener à vouloir se séparer d’un certain nombre d’éléments, et
en conséquence, à songer aux façons concrètes de s’en débarrasser, pourquoi pas sur un
mode marchand. De même, une immobilisation à domicile (chômage, accident, grossesse…)
peut aboutir à repenser son intérieur et son rapport aux objets – d’autant que l’ennui
constitue également un facteur contribuant à la découverte de nouveaux usages d’Internet.
La fréquentation, plus ou moins active, des sites marchands d’occasion est alors un genre
de loisirs. Ici, soit la vente d’effets personnels constitue à la fois un passe-temps et un
revenu d’appoint, soit le shopping ludique et gratifiant que représente l’achat en ligne
d’objets originaux ou économiques engendre une satisfaction.
Les relations entre achat et vente en ligne d’objets d’occasion dépendent du rapport à la
matérialité des individus concernés, plutôt tournée vers les objets eux-mêmes ou plutôt
tournée vers l’argent qu’ils représentent.
32
BECKER Howard S., Outsiders. Etudes de Sociologie de la déviance, Paris, Métailié, 1985 [1963], p. 47.
Trois grandes logiques d’usage des sites marchands d’occasion peuvent être repérés :
la logique utilitaire et économique, correspondant à une approche instrumentale de
l’usage de ces sites, que cet usage se focalise sur les objets ou sur l’argent qu’ils
représentent ;
la logique esthétique et patrimoniale, qui se centre sur la dimension culturelle des
objets matériels ;
la logique hédoniste, dont le cœur repose sur un goût pour le jeu et ses plaisirs.
Se retrouvent ici les enseignements de l’étude quantitative de la première partie. Il n’existe
pas une, mais plusieurs logiques d’usage, correspondant à des populations différentes, qui
n’ont en commun que l’usage d’un même média – Internet – voire d’un même site, pour
accéder à ce marché.
C’est une différence fondamentale avec le marché de l’occasion « irl » (in real life), où les
différents circuits de produits d’occasion (antiquaires, magasins pour collectionneurs d’un
produit déterminé, réseau de magasins généralistes d’occasion type Cash Converters) sont
clairement distincts les uns des autres, et les clients ne se croisent pas. Les plateformes de
vente de produits d’occasion sur Internet, présentant tous les produits, rassemblent
différents clients, aux logiques différentes.
Pour une partie des pratiquants de ce type de marchés – d’occasion, sur Internet – l’intérêt
est avant tout économique. Il procède d’une combinaison de facteurs véhiculés par la
transformation des marchés des biens dits « de seconde main », essentiellement liés à leur
expansion en taille : abaissement du prix des marchandises, augmentation des volumes en
circulation et stabilité des cours, assurant une quasi-certitude de revente au (moins au) prix
d’achat.
L’exemple des appareils photographiques d’occasion (à distinguer des appareils de
collection) est à ce titre frappant. Autrefois entre les mains de grands acteurs de la
distribution de matériel neuf (comme la Fnac) ou de boutiques spécialisées dans l’occasion
(comme le Relais Odéon à Paris ou les Cash Converters), le marché de la photographie
d’occasion, en passant sur Internet a supprimé tout intermédiaire, du moins marchand. Cela
ne signifie pas que les marchés spécialisés « en dur » n’ont plus de rôle à jouer, en tous cas
n’ont-ils plus le monopole de l’intermédiation entre revendeurs et acquéreurs.
Les objets concernés par cette logique sont plutôt utilitaires : techniques ou technologiques –
initialement produits en série et distribués en masse.
Dans cette logique d’usage des sites d’occasion en ligne, s’ensuit une potentialisation du
rapport argent/objets, pouvant se décliner en une amélioration du pouvoir d’achat, la
réalisation d’économies ou alternativement de bénéfices allant jusqu’à constituer un revenu
complémentaire. Trois cas de figure sont possibles, selon que la focalisation porte sur les
objets en eux-mêmes ou sur l’argent qu’ils représentent, la maximisation des dépenses ou la
minimisation des coûts.
Le fameux « système D » en cours dans les ménages modestes, signale une relation à la
consommation contrainte financièrement mais « futée », au sens d’une recherche de
maximisation du petit budget. Cet état d’esprit rend habituelle la fréquentation des enseignes
de distribution un peu « alternatives », tournées vers les bas prix. Elle familiarise également
à l’insertion dans des réseaux d’échanges d’objets d’occasion, qu’ils soient marchands
(dépôts-ventes) ou non (solidarités familiales, amicales, de voisinage ou de collègues).
Globalement, cela correspond à une stratégie de remplacement de la consommation neuve
par la consommation d’occasion, par souci d’économie. De plus, il n’y a pas de frein à la
revente de produits de seconde main, notamment pour les biens d’équipement :
électroménager, matériel pour bébé, pièces automobiles… Dans ce contexte, les sites
marchands d’occasion, lorsque la barrière de l’accès est franchie (en termes d’équipement et
de savoir-faire), apparaissent comme une aubaine.
Se retrouvent dans cette logique les individus aux faibles revenus, dont les contraintes
budgétaires imposent des achats d’occasion. Néanmoins, comme montré précédemment, la
contrainte économique comme moteur d’achat et de vente de produits d’occasion sur
Internet est pondérée par le degré de pratique d’Internet, lié au niveau de diplôme. Les
populations les plus défavorisées, qui auraient le plus d’intérêt à consommer des produits
d’occasion, sont aussi celles qui ont une moins bonne pratique d’Internet (moindre taux
d’équipement, manque de connaissances des techniques, etc.).
Certains connaisseurs des objets et de leurs modes de circulation tentent de rentabiliser leur
savoir. L’amour et la connaissance des objets servent alors un objectif économique. L’idée
est de réaliser des bénéfices sur les transactions en jouant sur les marchés, locaux et
globaux, généralistes et spécialisés – voire de « faire des affaires ». Les produits concernés
peuvent relever de la sphère utilitaire : dans ce cas, les sites Internet s’ajoutent aux petits
journaux, aux dépôts-ventes, aux casses. Parfois, ils les remplacent. Les marchandises
échangées relèvent alternativement du domaine des « beaux » objets. Le marché numérique
rassemble alors les brocantes, les antiquaires et les salles des ventes. Les réseaux sont
similaires à ceux des chineurs et des collectionneurs : les usagers dans un esprit
« business » cherchent à en faire des clients. Ils tentent de se positionner comme des
intermédiaires pour générer des plus-values.
Pour une catégorie d’usagers des sites marchands d’occasion, ces derniers constituent des
« mines de trésors ». Marqués par l’amour du beau, et parfois le sentimentalisme, dans leur
33
ROUSTAN, LEHUEDE, HEBEL, Qu’est-ce qu’Internet a changé aux modes d’achat des Français ?, op. cit.
rapport aux objets, ils aiment pouvoir disposer d’un réservoir de biens chargés d’histoire(s).
La dimension monétaire de la consommation ne constitue pas pour eux une priorité, mais
simplement une contrainte à la concrétisation des désirs. Ce sont surtout les critères de
qualité, de rareté, d’authenticité, de « bon goût » qui guident leurs choix d’approvisionnement
dans la vie quotidienne.
Le marché de l’occasion représente pour eux à la fois une source de trouvailles, de surprises
et la possibilité de dénicher des pièces précisément convoitées. Ils s’intéressent aux franges
du marché de l’occasion qui jouxtent et parfois s’entremêlent aux domaines de l’antiquité et
de la collection. Se recrutent parmi eux des amateurs et amoureux d’objets qui n’ont pas
attendu Internet pour s’inscrire dans les réseaux de circulation des biens de ce type. Ils
« pratiquaient » les marchés croisés de l’occasion, de l’antiquité et de la collection avant que
ces derniers ne fusionnent au sein des sites de seconde main en ligne. La plupart sont ravis
de cette dématérialisation qui, d’une part, apporte un grand confort au magasinage aussi
bien qu’à la revente, et d’autre part démultiplie de façon exponentielle les possibilités de
« dégoter » des raretés mais aussi de jouer sur les marchés profanes et initiés.
Les collectionneurs sont les premiers à bénéficier des capacités de localisation des pièces
rares offertes par la mise en ligne des seconds marchés. Les sites marchands d’occasion,
aux volumes et à l’ouverture quasi-illimités, représentent pour eux un rêve, un sésame pour
l’accès à leurs désirs. En effet, pour les collectionneurs – quel que soit l’objet de leur passion
et de leur expertise – tout l’art et la difficulté de ce « loisir » résident dans le fait de parvenir à
identifier et à localiser les éléments manquants de la série visée. En d’autres termes, l’enjeu
principal dans ce contexte est la rencontre de l’offre et de la demande. En effet, les
collectionneurs sont intéressés par des séries, aux limites strictes bien que fixées par eux-
mêmes : tel ou tel type de modèles, sortis entre telle et telle année, de telle ou telle marque,
de tel ou tel auteur, etc. Ce qui guide leur consommation n’est alors plus le prix, mais la
nature des biens. Les collectionneurs ont une approche simultanément très affective et très
rationnelle des objets : leur rapport à l’univers matériel est marqué par l’affect, et demeure
tout à la fois très objectivé. L’objet matériel est pour eux objet de connaissance avant d’être
objet de désir. Internet, en rassemblant des communautés de passionnés qui sont autant de
marchés, sert aussi bien sa soif de savoir que de posséder. La possibilité offerte par les sites
marchands d’occasion de rencontrer des homologues rassure l’amateur dans la légitimité de
sa passion et l’encourage à la cultiver. De plus, elle lui permet d’augmenter son expertise par
le foisonnement de l’offre et la transparence des transactions. Le fait de fréquenter des
néophytes l’assoit dans son expertise et lui permet d’en jouer. La possibilité d’accéder à un
nombre incalculable d’objets lui donne une chance de satisfaire ses recherches. Toutefois,
les collectionneurs fonctionnent eux aussi sur le mode du « click and mortar » puisque
l’étroitesse des réseaux et leur extrême spécialisation les font se retrouver entre pairs, et ce
quel que soit le média ou le contexte.
Les chineurs peuvent être considérés comme des collectionneurs, dans la mesure où ils
entretiennent ce même rapport esthétique et patrimonial aux objets, et qu’ils se construisent
dans l’expertise du monde matériel avec ses techniques et son histoire. Le rôle qu’ils
donnent aux objets est antinomique de l’utilitarisme, qu’ils tendent à rejeter, voire à mépriser.
Pour autant, ils se voient parfois comme des « anti-collectionneurs », car ils ne se
spécialisent pas dans la recherche de pièces précises prenant sens dans un ensemble défini
et maîtrisé, mais cherchent plutôt à faire des « trouvailles ». Cela dit, ils apparaissent
généralement comme relativement récurrents dans leurs goûts, ce qui les rend aussi
« sériels » dans leur rapport à la consommation que les collectionneurs. Fascinés par les
sites d’occasion en ligne comme sources d’information et d’approvisionnement, ils voient en
eux la réunion de la plus vaste brocante du monde, du plus grand magasin d’antiquité, du
plus large dépôt d’éléments design, de la plus belle galerie d’art, ainsi que de l’équivalent
des catalogues de chez Drouot, Christie’s, Sotheby’s, etc. Leur « terrain de jeu » n’a plus de
limites et l’autodidactie qu’ils affectionnent est favorisée par le média Internet. Le court-
circuitage des intermédiaires est source de satisfaction. Là aussi, le bénéfice est énorme en
termes de coûts d’accès au marché, pour des individus (autrefois) capables de faire des
kilomètres ou de se lever à l’aube pour dénicher des pièces rares.
Une autre catégorie d’usagers des sites d’occasion sur Internet regroupe ceux qui sont mûs
par la recherche du plaisir, non par le souci de limiter ou de potentialiser leur budget, ni
d’améliorer l’univers de leurs possessions matérielles. Le plaisir peut être celui du
magasinage en lui-même : dans ce domaine, peut être fait feu de tout bois. Le plaisir peut
également résider en sa dimension ludique, que celle-ci se centre sur l’usage d’Internet,
l’excitation liée au « business », voire à la manipulation d’argent. Les consommateurs
concernés ont un rapport ambivalent à la marchandise. D’un côté, ils sont passionnés et leur
intérêt pour les dimensions ludiques offertes par le commerce confine parfois à l’obsession ;
de l’autre, ils ont une relation froide aux objets en eux-mêmes puisque ce sont plutôt les
enjeux de leur circulation qui les fascinent, et notamment l’aspect pécuniaire. Lors de leur
découverte des seconds marchés sur Internet, ne leur ont pas échappé, ni les possibilités
extrêmes offertes en termes de shopping, ni les capacités divertissantes inhérentes au
média en lui-même.
Les sites marchands sur Internet, de neuf ou d’occasion, réalisent le rêve de tout fan de
shopping. Les possibilités de magasinage sont démultipliées à l’infini, tous les produits sont
disponibles, dans toutes les gammes, toutes les tailles, tous les modèles, etc. Il est possible
de les admirer en un lèche-vitrine virtuel qui apporte confort (plus de jambes lourdes) et
portabilité (plus de contraintes horaires et spatiales).
Une caractéristique des objets d’occasion réside dans le fait de permettre un accès à des
produits de trop haute gamme pour le porte-monnaie des amoureux du shopping. Les objets
d’occasion sont ici avant tout des produits neufs remis en circulation à un prix inférieur. Ils ne
sont pas convoités parce qu’ils ont accumulés des savoir-faire ou de la mémoire humaine. Ils
restent codés comme des marchandises désirées, que l’on préférerait acheter neuves. Ils
sont parfois, plus rarement, considérés également comme des pièces que l’on aurait voulu
avoir mais qui ont échappé lors de leur mise sur le marché (du neuf). En outre, certains
produits typiques de la société de consommation s’y trouvent réintégrés pas le biais d’une
sorte de recyclage des tendances : le « vintage ».
En d’autres termes, le second marché est vu comme une « seconde chance » d’accéder à
des biens. Qu’il prenne place sur Internet n’importe pas en tant que tel, mais simplement car
il se trouve ainsi inventorié de façon intensive, et que l’information amassée y est objectivée
et facilement accessible.
Enfin, de nombreux usagers des sites marchands d’occasion ont fait mention d’une
dimension ludique inhérente à leur pratique. Bien entendu, on retrouve ici le plaisir et
l’amusement qui peut être éprouvé à inventorier les objets désirés, à tâcher de les trouver au
meilleur prix, à admirer des biens au-dessus de ses moyens, etc. Le shopping en lui-même
peut être vécu comme une activité à part entière, un passe-temps sympathique. Dans ce
cas, la dimension numérique change la donne essentiellement au niveau de l’accessibilité au
monde marchand, qui s’élargit temporellement et spatialement.
Mais certains considèrent Internet comme un jeu en soi. Et leur pratique des sites
marchands d’occasion apparaît alors comme une activité Internet parmi d’autres, un usage
distrayant de leur ordinateur domestique ou professionnel.
En outre, et c’est peut être là que le caractère ludique des sites marchands d’occasion est le
plus partagé, le commerce en lui-même est un jeu, et qui plus est, un jeu d’argent. Les
consommateurs concernés sont ceux qui utilisent toutes les potentialités offertes par ces
sites marchands, et ne les envisagent pas seulement du point de vue de
l’approvisionnement. Ils achètent, ils revendent, ils achètent et revendent et s’amusent des
bénéfices encaissés, des bonnes affaires réalisées. Quand ils peinent à vendre un objet, ils
considèrent que « c’est le jeu », et qu’« on ne peut pas toujours gagner ».
Avec le système des enchères propres au site eBay, le jeu s’immisce à tous les niveaux de
la transaction. La fréquentation même du site implique d’apprendre les « règles du jeu ». En
tant qu’acheteur, l’enchérissement procure le frisson du pari et des jeux d’argent où il faut
miser en général. En tant que vendeur, la « négociation » du bien à la hausse, inhabituelle,
constitue une source d’excitation et de satisfaction. En tant qu’acheteur-revendeur, le jeu
s’élargit et devient celui du commerce à proprement parler : prendre des risques, miser sur
les bons objets, avoir le flair pour réaliser des affaires, savoir compenser les mauvais coups
par les bons.
Les usages des sites d’achat-vente d’occasion sur Internet revêtent finalement toutes les
caractéristiques liées au jeu : ils permettent de tromper l’ennui et leur accès matériel est aisé
et discret (que ce soit au bureau ou à la maison), ils participent d’une ritualisation du
quotidien et font office d’exutoire (les pratiques révèlent des routines aux vertus expiatoires).
De façon générale, ils constituent une activité excitante, valorisable et une ouverture sur le
monde de la consommation qui en appelle au rêve.
Dans tous les cas, la ressource en information est stratégique : pour acheter ou vendre, il
faut connaître les objets, leur cours, leurs cotes, et derrière la valeur monétaire, la valeur des
choses (symbolique, historique, culturelle…).
L’information qui, par accumulation, se fait expertise, ne concerne pas que les objets, elle
porte aussi sur le fonctionnement du marché. En d’autres termes, la connaissance des
marchandises est autant un savoir sur les objets qu’un savoir-faire commercial sur leurs
modes de circulation.
D’ailleurs, quand l’opérateur historique de l’occasion en France recrute des usagers experts
(« conseillers beta PriceMinister ») pour valoriser le réseau « P to P » (« fonder la première
hotline 100% communautaire »), le questionnaire à remplir en ligne par les candidats leur
demande de s’identifier de la façon suivante : « Je m’y connais en 1) mieux acheter sur
PriceMinister, 2) mieux vendre sur PriceMinister, 3) choisir un produit » (s’ensuit une liste de
catégories d’objets telles que « Livres », « Photo & Vidéo » ou « Mobilier & Décoration »).
L’expertise se répartit ici en trois branches : l’art de vendre en général, l’art d’acheter en
général, l’art de trouver en particulier.
La connaissance des objets en tant que tels diffère du savoir relatif à leur mise sur le
marché, bien que les deux types d’information demeurent étroitement liés. Ceci éclaire la
multiplicité des logiques d’usage des marchés de l’occasion sur Internet, qui reposent sur
des types d’expertises, plus ou moins tournés vers l’amour des objets ou leur commerce,
plus ou moins spécialisés ou transversaux.
L’expertise de l’usager repose, dans des proportions variables, sur un savoir relatif aux
objets et sur un savoir-faire plus spécifiquement commercial.
La simple observation des transactions suffit à donner une indication sur la valeur des
choses en circulation : information sur les prix et information sur les statuts des objets en tant
que constructions sociales et culturelles (création de rareté, établissement de
représentativité, catégorisation et hiérarchisation).
La connaissance des choses peut être accumulée dans l’optique d’accroître son savoir sur le
monde matériel, qui concentre et synthétise les univers culturels – en d’autres termes, dans
34
Socialisation « entendue comme étant le processus d’intégration d’un individu à une société donnée ou à un groupe
particulier par l’intériorisation des modes de penser, de sentir et d’agir, autrement dit des modèles culturels propres à cette
société ou à ce groupe » [CUCHE Denys, La notion de culture dans les sciences sociales, Paris, La découverte, coll.
« Repères », 1996, p. 47]. Cf. également DARMON Muriel, La socialisation, Paris, Armand Colin, coll. « 128 », 2006.
35
Nous renvoyons ici à la notion sociologique de « carrière » [BECKER, Outsiders… op. cit.].
36
ROCHEFORT, Le consommateur entrepreneur…, op. cit.
37
FOUCAULT Michel, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1993. Cf. également GRANJON Marie-Christine (dir.),
Penser avec Michel Foucault. Théorie critique et pratiques politiques, Paris, Karthala, coll. « Recherches
internationales », 2005.
38
Nous renvoyons aux débats sur l’« empowerment » du consommateur.
39
Les « systèmes experts » sont, selon Giddens, des « domaines techniques ou de savoir-faire professionnel
concernant de vastes secteurs de notre environnement matériel et social » [GIDDENS Anthony, Les conséquences
de la modernité, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 35].
commerce en tirant parti de leurs avantages respectifs, aux différents stades de l’achat »40.
Un de ces avantages est sans contexte informationnel : « Dans la sphère cognitive,
l’apprentissage est accéléré, les sources d’apprentissage sont multipliées. La qualité des
décisions d’achat est considérablement augmentée et le consommateur devient plus
41
"intelligent" » .
La mise à disposition de données diverses et variées a été exponentielle sur Internet. Plus
particulièrement, les sites, de e-commerce mais pas seulement, constituent des sources
d’information intarissables sur les marchandises. Se trouve là le premier des
bouleversements amenés par Internet sur les modes d’achat des Français42.
40
JACQUOT Caroline et COUVREUR Agathe, Le profil des acheteurs à distance et en ligne, CREDOC – étude
réalisée pour la FEVAD, 2004.
41
BADOT Olivier, NAVARRE Christian, JARVIN Magdalena et MORISSE Benjamin, 2004, « Ré-intermédiation et
comportements expérientiels dans le e-commerce : le cas de l’achat de véhicules automobiles sur Internet », in
Consommations et Sociétés n°4 : Nouvelles Technologies et Consommations, édition en ligne
([Link]).
42
ROUSTAN, LEHUEDE, HEBEL, Qu’est-ce qu’Internet a changé aux modes d’achat des Français ?, op. cit.
43
ROCHEFORT, Le consommateur entrepreneur…, op. cit., p. 77 et chapitre 3 : « Lieux fixes et objets nomades ».
44
LE DOUARIN Laurence, Le couple, l’ordinateur et la famille, Paris, Payot, 2007.
45
FINE Ben et LEOPOLD Ellen, World of consumption, London, Routledge, 1993.
Le succès d’un marché foisonnant et instable comme celui de l’occasion sur Internet, où
l’information constitue la ressource clef des processus de décision et de passage à l’action,
doit être analysé dans le contexte plus général de la montée en force de la gestion de la
connaissance comme activité autonome des sociétés contemporaines46.
La compréhension profonde de son fonctionnement passe par une réflexion sur les modes
de valorisation qui y ont cours : fabrique des prix, mais aussi négociation des hiérarchies en
termes de légitimité. Apparaissent alors, tel un méta-dispositif de médiation entre l’offre et la
demande, des « régimes de coordination »47 informels, propres aux communautés sur
Internet, dont les jugements font autorité, permettant l’établissement de la confiance à
travers un « équipement du choix du consommateur »48 caractéristique du commerce
électronique d’occasion.
Les usagers des sites marchands de produits de seconde main apparaissent finalement
comme des usagers experts de ce type de marchés (achat, vente, gestion de l’information),
dont l’accès est lui-même marchandisé : ce sont finalement des « consommateurs de
marché ».
46
Nous renvoyons aux débats actuels sur les notions d’économie de la connaissance, d’économie du savoir ou
d’économie de l’immatériel, rassemblées autour de l’idée de « capitalisme cognitif », et qui place la connaissance
comme l’enjeu clé de la création de valeur et de l’accumulation du capital [VERCELLONE Carlo, Sommes-nous
sortis du capitalisme industriel ?, Paris, La Dispute, 2003 ; MOULIER BOUTANG Yann, Le capitalisme cognitif. La
nouvelle grande transformation, Paris, Editions Amsterdam, coll. « Multitude/Idées », 2007].
47
KARPIK Lucien, L’économie des singularités, Paris, Gallimard, 2007.
48
COCHOY, Une sociologie du packaging…, op. cit.
Une caractéristique des marchés de l’occasion réside dans la volatilité des prix : ils ne sont
pas fixes ni fixés d’avance. Il n’y a pas de correspondance directe entre un type de produit et
sa valorisation marchande. C’est un objet particulier placé dans une situation particulière qui
est évalué, selon une négociation ad hoc. La non-reproductibilité caractérise la situation : le
produit n’a pas d’équivalent et il n’est pas distribué en série. En la circonstance, la
valorisation dépend de facteurs intrinsèques singuliers, autrement dit propres à un bien et
non à un type de bien, comme l’âge ou l’état d’usure. Elle dépend également de facteurs
extrinsèques plus ou moins spécifiques à ce marché.
Certains des facteurs extrinsèques sont par ailleurs communs à toute « économie de
bazar »49, comme la recherche d’information « intensive » et non « extensive » (centrée sur
un produit en particulier et non sur un type de produits). La négociation ne comporte pas les
mêmes enjeux en début ou en fin de « session », que ce soit de vente ou d’achat : du côté
de l’offre, elle se déroule différemment selon le degré d’écoulement du stock et
d’accumulation des recettes, du côté de la demande, elle dépend de l’amassement des
emplettes et du calcul pécuniaire s’y rapportant. De plus, de tels marchés instables laissent
une place non négligeable, dans la négociation, au facteur « tête du client » : la dimension
personnelle de la relation n’est pas complètement neutralisée.
En d’autres termes, la transaction marchande s’inscrit au sein d’une économie des objets
intégrant des dimensions matérielles et monétaires, mais aussi les caractères symboliques
propres à tout échange entre sujets.
De nombreuses incertitudes pèsent ainsi sur l’établissement du prix des objets qui circulent.
L’approche économique orthodoxe en éclaire une partie, puisque la loi du marché y
fonctionne dans une certaine mesure. C’est bien de la rencontre entre l’offre et la demande
que naît une valorisation financière de la marchandise.
Toutefois, l’étude de la rationalité des acteurs et l’explication classique de la valorisation des
produits par l’offre, n’épuisent pas la compréhension des processus en cours. La rationalité
de l’homo œconomicus trouve rapidement sa limite dès lors que l’individu apparaît comme
50
un hybride culturel , entretenant des rapports ambivalents avec les objets et surtout avec
l’argent, mû par des désirs puissants et contradictoires. En outre, les tentatives d’éclairage
de la construction des prix par l’offre semblent inopérantes pour les produits d’occasion : les
coûts relatifs à la fabrication du bien et à son insertion dans un réseau de distribution ont été
intégrés et « amortis » à sa première mise sur le marché (du neuf).
Cette approche semble d’autant plus vaine qu’avec l’opérateur emblématique de l’occasion
sur Internet, eBay, le système des enchères prime. Celui-ci donne un rôle actif aux
acquéreurs (donc à la demande), et un statut d’encadrement à l’offreur – offreur identifié ici
comme le prestataire de l’accès au marché, et non comme le vendeur de l’objet.
49
GEERTZ Clifford, « The bazaar economy : information and search in peasant marketing », in GRANOVETTER Mark
& SWEDBERG Richard (dir.), The sociology of economic life, Boulder et Oxford, Westview press, 1992, pp. 225-32.
50
LAHIRE Bernard, La culture des individus. Dissonances culturelles et distinction sociale, Paris, La Découverte, coll.
« Textes à l’appui / laboratoire des sciences sociales », 2004.
Observons de plus près les comportements des acheteurs en la matière. Les stratégies de
délimitation d’un « juste » prix et d’un prix « plafond » sont immenses, encouragées par le
système des enchères, qui, en amenant l’incertitude et l’improvisation, offre (l’illusion de ?)
l’établissement des prix. Cet effet se trouve démultiplié par une inconnue sur la
« concurrence » (plus exactement, le comportement des homologues en compétition) et
surtout, par la cohabitation de différents marchés – au sens d’espace-temps de valorisation
de la marchandise selon un système de légitimités commun à un groupe.
Les postures et modes opératoires quant au montant et au moment pertinents pour enchérir
varient essentiellement selon deux critères : l’expertise de l’acheteur (point d’avancement
dans la « carrière » d’usager eBay) mais aussi, de façon plus structurelle, son rapport à la
consommation et aux objets en général (perception plus ou moins économique, affective ou
identitaire des choses matérielles).
D’autres enfin, les plus novices, enchérissent à divers moments sans grand calcul, inspirant
aux plus expérimentés des commentaires dubitatifs sur la pertinence d’une telle façon
d’opérer, voire des réflexions réprobatrices sur le fait de « faire monter les enchères pour
rien ». Ce sont aussi ces néophytes qui ont tendance à considérer le prix initial comme une
sorte de prix affiché et à s’enthousiasmer sur tel ou tel produit mis en vente à un euro, sans
réaliser complètement que le prix indiqué ne correspond en rien à celui auquel sera
finalement cédé le produit. Ces débutants sont autant de « badauds » du marché de
l’occasion sur Internet ; ils incarnent un équivalent des promeneurs se rendant sur les
brocantes en fin de matinée, quand tous les antiquaires et autres amateurs ont fait leurs
affaires à l’aube.
Certains se centrent sur le « juste prix » à payer pour l’objet proposé, et tablent sur une
enchère de toute dernière minute (de toute dernière seconde, plus exactement) pour
remporter la marchandise offerte. Ils jouent sur la variable temporelle et comptent remporter
l’objet désiré « au finish », sans avoir à faire intervenir la variable prix outre mesure. Parmi
eux se trouvent des profils de rapport aux objets et à l’argent plutôt « froids », c’est-à-dire
utilitaire : ils achètent des choses dont ils ont l’utilité mais qu’ils pourraient trouver ailleurs ou
une autre fois, voire ils achètent des choses pour les revendre.
Dans ces circonstances, ils ont parfois recours à des logiciels permettant d’enchérir
automatiquement à la dernière seconde, outil non autorisé et bien entendu sujet à polémique
parmi les usagers n’en bénéficiant pas et jugeant cet pratique déloyale. Les usagers experts
qui ne « sortent du bois » qu’à l’instant propice provoquent soit l’admiration pour leur
expertise du système, soit la critique pour leur instrumentalisation du système : ils
fausseraient les enchères en empêchant le « vrai » prix de s’établir, et du coup l’objet de
rejoindre le plus offrant. Le consensus n’est donc pas atteint entre les usagers sur la bonne
manière d’appliquer les « règles du jeu », et ce qui apparaît pour certains comme de la triche
n’est pour d’autres que la seule bonne manière de faire.
D’autres experts n’adoptent pas cette manière de faire « sur le fil ». Ils préfèrent se laisser
une marge de manœuvre et enchérissent près de la limite, mais en se donnant le temps
éventuel de réagir à une surenchère concurrente. Dans ce cas, ils acceptent de faire jouer la
variable prix jusqu’au dernier moment, quitte à investir plus qu’ils ne l’avaient imaginé, se
laissant porter par leur désir de remporter l’enchère « coûte que coûte », et de posséder
l’objet visé. Ces cas se rencontrent chez des habitués, mais dont le rapport aux objets, et
parfois à l’argent, ne se joue pas seulement dans l’instrumentalité. On trouve ici les chineurs
et les collectionneurs, ainsi que les « accros » au shopping – tous ceux pour qui l’enjeu de
l’obtention d’un objet proposé à la vente dépasse sa « simple » possession : acquérir une
pièce rare (unique !), compléter une série, s’approprier un élément qui viendra nourrir sa
propre identité – dans tous les cas, réaliser une affaire qui ne se représentera pas de sitôt.
La pluralité des publics autorise un « brassage » qui fait la richesse de l’occasion sur
Internet, tant en termes de diversité des objets que de variété des vendeurs et acheteurs,
donc des marchés. C’est ce jeu sur les normes d’action, mais aussi sur les échelles de
valeur et de goût – des systèmes de légitimité locaux induisant différents niveaux de
valorisation des marchandises – qui permet à la fois de faire des « bonnes affaires » et de
précieuses « trouvailles ».
Selon un principe commun aux « arbitrages » en cours sur les marchés financiers, les
meilleures transactions jouent sur la différence de cours entre les marchés, se reposant sur
l’inégale répartition de l’information entre les acteurs. C’est la connaissance qui crée de la
valeur, ici au sens d’une plus-value engendrée par la conscience d’un différentiel entre deux
marchés.
La captation d’un objet au statut mineur (objet du quotidien ou déchet) mais qui possède une
valeur dans un autre univers (celui des collectionneurs, par exemple) – donc sur un autre
marché – engendre plusieurs satisfactions : personnelle (avoir été « le plus malin »),
matérielle (avoir acquis un objet en deçà de son prix et peut-être au-dessus de ses moyens)
ou financière (en cas de revente, il y a « culbute », pour employer un terme familier).
Le jeu entre les marchés locaux et globaux fonctionne également : les volumes augmentent,
les intermédiaires disparaissent. La tendance générale est à une baisse des cours mais à
une augmentation des chances de vente. La dimension internationale inhérente à Internet
inclut un aspect interculturel, qui permet de jongler avec la diversité des goûts dans
différentes sociétés. Sur ce point, l’attrait pour le neuf propre aux jeunes sociétés de
consommation, comme la Chine, s’associe presque mécaniquement à un certain mépris
pour le vieux, pour mener au rebus des objets dont les sociétés plus avancées dans le cycle
de la consommation de masse se trouvent raffoler. Le passage du statut de déchet au statut
de patrimoine peut ainsi s’opérer par transfert matériel entre deux pays, suivant le décalage
culturel en termes de considération des vestiges du passé. A ces phénomènes, s’ajoute le
jeu sur le cours des monnaies et les taux de change, qui peuvent créer des différences de
valeurs entre marchés.
Ces arbitrages sont ceux que l’on trouve classiquement sur les marchés de l’occasion.
Internet joue un rôle démultiplicateur par l’effet de masse qu’il induit et surtout par la
transparence des informations qui y circulent.
Ce qui est nouveau avec l’occasion en ligne, c’est la congruence spatiale et temporelle de
toutes les strates du marché, des puces aux antiquités, des amateurs aux professionnels,
des enclaves au mainstream. Ce qui est nouveau également, c’est la possibilité de se former
soi-même, devant son écran, grâce à la transparence de l’information concernant la valeur
des choses : les prix indiquent la préciosité, la valeur financière correspond à l’attribution
d’une valeur culturelle. En ce sens, eBay constitue une mine et transforme ses usagers en
autodidactes en puissance : il est l’équivalent des catalogues de Sotheby’s et Drouot réunis,
fusionnés à toutes les cotes possibles et imaginables. Internet agit comme facilitateur de
l’accès à l’information en particulier, et aux connaissances en général.
Tant que j’ignore tout de ce vieux grille-pain abandonné au grenier, je le considère comme
un déchet ; mais sitôt que je m’intéresse à l’histoire de la production industrielle et au design
électroménager, il se peut que je me rende compte de la valeur de ma « trouvaille ».
La construction de la rareté
La rareté d’un objet s’élabore en référence à des groupes d’objets établis comme similaires.
Selon la taille de ces ensembles de référence et la place qu’y occupe le bien, le processus
de catégorisation peut aboutir à une « création de rareté » : s’il procède d’un classement au
sein d’un petit groupe d’homologues, voire conclut à l’exceptionnalité du produit. Dans ces
deux cas, la valeur de l’objet augmentera par effet de raréfaction.
Les collectionneurs sont spécialistes de ce genre d’effet : ils classifient les objets, en ne leur
accordant du sens qu’au sein d’une série limitée, celle de leur production initiale ou celle
d’une catégorisation théorique a posteriori, esthétique ou taxinomique. Ils créent de la
pénurie pour créer du désir, et pour avoir ensuite la satisfaction de le combler. Ils engendrent
également de la différenciation sociale, voire de la stratification au sein du groupe – ce qui
sert de socle à l’établissement d’un système de légitimités permettant des consensus sur le
statut des objets en jeu.
La condition de représentativité
Mais pour qu’un objet soit considéré comme digne d’intérêt et que sa rareté, ou même son
exceptionnalité, génère de la valeur, une double condition doit être remplie : il faut qu’il soit
représentatif de quelque chose (période, mouvement, auteur…) et que ce quelque chose
puisse faire l’objet d’une démarche d’accumulation de connaissances51. L’objet doit ouvrir sur
un monde connaissable, bien que si possible encore inconnu, afin que sa construction
sociale en objet de savoir – et pourquoi pas ? de mémoire – crée un surplus de valeur
d’autant plus grand qu’il ne part de rien. Là encore, la connaissance sera créatrice de valeur,
culturelle et peut-être financière.
51
DAVALLON Jean, « Les objets ethnologiques peuvent-ils devenir des objets de patrimoine ? » in Le musée
cannibale, textes réunis par GHK, GHK éditeurs, musée d’ethnographie de Neuchâtel, 2002.
L’ensemble des objets « non neufs » se décompose en de multiples groupes, sécants, qui
correspondent à autant de marchés.
En prenant pour référence l’œuvre d’art pour laquelle les « dispositifs de jugement » opèrent
à l’articulation entre marché et musée52, Lucien Karpik53 propose un modèle plus général, qui
vaudrait non seulement pour l’art mais également pour le luxe ou le conseil. Il le dénomme
« économie des singularités » : la concurrence par les qualités y prend le pas sur la
concurrence par les prix, dans un marché à la fois opaque et incertain, où les « régimes de
coordination » sont nombreux. L’information y est précieuse, les médiateurs et
intermédiations multiples, qui provisionnent les systèmes de valeurs, de légitimités et de
goûts, déterminent qui est « in » et qui est « out ».
52
MOULIN Raymonde, L’artiste, l’institution, le marché, Paris, Champs/Flammarion, 1993.
53
KARPIK, L’économie des singularités, op. cit.
Les produits d’occasion, en tant qu’objets singuliers, viennent avec leur part de mystère. Il
n’existe pas toujours de traces matérielles ou de témoins humains pour répondre de leur
parcours et livrer leur mémoire.
Les biens proposés sont des objets ayant déjà vécu, circulé, été utilisés et usagés. Etres
inertes et muets à la biographie bien remplie, ils ne se présentent pas sur le marché
encadrés par les classiques médiations commerciales qui assurent l’établissement de la
confiance du consommateur dans le secteur du neuf : « prises » pour l’authentification,
principes de traçabilité du produit et de responsabilité commerciale de la personne morale du
fabricant54.
Cette insécurité liée aux données relatives à l’authenticité et à la qualité des biens échangés
s’ajoute à l’incertitude d’un positionnement optimal du bien sur son marché le plus valorisant.
La fusion de tous les marchés de l’occasion en un seul règle le second problème, celui de la
stratification et du cloisonnement des marchés, mais renforce le premier : la
dématérialisation de la mise en vente ôte un certain nombre de prises physiques à
l’expertise, ici au sens d’une perception de l’authenticité et d’une construction de celle-ci par
l’expérience55. L’objet ne peut être touché, manipulé, essayé. Sa photographie et sa
description rendent compte de sa nature et de son état.
54
COCHOY, Une sociologie du packaging…, op. cit.
55
BESSY Christian et CHATEAURAYNAUD Francis, « Les ressorts de l’expertise. Epreuves d’authenticité et engagement des
corps », Raisons pratiques n°4: Les objets dans l’action. De la maison au laboratoire (dir. Bernard CONEIN, Nicolas
DODIER et Laurent THEVENOT), Paris, EHESS, 1993.
Le vendeur produit et garantit ces informations. Sa crédibilité est évaluée et validée par ses
pairs, au travers du système de notation des transactions. Le contrôle social « horizontal »
joue à plein. De surcroît, un encadrement éthique est apporté par le site, genre de contrôle
« vertical » du bon déroulement des opérations, fonctionnant sur le mode communautaire
(inclusion ou exclusion du groupe des pairs). La perception de l’authenticité de l’objet est
donc doublement médiée, par la confiance accordée au vendeur, par la confiance accordée
au site encadrant. Toutefois, ce dernier soutient l’honnêteté générale du vendeur, et ne
s’intéresse pas directement à l’objet. Seul le vendeur détient l’information sur celui-ci.
Pour reprendre les termes de Cochoy (2002), sociologue de la distribution, les sites
marchands « équipent le choix du consommateur »56, matérialisent des éléments de
médiation entre vendeur et acheteur, tout en les dématérialisant puisque la place de marché
demeure virtuelle. Ils servent de supports à différents éléments de présentation et de mise
en scène du bien offert à la vente, et fournissent aussi un certain nombre de données sur le
vendeur en tant que vendeur (nombre de transactions effectuées, taux de satisfaction de ses
acheteurs, etc.). Ces données sur le vendeur sont à l’objet d’occasion ce que la marque est
au produit neuf : une signature, une filiation, une identité – quelque chose d’une singularité.
En quelque sorte, c’est d’un dispositif de marketing sur mesure dont il s’agit, adapté à la
spécificité des objets ayant déjà vécu ».
D’après Karpik (2007), « Sur un marché standard, les produits sont déterminés, c’est-à-dire
qu’ils sont connaissables et connus avant l’achat, les contraintes qui pèsent sur la rencontre
de l’offre et de la demande sont limitées à la connaissance de la nomenclature des produits
et à l’information sur les prix. En revanche, sur le marché des singularités, l’ajustement final
est incertain par suite du mystère partiel qui enveloppe le produit d’échange, ce qui impose
de l’acheter alors même qu’il reste partiellement inconnu »57. C’est ce qui explique que « Le
marché des singularités ne peut exister sans des dispositifs de coordination qui servent
d’aides à la décision. Il est équipé ou n’est pas »58.
Les sites marchands, en tant que dispositifs techniques et éthiques, assurent cette
« coordination » : ils mettent en relations les acteurs, proposent un support et une forme de
garantie aux transactions, rassemblent et distribuent la connaissance sur les objets,
permettent aux consommateurs de « faire des choix raisonnables », dans un climat de
confiance.
Si la confiance peut s’établir et permettre l’acte d’achat sur les seconds marchés en ligne,
c’est que les acteurs du secteur ont su saisir une tendance forte de la consommation et y
apporter une réponse adaptée.
56
COCHOY, Une sociologie du packaging…, op. cit.
57
KARPIK, L’économie des singularités, op. cit., p. 41.
58
Ibid., p. 43.
Les sites marchands agissent comme méta-dispositif de médiation, et non comme simples
intermédiaires, entre l’offre et la demande de biens singuliers – ou plus précisément, entre
les acteurs de la circulation des objets « non neufs », tant il est vrai que vendeurs et
acquéreurs tendent à devenir les seules et mêmes personnes. Le développement de ce
méta-dispositif s’expliquerait par la conjonction de différents phénomènes : la nature même
d’Internet comme entreprise de médiation de l’information, la progression des activités de
gestion de la connaissance comme secteur autonome des sociétés contemporaines, et
l’influence de la modernité sur les formes marchandes et leur consommation, qui tend à
structurer tout l’univers des objets matériels comme un marché concurrentiel. Les réflexions
sur la valorisation de la culture matérielle – aux deux sens du terme « valorisation » –, en
soulignent les enjeux politiques et identitaires mais aussi financiers (Internet semblant sur ce
point constituer un moteur).
Acheter des objets d’occasion sur Internet amène souvent à en vendre. Vendre des objets
d’occasion sur Internet revient à acheter sa place de vendeur, autrement dit à être client d’un
prestataire de marché. Dans les deux cas, cela signifie être usager de sites qui proposent à
la vente l’accès à un marché, et, par le biais des usagers eux-mêmes, des objets.
On assiste à une espèce d’« horizontalisation » de la circulation des objets, puisque cette
nouvelle forme de distribution se passe d’intermédiaire surplombant. Elle s’appuie sur les
réseaux « P to P » existant sur Internet, en les « marchandisant ». En d’autres termes, les
sites d’occasion transforment les transactions en marchandises. Ces dernières apparaissent
comme hybrides : construites et gérées par les sites prestataires, mais nourries par leurs
usagers, à la fois vendeurs et acheteurs d’objets – et tous clients de ces mêmes sites.
Les sites marchands d’occasion suivent, voire initient, la tendance actuelle du e-commerce à
la valorisation, y compris commerciale, des réseaux sociaux. Ils cristallisent également une
C’est d’une consommation d’usage dont il s’agit en premier lieu lorsque l’analyse se penche
sur les sites marchands d’occasion. Leurs usagers bénéficient de l’accès à un marché
« équipé » et « coordonné », ce qui leur permet d’accéder à des biens, de les remettre en
circulation, et au final de faire des économies, voire des affaires.
L’inscription dans ce réseau social, à la fois marchand et non-marchand, outre l’échange
d’objets, autorise l’échange de remarques, de questions, d’opinions et plus avant la
formation d’un jugement, voire d’un goût – qui participe de la construction d’une identité. Les
usagers profitent gracieusement des dispositifs de jugement à l’œuvre ; ils accumulent de la
connaissance sur les objets, leurs catégorisations sociales, leurs légitimités culturelles et
leurs valorisations marchandes. La dimension informationnelle si bien favorisée par Internet
joue autant sur la dimension culturelle des objets matériels que sur leur potentiel marchand :
ceci explique certainement une part du succès des marchés de l’occasion sur Internet.
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IX. ANNEXE
Oui Non
A votre domicile 65,1% 34,9%
Sur votre lieu de travail ou votre lieu d’études 60,6% 39,4%
A un point d’accès public (Bibliothèque, cybercafé...) 29,6% 70,4%
Chez des proches (amis, des voisins, famille) 69,5% 30,5%
Autre 24,3% 75,7%
Renseignements socio-démographiques
4. Sexe…
Homme ......................................................................................................47,8%
Femme.......................................................................................................52,2%
6. Région
Région parisienne......................................................................................17,5%
Bassin Parisien ..........................................................................................17,7%
Nord .............................................................................................................6,8%
Est................................................................................................................8,7%
Ouest .........................................................................................................14,2%
Sud-Ouest..................................................................................................11,5%
Centre Est..................................................................................................11,8%
Méditerranée..............................................................................................11,6%
7. Taille d'agglomération
Commune rurale ........................................................................................25,9%
Unité urbaine de moins de 20 000 habitants .............................................17,1%
Unité urbaine de 20 000 à 99 999 habitants .............................................13,0%
Unité urbaine de 100 000 à 199 999 habitants ...........................................5,7%
Unité urbaine de plus de 200 000 habitants ..............................................22,7%
Unité urbaine de Paris ...............................................................................15,6%
14. Combien de personnes vivent actuellement dans votre foyer y compris vous-même ?
1 seule personne .......................................................................................29,7%
2 personnes ...............................................................................................31,1%
3 personnes ...............................................................................................15,0%
4 personnes ...............................................................................................15,7%
15. Combien d’enfants résident dans votre foyer (y compris des enfants de plus de 18 ans) ?
0 .................................................................................................................60,7%
1 .................................................................................................................14,4%
2 .................................................................................................................16,9%
3 et plus .......................................................................................................8,2%